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diff --git a/19075-8.txt b/19075-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f17562a --- /dev/null +++ b/19075-8.txt @@ -0,0 +1,15566 @@ +The Project Gutenberg EBook of Traduction nouvelle, Tome I, by Aristophane + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Traduction nouvelle, Tome I + Les Akharniens; Les chevaliers; Les nuées; Les guêpes; La paix + +Author: Aristophane + +Commentator: Sully Prudhomme + +Translator: Eugène Talbot + +Release Date: August 18, 2006 [EBook #19075] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME I *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +EUGÈNE TALBOT + +ARISTOPHANE + +TRADUCTION NOUVELLE + +PRÉFACE DE SULLY PRUDHOMME + + * * * * * + +TOME PREMIER + + PARIS + ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR + 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 + +M DCCC XCVII + + * * * * * + + +AVANT-PROPOS + + +_L'ancien professeur de rhétorique bien connu et si estimé, auteur de +la belle traduction qu'on va lire, M. Talbot, n'est plus. Il est mort +plein d'années, entouré de respect et d'affection. Outre la +tendresse des siens il goûtait l'attachement de cette grande famille +spirituelle, si douce aux vieux maîtres qui ont su se la former +dans les lycées par un enseignement solide et paternel prodigué à +de nombreuses générations d'élèves. Combien d'entre eux pourraient +m'envier l'honneur et le plaisir de présenter son livre au public! +Aucun n'y aurait un meilleur titre que moi, si le seul requis était +la longue fidélité du commerce amical avec lui, avec ses proches, avec +ceux que rallie ou pleure sa noble veuve. Mais, je le confesse, le +plus indispensable de tous les titres, l'entière compétence me +manque. Une traduction d'Aristophane ne saurait être recommandée à ses +lecteurs naturels avec une autorité suffisante que par un helléniste, +et je ne le suis pas. Je suis loin de posséder toutes les clefs des +auteurs grecs; j'en suis le visiteur, non le familier. Heureusement +n'ai-je à remplir ici qu'un rôle de simple exécuteur testamentaire +chargé d'expliquer au lecteur les conditions d'un legs littéraire, +conditions qui suffisent à en déterminer toute la valeur. Cette valeur +n'offre pas seulement la garantie, déjà sûre et incontestée, du +savoir et de l'expérience du traducteur, elle a, de plus, rencontré +un répondant considérable dans un poète de premier ordre, en relations +étroites et constantes avec la poésie grecque, dans Leconte de Lisle. +Oui, j'ai la bonne fortune de pouvoir me retrancher derrière +ce maître, m'en référer à sa haute appréciation, à son jugement +difficile, exempt de toute complaisance. Il connaissait cette +traduction, l'admirait, et, certes, on ne doutera pas de sa sincérité +quand on saura qu'il l'avait adoptée et que, désireux d'acquérir, à +titre de collaborateur, le droit de la joindre à la collection des +poètes grecs déjà traduits par lui, il avait offert à M. Talbot de +mettre en vers les choeurs interprétés en prose. C'était un accord +accepté et conclu, mais les forces épuisées du poète ne lui permirent +pas de mettre à exécution son dessein. J'ai sous les yeux la lettre +découragée, datée de mars 1891, par laquelle il apprend à M. Talbot +que «malade, très fatigué et plein de mille ennuis», il se sent +incapable d'accomplir sa promesse. Il ajoute, avec cet accent d'amère +défaillance que nous lui connaissions trop: «L'oeuvre n'en vaudra +que mieux, incontestablement, de toute façon.» Hélas! Il se raillait; +l'oeuvre y a perdu l'inestimable estampille par laquelle le maître +l'eût, en partie, faite sienne. On saura, du moins, et c'est +l'important, qu'il avait été dans sa pensée, dans son intention +formelle d'y imprimer sa marque. Un pareil témoignage est à l'honneur +des deux écrivains. Cette consécration de l'oeuvre du prosateur par +le concours promis du poète ne demeure pas, en effet, sans retour +profitable à celui-ci. Elle suppose une mutuelle adhésion, et, sans +doute, en convenant d'associer à son labeur celui de Leconte de Lisle, +le digne représentant de l'Université, c'est-à-dire de la gardienne +officielle et vigilante de tous les classiques, donnait, au bénéfice +de l'interprète marron, un précieux exemple de conciliante humeur. +Les traductions de Leconte de Lisle, bien que d'une saveur antique si +délectable, avaient à conquérir l'approbation des hellénistes +patentés aux scrupules méticuleux, plus préoccupés du lexique et de la +grammaire que de la vertu poétique du langage. Leur souci fondamental +n'est, certes, pas moins important, mais il est autre que celui d'un +interprète qui se trouve être de même essence morale et littéraire que +l'auteur original, comme lui poète, comme lui sombre ou railleur par +tempérament. Ces deux soucis à la fois se sont rencontrés et +conjugués d'une façon remarquable chez M. Talbot pour le succès de son +entreprise ardue. Il semble que son intime intelligence du texte unie +à la verve naturelle de son alerte esprit l'ait improvisé poète_ ad +hoc _au frottement d'Aristophane, et c'est cette rare qualité, sacrée +aux yeux de Leconte de Lisle, qui dut inspirer à leurs deux plumes +de traducteurs la confraternelle alliance demeurée à l'état de +fiançailles intellectuelles._ + +_La part délicate, indéfinissable, réservée au sens de l'artiste dans +toute traduction d'ouvrage littéraire, éclate en celle de M. Talbot. +Excellent humaniste, pour atteindre à l'exactitude esthétique, il lui +a fallu plus que la connaissance approfondie de la langue grecque. La +lutte partielle et trop inégale que j'ai tentée dans ma jeunesse avec +un antique et formidable athlète suffit pour me permettre d'apprécier, +en connaissance de cause, le mérite d'art qui recommande son oeuvre. +J'avais, il est vrai, affaire à un poète latin, mais, au point de vue +où je me place, j'ai eu à combattre des difficultés de même ordre que +celles dont il a si heureusement triomphé._ + +_Tout traducteur débute spontanément par une préparation mentale qui +est le_ mot à mot. _Il s'agit pour lui d'abord de déterminer le sens +relatif de chacun des mots, c'est-à-dire l'acception dans laquelle +son rapport aux autres et la nature du sujet traité induisent à le +prendre, et, du même coup, de dégager de l'arrangement syntaxique_ le +sens littéral _de la phrase. Le travail, jusque-là, ne relève que +de la grammaire au service de l'intelligence; il ne vise que la +signification purement_ conventionnelle _(unique ou multiple) de +chacun des mots et celle qui ressort de leur relation logique, sans +rechercher encore la signification non conventionnelle_, naturelle _du +texte, à savoir tout ce qu'ajoutent à la première le mouvement de la +phrase, son geste en quelque sorte, et les qualités acoustiques +des mots qui la composent, bref sa musique, c'est-à-dire ce qui en +constitue, dans la poésie surtout, la plus intime_ expression. _Au +premier stade la traduction est donc seulement une ébauche, la matière +dégrossie où devra s'accomplir la forme achevée, le sens complet du +discours. Il va sans dire que M. Talbot, par le long exercice de sa +profession même, excelle dans cette préparation initiale, oeuvre +de grammairien et de lexicographe; mais il faut lui reconnaître, en +outre, un talent bien supérieur à celui-là._ + +_Le_ mot à mot, _ai-je dit, n'est qu'une sorte de canevas, et il ne +donne même pas intégralement ce qu'il semble promettre. Il risque +toujours d'être, en partie, inexact, si fort que soit le traducteur, +car tout vocable et toute locution d'une langue ne trouvent pas +nécessairement leurs représentants adéquats dans une autre. Cette +rencontre est d'autant plus rare que le génie et l'âge des deux +langues les différencient davantage, comme se distinguent par l'esprit +et l'ancienneté les deux nations qui les ont élaborées. Ainsi la +traduction littérale est le plus souvent défectueuse dans son propre +domaine insuffisant déjà, et, en outre, elle laisse hors de ses +limites restreintes une lacune considérable à remplir pour la complète +interprétation du texte original. C'est ici que l'art entre en jeu +et que M. Talbot a fait preuve d'une souplesse de plume et d'une +ingéniosité remarquables. Combien ces qualités sont requises pour une +pareille tâche! Alors, en effet, se pose un problème tout nouveau. Il +s'agit d'abord d'écrire en français, et, par suite, de substituer aux +idiotismes, où s'accuse l'irréductible originalité du langage grec, +des équivalents français aussi approximatifs que possible. Ce sont +des tours de force à accomplir. M. Talbot s'en est tiré si habilement +qu'il a su rendre ces formules par des idiotismes français, ou du +moins par des trouvailles qu'il a faites dans des formules consacrées +du parler populaire. Mais ces spirituelles réussites ne sont +pas encore ce qui importe le plus, ce qui exige le plus de sens +littéraire; le tact et le goût y ont moins de part que l'adresse. Il y +a des idiotismes d'un autre ordre qui affectent, non pas seulement +tel passage du texte, mais le texte entier, parce qu'ils expriment et +définissent le caractère propre de l'écrivain, sa démarche, en un +mot son style, son génie même, qui suppose pour fondement celui de +sa race. On ne comprend Aristophane qu'à la condition de se faire +Hellène, Athénien, enfin Aristophane lui-même. Pour reproduire, au +degré supérieur atteint par M. Talbot, sa verve satirique, le tour +et l'accent comiques de son vers, il faut être capable de se les +approprier, et la science n'y suffit pas. Une aptitude spéciale +est nécessaire qui est le caractère même, le tempérament moral du +traducteur. Il doit se sentir dans le monde grec comme dans le sien, +dans l'oeuvre d'Aristophane comme chez soi. Une traduction, pour être +bonne, ne se commande pas; c'est un témoignage de sympathie autant +qu'un hommage à l'original. On ne peut communiquer que ce qu'on +possède ou qu'on a pu faire sien; comment communiquera-t-on sans trace +d'effort à la phrase française la vivacité, l'animation qui est le +style même de la phrase grecque, si l'on a l'esprit plus solide que +leste, plus grave que joyeux? Qu'un savant helléniste puisse trouver +à reprendre dans la traduction d'Eschyle par Leconte de Lisle, je ne +suis pas en état de le nier, non plus que de l'affirmer, mais, s'il +le pouvait, sa critique, j'ose en répondre, ne porterait pas sur +l'essentiel selon les poètes. Il aura beau être plus intimement initié +au lexique propre du tragique ancien, je le mets au défi, sans la +moindre hésitation, de s'en faire lui-même un écho plus fidèle que +notre poète français. Celui-ci avait scruté la condition humaine, +reconnu la souveraineté du malheur, l'impuissance affreuse à le +vaincre, l'horreur de la vie terrestre; il en couvait une idée atroce, +spontanément éclose de ses propres tourments. Aussi les clameurs +tragiques retentissaient-elles comme d'elles-mêmes dans les +profondeurs douloureuses de son âme jalousement fermée. D'autre part +il avait le rire sarcastique, la plaisanterie hautaine et mordante, +s'attaquant moins, toutefois, à l'homme misérable qu'à son odieuse +destinée. Il associait toujours la force comique au blâme; c'était +là son affinité avec Aristophane. Mais, pour en être le parfait +interprète, peut-être lui aurait-il manqué la gaieté véritable, saine +et vraiment virile, la gaieté grecque où l'on sent toujours plus ou +moins, même à travers la caricature, sinon sous la crudité cynique, +respirer la grâce, ne demeurât-elle sensible que dans le mouvement +aisé du vers._ + +_Cette jovialité d'humeur, cette prestesse d'esprit ont précisément +trouvé dans le naturel de M. Talbot des similitudes qui l'ont très +bien servi. Pour traduire, il n'avait pas à s'oublier soi-même, à se +métamorphoser. Il lui suffisait de s'adapter, de grossir et d'acérer +tour à tour les traits de sa verve enjouée pour donner à ses lecteurs +l'impression que leur donnerait Aristophane en personne ressuscité, +mais parlant français. On ne saurait, certes, demander davantage à +l'interprétation des anciens: elle ne peut, elle ne doit pas agir sur +les contemporains de l'interprète comme le faisait l'auteur original +sur les siens, sur les hommes à qui jadis il s'adressait. Aussi +faut-il nous résigner à ne pas toujours comprendre et goûter ce qu'ils +y prisaient. D'une autre race et d'un autre temps qu'eux, nous ne +pouvons épouser toutes leurs manières d'être et de sentir. Il n'est +donc pas sûr que notre admiration ait le même principe que la leur, +et, à cet égard, une bonne traduction, par son exactitude même, doit +nous faire apprécier la divergence irréductible entre le point de vue +ancien et le moderne, tout essai de les concilier par des compromis, +par des adoucissements et des atténuations est une trahison; là +est l'infériorité des traductions d'autrefois. Celles d'aujourd'hui +permettent de constater la diversité et les vicissitudes des moeurs +et du goût, et par là leur propre valeur et l'estime qu'elles +s'acquièrent échappent à ces fluctuations mêmes._ + +_Tel est, à mon avis, le mérite et telle sera, je n'en doute pas, la +récompense du présent ouvrage._ + +SULLY PRUDHOMME. + + + + +LES AKHARNIENS + +(L'AN 426 AVANT J.-C.) + + +Cette pièce, composée en vue de ramener la paix, a pour principal +personnage un charbonnier du bourg d'Acharnes, nommé Dikæopolis (le +bon citoyen), qui, en vertu d'un traité particulier passé avec les +Lacédémoniens, est à l'abri, ainsi que sa famille, de tous les maux +de la guerre, tandis que les autres Acharniens, égarés par Cléon et +Lamachos, sont en proie aux vexations et au pillage. + + + + +PERSONNAGES DU DRAME + + DIKÆOPOLIS. + UN HÉRAUT. + AMPHITHÉOS. + UN PRYTANE. + ENVOYÉS DES ATHÉNIENS, revenant d'auprès du roi de Perse. + PSEUDARTABAS. + THÉOROS. + CHOEUR DE VIEILLARDS AKHARNIENS. + FEMME DE DIKÆOPOLIS. + FILLE DE DIKÆOPOLIS. + KÉPHISOPHÔN. + EURIPIDÈS. + LAMAKHOS. + UN MÉGARIEN. + DEUX FILLES DU MÉGARIEN. + UN SYKOPHANTE. + UN BOEOTIEN. + NIKARKHOS. + UN SERVITEUR DE LAMAKHOS. + UN LABOUREUR. + UN PARANYMPHE. + MESSAGERS. + +_La scène se passe sur l'Agora, puis devant la maison de Dikæopolis._ + + + + +LES AKHARNIENS + + +DIKÆOPOLIS. + +Que de fois j'ai été mordu au coeur! Et de plaisirs bien peu, tout à +fait peu! Quatre! Mais de douleurs, un amoncellement de sables à la +hauteur des Gargares! Voyons donc: qui m'a été un juste sujet de +joie? Oui, je vois pourquoi j'ai eu l'âme réjouie: c'est quand Kléôn a +revomi les cinq talents. Quel bonheur j'en ai ressenti! Et j'aime les +Chevaliers pour ce service: il fait honneur à la Hellas, mais bientôt +j'ai éprouvé une douleur tragique: la bouche béante, j'attendais de +l'Æskhylos, quand un homme crie: «Théognis, fais entrer le Choeur!» +Comment croyez-vous que ce coup m'ait frappé l'âme? Mais voici pour +moi une autre joie, lorsque, concourant pour un veau, Dexithéos +s'avança et joua un air boeotien. Cette année-ci, au contraire, je vis +que j'étais mort, mis en lambeaux, lorsque Khæris préluda sur le mode +orthien. Mais jamais, depuis que je vais aux bains, la paupière ne +m'a piqué les sourcils comme aujourd'hui: c'est jour d'assemblée +régulière: voici le matin, et la Pnyx est encore déserte. On bavarde +sur l'Agora: en haut, en bas, on évite la corde rouge. Les Prytanes +mêmes n'arrivent pas: ils arrivent à une heure indue; puis ils se +bousculent, vous savez comme, les uns les autres, pour gagner le +premier banc, et ils s'y jettent serrés. De la paix à conclure, ils +n'ont aucun souci. O la ville, la ville! Pour moi qui viens toujours +le premier à l'assemblée, je m'assois, et là, tout seul, je soupire, +je bâille, je m'étire, je pète, je ne sais que faire, je trace des +dessins, je m'épile, je réfléchis, l'oeil sur la campagne, épris de la +paix, détestant la ville, regrettant mon dême, qui ne m'a jamais dit: +«Achète du charbon, du vinaigre, de l'huile!» Il ne connaissait pas le +mot: «Achète», mais il fournissait tout, et il n'y avait pas ce terme, +«achète», qui est une scie. Aujourd'hui, je ne viens pas pour rien; je +suis tout prêt à crier, à clabauder, à injurier les orateurs, s'il en +est qui parlent d'autre chose que de la paix. Mais voici les Prytanes! +Il est midi! Ne l'ai-je pas annoncé? C'est bien ce que je disais. Tous +ces gens-là se ruent sur le premier siège. + + * * * * * + +LE HÉRAUT. + +Avancez sur le devant; avancez, pour être dans l'enceinte purifiée. + +AMPHITHÉOS. + +A-t-on déjà parlé? + +LE HÉRAUT. + +Qui veut prendre la parole? + +AMPHITHÉOS. + +Moi. + +LE HÉRAUT. + +Qui, toi? + +AMPHITHÉOS. + +Amphithéos. + +LE HÉRAUT. + +Pas un homme? + +AMPHITHÉOS. + +Non; mais un immortel. Amphithéos était fils de Dèmètèr et de +Triptolémos: de celui-ci naît Kéléos. Kéléos épouse Phænarètè, mon +aïeule, de laquelle naît Lykinos. Né de lui, je suis un immortel. +A moi seul les dieux ont confié le soin de faire une trêve avec les +Lakédæmoniens. Mais tout immortel que je suis, citoyens, je n'ai pas +de quoi manger; car les Prytanes ne me donnent rien. + +LE HÉRAUT. + +Archers! + +AMPHITHÉOS. + +O Triptolémos, ô Kéléos, m'abandonnez-vous? + +DIKÆOPOLIS. + +Citoyens Prytanes, vous faites injure à l'assemblée, en expulsant +cet homme, qui a voulu nous obtenir une trêve et pendre au clou les +boucliers. + +LE HÉRAUT. + +Assis! Silence! + +DIKÆOPOLIS. + +Non, par Apollôn! je ne me tais pas, à moins que les Prytanes ne +délibèrent sur la paix. + + * * * * * + +LE HÉRAUT. + +Les Envoyés revenant d'auprès du Roi! + +DIKÆOPOLIS. + +De quel roi? J'en ai assez des Envoyés, des paons et des +fanfaronnades. + +LE HÉRAUT. + +Silence! + +DIKÆOPOLIS. + +Ah! ah! par Ekbatana, quel équipage! + +UN DES ENVOYÉS. + +Vous nous avez députés vers le Grand Roi, avec une solde de deux +drakhmes par jour, sous l'arkhontat d'Euthyménès. + +DIKÆOPOLIS. + +Hélas! nos drakhmes! + +L'ENVOYÉ. + +Certes, nous avons peiné le long des plaines du Kaystros, errants, +couchant sous la tente, mollement étendus sur des chariots couverts, +mourant de fatigue. + +DIKÆOPOLIS. + +Et moi, j'étais donc bien à l'aise, couché sur la paille, le long du +rempart? + +L'ENVOYÉ. + +Bien reçus, on nous forçait à boire, dans des coupes de cristal et +d'or, un vin pur et délicieux. + +DIKÆOPOLIS. + +O cité de Kranaos, sens-tu bien la moquerie de tes Envoyés? + +L'ENVOYÉ. + +Les Barbares ne regardent comme des hommes que ceux qui peuvent le +plus manger et boire. + +DIKÆOPOLIS. + +Et nous, les prostitués et les débauchés aux complaisances infectes. + +L'ENVOYÉ. + +Au bout de quatre ans, nous arrivons au palais du Roi; mais il était +allé à la selle, suivi de son armée, et il chia huit mois dans les +monts d'or. + +DIKÆOPOLIS. + +Et combien de temps mit-il à fermer son derrière? + +L'ENVOYÉ. + +Toute la pleine lune; puis il revint chez lui. Il nous reçut alors, et +il nous servit des boeufs entiers, sortant du four. + +DIKÆOPOLIS. + +Et qui a jamais vu des boeufs cuits au four? Quelles bourdes! + +L'ENVOYÉ. + +Mais, de par Zeus! il nous fit servir un oiseau trois fois plus gros +que Kléonymos, et dont le nom était «le hâbleur». + +DIKÆOPOLIS. + +Est-ce donc pour tes hâbleries que tu touchais deux drakhmes? + +L'ENVOYÉ. + +Et maintenant nous vous annonçons Pseudartabas, l'oeil du Roi. + +DIKÆOPOLIS. + +Puisse un corbeau te crever le tien d'un coup de bec, toi, l'Envoyé! + +LE HÉRAUT. + +L'oeil du Roi! + +DIKÆOPOLIS. + +Par Hèraklès! Au nom des dieux, dis donc, l'homme, ton oeil est fait +comme un trou de navire! Est-ce que, doublant le cap, tu regardes par +où entrer en rade? Tu as une courroie qui retient ton oeil par en bas. + +L'ENVOYÉ. + +Allons, toi, dis ce que le Roi t'a chargé d'annoncer aux Athéniens, +Pseudartabas. + +PSEUDARTABAS. + +_Iartaman exarxas apissona satra._ + +L'ENVOYÉ. + +Avez-vous compris ce qu'il dit? + +DIKÆOPOLIS. + +Par Apollôn! je ne comprends pas. + +L'ENVOYÉ. + +Il dit que le Roi vous enverra de l'or. Allons, toi, prononce plus +haut et plus clairement le mot or. + +PSEUDARTABAS. + +Tu n'auras pas d'or, Ionien au derrière élargi; non. + +DIKÆOPOLIS. + +Oh! le maudit homme! C'est on ne peut plus clair. + +L'ENVOYÉ. + +Que dit-il? + +DIKÆOPOLIS. + +Il dit que les Ioniens ont le derrière élargi, s'ils comptent sur l'or +des Barbares. + +L'ENVOYÉ. + +Mais non, il parle de larges médimnes d'or. + +DIKÆOPOLIS. + +Quels médimnes? Tu es un grand hâbleur. Mais va-t'en: à moi tout +seul, je vais les mettre à l'épreuve. (_A Pseudartabas._) Voyons, toi, +réponds clairement à l'homme qui te parle; autrement je te baigne dans +un bain de teinture de Sardes. Le Grand Roi nous enverra-t-il de l'or? +(_Pseudartabas fait signe que non._) Alors nous sommes dupés par les +Envoyés. (_Pseudartabas fait signe que oui._) Mais ces gens-là font +des signes à la façon hellénique; il n'y a pas de raison pour qu'ils +ne soient pas d'ici. Des deux eunuques, j'en reconnais un: c'est +Klisthénès, le fils de Sibyrtios. Oh! son chaud derrière est épilé. +Comment, singe que tu es, avec la barbe dont tu t'es affublé, viens-tu +nous jouer un rôle d'eunuque? Et l'autre, n'est-ce pas Stratôn? + +LE HÉRAUT. + +Silence! Assis! Le Conseil invite l'oeil du Roi à se rendre au +Prytanéion. + +DIKÆOPOLIS. + +N'y a-t-il pas là de quoi se pendre? Après cela dois-je donc me +morfondre ici? Jamais la porte ne se ferme au nez des étrangers. +Mais je vais faire quelque chose de hardi et de grand. Où donc est +Amphithéos? + +AMPHITHÉOS. + +Me voici! + +DIKÆOPOLIS. + +Prends-moi ces huit drakhmes, et fais une trêve avec les Lakédæmoniens +pour moi seul, mes enfants et ma femme. Vous autres, envoyez des +députations, et ouvrez la bouche aux espérances. + + * * * * * + +LE HÉRAUT. + +Place à Théoros qui revient de chez Sitalkès. + +THÉOROS. + +Me voici! + +DIKÆOPOLIS. + +Encore un hâbleur appelé par la voix du Héraut. + +THÉOROS. + +Nous ne serions pas restés longtemps en Thrakè... + +DIKÆOPOLIS. + +Non, de par Zeus! si tu n'avais touché un gros salaire. + +THÉOROS. + +S'il n'avait neigé sur toute la Thrakè, et si les fleuves n'eussent +gelé vers le temps même où Théognis faisait ici jouer ses drames. Dans +ce même temps je buvais avec Sitalkès. En vérité, il est passionné +pour Athènes; c'est pour nous un amant véritable, au point qu'il a +écrit sur les murs: «Charmants Athéniens!» Son fils, que nous avons +fait Athénien, brûlait de manger des andouilles aux Apatouries, et +conjurait son père de venir au secours de sa nouvelle patrie. +Celui-ci jura sur une coupe de venir à notre secours avec une armée +si nombreuse, que les Athéniens s'écrieraient: «Quelle nuée de +sauterelles!» + +DIKÆOPOLIS. + +Que je meure de male mort, si je crois un mot de ce que tu dis, hormis +tes sauterelles! + +THÉOROS. + +Et maintenant il vous envoie la peuplade la plus belliqueuse de la +Thrakè. + +DIKÆOPOLIS. + +Voilà, au moins, qui est clair. + +LE HÉRAUT. + +Paraissez, Thrakiens que Théoros amène. + +DIKÆOPOLIS. + +Quel est ce fléau? + +THÉOROS. + +L'armée des Odomantes. + +DIKÆOPOLIS. + +Quels Odomantes? Dis-moi, qu'est-ce que cela signifie? Qui donc a +émasculé ces Odomantes? + +THÉOROS. + +Si on leur donne deux drakhmes de solde, ils fondront sur la Boeotia +tout entière. + +DIKÆOPOLIS. + +Deux drakhmes à ces châtrés! Gémis, peuple de marins, sauveurs de la +ville! Ah! malheureux, c'est fait de moi! Les Odomantes m'ont volé mon +ail. N'allez-vous pas me rendre mon ail? + +THÉOROS. + +Malheureux, ne te mesure pas avec des hommes bourrés d'ail. + +DIKÆOPOLIS. + +Vous souffrez, Prytanes, que je sois traité de la sorte dans +ma patrie, et cela par des Barbares! Mais je m'oppose à ce que +l'assemblée délibère sur la solde à donner aux Thrakiens. Je vous +déclare qu'il se produit un signe céleste: une goutte d'eau m'a +mouillé. + +LE HÉRAUT. + +Que les Thrakiens se retirent! Ils se présenteront dans trois jours. +Les Prytanes lèvent la séance. + + * * * * * + +DIKÆOPOLIS. + +Oh! malheur! Que j'ai perdu de hachis. Mais voici Amphithéos, qui +revient de Lakédæmôn. Salut, Amphithéos! + +AMPHITHÉOS. + +Non, pas de salut; laisse-moi courir: il faut qu'en fuyant, je fuie +les Akharniens. + +DIKÆOPOLIS. + +Qu'est-ce donc? + +AMPHITHÉOS. + +Je me hâtais de t'apporter ici la trêve; mais quelques Akharniens de +vieille roche ont flairé la chose, vieillards solides, d'yeuse, durs +à cuire, combattants de Marathôn, de bois d'érable. Ils se mettent à +crier tous ensemble: «Ah! scélérat! tu apportes une trêve, et on vient +de couper nos vignes!» En même temps ils mettent des tas de pierres +dans leurs manteaux; moi je m'enfuis; eux me poursuivent en criant. + +DIKÆOPOLIS. + +Eh bien, qu'ils crient! Mais apportes-tu la trêve? + +AMPHITHÉOS. + +Oui, assurément, et j'en ai de trois goûts. En voici une de cinq ans; +prends et goûte. + +DIKÆOPOLIS. + +Pouah! + +AMPHITHÉOS. + +Qu'y a-t-il? + +DIKÆOPOLIS. + +Elle ne me plaît pas: cela sent le goudron et l'équipement naval. + +AMPHITHÉOS. + +Eh bien, goûte cette autre, qui a dix ans. + +DIKÆOPOLIS. + +Elle sent, à son tour, le goût aigre des envoyés, qui vont par les +villes stimuler la lenteur des alliés. + +AMPHITHÉOS. + +Voici enfin une trêve de trente ans sur terre et sur mer. + +DIKÆOPOLIS. + +O Dionysia! En voilà une qui sent l'ambroisie et le nectar. Elle ne +dit pas: «Fais provision de vivres pour trois jours.» Mais elle a à +la bouche: «Va où tu veux!» Je l'accepte, je la ratifie, je bois à son +honneur, et je souhaite mille joies aux Akharniens. Pour moi, délivré +de la guerre et de ses maux, je vais à la campagne fêter les Dionysia. + +AMPHITHÉOS. + +Et moi, j'échappe aux Akharniens. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Par ici! Que chacun suive! Poursuis! Informe-toi de cet homme auprès +de tous les passants! Il est de l'intérêt de la ville de se saisir de +lui. Ainsi faites-moi savoir si quelqu'un de vous connaît l'endroit +par où a passé le porteur de trêve. + +Il a fui; il a disparu. Hélas! quel malheur pour mes armées! Il +n'en était pas de même dans ma jeunesse, lorsque, chargé de sacs de +charbon, je suivais Phayllos à la course: ce porteur de trêve n'aurait +pas alors si aisément échappé à ma poursuite; il ne se serait pas +dérobé comme un cerf. Mais maintenant que mon jarret est devenu roide, +et que la jambe du vieux Lakrasidès s'est alourdie, il a filé. + +Il faut courir après. Que jamais il ne nous nargue en disant qu'il a +échappé aux vieux Akharniens, celui qui, de par Zeus souverain et +de par les dieux, a traité avec les ennemis auxquels je voue pour +toujours une haine implacable en raison du mal fait à mes champs. Je +ne cesserai pas avant que je m'attache à eux comme une flèche acérée, +douloureuse, ou la rame à la main, afin qu'ils ne foulent pas aux +pieds mes vignes. + +Mais il faut chercher notre homme, avoir l'oeil du côté de Pallènè, et +le poursuivre de lieu en lieu, jusqu'à ce qu'on le trouve; car je ne +saurais m'assouvir de le lapider. + + * * * * * + +DIKÆOPOLIS. + +Observez, observez un silence religieux. + +LE CHOEUR. + +Que tout le monde se taise! N'avez-vous pas entendu, vous autres, +réclamer le silence religieux? Voilà l'homme même que nous cherchons. +Retirez-vous tous par ici; car notre homme semble s'avancer pour +offrir un sacrifice. + +DIKÆOPOLIS. + +Observez, observez un silence religieux. Que la kanéphore vienne un +peu en avant: Xanthias, mets le phallos droit. + +LA FEMME DE DIKÆOPOLIS. + +Dépose ta corbeille, ma fille, afin que nous commencions. + +LA FILLE DE DIKÆOPOLIS. + +Ma mère, passe-moi la cuillère, pour que je répande de la purée sur le +gâteau. + +DIKÆOPOLIS. + +Voilà qui est bien. Souverain Dionysos, c'est avec reconnaissance que +je célèbre cette fête en ton honneur, et que je t'offre un sacrifice +avec toute ma maison: rends-moi favorables les Dionysia champêtres, à +l'abri de la guerre, et fais que je passe au mieux les trente ans de +la trêve. + +LA FEMME DE DIKÆOPOLIS. + +Voyons, ma fille, gentille enfant, porte gentiment la corbeille; aie +le regard d'une mangeuse de sarriette. Heureux qui t'aura pour femme +et qui te fera puer comme une belette, au point du jour! Avance, mais +prends bien garde que dans la foule on ne fasse main-basse sur tes +bijoux d'or. + +DIKÆOPOLIS. + +Xanthias, à vous deux le soin de tenir le phallos droit derrière la +kanéphore. Moi, je suivrai en chantant l'hymne phallique. Toi, femme, +regarde la fête de dessus notre toit. Va. + +Phalès, ami de Bakkhos, bon compagnon de table, coureur de nuit, +adultère, pédéraste, après six ans je te salue, ramené de bon coeur +dans mon dême par une trêve, délivré des soucis, des combats et des +Lamakhos. Combien est-il plus doux, ô Phalès, Phalès, de surprendre +une bûcheronne, dans toute sa fraîcheur, volant du bois dans la forêt +du Phelleus, comme qui dirait Thratta, l'esclave de Strymodoros, de +la saisir à bras-le-corps, de la jeter par terre et d'en cueillir +la fleur. Phalès, Phalès, si tu bois avec nous, demain matin, après +l'orgie, tu avaleras un plat en l'honneur de la paix, et mon bouclier +sera pendu dans la fumée. + +LE CHOEUR. + +C'est lui, lui-même, lui: jette, jette, jette, jette; frappez tous +l'infâme. Allons, lancez, lancez! + +DIKÆOPOLIS. + +Par Hèraklès, qu'est-ce cela? Vous allez casser ma marmite. + +LE CHOEUR. + +C'est donc toi que nous lapiderons, tête infâme! + +DIKÆOPOLIS. + +Et pour quelles fautes, vieillards Akharniens? + +LE CHOEUR. + +Tu le demandes, toi qui n'es qu'un impudent scélérat, traître à la +patrie; seul de nous tu as conclu une trêve, et tu oses ensuite me +regarder en face! + +DIKÆOPOLIS. + +Mais écoutez donc pourquoi j'ai conclu cette trêve, écoutez! + +LE CHOEUR. + +T'écouter? Tu périras! Nous allons t'écraser sous les pierres. + +DIKÆOPOLIS. + +Non, non; commencez par m'écouter: arrêtez, mes amis. + +LE CHOEUR. + +Je ne m'arrêterai pas. Ne me dis point ce que tu dis. Je te hais +encore plus que Kléôn, que je couperai pour en faire des semelles aux +Chevaliers. Mais je ne veux rien entendre de tes longs discours, toi +qui as traité avec les Lakoniens, mais je te châtierai. + +DIKÆOPOLIS. + +Mes amis, laissez là les Lakoniens; et, quant à mon traité, écoutez si +je n'ai pas bien traité. + +LE CHOEUR. + +Comment pourrais-tu dire que tu as bien fait, du moment que tu traites +avec des gens qui n'ont ni autel, ni foi, ni serment? + +DIKÆOPOLIS. + +Et je sais, moi, que les Lakoniens, à qui nous en voulons trop, ne +sont pas les auteurs de toutes nos misères. + +LE CHOEUR. + +Pas de toutes, scélérat! Tu as le front de nous tenir en face un +pareil langage! Et je t'épargnerais! + +DIKÆOPOLIS. + +Non, pas de toutes, pas de toutes! Et moi qui vous parle, je pourrais +vous montrer que, maintes fois, c'est à eux qu'on a fait tort. + +LE CHOEUR. + +Voilà un mot imprudent, et fait pour échauffer la bile, que tu oses +nous parler ainsi des ennemis! + +DIKÆOPOLIS. + +Et si je ne dis vrai, si le peuple ne m'approuve pas, je veux parler +la tête même sur le billot. + +LE CHOEUR. + +Dites-moi, gens du peuple, ne ménageons pas les pierres, et cardons +cet homme pour le teindre en pourpre! + +DIKÆOPOLIS. + +Quel noir tison se rallume en vous? Ne m'écouterez-vous pas, ne +m'écouterez-vous pas, Akharniens? + +LE CHOEUR. + +Nous ne t'écouterons pas, certainement. + +DIKÆOPOLIS. + +Je vais passer par un cruel moment. + +LE CHOEUR. + +Que je meure, si je t'écoute! + +DIKÆOPOLIS. + +Non, de grâce, Akharniens! + +LE CHOEUR. + +Tu vas mourir à l'instant! + +DIKÆOPOLIS. + +Eh bien, je vais vous mordre: je vais tuer vos plus chers amis: je +tiens de vous des otages, je les prends et je les égorge. + +LE CHOEUR. + +Dites-moi, gens du peuple, que signifie cette parole menaçante contre +nous les Akharniens? A-t-il en son pouvoir quelque enfant de l'un de +nous, qu'il tient enfermé? D'où lui vient cette hardiesse? + +DIKÆOPOLIS. + +Frappez, si vous voulez, je me vengerai sur ceci. (_Il montre un +panier._) Je saurai sans doute qui de vous a souci des charbons. + +LE CHOEUR. + +Nous sommes perdus. Ce panier est mon concitoyen. Mais tu ne feras pas +ce que tu dis: pas du tout, pas du tout. + +DIKÆOPOLIS. + +Je l'égorgerai. Criez! Je ne vous entendrai pas. + +LE CHOEUR. + +Tu vas tuer ce camarade, un ami des charbonniers! + +DIKÆOPOLIS. + +Tout à l'heure, quand je parlais, vous ne m'avez pas écouté. + +LE CHOEUR. + +Eh bien, parle à présent, si bon te semble, de Lakédæmôn et de ce que +tu aimes le mieux. Jamais je n'abandonnerai ce petit panier. + +DIKÆOPOLIS. + +Maintenant, commencez par jeter vos pierres à terre. + +LE CHOEUR. + +Les voilà à terre; et toi, à ton tour, dépose ton épée. + +DIKÆOPOLIS. + +Mais faites que dans vos manteaux il n'y ait pas quelque part des +pierres. + +LE CHOEUR. + +Elles ont été secouées par terre. Ne vois-tu pas nos manteaux secoués? +Allons, plus de prétexte; dépose ton arme. Le secouement s'est opéré +pendant notre évolution chorale. + +DIKÆOPOLIS. + +Vous alliez tous pousser de beaux cris, et peu s'en est fallu que +ces charbons du Parnès ne périssent, et cela par la folie de leurs +compatriotes. La peur a fait chier sur moi à ce panier une poussière +noire comme de la sépia. C'est terrible pour des hommes d'avoir +dans l'âme une humeur de verjus, qui porte à battre et à crier, sans +vouloir écouter raisonnablement les raisons que j'allègue, quand je +veux, sur le billot même, dire tout ce que j'ai à dire au sujet des +Lakédæmoniens, et cependant j'aime ma vie, moi. + +LE CHOEUR. + +Pourquoi donc alors ne fais-tu pas placer un billot devant la porte, +pour nous dire, misérable, la chose à laquelle tu attaches tant +d'importance? Car j'ai grande envie de connaître tes pensées. Mais +selon le mode de justice que tu as fixé, fais placer ici le billot, et +prends la parole. + +DIKÆOPOLIS. + +Eh bien, voyez: voilà le billot, et voici l'orateur, moi pauvre homme. +Assurément, par Zeus! je ne me couvrirai pas d'un bouclier, mais je +dirai sur les Lakédæmoniens ce qui me paraît bon. Cependant j'ai +bien des craintes. Je connais l'humeur de nos campagnards, qui se +gaudissent quand quelque hâbleur fait l'éloge, juste ou non, d'eux +et de la ville. Et ils ne s'aperçoivent pas qu'on les a vendus. Je +connais aussi l'âme des vieillards, qui ne voient pas autre chose que +de mordre le monde avec leur vote. Je sais ce que j'ai eu à souffrir +de Kléôn pour ma comédie de l'année dernière. Il m'a traîné devant le +Conseil, me criblant de calomnies, m'étourdissant de ses mensonges, +de ses cris, se déchaînant comme un torrent, fondant en déluge, à +ce point que j'ai failli périr noyé dans un tas d'infamies. Et +maintenant, avant que je prenne la parole, laissez-moi endosser le +costume du plus misérable des êtres. + +LE CHOEUR. + +Pourquoi ce tissu de détours, d'artifices et de retards? Emprunte-moi +à Hiéronymos un casque de Hadès, aux poils sombres et hérissés; puis +déploie les ruses de Sisyphos; car ce débat ne comportera pas de +délai. + +DIKÆOPOLIS. + +Voici le moment où il faut que je prenne une âme résolue. Allons tout +de suite trouver Euripidès. Esclave! Esclave! + + * * * * * + +KÉPHISOPHÔN. + +Qui est là? + +DIKÆOPOLIS. + +Euripidès est-il chez lui? + +KÉPHISOPHÔN. + +Il n'y est pas et il y est, si tu n'es pas dépourvu de sens. + +DIKÆOPOLIS. + +Comment y est-il et n'y est-il pas? + +KÉPHISOPHÔN. + +Tout simplement, vieillard: son esprit, courant dehors après des vers, +n'y est pas, mais lui-même est chez lui, juché en l'air, composant une +tragédie. + +DIKÆOPOLIS. + +O trois fois heureux Euripidès, d'avoir un esclave qui répond si +sagement! Mais toi, appelle ton maître. + +KÉPHISOPHÔN. + +C'est impossible. + +DIKÆOPOLIS. + +Mais cependant je ne puis m'en aller. Je vais frapper à la porte. +Euripidès! mon petit Euripidès! Écoute-moi, si jamais tu l'as fait +pour quelqu'un. C'est Dikæopolis qui t'appelle, du dême de Khollide, +moi. + +EURIPIDÈS. + +Je n'ai pas le temps. + +DIKÆOPOLIS. + +Hé bien, fais-toi rouler. + +EURIPIDÈS. + +Impossible. + +DIKÆOPOLIS. + +Mais pourtant. + +EURIPIDÈS. + +Allons! qu'on me roule! Je n'ai pas le temps de descendre. + +DIKÆOPOLIS. + +Euripidès! + +EURIPIDÈS. + +Qu'est-ce que tu chantes? + +DIKÆOPOLIS. + +Tu composes juché en l'air, quand tu peux être en bas. Il n'est pas +étonnant que tu crées des boiteux. Et pourquoi as-tu ces haillons +tragiques, ces vêtements pitoyables? Il n'est pas étonnant que tu +crées des mendiants. Mais, je t'en prie à genoux, Euripidès, donne-moi +les haillons de quelque vieux drame. J'ai à débiter au Choeur un long +discours, qui me vaudra la mort, si je parle mal. + +EURIPIDÈS. + +Quelles guenilles veux-tu? Celles que portait, dans son rôle, OEneus, +cet infortuné vieillard? + +DIKÆOPOLIS. + +Non; pas celles d'OEneus, mais d'un plus malheureux encore. + +EURIPIDÈS. + +De Phoenix l'aveugle? + +DIKÆOPOLIS. + +Non, pas de Phoenix, non, mais il y en avait un autre plus malheureux +que Phoenix. + +EURIPIDÈS. + +Mais quelles sont les loques d'habits dont parle cet homme? Parles-tu +de celles du mendiant Philoktétès? + +DIKÆOPOLIS. + +Non, d'un autre, beaucoup, beaucoup plus mendiant. + +EURIPIDÈS. + +Sont-ce les vêtements crasseux que portait le boiteux Bellérophôn? + +DIKÆOPOLIS. + +Pas Bellérophôn. Mon homme était boiteux, mendiant, bavard, disert. + +EURIPIDÈS. + +Je sais, le Mysien Téléphos. + +DIKÆOPOLIS. + +Oui, Téléphos: donne-moi, je t'en prie, ses haillons. + +EURIPIDÈS. + +Esclave, donne-moi les guenilles de Téléphos. Elles traînent au-dessus +des loques de Thyestès, mêlées à celles d'Ino. + +KÉPHISOPHÔN. + +Les voici, prends. + +DIKÆOPOLIS. + +O Zeus, dont l'oeil voit et pénètre partout, laisse-moi me vêtir comme +le plus misérable des êtres. Euripidès, puisque tu m'as accordé ceci, +donne-moi, comme complément de ces guenilles, le petit bonnet qui +coiffait le Mysien. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, +être ce que je suis, mais ne pas le paraître. Les spectateurs sauront +que je suis moi, mais les khoreutes seront assez bêtes pour être dupes +de mon verbiage. + +EURIPIDÈS. + +Je te le donnerai, car ta subtilité machine des finesses. + +DIKÆOPOLIS. + +«Sois heureux, et qu'il arrive à Téléphos ce que je souhaite. » Très +bien! Comme je suis bourré de sentences! Mais il me faut un bâton de +mendiant. + +EURIPIDÈS. + +Prends, et éloigne-toi de ces portiques. + +DIKÆOPOLIS. + +O mon âme, tu vois comme on me chasse de ces demeures, quand +j'ai encore besoin d'un tas d'accessoires. Sois donc pressante, +quémandeuse, suppliante. Euripidès, donne-moi une corbeille avec une +lampe allumée. + +EURIPIDÈS. + +Mais, malheureux, qu'as-tu besoin de ce tissu d'osier? + +DIKÆOPOLIS. + +Je n'en ai pas besoin, mais je veux tout de même l'avoir. + +EURIPIDÈS. + +Tu deviens importun: va-t'en de ma maison. + +DIKÆOPOLIS. + +Hélas! Sois heureux comme autrefois ta mère! + +EURIPIDÈS. + +Va-t'en, maintenant. + +DIKÆOPOLIS. + +Ah! donne-moi seulement une petite écuelle à la lèvre ébréchée. + +EURIPIDÈS. + +Prends, et qu'il t'arrive malheur! Sache que tu es un fléau pour ma +demeure. + +DIKÆOPOLIS. + +Oh! par Zeus! tu ne sais pas tout le mal que tu me fais. Mais, mon +très doux Euripidès, plus rien qu'une marmite doublée d'une éponge. + +EURIPIDÈS. + +Hé, l'homme! tu m'enlèves une tragédie. Prends et va-t'en. + +DIKÆOPOLIS. + +Je m'en vais. Cependant que faire? Il me faut une chose, et, si je ne +l'ai pas, c'est fait de moi. O très doux Euripidès, donne-moi cela, +car je m'en vais pour ne plus revenir. Donne-moi dans mon panier +quelques légères feuilles de légumes. + +EURIPIDÈS. + +Tu me ruines. Tiens, voici; mais c'en est fait de mes drames. + +DIKÆOPOLIS. + +C'est fini; je me retire. Je suis trop importun, je ne songe pas que +«je me ferais haïr des rois». Ah! malheureux! Je suis perdu! J'ai +oublié une chose dans laquelle se résument toutes mes affaires. Mon +petit, mon très doux, mon très cher Euripidès, que je meure de male +mort, de te demander encore une seule chose, seule, rien qu'une seule! +Donne-moi du skandix, que tu as reçu de ta mère. + +EURIPIDÈS. + +Cet homme fait l'insolent: fermez la porte au verrou. + + * * * * * + +DIKÆOPOLIS. + +O mon âme, il faut partir sans skandix. Ne sais-tu pas quel grand +combat tu vas combattre sans doute, en prenant la parole au sujet des +Lakédæmoniens? Avance, mon âme: voici la carrière. Tu hésites? N'as-tu +pas avalé Euripidès? Je t'en loue. Voyons, maintenant, pauvre coeur, +en avant, offre ensuite ta tête, et dis tout ce qu'il te plaira. +Hardi! Allons! Marche. Je suis ravi de mon courage. + +LE CHOEUR. + +Que vas-tu faire? Que vas-tu dire? Songe que tu es un résolu, un homme +de fer qui livre sa tête à la ville, et qui va, seul, contredire tous +les autres. + +DEMI-CHOEUR. + +Notre homme ne recule pas devant l'entreprise. Allons, maintenant, +puisque tu le veux, parle. + +DIKÆOPOLIS. + +Ne m'en veuillez point, citoyens spectateurs, si, tout pauvre que je +suis, je m'adresse aux Athéniens au sujet de la ville, et en acteur +de trygédie. Or, la trygédie sait aussi ce qui est juste. Mes paroles +seront donc amères, mais justes. Certes, Kléôn ne m'accusera point +aujourd'hui de dire du mal de la ville en présence des étrangers. +Nous sommes seuls: c'est la fête des Lénæa; les étrangers n'y sont +pas encore; les tributs n'arrivent pas, ni les alliés venant de leurs +villes. Nous sommes donc seuls et triés au volet; car les métèques, +selon moi, sont aux citoyens ce que la paille est au blé. + +Je déteste de tout mon coeur les Lakédæmoniens: et puisse Poséidon, le +dieu du Tænaron, leur envoyer un tremblement qui renverse toutes leurs +maisons! Et de fait, mes vignes ont été coupées. Mais, voyons, car il +n'y a que des amis présents à mon discours, pourquoi accuser de tout +cela les Lakoniens? Chez nous, quelques hommes, je ne dis pas la +ville, souvenez-vous bien que je ne dis pas la ville, quelques +misérables pervers, décriés, pas même citoyens, ont accusé les +Mégariens de contrebande de lainage. Voyaient-ils un concombre, un +levraut, un cochon de lait, une gousse d'ail, un grain de sel: «Cela +vient de Mégara!» et on le vendait sur l'heure. Seulement, c'est peu +de chose, et cela ne sort pas de chez nous. Mais la courtisane Simætha +ayant été enlevée par des jeunes gens ivres, venus à Mégara, les +Mégariens, outrés de douleur, enlèvent, à leur tour, deux courtisanes +d'Aspasia; et voilà la guerre allumée chez tous les Hellènes pour +trois filles. Sur ce point, du haut de sa colère, l'Olympien Périklès +éclaire, tonne, bouleverse la Hellas et fait une loi qui, comme dit +le skolie, interdit aux Mégariens de «séjourner sur la terre, sur +l'Agora, sur la mer et sur le continent». Alors les Mégariens, +finissant par mourir de faim, prient les Lakédæmoniens de faire +rapporter le décret rendu à cause des filles de joie. Nous ne voulons +pas écouter leurs demandes réitérées, et dès lors commence un fracas +de boucliers. Quelqu'un va dire: «Il ne fallait pas»; mais que +fallait-il? dites-le. Qu'un Lakédæmonien se fût embarqué pour Séripho, +afin d'y enlever, sous quelque prétexte, un petit chien et de le +vendre, seriez-vous restés tranquilles dans vos maisons? Il s'en faut +de beaucoup. Vous auriez aussitôt mis trois cents vaisseaux à la mer: +voilà la ville pleine du bruit des soldats, de clameurs au sujet du +triérarkhe, des distributions de la solde, du redorage des Palladia, +de bousculades sous les portiques, de mesures de vivres, d'outres, de +courroies à rames, d'achats de tonneaux, de gousses d'ail, d'olives, +d'oignons dans des filets, de couronnes, de sardines, de joueuses de +flûte, d'yeux pochés: l'arsenal est rempli de bois à fabriquer des +avirons, de chevilles bruyantes, de garnitures de trous pour la rame, +de flûtes à signal, de fifres, de sifflets. Je sais que c'est cela +que vous auriez fait. Et ne croyons-nous pas que Téléphos eût fait de +même? Donc nous n'avons pas de sens commun. + +PREMIER DEMI-CHOEUR. + +C'est donc comme cela, misérable, infâme? Vil mendiant, tu oses nous +parler ainsi! Et s'il y a ici quelque sykophante, tu l'outrages! + +DEUXIÈME DEMI-CHOEUR. + +Par Poséidôn! tout ce qu'il dit est justement dit, et il ne ment pas +d'un mot. + +PREMIER DEMI-CHOEUR. + +Si c'est juste, fallait-il le dire? Mais tu n'auras pas à te réjouir +de l'audace de tes paroles. + +DEUXIÈME DEMI-CHOEUR. + +Où cours-tu donc? Ne bouge pas. Si tu frappes cet homme, je te ferai +danser. + +PREMIER DEMI-CHOEUR. + +O Lamakhos, ô toi dont les regards lancent des éclairs, viens-nous en +aide; toi dont l'aigrette est une Gorgôn, parais, ô Lamakhos, mon +ami, citoyen de ma tribu. S'il y a là un taxiarkhe, un stratège, des +défenseurs des remparts, venez vite à notre aide; on porte la main sur +moi. + + * * * * * + +LAMAKHOS. + +Quel cri de bataille me frappe l'oreille? Où faut-il courir à l'aide? +Où dois-je lancer l'épouvante? Qui tire ma Gorgôn de son étui? + +PREMIER DEMI-CHOEUR. + +O Lamakhos, héros redoutable par tes aigrettes et par tes bataillons! + +DEUXIÈME DEMI-CHOEUR. + +O Lamakhos, cet homme n'en finit pas d'outrager notre ville tout +entière. + +LAMAKHOS. + +C'est toi, mendiant, qui as l'audace de tenir ce langage? + +DIKÆOPOLIS. + +O Lamakhos, grand héros, pardonne à un mendiant qui, en prenant la +parole, a dit quelque sottise. + +LAMAKHOS. + +Qu'as-tu dit de nous? Parleras-tu? + +DIKÆOPOLIS. + +Je n'en sais plus rien. La peur des armes me donne le vertige. Mais, +je t'en prie, éloigne de moi cette Mormo. + +LAMAKHOS. + +C'est fait. + +DIKÆOPOLIS. + +Maintenant mets-lui la face contre terre. + +LAMAKHOS. + +Elle y est. + +DIKÆOPOLIS. + +Donne-moi à présent une plume de ton casque. + +LAMAKHOS. + +Voilà la plume. + +DIKÆOPOLIS. + +Maintenant prends-moi la tête, pour que je vomisse: les aigrettes me +donnent la nausée. + +LAMAKHOS. + +Hé! l'homme! que veux-tu faire? Tu veux te faire vomir à l'aide de +cette plume? + +DIKÆOPOLIS. + +C'est une plume, en effet. Dis moi, de quel oiseau est-elle? Est-ce du +fanfaron? Est-ce du «kompolâkythos» (fanfaron)? + +LAMAKHOS. + +Ah! tu vas y passer! + +DIKÆOPOLIS. + +Non, Lamakhos: il ne s'agit pas de force. Puisque tu es fort, pourquoi +ne pas me circoncire? Tu es bien armé? + +LAMAKHOS. + +Un mendiant parler ainsi à un stratège! + +DIKÆOPOLIS. + +Moi, un mendiant? + +LAMAKHOS. + +Qu'es-tu donc? + +DIKÆOPOLIS. + +Ce que je suis? Un bon citoyen, exempt d'ambition, et, depuis le +commencement de la guerre, un bon soldat, tandis que toi tu es, depuis +le commencement de la guerre, un général gagé. + +LAMAKHOS. + +On m'a élu. + +DIKÆOPOLIS. + +Oui, trois coucous. Et moi, indigné de ce fait, j'ai conclu une trêve, +voyant des hommes à cheveux blancs dans les rangs des soldats, et des +jeunes comme toi se dérobant au service, les uns en Thrakè, pour une +solde de trois drakhmes, des Tisaménos, des Phænippos, et ce coquin +d'Hipparkhidas; les autres auprès de Kharès; ceux-ci en Khaonie, +Gérés, Théodoros, et ce vantard de Diomée; ceux-là à Kamarina, à Géla, +à Katagéla. + +LAMAKHOS. + +On les a élus. + +DIKÆOPOLIS. + +Et pourquoi les salaires vont-ils toujours à vous, et à eux rien? +Dis-moi, Mariladès, toi dont les cheveux blanchissent, as-tu jamais eu +une pareille mission? Il fait signe que non. Il est cependant prudent +et actif. Et vous, Drakyllos, Euphoridès, Prinidès, quelqu'un de +vous connaît-il Ekbatana ou les Khaoniens? Ils disent que non. C'est +affaire au fils de Koesyra et à Lamakhos, qui ne pouvaient hier encore +payer leur écot ou leurs dettes, et à qui tous leurs amis, comme font +le soir les gens qui jettent dehors leurs bains de pieds, criaient: +Gare! + +LAMAKHOS. + +O démocratie! est-ce tolérable? + +DIKÆOPOLIS. + +Non certes, si Lamakhos n'était pas bien payé. + +LAMAKHOS. + +Mais moi, je veux faire une guerre éternelle à tous les Péloponésiens, +jeter partout le désordre, sur mer et sur terre, et de la bonne sorte. + +DIKÆOPOLIS. + +Et moi, je déclare à tous les Péloponésiens, aux Mégariens, aux +Boeotiens, qu'ils peuvent vendre et acheter chez moi; mais Lamakhos, +non. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Cet homme a la parole triomphante, et il va convaincre le peuple au +sujet de la trêve. Mais changeons notre habit contre des anapestes. + +Depuis que notre directeur préside à des choeurs trygiques, il ne +s'est point encore avancé sur le théâtre pour parler de son talent. +Mais diffamé par ses ennemis auprès des Athéniens au jugement hâtif, +comme ridiculisant la ville et outrageant le peuple, il faut qu'il se +disculpe maintenant auprès des Athéniens au jugement réfléchi. Notre +poète dit donc qu'il est digne de tous biens, en vous empêchant d'être +trop dupés par les discours des étrangers ou séduits par la flatterie, +vrais citoyens de la ville des sots. Jadis les envoyés des villes +commençaient, afin de vous tromper, par vous appeler les gens aux +couronnes de violettes. Et aussitôt que le mot de couronnes était +prononcé, vous n'étiez plus assis que du bout des fesses. Si un autre, +d'un ton flatteur, parlait de la «grasse Athènes», il obtenait tout +pour ce mot «grasse», dont il vous honorait comme des anchois. En +agissant de la sorte, le poète a été pour vous la cause de grands +biens, ainsi qu'en faisant voir au peuple des autres villes ce qu'est +une démocratie. Voilà pourquoi, lorsque les envoyés de ces villes +viendront vous apporter leur tribut, ils désireront voir le poète +éminent qui ne craint pas de dire aux Athéniens ce qui est juste. +Aussi le bruit de son audace s'est-il déjà répandu si loin, que le +Roi, questionnant un jour les envoyés de Lakédæmôn, après leur avoir +demandé quel était le peuple le plus puissant par ses vaisseaux, les +interrogea ensuite sur ce poète et sur ceux dont il disait tant +de mal; et il ajouta que ces hommes étaient devenus de beaucoup +meilleurs, et qu'à la guerre, ils seraient tout à fait victorieux, en +ayant un tel conseiller. C'est pour cela que les Lakédæmoniens vous +proposent la paix et redemandent Ægina, non que de cette île ils aient +grand souci, mais pour dépouiller ce poète. Pour vous, ne l'abandonnez +jamais: sa comédie frappera juste. Il dit qu'il vous enseignera mille +bonnes choses pour que vous soyez heureux, et cela sans vous cajoler, +sans vous leurrer de récompenses, sans vous duper, sans user de +fourberie, sans vous mettre l'eau à la bouche, mais ne vous donnant +que les meilleurs conseils. Qu'après cela, Kléôn dresse ses machines, +qu'il ourdisse contre moi toutes ses trames, j'aurai pour alliées la +probité et la justice, et jamais on ne me prendra à être, comme lui, +pour la ville, un fléau et un derrière maudit. + +Viens ici, Muse brûlante, qui as la force du feu, fille véhémente +d'Akharnæ. Semblable à l'étincelle qui jaillit des charbons d'yeuse, +excitée par un vent favorable, quand on étend dessus une grillade de +poissons, les uns tournant une grasse marinade de Thasos, les autres +maniant la pâte, viens de même, mélodie fière, intense, aux accents +rustiques, et traite-moi en citoyen. + +Vieillards chargés d'ans, nous accusons cette ville. Loin de recevoir +de vous la nourriture due à nos victoires navales, nous en souffrons +de cruelles; tout vieux que nous sommes, vous nous impliquez dans +des procès et vous nous faites servir de risée à de jeunes orateurs; +réduits à rien, nous restons muets, usés comme de vieilles flûtes: +votre Poséidôn tutélaire est un bâton. La vieillesse nous fait +balbutier devant la pierre du tribunal où nous ne voyons rien que +l'ombre de la Justice. Mais le jeune homme, soucieux de faire valoir +son éloquence, se hâte de frapper par l'agencement de ses périodes +arrondies. Puis, traînant l'accusé, il le questionne, le prend au +piège de ses paroles, tourmentant, troublant, bouleversant ce pauvre +Tithôn. Le vieux mâchonne, se retire frappé d'une amende, sanglote, +pleure, et dit à ses amis: «Ce qui devait payer ma bière, c'est +l'amende dont je suis frappé. » + +Est-il décent de ruiner ainsi un vieillard blanc devant la klepsydre, +un compagnon qui a beaucoup peiné, qui s'est mouillé tant de fois +d'une sueur chaude et glorieuse, un brave qui s'est battu à Marathôn +pour la République? Oui, nous qui étions à Marathôn, à la poursuite de +l'ennemi; aujourd'hui nous sommes poursuivis à outrance par des hommes +méchants, et puis après condamnés. A cela que répondrait un Marpsias? + +Et de fait, est-il juste qu'un homme, courbé par l'âge comme +Thoukydidès, périsse enfermé dans les déserts de la Skythia parce +qu'il a maille à partir avec Képhisodèmos, cet avocat bavard? Je +me suis senti pris de pitié, et j'ai versé des larmes, en voyant +maltraité par un archer ce vieil homme qui, j'en atteste Dèmètèr, +lorsqu'il était le Thoukydidès qui eût aisément tenu tête à la Déesse +Gémissante (Dèmètèr pleurant Kora), aurait d'abord terrassé dix +Evathlos, effrayé de ses cris trois mille archers, et percé de flèches +le père et toute la lignée. Ah! puisque vous ne permettez pas que +les vieillards jouissent du sommeil, décrétez que les causes soient +divisées, de manière qu'un vieux édenté plaide contre un vieux, et les +jeunes contre un homme à l'anus élargi, un bavard, le fils de Klinias. +Il faut désormais exercer des poursuites, et, s'il y a un coupable, +que le vieillard soit frappé d'amende par le vieillard, et le jeune +homme par le jeune homme. + + * * * * * + +DIKÆOPOLIS. + +Voici les limites de mon marché. Tous les Péloponésiens, Mégariens et +Boeotiens ont le droit de trafiquer ici, à la condition de vendre à +moi, et à Lamakhos rien. J'institue pour agoranomes de mon marché ces +trois fouets en cuir de Lépros désignés par le sort. Entrée interdite +à tout sykophante et à tout habitant du Phasis. Pour moi, je fais +apporter la colonne sur laquelle est mon traité, afin qu'il soit bien +en vue sur l'Agora. + +UN MÉGARIEN. (_Il parle en dialecte dorien._) + +Agora d'Athènes, salut, toi qui es chère aux Mégariens. Par le dieu de +l'amitié! je te regrettais comme une mère. Allons, pauvres fillettes +d'un père malheureux, montez les marches pour trouver des galettes, +s'il y en a. Écoutez-moi, et que votre ventre soit tout attention. +Qu'aimez-vous mieux, être vendues ou souffrir de la faim? + +LES FILLETTES. + +Être vendues! être vendues! + +LE MÉGARIEN. + +C'est aussi ce que je dis. Mais qui serait assez sot pour vous +acheter, sûr d'y perdre? Toutefois il me vient à l'esprit une +invention mégarienne. Je vais vous déguiser en petits cochons et dire +que j'en ai à vendre. Ajustez-vous ces pattes de cochon, et faites +qu'on vous croie issues d'une bonne truie. Par Hermès! si vous +reveniez à la maison, vous souffririez tout de suite les horreurs de +la faim. Ensuite mettez ces groins, et puis entrez dans ce sac. Là, +grognez, et faites coï, comme les cochons dans les Mystères. Moi, je +vais appeler Dikæopolis du côté par où il est... Dikæopolis, veux-tu +acheter des petits cochons? + +DIKÆOPOLIS. + +Qu'est-ce? Un Mégarien? + +LE MÉGARIEN. + +Nous venons à ton marché. + +DIKÆOPOLIS. + +Comment allez-vous? + +LE MÉGARIEN. + +Nous mourons de faim, assis auprès du feu. + +DIKÆOPOLIS. + +Eh! de par Zeus! c'est bien agréable, si on a là un joueur de flûte. +Mais que faites-vous encore à Mégara à l'heure qu'il est? + +LE MÉGARIEN. + +Tu le demandes! Quand je suis parti de là-bas pour le marché, les gens +du Conseil faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour que notre ville +pérît le plus vite et le plus mal. + +DIKÆOPOLIS. + +Vous allez donc bientôt être tirés d'embarras. + +LE MÉGARIEN. + +C'est vrai. + +DIKÆOPOLIS. + +Et qu'y a-t-il encore à Mégara? Combien le blé s'y vend-il? + +LE MÉGARIEN. + +Chez nous il est à très haut prix, comme les dieux. + +DIKÆOPOLIS. + +Apportes-tu du sel? + +LE MÉGARIEN. + +Ne tenez-vous pas nos salines? + +DIKÆOPOLIS. + +Est-ce de l'ail? + +LE MÉGARIEN. + +Comment de l'ail? Mais dans toutes vos incursions, vrais mulots, vous +déterrez les têtes avec vos piquets! + +DIKÆOPOLIS. + +Eh bien, qu'apportes-tu? + +LE MÉGARIEN. + +Des truies mystiques. + +DIKÆOPOLIS. + +A merveille! Montre-les-moi. + +LE MÉGARIEN. + +Hé! Elles sont belles. Soupèse-les si cela te plaît. Comme c'est gras +et beau! + +DIKÆOPOLIS. + +Mais qu'est-ce donc? + +LE MÉGARIEN. + +Une truie, par Zeus! + +DIKÆOPOLIS. + +Que dis-tu? D'où vient-elle? + +LE MÉGARIEN. + +De Mégara. Ce n'est pas là une truie? + +DIKÆOPOLIS. + +Cela ne m'en a pas l'air. + +LE MÉGARIEN. + +N'est-ce pas absurde? Voilà un incrédule! Il dit que ce n'est pas +une truie. Moi, si tu veux bien, gageons une mesure de sel parfumé de +thym, si ce n'est pas là une truie, en bon grec! + +DIKÆOPOLIS. + +Pas du tout, elle tient de l'homme. + +LE MÉGARIEN. + +Sans doute, par Dioklès, elle tient de moi. Et toi, de qui crois-tu +qu'elle soit? Veux-tu l'entendre grogner? + +DIKÆOPOLIS. + +Oui, de par les dieux! je veux bien. + +LE MÉGARIEN. + +Grogne vite, petite truie! Tu ne dis rien? Est-ce que tu te tais? Oh! +tu vas mourir de male mort. Par Hermès! je te remporte à la maison. + +LA FILLETTE. + +Coï! Coï! + +LE MÉGARIEN. + +N'est-ce pas une truie? + +DIKÆOPOLIS. + +Oui, cela m'en a l'air. Bien nourrie, dans cinq ans, elle aura son +bijou parfait. + +LE MÉGARIEN. + +Sache-le bien, elle sera pareille à sa mère. + +DIKÆOPOLIS. + +Mais on ne peut pas l'immoler en sacrifice. + +LE MÉGARIEN. + +Pourquoi donc? Qui empêche qu'elle ne soit immolée? + +DIKÆOPOLIS. + +Elle n'a pas de queue. + +LE MÉGARIEN. + +C'est qu'elle est jeune, mais devenue une vraie bête porcine, elle en +aura une grande, grasse et rouge. Si tu veux la nourrir, ce sera une +truie superbe. + +DIKÆOPOLIS. + +Comme le bijou de la soeur est semblable à celui de l'autre! + +LE MÉGARIEN. + +Elles sont de la même mère et du même père. Qu'elle engraisse, qu'il +lui fleurisse des poils, et ce sera la plus belle truie qu'on puisse +immoler à Aphroditè. + +DIKÆOPOLIS. + +Mais on n'immole pas de truies à Aphroditè. + +LE MÉGARIEN. + +Pas de truies à Aphroditè! Mais c'est la seule déesse à qui la chair +des truies soit très agréable, quand elle est bien embrochée. + +DIKÆOPOLIS. + +Mangent-elles seules maintenant sans leur mère? + +LE MÉGARIEN. + +Oui, par Poséidôn! et aussi sans leur père. + +DIKÆOPOLIS. + +Que mangent-elles de préférence? + +LE MÉGARIEN. + +Tout ce que tu voudras leur donner. Mais demande-le-leur. + +DIKÆOPOLIS. + +Petite truie, petite truie! + +LA FILLETTE. + +Coï, coï! + +DIKÆOPOLIS. + +Mangerais-tu bien des pois chiches montants? + +LA FILLETTE. + +Coï, coï, coï! + +DIKÆOPOLIS. + +Et puis encore! Des figues de Phibalis? + +LA FILLETTE. + +Coï, coï! + +DIKÆOPOLIS. + +Quels cris aigus vous poussez à propos de figues! Que quelqu'un +de l'intérieur apporte des figues à ces petites truies. En +mangeront-elles? Ah! ah! comme elles les croquent, ô vénérable +Hèraklès! De quel pays sont ces truies? On les croirait de +Tragasa-la-Goulue. + +LE MÉGARIEN. + +Mais elles n'ont pas mangé toutes les figues: car en voici une que je +leur ai enlevée. + +DIKÆOPOLIS. + +Par Zeus! ce sont deux gentilles bêtes. Combien veux-tu me vendre tes +truies? Dis. + +LE MÉGARIEN. + +L'une pour une botte d'ail; l'autre, si tu veux, pour un khoenix de +sel. + +DIKÆOPOLIS. + +Je te les achète. Attends ici. + +LE MÉGARIEN. + +Voilà qui va bien. Hermès, dieu du gain, puissé-je vendre ainsi ma +femme et ma mère! + +UN SYKOPHANTE. + +Hé! l'homme. De quel pays es-tu? + +LE MÉGARIEN. + +Marchand de cochons de Mégara. + +LE SYKOPHANTE. + +Je dénonce comme ennemis tes cochons et toi. + +LE MÉGARIEN. + +Allons, bon! Voilà la cause de toutes nos misères revenue! + +LE SYKOPHANTE. + +Chanson mégarienne! Ne lâcheras-tu pas ce sac? + +LE MÉGARIEN. + +Dikæopolis! Dikæopolis! On me dénonce. + +DIKÆOPOLIS. + +Qui cela? Quel est ton dénonciateur? Agoranomes, vous ne mettrez pas +à la porte les sykophantes? A quoi penses-tu de nous éclairer sans +lanterne? + +LE SYKOPHANTE. + +Ne puis-je pas dénoncer les ennemis? + +DIKÆOPOLIS. + +Tu vas crier, si tu ne cours pas dénoncer ailleurs. + +LE MÉGARIEN. + +Quel fléau pour Athènes! + +DIKÆOPOLIS. + +Courage, Mégarien! Tiens, voilà le prix de tes truies; prends l'ail et +le sel, et bien de la joie! + +LE MÉGARIEN. + +Ah! il n'y en a pas beaucoup chez nous. + +DIKÆOPOLIS. + +Quelle inadvertance! Qu'elle retombe sur ma tête! + +LE MÉGARIEN. + +Petits cochons, tâchez, sans votre père, de manger de la galette avec +du sel, si quelqu'un vous en donne! + + * * * * * + +CHOEUR DES AKHARNIENS. + +Heureux homme! N'as-tu pas entendu quel gain il tire de sa résolution? +Il fera ses affaires assis sur l'Agora. Et si Ktésias se présente, +ou quelque autre sykophante, il ira gémir assis. Pas un homme ne te +fraudera sur le prix des denrées; Prépis n'essuiera pas devant toi son +infâme derrière, et Kléonymos ne te bousculera pas. Tu te promèneras +drapé dans une brillante læna. Tu ne rencontreras pas Hyperbolos, +inassouvi de chicanes; tu ne seras pas abordé, en parcourant l'Agora, +par Kratinos, toujours rasé à la fine lame, comme les galants; ni +par le pervers Artémôn, trop alerte à la musique, exhalant de ses +aisselles la mauvaise odeur d'un bouc de sa patrie Tragasa. Jamais +plus ne te raillera le roi des méchants, Pauson, ni, sur l'Agora, +Lysistratos, l'opprobre des Kholargiens, homme imprégné de tous les +vices, grelottant et mourant de faim plus de trente jours par chaque +mois. + + * * * * * + +UN BOEOTIEN. + +Par Hèraklès! mon épaule n'en peut mais. Ismènias, pose doucement +à terre le pouliot. Vous tous, flûteurs thébains, soufflez avec vos +flûtes d'or dans un derrière de chien. + +DIKÆOPOLIS. + +Aux corbeaux! Ces frelons ne quitteront donc pas nos portes? D'où +s'est abattue sur ma porte cette volée, élevée par Khæris, ces +flûtistes bourdonnants? + +LE BOEOTIEN. + +Par Iolaos! ton souhait m'est agréable, étranger! Depuis Thèbæ, en +soufflant derrière moi, ils ont fait tomber par terre mes fleurs de +pouliot. Mais, si tu veux bien, achète-moi de ce que je porte, des +poulets ou des sauterelles. + +DIKÆOPOLIS. + +Ah! salut! mon cher Boeotien, mangeur de kollix. Qu'apportes-tu? + +LE BOEOTIEN. + +Tout ce que nous avons de bon en Boeotia: origan, pouliot, nattes de +jonc, feuilles à mèches, canards, geais, francolins, poules d'eau, +roitelets, plongeons. + +DIKÆOPOLIS. + +Tu es un orage qui sème les oiseaux sur l'Agora. + +LE BOEOTIEN. + +J'apporte également oies, lièvres, renards, taupes, hérissons, chats, +picfides, belettes, loutres, anguilles du Kopaïs. + +DIKÆOPOLIS. + +O toi, qui offres le morceau le plus agréable aux hommes, permets-moi +de saluer les anguilles que tu apportes. + +LE BOEOTIEN. + +Toi, l'aînée de mes cinquante vierges du Kopaïs, viens faire la joie +de notre hôte. + +DIKÆOPOLIS. + +O bien-aimée, objet de mes longs désirs, te voilà donc, toi pour +qui soupirent les choeurs tragiques, et chère à Morykhos. Esclaves, +apportez-moi ici le réchaud et le soufflet. Regardez, enfants, +cette maîtresse anguille, qui vient enfin, désirée depuis six ans! +Saluez-la, mes enfants. Moi, je fournirai le charbon pour faire +honneur à l'étrangère. Mais emportez-la. La mort même ne pourra me +séparer de toi, si on te cuit avec des bettes. + +LE BOEOTIEN. + +Et à moi, que me donneras-tu en retour? + +DIKÆOPOLIS. + +Tu me la donnes en paiement de ton droit au marché. Mais si tu veux +vendre quelques autres choses, parle. + +LE BOEOTIEN. + +Hé! tout cela. + +DIKÆOPOLIS. + +Voyons, combien dis-tu? ou veux-tu troquer contre des denrées +emportées d'ici? + +LE BOEOTIEN. + +Bien! Je prends des produits d'Athènes, qu'on n'a pas en Boeotia. + +DIKÆOPOLIS. + +Tu peux acheter et emporter des anchois de Phalèron ou de la poterie. + +LE BOEOTIEN. + +Des anchois et de la poterie? Mais nous en avons, là-bas. Je veux un +produit qui ne soit pas chez nous et qui abonde ici. + +DIKÆOPOLIS. + +Je sais alors. Emporte un sykophante, emballé comme de la poterie. + +LE BOEOTIEN. + +Par les Jumeaux! j'aurais grand profit à en emmener un. Ce serait un +singe plein de malice. + +DIKÆOPOLIS. + +Voici justement Nikarkhos qui vient dénoncer quelqu'un. + +LE BOEOTIEN. + +C'est un bien petit homme! + +DIKÆOPOLIS. + +Mais il est tout venin. + +NIKARKHOS. + +A qui sont ces marchandises? + +LE BOEOTIEN. + +A moi. De Thèbæ, Zeus m'en est témoin. + +NIKARKHOS. + +Et moi, je les dénonce comme ennemies. + +LE BOEOTIEN. + +Quel mauvais instinct te pousse à guerroyer et à batailler contre des +oiseaux? + +NIKARKHOS. + +Je vais te dénoncer toi-même en sus. + +LE BOEOTIEN. + +Quel mal ai-je fait? + +NIKARKHOS. + +Je vais te le dire dans l'intérêt des assistants. Tu introduis des +mèches de chez les ennemis. + +DIKÆOPOLIS. + +Ainsi donc tu dénonces des mèches? + +NIKARKHOS. + +Une seule suffit pour embraser l'arsenal. + +DIKÆOPOLIS. + +L'arsenal? une mèche? + +NIKARKHOS. + +Je le crois. + +DIKÆOPOLIS. + +Et comment? + +NIKARKHOS. + +Un Boeotien peut l'attacher à l'aile d'une tipule, la lancer sur +l'arsenal au moyen d'un tube, par un grand vent de Boréas; et, le feu +prenant une fois aux vaisseaux, ils flambent tout de suite. + +DIKÆOPOLIS. + +Méchant, digne de mille morts! ils flamberaient embrasés par une +tipule et par une mèche? + +NIKARKHOS, _battu par Dikæopolis_. + +Des témoins! + +DIKÆOPOLIS. + +Fermez-lui la bouche! Donne-moi du foin: je vais l'emballer comme de +la poterie, pour qu'il ne se casse pas en route. + +LE CHOEUR. + +Emballe bien, mon cher, cette marchandise destinée à l'étranger, afin +qu'il n'aille pas la briser. + +DIKÆOPOLIS. + +J'y veillerai, car elle rend le son grêle d'un objet fêlé par le feu, +et désagréable aux dieux. + +LE CHOEUR. + +Que va-t-il en faire? + +DIKÆOPOLIS. + +Un vase utile à tout, une coupe de maux, un mortier à procès, une +lanterne pour espionner les comptables, un récipient à brouiller les +affaires. + +LE CHOEUR. + +Mais qui oserait se servir d'un vase qui craque de la sorte dans la +maison? + +DIKÆOPOLIS. + +Il est solide, mon bon, et il ne cassera jamais, s'il est suspendu par +les pieds, la tête en bas. + +LE CHOEUR. + +Le voilà empaqueté comme tu le veux. + +LE BOEOTIEN. + +Je vais enlever ma gerbe. + +LE CHOEUR, _à Dikæopolis_. + +O le meilleur des hôtes, aide-le dans le transport, et jette où tu +voudras ce sykophante bon à tout. + +DIKÆOPOLIS. + +J'ai eu bien de la peine à empaqueter ce maudit scélérat. Allons, +Boeotien, emporte ta poterie. + +LE BOEOTIEN. + +Viens ici, et baisse ton épaule, Ismènikhos. + +DIKÆOPOLIS. + +Veille à la porter avec précaution. En réalité, tu ne porteras là rien +de bon; fais-le toutefois. Tu gagneras à te charger de ce fardeau. Les +sykophantes te porteront bonheur. + +UN SERVITEUR DE LAMAKHOS. + +Dikæopolis! + +DIKÆOPOLIS. + +Qu'y a-t-il? Pourquoi m'appelles-tu? + +LE SERVITEUR. + +Pourquoi? Lamakhos te prie de lui céder, moyennant cette drakhme, +quelques grives pour la fête des Coupes, et, au prix de trois +drakhmes, une anguille du Kopaïs. + +DIKÆOPOLIS. + +Qui est ce Lamakhos avec son anguille? + +LE SERVITEUR. + +Le terrible, l'infatigable, qui agite sa Gorgôn et qui remue les trois +aigrettes, dont il est ombragé. + +DIKÆOPOLIS. + +Par Zeus! je refuse, me donnât-il son bouclier. Qu'il remue ses +aigrettes en mangeant du poisson salé! S'il vient faire du bruit, +j'appelle les agoranomes. Pour moi, j'emporte ces provisions, +destinées à ma personne. J'entre sur les ailes des grives et des +merles. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Tu as vu, oui, tu as vu, ville tout entière, la prudence et l'éminente +sagesse de cet homme. Depuis qu'il a conclu une trêve, il peut acheter +ce dont il a besoin pour sa maison et ce qui convient à des repas +chaudement servis. D'eux-mêmes tous les biens lui arrivent. + +Non, jamais je ne recevrai chez moi la Guerre; jamais elle ne me +chantera l'air de Harmodios, assise à ma table, parce que c'est un +être qui, pris de vin, et faisant ripaille chez ceux qui ont tous les +biens, y cause tous les maux, renverse, ruine, détruit, et cela quand +on lui a fait nombre d'avances: «Bois, assieds-toi, prends cette coupe +de l'amitié,» tandis que lui porte partout le feu sur nos échalas, et +répand brutalement le vin de nos vignes. + +Chez l'homme que je dis le repas est grandement, libéralement ordonné, +et les preuves de sa bonne chère se voient dans les plumes étalées +devant sa porte. + + * * * * * + +DIKÆOPOLIS. + +O compagne de la belle Kypris et des Grâces aimables, Réconciliation, +comme tu as un beau visage! Ai-je pu l'ignorer? Puisse un Amour nous +unir, moi et toi, semblable à celui qui est présent, et couronné de +fleurs! Crois-tu donc, par hasard, que je suis trop vieux? Mais si je +te prends, je crois pouvoir t'offrir trois avantages. Et d'abord je +puis aligner un long plant de vignes, puis élever auprès de tendres +rejetons de figuier, en troisième lieu, tout vieux que je suis, y +marier de jeunes ceps de vigne, et enfin garnir d'oliviers tout le +tour de mon champ pour nous oindre d'huile, toi et moi, aux Noumènia. + +UN HÉRAUT. + +Écoutez, peuple. A la façon de vos pères, buvez dans les coupes au son +de la trompette. Celui qui l'aura vidée le premier recevra une outre +faite comme Ktésiphon. + +DIKÆOPOLIS. + +Enfants, femmes, n'avez-vous pas entendu? Que faites-vous? +N'entendez-vous pas le Héraut? Faites bouillir, rôtissez, retournez et +enlevez ces lièvres prestement; tressez les couronnes... Apporte les +broches, pour enfiler les grives. + +LE CHOEUR. + +J'envie ta prudence, mon cher homme, et encore plus ta bonne chère +actuelle. + +DIKÆOPOLIS. + +Que sera-ce, quand vous verrez rôtir ces grives? + +LE CHOEUR. + +Je crois que tu dis juste encore sur ce point. + +DIKÆOPOLIS. + +Attise le feu. + +LE CHOEUR. + +Entends-tu avec quelle habileté culinaire, avec quelle science et avec +quelle entente de gourmet il se fait servir? + +UN LABOUREUR. + +Malheureux que je suis! + +DIKÆOPOLIS. + +Par Hèraklès! quel est cet homme? + +LE LABOUREUR. + +Un homme infortuné. + +DIKÆOPOLIS. + +Suis ton chemin devant toi. + +LE LABOUREUR. + +O cher ami, puisque la trêve est pour toi seul, cède-moi un peu de +pain, ne fût-ce que de cinq ans. + +DIKÆOPOLIS. + +Que t'est-il arrivé? + +LE LABOUREUR. + +Je suis ruiné, j'ai perdu deux boeufs. + +DIKÆOPOLIS. + +Comment? + +LE LABOUREUR. + +Les Boeotiens les ont pris à Phyla. + +DIKÆOPOLIS. + +O trois fois malheureux! Et tu es encore vêtu de blanc? + +LE LABOUREUR. + +Ces deux boeufs, par Zeus! me nourrissaient de leur fumier. + +DIKÆOPOLIS. + +Que te faut-il donc, maintenant? + +LE LABOUREUR. + +J'ai perdu la vue à pleurer mes boeufs. Mais si tu prends intérêt à +Derkélès de Phyla, frotte-moi vite les deux yeux avec de la poix. + +DIKÆOPOLIS. + +Mais, malheureux, je ne suis pas en situation de rendre service à tout +le monde. + +LE LABOUREUR. + +Allons, je t'en conjure, peut-être retrouverais-je mes boeufs. + +DIKÆOPOLIS. + +Impossible. Va-t'en pleurer auprès des disciples de Pittalos. + +LE LABOUREUR. + +Rien pour moi qu'une seule goutte de poix, verse-la dans ce chalumeau. + +DIKÆOPOLIS. + +Pas un fétu! Va-t'en gémir ailleurs! + +LE LABOUREUR. + +Infortuné que je suis; plus de boeufs de labour! + +LE CHOEUR. + +Cet homme, avec son traité, s'est fait une vie douce, et il ne semble +vouloir partager avec personne. + +DIKÆOPOLIS. + +Toi, arrose les tripes avec du miel; fais griller les sépias. + +LE CHOEUR. + +Entends-tu ses éclats de voix? + +DIKÆOPOLIS. + +Grillez les anguilles! + +LE CHOEUR. + +Tu vas nous faire mourir, moi de faim, et les voisins de fumée et de +ta voix, en criant de la sorte. + +DIKÆOPOLIS. + +Rôtissez cela, et que la couleur en soit dorée! + + * * * * * + +UN PARANYMPHE. + +Dikæopolis! Dikæopolis! + +DIKÆOPOLIS. + +Quel est cet homme? + +LE PARANYMPHE. + +Un jeune marié t'envoie ces viandes de son repas de noces. + +DIKÆOPOLIS. + +Il fait bien, quel qu'il soit. + +LE PARANYMPHE. + +Il te prie, en échange de ces viandes, pour ne pas aller à la guerre +et pour rester à caresser sa femme, de lui verser dans cette fiole un +verre de poix. + +DIKÆOPOLIS. + +Remporte, remporte les viandes et ne me les donne pas, je ne verserais +pas de la poix pour mille drakhmes. Mais quelle est cette femme? + +LE PARANYMPHE. + +C'est la meneuse de la noce: elle demande à te parler de la part de la +mariée, à toi seul. + +DIKÆOPOLIS. + +Voyons, que dis-tu? Par les dieux! elle est plaisante la demande de +la mariée! Elle désire que la partie essentielle du marié reste à +la maison. Allons! qu'on apporte la trêve; je lui en donnerai à elle +seule; elle est femme; elle ne doit pas souffrir de la guerre. Femme, +approche; tends-moi la fiole. Sais-tu la manière de s'en servir? Dis à +la mariée, quand on fera une levée de soldats, d'en frotter la nuit +la partie essentielle de son mari. Qu'on remporte la trêve. Vite, la +cruche au vin, pour que j'en verse dans les coupes! + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Mais voici un homme aux sourcils froncés: il se presse comme pour +annoncer un malheur. + +UN PREMIER MESSAGER. + +O fatigues, lames en bataille, Lamakhos! + +LAMAKHOS. + +Quel bruit résonne autour de mes demeures étincelantes d'airain? + +LE MESSAGER. + +Les stratèges t'ordonnent de prendre sur-le-champ tes cohortes et tes +aigrettes, et d'aller garder la frontière, malgré la neige. Car on +leur annonce qu'au moment de la fête des Coupes et des Marmites, des +bandits boeotiens vont faire une invasion. + +LAMAKHOS. + +O stratèges, plus nombreux qu'utiles! n'est-il pas dur pour moi de ne +pouvoir être de la fête? + +DIKÆOPOLIS. + +O armée polémolamaïque! + +LAMAKHOS. + +Malheur à moi! Tu ris de mon infortune! + +DIKÆOPOLIS. + +Veux-tu combattre contre un Géryôn à quatre ailes? + +LAMAKHOS. + +Hélas! hélas! quelle nouvelle m'apporte ce second messager? + +UN SECOND MESSAGER. + +Dikæopolis! + +DIKÆOPOLIS. + +Qu'est-ce? + +LE SECOND MESSAGER. + +Viens vite au banquet, et apporte ta corbeille et ta coupe. Le prêtre +de Dionysos t'y invite. Mais hâte-toi, tu retardes le repas. Tout est +prêt: lits, tables, coussins, tapis, couronnes, parfums, friandises, +courtisanes, galettes, gâteaux, pains de sésame, tartes, belles +danseuses, l'air bien-aimé de Harmodios. Ainsi, accours au plus vite. + +LAMAKHOS. + +Infortuné que je suis! + +DIKÆOPOLIS. + +C'est que tu as pris pour emblème cette grande Gorgôn. Fermez la +porte, et qu'on apprête le repas. + +LAMAKHOS. + +Esclave, esclave, apporte-moi ici mon sac. + +DIKÆOPOLIS. + +Esclave, esclave, apporte-moi ici ma corbeille. + +LAMAKHOS. + +Du sel mêlé de thym et des oignons. + +DIKÆOPOLIS. + +Et à moi du poisson; les oignons me répugnent. + +LAMAKHOS. + +Apporte-moi ici, esclave, une feuille de figuier, pleine de hachis +rance. + +DIKÆOPOLIS. + +Et à moi une feuille de figuier bien graissée, je la ferai cuire ici. + +LAMAKHOS. + +Mets là les plumes de mon casque. + +DIKÆOPOLIS. + +Mets là ces ramiers et ces grives. + +LAMAKHOS. + +Belle et blanche est cette plume d'autruche. + +DIKÆOPOLIS. + +Belle et dorée est cette chair de ramier. + +LAMAKHOS. + +Hé! l'homme! cesse de rire de mes armes. + +DIKÆOPOLIS. + +Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas guigner mes grives! + +LAMAKHOS. + +Apporte l'étui de mes trois aigrettes. + +DIKÆOPOLIS. + +Et à moi le civet de lièvre. + +LAMAKHOS. + +Mais les mites n'ont-elles pas mangé les aigrettes? + +DIKÆOPOLIS. + +Mais ne vais-je pas manger du civet avant le dîner? + +LAMAKHOS. + +Hé! l'homme! veux-tu bien ne pas me parler? + +DIKÆOPOLIS. + +Je ne te parle pas; moi et mon esclave, nous sommes en discussion. +Veux-tu gager et nous en rapporter à Lamakhos? Les sauterelles +sont-elles plus délicates que les grives? + +LAMAKHOS. + +Je crois que tu fais l'insolent. + +DIKÆOPOLIS. + +Il donne la préférence aux sauterelles. + +LAMAKHOS. + +Esclave, esclave, décroche ma lance, et apporte-la-moi ici. + +DIKÆOPOLIS. + +Esclave, esclave, retire cette andouille du feu et apporte-la-moi ici. + +LAMAKHOS. + +Voyons, je vais retirer ma lance du fourreau. Tiens ferme, esclave. + +DIKÆOPOLIS. + +Et toi aussi, esclave, ne lâche pas. + +LAMAKHOS. + +Approche, esclave, les supports de mon bouclier. + +DIKÆOPOLIS. + +Apporte les pains, supports de mon estomac. + +LAMAKHOS. + +Apporte ici l'orbe de mon bouclier à la Gorgôn. + +DIKÆOPOLIS. + +Apporte ici l'orbe de ma tarte au fromage. + +LAMAKHOS. + +N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi rire largement? + +DIKÆOPOLIS. + +N'y a-t-il pas là pour les hommes de quoi savourer délicieusement? + +LAMAKHOS. + +Verse de l'huile, esclave, sur le bouclier. J'y vois un vieillard qui +va être accusé de lâcheté. + +DIKÆOPOLIS. + +Verse du miel, esclave, sur la tarte. J'y vois un vieillard qui fait +pleurer de rage Lamakhos le Gorgonien. + +LAMAKHOS. + +Apporte ici, esclave, ma cuirasse de combat. + +DIKÆOPOLIS. + +Apporte ici, esclave, ma cuirasse de table, ma coupe. + +LAMAKHOS. + +Avec cela, je tiendrai tête aux ennemis. + +DIKÆOPOLIS. + +Avec cela, je tiendrai tête aux buveurs. + +LAMAKHOS. + +Esclave, maintiens les couvertures du bouclier. + +DIKÆOPOLIS. + +Esclave, maintiens les plats de la corbeille. + +LAMAKHOS. + +Moi, je vais prendre et porter moi-même mon sac de campagne. + +DIKÆOPOLIS. + +Moi, je vais prendre mon manteau pour sortir. + +LAMAKHOS. + +Prends ce bouclier, esclave, emporte-le, et en route! Il neige. +Babæax! C'est une campagne d'hiver. + +DIKÆOPOLIS. + +Prends le dîner: c'est une campagne de buveurs. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Mettez-vous de bon coeur en campagne. Mais quelles routes différentes +ils suivent tous les deux! L'un boira, couronné de fleurs, et toi, +transi de froid, tu monteras la garde. Celui-là va coucher avec une +jolie fille et se faire frictionner je ne sais quoi. + +PREMIER DEMI-CHOEUR. + +Puisse Antimakhos, fils de Psakas, historien et poète, être tout +simplement confondu par Zeus, lui qui, khorège aux Lénæa, m'a renvoyé +tristement sans souper! Puissé-je le voir guetter une sépia qui, +cuite, croustillante, salée, est servie sur table; et qu'au moment de +la prendre, elle lui soit enlevée par un chien, qui s'enfuit! + +SECOND DEMI-CHOEUR. + +Que ce soit là pour lui un premier malheur; puis, qu'il lui arrive une +autre aventure nocturne! Que revenant fiévreux chez lui des manoeuvres +de cavalerie, il rencontre Orestès ivre, qui lui casse la tête, pris +d'un accès de fureur, et que, voulant ramasser une pierre, durant +la nuit, il saisisse à pleine main un étron encore tout chaud; qu'il +lance ce genre de pierre, manque son coup, et frappe Kratinos! + + * * * * * + +UN SERVITEUR DE LAMAKHOS. + +Serviteurs de la maison de Lamakhos, vite de l'eau! Faites chauffer +de l'eau dans une petite marmite, préparez des linges, du cérat, de la +laine grasse et des tampons de charpie pour la cheville. Notre maître +s'est blessé à un pieu, en sautant un fossé; il s'est déboîté et luxé +la cheville, s'est brisé la tête contre une pierre et a fait jaillir +la Gorgôn hors du bouclier. La grande plume du hâbleur gisant au +milieu des pierres, il a fait retentir ce chant terrible: «O astre +radieux, je te vois aujourd'hui pour la dernière fois; la lumière +m'abandonne; c'est fait de moi! » A ces mots, il tombe dans un +bourbier, se relève, rencontre des fuyards, poursuit les brigands et +les presse de sa lance. Mais le voici lui-même. Ouvre la porte. + +LAMAKHOS. + +Oh! là, là! Oh! là, là! Horribles souffrances, je suis glacé. +Malheureux, je suis perdu; une lance ennemie m'a frappé! Mais ce qu'il +y aurait pour moi de plus cruel, c'est que Dikæopolis me vît blessé, +et me rît au nez de mes infortunes. + +DIKÆOPOLIS, _entrant avec deux courtisanes_. + +Oh! là, là! Oh! là, là! quelles gorges! C'est ferme comme des coings! +Baisez-moi tendrement, mes trésors; vos bras autour de mon cou; vos +lèvres sur les miennes! Car j'ai le premier vidé ma coupe. + +LAMAKHOS. + +Cruel concours de malheurs! Hélas! hélas! quelles blessures cuisantes! + +DIKÆOPOLIS. + +Hé! hé! salut, cavalier Lamakhos! + +LAMAKHOS. + +Malheureux que je suis! + +DIKÆOPOLIS. + +Infortuné que je suis! + +LAMAKHOS. + +Pourquoi m'embrasses-tu? + +DIKÆOPOLIS. + +Pourquoi me mords-tu? + +LAMAKHOS. + +Quel malheur pour moi d'avoir payé ce rude écot! + +DIKÆOPOLIS. + +Est-ce qu'il y avait un écot à payer à la fête des Coupes? + +LAMAKHOS. + +Ah! ah! Pæan! Pæan! + +DIKÆOPOLIS. + +Mais il n'y a pas aujourd'hui de Pæania. + +LAMAKHOS. + +Soulevez, soulevez ma jambe. Oh! oh! tenez-la, mes amis. + +DIKÆOPOLIS. + +Et vous deux, prenez-moi juste la moitié du corps, mes amies. + +LAMAKHOS. + +J'ai le vertige de ce coup de pierre à la tête. Je suis pris +d'étourdissements. + +DIKÆOPOLIS. + +Et moi je veux aller me coucher; je suis pris de redressements et +d'éblouissements. + +LAMAKHOS. + +Portez-moi au logis de Pittalos, entre ses mains médicales. + +DIKÆOPOLIS. + +Portez-moi auprès des juges. Où est le roi du festin? Donnez-moi +l'outre! + +LAMAKHOS. + +Une lance m'a percé les os. Quelle douleur! + +DIKÆOPOLIS, _montrant l'outre_. + +Voyez, elle est vide! Tènella! Tènella! Chantons victoire! + +LE CHOEUR. + +Tènella! comme tu dis, bon vieillard, victoire! + +DIKÆOPOLIS. + +J'ai rempli ma coupe d'un vin pur et je l'ai bue d'un trait. + +LE CHOEUR. + +Tènella! donc, brave homme! Emporte l'outre! + +DIKÆOPOLIS. + +Suivez, maintenant, en chantant: «Tènella! Victoire!» + +LE CHOEUR. + +Oui, nous te ferons un cortège de fête, chantant: «Tènella! Victoire! +» pour toi et pour l'outre! + +FIN DES AKHARNIENS + + + + +LES CHEVALIERS + +(L'AN 425 AVANT J.-C.) + + +_Les Chevaliers_ sont dirigés contre le démagogue Cléon qui s'était +mis à la tête des affaires après la mort de Périclès, et qui, à la +suite de son succès de Sphactérie, était devenu l'idole du peuple, +personnifié dans la pièce par le bonhomme Dèmos. Le vieillard, +circonvenu à la fois par Cléon, transformé en corroyeur, et par le +marchand d'andouilles Agoracritos, finit par voir clair dans leur +jeu. Cléon est chassé. Agoracritos, faisant amende honorable, sert +consciencieusement son maître qui recouvre la jeunesse et la raison. + + + + +PERSONNAGES DU DRAME + + DÈMOSTHÉNÈS. + NIKIAS. + UN MARCHAND D'ANDOUILLES nommé AGORAKRITOS. + KLÉÔN. + CHOEUR DE CHEVALIERS. + DÈMOS. + +_La scène se passe devant la maison de Dèmos._ + + + + +LES CHEVALIERS + + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Iattatæax! Que de malheurs! Iattatæ! Que ce Paphlagonien, cette +nouvelle peste, avec ses projets, soit confondu par les dieux! Depuis +qu'il s'est glissé dans la maison, il ne cesse de rouer de coups les +serviteurs. + +NIKIAS. + +Malheur, en effet, à ce prince de Paphlagoniens, avec ses calomnies! + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Pauvre malheureux, comment vas-tu? + +NIKIAS. + +Mal, comme toi. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Viens, approche, gémissons de concert sur le mode d'Olympos. + +DÈMOSTHÉNÈS _et_ NIKIAS. + +Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu, Mu. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Pourquoi ces plaintes inutiles? Ne vaudrait-il pas mieux chercher +quelque moyen de salut pour nous et ne pas pleurer davantage? + +NIKIAS. + +Mais quel moyen? Dis-le-moi. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Dis-le plutôt, afin qu'il n'y ait pas de dispute. + +NIKIAS. + +Non, par Apollôn! pas moi. Allons, parle hardiment, puis je te dirai +mon avis. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Que ne me dis-tu plutôt ce qu'il faut que je dise? + +NIKIAS. + +Ce courage barbare me manque. Comment m'exprimerais-je en grand style, +en style euripidien? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Non, non, pas à moi, pas à moi: ne me sers pas un bouquet de cerfeuil, +mais trouve un chant de départ de chez notre maître. + +NIKIAS. + +Eh bien, dis: «Échappons!» comme cela, tout d'un trait. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Je le dis: «Échappons!» + +NIKIAS. + +Ajoute ensuite le mot: «Nous», au mot: «Échappons». + +DÈMOSTHÉNÈS. + +«Nous!» + +NIKIAS. + +A merveille! A présent, comme procédant par légères secousses de la +main, dis d'abord: «Échappons,» ensuite: «Nous,» puis: «A la hâte!» + +DÈMOSTHÉNÈS. + +«Échappons, échappons-nous, échappons-nous à la hâte!» + +NIKIAS. + +Hein! N'est-ce pas délicieux? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Oui, par Zeus! Si ce n'est que j'ai peur que ce ne soit pour ma peau +un mauvais présage. + +NIKIAS. + +Pourquoi cela? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Parce que les plus légères secousses de la main emportent la peau. + +NIKIAS. + +Ce qu'il y aurait de souverain dans les circonstances présentes, ce +serait d'aller tous les deux nous prosterner devant les statues de +quelque dieu. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Quelles statues? Est-ce que tu crois vraiment qu'il y a des dieux? + +NIKIAS. + +Je le crois. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +D'après quel témoignage? + +NIKIAS. + +Parce que je suis en haine aux dieux. N'est-ce pas juste? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Tu me ranges de ton avis. Mais considérons autre chose. Veux-tu que +j'expose l'affaire aux spectateurs? + +NIKIAS. + +Ce ne serait pas mal. Seulement, prions-les de nous faire voir +clairement, par leur air, s'ils se plaisent à nos paroles et à nos +actions. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Je commence donc. Nous avons un maître, d'humeur brutale, mangeur de +fèves, atrabilaire, Dèmos le Pnykien, vieillard morose, un peu sourd. +Au commencement de la noumènia, il a acheté un esclave, un corroyeur +paphlagonien, coquin fieffé et grand calomniateur. Ce corroyeur +paphlagonien, connaissant à fond le caractère du vieux, fait le chien +couchant, flatte son maître, le caresse, le choie, le dupe avec des +rognures de cuir et des mots comme ceux-ci: «Dèmos, il suffit d'avoir +jugé une affaire: va au bain, mange, avale, dévore, reçois trois +oboles: veux-tu que je te serve un souper?» Alors le Paphlagonien fait +main-basse sur ce que l'un de nous a préparé et l'offre gracieusement +à son maître. L'autre jour, je venais de pétrir à Pylos une galette +lakonienne; par ses roueries et par ses détours il me la subtilise, et +il sert comme de lui le mets de ma façon. Il nous éloigne et ne permet +pas à un autre de soigner le maître; mais, armé d'une courroie, +debout près de la table, il en écarte les orateurs. Il lui chante des +oracles, et le bonhomme sibyllise. Puis, quand il le voit à l'état de +brute, il met en oeuvre son astuce; il lance effrontément mensonges +et calomnies contre les gens de la maison; alors nous sommes fouettés, +nous; et le Paphlagonien, courant après les esclaves, demande, menace, +escroque en disant: «Voyez Hylas, comme je le fais fouetter; si +vous ne m'obéissez pas, vous êtes morts aujourd'hui.» Nous donnons. +Autrement, le vieux nous piétinerait et nous ferait chier huit fois +davantage. Hâtons-nous donc, mon bon, de voir maintenant quelle voie à +suivre et vers qui. + +NIKIAS. + +Le mieux, mon bon, c'est notre: «Échappons-nous! » + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Mais il n'est pas facile de rien cacher au Paphlagonien; il a l'oeil à +tout. Une de ses jambes est à Pylos, et l'autre à l'assemblée; si bien +que, ses jambes ainsi écartées, son derrière est en Khaonia, ses mains +en Ætolia et son esprit en Klopidia. + +NIKIAS. + +Le mieux pour nous est donc de mourir. Mais voyons à mourir de la mort +la plus héroïque. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Mais quelle sera cette mort très héroïque? + +NIKIAS. + +La plus belle pour nous est de boire du sang de taureau. Une mort +comme celle de Thémistoklès n'est pas à dédaigner. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Oui, par Zeus! buvons du vin pur à notre Bon Génie, et peut-être +trouverons-nous quelque utile dessein. + +NIKIAS. + +Comment? Du vin pur? Tu songes à boire? Jamais homme ivre a-t-il +trouvé quelque utile dessein? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Vraiment, mon bon? Tu es un robinet de sottes paroles. Tu oses accuser +le vin de pousser à la démence? Trouve-moi donc quelque chose de plus +pratique que le vin. Vois-tu? Quand on a bu, on est riche, on fait +ses affaires, on gagne ses procès, on est en plein bonheur, on rend +service aux amis. Allons, apporte-moi vite une cruche de vin! Que +j'arrose mon esprit pour trouver une idée ingénieuse! + +NIKIAS. + +Hélas! Que nous fera ta boisson? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Beaucoup de bien. Apporte-la; moi je vais m'étendre. Une fois ivre, je +te débiterai sur tout ce qui nous intéresse un tas de petits conseils, +de petites sentences et de petites raisons. + +NIKIAS. _Il rentre dans la maison et revient avec une cruche._ + +Quelle chance de n'avoir pas été pris volant ce vin! + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Dis-moi, le Paphlagonien, que fait-il? + +NIKIAS. + +Bourré de gâteaux confisqués, le drôle ronfle, cuvant son vin et +couché sur des cuirs. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Eh bien, maintenant, verse-moi un plein verre de vin pur, en manière +de libation. + +NIKIAS. + +Prends et fais une libation au Bon Génie: déguste, déguste la liqueur +du Génie de Pramnè. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +O Bon Génie, c'est ta volonté et non pas la mienne. + +NIKIAS. + +Dis, je t'en prie, qu'y a-t-il? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Va vite voler les oracles du Paphlagonien endormi, et rapporte-les de +la maison. + +NIKIAS. + +Soit; mais je crains que ce Bon Génie ne se trouve en être un Mauvais. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Et maintenant approche-moi la cruche, pour arroser mon esprit et dire +quelque parole ingénieuse. + +NIKIAS. _Il sort un instant et il rentre aussitôt._ + +Comme il pète, comme il ronfle, le Paphlagonien! Aussi ne m'a-t-il pas +surpris dérobant l'oracle, qu'il garde avec le plus de soin. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +O le plus fin des hommes! Donne, que je lise. Toi, verse-moi à boire +sans retard. Voyons ce qu'il y a là dedans. Oh! les oracles! Donne, +donne-moi vite à boire! + +NIKIAS. + +Voyons, que dit l'oracle? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Verse encore! + +NIKIAS. + +Est-ce qu'il y a dans l'oracle: «Verse encore! » + +DÈMOSTHÉNÈS. + +O Bakis! + +NIKIAS. + +Qu'y a-t-il? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +A boire! Vite! + +NIKIAS. + +Il paraît que Bakis aimait à boire. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Ah! maudit Paphlagonien, voilà donc pourquoi tu gardais depuis si +longtemps l'oracle qui te concerne, tu avais peur! + +NIKIAS. + +De quoi? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Il est dit là comment il doit finir. + +NIKIAS. + +Et comment? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Comment? L'oracle annonce clairement que d'abord un marchand d'étoupes +doit avoir en main les affaires de la cité. + +NIKIAS. + +Voilà déjà un marchand! Et ensuite, dis? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Après lui, en second lieu, un marchand de moutons. + +NIKIAS. + +Cela fait deux marchands. Et que lui advient-il à celui-là? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +D'être le maître, jusqu'à ce qu'il en arrive un plus scélérat. Alors +il périt, et à sa place arrive le marchand de cuirs, le Paphlagonien +rapace, braillard, à voix de charlatan. + +NIKIAS. + +Il faut donc que le marchand de moutons soit exterminé par le marchand +de cuirs? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Oui, par Zeus! + +NIKIAS. + +Malheureux que je suis! Où trouver un autre marchand, un seul? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Il en est encore un, qui exerce un métier hors ligne. + +NIKIAS. + +Dis-moi, je t'en prie, qui est-ce? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Tu le veux? + +NIKIAS. + +Oui, par Zeus! + +DÈMOSTHÉNÈS. + +C'est un marchand d'andouilles qui le renversera. + +NIKIAS. + +Un marchand d'andouilles! Par Poséidôn! le beau métier! Mais, dis-moi, +où trouverons-nous cet homme? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Cherchons-le. + +NIKIAS. + +Tiens! le voici qui, grâce aux dieux, s'avance vers l'Agora. + + * * * * * + +DÈMOSTHÉNÈS. + +O bienheureux marchand d'andouilles, viens, viens, mon très cher; +avance, sauveur de la ville et le nôtre. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Qu'est-ce? Pourquoi m'appelez-vous? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Viens ici, afin de savoir quelle chance tu as, quel comble de +prospérité. + +NIKIAS. + +Voyons; débarrasse-le de son étal, et apprends-lui l'oracle du dieu, +quel il est. Moi, je vais avoir l'oeil sur le Paphlagonien. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Allons, toi, dépose d'abord cet attirail, mets-le à terre; puis adore +la terre et les dieux. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Soit: qu'est-ce que c'est? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Homme heureux, homme riche; aujourd'hui rien, demain plus que grand, +chef de la bienheureuse Athènes. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Hé! mon bon, que ne me laisses-tu laver mes tripes et vendre mes +andouilles, au lieu de te moquer de moi? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Imbécile! Tes tripes! Regarde par ici. Vois-tu ces files de peuple? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je les vois. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Tu seras le maître de tous ces gens-là; et celui de l'Agora, des +ports, de la Pnyx; tu piétineras sur le Conseil, tu casseras les +stratèges, tu les enchaîneras, tu les mettras en prison; tu feras la +débauche dans le Prytanéion. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Moi? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Oui, toi. Et tu ne vois pas encore tout. Monte sur cet étal, et jette +les yeux sur toutes les îles d'alentour. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je les vois. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Eh bien! Et les entrepôts? Et les navires marchands? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +J'y suis. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Comment donc! N'es-tu pas au comble du bonheur? Maintenant jette +l'oeil droit du côté de la Karia, et l'oeil gauche du côté de la +Khalkèdonia. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Effectivement; me voilà fort heureux de loucher! + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Mais non: c'est pour toi que se fait tout ce trafic; car tu vas +devenir, comme le dit cet oracle, un très grand personnage. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Dis-moi, comment moi, un marchand d'andouilles, deviendrai-je un grand +personnage? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +C'est pour cela même que tu deviendras grand, parce que tu es un +mauvais drôle, un homme de l'Agora, un impudent. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je ne me crois pas digne d'un si grand pouvoir. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Hé! hé! pourquoi dis-tu que tu n'en es pas digne? Tu me parais avoir +conscience que tu n'es pas sans mérite. Es-tu fils de gens beaux et +bons? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +J'en atteste les dieux, je suis de la canaille. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Quelle heureuse chance! Comme cela tourne bien pour tes affaires! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Mais, mon bon, je n'ai pas reçu la moindre éducation; je connais mes +lettres, et, chose mauvaise, même assez mal. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +C'est la seule chose qui te fasse du tort, même sue assez mal. La +démagogie ne veut pas d'un homme instruit, ni de moeurs honnêtes; il +lui faut un ignorant et un infâme. Mais ne laisse pas échapper ce que +les dieux te donnent, d'après leurs oracles. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Que dit donc cet oracle? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +De par les dieux, il y a de la finesse et de la sagesse dans son tour +énigmatique: «Oui, quand l'aigle corroyeur, aux serres crochues, aura +saisi dans son bec le dragon stupide, insatiable de sang, ce sera fait +de la saumure à l'ail des Paphlagoniens, et la divinité comblera +de gloire les tripiers, à moins qu'ils ne préfèrent vendre des +andouilles.» + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +En quoi cela me regarde-t-il? Apprends-le-moi. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +L'aigle corroyeur, c'est ce Paphlagonien. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Que signifie: «Aux serres crochues»? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Cela veut dire qu'avec ses mains crochues il enlève et emporte tout. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et le dragon? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +C'est ce qu'il y a de plus clair: le dragon est long, le boudin aussi, +et boudin et dragon se remplissent de sang. Or, l'oracle dit que +l'aigle corroyeur sera dompté par le dragon, si celui-ci ne se laisse +pas enjôler par des mots. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Oui, l'oracle me désigne; mais j'admire comment je serai capable de +gouverner Dèmos. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Tout ce qu'il y a de plus simple. Fais ce que tu fais: brouille toutes +les affaires comme tes tripes; amadoue Dèmos en l'édulcorant par des +propos de cuisine: tu as tout ce qui fait un démagogue, voix canaille, +nature perverse, langage des halles: tu réunis tout ce qu'il faut pour +gouverner. Les oracles sont pour toi, y compris celui de la Pythie. +Couronne-toi, fais des libations à la Sottise, et lutte contre notre +homme. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Qui sera mon allié? Car les riches le craignent, et les pauvres en ont +peur. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Mais il y a les Chevaliers, braves gens au nombre de mille, qui l'ont +en haine: ils te viendront en aide, et avec eux les citoyens beaux et +bons, les spectateurs sensés, moi et le dieu. Ne crains rien: tu ne +verras pas ses traits. Pris de peur, aucun artiste n'a voulu faire son +masque; on le reconnaîtra tout de même: le public n'est pas bête. + + * * * * * + +NIKIAS. + +Malheur à moi! Le Paphlagonien sort. + +KLÉÔN. + +Non, par les douze dieux, vous n'aurez pas à vous réjouir vous deux +qui, depuis longtemps, conspirez contre Dèmos. Que fait là cette coupe +de Khalkis? Pas de doute que vous n'excitiez les Khalkidiens à la +révolte. Vous mourrez, vous périrez, couple infâme! + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Hé! l'homme! Tu fuis, tu ne restes pas là? Brave marchand +d'andouilles, ne gâte pas nos affaires. Citoyens Chevaliers, accourez: +c'est le moment. Hé! Simôn, Panætios, n'appuyez-vous pas l'aile +droite? Voici nos hommes. Toi, tiens bon, et fais volte-face. La +poussière qu'ils soulèvent annonce leur approche. Oui, tiens ferme, +repousse l'ennemi et mets-le en fuite. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Frappe, frappe ce vaurien, ce trouble-rang des Chevaliers, ce +concussionnaire, ce gouffre, cette Kharybdis de rapines, ce vaurien, +cet archivaurien! Je me plais à le dire plusieurs fois; car il est +vaurien plusieurs fois par jour. Oui, frappe, poursuis, mets-le aux +abois, extermine. Hais-le comme nous le haïssons; crie à ses trousses! +Prends garde qu'il ne t'échappe, vu qu'il connaît les passes par +lesquelles Eukratès s'est sauvé droit dans du son. + +KLÉÔN. + +Vieillards hèliastes, confrères du triobole, vous que je nourris de +mes criailleries, en mêlant le juste et l'injuste, venez à mon aide, +je suis battu par des conspirateurs. + +LE CHOEUR. + +Et c'est justice, puisque tu dévores les fonds publics, avant le +partage, que tu tâtes les accusés comme on tâte un figuier, pour voir +ceux qui sont encore verts, ou plus ou moins mûrs, et que, si tu en +sais un insouciant et bonasse, tu le fais venir de la Khersonèsos, tu +le saisis par le milieu du corps, tu lui prends le cou sous ton bras, +puis, lui renversant l'épaule en arrière, tu le fais tomber et tu +l'avales. Tu guettes aussi, parmi les citoyens, quiconque est d'humeur +moutonnière, riche, pas méchant et tremblant devant les affaires. + +KLÉÔN. + +Vous vous coalisez? Et moi, citoyens, c'est à cause de vous que je +suis battu, parce que j'allais proposer, comme un acte de justice, +d'élever dans la ville un monument à votre bravoure. + +LE CHOEUR. + +Qu'il est donc hâbleur, et souple comme un cuir! Voyez, il rampe +auprès de nous autres vieillards, pour nous friponner; mais, s'il +réussit d'un côté, il échouera de l'autre; et, s'il se tourne par ici, +il s'y cassera la jambe. + +KLÉÔN, _battu_. + +O ville, ô peuple, voyez par quelles bêtes féroces je suis éventré! + +LE CHOEUR. + +Tu cries à ton tour, toi qui ne cesses de bouleverser la ville? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES, _reparaissant_. + +Oh! Moi, par mes cris, je l'aurai bientôt mis en fuite. + +LE CHOEUR. + +Ah! si tu cries plus fort que lui, tu es digne de l'hymne triomphal; +mais, si tu le surpasses en impudence, à nous le gâteau au miel. + +KLÉÔN. + +Je te dénonce cet homme, et je dis qu'il exporte ses sauces pour les +trières des Péloponésiens. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi, par Zeus! je te dénonce cet homme, qui court au Prytanéion le +ventre vide, et qui en revient le ventre plein. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Et, par Zeus! il en rapporte des mets interdits, pain, viande, +poisson; ce à quoi Périklès n'a jamais été autorisé. + +KLÉÔN. + +A mort, tout de suite! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je crierai trois fois plus fort que toi. + +KLÉÔN. + +Mes cris domineront tes cris. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Mes beuglements tes beuglements. + +KLÉÔN. + +Je te dénoncerai, si tu deviens stratège. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je te résisterai comme un chien. + +KLÉÔN. + +Je rabattrai tes vanteries. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je déjouerai tes ruses. + +KLÉÔN. + +Ose donc me regarder en face. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi aussi j'ai été élevé sur l'Agora. + +KLÉÔN. + +Je te mettrai en pièces, si tu grognes. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je te couvrirai de merde, si tu parles. + +KLÉÔN. + +Je conviens que je suis un voleur. Et toi? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Par Hermès Agoréen! je me parjure, même devant ceux qui m'ont vu. + +KLÉÔN. + +C'est donc que tu t'attribues à faux le mérite des autres. Je te +dénonce aux Prytanes comme possédant des tripes sacrées, qui n'ont pas +payé la dîme. + +LE CHOEUR. + +Infâme, scélérat, braillard, tout le pays est plein de ton impudence, +l'assemblée entière, les finances, les greffes, les tribunaux. +Agitateur brouillon, tu as rempli toute la cité de désordre, et tu as +assourdi notre Athènes de tes cris; d'une roche élevée tu as l'oeil +sur les revenus, comme un pêcheur sur des thons. + +KLÉÔN. + +Je connais cette affaire et où depuis longtemps elle a été ressemelée. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Si tu ne te connaissais pas en ressemelage, moi je n'entendrais +rien aux andouilles. C'est toi qui coupais obligeamment le cuir d'un +mauvais boeuf, pour le vendre aux paysans, après une préparation +frauduleuse, qui le faisait paraître épais. Ils ne l'avaient pas porté +un jour, qu'il s'allongeait de deux palmes. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Par Zeus! il m'a joué le même tour, si bien que je devins la risée +complète de mes voisins et de mes amis: car, avant d'arriver à +Pergasè, je nageais dans mes souliers. + +LE CHOEUR. + +N'as-tu pas, dès le début, étalé ton impudence, qui est l'unique force +des orateurs? Tu la pousses jusqu'à traire les étrangers opulents, toi +le chef de l'État. Aussi, à ta vue, le fils de Hippodamos fond-il en +larmes. Mais voici un autre homme, bien pire que toi, qui me +ravit l'âme; il t'élimine, il te surpasse, c'est facile à voir, en +perversité, en effronterie, en tours de passe-passe. Allons, toi, qui +as été élevé à l'école d'où sortent tous les grands hommes, montre +donc qu'une éducation sensée ne signifie rien. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Alors, écoutez quel est ce citoyen-là. + +KLÉÔN. + +Ne me laisseras-tu point parler? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Non, de par Zeus! je suis aussi mauvais que toi. + +LE CHOEUR. + +S'il ne cède pas à cette raison, dis qu'il est de mauvaise lignée. + +KLÉÔN. + +Tu ne me laisseras point parler? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Non, de par Zeus! + +KLÉÔN. + +Mais si, de par Zeus! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Non, par Poséidôn! Mais qui parlera le premier, c'est ce que je +commencerai par débattre. + +KLÉÔN. + +Oh! j'en crèverai. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Non, je ne te laisserai pas. + +LE CHOEUR. + +Laisse-le donc, au nom des dieux, laisse-le crever! + +KLÉÔN. + +Mais d'où te vient cette hardiesse de me contredire en face? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +De ce que je me sens capable de parler et de cuisiner. + +KLÉÔN. + +De parler! Ah! vraiment, s'il te tombait quelque affaire, tu saurais +la découper dans le vif et l'accommoder comme il faut; mais veux-tu +savoir ce qu'il me semble que tu as éprouvé? Ce qui arrive à tout le +monde. Si, par hasard, tu as gagné une toute petite cause contre +un métèque, durant la nuit, tu t'es mis à marmotter, à te parler à +toi-même dans les rues, buvant de l'eau, importunant tes amis; et tu +te figures que tu es capable de parler? Pauvre fou! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et que bois-tu donc, toi, pour que, maintenant, la ville, abasourdie +par ton unique bavardage, soit réduite au silence? + +KLÉÔN. + +Mais quel homme m'opposerais-tu, à moi? Aussitôt que j'aurai avalé du +thon chaud, et bu par là-dessus une coupe de vin pur, je me moquerai +des stratèges de Pylos. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Moi, quand j'aurai englouti une caillette de boeuf et un ventre de +truie, et, par là-dessus, bu la sauce, à moi seul, je mettrai à mal +les orateurs, et j'épouvanterai Nikias. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Tes paroles ne me déplaisent point; mais il y a une chose qui ne me va +pas dans ces affaires, c'est que tu es seul à boire la sauce. + +KLÉÔN. + +Et toi, ce n'est pas en avalant des loups de mer que tu battras les +Milésiens. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Mais si je dévore des côtes de boeuf, je rachèterai nos mines. + +KLÉÔN. + +Et moi, je me ruerai sur le Conseil, et j'y mettrai tout en l'air. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi, je te tripoterai le derrière en guise d'andouilles. + +KLÉÔN. + +Et moi, je t'empoignerai par les fesses et je te jetterai à la porte +la tête en avant. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Par Poséidôn! ce ne sera pourtant que quand tu m'y auras jeté. + +KLÉÔN. + +Comme je te serrerai dans des entraves de bois! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je t'accuserai de lâcheté. + +KLÉÔN. + +Je te taillerai en ronds de cuir. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je ferai de ta peau un sac à voleur. + +KLÉÔN. + +Je te clouerai par terre. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je te couperai en petits morceaux. + +KLÉÔN. + +Je t'arracherai les paupières. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je te crèverai le jabot. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +De par Zeus! nous lui enfoncerons un morceau de bois dans la bouche, +comme font les cuisiniers, puis nous lui arracherons la langue et nous +examinerons avec soin et hardiment, par sa gorge béante, s'il a de la +ladrerie au derrière. + +LE CHOEUR. + +Il y a donc ici des choses plus chaudes que le feu et des êtres plus +impudents que l'impudence de certains discours. L'affaire n'est pas +sans importance. Allons, pousse, bouscule, ne fais rien à demi. Tu le +tiens à bras-le-corps: s'il mollit, dès le premier choc, tu trouveras +en lui un lâche; je connais, moi, son caractère. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Tel, en effet, il a été toute sa vie; il n'a semblé être un homme que +quand il a moissonné la récolte d'autrui: maintenant les épis qu'il +a amenés tout engerbés de là-bas, il les fait sécher et il veut les +vendre. + +KLÉÔN. + +Je ne vous crains pas, tant qu'il y a un Conseil, et que Dèmos radote. + +LE CHOEUR. + +Il dépasse toute impudence, et il ne change pas de couleur! Si je ne +te hais pas, que je devienne une couverture du lit de Kratinos, et +qu'on me donne un rôle dans une tragédie de Morsimos! O toi, qui te +poses partout et dans toutes les affaires, pour en tirer profit, +comme on voltige sur des fleurs, puisses-tu rendre ton manger aussi +vilainement que tu l'as trouvé! Car alors seulement je chanterai: +«Bois, bois à la Bonne Fortune!» Je crois que le fils d'Ioulios, +ce vieux cupide, se réjouirait et chanterait: «Io Pæan! Bakkhos! +Bakkhos!» + +KLÉÔN. + +Par Poséidon! vous ne me surpasserez pas en impudence, ou alors que je +n'aie jamais place aux sacrifices de Zeus Agoréen! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi, je jure par les coups de poing que j'ai tant de fois reçus, +dès mon enfance, et par les balafres des couteaux, que j'espère +l'emporter dans cette lutte; ou c'est en vain que je suis devenu si +gros, nourri de boulettes à la crasse. + +KLÉÔN. + +De boulettes, comme un chien! O chef-d'oeuvre de méchanceté, comment +donc un être nourri de la pâture d'un chien ose-t-il combattre contre +un Cynocéphale? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +De par Zeus! j'ai fait bien des tours, étant enfant. Entre autres +j'attrapais les cuisiniers en leur disant: «Regardez donc, mes +enfants. Ne voyez-vous pas? Voici le renouveau, l'hirondelle!» Eux +de regarder, et moi, pendant ce temps-là, de faire main-basse sur les +viandes. + +LE CHOEUR. + +O masse de chair astucieuse, quelle prévoyante sagesse! Comme le +mangeur d'orties, tu faisais ta main, avant le retour des hirondelles. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et en agissant ainsi, j'échappais aux regards: ou, si quelqu'un me +voyait, je cachais la viande entre mes fesses, et je niais au nom +des dieux. Aussi un orateur important me voyant agir ainsi: «Un jour, +dit-il, cet enfant-là gouvernera le peuple.» + +LE CHOEUR. + +Il a prédit juste, et rien de clair comme sa conjecture: tu te +parjurais, tu volais et tu avais de la viande au derrière. + +KLÉÔN. + +Moi, je mettrai fin à ton audace, ou plutôt, je crois, à la vôtre. +Je fondrai sur toi comme un vent clair et prolongé, bouleversant à la +fois la terre et la mer. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Moi, je ferai un paquet de mes andouilles, et puis je m'abandonnerai à +un courant favorable, en te souhaitant des ennuis sans fin. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Et moi, en cas de voie d'eau, je veillerai à la sentine. + +KLÉÔN. + +Par Dèmètèr! ce n'est pas impunément que tu auras volé tant de talents +aux Athéniens. + +LE CHOEUR. + +Attention! Cargue un peu la voile; ce vent de nord-est va souffler la +dénonciation. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je sais très bien que tu as dix talents tirés de Potidaïa. + +KLÉÔN. + +Quoi donc? Veux-tu recevoir un de ces talents pour te taire? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Notre homme le prendrait volontiers. Lâche les câbles: le vent est +moins fort. + +KLÉÔN. + +Tu auras à tes trousses quatre procès de cent talents. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et toi vingt pour désertion, et plus de mille pour vols. + +KLÉÔN. + +Je dis que tu descends de profanateurs de la Déesse. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je dis que ton grand-père a été doryphore... + +KLÉÔN. + +De qui? Dis. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +De Byrsina, la mère d'Hippias. + +KLÉÔN. + +Tu es un imposteur. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et toi un coquin. + +LE CHOEUR. + +Frappe vigoureusement. + +KLÉÔN. + +Aïe! aïe! les conjurés m'assomment. + +LE CHOEUR. + +Frappe-le de toute vigueur; tape sur le ventre à coups de tripes et +de boyaux: châtie bien notre homme. O robuste masse de chair et âme +généreuse entre toutes, tu apparais comme un sauveur à la cité et à +nous les citoyens. Avec quel bonheur tu as daubé notre homme dans tes +paroles! Comment nos louanges égaleraient-elles notre joie? + +KLÉÔN. + +Ah! par Dèmètèr! je n'ignorais pas qu'on fabriquait ces intrigues, +mais j'avais l'oeil sur cette charpente et sur cette colle. + +LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_. + +Malheur à nous! Est-ce que tu n'as pas à ton service quelques termes +de charronnage? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je sais ce qui se passe à Argos. Sous prétexte de faire des Argiens +nos amis, il négocie personnellement avec les Lakédæmoniens. Et je +connais, moi, les soufflets de la forge: c'est la question des captifs +qu'on bat sur l'enclume. + +LE CHOEUR. + +Bien, très bien, voilà l'enclume opposée à la colle! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Il y a là-bas des gens qui battent le fer avec toi; mais tes présents +d'argent et d'or ne pourront m'induire, pas plus que l'envoi de tes +amis, à ne pas dénoncer ta conduite aux Athéniens. + +KLÉÔN. + +Moi, je me rends immédiatement au Conseil révéler toute votre +conspiration, vos réunions nocturnes dans la ville, tous vos serments +aux Mèdes et à leur Roi sans compter ce que vous avez fourragé en +Boeotia. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Combien donc se vend le fourrage chez les Boeotiens? + +KLÉÔN. + +Ah! par Hèraklès! je vais te corroyer. + +LE CHOEUR. + +Voyons, certes, as-tu de l'esprit et de la résolution? C'est le moment +de le montrer comme le jour où tu cachais, dis-tu, de la viande dans +ton derrière. Hâte-toi de courir à la salle du Conseil; car il va s'y +ruer, lui, pour nous calomnier en jetant les hauts cris. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +J'y cours; mais d'abord je vais déposer ici tout de suite ces tripes +et ces couteaux. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Maintenant, frotte-toi le cou avec cette graisse, afin que tu puisses +en faire glisser les calomnies. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +C'est bien dit: on en use ainsi chez les maîtres de gymnastique. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Maintenant, prends ceci, et avale! (_Il lui donne de l'ail._) + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Pourquoi? + +DÈMOSTHÉNÈS. + +Afin, mon cher, que tu te battes mieux, après avoir mangé de l'ail. Et +hâte-toi! Vite! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Ainsi fais-je. + +DÈMOSTHÉNÈS. + +N'oublie pas maintenant de mordre, de renverser, de ronger la crête, +et ne reviens qu'après lui avoir dévoré le jabot. + +LE CHOEUR. + +Vas-y donc gaiement: réussis selon mes voeux; et que Zeus te garde! +Puisses-tu revenir vainqueur vers nous, chargé de couronnes! Et vous +(_s'adressant aux spectateurs_); prêtez l'oreille à nos anapestes, +vous qui, sur les différents genres consacrés aux Muses, avez exercé +votre esprit. + +PARABASE _ou_ CHOEUR. + +Si quelqu'un des vieux auteurs comiques m'eût contraint à monter sur +le théâtre pour réciter des vers, il n'y aurait point aisément réussi. +Aujourd'hui notre poète en est digne, parce qu'il a les mêmes haines +que nous, l'audace de dire ce qui est juste et le courage d'affronter +le typhon et la tempête. Il affirme que plusieurs d'entre vous sont +venus lui témoigner leur surprise, et lui demander formellement +pourquoi il est resté si longtemps sans réclamer un Choeur pour lui: +il nous a chargés de vous en dire la raison. Il dit que ses délais +ne sont pas un acte de folie; il croit que l'art de la comédie est +le plus difficile de tous: un grand nombre s'y essayent; très peu +réussissent. Il connaît depuis longtemps votre humeur changeante et +comment vous délaissez les anciens poètes quand la vieillesse les +prend. Il sait ce qui est advenu à Magnès, lorsque ses tempes ont +blanchi, lui qui dressa de nombreux trophées en signe de victoire +sur ses rivaux. Il vous en fit entendre sur tous les tons, Joueurs de +luth, Oiseaux, Lydiens, Moucherons, se barbouillant le visage en vert +de Grenouilles, cela n'a servi de rien: il a fini, vieillard, car il +n'était plus jeune, par être rejeté à cause de son âge, parce que +sa verve moqueuse l'avait abandonné. L'auteur se souvient aussi de +Kratinos, qui, dans son cours glorieux, roulait rapide à travers les +plaines, dévastant ses bords, entraînant chênes, platanes et rivaux +déracinés. On ne pouvait chanter, dans un banquet, que: «Doro à la +chaussure de figuier», et: «Auteurs d'hymnes élégants», tant ce poète +florissait. Aujourd'hui vous le voyez radoter, et vous n'en avez +pas pitié; les clous d'ambre sont tombés, le ton est faux, et les +harmonies discordantes. Vieillard, il se met à errer, comme Konnas, +portant une couronne desséchée, mourant de soif, lui qui méritait, +pour ses anciennes victoires, de boire dans le Prytanéion et, au lieu +de radoter, de s'asseoir au théâtre, tout parfumé, près de Dionysos. +Quelles colères, quels sifflets Kratès a supportés de vous, lui +qui vous renvoyait régalés, à peu de frais, pétrissant de sa bouche +délicate les pensées les plus ingénieuses! Et cependant il s'est +maintenu seul, tantôt essuyant une chute, tantôt n'en éprouvant pas. + +Ces craintes retenaient toujours notre poète; et il disait souvent +qu'il faut être rameur, avant de prendre en main le gouvernail; avoir +gardé la proue et observé les vents, avant de diriger soi-même le +navire. Pour tous ces motifs, dignes d'un homme réservé, qui ne se +lance pas follement dans les niaiseries, soulevez pour lui des flots +d'applaudissements, faites bruire sur onze avirons les acclamations +glorieuses des Lénæa, afin que le poète s'en aille joyeux, ayant +réussi à son gré, et le front rayonnant de bonheur. + +Dieu des chevaux, Poséidôn, à qui plaît le hennissement sonore des +coursiers aux sabots d'airain, et l'essor des trières salariées aux +éperons noirs, et la lutte des jeunes gens sur leurs chars magnifiques +et ruineux, viens ici vers nos choeurs, ô souverain au trident d'or, +roi des dauphins, dieu du Sounion et du Géræstos, fils de Kronos, ami +de Philémôn, et de tous les autres dieux le plus cher aux Athéniens à +l'heure présente. + +Nous voulons chanter la gloire de nos pères, parce qu'ils furent des +hommes dignes de cette terre et du péplos, toujours vainqueurs dans +les combats terrestres et navals, honorant leur cité. Jamais aucun +d'eux, en voyant les ennemis, ne les a comptés, mais leur coeur était +tout prêt à combattre. Si l'un d'eux tombait sur l'épaule, dans une +mêlée, il s'essuyait, riait de sa chute, et revenait à la charge. +Jamais un stratège, en ces temps-là, n'aurait demandé à Kléænétos le +droit d'être nourri. Aujourd'hui, si l'on n'obtient pas la préséance +et le droit à la nourriture, on refuse de combattre. Pour nous, nous +sommes résolus à défendre gratuitement et avec courage la patrie et +les dieux nationaux, et nous ne demanderons que cela seul: si la +paix arrive et le terme de nos fatigues, qu'on ne nous refuse pas de +laisser croître notre chevelure et de nous brosser la peau avec la +strigile. + +O protectrice de la cité, Pallas, toi, la très sainte, déesse d'un +pays puissant par la guerre et par le génie de ses poètes, viens +et amène avec toi notre compagne dans les expéditions et dans les +batailles, la Victoire, amie de nos Choeurs, et qui lutte dans nos +rangs contre les ennemis. Parais donc ici en ce jour! Il faut, par +tous les moyens, procurer à ces hommes la victoire, et plus que jamais +aujourd'hui. Ce que nous devons à nos coursiers, nous voulons en faire +l'éloge: ils sont dignes de nos louanges: dans beaucoup d'affaires, +ils nous ont secondés, incursions et combats. Mais n'admirons pas +trop ce qu'ils ont fait sur terre. Disons comme ils se sont bravement +lancés sur les barques de transport, munis de tasses militaires, d'ail +et d'oignon; saisissant ensuite les rames comme nous autres mortels, +se courbant et s'écriant: «Hippapai! qui prendra l'aviron? Plus +d'ardeur! Que faisons-nous? Ne rameras-tu pas, Samphoras?» Ils firent +une descente à Korinthos: là, les plus jeunes se creusèrent des lits +avec leurs sabots et allèrent chercher des couvertures: ils mangèrent +des pagures au lieu de l'herbe de Médie, soit à leur sortie de l'eau, +soit en les poursuivant au fond de la mer. Aussi Théoros fait-il dire +à un crabe de Korinthos: «Il est cruel, ô Poséidon, que je ne +puisse, ni au fond de l'abîme, ni sur terre, ni sur mer, échapper aux +Chevaliers!» + + * * * * * + +LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_. + +O le plus cher et le plus bouillant des hommes, que ton absence nous a +donné d'inquiétude! Mais maintenant puisque tu es revenu sain et sauf, +raconte-nous comment la lutte s'est passée. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Qu'y a-t-il autre chose sinon que j'ai été vainqueur au Conseil? + +LE CHOEUR. + +C'est donc maintenant qu'il nous convient à tous de pousser des cris. +Oui, tu parles bien; mais tes actes sont encore au-dessus de tes +paroles. Voyons, raconte-moi tout en détail. Il me semble que je +ferais même une longue route pour t'entendre. Ainsi, excellent homme, +parle avec confiance; nous sommes tous ravis de toi. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Assurément, il est bon d'entendre l'affaire. En sortant d'ici, j'ai +suivi notre homme sur les talons; et lui, à peine entré, fait éclater +sa voix comme un tonnerre, se déchaînant contre les Chevaliers, +entassant contre eux des montagnes et les traitant de conspirateurs, +comme si c'était réel. Le Conseil tout entier, en l'entendant, se +laisse gagner par la mauvaise herbe de ses mensonges; les regards +s'aigrissent, les sourcils se froncent. Et moi, voyant le Conseil +accueillant ses discours et trompé par ses impostures: «Voyons, +m'écrié-je, dieux protecteurs de la Bassesse, de l'Imposture, de la +Sottise, de la Friponnerie, de la Bouffonnerie, et toi, Agora, où je +fus élevé dès l'enfance, donnez-moi maintenant de l'audace, une langue +agile et une voix impudente!» Pendant que je fais cette prière, un +débauché pète à ma droite, et moi je me prosterne; puis, poussant +la barre avec mon derrière, je la fais sauter et, ouvrant une bouche +énorme, je m'écrie: «O Conseil, j'apporte de bonnes, d'excellentes +nouvelles, et c'est à vous d'abord que j'en veux faire part. Car, +depuis que la guerre s'est déchaînée sur nous, je n'ai jamais vu les +anchois à meilleur marché.» Aussitôt la sérénité se répand sur les +visages et l'on me couronne pour ma bonne nouvelle. Alors je continue +en leur indiquant le secret d'avoir tout de suite quantité d'anchois +pour une obole, qui est d'accaparer les plats chez les fabricants. Ils +applaudissent et restent devant moi bouche bée. Soupçonnant la chose, +le Paphlagonien, qui sait bien aussi le langage qui plaît le plus +au Conseil, émet son avis: «Citoyens, dit-il, je crois bon, pour les +heureux événements qui vous sont annoncés, d'immoler cent boeufs à la +déesse.» Le Conseil l'écoute de nouveau avec faveur; et moi, me +voyant battu par de la bouse de vache, je porte le nombre à deux cents +boeufs; puis je propose de faire voeu à Agrotera de mille chèvres pour +le lendemain, si les anchois ne sont qu'à une obole le cent. Les têtes +du Conseil se reportent vers moi. L'autre, entendant ces mots, en +est abasourdi et bat la campagne. Alors les prytanes et les archers +l'entraînent. Quelques-uns se lèvent et devisent bruyamment au sujet +des anchois, tandis que notre homme leur demande en grâce un instant +de délai. «Écoutez au moins, dit-il, ce que dit le héraut des +Lakédæmoniens: il est venu pour traiter.» Mais tout le monde crie +d'une seule voix: «Pour traiter maintenant? Imbécile! puisqu'ils +savent que les anchois sont chez nous à bon marché, qu'avons-nous +besoin de traités? Que la guerre suive son cours!» Les Prytanes crient +de lever la séance, et chacun de sauter par-dessus les barrières de +tous les côtés. Moi, je cours acheter la coriandre et tout ce qu'il +y a de ciboules sur l'Agora, puis j'en donne à ceux qui en ont besoin +pour assaisonner leurs anchois, le tout gratis, et afin de leur être +agréable. Tous m'accablent d'éloges, de caresses, si bien que j'ai +dans ma main le Conseil entier pour une obole de coriandre, et me +voici. + +LE CHOEUR. + +Tu as agi dans tout cela comme il faut quand on a pour soi la Fortune. +Le fourbe a trouvé un rival mieux pourvu que lui de fourberies, de +toutes sortes de ruses, de paroles décevantes. Mais fais en sorte +de terminer la lutte à ton avantage, sûr d'avoir en nous des alliés +dévoués depuis longtemps. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Voici le Paphlagonien qui s'avance, poussant la vague devant lui, +troublant, bouleversant tout, comme pour m'engloutir. Peste de +l'effronterie! + + * * * * * + +KLÉÔN. + +Si je ne t'extermine, pour peu qu'il me reste de mes anciens +mensonges, que je m'en aille en morceaux! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je suis ravi de tes menaces, je ris de tes bouffées de jactance, je +danse le mothôn, et je chante cocorico! + +KLÉÔN. + +Ah! par Dèmètèr! si je ne te mange pas, sortant de cette terre, que je +meure! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Si tu ne me manges pas? Et moi, si je ne t'avale pas, et si, après +t'avoir englouti, je ne viens pas à crever! + +KLÉÔN. + +Je t'étranglerai, j'en jure par la préséance que m'a conférée Pylos! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Ta préséance! Quel bonheur pour moi de te voir descendre de ta +préséance au dernier rang des spectateurs! + +KLÉÔN. + +Je te mettrai des entraves de bois, j'en atteste le ciel! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Quel emportement! Voyons, que te donnerais-je bien à manger? Que +mangerais-tu avec le plus de plaisir? Une bourse? + +KLÉÔN. + +Je t'arracherai les entrailles avec mes ongles. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je te rognerai les vivres du Prytanéion. + +KLÉÔN. + +Je te traînerai devant Dèmos, pour avoir justice de toi. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Moi aussi, je t'y traînerai, et je te dénoncerai encore plus fort. + +KLÉÔN. + +Mais, misérable, il ne te croit pas; et moi je m'en ris autant que je +le veux. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Tu te figures donc que Dèmos est absolument à toi? + +KLÉÔN. + +C'est que je sais de quoi il faut le régaler. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Tu fais comme les nourrices, tu le nourris mal: mâchant les morceaux, +tu lui en mets un peu dans la bouche, et tu en dévores les trois +quarts. + +KLÉÔN. + +Par Zeus! je puis, grâce à mon adresse, dilater ou resserrer Dèmos. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Mon derrière en fait autant. + +KLÉÔN. + +Ne crois pas, mon bon, te jouer de moi comme dans le Conseil. Allons +devant Dèmos! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Rien n'empêche. Voyons, marche: que rien ne nous arrête. + +KLÉÔN. + +O Dèmos, sors ici. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Par Zeus! ô mon père, sors ici. + +KLÉÔN. + +Sors, ô mon petit Dèmos, mon cher ami, sors, afin de voir comme on +m'outrage. + + * * * * * + +DÈMOS. + +Quels sont ces braillards? N'allez-vous pas décamper de ma porte? Vous +m'avez arraché ma branche d'olivier. Qui donc, Paphlagonien, te fait +injure? + +KLÉÔN. + +C'est à cause de toi que je suis frappé par cet homme et par ces +jeunes gens. + +DÈMOS. + +Pourquoi? + +KLÉÔN. + +Parce que je t'aime, Dèmos, et que je suis épris de toi. + +DÈMOS, _au marchand d'andouilles_. + +Et toi, au fait, qui es-tu? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Son rival. Il y a longtemps que je t'aime et que je veux te faire du +bien, ainsi qu'un grand nombre de gens qui sont beaux et bons; mais +nous ne le pouvons pas à cause de cet homme. Car toi tu ressembles +aux garçons aimés: tu ne reçois pas les gens beaux et bons, et tu +te donnes à des marchands de lanternes, à des savetiers, à des +bourreliers, à des corroyeurs. + +KLÉÔN. + +Je fais du bien à Dèmos. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et comment, dis-le-moi? + +KLÉÔN. + +Supplantant les stratèges qui étaient à Pylos, j'y ai fait voile, et +j'en ai ramené les Lakoniens captifs. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi, en me promenant, j'ai enlevé d'une boutique la marmite qu'un +autre faisait bouillir. + +KLÉÔN. + +Toi, cependant, Dèmos, hâte-toi de convoquer l'assemblée, pour décider +qui de nous deux t'est le plus dévoué, et pour lui accorder ton amour. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Oui, oui, décide, pourvu que ce ne soit pas sur la Pnyx. + +DÈMOS. + +Je ne puis siéger dans un autre endroit; il faut donc, selon la +coutume, se rendre à la Pnyx. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Malheureux que je suis, c'est fait de moi. Chez lui, ce vieillard est +le plus sensé des hommes; mais, dès qu'il est assis sur ces bancs de +pierre, il est bouche béante, comme s'il attachait des figues par la +queue. (_La scène change et représente la Pnyx._) + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Et maintenant il te faut lâcher tous les cordages, avoir à ton +service une résolution vigoureuse et des paroles sans réplique, pour +l'emporter sur lui. Car c'est un homme retors, passant facilement par +les pas difficiles. Aussi faut-il te multiplier pour t'élancer sur +lui. Seulement, prends garde; et, avant qu'il fonde sur toi, lève les +dauphins et lance ta barque. + +KLÉÔN. + +Souveraine Athèna, protectrice de la cité, c'est toi que j'invoque. Si +auprès du peuple athénien je suis le mieux en posture après Lysiklès, +Kynna et Salabakkho, sans rien faire, comme maintenant, je dîne dans +le Prytanéion; si, au contraire, je te hais, et si je ne combats pas, +même seul, pour ta défense, que je meure, que je sois scié vif, et que +ma peau soit découpée en lanières! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi, Dèmos, si je ne t'aime et ne te chéris, qu'on me dépèce et +qu'on me fasse cuire en petits morceaux; et, si tu ne crois pas à mes +paroles, que je sois râpé dans un hachis avec du fromage, accroché par +les testicules et traîné au Kéramique! + +KLÉÔN. + +Et comment, Dèmos, peut-il y avoir un citoyen qui t'aime plus que moi? +D'abord, tant que je t'ai conseillé, j'ai accru ta richesse publique, +tordant ceux-ci, étranglant ceux-là, sollicitant les autres, n'ayant +souci d'aucun des particuliers, si je te faisais plaisir. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Il n'y a là, Dèmos, rien de merveilleux; et moi aussi j'en ferai +autant. Volant pour toi le pain des autres, je te le servirai. Mais +comment il n'a pour toi ni affection ni bienveillance, je te le +prouverai tout d'abord: il ne songe qu'à se chauffer avec ta braise. +Car toi, qui as tiré l'épée contre les Mèdes pour sauver le pays +à Marathôn, et qui, vainqueur, nous as fourni la matière de grands +effets de langue, il n'a nul souci de toi, durement assis sur les +pierres, tandis que je t'apporte ce tapis fait par moi. Lève-toi, +assois-toi sur ce siège moelleux, afin de ne pas user ce qui t'a servi +à Salamis. + +DÈMOS. + +Homme, qui es-tu? Ne serais-tu pas quelque descendant de Harmodios? Ce +que tu fais là est vraiment généreux et populaire. + +KLÉÔN. + +Ce sont là de bien petites attentions pour montrer son dévouement. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et toi, tu l'as pris avec des appâts bien plus minces. + +KLÉÔN. + +S'il a jamais paru un homme qui fût un meilleur défenseur de Dèmos et +un plus grand ami que moi, je veux y engager ma tête. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Tu l'aimes, toi qui, le voyant habiter dans des tonneaux, des nids de +vautours, des tourelles, n'en as pas eu pitié, depuis huit ans, mais +l'as tenu enfermé et comprimé. Lorsque Arkheptolémos t'apportait +la paix, tu l'as rejetée, chassant de la ville, à coups de pied au +derrière, la députation qui proposait la trêve. + +KLÉÔN. + +C'était pour qu'il commandât à tous les Hellènes, car il est dit dans +les oracles qu'il recevra un jour, en Arkadie, trois oboles à titre +d'hèliaste, s'il a quelque patience. Et moi, je ne cesserai de le +nourrir et de le soigner, cherchant, par le bien ou par le mal, à lui +faire avoir son triobole. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Non, par Zeus! tu ne songeais pas à le rendre maître de l'Arkadie, +mais plutôt à rapiner toi-même, et à rançonner les villes. Tu veux que +Dèmos, perdu dans la guerre et dans les brouillards des fourberies +que tu machines, n'ait pas les yeux sur toi, mais que, pressé par la +nécessité, le besoin, l'attente de son salaire, il tende la bouche +vers toi. Or, si quelque jour, retournant aux champs vivre en paix, se +réconfortant de grains de froment grillés, et revenant au bon moment à +ses olives, il reconnaît de quels biens l'a privé ta solde misérable, +il viendra, paysan farouche, invoquer un jugement contre toi. Tu le +sais; aussi tu le trompes, et tu le berces de songes sur ton compte. + +KLÉÔN. + +N'est-ce pas une indignité que tu parles ainsi, et que tu me calomnies +devant les Athéniens et devant Dèmos, pour qui j'ai fait beaucoup +plus, j'en atteste Dèmètèr, que Thémistoklès, dans l'intérêt de la +ville? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +«O cité d'Argos, entendez-vous ce qu'il dit?» Toi, t'égaler à +Thémistoklès, lui qui, trouvant notre ville opulente, l'a remplie +jusqu'aux lèvres, qui, comme surcroît à ses repas, lui a fait un +plat du Pirée, et qui, sans retrancher rien du passé, lui a servi +de nouveaux poissons. Mais toi, tu n'as cherché qu'à réduire les +Athéniens à l'état de pauvre petit peuple, en les murant et en leur +chantant des oracles, et tu te mets au-dessus de Thémistoklès! Lui, +il est exilé de sa terre natale, et toi, tu manges les gâteaux +d'Akhilleus. + +KLÉÔN. + +N'est-ce pas dur pour moi, Dèmos, d'entendre de pareilles choses de la +bouche de cet homme, parce que je t'aime? + +DÈMOS. + +Tais-toi, tais-toi donc, et fais trêve à tes méchancetés. C'est trop, +et depuis trop longtemps jusqu'ici, que, sans m'en douter, je suis ta +dupe. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +C'est le plus scélérat des hommes, ô mon cher petit Dèmos: il a fait +toutes les méchancetés possibles, pendant que tu bâillais; il coupe à +la racine les tiges des concussions, les avale, et puise à deux mains +dans les fonds de l'État. + +KLÉÔN. + +Tu ne vas pas rire: je vais t'accuser, moi, d'avoir volé trente mille +drakhmes. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Pourquoi ce bruit de vagues et de rames du plus grand scélérat envers +le peuple d'Athènes? Je prouverai, par Dèmètèr, ou que je meure, que +tu as accepté plus de quarante mines de Mitylènè. + +LE CHOEUR. + +O toi, qui sembles un grand bienfaiteur de tous les hommes, je loue +ton éloquence. Si tu continues ainsi, tu seras le plus grand des +Hellènes; seul, tu gouverneras la république et tu commanderas aux +alliés, tenant en main le trident, à l'aide duquel tu recueilleras +d'immenses richesses, dans l'agitation et dans le trouble. Mais +ne lâche pas cet homme, puisqu'il t'a donné prise: tu le vaincras +facilement avec de tels poumons. + +KLÉÔN. + +Non, braves gens, la chose n'en est pas là, par Poséidon! Car j'ai +fait un acte de nature à fermer la bouche à tous mes ennemis, tant +qu'il restera un des boucliers de Pylos. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Arrête-toi à ces boucliers: c'est un avantage que tu me donnes. Il +ne fallait pas, si tu aimes Dèmos, être assez imprévoyant pour les +laisser suspendre avec leurs brassards. Mais c'est là, ô Dèmos, qu'est +la finesse. Si tu voulais châtier cet homme, tu ne le pourrais pas. +Tu vois, en effet, autour de lui un cortège de jeunes corroyeurs; près +d'eux se tiennent des marchands de miel et de fromages; cela fait +une ligue; de sorte que, si tu frémis de colère et si tu songes +à l'ostracisme, ils enlèveront la nuit les boucliers, et courront +s'emparer des greniers. + +DÈMOS. + +Malheur à moi! Les brassards y sont? Scélérat, que de temps tu m'as +trompé, dupé! + +KLÉÔN. + +Mon cher, ne crois pas ce qu'il dit; ne te figure pas trouver un +meilleur ami que moi. Seul, j'ai fait cesser les conspirateurs: aucun +complot tramé dans la ville ne m'a échappé, et je me suis mis tout de +suite à crier. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Tu as fait comme les pêcheurs d'anguilles: lorsque le lac est calme, +ils ne prennent rien; mais, quand ils remuent la vase en haut et en +bas, ils en prennent. Ainsi, tu prends quand tu as troublé la ville. +Mais dis-moi une seule chose: toi qui vends tant de cuirs, lui as-tu +jamais donné une semelle de soulier, toi qui te dis son ami? + +DÈMOS. + +Jamais, par Apollôn! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Tu le connais donc, et ce qu'il est. Moi, j'ai acheté pour toi cette +paire de chaussures, et je te la donne à porter. + +DÈMOS. + +Je juge que de tous ceux que je connais tu es le meilleur citoyen +à l'égard du peuple, le plus bienveillant pour la ville et pour nos +orteils. + +KLÉÔN. + +N'est-il pas dur de voir qu'une paire de souliers ait le pouvoir +d'enlever le souvenir de tous mes services? C'est moi qui ai mis fin à +certains accouplements, en biffant Gryttos. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +N'est-il donc pas étrange que tu inspectes les derrières, et que tu +mettes fin à ces accouplements? Peut-être aussi ne les faisais-tu +cesser que par envie, de peur que ces gens-là ne devinssent orateurs. +Mais, voyant ce pauvre vieillard sans tunique, tu ne l'as jamais jugé +digne d'une robe à manches pour l'hiver; et moi, Dèmos, je te donne +celle-ci. + +DÈMOS. + +Voilà une chose à laquelle Thémistoklès n'a jamais songé! Cependant, +c'est une belle invention que le Pirée; mais pourtant, elle ne semble +pas plus grande que celle de cette robe à manches. + +KLÉÔN. + +Malheureux que je suis, par quelles singeries tu me supplantes! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Non pas; mais je fais comme un buveur pressé d'aller à la selle: je me +sers de tes façons d'agir comme de sandales. + +KLÉÔN. + +Mais tu ne me surpasseras pas en petits soins: je vais revêtir Dèmos +de cet habillement; et toi, gémis, infâme. + +DÈMOS. + +Pouah! va-t'en crever aux corbeaux! Tu pues horriblement le cuir. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Mais c'est à dessein qu'il t'a fourré dans ce vêtement; il veut que tu +étouffes. Et il y a longtemps qu'il trame contre toi. Te rappelles-tu +cette tige de silphion, qu'il t'a vendue à si bon compte? + +DÈMOS. + +Je m'en souviens. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +C'est lui qui avait eu soin qu'elle tombât à vil prix, afin que chacun +en mangeât, et qu'ensuite, dans la Hèliæa, les juges s'empoisonnassent +les uns les autres en vessant. + +DÈMOS. + +Par Poséidon! c'est ce que m'a dit un vidangeur. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et vous, à force de vesser, n'étiez-vous pas devenus tout jaunes? + +DÈMOS. + +Par Zeus! c'était une invention digne de Pyrrhandros! + +KLÉÔN. + +De quelles bouffonneries, misérable, viens-tu me troubler! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +La Déesse m'a ordonné de te vaincre en hâbleries. + +KLÉÔN. + +Mais tu n'y parviendras pas; car j'ai l'intention, Dèmos, de te +servir, sans que tu fasses rien, le plat de ton salaire. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi, je te donne cette petite boîte et ce médicament, pour te +frotter les ulcères des jambes. + +KLÉÔN. + +Moi, j'épilerai tes cheveux blancs et je te rajeunirai. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Tiens, prends cette queue de lièvre pour essuyer tes deux petits yeux. + +KLÉÔN. + +Quand tu te moucheras, Dèmos, essuie-toi à ma tête. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Non, à la mienne. + +KLÉÔN. + +Non, à la mienne! Je te ferai nommer triérarkhe, pour épuiser tes +fonds; tu auras un vieux navire, où il faudra sans cesse des dépenses +et des réparations, et je m'arrangerai de manière que tu prennes des +voiles pourries. + +LE CHOEUR. + +Notre homme bout; cesse, cesse de chauffer; retire un peu de bois, et +écume ses menaces avec ceci. (_Il lui présente une cuillère._) + +KLÉÔN. + +Tu me le paieras cher; je t'écraserai d'impôts, je m'empresserai de te +porter sur la liste des riches. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Moi je ne fais pas de menaces, je te souhaite seulement ceci, c'est +que, la poêle chauffant pour frire des sépias, au moment où tu vas +proposer ton avis sur les Milésiens, et gagner un talent, si tu +réussis, tu te hâtes d'avaler tes sépias pour courir à l'assemblée, et +que si, avant de manger, on t'appelle, toi qui veux gagner le talent, +tu avales et tu étouffes. + +LE CHOEUR. + +Très bien, au nom de Zeus, d'Apollôn et de Dèmètèr! + +DÈMOS. + +Mais il me semble que voilà de tout point un excellent citoyen, tel +qu'il n'y en a eu en aucun temps pour la populace à une obole. Et toi, +Paphlagonien, qui prétendais m'aimer, tu ne m'as fait manger que +de l'ail. Maintenant, rends-moi mon anneau; tu cesses d'être mon +intendant. + +KLÉÔN. + +Le voici. Mais sache bien que, si tu m'empêches de gouverner, un autre +se montrera, qui sera pire que moi. + +DÈMOS. + +Il n'est pas possible que cet anneau soit le mien: il y a là un autre +cachet, à moins que je n'y voie goutte. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Fais voir. Quel était ton cachet? + +DÈMOS. + +Une feuille de figuier à la graisse de boeuf. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Ce n'est pas cela. + +DÈMOS. + +Pas de feuille de figuier! Qu'est-ce donc? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Une mouette, le bec ouvert, haranguant du haut d'une pierre. + +DÈMOS. + +Ah! malheureux! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Quoi donc? + +DÈMOS. + +Jette-le vite; ce n'est pas le mien qu'il tient, mais celui de +Kléonymos. Reçois celui-ci de mes mains, et sois mon intendant. + +KLÉÔN. + +Ne fais pas cela, maître, avant d'avoir entendu mes oracles. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et les miens aussi. + +KLÉÔN. + +Si tu l'écoutes, il faut que tu sois son complaisant immonde. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et si tu l'écoutes, il faut que tu sois à lui jusqu'à ton plan de +myrte. + +KLÉÔN. + +Mes oracles disent que tu dois régner sur toute la contrée, couronné +de roses. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et les miens disent que, vêtu d'une robe de pourpre brodée, une +couronne sur la tête, debout sur un char doré, tu poursuivras +Sminkythè et son maître. + +DÈMOS. + +Va me chercher tes oracles, afin que celui-ci les entende. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Volontiers. + +DÈMOS. + +Et toi les tiens. + +KLÉÔN. + +J'y cours. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Par Zeus! j'y cours aussi: rien n'empêche. + +LE CHOEUR. + +La plus agréable clarté du jour luira sur les présents et sur les +absents, si Kléôn est perdu comme il doit l'être. Cependant j'ai +entendu certains vieillards des plus quinteux soutenir sur le Digma +cette controverse que, si cet homme n'était pas devenu si grand dans +l'État, il n'y aurait pas deux ustensiles nécessaires, le pilon et la +cuillère à pot. J'admire aussi son éducation porcine: car les enfants, +qui sont allés à l'école avec lui, disent qu'il ne peut jamais monter +sa lyre que sur le mode dorique, et qu'il ne veut pas en apprendre +d'autre. Aussi le kithariste en colère lui enjoignit de sortir, +disant: «Ce garçon est incapable d'apprendre un autre genre d'harmonie +que le dorodokite.» + + * * * * * + +KLÉÔN. + +Voilà, regarde, et je ne les apporte pas tous. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je crois que je vais faire sous moi, et je ne les apporte pas tous. + +DÈMOS. + +Qu'est-ce que cela? + +KLÉÔN. + +Les oracles. + +DÈMOS. + +Tous? + +KLÉÔN. + +Cela t'étonne, mais, par Zeus! j'en ai encore une cassette toute +pleine. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi, l'étage supérieur et deux chambres. + +DÈMOS. + +Voyons, de qui sont donc ces oracles? + +KLÉÔN. + +Les miens sont de Bakis. + +DÈMOS. + +Et les tiens, de qui? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +De Glanis, frère aîné de Bakis. + +DÈMOS. + +Et sur quel sujet? + +KLÉÔN. + +Sur Athènes, Pylos, toi, moi, et toutes les affaires. + +DÈMOS. + +Et les tiens, sur quel sujet? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Sur Athènes, les lentilles, les Lakédæmoniens, les maquereaux +nouveaux, les mauvais mesureurs de grain sur l'Agora, toi, moi: qu'il +t'en cuise entre les jambes! + +DÈMOS. + +Allons, lisez-les-moi, et surtout celui qui me fait tant de plaisir, +où il est dit que je serai un aigle dans les nuages. + +KLÉÔN. + +Écoute donc, et prête-moi ton attention. «Comprends, enfant +d'Érekhtheus, le sens des oracles qu'Apollôn fait entendre de son +sanctuaire, au moyen des trépieds vénérés. Il t'ordonne de «garder +le chien sacré, aux dents aiguës, qui, aboyant et hurlant pour ta +défense, t'assurera un salaire; et, s'il ne le fait pas, il est mort. +La haine fait croasser de nombreux geais contre lui.» + +DÈMOS. + +Par Dèmètèr! je ne sais pas ce qu'il dit. Quel rapport y a-t-il entre +Érekhtheus, des geais et un chien? + +KLÉÔN. + +Moi, je suis le chien, puisque j'aboie pour ta défense. Or, Phoebos te +recommande de garder le chien. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +L'oracle ne dit pas cela, mais ce chien-ci ronge les oracles, comme +tes portes. Moi je sais au juste ce qui a rapport à ce chien. + +DÈMOS. + +Dis tout de suite; mais il faut d'abord que je prenne une pierre, pour +que cet oracle ne me morde pas entre les jambes. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +«Comprends, enfant d'Erekhtheus, que ce chien Kerbéros est un +asservisseur d'hommes: te caressant de la queue, quand tu dînes, il +guette tes plats pour les dévorer, pour peu que tu détournes la tête; +pénétrant furtivement dans la cuisine, durant la nuit, en vrai chien, +il léchera les plats et les îles.» + +DÈMOS. + +Par Poséidon! ceci est bien meilleur, ô Glanis! + +KLÉÔN. + +Mon ami, écoute, et puis tu jugeras: «Il est une femme; elle +enfantera, dans Athènes la sainte, un lion qui défendra Dèmos contre +des nuées de moucherons, comme il défendrait ses lionceaux. Garde-le, +en élevant un mur de bois et des tours de fer.» Comprends-tu ce qu'il +te dit? + +DÈMOS. + +Pas du tout, par Apollôn! + +KLÉÔN. + +Le Dieu te dit clairement de me garder. Car c'est moi qui suis le +lion. + +DÈMOS. + +Comment, à mon insu, es-tu devenu un Antilion? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Il y a quelque chose dans les oracles qu'il prend soin de te cacher: +c'est à propos du mur de fer et de bois, dans lequel Loxias t'enjoint +de le garder. + +DÈMOS. + +Comment le Dieu dit-il cela? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Il t'enjoint de l'attacher à un bois percé de cinq trous. + +DÈMOS. + +Il me semble que c'est ainsi que l'oracle s'accomplit. + +KLÉÔN. + +N'en crois rien; ce sont des corneilles envieuses qui croassent. +Aime plutôt l'épervier, te souvenant, dans ton coeur, qu'il t'a amené +enchaînés des coracins lakédæmoniens. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Le Paphlagonien était ivre quand il affronta ce danger. Enfant étourdi +de Kékrops, que vois-tu de si grand dans cette action? Une femme +portera un fardeau, si un homme l'aide à le charger; mais il n'ira pas +au combat: il irait sous lui, s'il allait combattre. + +KLÉÔN. + +Remarque cette «Pylos devant Pylos», comme dit l'oracle: «Pylos est +devant Pylos.» + +DÈMOS. + +Que veut dire: «Devant Pylos»? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Il dit qu'on empilera toutes les baignoires d'un bain. + +DÈMOS. + +Et moi, je ne me baignerai pas aujourd'hui. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Sans doute, puisqu'il a empilé nos baignoires. Mais voici, au sujet +de la flotte, un oracle auquel il faut que tu prêtes attention tout à +fait. + +DÈMOS. + +J'y suis. Lis-nous donc d'abord comment on paiera la solde à mes +matelots. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +«Fils d'Ægeus, méfie-toi du chien-renard, crains qu'il ne te trompe; +il est sournois, agile, astucieux, rusé, fin matois.» Sais-tu qui +est-ce? + +DÈMOS. + +Oui, c'est Philostratos qui est le chien-renard. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Ce n'est pas cela; mais notre homme demande à chaque instant des +vaisseaux légers pour aller recueillir de l'argent. Loxias te défend +de les donner. + +DÈMOS. + +Et comment une trière est-elle chien-renard? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Comment? Parce qu'une trière et un chien sont rapides. + +DÈMOS. + +Comment un renard s'ajoute-t-il à un chien? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +L'oracle compare les soldats à des renardeaux, parce qu'ils mangent +les raisins dans les vignes. + +DÈMOS. + +Soit: et la solde de ces renardeaux, où la prendre? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Moi, je la fournirai, et cela dans trois jours. Mais écoute encore cet +oracle, par lequel le fils de Lèto t'ordonne d'éviter Kyllènè de peur +d'être trompé. + +DÈMOS. + +Quelle Kyllènè? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Il désigne justement par Kyllènè la main de cet homme, car celui-ci +dit toujours: «Jette dans Kyllè!» + +KLÉÔN. + +La désignation n'est pas juste. Phoebos désigne justement par le mot +Kyllènè la main de Diopithès. Mais j'ai là un oracle ailé, qui dit: +«Tu deviendras aigle et roi de toute la terre.» + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi j'en ai un qui dit: «Tu seras souverain de la terre et de la +Mer Rouge; tu rendras la justice dans Ekbatana, en léchant de bons +mets saupoudrés.» + +KLÉÔN. + +Mais moi j'ai eu un songe, et j'ai vu la Déesse elle-même verser sur +Dèmos des coupes de richesse et de santé. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Moi aussi, j'ai vu la Déesse elle-même descendre de l'Akropolis, une +chouette perchée sur son casque; d'un large vase, elle versait sur ta +tête de l'ambroisie, et sur celle de cet homme de la saumure à l'ail. + +DÈMOS. + +Iou! Iou! Personne n'est plus sensé que Glanis; et maintenant je me +confierai à toi pour guider ma vieillesse et refaire mon éducation. + +KLÉÔN. + +Pas encore, je t'en conjure; attends un peu: je te promets de te +procurer de l'orge pour ta vie de chaque jour. + +DÈMOS. + +Non, je ne supporte pas qu'on me parle d'orge. Maintes fois j'ai été +trompé par toi et par Théophanès. + +KLÉÔN. + +Eh bien, je te procurerai de la farine d'orge toute préparée. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi des galettes toutes cuites et du poisson grillé: tu n'auras +qu'à manger. + +DÈMOS. + +Accomplissez maintenant ce que vous devez faire. A celui de vous deux +qui aura le plus d'égards pour moi je remettrai les rênes de la Pnyx. + +KLÉÔN. + +J'y cours le premier. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Non pas, ce sera moi. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +O Dèmos, tu as une belle souveraineté; tous les hommes te craignent +comme un tyran; mais tu es facile à mener par les petits soins, et +tu te plais à être dupe, la bouche toujours béante devant celui qui +parle, et alors ta présence d'esprit déménage. + +DÈMOS. + +C'est vous qui n'avez pas d'esprit sous vos chevelures, quand vous me +croyez en démence. Je joue à dessein le rôle de niais. J'aime à boire +tout le jour, et à prendre pour chef un voleur que je nourris; puis, +quand il est bien plein, je le saisis et je l'écrase. + +LE CHOEUR. + +Tu as raison d'agir ainsi, s'il est vrai que tu as, comme tu le dis, +cette prudence excessive de conduite; si tu les engraisses exprès dans +la Pnyx comme des victimes publiques, et qu'ensuite, quand il t'arrive +de manquer de vivres, tu prends le plus gros d'entre eux, tu l'immoles +et tu le manges! + +DÈMOS. + +Voyez quelle est mon adresse à les circonvenir, quand ils se croient +assez fins pour m'attraper. Je les observe attentivement, sans +paraître rien voir, pendant qu'ils volent; puis, quand ils m'ont volé, +je les contrains à rendre gorge, en insinuant une sonde. + + * * * * * + +KLÉÔN. + +Va-t'en à la malheure! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Vas-y toi-même, infâme! + +KLÉÔN. + +O Dèmos, il y a je ne sais combien de temps que je suis assis là, tout +prêt et voulant te faire du bien. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Moi, il y a dix fois longtemps, douze fois longtemps, mille fois +longtemps, et encore plus longtemps, longtemps, longtemps. + +DÈMOS. + +Et moi, qui attends depuis trente mille fois longtemps, je vous maudis +tous les deux depuis encore plus longtemps, longtemps, longtemps. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Sais-tu ce que tu as à faire? + +DÈMOS. + +Si je ne le sais, tu me le diras, toi. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Lâche-nous hors de la barrière, moi et cet homme, afin de concourir à +qui te fera du bien. + +DÈMOS. + +C'est ce qu'il faut faire. Éloignez-vous! + +KLÉÔN. + +Voilà. + +DÈMOS. + +Partez! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je ne me laisse pas devancer. + +DÈMOS. + +Certes, je vais recevoir aujourd'hui un grand bonheur de ces deux +adorateurs, ou bien, par Zeus! je ferai le difficile. + +KLÉÔN. + +Vois-tu? Je suis le premier à t'apporter un siège. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Oui, mais pas une table, et c'est moi le premier. + +KLÉÔN. + +Regarde, je t'apporte cette galette pétrie avec mes orges de Pylos. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi des morceaux de pain morcelés par la main d'ivoire de la +Déesse. + +DÈMOS. + +Oh! comme tu as un grand doigt, vénérable Déesse! + +KLÉÔN. + +Et moi, voici de la purée de pois, d'aussi bonne couleur que belle: +elle a été pilée par Pallas, protectrice du combat de Pylos. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +O Dèmos, la Déesse veille attentivement sur toi; et, en ce moment, +elle étend au-dessus de ta tête une marmite pleine de bouillon. + +DÈMOS. + +Penses-tu que nous habiterions encore cette ville, si elle n'avait pas +manifestement étendu sur nous cette marmite? + +KLÉÔN. + +Voici des poissons qui te sont offerts par l'Épouvante des armées. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +La Fille du Dieu redoutable t'envoie cette viande cuite dans son jus, +avec ce plat de tripes, de caillette, de gras-double. + +DÈMOS. + +Elle a bien fait de se ressouvenir du péplos. + +KLÉÔN. + +La Déesse à la redoutable aigrette t'invite à manger de cette galette +longue, afin que nous fassions bien allonger nos vaisseaux. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Prends également ceci maintenant. + +DÈMOS. + +Et que ferai-je de ces intestins? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +C'est à propos que la Déesse t'envoie de quoi garnir l'intérieur des +trières: car elle veille attentivement sur notre flotte. Bois aussi ce +mélange de trois parties d'eau contre deux de vin. + +DÈMOS. + +Qu'il est donc bon, par Zeus! Comme il porte bien ses trois parties +d'eau. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Tritogénéia elle-même a mêlé cette triple mesure. + +KLÉÔN. + +Reçois de moi cette tranche de galette grasse. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et de moi ce gâteau tout entier. + +KLÉÔN. + +Mais tu n'as pas où prendre un civet de lièvre à donner; moi je l'ai. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Malheur à moi! Où trouver un civet? O mon esprit, invente maintenant +quelque farce. + +KLÉÔN. + +Le vois-tu, pauvre malheureux? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je n'en ai cure. Voici des gens qui viennent à moi. + +KLÉÔN. + +Qui sont-ils? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Des envoyés qui ont des sacs d'argent. + +KLÉÔN. + +Où donc? où donc? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Mais qu'est-ce que cela te fait? Ne laisseras-tu pas les étrangers +tranquilles? O mon petit Dèmos, vois-tu le civet que je t'apporte? + +KLÉÔN. + +Malheur à moi! Tu m'as indignement volé. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Par Poséidon! et toi les habitants de Pylos! + +DÈMOS. + +Dis-moi, je t'en prie; comment tu as imaginé de faire ce vol? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +L'inspiration est de la Déesse, le vol de moi. + +KLÉÔN. + +Mais j'ai eu de la peine pour attraper ce lièvre. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi pour le rôtir. + +DÈMOS, _à Kléôn_. + +Va-t'en: je ne sais de gré qu'à celui qui me l'a servi. + +KLÉÔN. + +Hélas! malheureux que je suis! Être surpassé en impudence! + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Ne décides-tu pas, Dèmos, lequel de nous deux a le mieux servi toi et +ton ventre? + +DÈMOS. + +Par quel moyen prouverai-je aux spectateurs que j'ai bien choisi entre +vous deux? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Je te le dirai. Va, sans rien dire, prendre ma corbeille; fouilles-y, +et ensuite dans celle du Paphlagonien: de la sorte tu jugeras bien. + +DÈMOS. + +Eh bien, qu'y a-t-il dans la tienne? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Tu ne vois donc pas, mon petit papa, qu'elle est vide? Je t'ai tout +apporté. + +DÈMOS. + +Voilà une corbeille dévouée à Dèmos. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Visite maintenant ici celle du Paphlagonien. Vois-tu? + +DÈMOS. + +Bon Dieu, comme elle est pleine de bonnes choses! Quelle ampleur de +gâteau il s'était réservée! Et à moi il donnait cette toute petite +rognure. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +C'est pourtant ce qu'il t'a toujours fait: il te donnait très peu de +ce qu'il prenait, et il en gardait pour lui la meilleure part. + +DÈMOS. + +Misérable! Tu volais, et tu me trompais! Et moi, je t'ai tressé des +couronnes et donné des présents. + +KLÉÔN. + +Je volais pour le bien de l'État. + +DÈMOS. + +Dépose à l'instant cette couronne, pour que je la mette au front de +l'homme que voici. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Dépose-la vite, gibier à étrivières. + +KLÉÔN. + +Non certes; j'ai par devers moi un oracle Pythique, désignant celui-là +seul par qui je dois être vaincu. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et c'est mon nom qu'il indique: c'est par trop clair. + +KLÉÔN. + +Mais je veux te convaincre avec preuve si tu as le moindre rapport +avec les paroles du Dieu. Tout enfant, à l'école de quel maître +allais-tu? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +C'est dans les cuisines que j'ai été formé à coups de poing. + +KLÉÔN. + +Que dis-tu? Ah! cet oracle s'adapte à mon idée! Bien; et chez le +maître de palestre quel exercice apprenais-tu? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +A voler, à me parjurer, à regarder en face la partie adverse. + +KLÉÔN. + +O Phoebos Apollôn Lykios, que me réserves-tu? Quel métier as-tu fait, +devenu homme? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Vendre des andouilles, et m'accoupler. + +KLÉÔN. + +Malheureux que je suis! C'est fait de moi! Légère est l'espérance qui +me soutient. Mais, dis-moi, est-ce en effet sur l'Agora que tu vendais +tes andouilles, ou bien aux portes? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Aux portes, où se fait le commerce des salaisons. + +KLÉÔN. + +O ciel! l'oracle du Dieu est accompli. Roulez-moi infortuné dans ma +demeure. Chère couronne, adieu, disparais; c'est à regret que je te +quitte; un autre va te prendre et te garder. Il n'est pas plus voleur, +mais il est plus chanceux. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Zeus Hellènios, à toi cette victoire! + +LE CHOEUR. + +Salut, beau vainqueur; souviens-toi que je t'ai fait ce que tu es, un +homme! Je t'en demande une faible récompense, c'est d'être pour toi +Phanos, greffier du tribunal. + +DÈMOS, _au marchand d'andouilles_. + +Dis-moi quel est ton nom? + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Agorakritos, car j'ai été nourri sur l'Agora, au milieu des procès. + +DÈMOS. + +Je me remets donc aux mains d'Agorakritos, et je lui livre ce +Paphlagonien. + +LE MARCHAND D'ANDOUILLES. + +Et moi, Dèmos, j'emploierai mon zèle à te bien servir, de telle sorte +que tu avoueras n'avoir jamais vu d'homme plus dévoué à la ville des +Gobe-mouches. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Quoi de plus beau, à notre début ou à notre fin, que de chanter les +entraîneurs des coursiers rapides, sans chagriner, de gaieté de coeur, +Lysistratos, ou Théomantis sans foyer. Celui-ci, cher Apollôn, à tout +jamais pauvre, fond en larmes, en embrassant ton carquois dans le +temple pythique, pour ne pas mourir de faim. + +Injurier les méchants n'est point chose odieuse, mais honorable aux +yeux des bons, quand on s'en acquitte bien. Si l'homme, qui doit +entendre nombre de traits méchants, était connu, je ne mentionnerais +pas le nom d'un ami. Maintenant, pour ce qui est d'Arignotos, il n'est +personne qui ne le connaisse, à moins d'ignorer le blanc ou le nome +orthien. Or, il a un frère qui ne l'est guère par les moeurs, l'infâme +Ariphradès, qui veut être ce qu'il est. Il n'est pas seulement +pervers, mais il y raffine. Il salit sa langue des plus honteux +plaisirs, léchant la hideuse rosée des lupanars, souillant sa barbe, +caressant les pustules, versifiant à la façon de Polymnestos, et +vivant avec OEnikhos. Quiconque ne prendra pas cet homme en horreur, +ne boira jamais dans la même coupe que nous. + +Souvent, durant la nuit, je me suis pris à réfléchir, et je me suis +demandé alors pourquoi Kléonymos mange si gloutonnement. On dit que, +quand il se repaît aux dépens des gens riches, il ne sort plus de la +huche. Ils en arrivent à le supplier: «Allez-vous-en, seigneur, nous +embrassons vos genoux; entrez et ménagez notre table.» + +On dit que les trières se sont formées en Conseil, et que l'une +d'elles, la plus âgée, a dit aux autres: «N'avez-vous pas entendu, mes +soeurs, ce qui se passe dans la ville? On dit qu'on demande cent +de nous contre la Khalkèdonia: c'est ce mauvais citoyen, l'aigre +Hyperbolos.» Cette proposition leur paraît affreuse, intolérable. +L'une d'elles, qui n'a pas encore eu commerce avec les hommes: «Nous +préserve le ciel! dit-elle. Jamais il ne sera mon pilote, ou, s'il le +faut, que je sois rongée par les vers et que je vieillisse au port! +Non, Nauphantè, fille de Nauson, j'en atteste les dieux, aussi vrai +que je suis faite de planches de pin et charpentée de bois, si ce +projet agrée aux Athéniens, je suis d'avis d'aller stationner au +Thèséion, ou devant le temple des Vénérables Déesses. Ainsi nous ne +le verrions pas devenir notre stratège et insulter notre ville: qu'il +navigue seul du côté des corbeaux, s'il veut, et que les chaloupes, où +il vendait des lanternes, le portent à la mer!» + + * * * * * + +AGORAKRITOS. + +Silence, une clef à la bouche, trêve à l'audition des témoins, clôture +des tribunaux qui sont les délices de cette ville, et, en réjouissance +de nos prospérités nouvelles, Pæan au théâtre! + +LE CHOEUR. + +O toi, flambeau d'Athènes, la ville sacrée, et protecteur des îles, +quelle bonne nouvelle viens-tu nous apporter, afin que nous parfumions +les rues du fumet des victimes? + +AGORAKRITOS. + +Je vous ai recuit Dèmos, et de laid je l'ai fait beau. + +LE CHOEUR. + +Et où est-il maintenant, ô merveilleux inventeur de métamorphose? + +AGORAKRITOS. + +Couronné de violettes, il habite la vieille Athènes. + +LE CHOEUR. + +Comment le verrons-nous? Quel est son costume? Qu'est-il devenu? + +AGORAKRITOS. + +Tel que jadis il vivait avec Aristidès et Miltiadès. Vous l'allez +voir. On entend le bruit de l'ouverture des Propylæa. Saluez de vos +cris de joie l'antique Athènes, la merveilleuse, la glorifiée, où +séjourne l'illustre Dèmos. + +LE CHOEUR. + +Cité brillante et couronnée de violettes, Athènes, digne d'envie, +montre-moi le monarque de la Hellas et de cette contrée. + +AGORAKRITOS. + +Voyez; c'est lui qui porte la cigale, dans tout l'éclat du costume +antique, ne sentant plus la coquille à voter, mais la paix, et parfumé +de myrrhe. + +LE CHOEUR. + +Salut, ô roi des Hellènes: nous nous réjouissons tous avec toi. Ton +sort est digne de cette cité et du trophée de Marathôn. + +DÈMOS. + +O le plus chéri des hommes, viens ici, Agorakritos; que de bien tu +m'as fait, en me recuisant! + +AGORAKRITOS. + +Moi? Mais, mon pauvre ami, tu ne sais pas ce que tu étais alors, ni ce +que tu faisais; sans quoi, tu me croirais un dieu. + +DÈMOS. + +Que faisais-je donc en ce temps-là? dis-le-moi; et quel étais-je? + +AGORAKRITOS. + +Et d'abord, dès que quelqu'un disait dans l'assemblée: «Dèmos, je +suis épris de toi; seul, je t'aime, je veille à tes intérêts, et +j'y pourvois,» quand on usait de cet exorde, tu te redressais et tu +portais la tête haute. + +DÈMOS. + +Moi? + +AGORAKRITOS. + +Et puis, après t'avoir dupé de la sorte, il s'en allait. + +DÈMOS. + +Que dis-tu? Ils me faisaient cela, et je ne m'en apercevais pas? + +AGORAKRITOS. + +Mais oui, par Zeus! tes oreilles s'ouvraient comme une ombrelle et se +fermaient ensuite. + +DÈMOS. + +J'étais devenu si stupide et si vieux? + +AGORAKRITOS. + +Oui, par Zeus! Si deux orateurs prenaient la parole, l'un pour la +construction de grands navires, l'autre pour le salaire des juges, +celui qui parlait du salaire s'en allait triomphant de l'orateur +des trières. Mais pourquoi baisses-tu la tête et ne restes-tu pas en +place? + +DÈMOS. + +J'ai honte de mes fautes passées. + +AGORAKRITOS. + +Mais tu n'en es pas responsable, n'en aie point de souci, ce sont les +gens qui te trompaient de la sorte. Maintenant, dis-moi, si quelque +harangueur impudent se met à parler ainsi: «Juges, vous n'aurez pas +d'orges, si vous ne condamnez cet accusé,» que feras-tu, dis, à ce +harangueur? + +DÈMOS. + +Je le soulèverai en l'air, et je le lancerai dans le Barathron, après +lui avoir attaché au cou Hyperbolos. + +AGORAKRITOS. + +Voilà qui est juste, et tu parles en homme sensé. Pour le reste, +voyons quels sont tes projets politiques, dis-les. + +DÈMOS. + +D'abord, toutes les fois qu'on fera rentrer de grands navires, je +paierai la somme intégrale aux matelots. + +AGORAKRITOS. + +Par là tu feras plaisir à bien des derrières usés. + +DÈMOS. + +Ensuite nul hoplite, inscrit sur un registre, ne sera, par faveur, +porté sur un autre, mais il demeurera inscrit comme tout d'abord. + +AGORAKRITOS. + +Voilà qui mord le bouclier de Kléonymos. + +DÈMOS. + +Nul imberbe ne haranguera dans l'Agora. + +AGORAKRITOS. + +Où harangueront donc Klisthénès et Stratôn? + +DÈMOS. + +Je parle de ces efféminés qui vivent dans les parfumeries, et qui, +de leurs sièges, babillent ainsi: «L'habile homme que Phæax! Il a eu +l'adresse de ne pas mourir! C'est un dialecticien pressant, serrant +ses conclusions, sentencieux, clair, émouvant, dominant puissamment le +tumulte.» + +AGORAKRITOS. + +Est-ce que tu ne joues pas du doigt avec cette gent babillarde? + +DÈMOS. + +Non, de par Zeus! mais je les forcerai tous d'aller à la chasse et de +mettre fin à leurs décrets. + +AGORAKRITOS. + +En ce cas, je te donne ce pliant et ce jeune garçon bien monté, qui te +le portera ou, si bon te semble, te servira de pliant. + +DÈMOS. + +Quel bonheur pour moi de recouvrer mon ancien état! + +AGORAKRITOS. + +C'est ce que tu pourras dire quand je t'aurai livré les trêves de +trente ans: «O Trêves, paraissez au plus vite!» + +DÈMOS. + +O Zeus vénéré, comme elles sont belles! Au nom des dieux, est-il +permis de les trentanniser? Où les as-tu prises, en réalité? + +AGORAKRITOS. + +C'était le Paphlagonien qui les tenait cachées dans sa maison, afin +que tu ne les prisses pas. Maintenant, moi, je te les donne, pour que +tu les emmènes à la campagne. + +DÈMOS. + +Et ce Paphlagonien, qui a fait tout cela, quel châtiment lui +infligeras-tu? + +AGORAKRITOS. + +Pas bien terrible; il exercera mon métier: établi seul devant les +portes, il vendra pour andouilles un mélange de chien et d'âne, +luttera d'outrages, dans son ivresse, avec des prostituées, et boira +l'eau sale des baignoires. + +DÈMOS. + +C'est une bonne invention et digne de ce qu'il mérite, que ces assauts +de cris avec des prostituées et des baigneurs. Pour toi, en récompense +de tes services, je t'invite au Prytanéion, sur le siège occupé par +ce poison. Suis-moi, vêtu de cette robe couleur de grenouille. Quant +à lui, qu'on l'emmène à l'endroit où il doit faire son métier, bien en +vue de ceux qu'il outrageait, c'est-à-dire des étrangers! + +FIN DES CHEVALIERS. + + + + +LES NUÉES + +(L'AN 425 AVANT J.-C.) + + +Le titre de cette pièce indique que plusieurs scènes se passent en +l'air et que le choeur est formé d'acteurs dont les vêtements aériens +imitent les flocons de vapeurs qui flottent dans l'atmosphère. Le +véritable sujet est l'éducation. Le bonhomme Strepsiadès, ruiné par +les dépenses de son fils Phidippidès, l'envoie au _philosophoir_ de +Socrate afin d'y apprendre le raisonnement injuste, ainsi que l'art +de ne point payer ses créanciers. Phidippidès se met vite au fait des +subtilités de l'école, bat son père, et lui prouve qu'il a le droit de +le battre. Strepsiadès, furieux, lance dans le philosophoir une torche +ardente, sans s'inquiéter des cris de Socrate et de ses disciples. + + + + +PERSONNAGES DU DRAME + + STREPSIADÈS. + PHIDIPPIDÈS. + UN SERVITEUR DE STREPSIADÈS. + DISCIPLES DE SOKRATÈS. + SOKRATÈS. + CHOEUR DE NUÉES. + LE RAISONNEMENT JUSTE. + LE RAISONNEMENT INJUSTE. + PASIAS, créancier. + AMYNIAS, créancier. + UN TÉMOIN. + KHÆRÉPHÔN. + +_La scène se passe dans la chambre à coucher de Strepsiadès, puis +devant la porte de Sokratès._ + + + + +LES NUÉES + + +STREPSIADÈS. + +Iou! Iou! O souverain Zeus, quelle chose à n'en pas finir que les +nuits! Le jour ne viendra donc pas? Et il y a déjà longtemps que j'ai +entendu le coq; et mes esclaves dorment encore. Cela ne serait pas +arrivé autrefois. Maudite sois-tu, ô guerre, pour toutes sortes de +raisons, mais surtout parce qu'il ne m'est pas permis de châtier mes +esclaves! Et ce bon jeune homme, qui ne se réveille pas de la nuit! +Non, il pète, empaqueté dans ses cinq couvertures. Eh bien, si bon +nous semble, ronflons dans notre enveloppe. Mais je ne puis dormir, +malheureux, rongé par la dépense, l'écurie et les dettes de ce fils +qui est là. Ce bien peigné monte à cheval, conduit un char et ne rêve +que chevaux. Et moi, je ne vis pas, quand je vois la lune ramener les +vingt jours: car les échéances approchent.--Enfant, allume la lampe, +et apporte mon registre, pour que, l'ayant en main, je lise à combien +de gens je dois, et que je suppute les intérêts. Voyons, que dois-je? +Douze mines à Pasias. Pourquoi douze mines à Pasias? Pourquoi ai-je +fait cet emprunt? Parce que j'ai acheté Koppatias. Malheureux que je +suis, pourquoi n'ai-je pas eu plutôt l'oeil fendu par une pierre! + +PHIDIPPIDÈS, _rêvant_. + +Philon, tu triches: fournis ta course toi-même. + +STREPSIADÈS. + +Voilà, voilà le mal qui me tue; même en dormant, il rêve chevaux. + +PHIDIPPIDÈS, _rêvant_. + +Combien de courses doivent fournir ces chars de guerre? + +STREPSIADÈS. + +C'est à moi, ton père, que tu en fais fournir de nombreuses courses! +Voyons quelle dette me vient après Pasias. Trois mines à Amynias pour +un char et des roues. + +PHIDIPPIDÈS, _rêvant_. + +Emmène le cheval à la maison, après l'avoir roulé. + +STREPSIADÈS. + +Mais, malheureux, tu as déjà fait rouler mes fonds! Les uns ont des +jugements contre moi, et les autres disent qu'ils vont prendre des +sûretés pour leurs intérêts. + +PHIDIPPIDÈS, _éveillé_. + +Eh! mon père, qu'est-ce qui te tourmente et te fait te retourner toute +la nuit? + +STREPSIADÈS. + +Je suis mordu par un dèmarkhe sous mes couvertures. + +PHIDIPPIDÈS. + +Laisse-moi, mon bon père, dormir un peu. + +STREPSIADÈS. + +Dors donc; mais sache que toutes ces dettes retomberont sur ta tête. +Hélas! Périsse misérablement l'agence matrimoniale qui me fit épouser +ta mère! Moi, je menais aux champs une vie des plus douces, inculte, +négligé, et couché au hasard, riche en abeilles, en brebis, en marc +d'olives. Alors je me suis marié, moi paysan, à une personne de +la ville, à la nièce de Mégaklès, fils de Mégaklès, femme altière, +luxueuse, fastueuse comme Koesyra. Lorsque je l'épousai, je me mis au +lit, sentant le vin doux, les figues sèches, la tonte des laines, elle +tout parfum, safran, tendres baisers, dépense, gourmandise, Kolias, +Génétyllis. Je ne dis pas qu'elle fût oisive; non, elle tissait. +Et moi, lui montrant ce vêtement, je prenais occasion de lui dire: +«Femme, tu serres trop les fils.» + +UN SERVITEUR. + +Nous n'avons plus d'huile dans la lampe. + +STREPSIADÈS. + +Malheur! Pourquoi m'avoir allumé une lampe buveuse? Viens ici, que je +te fasse crier! + +LE SERVITEUR. + +Et pourquoi crierai-je? + +STREPSIADÈS. + +Parce que tu as mis une trop grosse mèche... Après cela, lorsque nous +arriva ce fils qui est là, nous nous disputâmes, moi et mon excellente +femme, au sujet du nom qu'il porterait. Elle voulait qu'il y eût du +cheval dans son nom: «Xanthippos, Khærippos, Kallippidès». Enfin, au +bout de quelque temps, nous fîmes un arrangement, et nous le nommâmes +«Phidippidès». Elle, embrassant son fils, le caressait: «Quand tu +seras grand, tu conduiras un char à travers la ville, comme Mégaklès, +et vêtu d'une belle robe.» Moi, je disais: «Quand donc feras-tu +descendre tes chèvres du mont Phelleus, comme ton père, vêtu d'une +peau de bique?» Mais il n'écoutait pas mes discours, et sa passion +pour le cheval a coulé mon avoir. Maintenant, durant cette nuit, à +force d'y songer, j'ai trouvé un expédient merveilleux qui, si je +puis le convaincre, sera pour moi le salut. Mais je veux d'abord +l'éveiller. Seulement, comment l'éveiller le plus doucement possible? +Comment?... Phidippidès, mon petit Phidippidès! + +PHIDIPPIDÈS. + +Quoi, mon père? + +STREPSIADÈS. + +Un baiser, et donne-moi la main. + +PHIDIPPIDÈS. + +Voici. Qu'y a-t-il? + +STREPSIADÈS. + +Dis-moi, m'aimes-tu? + +PHIDIPPIDÈS. + +J'en jure par Poséidon, dieu des chevaux! + +STREPSIADÈS. + +Non, non, pas de ce dieu des chevaux! C'est lui qui est la cause de +mes malheurs. Mais si tu m'aimes réellement et de tout coeur, ô mon +enfant, suis mon conseil. + +PHIDIPPIDÈS. + +Et en quoi faut-il que je suive ton conseil? + +STREPSIADÈS. + +Change au plus tôt de conduite, et va prendre des leçons où je +t'indiquerai. + +PHIDIPPIDÈS. + +Parle, qu'ordonnes-tu? + +STREPSIADÈS. + +Et tu obéiras? + +PHIDIPPIDÈS. + +J'obéirai, j'en jure par Dionysos. + +STREPSIADÈS. + +Regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison? + +PHIDIPPIDÈS. + +Je les vois; mais, mon père, qu'est-ce que cela veut dire? + +STREPSIADÈS. + +C'est le philosophoir des âmes sages. Là sont logés des hommes qui +disent et démontrent que le ciel est un étouffoir, dont nous sommes +entourés, et nous, des charbons. Ils enseignent, si on leur donne de +l'argent, à gagner les causes justes ou injustes. + +PHIDIPPIDÈS. + +Qui sont-ils? + +STREPSIADÈS. + +Je ne sais pas exactement leur nom. Ce sont de profonds penseurs, +beaux et bons. + +PHIDIPPIDÈS. + +Ah! oui, les misérables, je les connais. Ce sont des charlatans, des +hommes pâles, des va-nu-pieds, que tu veux dire, et, parmi eux, ce +maudit Sokratès et Khæréphôn. + +STREPSIADÈS. + +Hé! hé! tais-toi! ne dis pas de bêtises. Si tu as souci des orges +paternelles, deviens l'un d'eux, et lâche-moi l'équitation. + +PHIDIPPIDÈS. + +Oh! non, par Dionysos! quand tu me donnerais les faisans que nourrit +Léogoras. + +STREPSIADÈS. + +Vas-y, je t'en supplie, ô toi, l'homme le plus cher à mon coeur. Entre +à leur école. + +PHIDIPPIDÈS. + +Et qu'est-ce que je t'y apprendrai? + +STREPSIADÈS. + +Ils disent qu'il y a deux raisonnements: le supérieur et l'inférieur. +Ils prétendent que, par le moyen de l'un de ces deux raisonnements, +c'est-à-dire de l'inférieur, on gagne les causes injustes. Si donc tu +m'y apprenais ce raisonnement injuste, de toutes les dettes que j'ai +contractées pour toi, je ne paierais une obole à personne. + +PHIDIPPIDÈS. + +Je n'y saurais consentir: je n'oserais pas regarder les cavaliers avec +ma face jaune et maigre. + +STREPSIADÈS. + +Alors, par Dèmètèr, vous ne mangerez plus mon bien, ni toi, ni ton +attelage, ni ton cheval. Je te chasse de ma maison et je t'envoie aux +corbeaux marqué au Sigma. + +PHIDIPPIDÈS. + +Mon oncle Mégaklès ne me laissera pas sans monture. Je vais chez lui, +et je me moque de toi. + + * * * * * + +STREPSIADÈS. + +Eh bien, moi, pour une chute, je ne reste point par terre. Mais +j'invoquerai les dieux et j'irai moi-même au philosophoir. Seulement, +vieux comme je suis, sans mémoire et l'esprit lent, comment +apprendrai-je les broutilles de leurs raisonnements raffinés? Il faut +y aller. Pourquoi hésiter encore et ne pas frapper à la porte?... +Enfant, petit enfant! + +UN DISCIPLE. + +Va-t'en aux corbeaux! Qui frappe à la porte? + +STREPSIADÈS. + +Le fils de Phidôn, Strepsiadès du dême de Kikynna. + +LE DISCIPLE. + +De par Zeus! tu dois être un grossier personnage, toi qui donnes à la +porte un coup de pied si brutal, et qui fais avorter la conception de +ma pensée. + +STREPSIADÈS. + +Pardonne-moi, car j'habite loin dans la campagne; mais dis-moi la +chose avortée. + +LE DISCIPLE. + +Il n'est permis de la dire qu'aux disciples. + +STREPSIADÈS. + +Dis-la-moi donc sans crainte, car je viens comme disciple au +philosophoir. + +LE DISCIPLE. + +Je la dirai; mais songe donc que ce sont des mystères. Sokratès +demandait tout à l'heure à Khæréphôn combien de fois une puce saute la +longueur de ses pattes. Elle avait piqué Khæréphôn au sourcil, et de +là elle était sautée sur la tête de Sokratès. + +STREPSIADÈS. + +Et comment a-t-il mesuré cela? + +LE DISCIPLE. + +Très adroitement. Il a fait fondre de la cire, puis il a pris la puce, +et il lui a trempé les pattes dedans. La cire refroidie a fait à la +puce des souliers persiques; en les déchaussant, il a mesuré l'espace. + +STREPSIADÈS. + +O Zeus souverain, quelle finesse d'esprit! + +LE DISCIPLE. + +Que serait-ce, si tu apprenais une autre invention de Sokratès? + +STREPSIADÈS. + +Laquelle? Je t'en prie, dis-la-moi? + +LE DISCIPLE. + +Khæréphôn, du dême de Sphattos, lui demandait s'il pensait que le +bourdonnement des cousins vînt de la trompe ou du derrière. + +STREPSIADÈS. + +Et qu'a-t-il dit au sujet du cousin? + +LE DISCIPLE. + +Il a dit que l'intestin du cousin est étroit; et que, à cause de +cette étroitesse, l'air est poussé tout de suite avec force vers +le derrière; ensuite, l'ouverture de derrière communiquant avec +l'intestin, le derrière résonne par la force de l'air. + +STREPSIADÈS. + +Ainsi le derrière des cousins est une trompette. Trois fois heureux +l'auteur de cette découverte! Il doit être facile d'échapper à une +poursuite en justice, quand on connaît à fond l'intestin du cousin. + +LE DISCIPLE. + +Dernièrement il fut détourné d'une haute pensée par un lézard. + +STREPSIADÈS. + +De quelle manière? Dis-moi. + +LE DISCIPLE. + +Il observait le cours de la lune et ses révolutions, la tête en l'air, +la bouche ouverte; un lézard, du haut du toit, pendant la nuit, lui +envoya sa fiente. + +STREPSIADÈS. + +Il est amusant ce lézard, qui fait dans la bouche de Sokratès! + +LE DISCIPLE. + +Hier, nous n'avions pas à souper pour le soir. + +STREPSIADÈS. + +Eh bien! qu'imagina-t-il pour avoir des vivres? + +LE DISCIPLE. + +Il étend sur la table une légère couche de cendre, courbe une tige de +fer, prend un fil à plomb, et de la palestre il enlève un manteau. + +STREPSIADÈS. + +Et nous admirons le célèbre Thalès! Ouvre-moi, ouvre vite le +philosophoir; et fais-moi voir au plus tôt Sokratès. J'ai hâte d'être +son disciple. Mais ouvre donc la porte. O Hèraklès! de quels pays sont +ces animaux? + +LE DISCIPLE. + +Qu'est-ce qui t'étonne? A quoi trouves-tu qu'ils ressemblent? + +STREPSIADÈS. + +Aux prisonniers de Pylos, aux Lakoniens. Mais pourquoi regardent-ils +ainsi la terre? + +LE DISCIPLE. + +Ils cherchent ce qui est sous la terre. + +STREPSIADÈS. + +Ils cherchent donc des oignons. Ne vous donnez pas maintenant tant de +peine; je sais, moi, où il y en a de gros et de beaux. Mais que font +ceux-ci tellement courbés? + +LE DISCIPLE. + +Ils sondent les abîmes du Tartaros. + +STREPSIADÈS. + +Et leur derrière, qu'a-t-il à regarder le ciel? + +LE DISCIPLE. + +Il apprend aussi pour son compte à faire de l'astronomie... Mais +rentrez, de peur que le maître ne vous surprenne. + +STREPSIADÈS. + +Pas encore, pas encore: qu'ils restent, afin que je leur communique +une petite affaire. + +LE DISCIPLE. + +Mais ils ne peuvent pas demeurer trop longtemps à l'air et dehors. + +STREPSIADÈS. + +Au nom des dieux, qu'est ceci? Dis-moi. + +LE DISCIPLE. + +L'astronomie. + +STREPSIADÈS. + +Et cela? + +LE DISCIPLE. + +La géométrie. + +STREPSIADÈS. + +A quoi cela sert-il? + +LE DISCIPLE. + +A mesurer la terre. + +STREPSIADÈS. + +Celle qui se partage au sort? + +LE DISCIPLE. + +Non; la terre entière. + +STREPSIADÈS. + +C'est charmant ce que tu dis là: voilà une invention populaire et +utile! + +LE DISCIPLE. + +Tiens, voici la surface de la terre entière: vois-tu? Ici, c'est +Athènes. + +STREPSIADÈS. + +Que dis-tu? Je ne te crois pas; je n'y vois point de juges en séance. + +LE DISCIPLE. + +C'est pourtant réellement le territoire Attique. + +STREPSIADÈS. + +Et où sont mes concitoyens de Kikynna? + +LE DISCIPLE. + +C'est ici qu'ils habitent. Voici l'Euboea, tu vois, cette terre qui +s'étend en longueur infinie. + +STREPSIADÈS. + +Je vois: nous l'avons pressurée, nous et Périklès. Mais où est +Lakédæmôn? + +LE DISCIPLE. + +Où elle est? Ici. + +STREPSIADÈS. + +Comme c'est près de nous! Songez-y bien, éloignez-la de nous à la plus +grande distance possible. + +LE DISCIPLE. + +Il n'y a pas moyen. + +STREPSIADÈS. + +Par Zeus! vous en gémirez. Mais quel est donc cet homme juché dans un +panier? + +LE DISCIPLE. + +Lui. + +STREPSIADÈS. + +Qui, lui? + +LE DISCIPLE. + +Sokratès. + +STREPSIADÈS. + +Sokratès! Voyons, toi, appelle-le-moi donc bien fort. + +LE DISCIPLE. + +Appelle-le toi-même. Moi, je n'en ai pas le temps. + +STREPSIADÈS. + +Sokratès, mon petit Sokratès! + +SOKRATÈS. + +Pourquoi m'appelles-tu, être éphémère? + +STREPSIADÈS. + +Et d'abord que fais-tu là? Je t'en prie, dis-le-moi. + +SOKRATÈS. + +Je marche dans les airs et je contemple le soleil. + +STREPSIADÈS. + +Alors c'est du haut de ton panier que tu regardes les dieux, et non +pas de la terre, si toutefois... + +SOKRATÈS. + +Je ne pourrais jamais pénétrer nettement dans les choses d'en haut, +si je ne suspendais mon esprit, et si je ne mêlais la subtilité de ma +pensée avec l'air similaire. Si, demeurant à terre, je regardais d'en +bas les choses d'en haut, je ne découvrirais rien. Car la terre attire +à elle l'humidité de la pensée. C'est précisément ce qui arrive au +cresson. + +STREPSIADÈS. + +Que dis-tu? Ta pensée attire l'humidité sur le cresson? Mais +maintenant descends, mon petit Sokratès, afin de m'enseigner les +choses pour lesquelles je suis venu. + +SOKRATÈS. + +Pourquoi es-tu venu? + +STREPSIADÈS. + +Je veux apprendre à parler. Les prêteurs à intérêts, race intraitable, +me poursuivent, me harcèlent, se nantissent de mon bien. + +SOKRATÈS. + +Comment t'es-tu donc endetté sans le savoir? + +STREPSIADÈS. + +C'est l'hippomanie qui m'a ruiné, maladie dévorante. Mais enseigne-moi +l'un de tes deux raisonnements, celui qui sert à ne pas payer, et, +quel que soit le salaire, je jure par les dieux de te le payer. + +SOKRATÈS. + +Par quels dieux jures-tu? D'abord les dieux ne sont pas chez nous une +monnaie courante. + +STREPSIADÈS. + +Par quoi jurez-vous donc? Est-ce par de la monnaie de fer, comme à +Byzantion? + +SOKRATÈS. + +Veux-tu connaître nettement les choses célestes, ce qu'elles sont au +juste? + +STREPSIADÈS. + +Oui, par Zeus! si elles sont. + +SOKRATÈS. + +Et converser avec les Nuées, nos divinités? + +STREPSIADÈS. + +Assurément. + +SOKRATÈS. + +Assois-toi donc sur la banquette sainte. + +STREPSIADÈS. + +Voilà, je suis assis. + +SOKRATÈS. + +Maintenant prends cette couronne. + +STREPSIADÈS. + +A quoi bon une couronne? Malheur à moi, Sokratès! Est-ce que vous +allez me sacrifier comme Athamas? + +SOKRATÈS. + +Non; c'est tout ce que nous faisons aux initiés. + +STREPSIADÈS. + +Eh bien, qu'y gagnerai-je? + +SOKRATÈS. + +D'être un roué en fait de langage, une cliquette, une fleur de farine. +Seulement, ne bouge pas. + +STREPSIADÈS. + +Par Zeus! tu ne mens pas! Saupoudré comme je suis, je vais devenir +fleur de farine. + +SOKRATÈS. + +Il faut que ce vieillard observe le silence et qu'il écoute la prière: +«Souverain maître, Air immense, qui enveloppes la terre de toutes +parts, Æther brillant, et vous, Nuées, vénérables déesses, mères du +tonnerre et de la foudre, levez-vous, ô souveraines, apparaissez au +penseur dans les régions supérieures!» + +STREPSIADÈS. + +Pas encore, pas encore; pas avant que je me sois enveloppé de ce +manteau, de peur d'être inondé. N'avoir pas pris, en sortant de chez +moi, une casquette de peau de chien, quelle malechance! + +SOKRATÈS. + +Venez, ô Nuées vénérées, vous manifester à cet homme, soit que vous +occupiez les cimes sacrées de l'Olympos, battues par les neiges, soit +que dans les jardins de votre père Okéanos vous formiez un choeur +sacré avec les Nymphes, soit que, aux bouches du Nilos, vous puisiez +des eaux dans des cornes d'or, que vous résidiez aux Palus Mæotides +ou sur le rocher neigeux du Mimas, écoutez-nous, accueillez notre +sacrifice, et que nos cérémonies vous fassent plaisir. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Nuées éternelles, élevons-nous, en rosée transparente et légère, +du sein de notre père Okéanos aux bruissements profonds, jusqu'aux +sommets des monts couronnés de forêts, afin de découvrir les horizons +lointains, les fruits qui ornent la Terre sacrée, le cours sonore +des fleuves divins, et la Mer aux mugissements sourds; car l'oeil de +l'Æther brille sans relâche de rayons éclatants. Mais dissipons le +voile pluvieux qui cache nos figures immortelles, et embrassons le +monde de notre regard illimité. + + * * * * * + +SOKRATÈS. + +O Nuées très vénérables, il est certain que vous avez entendu mon +appel. Et toi, as-tu entendu leur voix divine avec le mugissement du +tonnerre? + +STREPSIADÈS. + +Moi aussi je vous révère, Nuées respectables, et je veux répondre +au bruit du tonnerre, tant il m'a causé de tremblement et d'effroi. +Aussi, tout de suite, permis ou non, je lâche tout. + +SOKRATÈS. + +Ne raille pas et ne fais pas comme les poètes que grise la vendange. +Sois silencieux: un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant. + + * * * * * + +LE CHOEUR, _se rapprochant de la scène_. + +Vierges dispensatrices des pluies, allons vers la terre féconde de +Pallas, voyons le royaume de Kékrops, riche en grands hommes et +mille fois aimé. Là se trouve le culte des initiations sacrées, +le sanctuaire mystique des cérémonies saintes, les offrandes aux +divinités célestes, les temples magnifiques et les statues, les +processions trois fois saintes des bienheureux, victimes couronnées +immolées aux dieux; les festins dans toutes les saisons; et là, au +renouveau, la fête de Bromios, les chants mélodieux des choeurs et la +musique des flûtes frémissantes. + + * * * * * + +STREPSIADÈS. + +Au nom de Zeus, je t'en prie, dis-moi, Sokratès, quelles sont ces +femmes qui font entendre un chant si respectable? Sont-ce quelques +héroïnes? + +SOKRATÈS. + +Pas du tout; mais les Nuées célestes, grandes divinités des +hommes oisifs, qui nous suggèrent pensée, parole, intelligence, +charlatanisme, loquacité, ruse, compréhension. + +STREPSIADÈS. + +C'est pour cela qu'en écoutant leur voix, mon âme se sent des ailes; +elle cherche à épiloguer, à ergoter sur de la fumée, à coudre trait +d'esprit à trait d'esprit, pour riposter à l'autre raisonnement. De +telle sorte que, s'il est possible, je souhaite vivement de les voir +en personne. + +SOKRATÈS. + +Eh bien, regarde du côté de la Parnès. Je les vois descendre lentement +par là. + +STREPSIADÈS. + +Où donc? Montre-moi. + +SOKRATÈS. + +Elles s'avancent en grand nombre, à travers les cavités et les bois, +sur une ligne oblique. + +STREPSIADÈS. + +Qu'est-ce donc? Je ne les vois pas. + +SOKRATÈS. + +Là, à l'entrée. + +STREPSIADÈS. + +Ah! oui, maintenant un peu, par là. + +SOKRATÈS. + +Tu dois maintenant les voir tout à fait, à moins que tu n'aies une +coloquinte de chassie. + +STREPSIADÈS. + +Oui, par Zeus! O vénérables divinités, elles remplissent toute la +scène. + +SOKRATÈS. + +Et cependant tu ne savais pas, tu ne croyais pas que ce fussent des +déesses? + +STREPSIADÈS. + +Non, par Zeus! mais je me figurais que c'était du brouillard, de la +rosée, de la fumée. + +SOKRATÈS. + +Non, non, par Zeus! Sache que ce sont elles qui nourrissent une foule +de sophistes, des devins de Thourion, des empiriques, des oisifs à +bagues qui vont au bout des ongles et à longs cheveux, des fabricants +de chants pour les choeurs cycliques, des tireurs d'horoscopes, +fainéants, dont elles nourrissent l'oisiveté, parce qu'ils les +chantent. + +STREPSIADÈS. + +Voilà pourquoi ils chantent «le rapide essor des Nuées humides +qui lancent des éclairs, les tresses du Typhôn aux cent têtes, les +tempêtes furieuses, filles de l'air, agiles oiseaux qu'un vol oblique +fait nager dans les airs, torrents de pluies émanant des Nuées +humides». Et, pour prix de leurs vers, ils engloutissent des tranches +salées d'énormes et bons mulets, et la chair délicate des grives. + +SOKRATÈS. + +Grâce à elles toutefois, et n'est-ce pas juste? + +STREPSIADÈS. + +Dis-moi, comment se fait-il, si ce sont vraiment des Nuées, qu'elles +ressemblent à des mortelles? Elles ne le sont pourtant pas? + +SOKRATÈS. + +Alors que sont-elles donc? + +STREPSIADÈS. + +Je ne sais pas trop. Elles ressemblent à des flocons de laine et non à +des femmes, j'en atteste Zeus, pas le moins du monde. Et celles-ci ont +des nez. + +SOKRATÈS. + +Réponds maintenant à mes questions. + +STREPSIADÈS. + +Dis-moi vite ce que tu veux. + +SOKRATÈS. + +As-tu vu quelquefois, en regardant en l'air, une nuée semblable à un +centaure, à un léopard, à un loup, à un taureau? + +STREPSIADÈS. + +De par Zeus! j'en ai vu. Eh bien? + +SOKRATÈS. + +Elles sont tout ce qu'elles veulent. Et alors, si elles voient un +débauché à longue chevelure, quelqu'un de ces sauvages velus, comme le +fils de Xénophantès, pour se moquer de sa manie, elles se changent en +centaures. + +STREPSIADÈS. + +Qu'est-ce à dire? Si elles voient Simôn, le voleur des deniers +cyniques, que font-elles? + +SOKRATÈS. + +Pour le représenter au naturel, elles deviennent tout à coup des +loups. + +STREPSIADÈS. + +C'est donc pour cela certainement que, hier, voyant Kléonymos, qui a +jeté son bouclier, à la vue de ce lâche, elles sont devenues cerfs. + +SOKRATÈS. + +Et maintenant, quand elles ont aperçu Klisthénès, tu vois, c'est pour +cela qu'elles sont devenues femmes. + +STREPSIADÈS. + +Salut, ô souveraines! Aujourd'hui, si vous l'avez fait pour +quelque autre, faites résonner pour moi votre voix céleste, reines +toutes-puissantes. + +LE CHOEUR. + +Salut, vieillard des anciens jours, pourchasseur des études chères aux +Muses; et toi, prêtre des plus subtiles niaiseries, dis-nous ce que +tu désires. Car nous ne prêtons l'oreille à aucun des sophistes égarés +dans les nuages, si ce n'est à Prodikos, à cause de sa sagesse et de +son bon sens, et à toi, à cause de ta démarche fière dans les rues, +ton regard dédaigneux, tes pieds nus, ta patience à supporter nombre +de maux, et l'air de gravité que tu tiens de nous. + +STREPSIADÈS. + +O Terre, quelle voix! Qu'elle est sainte, auguste, prodigieuse! + +SOKRATÈS. + +C'est qu'elles seules sont déesses; tout le reste n'est que bagatelle. + +STREPSIADÈS. + +Mais, dis-moi, par la Terre! notre Zeus Olympien n'est-il pas dieu? + +SOKRATÈS. + +Quel Zeus? Trêve de plaisanteries! Il n'y a pas de Zeus. + +STREPSIADÈS. + +Que dis-tu? Et qui est-ce qui pleut? Dis-moi cela avant tout. + +SOKRATÈS. + +Ce sont elles; et je t'en donnerai de bonnes preuves. Voyons, où as-tu +jamais vu pleuvoir sans Nuées? Si c'était lui, il faudrait qu'il plût +par un jour serein, elles absentes. + +STREPSIADÈS. + +Par Apollôn! Ta parole s'applique bien à notre conversation actuelle. +Autrefois je croyais bonnement que Zeus pissait dans un crible. Mais +qui est-ce qui tonne? Dis-le-moi. Cela me fait trembler. + +SOKRATÈS. + +Elles tonnent en roulant. + +STREPSIADÈS. + +Comment cela, ô toi qui braves tout? + +SOKRATÈS. + +Lorsqu'elles sont pleines d'eau, et contraintes à se mouvoir, +précipitées d'en haut violemment, avec la pluie qui les gonfle, puis +alourdies, et lancées les unes contre les autres, elles se brisent et +éclatent avec fracas. + +STREPSIADÈS. + +Mais qui donc les contraint et les emporte? N'est-ce pas Zeus? + +SOKRATÈS. + +Pas du tout, mais le Tourbillon Æthéréen. + +STREPSIADÈS. + +Le Tourbillon? J'ignorais et que Zeus n'existât pas et que le +Tourbillon régnât aujourd'hui à sa place. Mais tu ne m'as encore rien +appris sur le bruit du tonnerre. + +SOKRATÈS. + +Ne m'as-tu pas entendu te dire que les Nuées étaient pleines d'eau +et, tombant les unes sur les autres, font ce fracas à cause de leur +densité? + +STREPSIADÈS. + +Voyons, comment peut-on croire cela? + +SOKRATÈS. + +Je vais te l'enseigner par ton propre exemple. Quand tu t'es rempli +de viande aux Panathènæa et que tu as ensuite le ventre troublé, le +désordre ne le fait-il pas résonner tout à coup? + +STREPSIADÈS. + +Oui, par Apollôn! je souffre aussitôt, le trouble se met en moi; comme +un tonnerre le manger éclate et fait un bruit déplorable, d'abord +sourdement, pappax, pappax, puis plus fort, papapappax, et quand je +fais mon cas, c'est un vrai tonnerre, papapappax, comme les Nuées. + +SOKRATÈS. + +Considère donc que, avec ton petit ventre, tu as fait un pet +résonnant: n'est-il pas naturel alors que l'air qui est immense +produise un bruit détonant? + +STREPSIADÈS. + +En effet, les mots «bruit détonant» et «pet résonnant» ont entre eux +quelque ressemblance. Mais la foudre, d'où lui vient son étincelle de +feu, dis-le-moi, qui tantôt nous frappe et nous consume, tantôt laisse +vivants ceux qu'elle a effleurés? Il est évident que c'est Zeus qui la +lance sur les parjures. + +SOKRATÈS. + +Mais comment, sot que tu es, toi qui sens l'âge de Kronos, plus +vieux que le pain et la lune, s'il frappait les parjures, comment +n'aurait-il pas foudroyé Simôn, Kléonymos, Théoros? Ce sont pourtant +bien des parjures. Mais il frappe ses propres temples et Sounion, le +cap de l'Attique, et les grands chênes. + +STREPSIADÈS. + +Je ne sais; mais tu sembles avoir raison. Qu'est-ce donc alors que la +foudre? + +SOKRATÈS. + +Lorsqu'un vent sec s'élève vers les Nuées et s'y enferme, il en gonfle +l'intérieur comme une vessie; ensuite, par une force fatale il les +crève, s'échappe au dehors avec violence, en raison de la densité, et +s'enflamme lui-même par la fougue de son élan. + +STREPSIADÈS. + +Par Zeus! la même chose tout à fait m'est arrivée un jour aux Diasia: +je faisais cuire pour ma famille un ventre de truie; je néglige de le +fendre; il se gonfle, éclate tout à coup, me débonde dans les yeux et +me brûle le visage. + +LE CHOEUR. + +Homme, qui as désiré apprendre de nous la grande sagesse, tu seras +très heureux parmi les Athéniens et les Hellènes, si tu as de la +mémoire, de la réflexion, et de la patience dans l'âme; si tu ne te +lasses ni de rester debout, ni de marcher, ni d'endurer la rigueur +du froid; si tu ne désires pas te mettre à table; si tu t'abstiens +de vin, des gymnases et des autres folies; si tu regardes comme le +meilleur de tout, ainsi qu'il convient à un homme sensé, d'être le +premier par ta conduite, ta prudence et par la force polémique de ta +langue. + +STREPSIADÈS. + +Pour ce qui est d'une âme forte, d'un souci qui brave l'insomnie, d'un +ventre économe, qui ne s'écoute pas, et qui dîne de sarriette, sois +sans crainte, pour tout cela, je servirais bravement d'enclume. + +SOKRATÈS. + +A l'avenir, n'est-ce pas, tu ne reconnaîtras plus d'autres dieux que +ceux que nous reconnaissons nous-mêmes: le Khaos, les Nuées et la +Langue, ces trois-là? + +STREPSIADÈS. + +Jamais, franchement, je ne converserai avec les autres, même si je les +rencontrais: pas de sacrifices, pas de libations, pas d'encens brûlé. + +LE CHOEUR. + +Dis-nous maintenant avec confiance ce que nous devons faire pour toi; +tu auras pleine satisfaction, si tu nous honores, si tu nous admires, +et si tu veux devenir un habile homme. + +STREPSIADÈS. + +O Souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite chose: c'est +d'être de cent stades le plus fort des Hellènes dans l'art de parler. + +LE CHOEUR. + +Tu l'obtiendras de nous: désormais, à partir de ce moment, devant le +peuple, personne ne fera triompher plus d'idées que toi. + +STREPSIADÈS. + +Je ne tiens pas à exposer de grandes idées; ce n'est pas là que je +vise, mais à retourner la justice de mon côté et à échapper à mes +créanciers. + +LE CHOEUR. + +Tu obtiendras donc ce que tu désires; car tu ne vises pas au grand: +livre-toi donc bravement à nos ministres. + +STREPSIADÈS. + +Je le ferai en toute confiance; car la nécessité m'y contraint, étant +donnés ces chevaux marqués du Koppa, et le mariage qui m'a ruiné. +Maintenant que ceux-ci fassent de moi ce qu'ils voudront: je leur +livre mon corps à frapper, à lui faire endurer la faim, la soif, le +chaud, le froid, à le tailler en outre, pourvu que je ne paie pas mes +dettes: je consens à être aux yeux des hommes insolent, beau diseur, +effronté, impudent, vil coquin, colleur de mensonges, hâbleur, +rompu aux procès, table de lois, cliquette, renard, tarière, souple, +dissimulé, visqueux, fanfaron, gibier à étrivières, ordure, retors, +hargneux, lécheur d'écuelles. Dût-on me donner ces noms au passage, +qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront; et, s'ils veulent, par +Dèmètèr! qu'ils me servent en andouille aux penseurs. + +LE CHOEUR. + +Voilà une volonté! Il n'a pas peur, il a du coeur. Sache que dès +que tu tiendras de moi cette science, tu auras parmi les mortels une +gloire montant jusqu'aux cieux. + +STREPSIADÈS. + +Que m'arrivera-t-il? + +LE CHOEUR. + +Tout le temps avec moi tu passeras la vie la plus enviable qui soit +parmi les hommes. + +STREPSIADÈS. + +Verrai-je jamais cela? + +LE CHOEUR. + +La foule ne cessera d'assiéger tes portes: on voudra t'aborder, causer +avec toi d'affaires et de procès d'un grand nombre de talents, dignes +des conseils de ta prudence. (_A Sokratès._) Mais toi, commence à +donner au vieillard quelqu'une de tes leçons; mets en mouvement son +esprit, et fais l'épreuve de son intelligence. + +SOKRATÈS. + +Allons, voyons, dis-moi ton caractère, afin que, sachant qui tu es, je +dirige, d'après un plan nouveau, mes machines de ton côté. + +STREPSIADÈS. + +Quoi donc? Songes-tu, au nom des dieux! à me battre en brèche? + +SOKRATÈS. + +Pas du tout, mais je veux t'adresser quelques questions. As-tu de la +mémoire? + +STREPSIADÈS. + +C'est selon, par Zeus! Si l'on me doit, j'en ai beaucoup; mais si je +dois, infortuné, je n'en ai aucune. + +SOKRATÈS. + +As-tu de la facilité naturelle à parler? + +STREPSIADÈS. + +A parler, non; mais à voler, oui. + +SOKRATÈS. + +Comment pourras-tu donc apprendre? + +STREPSIADÈS. + +Ne t'inquiète pas; très bien. + +SOKRATÈS. + +Voyons maintenant; quand je te laisserai quelque sage pensée au sujet +des phénomènes célestes, saisis-la vite. + +STREPSIADÈS. + +Quoi donc? Happerai-je la sagesse, comme un chien? + +SOKRATÈS. + +Oh! l'homme ignorant, le barbare! J'ai peur, mon vieux, que tu n'aies +besoin de coups. Voyons, que ferais-tu, si l'on te battait? + +STREPSIADÈS. + +On me bat; un peu après, je prends des témoins, et ensuite, après un +moment de répit, je vais en justice. + +SOKRATÈS. + +Voyons maintenant; ôte ton manteau. + +STREPSIADÈS. + +Ai-je commis quelque faute? + +SOKRATÈS. + +Non; mais il est prescrit d'entrer nu. + +STREPSIADÈS. + +Mais je n'entre pas chercher un objet volé! + +SOKRATÈS. + +Ote-le: pourquoi ce bavardage? + +STREPSIADÈS. + +Dis-moi seulement ceci: si je suis attentif, et si j'apprends avec +zèle, auquel des disciples serai-je comparable? + +SOKRATÈS. + +Tu seras le portrait de Khæréphôn. + +STREPSIADÈS. + +Malheur à moi! J'aurai l'air d'un cadavre. + +SOKRATÈS. + +Pas un mot; mais suis-moi de ce côté: hâtons-nous. + +STREPSIADÈS. + +Mets-moi donc maintenant entre les mains un gâteau miellé: j'ai +peur, en entrant là dedans, comme si je descendais dans l'antre de +Trophonios. + +SOKRATÈS. + +Marche; pourquoi lanterner devant la porte? + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Va gaiement, en raison de ton ouvrage. Bonne chance à ce vieillard, +que son âge avancé n'empêche pas de prendre une teinture des +nouveautés à la mode, et qui s'exerce à la sagesse. + + * * * * * + +PARABASE _ou_ CHOEUR. + +Spectateurs, je vous dirai librement la vérité, j'en atteste Dionysos, +dont je suis le nourrisson. Puissé-je être vainqueur et réputé sage, +moi qui, vous regardant comme des spectateurs intelligents, et pensant +que cette pièce est la meilleure de mes comédies, ai cru devoir vous +la donner à goûter les premiers, vu qu'elle m'a coûté beaucoup de +peine! Et pourtant je me suis retiré, vaincu par des lourdauds, sans +l'avoir mérité. C'est donc ce que je vous reproche, à vous, hommes +habiles, pour lesquels je me suis donné tant de mal. Et cependant +jamais je ne me soustrairai à des juges intelligents comme vous +l'êtes. Car depuis que dans cette réunion, à laquelle il est agréable +de s'adresser, mon Modeste et mon Débauché ont été écoutés avec +un plein succès, moi aussi, vierge alors et n'ayant pas encore la +permission d'enfanter, j'exposai mon fruit; une autre jeune femme le +recueillit, l'emporta, et vous l'avez généreusement nourri et élevé. +Depuis lors votre bienveillance pour moi a eu la constance d'un +serment. + +Aujourd'hui, comme une autre Élektra, cette comédie paraît, cherchant +à rencontrer des spectateurs aussi éclairés. Elle reconnaîtra, du +premier coup d'oeil, la chevelure de son frère. Voyez comme elle est +réservée. Elle est la première qui ne vienne pas traînant un morceau +de cuir, rouge par le bout, gros à faire rire les enfants. Elle ne se +moque pas des chauves; elle ne danse pas le kordax; elle n'a pas +de vieillard qui, en débitant les vers, frappe de son bâton son +interlocuteur, pour dissimuler ses grossières plaisanteries; elle +n'entre pas une torche à la main, en criant: «Iou! Iou!» mais elle +s'avance confiante en elle-même et en ses vers. Pour moi, qui suis un +poète de ce caractère, je ne porte pas la tête haute, et je ne cherche +pas à vous tromper, en vous servant deux ou trois fois le même sujet: +je vous apporte des pièces nouvelles de mon invention, qui ne se +ressemblent point entre elles et qui sont toutes ingénieuses. Au +moment de toute sa grandeur j'ai frappé Kléôn en plein ventre, mais je +n'ai pas eu l'audace de le fouler aux pieds abattu. Eux, une fois +que Hyperbolos a donné prise sur lui, ils ne cessent d'écraser ce +malheureux, ainsi que sa mère. Eupolis le premier traîna sur la scène +son Marikas; c'étaient nos Chevaliers mal retournés par une main +mauvaise, avec l'addition d'une vieille ivre, qui dansait le kordax, +invention surannée de Phrynikhos, et une baleine l'avalait. A son +tour, Hermippos a joué Hyperbolos, et maintenant tous les autres se +ruent sur Hyperbolos et m'empruntent la comparaison des anguilles. Que +ceux qui rient avec eux se déplaisent à mes oeuvres. Mais si vous vous +amusez avec moi et avec mes pièces, on dira dans les âges à venir que +vous avez bon goût. + +C'est le souverain des dieux, Zeus, plein de grandeur et de +toute-puissance, que j'invoque d'abord pour ce Choeur, et puis le +maître magnanime du trident, remueur farouche de la Terre et de la +plaine salée; et toi, notre père au grand nom, Æther vénérable, qui +entretiens la vie universelle; et toi, Conducteur de coursiers, dont +les rayons éblouissants embrassent l'espace terrestre, divinité grande +parmi les dieux et parmi les mortels. + +Très sages spectateurs, ici prêtez-nous attention. Malmenés par vous, +nous vous adressons nos reproches. Plus que tous les autres dieux nous +avons rendu service à votre ville, et nous sommes les seules divinités +à qui vous n'offriez ni sacrifices ni libations, nous qui vous +protégeons. Si l'on décrète quelque expédition insensée, nous toussons +ou nous pleurons. Cet ennemi des dieux, le corroyeur paphlagonien, +lorsque vous l'avez élu stratège, nous avons froncé les sourcils et +manifesté notre colère: «le tonnerre bruit au milieu des éclairs», la +Lune dévia de sa route, et soudain le Soleil, repliant son flambeau +sur lui-même, refusa de nous luire, si Kléôn était stratège. Cependant +vous l'avez élu. Aussi dit-on que la démence s'est répandue sur +la ville, mais que toutefois les dieux tournent à bien vos fautes. +Comment celle-ci peut facilement être utile, nous allons vous le dire. +Si, convainquant ce Kléôn, vraie mouette de corruption et de vol, +vous lui serrez le cou dans une travée, c'en est fait aussitôt de vos +fautes passées, et les affaires de la ville remontent vers le mieux. + +Viens aussi, souverain Phoebos, dieu de Dèlos, qui habites la roche +escarpée du Kynthos; et toi, bienheureuse habitante du Temple d'or +d'Éphésos, où les jeunes filles des Lydiens te rendent des honneurs +solennels; et toi encore, Déesse de notre contrée, maîtresse de +l'égide, protectrice de la ville, Athèna; et toi, qui habites la roche +du Parnasse, brillant au milieu des torches agitées par les Bakkhantes +de Delphoe, roi des Orgies, Dionysos. + +Au moment où nous étions prêtes à partir, Sélènè nous aborde, et +nous enjoint d'abord de souhaiter toute joie aux Athéniens et à leurs +alliés; puis elle dit qu'elle est furieuse parce que vous l'avez +indignement traitée après qu'elle vous a été utile à tous, non pas en +paroles, mais en réalité. Premièrement, par mois vous n'économisez +pas moins d'une drakhme de lumière; car tous ceux qui sortent le +soir disent: «Enfant, n'achète pas de torches; la lueur de Sélènè est +brillante.» Elle y ajoute, dit-elle, d'autres services; et vous, au +lieu de compter exactement les jours, vous renversez tout du haut +en bas. Aussi, les dieux l'accablent de fréquentes menaces, lorsque, +frustrés du festin, ils reviennent chez eux, sans avoir eu la fête +d'après l'ordre des jours. Quand il faudrait sacrifier, vous donnez +la question ou vous êtes en procès. Souvent, tandis que, nous autres +dieux, nous jeûnons en signe de deuil pour la mort de Memnôn ou de +Sarpédôn, vous vous livrez aux libations ou au rire. Voilà pourquoi +Hyperbolos, élevé cette année aux fonctions de hiéromnémôn, nous, +dieux, nous lui avons enlevé sa couronne. Il saura mieux désormais que +c'est d'après Sélènè qu'il faut régler les jours de la vie. + + * * * * * + +SOKRATÈS. + +Par la Respiration! Par le Khaos! Par l'Air, je n'ai jamais vu d'homme +si grossier, si stupide, si gauche, si oublieux! Les jeux d'esprit +les plus simples, il les oublie, avant même de les avoir appris. +Cependant, je veux l'appeler ici à la porte, au grand jour. Où es-tu, +Strepsiadès? Sors, et prends ton grabat. + +STREPSIADÈS. + +Mais elles ne veulent pas me le laisser apporter, les punaises! + +SOKRATÈS. + +Pose-le vite, et fais attention. + +STREPSIADÈS. + +M'y voici. + +SOKRATÈS. + +Voyons, que veux-tu d'abord apprendre, pour le moment, de toutes les +choses que tu ignores, dis-le-moi? Les mesures, les rhythmes, les +vers? + +STREPSIADÈS. + +Moi? Les mesures: car, l'autre jour, un marchand de farine d'orge m'a +trompé de deux khoenix. + +SOKRATÈS. + +Ce n'est pas là ce que je te demande, mais quelle mesure te paraît la +plus belle, le trimètre ou le tétramètre? + +STREPSIADÈS. + +Pour moi, rien n'est supérieur au demi-setier. + +SOKRATÈS. + +Tu dis des sottises, brave homme. + +STREPSIADÈS. + +Parie avec moi que le demi-setier est un tétramètre. + +SOKRATÈS. + +Va-t'en aux corbeaux! Tu n'es qu'un rustre et un ignorant! Peut-être +pourras-tu mieux apprendre les rhythmes. + +STREPSIADÈS. + +A quoi me serviront les rhythmes pour la farine d'orge? + +SOKRATÈS. + +D'abord à être aimable en société, puis à comprendre ce que sont dans +les rhythmes le rhythme énoplien et le rhythme du daktyle. + +STREPSIADÈS. + +Du daktyle? + +SOKRATÈS. + +Oui, par Zeus! + +STREPSIADÈS. + +Je le connais. + +SOKRATÈS. + +Dis alors. + +STREPSIADÈS. + +Quel autre cela peut-il être que ce doigt-ci. J'en ai usé, dès mon +enfance, de ce doigt-là. + +SOKRATÈS. + +Tu es un rustre et un lourdaud. + +STREPSIADÈS. + +Mais, misérable, je ne désire apprendre rien de tout cela, rien. + +SOKRATÈS. + +Quoi donc alors? + +STREPSIADÈS. + +Voici, voici; le raisonnement le plus injuste. + +SOKRATÈS. + +Mais il y a d'abord, avant cela, beaucoup d'autres choses à apprendre: +ainsi, parmi les quadrupèdes, quels sont vraiment les mâles? + +STREPSIADÈS. + +Mais je connais les mâles, si j'ai bien ma tête; bélier, bouc, +taureau, chien, coq. + +SOKRATÈS. + +Vois-tu ce qui t'arrive? Tu donnes le nom de coq aussi bien à la +femelle qu'au mâle. + +STREPSIADÈS. + +Comment donc? voyons! + +SOKRATÈS. + +Comment? Un coq et une coq. + +STREPSIADÈS. + +Par Poséidon! mais de quel nom veux-tu que je l'appelle? + +SOKRATÈS. + +«Femelle du coq» et l'autre «coq». + +STREPSIADÈS. + +«Femelle du coq»! Par l'Air! voilà qui est bien. Pour cette leçon +seule, je remplirais de farine d'orge, jusqu'aux bords, ton auge à +pétrir. + +SOKRATÈS. + +Autre faute! Tu donnes la qualité de mâle à un être femelle. + +STREPSIADÈS. + +Comment, en la désignant, fais-je de l'auge un mâle? + +SOKRATÈS. + +Absolument comme quand tu dis «Kléonymos». + +STREPSIADÈS. + +Comment cela? Dis-le-moi. + +SOKRATÈS. + +Parce que auge (kardopos) et Kléonymos sont du même genre. + +STREPSIADÈS. + +Mais, mon bon, Kléonymos n'avait pas d'auge à pétrir: il se servait +d'un mortier rond. Enfin, comment dire? + +SOKRATÈS. + +Comment? «La auge», comme tu dirais «la Sostrata». + +STREPSIADÈS. + +«La auge» au féminin? + +SOKRATÈS. + +C'est bien dit. + +STREPSIADÈS. + +C'est cela même: «la auge» (kardopè) comme «la Kléonymè». + +SOKRATÈS. + +Maintenant il faut que tu apprennes à distinguer les noms propres +masculins des féminins. + +STREPSIADÈS. + +Mais je connais des noms féminins. + +SOKRATÈS. + +Dis. + +STREPSIADÈS. + +Lysilla, Philinna, Klitagora, Dèmètria. + +SOKRATÈS. + +Et des noms masculins? + +STREPSIADÈS. + +Dix mille: Philoxénos, Mélèsias, Amynias. + +SOKRATÈS. + +Mais, malheureux! ce ne sont pas là des noms d'hommes. + +STREPSIADÈS. + +Comment! Pas des noms d'hommes? + +SOKRATÈS. + +Pas du tout. Comment, si cela se rencontrait, appellerais-tu Amynias? + +STREPSIADÈS. + +Comment? «Ohé, dirais-je, ici, ici, Amynia!» + +SOKRATÈS. + +Vois-tu? Tu appelles Amynias «Amynia», d'un nom de femme! + +STREPSIADÈS. + +Aussi ai-je raison, puisqu'«elle» ne va pas à l'armée. Mais à quoi +sert d'apprendre ce que nous savons tous? + +SOKRATÈS. + +A rien, par Zeus! Mais couche-toi là. + +STREPSIADÈS. + +Pourquoi faire? + +SOKRATÈS. + +Songe un peu à tes affaires. + +STREPSIADÈS. + +Ah! je t'en prie, pas là. S'il le faut, laisse-moi m'étendre par terre +pour rêver à tout cela. + +SOKRATÈS. + +Cela ne se peut pas autrement. + +STREPSIADÈS. + +Malheureux! Quel supplice les punaises vont m'infliger aujourd'hui! + +SOKRATÈS. + +Médite et réfléchis; tourne ton esprit dans tous les sens; +concentre-le. Dès que tu tomberas dans le vide, bondis vers une autre +idée: que le sommeil doux à l'âme soit absent de tes yeux! + +STREPSIADÈS. + +Aie! aie! aie! aie! + +SOKRATÈS. + +Qu'as-tu donc? que souffres-tu? + +STREPSIADÈS. + +C'est fait de moi, misérable! Du lit s'échappent des Korinthiens qui +me mordent; ils me déchirent les flancs, ils me boivent l'âme, ils +m'arrachent les testicules, ils me fouillent le derrière, ils me +tuent. + +SOKRATÈS. + +Que ta douleur ne crie pas si fort! + +STREPSIADÈS. + +Mais comment? Envolé mon argent, envolée ma couleur, envolée ma +chance, envolée ma chaussure, et, pour comble de maux, tout en +chantant pendant que je monte la garde, envolé moi-même. + +SOKRATÈS. + +Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne songes-tu pas? + +STREPSIADÈS. + +Moi? Oui, par Poséidôn! + +SOKRATÈS. + +Et à quoi songes-tu? + +STREPSIADÈS. + +A savoir si les punaises laisseront quelque bribe de moi. + +SOKRATÈS. + +Va-t'en à la malheure! + +STREPSIADÈS. + +Mais, mon bon, la malheure est arrivée. + +SOKRATÈS. + +Oh! le mollasse! enveloppe-toi la tête. Il faut trouver un procédé +artificieux, une ruse. + +STREPSIADÈS. + +Hélas! qui m'enveloppera, comme procédé artificieux, d'une peau de +mouton? + + * * * * * + +SOKRATÈS. + +Voyons maintenant! Commençons par regarder ce que fait notre homme. +Hé! l'homme! Dors-tu? + +STREPSIADÈS. + +Par Apollôn! non, je ne dors pas. + +SOKRATÈS. + +Tiens-tu quelque chose? + +STREPSIADÈS. + +Par Zeus! rien du tout. + +SOKRATÈS. + +Rien absolument? + +STREPSIADÈS. + +Rien qu'un certain objet dans ma main droite. + +SOKRATÈS. + +Allons! couvre-toi vite, et médite. + +STREPSIADÈS. + +Pourquoi? Dis-le-moi, Sokratès. + +SOKRATÈS. + +Dis toi-même d'abord ce que tu veux trouver. + +STREPSIADÈS. + +Tu as entendu dix mille fois ce que je veux au sujet des intérêts, le +moyen de n'en payer à personne. + +SOKRATÈS. + +Va donc, couvre-toi; fixe ta pensée fugitive; examine la chose par le +menu, distinguant et réfléchissant. + +STREPSIADÈS. + +Malheureux que je suis! + +SOKRATÈS. + +Doucement. Si une pensée t'embarrasse, laisse-la, passe outre; puis +reviens-y; remets en mouvement la même pensée, et place-la dans la +balance. + +STREPSIADÈS. + +O mon petit Sokratès bien-aimé. + +SOKRATÈS. + +Qu'est-ce donc, vieillard? + +STREPSIADÈS. + +Au sujet des intérêts j'ai une idée ingénieuse. + +SOKRATÈS. + +Indique-la. Allons, dis-moi ce que c'est. + +STREPSIADÈS. + +Si j'achetais une femme thessalienne pour faire descendre la lune +pendant la nuit! Je l'enfermerais ensuite comme un miroir dans un étui +rond, et puis je la garderais. + +SOKRATÈS. + +A quoi cela te servirait-il? + +STREPSIADÈS. + +A quoi? Si désormais la lune ne se levait plus du tout, je ne paierais +pas d'intérêts. + +SOKRATÈS. + +Comment cela? + +STREPSIADÈS. + +Parce que, chaque mois, on paie l'argent prêté. + +SOKRATÈS. + +Très bien. Mais je vais te proposer un autre tour d'adresse. Si l'on +te condamnait en justice à payer cinq talents, comment annulerais-tu +cet arrêt? Dis-le-moi. + +STREPSIADÈS. + +Comment? Comment? Je ne sais pas. Aussi faut-il chercher. + +SOKRATÈS. + +N'enroule pas toujours ta pensée autour de toi; mais lâche tes idées +dans l'air, donne-leur l'essor, comme à un hanneton qu'un fil retient +par la patte. + +STREPSIADÈS. + +J'ai une annulation d'arrêt des plus ingénieuses, tu vas en convenir +avec moi. + +SOKRATÈS. + +Laquelle? + +STREPSIADÈS. + +Tu as sans doute déjà vu chez les vendeurs de drogues une pierre +belle, diaphane, au moyen de laquelle ils allumaient du feu? + +SOKRATÈS. + +C'est le cristal que tu veux dire? + +STREPSIADÈS. + +Oui. + +SOKRATÈS. + +Eh bien, qu'en ferais-tu? + +STREPSIADÈS. + +Je prendrais cette pierre, et quand le greffier écrirait l'arrêt, moi, +debout, à l'écart, j'emploierais le soleil à fondre les lettres de ma +condamnation. + +SOKRATÈS. + +Sagement fait, j'en atteste les Kharites! + +STREPSIADÈS. + +Quelle jouissance pour moi d'effacer une condamnation de cinq talents! + +SOKRATÈS. + +Voyons, trouve-moi vite ceci. + +STREPSIADÈS. + +Quoi? + +SOKRATÈS. + +Le moyen de retourner une condamnation contre tes adversaires, au +moment même de la subir, faute de témoins. + +STREPSIADÈS. + +Tout ce qu'il y a de plus insignifiant, et très facile. + +SOKRATÈS. + +Dis donc. + +STREPSIADÈS. + +Eh bien, je le dis. S'il ne restait plus qu'une affaire à juger, avant +qu'on appelât la mienne, je courrais me pendre. + +SOKRATÈS. + +Cela ne signifie rien. + +STREPSIADÈS. + +Mais si, de par les dieux! Personne à moi une fois mort n'enverrait +d'assignation. + +SOKRATÈS. + +Tu déraisonnes. Va-t'en; je ne veux plus te donner de leçons. + +STREPSIADÈS. + +Pourquoi, Sokratès, au nom des dieux? + +SOKRATÈS. + +Parce que, à chaque instant, tu oublies ce qu'on t'apprend. Pour le +moment, qu'est-ce que je t'ai d'abord enseigné ici? Parle. + +STREPSIADÈS. + +Voyons un peu! Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était +d'abord? Qu'est-ce que c'était que la chose où l'on pétrit la farine +d'orge? Malheur! Qu'est-ce que c'était? + +SOKRATÈS. + +Aux corbeaux et à la malheure cette vieille ganache oublieuse et +stupide! + +STREPSIADÈS. + +Hélas! Que vais-je devenir? Je suis un homme perdu, si je n'apprends +pas à bien retourner ma langue. O Nuées, donnez-moi quelque bon +conseil. + +LE CHOEUR. + +Pour nous, ô vieillard, nous te conseillons, si tu as un fils, élevé +par toi, de l'envoyer apprendre à ta place. + +STREPSIADÈS. + +Oui, j'ai un fils beau et bon, mais il ne veut pas apprendre. Que +ferai-je? + +LE CHOEUR. + +Et tu le souffres? + +STREPSIADÈS. + +Il est plein de vigueur et de santé, et, par des femmes de haute +volée, il descend de Koesyra. Je vais le trouver. S'il ne veut pas, je +n'ai plus qu'à le chasser de la maison. (_A Sokratès._) Toi, rentre, +et attends-moi un instant. + +LE CHOEUR, _à Sokratès près de sortir_. + +Ne vois-tu pas tous les biens que tu vas obtenir sur-le-champ de nous +seules parmi les divinités? Voilà un homme prêt à faire tout ce que tu +lui ordonneras. Tu le vois. Le connaissant émerveillé, et absolument +enthousiasmé, il faut le laper autant que possible, et vivement. +D'ordinaire, les affaires de ce genre cèdent la place à d'autres. + + * * * * * + +STREPSIADÈS. + +Non, par le Brouillard! tu ne resteras pas ici davantage. Va manger, +si tu veux, les colonnes de Mégaklès. + +PHIDIPPIDÈS. + +Mais, excellent père, qu'as-tu donc? Tu n'es pas dans ton bon sens, +j'en jure par Zeus Olympien! + +STREPSIADÈS. + +Voyez, voyez, «Zeus Olympien»! Quelle folie! Croire à Zeus, à ton âge! + +PHIDIPPIDÈS. + +D'où vient donc que tu ris ainsi? + +STREPSIADÈS. + +Parce que je songe que tu es assez petit garçon pour avoir en tête ces +vieilleries. Cependant approche, pour en savoir davantage; je vais te +dire une chose, dont la connaissance fera de toi un homme. Seulement, +n'en dis rien à personne. + +PHIDIPPIDÈS. + +Voyons, qu'est-ce que c'est? + +STREPSIADÈS. + +Tu as juré par Zeus. + +PHIDIPPIDÈS. + +Oui. + +STREPSIADÈS. + +Vois donc comme il est bon d'apprendre. Phidippidès, il n'y a pas de +Zeus. + +PHIDIPPIDÈS. + +Qu'y a-t-il alors? + +STREPSIADÈS. + +C'est Tourbillon qui règne, après avoir chassé Zeus. + +PHIDIPPIDÈS. + +Allons donc! est-ce que tu radotes? + +STREPSIADÈS. + +Sache que c'est comme cela. + +PHIDIPPIDÈS. + +Et qui le dit? + +STREPSIADÈS. + +Sokratès de Mêlos, et Khæréphôn, qui connaît les sauts des puces. + +PHIDIPPIDÈS. + +En es-tu donc à ce point de démence, que tu croies à ces hommes +bilieux? + +STREPSIADÈS. + +Parles-en mieux, et ne dis pas de mal de ces hommes habiles et pleins +de sens, dont pas un, par économie, ne se fait jamais raser, ni ne se +parfume, ni ne va aux bains pour se laver; tandis que toi, comme +si j'étais mort, tu gaspilles mon avoir. Mais va-t'en au plus vite +étudier à ma place. + +PHIDIPPIDÈS. + +Et que peut-on apprendre de bon de ces gens-là? + +STREPSIADÈS. + +Vraiment? Tout ce qu'il y a de sciences parmi les hommes. Tu verras +combien toi-même tu es ignorant et épais. Mais attends-moi ici un +instant. + +PHIDIPPIDÈS. + +Quel malheur! Que faire? Mon père est fou! Dois-je le faire interdire +pour cause de démence, ou prévenir de sa folie les faiseurs de +cercueils? + +STREPSIADÈS. + +Voyons un peu! Comment appelles-tu cet oiseau? Dis-le-moi. + +PHIDIPPIDÈS. + +Un coq. + +STREPSIADÈS. + +Bien. Et cette femelle? + +PHIDIPPIDÈS. + +Un coq. + +STREPSIADÈS. + +Tous les deux de même; tu me fais rire. Ne recommence plus dorénavant, +mais appelle celle-ci «femelle du coq» et cet autre «coq». + +PHIDIPPIDÈS. + +«Femelle du coq»! Ce sont là les nesses que tu viens d'apprendre chez +les Fils de la Terre. + +STREPSIADÈS. + +Et beaucoup d'autres choses. Mais ce que j'apprenais successivement, +je l'oubliais tout de suite, à cause du nombre des années. + +PHIDIPPIDÈS. + +Est-ce aussi pour cela que tu as perdu ton manteau? + +STREPSIADÈS. + +Je ne l'ai pas perdu, mais je l'ai emphilosophé. + +PHIDIPPIDÈS. + +Et tes sandales, qu'en as-tu fait, pauvre insensé? + +STREPSIADÈS. + +Comme Périklès, je les ai perdues pour le nécessaire. Mais viens, +marche, allons; et, si c'est pour obéir à ton père, sois en faute. +Moi, quand tu n'avais encore que six ans et que tu bégayais, je +t'obéissais, et la première obole que je touchai, comme juge au +tribunal des hèliastes, je t'en ai acheté un petit chariot aux Diasia. + +PHIDIPPIDÈS. + +Oui, mais un temps viendra où tu te repentiras de ce que tu fais. + +STREPSIADÈS. + +Tout va bien, puisque tu obéis. Ici, ici, Sokratès! Sors, je t'amène +mon fils, que voici: il ne voulait pas, mais je l'ai décidé. + + * * * * * + +SOKRATÈS. + +C'est encore un enfant, peu rompu à nos paniers suspendus en l'air. + +PHIDIPPIDÈS. + +A toi de t'y rompre, si tu y restais pendu! + +STREPSIADÈS. + +Aux corbeaux! Tu insultes ton maître. + +SOKRATÈS. + +Ah! «Si tu y restais pendu», quelle mauvaise manière de parler, et les +lèvres largement ouvertes! Comment ce jeune homme saura-t-il jamais se +tirer d'un procès, citer des témoins, avoir la faculté persuasive ou +dissolvante? Voilà donc ce que pour un talent enseignait Hyperbolos! + +STREPSIADÈS. + +Qu'importe? Instruis-le. C'est une nature philosophique. Tout petit +petit enfant, il bâtissait chez nous des maisons, il sculptait des +vaisseaux, il construisait des chariots de cuir, et avec des écorces +de grenade il faisait des grenouilles: c'était à ravir. Apprends-lui +donc les deux Raisonnements, le fort et puis le faible, qui triomphe +du fort à l'aide de l'injustice: tout au moins enseigne-lui l'injuste +par n'importe quel moyen. + +SOKRATÈS. + +Il va s'instruire en entendant les deux Raisonnements eux-mêmes. + +STREPSIADÈS. + +Moi, je m'en vais. Souviens-toi maintenant de le mettre en état de +réfuter tout ce qui est juste. + +LE JUSTE. + +Viens ici, et montre-toi aux spectateurs, si impudent que tu sois. + +L'INJUSTE. + +Allons où tu voudras, il me sera beaucoup plus facile, en parlant +devant la multitude, de t'anéantir. + +LE JUSTE. + +M'anéantir, toi? Qui es-tu donc? + +L'INJUSTE. + +Le Raisonnement. + +LE JUSTE. + +Oui, le plus faible. + +L'INJUSTE. + +Mais je te vaincrai, toi qui te vantes d'être le plus fort. + +LE JUSTE. + +Par quel art? + +L'INJUSTE. + +Par la nouveauté de mes idées. + +LE JUSTE. + +En effet, elles fleurissent parmi les insensés. + +L'INJUSTE. + +Non pas; auprès des sages. + +LE JUSTE. + +Je te mettrai à male mort. + +L'INJUSTE. + +Dis-moi, en quoi faisant? + +LE JUSTE. + +En disant ce qui est juste. + +L'INJUSTE. + +Et moi je renverserai tout cela, en te contredisant. Et d'abord je +soutiens absolument qu'il n'y a pas de justice. + +LE JUSTE. + +Pas de justice? + +L'INJUSTE. + +Oui; où est-elle? + +LE JUSTE. + +Chez les dieux. + +L'INJUSTE. + +Comment donc, si la justice existe, Zeus n'a-t-il pas péri pour avoir +enchaîné son père? + +LE JUSTE. + +Eh quoi! Voilà où en est venue la perversité? Apporte-moi un bassin. + +L'INJUSTE. + +Tu es un vieux radoteur, un mal équilibré! + +LE JUSTE. + +Tu es un infâme et un éhonté! + +L'INJUSTE. + +Tu me couvres de roses. + +LE JUSTE. + +Un impie! + +L'INJUSTE. + +Tu me couronnes de lis. + +LE JUSTE. + +Un parricide! + +L'INJUSTE. + +Tu m'arroses d'or, sans t'en apercevoir. + +LE JUSTE. + +Autrefois ce n'était pas de l'or, mais du plomb. + +L'INJUSTE. + +Aujourd'hui, ce m'est une parure. + +LE JUSTE. + +Tu n'es pas mal effronté. + +L'INJUSTE. + +Et toi, une vraie ganache. + +LE JUSTE. + +C'est à cause de toi que les jeunes gens ne veulent plus fréquenter +les écoles. On ne tardera pas à connaître chez les Athéniens ce que tu +enseignes à des fous. + +L'INJUSTE. + +Tu es d'une saleté honteuse. + +LE JUSTE. + +Et toi dans une bonne situation; mais il n'y a pas longtemps que +tu mendiais. Tu disais: «Je suis Téléphos le Mysien,» tirant de ta +besace, pour les grignoter, des maximes de Pandélétos. + +L'INJUSTE. + +La belle sagesse... + +LE JUSTE. + +La belle folie... + +L'INJUSTE. + +Que tu nous vantes! + +LE JUSTE. + +Que la tienne et celle de la ville qui te nourrit, toi le corrupteur +des jeunes gens. + +L'INJUSTE. + +Ne veux-tu pas instruire ce jeune homme, vieux Kronos? + +LE JUSTE. + +Sans doute, s'il faut le sauver et ne pas l'exercer seulement au +bavardage. + +L'INJUSTE. + +Viens ici, et laisse celui-ci à sa folie! + +LE JUSTE. + +Je te ferai crier, si tu avances la main vers lui. + +LE CHOEUR. + +Trêve à cette lutte et à ces insultes. Mais fais voir, toi, ce que +tu enseignais aux hommes d'autrefois; toi, ce qu'est l'éducation +nouvelle. De la sorte, après vous avoir entendus tous les deux exposer +le pour et le contre, il jugera quelle école il faut fréquenter. + +LE JUSTE. + +Je veux bien faire ainsi. + +L'INJUSTE. + +Moi aussi je le veux. + +LE CHOEUR. + +Voyons donc qui des deux parlera le premier. + +L'INJUSTE. + +Je lui accorde la parole; puis, quand il aura parlé, je décocherai sur +lui des expressions et des pensées nouvelles. A la fin, s'il se met à +grommeler, je fais de mes idées une volée de bourdons, qui lui piquent +la figure et les deux yeux et le mettent à mal. + +LE CHOEUR. + +Maintenant, que les rivaux, confiants dans leurs procédés oratoires, +dans leurs pensées, dans leurs réflexions sentencieuses, montrent +lequel des deux paraîtra le plus fort dans l'art de parler. +Aujourd'hui, en effet, c'est l'épreuve décisive de la philosophie, +pour laquelle mes amis livrent un grand combat. Allons, toi, qui +couronnas les anciens de si nobles vertus, romps le silence en faveur +de l'éducation que tu aimes, et fais-nous connaître ton caractère. + +LE JUSTE. + +Je dirai donc l'ancienne éducation, en quoi elle consistait, lorsque +florissait mon enseignement de la justice et que la prudence était en +honneur. D'abord il ne fallait pas entendre un enfant souffler mot; +puis ils s'avançaient en bon ordre dans les rues vers l'école +du maître de musique, les cheveux longs, nus, serrés, la neige +tombât-elle comme d'un tamis. Là ils apprenaient, les cuisses +écartées, à chanter: «Pallas redoutable destructrice des villes» ou: +«Cri retentissant au loin»; soutenant l'harmonie que leurs pères leur +avaient enseignée. Si quelqu'un d'eux faisait quelque bouffonnerie ou +donnait à sa voix une inflexion mélodique comme celles que les élèves +de Phrynis modulent à l'opposé de la mélodie, il était châtié, roué +de coups, comme insultant aux Muses. Dans la palestre, les enfants +s'asseyaient les jambes allongées, de manière à ne faire voir aux +voisins rien d'indécent. Aussitôt qu'ils s'étaient remis debout, ils +essuyaient la place, et veillaient à ne laisser aux amants aucune +empreinte de leur sexe. Pas un enfant ne se frottait d'huile +au-dessous du nombril; et le milieu de leur corps florissait de rosée +et de duvet comme les fruits. Nul d'entre eux, donnant à sa voix une +mollesse toute féminine, ne s'avançait vers un amant, en l'attirant +des yeux. Nul, au repas, ne se fût permis de prendre une tête de +raifort; nul de s'emparer de l'anèthon réservé aux vieillards ou du +persil; nul de manger du poisson ou des grives, nul d'avoir les pieds +croisés. + +L'INJUSTE. + +Vieilleries contemporaines des Diopolia, des Cigales, de Kékidas, des +Bouphonies! + +LE JUSTE. + +C'est pourtant ce qu'il en est; c'est par cette éducation que j'ai +formé les héros qui combattaient à Marathôn. Mais toi, tu leur +enseignes aujourd'hui à s'empaqueter tout d'abord dans des vêtements. +Aussi je m'indigne, quand il leur faut danser aux Panathènæa, de +les voir tenir leurs boucliers devant leur corps sans songer à +Tritogénéia. Ose donc, jeune homme, me choisir, moi, le Raisonnement +supérieur. Tu apprendras à détester l'Agora, à t'abstenir des bains, +à avoir honte de ce qui est honteux, et, si quelqu'un te raille, à +prendre feu; à te lever de ton siège au passage des vieillards, à ne +rien faire de mal à tes parents, à ne commettre aucun acte indécent, +car tu dois figurer la statue de la Pudeur; à ne pas courir après +une danseuse, car si tu te mets à cette poursuite, une courtisane +te jettera une pomme, et tu seras privé de ta réputation; à ne +pas contredire ton père, à ne pas lui donner le nom de lapétos, en +reprochant son âge à ce vieillard qui t'a nourri. + +L'INJUSTE. + +Si tu crois, jeune homme, à tout ce qu'il te dit, par Dionysos! tu +ressembleras aux fils de Hippokratès, et on t'appellera le «poupon qui +tette». + +LE JUSTE. + +Tu passeras ton temps, luisant et fleurant bon, dans les gymnases, +ne débitant pas sur l'Agora de mauvaises pointes comme on le fait +aujourd'hui; on ne te traînera pas en justice pour une méchante +affaire pleine d'objections subtiles et ruineuses. Mais tu descendras +à l'Akadèmia, pour courir sous les oliviers sacrés, la tête ceinte +d'un roseau blanc, avec un sage compagnon de ton âge, respirant le +smilax, le loisir et la jonchée blanche des peupliers... épanoui par +la saison printanière, quand le platane et l'ormeau échangent leurs +murmures. Si tu fais ce que je te dis, et si tu y appliques ton +intelligence, tu auras toujours la poitrine grasse, le teint clair, +les épaules larges, la langue courte, les fesses charnues, le pénis +petit. Mais si tu t'attaches à ceux du jour, tu auras tout de suite +le teint pâle, les épaules petites, la poitrine resserrée, la langue +longue, les fesses petites, les parties fortes, des décrets à n'en +plus finir. On te rendra prêt à croire que le honteux est honnête et +que l'honnête est honteux, et tu seras, en outre, l'image de l'infamie +d'Antimakhos. + +LE CHOEUR. + +O toi qui habites les tours élevées de la glorieuse sagesse, quel +doux parfum de bon sens fleurit dans tes discours! Heureux ceux qui +vivaient au temps des hommes de jadis! (_A l'Injuste._) Quant à toi, +qui possèdes les séductions du langage, il te faut trouver des idées +nouvelles, car ton rival a eu du succès. Tu as besoin, ce me semble, +de vigoureux arguments pour le surpasser et pour ne pas être un objet +de risée. + +L'INJUSTE. + +Enfin! Il y a longtemps que la bile m'étouffe et que je brûle de +renverser tous ces arguments par les miens. Moi, je m'entends appeler +le Raisonnement inférieur par ces métaphysiciens, parce que, le +premier, j'ai imaginé de contredire les lois et le droit. Mais +n'est-ce pas une valeur de dix mille statères, que de prendre en main +la cause la plus faible et de la gagner? Or, vois comment je ruine +l'éducation dans laquelle il met sa confiance. Il dit d'abord qu'il ne +te permettra pas de prendre des bains chauds. Mais quelle raison as-tu +de blâmer les bains chauds? + +LE JUSTE. + +Parce qu'ils sont très mauvais et qu'ils amollissent l'homme. + +L'INJUSTE. + +Arrête! Je te tiens tout de suite à bras-le-corps, et tu ne peux +échapper. Parle. Dis-moi quel est des fils de Zeus le héros à l'âme, +selon toi, le plus haut placée, et qui accomplit le plus de travaux? + +LE JUSTE. + +Je pense qu'il n'y a pas d'homme supérieur à Hèraklès. + +L'INJUSTE. + +Eh bien! Où as-tu jamais vu des bains froids portant le nom de +Hèraklès? Et cependant qui a été plus courageux? + +LE JUSTE. + +Oui, voilà, voilà bien les raisons que les jeunes gens ont, chaque +jour, à la bouche pour remplir les bains et vider les palestres! + +L'INJUSTE. + +Tu blâmes ensuite l'habitude de l'Agora; moi, je l'approuve. Si +c'était un mal, jamais Homèros n'aurait fait un harangueur de Nestôr +et des autres sages. De là je passe à l'usage de la langue: il dit +que les jeunes gens ne doivent pas l'exercer, moi je prétends le +contraire; il dit qu'il faut user de modestie: voilà deux principes +détestables. Où as-tu jamais vu que la modestie fût un bien réel? +Parle, convaincs-moi. + +LE JUSTE. + +A nombre de gens. C'est ainsi que Pèleus reçut une épée. + +L'INJUSTE. + +Une épée? Il y fit un joli profit, le malheureux! Hyperbolos, au moyen +de ses lampes, n'a-t-il pas gagné des milliers de talents avec sa +méchanceté et non, par Zeus! avec son épée? + +LE JUSTE. + +Et cependant Pèleus, en raison de sa modestie, a épousé Thétis. + +L'INJUSTE. + +Qui ne tarda pas à le quitter et à disparaître; car il n'était pas +un libidineux, un homme à passer toute une nuit agréable entre deux +couvertures: une femme, au contraire, aime à être cajolée. Tu n'es, +toi, qu'une vieille ganache. Vois donc, jeune homme, toutes les +privations imposées à la modestie, tous les plaisirs dont tu dois être +privé, garçons, femmes, kottabes, festins, boissons, éclats de rire. +Vraiment, est-ce pour toi la peine de vivre, privé de tout cela? Mais +en voilà assez. Je passe maintenant aux exigences de la nature. Tu as +fait une faute, aimé, commis un adultère, et tu t'es fait prendre. Tu +es perdu; car tu ne sais point parler. En suivant mes leçons, jouis +de la vie, danse, ris, ne rougis de rien. On t'a surpris en adultère: +affirme au mari que tu n'es pas coupable; rejette la faute sur Zeus; +dis qu'il céda lui-même à l'amour et aux femmes. Comment toi, mortel, +pourrais-tu faire plus qu'un dieu? + +LE JUSTE. + +Mais si, pour t'avoir cru, il a une rave enfoncée dans le derrière, +s'il subit une épilation à la cendre chaude, pourra-t-il alléguer +comme quoi il n'a pas le derrière élargi? + +L'INJUSTE. + +Eh! s'il a le derrière élargi, quel mal cela lui fera-t-il? + +LE JUSTE. + +Mais que peut-il donc lui arriver de plus fâcheux? + +L'INJUSTE. + +Que diras-tu, si j'ai raison contre toi? + +LE JUSTE. + +Je me tairai. Comment faire autrement? + +L'INJUSTE. + +Voyons, dis-moi, quelle espèce de gens sont les orateurs? + +LE JUSTE. + +De ceux qui ont le derrière élargi. + +L'INJUSTE. + +Je le crois. Et les auteurs tragiques? + +LE JUSTE. + +De ceux qui ont le derrière élargi. + +L'INJUSTE. + +Bien dit. Et les démagogues? + +LE JUSTE. + +De ceux qui ont le derrière élargi. + +L'INJUSTE. + +Cela étant, ne reconnais-tu pas que tu ne dis que des sottises? Et les +spectateurs? Vois de quel côté est la majorité. + +LE JUSTE. + +Je regarde. + +L'INJUSTE. + +Que vois-tu? + +LE JUSTE. + +La majorité, de par les dieux! se compose de larges derrières. En +voilà un que je connais; celui-là encore, et cet autre avec ses longs +cheveux. + +L'INJUSTE. + +Eh bien, que dis-tu? + +LE JUSTE. + +Nous sommes vaincus, êtres infâmes. Au nom des dieux! recevez mon +manteau: je passe de votre côté. (_Ils s'en vont._) + + * * * * * + +SOKRATÈS. + +Qu'est-ce à dire? Veux-tu prendre ton fils, le remmener, ou que je +l'instruise à parler? + +STREPSIADÈS. + +Instruis-le, châtie-le, et souviens-toi de bien lui affiler la langue, +de manière qu'il ait l'une des deux mâchoires pour les petites causes +et l'autre mâchoire pour les grandes affaires. + +SOKRATÈS. + +Sois tranquille; tu auras chez toi un sophiste habile. + +STREPSIADÈS. + +Pâle, je crois, et misérable. (_Ils entrent chez Sokratès._) + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Entrez maintenant. Je crois que tu t'en repentiras. + +Ce que les juges gagneront, s'ils accordent au Choeur un appui +légitime, nous voulons le dire. Et, premièrement, si vous voulez +labourer vos champs, à la saison, nous pleuvrons sur vous d'abord, et +sur les autres ensuite. Puis nous garderons les fruits et les vignes +de manière qu'ils ne souffrent ni de la sécheresse, ni d'une pluie +excessive. Mais si un de vous, mortels, nous offense, nous déesses, +qu'il songe quels maux il endurera de nous, ne recueillant ni vin, ni +rien, de son champ. Quand les oliviers et les vignes pousseront, ils +seront rasés, tant nous les frapperons de frondes. Si nous le voyons +faire des briques, nous pleuvrons, et nous briserons sous des tas de +grêle les tuiles de son toit. S'il se marie, lui, ou quelqu'un de ses +parents ou de ses amis, nous pleuvrons toute la nuit, si bien qu'il +aimerait mieux se trouver en Ægypte que d'avoir jugé injustement. + + * * * * * + +STREPSIADÈS. _Il sort de chez lui, chargé d'un sac de farine, et se +dirige vers la porte de Sokratès._ + +Cinq, quatre, trois, puis deux, et enfin celui de tous les jours que +je redoute le plus, qui me fait frissonner, que je déteste, ce maudit +jour de la lune vieille et nouvelle. C'est un serment fait par tous +ceux à qui je dois, et qui déposent leurs assignations au tribunal +des Prytanes, de me ruiner, de me perdre, malgré la modération et +la justice de mes propositions: «Mon cher, ne me demande pas cela +maintenant, donne-moi du temps pour cette somme, fais-moi quitte +de cette autre!» Ils prétendent qu'ainsi ils ne recevront rien; ils +m'injurient, disant que je leur fais du tort et qu'ils vont me +citer devant les juges. Qu'ils me citent donc; je m'en soucie peu, +aujourd'hui que Phidippidès a appris l'art de bien parler. Je vais, du +reste, m'en assurer, en frappant à la porte du philosophoir... Enfant! +holà! Enfant, enfant! + + * * * * * + +SOKRATÈS. + +Strepsiadès, bonjour. + +STREPSIADÈS. + +A toi aussi bonjour. Mais d'abord accepte ce sac. Il est juste de +faire un joli cadeau à son maître. Et mon fils, a-t-il appris le +fameux Raisonnement, ce garçon que tu as emmené tantôt? + +SOKRATÈS. + +Il l'a appris. + +STREPSIADÈS. + +Bien, ô souveraine Fourberie! + +SOKRATÈS. + +De sorte que tu vas gagner tous les procès que tu voudras. + +STREPSIADÈS. + +Quand même il y aurait des témoins que j'ai emprunté? + +SOKRATÈS. + +D'autant mieux, fussent-ils mille. + +STREPSIADÈS. + +Je crierai donc à haute voix: «Ohé! soyez maudits, peseurs d'oboles, +vous, le principal, et les intérêts des intérêts! Vous ne me nuirez +plus désormais. Pour moi s'élève dans cette maison un fils, dont +la langue brille, à deux tranchants, mon soutien, le sauveur de la +famille, le fléau de mes ennemis, le libérateur des grandes infortunes +de son père.»... Cours l'appeler de là dedans, qu'il vienne vers moi. +Mon fils, mon enfant, sors de la maison; entends la voix de ton père. + +SOKRATÈS. + +Le voici. + +STREPSIADÈS. + +Ami, ami! + +SOKRATÈS. + +Prends ton fils, et va-t'en. + + * * * * * + +STREPSIADÈS. + +O mon fils! Oh! oh! Quelle joie je goûte tout d'abord à voir ce teint! +Maintenant, à te voir, tu es tout de suite un homme prêt à nier, à +contredire. C'est franchement chez toi une fleur du terroir que ces +mots: «Qu'as-tu à dire?» et cette apparence d'offensé quand on offense +et qu'on fait tort aux autres; je vois cela. Tu as sur ton visage le +regard attique. Maintenant vois à me sauver, puisque c'est toi qui +m'as perdu. + +PHIDIPPIDÈS. + +Qu'est-ce qui te fait peur? + +STREPSIADÈS. + +La lune vieille et nouvelle. + +PHIDIPPIDÈS. + +Qu'est-ce que la lune vieille et nouvelle? + +STREPSIADÈS. + +Le jour où ils disent qu'ils déposeront leurs assignations au tribunal +des Prytanes. + +PHIDIPPIDÈS. + +Adieu leurs assignations! Il n'y a pas moyen qu'un jour soit deux +jours. + +STREPSIADÈS. + +Il n'y a pas moyen? + +PHIDIPPIDÈS. + +Non; à moins que la même femme ne soit en même temps vieille et jeune. + +STREPSIADÈS. + +Mais la loi le veut. + +PHIDIPPIDÈS. + +Je crois qu'ils n'en comprennent pas bien le sens. + +STREPSIADÈS. + +Quel en est le sens? + +PHIDIPPIDÈS. + +Le vieux Solôn était, de sa nature, ami du peuple. + +STREPSIADÈS. + +Cela ne fait rien à la lune vieille et nouvelle. + +PHIDIPPIDÈS. + +Celui-ci fixa deux jours pour la citation, la lune vieille et la lune +nouvelle, afin que les consignations fussent déposées à la nouvelle +lune. + +STREPSIADÈS. + +Pourquoi donc a-t-il ajouté la vieille? + +PHIDIPPIDÈS. + +Afin, pauvre homme, que les débiteurs assignés eussent d'abord un jour +pour arranger l'affaire de gré à gré; sinon, pour qu'on redoublât les +poursuites le matin même de la nouvelle lune. + +STREPSIADÈS. + +Pourquoi alors les magistrats ne reçoivent-ils pas les consignations +le premier jour du mois, mais le jour de la vieille et nouvelle lune? + +PHIDIPPIDÈS. + +Ils me paraissent agir en cela comme les gourmets: afin de profiter +le plus tôt possible des sommes déposées, ils avancent la dégustation +d'un jour. + +STREPSIADÈS. + +Eh bien, pauvres sots, pourquoi restez-vous là stupidement pour notre +profit à nous les sages? Vraies bornes, d'ailleurs, nombre, moutons, +cruches amoncelées au hasard! Aussi faut-il qu'en mon honneur et en +l'honneur de mon fils, notre bonne chance me fasse entonner un chant +d'éloges: «Heureux Strepsiadès, qui es toi-même sage, et qui élèves un +pareil fils!» Voilà ce que diront mes amis et mes concitoyens, jaloux +de ta parole et de tes victoires dans les procès! Mais je veux d'abord +te faire entrer pour prendre un bon repas. + + * * * * * + +PASIAS, _à son témoin_. + +Faut-il qu'un homme sacrifie jamais quelque chose de son avoir? Non, +assurément. Mais il eût mieux valu tout de suite être sans vergogne +plutôt que se faire des affaires, comme moi, qui, aujourd'hui, afin +d'avoir mon argent, te traîne ici pour témoigner, et qui, de plus, +vais devenir l'ennemi d'un citoyen. Cependant, jamais, tant que +je vivrai, je ne ferai rougir de moi ma patrie. J'appellerai donc +Strepsiadès en justice... + +STREPSIADÈS. + +Qui est-ce? + +PASIAS. + +... Pour le jour de la vieille et de la nouvelle lune. + +STREPSIADÈS. + +Je vous prends à témoin qu'il a indiqué deux jours. Et pourquoi? + +PASIAS. + +Pour douze mines que tu as reçues, afin d'acheter un cheval pommelé. + +STREPSIADÈS. + +Un cheval? L'entendez-vous, moi qui, vous le savez tous, ai horreur de +l'équitation. + +PASIAS. + +Et j'en atteste Zeus, tu juras par tous les dieux que tu me les +rendrais. + +STREPSIADÈS. + +Mais, de par Zeus! mon Phidippidès n'avait pas encore appris le +Raisonnement irrésistible. + +PASIAS. + +Et maintenant à cause de cela tu songes à nier ta dette. + +STREPSIADÈS. + +Effectivement, quel autre profit tirerais-je de cette science? + +PASIAS. + +Et tu oserais me la nier par serment devant les dieux? + +STREPSIADÈS. + +Quels dieux? + +PASIAS. + +Celui que je t'indiquerai, Zeus, Hermès, Poséidôn. + +STREPSIADÈS. + +Zeus. Je donnerais de bon coeur un triobole pour prêter ce serment. + +PASIAS. + +Puisses-tu périr pour ton impudence! + +STREPSIADÈS. + +Il gagnerait à être salé, cet homme! + +PASIAS. + +Je pense que tu te moques du monde. + +STREPSIADÈS. + +Il tiendrait bien six kongia. + +PASIAS. + +Non, de par le grand Zeus et par les autres dieux! tu ne te joueras +pas de moi impunément. + +STREPSIADÈS. + +Je suis enchanté, ravi de ces dieux. Un serment par Zeus est ridicule +pour des gens instruits. + +PASIAS. + +Certes, un jour viendra où tu expieras ces impiétés. Mais me +rendras-tu mes fonds ou non? Réponds, que je m'en aille. + +STREPSIADÈS. + +Sois tranquille à présent; car je vais bientôt te répondre clairement. +(_Il entre dans la maison._) + +PASIAS, _à son témoin_. + +Que crois-tu qu'il fasse? Crois-tu qu'il me paie? + +STREPSIADÈS, _rentrant_. + +Où est l'homme qui me demande de l'argent? Parle. Qu'est-ce que cela? + +PASIAS. + +Cela? Une auge (kardopos). + +STREPSIADÈS. + +Et tu me demandes de l'argent quand tu es ce que tu es? Non, je +ne donnerais pas une obole à qui que ce soit qui appelle une auge +«kardopos» au lieu de «kardopè». + +PASIAS. + +Tu ne me paieras pas? + +STREPSIADÈS. + +Non pas, que je sache. Allons, finissons-en; décampe au plus vite loin +de la porte. + +PASIAS. + +Je m'en vais, mais sache bien que je cours déposer ma consignation, ou +que je meure! + +STREPSIADÈS. + +C'est autant de perdu en sus des douze mines. Cependant, je regrette +de voir dans cette situation un homme qui se trompe sur le genre de +«kardopos» et de «kardopè». + + * * * * * + +AMYNIAS. + +Hélas! quel malheur est le mien! + +STREPSIADÈS. + +Holà! Quel est celui qui gémit de la sorte! Ne serait-ce point +quelqu'un des dieux de Karkinos? + +AMYNIAS. + +En quel état je suis, vous voulez le savoir? Un homme infortuné. + +STREPSIADÈS. + +Passe ton chemin. + +AMYNIAS. + +O cruel destin! O fatalité, qui as brisé les roues du char traîné par +mes chevaux! O Pallas, tu m'as perdu! + +STREPSIADÈS. + +Quel mal t'a fait Tlèpolèmos? + +AMYNIAS. + +Ne raille pas, mon ami, mais fais-moi rendre par ton fils l'argent +qu'il me doit, aujourd'hui surtout que je suis tombé dans le malheur. + +STREPSIADÈS. + +Quel argent? + +AMYNIAS. + +Celui qu'il m'a emprunté. + +STREPSIADÈS. + +Et de fait tu es mal en point, à ce qu'il me semble. + +AMYNIAS. + +Je suis tombé en lançant mes chevaux, j'en atteste les dieux. + +STREPSIADÈS. + +Pourquoi ces sornettes? Tu es chu de + + {ton âne! + { ou de + {ton âme! + +AMYNIAS. + +Des sornettes! Parce que je veux ravoir mon dû? + +STREPSIADÈS. + +Il n'est pas possible que tu sois sain d'esprit. + +AMYNIAS. + +Pourquoi? + +STREPSIADÈS. + +Tu me fais l'effet d'avoir la cervelle troublée. + +AMYNIAS. + +Par Hermès! je te fais assigner, si tu ne me rends pas l'argent. + +STREPSIADÈS. + +Dis-moi, crois-tu que Zeus pleuve toujours et continûment de l'eau +nouvelle, ou bien le soleil repompe-t-il la même eau de dessus la +terre? + +AMYNIAS. + +Je ne sais pas laquelle des deux, et je n'en ai cure. + +STREPSIADÈS. + +Et comment est-il juste que tu me demandes de l'argent, toi qui ne +sais pas un mot des choses météorologiques? + +AMYNIAS. + +Si tu es à court, paie-moi au moins l'intérêt de l'argent. + +STREPSIADÈS. + +L'intérêt! Qu'est-ce que c'est que cette bête-là? + +AMYNIAS. + +Qu'est-ce autre chose, sinon que mois par mois, jour par jour, de plus +en plus l'argent augmente, à mesure que le temps s'écoule? + +STREPSIADÈS. + +Bien dit. Et puis après? Crois-tu que la mer soit beaucoup plus grande +maintenant qu'autrefois? + +AMYNIAS. + +Non, de par Zeus! elle est la même: car il n'est pas juste qu'elle +grandisse. + +STREPSIADÈS. + +Eh bien alors, misérable, comment, la mer ne grossissant pas des +fleuves qui s'y jettent, essaies-tu, toi, de faire grossir ton argent? +Ne vas-tu pas déguerpir loin de la maison? Qu'on m'apporte un bâton! + +AMYNIAS. + +Des témoins! + +STREPSIADÈS. + +Décampe! Qu'attends-tu? Tu ne cours pas, vilaine rosse? + +AMYNIAS. + +N'est-ce pas là une violence? + +STREPSIADÈS. + +Tu ne partiras pas? Je vais t'enfoncer l'aiguillon sous la croupe, +porteur de longes! Te sauveras-tu? C'est moi qui t'aurais mené bon +train avec tes roues et ta paire de chevaux. (_Il rentre dans la +maison._) + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Voilà ce que c'est que de se plaire aux bassesses! Ce vieillard, qui +en a la passion, veut frustrer l'argent qu'il a emprunté. Mais il est +impossible qu'il ne soit pris aujourd'hui dans quelque affaire, et +que ce sophiste, en retour des friponneries qu'il a mises en train, +ne soit frappé d'un malheur imprévu. Je pense qu'il trouvera tout de +suite ce qu'il demandait depuis longtemps, que son fils soit habile +à exprimer des idées contraires à la justice, à vaincre tous ses +adversaires, même en disant ce qu'il y a de plus mauvais. Mais +peut-être, peut-être, voudra-t-il qu'il devienne muet. + + * * * * * + +STREPSIADÈS, _sortant précipitamment_. + +Iou! iou! Voisins, parents, citoyens, au secours! On me bat! A moi, de +toute votre aide! Hélas! malheureux que je suis! Oh! la tête! Oh! la +mâchoire! Scélérat, tu bats ton père. + +PHIDIPPIDÈS. + +Oui, mon père! + +STREPSIADÈS. + +Vous le voyez, il avoue qu'il me bat. + +PHIDIPPIDÈS. + +Sans doute. + +STREPSIADÈS. + +Scélérat, parricide, enfonceur de murailles! + +PHIDIPPIDÈS. + +Répète-moi cela, répète et dis-en plus encore. Ne sais-tu pas que je +prends un vif plaisir à entendre ces gros mots? + +STREPSIADÈS. + +O derrière à tout le monde! + +PHIDIPPIDÈS. + +Couvre-moi de roses. + +STREPSIADÈS. + +Tu bats ton père? + +PHIDIPPIDÈS. + +Et, par Zeus! je te prouverai que j'ai eu raison de te battre. + +STREPSIADÈS. + +Infâme gredin, comment peut-il y avoir une raison de battre son père? + +PHIDIPPIDÈS. + +Je le démontrerai et je te vaincrai par mon discours. + +STREPSIADÈS. + +Moi, vaincu par toi! + +PHIDIPPIDÈS. + +Tout ce qu'il y a de plus facile. Choisis lequel des deux +Raisonnements tu veux que j'emploie. + +STREPSIADÈS. + +Quels deux Raisonnements? + +PHIDIPPIDÈS. + +Le fort et le faible. + +STREPSIADÈS. + +De par Zeus! je t'ai fait donner une belle éducation, animal, en +t'apprenant à contredire la justice, si tu me prouves qu'il est juste +et beau que les pères soient battus par leurs fils! + +PHIDIPPIDÈS. + +Mais je compte pourtant te le prouver si bien que, quand tu m'auras +entendu, tu n'auras rien à répondre. + +STREPSIADÈS. + +Allons, je veux bien entendre ce que tu vas dire. + +LE CHOEUR. + +C'est ton affaire, vieillard, de songer aux moyens de réduire un homme +qui, s'il n'était sûr du succès, ne serait pas si insolent. Il est +clair qu'il a quelque appui. Mais d'abord dis au Choeur par où a +commencé votre querelle: c'est ce que tu dois faire tout de suite. + +STREPSIADÈS. + +Quel a été le point de départ de nos injures, je vais vous le dire. A +la fin de notre repas, comme vous le savez, je l'ai engagé à prendre +tout de suite sa lyre et à chanter la chanson de Simonidès sur le +Bélier et sa Toison. Il me répond aussitôt que c'est vieux jeu de +prendre la lyre et de chanter à table, comme une femme qui moud de +l'orge. + +PHIDIPPIDÈS. + +Et je ne devais pas à l'instant même te battre et te piétiner, toi qui +m'ordonnais de chanter comme si tu donnais à dîner à des cigales! + +STREPSIADÈS. + +Il m'a dit à la maison ce qu'il redit maintenant. Il ajoutait que +Simonidès est un mauvais poète. J'ai de la peine à me contenir, je +le fis pourtant d'abord. Alors je l'invitai à prendre une branche de +myrte et à nous dire quelque chose d'Æskhylos. Il me répond tout de +suite: «Je crois qu'Æskhylos est le premier des poètes, mais il est +plein de fracas, incohérent, emphatique, escarpé.» Comment croyez-vous +que mon coeur bondit à ces paroles? Cependant je dis, en me mordant +l'âme: «Eh bien, chante-nous quelque chose des jeunes, un joli +passage.» Et lui de réciter aussitôt une tirade d'Euripidès, où un +frère, qu'un dieu nous soit en aide! viole sa propre soeur. Je ne +puis plus me contenir; je l'accable aussitôt de reproches durs et +humiliants. A partir de ce moment, comme il arrive, nous nous rejetons +paroles sur paroles; il bondit sur moi, puis il me pétrit, m'étrille, +m'étrangle, me broie. + +PHIDIPPIDÈS. + +N'avais-je pas raison? Ne pas louer Euripidès, la sagesse même! + +STREPSIADÈS. + +La sagesse même! Lui! Ah! si je pouvais parler! Mais je serais encore +battu. + +PHIDIPPIDÈS. + +Oui, par Zeus! et je serais dans mon droit. + +STREPSIADÈS. + +Comment, dans ton droit? Impudent! C'est moi qui t'ai nourri, +attentif, quand tu bégayais encore, à tout ce à quoi tu songeais. Dès +que tu disais: «Bryn,» je comprenais, et je te présentais à boire. +Quand tu demandais: «Mammân,» j'arrivais et je t'apportais du pain. +Je ne te donnais pas le temps de dire: «Kakkân», je te prenais, je te +transférais à la porte et je te soutenais moi-même. Et toi, lorsque +tu m'étranglais tout à l'heure, criant et hurlant que j'avais envie +d'aller, tu n'as pas eu le coeur, scélérat, de me porter dehors, +devant la porte, mais tu me serrais la gorge et je fis tout sous moi. + +LE CHOEUR. + +Je crois que le coeur des jeunes gens palpite du désir d'entendre +ce qu'il va dire. Car si un homme qui a fait de pareilles choses, se +disculpe en parlant, je n'estimerais pas la peau des vieux même +un pois chiche. C'est ton affaire, remueur et lanceur de paroles +nouvelles, de chercher la persuasion et de paraître t'exprimer selon +la justice. + +PHIDIPPIDÈS. + +Qu'il est doux de vivre au milieu des nouveautés, des inventions +ingénieuses, et de pouvoir mépriser les lois établies! Et de fait, +moi, quand j'avais l'esprit uniquement occupé d'équitation, je n'étais +pas capable de dire trois mots sans faire une faute. Mais maintenant +que cet homme a mis fin à mes goûts, et que je suis formé aux pensées +subtiles, à l'art de la parole et aux méditations, je crois pouvoir +prouver que j'ai le droit de châtier mon père. + +STREPSIADÈS. + +Retourne donc à tes chevaux, de par Zeus! Mieux vaut pour moi nourrir +l'attelage d'un quadrige que d'être battu et broyé. + +PHIDIPPIDÈS. + +Je reviens au point où tu m'as interrompu, et d'abord je te demanderai +ceci: quand j'étais petit, me battais-tu? + +STREPSIADÈS. + +Sans doute; c'était à bonne intention et pour ton bien. + +PHIDIPPIDÈS. + +Dis-moi, n'est-il pas juste que j'aie pour toi la même bonne intention +et que je te frappe, puisque avoir une bonne intention et frapper +c'est la même chose? Conviendrait-il, en effet, que ton corps fût à +l'abri des coups, et le mien point? Cependant je suis libre aussi, +moi. Les enfants pleurent, et les pères ne pleureraient pas, s'il +fallait t'en croire? Diras-tu que la loi exige que ce châtiment soit +l'affaire de l'enfance? Moi je répondrai que les vieillards sont deux +fois enfants. Il est donc juste que les vieux pleurent plus que les +jeunes, d'autant plus que leurs fautes sont moins excusables. + +STREPSIADÈS. + +Mais nulle part la loi n'exige qu'un père subisse ce traitement. + +PHIDIPPIDÈS. + +N'était-il donc pas homme, comme toi et moi, celui qui a, le premier, +établi cette loi, dont la parole a convaincu les anciens? Pourquoi +donc me serait-il moins permis, à moi, d'établir une loi nouvelle qui +permît aux fils de battre leurs pères à leur tour? Tous les coups +que nous avons reçus avant l'établissement de cette loi, nous vous en +faisons grâce et nous vous accordons d'avoir été impunément battus. +Mais vois les coqs et les autres animaux, comme ils se défendent +contre leurs pères. Cependant en quoi diffèrent-ils de nous, sinon +qu'ils ne rédigent pas de décrets? + +STREPSIADÈS. + +Eh bien, puisque tu imites les coqs en tout, pourquoi ne manges-tu pas +du fumier et ne dors-tu pas sur un perchoir? + +PHIDIPPIDÈS. + +Ce n'est pas la même chose, cher père; et Sokratès ne l'admettrait +pas. + +STREPSIADÈS. + +Alors ne frappe pas. Sinon, quelque jour tu t'accuseras toi-même. + +PHIDIPPIDÈS. + +Comment cela? + +STREPSIADÈS. + +Puisqu'il est juste que je te châtie, tu en feras autant à ton fils, +si tu en as un. + +PHIDIPPIDÈS. + +Et si je n'en ai pas, c'est en vain que j'aurai pleuré, et tu me riras +au nez en mourant. + +STREPSIADÈS. + +Vraiment, hommes de mon âge, il me fait l'effet d'avoir raison: +et moi-même je crois devoir leur accorder ce qui est juste. Il est +équitable que nous pleurions, si nous agissons mal. + +PHIDIPPIDÈS. + +Examine encore cette autre raison. + +STREPSIADÈS. + +Je suis un homme mort. + +PHIDIPPIDÈS. + +Peut-être ne seras-tu pas fâché d'avoir passé par où tu as passé. + +STREPSIADÈS. + +Comment cela? Dis-moi, quel avantage en retireras-tu? + +PHIDIPPIDÈS. + +Je battrai ma mère de la même manière que toi. + +STREPSIADÈS. + +Que dis-tu là? Voilà qui est bien pire encore! + +PHIDIPPIDÈS. + +Qu'est-ce à dire, si, à l'aide du Raisonnement faible, je te prouve +que j'ai raison de battre ma mère? + +STREPSIADÈS. + +Rien, sinon que, après avoir fait cela, tu n'auras plus qu'à te jeter +dans le Barathron, toi, Sokratès et le Raisonnement faible. Voilà, +Nuées, ce que j'endure, pour vous avoir commis toutes mes affaires! + +LE CHOEUR. + +C'est bien toi qui t'es attiré cela, te tournant vers le mal. + +STREPSIADÈS. + +Pourquoi donc ne me le disiez-vous pas, au lieu d'abuser un homme +campagnard et vieux? + +LE CHOEUR. + +C'est ce que nous faisons constamment avec les gens que nous savons +portés vers les choses mauvaises, jusqu'à ce que nous les lancions +dans quelque infortune qui leur apprenne à craindre les dieux. + +STREPSIADÈS. + +Hélas! C'est dur, ô Nuées, mais juste... Il ne fallait pas frustrer +mes créanciers de ce qui leur était dû. Maintenant, mon cher fils, +avisons au moyen d'aller mettre à mal ce coquin de Khæréphôn ainsi que +Sokratès, qui nous ont trompés, toi et moi. + +PHIDIPPIDÈS. + +Mais je ne veux pas maltraiter mes maîtres. + +STREPSIADÈS. + +Oui, oui; mais respecte Zeus Paternel. + +PHIDIPPIDÈS. + +Zeus Paternel! Que tu es arriéré. Est-ce qu'il y a un Zeus? + +STREPSIADÈS. + +Il y en a un. + +PHIDIPPIDÈS. + +Mais non, il n'y en a pas, puisque c'est le Tourbillon qui règne, +après avoir chassé Zeus. + +STREPSIADÈS. + +Non, il ne l'a pas chassé. Seulement je le croyais, à cause du +Tourbillon qui est là. Insensé que j'étais. J'ai pris ce vase d'argile +pour un dieu. + +PHIDIPPIDÈS. + +Eh bien, déraisonne et extravague à ton aise. (_Il s'en va._) + + * * * * * + +STREPSIADÈS. + +Malheureux que je suis. Quel délire! Que j'étais donc fou de rejeter +les dieux, sur la foi de Sokratès. Mais, ô cher Hermès, ne sois pas +irrité contre moi, ne m'écrase pas; au contraire, pardonne à un homme +égaré par leurs bavardages. Deviens mon conseiller, soit pour leur +intenter un procès, soit pour prendre tel parti qu'il te conviendra... +Oui, tu m'engages avec raison à ne pas faire un procès, mais à mettre +le feu, le plus tôt possible, à cette maison de fous. J'ai, ici, +Xanthias; viens, prends une échelle, apporte une hache, monte ensuite +sur le philosophoir, et, si tu aimes ton maître, abats le toit, +jusqu'à ce que la maison s'écroule sur eux. Puis, que l'on m'apporte +une torche allumée, et, dès ce moment même, je me ferai justice, +quoique ce soient de fameux hâbleurs. + +PREMIER DISCIPLE. + +Hé! hé! + +STREPSIADÈS. + +Fais ton oeuvre, ô torche! jette une vive flamme! + +PREMIER DISCIPLE. + +Hé! l'homme! Que fais-tu? + +STREPSIADÈS. + +Ce que je fais? Mais rien qu'un dialogue subtil avec les poutres de la +maison. + +DEUXIÈME DISCIPLE. + +Malheur à moi! Qui met le feu à notre maison? + +STREPSIADÈS. + +Celui à qui vous avez pris son manteau. + +DEUXIÈME DISCIPLE. + +Tu nous tues, tu nous tues! + +STREPSIADÈS. + +C'est justement ce que je veux, pourvu que la hache ne trahisse +pas mes espérances, et qu'auparavant je ne me casse pas le cou, en +tombant. + +SOKRATÈS. + +Hé! l'homme! Qu'est-ce que tu fais donc réellement, toi qui es sur le +toit? + +STREPSIADÈS. + +Je marche dans les airs, et je contemple le soleil. + +SOKRATÈS. + +Malheur à moi! Je vais misérablement étouffer! + +KHÆRÉPHÔN. + +Et moi infortuné, j'ai l'infortune d'être rôti! + +STREPSIADÈS. + +Pourquoi insultiez-vous les dieux et contempliez-vous le séjour de la +Lune?... + +Poursuis, frappe, détruis! Ils ont eu bien des torts, et surtout celui +que tu sais d'avoir manqué aux dieux. + +LE CHOEUR. + +Retirez-vous! Le Choeur nous paraît avoir assez figuré aujourd'hui. + +FIN DES NUÉES + + + + +LES GUÊPES + +(L'AN 423 AVANT J.-C.) + + +Cette pièce est une satire contre la corporation des juges, et la +manie des procès, qui avait été singulièrement développée par une loi +de Périclès, étendue par Cléon, et attribuant trois oboles à chaque +juge. Philocléon (_qui aime Cléon_) est un vieux juge maniaque, ne +rêvant que tribunaux et jugements. Son fils Bdélycléon (_qui déteste +Cléon_) le tient enfermé et le fait surveiller par deux esclaves. +Pendant que ses gardiens sont de faction à la porte, Philocléon +essaie de s'évader par la fenêtre. Bientôt les juges, ses confrères, +travestis en guêpes,--d'où le titre de la pièce,--défilent avec +des lanternes pour se rendre au tribunal avant le jour. Ils veulent +arracher Philocléon aux mains de ses geôliers. Après une longue +conversation, Bdélycléon décide son père à rester chez lui pour y +faire le procès du chien Labès qui a mangé un fromage de Sicile. A +la fin de la pièce nous voyons Philocléon, conseillé par son fils, +abjurer son rigorisme, devenir libertin, tapageur, aussi entêté dans +ses désordres que dans sa manie de juger. + + + + +PERSONNAGES DU DRAME + + SOSIAS. } + } esclaves de Philokléôn. + XANTHIAS. } + BDÉLIKLÉÔN. + PHILOKLÉÔN. + CHOEUR DE VIEILLARDS travestis en GUÊPES. + ENFANTS. + UN CHIEN. + UNE BOULANGÈRE. + UN ACCUSATEUR. + UN COQ. } + UNE COURTISANE.} + KHÆRÉPHÔN. } personnages muets. + UN TÉMOIN. } + +_La scène est à Athènes, dans la maison de Philokléôn. L'action +commence au point du jour._ + + + + +LES GUÊPES + + +SOSIAS. + +Holà! hé! Que fais-tu là, infortuné Xanthias? + +XANTHIAS. + +J'essaie une diversion à ma garde de nuit. + +SOSIAS. + +Tes côtes ont donc encouru quelque grand châtiment? Ne sais-tu pas +quel animal nous gardons là? + +XANTHIAS. + +Je le sais; mais j'ai envie de dormir un peu. + +SOSIAS. + +Cours-en donc le risque, d'autant que, moi aussi, je sens sur mes +paupières se répandre un doux sommeil. + +XANTHIAS. + +Es-tu fou réellement, ou délires-tu comme les Korybantes? + +SOSIAS. + +Non, mais je suis pris d'un sommeil émanant de Sabazios. + +XANTHIAS. + +Comme moi tu adores donc Sabazios; car tout à l'heure a fondu en vrai +Mède, sur mes paupières, un sommeil alourdissant, et j'ai vu récemment +un songe merveilleux. + +SOSIAS. + +Et moi, vraiment, j'en ai eu un tel que je n'en vis jamais. Mais toi, +parle le premier. + +XANTHIAS. + +Il m'a semblé voir un aigle d'une taille énorme s'abattre sur l'Agora, +saisir dans ses serres un bouclier d'airain, l'emporter jusqu'au ciel, +et puis ce bouclier tomber des mains de Kléonymos. + +SOSIAS. + +Ce Kléonymos ne diffère donc en rien d'un logogriphe. + +XANTHIAS. + +Pourquoi cela? + +SOSIAS. + +Quelqu'un des convives demandera comment le même monstre a perdu son +bouclier sur la terre, dans le ciel et dans la mer. + +XANTHIAS. + +Hélas! Quel malheur va-t-il m'arriver après la vue d'un pareil songe? + +SOSIAS. + +Ne t'inquiète pas. Il ne t'arrivera rien de terrible, j'en atteste les +dieux. + +XANTHIAS. + +C'est cependant quelque chose de terrible qu'un homme qui jette ses +armes. Mais à toi de me dire le tien. + +SOSIAS. + +Il a de l'importance: il s'y agit du vaisseau de l'État tout entier. + +XANTHIAS. + +Dis-moi vite le fond de cale de l'affaire. + +SOSIAS. + +Il m'a semblé, dans mon premier sommeil, voir sur la Pnyx des moutons +réunis en séance, ayant bâtons et manteaux; puis, au milieu de ces +moutons, j'ai cru entendre pérorer une baleine vorace, qui avait la +voix d'une truie qu'on grille. + +XANTHIAS. + +Pouah! + +SOSIAS. + +Qu'est-ce donc? + +XANTHIAS. + +Finis, finis: n'en dis pas davantage. Ce songe sent une odeur puante +de cuir pourri. + +SOSIAS. + +Cette maudite baleine avait une balance et pesait de la graisse de +boeuf. + +XANTHIAS. + +Hélas! Malheur! Il veut dépecer notre peau. + +SOSIAS. + +J'ai cru voir auprès d'elle assis par terre Théoros avec une tête de +corbeau. Alors Alkibiadès me dit, en grasseyant: «Legalde Théolos; il +a la tête d'un colbeau.» + +XANTHIAS. + +Excellent ce grasseyement d'Alkibiadès. + +SOSIAS. + +N'est-ce pas là un présage étrange, Théoros devenu corbeau? + +XANTHIAS. + +Pas du tout, au contraire, c'est fort heureux. + +SOSIAS. + +Comment? + +XANTHIAS. + +Comment? D'homme il est devenu corbeau tout à coup. N'est-ce pas +un présage évident qu'il va s'envoler de chez nous pour aller aux +corbeaux? + +SOSIAS. + +Et je ne te donnerais pas deux oboles de récompense, à toi qui +interprètes si sagement les songes! + +XANTHIAS. + +Attends que j'explique le sujet aux spectateurs et que je leur expose +quelques idées que voici: qu'on n'attende de nous rien de trop grand, +ni un rire dérobé à Mégara. Nous n'avons pas deux esclaves lançant aux +spectateurs des noix tirées d'une corbeille; ni un Hèraklès frustré +d'un dîner, ni Euripidès, criblé une seconde fois de nos railleries. +Et si Kléôn a brillé, grâce à la Fortune, nous ne remettrons pas +le même homme à la sauce piquante. Mais notre modeste sujet a une +intention: sans aller au delà de votre finesse, il a plus de portée +qu'une comédie banale. Nous avons un maître, qui dort là-haut, homme +de mérite, sous le toit. Il nous a donné l'ordre, à nous deux, de +garder son père, enfermé là dedans, afin qu'il ne franchisse pas la +porte. Ce père est malade d'une maladie étrange, que pas un de vous +ne connaîtrait, ni ne supposerait, si vous ne l'appreniez de nous. +Devinez. Amynias, fils de Pronapos, ici présent, dit qu'il aime les +dés: ce n'est pas vrai. + +SOSIAS. + +De par Zeus! il juge de cette maladie d'après la sienne. + +XANTHIAS. + +Et ce n'est pas cela: il y a bien du «philo» dans l'origine de son +mal. Mais Sosias, ici présent, dit à Derkylos qu'il est «philopot». + +SOSIAS. + +Pas du tout: c'est là une maladie d'honnêtes gens. + +XANTHIAS. + +De son côté Nikostratos, du dême de Skambôn, prétend qu'il est +«philothyte» ou «philoxènos». + +SOSIAS. + +Par le Chien! ô Nikostratos, il n'est pas «philoxènos», car Philoxènos +est un prostitué. + +XANTHIAS. + +Laissez là ces niaiseries: vous ne trouverez pas. Or, si vous désirez +le savoir, taisez-vous. Je vais vous dire tout de suite la maladie +de notre maître. Il est philhèliaste, le cher homme, comme pas un. Sa +passion est de juger. Il gémit, s'il ne se trouve pas assis au premier +banc; la nuit, il ne goûte pas un brin de sommeil. Ferme-t-il les +yeux un instant, son esprit voltige encore autour de la klepsydre. +L'habitude qu'il a de tenir les suffrages fait qu'il se réveille en +serrant ses trois doigts, comme celui qui offre de l'encens, à la +nouvelle lune. Par Zeus! s'il voit écrit sur une porte: «Charmant +Dèmos, fils de Pyrilampès!» il va écrire à côté: «Charmante urne aux +suffrages!» Son coq s'étant mis à chanter le soir, il dit que pour +l'éveiller tard, il avait été gagné par l'argent des accusés. A peine +a-t-il songé, qu'il demande en criant ses chaussures; il court au +tribunal bien avant le jour, et il s'y endort, comme un coquillage, +au pied de la colonne. Sa mauvaise humeur lui faisant inscrire contre +tous la longue ligne, il sort, en manière d'abeille ou de bourdon, les +ongles enduits de cire. Ayant peur de manquer de cailloux à suffrages, +et voulant avoir de quoi juger, il entasse chez lui toute une grève. +Telle est sa manie. On le remet dans le droit chemin, mais toujours +il juge de plus belle. Voilà pourquoi nous le gardons enfermé sous les +verrous, afin qu'il ne s'échappe pas. Son fils, en effet, est désolé +de cette maladie. D'abord il le sermonna en usant de bonnes paroles, +l'engageant à ne plus porter de manteau et à ne pas s'éloigner de la +porte; mais il n'y réussit point. Ensuite, il le baigna, le purifia: +pas plus de succès. Puis il le soumit aux pratiques des Korybantes; +mais le père, muni du tambour, courut juger au Kænon. Voyant que +toutes ces initiations ne servaient de rien, il fit voile vers Ægina. +Là il le fait coucher la nuit dans le temple d'Asklèpios; dès la +pointe du jour, il paraît au barreau du tribunal. Depuis, nous ne +le laissons plus sortir. Il s'enfuit par les gouttières et par les +tuyaux. Nous, tout ce qu'il y avait de trous, nous les avons bouchés +avec du vieux linge et rendus impénétrables. Lui, en vrai geai, +enfonçait des piquets dans le mur et sautait de branche en branche. +Nous, nous avons tendu des filets tout autour de la cour, et nous +montons la garde. Le nom du vieux est Philokléôn, soit dit de par +Zeus! et celui du fils est Bdélykléôn, homme qui veut guérir les +orgueils insolents. + + * * * * * + +BDÉLYKLÉÔN, _à la fenêtre_. + +Xanthias, Sosias, dormez-vous? + +XANTHIAS. + +Oh! oh! + +SOSIAS. + +Qu'y a-t-il? + +XANTHIAS. + +Bdélykléôn est levé. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Que l'un de vous deux accoure vite ici! Mon père est dans l'étuve, et +il fouille comme un rat qui se cache dans un trou. Toi, aie l'oeil +sur le tuyau, afin qu'il ne s'échappe point par là; et toi, colle-toi +contre la porte. + +XANTHIAS. + +C'est fait, maître. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Souverain Poséidôn, quel est ce bruit dans la cheminée? Hé! là-haut, +qui es-tu? + +PHILOKLÉÔN. + +Je suis la fumée qui sort. + +BDÉLYKLÉÔN. + +La fumée? Et de quel bois es-tu donc? + +PHILOKLÉÔN. + +De figuier. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Par Zeus! c'est la plus âcre des fumées. Mais, je t'en réponds, tu ne +t'échapperas pas. Où est le couvercle? Rentre. Allons, je vais ajouter +une traverse. Cherche alors quelque autre machine. Vraiment, je +suis malheureux comme pas un; on va m'appeler maintenant le fils de +«l'Enfumé». Enfant, tiens la porte, pèse dessus ferme, vigoureusement. +J'y vais venir aussi. Veille à la serrure; et, pour le verrou, prends +garde qu'il ne ronge le fermoir. + +PHILOKLÉÔN. + +Que faites-vous? Ne me laisserez-vous pas aller juger, tas de coquins? +Va-t-on absoudre Drakontidès? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Cela te ferait donc beaucoup de peine? + +PHILOKLÉÔN. + +Oui, car le Dieu m'a répondu, un jour où je consultais l'oracle +de Delphoe, que si un accusé échappait de mes mains, je mourrais +desséché. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Apollôn sauveur, quel oracle! + +PHILOKLÉÔN. + +Allons, je t'en conjure, laisse-moi sortir, de peur que je ne crève. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Non, par Poséidôn! Philokléôn, jamais. + +PHILOKLÉÔN. + +Je rongerai donc le filet à belles dents. + +BDÉLYKLÉÔN. + +A belles dents? Mais tu n'en as pas. + +PHILOKLÉÔN. + +Malheur! Infortuné que je suis. Comment faire pour te tuer? Comment? +Donnez-moi une épée tout de suite, ou la tablette aux condamnations. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Cet homme va faire quelque mauvais coup. + +PHILOKLÉÔN. + +Mais non, de par Zeus! Je veux aller vendre mon âne tout bâté: c'est +la nouvelle lune. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Pourquoi n'irais-je pas le vendre, moi? + +PHILOKLÉÔN. + +Non; pas comme moi. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Mais mieux, j'en atteste Zeus! + +PHILOKLÉÔN. + +Voyons, amène l'âne. + +XANTHIAS. + +Le bon prétexte qu'il a imaginé! quelle finesse pour que tu le laisses +aller plus vite! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Mais il n'a rien attrapé; j'ai éventé sa ruse. Entrons toutefois; je +vais moi-même faire sortir l'âne, afin que le vieillard ne s'échappe +pas de nouveau. + +XANTHIAS. + +Bonne bourrique, pourquoi pleures-tu? Parce qu'on va te vendre +aujourd'hui? Avance plus vite. Pourquoi gémis-tu, à moins que tu ne +portes quelque Odysseus? Mais, de par Zeus! il porte quelqu'un qui +s'est glissé sous son ventre! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Qui cela? Voyons! + +XANTHIAS. + +C'est lui! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Qu'est-ce que c'est? Qui es-tu, l'homme? Dis-le nettement. + +PHILOKLÉÔN. + +Outis, de par Zeus! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Outis, toi? De quel pays? + +PHILOKLÉÔN. + +D'Ithakè, fils d'Apodrasippidès. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Outis, j'en atteste Zeus! tu n'auras pas à te réjouir. Entraîne-le +vite. Ah! le misérable. Où s'est-il glissé? A mes yeux, il est tout ce +qu'il y a de plus ressemblant avec l'ânon d'un témoin. + +PHILOKLÉÔN. + +Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Et sur quoi notre procès? + +PHILOKLÉÔN. + +Sur l'ombre d'un âne. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Tu es un méchant sans malice et rempli d'audace. + +PHILOKLÉÔN. + +Moi, un méchant! Non, de par Zeus! Tu ne sais pas maintenant tout +mon mérite; mais peut-être le sauras-tu, lorsque tu mangeras le +sous-ventre du vieux juge de l'Hèliæa. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Fais rentrer l'âne et toi-même dans la maison. + +PHILOKLÉÔN. + +O juges, mes collègues, et toi, Kléôn, venez à mon aide! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Une fois là dedans, hurle, la porte fermée. Toi, roule un tas de +pierres à l'entrée, remets le verrou dans la traverse, et hâte-toi +d'appuyer ce gros mortier contre la poutre, pour servir de barricade. + +XANTHIAS. + +Malheur à moi! D'où me tombe cette motte de terre? + +BDÉLYKLÉÔN. + +C'est peut-être quelque rat qui te l'a jetée. + +XANTHIAS. + +Un rat! Non, par Zeus! C'est cet hèliaste de gouttière, qui s'est +glissé sous les tuiles du toit. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Malheur à moi! Voilà notre homme devenu moineau! Il va s'envoler. Où +est le filet? où est-il? Psichtt! psichtt! Hé! Psichtt!... Par Zeus! +j'aimerais mieux garder Skiônè qu'un tel père. + +XANTHIAS. + +Voyons, maintenant que nous l'avons chassé, et qu'il n'y a pas moyen +qu'il nous échappe furtivement, pourquoi ne dormirions-nous pas un +tantinet? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Mais, malheureux, dans un instant vont arriver les autres juges ses +collègues, pour appeler mon père! + +XANTHIAS. + +Que dis-tu? Le jour se lève à peine. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Par Zeus! ils se sont levés tard aujourd'hui. C'est toujours vers +le milieu de la nuit qu'ils viennent le chercher, apportant des +lanternes, et fredonnant les chants antiques des Sidoniennes de +Phrynikhos, qui leur servent à l'appeler. + +XANTHIAS. + +Eh bien, s'il le faut, nous nous mettrons à leur lancer des pierres. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Mais, malheureux, cette engeance de vieux, quand on la met en colère, +devient semblable à un essaim de guêpes! En effet, ils ont, au bas +des reins, un dard des plus aigus, dont ils piquent; ils bondissent en +criant, et ils le lancent comme des étincelles. + +XANTHIAS. + +Ne t'inquiète pas! Que j'aie des pierres, et je disperserai cette +guêpière de juges... + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Avance, marche ferme! O Komias, tu traînes? Par Zeus! ce n'est plus +comme autrefois; tu étais une lanière à chien. Aujourd'hui Kharinadès +est meilleur marcheur que toi. O Strymodoros de Konthylè, le plus +distingué de nos confrères, Evergidès est-il ici, ou Khabès le Phlyen? +Ils y sont. Il s'y trouve aussi,--appapæ, papæax--le reste de cette +jeunesse, qui était avec nous à Byzantion, lorsque nous montions la +garde, moi et toi. Dans nos excursions de nuit, nous dérobâmes en +secret le pétrin de la boulangère et nous le fendîmes pour y +faire cuire nos gros légumes... Mais hâtons-nous, mes amis; c'est +aujourd'hui le tour de Lakhès: tout le monde dit que sa ruche est +pleine d'argent. Aussi Kléôn, notre soutien, nous a-t-il enjoint hier +de venir de bonne heure, avec une provision de trois jours de colère +furieuse contre l'accusé, pour le punir de ses méfaits. Hâtons-nous +donc, braves amis, avant que le jour paraisse. Marchons, et regardons +bien de tous côtés avec nos lampes, de peur que quelque pierre ne nous +fasse obstacle et ne nous mette à mal. + + * * * * * + +UN ENFANT. + +Un bourbier, père, père! Prends-y garde! + +LE CHOEUR. + +Prends par terre un brin de paille et mouche la lampe. + +L'ENFANT. + +Non; je la moucherai bien, je pense, avec mon doigt. + +LE CHOEUR. + +Pourquoi donc allonges-tu la mèche avec ton doigt, lorsque l'huile +manque, petit niais? Ce n'est pas toi qui en souffres, quand il faut +en payer le prix. (_Il le frappe._) + +L'ENFANT. + +De par Zeus! si vous nous faites encore la leçon à coups de poing, +nous éteignons les lampes, et nous retournons à la maison seuls. +Alors, sans doute, au milieu des ténèbres, privé de clarté, tu +barboteras, en marchant dans la boue comme un francolin. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Oui, j'en châtie d'autres plus grands que toi. Mais il me semble que +je patauge dans cette boue. Il n'est pas possible que d'ici à quatre +jours le Dieu ne fasse pas tomber de l'eau en abondance, tant nos +lampes se couvrent de champignons. C'est l'habitude, quand cela se +produit, qu'il y ait une pluie torrentielle. Et puis, tout ce qu'il y +a de fruits encore verts a besoin d'eau et du souffle de Boréas. Mais +qu'est-il donc arrivé à notre collègue, habitant cette maison, pour +qu'il ne paraisse pas ici dans notre groupe? On n'avait pas besoin +jadis de le remorquer: il marchait le premier de nous, en fredonnant +du Phrynikhos; car c'est un amateur de chant. Mon avis, chers +camarades, est de nous arrêter ici et de l'appeler en chantant; s'il +entend ma musique, le plaisir l'attirera vers la porte. + +Mais pourquoi ce vieillard ne se montre-t-il pas à nous, devant sa +porte, et ne nous répond-il pas? A-t-il perdu ses chaussures? ou bien +s'est-il cogné l'orteil dans l'obscurité, et y a-t-il une inflammation +à la cheville du pauvre vieux? Peut-être aussi a-t-il une tumeur +à l'aine. Il était pourtant le plus âpre de nous tous et le seul +inexorable. Si quelqu'un le suppliait, il baissait la tête, et: «Tu +veux cuire une pierre,» disait-il. Peut-être est-ce à cause de l'homme +qui nous a échappé hier par mensonges, en disant qu'il était ami +d'Athènes et qu'il avait révélé le premier les affaires de Samos: la +peine qu'il en a ressentie l'aura fait coucher avec la fièvre: car +voilà l'homme. + +Mais, mon bon, lève-toi, ne te ronge pas ainsi, ne te fâche pas: il +nous arrive un homme gras, un de ceux qui ont livré la Thrakè: tu vas +le condamner à mort. + +Avance, enfant, avance. + + * * * * * + +L'ENFANT. + +Voudrais-tu bien me donner, mon père, ce que je vais te demander? + +LE CHOEUR. + +Sans doute, mon enfant. Mais dis-moi ce que tu veux que je t'achète de +beau. Je pense que tu aimes sans doute les osselets, mon enfant. + +L'ENFANT. + +Non, par Zeus! J'aime mieux les figues, petit père; c'est plus doux. + +LE CHOEUR. + +Eh bien, non, par Zeus! dussiez-vous aller vous pendre! + +L'ENFANT. + +Alors, par Zeus! je ne vous conduirai plus. + +LE CHOEUR. + +Ainsi, avec mon chétif salaire j'ai trois choses à acheter, farine, +bois et comestibles, et tu me demandes encore des figues! + +L'ENFANT. + +Mais, voyons, mon père, si l'arkhonte ne convoque pas tout de suite le +tribunal, où achèterons-nous à dîner? As-tu quelque heureux espoir à +nous offrir ou le chemin sacré de Hellè? + +LE CHOEUR. + +Oh! oh! hélas! Oh! oh! hélas! J'en atteste Zeus, je ne sais pas +comment nous dînerons. + +L'ENFANT. + +Pourquoi, malheureuse mère, m'as-tu mis au monde? + +LE CHOEUR. + +Pour me donner le mal de te nourrir. + +L'ENFANT. + +O mon petit sac, tu n'es donc qu'un ornement inutile! Hélas! hélas! +c'est notre lot de gémir. + + * * * * * + +PHILOKLÉÔN, _enfermé et parlant à travers la porte_. + +Amis, il y a longtemps que je dessèche à vous entendre de cette +fenêtre, mais je ne puis chanter avec vous. Que ferai-je? Je suis +gardé par les gens qui sont là, parce que je veux depuis longtemps +aller avec vous du côté des urnes et y faire du mal. O Zeus au +tonnerre retentissant, change-moi tout de suite en fumée ou en +Proxénidès, ou en fils de Sellos, ce hâbleur. N'hésite pas, roi du +ciel, à me faire cette grâce: prends pitié de mon malheur. Que ta +foudre ardente me réduise en cendre à l'instant, et qu'ensuite ton +souffle m'enlève et me jette dans une saumure bouillante, ou bien fais +de moi la pierre sur laquelle on compte les suffrages. + +LE CHOEUR. + +Qui donc est celui qui te retient et qui ferme la porte? Parle; tu +t'adresses à des amis. + +PHILOKLÉÔN. + +C'est mon fils; ne criez pas: il est là devant, il dort; baissez la +voix. + +LE CHOEUR. + +Mais quelle défense, mon pauvre homme, veut-il t'imposer en agissant +de la sorte? Quel prétexte est le sien? + +PHILOKLÉÔN. + +Mes amis, il ne veut pas me laisser juger ni faire du mal à personne; +il est disposé à me faire faire bonne chère, et moi, je ne veux pas. + +LE CHOEUR. + +Les paroles audacieuses de cet infâme Dèmologokléôn sont provoquées +par ce que tu dis la vérité au sujet de la flotte. Cet homme n'aurait +pas cette audace de paroles s'il ne tramait quelque conspiration. Mais +c'est le moment de chercher quelque nouveau moyen qui, à l'insu de cet +homme, te permette de descendre ici. + +PHILOKLÉÔN. + +Quel serait-il? Cherchez, vous. Moi, je serais prêt à tout, tant je +désire parcourir les bancs avec ma coquille. + +LE CHOEUR. + +Y a-t-il quelque ouverture que tu puisses creuser à l'intérieur pour +t'en échapper, couvert de haillons, comme l'industrieux Odysseus. + +PHILOKLÉÔN. + +Tout est bouché: il n'y a pas la moindre fissure par où passerait un +moucheron. Il faut donc que vous cherchiez quelque autre chose: pas de +trou possible. + +LE CHOEUR. + +Te souviens-tu comment, étant à l'armée et ayant volé quelques broches +que tu fichais toi-même dans le mur, tu en descendis très vite? +C'était à la prise de Naxos. + +PHILOKLÉÔN. + +Je sais. Mais à quoi bon? Il n'y a pas en ceci la moindre +ressemblance. J'étais jeune alors, capable de voler et plein de +vigueur; personne ne me gardait, mais il m'était permis de fuir sans +crainte. Maintenant, des hommes armés, rangés sur les routes, y font +sentinelle. Deux d'entre eux sont devant ces portes, broches en main, +et m'épient comme un chat qui a volé un morceau de viande. + +LE CHOEUR. + +Trouve donc au plus tôt quelque machine; car voici le jour, mon doux +ami. + +PHILOKLÉÔN. + +Il n'y a donc rien de mieux pour moi que de ronger mon filet. Que +Diktynna me pardonne pour ce filet! + +LE CHOEUR. + +C'est bien le fait d'un homme qui travaille à son salut. Allons! joue +de la mâchoire. + +PHILOKLÉÔN. + +Voilà qui est rongé; mais ne criez pas: veillez, au contraire, à ce +que Bdélykléôn ne s'aperçoive de rien. + +LE CHOEUR. + +Ne crains rien mon cher, rien. S'il souffle mot, je le forcerai à se +ronger le coeur et à courir la course pour sa propre vie: il verra +bien qu'il ne faut pas fouler aux pieds les lois des deux Déesses. +Attache donc une corde à la fenêtre, entoures-en ton corps et +laisse-toi descendre, l'âme remplie de la fureur de Diopithès. + +PHILOKLÉÔN. + +Voyons donc! Mais si ces deux hommes s'en aperçoivent, qu'ils essaient +de me repêcher et de me remonter dans la maison, que ferez-vous? +Parlez vite! + +LE CHOEUR. + +Nous te porterons secours, faisant appel à tout notre coeur d'yeuse, +si bien qu'il sera impossible de te renfermer. Voilà ce que nous +ferons. + +PHILOKLÉÔN. + +J'agirai donc, confiant en vous. Mais retenez bien ceci: s'il m'arrive +malheur, prenez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le +sous la barre du tribunal. + +LE CHOEUR. + +Il ne t'arrivera rien; sois sans crainte. Ainsi, mon cher ami, +descends avec confiance, en invoquant les dieux de la patrie. + +PHILOKLÉÔN. + +O souverain Lykos, héros, mon voisin, tu te plais, comme moi, aux +larmes éternelles et aux gémissements des accusés, et voilà justement +pourquoi tu es venu habiter ici, afin de les entendre; tu as voulu, +seul de tous les héros, séjourner auprès des gémissants. Aie pitié de +moi, sauve aujourd'hui ton voisin. Je jure que je ne pisserai ni ne +pèterai jamais devant ta balustrade. + + * * * * * + +BDÉLYKLÉÔN. + +Holà! l'homme! Éveille-toi. + +XANTHIAS. + +Qu'y a-t-il? + +BDÉLYKLÉÔN. + +J'entends comme le son d'une voix. + +XANTHIAS. + +Est-ce que le vieux se glisse quelque part? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Non, de par Zeus! mais il descend lié à une corde. + +XANTHIAS. + +Ah! scélérat! que fais-tu? Ne t'avise pas de descendre. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Remonte vite par l'autre fenêtre et frappe-le avec les branches +sèches; peut-être retournera-t-il la poupe, frappé par les branches +d'olivier. + +PHILOKLÉÔN. + +A l'aide, vous tous qui devez avoir des procès cette année, +Smikythiôn, Tisiadès, Chrèmôn, Phérédipnos! Quand donc viendrez-vous à +mon secours, si ce n'est maintenant, avant qu'on m'ait renfermé? + +LE CHOEUR. + +Dis-moi, que tardons-nous à mettre en mouvement cette colère qui nous +prend, quand on irrite nos essaims? Oui, voilà, voilà que se dresse ce +dard irascible, aigu, qui nous sert à châtier. Allons, jetez vite vos +manteaux, enfants, courez, criez, annoncez ceci à Kléôn; dites-lui +de venir combattre un ennemi de la république, qui mérite de périr, +puisqu'il ose dire qu'il ne faut pas juger les procès. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Braves gens, écoutez la chose, et ne criez pas! + +LE CHOEUR. + +De par Zeus! jusqu'au ciel! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Je ne le lâcherai pas! + +LE CHOEUR. + +Mais c'est affreux; c'est une tyrannie manifeste! ô cité de Théoros, +ennemi des dieux, et quels que soient les flatteurs qui nous +gouvernent! + +XANTHIAS. + +Par Hèraklès! ils ont des dards. Ne les vois-tu pas, maître? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Oui, c'est avec cela qu'ils ont tué en justice Philippos, fils de +Gorgias. + +LE CHOEUR. + +Et toi aussi tu en mourras! Tournez-vous tous par ici, le dard en +avant, et marchez contre lui, serrés, en bon ordre, tout gonflés de +colère et de rage, afin qu'il sache bien plus tard de quel essaim il a +irrité la colère. + +XANTHIAS. + +Cela va être rude, de par Zeus! si le combat s'engage: moi, je tremble +de peur à la vue de tous ces aiguillons. + +LE CHOEUR. + +Alors, lâche cet homme; sinon, je dis, moi, que tu envieras la peau +des tortues. + +PHILOKLÉÔN. + +Allons, juges mes collègues, guêpes au coeur dur, mettez-vous en +fureur; qu'une partie de vous leur pique le derrière, une autre les +yeux et les doigts. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Midas, Phryx, accourez à l'aide; toi aussi, Masyntias; saisissez-le +et ne le remettez aux mains de personne. Autrement, je vous mets de +lourdes entraves, et vous y jeûnerez. J'ai entendu le crépitement de +nombreuses feuilles de figuier. + +LE CHOEUR. + +Si tu ne le lâches pas, quelque chose te poindra. + +PHILOKLÉÔN. + +O Kékrops, héros souverain à la queue de dragon, souffriras-tu que +je sois ainsi la proie d'hommes barbares, à qui j'ai appris à verser +quatre mesures de larmes par khoenix? + +LE CHOEUR. + +Mille maux ne viennent-ils pas fondre sur la vieillesse? C'est +évident. Voilà deux esclaves qui retiennent de force leur vieux +maître. Ils laissent dans l'oubli du passé les peaux, les exomides +qu'il achetait pour eux, les casquettes de chien, les services rendus +à leurs pieds munis durant l'hiver contre le froid. Ils n'ont ni +en eux-mêmes, ni dans leurs regards le respect des chaussures +d'autrefois. + +PHILOKLÉÔN. + +Tu ne me lâcheras donc pas maintenant, méchante bête? Tu ne te +rappelles plus qu'un jour, t'ayant surpris volant du raisin, je +t'attachai à un olivier et t'écorchai si bien et si virilement que +tu faisais des jaloux. Et cependant tu es un ingrat. Mais lâchez-moi +donc, toi et toi, avant que mon fils accoure. + +LE CHOEUR. + +Vous allez être punis bel et bien de votre conduite, avant peu; et +vous connaîtrez quel est le caractère d'hommes irascibles, justes, aux +regards âcres comme le cresson. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Frappe, frappe, Xanthias, chasse ces guêpes de la maison! + +XANTHIAS. + +C'est ce que je fais. + +BDÉLYKLÉÔN, _à Sosias_. + +Et toi, répands une épaisse fumée. + +SOSIAS. + +Eh bien! ne vous sauverez-vous pas? Allez aux corbeaux! Vous ne partez +pas?... Joue du bâton. + +XANTHIAS. + +Toi, pour faire de la fumée, mets le feu à Æskhinès, fils de +Sellartios. Nous devons, avec le temps, finir par vous chasser. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Mais, de par Zeus! tu ne les aurais pas facilement mis en fuite, s'ils +s'étaient trouvés nourris des vers de Philoklès. + +LE CHOEUR. + +N'est-il pas évident pour les pauvres que la tyrannie à mon insu s'est +glissée furtivement ici? Oui, toi, plus mauvais que le mal, émule +d'Amynias le chevelu, tu nous empêches d'exécuter les lois établies +par la ville, et cela sans avoir aucun prétexte, ni une éloquence +ingénieuse, et pour commander seul. + +BDÉLYKLÉÔN. + +N'y a-t-il pas moyen, sans bataille et sans cris aigus, d'entrer en +pourparlers et en accommodements? + +LE CHOEUR. + +Des pourparlers avec toi, haïsseur du peuple, ami de la monarchie, +complice de Brasidas, toi qui portes des franges de laine et qui +nourris une épaisse moustache! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Hé! par Zeus! mieux vaudrait pour moi abandonner tout à fait mon père, +que de lutter chaque jour contre des flots si orageux. + +LE CHOEUR. + +Et pourtant tu n'en es qu'au persil et à la rue, pour nous servir d'un +terme emprunté aux marchands de vin. Maintenant, en effet, tu n'as +rien à souffrir, mais tu verras quand l'accusateur entassera contre +toi ces mêmes griefs et citera tes complices. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Enfin, au nom des dieux, est-ce que vous n'allez pas me débarrasser +de vous? Avez-vous résolu que moi j'éreinte et que vous soyez éreintés +tout le jour? + +LE CHOEUR. + +Non, jamais, tant qu'il me restera le souffle, au lieu que tu aspires +à nous tyranniser. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Comme tout est pour vous tyrannie et conspirations, quelle que soit +l'affaire, grande ou petite, mise en cause! Pour moi, je n'ai pas +entendu ce mot durant cinquante années. Aujourd'hui, il est plus +commun que le poisson salé. C'est au point qu'il roule dans toute +l'Agora. Si quelqu'un achète des orphes et ne veut pas de membrades, +le marchand d'à côté, qui vend des membrades, se met à crier: «La +cuisine de cet homme m'a l'air de sentir la tyrannie.» Un autre +demande du poireau, pour assaisonner ces anchois; la marchande de +légumes le regarde de travers et lui dit: «Tu demandes du poireau, +est-ce en vue de la tyrannie? Penses-tu qu'Athènes doive te fournir +des assaisonnements?» + +XANTHIAS. + +Moi, hier, j'entre chez une fille, à l'heure de midi, et je lui +propose une chevauchée; elle se fâche et elle me demande si je veux +rétablir la tyrannie d'Hippias. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Ces propos leur sont agréables à entendre, et moi, parce que je veux +arracher mon père à ces sorties matinales de misérable calomniateur +en justice, afin de vivre une bonne vie comme Morykhos, on m'accuse +d'agir en conspirateur et de songer à la tyrannie. + +PHILOKLÉÔN. + +Et, de par Zeus! on a raison; car, pour moi, je préfère au lait des +poules la vie dont tu veux aujourd'hui me priver. Je n'aime ni les +raies, ni les anguilles, mais je mangerais avec plaisir un tout petit +procès, cuit sur le plat à l'étouffée. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Par Zeus! tu t'es habitué à te régaler de ces affaires. Mais, si tu +gardes le silence pour écouter ce que je dis, tu reconnaîtras, je +pense, que tu te trompes du tout au tout. + +PHILOKLÉÔN. + +Je me trompe en rendant la justice? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Tu ne sens pas que tu es la risée de ces hommes auxquels tu rends une +sorte de culte, mais dont tu es l'esclave à ton insu. + +PHILOKLÉÔN. + +Cesse de parler d'esclavage: je règne sur tous. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Non, pas toi; tu n'es qu'un esclave, en croyant commander. Dis-nous, +mon père, quel honneur te revient-il des tributs de la Hellas? + +PHILOKLÉÔN. + +Beaucoup assurément: j'en veux faire juges les gens qui sont ici. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Et moi également. Laissez-le tous en liberté; donnez-moi une épée. Si +je suis vaincu dans cette lutte de parole, je tomberai percé de cette +épée. Et toi, que je ne nomme pas, dis-moi si tu récuses l'arrêt... + +PHILOKLÉÔN. + +Que je ne boive jamais ma part de vin pur en l'honneur du Bon Génie! + +LE CHOEUR. + +C'est maintenant qu'il te faut tirer de notre arsenal quelque discours +nouveau; mais ne parle pas dans le sens de ce jeune homme. Tu vois +quelle est pour toi l'importance de ce combat; c'est le tout pour le +tout si, ce qu'aux dieux ne plaise, il venait à l'emporter. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Qu'on m'apporte mes tablettes, et faites vite. + +LE CHOEUR. + +Ah! quel air tu as en donnant cet ordre! + +BDÉLYKLÉÔN. + +J'y veux simplement écrire, pour mémoire, tout ce qu'il dira. + +PHILOKLÉÔN. + +Mais que diriez-vous s'il triomphait dans la discussion? + +LE CHOEUR. + +La troupe des vieillards ne servirait plus de rien absolument. Raillés +dans toutes les rues, on nous appellerait thallophores et sacs à +procès. Toi donc, qui vas défendre notre souveraineté, déploie en ce +moment tout le courage de ton éloquence. + +PHILOKLÉÔN. + +Et d'abord, dès mon entrée en la carrière, et pour point de départ, +je montrerai que notre pouvoir ne le cède à aucune royauté. Y a-t-il +quelqu'un de plus heureux, de plus fortuné ici-bas qu'un juge, un +être plus gâté et plus redoutable, et cela, si c'est un vieillard? +Dès qu'il sort du lit, il est escorté jusqu'au tribunal par des hommes +superbes, hauts de quatre coudées. Ensuite, sur la route, je me +sens pressé par une main douce, qui a volé les deniers de l'État; on +supplie, on s'incline, on dit d'une voix lamentable: «Aie pitié de +moi, mon père, je t'en conjure, si jamais tu as dérobé toi-même +dans l'exercice de tes fonctions ou dans les marchés pour +l'approvisionnement des troupes.» Eh bien, il ne saurait pas même que +j'existe sans son premier acquittement. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Que cet article relatif aux suppliants soit mentionné sur mes +tablettes! + +PHILOKLÉÔN. + +Puis, lorsque j'entre, chargé de supplications et la colère calmée, +je ne fais rien de tout ce que j'ai dit; seulement j'écoute de toutes +parts les plaintes des gens qui espèrent l'acquittement. Vois-tu? on +n'entend plus que flatteries à l'adresse du juge. Les uns déplorent +leur misère, et ajoutent des maux supposés à ceux qui sont réels, +pour les égaler aux miens; les autres nous racontent des histoires ou +quelque trait comique d'Æsopos. D'autres lancent une raillerie pour me +faire rire et apaiser ma rigueur. Si rien de tout cela ne nous +touche, ils nous amènent aussitôt par la main leurs enfants, filles et +garçons: j'écoute; ils se prosternent et bêlent à l'unisson. Alors le +père, saisi de crainte, me supplie, comme un dieu, par pitié pour ses +enfants, de lui faire remise de la peine. «Si tu aimes la voix d'un +agneau, sois sensible à la voix de ce garçon.» Mais si j'aime la voix +des petites truies, il essaie de me toucher par celle de sa fille. Et +nous, par égard pour lui, nous détendons un peu les cordes de notre +colère. N'est-ce pas là un grand pouvoir, qui permet de dédaigner la +richesse? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Second point de son discours que je note: «Qui permet de dédaigner la +richesse.» Dis-moi maintenant les avantages que tu prétends tirer de +ta souveraineté sur la Hellas? + +PHILOKLÉÔN. + +Chargés de constater l'âge des enfants, nous avons le droit de voir +leurs parties honteuses. Qu'OEagros soit cité en justice, il ne sera +pas absous avant de nous avoir récité la plus belle tirade de Niobè. +Un joueur de flûte gagne-t-il sa cause, en reconnaissance, il se bride +la joue avec sa courroie, et joue un air aux juges à leur sortie. Si +un père, en mourant, désigne par testament l'époux destiné à sa fille, +son unique héritière, nous envoyons là-bas pleurer toutes les larmes +de leur tête le testament et la coquille solennellement appliquée au +cachet, et nous donnons la fille à celui dont les prières nous ont +convaincus. Avec cela, point de comptes à rendre de nos actions: ce +que n'a aucune autre magistrature. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Effectivement, et c'est la seule des choses que tu as dites dont je +puisse te féliciter. Mais, quand tu enlèves la coquille au cachet du +testament d'une héritière, tu commets une injustice. + +PHILOKLÉÔN. + +De plus, quand le Conseil et le peuple sont embarrassés de juger sur +quelque grave affaire, un décret renvoie les coupables devant les +juges. C'est alors qu'Euathlos et ce grand Kolakonymos, lâcheur +du bouclier, protestent qu'ils ne nous trahiront pas et qu'ils +combattront pour le peuple. Et jamais, dans l'assemblée, aucun orateur +n'a fait triompher son avis, s'il n'a dit que les tribunaux ont le +droit de se retirer, aussitôt qu'ils ont jugé une affaire. Kléôn +lui-même, ce grand braillard, ne mord pas sur nous, mais il nous +garde, nous caresse de la main et nous préserve des mouches, tandis +que toi, tu n'as jamais rien fait de tout cela à ton père. Et Théoros, +quoique ce soit un homme qui n'est pas au-dessous d'Euphèmios, il +prend l'éponge dans le bassin et décrotte nos chaussures. Vois de +quels biens tu veux me priver, me dépouiller. Voilà ce que tu appelles +de l'esclavage, de la servitude, et tu prétends le prouver. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Parle à satiété: car un jour mettra fin à cette puissance imposante, +et tu ne seras plus qu'un derrière qui défie le bain. + +PHILOKLÉÔN. + +Mais le plus agréable de tout cela, et que j'allais oublier, c'est +quand je rentre à la maison, rapportant mon salaire: tout le monde +arrive en même temps me faire des caresses, en raison de cet argent; +et d'abord ma fille me lave les pieds, les parfume, se penche pour +me baiser, m'appelle «son petit papa» et, de sa langue, va pêcher le +triobole. Ma femme, douce cajoleuse, m'apporte une galette bien levée, +s'assoit près de moi, et, faisant des instances: «Mange ceci, goûte +cela.» Je suis ravi, et je n'ai pas besoin de me tourner vers toi ou +vers l'intendant pour savoir quand il apportera le dîner, en maugréant +et en grommelant. D'ailleurs, s'il ne se hâte de me pétrir un gâteau, +j'ai là un rempart contre les maux, un préservatif contre les traits. +Si tu ne me verses pas à boire, j'ai apporté un vase à longues +oreilles, plein de vin; je me penche et je bois, et lui, ouvrant la +bouche pour braire, oppose au bruit de ta coupe une grosse pétarade +digne d'un bataillon. N'est-ce pas là exercer une grande souveraineté +et qui ne le cède point à celle de Zeus, moi qui entends de moi ce +que Zeus entend de lui? Si nous sommes tumultueux, quelque passant +s'écrie: «Quel tonnerre dans le tribunal, ô Zeus souverain!» Si je +lance l'éclair, les riches ahanent d'émoi, et ils lâchent tout sous +eux; et de même les gens tout à fait vénérables. Et toi-même, tu as +grand'peur de moi; oui, par Dèmètèr! tu as peur; et moi, que je me +meure, si j'ai peur de toi. + +LE CHOEUR. + +Non, jamais nous n'avons entendu personne parler avec tant de +correction et d'intelligence. + +PHILOKLÉÔN. + +Mais non, il se figurait qu'il vendangerait aisément une vigne +abandonnée; car il savait toute la supériorité de mon talent. + +LE CHOEUR. + +Comme il a tout passé en revue, sans rien omettre! C'est au point +que je grandissais en l'entendant et qu'il me semblait juger aux Iles +Fortunées, ravi de son éloquence. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Le voilà qui se pâme d'aise, qu'il est tout hors de lui! Va, +aujourd'hui, je te ferai regarder les étrivières! + +LE CHOEUR. + +Il faut que tu ourdisses toutes sortes de trames pour échapper: car il +n'est pas facile d'adoucir ma colère, quand on ne parle pas dans mon +sens. C'est donc le cas pour toi de chercher une bonne meule et toute +neuve, lorsque tu vas parler, afin d'écraser ma mauvaise humeur. + +BDÉLYKLÉÔN. + +C'est une entreprise difficile, rude et d'une trop haute portée pour +des poètes de vendanger, de guérir une maladie ancienne et invétérée +dans la cité. Cependant, ô mon père, descendant de Kronos... + +PHILOKLÉÔN. + +Arrête, et ne me donne plus le nom de père. Si tu ne me prouves pas, +tout de suite, que je suis esclave, rien ne m'empêchera de te faire +mourir, dût-on me priver de ma part des festins sacrés. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Écoute maintenant, petit papa, et détends un peu ton visage. Et +d'abord calcule, simplement, non pas avec des cailloux, mais sur tes +doigts, le revenu total des tributs payés par les villes; compte, en +outre, les cotes personnelles, les nombreux centièmes, les prytanies, +les mines, les droits des marchés et des ports, les taxes, les +confiscations: la somme de ces revenus monte à près de deux mille +talents. Compte maintenant les honoraires annuels des juges, au nombre +de six mille; car il n'y en eut jamais davantage ici: cela nous fait +cent cinquante talents. + +PHILOKLÉÔN. + +Ce n'est donc pas même le dixième des revenus de l'État que nous +touchons pour salaire. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Non, par Zeus! Et où va donc le reste? + +PHILOKLÉÔN. + +A ces gens qui disent: «Je ne trahirai jamais la populace d'Athènes, +mais je combattrai toujours pour le peuple.» + +BDÉLYKLÉÔN. + +Et toi, mon père, tu te laisses mener par eux, charmé de leurs +paroles. Ils extorquent aux villes des cinquantaines de talents, les +effrayant de leurs menaces et de leurs cris: «Payez le tribut, ou je +tonne et je foudroie votre ville!» Et toi tu te contentes de grignoter +les résidus de ton pouvoir. Les alliés, remarquant que le reste de +la foule vit maigrement de lécher les assiettes et de mâcher à vide, +t'estiment à l'égal du suffrage de Konnos, et apportent aux autres, en +présent, terrines salées, vin, tapis, fromage, miel, sésame, coussins, +fioles, couvertures de laine, couronnes, colliers, coupes, richesse et +santé. Et toi, leur maître, pour prix de tes nombreux labeurs sur la +terre et sur l'onde, il n'y en a pas un qui te donne même une tête +d'ail pour tes fritures. + +PHILOKLÉÔN. + +Oui, par Zeus! j'ai envoyé chercher moi-même trois gousses d'ail chez +Eukharidès; mais cette servitude où je suis, tu ne me la montres pas +et tu me chagrines. + +BDÉLYKLÉÔN. + +N'est-ce donc pas une grande servitude de voir tous ces gens-là +investis des magistratures et leurs flatteurs richement rémunérés, +tandis que toi, si on te donne trois oboles, te voilà content? Et +c'est en combattant sur mer, sur terre à la prise des villes que tu +les as gagnées, en te surmenant de fatigues. Il y a plus, et c'est +ce qui m'exaspère au plus haut point, un ordre t'oblige à te rendre +à l'assemblée, parce qu'un jeune débauché, le fils de Khæréas, aux +jambes écartées, au corps balancé d'un mouvement lascif, est venu te +prescrire de juger au tribunal, le matin et à l'heure dite, sous +peine pour quiconque arrivera passé le signal, de ne pas toucher +le triobole. Et cependant lui-même il reçoit la drakhme accordée +à l'accusateur, bien qu'il soit arrivé en retard. Il partage avec +quelque autre des juges, ses collègues, le présent qu'a pu lui +donner un des accusés; puis ils s'entendent tous deux pour arranger +l'affaire, à la façon des scieurs de long, dont l'un tire et l'autre +pousse. En attendant, toi tu regardes, la bouche béante, le kolakrète, +et tu ne sais rien de ce qui s'est fait. + +PHILOKLÉÔN. + +Eux me traiter ainsi! Hélas! que dis-tu? Mon coeur est comme une mer +démontée: tu t'empares de toute mon intelligence, et je ne sais pas où +tu me conduis. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Vois pourtant comment il t'est permis d'être riche, ainsi que tous les +tiens; mais grâce à ces flagorneurs du peuple, tu disparais dans je +ne sais quelle machine. Maître d'une foule de villes, depuis le Pontos +jusqu'à la Sardô, tu ne jouis de rien, sinon de ce misérable salaire: +c'est un flocon de laine où l'on verse avec une parcimonie contenue, +et pour que tu vives, comme qui dirait une goutte d'huile. En effet, +ils veulent que tu sois pauvre, et je te dirai pourquoi: c'est afin +que tu connaisses la main qui te nourrit, et que, si l'un d'eux +t'excite en sifflant, tu te lances d'un bond féroce sur l'ennemi. +Car s'ils voulaient assurer la subsistance du peuple, ce serait chose +facile. Il y a bien mille cités qui maintenant nous paient tribut. +Si l'on enjoignait à chacune d'elles de nourrir vingt personnes, +deux myriades de nos concitoyens ne vivraient que de lièvres, la tête +ceinte de toutes sortes de couronnes, et ne boiraient que du lait pur +ou bouilli, délices dignes de notre patrie et du trophée de Marathôn. +Aujourd'hui, comme des mercenaires récoltant des olives, vous êtes à +la merci de celui qui détient votre salaire. + +PHILOKLÉÔN. + +Hélas! quel froid de glace engourdit ma main! Je ne puis tenir mon +épée; je sens que je faiblis. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Mais lorsque ces hommes craignent pour eux-mêmes, ils vous donnent +l'Euboea, et vous promettent la fourniture de quelque cinquante +médimnes de froment; eux qui ne t'ont jamais rien donné, sauf, tout +récemment, cinq médimnes d'orge; et encore tu ne les reçus qu'à +grand'peine, khoenix par khoenix, et en te justifiant de l'accusation +d'être étranger. Voilà pourquoi je t'ai toujours tenu renfermé, afin +de te nourrir moi-même et de ne pas les voir rire des insolences +dirigées contre toi. Et maintenant je veux franchement te fournir tout +ce que tu désires, hors le lait du kolakrète. + +LE CHOEUR. + +Il était sage celui qui a dit: «Avant d'avoir entendu le discours des +deux parties, ne prononcez pas.» C'est toi, en effet, qui me parais +maintenant avoir largement gagné la cause. Cela fait que ma colère se +calme et que je jette ces bâtons. Et toi, notre contemporain et notre +camarade, cède, cède à ses raisons, de peur de paraître un homme +atteint de folie, d'entêtement exagéré, et intraitable. Qu'il m'eût +été utile d'avoir moi-même un tuteur, un parent, pour me remettre +ainsi dans le vrai sens! Aujourd'hui, un dieu présent vient +manifestement à ton aide dans cette occurrence; on voit qu'il +t'accorde sa faveur: accepte-la sans attendre. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Oui, je le nourrirai; je fournirai à ce vieillard tout ce qu'il +lui faut, gruau à lécher, manteau doublé, couverture, fille qui lui +frottera les reins et le reste. Mais qu'il se taise et ne souffle mot, +cela ne peut me plaire. + +LE CHOEUR. + +Il s'est remis lui-même dans le bon sens sur les points où il +extravaguait: il a reconnu tout à l'heure sa folie et il se reproche +de n'avoir pas suivi tes conseils. Maintenant peut-être va-t-il +se laisser convaincre par tes observations, et avoir la sagesse de +changer de conduite en t'obéissant. + +PHILOKLÉÔN. + +Hélas! malheur à moi! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Eh bien, pourquoi cries-tu? + +PHILOKLÉÔN. + +Laisse-moi là toutes ces promesses! «Ce que j'aime est là-bas, c'est +là-bas que je veux être,» où le héraut crie: «Qui donc n'a pas voté? +Qu'il se lève!» Que ne puis-je être debout devant les urnes, le +dernier des votants! Hâte-toi, mon âme! Où est mon âme? «Ténèbres, +livrez-moi passage.» Par Hèraklès! puissé-je arriver à temps auprès +des juges pour convaincre Kléôn de vol! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Allons, mon père, au nom des dieux, obéis-moi! + +PHILOKLÉÔN. + +T'obéir? Dis ce que tu veux, sauf une chose. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Laquelle? Parle. + +PHILOKLÉÔN. + +Ne pas juger. Hadès aura décidé de moi avant que je consente. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Eh bien, si tu fais ton bonheur de rendre la justice, ne sors pas +d'ici, reste chez toi et juge tes serviteurs. + +PHILOKLÉÔN. + +Et que juger? Tu plaisantes. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Tu feras tout comme là-bas. Si une servante ouvre la porte +clandestinement, tu décréteras contre elle une simple amende, +absolument comme tu le faisais au tribunal. Et tout cela se passe au +mieux. Si le soleil luit dès le matin, tu jugeras au soleil. Si la +neige tombe ou s'il pleut, tu t'assiéras auprès du feu, pour instruire +l'affaire. Si tu te lèves à midi, aucun thesmothète ne t'exclura de +l'enceinte. + +PHILOKLÉÔN. + +Cela me convient. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Il y a plus: si un plaideur n'en finit pas, tu n'attendras pas à jeun, +te rongeant toi-même ainsi que l'orateur. + +PHILOKLÉÔN. + +Mais comment pourrai-je bien connaître l'affaire, de même +qu'auparavant, si j'ai encore la bouche pleine? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Beaucoup mieux. On dit que les juges, entourés de faux témoins, ne +parviennent à connaître les affaires qu'en ruminant. + +PHILOKLÉÔN. + +Tu me décides. Mais tu ne me dis pas de qui je recevrai les +honoraires. + +BDÉLYKLÉÔN. + +De moi. + +PHILOKLÉÔN. + +Bien: je serai payé à part, et non avec les autres. Car c'est un tour +indigne que m'a joué Lysistratos, ce bouffon. Dernièrement, il avait +reçu une drakhme pour nous deux. Il va faire de la monnaie au marché +des poissons, et il me remet trois écailles de mulet. Moi, je les +fourre dans ma bouche, les ayant prises pour des oboles: dégoûté par +l'odeur, je les crache et je le traîne en justice. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Et que répliqua-t-il? + +PHILOKLÉÔN. + +Eh bien, il prétendit que j'avais un estomac de coq. «Tu as été vite à +digérer l'argent,» dit-il. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Tu vois quel avantage cela t'offre encore. + +PHILOKLÉÔN. + +Et qui n'est pas mince du tout. Mais exécute ce que tu veux faire. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Attends un moment. Je vais tout apporter. + +PHILOKLÉÔN. + +Vois la chose et comment les oracles s'accomplissent. J'avais entendu +dire qu'un jour viendrait où les Athéniens jugeraient les procès dans +leurs maisons et où chaque individu se bâtirait, dans son vestibule, +un tout petit tribunal, comme un hèkatéion, partout devant les portes. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Tiens, qu'en dis-tu? Je t'apporte tout ce que je t'ai dit, et beaucoup +plus même. Voici un pot de chambre, si tu as envie d'uriner; on va le +pendre, près de toi, à un clou. + +PHILOKLÉÔN. + +Bonne idée, pour un vieux! Tu as trouvé là, franchement, un utile +remède à la rétention d'urine. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Et puis du feu et des lentilles dessus, si tu as besoin de manger une +bouchée. + +PHILOKLÉÔN. + +Pas maladroit du tout! Car même si j'ai la fièvre, je toucherai mon +salaire. Sans bouger d'ici je mangerai mes lentilles. Mais à quoi bon +m'avez-vous apporté cet oiseau? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Afin que, si tu t'endors pendant une plaidoirie, il t'éveille de +là-haut. + +PHILOKLÉÔN. + +Je voudrais encore une chose; car le reste me suffit. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Laquelle? + +PHILOKLÉÔN. + +Qu'on m'apportât ici la statue de Lykos. + +BDÉLYKLÉÔN. + +La voici: on dirait le Dieu lui-même. + +PHILOKLÉÔN. + +Souverain héros, que tu n'es guère agréable à voir! + +BDÉLYKLÉÔN. + +C'est à nos yeux le portrait même de Kléonymos. + +PHILOKLÉÔN. + +Tout héros qu'il est, il n'a donc pas d'armes non plus. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Si tu te hâtais de siéger, je me hâterais d'appeler une cause. + +PHILOKLÉÔN. + +Appelle tout de suite; il y a longtemps que je siège. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voyons, quelle cause introduirai-je tout d'abord? Quelle sottise a +faite quelqu'un de la maison? Thratta ayant dernièrement laissé brûler +la marmite... + +PHILOKLÉÔN. + +Holà, arrête! Peu s'en faut que tu ne me fasses mourir. Tu allais +appeler une cause avant d'avoir posé la balustrade: c'est la première +condition de nos mystères. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Mais, par Zeus! il n'y en a pas. + +PHILOKLÉÔN. + +Eh bien, je cours, et j'en rapporte une tout de suite de la maison. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Ce que c'est pourtant! Quelle force a l'habitude du local! + + * * * * * + +XANTHIAS. + +Va-t'en aux corbeaux! Nourrir un pareil chien! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Qu'y a-t-il donc? + +XANTHIAS. + +Ne voilà-t-il pas Labès, votre chien, qui vient d'entrer dans la +cuisine et de manger un fromage de Sikélia! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voilà le premier délit à déférer à mon père. Toi, porte l'accusation. + +XANTHIAS. + +Pas moi, de par Zeus! mais un autre chien se porte comme accusateur, +si l'affaire est appelée. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voyons, maintenant, amène-les tous deux ici. + +XANTHIAS. + +C'est ce qu'on va faire. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Qu'apportes-tu là? + +PHILOKLÉÔN. + +La bauge aux porcs consacrés à Hestia. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Tu oses y porter une main sacrilège? + +PHILOKLÉÔN. + +Non, mais c'est en sacrifiant d'abord à Hestia, que j'écraserai +quelque adversaire. Allons, hâte-toi de les amener. Je vois déjà la +peine encourue. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voyons, maintenant, j'apporte les tablettes et les registres. + +PHILOKLÉÔN. + +Ah! tu m'assommes, tu me tues, avec tes délais. J'aurais pu tracer les +mots par terre. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voici. + +PHILOKLÉÔN. + +Appelle donc. + +BDÉLYKLÉÔN. + +J'y suis. + +PHILOKLÉÔN. + +Qu'est-ce d'abord, celui-ci? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Aux corbeaux! Quel ennui! J'ai oublié d'apporter les urnes aux +suffrages. + +PHILOKLÉÔN. + +Eh bien, où cours-tu? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Chercher les urnes. + +PHILOKLÉÔN. + +Inutile: j'avais là ces vases. + +BDÉLYKLÉÔN. + +On ne peut mieux. Nous avons tout ce qu'il nous faut, excepté pourtant +la klepsydre. + +PHILOKLÉÔN. + +Et ceci? N'est-ce pas une klepsydre? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Tu excelles à fournir les objets nécessaires et locaux. Mais qu'on se +hâte d'apporter de la maison le feu, les myrtes et l'encens, afin de +commencer par invoquer les dieux. + +LE CHOEUR. + +Et nous, pendant les libations et les prières, nous vous dirons de +bonnes paroles, parce que de la lutte et de la dispute vous en êtes +venus à une généreuse réconciliation. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Débutez donc par les bonnes paroles. + +LE CHOEUR. + +O Phoebos Apollôn Pythios, bonne chance à l'affaire instruite par +ce magistrat devant sa porte; accord entre nous tous tirés de nos +erreurs! Io Pæan! + +BDÉLYKLÉÔN. + +O Souverain maître, mon voisin, dieu de ma rue, gardien de mon +vestibule, accepte, seigneur, ce nouveau sacrifice, que nous innovons +en l'honneur de mon père. Adoucis cette humeur trop rêche et dure +comme l'yeuse, mêle à ce coeur quelques gouttes de miel. Qu'il +soit désormais doux pour les hommes, plus clément à l'accusé qu'à +l'accusateur, prêt à pleurer avec ceux qui l'implorent; qu'il se +dépouille de son aigreur et qu'il arrache les orties de sa colère! + +LE CHOEUR. + +Nos prières s'unissent aux tiennes, et nos chants en faveur du nouveau +magistrat s'accordent avec les paroles que tu as prononcées. Oui, tu +as notre bienveillance, depuis que nous voyons que tu aimes le peuple +bien plus que ne le fait aucun des jeunes. + +BDÉLYKLÉÔN. + +S'il se trouve devant les portes quelque hèliaste, qu'il entre. Dès +qu'on aura commencé à parler, nous n'ouvrirons plus. + +PHILOKLÉÔN. + +Quel est l'accusé? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Celui-ci. + +PHILOKLÉÔN. + +Quelle peine va le frapper? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Écoutez l'acte d'accusation. Le soussigné chien de Kydathènè accuse +Labès d'Æxonè d'avoir seul, contre toute justice, mangé un fromage +Sikélien. Peine: un collier de figuier. + +PHILOKLÉÔN. + +C'est-à-dire une mort de chien, une fois convaincu. + +BDÉLYKLÉÔN. + +L'accusé Labès est ici présent. + +PHILOKLÉÔN. + +Oh! le vilain chien! Quels yeux de voleur! Comme, en serrant les +dents, il se flatte de me tromper? Où est le plaignant, le chien de +Kydathènè? + +LE CHIEN. + +Au! au! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Le voici. + +PHILOKLÉÔN. + +C'est un second Labès, bon aboyeur et lécheur de marmites. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Silence, assis! Toi, monte à la tribune et accuse. + +PHILOKLÉÔN. + +Voyons; en même temps je vais me verser et boire un coup. + +XANTHIAS. + +Vous avez entendu, citoyens juges, l'accusation que j'ai formulée +contre celui-ci. Il a commis le plus affreux des attentats contre +moi et contre la marine. Il s'est sauvé dans un coin, à la mode +Sikélienne, avec un énorme fromage, dont il s'est repu dans les +ténèbres. + +PHILOKLÉÔN. + +De par Zeus! il est pris sur le fait. Tout à l'heure il m'a lâché un +gros rot au fromage, le coquin! + +XANTHIAS. + +Et il ne m'a rien donné, à ma requête. Or, qui voudra vous rendre +service, si l'on ne me jette rien à moi, votre chien? + +PHILOKLÉÔN. + +Et il n'a rien donné? + +XANTHIAS. + +Rien à moi, son camarade. + +PHILOKLÉÔN. + +Voilà un gaillard aussi bouillant que ces lentilles! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Au nom des dieux, mon père, ne prononce pas avant de les avoir +entendus tous les deux. + +PHILOKLÉÔN. + +Mais, mon bon, la chose est claire; elle crie d'elle-même. + +XANTHIAS. + +N'allez pas l'absoudre. C'est de tous les chiens l'être le plus +égoïste et le plus glouton, lui qui, louvoyant autour d'un mortier, a +dévoré la croûte des villes! + +PHILOKLÉÔN. + +Aussi n'ai-je pas même de quoi boucher les fentes de ma cruche. + +XANTHIAS. + +Châtiez-le donc. Jamais une seule cuisine ne pourrait nourrir deux +voleurs. Je ne puis pourtant pas, moi, aboyer le ventre vide: aussi +dorénavant je n'aboierai plus. + +PHILOKLÉÔN. + +Oh! oh! que de scélératesses il nous a dénoncées! C'est la friponnerie +faite homme. N'est-ce pas ton avis, mon coq? Par Zeus! il dit que oui. +Le thesmothète, où est-il? Ohé! Donne-moi le pot. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Prends-le toi-même. Je suis en train d'appeler les témoins. Paraissez, +témoins à la charge de Labès, plat, pilon, racloire à fromage, +fourneau, marmite et autres ustensiles brûlés! Mais pisses-tu encore? +Ne sièges-tu plus? + +PHILOKLÉÔN. + +C'est lui, je crois, qui va faire sous lui aujourd'hui. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Ne cesseras-tu pas d'être dur et intraitable pour les accusés? Tu les +déchires à belles dents! Monte à la tribune; défends-toi. D'où vient +ton silence? Parle. + +PHILOKLÉÔN. + +Mais il semble qu'il n'ait rien à dire. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Non pas, mais il me paraît être dans la même situation que jadis +Thoukydidès accusé. Ses mâchoires furent tout à coup paralysées. +Retire-toi; c'est moi qui présenterai ta défense. Il est difficile, +citoyens, de faire l'apologie d'un chien calomnié; je parlerai +cependant. C'est une bonne bête, et il chasse les loups. + +PHILOKLÉÔN. + +C'est un voleur et un conspirateur. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Par Zeus! c'est le meilleur des chiens d'aujourd'hui, capable de +garder de nombreux moutons. + +PHILOKLÉÔN. + +A quoi cela sert-il, s'il mange le fromage? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Oui, mais il se bat pour toi, il garde la porte, et il excelle dans +tout le reste. S'il a fait un larcin, pardonne-lui. Il est vrai qu'il +ne sait pas jouer de la kithare. + +PHILOKLÉÔN. + +Moi, je voudrais qu'il ne sût pas lire, pour ne pas nous faire +l'apologie de son crime. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Écoute, juge équitable, mes témoins. Monte, racloire à fromage, et +parle à haute voix. Tu exerçais alors la charge de payeur: réponds +clairement. N'as-tu pas raclé les parts que tu avais reçues pour les +soldats? Elle répond qu'elle les a raclées. + +PHILOKLÉÔN. + +Mais, par Zeus! elle ment. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Juge compatissant, prends pitié des malheureux. Notre Labès ne vit +que de têtes et d'arêtes de poissons; jamais il ne demeure en place. +L'autre n'est bon qu'à garder la maison: il reste là, attendant ce +qu'on apporte et en demandant sa part; autrement, il mord. + +PHILOKLÉÔN. + +Ouf! quel mal me prend qui fait que je m'attendris? Le malaise dure, +et je me sens convaincre. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Ah! je t'en conjure, pitié pour lui, mon père! Ne le sacrifiez point. +Où sont les enfants? Montez, malheureux! jappez, priez, suppliez et +pleurez! + +PHILOKLÉÔN. + +Descends, descends, descends, descends! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Je vais descendre. Et quoique ce «descends» en ait trompé bien +d'autres, je vais pourtant descendre. + +PHILOKLÉÔN. + +Aux corbeaux! Ah! ce n'est pas bon d'avoir mangé. Je viens de pleurer, +et je n'en vois pas d'autre raison que de m'être bourré de lentilles. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Il ne sera donc pas acquitté? + +PHILOKLÉÔN. + +C'est difficile à savoir. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voyons, mon petit papa, tourne-toi vers de meilleurs sentiments. +Prends ce suffrage; passe, de sens rassis, du côté de la seconde urne, +et absous-le, mon père. + +PHILOKLÉÔN. + +Non, certes. Je ne sais pas jouer de la kithare. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Viens à l'instant, je vais t'y conduire au plus vite. + +PHILOKLÉÔN. + +Est-ce la première urne? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Oui. + +PHILOKLÉÔN. + +J'y jette mon suffrage. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Il est attrapé; il vient d'absoudre sans le vouloir. + +PHILOKLÉÔN. + +Attends, que je verse les suffrages. Voyons l'issue du débat. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Le fait va le prouver. Tu es absous, Labès. Père, père, que +t'arrive-t-il? + +PHILOKLÉÔN. + +Ah! dieux! vite de l'eau. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Reviens à toi. + +PHILOKLÉÔN. + +Dis-moi la chose comme elle est. Est-il réellement absous? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Oui, de par Zeus! + +PHILOKLÉÔN. + +Je suis réduit à rien. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Pas de souci, cher père: relève-toi. + +PHILOKLÉÔN. + +Comment, en face de moi-même, supporterai-je l'idée d'avoir absous un +accusé? Qu'adviendra-t-il de moi? O dieux vénérés, accordez-moi mon +pardon: c'est malgré moi que je l'ai fait: ce n'est pas mon habitude. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Ne te fâche pas. Moi je veux, mon père, te bien nourrir, te mener avec +moi partout, aux dîners, aux banquets, aux spectacles, de manière à +passer agréablement le reste de ta vie. Hyperbolos ne te rira plus au +nez en te dupant, mais entrons. + +PHILOKLÉÔN. + +Oui, maintenant, si bon te semble. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Oui, allez gaiement où vous voulez. + +Pour vous, myriades incalculables, les bonnes choses qu'on va vous +dire maintenant, gardez-vous de les laisser négligemment tomber par +terre. C'est affaire à des spectateurs inintelligents, et non pas à +vous. + +Et maintenant, peuple, prêtez-nous attention, si vous aimez un langage +sincère. + +Le poète désire, à présent, adresser des reproches aux spectateurs. Il +prétend qu'on lui a fait une injustice, à lui qui s'est souvent +bien conduit envers vous, pas ouvertement sans doute, mais en aidant +secrètement d'autres poètes. Imitateur des prophéties et des procédés +d'Euryklès, il fit passer dans d'autres ventres bon nombre de +ses traits comiques. Bientôt, il affronta le risque de se montrer +ouvertement et de lui-même, prenant en mains les rênes, non plus de la +bouche d'autrui, mais de celle de ses propres muses. Porté au sommet +de la grandeur, plus honoré que jamais personne d'entre vous, il dit +n'avoir pas atteint le comble, ni être gonflé d'orgueil, ni parcourir +les palestres en séducteur. Si quelque amant, mû par la haine, +accourait sur lui pour s'être raillé comiquement de ses amours, il dit +qu'il n'a jamais fléchi devant personne, gardant la ferme résolution +de ne pas faire jouer aux muses dont il s'inspire, le rôle +d'entremetteuses. La première fois qu'il joua, il n'eut pas, selon +lui, à combattre des hommes, mais à s'armer du courage de Hèraklès, +pour attaquer les plus grands monstres, assaillant tout d'abord avec +vigueur la bête aux dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisaient +des rayons terribles comme les yeux de Kynna, et dont les cent têtes +étaient léchées en cercle par des flatteurs, gémissant autour de son +cou: elle avait la voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur +d'un phoque, les testicules malpropres d'une Lamia, et le derrière +d'un chameau. A la vue de ce monstre, notre poète dit que la peur ne +lui fera pas offrir des présents, mais qu'aujourd'hui encore il va +combattre pour vous. Il ajoute qu'après ce monstre, il lutta, l'an +passé, contre des dæmons sinistres, des êtres fiévreux, qui, la nuit, +étranglaient les pères, étouffaient les grands-pères, s'asseyaient +à la couche de vos concitoyens inoffensifs, les inondaient de +contre-serments, de citations, de témoignages, au point qu'un bon +nombre bondissaient terrifiés chez le polémarkhe. Après avoir trouvé +un tel défenseur, un tel sauveur de ce pays, vous l'avez abandonné, +l'année dernière, lorsqu'il semait ses pensées les plus neuves, dont, +faute de les bien comprendre, vous avez arrêté la pousse. Cependant, +au milieu de nombreuses libations, il atteste Dionysos que jamais on +n'entendit de meilleurs vers comiques. C'est une honte pour vous de ne +pas les avoir appréciés sur-le-champ; mais le poète n'est pas estimé +à une moindre valeur par les hommes éclairés, quoique, devançant ses +rivaux, il ait eu son espérance brisée. + +Mais, à l'avenir, braves gens, si vous avez des poètes qui cherchent +des paroles et des idées neuves, aimez-les, favorisez-les davantage, +et conservez leurs pensées: enfermez-les dans vos coffres avec les +fruits. En agissant ainsi, vos vêtements exhaleront toute l'année une +odeur de sagesse. + +O nous, autrefois vaillants dans les choeurs, vaillants dans les +combats, et hommes plus vaillants encore par ce côté seul, tout cela +est passé, bien passé. Aujourd'hui la blancheur florissante de nos +cheveux surpasse celle du cygne. Toutefois il faut que de ces restes +surgisse la vigueur du jeune âge: pour moi, je suis convaincu que ma +vieillesse vaut mieux que les boucles de beaucoup de jeunes gens, que +leur parure et leur derrière élargi. + +Si quelqu'un de vous, spectateurs, à l'aspect de mon costume, s'étonne +de me voir avec un corsage de guêpe, et de ce que signifie notre +aiguillon, je le lui expliquerai aisément, quelle que soit son +ignorance première. Nous sommes, nous qui avons cet appendice au +derrière, les Attiques, seuls vraiment nobles, autochthones, race la +plus vaillante, qui rendit à la ville les plus nombreux services +dans les combats, quand vint le Barbare, couvrant la ville de fumée, +mettant tout en feu, et voulant nous enlever violemment nos ruches. +Aussitôt, armés de la lance et du bouclier, nous accourons pour les +combattre, le coeur enivré de colère, debout, homme contre homme, +dévorant nos lèvres de fureur, la grêle des flèches dérobant la vue +du ciel. Cependant, avec l'aide des dieux, nous les mettons en déroute +vers le soir. Une chouette, avant la bataille, avait passé au-dessus +de notre armée. Puis nous les poursuivons, les piquant comme des +taons sous leurs longs vêtements, et ils s'enfuient, les joues et les +sourcils criblés de dards; si bien que chez les Barbares, partout et +maintenant encore, on ne désigne rien de plus redoutable que la guêpe +attique. + +Certes alors j'étais terrible, n'ayant peur de rien: je mis en fuite +les ennemis, cinglant où il fallait sur nos trières. Car nous n'avions +pas alors le souci d'arrondir une phrase, ni la pensée de dénoncer +quelqu'un, mais le désir d'être le meilleur rameur. Aussi, après avoir +enlevé aux Mèdes un grand nombre de villes, méritions-nous de recevoir +ici les tributs, que volent les jeunes gens. + +Examinez-nous du haut en bas et sous tous les aspects, vous nous +trouverez, pour le caractère et pour la manière de vivre, absolument +semblables aux guêpes. Et d'abord il n'y a pas d'animal plus irritable +que nous, ni plus colère, ni plus impatient. Ensuite, toutes nos +différentes occupations ressemblent à celles des guêpes. Groupés par +essaims, comme ceux des ruches, les uns d'entre nous s'en vont chez +l'arkhonte, les autres chez les Onze, d'autres à l'Odéôn: quelques-uns +serrés contre les murs, la tête baissée vers la terre, remuent à +peine, comme les chenilles dans leurs alvéoles. Pour le reste de +la vie nous abondons en ressources. En piquant un chacun, nous nous +procurons de quoi vivre. Mais nous avons parmi nous des frelons +inactifs, dépourvus d'aiguillon, et qui, séjournant à l'intérieur du +logis, dévorent notre travail, sans se donner aucune peine. C'est pour +nous une chose des plus douloureuses qu'un être qui se dispense du +service, nous ravisse notre salaire, lui qui, pour la défense de ce +pays, ne prend ni rame, ni lance, ni ampoule. Il me semble, en un mot, +que ceux des citoyens qui n'auront pas d'aiguillon, ne doivent pas +toucher le triobole. + + * * * * * + +PHILOKLÉÔN. + +Jamais de la vie je ne quitterai plus ce manteau, qui seul me sauva +dans la bataille où le puissant Boréas nous fit la guerre. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Tu sembles n'avoir aucun souci de ton bien. + +PHILOKLÉÔN. + +De par Zeus! je me passe aisément des choses de luxe. Dernièrement je +me régalais d'une friture, et je payai un triobole dû au dégraisseur. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Fais du moins l'épreuve, puisque, une bonne fois, tu t'es livré à moi +pour bien vivre. + +PHILOKLÉÔN. + +Que m'ordonnes-tu donc de faire? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Quitte ce manteau usé et endosse cette læna en guise de manteau. + +PHILOKLÉÔN. + +Faites donc des enfants et élevez-les: voilà le mien maintenant qui +veut m'étouffer! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voyons, prends-la, mets-la, et ne dis rien. + +PHILOKLÉÔN. + +Qu'est-ce que c'est que cette mauvaise chose, au nom de tous les +dieux? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Les uns l'appellent une persique, les autres une kaunakè. + +PHILOKLÉÔN. + +Moi, je la prenais pour une couverture de Thymoetè. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Ce n'est pas étonnant; tu n'es jamais allé à Sardes; tu la connaîtrais +alors, tandis que maintenant tu ne la connais pas. + +PHILOKLÉÔN. + +Moi? Non, de par Zeus! Mais cela me paraissait ressembler absolument à +la casaque pluchée de Morykhos. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Erreur; c'est à Ekbatana qu'on fait ces tissus. + +PHILOKLÉÔN. + +Est-ce qu'à Ekbatana on fait des intestins de laine? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Pas du tout, mon bon; mais chez les Barbares cette étoffe se tisse à +grands frais. Ainsi ce vêtement mange bien pour un talent de laine. + +PHILOKLÉÔN. + +Il serait donc plus juste de l'appeler mange-laine que kaunakè. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voyons, mon bon, tiens-toi et endosse-la. + +PHILOKLÉÔN. + +Malheureux que je suis! quelle chaleur la malpropre m'a rotée au nez! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Ne l'endosses-tu pas? + +PHILOKLÉÔN. + +Non, de par Zeus! Mais, mon bon, si c'est indispensable, mettez-moi +dans un four. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Allons, c'est moi qui te la passerai; viens donc ici. + +PHILOKLÉÔN. + +Au moins place là un croc. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Pour quoi faire? + +PHILOKLÉÔN. + +Pour me retirer avant que je sois fondu. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voyons, maintenant, ôte ces maudites savates, et mets vite cette +chaussure lakonienne. + +PHILOKLÉÔN. + +Moi? Je n'aurai jamais le coeur de mettre d'odieuses chaussures +fabriquées par des ennemis! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Allons, mon cher, marche hardiment sur le sol lakonien: fais vite. + +PHILOKLÉÔN. + +C'est mal à toi de me faire le pied au pays ennemi. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Allons, l'autre pied!... + +PHILOKLÉÔN. + +Impossible pour celui-là; il a un de ses doigts qui déteste tout à +fait les Lakoniens. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Il ne peut pas en être autrement. + +PHILOKLÉÔN. + +Malheureux que je suis de n'avoir pas d'engelure dans ma vieillesse! + +BDÉLYKLÉÔN. + +Finis-en de te chausser; puis marche à la façon des riches, avec un +balancement voluptueux et efféminé. + +PHILOKLÉÔN. + +Regarde: vois cette tournure, et juge de qui des riches ma démarche se +rapproche le plus. + +BDÉLYKLÉÔN. + +De qui? D'un furoncle revêtu d'ail. + +PHILOKLÉÔN. + +Aussi ai-je envie de tortiller des fesses. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Voyons, maintenant, sauras-tu tenir un langage grave devant des hommes +instruits et habiles? + +PHILOKLÉÔN. + +Oui. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Que diras-tu? + +PHILOKLÉÔN. + +Beaucoup de choses. D'abord comment Lamia, se voyant prise, s'est mise +à péter; puis comment Kardopiôn frappa sa mère. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Non, pas de fables, mais des choses de la vie humaine, tels que nos +sujets ordinaires d'entretien à la maison. + +PHILOKLÉÔN. + +Ah! j'en sais du genre de ce qui se dit à la maison, par exemple: «Il +y avait une fois une souris et un chat.» + +BDÉLYKLÉÔN. + +«Être sot et grossier», comme dit Théogénès au vidangeur, en lui +faisant des reproches, vas-tu parler de souris et de chats à des +hommes? + +PHILOKLÉÔN. + +De qui faut-il donc que je parle? + +BDÉLYKLÉÔN. + +De personnages éminents, de tes collègues en députation Androklès et +Klisthénès. + +PHILOKLÉÔN. + +Moi! Jamais je ne suis allé en députation, excepté à Paros, et j'ai +reçu pour cela deux oboles. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Eh bien, dis-nous donc comment Éphoudiôn combattit glorieusement au +pankration avec Askondas: tout vieux qu'il était et blanchi, il avait +de larges reins, des poignets, des flancs et un thorax superbes. + +PHILOKLÉÔN. + +Assez, assez, tu ne sais ce que tu dis. A quoi bon le thorax pour se +battre au pankration? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Telle est la manière de converser des sages. Mais dis-moi autre chose. +Si tu étais à boire avec des étrangers, quel est celui des actes de ta +jeunesse que tu citerais comme le plus viril? + +PHILOKLÉÔN. + +Le plus viril, oui, le plus viril de mes exploits, c'est d'avoir +dérobé les échalas d'Ergasiôn. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Tu m'assommes. Quels échalas? Dis comment tu as poursuivi un sanglier, +un lièvre, fait la course des torches; trouve quelque chose de très +juvénile. + +PHILOKLÉÔN. + +Ah oui; voici quelque chose de très juvénile. C'est lorsque, encore +jouvenceau, je poursuivis le coureur Phayllos, qui m'avait insulté, et +le battis de deux voix. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Assez. Mais place-toi sur ce lit et apprends à être un bon convive, un +homme de bonne compagnie. + +PHILOKLÉÔN. + +Comment donc me placer? Dis-moi vite. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Décemment. + +PHILOKLÉÔN. + +Est-ce ainsi qu'il faut se placer? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Pas du tout. + +PHILOKLÉÔN. + +Comment donc? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Écarte les genoux, et, à la façon des gymnastes, étends-toi avec +souplesse sur les tapisseries; puis fais l'éloge des bronzes, regarde +le plafond, admire les tentures de la cour. Voici l'eau pour les +mains; on apporte les tables: nous soupons; les ablutions sont faites: +nous offrons les libations. + +PHILOKLÉÔN. + +Au nom des dieux, est-ce en rêve que nous soupons? + +BDÉLYKLÉÔN. + +La joueuse de flûte s'est fait entendre: les convives sont Théoros, +Æskhinès, Phanos, Kléôn, et je ne sais quel autre invité dans le +voisinage de la tête d'Akestor. Tu fais partie de la société: aie soin +de bien suivre les skolies. + +PHILOKLÉÔN. + +Très bien. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Dis-tu vrai? + +PHILOKLÉÔN. + +Comme pas un habitant de la Diakria ne les suivrait. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Je m'en assure. Je suis Kléôn: j'entonne le premier le skolie de +Harmodios; tu vas suivre, toi. «Il n'y eut jamais dans Athènes...» + +PHILOKLÉÔN. + +«Un être aussi méchant, un semblable voleur.» + +BDÉLYKLÉÔN. + +C'est là ce que tu répondras? Tu es un homme perdu. Il va se mettre à +crier qu'il veut te mettre à mal, te déchirer, te chasser du pays. + +PHILOKLÉÔN. + +Et moi, s'il menace, de par Zeus! je lui en chanterai un autre: «Ohé! +l'homme! dans ton désir furieux du pouvoir suprême, tu détruis la cité +qui déjà penche vers sa ruine.» + +BDÉLYKLÉÔN. + +Et lorsque Théoros, couché aux pieds de Kléôn, lui prendra la main +et chantera: «Ami, tu connais l'histoire d'Admètos, aime donc les +braves,» par quel skolie lui répondras-tu? + +PHILOKLÉÔN. + +Je lui dirai avec raison: «Il ne s'agit pas de faire le renard et +d'être l'ami des deux partis.» + +BDÉLYKLÉÔN. + +Après lui Æskhinès, fils de Sellos, continuera: «C'est un homme sage, +ami des Muses.» Il chantera: «Richesse et bien vivre à Klitagoras et à +moi, avec les Thessaliens.» + +PHILOKLÉÔN. + +«Nous en avons beaucoup dépensé, toi et moi.» + +BDÉLYKLÉÔN. + +Sur ce point, tu en sais convenablement. Mais allons souper chez +Philoktèmôn. Enfant, enfant, Khrysos, emporte les plats avec nous, +afin de nous enivrer à notre aise. + +PHILOKLÉÔN. + +Pas du tout: c'est mauvais de boire. Du vin naît le bris des portes, +les coups, les pierres; puis il faut donner de l'argent, au sortir de +l'ivresse. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Mais non, si tu es avec des hommes bons et beaux: ils apaisent +l'offensé; ou bien tu dis quelque mot spirituel, un joli conte à la +façon d'Æsopos ou de Sybaris, que tu as appris à table; tu tournes la +chose en plaisanterie, et il te laisse aller. + +PHILOKLÉÔN. + +Je vais donc apprendre beaucoup de contes, afin de n'encourir aucune +peine, si je fais mal. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Allons, partons: que rien ne nous retienne. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Souvent il m'a paru que de ma nature j'avais de la finesse, et de la +sottise jamais. Mais combien est supérieur Amynias, fils de Sellos, +de la race de Krobylos, que j'ai vu jadis, nanti d'une pomme et d'une +grenade, manger à la table de Léogoras; car il est aussi meurt-de-faim +qu'Antiphôn. Il est allé en légation à Pharsalos; mais là, seul, +il communiquait seulement avec les pénestes (domestiques) des +Thessaliens, non moins péneste que les autres. + +Bienheureux Automénès, que nous te trouvons heureux d'avoir pour +enfants de très habiles artistes! Le premier, ami de tout le monde, +est un homme fort avisé, kithariste accompli, et que la grâce +accompagne; le second un acteur d'un incomparable talent. Vient +ensuite Ariphradès, le plus intelligent des trois. Son père jurait +qu'il n'avait rien appris de personne, et qu'une heureuse nature lui +avait spontanément enseigné à jouer de la langue dans les lupanars +qu'il hante chaque jour... + +Il y en a qui ont prétendu que je m'étais réconcilié avec Kléôn, +pendant qu'il s'acharnait sur moi, me trépignait et me lardait +d'outrages. Au moment où j'étais mis en pièces, ceux du dehors +riaient, en me voyant jeter de hauts cris, n'ayant nul souci de moi, +mais seulement pour savoir si, foulé aux pieds, je lancerais quelque +brocard. Ce que voyant, je me suis adouci comme un singe. Et depuis +lors: «l'échalas manque à la vigne.» + + * * * * * + +XANTHIAS. + +Heureuses les tortues d'avoir une carapace! Trois fois heureuses de +l'enveloppe qui recouvre leurs flancs! Avec quelle prudence et quelle +ingéniosité vous avez garni votre dos d'une écaille pour vous garantir +des coups! Moi je suis mort, sillonné par le bâton! + +LE CHOEUR. + +Qu'y a-t-il, enfant? Car on a le droit d'appeler enfant, fût-il un +vieillard, quiconque reçoit des coups. + +XANTHIAS. + +Il y a que ce n'est plus un vieillard, mais le fléau le plus hideux: +il s'est montré de beaucoup le plus pris de vin des convives, +quoiqu'il y eût là Hippyllos, Antiphôn, Lykôn, Lysistratos, +Théophrastos, Phrynikhos. Il les a tous surpassés en effronterie. +Une fois gorgé de bons morceaux, il danse, il saute, il pète, il +rit, comme un ânon régalé d'orge; puis il me rosse gaillardement, +en criant: «Enfant! Enfant!» Le voyant dans cet état, Lysistratos +l'apostrophe: «Tu me fais l'effet, vieillard, d'une canaille enrichie, +ou d'un baudet courant à la paille.» Et l'autre s'écrie: «Et toi d'une +sauterelle, dont le manteau est usé jusqu'à la corde, ou de Sthénélos, +dépouillé de sa garde-robe.» Chacun d'applaudir, à l'exception de +Théophrastos tout seul, qui se mord les lèvres, en homme bien appris. +Le vieillard, s'adressant à Théophrastos: «Dis-moi donc pourquoi +tu fais le fier et le suffisant, toi qui ne cesses jamais d'être le +bouffon et le parasite des riches?» Ainsi les drape-t-il, chacun à +son tour, de ses railleries grossières, débitant les propos les plus +ineptes et les plus impertinents. Quand il est bien ivre, il rentre +à la maison, et bat tous ceux qui lui tombent sous la main. Mais le +voici qui s'avance en titubant. Moi, je me sauve pour ne pas recevoir +de coups. + + * * * * * + +PHILOKLÉÔN. + +Laissez-moi; retirez-vous. Je vais faire gémir quelqu'un de ceux qui +me suivent. Ah! si vous ne décampez pas, gredins, je vous grille avec +une torche. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Demain tu nous paieras cela à nous tous, malgré tes allures de jeune +homme. Nous viendrons en foule t'assigner. + +PHILOKLÉÔN. + +Ah! ah! m'assigner! Vieux jeu! Sachez donc que je ne puis plus +entendre le mot procès. Hé! hé! hé! Cela me suffit. Jetez les urnes. +Tu n'es pas parti? Où est l'hèliaste? Disparu. Monte ici, mon petit +hanneton d'or; prends cette corde dans ta main: tiens ferme et prends +garde, car la corde est usée! Cependant elle ne sera pas fâchée qu'on +la frotte. Vois comme je t'ai adroitement soustraite aux procédés +lesbiens des convives. Pour cela montre-toi reconnaissante envers ma +brochette. Mais tu ne le feras point, tu ne l'essaieras même pas, je +le sais: tu me tromperas, tu me riras au nez comme tu l'as déjà fait +à tant d'autres. Et pourtant si tu voulais maintenant n'être pas une +méchante, je te promets, quand mon fils sera mort, de te racheter et +de t'avoir pour maîtresse, bijou mignon. Aujourd'hui je ne dispose pas +de mon bien, parce que je suis jeune et qu'on me surveille de près. +Mon cher fils m'observe, et il n'est pas commode: c'est un homme à +scier en deux un grain de cumin et à gratter des brins de cresson: +aussi a-t-il peur que je me perde; car il n'a pas d'autre père que +moi. Mais le voici qui accourt vers toi et moi. Fais bonne contenance +et prends-moi vite ces torches: je vais lui faire un de ces tours de +jeune homme comme il m'en faisait, avant que je fusse initié à ces +mystères. + + * * * * * + +BDÉLYKLÉÔN. + +Oh! oh! vieux radoteur, manieur de derrières, tu désires et tu aimes, +ce me semble, les jolis cercueils; mais, j'en jure par Apollôn, ce +n'est pas impunément que tu agiras ainsi. + +PHILOKLÉÔN. + +Comme tu te régalerais agréablement d'un procès à la sauce piquante! + +BDÉLYKLÉÔN. + +N'est-ce pas nous jouer d'un vilain tour que d'enlever la joueuse de +flûte aux convives? + +PHILOKLÉÔN. + +Quelle joueuse de flûte? Bats-tu la campagne comme si tu sortais de la +tombe? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Non pas, de par Zeus! C'est cette Dardanienne que tu as avec toi. + +PHILOKLÉÔN. + +Pas du tout: c'est une torche qui brûle en l'honneur des dieux sur +l'Agora. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Une torche, cette donzelle? + +PHILOKLÉÔN. + +Oui, une torche! Tu ne vois pas qu'elle est de toutes les couleurs? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Mais qu'est-ce qu'il y a donc de noir au milieu? + +PHILOKLÉÔN. + +La résine, sans doute, qui sort de la flamme. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Et du côté inverse n'est-ce pas un derrière? + +PHILOKLÉÔN. + +Non, c'est sans doute une branche de la torche qui ressort par là. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Que dis-tu? Quelle branche? Allons, viens ici. + +PHILOKLÉÔN. + +Ah! ah! Que vas-tu faire? + +BDÉLYKLÉÔN. + +La prendre, l'emmener et te l'enlever, certain que tu es usé et +impuissant à rien faire. + +PHILOKLÉÔN. + +Écoute-moi un instant. J'assistais aux Jeux Olympiques, lorsque +Éphoudiôn combattit glorieusement contre Askondas: il était vieux, et +pourtant d'un coup de poing le vieux renversa le jeune. Ainsi prends +garde de recevoir quelques pochons sur l'oeil. + +BDÉLYKLÉÔN. + +De par Zeus! tu connais bien Olympia. + + * * * * * + +UNE BOULANGÈRE. + +A moi, à l'aide, je t'en conjure au nom des dieux! Cet homme m'a mise +à mal en me frappant avec sa torche; il a jeté par terre dix pains +d'une obole, et quatre autres par-dessus le marché. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Vois-tu ce que tu as fait? Des affaires, des procès, voilà ce que nous +attire ton ivrognerie. + +PHILOKLÉÔN. + +Pas du tout. Des contes spirituels arrangeront tout cela. Je saurai +bien me raccommoder avec elle. + +LA BOULANGÈRE. + +Non, non, par les deux Déesses! tu ne te seras pas moqué impunément +de Myrtia, fille d'Ankyliôn et de Sostrata, en venant gâter ma +marchandise. + +PHILOKLÉÔN. + +Écoute, femme; je veux te raconter une jolie histoire. + +LA BOULANGÈRE. + +Non, de par Zeus! mon pauvre homme! + +PHILOKLÉÔN. + +Æsopos, un soir, revenant de souper, était poursuivi par les +aboiements d'une chienne effrontée et prise de vin. «Chienne, chienne, +lui dit-il, de par Zeus! si tu échangeais ta méchante langue contre un +morceau de pain, à mon avis, tu me semblerais sage.» + +LA BOULANGÈRE. + +Tu te moques de moi. Qui que tu sois, je t'assignerai devant les +agoranomes pour dommages faits à ma marchandise, et j'ai pour témoin +Khæréphôn que voici. + +PHILOKLÉÔN. + +Par Zeus! écoute-moi donc, si je dis quelque chose qui t'agrée. Un +jour Lasos et Simonidès se faisaient concurrence. Lasos dit: «Cela +m'est bien égal.» + +LA BOULANGÈRE. + +Vraiment, mon cher homme? + +PHILOKLÉÔN. + +Et toi, Khæréphôn, tu vas donc servir de témoin à une femme au teint +jaune, à une Ino, qui d'un rocher se jette aux pieds d'Euripidès? + +BDÉLYKLÉÔN. + +En voici un autre, qui a l'air de vouloir t'assigner: il a un témoin +avec lui. + +UN ACCUSATEUR. + +Malheureux que je suis! Vieillard, je t'assigne pour outrage. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Pour outrage? Non, non; ne l'assigne pas, au nom des dieux! Je te +ferai en sa place telle réparation que tu fixeras, et je t'en saurai +gré. + +PHILOKLÉÔN. + +Et moi j'entre volontiers en arrangement avec lui. Je conviens de +l'avoir battu, lapidé; mais viens ici. T'en rapportes-tu à moi pour +la somme d'argent qu'exige l'affaire et pour rester toujours amis, ou +préfères-tu la fixer? + +L'ACCUSATEUR. + +Dis toi-même; car je n'ai besoin ni de procès, ni d'affaires. + +PHILOKLÉÔN. + +Un Sybarite tombe d'un char, et peu s'en faut qu'il ne se fende +très grièvement la tête, vu qu'il n'était pas très fort en science +hippique. Un de ses amis survient, qui lui dit: «Que chacun fasse son +métier!» De même toi, tu n'as qu'à courir chez Pittalos. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Rien de changé en toi, tu as toujours la même humeur. + +L'ACCUSATEUR, _à son témoin_. + +Souviens-toi bien, toi, de ce qu'il a répondu. + +PHILOKLÉÔN. + +Écoute, ne t'en va pas. Un jour, à Sybaris, une femme brise un +coffret. + +L'ACCUSATEUR. + +Je te prends à témoin. + +PHILOKLÉÔN. + +Le coffret prend un témoin. Le Sybarite lui dit: «Par Kora, laisse +donc là tous ces témoignages, et achète des ligatures, tu feras preuve +de plus de bon sens.» + +L'ACCUSATEUR. + +Fais l'insolent jusqu'à ce que l'arkhonte appelle l'affaire. + +BDÉLYKLÉÔN. + +Par Dèmètèr! tu ne resteras pas ici davantage, mais je t'enlève et je +t'emporte. + +PHILOKLÉÔN. + +Que fais-tu? + +BDÉLYKLÉÔN. + +Ce que je fais? Je veux te porter d'ici dans la maison: autrement, les +témoins manqueront aux accusateurs. + +PHILOKLÉÔN. + +Un jour Æsopos étant à Delphoe... + +BDÉLYKLÉÔN. + +Cela m'est bien égal. + +PHILOKLÉÔN. + +Est accusé d'avoir volé un vase consacré au Dieu. Alors il leur +raconte comment l'escarbot... + +BDÉLYKLÉÔN. + +La peste! tu m'assommes avec tes escarbots. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Je t'envie pour ton bonheur, vieillard. Quelle différence avec ses +habitudes frugales et son existence! Instruit maintenant d'une +manière tout autre, il va sans doute changer de sentiment au sujet des +jouissances et de la mollesse. Peut-être cependant ne voudra-t-il pas; +car il est difficile de renoncer au naturel que l'on a toujours eu. +Bien des gens l'ont fait pourtant, et entrant dans les idées d'autrui +ont changé leurs manières. Du moins j'accorderai, avec tous les hommes +sages, beaucoup d'éloges, à cause de sa sagesse et de l'affection +qu'il a pour son père, au fils de Philokléôn. Je n'ai jamais rencontré +quelqu'un de plus aimable, jamais caractère ne m'a inspiré une si +folle affection et ne m'a fait m'épanouir ainsi. Sur quel point de la +discussion s'est-il laissé battre, quand il voulait ramener son père à +des façons plus honorables? + + * * * * * + +XANTHIAS. + +Par Dionysos! je ne sais quel mauvais génie a tout mis sens dessus +dessous dans notre maison. A peine le vieux, après avoir bu pendant +longtemps, a-t-il entendu les sons de la flûte, que, le coeur plein de +joie, il s'est mis à danser, toute la nuit, et à reproduire la vieille +chorégraphie de Thespis. Il prétend démontrer tout de suite, en +dansant, que les tragiques de nos jours sont des radoteurs. + +PHILOKLÉÔN. + +Qui donc se tient à l'entrée du vestibule? + +XANTHIAS. + +Voilà le fléau qui approche. + +PHILOKLÉÔN. + +Abaissez les barrières: voici le commencement de la figure. + +XANTHIAS. + +C'est bien plutôt le commencement de la folie. + +PHILOKLÉÔN. + +Elle courbe mes flancs avec violence. Comme mes narines mugissent! +Comme mes vertèbres résonnent! + +XANTHIAS. + +Prends de l'ellébore! + +PHILOKLÉÔN. + +Phrynikhos est un coq qui jette l'épouvante. + +XANTHIAS. + +Gare les coups de pied! + +PHILOKLÉÔN. + +Sa jambe lance des ruades jusqu'au ciel: son derrière est béant. + +XANTHIAS. + +Fais donc attention! + +PHILOKLÉÔN. + +Maintenant les articulations de mes membres jouent avec souplesse. + +XANTHIAS. + +Ce n'est pas bon tout cela, de par Zeus! c'est de la folie. + +PHILOKLÉÔN. + +Voyez, maintenant; j'appelle et défie les antagonistes. Si quelque +tragique prétend danser avec grâce, qu'il vienne ici jouter avec moi. +Y a-t-il quelqu'un ou n'y a-t-il personne? + +XANTHIAS. + +Un seul que voici. + +PHILOKLÉÔN. + +Et quel est le malheureux? + +XANTHIAS. + +Le second fils de Karkinos. + +PHILOKLÉÔN. + +Je n'en ferai qu'une bouchée. Je l'anéantirai sous une emmélie de +coups. En fait de rhythme, il n'y entend rien. + +XANTHIAS. + +Mais, malheureux, il y a un second tragique de la dynastie des +Karkinos, qui se présente: c'est le frère de l'autre. + +PHILOKLÉÔN. + +De par Zeus! j'en fais mon dîner. + +XANTHIAS. + +Mais, de par Zeus! tu n'auras que des cancres: voici encore un +troisième Karkinos. + +PHILOKLÉÔN. + +Qui est-ce qui rampe donc ainsi? une écrevisse ou un faucheux? + +BDÉLYKLÉÔN. + +C'est un pinnotère, le plus petit de sa race, celui qui fait de la +tragédie. + +PHILOKLÉÔN. + +O Karkinos, heureux père d'une belle lignée, quelle foule de roitelets +vient s'abattre ici! Cependant il faut jouter avec eux, infortuné! +Préparez pour eux de la saumure, si je suis vainqueur. + +LE CHOEUR. + +Allons! laissons-leur à tous un peu d'espace, afin qu'ils pirouettent +devant nous, à leur aise. Voyons, enfants renommés d'un dieu marin, +bondissez sur le sable et sur le rivage de la mer stérile, frères +des squilles. Agitez en rond votre pied léger; faites des écarts à +la façon de Phrynikhos, si bien que, voyant vos jambes en l'air, les +spectateurs se récrient. Tourne, pirouette, frappe-toi le ventre, +lance ta jambe vers le ciel: devenez des toupies. Voici venir ton +illustre père, le souverain des mers, émerveillé de sa postérité, +si virilement pourvue. Mais conduisez-nous vite, si bon vous semble, +jusqu'à la porte, et dansez; car jamais personne jusqu'ici n'a vu un +choeur dansant terminer une trygédie. + +FIN DES GUÊPES + + + + +LA PAIX + +(L'AN 419 AVANT J.-C.) + + +Le sujet de _la Paix_ est le même que celui des _Acharniens_: +seulement la paix, qui dans cette comédie n'est le voeu que d'un +seul homme, est ici l'objet des désirs de tout le monde. Le vigneron +Trygée, monté sur un escarbot, arrive à la porte de l'Olympe et +découvre la Paix dans une caverne profonde où elle a été enfermée +par la Guerre. Avec l'aide de tous les hommes de bonne volonté, il +la délivre. La joie et les fêtes renaissent de toutes parts. Trygée +épouse l'Abondance, compagne de la Paix, et le Choeur chante en vers +charmants les loisirs de la vie rustique. + + + + +PERSONNAGES DU DRAME + + DEUX ESCLAVES DE TRYGÆOS. + TRYGÆOS. + PETITES FILLES DE TRYGÆOS. + HERMÈS. + LA GUERRE. + LE VACARME. + CHOEUR DE LABOUREURS. + HIÉROKLÈS, devin. + HELLÈNES de différentes villes, } + LA PAIX, } + OPÔRA, } + THÉORIA, } personnages muets. + LAMAKHOS, } + UN PRYTANE, } + UN FABRICANT DE FAUX. + UN FABRICANT D'AIGRETTES. + UN MARCHAND DE CUIRASSES. + UN FABRICANT DE TROMPETTES. + UN FABRICANT DE CASQUES. + UN POLISSEUR DE LANCES. + UN FILS DE LAMAKHOS. + UN FILS DE KLÉONYMOS. + +_La scène se passe d'abord devant la maison de Trygæos, puis à la +porte du Ciel, et de nouveau sur la Terre._ + + + + +LA PAIX + + +PREMIER ESCLAVE. + +Apporte, apporte au plus vite de la pâtée pour l'escarbot. + +SECOND ESCLAVE. + +Voici. Donne à ce maudit insecte; jamais il n'aura mangé de meilleure +pâtée. + +PREMIER ESCLAVE. + +Donne-lui-en une autre, pétrie de crottin d'âne. + +SECOND ESCLAVE. + +Voilà encore. + +PREMIER ESCLAVE. + +Où donc est celle que tu apportais à l'instant? + +SECOND ESCLAVE. + +Ne l'a-t-il pas mangée? + +PREMIER ESCLAVE. + +Oui, de par Zeus! il l'a roulée dans ses pattes et l'a avalée en +entier. Fais-en tout de suite beaucoup, et épaisse. + +SECOND ESCLAVE. + +Vidangeurs, au nom des dieux, venez à mon aide, si vous ne voulez pas +me voir suffoquer. + +PREMIER ESCLAVE. + +Encore! Encore! Donne-m'en d'un enfant qui sert d'hétaïre; car +l'escarbot dit qu'il l'aime bien broyée. + +SECOND ESCLAVE. + +Voici. Je me crois, citoyens, à l'abri d'un soupçon: on ne dira pas +qu'en pétrissant la farine, je la mange. + +PREMIER ESCLAVE. + +Ah! Pouah! Apporte-m'en une autre, puis une autre, et pétris-en une +autre encore. + +SECOND ESCLAVE. + +Par Apollôn! je ne puis: je suis incapable de supporter cette sentine. + +PREMIER ESCLAVE. + +Je vais donc rentrer la bête et la sentine avec elle. + +SECOND ESCLAVE. + +Et, de par Zeus! tout cela aux corbeaux, et toi par-dessus le marché! +Que l'un de vous me dise, s'il le sait, où je pourrai acheter un nez +sans trous. Car je ne connais pas de métier plus misérable que de +pétrir de la pâtée pour la donner à un escarbot. Un porc, quand nous +allons à la selle, un chien, en avalent sans façon. Mais celui-ci fait +le fier et le dédaigneux, et il ne juge pas à propos de manger, si je +ne lui présente, comme à une femme, après avoir passé toute la journée +à la pétrir, une galette feuilletée. Mais je vais regarder s'il a +fini son repas: entr'ouvrons seulement la porte, pour qu'il ne me voie +point. Courage, ne t'arrête pas de manger, jusqu'à ce que tu en crèves +sans t'en apercevoir. Comme il se courbe, l'animal, sur sa pâtée! On +dirait un lutteur: il avance les mâchoires; il promène de-ci de-là +sa tête et ses deux pattes, à la façon de ceux qui tournent de gros +câbles pour les vaisseaux. Quelle bête hideuse, puante et vorace! De +quelle divinité est-elle l'emblème, je ne sais. Il ne me semble pas +que ce soit d'Aphroditè, ni des Kharites, assurément. + +PREMIER ESCLAVE. + +De qui donc? + +SECOND ESCLAVE. + +Il n'y a pas moyen que ce soit un présage de Zeus prêt à descendre. + +PREMIER ESCLAVE. + +Maintenant, parmi les spectateurs, quelque jeune homme, qui se pique +de sagesse, se met sans doute à dire: «Qu'est-ce que cela? A quoi bon +l'escarbot?» Et un Ionien, assis à ses côtés, lui répond: «Selon +moi, cela fait allusion à Kléôn, qui, sans pudeur, se nourrissait de +fiente.» Mais je rentre donner à boire à l'escarbot. + +SECOND ESCLAVE. + +Moi, je vais expliquer le sujet aux enfants, aux jeunes gens, aux +hommes faits, aux vieillards et à tous ceux qui se croient quelque +supériorité. Mon maître a une étrange folie, non pas la vôtre, mais +une folie nouvelle tout à fait. Le jour entier, les yeux au ciel et la +bouche béante, il invective contre Zeus: «O Zeus! dit-il, que veux-tu +donc faire? Dépose ton balai; ne balaie pas la Hellas.» + +TRYGÆOS, _hors de la scène_. + +Ea! Ea! + +SECOND ESCLAVE. + +Silence! Je crois entendre sa voix. + +TRYGÆOS. + +O Zeus! que veux-tu donc faire de notre peuple? Tu ne t'aperçois pas +que tu égraines nos villes! + +SECOND ESCLAVE. + +Voilà précisément la maladie dont je vous parlais: vous entendez un +échantillon de ses manies. Mais les propos qu'il tenait au début de +son accès de bile, vous allez les apprendre. Il se disait, ici, à +lui-même: «Comment pourrais-je aller tout droit chez Zeus?» Puis, +fabriquant de petites échelles, il y grimpait du côté du ciel, +jusqu'au moment où il se cassa la tête en dégringolant. Mais hier, +étant malheureusement sorti je ne sais où, il a ramené un escarbot, +gros comme l'Ætna, et m'a forcé d'en être le palefrenier; puis, +lui-même, le caressant comme un poulain: «Mon petit Pègasos, dit-il, +généreux volatile, puisses-tu, dans ton essor, me conduire droit chez +Zeus!» Mais je vais me pencher pour voir ce qu'il fait là dedans. Ah! +quel malheur! Accourez ici, accourez, voisins! Mon maître s'envole +là-haut, à cheval, dans les airs, sur un escarbot! + +TRYGÆOS. + +Tout doux, tout doux, du calme, ma monture: ne t'enlève pas fièrement +d'abord et d'une force trop confiante; attends que tu aies sué et +assoupli les forces de tes membres par un vigoureux battement d'ailes. +Ne va pas me lâcher une mauvaise odeur, je t'en conjure: si tu le +faisais, mieux eût valu rester dans notre logis. + +SECOND ESCLAVE. + +Mon maître et seigneur, tu deviens fou! + +TRYGÆOS. + +Silence! silence! + +SECOND ESCLAVE. + +Pourquoi chevauches-tu ainsi à travers les nuages? + +TRYGÆOS. + +C'est pour le bien de tous les Hellènes que je vole, et que je tente +une entreprise hardie et nouvelle. + +SECOND ESCLAVE. + +Pourquoi voles-tu? Pourquoi te mets-tu, sans cause, hors de bon sens? + +TRYGÆOS. + +Il nous faut des paroles de bon augure; pas un mot défavorable, mais +des cris d'allégresse. Recommande aux hommes de se taire, de boucher +les latrines et les égouts avec des briques neuves, et de mettre une +clef à leurs derrières. + +SECOND ESCLAVE. + +Pas moyen de me taire, si tu ne dis pas où tu as l'intention de voler. + +TRYGÆOS. + +Où veux-tu, si ce n'est chez Zeus, vers le ciel? + +SECOND ESCLAVE. + +Dans quelle intention? + +TRYGÆOS. + +Pour lui demander ce qu'il a décidé de faire de tous les Hellènes. + +SECOND ESCLAVE. + +Et s'il ne te dit rien de catégorique? + +TRYGÆOS. + +Je l'accuserai de livrer la Hellas aux Mèdes. + +SECOND ESCLAVE. + +Par Dionysos! jamais de mon vivant! + +TRYGÆOS. + +Il n'en peut pas être autrement. + +SECOND ESCLAVE. + +Iou! Iou! Iou! pauvres fillettes, votre père vous abandonne; il vous +laisse seules; il monte au ciel en cachette. Conjurez votre père, ô +malheureuses enfants! + + * * * * * + +UNE FILLE DE TRYGÆOS. + +Mon père, mon père, est-il vrai le bruit qui court dans notre maison? +On dit que, nous quittant pour le pays des oiseaux, tu vas chez +les corbeaux et disparaître. Y a-t-il là quelque chose de réel? +Dis-le-moi, mon père, pour peu que tu m'aimes. + +TRYGÆOS. + +C'est à croire, mes enfants. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous +me fendez le coeur, quand vous me demandez du pain, en m'appelant +papa, et que je n'ai pas chez moi une parcelle d'argent, ni rien du +tout. Mais si je réussis, à mon retour, vous aurez un gros gâteau et +une gifle pour assaisonnement. + +LA JEUNE FILLE. + +Mais par quel moyen feras-tu ce trajet? Car ce n'est pas un navire qui +te conduira sur cette route. + +TRYGÆOS. + +J'irai sur une monture ailée et non sur un vaisseau. + +LA JEUNE FILLE. + +Et quelle idée as-tu de harnacher un escarbot pour monter chez les +dieux, mon petit papa? + +TRYGÆOS. + +On voit dans les fables d'Æsopos qu'il s'est trouvé le seul des +animaux parvenu chez les dieux en volant. + +LA JEUNE FILLE. + +Tu nous racontes une fable incroyable, petit père, comme quoi un +animal si puant est allé chez les dieux. + +TRYGÆOS. + +Il y est allé, au temps jadis, par haine de l'aigle, et pour en faire +rouler les oeufs, afin de se venger. + +LA JEUNE FILLE. + +Tu aurais dû plutôt monter le cheval ailé Pègasos; tu aurais eu pour +les dieux un air plus tragique. + +TRYGÆOS. + +Mais, petite sotte, il m'eût fallu double ration, tandis que tout ce +que j'aurai mangé servira de fourrage à ma monture. + +LA JEUNE FILLE. + +Et s'il vient à tomber dans les profondeurs de la plaine liquide, +comment en pourra-t-il sortir, étant ailé? + +TRYGÆOS. + +J'ai un gouvernail fait pour cela, et j'en userai: mon vaisseau sera +un escarbot construit à Naxos. + +LA JEUNE FILLE. + +Et quel port te recevra dans ton naufrage? + +TRYGÆOS. + +Au Piræeus, n'y a-t-il pas le port de l'Escarbot? + +LA JEUNE FILLE. + +Prends bien garde de chopper et de choir de là-haut! Devenu boiteux, +tu fournirais un sujet à Euripidès, et tu deviendrais une tragédie. + +TRYGÆOS. + +Je veillerai à tout cela. Adieu! (_Les jeunes filles s'en vont._) +Et vous, pour qui je me donne la peine de ces peines, ne pétez ni +ne chiez de trois jours. Car si, en planant au-dessus des nuages, +l'escarbot flairait quelque odeur, il me jetterait la tête en bas, +et adieu mes espérances. Mais voyons, Pègasos, vas-y gaiement; fais +résonner ton frein d'or; mets en mouvement tes oreilles luisantes. +Que fais-tu? que fais-tu? Pourquoi baisses-tu ton nez du côté des +latrines? Élance-toi hardiment de terre, déploie tes ailes rapides; +monte tout droit au palais de Zeus; détourne tes narines du caca, de +ta pâture quotidienne. Ohé! l'homme! que fais-tu, toi, qui chies dans +le Piræeus, près de la maison des prostituées? Tu vas me faire tuer, +tu vas me faire tuer! Enfouis-moi cela! Apportes-y un gros tas de +terre, plante par-dessus du serpolet et répands-y des parfums! S'il +m'arrivait malheur, en tombant de là-haut, ma mort coûterait cinq +talents à la ville de Khios, en raison de ton derrière. Mais, au fait, +j'ai grand'peur, et je n'ai plus le mot pour rire. Ohé! machiniste, +fais attention à moi! Je sens déjà quelque vent rouler autour de +mon nombril. Si tu n'y prends garde, je vais faire de la pâture pour +l'escarbot. Mais il me semble que je suis près des dieux, et je vois +la demeure de Zeus. Où donc est le portier de Zeus? N'ouvrez-vous pas? +(_La scène change et représente le Ciel._) + +HERMÈS. + +D'où me vient cette odeur de mortel? O divin Hèraklès, qu'est-ce que +cette bête? + +TRYGÆOS. + +Un hippokantharos. + +HERMÈS. + +O coquin, impudent, effronté, scélérat, très scélérat, plus que +très scélérat, comment es-tu monté ici, ô scélératissime parmi les +scélérats? Quel est ton nom? Ne le diras-tu pas? + +TRYGÆOS. + +Scélératissime. + +HERMÈS. + +Quel est ton pays? Dis-le-moi. + +TRYGÆOS. + +Scélératissime. + +HERMÈS. + +Quel est ton père? + +TRYGÆOS. + +A moi? Scélératissime. + +HERMÈS. + +Par la Terre! tu es un homme mort, si tu ne me dis pas quel est ton +nom? + +TRYGÆOS. + +Trygæos d'Athmonia, honnête vigneron, pas sykophante, ni ami des +affaires. + +HERMÈS. + +Pour quoi viens-tu? + +TRYGÆOS. + +Pour t'apporter des viandes. + +HERMÈS. + +O pauvre homme, comment es-tu venu? + +TRYGÆOS. + +O gourmand, tu vois que je n'ai plus l'air à tes yeux d'un +scélératissime. Voyons, maintenant, appelle-moi Zeus. + +HERMÈS. + +Ié, ié, ié! Tu n'es pas encore près de te trouver à côté des dieux. +Ils sont partis hier: ils ont déménagé. + +TRYGÆOS. + +Pour quel endroit de la Terre? + +HERMÈS. + +De la Terre, dis-tu? + +TRYGÆOS. + +Oui, et où cela? + +HERMÈS. + +Tout à fait loin; absolument au fond de la calotte du Ciel. + +TRYGÆOS. + +Comment alors as-tu été laissé seul ici? + +HERMÈS. + +Pour avoir l'oeil sur le reste du mobilier des dieux, les petits pots, +les tablettes, les petites amphores. + +TRYGÆOS. + +Et pourquoi les dieux ont-ils déménagé? + +HERMÈS. + +Par colère contre les Hellènes. A l'endroit où ils étaient eux-mêmes, +ceux-ci ont logé la Guerre, en vous livrant absolument à sa +discrétion. Eux alors sont allés demeurer le plus haut possible, afin +de ne plus voir vos combats et de ne plus entendre vos supplications. + +TRYGÆOS. + +Et pourquoi nous traitent-ils ainsi? Dis-le-moi. + +HERMÈS. + +Parce que vous avez préféré la guerre, lorsque souvent ils vous ont +ménagé la paix. Si les Lakoniens remportaient le plus mince avantage, +ils disaient: «Par les deux Dieux, aujourd'hui les Attiques nous +la paieront.» Et s'il arrivait quelque succès à vous, Attiques, +vainqueurs à votre tour, quand les Lakoniens venaient traiter de la +paix, vous disiez tout de suite: «On nous trompe par Athèna, par Zeus, +il ne faut pas s'y fier. Ils reviendront tant que nous aurons Pylos.» + +TRYGÆOS. + +C'est bien là le sens local de nos paroles. + +HERMÈS. + +Aussi je ne sais si jamais vous reverrez la Paix. + +TRYGÆOS. + +Où donc est-elle allée? + +HERMÈS. + +La Guerre l'a plongée dans une caverne profonde. + +TRYGÆOS. + +Laquelle? + +HERMÈS. + +Là, en bas. Tu vois que de pierres elle a entassées, afin que vous ne +la repreniez jamais. + +TRYGÆOS. + +Dis-moi, que machine-t-elle de faire contre nous? + +HERMÈS. + +Je ne sais, sauf une chose, c'est qu'elle a apporté hier soir un +mortier d'une grandeur énorme. + +TRYGÆOS. + +Et que veut-elle faire de ce mortier? + +HERMÈS. + +Elle veut y piler les villes. Mais je m'en vais, car, si je ne +m'abuse, elle est sur le point de sortir: elle fait un vacarme là +dedans! + +TRYGÆOS. + +Malheur à moi! Je me sauve; car il me semble entendre moi-même le +fracas du mortier belliqueux. + + * * * * * + +LA GUERRE. _Elle arrive tenant un mortier._ + +Ah! mortels, mortels, mortels, infortunés, comme vous allez craquer +des mâchoires! + +TRYGÆOS. + +Seigneur Apollôn, quelle largeur de mortier! Que de mal dans le seul +regard de la Guerre! Est-ce donc là ce monstre que nous fuyons, cruel, +redoutable, solide sur ses jambes? + +LA GUERRE. + +Ah! Prasiæ, trois fois, cinq fois, mille fois malheureuse, la voilà +perdue! + +TRYGÆOS. + +Cela, citoyens, n'est pas encore notre affaire: le coup porte sur la +Lakonie. + +LA GUERRE. + +O Mégara, Mégara, comme tu vas être absolument broyée et mise en +hachis. Babæ! Babæax! + +TRYGÆOS. + +Quel torrent de larmes amères chez les Mégariens! + +LA GUERRE. + +Io! Sikélia, toi aussi tu vas périr. + +TRYGÆOS. + +Quelle malheureuse cité sera réduite en poudre? + +LA GUERRE. + +Voyons, versons aussi là dedans de ce miel attique. + +TRYGÆOS. + +Holà! je te conseille d'un autre miel. Celui-ci coûte quatre oboles: +ménage le miel attique. + +LA GUERRE. + +Esclave, esclave, Vacarme! + + * * * * * + +LE VACARME. + +Pourquoi m'appelles-tu? + +LA GUERRE. + +Je te ferai pleurer à chaudes larmes. Tu es donc resté sans rien +faire? A toi ce coup de poing! + +LE VACARME. + +Il est dur! Hélas! hélas! malheureux que je suis, ô mon maître! Est-ce +qu'il a de l'ail dans le poing? + +LA GUERRE. + +Cours me chercher un pilon. + +LE VACARME. + +Mais nous n'en avons point, mon maître; nous ne sommes emménagés que +d'hier. + +LA GUERRE. + +Eh bien, cours en chercher un chez les Athéniens, et vivement. + +LE VACARME. + +J'y vais, de par Zeus! et si je n'en ai pas, j'aurai à pleurer. + +TRYGÆOS. + +Ah! que ferons-nous, chétifs mortels? Voyez combien est grand le péril +qui nous menace. S'il revient apportant le pilon, l'autre va piler les +villes à son aise. Par Dionysos! qu'il périsse avant de revenir avec +l'instrument! + +LA GUERRE. + +Eh bien? + +LE VACARME. + +Quoi? + +LA GUERRE. + +Tu n'apportes rien? + +LE VACARME. + +Malechance! Les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui +bouleversait la Hellas. + +TRYGÆOS. + +O Athèna, vénérable souveraine, comme cet homme a bien fait de +disparaître dans l'intérêt de la cité, avant de nous avoir servi son +hachis! + +LA GUERRE. + +Va donc en chercher un autre à Lakédæmôn, et finis vite. + +LE VACARME. + +C'est cela, maîtresse... + +LA GUERRE. + +Reviens au plus tôt. + +TRYGÆOS. + +Citoyens, qu'allons-nous devenir? Voici le grand combat! Si quelqu'un +de vous se trouve initié aux mystères de Samothrakè, c'est le moment +de souhaiter une entorse à l'envoyé. + +LE VACARME. + +Hélas! hélas! malheureux que je suis, malheureux et trois fois +malheureux! + +LA GUERRE. + +Qu'est-ce donc? Tu n'apportes rien encore? + +LE VACARME. + +Les Lakédæmoniens ont aussi perdu leur pilon. + +LA GUERRE. + +Comment, scélérat? + +LE VACARME. + +Du côté de la Thrakè, ils l'avaient prêté à d'autres, et ils l'ont +perdu. + +TRYGÆOS. + +Quelle chance! quelle chance! Peut-être que tout ira bien. +Rassurez-vous, mortels! + +LA GUERRE. + +Prends tout cet attirail, et remporte-le. Je rentre et je vais faire +moi-même un pilon. + + * * * * * + +TRYGÆOS. + +Voici l'instant de répéter ce que chantait Datis, en se caressant au +milieu du jour: «Quel plaisir, quel délice, quelle jouissance!» +C'est le bon moment pour vous, hommes de la Hellas, où, délivrés des +affaires et des combats, vous allez tirer de prison la Paix, chère à +tous, avant qu'un autre pilon y mette obstacle. Allons, laboureurs, +marchands, artisans, ouvriers, métèques, étrangers, insulaires, +venez ici; peuple de partout, prenez au plus vite pioches, leviers et +câbles. Nous pouvons aujourd'hui saisir la coupe du Bon Génie. + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Que chacun coure de tout coeur et promptement à la délivrance! O +Panhellènes, secourons-nous plus que jamais après avoir mis fin aux +batailles et aux luttes sanglantes. Car le jour a brillé ennemi de +Lamakhos. Toi, s'il y a quelque chose à faire, donne-nous des +ordres; sers-nous d'architecte: car il n'y a pas moyen, selon moi, +aujourd'hui, de reculer, avant que les leviers et les machines aient +ramené à la lumière la plus grande de toutes les déesses et la plus +amie des vignes. + +TRYGÆOS. + +Vous tairez-vous? Que votre joie de la tournure des affaires ne +réveille pas la Guerre qui est là dedans: plus de cris! + +LE CHOEUR. + +Nous nous réjouissons d'entendre cet édit: ce n'est plus comme de +venir avec des vivres pour trois jours. + +TRYGÆOS. + +Prenez garde que ce Kerbéros de là-dessous ne s'emporte et ne crie, +comme lorsqu'il était ici, et ne nous empêche de ramener la Déesse. + +LE CHOEUR. + +Non, désormais on ne nous la ravira plus, une fois qu'elle sera venue +entre nos bras. Ah! ah! ah! + +TRYGÆOS. + +Vous voulez donc me tuer, vilaines gens, en ne cessant pas vos cris? +Le monstre va s'élancer et fouler tout aux pieds. + +LE CHOEUR. + +Qu'il bouleverse, qu'il écrase, qu'il trouble tout; notre joie +aujourd'hui ne saurait cesser. + +TRYGÆOS. + +O malheur! Qu'avez-vous donc, bonnes gens? N'allez pas, au nom des +dieux, gâter par vos danses une si belle affaire! + +LE CHOEUR. + +Ce n'est pas que je veuille danser, mais de plaisir, et sans que je +les meuve, mes deux jambes sautillent. + +TRYGÆOS. + +N'allons pas plus loin; cessez, cessez de sautiller. + +LE CHOEUR. + +Voilà, je cesse. + +TRYGÆOS. + +Tu le dis, mais tu ne cesses pas. + +LE CHOEUR. + +Laisse-moi donc encore esquisser un pas, et point davantage. + +TRYGÆOS. + +Celui-là seulement, et ne dansez plus, mais pas du tout. + +LE CHOEUR. + +Nous ne danserons plus, si nous te sommes utiles à quelque chose. + +TRYGÆOS. + +Mais vous le voyez, vous n'avez pas encore cessé. + +LE CHOEUR. + +De par Zeus! nous lançons encore la jambe droite, et c'est fini. + +TRYGÆOS. + +Je vous le permets pour que vous ne me chagriniez plus. + +LE CHOEUR. + +Oui, mais la gauche veut nécessairement être de la partie. Je suis +joyeux, je pète, je ris, plus même que si j'avais dépouillé la +vieillesse; j'échappe au bouclier. + +TRYGÆOS. + +Ne vous réjouissez pas encore; car vous ne savez ce qu'il en est +précisément. Mais quand nous la tiendrons, alors réjouissez-vous, +criez, riez! Il vous sera permis, en effet, de naviguer, de demeurer, +de faire l'amour, de dormir, de prendre part aux panégyries et aux +théories, de banqueter, de jouer au kottabe, de mener une vie de +Sybarite et de crier: Iou! Iou! + +LE CHOEUR. + +Puissé-je voir un si beau jour! J'ai enduré bien des peines et des +lits de jonchée échus à Phormiôn. Tu ne trouveras plus en moi un juge +sévère, dur, intraitable, ni d'une humeur inflexible, comme jadis; +mais tu me verras rempli de douceur, rajeuni de plusieurs années, +quand j'aurai été débarrassé des ennuis. Depuis un temps suffisant +nous nous tuons, nous nous éreintons, courant vers le Lykéion ou +hors du Lykéion, avec la lance, avec le bouclier; mais comment te +serons-nous le plus agréables? Voyons, parle, puisqu'une heureuse +fortune t'a choisi pour notre chef. + +TRYGÆOS. + +Voyons un peu par quel moyen nous enlèverons ces pierres. + + * * * * * + +HERMÈS. + +Scélérat, impudent, que prétends-tu faire? + +TRYGÆOS. + +Rien de mal, à la façon de Killikôn. + +HERMÈS. + +C'est fait de toi, misérable! + +TRYGÆOS. + +Sans doute, si le sort décide de moi; car Hermès, je le sais, dirigera +le hasard. + +HERMÈS. + +Tu es mort, anéanti. + +TRYGÆOS. + +Et quel jour? + +HERMÈS. + +Tout de suite. + +TRYGÆOS. + +Mais je n'ai encore acheté ni orge, ni fromage, en homme qui doit +mourir. + +HERMÈS. + +Cependant tu as été gentiment frotté. + +TRYGÆOS. + +Comment se fait-il que je n'en aie ressenti aucune jouissance? + +HERMÈS. + +Ignores-tu que Zeus a décrété la peine de mort contre quiconque +déterrera la prisonnière? + +TRYGÆOS. + +Alors il est de toute nécessité que je meure? + +HERMÈS. + +Sois-en certain. + +TRYGÆOS. + +Prête-moi alors trois drakhmes pour acheter un petit cochon; car il +faut que je me fasse initier avant de mourir. + +HERMÈS. + +O Zeus, qui fais gronder la foudre! + +TRYGÆOS. + +Au nom des dieux, maître, ne nous dénonce pas, je t'en conjure. + +HERMÈS. + +Je ne puis me taire. + +TRYGÆOS. + +Je t'en prie, par les viandes que je me suis empressé de t'offrir en +arrivant. + +HERMÈS. + +Mais, animal, Zeus va m'anéantir, si je ne crie pas bien haut et si je +ne révèle tout cela. + +TRYGÆOS. + +Ne révèle rien, je t'en supplie, mon petit Hermès... Eh bien! +vous autres, qu'est-ce que vous faites là? Vous restez immobiles. +Malheureux! parlez donc; autrement, il va tout révéler. + +LE CHOEUR. + +Ne le fais pas, seigneur Hermès, pas du tout! Si c'est avec plaisir +que tu sais avoir mangé le petit cochon que je t'ai offert, ne +considère pas cette offre comme de peu de valeur, dans la circonstance +actuelle. + +TRYGÆOS. + +N'entends-tu pas comme ils te flattent, souverain maître? + +LE CHOEUR. + +Que ta colère ne reprenne pas le dessus, devant nos supplications; +laisse-nous délivrer la Déesse. Sois-nous favorable, ô le plus +philanthrope, le plus généreux des dieux, s'il est vrai que tu as +en horreur les aigrettes et les sourcils de Pisandros. Les victimes +sacrées, les offrandes magnifiques, ô mon maître, te seront prodiguées +par nos mains, et toujours. + +TRYGÆOS. + +Voyons, je t'en conjure, prends pitié de leurs prières: ils t'honorent +mieux que jamais. + +HERMÈS. + +En effet, ils sont aujourd'hui plus voleurs que jamais. + +TRYGÆOS. + +Je te dirai la chose terrible, énorme, machinée contre tous les dieux. + +HERMÈS. + +Allons, parle: peut-être me convaincras-tu. + +TRYGÆOS. + +La Lune et ce vaurien de Soleil conspirent depuis longtemps contre +vous et veulent livrer la Hellas aux Barbares. + +HERMÈS. + +Et pourquoi agissent-ils ainsi? + +TRYGÆOS. + +Parce que, de par Zeus! c'est à vous que nous offrons des sacrifices, +tandis que c'est à eux que sacrifient les Barbares. Aussi est-il +naturel qu'ils veuillent vous voir tous exterminés, afin de recevoir +les offrandes faites aux dieux. + +HERMÈS. + +Voilà pourquoi, depuis longtemps, ils trichent tous deux sur la durée +des jours et rognent frauduleusement de leur disque. + +TRYGÆOS. + +Oui, de par Zeus! Ainsi, cher Hermès, viens-nous résolument en aide +et délivre avec nous la captive. Et désormais c'est à toi, Hermès, +que seront consacrées les grandes Panathènæa et les autres fêtes en +l'honneur des dieux, Mystères, Dipolia, Adonia. Partout les villes, +débarrassées de leurs maux, offriront des sacrifices à Hermès +Préservateur. Et tu auras encore bien d'autres avantages: moi, +d'abord, je te fais présent de cette coupe pour les libations. + +HERMÈS. + +Ah! je suis toujours sensible aux coupes d'or. A votre oeuvre donc, +braves gens! Pioches en main, entrez dans la caverne, et écartez au +plus vite les pierres. + +LE CHOEUR. + +Nous y sommes; mais toi, le plus habile des dieux, dis-nous en bon +ouvrier ce qu'il faut faire; pour le reste, tu ne nous trouveras pas +insouciants à la besogne. + +TRYGÆOS. + +Voyons, alors; toi, tends vite la coupe, et préludons par les +libations à notre travail, en invoquant les dieux! Libation! Libation! +Silence! Par ces libations, demandons que ce jour soit pour tous les +Hellènes la source de mille biens, et que quiconque aura bravement mis +la main à ces câbles, ce même homme ne la mette pas au bouclier. + +LE CHOEUR. + +Oui, au nom de Zeus, et que je passe ma vie au sein de la paix, aux +bras d'une hétaïre, et tisonnant les charbons. + +TRYGÆOS. + +Fais que celui qui aime mieux voir régner la Guerre, ne cesse jamais, +ô souverain Dionysos, de retirer de ses coudes les pointes des dards. + +LE CHOEUR. + +Et si quelque aspirant au grade de taxiarkhe te jalouse la lumière, ô +Déesse vénérable, qu'il éprouve dans les combats le sort de Kléonymos. + +TRYGÆOS. + +Et si un fabricant de lances ou un brocanteur de boucliers, afin de +vendre davantage, souhaite les batailles, qu'il soit pris par des +voleurs et n'ait que de l'orge à manger. + +LE CHOEUR. + +Et si quelque aspirant au grade de stratège refuse son concours, ou +qu'un esclave se prépare à passer à l'ennemi, qu'il soit attaché à la +roue et fustigé. + +TRYGÆOS. + +A nous la bonne chance! Iè, Pæan, iè! + +LE CHOEUR. + +Pas de «Pæan»! Dis seulement: «Iè!» + +TRYGÆOS. + +A Hermès, aux Kharites, aux Heures, à Aphroditè, au Désir! + +LE CHOEUR. + +Et point à Arès! + +TRYGÆOS. + +Point! + +LE CHOEUR. + +Point à Enyalios! + +TRYGÆOS. + +Point! Tous, faites jouer les leviers et appliquez les câbles aux +pierres. + +HERMÈS. + +Ho! Eia! + +LE CHOEUR. + +Eia! Plus fort! + +HERMÈS. + +Ho! Eia! + +LE CHOEUR. + +Encore plus fort! + +HERMÈS. + +Ho! Eia! Ho! Eia! + +TRYGÆOS. + +Mais ces hommes ne tirent pas également! Vous n'agissez pas de +concert! Gare à vous! Vous gémirez, tas de Boeotiens. + +HERMÈS. + +Eia! encore! + +TRYGÆOS. + +Eia! Ho! + +LE CHOEUR. + +Eh! voyons! Tirez aussi, vous deux. + +TRYGÆOS. + +Mais je tire, je me pends à la corde; je me couche dessus; j'y vais de +bon coeur. + +LE CHOEUR. + +Comment se fait-il donc que la besogne n'avance pas? + +TRYGÆOS. + +O Lamakhos! tu as tort de rester en dehors, assis. Nous n'avons pas +besoin, brave homme, de ta Mormô. + +HERMÈS. + +Ces Argiens ne tirent pas non plus; et il y a longtemps de ça; mais +ils se rient de nos misères, et ils font leurs orges des deux côtés à +la fois. + +TRYGÆOS. + +Oui, mais les Lakoniens, mon bon, tirent en vrais hommes. + +LE CHOEUR. + +Tu vois que ce sont exclusivement tous ceux d'entre eux qui ont en +main le bois aratoire, seuls ils ont du coeur. Mais l'armurier s'y +oppose. + +HERMÈS. + +Les Mégariens ne font pas grand'chose non plus: ils tirent toutefois, +ouvrant gloutonnement leur bouche humide, à la manière des chiens, et, +de par Zeus! mourant d'inanition. + +TRYGÆOS. + +Nous ne faisons rien, bonnes gens; allons-y tous du même coeur: +sachons nous y reprendre. + +HERMÈS. + +Ho! Eia! + +TRYGÆOS. + +Eia, plus fort! + +HERMÈS. + +Ho! Eia! + +TRYGÆOS. + +Eia, de par Zeus! + +LE CHOEUR. + +Nous n'avançons guère. + +TRYGÆOS. + +N'est-ce pas affreux que les uns tirent dans un sens et les autres +dans un autre? Vous recevrez des coups, les Argiens! + +HERMÈS. + +Eia, encore! + +TRYGÆOS. + +Eia! Ho! + +LE CHOEUR. + +Il y a des malintentionnés parmi nous. + +TRYGÆOS. + +Vous au moins, qui avez envie de la paix, tirez vigoureusement. + +LE CHOEUR. + +Mais il y en a qui empêchent. + +HERMÈS. + +Citoyens de Mégara, n'irez-vous pas aux corbeaux? Vous êtes en haine à +la Déesse, qui a bonne mémoire; car c'est vous les premiers qui l'avez +frottée d'ail. Quant à vous, Athéniens, je vous dis de cesser de tirer +maintenant de ce côté, car vous ne faites que vous occuper de procès. +Si donc vous désirez délivrer la captive, descendez un peu vers la +mer. + +LE CHOEUR. + +Voyons, mes amis, que les laboureurs seuls saisissent les câbles. + +HERMÈS. + +La chose est en bien meilleur train, mes amis, pour notre avantage. + +LE CHOEUR. + +Il dit que la chose est en bon train: que chacun s'y mette donc de +tout coeur. + +TRYGÆOS. + +Ce sont les laboureurs, et pas un autre, qui avancent l'ouvrage. + +LE CHOEUR. + +Allons, maintenant; allons, tout le monde! Il y a décidément de +l'ensemble. Ne nous relâchons pas pour le moment, mais tendons les +muscles avec plus de vigueur. Voilà qui est fait. Ho! Eia! maintenant. +Ho! Eia! tout le monde. Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! +Ho! Eia! Ho! Eia! Eia! Eia! Eia! tout le monde. (_La Paix sort de la +caverne._) + + * * * * * + +TRYGÆOS. + +Vénérable Déesse qui donnes les raisins, quelles paroles +t'adresserai-je? Où prendrai-je des mots de la contenance de dix mille +amphores pour te les adresser? Je n'en ai plus à la maison. Salut, +Opôra! Salut, Théoria! Que tu as donc un charmant visage, ô Théoria! +Quelle haleine, quelle odeur suave s'exhale de ton sein! C'est la +senteur très douce du congé militaire et des parfums. + +HERMÈS. + +Est-ce donc une odeur comparable à celle du sac militaire? + +TRYGÆOS. + +J'ai le coeur sur les lèvres devant l'affreux sac d'osier d'un très +affreux ennemi: c'est l'odeur du rot d'un mangeur d'oignon; mais avec +Opôra réceptions, Dionysia, flûtes, tragédies, chants de Sophoklès, +grives, petits vers d'Euripidès... + +HERMÈS. + +Pleure de la calomnier: elle ne se plaît pas avec un faiseur de +plaidoiries. + +TRYGÆOS. + +Lierre, passoire pour le vin, brebis bêlantes, gorges de femmes +courant aux champs, servante prise d'ivresse, kongion renversé et +mille autres bonnes choses. + +HERMÈS. + +Tiens, maintenant, regarde comme ces villes réconciliées jasent +entre elles et rient de bonne humeur; et cela, bien qu'affreusement +meurtries, et toutes couvertes de ventouses. + +TRYGÆOS. + +Regarde aussi les figures des spectateurs, afin de savoir quels sont +leurs métiers. + +HERMÈS. + +Ah! malheur! ne vois-tu pas ce fabricant d'aigrettes qui s'arrache +lui-même les cheveux, tandis que le faiseur de hoyaux pète au nez de +ce fabricant d'épées? + +TRYGÆOS. + +Et le fabricant de faux, ne vois-tu pas comme il se réjouit et fait la +nique à ce faiseur de lances? + +HERMÈS. + +Va, maintenant, ordonne aux laboureurs de se retirer. + +TRYGÆOS. + +Écoutez, peuples. Que les laboureurs retournent au plus vite dans +leurs champs, avec leurs instruments aratoires, sans lances, sans +épées, sans javelots; car déjà tout se remplit ici de la vieille Paix. +Que chacun se rende à ses travaux champêtres, après avoir chanté un +Pæan! + +LE CHOEUR. + +O jour désiré des gens de bien et des cultivateurs, avec quelle joie, +en te revoyant, je veux saluer mes vignes et les figuiers que je +plantai dans ma jeunesse! Le coeur nous dit de les embrasser après un +si long temps. + +TRYGÆOS. + +Et maintenant, bonnes gens, commençons par adorer la Déesse qui nous a +débarrassés des aigrettes et des Gorgones; ensuite nous retournerons +à notre logis, chez nous, dans nos champs, après avoir fait l'emplette +de quelque bonne salaison. + +HERMÈS. + +O Poséidôn, le beau coup d'oeil que présente leur troupe, serrée comme +une galette, animée comme un banquet! + +TRYGÆOS. + +Par Zeus! c'est une belle chose qu'un hoyau bien emmanché; et les +fourches à trois pointes brillent vivement au soleil. Elles nous +servent à aligner comme il faut les rangées d'arbres. Comme je +souhaite depuis longtemps rentrer moi-même dans mon champ et retourner +avec ma pioche mon petit terrain! Ah! souvenez-vous, mes amis, de la +vie d'autrefois, que nous procurait la Déesse, cabas, figues, myrtes, +vin doux, diaprures de violettes près du puits, oliviers que nous +regrettons! En mémoire de tous ces biens, adorez aujourd'hui la +Déesse! + +LE CHOEUR. + +Salut! Salut! Combien nous attendrit ta venue, ô Déesse bien-aimée! Je +suis consumé du regret de ton absence et je veux ardemment retourner +aux champs. En effet, tu étais pour nous un grand bien, ô Déesse +regrettée, pour nous tous qui menons la vie champêtre: seule, tu nous +venais en aide. Nous goûtions, grâce à toi et depuis longtemps, mille +douceurs gratuites et délicieuses. Tu étais, pour les agriculteurs, +les grillades de froment et la santé. Aussi les vignes, les jeunes +figuiers, toutes les plantes sourient de joie à ton approche. (_A +Hermès._) Mais où donc était-elle durant tout le temps qu'elle a passé +loin de nous? Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux. + +HERMÈS. + +Très sages laboureurs, écoutez bien mes paroles si vous voulez +entendre comment elle a été perdue. La première cause remonte à la +disgrâce de Phidias. Ensuite Périklès, craignant de partager le même +sort, en raison de votre nature et de votre humeur acariâtre, avant +de rien éprouver de fâcheux lui-même, mit la ville en feu. Il lance, +faible étincelle, le décret de Mégara, qui allume la triste guerre, +dont la fumée fait pleurer tous les Hellènes, ceux d'ici et ceux de +là-bas. Aussitôt que s'en répand la nouvelle, la vigne craque; le +tonneau, violemment heurté, se rue sur le tonneau: il n'y a plus +personne pour arrêter le mal; la Paix a disparu. + +TRYGÆOS. + +Par Apollôn! je ne savais pas un mot de tout cela, et je n'avais pas +ouï dire que Phidias eût des attaches avec elle. + +LE CHOEUR. + +Ni moi, jusqu'à ce moment: elle ne tenait sans doute une figure si +belle que de sa parenté avec lui. Bien des choses nous échappent. + +HERMÈS. + +Alors, quand les villes, à vous soumises, connurent vos férocités +mutuelles et vos grincements de dents, elles mirent tout en oeuvre +contre vous, différant les tributs, et elles gagnèrent à prix d'argent +les principaux citoyens de la Lakonie. Ceux-ci, honteusement avares et +haïsseurs des étrangers, repoussent honteusement la Paix et embrassent +la Guerre. Cependant leurs profits sont la ruine des laboureurs. Car +bientôt des trières, parties d'ici en représailles, mangent les figues +de gens qui n'en peuvent mais. + +TRYGÆOS. + +C'était juste pourtant; car ils m'ont brisé un figuier noir, que +j'avais planté et élevé de mes mains. + +LE CHOEUR. + +Oui, de par Zeus! mon cher, c'était bien fait; car à moi, d'un coup de +pierre, ils ont cassé un coffre qui contenait dix médimnes de froment. + +HERMÈS. + +Alors le peuple travailleur, revenu des champs à la ville, ne +s'aperçut pas qu'il était vendu de la même manière qu'auparavant, mais +n'ayant plus un pépin de raisin et aimant les figues, il regarda du +côté des orateurs. Ceux-ci, connaissant la gêne des pauvres et leur +manque d'orge, chassèrent la Déesse à coups de fourches à deux pointes +et de cris, toutes les fois qu'elle reparaissait animée de tendresse +pour ce pays. En même temps ils portaient le désordre chez les plus +riches et les plus opulents de nos alliés, accusant l'un ou l'autre +d'être partisan de Brasidas. Vous vous jetiez sur le malheureux, +comme des chiens, pour le mettre en pièces. La ville pâle, épuisée +de crainte, saisissant ce que lui jetait la calomnie, en faisait avec +plaisir sa pâture. Voyant les coups que frappaient ces gens-là, les +étrangers, témoins de leurs actes, leur fermaient la bouche avec +de l'or. C'est ainsi qu'ils s'enrichirent, tandis que la Hellas se +mourait à votre insu. Et la cause de cela était un corroyeur. + +TRYGÆOS. + +Assez, assez, seigneur Hermès, n'en parle plus; laisse ce personnage +là où il est, sous terre: il n'est plus à nous, cet homme, il est à +toi. Tout ce que tu dirais de lui, quoique de son vivant ce fût un +fourbe, un bavard, un sykophante, un brouillon, un perturbateur, tout +cela serait aujourd'hui une insulte à l'un des tiens. Mais pourquoi +gardes-tu le silence, vénérable Déesse? Dis-le-moi. + +HERMÈS. + +Elle ne saurait parler devant les spectateurs: elle a contre eux un +trop grand ressentiment des maux qu'elle a soufferts. + +TRYGÆOS. + +Qu'elle te dise au moins quelques mots. + +HERMÈS. + +Dis-moi, chère amie, quelles sont tes intentions à leur égard. +Voyons, toi, qui de toutes les femmes détestes le plus les anneaux +de bouclier... Bien, j'entends. C'est là ce que tu leur reproches? +Je comprends. Écoutez, vous autres, ce dont elle se plaint. Elle +dit qu'elle s'est présentée d'elle-même après l'affaire de Pylos, +apportant à la ville une corbeille pleine de traités, et que trois +fois elle a été repoussée par les votes de l'assemblée. + +TRYGÆOS. + +Nous avons commis cette faute; mais pardonne, notre esprit était alors +dans les cuirs. + +HERMÈS. + +Voyons, maintenant, écoute la question qu'elle vient de me faire. Quel +était ici le plus malintentionné pour elle, et quel était l'ami, qui +souhaitait vivement la fin des batailles? + +TRYGÆOS. + +Le mieux intentionné était sans contredit Kléonymos. + +HERMÈS. + +Quel semble donc être Kléonymos en ce qui touche à la guerre? + +TRYGÆOS. + +Un brave coeur; seulement il n'est pas né du père dont il se dit le +fils; et quand il marche en soldat, il le prouve aussitôt en jetant +ses armes. + +HERMÈS. + +Écoute encore ce qu'elle vient de me demander. Qui est-ce qui domine +aujourd'hui à la tribune de pierre de la Pnyx? + +TRYGÆOS. + +Hyperbolos y occupe le premier rang. Eh bien, Déesse, que fais-tu? Où +tournes-tu la tête? + +HERMÈS. + +Elle se détourne du peuple, indignée qu'il se soit donné un si mauvais +chef. + +TRYGÆOS. + +Eh bien! nous n'en userons plus du tout; mais le peuple, dénué de +guide, et réduit à la nudité, s'était servi de cet homme comme d'un +manteau. + +HERMÈS. + +Elle demande quel avantage en tirera la république. + +TRYGÆOS. + +Nous deviendrons plus éclairés. + +HERMÈS. + +Comment? + +TRYGÆOS. + +Parce qu'il se trouve être fabricant de lanternes. Auparavant nous +tâtonnions les affaires dans l'obscurité; aujourd'hui nous voterons +tout à la lanterne. + +HERMÈS. + +Oh! oh! quelles questions elle m'ordonne de te faire! + +TRYGÆOS. + +Lesquelles? + +HERMÈS. + +Une foule de vieilleries qu'elle a jadis laissées là. Elle demande +d'abord ce que fait Sophoklès. + +TRYGÆOS. + +Il va bien, mais il lui est arrivé quelque chose d'étrange. + +HERMÈS. + +Quoi donc? + +TRYGÆOS. + +De Sophoklès il est devenu Simonidès. + +HERMÈS. + +Simonidès? Comment? + +TRYGÆOS. + +Vieux et avare, pour gagner, il naviguerait sur une claie. + +HERMÈS. + +Et le sage Kratinos, vit-il toujours? + +TRYGÆOS. + +Il est mort lors de l'invasion des Lakoniens. + +HERMÈS. + +De quel mal? + +TRYGÆOS. + +De quel mal? D'une syncope. Il n'a pu supporter le chagrin de voir +briser un tonneau rempli de vin. Combien d'autres malheurs, penses-tu, +ont encore affligé la ville? Aussi jamais, ô Déesse! nous ne nous +séparerons de toi. + +HERMÈS. + +Eh bien! maintenant, dans ces conditions, prends pour femme Opôra que +voici. Va vivre aux champs avec elle, et faites ensemble du raisin. + +TRYGÆOS. + +Douce amie, viens ici et donne-moi un baiser. Crois-tu, seigneur +Hermès, qu'il m'arrive malheur si, après une longue privation, je +prends mes ébats avec Opôra? + +HERMÈS. + +Non, à la condition que tu boives par-dessus une infusion de menthe. +Mais hâte-toi de conduire Théoria, que voici, au Conseil, dont elle +était jadis. + +TRYGÆOS. + +Bienheureux Conseil de ravoir Théoria! Que de sauce tu vas avaler +pendant trois jours! Combien tu vas manger de tripes cuites et de +viandes! A toi, cher Hermès, un bon adieu! + +HERMÈS. + +Et toi aussi, brave homme, pars joyeux et souviens-toi de moi. + +TRYGÆOS. + +Ohé! escarbot, à la maison, à la maison! Revolons-y. + +HERMÈS. + +Il n'est plus ici, mon cher. + +TRYGÆOS. + +Où donc est-il allé? + +HERMÈS. + +Il s'est attelé au char de Zeus, et il porte la foudre. + +TRYGÆOS. + +D'où le malheureux aura-t-il donc sa pâture? + +HERMÈS. + +Il savourera l'ambroisie de Ganymèdès. + +TRYGÆOS. + +Et comment descendrai-je? + +HERMÈS. + +Sois tranquille; très bien, du côté de la Déesse. + +TRYGÆOS. + +Par ici, jeunes filles, suivez-moi vite; car bon nombre de gens vous +désirent et vous attendent tête levée. + +PARABASE _ou_ CHOEUR. + +Va donc avec joie. Pour nous, mettant ces objets entre les mains des +gens de notre suite, donnons-les-leur à garder, vu que c'est autour de +la scène particulièrement que la foule des voleurs a coutume de rôder +et de faire de mauvais coups. Veillez-y donc avec courage. + +Et nous, exposons aux spectateurs la voie que suivent nos ouvrages, et +quelle en est l'intention. Il faudrait voir fustiger par les arbitres +tout poète comique qui se louerait lui-même sur la scène dans les +anapestes de sa parabase. Or, s'il est juste, fille de Zeus, d'honorer +celui qui s'est fait le meilleur et le plus habile de tous les +comiques, notre auteur croit avoir droit à de grands éloges. D'abord, +il est le seul qui ait forcé ses rivaux à cesser de rire sans cesse +des haillons, et de faire la guerre aux poux. Ces Hèraklès qui +pétrissent, ces meurt-de-faim, il les a bannis et flétris le premier; +il a mis à l'écart les esclaves fuyards, trompeurs, battus et +introduits par eux tout en larmes, à seule fin et exclusivement pour +qu'un camarade se moque de leurs coups, et leur dise: «Malheureux, +qu'est-il arrivé à ta peau? Est-ce qu'une nombreuse armée de hérissons +est tombée sur tes reins et a mis ton dos en coupe?» Supprimant ces +turpitudes, ces lourdeurs, ces bouffonneries ignobles, il nous a créé +un grand art, bâti un palais aux tours élevées, à l'aide de belles +paroles, de pensées et de plaisanteries, qui ne sentent pas l'Agora. +Jamais il n'a mis en scène de simples particuliers, ni des femmes; +mais, avec le courage de Hèraklès, il s'est attaqué aux plus grands +monstres passant à travers les odeurs fétides des cuirs et les menaces +boueuses. Oui, le premier entre tous, je lutte contre la bête aux +dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisent des rayons terribles +comme les yeux de Kynna, et dont les cent têtes sont léchées en +cercle par des flatteurs, gémissant autour de son cou, ayant la +voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur d'un phoque, les +testicules malpropres d'une Lamia et le derrière d'un chameau. A +la vue de ce monstre je n'ai pas eu peur, mais je lui fis face, +combattant sans relâche pour vous et pour les autres îles. A vous +aujourd'hui de m'en savoir gré et de vous en souvenir. Jadis, en +effet, dans la joie du succès, je n'ai point parcouru les palestres, +pour corrompre les jeunes gens, mais, emportant mon bagage, je me suis +retiré tout de suite, après avoir causé peu de chagrin, beaucoup de +gaieté et fait en tout mon devoir. + +Aussi dois-je avoir pour moi les hommes et les enfants: les esclaves +mêmes, nous les invitons à contribuer à notre victoire. Car, si je +suis vainqueur, chacun dira à sa table et dans les banquets: «Offre +au chauve, donne au chauve quelque friandise; ne refuse rien au plus +noble des poètes, homme au large front.» + +Muse, toi qui as repoussé la guerre, viens te mêler aux danses avec +moi, ton ami, célébrant les noces des dieux, les festins des hommes et +les banquets des Heureux: c'est de cela que, depuis longtemps, tu as +souci. Si Karkinos se présente avec son fils pour danser, ne l'admets +pas, fausse-leur compagnie; mais songe que ce sont tous des cailles +domestiques, des danseurs au cou long et étroit, des nains, des +raclures de crottes de chèvres, des poètes à machines. Le père disait, +après un succès inespéré, que son drame fut, le soir, étranglé par un +chat. + +Il faut ainsi que le poète habile chante les hymnes populaires des +Kharites à la belle chevelure, lorsque l'hirondelle printanière +gazouille sur la branche, tandis que ni Morsimos, ni Mélanthios ne +trouve de choeur; ce dernier m'a fait entendre sa voix aigre lorsque +son père et lui eurent un choeur tragique, tous deux Gorgones voraces, +gourmands de raies, harpyies, coureurs de vieilles, impurs, puant +le bouc, destructeurs de poissons. Lance sur eux un grand et large +crachat, Muse divine, et viens célébrer avec moi cette fête. + + * * * * * + +TRYGÆOS. + +Que ce n'est guère commode d'aller tout droit chez les dieux! Moi, +j'en ai réellement les jambes presque rompues. Je vous voyais bien +petits de là-haut, et votre méchanceté, vue du ciel, me semblait +grande; mais ici vous êtes plus méchants encore. + +UN ESCLAVE. + +Hé! maître, tu reviens? + +TRYGÆOS. + +Oui, à ce que j'ai entendu dire. + +L'ESCLAVE. + +Que t'est-il arrivé? + +TRYGÆOS. + +D'avoir mal aux jambes après avoir fait un long chemin. + +L'ESCLAVE. + +Voyons, maintenant, dis-moi... + +TRYGÆOS. + +Quoi? + +L'ESCLAVE. + +As-tu vu planant en l'air un homme autre que toi? + +TRYGÆOS. + +Non, si ce n'est peut-être deux ou trois âmes de poètes +dithyrambiques. + +L'ESCLAVE. + +Que faisaient-elles? + +TRYGÆOS. + +Dans leur vol, elles rassemblaient je ne sais quels préludes lyriques, +noyés dans le vague des cieux. + +L'ESCLAVE. + +Ce n'est donc pas vrai ce qu'on dit à propos de l'air, que nous +devenons des astres sitôt qu'on meurt? + +TRYGÆOS. + +Mais oui, absolument. + +L'ESCLAVE. + +Et quel est donc l'astre qui brille maintenant? + +TRYGÆOS. + +Iôn de Khios; c'est lui qui a composé, jadis, une ode, «l'Orientale». +Aussi, dès qu'il parut, tout le monde l'appela «l'Astre oriental». + +L'ESCLAVE. + +Quels sont donc ces astres qui courent en laissant un sillon lumineux? + +TRYGÆOS. + +Ce sont des astres riches qui reviennent de souper: ils portent des +falots et, dans ces falots, du feu. Mais conduis vite cette jeune +femme à la maison, nettoie la baignoire, chauffe l'eau et prépare pour +elle et pour moi le lit nuptial; puis, cela fait, reviens ici. Moi je +vais la présenter au Conseil, en attendant. + +L'ESCLAVE. + +Mais où as-tu pris ces femmes? + +TRYGÆOS. + +Où? Dans le ciel. + +L'ESCLAVE. + +Je ne donnerais pas des dieux un triobole, s'ils entretiennent des +maîtresses, comme nous autres mortels. + +TRYGÆOS. + +Non pas tous, mais quelques-uns aussi là-haut, vivent de cela. + +L'ESCLAVE. + +Eh bien! allons, maintenant. Dis-moi, lui donnerai-je quelque chose à +manger? + +TRYGÆOS. + +Rien: car elle ne voudra manger ni pain, ni galette. Elle est trop +habituée chez les dieux, là-haut, à lécher constamment l'ambroisie. + +L'ESCLAVE. + +A lécher? On va donc lui préparer cela ici! + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Le bonheur, pour ce vieillard, autant du moins que j'en puis juger, +est devenu son affaire. + +TRYGÆOS. + +Que sera-ce quand vous m'aurez vu radieux comme un nouvel époux? + +LE CHOEUR. + +Tu seras digne d'envie, vieillard, rajeuni et frotté d'essences. + +TRYGÆOS. + +Je le crois. Et que sera-ce, quand, couché avec elle, je lui palperai +la gorge? + +LE CHOEUR. + +Ton bonheur semblera au-dessus des totons de Karkinos. + +TRYGÆOS. + +N'est-ce pas juste, moi qui, à cheval sur un escarbot, ai sauvé les +Hellènes, si bien que dans les champs tout le monde peut, à son aise, +se rigoler et dormir? + + * * * * * + +L'ESCLAVE. + +La fille est lavée et les alentours des fesses sont en bon état. +Le gâteau est cuit, la galette de sésame pétrie, et tout le reste à +l'avenant: il ne manque plus que toi et ton ustensile. + +TRYGÆOS. + +Allons, hâtons-nous de conduire Théoria devant le Conseil. + +L'ESCLAVE. + +Elle? Que dis-tu? + +TRYGÆOS. + +Oui, c'est Théoria que, jadis, à Braurôn, nous caressions quand nous +avions un peu bu. Sache que, pour la prendre, cela n'a pas été sans +peine. + +L'ESCLAVE. + +O mon maître, quelle régalade de serre-croupières tous les cinq ans! + +TRYGÆOS. + +Voyons, qui de vous est honnête homme? Qui donc? Qui prendra sous +sa garde cette jeune fille pour la conduire au Conseil? Holà! toi, +qu'est-ce que tu dessines là? + +L'ESCLAVE. + +Moi? Je trace le plan d'une tente pour loger, aux jeux Isthmiques, ce +que la pudeur me défend de nommer. + +TRYGÆOS. + +Eh bien! Personne de vous ne dit qui sera le gardien? Viens ici, +Théoria; je te conduis et je te place au milieu d'eux. + +L'ESCLAVE. + +En voilà un qui fait signe! + +TRYGÆOS. + +Qui donc? + +L'ESCLAVE. + +Qui? Ariphradès: il demande instamment que tu la lui conduises. + +TRYGÆOS. + +Non, mon cher, il fondra sur elle et en pompera le suc. Allons, toi, +dépose tout cet attirail par terre.--Conseil, Prytanes, vous voyez +Théoria. Considérez quels biens je vous apporte et je vous livre. Vous +pouvez tout de suite lui lever les deux jambes en l'air et consommer +le sacrifice. Voyez comme cette cuisine est belle, et c'est pour cela +qu'elle est toute noircie: avant la guerre, le Conseil avait là +ses casseroles. En la possédant, nous pourrons, dès demain, entrer +brillamment en lice, lutter par terre, marcher à quatre pattes, la +jeter sur le côté, nous tenir à genoux, tête baissée, puis, frottés +d'huile, comme au pankration, frapper en jeune homme, fouiller et agir +tout ensemble du poing et du pénis. Le troisième jour, après cela, +vous ferez l'hippodromie, cavalier serrant de près un cavalier, +attelages renversés les uns sur les autres, essoufflés, haletants, +se donnant de mutuelles secousses; d'autres, épuisés par les courbes, +tombant de leurs chars. Mais, ô Prytanes, recevez Théoria. Tu vois +avec quel empressement ce Prytane l'a reçue. Tu ne ferais pas ainsi +s'il s'agissait d'une introduction gratuite; mais je te verrais +alléguer une transaction rétribuée. + +LE CHOEUR. + +Certes, on est un homme utile à tous ses concitoyens, quand on est tel +que toi. + +TRYGÆOS. + +Quand vous vendangerez, vous saurez beaucoup mieux ce que je vaux. + +LE CHOEUR. + +Mais, dès à présent, on voit bien ce que tu es: tu es un sauveur pour +tous les hommes. + +TRYGÆOS. + +Tu le diras assurément, quand tu auras bu un pot de vin nouveau. + +LE CHOEUR. + +Après les dieux, nous te placerons toujours au premier rang. + +TRYGÆOS. + +Oui, vous devez beaucoup à moi, Trygæos d'Athmonia, qui ai délivré des +plus grandes peines le peuple de la ville et celui de la campagne, et +réprimé Hyperbolos. + +LE CHOEUR. + +Eh bien, que devons-nous faire à présent? + +TRYGÆOS. + +Quoi de mieux que de lui offrir des marmites de légumes? + +LE CHOEUR. + +Des marmites, comme à un chétif Hermès? + +TRYGÆOS. + +Eh bien, que vous en semble? Voulez-vous un boeuf gras? + +LE CHOEUR. + +Un boeuf? Pas du tout, à moins qu'il ne faille beugler au secours! + +TRYGÆOS. + +Que diriez-vous d'un gros cochon gras? + +LE CHOEUR. + +Non, non! + +TRYGÆOS. + +Pourquoi? + +LE CHOEUR. + +De peur des cochonneries de Théagénès. + +TRYGÆOS. + +Que voulez-vous alors des autres offrandes? + +LE CHOEUR. + +Une brebis. + +TRYGÆOS. + +Une brebis? + +LE CHOEUR. + +Oui, de par Zeus! + +TRYGÆOS. + +Mais tu prononces ce mot à l'ionienne. + +LE CHOEUR. + +C'est à dessein; car si, dans l'assemblée, quelqu'un dit qu'il +faut faire la guerre, tous les assistants, pris de peur, bêleront à +l'ionienne: «Oï!» + +TRYGÆOS. + +Fort bien dit. + +LE CHOEUR. + +C'est le moyen d'être doux. Oui, nous serons des agneaux les uns pour +les autres, et, à l'égard des alliés, beaucoup plus aimables. + +TRYGÆOS. + +Voyons, maintenant, qu'on aille prendre vite une brebis. Moi, je +préparerai l'autel pour le sacrifice. + +LE CHOEUR. + +Comme tout, quand la divinité le veut et que la Fortune est favorable, +comme tout marche à souhait! Chaque chose vient à propos s'ajouter à +une autre. + +TRYGÆOS. + +C'est évident. Voici l'autel prêt à la porte. + +LE CHOEUR. + +Hâtez-vous, maintenant que la volonté des dieux contient le souffle +violent et inconstant de la guerre; maintenant qu'un bon génie nous +ramène évidemment vers la prospérité. + +TRYGÆOS. + +Voici la corbeille, avec les grains d'orge, et la couronne et le +couteau, ainsi que le feu. Rien ne nous retient plus que la brebis. + +LE CHOEUR. + +Dépêchez-vous; car si Khæris aperçoit l'orge, il va venir, sans +être appelé, pour jouer de la flûte, et je suis sûr que, le voyant +soufflant, hors d'haleine, vous lui ferez quelque présent. + +TRYGÆOS. + +Allons! prends la corbeille et le bassin, et fais vite le tour de +l'autel par la droite. + +L'ESCLAVE. + +Voilà. As-tu à me dire quelque autre chose? J'ai fait le tour. + +TRYGÆOS. + +Voyons. Je vais tremper ce tison dans l'eau. Toi, secoue vite. +Présente maintenant de l'orge salée; purifie-toi; donne-moi ce bassin +et jette des grains aux spectateurs. + +L'ESCLAVE. + +C'est fait. + +TRYGÆOS. + +As-tu donné? + +L'ESCLAVE. + +Par Hermès! si bien que parmi tout ce qu'il y a de spectateurs, il +n'en est pas un qui n'ait eu de l'orge. + +TRYGÆOS. + +Les femmes n'en ont pas eu. + +L'ESCLAVE. + +Mais, ce soir, les maris la leur donneront. + +TRYGÆOS. + +Maintenant, prions. Qui est ici? Où est la foule des gens de bien? + +L'ESCLAVE. + +Permets que je leur donne: car nombreuse est la foule des gens de +bien. + +TRYGÆOS. + +Tu crois donc que ce soient des gens de bien? + +L'ESCLAVE. + +Comment ne le seraient-ils pas, eux qui, aspergés par nous à si grande +eau, sont demeurés immobiles à la même place? + +TRYGÆOS. + +Mais hâtons-nous de prier. + +LE CHOEUR. + +Prions, en effet. + +TRYGÆOS. + +O très vénérable Reine et Déesse, respectable Paix, souveraine des +Choeurs, souveraine des mariages, reçois notre sacrifice. + +LE CHOEUR. + +Reçois-le au nom de Zeus, ô la plus chère des déesses, et ne fais +point ce que font les femmes qui trompent leurs maris. Celles-ci, +en effet, entre-bâillent la porte et se baissent pour regarder. Si +quelqu'un fait attention à elles, elles se retirent; et, si l'on +passe, elles reviennent. N'agis pas ainsi avec nous. + +TRYGÆOS. + +De par Zeus! montre-toi tout entière, en honnête femme, à nous tes +adorateurs, qui, depuis treize ans, desséchons de ton absence. Fais +trêve aux combats, aux désordres, afin que nous te donnions le nom +de Lysimakè. Mets fin à notre humeur soupçonneuse, parée d'agréables +dehors, qui se déchaîne en mutuels commérages. Fais-nous goûter de +nouveau, à nous autres Hellènes, le suc de la vieille amitié, et +glisser dans notre âme je ne sais quelle douceur de pardon. Fais +affluer sur notre Agora une foule de bonnes denrées, ail, concombres +précoces, pommes, grenades, mantelets pour esclaves; qu'on voie +apporter de chez les Boeotiens oies, canards, pigeons, mauviettes; +que les anguilles du Kopaïs y viennent par panerées, et que, serrés +en rangs d'acheteurs, nous les disputions à Morykhos, à Téléas, à +Glaukétès et autres gourmands; qu'ensuite Mélanthios, arrivant le +dernier à l'Agora pour en acheter, se lamente et s'écrie, avec sa +_Mèdéia_: «Je suis perdu, je suis perdu, elles m'ont échappé, +cachées sous des bettes.» Et le monde de se réjouir. Accorde, Déesse +vénérable, ces bienfaits à nos prières. + +L'ESCLAVE. + +Prends le couteau et, en bon cuisinier, égorge la brebis. + +TRYGÆOS. + +Ce n'est pas permis. + +L'ESCLAVE. + +Pourquoi donc? + +TRYGÆOS. + +La Paix ne se plaît point aux égorgements: on n'ensanglante pas son +autel. Porte la victime à l'intérieur, immole-la, et apportes-en +ici les cuisses: par ce moyen la brebis est réservée au khorège. +(_L'Esclave sort._) + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Pour toi, qui restes ici, devant la porte, rassemble vite les branches +et tous les accessoires utiles. + +TRYGÆOS. + +Est-ce que je ne te parais pas disposer les broussailles en vrai +devin? + +LE CHOEUR. + +Comment ne serait-ce pas? T'échappe-t-il rien de ce que doit savoir +un habile homme? Ne songes-tu pas à tout ce qui est nécessaire à +quelqu'un de distingué par son esprit et par son audace féconde? + +TRYGÆOS. + +Le fagot allumé incommode Stilbidès. J'apporterai aussi la table, et +il n'y a pas besoin d'esclave. + +LE CHOEUR. + +Qui donc ne louerait pas un pareil homme, qui, supportant mille maux, +a sauvé notre ville sacrée? Jamais il ne cessera d'être un objet +d'admiration pour tous. + + * * * * * + +L'ESCLAVE, _revenant_. + +C'est fait. Dépose les deux cuisses que voici. Moi, je vais chercher +des entrailles et des offrandes. + +TRYGÆOS. + +J'aurai soin de cela; mais il fallait que tu fusses revenu. + +L'ESCLAVE. + +Eh bien! me voici. Est-ce qu'il te semble que j'ai tardé? + +TRYGÆOS. + +Maintenant, fais cuire cela bien à point. Mais un homme s'avance, +couronné de lauriers. Qui est-il? + +L'ESCLAVE. + +Quel air important! C'est quelque devin. + +TRYGÆOS. + +Eh! non, par Zeus! C'est Hiéroklès, un diseur de prédictions; il est +d'Oréos. Que va-t-il dire? + +L'ESCLAVE. + +Il est certain qu'il va faire opposition aux traités. + +TRYGÆOS. + +Non, mais il est venu attiré par le fumet du rôti. + +L'ESCLAVE. + +Faisons semblant de ne pas le voir. + +TRYGÆOS. + +Tu as raison. + + * * * * * + +HIÉROKLÈS. + +Quel est donc ce sacrifice, et pour quel dieu? + +TRYGÆOS, _bas à l'Esclave_. + +Fais rôtir en silence; tiens-le loin du râble. + +HIÉROKLÈS. + +Pour qui ce sacrifice? Ne le direz-vous pas? + +TRYGÆOS, _à l'Esclave_. + +La queue est-elle en bon état? + +L'ESCLAVE. + +Très bien, ô vénérable Paix chérie. + +HIÉROKLÈS. + +Voyons maintenant les prémices, et donne-m'en un morceau. + +TRYGÆOS. + +Il faut d'abord que ce soit mieux rôti. + +HIÉROKLÈS. + +Mais si, vraiment, c'est rôti à point. + +TRYGÆOS. + +Tu te mêles de bien des choses, qui que tu sois. (_A l'Esclave._) Où +est la table? Apporte les libations. + +HIÉROKLÈS. + +La langue se coupe à part. + +TRYGÆOS. + +Nous nous le rappelons. Mais sais-tu ce que tu devrais faire? + +HIÉROKLÈS. + +Si tu me le dis. + +TRYGÆOS. + +Ne nous adresse pas un mot. Nous sacrifions à la sainte Paix. + +HIÉROKLÈS. + +Mortels misérables et stupides! + +TRYGÆOS. + +Tout cela sur ta tête! + +HIÉROKLÈS. + +Vous qui, dans votre sottise, n'entendant rien à la volonté des dieux, +faites des traités, vous, hommes, avec des singes malfaisants. + +TRYGÆOS. + +Hé! heu! heu! + +HIÉROKLÈS. + +Pourquoi ris-tu? + +TRYGÆOS. + +Cela m'amuse, tes singes malfaisants! + +HIÉROKLÈS. + +Faibles colombes, vous vous fiez à des renards dont les âmes sont +rusées, rusés les coeurs. + +TRYGÆOS. + +Puissent tes poumons, ô charlatan, devenir brûlants comme ces chairs! + +HIÉROKLÈS. + +Si les nymphes divines ne trompèrent point Bakis, ni Bakis les +mortels, ni les nymphes encore Bakis lui-même... + +TRYGÆOS. + +Que la peste t'étouffe, si tu ne cesses de bakiser! + +HIÉROKLÈS. + +Les destins ne permettaient pas encore de délivrer la Paix de ses +liens; mais d'abord... + +TRYGÆOS, _à l'Esclave_. + +Saupoudre cela de sel. + +HIÉROKLÈS. + +Jamais il ne plaira aux dieux bienheureux de cesser les batailles, +avant que le loup ne s'accouple avec la brebis. + +TRYGÆOS. + +Eh! comment, maudit homme, le loup s'accouplerait-il avec la brebis? + +HIÉROKLÈS. + +Tant que la punaise, en fuyant, répandra l'odeur la plus infecte, +tant que la chienne aboyante, pressée de mettre bas, fera des petits +aveugles, alors il ne faudra point songer à la paix. + +TRYGÆOS. + +Que fallait-il donc faire? Ne mettre aucun terme à la guerre, tirer au +sort à qui pleurerait le plus, tandis qu'un traité nous permettait de +régner ensemble sur la Hellas? + +HIÉROKLÈS. + +Tu ne feras jamais que l'écrevisse marche droit. + +TRYGÆOS. + +Tu ne souperas plus jamais au Prytanéion, et tu ne rendras plus +d'oracles sur le fait accompli. + +HIÉROKLÈS. + +Tu ne rendras jamais lisse la peau rude du hérisson. + +TRYGÆOS. + +Cesseras-tu enfin d'en imposer aux Athéniens? + +HIÉROKLÈS. + +En vertu de quel oracle avez-vous rôti des cuisses pour les dieux? + +TRYGÆOS. + +En vertu de celui que Homèros a exprimé dans ses beaux vers: «Quand +ils eurent chassé le nuage ennemi de la Guerre, ils embrassèrent la +Paix et lui offrirent un sacrifice. Quand les cuisses furent brûlées +et qu'ils se furent repus des entrailles, ils firent des libations +avec leurs kratères. Et moi, je leur montrais le chemin; mais personne +n'offrit au devin la coupe éclatante.» + +HIÉROKLÈS. + +Je ne me préoccupe pas de tout cela: ce ne sont point paroles de la +Sibylle. + +TRYGÆOS. + +Mais, de par Zeus! le sage Homèros a dit encore ces mots ingénieux: +«Il est sans phratrie, sans lois, sans foyers celui qui se plaît à la +guerre intestine en répandant l'effroi.» + +HIÉROKLÈS. + +Prends garde que dupant ton esprit par quelque ruse, le milan ne +ravisse... + +TRYGÆOS, _à l'Esclave_. + +Toi, cependant, fais bien attention que cet oracle est redoutable pour +les entrailles. Verse la libation, et apporte de ces entrailles ici. + +HIÉROKLÈS. + +Mais, s'il te semble bon, je me servirai moi-même. + +TRYGÆOS. + +Libation! Libation! + +HIÉROKLÈS. + +Verse-m'en aussi, et donne-moi une part des entrailles. + +TRYGÆOS. + +Non, cela n'agrée point encore aux dieux bienheureux; mais d'abord +buvons, nous; et toi, va-t'en! O vénérable Paix, reste toute ta vie au +milieu de nous. + +HIÉROKLÈS. + +Apporte la langue! + +TRYGÆOS. + +Remporte la tienne. + +HIÉROKLÈS. + +La libation! + +TRYGÆOS, _à l'Esclave_. + +Avec la libation, prends ceci au plus vite. + +HIÉROKLÈS. + +Personne ne me donnera d'entrailles? + +TRYGÆOS. + +Il nous est impossible de t'en donner «avant que le loup ne s'accouple +avec la brebis». + +HIÉROKLÈS. + +Je t'en prie à genoux. + +TRYGÆOS. + +C'est en vain, mon cher, que tu supplies. «Tu ne rendrais jamais lisse +la peau rude du hérisson.» Voyons, spectateurs, régalez-vous de ces +entrailles avec nous. + +HIÉROKLÈS. + +Et moi? + +TRYGÆOS. + +Mange la Sibylle. + +HIÉROKLÈS. + +Non, par la Terre! vous ne mangerez pas cela à vous seuls; j'en +prendrai ma part: c'est du bien commun. + +TRYGÆOS, _à l'Esclave_. + +Frappe, frappe ce Bakis. + +HIÉROKLÈS. + +Je prends à témoin... + +TRYGÆOS. + +Et moi aussi, que tu es un gourmand et un hâbleur. (_A l'Esclave._) +Frappe-le et tiens sous le bâton cet imposteur. + +L'ESCLAVE. + +Tiens-le donc, toi! Moi, les peaux qu'il nous a dérobées par ruse, +je vais l'en dépouiller. Ne lâcheras-tu pas ces peaux, faiseur de +sacrifices? Entends-tu? Quel corbeau nous est venu d'Oréos! Est-ce +qu'il ne va pas s'envoler vite vers Elymnion? + + * * * * * + +LE CHOEUR. + +Quel bonheur, quel bonheur de laisser là le casque, le fromage et les +oignons! Car je ne me plais pas aux combats, mais à boire, près du +feu, avec de bons et intimes amis, à la flamme d'un bois très sec, +scié pendant l'été; grillant des pois sur les charbons, rôtissant des +glands, et en même temps caressant Thratta, pendant que ma femme prend +son bain. + +Il n'y a point de plus agréable passe-temps, lorsque les semailles +sont déjà faites, et que le Dieu les arrose, que de dire à un voisin: +«Dis-moi, que faisons-nous maintenant, ô Komarkhidès?» Il me plaît +de boire, quand le Dieu nous fait du bien. Allons, femme, fais cuire +trois khoenix de fèves, mêles-y du froment, et sers-nous des figues. +Que Syra rappelle Manès des champs! Il n'y a pas du tout moyen +d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de briser les mottes; la +terre est trop humide. Qu'on apporte de chez moi la grive et les deux +pinsons: il doit y avoir aussi dans la maison de la présure et quatre +morceaux de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé le soir; car il +faisait je ne sais quel bruit et quel tapage dans la maison. Enfant, +apportes-en trois pour nous, et donnes-en un à ton père. Demande à +Æskhinadès des myrtes avec leurs baies: en même temps, car c'est sur +le chemin, qu'on invite Kharinadès à venir boire avec nous, tandis que +le Dieu propice favorise nos guérets. + +Pendant que la cigale chante sa douce chanson, il m'est doux de +regarder si les vignes de Lemnos commencent à mûrir; car leur fruit +est d'une nature précoce: j'aime à voir également grossir la figue; +quand elle est mûre, je la mange lentement, et je m'écrie: «Heures +aimées!» puis j'absorbe du thym broyé, et j'engraisse dans cette +saison de l'été plus que quand je vois un taxiarkhe haï des dieux, +ayant trois aigrettes et une robe de pourpre des plus voyantes, qu'il +dit être une teinture de Sardes. Mais s'il lui faut combattre, vêtu de +cette robe, alors il se teint lui-même en teinture de Kyzikos: il +est le premier à fuir comme un hippalektryôn jaune, en agitant ses +aigrettes; et moi, je reste à veiller aux filets. Lorsque ces gens +sont ici, ils font des choses intolérables, inscrivant les uns, +effaçant les autres à tort et à travers, jusqu'à deux ou trois fois. +«C'est demain le jour du départ;» et tel ou tel n'a pas acheté de +vivres; car il ne savait rien en sortant, et, en passant près de la +statue de Pandiôn, il se voit inscrit, et, pris au dépourvu, il court +versant des larmes sur sa malechance. Voilà comment ils nous traitent, +nous, hommes de la campagne, tandis que ceux de la ville sont moins +malmenés par ces déserteurs de bouclier, méprisés des dieux et des +hommes. Mais ils me la paieront si le Dieu le permet: car ils m'ont +fait bien du mal, ces lions à la maison, renards au combat. + + * * * * * + +TRYGÆOS. + +Iou! Iou! Quelle foule s'est empressée au banquet nuptial! Tiens, +essuie les tables avec cette aigrette: elle ne peut désormais servir +absolument à rien. Puis apporte les gâteaux, les grives, les nombreux +plats de lièvres et les pains d'orge. + +UN FABRICANT DE FAUX. + +Où donc est Trygæos? Où est-il? + +TRYGÆOS. + +Je fais cuire des grives. + +LE FABRICANT DE FAUX. + +O mon cher, ô Trygæos, que de bonheurs tu nous as procurés, en +ramenant la Paix! En effet, personne auparavant n'aurait acheté une +faux, même un kollybe; aujourd'hui je les vends cinquante drakhmes. Un +autre vend trois drakhmes des tonneaux pour la campagne. Mais, voyons, +Trygæos, prends gratis parmi ces faux et ces objets ce que tu veux: +accepte-les: c'est le résultat de nos ventes et de nos bénéfices, nous +te l'apportons en présent pour tes noces. + +TRYGÆOS. + +Eh bien! maintenant, déposez tout cela ici, et entrez au plus vite +chez moi, pour le festin; car voici un trafiquant d'armes, qui arrive +tout chagrin. + + * * * * * + +UN FABRICANT D'AIGRETTES. + +Hélas! ô Trygæos, tu m'as radicalement détruit! + +TRYGÆOS. + +Qu'est-ce donc, pauvre malheureux? Tu ne fabriques plus d'aigrettes? + +LE FABRICANT D'AIGRETTES. + +Tu as ruiné mon métier et ma vie, ainsi qu'à cet infortuné polisseur +de lances. + +TRYGÆOS. + +Voyons, que faut-il que je te paie pour ces deux aigrettes? + +LE FABRICANT D'AIGRETTES. + +Toi-même, qu'en donnes-tu? + +TRYGÆOS. + +Ce que j'en donne? J'en ai honte. Cependant, comme la fermeture a +coûté beaucoup de travail, je donnerais bien des deux, trois khoenix +de figues sèches: je m'en servirai pour nettoyer la table. + +LE FABRICANT D'AIGRETTES. + +Allons, entre, et fais-moi apporter les figues: cela vaut encore +mieux, cher ami, que de ne recevoir rien. + +TRYGÆOS. + +Emporte, emporte, et va-t'en aux corbeaux loin de la maison! Elles +ont perdu leur crin, tes aigrettes, et elles ne valent rien. Je ne les +achèterais pas une figue. + + * * * * * + +UN MARCHAND DE CUIRASSES. + +Voici une cuirasse de peau estimée deux mines, d'un excellent travail: +qu'en ferai-je, malheureux? + +TRYGÆOS. + +Cela ne te fera pas une grosse perte. + +LE MARCHAND DE CUIRASSES. + +Prends-la-moi au prix coûtant. + +TRYGÆOS. + +Il est vrai qu'elle est tout à fait commode pour s'y soulager le +ventre. + +LE MARCHAND DE CUIRASSES. + +Cesse de te moquer de moi et de ma marchandise. + +TRYGÆOS. + +Comme ceci, au moyen de trois pierres. N'est-ce pas bien imaginé? + +LE MARCHAND DE CUIRASSES. + +Et comment te torcherais-tu, imbécile? + +TRYGÆOS. + +Comme ceci: en passant une main par l'ouverture des bras, et +l'autre... + +LE MARCHAND DE CUIRASSES. + +Quoi! les deux mains? + +TRYGÆOS. + +Sans doute, de par Zeus! pour n'être pas pris à voler en supprimant le +trou du navire. + +LE MARCHAND DE CUIRASSES. + +Et tu chierais, assis sur un vase de dix mines? + +TRYGÆOS. + +Mais oui, de par Zeus! vieux roué! Crois-tu que je donnerais mon +derrière pour mille drakhmes? + +LE MARCHAND DE CUIRASSES. + +Allons, voyons, apporte l'argent. + +TRYGÆOS. + +Mais, mon bon, elle me meurtrit le croupion. Remporte-la, je ne +l'achèterai pas. + + * * * * * + +UN FABRICANT DE TROMPETTES. + +Que faire de cette trompette que j'ai payée dernièrement soixante +drakhmes de ma poche? + +TRYGÆOS. + +Verse du plomb dans le creux, puis fixe en haut une baguette un peu +longue, et tu auras des kottabes en équilibre. + +LE FABRICANT DE TROMPETTES. + +Ah! tu veux rire! + +TRYGÆOS. + +Alors, un autre conseil. Verse du plomb, comme je te le disais; +attaches-y des cordes et suspends-y une balance, et tu pèseras dans le +champ les figues destinées aux esclaves. + + * * * * * + +UN FABRICANT DE CASQUES. + +Maudit sort! Tu me ruines, moi qui jadis ai échangé ces objets pour +une mine! Et maintenant, que faire? Qui me les achètera? + +TRYGÆOS. + +Va les vendre aux Ægyptiens: ils sont commodes pour mesurer de la +syrmæa. + + * * * * * + +UN POLISSEUR DE LANCES. + +Hélas! faiseur de casques, quelle est notre misère! + +TRYGÆOS. + +Mais il n'est pas malheureux du tout. + +LE POLISSEUR DE LANCES. + +Comment? + +TRYGÆOS. + +Ces casques peuvent encore trouver qui s'en serve. Si tu as +l'esprit d'y mettre des anses, tu les vendras beaucoup plus cher que +maintenant. + +LE FABRICANT DE CASQUES. + +Allons-nous-en, polisseur de lances! + +TRYGÆOS. + +Nullement; je lui achèterai ses lances. + +LE POLISSEUR DE LANCES. + +Combien en donnes-tu? + +TRYGÆOS. + +Si elles étaient fendues en deux, j'en prendrais, afin d'en faire des +échalas, cent pour une drakhme. + +LE POLISSEUR DE LANCES. + +On nous insulte: allons-nous-en, mon cher, en route! + + * * * * * + +TRYGÆOS. + +Ah! de par Zeus! voici les enfants qui sortent! Ce sont les enfants +des invités: ils viennent ici pour pisser, et peut-être aussi, ce +me semble, pour préluder à leurs chants. Ce que tu as l'intention de +chanter, mon enfant, commence donc par l'essayer ici auprès de moi. + +LE FILS DE LAMAKHOS. + +«Maintenant commençons par les jeunes.» + +TRYGÆOS. + +Cesse de chanter les jeunes guerriers; et cela, ô trois fois +malheureux enfant, quand règne la Paix: tu es un malappris et un +vaurien. + +LE FILS DE LAMAKHOS. + +«Lorsqu'ils furent presque à la portée les uns des autres, ils mirent +en avant les écus et les boucliers.» + +TRYGÆOS. + +Les boucliers! Ne vas-tu pas finir de nous rappeler le bouclier? + +LE FILS DE LAMAKHOS. + +«Alors ce fut à la fois un gémissement et la prière des guerriers.» + +TRYGÆOS. + +Le gémissement des guerriers! Tu gémiras toi-même, par Dionysos! si tu +chantes des gémissements, fussent-ils bombés! + +LE FILS DE LAMAKHOS. + +Alors, que chanterai-je? Dis-moi ce qui te fait plaisir. + +TRYGÆOS. + +«C'est ainsi qu'ils se repaissaient de la chair des boeufs,» et autres +choses analogues. «Ils servirent un festin et tout ce qu'il y a de +plus agréable à manger.» + +LE FILS DE LAMAKHOS. + +«Alors ils dévoraient la chair des boeufs et dételaient leurs +coursiers en sueur; car ils étaient rassasiés de guerre.» + +TRYGÆOS. + +A la bonne heure! Ils étaient rassasiés de guerre, puis ils +mangeaient. Chante, chante-nous cela, comment ils mangeaient, +rassasiés. + +LE FILS DE LAMAKHOS. + +«Ils mirent leurs cuirasses après qu'ils eurent fini.» + +TRYGÆOS. + +De bon coeur, je pense. + +LE FILS DE LAMAKHOS. + +«Puis ils se précipitèrent des tours, et un grand cri s'éleva.» + +TRYGÆOS. + +A toi la pire des morts, fripon d'enfant, au milieu des batailles! Tu +ne chantes que des guerres. De qui es-tu fils? + +LE FILS DE LAMAKHOS. + +Moi? + +TRYGÆOS. + +Oui, toi, de par Zeus! + +LE FILS DE LAMAKHOS. + +Fils de Lamakhos. + +TRYGÆOS. + +Oh! oh! J'aurais été surpris, en t'écoutant, que tu ne fusses pas +le fils de quelque Boulomakhos. Loin d'ici! Va chanter pour les +porte-lances! Où est le fils de Kléonymos? Chante quelque chose avant +d'entrer. Toi, je le sais bien, tu ne chanteras pas de batailles: tu +es le fils d'un homme prudent. + +LE FILS DE KLÉONYMOS. + +«Un guerrier de Saïs fait le fier avec le bouclier, armure +irréprochable, que j'ai jeté près d'un buisson, malgré moi.» + +TRYGÆOS. + +Dis-moi, mon garçon, chantes-tu cela pour ton père? + +LE FILS DE KLÉONYMOS. + +«J'ai sauvé ma vie!» + +TRYGÆOS. + +Et tu as couvert de honte tes parents. Mais entrons. Car je sais bien +que ce que tu viens de chanter sur le bouclier, tu ne l'oublieras +jamais, étant le fils d'un tel père. Vous qui restez au festin, vous +n'avez rien à faire qu'à avaler tout cela, à dévorer, à ne pas mâcher +à creux. Allez-y vaillamment et jouez des deux mâchoires. Il ne sert +de rien, mauvaises gens, d'avoir des dents blanches, si elles ne +fonctionnent pas. + +LE CHOEUR. + +Nous y veillerons; tu fais bien de nous parler ainsi. Mais vous, +affamés de vieille date, jetez-vous sur ce civet. Il n'arrive pas tous +les jours de tomber sur des gâteaux errants dans l'abandon. Grugez +donc, ou je vous dis que bientôt vous vous en repentirez. + +Il faut prononcer des paroles de bon augure, amener ici la mariée, +apporter des torches, et engager tout le peuple à se réjouir. Il +faut maintenant que chacun remporte aux champs tous ces ustensiles, +organise des danses, fasse des libations, chasse Hyperbolos, et prie +les dieux de donner la richesse aux Hellènes, de nous accorder à +tous d'amples récoltes d'orge, puis beaucoup de vin, des desserts +de figues; de rendre nos femmes fécondes, de nous faire recouvrer +intégralement tous les biens que nous avons perdus et de proscrire le +fer étincelant. + +TRYGÆOS. + +Viens, femme, dans notre champ, et sois pour moi une belle et bonne +coucheuse. Hymen, hyménée, ô! + +LE CHOEUR. + +O trois fois heureux! tu mérites les biens que tu as. Hymen, hyménée, +ô! Hymen, hyménée, ô! Que lui ferons-nous? Que lui ferons-nous? Nous +la vendangerons. Nous la vendangerons. Mais, comme c'est notre devoir, +allons, conduisons-lui le marié, mes amis. Hymen, hyménée, ô! Hymen, +hyménée, ô! Vous habiterez ensemble sans chagrin, sans affaires, +cueillant vos figues. Hymen, hyménée, ô! Hymen, hyménée, ô! Celui-ci +en a de grandes et grosses; celle-là les a douces. Hymen, hyménée, ô! +Tu chanteras, après avoir mangé et bu beaucoup de vin: Hymen, hyménée, +ô! Hymen, hyménée, ô! + +TRYGÆOS. + +Vive la joie! vive la joie! mes amis. Et s'il en est un qui me suive, +vous mangerez des gâteaux. + + +FIN DU TOME PREMIER + + + + +TABLE + + LES AKHARNIENS 1 + LES CHEVALIERS 69 + LES NUÉES 151 + LES GUÊPES 245 + LA PAIX 327 + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Traduction nouvelle, Tome I, by Aristophane + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME I *** + +***** This file should be named 19075-8.txt or 19075-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/0/7/19075/ + +Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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