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+The Project Gutenberg EBook of Traduction nouvelle, Tome I, by Aristophane
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Traduction nouvelle, Tome I
+ Les Akharniens; Les chevaliers; Les nuées; Les guêpes; La paix
+
+Author: Aristophane
+
+Commentator: Sully Prudhomme
+
+Translator: Eugène Talbot
+
+Release Date: August 18, 2006 [EBook #19075]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+EUGÈNE TALBOT
+
+ARISTOPHANE
+
+TRADUCTION NOUVELLE
+
+PRÉFACE DE SULLY PRUDHOMME
+
+ * * * * *
+
+TOME PREMIER
+
+ PARIS
+ ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
+ 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
+
+M DCCC XCVII
+
+ * * * * *
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+_L'ancien professeur de rhétorique bien connu et si estimé, auteur de
+la belle traduction qu'on va lire, M. Talbot, n'est plus. Il est mort
+plein d'années, entouré de respect et d'affection. Outre la
+tendresse des siens il goûtait l'attachement de cette grande famille
+spirituelle, si douce aux vieux maîtres qui ont su se la former
+dans les lycées par un enseignement solide et paternel prodigué à
+de nombreuses générations d'élèves. Combien d'entre eux pourraient
+m'envier l'honneur et le plaisir de présenter son livre au public!
+Aucun n'y aurait un meilleur titre que moi, si le seul requis était
+la longue fidélité du commerce amical avec lui, avec ses proches, avec
+ceux que rallie ou pleure sa noble veuve. Mais, je le confesse, le
+plus indispensable de tous les titres, l'entière compétence me
+manque. Une traduction d'Aristophane ne saurait être recommandée à ses
+lecteurs naturels avec une autorité suffisante que par un helléniste,
+et je ne le suis pas. Je suis loin de posséder toutes les clefs des
+auteurs grecs; j'en suis le visiteur, non le familier. Heureusement
+n'ai-je à remplir ici qu'un rôle de simple exécuteur testamentaire
+chargé d'expliquer au lecteur les conditions d'un legs littéraire,
+conditions qui suffisent à en déterminer toute la valeur. Cette valeur
+n'offre pas seulement la garantie, déjà sûre et incontestée, du
+savoir et de l'expérience du traducteur, elle a, de plus, rencontré
+un répondant considérable dans un poète de premier ordre, en relations
+étroites et constantes avec la poésie grecque, dans Leconte de Lisle.
+Oui, j'ai la bonne fortune de pouvoir me retrancher derrière
+ce maître, m'en référer à sa haute appréciation, à son jugement
+difficile, exempt de toute complaisance. Il connaissait cette
+traduction, l'admirait, et, certes, on ne doutera pas de sa sincérité
+quand on saura qu'il l'avait adoptée et que, désireux d'acquérir, à
+titre de collaborateur, le droit de la joindre à la collection des
+poètes grecs déjà traduits par lui, il avait offert à M. Talbot de
+mettre en vers les choeurs interprétés en prose. C'était un accord
+accepté et conclu, mais les forces épuisées du poète ne lui permirent
+pas de mettre à exécution son dessein. J'ai sous les yeux la lettre
+découragée, datée de mars 1891, par laquelle il apprend à M. Talbot
+que «malade, très fatigué et plein de mille ennuis», il se sent
+incapable d'accomplir sa promesse. Il ajoute, avec cet accent d'amère
+défaillance que nous lui connaissions trop: «L'oeuvre n'en vaudra
+que mieux, incontestablement, de toute façon.» Hélas! Il se raillait;
+l'oeuvre y a perdu l'inestimable estampille par laquelle le maître
+l'eût, en partie, faite sienne. On saura, du moins, et c'est
+l'important, qu'il avait été dans sa pensée, dans son intention
+formelle d'y imprimer sa marque. Un pareil témoignage est à l'honneur
+des deux écrivains. Cette consécration de l'oeuvre du prosateur par
+le concours promis du poète ne demeure pas, en effet, sans retour
+profitable à celui-ci. Elle suppose une mutuelle adhésion, et, sans
+doute, en convenant d'associer à son labeur celui de Leconte de Lisle,
+le digne représentant de l'Université, c'est-à-dire de la gardienne
+officielle et vigilante de tous les classiques, donnait, au bénéfice
+de l'interprète marron, un précieux exemple de conciliante humeur.
+Les traductions de Leconte de Lisle, bien que d'une saveur antique si
+délectable, avaient à conquérir l'approbation des hellénistes
+patentés aux scrupules méticuleux, plus préoccupés du lexique et de la
+grammaire que de la vertu poétique du langage. Leur souci fondamental
+n'est, certes, pas moins important, mais il est autre que celui d'un
+interprète qui se trouve être de même essence morale et littéraire que
+l'auteur original, comme lui poète, comme lui sombre ou railleur par
+tempérament. Ces deux soucis à la fois se sont rencontrés et
+conjugués d'une façon remarquable chez M. Talbot pour le succès de son
+entreprise ardue. Il semble que son intime intelligence du texte unie
+à la verve naturelle de son alerte esprit l'ait improvisé poète_ ad
+hoc _au frottement d'Aristophane, et c'est cette rare qualité, sacrée
+aux yeux de Leconte de Lisle, qui dut inspirer à leurs deux plumes
+de traducteurs la confraternelle alliance demeurée à l'état de
+fiançailles intellectuelles._
+
+_La part délicate, indéfinissable, réservée au sens de l'artiste dans
+toute traduction d'ouvrage littéraire, éclate en celle de M. Talbot.
+Excellent humaniste, pour atteindre à l'exactitude esthétique, il lui
+a fallu plus que la connaissance approfondie de la langue grecque. La
+lutte partielle et trop inégale que j'ai tentée dans ma jeunesse avec
+un antique et formidable athlète suffit pour me permettre d'apprécier,
+en connaissance de cause, le mérite d'art qui recommande son oeuvre.
+J'avais, il est vrai, affaire à un poète latin, mais, au point de vue
+où je me place, j'ai eu à combattre des difficultés de même ordre que
+celles dont il a si heureusement triomphé._
+
+_Tout traducteur débute spontanément par une préparation mentale qui
+est le_ mot à mot. _Il s'agit pour lui d'abord de déterminer le sens
+relatif de chacun des mots, c'est-à-dire l'acception dans laquelle
+son rapport aux autres et la nature du sujet traité induisent à le
+prendre, et, du même coup, de dégager de l'arrangement syntaxique_ le
+sens littéral _de la phrase. Le travail, jusque-là, ne relève que
+de la grammaire au service de l'intelligence; il ne vise que la
+signification purement_ conventionnelle _(unique ou multiple) de
+chacun des mots et celle qui ressort de leur relation logique, sans
+rechercher encore la signification non conventionnelle_, naturelle _du
+texte, à savoir tout ce qu'ajoutent à la première le mouvement de la
+phrase, son geste en quelque sorte, et les qualités acoustiques
+des mots qui la composent, bref sa musique, c'est-à-dire ce qui en
+constitue, dans la poésie surtout, la plus intime_ expression. _Au
+premier stade la traduction est donc seulement une ébauche, la matière
+dégrossie où devra s'accomplir la forme achevée, le sens complet du
+discours. Il va sans dire que M. Talbot, par le long exercice de sa
+profession même, excelle dans cette préparation initiale, oeuvre
+de grammairien et de lexicographe; mais il faut lui reconnaître, en
+outre, un talent bien supérieur à celui-là._
+
+_Le_ mot à mot, _ai-je dit, n'est qu'une sorte de canevas, et il ne
+donne même pas intégralement ce qu'il semble promettre. Il risque
+toujours d'être, en partie, inexact, si fort que soit le traducteur,
+car tout vocable et toute locution d'une langue ne trouvent pas
+nécessairement leurs représentants adéquats dans une autre. Cette
+rencontre est d'autant plus rare que le génie et l'âge des deux
+langues les différencient davantage, comme se distinguent par l'esprit
+et l'ancienneté les deux nations qui les ont élaborées. Ainsi la
+traduction littérale est le plus souvent défectueuse dans son propre
+domaine insuffisant déjà, et, en outre, elle laisse hors de ses
+limites restreintes une lacune considérable à remplir pour la complète
+interprétation du texte original. C'est ici que l'art entre en jeu
+et que M. Talbot a fait preuve d'une souplesse de plume et d'une
+ingéniosité remarquables. Combien ces qualités sont requises pour une
+pareille tâche! Alors, en effet, se pose un problème tout nouveau. Il
+s'agit d'abord d'écrire en français, et, par suite, de substituer aux
+idiotismes, où s'accuse l'irréductible originalité du langage grec,
+des équivalents français aussi approximatifs que possible. Ce sont
+des tours de force à accomplir. M. Talbot s'en est tiré si habilement
+qu'il a su rendre ces formules par des idiotismes français, ou du
+moins par des trouvailles qu'il a faites dans des formules consacrées
+du parler populaire. Mais ces spirituelles réussites ne sont
+pas encore ce qui importe le plus, ce qui exige le plus de sens
+littéraire; le tact et le goût y ont moins de part que l'adresse. Il y
+a des idiotismes d'un autre ordre qui affectent, non pas seulement
+tel passage du texte, mais le texte entier, parce qu'ils expriment et
+définissent le caractère propre de l'écrivain, sa démarche, en un
+mot son style, son génie même, qui suppose pour fondement celui de
+sa race. On ne comprend Aristophane qu'à la condition de se faire
+Hellène, Athénien, enfin Aristophane lui-même. Pour reproduire, au
+degré supérieur atteint par M. Talbot, sa verve satirique, le tour
+et l'accent comiques de son vers, il faut être capable de se les
+approprier, et la science n'y suffit pas. Une aptitude spéciale
+est nécessaire qui est le caractère même, le tempérament moral du
+traducteur. Il doit se sentir dans le monde grec comme dans le sien,
+dans l'oeuvre d'Aristophane comme chez soi. Une traduction, pour être
+bonne, ne se commande pas; c'est un témoignage de sympathie autant
+qu'un hommage à l'original. On ne peut communiquer que ce qu'on
+possède ou qu'on a pu faire sien; comment communiquera-t-on sans trace
+d'effort à la phrase française la vivacité, l'animation qui est le
+style même de la phrase grecque, si l'on a l'esprit plus solide que
+leste, plus grave que joyeux? Qu'un savant helléniste puisse trouver
+à reprendre dans la traduction d'Eschyle par Leconte de Lisle, je ne
+suis pas en état de le nier, non plus que de l'affirmer, mais, s'il
+le pouvait, sa critique, j'ose en répondre, ne porterait pas sur
+l'essentiel selon les poètes. Il aura beau être plus intimement initié
+au lexique propre du tragique ancien, je le mets au défi, sans la
+moindre hésitation, de s'en faire lui-même un écho plus fidèle que
+notre poète français. Celui-ci avait scruté la condition humaine,
+reconnu la souveraineté du malheur, l'impuissance affreuse à le
+vaincre, l'horreur de la vie terrestre; il en couvait une idée atroce,
+spontanément éclose de ses propres tourments. Aussi les clameurs
+tragiques retentissaient-elles comme d'elles-mêmes dans les
+profondeurs douloureuses de son âme jalousement fermée. D'autre part
+il avait le rire sarcastique, la plaisanterie hautaine et mordante,
+s'attaquant moins, toutefois, à l'homme misérable qu'à son odieuse
+destinée. Il associait toujours la force comique au blâme; c'était
+là son affinité avec Aristophane. Mais, pour en être le parfait
+interprète, peut-être lui aurait-il manqué la gaieté véritable, saine
+et vraiment virile, la gaieté grecque où l'on sent toujours plus ou
+moins, même à travers la caricature, sinon sous la crudité cynique,
+respirer la grâce, ne demeurât-elle sensible que dans le mouvement
+aisé du vers._
+
+_Cette jovialité d'humeur, cette prestesse d'esprit ont précisément
+trouvé dans le naturel de M. Talbot des similitudes qui l'ont très
+bien servi. Pour traduire, il n'avait pas à s'oublier soi-même, à se
+métamorphoser. Il lui suffisait de s'adapter, de grossir et d'acérer
+tour à tour les traits de sa verve enjouée pour donner à ses lecteurs
+l'impression que leur donnerait Aristophane en personne ressuscité,
+mais parlant français. On ne saurait, certes, demander davantage à
+l'interprétation des anciens: elle ne peut, elle ne doit pas agir sur
+les contemporains de l'interprète comme le faisait l'auteur original
+sur les siens, sur les hommes à qui jadis il s'adressait. Aussi
+faut-il nous résigner à ne pas toujours comprendre et goûter ce qu'ils
+y prisaient. D'une autre race et d'un autre temps qu'eux, nous ne
+pouvons épouser toutes leurs manières d'être et de sentir. Il n'est
+donc pas sûr que notre admiration ait le même principe que la leur,
+et, à cet égard, une bonne traduction, par son exactitude même, doit
+nous faire apprécier la divergence irréductible entre le point de vue
+ancien et le moderne, tout essai de les concilier par des compromis,
+par des adoucissements et des atténuations est une trahison; là
+est l'infériorité des traductions d'autrefois. Celles d'aujourd'hui
+permettent de constater la diversité et les vicissitudes des moeurs
+et du goût, et par là leur propre valeur et l'estime qu'elles
+s'acquièrent échappent à ces fluctuations mêmes._
+
+_Tel est, à mon avis, le mérite et telle sera, je n'en doute pas, la
+récompense du présent ouvrage._
+
+SULLY PRUDHOMME.
+
+
+
+
+LES AKHARNIENS
+
+(L'AN 426 AVANT J.-C.)
+
+
+Cette pièce, composée en vue de ramener la paix, a pour principal
+personnage un charbonnier du bourg d'Acharnes, nommé Dikæopolis (le
+bon citoyen), qui, en vertu d'un traité particulier passé avec les
+Lacédémoniens, est à l'abri, ainsi que sa famille, de tous les maux
+de la guerre, tandis que les autres Acharniens, égarés par Cléon et
+Lamachos, sont en proie aux vexations et au pillage.
+
+
+
+
+PERSONNAGES DU DRAME
+
+ DIKÆOPOLIS.
+ UN HÉRAUT.
+ AMPHITHÉOS.
+ UN PRYTANE.
+ ENVOYÉS DES ATHÉNIENS, revenant d'auprès du roi de Perse.
+ PSEUDARTABAS.
+ THÉOROS.
+ CHOEUR DE VIEILLARDS AKHARNIENS.
+ FEMME DE DIKÆOPOLIS.
+ FILLE DE DIKÆOPOLIS.
+ KÉPHISOPHÔN.
+ EURIPIDÈS.
+ LAMAKHOS.
+ UN MÉGARIEN.
+ DEUX FILLES DU MÉGARIEN.
+ UN SYKOPHANTE.
+ UN BOEOTIEN.
+ NIKARKHOS.
+ UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.
+ UN LABOUREUR.
+ UN PARANYMPHE.
+ MESSAGERS.
+
+_La scène se passe sur l'Agora, puis devant la maison de Dikæopolis._
+
+
+
+
+LES AKHARNIENS
+
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Que de fois j'ai été mordu au coeur! Et de plaisirs bien peu, tout à
+fait peu! Quatre! Mais de douleurs, un amoncellement de sables à la
+hauteur des Gargares! Voyons donc: qui m'a été un juste sujet de
+joie? Oui, je vois pourquoi j'ai eu l'âme réjouie: c'est quand Kléôn a
+revomi les cinq talents. Quel bonheur j'en ai ressenti! Et j'aime les
+Chevaliers pour ce service: il fait honneur à la Hellas, mais bientôt
+j'ai éprouvé une douleur tragique: la bouche béante, j'attendais de
+l'Æskhylos, quand un homme crie: «Théognis, fais entrer le Choeur!»
+Comment croyez-vous que ce coup m'ait frappé l'âme? Mais voici pour
+moi une autre joie, lorsque, concourant pour un veau, Dexithéos
+s'avança et joua un air boeotien. Cette année-ci, au contraire, je vis
+que j'étais mort, mis en lambeaux, lorsque Khæris préluda sur le mode
+orthien. Mais jamais, depuis que je vais aux bains, la paupière ne
+m'a piqué les sourcils comme aujourd'hui: c'est jour d'assemblée
+régulière: voici le matin, et la Pnyx est encore déserte. On bavarde
+sur l'Agora: en haut, en bas, on évite la corde rouge. Les Prytanes
+mêmes n'arrivent pas: ils arrivent à une heure indue; puis ils se
+bousculent, vous savez comme, les uns les autres, pour gagner le
+premier banc, et ils s'y jettent serrés. De la paix à conclure, ils
+n'ont aucun souci. O la ville, la ville! Pour moi qui viens toujours
+le premier à l'assemblée, je m'assois, et là, tout seul, je soupire,
+je bâille, je m'étire, je pète, je ne sais que faire, je trace des
+dessins, je m'épile, je réfléchis, l'oeil sur la campagne, épris de la
+paix, détestant la ville, regrettant mon dême, qui ne m'a jamais dit:
+«Achète du charbon, du vinaigre, de l'huile!» Il ne connaissait pas le
+mot: «Achète», mais il fournissait tout, et il n'y avait pas ce terme,
+«achète», qui est une scie. Aujourd'hui, je ne viens pas pour rien; je
+suis tout prêt à crier, à clabauder, à injurier les orateurs, s'il en
+est qui parlent d'autre chose que de la paix. Mais voici les Prytanes!
+Il est midi! Ne l'ai-je pas annoncé? C'est bien ce que je disais. Tous
+ces gens-là se ruent sur le premier siège.
+
+ * * * * *
+
+LE HÉRAUT.
+
+Avancez sur le devant; avancez, pour être dans l'enceinte purifiée.
+
+AMPHITHÉOS.
+
+A-t-on déjà parlé?
+
+LE HÉRAUT.
+
+Qui veut prendre la parole?
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Moi.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Qui, toi?
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Amphithéos.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Pas un homme?
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Non; mais un immortel. Amphithéos était fils de Dèmètèr et de
+Triptolémos: de celui-ci naît Kéléos. Kéléos épouse Phænarètè, mon
+aïeule, de laquelle naît Lykinos. Né de lui, je suis un immortel.
+A moi seul les dieux ont confié le soin de faire une trêve avec les
+Lakédæmoniens. Mais tout immortel que je suis, citoyens, je n'ai pas
+de quoi manger; car les Prytanes ne me donnent rien.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Archers!
+
+AMPHITHÉOS.
+
+O Triptolémos, ô Kéléos, m'abandonnez-vous?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Citoyens Prytanes, vous faites injure à l'assemblée, en expulsant
+cet homme, qui a voulu nous obtenir une trêve et pendre au clou les
+boucliers.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Assis! Silence!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non, par Apollôn! je ne me tais pas, à moins que les Prytanes ne
+délibèrent sur la paix.
+
+ * * * * *
+
+LE HÉRAUT.
+
+Les Envoyés revenant d'auprès du Roi!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+De quel roi? J'en ai assez des Envoyés, des paons et des
+fanfaronnades.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Silence!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Ah! ah! par Ekbatana, quel équipage!
+
+UN DES ENVOYÉS.
+
+Vous nous avez députés vers le Grand Roi, avec une solde de deux
+drakhmes par jour, sous l'arkhontat d'Euthyménès.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Hélas! nos drakhmes!
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Certes, nous avons peiné le long des plaines du Kaystros, errants,
+couchant sous la tente, mollement étendus sur des chariots couverts,
+mourant de fatigue.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et moi, j'étais donc bien à l'aise, couché sur la paille, le long du
+rempart?
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Bien reçus, on nous forçait à boire, dans des coupes de cristal et
+d'or, un vin pur et délicieux.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O cité de Kranaos, sens-tu bien la moquerie de tes Envoyés?
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Les Barbares ne regardent comme des hommes que ceux qui peuvent le
+plus manger et boire.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et nous, les prostitués et les débauchés aux complaisances infectes.
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Au bout de quatre ans, nous arrivons au palais du Roi; mais il était
+allé à la selle, suivi de son armée, et il chia huit mois dans les
+monts d'or.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et combien de temps mit-il à fermer son derrière?
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Toute la pleine lune; puis il revint chez lui. Il nous reçut alors, et
+il nous servit des boeufs entiers, sortant du four.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et qui a jamais vu des boeufs cuits au four? Quelles bourdes!
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Mais, de par Zeus! il nous fit servir un oiseau trois fois plus gros
+que Kléonymos, et dont le nom était «le hâbleur».
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Est-ce donc pour tes hâbleries que tu touchais deux drakhmes?
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Et maintenant nous vous annonçons Pseudartabas, l'oeil du Roi.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Puisse un corbeau te crever le tien d'un coup de bec, toi, l'Envoyé!
+
+LE HÉRAUT.
+
+L'oeil du Roi!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Par Hèraklès! Au nom des dieux, dis donc, l'homme, ton oeil est fait
+comme un trou de navire! Est-ce que, doublant le cap, tu regardes par
+où entrer en rade? Tu as une courroie qui retient ton oeil par en bas.
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Allons, toi, dis ce que le Roi t'a chargé d'annoncer aux Athéniens,
+Pseudartabas.
+
+PSEUDARTABAS.
+
+_Iartaman exarxas apissona satra._
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Avez-vous compris ce qu'il dit?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Par Apollôn! je ne comprends pas.
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Il dit que le Roi vous enverra de l'or. Allons, toi, prononce plus
+haut et plus clairement le mot or.
+
+PSEUDARTABAS.
+
+Tu n'auras pas d'or, Ionien au derrière élargi; non.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Oh! le maudit homme! C'est on ne peut plus clair.
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Que dit-il?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Il dit que les Ioniens ont le derrière élargi, s'ils comptent sur l'or
+des Barbares.
+
+L'ENVOYÉ.
+
+Mais non, il parle de larges médimnes d'or.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Quels médimnes? Tu es un grand hâbleur. Mais va-t'en: à moi tout
+seul, je vais les mettre à l'épreuve. (_A Pseudartabas._) Voyons, toi,
+réponds clairement à l'homme qui te parle; autrement je te baigne dans
+un bain de teinture de Sardes. Le Grand Roi nous enverra-t-il de l'or?
+(_Pseudartabas fait signe que non._) Alors nous sommes dupés par les
+Envoyés. (_Pseudartabas fait signe que oui._) Mais ces gens-là font
+des signes à la façon hellénique; il n'y a pas de raison pour qu'ils
+ne soient pas d'ici. Des deux eunuques, j'en reconnais un: c'est
+Klisthénès, le fils de Sibyrtios. Oh! son chaud derrière est épilé.
+Comment, singe que tu es, avec la barbe dont tu t'es affublé, viens-tu
+nous jouer un rôle d'eunuque? Et l'autre, n'est-ce pas Stratôn?
+
+LE HÉRAUT.
+
+Silence! Assis! Le Conseil invite l'oeil du Roi à se rendre au
+Prytanéion.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+N'y a-t-il pas là de quoi se pendre? Après cela dois-je donc me
+morfondre ici? Jamais la porte ne se ferme au nez des étrangers.
+Mais je vais faire quelque chose de hardi et de grand. Où donc est
+Amphithéos?
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Me voici!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Prends-moi ces huit drakhmes, et fais une trêve avec les Lakédæmoniens
+pour moi seul, mes enfants et ma femme. Vous autres, envoyez des
+députations, et ouvrez la bouche aux espérances.
+
+ * * * * *
+
+LE HÉRAUT.
+
+Place à Théoros qui revient de chez Sitalkès.
+
+THÉOROS.
+
+Me voici!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Encore un hâbleur appelé par la voix du Héraut.
+
+THÉOROS.
+
+Nous ne serions pas restés longtemps en Thrakè...
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non, de par Zeus! si tu n'avais touché un gros salaire.
+
+THÉOROS.
+
+S'il n'avait neigé sur toute la Thrakè, et si les fleuves n'eussent
+gelé vers le temps même où Théognis faisait ici jouer ses drames. Dans
+ce même temps je buvais avec Sitalkès. En vérité, il est passionné
+pour Athènes; c'est pour nous un amant véritable, au point qu'il a
+écrit sur les murs: «Charmants Athéniens!» Son fils, que nous avons
+fait Athénien, brûlait de manger des andouilles aux Apatouries, et
+conjurait son père de venir au secours de sa nouvelle patrie.
+Celui-ci jura sur une coupe de venir à notre secours avec une armée
+si nombreuse, que les Athéniens s'écrieraient: «Quelle nuée de
+sauterelles!»
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Que je meure de male mort, si je crois un mot de ce que tu dis, hormis
+tes sauterelles!
+
+THÉOROS.
+
+Et maintenant il vous envoie la peuplade la plus belliqueuse de la
+Thrakè.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Voilà, au moins, qui est clair.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Paraissez, Thrakiens que Théoros amène.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Quel est ce fléau?
+
+THÉOROS.
+
+L'armée des Odomantes.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Quels Odomantes? Dis-moi, qu'est-ce que cela signifie? Qui donc a
+émasculé ces Odomantes?
+
+THÉOROS.
+
+Si on leur donne deux drakhmes de solde, ils fondront sur la Boeotia
+tout entière.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Deux drakhmes à ces châtrés! Gémis, peuple de marins, sauveurs de la
+ville! Ah! malheureux, c'est fait de moi! Les Odomantes m'ont volé mon
+ail. N'allez-vous pas me rendre mon ail?
+
+THÉOROS.
+
+Malheureux, ne te mesure pas avec des hommes bourrés d'ail.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Vous souffrez, Prytanes, que je sois traité de la sorte dans
+ma patrie, et cela par des Barbares! Mais je m'oppose à ce que
+l'assemblée délibère sur la solde à donner aux Thrakiens. Je vous
+déclare qu'il se produit un signe céleste: une goutte d'eau m'a
+mouillé.
+
+LE HÉRAUT.
+
+Que les Thrakiens se retirent! Ils se présenteront dans trois jours.
+Les Prytanes lèvent la séance.
+
+ * * * * *
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Oh! malheur! Que j'ai perdu de hachis. Mais voici Amphithéos, qui
+revient de Lakédæmôn. Salut, Amphithéos!
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Non, pas de salut; laisse-moi courir: il faut qu'en fuyant, je fuie
+les Akharniens.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Je me hâtais de t'apporter ici la trêve; mais quelques Akharniens de
+vieille roche ont flairé la chose, vieillards solides, d'yeuse, durs
+à cuire, combattants de Marathôn, de bois d'érable. Ils se mettent à
+crier tous ensemble: «Ah! scélérat! tu apportes une trêve, et on vient
+de couper nos vignes!» En même temps ils mettent des tas de pierres
+dans leurs manteaux; moi je m'enfuis; eux me poursuivent en criant.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Eh bien, qu'ils crient! Mais apportes-tu la trêve?
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Oui, assurément, et j'en ai de trois goûts. En voici une de cinq ans;
+prends et goûte.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Pouah!
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Elle ne me plaît pas: cela sent le goudron et l'équipement naval.
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Eh bien, goûte cette autre, qui a dix ans.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Elle sent, à son tour, le goût aigre des envoyés, qui vont par les
+villes stimuler la lenteur des alliés.
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Voici enfin une trêve de trente ans sur terre et sur mer.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O Dionysia! En voilà une qui sent l'ambroisie et le nectar. Elle ne
+dit pas: «Fais provision de vivres pour trois jours.» Mais elle a à
+la bouche: «Va où tu veux!» Je l'accepte, je la ratifie, je bois à son
+honneur, et je souhaite mille joies aux Akharniens. Pour moi, délivré
+de la guerre et de ses maux, je vais à la campagne fêter les Dionysia.
+
+AMPHITHÉOS.
+
+Et moi, j'échappe aux Akharniens.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Par ici! Que chacun suive! Poursuis! Informe-toi de cet homme auprès
+de tous les passants! Il est de l'intérêt de la ville de se saisir de
+lui. Ainsi faites-moi savoir si quelqu'un de vous connaît l'endroit
+par où a passé le porteur de trêve.
+
+Il a fui; il a disparu. Hélas! quel malheur pour mes armées! Il
+n'en était pas de même dans ma jeunesse, lorsque, chargé de sacs de
+charbon, je suivais Phayllos à la course: ce porteur de trêve n'aurait
+pas alors si aisément échappé à ma poursuite; il ne se serait pas
+dérobé comme un cerf. Mais maintenant que mon jarret est devenu roide,
+et que la jambe du vieux Lakrasidès s'est alourdie, il a filé.
+
+Il faut courir après. Que jamais il ne nous nargue en disant qu'il a
+échappé aux vieux Akharniens, celui qui, de par Zeus souverain et
+de par les dieux, a traité avec les ennemis auxquels je voue pour
+toujours une haine implacable en raison du mal fait à mes champs. Je
+ne cesserai pas avant que je m'attache à eux comme une flèche acérée,
+douloureuse, ou la rame à la main, afin qu'ils ne foulent pas aux
+pieds mes vignes.
+
+Mais il faut chercher notre homme, avoir l'oeil du côté de Pallènè, et
+le poursuivre de lieu en lieu, jusqu'à ce qu'on le trouve; car je ne
+saurais m'assouvir de le lapider.
+
+ * * * * *
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Observez, observez un silence religieux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Que tout le monde se taise! N'avez-vous pas entendu, vous autres,
+réclamer le silence religieux? Voilà l'homme même que nous cherchons.
+Retirez-vous tous par ici; car notre homme semble s'avancer pour
+offrir un sacrifice.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Observez, observez un silence religieux. Que la kanéphore vienne un
+peu en avant: Xanthias, mets le phallos droit.
+
+LA FEMME DE DIKÆOPOLIS.
+
+Dépose ta corbeille, ma fille, afin que nous commencions.
+
+LA FILLE DE DIKÆOPOLIS.
+
+Ma mère, passe-moi la cuillère, pour que je répande de la purée sur le
+gâteau.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Voilà qui est bien. Souverain Dionysos, c'est avec reconnaissance que
+je célèbre cette fête en ton honneur, et que je t'offre un sacrifice
+avec toute ma maison: rends-moi favorables les Dionysia champêtres, à
+l'abri de la guerre, et fais que je passe au mieux les trente ans de
+la trêve.
+
+LA FEMME DE DIKÆOPOLIS.
+
+Voyons, ma fille, gentille enfant, porte gentiment la corbeille; aie
+le regard d'une mangeuse de sarriette. Heureux qui t'aura pour femme
+et qui te fera puer comme une belette, au point du jour! Avance, mais
+prends bien garde que dans la foule on ne fasse main-basse sur tes
+bijoux d'or.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Xanthias, à vous deux le soin de tenir le phallos droit derrière la
+kanéphore. Moi, je suivrai en chantant l'hymne phallique. Toi, femme,
+regarde la fête de dessus notre toit. Va.
+
+Phalès, ami de Bakkhos, bon compagnon de table, coureur de nuit,
+adultère, pédéraste, après six ans je te salue, ramené de bon coeur
+dans mon dême par une trêve, délivré des soucis, des combats et des
+Lamakhos. Combien est-il plus doux, ô Phalès, Phalès, de surprendre
+une bûcheronne, dans toute sa fraîcheur, volant du bois dans la forêt
+du Phelleus, comme qui dirait Thratta, l'esclave de Strymodoros, de
+la saisir à bras-le-corps, de la jeter par terre et d'en cueillir
+la fleur. Phalès, Phalès, si tu bois avec nous, demain matin, après
+l'orgie, tu avaleras un plat en l'honneur de la paix, et mon bouclier
+sera pendu dans la fumée.
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est lui, lui-même, lui: jette, jette, jette, jette; frappez tous
+l'infâme. Allons, lancez, lancez!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Par Hèraklès, qu'est-ce cela? Vous allez casser ma marmite.
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est donc toi que nous lapiderons, tête infâme!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et pour quelles fautes, vieillards Akharniens?
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu le demandes, toi qui n'es qu'un impudent scélérat, traître à la
+patrie; seul de nous tu as conclu une trêve, et tu oses ensuite me
+regarder en face!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais écoutez donc pourquoi j'ai conclu cette trêve, écoutez!
+
+LE CHOEUR.
+
+T'écouter? Tu périras! Nous allons t'écraser sous les pierres.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non, non; commencez par m'écouter: arrêtez, mes amis.
+
+LE CHOEUR.
+
+Je ne m'arrêterai pas. Ne me dis point ce que tu dis. Je te hais
+encore plus que Kléôn, que je couperai pour en faire des semelles aux
+Chevaliers. Mais je ne veux rien entendre de tes longs discours, toi
+qui as traité avec les Lakoniens, mais je te châtierai.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mes amis, laissez là les Lakoniens; et, quant à mon traité, écoutez si
+je n'ai pas bien traité.
+
+LE CHOEUR.
+
+Comment pourrais-tu dire que tu as bien fait, du moment que tu traites
+avec des gens qui n'ont ni autel, ni foi, ni serment?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et je sais, moi, que les Lakoniens, à qui nous en voulons trop, ne
+sont pas les auteurs de toutes nos misères.
+
+LE CHOEUR.
+
+Pas de toutes, scélérat! Tu as le front de nous tenir en face un
+pareil langage! Et je t'épargnerais!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non, pas de toutes, pas de toutes! Et moi qui vous parle, je pourrais
+vous montrer que, maintes fois, c'est à eux qu'on a fait tort.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voilà un mot imprudent, et fait pour échauffer la bile, que tu oses
+nous parler ainsi des ennemis!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et si je ne dis vrai, si le peuple ne m'approuve pas, je veux parler
+la tête même sur le billot.
+
+LE CHOEUR.
+
+Dites-moi, gens du peuple, ne ménageons pas les pierres, et cardons
+cet homme pour le teindre en pourpre!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Quel noir tison se rallume en vous? Ne m'écouterez-vous pas, ne
+m'écouterez-vous pas, Akharniens?
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous ne t'écouterons pas, certainement.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Je vais passer par un cruel moment.
+
+LE CHOEUR.
+
+Que je meure, si je t'écoute!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non, de grâce, Akharniens!
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu vas mourir à l'instant!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Eh bien, je vais vous mordre: je vais tuer vos plus chers amis: je
+tiens de vous des otages, je les prends et je les égorge.
+
+LE CHOEUR.
+
+Dites-moi, gens du peuple, que signifie cette parole menaçante contre
+nous les Akharniens? A-t-il en son pouvoir quelque enfant de l'un de
+nous, qu'il tient enfermé? D'où lui vient cette hardiesse?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Frappez, si vous voulez, je me vengerai sur ceci. (_Il montre un
+panier._) Je saurai sans doute qui de vous a souci des charbons.
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous sommes perdus. Ce panier est mon concitoyen. Mais tu ne feras pas
+ce que tu dis: pas du tout, pas du tout.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Je l'égorgerai. Criez! Je ne vous entendrai pas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu vas tuer ce camarade, un ami des charbonniers!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Tout à l'heure, quand je parlais, vous ne m'avez pas écouté.
+
+LE CHOEUR.
+
+Eh bien, parle à présent, si bon te semble, de Lakédæmôn et de ce que
+tu aimes le mieux. Jamais je n'abandonnerai ce petit panier.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Maintenant, commencez par jeter vos pierres à terre.
+
+LE CHOEUR.
+
+Les voilà à terre; et toi, à ton tour, dépose ton épée.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais faites que dans vos manteaux il n'y ait pas quelque part des
+pierres.
+
+LE CHOEUR.
+
+Elles ont été secouées par terre. Ne vois-tu pas nos manteaux secoués?
+Allons, plus de prétexte; dépose ton arme. Le secouement s'est opéré
+pendant notre évolution chorale.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Vous alliez tous pousser de beaux cris, et peu s'en est fallu que
+ces charbons du Parnès ne périssent, et cela par la folie de leurs
+compatriotes. La peur a fait chier sur moi à ce panier une poussière
+noire comme de la sépia. C'est terrible pour des hommes d'avoir
+dans l'âme une humeur de verjus, qui porte à battre et à crier, sans
+vouloir écouter raisonnablement les raisons que j'allègue, quand je
+veux, sur le billot même, dire tout ce que j'ai à dire au sujet des
+Lakédæmoniens, et cependant j'aime ma vie, moi.
+
+LE CHOEUR.
+
+Pourquoi donc alors ne fais-tu pas placer un billot devant la porte,
+pour nous dire, misérable, la chose à laquelle tu attaches tant
+d'importance? Car j'ai grande envie de connaître tes pensées. Mais
+selon le mode de justice que tu as fixé, fais placer ici le billot, et
+prends la parole.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Eh bien, voyez: voilà le billot, et voici l'orateur, moi pauvre homme.
+Assurément, par Zeus! je ne me couvrirai pas d'un bouclier, mais je
+dirai sur les Lakédæmoniens ce qui me paraît bon. Cependant j'ai
+bien des craintes. Je connais l'humeur de nos campagnards, qui se
+gaudissent quand quelque hâbleur fait l'éloge, juste ou non, d'eux
+et de la ville. Et ils ne s'aperçoivent pas qu'on les a vendus. Je
+connais aussi l'âme des vieillards, qui ne voient pas autre chose que
+de mordre le monde avec leur vote. Je sais ce que j'ai eu à souffrir
+de Kléôn pour ma comédie de l'année dernière. Il m'a traîné devant le
+Conseil, me criblant de calomnies, m'étourdissant de ses mensonges,
+de ses cris, se déchaînant comme un torrent, fondant en déluge, à
+ce point que j'ai failli périr noyé dans un tas d'infamies. Et
+maintenant, avant que je prenne la parole, laissez-moi endosser le
+costume du plus misérable des êtres.
+
+LE CHOEUR.
+
+Pourquoi ce tissu de détours, d'artifices et de retards? Emprunte-moi
+à Hiéronymos un casque de Hadès, aux poils sombres et hérissés; puis
+déploie les ruses de Sisyphos; car ce débat ne comportera pas de
+délai.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Voici le moment où il faut que je prenne une âme résolue. Allons tout
+de suite trouver Euripidès. Esclave! Esclave!
+
+ * * * * *
+
+KÉPHISOPHÔN.
+
+Qui est là?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Euripidès est-il chez lui?
+
+KÉPHISOPHÔN.
+
+Il n'y est pas et il y est, si tu n'es pas dépourvu de sens.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Comment y est-il et n'y est-il pas?
+
+KÉPHISOPHÔN.
+
+Tout simplement, vieillard: son esprit, courant dehors après des vers,
+n'y est pas, mais lui-même est chez lui, juché en l'air, composant une
+tragédie.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O trois fois heureux Euripidès, d'avoir un esclave qui répond si
+sagement! Mais toi, appelle ton maître.
+
+KÉPHISOPHÔN.
+
+C'est impossible.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais cependant je ne puis m'en aller. Je vais frapper à la porte.
+Euripidès! mon petit Euripidès! Écoute-moi, si jamais tu l'as fait
+pour quelqu'un. C'est Dikæopolis qui t'appelle, du dême de Khollide,
+moi.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je n'ai pas le temps.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Hé bien, fais-toi rouler.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Impossible.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais pourtant.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Allons! qu'on me roule! Je n'ai pas le temps de descendre.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Euripidès!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Qu'est-ce que tu chantes?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Tu composes juché en l'air, quand tu peux être en bas. Il n'est pas
+étonnant que tu crées des boiteux. Et pourquoi as-tu ces haillons
+tragiques, ces vêtements pitoyables? Il n'est pas étonnant que tu
+crées des mendiants. Mais, je t'en prie à genoux, Euripidès, donne-moi
+les haillons de quelque vieux drame. J'ai à débiter au Choeur un long
+discours, qui me vaudra la mort, si je parle mal.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Quelles guenilles veux-tu? Celles que portait, dans son rôle, OEneus,
+cet infortuné vieillard?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non; pas celles d'OEneus, mais d'un plus malheureux encore.
+
+EURIPIDÈS.
+
+De Phoenix l'aveugle?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non, pas de Phoenix, non, mais il y en avait un autre plus malheureux
+que Phoenix.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Mais quelles sont les loques d'habits dont parle cet homme? Parles-tu
+de celles du mendiant Philoktétès?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non, d'un autre, beaucoup, beaucoup plus mendiant.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Sont-ce les vêtements crasseux que portait le boiteux Bellérophôn?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Pas Bellérophôn. Mon homme était boiteux, mendiant, bavard, disert.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je sais, le Mysien Téléphos.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Oui, Téléphos: donne-moi, je t'en prie, ses haillons.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Esclave, donne-moi les guenilles de Téléphos. Elles traînent au-dessus
+des loques de Thyestès, mêlées à celles d'Ino.
+
+KÉPHISOPHÔN.
+
+Les voici, prends.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O Zeus, dont l'oeil voit et pénètre partout, laisse-moi me vêtir comme
+le plus misérable des êtres. Euripidès, puisque tu m'as accordé ceci,
+donne-moi, comme complément de ces guenilles, le petit bonnet qui
+coiffait le Mysien. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant,
+être ce que je suis, mais ne pas le paraître. Les spectateurs sauront
+que je suis moi, mais les khoreutes seront assez bêtes pour être dupes
+de mon verbiage.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Je te le donnerai, car ta subtilité machine des finesses.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+«Sois heureux, et qu'il arrive à Téléphos ce que je souhaite. » Très
+bien! Comme je suis bourré de sentences! Mais il me faut un bâton de
+mendiant.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Prends, et éloigne-toi de ces portiques.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O mon âme, tu vois comme on me chasse de ces demeures, quand
+j'ai encore besoin d'un tas d'accessoires. Sois donc pressante,
+quémandeuse, suppliante. Euripidès, donne-moi une corbeille avec une
+lampe allumée.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Mais, malheureux, qu'as-tu besoin de ce tissu d'osier?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Je n'en ai pas besoin, mais je veux tout de même l'avoir.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu deviens importun: va-t'en de ma maison.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Hélas! Sois heureux comme autrefois ta mère!
+
+EURIPIDÈS.
+
+Va-t'en, maintenant.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Ah! donne-moi seulement une petite écuelle à la lèvre ébréchée.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Prends, et qu'il t'arrive malheur! Sache que tu es un fléau pour ma
+demeure.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Oh! par Zeus! tu ne sais pas tout le mal que tu me fais. Mais, mon
+très doux Euripidès, plus rien qu'une marmite doublée d'une éponge.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Hé, l'homme! tu m'enlèves une tragédie. Prends et va-t'en.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Je m'en vais. Cependant que faire? Il me faut une chose, et, si je ne
+l'ai pas, c'est fait de moi. O très doux Euripidès, donne-moi cela,
+car je m'en vais pour ne plus revenir. Donne-moi dans mon panier
+quelques légères feuilles de légumes.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Tu me ruines. Tiens, voici; mais c'en est fait de mes drames.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+C'est fini; je me retire. Je suis trop importun, je ne songe pas que
+«je me ferais haïr des rois». Ah! malheureux! Je suis perdu! J'ai
+oublié une chose dans laquelle se résument toutes mes affaires. Mon
+petit, mon très doux, mon très cher Euripidès, que je meure de male
+mort, de te demander encore une seule chose, seule, rien qu'une seule!
+Donne-moi du skandix, que tu as reçu de ta mère.
+
+EURIPIDÈS.
+
+Cet homme fait l'insolent: fermez la porte au verrou.
+
+ * * * * *
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O mon âme, il faut partir sans skandix. Ne sais-tu pas quel grand
+combat tu vas combattre sans doute, en prenant la parole au sujet des
+Lakédæmoniens? Avance, mon âme: voici la carrière. Tu hésites? N'as-tu
+pas avalé Euripidès? Je t'en loue. Voyons, maintenant, pauvre coeur,
+en avant, offre ensuite ta tête, et dis tout ce qu'il te plaira.
+Hardi! Allons! Marche. Je suis ravi de mon courage.
+
+LE CHOEUR.
+
+Que vas-tu faire? Que vas-tu dire? Songe que tu es un résolu, un homme
+de fer qui livre sa tête à la ville, et qui va, seul, contredire tous
+les autres.
+
+DEMI-CHOEUR.
+
+Notre homme ne recule pas devant l'entreprise. Allons, maintenant,
+puisque tu le veux, parle.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Ne m'en veuillez point, citoyens spectateurs, si, tout pauvre que je
+suis, je m'adresse aux Athéniens au sujet de la ville, et en acteur
+de trygédie. Or, la trygédie sait aussi ce qui est juste. Mes paroles
+seront donc amères, mais justes. Certes, Kléôn ne m'accusera point
+aujourd'hui de dire du mal de la ville en présence des étrangers.
+Nous sommes seuls: c'est la fête des Lénæa; les étrangers n'y sont
+pas encore; les tributs n'arrivent pas, ni les alliés venant de leurs
+villes. Nous sommes donc seuls et triés au volet; car les métèques,
+selon moi, sont aux citoyens ce que la paille est au blé.
+
+Je déteste de tout mon coeur les Lakédæmoniens: et puisse Poséidon, le
+dieu du Tænaron, leur envoyer un tremblement qui renverse toutes leurs
+maisons! Et de fait, mes vignes ont été coupées. Mais, voyons, car il
+n'y a que des amis présents à mon discours, pourquoi accuser de tout
+cela les Lakoniens? Chez nous, quelques hommes, je ne dis pas la
+ville, souvenez-vous bien que je ne dis pas la ville, quelques
+misérables pervers, décriés, pas même citoyens, ont accusé les
+Mégariens de contrebande de lainage. Voyaient-ils un concombre, un
+levraut, un cochon de lait, une gousse d'ail, un grain de sel: «Cela
+vient de Mégara!» et on le vendait sur l'heure. Seulement, c'est peu
+de chose, et cela ne sort pas de chez nous. Mais la courtisane Simætha
+ayant été enlevée par des jeunes gens ivres, venus à Mégara, les
+Mégariens, outrés de douleur, enlèvent, à leur tour, deux courtisanes
+d'Aspasia; et voilà la guerre allumée chez tous les Hellènes pour
+trois filles. Sur ce point, du haut de sa colère, l'Olympien Périklès
+éclaire, tonne, bouleverse la Hellas et fait une loi qui, comme dit
+le skolie, interdit aux Mégariens de «séjourner sur la terre, sur
+l'Agora, sur la mer et sur le continent». Alors les Mégariens,
+finissant par mourir de faim, prient les Lakédæmoniens de faire
+rapporter le décret rendu à cause des filles de joie. Nous ne voulons
+pas écouter leurs demandes réitérées, et dès lors commence un fracas
+de boucliers. Quelqu'un va dire: «Il ne fallait pas»; mais que
+fallait-il? dites-le. Qu'un Lakédæmonien se fût embarqué pour Séripho,
+afin d'y enlever, sous quelque prétexte, un petit chien et de le
+vendre, seriez-vous restés tranquilles dans vos maisons? Il s'en faut
+de beaucoup. Vous auriez aussitôt mis trois cents vaisseaux à la mer:
+voilà la ville pleine du bruit des soldats, de clameurs au sujet du
+triérarkhe, des distributions de la solde, du redorage des Palladia,
+de bousculades sous les portiques, de mesures de vivres, d'outres, de
+courroies à rames, d'achats de tonneaux, de gousses d'ail, d'olives,
+d'oignons dans des filets, de couronnes, de sardines, de joueuses de
+flûte, d'yeux pochés: l'arsenal est rempli de bois à fabriquer des
+avirons, de chevilles bruyantes, de garnitures de trous pour la rame,
+de flûtes à signal, de fifres, de sifflets. Je sais que c'est cela
+que vous auriez fait. Et ne croyons-nous pas que Téléphos eût fait de
+même? Donc nous n'avons pas de sens commun.
+
+PREMIER DEMI-CHOEUR.
+
+C'est donc comme cela, misérable, infâme? Vil mendiant, tu oses nous
+parler ainsi! Et s'il y a ici quelque sykophante, tu l'outrages!
+
+DEUXIÈME DEMI-CHOEUR.
+
+Par Poséidôn! tout ce qu'il dit est justement dit, et il ne ment pas
+d'un mot.
+
+PREMIER DEMI-CHOEUR.
+
+Si c'est juste, fallait-il le dire? Mais tu n'auras pas à te réjouir
+de l'audace de tes paroles.
+
+DEUXIÈME DEMI-CHOEUR.
+
+Où cours-tu donc? Ne bouge pas. Si tu frappes cet homme, je te ferai
+danser.
+
+PREMIER DEMI-CHOEUR.
+
+O Lamakhos, ô toi dont les regards lancent des éclairs, viens-nous en
+aide; toi dont l'aigrette est une Gorgôn, parais, ô Lamakhos, mon
+ami, citoyen de ma tribu. S'il y a là un taxiarkhe, un stratège, des
+défenseurs des remparts, venez vite à notre aide; on porte la main sur
+moi.
+
+ * * * * *
+
+LAMAKHOS.
+
+Quel cri de bataille me frappe l'oreille? Où faut-il courir à l'aide?
+Où dois-je lancer l'épouvante? Qui tire ma Gorgôn de son étui?
+
+PREMIER DEMI-CHOEUR.
+
+O Lamakhos, héros redoutable par tes aigrettes et par tes bataillons!
+
+DEUXIÈME DEMI-CHOEUR.
+
+O Lamakhos, cet homme n'en finit pas d'outrager notre ville tout
+entière.
+
+LAMAKHOS.
+
+C'est toi, mendiant, qui as l'audace de tenir ce langage?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O Lamakhos, grand héros, pardonne à un mendiant qui, en prenant la
+parole, a dit quelque sottise.
+
+LAMAKHOS.
+
+Qu'as-tu dit de nous? Parleras-tu?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Je n'en sais plus rien. La peur des armes me donne le vertige. Mais,
+je t'en prie, éloigne de moi cette Mormo.
+
+LAMAKHOS.
+
+C'est fait.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Maintenant mets-lui la face contre terre.
+
+LAMAKHOS.
+
+Elle y est.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Donne-moi à présent une plume de ton casque.
+
+LAMAKHOS.
+
+Voilà la plume.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Maintenant prends-moi la tête, pour que je vomisse: les aigrettes me
+donnent la nausée.
+
+LAMAKHOS.
+
+Hé! l'homme! que veux-tu faire? Tu veux te faire vomir à l'aide de
+cette plume?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+C'est une plume, en effet. Dis moi, de quel oiseau est-elle? Est-ce du
+fanfaron? Est-ce du «kompolâkythos» (fanfaron)?
+
+LAMAKHOS.
+
+Ah! tu vas y passer!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non, Lamakhos: il ne s'agit pas de force. Puisque tu es fort, pourquoi
+ne pas me circoncire? Tu es bien armé?
+
+LAMAKHOS.
+
+Un mendiant parler ainsi à un stratège!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Moi, un mendiant?
+
+LAMAKHOS.
+
+Qu'es-tu donc?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Ce que je suis? Un bon citoyen, exempt d'ambition, et, depuis le
+commencement de la guerre, un bon soldat, tandis que toi tu es, depuis
+le commencement de la guerre, un général gagé.
+
+LAMAKHOS.
+
+On m'a élu.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Oui, trois coucous. Et moi, indigné de ce fait, j'ai conclu une trêve,
+voyant des hommes à cheveux blancs dans les rangs des soldats, et des
+jeunes comme toi se dérobant au service, les uns en Thrakè, pour une
+solde de trois drakhmes, des Tisaménos, des Phænippos, et ce coquin
+d'Hipparkhidas; les autres auprès de Kharès; ceux-ci en Khaonie,
+Gérés, Théodoros, et ce vantard de Diomée; ceux-là à Kamarina, à Géla,
+à Katagéla.
+
+LAMAKHOS.
+
+On les a élus.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et pourquoi les salaires vont-ils toujours à vous, et à eux rien?
+Dis-moi, Mariladès, toi dont les cheveux blanchissent, as-tu jamais eu
+une pareille mission? Il fait signe que non. Il est cependant prudent
+et actif. Et vous, Drakyllos, Euphoridès, Prinidès, quelqu'un de
+vous connaît-il Ekbatana ou les Khaoniens? Ils disent que non. C'est
+affaire au fils de Koesyra et à Lamakhos, qui ne pouvaient hier encore
+payer leur écot ou leurs dettes, et à qui tous leurs amis, comme font
+le soir les gens qui jettent dehors leurs bains de pieds, criaient:
+Gare!
+
+LAMAKHOS.
+
+O démocratie! est-ce tolérable?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Non certes, si Lamakhos n'était pas bien payé.
+
+LAMAKHOS.
+
+Mais moi, je veux faire une guerre éternelle à tous les Péloponésiens,
+jeter partout le désordre, sur mer et sur terre, et de la bonne sorte.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et moi, je déclare à tous les Péloponésiens, aux Mégariens, aux
+Boeotiens, qu'ils peuvent vendre et acheter chez moi; mais Lamakhos,
+non.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Cet homme a la parole triomphante, et il va convaincre le peuple au
+sujet de la trêve. Mais changeons notre habit contre des anapestes.
+
+Depuis que notre directeur préside à des choeurs trygiques, il ne
+s'est point encore avancé sur le théâtre pour parler de son talent.
+Mais diffamé par ses ennemis auprès des Athéniens au jugement hâtif,
+comme ridiculisant la ville et outrageant le peuple, il faut qu'il se
+disculpe maintenant auprès des Athéniens au jugement réfléchi. Notre
+poète dit donc qu'il est digne de tous biens, en vous empêchant d'être
+trop dupés par les discours des étrangers ou séduits par la flatterie,
+vrais citoyens de la ville des sots. Jadis les envoyés des villes
+commençaient, afin de vous tromper, par vous appeler les gens aux
+couronnes de violettes. Et aussitôt que le mot de couronnes était
+prononcé, vous n'étiez plus assis que du bout des fesses. Si un autre,
+d'un ton flatteur, parlait de la «grasse Athènes», il obtenait tout
+pour ce mot «grasse», dont il vous honorait comme des anchois. En
+agissant de la sorte, le poète a été pour vous la cause de grands
+biens, ainsi qu'en faisant voir au peuple des autres villes ce qu'est
+une démocratie. Voilà pourquoi, lorsque les envoyés de ces villes
+viendront vous apporter leur tribut, ils désireront voir le poète
+éminent qui ne craint pas de dire aux Athéniens ce qui est juste.
+Aussi le bruit de son audace s'est-il déjà répandu si loin, que le
+Roi, questionnant un jour les envoyés de Lakédæmôn, après leur avoir
+demandé quel était le peuple le plus puissant par ses vaisseaux, les
+interrogea ensuite sur ce poète et sur ceux dont il disait tant
+de mal; et il ajouta que ces hommes étaient devenus de beaucoup
+meilleurs, et qu'à la guerre, ils seraient tout à fait victorieux, en
+ayant un tel conseiller. C'est pour cela que les Lakédæmoniens vous
+proposent la paix et redemandent Ægina, non que de cette île ils aient
+grand souci, mais pour dépouiller ce poète. Pour vous, ne l'abandonnez
+jamais: sa comédie frappera juste. Il dit qu'il vous enseignera mille
+bonnes choses pour que vous soyez heureux, et cela sans vous cajoler,
+sans vous leurrer de récompenses, sans vous duper, sans user de
+fourberie, sans vous mettre l'eau à la bouche, mais ne vous donnant
+que les meilleurs conseils. Qu'après cela, Kléôn dresse ses machines,
+qu'il ourdisse contre moi toutes ses trames, j'aurai pour alliées la
+probité et la justice, et jamais on ne me prendra à être, comme lui,
+pour la ville, un fléau et un derrière maudit.
+
+Viens ici, Muse brûlante, qui as la force du feu, fille véhémente
+d'Akharnæ. Semblable à l'étincelle qui jaillit des charbons d'yeuse,
+excitée par un vent favorable, quand on étend dessus une grillade de
+poissons, les uns tournant une grasse marinade de Thasos, les autres
+maniant la pâte, viens de même, mélodie fière, intense, aux accents
+rustiques, et traite-moi en citoyen.
+
+Vieillards chargés d'ans, nous accusons cette ville. Loin de recevoir
+de vous la nourriture due à nos victoires navales, nous en souffrons
+de cruelles; tout vieux que nous sommes, vous nous impliquez dans
+des procès et vous nous faites servir de risée à de jeunes orateurs;
+réduits à rien, nous restons muets, usés comme de vieilles flûtes:
+votre Poséidôn tutélaire est un bâton. La vieillesse nous fait
+balbutier devant la pierre du tribunal où nous ne voyons rien que
+l'ombre de la Justice. Mais le jeune homme, soucieux de faire valoir
+son éloquence, se hâte de frapper par l'agencement de ses périodes
+arrondies. Puis, traînant l'accusé, il le questionne, le prend au
+piège de ses paroles, tourmentant, troublant, bouleversant ce pauvre
+Tithôn. Le vieux mâchonne, se retire frappé d'une amende, sanglote,
+pleure, et dit à ses amis: «Ce qui devait payer ma bière, c'est
+l'amende dont je suis frappé. »
+
+Est-il décent de ruiner ainsi un vieillard blanc devant la klepsydre,
+un compagnon qui a beaucoup peiné, qui s'est mouillé tant de fois
+d'une sueur chaude et glorieuse, un brave qui s'est battu à Marathôn
+pour la République? Oui, nous qui étions à Marathôn, à la poursuite de
+l'ennemi; aujourd'hui nous sommes poursuivis à outrance par des hommes
+méchants, et puis après condamnés. A cela que répondrait un Marpsias?
+
+Et de fait, est-il juste qu'un homme, courbé par l'âge comme
+Thoukydidès, périsse enfermé dans les déserts de la Skythia parce
+qu'il a maille à partir avec Képhisodèmos, cet avocat bavard? Je
+me suis senti pris de pitié, et j'ai versé des larmes, en voyant
+maltraité par un archer ce vieil homme qui, j'en atteste Dèmètèr,
+lorsqu'il était le Thoukydidès qui eût aisément tenu tête à la Déesse
+Gémissante (Dèmètèr pleurant Kora), aurait d'abord terrassé dix
+Evathlos, effrayé de ses cris trois mille archers, et percé de flèches
+le père et toute la lignée. Ah! puisque vous ne permettez pas que
+les vieillards jouissent du sommeil, décrétez que les causes soient
+divisées, de manière qu'un vieux édenté plaide contre un vieux, et les
+jeunes contre un homme à l'anus élargi, un bavard, le fils de Klinias.
+Il faut désormais exercer des poursuites, et, s'il y a un coupable,
+que le vieillard soit frappé d'amende par le vieillard, et le jeune
+homme par le jeune homme.
+
+ * * * * *
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Voici les limites de mon marché. Tous les Péloponésiens, Mégariens et
+Boeotiens ont le droit de trafiquer ici, à la condition de vendre à
+moi, et à Lamakhos rien. J'institue pour agoranomes de mon marché ces
+trois fouets en cuir de Lépros désignés par le sort. Entrée interdite
+à tout sykophante et à tout habitant du Phasis. Pour moi, je fais
+apporter la colonne sur laquelle est mon traité, afin qu'il soit bien
+en vue sur l'Agora.
+
+UN MÉGARIEN. (_Il parle en dialecte dorien._)
+
+Agora d'Athènes, salut, toi qui es chère aux Mégariens. Par le dieu de
+l'amitié! je te regrettais comme une mère. Allons, pauvres fillettes
+d'un père malheureux, montez les marches pour trouver des galettes,
+s'il y en a. Écoutez-moi, et que votre ventre soit tout attention.
+Qu'aimez-vous mieux, être vendues ou souffrir de la faim?
+
+LES FILLETTES.
+
+Être vendues! être vendues!
+
+LE MÉGARIEN.
+
+C'est aussi ce que je dis. Mais qui serait assez sot pour vous
+acheter, sûr d'y perdre? Toutefois il me vient à l'esprit une
+invention mégarienne. Je vais vous déguiser en petits cochons et dire
+que j'en ai à vendre. Ajustez-vous ces pattes de cochon, et faites
+qu'on vous croie issues d'une bonne truie. Par Hermès! si vous
+reveniez à la maison, vous souffririez tout de suite les horreurs de
+la faim. Ensuite mettez ces groins, et puis entrez dans ce sac. Là,
+grognez, et faites coï, comme les cochons dans les Mystères. Moi, je
+vais appeler Dikæopolis du côté par où il est... Dikæopolis, veux-tu
+acheter des petits cochons?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Qu'est-ce? Un Mégarien?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Nous venons à ton marché.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Comment allez-vous?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Nous mourons de faim, assis auprès du feu.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Eh! de par Zeus! c'est bien agréable, si on a là un joueur de flûte.
+Mais que faites-vous encore à Mégara à l'heure qu'il est?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Tu le demandes! Quand je suis parti de là-bas pour le marché, les gens
+du Conseil faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour que notre ville
+pérît le plus vite et le plus mal.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Vous allez donc bientôt être tirés d'embarras.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+C'est vrai.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et qu'y a-t-il encore à Mégara? Combien le blé s'y vend-il?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Chez nous il est à très haut prix, comme les dieux.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Apportes-tu du sel?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Ne tenez-vous pas nos salines?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Est-ce de l'ail?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Comment de l'ail? Mais dans toutes vos incursions, vrais mulots, vous
+déterrez les têtes avec vos piquets!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Eh bien, qu'apportes-tu?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Des truies mystiques.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+A merveille! Montre-les-moi.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Hé! Elles sont belles. Soupèse-les si cela te plaît. Comme c'est gras
+et beau!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais qu'est-ce donc?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Une truie, par Zeus!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Que dis-tu? D'où vient-elle?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+De Mégara. Ce n'est pas là une truie?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Cela ne m'en a pas l'air.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+N'est-ce pas absurde? Voilà un incrédule! Il dit que ce n'est pas
+une truie. Moi, si tu veux bien, gageons une mesure de sel parfumé de
+thym, si ce n'est pas là une truie, en bon grec!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Pas du tout, elle tient de l'homme.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Sans doute, par Dioklès, elle tient de moi. Et toi, de qui crois-tu
+qu'elle soit? Veux-tu l'entendre grogner?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Oui, de par les dieux! je veux bien.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Grogne vite, petite truie! Tu ne dis rien? Est-ce que tu te tais? Oh!
+tu vas mourir de male mort. Par Hermès! je te remporte à la maison.
+
+LA FILLETTE.
+
+Coï! Coï!
+
+LE MÉGARIEN.
+
+N'est-ce pas une truie?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Oui, cela m'en a l'air. Bien nourrie, dans cinq ans, elle aura son
+bijou parfait.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Sache-le bien, elle sera pareille à sa mère.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais on ne peut pas l'immoler en sacrifice.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Pourquoi donc? Qui empêche qu'elle ne soit immolée?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Elle n'a pas de queue.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+C'est qu'elle est jeune, mais devenue une vraie bête porcine, elle en
+aura une grande, grasse et rouge. Si tu veux la nourrir, ce sera une
+truie superbe.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Comme le bijou de la soeur est semblable à celui de l'autre!
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Elles sont de la même mère et du même père. Qu'elle engraisse, qu'il
+lui fleurisse des poils, et ce sera la plus belle truie qu'on puisse
+immoler à Aphroditè.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais on n'immole pas de truies à Aphroditè.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Pas de truies à Aphroditè! Mais c'est la seule déesse à qui la chair
+des truies soit très agréable, quand elle est bien embrochée.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mangent-elles seules maintenant sans leur mère?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Oui, par Poséidôn! et aussi sans leur père.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Que mangent-elles de préférence?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Tout ce que tu voudras leur donner. Mais demande-le-leur.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Petite truie, petite truie!
+
+LA FILLETTE.
+
+Coï, coï!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mangerais-tu bien des pois chiches montants?
+
+LA FILLETTE.
+
+Coï, coï, coï!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et puis encore! Des figues de Phibalis?
+
+LA FILLETTE.
+
+Coï, coï!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Quels cris aigus vous poussez à propos de figues! Que quelqu'un
+de l'intérieur apporte des figues à ces petites truies. En
+mangeront-elles? Ah! ah! comme elles les croquent, ô vénérable
+Hèraklès! De quel pays sont ces truies? On les croirait de
+Tragasa-la-Goulue.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Mais elles n'ont pas mangé toutes les figues: car en voici une que je
+leur ai enlevée.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Par Zeus! ce sont deux gentilles bêtes. Combien veux-tu me vendre tes
+truies? Dis.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+L'une pour une botte d'ail; l'autre, si tu veux, pour un khoenix de
+sel.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Je te les achète. Attends ici.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Voilà qui va bien. Hermès, dieu du gain, puissé-je vendre ainsi ma
+femme et ma mère!
+
+UN SYKOPHANTE.
+
+Hé! l'homme. De quel pays es-tu?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Marchand de cochons de Mégara.
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Je dénonce comme ennemis tes cochons et toi.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Allons, bon! Voilà la cause de toutes nos misères revenue!
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Chanson mégarienne! Ne lâcheras-tu pas ce sac?
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Dikæopolis! Dikæopolis! On me dénonce.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Qui cela? Quel est ton dénonciateur? Agoranomes, vous ne mettrez pas
+à la porte les sykophantes? A quoi penses-tu de nous éclairer sans
+lanterne?
+
+LE SYKOPHANTE.
+
+Ne puis-je pas dénoncer les ennemis?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Tu vas crier, si tu ne cours pas dénoncer ailleurs.
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Quel fléau pour Athènes!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Courage, Mégarien! Tiens, voilà le prix de tes truies; prends l'ail et
+le sel, et bien de la joie!
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Ah! il n'y en a pas beaucoup chez nous.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Quelle inadvertance! Qu'elle retombe sur ma tête!
+
+LE MÉGARIEN.
+
+Petits cochons, tâchez, sans votre père, de manger de la galette avec
+du sel, si quelqu'un vous en donne!
+
+ * * * * *
+
+CHOEUR DES AKHARNIENS.
+
+Heureux homme! N'as-tu pas entendu quel gain il tire de sa résolution?
+Il fera ses affaires assis sur l'Agora. Et si Ktésias se présente,
+ou quelque autre sykophante, il ira gémir assis. Pas un homme ne te
+fraudera sur le prix des denrées; Prépis n'essuiera pas devant toi son
+infâme derrière, et Kléonymos ne te bousculera pas. Tu te promèneras
+drapé dans une brillante læna. Tu ne rencontreras pas Hyperbolos,
+inassouvi de chicanes; tu ne seras pas abordé, en parcourant l'Agora,
+par Kratinos, toujours rasé à la fine lame, comme les galants; ni
+par le pervers Artémôn, trop alerte à la musique, exhalant de ses
+aisselles la mauvaise odeur d'un bouc de sa patrie Tragasa. Jamais
+plus ne te raillera le roi des méchants, Pauson, ni, sur l'Agora,
+Lysistratos, l'opprobre des Kholargiens, homme imprégné de tous les
+vices, grelottant et mourant de faim plus de trente jours par chaque
+mois.
+
+ * * * * *
+
+UN BOEOTIEN.
+
+Par Hèraklès! mon épaule n'en peut mais. Ismènias, pose doucement
+à terre le pouliot. Vous tous, flûteurs thébains, soufflez avec vos
+flûtes d'or dans un derrière de chien.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Aux corbeaux! Ces frelons ne quitteront donc pas nos portes? D'où
+s'est abattue sur ma porte cette volée, élevée par Khæris, ces
+flûtistes bourdonnants?
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Par Iolaos! ton souhait m'est agréable, étranger! Depuis Thèbæ, en
+soufflant derrière moi, ils ont fait tomber par terre mes fleurs de
+pouliot. Mais, si tu veux bien, achète-moi de ce que je porte, des
+poulets ou des sauterelles.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Ah! salut! mon cher Boeotien, mangeur de kollix. Qu'apportes-tu?
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Tout ce que nous avons de bon en Boeotia: origan, pouliot, nattes de
+jonc, feuilles à mèches, canards, geais, francolins, poules d'eau,
+roitelets, plongeons.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Tu es un orage qui sème les oiseaux sur l'Agora.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+J'apporte également oies, lièvres, renards, taupes, hérissons, chats,
+picfides, belettes, loutres, anguilles du Kopaïs.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O toi, qui offres le morceau le plus agréable aux hommes, permets-moi
+de saluer les anguilles que tu apportes.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Toi, l'aînée de mes cinquante vierges du Kopaïs, viens faire la joie
+de notre hôte.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O bien-aimée, objet de mes longs désirs, te voilà donc, toi pour
+qui soupirent les choeurs tragiques, et chère à Morykhos. Esclaves,
+apportez-moi ici le réchaud et le soufflet. Regardez, enfants,
+cette maîtresse anguille, qui vient enfin, désirée depuis six ans!
+Saluez-la, mes enfants. Moi, je fournirai le charbon pour faire
+honneur à l'étrangère. Mais emportez-la. La mort même ne pourra me
+séparer de toi, si on te cuit avec des bettes.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Et à moi, que me donneras-tu en retour?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Tu me la donnes en paiement de ton droit au marché. Mais si tu veux
+vendre quelques autres choses, parle.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Hé! tout cela.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Voyons, combien dis-tu? ou veux-tu troquer contre des denrées
+emportées d'ici?
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Bien! Je prends des produits d'Athènes, qu'on n'a pas en Boeotia.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Tu peux acheter et emporter des anchois de Phalèron ou de la poterie.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Des anchois et de la poterie? Mais nous en avons, là-bas. Je veux un
+produit qui ne soit pas chez nous et qui abonde ici.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Je sais alors. Emporte un sykophante, emballé comme de la poterie.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Par les Jumeaux! j'aurais grand profit à en emmener un. Ce serait un
+singe plein de malice.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Voici justement Nikarkhos qui vient dénoncer quelqu'un.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+C'est un bien petit homme!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais il est tout venin.
+
+NIKARKHOS.
+
+A qui sont ces marchandises?
+
+LE BOEOTIEN.
+
+A moi. De Thèbæ, Zeus m'en est témoin.
+
+NIKARKHOS.
+
+Et moi, je les dénonce comme ennemies.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Quel mauvais instinct te pousse à guerroyer et à batailler contre des
+oiseaux?
+
+NIKARKHOS.
+
+Je vais te dénoncer toi-même en sus.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Quel mal ai-je fait?
+
+NIKARKHOS.
+
+Je vais te le dire dans l'intérêt des assistants. Tu introduis des
+mèches de chez les ennemis.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Ainsi donc tu dénonces des mèches?
+
+NIKARKHOS.
+
+Une seule suffit pour embraser l'arsenal.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+L'arsenal? une mèche?
+
+NIKARKHOS.
+
+Je le crois.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et comment?
+
+NIKARKHOS.
+
+Un Boeotien peut l'attacher à l'aile d'une tipule, la lancer sur
+l'arsenal au moyen d'un tube, par un grand vent de Boréas; et, le feu
+prenant une fois aux vaisseaux, ils flambent tout de suite.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Méchant, digne de mille morts! ils flamberaient embrasés par une
+tipule et par une mèche?
+
+NIKARKHOS, _battu par Dikæopolis_.
+
+Des témoins!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Fermez-lui la bouche! Donne-moi du foin: je vais l'emballer comme de
+la poterie, pour qu'il ne se casse pas en route.
+
+LE CHOEUR.
+
+Emballe bien, mon cher, cette marchandise destinée à l'étranger, afin
+qu'il n'aille pas la briser.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+J'y veillerai, car elle rend le son grêle d'un objet fêlé par le feu,
+et désagréable aux dieux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Que va-t-il en faire?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Un vase utile à tout, une coupe de maux, un mortier à procès, une
+lanterne pour espionner les comptables, un récipient à brouiller les
+affaires.
+
+LE CHOEUR.
+
+Mais qui oserait se servir d'un vase qui craque de la sorte dans la
+maison?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Il est solide, mon bon, et il ne cassera jamais, s'il est suspendu par
+les pieds, la tête en bas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Le voilà empaqueté comme tu le veux.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Je vais enlever ma gerbe.
+
+LE CHOEUR, _à Dikæopolis_.
+
+O le meilleur des hôtes, aide-le dans le transport, et jette où tu
+voudras ce sykophante bon à tout.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+J'ai eu bien de la peine à empaqueter ce maudit scélérat. Allons,
+Boeotien, emporte ta poterie.
+
+LE BOEOTIEN.
+
+Viens ici, et baisse ton épaule, Ismènikhos.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Veille à la porter avec précaution. En réalité, tu ne porteras là rien
+de bon; fais-le toutefois. Tu gagneras à te charger de ce fardeau. Les
+sykophantes te porteront bonheur.
+
+UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.
+
+Dikæopolis!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Qu'y a-t-il? Pourquoi m'appelles-tu?
+
+LE SERVITEUR.
+
+Pourquoi? Lamakhos te prie de lui céder, moyennant cette drakhme,
+quelques grives pour la fête des Coupes, et, au prix de trois
+drakhmes, une anguille du Kopaïs.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Qui est ce Lamakhos avec son anguille?
+
+LE SERVITEUR.
+
+Le terrible, l'infatigable, qui agite sa Gorgôn et qui remue les trois
+aigrettes, dont il est ombragé.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Par Zeus! je refuse, me donnât-il son bouclier. Qu'il remue ses
+aigrettes en mangeant du poisson salé! S'il vient faire du bruit,
+j'appelle les agoranomes. Pour moi, j'emporte ces provisions,
+destinées à ma personne. J'entre sur les ailes des grives et des
+merles.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu as vu, oui, tu as vu, ville tout entière, la prudence et l'éminente
+sagesse de cet homme. Depuis qu'il a conclu une trêve, il peut acheter
+ce dont il a besoin pour sa maison et ce qui convient à des repas
+chaudement servis. D'eux-mêmes tous les biens lui arrivent.
+
+Non, jamais je ne recevrai chez moi la Guerre; jamais elle ne me
+chantera l'air de Harmodios, assise à ma table, parce que c'est un
+être qui, pris de vin, et faisant ripaille chez ceux qui ont tous les
+biens, y cause tous les maux, renverse, ruine, détruit, et cela quand
+on lui a fait nombre d'avances: «Bois, assieds-toi, prends cette coupe
+de l'amitié,» tandis que lui porte partout le feu sur nos échalas, et
+répand brutalement le vin de nos vignes.
+
+Chez l'homme que je dis le repas est grandement, libéralement ordonné,
+et les preuves de sa bonne chère se voient dans les plumes étalées
+devant sa porte.
+
+ * * * * *
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O compagne de la belle Kypris et des Grâces aimables, Réconciliation,
+comme tu as un beau visage! Ai-je pu l'ignorer? Puisse un Amour nous
+unir, moi et toi, semblable à celui qui est présent, et couronné de
+fleurs! Crois-tu donc, par hasard, que je suis trop vieux? Mais si je
+te prends, je crois pouvoir t'offrir trois avantages. Et d'abord je
+puis aligner un long plant de vignes, puis élever auprès de tendres
+rejetons de figuier, en troisième lieu, tout vieux que je suis, y
+marier de jeunes ceps de vigne, et enfin garnir d'oliviers tout le
+tour de mon champ pour nous oindre d'huile, toi et moi, aux Noumènia.
+
+UN HÉRAUT.
+
+Écoutez, peuple. A la façon de vos pères, buvez dans les coupes au son
+de la trompette. Celui qui l'aura vidée le premier recevra une outre
+faite comme Ktésiphon.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Enfants, femmes, n'avez-vous pas entendu? Que faites-vous?
+N'entendez-vous pas le Héraut? Faites bouillir, rôtissez, retournez et
+enlevez ces lièvres prestement; tressez les couronnes... Apporte les
+broches, pour enfiler les grives.
+
+LE CHOEUR.
+
+J'envie ta prudence, mon cher homme, et encore plus ta bonne chère
+actuelle.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Que sera-ce, quand vous verrez rôtir ces grives?
+
+LE CHOEUR.
+
+Je crois que tu dis juste encore sur ce point.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Attise le feu.
+
+LE CHOEUR.
+
+Entends-tu avec quelle habileté culinaire, avec quelle science et avec
+quelle entente de gourmet il se fait servir?
+
+UN LABOUREUR.
+
+Malheureux que je suis!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Par Hèraklès! quel est cet homme?
+
+LE LABOUREUR.
+
+Un homme infortuné.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Suis ton chemin devant toi.
+
+LE LABOUREUR.
+
+O cher ami, puisque la trêve est pour toi seul, cède-moi un peu de
+pain, ne fût-ce que de cinq ans.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Que t'est-il arrivé?
+
+LE LABOUREUR.
+
+Je suis ruiné, j'ai perdu deux boeufs.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Comment?
+
+LE LABOUREUR.
+
+Les Boeotiens les ont pris à Phyla.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O trois fois malheureux! Et tu es encore vêtu de blanc?
+
+LE LABOUREUR.
+
+Ces deux boeufs, par Zeus! me nourrissaient de leur fumier.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Que te faut-il donc, maintenant?
+
+LE LABOUREUR.
+
+J'ai perdu la vue à pleurer mes boeufs. Mais si tu prends intérêt à
+Derkélès de Phyla, frotte-moi vite les deux yeux avec de la poix.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais, malheureux, je ne suis pas en situation de rendre service à tout
+le monde.
+
+LE LABOUREUR.
+
+Allons, je t'en conjure, peut-être retrouverais-je mes boeufs.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Impossible. Va-t'en pleurer auprès des disciples de Pittalos.
+
+LE LABOUREUR.
+
+Rien pour moi qu'une seule goutte de poix, verse-la dans ce chalumeau.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Pas un fétu! Va-t'en gémir ailleurs!
+
+LE LABOUREUR.
+
+Infortuné que je suis; plus de boeufs de labour!
+
+LE CHOEUR.
+
+Cet homme, avec son traité, s'est fait une vie douce, et il ne semble
+vouloir partager avec personne.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Toi, arrose les tripes avec du miel; fais griller les sépias.
+
+LE CHOEUR.
+
+Entends-tu ses éclats de voix?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Grillez les anguilles!
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu vas nous faire mourir, moi de faim, et les voisins de fumée et de
+ta voix, en criant de la sorte.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Rôtissez cela, et que la couleur en soit dorée!
+
+ * * * * *
+
+UN PARANYMPHE.
+
+Dikæopolis! Dikæopolis!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Quel est cet homme?
+
+LE PARANYMPHE.
+
+Un jeune marié t'envoie ces viandes de son repas de noces.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Il fait bien, quel qu'il soit.
+
+LE PARANYMPHE.
+
+Il te prie, en échange de ces viandes, pour ne pas aller à la guerre
+et pour rester à caresser sa femme, de lui verser dans cette fiole un
+verre de poix.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Remporte, remporte les viandes et ne me les donne pas, je ne verserais
+pas de la poix pour mille drakhmes. Mais quelle est cette femme?
+
+LE PARANYMPHE.
+
+C'est la meneuse de la noce: elle demande à te parler de la part de la
+mariée, à toi seul.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Voyons, que dis-tu? Par les dieux! elle est plaisante la demande de
+la mariée! Elle désire que la partie essentielle du marié reste à
+la maison. Allons! qu'on apporte la trêve; je lui en donnerai à elle
+seule; elle est femme; elle ne doit pas souffrir de la guerre. Femme,
+approche; tends-moi la fiole. Sais-tu la manière de s'en servir? Dis à
+la mariée, quand on fera une levée de soldats, d'en frotter la nuit
+la partie essentielle de son mari. Qu'on remporte la trêve. Vite, la
+cruche au vin, pour que j'en verse dans les coupes!
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Mais voici un homme aux sourcils froncés: il se presse comme pour
+annoncer un malheur.
+
+UN PREMIER MESSAGER.
+
+O fatigues, lames en bataille, Lamakhos!
+
+LAMAKHOS.
+
+Quel bruit résonne autour de mes demeures étincelantes d'airain?
+
+LE MESSAGER.
+
+Les stratèges t'ordonnent de prendre sur-le-champ tes cohortes et tes
+aigrettes, et d'aller garder la frontière, malgré la neige. Car on
+leur annonce qu'au moment de la fête des Coupes et des Marmites, des
+bandits boeotiens vont faire une invasion.
+
+LAMAKHOS.
+
+O stratèges, plus nombreux qu'utiles! n'est-il pas dur pour moi de ne
+pouvoir être de la fête?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+O armée polémolamaïque!
+
+LAMAKHOS.
+
+Malheur à moi! Tu ris de mon infortune!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Veux-tu combattre contre un Géryôn à quatre ailes?
+
+LAMAKHOS.
+
+Hélas! hélas! quelle nouvelle m'apporte ce second messager?
+
+UN SECOND MESSAGER.
+
+Dikæopolis!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Qu'est-ce?
+
+LE SECOND MESSAGER.
+
+Viens vite au banquet, et apporte ta corbeille et ta coupe. Le prêtre
+de Dionysos t'y invite. Mais hâte-toi, tu retardes le repas. Tout est
+prêt: lits, tables, coussins, tapis, couronnes, parfums, friandises,
+courtisanes, galettes, gâteaux, pains de sésame, tartes, belles
+danseuses, l'air bien-aimé de Harmodios. Ainsi, accours au plus vite.
+
+LAMAKHOS.
+
+Infortuné que je suis!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+C'est que tu as pris pour emblème cette grande Gorgôn. Fermez la
+porte, et qu'on apprête le repas.
+
+LAMAKHOS.
+
+Esclave, esclave, apporte-moi ici mon sac.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Esclave, esclave, apporte-moi ici ma corbeille.
+
+LAMAKHOS.
+
+Du sel mêlé de thym et des oignons.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et à moi du poisson; les oignons me répugnent.
+
+LAMAKHOS.
+
+Apporte-moi ici, esclave, une feuille de figuier, pleine de hachis
+rance.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et à moi une feuille de figuier bien graissée, je la ferai cuire ici.
+
+LAMAKHOS.
+
+Mets là les plumes de mon casque.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mets là ces ramiers et ces grives.
+
+LAMAKHOS.
+
+Belle et blanche est cette plume d'autruche.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Belle et dorée est cette chair de ramier.
+
+LAMAKHOS.
+
+Hé! l'homme! cesse de rire de mes armes.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas guigner mes grives!
+
+LAMAKHOS.
+
+Apporte l'étui de mes trois aigrettes.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et à moi le civet de lièvre.
+
+LAMAKHOS.
+
+Mais les mites n'ont-elles pas mangé les aigrettes?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais ne vais-je pas manger du civet avant le dîner?
+
+LAMAKHOS.
+
+Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas me parler?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Je ne te parle pas; moi et mon esclave, nous sommes en discussion.
+Veux-tu gager et nous en rapporter à Lamakhos? Les sauterelles
+sont-elles plus délicates que les grives?
+
+LAMAKHOS.
+
+Je crois que tu fais l'insolent.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Il donne la préférence aux sauterelles.
+
+LAMAKHOS.
+
+Esclave, esclave, décroche ma lance, et apporte-la-moi ici.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Esclave, esclave, retire cette andouille du feu et apporte-la-moi ici.
+
+LAMAKHOS.
+
+Voyons, je vais retirer ma lance du fourreau. Tiens ferme, esclave.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et toi aussi, esclave, ne lâche pas.
+
+LAMAKHOS.
+
+Approche, esclave, les supports de mon bouclier.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Apporte les pains, supports de mon estomac.
+
+LAMAKHOS.
+
+Apporte ici l'orbe de mon bouclier à la Gorgôn.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Apporte ici l'orbe de ma tarte au fromage.
+
+LAMAKHOS.
+
+N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi rire largement?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi savourer délicieusement?
+
+LAMAKHOS.
+
+Verse de l'huile, esclave, sur le bouclier. J'y vois un vieillard qui
+va être accusé de lâcheté.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Verse du miel, esclave, sur la tarte. J'y vois un vieillard qui fait
+pleurer de rage Lamakhos le Gorgonien.
+
+LAMAKHOS.
+
+Apporte ici, esclave, ma cuirasse de combat.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Apporte ici, esclave, ma cuirasse de table, ma coupe.
+
+LAMAKHOS.
+
+Avec cela, je tiendrai tête aux ennemis.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Avec cela, je tiendrai tête aux buveurs.
+
+LAMAKHOS.
+
+Esclave, maintiens les couvertures du bouclier.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Esclave, maintiens les plats de la corbeille.
+
+LAMAKHOS.
+
+Moi, je vais prendre et porter moi-même mon sac de campagne.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Moi, je vais prendre mon manteau pour sortir.
+
+LAMAKHOS.
+
+Prends ce bouclier, esclave, emporte-le, et en route! Il neige.
+Babæax! C'est une campagne d'hiver.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Prends le dîner: c'est une campagne de buveurs.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Mettez-vous de bon coeur en campagne. Mais quelles routes différentes
+ils suivent tous les deux! L'un boira, couronné de fleurs, et toi,
+transi de froid, tu monteras la garde. Celui-là va coucher avec une
+jolie fille et se faire frictionner je ne sais quoi.
+
+PREMIER DEMI-CHOEUR.
+
+Puisse Antimakhos, fils de Psakas, historien et poète, être tout
+simplement confondu par Zeus, lui qui, khorège aux Lénæa, m'a renvoyé
+tristement sans souper! Puissé-je le voir guetter une sépia qui,
+cuite, croustillante, salée, est servie sur table; et qu'au moment de
+la prendre, elle lui soit enlevée par un chien, qui s'enfuit!
+
+SECOND DEMI-CHOEUR.
+
+Que ce soit là pour lui un premier malheur; puis, qu'il lui arrive une
+autre aventure nocturne! Que revenant fiévreux chez lui des manoeuvres
+de cavalerie, il rencontre Orestès ivre, qui lui casse la tête, pris
+d'un accès de fureur, et que, voulant ramasser une pierre, durant
+la nuit, il saisisse à pleine main un étron encore tout chaud; qu'il
+lance ce genre de pierre, manque son coup, et frappe Kratinos!
+
+ * * * * *
+
+UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.
+
+Serviteurs de la maison de Lamakhos, vite de l'eau! Faites chauffer
+de l'eau dans une petite marmite, préparez des linges, du cérat, de la
+laine grasse et des tampons de charpie pour la cheville. Notre maître
+s'est blessé à un pieu, en sautant un fossé; il s'est déboîté et luxé
+la cheville, s'est brisé la tête contre une pierre et a fait jaillir
+la Gorgôn hors du bouclier. La grande plume du hâbleur gisant au
+milieu des pierres, il a fait retentir ce chant terrible: «O astre
+radieux, je te vois aujourd'hui pour la dernière fois; la lumière
+m'abandonne; c'est fait de moi! » A ces mots, il tombe dans un
+bourbier, se relève, rencontre des fuyards, poursuit les brigands et
+les presse de sa lance. Mais le voici lui-même. Ouvre la porte.
+
+LAMAKHOS.
+
+Oh! là, là! Oh! là, là! Horribles souffrances, je suis glacé.
+Malheureux, je suis perdu; une lance ennemie m'a frappé! Mais ce qu'il
+y aurait pour moi de plus cruel, c'est que Dikæopolis me vît blessé,
+et me rît au nez de mes infortunes.
+
+DIKÆOPOLIS, _entrant avec deux courtisanes_.
+
+Oh! là, là! Oh! là, là! quelles gorges! C'est ferme comme des coings!
+Baisez-moi tendrement, mes trésors; vos bras autour de mon cou; vos
+lèvres sur les miennes! Car j'ai le premier vidé ma coupe.
+
+LAMAKHOS.
+
+Cruel concours de malheurs! Hélas! hélas! quelles blessures cuisantes!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Hé! hé! salut, cavalier Lamakhos!
+
+LAMAKHOS.
+
+Malheureux que je suis!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Infortuné que je suis!
+
+LAMAKHOS.
+
+Pourquoi m'embrasses-tu?
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Pourquoi me mords-tu?
+
+LAMAKHOS.
+
+Quel malheur pour moi d'avoir payé ce rude écot!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Est-ce qu'il y avait un écot à payer à la fête des Coupes?
+
+LAMAKHOS.
+
+Ah! ah! Pæan! Pæan!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Mais il n'y a pas aujourd'hui de Pæania.
+
+LAMAKHOS.
+
+Soulevez, soulevez ma jambe. Oh! oh! tenez-la, mes amis.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et vous deux, prenez-moi juste la moitié du corps, mes amies.
+
+LAMAKHOS.
+
+J'ai le vertige de ce coup de pierre à la tête. Je suis pris
+d'étourdissements.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Et moi je veux aller me coucher; je suis pris de redressements et
+d'éblouissements.
+
+LAMAKHOS.
+
+Portez-moi au logis de Pittalos, entre ses mains médicales.
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Portez-moi auprès des juges. Où est le roi du festin? Donnez-moi
+l'outre!
+
+LAMAKHOS.
+
+Une lance m'a percé les os. Quelle douleur!
+
+DIKÆOPOLIS, _montrant l'outre_.
+
+Voyez, elle est vide! Tènella! Tènella! Chantons victoire!
+
+LE CHOEUR.
+
+Tènella! comme tu dis, bon vieillard, victoire!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+J'ai rempli ma coupe d'un vin pur et je l'ai bue d'un trait.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tènella! donc, brave homme! Emporte l'outre!
+
+DIKÆOPOLIS.
+
+Suivez, maintenant, en chantant: «Tènella! Victoire!»
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui, nous te ferons un cortège de fête, chantant: «Tènella! Victoire!
+» pour toi et pour l'outre!
+
+FIN DES AKHARNIENS
+
+
+
+
+LES CHEVALIERS
+
+(L'AN 425 AVANT J.-C.)
+
+
+_Les Chevaliers_ sont dirigés contre le démagogue Cléon qui s'était
+mis à la tête des affaires après la mort de Périclès, et qui, à la
+suite de son succès de Sphactérie, était devenu l'idole du peuple,
+personnifié dans la pièce par le bonhomme Dèmos. Le vieillard,
+circonvenu à la fois par Cléon, transformé en corroyeur, et par le
+marchand d'andouilles Agoracritos, finit par voir clair dans leur
+jeu. Cléon est chassé. Agoracritos, faisant amende honorable, sert
+consciencieusement son maître qui recouvre la jeunesse et la raison.
+
+
+
+
+PERSONNAGES DU DRAME
+
+ DÈMOSTHÉNÈS.
+ NIKIAS.
+ UN MARCHAND D'ANDOUILLES nommé AGORAKRITOS.
+ KLÉÔN.
+ CHOEUR DE CHEVALIERS.
+ DÈMOS.
+
+_La scène se passe devant la maison de Dèmos._
+
+
+
+
+LES CHEVALIERS
+
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Iattatæax! Que de malheurs! Iattatæ! Que ce Paphlagonien, cette
+nouvelle peste, avec ses projets, soit confondu par les dieux! Depuis
+qu'il s'est glissé dans la maison, il ne cesse de rouer de coups les
+serviteurs.
+
+NIKIAS.
+
+Malheur, en effet, à ce prince de Paphlagoniens, avec ses calomnies!
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Pauvre malheureux, comment vas-tu?
+
+NIKIAS.
+
+Mal, comme toi.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Viens, approche, gémissons de concert sur le mode d'Olympos.
+
+DÈMOSTHÉNÈS _et_ NIKIAS.
+
+Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Pourquoi ces plaintes inutiles? Ne vaudrait-il pas mieux chercher
+quelque moyen de salut pour nous et ne pas pleurer davantage?
+
+NIKIAS.
+
+Mais quel moyen? Dis-le-moi.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Dis-le plutôt, afin qu'il n'y ait pas de dispute.
+
+NIKIAS.
+
+Non, par Apollôn! pas moi. Allons, parle hardiment, puis je te dirai
+mon avis.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Que ne me dis-tu plutôt ce qu'il faut que je dise?
+
+NIKIAS.
+
+Ce courage barbare me manque. Comment m'exprimerais-je en grand style,
+en style euripidien?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Non, non, pas à moi, pas à moi: ne me sers pas un bouquet de cerfeuil,
+mais trouve un chant de départ de chez notre maître.
+
+NIKIAS.
+
+Eh bien, dis: «Échappons!» comme cela, tout d'un trait.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Je le dis: «Échappons!»
+
+NIKIAS.
+
+Ajoute ensuite le mot: «Nous», au mot: «Échappons».
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+«Nous!»
+
+NIKIAS.
+
+A merveille! A présent, comme procédant par légères secousses de la
+main, dis d'abord: «Échappons,» ensuite: «Nous,» puis: «A la hâte!»
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+«Échappons, échappons-nous, échappons-nous à la hâte!»
+
+NIKIAS.
+
+Hein! N'est-ce pas délicieux?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Oui, par Zeus! Si ce n'est que j'ai peur que ce ne soit pour ma peau
+un mauvais présage.
+
+NIKIAS.
+
+Pourquoi cela?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Parce que les plus légères secousses de la main emportent la peau.
+
+NIKIAS.
+
+Ce qu'il y aurait de souverain dans les circonstances présentes, ce
+serait d'aller tous les deux nous prosterner devant les statues de
+quelque dieu.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Quelles statues? Est-ce que tu crois vraiment qu'il y a des dieux?
+
+NIKIAS.
+
+Je le crois.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+D'après quel témoignage?
+
+NIKIAS.
+
+Parce que je suis en haine aux dieux. N'est-ce pas juste?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Tu me ranges de ton avis. Mais considérons autre chose. Veux-tu que
+j'expose l'affaire aux spectateurs?
+
+NIKIAS.
+
+Ce ne serait pas mal. Seulement, prions-les de nous faire voir
+clairement, par leur air, s'ils se plaisent à nos paroles et à nos
+actions.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Je commence donc. Nous avons un maître, d'humeur brutale, mangeur de
+fèves, atrabilaire, Dèmos le Pnykien, vieillard morose, un peu sourd.
+Au commencement de la noumènia, il a acheté un esclave, un corroyeur
+paphlagonien, coquin fieffé et grand calomniateur. Ce corroyeur
+paphlagonien, connaissant à fond le caractère du vieux, fait le chien
+couchant, flatte son maître, le caresse, le choie, le dupe avec des
+rognures de cuir et des mots comme ceux-ci: «Dèmos, il suffit d'avoir
+jugé une affaire: va au bain, mange, avale, dévore, reçois trois
+oboles: veux-tu que je te serve un souper?» Alors le Paphlagonien fait
+main-basse sur ce que l'un de nous a préparé et l'offre gracieusement
+à son maître. L'autre jour, je venais de pétrir à Pylos une galette
+lakonienne; par ses roueries et par ses détours il me la subtilise, et
+il sert comme de lui le mets de ma façon. Il nous éloigne et ne permet
+pas à un autre de soigner le maître; mais, armé d'une courroie,
+debout près de la table, il en écarte les orateurs. Il lui chante des
+oracles, et le bonhomme sibyllise. Puis, quand il le voit à l'état de
+brute, il met en oeuvre son astuce; il lance effrontément mensonges
+et calomnies contre les gens de la maison; alors nous sommes fouettés,
+nous; et le Paphlagonien, courant après les esclaves, demande, menace,
+escroque en disant: «Voyez Hylas, comme je le fais fouetter; si
+vous ne m'obéissez pas, vous êtes morts aujourd'hui.» Nous donnons.
+Autrement, le vieux nous piétinerait et nous ferait chier huit fois
+davantage. Hâtons-nous donc, mon bon, de voir maintenant quelle voie à
+suivre et vers qui.
+
+NIKIAS.
+
+Le mieux, mon bon, c'est notre: «Échappons-nous! »
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Mais il n'est pas facile de rien cacher au Paphlagonien; il a l'oeil à
+tout. Une de ses jambes est à Pylos, et l'autre à l'assemblée; si bien
+que, ses jambes ainsi écartées, son derrière est en Khaonia, ses mains
+en Ætolia et son esprit en Klopidia.
+
+NIKIAS.
+
+Le mieux pour nous est donc de mourir. Mais voyons à mourir de la mort
+la plus héroïque.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Mais quelle sera cette mort très héroïque?
+
+NIKIAS.
+
+La plus belle pour nous est de boire du sang de taureau. Une mort
+comme celle de Thémistoklès n'est pas à dédaigner.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Oui, par Zeus! buvons du vin pur à notre Bon Génie, et peut-être
+trouverons-nous quelque utile dessein.
+
+NIKIAS.
+
+Comment? Du vin pur? Tu songes à boire? Jamais homme ivre a-t-il
+trouvé quelque utile dessein?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Vraiment, mon bon? Tu es un robinet de sottes paroles. Tu oses accuser
+le vin de pousser à la démence? Trouve-moi donc quelque chose de plus
+pratique que le vin. Vois-tu? Quand on a bu, on est riche, on fait
+ses affaires, on gagne ses procès, on est en plein bonheur, on rend
+service aux amis. Allons, apporte-moi vite une cruche de vin! Que
+j'arrose mon esprit pour trouver une idée ingénieuse!
+
+NIKIAS.
+
+Hélas! Que nous fera ta boisson?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Beaucoup de bien. Apporte-la; moi je vais m'étendre. Une fois ivre, je
+te débiterai sur tout ce qui nous intéresse un tas de petits conseils,
+de petites sentences et de petites raisons.
+
+NIKIAS. _Il rentre dans la maison et revient avec une cruche._
+
+Quelle chance de n'avoir pas été pris volant ce vin!
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Dis-moi, le Paphlagonien, que fait-il?
+
+NIKIAS.
+
+Bourré de gâteaux confisqués, le drôle ronfle, cuvant son vin et
+couché sur des cuirs.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Eh bien, maintenant, verse-moi un plein verre de vin pur, en manière
+de libation.
+
+NIKIAS.
+
+Prends et fais une libation au Bon Génie: déguste, déguste la liqueur
+du Génie de Pramnè.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+O Bon Génie, c'est ta volonté et non pas la mienne.
+
+NIKIAS.
+
+Dis, je t'en prie, qu'y a-t-il?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Va vite voler les oracles du Paphlagonien endormi, et rapporte-les de
+la maison.
+
+NIKIAS.
+
+Soit; mais je crains que ce Bon Génie ne se trouve en être un Mauvais.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Et maintenant approche-moi la cruche, pour arroser mon esprit et dire
+quelque parole ingénieuse.
+
+NIKIAS. _Il sort un instant et il rentre aussitôt._
+
+Comme il pète, comme il ronfle, le Paphlagonien! Aussi ne m'a-t-il pas
+surpris dérobant l'oracle, qu'il garde avec le plus de soin.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+O le plus fin des hommes! Donne, que je lise. Toi, verse-moi à boire
+sans retard. Voyons ce qu'il y a là dedans. Oh! les oracles! Donne,
+donne-moi vite à boire!
+
+NIKIAS.
+
+Voyons, que dit l'oracle?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Verse encore!
+
+NIKIAS.
+
+Est-ce qu'il y a dans l'oracle: «Verse encore! »
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+O Bakis!
+
+NIKIAS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+A boire! Vite!
+
+NIKIAS.
+
+Il paraît que Bakis aimait à boire.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Ah! maudit Paphlagonien, voilà donc pourquoi tu gardais depuis si
+longtemps l'oracle qui te concerne, tu avais peur!
+
+NIKIAS.
+
+De quoi?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Il est dit là comment il doit finir.
+
+NIKIAS.
+
+Et comment?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Comment? L'oracle annonce clairement que d'abord un marchand d'étoupes
+doit avoir en main les affaires de la cité.
+
+NIKIAS.
+
+Voilà déjà un marchand! Et ensuite, dis?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Après lui, en second lieu, un marchand de moutons.
+
+NIKIAS.
+
+Cela fait deux marchands. Et que lui advient-il à celui-là?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+D'être le maître, jusqu'à ce qu'il en arrive un plus scélérat. Alors
+il périt, et à sa place arrive le marchand de cuirs, le Paphlagonien
+rapace, braillard, à voix de charlatan.
+
+NIKIAS.
+
+Il faut donc que le marchand de moutons soit exterminé par le marchand
+de cuirs?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Oui, par Zeus!
+
+NIKIAS.
+
+Malheureux que je suis! Où trouver un autre marchand, un seul?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Il en est encore un, qui exerce un métier hors ligne.
+
+NIKIAS.
+
+Dis-moi, je t'en prie, qui est-ce?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Tu le veux?
+
+NIKIAS.
+
+Oui, par Zeus!
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+C'est un marchand d'andouilles qui le renversera.
+
+NIKIAS.
+
+Un marchand d'andouilles! Par Poséidôn! le beau métier! Mais, dis-moi,
+où trouverons-nous cet homme?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Cherchons-le.
+
+NIKIAS.
+
+Tiens! le voici qui, grâce aux dieux, s'avance vers l'Agora.
+
+ * * * * *
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+O bienheureux marchand d'andouilles, viens, viens, mon très cher;
+avance, sauveur de la ville et le nôtre.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Qu'est-ce? Pourquoi m'appelez-vous?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Viens ici, afin de savoir quelle chance tu as, quel comble de
+prospérité.
+
+NIKIAS.
+
+Voyons; débarrasse-le de son étal, et apprends-lui l'oracle du dieu,
+quel il est. Moi, je vais avoir l'oeil sur le Paphlagonien.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Allons, toi, dépose d'abord cet attirail, mets-le à terre; puis adore
+la terre et les dieux.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Soit: qu'est-ce que c'est?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Homme heureux, homme riche; aujourd'hui rien, demain plus que grand,
+chef de la bienheureuse Athènes.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Hé! mon bon, que ne me laisses-tu laver mes tripes et vendre mes
+andouilles, au lieu de te moquer de moi?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Imbécile! Tes tripes! Regarde par ici. Vois-tu ces files de peuple?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je les vois.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Tu seras le maître de tous ces gens-là; et celui de l'Agora, des
+ports, de la Pnyx; tu piétineras sur le Conseil, tu casseras les
+stratèges, tu les enchaîneras, tu les mettras en prison; tu feras la
+débauche dans le Prytanéion.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Moi?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Oui, toi. Et tu ne vois pas encore tout. Monte sur cet étal, et jette
+les yeux sur toutes les îles d'alentour.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je les vois.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Eh bien! Et les entrepôts? Et les navires marchands?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+J'y suis.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Comment donc! N'es-tu pas au comble du bonheur? Maintenant jette
+l'oeil droit du côté de la Karia, et l'oeil gauche du côté de la
+Khalkèdonia.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Effectivement; me voilà fort heureux de loucher!
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Mais non: c'est pour toi que se fait tout ce trafic; car tu vas
+devenir, comme le dit cet oracle, un très grand personnage.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Dis-moi, comment moi, un marchand d'andouilles, deviendrai-je un grand
+personnage?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+C'est pour cela même que tu deviendras grand, parce que tu es un
+mauvais drôle, un homme de l'Agora, un impudent.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je ne me crois pas digne d'un si grand pouvoir.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Hé! hé! pourquoi dis-tu que tu n'en es pas digne? Tu me parais avoir
+conscience que tu n'es pas sans mérite. Es-tu fils de gens beaux et
+bons?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+J'en atteste les dieux, je suis de la canaille.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Quelle heureuse chance! Comme cela tourne bien pour tes affaires!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Mais, mon bon, je n'ai pas reçu la moindre éducation; je connais mes
+lettres, et, chose mauvaise, même assez mal.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+C'est la seule chose qui te fasse du tort, même sue assez mal. La
+démagogie ne veut pas d'un homme instruit, ni de moeurs honnêtes; il
+lui faut un ignorant et un infâme. Mais ne laisse pas échapper ce que
+les dieux te donnent, d'après leurs oracles.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Que dit donc cet oracle?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+De par les dieux, il y a de la finesse et de la sagesse dans son tour
+énigmatique: «Oui, quand l'aigle corroyeur, aux serres crochues, aura
+saisi dans son bec le dragon stupide, insatiable de sang, ce sera fait
+de la saumure à l'ail des Paphlagoniens, et la divinité comblera
+de gloire les tripiers, à moins qu'ils ne préfèrent vendre des
+andouilles.»
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+En quoi cela me regarde-t-il? Apprends-le-moi.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+L'aigle corroyeur, c'est ce Paphlagonien.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Que signifie: «Aux serres crochues»?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Cela veut dire qu'avec ses mains crochues il enlève et emporte tout.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et le dragon?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+C'est ce qu'il y a de plus clair: le dragon est long, le boudin aussi,
+et boudin et dragon se remplissent de sang. Or, l'oracle dit que
+l'aigle corroyeur sera dompté par le dragon, si celui-ci ne se laisse
+pas enjôler par des mots.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Oui, l'oracle me désigne; mais j'admire comment je serai capable de
+gouverner Dèmos.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Tout ce qu'il y a de plus simple. Fais ce que tu fais: brouille toutes
+les affaires comme tes tripes; amadoue Dèmos en l'édulcorant par des
+propos de cuisine: tu as tout ce qui fait un démagogue, voix canaille,
+nature perverse, langage des halles: tu réunis tout ce qu'il faut pour
+gouverner. Les oracles sont pour toi, y compris celui de la Pythie.
+Couronne-toi, fais des libations à la Sottise, et lutte contre notre
+homme.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Qui sera mon allié? Car les riches le craignent, et les pauvres en ont
+peur.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Mais il y a les Chevaliers, braves gens au nombre de mille, qui l'ont
+en haine: ils te viendront en aide, et avec eux les citoyens beaux et
+bons, les spectateurs sensés, moi et le dieu. Ne crains rien: tu ne
+verras pas ses traits. Pris de peur, aucun artiste n'a voulu faire son
+masque; on le reconnaîtra tout de même: le public n'est pas bête.
+
+ * * * * *
+
+NIKIAS.
+
+Malheur à moi! Le Paphlagonien sort.
+
+KLÉÔN.
+
+Non, par les douze dieux, vous n'aurez pas à vous réjouir vous deux
+qui, depuis longtemps, conspirez contre Dèmos. Que fait là cette coupe
+de Khalkis? Pas de doute que vous n'excitiez les Khalkidiens à la
+révolte. Vous mourrez, vous périrez, couple infâme!
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Hé! l'homme! Tu fuis, tu ne restes pas là? Brave marchand
+d'andouilles, ne gâte pas nos affaires. Citoyens Chevaliers, accourez:
+c'est le moment. Hé! Simôn, Panætios, n'appuyez-vous pas l'aile
+droite? Voici nos hommes. Toi, tiens bon, et fais volte-face. La
+poussière qu'ils soulèvent annonce leur approche. Oui, tiens ferme,
+repousse l'ennemi et mets-le en fuite.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Frappe, frappe ce vaurien, ce trouble-rang des Chevaliers, ce
+concussionnaire, ce gouffre, cette Kharybdis de rapines, ce vaurien,
+cet archivaurien! Je me plais à le dire plusieurs fois; car il est
+vaurien plusieurs fois par jour. Oui, frappe, poursuis, mets-le aux
+abois, extermine. Hais-le comme nous le haïssons; crie à ses trousses!
+Prends garde qu'il ne t'échappe, vu qu'il connaît les passes par
+lesquelles Eukratès s'est sauvé droit dans du son.
+
+KLÉÔN.
+
+Vieillards hèliastes, confrères du triobole, vous que je nourris de
+mes criailleries, en mêlant le juste et l'injuste, venez à mon aide,
+je suis battu par des conspirateurs.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et c'est justice, puisque tu dévores les fonds publics, avant le
+partage, que tu tâtes les accusés comme on tâte un figuier, pour voir
+ceux qui sont encore verts, ou plus ou moins mûrs, et que, si tu en
+sais un insouciant et bonasse, tu le fais venir de la Khersonèsos, tu
+le saisis par le milieu du corps, tu lui prends le cou sous ton bras,
+puis, lui renversant l'épaule en arrière, tu le fais tomber et tu
+l'avales. Tu guettes aussi, parmi les citoyens, quiconque est d'humeur
+moutonnière, riche, pas méchant et tremblant devant les affaires.
+
+KLÉÔN.
+
+Vous vous coalisez? Et moi, citoyens, c'est à cause de vous que je
+suis battu, parce que j'allais proposer, comme un acte de justice,
+d'élever dans la ville un monument à votre bravoure.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'il est donc hâbleur, et souple comme un cuir! Voyez, il rampe
+auprès de nous autres vieillards, pour nous friponner; mais, s'il
+réussit d'un côté, il échouera de l'autre; et, s'il se tourne par ici,
+il s'y cassera la jambe.
+
+KLÉÔN, _battu_.
+
+O ville, ô peuple, voyez par quelles bêtes féroces je suis éventré!
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu cries à ton tour, toi qui ne cesses de bouleverser la ville?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES, _reparaissant_.
+
+Oh! Moi, par mes cris, je l'aurai bientôt mis en fuite.
+
+LE CHOEUR.
+
+Ah! si tu cries plus fort que lui, tu es digne de l'hymne triomphal;
+mais, si tu le surpasses en impudence, à nous le gâteau au miel.
+
+KLÉÔN.
+
+Je te dénonce cet homme, et je dis qu'il exporte ses sauces pour les
+trières des Péloponésiens.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi, par Zeus! je te dénonce cet homme, qui court au Prytanéion le
+ventre vide, et qui en revient le ventre plein.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Et, par Zeus! il en rapporte des mets interdits, pain, viande,
+poisson; ce à quoi Périklès n'a jamais été autorisé.
+
+KLÉÔN.
+
+A mort, tout de suite!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je crierai trois fois plus fort que toi.
+
+KLÉÔN.
+
+Mes cris domineront tes cris.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Mes beuglements tes beuglements.
+
+KLÉÔN.
+
+Je te dénoncerai, si tu deviens stratège.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je te résisterai comme un chien.
+
+KLÉÔN.
+
+Je rabattrai tes vanteries.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je déjouerai tes ruses.
+
+KLÉÔN.
+
+Ose donc me regarder en face.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi aussi j'ai été élevé sur l'Agora.
+
+KLÉÔN.
+
+Je te mettrai en pièces, si tu grognes.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je te couvrirai de merde, si tu parles.
+
+KLÉÔN.
+
+Je conviens que je suis un voleur. Et toi?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Par Hermès Agoréen! je me parjure, même devant ceux qui m'ont vu.
+
+KLÉÔN.
+
+C'est donc que tu t'attribues à faux le mérite des autres. Je te
+dénonce aux Prytanes comme possédant des tripes sacrées, qui n'ont pas
+payé la dîme.
+
+LE CHOEUR.
+
+Infâme, scélérat, braillard, tout le pays est plein de ton impudence,
+l'assemblée entière, les finances, les greffes, les tribunaux.
+Agitateur brouillon, tu as rempli toute la cité de désordre, et tu as
+assourdi notre Athènes de tes cris; d'une roche élevée tu as l'oeil
+sur les revenus, comme un pêcheur sur des thons.
+
+KLÉÔN.
+
+Je connais cette affaire et où depuis longtemps elle a été ressemelée.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Si tu ne te connaissais pas en ressemelage, moi je n'entendrais
+rien aux andouilles. C'est toi qui coupais obligeamment le cuir d'un
+mauvais boeuf, pour le vendre aux paysans, après une préparation
+frauduleuse, qui le faisait paraître épais. Ils ne l'avaient pas porté
+un jour, qu'il s'allongeait de deux palmes.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Par Zeus! il m'a joué le même tour, si bien que je devins la risée
+complète de mes voisins et de mes amis: car, avant d'arriver à
+Pergasè, je nageais dans mes souliers.
+
+LE CHOEUR.
+
+N'as-tu pas, dès le début, étalé ton impudence, qui est l'unique force
+des orateurs? Tu la pousses jusqu'à traire les étrangers opulents, toi
+le chef de l'État. Aussi, à ta vue, le fils de Hippodamos fond-il en
+larmes. Mais voici un autre homme, bien pire que toi, qui me
+ravit l'âme; il t'élimine, il te surpasse, c'est facile à voir, en
+perversité, en effronterie, en tours de passe-passe. Allons, toi, qui
+as été élevé à l'école d'où sortent tous les grands hommes, montre
+donc qu'une éducation sensée ne signifie rien.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Alors, écoutez quel est ce citoyen-là.
+
+KLÉÔN.
+
+Ne me laisseras-tu point parler?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Non, de par Zeus! je suis aussi mauvais que toi.
+
+LE CHOEUR.
+
+S'il ne cède pas à cette raison, dis qu'il est de mauvaise lignée.
+
+KLÉÔN.
+
+Tu ne me laisseras point parler?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Non, de par Zeus!
+
+KLÉÔN.
+
+Mais si, de par Zeus!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Non, par Poséidôn! Mais qui parlera le premier, c'est ce que je
+commencerai par débattre.
+
+KLÉÔN.
+
+Oh! j'en crèverai.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Non, je ne te laisserai pas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Laisse-le donc, au nom des dieux, laisse-le crever!
+
+KLÉÔN.
+
+Mais d'où te vient cette hardiesse de me contredire en face?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+De ce que je me sens capable de parler et de cuisiner.
+
+KLÉÔN.
+
+De parler! Ah! vraiment, s'il te tombait quelque affaire, tu saurais
+la découper dans le vif et l'accommoder comme il faut; mais veux-tu
+savoir ce qu'il me semble que tu as éprouvé? Ce qui arrive à tout le
+monde. Si, par hasard, tu as gagné une toute petite cause contre
+un métèque, durant la nuit, tu t'es mis à marmotter, à te parler à
+toi-même dans les rues, buvant de l'eau, importunant tes amis; et tu
+te figures que tu es capable de parler? Pauvre fou!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et que bois-tu donc, toi, pour que, maintenant, la ville, abasourdie
+par ton unique bavardage, soit réduite au silence?
+
+KLÉÔN.
+
+Mais quel homme m'opposerais-tu, à moi? Aussitôt que j'aurai avalé du
+thon chaud, et bu par là-dessus une coupe de vin pur, je me moquerai
+des stratèges de Pylos.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Moi, quand j'aurai englouti une caillette de boeuf et un ventre de
+truie, et, par là-dessus, bu la sauce, à moi seul, je mettrai à mal
+les orateurs, et j'épouvanterai Nikias.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Tes paroles ne me déplaisent point; mais il y a une chose qui ne me va
+pas dans ces affaires, c'est que tu es seul à boire la sauce.
+
+KLÉÔN.
+
+Et toi, ce n'est pas en avalant des loups de mer que tu battras les
+Milésiens.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Mais si je dévore des côtes de boeuf, je rachèterai nos mines.
+
+KLÉÔN.
+
+Et moi, je me ruerai sur le Conseil, et j'y mettrai tout en l'air.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi, je te tripoterai le derrière en guise d'andouilles.
+
+KLÉÔN.
+
+Et moi, je t'empoignerai par les fesses et je te jetterai à la porte
+la tête en avant.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Par Poséidôn! ce ne sera pourtant que quand tu m'y auras jeté.
+
+KLÉÔN.
+
+Comme je te serrerai dans des entraves de bois!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je t'accuserai de lâcheté.
+
+KLÉÔN.
+
+Je te taillerai en ronds de cuir.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je ferai de ta peau un sac à voleur.
+
+KLÉÔN.
+
+Je te clouerai par terre.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je te couperai en petits morceaux.
+
+KLÉÔN.
+
+Je t'arracherai les paupières.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je te crèverai le jabot.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+De par Zeus! nous lui enfoncerons un morceau de bois dans la bouche,
+comme font les cuisiniers, puis nous lui arracherons la langue et nous
+examinerons avec soin et hardiment, par sa gorge béante, s'il a de la
+ladrerie au derrière.
+
+LE CHOEUR.
+
+Il y a donc ici des choses plus chaudes que le feu et des êtres plus
+impudents que l'impudence de certains discours. L'affaire n'est pas
+sans importance. Allons, pousse, bouscule, ne fais rien à demi. Tu le
+tiens à bras-le-corps: s'il mollit, dès le premier choc, tu trouveras
+en lui un lâche; je connais, moi, son caractère.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Tel, en effet, il a été toute sa vie; il n'a semblé être un homme que
+quand il a moissonné la récolte d'autrui: maintenant les épis qu'il
+a amenés tout engerbés de là-bas, il les fait sécher et il veut les
+vendre.
+
+KLÉÔN.
+
+Je ne vous crains pas, tant qu'il y a un Conseil, et que Dèmos radote.
+
+LE CHOEUR.
+
+Il dépasse toute impudence, et il ne change pas de couleur! Si je ne
+te hais pas, que je devienne une couverture du lit de Kratinos, et
+qu'on me donne un rôle dans une tragédie de Morsimos! O toi, qui te
+poses partout et dans toutes les affaires, pour en tirer profit,
+comme on voltige sur des fleurs, puisses-tu rendre ton manger aussi
+vilainement que tu l'as trouvé! Car alors seulement je chanterai:
+«Bois, bois à la Bonne Fortune!» Je crois que le fils d'Ioulios,
+ce vieux cupide, se réjouirait et chanterait: «Io Pæan! Bakkhos!
+Bakkhos!»
+
+KLÉÔN.
+
+Par Poséidon! vous ne me surpasserez pas en impudence, ou alors que je
+n'aie jamais place aux sacrifices de Zeus Agoréen!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi, je jure par les coups de poing que j'ai tant de fois reçus,
+dès mon enfance, et par les balafres des couteaux, que j'espère
+l'emporter dans cette lutte; ou c'est en vain que je suis devenu si
+gros, nourri de boulettes à la crasse.
+
+KLÉÔN.
+
+De boulettes, comme un chien! O chef-d'oeuvre de méchanceté, comment
+donc un être nourri de la pâture d'un chien ose-t-il combattre contre
+un Cynocéphale?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+De par Zeus! j'ai fait bien des tours, étant enfant. Entre autres
+j'attrapais les cuisiniers en leur disant: «Regardez donc, mes
+enfants. Ne voyez-vous pas? Voici le renouveau, l'hirondelle!» Eux
+de regarder, et moi, pendant ce temps-là, de faire main-basse sur les
+viandes.
+
+LE CHOEUR.
+
+O masse de chair astucieuse, quelle prévoyante sagesse! Comme le
+mangeur d'orties, tu faisais ta main, avant le retour des hirondelles.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et en agissant ainsi, j'échappais aux regards: ou, si quelqu'un me
+voyait, je cachais la viande entre mes fesses, et je niais au nom
+des dieux. Aussi un orateur important me voyant agir ainsi: «Un jour,
+dit-il, cet enfant-là gouvernera le peuple.»
+
+LE CHOEUR.
+
+Il a prédit juste, et rien de clair comme sa conjecture: tu te
+parjurais, tu volais et tu avais de la viande au derrière.
+
+KLÉÔN.
+
+Moi, je mettrai fin à ton audace, ou plutôt, je crois, à la vôtre.
+Je fondrai sur toi comme un vent clair et prolongé, bouleversant à la
+fois la terre et la mer.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Moi, je ferai un paquet de mes andouilles, et puis je m'abandonnerai à
+un courant favorable, en te souhaitant des ennuis sans fin.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Et moi, en cas de voie d'eau, je veillerai à la sentine.
+
+KLÉÔN.
+
+Par Dèmètèr! ce n'est pas impunément que tu auras volé tant de talents
+aux Athéniens.
+
+LE CHOEUR.
+
+Attention! Cargue un peu la voile; ce vent de nord-est va souffler la
+dénonciation.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je sais très bien que tu as dix talents tirés de Potidaïa.
+
+KLÉÔN.
+
+Quoi donc? Veux-tu recevoir un de ces talents pour te taire?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Notre homme le prendrait volontiers. Lâche les câbles: le vent est
+moins fort.
+
+KLÉÔN.
+
+Tu auras à tes trousses quatre procès de cent talents.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et toi vingt pour désertion, et plus de mille pour vols.
+
+KLÉÔN.
+
+Je dis que tu descends de profanateurs de la Déesse.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je dis que ton grand-père a été doryphore...
+
+KLÉÔN.
+
+De qui? Dis.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+De Byrsina, la mère d'Hippias.
+
+KLÉÔN.
+
+Tu es un imposteur.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et toi un coquin.
+
+LE CHOEUR.
+
+Frappe vigoureusement.
+
+KLÉÔN.
+
+Aïe! aïe! les conjurés m'assomment.
+
+LE CHOEUR.
+
+Frappe-le de toute vigueur; tape sur le ventre à coups de tripes et
+de boyaux: châtie bien notre homme. O robuste masse de chair et âme
+généreuse entre toutes, tu apparais comme un sauveur à la cité et à
+nous les citoyens. Avec quel bonheur tu as daubé notre homme dans tes
+paroles! Comment nos louanges égaleraient-elles notre joie?
+
+KLÉÔN.
+
+Ah! par Dèmètèr! je n'ignorais pas qu'on fabriquait ces intrigues,
+mais j'avais l'oeil sur cette charpente et sur cette colle.
+
+LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.
+
+Malheur à nous! Est-ce que tu n'as pas à ton service quelques termes
+de charronnage?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je sais ce qui se passe à Argos. Sous prétexte de faire des Argiens
+nos amis, il négocie personnellement avec les Lakédæmoniens. Et je
+connais, moi, les soufflets de la forge: c'est la question des captifs
+qu'on bat sur l'enclume.
+
+LE CHOEUR.
+
+Bien, très bien, voilà l'enclume opposée à la colle!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Il y a là-bas des gens qui battent le fer avec toi; mais tes présents
+d'argent et d'or ne pourront m'induire, pas plus que l'envoi de tes
+amis, à ne pas dénoncer ta conduite aux Athéniens.
+
+KLÉÔN.
+
+Moi, je me rends immédiatement au Conseil révéler toute votre
+conspiration, vos réunions nocturnes dans la ville, tous vos serments
+aux Mèdes et à leur Roi sans compter ce que vous avez fourragé en
+Boeotia.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Combien donc se vend le fourrage chez les Boeotiens?
+
+KLÉÔN.
+
+Ah! par Hèraklès! je vais te corroyer.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voyons, certes, as-tu de l'esprit et de la résolution? C'est le moment
+de le montrer comme le jour où tu cachais, dis-tu, de la viande dans
+ton derrière. Hâte-toi de courir à la salle du Conseil; car il va s'y
+ruer, lui, pour nous calomnier en jetant les hauts cris.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+J'y cours; mais d'abord je vais déposer ici tout de suite ces tripes
+et ces couteaux.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Maintenant, frotte-toi le cou avec cette graisse, afin que tu puisses
+en faire glisser les calomnies.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+C'est bien dit: on en use ainsi chez les maîtres de gymnastique.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Maintenant, prends ceci, et avale! (_Il lui donne de l'ail._)
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Pourquoi?
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+Afin, mon cher, que tu te battes mieux, après avoir mangé de l'ail. Et
+hâte-toi! Vite!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Ainsi fais-je.
+
+DÈMOSTHÉNÈS.
+
+N'oublie pas maintenant de mordre, de renverser, de ronger la crête,
+et ne reviens qu'après lui avoir dévoré le jabot.
+
+LE CHOEUR.
+
+Vas-y donc gaiement: réussis selon mes voeux; et que Zeus te garde!
+Puisses-tu revenir vainqueur vers nous, chargé de couronnes! Et vous
+(_s'adressant aux spectateurs_); prêtez l'oreille à nos anapestes,
+vous qui, sur les différents genres consacrés aux Muses, avez exercé
+votre esprit.
+
+PARABASE _ou_ CHOEUR.
+
+Si quelqu'un des vieux auteurs comiques m'eût contraint à monter sur
+le théâtre pour réciter des vers, il n'y aurait point aisément réussi.
+Aujourd'hui notre poète en est digne, parce qu'il a les mêmes haines
+que nous, l'audace de dire ce qui est juste et le courage d'affronter
+le typhon et la tempête. Il affirme que plusieurs d'entre vous sont
+venus lui témoigner leur surprise, et lui demander formellement
+pourquoi il est resté si longtemps sans réclamer un Choeur pour lui:
+il nous a chargés de vous en dire la raison. Il dit que ses délais
+ne sont pas un acte de folie; il croit que l'art de la comédie est
+le plus difficile de tous: un grand nombre s'y essayent; très peu
+réussissent. Il connaît depuis longtemps votre humeur changeante et
+comment vous délaissez les anciens poètes quand la vieillesse les
+prend. Il sait ce qui est advenu à Magnès, lorsque ses tempes ont
+blanchi, lui qui dressa de nombreux trophées en signe de victoire
+sur ses rivaux. Il vous en fit entendre sur tous les tons, Joueurs de
+luth, Oiseaux, Lydiens, Moucherons, se barbouillant le visage en vert
+de Grenouilles, cela n'a servi de rien: il a fini, vieillard, car il
+n'était plus jeune, par être rejeté à cause de son âge, parce que
+sa verve moqueuse l'avait abandonné. L'auteur se souvient aussi de
+Kratinos, qui, dans son cours glorieux, roulait rapide à travers les
+plaines, dévastant ses bords, entraînant chênes, platanes et rivaux
+déracinés. On ne pouvait chanter, dans un banquet, que: «Doro à la
+chaussure de figuier», et: «Auteurs d'hymnes élégants», tant ce poète
+florissait. Aujourd'hui vous le voyez radoter, et vous n'en avez
+pas pitié; les clous d'ambre sont tombés, le ton est faux, et les
+harmonies discordantes. Vieillard, il se met à errer, comme Konnas,
+portant une couronne desséchée, mourant de soif, lui qui méritait,
+pour ses anciennes victoires, de boire dans le Prytanéion et, au lieu
+de radoter, de s'asseoir au théâtre, tout parfumé, près de Dionysos.
+Quelles colères, quels sifflets Kratès a supportés de vous, lui
+qui vous renvoyait régalés, à peu de frais, pétrissant de sa bouche
+délicate les pensées les plus ingénieuses! Et cependant il s'est
+maintenu seul, tantôt essuyant une chute, tantôt n'en éprouvant pas.
+
+Ces craintes retenaient toujours notre poète; et il disait souvent
+qu'il faut être rameur, avant de prendre en main le gouvernail; avoir
+gardé la proue et observé les vents, avant de diriger soi-même le
+navire. Pour tous ces motifs, dignes d'un homme réservé, qui ne se
+lance pas follement dans les niaiseries, soulevez pour lui des flots
+d'applaudissements, faites bruire sur onze avirons les acclamations
+glorieuses des Lénæa, afin que le poète s'en aille joyeux, ayant
+réussi à son gré, et le front rayonnant de bonheur.
+
+Dieu des chevaux, Poséidôn, à qui plaît le hennissement sonore des
+coursiers aux sabots d'airain, et l'essor des trières salariées aux
+éperons noirs, et la lutte des jeunes gens sur leurs chars magnifiques
+et ruineux, viens ici vers nos choeurs, ô souverain au trident d'or,
+roi des dauphins, dieu du Sounion et du Géræstos, fils de Kronos, ami
+de Philémôn, et de tous les autres dieux le plus cher aux Athéniens à
+l'heure présente.
+
+Nous voulons chanter la gloire de nos pères, parce qu'ils furent des
+hommes dignes de cette terre et du péplos, toujours vainqueurs dans
+les combats terrestres et navals, honorant leur cité. Jamais aucun
+d'eux, en voyant les ennemis, ne les a comptés, mais leur coeur était
+tout prêt à combattre. Si l'un d'eux tombait sur l'épaule, dans une
+mêlée, il s'essuyait, riait de sa chute, et revenait à la charge.
+Jamais un stratège, en ces temps-là, n'aurait demandé à Kléænétos le
+droit d'être nourri. Aujourd'hui, si l'on n'obtient pas la préséance
+et le droit à la nourriture, on refuse de combattre. Pour nous, nous
+sommes résolus à défendre gratuitement et avec courage la patrie et
+les dieux nationaux, et nous ne demanderons que cela seul: si la
+paix arrive et le terme de nos fatigues, qu'on ne nous refuse pas de
+laisser croître notre chevelure et de nous brosser la peau avec la
+strigile.
+
+O protectrice de la cité, Pallas, toi, la très sainte, déesse d'un
+pays puissant par la guerre et par le génie de ses poètes, viens
+et amène avec toi notre compagne dans les expéditions et dans les
+batailles, la Victoire, amie de nos Choeurs, et qui lutte dans nos
+rangs contre les ennemis. Parais donc ici en ce jour! Il faut, par
+tous les moyens, procurer à ces hommes la victoire, et plus que jamais
+aujourd'hui. Ce que nous devons à nos coursiers, nous voulons en faire
+l'éloge: ils sont dignes de nos louanges: dans beaucoup d'affaires,
+ils nous ont secondés, incursions et combats. Mais n'admirons pas
+trop ce qu'ils ont fait sur terre. Disons comme ils se sont bravement
+lancés sur les barques de transport, munis de tasses militaires, d'ail
+et d'oignon; saisissant ensuite les rames comme nous autres mortels,
+se courbant et s'écriant: «Hippapai! qui prendra l'aviron? Plus
+d'ardeur! Que faisons-nous? Ne rameras-tu pas, Samphoras?» Ils firent
+une descente à Korinthos: là, les plus jeunes se creusèrent des lits
+avec leurs sabots et allèrent chercher des couvertures: ils mangèrent
+des pagures au lieu de l'herbe de Médie, soit à leur sortie de l'eau,
+soit en les poursuivant au fond de la mer. Aussi Théoros fait-il dire
+à un crabe de Korinthos: «Il est cruel, ô Poséidon, que je ne
+puisse, ni au fond de l'abîme, ni sur terre, ni sur mer, échapper aux
+Chevaliers!»
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.
+
+O le plus cher et le plus bouillant des hommes, que ton absence nous a
+donné d'inquiétude! Mais maintenant puisque tu es revenu sain et sauf,
+raconte-nous comment la lutte s'est passée.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Qu'y a-t-il autre chose sinon que j'ai été vainqueur au Conseil?
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est donc maintenant qu'il nous convient à tous de pousser des cris.
+Oui, tu parles bien; mais tes actes sont encore au-dessus de tes
+paroles. Voyons, raconte-moi tout en détail. Il me semble que je
+ferais même une longue route pour t'entendre. Ainsi, excellent homme,
+parle avec confiance; nous sommes tous ravis de toi.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Assurément, il est bon d'entendre l'affaire. En sortant d'ici, j'ai
+suivi notre homme sur les talons; et lui, à peine entré, fait éclater
+sa voix comme un tonnerre, se déchaînant contre les Chevaliers,
+entassant contre eux des montagnes et les traitant de conspirateurs,
+comme si c'était réel. Le Conseil tout entier, en l'entendant, se
+laisse gagner par la mauvaise herbe de ses mensonges; les regards
+s'aigrissent, les sourcils se froncent. Et moi, voyant le Conseil
+accueillant ses discours et trompé par ses impostures: «Voyons,
+m'écrié-je, dieux protecteurs de la Bassesse, de l'Imposture, de la
+Sottise, de la Friponnerie, de la Bouffonnerie, et toi, Agora, où je
+fus élevé dès l'enfance, donnez-moi maintenant de l'audace, une langue
+agile et une voix impudente!» Pendant que je fais cette prière, un
+débauché pète à ma droite, et moi je me prosterne; puis, poussant
+la barre avec mon derrière, je la fais sauter et, ouvrant une bouche
+énorme, je m'écrie: «O Conseil, j'apporte de bonnes, d'excellentes
+nouvelles, et c'est à vous d'abord que j'en veux faire part. Car,
+depuis que la guerre s'est déchaînée sur nous, je n'ai jamais vu les
+anchois à meilleur marché.» Aussitôt la sérénité se répand sur les
+visages et l'on me couronne pour ma bonne nouvelle. Alors je continue
+en leur indiquant le secret d'avoir tout de suite quantité d'anchois
+pour une obole, qui est d'accaparer les plats chez les fabricants. Ils
+applaudissent et restent devant moi bouche bée. Soupçonnant la chose,
+le Paphlagonien, qui sait bien aussi le langage qui plaît le plus
+au Conseil, émet son avis: «Citoyens, dit-il, je crois bon, pour les
+heureux événements qui vous sont annoncés, d'immoler cent boeufs à la
+déesse.» Le Conseil l'écoute de nouveau avec faveur; et moi, me
+voyant battu par de la bouse de vache, je porte le nombre à deux cents
+boeufs; puis je propose de faire voeu à Agrotera de mille chèvres pour
+le lendemain, si les anchois ne sont qu'à une obole le cent. Les têtes
+du Conseil se reportent vers moi. L'autre, entendant ces mots, en
+est abasourdi et bat la campagne. Alors les prytanes et les archers
+l'entraînent. Quelques-uns se lèvent et devisent bruyamment au sujet
+des anchois, tandis que notre homme leur demande en grâce un instant
+de délai. «Écoutez au moins, dit-il, ce que dit le héraut des
+Lakédæmoniens: il est venu pour traiter.» Mais tout le monde crie
+d'une seule voix: «Pour traiter maintenant? Imbécile! puisqu'ils
+savent que les anchois sont chez nous à bon marché, qu'avons-nous
+besoin de traités? Que la guerre suive son cours!» Les Prytanes crient
+de lever la séance, et chacun de sauter par-dessus les barrières de
+tous les côtés. Moi, je cours acheter la coriandre et tout ce qu'il
+y a de ciboules sur l'Agora, puis j'en donne à ceux qui en ont besoin
+pour assaisonner leurs anchois, le tout gratis, et afin de leur être
+agréable. Tous m'accablent d'éloges, de caresses, si bien que j'ai
+dans ma main le Conseil entier pour une obole de coriandre, et me
+voici.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu as agi dans tout cela comme il faut quand on a pour soi la Fortune.
+Le fourbe a trouvé un rival mieux pourvu que lui de fourberies, de
+toutes sortes de ruses, de paroles décevantes. Mais fais en sorte
+de terminer la lutte à ton avantage, sûr d'avoir en nous des alliés
+dévoués depuis longtemps.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Voici le Paphlagonien qui s'avance, poussant la vague devant lui,
+troublant, bouleversant tout, comme pour m'engloutir. Peste de
+l'effronterie!
+
+ * * * * *
+
+KLÉÔN.
+
+Si je ne t'extermine, pour peu qu'il me reste de mes anciens
+mensonges, que je m'en aille en morceaux!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je suis ravi de tes menaces, je ris de tes bouffées de jactance, je
+danse le mothôn, et je chante cocorico!
+
+KLÉÔN.
+
+Ah! par Dèmètèr! si je ne te mange pas, sortant de cette terre, que je
+meure!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Si tu ne me manges pas? Et moi, si je ne t'avale pas, et si, après
+t'avoir englouti, je ne viens pas à crever!
+
+KLÉÔN.
+
+Je t'étranglerai, j'en jure par la préséance que m'a conférée Pylos!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Ta préséance! Quel bonheur pour moi de te voir descendre de ta
+préséance au dernier rang des spectateurs!
+
+KLÉÔN.
+
+Je te mettrai des entraves de bois, j'en atteste le ciel!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Quel emportement! Voyons, que te donnerais-je bien à manger? Que
+mangerais-tu avec le plus de plaisir? Une bourse?
+
+KLÉÔN.
+
+Je t'arracherai les entrailles avec mes ongles.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je te rognerai les vivres du Prytanéion.
+
+KLÉÔN.
+
+Je te traînerai devant Dèmos, pour avoir justice de toi.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Moi aussi, je t'y traînerai, et je te dénoncerai encore plus fort.
+
+KLÉÔN.
+
+Mais, misérable, il ne te croit pas; et moi je m'en ris autant que je
+le veux.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Tu te figures donc que Dèmos est absolument à toi?
+
+KLÉÔN.
+
+C'est que je sais de quoi il faut le régaler.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Tu fais comme les nourrices, tu le nourris mal: mâchant les morceaux,
+tu lui en mets un peu dans la bouche, et tu en dévores les trois
+quarts.
+
+KLÉÔN.
+
+Par Zeus! je puis, grâce à mon adresse, dilater ou resserrer Dèmos.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Mon derrière en fait autant.
+
+KLÉÔN.
+
+Ne crois pas, mon bon, te jouer de moi comme dans le Conseil. Allons
+devant Dèmos!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Rien n'empêche. Voyons, marche: que rien ne nous arrête.
+
+KLÉÔN.
+
+O Dèmos, sors ici.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Par Zeus! ô mon père, sors ici.
+
+KLÉÔN.
+
+Sors, ô mon petit Dèmos, mon cher ami, sors, afin de voir comme on
+m'outrage.
+
+ * * * * *
+
+DÈMOS.
+
+Quels sont ces braillards? N'allez-vous pas décamper de ma porte? Vous
+m'avez arraché ma branche d'olivier. Qui donc, Paphlagonien, te fait
+injure?
+
+KLÉÔN.
+
+C'est à cause de toi que je suis frappé par cet homme et par ces
+jeunes gens.
+
+DÈMOS.
+
+Pourquoi?
+
+KLÉÔN.
+
+Parce que je t'aime, Dèmos, et que je suis épris de toi.
+
+DÈMOS, _au marchand d'andouilles_.
+
+Et toi, au fait, qui es-tu?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Son rival. Il y a longtemps que je t'aime et que je veux te faire du
+bien, ainsi qu'un grand nombre de gens qui sont beaux et bons; mais
+nous ne le pouvons pas à cause de cet homme. Car toi tu ressembles
+aux garçons aimés: tu ne reçois pas les gens beaux et bons, et tu
+te donnes à des marchands de lanternes, à des savetiers, à des
+bourreliers, à des corroyeurs.
+
+KLÉÔN.
+
+Je fais du bien à Dèmos.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et comment, dis-le-moi?
+
+KLÉÔN.
+
+Supplantant les stratèges qui étaient à Pylos, j'y ai fait voile, et
+j'en ai ramené les Lakoniens captifs.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi, en me promenant, j'ai enlevé d'une boutique la marmite qu'un
+autre faisait bouillir.
+
+KLÉÔN.
+
+Toi, cependant, Dèmos, hâte-toi de convoquer l'assemblée, pour décider
+qui de nous deux t'est le plus dévoué, et pour lui accorder ton amour.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Oui, oui, décide, pourvu que ce ne soit pas sur la Pnyx.
+
+DÈMOS.
+
+Je ne puis siéger dans un autre endroit; il faut donc, selon la
+coutume, se rendre à la Pnyx.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Malheureux que je suis, c'est fait de moi. Chez lui, ce vieillard est
+le plus sensé des hommes; mais, dès qu'il est assis sur ces bancs de
+pierre, il est bouche béante, comme s'il attachait des figues par la
+queue. (_La scène change et représente la Pnyx._)
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Et maintenant il te faut lâcher tous les cordages, avoir à ton
+service une résolution vigoureuse et des paroles sans réplique, pour
+l'emporter sur lui. Car c'est un homme retors, passant facilement par
+les pas difficiles. Aussi faut-il te multiplier pour t'élancer sur
+lui. Seulement, prends garde; et, avant qu'il fonde sur toi, lève les
+dauphins et lance ta barque.
+
+KLÉÔN.
+
+Souveraine Athèna, protectrice de la cité, c'est toi que j'invoque. Si
+auprès du peuple athénien je suis le mieux en posture après Lysiklès,
+Kynna et Salabakkho, sans rien faire, comme maintenant, je dîne dans
+le Prytanéion; si, au contraire, je te hais, et si je ne combats pas,
+même seul, pour ta défense, que je meure, que je sois scié vif, et que
+ma peau soit découpée en lanières!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi, Dèmos, si je ne t'aime et ne te chéris, qu'on me dépèce et
+qu'on me fasse cuire en petits morceaux; et, si tu ne crois pas à mes
+paroles, que je sois râpé dans un hachis avec du fromage, accroché par
+les testicules et traîné au Kéramique!
+
+KLÉÔN.
+
+Et comment, Dèmos, peut-il y avoir un citoyen qui t'aime plus que moi?
+D'abord, tant que je t'ai conseillé, j'ai accru ta richesse publique,
+tordant ceux-ci, étranglant ceux-là, sollicitant les autres, n'ayant
+souci d'aucun des particuliers, si je te faisais plaisir.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Il n'y a là, Dèmos, rien de merveilleux; et moi aussi j'en ferai
+autant. Volant pour toi le pain des autres, je te le servirai. Mais
+comment il n'a pour toi ni affection ni bienveillance, je te le
+prouverai tout d'abord: il ne songe qu'à se chauffer avec ta braise.
+Car toi, qui as tiré l'épée contre les Mèdes pour sauver le pays
+à Marathôn, et qui, vainqueur, nous as fourni la matière de grands
+effets de langue, il n'a nul souci de toi, durement assis sur les
+pierres, tandis que je t'apporte ce tapis fait par moi. Lève-toi,
+assois-toi sur ce siège moelleux, afin de ne pas user ce qui t'a servi
+à Salamis.
+
+DÈMOS.
+
+Homme, qui es-tu? Ne serais-tu pas quelque descendant de Harmodios? Ce
+que tu fais là est vraiment généreux et populaire.
+
+KLÉÔN.
+
+Ce sont là de bien petites attentions pour montrer son dévouement.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et toi, tu l'as pris avec des appâts bien plus minces.
+
+KLÉÔN.
+
+S'il a jamais paru un homme qui fût un meilleur défenseur de Dèmos et
+un plus grand ami que moi, je veux y engager ma tête.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Tu l'aimes, toi qui, le voyant habiter dans des tonneaux, des nids de
+vautours, des tourelles, n'en as pas eu pitié, depuis huit ans, mais
+l'as tenu enfermé et comprimé. Lorsque Arkheptolémos t'apportait
+la paix, tu l'as rejetée, chassant de la ville, à coups de pied au
+derrière, la députation qui proposait la trêve.
+
+KLÉÔN.
+
+C'était pour qu'il commandât à tous les Hellènes, car il est dit dans
+les oracles qu'il recevra un jour, en Arkadie, trois oboles à titre
+d'hèliaste, s'il a quelque patience. Et moi, je ne cesserai de le
+nourrir et de le soigner, cherchant, par le bien ou par le mal, à lui
+faire avoir son triobole.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Non, par Zeus! tu ne songeais pas à le rendre maître de l'Arkadie,
+mais plutôt à rapiner toi-même, et à rançonner les villes. Tu veux que
+Dèmos, perdu dans la guerre et dans les brouillards des fourberies
+que tu machines, n'ait pas les yeux sur toi, mais que, pressé par la
+nécessité, le besoin, l'attente de son salaire, il tende la bouche
+vers toi. Or, si quelque jour, retournant aux champs vivre en paix, se
+réconfortant de grains de froment grillés, et revenant au bon moment à
+ses olives, il reconnaît de quels biens l'a privé ta solde misérable,
+il viendra, paysan farouche, invoquer un jugement contre toi. Tu le
+sais; aussi tu le trompes, et tu le berces de songes sur ton compte.
+
+KLÉÔN.
+
+N'est-ce pas une indignité que tu parles ainsi, et que tu me calomnies
+devant les Athéniens et devant Dèmos, pour qui j'ai fait beaucoup
+plus, j'en atteste Dèmètèr, que Thémistoklès, dans l'intérêt de la
+ville?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+«O cité d'Argos, entendez-vous ce qu'il dit?» Toi, t'égaler à
+Thémistoklès, lui qui, trouvant notre ville opulente, l'a remplie
+jusqu'aux lèvres, qui, comme surcroît à ses repas, lui a fait un
+plat du Pirée, et qui, sans retrancher rien du passé, lui a servi
+de nouveaux poissons. Mais toi, tu n'as cherché qu'à réduire les
+Athéniens à l'état de pauvre petit peuple, en les murant et en leur
+chantant des oracles, et tu te mets au-dessus de Thémistoklès! Lui,
+il est exilé de sa terre natale, et toi, tu manges les gâteaux
+d'Akhilleus.
+
+KLÉÔN.
+
+N'est-ce pas dur pour moi, Dèmos, d'entendre de pareilles choses de la
+bouche de cet homme, parce que je t'aime?
+
+DÈMOS.
+
+Tais-toi, tais-toi donc, et fais trêve à tes méchancetés. C'est trop,
+et depuis trop longtemps jusqu'ici, que, sans m'en douter, je suis ta
+dupe.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+C'est le plus scélérat des hommes, ô mon cher petit Dèmos: il a fait
+toutes les méchancetés possibles, pendant que tu bâillais; il coupe à
+la racine les tiges des concussions, les avale, et puise à deux mains
+dans les fonds de l'État.
+
+KLÉÔN.
+
+Tu ne vas pas rire: je vais t'accuser, moi, d'avoir volé trente mille
+drakhmes.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Pourquoi ce bruit de vagues et de rames du plus grand scélérat envers
+le peuple d'Athènes? Je prouverai, par Dèmètèr, ou que je meure, que
+tu as accepté plus de quarante mines de Mitylènè.
+
+LE CHOEUR.
+
+O toi, qui sembles un grand bienfaiteur de tous les hommes, je loue
+ton éloquence. Si tu continues ainsi, tu seras le plus grand des
+Hellènes; seul, tu gouverneras la république et tu commanderas aux
+alliés, tenant en main le trident, à l'aide duquel tu recueilleras
+d'immenses richesses, dans l'agitation et dans le trouble. Mais
+ne lâche pas cet homme, puisqu'il t'a donné prise: tu le vaincras
+facilement avec de tels poumons.
+
+KLÉÔN.
+
+Non, braves gens, la chose n'en est pas là, par Poséidon! Car j'ai
+fait un acte de nature à fermer la bouche à tous mes ennemis, tant
+qu'il restera un des boucliers de Pylos.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Arrête-toi à ces boucliers: c'est un avantage que tu me donnes. Il
+ne fallait pas, si tu aimes Dèmos, être assez imprévoyant pour les
+laisser suspendre avec leurs brassards. Mais c'est là, ô Dèmos, qu'est
+la finesse. Si tu voulais châtier cet homme, tu ne le pourrais pas.
+Tu vois, en effet, autour de lui un cortège de jeunes corroyeurs; près
+d'eux se tiennent des marchands de miel et de fromages; cela fait
+une ligue; de sorte que, si tu frémis de colère et si tu songes
+à l'ostracisme, ils enlèveront la nuit les boucliers, et courront
+s'emparer des greniers.
+
+DÈMOS.
+
+Malheur à moi! Les brassards y sont? Scélérat, que de temps tu m'as
+trompé, dupé!
+
+KLÉÔN.
+
+Mon cher, ne crois pas ce qu'il dit; ne te figure pas trouver un
+meilleur ami que moi. Seul, j'ai fait cesser les conspirateurs: aucun
+complot tramé dans la ville ne m'a échappé, et je me suis mis tout de
+suite à crier.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Tu as fait comme les pêcheurs d'anguilles: lorsque le lac est calme,
+ils ne prennent rien; mais, quand ils remuent la vase en haut et en
+bas, ils en prennent. Ainsi, tu prends quand tu as troublé la ville.
+Mais dis-moi une seule chose: toi qui vends tant de cuirs, lui as-tu
+jamais donné une semelle de soulier, toi qui te dis son ami?
+
+DÈMOS.
+
+Jamais, par Apollôn!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Tu le connais donc, et ce qu'il est. Moi, j'ai acheté pour toi cette
+paire de chaussures, et je te la donne à porter.
+
+DÈMOS.
+
+Je juge que de tous ceux que je connais tu es le meilleur citoyen
+à l'égard du peuple, le plus bienveillant pour la ville et pour nos
+orteils.
+
+KLÉÔN.
+
+N'est-il pas dur de voir qu'une paire de souliers ait le pouvoir
+d'enlever le souvenir de tous mes services? C'est moi qui ai mis fin à
+certains accouplements, en biffant Gryttos.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+N'est-il donc pas étrange que tu inspectes les derrières, et que tu
+mettes fin à ces accouplements? Peut-être aussi ne les faisais-tu
+cesser que par envie, de peur que ces gens-là ne devinssent orateurs.
+Mais, voyant ce pauvre vieillard sans tunique, tu ne l'as jamais jugé
+digne d'une robe à manches pour l'hiver; et moi, Dèmos, je te donne
+celle-ci.
+
+DÈMOS.
+
+Voilà une chose à laquelle Thémistoklès n'a jamais songé! Cependant,
+c'est une belle invention que le Pirée; mais pourtant, elle ne semble
+pas plus grande que celle de cette robe à manches.
+
+KLÉÔN.
+
+Malheureux que je suis, par quelles singeries tu me supplantes!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Non pas; mais je fais comme un buveur pressé d'aller à la selle: je me
+sers de tes façons d'agir comme de sandales.
+
+KLÉÔN.
+
+Mais tu ne me surpasseras pas en petits soins: je vais revêtir Dèmos
+de cet habillement; et toi, gémis, infâme.
+
+DÈMOS.
+
+Pouah! va-t'en crever aux corbeaux! Tu pues horriblement le cuir.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Mais c'est à dessein qu'il t'a fourré dans ce vêtement; il veut que tu
+étouffes. Et il y a longtemps qu'il trame contre toi. Te rappelles-tu
+cette tige de silphion, qu'il t'a vendue à si bon compte?
+
+DÈMOS.
+
+Je m'en souviens.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+C'est lui qui avait eu soin qu'elle tombât à vil prix, afin que chacun
+en mangeât, et qu'ensuite, dans la Hèliæa, les juges s'empoisonnassent
+les uns les autres en vessant.
+
+DÈMOS.
+
+Par Poséidon! c'est ce que m'a dit un vidangeur.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et vous, à force de vesser, n'étiez-vous pas devenus tout jaunes?
+
+DÈMOS.
+
+Par Zeus! c'était une invention digne de Pyrrhandros!
+
+KLÉÔN.
+
+De quelles bouffonneries, misérable, viens-tu me troubler!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+La Déesse m'a ordonné de te vaincre en hâbleries.
+
+KLÉÔN.
+
+Mais tu n'y parviendras pas; car j'ai l'intention, Dèmos, de te
+servir, sans que tu fasses rien, le plat de ton salaire.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi, je te donne cette petite boîte et ce médicament, pour te
+frotter les ulcères des jambes.
+
+KLÉÔN.
+
+Moi, j'épilerai tes cheveux blancs et je te rajeunirai.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Tiens, prends cette queue de lièvre pour essuyer tes deux petits yeux.
+
+KLÉÔN.
+
+Quand tu te moucheras, Dèmos, essuie-toi à ma tête.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Non, à la mienne.
+
+KLÉÔN.
+
+Non, à la mienne! Je te ferai nommer triérarkhe, pour épuiser tes
+fonds; tu auras un vieux navire, où il faudra sans cesse des dépenses
+et des réparations, et je m'arrangerai de manière que tu prennes des
+voiles pourries.
+
+LE CHOEUR.
+
+Notre homme bout; cesse, cesse de chauffer; retire un peu de bois, et
+écume ses menaces avec ceci. (_Il lui présente une cuillère._)
+
+KLÉÔN.
+
+Tu me le paieras cher; je t'écraserai d'impôts, je m'empresserai de te
+porter sur la liste des riches.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Moi je ne fais pas de menaces, je te souhaite seulement ceci, c'est
+que, la poêle chauffant pour frire des sépias, au moment où tu vas
+proposer ton avis sur les Milésiens, et gagner un talent, si tu
+réussis, tu te hâtes d'avaler tes sépias pour courir à l'assemblée, et
+que si, avant de manger, on t'appelle, toi qui veux gagner le talent,
+tu avales et tu étouffes.
+
+LE CHOEUR.
+
+Très bien, au nom de Zeus, d'Apollôn et de Dèmètèr!
+
+DÈMOS.
+
+Mais il me semble que voilà de tout point un excellent citoyen, tel
+qu'il n'y en a eu en aucun temps pour la populace à une obole. Et toi,
+Paphlagonien, qui prétendais m'aimer, tu ne m'as fait manger que
+de l'ail. Maintenant, rends-moi mon anneau; tu cesses d'être mon
+intendant.
+
+KLÉÔN.
+
+Le voici. Mais sache bien que, si tu m'empêches de gouverner, un autre
+se montrera, qui sera pire que moi.
+
+DÈMOS.
+
+Il n'est pas possible que cet anneau soit le mien: il y a là un autre
+cachet, à moins que je n'y voie goutte.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Fais voir. Quel était ton cachet?
+
+DÈMOS.
+
+Une feuille de figuier à la graisse de boeuf.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Ce n'est pas cela.
+
+DÈMOS.
+
+Pas de feuille de figuier! Qu'est-ce donc?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Une mouette, le bec ouvert, haranguant du haut d'une pierre.
+
+DÈMOS.
+
+Ah! malheureux!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Quoi donc?
+
+DÈMOS.
+
+Jette-le vite; ce n'est pas le mien qu'il tient, mais celui de
+Kléonymos. Reçois celui-ci de mes mains, et sois mon intendant.
+
+KLÉÔN.
+
+Ne fais pas cela, maître, avant d'avoir entendu mes oracles.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et les miens aussi.
+
+KLÉÔN.
+
+Si tu l'écoutes, il faut que tu sois son complaisant immonde.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et si tu l'écoutes, il faut que tu sois à lui jusqu'à ton plan de
+myrte.
+
+KLÉÔN.
+
+Mes oracles disent que tu dois régner sur toute la contrée, couronné
+de roses.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et les miens disent que, vêtu d'une robe de pourpre brodée, une
+couronne sur la tête, debout sur un char doré, tu poursuivras
+Sminkythè et son maître.
+
+DÈMOS.
+
+Va me chercher tes oracles, afin que celui-ci les entende.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Volontiers.
+
+DÈMOS.
+
+Et toi les tiens.
+
+KLÉÔN.
+
+J'y cours.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Par Zeus! j'y cours aussi: rien n'empêche.
+
+LE CHOEUR.
+
+La plus agréable clarté du jour luira sur les présents et sur les
+absents, si Kléôn est perdu comme il doit l'être. Cependant j'ai
+entendu certains vieillards des plus quinteux soutenir sur le Digma
+cette controverse que, si cet homme n'était pas devenu si grand dans
+l'État, il n'y aurait pas deux ustensiles nécessaires, le pilon et la
+cuillère à pot. J'admire aussi son éducation porcine: car les enfants,
+qui sont allés à l'école avec lui, disent qu'il ne peut jamais monter
+sa lyre que sur le mode dorique, et qu'il ne veut pas en apprendre
+d'autre. Aussi le kithariste en colère lui enjoignit de sortir,
+disant: «Ce garçon est incapable d'apprendre un autre genre d'harmonie
+que le dorodokite.»
+
+ * * * * *
+
+KLÉÔN.
+
+Voilà, regarde, et je ne les apporte pas tous.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je crois que je vais faire sous moi, et je ne les apporte pas tous.
+
+DÈMOS.
+
+Qu'est-ce que cela?
+
+KLÉÔN.
+
+Les oracles.
+
+DÈMOS.
+
+Tous?
+
+KLÉÔN.
+
+Cela t'étonne, mais, par Zeus! j'en ai encore une cassette toute
+pleine.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi, l'étage supérieur et deux chambres.
+
+DÈMOS.
+
+Voyons, de qui sont donc ces oracles?
+
+KLÉÔN.
+
+Les miens sont de Bakis.
+
+DÈMOS.
+
+Et les tiens, de qui?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+De Glanis, frère aîné de Bakis.
+
+DÈMOS.
+
+Et sur quel sujet?
+
+KLÉÔN.
+
+Sur Athènes, Pylos, toi, moi, et toutes les affaires.
+
+DÈMOS.
+
+Et les tiens, sur quel sujet?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Sur Athènes, les lentilles, les Lakédæmoniens, les maquereaux
+nouveaux, les mauvais mesureurs de grain sur l'Agora, toi, moi: qu'il
+t'en cuise entre les jambes!
+
+DÈMOS.
+
+Allons, lisez-les-moi, et surtout celui qui me fait tant de plaisir,
+où il est dit que je serai un aigle dans les nuages.
+
+KLÉÔN.
+
+Écoute donc, et prête-moi ton attention. «Comprends, enfant
+d'Érekhtheus, le sens des oracles qu'Apollôn fait entendre de son
+sanctuaire, au moyen des trépieds vénérés. Il t'ordonne de «garder
+le chien sacré, aux dents aiguës, qui, aboyant et hurlant pour ta
+défense, t'assurera un salaire; et, s'il ne le fait pas, il est mort.
+La haine fait croasser de nombreux geais contre lui.»
+
+DÈMOS.
+
+Par Dèmètèr! je ne sais pas ce qu'il dit. Quel rapport y a-t-il entre
+Érekhtheus, des geais et un chien?
+
+KLÉÔN.
+
+Moi, je suis le chien, puisque j'aboie pour ta défense. Or, Phoebos te
+recommande de garder le chien.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+L'oracle ne dit pas cela, mais ce chien-ci ronge les oracles, comme
+tes portes. Moi je sais au juste ce qui a rapport à ce chien.
+
+DÈMOS.
+
+Dis tout de suite; mais il faut d'abord que je prenne une pierre, pour
+que cet oracle ne me morde pas entre les jambes.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+«Comprends, enfant d'Erekhtheus, que ce chien Kerbéros est un
+asservisseur d'hommes: te caressant de la queue, quand tu dînes, il
+guette tes plats pour les dévorer, pour peu que tu détournes la tête;
+pénétrant furtivement dans la cuisine, durant la nuit, en vrai chien,
+il léchera les plats et les îles.»
+
+DÈMOS.
+
+Par Poséidon! ceci est bien meilleur, ô Glanis!
+
+KLÉÔN.
+
+Mon ami, écoute, et puis tu jugeras: «Il est une femme; elle
+enfantera, dans Athènes la sainte, un lion qui défendra Dèmos contre
+des nuées de moucherons, comme il défendrait ses lionceaux. Garde-le,
+en élevant un mur de bois et des tours de fer.» Comprends-tu ce qu'il
+te dit?
+
+DÈMOS.
+
+Pas du tout, par Apollôn!
+
+KLÉÔN.
+
+Le Dieu te dit clairement de me garder. Car c'est moi qui suis le
+lion.
+
+DÈMOS.
+
+Comment, à mon insu, es-tu devenu un Antilion?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Il y a quelque chose dans les oracles qu'il prend soin de te cacher:
+c'est à propos du mur de fer et de bois, dans lequel Loxias t'enjoint
+de le garder.
+
+DÈMOS.
+
+Comment le Dieu dit-il cela?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Il t'enjoint de l'attacher à un bois percé de cinq trous.
+
+DÈMOS.
+
+Il me semble que c'est ainsi que l'oracle s'accomplit.
+
+KLÉÔN.
+
+N'en crois rien; ce sont des corneilles envieuses qui croassent.
+Aime plutôt l'épervier, te souvenant, dans ton coeur, qu'il t'a amené
+enchaînés des coracins lakédæmoniens.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Le Paphlagonien était ivre quand il affronta ce danger. Enfant étourdi
+de Kékrops, que vois-tu de si grand dans cette action? Une femme
+portera un fardeau, si un homme l'aide à le charger; mais il n'ira pas
+au combat: il irait sous lui, s'il allait combattre.
+
+KLÉÔN.
+
+Remarque cette «Pylos devant Pylos», comme dit l'oracle: «Pylos est
+devant Pylos.»
+
+DÈMOS.
+
+Que veut dire: «Devant Pylos»?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Il dit qu'on empilera toutes les baignoires d'un bain.
+
+DÈMOS.
+
+Et moi, je ne me baignerai pas aujourd'hui.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Sans doute, puisqu'il a empilé nos baignoires. Mais voici, au sujet
+de la flotte, un oracle auquel il faut que tu prêtes attention tout à
+fait.
+
+DÈMOS.
+
+J'y suis. Lis-nous donc d'abord comment on paiera la solde à mes
+matelots.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+«Fils d'Ægeus, méfie-toi du chien-renard, crains qu'il ne te trompe;
+il est sournois, agile, astucieux, rusé, fin matois.» Sais-tu qui
+est-ce?
+
+DÈMOS.
+
+Oui, c'est Philostratos qui est le chien-renard.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Ce n'est pas cela; mais notre homme demande à chaque instant des
+vaisseaux légers pour aller recueillir de l'argent. Loxias te défend
+de les donner.
+
+DÈMOS.
+
+Et comment une trière est-elle chien-renard?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Comment? Parce qu'une trière et un chien sont rapides.
+
+DÈMOS.
+
+Comment un renard s'ajoute-t-il à un chien?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+L'oracle compare les soldats à des renardeaux, parce qu'ils mangent
+les raisins dans les vignes.
+
+DÈMOS.
+
+Soit: et la solde de ces renardeaux, où la prendre?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Moi, je la fournirai, et cela dans trois jours. Mais écoute encore cet
+oracle, par lequel le fils de Lèto t'ordonne d'éviter Kyllènè de peur
+d'être trompé.
+
+DÈMOS.
+
+Quelle Kyllènè?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Il désigne justement par Kyllènè la main de cet homme, car celui-ci
+dit toujours: «Jette dans Kyllè!»
+
+KLÉÔN.
+
+La désignation n'est pas juste. Phoebos désigne justement par le mot
+Kyllènè la main de Diopithès. Mais j'ai là un oracle ailé, qui dit:
+«Tu deviendras aigle et roi de toute la terre.»
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi j'en ai un qui dit: «Tu seras souverain de la terre et de la
+Mer Rouge; tu rendras la justice dans Ekbatana, en léchant de bons
+mets saupoudrés.»
+
+KLÉÔN.
+
+Mais moi j'ai eu un songe, et j'ai vu la Déesse elle-même verser sur
+Dèmos des coupes de richesse et de santé.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Moi aussi, j'ai vu la Déesse elle-même descendre de l'Akropolis, une
+chouette perchée sur son casque; d'un large vase, elle versait sur ta
+tête de l'ambroisie, et sur celle de cet homme de la saumure à l'ail.
+
+DÈMOS.
+
+Iou! Iou! Personne n'est plus sensé que Glanis; et maintenant je me
+confierai à toi pour guider ma vieillesse et refaire mon éducation.
+
+KLÉÔN.
+
+Pas encore, je t'en conjure; attends un peu: je te promets de te
+procurer de l'orge pour ta vie de chaque jour.
+
+DÈMOS.
+
+Non, je ne supporte pas qu'on me parle d'orge. Maintes fois j'ai été
+trompé par toi et par Théophanès.
+
+KLÉÔN.
+
+Eh bien, je te procurerai de la farine d'orge toute préparée.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi des galettes toutes cuites et du poisson grillé: tu n'auras
+qu'à manger.
+
+DÈMOS.
+
+Accomplissez maintenant ce que vous devez faire. A celui de vous deux
+qui aura le plus d'égards pour moi je remettrai les rênes de la Pnyx.
+
+KLÉÔN.
+
+J'y cours le premier.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Non pas, ce sera moi.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+O Dèmos, tu as une belle souveraineté; tous les hommes te craignent
+comme un tyran; mais tu es facile à mener par les petits soins, et
+tu te plais à être dupe, la bouche toujours béante devant celui qui
+parle, et alors ta présence d'esprit déménage.
+
+DÈMOS.
+
+C'est vous qui n'avez pas d'esprit sous vos chevelures, quand vous me
+croyez en démence. Je joue à dessein le rôle de niais. J'aime à boire
+tout le jour, et à prendre pour chef un voleur que je nourris; puis,
+quand il est bien plein, je le saisis et je l'écrase.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu as raison d'agir ainsi, s'il est vrai que tu as, comme tu le dis,
+cette prudence excessive de conduite; si tu les engraisses exprès dans
+la Pnyx comme des victimes publiques, et qu'ensuite, quand il t'arrive
+de manquer de vivres, tu prends le plus gros d'entre eux, tu l'immoles
+et tu le manges!
+
+DÈMOS.
+
+Voyez quelle est mon adresse à les circonvenir, quand ils se croient
+assez fins pour m'attraper. Je les observe attentivement, sans
+paraître rien voir, pendant qu'ils volent; puis, quand ils m'ont volé,
+je les contrains à rendre gorge, en insinuant une sonde.
+
+ * * * * *
+
+KLÉÔN.
+
+Va-t'en à la malheure!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Vas-y toi-même, infâme!
+
+KLÉÔN.
+
+O Dèmos, il y a je ne sais combien de temps que je suis assis là, tout
+prêt et voulant te faire du bien.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Moi, il y a dix fois longtemps, douze fois longtemps, mille fois
+longtemps, et encore plus longtemps, longtemps, longtemps.
+
+DÈMOS.
+
+Et moi, qui attends depuis trente mille fois longtemps, je vous maudis
+tous les deux depuis encore plus longtemps, longtemps, longtemps.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Sais-tu ce que tu as à faire?
+
+DÈMOS.
+
+Si je ne le sais, tu me le diras, toi.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Lâche-nous hors de la barrière, moi et cet homme, afin de concourir à
+qui te fera du bien.
+
+DÈMOS.
+
+C'est ce qu'il faut faire. Éloignez-vous!
+
+KLÉÔN.
+
+Voilà.
+
+DÈMOS.
+
+Partez!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je ne me laisse pas devancer.
+
+DÈMOS.
+
+Certes, je vais recevoir aujourd'hui un grand bonheur de ces deux
+adorateurs, ou bien, par Zeus! je ferai le difficile.
+
+KLÉÔN.
+
+Vois-tu? Je suis le premier à t'apporter un siège.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Oui, mais pas une table, et c'est moi le premier.
+
+KLÉÔN.
+
+Regarde, je t'apporte cette galette pétrie avec mes orges de Pylos.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi des morceaux de pain morcelés par la main d'ivoire de la
+Déesse.
+
+DÈMOS.
+
+Oh! comme tu as un grand doigt, vénérable Déesse!
+
+KLÉÔN.
+
+Et moi, voici de la purée de pois, d'aussi bonne couleur que belle:
+elle a été pilée par Pallas, protectrice du combat de Pylos.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+O Dèmos, la Déesse veille attentivement sur toi; et, en ce moment,
+elle étend au-dessus de ta tête une marmite pleine de bouillon.
+
+DÈMOS.
+
+Penses-tu que nous habiterions encore cette ville, si elle n'avait pas
+manifestement étendu sur nous cette marmite?
+
+KLÉÔN.
+
+Voici des poissons qui te sont offerts par l'Épouvante des armées.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+La Fille du Dieu redoutable t'envoie cette viande cuite dans son jus,
+avec ce plat de tripes, de caillette, de gras-double.
+
+DÈMOS.
+
+Elle a bien fait de se ressouvenir du péplos.
+
+KLÉÔN.
+
+La Déesse à la redoutable aigrette t'invite à manger de cette galette
+longue, afin que nous fassions bien allonger nos vaisseaux.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Prends également ceci maintenant.
+
+DÈMOS.
+
+Et que ferai-je de ces intestins?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+C'est à propos que la Déesse t'envoie de quoi garnir l'intérieur des
+trières: car elle veille attentivement sur notre flotte. Bois aussi ce
+mélange de trois parties d'eau contre deux de vin.
+
+DÈMOS.
+
+Qu'il est donc bon, par Zeus! Comme il porte bien ses trois parties
+d'eau.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Tritogénéia elle-même a mêlé cette triple mesure.
+
+KLÉÔN.
+
+Reçois de moi cette tranche de galette grasse.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et de moi ce gâteau tout entier.
+
+KLÉÔN.
+
+Mais tu n'as pas où prendre un civet de lièvre à donner; moi je l'ai.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Malheur à moi! Où trouver un civet? O mon esprit, invente maintenant
+quelque farce.
+
+KLÉÔN.
+
+Le vois-tu, pauvre malheureux?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je n'en ai cure. Voici des gens qui viennent à moi.
+
+KLÉÔN.
+
+Qui sont-ils?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Des envoyés qui ont des sacs d'argent.
+
+KLÉÔN.
+
+Où donc? où donc?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Mais qu'est-ce que cela te fait? Ne laisseras-tu pas les étrangers
+tranquilles? O mon petit Dèmos, vois-tu le civet que je t'apporte?
+
+KLÉÔN.
+
+Malheur à moi! Tu m'as indignement volé.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Par Poséidon! et toi les habitants de Pylos!
+
+DÈMOS.
+
+Dis-moi, je t'en prie; comment tu as imaginé de faire ce vol?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+L'inspiration est de la Déesse, le vol de moi.
+
+KLÉÔN.
+
+Mais j'ai eu de la peine pour attraper ce lièvre.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi pour le rôtir.
+
+DÈMOS, _à Kléôn_.
+
+Va-t'en: je ne sais de gré qu'à celui qui me l'a servi.
+
+KLÉÔN.
+
+Hélas! malheureux que je suis! Être surpassé en impudence!
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Ne décides-tu pas, Dèmos, lequel de nous deux a le mieux servi toi et
+ton ventre?
+
+DÈMOS.
+
+Par quel moyen prouverai-je aux spectateurs que j'ai bien choisi entre
+vous deux?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Je te le dirai. Va, sans rien dire, prendre ma corbeille; fouilles-y,
+et ensuite dans celle du Paphlagonien: de la sorte tu jugeras bien.
+
+DÈMOS.
+
+Eh bien, qu'y a-t-il dans la tienne?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Tu ne vois donc pas, mon petit papa, qu'elle est vide? Je t'ai tout
+apporté.
+
+DÈMOS.
+
+Voilà une corbeille dévouée à Dèmos.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Visite maintenant ici celle du Paphlagonien. Vois-tu?
+
+DÈMOS.
+
+Bon Dieu, comme elle est pleine de bonnes choses! Quelle ampleur de
+gâteau il s'était réservée! Et à moi il donnait cette toute petite
+rognure.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+C'est pourtant ce qu'il t'a toujours fait: il te donnait très peu de
+ce qu'il prenait, et il en gardait pour lui la meilleure part.
+
+DÈMOS.
+
+Misérable! Tu volais, et tu me trompais! Et moi, je t'ai tressé des
+couronnes et donné des présents.
+
+KLÉÔN.
+
+Je volais pour le bien de l'État.
+
+DÈMOS.
+
+Dépose à l'instant cette couronne, pour que je la mette au front de
+l'homme que voici.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Dépose-la vite, gibier à étrivières.
+
+KLÉÔN.
+
+Non certes; j'ai par devers moi un oracle Pythique, désignant celui-là
+seul par qui je dois être vaincu.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et c'est mon nom qu'il indique: c'est par trop clair.
+
+KLÉÔN.
+
+Mais je veux te convaincre avec preuve si tu as le moindre rapport
+avec les paroles du Dieu. Tout enfant, à l'école de quel maître
+allais-tu?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+C'est dans les cuisines que j'ai été formé à coups de poing.
+
+KLÉÔN.
+
+Que dis-tu? Ah! cet oracle s'adapte à mon idée! Bien; et chez le
+maître de palestre quel exercice apprenais-tu?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+A voler, à me parjurer, à regarder en face la partie adverse.
+
+KLÉÔN.
+
+O Phoebos Apollôn Lykios, que me réserves-tu? Quel métier as-tu fait,
+devenu homme?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Vendre des andouilles, et m'accoupler.
+
+KLÉÔN.
+
+Malheureux que je suis! C'est fait de moi! Légère est l'espérance qui
+me soutient. Mais, dis-moi, est-ce en effet sur l'Agora que tu vendais
+tes andouilles, ou bien aux portes?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Aux portes, où se fait le commerce des salaisons.
+
+KLÉÔN.
+
+O ciel! l'oracle du Dieu est accompli. Roulez-moi infortuné dans ma
+demeure. Chère couronne, adieu, disparais; c'est à regret que je te
+quitte; un autre va te prendre et te garder. Il n'est pas plus voleur,
+mais il est plus chanceux.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Zeus Hellènios, à toi cette victoire!
+
+LE CHOEUR.
+
+Salut, beau vainqueur; souviens-toi que je t'ai fait ce que tu es, un
+homme! Je t'en demande une faible récompense, c'est d'être pour toi
+Phanos, greffier du tribunal.
+
+DÈMOS, _au marchand d'andouilles_.
+
+Dis-moi quel est ton nom?
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Agorakritos, car j'ai été nourri sur l'Agora, au milieu des procès.
+
+DÈMOS.
+
+Je me remets donc aux mains d'Agorakritos, et je lui livre ce
+Paphlagonien.
+
+LE MARCHAND D'ANDOUILLES.
+
+Et moi, Dèmos, j'emploierai mon zèle à te bien servir, de telle sorte
+que tu avoueras n'avoir jamais vu d'homme plus dévoué à la ville des
+Gobe-mouches.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Quoi de plus beau, à notre début ou à notre fin, que de chanter les
+entraîneurs des coursiers rapides, sans chagriner, de gaieté de coeur,
+Lysistratos, ou Théomantis sans foyer. Celui-ci, cher Apollôn, à tout
+jamais pauvre, fond en larmes, en embrassant ton carquois dans le
+temple pythique, pour ne pas mourir de faim.
+
+Injurier les méchants n'est point chose odieuse, mais honorable aux
+yeux des bons, quand on s'en acquitte bien. Si l'homme, qui doit
+entendre nombre de traits méchants, était connu, je ne mentionnerais
+pas le nom d'un ami. Maintenant, pour ce qui est d'Arignotos, il n'est
+personne qui ne le connaisse, à moins d'ignorer le blanc ou le nome
+orthien. Or, il a un frère qui ne l'est guère par les moeurs, l'infâme
+Ariphradès, qui veut être ce qu'il est. Il n'est pas seulement
+pervers, mais il y raffine. Il salit sa langue des plus honteux
+plaisirs, léchant la hideuse rosée des lupanars, souillant sa barbe,
+caressant les pustules, versifiant à la façon de Polymnestos, et
+vivant avec OEnikhos. Quiconque ne prendra pas cet homme en horreur,
+ne boira jamais dans la même coupe que nous.
+
+Souvent, durant la nuit, je me suis pris à réfléchir, et je me suis
+demandé alors pourquoi Kléonymos mange si gloutonnement. On dit que,
+quand il se repaît aux dépens des gens riches, il ne sort plus de la
+huche. Ils en arrivent à le supplier: «Allez-vous-en, seigneur, nous
+embrassons vos genoux; entrez et ménagez notre table.»
+
+On dit que les trières se sont formées en Conseil, et que l'une
+d'elles, la plus âgée, a dit aux autres: «N'avez-vous pas entendu, mes
+soeurs, ce qui se passe dans la ville? On dit qu'on demande cent
+de nous contre la Khalkèdonia: c'est ce mauvais citoyen, l'aigre
+Hyperbolos.» Cette proposition leur paraît affreuse, intolérable.
+L'une d'elles, qui n'a pas encore eu commerce avec les hommes: «Nous
+préserve le ciel! dit-elle. Jamais il ne sera mon pilote, ou, s'il le
+faut, que je sois rongée par les vers et que je vieillisse au port!
+Non, Nauphantè, fille de Nauson, j'en atteste les dieux, aussi vrai
+que je suis faite de planches de pin et charpentée de bois, si ce
+projet agrée aux Athéniens, je suis d'avis d'aller stationner au
+Thèséion, ou devant le temple des Vénérables Déesses. Ainsi nous ne
+le verrions pas devenir notre stratège et insulter notre ville: qu'il
+navigue seul du côté des corbeaux, s'il veut, et que les chaloupes, où
+il vendait des lanternes, le portent à la mer!»
+
+ * * * * *
+
+AGORAKRITOS.
+
+Silence, une clef à la bouche, trêve à l'audition des témoins, clôture
+des tribunaux qui sont les délices de cette ville, et, en réjouissance
+de nos prospérités nouvelles, Pæan au théâtre!
+
+LE CHOEUR.
+
+O toi, flambeau d'Athènes, la ville sacrée, et protecteur des îles,
+quelle bonne nouvelle viens-tu nous apporter, afin que nous parfumions
+les rues du fumet des victimes?
+
+AGORAKRITOS.
+
+Je vous ai recuit Dèmos, et de laid je l'ai fait beau.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et où est-il maintenant, ô merveilleux inventeur de métamorphose?
+
+AGORAKRITOS.
+
+Couronné de violettes, il habite la vieille Athènes.
+
+LE CHOEUR.
+
+Comment le verrons-nous? Quel est son costume? Qu'est-il devenu?
+
+AGORAKRITOS.
+
+Tel que jadis il vivait avec Aristidès et Miltiadès. Vous l'allez
+voir. On entend le bruit de l'ouverture des Propylæa. Saluez de vos
+cris de joie l'antique Athènes, la merveilleuse, la glorifiée, où
+séjourne l'illustre Dèmos.
+
+LE CHOEUR.
+
+Cité brillante et couronnée de violettes, Athènes, digne d'envie,
+montre-moi le monarque de la Hellas et de cette contrée.
+
+AGORAKRITOS.
+
+Voyez; c'est lui qui porte la cigale, dans tout l'éclat du costume
+antique, ne sentant plus la coquille à voter, mais la paix, et parfumé
+de myrrhe.
+
+LE CHOEUR.
+
+Salut, ô roi des Hellènes: nous nous réjouissons tous avec toi. Ton
+sort est digne de cette cité et du trophée de Marathôn.
+
+DÈMOS.
+
+O le plus chéri des hommes, viens ici, Agorakritos; que de bien tu
+m'as fait, en me recuisant!
+
+AGORAKRITOS.
+
+Moi? Mais, mon pauvre ami, tu ne sais pas ce que tu étais alors, ni ce
+que tu faisais; sans quoi, tu me croirais un dieu.
+
+DÈMOS.
+
+Que faisais-je donc en ce temps-là? dis-le-moi; et quel étais-je?
+
+AGORAKRITOS.
+
+Et d'abord, dès que quelqu'un disait dans l'assemblée: «Dèmos, je
+suis épris de toi; seul, je t'aime, je veille à tes intérêts, et
+j'y pourvois,» quand on usait de cet exorde, tu te redressais et tu
+portais la tête haute.
+
+DÈMOS.
+
+Moi?
+
+AGORAKRITOS.
+
+Et puis, après t'avoir dupé de la sorte, il s'en allait.
+
+DÈMOS.
+
+Que dis-tu? Ils me faisaient cela, et je ne m'en apercevais pas?
+
+AGORAKRITOS.
+
+Mais oui, par Zeus! tes oreilles s'ouvraient comme une ombrelle et se
+fermaient ensuite.
+
+DÈMOS.
+
+J'étais devenu si stupide et si vieux?
+
+AGORAKRITOS.
+
+Oui, par Zeus! Si deux orateurs prenaient la parole, l'un pour la
+construction de grands navires, l'autre pour le salaire des juges,
+celui qui parlait du salaire s'en allait triomphant de l'orateur
+des trières. Mais pourquoi baisses-tu la tête et ne restes-tu pas en
+place?
+
+DÈMOS.
+
+J'ai honte de mes fautes passées.
+
+AGORAKRITOS.
+
+Mais tu n'en es pas responsable, n'en aie point de souci, ce sont les
+gens qui te trompaient de la sorte. Maintenant, dis-moi, si quelque
+harangueur impudent se met à parler ainsi: «Juges, vous n'aurez pas
+d'orges, si vous ne condamnez cet accusé,» que feras-tu, dis, à ce
+harangueur?
+
+DÈMOS.
+
+Je le soulèverai en l'air, et je le lancerai dans le Barathron, après
+lui avoir attaché au cou Hyperbolos.
+
+AGORAKRITOS.
+
+Voilà qui est juste, et tu parles en homme sensé. Pour le reste,
+voyons quels sont tes projets politiques, dis-les.
+
+DÈMOS.
+
+D'abord, toutes les fois qu'on fera rentrer de grands navires, je
+paierai la somme intégrale aux matelots.
+
+AGORAKRITOS.
+
+Par là tu feras plaisir à bien des derrières usés.
+
+DÈMOS.
+
+Ensuite nul hoplite, inscrit sur un registre, ne sera, par faveur,
+porté sur un autre, mais il demeurera inscrit comme tout d'abord.
+
+AGORAKRITOS.
+
+Voilà qui mord le bouclier de Kléonymos.
+
+DÈMOS.
+
+Nul imberbe ne haranguera dans l'Agora.
+
+AGORAKRITOS.
+
+Où harangueront donc Klisthénès et Stratôn?
+
+DÈMOS.
+
+Je parle de ces efféminés qui vivent dans les parfumeries, et qui,
+de leurs sièges, babillent ainsi: «L'habile homme que Phæax! Il a eu
+l'adresse de ne pas mourir! C'est un dialecticien pressant, serrant
+ses conclusions, sentencieux, clair, émouvant, dominant puissamment le
+tumulte.»
+
+AGORAKRITOS.
+
+Est-ce que tu ne joues pas du doigt avec cette gent babillarde?
+
+DÈMOS.
+
+Non, de par Zeus! mais je les forcerai tous d'aller à la chasse et de
+mettre fin à leurs décrets.
+
+AGORAKRITOS.
+
+En ce cas, je te donne ce pliant et ce jeune garçon bien monté, qui te
+le portera ou, si bon te semble, te servira de pliant.
+
+DÈMOS.
+
+Quel bonheur pour moi de recouvrer mon ancien état!
+
+AGORAKRITOS.
+
+C'est ce que tu pourras dire quand je t'aurai livré les trêves de
+trente ans: «O Trêves, paraissez au plus vite!»
+
+DÈMOS.
+
+O Zeus vénéré, comme elles sont belles! Au nom des dieux, est-il
+permis de les trentanniser? Où les as-tu prises, en réalité?
+
+AGORAKRITOS.
+
+C'était le Paphlagonien qui les tenait cachées dans sa maison, afin
+que tu ne les prisses pas. Maintenant, moi, je te les donne, pour que
+tu les emmènes à la campagne.
+
+DÈMOS.
+
+Et ce Paphlagonien, qui a fait tout cela, quel châtiment lui
+infligeras-tu?
+
+AGORAKRITOS.
+
+Pas bien terrible; il exercera mon métier: établi seul devant les
+portes, il vendra pour andouilles un mélange de chien et d'âne,
+luttera d'outrages, dans son ivresse, avec des prostituées, et boira
+l'eau sale des baignoires.
+
+DÈMOS.
+
+C'est une bonne invention et digne de ce qu'il mérite, que ces assauts
+de cris avec des prostituées et des baigneurs. Pour toi, en récompense
+de tes services, je t'invite au Prytanéion, sur le siège occupé par
+ce poison. Suis-moi, vêtu de cette robe couleur de grenouille. Quant
+à lui, qu'on l'emmène à l'endroit où il doit faire son métier, bien en
+vue de ceux qu'il outrageait, c'est-à-dire des étrangers!
+
+FIN DES CHEVALIERS.
+
+
+
+
+LES NUÉES
+
+(L'AN 425 AVANT J.-C.)
+
+
+Le titre de cette pièce indique que plusieurs scènes se passent en
+l'air et que le choeur est formé d'acteurs dont les vêtements aériens
+imitent les flocons de vapeurs qui flottent dans l'atmosphère. Le
+véritable sujet est l'éducation. Le bonhomme Strepsiadès, ruiné par
+les dépenses de son fils Phidippidès, l'envoie au _philosophoir_ de
+Socrate afin d'y apprendre le raisonnement injuste, ainsi que l'art
+de ne point payer ses créanciers. Phidippidès se met vite au fait des
+subtilités de l'école, bat son père, et lui prouve qu'il a le droit de
+le battre. Strepsiadès, furieux, lance dans le philosophoir une torche
+ardente, sans s'inquiéter des cris de Socrate et de ses disciples.
+
+
+
+
+PERSONNAGES DU DRAME
+
+ STREPSIADÈS.
+ PHIDIPPIDÈS.
+ UN SERVITEUR DE STREPSIADÈS.
+ DISCIPLES DE SOKRATÈS.
+ SOKRATÈS.
+ CHOEUR DE NUÉES.
+ LE RAISONNEMENT JUSTE.
+ LE RAISONNEMENT INJUSTE.
+ PASIAS, créancier.
+ AMYNIAS, créancier.
+ UN TÉMOIN.
+ KHÆRÉPHÔN.
+
+_La scène se passe dans la chambre à coucher de Strepsiadès, puis
+devant la porte de Sokratès._
+
+
+
+
+LES NUÉES
+
+
+STREPSIADÈS.
+
+Iou! Iou! O souverain Zeus, quelle chose à n'en pas finir que les
+nuits! Le jour ne viendra donc pas? Et il y a déjà longtemps que j'ai
+entendu le coq; et mes esclaves dorment encore. Cela ne serait pas
+arrivé autrefois. Maudite sois-tu, ô guerre, pour toutes sortes de
+raisons, mais surtout parce qu'il ne m'est pas permis de châtier mes
+esclaves! Et ce bon jeune homme, qui ne se réveille pas de la nuit!
+Non, il pète, empaqueté dans ses cinq couvertures. Eh bien, si bon
+nous semble, ronflons dans notre enveloppe. Mais je ne puis dormir,
+malheureux, rongé par la dépense, l'écurie et les dettes de ce fils
+qui est là. Ce bien peigné monte à cheval, conduit un char et ne rêve
+que chevaux. Et moi, je ne vis pas, quand je vois la lune ramener les
+vingt jours: car les échéances approchent.--Enfant, allume la lampe,
+et apporte mon registre, pour que, l'ayant en main, je lise à combien
+de gens je dois, et que je suppute les intérêts. Voyons, que dois-je?
+Douze mines à Pasias. Pourquoi douze mines à Pasias? Pourquoi ai-je
+fait cet emprunt? Parce que j'ai acheté Koppatias. Malheureux que je
+suis, pourquoi n'ai-je pas eu plutôt l'oeil fendu par une pierre!
+
+PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.
+
+Philon, tu triches: fournis ta course toi-même.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Voilà, voilà le mal qui me tue; même en dormant, il rêve chevaux.
+
+PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.
+
+Combien de courses doivent fournir ces chars de guerre?
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est à moi, ton père, que tu en fais fournir de nombreuses courses!
+Voyons quelle dette me vient après Pasias. Trois mines à Amynias pour
+un char et des roues.
+
+PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.
+
+Emmène le cheval à la maison, après l'avoir roulé.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais, malheureux, tu as déjà fait rouler mes fonds! Les uns ont des
+jugements contre moi, et les autres disent qu'ils vont prendre des
+sûretés pour leurs intérêts.
+
+PHIDIPPIDÈS, _éveillé_.
+
+Eh! mon père, qu'est-ce qui te tourmente et te fait te retourner toute
+la nuit?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je suis mordu par un dèmarkhe sous mes couvertures.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Laisse-moi, mon bon père, dormir un peu.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Dors donc; mais sache que toutes ces dettes retomberont sur ta tête.
+Hélas! Périsse misérablement l'agence matrimoniale qui me fit épouser
+ta mère! Moi, je menais aux champs une vie des plus douces, inculte,
+négligé, et couché au hasard, riche en abeilles, en brebis, en marc
+d'olives. Alors je me suis marié, moi paysan, à une personne de
+la ville, à la nièce de Mégaklès, fils de Mégaklès, femme altière,
+luxueuse, fastueuse comme Koesyra. Lorsque je l'épousai, je me mis au
+lit, sentant le vin doux, les figues sèches, la tonte des laines, elle
+tout parfum, safran, tendres baisers, dépense, gourmandise, Kolias,
+Génétyllis. Je ne dis pas qu'elle fût oisive; non, elle tissait.
+Et moi, lui montrant ce vêtement, je prenais occasion de lui dire:
+«Femme, tu serres trop les fils.»
+
+UN SERVITEUR.
+
+Nous n'avons plus d'huile dans la lampe.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Malheur! Pourquoi m'avoir allumé une lampe buveuse? Viens ici, que je
+te fasse crier!
+
+LE SERVITEUR.
+
+Et pourquoi crierai-je?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Parce que tu as mis une trop grosse mèche... Après cela, lorsque nous
+arriva ce fils qui est là, nous nous disputâmes, moi et mon excellente
+femme, au sujet du nom qu'il porterait. Elle voulait qu'il y eût du
+cheval dans son nom: «Xanthippos, Khærippos, Kallippidès». Enfin, au
+bout de quelque temps, nous fîmes un arrangement, et nous le nommâmes
+«Phidippidès». Elle, embrassant son fils, le caressait: «Quand tu
+seras grand, tu conduiras un char à travers la ville, comme Mégaklès,
+et vêtu d'une belle robe.» Moi, je disais: «Quand donc feras-tu
+descendre tes chèvres du mont Phelleus, comme ton père, vêtu d'une
+peau de bique?» Mais il n'écoutait pas mes discours, et sa passion
+pour le cheval a coulé mon avoir. Maintenant, durant cette nuit, à
+force d'y songer, j'ai trouvé un expédient merveilleux qui, si je
+puis le convaincre, sera pour moi le salut. Mais je veux d'abord
+l'éveiller. Seulement, comment l'éveiller le plus doucement possible?
+Comment?... Phidippidès, mon petit Phidippidès!
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Quoi, mon père?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Un baiser, et donne-moi la main.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Voici. Qu'y a-t-il?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Dis-moi, m'aimes-tu?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+J'en jure par Poséidon, dieu des chevaux!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Non, non, pas de ce dieu des chevaux! C'est lui qui est la cause de
+mes malheurs. Mais si tu m'aimes réellement et de tout coeur, ô mon
+enfant, suis mon conseil.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Et en quoi faut-il que je suive ton conseil?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Change au plus tôt de conduite, et va prendre des leçons où je
+t'indiquerai.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Parle, qu'ordonnes-tu?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et tu obéiras?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+J'obéirai, j'en jure par Dionysos.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Je les vois; mais, mon père, qu'est-ce que cela veut dire?
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est le philosophoir des âmes sages. Là sont logés des hommes qui
+disent et démontrent que le ciel est un étouffoir, dont nous sommes
+entourés, et nous, des charbons. Ils enseignent, si on leur donne de
+l'argent, à gagner les causes justes ou injustes.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Qui sont-ils?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je ne sais pas exactement leur nom. Ce sont de profonds penseurs,
+beaux et bons.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Ah! oui, les misérables, je les connais. Ce sont des charlatans, des
+hommes pâles, des va-nu-pieds, que tu veux dire, et, parmi eux, ce
+maudit Sokratès et Khæréphôn.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Hé! hé! tais-toi! ne dis pas de bêtises. Si tu as souci des orges
+paternelles, deviens l'un d'eux, et lâche-moi l'équitation.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Oh! non, par Dionysos! quand tu me donnerais les faisans que nourrit
+Léogoras.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Vas-y, je t'en supplie, ô toi, l'homme le plus cher à mon coeur. Entre
+à leur école.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Et qu'est-ce que je t'y apprendrai?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Ils disent qu'il y a deux raisonnements: le supérieur et l'inférieur.
+Ils prétendent que, par le moyen de l'un de ces deux raisonnements,
+c'est-à-dire de l'inférieur, on gagne les causes injustes. Si donc tu
+m'y apprenais ce raisonnement injuste, de toutes les dettes que j'ai
+contractées pour toi, je ne paierais une obole à personne.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Je n'y saurais consentir: je n'oserais pas regarder les cavaliers avec
+ma face jaune et maigre.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Alors, par Dèmètèr, vous ne mangerez plus mon bien, ni toi, ni ton
+attelage, ni ton cheval. Je te chasse de ma maison et je t'envoie aux
+corbeaux marqué au Sigma.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Mon oncle Mégaklès ne me laissera pas sans monture. Je vais chez lui,
+et je me moque de toi.
+
+ * * * * *
+
+STREPSIADÈS.
+
+Eh bien, moi, pour une chute, je ne reste point par terre. Mais
+j'invoquerai les dieux et j'irai moi-même au philosophoir. Seulement,
+vieux comme je suis, sans mémoire et l'esprit lent, comment
+apprendrai-je les broutilles de leurs raisonnements raffinés? Il faut
+y aller. Pourquoi hésiter encore et ne pas frapper à la porte?...
+Enfant, petit enfant!
+
+UN DISCIPLE.
+
+Va-t'en aux corbeaux! Qui frappe à la porte?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Le fils de Phidôn, Strepsiadès du dême de Kikynna.
+
+LE DISCIPLE.
+
+De par Zeus! tu dois être un grossier personnage, toi qui donnes à la
+porte un coup de pied si brutal, et qui fais avorter la conception de
+ma pensée.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pardonne-moi, car j'habite loin dans la campagne; mais dis-moi la
+chose avortée.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Il n'est permis de la dire qu'aux disciples.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Dis-la-moi donc sans crainte, car je viens comme disciple au
+philosophoir.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Je la dirai; mais songe donc que ce sont des mystères. Sokratès
+demandait tout à l'heure à Khæréphôn combien de fois une puce saute la
+longueur de ses pattes. Elle avait piqué Khæréphôn au sourcil, et de
+là elle était sautée sur la tête de Sokratès.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et comment a-t-il mesuré cela?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Très adroitement. Il a fait fondre de la cire, puis il a pris la puce,
+et il lui a trempé les pattes dedans. La cire refroidie a fait à la
+puce des souliers persiques; en les déchaussant, il a mesuré l'espace.
+
+STREPSIADÈS.
+
+O Zeus souverain, quelle finesse d'esprit!
+
+LE DISCIPLE.
+
+Que serait-ce, si tu apprenais une autre invention de Sokratès?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Laquelle? Je t'en prie, dis-la-moi?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Khæréphôn, du dême de Sphattos, lui demandait s'il pensait que le
+bourdonnement des cousins vînt de la trompe ou du derrière.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et qu'a-t-il dit au sujet du cousin?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Il a dit que l'intestin du cousin est étroit; et que, à cause de
+cette étroitesse, l'air est poussé tout de suite avec force vers
+le derrière; ensuite, l'ouverture de derrière communiquant avec
+l'intestin, le derrière résonne par la force de l'air.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Ainsi le derrière des cousins est une trompette. Trois fois heureux
+l'auteur de cette découverte! Il doit être facile d'échapper à une
+poursuite en justice, quand on connaît à fond l'intestin du cousin.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Dernièrement il fut détourné d'une haute pensée par un lézard.
+
+STREPSIADÈS.
+
+De quelle manière? Dis-moi.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Il observait le cours de la lune et ses révolutions, la tête en l'air,
+la bouche ouverte; un lézard, du haut du toit, pendant la nuit, lui
+envoya sa fiente.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Il est amusant ce lézard, qui fait dans la bouche de Sokratès!
+
+LE DISCIPLE.
+
+Hier, nous n'avions pas à souper pour le soir.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Eh bien! qu'imagina-t-il pour avoir des vivres?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Il étend sur la table une légère couche de cendre, courbe une tige de
+fer, prend un fil à plomb, et de la palestre il enlève un manteau.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et nous admirons le célèbre Thalès! Ouvre-moi, ouvre vite le
+philosophoir; et fais-moi voir au plus tôt Sokratès. J'ai hâte d'être
+son disciple. Mais ouvre donc la porte. O Hèraklès! de quels pays sont
+ces animaux?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Qu'est-ce qui t'étonne? A quoi trouves-tu qu'ils ressemblent?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Aux prisonniers de Pylos, aux Lakoniens. Mais pourquoi regardent-ils
+ainsi la terre?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Ils cherchent ce qui est sous la terre.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Ils cherchent donc des oignons. Ne vous donnez pas maintenant tant de
+peine; je sais, moi, où il y en a de gros et de beaux. Mais que font
+ceux-ci tellement courbés?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Ils sondent les abîmes du Tartaros.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et leur derrière, qu'a-t-il à regarder le ciel?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Il apprend aussi pour son compte à faire de l'astronomie... Mais
+rentrez, de peur que le maître ne vous surprenne.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pas encore, pas encore: qu'ils restent, afin que je leur communique
+une petite affaire.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Mais ils ne peuvent pas demeurer trop longtemps à l'air et dehors.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Au nom des dieux, qu'est ceci? Dis-moi.
+
+LE DISCIPLE.
+
+L'astronomie.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et cela?
+
+LE DISCIPLE.
+
+La géométrie.
+
+STREPSIADÈS.
+
+A quoi cela sert-il?
+
+LE DISCIPLE.
+
+A mesurer la terre.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Celle qui se partage au sort?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Non; la terre entière.
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est charmant ce que tu dis là: voilà une invention populaire et
+utile!
+
+LE DISCIPLE.
+
+Tiens, voici la surface de la terre entière: vois-tu? Ici, c'est
+Athènes.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Que dis-tu? Je ne te crois pas; je n'y vois point de juges en séance.
+
+LE DISCIPLE.
+
+C'est pourtant réellement le territoire Attique.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et où sont mes concitoyens de Kikynna?
+
+LE DISCIPLE.
+
+C'est ici qu'ils habitent. Voici l'Euboea, tu vois, cette terre qui
+s'étend en longueur infinie.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je vois: nous l'avons pressurée, nous et Périklès. Mais où est
+Lakédæmôn?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Où elle est? Ici.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comme c'est près de nous! Songez-y bien, éloignez-la de nous à la plus
+grande distance possible.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Il n'y a pas moyen.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Par Zeus! vous en gémirez. Mais quel est donc cet homme juché dans un
+panier?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Lui.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Qui, lui?
+
+LE DISCIPLE.
+
+Sokratès.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Sokratès! Voyons, toi, appelle-le-moi donc bien fort.
+
+LE DISCIPLE.
+
+Appelle-le toi-même. Moi, je n'en ai pas le temps.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Sokratès, mon petit Sokratès!
+
+SOKRATÈS.
+
+Pourquoi m'appelles-tu, être éphémère?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et d'abord que fais-tu là? Je t'en prie, dis-le-moi.
+
+SOKRATÈS.
+
+Je marche dans les airs et je contemple le soleil.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Alors c'est du haut de ton panier que tu regardes les dieux, et non
+pas de la terre, si toutefois...
+
+SOKRATÈS.
+
+Je ne pourrais jamais pénétrer nettement dans les choses d'en haut,
+si je ne suspendais mon esprit, et si je ne mêlais la subtilité de ma
+pensée avec l'air similaire. Si, demeurant à terre, je regardais d'en
+bas les choses d'en haut, je ne découvrirais rien. Car la terre attire
+à elle l'humidité de la pensée. C'est précisément ce qui arrive au
+cresson.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Que dis-tu? Ta pensée attire l'humidité sur le cresson? Mais
+maintenant descends, mon petit Sokratès, afin de m'enseigner les
+choses pour lesquelles je suis venu.
+
+SOKRATÈS.
+
+Pourquoi es-tu venu?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je veux apprendre à parler. Les prêteurs à intérêts, race intraitable,
+me poursuivent, me harcèlent, se nantissent de mon bien.
+
+SOKRATÈS.
+
+Comment t'es-tu donc endetté sans le savoir?
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est l'hippomanie qui m'a ruiné, maladie dévorante. Mais enseigne-moi
+l'un de tes deux raisonnements, celui qui sert à ne pas payer, et,
+quel que soit le salaire, je jure par les dieux de te le payer.
+
+SOKRATÈS.
+
+Par quels dieux jures-tu? D'abord les dieux ne sont pas chez nous une
+monnaie courante.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Par quoi jurez-vous donc? Est-ce par de la monnaie de fer, comme à
+Byzantion?
+
+SOKRATÈS.
+
+Veux-tu connaître nettement les choses célestes, ce qu'elles sont au
+juste?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Oui, par Zeus! si elles sont.
+
+SOKRATÈS.
+
+Et converser avec les Nuées, nos divinités?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Assurément.
+
+SOKRATÈS.
+
+Assois-toi donc sur la banquette sainte.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Voilà, je suis assis.
+
+SOKRATÈS.
+
+Maintenant prends cette couronne.
+
+STREPSIADÈS.
+
+A quoi bon une couronne? Malheur à moi, Sokratès! Est-ce que vous
+allez me sacrifier comme Athamas?
+
+SOKRATÈS.
+
+Non; c'est tout ce que nous faisons aux initiés.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Eh bien, qu'y gagnerai-je?
+
+SOKRATÈS.
+
+D'être un roué en fait de langage, une cliquette, une fleur de farine.
+Seulement, ne bouge pas.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Par Zeus! tu ne mens pas! Saupoudré comme je suis, je vais devenir
+fleur de farine.
+
+SOKRATÈS.
+
+Il faut que ce vieillard observe le silence et qu'il écoute la prière:
+«Souverain maître, Air immense, qui enveloppes la terre de toutes
+parts, Æther brillant, et vous, Nuées, vénérables déesses, mères du
+tonnerre et de la foudre, levez-vous, ô souveraines, apparaissez au
+penseur dans les régions supérieures!»
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pas encore, pas encore; pas avant que je me sois enveloppé de ce
+manteau, de peur d'être inondé. N'avoir pas pris, en sortant de chez
+moi, une casquette de peau de chien, quelle malechance!
+
+SOKRATÈS.
+
+Venez, ô Nuées vénérées, vous manifester à cet homme, soit que vous
+occupiez les cimes sacrées de l'Olympos, battues par les neiges, soit
+que dans les jardins de votre père Okéanos vous formiez un choeur
+sacré avec les Nymphes, soit que, aux bouches du Nilos, vous puisiez
+des eaux dans des cornes d'or, que vous résidiez aux Palus Mæotides
+ou sur le rocher neigeux du Mimas, écoutez-nous, accueillez notre
+sacrifice, et que nos cérémonies vous fassent plaisir.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Nuées éternelles, élevons-nous, en rosée transparente et légère,
+du sein de notre père Okéanos aux bruissements profonds, jusqu'aux
+sommets des monts couronnés de forêts, afin de découvrir les horizons
+lointains, les fruits qui ornent la Terre sacrée, le cours sonore
+des fleuves divins, et la Mer aux mugissements sourds; car l'oeil de
+l'Æther brille sans relâche de rayons éclatants. Mais dissipons le
+voile pluvieux qui cache nos figures immortelles, et embrassons le
+monde de notre regard illimité.
+
+ * * * * *
+
+SOKRATÈS.
+
+O Nuées très vénérables, il est certain que vous avez entendu mon
+appel. Et toi, as-tu entendu leur voix divine avec le mugissement du
+tonnerre?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Moi aussi je vous révère, Nuées respectables, et je veux répondre
+au bruit du tonnerre, tant il m'a causé de tremblement et d'effroi.
+Aussi, tout de suite, permis ou non, je lâche tout.
+
+SOKRATÈS.
+
+Ne raille pas et ne fais pas comme les poètes que grise la vendange.
+Sois silencieux: un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR, _se rapprochant de la scène_.
+
+Vierges dispensatrices des pluies, allons vers la terre féconde de
+Pallas, voyons le royaume de Kékrops, riche en grands hommes et
+mille fois aimé. Là se trouve le culte des initiations sacrées,
+le sanctuaire mystique des cérémonies saintes, les offrandes aux
+divinités célestes, les temples magnifiques et les statues, les
+processions trois fois saintes des bienheureux, victimes couronnées
+immolées aux dieux; les festins dans toutes les saisons; et là, au
+renouveau, la fête de Bromios, les chants mélodieux des choeurs et la
+musique des flûtes frémissantes.
+
+ * * * * *
+
+STREPSIADÈS.
+
+Au nom de Zeus, je t'en prie, dis-moi, Sokratès, quelles sont ces
+femmes qui font entendre un chant si respectable? Sont-ce quelques
+héroïnes?
+
+SOKRATÈS.
+
+Pas du tout; mais les Nuées célestes, grandes divinités des
+hommes oisifs, qui nous suggèrent pensée, parole, intelligence,
+charlatanisme, loquacité, ruse, compréhension.
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est pour cela qu'en écoutant leur voix, mon âme se sent des ailes;
+elle cherche à épiloguer, à ergoter sur de la fumée, à coudre trait
+d'esprit à trait d'esprit, pour riposter à l'autre raisonnement. De
+telle sorte que, s'il est possible, je souhaite vivement de les voir
+en personne.
+
+SOKRATÈS.
+
+Eh bien, regarde du côté de la Parnès. Je les vois descendre lentement
+par là.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Où donc? Montre-moi.
+
+SOKRATÈS.
+
+Elles s'avancent en grand nombre, à travers les cavités et les bois,
+sur une ligne oblique.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Qu'est-ce donc? Je ne les vois pas.
+
+SOKRATÈS.
+
+Là, à l'entrée.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Ah! oui, maintenant un peu, par là.
+
+SOKRATÈS.
+
+Tu dois maintenant les voir tout à fait, à moins que tu n'aies une
+coloquinte de chassie.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Oui, par Zeus! O vénérables divinités, elles remplissent toute la
+scène.
+
+SOKRATÈS.
+
+Et cependant tu ne savais pas, tu ne croyais pas que ce fussent des
+déesses?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Non, par Zeus! mais je me figurais que c'était du brouillard, de la
+rosée, de la fumée.
+
+SOKRATÈS.
+
+Non, non, par Zeus! Sache que ce sont elles qui nourrissent une foule
+de sophistes, des devins de Thourion, des empiriques, des oisifs à
+bagues qui vont au bout des ongles et à longs cheveux, des fabricants
+de chants pour les choeurs cycliques, des tireurs d'horoscopes,
+fainéants, dont elles nourrissent l'oisiveté, parce qu'ils les
+chantent.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Voilà pourquoi ils chantent «le rapide essor des Nuées humides
+qui lancent des éclairs, les tresses du Typhôn aux cent têtes, les
+tempêtes furieuses, filles de l'air, agiles oiseaux qu'un vol oblique
+fait nager dans les airs, torrents de pluies émanant des Nuées
+humides». Et, pour prix de leurs vers, ils engloutissent des tranches
+salées d'énormes et bons mulets, et la chair délicate des grives.
+
+SOKRATÈS.
+
+Grâce à elles toutefois, et n'est-ce pas juste?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Dis-moi, comment se fait-il, si ce sont vraiment des Nuées, qu'elles
+ressemblent à des mortelles? Elles ne le sont pourtant pas?
+
+SOKRATÈS.
+
+Alors que sont-elles donc?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je ne sais pas trop. Elles ressemblent à des flocons de laine et non à
+des femmes, j'en atteste Zeus, pas le moins du monde. Et celles-ci ont
+des nez.
+
+SOKRATÈS.
+
+Réponds maintenant à mes questions.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Dis-moi vite ce que tu veux.
+
+SOKRATÈS.
+
+As-tu vu quelquefois, en regardant en l'air, une nuée semblable à un
+centaure, à un léopard, à un loup, à un taureau?
+
+STREPSIADÈS.
+
+De par Zeus! j'en ai vu. Eh bien?
+
+SOKRATÈS.
+
+Elles sont tout ce qu'elles veulent. Et alors, si elles voient un
+débauché à longue chevelure, quelqu'un de ces sauvages velus, comme le
+fils de Xénophantès, pour se moquer de sa manie, elles se changent en
+centaures.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Qu'est-ce à dire? Si elles voient Simôn, le voleur des deniers
+cyniques, que font-elles?
+
+SOKRATÈS.
+
+Pour le représenter au naturel, elles deviennent tout à coup des
+loups.
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est donc pour cela certainement que, hier, voyant Kléonymos, qui a
+jeté son bouclier, à la vue de ce lâche, elles sont devenues cerfs.
+
+SOKRATÈS.
+
+Et maintenant, quand elles ont aperçu Klisthénès, tu vois, c'est pour
+cela qu'elles sont devenues femmes.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Salut, ô souveraines! Aujourd'hui, si vous l'avez fait pour
+quelque autre, faites résonner pour moi votre voix céleste, reines
+toutes-puissantes.
+
+LE CHOEUR.
+
+Salut, vieillard des anciens jours, pourchasseur des études chères aux
+Muses; et toi, prêtre des plus subtiles niaiseries, dis-nous ce que
+tu désires. Car nous ne prêtons l'oreille à aucun des sophistes égarés
+dans les nuages, si ce n'est à Prodikos, à cause de sa sagesse et de
+son bon sens, et à toi, à cause de ta démarche fière dans les rues,
+ton regard dédaigneux, tes pieds nus, ta patience à supporter nombre
+de maux, et l'air de gravité que tu tiens de nous.
+
+STREPSIADÈS.
+
+O Terre, quelle voix! Qu'elle est sainte, auguste, prodigieuse!
+
+SOKRATÈS.
+
+C'est qu'elles seules sont déesses; tout le reste n'est que bagatelle.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais, dis-moi, par la Terre! notre Zeus Olympien n'est-il pas dieu?
+
+SOKRATÈS.
+
+Quel Zeus? Trêve de plaisanteries! Il n'y a pas de Zeus.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Que dis-tu? Et qui est-ce qui pleut? Dis-moi cela avant tout.
+
+SOKRATÈS.
+
+Ce sont elles; et je t'en donnerai de bonnes preuves. Voyons, où as-tu
+jamais vu pleuvoir sans Nuées? Si c'était lui, il faudrait qu'il plût
+par un jour serein, elles absentes.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Par Apollôn! Ta parole s'applique bien à notre conversation actuelle.
+Autrefois je croyais bonnement que Zeus pissait dans un crible. Mais
+qui est-ce qui tonne? Dis-le-moi. Cela me fait trembler.
+
+SOKRATÈS.
+
+Elles tonnent en roulant.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comment cela, ô toi qui braves tout?
+
+SOKRATÈS.
+
+Lorsqu'elles sont pleines d'eau, et contraintes à se mouvoir,
+précipitées d'en haut violemment, avec la pluie qui les gonfle, puis
+alourdies, et lancées les unes contre les autres, elles se brisent et
+éclatent avec fracas.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais qui donc les contraint et les emporte? N'est-ce pas Zeus?
+
+SOKRATÈS.
+
+Pas du tout, mais le Tourbillon Æthéréen.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Le Tourbillon? J'ignorais et que Zeus n'existât pas et que le
+Tourbillon régnât aujourd'hui à sa place. Mais tu ne m'as encore rien
+appris sur le bruit du tonnerre.
+
+SOKRATÈS.
+
+Ne m'as-tu pas entendu te dire que les Nuées étaient pleines d'eau
+et, tombant les unes sur les autres, font ce fracas à cause de leur
+densité?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Voyons, comment peut-on croire cela?
+
+SOKRATÈS.
+
+Je vais te l'enseigner par ton propre exemple. Quand tu t'es rempli
+de viande aux Panathènæa et que tu as ensuite le ventre troublé, le
+désordre ne le fait-il pas résonner tout à coup?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Oui, par Apollôn! je souffre aussitôt, le trouble se met en moi; comme
+un tonnerre le manger éclate et fait un bruit déplorable, d'abord
+sourdement, pappax, pappax, puis plus fort, papapappax, et quand je
+fais mon cas, c'est un vrai tonnerre, papapappax, comme les Nuées.
+
+SOKRATÈS.
+
+Considère donc que, avec ton petit ventre, tu as fait un pet
+résonnant: n'est-il pas naturel alors que l'air qui est immense
+produise un bruit détonant?
+
+STREPSIADÈS.
+
+En effet, les mots «bruit détonant» et «pet résonnant» ont entre eux
+quelque ressemblance. Mais la foudre, d'où lui vient son étincelle de
+feu, dis-le-moi, qui tantôt nous frappe et nous consume, tantôt laisse
+vivants ceux qu'elle a effleurés? Il est évident que c'est Zeus qui la
+lance sur les parjures.
+
+SOKRATÈS.
+
+Mais comment, sot que tu es, toi qui sens l'âge de Kronos, plus
+vieux que le pain et la lune, s'il frappait les parjures, comment
+n'aurait-il pas foudroyé Simôn, Kléonymos, Théoros? Ce sont pourtant
+bien des parjures. Mais il frappe ses propres temples et Sounion, le
+cap de l'Attique, et les grands chênes.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je ne sais; mais tu sembles avoir raison. Qu'est-ce donc alors que la
+foudre?
+
+SOKRATÈS.
+
+Lorsqu'un vent sec s'élève vers les Nuées et s'y enferme, il en gonfle
+l'intérieur comme une vessie; ensuite, par une force fatale il les
+crève, s'échappe au dehors avec violence, en raison de la densité, et
+s'enflamme lui-même par la fougue de son élan.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Par Zeus! la même chose tout à fait m'est arrivée un jour aux Diasia:
+je faisais cuire pour ma famille un ventre de truie; je néglige de le
+fendre; il se gonfle, éclate tout à coup, me débonde dans les yeux et
+me brûle le visage.
+
+LE CHOEUR.
+
+Homme, qui as désiré apprendre de nous la grande sagesse, tu seras
+très heureux parmi les Athéniens et les Hellènes, si tu as de la
+mémoire, de la réflexion, et de la patience dans l'âme; si tu ne te
+lasses ni de rester debout, ni de marcher, ni d'endurer la rigueur
+du froid; si tu ne désires pas te mettre à table; si tu t'abstiens
+de vin, des gymnases et des autres folies; si tu regardes comme le
+meilleur de tout, ainsi qu'il convient à un homme sensé, d'être le
+premier par ta conduite, ta prudence et par la force polémique de ta
+langue.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pour ce qui est d'une âme forte, d'un souci qui brave l'insomnie, d'un
+ventre économe, qui ne s'écoute pas, et qui dîne de sarriette, sois
+sans crainte, pour tout cela, je servirais bravement d'enclume.
+
+SOKRATÈS.
+
+A l'avenir, n'est-ce pas, tu ne reconnaîtras plus d'autres dieux que
+ceux que nous reconnaissons nous-mêmes: le Khaos, les Nuées et la
+Langue, ces trois-là?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Jamais, franchement, je ne converserai avec les autres, même si je les
+rencontrais: pas de sacrifices, pas de libations, pas d'encens brûlé.
+
+LE CHOEUR.
+
+Dis-nous maintenant avec confiance ce que nous devons faire pour toi;
+tu auras pleine satisfaction, si tu nous honores, si tu nous admires,
+et si tu veux devenir un habile homme.
+
+STREPSIADÈS.
+
+O Souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite chose: c'est
+d'être de cent stades le plus fort des Hellènes dans l'art de parler.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu l'obtiendras de nous: désormais, à partir de ce moment, devant le
+peuple, personne ne fera triompher plus d'idées que toi.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je ne tiens pas à exposer de grandes idées; ce n'est pas là que je
+vise, mais à retourner la justice de mon côté et à échapper à mes
+créanciers.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu obtiendras donc ce que tu désires; car tu ne vises pas au grand:
+livre-toi donc bravement à nos ministres.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je le ferai en toute confiance; car la nécessité m'y contraint, étant
+donnés ces chevaux marqués du Koppa, et le mariage qui m'a ruiné.
+Maintenant que ceux-ci fassent de moi ce qu'ils voudront: je leur
+livre mon corps à frapper, à lui faire endurer la faim, la soif, le
+chaud, le froid, à le tailler en outre, pourvu que je ne paie pas mes
+dettes: je consens à être aux yeux des hommes insolent, beau diseur,
+effronté, impudent, vil coquin, colleur de mensonges, hâbleur,
+rompu aux procès, table de lois, cliquette, renard, tarière, souple,
+dissimulé, visqueux, fanfaron, gibier à étrivières, ordure, retors,
+hargneux, lécheur d'écuelles. Dût-on me donner ces noms au passage,
+qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront; et, s'ils veulent, par
+Dèmètèr! qu'ils me servent en andouille aux penseurs.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voilà une volonté! Il n'a pas peur, il a du coeur. Sache que dès
+que tu tiendras de moi cette science, tu auras parmi les mortels une
+gloire montant jusqu'aux cieux.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Que m'arrivera-t-il?
+
+LE CHOEUR.
+
+Tout le temps avec moi tu passeras la vie la plus enviable qui soit
+parmi les hommes.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Verrai-je jamais cela?
+
+LE CHOEUR.
+
+La foule ne cessera d'assiéger tes portes: on voudra t'aborder, causer
+avec toi d'affaires et de procès d'un grand nombre de talents, dignes
+des conseils de ta prudence. (_A Sokratès._) Mais toi, commence à
+donner au vieillard quelqu'une de tes leçons; mets en mouvement son
+esprit, et fais l'épreuve de son intelligence.
+
+SOKRATÈS.
+
+Allons, voyons, dis-moi ton caractère, afin que, sachant qui tu es, je
+dirige, d'après un plan nouveau, mes machines de ton côté.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quoi donc? Songes-tu, au nom des dieux! à me battre en brèche?
+
+SOKRATÈS.
+
+Pas du tout, mais je veux t'adresser quelques questions. As-tu de la
+mémoire?
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est selon, par Zeus! Si l'on me doit, j'en ai beaucoup; mais si je
+dois, infortuné, je n'en ai aucune.
+
+SOKRATÈS.
+
+As-tu de la facilité naturelle à parler?
+
+STREPSIADÈS.
+
+A parler, non; mais à voler, oui.
+
+SOKRATÈS.
+
+Comment pourras-tu donc apprendre?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Ne t'inquiète pas; très bien.
+
+SOKRATÈS.
+
+Voyons maintenant; quand je te laisserai quelque sage pensée au sujet
+des phénomènes célestes, saisis-la vite.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quoi donc? Happerai-je la sagesse, comme un chien?
+
+SOKRATÈS.
+
+Oh! l'homme ignorant, le barbare! J'ai peur, mon vieux, que tu n'aies
+besoin de coups. Voyons, que ferais-tu, si l'on te battait?
+
+STREPSIADÈS.
+
+On me bat; un peu après, je prends des témoins, et ensuite, après un
+moment de répit, je vais en justice.
+
+SOKRATÈS.
+
+Voyons maintenant; ôte ton manteau.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Ai-je commis quelque faute?
+
+SOKRATÈS.
+
+Non; mais il est prescrit d'entrer nu.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais je n'entre pas chercher un objet volé!
+
+SOKRATÈS.
+
+Ote-le: pourquoi ce bavardage?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Dis-moi seulement ceci: si je suis attentif, et si j'apprends avec
+zèle, auquel des disciples serai-je comparable?
+
+SOKRATÈS.
+
+Tu seras le portrait de Khæréphôn.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Malheur à moi! J'aurai l'air d'un cadavre.
+
+SOKRATÈS.
+
+Pas un mot; mais suis-moi de ce côté: hâtons-nous.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mets-moi donc maintenant entre les mains un gâteau miellé: j'ai
+peur, en entrant là dedans, comme si je descendais dans l'antre de
+Trophonios.
+
+SOKRATÈS.
+
+Marche; pourquoi lanterner devant la porte?
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Va gaiement, en raison de ton ouvrage. Bonne chance à ce vieillard,
+que son âge avancé n'empêche pas de prendre une teinture des
+nouveautés à la mode, et qui s'exerce à la sagesse.
+
+ * * * * *
+
+PARABASE _ou_ CHOEUR.
+
+Spectateurs, je vous dirai librement la vérité, j'en atteste Dionysos,
+dont je suis le nourrisson. Puissé-je être vainqueur et réputé sage,
+moi qui, vous regardant comme des spectateurs intelligents, et pensant
+que cette pièce est la meilleure de mes comédies, ai cru devoir vous
+la donner à goûter les premiers, vu qu'elle m'a coûté beaucoup de
+peine! Et pourtant je me suis retiré, vaincu par des lourdauds, sans
+l'avoir mérité. C'est donc ce que je vous reproche, à vous, hommes
+habiles, pour lesquels je me suis donné tant de mal. Et cependant
+jamais je ne me soustrairai à des juges intelligents comme vous
+l'êtes. Car depuis que dans cette réunion, à laquelle il est agréable
+de s'adresser, mon Modeste et mon Débauché ont été écoutés avec
+un plein succès, moi aussi, vierge alors et n'ayant pas encore la
+permission d'enfanter, j'exposai mon fruit; une autre jeune femme le
+recueillit, l'emporta, et vous l'avez généreusement nourri et élevé.
+Depuis lors votre bienveillance pour moi a eu la constance d'un
+serment.
+
+Aujourd'hui, comme une autre Élektra, cette comédie paraît, cherchant
+à rencontrer des spectateurs aussi éclairés. Elle reconnaîtra, du
+premier coup d'oeil, la chevelure de son frère. Voyez comme elle est
+réservée. Elle est la première qui ne vienne pas traînant un morceau
+de cuir, rouge par le bout, gros à faire rire les enfants. Elle ne se
+moque pas des chauves; elle ne danse pas le kordax; elle n'a pas
+de vieillard qui, en débitant les vers, frappe de son bâton son
+interlocuteur, pour dissimuler ses grossières plaisanteries; elle
+n'entre pas une torche à la main, en criant: «Iou! Iou!» mais elle
+s'avance confiante en elle-même et en ses vers. Pour moi, qui suis un
+poète de ce caractère, je ne porte pas la tête haute, et je ne cherche
+pas à vous tromper, en vous servant deux ou trois fois le même sujet:
+je vous apporte des pièces nouvelles de mon invention, qui ne se
+ressemblent point entre elles et qui sont toutes ingénieuses. Au
+moment de toute sa grandeur j'ai frappé Kléôn en plein ventre, mais je
+n'ai pas eu l'audace de le fouler aux pieds abattu. Eux, une fois
+que Hyperbolos a donné prise sur lui, ils ne cessent d'écraser ce
+malheureux, ainsi que sa mère. Eupolis le premier traîna sur la scène
+son Marikas; c'étaient nos Chevaliers mal retournés par une main
+mauvaise, avec l'addition d'une vieille ivre, qui dansait le kordax,
+invention surannée de Phrynikhos, et une baleine l'avalait. A son
+tour, Hermippos a joué Hyperbolos, et maintenant tous les autres se
+ruent sur Hyperbolos et m'empruntent la comparaison des anguilles. Que
+ceux qui rient avec eux se déplaisent à mes oeuvres. Mais si vous vous
+amusez avec moi et avec mes pièces, on dira dans les âges à venir que
+vous avez bon goût.
+
+C'est le souverain des dieux, Zeus, plein de grandeur et de
+toute-puissance, que j'invoque d'abord pour ce Choeur, et puis le
+maître magnanime du trident, remueur farouche de la Terre et de la
+plaine salée; et toi, notre père au grand nom, Æther vénérable, qui
+entretiens la vie universelle; et toi, Conducteur de coursiers, dont
+les rayons éblouissants embrassent l'espace terrestre, divinité grande
+parmi les dieux et parmi les mortels.
+
+Très sages spectateurs, ici prêtez-nous attention. Malmenés par vous,
+nous vous adressons nos reproches. Plus que tous les autres dieux nous
+avons rendu service à votre ville, et nous sommes les seules divinités
+à qui vous n'offriez ni sacrifices ni libations, nous qui vous
+protégeons. Si l'on décrète quelque expédition insensée, nous toussons
+ou nous pleurons. Cet ennemi des dieux, le corroyeur paphlagonien,
+lorsque vous l'avez élu stratège, nous avons froncé les sourcils et
+manifesté notre colère: «le tonnerre bruit au milieu des éclairs», la
+Lune dévia de sa route, et soudain le Soleil, repliant son flambeau
+sur lui-même, refusa de nous luire, si Kléôn était stratège. Cependant
+vous l'avez élu. Aussi dit-on que la démence s'est répandue sur
+la ville, mais que toutefois les dieux tournent à bien vos fautes.
+Comment celle-ci peut facilement être utile, nous allons vous le dire.
+Si, convainquant ce Kléôn, vraie mouette de corruption et de vol,
+vous lui serrez le cou dans une travée, c'en est fait aussitôt de vos
+fautes passées, et les affaires de la ville remontent vers le mieux.
+
+Viens aussi, souverain Phoebos, dieu de Dèlos, qui habites la roche
+escarpée du Kynthos; et toi, bienheureuse habitante du Temple d'or
+d'Éphésos, où les jeunes filles des Lydiens te rendent des honneurs
+solennels; et toi encore, Déesse de notre contrée, maîtresse de
+l'égide, protectrice de la ville, Athèna; et toi, qui habites la roche
+du Parnasse, brillant au milieu des torches agitées par les Bakkhantes
+de Delphoe, roi des Orgies, Dionysos.
+
+Au moment où nous étions prêtes à partir, Sélènè nous aborde, et
+nous enjoint d'abord de souhaiter toute joie aux Athéniens et à leurs
+alliés; puis elle dit qu'elle est furieuse parce que vous l'avez
+indignement traitée après qu'elle vous a été utile à tous, non pas en
+paroles, mais en réalité. Premièrement, par mois vous n'économisez
+pas moins d'une drakhme de lumière; car tous ceux qui sortent le
+soir disent: «Enfant, n'achète pas de torches; la lueur de Sélènè est
+brillante.» Elle y ajoute, dit-elle, d'autres services; et vous, au
+lieu de compter exactement les jours, vous renversez tout du haut
+en bas. Aussi, les dieux l'accablent de fréquentes menaces, lorsque,
+frustrés du festin, ils reviennent chez eux, sans avoir eu la fête
+d'après l'ordre des jours. Quand il faudrait sacrifier, vous donnez
+la question ou vous êtes en procès. Souvent, tandis que, nous autres
+dieux, nous jeûnons en signe de deuil pour la mort de Memnôn ou de
+Sarpédôn, vous vous livrez aux libations ou au rire. Voilà pourquoi
+Hyperbolos, élevé cette année aux fonctions de hiéromnémôn, nous,
+dieux, nous lui avons enlevé sa couronne. Il saura mieux désormais que
+c'est d'après Sélènè qu'il faut régler les jours de la vie.
+
+ * * * * *
+
+SOKRATÈS.
+
+Par la Respiration! Par le Khaos! Par l'Air, je n'ai jamais vu d'homme
+si grossier, si stupide, si gauche, si oublieux! Les jeux d'esprit
+les plus simples, il les oublie, avant même de les avoir appris.
+Cependant, je veux l'appeler ici à la porte, au grand jour. Où es-tu,
+Strepsiadès? Sors, et prends ton grabat.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais elles ne veulent pas me le laisser apporter, les punaises!
+
+SOKRATÈS.
+
+Pose-le vite, et fais attention.
+
+STREPSIADÈS.
+
+M'y voici.
+
+SOKRATÈS.
+
+Voyons, que veux-tu d'abord apprendre, pour le moment, de toutes les
+choses que tu ignores, dis-le-moi? Les mesures, les rhythmes, les
+vers?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Moi? Les mesures: car, l'autre jour, un marchand de farine d'orge m'a
+trompé de deux khoenix.
+
+SOKRATÈS.
+
+Ce n'est pas là ce que je te demande, mais quelle mesure te paraît la
+plus belle, le trimètre ou le tétramètre?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pour moi, rien n'est supérieur au demi-setier.
+
+SOKRATÈS.
+
+Tu dis des sottises, brave homme.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Parie avec moi que le demi-setier est un tétramètre.
+
+SOKRATÈS.
+
+Va-t'en aux corbeaux! Tu n'es qu'un rustre et un ignorant! Peut-être
+pourras-tu mieux apprendre les rhythmes.
+
+STREPSIADÈS.
+
+A quoi me serviront les rhythmes pour la farine d'orge?
+
+SOKRATÈS.
+
+D'abord à être aimable en société, puis à comprendre ce que sont dans
+les rhythmes le rhythme énoplien et le rhythme du daktyle.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Du daktyle?
+
+SOKRATÈS.
+
+Oui, par Zeus!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je le connais.
+
+SOKRATÈS.
+
+Dis alors.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quel autre cela peut-il être que ce doigt-ci. J'en ai usé, dès mon
+enfance, de ce doigt-là.
+
+SOKRATÈS.
+
+Tu es un rustre et un lourdaud.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais, misérable, je ne désire apprendre rien de tout cela, rien.
+
+SOKRATÈS.
+
+Quoi donc alors?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Voici, voici; le raisonnement le plus injuste.
+
+SOKRATÈS.
+
+Mais il y a d'abord, avant cela, beaucoup d'autres choses à apprendre:
+ainsi, parmi les quadrupèdes, quels sont vraiment les mâles?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais je connais les mâles, si j'ai bien ma tête; bélier, bouc,
+taureau, chien, coq.
+
+SOKRATÈS.
+
+Vois-tu ce qui t'arrive? Tu donnes le nom de coq aussi bien à la
+femelle qu'au mâle.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comment donc? voyons!
+
+SOKRATÈS.
+
+Comment? Un coq et une coq.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Par Poséidon! mais de quel nom veux-tu que je l'appelle?
+
+SOKRATÈS.
+
+«Femelle du coq» et l'autre «coq».
+
+STREPSIADÈS.
+
+«Femelle du coq»! Par l'Air! voilà qui est bien. Pour cette leçon
+seule, je remplirais de farine d'orge, jusqu'aux bords, ton auge à
+pétrir.
+
+SOKRATÈS.
+
+Autre faute! Tu donnes la qualité de mâle à un être femelle.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comment, en la désignant, fais-je de l'auge un mâle?
+
+SOKRATÈS.
+
+Absolument comme quand tu dis «Kléonymos».
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comment cela? Dis-le-moi.
+
+SOKRATÈS.
+
+Parce que auge (kardopos) et Kléonymos sont du même genre.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais, mon bon, Kléonymos n'avait pas d'auge à pétrir: il se servait
+d'un mortier rond. Enfin, comment dire?
+
+SOKRATÈS.
+
+Comment? «La auge», comme tu dirais «la Sostrata».
+
+STREPSIADÈS.
+
+«La auge» au féminin?
+
+SOKRATÈS.
+
+C'est bien dit.
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est cela même: «la auge» (kardopè) comme «la Kléonymè».
+
+SOKRATÈS.
+
+Maintenant il faut que tu apprennes à distinguer les noms propres
+masculins des féminins.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais je connais des noms féminins.
+
+SOKRATÈS.
+
+Dis.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Lysilla, Philinna, Klitagora, Dèmètria.
+
+SOKRATÈS.
+
+Et des noms masculins?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Dix mille: Philoxénos, Mélèsias, Amynias.
+
+SOKRATÈS.
+
+Mais, malheureux! ce ne sont pas là des noms d'hommes.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comment! Pas des noms d'hommes?
+
+SOKRATÈS.
+
+Pas du tout. Comment, si cela se rencontrait, appellerais-tu Amynias?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comment? «Ohé, dirais-je, ici, ici, Amynia!»
+
+SOKRATÈS.
+
+Vois-tu? Tu appelles Amynias «Amynia», d'un nom de femme!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Aussi ai-je raison, puisqu'«elle» ne va pas à l'armée. Mais à quoi
+sert d'apprendre ce que nous savons tous?
+
+SOKRATÈS.
+
+A rien, par Zeus! Mais couche-toi là.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pourquoi faire?
+
+SOKRATÈS.
+
+Songe un peu à tes affaires.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Ah! je t'en prie, pas là. S'il le faut, laisse-moi m'étendre par terre
+pour rêver à tout cela.
+
+SOKRATÈS.
+
+Cela ne se peut pas autrement.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Malheureux! Quel supplice les punaises vont m'infliger aujourd'hui!
+
+SOKRATÈS.
+
+Médite et réfléchis; tourne ton esprit dans tous les sens;
+concentre-le. Dès que tu tomberas dans le vide, bondis vers une autre
+idée: que le sommeil doux à l'âme soit absent de tes yeux!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Aie! aie! aie! aie!
+
+SOKRATÈS.
+
+Qu'as-tu donc? que souffres-tu?
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est fait de moi, misérable! Du lit s'échappent des Korinthiens qui
+me mordent; ils me déchirent les flancs, ils me boivent l'âme, ils
+m'arrachent les testicules, ils me fouillent le derrière, ils me
+tuent.
+
+SOKRATÈS.
+
+Que ta douleur ne crie pas si fort!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais comment? Envolé mon argent, envolée ma couleur, envolée ma
+chance, envolée ma chaussure, et, pour comble de maux, tout en
+chantant pendant que je monte la garde, envolé moi-même.
+
+SOKRATÈS.
+
+Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne songes-tu pas?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Moi? Oui, par Poséidôn!
+
+SOKRATÈS.
+
+Et à quoi songes-tu?
+
+STREPSIADÈS.
+
+A savoir si les punaises laisseront quelque bribe de moi.
+
+SOKRATÈS.
+
+Va-t'en à la malheure!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais, mon bon, la malheure est arrivée.
+
+SOKRATÈS.
+
+Oh! le mollasse! enveloppe-toi la tête. Il faut trouver un procédé
+artificieux, une ruse.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Hélas! qui m'enveloppera, comme procédé artificieux, d'une peau de
+mouton?
+
+ * * * * *
+
+SOKRATÈS.
+
+Voyons maintenant! Commençons par regarder ce que fait notre homme.
+Hé! l'homme! Dors-tu?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Par Apollôn! non, je ne dors pas.
+
+SOKRATÈS.
+
+Tiens-tu quelque chose?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Par Zeus! rien du tout.
+
+SOKRATÈS.
+
+Rien absolument?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Rien qu'un certain objet dans ma main droite.
+
+SOKRATÈS.
+
+Allons! couvre-toi vite, et médite.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pourquoi? Dis-le-moi, Sokratès.
+
+SOKRATÈS.
+
+Dis toi-même d'abord ce que tu veux trouver.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Tu as entendu dix mille fois ce que je veux au sujet des intérêts, le
+moyen de n'en payer à personne.
+
+SOKRATÈS.
+
+Va donc, couvre-toi; fixe ta pensée fugitive; examine la chose par le
+menu, distinguant et réfléchissant.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Malheureux que je suis!
+
+SOKRATÈS.
+
+Doucement. Si une pensée t'embarrasse, laisse-la, passe outre; puis
+reviens-y; remets en mouvement la même pensée, et place-la dans la
+balance.
+
+STREPSIADÈS.
+
+O mon petit Sokratès bien-aimé.
+
+SOKRATÈS.
+
+Qu'est-ce donc, vieillard?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Au sujet des intérêts j'ai une idée ingénieuse.
+
+SOKRATÈS.
+
+Indique-la. Allons, dis-moi ce que c'est.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Si j'achetais une femme thessalienne pour faire descendre la lune
+pendant la nuit! Je l'enfermerais ensuite comme un miroir dans un étui
+rond, et puis je la garderais.
+
+SOKRATÈS.
+
+A quoi cela te servirait-il?
+
+STREPSIADÈS.
+
+A quoi? Si désormais la lune ne se levait plus du tout, je ne paierais
+pas d'intérêts.
+
+SOKRATÈS.
+
+Comment cela?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Parce que, chaque mois, on paie l'argent prêté.
+
+SOKRATÈS.
+
+Très bien. Mais je vais te proposer un autre tour d'adresse. Si l'on
+te condamnait en justice à payer cinq talents, comment annulerais-tu
+cet arrêt? Dis-le-moi.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comment? Comment? Je ne sais pas. Aussi faut-il chercher.
+
+SOKRATÈS.
+
+N'enroule pas toujours ta pensée autour de toi; mais lâche tes idées
+dans l'air, donne-leur l'essor, comme à un hanneton qu'un fil retient
+par la patte.
+
+STREPSIADÈS.
+
+J'ai une annulation d'arrêt des plus ingénieuses, tu vas en convenir
+avec moi.
+
+SOKRATÈS.
+
+Laquelle?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Tu as sans doute déjà vu chez les vendeurs de drogues une pierre
+belle, diaphane, au moyen de laquelle ils allumaient du feu?
+
+SOKRATÈS.
+
+C'est le cristal que tu veux dire?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Oui.
+
+SOKRATÈS.
+
+Eh bien, qu'en ferais-tu?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je prendrais cette pierre, et quand le greffier écrirait l'arrêt, moi,
+debout, à l'écart, j'emploierais le soleil à fondre les lettres de ma
+condamnation.
+
+SOKRATÈS.
+
+Sagement fait, j'en atteste les Kharites!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quelle jouissance pour moi d'effacer une condamnation de cinq talents!
+
+SOKRATÈS.
+
+Voyons, trouve-moi vite ceci.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quoi?
+
+SOKRATÈS.
+
+Le moyen de retourner une condamnation contre tes adversaires, au
+moment même de la subir, faute de témoins.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Tout ce qu'il y a de plus insignifiant, et très facile.
+
+SOKRATÈS.
+
+Dis donc.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Eh bien, je le dis. S'il ne restait plus qu'une affaire à juger, avant
+qu'on appelât la mienne, je courrais me pendre.
+
+SOKRATÈS.
+
+Cela ne signifie rien.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais si, de par les dieux! Personne à moi une fois mort n'enverrait
+d'assignation.
+
+SOKRATÈS.
+
+Tu déraisonnes. Va-t'en; je ne veux plus te donner de leçons.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pourquoi, Sokratès, au nom des dieux?
+
+SOKRATÈS.
+
+Parce que, à chaque instant, tu oublies ce qu'on t'apprend. Pour le
+moment, qu'est-ce que je t'ai d'abord enseigné ici? Parle.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Voyons un peu! Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était
+d'abord? Qu'est-ce que c'était que la chose où l'on pétrit la farine
+d'orge? Malheur! Qu'est-ce que c'était?
+
+SOKRATÈS.
+
+Aux corbeaux et à la malheure cette vieille ganache oublieuse et
+stupide!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Hélas! Que vais-je devenir? Je suis un homme perdu, si je n'apprends
+pas à bien retourner ma langue. O Nuées, donnez-moi quelque bon
+conseil.
+
+LE CHOEUR.
+
+Pour nous, ô vieillard, nous te conseillons, si tu as un fils, élevé
+par toi, de l'envoyer apprendre à ta place.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Oui, j'ai un fils beau et bon, mais il ne veut pas apprendre. Que
+ferai-je?
+
+LE CHOEUR.
+
+Et tu le souffres?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Il est plein de vigueur et de santé, et, par des femmes de haute
+volée, il descend de Koesyra. Je vais le trouver. S'il ne veut pas, je
+n'ai plus qu'à le chasser de la maison. (_A Sokratès._) Toi, rentre,
+et attends-moi un instant.
+
+LE CHOEUR, _à Sokratès près de sortir_.
+
+Ne vois-tu pas tous les biens que tu vas obtenir sur-le-champ de nous
+seules parmi les divinités? Voilà un homme prêt à faire tout ce que tu
+lui ordonneras. Tu le vois. Le connaissant émerveillé, et absolument
+enthousiasmé, il faut le laper autant que possible, et vivement.
+D'ordinaire, les affaires de ce genre cèdent la place à d'autres.
+
+ * * * * *
+
+STREPSIADÈS.
+
+Non, par le Brouillard! tu ne resteras pas ici davantage. Va manger,
+si tu veux, les colonnes de Mégaklès.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Mais, excellent père, qu'as-tu donc? Tu n'es pas dans ton bon sens,
+j'en jure par Zeus Olympien!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Voyez, voyez, «Zeus Olympien»! Quelle folie! Croire à Zeus, à ton âge!
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+D'où vient donc que tu ris ainsi?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Parce que je songe que tu es assez petit garçon pour avoir en tête ces
+vieilleries. Cependant approche, pour en savoir davantage; je vais te
+dire une chose, dont la connaissance fera de toi un homme. Seulement,
+n'en dis rien à personne.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Voyons, qu'est-ce que c'est?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Tu as juré par Zeus.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Oui.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Vois donc comme il est bon d'apprendre. Phidippidès, il n'y a pas de
+Zeus.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Qu'y a-t-il alors?
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est Tourbillon qui règne, après avoir chassé Zeus.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Allons donc! est-ce que tu radotes?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Sache que c'est comme cela.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Et qui le dit?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Sokratès de Mêlos, et Khæréphôn, qui connaît les sauts des puces.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+En es-tu donc à ce point de démence, que tu croies à ces hommes
+bilieux?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Parles-en mieux, et ne dis pas de mal de ces hommes habiles et pleins
+de sens, dont pas un, par économie, ne se fait jamais raser, ni ne se
+parfume, ni ne va aux bains pour se laver; tandis que toi, comme
+si j'étais mort, tu gaspilles mon avoir. Mais va-t'en au plus vite
+étudier à ma place.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Et que peut-on apprendre de bon de ces gens-là?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Vraiment? Tout ce qu'il y a de sciences parmi les hommes. Tu verras
+combien toi-même tu es ignorant et épais. Mais attends-moi ici un
+instant.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Quel malheur! Que faire? Mon père est fou! Dois-je le faire interdire
+pour cause de démence, ou prévenir de sa folie les faiseurs de
+cercueils?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Voyons un peu! Comment appelles-tu cet oiseau? Dis-le-moi.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Un coq.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Bien. Et cette femelle?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Un coq.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Tous les deux de même; tu me fais rire. Ne recommence plus dorénavant,
+mais appelle celle-ci «femelle du coq» et cet autre «coq».
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+«Femelle du coq»! Ce sont là les nesses que tu viens d'apprendre chez
+les Fils de la Terre.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et beaucoup d'autres choses. Mais ce que j'apprenais successivement,
+je l'oubliais tout de suite, à cause du nombre des années.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Est-ce aussi pour cela que tu as perdu ton manteau?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je ne l'ai pas perdu, mais je l'ai emphilosophé.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Et tes sandales, qu'en as-tu fait, pauvre insensé?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comme Périklès, je les ai perdues pour le nécessaire. Mais viens,
+marche, allons; et, si c'est pour obéir à ton père, sois en faute.
+Moi, quand tu n'avais encore que six ans et que tu bégayais, je
+t'obéissais, et la première obole que je touchai, comme juge au
+tribunal des hèliastes, je t'en ai acheté un petit chariot aux Diasia.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Oui, mais un temps viendra où tu te repentiras de ce que tu fais.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Tout va bien, puisque tu obéis. Ici, ici, Sokratès! Sors, je t'amène
+mon fils, que voici: il ne voulait pas, mais je l'ai décidé.
+
+ * * * * *
+
+SOKRATÈS.
+
+C'est encore un enfant, peu rompu à nos paniers suspendus en l'air.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+A toi de t'y rompre, si tu y restais pendu!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Aux corbeaux! Tu insultes ton maître.
+
+SOKRATÈS.
+
+Ah! «Si tu y restais pendu», quelle mauvaise manière de parler, et les
+lèvres largement ouvertes! Comment ce jeune homme saura-t-il jamais se
+tirer d'un procès, citer des témoins, avoir la faculté persuasive ou
+dissolvante? Voilà donc ce que pour un talent enseignait Hyperbolos!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Qu'importe? Instruis-le. C'est une nature philosophique. Tout petit
+petit enfant, il bâtissait chez nous des maisons, il sculptait des
+vaisseaux, il construisait des chariots de cuir, et avec des écorces
+de grenade il faisait des grenouilles: c'était à ravir. Apprends-lui
+donc les deux Raisonnements, le fort et puis le faible, qui triomphe
+du fort à l'aide de l'injustice: tout au moins enseigne-lui l'injuste
+par n'importe quel moyen.
+
+SOKRATÈS.
+
+Il va s'instruire en entendant les deux Raisonnements eux-mêmes.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Moi, je m'en vais. Souviens-toi maintenant de le mettre en état de
+réfuter tout ce qui est juste.
+
+LE JUSTE.
+
+Viens ici, et montre-toi aux spectateurs, si impudent que tu sois.
+
+L'INJUSTE.
+
+Allons où tu voudras, il me sera beaucoup plus facile, en parlant
+devant la multitude, de t'anéantir.
+
+LE JUSTE.
+
+M'anéantir, toi? Qui es-tu donc?
+
+L'INJUSTE.
+
+Le Raisonnement.
+
+LE JUSTE.
+
+Oui, le plus faible.
+
+L'INJUSTE.
+
+Mais je te vaincrai, toi qui te vantes d'être le plus fort.
+
+LE JUSTE.
+
+Par quel art?
+
+L'INJUSTE.
+
+Par la nouveauté de mes idées.
+
+LE JUSTE.
+
+En effet, elles fleurissent parmi les insensés.
+
+L'INJUSTE.
+
+Non pas; auprès des sages.
+
+LE JUSTE.
+
+Je te mettrai à male mort.
+
+L'INJUSTE.
+
+Dis-moi, en quoi faisant?
+
+LE JUSTE.
+
+En disant ce qui est juste.
+
+L'INJUSTE.
+
+Et moi je renverserai tout cela, en te contredisant. Et d'abord je
+soutiens absolument qu'il n'y a pas de justice.
+
+LE JUSTE.
+
+Pas de justice?
+
+L'INJUSTE.
+
+Oui; où est-elle?
+
+LE JUSTE.
+
+Chez les dieux.
+
+L'INJUSTE.
+
+Comment donc, si la justice existe, Zeus n'a-t-il pas péri pour avoir
+enchaîné son père?
+
+LE JUSTE.
+
+Eh quoi! Voilà où en est venue la perversité? Apporte-moi un bassin.
+
+L'INJUSTE.
+
+Tu es un vieux radoteur, un mal équilibré!
+
+LE JUSTE.
+
+Tu es un infâme et un éhonté!
+
+L'INJUSTE.
+
+Tu me couvres de roses.
+
+LE JUSTE.
+
+Un impie!
+
+L'INJUSTE.
+
+Tu me couronnes de lis.
+
+LE JUSTE.
+
+Un parricide!
+
+L'INJUSTE.
+
+Tu m'arroses d'or, sans t'en apercevoir.
+
+LE JUSTE.
+
+Autrefois ce n'était pas de l'or, mais du plomb.
+
+L'INJUSTE.
+
+Aujourd'hui, ce m'est une parure.
+
+LE JUSTE.
+
+Tu n'es pas mal effronté.
+
+L'INJUSTE.
+
+Et toi, une vraie ganache.
+
+LE JUSTE.
+
+C'est à cause de toi que les jeunes gens ne veulent plus fréquenter
+les écoles. On ne tardera pas à connaître chez les Athéniens ce que tu
+enseignes à des fous.
+
+L'INJUSTE.
+
+Tu es d'une saleté honteuse.
+
+LE JUSTE.
+
+Et toi dans une bonne situation; mais il n'y a pas longtemps que
+tu mendiais. Tu disais: «Je suis Téléphos le Mysien,» tirant de ta
+besace, pour les grignoter, des maximes de Pandélétos.
+
+L'INJUSTE.
+
+La belle sagesse...
+
+LE JUSTE.
+
+La belle folie...
+
+L'INJUSTE.
+
+Que tu nous vantes!
+
+LE JUSTE.
+
+Que la tienne et celle de la ville qui te nourrit, toi le corrupteur
+des jeunes gens.
+
+L'INJUSTE.
+
+Ne veux-tu pas instruire ce jeune homme, vieux Kronos?
+
+LE JUSTE.
+
+Sans doute, s'il faut le sauver et ne pas l'exercer seulement au
+bavardage.
+
+L'INJUSTE.
+
+Viens ici, et laisse celui-ci à sa folie!
+
+LE JUSTE.
+
+Je te ferai crier, si tu avances la main vers lui.
+
+LE CHOEUR.
+
+Trêve à cette lutte et à ces insultes. Mais fais voir, toi, ce que
+tu enseignais aux hommes d'autrefois; toi, ce qu'est l'éducation
+nouvelle. De la sorte, après vous avoir entendus tous les deux exposer
+le pour et le contre, il jugera quelle école il faut fréquenter.
+
+LE JUSTE.
+
+Je veux bien faire ainsi.
+
+L'INJUSTE.
+
+Moi aussi je le veux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voyons donc qui des deux parlera le premier.
+
+L'INJUSTE.
+
+Je lui accorde la parole; puis, quand il aura parlé, je décocherai sur
+lui des expressions et des pensées nouvelles. A la fin, s'il se met à
+grommeler, je fais de mes idées une volée de bourdons, qui lui piquent
+la figure et les deux yeux et le mettent à mal.
+
+LE CHOEUR.
+
+Maintenant, que les rivaux, confiants dans leurs procédés oratoires,
+dans leurs pensées, dans leurs réflexions sentencieuses, montrent
+lequel des deux paraîtra le plus fort dans l'art de parler.
+Aujourd'hui, en effet, c'est l'épreuve décisive de la philosophie,
+pour laquelle mes amis livrent un grand combat. Allons, toi, qui
+couronnas les anciens de si nobles vertus, romps le silence en faveur
+de l'éducation que tu aimes, et fais-nous connaître ton caractère.
+
+LE JUSTE.
+
+Je dirai donc l'ancienne éducation, en quoi elle consistait, lorsque
+florissait mon enseignement de la justice et que la prudence était en
+honneur. D'abord il ne fallait pas entendre un enfant souffler mot;
+puis ils s'avançaient en bon ordre dans les rues vers l'école
+du maître de musique, les cheveux longs, nus, serrés, la neige
+tombât-elle comme d'un tamis. Là ils apprenaient, les cuisses
+écartées, à chanter: «Pallas redoutable destructrice des villes» ou:
+«Cri retentissant au loin»; soutenant l'harmonie que leurs pères leur
+avaient enseignée. Si quelqu'un d'eux faisait quelque bouffonnerie ou
+donnait à sa voix une inflexion mélodique comme celles que les élèves
+de Phrynis modulent à l'opposé de la mélodie, il était châtié, roué
+de coups, comme insultant aux Muses. Dans la palestre, les enfants
+s'asseyaient les jambes allongées, de manière à ne faire voir aux
+voisins rien d'indécent. Aussitôt qu'ils s'étaient remis debout, ils
+essuyaient la place, et veillaient à ne laisser aux amants aucune
+empreinte de leur sexe. Pas un enfant ne se frottait d'huile
+au-dessous du nombril; et le milieu de leur corps florissait de rosée
+et de duvet comme les fruits. Nul d'entre eux, donnant à sa voix une
+mollesse toute féminine, ne s'avançait vers un amant, en l'attirant
+des yeux. Nul, au repas, ne se fût permis de prendre une tête de
+raifort; nul de s'emparer de l'anèthon réservé aux vieillards ou du
+persil; nul de manger du poisson ou des grives, nul d'avoir les pieds
+croisés.
+
+L'INJUSTE.
+
+Vieilleries contemporaines des Diopolia, des Cigales, de Kékidas, des
+Bouphonies!
+
+LE JUSTE.
+
+C'est pourtant ce qu'il en est; c'est par cette éducation que j'ai
+formé les héros qui combattaient à Marathôn. Mais toi, tu leur
+enseignes aujourd'hui à s'empaqueter tout d'abord dans des vêtements.
+Aussi je m'indigne, quand il leur faut danser aux Panathènæa, de
+les voir tenir leurs boucliers devant leur corps sans songer à
+Tritogénéia. Ose donc, jeune homme, me choisir, moi, le Raisonnement
+supérieur. Tu apprendras à détester l'Agora, à t'abstenir des bains,
+à avoir honte de ce qui est honteux, et, si quelqu'un te raille, à
+prendre feu; à te lever de ton siège au passage des vieillards, à ne
+rien faire de mal à tes parents, à ne commettre aucun acte indécent,
+car tu dois figurer la statue de la Pudeur; à ne pas courir après
+une danseuse, car si tu te mets à cette poursuite, une courtisane
+te jettera une pomme, et tu seras privé de ta réputation; à ne
+pas contredire ton père, à ne pas lui donner le nom de lapétos, en
+reprochant son âge à ce vieillard qui t'a nourri.
+
+L'INJUSTE.
+
+Si tu crois, jeune homme, à tout ce qu'il te dit, par Dionysos! tu
+ressembleras aux fils de Hippokratès, et on t'appellera le «poupon qui
+tette».
+
+LE JUSTE.
+
+Tu passeras ton temps, luisant et fleurant bon, dans les gymnases,
+ne débitant pas sur l'Agora de mauvaises pointes comme on le fait
+aujourd'hui; on ne te traînera pas en justice pour une méchante
+affaire pleine d'objections subtiles et ruineuses. Mais tu descendras
+à l'Akadèmia, pour courir sous les oliviers sacrés, la tête ceinte
+d'un roseau blanc, avec un sage compagnon de ton âge, respirant le
+smilax, le loisir et la jonchée blanche des peupliers... épanoui par
+la saison printanière, quand le platane et l'ormeau échangent leurs
+murmures. Si tu fais ce que je te dis, et si tu y appliques ton
+intelligence, tu auras toujours la poitrine grasse, le teint clair,
+les épaules larges, la langue courte, les fesses charnues, le pénis
+petit. Mais si tu t'attaches à ceux du jour, tu auras tout de suite
+le teint pâle, les épaules petites, la poitrine resserrée, la langue
+longue, les fesses petites, les parties fortes, des décrets à n'en
+plus finir. On te rendra prêt à croire que le honteux est honnête et
+que l'honnête est honteux, et tu seras, en outre, l'image de l'infamie
+d'Antimakhos.
+
+LE CHOEUR.
+
+O toi qui habites les tours élevées de la glorieuse sagesse, quel
+doux parfum de bon sens fleurit dans tes discours! Heureux ceux qui
+vivaient au temps des hommes de jadis! (_A l'Injuste._) Quant à toi,
+qui possèdes les séductions du langage, il te faut trouver des idées
+nouvelles, car ton rival a eu du succès. Tu as besoin, ce me semble,
+de vigoureux arguments pour le surpasser et pour ne pas être un objet
+de risée.
+
+L'INJUSTE.
+
+Enfin! Il y a longtemps que la bile m'étouffe et que je brûle de
+renverser tous ces arguments par les miens. Moi, je m'entends appeler
+le Raisonnement inférieur par ces métaphysiciens, parce que, le
+premier, j'ai imaginé de contredire les lois et le droit. Mais
+n'est-ce pas une valeur de dix mille statères, que de prendre en main
+la cause la plus faible et de la gagner? Or, vois comment je ruine
+l'éducation dans laquelle il met sa confiance. Il dit d'abord qu'il ne
+te permettra pas de prendre des bains chauds. Mais quelle raison as-tu
+de blâmer les bains chauds?
+
+LE JUSTE.
+
+Parce qu'ils sont très mauvais et qu'ils amollissent l'homme.
+
+L'INJUSTE.
+
+Arrête! Je te tiens tout de suite à bras-le-corps, et tu ne peux
+échapper. Parle. Dis-moi quel est des fils de Zeus le héros à l'âme,
+selon toi, le plus haut placée, et qui accomplit le plus de travaux?
+
+LE JUSTE.
+
+Je pense qu'il n'y a pas d'homme supérieur à Hèraklès.
+
+L'INJUSTE.
+
+Eh bien! Où as-tu jamais vu des bains froids portant le nom de
+Hèraklès? Et cependant qui a été plus courageux?
+
+LE JUSTE.
+
+Oui, voilà, voilà bien les raisons que les jeunes gens ont, chaque
+jour, à la bouche pour remplir les bains et vider les palestres!
+
+L'INJUSTE.
+
+Tu blâmes ensuite l'habitude de l'Agora; moi, je l'approuve. Si
+c'était un mal, jamais Homèros n'aurait fait un harangueur de Nestôr
+et des autres sages. De là je passe à l'usage de la langue: il dit
+que les jeunes gens ne doivent pas l'exercer, moi je prétends le
+contraire; il dit qu'il faut user de modestie: voilà deux principes
+détestables. Où as-tu jamais vu que la modestie fût un bien réel?
+Parle, convaincs-moi.
+
+LE JUSTE.
+
+A nombre de gens. C'est ainsi que Pèleus reçut une épée.
+
+L'INJUSTE.
+
+Une épée? Il y fit un joli profit, le malheureux! Hyperbolos, au moyen
+de ses lampes, n'a-t-il pas gagné des milliers de talents avec sa
+méchanceté et non, par Zeus! avec son épée?
+
+LE JUSTE.
+
+Et cependant Pèleus, en raison de sa modestie, a épousé Thétis.
+
+L'INJUSTE.
+
+Qui ne tarda pas à le quitter et à disparaître; car il n'était pas
+un libidineux, un homme à passer toute une nuit agréable entre deux
+couvertures: une femme, au contraire, aime à être cajolée. Tu n'es,
+toi, qu'une vieille ganache. Vois donc, jeune homme, toutes les
+privations imposées à la modestie, tous les plaisirs dont tu dois être
+privé, garçons, femmes, kottabes, festins, boissons, éclats de rire.
+Vraiment, est-ce pour toi la peine de vivre, privé de tout cela? Mais
+en voilà assez. Je passe maintenant aux exigences de la nature. Tu as
+fait une faute, aimé, commis un adultère, et tu t'es fait prendre. Tu
+es perdu; car tu ne sais point parler. En suivant mes leçons, jouis
+de la vie, danse, ris, ne rougis de rien. On t'a surpris en adultère:
+affirme au mari que tu n'es pas coupable; rejette la faute sur Zeus;
+dis qu'il céda lui-même à l'amour et aux femmes. Comment toi, mortel,
+pourrais-tu faire plus qu'un dieu?
+
+LE JUSTE.
+
+Mais si, pour t'avoir cru, il a une rave enfoncée dans le derrière,
+s'il subit une épilation à la cendre chaude, pourra-t-il alléguer
+comme quoi il n'a pas le derrière élargi?
+
+L'INJUSTE.
+
+Eh! s'il a le derrière élargi, quel mal cela lui fera-t-il?
+
+LE JUSTE.
+
+Mais que peut-il donc lui arriver de plus fâcheux?
+
+L'INJUSTE.
+
+Que diras-tu, si j'ai raison contre toi?
+
+LE JUSTE.
+
+Je me tairai. Comment faire autrement?
+
+L'INJUSTE.
+
+Voyons, dis-moi, quelle espèce de gens sont les orateurs?
+
+LE JUSTE.
+
+De ceux qui ont le derrière élargi.
+
+L'INJUSTE.
+
+Je le crois. Et les auteurs tragiques?
+
+LE JUSTE.
+
+De ceux qui ont le derrière élargi.
+
+L'INJUSTE.
+
+Bien dit. Et les démagogues?
+
+LE JUSTE.
+
+De ceux qui ont le derrière élargi.
+
+L'INJUSTE.
+
+Cela étant, ne reconnais-tu pas que tu ne dis que des sottises? Et les
+spectateurs? Vois de quel côté est la majorité.
+
+LE JUSTE.
+
+Je regarde.
+
+L'INJUSTE.
+
+Que vois-tu?
+
+LE JUSTE.
+
+La majorité, de par les dieux! se compose de larges derrières. En
+voilà un que je connais; celui-là encore, et cet autre avec ses longs
+cheveux.
+
+L'INJUSTE.
+
+Eh bien, que dis-tu?
+
+LE JUSTE.
+
+Nous sommes vaincus, êtres infâmes. Au nom des dieux! recevez mon
+manteau: je passe de votre côté. (_Ils s'en vont._)
+
+ * * * * *
+
+SOKRATÈS.
+
+Qu'est-ce à dire? Veux-tu prendre ton fils, le remmener, ou que je
+l'instruise à parler?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Instruis-le, châtie-le, et souviens-toi de bien lui affiler la langue,
+de manière qu'il ait l'une des deux mâchoires pour les petites causes
+et l'autre mâchoire pour les grandes affaires.
+
+SOKRATÈS.
+
+Sois tranquille; tu auras chez toi un sophiste habile.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pâle, je crois, et misérable. (_Ils entrent chez Sokratès._)
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Entrez maintenant. Je crois que tu t'en repentiras.
+
+Ce que les juges gagneront, s'ils accordent au Choeur un appui
+légitime, nous voulons le dire. Et, premièrement, si vous voulez
+labourer vos champs, à la saison, nous pleuvrons sur vous d'abord, et
+sur les autres ensuite. Puis nous garderons les fruits et les vignes
+de manière qu'ils ne souffrent ni de la sécheresse, ni d'une pluie
+excessive. Mais si un de vous, mortels, nous offense, nous déesses,
+qu'il songe quels maux il endurera de nous, ne recueillant ni vin, ni
+rien, de son champ. Quand les oliviers et les vignes pousseront, ils
+seront rasés, tant nous les frapperons de frondes. Si nous le voyons
+faire des briques, nous pleuvrons, et nous briserons sous des tas de
+grêle les tuiles de son toit. S'il se marie, lui, ou quelqu'un de ses
+parents ou de ses amis, nous pleuvrons toute la nuit, si bien qu'il
+aimerait mieux se trouver en Ægypte que d'avoir jugé injustement.
+
+ * * * * *
+
+STREPSIADÈS. _Il sort de chez lui, chargé d'un sac de farine, et se
+dirige vers la porte de Sokratès._
+
+Cinq, quatre, trois, puis deux, et enfin celui de tous les jours que
+je redoute le plus, qui me fait frissonner, que je déteste, ce maudit
+jour de la lune vieille et nouvelle. C'est un serment fait par tous
+ceux à qui je dois, et qui déposent leurs assignations au tribunal
+des Prytanes, de me ruiner, de me perdre, malgré la modération et
+la justice de mes propositions: «Mon cher, ne me demande pas cela
+maintenant, donne-moi du temps pour cette somme, fais-moi quitte
+de cette autre!» Ils prétendent qu'ainsi ils ne recevront rien; ils
+m'injurient, disant que je leur fais du tort et qu'ils vont me
+citer devant les juges. Qu'ils me citent donc; je m'en soucie peu,
+aujourd'hui que Phidippidès a appris l'art de bien parler. Je vais, du
+reste, m'en assurer, en frappant à la porte du philosophoir... Enfant!
+holà! Enfant, enfant!
+
+ * * * * *
+
+SOKRATÈS.
+
+Strepsiadès, bonjour.
+
+STREPSIADÈS.
+
+A toi aussi bonjour. Mais d'abord accepte ce sac. Il est juste de
+faire un joli cadeau à son maître. Et mon fils, a-t-il appris le
+fameux Raisonnement, ce garçon que tu as emmené tantôt?
+
+SOKRATÈS.
+
+Il l'a appris.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Bien, ô souveraine Fourberie!
+
+SOKRATÈS.
+
+De sorte que tu vas gagner tous les procès que tu voudras.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quand même il y aurait des témoins que j'ai emprunté?
+
+SOKRATÈS.
+
+D'autant mieux, fussent-ils mille.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je crierai donc à haute voix: «Ohé! soyez maudits, peseurs d'oboles,
+vous, le principal, et les intérêts des intérêts! Vous ne me nuirez
+plus désormais. Pour moi s'élève dans cette maison un fils, dont
+la langue brille, à deux tranchants, mon soutien, le sauveur de la
+famille, le fléau de mes ennemis, le libérateur des grandes infortunes
+de son père.»... Cours l'appeler de là dedans, qu'il vienne vers moi.
+Mon fils, mon enfant, sors de la maison; entends la voix de ton père.
+
+SOKRATÈS.
+
+Le voici.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Ami, ami!
+
+SOKRATÈS.
+
+Prends ton fils, et va-t'en.
+
+ * * * * *
+
+STREPSIADÈS.
+
+O mon fils! Oh! oh! Quelle joie je goûte tout d'abord à voir ce teint!
+Maintenant, à te voir, tu es tout de suite un homme prêt à nier, à
+contredire. C'est franchement chez toi une fleur du terroir que ces
+mots: «Qu'as-tu à dire?» et cette apparence d'offensé quand on offense
+et qu'on fait tort aux autres; je vois cela. Tu as sur ton visage le
+regard attique. Maintenant vois à me sauver, puisque c'est toi qui
+m'as perdu.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Qu'est-ce qui te fait peur?
+
+STREPSIADÈS.
+
+La lune vieille et nouvelle.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Qu'est-ce que la lune vieille et nouvelle?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Le jour où ils disent qu'ils déposeront leurs assignations au tribunal
+des Prytanes.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Adieu leurs assignations! Il n'y a pas moyen qu'un jour soit deux
+jours.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Il n'y a pas moyen?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Non; à moins que la même femme ne soit en même temps vieille et jeune.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais la loi le veut.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Je crois qu'ils n'en comprennent pas bien le sens.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quel en est le sens?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Le vieux Solôn était, de sa nature, ami du peuple.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Cela ne fait rien à la lune vieille et nouvelle.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Celui-ci fixa deux jours pour la citation, la lune vieille et la lune
+nouvelle, afin que les consignations fussent déposées à la nouvelle
+lune.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pourquoi donc a-t-il ajouté la vieille?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Afin, pauvre homme, que les débiteurs assignés eussent d'abord un jour
+pour arranger l'affaire de gré à gré; sinon, pour qu'on redoublât les
+poursuites le matin même de la nouvelle lune.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pourquoi alors les magistrats ne reçoivent-ils pas les consignations
+le premier jour du mois, mais le jour de la vieille et nouvelle lune?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Ils me paraissent agir en cela comme les gourmets: afin de profiter
+le plus tôt possible des sommes déposées, ils avancent la dégustation
+d'un jour.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Eh bien, pauvres sots, pourquoi restez-vous là stupidement pour notre
+profit à nous les sages? Vraies bornes, d'ailleurs, nombre, moutons,
+cruches amoncelées au hasard! Aussi faut-il qu'en mon honneur et en
+l'honneur de mon fils, notre bonne chance me fasse entonner un chant
+d'éloges: «Heureux Strepsiadès, qui es toi-même sage, et qui élèves un
+pareil fils!» Voilà ce que diront mes amis et mes concitoyens, jaloux
+de ta parole et de tes victoires dans les procès! Mais je veux d'abord
+te faire entrer pour prendre un bon repas.
+
+ * * * * *
+
+PASIAS, _à son témoin_.
+
+Faut-il qu'un homme sacrifie jamais quelque chose de son avoir? Non,
+assurément. Mais il eût mieux valu tout de suite être sans vergogne
+plutôt que se faire des affaires, comme moi, qui, aujourd'hui, afin
+d'avoir mon argent, te traîne ici pour témoigner, et qui, de plus,
+vais devenir l'ennemi d'un citoyen. Cependant, jamais, tant que
+je vivrai, je ne ferai rougir de moi ma patrie. J'appellerai donc
+Strepsiadès en justice...
+
+STREPSIADÈS.
+
+Qui est-ce?
+
+PASIAS.
+
+... Pour le jour de la vieille et de la nouvelle lune.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je vous prends à témoin qu'il a indiqué deux jours. Et pourquoi?
+
+PASIAS.
+
+Pour douze mines que tu as reçues, afin d'acheter un cheval pommelé.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Un cheval? L'entendez-vous, moi qui, vous le savez tous, ai horreur de
+l'équitation.
+
+PASIAS.
+
+Et j'en atteste Zeus, tu juras par tous les dieux que tu me les
+rendrais.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais, de par Zeus! mon Phidippidès n'avait pas encore appris le
+Raisonnement irrésistible.
+
+PASIAS.
+
+Et maintenant à cause de cela tu songes à nier ta dette.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Effectivement, quel autre profit tirerais-je de cette science?
+
+PASIAS.
+
+Et tu oserais me la nier par serment devant les dieux?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quels dieux?
+
+PASIAS.
+
+Celui que je t'indiquerai, Zeus, Hermès, Poséidôn.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Zeus. Je donnerais de bon coeur un triobole pour prêter ce serment.
+
+PASIAS.
+
+Puisses-tu périr pour ton impudence!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Il gagnerait à être salé, cet homme!
+
+PASIAS.
+
+Je pense que tu te moques du monde.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Il tiendrait bien six kongia.
+
+PASIAS.
+
+Non, de par le grand Zeus et par les autres dieux! tu ne te joueras
+pas de moi impunément.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je suis enchanté, ravi de ces dieux. Un serment par Zeus est ridicule
+pour des gens instruits.
+
+PASIAS.
+
+Certes, un jour viendra où tu expieras ces impiétés. Mais me
+rendras-tu mes fonds ou non? Réponds, que je m'en aille.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Sois tranquille à présent; car je vais bientôt te répondre clairement.
+(_Il entre dans la maison._)
+
+PASIAS, _à son témoin_.
+
+Que crois-tu qu'il fasse? Crois-tu qu'il me paie?
+
+STREPSIADÈS, _rentrant_.
+
+Où est l'homme qui me demande de l'argent? Parle. Qu'est-ce que cela?
+
+PASIAS.
+
+Cela? Une auge (kardopos).
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et tu me demandes de l'argent quand tu es ce que tu es? Non, je
+ne donnerais pas une obole à qui que ce soit qui appelle une auge
+«kardopos» au lieu de «kardopè».
+
+PASIAS.
+
+Tu ne me paieras pas?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Non pas, que je sache. Allons, finissons-en; décampe au plus vite loin
+de la porte.
+
+PASIAS.
+
+Je m'en vais, mais sache bien que je cours déposer ma consignation, ou
+que je meure!
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est autant de perdu en sus des douze mines. Cependant, je regrette
+de voir dans cette situation un homme qui se trompe sur le genre de
+«kardopos» et de «kardopè».
+
+ * * * * *
+
+AMYNIAS.
+
+Hélas! quel malheur est le mien!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Holà! Quel est celui qui gémit de la sorte! Ne serait-ce point
+quelqu'un des dieux de Karkinos?
+
+AMYNIAS.
+
+En quel état je suis, vous voulez le savoir? Un homme infortuné.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Passe ton chemin.
+
+AMYNIAS.
+
+O cruel destin! O fatalité, qui as brisé les roues du char traîné par
+mes chevaux! O Pallas, tu m'as perdu!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quel mal t'a fait Tlèpolèmos?
+
+AMYNIAS.
+
+Ne raille pas, mon ami, mais fais-moi rendre par ton fils l'argent
+qu'il me doit, aujourd'hui surtout que je suis tombé dans le malheur.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quel argent?
+
+AMYNIAS.
+
+Celui qu'il m'a emprunté.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et de fait tu es mal en point, à ce qu'il me semble.
+
+AMYNIAS.
+
+Je suis tombé en lançant mes chevaux, j'en atteste les dieux.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pourquoi ces sornettes? Tu es chu de
+
+ {ton âne!
+ { ou de
+ {ton âme!
+
+AMYNIAS.
+
+Des sornettes! Parce que je veux ravoir mon dû?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Il n'est pas possible que tu sois sain d'esprit.
+
+AMYNIAS.
+
+Pourquoi?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Tu me fais l'effet d'avoir la cervelle troublée.
+
+AMYNIAS.
+
+Par Hermès! je te fais assigner, si tu ne me rends pas l'argent.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Dis-moi, crois-tu que Zeus pleuve toujours et continûment de l'eau
+nouvelle, ou bien le soleil repompe-t-il la même eau de dessus la
+terre?
+
+AMYNIAS.
+
+Je ne sais pas laquelle des deux, et je n'en ai cure.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Et comment est-il juste que tu me demandes de l'argent, toi qui ne
+sais pas un mot des choses météorologiques?
+
+AMYNIAS.
+
+Si tu es à court, paie-moi au moins l'intérêt de l'argent.
+
+STREPSIADÈS.
+
+L'intérêt! Qu'est-ce que c'est que cette bête-là?
+
+AMYNIAS.
+
+Qu'est-ce autre chose, sinon que mois par mois, jour par jour, de plus
+en plus l'argent augmente, à mesure que le temps s'écoule?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Bien dit. Et puis après? Crois-tu que la mer soit beaucoup plus grande
+maintenant qu'autrefois?
+
+AMYNIAS.
+
+Non, de par Zeus! elle est la même: car il n'est pas juste qu'elle
+grandisse.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Eh bien alors, misérable, comment, la mer ne grossissant pas des
+fleuves qui s'y jettent, essaies-tu, toi, de faire grossir ton argent?
+Ne vas-tu pas déguerpir loin de la maison? Qu'on m'apporte un bâton!
+
+AMYNIAS.
+
+Des témoins!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Décampe! Qu'attends-tu? Tu ne cours pas, vilaine rosse?
+
+AMYNIAS.
+
+N'est-ce pas là une violence?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Tu ne partiras pas? Je vais t'enfoncer l'aiguillon sous la croupe,
+porteur de longes! Te sauveras-tu? C'est moi qui t'aurais mené bon
+train avec tes roues et ta paire de chevaux. (_Il rentre dans la
+maison._)
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Voilà ce que c'est que de se plaire aux bassesses! Ce vieillard, qui
+en a la passion, veut frustrer l'argent qu'il a emprunté. Mais il est
+impossible qu'il ne soit pris aujourd'hui dans quelque affaire, et
+que ce sophiste, en retour des friponneries qu'il a mises en train,
+ne soit frappé d'un malheur imprévu. Je pense qu'il trouvera tout de
+suite ce qu'il demandait depuis longtemps, que son fils soit habile
+à exprimer des idées contraires à la justice, à vaincre tous ses
+adversaires, même en disant ce qu'il y a de plus mauvais. Mais
+peut-être, peut-être, voudra-t-il qu'il devienne muet.
+
+ * * * * *
+
+STREPSIADÈS, _sortant précipitamment_.
+
+Iou! iou! Voisins, parents, citoyens, au secours! On me bat! A moi, de
+toute votre aide! Hélas! malheureux que je suis! Oh! la tête! Oh! la
+mâchoire! Scélérat, tu bats ton père.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Oui, mon père!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Vous le voyez, il avoue qu'il me bat.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Sans doute.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Scélérat, parricide, enfonceur de murailles!
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Répète-moi cela, répète et dis-en plus encore. Ne sais-tu pas que je
+prends un vif plaisir à entendre ces gros mots?
+
+STREPSIADÈS.
+
+O derrière à tout le monde!
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Couvre-moi de roses.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Tu bats ton père?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Et, par Zeus! je te prouverai que j'ai eu raison de te battre.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Infâme gredin, comment peut-il y avoir une raison de battre son père?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Je le démontrerai et je te vaincrai par mon discours.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Moi, vaincu par toi!
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Tout ce qu'il y a de plus facile. Choisis lequel des deux
+Raisonnements tu veux que j'emploie.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quels deux Raisonnements?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Le fort et le faible.
+
+STREPSIADÈS.
+
+De par Zeus! je t'ai fait donner une belle éducation, animal, en
+t'apprenant à contredire la justice, si tu me prouves qu'il est juste
+et beau que les pères soient battus par leurs fils!
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Mais je compte pourtant te le prouver si bien que, quand tu m'auras
+entendu, tu n'auras rien à répondre.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Allons, je veux bien entendre ce que tu vas dire.
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est ton affaire, vieillard, de songer aux moyens de réduire un homme
+qui, s'il n'était sûr du succès, ne serait pas si insolent. Il est
+clair qu'il a quelque appui. Mais d'abord dis au Choeur par où a
+commencé votre querelle: c'est ce que tu dois faire tout de suite.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Quel a été le point de départ de nos injures, je vais vous le dire. A
+la fin de notre repas, comme vous le savez, je l'ai engagé à prendre
+tout de suite sa lyre et à chanter la chanson de Simonidès sur le
+Bélier et sa Toison. Il me répond aussitôt que c'est vieux jeu de
+prendre la lyre et de chanter à table, comme une femme qui moud de
+l'orge.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Et je ne devais pas à l'instant même te battre et te piétiner, toi qui
+m'ordonnais de chanter comme si tu donnais à dîner à des cigales!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Il m'a dit à la maison ce qu'il redit maintenant. Il ajoutait que
+Simonidès est un mauvais poète. J'ai de la peine à me contenir, je
+le fis pourtant d'abord. Alors je l'invitai à prendre une branche de
+myrte et à nous dire quelque chose d'Æskhylos. Il me répond tout de
+suite: «Je crois qu'Æskhylos est le premier des poètes, mais il est
+plein de fracas, incohérent, emphatique, escarpé.» Comment croyez-vous
+que mon coeur bondit à ces paroles? Cependant je dis, en me mordant
+l'âme: «Eh bien, chante-nous quelque chose des jeunes, un joli
+passage.» Et lui de réciter aussitôt une tirade d'Euripidès, où un
+frère, qu'un dieu nous soit en aide! viole sa propre soeur. Je ne
+puis plus me contenir; je l'accable aussitôt de reproches durs et
+humiliants. A partir de ce moment, comme il arrive, nous nous rejetons
+paroles sur paroles; il bondit sur moi, puis il me pétrit, m'étrille,
+m'étrangle, me broie.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+N'avais-je pas raison? Ne pas louer Euripidès, la sagesse même!
+
+STREPSIADÈS.
+
+La sagesse même! Lui! Ah! si je pouvais parler! Mais je serais encore
+battu.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Oui, par Zeus! et je serais dans mon droit.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comment, dans ton droit? Impudent! C'est moi qui t'ai nourri,
+attentif, quand tu bégayais encore, à tout ce à quoi tu songeais. Dès
+que tu disais: «Bryn,» je comprenais, et je te présentais à boire.
+Quand tu demandais: «Mammân,» j'arrivais et je t'apportais du pain.
+Je ne te donnais pas le temps de dire: «Kakkân», je te prenais, je te
+transférais à la porte et je te soutenais moi-même. Et toi, lorsque
+tu m'étranglais tout à l'heure, criant et hurlant que j'avais envie
+d'aller, tu n'as pas eu le coeur, scélérat, de me porter dehors,
+devant la porte, mais tu me serrais la gorge et je fis tout sous moi.
+
+LE CHOEUR.
+
+Je crois que le coeur des jeunes gens palpite du désir d'entendre
+ce qu'il va dire. Car si un homme qui a fait de pareilles choses, se
+disculpe en parlant, je n'estimerais pas la peau des vieux même
+un pois chiche. C'est ton affaire, remueur et lanceur de paroles
+nouvelles, de chercher la persuasion et de paraître t'exprimer selon
+la justice.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Qu'il est doux de vivre au milieu des nouveautés, des inventions
+ingénieuses, et de pouvoir mépriser les lois établies! Et de fait,
+moi, quand j'avais l'esprit uniquement occupé d'équitation, je n'étais
+pas capable de dire trois mots sans faire une faute. Mais maintenant
+que cet homme a mis fin à mes goûts, et que je suis formé aux pensées
+subtiles, à l'art de la parole et aux méditations, je crois pouvoir
+prouver que j'ai le droit de châtier mon père.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Retourne donc à tes chevaux, de par Zeus! Mieux vaut pour moi nourrir
+l'attelage d'un quadrige que d'être battu et broyé.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Je reviens au point où tu m'as interrompu, et d'abord je te demanderai
+ceci: quand j'étais petit, me battais-tu?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Sans doute; c'était à bonne intention et pour ton bien.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Dis-moi, n'est-il pas juste que j'aie pour toi la même bonne intention
+et que je te frappe, puisque avoir une bonne intention et frapper
+c'est la même chose? Conviendrait-il, en effet, que ton corps fût à
+l'abri des coups, et le mien point? Cependant je suis libre aussi,
+moi. Les enfants pleurent, et les pères ne pleureraient pas, s'il
+fallait t'en croire? Diras-tu que la loi exige que ce châtiment soit
+l'affaire de l'enfance? Moi je répondrai que les vieillards sont deux
+fois enfants. Il est donc juste que les vieux pleurent plus que les
+jeunes, d'autant plus que leurs fautes sont moins excusables.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Mais nulle part la loi n'exige qu'un père subisse ce traitement.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+N'était-il donc pas homme, comme toi et moi, celui qui a, le premier,
+établi cette loi, dont la parole a convaincu les anciens? Pourquoi
+donc me serait-il moins permis, à moi, d'établir une loi nouvelle qui
+permît aux fils de battre leurs pères à leur tour? Tous les coups
+que nous avons reçus avant l'établissement de cette loi, nous vous en
+faisons grâce et nous vous accordons d'avoir été impunément battus.
+Mais vois les coqs et les autres animaux, comme ils se défendent
+contre leurs pères. Cependant en quoi diffèrent-ils de nous, sinon
+qu'ils ne rédigent pas de décrets?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Eh bien, puisque tu imites les coqs en tout, pourquoi ne manges-tu pas
+du fumier et ne dors-tu pas sur un perchoir?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Ce n'est pas la même chose, cher père; et Sokratès ne l'admettrait
+pas.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Alors ne frappe pas. Sinon, quelque jour tu t'accuseras toi-même.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Comment cela?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Puisqu'il est juste que je te châtie, tu en feras autant à ton fils,
+si tu en as un.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Et si je n'en ai pas, c'est en vain que j'aurai pleuré, et tu me riras
+au nez en mourant.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Vraiment, hommes de mon âge, il me fait l'effet d'avoir raison:
+et moi-même je crois devoir leur accorder ce qui est juste. Il est
+équitable que nous pleurions, si nous agissons mal.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Examine encore cette autre raison.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je suis un homme mort.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Peut-être ne seras-tu pas fâché d'avoir passé par où tu as passé.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Comment cela? Dis-moi, quel avantage en retireras-tu?
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Je battrai ma mère de la même manière que toi.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Que dis-tu là? Voilà qui est bien pire encore!
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Qu'est-ce à dire, si, à l'aide du Raisonnement faible, je te prouve
+que j'ai raison de battre ma mère?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Rien, sinon que, après avoir fait cela, tu n'auras plus qu'à te jeter
+dans le Barathron, toi, Sokratès et le Raisonnement faible. Voilà,
+Nuées, ce que j'endure, pour vous avoir commis toutes mes affaires!
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est bien toi qui t'es attiré cela, te tournant vers le mal.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pourquoi donc ne me le disiez-vous pas, au lieu d'abuser un homme
+campagnard et vieux?
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est ce que nous faisons constamment avec les gens que nous savons
+portés vers les choses mauvaises, jusqu'à ce que nous les lancions
+dans quelque infortune qui leur apprenne à craindre les dieux.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Hélas! C'est dur, ô Nuées, mais juste... Il ne fallait pas frustrer
+mes créanciers de ce qui leur était dû. Maintenant, mon cher fils,
+avisons au moyen d'aller mettre à mal ce coquin de Khæréphôn ainsi que
+Sokratès, qui nous ont trompés, toi et moi.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Mais je ne veux pas maltraiter mes maîtres.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Oui, oui; mais respecte Zeus Paternel.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Zeus Paternel! Que tu es arriéré. Est-ce qu'il y a un Zeus?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Il y en a un.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Mais non, il n'y en a pas, puisque c'est le Tourbillon qui règne,
+après avoir chassé Zeus.
+
+STREPSIADÈS.
+
+Non, il ne l'a pas chassé. Seulement je le croyais, à cause du
+Tourbillon qui est là. Insensé que j'étais. J'ai pris ce vase d'argile
+pour un dieu.
+
+PHIDIPPIDÈS.
+
+Eh bien, déraisonne et extravague à ton aise. (_Il s'en va._)
+
+ * * * * *
+
+STREPSIADÈS.
+
+Malheureux que je suis. Quel délire! Que j'étais donc fou de rejeter
+les dieux, sur la foi de Sokratès. Mais, ô cher Hermès, ne sois pas
+irrité contre moi, ne m'écrase pas; au contraire, pardonne à un homme
+égaré par leurs bavardages. Deviens mon conseiller, soit pour leur
+intenter un procès, soit pour prendre tel parti qu'il te conviendra...
+Oui, tu m'engages avec raison à ne pas faire un procès, mais à mettre
+le feu, le plus tôt possible, à cette maison de fous. J'ai, ici,
+Xanthias; viens, prends une échelle, apporte une hache, monte ensuite
+sur le philosophoir, et, si tu aimes ton maître, abats le toit,
+jusqu'à ce que la maison s'écroule sur eux. Puis, que l'on m'apporte
+une torche allumée, et, dès ce moment même, je me ferai justice,
+quoique ce soient de fameux hâbleurs.
+
+PREMIER DISCIPLE.
+
+Hé! hé!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Fais ton oeuvre, ô torche! jette une vive flamme!
+
+PREMIER DISCIPLE.
+
+Hé! l'homme! Que fais-tu?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Ce que je fais? Mais rien qu'un dialogue subtil avec les poutres de la
+maison.
+
+DEUXIÈME DISCIPLE.
+
+Malheur à moi! Qui met le feu à notre maison?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Celui à qui vous avez pris son manteau.
+
+DEUXIÈME DISCIPLE.
+
+Tu nous tues, tu nous tues!
+
+STREPSIADÈS.
+
+C'est justement ce que je veux, pourvu que la hache ne trahisse
+pas mes espérances, et qu'auparavant je ne me casse pas le cou, en
+tombant.
+
+SOKRATÈS.
+
+Hé! l'homme! Qu'est-ce que tu fais donc réellement, toi qui es sur le
+toit?
+
+STREPSIADÈS.
+
+Je marche dans les airs, et je contemple le soleil.
+
+SOKRATÈS.
+
+Malheur à moi! Je vais misérablement étouffer!
+
+KHÆRÉPHÔN.
+
+Et moi infortuné, j'ai l'infortune d'être rôti!
+
+STREPSIADÈS.
+
+Pourquoi insultiez-vous les dieux et contempliez-vous le séjour de la
+Lune?...
+
+Poursuis, frappe, détruis! Ils ont eu bien des torts, et surtout celui
+que tu sais d'avoir manqué aux dieux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Retirez-vous! Le Choeur nous paraît avoir assez figuré aujourd'hui.
+
+FIN DES NUÉES
+
+
+
+
+LES GUÊPES
+
+(L'AN 423 AVANT J.-C.)
+
+
+Cette pièce est une satire contre la corporation des juges, et la
+manie des procès, qui avait été singulièrement développée par une loi
+de Périclès, étendue par Cléon, et attribuant trois oboles à chaque
+juge. Philocléon (_qui aime Cléon_) est un vieux juge maniaque, ne
+rêvant que tribunaux et jugements. Son fils Bdélycléon (_qui déteste
+Cléon_) le tient enfermé et le fait surveiller par deux esclaves.
+Pendant que ses gardiens sont de faction à la porte, Philocléon
+essaie de s'évader par la fenêtre. Bientôt les juges, ses confrères,
+travestis en guêpes,--d'où le titre de la pièce,--défilent avec
+des lanternes pour se rendre au tribunal avant le jour. Ils veulent
+arracher Philocléon aux mains de ses geôliers. Après une longue
+conversation, Bdélycléon décide son père à rester chez lui pour y
+faire le procès du chien Labès qui a mangé un fromage de Sicile. A
+la fin de la pièce nous voyons Philocléon, conseillé par son fils,
+abjurer son rigorisme, devenir libertin, tapageur, aussi entêté dans
+ses désordres que dans sa manie de juger.
+
+
+
+
+PERSONNAGES DU DRAME
+
+ SOSIAS. }
+ } esclaves de Philokléôn.
+ XANTHIAS. }
+ BDÉLIKLÉÔN.
+ PHILOKLÉÔN.
+ CHOEUR DE VIEILLARDS travestis en GUÊPES.
+ ENFANTS.
+ UN CHIEN.
+ UNE BOULANGÈRE.
+ UN ACCUSATEUR.
+ UN COQ. }
+ UNE COURTISANE.}
+ KHÆRÉPHÔN. } personnages muets.
+ UN TÉMOIN. }
+
+_La scène est à Athènes, dans la maison de Philokléôn. L'action
+commence au point du jour._
+
+
+
+
+LES GUÊPES
+
+
+SOSIAS.
+
+Holà! hé! Que fais-tu là, infortuné Xanthias?
+
+XANTHIAS.
+
+J'essaie une diversion à ma garde de nuit.
+
+SOSIAS.
+
+Tes côtes ont donc encouru quelque grand châtiment? Ne sais-tu pas
+quel animal nous gardons là?
+
+XANTHIAS.
+
+Je le sais; mais j'ai envie de dormir un peu.
+
+SOSIAS.
+
+Cours-en donc le risque, d'autant que, moi aussi, je sens sur mes
+paupières se répandre un doux sommeil.
+
+XANTHIAS.
+
+Es-tu fou réellement, ou délires-tu comme les Korybantes?
+
+SOSIAS.
+
+Non, mais je suis pris d'un sommeil émanant de Sabazios.
+
+XANTHIAS.
+
+Comme moi tu adores donc Sabazios; car tout à l'heure a fondu en vrai
+Mède, sur mes paupières, un sommeil alourdissant, et j'ai vu récemment
+un songe merveilleux.
+
+SOSIAS.
+
+Et moi, vraiment, j'en ai eu un tel que je n'en vis jamais. Mais toi,
+parle le premier.
+
+XANTHIAS.
+
+Il m'a semblé voir un aigle d'une taille énorme s'abattre sur l'Agora,
+saisir dans ses serres un bouclier d'airain, l'emporter jusqu'au ciel,
+et puis ce bouclier tomber des mains de Kléonymos.
+
+SOSIAS.
+
+Ce Kléonymos ne diffère donc en rien d'un logogriphe.
+
+XANTHIAS.
+
+Pourquoi cela?
+
+SOSIAS.
+
+Quelqu'un des convives demandera comment le même monstre a perdu son
+bouclier sur la terre, dans le ciel et dans la mer.
+
+XANTHIAS.
+
+Hélas! Quel malheur va-t-il m'arriver après la vue d'un pareil songe?
+
+SOSIAS.
+
+Ne t'inquiète pas. Il ne t'arrivera rien de terrible, j'en atteste les
+dieux.
+
+XANTHIAS.
+
+C'est cependant quelque chose de terrible qu'un homme qui jette ses
+armes. Mais à toi de me dire le tien.
+
+SOSIAS.
+
+Il a de l'importance: il s'y agit du vaisseau de l'État tout entier.
+
+XANTHIAS.
+
+Dis-moi vite le fond de cale de l'affaire.
+
+SOSIAS.
+
+Il m'a semblé, dans mon premier sommeil, voir sur la Pnyx des moutons
+réunis en séance, ayant bâtons et manteaux; puis, au milieu de ces
+moutons, j'ai cru entendre pérorer une baleine vorace, qui avait la
+voix d'une truie qu'on grille.
+
+XANTHIAS.
+
+Pouah!
+
+SOSIAS.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+XANTHIAS.
+
+Finis, finis: n'en dis pas davantage. Ce songe sent une odeur puante
+de cuir pourri.
+
+SOSIAS.
+
+Cette maudite baleine avait une balance et pesait de la graisse de
+boeuf.
+
+XANTHIAS.
+
+Hélas! Malheur! Il veut dépecer notre peau.
+
+SOSIAS.
+
+J'ai cru voir auprès d'elle assis par terre Théoros avec une tête de
+corbeau. Alors Alkibiadès me dit, en grasseyant: «Legalde Théolos; il
+a la tête d'un colbeau.»
+
+XANTHIAS.
+
+Excellent ce grasseyement d'Alkibiadès.
+
+SOSIAS.
+
+N'est-ce pas là un présage étrange, Théoros devenu corbeau?
+
+XANTHIAS.
+
+Pas du tout, au contraire, c'est fort heureux.
+
+SOSIAS.
+
+Comment?
+
+XANTHIAS.
+
+Comment? D'homme il est devenu corbeau tout à coup. N'est-ce pas
+un présage évident qu'il va s'envoler de chez nous pour aller aux
+corbeaux?
+
+SOSIAS.
+
+Et je ne te donnerais pas deux oboles de récompense, à toi qui
+interprètes si sagement les songes!
+
+XANTHIAS.
+
+Attends que j'explique le sujet aux spectateurs et que je leur expose
+quelques idées que voici: qu'on n'attende de nous rien de trop grand,
+ni un rire dérobé à Mégara. Nous n'avons pas deux esclaves lançant aux
+spectateurs des noix tirées d'une corbeille; ni un Hèraklès frustré
+d'un dîner, ni Euripidès, criblé une seconde fois de nos railleries.
+Et si Kléôn a brillé, grâce à la Fortune, nous ne remettrons pas
+le même homme à la sauce piquante. Mais notre modeste sujet a une
+intention: sans aller au delà de votre finesse, il a plus de portée
+qu'une comédie banale. Nous avons un maître, qui dort là-haut, homme
+de mérite, sous le toit. Il nous a donné l'ordre, à nous deux, de
+garder son père, enfermé là dedans, afin qu'il ne franchisse pas la
+porte. Ce père est malade d'une maladie étrange, que pas un de vous
+ne connaîtrait, ni ne supposerait, si vous ne l'appreniez de nous.
+Devinez. Amynias, fils de Pronapos, ici présent, dit qu'il aime les
+dés: ce n'est pas vrai.
+
+SOSIAS.
+
+De par Zeus! il juge de cette maladie d'après la sienne.
+
+XANTHIAS.
+
+Et ce n'est pas cela: il y a bien du «philo» dans l'origine de son
+mal. Mais Sosias, ici présent, dit à Derkylos qu'il est «philopot».
+
+SOSIAS.
+
+Pas du tout: c'est là une maladie d'honnêtes gens.
+
+XANTHIAS.
+
+De son côté Nikostratos, du dême de Skambôn, prétend qu'il est
+«philothyte» ou «philoxènos».
+
+SOSIAS.
+
+Par le Chien! ô Nikostratos, il n'est pas «philoxènos», car Philoxènos
+est un prostitué.
+
+XANTHIAS.
+
+Laissez là ces niaiseries: vous ne trouverez pas. Or, si vous désirez
+le savoir, taisez-vous. Je vais vous dire tout de suite la maladie
+de notre maître. Il est philhèliaste, le cher homme, comme pas un. Sa
+passion est de juger. Il gémit, s'il ne se trouve pas assis au premier
+banc; la nuit, il ne goûte pas un brin de sommeil. Ferme-t-il les
+yeux un instant, son esprit voltige encore autour de la klepsydre.
+L'habitude qu'il a de tenir les suffrages fait qu'il se réveille en
+serrant ses trois doigts, comme celui qui offre de l'encens, à la
+nouvelle lune. Par Zeus! s'il voit écrit sur une porte: «Charmant
+Dèmos, fils de Pyrilampès!» il va écrire à côté: «Charmante urne aux
+suffrages!» Son coq s'étant mis à chanter le soir, il dit que pour
+l'éveiller tard, il avait été gagné par l'argent des accusés. A peine
+a-t-il songé, qu'il demande en criant ses chaussures; il court au
+tribunal bien avant le jour, et il s'y endort, comme un coquillage,
+au pied de la colonne. Sa mauvaise humeur lui faisant inscrire contre
+tous la longue ligne, il sort, en manière d'abeille ou de bourdon, les
+ongles enduits de cire. Ayant peur de manquer de cailloux à suffrages,
+et voulant avoir de quoi juger, il entasse chez lui toute une grève.
+Telle est sa manie. On le remet dans le droit chemin, mais toujours
+il juge de plus belle. Voilà pourquoi nous le gardons enfermé sous les
+verrous, afin qu'il ne s'échappe pas. Son fils, en effet, est désolé
+de cette maladie. D'abord il le sermonna en usant de bonnes paroles,
+l'engageant à ne plus porter de manteau et à ne pas s'éloigner de la
+porte; mais il n'y réussit point. Ensuite, il le baigna, le purifia:
+pas plus de succès. Puis il le soumit aux pratiques des Korybantes;
+mais le père, muni du tambour, courut juger au Kænon. Voyant que
+toutes ces initiations ne servaient de rien, il fit voile vers Ægina.
+Là il le fait coucher la nuit dans le temple d'Asklèpios; dès la
+pointe du jour, il paraît au barreau du tribunal. Depuis, nous ne
+le laissons plus sortir. Il s'enfuit par les gouttières et par les
+tuyaux. Nous, tout ce qu'il y avait de trous, nous les avons bouchés
+avec du vieux linge et rendus impénétrables. Lui, en vrai geai,
+enfonçait des piquets dans le mur et sautait de branche en branche.
+Nous, nous avons tendu des filets tout autour de la cour, et nous
+montons la garde. Le nom du vieux est Philokléôn, soit dit de par
+Zeus! et celui du fils est Bdélykléôn, homme qui veut guérir les
+orgueils insolents.
+
+ * * * * *
+
+BDÉLYKLÉÔN, _à la fenêtre_.
+
+Xanthias, Sosias, dormez-vous?
+
+XANTHIAS.
+
+Oh! oh!
+
+SOSIAS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+XANTHIAS.
+
+Bdélykléôn est levé.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Que l'un de vous deux accoure vite ici! Mon père est dans l'étuve, et
+il fouille comme un rat qui se cache dans un trou. Toi, aie l'oeil
+sur le tuyau, afin qu'il ne s'échappe point par là; et toi, colle-toi
+contre la porte.
+
+XANTHIAS.
+
+C'est fait, maître.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Souverain Poséidôn, quel est ce bruit dans la cheminée? Hé! là-haut,
+qui es-tu?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Je suis la fumée qui sort.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+La fumée? Et de quel bois es-tu donc?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+De figuier.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Par Zeus! c'est la plus âcre des fumées. Mais, je t'en réponds, tu ne
+t'échapperas pas. Où est le couvercle? Rentre. Allons, je vais ajouter
+une traverse. Cherche alors quelque autre machine. Vraiment, je
+suis malheureux comme pas un; on va m'appeler maintenant le fils de
+«l'Enfumé». Enfant, tiens la porte, pèse dessus ferme, vigoureusement.
+J'y vais venir aussi. Veille à la serrure; et, pour le verrou, prends
+garde qu'il ne ronge le fermoir.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Que faites-vous? Ne me laisserez-vous pas aller juger, tas de coquins?
+Va-t-on absoudre Drakontidès?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Cela te ferait donc beaucoup de peine?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Oui, car le Dieu m'a répondu, un jour où je consultais l'oracle
+de Delphoe, que si un accusé échappait de mes mains, je mourrais
+desséché.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Apollôn sauveur, quel oracle!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Allons, je t'en conjure, laisse-moi sortir, de peur que je ne crève.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Non, par Poséidôn! Philokléôn, jamais.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Je rongerai donc le filet à belles dents.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+A belles dents? Mais tu n'en as pas.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Malheur! Infortuné que je suis. Comment faire pour te tuer? Comment?
+Donnez-moi une épée tout de suite, ou la tablette aux condamnations.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Cet homme va faire quelque mauvais coup.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Mais non, de par Zeus! Je veux aller vendre mon âne tout bâté: c'est
+la nouvelle lune.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Pourquoi n'irais-je pas le vendre, moi?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Non; pas comme moi.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Mais mieux, j'en atteste Zeus!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Voyons, amène l'âne.
+
+XANTHIAS.
+
+Le bon prétexte qu'il a imaginé! quelle finesse pour que tu le laisses
+aller plus vite!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Mais il n'a rien attrapé; j'ai éventé sa ruse. Entrons toutefois; je
+vais moi-même faire sortir l'âne, afin que le vieillard ne s'échappe
+pas de nouveau.
+
+XANTHIAS.
+
+Bonne bourrique, pourquoi pleures-tu? Parce qu'on va te vendre
+aujourd'hui? Avance plus vite. Pourquoi gémis-tu, à moins que tu ne
+portes quelque Odysseus? Mais, de par Zeus! il porte quelqu'un qui
+s'est glissé sous son ventre!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Qui cela? Voyons!
+
+XANTHIAS.
+
+C'est lui!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Qu'est-ce que c'est? Qui es-tu, l'homme? Dis-le nettement.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Outis, de par Zeus!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Outis, toi? De quel pays?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+D'Ithakè, fils d'Apodrasippidès.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Outis, j'en atteste Zeus! tu n'auras pas à te réjouir. Entraîne-le
+vite. Ah! le misérable. Où s'est-il glissé? A mes yeux, il est tout ce
+qu'il y a de plus ressemblant avec l'ânon d'un témoin.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Et sur quoi notre procès?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Sur l'ombre d'un âne.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Tu es un méchant sans malice et rempli d'audace.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Moi, un méchant! Non, de par Zeus! Tu ne sais pas maintenant tout
+mon mérite; mais peut-être le sauras-tu, lorsque tu mangeras le
+sous-ventre du vieux juge de l'Hèliæa.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Fais rentrer l'âne et toi-même dans la maison.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+O juges, mes collègues, et toi, Kléôn, venez à mon aide!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Une fois là dedans, hurle, la porte fermée. Toi, roule un tas de
+pierres à l'entrée, remets le verrou dans la traverse, et hâte-toi
+d'appuyer ce gros mortier contre la poutre, pour servir de barricade.
+
+XANTHIAS.
+
+Malheur à moi! D'où me tombe cette motte de terre?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+C'est peut-être quelque rat qui te l'a jetée.
+
+XANTHIAS.
+
+Un rat! Non, par Zeus! C'est cet hèliaste de gouttière, qui s'est
+glissé sous les tuiles du toit.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Malheur à moi! Voilà notre homme devenu moineau! Il va s'envoler. Où
+est le filet? où est-il? Psichtt! psichtt! Hé! Psichtt!... Par Zeus!
+j'aimerais mieux garder Skiônè qu'un tel père.
+
+XANTHIAS.
+
+Voyons, maintenant que nous l'avons chassé, et qu'il n'y a pas moyen
+qu'il nous échappe furtivement, pourquoi ne dormirions-nous pas un
+tantinet?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Mais, malheureux, dans un instant vont arriver les autres juges ses
+collègues, pour appeler mon père!
+
+XANTHIAS.
+
+Que dis-tu? Le jour se lève à peine.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Par Zeus! ils se sont levés tard aujourd'hui. C'est toujours vers
+le milieu de la nuit qu'ils viennent le chercher, apportant des
+lanternes, et fredonnant les chants antiques des Sidoniennes de
+Phrynikhos, qui leur servent à l'appeler.
+
+XANTHIAS.
+
+Eh bien, s'il le faut, nous nous mettrons à leur lancer des pierres.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Mais, malheureux, cette engeance de vieux, quand on la met en colère,
+devient semblable à un essaim de guêpes! En effet, ils ont, au bas
+des reins, un dard des plus aigus, dont ils piquent; ils bondissent en
+criant, et ils le lancent comme des étincelles.
+
+XANTHIAS.
+
+Ne t'inquiète pas! Que j'aie des pierres, et je disperserai cette
+guêpière de juges...
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Avance, marche ferme! O Komias, tu traînes? Par Zeus! ce n'est plus
+comme autrefois; tu étais une lanière à chien. Aujourd'hui Kharinadès
+est meilleur marcheur que toi. O Strymodoros de Konthylè, le plus
+distingué de nos confrères, Evergidès est-il ici, ou Khabès le Phlyen?
+Ils y sont. Il s'y trouve aussi,--appapæ, papæax--le reste de cette
+jeunesse, qui était avec nous à Byzantion, lorsque nous montions la
+garde, moi et toi. Dans nos excursions de nuit, nous dérobâmes en
+secret le pétrin de la boulangère et nous le fendîmes pour y
+faire cuire nos gros légumes... Mais hâtons-nous, mes amis; c'est
+aujourd'hui le tour de Lakhès: tout le monde dit que sa ruche est
+pleine d'argent. Aussi Kléôn, notre soutien, nous a-t-il enjoint hier
+de venir de bonne heure, avec une provision de trois jours de colère
+furieuse contre l'accusé, pour le punir de ses méfaits. Hâtons-nous
+donc, braves amis, avant que le jour paraisse. Marchons, et regardons
+bien de tous côtés avec nos lampes, de peur que quelque pierre ne nous
+fasse obstacle et ne nous mette à mal.
+
+ * * * * *
+
+UN ENFANT.
+
+Un bourbier, père, père! Prends-y garde!
+
+LE CHOEUR.
+
+Prends par terre un brin de paille et mouche la lampe.
+
+L'ENFANT.
+
+Non; je la moucherai bien, je pense, avec mon doigt.
+
+LE CHOEUR.
+
+Pourquoi donc allonges-tu la mèche avec ton doigt, lorsque l'huile
+manque, petit niais? Ce n'est pas toi qui en souffres, quand il faut
+en payer le prix. (_Il le frappe._)
+
+L'ENFANT.
+
+De par Zeus! si vous nous faites encore la leçon à coups de poing,
+nous éteignons les lampes, et nous retournons à la maison seuls.
+Alors, sans doute, au milieu des ténèbres, privé de clarté, tu
+barboteras, en marchant dans la boue comme un francolin.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui, j'en châtie d'autres plus grands que toi. Mais il me semble que
+je patauge dans cette boue. Il n'est pas possible que d'ici à quatre
+jours le Dieu ne fasse pas tomber de l'eau en abondance, tant nos
+lampes se couvrent de champignons. C'est l'habitude, quand cela se
+produit, qu'il y ait une pluie torrentielle. Et puis, tout ce qu'il y
+a de fruits encore verts a besoin d'eau et du souffle de Boréas. Mais
+qu'est-il donc arrivé à notre collègue, habitant cette maison, pour
+qu'il ne paraisse pas ici dans notre groupe? On n'avait pas besoin
+jadis de le remorquer: il marchait le premier de nous, en fredonnant
+du Phrynikhos; car c'est un amateur de chant. Mon avis, chers
+camarades, est de nous arrêter ici et de l'appeler en chantant; s'il
+entend ma musique, le plaisir l'attirera vers la porte.
+
+Mais pourquoi ce vieillard ne se montre-t-il pas à nous, devant sa
+porte, et ne nous répond-il pas? A-t-il perdu ses chaussures? ou bien
+s'est-il cogné l'orteil dans l'obscurité, et y a-t-il une inflammation
+à la cheville du pauvre vieux? Peut-être aussi a-t-il une tumeur
+à l'aine. Il était pourtant le plus âpre de nous tous et le seul
+inexorable. Si quelqu'un le suppliait, il baissait la tête, et: «Tu
+veux cuire une pierre,» disait-il. Peut-être est-ce à cause de l'homme
+qui nous a échappé hier par mensonges, en disant qu'il était ami
+d'Athènes et qu'il avait révélé le premier les affaires de Samos: la
+peine qu'il en a ressentie l'aura fait coucher avec la fièvre: car
+voilà l'homme.
+
+Mais, mon bon, lève-toi, ne te ronge pas ainsi, ne te fâche pas: il
+nous arrive un homme gras, un de ceux qui ont livré la Thrakè: tu vas
+le condamner à mort.
+
+Avance, enfant, avance.
+
+ * * * * *
+
+L'ENFANT.
+
+Voudrais-tu bien me donner, mon père, ce que je vais te demander?
+
+LE CHOEUR.
+
+Sans doute, mon enfant. Mais dis-moi ce que tu veux que je t'achète de
+beau. Je pense que tu aimes sans doute les osselets, mon enfant.
+
+L'ENFANT.
+
+Non, par Zeus! J'aime mieux les figues, petit père; c'est plus doux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Eh bien, non, par Zeus! dussiez-vous aller vous pendre!
+
+L'ENFANT.
+
+Alors, par Zeus! je ne vous conduirai plus.
+
+LE CHOEUR.
+
+Ainsi, avec mon chétif salaire j'ai trois choses à acheter, farine,
+bois et comestibles, et tu me demandes encore des figues!
+
+L'ENFANT.
+
+Mais, voyons, mon père, si l'arkhonte ne convoque pas tout de suite le
+tribunal, où achèterons-nous à dîner? As-tu quelque heureux espoir à
+nous offrir ou le chemin sacré de Hellè?
+
+LE CHOEUR.
+
+Oh! oh! hélas! Oh! oh! hélas! J'en atteste Zeus, je ne sais pas
+comment nous dînerons.
+
+L'ENFANT.
+
+Pourquoi, malheureuse mère, m'as-tu mis au monde?
+
+LE CHOEUR.
+
+Pour me donner le mal de te nourrir.
+
+L'ENFANT.
+
+O mon petit sac, tu n'es donc qu'un ornement inutile! Hélas! hélas!
+c'est notre lot de gémir.
+
+ * * * * *
+
+PHILOKLÉÔN, _enfermé et parlant à travers la porte_.
+
+Amis, il y a longtemps que je dessèche à vous entendre de cette
+fenêtre, mais je ne puis chanter avec vous. Que ferai-je? Je suis
+gardé par les gens qui sont là, parce que je veux depuis longtemps
+aller avec vous du côté des urnes et y faire du mal. O Zeus au
+tonnerre retentissant, change-moi tout de suite en fumée ou en
+Proxénidès, ou en fils de Sellos, ce hâbleur. N'hésite pas, roi du
+ciel, à me faire cette grâce: prends pitié de mon malheur. Que ta
+foudre ardente me réduise en cendre à l'instant, et qu'ensuite ton
+souffle m'enlève et me jette dans une saumure bouillante, ou bien fais
+de moi la pierre sur laquelle on compte les suffrages.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qui donc est celui qui te retient et qui ferme la porte? Parle; tu
+t'adresses à des amis.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+C'est mon fils; ne criez pas: il est là devant, il dort; baissez la
+voix.
+
+LE CHOEUR.
+
+Mais quelle défense, mon pauvre homme, veut-il t'imposer en agissant
+de la sorte? Quel prétexte est le sien?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Mes amis, il ne veut pas me laisser juger ni faire du mal à personne;
+il est disposé à me faire faire bonne chère, et moi, je ne veux pas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Les paroles audacieuses de cet infâme Dèmologokléôn sont provoquées
+par ce que tu dis la vérité au sujet de la flotte. Cet homme n'aurait
+pas cette audace de paroles s'il ne tramait quelque conspiration. Mais
+c'est le moment de chercher quelque nouveau moyen qui, à l'insu de cet
+homme, te permette de descendre ici.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Quel serait-il? Cherchez, vous. Moi, je serais prêt à tout, tant je
+désire parcourir les bancs avec ma coquille.
+
+LE CHOEUR.
+
+Y a-t-il quelque ouverture que tu puisses creuser à l'intérieur pour
+t'en échapper, couvert de haillons, comme l'industrieux Odysseus.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Tout est bouché: il n'y a pas la moindre fissure par où passerait un
+moucheron. Il faut donc que vous cherchiez quelque autre chose: pas de
+trou possible.
+
+LE CHOEUR.
+
+Te souviens-tu comment, étant à l'armée et ayant volé quelques broches
+que tu fichais toi-même dans le mur, tu en descendis très vite?
+C'était à la prise de Naxos.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Je sais. Mais à quoi bon? Il n'y a pas en ceci la moindre
+ressemblance. J'étais jeune alors, capable de voler et plein de
+vigueur; personne ne me gardait, mais il m'était permis de fuir sans
+crainte. Maintenant, des hommes armés, rangés sur les routes, y font
+sentinelle. Deux d'entre eux sont devant ces portes, broches en main,
+et m'épient comme un chat qui a volé un morceau de viande.
+
+LE CHOEUR.
+
+Trouve donc au plus tôt quelque machine; car voici le jour, mon doux
+ami.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Il n'y a donc rien de mieux pour moi que de ronger mon filet. Que
+Diktynna me pardonne pour ce filet!
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est bien le fait d'un homme qui travaille à son salut. Allons! joue
+de la mâchoire.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Voilà qui est rongé; mais ne criez pas: veillez, au contraire, à ce
+que Bdélykléôn ne s'aperçoive de rien.
+
+LE CHOEUR.
+
+Ne crains rien mon cher, rien. S'il souffle mot, je le forcerai à se
+ronger le coeur et à courir la course pour sa propre vie: il verra
+bien qu'il ne faut pas fouler aux pieds les lois des deux Déesses.
+Attache donc une corde à la fenêtre, entoures-en ton corps et
+laisse-toi descendre, l'âme remplie de la fureur de Diopithès.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Voyons donc! Mais si ces deux hommes s'en aperçoivent, qu'ils essaient
+de me repêcher et de me remonter dans la maison, que ferez-vous?
+Parlez vite!
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous te porterons secours, faisant appel à tout notre coeur d'yeuse,
+si bien qu'il sera impossible de te renfermer. Voilà ce que nous
+ferons.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+J'agirai donc, confiant en vous. Mais retenez bien ceci: s'il m'arrive
+malheur, prenez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le
+sous la barre du tribunal.
+
+LE CHOEUR.
+
+Il ne t'arrivera rien; sois sans crainte. Ainsi, mon cher ami,
+descends avec confiance, en invoquant les dieux de la patrie.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+O souverain Lykos, héros, mon voisin, tu te plais, comme moi, aux
+larmes éternelles et aux gémissements des accusés, et voilà justement
+pourquoi tu es venu habiter ici, afin de les entendre; tu as voulu,
+seul de tous les héros, séjourner auprès des gémissants. Aie pitié de
+moi, sauve aujourd'hui ton voisin. Je jure que je ne pisserai ni ne
+pèterai jamais devant ta balustrade.
+
+ * * * * *
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Holà! l'homme! Éveille-toi.
+
+XANTHIAS.
+
+Qu'y a-t-il?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+J'entends comme le son d'une voix.
+
+XANTHIAS.
+
+Est-ce que le vieux se glisse quelque part?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Non, de par Zeus! mais il descend lié à une corde.
+
+XANTHIAS.
+
+Ah! scélérat! que fais-tu? Ne t'avise pas de descendre.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Remonte vite par l'autre fenêtre et frappe-le avec les branches
+sèches; peut-être retournera-t-il la poupe, frappé par les branches
+d'olivier.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+A l'aide, vous tous qui devez avoir des procès cette année,
+Smikythiôn, Tisiadès, Chrèmôn, Phérédipnos! Quand donc viendrez-vous à
+mon secours, si ce n'est maintenant, avant qu'on m'ait renfermé?
+
+LE CHOEUR.
+
+Dis-moi, que tardons-nous à mettre en mouvement cette colère qui nous
+prend, quand on irrite nos essaims? Oui, voilà, voilà que se dresse ce
+dard irascible, aigu, qui nous sert à châtier. Allons, jetez vite vos
+manteaux, enfants, courez, criez, annoncez ceci à Kléôn; dites-lui
+de venir combattre un ennemi de la république, qui mérite de périr,
+puisqu'il ose dire qu'il ne faut pas juger les procès.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Braves gens, écoutez la chose, et ne criez pas!
+
+LE CHOEUR.
+
+De par Zeus! jusqu'au ciel!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Je ne le lâcherai pas!
+
+LE CHOEUR.
+
+Mais c'est affreux; c'est une tyrannie manifeste! ô cité de Théoros,
+ennemi des dieux, et quels que soient les flatteurs qui nous
+gouvernent!
+
+XANTHIAS.
+
+Par Hèraklès! ils ont des dards. Ne les vois-tu pas, maître?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Oui, c'est avec cela qu'ils ont tué en justice Philippos, fils de
+Gorgias.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et toi aussi tu en mourras! Tournez-vous tous par ici, le dard en
+avant, et marchez contre lui, serrés, en bon ordre, tout gonflés de
+colère et de rage, afin qu'il sache bien plus tard de quel essaim il a
+irrité la colère.
+
+XANTHIAS.
+
+Cela va être rude, de par Zeus! si le combat s'engage: moi, je tremble
+de peur à la vue de tous ces aiguillons.
+
+LE CHOEUR.
+
+Alors, lâche cet homme; sinon, je dis, moi, que tu envieras la peau
+des tortues.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Allons, juges mes collègues, guêpes au coeur dur, mettez-vous en
+fureur; qu'une partie de vous leur pique le derrière, une autre les
+yeux et les doigts.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Midas, Phryx, accourez à l'aide; toi aussi, Masyntias; saisissez-le
+et ne le remettez aux mains de personne. Autrement, je vous mets de
+lourdes entraves, et vous y jeûnerez. J'ai entendu le crépitement de
+nombreuses feuilles de figuier.
+
+LE CHOEUR.
+
+Si tu ne le lâches pas, quelque chose te poindra.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+O Kékrops, héros souverain à la queue de dragon, souffriras-tu que
+je sois ainsi la proie d'hommes barbares, à qui j'ai appris à verser
+quatre mesures de larmes par khoenix?
+
+LE CHOEUR.
+
+Mille maux ne viennent-ils pas fondre sur la vieillesse? C'est
+évident. Voilà deux esclaves qui retiennent de force leur vieux
+maître. Ils laissent dans l'oubli du passé les peaux, les exomides
+qu'il achetait pour eux, les casquettes de chien, les services rendus
+à leurs pieds munis durant l'hiver contre le froid. Ils n'ont ni
+en eux-mêmes, ni dans leurs regards le respect des chaussures
+d'autrefois.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Tu ne me lâcheras donc pas maintenant, méchante bête? Tu ne te
+rappelles plus qu'un jour, t'ayant surpris volant du raisin, je
+t'attachai à un olivier et t'écorchai si bien et si virilement que
+tu faisais des jaloux. Et cependant tu es un ingrat. Mais lâchez-moi
+donc, toi et toi, avant que mon fils accoure.
+
+LE CHOEUR.
+
+Vous allez être punis bel et bien de votre conduite, avant peu; et
+vous connaîtrez quel est le caractère d'hommes irascibles, justes, aux
+regards âcres comme le cresson.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Frappe, frappe, Xanthias, chasse ces guêpes de la maison!
+
+XANTHIAS.
+
+C'est ce que je fais.
+
+BDÉLYKLÉÔN, _à Sosias_.
+
+Et toi, répands une épaisse fumée.
+
+SOSIAS.
+
+Eh bien! ne vous sauverez-vous pas? Allez aux corbeaux! Vous ne partez
+pas?... Joue du bâton.
+
+XANTHIAS.
+
+Toi, pour faire de la fumée, mets le feu à Æskhinès, fils de
+Sellartios. Nous devons, avec le temps, finir par vous chasser.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Mais, de par Zeus! tu ne les aurais pas facilement mis en fuite, s'ils
+s'étaient trouvés nourris des vers de Philoklès.
+
+LE CHOEUR.
+
+N'est-il pas évident pour les pauvres que la tyrannie à mon insu s'est
+glissée furtivement ici? Oui, toi, plus mauvais que le mal, émule
+d'Amynias le chevelu, tu nous empêches d'exécuter les lois établies
+par la ville, et cela sans avoir aucun prétexte, ni une éloquence
+ingénieuse, et pour commander seul.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+N'y a-t-il pas moyen, sans bataille et sans cris aigus, d'entrer en
+pourparlers et en accommodements?
+
+LE CHOEUR.
+
+Des pourparlers avec toi, haïsseur du peuple, ami de la monarchie,
+complice de Brasidas, toi qui portes des franges de laine et qui
+nourris une épaisse moustache!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Hé! par Zeus! mieux vaudrait pour moi abandonner tout à fait mon père,
+que de lutter chaque jour contre des flots si orageux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et pourtant tu n'en es qu'au persil et à la rue, pour nous servir d'un
+terme emprunté aux marchands de vin. Maintenant, en effet, tu n'as
+rien à souffrir, mais tu verras quand l'accusateur entassera contre
+toi ces mêmes griefs et citera tes complices.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Enfin, au nom des dieux, est-ce que vous n'allez pas me débarrasser
+de vous? Avez-vous résolu que moi j'éreinte et que vous soyez éreintés
+tout le jour?
+
+LE CHOEUR.
+
+Non, jamais, tant qu'il me restera le souffle, au lieu que tu aspires
+à nous tyranniser.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Comme tout est pour vous tyrannie et conspirations, quelle que soit
+l'affaire, grande ou petite, mise en cause! Pour moi, je n'ai pas
+entendu ce mot durant cinquante années. Aujourd'hui, il est plus
+commun que le poisson salé. C'est au point qu'il roule dans toute
+l'Agora. Si quelqu'un achète des orphes et ne veut pas de membrades,
+le marchand d'à côté, qui vend des membrades, se met à crier: «La
+cuisine de cet homme m'a l'air de sentir la tyrannie.» Un autre
+demande du poireau, pour assaisonner ces anchois; la marchande de
+légumes le regarde de travers et lui dit: «Tu demandes du poireau,
+est-ce en vue de la tyrannie? Penses-tu qu'Athènes doive te fournir
+des assaisonnements?»
+
+XANTHIAS.
+
+Moi, hier, j'entre chez une fille, à l'heure de midi, et je lui
+propose une chevauchée; elle se fâche et elle me demande si je veux
+rétablir la tyrannie d'Hippias.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Ces propos leur sont agréables à entendre, et moi, parce que je veux
+arracher mon père à ces sorties matinales de misérable calomniateur
+en justice, afin de vivre une bonne vie comme Morykhos, on m'accuse
+d'agir en conspirateur et de songer à la tyrannie.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et, de par Zeus! on a raison; car, pour moi, je préfère au lait des
+poules la vie dont tu veux aujourd'hui me priver. Je n'aime ni les
+raies, ni les anguilles, mais je mangerais avec plaisir un tout petit
+procès, cuit sur le plat à l'étouffée.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Par Zeus! tu t'es habitué à te régaler de ces affaires. Mais, si tu
+gardes le silence pour écouter ce que je dis, tu reconnaîtras, je
+pense, que tu te trompes du tout au tout.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Je me trompe en rendant la justice?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Tu ne sens pas que tu es la risée de ces hommes auxquels tu rends une
+sorte de culte, mais dont tu es l'esclave à ton insu.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Cesse de parler d'esclavage: je règne sur tous.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Non, pas toi; tu n'es qu'un esclave, en croyant commander. Dis-nous,
+mon père, quel honneur te revient-il des tributs de la Hellas?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Beaucoup assurément: j'en veux faire juges les gens qui sont ici.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Et moi également. Laissez-le tous en liberté; donnez-moi une épée. Si
+je suis vaincu dans cette lutte de parole, je tomberai percé de cette
+épée. Et toi, que je ne nomme pas, dis-moi si tu récuses l'arrêt...
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Que je ne boive jamais ma part de vin pur en l'honneur du Bon Génie!
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est maintenant qu'il te faut tirer de notre arsenal quelque discours
+nouveau; mais ne parle pas dans le sens de ce jeune homme. Tu vois
+quelle est pour toi l'importance de ce combat; c'est le tout pour le
+tout si, ce qu'aux dieux ne plaise, il venait à l'emporter.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Qu'on m'apporte mes tablettes, et faites vite.
+
+LE CHOEUR.
+
+Ah! quel air tu as en donnant cet ordre!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+J'y veux simplement écrire, pour mémoire, tout ce qu'il dira.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Mais que diriez-vous s'il triomphait dans la discussion?
+
+LE CHOEUR.
+
+La troupe des vieillards ne servirait plus de rien absolument. Raillés
+dans toutes les rues, on nous appellerait thallophores et sacs à
+procès. Toi donc, qui vas défendre notre souveraineté, déploie en ce
+moment tout le courage de ton éloquence.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et d'abord, dès mon entrée en la carrière, et pour point de départ,
+je montrerai que notre pouvoir ne le cède à aucune royauté. Y a-t-il
+quelqu'un de plus heureux, de plus fortuné ici-bas qu'un juge, un
+être plus gâté et plus redoutable, et cela, si c'est un vieillard?
+Dès qu'il sort du lit, il est escorté jusqu'au tribunal par des hommes
+superbes, hauts de quatre coudées. Ensuite, sur la route, je me
+sens pressé par une main douce, qui a volé les deniers de l'État; on
+supplie, on s'incline, on dit d'une voix lamentable: «Aie pitié de
+moi, mon père, je t'en conjure, si jamais tu as dérobé toi-même
+dans l'exercice de tes fonctions ou dans les marchés pour
+l'approvisionnement des troupes.» Eh bien, il ne saurait pas même que
+j'existe sans son premier acquittement.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Que cet article relatif aux suppliants soit mentionné sur mes
+tablettes!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Puis, lorsque j'entre, chargé de supplications et la colère calmée,
+je ne fais rien de tout ce que j'ai dit; seulement j'écoute de toutes
+parts les plaintes des gens qui espèrent l'acquittement. Vois-tu? on
+n'entend plus que flatteries à l'adresse du juge. Les uns déplorent
+leur misère, et ajoutent des maux supposés à ceux qui sont réels,
+pour les égaler aux miens; les autres nous racontent des histoires ou
+quelque trait comique d'Æsopos. D'autres lancent une raillerie pour me
+faire rire et apaiser ma rigueur. Si rien de tout cela ne nous
+touche, ils nous amènent aussitôt par la main leurs enfants, filles et
+garçons: j'écoute; ils se prosternent et bêlent à l'unisson. Alors le
+père, saisi de crainte, me supplie, comme un dieu, par pitié pour ses
+enfants, de lui faire remise de la peine. «Si tu aimes la voix d'un
+agneau, sois sensible à la voix de ce garçon.» Mais si j'aime la voix
+des petites truies, il essaie de me toucher par celle de sa fille. Et
+nous, par égard pour lui, nous détendons un peu les cordes de notre
+colère. N'est-ce pas là un grand pouvoir, qui permet de dédaigner la
+richesse?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Second point de son discours que je note: «Qui permet de dédaigner la
+richesse.» Dis-moi maintenant les avantages que tu prétends tirer de
+ta souveraineté sur la Hellas?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Chargés de constater l'âge des enfants, nous avons le droit de voir
+leurs parties honteuses. Qu'OEagros soit cité en justice, il ne sera
+pas absous avant de nous avoir récité la plus belle tirade de Niobè.
+Un joueur de flûte gagne-t-il sa cause, en reconnaissance, il se bride
+la joue avec sa courroie, et joue un air aux juges à leur sortie. Si
+un père, en mourant, désigne par testament l'époux destiné à sa fille,
+son unique héritière, nous envoyons là-bas pleurer toutes les larmes
+de leur tête le testament et la coquille solennellement appliquée au
+cachet, et nous donnons la fille à celui dont les prières nous ont
+convaincus. Avec cela, point de comptes à rendre de nos actions: ce
+que n'a aucune autre magistrature.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Effectivement, et c'est la seule des choses que tu as dites dont je
+puisse te féliciter. Mais, quand tu enlèves la coquille au cachet du
+testament d'une héritière, tu commets une injustice.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+De plus, quand le Conseil et le peuple sont embarrassés de juger sur
+quelque grave affaire, un décret renvoie les coupables devant les
+juges. C'est alors qu'Euathlos et ce grand Kolakonymos, lâcheur
+du bouclier, protestent qu'ils ne nous trahiront pas et qu'ils
+combattront pour le peuple. Et jamais, dans l'assemblée, aucun orateur
+n'a fait triompher son avis, s'il n'a dit que les tribunaux ont le
+droit de se retirer, aussitôt qu'ils ont jugé une affaire. Kléôn
+lui-même, ce grand braillard, ne mord pas sur nous, mais il nous
+garde, nous caresse de la main et nous préserve des mouches, tandis
+que toi, tu n'as jamais rien fait de tout cela à ton père. Et Théoros,
+quoique ce soit un homme qui n'est pas au-dessous d'Euphèmios, il
+prend l'éponge dans le bassin et décrotte nos chaussures. Vois de
+quels biens tu veux me priver, me dépouiller. Voilà ce que tu appelles
+de l'esclavage, de la servitude, et tu prétends le prouver.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Parle à satiété: car un jour mettra fin à cette puissance imposante,
+et tu ne seras plus qu'un derrière qui défie le bain.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Mais le plus agréable de tout cela, et que j'allais oublier, c'est
+quand je rentre à la maison, rapportant mon salaire: tout le monde
+arrive en même temps me faire des caresses, en raison de cet argent;
+et d'abord ma fille me lave les pieds, les parfume, se penche pour
+me baiser, m'appelle «son petit papa» et, de sa langue, va pêcher le
+triobole. Ma femme, douce cajoleuse, m'apporte une galette bien levée,
+s'assoit près de moi, et, faisant des instances: «Mange ceci, goûte
+cela.» Je suis ravi, et je n'ai pas besoin de me tourner vers toi ou
+vers l'intendant pour savoir quand il apportera le dîner, en maugréant
+et en grommelant. D'ailleurs, s'il ne se hâte de me pétrir un gâteau,
+j'ai là un rempart contre les maux, un préservatif contre les traits.
+Si tu ne me verses pas à boire, j'ai apporté un vase à longues
+oreilles, plein de vin; je me penche et je bois, et lui, ouvrant la
+bouche pour braire, oppose au bruit de ta coupe une grosse pétarade
+digne d'un bataillon. N'est-ce pas là exercer une grande souveraineté
+et qui ne le cède point à celle de Zeus, moi qui entends de moi ce
+que Zeus entend de lui? Si nous sommes tumultueux, quelque passant
+s'écrie: «Quel tonnerre dans le tribunal, ô Zeus souverain!» Si je
+lance l'éclair, les riches ahanent d'émoi, et ils lâchent tout sous
+eux; et de même les gens tout à fait vénérables. Et toi-même, tu as
+grand'peur de moi; oui, par Dèmètèr! tu as peur; et moi, que je me
+meure, si j'ai peur de toi.
+
+LE CHOEUR.
+
+Non, jamais nous n'avons entendu personne parler avec tant de
+correction et d'intelligence.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Mais non, il se figurait qu'il vendangerait aisément une vigne
+abandonnée; car il savait toute la supériorité de mon talent.
+
+LE CHOEUR.
+
+Comme il a tout passé en revue, sans rien omettre! C'est au point
+que je grandissais en l'entendant et qu'il me semblait juger aux Iles
+Fortunées, ravi de son éloquence.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Le voilà qui se pâme d'aise, qu'il est tout hors de lui! Va,
+aujourd'hui, je te ferai regarder les étrivières!
+
+LE CHOEUR.
+
+Il faut que tu ourdisses toutes sortes de trames pour échapper: car il
+n'est pas facile d'adoucir ma colère, quand on ne parle pas dans mon
+sens. C'est donc le cas pour toi de chercher une bonne meule et toute
+neuve, lorsque tu vas parler, afin d'écraser ma mauvaise humeur.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+C'est une entreprise difficile, rude et d'une trop haute portée pour
+des poètes de vendanger, de guérir une maladie ancienne et invétérée
+dans la cité. Cependant, ô mon père, descendant de Kronos...
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Arrête, et ne me donne plus le nom de père. Si tu ne me prouves pas,
+tout de suite, que je suis esclave, rien ne m'empêchera de te faire
+mourir, dût-on me priver de ma part des festins sacrés.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Écoute maintenant, petit papa, et détends un peu ton visage. Et
+d'abord calcule, simplement, non pas avec des cailloux, mais sur tes
+doigts, le revenu total des tributs payés par les villes; compte, en
+outre, les cotes personnelles, les nombreux centièmes, les prytanies,
+les mines, les droits des marchés et des ports, les taxes, les
+confiscations: la somme de ces revenus monte à près de deux mille
+talents. Compte maintenant les honoraires annuels des juges, au nombre
+de six mille; car il n'y en eut jamais davantage ici: cela nous fait
+cent cinquante talents.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Ce n'est donc pas même le dixième des revenus de l'État que nous
+touchons pour salaire.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Non, par Zeus! Et où va donc le reste?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+A ces gens qui disent: «Je ne trahirai jamais la populace d'Athènes,
+mais je combattrai toujours pour le peuple.»
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Et toi, mon père, tu te laisses mener par eux, charmé de leurs
+paroles. Ils extorquent aux villes des cinquantaines de talents, les
+effrayant de leurs menaces et de leurs cris: «Payez le tribut, ou je
+tonne et je foudroie votre ville!» Et toi tu te contentes de grignoter
+les résidus de ton pouvoir. Les alliés, remarquant que le reste de
+la foule vit maigrement de lécher les assiettes et de mâcher à vide,
+t'estiment à l'égal du suffrage de Konnos, et apportent aux autres, en
+présent, terrines salées, vin, tapis, fromage, miel, sésame, coussins,
+fioles, couvertures de laine, couronnes, colliers, coupes, richesse et
+santé. Et toi, leur maître, pour prix de tes nombreux labeurs sur la
+terre et sur l'onde, il n'y en a pas un qui te donne même une tête
+d'ail pour tes fritures.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Oui, par Zeus! j'ai envoyé chercher moi-même trois gousses d'ail chez
+Eukharidès; mais cette servitude où je suis, tu ne me la montres pas
+et tu me chagrines.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+N'est-ce donc pas une grande servitude de voir tous ces gens-là
+investis des magistratures et leurs flatteurs richement rémunérés,
+tandis que toi, si on te donne trois oboles, te voilà content? Et
+c'est en combattant sur mer, sur terre à la prise des villes que tu
+les as gagnées, en te surmenant de fatigues. Il y a plus, et c'est
+ce qui m'exaspère au plus haut point, un ordre t'oblige à te rendre
+à l'assemblée, parce qu'un jeune débauché, le fils de Khæréas, aux
+jambes écartées, au corps balancé d'un mouvement lascif, est venu te
+prescrire de juger au tribunal, le matin et à l'heure dite, sous
+peine pour quiconque arrivera passé le signal, de ne pas toucher
+le triobole. Et cependant lui-même il reçoit la drakhme accordée
+à l'accusateur, bien qu'il soit arrivé en retard. Il partage avec
+quelque autre des juges, ses collègues, le présent qu'a pu lui
+donner un des accusés; puis ils s'entendent tous deux pour arranger
+l'affaire, à la façon des scieurs de long, dont l'un tire et l'autre
+pousse. En attendant, toi tu regardes, la bouche béante, le kolakrète,
+et tu ne sais rien de ce qui s'est fait.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Eux me traiter ainsi! Hélas! que dis-tu? Mon coeur est comme une mer
+démontée: tu t'empares de toute mon intelligence, et je ne sais pas où
+tu me conduis.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Vois pourtant comment il t'est permis d'être riche, ainsi que tous les
+tiens; mais grâce à ces flagorneurs du peuple, tu disparais dans je
+ne sais quelle machine. Maître d'une foule de villes, depuis le Pontos
+jusqu'à la Sardô, tu ne jouis de rien, sinon de ce misérable salaire:
+c'est un flocon de laine où l'on verse avec une parcimonie contenue,
+et pour que tu vives, comme qui dirait une goutte d'huile. En effet,
+ils veulent que tu sois pauvre, et je te dirai pourquoi: c'est afin
+que tu connaisses la main qui te nourrit, et que, si l'un d'eux
+t'excite en sifflant, tu te lances d'un bond féroce sur l'ennemi.
+Car s'ils voulaient assurer la subsistance du peuple, ce serait chose
+facile. Il y a bien mille cités qui maintenant nous paient tribut.
+Si l'on enjoignait à chacune d'elles de nourrir vingt personnes,
+deux myriades de nos concitoyens ne vivraient que de lièvres, la tête
+ceinte de toutes sortes de couronnes, et ne boiraient que du lait pur
+ou bouilli, délices dignes de notre patrie et du trophée de Marathôn.
+Aujourd'hui, comme des mercenaires récoltant des olives, vous êtes à
+la merci de celui qui détient votre salaire.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Hélas! quel froid de glace engourdit ma main! Je ne puis tenir mon
+épée; je sens que je faiblis.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Mais lorsque ces hommes craignent pour eux-mêmes, ils vous donnent
+l'Euboea, et vous promettent la fourniture de quelque cinquante
+médimnes de froment; eux qui ne t'ont jamais rien donné, sauf, tout
+récemment, cinq médimnes d'orge; et encore tu ne les reçus qu'à
+grand'peine, khoenix par khoenix, et en te justifiant de l'accusation
+d'être étranger. Voilà pourquoi je t'ai toujours tenu renfermé, afin
+de te nourrir moi-même et de ne pas les voir rire des insolences
+dirigées contre toi. Et maintenant je veux franchement te fournir tout
+ce que tu désires, hors le lait du kolakrète.
+
+LE CHOEUR.
+
+Il était sage celui qui a dit: «Avant d'avoir entendu le discours des
+deux parties, ne prononcez pas.» C'est toi, en effet, qui me parais
+maintenant avoir largement gagné la cause. Cela fait que ma colère se
+calme et que je jette ces bâtons. Et toi, notre contemporain et notre
+camarade, cède, cède à ses raisons, de peur de paraître un homme
+atteint de folie, d'entêtement exagéré, et intraitable. Qu'il m'eût
+été utile d'avoir moi-même un tuteur, un parent, pour me remettre
+ainsi dans le vrai sens! Aujourd'hui, un dieu présent vient
+manifestement à ton aide dans cette occurrence; on voit qu'il
+t'accorde sa faveur: accepte-la sans attendre.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Oui, je le nourrirai; je fournirai à ce vieillard tout ce qu'il
+lui faut, gruau à lécher, manteau doublé, couverture, fille qui lui
+frottera les reins et le reste. Mais qu'il se taise et ne souffle mot,
+cela ne peut me plaire.
+
+LE CHOEUR.
+
+Il s'est remis lui-même dans le bon sens sur les points où il
+extravaguait: il a reconnu tout à l'heure sa folie et il se reproche
+de n'avoir pas suivi tes conseils. Maintenant peut-être va-t-il
+se laisser convaincre par tes observations, et avoir la sagesse de
+changer de conduite en t'obéissant.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Hélas! malheur à moi!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Eh bien, pourquoi cries-tu?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Laisse-moi là toutes ces promesses! «Ce que j'aime est là-bas, c'est
+là-bas que je veux être,» où le héraut crie: «Qui donc n'a pas voté?
+Qu'il se lève!» Que ne puis-je être debout devant les urnes, le
+dernier des votants! Hâte-toi, mon âme! Où est mon âme? «Ténèbres,
+livrez-moi passage.» Par Hèraklès! puissé-je arriver à temps auprès
+des juges pour convaincre Kléôn de vol!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Allons, mon père, au nom des dieux, obéis-moi!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+T'obéir? Dis ce que tu veux, sauf une chose.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Laquelle? Parle.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Ne pas juger. Hadès aura décidé de moi avant que je consente.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Eh bien, si tu fais ton bonheur de rendre la justice, ne sors pas
+d'ici, reste chez toi et juge tes serviteurs.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et que juger? Tu plaisantes.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Tu feras tout comme là-bas. Si une servante ouvre la porte
+clandestinement, tu décréteras contre elle une simple amende,
+absolument comme tu le faisais au tribunal. Et tout cela se passe au
+mieux. Si le soleil luit dès le matin, tu jugeras au soleil. Si la
+neige tombe ou s'il pleut, tu t'assiéras auprès du feu, pour instruire
+l'affaire. Si tu te lèves à midi, aucun thesmothète ne t'exclura de
+l'enceinte.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Cela me convient.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Il y a plus: si un plaideur n'en finit pas, tu n'attendras pas à jeun,
+te rongeant toi-même ainsi que l'orateur.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Mais comment pourrai-je bien connaître l'affaire, de même
+qu'auparavant, si j'ai encore la bouche pleine?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Beaucoup mieux. On dit que les juges, entourés de faux témoins, ne
+parviennent à connaître les affaires qu'en ruminant.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Tu me décides. Mais tu ne me dis pas de qui je recevrai les
+honoraires.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+De moi.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Bien: je serai payé à part, et non avec les autres. Car c'est un tour
+indigne que m'a joué Lysistratos, ce bouffon. Dernièrement, il avait
+reçu une drakhme pour nous deux. Il va faire de la monnaie au marché
+des poissons, et il me remet trois écailles de mulet. Moi, je les
+fourre dans ma bouche, les ayant prises pour des oboles: dégoûté par
+l'odeur, je les crache et je le traîne en justice.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Et que répliqua-t-il?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Eh bien, il prétendit que j'avais un estomac de coq. «Tu as été vite à
+digérer l'argent,» dit-il.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Tu vois quel avantage cela t'offre encore.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et qui n'est pas mince du tout. Mais exécute ce que tu veux faire.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Attends un moment. Je vais tout apporter.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Vois la chose et comment les oracles s'accomplissent. J'avais entendu
+dire qu'un jour viendrait où les Athéniens jugeraient les procès dans
+leurs maisons et où chaque individu se bâtirait, dans son vestibule,
+un tout petit tribunal, comme un hèkatéion, partout devant les portes.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Tiens, qu'en dis-tu? Je t'apporte tout ce que je t'ai dit, et beaucoup
+plus même. Voici un pot de chambre, si tu as envie d'uriner; on va le
+pendre, près de toi, à un clou.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Bonne idée, pour un vieux! Tu as trouvé là, franchement, un utile
+remède à la rétention d'urine.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Et puis du feu et des lentilles dessus, si tu as besoin de manger une
+bouchée.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Pas maladroit du tout! Car même si j'ai la fièvre, je toucherai mon
+salaire. Sans bouger d'ici je mangerai mes lentilles. Mais à quoi bon
+m'avez-vous apporté cet oiseau?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Afin que, si tu t'endors pendant une plaidoirie, il t'éveille de
+là-haut.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Je voudrais encore une chose; car le reste me suffit.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Laquelle?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Qu'on m'apportât ici la statue de Lykos.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+La voici: on dirait le Dieu lui-même.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Souverain héros, que tu n'es guère agréable à voir!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+C'est à nos yeux le portrait même de Kléonymos.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Tout héros qu'il est, il n'a donc pas d'armes non plus.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Si tu te hâtais de siéger, je me hâterais d'appeler une cause.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Appelle tout de suite; il y a longtemps que je siège.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voyons, quelle cause introduirai-je tout d'abord? Quelle sottise a
+faite quelqu'un de la maison? Thratta ayant dernièrement laissé brûler
+la marmite...
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Holà, arrête! Peu s'en faut que tu ne me fasses mourir. Tu allais
+appeler une cause avant d'avoir posé la balustrade: c'est la première
+condition de nos mystères.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Mais, par Zeus! il n'y en a pas.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Eh bien, je cours, et j'en rapporte une tout de suite de la maison.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Ce que c'est pourtant! Quelle force a l'habitude du local!
+
+ * * * * *
+
+XANTHIAS.
+
+Va-t'en aux corbeaux! Nourrir un pareil chien!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Qu'y a-t-il donc?
+
+XANTHIAS.
+
+Ne voilà-t-il pas Labès, votre chien, qui vient d'entrer dans la
+cuisine et de manger un fromage de Sikélia!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voilà le premier délit à déférer à mon père. Toi, porte l'accusation.
+
+XANTHIAS.
+
+Pas moi, de par Zeus! mais un autre chien se porte comme accusateur,
+si l'affaire est appelée.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voyons, maintenant, amène-les tous deux ici.
+
+XANTHIAS.
+
+C'est ce qu'on va faire.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Qu'apportes-tu là?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+La bauge aux porcs consacrés à Hestia.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Tu oses y porter une main sacrilège?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Non, mais c'est en sacrifiant d'abord à Hestia, que j'écraserai
+quelque adversaire. Allons, hâte-toi de les amener. Je vois déjà la
+peine encourue.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voyons, maintenant, j'apporte les tablettes et les registres.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Ah! tu m'assommes, tu me tues, avec tes délais. J'aurais pu tracer les
+mots par terre.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voici.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Appelle donc.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+J'y suis.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Qu'est-ce d'abord, celui-ci?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Aux corbeaux! Quel ennui! J'ai oublié d'apporter les urnes aux
+suffrages.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Eh bien, où cours-tu?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Chercher les urnes.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Inutile: j'avais là ces vases.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+On ne peut mieux. Nous avons tout ce qu'il nous faut, excepté pourtant
+la klepsydre.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et ceci? N'est-ce pas une klepsydre?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Tu excelles à fournir les objets nécessaires et locaux. Mais qu'on se
+hâte d'apporter de la maison le feu, les myrtes et l'encens, afin de
+commencer par invoquer les dieux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et nous, pendant les libations et les prières, nous vous dirons de
+bonnes paroles, parce que de la lutte et de la dispute vous en êtes
+venus à une généreuse réconciliation.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Débutez donc par les bonnes paroles.
+
+LE CHOEUR.
+
+O Phoebos Apollôn Pythios, bonne chance à l'affaire instruite par
+ce magistrat devant sa porte; accord entre nous tous tirés de nos
+erreurs! Io Pæan!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+O Souverain maître, mon voisin, dieu de ma rue, gardien de mon
+vestibule, accepte, seigneur, ce nouveau sacrifice, que nous innovons
+en l'honneur de mon père. Adoucis cette humeur trop rêche et dure
+comme l'yeuse, mêle à ce coeur quelques gouttes de miel. Qu'il
+soit désormais doux pour les hommes, plus clément à l'accusé qu'à
+l'accusateur, prêt à pleurer avec ceux qui l'implorent; qu'il se
+dépouille de son aigreur et qu'il arrache les orties de sa colère!
+
+LE CHOEUR.
+
+Nos prières s'unissent aux tiennes, et nos chants en faveur du nouveau
+magistrat s'accordent avec les paroles que tu as prononcées. Oui, tu
+as notre bienveillance, depuis que nous voyons que tu aimes le peuple
+bien plus que ne le fait aucun des jeunes.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+S'il se trouve devant les portes quelque hèliaste, qu'il entre. Dès
+qu'on aura commencé à parler, nous n'ouvrirons plus.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Quel est l'accusé?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Celui-ci.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Quelle peine va le frapper?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Écoutez l'acte d'accusation. Le soussigné chien de Kydathènè accuse
+Labès d'Æxonè d'avoir seul, contre toute justice, mangé un fromage
+Sikélien. Peine: un collier de figuier.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+C'est-à-dire une mort de chien, une fois convaincu.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+L'accusé Labès est ici présent.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Oh! le vilain chien! Quels yeux de voleur! Comme, en serrant les
+dents, il se flatte de me tromper? Où est le plaignant, le chien de
+Kydathènè?
+
+LE CHIEN.
+
+Au! au!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Le voici.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+C'est un second Labès, bon aboyeur et lécheur de marmites.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Silence, assis! Toi, monte à la tribune et accuse.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Voyons; en même temps je vais me verser et boire un coup.
+
+XANTHIAS.
+
+Vous avez entendu, citoyens juges, l'accusation que j'ai formulée
+contre celui-ci. Il a commis le plus affreux des attentats contre
+moi et contre la marine. Il s'est sauvé dans un coin, à la mode
+Sikélienne, avec un énorme fromage, dont il s'est repu dans les
+ténèbres.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+De par Zeus! il est pris sur le fait. Tout à l'heure il m'a lâché un
+gros rot au fromage, le coquin!
+
+XANTHIAS.
+
+Et il ne m'a rien donné, à ma requête. Or, qui voudra vous rendre
+service, si l'on ne me jette rien à moi, votre chien?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et il n'a rien donné?
+
+XANTHIAS.
+
+Rien à moi, son camarade.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Voilà un gaillard aussi bouillant que ces lentilles!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Au nom des dieux, mon père, ne prononce pas avant de les avoir
+entendus tous les deux.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Mais, mon bon, la chose est claire; elle crie d'elle-même.
+
+XANTHIAS.
+
+N'allez pas l'absoudre. C'est de tous les chiens l'être le plus
+égoïste et le plus glouton, lui qui, louvoyant autour d'un mortier, a
+dévoré la croûte des villes!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Aussi n'ai-je pas même de quoi boucher les fentes de ma cruche.
+
+XANTHIAS.
+
+Châtiez-le donc. Jamais une seule cuisine ne pourrait nourrir deux
+voleurs. Je ne puis pourtant pas, moi, aboyer le ventre vide: aussi
+dorénavant je n'aboierai plus.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Oh! oh! que de scélératesses il nous a dénoncées! C'est la friponnerie
+faite homme. N'est-ce pas ton avis, mon coq? Par Zeus! il dit que oui.
+Le thesmothète, où est-il? Ohé! Donne-moi le pot.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Prends-le toi-même. Je suis en train d'appeler les témoins. Paraissez,
+témoins à la charge de Labès, plat, pilon, racloire à fromage,
+fourneau, marmite et autres ustensiles brûlés! Mais pisses-tu encore?
+Ne sièges-tu plus?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+C'est lui, je crois, qui va faire sous lui aujourd'hui.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Ne cesseras-tu pas d'être dur et intraitable pour les accusés? Tu les
+déchires à belles dents! Monte à la tribune; défends-toi. D'où vient
+ton silence? Parle.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Mais il semble qu'il n'ait rien à dire.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Non pas, mais il me paraît être dans la même situation que jadis
+Thoukydidès accusé. Ses mâchoires furent tout à coup paralysées.
+Retire-toi; c'est moi qui présenterai ta défense. Il est difficile,
+citoyens, de faire l'apologie d'un chien calomnié; je parlerai
+cependant. C'est une bonne bête, et il chasse les loups.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+C'est un voleur et un conspirateur.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Par Zeus! c'est le meilleur des chiens d'aujourd'hui, capable de
+garder de nombreux moutons.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+A quoi cela sert-il, s'il mange le fromage?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Oui, mais il se bat pour toi, il garde la porte, et il excelle dans
+tout le reste. S'il a fait un larcin, pardonne-lui. Il est vrai qu'il
+ne sait pas jouer de la kithare.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Moi, je voudrais qu'il ne sût pas lire, pour ne pas nous faire
+l'apologie de son crime.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Écoute, juge équitable, mes témoins. Monte, racloire à fromage, et
+parle à haute voix. Tu exerçais alors la charge de payeur: réponds
+clairement. N'as-tu pas raclé les parts que tu avais reçues pour les
+soldats? Elle répond qu'elle les a raclées.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Mais, par Zeus! elle ment.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Juge compatissant, prends pitié des malheureux. Notre Labès ne vit
+que de têtes et d'arêtes de poissons; jamais il ne demeure en place.
+L'autre n'est bon qu'à garder la maison: il reste là, attendant ce
+qu'on apporte et en demandant sa part; autrement, il mord.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Ouf! quel mal me prend qui fait que je m'attendris? Le malaise dure,
+et je me sens convaincre.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Ah! je t'en conjure, pitié pour lui, mon père! Ne le sacrifiez point.
+Où sont les enfants? Montez, malheureux! jappez, priez, suppliez et
+pleurez!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Descends, descends, descends, descends!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Je vais descendre. Et quoique ce «descends» en ait trompé bien
+d'autres, je vais pourtant descendre.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Aux corbeaux! Ah! ce n'est pas bon d'avoir mangé. Je viens de pleurer,
+et je n'en vois pas d'autre raison que de m'être bourré de lentilles.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Il ne sera donc pas acquitté?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+C'est difficile à savoir.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voyons, mon petit papa, tourne-toi vers de meilleurs sentiments.
+Prends ce suffrage; passe, de sens rassis, du côté de la seconde urne,
+et absous-le, mon père.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Non, certes. Je ne sais pas jouer de la kithare.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Viens à l'instant, je vais t'y conduire au plus vite.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Est-ce la première urne?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Oui.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+J'y jette mon suffrage.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Il est attrapé; il vient d'absoudre sans le vouloir.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Attends, que je verse les suffrages. Voyons l'issue du débat.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Le fait va le prouver. Tu es absous, Labès. Père, père, que
+t'arrive-t-il?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Ah! dieux! vite de l'eau.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Reviens à toi.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Dis-moi la chose comme elle est. Est-il réellement absous?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Oui, de par Zeus!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Je suis réduit à rien.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Pas de souci, cher père: relève-toi.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Comment, en face de moi-même, supporterai-je l'idée d'avoir absous un
+accusé? Qu'adviendra-t-il de moi? O dieux vénérés, accordez-moi mon
+pardon: c'est malgré moi que je l'ai fait: ce n'est pas mon habitude.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Ne te fâche pas. Moi je veux, mon père, te bien nourrir, te mener avec
+moi partout, aux dîners, aux banquets, aux spectacles, de manière à
+passer agréablement le reste de ta vie. Hyperbolos ne te rira plus au
+nez en te dupant, mais entrons.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Oui, maintenant, si bon te semble.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui, allez gaiement où vous voulez.
+
+Pour vous, myriades incalculables, les bonnes choses qu'on va vous
+dire maintenant, gardez-vous de les laisser négligemment tomber par
+terre. C'est affaire à des spectateurs inintelligents, et non pas à
+vous.
+
+Et maintenant, peuple, prêtez-nous attention, si vous aimez un langage
+sincère.
+
+Le poète désire, à présent, adresser des reproches aux spectateurs. Il
+prétend qu'on lui a fait une injustice, à lui qui s'est souvent
+bien conduit envers vous, pas ouvertement sans doute, mais en aidant
+secrètement d'autres poètes. Imitateur des prophéties et des procédés
+d'Euryklès, il fit passer dans d'autres ventres bon nombre de
+ses traits comiques. Bientôt, il affronta le risque de se montrer
+ouvertement et de lui-même, prenant en mains les rênes, non plus de la
+bouche d'autrui, mais de celle de ses propres muses. Porté au sommet
+de la grandeur, plus honoré que jamais personne d'entre vous, il dit
+n'avoir pas atteint le comble, ni être gonflé d'orgueil, ni parcourir
+les palestres en séducteur. Si quelque amant, mû par la haine,
+accourait sur lui pour s'être raillé comiquement de ses amours, il dit
+qu'il n'a jamais fléchi devant personne, gardant la ferme résolution
+de ne pas faire jouer aux muses dont il s'inspire, le rôle
+d'entremetteuses. La première fois qu'il joua, il n'eut pas, selon
+lui, à combattre des hommes, mais à s'armer du courage de Hèraklès,
+pour attaquer les plus grands monstres, assaillant tout d'abord avec
+vigueur la bête aux dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisaient
+des rayons terribles comme les yeux de Kynna, et dont les cent têtes
+étaient léchées en cercle par des flatteurs, gémissant autour de son
+cou: elle avait la voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur
+d'un phoque, les testicules malpropres d'une Lamia, et le derrière
+d'un chameau. A la vue de ce monstre, notre poète dit que la peur ne
+lui fera pas offrir des présents, mais qu'aujourd'hui encore il va
+combattre pour vous. Il ajoute qu'après ce monstre, il lutta, l'an
+passé, contre des dæmons sinistres, des êtres fiévreux, qui, la nuit,
+étranglaient les pères, étouffaient les grands-pères, s'asseyaient
+à la couche de vos concitoyens inoffensifs, les inondaient de
+contre-serments, de citations, de témoignages, au point qu'un bon
+nombre bondissaient terrifiés chez le polémarkhe. Après avoir trouvé
+un tel défenseur, un tel sauveur de ce pays, vous l'avez abandonné,
+l'année dernière, lorsqu'il semait ses pensées les plus neuves, dont,
+faute de les bien comprendre, vous avez arrêté la pousse. Cependant,
+au milieu de nombreuses libations, il atteste Dionysos que jamais on
+n'entendit de meilleurs vers comiques. C'est une honte pour vous de ne
+pas les avoir appréciés sur-le-champ; mais le poète n'est pas estimé
+à une moindre valeur par les hommes éclairés, quoique, devançant ses
+rivaux, il ait eu son espérance brisée.
+
+Mais, à l'avenir, braves gens, si vous avez des poètes qui cherchent
+des paroles et des idées neuves, aimez-les, favorisez-les davantage,
+et conservez leurs pensées: enfermez-les dans vos coffres avec les
+fruits. En agissant ainsi, vos vêtements exhaleront toute l'année une
+odeur de sagesse.
+
+O nous, autrefois vaillants dans les choeurs, vaillants dans les
+combats, et hommes plus vaillants encore par ce côté seul, tout cela
+est passé, bien passé. Aujourd'hui la blancheur florissante de nos
+cheveux surpasse celle du cygne. Toutefois il faut que de ces restes
+surgisse la vigueur du jeune âge: pour moi, je suis convaincu que ma
+vieillesse vaut mieux que les boucles de beaucoup de jeunes gens, que
+leur parure et leur derrière élargi.
+
+Si quelqu'un de vous, spectateurs, à l'aspect de mon costume, s'étonne
+de me voir avec un corsage de guêpe, et de ce que signifie notre
+aiguillon, je le lui expliquerai aisément, quelle que soit son
+ignorance première. Nous sommes, nous qui avons cet appendice au
+derrière, les Attiques, seuls vraiment nobles, autochthones, race la
+plus vaillante, qui rendit à la ville les plus nombreux services
+dans les combats, quand vint le Barbare, couvrant la ville de fumée,
+mettant tout en feu, et voulant nous enlever violemment nos ruches.
+Aussitôt, armés de la lance et du bouclier, nous accourons pour les
+combattre, le coeur enivré de colère, debout, homme contre homme,
+dévorant nos lèvres de fureur, la grêle des flèches dérobant la vue
+du ciel. Cependant, avec l'aide des dieux, nous les mettons en déroute
+vers le soir. Une chouette, avant la bataille, avait passé au-dessus
+de notre armée. Puis nous les poursuivons, les piquant comme des
+taons sous leurs longs vêtements, et ils s'enfuient, les joues et les
+sourcils criblés de dards; si bien que chez les Barbares, partout et
+maintenant encore, on ne désigne rien de plus redoutable que la guêpe
+attique.
+
+Certes alors j'étais terrible, n'ayant peur de rien: je mis en fuite
+les ennemis, cinglant où il fallait sur nos trières. Car nous n'avions
+pas alors le souci d'arrondir une phrase, ni la pensée de dénoncer
+quelqu'un, mais le désir d'être le meilleur rameur. Aussi, après avoir
+enlevé aux Mèdes un grand nombre de villes, méritions-nous de recevoir
+ici les tributs, que volent les jeunes gens.
+
+Examinez-nous du haut en bas et sous tous les aspects, vous nous
+trouverez, pour le caractère et pour la manière de vivre, absolument
+semblables aux guêpes. Et d'abord il n'y a pas d'animal plus irritable
+que nous, ni plus colère, ni plus impatient. Ensuite, toutes nos
+différentes occupations ressemblent à celles des guêpes. Groupés par
+essaims, comme ceux des ruches, les uns d'entre nous s'en vont chez
+l'arkhonte, les autres chez les Onze, d'autres à l'Odéôn: quelques-uns
+serrés contre les murs, la tête baissée vers la terre, remuent à
+peine, comme les chenilles dans leurs alvéoles. Pour le reste de
+la vie nous abondons en ressources. En piquant un chacun, nous nous
+procurons de quoi vivre. Mais nous avons parmi nous des frelons
+inactifs, dépourvus d'aiguillon, et qui, séjournant à l'intérieur du
+logis, dévorent notre travail, sans se donner aucune peine. C'est pour
+nous une chose des plus douloureuses qu'un être qui se dispense du
+service, nous ravisse notre salaire, lui qui, pour la défense de ce
+pays, ne prend ni rame, ni lance, ni ampoule. Il me semble, en un mot,
+que ceux des citoyens qui n'auront pas d'aiguillon, ne doivent pas
+toucher le triobole.
+
+ * * * * *
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Jamais de la vie je ne quitterai plus ce manteau, qui seul me sauva
+dans la bataille où le puissant Boréas nous fit la guerre.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Tu sembles n'avoir aucun souci de ton bien.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+De par Zeus! je me passe aisément des choses de luxe. Dernièrement je
+me régalais d'une friture, et je payai un triobole dû au dégraisseur.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Fais du moins l'épreuve, puisque, une bonne fois, tu t'es livré à moi
+pour bien vivre.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Que m'ordonnes-tu donc de faire?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Quitte ce manteau usé et endosse cette læna en guise de manteau.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Faites donc des enfants et élevez-les: voilà le mien maintenant qui
+veut m'étouffer!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voyons, prends-la, mets-la, et ne dis rien.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Qu'est-ce que c'est que cette mauvaise chose, au nom de tous les
+dieux?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Les uns l'appellent une persique, les autres une kaunakè.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Moi, je la prenais pour une couverture de Thymoetè.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Ce n'est pas étonnant; tu n'es jamais allé à Sardes; tu la connaîtrais
+alors, tandis que maintenant tu ne la connais pas.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Moi? Non, de par Zeus! Mais cela me paraissait ressembler absolument à
+la casaque pluchée de Morykhos.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Erreur; c'est à Ekbatana qu'on fait ces tissus.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Est-ce qu'à Ekbatana on fait des intestins de laine?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Pas du tout, mon bon; mais chez les Barbares cette étoffe se tisse à
+grands frais. Ainsi ce vêtement mange bien pour un talent de laine.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Il serait donc plus juste de l'appeler mange-laine que kaunakè.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voyons, mon bon, tiens-toi et endosse-la.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Malheureux que je suis! quelle chaleur la malpropre m'a rotée au nez!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Ne l'endosses-tu pas?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Non, de par Zeus! Mais, mon bon, si c'est indispensable, mettez-moi
+dans un four.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Allons, c'est moi qui te la passerai; viens donc ici.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Au moins place là un croc.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Pour quoi faire?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Pour me retirer avant que je sois fondu.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voyons, maintenant, ôte ces maudites savates, et mets vite cette
+chaussure lakonienne.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Moi? Je n'aurai jamais le coeur de mettre d'odieuses chaussures
+fabriquées par des ennemis!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Allons, mon cher, marche hardiment sur le sol lakonien: fais vite.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+C'est mal à toi de me faire le pied au pays ennemi.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Allons, l'autre pied!...
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Impossible pour celui-là; il a un de ses doigts qui déteste tout à
+fait les Lakoniens.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Il ne peut pas en être autrement.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Malheureux que je suis de n'avoir pas d'engelure dans ma vieillesse!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Finis-en de te chausser; puis marche à la façon des riches, avec un
+balancement voluptueux et efféminé.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Regarde: vois cette tournure, et juge de qui des riches ma démarche se
+rapproche le plus.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+De qui? D'un furoncle revêtu d'ail.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Aussi ai-je envie de tortiller des fesses.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Voyons, maintenant, sauras-tu tenir un langage grave devant des hommes
+instruits et habiles?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Oui.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Que diras-tu?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Beaucoup de choses. D'abord comment Lamia, se voyant prise, s'est mise
+à péter; puis comment Kardopiôn frappa sa mère.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Non, pas de fables, mais des choses de la vie humaine, tels que nos
+sujets ordinaires d'entretien à la maison.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Ah! j'en sais du genre de ce qui se dit à la maison, par exemple: «Il
+y avait une fois une souris et un chat.»
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+«Être sot et grossier», comme dit Théogénès au vidangeur, en lui
+faisant des reproches, vas-tu parler de souris et de chats à des
+hommes?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+De qui faut-il donc que je parle?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+De personnages éminents, de tes collègues en députation Androklès et
+Klisthénès.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Moi! Jamais je ne suis allé en députation, excepté à Paros, et j'ai
+reçu pour cela deux oboles.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Eh bien, dis-nous donc comment Éphoudiôn combattit glorieusement au
+pankration avec Askondas: tout vieux qu'il était et blanchi, il avait
+de larges reins, des poignets, des flancs et un thorax superbes.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Assez, assez, tu ne sais ce que tu dis. A quoi bon le thorax pour se
+battre au pankration?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Telle est la manière de converser des sages. Mais dis-moi autre chose.
+Si tu étais à boire avec des étrangers, quel est celui des actes de ta
+jeunesse que tu citerais comme le plus viril?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Le plus viril, oui, le plus viril de mes exploits, c'est d'avoir
+dérobé les échalas d'Ergasiôn.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Tu m'assommes. Quels échalas? Dis comment tu as poursuivi un sanglier,
+un lièvre, fait la course des torches; trouve quelque chose de très
+juvénile.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Ah oui; voici quelque chose de très juvénile. C'est lorsque, encore
+jouvenceau, je poursuivis le coureur Phayllos, qui m'avait insulté, et
+le battis de deux voix.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Assez. Mais place-toi sur ce lit et apprends à être un bon convive, un
+homme de bonne compagnie.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Comment donc me placer? Dis-moi vite.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Décemment.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Est-ce ainsi qu'il faut se placer?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Pas du tout.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Comment donc?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Écarte les genoux, et, à la façon des gymnastes, étends-toi avec
+souplesse sur les tapisseries; puis fais l'éloge des bronzes, regarde
+le plafond, admire les tentures de la cour. Voici l'eau pour les
+mains; on apporte les tables: nous soupons; les ablutions sont faites:
+nous offrons les libations.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Au nom des dieux, est-ce en rêve que nous soupons?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+La joueuse de flûte s'est fait entendre: les convives sont Théoros,
+Æskhinès, Phanos, Kléôn, et je ne sais quel autre invité dans le
+voisinage de la tête d'Akestor. Tu fais partie de la société: aie soin
+de bien suivre les skolies.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Très bien.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Dis-tu vrai?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Comme pas un habitant de la Diakria ne les suivrait.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Je m'en assure. Je suis Kléôn: j'entonne le premier le skolie de
+Harmodios; tu vas suivre, toi. «Il n'y eut jamais dans Athènes...»
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+«Un être aussi méchant, un semblable voleur.»
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+C'est là ce que tu répondras? Tu es un homme perdu. Il va se mettre à
+crier qu'il veut te mettre à mal, te déchirer, te chasser du pays.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et moi, s'il menace, de par Zeus! je lui en chanterai un autre: «Ohé!
+l'homme! dans ton désir furieux du pouvoir suprême, tu détruis la cité
+qui déjà penche vers sa ruine.»
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Et lorsque Théoros, couché aux pieds de Kléôn, lui prendra la main
+et chantera: «Ami, tu connais l'histoire d'Admètos, aime donc les
+braves,» par quel skolie lui répondras-tu?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Je lui dirai avec raison: «Il ne s'agit pas de faire le renard et
+d'être l'ami des deux partis.»
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Après lui Æskhinès, fils de Sellos, continuera: «C'est un homme sage,
+ami des Muses.» Il chantera: «Richesse et bien vivre à Klitagoras et à
+moi, avec les Thessaliens.»
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+«Nous en avons beaucoup dépensé, toi et moi.»
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Sur ce point, tu en sais convenablement. Mais allons souper chez
+Philoktèmôn. Enfant, enfant, Khrysos, emporte les plats avec nous,
+afin de nous enivrer à notre aise.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Pas du tout: c'est mauvais de boire. Du vin naît le bris des portes,
+les coups, les pierres; puis il faut donner de l'argent, au sortir de
+l'ivresse.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Mais non, si tu es avec des hommes bons et beaux: ils apaisent
+l'offensé; ou bien tu dis quelque mot spirituel, un joli conte à la
+façon d'Æsopos ou de Sybaris, que tu as appris à table; tu tournes la
+chose en plaisanterie, et il te laisse aller.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Je vais donc apprendre beaucoup de contes, afin de n'encourir aucune
+peine, si je fais mal.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Allons, partons: que rien ne nous retienne.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Souvent il m'a paru que de ma nature j'avais de la finesse, et de la
+sottise jamais. Mais combien est supérieur Amynias, fils de Sellos,
+de la race de Krobylos, que j'ai vu jadis, nanti d'une pomme et d'une
+grenade, manger à la table de Léogoras; car il est aussi meurt-de-faim
+qu'Antiphôn. Il est allé en légation à Pharsalos; mais là, seul,
+il communiquait seulement avec les pénestes (domestiques) des
+Thessaliens, non moins péneste que les autres.
+
+Bienheureux Automénès, que nous te trouvons heureux d'avoir pour
+enfants de très habiles artistes! Le premier, ami de tout le monde,
+est un homme fort avisé, kithariste accompli, et que la grâce
+accompagne; le second un acteur d'un incomparable talent. Vient
+ensuite Ariphradès, le plus intelligent des trois. Son père jurait
+qu'il n'avait rien appris de personne, et qu'une heureuse nature lui
+avait spontanément enseigné à jouer de la langue dans les lupanars
+qu'il hante chaque jour...
+
+Il y en a qui ont prétendu que je m'étais réconcilié avec Kléôn,
+pendant qu'il s'acharnait sur moi, me trépignait et me lardait
+d'outrages. Au moment où j'étais mis en pièces, ceux du dehors
+riaient, en me voyant jeter de hauts cris, n'ayant nul souci de moi,
+mais seulement pour savoir si, foulé aux pieds, je lancerais quelque
+brocard. Ce que voyant, je me suis adouci comme un singe. Et depuis
+lors: «l'échalas manque à la vigne.»
+
+ * * * * *
+
+XANTHIAS.
+
+Heureuses les tortues d'avoir une carapace! Trois fois heureuses de
+l'enveloppe qui recouvre leurs flancs! Avec quelle prudence et quelle
+ingéniosité vous avez garni votre dos d'une écaille pour vous garantir
+des coups! Moi je suis mort, sillonné par le bâton!
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'y a-t-il, enfant? Car on a le droit d'appeler enfant, fût-il un
+vieillard, quiconque reçoit des coups.
+
+XANTHIAS.
+
+Il y a que ce n'est plus un vieillard, mais le fléau le plus hideux:
+il s'est montré de beaucoup le plus pris de vin des convives,
+quoiqu'il y eût là Hippyllos, Antiphôn, Lykôn, Lysistratos,
+Théophrastos, Phrynikhos. Il les a tous surpassés en effronterie.
+Une fois gorgé de bons morceaux, il danse, il saute, il pète, il
+rit, comme un ânon régalé d'orge; puis il me rosse gaillardement,
+en criant: «Enfant! Enfant!» Le voyant dans cet état, Lysistratos
+l'apostrophe: «Tu me fais l'effet, vieillard, d'une canaille enrichie,
+ou d'un baudet courant à la paille.» Et l'autre s'écrie: «Et toi d'une
+sauterelle, dont le manteau est usé jusqu'à la corde, ou de Sthénélos,
+dépouillé de sa garde-robe.» Chacun d'applaudir, à l'exception de
+Théophrastos tout seul, qui se mord les lèvres, en homme bien appris.
+Le vieillard, s'adressant à Théophrastos: «Dis-moi donc pourquoi
+tu fais le fier et le suffisant, toi qui ne cesses jamais d'être le
+bouffon et le parasite des riches?» Ainsi les drape-t-il, chacun à
+son tour, de ses railleries grossières, débitant les propos les plus
+ineptes et les plus impertinents. Quand il est bien ivre, il rentre
+à la maison, et bat tous ceux qui lui tombent sous la main. Mais le
+voici qui s'avance en titubant. Moi, je me sauve pour ne pas recevoir
+de coups.
+
+ * * * * *
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Laissez-moi; retirez-vous. Je vais faire gémir quelqu'un de ceux qui
+me suivent. Ah! si vous ne décampez pas, gredins, je vous grille avec
+une torche.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Demain tu nous paieras cela à nous tous, malgré tes allures de jeune
+homme. Nous viendrons en foule t'assigner.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Ah! ah! m'assigner! Vieux jeu! Sachez donc que je ne puis plus
+entendre le mot procès. Hé! hé! hé! Cela me suffit. Jetez les urnes.
+Tu n'es pas parti? Où est l'hèliaste? Disparu. Monte ici, mon petit
+hanneton d'or; prends cette corde dans ta main: tiens ferme et prends
+garde, car la corde est usée! Cependant elle ne sera pas fâchée qu'on
+la frotte. Vois comme je t'ai adroitement soustraite aux procédés
+lesbiens des convives. Pour cela montre-toi reconnaissante envers ma
+brochette. Mais tu ne le feras point, tu ne l'essaieras même pas, je
+le sais: tu me tromperas, tu me riras au nez comme tu l'as déjà fait
+à tant d'autres. Et pourtant si tu voulais maintenant n'être pas une
+méchante, je te promets, quand mon fils sera mort, de te racheter et
+de t'avoir pour maîtresse, bijou mignon. Aujourd'hui je ne dispose pas
+de mon bien, parce que je suis jeune et qu'on me surveille de près.
+Mon cher fils m'observe, et il n'est pas commode: c'est un homme à
+scier en deux un grain de cumin et à gratter des brins de cresson:
+aussi a-t-il peur que je me perde; car il n'a pas d'autre père que
+moi. Mais le voici qui accourt vers toi et moi. Fais bonne contenance
+et prends-moi vite ces torches: je vais lui faire un de ces tours de
+jeune homme comme il m'en faisait, avant que je fusse initié à ces
+mystères.
+
+ * * * * *
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Oh! oh! vieux radoteur, manieur de derrières, tu désires et tu aimes,
+ce me semble, les jolis cercueils; mais, j'en jure par Apollôn, ce
+n'est pas impunément que tu agiras ainsi.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Comme tu te régalerais agréablement d'un procès à la sauce piquante!
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+N'est-ce pas nous jouer d'un vilain tour que d'enlever la joueuse de
+flûte aux convives?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Quelle joueuse de flûte? Bats-tu la campagne comme si tu sortais de la
+tombe?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Non pas, de par Zeus! C'est cette Dardanienne que tu as avec toi.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Pas du tout: c'est une torche qui brûle en l'honneur des dieux sur
+l'Agora.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Une torche, cette donzelle?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Oui, une torche! Tu ne vois pas qu'elle est de toutes les couleurs?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Mais qu'est-ce qu'il y a donc de noir au milieu?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+La résine, sans doute, qui sort de la flamme.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Et du côté inverse n'est-ce pas un derrière?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Non, c'est sans doute une branche de la torche qui ressort par là.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Que dis-tu? Quelle branche? Allons, viens ici.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Ah! ah! Que vas-tu faire?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+La prendre, l'emmener et te l'enlever, certain que tu es usé et
+impuissant à rien faire.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Écoute-moi un instant. J'assistais aux Jeux Olympiques, lorsque
+Éphoudiôn combattit glorieusement contre Askondas: il était vieux, et
+pourtant d'un coup de poing le vieux renversa le jeune. Ainsi prends
+garde de recevoir quelques pochons sur l'oeil.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+De par Zeus! tu connais bien Olympia.
+
+ * * * * *
+
+UNE BOULANGÈRE.
+
+A moi, à l'aide, je t'en conjure au nom des dieux! Cet homme m'a mise
+à mal en me frappant avec sa torche; il a jeté par terre dix pains
+d'une obole, et quatre autres par-dessus le marché.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Vois-tu ce que tu as fait? Des affaires, des procès, voilà ce que nous
+attire ton ivrognerie.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Pas du tout. Des contes spirituels arrangeront tout cela. Je saurai
+bien me raccommoder avec elle.
+
+LA BOULANGÈRE.
+
+Non, non, par les deux Déesses! tu ne te seras pas moqué impunément
+de Myrtia, fille d'Ankyliôn et de Sostrata, en venant gâter ma
+marchandise.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Écoute, femme; je veux te raconter une jolie histoire.
+
+LA BOULANGÈRE.
+
+Non, de par Zeus! mon pauvre homme!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Æsopos, un soir, revenant de souper, était poursuivi par les
+aboiements d'une chienne effrontée et prise de vin. «Chienne, chienne,
+lui dit-il, de par Zeus! si tu échangeais ta méchante langue contre un
+morceau de pain, à mon avis, tu me semblerais sage.»
+
+LA BOULANGÈRE.
+
+Tu te moques de moi. Qui que tu sois, je t'assignerai devant les
+agoranomes pour dommages faits à ma marchandise, et j'ai pour témoin
+Khæréphôn que voici.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Par Zeus! écoute-moi donc, si je dis quelque chose qui t'agrée. Un
+jour Lasos et Simonidès se faisaient concurrence. Lasos dit: «Cela
+m'est bien égal.»
+
+LA BOULANGÈRE.
+
+Vraiment, mon cher homme?
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et toi, Khæréphôn, tu vas donc servir de témoin à une femme au teint
+jaune, à une Ino, qui d'un rocher se jette aux pieds d'Euripidès?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+En voici un autre, qui a l'air de vouloir t'assigner: il a un témoin
+avec lui.
+
+UN ACCUSATEUR.
+
+Malheureux que je suis! Vieillard, je t'assigne pour outrage.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Pour outrage? Non, non; ne l'assigne pas, au nom des dieux! Je te
+ferai en sa place telle réparation que tu fixeras, et je t'en saurai
+gré.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et moi j'entre volontiers en arrangement avec lui. Je conviens de
+l'avoir battu, lapidé; mais viens ici. T'en rapportes-tu à moi pour
+la somme d'argent qu'exige l'affaire et pour rester toujours amis, ou
+préfères-tu la fixer?
+
+L'ACCUSATEUR.
+
+Dis toi-même; car je n'ai besoin ni de procès, ni d'affaires.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Un Sybarite tombe d'un char, et peu s'en faut qu'il ne se fende
+très grièvement la tête, vu qu'il n'était pas très fort en science
+hippique. Un de ses amis survient, qui lui dit: «Que chacun fasse son
+métier!» De même toi, tu n'as qu'à courir chez Pittalos.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Rien de changé en toi, tu as toujours la même humeur.
+
+L'ACCUSATEUR, _à son témoin_.
+
+Souviens-toi bien, toi, de ce qu'il a répondu.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Écoute, ne t'en va pas. Un jour, à Sybaris, une femme brise un
+coffret.
+
+L'ACCUSATEUR.
+
+Je te prends à témoin.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Le coffret prend un témoin. Le Sybarite lui dit: «Par Kora, laisse
+donc là tous ces témoignages, et achète des ligatures, tu feras preuve
+de plus de bon sens.»
+
+L'ACCUSATEUR.
+
+Fais l'insolent jusqu'à ce que l'arkhonte appelle l'affaire.
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Par Dèmètèr! tu ne resteras pas ici davantage, mais je t'enlève et je
+t'emporte.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Que fais-tu?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Ce que je fais? Je veux te porter d'ici dans la maison: autrement, les
+témoins manqueront aux accusateurs.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Un jour Æsopos étant à Delphoe...
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+Cela m'est bien égal.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Est accusé d'avoir volé un vase consacré au Dieu. Alors il leur
+raconte comment l'escarbot...
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+La peste! tu m'assommes avec tes escarbots.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Je t'envie pour ton bonheur, vieillard. Quelle différence avec ses
+habitudes frugales et son existence! Instruit maintenant d'une
+manière tout autre, il va sans doute changer de sentiment au sujet des
+jouissances et de la mollesse. Peut-être cependant ne voudra-t-il pas;
+car il est difficile de renoncer au naturel que l'on a toujours eu.
+Bien des gens l'ont fait pourtant, et entrant dans les idées d'autrui
+ont changé leurs manières. Du moins j'accorderai, avec tous les hommes
+sages, beaucoup d'éloges, à cause de sa sagesse et de l'affection
+qu'il a pour son père, au fils de Philokléôn. Je n'ai jamais rencontré
+quelqu'un de plus aimable, jamais caractère ne m'a inspiré une si
+folle affection et ne m'a fait m'épanouir ainsi. Sur quel point de la
+discussion s'est-il laissé battre, quand il voulait ramener son père à
+des façons plus honorables?
+
+ * * * * *
+
+XANTHIAS.
+
+Par Dionysos! je ne sais quel mauvais génie a tout mis sens dessus
+dessous dans notre maison. A peine le vieux, après avoir bu pendant
+longtemps, a-t-il entendu les sons de la flûte, que, le coeur plein de
+joie, il s'est mis à danser, toute la nuit, et à reproduire la vieille
+chorégraphie de Thespis. Il prétend démontrer tout de suite, en
+dansant, que les tragiques de nos jours sont des radoteurs.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Qui donc se tient à l'entrée du vestibule?
+
+XANTHIAS.
+
+Voilà le fléau qui approche.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Abaissez les barrières: voici le commencement de la figure.
+
+XANTHIAS.
+
+C'est bien plutôt le commencement de la folie.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Elle courbe mes flancs avec violence. Comme mes narines mugissent!
+Comme mes vertèbres résonnent!
+
+XANTHIAS.
+
+Prends de l'ellébore!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Phrynikhos est un coq qui jette l'épouvante.
+
+XANTHIAS.
+
+Gare les coups de pied!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Sa jambe lance des ruades jusqu'au ciel: son derrière est béant.
+
+XANTHIAS.
+
+Fais donc attention!
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Maintenant les articulations de mes membres jouent avec souplesse.
+
+XANTHIAS.
+
+Ce n'est pas bon tout cela, de par Zeus! c'est de la folie.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Voyez, maintenant; j'appelle et défie les antagonistes. Si quelque
+tragique prétend danser avec grâce, qu'il vienne ici jouter avec moi.
+Y a-t-il quelqu'un ou n'y a-t-il personne?
+
+XANTHIAS.
+
+Un seul que voici.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Et quel est le malheureux?
+
+XANTHIAS.
+
+Le second fils de Karkinos.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Je n'en ferai qu'une bouchée. Je l'anéantirai sous une emmélie de
+coups. En fait de rhythme, il n'y entend rien.
+
+XANTHIAS.
+
+Mais, malheureux, il y a un second tragique de la dynastie des
+Karkinos, qui se présente: c'est le frère de l'autre.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+De par Zeus! j'en fais mon dîner.
+
+XANTHIAS.
+
+Mais, de par Zeus! tu n'auras que des cancres: voici encore un
+troisième Karkinos.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+Qui est-ce qui rampe donc ainsi? une écrevisse ou un faucheux?
+
+BDÉLYKLÉÔN.
+
+C'est un pinnotère, le plus petit de sa race, celui qui fait de la
+tragédie.
+
+PHILOKLÉÔN.
+
+O Karkinos, heureux père d'une belle lignée, quelle foule de roitelets
+vient s'abattre ici! Cependant il faut jouter avec eux, infortuné!
+Préparez pour eux de la saumure, si je suis vainqueur.
+
+LE CHOEUR.
+
+Allons! laissons-leur à tous un peu d'espace, afin qu'ils pirouettent
+devant nous, à leur aise. Voyons, enfants renommés d'un dieu marin,
+bondissez sur le sable et sur le rivage de la mer stérile, frères
+des squilles. Agitez en rond votre pied léger; faites des écarts à
+la façon de Phrynikhos, si bien que, voyant vos jambes en l'air, les
+spectateurs se récrient. Tourne, pirouette, frappe-toi le ventre,
+lance ta jambe vers le ciel: devenez des toupies. Voici venir ton
+illustre père, le souverain des mers, émerveillé de sa postérité,
+si virilement pourvue. Mais conduisez-nous vite, si bon vous semble,
+jusqu'à la porte, et dansez; car jamais personne jusqu'ici n'a vu un
+choeur dansant terminer une trygédie.
+
+FIN DES GUÊPES
+
+
+
+
+LA PAIX
+
+(L'AN 419 AVANT J.-C.)
+
+
+Le sujet de _la Paix_ est le même que celui des _Acharniens_:
+seulement la paix, qui dans cette comédie n'est le voeu que d'un
+seul homme, est ici l'objet des désirs de tout le monde. Le vigneron
+Trygée, monté sur un escarbot, arrive à la porte de l'Olympe et
+découvre la Paix dans une caverne profonde où elle a été enfermée
+par la Guerre. Avec l'aide de tous les hommes de bonne volonté, il
+la délivre. La joie et les fêtes renaissent de toutes parts. Trygée
+épouse l'Abondance, compagne de la Paix, et le Choeur chante en vers
+charmants les loisirs de la vie rustique.
+
+
+
+
+PERSONNAGES DU DRAME
+
+ DEUX ESCLAVES DE TRYGÆOS.
+ TRYGÆOS.
+ PETITES FILLES DE TRYGÆOS.
+ HERMÈS.
+ LA GUERRE.
+ LE VACARME.
+ CHOEUR DE LABOUREURS.
+ HIÉROKLÈS, devin.
+ HELLÈNES de différentes villes, }
+ LA PAIX, }
+ OPÔRA, }
+ THÉORIA, } personnages muets.
+ LAMAKHOS, }
+ UN PRYTANE, }
+ UN FABRICANT DE FAUX.
+ UN FABRICANT D'AIGRETTES.
+ UN MARCHAND DE CUIRASSES.
+ UN FABRICANT DE TROMPETTES.
+ UN FABRICANT DE CASQUES.
+ UN POLISSEUR DE LANCES.
+ UN FILS DE LAMAKHOS.
+ UN FILS DE KLÉONYMOS.
+
+_La scène se passe d'abord devant la maison de Trygæos, puis à la
+porte du Ciel, et de nouveau sur la Terre._
+
+
+
+
+LA PAIX
+
+
+PREMIER ESCLAVE.
+
+Apporte, apporte au plus vite de la pâtée pour l'escarbot.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Voici. Donne à ce maudit insecte; jamais il n'aura mangé de meilleure
+pâtée.
+
+PREMIER ESCLAVE.
+
+Donne-lui-en une autre, pétrie de crottin d'âne.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Voilà encore.
+
+PREMIER ESCLAVE.
+
+Où donc est celle que tu apportais à l'instant?
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Ne l'a-t-il pas mangée?
+
+PREMIER ESCLAVE.
+
+Oui, de par Zeus! il l'a roulée dans ses pattes et l'a avalée en
+entier. Fais-en tout de suite beaucoup, et épaisse.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Vidangeurs, au nom des dieux, venez à mon aide, si vous ne voulez pas
+me voir suffoquer.
+
+PREMIER ESCLAVE.
+
+Encore! Encore! Donne-m'en d'un enfant qui sert d'hétaïre; car
+l'escarbot dit qu'il l'aime bien broyée.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Voici. Je me crois, citoyens, à l'abri d'un soupçon: on ne dira pas
+qu'en pétrissant la farine, je la mange.
+
+PREMIER ESCLAVE.
+
+Ah! Pouah! Apporte-m'en une autre, puis une autre, et pétris-en une
+autre encore.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Par Apollôn! je ne puis: je suis incapable de supporter cette sentine.
+
+PREMIER ESCLAVE.
+
+Je vais donc rentrer la bête et la sentine avec elle.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Et, de par Zeus! tout cela aux corbeaux, et toi par-dessus le marché!
+Que l'un de vous me dise, s'il le sait, où je pourrai acheter un nez
+sans trous. Car je ne connais pas de métier plus misérable que de
+pétrir de la pâtée pour la donner à un escarbot. Un porc, quand nous
+allons à la selle, un chien, en avalent sans façon. Mais celui-ci fait
+le fier et le dédaigneux, et il ne juge pas à propos de manger, si je
+ne lui présente, comme à une femme, après avoir passé toute la journée
+à la pétrir, une galette feuilletée. Mais je vais regarder s'il a
+fini son repas: entr'ouvrons seulement la porte, pour qu'il ne me voie
+point. Courage, ne t'arrête pas de manger, jusqu'à ce que tu en crèves
+sans t'en apercevoir. Comme il se courbe, l'animal, sur sa pâtée! On
+dirait un lutteur: il avance les mâchoires; il promène de-ci de-là
+sa tête et ses deux pattes, à la façon de ceux qui tournent de gros
+câbles pour les vaisseaux. Quelle bête hideuse, puante et vorace! De
+quelle divinité est-elle l'emblème, je ne sais. Il ne me semble pas
+que ce soit d'Aphroditè, ni des Kharites, assurément.
+
+PREMIER ESCLAVE.
+
+De qui donc?
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Il n'y a pas moyen que ce soit un présage de Zeus prêt à descendre.
+
+PREMIER ESCLAVE.
+
+Maintenant, parmi les spectateurs, quelque jeune homme, qui se pique
+de sagesse, se met sans doute à dire: «Qu'est-ce que cela? A quoi bon
+l'escarbot?» Et un Ionien, assis à ses côtés, lui répond: «Selon
+moi, cela fait allusion à Kléôn, qui, sans pudeur, se nourrissait de
+fiente.» Mais je rentre donner à boire à l'escarbot.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Moi, je vais expliquer le sujet aux enfants, aux jeunes gens, aux
+hommes faits, aux vieillards et à tous ceux qui se croient quelque
+supériorité. Mon maître a une étrange folie, non pas la vôtre, mais
+une folie nouvelle tout à fait. Le jour entier, les yeux au ciel et la
+bouche béante, il invective contre Zeus: «O Zeus! dit-il, que veux-tu
+donc faire? Dépose ton balai; ne balaie pas la Hellas.»
+
+TRYGÆOS, _hors de la scène_.
+
+Ea! Ea!
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Silence! Je crois entendre sa voix.
+
+TRYGÆOS.
+
+O Zeus! que veux-tu donc faire de notre peuple? Tu ne t'aperçois pas
+que tu égraines nos villes!
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Voilà précisément la maladie dont je vous parlais: vous entendez un
+échantillon de ses manies. Mais les propos qu'il tenait au début de
+son accès de bile, vous allez les apprendre. Il se disait, ici, à
+lui-même: «Comment pourrais-je aller tout droit chez Zeus?» Puis,
+fabriquant de petites échelles, il y grimpait du côté du ciel,
+jusqu'au moment où il se cassa la tête en dégringolant. Mais hier,
+étant malheureusement sorti je ne sais où, il a ramené un escarbot,
+gros comme l'Ætna, et m'a forcé d'en être le palefrenier; puis,
+lui-même, le caressant comme un poulain: «Mon petit Pègasos, dit-il,
+généreux volatile, puisses-tu, dans ton essor, me conduire droit chez
+Zeus!» Mais je vais me pencher pour voir ce qu'il fait là dedans. Ah!
+quel malheur! Accourez ici, accourez, voisins! Mon maître s'envole
+là-haut, à cheval, dans les airs, sur un escarbot!
+
+TRYGÆOS.
+
+Tout doux, tout doux, du calme, ma monture: ne t'enlève pas fièrement
+d'abord et d'une force trop confiante; attends que tu aies sué et
+assoupli les forces de tes membres par un vigoureux battement d'ailes.
+Ne va pas me lâcher une mauvaise odeur, je t'en conjure: si tu le
+faisais, mieux eût valu rester dans notre logis.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Mon maître et seigneur, tu deviens fou!
+
+TRYGÆOS.
+
+Silence! silence!
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Pourquoi chevauches-tu ainsi à travers les nuages?
+
+TRYGÆOS.
+
+C'est pour le bien de tous les Hellènes que je vole, et que je tente
+une entreprise hardie et nouvelle.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Pourquoi voles-tu? Pourquoi te mets-tu, sans cause, hors de bon sens?
+
+TRYGÆOS.
+
+Il nous faut des paroles de bon augure; pas un mot défavorable, mais
+des cris d'allégresse. Recommande aux hommes de se taire, de boucher
+les latrines et les égouts avec des briques neuves, et de mettre une
+clef à leurs derrières.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Pas moyen de me taire, si tu ne dis pas où tu as l'intention de voler.
+
+TRYGÆOS.
+
+Où veux-tu, si ce n'est chez Zeus, vers le ciel?
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Dans quelle intention?
+
+TRYGÆOS.
+
+Pour lui demander ce qu'il a décidé de faire de tous les Hellènes.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Et s'il ne te dit rien de catégorique?
+
+TRYGÆOS.
+
+Je l'accuserai de livrer la Hellas aux Mèdes.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Par Dionysos! jamais de mon vivant!
+
+TRYGÆOS.
+
+Il n'en peut pas être autrement.
+
+SECOND ESCLAVE.
+
+Iou! Iou! Iou! pauvres fillettes, votre père vous abandonne; il vous
+laisse seules; il monte au ciel en cachette. Conjurez votre père, ô
+malheureuses enfants!
+
+ * * * * *
+
+UNE FILLE DE TRYGÆOS.
+
+Mon père, mon père, est-il vrai le bruit qui court dans notre maison?
+On dit que, nous quittant pour le pays des oiseaux, tu vas chez
+les corbeaux et disparaître. Y a-t-il là quelque chose de réel?
+Dis-le-moi, mon père, pour peu que tu m'aimes.
+
+TRYGÆOS.
+
+C'est à croire, mes enfants. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous
+me fendez le coeur, quand vous me demandez du pain, en m'appelant
+papa, et que je n'ai pas chez moi une parcelle d'argent, ni rien du
+tout. Mais si je réussis, à mon retour, vous aurez un gros gâteau et
+une gifle pour assaisonnement.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Mais par quel moyen feras-tu ce trajet? Car ce n'est pas un navire qui
+te conduira sur cette route.
+
+TRYGÆOS.
+
+J'irai sur une monture ailée et non sur un vaisseau.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Et quelle idée as-tu de harnacher un escarbot pour monter chez les
+dieux, mon petit papa?
+
+TRYGÆOS.
+
+On voit dans les fables d'Æsopos qu'il s'est trouvé le seul des
+animaux parvenu chez les dieux en volant.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Tu nous racontes une fable incroyable, petit père, comme quoi un
+animal si puant est allé chez les dieux.
+
+TRYGÆOS.
+
+Il y est allé, au temps jadis, par haine de l'aigle, et pour en faire
+rouler les oeufs, afin de se venger.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Tu aurais dû plutôt monter le cheval ailé Pègasos; tu aurais eu pour
+les dieux un air plus tragique.
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais, petite sotte, il m'eût fallu double ration, tandis que tout ce
+que j'aurai mangé servira de fourrage à ma monture.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Et s'il vient à tomber dans les profondeurs de la plaine liquide,
+comment en pourra-t-il sortir, étant ailé?
+
+TRYGÆOS.
+
+J'ai un gouvernail fait pour cela, et j'en userai: mon vaisseau sera
+un escarbot construit à Naxos.
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Et quel port te recevra dans ton naufrage?
+
+TRYGÆOS.
+
+Au Piræeus, n'y a-t-il pas le port de l'Escarbot?
+
+LA JEUNE FILLE.
+
+Prends bien garde de chopper et de choir de là-haut! Devenu boiteux,
+tu fournirais un sujet à Euripidès, et tu deviendrais une tragédie.
+
+TRYGÆOS.
+
+Je veillerai à tout cela. Adieu! (_Les jeunes filles s'en vont._)
+Et vous, pour qui je me donne la peine de ces peines, ne pétez ni
+ne chiez de trois jours. Car si, en planant au-dessus des nuages,
+l'escarbot flairait quelque odeur, il me jetterait la tête en bas,
+et adieu mes espérances. Mais voyons, Pègasos, vas-y gaiement; fais
+résonner ton frein d'or; mets en mouvement tes oreilles luisantes.
+Que fais-tu? que fais-tu? Pourquoi baisses-tu ton nez du côté des
+latrines? Élance-toi hardiment de terre, déploie tes ailes rapides;
+monte tout droit au palais de Zeus; détourne tes narines du caca, de
+ta pâture quotidienne. Ohé! l'homme! que fais-tu, toi, qui chies dans
+le Piræeus, près de la maison des prostituées? Tu vas me faire tuer,
+tu vas me faire tuer! Enfouis-moi cela! Apportes-y un gros tas de
+terre, plante par-dessus du serpolet et répands-y des parfums! S'il
+m'arrivait malheur, en tombant de là-haut, ma mort coûterait cinq
+talents à la ville de Khios, en raison de ton derrière. Mais, au fait,
+j'ai grand'peur, et je n'ai plus le mot pour rire. Ohé! machiniste,
+fais attention à moi! Je sens déjà quelque vent rouler autour de
+mon nombril. Si tu n'y prends garde, je vais faire de la pâture pour
+l'escarbot. Mais il me semble que je suis près des dieux, et je vois
+la demeure de Zeus. Où donc est le portier de Zeus? N'ouvrez-vous pas?
+(_La scène change et représente le Ciel._)
+
+HERMÈS.
+
+D'où me vient cette odeur de mortel? O divin Hèraklès, qu'est-ce que
+cette bête?
+
+TRYGÆOS.
+
+Un hippokantharos.
+
+HERMÈS.
+
+O coquin, impudent, effronté, scélérat, très scélérat, plus que
+très scélérat, comment es-tu monté ici, ô scélératissime parmi les
+scélérats? Quel est ton nom? Ne le diras-tu pas?
+
+TRYGÆOS.
+
+Scélératissime.
+
+HERMÈS.
+
+Quel est ton pays? Dis-le-moi.
+
+TRYGÆOS.
+
+Scélératissime.
+
+HERMÈS.
+
+Quel est ton père?
+
+TRYGÆOS.
+
+A moi? Scélératissime.
+
+HERMÈS.
+
+Par la Terre! tu es un homme mort, si tu ne me dis pas quel est ton
+nom?
+
+TRYGÆOS.
+
+Trygæos d'Athmonia, honnête vigneron, pas sykophante, ni ami des
+affaires.
+
+HERMÈS.
+
+Pour quoi viens-tu?
+
+TRYGÆOS.
+
+Pour t'apporter des viandes.
+
+HERMÈS.
+
+O pauvre homme, comment es-tu venu?
+
+TRYGÆOS.
+
+O gourmand, tu vois que je n'ai plus l'air à tes yeux d'un
+scélératissime. Voyons, maintenant, appelle-moi Zeus.
+
+HERMÈS.
+
+Ié, ié, ié! Tu n'es pas encore près de te trouver à côté des dieux.
+Ils sont partis hier: ils ont déménagé.
+
+TRYGÆOS.
+
+Pour quel endroit de la Terre?
+
+HERMÈS.
+
+De la Terre, dis-tu?
+
+TRYGÆOS.
+
+Oui, et où cela?
+
+HERMÈS.
+
+Tout à fait loin; absolument au fond de la calotte du Ciel.
+
+TRYGÆOS.
+
+Comment alors as-tu été laissé seul ici?
+
+HERMÈS.
+
+Pour avoir l'oeil sur le reste du mobilier des dieux, les petits pots,
+les tablettes, les petites amphores.
+
+TRYGÆOS.
+
+Et pourquoi les dieux ont-ils déménagé?
+
+HERMÈS.
+
+Par colère contre les Hellènes. A l'endroit où ils étaient eux-mêmes,
+ceux-ci ont logé la Guerre, en vous livrant absolument à sa
+discrétion. Eux alors sont allés demeurer le plus haut possible, afin
+de ne plus voir vos combats et de ne plus entendre vos supplications.
+
+TRYGÆOS.
+
+Et pourquoi nous traitent-ils ainsi? Dis-le-moi.
+
+HERMÈS.
+
+Parce que vous avez préféré la guerre, lorsque souvent ils vous ont
+ménagé la paix. Si les Lakoniens remportaient le plus mince avantage,
+ils disaient: «Par les deux Dieux, aujourd'hui les Attiques nous
+la paieront.» Et s'il arrivait quelque succès à vous, Attiques,
+vainqueurs à votre tour, quand les Lakoniens venaient traiter de la
+paix, vous disiez tout de suite: «On nous trompe par Athèna, par Zeus,
+il ne faut pas s'y fier. Ils reviendront tant que nous aurons Pylos.»
+
+TRYGÆOS.
+
+C'est bien là le sens local de nos paroles.
+
+HERMÈS.
+
+Aussi je ne sais si jamais vous reverrez la Paix.
+
+TRYGÆOS.
+
+Où donc est-elle allée?
+
+HERMÈS.
+
+La Guerre l'a plongée dans une caverne profonde.
+
+TRYGÆOS.
+
+Laquelle?
+
+HERMÈS.
+
+Là, en bas. Tu vois que de pierres elle a entassées, afin que vous ne
+la repreniez jamais.
+
+TRYGÆOS.
+
+Dis-moi, que machine-t-elle de faire contre nous?
+
+HERMÈS.
+
+Je ne sais, sauf une chose, c'est qu'elle a apporté hier soir un
+mortier d'une grandeur énorme.
+
+TRYGÆOS.
+
+Et que veut-elle faire de ce mortier?
+
+HERMÈS.
+
+Elle veut y piler les villes. Mais je m'en vais, car, si je ne
+m'abuse, elle est sur le point de sortir: elle fait un vacarme là
+dedans!
+
+TRYGÆOS.
+
+Malheur à moi! Je me sauve; car il me semble entendre moi-même le
+fracas du mortier belliqueux.
+
+ * * * * *
+
+LA GUERRE. _Elle arrive tenant un mortier._
+
+Ah! mortels, mortels, mortels, infortunés, comme vous allez craquer
+des mâchoires!
+
+TRYGÆOS.
+
+Seigneur Apollôn, quelle largeur de mortier! Que de mal dans le seul
+regard de la Guerre! Est-ce donc là ce monstre que nous fuyons, cruel,
+redoutable, solide sur ses jambes?
+
+LA GUERRE.
+
+Ah! Prasiæ, trois fois, cinq fois, mille fois malheureuse, la voilà
+perdue!
+
+TRYGÆOS.
+
+Cela, citoyens, n'est pas encore notre affaire: le coup porte sur la
+Lakonie.
+
+LA GUERRE.
+
+O Mégara, Mégara, comme tu vas être absolument broyée et mise en
+hachis. Babæ! Babæax!
+
+TRYGÆOS.
+
+Quel torrent de larmes amères chez les Mégariens!
+
+LA GUERRE.
+
+Io! Sikélia, toi aussi tu vas périr.
+
+TRYGÆOS.
+
+Quelle malheureuse cité sera réduite en poudre?
+
+LA GUERRE.
+
+Voyons, versons aussi là dedans de ce miel attique.
+
+TRYGÆOS.
+
+Holà! je te conseille d'un autre miel. Celui-ci coûte quatre oboles:
+ménage le miel attique.
+
+LA GUERRE.
+
+Esclave, esclave, Vacarme!
+
+ * * * * *
+
+LE VACARME.
+
+Pourquoi m'appelles-tu?
+
+LA GUERRE.
+
+Je te ferai pleurer à chaudes larmes. Tu es donc resté sans rien
+faire? A toi ce coup de poing!
+
+LE VACARME.
+
+Il est dur! Hélas! hélas! malheureux que je suis, ô mon maître! Est-ce
+qu'il a de l'ail dans le poing?
+
+LA GUERRE.
+
+Cours me chercher un pilon.
+
+LE VACARME.
+
+Mais nous n'en avons point, mon maître; nous ne sommes emménagés que
+d'hier.
+
+LA GUERRE.
+
+Eh bien, cours en chercher un chez les Athéniens, et vivement.
+
+LE VACARME.
+
+J'y vais, de par Zeus! et si je n'en ai pas, j'aurai à pleurer.
+
+TRYGÆOS.
+
+Ah! que ferons-nous, chétifs mortels? Voyez combien est grand le péril
+qui nous menace. S'il revient apportant le pilon, l'autre va piler les
+villes à son aise. Par Dionysos! qu'il périsse avant de revenir avec
+l'instrument!
+
+LA GUERRE.
+
+Eh bien?
+
+LE VACARME.
+
+Quoi?
+
+LA GUERRE.
+
+Tu n'apportes rien?
+
+LE VACARME.
+
+Malechance! Les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui
+bouleversait la Hellas.
+
+TRYGÆOS.
+
+O Athèna, vénérable souveraine, comme cet homme a bien fait de
+disparaître dans l'intérêt de la cité, avant de nous avoir servi son
+hachis!
+
+LA GUERRE.
+
+Va donc en chercher un autre à Lakédæmôn, et finis vite.
+
+LE VACARME.
+
+C'est cela, maîtresse...
+
+LA GUERRE.
+
+Reviens au plus tôt.
+
+TRYGÆOS.
+
+Citoyens, qu'allons-nous devenir? Voici le grand combat! Si quelqu'un
+de vous se trouve initié aux mystères de Samothrakè, c'est le moment
+de souhaiter une entorse à l'envoyé.
+
+LE VACARME.
+
+Hélas! hélas! malheureux que je suis, malheureux et trois fois
+malheureux!
+
+LA GUERRE.
+
+Qu'est-ce donc? Tu n'apportes rien encore?
+
+LE VACARME.
+
+Les Lakédæmoniens ont aussi perdu leur pilon.
+
+LA GUERRE.
+
+Comment, scélérat?
+
+LE VACARME.
+
+Du côté de la Thrakè, ils l'avaient prêté à d'autres, et ils l'ont
+perdu.
+
+TRYGÆOS.
+
+Quelle chance! quelle chance! Peut-être que tout ira bien.
+Rassurez-vous, mortels!
+
+LA GUERRE.
+
+Prends tout cet attirail, et remporte-le. Je rentre et je vais faire
+moi-même un pilon.
+
+ * * * * *
+
+TRYGÆOS.
+
+Voici l'instant de répéter ce que chantait Datis, en se caressant au
+milieu du jour: «Quel plaisir, quel délice, quelle jouissance!»
+C'est le bon moment pour vous, hommes de la Hellas, où, délivrés des
+affaires et des combats, vous allez tirer de prison la Paix, chère à
+tous, avant qu'un autre pilon y mette obstacle. Allons, laboureurs,
+marchands, artisans, ouvriers, métèques, étrangers, insulaires,
+venez ici; peuple de partout, prenez au plus vite pioches, leviers et
+câbles. Nous pouvons aujourd'hui saisir la coupe du Bon Génie.
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Que chacun coure de tout coeur et promptement à la délivrance! O
+Panhellènes, secourons-nous plus que jamais après avoir mis fin aux
+batailles et aux luttes sanglantes. Car le jour a brillé ennemi de
+Lamakhos. Toi, s'il y a quelque chose à faire, donne-nous des
+ordres; sers-nous d'architecte: car il n'y a pas moyen, selon moi,
+aujourd'hui, de reculer, avant que les leviers et les machines aient
+ramené à la lumière la plus grande de toutes les déesses et la plus
+amie des vignes.
+
+TRYGÆOS.
+
+Vous tairez-vous? Que votre joie de la tournure des affaires ne
+réveille pas la Guerre qui est là dedans: plus de cris!
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous nous réjouissons d'entendre cet édit: ce n'est plus comme de
+venir avec des vivres pour trois jours.
+
+TRYGÆOS.
+
+Prenez garde que ce Kerbéros de là-dessous ne s'emporte et ne crie,
+comme lorsqu'il était ici, et ne nous empêche de ramener la Déesse.
+
+LE CHOEUR.
+
+Non, désormais on ne nous la ravira plus, une fois qu'elle sera venue
+entre nos bras. Ah! ah! ah!
+
+TRYGÆOS.
+
+Vous voulez donc me tuer, vilaines gens, en ne cessant pas vos cris?
+Le monstre va s'élancer et fouler tout aux pieds.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qu'il bouleverse, qu'il écrase, qu'il trouble tout; notre joie
+aujourd'hui ne saurait cesser.
+
+TRYGÆOS.
+
+O malheur! Qu'avez-vous donc, bonnes gens? N'allez pas, au nom des
+dieux, gâter par vos danses une si belle affaire!
+
+LE CHOEUR.
+
+Ce n'est pas que je veuille danser, mais de plaisir, et sans que je
+les meuve, mes deux jambes sautillent.
+
+TRYGÆOS.
+
+N'allons pas plus loin; cessez, cessez de sautiller.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voilà, je cesse.
+
+TRYGÆOS.
+
+Tu le dis, mais tu ne cesses pas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Laisse-moi donc encore esquisser un pas, et point davantage.
+
+TRYGÆOS.
+
+Celui-là seulement, et ne dansez plus, mais pas du tout.
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous ne danserons plus, si nous te sommes utiles à quelque chose.
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais vous le voyez, vous n'avez pas encore cessé.
+
+LE CHOEUR.
+
+De par Zeus! nous lançons encore la jambe droite, et c'est fini.
+
+TRYGÆOS.
+
+Je vous le permets pour que vous ne me chagriniez plus.
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui, mais la gauche veut nécessairement être de la partie. Je suis
+joyeux, je pète, je ris, plus même que si j'avais dépouillé la
+vieillesse; j'échappe au bouclier.
+
+TRYGÆOS.
+
+Ne vous réjouissez pas encore; car vous ne savez ce qu'il en est
+précisément. Mais quand nous la tiendrons, alors réjouissez-vous,
+criez, riez! Il vous sera permis, en effet, de naviguer, de demeurer,
+de faire l'amour, de dormir, de prendre part aux panégyries et aux
+théories, de banqueter, de jouer au kottabe, de mener une vie de
+Sybarite et de crier: Iou! Iou!
+
+LE CHOEUR.
+
+Puissé-je voir un si beau jour! J'ai enduré bien des peines et des
+lits de jonchée échus à Phormiôn. Tu ne trouveras plus en moi un juge
+sévère, dur, intraitable, ni d'une humeur inflexible, comme jadis;
+mais tu me verras rempli de douceur, rajeuni de plusieurs années,
+quand j'aurai été débarrassé des ennuis. Depuis un temps suffisant
+nous nous tuons, nous nous éreintons, courant vers le Lykéion ou
+hors du Lykéion, avec la lance, avec le bouclier; mais comment te
+serons-nous le plus agréables? Voyons, parle, puisqu'une heureuse
+fortune t'a choisi pour notre chef.
+
+TRYGÆOS.
+
+Voyons un peu par quel moyen nous enlèverons ces pierres.
+
+ * * * * *
+
+HERMÈS.
+
+Scélérat, impudent, que prétends-tu faire?
+
+TRYGÆOS.
+
+Rien de mal, à la façon de Killikôn.
+
+HERMÈS.
+
+C'est fait de toi, misérable!
+
+TRYGÆOS.
+
+Sans doute, si le sort décide de moi; car Hermès, je le sais, dirigera
+le hasard.
+
+HERMÈS.
+
+Tu es mort, anéanti.
+
+TRYGÆOS.
+
+Et quel jour?
+
+HERMÈS.
+
+Tout de suite.
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais je n'ai encore acheté ni orge, ni fromage, en homme qui doit
+mourir.
+
+HERMÈS.
+
+Cependant tu as été gentiment frotté.
+
+TRYGÆOS.
+
+Comment se fait-il que je n'en aie ressenti aucune jouissance?
+
+HERMÈS.
+
+Ignores-tu que Zeus a décrété la peine de mort contre quiconque
+déterrera la prisonnière?
+
+TRYGÆOS.
+
+Alors il est de toute nécessité que je meure?
+
+HERMÈS.
+
+Sois-en certain.
+
+TRYGÆOS.
+
+Prête-moi alors trois drakhmes pour acheter un petit cochon; car il
+faut que je me fasse initier avant de mourir.
+
+HERMÈS.
+
+O Zeus, qui fais gronder la foudre!
+
+TRYGÆOS.
+
+Au nom des dieux, maître, ne nous dénonce pas, je t'en conjure.
+
+HERMÈS.
+
+Je ne puis me taire.
+
+TRYGÆOS.
+
+Je t'en prie, par les viandes que je me suis empressé de t'offrir en
+arrivant.
+
+HERMÈS.
+
+Mais, animal, Zeus va m'anéantir, si je ne crie pas bien haut et si je
+ne révèle tout cela.
+
+TRYGÆOS.
+
+Ne révèle rien, je t'en supplie, mon petit Hermès... Eh bien!
+vous autres, qu'est-ce que vous faites là? Vous restez immobiles.
+Malheureux! parlez donc; autrement, il va tout révéler.
+
+LE CHOEUR.
+
+Ne le fais pas, seigneur Hermès, pas du tout! Si c'est avec plaisir
+que tu sais avoir mangé le petit cochon que je t'ai offert, ne
+considère pas cette offre comme de peu de valeur, dans la circonstance
+actuelle.
+
+TRYGÆOS.
+
+N'entends-tu pas comme ils te flattent, souverain maître?
+
+LE CHOEUR.
+
+Que ta colère ne reprenne pas le dessus, devant nos supplications;
+laisse-nous délivrer la Déesse. Sois-nous favorable, ô le plus
+philanthrope, le plus généreux des dieux, s'il est vrai que tu as
+en horreur les aigrettes et les sourcils de Pisandros. Les victimes
+sacrées, les offrandes magnifiques, ô mon maître, te seront prodiguées
+par nos mains, et toujours.
+
+TRYGÆOS.
+
+Voyons, je t'en conjure, prends pitié de leurs prières: ils t'honorent
+mieux que jamais.
+
+HERMÈS.
+
+En effet, ils sont aujourd'hui plus voleurs que jamais.
+
+TRYGÆOS.
+
+Je te dirai la chose terrible, énorme, machinée contre tous les dieux.
+
+HERMÈS.
+
+Allons, parle: peut-être me convaincras-tu.
+
+TRYGÆOS.
+
+La Lune et ce vaurien de Soleil conspirent depuis longtemps contre
+vous et veulent livrer la Hellas aux Barbares.
+
+HERMÈS.
+
+Et pourquoi agissent-ils ainsi?
+
+TRYGÆOS.
+
+Parce que, de par Zeus! c'est à vous que nous offrons des sacrifices,
+tandis que c'est à eux que sacrifient les Barbares. Aussi est-il
+naturel qu'ils veuillent vous voir tous exterminés, afin de recevoir
+les offrandes faites aux dieux.
+
+HERMÈS.
+
+Voilà pourquoi, depuis longtemps, ils trichent tous deux sur la durée
+des jours et rognent frauduleusement de leur disque.
+
+TRYGÆOS.
+
+Oui, de par Zeus! Ainsi, cher Hermès, viens-nous résolument en aide
+et délivre avec nous la captive. Et désormais c'est à toi, Hermès,
+que seront consacrées les grandes Panathènæa et les autres fêtes en
+l'honneur des dieux, Mystères, Dipolia, Adonia. Partout les villes,
+débarrassées de leurs maux, offriront des sacrifices à Hermès
+Préservateur. Et tu auras encore bien d'autres avantages: moi,
+d'abord, je te fais présent de cette coupe pour les libations.
+
+HERMÈS.
+
+Ah! je suis toujours sensible aux coupes d'or. A votre oeuvre donc,
+braves gens! Pioches en main, entrez dans la caverne, et écartez au
+plus vite les pierres.
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous y sommes; mais toi, le plus habile des dieux, dis-nous en bon
+ouvrier ce qu'il faut faire; pour le reste, tu ne nous trouveras pas
+insouciants à la besogne.
+
+TRYGÆOS.
+
+Voyons, alors; toi, tends vite la coupe, et préludons par les
+libations à notre travail, en invoquant les dieux! Libation! Libation!
+Silence! Par ces libations, demandons que ce jour soit pour tous les
+Hellènes la source de mille biens, et que quiconque aura bravement mis
+la main à ces câbles, ce même homme ne la mette pas au bouclier.
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui, au nom de Zeus, et que je passe ma vie au sein de la paix, aux
+bras d'une hétaïre, et tisonnant les charbons.
+
+TRYGÆOS.
+
+Fais que celui qui aime mieux voir régner la Guerre, ne cesse jamais,
+ô souverain Dionysos, de retirer de ses coudes les pointes des dards.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et si quelque aspirant au grade de taxiarkhe te jalouse la lumière, ô
+Déesse vénérable, qu'il éprouve dans les combats le sort de Kléonymos.
+
+TRYGÆOS.
+
+Et si un fabricant de lances ou un brocanteur de boucliers, afin de
+vendre davantage, souhaite les batailles, qu'il soit pris par des
+voleurs et n'ait que de l'orge à manger.
+
+LE CHOEUR.
+
+Et si quelque aspirant au grade de stratège refuse son concours, ou
+qu'un esclave se prépare à passer à l'ennemi, qu'il soit attaché à la
+roue et fustigé.
+
+TRYGÆOS.
+
+A nous la bonne chance! Iè, Pæan, iè!
+
+LE CHOEUR.
+
+Pas de «Pæan»! Dis seulement: «Iè!»
+
+TRYGÆOS.
+
+A Hermès, aux Kharites, aux Heures, à Aphroditè, au Désir!
+
+LE CHOEUR.
+
+Et point à Arès!
+
+TRYGÆOS.
+
+Point!
+
+LE CHOEUR.
+
+Point à Enyalios!
+
+TRYGÆOS.
+
+Point! Tous, faites jouer les leviers et appliquez les câbles aux
+pierres.
+
+HERMÈS.
+
+Ho! Eia!
+
+LE CHOEUR.
+
+Eia! Plus fort!
+
+HERMÈS.
+
+Ho! Eia!
+
+LE CHOEUR.
+
+Encore plus fort!
+
+HERMÈS.
+
+Ho! Eia! Ho! Eia!
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais ces hommes ne tirent pas également! Vous n'agissez pas de
+concert! Gare à vous! Vous gémirez, tas de Boeotiens.
+
+HERMÈS.
+
+Eia! encore!
+
+TRYGÆOS.
+
+Eia! Ho!
+
+LE CHOEUR.
+
+Eh! voyons! Tirez aussi, vous deux.
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais je tire, je me pends à la corde; je me couche dessus; j'y vais de
+bon coeur.
+
+LE CHOEUR.
+
+Comment se fait-il donc que la besogne n'avance pas?
+
+TRYGÆOS.
+
+O Lamakhos! tu as tort de rester en dehors, assis. Nous n'avons pas
+besoin, brave homme, de ta Mormô.
+
+HERMÈS.
+
+Ces Argiens ne tirent pas non plus; et il y a longtemps de ça; mais
+ils se rient de nos misères, et ils font leurs orges des deux côtés à
+la fois.
+
+TRYGÆOS.
+
+Oui, mais les Lakoniens, mon bon, tirent en vrais hommes.
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu vois que ce sont exclusivement tous ceux d'entre eux qui ont en
+main le bois aratoire, seuls ils ont du coeur. Mais l'armurier s'y
+oppose.
+
+HERMÈS.
+
+Les Mégariens ne font pas grand'chose non plus: ils tirent toutefois,
+ouvrant gloutonnement leur bouche humide, à la manière des chiens, et,
+de par Zeus! mourant d'inanition.
+
+TRYGÆOS.
+
+Nous ne faisons rien, bonnes gens; allons-y tous du même coeur:
+sachons nous y reprendre.
+
+HERMÈS.
+
+Ho! Eia!
+
+TRYGÆOS.
+
+Eia, plus fort!
+
+HERMÈS.
+
+Ho! Eia!
+
+TRYGÆOS.
+
+Eia, de par Zeus!
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous n'avançons guère.
+
+TRYGÆOS.
+
+N'est-ce pas affreux que les uns tirent dans un sens et les autres
+dans un autre? Vous recevrez des coups, les Argiens!
+
+HERMÈS.
+
+Eia, encore!
+
+TRYGÆOS.
+
+Eia! Ho!
+
+LE CHOEUR.
+
+Il y a des malintentionnés parmi nous.
+
+TRYGÆOS.
+
+Vous au moins, qui avez envie de la paix, tirez vigoureusement.
+
+LE CHOEUR.
+
+Mais il y en a qui empêchent.
+
+HERMÈS.
+
+Citoyens de Mégara, n'irez-vous pas aux corbeaux? Vous êtes en haine à
+la Déesse, qui a bonne mémoire; car c'est vous les premiers qui l'avez
+frottée d'ail. Quant à vous, Athéniens, je vous dis de cesser de tirer
+maintenant de ce côté, car vous ne faites que vous occuper de procès.
+Si donc vous désirez délivrer la captive, descendez un peu vers la
+mer.
+
+LE CHOEUR.
+
+Voyons, mes amis, que les laboureurs seuls saisissent les câbles.
+
+HERMÈS.
+
+La chose est en bien meilleur train, mes amis, pour notre avantage.
+
+LE CHOEUR.
+
+Il dit que la chose est en bon train: que chacun s'y mette donc de
+tout coeur.
+
+TRYGÆOS.
+
+Ce sont les laboureurs, et pas un autre, qui avancent l'ouvrage.
+
+LE CHOEUR.
+
+Allons, maintenant; allons, tout le monde! Il y a décidément de
+l'ensemble. Ne nous relâchons pas pour le moment, mais tendons les
+muscles avec plus de vigueur. Voilà qui est fait. Ho! Eia! maintenant.
+Ho! Eia! tout le monde. Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia!
+Ho! Eia! Ho! Eia! Eia! Eia! Eia! tout le monde. (_La Paix sort de la
+caverne._)
+
+ * * * * *
+
+TRYGÆOS.
+
+Vénérable Déesse qui donnes les raisins, quelles paroles
+t'adresserai-je? Où prendrai-je des mots de la contenance de dix mille
+amphores pour te les adresser? Je n'en ai plus à la maison. Salut,
+Opôra! Salut, Théoria! Que tu as donc un charmant visage, ô Théoria!
+Quelle haleine, quelle odeur suave s'exhale de ton sein! C'est la
+senteur très douce du congé militaire et des parfums.
+
+HERMÈS.
+
+Est-ce donc une odeur comparable à celle du sac militaire?
+
+TRYGÆOS.
+
+J'ai le coeur sur les lèvres devant l'affreux sac d'osier d'un très
+affreux ennemi: c'est l'odeur du rot d'un mangeur d'oignon; mais avec
+Opôra réceptions, Dionysia, flûtes, tragédies, chants de Sophoklès,
+grives, petits vers d'Euripidès...
+
+HERMÈS.
+
+Pleure de la calomnier: elle ne se plaît pas avec un faiseur de
+plaidoiries.
+
+TRYGÆOS.
+
+Lierre, passoire pour le vin, brebis bêlantes, gorges de femmes
+courant aux champs, servante prise d'ivresse, kongion renversé et
+mille autres bonnes choses.
+
+HERMÈS.
+
+Tiens, maintenant, regarde comme ces villes réconciliées jasent
+entre elles et rient de bonne humeur; et cela, bien qu'affreusement
+meurtries, et toutes couvertes de ventouses.
+
+TRYGÆOS.
+
+Regarde aussi les figures des spectateurs, afin de savoir quels sont
+leurs métiers.
+
+HERMÈS.
+
+Ah! malheur! ne vois-tu pas ce fabricant d'aigrettes qui s'arrache
+lui-même les cheveux, tandis que le faiseur de hoyaux pète au nez de
+ce fabricant d'épées?
+
+TRYGÆOS.
+
+Et le fabricant de faux, ne vois-tu pas comme il se réjouit et fait la
+nique à ce faiseur de lances?
+
+HERMÈS.
+
+Va, maintenant, ordonne aux laboureurs de se retirer.
+
+TRYGÆOS.
+
+Écoutez, peuples. Que les laboureurs retournent au plus vite dans
+leurs champs, avec leurs instruments aratoires, sans lances, sans
+épées, sans javelots; car déjà tout se remplit ici de la vieille Paix.
+Que chacun se rende à ses travaux champêtres, après avoir chanté un
+Pæan!
+
+LE CHOEUR.
+
+O jour désiré des gens de bien et des cultivateurs, avec quelle joie,
+en te revoyant, je veux saluer mes vignes et les figuiers que je
+plantai dans ma jeunesse! Le coeur nous dit de les embrasser après un
+si long temps.
+
+TRYGÆOS.
+
+Et maintenant, bonnes gens, commençons par adorer la Déesse qui nous a
+débarrassés des aigrettes et des Gorgones; ensuite nous retournerons
+à notre logis, chez nous, dans nos champs, après avoir fait l'emplette
+de quelque bonne salaison.
+
+HERMÈS.
+
+O Poséidôn, le beau coup d'oeil que présente leur troupe, serrée comme
+une galette, animée comme un banquet!
+
+TRYGÆOS.
+
+Par Zeus! c'est une belle chose qu'un hoyau bien emmanché; et les
+fourches à trois pointes brillent vivement au soleil. Elles nous
+servent à aligner comme il faut les rangées d'arbres. Comme je
+souhaite depuis longtemps rentrer moi-même dans mon champ et retourner
+avec ma pioche mon petit terrain! Ah! souvenez-vous, mes amis, de la
+vie d'autrefois, que nous procurait la Déesse, cabas, figues, myrtes,
+vin doux, diaprures de violettes près du puits, oliviers que nous
+regrettons! En mémoire de tous ces biens, adorez aujourd'hui la
+Déesse!
+
+LE CHOEUR.
+
+Salut! Salut! Combien nous attendrit ta venue, ô Déesse bien-aimée! Je
+suis consumé du regret de ton absence et je veux ardemment retourner
+aux champs. En effet, tu étais pour nous un grand bien, ô Déesse
+regrettée, pour nous tous qui menons la vie champêtre: seule, tu nous
+venais en aide. Nous goûtions, grâce à toi et depuis longtemps, mille
+douceurs gratuites et délicieuses. Tu étais, pour les agriculteurs,
+les grillades de froment et la santé. Aussi les vignes, les jeunes
+figuiers, toutes les plantes sourient de joie à ton approche. (_A
+Hermès._) Mais où donc était-elle durant tout le temps qu'elle a passé
+loin de nous? Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux.
+
+HERMÈS.
+
+Très sages laboureurs, écoutez bien mes paroles si vous voulez
+entendre comment elle a été perdue. La première cause remonte à la
+disgrâce de Phidias. Ensuite Périklès, craignant de partager le même
+sort, en raison de votre nature et de votre humeur acariâtre, avant
+de rien éprouver de fâcheux lui-même, mit la ville en feu. Il lance,
+faible étincelle, le décret de Mégara, qui allume la triste guerre,
+dont la fumée fait pleurer tous les Hellènes, ceux d'ici et ceux de
+là-bas. Aussitôt que s'en répand la nouvelle, la vigne craque; le
+tonneau, violemment heurté, se rue sur le tonneau: il n'y a plus
+personne pour arrêter le mal; la Paix a disparu.
+
+TRYGÆOS.
+
+Par Apollôn! je ne savais pas un mot de tout cela, et je n'avais pas
+ouï dire que Phidias eût des attaches avec elle.
+
+LE CHOEUR.
+
+Ni moi, jusqu'à ce moment: elle ne tenait sans doute une figure si
+belle que de sa parenté avec lui. Bien des choses nous échappent.
+
+HERMÈS.
+
+Alors, quand les villes, à vous soumises, connurent vos férocités
+mutuelles et vos grincements de dents, elles mirent tout en oeuvre
+contre vous, différant les tributs, et elles gagnèrent à prix d'argent
+les principaux citoyens de la Lakonie. Ceux-ci, honteusement avares et
+haïsseurs des étrangers, repoussent honteusement la Paix et embrassent
+la Guerre. Cependant leurs profits sont la ruine des laboureurs. Car
+bientôt des trières, parties d'ici en représailles, mangent les figues
+de gens qui n'en peuvent mais.
+
+TRYGÆOS.
+
+C'était juste pourtant; car ils m'ont brisé un figuier noir, que
+j'avais planté et élevé de mes mains.
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui, de par Zeus! mon cher, c'était bien fait; car à moi, d'un coup de
+pierre, ils ont cassé un coffre qui contenait dix médimnes de froment.
+
+HERMÈS.
+
+Alors le peuple travailleur, revenu des champs à la ville, ne
+s'aperçut pas qu'il était vendu de la même manière qu'auparavant, mais
+n'ayant plus un pépin de raisin et aimant les figues, il regarda du
+côté des orateurs. Ceux-ci, connaissant la gêne des pauvres et leur
+manque d'orge, chassèrent la Déesse à coups de fourches à deux pointes
+et de cris, toutes les fois qu'elle reparaissait animée de tendresse
+pour ce pays. En même temps ils portaient le désordre chez les plus
+riches et les plus opulents de nos alliés, accusant l'un ou l'autre
+d'être partisan de Brasidas. Vous vous jetiez sur le malheureux,
+comme des chiens, pour le mettre en pièces. La ville pâle, épuisée
+de crainte, saisissant ce que lui jetait la calomnie, en faisait avec
+plaisir sa pâture. Voyant les coups que frappaient ces gens-là, les
+étrangers, témoins de leurs actes, leur fermaient la bouche avec
+de l'or. C'est ainsi qu'ils s'enrichirent, tandis que la Hellas se
+mourait à votre insu. Et la cause de cela était un corroyeur.
+
+TRYGÆOS.
+
+Assez, assez, seigneur Hermès, n'en parle plus; laisse ce personnage
+là où il est, sous terre: il n'est plus à nous, cet homme, il est à
+toi. Tout ce que tu dirais de lui, quoique de son vivant ce fût un
+fourbe, un bavard, un sykophante, un brouillon, un perturbateur, tout
+cela serait aujourd'hui une insulte à l'un des tiens. Mais pourquoi
+gardes-tu le silence, vénérable Déesse? Dis-le-moi.
+
+HERMÈS.
+
+Elle ne saurait parler devant les spectateurs: elle a contre eux un
+trop grand ressentiment des maux qu'elle a soufferts.
+
+TRYGÆOS.
+
+Qu'elle te dise au moins quelques mots.
+
+HERMÈS.
+
+Dis-moi, chère amie, quelles sont tes intentions à leur égard.
+Voyons, toi, qui de toutes les femmes détestes le plus les anneaux
+de bouclier... Bien, j'entends. C'est là ce que tu leur reproches?
+Je comprends. Écoutez, vous autres, ce dont elle se plaint. Elle
+dit qu'elle s'est présentée d'elle-même après l'affaire de Pylos,
+apportant à la ville une corbeille pleine de traités, et que trois
+fois elle a été repoussée par les votes de l'assemblée.
+
+TRYGÆOS.
+
+Nous avons commis cette faute; mais pardonne, notre esprit était alors
+dans les cuirs.
+
+HERMÈS.
+
+Voyons, maintenant, écoute la question qu'elle vient de me faire. Quel
+était ici le plus malintentionné pour elle, et quel était l'ami, qui
+souhaitait vivement la fin des batailles?
+
+TRYGÆOS.
+
+Le mieux intentionné était sans contredit Kléonymos.
+
+HERMÈS.
+
+Quel semble donc être Kléonymos en ce qui touche à la guerre?
+
+TRYGÆOS.
+
+Un brave coeur; seulement il n'est pas né du père dont il se dit le
+fils; et quand il marche en soldat, il le prouve aussitôt en jetant
+ses armes.
+
+HERMÈS.
+
+Écoute encore ce qu'elle vient de me demander. Qui est-ce qui domine
+aujourd'hui à la tribune de pierre de la Pnyx?
+
+TRYGÆOS.
+
+Hyperbolos y occupe le premier rang. Eh bien, Déesse, que fais-tu? Où
+tournes-tu la tête?
+
+HERMÈS.
+
+Elle se détourne du peuple, indignée qu'il se soit donné un si mauvais
+chef.
+
+TRYGÆOS.
+
+Eh bien! nous n'en userons plus du tout; mais le peuple, dénué de
+guide, et réduit à la nudité, s'était servi de cet homme comme d'un
+manteau.
+
+HERMÈS.
+
+Elle demande quel avantage en tirera la république.
+
+TRYGÆOS.
+
+Nous deviendrons plus éclairés.
+
+HERMÈS.
+
+Comment?
+
+TRYGÆOS.
+
+Parce qu'il se trouve être fabricant de lanternes. Auparavant nous
+tâtonnions les affaires dans l'obscurité; aujourd'hui nous voterons
+tout à la lanterne.
+
+HERMÈS.
+
+Oh! oh! quelles questions elle m'ordonne de te faire!
+
+TRYGÆOS.
+
+Lesquelles?
+
+HERMÈS.
+
+Une foule de vieilleries qu'elle a jadis laissées là. Elle demande
+d'abord ce que fait Sophoklès.
+
+TRYGÆOS.
+
+Il va bien, mais il lui est arrivé quelque chose d'étrange.
+
+HERMÈS.
+
+Quoi donc?
+
+TRYGÆOS.
+
+De Sophoklès il est devenu Simonidès.
+
+HERMÈS.
+
+Simonidès? Comment?
+
+TRYGÆOS.
+
+Vieux et avare, pour gagner, il naviguerait sur une claie.
+
+HERMÈS.
+
+Et le sage Kratinos, vit-il toujours?
+
+TRYGÆOS.
+
+Il est mort lors de l'invasion des Lakoniens.
+
+HERMÈS.
+
+De quel mal?
+
+TRYGÆOS.
+
+De quel mal? D'une syncope. Il n'a pu supporter le chagrin de voir
+briser un tonneau rempli de vin. Combien d'autres malheurs, penses-tu,
+ont encore affligé la ville? Aussi jamais, ô Déesse! nous ne nous
+séparerons de toi.
+
+HERMÈS.
+
+Eh bien! maintenant, dans ces conditions, prends pour femme Opôra que
+voici. Va vivre aux champs avec elle, et faites ensemble du raisin.
+
+TRYGÆOS.
+
+Douce amie, viens ici et donne-moi un baiser. Crois-tu, seigneur
+Hermès, qu'il m'arrive malheur si, après une longue privation, je
+prends mes ébats avec Opôra?
+
+HERMÈS.
+
+Non, à la condition que tu boives par-dessus une infusion de menthe.
+Mais hâte-toi de conduire Théoria, que voici, au Conseil, dont elle
+était jadis.
+
+TRYGÆOS.
+
+Bienheureux Conseil de ravoir Théoria! Que de sauce tu vas avaler
+pendant trois jours! Combien tu vas manger de tripes cuites et de
+viandes! A toi, cher Hermès, un bon adieu!
+
+HERMÈS.
+
+Et toi aussi, brave homme, pars joyeux et souviens-toi de moi.
+
+TRYGÆOS.
+
+Ohé! escarbot, à la maison, à la maison! Revolons-y.
+
+HERMÈS.
+
+Il n'est plus ici, mon cher.
+
+TRYGÆOS.
+
+Où donc est-il allé?
+
+HERMÈS.
+
+Il s'est attelé au char de Zeus, et il porte la foudre.
+
+TRYGÆOS.
+
+D'où le malheureux aura-t-il donc sa pâture?
+
+HERMÈS.
+
+Il savourera l'ambroisie de Ganymèdès.
+
+TRYGÆOS.
+
+Et comment descendrai-je?
+
+HERMÈS.
+
+Sois tranquille; très bien, du côté de la Déesse.
+
+TRYGÆOS.
+
+Par ici, jeunes filles, suivez-moi vite; car bon nombre de gens vous
+désirent et vous attendent tête levée.
+
+PARABASE _ou_ CHOEUR.
+
+Va donc avec joie. Pour nous, mettant ces objets entre les mains des
+gens de notre suite, donnons-les-leur à garder, vu que c'est autour de
+la scène particulièrement que la foule des voleurs a coutume de rôder
+et de faire de mauvais coups. Veillez-y donc avec courage.
+
+Et nous, exposons aux spectateurs la voie que suivent nos ouvrages, et
+quelle en est l'intention. Il faudrait voir fustiger par les arbitres
+tout poète comique qui se louerait lui-même sur la scène dans les
+anapestes de sa parabase. Or, s'il est juste, fille de Zeus, d'honorer
+celui qui s'est fait le meilleur et le plus habile de tous les
+comiques, notre auteur croit avoir droit à de grands éloges. D'abord,
+il est le seul qui ait forcé ses rivaux à cesser de rire sans cesse
+des haillons, et de faire la guerre aux poux. Ces Hèraklès qui
+pétrissent, ces meurt-de-faim, il les a bannis et flétris le premier;
+il a mis à l'écart les esclaves fuyards, trompeurs, battus et
+introduits par eux tout en larmes, à seule fin et exclusivement pour
+qu'un camarade se moque de leurs coups, et leur dise: «Malheureux,
+qu'est-il arrivé à ta peau? Est-ce qu'une nombreuse armée de hérissons
+est tombée sur tes reins et a mis ton dos en coupe?» Supprimant ces
+turpitudes, ces lourdeurs, ces bouffonneries ignobles, il nous a créé
+un grand art, bâti un palais aux tours élevées, à l'aide de belles
+paroles, de pensées et de plaisanteries, qui ne sentent pas l'Agora.
+Jamais il n'a mis en scène de simples particuliers, ni des femmes;
+mais, avec le courage de Hèraklès, il s'est attaqué aux plus grands
+monstres passant à travers les odeurs fétides des cuirs et les menaces
+boueuses. Oui, le premier entre tous, je lutte contre la bête aux
+dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisent des rayons terribles
+comme les yeux de Kynna, et dont les cent têtes sont léchées en
+cercle par des flatteurs, gémissant autour de son cou, ayant la
+voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur d'un phoque, les
+testicules malpropres d'une Lamia et le derrière d'un chameau. A
+la vue de ce monstre je n'ai pas eu peur, mais je lui fis face,
+combattant sans relâche pour vous et pour les autres îles. A vous
+aujourd'hui de m'en savoir gré et de vous en souvenir. Jadis, en
+effet, dans la joie du succès, je n'ai point parcouru les palestres,
+pour corrompre les jeunes gens, mais, emportant mon bagage, je me suis
+retiré tout de suite, après avoir causé peu de chagrin, beaucoup de
+gaieté et fait en tout mon devoir.
+
+Aussi dois-je avoir pour moi les hommes et les enfants: les esclaves
+mêmes, nous les invitons à contribuer à notre victoire. Car, si je
+suis vainqueur, chacun dira à sa table et dans les banquets: «Offre
+au chauve, donne au chauve quelque friandise; ne refuse rien au plus
+noble des poètes, homme au large front.»
+
+Muse, toi qui as repoussé la guerre, viens te mêler aux danses avec
+moi, ton ami, célébrant les noces des dieux, les festins des hommes et
+les banquets des Heureux: c'est de cela que, depuis longtemps, tu as
+souci. Si Karkinos se présente avec son fils pour danser, ne l'admets
+pas, fausse-leur compagnie; mais songe que ce sont tous des cailles
+domestiques, des danseurs au cou long et étroit, des nains, des
+raclures de crottes de chèvres, des poètes à machines. Le père disait,
+après un succès inespéré, que son drame fut, le soir, étranglé par un
+chat.
+
+Il faut ainsi que le poète habile chante les hymnes populaires des
+Kharites à la belle chevelure, lorsque l'hirondelle printanière
+gazouille sur la branche, tandis que ni Morsimos, ni Mélanthios ne
+trouve de choeur; ce dernier m'a fait entendre sa voix aigre lorsque
+son père et lui eurent un choeur tragique, tous deux Gorgones voraces,
+gourmands de raies, harpyies, coureurs de vieilles, impurs, puant
+le bouc, destructeurs de poissons. Lance sur eux un grand et large
+crachat, Muse divine, et viens célébrer avec moi cette fête.
+
+ * * * * *
+
+TRYGÆOS.
+
+Que ce n'est guère commode d'aller tout droit chez les dieux! Moi,
+j'en ai réellement les jambes presque rompues. Je vous voyais bien
+petits de là-haut, et votre méchanceté, vue du ciel, me semblait
+grande; mais ici vous êtes plus méchants encore.
+
+UN ESCLAVE.
+
+Hé! maître, tu reviens?
+
+TRYGÆOS.
+
+Oui, à ce que j'ai entendu dire.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Que t'est-il arrivé?
+
+TRYGÆOS.
+
+D'avoir mal aux jambes après avoir fait un long chemin.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Voyons, maintenant, dis-moi...
+
+TRYGÆOS.
+
+Quoi?
+
+L'ESCLAVE.
+
+As-tu vu planant en l'air un homme autre que toi?
+
+TRYGÆOS.
+
+Non, si ce n'est peut-être deux ou trois âmes de poètes
+dithyrambiques.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Que faisaient-elles?
+
+TRYGÆOS.
+
+Dans leur vol, elles rassemblaient je ne sais quels préludes lyriques,
+noyés dans le vague des cieux.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Ce n'est donc pas vrai ce qu'on dit à propos de l'air, que nous
+devenons des astres sitôt qu'on meurt?
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais oui, absolument.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Et quel est donc l'astre qui brille maintenant?
+
+TRYGÆOS.
+
+Iôn de Khios; c'est lui qui a composé, jadis, une ode, «l'Orientale».
+Aussi, dès qu'il parut, tout le monde l'appela «l'Astre oriental».
+
+L'ESCLAVE.
+
+Quels sont donc ces astres qui courent en laissant un sillon lumineux?
+
+TRYGÆOS.
+
+Ce sont des astres riches qui reviennent de souper: ils portent des
+falots et, dans ces falots, du feu. Mais conduis vite cette jeune
+femme à la maison, nettoie la baignoire, chauffe l'eau et prépare pour
+elle et pour moi le lit nuptial; puis, cela fait, reviens ici. Moi je
+vais la présenter au Conseil, en attendant.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Mais où as-tu pris ces femmes?
+
+TRYGÆOS.
+
+Où? Dans le ciel.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Je ne donnerais pas des dieux un triobole, s'ils entretiennent des
+maîtresses, comme nous autres mortels.
+
+TRYGÆOS.
+
+Non pas tous, mais quelques-uns aussi là-haut, vivent de cela.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Eh bien! allons, maintenant. Dis-moi, lui donnerai-je quelque chose à
+manger?
+
+TRYGÆOS.
+
+Rien: car elle ne voudra manger ni pain, ni galette. Elle est trop
+habituée chez les dieux, là-haut, à lécher constamment l'ambroisie.
+
+L'ESCLAVE.
+
+A lécher? On va donc lui préparer cela ici!
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Le bonheur, pour ce vieillard, autant du moins que j'en puis juger,
+est devenu son affaire.
+
+TRYGÆOS.
+
+Que sera-ce quand vous m'aurez vu radieux comme un nouvel époux?
+
+LE CHOEUR.
+
+Tu seras digne d'envie, vieillard, rajeuni et frotté d'essences.
+
+TRYGÆOS.
+
+Je le crois. Et que sera-ce, quand, couché avec elle, je lui palperai
+la gorge?
+
+LE CHOEUR.
+
+Ton bonheur semblera au-dessus des totons de Karkinos.
+
+TRYGÆOS.
+
+N'est-ce pas juste, moi qui, à cheval sur un escarbot, ai sauvé les
+Hellènes, si bien que dans les champs tout le monde peut, à son aise,
+se rigoler et dormir?
+
+ * * * * *
+
+L'ESCLAVE.
+
+La fille est lavée et les alentours des fesses sont en bon état.
+Le gâteau est cuit, la galette de sésame pétrie, et tout le reste à
+l'avenant: il ne manque plus que toi et ton ustensile.
+
+TRYGÆOS.
+
+Allons, hâtons-nous de conduire Théoria devant le Conseil.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Elle? Que dis-tu?
+
+TRYGÆOS.
+
+Oui, c'est Théoria que, jadis, à Braurôn, nous caressions quand nous
+avions un peu bu. Sache que, pour la prendre, cela n'a pas été sans
+peine.
+
+L'ESCLAVE.
+
+O mon maître, quelle régalade de serre-croupières tous les cinq ans!
+
+TRYGÆOS.
+
+Voyons, qui de vous est honnête homme? Qui donc? Qui prendra sous
+sa garde cette jeune fille pour la conduire au Conseil? Holà! toi,
+qu'est-ce que tu dessines là?
+
+L'ESCLAVE.
+
+Moi? Je trace le plan d'une tente pour loger, aux jeux Isthmiques, ce
+que la pudeur me défend de nommer.
+
+TRYGÆOS.
+
+Eh bien! Personne de vous ne dit qui sera le gardien? Viens ici,
+Théoria; je te conduis et je te place au milieu d'eux.
+
+L'ESCLAVE.
+
+En voilà un qui fait signe!
+
+TRYGÆOS.
+
+Qui donc?
+
+L'ESCLAVE.
+
+Qui? Ariphradès: il demande instamment que tu la lui conduises.
+
+TRYGÆOS.
+
+Non, mon cher, il fondra sur elle et en pompera le suc. Allons, toi,
+dépose tout cet attirail par terre.--Conseil, Prytanes, vous voyez
+Théoria. Considérez quels biens je vous apporte et je vous livre. Vous
+pouvez tout de suite lui lever les deux jambes en l'air et consommer
+le sacrifice. Voyez comme cette cuisine est belle, et c'est pour cela
+qu'elle est toute noircie: avant la guerre, le Conseil avait là
+ses casseroles. En la possédant, nous pourrons, dès demain, entrer
+brillamment en lice, lutter par terre, marcher à quatre pattes, la
+jeter sur le côté, nous tenir à genoux, tête baissée, puis, frottés
+d'huile, comme au pankration, frapper en jeune homme, fouiller et agir
+tout ensemble du poing et du pénis. Le troisième jour, après cela,
+vous ferez l'hippodromie, cavalier serrant de près un cavalier,
+attelages renversés les uns sur les autres, essoufflés, haletants,
+se donnant de mutuelles secousses; d'autres, épuisés par les courbes,
+tombant de leurs chars. Mais, ô Prytanes, recevez Théoria. Tu vois
+avec quel empressement ce Prytane l'a reçue. Tu ne ferais pas ainsi
+s'il s'agissait d'une introduction gratuite; mais je te verrais
+alléguer une transaction rétribuée.
+
+LE CHOEUR.
+
+Certes, on est un homme utile à tous ses concitoyens, quand on est tel
+que toi.
+
+TRYGÆOS.
+
+Quand vous vendangerez, vous saurez beaucoup mieux ce que je vaux.
+
+LE CHOEUR.
+
+Mais, dès à présent, on voit bien ce que tu es: tu es un sauveur pour
+tous les hommes.
+
+TRYGÆOS.
+
+Tu le diras assurément, quand tu auras bu un pot de vin nouveau.
+
+LE CHOEUR.
+
+Après les dieux, nous te placerons toujours au premier rang.
+
+TRYGÆOS.
+
+Oui, vous devez beaucoup à moi, Trygæos d'Athmonia, qui ai délivré des
+plus grandes peines le peuple de la ville et celui de la campagne, et
+réprimé Hyperbolos.
+
+LE CHOEUR.
+
+Eh bien, que devons-nous faire à présent?
+
+TRYGÆOS.
+
+Quoi de mieux que de lui offrir des marmites de légumes?
+
+LE CHOEUR.
+
+Des marmites, comme à un chétif Hermès?
+
+TRYGÆOS.
+
+Eh bien, que vous en semble? Voulez-vous un boeuf gras?
+
+LE CHOEUR.
+
+Un boeuf? Pas du tout, à moins qu'il ne faille beugler au secours!
+
+TRYGÆOS.
+
+Que diriez-vous d'un gros cochon gras?
+
+LE CHOEUR.
+
+Non, non!
+
+TRYGÆOS.
+
+Pourquoi?
+
+LE CHOEUR.
+
+De peur des cochonneries de Théagénès.
+
+TRYGÆOS.
+
+Que voulez-vous alors des autres offrandes?
+
+LE CHOEUR.
+
+Une brebis.
+
+TRYGÆOS.
+
+Une brebis?
+
+LE CHOEUR.
+
+Oui, de par Zeus!
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais tu prononces ce mot à l'ionienne.
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est à dessein; car si, dans l'assemblée, quelqu'un dit qu'il
+faut faire la guerre, tous les assistants, pris de peur, bêleront à
+l'ionienne: «Oï!»
+
+TRYGÆOS.
+
+Fort bien dit.
+
+LE CHOEUR.
+
+C'est le moyen d'être doux. Oui, nous serons des agneaux les uns pour
+les autres, et, à l'égard des alliés, beaucoup plus aimables.
+
+TRYGÆOS.
+
+Voyons, maintenant, qu'on aille prendre vite une brebis. Moi, je
+préparerai l'autel pour le sacrifice.
+
+LE CHOEUR.
+
+Comme tout, quand la divinité le veut et que la Fortune est favorable,
+comme tout marche à souhait! Chaque chose vient à propos s'ajouter à
+une autre.
+
+TRYGÆOS.
+
+C'est évident. Voici l'autel prêt à la porte.
+
+LE CHOEUR.
+
+Hâtez-vous, maintenant que la volonté des dieux contient le souffle
+violent et inconstant de la guerre; maintenant qu'un bon génie nous
+ramène évidemment vers la prospérité.
+
+TRYGÆOS.
+
+Voici la corbeille, avec les grains d'orge, et la couronne et le
+couteau, ainsi que le feu. Rien ne nous retient plus que la brebis.
+
+LE CHOEUR.
+
+Dépêchez-vous; car si Khæris aperçoit l'orge, il va venir, sans
+être appelé, pour jouer de la flûte, et je suis sûr que, le voyant
+soufflant, hors d'haleine, vous lui ferez quelque présent.
+
+TRYGÆOS.
+
+Allons! prends la corbeille et le bassin, et fais vite le tour de
+l'autel par la droite.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Voilà. As-tu à me dire quelque autre chose? J'ai fait le tour.
+
+TRYGÆOS.
+
+Voyons. Je vais tremper ce tison dans l'eau. Toi, secoue vite.
+Présente maintenant de l'orge salée; purifie-toi; donne-moi ce bassin
+et jette des grains aux spectateurs.
+
+L'ESCLAVE.
+
+C'est fait.
+
+TRYGÆOS.
+
+As-tu donné?
+
+L'ESCLAVE.
+
+Par Hermès! si bien que parmi tout ce qu'il y a de spectateurs, il
+n'en est pas un qui n'ait eu de l'orge.
+
+TRYGÆOS.
+
+Les femmes n'en ont pas eu.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Mais, ce soir, les maris la leur donneront.
+
+TRYGÆOS.
+
+Maintenant, prions. Qui est ici? Où est la foule des gens de bien?
+
+L'ESCLAVE.
+
+Permets que je leur donne: car nombreuse est la foule des gens de
+bien.
+
+TRYGÆOS.
+
+Tu crois donc que ce soient des gens de bien?
+
+L'ESCLAVE.
+
+Comment ne le seraient-ils pas, eux qui, aspergés par nous à si grande
+eau, sont demeurés immobiles à la même place?
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais hâtons-nous de prier.
+
+LE CHOEUR.
+
+Prions, en effet.
+
+TRYGÆOS.
+
+O très vénérable Reine et Déesse, respectable Paix, souveraine des
+Choeurs, souveraine des mariages, reçois notre sacrifice.
+
+LE CHOEUR.
+
+Reçois-le au nom de Zeus, ô la plus chère des déesses, et ne fais
+point ce que font les femmes qui trompent leurs maris. Celles-ci,
+en effet, entre-bâillent la porte et se baissent pour regarder. Si
+quelqu'un fait attention à elles, elles se retirent; et, si l'on
+passe, elles reviennent. N'agis pas ainsi avec nous.
+
+TRYGÆOS.
+
+De par Zeus! montre-toi tout entière, en honnête femme, à nous tes
+adorateurs, qui, depuis treize ans, desséchons de ton absence. Fais
+trêve aux combats, aux désordres, afin que nous te donnions le nom
+de Lysimakè. Mets fin à notre humeur soupçonneuse, parée d'agréables
+dehors, qui se déchaîne en mutuels commérages. Fais-nous goûter de
+nouveau, à nous autres Hellènes, le suc de la vieille amitié, et
+glisser dans notre âme je ne sais quelle douceur de pardon. Fais
+affluer sur notre Agora une foule de bonnes denrées, ail, concombres
+précoces, pommes, grenades, mantelets pour esclaves; qu'on voie
+apporter de chez les Boeotiens oies, canards, pigeons, mauviettes;
+que les anguilles du Kopaïs y viennent par panerées, et que, serrés
+en rangs d'acheteurs, nous les disputions à Morykhos, à Téléas, à
+Glaukétès et autres gourmands; qu'ensuite Mélanthios, arrivant le
+dernier à l'Agora pour en acheter, se lamente et s'écrie, avec sa
+_Mèdéia_: «Je suis perdu, je suis perdu, elles m'ont échappé,
+cachées sous des bettes.» Et le monde de se réjouir. Accorde, Déesse
+vénérable, ces bienfaits à nos prières.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Prends le couteau et, en bon cuisinier, égorge la brebis.
+
+TRYGÆOS.
+
+Ce n'est pas permis.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Pourquoi donc?
+
+TRYGÆOS.
+
+La Paix ne se plaît point aux égorgements: on n'ensanglante pas son
+autel. Porte la victime à l'intérieur, immole-la, et apportes-en
+ici les cuisses: par ce moyen la brebis est réservée au khorège.
+(_L'Esclave sort._)
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Pour toi, qui restes ici, devant la porte, rassemble vite les branches
+et tous les accessoires utiles.
+
+TRYGÆOS.
+
+Est-ce que je ne te parais pas disposer les broussailles en vrai
+devin?
+
+LE CHOEUR.
+
+Comment ne serait-ce pas? T'échappe-t-il rien de ce que doit savoir
+un habile homme? Ne songes-tu pas à tout ce qui est nécessaire à
+quelqu'un de distingué par son esprit et par son audace féconde?
+
+TRYGÆOS.
+
+Le fagot allumé incommode Stilbidès. J'apporterai aussi la table, et
+il n'y a pas besoin d'esclave.
+
+LE CHOEUR.
+
+Qui donc ne louerait pas un pareil homme, qui, supportant mille maux,
+a sauvé notre ville sacrée? Jamais il ne cessera d'être un objet
+d'admiration pour tous.
+
+ * * * * *
+
+L'ESCLAVE, _revenant_.
+
+C'est fait. Dépose les deux cuisses que voici. Moi, je vais chercher
+des entrailles et des offrandes.
+
+TRYGÆOS.
+
+J'aurai soin de cela; mais il fallait que tu fusses revenu.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Eh bien! me voici. Est-ce qu'il te semble que j'ai tardé?
+
+TRYGÆOS.
+
+Maintenant, fais cuire cela bien à point. Mais un homme s'avance,
+couronné de lauriers. Qui est-il?
+
+L'ESCLAVE.
+
+Quel air important! C'est quelque devin.
+
+TRYGÆOS.
+
+Eh! non, par Zeus! C'est Hiéroklès, un diseur de prédictions; il est
+d'Oréos. Que va-t-il dire?
+
+L'ESCLAVE.
+
+Il est certain qu'il va faire opposition aux traités.
+
+TRYGÆOS.
+
+Non, mais il est venu attiré par le fumet du rôti.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Faisons semblant de ne pas le voir.
+
+TRYGÆOS.
+
+Tu as raison.
+
+ * * * * *
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Quel est donc ce sacrifice, et pour quel dieu?
+
+TRYGÆOS, _bas à l'Esclave_.
+
+Fais rôtir en silence; tiens-le loin du râble.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Pour qui ce sacrifice? Ne le direz-vous pas?
+
+TRYGÆOS, _à l'Esclave_.
+
+La queue est-elle en bon état?
+
+L'ESCLAVE.
+
+Très bien, ô vénérable Paix chérie.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Voyons maintenant les prémices, et donne-m'en un morceau.
+
+TRYGÆOS.
+
+Il faut d'abord que ce soit mieux rôti.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Mais si, vraiment, c'est rôti à point.
+
+TRYGÆOS.
+
+Tu te mêles de bien des choses, qui que tu sois. (_A l'Esclave._) Où
+est la table? Apporte les libations.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+La langue se coupe à part.
+
+TRYGÆOS.
+
+Nous nous le rappelons. Mais sais-tu ce que tu devrais faire?
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Si tu me le dis.
+
+TRYGÆOS.
+
+Ne nous adresse pas un mot. Nous sacrifions à la sainte Paix.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Mortels misérables et stupides!
+
+TRYGÆOS.
+
+Tout cela sur ta tête!
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Vous qui, dans votre sottise, n'entendant rien à la volonté des dieux,
+faites des traités, vous, hommes, avec des singes malfaisants.
+
+TRYGÆOS.
+
+Hé! heu! heu!
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Pourquoi ris-tu?
+
+TRYGÆOS.
+
+Cela m'amuse, tes singes malfaisants!
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Faibles colombes, vous vous fiez à des renards dont les âmes sont
+rusées, rusés les coeurs.
+
+TRYGÆOS.
+
+Puissent tes poumons, ô charlatan, devenir brûlants comme ces chairs!
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Si les nymphes divines ne trompèrent point Bakis, ni Bakis les
+mortels, ni les nymphes encore Bakis lui-même...
+
+TRYGÆOS.
+
+Que la peste t'étouffe, si tu ne cesses de bakiser!
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Les destins ne permettaient pas encore de délivrer la Paix de ses
+liens; mais d'abord...
+
+TRYGÆOS, _à l'Esclave_.
+
+Saupoudre cela de sel.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Jamais il ne plaira aux dieux bienheureux de cesser les batailles,
+avant que le loup ne s'accouple avec la brebis.
+
+TRYGÆOS.
+
+Eh! comment, maudit homme, le loup s'accouplerait-il avec la brebis?
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Tant que la punaise, en fuyant, répandra l'odeur la plus infecte,
+tant que la chienne aboyante, pressée de mettre bas, fera des petits
+aveugles, alors il ne faudra point songer à la paix.
+
+TRYGÆOS.
+
+Que fallait-il donc faire? Ne mettre aucun terme à la guerre, tirer au
+sort à qui pleurerait le plus, tandis qu'un traité nous permettait de
+régner ensemble sur la Hellas?
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Tu ne feras jamais que l'écrevisse marche droit.
+
+TRYGÆOS.
+
+Tu ne souperas plus jamais au Prytanéion, et tu ne rendras plus
+d'oracles sur le fait accompli.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Tu ne rendras jamais lisse la peau rude du hérisson.
+
+TRYGÆOS.
+
+Cesseras-tu enfin d'en imposer aux Athéniens?
+
+HIÉROKLÈS.
+
+En vertu de quel oracle avez-vous rôti des cuisses pour les dieux?
+
+TRYGÆOS.
+
+En vertu de celui que Homèros a exprimé dans ses beaux vers: «Quand
+ils eurent chassé le nuage ennemi de la Guerre, ils embrassèrent la
+Paix et lui offrirent un sacrifice. Quand les cuisses furent brûlées
+et qu'ils se furent repus des entrailles, ils firent des libations
+avec leurs kratères. Et moi, je leur montrais le chemin; mais personne
+n'offrit au devin la coupe éclatante.»
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Je ne me préoccupe pas de tout cela: ce ne sont point paroles de la
+Sibylle.
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais, de par Zeus! le sage Homèros a dit encore ces mots ingénieux:
+«Il est sans phratrie, sans lois, sans foyers celui qui se plaît à la
+guerre intestine en répandant l'effroi.»
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Prends garde que dupant ton esprit par quelque ruse, le milan ne
+ravisse...
+
+TRYGÆOS, _à l'Esclave_.
+
+Toi, cependant, fais bien attention que cet oracle est redoutable pour
+les entrailles. Verse la libation, et apporte de ces entrailles ici.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Mais, s'il te semble bon, je me servirai moi-même.
+
+TRYGÆOS.
+
+Libation! Libation!
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Verse-m'en aussi, et donne-moi une part des entrailles.
+
+TRYGÆOS.
+
+Non, cela n'agrée point encore aux dieux bienheureux; mais d'abord
+buvons, nous; et toi, va-t'en! O vénérable Paix, reste toute ta vie au
+milieu de nous.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Apporte la langue!
+
+TRYGÆOS.
+
+Remporte la tienne.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+La libation!
+
+TRYGÆOS, _à l'Esclave_.
+
+Avec la libation, prends ceci au plus vite.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Personne ne me donnera d'entrailles?
+
+TRYGÆOS.
+
+Il nous est impossible de t'en donner «avant que le loup ne s'accouple
+avec la brebis».
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Je t'en prie à genoux.
+
+TRYGÆOS.
+
+C'est en vain, mon cher, que tu supplies. «Tu ne rendrais jamais lisse
+la peau rude du hérisson.» Voyons, spectateurs, régalez-vous de ces
+entrailles avec nous.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Et moi?
+
+TRYGÆOS.
+
+Mange la Sibylle.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Non, par la Terre! vous ne mangerez pas cela à vous seuls; j'en
+prendrai ma part: c'est du bien commun.
+
+TRYGÆOS, _à l'Esclave_.
+
+Frappe, frappe ce Bakis.
+
+HIÉROKLÈS.
+
+Je prends à témoin...
+
+TRYGÆOS.
+
+Et moi aussi, que tu es un gourmand et un hâbleur. (_A l'Esclave._)
+Frappe-le et tiens sous le bâton cet imposteur.
+
+L'ESCLAVE.
+
+Tiens-le donc, toi! Moi, les peaux qu'il nous a dérobées par ruse,
+je vais l'en dépouiller. Ne lâcheras-tu pas ces peaux, faiseur de
+sacrifices? Entends-tu? Quel corbeau nous est venu d'Oréos! Est-ce
+qu'il ne va pas s'envoler vite vers Elymnion?
+
+ * * * * *
+
+LE CHOEUR.
+
+Quel bonheur, quel bonheur de laisser là le casque, le fromage et les
+oignons! Car je ne me plais pas aux combats, mais à boire, près du
+feu, avec de bons et intimes amis, à la flamme d'un bois très sec,
+scié pendant l'été; grillant des pois sur les charbons, rôtissant des
+glands, et en même temps caressant Thratta, pendant que ma femme prend
+son bain.
+
+Il n'y a point de plus agréable passe-temps, lorsque les semailles
+sont déjà faites, et que le Dieu les arrose, que de dire à un voisin:
+«Dis-moi, que faisons-nous maintenant, ô Komarkhidès?» Il me plaît
+de boire, quand le Dieu nous fait du bien. Allons, femme, fais cuire
+trois khoenix de fèves, mêles-y du froment, et sers-nous des figues.
+Que Syra rappelle Manès des champs! Il n'y a pas du tout moyen
+d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de briser les mottes; la
+terre est trop humide. Qu'on apporte de chez moi la grive et les deux
+pinsons: il doit y avoir aussi dans la maison de la présure et quatre
+morceaux de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé le soir; car il
+faisait je ne sais quel bruit et quel tapage dans la maison. Enfant,
+apportes-en trois pour nous, et donnes-en un à ton père. Demande à
+Æskhinadès des myrtes avec leurs baies: en même temps, car c'est sur
+le chemin, qu'on invite Kharinadès à venir boire avec nous, tandis que
+le Dieu propice favorise nos guérets.
+
+Pendant que la cigale chante sa douce chanson, il m'est doux de
+regarder si les vignes de Lemnos commencent à mûrir; car leur fruit
+est d'une nature précoce: j'aime à voir également grossir la figue;
+quand elle est mûre, je la mange lentement, et je m'écrie: «Heures
+aimées!» puis j'absorbe du thym broyé, et j'engraisse dans cette
+saison de l'été plus que quand je vois un taxiarkhe haï des dieux,
+ayant trois aigrettes et une robe de pourpre des plus voyantes, qu'il
+dit être une teinture de Sardes. Mais s'il lui faut combattre, vêtu de
+cette robe, alors il se teint lui-même en teinture de Kyzikos: il
+est le premier à fuir comme un hippalektryôn jaune, en agitant ses
+aigrettes; et moi, je reste à veiller aux filets. Lorsque ces gens
+sont ici, ils font des choses intolérables, inscrivant les uns,
+effaçant les autres à tort et à travers, jusqu'à deux ou trois fois.
+«C'est demain le jour du départ;» et tel ou tel n'a pas acheté de
+vivres; car il ne savait rien en sortant, et, en passant près de la
+statue de Pandiôn, il se voit inscrit, et, pris au dépourvu, il court
+versant des larmes sur sa malechance. Voilà comment ils nous traitent,
+nous, hommes de la campagne, tandis que ceux de la ville sont moins
+malmenés par ces déserteurs de bouclier, méprisés des dieux et des
+hommes. Mais ils me la paieront si le Dieu le permet: car ils m'ont
+fait bien du mal, ces lions à la maison, renards au combat.
+
+ * * * * *
+
+TRYGÆOS.
+
+Iou! Iou! Quelle foule s'est empressée au banquet nuptial! Tiens,
+essuie les tables avec cette aigrette: elle ne peut désormais servir
+absolument à rien. Puis apporte les gâteaux, les grives, les nombreux
+plats de lièvres et les pains d'orge.
+
+UN FABRICANT DE FAUX.
+
+Où donc est Trygæos? Où est-il?
+
+TRYGÆOS.
+
+Je fais cuire des grives.
+
+LE FABRICANT DE FAUX.
+
+O mon cher, ô Trygæos, que de bonheurs tu nous as procurés, en
+ramenant la Paix! En effet, personne auparavant n'aurait acheté une
+faux, même un kollybe; aujourd'hui je les vends cinquante drakhmes. Un
+autre vend trois drakhmes des tonneaux pour la campagne. Mais, voyons,
+Trygæos, prends gratis parmi ces faux et ces objets ce que tu veux:
+accepte-les: c'est le résultat de nos ventes et de nos bénéfices, nous
+te l'apportons en présent pour tes noces.
+
+TRYGÆOS.
+
+Eh bien! maintenant, déposez tout cela ici, et entrez au plus vite
+chez moi, pour le festin; car voici un trafiquant d'armes, qui arrive
+tout chagrin.
+
+ * * * * *
+
+UN FABRICANT D'AIGRETTES.
+
+Hélas! ô Trygæos, tu m'as radicalement détruit!
+
+TRYGÆOS.
+
+Qu'est-ce donc, pauvre malheureux? Tu ne fabriques plus d'aigrettes?
+
+LE FABRICANT D'AIGRETTES.
+
+Tu as ruiné mon métier et ma vie, ainsi qu'à cet infortuné polisseur
+de lances.
+
+TRYGÆOS.
+
+Voyons, que faut-il que je te paie pour ces deux aigrettes?
+
+LE FABRICANT D'AIGRETTES.
+
+Toi-même, qu'en donnes-tu?
+
+TRYGÆOS.
+
+Ce que j'en donne? J'en ai honte. Cependant, comme la fermeture a
+coûté beaucoup de travail, je donnerais bien des deux, trois khoenix
+de figues sèches: je m'en servirai pour nettoyer la table.
+
+LE FABRICANT D'AIGRETTES.
+
+Allons, entre, et fais-moi apporter les figues: cela vaut encore
+mieux, cher ami, que de ne recevoir rien.
+
+TRYGÆOS.
+
+Emporte, emporte, et va-t'en aux corbeaux loin de la maison! Elles
+ont perdu leur crin, tes aigrettes, et elles ne valent rien. Je ne les
+achèterais pas une figue.
+
+ * * * * *
+
+UN MARCHAND DE CUIRASSES.
+
+Voici une cuirasse de peau estimée deux mines, d'un excellent travail:
+qu'en ferai-je, malheureux?
+
+TRYGÆOS.
+
+Cela ne te fera pas une grosse perte.
+
+LE MARCHAND DE CUIRASSES.
+
+Prends-la-moi au prix coûtant.
+
+TRYGÆOS.
+
+Il est vrai qu'elle est tout à fait commode pour s'y soulager le
+ventre.
+
+LE MARCHAND DE CUIRASSES.
+
+Cesse de te moquer de moi et de ma marchandise.
+
+TRYGÆOS.
+
+Comme ceci, au moyen de trois pierres. N'est-ce pas bien imaginé?
+
+LE MARCHAND DE CUIRASSES.
+
+Et comment te torcherais-tu, imbécile?
+
+TRYGÆOS.
+
+Comme ceci: en passant une main par l'ouverture des bras, et
+l'autre...
+
+LE MARCHAND DE CUIRASSES.
+
+Quoi! les deux mains?
+
+TRYGÆOS.
+
+Sans doute, de par Zeus! pour n'être pas pris à voler en supprimant le
+trou du navire.
+
+LE MARCHAND DE CUIRASSES.
+
+Et tu chierais, assis sur un vase de dix mines?
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais oui, de par Zeus! vieux roué! Crois-tu que je donnerais mon
+derrière pour mille drakhmes?
+
+LE MARCHAND DE CUIRASSES.
+
+Allons, voyons, apporte l'argent.
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais, mon bon, elle me meurtrit le croupion. Remporte-la, je ne
+l'achèterai pas.
+
+ * * * * *
+
+UN FABRICANT DE TROMPETTES.
+
+Que faire de cette trompette que j'ai payée dernièrement soixante
+drakhmes de ma poche?
+
+TRYGÆOS.
+
+Verse du plomb dans le creux, puis fixe en haut une baguette un peu
+longue, et tu auras des kottabes en équilibre.
+
+LE FABRICANT DE TROMPETTES.
+
+Ah! tu veux rire!
+
+TRYGÆOS.
+
+Alors, un autre conseil. Verse du plomb, comme je te le disais;
+attaches-y des cordes et suspends-y une balance, et tu pèseras dans le
+champ les figues destinées aux esclaves.
+
+ * * * * *
+
+UN FABRICANT DE CASQUES.
+
+Maudit sort! Tu me ruines, moi qui jadis ai échangé ces objets pour
+une mine! Et maintenant, que faire? Qui me les achètera?
+
+TRYGÆOS.
+
+Va les vendre aux Ægyptiens: ils sont commodes pour mesurer de la
+syrmæa.
+
+ * * * * *
+
+UN POLISSEUR DE LANCES.
+
+Hélas! faiseur de casques, quelle est notre misère!
+
+TRYGÆOS.
+
+Mais il n'est pas malheureux du tout.
+
+LE POLISSEUR DE LANCES.
+
+Comment?
+
+TRYGÆOS.
+
+Ces casques peuvent encore trouver qui s'en serve. Si tu as
+l'esprit d'y mettre des anses, tu les vendras beaucoup plus cher que
+maintenant.
+
+LE FABRICANT DE CASQUES.
+
+Allons-nous-en, polisseur de lances!
+
+TRYGÆOS.
+
+Nullement; je lui achèterai ses lances.
+
+LE POLISSEUR DE LANCES.
+
+Combien en donnes-tu?
+
+TRYGÆOS.
+
+Si elles étaient fendues en deux, j'en prendrais, afin d'en faire des
+échalas, cent pour une drakhme.
+
+LE POLISSEUR DE LANCES.
+
+On nous insulte: allons-nous-en, mon cher, en route!
+
+ * * * * *
+
+TRYGÆOS.
+
+Ah! de par Zeus! voici les enfants qui sortent! Ce sont les enfants
+des invités: ils viennent ici pour pisser, et peut-être aussi, ce
+me semble, pour préluder à leurs chants. Ce que tu as l'intention de
+chanter, mon enfant, commence donc par l'essayer ici auprès de moi.
+
+LE FILS DE LAMAKHOS.
+
+«Maintenant commençons par les jeunes.»
+
+TRYGÆOS.
+
+Cesse de chanter les jeunes guerriers; et cela, ô trois fois
+malheureux enfant, quand règne la Paix: tu es un malappris et un
+vaurien.
+
+LE FILS DE LAMAKHOS.
+
+«Lorsqu'ils furent presque à la portée les uns des autres, ils mirent
+en avant les écus et les boucliers.»
+
+TRYGÆOS.
+
+Les boucliers! Ne vas-tu pas finir de nous rappeler le bouclier?
+
+LE FILS DE LAMAKHOS.
+
+«Alors ce fut à la fois un gémissement et la prière des guerriers.»
+
+TRYGÆOS.
+
+Le gémissement des guerriers! Tu gémiras toi-même, par Dionysos! si tu
+chantes des gémissements, fussent-ils bombés!
+
+LE FILS DE LAMAKHOS.
+
+Alors, que chanterai-je? Dis-moi ce qui te fait plaisir.
+
+TRYGÆOS.
+
+«C'est ainsi qu'ils se repaissaient de la chair des boeufs,» et autres
+choses analogues. «Ils servirent un festin et tout ce qu'il y a de
+plus agréable à manger.»
+
+LE FILS DE LAMAKHOS.
+
+«Alors ils dévoraient la chair des boeufs et dételaient leurs
+coursiers en sueur; car ils étaient rassasiés de guerre.»
+
+TRYGÆOS.
+
+A la bonne heure! Ils étaient rassasiés de guerre, puis ils
+mangeaient. Chante, chante-nous cela, comment ils mangeaient,
+rassasiés.
+
+LE FILS DE LAMAKHOS.
+
+«Ils mirent leurs cuirasses après qu'ils eurent fini.»
+
+TRYGÆOS.
+
+De bon coeur, je pense.
+
+LE FILS DE LAMAKHOS.
+
+«Puis ils se précipitèrent des tours, et un grand cri s'éleva.»
+
+TRYGÆOS.
+
+A toi la pire des morts, fripon d'enfant, au milieu des batailles! Tu
+ne chantes que des guerres. De qui es-tu fils?
+
+LE FILS DE LAMAKHOS.
+
+Moi?
+
+TRYGÆOS.
+
+Oui, toi, de par Zeus!
+
+LE FILS DE LAMAKHOS.
+
+Fils de Lamakhos.
+
+TRYGÆOS.
+
+Oh! oh! J'aurais été surpris, en t'écoutant, que tu ne fusses pas
+le fils de quelque Boulomakhos. Loin d'ici! Va chanter pour les
+porte-lances! Où est le fils de Kléonymos? Chante quelque chose avant
+d'entrer. Toi, je le sais bien, tu ne chanteras pas de batailles: tu
+es le fils d'un homme prudent.
+
+LE FILS DE KLÉONYMOS.
+
+«Un guerrier de Saïs fait le fier avec le bouclier, armure
+irréprochable, que j'ai jeté près d'un buisson, malgré moi.»
+
+TRYGÆOS.
+
+Dis-moi, mon garçon, chantes-tu cela pour ton père?
+
+LE FILS DE KLÉONYMOS.
+
+«J'ai sauvé ma vie!»
+
+TRYGÆOS.
+
+Et tu as couvert de honte tes parents. Mais entrons. Car je sais bien
+que ce que tu viens de chanter sur le bouclier, tu ne l'oublieras
+jamais, étant le fils d'un tel père. Vous qui restez au festin, vous
+n'avez rien à faire qu'à avaler tout cela, à dévorer, à ne pas mâcher
+à creux. Allez-y vaillamment et jouez des deux mâchoires. Il ne sert
+de rien, mauvaises gens, d'avoir des dents blanches, si elles ne
+fonctionnent pas.
+
+LE CHOEUR.
+
+Nous y veillerons; tu fais bien de nous parler ainsi. Mais vous,
+affamés de vieille date, jetez-vous sur ce civet. Il n'arrive pas tous
+les jours de tomber sur des gâteaux errants dans l'abandon. Grugez
+donc, ou je vous dis que bientôt vous vous en repentirez.
+
+Il faut prononcer des paroles de bon augure, amener ici la mariée,
+apporter des torches, et engager tout le peuple à se réjouir. Il
+faut maintenant que chacun remporte aux champs tous ces ustensiles,
+organise des danses, fasse des libations, chasse Hyperbolos, et prie
+les dieux de donner la richesse aux Hellènes, de nous accorder à
+tous d'amples récoltes d'orge, puis beaucoup de vin, des desserts
+de figues; de rendre nos femmes fécondes, de nous faire recouvrer
+intégralement tous les biens que nous avons perdus et de proscrire le
+fer étincelant.
+
+TRYGÆOS.
+
+Viens, femme, dans notre champ, et sois pour moi une belle et bonne
+coucheuse. Hymen, hyménée, ô!
+
+LE CHOEUR.
+
+O trois fois heureux! tu mérites les biens que tu as. Hymen, hyménée,
+ô! Hymen, hyménée, ô! Que lui ferons-nous? Que lui ferons-nous? Nous
+la vendangerons. Nous la vendangerons. Mais, comme c'est notre devoir,
+allons, conduisons-lui le marié, mes amis. Hymen, hyménée, ô! Hymen,
+hyménée, ô! Vous habiterez ensemble sans chagrin, sans affaires,
+cueillant vos figues. Hymen, hyménée, ô! Hymen, hyménée, ô! Celui-ci
+en a de grandes et grosses; celle-là les a douces. Hymen, hyménée, ô!
+Tu chanteras, après avoir mangé et bu beaucoup de vin: Hymen, hyménée,
+ô! Hymen, hyménée, ô!
+
+TRYGÆOS.
+
+Vive la joie! vive la joie! mes amis. Et s'il en est un qui me suive,
+vous mangerez des gâteaux.
+
+
+FIN DU TOME PREMIER
+
+
+
+
+TABLE
+
+ LES AKHARNIENS 1
+ LES CHEVALIERS 69
+ LES NUÉES 151
+ LES GUÊPES 245
+ LA PAIX 327
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Traduction nouvelle, Tome I, by Aristophane
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME I ***
+
+***** This file should be named 19075-8.txt or 19075-8.zip *****
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+Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe and
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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