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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19021-0.txt b/19021-0.txt new file mode 100644 index 0000000..19ea913 --- /dev/null +++ b/19021-0.txt @@ -0,0 +1,6373 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le bonheur à cinq sous, by René Boylesve + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le bonheur à cinq sous + +Author: René Boylesve + +Release Date: August 10, 2006 [EBook #19021] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BONHEUR CINQ SOUS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +RENÉ BOYLESVE + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +LE BONHEUR A CINQ SOUS + +DIXIÈME ÉDITION + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + + + +_A JEAN-LOUIS VAUDOYER_ + + +_De votre observatoire d'artillerie, mon cher ami, vous m'avez, à +plusieurs reprises, affirmé que le journal qui vous apportait ces contes +était pour vous et pour certains de vos camarades une cause de détente +heureuse. D'autres lettres, reçues du front et de combattants que je +n'avais pas l'honneur de connaître, ont contribué avec les vôtres à me +laisser croire que notre vieille besogne littéraire, ingrate à accomplir +par le temps qui court, pouvait cependant n'être pas tout à fait vaine. +C'est ce qui me donne l'audace, en un moment pareil, de réunir ces +feuilles disparates, certaines écrites avant la guerre, les autres +inspirées par ses lointains échos, quelques-unes volontairement +étrangères à ce grand sujet, afin de procurer aux pauvres hommes, durant +cinq minutes, l'illusion qu'il en existe encore un autre. + +B._ + +Juillet 1917. + + + + +LE BONHEUR A CINQ SOUS + + +Un jeune ménage rêvait à une maison de campagne. + +C'était, bien entendu, un jeune ménage parisien, ou du moins digne +d'être ainsi qualifié, puisqu'il habitait rue Henri-Martin, dans le XVIe +arrondissement, un tout petit appartement, il est vrai, et bien que la +jeune femme fût de Granville et le mari d'Issoudun. Mais en trois ans +d'application acharnée, monsieur et madame Jérôme Jeton s'étaient fait +ce que l'on appelle des relations, et Jérôme Jeton se déclarait homme de +lettres. + +Jérôme avait plus de peine à justifier sa qualité d'homme de lettres que +Sylvie, sa chère «associée», à se faufiler «dans le monde» ainsi qu'elle +disait, et à attirer à son petit appartement quelques couples lancés +dans le tourbillon de la vie élégante et même, comme elle aimait à le +dire encore plus volontiers, «quelques noms connus». Et Jérôme, pour son +avenir littéraire, comptait beaucoup plus sur les efforts de Sylvie à se +constituer un milieu singeant autant que possible le monde, que sur son +talent qu'il niait lui-même carrément, dans l'intimité, car c'était un +très brave garçon. + +Mais l'activité déployée par la gracieuse Granvillaise pour être une +Parisienne accomplie, et par l'honnête enfant d'Issoudun pour loger de +tristes articles dans les feuilles, les harassait parfois l'un et +l'autre; et, lorsqu'ils avaient un rare moment de répit, ils rêvaient +avec une nostalgie, ardente au plaisir, lui de faire la sieste +l'après-midi, en bras de chemise, sous un pommier, et elle d'aller +distribuer du grain aux poules, suivie jusqu'à la grille de la +basse-cour par un beau chien gambadant. + +Evidemment, ils n'avaient pas le moyen de s'offrir une maison de +campagne dans un lieu habitable et de conserver en même temps, si étroit +fût-il, l'appartement où ils avaient adopté la tâche commune, opiniâtre +et touchante, de faire connaître le nom de Jérôme Jeton. Chacun sait que +le problème de vivre à Paris devient de plus en plus difficile à +résoudre et il offrait les plus grands obstacles au ménage des Jérôme +Jeton. Sylvie le résolvait par des prodiges d'ingéniosité, sinon +d'économie,--car il faut à tout prix donner l'illusion d'une situation +un peu supérieure à l'aisance,--et Jérôme, provisoirement, en vendant +chaque année quelques titres de rente; la rémunération de la «copie» +placée, ici ou là , dans les journaux, on en parlait, certes; Dieu sait +si l'on en parlait! mais ce n'était pas la peine d'en parler. + +Malgré tout, ni Jérôme, ni Sylvie, en leurs courses, ne manquaient guère +de s'arrêter devant les agences de location où l'on voit un étalage de +photographies poussiéreuses et pâlottes, généralement prises en hiver, +afin qu'au travers des branchages dénudés soient mieux mis en évidence +les détails de l'architecture, et qui représentent, pour tant de +passants, des châteaux en Espagne. Quelques lignes, écrites à la main, +en belle ronde, indiquent, au bas de l'épreuve, la contenance, les +charmes de l'endroit, les «chasses» qui y sont possibles ou «l'étang +poissonneux» dont il jouit, rarement le prix demandé, afin de vous +obliger à entrer, jamais le nom du lieu. A l'aspect de la construction, +aux essences d'arbres environnants, les Jeton étaient passés maîtres en +l'art de deviner la contrée, la province, le département, et ils +pénétraient quelquefois dans le bureau, non pour s'informer sérieusement +d'un prix toujours déconcertant pour eux, mais pour vérifier leur +perspicacité. Ils n'avaient point de goût déterminé pour une région ni +pour une autre; la campagne, à leurs yeux, était la campagne; en réalité +ils aimaient tout ce qui était à l'antipode et d'un quartier parisien et +de la vie que l'on mène. + + * * * * * + +Un beau jour, un ménage ami, que des raisons de santé avaient obligé de +se retirer momentanément en province, arriva rue Henri-Martin, avec des +mines totalement restaurées, une santé reconquise et, qui plus est, un +délicieux enfant qu'ils avaient jadis négligé d'avoir à Paris. D'où +venait ce ménage? Mais d'un endroit paradisiaque, d'une bonne et vieille +maison du Loiret, sise à l'entrée du village de Souzouches, avec un +jardin ombragé descendant jusqu'à la rivière; sept à huit cents francs +l'an; on laisserait à un peu moins que la moitié pour la saison. + +D'enthousiasme, sans plus ample examen, les Jérôme Jeton louèrent la +maison du Loiret pour la saison d'été qui venait. C'était une aubaine. +On sait que l'aubaine, comme la déveine, d'ailleurs, ne se présente +jamais seule. + +Dans les trois jours où avait été conclu cet heureux marché, Jérôme +Jeton recevait une lettre de M. le Directeur du _Bonheur à cinq sous_, +un de ces magazines illustrés qui ont conquis la faveur du public et +répandent aux quatre coins du monde la pensée des plus grands savants et +l'imagination des écrivains les plus notoires. M. le Directeur du +_Bonheur à cinq sous_, homme avisé, partout répandu, ne faisant fi de +rien, à l'affût de toute nouveauté, s'était rencontré dans un «thé» avec +madame Jérôme Jeton, et, frappé, tant par la grâce de la jeune femme que +par l'âpre volonté qu'elle manifestait de faire «arriver» son mari, +avait été porté à lire une nouvelle de celui-ci. Or, il demandait +aujourd'hui au jeune écrivain s'il n'aurait pas en ses cartons un petit +roman pour la rentrée d'octobre, quelque chose dans le genre de la +nouvelle récemment lue et qu'il voulait bien juger «délicate et de bon +ton». Il désirait seulement «plus développé». Quelques lignes quasi +confidentielles suivaient, qui mirent le comble à l'étonnement de +Jérôme: un des «maîtres du roman contemporain», avec qui l'on comptait +inaugurer brillamment la saison, manquait à son engagement et, d'autre +part, d'innombrables manuscrits d'ailleurs remarquables étaient +présentement impubliables à cause de la liberté des sujets ou de la +crudité de l'expression. Ceci était un avis. Jérôme Jeton ne faisait +guère que débuter, il est vrai; mais que fallait-il pour que le public +accueillît un nom nouveau? qu'il lui fût recommandé par qui de droit. On +laissait entendre à Jérôme qu'il serait suppléé à l'éclat du nom par +celui du «lancement»,--dont le tirage du _Bonheur à cinq sous_ était un +sûr garant;--effort si large, ajoutait-on, que le tout jeune écrivain y +voudrait voir, on n'en doutait pas, sa juste rémunération. + +Et c'était en effet une proposition non seulement acceptable, mais +inespérée pour un inconnu. + +Jérôme Jeton n'avait pas le moindre bout de roman dans ses cartons; il +écrivait, au jour le jour, une nouvelle, quand sa femme avait entendu +raconter une bonne histoire ou été témoin de quelque scène digne de +mémoire, et il étendait là -dessus le voile gris de l'ennui qu'écrire lui +causait; sans le faire exprès, il excellait à émousser, à affadir une +anecdote et à la laisser du moins dépourvue des aspérités dont l'une +toujours peut blesser quelqu'un. Le loyal Jérôme n'allait-il pas +répondre la vérité à M. le Directeur du _Bonheur à cinq sous_, attendu +que deux mois à peine le séparaient de la date fixée pour la livraison +du roman! Sylvie s'y opposa vertement: «Comment, nigaud! tu vas rater +une occasion pareille--car ils se tutoyaient dans l'intimité--c'était +bien la peine que je me mette en frais pour faire la conquête de ce +bonze!... Deux mois? mais ignores-tu le temps qu'a mis Balzac à écrire +_César Birotteau_?... Deux mois? mais songe que précisément nous allons +les passer à la maison du Loiret, dans des conditions idéales?... +Fais-moi le plaisir d'écrire dare dare que tu acceptes «malgré les +conditions peu lucratives pour un romancier qui vit de sa plume»--je +tiens absolument à ces termes;--que tu crois avoir précisément parmi tes +travaux en cours ce qui convient au _Bonheur à cinq sous_, mais que «ta +conscience d'écrivain» t'interdit de te séparer du manuscrit avant la +dernière minute, afin de le revoir et mettre au point... Je me charge, +moi, de lui parler, à ce vieux ladre, de tes scrupules, si je le +rencontre demain chez madame X, car il faut reconnaître qu'il fait une +affaire; mais, en attendant, toi, mon bonhomme, saute à pieds joints sur +l'occasion qu'il t'offre de répandre ton nom!» + + * * * * * + +Là -dessus, les Jérôme Jeton partaient pour la maison du Loiret. + +C'était une bonne grosse maison bourgeoise située à l'entrée du faubourg +d'un petit chef-lieu de canton appelé Souzouches, et qu'on nommait Le +Bout du Pont. On passait la rivière sur un pont de pierre d'où l'on +apercevait le jardin touffu, la terrasse au-dessus de la berge et le +toit d'ardoise avec le sommet d'une lucarne, deux cheminées énormes et +des girouettes, l'une en forme de canot à deux rameurs et l'autre de +chasseur épaulant, une petite fumée opaque à l'extrémité du canon de son +fusil. A main droite, au bout du pont, passé la boulangerie qui sentait +bon et le maréchal-ferrant qui répandait parmi des étincelles l'odeur de +la corne brûlée, on pouvait tirer l'antique et crasseux pied de biche +qui faisait tinter au loin la sonnette de la maison du Loiret. + +Quand le jeune ménage arriva là , tout fut pour lui sujet d'enchantement. +D'abord, au seul rez-de-chaussée eût tenu quatre fois tout l'appartement +de la rue Henri-Martin; il y avait une grande pièce dallée, à gauche du +corridor qui décelait à l'odorat l'inquiétante présence de souris: «Ça +sent la province!...» dit Sylvie, les narines frémissantes, tandis que +son mari était en train de découvrir dans le salon, à droite, un +mobilier de la Restauration, authentique, et des tentures de vieille +perse bleue qui correspondaient exactement à ce que les plus modernes +décorateurs sont en train d'inventer. Sylvie poussait un cri d'extase +et, en femme accoutumée à fréquenter les antiquaires, évaluait chaque +pièce, d'un coup d'Å“il. Et l'on passa au jardin. + +La maison était un peu enfouie sous le jasmin de Virginie et la +clématite qui devaient faciliter l'entrée des insectes dans les chambres +à coucher,--ah! dame, c'était la campagne!--et elle manquait totalement +de vue: «Tant mieux! tu seras moins distrait!...» On pénétra sous ces +ombrages plus d'une fois «séculaires» et, en abattant les fils et toiles +d'araignées tendus là comme les gazes, au théâtre, pour communiquer au +spectacle un air de mystérieuse féerie, on parvint à l'allée qui, sous +des tilleuls épais, longeait la berge, le chemin de halage et avait vue +sur la rivière. Celle-ci, avec un calme imposant, roulait son onde +profonde et noire, éclaircie tout à coup par endroits, où des myriades +d'ablettes filaient en petits traits parallèles semblables au plan d'une +revue navale de Cowes, et viraient de bord soudain pour disparaître +«dans une direction inconnue». Il y avait là , autour d'une table de fer, +de vieux fauteuils de châtaignier: «Un bureau de verdure!» déclara +Jérôme. «Je ne travaille plus ailleurs qu'ici!» Le sol, humidifié par +l'ombre et couvert, comme le mur bas, de lichens, était çà et là soulevé +par les galeries des taupinières où le pied, surpris, enfonçait; des +noisetiers, chargés de fruits, tendaient leurs bogues; Sylvie les +déchirait rapidement, de ses fins doigts, à la manière des singes, et +brisait les coques entre ses molaires; on l'entendait à la fois croquer +la noisette et en cracher les détritus, comme une gamine qui va à +l'école. + +Au bout de l'allée une douzaine de marches descendaient à la porte +marine: on pouvait par là se rendre à la pêche!... + +--C'est un paradis, fut-il déclaré, d'un commun accord, avant même que +l'on n'eût vu le potager. + +Or ce paradis contenait par surcroît un potager! Il n'est pas de potager +ordinaire; le plus pauvre d'entre eux est exquis. Celui-ci était le +classique, l'idéal potager avec la pompe et les bassins, avec les très +vieux poiriers à chaque angle, avec les cordons de pommiers nains, dans +l'allée principale, les contre-allées étant bordées d'oseille, les unes, +et les autres de thym et de ciboule; le potager à l'odeur d'oignon, de +chou, de rave et de persil, le potager avec ruches d'abeilles, le +potager avec brugnons en espalier et beaux chasselas encore durs qui +deviendront transparents puis dorés en septembre et qu'il faudra +disputer aux guêpes, le potager avec lézards sur la muraille! + +--Tu vas commencer ton roman tout de suite! s'écria Sylvie. + +--Pourquoi? demanda Jérôme. + +--Pour que nous puissions ne rien faire après. + + * * * * * + +Mais Jérôme commença au contraire par ne rien faire. Tout était trop +bon, trop beau; on n'a pas idée de faire travailler un homme qui a le +moyen de louer une maison comme celle-ci. + +--Le fait est, dit Sylvie, que si on louait à l'année... + +--Et si on envoyait au diable la rue Henri-Martin et le _Bonheur à cinq +sous_... + +--On aurait ici le bonheur tout simplement! + +--Je veux m'informer, dit Jérôme, si notre inventaire comporte des +accessoires de pêche... + + * * * * * + +Au bout d'une semaine, Jérôme Jeton n'avait pas écrit la première ligne +de son roman, mais il avait rapporté de la berge mainte excellente +friture. Et Sylvie avait fait connaissance avec tout le pays. + +Ce n'étaient pas du tout des sauvages, que les habitants du petit pays +de Souzouches. La profession d'homme de lettres, mise aussitôt en avant +par Sylvie, avait bien tout d'abord inspiré quelque appréhension: «Quand +la plume sert à composer de bons ouvrages, disait madame de Dracézaire, +certes, c'est une belle chose que la renommée, mais, hormis ce cas, +quelle vanité!... J'espère que votre mari, madame, n'est pas de ces +écrivains...» + +--Oh! rassurez-vous, madame, dit aussitôt Sylvie, mon mari écrit en ce +moment pour _Le Bonheur à cinq sous_... + +Le magazine était sur toutes les tables. «Ah! s'écrièrent dix personnes +à la fois, et aurons-nous bientôt le plaisir de voir son nom au +sommaire!... Quel est le genre de monsieur votre mari?...» + +--Oh! je parie qu'il écrit des romans, dit madame de Dracézaire: d'abord +il a une jeune femme joliment élégante et lui-même n'a guère l'aspect +d'un rat de bibliothèque... Il ne faut pas être une devineresse pour +prédire le sujet de son prochain livre! + +--Mon Dieu, madame, dit Sylvie, je crois que nous y mettrons bien en +effet un peu d'amour; il en faut si l'on veut être lu; mais légitime et +très décent. + +Sylvie avait eu la chance de ne pas déplaire à madame de Dracézaire qui +faisait la pluie et le beau temps dans l'endroit; et, cette conquête +étant accomplie, il n'y avait point de maison qui ne lui fût ouverte. On +jugeait sa toilette et sa coiffure un tout petit peu excentriques, mais +elle savait passer pour extrêmement «correcte» et elle était fort bonne +joueuse de tennis. Son mari avait aussi l'air si sage, toute la journée +la ligne à la main, sur la berge! Est-ce qu'il «pensait» en s'adonnant à +son plaisir favori? Madame de Dracézaire, qui s'enorgueillissait +beaucoup d'avoir cinq petits-fils en bas-âge, était étonnée qu'un si +charmant ménage fût sans enfants: + +--Eh! grand Dieu! Où les logerais-je? s'écriait Sylvie. + +--Ah! Eh bien, ma belle dame, il faut rester au Bout du Pont: le petit +aura de quoi gambader dans votre jardin... + +Sylvie rentrait au «Bout du Pont» un peu songeuse, tout en faisant +par-dessus le parapet des signes à son mari immobile et béat à côté de +son filet à poissons et de sa boîte d'asticots. Elle traversait le +jardin, jusqu'à l'endroit où la table de fer et les fauteuils de +châtaignier constituaient ce que Jérôme avait nommé «son bureau» et où +il n'avait jamais écrit; et, accoudée au mur bas tapissé de mousse, elle +venait apporter des nouvelles de la ville, demander celles de la pêche. + +--Dis donc! Sais-tu ce qu'elle m'a dit, madame de Dracézaire? que «le +petit» aurait de quoi gambader dans notre jardin! + +--Quel petit? + +--Celui que nous aurions si on habitait là ... + +Jérôme regardait au loin. Il eût aimé avoir un «petit». + +--Le fait est, dit-il, que, pour m'enfiler ces sales vers de terre, un +gamin ne serait pas de trop. + +Il traduisait, par pudeur, en langage vulgaire le sentiment qui lui +serrait le cÅ“ur. + +--Oh! pour te seconder à la pêche, quant à ça, il faudrait quelques +années. + +--Elles passeraient vite... + +Non seulement, comme grand nombre d'hommes, il avait l'instinct +paternel, mais comme beaucoup, il était paresseux. L'engourdissement +inspiré par cette eau si doucement courante, le plaisir de la pêche, le +bien-être de la calme maison de province, la tentation supérieure, qui +nous vient on ne sait d'où, de faire en sorte que «cela dure» et même +que d'autres après nous, dans des conditions analogues, durent encore, +cet instinct si puissant et si sûr, que l'adaptation saugrenue de la vie +humaine à la trépidation mécanique a détruit, tout cela contribuait à +l'attacher à ce coin de terre où il lui serait si simple et si aisé de +passer la vie. + +En dînant, l'un vis-à -vis de l'autre, dans une petite salle à manger +d'acajou où une vieille servante, nommée la mère Coinquin, leur +préparait des petits plats selon d'antiques recettes, ils parlèrent de +l'attrait qu'ils subissaient l'un comme l'autre. Tous deux, nés en +province, issus de familles provinciales, retrouvaient les coutumes et +les mÅ“urs ancestrales à peine modifiées, et Sylvie affirmait que les +gens de Souzouches n'étaient pas plus bêtes que ceux de Paris: + +--Je te garantis que madame Faisand est une femme qui a infiniment de +bon sens; sais-tu bien que madame Vaucoque a suivi son mari dans toutes +les colonies? que monsieur Babin est membre de l'Institut? que monsieur +le curé a refusé par humilité d'être évêque? Quant aux gens jeunes que +je rencontre ici, ils ont l'esprit aussi ouvert que ceux que nous +pouvons voir dans les meilleures maisons... Au point de vue économique, +si j'en arrive à ce chapitre, l'avantage est prodigieux. + +--Mais qui est-ce qui te dit le contraire? faisait Jérôme, en goûtant +avec volupté le salmis de la mère Coinquin; moi, je me trouve très bien +ici, et j'ai horreur de tous les embarras que tu m'obliges à faire à +Paris... + +--Que je t'oblige à faire! j'aime beaucoup ça. Mais si je t'oblige à les +faire, c'est parce qu'il n'y a pas moyen de vivre à Paris autrement; +veux-tu arriver ou bien non! + +--Arriver à quoi? + +--Arriver à te faire un nom, comme tout le monde, ou bien végéter +misérablement dans l'obscurité! + +--Me faire un nom, me faire un nom! Si c'était en accomplissant de +grandes actions ou de grandes Å“uvres; mais me faire un nom comme on se +fait un nom aujourd'hui: comment? en prenant des tasses de thé avec des +quantités de gens qui se fichent les uns des autres et qui se moquent +aussi de moi; en écrivant--moi qui ne sais seulement pas écrire--des +niaiseries qui me font mal au cÅ“ur!... + +--Si ces gens se moquent les uns des autres, pourquoi ne peuvent-ils se +quitter? s'ils se moquent de toi, pourquoi viennent-ils à la maison? Et +pourquoi écrirais-tu, toi, des choses plus bêtes que ne font les autres? + +--Ces gens se voient tous les jours et me voient pour la raison qui fait +que les enfants vont à Guignol et les grandes personnes au théâtre. Ils +ont besoin de spectacle, de comédie et de pièces, et ils aiment à revoir +les mêmes grimaceries tous les jours... J'écris des choses plus ineptes +que personne parce que, bien que presque tout le monde écrive, il en est +du moins qui s'amusent à le faire, tandis que je n'en ai, moi, aucune +envie, aucun besoin naturel, et n'y éprouve aucun plaisir; enfin, parce +que, c'est une chose bien connue, tout le monde a du talent aujourd'hui, +tandis que, moi, je le sais, je n'ai pas de talent, je n'ai aucun +talent, je n'ai pas un soupçon de talent. + +--Jérôme..., tais-toi! tu prononces des paroles...! Si on t'entendait... + +--Je dis la vérité: je n'ai pas l'ombre de talent!... As-tu peur que la +mère Coinquin comprenne ce que cela veut dire et aille le répéter? Je +n'ai aucun talent et je n'aurai jamais de talent! + +--Et après? qu'est-ce que ça fait? + +--Comment! Qu'est-ce que ça fait?... + +--Oui. Du moment que l'on croit que tu en as. + +--Ah! ah! tu en as de bonnes! + +--On le croira si tu le veux. On le croira si je m'en mêle. On le croit +puisqu'un directeur te commande un roman... Enfin, pourquoi te +commande-t-il un roman? Il y a trente-six mille personnes qui ont fait +un roman; il y a toi qui n'en as jamais fait, et c'est à toi qu'il +commande un roman... Voilà quelque chose dont il faut tenir compte. Et +pour la suite, sois tranquille: j'ai déjà pris mes précautions. J'ai +posé mes jalons. Avant de quitter Paris, j'avais parlé à trois critiques +de ton futur roman; ils m'ont donné leur parole; je parierais que leur +article est déjà fait..., ébauché, enfin, dans les grandes lignes; je +m'entends... + +--Mais le roman, le roman, lui, il n'est pas commencé. Je n'en ai même +pas la première idée!... + +--J'ai dit que tu le portais depuis toujours... que tu serais peut-être +l'homme d'un seul livre, mais que ce serait de celui-là . + +--C'est de la canaillerie; c'est tout simplement répugnant. + +--Mon cher, c'est tout simplement ce qui se fait. En tous pays, il +s'agit de se conformer à l'usage. Ah! tu es organisé pour vivre, toi, +parlons-en! + +--Je suis organisé pour vivre en pêchant à la ligne, dans un petit +chef-lieu de canton, avec, si vous voulez, un tout petit emploi... +J'aurais pu transporter des moellons, à la rigueur construire une +maison, peut-être administrer tant bien que mal une propriété; et +j'aurais fait, oui, j'en suis sûr, un très bon père de famille; et il y +en a des centaines de mille, des millions, qui sont comme moi, pas plus +malins que moi et dont le nom ne mérite pas d'être connu hors des +limites de la commune; vous feriez bien mieux de l'y laisser. + +--Moi, je ferai ce que tu voudras. Je suis bonne aussi bien à demeurer +ici qu'à te faire valoir à Paris; mais il faudrait prendre un parti. +Réfléchis aussi que tu as un engagement, que tu as promis d'écrire un +roman... + +--Mais ne dois-je pas l'écrire ici? + +--Admettons. Mais, écrit ici, inséré même dans le _Bonheur à cinq sous_, +si quelqu'un ne s'en mêle pas, malgré mes trois critiques, si quelqu'un +n'est pas sur les lieux pour le faire mousser, c'est le four, c'est +l'enterrement de première classe... + +--Il y a eu des types comme George Sand, comme Flaubert, qui écrivaient +en province... + +--Taratata! Essaye. Si tu avais du génie, oui; avec un grand talent, +peut-être... + +--Ah! tu avoues que je n'ai même pas cela. + +--Tu l'as peut-être, mais il faut qu'on le dise... + +--Et «qu'on le dise» est ce qu'il y a de plus important?... + +--Dame!... + +--Tout ça, tout ça... + +--Hein? + +--Je dis: tout ça, tout ça ne vaut pas une bonne friture. + + * * * * * + +Et les jours s'écoulaient, en mangeant d'excellentes fritures et en +s'adonnant à mille occupations si agréables et qui paraissaient à la +vérité si indispensables, que l'on n'avait pas le loisir de penser +seulement au roman. + +Une lettre du Secrétaire de la rédaction du _Bonheur à cinq sous_ vint +sur ces entrefaites agiter le jeune ménage. + +En l'absence de M. le Directeur, qui prenait ses vacances, le Secrétaire +croyait devoir avertir Jérôme Jeton, que le photographe du Magazine, +étant en tournée en province, à la recherche de sites pittoresques, et +devant précisément faire quelques haltes sur le cours du Loiret, +profiterait de la circonstance pour prendre une demi-douzaine de clichés +du jeune maître travaillant dans son cottage à la confection du roman +déjà annoncé aux lecteurs. + +Jérôme fut atterré; mais Sylvie galvanisée au contraire. + +--Je vais écrire, dit Jérôme, que j'ai attrapé une fièvre typhoïde. Non, +ça pourrait porter malheur; mettons un rhumatisme, la coqueluche, enfin +quelque chose qui m'empêche non seulement d'écrire, mais de concevoir +deux idées... Et c'est bien le cas, ajouta-t-il. + +--Ça n'est pas possible, dit Sylvie. Pour le Directeur, ton roman est +déjà fait, depuis longtemps écrit; et tu n'as, pendant ces deux mois, +qu'à lui donner le coup de fion. + +--Alors, dit froidement Jérôme Jeton, je sais ce qu'il me reste à +faire... + +--Il te reste à faire tout ce qu'on croit déjà fait, parbleu! + +--Il me reste à me jeter à l'eau. + +Et déjà il enjambait le mur bas qui dominait la berge. + +--Ah! s'écria Sylvie, dans ce cas, tu me ferais le plaisir de passer par +la porte marine et de ne pas aller te casser les jambes en tombant de +cette terrasse... Mais j'ai une idée: d'abord, si tu n'étais décidément +pas prêt à temps, j'ai la ressource de pouvoir dire qu'un scrupule +excessif t'a fait brûler ton manuscrit; Dieu merci, nous n'en sommes pas +là : tu vas te mettre à écrire ton roman. + +--Mais quel roman? + +--Commence toujours. N'importe quoi. Tiens! tu vas écrire l'histoire +d'une petite fille... Oui, d'une petite fille. Ça intéresse toujours les +lecteurs et du premier coup: d'abord ceux qui ont une petite fille, et +ensuite ceux qui n'en ont pas, parce qu'ils en voudraient une. Bon. Une +petite fille qui aurait habité une maison comme celle-ci, par exemple... +Mais, bien entendu, une maison comme celle-ci, en beaucoup plus beau... + +--Pourquoi, en beaucoup plus beau? + +--Mais, pour que ça séduise davantage! Imagine des portiques, des +escaliers de marbre, des statues, des paons, des valets nombreux aussi, +etc. Bref, cette petite fille, adorable, cela va sans dire, soudain a +disparu. + +--Ah! mon Dieu! + +--Tu vois, tu es pincé toi-même; ça mord. Attends un peu! On la cherche; +les gens accourent--les gens: il y a des quantités de serviteurs, je +t'ai dit...--Énumération, costumes, émotions diverses. La nourrice, +n'oublie pas!... Cela, tu comprends, fait des pages et des pages de +description. Le jour baisse... Crépuscule... Silence... Écoute bien: On +entend un cri du côté de la rivière. Toute la maison s'exclame. Il n'y a +qu'un avis: on croit la petite fille tombée à l'eau. + +--Mais si elle était tombée à l'eau, depuis tantôt, elle ne crierait +pas! + +--Moi je te parie que si on entend un cri du côté de la rivière, +quelqu'un sera là pour affirmer qu'il parvient de la petite fille tombée +à l'eau.--De petits détails observés, comme cela, ne font pas mal dans +un récit, pourvu que le principal soit plus beau que la vérité. +Embellir, embellir toujours! + +--C'est commode à dire... + +--Ce n'est rien du tout à exécuter: on emploie des mots superbes, et on +les empile, en voulez-vous? en voilà . Ah! faire beau, c'est autre chose, +à ce qu'il paraît: alors ça, ce n'est pas à la portée de tout le +monde... Mais, en revanche, c'est bien moins compris. + + * * * * * + +Pour quelques jours, Jérôme abandonna la pêche, et Sylvie tant les +plaisirs de la maison rustique que ceux de la société de Souzouches; et +l'on échafauda une extraordinaire histoire, afin de pouvoir au moins +exhiber un cahier de paperasses lorsque viendrait le photographe du +_Bonheur à cinq sous_. + +Cependant, de l'avis même de Sylvie, qui surtout y mettait de son cru, +la chose n'allait pas très bien. Fichtre! un roman n'était pas encore un +ouvrage si facile. Sylvie ne manquait pas de certaines idées sur le +genre, parce qu'elle avait entendu beaucoup parler littérature; mais de +connaître la recette à exécuter un bon plat, il y a un abîme, et elle +touchait celui-ci. Et puis Jérôme vous décourageait en prétendant que +l'aventure de la petite fille était écÅ“urante d'imbécillité, et qu'il +aimerait mieux, lui, bon public qu'il était, vendre du sucre, rédiger +des protêts ou retourner du soc de la charrue la terre, que, non pas +même de signer pareille niaiserie, mais que de la lire. Et il se +dépitait en concluant qu'il n'existait pas de métier plus bas que celui +d'écrire quand on n'était pas un homme extraordinaire. «Allez donc faire +de la copie, disait sa pauvre femme, en écoutant de pareilles +incongruités!» + +Mais il y avait pis que cela. + + * * * * * + +Madame de Dracézaire, qui s'était mis en tête de retenir le ménage Jeton +à Souzouches afin qu'il y fût au large pour avoir un enfant, arriva +inopinément pendant que le ménage Jeton s'arrachait les cheveux à propos +de la petite fille, et elle était autorisée à lui dire que le +propriétaire de la maison consentirait une diminution importante si on +louait à l'année, une diminution plus importante si on faisait un bail, +et qu'au surplus il serait disposé à faire toutes concessions attendu +qu'il se trouvait harcelé par un des notaires de l'endroit, fort mal +logé et très désireux de la maison, mais avec qui il était à couteaux +tirés. + +--Je connais votre propriétaire, disait madame de Dracézaire, il est à +un liard près, et il cédera aux instances du notaire; mais il vous +laisserait la maison pour rien, dans l'unique but de jouer à son ennemi +un bon tour. + +--Il n'y a pas à hésiter, dit Jérôme: madame, en moins de trois +semaines, j'ai déjà gagné deux kilos. Ma femme a pris des couleurs, et +nous serions ici de petits rentiers fort à l'aise... + +--Y penses-tu? objecta Sylvie à cause de madame de Dracézaire, mon ami, +et ta situation! + +--Ma situation? dit Jérôme. + +--Peut-on parler ainsi! s'écria Sylvie, quand on est à la veille de +répandre son nom par le monde entier!... + +Et elle prenait à témoin sa nouvelle amie, en jetant un regard éperdu +sur les papiers où était griffonnée la lamentable histoire de la petite +fille. + +--Il suffit qu'un nom soit honorable, dit madame de Dracézaire, et +l'important est de le transmettre à ses héritiers... Allons! allons! un +bon mouvement: que diable! vous aurez le temps, ici, aux veillées +d'hiver, d'écrire vos «amourettes»; un petit voyage à Paris de temps en +temps vous maintiendra en contact avec votre éditeur et vos amis +influents: je fais préparer le bail qu'on vous apportera à signer +demain... + +Sylvie, pour qui «se faire un nom» ce n'était pas écrire, mais voir tous +les jours des gens des lettres et des gens qui parlent d'eux, +considérait le bail comme une abdication, un renoncement définitif à +toute sa vaniteuse gloriole; et d'un autre côté, tout lui plaisait ici, +et elle partageait aussi les désirs qu'avait pour elle madame de +Dracézaire. Elle était déchirée par une cruelle alternative; mais ne +savait-elle pas que l'indolent, le provincial Jérôme pencherait vers la +vie calme et saine qui avait été celle de tous les siens? + +--Eh bien! dit-elle, allons réfléchir au grand air. Vous ne nous +refuserez pas, madame, de venir faire un petit tour dans «notre +propriété»? + + * * * * * + +On alla faire le petit tour. Le jardin n'était pas immense, et +cependant, à chaque promenade, il semblait à Sylvie qu'elle découvrait +un coin nouveau: c'était une vigne-vierge qui avait rougi, les hampes +des yucas qui paraissaient plus hautes, le prunier de reine-claude qu'on +avait dégarni, les poires qui mûrissaient, les melons qui devenaient +d'une somptueuse obésité: c'étaient, derrière leur claie, les petits +poussins, pareils à des pompons jaunes trois semaines auparavant, et qui +étaient à présent d'affreuses et noires bêtes dévorantes; c'était madame +Lapin, sous son toit trop odoriférant, qui avait l'avantage de se +trouver depuis quelques jours «en famille». On alla cueillir des +framboises et des grappes de cassis, en enjambant le cordon de pommiers +nains, puis picorer, le long du grand mur du midi, les premiers +chasselas. Et là , on vit la mère Coinquin s'avancer un bol blanc à la +main, avec un peu de lait et une paille: + +--Ah çà , pour qui est le petit goûter? demanda madame de Dracézaire. + +--Ceci, dit Sylvie, c'est le régal de Jérôme II. + +--Comment! Jérôme II? Grand Dieu, en auriez-vous un second? + +--J'appelle Jérôme tous les lézards, madame; et le nom leur convient, +croyez-moi. Tous mes Jérômes aiment à faire la sieste au soleil et, en +général, à ne rien faire. + +--Ah! ceci est une épigramme! dit madame de Dracézaire. + +Jérôme rougit, mais déjà il s'amusait autant que sa femme à regarder le +lézard presque familier, immobile, son petit cÅ“ur battant, sur la +muraille, aspirer au bout de la paille la gouttelette de lait. Sylvie +humectait la paille au fond du bol, et, penchée, la joue sans poudre, +hâlée déjà , dans l'atmosphère ensoleillée et parfumée de l'odeur des +fruits, d'un geste minutieux et charmant, elle servait le «thé», +disait-elle, «à un de ses chers amis qui, celui-là , ne la débinerait pas +en sortant...» + +Madame de Dracézaire quitta le jeune ménage en ayant bon espoir; et, +sans plus rien dire, s'en fut chez le propriétaire faire rédiger le +bail. + + * * * * * + +Le lendemain, par une après-midi torride de fin d'août, Jérôme et +Sylvie, dans la pénombre du salon de perse bleue, s'extasiaient sur la +qualité de ces vieilles maisons aux murs épais, au sol dallé, qui +entretiennent au cÅ“ur même de l'été une si douce fraîcheur. Quelques +feuillets griffonnés du «sinistre» roman, ainsi que l'appelait son +auteur, sortaient à demi d'un tiroir entre-bâillé. Jérôme, étalé sur un +vieux sopha, ferma du pied le tiroir afin de s'épargner la vue de ce +qu'il nommait aussi son «cauchemar» et dit: + +--Zut! + +--Le fait est, dit Sylvie, que cette aventure devenait, je le reconnais, +un peu «rasoir»! + +A ce moment l'on sonna à la porte d'entrée. + +--Madame de Dracézaire avec le bail, je parie!... + +Leur cÅ“ur fut secoué, et ni l'un ni l'autre ne s'effrayait de +l'engagement à prendre. + + * * * * * + +La mère Coinquin, qui ne se pressait pas, arriva à la porte comme on +faisait retentir la clochette pour la seconde fois. On l'entendit +parlementer; puis elle se présenta avec des airs mystérieux, mi-méfiante +et mi-amusée par le mot qu'elle avait à répéter: c'étaient deux jeunes +messieurs, munis d'ustensiles, qui demandaient monsieur de la part du +_Bonheur à cinq sous_... + +Monsieur et madame Jérôme Jeton furent aussitôt debout. Jérôme rouvrit +le tiroir et dit d'un ton peu commun à sa bouche: «Faites entrer, je +vous prie.» Sylvie se précipitait aux volets pour donner du jour. + +Les «jeunes messieurs» entrèrent, après avoir déposé les «ustensiles» +dans le corridor, et l'un d'eux, en disant: «cher maître», exposa le but +de leur visite, qu'une lettre de M. le Secrétaire avait dû d'ailleurs +annoncer. + +--Messieurs, je suis à vous, dit Jérôme avec un sérieux extraordinaire +et tout à fait inusité. + +--Où avez-vous l'habitude de travailler, cher maître? + +--... Heu... heu... dit Jérôme Jeton, avec moins d'assurance, ici... ou +là ... + +--Tantôt ici, messieurs, se hâta de dire Sylvie, comme aujourd'hui, +quand la chaleur est trop grande, tantôt au bord de la rivière où mon +mari a ce qu'il appelle son «bureau de verdure». + +--Un «bureau de verdure»! Ah! parfait, madame, voilà qui nous donnera un +cliché sensationnel... Nous commencerons, si vous le permettez, par +cette pièce-ci, dont le mobilier de style est fait pour enchanter nos +lecteurs de goût... Madame est collaboratrice, je suppose?... + +--Elle est ma muse, dit Jérôme. + +--Aussi, nous ne vous séparerons point; les jeunes ménages d'artistes +sont très à la mode... Je suis chargé, cher maître, de vous communiquer +la maquette de notre numéro d'octobre... Votre ouvrage vient en tête du +sommaire, comme de juste... Nous avons ici un médaillon..., ici un +hors-texte... Les premiers chapitres sont-ils d'une certaine longueur? +nous aurons trois ou quatre en-têtes, selon le nombre, et nous +terminerons par un gracieux cul-de-lampe, un motif local, +caractéristique si possible... Ah! voici l'épreuve du «chapeau» déjà +rédigé, où votre Å“uvre, cher maître, est présentée au public et déjà +appréciée, en termes très généraux, cela va de soi. + +Jérôme et Sylvie voyaient déjà les clichés exécutés, tirés, leurs traits +à l'un et à l'autre, unis dans l'ovale, la scène touchante du travail en +commun dans le hors-texte; quels détails de leur personne figureraient +encore dans les en-têtes, dans le cul-de-lampe final?... Et pendant que +Jérôme et Sylvie, penchés côte à côte sur la table, lisaient le +«chapeau», c'est-à -dire la louange préconçue de l'Å“uvre, les termes +«tout à fait généraux» assurément, mais extrêmement flatteurs, qui +caractérisaient le talent du jeune romancier, pendant qu'ils savouraient +avec enivrement l'avant-goût de la gloire, l'éclair de magnésium +jaillit. + +--C'est fait, dit l'opérateur; nous n'aurions pas su trouver de pose +plus satisfaisante. + +Ils avaient été surpris. Ils n'avaient point entendu non plus un second +tintement de la sonnette à la porte d'entrée; et, quand ils reprirent +leurs sens, au milieu de l'asphyxiante fumée, ils virent, sortant du +nuage, derrière l'opérateur, madame de Dracézaire avec ses cinq petits +Dracézaire, qui respiraient comme eux la vapeur méphitique de la +renommée. + +Sylvie, surexcitée, expliqua aussitôt de quelle opération, sans doute +insolite à Souzouches, madame de Dracézaire et ses cinq petits enfants +avaient été témoins; elle répéta ce qu'avait dit le photographe: +l'ovale, le hors-texte, les en-têtes, le cul-de-lampe final...; elle y +joignit le chiffre étourdissant du tirage: «plus de deux cent mille +exemplaires, madame!...» que le photographe ne contredit point. + +--A présent, dit Sylvie, ces messieurs désirent un plein air... Allons, +venez avec nous, chère madame! allons, venez, mes petits amis, vous nous +donnerez vos conseils sur la pose... + +--Ah! si vous prenez mon avis, dit madame de Dracézaire, un geste à +immortaliser serait assurément celui du goûter des lézards... +Figurez-vous, messieurs... + +Et madame de Dracézaire de s'emparer des deux employés du _Bonheur à +cinq sous_--elle, cependant si peu familière--pour leur narrer la +gracieuse scène de la veille, contre le mur du midi. Les cinq petits +Dracézaire bondirent; ils n'étaient venus que pour les lézards; et la +photographie décuplait leur joie. + +Quant au photographe, entendant parler d'un goûter offert aux lézards, +il n'hésita pas à déclarer que si l'on en pouvait avoir un bon cliché le +succès du numéro était assuré. + +Jérôme Jeton, ayant emporté au jardin ses paperasses, posa comme un +vieux cabotin de lettres, assis sur le fauteuil de châtaignier, appuyé à +la table de fer du «bureau de verdure» où il n'avait jamais écrit une +ligne. Sylvie, avec la paille et le bol de lait, tenta de renouveler la +scène agréable de la veille. Mais, soit que l'heure ne fût point celle +qui convenait au lézard, soit que tant de monde et le noir appareil sur +son trépied effrayassent l'animal, il ne se prêta pas à ce jeu. On en +était désespéré. + +La mère Coinquin, qui avait apporté le bol et la paille, hasarda une +réflexion: + +--C'est que madame, aussi, n'est p'tét' ben point la même!... + +Et, en effet, Sylvie, auparavant si gracieuse, n'était plus aujourd'hui +la même: elle posait. Elle posait, non pas devant dix personnes et un +appareil; elle posait, mentalement, devant un million de lecteurs et, en +son esprit crédule, devant la postérité!... Madame de Dracézaire--qui +l'eût cru?--n'était point du tout choquée de la transformation, qu'elle +remarquait tout comme la mère Coinquin, et elle dit: + +--Ah! c'est que cela doit être très impressionnant!... + +Le lézard Jérôme II se refusant à l'épreuve du grand tirage, le +cul-de-lampe final était compromis. On erra dans le potager, à la +recherche de quelque autre sujet. + +Chemin faisant, madame de Dracézaire dit au jeune couple qu'elle avait +sur elle le projet de bail. Sylvie, du ton d'un capitaine partant pour +quelque croisade sainte, répondit: + +--Hélas! madame, il ne s'agit plus désormais de notre agrément. Vous +l'avez vu: la carrière est ouverte; mon cher mari se doit tout entier à +son nom... Nous demeurerons maintenant sur la brèche! + +Jérôme lui-même était tout retourné, tout changé; qu'il fût appelé à une +grande mission, il n'essaya pas de le nier. + + * * * * * + +Et telle est la vertu de la publicité, que madame de Dracézaire ne +trouva pas à répliquer. En sa personne si prudente et si respectable, la +Province elle-même était impressionnée, imprégnée, piquée par le +redoutable virus. Elle ramassa tout à coup ses cinq garçons et dit aux +Jérôme Jeton: + +--Si un motif de cul-de-lampe ne se présente pas, que diriez-vous d'un +joli groupe de cette jeunesse, avec la légende, par exemple: _Cinq +petits amis du romancier et de madame Jérôme Jeton: Jacques, Jean, +Gaston, Félix et Louis de Dracézaire_. Que l'on imprime le nom, oui, ma +foi, pourquoi pas? c'est un départ: un jour, qui sait? peut-être sera-ce +un nom connu!... + +_Septembre 1913._ + + + + +LES DEUX AVEUGLES + + +Le vieux se tenait sur le pas de sa porte, à l'ombre que la maison +opposait comme une seillée d'eau fraîche aux ardeurs du soleil de +juillet. Il n'était plus bon qu'à être assis à l'ombre, l'été, au coin +du foyer, l'hiver, sa vue s'étant complètement obscurcie vers la +soixantaine. Et il ne s'en consolait pas, bien que son fils, un rude +gars, fût en âge de faire aller la ferme, et, aidé des conseils du père +aveugle, le remplaçât aujourd'hui, en somme, sans trop grand dommage. + +Mais la mère Moreux ne cessait de grommeler; elle en voulait à tout et à +tous, de la malédiction tombée sur les paupières de son mari. Sa +besogne, à elle, en était plus que doublée en effet, car le vieux, +chacun le savait, avait autrefois l'Å“il partout. + +Heureusement, le soir venu, Eugène, le fils, apaisait sa famille, quand +il revenait des champs, gaillard, sentant la terre retournée, la feuille +humide, le raisin pressé ou l'odeur poussiéreuse des grains. Aux +dernières lueurs du crépuscule, comme il avait la vue bonne, lui, et +pour économiser la chandelle, il lisait à son vieux le journal. + +Et en cette fin de juillet, tout à coup, la lecture du journal, au +crépuscule, cessa d'être une cause de délassement; Eugène lisait, +lisait, sur un ton monotone, sans comprendre grand'chose à la politique +extérieure, lorsque le vieux prononça, en branlant la tête: + +--Vous allez voir qu'ils vont nous jouer le même tour qu'en 70, ces +salauds-là !... Oh! je m'en souviens fichtre bien!... + +Et il se fit conduire par son fils chez le notaire, puis composa un +paquet qu'il enferma dans une vieille boîte à biscuits, et, à l'aide de +son fils et de sa femme, seuls témoins, déposa dans une cachette. + +Deux jours après, Eugène rejoignait son dépôt. Le père et la mère Moreux +restèrent mornes. Qui est-ce qui ferait la vendange? Et puis, Eugène, +qu'allait-il advenir de lui? + + * * * * * + +La même question se posa tous les jours, pendant cet éternel mois d'août +et pendant ce mois de septembre, si effroyable au début, si plein +d'espérance à la fin. C'était la mère, à présent, qui lisait à la +lumière, et très difficilement, car elle n'était pas savante, et puis +elle était harassée par l'ouvrage. + +Eugène avait fait des marches précipitées, de soixante kilomètres par +jour, le pauvre fieu; tout de même il avait assisté à une fameuse +affaire, celle de la Marne, et puis, après, c'étaient des batailles +terribles, de tous les jours, et qui n'en finissaient pas. + +Puis on resta quelque temps sans savoir ce que devenait Eugène; puis il +écrivit, ou plutôt il fit écrire par son infirmière, qu'il était dans un +hôpital, à Béziers; qu'on le soignait très bien et que sa santé se +maintenait. + +--Il a le bras droit ou la main emportés, dit le père: je vois ça d'ici. +J'en ai vu d'autres «du temps de la guerre»; autrement il écrirait +lui-même. + +--Tu «vois», tu «vois!» Tu sais bien que tu ne vois rien, disait la +mère, l'estomac tordu par l'angoisse. Il a une bonne santé, il en +réchappera... + +--Avec un seul bras pour remuer la terre, et tailler les jeunes plants! +Il en réchappera joli garçon!... + +On fit écrire au soldat blessé, pour avoir des renseignements plus +précis. Ce fut encore l'infirmière qui répondit en répétant que l'état +général de Moreux était excellent et que «sa blessure était +insignifiante». + +--Et c'est pour une blessure insignifiante qu'on l'a envoyé à Béziers! +disait le vieil aveugle. Béziers, sais-tu où que c'est? J'ai fait venir +de c'patelin-là des plants de vignes du Midi, la grande année du +phylloxéra: c'est comme ça que j'sais où ça se trouve... + +On recevait de l'hôpital, régulièrement aussi, des cartes postales +officielles avec les signature et timbre du médecin-chef, portant +toujours: «État satisfaisant». + +--Drôle d'état satisfaisant! répétait le père, qui vous prive un homme +de l'usage d'écrire!... + +--Il est coquet, disait la mère! p't'-être bien que sa main tremble tant +soit peu; y avait pas pareil à lui pour une belle écriture!... + +Une bonne nouvelle arriva, après des mois: Eugène était décoré de la +Médaille militaire. La Médaille militaire, ça n'est pas une +plaisanterie! Ça ne tombe pas du ciel comme la grêle!... Qu'est-ce qu'il +avait bien pu faire, pour décrocher ça? Et dire qu'il ne s'en vantait +point! + + * * * * * + +Un beau jour du mois d'avril, en plein midi, tandis que la mère Moreux +était en train de biner elle-même dans son champ, en haut de la côte, un +grand gars parut sur la route, conduit à la main par un gamin du +village. Des chiens aboyaient; le temps était superbe; les cerisiers, +les amandiers en fleurs; il sortait de toute la terre, sous les cieux +tranquilles, un parfum de jeunesse, un air de bonheur. + +--Mon fil'! cria la mère Moreux. + +Le «fil'» se retourna du côté d'où venait la voix. C'était lui. Et ce +n'était pas lui. Il ne lâchait pas la main du petit qui le conduisait; +il avait un bâton de l'autre main; il était affublé de vêtements +bourgeois un peu étriqués; il portait la médaille au ruban jaune sur le +revers du veston. Mais comment n'enjambait-il pas le fossé? Comment ne +criait-il pas: «M'man, c'est moué!...» + +Ce fut elle qui courut, elle qui enjamba le fossé. Et, dans le temps +d'un éclair, elle comprit tout. Mais, en paysanne dure au mal, elle ne +broncha pas, ne proféra pas une plainte, ne dit même pas un mot. Elle +congédia le gamin qui avait amené son fieu; elle prit celui-ci par la +main et eut le courage de lui parler seulement des semailles, qui +avaient été faites si maladroitement que le blé noir et l'avoine +levaient par paquets: des touffes d'herbe dans un champ nu. Elle lui +expliquait, lui décrivait les choses de la culture, comme si, de tout +temps, elle savait qu'il ne pouvait rien découvrir par lui-même. Et, en +parlant, elle pensait: «C'est le p'pa!... Qu'est-ce que va dire le +p'pa?...» + +Elle arriva avec le malheureux mutilé jusqu'à la ferme; et, à l'idée de +présenter son fils aveugle au vieux père aveugle, ses forces la +trahirent. Elle n'ignorait pas que le vieux, bien que privé de lumière, +se rendait compte de tout; que l'état de son garçon, quoi qu'on fît, ne +lui échapperait pas. Elle dit à Eugène: + +--Il est là , assis devant la porte; t'as qu'à marcher tout dret et +étendre la main, tu toucheras la sienne. + +Elle s'enfuit vers l'étable, en criant au vieux: + +--Crois-tu c'te chance! V'là not'gars avec sa médaille!... + +Le vieux redressa sa tête lente, fermée au jour; sa bouche, pareille à +un cuir fendu, mais desséché, qu'une eau soudaine amollit, s'entr'ouvrit +pour donner passage à un bégaiement. Pendant ce temps, Eugène, mal +éduqué encore, au lieu d'avancer droit à son père, allait s'aplatir +contre le mur. Il se fit mal, fut vexé et jura. + +--Qu'è q'tu fais donc? dit le père. Tu m'vois donc point?... + +Eugène se retourna vers l'endroit d'où venait la voix de son père, mais +il le manqua encore et passa tout à côté de lui. Le vieil aveugle, dont +les sens étaient très habiles et à qui presque rien ne pouvait être +dissimulé, le rattrapa. Il lui palpa rapidement les quatre membres, et +dit: + +--C'est les yeux qu'ils t'ont ôtés, mon pauv'fil'... Malheu'd'malheu!... + +Eugène ne répondit pas. Et, entre les paupières aux trois quarts +baissées du vieil aveugle, les larmes coulèrent tout à coup. + +La mère Moreux, près de l'étable, portait, comme l'eût fait un homme, +une lourde botte de foin, piquée aux cornes d'une fourche. + +La fille de ferme, témoin de la scène, lui désigna les deux hommes: + +--L'ont manqué, le père et le fil', de n'pas arriver à s'toucher la +main!... L'monde est damné: en v'la la preuve... + + + + +«ON PEUT LUI DIRE...» + + +L'entrée de Sabine chez les Bertin fit sensation, car elle s'était +croisée certainement, dans l'escalier, avec M. de Vérancourt, qu'elle +avait dû épouser récemment et qui s'était conduit avec elle de la façon +la plus abjecte. + +Sabine dit, simplement: + +--Je viens de rencontrer monsieur de Vérancourt. Nous ne nous sommes pas +mangés. + +Tout le monde rit. On était enchanté qu'elle parlât de Vérancourt, et +avec une pareille désinvolture. Personne n'eût osé, devant elle, aborder +le sujet, bien que chacun en grillât d'envie. + +--Bravo! s'écria madame Bertin; j'aime à voir que vous ne vous troublez +pas à propos de ce personnage. + +--Ah! les hommes! dit le maître de la maison, ils sont magnifiques à la +guerre, oui, certes; mais regardés à la loupe, un à un, quels +vauriens!... + +--A qui le dites-vous! soupira Sabine. + +Elle avait eu beaucoup à souffrir d'un mari de qui elle était séparée +par le divorce; puis elle s'était aveuglément confiée à M. de +Vérancourt, croyant trouver en lui l'homme rêvé. + +On essaya de détourner la conversation, qui menaçait de devenir +dangereuse; mais l'occasion inespérée de pouvoir parler, enfin, de +Vérancourt, avec sa principale victime, ramenait, malgré toute +opposition, le nom de l'homme qu'avait aimé Sabine. + +--J'ai eu un pressentiment, dit une des quelques personnes retenues à +dîner, tout le temps que monsieur de Vérancourt a été là , que Sabine +entrerait... A chaque coup de sonnette je tremblais... + +--Eh bien! je vous affirme, dit Sabine, que moi, je n'ai pas tremblé en +le trouvant sur le palier! Quelqu'un m'eût annoncé, dans l'escalier, que +monsieur de Vérancourt était à l'étage au-dessus, que je ne fusse pas +redescendue d'une marche... + +--Il a dû juger l'accueil ici assez froid, dit madame Bertin: je fais le +pari qu'il ne s'y risque pas de nouveau. + +--Oh! oh! s'écria quelqu'un, vous ne connaissez pas Vérancourt! C'est un +de ces gaillards qu'un accueil glacial excite. Il reviendra ici jusqu'à +ce qu'il y ait triomphé. + +--En ce cas, puisque notre chère Sabine a la bravoure de l'affronter, je +lui demande de ne pas manquer un seul de mes jours; on verra bien qui +triomphera! + +--Il n'y a pas une seule personne, parmi les amis et amies de cette +maison, dont les sympathies, Sabine, n'aillent entièrement à vous. + +--Pas une! non... sauf celle que Vérancourt se sera juré de séduire. + +--Il faudrait supposer que celle-ci fût bien sotte, étant donné tout ce +qu'on sait de lui aujourd'hui! + +On chuchotait autour de la table, chacun stupéfait qu'on pût parler si +librement devant Sabine. Mais, décidément, Sabine ne bronchait pas. +Elle-même osa parler: + +--Vous savez, dit-elle, avec qui il vit? + +--Oui. + +--Mais savez-vous de quoi il vit? + +--Non. + +--De la même! J'en ai les preuves... + +Et elle cita des faits accablants. + +On n'en revenait pas. On renchérit. Qui ne possédait quelque anecdote +sur ce grand chenapan mondain qu'était M. de Vérancourt? Sabine les +dévorait; elle en provoquait de nouvelles avec une sorte d'appétit +rageur. + +Deux voisins de table murmuraient: + +--Elle a contre lui une rancune mortelle; elle le hait; on peut tout lui +dire. + +--Méfiez-vous, cependant, si vous connaissez les femmes!... + +--Bast! celle-ci le juge comme ferait un président de tribunal... + +--Elle a aimé Vérancourt, opinait un autre, c'est certain. Mais ce qui +est non moins hors de doute, c'est qu'elle l'a en exécration. On peut +tout lui dire... + +Et les anecdotes de pleuvoir sur le dos de Vérancourt. C'était une joie, +un soulagement pour tous, qui s'étaient tant apitoyés sur le sort d'une +femme comme Sabine devenue la proie d'un tel homme, d'être témoins +qu'enfin elle était revenue à la raison et donnait elle-même son +assentiment à la réprobation générale. + +Tout ce qu'on peut énumérer à la charge d'un homme qui, tout juste, ne +fut pas un assassin de droit commun, on le fit, autour de la table, en +présence de Sabine. Chaque histoire scandaleuse était précédée de la +question, tantôt formulée à voix basse, tantôt ouvertement, et par +manière plaisante; «On peut le dire...?» Sabine demeurait imperturbable; +sa bouche souriait; ses yeux jetaient un feu inaccoutumé. Encore une +fois, quelqu'un chuchota: + +--On peut lui dire!... + +--Oh! répondit-on, après ce qui a été dit, il ne s'agit vraiment là que +d'une peccadille! + +--Ma chère Sabine, avez-vous su cela? Quand Vérancourt était à vos +pieds, l'hiver et le printemps 1913-1914; quand il était invité partout +où vous dîniez, paraissait entièrement dompté, captivé, converti par +vous,--miracle qui n'avait rien d'étonnant;--quand Vérancourt ne +s'entretenait que de projets d'avenir charmant à vos côtés, et bâtissait +châteaux en Espagne, et même en Ile-de-France, en s'ouvrant un crédit +sur votre fortune personnelle, il est vrai, Vérancourt avait une liaison +avec la propre femme de chambre de sa tante du Hautoit. Madame du +Hautoit, qui les a surpris dans la mansarde de son hôtel, le raconte à +qui veut entendre. Et il s'affichait, en outre, à Montmartre, avec la +môme Tata dont le nom, au moins, vous est connu, chère amie... + +Sabine bondit: + +--Ça, ce n'est pas vrai!... Ce n'est pas vrai! + +--Mais, chère amie, il y a les témoins, il y a les faits!... + +--Je me moque des témoins et des faits. Je vous dis que ceci est faux, +archi-faux! Et puis, j'en ai assez... j'en ai assez! Vous ne vous +apercevez pas que vous dites des horreurs et que vous m'en faites +dire?... Je connais Vérancourt, moi: voulez-vous que je vous dise ce +qu'il est?... + +--Il est celui qu'elle aime!... murmura quelqu'un. + + + + +LE P'TIOT + + +--C'est l'colo qui l'a dit lui-même, de sa bouche, devant témoins, mon +vieux: t'es un brave! Et paraît même que t'es proposé pour la +médaille... + +--Moi? j'suis un brave? parce que j'ai été coupiller du fil de fer sous +l'nez des Boches? La première fois c'est possible que ça m'ait gêné la +digestion; mais, à présent, ça m'fait pus; ça m'fait pas pus que d'aller +tailler un arbre fruitier dans mon clos... + +--T'exagères, Brochut, t'aimerais mieux émonder tes poiriers dans ton +clos. + +--J'exagère pas pus que si je vous dis que j'suis pas un brave, mais un +salaud... + +--T'exagères encore, Brochut! Pourquoi que tu t'extermines quand tu +viens d'couper le fil des Boches comme de la chicorée? L'colo sait +c'qui' dit, pt'être? + +--L'colo sait c'qui' dit, j'vas pas à l'encontre; mais, moi, j'sais +c'que j'suis. + +Cependant, vers trois heures du matin, comme on allait profiter de +l'ouvrage accompli par Brochut, qui méritait l'éloge prononcé par le +colonel, et l'attaque étant imminente, Brochut dit à ses compagnons, +Janvier, Pilard et Sauvage: + +--C'est pas le tout, mes pot', ça va barder avant que le soleil soit +levé; eh bien! faut que j'vous l'explique, pourquoi que j'suis c'que +j'vous ai dit. C'est à mes derniers six jours; ça remonte loin: neuf +mois et trois semaines... Ça s'trouvait dans un village, à l'arrière, +chez une bonne dame qui m'avait hébergé--moi, j'suis des pays envahis: +pus de famille, pus de maison, pus rien...--Alors quand j'ai eu dormi +quarante-huit heures, l'temps m'a paru long. L'cafard m'étranglait dans +c'patelin où j'étais pourtant au chaud et au sec, à l'abri des marmites. +Alors voilà : j'ai pris mon plaisir avec une fille... + +--'tait-elle chouette, au moins, ta gonzesse? + +--J'y ai point demandé ça. A'm'demandait rien, elle. Mais j'ai reconnu +qu'elle était honnête... + +Et Brochut, sous son hâle, rougit. + +--V'là ce qui me taquine depuis ce temps-là , ajouta-t-il. J'aurais pas +dû faire ce que j'ai fait à une fille honnête, sans le mariage. Mais, +tout de même, attendez voir, j'y ai promis que si elle avait des ennuis +par ma faute, j'étais homme à accorder réparation. + +--Et elle a eu des ennuis? + +--Tenez! dit Brochut en sortant ses papiers d'où faillit tomber le +carton épais d'une photographie. + +La pauvre fille s'était fait «tirer» candidement, grosse de huit mois au +moins, et en pied. Cette image ne représentait qu'un ventre énorme +surmonté d'une petite boule assez disgracieuse, qui était la tête. +Brochut vit tout de suite que ses copains ne la trouvaient guère +affriolante; il dit: + +--Ce n'est pas tant elle, pardi! mais c'est le p'tiot. L'est de moi; +j'le renierai point; j'épouserai. + +--Tu vois bien qu't'es pas si vaurien! + +--T'as été un peu vif, dit Janvier; t'as le sang jeune; et pis c'est la +guerre, tiens!... + +--Et pis quoi? dit Sauvage, c'est un p'tit Français qu't'as fait... + +--Un p'tit Français sans père, soupira Brochut, sait-on c' que c'est? Et +dire que dans dix minutes j'peux être zigouillé! + +Et, en effet, le soldat Brochut reçut trois balles, dont une au ventre, +en mettant le pied dans la tranchée boche que sa section dut nettoyer +avant de pouvoir s'occuper de lui. + +Les trois copains étaient debout, l'un d'eux égratigné à peine. Ils +virent Brochut s'affaisser, sur un matelas de grands corps gris dont la +face était plaquée dans la terre, et leur joie d'avoir pris la tranchée +fut gâtée. Brochut, qui tournait de l'Å“il, les sentant penchés +au-dessus, de lui avec leurs voix amicales, eut encore la force de dire: + +--C'est l'pauv' p'tiot!... + +Son doigt tremblant désignait la poche où étaient ses papiers. Et avec +une préoccupation paternelle, il quitta cette vallée de misère. + +Il fallut subir et repousser la contre-attaque, s'organiser de nouveau; +après quoi, Pilard, Sauvage et Janvier allèrent à la recherche du corps +de Brochut. + +Tous les trois, célibataires, avaient eu spontanément la même idée; et +chacun d'eux confiait aux autres: «Moi, j'sais bien ce qui me reste à +faire...» + +A quoi chacun des autres répondait: «Qué que t'as à faire, toi, gros +malin?» + +Ils atteignirent l'officier qui avait déjà entre les mains les papiers +enlevés à la poche des morts: + +--C'est rapport à Brochut, mon lieutenant... une photo, avec adresse de +la personne au dos, et pis tout... + +--I' nous avait donné ses instructions avant l'attaque, dit Pilard. + +--Moi, c'est pas tout ça, dit Janvier, j'commence par déclarer que +j'suis prêt à épouser la personne! + +--Moi, de même! dit Pilard. + +--Moi, pareillement! dit Sauvage. + +--Ah ça! mes enfants, vous êtes fous! dit l'officier: trois pour une. +Voyons donc celle qui a un pareil succès! + +Et, tandis qu'il feuilletait les papiers de Brochut, l'épais carton lui +tomba dans la main. Il vit ce ventre énorme, cette chétive tête; et un +imperceptible sourire effleura sa lèvre; mais la pitié et aussi +l'admiration du sentiment qu'il devinait chez ces trois hommes +l'emportèrent: + +--Il faut jouer à pile ou face, dit-il. + +Sans rien trouver de comique à la proposition, les trois hommes, +successivement, lancèrent une pièce de dix centimes. Le sort désigna +Janvier. Le brave garçon se réjouit comme s'il avait gagné quelque +chose. Le sous-lieutenant tenait toujours la pitoyable photographie à la +main. Janvier dit en regardant celle qu'avait séduite Brochut: + +--C'est pas tant pour elle, mon lieutenant; mais c'est rapport au pauv' +p'tiot... + + + + +«CHERCHEZ!» + + +Une bribe de dialogue surprise grâce à un malicieux hasard, au +téléphone, par Jeanne Sannois, la femme du peintre, entre Cécile Collet +et une commune amie. Comme Jeanne Sannois demandait au bureau le numéro +de Cécile Collet, elle reconnut immédiatement la voix de celle-ci qui +évidemment ne s'adressait pas à elle: «Eh bien! vous y avez coupé, vous, +hier, fine mouche! au dîner des Sannois? Ah! ma chère, quelle barbe! Ces +gens-là ont le doigté pour réunir à table tout ce qu'il y a de plus +crevant... Mais non, ma petite, rien: pas un nom, pas un uniforme... +Elle?... une cruche, voyons! Quant à lui, avec ses côtelettes à la +tzigane, sur sa face de veau, j'avais envie de lui crier: «Mon vieux, +les boucheries sont fermées désormais l'après-midi...» Ah! si je ne +tenais pas à ce qu'il achève mon portrait! et à ce qu'il ne m'enlaidisse +pas!...» + +Non, en vérité, Jeanne Sannois n'en avait pas entendu davantage; et +c'était là , somme toute, un fragment de conversation de genre très +commun. Rapportant la chose à son mari, elle en était toutefois un peu +blême. + +Sannois ne conservait aucune illusion sur les relations mondaines; il ne +les jugeait pas avec sévérité, sous le prétexte qu'elles ne valaient pas +tant d'honneur; et il professait pour elles une aménité inaltérable. «On +ne peut en vouloir aux femmes de ce qu'elles disent, affirmait-il, car +elles n'y ont pas pensé seulement une seconde avant d'avoir parlé, et +elles ne s'en souviennent, la seconde d'après, que si ce qu'elles ont +improvisé a eu beaucoup de succès. D'une façon générale, elles ne +parlent pas non plus par méchanceté--la vraie méchanceté est aussi rare +que la beauté ou que le génie--elles parlent dans l'intention de +produire un effet piquant, amusant, et agréable; si c'est aux dépens des +absents, songez par contre qu'elles tendent à l'unique but de charmer la +personne qui les écoute. A la rigueur, oui, oui, on trouverait de la +générosité dans leurs pires excès de langage...» + +Quoi qu'il en fût, le peintre Sannois demeurait un peu gêné de la +manière dont Cécile Collet s'y était prise pour charmer par téléphone sa +correspondante, et il lui déplut pendant quelques semaines de la voir, +là , poser devant lui avec sa figure ornée, aimable et satisfaite. Vingt +prétextes furent invoqués pour retarder les séances. Cécile commençait à +s'inquiéter; elle interrogeait discrètement les amis des Sannois. Les +Sannois? mais on les voyait partout! Sannois? mais il faisait poser la +vieille mère de sa cuisinière ou son chauffeur inoccupé. Quelles +fantaisies! Enfin, sur ses instances, Cécile obtint un rendez-vous et +arriva à l'atelier le teint mieux fait que jamais. + +--Ah çà , mon petit Sannois, vous êtes fâché avec moi? + +--En verriez-vous la raison par hasard? + +--Dieu de Dieu, non! mais pourquoi ce lâchage? pourquoi ces absences de +Jeanne quand je lui téléphone? pourquoi ce portrait abandonné depuis six +semaines--le temps de vieillir, pour une femme?--Franchement, vous ne +pouviez pas venir chez moi ce dernier lundi, ni l'autre? Voyons, +qu'est-ce qu'il vous a pris? + +--Une fringale de braves gens. Regardez: j'ai peint Barnabé et la mère +Corneau. + +--Dites-moi, Sannois: j'ai mal agi envers vous? + +--En quoi, Cécile? je vous le demande. + +--Oh! Oh! vous avez une dent contre moi! + +--Vous y tenez? Je ne yeux pas vous contrarier... Après tout, c'est un +petit jeu. Ma chère Cécile, je suppose, ou plutôt, il vous plaît que je +suppose que vous m'avez offensé. Quelle mauvaise blague m'avez-vous pu +faire? Cherchez! + +--Oh! parbleu, je sais comment je vous aurai tarabusté: c'est en disant +à quelqu'un--qui vous l'aura répété dans les vingt-quatre heures--que +vous aviez une maîtresse trop jeune... + +--Ce n'est pas cela. Le propos est bien, d'ailleurs. Je ne dis pas qu'il +soit fondé; mais il est bien. + +--Sapristoche! dit Cécile dépitée. Ce n'est pas cela? + +Le peintre, installé à son chevalet, brossant déjà à force, disait: + +--La tête inclinée légèrement, je vous prie; l'expression calme, un +tantinet ingénue... + +--Écoutez, Sannois, je ne vois qu'une chose qui ait pu vous froisser: +vous aurez appris que c'est moi qui vous ai empêché de faire le portrait +de Mrs Evans? + +--Un modeste rapt de cinq mille dollars!... Allons, la bouche, s'il vous +plaît! La bouche avec toute sa bonne grâce naturelle... + +--C'est une folie, je le confesse: je lui ai fait dire par quelqu'un qui +porte, que vous n'aviez pas pour deux liards de talent! Oui, oui, c'est +rosse; mais j'étais jalouse; je voulais avoir mon portrait par vous, moi +et pas elle. Ça peut vous flatter aussi... + +--Je crois tenir la bouche, dit Sannois avec flegme; je vous la +montrerai tout à l'heure... Il faut profiter d'un jour pareil. Votre +visage s'éclaire d'une façon inespérée... L'affaire du portrait de Mrs +Evans? Non; ce n'est pas cela. + +--Sannois, vous êtes d'une cruauté! Je ne veux pas être fâchée avec +vous; je ne le veux à aucun prix! Je ferai des bassesses pour vous +donner la certitude que je ne suis qu'une pécheresse bien ordinaire... + +--Sapristi! s'écria le peintre, et ma bouche qui f... le camp! Et cet +Å“il, donc!... Du calme! je vous en supplie, chère amie; un certain +bonheur répandu sur l'ensemble des traits! cette sorte de mansuétude +impartiale et quasi céleste, vous savez, qui est propre aux Bienheureux +et à la femme qui reçoit... Vous ne voulez, pas, je suppose, que je +fasse de vous une lady Macbeth? + +--Sannois, mon petit Sannois, je vous jure que j'ai vidé le fond de mon +sac! Même en fouillant bien, non! après celles que je vous ai dites, je +n'ai pas commis d'autre imprudence que de chuchoter un soir à l'oreille +de cette vieille pipelette de prince d'Ulloa que... que... Oh! mon Dieu! +que j'ai de la peine à avouer cette babiole... Que... eh bien, oui, là ! +que vous ne saviez pas manger à table... Le prince répète tout, et je +parie que cet enfantillage vous aura touché plus qu'un manquement à +l'amitié? + +--Ça y est! dit Sannois. + +--Ah! j'étais sûre que c'était cela. Nous faisons la paix, hein? Ouf! +que ça me soulage d'avoir mis devant vous ma conscience à nu. + +--Non, non, dit Sannois; je dis: «Ça y est!» je veux dire que je tiens à +présent tous les éléments de votre visage. Je vais faire de vous un de +ces portraits! Saperlipopette! que je suis content. Levez-vous, s'il +vous plaît, chère Cécile, et venez voir. + +Cécile Collet se leva et contempla la toile: + +--Mais, c'est un Å“il de vipère que vous m'avez fait là ! + +--Vous trouvez?... Voyez-vous, ce qui manquait à cette figure, c'était +la vie. La vie, quand on la trouve, elle est tellement surprenante +qu'elle fait un peu peur, comme un serpent au bord de l'eau dormante... +Ma foi, chère amie,--ajouta-t-il, d'un ton distrait et comme très +éloigné de son souci principal,--je ne savais pas le premier mot de +toutes les petites histoires que vous m'avez racontées; et, si on a pu +ici vous bouder quelque peu, ce n'était que pour une vétille: je ne vous +la dirai même pas; vous l'avez oubliée vous-même, car elle est annulée, +inexistante, à côté des faits si intéressants, si caractéristiques que +vous venez de me révéler. + + + + +LE RAYON DE SOLEIL + + +Le premier coup qui frappa la famille fut la mort de Jacques, tué, dès +le début de la guerre; il avait vingt et un ans, et sa sÅ“ur, Louise, +l'aimait d'un de ces amours fraternels qui étonnent par leur intensité. +Après, ç'avait été le tour de la mère, inconsolable, et qui s'était +effondrée en quelques semaines. Louise restait avec son père, désolé, +petit propriétaire ayant consacré toutes ses économies à se rendre +acquéreur de la modeste maison qu'il habitait et dont il ne touchait +plus de loyers. Deux fillettes étaient là encore, à qui Louise allait +désormais servir de mère. + +Un soir, le père, qui s'assombrissait de jour en jour, en venant de se +mettre à table, s'affaissa devant son potage. Le médecin, appelé en +toute hâte, demanda à Louise: «Est-ce que c'est sa première attaque?» + +Et Louise, surveillant et soignant le malheureux homme alité, songeait à +la noire destinée. + +S'il venait à mourir, que deviendraient ses deux jeunes sÅ“urs et +elle-même? Or le malade était condamné. Verrait-il seulement la fin +d'une guerre si longue? La seule chose qui ranimait un peu, par +l'admiration qu'elle inspirait, était la lutte épique de Verdun; mais en +même temps elle étreignait le cÅ“ur à cause de ces grandes hécatombes +d'hommes, et de tous ceux, en particulier, qu'on connaissait, et qui +étaient là . + +La maison, en banlieue, avait un jardinet qu'environnaient des arbres +voisins, très feuillus cette année et sur lesquels la pluie continue +égrenait de branche en branche ses gouttelettes pesantes. On entendait +le bruit d'un moteur aérien invisible, et, à une certaine distance, des +chÅ“urs de voix enfantines qui répétaient des hymnes pour la Fête-Dieu +prochaine. L'heure avait une mélancolie atroce et pénétrante. Le pire +était la nostalgie des temps heureux que ce calme, cette pluie d'été et +ces chants d'enfants évoquaient... «Il y a deux ans, à pareille date, +que la pluie sur les feuillages était reposante et douce!... et quand +ces petits, dans le jardin des Frères entonnaient le _Magnificat_!...» +Les deux coudes à l'appui de la fenêtre, son mouchoir sur les yeux, +Louise les sentait tout humides. + +Ce fut à ce moment qu'on annonça à Louise la visite d'une amie, +Marie-Rose, qu'elle savait infirmière à un hôpital d'Auteuil. + +--Écoute, dit Marie-Rose, je viens te demander un petit service qui, +bien entendu, ne te coûtera rien. Je viens te demander d'être la +marraine d'un pauvre poilu qui m'est signalé et recommandé d'une façon +tout exceptionnelle. J'en ai tant! Je ne sais plus où les placer. Il +faut que tu te dévoues. Je t'ai choisi celui-ci qui a une certaine +instruction, des sentiments, m'a-t-on dit; il a été blessé déjà trois +fois et il fait pour le moment de la neurasthénie à l'ambulance de N... +C'est un traitement moral qu'il leur faut, à ces malheureux, et je t'ai +connu une imagination si heureuse!... Prends mon poilu; abandonne-toi à +toute ta verve. + +Louise regarda autour d'elle comme au dedans d'elle-même; elle jeta un +coup d'Å“il sur la porte qui la séparait de son père mourant, sur les +photographies de Jacques et de sa mère morts si cruellement, sur les +petites qui jouaient dans le jardinet maussade, sur les feuillages +superposés où la pluie, à intervalles réguliers, pleurait une larme +lourde... + +--Ma verve! dit-elle, je n'en ai guère pour le moment... + +--Oui, je sais, dit Marie-Rose. Mais, par le temps qui court, que +veux-tu? Chacun fait un peu au-dessus de ses forces... + +--Donne-moi son adresse, dit Louise. + +Et Louise écrivit au soldat qui avait besoin d'être remonté. + +Elle écrivit sa lettre, à la nuit, sous la lampe, lorsqu'elle eut couché +ses jeunes sÅ“urs. Elle dut s'interrompre pour changer de la tête aux +pieds le malade qui, à demi paralysé, devait être traité comme un +enfant. Le pauvre homme remerciait sa fille de l'Å“il droit et de la +moitié de la bouche, d'où sortaient des sons inarticulés, +inintelligibles. Et la jeune fille eût moins souffert s'il eût été +complètement inerte et muet. Elle lui ingurgitait sa potion; elle allait +se laver les mains; et elle reprenait, à grands efforts, sa lettre. + +Par la fenêtre ouverte sur la nuit de juin, les noctuelles entraient et +tourbillonnaient sous l'abat-jour. Louise entendait les arbres +s'égoutter encore à intervalles plus espacés; au loin, les longs +sifflets des trains, évocation de départs, de voyages mystérieux, +musique plaintive des nuits de Paris... Derrière le bouquet d'arbres, +une main inconnue jouait amoureusement une valse de Chopin... Souvenirs +des beaux jours! Il y avait de quoi suffoquer. Louise dut reposer +plusieurs fois sa plume. + + * * * * * + +Mais le soldat neurasthénique reçut la lettre de sa nouvelle marraine, +et il lui répondit aussitôt: + +«Mademoiselle ou madame,--je ne sais pas au juste, car votre main a +couru bien vite en écrivant votre adresse,--j'ai reçu de vous la plus +jolie lettre qui me soit parvenue de ma vie, qui n'est pas bien longue, +car il faut vous dire que j'ai vingt-deux ans--C'est «mademoiselle» que +je dois lire, j'en suis sûr, car il faut être bien jeune pour avoir +l'esprit aussi enchanté et aussi étranger aux petits ennuis qu'apporte +forcément la vie de famille... Ah! comme vous m'avez fait du bien! Ç'a +été comme une main fraîche posée sur un front qui brûle... un bon bain, +si on pouvait en prendre quand on descend des tranchées... Je ne suis +pas heureux, moi, mademoiselle; j'ai beaucoup souffert, allez! et il me +passe par la tête bien des papillons noirs... Eh! bien, depuis que j'ai +sous mon traversin votre lettre, toutes mes misères sont comme une +blessure cicatrisée par la lumière; je crois même, Dieu me pardonne, que +le bonheur est possible; oui, malgré toutes les horreurs que j'ai vues, +j'y crois! Je sais qu'il existe quelque part un endroit, et je sais +où,--puisque je sais où vous habitez,--qui a été épargné, que le sort +respecte, dont le malheur se tient écarté, et où fleurit l'âme la plus +blanche, la plus gaie et la plus réjouissante qui soit sur la pauvre +terre. Ah! mademoiselle, il faut que vous ne soyez pas de ce monde pour +avoir tant de bonne humeur! Vous m'avez fait sourire, ma chère marraine, +moi à qui ça n'était pas arrivé depuis longtemps. La sÅ“ur qui me soigne +en a été toute ébaubie; je lui ai montré votre lettre, et elle a fait +comme moi; elle a dit: «Dieu permet qu'il y ait quelques petits coins de +paradis sur terre.» Nous n'en sommes pas jaloux, mademoiselle, car cela +nous laisse l'espérance de passer peut-être un jour par ces oasis... Je +vous dirai que ma santé va beaucoup mieux depuis que vous avez dardé sur +moi un rayon de soleil..., etc.» + + + + +LE COUP D'ADRIENNE + + +La fantaisie prit tout à coup à Martine, le 14 juillet, au matin, +d'entraîner sa mère voir défiler les troupes, du balcon de l'oncle +Olivier, parti depuis deux jours pour la campagne. Ce balcon donnait sur +le boulevard des Italiens, avec un retrait sur la rue Louis-le-Grand: +point de meilleure place. Il était déjà neuf heures du matin: le temps +de se démener un peu, de téléphoner à deux ou trois familles amies qui +acceptent avec empressement, et tout le groupe se met en route. On sait +que la fidèle Adrienne est restée pour garder l'appartement, boulevard +des Italiens; on n'aura qu'à sonner et à s'installer comme chez soi. + +On sonna, en effet, boulevard des Italiens, et la fidèle Adrienne vint +ouvrir, un peu surprise en vérité de voir mademoiselle Martine, sa mère +et des figures de connaissance. + +--Ces dames n'avaient pas averti qu'elles viendraient pour le défilé... + +--Ça ne fait rien, ma bonne Adrienne! s'il y a un peu de poussière et +des housses, voilà qui nous est bien égal; nous ne venons que pour le +balcon et ne verrons que les braves poilus... + +Adrienne, verdâtre et troublée, tient visiblement à faire l'aimable: + +--Mademoiselle va-t-elle se décider à choisir parmi eux un gentil +mari?... Puisque mademoiselle n'a jamais voulu se laisser faire par un +compatriote, ça n'est pas défendu d'épouser un allié, un Russe, par +exemple; ah! on dit qu'ils sont joliment beaux hommes!... + +La maman et les amis hochèrent la tête. C'était le sujet délicat dans la +famille. Martine, à vingt-cinq ans sonnés, quoique jolie et courtisée +tant et plus, et demandée vingt fois en mariage, n'avait jamais trouvé +un homme à son goût. C'était désespérant. + +--J'épouserai un amputé des deux jambes, dit Martine; comme cela je +serai sûre qu'il ne courra pas!... + +Et, ayant traversé plusieurs pièces, aux volets clos, on gagnait le +balcon. + +Ici, effarante surprise: le balcon était occupé. Occupé à peu près +entièrement, et la meilleure partie, celle qui donnait sur le boulevard, +par une foule compacte! + +--Ça, dit-on, c'est un coup d'Adrienne... + +On cherche Adrienne pour s'informer quels sont ces gens. Adrienne a +disparu. Martine, qui n'a pas froid aux yeux, demande au premiers venus: + +--Vous êtes invités par mon oncle, sans doute?... + +Embarras des étrangers; balbutiements; quelques-uns disent enfin: + +--Mais non, c'est Adrienne qui... + +Martine se retourne vers sa mère: + +--Crois-tu qu'Adrienne a loué le balcon! Non, ça, par exemple, c'est un +peu fort! Ah! ça, c'est un toupet! Où est cette file, que je l'amène ici +faire une trouée pour nous dans un pareil public? + +Déjà on entend les tambours, la grosse caisse, les clairons, les fifres, +les cornemuses écossaises. Point d'Adrienne. + +Alors, à la tête de ses amis et de sa mère, Martine, résolument, +s'adresse aux occupants: + +--Place à la famille, s'il vous plaît! + +Des gens confus ne savent où se mettre. Une ou deux personnes même, +subrepticement, s'enfuient. Les autres, comprenant ce qui est arrivé, +s'effacent et livrent le côté boulevard à la famille. + +Martine, furieuse, plus jolie que jamais avec ses joues animées par la +colère, fait juger à ses amis et à sa mère le cas de la femme de +chambre. On avertira l'oncle Olivier; il est inadmissible qu'on laisse +envahir un appartement par des gens qu'on ne connaît pas. + +--Je suis sûre que chaque place, ici, a été payée au moins cent sous!... + +La colère contre Adrienne augmente de ce qu'on ne parvient pas à trouver +la femme de chambre dans l'appartement pour lui exprimer l'indignation +qu'on ressent et de ce qu'on n'ose pas exprimer cette indignation aux +personnes--peut-être non coupables--qui ont payé cinq francs leur place +sur le balcon. Payer sa place sur le balcon de l'oncle Olivier! d'un +homme qui ne permettrait, pour tout l'or du monde, de franchir son seuil +à quelqu'un qui ne serait un ami! S'il savait cela, il en ferait une +maladie!... Non, c'est un comble! c'est inouï! Martine dit même: «Pour +un culot, c'est un culot!» La vue en est troublée pour regarder le +magnifique cortège des héros qui passent; et quelques-unes des personnes +étrangères, confuses, en ont elles-mêmes leur plaisir gâté. + +Parmi elles, un grand monsieur, ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, le +bras gauche en écharpe, les rubans des décorations militaires à la +boutonnière, se détache du groupe et vient présenter ses excuses à la +jeune fille qu'il a vue si fort irritée. Il habite à côté, mais par +derrière; il a entendu dire par sa concierge que le balcon était +libre,--il ne dit pas «à louer» pour ne pas trop compromettre +Adrienne,--il s'est présenté ce matin dès huit heures; on lui a ouvert, +et, depuis lors, il est là . Il affirme toute sa désolation de paraître +indiscret. Il est si poli, si distingué d'ailleurs, que Martine, à son +tour, se reproche d'avoir manifesté, avec une telle désinvolture, son +courroux. + +Et l'on cause; et côte à côte avec le grand monsieur, Martine regarde le +cortège. Le grand monsieur n'est pas inutile, car il sait tout: il sait +le nom, la qualité du chef anglais qui précède, solitaire et sans armes, +son bataillon, et il explique les raisons de cet usage qui paraît +étrange; il sait nombre de particularités sur les imposantes troupes +russes; il sait le nom des hymnes que jouent les musiques; il reconnaît +à la lorgnette un tel et un tel parmi les Français bleus; il a été +blessé au commencement de Verdun, auprès de tel officier que voici; il a +ses idées sur la guerre, qui ressemblent à celles que l'on entend un peu +partout, mais qui font à Martine l'effet de provenir d'une source +exceptionnelle, captée pour elle exclusivement. + +Aussitôt après le défilé, Martine présente son nouvel ami à sa mère. + +--Maman, un monsieur sans qui je n'aurais vraiment rien vu... Venir se +poster à un balcon pour voir des troupes, c'est stupide si on ne sait +seulement pas discerner un Belge d'un Anglais... Il faut être +renseigné... + +--Madame, dit le grand monsieur, permettez-moi, pour effacer le souvenir +d'une singulière façon de faire connaissance, d'aller vous offrir mes +hommages... et de renouer une conversation qui m'a été tout +particulièrement précieuse... + +--Mais, monsieur, je serai charmée... Ma fille aussi, je n'en doute +pas... + +--Oh! certainement, dit Martine. + +Le plus inattendu fut que, voyant et entendant cela, la population du +balcon, ou les invités d'Adrienne, firent mine de venir saluer Martine, +sa mère et le grand monsieur qui était si bien avec elles. Mais ces +dames se défilèrent aussitôt par un couloir dérobé, et, là , tombèrent +sur Adrienne, qui s'y était dissimulée et blottie, et n'en menait pas +large. + +La maman, qui ne sortait pas volontiers de son calme et qui n'aimait pas +les observations ouvrait cependant la bouche pour administrer à Adrienne +une semonce méritée par le coup qu'elle avait fait: + +--Laisse-la donc! dit Martine: on s'en donne, du mal, et on en fait, des +frais, à la maison, pour organiser des petites réunions qui +n'aboutissent jamais! Voilà cette fille qui se fait une centaine de +francs, ce matin, en ramassant au hasard cette cohue, et... + +--Et... elle te procurera, un mari?... + +--Qui sait? dit Martine. + + + + +UN MIRACLE + + +--Il y a vingt francs à votre compte, Dupont: les voulez-vous? + +--Ça n'est pas de refus, dit Dupont, en tendant la main vers le billet. + +Ce Dupont était, parmi les mutilés, des plus adroits. Il n'avait plus +qu'un bras, et le gauche! Et avec ce bras gauche, il bricolait, il +clouait des boîtes, il peinturlurait des figurines de poupées, il +sculptait des petites bottines cambrées, à la mode, et il ajustait à ces +corps de bois blanc des chiffons de robes troussées comme par une +couturière. On eût affirmé qu'il n'avait fait que cela de sa vie. + +--Non, disait-il; mais ce qui a rapport aux dames, ça me connaît. + +Avec cela, une jambe pliée à angle droit qui l'obligeait à user de +béquilles. Il avait la médaille militaire, la Croix de guerre, vingt +mois de présence au front; il avait été aussi débrouillard à accommoder +les Boches qu'il l'était à confectionner des jouets au Foyer. + +En rentrant au petit hôpital auxiliaire où il couchait et prenait ses +repas, il tira le billet de vingt francs pour l'agiter au nez de la SÅ“ur +qu'il taquinait parce qu'elle prétendait que les hommes faisaient +mauvais usage de leur argent. + +--N'allez pas me rentrer ivre, demain soir, au moins! Vous feriez bien +mieux de déposer vos vingt francs à la Caisse... + +--Je les ai gagnés que d'une main, c'est la vérité; mais toutes ces +dames elles ont dit comme ça que j'avais travaillé comme un ange. + +--Ah! un ange! parlons-en, dit la SÅ“ur qui se méfiait de Dupont parce +qu'il avait le diable au corps et parce qu'il manquait de dévotion. + +Le soir même, Dupont dégringola en catimini, béquillant avec précaution +dans l'escalier. Il conversa mystérieusement avec la concierge, puis +sortit. C'était la fin d'une journée de mai, un peu orageuse. Une heure +après, il était rentré et couché: ni vu ni connu. + +Cependant le billet de vingt francs inquiétait la SÅ“ur. Elle s'était +promis de le faire déposer par Dupont qui, momentanément, n'avait aucun +besoin d'argent et serait trop content de se trouver un petit pécule, +une fois sa réforme liquidée. Elle vint lui tenir un discours en ce +sens, le matin, dès avant l'heure des pansements. Et, comme il était +récalcitrant, elle éleva un peu le ton: + +--Vous avez été un excellent soldat, mon garçon, et vous êtes adroit de +votre main, c'est entendu; mais vous n'avez aucun ordre. Ce billet de +vingt francs, où est-il? + +--Il est bien caché, dit Dupont, satisfait de faire enrager un peu la +SÅ“ur. + +Elle fouilla la poche de la vareuse où il avait enfoui le billet la +veille au soir. + +--Cherchez bien, ma sÅ“ur. Ah! vous ne brûlez pas!... + +La SÅ“ur commençait à s'impatienter: + +--Je vais vous faire ordonner par le médecin-chef de me confier ce +billet! + +--Je l'ai gagné de ma malheureuse main, dit Dupont; l'emploi que j'en +fais, ça regarde personne: p't'être que j'ai payé quatre cierges à cinq +francs à Notre-Dame-des-Victoires!... + +--Impie! je vous défends de plaisanter. + +En son genre, la SÅ“ur était aussi habile que Dupont. Elle mena +rapidement son enquête. Elle eut un colloque avec la concierge qui, très +embarrassée, lui dit: + +--Des fois, est-ce qu'on sait?... un homme passe devant la loge, on ne +le voit pas; on ne sait pas qui c'est; y en a trop!... + +--Et s'il passe des hommes devant la loge, où vont-ils? Où peuvent-ils +aller dans la soirée, quand tout est fermé? + +--Oh!... tout est fermé!... Que ça en a l'air!... Faut s'méfier des yeux +clos, comme on dit... + +La SÅ“ur s'alarma tout à coup; elle devint pourpre: + +--Y aurait-il un mauvais lieu dans le voisinage, par hasard? + +--Oh! ma sÅ“ur, nous n'avons pas de ça, Dieu merci!... Mais vous savez, +dans une rue comme dans une autre, y a toujours des personnes!... + +--Allons! allons! dit la SÅ“ur, désignez-moi «les personnes», «la +personne». J'ai charge d'âmes, moi, vous comprenez... + +--Mon Dieu, ma sÅ“ur, tout le monde connaît mademoiselle Irma, par +exemple, au 19... + +--Ah! «mademoiselle Irma»! Ah! «mademoiselle Irma, au 19»! Eh bien! elle +va avoir de mes nouvelles, mademoiselle Irma! + +Et voilà la SÅ“ur partie pour le 19. Jamais de sa vie elle n'avait +éprouvé une telle indignation. Rien au monde ne l'eût arrêtée dans sa +course. Elle demanda mademoiselle Irma à la concierge du 19. + +--Mademoiselle Irma! s'écrie la concierge du 19. C'est vous, ma bonne +SÅ“ur, qui demandez à voir mademoiselle Irma!... Si vous y tenez +absolument, eh! bien... Son nom est écrit sur sa porte... + +Et la concierge reste écroulée, son balai à la main, pendant que la SÅ“ur +grimpe quatre à quatre. + +Au deuxième, c'est une espèce de gamine blonde, un fruit acide et vert, +une petite nommée Georgette, qui vient lui ouvrir et manque de pouffer +en voyant une religieuse. Mademoiselle Irma, elle, auprès de qui l'on +introduit la religieuse, est bien plus grave. On la sent craintive. La +SÅ“ur, visiblement, lui en impose. + +La SÅ“ur, furieuse, n'y va pas par quatre chemins: + +--C'est vous dit-elle, qui avez reçu, hier soir, un malheureux estropié +de notre hôpital, un soldat médaillé, décoré, qui s'est conduit en +héros: vous n'avez pas honte! + +--Tiens! dit Georgette, faudrait-il être flatté de recevoir des sales +types et non pas d'autres? + +--Tais-toi! dit mademoiselle Irma. La SÅ“ur me parle. Je me souviens que +j'ai été au catéchisme, moi... + +--On ne s'en douterait pas au métier que vous faites! dit la SÅ“ur. +Malheureuse! Vous ne devriez pas songer que Dieu vous voit? + +--Elle n'est pas désagréable à voir, dit Georgette. + +--Ferme ça, que je te répète, petite vermine: c'est moi, pas toi, qui +suis en nom ici. + +Et mademoiselle Irma met Georgette à la porte, en lui soufflant tout +bas: «J'ai trop peur que ça me porte la guigne d'être mal avec une +SÅ“ur!» + +--Et vous lui avez pris vingt francs! dit la SÅ“ur. Vingt francs: son +petit bénéfice de trois semaines de travail, au pauvre garçon!... + +--Pardi, ma sÅ“ur, je ne lui ai seulement rien demandé: c'est lui qui a +été gentil, généreux comme pas un civil, vous pouvez m'en croire; il a +glissé son billet, plié en quatre, sous un pied de la pendule... Tenez, +le voilà . + +Là , SÅ“ur n'hésita pas un instant; elle pinça entre ses doigts le +précieux billet et rentra triomphante à l'hôpital. + +--Dupont, dit-elle, vos vingt francs sont déposés. + +--Ça, c'est raide! fit le mutilé. + +--Vous pourrez les demander à la Caisse, par fractions, si vous en aviez +besoin, supposons, pour un emploi sérieux... + +Dupont dit à ses camarades: + +--Un miracle, dans ma vie, mes copains, j'en ai vu un! + +Et il raconta l'emploi de ses vingt francs, la veille, et ce que la SÅ“ur +venait de lui apprendre. + + + + +CE MONSIEUR OU L'EXCÈS DE ZÈLE + + +On était très uni dans la famille, et la grand'mère étant condamnée à +faire une cure d'eaux dans une toute petite station au pied des Alpes, +personne n'avait hésité un instant à l'accompagner. + +--Bah! avait dit Edith, on trouve un tennis partout! + +M. Leloitre, le père, s'installerait, lui, à Chamonix, pour éprouver ses +poumons en quelques ascensions. Madame Leloitre, peu exigeante, suivrait +sa vieille mère à l'établissement. Quant au petit frère André, pendant +qu'Edith ferait ses prouesses au tennis, il ramasserait les balles. + +Ces dispositions prises, la cure d'eaux commença: bains et douches +alternés, séances à la buvette, échange d'impressions sur l'efficacité +du traitement, papotages avec les nouvelles connaissances, tant à +l'hôtel qu'à la musique du parc. + +Ces dames s'adonnent à de petits travaux d'aiguille ou de crochet, +quelques-unes à la lecture, tout en causant et en scandant de la tête le +rythme de morceaux d'opéras très connus. + +--Et votre charmante jeune fille ne vous accompagne pas aujourd'hui, +mesdames? + +--Edith est au tennis ainsi que son petit frère. Oh! on ne manque pas +l'occasion d'une partie! + +--D'autant moins que l'un de ses partenaires est, si je ne me trompe, un +fort joueur... + +--C'est un champion, madame, paraît-il. Il condescend à se mesurer avec +Edith qui n'est qu'une raquette très ordinaire; et elle en profite. +Outre l'exercice physique qui lui est bon, elle apprend... + +--Oh! elle n'en a guère besoin, car il faut que ce monsieur apprécie son +jeu pour renoncer à ses excursions en montagne: c'est aussi un alpiniste +fameux... + +--Vous le connaissez, madame? + +--Personnellement, certes non! Mais qui n'a entendu parler de lui! Plût +à Dieu qu'il n'eût accompli que des excursions et remporté des victoires +que dans les matches!... + +--Ah! ah! mais... Et où en a-t-il remporté d'autres? + +--Mon Dieu!... ici même et en maint endroit... Remarquez, madame, que je +ne dis point cela pour nuire à ce jeune homme... Je n'ai rien vu, je +n'ai été témoin de rien: il passe pour un don Juan. Un point, c'est +tout. + +Là -dessus la maman sursaute et, sous un prétexte quelconque, vole vers +le terrain du tennis. La partie bat son plein. Les partenaires ont une +activité sereine et sérieuse; on n'entend, dans un camp comme dans +l'autre, que les termes consacrés, indispensables. + +Cependant la grand'mère a gagné une agitation nerveuse que ne combattra +pas la douche d'aujourd'hui. Et, dès le soir même, elle se met à +chapitrer Edith: + +--Il faut te surveiller, ma chère enfant! On remarque que tu joues +beaucoup avec ce Monsieur. Le connais-tu? Sais-tu qui il est? Il paraît +qu'il a fait le désespoir de plusieurs familles, c'est un garçon sans +principes, un coureur... + +--Mais, grand'mère, nous jouons: que veux-tu que je sache d'autre? Avec +ça, nous sommes lui et moi les deux plus forts, nous ne sommes jamais +ensemble; nous n'avons pas échangé trois paroles... + +--Il faut prendre garde. Ces personnages-là ont une façon de s'insinuer +qu'une jeune fille comme toi ne peut soupçonner... Un don Juan! +affirme-t-on. Un don Juan: une figure en boule d'escalier et qui n'a +seulement pas un brin de poil sur la lèvre!... De mon temps on eût ri de +lui... Comment le trouves-tu, voyons, Edith, toi qui as du bon sens? + +--Mais, grand'mère, ni bien ni mal; je n'ai jamais fait attention à sa +figure, je suis bien trop occupée de sa raquette!... Il a un service +foudroyant!... Je me donne un mal!... N'empêche qu'il ne nous a battus +que de deux jeux!... + +--C'est bon, c'est bon! Enfin, demain, ma petite, tu me feras le plaisir +d'envoyer dire que tu vas aussi toi en excursion et que tu ne peux pas +jouer au tennis. + +--Demain, ça se trouve bien, il va déjeuner au Planet. + +--Eh bien, tant mieux: tu te montreras avec ta mère et moi à la musique, +et l'on ne te croira pas subjuguée par ce Monsieur. + +Edith n'avait pas un seul instant songé à être subjuguée par «ce +Monsieur». Mais elle pensa à «ce Monsieur» toute la soirée, et le +lendemain, surtout l'après-midi: à la musique, autour de la petite +charmille circulaire qui cache le quatuor d'instruments à cordes, et où +l'on ne cessa de dire pis que pendre de «ce Monsieur», afin de prévenir +définitivement contre lui la jeune fille. + +«Ce Monsieur» avait, paraît-il, séduit une jeune femme à Houlgate, il +n'y avait pas de cela trois années; d'où scandale, divorce, etc., et +finalement lâchage complet de la pauvre victime, aujourd'hui tombée au +dernier degré de la misère. En outre, la fille d'un avocat très connu au +barreau de Paris, quoique la chose eût été étouffée, s'était bel et bien +donné la mort pour n'avoir pas obtenu l'autorisation d'épouser «ce +Monsieur». «Ce Monsieur» par-ci, «ce Monsieur» par-là , ah! les oreilles +durent tinter à «ce Monsieur» toute l'après-midi. + +Edith rêva de lui la nuit suivante. Il l'«enlevait», s'il vous plaît! +mais en aéroplane; ils partaient d'Houlgate, qu'elle connaissait bien, +et montaient, montaient vers l'azur immaculé, au-dessus de la mer. Ils +ne parlaient pas plus qu'au tennis, cela va sans dire, mais elle +admirait son audace comme elle avait admiré son jeu, et elle le +confondait avec le ciel, avec la mer, avec le plaisir d'amour-propre +qu'elle allait éprouver en atterrissant. Tout à coup, des ratés dans le +moteur, un silence affreux succédant au bruit régulier, un fléchissement +sur l'aile gauche... et un réveil brutal de la malheureuse Edith, avec +palpitations. + +Elle pensait à son rêve, le lendemain matin, quand «ce Monsieur» se +présenta à l'hôtel avec sa raquette, faisant demander si mademoiselle +Leloitre était disposée à jouer. Le matin, quel prétexte fournir pour ne +pas jouer? Et, de plus, mère et grand'mère pouvaient surveiller le +tennis de leurs chambres, ou venir s'asseoir hors du grillage avec le +petit frère qui, d'ailleurs, non seulement ramassait les balles égarées, +mais jugeait les coups, épiait les gestes, écoutait les propos et +annonçait le tout comme un instrument enregistreur. + +Loyalement, ingénument aussi, selon sa coutume, Edith confessa à sa +famille qu'elle avait, cette fois, bien observé ce Monsieur, de qui on +lui avait tant parlé et qu'elle avait peine à croire qu'il fût un type +si redoutable: «C'est un grand gosse, dit-elle; il aime à jouer, comme +moi, et je fais le pari qu'il ne pense qu'à cela. Quant à le trouver +repoussant, comme le prétend grand'mère, moi, je ne l'avais pas regardé +jusqu'ici, mais, à présent, je lui vois plutôt une tête à caractère: on +m'a fait dessiner des méplats de Romains qui se rapprochaient de ça... + +--Romains! Romains! ton petit frère affirme qu'il l'a entendu dire des +gros mots entre les dents. + +--Je le crois volontiers: son partenaire fait des services +déplorables!... Si tu crois... + +--Enfin, André prétend que, quand il rate son coup, il a une figure +d'assassin! + +--Mais, grand'mère, c'est la dame de la musique, à l'établissement, qui +a prononcé ce mot-là , hier! André ne sait que rapporter, il ferait aussi +bien de se taire... Et cette vieille bavarde de la musique, est-ce que +tu la connais, elle? pas plus qu'elle ne connaît elle-même ce Monsieur! + +--Enfin, tu défends ce Monsieur, c'est clair! + +--Mais, grand'mère, je défends ce Monsieur parce qu'on l'attaque! Ce +n'est pas moi qui m'intéressais à lui... + +--«Qui m'intéressais à lui!...» c'est avouer que tu t'intéresses à lui +aujourd'hui? + +--Mais, grand'mère, on ne parle que de lui!... + +Un conseil fut tenu. La famille était alarmée. On ne prit pas quatre +chemins. La grand'mère n'hésita point à sacrifier sa santé pour épargner +un malheur à sa petite-fille. Toute la famille était venue aux eaux, +sans rechigner, dans son intérêt à elle; elle pouvait bien quitter les +eaux dans l'intérêt du cÅ“ur de la chère Edith. On partit, sans plus +tarder, rejoindre M. Leloitre à Chamonix. Et quand le lent petit train à +crémaillère commença de s'élever en serpentant, et quitta la vallée, +Edith poussa un soupir qui n'échappa pas à la sollicitude des deux +mères. Et, ce qui ne lui arrivait jamais, elle devint rêveuse pendant le +reste du voyage, et ses yeux avaient une humidité inaccoutumée. Le père +fut mis au courant des faits. Il connaissait plusieurs traits +épouvantables de jeunes aventuriers cyniques, et il mêla sa voix à +celles de sa femme et de sa belle-mère pour détruire, dans l'esprit +d'Edith, le souvenir du champion qu'on ne nommait plus que «ce +Monsieur». Si le souvenir de «ce Monsieur» n'était pas exterminé après +tant d'insistance, grand Dieu! que fallait-il donc? + + * * * * * + +Un jour, pendant le déjeuner, au Régina-Palace, «ce Monsieur» parut. Il +salua de loin ces dames. Edith devint de la couleur d'un citron. + +Après le repas, comme on se levait de table, «ce Monsieur» vint +présenter ses hommages. Il avait organisé une partie au tennis de +l'hôtel, l'après-midi: «Mademoiselle consentirait-elle à faire un +quatrième?» + +--Je le regrette, dit gravement M. Leloitre, mais nous avons organisé, +de notre côté, une petite excursion. + +On se sépara froidement. Edith s'étonnait elle-même d'avoir le cÅ“ur +aussi serré. A peine dans l'auto qui emmenait la famille faire la petite +excursion, nullement organisée, Edith fut prise de faiblesse et +s'évanouit. Il fallut la ramener à l'hôtel. On passa devant le tennis. +«Ce Monsieur» avait trouvé une quatrième. Il «servait», debout sur les +orteils, le corps menaçant de tomber en arrière. Il vit toutefois très +bien Edith, qu'on descendait de voiture, quasi inanimée. Il +n'interrompit pas son service. + +Lorsque Edith fut un peu calmée, et lorsqu'on crut possible autour +d'elle de lui adresser quelque remontrance à propos de cette crise, on +ne manqua pas de lui rappeler que «ce Monsieur» l'avait vue, pâle comme +une morte, et n'avait seulement pas ralenti sa partie. Mais Edith n'en +fut nullement étonnée, ni indignée, elle dit: + +--Vous ne comprenez pas cela: quand on joue, on joue. Quand je jouais +avec lui, moi non plus, je ne pensais à rien d'autre qu'à jouer... Ah! +pourquoi s'est-on mis à me dire tant de mal de lui!... + + + + +L'HOMME JEUNE + + +Je m'apprêtais à franchir la passerelle du pont de l'Aisne, à Soissons, +quand une sentinelle m'appela en tenant à la main une carte où je lus le +nom d'un de mes amis, peintre de son métier. Il me faisait dire que, +ayant appris ma présence dans la ville, il me priait de venir déjeuner +avec lui chez des cousins, les Jaubert, rue du Courtmanteau, près de la +Tourelle. Je trouvai, à la maison indiquée, mon ami, en costume kaki, +camoufleur aux armées; il me présenta à monsieur et madame Jaubert, +ménage bourgeois aisé, d'aspect vénérable. On allait servir; on semblait +attendre quelqu'un. Madame Jaubert cria dans l'escalier: + +--Bébé!... Bébé!... allons, descendras-tu, lambin? + +--Excusez notre grand gamin, dit le père: il relève de maladie, il est +en convalescence et fait la grasse matinée. + +Le camoufleur me souffla à l'oreille: + +--Ce «Bébé» est un capitaine. Il n'a pas vingt-trois ans; il a montré +des capacités et une bravoure extraordinaires; il a la Légion d'honneur +que n'a pas son père, la médaille au ruban jaune, la Croix de guerre, +comme de juste; il a été blessé deux fois et encore a trouvé le temps de +faire une fièvre typhoïde. C'est un type. + +Je vis entrer un jeune homme, en vêtements civils, sans seulement un +ruban à la boutonnière; sur la lèvre, une ombre de moustache naissante; +la joue encore un peu pâle. + +--Monsieur votre fils a déjà trois galons? fis-je à M. Jaubert. + +Le père sourit, flatté, mais ne semblant pas attacher à la chose d'autre +importance. + +Le capitaine avait de la gentillesse, de la simplicité, une jeunesse +fraîche et charmante en ses manières; mais son Å“il contenait de ces +dessous que nous n'avions pas vus avant la guerre: une certaine gravité +qui n'est ni celle des hommes d'âge ni celle des jeunes qui affectent un +sérieux précoce; comme un amoncellement de clichés pris sur des scènes +d'horreur ou sur des embûches de cauchemar, inimaginables par l'_homme +d'avant_ et auxquelles cet homme-ci s'est accoutumé et qu'il domine; le +sens des responsabilités gaillardement assumées, ce qui a tant manqué +aux générations précédentes; un sentiment profond, inconscient +peut-être, d'appartenir à une race neuve, que les vieux peuvent admirer +mais qu'ils ne pénétreront jamais. + +Notez que les parents de ce jeune homme étaient déjà des êtres +exceptionnels et vivant depuis vingt-quatre mois dans le tragique; ils +étaient des meilleurs citoyens d'aujourd'hui, ils avaient positivement +l'ennemi à leur porte et tenaient celle-ci ouverte pour secourir jusqu'à +la dernière extrémité tout venant. Cependant, je les entendis parler, +pendant tout ce déjeuner, comme les gens d'autrefois. Comment expliquer +ce qu'il faut entendre par ces mots? C'est délicat. Mais l'habitude de +la vie paisible, troublée par de mesquines luttes politiques, impose une +forme et une direction à l'esprit que nos jeunes hommes, surpris au +sortir de l'enfance par des difficultés égales à celles des premiers +âges de la terre, ne sauront plus adopter. Ceux-ci voient d'un coup les +grandes lignes, ce qu'il faut inévitablement pour conserver la vie; +ceux-là s'attardent en de faux chemins, et les plus bourgeois d'entre +les bourgeois semblent encore des dilettantes. Celui qui a dû défendre +sa peau attaquée de tous les côtés, ou qui a seulement été enterré vif +une ou deux fois dans l'entonnoir, comme il s'entend à déblayer les +questions! + +Madame Jaubert, d'un revers de main, semblait chasser la parole de son +fils. Elle l'appela encore «Bébé», à plusieurs reprises, durant le +repas. Elle lui dit: «Remonte ta serviette, Henri, tu vas tacher ton +gilet...» Elle le trouvait cruel, parce qu'il racontait, d'un ton froid, +sans sourciller, des choses épouvantables dont il avait été témoin. Il +avait vécu dans la charogne, dans la vermine, dans la boue, dans l'eau +jusqu'à la ceinture: il tirait de ces circonstances des motifs de blague +à la fois déconcertante et sublime. Ce n'était pas qu'il fût dénué de +sensibilité, car, au récit qu'il faisait de la mort d'un de ses amis, +l'émotion contenue lui coupa le souffle dans la gorge. Cependant, tout +aussitôt, il se mit à conter quelques faits épiques, avec une humeur de +gavroche. Il m'apparaissait, à moi, comme un personnage de Shakespeare. +Jamais je n'avais eu sous mes yeux, vivant, un exemplaire d'humanité qui +me plût à ce point: la malignité, la grâce et le calme viril étroitement +mêlés à la sauvage grandeur; la splendeur de l'aube encore accrochée aux +voiles de la nuit; ce mélange, si vrai pourtant, du comique avec la +tragédie, que nos préjugés condamnent, mais dont les grandes crises, les +plus importants cataclysmes proclament la nécessaire beauté. + +Il vint, après le déjeuner, quelques amis de ces honnêtes et courageuses +gens demeurés dans la ville, à peu près évacuée. Ils parlaient avec +beaucoup de bon sens, des événements; ils rendaient hommage au petit +capitaine, mais avec l'arrière-pensée, on le sentait, de la révision des +grades, après la campagne, et la conviction bien assise que les +capacités s'acquièrent avec l'âge et que les titres mérités le sont +surtout «à l'ancienneté». On ne pouvait leur en vouloir et, cependant, +leur impuissance à comprendre un certain état nouveau avait quelque +chose de gênant. Si je leur eusse dit: «Mais, vous n'êtes donc pas +frappés par le rôle que joue et qu'est appelé à jouer désormais l'_homme +jeune_ et même le tout jeune homme?», ils m'eussent fait des objections +irréfutables sur l'heure, à cause du respect que méritent les actions de +nombreux hommes d'âge avancé, mais qui n'ébranlent pas ma foi secrète +dans le règne futur d'une humanité rafraîchie par la notion des +nécessités essentielles. «Et ce qu'elle enverra vos routines et vos +idées désuètes rejoindre les vieilles lunes, ah! mes braves gens, vous +n'en avez pas le moindre soupçon!...» Mais le capitaine lui-même m'eût +blâmé peut-être, parce que ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il fera, +est tout naturel et tout simple pour lui, et il ne l'oppose pas à ce que +la brusquerie des événements a précipité dans le gouffre du passé. +Enfin! en voilà donc un qui n'agit pas par réaction et pour se donner +des airs de faire le contraire de ce que d'autres ont fait, mais qui +agit sous l'impulsion directe des réalités pressantes! + +A quelques-unes de ses opinions vigoureuses, son père opinait: + +--Il en rabattra, quand il connaîtra la vie... + +--Mais, la vie, monsieur Jaubert, c'est lui qui la construit, c'est lui +qui la fait!... + +Le père hochait la tête. Le fils, un peu harcelé par nous, voulut bien +nous raconter des épisodes auxquels il avait été mêlé, devant Verdun, +plus de quatre mois durant. Et nous l'écoutions, je n'exagère pas, comme +nous n'avions jamais écouté aucun récit, aucun lecteur, aucun acteur +célèbre; nous l'écoutions comme nous eussions écouté chanter le vieil +Homère. + +Situation étrange: les parents, les amis, médusés comme nous, secoués +dans leurs entrailles, palpitant de tout leur cÅ“ur, mais en proie au +plus singulier malaise: l'impossibilité, malgré l'amour-propre, d'allier +l'image de tant de grandeur à celle de ce «gamin» disant: «J'ai fait, +j'ai vu.» + +Et, quand il eut fini, personne n'osa prendre la parole. + +La mère se leva, alla plonger un doigt sous le faux-col de «Bébé» et +elle résuma ingénument son impression: + +--En 1911, monsieur--c'est hier--il a eu sa rougeole! Il était dans son +petit lit, là -haut. On lui mesurait la taille quand il se levait: il +grandissait encore... + + + + +«COMME JE NE TE CACHE RIEN» + + +--Comme je ne te cache rien, murmura Isabelle, je te dirai que je ne +suis pas du tout allée hier dîner chez les Jadin, ainsi que je te +l'avais annoncé; mais un cousin à moi est arrivé en permission et nous +avons fait ensemble de la musique... + +--Tu sais combien j'aime, dit Albert, que tu me racontes exactement ce +que tu fais. C'est charmant d'avouer tout à son grand ami! Pourtant, tu +m'as quitté à 6 heures en me disant: «Je dîne chez les Jadin...» + +--Eh bien! Et j'ai trouvé Jean-Claude à la maison... Et alors, zut pour +les Jadin! + +--Mais, tu ne m'as jamais parlé de ce cousin?... + +--Parbleu! je ne vais pas aller, pour me flatter, crier sur les toits +que j'ai un cousin dans les chasseurs à pied, et qui s'est conduit d'une +façon exemplaire. + +--Je rends hommage à ta modestie, Isabelle... Si ton cousin le chasseur +à pied te faisait la cour, tu me le dirais, au moins? + +--Est-ce que je te cache jamais quelque chose? + +Deux jours après, Isabelle dit à Albert: + +--Comme je ne te cache rien, je t'avouerai que, si je ne me suis pas +trouvée hier à notre rendez-vous, c'est qu'un monsieur est venu à la +maison. + +--Quel monsieur? + +--Un monsieur que tu ne connais pas. Son nom ne te dirait rien du tout. +Un monsieur qui venait pour un renseignement. + +--On n'a pas idée de laisser un homme attendre sa petite amie pendant +toute une soirée, sous prétexte qu'un monsieur est venu demander un +renseignement! + +--Mon chéri, c'est que, après le monsieur, je te dirai que ç'a été mon +cousin qui est revenu: impossible de lui confier, à ce garçon, que +j'avais à te rejoindre... + +--Mais tu n'es pas obligée de dire toute la vérité à tout le monde comme +à moi, diable! Tu pouvais bien lui conter une blague!... + +--Encourage-moi à mentir! Et mentir, par-dessus le marché, à un soldat +qui se fait casser la figure depuis deux ans pour toi et moi! + +--En considération du soldat, je ne me fâche pas; mais je m'étonne que +tu sois aussi dépourvue d'imagination. + +--Je te conseille de t'en plaindre. Si j'avais de l'imagination, il me +resterait bien de temps en temps quelque blague, comme tu dis, à +employer à ton usage, tandis que, dépourvue autant que je le suis, tu +peux être parfaitement tranquille. + +--Le fait est que je le suis, ma bonne Isabelle. J'ai bien avec toi +quelques déconvenues et quelques sujets de m'impatienter plus souvent +que je ne voudrais, lorsque, comme hier soir, tu me poses carrément un +lapin; mais j'ai la certitude que peu après j'en aurai l'explication... + +--Et par le menu encore! + +--Je ne pourrais pas, mais absolument pas, supporter une femme +dissimulée. + +--Fichtre, ce n'est pas mon cas. + +--Viens, que je t'embrasse, Isabelle, pendant que je te tiens. + +Isabelle se jeta dans les bras d'Albert. Ils s'embrassèrent. + +--Comme je ne te cache rien, dit Isabelle, sache aussi que Turpin m'a +demandée en mariage. + +--Turpin? Qui ça, Turpin? Tu ne m'as jamais parlé de celui-là ? + +--Oh! c'est que je le désigne tantôt par un nom, tantôt par un autre: +une vieille manie entre lui et moi: c'est un jeu; tu auras confondu. + +--Qu'est-ce que tu as répondu à Turpin? + +--Je l'ai prié de repasser, tiens! + +--Tâche au moins de lui conserver ce nom de Turpin, et ne viens pas, +dans huit jours, me dire que Tartempion te convoite en justes noces. Ça +vous donne toujours un petit coup. + +--Au fond, qu'est-ce que ça peut te faire, puisque tu sais que je suis +amoureuse? + +--Tu dis ça gentiment, Isabelle, avec conviction, ma foi! et avec autant +de plaisir que... que j'en éprouve à l'entendre, moi. + +--Je dis ça tout bêtement, comme on aime; je dis ça avec le plaisir que +j'éprouve à aimer, comme tu dis, toi, que ton plus grand plaisir est de +m'entendre dire toute la vérité... + +--Oui, ma chère Isabelle! Oh! répète-moi cela; c'est comme une pluie +d'été bienfaisante, une douche tiède... Et tu sais: on ne met jamais +assez de précision à dire ce que l'on pense fortement, tout ce que l'on +pense. Et on aime à réentendre aine chose si douce. Tu es +amoureuse.--Dieu! que ce mot est joli!--Tu es amoureuse, Isabelle! et +dites le nom de la personne, ma petite amie chérie?... Allons! de qui +est-on amoureuse? + +--Mais, de mon cousin Jean-Claude, parbleu! + +--Ha! ha! ha! ha!... tu es vraiment la plus amusante des femmes! Adieu, +tiens. C'est vraiment dommage d'être obligé de se séparer de toi ce +soir. Mais demain, Isabelle, tu me réserves ta soirée, ta soirée tout +entière... et même un peu plus?... + +Le lendemain soir, Albert attendit vainement Isabelle; et il l'attendit +la soirée entière, et même un peu plus. Elle apparut deux jours après: + +--Me diras-tu ce qui s'est passé, Isabelle? + +--Comment! ce qui s'est passé? Mais je ne te cache rien, tu le sais: +Jean-Claude en était à la fin de sa permission; il repartait pour le +front, le malheureux. Ah! qui sait si je le reverrai jamais! + +--Jean-Claude?--Il repartait?... Et... Et alors?... + +--Et alors?... Mais certainement!... Quand tu seras là à pousser des «Et +alors?» Je ne t'ai pas dit, peut-être, que je l'aimais? + +--Oui, tu me l'as dit... et bien d'autres choses encore... Je m'aperçois +à présent de tout ce que tu m'as dit... Pour moi, le fait de dire +semblait impliquer que... Mais tu ne me comprendras pas... J'étais +tranquille, enfin, parce que tu me disais tout... Est-on bête! Dieu de +Dieu! est-ce qu'un pauvre homme est bête! + +--Bon! voilà que tu pleures, à présent! Es-tu drôle! Ah! çà , voyons! oui +ou non, m'as-tu demandé de ne te rien cacher? + + + + +LES POMMES DE TERRE + + +Enfin, enfin, la pauvre vieille maman était sauvée! Sa fille, Jeannette, +la vit descendre du train sur le quai de la gare de l'Est. La bonne +femme portait un grand panier sous le bras, et elle avait échangé sa +coiffe pour un chapeau, en venant se réfugier à Paris. + +Jeannette embrassa sa mère. Que de choses, Seigneur Dieu! Que de +malheurs effroyables!... La vieille bredouilla: + +--Je t'ai apporté du beurre,--la Sicot a encore sa vache...--une +douzaine d'Å“ufs et des grappes de raisin... Oui: le cep en espalier sur +le mur qui regarde le carré de pommes de terre, il est encore debout, ma +petite!... et le carré de pommes de terre, y a pas une marmite qui l'ait +seulement «fourragé»! + +Elle appuyait sur ce détail avec une espèce de défi, comme si son pan de +mur debout, son cep et ses pommes de terre narguaient toutes les armées +germaniques. Et puis, son Å“il s'éteignit, aussitôt dans le Métro. + +--L'essentiel est que tu sois là , avec tes quatre membres, disait et +répétait la fille, à peu près à chaque station. + +--C'est tout de même malheureux de quitter!... murmurait la mère. Et un +sanglot contenu lui coupait le souffle dans la gorge. + +Elle recouvra pourtant, et petit à petit, la parole, une fois installée +chez sa fille. Ah! c'est qu'on l'interrogeait, vous pensez! sur le +palier, dans la maison et dans la rue. + +«C'est Gauilly qu'on habitait, oui, mesdames, un petit patelin comme ça, +en vue de Reims... Ah! la cathédrale, on l'a toujours vue, depuis le +temps qu'on était marmots, défunt le père Souriau, comme moi,--on était +cousins avant que de s'établir en ménage, en ménage si on peut dire, car +on avait tout juste quatre-vingts francs, à nous deux, le lendemain des +noces.--Du vin blanc, par exemple, il en avait coulé! Chez nous autres, +il n'y a pas que les riches pour s'offrir ça, vous pensez bien... +Vigneron? Oui, madame, il était vigneron, mon homme, comme de juste... +Eh bien! ça ne l'a pas empêché d'amasser, sou par sou, de quoi se bâtir +une maison avec cave et jardin, oui, et d'entourer son clos de murs... +Cinq enfants... Vous avez dit le chiffre, madame, oui, cinq, qui étaient +beaux et bien vivants, sans aucun manquant, avant la guerre, et élevés +tous les cinq comme ma fille ici présente qui m'a forcée de venir +m'abriter chez elle, quoique ça soit dur de quitter...» + +Quand elle disait «dur de quitter...» ses yeux se couvraient d'une buée, +sa gorge se contractait et elle s'arrêtait un instant de parler. + +«La guerre vous prive de tout, c'est connu; on y est fait: mon pauvre +homme avait bien une balle dans les reins depuis 70 et qui l'asticotait +par le mauvais temps, aussi quand c'est qu'il a vu partir ses trois +garçons, il a dit: «A eux trois, ils leur en f... toujours plus que je +n'en ai reçu!» Et c'est tout. Mais les Boches sont passés chez nous, +mesdames, saouls comme des gorets déjà avant de nous avoir vidé la +cave... Ça, je m'en souviendrai! Quand le père Souriau a vu tous ses +fûts à sec, ça lui a porté un coup. De ce moment-là , c'était un homme +fini; ne fallait même plus lui parler de tailler ses plants de vigne ni +de bêcher son clos: c'est moi, telle que vous me voyez, qui ai semé les +pommes de terre... + +»Il se traînait, le cher homme, dans le village, la figure pareille à +une viande bouillie, avec son chien Castor et sa petite-fille, une +gentille enfant de onze ans et demi, qui le tenait sans cesse par la +main, faute de quoi, à ce qu'il disait, il voyait tout tourner, comme un +homme ivre... Notre malheureux enfant, l'aîné, un si brave garçon, avait +été tué à la bataille de Lorette; le plus jeune était porté comme +disparu depuis la bataille de l'Yser: c'est-il fait, ces choses-là , pour +arranger un pauvre vieux père, je vous le demande? + +»Là -dessus, voilà qu'un beau jour, l'angélus de midi n'avait pas fini de +sonner, un boucan d'enfer secoue le village.--Y avait douze mois que la +côte de Brimont tirait sur Reims, sans qu'on nous ait fait l'honneur de +nous souhaiter le bonjour à la manière boche; ils nous devaient bien +cette politesse, rapport à nos caves...--C'était une marmite qui venait +d'écraser les bâtiments de l'école primaire. Trois minutes après, une +deuxième tombe sur les gens du village rassemblés, comme on dit, au lieu +du sinistre: huit hommes, trois enfants hachés menu comme chair à pâté. +Le lendemain, pan! j'étais en train de sarcler les pommes de terre; je +vois s'écrouler devant moi notre maison, sauf la resserre à étaler les +graines. Le père Souriau rentre avec la petite à la main et Castor: + +«T'as aussi bien fait de traînasser dehors, que je lui dis; on aurait +été en train de manger la soupe, qu'il ne resterait pas un fétu de nous +trois et du chien...» + +»C'est dans la cave qu'on s'est établi depuis ce temps-là . Il n'y avait +pas à choisir: mais, à l'heure de l'obus, quand le grand-père et la +petite sortaient,--c'est-il que je serais une poltronne, +mesdames?--j'avais des inquiétudes. Je les vois revenir, les chers +mignons, il y a de ça trois semaines, avec le chien gambadant, à vingt +mètres de moi, pas plus, pas moins. Tout à coup, poum! patapoum!... Et +la petite qui lâche la main de son grand-père en s'écriant: «C'est sur +l'église pour sûr!» Ces enfants, ça n'est pas craintif; à l'église, elle +y court. Le chien la suit. «Bon Dieu! que je fais, en voilà une autre de +sacrée marmite!...» Je l'entendais qui déchirait l'air comme une pièce +de toile. La terre se soulève dans la rue, mes bonnes dames, +jusqu'au-dessus des toitures: de ma petite-fille, du cher petit ange du +bon Dieu, ni du chien, on n'a jamais rien revu, mesdames, que des +bribes: mais, faites excuse: autant n'en point parler, ça soulève le +cÅ“ur... Mon vieux en est mort, lui, au fond de sa cave, dans les +vingt-quatre heures...» + +--Pauvre madame Souriau! C'est un miracle que vous soyez là , vivante et +à l'abri. Votre fille, on peut le dire, vous aura tirée de l'enfer!... + +--Chut! dit la mère Souriau, n'en dites rien à ma fille: j'ai tous mes +papiers pour mon retour... C'est trop dur de quitter... Je retourne!... + +--Comment! là -bas! sous le bombardement qui continue?... + +--Eh bien! et les pommes de terre? Qui est-ce qui s'en occupera si je +n'y suis point? + + + + +AH! LE BEAU CHIEN! + + +Deux maçons employés à la construction d'une villa voisine, passèrent un +matin devant la grille de la cour où le chauffeur Pfister faisait son +auto; ils tiraient, au bout d'une ficelle qui l'étranglait, un avorton +de chien sans couleur et sans forme et dont l'aspect pitoyable émut le +mécanicien des Bullion à qui sa conscience reprochait d'avoir aplati, +durant cette seule saison, quatre chiens sous ses pneus jumelés. Pfister +cria: + +--Où c'est-il que vous menez ce pauv' petit cabot-là ? + +--A l'eau! dirent les maçons, à moins que tu n'en offres cent sous, dix +francs... + +Le maître d'hôtel, Honoré, par le soupirail de l'office, ricana: + +--Cent sous, dix francs pour un voyou de cabot à moitié crevé et vilain +comme la gale! ils nous ont pas regardés... + +Mais une femme de chambre fut touchée de compassion pour le malheureux +chien qu'on allait jeter à la mer; elle monta aussitôt parler de la +chose à mademoiselle Antoinette. + +Mademoiselle regarda par le balcon, vit le chien, le cou serré dans la +boucle qui le jugulait en lui poussant les yeux hors des orbites. Elle +appela son père. M. Bullion parut à sa fenêtre, en pyjama. Mais déjà une +voix criait de l'intérieur: + +--Un chien?... pas de chien!... jamais de chien!... à aucun prix, +entendez-vous? un chien n'entrera dans la maison!... + +--Mais, maman, c'est un malheureux chien qu'on s'en va jeter à l'eau!... + +--Qu'on le jette à l'eau! ça ne me regarde pas; j'ai dit: je ne veux pas +de chien. C'était madame Bullion qui, de la table à coiffer, prononçait +l'arrêt de mort du «pauv' petit cabot». + + * * * * * + +Le «pauv' petit cabot» fut sauvé néanmoins, cent sous, et non pas dix +francs, ayant été payés secrètement aux deux maçons par la complicité de +mademoiselle et de monsieur; et le chien fut introduit dans les +sous-sols, lavé, savonné, frotté de poudre insecticide, et nourri +abondamment. Il n'en était pas plus beau; il conservait l'attitude +rampante et lamentable qu'on lui avait vue lors de sa marche au +supplice; le pain, le lait, la pâtée de la main du chef, le substantiel +os de côtelette, tout semblait lui faire boule dans le ventre, qui +ballonnait à éclater, sans que le reste du misérable corps parût +seulement avoir reçu sa subsistance. En liberté relative, dans la +sécurité des gras sous-sols, ce chien conservait son air d'être étranglé +par la boucle, au bout de la corde. + +Honoré le bousculait du pied, répétant sans cesse que «c'était cent sous +qui auraient été aussi bien dans sa poche»: que Madame vienne à +descendre, un de ces quatre matins à l'office ou entende l'animal +aboyer, on verrait la danse! + +Madame, en effet, ne tarda pas à surprendre dans sa villa l'hôte +installé contre son gré. Elle n'avait, affirma-t-elle, qu'une parole; +elle ordonna incontinent que le chien fût jeté dehors. + +L'infortuné animal traîna son ventre bedonnant sur la route où il manqua +dix fois de le faire écraser par les automobiles, et le promena +désespérément sur les bords de cette mer qui l'eût si bien englouti une +ou deux semaines auparavant. Il revenait guetter aux soupiraux par où on +l'alimentait en cachette, et à la faveur d'un événement qui préoccupait +alors toute la villa Bullion. + + * * * * * + +La gracieuse Antoinette Bullion, que l'on nommait familièrement Toinon +Bulliette, était fiancée depuis peu à un charmant jeune homme, appelé +Édouard, qui lui plaisait tout à fait. Elle recevait des fleurs, des +compliments, des visites, celle de son fiancé tous les jours. + +Madame Bullion elle-même croyait aimer beaucoup son futur gendre; elle +l'eût préféré avec de la moustache, oui, certes, mais puisque tel était +«le genre» aujourd'hui, tout comme de porter le pied petit ainsi que du +temps de son grand-père, «allons-y!» disait-elle, et on l'eût indignée +en prétendant qu'elle n'adorait pas ce cher Édouard au visage glabre, et +au pied court. + +Or, un beau jour, le cher Édouard étant là , penché amoureusement sur +Toinon, une porte fut entre-bâillée, et un chien parut, un horrible +chien, le chien du sous-sol, le chien expulsé, l'intrus au ventre de +baudruche. + +Le premier mouvement de madame Bullion en apercevant la laide bête fut +de la repousser d'un coup de pied et de préparer à l'adresse de ses +domestiques une verte semonce. Mais Édouard, en belle humeur et par +manière de dérision, voyant ce chien grotesque, s'écria: + +--Ah! le beau chien! + +Et toutes les personnes présentes, de rire. + +Un phénomène curieux se produisit dans l'esprit de madame Bullion. Non +seulement le geste de violence que sa jambe esquissait, ne fut pas +exécuté, mais elle pria qu'on fermât la porte, le chien demeurant là , +innocent, la mine un peu confuse, l'abdomen proéminent, et s'étant assis +sur le premier coussin à proximité de ses pattes informes. On se +regardait avec stupéfaction: et chacun étouffait son rire. Édouard +reprit sa cour au côté de Toinon Bulliette. + +Mais madame Bullion, le soir même, saisissait l'occasion d'un aparté +avec sa fille, et prononçait: + +--Mon enfant, observe bien ton fiancé, je te prie; j'ai une crainte: ne +manquerait-il pas de cÅ“ur, par hasard? + +--Oh! oh! je ne m'en aperçois pas, maman! + +--Tu ne t'en aperçois pas, c'est possible. N'empêche que, tantôt, je +l'ai trouvé bien dur pour ce pauvre chien. + +--Mais, maman! ce pauvre chien, c'est toi qui... + +--Allons, ma fille, pas d'observation, n'est-ce pas! Je t'ai dit mon +appréhension; tiens-en compte. Ta mère ne cherche que ton bonheur, tu le +sais... Embrasse-moi!... Ah! vois-tu, c'est que, s'il allait n'être pas +bon pour toi!... + +--Mais, maman... il m'adore... + +--Allons! va te coucher, ma petite. + + * * * * * + +De ce jour, la fortune du chien était faite. + +Elle ne fut pas immédiatement considérable. Le «pauv'petit cabot» fut +encore le chien de l'office, quelque temps; mais il le fut, +officiellement, avec l'autorisation de la maîtresse de maison. Plus de +cachotteries. Son droit à vivre étant acquis, on lui donna moins à +manger; son ventre se dégonfla petit à petit; l'animal en devint moins +remarquable par sa laideur, mais en vérité non pas mieux fait: il était +si laid! Il restait laid, sans plus, honnêtement, platement laid, bonne +bête avec cela, c'est-à -dire sans méchanceté aucune, sans intelligence +non plus. On le nomma Roussaud, à cause de la couleur de son poil. + +Mais, à mesure qu'un défaut--quel homme en est exempt, mon Dieu?--se +découvrait chez le fiancé d'Antoinette, l'indulgence de madame Bullion +pour Roussaud se haussait d'une nuance ou d'un ton. Édouard était mal +classé au tir aux pigeons: on veillait à ajouter un peu de viande hachée +à la pâtée du chien; Édouard avait mal surveillé l'envoi de sa +fleuriste: avait-on remarqué comme ce chien était doux? Édouard avait +fait une petite fugue, mal justifiée, de deux jours: le chien recevait +un collier neuf; enfin Édouard ayant bel et bien épousé mademoiselle +Bullion,--ce qui n'a rien de répréhensible, pourtant,--et ayant emmené +victorieusement sa jeune épouse en Italie,--ah! cela est toujours +pénible au cÅ“ur des mères,--le chien Roussaud fut autorisé à demeurer au +salon. Le lendemain on jugeait son nom Roussaud, bien vulgaire, et il +recevait le nom infiniment mieux sonnant de Fingal. + + * * * * * + +Fingal eut sa corbeille au salon, matelassée, garnie d'une couverture de +laine; et, un peu plus tard, sa niche à la salle à manger, une niche à +sa mesure, une petite villa normande, s'il vous plaît. Il se traînait de +l'une à l'autre, avec son air calamiteux, chargé du poids d'un triste +passé, s'accommodant au confort, oui, certes! mais reprochant au destin +de ne le lui avoir pas accordé en naissant. L'important Honoré, maître +d'hôtel, qui l'avait tant bousculé jadis, était à son service et se +courbait jusqu'à terre pour présenter au rez-de-chaussée de la petite +villa normande l'assiette de porcelaine où Fingal, les pattes écartées, +la queue basse, la mine incurablement désolée des pessimistes gonflés de +bien-être, semblait prendre l'univers à témoin du sort pitoyable qui +l'obligeait à tirer la chair de poulet parmi la mie de pain trop +abondante ou à se donner bien du mal aux mâchoires pour rompre l'os de +la côtelette. Une bonne hygiène avait toutefois rétabli l'équilibre +entre son torse et ses membres, et Fingal commençait à épaissir de +partout. + +Le temps vint où il monta à la chambre de Madame, qui lui fit faire une +couchette enrubannée et ne pouvait plus se séparer de lui, fût-ce durant +ses courses en auto. Depuis l'ironique et trop fameux: «Ah! le beau +chien!» personne qui se hasardât devant madame Bullion à exprimer son +jugement sur Fingal: «Le gentil petit chien», disait-on. «Le beau +chien!» même n'eût pas été mal pris, venant de toute autre personne que +d'un gendre. C'était un lieu commun, dans les conversations, que +l'étrange caprice de madame Bullion. Beaucoup, d'ailleurs, estimaient +que cette faiblesse était trop légitime, la pauvre femme devant se +trouver si privée depuis le mariage de sa fille. + + * * * * * + +Lorsque Antoinette revint de son voyage de noces prolongé à plaisir, +tant la bonne entente avait été parfaite, elle reconnut à peine la +maison paternelle transformée par l'élévation extraordinaire d'un +personnage qu'elle avait, il faut le dire, complètement oublié. Fingal y +avait plus de place qu'elle n'en avait jamais occupé elle-même; tout au +plus manquait-il au chien d'avoir une gouvernante attachée à sa +personne, mais tous les domestiques, à l'envi, obéissaient à ses appels, +à ses moindres murmures. Une porte s'ouvrait soudain, et Fingal, +accompagné d'un valet de pied, faisait son entrée; à des heures +déterminées, la même porte était ouverte, et le domestique, la main sur +le bouton, attendait que Fingal voulût quitter sa corbeille pour aller +faire son petit tour au jardin; madame Bullion sonnait pour qu'on +transportât la corbeille du coin Est de la pièce aux environs de la +fenêtre méridionale afin que Fingal profitât du rayon de soleil; Fingal +désormais frileux avait un petit paletot, un petit paletot sortant de +chez le bon faiseur, un petit paletot avec une petite poche et dans la +petite poche un petit mouchoir. Fingal avait un mackintosh pour la +voiture et Fingal avait des lunettes d'auto! + +Antoinette ne pouvait s'empêcher de rire et plaisantait la faveur de +Fingal avec toute l'insouciance que vaut à une jeune femme le bonheur +conjugal. Son mari, moins spontané désormais, et plus habile, dès qu'il +avait vu Fingal en dandy, avait adopté vis-à -vis de lui l'attitude +attendrie, sinon déférente, propre à se concilier les bonnes grâces +sinon du chien du moins de la belle-mère. + +Madame Bullion, à qui rien n'échappait de ce qui concernait Fingal, dit +à sa fille: + +--Ton mari, mon enfant, a un cÅ“ur d'or; aime-le. + +Et d'autre part elle dit à son gendre: + +--Mon cher Édouard, puisse votre femme vous aimer autant que vous le +méritez!... + +--Mais, belle-maman, j'ai tout lieu de croire... + +--Ah! c'est que, voyez-vous, j'ai une crainte, en la voyant si espiègle, +si sarcastique à l'égard d'un malheureux petit chien: manquerait-elle de +cÅ“ur, par hasard?... + +_Septembre 1913._ + + + + +LE PRISONNIER + + +En l'honneur de l'arrivée du papa, capitaine d'infanterie, en congé de +convalescence, on avait invité avec leurs parents les petits amis et +amies des enfants. Après le dessert, toute la jeunesse eut la permission +d'aller au jardin et se dirigea aussitôt vers le potager, terrain +favorable à la guerre. + +Max, l'aîné, qui avait dix ans, dit sans hésiter: + +--Moi, je suis le chef. + +Et il conféra les grades, avec un assez bon discernement, sans faire +état ni de l'âge ni du sexe, tenant compte, affirmait-il, seulement des +capacités. En réalité, ceux qui se trouvèrent nantis des postes les +moins reluisants et dont par conséquent il risquait de provoquer le +mécontentement, étaient les plus petits, les plus faibles. + +--C'est idiot! grommela l'un de ceux-ci, nommé Bob, six ans et demi, +simple soldat de deuxième classe: pour les travaux de terrassement par +exemple, le premier venu comprendrait qu'il ne faut pas faire éreinter +des mômes encore au biberon!... + +Cependant le chef toucha ses subordonnés par une certaine modestie en ne +s'attribuant pas à lui-même un grade supérieur à celui de commandant. + +--Je m'étonne, lui fit remarquer une petite fille, remplissant les +fonctions de caporal, que tu ne te sois pas nommé d'emblée +généralissime... + +--Es-tu bête! répliqua le commandant: le généralissime, vous devriez +comprendre, il n'est pas là ; il est au G.Q.G. derrière les arbres, +derrière la maison; il ne nous voit pas. Moi, je ne peux pas vous perdre +un instant de l'Å“il. Ah! bien, qu'est-ce que vous deviendriez, mes +pauvres bougres!... + +--Pardon, mon commandant, observa une petite, nommée Annette, en faisant +le salut militaire, est-ce que le service d'espionnage est organisé? + +--C'est indispensable, en effet, dit le commandant. Un homme de bonne +volonté pour le service des renseignements? + +Pas un des enfants ne bougea. + +--Allons! dit le commandant, je comprends. D'ailleurs nous sommes trop +peu nombreux. Alors, écoutez-moi! Je décide: le service en question est +admirablement organisé. Je n'ai pas besoin de fournir les noms de nos +agents; l'essentiel est qu'ils soient en contact avec mes supérieurs +hiérarchiques et que je n'aie pas un empoté au poste téléphonique. +Annette, mon enfant, empoigne-moi les récepteurs et ne les quitte plus! + +Annette se mit aussitôt sur la tête une double tige de lierre disposée +de manière à faire casque, et, à l'aide de deux feuilles, se boucha +hermétiquement les oreilles. + +--Et l'aviation? + +--Regardez plutôt! + +Max désignait un vol de martinets: cinquante appareils, pour le moins, +filant vers l'Est à tire-d'aile, dans le jardin d'à côté. + +--C'est magnifique! s'écria tout le bataillon. + +Et l'on se mit avec un entrain fiévreux aux travaux de tranchées. Une +dépression de terrain, accentuée par les pluies, entre deux anciennes +couches à melons, se prêtait à cet ouvrage. On se contenta de figurer +les abris, les postes d'écoute, les entrées de sapes et les cagnas des +officiers. Le commandant désignait avec une minutieuse précision +l'emplacement des différentes lignes de tranchées et boyaux qui +n'existaient pas, les secondes lignes, les circuits enchevêtrés où il ne +faudrait pas se perdre, les cantonnements à l'arrière, les routes +encombrées de camions automobiles, les postes de secours. Une chose le +mécontentait: qu'on n'entendît pas assez de bruit et surtout rien qui +ressemblât à un bombardement. Il employa, pour y remédier, un de ses +hommes à cogner à tour de bras, près de la pompe, sur un arrosoir. + +On avait, comme de juste, réquisitionné toutes les pelles et pioches +dans la chambre aux outils; le pauvre jardinier, blessé sur le vrai +front, lui, et soigné dans un hôpital lointain, on n'avait pas à +craindre ses récriminations. La rude besogne, d'abord confiée aux +simples «poilus», rendit promptement jaloux les officiers qui avaient +peu à faire. Et tous s'y mirent à l'envi. Les dix gamins, de la boue +jusqu'aux genoux, avaient les joues rouges comme des tomates. + +Au bout de trois quarts d'heure, le capitaine émit une opinion: + +--Je ne vois pas les fils de fer, dit-il, anxieux; m'est avis qu'on ne +ferait pas mal de les poser pendant que l'ennemi est relativement +tranquille... + +--Ha! ha!... l'ennemi!... ricana le petit Bob (six ans et demi). + +--Eh bien! quoi? ça te fait sourire, toi, trois ou quatre corps d'armée +boches qui vont nous arroser tout à l'heure avec des 420! + +--Ha! ha!... les 420! dit le jeune poilu récalcitrant, en remuant la +terre. Où sont-ils les 420! Où est-ce qu'il est l'ennemi? Vous êtes des +poires: vous parlez, vous parlez, pendant qu'on est là , nous autres, à +trimer, mais l'ennemi je ne l'ai pas vu; il n'y en a pas! + +--Qui est-ce qui m'a fichu une andouille de ce poids-là ? s'écria le +commandant, qui se croyait obligé d'employer le langage «littéraire» des +soldats de la Grande Guerre: «L'ennemi, il n'y en a pas!» Parce que tu +ne le vois pas, sans doute, espèce de moucheron? Regardez-moi ce +microbe! ça se mêle de faire campagne, et ça en est encore en 70, comme +son grand-père!... L'ennemi, veux-tu le savoir, mon bonhomme? Il est là , +à quatre-vingts mètres, terré comme des taupes. La preuve: attention! +Voilà un aviatik... Nous sommes repérés... + +--Ah! mais, ah! mais! dit une fillette de sept ans, terrorisée, il ne +faudrait pas plaisanter! + +La réflexion fut accueillie par un éclat de rire général et méprisant. + +Bob fit observer avec flegme: + +--C'est un merle qui se transporte d'un jardin à un autre. + +--Ho! ho! fit le commandant, voilà un homme qui commence à me courir sur +l'haricot: «L'ennemi, il n'y en a pas... Les avions boches sont des +merles... Les 420 sont une plaisanterie!...» On va te faire toucher tout +ça d'un peu près... Écoutez-moi, mes amis: puisqu'un mauvais esprit a +l'audace de mettre en doute l'existence même de l'ennemi, il est +évident, n'est-ce pas, qu'il n'y a plus de jeu possible; je soumets aux +voix la proposition suivante: il faut cesser le jeu, ou il faut que l'un +de nous consente à faire l'ennemi. + +Cesser le jeu? Tous ces enfants étaient déjà bien trop enflammés; la +plupart ne croyaient même pas jouer. + +--Cesser? dit l'un d'eux, mais c'est radicalement impossible. + +--Alors, dit le commandant, un homme de bonne volonté pour faire le +Boche! + +Silence absolu. Pas un geste. + +--Il n'y a personne pour faire le Boche? Eh bien! mon vieux Bob, vous +allez vous rendre là -bas derrière la plate-bande où il y a des choux +gelés, et vous représenterez l'armée des Barbares. + +Un murmure d'horreur parcourut la tranchée. Le môme Bob, à peine plus +haut que l'un des choux derrière lesquels il allait se dissimuler, +répondit: + +--Ça colle. + +L'opinion générale fut, non pas de l'approuver d'obéir, lui qui +d'ordinaire s'adonnait volontiers à la «rouspétance», mais de le voir +consentir à être Boche. + +--J'aurais préféré, dit un gamin, me retirer du jeu. + +--Je suis très ennuyée, dit une des petites, il _était_ mon ami; il se +déshonore... + +Bob alla tout seul derrière ses choux; on lui permit d'emporter une +pelle pour se retrancher, si toutefois il en avait le temps; et le +travail reprit sur le front français avec la plus irréprochable +discipline. + +Mais à peine le jeune Bob était-il installé, là -bas, que la terre et des +objets divers commencèrent à pleuvoir sur le bataillon. «L'ennemi» avait +découvert, derrière les choux, une série de bâches contenant, avec du +terreau, des oignons et différents tubercules; il faisait des boulettes +de terre humide, empoignait les oignons, les aulx, les échalotes par la +tige, rectifiait posément son tir en se dissimulant derrière un poirier, +et causait un grand désarroi dans l'armée française. + +La situation fut jugée intenable, les abris véritables n'étant pas +creusés. Mais une offensive brusquée demeurait possible. «On le voit +trop, gémissaient quelques pauvres «poilus», qu'on a été repérés!» Le +commandant fit circuler l'ordre d'attaque pour quinze heures +quarante-cinq, après avoir improvisé une artillerie lourde à laquelle on +n'avait pas songé tout d'abord. + +--Je ne peux pas tout faire, objectait le commandant à une légère +observation du capitaine, avec ma crise des effectifs et ce G.Q.G. +là -bas qui ne me dit rien, rien!... Pas une communication depuis trois +quarts d'heure au poste téléphonique; aucune réponse à mes appels... Et +mon escadrille aérienne qui ne revient pas!... Heureusement, +ajouta-t-il, je compte, avant tout, sur la bravoure de mes hommes. + +L'attaque se déclencha à l'heure dite. Elle fut foudroyante, nonobstant +les gros oignons, 420, les gousses d'ail, 77, les poignées de gravier +qui simulaient le barrage des mitrailleuses, voire les grands trognons +de choux arrachés ou torpilles aériennes. Plusieurs se déclaraient +blessés et même morts en cours d'assaut, d'autant plus qu'il y avait ces +deux flemmards d'artilleurs, restés en arrière, et qui ne savaient +seulement pas allonger leur tir. + +Enfin, quatre hommes à peu près valides arrivèrent sur l'ennemi, +c'est-à -dire sur le petit Bob essoufflé, qui leva aussitôt les deux bras +dit: «Kamerade!» et fut incontinent fait prisonnier. + +Survivants, canonniers lointains, blessés et morts entourèrent le +prisonnier boche réduit à l'impuissance. On trouva sous le hangar aux +outils le cordeau qui servait jadis au jardinier à aligner ses +plates-bandes, puis des joncs souples, des liens de chanvre et un +paillasson à couvrir les bâches vitrées. On ligota, enroula, empaqueta +le Boche à l'aide de ces accessoires. Et on le laissa là , l'endroit +ayant reçu le nom de Camp de représailles. + +Après quoi, le jeu paraissant terminé, les enfants rentrèrent à la +maison, pour l'heure du goûter. + +En les voyant, la maman de Bob demanda: «Où est Bob?» Mais personne ne +paraissait l'entendre; elle ne s'inquiéta pas encore. Au goûter, +cependant, la maman, ne voyant toujours pas venir son Bob, s'enquit avec +une certaine alarme dans la voix: «Mais, ah! çà , où est Bob?» Les +compagnons de jeu, interrogés, prirent tous des figures de cire. C'était +comme s'ils eussent été sourds et muets. Peu à peu les autres parents +partagèrent l'inquiétude: Bob était le plus petit de toute la bande; les +aînés devaient savoir ce qu'il était devenu. + +--Max! interrogea le capitaine,--le vrai--qu'avez-vous fait du petit +Bob? + +Max répondit avec une dignité solennelle: + +--Bob?... Connais pas. + +Chacun des enfants, pris à part, eut le même mot, avec le même geste +d'ignorance ou de reniement hautain, digne, grave et sincère. + +Alors l'alarme se répandit. Tous les domestiques furent lancés au +jardin; tous les parents coururent à la recherche de Bob; les vieux +messieurs même s'arrachèrent à leur bridge. Dans la maison, les communs, +l'enclos, on n'entendait que le lamentable cri: «Bob!... petit Bob!...» + +Enfin quelqu'un perçut une voix d'enfant qui pleure. On eut tôt fait +d'aboutir au paillasson roulé d'où les gémissements s'échappaient. + +On tenait par l'oreille quelques-uns des énigmatiques enfants. Leur +forfait, sinon sa cause, devenait évident à tout le monde. On les amena +jusqu'au paquet et on les interrogea en leur désignant l'objet: + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +Les enfants ne furent pas troublés, résignés d'avance à n'être pas +compris par les grandes personnes, acceptant stoïquement les châtiments +encourus, résolus dans leur dignité de soldats à ne plus se commettre +désormais avec le gamin ligoté qui avait consenti à représenter +l'ennemi: + +--Ça? dirent-ils, dédaigneux: c'est le Boche! + +Le paillasson était déroulé, les cordes, le chanvre et les liens de jonc +rompus. Les parents s'empressèrent autour du petit Bob délivré et +aussitôt plaint, choyé, dorloté par toutes les familles. + +La fillette, âgée de moins de sept ans, qui avait été son amie, prononça +sur un ton tout à fait de grande dame: + +--Plût au ciel que nos pauvres prisonniers, là -bas, aient été toujours +environnés d'une pareille compassion!... + +Les parents ne purent s'empêcher de rire, et les mystères du terrible +jeu de l'après-midi leur furent par là dévoilés. + + + + +L'OBSTACLE + + +Un soir qu'ils avaient dîné tous les trois, pendant qu'Hubertin allait +dans son cabinet chercher les cigarettes pour sa femme, Pierron sentit +pour la première fois son regard tomber sur la bouche de Laure. Laure +s'étendait sur sa chaise longue, se calait les hanches et jouait +adroitement du pied avec de petits coussins en découvrant sans vergogne +ses deux belles jambes jusqu'aux genoux. Et, ce faisant, elle riait, +soit de sa dextérité à pincer les coussins et à les lancer au bon +endroit, soit de la liberté qu'elle prenait de montrer ainsi ses jambes +à Pierron. Pierron avait vu cent fois ces jambes: avec les robes qu'on +porte aujourd'hui, vous pensez bien! et il avait vu certes un plus grand +nombre de fois cette bouche, étant l'intime ami du ménage depuis dix +ans; mais il ne regardait ni les jambes ni le jeu gamin, libre et +gracieux de Laure: il regardait, comme un objet d'émerveillement +nouveau, la bouche de Laure. + +Le mari entra, la boîte de cigarettes à la main, et il dit à Pierron: + +--Comme tu es sérieux! + +Pierron était demeuré debout, roulant entre deux doigts son cigare non +allumé; et, au-dessous de lui, Laure s'amusait follement avec ses +coussins. A l'observation de son mari, elle releva tout à coup les yeux +sur le visage de Pierron. Elle gardait encore les lèvres entr'ouvertes, +et la lumière de la lampe, posée sur un guéridon, au chevet de la chaise +longue, faisait étinceler ses dents humides. + +L'on se mit à bavarder, comme à l'ordinaire, en fumant. + +Quand Hubertin était là , Pierron lui appartenait tout entier, un peu +trop même, au gré de Laure, qui, souvent écartée de la conversation, +s'ennuyait. + +Les deux hommes s'accordaient, se plaisaient, bien que séparés par une +formation d'esprit différente; mais ils étaient, disaient-ils, l'un à +l'autre des complémentaires. + +Hubertin, le plus jeune, gaillard, positif et versé dans les affaires; +Pierron, quasi oisif, cultivé, publiant, par-ci par-là , dans les +journaux, des études de sociologie arides. Hubertin, en contact +quotidien avec cinq cents ouvriers, apportait des faits; Pierron les +ordonnait, en tirait des conséquences et théorisait; ils se jugeaient +l'un à l'autre indispensables. Ils embêtaient souvent beaucoup Laure +avec leur parlote. + +A plusieurs reprises, durant la soirée, Laure leva les yeux sur Pierron +pour le plaisanter à propos, des choses «rasoir» qu'il disait. Quand +Hubertin en était témoin, elle regardait Pierron en riant, toutes dents +dehors; si Hubertin était occupé ailleurs, elle regardait avec sérieux +l'homme «sérieux», et le charme puissant de sa bouche semblait remonter +à ses yeux en s'augmentant de cette infernale incertitude qui est comme +un autre parfum de la femme et qui nous fait trembler. Pierron partit +plus tôt que de coutume, ce soir-là . Son ami lui dit: + +--Mon vieux, toi, tu nous couves une grippe; tu fais aussi bien de +prendre le large. + +--Mon petit Pierron, dit Laure, en tendant sa main à baiser, si vous +avez la grippe, téléphonez-nous; j'irai vous soigner. + +Et elle rit encore, parce que tous savaient que la proposition qu'elle +faisait était chimérique. Mais elle était apte à susciter bien des rêves +chez le pauvre garçon qui rentrait chez lui, plus tôt qu'à l'ordinaire. + + * * * * * + +Pierron revint le lendemain dans l'après-midi chez ses bons amis. Laure +s'apprêtait à s'habiller. + +--Comment! c'est vous, Pierron; vous n'avez pas la grippe? + +--Non... J'étais précisément venu vous rassurer... Hubertin va bien? + +--Hubertin n'est pas là , à cette heure-ci, voyons! Oh! il n'est pas un +homme à s'inquiéter, allez! Voulez-vous que je lui téléphone à son +bureau que vous n'avez pas la grippe et que vous êtes ici pendant que je +m'habille?... + +--On ne peut pas plus gracieusement me mettre dehors... + +--Allons! ne vous fâchez pas, mon vieux Pierron. Ecoutez; j'ai un thé à +six heures; je vais m'habiller; attendez-moi, nous sortirons ensemble et +vous me jetterez avenue de l'Alma. + +--C'est faisable. + +Pendant que Pierron tournait les pouces dans le salon, il entendait, de +l'autre côté de la porte refermée, les menus bruits de la toilette de +Laure, depuis les observations brusques à la femme de chambre jusqu'au +glissement répété du polissoir sur les ongles. Tout à coup, la porte +était entr'ouverte, et un bras nu, un bras blanc, un bras plein et +ferme, un bras magnifique, apparaissait, qui esquissait un geste +apaisant. + +--Vous impatientez pas; j'arrive. + +--Ah! dit Pierron, si vous pouviez seulement, pour m'occuper, me laisser +ça!... + +--Ça, quoi? faisait la voix de Laure, derrière la porte. + +--Ça, dit Pierron en appliquant un baiser sur le bras. + +Le bras s'amollit, tomba doucement et disparut; la porte fut refermée. + +Dix minutes plus tard, Laure n'était pas prête. La porte s'entre-bâilla; +le bras reparut, balançant son geste de paix. Pierron, affolé, se +précipita et appuya davantage son baiser, plus haut. + +--Ça y est, mon petit; je passe mon corsage... Dites donc! si vous +alliez m'arrêter un taxi et m'attendre dedans, vous seriez un amour, +vous savez!... + +Blotti au fond du taxi, après avoir délibéré s'il n'était pas plus +convenable d'attendre la jeune femme dehors, Pierron attendit Laure. +Enfin elle apparut, et elle s'engouffra dans la voiture à demi obscure, +qu'elle emplit de son parfum et où le chauffeur, frétillant des narines, +l'enferma avec ce soin particulier, cette fierté et cet étrange +contentement qu'ont en général les conducteurs de véhicules à mener une +femme désirable accompagnée d'un homme qui doit la désirer. + + * * * * * + +Cependant l'homme enfermé avec la femme désirable et évidemment désirée +n'était pas si heureux qu'on le pouvait croire. La liberté dont il +venait d'user avec le bras nu de Laure lui semblait énorme; la +complaisance de Laure le comblait d'étonnement. Il se taisait ou bien +hasardait avec gaucherie des banalités à faire hurler. Le taxi allait +vite. Laure dit: + +--Eh bien, on ne nous reprochera pas de n'avoir pas été convenables!... + +Pierron sentit son cÅ“ur bondir; le monde lui parut bouleversé, sens +dessus dessous; était-il avec la femme de son ami dans quelque «manoir à +l'envers», dans quelque absurde et affolant appareil de Luna-Park ou de +Magic-City?... Laure lui reprochait de se tenir correctement avec elle! +Laure, avec qui il n'avait seulement jamais flirté! Laure, la femme +d'Hubertin! Il vit rouge, il vit noir, il vit vert, il vit bleu. Il +empoigna Laure avec une brutalité bien inutile et lui appliqua sans +barguigner sur la bouche un baiser. Elle accepta le choc sans un +mouvement de retrait. Pierron, ébaubi, ne savait même plus comment faire +halte en un si beau chemin. Il se sépara de cette bouche uniquement +parce que la voiture stoppait. Et il savourait sur ses propres lèvres le +parfum et le goût sucré du rouge... Laure, tranquille, avait ouvert sa +trousse, et, à la lueur de la lanterne, elle repassait sur ses lèvres le +bâton et se poudrait. + +--Je suis un cochon! disait, effondré dans un coin, Pierron; ce que je +viens de faire est d'un sale monsieur!... + +--Eh bien, mon ami, je vous remercie; vous en avez de flatteuses, au +moins, vous!... + +Il se confondit en excuses; il n'était plus maître ni de ses expressions +ni de ses actes. Il balbutiait: «Mais je vous adore! mais je suis fou de +vous, vous le voyez bien!» Seulement il pensait à son amitié avec +Hubertin, et il n'osait même pas le dire à une femme qui n'y pensait +pas. + +Il était homme, parbleu, et soumis comme tout homme au terrible attrait +d'une telle chair; mais il était un homme aussi, et en tant qu'homme +soumis à cet autre ascendant, si fort, d'une certaine propreté morale. +Il était enivré et dégoûté. + +--Ah! dit Laure, vous êtes bien tous les mêmes avec vos idées qui vous +empoisonnent l'existence!... Il ne faut pas être si compliqué... Eh +bien, voyons, voulez-vous descendre pour me permettre d'en faire autant? + +--Non, dit Pierron, qui voulait absolument remettre de l'ordre dans son +esprit. Non, écoutez-moi, mon amie; vous voyez devant vous un homme qui +n'a jamais été épris d'une femme comme il l'est de vous, Laure. + +--Bon. C'est déjà plus gentil. Mais je suis pressée; laissez-moi +descendre. + +--Non. Un mot encore: je veux que vous me croyiez. Je vous aime, je vous +aime, Laure, à m'en sentir craquer la cervelle, mais... nom de nom d'un +nom! vous ne comprendrez jamais ça... je ne suis pas capable de +commettre une malhonnêteté... + +--Merci!... Eh bien, et moi, vous supposez sans doute que je vais... +avec vous... comme ça... de but en blanc?... Allons, grand serin, +laissez-moi descendre. + +Il descendit et lui soutint la main, qu'il baisa, cérémonieusement, à la +portière. + +Et puis, aux entrevues suivantes, ce furent des taquineries constantes +de la part de Laure, qui mettaient le pauvre Pierron à la torture. Il +était happé par elle, et il s'écartait, se sauvait d'elle en +s'accrochant plus que jamais à son mari. Quand il était avec son ami, +Pierron recouvrait la paix; il aimait, il estimait Hubertin; il avait +besoin de son expérience et de sa causerie; c'était sa nourriture, cette +amitié. + +Laure utilisa une sympathie si étroite pour suggérer à son mari +d'intéresser Pierron dans une affaire qui périclitait faute d'une tête. +Pierron n'était-il pas le cerveau demandé?... et sa petite fortune?... + +--J'aurais peur, interrompait Hubertin, que Pierron ne réussît pas et +eût à me reprocher éternellement... + +--Justement, sa petite fortune le rend indépendant... + +--Oui, mais pas riche... + +Scrupules promptement dissipés par une femme qui poursuit son idée. +Finalement, Pierron, et bien que l'affaire ne lui sourît pas, n'eut rien +à refuser aux sollicitations d'Hubertin. + +L'affaire, même périlleuse, ce n'était rien encore; mais dans l'affaire +surgirent des tiers, imprévus de l'une et l'autre partie, et avec eux +des intérêts, des exigences inconciliables avec les intérêts d'Hubertin +et ceux des actionnaires; un conflit, finalement, entre les uns et les +autres; un conflit sans lequel la direction de Pierron même fût devenue +suspecte. + +Déchirure atroce: le retrait et la fuite de cette main virile, la seule +qu'on presse avec sécurité, sans arrière-pensée, et dont l'étreinte +communique tant de force! Pierron, honnête homme, étant mis à la tête +d'une affaire, ne connut plus que le souci de sauver l'affaire, et quoi +qu'il pût en coûter à son plus cher ami. Entre Hubertin et lui il y eut +un froid d'abord, une grande gêne, puis une explication amère, et on se +tourna le dos; Pierron sauva les intérêts à lui confiés et, chaque +matin, se faisant la barbe devant le miroir, il pensait: «J'ai fait ce +que je devais faire... Allons, à tout prendre, c'est encore ce qu'il y a +de meilleur quand on est là , tout seul, à se regarder les yeux dans les +yeux...» + +Mais cela ne l'empêchait pas de regretter l'amitié d'Hubertin; rien ne +lui remplaçait l'amitié d'Hubertin. Et il maudissait, à distance, «cette +sacrée grue» qui avait eu la pensée diabolique de le brouiller avec son +ami. + +Il reçut un matin la visite d'une dame. Il trouva la personne assise +dans son petit salon, en joli trotteur printanier, la figure cachée sous +un amour de chapeau. Quand elle releva la tête, il reconnut Laure, +malgré la voilette épaisse. Laure releva aussitôt la voilette épaisse +pour dire: «C'est moi», et il vit sa bouche. + +Il détestait cette femme; il la méprisait; elle lui faisait horreur. Il +lui dit: + +--Ah! c'est vous! Qu'est-ce que vous me voulez encore? Vous n'êtes pas +contente de m'avoir brouillé avec votre mari?... Je ne regrette que lui, +allez!... + +Et il faisait une si mauvaise figure en disant cela que Laure éclata de +rire. + +Elle éclata de rire, et il vit sa belle bouche, toutes ses dents +admirables et pures. + +Il cherchait dans sa mémoire d'ancien potache, d'ancien soldat, les +épithètes les plus ignobles, les plus infamantes à adresser à cette +femme; et il en trouvait avec une aisance parfaite la collection graduée +selon le sens ascendant de son dégoût. Tout ce cloaque verbal se +déversait vers la belle bouche, dont il s'approchait à mesure qu'était +faite la trouvaille d'une flétrissure plus accablante. + +Sans s'émouvoir, et souriante, Laure, il est vrai, raccourcissait la +distance. + +--Ah!... vermine!... Ah! misérable! s'écriait-il, quand il toucha enfin +la bouche de Laure. + +--Ma chérie!... mon amour!... balbutiait-il, lorsqu'il se pâma entre ses +beaux bras. + +--Es-tu serin! non, mais es-tu assez serin! disait Laure innocemment, de +t'éreinter à faire un pareil chichi, en imagination et en paroles, quand +tu es là , bien à ton aise, et quand il n'y a plus d'obstacle à ce qu'on +s'aime... + +_Juin 1914._ + + + + +«ÇA ME RAPPELLE QUELQUE CHOSE!...» + + +Les lampes se rallument; on entre; on sort; le public est nombreux; on y +remarque beaucoup de soldats, et des officiers: des Français, des +Belges, des Anglais, des Serbes, des Russes. Devant moi, quelques +fauteuils sont libres. Voici l'ouvreuse, celle qui, tout à l'heure, +portait son ver luisant à la main. + +Elle installe devant moi un sous-officier amputé de la jambe, marchant à +l'aide de béquilles. Il est accompagné d'une jeune femme de tenue simple +et qui a pour lui les attentions qu'on porte à un enfant infirme. Elle +l'interroge: Est-il bien? N'a-t-il pas de chapeau devant lui? Ah! comme +elle irait elle même demander à une dame de se décoiffer pour que son +poilu voie bien! Elle se penche vers lui; son bras s'entrelace à celui +du brave; elle lui lit le programme. + +Ce couple m'intéresse. A défaut d'un film passionnant, j'aurai du moins +mon spectacle. Voilà une petite femme amoureuse qui a dû depuis deux ans +et demi passer par toutes les phases de l'inquiétude. Je l'imagine au +jour de la mobilisation, qui l'a peut-être surprise en plein bonheur; et +à partir de ce moment, le cÅ“ur qui bat là n'a pas dû cesser d'être +pressé par l'angoisse. Je compte à la manche de l'homme ses blessures; +il en a quatre, et la dernière c'est celle de la jambe, qui l'a rendu +impotent définitivement. Que de fois sa femme ou son amie a dû le croire +mort! Que de fois elle est revenue à l'espérance pour le reconduire +toujours et toujours, au bout d'un mois ou deux, à des gares qui vous +les prennent pour les rejeter à la fournaise! Elle n'est pas ce qui +s'appelle jolie; elle est jeune, et son visage aux yeux déjà cernés +prématurément porte quelque chose de mieux que la beauté. La douleur et +l'amour composent vraiment un inappréciable mélange. + +Une sonnerie tinte; l'obscurité nous envahit, et l'écran, de nouveau, +s'éclaire. Nous assistons au déroulement d'un film italien +d'affabulation romanesque et sentimentale, une idylle édénique avec +accompagnement de violoncelle et de harpe, aux clichés excellents +d'ailleurs et dont les fonds de paysages sont d'une splendeur si +merveilleuse que toute l'aventure elle même en est écrasée. Je ne vois +plus que le décor et j'ose dire qu'il me suffit et m'enchante. Le public +demeure muet. Le sous-officier mutilé et la jeune femme, devant moi, ne +bronchent pas. A un moment, j'entends l'homme dire à sa compagne: + +--Ça ne me rappelle rien. + +Évidemment, ce sont de bonnes gens qui n'ont pas eu le moyen de se payer +un voyage de noces en Italie; et les choses que l'on n'a pas vues ou sur +lesquelles l'imagination n'a pas été montée, comme elles nous sont +généralement indifférentes! + +Enfin, voilà des films de guerre: «Vues prises sur le front avec +autorisation spéciale du ministère de la Guerre». Mon mutilé hoche la +tête et confie à sa compagne: + +--C'est du chiqué, je parie. + +Nous voyons des figures de généraux connus, des états-majors, des +remises de décorations par le président de la République, des canons +gigantesques tachetés comme des vaches normandes, qui élèvent avec une +lente et terrifiante sûreté leur fût et crachent un nuage de fumée, +tandis que leur bruit infernal, imité par la grosse caisse, se produit à +des intervalles invraisemblables, ce qui fait sourire le sous-officier. + +Tout à coup, je vois celui-ci qui se hausse sur son siège pour mieux +voir. L'écran nous présente ces régions dévastées, anéanties, qu'on a +trop vues, hélas! sinon en réalité, du moins par toutes sortes +d'illustrations, depuis vingt-huit mois, sans répit. C'est une route +défoncée et bordée de troncs d'arbres que le canon a déchiquetés à deux +ou trois mètres du sol; c'est un monticule de gravats qui représente le +village de X... Ce sont des camions qui roulent à la queue leu leu, +couverts de bâches, pareils à un troupeau de bêtes monstrueuses, +antédiluviennes, dans un décor d'astre éteint, d'où le soleil s'est +retiré à jamais. L'homme, devant moi, se hausse sans cesse, s'aidant de +son unique jambe, et ses bras s'agitent comme pour empoigner ses +béquilles afin de se mettre debout. Il prononce tout haut le nom d'une +de ces régions maudites dont l'univers entier s'est imprégné comme d'un +poison versé goutte à goutte par la lecture biquotidienne du +«communiqué», Et il prononce cela, cet homme quatre fois blessé, amputé +d'une jambe, comme il eût dit le nom du lieu où il est né, où il a vécu +petit enfant: + +--C'est X! s'écrie-t-il. N. de D.! voilà la côte là -bas, à gauche, et, +au milieu, le sacré petit bois!... + +--Le petit bois? interroge la jeune femme. + +--Pardi! c'est le petit bois, qu'on l'appelait: un millier d'échalas +encore debout; tu ne penses pas qu'il reste des ramures avec des +violettes sur la mousse... Ah! n. de D.! je m'y reconnais; c'est pas +pris dans la plaine Saint-Denis. + +Le décor changeait. C'était à présent un chemin détrempé sous la pluie +et la grêle. La relève... Les hommes avançaient sous ce déluge. Le sol +déblayé semblait un traquenard ennemi destiné à les absorber, à les +enliser. Les malheureux se tiraient de cette pâte visqueuse en arrachant +leurs membres dégouttants avec des contorsions qui, malgré l'immense +pitié, par un étrange phénomène, faisaient rire. Et le sous-officier +riait. Il riait non pas de l'innommable misère dont il était témoin et +de ces gestes d'hommes évoquant des mouches prises par les pattes sur le +papier gluant; mais pariait en disant à haute voix: «C'est elle!... je +la reconnais bien... Mais la compagnie, brilleu!... Tiens, voilà +Bonidec, et ce pauvre Totu qui a eu le ventre crevé... et le lieutenant +Fesquet... Ah! si je me reconnais!... Je m'en souviens bien, à présent, +qu'on a passé devant un moulin à poivre... Qui est-ce qui aurait cru que +je me reverrais nez à nez avec ma compagnie au Cinéma? Tu ne trouves pas +ça tordant, toi? + +--Je te cherche là -dedans, dit la femme. + +--Attends voir... C'est qu'il y a du monde à passer, et on ne marche pas +sur le pavé de bois... Ah! voilà Crochet qui se f... la g... par +terre... Bon pour un bain de siège!... Tout seul, tu sais, ma petite, on +ne s'en sauverait pas. On y a passé des fois par ce salaud de chemin-là ; +tu parles, si, pour le coup, ça me rappelle quelque chose! + +Et il s'agitait. Il ne tenait plus sur son fauteuil. La petite femme à +côté de lui s'évertuait à le replacer d'aplomb. Tout à coup, elle +s'écria: + +--Te voilà , tiens, à ta droite... Oh! je te reconnais rien que de dos! + +Alors il empoigna sa béquille pour se dresser, pour se voir. Se voir +dans quel état, mon Dieu! Sur le film, il n'avait pas figure humaine; il +parcourait, enfoncé dans la terre jusqu'aux genoux, un calvaire que peu +de martyrs ont connu. Mais, devant moi, je le sentais rayonnant; l'image +de lieux paradisiaques l'avait laissé glacial; mais il exultait à +retrouver une des mémorables tortures de sa vie. + +Je l'avais reconnu, moi aussi, sur l'écran; je le voyais embourbé, +chargé de son fourniment et s'extirpant avec une agilité endiablée de la +terre affamée qui attire et engloutit avec voracité les hommes. La jeune +femme le regardait comme moi s'extraire des ornières profondes et +regagner son rang en tricotant des guiboles. + +Soudain, elle fut saisie d'une idée touchante et dont l'ingénuité était +sublime: + +--Oh! dit-elle, ta jambe!... tu as ta pauvre jambe!... + +Les voisins qui l'entendirent frissonnèrent; mais l'amputé, lui, tout à +la joie de revoir une minute de l'extraordinaire passé, prit la chose à +la blague: + +--Un peu que je l'ai, ma jambe, et que je m'en sers! Elle était +bonne!... + +La lumière se fit dans la salle. Je vis l'homme, encore tout enfiévré, +heureux de ce qu'il venait de revoir,--de ce qui lui rappelait enfin +quelque chose,--se tourner vers la jeune femme pour lui donner des +détails nouveaux. + +Elle l'écoutait sans le regarder, les yeux cernés par la douleur, un peu +fixes. L'amputé lui parlait avec une espèce d'exaltation où il y avait +le mot pour rire. C'était elle qui pleurait. + + + + +AMÉLIE OU UNE HUMEUR DE GUERRE + + +Certes, Amélie avait poussé des vagissements dès les premiers temps de +la guerre, au sujet de son oncle et de sa tante de Vouziers. C'était +lorsqu'elle avait su que ses vieux parents n'avaient pas pu s'échapper +de la ville. Alors, qu'étaient-ils devenus? Aucune nouvelle. Et Madame, +allant donner son coup d'Å“il de maîtresse de maison jusqu'à la cuisine, +recevait avec compassion les doléances d'Amélie. Mais Amélie ne savait +encore rien de précis sur la situation de son oncle et de sa tante, et +certaines imaginations se diluent et se perdent vite lorsqu'elles ne +sont pas étayées par une image nette. + +Plus tard, beaucoup plus tard, arrivèrent, très indirectement, il est +vrai, des nouvelles. L'oncle et la tante étaient bien restés chez eux, à +Vouziers; ils vivaient. Amélie pleura à chaudes larmes; c'était dans la +cuisine une véritable irrigation, un déluge. Qui l'eût crue si attachée +à une portion de sa famille qu'elle n'avait pour ainsi dire jamais vue? + +Puis vint l'épisode d'une mémorable parole prononcée par un «grand chef» +ennemi et que le concierge fit lire dans son journal à Amélie: «Nous +n'entrerons pas à Paris, mais vous n'entrerez pas à Vouziers.» + +De ce jour, l'état moral d'Amélie s'affaissa dans des proportions +inquiétantes. Son cerveau fut ébranlé. Il lui parut que l'Allemagne lui +faisait, à elle, une injure intentionnellement personnelle. L'Allemagne +parlait de Vouziers, refusait de rendre Vouziers. Pourquoi Vouziers et +pas une autre ville? Il y en avait, hélas! bien d'autres. L'oncle et la +tante étaient perdus; on ne les reverrait jamais. + +--Mais vous ne les voyiez pas avant la guerre, ma pauvre Amélie; +attendriez-vous d'eux, par hasard, quelque chose pour vos enfants? + +Oh! quant à ça, non. Amélie était complètement désintéressée. Ni elle ni +ses enfants n'étaient héritiers. Elle s'était tout à coup éprise de son +oncle et de sa tante du seul fait de la guerre et parce qu'un mur avait +été dressé entre eux et elle. + +--Que Madame se représente ces pauvres bonnes gens entourés de Boches, +vivant avec des Boches jusque dans leur maison, je parie! + +--Je sais bien, ma pauvre Amélie; c'est affreux. Mais ils n'ont ni fils +à la guerre, ni parents prisonniers... De notre temps, il faut +considérer ce dont on ne souffre pas plutôt que ce qu'on souffre. + +L'angoisse d'Amélie alla s'aggravant. Puis le temps, si long, l'apaisa +un peu; mais elle avait des crises toutes les fois qu'il était bruit +d'une offensive de notre part, qui pouvait aboutir à bombarder Vouziers, +et elle pleurait tout autant parce que l'offensive n'y avait pas abouti. + +Un jour, Amélie vint présenter à Madame le carnet où elle inscrivait ses +menus. Il était trempé comme s'il avait été rédigé sous la pluie. Madame +leva les yeux sur Amélie; son visage ruisselait. + +--Mon pauvre oncle, ma pauvre tante! sanglota tout à coup Amélie. + +--Eh bien! Qu'y a-t-il de nouveau? + +--J'ai reçu une lettre d'eux, madame... Ils sont... ils sont à Évian. + +--A Évian! mais ils sont rapatriés, alors; les voilà sauvés. Pourquoi +pleurez-vous? + +--A Évian! Mais Madame ne s'imagine pas deux pauvres vieux de +soixante-dix à soixante-quinze ans qui ne sont jamais sortis de leur +village. Où est-ce qu'ils vont se croire, dans cette belle ville, au +bord d'une eau qui n'en finit pas? Ils vont se croire au bout du monde, +bien sûr. Tant qu'ils étaient à Vouziers, au moins, malgré l'ordure des +sales Boches, ils étaient au moins dans leur maison, dans leur rue; et +c'est quelque chose que de voir son clocher... + +--Allons, Amélie, ne vous agitez pas. Je vais m'employer à faire venir à +Paris vos pauvres vieux. Vous les verrez; vous serez rassurée sur leur +sort. + +Madame fait ses démarches et trouve, un beau matin, dans sa cuisine, le +couple des deux pauvres vieux rapatriés. Eux deux, la cuisinière, la +femme de chambre, la concierge aussi, tout le monde est en larmes. Les +vieux racontent les deux années qu'ils ont passées au milieu des Boches; +les privations, les vexations, les humiliations. Tout cela était tassé +en eux; ils avaient fini par contracter une sorte d'hébétude d'esclaves. +Mais, comme on les priait de raconter, ils étaient obligés de se +souvenir de faits datant surtout des premiers temps de l'occupation: M. +Formageon, M. Glambart, le comte de Ramberge fusillés, des taxes, des +menaces, des déportations, madame de Glandier chassée de chez elle pour +y installer un général, etc. Beaucoup d'incidents enterrés dans leur +mémoire sous d'autres incidents, et qui remontent et les désespèrent, +eux qui, affirment-ils, étaient si contents d'être sauvés. + +Le chagrin d'Amélie redouble parce que ses parents sont attristants et +parce qu'ils ne sont pas satisfaits. + +--Ah! c'est une idée que Madame a eue de les faire venir ici! Il paraît +que la municipalité, à Évian, les défrayait de tout... + +--Installez-les dans la lingerie, et c'est moi qui remplacerai la +municipalité. + +Mais à toute heure, Amélie apparaît, bouleversée et d'humeur +massacrante. Les vieux sont sur son dos sans cesse et la gênent; elle ne +sait où poser le pied. + +--Madame ne s'en doute pas, mais madame a une cuisine microscopique... + +Si les vieux sortent, il faut qu'on les accompagne. Cependant Madame +s'exténue à fournir les réfugiés de billets de cinéma, de music-halls, +de conférences ou matinées patriotiques. Le mécontentement d'Amélie est +au comble: + +--Madame ne disait pas qu'elle avait tant de sujets de distractions dans +son sac! De temps en temps, sans être de Vouziers, on en aurait bien +profité. Et ce n'est pas assez que je sois encombrée de famille, Madame +ne s'aperçoit pas qu'elle est perpétuellement fourrée à la cuisine!... + +Madame, qui a aussi ses nervosités, ayant de son côté ses chagrins, +s'efforce de comprendre l'humeur d'Amélie et recourt à tous les moyens +pour l'apaiser. D'abord elle s'interdit de pénétrer dans la cuisine. +Cette abstention ayant duré trois jours, Amélie reparaît: + +--Madame a oublié sans doute que nous avons à la maison des malheureux +réfugiés, échappés à la vermine boche: Madame est bien fière! + +Madame a une amie, la femme d'un ministre, s'il vous plaît, qui possède +une propriété dans le Midi, au soleil, avec une petite maison inoccupée +où les vieux parents pourront s'installer en attendant. + +--En attendant!... dit Amélie avec amertume. Si Madame a de si belles +relations, ce n'est pas le Midi qu'elle devrait obtenir de son ministre, +c'est qu'on reprenne Vouziers! + + + + +LES SIX JOURS + + +Parti le 2 août comme sous-lieutenant de réserve, Noël Radeau avait +aujourd'hui, en même temps que sa trentième année, le grade de chef de +bataillon, la Légion d'honneur et la Croix de guerre à trois palmes, le +tout rudement gagné. Depuis onze mois il n'était pas sorti de son +secteur, perpétuellement bombardé. + +Il avait six jours de permission. Et il arriva dans sa petite ville +heureux à ne pas croire à son bonheur. + +A sa femme, à ses parents, à toute la famille, aux amis de la famille, à +ses ennemis même, aux autorités locales de tout bord, et jusqu'aux +étrangers nouvellement installés dans la ville par le fait des hôpitaux: +médecins-majors, chirurgiens, gestionnaires, pharmaciens, infirmières, +le tout jeune commandant Radeau, paré du prestige de ses batailles, +d'une blessure qui l'avait failli tuer au lendemain de la Marne, et de +son trop juste avancement, apparut comme un élément de curiosité dont on +avait grand besoin, et souleva, comme il était naturel, un enthousiasme +absolument général. + +Ni le premier, ni le deuxième, ni le troisième jour, ni le quatrième, le +commandant n'eut un franc quart d'heure de grâce; on venait dès le matin +à sa porte, et chaque après-midi et chaque soir étaient consacrés à +faire honneur à tout le monde. + +Quand la cinquième journée de son congé tomba, le commandant Radeau dit +à sa jeune femme: + +--Écoute, Juliette, voilà la première fois, depuis les débuts de la +campagne, que je me sens fourbu, mais, là , totalement fourbu! Que +faire?... J'avais besoin d'un peu de repos: fais-moi porter malade, je +t'en prie! Je vais me coucher... + +--C'est impossible, ici, dit Juliette; mais prenons le train pour Paris; +nous y serons tranquilles une bonne nuit et une bonne journée: à Paris, +je ne vois guère d'indispensable, en fait de corvée, qu'une petite +visite à la tante Alphonse... + +Le commandant et sa femme partirent subrepticement pour Paris le soir +même. Deux heures de train, un confortable hôtel à l'arrivée. Ils +restèrent au lit jusqu'au lendemain soir, 5 heures. Cela, du moins, +c'était gagné. + +Juliette a prévenu la tante Alphonse que son glorieux mari et elle +s'invitaient à dîner, mais à la condition qu'il n'y eût personne: Noël +était excédé par les compliments et les questions, durant les quelques +jours passés chez ses parents; il repartait demain matin pour le front; +il implorait pour ses dernières heures un calme absolu: «C'est bien +entendu, chère tante, _ab-so-lu_!» + +Que l'on sut gré à la tante Alphonse d'avoir tenu compte de la +recommandation! On la trouva toute seule chez elle. C'était le néant: le +rêve! + +--Un peu de retard, dit la tante, le rôti sera brûlé!... + +--Mais il sera chaud! dit le commandant, c'est tout ce que je demande... +et puis nous avons la soirée à nous!... + +Inévitablement, il fallut bien parler de la guerre, mais, quel que fût +l'honneur que la tante Alphonse tirât de son neveu, la guerre, pour +elle, c'était surtout le peu qu'elle en ressentait personnellement; +c'était le souvenir de Bordeaux en 1914; c'étaient quelques visites aux +hôpitaux, la compassion qu'inspirent les deuils. Paris plongé dans +l'obscurité le soir, l'appréhension des zeppelins et la gloire que son +cher neveu répandait sur toute la famille. Innocent et inoffensif, tout +cela, comme on le voit; et le commandant s'amusa plutôt d'entendre les +«récits de guerre» de son excellente tante. + +A peine au dessert, le timbre de la porte d'entrée retentit. La femme de +chambre vint à l'oreille de sa maîtresse, qui dit: «Faites entrer au +salon.» Le commandant eut une imperceptible grimace. «Ce n'est rien, fit +la tante Alphonse, ce sont les Tahouët qui viennent me souhaiter le +bonsoir un instant: ils sont si discrets! et ils s'éclipsent...» + +Avant de se lever de table, on avait réentendu deux fois le timbre. Des +regards s'étaient croisés entre la maîtresse de maison et sa domestique. +Le commandant blêmissait. Il dit: + +--Ma chère tante, je dois vous avouer que je ne me sens pas tout à fait +bien. La guerre, voyez-vous, quoi qu'on dise, c'est fatigant pour ceux +qui la font... Je repars demain à la première heure; quelques instants +de calme assuré pour moi, ce n'est ni plus ni moins, savez-vous, que +trois mois de vacances!... + +--Ah! Noël, vous ne me ferez pas l'affront de vous retirer! Vous savez +que ma maison est sévèrement tenue à l'abri des fâcheux: il y a là +seulement deux ou trois personnes à qui, tantôt, au hasard d'un +téléphonage, je n'ai pu cacher la joie que j'allais avoir ce soir +d'embrasser mon brillant neveu. Vous qui ne flanchez pas devant +l'ennemi, vous n'allez pas avoir peur, j'imagine!... + +Les «deux ou trois personnes» étaient déjà huit. En moins d'un quart +d'heure il en arriva quatre fois autant. Le commandant, surpris sans +armes, était cerné par l'ennemi. «L'attaque de nuit!» dit-il à sa femme. +Il avait trop coutume de faire face au péril pour ne pas présenter bonne +figure. Allons! il fallait sacrifier encore ces chères heures de repos +dans une maison tiède et abritée, et qu'il convoitait depuis tant de +mois! + +Des compliments, des félicitations hyperboliques auxquelles il fallait +répondre modestement, un peu hypocritement tout de même: «Mais non!... +Mais, à part quelques grandes batailles, qu'est-ce que nous faisons, si +ce n'est de nous détruire sur place?...» Il disait cela avec sa bonhomie +de héros charmant, et il s'apercevait qu'en effet il y avait des gens +qui croyaient qu'il ne faisait pas grand'chose. + +Un vieux monsieur l'accapara pour lui parler de Magenta, de Solferino, +des mitrailleuses de 70. Trois dames se suspendaient à sa manche pour +lui arracher son opinion sincère sur le haut commandement. Un jeune +malingreux, réformé, qui prétendait vouloir à toute force entrer dans +l'aviation, s'acharnait à se «tuyauter» près du commandant sur la +cinquième arme. Un homme important fonçait vers le commandant, tranchait +toutes les conversations pour savoir l'opinion du jeune officier sur la +reprise des théâtres. + +--Enfin, mon commandant, de vous à moi: Y aura-t-il régénération de la +morale publique? demandait impérieusement un autre. + +Une jeune femme, infirmière en province, se glissait parmi la foule +compacte et glapissante autour du commandant et jetait d'une voix aiguë: + +--Mon commandant, vous avez été pansé, vous? Eh bien! quelle opinion +faut-il avoir décidément sur la vertu des soins aseptiques? + +--Et la Roumanie?... criait de loin une dame. + +Une autre, qui l'incommoda moins, l'interrogea sur la robe courte; mais +elle fut bousculée avec mépris par quatre personnes sérieuses qui +roulèrent tout à coup aux pieds du malheureux en hurlant: «Ce n'est pas +tout ça; mon commandant, voyons, vous, pour quelle époque présumez-vous +la fin des hostilités?» + +--Moi, interrompit une personne de mine prospère, je consens à patienter +encore, mais je voudrais savoir si l'on s'occupe, dans l'armée, du +châtiment que l'Europe réserve à Guillaume II! + +A une heure du matin, le tumulte était à son comble autour du commandant +ahuri, abîmé, oublieux de lui-même, un peu comme toujours. + +Enfin, il prit congé de sa tante Alphonse. Autour de lui on disait: +«Quelle singulière sensation ce doit être de quitter la vie civile, +paisible, pour celle de la tranchée!... Avez-vous au moins un peu à qui +parler, là -bas, mon commandant?» + +--Il y a le canon, madame; il est même quelquefois bavard; mais ce butor +ne parle que des choses essentielles... + + + + +LE CONSEIL DE FAMILLE + + +Une après-midi de juillet, vers trois heures,--je me souviens de ces +détails comme si cela datait d'hier,--nous jouions, ma petite cousine +Antoinette et moi, sur un tas de sable, au milieu de la cour des +communs, lorsqu'on sonna à la porte jaune. C'était une porte donnant sur +un chemin privé, en pleine campagne. Lorsqu'il venait des visites on +n'entrait pas par là , de sorte que nous nous amusions quelquefois à +ouvrir nous-mêmes. Et nous courûmes à la porte, à qui arriverait le plus +vite. + +Il y avait derrière cette porte un homme inconnu de nous, qui eut l'air +excessivement surpris de voir ouvrir par des enfants; nous sentions bien +cela, Antoinette comme moi, et nous en avons souvent reparlé plus tard: +dès que la porte fut entre-bâillée, cet inconnu regarda devant lui, à +hauteur d'homme, cherchant quelqu'un de ses pareils; il avait les yeux +déjà assez bizarres, mais, quand il dut les abaisser sur nous, ils +devinrent bien plus singuliers encore; je n'ai jamais vu un paysan avoir +l'air si embarrassé. L'inconnu nous dit: + +--C'est bien ici la propriété de madame Planté? + +Nous fîmes signe que oui. Il insista: + +--C'est bien Courance, ici, que ça s'appelle? Y a-t-il quelqu'un à la +maison? + +A ce moment nous entendîmes s'ébrouer un cheval et nous aperçûmes, +derrière l'homme, une charrette attelée à une pauvre bête écumante et +soufflante, et un autre homme, debout, que nous n'avions non plus jamais +vu. Celui-ci était plus jeune que l'autre, mais il avait l'air +exactement aussi embarrassé, ce qui faisait qu'il lui ressemblait, et, +dans notre idée, l'un devait être le fils, l'autre le père. Ils se +regardaient d'un air de connivence, et ils regardaient au-dessus de +nous, espérant que quelqu'un de grand apparaîtrait. Moi, je restais +stupide. Antoinette, qui avait plus de décision, courut à la cuisine, et +Fridolin, le domestique, parut enfin. Il sortit et referma derrière lui +la porte de la cuisine afin d'y maintenir la fraîcheur. Il vint à la +porte jaune, sans se presser, selon sa coutume, et dit tranquillement, +s'adressant aux deux hommes et levant sa casquette: + +--Salut, messieurs, qu'y a-t-il pour votre service? + +Par là nous comprîmes que Fridolin, lui non plus, ne connaissait pas ces +deux hommes, ce qui, dans un pays, est une chose peu ordinaire. Il +fallait donc qu'ils vinssent de loin. Les deux inconnus touchèrent leur +casquette et firent des yeux encore plus étranges que lorsque nous +avions ouvert; et pourtant, Fridolin, lui, était à leur hauteur. Ils ne +connaissaient pas Fridolin et ils lui chuchotèrent des mots à l'oreille. +Après quoi, et d'un seul coup, Fridolin, qui avait le teint animé, +devint blanc comme un linge, et nous saisissant par la main, Antoinette +et moi, nous dit, d'une voix toute changée: + +--Allez jouer, monsieur Henri, allez jouer, mademoiselle Antoinette; pas +là , pas là : dans le jardin du fond; c'est Madame qui m'a ordonné de vous +le dire, allez tout de suite!... allez vite!... + +Et ses deux mains tremblaient pendant qu'il nous disait cela. Antoinette +me dit aussitôt qu'il nous eut lâchés: + +--Sa main tremble comme une machine à battre le blé. + +--Viens, dis-je à Antoinette, derrière les lilas de la boulangerie... + +Bien entendu nous n'allions pas, après ce que nous avions vu, nous +réfugier dans le jardin du fond, et d'autant moins qu'il était clair que +ce n'était pas du tout «Madame», c'est-à -dire la tante Planté, qui avait +ordonné cela. Il y avait, non loin de la porte jaune, un four à cuire le +pain, que l'on nommait la boulangerie, et qui était dissimulé derrière +des massifs de lilas assez épais, mais rongés à cette époque par les +mouches cantharides; en nous faufilant entre les arbustes, nous +pouvions, sans être aperçus, voir ce qui se passait dans la cour. + +--Es-tu bien? dis-je à Antoinette. + +--Pas très bien, me dit-elle, parce que j'ai marché dans du je ne sais +quoi... + +--Ah! dame! fis-je d'un ton résigné à en endurer de toutes sortes pour +assister à de graves événements. + +Et je grimpai sur les branches d'un vieil arbre mort, étouffé par les +lilas. + +Une chose qui nous étonna plus que ce qui s'était passé déjà , fut de +voir apparaître par la porte de la cuisine, la tante Planté avec le père +d'Antoinette, et le frère de celui-ci, que l'on appelait l'oncle Paul. +Ils ne pouvaient pas être informés de ce qui se passait à la porte +jaune, puisque Fridolin, après nous avoir quittés, était retourné +directement vers les deux hommes et leur charrette. A cette heure-ci, +aussi, le père d'Antoinette faisait toujours la sieste; comment était-il +là , debout, par une chaleur pareille, et venant, pour ainsi dire, +au-devant de deux paysans inconnus et d'une charrette?... Il est vrai +que tout le monde, au déjeuner, avait été si nerveux! et les jours +précédents, donc, c'est-à -dire depuis que l'oncle Jean était arrivé à la +maison!... Mais toutes les fois que l'oncle Jean venait à la maison, +c'étaient les mêmes histoires. Entre l'oncle Jean et ses deux frères, et +toute la famille d'ailleurs, ça ne marchait pas, c'était évident. Mais +il était pourtant parti la veille au soir, l'oncle Jean... + +Antoinette me dit: + +--Henri, as-tu remarqué que la tante Planté a demandé hier soir à +Fridolin: «Il est bien parti, au moins?...» Fridolin a répondu: «Au trot +de ma jument, je sommes arrivés en gare un quart d'heure avant le +train.» + +--Oui. Eh bien? + +--Eh bien, pour moi, la tante avait peur qu'il ne parte pas... Et +pourquoi a-t-elle dit «il» et non pas «monsieur Jean» comme on +l'appelle, d'ordinaire?... + +--Est-ce que je sais, moi? Tais-toi donc. Voilà toute la famille à +présent qui débouche de la cuisine. Ils en ont des têtes! + +Le plus stupéfiant était que presque toute la famille, réunie dans cette +cour où elle avait peu coutume de mettre le pied, faisait comme si elle +se trouvait là par hasard, s'arrêtait même à contempler nos châteaux de +sable; le père d'Antoinette ne se pencha-t-il pas pour regarder par +l'ouverture d'un de nos monuments et faire signe à la tante Planté, qui +ne semblait pourtant fichtre pas avoir envie de plaisanter, que le vide +était fort bien ménagé à l'intérieur et que l'on voyait le jour à +travers. S'il n'eût pas été si préoccupé ou si nerveux, je suis bien sûr +qu'il ne se fût pas arrêté à remarquer cela! + +Il touchait ainsi le bras de la tante Planté, lorsque Fridolin s'avança +vers eux, les joignit, et, en ôtant sa casquette complètement, ce qu'il +ne faisait jamais, il leur dit quelques paroles. Immédiatement l'oncle +Paul se colla littéralement à eux, pour entendre ce que disait Fridolin; +et ma grand'mère, qui avait sans doute entendu, s'enfuit à la cuisine en +poussant un cri et levant les bras. La tante Planté en avant, l'oncle +Paul, l'oncle Planté et mon grand-père venant par derrière, se +dirigèrent vers la porte jaune. Là , nous cessâmes de les voir, mais nous +entendîmes des cris. Et, au bruit, on dut venir aussi de la ferme +voisine, ou des champs, car nous distinguions très bien le murmure d'un +attroupement et la voix aiguë et plaintive des paysannes. + +--Henri! dit au-dessous de moi Antoinette. + +--Quoi? + +--J'ai peur. + +--Peur de quoi? Tu es folle... + +J'avais aussi peur qu'elle. Je le dissimulai autant que possible en +grimpant un peu plus haut dans mon arbre mort. Tout à coup, l'idée me +vint qu'il était inconvenant d'être juché ainsi sur une branche, que mon +attitude n'était pas en rapport avec ce qui se passait. Je dégringolai +aussitôt. Dès que je fus à terre, Antoinette vint se blottir contre moi +et je fis une chose insolite, car je n'étais pas tendre ni caressant: je +l'embrassai. Elle ne s'en étonna même pas et fut bien aise de sentir +quelqu'un tout près d'elle. + +Alors nous entendîmes se déchirer la jointure des vantaux de la porte +cochère dont l'on n'usait presque jamais; on l'ouvrait sans doute pour +faire entrer la charrette. Cependant la charrette n'entra pas, et nous +vîmes Fridolin et le métayer voisin, nommé Pidoux, qui portaient un +paquet blanc d'aspect lourd et qu'on eût pu prendre pour du linge +fraîchement lavé à la rivière; mais ils n'auraient pas mis tant +d'attention à porter du linge. Fridolin et Pidoux marchaient en rythmant +leurs pas: une, deux, une, deux. C'était solennel et impressionnant. Et +ils n'entrèrent pas avec leur fardeau par la porte de la cuisine, mais +ils firent le tour du pavillon pour pénétrer probablement par le perron +et le vestibule. Toutes les bonnes étaient sorties, agglomérées et +figées à la porte de la cuisine: quand l'objet passa, elles se +signèrent, et quelques-unes, Françoise, la cuisinière et la Boscotte, +pleuraient déjà . Je dis à Antoinette: + +--C'est quelqu'un qui est mort. + +Antoinette me répondit: + +--Oui, mais ce n'est pas un mort ordinaire. + +Derrière Fridolin et Pidoux, à notre grande surprise, nous vîmes les +deux hommes de la charrette portant un autre objet enveloppé aussi de +linge blanc et qui semblait plus léger; les deux hommes rythmaient le +pas tout comme Fridolin et Pidoux, ce qui donnait un même caractère de +gravité à ce transport. Derrière, toute la famille reparut, l'oncle +Planté, mon grand-père, le père d'Antoinette et son frère Paul, la tante +Planté, la mère Pidoux, sa fille aînée nommée Valentine et une autre +fermière. Tous marchaient comme à un enterrement. + +Puis apparut dans la cour vide ma pauvre grand'mère, qui s'était enfuie +au premier moment en levant les bras au ciel; elle cherchait, elle +regardait au loin, en mettant sa main sur son front, en abat-jour, et +nous l'entendîmes qui disait à la Boscotte: + +--Et dire que ce sont les enfants qui ont ouvert!... Où sont-ils, où +sont-ils, mon Dieu?... + +Et la Boscotte lui répondait: + +--Ne vous faites pas un mauvais sang inutile, madame Fantin; c'est +Fridolin qui les a vite dirigés sur le jardin du fond... + +Dès que grand'mère fut rentrée, nous courûmes, Antoinette et moi, au +jardin du fond; il nous semblait que nous n'avions pas autre chose à +faire. Le temps nous parut long, et d'autant plus que nous n'osions pas +jouer ni, par une étrange pudeur d'enfants, parler de ce que nous avions +vu. Notre inertie et notre réserve nous incommodaient. Noms entendîmes +ouvrir la grille de fer, et vîmes le cabriolet s'éloigner au grand trot +sur la route de Beaumont: quelqu'un de la famille allait à la ville. +Environ une heure après, il revenait suivi d'une autre voiture. Nous +vîmes aussi sur la route deux gendarmes à cheval. Et, au moins cinq ou +six fois, on sonna à la porte jaune. Vers le soir, Fridolin vint à la +pompe; il arrosa les légumes et versa de l'eau dans le petit bassin +réservé aux abeilles; nous restâmes tapis tout au fond du jardin où il +nous avait dit de nous tenir, au bout d'une longue allée bordée de +lavandes; nous ne nous étions pas approchés de lui; il ne chercha pas à +s'approcher de nous et ne nous dit pas un mot de loin. Cependant nous +commencions à nous rassurer, parce que Fridolin continuait, malgré ce +qui était arrivé, à faire sa besogne de tous les jours. + +Il n'y eut d'ailleurs rien de changé au dîner, si ce n'est qu'on voyait +que tout le monde avait pleuré, mais en somme tous étaient plus +tranquilles qu'au repas de midi et qu'à tous ceux des jours précédents, +surtout depuis les deux jours que l'oncle Jean avait passés à Courance. +Oui, comparativement, tous semblaient calmés. Oh! le repas de midi et +surtout le dîner de la veille auquel assistait encore l'oncle Jean!... + +Je le revois encore, le malheureux. Il était plus jeune que ses deux +frères, il n'avait pas trente-cinq ans, et il était le plus grand de la +famille; il était immense; il passait pour «très beau garçon». Longtemps +il avait été le benjamin de sa tante Planté comme de sa mère; nous +savions que c'était un enfant gâté. Nous savions aussi que, depuis +plusieurs années, il «s'était lancé dans des affaires d'argent»; il +«faisait de la banque» à Saint-Aigremont, une petite ville de +l'arrondissement. Nous ne savions pas trop ce que c'était que de «faire +de la banque», sinon que c'était un métier que ses parents jugeaient +dangereux et qui leur avait coûté déjà beaucoup d'argent, ainsi qu'à la +tante Planté et à bien des petites gens du pays. Aussi voyait-on arriver +l'oncle Jean du plus mauvais Å“il; chacune de ses visites était le signe +d'une catastrophe; après qu'il était reparti, on retranchait, pendant +des mois quelquefois, un plat aux repas; chacune de ces dames disait: +«Je me passerai de robe neuve encore cette année...» Mais le plus grave +avait été quand la tante Planté avait dû «vendre de la terre»! Oh! oh! +cela avait fait une «journée historique», comme on disait à Courance, et +que des enfants, si jeunes que nous fussions, devaient garder toujours +présente à la mémoire! + +Eh bien! cette journée n'était rien à côté de ce qu'avaient été les deux +derniers jours. Personne ne mangeait plus; ce n'était vraiment pas la +peine de se mettre à table, où l'on était si gêné à cause de nous; mais +on eût dit que la famille s'astreignait à cette heure de silence par un +besoin instinctif de repos entre des combats acharnés. On avait même +fait venir de Beaumont M. Clérambourg, un homme de grand sens, qu'on +consultait dans les embarras tout à fait difficiles, et M. Clérambourg, +dont la parole était si rare, si recherchée, et la figure si glaciale, +s'était enfermé avec toute la famille dans le salon, pendant trois +grandes heures. Antoinette, qui ne croyait pas si bien dire, m'avait +confié: + +--Vois-tu, c'est le Jugement dernier... + +C'était encore l'oncle Jean qui, de tous, paraissait le moins agité; il +était très abattu, très triste, assurément, mais il se tenait encore +bien, et il mangeait aux repas, lui. Il trouvait même le moyen de nous +dire, à nous les enfants, des choses drôles, car il avait toujours eu +l'esprit comique. Il nous amusait et nous l'aimions bien. + +Enfin, le dîner où nous en étions se passa assez tranquillement. Il y +avait l'apparence d'une détente. Grand'mère seule n'y assistait pas. +L'oncle Paul et le père d'Antoinette parlèrent à mots couverts, mais +prononcèrent à plusieurs reprises les noms du juge de paix de Beaumont, +M. Touchard, et de M. le curé; grand-père fit allusion à une «note aux +journaux»; ce fut tout. La Boscotte vint dire un mot à l'oreille de la +tante Planté qui lui confia une clef. Quand on ouvrait la porte pour le +service, il venait une odeur de sucre brûlé; nous crûmes qu'il y aurait +au dessert une crème au caramel, mais il n'y en eut pas. L'oncle Planté +s'informa de l'état de Valentine Pidoux; on lui dit qu'on avait dû la +mettre au lit et qu'elle «claquait encore des dents». La tante Planté se +leva, avant le dessert; le père d'Antoinette lui dit: «Non, non, je ne +permettrai pas: finissez de dîner, je vous prie, c'est moi qui irai +relever la bonne maman...» Mais la tante refusa en disant: «Laissez-moi, +c'est l'affaire des femmes.» Une minute après parut ma pauvre grand'mère +qui ne cessait pas de pleurer. Elle se mit à table; on lui apporta un +bouillon, mais elle dit: «C'est impossible. Ça m'étrangle...» Et elle se +leva pour se retirer; plusieurs de ces messieurs quittèrent la table en +même temps. Avant que la porte ne fût refermée derrière eux, nous +entendîmes grand'mère qui ne pouvait se contenir et qui s'écriait dans +le corridor: + +--C'est vous qui l'avez tué!... Vous l'avez tué!... Vous êtes des +assassins!... + +L'oncle Planté et mon grand-père, qui étaient demeurés à table, +haussèrent les épaules en même temps. Celui-ci dit: + +--La malheureuse perd la tête. + +--On la perdrait à moins, dit l'oncle Planté. + +On entendait dans les corridors les servantes aller et venir sur leurs +chaussons; leur pas assourdi et précipité, et le mouvement de tempête de +leurs jupes avaient je ne sais quoi de sinistre. En venant desservir, la +Boscotte, branlant son bonnet, prononça: + +--Les chiens qu'on ne peut pas faire taire!... Ne manquait plus que ça, +Dieu de Dieu!... + +En effet, les chiens hurlaient dans la ferme. Je me souviens +qu'Antoinette tombait de sommeil. On nous envoya coucher. Elle se +réveilla dans le corridor, à cause de cette odeur de sucre brûlé qui +emplissait toute la maison, et, en passant devant une porte par où +l'odeur semblait venir, Antoinette se mit à courir de toutes ses forces +jusqu'à la chambre où nous couchions en compagnie de grand'mère, et, là , +elle s'enfonça, la tête dans ses draps, comme si elle eût été poursuivie +par un objet d'épouvante. + +Mais, dix minutes après, nous dormions comme si rien ne se fût passé. + +Le lendemain, on ne nous éveilla pas. Il était certainement plus de midi +lorsque la Boscotte entra dans notre chambre; et nous remarquâmes tout +de suite que le lit de grand'mère n'était pas défait, ce qui nous +rappela la grande perturbation de toutes choses. La Boscotte avait la +bouche cousue; on lui avait sans doute si bien défendu de nous parler de +l'événement, qu'elle s'obligeait à ne pas souffler mot, de peur qu'en +ayant prononcé un, tout le reste ne s'échappât. On entendait par toute +la maison les portes et les fenêtres claquer comme s'il y eût eu +quarante personnes et un branle-bas extraordinaire. La Boscotte +consentit à nous affirmer qu'il n'y avait pas une âme à la maison, +hormis la cuisinière qui était restée seule avec elle, et Valentine +Pidoux, à la métairie. + +--Alors, qu'est-ce qui fait claquer les portes? + +--C'est le vent... Madame a ordonné d'ouvrir tout. + +Antoinette vint me dire à l'oreille: + +--C'est pour l'odeur du caramel... La tante veut qu'elle soit partie +quand tout le monde rentrera. + +--Rentrera d'où? + +Elle haussa une épaule en essuyant sa petite frimousse blonde qu'elle +venait d'éponger. + +Quand nous descendîmes, nous vîmes en effet toutes les portes et toutes +les fenêtres ouvertes; il faisait beaucoup moins chaud que la veille; un +orage avait dû éclater pendant la nuit, et un grand courant d'air, +balayant tout, fermait soudain violemment une porte mal calée. La +Boscotte, trottinant de-ci de-là , roulait des fauteuils et poussait des +meubles contre les battants agités. Et elle avait dit vrai: la maison +était complètement vide. + +Nous errions, Antoinette et moi, dans le corridor et dans les pièces, +incertains si nous devions être offusqués ou fiers que l'on nous eût +laissés là , seuls avec la Boscotte et la cuisinière; Antoinette me dit: + +--A l'enterrement de ma pauvre maman, on m'a fait une petite robe noire +pendant la nuit, et je suis allée à l'église comme les grandes +personnes... + +--C'était ta maman, lui dis-je; aujourd'hui c'est seulement l'oncle... + +Elle mit son index devant sa bouche et fit: + +--Chut!... + +Je lui demandai: + +--Est-ce que tu crois qu'il a été victime d'un accident de chemin de +fer? + +Elle haussa encore l'épaule, tout en allant et venant dans les corridors +et les pièces béantes, ses cheveux blonds ébouriffés par les courants +d'air. Je voyais bien que son envie était d'entrer dans la chambre d'où +venait, la veille, l'odeur de sucre brûlé, mais elle ne voulait pas le +faire avec moi. Je simulai une sortie; je lui annonçai que j'allais au +jardin, et je me cachai à un détour du corridor: + +--Je te rattrape, me dit-elle. + +Je la vis se diriger tout droit vers la chambre dont la porte était +ouverte comme les autres, mais par où nous n'avions regardé ni elle ni +moi, parce que nous nous surveillions. Elle n'osa pas y pénétrer tout +entière; son buste seulement disparut, penché du côté où devait se +trouver le lit; je ne voyais que l'extrémité de sa natte, ses deux +jambes nues et une de ses petites mains, crispée par l'attraction +inavouée de l'horrible, qu'elle éprouvait dès cet âge, comme une femme. + +Elle se retira d'ailleurs promptement, et c'est moi qui fus surpris par +elle, et nous fûmes aussi confus l'un que l'autre. Mais elle n'était pas +femme à demeurer embarrassée; elle me dit: + +--Oh! il n'y a pas de mal! Tu peux voir aussi bien que moi: on a tout +nettoyé, tout arrangé. + +On avait ordre de nous faire déjeuner, tous les deux, seuls, avant que +la famille ne fût de retour. La Boscotte, en nous servant, nous +regardait, avec des yeux stupéfaits, parce que nous ne nous informions +de rien, nous d'ordinaire assez curieux, comme tous les enfants. +Françoise, la cuisinière, elle-même, vint nous contempler un instant, +les poings sur les hanches, comme si nous étions extrêmement +intéressants. Puis, elle joignit les mains, leva les yeux, hocha la +tête, avec une attitude lamentable, et se retira. Nous entendîmes +qu'elle disait à la Boscotte par la porte entre-bâillée: + +--Ils ne disent rien, mais ils n'en pensent pas moins... + +Puis, tout à coup, parut, à la porte donnant sur le jardin, la tête +hésitante de Valentine Pidoux. Les deux femmes, en l'apercevant, +rentrèrent dans la salle à manger et se précipitèrent, chacune un doigt +sur la bouche: «Chut!... Chut!...» + +--Eh bien! quoi, fit Valentine, c'est-il que je dis quelque chose? C'est +pas pour parler que je viens; mais, toute seule, à la maison, la peur me +prend, c'est plus fort que moi... + +--Allons, tais-toi, Valentine! C'est-il madame qui commande ici, oui ou +non? T'as bien eu connaissance des ordres? + +--Oui, j'ai eu connaissance des ordres, mais y a manière de parler: plus +souvent que je me fais comprendre!... + +Françoise ouvrit la porte; la Boscotte poussait Valentine qui ne pouvait +contenir ses épanchements. Avant qu'elle fût dehors, elle dit, à +mi-voix: + +--C'est-il vrai qu'y en a plus d'un ici qui s'attendait à le voir +rapporté en morceaux? + +--Ce qu'y a de sûr, dit Françoise, c'est que la chouette avait chanté... + +--La chouette, la chouette! dit Valentine, mais paraîtrait qu'on +l'aurait obligé en conseil de famille à se faire justice? Sans quoi +c'était le déshonneur... + +La porte fut refermée sur ces mots. Nous restâmes tous les deux, muets, +Antoinette et moi. Nous n'avions pas grand appétit. Comme toutes les +fois que les parents ne mangeaient pas avec nous, nous faisions des +bonshommes avec de la mie de pain. Par la porte du dehors, arriva encore +une fois cette exaltée de Valentine Pidoux. Elle entra comme une bombe, +et dit: + +--Il faut au moins que je les embrasse, avant de m'en aller, ces chers +petits anges! + +Elle nous embrassa et se planta là , devant nous. Évidemment, elle +enrageait d'apprendre si nous savions quelque chose. Tout à coup, +Antoinette prit mon couteau, l'unit au sien par le manche, dans sa main, +formant ainsi une double lame parallèle, espacée par la largeur de la +virole, et elle le fit courir vivement sur un de nos bonshommes en mie +de pain, qui eut la tête et les jambes coupées. Et faisant cela, elle +disait tranquillement: + +--Voilà le train qui arrive, touc et touc!... touc et touc!... et puis +zic, zic!... ça y est... + +Valentine devint blême et marcha à reculons jusqu'à la porte. Elle avait +eu bien envie de nous apprendre quelque chose, mais elle était terrassée +de voir que nous en savions autant qu'elle. + +Et nous, Antoinette et moi, je ne sais trop comment ni pourquoi, devant +ce bonhomme en mie de pain coupé, nous nous mîmes à pleurer, ce que nous +n'avions pas fait encore. + + + + +LE PERMISSIONNAIRE + + +C'était un «poilu», non pas exactement semblable à ceux que l'on se +plaît à présenter aux civils. C'était un «poilu» qui se faisait raser +toutes les fois que l'occasion lui en était offerte. C'était un «poilu» +qui, bien que dépourvu de tout grade universitaire, parlait français et +non pas argot, quoiqu'il sût émailler son langage national de mots et +d'expressions parfois pittoresques, savoureuses et crues, ce qui ne +l'éloignait nullement de la meilleure tradition nationale. Enfin, ce +n'était pas du tout un «poilu» d'une gaieté inconsciente ou folle. Il +était plutôt grave et même, souvent, triste et grognon. Il accomplissait +ponctuellement tous les ordres, et il avait dû faire un peu mieux, +puisqu'il portait, sur sa poitrine, la Croix de guerre avec trois +citations, dont il ne tirait, d'ailleurs, aucune vanité; mais il +trouvait le temps long, la boue froide et sa patience était mise à une +longue épreuve de demeurer depuis un an et demi dans le même bourbier; +il méritait le nom de «grognard» de ses ancêtres, et il était, comme +eux, toujours prêt à se faire trouer la peau, non pas pour «l'Empereur», +ce qui soutient souvent mieux un homme simple, mais pour le Pays et une +cause juste. + +Il se nommait Florimond Castagne, et jamais le vaguemestre n'avait +appelé ce nom-là . Florimond Castagne était sans parents et seul au +monde. + +Il avait eu, avant les hostilités, une petite maison, un vieux père et +même des cousines assez avenantes; mais, tout cela se trouvait être, +aujourd'hui, dans les régions envahies, autant dire dans un autre monde. +Il n'y avait qu'à s'acquitter de sa fonction de soldat et à patienter. +Cependant, après quinze mois de guerre atroce, Florimond Castagne avait, +comme les camarades, demandé une permission. + +Il l'obtint et eut tout à coup une joie qui le rendit méconnaissable. +Six jours! Il lui semblait que ces six jours seraient une éternité; +qu'il recouvrait, enfin, l'usage de sa liberté, et même que la guerre +était finie, avantageusement, cela allait de soi, puisque c'était le +gouvernement qui le renvoyait dans ses foyers. + +Ce n'est que lorsqu'il eut en main sa permission, que Florimond Castagne +se représenta qu'il n'avait plus de foyer. Le pauvre vieux père, les +cousines et la petite maison à l'entrée du village, sa permission ne +l'autorisait pas à les voir. Il fut tout à coup assez embarrassé: où +irait-il avec sa permission? Mais à Paris, parbleu! comme il l'avait, +d'ailleurs, demandé. + +Il avait travaillé, autrefois, à Paris, chez un horloger de la rue +Réaumur, et il gardait bonne mémoire de son ancien patron. Qu'est-ce +qu'il dirait, le père Fieusale, si Florimond se présentait tout à coup +chez lui, en capote bleu horizon, bleu sali, hélas! en casque et décoré? + +Florimond, tout d'abord désorienté par la vue de Paris, qu'il lui +semblait avoir quitté depuis quarante ans, se présenta rue Réaumur, chez +son ancien patron. Le père Fieusale était là , sa loupe à l'Å“il, +grimaçant, examinant le ressort d'une montre d'argent, dont le boîtier +bâillait. Et l'aspect, et le bruit de toutes choses étaient pareils à ce +qu'ils étaient jadis... Cela est impressionnant: on eût dit que rien ne +s'était passé, ne se passait. + +Le père Fieusale était content de revoir Florimond, oui. Mais son fils, +à lui, avait été tué aux Éparges. On pleura à peine, parce qu'on ne +pleure presque plus. Mais on parla, comme de juste, surtout de l'absent. +Florimond parvint à introduire quelques épisodes tragiques de sa propre +vie, qui n'intéressaient le père Fieusale qu'autant qu'ils avaient de +l'analogie avec ce qu'il avait appris des actions de son fils. On resta +là , nez à nez, mélancoliquement; on mangea, on but une bouteille de bon +vin. Puis, Florimond, c'était plus fort que lui, se mit à parler de son +vieux père, de ses cousines, de sa petite maison, sans doute saccagée +par les Boches. + +Alors, seulement, il remarqua que le père Fieusale ne le regardait pas +d'un si bon Å“il, surtout en parlant de son fils mort, _lui_, au champ +d'honneur. Au début, le grand orgueil que le patron tirait de ce fils, +mort au champ d'honneur, lui donnait une supériorité, qui le rendait +aimable envers Florimond. Mais à voir Florimond très bien manger, et +boire, Florimond depuis quinze mois sur la ligne de feu et non «amoché» +encore, Florimond gaillard solide et même bel homme avec sa Croix, il +commença de le regarder de travers et de faire le maussade. Il était +jaloux, bien naturellement, bien malgré lui. Florimond, qui n'était pas +une bête, sentit que, sans famille et sans pays, il était seul dans le +vaste monde. Et il dit adieu à son patron. + +--Je te laisse libre, mon garçon, dit le père Fieusale: à ton âge on +peut avoir besoin de se distraire. + +--C'est ça, dit Florimond. + +Et le voilà tout seul sur le pavé de Paris. «Se distraire?» Ah! oui, les +femmes! Il y en avait, pardi, qui le reluquaient, parce qu'il était beau +garçon et décoré; et elles étaient assez gentilles avec leurs jupes +courtes et évasées par en bas. Mais, était-ce qu'il avait perdu +l'habitude d'elles? Était-ce qu'il avait le cÅ“ur trop gros? Il hésitait +et ne se sentait même pas l'envie de musarder sur ces boulevards, dont +l'aspect quasi normal le stupéfait, quand il pensait à «là -bas». Des +cinémas, des magasins, des voitures, des restaurants, des «métros», des +journaux, des gens qui parlent haut, qui ont l'air à leur aise... et, +là -bas, le boyau, la boue, les marmites, le boucan infernal du canon, +les nuits glacées, le sang, la pourriture, les camarades qui meurent +tous les jours, la mort... + +«Là -bas», il était obsédé de «là -bas». Où allait-il coucher cette nuit? +A l'hôtel? Chez une fille? Il lui restait un peu d'argent; il lui +restait quatre jours de permission à tirer. + +Il se décida tout à coup à faire une de ces «bombes» dont on parlerait +longtemps «là -bas». Et il alla s'offrir un dîner, s'il vous plaît, dans +un grand Bouillon. Ébloui par l'éclat des lumières, qu'il n'eût pas +soupçonné de l'extérieur, les volets étant baissés, et par la grande +quantité des dîneurs; tant militaires que civils, il avisa, cependant, +une table libre, où il s'assit et eut encore la présence d'esprit de +demander à la bonne si, par hasard, elle n'avait pas une boîte de +«singe». Le «singe» n'était, certes, pas inconnu à la bonne, mais lui +rappela aussitôt son mari qui était prisonnier en Allemagne, _lui_, «et +qui n'en mangeait pas, du singe!...» Mais, presque aussitôt, vint +s'asseoir, en face de Florimond, une petite femme agréable, et la +conversation s'engagea avec d'autant moins de difficulté que la dame +était peu sauvage. + +Immédiatement, elle parla à Florimond de son frère, à elle, qui était du +12e chasseurs et avait été amputé d'un bras, _lui_: + +--Vous n'avez pas encore été blessé, vous?... + +--Non. Une veine... Je touche du bois. + +--Il n'y a pas longtemps que vous êtes au front, alors? + +--Seize mois bientôt... + +--Eh bien! alors, c'est que vos abris sont bons. + +Et la conversation se refroidit. Il en était ébaubi tout d'abord, mais, +vu les précédents, il comprit que, en général, on le trouvait bien +intact pour être si bel homme. Sa Croix même n'y faisait rien: tant +d'autres la possédaient. Fichtre! il n'avait pourtant pas manqué d'être +exposé, depuis les combats de Lorraine. Mais il vivait; il possédait +tous ses membres; il dînait avec appétit. Dieu savait si cet homme avait +souffert et si, même dans le moment présent, il était un malheureux +ayant perdu son pays, sa maison, tous les siens et complètement seul +dans Paris! + +Il se leva de table, avec sa fiche, renonçant à la petite femme, sÅ“ur +d'amputé, qui, à la rigueur, se serait tout de même laissé faire par un +homme entier; il paya sa note et se dirigea vers la gare du Nord. + +«J'aime mieux «là -bas», se répétait-il, comme un halluciné: je n'y ai +pas encore assez été, je vois bien.» + +--Mais, votre permission va jusqu'au 15, lui fit observer l'employé; +nous sommes le 11 aujourd'hui; vous êtes saoul!... + +--J'ai toute ma tête, dit Florimond, mais je retourne me la faire +casser... pour être mieux vu dans le monde. + +Il ne rentra pas, d'ailleurs, à sa tranchée, comme il l'eût voulu, parce +que ce n'était pas régulier, vu ses quatre jours de permission, Mais, +là , du moins, il était connu et compris et nul ne songeait à s'offusquer +qu'il fût encore sans égratignure. + + + + +MATERNITÉ + + +La mère Vavin, âgée de plus de soixante-dix ans, si ordonnée, si propre, +si méticuleusement soigneuse de sa personne et de sa maison, n'en +était-elle pas arrivée à tout laisser aller autour d'elle à vau-l'eau? +Le pain traînait sur la table, après les repas; les nippes pendaient au +dos des chaises ou sur le lit; les casseroles de cuivre ne flamboyaient +plus; le feu, quelquefois, s'était éteint dans la cheminée, et, quoique +le froid piquât assez fort, elle n'y prenait seulement pas garde. + +Qu'arrivait-il donc à la pauvre mère Vavin? Ah! tant de gens ont été +touchés par la guerre! On citait plus d'une personne devenue un peu +toc-toc dans le village. Cependant la mère Vavin ne déraisonnait pas. +C'était une tête solide et qui avait fourni ses preuves, et, bien +qu'elle eût, comme beaucoup d'autres, son fils en première ligne, elle +avait donné à plus d'une l'exemple d'un courage résigné, d'une foi sûre, +d'un espoir sans défaillance. Pas sa pareille pour connaître les plus +menus faits de la campagne, qu'il s'agisse d'un front ou bien d'un +autre, du secteur d'Alsace, de celui de Champagne ou de celui d'Artois: +son fils avait été un peu partout; par lui elle savait où le soldat est +quasi noyé dans l'eau inépuisable, là où il s'enlise dans la boue, là où +il a la rare surprise de trouver un terrain qui permette d'améliorer son +sort. Son fils jugeait de tout; il avait de l'instruction. Dans la vie +civile il remplissait les fonctions d'instituteur. + +C'était sa fierté, son honneur, ce fils, ce Baptiste, qu'elle, +ignorante, ancienne fille de ferme, avait élevé jusqu'à enseigner les +autres. + +Était-ce donc à parler de lui, de ses galons de caporal, puis de son +court petit galon de sergent, qu'elle employait ses journées dérobées +aux soins du ménage? Non. Elle avait d'abord passé une partie de ses +journées chez la veuve Ploquin, sa voisine, qui savait écrire; et, par +l'intermédiaire de la veuve Ploquin, elle s'entretenait avec son fils en +lui posant des questions sur tout ce qui le concernait, lui, et en le +tenant au courant des affaires du village. + +C'était sa consolation, toute sa vie, désormais: converser de loin, par +correspondance, avec son fils. + +Seulement, à la longue, la veuve Ploquin s'était un peu fatiguée +d'écrire. Alors la mère Vavin avait eu recours à un gamin de l'école +primaire, à un élève même de Baptiste; mais le petit écrivait vraiment +mal, avec difficulté et étourderie, sans comprendre rien de ce qu'on lui +dictait et bouleversant les mots et les idées; en outre, il fallait lui +donner à chaque fois deux sous. Et puis la mère sentait aussi, au fond +d'elle-même, quelque chose qui restait inassouvi par les soins de la +veuve Ploquin ou du petit élève. Elle fut un certain temps à s'en rendre +compte et à le préciser. Un jour, elle abandonna tout, sa maison, la +marmite et la bûche du foyer, les caquetages au pas de la porte. Elle se +cacha. + +On pénétrait chez elle; on voyait l'insouciance étalée, le désordre; +mais on ne voyait pas la mère Vavin. On l'appelait; la mère Vavin ne +répondait pas. Et tout à coup, on la voyait sortir, le teint enluminé, +les yeux hors de la tête: + +--Ah ça! mais où étiez-vous donc, la mère Vavin? + +--Eh! pardi, j'étais là , répondait-elle. + +Aussi, le bruit se répandit qu'elle avait reçu un coup de marteau. + +Voici ce que faisait la mère Vavin. + +Elle montait dans son grenier, avec un petit livre de classe +élémentaire, un cahier de papier, une plume et de l'encre. Elle n'avait +jamais ouvert, de son propre mouvement, un livre, ni touché une plume; +et l'encre noire, sitôt répandue par la maladroite, lui faisait peur. +Mais elle se souvenait d'avoir vu, maintes fois, son fils faire le +maître d'école. Alors, aidée de la mémoire de Baptiste et des conseils +qu'il avait tant de fois répétés devant elle aux enfants, aidée surtout +de la force miraculeuse que peut produire un grand amour, la mère Vavin, +de sa main de soixante-dix ans, traçait des bâtons, s'escrimait aux +«pleins et déliés», s'acharnait à l'«écriture cursive», après avoir sué +sang et eau à apprendre à lire, tant mal que bien. + +Personne ne se fût avisé d'aller la troubler dans l'endroit où elle +s'était réfugiée, et, en cet endroit, elle passa des jours entiers, des +semaines, de longs mois. Pour elle, rien de ce qu'elle avait accompli +durant sa vie n'approchait en difficulté de la tâche insensée qu'elle +s'imposait là ; mais aussi, en revanche, plus son effort était +inimaginable et grand, plus puissant était le contentement intérieur +qu'elle éprouvait. Sans doute il s'écoulerait un temps démesuré avant +qu'elle ne pût correspondre avec Baptiste, mais le sergent ne se faisait +pas faute de lui dire que, sur la durée de la guerre, il ne fallait pas +se faire d'illusion; et, si lui, le brave garçon; consentait bien à +endurer les douleurs de la vie de combattant, comment donc +manquerait-elle de patience, elle, la vieille écolière, dans son +tranquille grenier? + +Et, en attendant, elle continuait à utiliser tous les gens savants du +village, le soir venu, à la chandelle, pour faire parvenir là -bas, dans +ce sinistre secteur de ..., son amoureux bavardage de mère. «Attends un +peu, pensait-elle, tout en dictant, quand je pourrai écrire de ma main, +voilà une chose que je tournerai autrement!» ou bien il y avait de ces +tendresses qu'elle se faisait une pudeur d'exprimer, sans savoir +pourquoi, devant des personnes étrangères. + +--Mais vous avez de l'encre plein les doigts, la mère Vavin, comme un +clerc de notaire?... + +--Oh! c'est que j'ai rangé tantôt des affaires à Baptiste!... + +Un beau jour, enfin,--il y avait bien neuf ou dix mois qu'elle +peinait,--elle crut pouvoir se hasarder à écrire une lettre à son fils. + +Son vieux cÅ“ur battait. Le tremblement dans les «pleins et déliés» oh! +il ne fallait pas s'arrêter à ce détail. L'important était qu'elle +allait s'adresser sans intermédiaire à son «poilu». La première fois, +elle n'y put parvenir, non qu'elle fût inhabile à tracer les caractères, +mais parce que ses yeux se mouillaient, et elle ne sut que pleurer sur +son papier. + +Puis, elle se trouva en face d'un mystère. Par l'intermédiaire des +personnes étrangères, elle avait jusqu'ici adopté une sorte de langage +qui n'était pas celui de son cÅ“ur intime. Même en parlant, autrefois, de +vive voix, à Baptiste, quand le cher enfant n'était pas à demi enterré +comme aujourd'hui, elle lui parlait sans être agitée par la vague +profonde qui la secouait à présent. De sorte que, bouleversée par les +habitudes prises, d'une part, par l'accroissement de tendresse et le +besoin nouveau de pitié, de l'autre, et aussi par un phénomène qu'elle +ne s'expliquait pas, bien entendu, et qui rend si difficile l'expression +de la pensée par l'écriture, la pauvre vieille se trouvait toute +déchirée et impuissante. Il fallut triompher encore de cet obstacle; +elle s'obstina; elle crut en triompher et s'imagina un moment enfin +saisir sa joie. Elle avait écrit la lettre. Elle ne pouvait pas la +relire, mais elle l'avait faite; et son effort surhumain la leurrait sur +la réussite. Elle ne dit mot à personne et alla, quasi ivre, jeter la +lettre à la boîte. + +Son fils lui répondit plus rapidement qu'il n'avait coutume de le faire. +Elle crut pouvoir le lire, car il s'agissait d'un billet très court; +mais elle était trop émue, et elle confia le papier au premier gamin +rencontré: + +«Ma chère vieille maman, + +«Je t'écris vite, car tu m'as rempli d'inquiétude. Est-ce toi qui +m'adresses une drôle de lettre datée du 20 de ce mois? Je ne te +reconnais pas. On dirait que c'est quelqu'un qui m'écrit pour me faire +croire que tu es en bonne santé; mais, c'est bizarre, je n'ai pas +confiance en ce galimatias et j'écris, en même temps qu'à toi, à M. le +maire pour savoir sérieusement comment tu vas. + +«Fais-moi répondre courrier par courrier, ma bonne chère maman. Ici, «on +ne s'en fait pas», comme nous disons; mais ça pète bougrement fort +au-dessus de nos têtes. N'augmente pas mon malaise en me causant du +tourment à propos de toi... + +«Entre parenthèses, à qui diantre t'es-tu confiée pour me confectionner +pareil gribouillage? A coup sûr, pas à la veuve Ploquin, qui écrit très +lisiblement! Et j'espère bien, fichtre! que ce n'est pas non plus à l'un +de mes élèves!...» + + + + +MONSIEUR QUILIBET + + +Comme M. Quilibet ne pouvait vivre dans son galetas, de compositions +naturellement incomprises, car elles étaient pleines d'originalité, ni +payer la location de son Pleyel et ses abonnements chez Durand, il avait +accepté, dès longtemps avant la guerre, de tenir le piano remplaçant +l'orchestre dans une boîte assez misérable de Montmartre, nommée +l'Escargot-Volant. Là , chaque soir, pendant près de quatre heures +d'horloge, et deux ou trois matinées par semaine, sans compter les +répétitions, M. Quilibet demeurait ahuri et comme stupide à l'idée que +l'art qui élevait sa pensée et magnifiait tout son être pût servir, sans +changer de nom, à faire passer de la scène au public, par +l'intermédiaire de ses doigts agiles, les refrains les plus saugrenus et +la plus piètre musiquette. + +Mais, un soir, parut sur la scène de l'Escargot-Volant une petite femme +qui portait le nom printanier de mademoiselle Pâques. Par une sorte +d'enchantement soudain, mademoiselle Pâques dissipa la noire songerie du +musicien dévoyé, et celui-ci fut confondu de vibrer à l'unisson avec +tous ces gens, derrière lui, qui s'émerveillaient, en écoutant +mademoiselle Pâques, pour des sottises au moins égales à celles que, +depuis des mois, il mourait de honte de transcrire. + +Oui, du fait que mademoiselle Pâques chantait, M. Quilibet oubliait +l'humiliation qu'il contribuait à infliger à l'art musical, et il n'eût +pas changé son tabouret à l'Escargot pour une place honorifique dans un +théâtre subventionné. Il ne jugeait ni paroles ni musique: comme le mot +le plus banal tombé de la bouche d'une femme adorée fait frissonner un +amant, tout ce que versaient sur son front les lèvres de mademoiselle +Pâques ravissait M. Quilibet; et, lorsque, chez lui, sur son Pleyel, il +se livrait, soit à ses travaux personnels, soit à l'étude de ses maîtres +favoris, il se surprenait, le grand morceau achevé, à tapoter les +idiotes rengaines, devenues, pour un génie chaste et pauvre, le langage +mélodieux, poétique et enivrant de l'amour même. + +La guerre surprit M. Quilibet avant qu'il n'eût eu l'audace de faire +part à mademoiselle Pâques du miracle accompli par elle. +L'Escargot-Volant rabattit ses ailes et rentra dans sa coque; +mademoiselle Pâques disparut comme le sourire sur la terre; le pianiste, +sans ressource aucune, cessa même d'avoir le moyen de conserver chez lui +son instrument; et il errait par les rues de la ville, jaloux des hommes +plus ingambes et plus jeunes, qui gardaient, à quelques jours +d'intervalle du moins, l'assurance de manger du «singe» tant qu'ils ne +s'étaient pas fait rompre les os. + +A quelque temps de là , au plus fort de sa détresse, le pianiste, prêtant +son concours à une matinée en faveur des blessés, eut le bonheur +inespéré d'entendre une nouvelle fois celle qui exerçait un pouvoir +illimité sur son âme et ses sens. Elle lançait à présent des chants +belliqueux, des refrains de soldats. + +Il sortit exalté, et attribua à sa déesse l'aubaine d'avoir rencontré +sous le péristyle un personnage en effet providentiel qui lui procura +sur l'heure une place excellente. + +Dans un bel hôtel de la rue de la Faisanderie, la comtesse de Nérymaume +consentit à confier à M. Quilibet l'éducation musicale de ses trois +filles, dont le professeur venait d'être mobilisé. C'était une femme un +peu hautaine, puritaine aussi, résolue en tous ses actes, et au parler +net et prompt: «Leçon tous les jours, dit-elle, dimanches et fêtes +exceptés, à chacune de mes trois fillettes. Le repas de midi, à votre +guise. Je donne un cachet de vingt francs Vous êtes honnête homme, +monsieur Quilibet, cela va sans dire?...» + +Vingt francs par jour, et un repas, pendant la guerre!... M. Quilibet se +mit à l'Å“uvre avec une ardeur juvénile. Ses élèves, âgées de dix, douze +et quinze ans, étaient fort bien douées, et il portait désormais en lui +tant d'allégresse qu'il sut leur plaire. Il allongeait les leçons, d'un +commun accord avec elles, en leur jouant des morceaux brillants qui +faisaient éclater les applaudissements. Il essayait, sans crier gare, +l'effet de ses propres compositions. Et, souvent, durant les quelques +minutes de béatitude qui suivent un exercice agréable ou passionnant, il +laissait voleter son imagination vers des souvenirs chéris, sans songer +à mal, assurément, en présence des trois jeunes filles; et ses doigts +devenus quasi aériens--des doigts de rêve--éperlaient sur le clavier les +notes légères, les notes folles!--mais les notes seulement--des refrains +grivois ou guerriers de mademoiselle Pâques. + +Nulle conscience chez lui de profaner une sonate de Mozart ou un +nocturne de Chopin: une simple prolongation intime d'un état admiratif +et voluptueux. + +Ces demoiselles non plus n'étaient en rien choquées par de si étranges +juxtapositions; et, reprenant à leur tour la sonate, le nocturne, ou +même les récréations de la méthode Carpentier, toutes les trois avaient +une inclination singulière à retenir et à répéter les motifs infiniment +peu classiques ajoutés en queue de leçon par M. Quilibet. Et le +professeur, avec autant d'innocence qu'il en avait mis à exprimer ces +motifs, dodelinait de la tête et se délectait à les entendre de ses +élèves. + + * * * * * + +Après de nombreux mois d'une existence ainsi paradisiaque, le frère aîné +des trois jeunes filles, soldat glorieux, étant venu en permission, +savourait la douceur de l'atmosphère familiale, la fumée d'un cigare et +les progrès accomplis par ses sÅ“urs sous l'influence de M. Quilibet. La +cadette venait d'exécuter d'une façon magistrale une page de +Mendelssohn. Ayant achevé, en présence de sa mère satisfaite, elle +laissa, par une habitude, ses poignets négligents errer sur l'ivoire et +l'ébène trop dociles et donna naissance à un rythme bien scandé qui fut +frappé à la fois par les têtes de la maman,--également accoutumée à +l'entendre,--du soldat, de ses trois sÅ“urs et de M. Quilibet. + +Le soldat, à demi somnolent, se mit à fredonner: + +Vous avez quéq' chos' de bleu: + Vos yeux; +Vous avez quéq' chos' de blanc: + Vos dents; +Vous avez quéq' chos' de vert: + Vot' blair... + +--Qu'est-ce que tu chantes là , mon enfant? dit madame de Nérymaume; j'ai +peur que M. Quilibet ne te trouve bien vulgaire... + +--Oh!... madame, fit le professeur. + +Là -dessus, la plus petite des trois sÅ“urs, excitée, bouscula la cadette, +la remplaça sur le tabouret et se mit à plaquer avec force les accords +d'un mouvement devenu pour elle très familier: sol, la, si, do, do, si, +si, la, etc. + +Et le soldat, cette fois-ci, à haute voix, d'appliquer au rythme les +paroles qu'il en jugeait inséparables, pour les avoir entendues, maintes +fois, non sur le front, mais dans les beuglants: + +Quand nos poilus s'en vont su' l' front, +Qu'est-c' qu'ils demand' comm' distraction? + Une femme, une femme! + Quand ils ont bouffé leur rata, +Qu'est-c' qu'ils demand' comm' second plat? + Une femme, une femme!... + +La comtesse de Nérymaume se leva, anguleuse, terrible, le visage blême, +et on eût cru entendre se heurter toutes les fractions de son squelette, +tel un spectre. Elle fit à M. Quilibet le signe autoritaire de la suivre +dans l'antichambre, et elle lui remit son congé... + + + + +LE BOUILLON DE POULET + + +--L'autre guerre? Le siège? La Commune?... Oui, dit madame Vincent; mais +c'est bien plus grand aujourd'hui, et il est certain que ça tournera +mieux pour nous. Ainsi, c'était nous qui étions affamés: cette fois-ci +c'est eux, à ce qu'il paraît. Vous parlez de cartes de viande et de +pain!... Laissez-moi, cher monsieur, vous raconter une petite histoire. + +Il y avait en face de chez nous, dans ce temps-là , à Auteuil, un brave +homme de concierge, nommé Pimprenet. Il vivait, comme à peu près nous +tous, dans la cave de la maison, car nous étions en plein sous le feu du +Mont Valérien. Et toutes les fois que je me risquais dehors pour aller +faire la queue chez le boulanger, je ne manquais pas d'aller souhaiter +le bonjour à Pimprenet dans sa cave. Le pauvre homme s'y décomposait et +s'y consumait de jour en jour, ne pouvant absolument pas concevoir un +immeuble dépourvu de locataires, aucun cordon à tirer ni, hélas! aucune +odeur de fricot pour seulement tromper l'estomac. + +Eh bien! à vous dire vrai, monsieur, ce n'était pas tant Pimprenet qui +m'attirait, que son coq... + +Oui. Pimprenet avait conservé un coq! C'était le dernier vestige d'une +basse-cour dont toutes les poules avaient servi depuis longtemps à faire +le pot-au-feu. On appelait ce coq Canrobert. C'était un nom guerrier, un +beau nom, qui convenait à l'oiseau des Gaules et rappelait à Pimprenet +ses campagnes. + +Ce Canrobert, au fond de la cave, et privé de nourriture, n'était plus +que l'ombre d'un coq. Il avait perdu son plumage; sa crête était pâle et +lui tombait de côté comme un béret; sa fière queue d'autrefois: le +trognon d'un vieux plumeau fatigué par l'usage. Il grattait +perpétuellement, infatigablement, la terre et semblait proférer des +jurons pour n'y pas trouver quelque grainage oublié. Cet animal était +piteux. Mais, néanmoins, il chantait!... Le coq est bien l'emblème qui +convient aux Français, monsieur: jusque dans la pire des conditions, il +chante; et, sur le moment de trépasser, on peut croire encore qu'il est +de bonne humeur. + +Canrobert avait tout perdu, sauf sa voix. Et cette voix, elle faisait du +bien non seulement à son maître malheureux mais même à tout le +voisinage. Un coq veuf? allez-vous m'objecter. Sans doute! et que +voulez-vous? N'ayant pas de succès récents à célébrer, ce coq veuf +chantait ses victoires passées. Il chantait aussi le lever, ou, plus +exactement, la descente du jour par le soupirail. Et quand la détonation +d'un obus nous faisait courber les épaules, le cocorico de Canrobert +semblait nous crier, comme on dit aujourd'hui: «Ne vous en faites pas! Y +a encore du bon!» Ah! monsieur, ce qu'on se contente de peu de chose +dans la misère profonde! + +Mais ce n'est pas tout ça que je veux vous dire; c'est que ce coq, si +sympathique, et cependant si ruiné, excitait, oui, monsieur, excitait ma +convoitise et aussi celle de nombreuses personnes du voisinage, en nous +faisant penser à du bouillon de poulet! + +Sa chair n'était rien; c'était entendu; mais il avait de l'os, et toute +sa décrépitude ne l'empêchait pas d'être un poulet. + +Combien n'avaient-ils pas déjà fait des offres à Pimprenet! Mais le +concierge, en regardant avec amour son compagnon délabré, avait une +façon si lamentable de soupirer: «Le pauvre cher ami!...» que les larmes +vous en venaient aux yeux et que personne n'osait insister, malgré la +grande tentation. + +Nous étions, il faut vous dire, aux plus beaux jours de la Commune. Un +matin que j'entrais chez l'excellent Pimprenet, je trouve le pauvre +homme complètement effondré et qui m'annonce que, par surcroît de +malheur, un mauvais plaisant l'a dénoncé comme Versaillais, sous le +prétexte qu'il a failli se faire tuer à Sébastopol et à Magenta et qu'il +a donné le nom de Canrobert à son coq. C'était révoltant: il n'y avait +pas plus brave homme que ce Pimprenet; il n'était guère en état de +comploter pour qui que ce fût. + +--Il paraît, disait-il en sanglotant, que je fais chanter mon coq à ma +volonté et que par là j'entretiens un système de signaux avec +l'armée!... + +--Écoutez, Pimprenet, lui dis-je, il faut vous sauver à tout prix de ce +guet-apens: fermez la maison, qui est vide; quittez votre cave: je vous +cacherai dans mon sous-sol. + +--Quitter la maison, moi, concierge! s'écria Pimprenet, autant dire: +être déserteur en face de l'ennemi!... Et puis, ajouta-t-il, il y a +Canrobert. + +--Canrobert, je m'en charge. Tenez, Pimprenet, voilà vingt francs, ce +n'est pas peu par le temps qui court: cédez-moi votre coq... + +Il hésitait. Il était déchiré. Ses pauvres yeux d'honnête homme tendre +chaviraient. Cependant il gardait les vingt francs dans sa main. Il +avait faim, le malheureux!... + +Moi, je sautai sur Canrobert. Il donnait déjà aux doigts la sensation +d'une volaille flambée. Je le fis disparaître, en le tenant par le cou, +sous ma jupe. + +--Il se trahira, criait Pimprenet larmoyant et tremblant; vous ne +l'empêcherez pas de chanter... + +--Que si! dis-je, étant dans la rue. Et, sous ma jupe, moi, qui n'ai +seulement jamais consenti à ôter la vie à une mouche, je tordais le cou +à un coq, à quel coq!... J'avais envie de son bouillon, monsieur!... + +Eh bien, ma gourmandise n'a pas été satisfaite. Le bouillon de poulet +n'avait pas commencé d'embaumer mon petit réduit que le voisinage +accourait. Tout se sait, vous pense bien. Le coq de Pimprenet n'avait +pas pu disparaître par enchantement. Et c'était madame Une Telle qui se +mourait de la poitrine, et madame Une Telle dont l'estomac n'endurait +plus le pain, et un misérable blessé qui criait justement après une +tasse de bouillon, etc., etc. Des bouillons, il en a fourni, le pauvre +Canrobert! Et quand il n'y en avait plus, il y en avait encore! +J'allongeais avec de l'eau, pardi. Aux derniers servis, c'était de +l'illusion, à la tasse, que je versais, monsieur, il n'en est pas resté +pour moi. + + + + +LEUR CÅ’UR + + +Il était arrivé à l'hôpital militaire en pleine nuit, avec deux cent +soixante-quatorze autres blessés, après trente-six heures de train. Un +grand haquet, non suspendu, chargé à chaque tournée de six brancards, +l'avait déposé devant les marches de marbre, sous l'aveuglante lumière +des lampadaires électriques, entre des camarades que les cahots +faisaient sourdement gémir. Sa fiche portait: «blessure éclat d'obus, +région sous-claviculaire gauche, entorse pied gauche»; le médecin-chef, +en la déchiffrant, prononça: «Salle 28, pour madame Vanves», et deux +infirmiers, l'un militaire, l'autre «bénévole» dont le pas n'atteignait +jamais la cadence voulue, le portèrent à grandes secousses jusqu'à la +salle 28. Il était, à cause de sa jambe, parmi les «couchés», mais son +état était bénin, en somme; un homme plus éreinté, plus hébété, que +souffrant. Dans la pénombre du long corridor, il perçut, comme la +fraîcheur d'un feuillage sous la brise, les coiffes et les robes +blanches des infirmières affairées. + +On le déposa sur le lit 71: + +--Madame Vanves, c'est pour vous... + +Madame Vanves, occupée déjà au déshabillage d'un pauvre fusilier marin +dont la tête disparaissait presque complètement, empaquetée à la hâte, +comme un bloc de glace, sous le pansement, provisoire de l'ambulance du +front, ne se détourna même pas. Le malheureux d'ailleurs, la regarda à +peine. Depuis dix mois de campagne, c'était la première fois qu'il était +«amoché», et les détails de l'hôpital, la personnalité d'une infirmière, +ne lui disaient rien; l'hôpital, seul, lui parlait, lui disait: «Enfin! +enfin! un lieu paisible et couvert!... un lit!... des lits nombreux; +tous les hommes dans des lits!...» Il eut un ressouvenir d'enfance, +d'une longue coqueluche qu'il avait eue, à quatorze ans, au sortir de +l'école primaire. Et ce souvenir d'une maladie, dans un lieu calme, lui +apparut comme idyllique. Après deux jours et une nuit de supplice dans +le wagon de marchandises, l'immobilité, enfin! Après trois cents jours +passés au milieu du vacarme des marmites et du 75, le brouhaha d'une +salle d'hôpital de l'arrière, même au moment de l'arrivée d'un convoi de +blessés, quel silence! quelle douceur!... + +Durant des minutes prolongées, il ferma les yeux, tout abandonné à une +sorte de béatitude, malgré sa douleur à l'épaule et l'incommodité de +cette maudite entorse qui lui rendait tout mouvement impossible. Et +puis, pour la cent cinquantième fois, toutes les circonstances qui +avaient précédé, accompagné et suivi sa blessure repassèrent à ses yeux: +il profitait d'un premier lieu de repos et de bien-être pour se +remémorer les instants de sa vie les plus affreux. + +Il était plongé dans cette sombre rêverie quand il se sentit doucement +dévêtir. On défaisait sa capote; on lui ôtait ses chaussures. Ah! +l'infirmière!... Il ne regarda pas d'abord l'infirmière, mais ses +pauvres pieds à lui, sa poitrine déjà à demi découverte, et il dit: + +--Prenez garde à l'épaule!... C'est mon épaule... + +L'infirmière ne répondit pas et poursuivit sa besogne; elle n'avait pas +de temps à perdre, huit autres blessés couchés venant d'être ajoutés aux +dix qu'elle avait déjà en son service. + +L'infirmière?... Les infirmières?... Au fait, qu'était-ce? Des +religieuses, peut-être. Sous ces vêtements de toile blanche, sous ces +coiffes, il ne savait pas. Alors il leva les yeux sur son infirmière, +et, tout de suite, sans qu'aucune particularité de costume l'eût en rien +renseigné, il eut l'assurance que celle-ci, en tout cas, n'était pas une +religieuse. Pourquoi? Il n'aurait guère su le dire. Les choses dont on +est le plus certain sont celles qu'on ne saurait dire. On l'avait +appelée «madame Vanves»; pour une religieuse on eût dit «sÅ“ur saint +quelque chose» probablement; mais il n'était pas très ferré sur ces +usages; non, ce n'est pas cela, non plus que le cou légèrement dégagé de +son infirmière, qui l'informa qu'elle n'appartenait à aucun ordre, c'est +que, instantanément, dès qu'il lui eut vu le visage, il fut gêné comme +il ne l'avait jamais été de sa vie. + +Il se souleva d'un bond sur son bras droit. Il voulait aider +l'infirmière; il voulait surtout ôter lui-même ses chaussettes, trois +malheureuses paires de chaussettes, enfilées les unes sur les autres et +qui n'avaient jamais été changées, depuis combien de temps, seigneur +Dieu! + +Madame Vanves lui dit d'un ton qui n'admettait pas de réplique: + +--Mais, ah çà , êtes-vous fou, mon petit? + +Et d'une main prompte, d'un bras qu'il aperçut pour la première fois, nu +jusqu'au delà du coude, musclé mais modelé, joli, illuminé d'un blond +duvet sous la lumière, elle l'appliqua contre son lit si rapidement +qu'il souffrit à gauche; mais de cette souffrance il ne songea pas à en +vouloir à son infirmière. Il était pourtant douillet, trop complaisant +pour sa personne et avec cela pas commode à l'ordinaire. + +Avant de toucher aux chaussettes, madame Vanves avait retiré le +pantalon, les deux caleçons superposés, et, sans aide, adroitement et +avec une force incroyable, elle avait soulevé son malade sans trop le +faire souffrir de l'épaule, cette fois-ci, pour lui arracher sa capote +et ses gilets de dessous. + +En s'adonnant à cette difficile opération elle avait dû forcément +approcher son visage de celui du blessé; il avait vu de tout près son +profil auquel la coiffe serrée, ne laissant paraître aucun cheveu, +donnait un certain air d'image de piété; il avait senti son souffle; et, +pendant qu'elle l'admonestait, il lui avait aperçu les dents. Il était +de son métier caissier aux Galeries Lafayette; il était célibataire; il +n'avait vu aucune femme depuis dix mois. + +Involontairement il se souleva de nouveau pour allonger autant que faire +se pouvait sa chemise qui, seule, lui restait au corps, avec ses +chaussettes. + +--Ah! mon petit, vous savez, il faudra être raisonnable; vous êtes +blessé à l'épaule, n'est-ce pas? Eh bien, il ne s'agit pas de vous +mettre à faire des évolutions dans votre lit! Et puis, ne me retardez +pas, s'il vous plaît: il y a de vos camarades qui m'attendent... + +Entre temps, elle avisait une de ses pareilles qui courait dans l'allée, +un bassin stérilisé à la main: + +--Ma chère, j'ai une épaule récalcitrante qui ne veut pas demeurer en +place. Il faudra que je demande un de ces messieurs pour me le tenir; +qu'est-ce que ça va être pour le pansement?... + +Le blessé, lit 71, qu'on nommait déjà «l'Épaule», rassembla tout son +courage pour dire à son infirmière: + +--Oh! madame, est-ce qu'un de ces messieurs, au moins, ne pourrait pas +m'enlever mes sales chaussettes, en place de vous? Ça me dégoûte de +penser... + +--Vos chaussettes? Tenez, mon garçon, tenez! + +Et, en deux temps, trois mouvements, de ses petites mains expertes, elle +décortiquait les pieds revêtus des trois enveloppes de laine +agglutinées. + +L'homme qui venait d'assister pendant dix mois à des spectacles +horribles regardait son infirmière avec des pupilles plus dilatées que +s'il eût vu les Boches à quinze pas. Il n'osa rien dire, soupira et +laissa tomber sa tête sur le côté. Dès lors, il s'abandonna comme une +loque à celle qui lavait et astiquait ses malheureux pieds, et les +jambes, et tout le corps, et le visage, comme elle l'eût fait à un +mannequin anonyme: elle venait déjà d'en nettoyer deux autres; elle en +avait huit autres qui attendaient!... + +Après quoi, ce fut la visite du médecin, le pansement de l'épaule, la +constatation de l'entorse; et puis un sommeil dont aucun bruit--et Dieu +sait s'il y avait du bruit dans la salle!--ne pouvait le tirer. + +Le premier visage qu'il vit, en ouvrant les yeux, fut, tout proche du +sien, celui de madame Vanves. Au jour, il le trouva plus beau encore que +la nuit. Elle n'avait pourtant guère dormi, l'infirmière; mais elle +était jeune; elle semblait pleine de santé. Dans l'échancrure de son +corsage, ce matin, elle portait une rose. + +Elle avait aussi son thermomètre à la main, et prenait les températures. +Quand elle lui eut retiré l'instrument de sous la langue, le blessé ne +put s'empêcher de dire: + +--Oh! madame, une rose!... + +Il n'ajouta aucun commentaire; elle ne lui en demanda pas. Elle savait, +par la fréquentation quotidienne des hommes de guerre, depuis dix mois, +leurs surhumaines misères; devant ses beaux yeux de femme jeune, +imaginative et sensible s'étendaient immédiatement toutes les plaines +désolées des pays dévastés par le fer et le feu; elle voyait l'homme +sorti des boues de l'hiver ou des tranchées gelées pour retrouver le +soleil printanier là -haut, très haut, dans le ciel inaccessible et +indifférent, mais sur la terre rien que l'herbe rase ou brûlée, les +cadavres ou les croix de bois, les maisons écroulées, les débris et la +ruine de toutes choses. Une rose... Elle portait une rose!... Il l'avait +vue. Qu'est-ce qu'une rose pouvait bien évoquer des étés, des printemps +passés, de la douce vie enfin, à un être qui, pendant près d'un an, +venait de séjourner aux enfers? Elle n'avait guère le temps pour +réfléchir, mais dans les intervalles de ses tâches pressées exigeant une +sorte d'indifférence, son cÅ“ur s'émouvait et saignait. Elle dit à son +blessé: + +--Vous aimez les fleurs? Je vous laisserais bien celle-ci si ce n'était +une de ces dames qui vient de me la donner... Je vous en apporterai une +autre. + +--Oh!... Madame!... + +Elle passa immédiatement à un de ses malades qu'on devait opérer. +L'homme du lit 71 la suivait sans cesse du regard. + +En suivant des yeux madame Vanves affairée, le blessé du lit 71, dit +«l'Épaule», étouffait un sanglot dans sa gorge. Elle lui avait promis de +lui rapporter une rose! Elle! cette femme de qui il ne savait rien sinon +qu'elle était jeune et si belle, cette femme, en tout cas, en qui tout +indiquait qu'elle appartenait à un monde où il ne pénétrerait jamais, et +qui, du matin au soir, sans répit, s'exténuait au chevet de malheureux +dont l'un était un plombier faubourien au langage grossier, l'autre un +nervi de Marseille qui se flattait d'avoir fait mainte fois le coup de +couteau, l'autre un garçon d'écurie, l'autre un prêtre... Il la jugeait +un être admirable; surnaturel. Simultanément, il voyait ses yeux, sa +bouche, et ses dents, sa joue, sans fard et qu'il jugeait douce comme +celle d'une toute jeune fille, son cou délicat et pur, son bras fin, +plein, arrondi, et où un léger duvet blond posait de temps en temps, +comme dans les tableaux des vieux peintres, une lumière d'or. Il n'était +pas, lui, un homme cultivé, ni de bien grand goût; il s'en rendait +compte; mais il était frotté de notions concernant le luxe et la beauté +modernes. La grâce de cette femme, sa promesse lui rappelaient toutes +sortes de choses oubliées, qui avaient fait jadis le charme de sa vie, +auxquelles il avait dit adieu, complètement, le jour de la mobilisation. +Et il était aussi grisé par les contrastes: avoir renoncé à tout, avoir +vécu sans répit dans la présence de la mort, avoir enduré toutes les +souffrances, être tombé enfin dans un boyau sordide, et se retrouver là , +vivant, dans du linge propre, près de la plus exquise des créatures qui +va tantôt vous apporter une rose!... + +Madame Vanves était méticuleuse et scrupuleuse, n'oubliant pas plus une +parole prononcée que le plus infime détail d'un pansement. A son arrivée +à l'hôpital, dans l'après-midi, elle apporta la rose promise à son +blessé, ainsi que divers menus objets pour celui-ci et pour celui-là . +Elle donna à son blessé cette rose comme elle avait maintes fois donné à +d'autres un cigare, une orange, un morceau de fromage de gruyère. + +«L'Épaule» eut une émotion indicible: sa voix s'étrangla dans la gorge; +il ne put même pas dire merci. Madame Vanves ne l'eût pas d'ailleurs +entendu, occupée qu'elle fut tout de suite par la cuisse, du lit 73, +qu'on devait opérer: «Vous n'avez rien mangé, j'espère?... Ah! dame! mon +bonhomme, ça serait tant pis pour vous...» + +«L'Épaule» tenait entre deux doigts de la main droite sa rose, et il la +respirait et la baisait aussi, sous son drap. Madame Vanves avait +apporté cette rose, non pas à sa main surchargée d'objets, mais, pour +plus de commodité, à son corsage, sans attacher d'ailleurs à ce détail +aucune importance. Mais, dans l'imagination enflammée du blessé, que ce +détail avait d'importance! Il se croyait le bénéficiaire d'une faveur +exceptionnelle. Il n'était pas seul d'ailleurs à éprouver cette +impression; un de ses voisins de lit lui avait dit, après la rose: «Eh +ben! mon colon!... T'as plus qu'à te faire couper la barbe!...» + +Et, en effet, la même idée exactement lui était venue à lui-même: se +faire couper la barbe. Il avait le visage d'un véritable «poilu». Toute +la journée il réclama le coiffeur; il voulait se faire raser. + +On eut peu le loisir de s'occuper de lui. + +Il y avait dans la salle et dans le service même de madame Vanves, des +malades assez graves; quant à elle, elle était sur les dents et n'eut +même pas un clin d'Å“il pour celui de ses blessés à qui elle avait donné +une rose. Elle assista à l'opération de «la cuisse», un petit sergent de +vingt-deux ans, engagé depuis quatre mois et ayant déjà fait le Maroc +avant la Grande Guerre. Elle-même le ramena de la salle d'opération sur +la table roulante, aidée d'un infirmier bénévole; et, encore sous +l'action du chloroforme, le petit sergent, au lit 73, occupa la salle, +parce qu'il se mit à parler. Il était étendu, pâle et inerte, sur son +lit; il fermait hermétiquement les yeux, et sa bouche, seule, dont le +souffle repoussait le drap, évoquait la bataille, les instants de la +tranchée sans doute, qui avaient précédé l'éclat d'obus fatal. D'une +petite voix de commandement sèche, cinglante et hachée, il annonçait +autour de lui: «Attention!... ordre d'attaquer à 3 h. 15... par +téléphone tout à l'heure, oui... Vous êtes prêts? où sont les +caporaux?... Ah! en voilà un... Et le deuxième? Bon. Trois, et quatre, +bon. Ne bougez plus... Vous les voyez, hein?... Mais les Boches, +pardi... Vous ne les voyez pas, là , à quarante mètres, qui sèchent au +soleil comme des bouses de vache?... Tenez ma lorgnette, tas +d'andouilles!... Vous prendrez chacun dix hommes, entendez-vous, avec +chacun deux grenades... pas plus, non. Ce n'est pas la peine... Mais +non! pas de fusils, f...! que je vous dis... Qu'est-ce que c'est que ces +bleus qu'on m'a amenés là ? Pas des hommes, ça, c'est des filles! C'est +pas malheureux d'envoyer ça sur le front! ils devraient être chez la +couturière... Attention! vous entendrez bien l'ordre du capitaine? +Bon... Où est passé le lieutenant?... Blessé? Ah! sacristi, c'est sur +moi que ça retombe, c'est agaçant... Mais qu'est-ce qu'ils attendent?.. +V'là l'heure passée... Ça ne sera pas encore pour aujourd'hui... Ah! en +avant!... Et pas peur, mes enfants!... De quel côté il faut marcher? +c'est moi qui vous l'indique: je suis devant...» + +Les infirmières, les infirmiers militaires, les bénévoles se pressaient +autour du lit du petit sergent chloroformé qui semblait un jeune héros +mort évoquant, par delà la tombe, la vie fiévreuse de la tranchée de +première ligne. Les blessés étaient assez indifférents; ils avaient tous +vu «ça»; ils en sortaient; c'était la vie quotidienne; pour ces modestes +martyrs, c'était le train-train ordinaire. Celui du lit 71 n'écoutait +même pas; il respirait et baisait sa rose. Il était de ces gens qui +n'aiment pas les romans tragiques ou tristes et qui préfèrent les contes +bleus. Il voulait quelque chose qui le changeât complètement de ce qu'il +avait tant vu et vécu; et il s'improvisait un roman d'amour. + +Le coiffeur demandé arriva alors qu'on ne s'occupait encore que du petit +sergent opéré. L'amoureux fut tondu et rasé de près. Quand madame Vanves +repassa au pied de son lit, elle qui ne le regardait même pas +d'ordinaire, fut instinctivement attirée par sa figure nouvelle. D'un +coup d'Å“il, elle vérifia le numéro du lit, reconnut les voisins de +gauche et de droite, et dit: + +--Tiens! vous vous êtes fait épiler? Vous étiez bien mieux avec votre +barbe. Et elle passa, allant à ses affaires. + +Les voisins, à droite et à gauche, pouffèrent. + +Le malheureux éprouva une sourde rage que ses compagnons qui le +blaguaient étaient loin de soupçonner. A droite comme à gauche, on ne +cessa de lui monter une scie à propos de la rose, à propos de la barbe. + +Ces propos enfiévraient l'amoureux. Il suivait, dans la salle, madame +Vanves allant et venant. Quand il la voyait disparaître, on eût dit pour +lui qu'on faisait la nuit. Quand elle était là , il ne savait s'il était +heureux ou au désespoir, mais il vivait du plaisir de la voir. Elle ne +le regardait jamais plus qu'un autre, jamais autrement qu'un quelconque +de ses malades. + +«Elle ne sait pas qui je suis, se disait-il, elle me croit peut-être un +ouvreur de portières...» Et quand il réfléchissait à ce qu'il était, il +se demandait qui elle pouvait être, elle, et la distance n'en était +peut-être pas amoindrie. Il apprit qu'elle habitait une jolie villa, +toute seule avec son enfant et des domestiques; elle était divorcée. +Elle accomplissait sans répugnance toutes les besognes de l'hôpital; +pourquoi dédaignerait-elle l'amour d'un honnête caissier aux +Galeries?... En fait d'amour, que lui demanderait-il, d'ailleurs? +D'accepter l'hommage de son sentiment; bien entendu, pas davantage. + +Il décida de lui écrire; c'était plus facile, car, lui parler d'un tel +sujet, il ne l'oserait jamais. Il mûrit longuement ses plans; il +commença par lui demander un livre qu'elle alla prendre pour lui dans la +bibliothèque après lui avoir demandé son nom, car elle l'avait +jusqu'alors ignoré. Elle sut ainsi--mais pas pour longtemps, car il +resterait toujours pour elle «l'Épaule»--qu'il se nommait Edmond +Plauchut. + +--Plauchut, répéta-t-il en épelant; oh! c'est un nom bien ordinaire!... + +Elle ne sourit même pas et lui rapporta le _Lys rouge_. + +--Tenez. Avez-vous lu ça? + +--Non, madame. + +Il ne lut pas le livre; mais il écrivit une belle lettre, une trop belle +lettre en vérité; elle était malhabile et d'une niaiserie ingénue. +Jamais de sa vie il n'avait écrit quelque chose d'aussi bête. Il la +lisait et la relisait; et, chose singulière, cette lettre lui paraissait +magnifique. Il y avait mis toutes ses intentions et toute sa timidité. + +Il l'inséra dès le lendemain dans le volume et remit le tout à son +infirmière en la priant d'ouvrir le livre à la page 140 quand elle +serait à la bibliothèque: + +--Comment! dit madame Vanves, vous avez déjà lu ce livre. + +--Oui, madame. + +--Diable! vous allez vite. Est-ce qu'il vous a plu? + +--Beaucoup! mais j'aimerais mieux... Oh! vous allez me trouver +stupide... mais j'aimerais mieux... + +--Vous aimeriez mieux un livre sur la guerre, parbleu!... mais c'est +que... + +--Non, un livre sur l'amour. + +--Mais, c'en est un! Qu'est-ce qu'il vous faut donc! + +Il rougit comme une fillette. Elle ne comprit rien à son blessé; elle +emporta le roman, préoccupée de cet état d'esprit étrange. Tout juste +pensa-t-elle, arrivée à la bibliothèque, à ouvrir le volume. Elle ne se +souvenait plus de la page indiquée. Mais le volume s'ouvrit de lui-même +et elle vit la lettre. + +--Il est fou, se dit-elle, en mettant la lettre dans son corsage, sans +la lire. Elle avait autre chose à faire. + +Quand elle la lut, ce fut pour en rire; car une femme supporte +volontiers, avec sympathie même, le langage d'un homme de condition +autre que la sienne, mais son style, non. Le pauvre Edmond Plauchut, qui +avait bravement signé de son nom sa lettre d'amour, se fit tort. + +Entre temps, le bruit s'était répandu dans la salle que madame Vanves +apportait «des roses» à son blessé. En effet, on avait vu Plauchut +conserver la rose à la boutonnière de sa veste; ses camarades de lit ne +se faisaient pas faute de raconter qu'il la baisait en cachette. Ce sont +des choses qu'on aime à entendre et qu'on répète à plaisir, en les +déformant, travestissant, multipliant, Dieu sait comme! Les camarades +l'avaient vu écrire, s'appliquer, avaient surpris le manège de la lettre +insérée dans le volume. On disait, non seulement dans la salle mais dans +l'hôpital, que madame Vanves recevait «des lettres» de ses blessés. +C'était une petite femme qui n'avait l'air de rien, sans doute, à qui +l'on ne pouvait rien reprocher dans le service. En effet, depuis six +mois, elle en faisait un très dur, avec adresse, avec compétence, sans +rechigner, sans manquer une seule fois, c'est certain; mais enfin, cette +petite madame Vanves, qui était-ce? une femme divorcée, ça c'était +connu; qui voyait-elle? personne. «On ne la recevait pas»; elle vivait +seule, chez elle avec son petit garçon. + +Dès qu'elle eut pris connaissance de la lettre, elle n'hésita pas un +instant. Aussitôt que l'occasion s'offrit à elle d'approcher Plauchut, +elle lui dit, d'un ton assez sévère, qu'elle voulait tenir sa lettre +absolument pour non avenue, qu'elle l'oubliait entièrement, d'abord +parce qu'elle la considérait comme insensée, ensuite parce que tout +manège de galanterie, ne fût-il qu'un jeu entre blessé et infirmière, +pouvait entraîner les conséquences les plus graves tant pour l'un que +pour l'autre. + +--Si votre inconséquence est connue, lui dit-elle, vous me compromettez +moi autant que vous-même. La moindre plaisanterie, ici, dégénère en +scandale. + +Plauchut montra un grand désespoir. Il s'accusa d'être une brute pour +avoir agi comme il l'avait fait; il dit que de toute manière et quels +que fussent les usages de la maison, son audace était folle étant donné +ce qu'il était, lui, et ce qu'était son infirmière; mais qu'il n'y +pouvait rien, qu'il l'aimait: + +--Ça m'a atteint comme une balle, disait il, je ne l'ai seulement pas +entendue siffler... On n'entend que celles qui vous passent à côté... +Excusez-moi, madame: je ne bougerai pas, je ne dirai rien; je ne vous +adresserai même pas la parole... Je suis habitué à vivre à la dure, +allez... mais ce coup-là !... + +--Allons! plus un mot, dit-elle; je n'en entendrai pas un, vous me +comprenez bien? Autrement, je vous fais changer de service. + +Et elle alla à ses affaires. Et les bruits allèrent de l'avant. Cette +courte explication même, à laquelle elle n'avait pu se dérober, fut mal +interprétée. On se montrait la belle infirmière de loin, causant avec +«son préféré». + +Il était difficile de préciser un fait qui accusât madame Vanves; +d'autre part, on était tenu d'observer une certaine prudence, car +l'infirmier-major militaire professait toutes les indulgences pour +madame Vanves; car le docteur, chef de service depuis peu, manifestait +toute disposition à lui faire la cour, car le médecin chef, comme le +chirurgien d'ailleurs, avaient pour elle un Å“il que toutes ces dames +remarquaient bien, et qui n'était pas celui dont ils les regardaient +elles-mêmes. Mais arrêter des femmes mises en action par cet instinct +violent qu'elles ont d'épousseter ou de nettoyer ce qu'elles croient +faire tache!... + +Désormais, madame Vanves faisait tache. Quelqu'un prétendit qu'on ne la +voyait pas régulièrement à la messe. Une divorcée! fallait-il s'en +étonner? + +Madame Vanves, ignorante de ces potins, continuait comme toujours sa +besogne. Mais nul potin d'hôpital qui ne parvienne aux blessés. Plauchut +fut rapidement informé de ce qui se disait sur elle. Il partageait +l'opinion populaire, et même générale, que la conduite d'une femme jeune +et jolie est sujette à caution. Il lui reparla, malgré tous ses +serments, de son amour qui était réel. Elle regimba d'abord assez +vertement, très ennuyée, mais au fond d'elle compatissante à la passion +de ce pauvre homme. Et sans répondre aucunement au sujet de conversation +qu'il lui proposait, elle l'interrogeait sur les combats auxquels il +avait assisté, sur ses antécédents, sur son métier, sur sa famille. + +--Ah! vous étiez à la caisse derrière l'ascenseur. Mais j'ai dû vous +payer bien des fois!... + +--Oh! je vous aurais bien reconnue, disait Plauchut. + +Elle essayait en vain de le faire parler d'autre chose que de son amour, +par condescendance et pitié pour lui, tout en ménageant les convenances; +mais il y revenait sans cesse et très habilement, peu à peu même avec un +certain aplomb. Elle s'en irrita et l'évita autant qu'il était possible. + +Il la suivait des yeux allant et venant; il suivait son profil si pur, +le coussin de cheveux que sa coiffe comprimait; il aimait à voir agir si +adroitement ses deux beaux bras toujours blancs malgré le métier qu'elle +faisait, et leur duvet blond où se jouait la lumière. + +Son cÅ“ur battait quand elle approchait de son lit, ou parlait, et se +comprimait péniblement lorsqu'elle s'était éloignée. + +Elle recourait à des combinaisons ingénieuses avec le médecin pour que +ce fût lui qui fît le pansement de l'épaule et non pas elle. + +Quand Plauchut, qui jaunissait et perdait le boire et le manger, fut +assuré qu'elle s'écartait de lui systématiquement, il recourut, en +désespéré, aux grands moyens. Un matin que, le docteur étant absent, il +fallait bien qu'elle pansât son épaule, il la mit au courant des bruits +qui couraient sur elle. + +--Vous méprisez mon amitié, dit-il; n'empêche que les autres ne vous +diront pas ce que la conscience me commande de vous apprendre: un +complot se trame contre vous. Je vous avertis sans rancune. + +--«Sans rancune», dit-elle, il ne manquerait plus que ça. S'il est vrai +qu'on clabaude contre moi, c'est à cause de vous: je l'avais bien +prévu... + +--Oh! madame Vanves, je souffre!... + +--Est-ce que votre blessure vous fait mal? + +--Il s'agit bien de cela!... + +Il l'avait néanmoins piquée; et elle revenait vers lui afin de lui +extorquer quelques détails. Les dames de la salle, dans leurs rapports +avec elle, lui faisaient mine plus charmante que jamais. Toutes épiaient +madame Vanves lorsqu'elle causait avec celui qu'on nommait à présent +«son blessé», et l'on eût dit qu'elles chronométraient le temps consacré +à «l'Épaule» par son infirmière. + +Plauchut recueillait de ses camarades, blessés oisifs et ennuyés, la +moisson de potins la plus abondante possible, afin de retenir madame +Vanves à son chevet. Il l'avait jugée dure et impitoyable pour lui; +l'amour qu'il nourrissait pour elle ne l'empêchait pas de trouver un +certain sel à lui dire des choses qui la mettaient en rage. Et puis, +pour lui, l'essentiel était qu'elle fût là , qu'il la vît près de lui, +qu'il la touchât presque, et qu'il la sentît suspendue aux choses qu'il +lui disait. + +L'inconvénient était qu'à mesure qu'elle causait davantage, et à voix +basse, avec Plauchut, afin de se tenir informée, et puis, petit à petit, +par habitude, non seulement elle donnait prise à la calomnie des femmes, +mais elle enflammait Plauchut. L'infortuné Plauchut, qui avait commencé +par ajouter à sa conversation un ou deux mots amers concernant le +malheur de son cÅ“ur, s'enhardissait à présent jusqu'à émailler tout son +discours d'aveux douloureux; et, durant le pansement quotidien, ou même +dans le courant de la journée, il faisait accepter à son infirmière des +propos qui l'eussent indignée si elle ne se fût pas considérée désormais +comme attachée par une sorte de complicité à son Plauchut. Le gaillard +ne se gênait pas, quel que fût le moment, d'adresser à son infirmière un +certain coup d'Å“il où elle croyait comprendre, bonne âme, qu'il venait +de recueillir une nouvelle concernant l'affaire qui la tourmentait; et +il lui murmurait tout simplement qu'il avait encore une fois rêvé d'elle +ou qu'à cause d'elle il n'avait pas fermé l'Å“il de la nuit; ou bien il +lui donnait à lire une lettre de sa vieille maman, où celle-ci faisait +remarquer à son garçon blessé qu'il donnait bien peu de détails sur sa +santé et s'attardait d'une façon surprenante à parler de son infirmière: +«Par qui êtes-vous donc soignés?» demandait avec méfiance la bonne +femme. Il trouvait, lui, la chose drôle, mais la chose faisait rougir +madame Vanves sans la flatter aucunement. + +Et les dames rivales ou mal intentionnées enregistraient de loin la +petite scène, finissaient par la connaître jusqu'en ses détails. Ne +sait-on pas tout? Elles surent la réflexion de la mère. + +Et la situation s'aggravait de ce que madame Vanves ayant effectivement +une assiduité particulière auprès de Plauchut, ses autres lits étaient +jaloux. Ils étaient jaloux sans méchanceté, assurément, car ils aimaient +tous madame Vanves; mais cependant ils étaient jaloux, précisément parce +qu'ils l'aimaient. Et, sans croire que leurs dires pussent avoir la +moindre conséquence, ils les joignaient aux caquetages des infirmières +de la salle 28 et de quelques autres. + +Pendant ce temps-là , le véritable amoureux, Plauchut, qui +s'enhardissait, croyant avoir apprivoisé sa belle, Plauchut qui allait +mieux, qui se levait, qui faisait mouvoir son bras qui sortait en +promenade, qui même «faisait le mur» avec agilité, aux heures non +réglementaires, Plauchut sautait hors du jardin de l'hôpital, un beau +soir, après le souper, le personnel civil ayant réintégré son logis, et +s'en allait sonner tout droit chez madame Vanves. + +Celle-ci ne put croire la description que lui faisait du soldat sa femme +de chambre; elle-même alla voir à l'antichambre, reconnut son adorateur +embarrassé et abêti par son acte d'audace, ne sut tirer de lui aucune +explication plausible de sa venue, et, en un tournemain, le mit à la +porte. + +De sorte que l'infortuné Plauchut, ébaubi, honteux lui-même de ce qu'il +avait osé accomplir, et sous le coup de rencontrer à chaque pas quelque +sergent de la place, réintégra l'hôpital plus tôt, et de beaucoup, qu'il +n'avait pris ses dispositions pour le faire, et fut cueilli par +l'officier gestionnaire juste au moment où de son bras valide il +s'aidait à sauter la barrière. + +--C'est vous, Plauchut. Vous êtes sortant demain, avec quatre jours!... + +Ce qui signifiait que le soldat Plauchut, quel que fût l'état de sa +santé, serait dirigé le lendemain matin sur son dépôt où il aurait à +subir quatre jours de salle de police, et ce qui contenait implicitement +privation des sept jours de permission réglementaires lors de la sortie +de l'hôpital. + +Plauchut partit pour le lieu de son dépôt, le lendemain matin à 11 h. +30. Il eut encore le temps de voir madame Vanves procéder dans la salle +à sa besogne ordinaire. Elle ne le regarda ni plus ni moins qu'elle ne +faisait de coutume, bien qu'elle fût informée de son départ précipité et +en connût la cause. Elle vint à lui pour le pansement de son épaule. Il +eut un mouvement de rébellion; il ne voulait pas se laisser panser: + +--A quoi bon, disait-il, puisque je vais me faire tuer!... + +--Voyons! mon petit, c'est obligatoire: n'attirez pas l'attention du +major pour aggraver votre cas!... + +--Mon cas!... Mon cas!... Qui est-ce qui en est la cause, de mon cas? + +--Oh!... Plauchut!... + +Alors Plauchut, tout à coup, se mit à pleurer comme un enfant. Il venait +de songer à l'énormité du reproche qu'il faisait à son irréprochable +infirmière; et, en même temps, il souffrait d'une violente irritation +nerveuse, et il songeait à son malheur à lui; car il était vrai qu'il +aimait cette femme. + +Il partit. Ce n'était plus les départs des premiers temps de la guerre, +alors qu'on accompagnait les hommes au chant de la _Marseillaise_. + +Madame Vanves lui serra simplement la main; elle lui fit tout de même un +petit cadeau, ce qui était assez d'usage: un stylo de deux francs +soixante-dix. + +Et, dans l'après-midi qui suivit le départ de Plauchut, madame Vanves +arrivant à l'hôpital fut arrêtée par le planton qui lui dit que le +médecin-chef était à son cabinet et désirait lui parler. + +Madame Vanves alla avec une grande tranquillité au cabinet du +médecin-chef. Ce n'était pas la première fois que le médecin-chef usait +de prétextes pour avoir avec elle un petit moment d'entretien. C'était +un homme doux, presque timide, marié, père de famille, mais visiblement +complaisant aux figures de femmes agréables. + +Elle le trouva très gauche: il se leva, déplaça des paperasses pour lui +offrir un siège, la pria de s'asseoir, lui demanda des nouvelles de sa +santé: les travaux de l'hôpital ne la fatiguaient-ils pas? Il semblait +désirer qu'elle lui répondît qu'elle en était excédée. Elle dit qu'elle +en avait pris l'habitude, que cette vie active lui était devenue comme +nécessaire et ajouta en souriant que, si jamais la guerre prenait fin, +elle en serait toute décontenancée: + +--Qu'est-ce que je ferai, monsieur le médecin-chef? + +M. le médecin-chef avait l'air de plus en plus incommodé; à mesure qu'il +voyait de près madame Vanves, il désirait davantage continuer à la voir. +Il pensait lui aussi que si la guerre était jamais finie il serait privé +de l'aimable vue de madame Vanves; mais il saisit cette idée fournie par +elle pour lui faire part de ce qu'il avait à lui dire et qui ne semblait +pas du tout facile. + +--Je voudrais bien que la guerre fût finie, moi, dit-il; pour beaucoup +de raisons, mais à cause d'une entre autres. C'est que je serais par là +dispensé de la mission pénible que j'ai à accomplir aujourd'hui... + +--De quelle mission donc, monsieur le médecin-chef? + +--Eh bien, voilà . Chère madame Vanves, vous voyez devant vous l'homme le +plus ennuyé de cette maison où vous savez mieux que personne que les +souffrances sont nombreuses... Madame Vanves, je rends justice à votre +charitable dévouement, à votre zèle, à votre assiduité et à l'habileté +dont vous avez fait preuve depuis dix mois dans cette maison; +mais...--hélas! il y a un mais!...--de nombreuses plaintes se sont +élevées contre vous; je n'ai pas voulu d'abord les entendre, et puis +j'ai été contraint de le faire: vous êtes bonne, madame; ne seriez-vous +pas par hasard bonne à l'excès?... Vous êtes jeune aussi, et, j'ose le +dire sans croire vous offenser, charmante: ne seriez-vous pas trop +charmante!... Ah! c'est une question délicate! Votre bonté pour nos +blessés a pu vous entraîner au delà des limites réglementaires.--Oh!... +il ne s'agit que d'enfantillages, cela va sans dire; mais vous savez +comme en cette ruche bourdonnante, tout est rapidement amplifié, +dénaturé même.--Vos grâces naturelles, eh! mon Dieu! elles ont pu agir à +votre insu!... Toujours est-il que je ne puis laisser passer, si minime +qu'il soit, le léger scandale qui s'est produit--car il s'est produit, +madame, et un blessé a été renvoyé ce matin à son dépôt pour s'être +évadé hier de l'hôpital et s'être rendu chez vous... Il y a des +témoins... + +--Mais, monsieur le médecin-chef!... + +--Je vous arrête, madame! Je ne dresse point contre vous un acte +d'accusation auquel il soit permis de répondre; personnellement, je me +porte garant de vos bonnes intentions et de votre innocence... Mais je +me trouve en face... comment dirai-je? d'un état de surexcitation des +esprits qui cause le désordre, et des faits patents me sont rapportés +dont je ne retiens qu'un seul: évasion du blessé et sa présence +constatée chez vous... + +--C'est bien, dit madame Vanves en se levant: pour vous témoigner ma +gratitude des ménagements que vous employez, monsieur le médecin-chef, +je vous épargne d'ajouter que vous me mettez à la porte!... + +--Mais, loin de moi, madame... + +--Adieu, monsieur le médecin-chef. + +Le pauvre médecin-chef était un homme muni des meilleures intentions, +porté naturellement à la complaisance envers madame Vanves, ennemi des +querelles, avant toute chose, ne voulant pas d'«affaire»; mais captif, +comme beaucoup de ses pareils, de certaines femmes, bonnes infirmières +ou non, qui, surtout aux premiers temps de la guerre, l'avaient aidé de +leurs deniers à mettre debout sa formation sanitaire. Il cédait, comme +les indécis ou les faibles, à la pression de la majorité. Il était fort +penaud dans l'occasion présente, et il était, lui, chef de l'hôpital, +beaucoup plus ennuyé que madame Vanves qu'il priait d'en sortir. + +Elle le soulagea grandement en allant vite chercher ses vêtements au +vestiaire et en repassant devant le planton pour réintégrer son +domicile. + +Le départ de madame Vanves fit une histoire dans l'hôpital, qui, à elle +seule, mériterait d'être racontée. + +Trois ou quatre semaines après, le vaguemestre remettait au bureau de +l'hôpital une lettre, écrite au stylo, parvenue en franchise postale, à +l'adresse de «Madame Vanves, infirmière». La lettre fut portée à la +villa qu'habitait la jeune femme expulsée. Elle était ainsi conçue: + +«Madame, + +«Je vous écris cette petite lettre d'un boyau comme j'en ai tant vu +depuis le temps que c'est la mode pour nous d'y vivre. Vous en avez tant +entendu parler vous-même que ce n'est pas la peine que je m'escrime à +vous décrire mon terrier. Je vous dirai seulement que mon épaule va +beaucoup mieux et ne me gêne qu'à certains moments où les nécessités de +la vie exigent de ma part un peu de gymnastique non suédoise, je vous +prie de le croire. Mais ce n'est pas ça qui me chagrine, c'est de vous +avoir quittée un peu brusquement. La vie est dure et on ne fait pas +toujours ce qu'on voudrait par le temps qui court. + +«Je vous dirai, madame, que plutôt que de moisir au dépôt, j'ai préféré +retourner vous savez où. Ici on entend la musique, sapristi! et le temps +passe car on n'est pas sans occupation. Nous avons pris trois tranchées +aux Boches avant-hier et nous sommes installés dans le dernier confort +moderne de ces messieurs auquel il n'y aurait rien à redire si ce +n'étaient les poux que ces cocos-là cultivent comme le blé chez nous; on +les bat comme le grain et plus on en aplatit et plus il y en a. Mais je +vous fais faire la grimace et je vois bien que vous allez me maudire une +fois de plus: le sacré Plauchut ne vous fichera donc jamais la paix? Si, +madame, et quand vous recevrez cette lettre si jamais quelque bonne âme +se trouve pour la prendre dans mon gilet et vous la mettre à la poste, +ledit Plauchut ne sera plus en passe de vous faire de la peine. + +«Madame Vanves, quelque chose me dit que je ne vais pas aller loin. Je +ne m'en chagrine pas, n'ayez crainte. Si j'étais encore à l'hôpital, je +ferais peut-être encore le lâche, histoire de vous voir plus longtemps, +mais ici un peu de plus un peu de moins, c'est kif-kif. Aussi je ne me +ménage pas: j'ai déjà eu quelques paroles de félicitations de mes +supérieurs--ah! nous sommes loin de l'officier gestionnaire!--et on m'a +même laissé entendre que je serais cité. Tout ça c'est bien peu de +chose! Être cité, gagner ses galons sur les champs de bataille, ça ne +m'avancera pas beaucoup à vos yeux et ça ne diminuera pas la distance +infranchissable qu'il y a de vous à moi. Mais si j'étais tué, madame +Vanves, si cette lettre, en vous parvenant--car c'est par là que vous +l'apprendrez--vous apprenait que je suis mort au champ d'honneur, comme +on dit, peut-être que cette nouvelle, quoique bien banale encore, car il +y a tant de pauvres bougres qui se la brisent de cette façon-là tous les +jours, peut-être tout de même que vous jugeriez moins indigne l'audace +que j'ai de vous dire que je vous aimais... Pardon! je ne peux pas +encore aujourd'hui, sous les marmites qui font un boucan infernal autour +de moi, je ne peux pas m'empêcher de vous répéter ce mot qui vous a tant +offensée. + +«Vous me pardonnerez, vous ne me maudirez pas quand vous saurez que si +je meurs bien, c'est pour m'approcher de vous que je le fais. Oh! +j'entends d'ici, malgré le sale boucan--j'entends votre douce voix qui +me dit: + +«Mon petit, je ne suis pour rien là -dedans: c'est à son pays qu'on offre +sa vie...» Pardi, je ne suis pas moins bon patriote qu'un autre; je sais +bien qu'il faut se faire hacher plutôt que d'être jamais Boche, mais +voyez-vous, madame Vanves, après dix à onze mois de tranchées, on a +quelquefois besoin d'être aidé à se faire une raison; on a besoin de se +cramponner à une figure vivante: à un grand chef ou bien, comme je l'ai +lu dans les vieilles histoires, «à sa Dame». Quand on sait qu'une figure +fameuse vous regarde, il n'y a pas à dire, on a plus de cÅ“ur à accomplir +la petite formalité. Moi, qu'est-ce que vous voulez? je suis né galant: +ça n'était pas mal vu autrefois, à ce qu'on assure, chez nos vieux +grands-pères français; aujourd'hui, c'est différent: il faut se cacher +pour aimer la beauté. Tant pis! Ça sera donc en cachette de vous que je +ferai quelque chose de pas ordinaire, mais j'ai l'espoir que cette +lettre, en vous étant remise, vous dira que si je ne pouvais rien être +pour vous de mon vivant, j'aurai eu du moins une minute--la dernière, +sans doute--où il n'était pas indigne de vous, le pauvre Plauchut... + +«Excusez-moi, madame Vanves, le lieutenant commande d'avancer...» + + + + +LE PRINCE BEL-AVENIR ET LE CHIEN PARLANT + + +Il était une fois un Roi et une Reine, d'un âge avancé, et qui avaient +donné le jour à beaucoup d'enfants, tous plus beaux les uns que les +autres, vigoureux, de cÅ“ur bien placé, et habiles à l'art de la guerre, +certains, même, fertiles en esprit. Eh bien! malgré des dons si +brillants chez ceux qui formaient l'espoir du royaume, malgré la bonté +et la sagesse du Roi, les sujets se plaignaient de n'être pas heureux. + +Le bon Roi et la bonne Reine s'adressèrent aux Fées qui étaient encore +d'un utile secours dans ce temps-là , et l'une d'elles, nommée Maligne, +leur annonça qu'ils auraient encore un fils qui ferait le bonheur d'un +chacun. + +En effet, la Reine mit au monde un garçon qui fut nommé le Prince +Bel-Avenir, puisqu'il devait apporter à tous un sort meilleur. + +Le Prince était évidemment un cadeau du Ciel, mais, à l'examiner de +près, il paraissait plutôt vomi des gouffres de l'enfer, tant il était +vilain et contrefait. + +Il portait une bosse entre les deux épaules, et non pas même au milieu; +son ventre était ballonné comme celui d'un crapaud qu'on retourne du +pied, et l'on eût juré qu'il ne se tiendrait jamais qu'à croupetons, +tant ses jambettes étaient inégales. Quant au visage, autant vaudrait +n'en point parler, si l'on n'était obligé de déclarer qu'un de ses yeux +semblait ne pas pouvoir se détacher de l'Orient quand l'autre était +attiré, à la chute du jour, par le globe du soleil réfléchi dans +l'étang. + +Ni le Roi ni la Reine ne firent une très bonne figure à la Fée Maligne, +qui avait prédit sa naissance, lorsqu'elle fut invitée, selon l'usage, +au baptême du jeune Prince Bel-Avenir, et priée d'être sa marraine. +Toutefois Maligne n'en prit point ombrage, et, posant un doigt sur le +front de son filleul, elle déclara qu'elle lui faisait le plus beau des +dons qu'aucun homme eût jamais reçu. + +«Ce n'est pas dommage, grommela dans sa barbe le vieux Roi, et voilà un +don qu'on ne dira pas superflu!» + +Comme ce don ne consistait ni en or ni en pierres précieuses, et que nul +ne le pouvait apercevoir ni palper, il n'y eut bientôt qu'une pensée par +tout le royaume: à savoir que la Fée Maligne s'était une seconde fois +moquée du vieux Roi et de la vieille Reine, et, si ce n'eût été la +crainte, personne ne se fût privé de hausser les épaules et d'inscrire +des brocards sur les monuments publics. A la vérité, tout le monde ne +s'en priva pas. + + * * * * * + +Le Prince Bel-Avenir grandit, si l'on peut dire, en âge du moins, car +pour le reste c'est à peine s'il gagnait quelques pouces de taille. Mais +aussitôt qu'il eut appris l'usage de la parole, voilà qu'il se mit à +amuser sa nourrice et les gens du Palais, et jusqu'aux petits enfants +qu'on lui donnait pour compagnons de jeux, par l'ingéniosité qu'il avait +à tirer parti de la moindre chose, fût-ce de rien. Non pas qu'il agençât +des brindilles de bois pour construire des chariots, édifiât des moulins +ou mît en branle des mécaniques tirées des découpages de boîtes à +sardines où à gâteaux secs. Non, ces ressources puériles-là étaient +connues bien avant lui. Mais vous lui donniez par exemple une allumette, +il y voyait un obélisque de vingt mille pieds cubes et recouvert +d'inscriptions qu'il déchiffrait à plaisir; d'une pantoufle, il faisait +l'antre où Hercule habite; et un cent d'épingles piquées sur leur pelote +suffisait pour qu'il vous fît croire qu'une ville était là avec ses +tours, ses beffrois tintants et les innombrables cheminées où cuisaient +des repas gigantesques. Il dédaignait les jouets magnifiques dont la +Reine lui faisait présent, et, à plat ventre sur le sol, il soufflait +dans la rainure du parquet en soulevant la poussière et, à entendre son +commentaire, vous juriez assister à l'explosion d'une cargaison de +pétrole dans les docks du pays ennemi. Le Prince était encore une sorte +de marmot, qu'il avait la réputation de raconter des histoires +auxquelles tout le monde, du petit au grand, se laissait prendre. + +Ces histoires volaient de bouche en bouche. On les sut par cÅ“ur, et l'on +y avait un goût très vif, parce qu'elles vous tiraient hors des +spectacles que l'on voit tous les jours. Elles exaltaient les hauts +faits de héros passés ou à venir, s'inspiraient de guerres horrifiques, +ou bien, et c'est ce qui était le plus surprenant, narraient tout +simplement des aventures bêtes comme chou, d'un berger et d'une bergère +gardant côte à côte leurs moutons, et qui, s'étant souri un beau jour, +s'épousaient et avaient beaucoup d'enfants... Il est, en effet, +extraordinaire que les histoires les plus unies et les plus dépourvues +d'incidents puissent avoir autant de prix que les machinations +insensées. + +Le Roi remarqua qu'il y avait beaucoup moins d'émeutes dans le pays, et +que les Cahiers adressés annuellement par ses préfets étaient bien moins +chargés de plaintes que par le passé. Bien entendu, il ne manquait pas +d'attribuer ces résultats à sa bonne administration, qui tôt ou tard +devait porter ses fruits. Lui-même se trouvait fort ragaillardi en sa +vieillesse; il mangeait plus copieusement et dormait dur. Comme le +dernier de ses sujets, il se délectait aux récits qui couraient le +royaume, que l'on mettait çà et là en musique, transportait sur les +tréteaux en les défigurant du tout au tout, et que de charmants jeunes +gens venaient chantonner pendant les repas. + +Mais, comme ce n'était pas alors la coutume de faire remonter l'honneur +de ces distractions toutes nouvelles à celui qui les avait inventées, il +va sans dire que le jeune Prince n'en retirait aucun avantage. Le Roi ne +voyait en ces imaginations que jongleries, n'en savait nul gré à son +fils dernier-né, et celui-ci même, lorsque lui revenait toute cette +littérature populaire, ne se souvenait seulement pas qu'il en était +l'auteur. + + * * * * * + +Il faut, chacun le sait, que les princes se marient. Lorsque l'âge fut +venu pour Bel-Avenir de prendre femme, on lui donna une engageante +escorte, afin de rehausser sa chétive mine par tous les pays où il +voyagerait en quête d'une jeune princesse digne de son rang. Il en +trouva plusieurs qu'il eût épousées volontiers, car il ne manquait pas, +à première vue, de leur prêter cent qualités qui n'étaient pas les +leurs, tant il créait facilement. Mais hélas! elles ne faisaient pas de +même, et, quelles que fussent sa gentillesse et sa fine manière de dire, +aussitôt qu'elles jetaient les yeux sur sa bosse, les unes ne pouvaient +se retenir de pouffer et les autres de faire des grimaces ou contorsions +fort désobligeantes pour le prétendant; finalement, toutes viraient sur +le talon et s'en allaient mignardiser avec quelque bellâtre imbécile. Le +pauvre Prince en souffrait fort, bien qu'il ne vît pas souvent les +choses telles qu'elles sont, même les mauvaises, mais il les voyait +pires quelquefois. + +Cependant, une de ces nobles filles, la Princesse Alice, qui n'avait pu +consentir à l'épouser, lui avait fait cadeau, en souvenir des +spirituelles choses qu'il avait su lui dire et pour adoucir son refus, +d'un petit chien, blanc comme la neige, et nommé Parlant à cause de la +faculté qu'il avait de s'exprimer comme un homme. + +Sur le chemin du retour, le Prince, qui ne rapportait que de gros +chagrins et le petit toutou de la Princesse Alice, s'entretint du moins +avec celui-ci. Et Parlant, qui avait plus de liberté qu'un courtisan, +lui dit un jour: + +--Prince, n'est-il pas étonnant que vous puissiez transformer le monde +par votre génie et que vous ne songiez seulement pas à faire de vous un +dandy propre à tourner toutes les têtes? Au surplus, vous avez fait le +bonheur de tout le royaume, en inventant des fictions qui le détournent +de lui-même: n'est-il pas juste que vous fassiez le vôtre, à présent, +par quelque habile travestissement? + +--Mon cher Parlant, dit le Prince, il est bien vrai que je n'ai jamais +songé à faire de moi un homme différent de ce que je suis. Mais, quand +j'aurais le pouvoir d'accomplir cette métamorphose, à quoi me +serait-elle bonne? La femme qui m'aimerait à cause de ma tournure serait +une sotte, et elle ne me plairait point... + +--Voire... dit Parlant. En tout cas rien ne coûte d'essayer. + +--Non, ma foi, dit le Prince. Aussi bien, comme vous l'avez remarqué +sans doute, je n'ai aucun pouvoir merveilleux sur les choses; je n'agis +que sur l'esprit: si j'ai été sans force sur les Princesses, c'est +qu'elles n'en ont pas, mon ami! + +--Que Dieu vous pardonne ce blasphème, dit Parlant. La Princesse Alice a +autant d'esprit que faire se peut pour une femme, mais elle est femme et +soumise, comme ses pareilles, au préjugé: que votre taille--dont la +sinuosité n'est pas, certes, sans agrément, mais ne se trouve pas +conforme à la monotone stature de la jeunesse--que votre taille, dis-je, +soit tout à coup redressée, et le cÅ“ur de la Princesse Alice battra pour +vous, j'en fais serment! + +--Ah! ah! dit le Prince--qui n'était malgré tout qu'à demi satisfait que +l'on fît allusion à son infirmité--vous ne m'entendez point, mon pauvre +Parlant! Songez, je vous prie, que j'ai réussi, en répandant de beaux +mensonges parmi les hommes, à faire que ceux qui ne voyaient que la +triste réalité jurent aujourd'hui par des billevesées de mon cru, et +plus fortes désormais sur leur état et sur leurs mÅ“urs que les faits les +mieux contrôlés; et j'irais, après un tel prodige, recourir au procédé +grossier qui consiste à modifier la ligne d'une échine! Vous avez +l'usage de la parole de l'homme, mon petit, mais permettez-moi de vous +le dire, je reconnais en vous l'âme d'un chien! + +--Bon, bon! dit Parlant, beaucoup moins susceptible qu'un homme, +laissons cela. Qui vivra verra. En attendant, sachez, Prince, que +l'usage de la parole de l'homme m'altère beaucoup: j'ai la langue sèche +comme la semelle d'une pantoufle, et je vous prie de ne pas trouver +mauvais que j'aille jusqu'à la fontaine que voilà ... + +On était en un endroit boisé, et, auprès d'un rocher, sourdait une +claire fontaine au bruit cristallin, qui se répandait en un mince +ruisseau garni d'une cressonnière appétissante. Le Prince et toute sa +suite, comme le toutou, furent très contents de pouvoir se reposer là , +boire dans le creux de la main, manger le cresson glacé, à la saveur +amère, et improviser plus loin un abreuvoir pour les montures. + +--Écoutez! dit tout bas Parlant à l'oreille du Prince, n'est-il pas vrai +que nous nous sommes tous très bien trouvés de cette halte à la fontaine +et que nous voici amplement refaits pour une nouvelle étape? + +--Cela n'a rien d'extraordinaire, dit le Prince, qui demeurait d'humeur +chagrine. Les sources ne sont pas rares en ces régions, et chacune +d'elles nous eût offert le même réconfort... + +--Sans doute, sans doute! dit Parlant; mais j'ai mon idée, tout chien +que je suis. Que vous coûterait-il, Prince, de composer un poème de +quelques strophes sur cette fontaine pareille aux autres, où vous la +loueriez, par exemple, d'avoir fait de voyageurs égarés et accablés, une +troupe vaillante et capable de retrouver son chemin? + +--Cela n'est pas compromettant, en effet, dit le Prince. + +Et il se mit aussitôt à composer plusieurs stances, comme il s'en est +fait beaucoup depuis, en l'honneur des fontaines. Parlant les répéta +aussitôt, et toute la suite de les psalmodier en cheminant, et les +paroles harmonieuses en demeuraient dans les chaumières et dans les +villages. + +Mais Parlant, dont l'audace était celle d'un petit chien favori, ne se +gêna bientôt plus pour transposer à sa guise le sens des paroles +rythmées par son maître, et l'on n'avait pas fait trois lieues dans la +forêt, qu'il était avéré, parmi toute la suite et pour les bûcherons et +villageois dont on faisait la rencontre, que la fontaine où le Prince +Bel-Avenir s'était assis, avait la vertu de rendre la jeunesse aux +vieillards, la beauté aux disgraciés et la taille droite et élancée aux +bossus. + +Le paradoxe était cruel et eût certainement été taxé de mauvais goût +s'il fût provenu de toute autre part que de celle d'un chien auquel on +passait ses fantaisies, et le refrain était plaisant à entendre pour +ceux qui voyaient à la tête de la compagnie revenant de ladite fontaine +merveilleuse l'infortuné Prince, fort laid et gibbeux. Mais la brillante +jeunesse qui l'accompagnait avait grand besoin de divertissement, et +lui-même, quoiqu'il s'en défendît, était d'une indulgence débonnaire +pour tout ce qui venait de Parlant, comme en général pour tout ce qui +lui rappelait la Princesse Alice... + +Le fait est que, de retour au palais du Roi et de la Reine, le Prince +Bel-Avenir eût probablement succombé à la mélancolie, si ce n'eût été +que Parlant l'obligeait de temps en temps à sourire par ses réflexions +intempestives, par mille facéties, et par les souvenirs qu'il évoquait +du pays d'Alice. + +Ce diable de Parlant, cela va sans dire, n'avait pas été sans produire +un grand effet sur les petites chiennes des dames de la Cour; il avait +promptement pris ménage et fondé une aimable famille. Comme la mère de +cette marmaille était mouchetée de noir et de blanc, la moitié environ +de la portée, inclinée du côté maternel, était maculée comme un +essuie-plume et aboyait à qui mieux mieux; le reste, tenant du père, +avait la candeur de la neige, et parlait. + +Aussitôt que le fils aîné de Parlant, qui était blanc et disert autant +que lui, avait été en âge de comprendre les choses un peu subtiles, son +papa l'avait envoyé, avec des instructions secrètes, à la cour de la +chère Princesse Alice. Celle-ci n'ayant plus voulu s'en défaire, tant +elle le trouvait agréable, le fils de Parlant, pour correspondre avec +son père,--car si ces chiens parlaient, ils n'écrivaient pas,--s'était +hâté de fonder là -bas à son tour une famille, et lui avait renvoyé son +fils aîné, également blanc et parlant, et muni aussi d'instructions +secrètes. + +Tout cela n'avait pas demandé un temps démesurément long, mais suffisant +pour que la tristesse du Prince contrefait s'accrût du dépit de ne point +trouver femme et du regret tout particulier d'avoir été éconduit par une +Princesse gracieuse au possible, à qui il devait son ami Parlant et +toute la famille de Parlant. + +--C'est une sotte! répétait-il, lorsque son chien l'entretenait de la +Princesse Alice. + +--Voire... disait finement Parlant, en frétillant de la queue. + +--Une petite cruche, vous dis-je! + +--Voire... voire..., répétait le mystérieux Parlant. + + * * * * * + +Pour s'occuper, le Prince improvisait des récits et des chants d'une +couleur assombrie et d'un ton larmoyant. Et, chose curieuse, ces +fictions, même désolées, produisaient dans le peuple un contentement non +moindre que celui qu'avaient semé les vigoureux chants épiques +d'autrefois. Chose plus étrange encore, le Prince ne trouvait quelque +apaisement qu'à s'entendre répéter, sur un mode lamentable, les plus +désespérés d'entre eux. Et, pour ces chants-là , tout de même que pour +les précédents, il les écoutait comme s'il les eût ignorés complètement, +et il les commentait de la même façon que s'ils n'eussent pas été de +lui. + +Parlant, qui avait remarqué de longtemps ce phénomène, et était devenu +un chien très avisé, disait: + +«Le pêcher ne reconnaît pas ses fruits: ils tombent au pied du tronc, y +pourrissent, et servent d'aliment à la racine pour la pousse du +printemps nouveau...» + +Mais le Prince lui-même commençait à le traiter de vieux chien un peu +raseur. + +Cependant Parlant dit un jour: + +--Prince, il n'est bruit dans tout le royaume que d'une fontaine qui +rend la jeunesse aux vieillards, la beauté aux disgraciés, et une taille +droite et élancée aux bossus! + +--Allons donc! fit le Prince. + +--Prince, il n'est pas un des sujets de votre auguste père qui ne tienne +le fait pour certain. + +--Il n'est donc pas un des sujets de mon père qui soit, à l'heure qu'il +est, vieux, décrépit et mal tourné? + +--Prince, c'est que tous n'ont pas le moyen d'aller à la fontaine! + +--Ah! Et comment pas un d'eux ne m'a-t-il informé des vertus de cette +eau? + +--Prince, les petits sont timides parfois devant les grands; ajoutez +qu'ils vous aiment, vous trouvent parfaitement à leur goût et ne croient +pas que l'aventure ait intérêt pour vous... + +--Et toi, tu ne m'aimes donc pas? Tu ne me trouves pas à ta convenance? + +--Moi, si fait! Prince, mais... + +--Mais... mais... Je ne me soucie de l'opinion de personne, sache-le +bien! + +--Voire... dit Parlant, en balayant le sol de la queue, comme une +coquette, d'un tour de reins, fait virevolter la traîne de sa robe. + +--Oh! je ne veux pas te contrarier, dit le Prince. Je crois discerner, à +tes façons, que tu as envie de faire un voyage... Parbleu! c'est cela... +Tu veux aller boire de l'eau fraîche à cette fontaine dont on ne cesse +de te vanter le goût: tu deviens si friand des bonnes choses! Allons, +partons! Mais c'est bien pour te plaire... Connais-tu le chemin, au +moins? + + * * * * * + +Parlant connaissait admirablement le chemin. Il conduisit son maître à +la fontaine sans l'égarer une seule fois. Et le trajet parut court, +parce que Parlant avait mis l'entretien sur le sujet de la Princesse +Alice. Il en avait tellement exalté les vertus à tous que la cour du +Prince Bel-Avenir la tenait pour la merveille des Princesses. Il n'y +avait que le Prince Bel-Avenir qui pût dire d'elle de temps en temps: +«C'est une sotte! C'est une petite cruche!» + +N'empêche qu'il demeurait songeur, tout en niant les vertus de la +Princesse Alice comme celles de la fontaine où il allait, et il n'était +pas fâché que l'entretien fût remis sur la Princesse Alice; et il ne +manquait pas non plus d'être fort ému en approchant de la fontaine. + +On arriva enfin à cette fontaine qui rendait jeunesse aux vieillards, +beauté aux disgraciés et taille droite et élancée aux bossus. Tout le +monde, le long du chemin, avait confirmé le bruit. Le Prince, qui +n'avait pas la berlue, avait parfaitement reconnu le chemin par lui +parcouru peu de temps auparavant, et il reconnut non moins exactement la +fontaine sortant en mince filet du rocher et se répandant en un ruisseau +tout hérissé des houppes frisées de la cressonnière. + +Il but de l'eau, cependant que son cÅ“ur battait violemment. Et, tout +aussitôt, il se sentit grandir de trois pieds et droit comme le fût d'un +sapin. Il se pencha sur le miroir que l'eau formait dans une vasque +naturelle et se jugea parfaitement beau de visage. + +--C'est fait! dit simplement Parlant. + +--Mais, comment se fait-il, lui demanda le Prince à l'oreille, que tous +ces gens qui m'environnent ne poussent pas la plus petite exclamation? + +--C'est par la même raison, dit Parlant, qu'ils se sont abstenus de rien +dire avant que la chose ne fût accomplie... + +Mais, pendant que le Prince, devenu soudain beau et bien fait, se tenait +le menton en réfléchissant, voilà que, de derrière le rocher, sortit un +petit chien, tout semblable à Parlant, et qui précédait de quelques +sauts une dame en tous points belle et ornée, et qui n'était autre que +la gracieuse Princesse Alice. + +Parlant, le père, et Parlant, le fils, échangèrent quelques propos à +voix basse. C'étaient eux, les coquins de chiens, qui avaient organisé +ce rendez-vous. + +Le Prince salua fort courtoisement la Princesse. Et dès que celle-ci vit +Bel-Avenir si beau, si admirablement pris en toute sa tournure, elle lui +dit des paroles de bienvenue qu'il jugea d'une délicatesse et d'un choix +exquis. Ils causèrent, pendant que Parlant, le père, et Parlant, le +fils, qui avaient amené chacun une partie de sa famille, se +présentaient, s'embrassaient abondamment et avec effusion et faisaient +grand vacarme ainsi que les suites du Prince et de la Princesse. + +La Princesse trouvait le Prince le plus bel homme qu'elle eût jamais vu. + +--Eh bien! dit Parlant, s'adressant à son maître, comment la +trouvez-vous? + +--Elle est la femme la plus intelligente qui soit au monde! + +--Il faut la demander en mariage. + +--C'est une chose convenue déjà , dit le Prince, et nous venons de +prendre date. + +Parlant se hâta d'annoncer cette bonne nouvelle à son fils. Tous deux +frétillèrent de la queue. Quant à leurs visages de chiens, on ne savait +pas bien s'ils souriaient ou s'ils étaient sérieux; car ils reflétaient +les choses à leur manière. + +Quelqu'un entendit que Parlant, le père, avait dit: + +«_Les hommes, mon fils, sont de fort curieuses bêtes: il leur sort du +cerveau d'étranges filets à prendre les papillons, et ils ne sont +complètement heureux que lorsqu'ils s'y sont laissé prendre +eux-mêmes..._» + +Et maintenant il y aurait à décrire les noces splendides de Bel-Avenir +et d'Alice, auxquelles fut invitée, comme de juste, la Fée Maligne, et +qui eurent ceci de remarquable, entre toutes les noces, que l'on y admit +une tribu de petits chiens. Et ceux-ci n'y furent certes inférieurs à +personne dans l'art de manger, de bavarder et de dauber le prochain. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le bonheur à cinq sous, by René Boylesve + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BONHEUR CINQ SOUS *** + +***** This file should be named 19021-0.txt or 19021-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/0/2/19021/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/19021-0.zip b/19021-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0f1bd98 --- /dev/null +++ b/19021-0.zip diff --git a/19021-8.txt b/19021-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9721c80 --- /dev/null +++ b/19021-8.txt @@ -0,0 +1,6373 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le bonheur à cinq sous, by René Boylesve + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le bonheur à cinq sous + +Author: René Boylesve + +Release Date: August 10, 2006 [EBook #19021] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BONHEUR CINQ SOUS *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +RENÉ BOYLESVE + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +LE BONHEUR A CINQ SOUS + +DIXIÈME ÉDITION + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + + + + +_A JEAN-LOUIS VAUDOYER_ + + +_De votre observatoire d'artillerie, mon cher ami, vous m'avez, à +plusieurs reprises, affirmé que le journal qui vous apportait ces contes +était pour vous et pour certains de vos camarades une cause de détente +heureuse. D'autres lettres, reçues du front et de combattants que je +n'avais pas l'honneur de connaître, ont contribué avec les vôtres à me +laisser croire que notre vieille besogne littéraire, ingrate à accomplir +par le temps qui court, pouvait cependant n'être pas tout à fait vaine. +C'est ce qui me donne l'audace, en un moment pareil, de réunir ces +feuilles disparates, certaines écrites avant la guerre, les autres +inspirées par ses lointains échos, quelques-unes volontairement +étrangères à ce grand sujet, afin de procurer aux pauvres hommes, durant +cinq minutes, l'illusion qu'il en existe encore un autre. + +B._ + +Juillet 1917. + + + + +LE BONHEUR A CINQ SOUS + + +Un jeune ménage rêvait à une maison de campagne. + +C'était, bien entendu, un jeune ménage parisien, ou du moins digne +d'être ainsi qualifié, puisqu'il habitait rue Henri-Martin, dans le XVIe +arrondissement, un tout petit appartement, il est vrai, et bien que la +jeune femme fût de Granville et le mari d'Issoudun. Mais en trois ans +d'application acharnée, monsieur et madame Jérôme Jeton s'étaient fait +ce que l'on appelle des relations, et Jérôme Jeton se déclarait homme de +lettres. + +Jérôme avait plus de peine à justifier sa qualité d'homme de lettres que +Sylvie, sa chère «associée», à se faufiler «dans le monde» ainsi qu'elle +disait, et à attirer à son petit appartement quelques couples lancés +dans le tourbillon de la vie élégante et même, comme elle aimait à le +dire encore plus volontiers, «quelques noms connus». Et Jérôme, pour son +avenir littéraire, comptait beaucoup plus sur les efforts de Sylvie à se +constituer un milieu singeant autant que possible le monde, que sur son +talent qu'il niait lui-même carrément, dans l'intimité, car c'était un +très brave garçon. + +Mais l'activité déployée par la gracieuse Granvillaise pour être une +Parisienne accomplie, et par l'honnête enfant d'Issoudun pour loger de +tristes articles dans les feuilles, les harassait parfois l'un et +l'autre; et, lorsqu'ils avaient un rare moment de répit, ils rêvaient +avec une nostalgie, ardente au plaisir, lui de faire la sieste +l'après-midi, en bras de chemise, sous un pommier, et elle d'aller +distribuer du grain aux poules, suivie jusqu'à la grille de la +basse-cour par un beau chien gambadant. + +Evidemment, ils n'avaient pas le moyen de s'offrir une maison de +campagne dans un lieu habitable et de conserver en même temps, si étroit +fût-il, l'appartement où ils avaient adopté la tâche commune, opiniâtre +et touchante, de faire connaître le nom de Jérôme Jeton. Chacun sait que +le problème de vivre à Paris devient de plus en plus difficile à +résoudre et il offrait les plus grands obstacles au ménage des Jérôme +Jeton. Sylvie le résolvait par des prodiges d'ingéniosité, sinon +d'économie,--car il faut à tout prix donner l'illusion d'une situation +un peu supérieure à l'aisance,--et Jérôme, provisoirement, en vendant +chaque année quelques titres de rente; la rémunération de la «copie» +placée, ici ou là, dans les journaux, on en parlait, certes; Dieu sait +si l'on en parlait! mais ce n'était pas la peine d'en parler. + +Malgré tout, ni Jérôme, ni Sylvie, en leurs courses, ne manquaient guère +de s'arrêter devant les agences de location où l'on voit un étalage de +photographies poussiéreuses et pâlottes, généralement prises en hiver, +afin qu'au travers des branchages dénudés soient mieux mis en évidence +les détails de l'architecture, et qui représentent, pour tant de +passants, des châteaux en Espagne. Quelques lignes, écrites à la main, +en belle ronde, indiquent, au bas de l'épreuve, la contenance, les +charmes de l'endroit, les «chasses» qui y sont possibles ou «l'étang +poissonneux» dont il jouit, rarement le prix demandé, afin de vous +obliger à entrer, jamais le nom du lieu. A l'aspect de la construction, +aux essences d'arbres environnants, les Jeton étaient passés maîtres en +l'art de deviner la contrée, la province, le département, et ils +pénétraient quelquefois dans le bureau, non pour s'informer sérieusement +d'un prix toujours déconcertant pour eux, mais pour vérifier leur +perspicacité. Ils n'avaient point de goût déterminé pour une région ni +pour une autre; la campagne, à leurs yeux, était la campagne; en réalité +ils aimaient tout ce qui était à l'antipode et d'un quartier parisien et +de la vie que l'on mène. + + * * * * * + +Un beau jour, un ménage ami, que des raisons de santé avaient obligé de +se retirer momentanément en province, arriva rue Henri-Martin, avec des +mines totalement restaurées, une santé reconquise et, qui plus est, un +délicieux enfant qu'ils avaient jadis négligé d'avoir à Paris. D'où +venait ce ménage? Mais d'un endroit paradisiaque, d'une bonne et vieille +maison du Loiret, sise à l'entrée du village de Souzouches, avec un +jardin ombragé descendant jusqu'à la rivière; sept à huit cents francs +l'an; on laisserait à un peu moins que la moitié pour la saison. + +D'enthousiasme, sans plus ample examen, les Jérôme Jeton louèrent la +maison du Loiret pour la saison d'été qui venait. C'était une aubaine. +On sait que l'aubaine, comme la déveine, d'ailleurs, ne se présente +jamais seule. + +Dans les trois jours où avait été conclu cet heureux marché, Jérôme +Jeton recevait une lettre de M. le Directeur du _Bonheur à cinq sous_, +un de ces magazines illustrés qui ont conquis la faveur du public et +répandent aux quatre coins du monde la pensée des plus grands savants et +l'imagination des écrivains les plus notoires. M. le Directeur du +_Bonheur à cinq sous_, homme avisé, partout répandu, ne faisant fi de +rien, à l'affût de toute nouveauté, s'était rencontré dans un «thé» avec +madame Jérôme Jeton, et, frappé, tant par la grâce de la jeune femme que +par l'âpre volonté qu'elle manifestait de faire «arriver» son mari, +avait été porté à lire une nouvelle de celui-ci. Or, il demandait +aujourd'hui au jeune écrivain s'il n'aurait pas en ses cartons un petit +roman pour la rentrée d'octobre, quelque chose dans le genre de la +nouvelle récemment lue et qu'il voulait bien juger «délicate et de bon +ton». Il désirait seulement «plus développé». Quelques lignes quasi +confidentielles suivaient, qui mirent le comble à l'étonnement de +Jérôme: un des «maîtres du roman contemporain», avec qui l'on comptait +inaugurer brillamment la saison, manquait à son engagement et, d'autre +part, d'innombrables manuscrits d'ailleurs remarquables étaient +présentement impubliables à cause de la liberté des sujets ou de la +crudité de l'expression. Ceci était un avis. Jérôme Jeton ne faisait +guère que débuter, il est vrai; mais que fallait-il pour que le public +accueillît un nom nouveau? qu'il lui fût recommandé par qui de droit. On +laissait entendre à Jérôme qu'il serait suppléé à l'éclat du nom par +celui du «lancement»,--dont le tirage du _Bonheur à cinq sous_ était un +sûr garant;--effort si large, ajoutait-on, que le tout jeune écrivain y +voudrait voir, on n'en doutait pas, sa juste rémunération. + +Et c'était en effet une proposition non seulement acceptable, mais +inespérée pour un inconnu. + +Jérôme Jeton n'avait pas le moindre bout de roman dans ses cartons; il +écrivait, au jour le jour, une nouvelle, quand sa femme avait entendu +raconter une bonne histoire ou été témoin de quelque scène digne de +mémoire, et il étendait là-dessus le voile gris de l'ennui qu'écrire lui +causait; sans le faire exprès, il excellait à émousser, à affadir une +anecdote et à la laisser du moins dépourvue des aspérités dont l'une +toujours peut blesser quelqu'un. Le loyal Jérôme n'allait-il pas +répondre la vérité à M. le Directeur du _Bonheur à cinq sous_, attendu +que deux mois à peine le séparaient de la date fixée pour la livraison +du roman! Sylvie s'y opposa vertement: «Comment, nigaud! tu vas rater +une occasion pareille--car ils se tutoyaient dans l'intimité--c'était +bien la peine que je me mette en frais pour faire la conquête de ce +bonze!... Deux mois? mais ignores-tu le temps qu'a mis Balzac à écrire +_César Birotteau_?... Deux mois? mais songe que précisément nous allons +les passer à la maison du Loiret, dans des conditions idéales?... +Fais-moi le plaisir d'écrire dare dare que tu acceptes «malgré les +conditions peu lucratives pour un romancier qui vit de sa plume»--je +tiens absolument à ces termes;--que tu crois avoir précisément parmi tes +travaux en cours ce qui convient au _Bonheur à cinq sous_, mais que «ta +conscience d'écrivain» t'interdit de te séparer du manuscrit avant la +dernière minute, afin de le revoir et mettre au point... Je me charge, +moi, de lui parler, à ce vieux ladre, de tes scrupules, si je le +rencontre demain chez madame X, car il faut reconnaître qu'il fait une +affaire; mais, en attendant, toi, mon bonhomme, saute à pieds joints sur +l'occasion qu'il t'offre de répandre ton nom!» + + * * * * * + +Là-dessus, les Jérôme Jeton partaient pour la maison du Loiret. + +C'était une bonne grosse maison bourgeoise située à l'entrée du faubourg +d'un petit chef-lieu de canton appelé Souzouches, et qu'on nommait Le +Bout du Pont. On passait la rivière sur un pont de pierre d'où l'on +apercevait le jardin touffu, la terrasse au-dessus de la berge et le +toit d'ardoise avec le sommet d'une lucarne, deux cheminées énormes et +des girouettes, l'une en forme de canot à deux rameurs et l'autre de +chasseur épaulant, une petite fumée opaque à l'extrémité du canon de son +fusil. A main droite, au bout du pont, passé la boulangerie qui sentait +bon et le maréchal-ferrant qui répandait parmi des étincelles l'odeur de +la corne brûlée, on pouvait tirer l'antique et crasseux pied de biche +qui faisait tinter au loin la sonnette de la maison du Loiret. + +Quand le jeune ménage arriva là, tout fut pour lui sujet d'enchantement. +D'abord, au seul rez-de-chaussée eût tenu quatre fois tout l'appartement +de la rue Henri-Martin; il y avait une grande pièce dallée, à gauche du +corridor qui décelait à l'odorat l'inquiétante présence de souris: «Ça +sent la province!...» dit Sylvie, les narines frémissantes, tandis que +son mari était en train de découvrir dans le salon, à droite, un +mobilier de la Restauration, authentique, et des tentures de vieille +perse bleue qui correspondaient exactement à ce que les plus modernes +décorateurs sont en train d'inventer. Sylvie poussait un cri d'extase +et, en femme accoutumée à fréquenter les antiquaires, évaluait chaque +pièce, d'un coup d'oeil. Et l'on passa au jardin. + +La maison était un peu enfouie sous le jasmin de Virginie et la +clématite qui devaient faciliter l'entrée des insectes dans les chambres +à coucher,--ah! dame, c'était la campagne!--et elle manquait totalement +de vue: «Tant mieux! tu seras moins distrait!...» On pénétra sous ces +ombrages plus d'une fois «séculaires» et, en abattant les fils et toiles +d'araignées tendus là comme les gazes, au théâtre, pour communiquer au +spectacle un air de mystérieuse féerie, on parvint à l'allée qui, sous +des tilleuls épais, longeait la berge, le chemin de halage et avait vue +sur la rivière. Celle-ci, avec un calme imposant, roulait son onde +profonde et noire, éclaircie tout à coup par endroits, où des myriades +d'ablettes filaient en petits traits parallèles semblables au plan d'une +revue navale de Cowes, et viraient de bord soudain pour disparaître +«dans une direction inconnue». Il y avait là, autour d'une table de fer, +de vieux fauteuils de châtaignier: «Un bureau de verdure!» déclara +Jérôme. «Je ne travaille plus ailleurs qu'ici!» Le sol, humidifié par +l'ombre et couvert, comme le mur bas, de lichens, était çà et là soulevé +par les galeries des taupinières où le pied, surpris, enfonçait; des +noisetiers, chargés de fruits, tendaient leurs bogues; Sylvie les +déchirait rapidement, de ses fins doigts, à la manière des singes, et +brisait les coques entre ses molaires; on l'entendait à la fois croquer +la noisette et en cracher les détritus, comme une gamine qui va à +l'école. + +Au bout de l'allée une douzaine de marches descendaient à la porte +marine: on pouvait par là se rendre à la pêche!... + +--C'est un paradis, fut-il déclaré, d'un commun accord, avant même que +l'on n'eût vu le potager. + +Or ce paradis contenait par surcroît un potager! Il n'est pas de potager +ordinaire; le plus pauvre d'entre eux est exquis. Celui-ci était le +classique, l'idéal potager avec la pompe et les bassins, avec les très +vieux poiriers à chaque angle, avec les cordons de pommiers nains, dans +l'allée principale, les contre-allées étant bordées d'oseille, les unes, +et les autres de thym et de ciboule; le potager à l'odeur d'oignon, de +chou, de rave et de persil, le potager avec ruches d'abeilles, le +potager avec brugnons en espalier et beaux chasselas encore durs qui +deviendront transparents puis dorés en septembre et qu'il faudra +disputer aux guêpes, le potager avec lézards sur la muraille! + +--Tu vas commencer ton roman tout de suite! s'écria Sylvie. + +--Pourquoi? demanda Jérôme. + +--Pour que nous puissions ne rien faire après. + + * * * * * + +Mais Jérôme commença au contraire par ne rien faire. Tout était trop +bon, trop beau; on n'a pas idée de faire travailler un homme qui a le +moyen de louer une maison comme celle-ci. + +--Le fait est, dit Sylvie, que si on louait à l'année... + +--Et si on envoyait au diable la rue Henri-Martin et le _Bonheur à cinq +sous_... + +--On aurait ici le bonheur tout simplement! + +--Je veux m'informer, dit Jérôme, si notre inventaire comporte des +accessoires de pêche... + + * * * * * + +Au bout d'une semaine, Jérôme Jeton n'avait pas écrit la première ligne +de son roman, mais il avait rapporté de la berge mainte excellente +friture. Et Sylvie avait fait connaissance avec tout le pays. + +Ce n'étaient pas du tout des sauvages, que les habitants du petit pays +de Souzouches. La profession d'homme de lettres, mise aussitôt en avant +par Sylvie, avait bien tout d'abord inspiré quelque appréhension: «Quand +la plume sert à composer de bons ouvrages, disait madame de Dracézaire, +certes, c'est une belle chose que la renommée, mais, hormis ce cas, +quelle vanité!... J'espère que votre mari, madame, n'est pas de ces +écrivains...» + +--Oh! rassurez-vous, madame, dit aussitôt Sylvie, mon mari écrit en ce +moment pour _Le Bonheur à cinq sous_... + +Le magazine était sur toutes les tables. «Ah! s'écrièrent dix personnes +à la fois, et aurons-nous bientôt le plaisir de voir son nom au +sommaire!... Quel est le genre de monsieur votre mari?...» + +--Oh! je parie qu'il écrit des romans, dit madame de Dracézaire: d'abord +il a une jeune femme joliment élégante et lui-même n'a guère l'aspect +d'un rat de bibliothèque... Il ne faut pas être une devineresse pour +prédire le sujet de son prochain livre! + +--Mon Dieu, madame, dit Sylvie, je crois que nous y mettrons bien en +effet un peu d'amour; il en faut si l'on veut être lu; mais légitime et +très décent. + +Sylvie avait eu la chance de ne pas déplaire à madame de Dracézaire qui +faisait la pluie et le beau temps dans l'endroit; et, cette conquête +étant accomplie, il n'y avait point de maison qui ne lui fût ouverte. On +jugeait sa toilette et sa coiffure un tout petit peu excentriques, mais +elle savait passer pour extrêmement «correcte» et elle était fort bonne +joueuse de tennis. Son mari avait aussi l'air si sage, toute la journée +la ligne à la main, sur la berge! Est-ce qu'il «pensait» en s'adonnant à +son plaisir favori? Madame de Dracézaire, qui s'enorgueillissait +beaucoup d'avoir cinq petits-fils en bas-âge, était étonnée qu'un si +charmant ménage fût sans enfants: + +--Eh! grand Dieu! Où les logerais-je? s'écriait Sylvie. + +--Ah! Eh bien, ma belle dame, il faut rester au Bout du Pont: le petit +aura de quoi gambader dans votre jardin... + +Sylvie rentrait au «Bout du Pont» un peu songeuse, tout en faisant +par-dessus le parapet des signes à son mari immobile et béat à côté de +son filet à poissons et de sa boîte d'asticots. Elle traversait le +jardin, jusqu'à l'endroit où la table de fer et les fauteuils de +châtaignier constituaient ce que Jérôme avait nommé «son bureau» et où +il n'avait jamais écrit; et, accoudée au mur bas tapissé de mousse, elle +venait apporter des nouvelles de la ville, demander celles de la pêche. + +--Dis donc! Sais-tu ce qu'elle m'a dit, madame de Dracézaire? que «le +petit» aurait de quoi gambader dans notre jardin! + +--Quel petit? + +--Celui que nous aurions si on habitait là... + +Jérôme regardait au loin. Il eût aimé avoir un «petit». + +--Le fait est, dit-il, que, pour m'enfiler ces sales vers de terre, un +gamin ne serait pas de trop. + +Il traduisait, par pudeur, en langage vulgaire le sentiment qui lui +serrait le coeur. + +--Oh! pour te seconder à la pêche, quant à ça, il faudrait quelques +années. + +--Elles passeraient vite... + +Non seulement, comme grand nombre d'hommes, il avait l'instinct +paternel, mais comme beaucoup, il était paresseux. L'engourdissement +inspiré par cette eau si doucement courante, le plaisir de la pêche, le +bien-être de la calme maison de province, la tentation supérieure, qui +nous vient on ne sait d'où, de faire en sorte que «cela dure» et même +que d'autres après nous, dans des conditions analogues, durent encore, +cet instinct si puissant et si sûr, que l'adaptation saugrenue de la vie +humaine à la trépidation mécanique a détruit, tout cela contribuait à +l'attacher à ce coin de terre où il lui serait si simple et si aisé de +passer la vie. + +En dînant, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une petite salle à manger +d'acajou où une vieille servante, nommée la mère Coinquin, leur +préparait des petits plats selon d'antiques recettes, ils parlèrent de +l'attrait qu'ils subissaient l'un comme l'autre. Tous deux, nés en +province, issus de familles provinciales, retrouvaient les coutumes et +les moeurs ancestrales à peine modifiées, et Sylvie affirmait que les +gens de Souzouches n'étaient pas plus bêtes que ceux de Paris: + +--Je te garantis que madame Faisand est une femme qui a infiniment de +bon sens; sais-tu bien que madame Vaucoque a suivi son mari dans toutes +les colonies? que monsieur Babin est membre de l'Institut? que monsieur +le curé a refusé par humilité d'être évêque? Quant aux gens jeunes que +je rencontre ici, ils ont l'esprit aussi ouvert que ceux que nous +pouvons voir dans les meilleures maisons... Au point de vue économique, +si j'en arrive à ce chapitre, l'avantage est prodigieux. + +--Mais qui est-ce qui te dit le contraire? faisait Jérôme, en goûtant +avec volupté le salmis de la mère Coinquin; moi, je me trouve très bien +ici, et j'ai horreur de tous les embarras que tu m'obliges à faire à +Paris... + +--Que je t'oblige à faire! j'aime beaucoup ça. Mais si je t'oblige à les +faire, c'est parce qu'il n'y a pas moyen de vivre à Paris autrement; +veux-tu arriver ou bien non! + +--Arriver à quoi? + +--Arriver à te faire un nom, comme tout le monde, ou bien végéter +misérablement dans l'obscurité! + +--Me faire un nom, me faire un nom! Si c'était en accomplissant de +grandes actions ou de grandes oeuvres; mais me faire un nom comme on se +fait un nom aujourd'hui: comment? en prenant des tasses de thé avec des +quantités de gens qui se fichent les uns des autres et qui se moquent +aussi de moi; en écrivant--moi qui ne sais seulement pas écrire--des +niaiseries qui me font mal au coeur!... + +--Si ces gens se moquent les uns des autres, pourquoi ne peuvent-ils se +quitter? s'ils se moquent de toi, pourquoi viennent-ils à la maison? Et +pourquoi écrirais-tu, toi, des choses plus bêtes que ne font les autres? + +--Ces gens se voient tous les jours et me voient pour la raison qui fait +que les enfants vont à Guignol et les grandes personnes au théâtre. Ils +ont besoin de spectacle, de comédie et de pièces, et ils aiment à revoir +les mêmes grimaceries tous les jours... J'écris des choses plus ineptes +que personne parce que, bien que presque tout le monde écrive, il en est +du moins qui s'amusent à le faire, tandis que je n'en ai, moi, aucune +envie, aucun besoin naturel, et n'y éprouve aucun plaisir; enfin, parce +que, c'est une chose bien connue, tout le monde a du talent aujourd'hui, +tandis que, moi, je le sais, je n'ai pas de talent, je n'ai aucun +talent, je n'ai pas un soupçon de talent. + +--Jérôme..., tais-toi! tu prononces des paroles...! Si on t'entendait... + +--Je dis la vérité: je n'ai pas l'ombre de talent!... As-tu peur que la +mère Coinquin comprenne ce que cela veut dire et aille le répéter? Je +n'ai aucun talent et je n'aurai jamais de talent! + +--Et après? qu'est-ce que ça fait? + +--Comment! Qu'est-ce que ça fait?... + +--Oui. Du moment que l'on croit que tu en as. + +--Ah! ah! tu en as de bonnes! + +--On le croira si tu le veux. On le croira si je m'en mêle. On le croit +puisqu'un directeur te commande un roman... Enfin, pourquoi te +commande-t-il un roman? Il y a trente-six mille personnes qui ont fait +un roman; il y a toi qui n'en as jamais fait, et c'est à toi qu'il +commande un roman... Voilà quelque chose dont il faut tenir compte. Et +pour la suite, sois tranquille: j'ai déjà pris mes précautions. J'ai +posé mes jalons. Avant de quitter Paris, j'avais parlé à trois critiques +de ton futur roman; ils m'ont donné leur parole; je parierais que leur +article est déjà fait..., ébauché, enfin, dans les grandes lignes; je +m'entends... + +--Mais le roman, le roman, lui, il n'est pas commencé. Je n'en ai même +pas la première idée!... + +--J'ai dit que tu le portais depuis toujours... que tu serais peut-être +l'homme d'un seul livre, mais que ce serait de celui-là. + +--C'est de la canaillerie; c'est tout simplement répugnant. + +--Mon cher, c'est tout simplement ce qui se fait. En tous pays, il +s'agit de se conformer à l'usage. Ah! tu es organisé pour vivre, toi, +parlons-en! + +--Je suis organisé pour vivre en pêchant à la ligne, dans un petit +chef-lieu de canton, avec, si vous voulez, un tout petit emploi... +J'aurais pu transporter des moellons, à la rigueur construire une +maison, peut-être administrer tant bien que mal une propriété; et +j'aurais fait, oui, j'en suis sûr, un très bon père de famille; et il y +en a des centaines de mille, des millions, qui sont comme moi, pas plus +malins que moi et dont le nom ne mérite pas d'être connu hors des +limites de la commune; vous feriez bien mieux de l'y laisser. + +--Moi, je ferai ce que tu voudras. Je suis bonne aussi bien à demeurer +ici qu'à te faire valoir à Paris; mais il faudrait prendre un parti. +Réfléchis aussi que tu as un engagement, que tu as promis d'écrire un +roman... + +--Mais ne dois-je pas l'écrire ici? + +--Admettons. Mais, écrit ici, inséré même dans le _Bonheur à cinq sous_, +si quelqu'un ne s'en mêle pas, malgré mes trois critiques, si quelqu'un +n'est pas sur les lieux pour le faire mousser, c'est le four, c'est +l'enterrement de première classe... + +--Il y a eu des types comme George Sand, comme Flaubert, qui écrivaient +en province... + +--Taratata! Essaye. Si tu avais du génie, oui; avec un grand talent, +peut-être... + +--Ah! tu avoues que je n'ai même pas cela. + +--Tu l'as peut-être, mais il faut qu'on le dise... + +--Et «qu'on le dise» est ce qu'il y a de plus important?... + +--Dame!... + +--Tout ça, tout ça... + +--Hein? + +--Je dis: tout ça, tout ça ne vaut pas une bonne friture. + + * * * * * + +Et les jours s'écoulaient, en mangeant d'excellentes fritures et en +s'adonnant à mille occupations si agréables et qui paraissaient à la +vérité si indispensables, que l'on n'avait pas le loisir de penser +seulement au roman. + +Une lettre du Secrétaire de la rédaction du _Bonheur à cinq sous_ vint +sur ces entrefaites agiter le jeune ménage. + +En l'absence de M. le Directeur, qui prenait ses vacances, le Secrétaire +croyait devoir avertir Jérôme Jeton, que le photographe du Magazine, +étant en tournée en province, à la recherche de sites pittoresques, et +devant précisément faire quelques haltes sur le cours du Loiret, +profiterait de la circonstance pour prendre une demi-douzaine de clichés +du jeune maître travaillant dans son cottage à la confection du roman +déjà annoncé aux lecteurs. + +Jérôme fut atterré; mais Sylvie galvanisée au contraire. + +--Je vais écrire, dit Jérôme, que j'ai attrapé une fièvre typhoïde. Non, +ça pourrait porter malheur; mettons un rhumatisme, la coqueluche, enfin +quelque chose qui m'empêche non seulement d'écrire, mais de concevoir +deux idées... Et c'est bien le cas, ajouta-t-il. + +--Ça n'est pas possible, dit Sylvie. Pour le Directeur, ton roman est +déjà fait, depuis longtemps écrit; et tu n'as, pendant ces deux mois, +qu'à lui donner le coup de fion. + +--Alors, dit froidement Jérôme Jeton, je sais ce qu'il me reste à +faire... + +--Il te reste à faire tout ce qu'on croit déjà fait, parbleu! + +--Il me reste à me jeter à l'eau. + +Et déjà il enjambait le mur bas qui dominait la berge. + +--Ah! s'écria Sylvie, dans ce cas, tu me ferais le plaisir de passer par +la porte marine et de ne pas aller te casser les jambes en tombant de +cette terrasse... Mais j'ai une idée: d'abord, si tu n'étais décidément +pas prêt à temps, j'ai la ressource de pouvoir dire qu'un scrupule +excessif t'a fait brûler ton manuscrit; Dieu merci, nous n'en sommes pas +là: tu vas te mettre à écrire ton roman. + +--Mais quel roman? + +--Commence toujours. N'importe quoi. Tiens! tu vas écrire l'histoire +d'une petite fille... Oui, d'une petite fille. Ça intéresse toujours les +lecteurs et du premier coup: d'abord ceux qui ont une petite fille, et +ensuite ceux qui n'en ont pas, parce qu'ils en voudraient une. Bon. Une +petite fille qui aurait habité une maison comme celle-ci, par exemple... +Mais, bien entendu, une maison comme celle-ci, en beaucoup plus beau... + +--Pourquoi, en beaucoup plus beau? + +--Mais, pour que ça séduise davantage! Imagine des portiques, des +escaliers de marbre, des statues, des paons, des valets nombreux aussi, +etc. Bref, cette petite fille, adorable, cela va sans dire, soudain a +disparu. + +--Ah! mon Dieu! + +--Tu vois, tu es pincé toi-même; ça mord. Attends un peu! On la cherche; +les gens accourent--les gens: il y a des quantités de serviteurs, je +t'ai dit...--Énumération, costumes, émotions diverses. La nourrice, +n'oublie pas!... Cela, tu comprends, fait des pages et des pages de +description. Le jour baisse... Crépuscule... Silence... Écoute bien: On +entend un cri du côté de la rivière. Toute la maison s'exclame. Il n'y a +qu'un avis: on croit la petite fille tombée à l'eau. + +--Mais si elle était tombée à l'eau, depuis tantôt, elle ne crierait +pas! + +--Moi je te parie que si on entend un cri du côté de la rivière, +quelqu'un sera là pour affirmer qu'il parvient de la petite fille tombée +à l'eau.--De petits détails observés, comme cela, ne font pas mal dans +un récit, pourvu que le principal soit plus beau que la vérité. +Embellir, embellir toujours! + +--C'est commode à dire... + +--Ce n'est rien du tout à exécuter: on emploie des mots superbes, et on +les empile, en voulez-vous? en voilà. Ah! faire beau, c'est autre chose, +à ce qu'il paraît: alors ça, ce n'est pas à la portée de tout le +monde... Mais, en revanche, c'est bien moins compris. + + * * * * * + +Pour quelques jours, Jérôme abandonna la pêche, et Sylvie tant les +plaisirs de la maison rustique que ceux de la société de Souzouches; et +l'on échafauda une extraordinaire histoire, afin de pouvoir au moins +exhiber un cahier de paperasses lorsque viendrait le photographe du +_Bonheur à cinq sous_. + +Cependant, de l'avis même de Sylvie, qui surtout y mettait de son cru, +la chose n'allait pas très bien. Fichtre! un roman n'était pas encore un +ouvrage si facile. Sylvie ne manquait pas de certaines idées sur le +genre, parce qu'elle avait entendu beaucoup parler littérature; mais de +connaître la recette à exécuter un bon plat, il y a un abîme, et elle +touchait celui-ci. Et puis Jérôme vous décourageait en prétendant que +l'aventure de la petite fille était écoeurante d'imbécillité, et qu'il +aimerait mieux, lui, bon public qu'il était, vendre du sucre, rédiger +des protêts ou retourner du soc de la charrue la terre, que, non pas +même de signer pareille niaiserie, mais que de la lire. Et il se +dépitait en concluant qu'il n'existait pas de métier plus bas que celui +d'écrire quand on n'était pas un homme extraordinaire. «Allez donc faire +de la copie, disait sa pauvre femme, en écoutant de pareilles +incongruités!» + +Mais il y avait pis que cela. + + * * * * * + +Madame de Dracézaire, qui s'était mis en tête de retenir le ménage Jeton +à Souzouches afin qu'il y fût au large pour avoir un enfant, arriva +inopinément pendant que le ménage Jeton s'arrachait les cheveux à propos +de la petite fille, et elle était autorisée à lui dire que le +propriétaire de la maison consentirait une diminution importante si on +louait à l'année, une diminution plus importante si on faisait un bail, +et qu'au surplus il serait disposé à faire toutes concessions attendu +qu'il se trouvait harcelé par un des notaires de l'endroit, fort mal +logé et très désireux de la maison, mais avec qui il était à couteaux +tirés. + +--Je connais votre propriétaire, disait madame de Dracézaire, il est à +un liard près, et il cédera aux instances du notaire; mais il vous +laisserait la maison pour rien, dans l'unique but de jouer à son ennemi +un bon tour. + +--Il n'y a pas à hésiter, dit Jérôme: madame, en moins de trois +semaines, j'ai déjà gagné deux kilos. Ma femme a pris des couleurs, et +nous serions ici de petits rentiers fort à l'aise... + +--Y penses-tu? objecta Sylvie à cause de madame de Dracézaire, mon ami, +et ta situation! + +--Ma situation? dit Jérôme. + +--Peut-on parler ainsi! s'écria Sylvie, quand on est à la veille de +répandre son nom par le monde entier!... + +Et elle prenait à témoin sa nouvelle amie, en jetant un regard éperdu +sur les papiers où était griffonnée la lamentable histoire de la petite +fille. + +--Il suffit qu'un nom soit honorable, dit madame de Dracézaire, et +l'important est de le transmettre à ses héritiers... Allons! allons! un +bon mouvement: que diable! vous aurez le temps, ici, aux veillées +d'hiver, d'écrire vos «amourettes»; un petit voyage à Paris de temps en +temps vous maintiendra en contact avec votre éditeur et vos amis +influents: je fais préparer le bail qu'on vous apportera à signer +demain... + +Sylvie, pour qui «se faire un nom» ce n'était pas écrire, mais voir tous +les jours des gens des lettres et des gens qui parlent d'eux, +considérait le bail comme une abdication, un renoncement définitif à +toute sa vaniteuse gloriole; et d'un autre côté, tout lui plaisait ici, +et elle partageait aussi les désirs qu'avait pour elle madame de +Dracézaire. Elle était déchirée par une cruelle alternative; mais ne +savait-elle pas que l'indolent, le provincial Jérôme pencherait vers la +vie calme et saine qui avait été celle de tous les siens? + +--Eh bien! dit-elle, allons réfléchir au grand air. Vous ne nous +refuserez pas, madame, de venir faire un petit tour dans «notre +propriété»? + + * * * * * + +On alla faire le petit tour. Le jardin n'était pas immense, et +cependant, à chaque promenade, il semblait à Sylvie qu'elle découvrait +un coin nouveau: c'était une vigne-vierge qui avait rougi, les hampes +des yucas qui paraissaient plus hautes, le prunier de reine-claude qu'on +avait dégarni, les poires qui mûrissaient, les melons qui devenaient +d'une somptueuse obésité: c'étaient, derrière leur claie, les petits +poussins, pareils à des pompons jaunes trois semaines auparavant, et qui +étaient à présent d'affreuses et noires bêtes dévorantes; c'était madame +Lapin, sous son toit trop odoriférant, qui avait l'avantage de se +trouver depuis quelques jours «en famille». On alla cueillir des +framboises et des grappes de cassis, en enjambant le cordon de pommiers +nains, puis picorer, le long du grand mur du midi, les premiers +chasselas. Et là, on vit la mère Coinquin s'avancer un bol blanc à la +main, avec un peu de lait et une paille: + +--Ah çà, pour qui est le petit goûter? demanda madame de Dracézaire. + +--Ceci, dit Sylvie, c'est le régal de Jérôme II. + +--Comment! Jérôme II? Grand Dieu, en auriez-vous un second? + +--J'appelle Jérôme tous les lézards, madame; et le nom leur convient, +croyez-moi. Tous mes Jérômes aiment à faire la sieste au soleil et, en +général, à ne rien faire. + +--Ah! ceci est une épigramme! dit madame de Dracézaire. + +Jérôme rougit, mais déjà il s'amusait autant que sa femme à regarder le +lézard presque familier, immobile, son petit coeur battant, sur la +muraille, aspirer au bout de la paille la gouttelette de lait. Sylvie +humectait la paille au fond du bol, et, penchée, la joue sans poudre, +hâlée déjà, dans l'atmosphère ensoleillée et parfumée de l'odeur des +fruits, d'un geste minutieux et charmant, elle servait le «thé», +disait-elle, «à un de ses chers amis qui, celui-là, ne la débinerait pas +en sortant...» + +Madame de Dracézaire quitta le jeune ménage en ayant bon espoir; et, +sans plus rien dire, s'en fut chez le propriétaire faire rédiger le +bail. + + * * * * * + +Le lendemain, par une après-midi torride de fin d'août, Jérôme et +Sylvie, dans la pénombre du salon de perse bleue, s'extasiaient sur la +qualité de ces vieilles maisons aux murs épais, au sol dallé, qui +entretiennent au coeur même de l'été une si douce fraîcheur. Quelques +feuillets griffonnés du «sinistre» roman, ainsi que l'appelait son +auteur, sortaient à demi d'un tiroir entre-bâillé. Jérôme, étalé sur un +vieux sopha, ferma du pied le tiroir afin de s'épargner la vue de ce +qu'il nommait aussi son «cauchemar» et dit: + +--Zut! + +--Le fait est, dit Sylvie, que cette aventure devenait, je le reconnais, +un peu «rasoir»! + +A ce moment l'on sonna à la porte d'entrée. + +--Madame de Dracézaire avec le bail, je parie!... + +Leur coeur fut secoué, et ni l'un ni l'autre ne s'effrayait de +l'engagement à prendre. + + * * * * * + +La mère Coinquin, qui ne se pressait pas, arriva à la porte comme on +faisait retentir la clochette pour la seconde fois. On l'entendit +parlementer; puis elle se présenta avec des airs mystérieux, mi-méfiante +et mi-amusée par le mot qu'elle avait à répéter: c'étaient deux jeunes +messieurs, munis d'ustensiles, qui demandaient monsieur de la part du +_Bonheur à cinq sous_... + +Monsieur et madame Jérôme Jeton furent aussitôt debout. Jérôme rouvrit +le tiroir et dit d'un ton peu commun à sa bouche: «Faites entrer, je +vous prie.» Sylvie se précipitait aux volets pour donner du jour. + +Les «jeunes messieurs» entrèrent, après avoir déposé les «ustensiles» +dans le corridor, et l'un d'eux, en disant: «cher maître», exposa le but +de leur visite, qu'une lettre de M. le Secrétaire avait dû d'ailleurs +annoncer. + +--Messieurs, je suis à vous, dit Jérôme avec un sérieux extraordinaire +et tout à fait inusité. + +--Où avez-vous l'habitude de travailler, cher maître? + +--... Heu... heu... dit Jérôme Jeton, avec moins d'assurance, ici... ou +là... + +--Tantôt ici, messieurs, se hâta de dire Sylvie, comme aujourd'hui, +quand la chaleur est trop grande, tantôt au bord de la rivière où mon +mari a ce qu'il appelle son «bureau de verdure». + +--Un «bureau de verdure»! Ah! parfait, madame, voilà qui nous donnera un +cliché sensationnel... Nous commencerons, si vous le permettez, par +cette pièce-ci, dont le mobilier de style est fait pour enchanter nos +lecteurs de goût... Madame est collaboratrice, je suppose?... + +--Elle est ma muse, dit Jérôme. + +--Aussi, nous ne vous séparerons point; les jeunes ménages d'artistes +sont très à la mode... Je suis chargé, cher maître, de vous communiquer +la maquette de notre numéro d'octobre... Votre ouvrage vient en tête du +sommaire, comme de juste... Nous avons ici un médaillon..., ici un +hors-texte... Les premiers chapitres sont-ils d'une certaine longueur? +nous aurons trois ou quatre en-têtes, selon le nombre, et nous +terminerons par un gracieux cul-de-lampe, un motif local, +caractéristique si possible... Ah! voici l'épreuve du «chapeau» déjà +rédigé, où votre oeuvre, cher maître, est présentée au public et déjà +appréciée, en termes très généraux, cela va de soi. + +Jérôme et Sylvie voyaient déjà les clichés exécutés, tirés, leurs traits +à l'un et à l'autre, unis dans l'ovale, la scène touchante du travail en +commun dans le hors-texte; quels détails de leur personne figureraient +encore dans les en-têtes, dans le cul-de-lampe final?... Et pendant que +Jérôme et Sylvie, penchés côte à côte sur la table, lisaient le +«chapeau», c'est-à-dire la louange préconçue de l'oeuvre, les termes +«tout à fait généraux» assurément, mais extrêmement flatteurs, qui +caractérisaient le talent du jeune romancier, pendant qu'ils savouraient +avec enivrement l'avant-goût de la gloire, l'éclair de magnésium +jaillit. + +--C'est fait, dit l'opérateur; nous n'aurions pas su trouver de pose +plus satisfaisante. + +Ils avaient été surpris. Ils n'avaient point entendu non plus un second +tintement de la sonnette à la porte d'entrée; et, quand ils reprirent +leurs sens, au milieu de l'asphyxiante fumée, ils virent, sortant du +nuage, derrière l'opérateur, madame de Dracézaire avec ses cinq petits +Dracézaire, qui respiraient comme eux la vapeur méphitique de la +renommée. + +Sylvie, surexcitée, expliqua aussitôt de quelle opération, sans doute +insolite à Souzouches, madame de Dracézaire et ses cinq petits enfants +avaient été témoins; elle répéta ce qu'avait dit le photographe: +l'ovale, le hors-texte, les en-têtes, le cul-de-lampe final...; elle y +joignit le chiffre étourdissant du tirage: «plus de deux cent mille +exemplaires, madame!...» que le photographe ne contredit point. + +--A présent, dit Sylvie, ces messieurs désirent un plein air... Allons, +venez avec nous, chère madame! allons, venez, mes petits amis, vous nous +donnerez vos conseils sur la pose... + +--Ah! si vous prenez mon avis, dit madame de Dracézaire, un geste à +immortaliser serait assurément celui du goûter des lézards... +Figurez-vous, messieurs... + +Et madame de Dracézaire de s'emparer des deux employés du _Bonheur à +cinq sous_--elle, cependant si peu familière--pour leur narrer la +gracieuse scène de la veille, contre le mur du midi. Les cinq petits +Dracézaire bondirent; ils n'étaient venus que pour les lézards; et la +photographie décuplait leur joie. + +Quant au photographe, entendant parler d'un goûter offert aux lézards, +il n'hésita pas à déclarer que si l'on en pouvait avoir un bon cliché le +succès du numéro était assuré. + +Jérôme Jeton, ayant emporté au jardin ses paperasses, posa comme un +vieux cabotin de lettres, assis sur le fauteuil de châtaignier, appuyé à +la table de fer du «bureau de verdure» où il n'avait jamais écrit une +ligne. Sylvie, avec la paille et le bol de lait, tenta de renouveler la +scène agréable de la veille. Mais, soit que l'heure ne fût point celle +qui convenait au lézard, soit que tant de monde et le noir appareil sur +son trépied effrayassent l'animal, il ne se prêta pas à ce jeu. On en +était désespéré. + +La mère Coinquin, qui avait apporté le bol et la paille, hasarda une +réflexion: + +--C'est que madame, aussi, n'est p'tét' ben point la même!... + +Et, en effet, Sylvie, auparavant si gracieuse, n'était plus aujourd'hui +la même: elle posait. Elle posait, non pas devant dix personnes et un +appareil; elle posait, mentalement, devant un million de lecteurs et, en +son esprit crédule, devant la postérité!... Madame de Dracézaire--qui +l'eût cru?--n'était point du tout choquée de la transformation, qu'elle +remarquait tout comme la mère Coinquin, et elle dit: + +--Ah! c'est que cela doit être très impressionnant!... + +Le lézard Jérôme II se refusant à l'épreuve du grand tirage, le +cul-de-lampe final était compromis. On erra dans le potager, à la +recherche de quelque autre sujet. + +Chemin faisant, madame de Dracézaire dit au jeune couple qu'elle avait +sur elle le projet de bail. Sylvie, du ton d'un capitaine partant pour +quelque croisade sainte, répondit: + +--Hélas! madame, il ne s'agit plus désormais de notre agrément. Vous +l'avez vu: la carrière est ouverte; mon cher mari se doit tout entier à +son nom... Nous demeurerons maintenant sur la brèche! + +Jérôme lui-même était tout retourné, tout changé; qu'il fût appelé à une +grande mission, il n'essaya pas de le nier. + + * * * * * + +Et telle est la vertu de la publicité, que madame de Dracézaire ne +trouva pas à répliquer. En sa personne si prudente et si respectable, la +Province elle-même était impressionnée, imprégnée, piquée par le +redoutable virus. Elle ramassa tout à coup ses cinq garçons et dit aux +Jérôme Jeton: + +--Si un motif de cul-de-lampe ne se présente pas, que diriez-vous d'un +joli groupe de cette jeunesse, avec la légende, par exemple: _Cinq +petits amis du romancier et de madame Jérôme Jeton: Jacques, Jean, +Gaston, Félix et Louis de Dracézaire_. Que l'on imprime le nom, oui, ma +foi, pourquoi pas? c'est un départ: un jour, qui sait? peut-être sera-ce +un nom connu!... + +_Septembre 1913._ + + + + +LES DEUX AVEUGLES + + +Le vieux se tenait sur le pas de sa porte, à l'ombre que la maison +opposait comme une seillée d'eau fraîche aux ardeurs du soleil de +juillet. Il n'était plus bon qu'à être assis à l'ombre, l'été, au coin +du foyer, l'hiver, sa vue s'étant complètement obscurcie vers la +soixantaine. Et il ne s'en consolait pas, bien que son fils, un rude +gars, fût en âge de faire aller la ferme, et, aidé des conseils du père +aveugle, le remplaçât aujourd'hui, en somme, sans trop grand dommage. + +Mais la mère Moreux ne cessait de grommeler; elle en voulait à tout et à +tous, de la malédiction tombée sur les paupières de son mari. Sa +besogne, à elle, en était plus que doublée en effet, car le vieux, +chacun le savait, avait autrefois l'oeil partout. + +Heureusement, le soir venu, Eugène, le fils, apaisait sa famille, quand +il revenait des champs, gaillard, sentant la terre retournée, la feuille +humide, le raisin pressé ou l'odeur poussiéreuse des grains. Aux +dernières lueurs du crépuscule, comme il avait la vue bonne, lui, et +pour économiser la chandelle, il lisait à son vieux le journal. + +Et en cette fin de juillet, tout à coup, la lecture du journal, au +crépuscule, cessa d'être une cause de délassement; Eugène lisait, +lisait, sur un ton monotone, sans comprendre grand'chose à la politique +extérieure, lorsque le vieux prononça, en branlant la tête: + +--Vous allez voir qu'ils vont nous jouer le même tour qu'en 70, ces +salauds-là!... Oh! je m'en souviens fichtre bien!... + +Et il se fit conduire par son fils chez le notaire, puis composa un +paquet qu'il enferma dans une vieille boîte à biscuits, et, à l'aide de +son fils et de sa femme, seuls témoins, déposa dans une cachette. + +Deux jours après, Eugène rejoignait son dépôt. Le père et la mère Moreux +restèrent mornes. Qui est-ce qui ferait la vendange? Et puis, Eugène, +qu'allait-il advenir de lui? + + * * * * * + +La même question se posa tous les jours, pendant cet éternel mois d'août +et pendant ce mois de septembre, si effroyable au début, si plein +d'espérance à la fin. C'était la mère, à présent, qui lisait à la +lumière, et très difficilement, car elle n'était pas savante, et puis +elle était harassée par l'ouvrage. + +Eugène avait fait des marches précipitées, de soixante kilomètres par +jour, le pauvre fieu; tout de même il avait assisté à une fameuse +affaire, celle de la Marne, et puis, après, c'étaient des batailles +terribles, de tous les jours, et qui n'en finissaient pas. + +Puis on resta quelque temps sans savoir ce que devenait Eugène; puis il +écrivit, ou plutôt il fit écrire par son infirmière, qu'il était dans un +hôpital, à Béziers; qu'on le soignait très bien et que sa santé se +maintenait. + +--Il a le bras droit ou la main emportés, dit le père: je vois ça d'ici. +J'en ai vu d'autres «du temps de la guerre»; autrement il écrirait +lui-même. + +--Tu «vois», tu «vois!» Tu sais bien que tu ne vois rien, disait la +mère, l'estomac tordu par l'angoisse. Il a une bonne santé, il en +réchappera... + +--Avec un seul bras pour remuer la terre, et tailler les jeunes plants! +Il en réchappera joli garçon!... + +On fit écrire au soldat blessé, pour avoir des renseignements plus +précis. Ce fut encore l'infirmière qui répondit en répétant que l'état +général de Moreux était excellent et que «sa blessure était +insignifiante». + +--Et c'est pour une blessure insignifiante qu'on l'a envoyé à Béziers! +disait le vieil aveugle. Béziers, sais-tu où que c'est? J'ai fait venir +de c'patelin-là des plants de vignes du Midi, la grande année du +phylloxéra: c'est comme ça que j'sais où ça se trouve... + +On recevait de l'hôpital, régulièrement aussi, des cartes postales +officielles avec les signature et timbre du médecin-chef, portant +toujours: «État satisfaisant». + +--Drôle d'état satisfaisant! répétait le père, qui vous prive un homme +de l'usage d'écrire!... + +--Il est coquet, disait la mère! p't'-être bien que sa main tremble tant +soit peu; y avait pas pareil à lui pour une belle écriture!... + +Une bonne nouvelle arriva, après des mois: Eugène était décoré de la +Médaille militaire. La Médaille militaire, ça n'est pas une +plaisanterie! Ça ne tombe pas du ciel comme la grêle!... Qu'est-ce qu'il +avait bien pu faire, pour décrocher ça? Et dire qu'il ne s'en vantait +point! + + * * * * * + +Un beau jour du mois d'avril, en plein midi, tandis que la mère Moreux +était en train de biner elle-même dans son champ, en haut de la côte, un +grand gars parut sur la route, conduit à la main par un gamin du +village. Des chiens aboyaient; le temps était superbe; les cerisiers, +les amandiers en fleurs; il sortait de toute la terre, sous les cieux +tranquilles, un parfum de jeunesse, un air de bonheur. + +--Mon fil'! cria la mère Moreux. + +Le «fil'» se retourna du côté d'où venait la voix. C'était lui. Et ce +n'était pas lui. Il ne lâchait pas la main du petit qui le conduisait; +il avait un bâton de l'autre main; il était affublé de vêtements +bourgeois un peu étriqués; il portait la médaille au ruban jaune sur le +revers du veston. Mais comment n'enjambait-il pas le fossé? Comment ne +criait-il pas: «M'man, c'est moué!...» + +Ce fut elle qui courut, elle qui enjamba le fossé. Et, dans le temps +d'un éclair, elle comprit tout. Mais, en paysanne dure au mal, elle ne +broncha pas, ne proféra pas une plainte, ne dit même pas un mot. Elle +congédia le gamin qui avait amené son fieu; elle prit celui-ci par la +main et eut le courage de lui parler seulement des semailles, qui +avaient été faites si maladroitement que le blé noir et l'avoine +levaient par paquets: des touffes d'herbe dans un champ nu. Elle lui +expliquait, lui décrivait les choses de la culture, comme si, de tout +temps, elle savait qu'il ne pouvait rien découvrir par lui-même. Et, en +parlant, elle pensait: «C'est le p'pa!... Qu'est-ce que va dire le +p'pa?...» + +Elle arriva avec le malheureux mutilé jusqu'à la ferme; et, à l'idée de +présenter son fils aveugle au vieux père aveugle, ses forces la +trahirent. Elle n'ignorait pas que le vieux, bien que privé de lumière, +se rendait compte de tout; que l'état de son garçon, quoi qu'on fît, ne +lui échapperait pas. Elle dit à Eugène: + +--Il est là, assis devant la porte; t'as qu'à marcher tout dret et +étendre la main, tu toucheras la sienne. + +Elle s'enfuit vers l'étable, en criant au vieux: + +--Crois-tu c'te chance! V'là not'gars avec sa médaille!... + +Le vieux redressa sa tête lente, fermée au jour; sa bouche, pareille à +un cuir fendu, mais desséché, qu'une eau soudaine amollit, s'entr'ouvrit +pour donner passage à un bégaiement. Pendant ce temps, Eugène, mal +éduqué encore, au lieu d'avancer droit à son père, allait s'aplatir +contre le mur. Il se fit mal, fut vexé et jura. + +--Qu'è q'tu fais donc? dit le père. Tu m'vois donc point?... + +Eugène se retourna vers l'endroit d'où venait la voix de son père, mais +il le manqua encore et passa tout à côté de lui. Le vieil aveugle, dont +les sens étaient très habiles et à qui presque rien ne pouvait être +dissimulé, le rattrapa. Il lui palpa rapidement les quatre membres, et +dit: + +--C'est les yeux qu'ils t'ont ôtés, mon pauv'fil'... Malheu'd'malheu!... + +Eugène ne répondit pas. Et, entre les paupières aux trois quarts +baissées du vieil aveugle, les larmes coulèrent tout à coup. + +La mère Moreux, près de l'étable, portait, comme l'eût fait un homme, +une lourde botte de foin, piquée aux cornes d'une fourche. + +La fille de ferme, témoin de la scène, lui désigna les deux hommes: + +--L'ont manqué, le père et le fil', de n'pas arriver à s'toucher la +main!... L'monde est damné: en v'la la preuve... + + + + +«ON PEUT LUI DIRE...» + + +L'entrée de Sabine chez les Bertin fit sensation, car elle s'était +croisée certainement, dans l'escalier, avec M. de Vérancourt, qu'elle +avait dû épouser récemment et qui s'était conduit avec elle de la façon +la plus abjecte. + +Sabine dit, simplement: + +--Je viens de rencontrer monsieur de Vérancourt. Nous ne nous sommes pas +mangés. + +Tout le monde rit. On était enchanté qu'elle parlât de Vérancourt, et +avec une pareille désinvolture. Personne n'eût osé, devant elle, aborder +le sujet, bien que chacun en grillât d'envie. + +--Bravo! s'écria madame Bertin; j'aime à voir que vous ne vous troublez +pas à propos de ce personnage. + +--Ah! les hommes! dit le maître de la maison, ils sont magnifiques à la +guerre, oui, certes; mais regardés à la loupe, un à un, quels +vauriens!... + +--A qui le dites-vous! soupira Sabine. + +Elle avait eu beaucoup à souffrir d'un mari de qui elle était séparée +par le divorce; puis elle s'était aveuglément confiée à M. de +Vérancourt, croyant trouver en lui l'homme rêvé. + +On essaya de détourner la conversation, qui menaçait de devenir +dangereuse; mais l'occasion inespérée de pouvoir parler, enfin, de +Vérancourt, avec sa principale victime, ramenait, malgré toute +opposition, le nom de l'homme qu'avait aimé Sabine. + +--J'ai eu un pressentiment, dit une des quelques personnes retenues à +dîner, tout le temps que monsieur de Vérancourt a été là, que Sabine +entrerait... A chaque coup de sonnette je tremblais... + +--Eh bien! je vous affirme, dit Sabine, que moi, je n'ai pas tremblé en +le trouvant sur le palier! Quelqu'un m'eût annoncé, dans l'escalier, que +monsieur de Vérancourt était à l'étage au-dessus, que je ne fusse pas +redescendue d'une marche... + +--Il a dû juger l'accueil ici assez froid, dit madame Bertin: je fais le +pari qu'il ne s'y risque pas de nouveau. + +--Oh! oh! s'écria quelqu'un, vous ne connaissez pas Vérancourt! C'est un +de ces gaillards qu'un accueil glacial excite. Il reviendra ici jusqu'à +ce qu'il y ait triomphé. + +--En ce cas, puisque notre chère Sabine a la bravoure de l'affronter, je +lui demande de ne pas manquer un seul de mes jours; on verra bien qui +triomphera! + +--Il n'y a pas une seule personne, parmi les amis et amies de cette +maison, dont les sympathies, Sabine, n'aillent entièrement à vous. + +--Pas une! non... sauf celle que Vérancourt se sera juré de séduire. + +--Il faudrait supposer que celle-ci fût bien sotte, étant donné tout ce +qu'on sait de lui aujourd'hui! + +On chuchotait autour de la table, chacun stupéfait qu'on pût parler si +librement devant Sabine. Mais, décidément, Sabine ne bronchait pas. +Elle-même osa parler: + +--Vous savez, dit-elle, avec qui il vit? + +--Oui. + +--Mais savez-vous de quoi il vit? + +--Non. + +--De la même! J'en ai les preuves... + +Et elle cita des faits accablants. + +On n'en revenait pas. On renchérit. Qui ne possédait quelque anecdote +sur ce grand chenapan mondain qu'était M. de Vérancourt? Sabine les +dévorait; elle en provoquait de nouvelles avec une sorte d'appétit +rageur. + +Deux voisins de table murmuraient: + +--Elle a contre lui une rancune mortelle; elle le hait; on peut tout lui +dire. + +--Méfiez-vous, cependant, si vous connaissez les femmes!... + +--Bast! celle-ci le juge comme ferait un président de tribunal... + +--Elle a aimé Vérancourt, opinait un autre, c'est certain. Mais ce qui +est non moins hors de doute, c'est qu'elle l'a en exécration. On peut +tout lui dire... + +Et les anecdotes de pleuvoir sur le dos de Vérancourt. C'était une joie, +un soulagement pour tous, qui s'étaient tant apitoyés sur le sort d'une +femme comme Sabine devenue la proie d'un tel homme, d'être témoins +qu'enfin elle était revenue à la raison et donnait elle-même son +assentiment à la réprobation générale. + +Tout ce qu'on peut énumérer à la charge d'un homme qui, tout juste, ne +fut pas un assassin de droit commun, on le fit, autour de la table, en +présence de Sabine. Chaque histoire scandaleuse était précédée de la +question, tantôt formulée à voix basse, tantôt ouvertement, et par +manière plaisante; «On peut le dire...?» Sabine demeurait imperturbable; +sa bouche souriait; ses yeux jetaient un feu inaccoutumé. Encore une +fois, quelqu'un chuchota: + +--On peut lui dire!... + +--Oh! répondit-on, après ce qui a été dit, il ne s'agit vraiment là que +d'une peccadille! + +--Ma chère Sabine, avez-vous su cela? Quand Vérancourt était à vos +pieds, l'hiver et le printemps 1913-1914; quand il était invité partout +où vous dîniez, paraissait entièrement dompté, captivé, converti par +vous,--miracle qui n'avait rien d'étonnant;--quand Vérancourt ne +s'entretenait que de projets d'avenir charmant à vos côtés, et bâtissait +châteaux en Espagne, et même en Ile-de-France, en s'ouvrant un crédit +sur votre fortune personnelle, il est vrai, Vérancourt avait une liaison +avec la propre femme de chambre de sa tante du Hautoit. Madame du +Hautoit, qui les a surpris dans la mansarde de son hôtel, le raconte à +qui veut entendre. Et il s'affichait, en outre, à Montmartre, avec la +môme Tata dont le nom, au moins, vous est connu, chère amie... + +Sabine bondit: + +--Ça, ce n'est pas vrai!... Ce n'est pas vrai! + +--Mais, chère amie, il y a les témoins, il y a les faits!... + +--Je me moque des témoins et des faits. Je vous dis que ceci est faux, +archi-faux! Et puis, j'en ai assez... j'en ai assez! Vous ne vous +apercevez pas que vous dites des horreurs et que vous m'en faites +dire?... Je connais Vérancourt, moi: voulez-vous que je vous dise ce +qu'il est?... + +--Il est celui qu'elle aime!... murmura quelqu'un. + + + + +LE P'TIOT + + +--C'est l'colo qui l'a dit lui-même, de sa bouche, devant témoins, mon +vieux: t'es un brave! Et paraît même que t'es proposé pour la +médaille... + +--Moi? j'suis un brave? parce que j'ai été coupiller du fil de fer sous +l'nez des Boches? La première fois c'est possible que ça m'ait gêné la +digestion; mais, à présent, ça m'fait pus; ça m'fait pas pus que d'aller +tailler un arbre fruitier dans mon clos... + +--T'exagères, Brochut, t'aimerais mieux émonder tes poiriers dans ton +clos. + +--J'exagère pas pus que si je vous dis que j'suis pas un brave, mais un +salaud... + +--T'exagères encore, Brochut! Pourquoi que tu t'extermines quand tu +viens d'couper le fil des Boches comme de la chicorée? L'colo sait +c'qui' dit, pt'être? + +--L'colo sait c'qui' dit, j'vas pas à l'encontre; mais, moi, j'sais +c'que j'suis. + +Cependant, vers trois heures du matin, comme on allait profiter de +l'ouvrage accompli par Brochut, qui méritait l'éloge prononcé par le +colonel, et l'attaque étant imminente, Brochut dit à ses compagnons, +Janvier, Pilard et Sauvage: + +--C'est pas le tout, mes pot', ça va barder avant que le soleil soit +levé; eh bien! faut que j'vous l'explique, pourquoi que j'suis c'que +j'vous ai dit. C'est à mes derniers six jours; ça remonte loin: neuf +mois et trois semaines... Ça s'trouvait dans un village, à l'arrière, +chez une bonne dame qui m'avait hébergé--moi, j'suis des pays envahis: +pus de famille, pus de maison, pus rien...--Alors quand j'ai eu dormi +quarante-huit heures, l'temps m'a paru long. L'cafard m'étranglait dans +c'patelin où j'étais pourtant au chaud et au sec, à l'abri des marmites. +Alors voilà: j'ai pris mon plaisir avec une fille... + +--'tait-elle chouette, au moins, ta gonzesse? + +--J'y ai point demandé ça. A'm'demandait rien, elle. Mais j'ai reconnu +qu'elle était honnête... + +Et Brochut, sous son hâle, rougit. + +--V'là ce qui me taquine depuis ce temps-là, ajouta-t-il. J'aurais pas +dû faire ce que j'ai fait à une fille honnête, sans le mariage. Mais, +tout de même, attendez voir, j'y ai promis que si elle avait des ennuis +par ma faute, j'étais homme à accorder réparation. + +--Et elle a eu des ennuis? + +--Tenez! dit Brochut en sortant ses papiers d'où faillit tomber le +carton épais d'une photographie. + +La pauvre fille s'était fait «tirer» candidement, grosse de huit mois au +moins, et en pied. Cette image ne représentait qu'un ventre énorme +surmonté d'une petite boule assez disgracieuse, qui était la tête. +Brochut vit tout de suite que ses copains ne la trouvaient guère +affriolante; il dit: + +--Ce n'est pas tant elle, pardi! mais c'est le p'tiot. L'est de moi; +j'le renierai point; j'épouserai. + +--Tu vois bien qu't'es pas si vaurien! + +--T'as été un peu vif, dit Janvier; t'as le sang jeune; et pis c'est la +guerre, tiens!... + +--Et pis quoi? dit Sauvage, c'est un p'tit Français qu't'as fait... + +--Un p'tit Français sans père, soupira Brochut, sait-on c' que c'est? Et +dire que dans dix minutes j'peux être zigouillé! + +Et, en effet, le soldat Brochut reçut trois balles, dont une au ventre, +en mettant le pied dans la tranchée boche que sa section dut nettoyer +avant de pouvoir s'occuper de lui. + +Les trois copains étaient debout, l'un d'eux égratigné à peine. Ils +virent Brochut s'affaisser, sur un matelas de grands corps gris dont la +face était plaquée dans la terre, et leur joie d'avoir pris la tranchée +fut gâtée. Brochut, qui tournait de l'oeil, les sentant penchés +au-dessus, de lui avec leurs voix amicales, eut encore la force de dire: + +--C'est l'pauv' p'tiot!... + +Son doigt tremblant désignait la poche où étaient ses papiers. Et avec +une préoccupation paternelle, il quitta cette vallée de misère. + +Il fallut subir et repousser la contre-attaque, s'organiser de nouveau; +après quoi, Pilard, Sauvage et Janvier allèrent à la recherche du corps +de Brochut. + +Tous les trois, célibataires, avaient eu spontanément la même idée; et +chacun d'eux confiait aux autres: «Moi, j'sais bien ce qui me reste à +faire...» + +A quoi chacun des autres répondait: «Qué que t'as à faire, toi, gros +malin?» + +Ils atteignirent l'officier qui avait déjà entre les mains les papiers +enlevés à la poche des morts: + +--C'est rapport à Brochut, mon lieutenant... une photo, avec adresse de +la personne au dos, et pis tout... + +--I' nous avait donné ses instructions avant l'attaque, dit Pilard. + +--Moi, c'est pas tout ça, dit Janvier, j'commence par déclarer que +j'suis prêt à épouser la personne! + +--Moi, de même! dit Pilard. + +--Moi, pareillement! dit Sauvage. + +--Ah ça! mes enfants, vous êtes fous! dit l'officier: trois pour une. +Voyons donc celle qui a un pareil succès! + +Et, tandis qu'il feuilletait les papiers de Brochut, l'épais carton lui +tomba dans la main. Il vit ce ventre énorme, cette chétive tête; et un +imperceptible sourire effleura sa lèvre; mais la pitié et aussi +l'admiration du sentiment qu'il devinait chez ces trois hommes +l'emportèrent: + +--Il faut jouer à pile ou face, dit-il. + +Sans rien trouver de comique à la proposition, les trois hommes, +successivement, lancèrent une pièce de dix centimes. Le sort désigna +Janvier. Le brave garçon se réjouit comme s'il avait gagné quelque +chose. Le sous-lieutenant tenait toujours la pitoyable photographie à la +main. Janvier dit en regardant celle qu'avait séduite Brochut: + +--C'est pas tant pour elle, mon lieutenant; mais c'est rapport au pauv' +p'tiot... + + + + +«CHERCHEZ!» + + +Une bribe de dialogue surprise grâce à un malicieux hasard, au +téléphone, par Jeanne Sannois, la femme du peintre, entre Cécile Collet +et une commune amie. Comme Jeanne Sannois demandait au bureau le numéro +de Cécile Collet, elle reconnut immédiatement la voix de celle-ci qui +évidemment ne s'adressait pas à elle: «Eh bien! vous y avez coupé, vous, +hier, fine mouche! au dîner des Sannois? Ah! ma chère, quelle barbe! Ces +gens-là ont le doigté pour réunir à table tout ce qu'il y a de plus +crevant... Mais non, ma petite, rien: pas un nom, pas un uniforme... +Elle?... une cruche, voyons! Quant à lui, avec ses côtelettes à la +tzigane, sur sa face de veau, j'avais envie de lui crier: «Mon vieux, +les boucheries sont fermées désormais l'après-midi...» Ah! si je ne +tenais pas à ce qu'il achève mon portrait! et à ce qu'il ne m'enlaidisse +pas!...» + +Non, en vérité, Jeanne Sannois n'en avait pas entendu davantage; et +c'était là, somme toute, un fragment de conversation de genre très +commun. Rapportant la chose à son mari, elle en était toutefois un peu +blême. + +Sannois ne conservait aucune illusion sur les relations mondaines; il ne +les jugeait pas avec sévérité, sous le prétexte qu'elles ne valaient pas +tant d'honneur; et il professait pour elles une aménité inaltérable. «On +ne peut en vouloir aux femmes de ce qu'elles disent, affirmait-il, car +elles n'y ont pas pensé seulement une seconde avant d'avoir parlé, et +elles ne s'en souviennent, la seconde d'après, que si ce qu'elles ont +improvisé a eu beaucoup de succès. D'une façon générale, elles ne +parlent pas non plus par méchanceté--la vraie méchanceté est aussi rare +que la beauté ou que le génie--elles parlent dans l'intention de +produire un effet piquant, amusant, et agréable; si c'est aux dépens des +absents, songez par contre qu'elles tendent à l'unique but de charmer la +personne qui les écoute. A la rigueur, oui, oui, on trouverait de la +générosité dans leurs pires excès de langage...» + +Quoi qu'il en fût, le peintre Sannois demeurait un peu gêné de la +manière dont Cécile Collet s'y était prise pour charmer par téléphone sa +correspondante, et il lui déplut pendant quelques semaines de la voir, +là, poser devant lui avec sa figure ornée, aimable et satisfaite. Vingt +prétextes furent invoqués pour retarder les séances. Cécile commençait à +s'inquiéter; elle interrogeait discrètement les amis des Sannois. Les +Sannois? mais on les voyait partout! Sannois? mais il faisait poser la +vieille mère de sa cuisinière ou son chauffeur inoccupé. Quelles +fantaisies! Enfin, sur ses instances, Cécile obtint un rendez-vous et +arriva à l'atelier le teint mieux fait que jamais. + +--Ah çà, mon petit Sannois, vous êtes fâché avec moi? + +--En verriez-vous la raison par hasard? + +--Dieu de Dieu, non! mais pourquoi ce lâchage? pourquoi ces absences de +Jeanne quand je lui téléphone? pourquoi ce portrait abandonné depuis six +semaines--le temps de vieillir, pour une femme?--Franchement, vous ne +pouviez pas venir chez moi ce dernier lundi, ni l'autre? Voyons, +qu'est-ce qu'il vous a pris? + +--Une fringale de braves gens. Regardez: j'ai peint Barnabé et la mère +Corneau. + +--Dites-moi, Sannois: j'ai mal agi envers vous? + +--En quoi, Cécile? je vous le demande. + +--Oh! Oh! vous avez une dent contre moi! + +--Vous y tenez? Je ne yeux pas vous contrarier... Après tout, c'est un +petit jeu. Ma chère Cécile, je suppose, ou plutôt, il vous plaît que je +suppose que vous m'avez offensé. Quelle mauvaise blague m'avez-vous pu +faire? Cherchez! + +--Oh! parbleu, je sais comment je vous aurai tarabusté: c'est en disant +à quelqu'un--qui vous l'aura répété dans les vingt-quatre heures--que +vous aviez une maîtresse trop jeune... + +--Ce n'est pas cela. Le propos est bien, d'ailleurs. Je ne dis pas qu'il +soit fondé; mais il est bien. + +--Sapristoche! dit Cécile dépitée. Ce n'est pas cela? + +Le peintre, installé à son chevalet, brossant déjà à force, disait: + +--La tête inclinée légèrement, je vous prie; l'expression calme, un +tantinet ingénue... + +--Écoutez, Sannois, je ne vois qu'une chose qui ait pu vous froisser: +vous aurez appris que c'est moi qui vous ai empêché de faire le portrait +de Mrs Evans? + +--Un modeste rapt de cinq mille dollars!... Allons, la bouche, s'il vous +plaît! La bouche avec toute sa bonne grâce naturelle... + +--C'est une folie, je le confesse: je lui ai fait dire par quelqu'un qui +porte, que vous n'aviez pas pour deux liards de talent! Oui, oui, c'est +rosse; mais j'étais jalouse; je voulais avoir mon portrait par vous, moi +et pas elle. Ça peut vous flatter aussi... + +--Je crois tenir la bouche, dit Sannois avec flegme; je vous la +montrerai tout à l'heure... Il faut profiter d'un jour pareil. Votre +visage s'éclaire d'une façon inespérée... L'affaire du portrait de Mrs +Evans? Non; ce n'est pas cela. + +--Sannois, vous êtes d'une cruauté! Je ne veux pas être fâchée avec +vous; je ne le veux à aucun prix! Je ferai des bassesses pour vous +donner la certitude que je ne suis qu'une pécheresse bien ordinaire... + +--Sapristi! s'écria le peintre, et ma bouche qui f... le camp! Et cet +oeil, donc!... Du calme! je vous en supplie, chère amie; un certain +bonheur répandu sur l'ensemble des traits! cette sorte de mansuétude +impartiale et quasi céleste, vous savez, qui est propre aux Bienheureux +et à la femme qui reçoit... Vous ne voulez, pas, je suppose, que je +fasse de vous une lady Macbeth? + +--Sannois, mon petit Sannois, je vous jure que j'ai vidé le fond de mon +sac! Même en fouillant bien, non! après celles que je vous ai dites, je +n'ai pas commis d'autre imprudence que de chuchoter un soir à l'oreille +de cette vieille pipelette de prince d'Ulloa que... que... Oh! mon Dieu! +que j'ai de la peine à avouer cette babiole... Que... eh bien, oui, là! +que vous ne saviez pas manger à table... Le prince répète tout, et je +parie que cet enfantillage vous aura touché plus qu'un manquement à +l'amitié? + +--Ça y est! dit Sannois. + +--Ah! j'étais sûre que c'était cela. Nous faisons la paix, hein? Ouf! +que ça me soulage d'avoir mis devant vous ma conscience à nu. + +--Non, non, dit Sannois; je dis: «Ça y est!» je veux dire que je tiens à +présent tous les éléments de votre visage. Je vais faire de vous un de +ces portraits! Saperlipopette! que je suis content. Levez-vous, s'il +vous plaît, chère Cécile, et venez voir. + +Cécile Collet se leva et contempla la toile: + +--Mais, c'est un oeil de vipère que vous m'avez fait là! + +--Vous trouvez?... Voyez-vous, ce qui manquait à cette figure, c'était +la vie. La vie, quand on la trouve, elle est tellement surprenante +qu'elle fait un peu peur, comme un serpent au bord de l'eau dormante... +Ma foi, chère amie,--ajouta-t-il, d'un ton distrait et comme très +éloigné de son souci principal,--je ne savais pas le premier mot de +toutes les petites histoires que vous m'avez racontées; et, si on a pu +ici vous bouder quelque peu, ce n'était que pour une vétille: je ne vous +la dirai même pas; vous l'avez oubliée vous-même, car elle est annulée, +inexistante, à côté des faits si intéressants, si caractéristiques que +vous venez de me révéler. + + + + +LE RAYON DE SOLEIL + + +Le premier coup qui frappa la famille fut la mort de Jacques, tué, dès +le début de la guerre; il avait vingt et un ans, et sa soeur, Louise, +l'aimait d'un de ces amours fraternels qui étonnent par leur intensité. +Après, ç'avait été le tour de la mère, inconsolable, et qui s'était +effondrée en quelques semaines. Louise restait avec son père, désolé, +petit propriétaire ayant consacré toutes ses économies à se rendre +acquéreur de la modeste maison qu'il habitait et dont il ne touchait +plus de loyers. Deux fillettes étaient là encore, à qui Louise allait +désormais servir de mère. + +Un soir, le père, qui s'assombrissait de jour en jour, en venant de se +mettre à table, s'affaissa devant son potage. Le médecin, appelé en +toute hâte, demanda à Louise: «Est-ce que c'est sa première attaque?» + +Et Louise, surveillant et soignant le malheureux homme alité, songeait à +la noire destinée. + +S'il venait à mourir, que deviendraient ses deux jeunes soeurs et +elle-même? Or le malade était condamné. Verrait-il seulement la fin +d'une guerre si longue? La seule chose qui ranimait un peu, par +l'admiration qu'elle inspirait, était la lutte épique de Verdun; mais en +même temps elle étreignait le coeur à cause de ces grandes hécatombes +d'hommes, et de tous ceux, en particulier, qu'on connaissait, et qui +étaient là. + +La maison, en banlieue, avait un jardinet qu'environnaient des arbres +voisins, très feuillus cette année et sur lesquels la pluie continue +égrenait de branche en branche ses gouttelettes pesantes. On entendait +le bruit d'un moteur aérien invisible, et, à une certaine distance, des +choeurs de voix enfantines qui répétaient des hymnes pour la Fête-Dieu +prochaine. L'heure avait une mélancolie atroce et pénétrante. Le pire +était la nostalgie des temps heureux que ce calme, cette pluie d'été et +ces chants d'enfants évoquaient... «Il y a deux ans, à pareille date, +que la pluie sur les feuillages était reposante et douce!... et quand +ces petits, dans le jardin des Frères entonnaient le _Magnificat_!...» +Les deux coudes à l'appui de la fenêtre, son mouchoir sur les yeux, +Louise les sentait tout humides. + +Ce fut à ce moment qu'on annonça à Louise la visite d'une amie, +Marie-Rose, qu'elle savait infirmière à un hôpital d'Auteuil. + +--Écoute, dit Marie-Rose, je viens te demander un petit service qui, +bien entendu, ne te coûtera rien. Je viens te demander d'être la +marraine d'un pauvre poilu qui m'est signalé et recommandé d'une façon +tout exceptionnelle. J'en ai tant! Je ne sais plus où les placer. Il +faut que tu te dévoues. Je t'ai choisi celui-ci qui a une certaine +instruction, des sentiments, m'a-t-on dit; il a été blessé déjà trois +fois et il fait pour le moment de la neurasthénie à l'ambulance de N... +C'est un traitement moral qu'il leur faut, à ces malheureux, et je t'ai +connu une imagination si heureuse!... Prends mon poilu; abandonne-toi à +toute ta verve. + +Louise regarda autour d'elle comme au dedans d'elle-même; elle jeta un +coup d'oeil sur la porte qui la séparait de son père mourant, sur les +photographies de Jacques et de sa mère morts si cruellement, sur les +petites qui jouaient dans le jardinet maussade, sur les feuillages +superposés où la pluie, à intervalles réguliers, pleurait une larme +lourde... + +--Ma verve! dit-elle, je n'en ai guère pour le moment... + +--Oui, je sais, dit Marie-Rose. Mais, par le temps qui court, que +veux-tu? Chacun fait un peu au-dessus de ses forces... + +--Donne-moi son adresse, dit Louise. + +Et Louise écrivit au soldat qui avait besoin d'être remonté. + +Elle écrivit sa lettre, à la nuit, sous la lampe, lorsqu'elle eut couché +ses jeunes soeurs. Elle dut s'interrompre pour changer de la tête aux +pieds le malade qui, à demi paralysé, devait être traité comme un +enfant. Le pauvre homme remerciait sa fille de l'oeil droit et de la +moitié de la bouche, d'où sortaient des sons inarticulés, +inintelligibles. Et la jeune fille eût moins souffert s'il eût été +complètement inerte et muet. Elle lui ingurgitait sa potion; elle allait +se laver les mains; et elle reprenait, à grands efforts, sa lettre. + +Par la fenêtre ouverte sur la nuit de juin, les noctuelles entraient et +tourbillonnaient sous l'abat-jour. Louise entendait les arbres +s'égoutter encore à intervalles plus espacés; au loin, les longs +sifflets des trains, évocation de départs, de voyages mystérieux, +musique plaintive des nuits de Paris... Derrière le bouquet d'arbres, +une main inconnue jouait amoureusement une valse de Chopin... Souvenirs +des beaux jours! Il y avait de quoi suffoquer. Louise dut reposer +plusieurs fois sa plume. + + * * * * * + +Mais le soldat neurasthénique reçut la lettre de sa nouvelle marraine, +et il lui répondit aussitôt: + +«Mademoiselle ou madame,--je ne sais pas au juste, car votre main a +couru bien vite en écrivant votre adresse,--j'ai reçu de vous la plus +jolie lettre qui me soit parvenue de ma vie, qui n'est pas bien longue, +car il faut vous dire que j'ai vingt-deux ans--C'est «mademoiselle» que +je dois lire, j'en suis sûr, car il faut être bien jeune pour avoir +l'esprit aussi enchanté et aussi étranger aux petits ennuis qu'apporte +forcément la vie de famille... Ah! comme vous m'avez fait du bien! Ç'a +été comme une main fraîche posée sur un front qui brûle... un bon bain, +si on pouvait en prendre quand on descend des tranchées... Je ne suis +pas heureux, moi, mademoiselle; j'ai beaucoup souffert, allez! et il me +passe par la tête bien des papillons noirs... Eh! bien, depuis que j'ai +sous mon traversin votre lettre, toutes mes misères sont comme une +blessure cicatrisée par la lumière; je crois même, Dieu me pardonne, que +le bonheur est possible; oui, malgré toutes les horreurs que j'ai vues, +j'y crois! Je sais qu'il existe quelque part un endroit, et je sais +où,--puisque je sais où vous habitez,--qui a été épargné, que le sort +respecte, dont le malheur se tient écarté, et où fleurit l'âme la plus +blanche, la plus gaie et la plus réjouissante qui soit sur la pauvre +terre. Ah! mademoiselle, il faut que vous ne soyez pas de ce monde pour +avoir tant de bonne humeur! Vous m'avez fait sourire, ma chère marraine, +moi à qui ça n'était pas arrivé depuis longtemps. La soeur qui me soigne +en a été toute ébaubie; je lui ai montré votre lettre, et elle a fait +comme moi; elle a dit: «Dieu permet qu'il y ait quelques petits coins de +paradis sur terre.» Nous n'en sommes pas jaloux, mademoiselle, car cela +nous laisse l'espérance de passer peut-être un jour par ces oasis... Je +vous dirai que ma santé va beaucoup mieux depuis que vous avez dardé sur +moi un rayon de soleil..., etc.» + + + + +LE COUP D'ADRIENNE + + +La fantaisie prit tout à coup à Martine, le 14 juillet, au matin, +d'entraîner sa mère voir défiler les troupes, du balcon de l'oncle +Olivier, parti depuis deux jours pour la campagne. Ce balcon donnait sur +le boulevard des Italiens, avec un retrait sur la rue Louis-le-Grand: +point de meilleure place. Il était déjà neuf heures du matin: le temps +de se démener un peu, de téléphoner à deux ou trois familles amies qui +acceptent avec empressement, et tout le groupe se met en route. On sait +que la fidèle Adrienne est restée pour garder l'appartement, boulevard +des Italiens; on n'aura qu'à sonner et à s'installer comme chez soi. + +On sonna, en effet, boulevard des Italiens, et la fidèle Adrienne vint +ouvrir, un peu surprise en vérité de voir mademoiselle Martine, sa mère +et des figures de connaissance. + +--Ces dames n'avaient pas averti qu'elles viendraient pour le défilé... + +--Ça ne fait rien, ma bonne Adrienne! s'il y a un peu de poussière et +des housses, voilà qui nous est bien égal; nous ne venons que pour le +balcon et ne verrons que les braves poilus... + +Adrienne, verdâtre et troublée, tient visiblement à faire l'aimable: + +--Mademoiselle va-t-elle se décider à choisir parmi eux un gentil +mari?... Puisque mademoiselle n'a jamais voulu se laisser faire par un +compatriote, ça n'est pas défendu d'épouser un allié, un Russe, par +exemple; ah! on dit qu'ils sont joliment beaux hommes!... + +La maman et les amis hochèrent la tête. C'était le sujet délicat dans la +famille. Martine, à vingt-cinq ans sonnés, quoique jolie et courtisée +tant et plus, et demandée vingt fois en mariage, n'avait jamais trouvé +un homme à son goût. C'était désespérant. + +--J'épouserai un amputé des deux jambes, dit Martine; comme cela je +serai sûre qu'il ne courra pas!... + +Et, ayant traversé plusieurs pièces, aux volets clos, on gagnait le +balcon. + +Ici, effarante surprise: le balcon était occupé. Occupé à peu près +entièrement, et la meilleure partie, celle qui donnait sur le boulevard, +par une foule compacte! + +--Ça, dit-on, c'est un coup d'Adrienne... + +On cherche Adrienne pour s'informer quels sont ces gens. Adrienne a +disparu. Martine, qui n'a pas froid aux yeux, demande au premiers venus: + +--Vous êtes invités par mon oncle, sans doute?... + +Embarras des étrangers; balbutiements; quelques-uns disent enfin: + +--Mais non, c'est Adrienne qui... + +Martine se retourne vers sa mère: + +--Crois-tu qu'Adrienne a loué le balcon! Non, ça, par exemple, c'est un +peu fort! Ah! ça, c'est un toupet! Où est cette file, que je l'amène ici +faire une trouée pour nous dans un pareil public? + +Déjà on entend les tambours, la grosse caisse, les clairons, les fifres, +les cornemuses écossaises. Point d'Adrienne. + +Alors, à la tête de ses amis et de sa mère, Martine, résolument, +s'adresse aux occupants: + +--Place à la famille, s'il vous plaît! + +Des gens confus ne savent où se mettre. Une ou deux personnes même, +subrepticement, s'enfuient. Les autres, comprenant ce qui est arrivé, +s'effacent et livrent le côté boulevard à la famille. + +Martine, furieuse, plus jolie que jamais avec ses joues animées par la +colère, fait juger à ses amis et à sa mère le cas de la femme de +chambre. On avertira l'oncle Olivier; il est inadmissible qu'on laisse +envahir un appartement par des gens qu'on ne connaît pas. + +--Je suis sûre que chaque place, ici, a été payée au moins cent sous!... + +La colère contre Adrienne augmente de ce qu'on ne parvient pas à trouver +la femme de chambre dans l'appartement pour lui exprimer l'indignation +qu'on ressent et de ce qu'on n'ose pas exprimer cette indignation aux +personnes--peut-être non coupables--qui ont payé cinq francs leur place +sur le balcon. Payer sa place sur le balcon de l'oncle Olivier! d'un +homme qui ne permettrait, pour tout l'or du monde, de franchir son seuil +à quelqu'un qui ne serait un ami! S'il savait cela, il en ferait une +maladie!... Non, c'est un comble! c'est inouï! Martine dit même: «Pour +un culot, c'est un culot!» La vue en est troublée pour regarder le +magnifique cortège des héros qui passent; et quelques-unes des personnes +étrangères, confuses, en ont elles-mêmes leur plaisir gâté. + +Parmi elles, un grand monsieur, ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, le +bras gauche en écharpe, les rubans des décorations militaires à la +boutonnière, se détache du groupe et vient présenter ses excuses à la +jeune fille qu'il a vue si fort irritée. Il habite à côté, mais par +derrière; il a entendu dire par sa concierge que le balcon était +libre,--il ne dit pas «à louer» pour ne pas trop compromettre +Adrienne,--il s'est présenté ce matin dès huit heures; on lui a ouvert, +et, depuis lors, il est là. Il affirme toute sa désolation de paraître +indiscret. Il est si poli, si distingué d'ailleurs, que Martine, à son +tour, se reproche d'avoir manifesté, avec une telle désinvolture, son +courroux. + +Et l'on cause; et côte à côte avec le grand monsieur, Martine regarde le +cortège. Le grand monsieur n'est pas inutile, car il sait tout: il sait +le nom, la qualité du chef anglais qui précède, solitaire et sans armes, +son bataillon, et il explique les raisons de cet usage qui paraît +étrange; il sait nombre de particularités sur les imposantes troupes +russes; il sait le nom des hymnes que jouent les musiques; il reconnaît +à la lorgnette un tel et un tel parmi les Français bleus; il a été +blessé au commencement de Verdun, auprès de tel officier que voici; il a +ses idées sur la guerre, qui ressemblent à celles que l'on entend un peu +partout, mais qui font à Martine l'effet de provenir d'une source +exceptionnelle, captée pour elle exclusivement. + +Aussitôt après le défilé, Martine présente son nouvel ami à sa mère. + +--Maman, un monsieur sans qui je n'aurais vraiment rien vu... Venir se +poster à un balcon pour voir des troupes, c'est stupide si on ne sait +seulement pas discerner un Belge d'un Anglais... Il faut être +renseigné... + +--Madame, dit le grand monsieur, permettez-moi, pour effacer le souvenir +d'une singulière façon de faire connaissance, d'aller vous offrir mes +hommages... et de renouer une conversation qui m'a été tout +particulièrement précieuse... + +--Mais, monsieur, je serai charmée... Ma fille aussi, je n'en doute +pas... + +--Oh! certainement, dit Martine. + +Le plus inattendu fut que, voyant et entendant cela, la population du +balcon, ou les invités d'Adrienne, firent mine de venir saluer Martine, +sa mère et le grand monsieur qui était si bien avec elles. Mais ces +dames se défilèrent aussitôt par un couloir dérobé, et, là, tombèrent +sur Adrienne, qui s'y était dissimulée et blottie, et n'en menait pas +large. + +La maman, qui ne sortait pas volontiers de son calme et qui n'aimait pas +les observations ouvrait cependant la bouche pour administrer à Adrienne +une semonce méritée par le coup qu'elle avait fait: + +--Laisse-la donc! dit Martine: on s'en donne, du mal, et on en fait, des +frais, à la maison, pour organiser des petites réunions qui +n'aboutissent jamais! Voilà cette fille qui se fait une centaine de +francs, ce matin, en ramassant au hasard cette cohue, et... + +--Et... elle te procurera, un mari?... + +--Qui sait? dit Martine. + + + + +UN MIRACLE + + +--Il y a vingt francs à votre compte, Dupont: les voulez-vous? + +--Ça n'est pas de refus, dit Dupont, en tendant la main vers le billet. + +Ce Dupont était, parmi les mutilés, des plus adroits. Il n'avait plus +qu'un bras, et le gauche! Et avec ce bras gauche, il bricolait, il +clouait des boîtes, il peinturlurait des figurines de poupées, il +sculptait des petites bottines cambrées, à la mode, et il ajustait à ces +corps de bois blanc des chiffons de robes troussées comme par une +couturière. On eût affirmé qu'il n'avait fait que cela de sa vie. + +--Non, disait-il; mais ce qui a rapport aux dames, ça me connaît. + +Avec cela, une jambe pliée à angle droit qui l'obligeait à user de +béquilles. Il avait la médaille militaire, la Croix de guerre, vingt +mois de présence au front; il avait été aussi débrouillard à accommoder +les Boches qu'il l'était à confectionner des jouets au Foyer. + +En rentrant au petit hôpital auxiliaire où il couchait et prenait ses +repas, il tira le billet de vingt francs pour l'agiter au nez de la Soeur +qu'il taquinait parce qu'elle prétendait que les hommes faisaient +mauvais usage de leur argent. + +--N'allez pas me rentrer ivre, demain soir, au moins! Vous feriez bien +mieux de déposer vos vingt francs à la Caisse... + +--Je les ai gagnés que d'une main, c'est la vérité; mais toutes ces +dames elles ont dit comme ça que j'avais travaillé comme un ange. + +--Ah! un ange! parlons-en, dit la Soeur qui se méfiait de Dupont parce +qu'il avait le diable au corps et parce qu'il manquait de dévotion. + +Le soir même, Dupont dégringola en catimini, béquillant avec précaution +dans l'escalier. Il conversa mystérieusement avec la concierge, puis +sortit. C'était la fin d'une journée de mai, un peu orageuse. Une heure +après, il était rentré et couché: ni vu ni connu. + +Cependant le billet de vingt francs inquiétait la Soeur. Elle s'était +promis de le faire déposer par Dupont qui, momentanément, n'avait aucun +besoin d'argent et serait trop content de se trouver un petit pécule, +une fois sa réforme liquidée. Elle vint lui tenir un discours en ce +sens, le matin, dès avant l'heure des pansements. Et, comme il était +récalcitrant, elle éleva un peu le ton: + +--Vous avez été un excellent soldat, mon garçon, et vous êtes adroit de +votre main, c'est entendu; mais vous n'avez aucun ordre. Ce billet de +vingt francs, où est-il? + +--Il est bien caché, dit Dupont, satisfait de faire enrager un peu la +Soeur. + +Elle fouilla la poche de la vareuse où il avait enfoui le billet la +veille au soir. + +--Cherchez bien, ma soeur. Ah! vous ne brûlez pas!... + +La Soeur commençait à s'impatienter: + +--Je vais vous faire ordonner par le médecin-chef de me confier ce +billet! + +--Je l'ai gagné de ma malheureuse main, dit Dupont; l'emploi que j'en +fais, ça regarde personne: p't'être que j'ai payé quatre cierges à cinq +francs à Notre-Dame-des-Victoires!... + +--Impie! je vous défends de plaisanter. + +En son genre, la Soeur était aussi habile que Dupont. Elle mena +rapidement son enquête. Elle eut un colloque avec la concierge qui, très +embarrassée, lui dit: + +--Des fois, est-ce qu'on sait?... un homme passe devant la loge, on ne +le voit pas; on ne sait pas qui c'est; y en a trop!... + +--Et s'il passe des hommes devant la loge, où vont-ils? Où peuvent-ils +aller dans la soirée, quand tout est fermé? + +--Oh!... tout est fermé!... Que ça en a l'air!... Faut s'méfier des yeux +clos, comme on dit... + +La Soeur s'alarma tout à coup; elle devint pourpre: + +--Y aurait-il un mauvais lieu dans le voisinage, par hasard? + +--Oh! ma soeur, nous n'avons pas de ça, Dieu merci!... Mais vous savez, +dans une rue comme dans une autre, y a toujours des personnes!... + +--Allons! allons! dit la Soeur, désignez-moi «les personnes», «la +personne». J'ai charge d'âmes, moi, vous comprenez... + +--Mon Dieu, ma soeur, tout le monde connaît mademoiselle Irma, par +exemple, au 19... + +--Ah! «mademoiselle Irma»! Ah! «mademoiselle Irma, au 19»! Eh bien! elle +va avoir de mes nouvelles, mademoiselle Irma! + +Et voilà la Soeur partie pour le 19. Jamais de sa vie elle n'avait +éprouvé une telle indignation. Rien au monde ne l'eût arrêtée dans sa +course. Elle demanda mademoiselle Irma à la concierge du 19. + +--Mademoiselle Irma! s'écrie la concierge du 19. C'est vous, ma bonne +Soeur, qui demandez à voir mademoiselle Irma!... Si vous y tenez +absolument, eh! bien... Son nom est écrit sur sa porte... + +Et la concierge reste écroulée, son balai à la main, pendant que la Soeur +grimpe quatre à quatre. + +Au deuxième, c'est une espèce de gamine blonde, un fruit acide et vert, +une petite nommée Georgette, qui vient lui ouvrir et manque de pouffer +en voyant une religieuse. Mademoiselle Irma, elle, auprès de qui l'on +introduit la religieuse, est bien plus grave. On la sent craintive. La +Soeur, visiblement, lui en impose. + +La Soeur, furieuse, n'y va pas par quatre chemins: + +--C'est vous dit-elle, qui avez reçu, hier soir, un malheureux estropié +de notre hôpital, un soldat médaillé, décoré, qui s'est conduit en +héros: vous n'avez pas honte! + +--Tiens! dit Georgette, faudrait-il être flatté de recevoir des sales +types et non pas d'autres? + +--Tais-toi! dit mademoiselle Irma. La Soeur me parle. Je me souviens que +j'ai été au catéchisme, moi... + +--On ne s'en douterait pas au métier que vous faites! dit la Soeur. +Malheureuse! Vous ne devriez pas songer que Dieu vous voit? + +--Elle n'est pas désagréable à voir, dit Georgette. + +--Ferme ça, que je te répète, petite vermine: c'est moi, pas toi, qui +suis en nom ici. + +Et mademoiselle Irma met Georgette à la porte, en lui soufflant tout +bas: «J'ai trop peur que ça me porte la guigne d'être mal avec une +Soeur!» + +--Et vous lui avez pris vingt francs! dit la Soeur. Vingt francs: son +petit bénéfice de trois semaines de travail, au pauvre garçon!... + +--Pardi, ma soeur, je ne lui ai seulement rien demandé: c'est lui qui a +été gentil, généreux comme pas un civil, vous pouvez m'en croire; il a +glissé son billet, plié en quatre, sous un pied de la pendule... Tenez, +le voilà. + +Là, Soeur n'hésita pas un instant; elle pinça entre ses doigts le +précieux billet et rentra triomphante à l'hôpital. + +--Dupont, dit-elle, vos vingt francs sont déposés. + +--Ça, c'est raide! fit le mutilé. + +--Vous pourrez les demander à la Caisse, par fractions, si vous en aviez +besoin, supposons, pour un emploi sérieux... + +Dupont dit à ses camarades: + +--Un miracle, dans ma vie, mes copains, j'en ai vu un! + +Et il raconta l'emploi de ses vingt francs, la veille, et ce que la Soeur +venait de lui apprendre. + + + + +CE MONSIEUR OU L'EXCÈS DE ZÈLE + + +On était très uni dans la famille, et la grand'mère étant condamnée à +faire une cure d'eaux dans une toute petite station au pied des Alpes, +personne n'avait hésité un instant à l'accompagner. + +--Bah! avait dit Edith, on trouve un tennis partout! + +M. Leloitre, le père, s'installerait, lui, à Chamonix, pour éprouver ses +poumons en quelques ascensions. Madame Leloitre, peu exigeante, suivrait +sa vieille mère à l'établissement. Quant au petit frère André, pendant +qu'Edith ferait ses prouesses au tennis, il ramasserait les balles. + +Ces dispositions prises, la cure d'eaux commença: bains et douches +alternés, séances à la buvette, échange d'impressions sur l'efficacité +du traitement, papotages avec les nouvelles connaissances, tant à +l'hôtel qu'à la musique du parc. + +Ces dames s'adonnent à de petits travaux d'aiguille ou de crochet, +quelques-unes à la lecture, tout en causant et en scandant de la tête le +rythme de morceaux d'opéras très connus. + +--Et votre charmante jeune fille ne vous accompagne pas aujourd'hui, +mesdames? + +--Edith est au tennis ainsi que son petit frère. Oh! on ne manque pas +l'occasion d'une partie! + +--D'autant moins que l'un de ses partenaires est, si je ne me trompe, un +fort joueur... + +--C'est un champion, madame, paraît-il. Il condescend à se mesurer avec +Edith qui n'est qu'une raquette très ordinaire; et elle en profite. +Outre l'exercice physique qui lui est bon, elle apprend... + +--Oh! elle n'en a guère besoin, car il faut que ce monsieur apprécie son +jeu pour renoncer à ses excursions en montagne: c'est aussi un alpiniste +fameux... + +--Vous le connaissez, madame? + +--Personnellement, certes non! Mais qui n'a entendu parler de lui! Plût +à Dieu qu'il n'eût accompli que des excursions et remporté des victoires +que dans les matches!... + +--Ah! ah! mais... Et où en a-t-il remporté d'autres? + +--Mon Dieu!... ici même et en maint endroit... Remarquez, madame, que je +ne dis point cela pour nuire à ce jeune homme... Je n'ai rien vu, je +n'ai été témoin de rien: il passe pour un don Juan. Un point, c'est +tout. + +Là-dessus la maman sursaute et, sous un prétexte quelconque, vole vers +le terrain du tennis. La partie bat son plein. Les partenaires ont une +activité sereine et sérieuse; on n'entend, dans un camp comme dans +l'autre, que les termes consacrés, indispensables. + +Cependant la grand'mère a gagné une agitation nerveuse que ne combattra +pas la douche d'aujourd'hui. Et, dès le soir même, elle se met à +chapitrer Edith: + +--Il faut te surveiller, ma chère enfant! On remarque que tu joues +beaucoup avec ce Monsieur. Le connais-tu? Sais-tu qui il est? Il paraît +qu'il a fait le désespoir de plusieurs familles, c'est un garçon sans +principes, un coureur... + +--Mais, grand'mère, nous jouons: que veux-tu que je sache d'autre? Avec +ça, nous sommes lui et moi les deux plus forts, nous ne sommes jamais +ensemble; nous n'avons pas échangé trois paroles... + +--Il faut prendre garde. Ces personnages-là ont une façon de s'insinuer +qu'une jeune fille comme toi ne peut soupçonner... Un don Juan! +affirme-t-on. Un don Juan: une figure en boule d'escalier et qui n'a +seulement pas un brin de poil sur la lèvre!... De mon temps on eût ri de +lui... Comment le trouves-tu, voyons, Edith, toi qui as du bon sens? + +--Mais, grand'mère, ni bien ni mal; je n'ai jamais fait attention à sa +figure, je suis bien trop occupée de sa raquette!... Il a un service +foudroyant!... Je me donne un mal!... N'empêche qu'il ne nous a battus +que de deux jeux!... + +--C'est bon, c'est bon! Enfin, demain, ma petite, tu me feras le plaisir +d'envoyer dire que tu vas aussi toi en excursion et que tu ne peux pas +jouer au tennis. + +--Demain, ça se trouve bien, il va déjeuner au Planet. + +--Eh bien, tant mieux: tu te montreras avec ta mère et moi à la musique, +et l'on ne te croira pas subjuguée par ce Monsieur. + +Edith n'avait pas un seul instant songé à être subjuguée par «ce +Monsieur». Mais elle pensa à «ce Monsieur» toute la soirée, et le +lendemain, surtout l'après-midi: à la musique, autour de la petite +charmille circulaire qui cache le quatuor d'instruments à cordes, et où +l'on ne cessa de dire pis que pendre de «ce Monsieur», afin de prévenir +définitivement contre lui la jeune fille. + +«Ce Monsieur» avait, paraît-il, séduit une jeune femme à Houlgate, il +n'y avait pas de cela trois années; d'où scandale, divorce, etc., et +finalement lâchage complet de la pauvre victime, aujourd'hui tombée au +dernier degré de la misère. En outre, la fille d'un avocat très connu au +barreau de Paris, quoique la chose eût été étouffée, s'était bel et bien +donné la mort pour n'avoir pas obtenu l'autorisation d'épouser «ce +Monsieur». «Ce Monsieur» par-ci, «ce Monsieur» par-là, ah! les oreilles +durent tinter à «ce Monsieur» toute l'après-midi. + +Edith rêva de lui la nuit suivante. Il l'«enlevait», s'il vous plaît! +mais en aéroplane; ils partaient d'Houlgate, qu'elle connaissait bien, +et montaient, montaient vers l'azur immaculé, au-dessus de la mer. Ils +ne parlaient pas plus qu'au tennis, cela va sans dire, mais elle +admirait son audace comme elle avait admiré son jeu, et elle le +confondait avec le ciel, avec la mer, avec le plaisir d'amour-propre +qu'elle allait éprouver en atterrissant. Tout à coup, des ratés dans le +moteur, un silence affreux succédant au bruit régulier, un fléchissement +sur l'aile gauche... et un réveil brutal de la malheureuse Edith, avec +palpitations. + +Elle pensait à son rêve, le lendemain matin, quand «ce Monsieur» se +présenta à l'hôtel avec sa raquette, faisant demander si mademoiselle +Leloitre était disposée à jouer. Le matin, quel prétexte fournir pour ne +pas jouer? Et, de plus, mère et grand'mère pouvaient surveiller le +tennis de leurs chambres, ou venir s'asseoir hors du grillage avec le +petit frère qui, d'ailleurs, non seulement ramassait les balles égarées, +mais jugeait les coups, épiait les gestes, écoutait les propos et +annonçait le tout comme un instrument enregistreur. + +Loyalement, ingénument aussi, selon sa coutume, Edith confessa à sa +famille qu'elle avait, cette fois, bien observé ce Monsieur, de qui on +lui avait tant parlé et qu'elle avait peine à croire qu'il fût un type +si redoutable: «C'est un grand gosse, dit-elle; il aime à jouer, comme +moi, et je fais le pari qu'il ne pense qu'à cela. Quant à le trouver +repoussant, comme le prétend grand'mère, moi, je ne l'avais pas regardé +jusqu'ici, mais, à présent, je lui vois plutôt une tête à caractère: on +m'a fait dessiner des méplats de Romains qui se rapprochaient de ça... + +--Romains! Romains! ton petit frère affirme qu'il l'a entendu dire des +gros mots entre les dents. + +--Je le crois volontiers: son partenaire fait des services +déplorables!... Si tu crois... + +--Enfin, André prétend que, quand il rate son coup, il a une figure +d'assassin! + +--Mais, grand'mère, c'est la dame de la musique, à l'établissement, qui +a prononcé ce mot-là, hier! André ne sait que rapporter, il ferait aussi +bien de se taire... Et cette vieille bavarde de la musique, est-ce que +tu la connais, elle? pas plus qu'elle ne connaît elle-même ce Monsieur! + +--Enfin, tu défends ce Monsieur, c'est clair! + +--Mais, grand'mère, je défends ce Monsieur parce qu'on l'attaque! Ce +n'est pas moi qui m'intéressais à lui... + +--«Qui m'intéressais à lui!...» c'est avouer que tu t'intéresses à lui +aujourd'hui? + +--Mais, grand'mère, on ne parle que de lui!... + +Un conseil fut tenu. La famille était alarmée. On ne prit pas quatre +chemins. La grand'mère n'hésita point à sacrifier sa santé pour épargner +un malheur à sa petite-fille. Toute la famille était venue aux eaux, +sans rechigner, dans son intérêt à elle; elle pouvait bien quitter les +eaux dans l'intérêt du coeur de la chère Edith. On partit, sans plus +tarder, rejoindre M. Leloitre à Chamonix. Et quand le lent petit train à +crémaillère commença de s'élever en serpentant, et quitta la vallée, +Edith poussa un soupir qui n'échappa pas à la sollicitude des deux +mères. Et, ce qui ne lui arrivait jamais, elle devint rêveuse pendant le +reste du voyage, et ses yeux avaient une humidité inaccoutumée. Le père +fut mis au courant des faits. Il connaissait plusieurs traits +épouvantables de jeunes aventuriers cyniques, et il mêla sa voix à +celles de sa femme et de sa belle-mère pour détruire, dans l'esprit +d'Edith, le souvenir du champion qu'on ne nommait plus que «ce +Monsieur». Si le souvenir de «ce Monsieur» n'était pas exterminé après +tant d'insistance, grand Dieu! que fallait-il donc? + + * * * * * + +Un jour, pendant le déjeuner, au Régina-Palace, «ce Monsieur» parut. Il +salua de loin ces dames. Edith devint de la couleur d'un citron. + +Après le repas, comme on se levait de table, «ce Monsieur» vint +présenter ses hommages. Il avait organisé une partie au tennis de +l'hôtel, l'après-midi: «Mademoiselle consentirait-elle à faire un +quatrième?» + +--Je le regrette, dit gravement M. Leloitre, mais nous avons organisé, +de notre côté, une petite excursion. + +On se sépara froidement. Edith s'étonnait elle-même d'avoir le coeur +aussi serré. A peine dans l'auto qui emmenait la famille faire la petite +excursion, nullement organisée, Edith fut prise de faiblesse et +s'évanouit. Il fallut la ramener à l'hôtel. On passa devant le tennis. +«Ce Monsieur» avait trouvé une quatrième. Il «servait», debout sur les +orteils, le corps menaçant de tomber en arrière. Il vit toutefois très +bien Edith, qu'on descendait de voiture, quasi inanimée. Il +n'interrompit pas son service. + +Lorsque Edith fut un peu calmée, et lorsqu'on crut possible autour +d'elle de lui adresser quelque remontrance à propos de cette crise, on +ne manqua pas de lui rappeler que «ce Monsieur» l'avait vue, pâle comme +une morte, et n'avait seulement pas ralenti sa partie. Mais Edith n'en +fut nullement étonnée, ni indignée, elle dit: + +--Vous ne comprenez pas cela: quand on joue, on joue. Quand je jouais +avec lui, moi non plus, je ne pensais à rien d'autre qu'à jouer... Ah! +pourquoi s'est-on mis à me dire tant de mal de lui!... + + + + +L'HOMME JEUNE + + +Je m'apprêtais à franchir la passerelle du pont de l'Aisne, à Soissons, +quand une sentinelle m'appela en tenant à la main une carte où je lus le +nom d'un de mes amis, peintre de son métier. Il me faisait dire que, +ayant appris ma présence dans la ville, il me priait de venir déjeuner +avec lui chez des cousins, les Jaubert, rue du Courtmanteau, près de la +Tourelle. Je trouvai, à la maison indiquée, mon ami, en costume kaki, +camoufleur aux armées; il me présenta à monsieur et madame Jaubert, +ménage bourgeois aisé, d'aspect vénérable. On allait servir; on semblait +attendre quelqu'un. Madame Jaubert cria dans l'escalier: + +--Bébé!... Bébé!... allons, descendras-tu, lambin? + +--Excusez notre grand gamin, dit le père: il relève de maladie, il est +en convalescence et fait la grasse matinée. + +Le camoufleur me souffla à l'oreille: + +--Ce «Bébé» est un capitaine. Il n'a pas vingt-trois ans; il a montré +des capacités et une bravoure extraordinaires; il a la Légion d'honneur +que n'a pas son père, la médaille au ruban jaune, la Croix de guerre, +comme de juste; il a été blessé deux fois et encore a trouvé le temps de +faire une fièvre typhoïde. C'est un type. + +Je vis entrer un jeune homme, en vêtements civils, sans seulement un +ruban à la boutonnière; sur la lèvre, une ombre de moustache naissante; +la joue encore un peu pâle. + +--Monsieur votre fils a déjà trois galons? fis-je à M. Jaubert. + +Le père sourit, flatté, mais ne semblant pas attacher à la chose d'autre +importance. + +Le capitaine avait de la gentillesse, de la simplicité, une jeunesse +fraîche et charmante en ses manières; mais son oeil contenait de ces +dessous que nous n'avions pas vus avant la guerre: une certaine gravité +qui n'est ni celle des hommes d'âge ni celle des jeunes qui affectent un +sérieux précoce; comme un amoncellement de clichés pris sur des scènes +d'horreur ou sur des embûches de cauchemar, inimaginables par l'_homme +d'avant_ et auxquelles cet homme-ci s'est accoutumé et qu'il domine; le +sens des responsabilités gaillardement assumées, ce qui a tant manqué +aux générations précédentes; un sentiment profond, inconscient +peut-être, d'appartenir à une race neuve, que les vieux peuvent admirer +mais qu'ils ne pénétreront jamais. + +Notez que les parents de ce jeune homme étaient déjà des êtres +exceptionnels et vivant depuis vingt-quatre mois dans le tragique; ils +étaient des meilleurs citoyens d'aujourd'hui, ils avaient positivement +l'ennemi à leur porte et tenaient celle-ci ouverte pour secourir jusqu'à +la dernière extrémité tout venant. Cependant, je les entendis parler, +pendant tout ce déjeuner, comme les gens d'autrefois. Comment expliquer +ce qu'il faut entendre par ces mots? C'est délicat. Mais l'habitude de +la vie paisible, troublée par de mesquines luttes politiques, impose une +forme et une direction à l'esprit que nos jeunes hommes, surpris au +sortir de l'enfance par des difficultés égales à celles des premiers +âges de la terre, ne sauront plus adopter. Ceux-ci voient d'un coup les +grandes lignes, ce qu'il faut inévitablement pour conserver la vie; +ceux-là s'attardent en de faux chemins, et les plus bourgeois d'entre +les bourgeois semblent encore des dilettantes. Celui qui a dû défendre +sa peau attaquée de tous les côtés, ou qui a seulement été enterré vif +une ou deux fois dans l'entonnoir, comme il s'entend à déblayer les +questions! + +Madame Jaubert, d'un revers de main, semblait chasser la parole de son +fils. Elle l'appela encore «Bébé», à plusieurs reprises, durant le +repas. Elle lui dit: «Remonte ta serviette, Henri, tu vas tacher ton +gilet...» Elle le trouvait cruel, parce qu'il racontait, d'un ton froid, +sans sourciller, des choses épouvantables dont il avait été témoin. Il +avait vécu dans la charogne, dans la vermine, dans la boue, dans l'eau +jusqu'à la ceinture: il tirait de ces circonstances des motifs de blague +à la fois déconcertante et sublime. Ce n'était pas qu'il fût dénué de +sensibilité, car, au récit qu'il faisait de la mort d'un de ses amis, +l'émotion contenue lui coupa le souffle dans la gorge. Cependant, tout +aussitôt, il se mit à conter quelques faits épiques, avec une humeur de +gavroche. Il m'apparaissait, à moi, comme un personnage de Shakespeare. +Jamais je n'avais eu sous mes yeux, vivant, un exemplaire d'humanité qui +me plût à ce point: la malignité, la grâce et le calme viril étroitement +mêlés à la sauvage grandeur; la splendeur de l'aube encore accrochée aux +voiles de la nuit; ce mélange, si vrai pourtant, du comique avec la +tragédie, que nos préjugés condamnent, mais dont les grandes crises, les +plus importants cataclysmes proclament la nécessaire beauté. + +Il vint, après le déjeuner, quelques amis de ces honnêtes et courageuses +gens demeurés dans la ville, à peu près évacuée. Ils parlaient avec +beaucoup de bon sens, des événements; ils rendaient hommage au petit +capitaine, mais avec l'arrière-pensée, on le sentait, de la révision des +grades, après la campagne, et la conviction bien assise que les +capacités s'acquièrent avec l'âge et que les titres mérités le sont +surtout «à l'ancienneté». On ne pouvait leur en vouloir et, cependant, +leur impuissance à comprendre un certain état nouveau avait quelque +chose de gênant. Si je leur eusse dit: «Mais, vous n'êtes donc pas +frappés par le rôle que joue et qu'est appelé à jouer désormais l'_homme +jeune_ et même le tout jeune homme?», ils m'eussent fait des objections +irréfutables sur l'heure, à cause du respect que méritent les actions de +nombreux hommes d'âge avancé, mais qui n'ébranlent pas ma foi secrète +dans le règne futur d'une humanité rafraîchie par la notion des +nécessités essentielles. «Et ce qu'elle enverra vos routines et vos +idées désuètes rejoindre les vieilles lunes, ah! mes braves gens, vous +n'en avez pas le moindre soupçon!...» Mais le capitaine lui-même m'eût +blâmé peut-être, parce que ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'il fera, +est tout naturel et tout simple pour lui, et il ne l'oppose pas à ce que +la brusquerie des événements a précipité dans le gouffre du passé. +Enfin! en voilà donc un qui n'agit pas par réaction et pour se donner +des airs de faire le contraire de ce que d'autres ont fait, mais qui +agit sous l'impulsion directe des réalités pressantes! + +A quelques-unes de ses opinions vigoureuses, son père opinait: + +--Il en rabattra, quand il connaîtra la vie... + +--Mais, la vie, monsieur Jaubert, c'est lui qui la construit, c'est lui +qui la fait!... + +Le père hochait la tête. Le fils, un peu harcelé par nous, voulut bien +nous raconter des épisodes auxquels il avait été mêlé, devant Verdun, +plus de quatre mois durant. Et nous l'écoutions, je n'exagère pas, comme +nous n'avions jamais écouté aucun récit, aucun lecteur, aucun acteur +célèbre; nous l'écoutions comme nous eussions écouté chanter le vieil +Homère. + +Situation étrange: les parents, les amis, médusés comme nous, secoués +dans leurs entrailles, palpitant de tout leur coeur, mais en proie au +plus singulier malaise: l'impossibilité, malgré l'amour-propre, d'allier +l'image de tant de grandeur à celle de ce «gamin» disant: «J'ai fait, +j'ai vu.» + +Et, quand il eut fini, personne n'osa prendre la parole. + +La mère se leva, alla plonger un doigt sous le faux-col de «Bébé» et +elle résuma ingénument son impression: + +--En 1911, monsieur--c'est hier--il a eu sa rougeole! Il était dans son +petit lit, là-haut. On lui mesurait la taille quand il se levait: il +grandissait encore... + + + + +«COMME JE NE TE CACHE RIEN» + + +--Comme je ne te cache rien, murmura Isabelle, je te dirai que je ne +suis pas du tout allée hier dîner chez les Jadin, ainsi que je te +l'avais annoncé; mais un cousin à moi est arrivé en permission et nous +avons fait ensemble de la musique... + +--Tu sais combien j'aime, dit Albert, que tu me racontes exactement ce +que tu fais. C'est charmant d'avouer tout à son grand ami! Pourtant, tu +m'as quitté à 6 heures en me disant: «Je dîne chez les Jadin...» + +--Eh bien! Et j'ai trouvé Jean-Claude à la maison... Et alors, zut pour +les Jadin! + +--Mais, tu ne m'as jamais parlé de ce cousin?... + +--Parbleu! je ne vais pas aller, pour me flatter, crier sur les toits +que j'ai un cousin dans les chasseurs à pied, et qui s'est conduit d'une +façon exemplaire. + +--Je rends hommage à ta modestie, Isabelle... Si ton cousin le chasseur +à pied te faisait la cour, tu me le dirais, au moins? + +--Est-ce que je te cache jamais quelque chose? + +Deux jours après, Isabelle dit à Albert: + +--Comme je ne te cache rien, je t'avouerai que, si je ne me suis pas +trouvée hier à notre rendez-vous, c'est qu'un monsieur est venu à la +maison. + +--Quel monsieur? + +--Un monsieur que tu ne connais pas. Son nom ne te dirait rien du tout. +Un monsieur qui venait pour un renseignement. + +--On n'a pas idée de laisser un homme attendre sa petite amie pendant +toute une soirée, sous prétexte qu'un monsieur est venu demander un +renseignement! + +--Mon chéri, c'est que, après le monsieur, je te dirai que ç'a été mon +cousin qui est revenu: impossible de lui confier, à ce garçon, que +j'avais à te rejoindre... + +--Mais tu n'es pas obligée de dire toute la vérité à tout le monde comme +à moi, diable! Tu pouvais bien lui conter une blague!... + +--Encourage-moi à mentir! Et mentir, par-dessus le marché, à un soldat +qui se fait casser la figure depuis deux ans pour toi et moi! + +--En considération du soldat, je ne me fâche pas; mais je m'étonne que +tu sois aussi dépourvue d'imagination. + +--Je te conseille de t'en plaindre. Si j'avais de l'imagination, il me +resterait bien de temps en temps quelque blague, comme tu dis, à +employer à ton usage, tandis que, dépourvue autant que je le suis, tu +peux être parfaitement tranquille. + +--Le fait est que je le suis, ma bonne Isabelle. J'ai bien avec toi +quelques déconvenues et quelques sujets de m'impatienter plus souvent +que je ne voudrais, lorsque, comme hier soir, tu me poses carrément un +lapin; mais j'ai la certitude que peu après j'en aurai l'explication... + +--Et par le menu encore! + +--Je ne pourrais pas, mais absolument pas, supporter une femme +dissimulée. + +--Fichtre, ce n'est pas mon cas. + +--Viens, que je t'embrasse, Isabelle, pendant que je te tiens. + +Isabelle se jeta dans les bras d'Albert. Ils s'embrassèrent. + +--Comme je ne te cache rien, dit Isabelle, sache aussi que Turpin m'a +demandée en mariage. + +--Turpin? Qui ça, Turpin? Tu ne m'as jamais parlé de celui-là? + +--Oh! c'est que je le désigne tantôt par un nom, tantôt par un autre: +une vieille manie entre lui et moi: c'est un jeu; tu auras confondu. + +--Qu'est-ce que tu as répondu à Turpin? + +--Je l'ai prié de repasser, tiens! + +--Tâche au moins de lui conserver ce nom de Turpin, et ne viens pas, +dans huit jours, me dire que Tartempion te convoite en justes noces. Ça +vous donne toujours un petit coup. + +--Au fond, qu'est-ce que ça peut te faire, puisque tu sais que je suis +amoureuse? + +--Tu dis ça gentiment, Isabelle, avec conviction, ma foi! et avec autant +de plaisir que... que j'en éprouve à l'entendre, moi. + +--Je dis ça tout bêtement, comme on aime; je dis ça avec le plaisir que +j'éprouve à aimer, comme tu dis, toi, que ton plus grand plaisir est de +m'entendre dire toute la vérité... + +--Oui, ma chère Isabelle! Oh! répète-moi cela; c'est comme une pluie +d'été bienfaisante, une douche tiède... Et tu sais: on ne met jamais +assez de précision à dire ce que l'on pense fortement, tout ce que l'on +pense. Et on aime à réentendre aine chose si douce. Tu es +amoureuse.--Dieu! que ce mot est joli!--Tu es amoureuse, Isabelle! et +dites le nom de la personne, ma petite amie chérie?... Allons! de qui +est-on amoureuse? + +--Mais, de mon cousin Jean-Claude, parbleu! + +--Ha! ha! ha! ha!... tu es vraiment la plus amusante des femmes! Adieu, +tiens. C'est vraiment dommage d'être obligé de se séparer de toi ce +soir. Mais demain, Isabelle, tu me réserves ta soirée, ta soirée tout +entière... et même un peu plus?... + +Le lendemain soir, Albert attendit vainement Isabelle; et il l'attendit +la soirée entière, et même un peu plus. Elle apparut deux jours après: + +--Me diras-tu ce qui s'est passé, Isabelle? + +--Comment! ce qui s'est passé? Mais je ne te cache rien, tu le sais: +Jean-Claude en était à la fin de sa permission; il repartait pour le +front, le malheureux. Ah! qui sait si je le reverrai jamais! + +--Jean-Claude?--Il repartait?... Et... Et alors?... + +--Et alors?... Mais certainement!... Quand tu seras là à pousser des «Et +alors?» Je ne t'ai pas dit, peut-être, que je l'aimais? + +--Oui, tu me l'as dit... et bien d'autres choses encore... Je m'aperçois +à présent de tout ce que tu m'as dit... Pour moi, le fait de dire +semblait impliquer que... Mais tu ne me comprendras pas... J'étais +tranquille, enfin, parce que tu me disais tout... Est-on bête! Dieu de +Dieu! est-ce qu'un pauvre homme est bête! + +--Bon! voilà que tu pleures, à présent! Es-tu drôle! Ah! çà, voyons! oui +ou non, m'as-tu demandé de ne te rien cacher? + + + + +LES POMMES DE TERRE + + +Enfin, enfin, la pauvre vieille maman était sauvée! Sa fille, Jeannette, +la vit descendre du train sur le quai de la gare de l'Est. La bonne +femme portait un grand panier sous le bras, et elle avait échangé sa +coiffe pour un chapeau, en venant se réfugier à Paris. + +Jeannette embrassa sa mère. Que de choses, Seigneur Dieu! Que de +malheurs effroyables!... La vieille bredouilla: + +--Je t'ai apporté du beurre,--la Sicot a encore sa vache...--une +douzaine d'oeufs et des grappes de raisin... Oui: le cep en espalier sur +le mur qui regarde le carré de pommes de terre, il est encore debout, ma +petite!... et le carré de pommes de terre, y a pas une marmite qui l'ait +seulement «fourragé»! + +Elle appuyait sur ce détail avec une espèce de défi, comme si son pan de +mur debout, son cep et ses pommes de terre narguaient toutes les armées +germaniques. Et puis, son oeil s'éteignit, aussitôt dans le Métro. + +--L'essentiel est que tu sois là, avec tes quatre membres, disait et +répétait la fille, à peu près à chaque station. + +--C'est tout de même malheureux de quitter!... murmurait la mère. Et un +sanglot contenu lui coupait le souffle dans la gorge. + +Elle recouvra pourtant, et petit à petit, la parole, une fois installée +chez sa fille. Ah! c'est qu'on l'interrogeait, vous pensez! sur le +palier, dans la maison et dans la rue. + +«C'est Gauilly qu'on habitait, oui, mesdames, un petit patelin comme ça, +en vue de Reims... Ah! la cathédrale, on l'a toujours vue, depuis le +temps qu'on était marmots, défunt le père Souriau, comme moi,--on était +cousins avant que de s'établir en ménage, en ménage si on peut dire, car +on avait tout juste quatre-vingts francs, à nous deux, le lendemain des +noces.--Du vin blanc, par exemple, il en avait coulé! Chez nous autres, +il n'y a pas que les riches pour s'offrir ça, vous pensez bien... +Vigneron? Oui, madame, il était vigneron, mon homme, comme de juste... +Eh bien! ça ne l'a pas empêché d'amasser, sou par sou, de quoi se bâtir +une maison avec cave et jardin, oui, et d'entourer son clos de murs... +Cinq enfants... Vous avez dit le chiffre, madame, oui, cinq, qui étaient +beaux et bien vivants, sans aucun manquant, avant la guerre, et élevés +tous les cinq comme ma fille ici présente qui m'a forcée de venir +m'abriter chez elle, quoique ça soit dur de quitter...» + +Quand elle disait «dur de quitter...» ses yeux se couvraient d'une buée, +sa gorge se contractait et elle s'arrêtait un instant de parler. + +«La guerre vous prive de tout, c'est connu; on y est fait: mon pauvre +homme avait bien une balle dans les reins depuis 70 et qui l'asticotait +par le mauvais temps, aussi quand c'est qu'il a vu partir ses trois +garçons, il a dit: «A eux trois, ils leur en f... toujours plus que je +n'en ai reçu!» Et c'est tout. Mais les Boches sont passés chez nous, +mesdames, saouls comme des gorets déjà avant de nous avoir vidé la +cave... Ça, je m'en souviendrai! Quand le père Souriau a vu tous ses +fûts à sec, ça lui a porté un coup. De ce moment-là, c'était un homme +fini; ne fallait même plus lui parler de tailler ses plants de vigne ni +de bêcher son clos: c'est moi, telle que vous me voyez, qui ai semé les +pommes de terre... + +»Il se traînait, le cher homme, dans le village, la figure pareille à +une viande bouillie, avec son chien Castor et sa petite-fille, une +gentille enfant de onze ans et demi, qui le tenait sans cesse par la +main, faute de quoi, à ce qu'il disait, il voyait tout tourner, comme un +homme ivre... Notre malheureux enfant, l'aîné, un si brave garçon, avait +été tué à la bataille de Lorette; le plus jeune était porté comme +disparu depuis la bataille de l'Yser: c'est-il fait, ces choses-là, pour +arranger un pauvre vieux père, je vous le demande? + +»Là-dessus, voilà qu'un beau jour, l'angélus de midi n'avait pas fini de +sonner, un boucan d'enfer secoue le village.--Y avait douze mois que la +côte de Brimont tirait sur Reims, sans qu'on nous ait fait l'honneur de +nous souhaiter le bonjour à la manière boche; ils nous devaient bien +cette politesse, rapport à nos caves...--C'était une marmite qui venait +d'écraser les bâtiments de l'école primaire. Trois minutes après, une +deuxième tombe sur les gens du village rassemblés, comme on dit, au lieu +du sinistre: huit hommes, trois enfants hachés menu comme chair à pâté. +Le lendemain, pan! j'étais en train de sarcler les pommes de terre; je +vois s'écrouler devant moi notre maison, sauf la resserre à étaler les +graines. Le père Souriau rentre avec la petite à la main et Castor: + +«T'as aussi bien fait de traînasser dehors, que je lui dis; on aurait +été en train de manger la soupe, qu'il ne resterait pas un fétu de nous +trois et du chien...» + +»C'est dans la cave qu'on s'est établi depuis ce temps-là. Il n'y avait +pas à choisir: mais, à l'heure de l'obus, quand le grand-père et la +petite sortaient,--c'est-il que je serais une poltronne, +mesdames?--j'avais des inquiétudes. Je les vois revenir, les chers +mignons, il y a de ça trois semaines, avec le chien gambadant, à vingt +mètres de moi, pas plus, pas moins. Tout à coup, poum! patapoum!... Et +la petite qui lâche la main de son grand-père en s'écriant: «C'est sur +l'église pour sûr!» Ces enfants, ça n'est pas craintif; à l'église, elle +y court. Le chien la suit. «Bon Dieu! que je fais, en voilà une autre de +sacrée marmite!...» Je l'entendais qui déchirait l'air comme une pièce +de toile. La terre se soulève dans la rue, mes bonnes dames, +jusqu'au-dessus des toitures: de ma petite-fille, du cher petit ange du +bon Dieu, ni du chien, on n'a jamais rien revu, mesdames, que des +bribes: mais, faites excuse: autant n'en point parler, ça soulève le +coeur... Mon vieux en est mort, lui, au fond de sa cave, dans les +vingt-quatre heures...» + +--Pauvre madame Souriau! C'est un miracle que vous soyez là, vivante et +à l'abri. Votre fille, on peut le dire, vous aura tirée de l'enfer!... + +--Chut! dit la mère Souriau, n'en dites rien à ma fille: j'ai tous mes +papiers pour mon retour... C'est trop dur de quitter... Je retourne!... + +--Comment! là-bas! sous le bombardement qui continue?... + +--Eh bien! et les pommes de terre? Qui est-ce qui s'en occupera si je +n'y suis point? + + + + +AH! LE BEAU CHIEN! + + +Deux maçons employés à la construction d'une villa voisine, passèrent un +matin devant la grille de la cour où le chauffeur Pfister faisait son +auto; ils tiraient, au bout d'une ficelle qui l'étranglait, un avorton +de chien sans couleur et sans forme et dont l'aspect pitoyable émut le +mécanicien des Bullion à qui sa conscience reprochait d'avoir aplati, +durant cette seule saison, quatre chiens sous ses pneus jumelés. Pfister +cria: + +--Où c'est-il que vous menez ce pauv' petit cabot-là? + +--A l'eau! dirent les maçons, à moins que tu n'en offres cent sous, dix +francs... + +Le maître d'hôtel, Honoré, par le soupirail de l'office, ricana: + +--Cent sous, dix francs pour un voyou de cabot à moitié crevé et vilain +comme la gale! ils nous ont pas regardés... + +Mais une femme de chambre fut touchée de compassion pour le malheureux +chien qu'on allait jeter à la mer; elle monta aussitôt parler de la +chose à mademoiselle Antoinette. + +Mademoiselle regarda par le balcon, vit le chien, le cou serré dans la +boucle qui le jugulait en lui poussant les yeux hors des orbites. Elle +appela son père. M. Bullion parut à sa fenêtre, en pyjama. Mais déjà une +voix criait de l'intérieur: + +--Un chien?... pas de chien!... jamais de chien!... à aucun prix, +entendez-vous? un chien n'entrera dans la maison!... + +--Mais, maman, c'est un malheureux chien qu'on s'en va jeter à l'eau!... + +--Qu'on le jette à l'eau! ça ne me regarde pas; j'ai dit: je ne veux pas +de chien. C'était madame Bullion qui, de la table à coiffer, prononçait +l'arrêt de mort du «pauv' petit cabot». + + * * * * * + +Le «pauv' petit cabot» fut sauvé néanmoins, cent sous, et non pas dix +francs, ayant été payés secrètement aux deux maçons par la complicité de +mademoiselle et de monsieur; et le chien fut introduit dans les +sous-sols, lavé, savonné, frotté de poudre insecticide, et nourri +abondamment. Il n'en était pas plus beau; il conservait l'attitude +rampante et lamentable qu'on lui avait vue lors de sa marche au +supplice; le pain, le lait, la pâtée de la main du chef, le substantiel +os de côtelette, tout semblait lui faire boule dans le ventre, qui +ballonnait à éclater, sans que le reste du misérable corps parût +seulement avoir reçu sa subsistance. En liberté relative, dans la +sécurité des gras sous-sols, ce chien conservait son air d'être étranglé +par la boucle, au bout de la corde. + +Honoré le bousculait du pied, répétant sans cesse que «c'était cent sous +qui auraient été aussi bien dans sa poche»: que Madame vienne à +descendre, un de ces quatre matins à l'office ou entende l'animal +aboyer, on verrait la danse! + +Madame, en effet, ne tarda pas à surprendre dans sa villa l'hôte +installé contre son gré. Elle n'avait, affirma-t-elle, qu'une parole; +elle ordonna incontinent que le chien fût jeté dehors. + +L'infortuné animal traîna son ventre bedonnant sur la route où il manqua +dix fois de le faire écraser par les automobiles, et le promena +désespérément sur les bords de cette mer qui l'eût si bien englouti une +ou deux semaines auparavant. Il revenait guetter aux soupiraux par où on +l'alimentait en cachette, et à la faveur d'un événement qui préoccupait +alors toute la villa Bullion. + + * * * * * + +La gracieuse Antoinette Bullion, que l'on nommait familièrement Toinon +Bulliette, était fiancée depuis peu à un charmant jeune homme, appelé +Édouard, qui lui plaisait tout à fait. Elle recevait des fleurs, des +compliments, des visites, celle de son fiancé tous les jours. + +Madame Bullion elle-même croyait aimer beaucoup son futur gendre; elle +l'eût préféré avec de la moustache, oui, certes, mais puisque tel était +«le genre» aujourd'hui, tout comme de porter le pied petit ainsi que du +temps de son grand-père, «allons-y!» disait-elle, et on l'eût indignée +en prétendant qu'elle n'adorait pas ce cher Édouard au visage glabre, et +au pied court. + +Or, un beau jour, le cher Édouard étant là, penché amoureusement sur +Toinon, une porte fut entre-bâillée, et un chien parut, un horrible +chien, le chien du sous-sol, le chien expulsé, l'intrus au ventre de +baudruche. + +Le premier mouvement de madame Bullion en apercevant la laide bête fut +de la repousser d'un coup de pied et de préparer à l'adresse de ses +domestiques une verte semonce. Mais Édouard, en belle humeur et par +manière de dérision, voyant ce chien grotesque, s'écria: + +--Ah! le beau chien! + +Et toutes les personnes présentes, de rire. + +Un phénomène curieux se produisit dans l'esprit de madame Bullion. Non +seulement le geste de violence que sa jambe esquissait, ne fut pas +exécuté, mais elle pria qu'on fermât la porte, le chien demeurant là, +innocent, la mine un peu confuse, l'abdomen proéminent, et s'étant assis +sur le premier coussin à proximité de ses pattes informes. On se +regardait avec stupéfaction: et chacun étouffait son rire. Édouard +reprit sa cour au côté de Toinon Bulliette. + +Mais madame Bullion, le soir même, saisissait l'occasion d'un aparté +avec sa fille, et prononçait: + +--Mon enfant, observe bien ton fiancé, je te prie; j'ai une crainte: ne +manquerait-il pas de coeur, par hasard? + +--Oh! oh! je ne m'en aperçois pas, maman! + +--Tu ne t'en aperçois pas, c'est possible. N'empêche que, tantôt, je +l'ai trouvé bien dur pour ce pauvre chien. + +--Mais, maman! ce pauvre chien, c'est toi qui... + +--Allons, ma fille, pas d'observation, n'est-ce pas! Je t'ai dit mon +appréhension; tiens-en compte. Ta mère ne cherche que ton bonheur, tu le +sais... Embrasse-moi!... Ah! vois-tu, c'est que, s'il allait n'être pas +bon pour toi!... + +--Mais, maman... il m'adore... + +--Allons! va te coucher, ma petite. + + * * * * * + +De ce jour, la fortune du chien était faite. + +Elle ne fut pas immédiatement considérable. Le «pauv'petit cabot» fut +encore le chien de l'office, quelque temps; mais il le fut, +officiellement, avec l'autorisation de la maîtresse de maison. Plus de +cachotteries. Son droit à vivre étant acquis, on lui donna moins à +manger; son ventre se dégonfla petit à petit; l'animal en devint moins +remarquable par sa laideur, mais en vérité non pas mieux fait: il était +si laid! Il restait laid, sans plus, honnêtement, platement laid, bonne +bête avec cela, c'est-à-dire sans méchanceté aucune, sans intelligence +non plus. On le nomma Roussaud, à cause de la couleur de son poil. + +Mais, à mesure qu'un défaut--quel homme en est exempt, mon Dieu?--se +découvrait chez le fiancé d'Antoinette, l'indulgence de madame Bullion +pour Roussaud se haussait d'une nuance ou d'un ton. Édouard était mal +classé au tir aux pigeons: on veillait à ajouter un peu de viande hachée +à la pâtée du chien; Édouard avait mal surveillé l'envoi de sa +fleuriste: avait-on remarqué comme ce chien était doux? Édouard avait +fait une petite fugue, mal justifiée, de deux jours: le chien recevait +un collier neuf; enfin Édouard ayant bel et bien épousé mademoiselle +Bullion,--ce qui n'a rien de répréhensible, pourtant,--et ayant emmené +victorieusement sa jeune épouse en Italie,--ah! cela est toujours +pénible au coeur des mères,--le chien Roussaud fut autorisé à demeurer au +salon. Le lendemain on jugeait son nom Roussaud, bien vulgaire, et il +recevait le nom infiniment mieux sonnant de Fingal. + + * * * * * + +Fingal eut sa corbeille au salon, matelassée, garnie d'une couverture de +laine; et, un peu plus tard, sa niche à la salle à manger, une niche à +sa mesure, une petite villa normande, s'il vous plaît. Il se traînait de +l'une à l'autre, avec son air calamiteux, chargé du poids d'un triste +passé, s'accommodant au confort, oui, certes! mais reprochant au destin +de ne le lui avoir pas accordé en naissant. L'important Honoré, maître +d'hôtel, qui l'avait tant bousculé jadis, était à son service et se +courbait jusqu'à terre pour présenter au rez-de-chaussée de la petite +villa normande l'assiette de porcelaine où Fingal, les pattes écartées, +la queue basse, la mine incurablement désolée des pessimistes gonflés de +bien-être, semblait prendre l'univers à témoin du sort pitoyable qui +l'obligeait à tirer la chair de poulet parmi la mie de pain trop +abondante ou à se donner bien du mal aux mâchoires pour rompre l'os de +la côtelette. Une bonne hygiène avait toutefois rétabli l'équilibre +entre son torse et ses membres, et Fingal commençait à épaissir de +partout. + +Le temps vint où il monta à la chambre de Madame, qui lui fit faire une +couchette enrubannée et ne pouvait plus se séparer de lui, fût-ce durant +ses courses en auto. Depuis l'ironique et trop fameux: «Ah! le beau +chien!» personne qui se hasardât devant madame Bullion à exprimer son +jugement sur Fingal: «Le gentil petit chien», disait-on. «Le beau +chien!» même n'eût pas été mal pris, venant de toute autre personne que +d'un gendre. C'était un lieu commun, dans les conversations, que +l'étrange caprice de madame Bullion. Beaucoup, d'ailleurs, estimaient +que cette faiblesse était trop légitime, la pauvre femme devant se +trouver si privée depuis le mariage de sa fille. + + * * * * * + +Lorsque Antoinette revint de son voyage de noces prolongé à plaisir, +tant la bonne entente avait été parfaite, elle reconnut à peine la +maison paternelle transformée par l'élévation extraordinaire d'un +personnage qu'elle avait, il faut le dire, complètement oublié. Fingal y +avait plus de place qu'elle n'en avait jamais occupé elle-même; tout au +plus manquait-il au chien d'avoir une gouvernante attachée à sa +personne, mais tous les domestiques, à l'envi, obéissaient à ses appels, +à ses moindres murmures. Une porte s'ouvrait soudain, et Fingal, +accompagné d'un valet de pied, faisait son entrée; à des heures +déterminées, la même porte était ouverte, et le domestique, la main sur +le bouton, attendait que Fingal voulût quitter sa corbeille pour aller +faire son petit tour au jardin; madame Bullion sonnait pour qu'on +transportât la corbeille du coin Est de la pièce aux environs de la +fenêtre méridionale afin que Fingal profitât du rayon de soleil; Fingal +désormais frileux avait un petit paletot, un petit paletot sortant de +chez le bon faiseur, un petit paletot avec une petite poche et dans la +petite poche un petit mouchoir. Fingal avait un mackintosh pour la +voiture et Fingal avait des lunettes d'auto! + +Antoinette ne pouvait s'empêcher de rire et plaisantait la faveur de +Fingal avec toute l'insouciance que vaut à une jeune femme le bonheur +conjugal. Son mari, moins spontané désormais, et plus habile, dès qu'il +avait vu Fingal en dandy, avait adopté vis-à-vis de lui l'attitude +attendrie, sinon déférente, propre à se concilier les bonnes grâces +sinon du chien du moins de la belle-mère. + +Madame Bullion, à qui rien n'échappait de ce qui concernait Fingal, dit +à sa fille: + +--Ton mari, mon enfant, a un coeur d'or; aime-le. + +Et d'autre part elle dit à son gendre: + +--Mon cher Édouard, puisse votre femme vous aimer autant que vous le +méritez!... + +--Mais, belle-maman, j'ai tout lieu de croire... + +--Ah! c'est que, voyez-vous, j'ai une crainte, en la voyant si espiègle, +si sarcastique à l'égard d'un malheureux petit chien: manquerait-elle de +coeur, par hasard?... + +_Septembre 1913._ + + + + +LE PRISONNIER + + +En l'honneur de l'arrivée du papa, capitaine d'infanterie, en congé de +convalescence, on avait invité avec leurs parents les petits amis et +amies des enfants. Après le dessert, toute la jeunesse eut la permission +d'aller au jardin et se dirigea aussitôt vers le potager, terrain +favorable à la guerre. + +Max, l'aîné, qui avait dix ans, dit sans hésiter: + +--Moi, je suis le chef. + +Et il conféra les grades, avec un assez bon discernement, sans faire +état ni de l'âge ni du sexe, tenant compte, affirmait-il, seulement des +capacités. En réalité, ceux qui se trouvèrent nantis des postes les +moins reluisants et dont par conséquent il risquait de provoquer le +mécontentement, étaient les plus petits, les plus faibles. + +--C'est idiot! grommela l'un de ceux-ci, nommé Bob, six ans et demi, +simple soldat de deuxième classe: pour les travaux de terrassement par +exemple, le premier venu comprendrait qu'il ne faut pas faire éreinter +des mômes encore au biberon!... + +Cependant le chef toucha ses subordonnés par une certaine modestie en ne +s'attribuant pas à lui-même un grade supérieur à celui de commandant. + +--Je m'étonne, lui fit remarquer une petite fille, remplissant les +fonctions de caporal, que tu ne te sois pas nommé d'emblée +généralissime... + +--Es-tu bête! répliqua le commandant: le généralissime, vous devriez +comprendre, il n'est pas là; il est au G.Q.G. derrière les arbres, +derrière la maison; il ne nous voit pas. Moi, je ne peux pas vous perdre +un instant de l'oeil. Ah! bien, qu'est-ce que vous deviendriez, mes +pauvres bougres!... + +--Pardon, mon commandant, observa une petite, nommée Annette, en faisant +le salut militaire, est-ce que le service d'espionnage est organisé? + +--C'est indispensable, en effet, dit le commandant. Un homme de bonne +volonté pour le service des renseignements? + +Pas un des enfants ne bougea. + +--Allons! dit le commandant, je comprends. D'ailleurs nous sommes trop +peu nombreux. Alors, écoutez-moi! Je décide: le service en question est +admirablement organisé. Je n'ai pas besoin de fournir les noms de nos +agents; l'essentiel est qu'ils soient en contact avec mes supérieurs +hiérarchiques et que je n'aie pas un empoté au poste téléphonique. +Annette, mon enfant, empoigne-moi les récepteurs et ne les quitte plus! + +Annette se mit aussitôt sur la tête une double tige de lierre disposée +de manière à faire casque, et, à l'aide de deux feuilles, se boucha +hermétiquement les oreilles. + +--Et l'aviation? + +--Regardez plutôt! + +Max désignait un vol de martinets: cinquante appareils, pour le moins, +filant vers l'Est à tire-d'aile, dans le jardin d'à côté. + +--C'est magnifique! s'écria tout le bataillon. + +Et l'on se mit avec un entrain fiévreux aux travaux de tranchées. Une +dépression de terrain, accentuée par les pluies, entre deux anciennes +couches à melons, se prêtait à cet ouvrage. On se contenta de figurer +les abris, les postes d'écoute, les entrées de sapes et les cagnas des +officiers. Le commandant désignait avec une minutieuse précision +l'emplacement des différentes lignes de tranchées et boyaux qui +n'existaient pas, les secondes lignes, les circuits enchevêtrés où il ne +faudrait pas se perdre, les cantonnements à l'arrière, les routes +encombrées de camions automobiles, les postes de secours. Une chose le +mécontentait: qu'on n'entendît pas assez de bruit et surtout rien qui +ressemblât à un bombardement. Il employa, pour y remédier, un de ses +hommes à cogner à tour de bras, près de la pompe, sur un arrosoir. + +On avait, comme de juste, réquisitionné toutes les pelles et pioches +dans la chambre aux outils; le pauvre jardinier, blessé sur le vrai +front, lui, et soigné dans un hôpital lointain, on n'avait pas à +craindre ses récriminations. La rude besogne, d'abord confiée aux +simples «poilus», rendit promptement jaloux les officiers qui avaient +peu à faire. Et tous s'y mirent à l'envi. Les dix gamins, de la boue +jusqu'aux genoux, avaient les joues rouges comme des tomates. + +Au bout de trois quarts d'heure, le capitaine émit une opinion: + +--Je ne vois pas les fils de fer, dit-il, anxieux; m'est avis qu'on ne +ferait pas mal de les poser pendant que l'ennemi est relativement +tranquille... + +--Ha! ha!... l'ennemi!... ricana le petit Bob (six ans et demi). + +--Eh bien! quoi? ça te fait sourire, toi, trois ou quatre corps d'armée +boches qui vont nous arroser tout à l'heure avec des 420! + +--Ha! ha!... les 420! dit le jeune poilu récalcitrant, en remuant la +terre. Où sont-ils les 420! Où est-ce qu'il est l'ennemi? Vous êtes des +poires: vous parlez, vous parlez, pendant qu'on est là, nous autres, à +trimer, mais l'ennemi je ne l'ai pas vu; il n'y en a pas! + +--Qui est-ce qui m'a fichu une andouille de ce poids-là? s'écria le +commandant, qui se croyait obligé d'employer le langage «littéraire» des +soldats de la Grande Guerre: «L'ennemi, il n'y en a pas!» Parce que tu +ne le vois pas, sans doute, espèce de moucheron? Regardez-moi ce +microbe! ça se mêle de faire campagne, et ça en est encore en 70, comme +son grand-père!... L'ennemi, veux-tu le savoir, mon bonhomme? Il est là, +à quatre-vingts mètres, terré comme des taupes. La preuve: attention! +Voilà un aviatik... Nous sommes repérés... + +--Ah! mais, ah! mais! dit une fillette de sept ans, terrorisée, il ne +faudrait pas plaisanter! + +La réflexion fut accueillie par un éclat de rire général et méprisant. + +Bob fit observer avec flegme: + +--C'est un merle qui se transporte d'un jardin à un autre. + +--Ho! ho! fit le commandant, voilà un homme qui commence à me courir sur +l'haricot: «L'ennemi, il n'y en a pas... Les avions boches sont des +merles... Les 420 sont une plaisanterie!...» On va te faire toucher tout +ça d'un peu près... Écoutez-moi, mes amis: puisqu'un mauvais esprit a +l'audace de mettre en doute l'existence même de l'ennemi, il est +évident, n'est-ce pas, qu'il n'y a plus de jeu possible; je soumets aux +voix la proposition suivante: il faut cesser le jeu, ou il faut que l'un +de nous consente à faire l'ennemi. + +Cesser le jeu? Tous ces enfants étaient déjà bien trop enflammés; la +plupart ne croyaient même pas jouer. + +--Cesser? dit l'un d'eux, mais c'est radicalement impossible. + +--Alors, dit le commandant, un homme de bonne volonté pour faire le +Boche! + +Silence absolu. Pas un geste. + +--Il n'y a personne pour faire le Boche? Eh bien! mon vieux Bob, vous +allez vous rendre là-bas derrière la plate-bande où il y a des choux +gelés, et vous représenterez l'armée des Barbares. + +Un murmure d'horreur parcourut la tranchée. Le môme Bob, à peine plus +haut que l'un des choux derrière lesquels il allait se dissimuler, +répondit: + +--Ça colle. + +L'opinion générale fut, non pas de l'approuver d'obéir, lui qui +d'ordinaire s'adonnait volontiers à la «rouspétance», mais de le voir +consentir à être Boche. + +--J'aurais préféré, dit un gamin, me retirer du jeu. + +--Je suis très ennuyée, dit une des petites, il _était_ mon ami; il se +déshonore... + +Bob alla tout seul derrière ses choux; on lui permit d'emporter une +pelle pour se retrancher, si toutefois il en avait le temps; et le +travail reprit sur le front français avec la plus irréprochable +discipline. + +Mais à peine le jeune Bob était-il installé, là-bas, que la terre et des +objets divers commencèrent à pleuvoir sur le bataillon. «L'ennemi» avait +découvert, derrière les choux, une série de bâches contenant, avec du +terreau, des oignons et différents tubercules; il faisait des boulettes +de terre humide, empoignait les oignons, les aulx, les échalotes par la +tige, rectifiait posément son tir en se dissimulant derrière un poirier, +et causait un grand désarroi dans l'armée française. + +La situation fut jugée intenable, les abris véritables n'étant pas +creusés. Mais une offensive brusquée demeurait possible. «On le voit +trop, gémissaient quelques pauvres «poilus», qu'on a été repérés!» Le +commandant fit circuler l'ordre d'attaque pour quinze heures +quarante-cinq, après avoir improvisé une artillerie lourde à laquelle on +n'avait pas songé tout d'abord. + +--Je ne peux pas tout faire, objectait le commandant à une légère +observation du capitaine, avec ma crise des effectifs et ce G.Q.G. +là-bas qui ne me dit rien, rien!... Pas une communication depuis trois +quarts d'heure au poste téléphonique; aucune réponse à mes appels... Et +mon escadrille aérienne qui ne revient pas!... Heureusement, +ajouta-t-il, je compte, avant tout, sur la bravoure de mes hommes. + +L'attaque se déclencha à l'heure dite. Elle fut foudroyante, nonobstant +les gros oignons, 420, les gousses d'ail, 77, les poignées de gravier +qui simulaient le barrage des mitrailleuses, voire les grands trognons +de choux arrachés ou torpilles aériennes. Plusieurs se déclaraient +blessés et même morts en cours d'assaut, d'autant plus qu'il y avait ces +deux flemmards d'artilleurs, restés en arrière, et qui ne savaient +seulement pas allonger leur tir. + +Enfin, quatre hommes à peu près valides arrivèrent sur l'ennemi, +c'est-à-dire sur le petit Bob essoufflé, qui leva aussitôt les deux bras +dit: «Kamerade!» et fut incontinent fait prisonnier. + +Survivants, canonniers lointains, blessés et morts entourèrent le +prisonnier boche réduit à l'impuissance. On trouva sous le hangar aux +outils le cordeau qui servait jadis au jardinier à aligner ses +plates-bandes, puis des joncs souples, des liens de chanvre et un +paillasson à couvrir les bâches vitrées. On ligota, enroula, empaqueta +le Boche à l'aide de ces accessoires. Et on le laissa là, l'endroit +ayant reçu le nom de Camp de représailles. + +Après quoi, le jeu paraissant terminé, les enfants rentrèrent à la +maison, pour l'heure du goûter. + +En les voyant, la maman de Bob demanda: «Où est Bob?» Mais personne ne +paraissait l'entendre; elle ne s'inquiéta pas encore. Au goûter, +cependant, la maman, ne voyant toujours pas venir son Bob, s'enquit avec +une certaine alarme dans la voix: «Mais, ah! çà, où est Bob?» Les +compagnons de jeu, interrogés, prirent tous des figures de cire. C'était +comme s'ils eussent été sourds et muets. Peu à peu les autres parents +partagèrent l'inquiétude: Bob était le plus petit de toute la bande; les +aînés devaient savoir ce qu'il était devenu. + +--Max! interrogea le capitaine,--le vrai--qu'avez-vous fait du petit +Bob? + +Max répondit avec une dignité solennelle: + +--Bob?... Connais pas. + +Chacun des enfants, pris à part, eut le même mot, avec le même geste +d'ignorance ou de reniement hautain, digne, grave et sincère. + +Alors l'alarme se répandit. Tous les domestiques furent lancés au +jardin; tous les parents coururent à la recherche de Bob; les vieux +messieurs même s'arrachèrent à leur bridge. Dans la maison, les communs, +l'enclos, on n'entendait que le lamentable cri: «Bob!... petit Bob!...» + +Enfin quelqu'un perçut une voix d'enfant qui pleure. On eut tôt fait +d'aboutir au paillasson roulé d'où les gémissements s'échappaient. + +On tenait par l'oreille quelques-uns des énigmatiques enfants. Leur +forfait, sinon sa cause, devenait évident à tout le monde. On les amena +jusqu'au paquet et on les interrogea en leur désignant l'objet: + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +Les enfants ne furent pas troublés, résignés d'avance à n'être pas +compris par les grandes personnes, acceptant stoïquement les châtiments +encourus, résolus dans leur dignité de soldats à ne plus se commettre +désormais avec le gamin ligoté qui avait consenti à représenter +l'ennemi: + +--Ça? dirent-ils, dédaigneux: c'est le Boche! + +Le paillasson était déroulé, les cordes, le chanvre et les liens de jonc +rompus. Les parents s'empressèrent autour du petit Bob délivré et +aussitôt plaint, choyé, dorloté par toutes les familles. + +La fillette, âgée de moins de sept ans, qui avait été son amie, prononça +sur un ton tout à fait de grande dame: + +--Plût au ciel que nos pauvres prisonniers, là-bas, aient été toujours +environnés d'une pareille compassion!... + +Les parents ne purent s'empêcher de rire, et les mystères du terrible +jeu de l'après-midi leur furent par là dévoilés. + + + + +L'OBSTACLE + + +Un soir qu'ils avaient dîné tous les trois, pendant qu'Hubertin allait +dans son cabinet chercher les cigarettes pour sa femme, Pierron sentit +pour la première fois son regard tomber sur la bouche de Laure. Laure +s'étendait sur sa chaise longue, se calait les hanches et jouait +adroitement du pied avec de petits coussins en découvrant sans vergogne +ses deux belles jambes jusqu'aux genoux. Et, ce faisant, elle riait, +soit de sa dextérité à pincer les coussins et à les lancer au bon +endroit, soit de la liberté qu'elle prenait de montrer ainsi ses jambes +à Pierron. Pierron avait vu cent fois ces jambes: avec les robes qu'on +porte aujourd'hui, vous pensez bien! et il avait vu certes un plus grand +nombre de fois cette bouche, étant l'intime ami du ménage depuis dix +ans; mais il ne regardait ni les jambes ni le jeu gamin, libre et +gracieux de Laure: il regardait, comme un objet d'émerveillement +nouveau, la bouche de Laure. + +Le mari entra, la boîte de cigarettes à la main, et il dit à Pierron: + +--Comme tu es sérieux! + +Pierron était demeuré debout, roulant entre deux doigts son cigare non +allumé; et, au-dessous de lui, Laure s'amusait follement avec ses +coussins. A l'observation de son mari, elle releva tout à coup les yeux +sur le visage de Pierron. Elle gardait encore les lèvres entr'ouvertes, +et la lumière de la lampe, posée sur un guéridon, au chevet de la chaise +longue, faisait étinceler ses dents humides. + +L'on se mit à bavarder, comme à l'ordinaire, en fumant. + +Quand Hubertin était là, Pierron lui appartenait tout entier, un peu +trop même, au gré de Laure, qui, souvent écartée de la conversation, +s'ennuyait. + +Les deux hommes s'accordaient, se plaisaient, bien que séparés par une +formation d'esprit différente; mais ils étaient, disaient-ils, l'un à +l'autre des complémentaires. + +Hubertin, le plus jeune, gaillard, positif et versé dans les affaires; +Pierron, quasi oisif, cultivé, publiant, par-ci par-là, dans les +journaux, des études de sociologie arides. Hubertin, en contact +quotidien avec cinq cents ouvriers, apportait des faits; Pierron les +ordonnait, en tirait des conséquences et théorisait; ils se jugeaient +l'un à l'autre indispensables. Ils embêtaient souvent beaucoup Laure +avec leur parlote. + +A plusieurs reprises, durant la soirée, Laure leva les yeux sur Pierron +pour le plaisanter à propos, des choses «rasoir» qu'il disait. Quand +Hubertin en était témoin, elle regardait Pierron en riant, toutes dents +dehors; si Hubertin était occupé ailleurs, elle regardait avec sérieux +l'homme «sérieux», et le charme puissant de sa bouche semblait remonter +à ses yeux en s'augmentant de cette infernale incertitude qui est comme +un autre parfum de la femme et qui nous fait trembler. Pierron partit +plus tôt que de coutume, ce soir-là. Son ami lui dit: + +--Mon vieux, toi, tu nous couves une grippe; tu fais aussi bien de +prendre le large. + +--Mon petit Pierron, dit Laure, en tendant sa main à baiser, si vous +avez la grippe, téléphonez-nous; j'irai vous soigner. + +Et elle rit encore, parce que tous savaient que la proposition qu'elle +faisait était chimérique. Mais elle était apte à susciter bien des rêves +chez le pauvre garçon qui rentrait chez lui, plus tôt qu'à l'ordinaire. + + * * * * * + +Pierron revint le lendemain dans l'après-midi chez ses bons amis. Laure +s'apprêtait à s'habiller. + +--Comment! c'est vous, Pierron; vous n'avez pas la grippe? + +--Non... J'étais précisément venu vous rassurer... Hubertin va bien? + +--Hubertin n'est pas là, à cette heure-ci, voyons! Oh! il n'est pas un +homme à s'inquiéter, allez! Voulez-vous que je lui téléphone à son +bureau que vous n'avez pas la grippe et que vous êtes ici pendant que je +m'habille?... + +--On ne peut pas plus gracieusement me mettre dehors... + +--Allons! ne vous fâchez pas, mon vieux Pierron. Ecoutez; j'ai un thé à +six heures; je vais m'habiller; attendez-moi, nous sortirons ensemble et +vous me jetterez avenue de l'Alma. + +--C'est faisable. + +Pendant que Pierron tournait les pouces dans le salon, il entendait, de +l'autre côté de la porte refermée, les menus bruits de la toilette de +Laure, depuis les observations brusques à la femme de chambre jusqu'au +glissement répété du polissoir sur les ongles. Tout à coup, la porte +était entr'ouverte, et un bras nu, un bras blanc, un bras plein et +ferme, un bras magnifique, apparaissait, qui esquissait un geste +apaisant. + +--Vous impatientez pas; j'arrive. + +--Ah! dit Pierron, si vous pouviez seulement, pour m'occuper, me laisser +ça!... + +--Ça, quoi? faisait la voix de Laure, derrière la porte. + +--Ça, dit Pierron en appliquant un baiser sur le bras. + +Le bras s'amollit, tomba doucement et disparut; la porte fut refermée. + +Dix minutes plus tard, Laure n'était pas prête. La porte s'entre-bâilla; +le bras reparut, balançant son geste de paix. Pierron, affolé, se +précipita et appuya davantage son baiser, plus haut. + +--Ça y est, mon petit; je passe mon corsage... Dites donc! si vous +alliez m'arrêter un taxi et m'attendre dedans, vous seriez un amour, +vous savez!... + +Blotti au fond du taxi, après avoir délibéré s'il n'était pas plus +convenable d'attendre la jeune femme dehors, Pierron attendit Laure. +Enfin elle apparut, et elle s'engouffra dans la voiture à demi obscure, +qu'elle emplit de son parfum et où le chauffeur, frétillant des narines, +l'enferma avec ce soin particulier, cette fierté et cet étrange +contentement qu'ont en général les conducteurs de véhicules à mener une +femme désirable accompagnée d'un homme qui doit la désirer. + + * * * * * + +Cependant l'homme enfermé avec la femme désirable et évidemment désirée +n'était pas si heureux qu'on le pouvait croire. La liberté dont il +venait d'user avec le bras nu de Laure lui semblait énorme; la +complaisance de Laure le comblait d'étonnement. Il se taisait ou bien +hasardait avec gaucherie des banalités à faire hurler. Le taxi allait +vite. Laure dit: + +--Eh bien, on ne nous reprochera pas de n'avoir pas été convenables!... + +Pierron sentit son coeur bondir; le monde lui parut bouleversé, sens +dessus dessous; était-il avec la femme de son ami dans quelque «manoir à +l'envers», dans quelque absurde et affolant appareil de Luna-Park ou de +Magic-City?... Laure lui reprochait de se tenir correctement avec elle! +Laure, avec qui il n'avait seulement jamais flirté! Laure, la femme +d'Hubertin! Il vit rouge, il vit noir, il vit vert, il vit bleu. Il +empoigna Laure avec une brutalité bien inutile et lui appliqua sans +barguigner sur la bouche un baiser. Elle accepta le choc sans un +mouvement de retrait. Pierron, ébaubi, ne savait même plus comment faire +halte en un si beau chemin. Il se sépara de cette bouche uniquement +parce que la voiture stoppait. Et il savourait sur ses propres lèvres le +parfum et le goût sucré du rouge... Laure, tranquille, avait ouvert sa +trousse, et, à la lueur de la lanterne, elle repassait sur ses lèvres le +bâton et se poudrait. + +--Je suis un cochon! disait, effondré dans un coin, Pierron; ce que je +viens de faire est d'un sale monsieur!... + +--Eh bien, mon ami, je vous remercie; vous en avez de flatteuses, au +moins, vous!... + +Il se confondit en excuses; il n'était plus maître ni de ses expressions +ni de ses actes. Il balbutiait: «Mais je vous adore! mais je suis fou de +vous, vous le voyez bien!» Seulement il pensait à son amitié avec +Hubertin, et il n'osait même pas le dire à une femme qui n'y pensait +pas. + +Il était homme, parbleu, et soumis comme tout homme au terrible attrait +d'une telle chair; mais il était un homme aussi, et en tant qu'homme +soumis à cet autre ascendant, si fort, d'une certaine propreté morale. +Il était enivré et dégoûté. + +--Ah! dit Laure, vous êtes bien tous les mêmes avec vos idées qui vous +empoisonnent l'existence!... Il ne faut pas être si compliqué... Eh +bien, voyons, voulez-vous descendre pour me permettre d'en faire autant? + +--Non, dit Pierron, qui voulait absolument remettre de l'ordre dans son +esprit. Non, écoutez-moi, mon amie; vous voyez devant vous un homme qui +n'a jamais été épris d'une femme comme il l'est de vous, Laure. + +--Bon. C'est déjà plus gentil. Mais je suis pressée; laissez-moi +descendre. + +--Non. Un mot encore: je veux que vous me croyiez. Je vous aime, je vous +aime, Laure, à m'en sentir craquer la cervelle, mais... nom de nom d'un +nom! vous ne comprendrez jamais ça... je ne suis pas capable de +commettre une malhonnêteté... + +--Merci!... Eh bien, et moi, vous supposez sans doute que je vais... +avec vous... comme ça... de but en blanc?... Allons, grand serin, +laissez-moi descendre. + +Il descendit et lui soutint la main, qu'il baisa, cérémonieusement, à la +portière. + +Et puis, aux entrevues suivantes, ce furent des taquineries constantes +de la part de Laure, qui mettaient le pauvre Pierron à la torture. Il +était happé par elle, et il s'écartait, se sauvait d'elle en +s'accrochant plus que jamais à son mari. Quand il était avec son ami, +Pierron recouvrait la paix; il aimait, il estimait Hubertin; il avait +besoin de son expérience et de sa causerie; c'était sa nourriture, cette +amitié. + +Laure utilisa une sympathie si étroite pour suggérer à son mari +d'intéresser Pierron dans une affaire qui périclitait faute d'une tête. +Pierron n'était-il pas le cerveau demandé?... et sa petite fortune?... + +--J'aurais peur, interrompait Hubertin, que Pierron ne réussît pas et +eût à me reprocher éternellement... + +--Justement, sa petite fortune le rend indépendant... + +--Oui, mais pas riche... + +Scrupules promptement dissipés par une femme qui poursuit son idée. +Finalement, Pierron, et bien que l'affaire ne lui sourît pas, n'eut rien +à refuser aux sollicitations d'Hubertin. + +L'affaire, même périlleuse, ce n'était rien encore; mais dans l'affaire +surgirent des tiers, imprévus de l'une et l'autre partie, et avec eux +des intérêts, des exigences inconciliables avec les intérêts d'Hubertin +et ceux des actionnaires; un conflit, finalement, entre les uns et les +autres; un conflit sans lequel la direction de Pierron même fût devenue +suspecte. + +Déchirure atroce: le retrait et la fuite de cette main virile, la seule +qu'on presse avec sécurité, sans arrière-pensée, et dont l'étreinte +communique tant de force! Pierron, honnête homme, étant mis à la tête +d'une affaire, ne connut plus que le souci de sauver l'affaire, et quoi +qu'il pût en coûter à son plus cher ami. Entre Hubertin et lui il y eut +un froid d'abord, une grande gêne, puis une explication amère, et on se +tourna le dos; Pierron sauva les intérêts à lui confiés et, chaque +matin, se faisant la barbe devant le miroir, il pensait: «J'ai fait ce +que je devais faire... Allons, à tout prendre, c'est encore ce qu'il y a +de meilleur quand on est là, tout seul, à se regarder les yeux dans les +yeux...» + +Mais cela ne l'empêchait pas de regretter l'amitié d'Hubertin; rien ne +lui remplaçait l'amitié d'Hubertin. Et il maudissait, à distance, «cette +sacrée grue» qui avait eu la pensée diabolique de le brouiller avec son +ami. + +Il reçut un matin la visite d'une dame. Il trouva la personne assise +dans son petit salon, en joli trotteur printanier, la figure cachée sous +un amour de chapeau. Quand elle releva la tête, il reconnut Laure, +malgré la voilette épaisse. Laure releva aussitôt la voilette épaisse +pour dire: «C'est moi», et il vit sa bouche. + +Il détestait cette femme; il la méprisait; elle lui faisait horreur. Il +lui dit: + +--Ah! c'est vous! Qu'est-ce que vous me voulez encore? Vous n'êtes pas +contente de m'avoir brouillé avec votre mari?... Je ne regrette que lui, +allez!... + +Et il faisait une si mauvaise figure en disant cela que Laure éclata de +rire. + +Elle éclata de rire, et il vit sa belle bouche, toutes ses dents +admirables et pures. + +Il cherchait dans sa mémoire d'ancien potache, d'ancien soldat, les +épithètes les plus ignobles, les plus infamantes à adresser à cette +femme; et il en trouvait avec une aisance parfaite la collection graduée +selon le sens ascendant de son dégoût. Tout ce cloaque verbal se +déversait vers la belle bouche, dont il s'approchait à mesure qu'était +faite la trouvaille d'une flétrissure plus accablante. + +Sans s'émouvoir, et souriante, Laure, il est vrai, raccourcissait la +distance. + +--Ah!... vermine!... Ah! misérable! s'écriait-il, quand il toucha enfin +la bouche de Laure. + +--Ma chérie!... mon amour!... balbutiait-il, lorsqu'il se pâma entre ses +beaux bras. + +--Es-tu serin! non, mais es-tu assez serin! disait Laure innocemment, de +t'éreinter à faire un pareil chichi, en imagination et en paroles, quand +tu es là, bien à ton aise, et quand il n'y a plus d'obstacle à ce qu'on +s'aime... + +_Juin 1914._ + + + + +«ÇA ME RAPPELLE QUELQUE CHOSE!...» + + +Les lampes se rallument; on entre; on sort; le public est nombreux; on y +remarque beaucoup de soldats, et des officiers: des Français, des +Belges, des Anglais, des Serbes, des Russes. Devant moi, quelques +fauteuils sont libres. Voici l'ouvreuse, celle qui, tout à l'heure, +portait son ver luisant à la main. + +Elle installe devant moi un sous-officier amputé de la jambe, marchant à +l'aide de béquilles. Il est accompagné d'une jeune femme de tenue simple +et qui a pour lui les attentions qu'on porte à un enfant infirme. Elle +l'interroge: Est-il bien? N'a-t-il pas de chapeau devant lui? Ah! comme +elle irait elle même demander à une dame de se décoiffer pour que son +poilu voie bien! Elle se penche vers lui; son bras s'entrelace à celui +du brave; elle lui lit le programme. + +Ce couple m'intéresse. A défaut d'un film passionnant, j'aurai du moins +mon spectacle. Voilà une petite femme amoureuse qui a dû depuis deux ans +et demi passer par toutes les phases de l'inquiétude. Je l'imagine au +jour de la mobilisation, qui l'a peut-être surprise en plein bonheur; et +à partir de ce moment, le coeur qui bat là n'a pas dû cesser d'être +pressé par l'angoisse. Je compte à la manche de l'homme ses blessures; +il en a quatre, et la dernière c'est celle de la jambe, qui l'a rendu +impotent définitivement. Que de fois sa femme ou son amie a dû le croire +mort! Que de fois elle est revenue à l'espérance pour le reconduire +toujours et toujours, au bout d'un mois ou deux, à des gares qui vous +les prennent pour les rejeter à la fournaise! Elle n'est pas ce qui +s'appelle jolie; elle est jeune, et son visage aux yeux déjà cernés +prématurément porte quelque chose de mieux que la beauté. La douleur et +l'amour composent vraiment un inappréciable mélange. + +Une sonnerie tinte; l'obscurité nous envahit, et l'écran, de nouveau, +s'éclaire. Nous assistons au déroulement d'un film italien +d'affabulation romanesque et sentimentale, une idylle édénique avec +accompagnement de violoncelle et de harpe, aux clichés excellents +d'ailleurs et dont les fonds de paysages sont d'une splendeur si +merveilleuse que toute l'aventure elle même en est écrasée. Je ne vois +plus que le décor et j'ose dire qu'il me suffit et m'enchante. Le public +demeure muet. Le sous-officier mutilé et la jeune femme, devant moi, ne +bronchent pas. A un moment, j'entends l'homme dire à sa compagne: + +--Ça ne me rappelle rien. + +Évidemment, ce sont de bonnes gens qui n'ont pas eu le moyen de se payer +un voyage de noces en Italie; et les choses que l'on n'a pas vues ou sur +lesquelles l'imagination n'a pas été montée, comme elles nous sont +généralement indifférentes! + +Enfin, voilà des films de guerre: «Vues prises sur le front avec +autorisation spéciale du ministère de la Guerre». Mon mutilé hoche la +tête et confie à sa compagne: + +--C'est du chiqué, je parie. + +Nous voyons des figures de généraux connus, des états-majors, des +remises de décorations par le président de la République, des canons +gigantesques tachetés comme des vaches normandes, qui élèvent avec une +lente et terrifiante sûreté leur fût et crachent un nuage de fumée, +tandis que leur bruit infernal, imité par la grosse caisse, se produit à +des intervalles invraisemblables, ce qui fait sourire le sous-officier. + +Tout à coup, je vois celui-ci qui se hausse sur son siège pour mieux +voir. L'écran nous présente ces régions dévastées, anéanties, qu'on a +trop vues, hélas! sinon en réalité, du moins par toutes sortes +d'illustrations, depuis vingt-huit mois, sans répit. C'est une route +défoncée et bordée de troncs d'arbres que le canon a déchiquetés à deux +ou trois mètres du sol; c'est un monticule de gravats qui représente le +village de X... Ce sont des camions qui roulent à la queue leu leu, +couverts de bâches, pareils à un troupeau de bêtes monstrueuses, +antédiluviennes, dans un décor d'astre éteint, d'où le soleil s'est +retiré à jamais. L'homme, devant moi, se hausse sans cesse, s'aidant de +son unique jambe, et ses bras s'agitent comme pour empoigner ses +béquilles afin de se mettre debout. Il prononce tout haut le nom d'une +de ces régions maudites dont l'univers entier s'est imprégné comme d'un +poison versé goutte à goutte par la lecture biquotidienne du +«communiqué», Et il prononce cela, cet homme quatre fois blessé, amputé +d'une jambe, comme il eût dit le nom du lieu où il est né, où il a vécu +petit enfant: + +--C'est X! s'écrie-t-il. N. de D.! voilà la côte là-bas, à gauche, et, +au milieu, le sacré petit bois!... + +--Le petit bois? interroge la jeune femme. + +--Pardi! c'est le petit bois, qu'on l'appelait: un millier d'échalas +encore debout; tu ne penses pas qu'il reste des ramures avec des +violettes sur la mousse... Ah! n. de D.! je m'y reconnais; c'est pas +pris dans la plaine Saint-Denis. + +Le décor changeait. C'était à présent un chemin détrempé sous la pluie +et la grêle. La relève... Les hommes avançaient sous ce déluge. Le sol +déblayé semblait un traquenard ennemi destiné à les absorber, à les +enliser. Les malheureux se tiraient de cette pâte visqueuse en arrachant +leurs membres dégouttants avec des contorsions qui, malgré l'immense +pitié, par un étrange phénomène, faisaient rire. Et le sous-officier +riait. Il riait non pas de l'innommable misère dont il était témoin et +de ces gestes d'hommes évoquant des mouches prises par les pattes sur le +papier gluant; mais pariait en disant à haute voix: «C'est elle!... je +la reconnais bien... Mais la compagnie, brilleu!... Tiens, voilà +Bonidec, et ce pauvre Totu qui a eu le ventre crevé... et le lieutenant +Fesquet... Ah! si je me reconnais!... Je m'en souviens bien, à présent, +qu'on a passé devant un moulin à poivre... Qui est-ce qui aurait cru que +je me reverrais nez à nez avec ma compagnie au Cinéma? Tu ne trouves pas +ça tordant, toi? + +--Je te cherche là-dedans, dit la femme. + +--Attends voir... C'est qu'il y a du monde à passer, et on ne marche pas +sur le pavé de bois... Ah! voilà Crochet qui se f... la g... par +terre... Bon pour un bain de siège!... Tout seul, tu sais, ma petite, on +ne s'en sauverait pas. On y a passé des fois par ce salaud de chemin-là; +tu parles, si, pour le coup, ça me rappelle quelque chose! + +Et il s'agitait. Il ne tenait plus sur son fauteuil. La petite femme à +côté de lui s'évertuait à le replacer d'aplomb. Tout à coup, elle +s'écria: + +--Te voilà, tiens, à ta droite... Oh! je te reconnais rien que de dos! + +Alors il empoigna sa béquille pour se dresser, pour se voir. Se voir +dans quel état, mon Dieu! Sur le film, il n'avait pas figure humaine; il +parcourait, enfoncé dans la terre jusqu'aux genoux, un calvaire que peu +de martyrs ont connu. Mais, devant moi, je le sentais rayonnant; l'image +de lieux paradisiaques l'avait laissé glacial; mais il exultait à +retrouver une des mémorables tortures de sa vie. + +Je l'avais reconnu, moi aussi, sur l'écran; je le voyais embourbé, +chargé de son fourniment et s'extirpant avec une agilité endiablée de la +terre affamée qui attire et engloutit avec voracité les hommes. La jeune +femme le regardait comme moi s'extraire des ornières profondes et +regagner son rang en tricotant des guiboles. + +Soudain, elle fut saisie d'une idée touchante et dont l'ingénuité était +sublime: + +--Oh! dit-elle, ta jambe!... tu as ta pauvre jambe!... + +Les voisins qui l'entendirent frissonnèrent; mais l'amputé, lui, tout à +la joie de revoir une minute de l'extraordinaire passé, prit la chose à +la blague: + +--Un peu que je l'ai, ma jambe, et que je m'en sers! Elle était +bonne!... + +La lumière se fit dans la salle. Je vis l'homme, encore tout enfiévré, +heureux de ce qu'il venait de revoir,--de ce qui lui rappelait enfin +quelque chose,--se tourner vers la jeune femme pour lui donner des +détails nouveaux. + +Elle l'écoutait sans le regarder, les yeux cernés par la douleur, un peu +fixes. L'amputé lui parlait avec une espèce d'exaltation où il y avait +le mot pour rire. C'était elle qui pleurait. + + + + +AMÉLIE OU UNE HUMEUR DE GUERRE + + +Certes, Amélie avait poussé des vagissements dès les premiers temps de +la guerre, au sujet de son oncle et de sa tante de Vouziers. C'était +lorsqu'elle avait su que ses vieux parents n'avaient pas pu s'échapper +de la ville. Alors, qu'étaient-ils devenus? Aucune nouvelle. Et Madame, +allant donner son coup d'oeil de maîtresse de maison jusqu'à la cuisine, +recevait avec compassion les doléances d'Amélie. Mais Amélie ne savait +encore rien de précis sur la situation de son oncle et de sa tante, et +certaines imaginations se diluent et se perdent vite lorsqu'elles ne +sont pas étayées par une image nette. + +Plus tard, beaucoup plus tard, arrivèrent, très indirectement, il est +vrai, des nouvelles. L'oncle et la tante étaient bien restés chez eux, à +Vouziers; ils vivaient. Amélie pleura à chaudes larmes; c'était dans la +cuisine une véritable irrigation, un déluge. Qui l'eût crue si attachée +à une portion de sa famille qu'elle n'avait pour ainsi dire jamais vue? + +Puis vint l'épisode d'une mémorable parole prononcée par un «grand chef» +ennemi et que le concierge fit lire dans son journal à Amélie: «Nous +n'entrerons pas à Paris, mais vous n'entrerez pas à Vouziers.» + +De ce jour, l'état moral d'Amélie s'affaissa dans des proportions +inquiétantes. Son cerveau fut ébranlé. Il lui parut que l'Allemagne lui +faisait, à elle, une injure intentionnellement personnelle. L'Allemagne +parlait de Vouziers, refusait de rendre Vouziers. Pourquoi Vouziers et +pas une autre ville? Il y en avait, hélas! bien d'autres. L'oncle et la +tante étaient perdus; on ne les reverrait jamais. + +--Mais vous ne les voyiez pas avant la guerre, ma pauvre Amélie; +attendriez-vous d'eux, par hasard, quelque chose pour vos enfants? + +Oh! quant à ça, non. Amélie était complètement désintéressée. Ni elle ni +ses enfants n'étaient héritiers. Elle s'était tout à coup éprise de son +oncle et de sa tante du seul fait de la guerre et parce qu'un mur avait +été dressé entre eux et elle. + +--Que Madame se représente ces pauvres bonnes gens entourés de Boches, +vivant avec des Boches jusque dans leur maison, je parie! + +--Je sais bien, ma pauvre Amélie; c'est affreux. Mais ils n'ont ni fils +à la guerre, ni parents prisonniers... De notre temps, il faut +considérer ce dont on ne souffre pas plutôt que ce qu'on souffre. + +L'angoisse d'Amélie alla s'aggravant. Puis le temps, si long, l'apaisa +un peu; mais elle avait des crises toutes les fois qu'il était bruit +d'une offensive de notre part, qui pouvait aboutir à bombarder Vouziers, +et elle pleurait tout autant parce que l'offensive n'y avait pas abouti. + +Un jour, Amélie vint présenter à Madame le carnet où elle inscrivait ses +menus. Il était trempé comme s'il avait été rédigé sous la pluie. Madame +leva les yeux sur Amélie; son visage ruisselait. + +--Mon pauvre oncle, ma pauvre tante! sanglota tout à coup Amélie. + +--Eh bien! Qu'y a-t-il de nouveau? + +--J'ai reçu une lettre d'eux, madame... Ils sont... ils sont à Évian. + +--A Évian! mais ils sont rapatriés, alors; les voilà sauvés. Pourquoi +pleurez-vous? + +--A Évian! Mais Madame ne s'imagine pas deux pauvres vieux de +soixante-dix à soixante-quinze ans qui ne sont jamais sortis de leur +village. Où est-ce qu'ils vont se croire, dans cette belle ville, au +bord d'une eau qui n'en finit pas? Ils vont se croire au bout du monde, +bien sûr. Tant qu'ils étaient à Vouziers, au moins, malgré l'ordure des +sales Boches, ils étaient au moins dans leur maison, dans leur rue; et +c'est quelque chose que de voir son clocher... + +--Allons, Amélie, ne vous agitez pas. Je vais m'employer à faire venir à +Paris vos pauvres vieux. Vous les verrez; vous serez rassurée sur leur +sort. + +Madame fait ses démarches et trouve, un beau matin, dans sa cuisine, le +couple des deux pauvres vieux rapatriés. Eux deux, la cuisinière, la +femme de chambre, la concierge aussi, tout le monde est en larmes. Les +vieux racontent les deux années qu'ils ont passées au milieu des Boches; +les privations, les vexations, les humiliations. Tout cela était tassé +en eux; ils avaient fini par contracter une sorte d'hébétude d'esclaves. +Mais, comme on les priait de raconter, ils étaient obligés de se +souvenir de faits datant surtout des premiers temps de l'occupation: M. +Formageon, M. Glambart, le comte de Ramberge fusillés, des taxes, des +menaces, des déportations, madame de Glandier chassée de chez elle pour +y installer un général, etc. Beaucoup d'incidents enterrés dans leur +mémoire sous d'autres incidents, et qui remontent et les désespèrent, +eux qui, affirment-ils, étaient si contents d'être sauvés. + +Le chagrin d'Amélie redouble parce que ses parents sont attristants et +parce qu'ils ne sont pas satisfaits. + +--Ah! c'est une idée que Madame a eue de les faire venir ici! Il paraît +que la municipalité, à Évian, les défrayait de tout... + +--Installez-les dans la lingerie, et c'est moi qui remplacerai la +municipalité. + +Mais à toute heure, Amélie apparaît, bouleversée et d'humeur +massacrante. Les vieux sont sur son dos sans cesse et la gênent; elle ne +sait où poser le pied. + +--Madame ne s'en doute pas, mais madame a une cuisine microscopique... + +Si les vieux sortent, il faut qu'on les accompagne. Cependant Madame +s'exténue à fournir les réfugiés de billets de cinéma, de music-halls, +de conférences ou matinées patriotiques. Le mécontentement d'Amélie est +au comble: + +--Madame ne disait pas qu'elle avait tant de sujets de distractions dans +son sac! De temps en temps, sans être de Vouziers, on en aurait bien +profité. Et ce n'est pas assez que je sois encombrée de famille, Madame +ne s'aperçoit pas qu'elle est perpétuellement fourrée à la cuisine!... + +Madame, qui a aussi ses nervosités, ayant de son côté ses chagrins, +s'efforce de comprendre l'humeur d'Amélie et recourt à tous les moyens +pour l'apaiser. D'abord elle s'interdit de pénétrer dans la cuisine. +Cette abstention ayant duré trois jours, Amélie reparaît: + +--Madame a oublié sans doute que nous avons à la maison des malheureux +réfugiés, échappés à la vermine boche: Madame est bien fière! + +Madame a une amie, la femme d'un ministre, s'il vous plaît, qui possède +une propriété dans le Midi, au soleil, avec une petite maison inoccupée +où les vieux parents pourront s'installer en attendant. + +--En attendant!... dit Amélie avec amertume. Si Madame a de si belles +relations, ce n'est pas le Midi qu'elle devrait obtenir de son ministre, +c'est qu'on reprenne Vouziers! + + + + +LES SIX JOURS + + +Parti le 2 août comme sous-lieutenant de réserve, Noël Radeau avait +aujourd'hui, en même temps que sa trentième année, le grade de chef de +bataillon, la Légion d'honneur et la Croix de guerre à trois palmes, le +tout rudement gagné. Depuis onze mois il n'était pas sorti de son +secteur, perpétuellement bombardé. + +Il avait six jours de permission. Et il arriva dans sa petite ville +heureux à ne pas croire à son bonheur. + +A sa femme, à ses parents, à toute la famille, aux amis de la famille, à +ses ennemis même, aux autorités locales de tout bord, et jusqu'aux +étrangers nouvellement installés dans la ville par le fait des hôpitaux: +médecins-majors, chirurgiens, gestionnaires, pharmaciens, infirmières, +le tout jeune commandant Radeau, paré du prestige de ses batailles, +d'une blessure qui l'avait failli tuer au lendemain de la Marne, et de +son trop juste avancement, apparut comme un élément de curiosité dont on +avait grand besoin, et souleva, comme il était naturel, un enthousiasme +absolument général. + +Ni le premier, ni le deuxième, ni le troisième jour, ni le quatrième, le +commandant n'eut un franc quart d'heure de grâce; on venait dès le matin +à sa porte, et chaque après-midi et chaque soir étaient consacrés à +faire honneur à tout le monde. + +Quand la cinquième journée de son congé tomba, le commandant Radeau dit +à sa jeune femme: + +--Écoute, Juliette, voilà la première fois, depuis les débuts de la +campagne, que je me sens fourbu, mais, là, totalement fourbu! Que +faire?... J'avais besoin d'un peu de repos: fais-moi porter malade, je +t'en prie! Je vais me coucher... + +--C'est impossible, ici, dit Juliette; mais prenons le train pour Paris; +nous y serons tranquilles une bonne nuit et une bonne journée: à Paris, +je ne vois guère d'indispensable, en fait de corvée, qu'une petite +visite à la tante Alphonse... + +Le commandant et sa femme partirent subrepticement pour Paris le soir +même. Deux heures de train, un confortable hôtel à l'arrivée. Ils +restèrent au lit jusqu'au lendemain soir, 5 heures. Cela, du moins, +c'était gagné. + +Juliette a prévenu la tante Alphonse que son glorieux mari et elle +s'invitaient à dîner, mais à la condition qu'il n'y eût personne: Noël +était excédé par les compliments et les questions, durant les quelques +jours passés chez ses parents; il repartait demain matin pour le front; +il implorait pour ses dernières heures un calme absolu: «C'est bien +entendu, chère tante, _ab-so-lu_!» + +Que l'on sut gré à la tante Alphonse d'avoir tenu compte de la +recommandation! On la trouva toute seule chez elle. C'était le néant: le +rêve! + +--Un peu de retard, dit la tante, le rôti sera brûlé!... + +--Mais il sera chaud! dit le commandant, c'est tout ce que je demande... +et puis nous avons la soirée à nous!... + +Inévitablement, il fallut bien parler de la guerre, mais, quel que fût +l'honneur que la tante Alphonse tirât de son neveu, la guerre, pour +elle, c'était surtout le peu qu'elle en ressentait personnellement; +c'était le souvenir de Bordeaux en 1914; c'étaient quelques visites aux +hôpitaux, la compassion qu'inspirent les deuils. Paris plongé dans +l'obscurité le soir, l'appréhension des zeppelins et la gloire que son +cher neveu répandait sur toute la famille. Innocent et inoffensif, tout +cela, comme on le voit; et le commandant s'amusa plutôt d'entendre les +«récits de guerre» de son excellente tante. + +A peine au dessert, le timbre de la porte d'entrée retentit. La femme de +chambre vint à l'oreille de sa maîtresse, qui dit: «Faites entrer au +salon.» Le commandant eut une imperceptible grimace. «Ce n'est rien, fit +la tante Alphonse, ce sont les Tahouët qui viennent me souhaiter le +bonsoir un instant: ils sont si discrets! et ils s'éclipsent...» + +Avant de se lever de table, on avait réentendu deux fois le timbre. Des +regards s'étaient croisés entre la maîtresse de maison et sa domestique. +Le commandant blêmissait. Il dit: + +--Ma chère tante, je dois vous avouer que je ne me sens pas tout à fait +bien. La guerre, voyez-vous, quoi qu'on dise, c'est fatigant pour ceux +qui la font... Je repars demain à la première heure; quelques instants +de calme assuré pour moi, ce n'est ni plus ni moins, savez-vous, que +trois mois de vacances!... + +--Ah! Noël, vous ne me ferez pas l'affront de vous retirer! Vous savez +que ma maison est sévèrement tenue à l'abri des fâcheux: il y a là +seulement deux ou trois personnes à qui, tantôt, au hasard d'un +téléphonage, je n'ai pu cacher la joie que j'allais avoir ce soir +d'embrasser mon brillant neveu. Vous qui ne flanchez pas devant +l'ennemi, vous n'allez pas avoir peur, j'imagine!... + +Les «deux ou trois personnes» étaient déjà huit. En moins d'un quart +d'heure il en arriva quatre fois autant. Le commandant, surpris sans +armes, était cerné par l'ennemi. «L'attaque de nuit!» dit-il à sa femme. +Il avait trop coutume de faire face au péril pour ne pas présenter bonne +figure. Allons! il fallait sacrifier encore ces chères heures de repos +dans une maison tiède et abritée, et qu'il convoitait depuis tant de +mois! + +Des compliments, des félicitations hyperboliques auxquelles il fallait +répondre modestement, un peu hypocritement tout de même: «Mais non!... +Mais, à part quelques grandes batailles, qu'est-ce que nous faisons, si +ce n'est de nous détruire sur place?...» Il disait cela avec sa bonhomie +de héros charmant, et il s'apercevait qu'en effet il y avait des gens +qui croyaient qu'il ne faisait pas grand'chose. + +Un vieux monsieur l'accapara pour lui parler de Magenta, de Solferino, +des mitrailleuses de 70. Trois dames se suspendaient à sa manche pour +lui arracher son opinion sincère sur le haut commandement. Un jeune +malingreux, réformé, qui prétendait vouloir à toute force entrer dans +l'aviation, s'acharnait à se «tuyauter» près du commandant sur la +cinquième arme. Un homme important fonçait vers le commandant, tranchait +toutes les conversations pour savoir l'opinion du jeune officier sur la +reprise des théâtres. + +--Enfin, mon commandant, de vous à moi: Y aura-t-il régénération de la +morale publique? demandait impérieusement un autre. + +Une jeune femme, infirmière en province, se glissait parmi la foule +compacte et glapissante autour du commandant et jetait d'une voix aiguë: + +--Mon commandant, vous avez été pansé, vous? Eh bien! quelle opinion +faut-il avoir décidément sur la vertu des soins aseptiques? + +--Et la Roumanie?... criait de loin une dame. + +Une autre, qui l'incommoda moins, l'interrogea sur la robe courte; mais +elle fut bousculée avec mépris par quatre personnes sérieuses qui +roulèrent tout à coup aux pieds du malheureux en hurlant: «Ce n'est pas +tout ça; mon commandant, voyons, vous, pour quelle époque présumez-vous +la fin des hostilités?» + +--Moi, interrompit une personne de mine prospère, je consens à patienter +encore, mais je voudrais savoir si l'on s'occupe, dans l'armée, du +châtiment que l'Europe réserve à Guillaume II! + +A une heure du matin, le tumulte était à son comble autour du commandant +ahuri, abîmé, oublieux de lui-même, un peu comme toujours. + +Enfin, il prit congé de sa tante Alphonse. Autour de lui on disait: +«Quelle singulière sensation ce doit être de quitter la vie civile, +paisible, pour celle de la tranchée!... Avez-vous au moins un peu à qui +parler, là-bas, mon commandant?» + +--Il y a le canon, madame; il est même quelquefois bavard; mais ce butor +ne parle que des choses essentielles... + + + + +LE CONSEIL DE FAMILLE + + +Une après-midi de juillet, vers trois heures,--je me souviens de ces +détails comme si cela datait d'hier,--nous jouions, ma petite cousine +Antoinette et moi, sur un tas de sable, au milieu de la cour des +communs, lorsqu'on sonna à la porte jaune. C'était une porte donnant sur +un chemin privé, en pleine campagne. Lorsqu'il venait des visites on +n'entrait pas par là, de sorte que nous nous amusions quelquefois à +ouvrir nous-mêmes. Et nous courûmes à la porte, à qui arriverait le plus +vite. + +Il y avait derrière cette porte un homme inconnu de nous, qui eut l'air +excessivement surpris de voir ouvrir par des enfants; nous sentions bien +cela, Antoinette comme moi, et nous en avons souvent reparlé plus tard: +dès que la porte fut entre-bâillée, cet inconnu regarda devant lui, à +hauteur d'homme, cherchant quelqu'un de ses pareils; il avait les yeux +déjà assez bizarres, mais, quand il dut les abaisser sur nous, ils +devinrent bien plus singuliers encore; je n'ai jamais vu un paysan avoir +l'air si embarrassé. L'inconnu nous dit: + +--C'est bien ici la propriété de madame Planté? + +Nous fîmes signe que oui. Il insista: + +--C'est bien Courance, ici, que ça s'appelle? Y a-t-il quelqu'un à la +maison? + +A ce moment nous entendîmes s'ébrouer un cheval et nous aperçûmes, +derrière l'homme, une charrette attelée à une pauvre bête écumante et +soufflante, et un autre homme, debout, que nous n'avions non plus jamais +vu. Celui-ci était plus jeune que l'autre, mais il avait l'air +exactement aussi embarrassé, ce qui faisait qu'il lui ressemblait, et, +dans notre idée, l'un devait être le fils, l'autre le père. Ils se +regardaient d'un air de connivence, et ils regardaient au-dessus de +nous, espérant que quelqu'un de grand apparaîtrait. Moi, je restais +stupide. Antoinette, qui avait plus de décision, courut à la cuisine, et +Fridolin, le domestique, parut enfin. Il sortit et referma derrière lui +la porte de la cuisine afin d'y maintenir la fraîcheur. Il vint à la +porte jaune, sans se presser, selon sa coutume, et dit tranquillement, +s'adressant aux deux hommes et levant sa casquette: + +--Salut, messieurs, qu'y a-t-il pour votre service? + +Par là nous comprîmes que Fridolin, lui non plus, ne connaissait pas ces +deux hommes, ce qui, dans un pays, est une chose peu ordinaire. Il +fallait donc qu'ils vinssent de loin. Les deux inconnus touchèrent leur +casquette et firent des yeux encore plus étranges que lorsque nous +avions ouvert; et pourtant, Fridolin, lui, était à leur hauteur. Ils ne +connaissaient pas Fridolin et ils lui chuchotèrent des mots à l'oreille. +Après quoi, et d'un seul coup, Fridolin, qui avait le teint animé, +devint blanc comme un linge, et nous saisissant par la main, Antoinette +et moi, nous dit, d'une voix toute changée: + +--Allez jouer, monsieur Henri, allez jouer, mademoiselle Antoinette; pas +là, pas là: dans le jardin du fond; c'est Madame qui m'a ordonné de vous +le dire, allez tout de suite!... allez vite!... + +Et ses deux mains tremblaient pendant qu'il nous disait cela. Antoinette +me dit aussitôt qu'il nous eut lâchés: + +--Sa main tremble comme une machine à battre le blé. + +--Viens, dis-je à Antoinette, derrière les lilas de la boulangerie... + +Bien entendu nous n'allions pas, après ce que nous avions vu, nous +réfugier dans le jardin du fond, et d'autant moins qu'il était clair que +ce n'était pas du tout «Madame», c'est-à-dire la tante Planté, qui avait +ordonné cela. Il y avait, non loin de la porte jaune, un four à cuire le +pain, que l'on nommait la boulangerie, et qui était dissimulé derrière +des massifs de lilas assez épais, mais rongés à cette époque par les +mouches cantharides; en nous faufilant entre les arbustes, nous +pouvions, sans être aperçus, voir ce qui se passait dans la cour. + +--Es-tu bien? dis-je à Antoinette. + +--Pas très bien, me dit-elle, parce que j'ai marché dans du je ne sais +quoi... + +--Ah! dame! fis-je d'un ton résigné à en endurer de toutes sortes pour +assister à de graves événements. + +Et je grimpai sur les branches d'un vieil arbre mort, étouffé par les +lilas. + +Une chose qui nous étonna plus que ce qui s'était passé déjà, fut de +voir apparaître par la porte de la cuisine, la tante Planté avec le père +d'Antoinette, et le frère de celui-ci, que l'on appelait l'oncle Paul. +Ils ne pouvaient pas être informés de ce qui se passait à la porte +jaune, puisque Fridolin, après nous avoir quittés, était retourné +directement vers les deux hommes et leur charrette. A cette heure-ci, +aussi, le père d'Antoinette faisait toujours la sieste; comment était-il +là, debout, par une chaleur pareille, et venant, pour ainsi dire, +au-devant de deux paysans inconnus et d'une charrette?... Il est vrai +que tout le monde, au déjeuner, avait été si nerveux! et les jours +précédents, donc, c'est-à-dire depuis que l'oncle Jean était arrivé à la +maison!... Mais toutes les fois que l'oncle Jean venait à la maison, +c'étaient les mêmes histoires. Entre l'oncle Jean et ses deux frères, et +toute la famille d'ailleurs, ça ne marchait pas, c'était évident. Mais +il était pourtant parti la veille au soir, l'oncle Jean... + +Antoinette me dit: + +--Henri, as-tu remarqué que la tante Planté a demandé hier soir à +Fridolin: «Il est bien parti, au moins?...» Fridolin a répondu: «Au trot +de ma jument, je sommes arrivés en gare un quart d'heure avant le +train.» + +--Oui. Eh bien? + +--Eh bien, pour moi, la tante avait peur qu'il ne parte pas... Et +pourquoi a-t-elle dit «il» et non pas «monsieur Jean» comme on +l'appelle, d'ordinaire?... + +--Est-ce que je sais, moi? Tais-toi donc. Voilà toute la famille à +présent qui débouche de la cuisine. Ils en ont des têtes! + +Le plus stupéfiant était que presque toute la famille, réunie dans cette +cour où elle avait peu coutume de mettre le pied, faisait comme si elle +se trouvait là par hasard, s'arrêtait même à contempler nos châteaux de +sable; le père d'Antoinette ne se pencha-t-il pas pour regarder par +l'ouverture d'un de nos monuments et faire signe à la tante Planté, qui +ne semblait pourtant fichtre pas avoir envie de plaisanter, que le vide +était fort bien ménagé à l'intérieur et que l'on voyait le jour à +travers. S'il n'eût pas été si préoccupé ou si nerveux, je suis bien sûr +qu'il ne se fût pas arrêté à remarquer cela! + +Il touchait ainsi le bras de la tante Planté, lorsque Fridolin s'avança +vers eux, les joignit, et, en ôtant sa casquette complètement, ce qu'il +ne faisait jamais, il leur dit quelques paroles. Immédiatement l'oncle +Paul se colla littéralement à eux, pour entendre ce que disait Fridolin; +et ma grand'mère, qui avait sans doute entendu, s'enfuit à la cuisine en +poussant un cri et levant les bras. La tante Planté en avant, l'oncle +Paul, l'oncle Planté et mon grand-père venant par derrière, se +dirigèrent vers la porte jaune. Là, nous cessâmes de les voir, mais nous +entendîmes des cris. Et, au bruit, on dut venir aussi de la ferme +voisine, ou des champs, car nous distinguions très bien le murmure d'un +attroupement et la voix aiguë et plaintive des paysannes. + +--Henri! dit au-dessous de moi Antoinette. + +--Quoi? + +--J'ai peur. + +--Peur de quoi? Tu es folle... + +J'avais aussi peur qu'elle. Je le dissimulai autant que possible en +grimpant un peu plus haut dans mon arbre mort. Tout à coup, l'idée me +vint qu'il était inconvenant d'être juché ainsi sur une branche, que mon +attitude n'était pas en rapport avec ce qui se passait. Je dégringolai +aussitôt. Dès que je fus à terre, Antoinette vint se blottir contre moi +et je fis une chose insolite, car je n'étais pas tendre ni caressant: je +l'embrassai. Elle ne s'en étonna même pas et fut bien aise de sentir +quelqu'un tout près d'elle. + +Alors nous entendîmes se déchirer la jointure des vantaux de la porte +cochère dont l'on n'usait presque jamais; on l'ouvrait sans doute pour +faire entrer la charrette. Cependant la charrette n'entra pas, et nous +vîmes Fridolin et le métayer voisin, nommé Pidoux, qui portaient un +paquet blanc d'aspect lourd et qu'on eût pu prendre pour du linge +fraîchement lavé à la rivière; mais ils n'auraient pas mis tant +d'attention à porter du linge. Fridolin et Pidoux marchaient en rythmant +leurs pas: une, deux, une, deux. C'était solennel et impressionnant. Et +ils n'entrèrent pas avec leur fardeau par la porte de la cuisine, mais +ils firent le tour du pavillon pour pénétrer probablement par le perron +et le vestibule. Toutes les bonnes étaient sorties, agglomérées et +figées à la porte de la cuisine: quand l'objet passa, elles se +signèrent, et quelques-unes, Françoise, la cuisinière et la Boscotte, +pleuraient déjà. Je dis à Antoinette: + +--C'est quelqu'un qui est mort. + +Antoinette me répondit: + +--Oui, mais ce n'est pas un mort ordinaire. + +Derrière Fridolin et Pidoux, à notre grande surprise, nous vîmes les +deux hommes de la charrette portant un autre objet enveloppé aussi de +linge blanc et qui semblait plus léger; les deux hommes rythmaient le +pas tout comme Fridolin et Pidoux, ce qui donnait un même caractère de +gravité à ce transport. Derrière, toute la famille reparut, l'oncle +Planté, mon grand-père, le père d'Antoinette et son frère Paul, la tante +Planté, la mère Pidoux, sa fille aînée nommée Valentine et une autre +fermière. Tous marchaient comme à un enterrement. + +Puis apparut dans la cour vide ma pauvre grand'mère, qui s'était enfuie +au premier moment en levant les bras au ciel; elle cherchait, elle +regardait au loin, en mettant sa main sur son front, en abat-jour, et +nous l'entendîmes qui disait à la Boscotte: + +--Et dire que ce sont les enfants qui ont ouvert!... Où sont-ils, où +sont-ils, mon Dieu?... + +Et la Boscotte lui répondait: + +--Ne vous faites pas un mauvais sang inutile, madame Fantin; c'est +Fridolin qui les a vite dirigés sur le jardin du fond... + +Dès que grand'mère fut rentrée, nous courûmes, Antoinette et moi, au +jardin du fond; il nous semblait que nous n'avions pas autre chose à +faire. Le temps nous parut long, et d'autant plus que nous n'osions pas +jouer ni, par une étrange pudeur d'enfants, parler de ce que nous avions +vu. Notre inertie et notre réserve nous incommodaient. Noms entendîmes +ouvrir la grille de fer, et vîmes le cabriolet s'éloigner au grand trot +sur la route de Beaumont: quelqu'un de la famille allait à la ville. +Environ une heure après, il revenait suivi d'une autre voiture. Nous +vîmes aussi sur la route deux gendarmes à cheval. Et, au moins cinq ou +six fois, on sonna à la porte jaune. Vers le soir, Fridolin vint à la +pompe; il arrosa les légumes et versa de l'eau dans le petit bassin +réservé aux abeilles; nous restâmes tapis tout au fond du jardin où il +nous avait dit de nous tenir, au bout d'une longue allée bordée de +lavandes; nous ne nous étions pas approchés de lui; il ne chercha pas à +s'approcher de nous et ne nous dit pas un mot de loin. Cependant nous +commencions à nous rassurer, parce que Fridolin continuait, malgré ce +qui était arrivé, à faire sa besogne de tous les jours. + +Il n'y eut d'ailleurs rien de changé au dîner, si ce n'est qu'on voyait +que tout le monde avait pleuré, mais en somme tous étaient plus +tranquilles qu'au repas de midi et qu'à tous ceux des jours précédents, +surtout depuis les deux jours que l'oncle Jean avait passés à Courance. +Oui, comparativement, tous semblaient calmés. Oh! le repas de midi et +surtout le dîner de la veille auquel assistait encore l'oncle Jean!... + +Je le revois encore, le malheureux. Il était plus jeune que ses deux +frères, il n'avait pas trente-cinq ans, et il était le plus grand de la +famille; il était immense; il passait pour «très beau garçon». Longtemps +il avait été le benjamin de sa tante Planté comme de sa mère; nous +savions que c'était un enfant gâté. Nous savions aussi que, depuis +plusieurs années, il «s'était lancé dans des affaires d'argent»; il +«faisait de la banque» à Saint-Aigremont, une petite ville de +l'arrondissement. Nous ne savions pas trop ce que c'était que de «faire +de la banque», sinon que c'était un métier que ses parents jugeaient +dangereux et qui leur avait coûté déjà beaucoup d'argent, ainsi qu'à la +tante Planté et à bien des petites gens du pays. Aussi voyait-on arriver +l'oncle Jean du plus mauvais oeil; chacune de ses visites était le signe +d'une catastrophe; après qu'il était reparti, on retranchait, pendant +des mois quelquefois, un plat aux repas; chacune de ces dames disait: +«Je me passerai de robe neuve encore cette année...» Mais le plus grave +avait été quand la tante Planté avait dû «vendre de la terre»! Oh! oh! +cela avait fait une «journée historique», comme on disait à Courance, et +que des enfants, si jeunes que nous fussions, devaient garder toujours +présente à la mémoire! + +Eh bien! cette journée n'était rien à côté de ce qu'avaient été les deux +derniers jours. Personne ne mangeait plus; ce n'était vraiment pas la +peine de se mettre à table, où l'on était si gêné à cause de nous; mais +on eût dit que la famille s'astreignait à cette heure de silence par un +besoin instinctif de repos entre des combats acharnés. On avait même +fait venir de Beaumont M. Clérambourg, un homme de grand sens, qu'on +consultait dans les embarras tout à fait difficiles, et M. Clérambourg, +dont la parole était si rare, si recherchée, et la figure si glaciale, +s'était enfermé avec toute la famille dans le salon, pendant trois +grandes heures. Antoinette, qui ne croyait pas si bien dire, m'avait +confié: + +--Vois-tu, c'est le Jugement dernier... + +C'était encore l'oncle Jean qui, de tous, paraissait le moins agité; il +était très abattu, très triste, assurément, mais il se tenait encore +bien, et il mangeait aux repas, lui. Il trouvait même le moyen de nous +dire, à nous les enfants, des choses drôles, car il avait toujours eu +l'esprit comique. Il nous amusait et nous l'aimions bien. + +Enfin, le dîner où nous en étions se passa assez tranquillement. Il y +avait l'apparence d'une détente. Grand'mère seule n'y assistait pas. +L'oncle Paul et le père d'Antoinette parlèrent à mots couverts, mais +prononcèrent à plusieurs reprises les noms du juge de paix de Beaumont, +M. Touchard, et de M. le curé; grand-père fit allusion à une «note aux +journaux»; ce fut tout. La Boscotte vint dire un mot à l'oreille de la +tante Planté qui lui confia une clef. Quand on ouvrait la porte pour le +service, il venait une odeur de sucre brûlé; nous crûmes qu'il y aurait +au dessert une crème au caramel, mais il n'y en eut pas. L'oncle Planté +s'informa de l'état de Valentine Pidoux; on lui dit qu'on avait dû la +mettre au lit et qu'elle «claquait encore des dents». La tante Planté se +leva, avant le dessert; le père d'Antoinette lui dit: «Non, non, je ne +permettrai pas: finissez de dîner, je vous prie, c'est moi qui irai +relever la bonne maman...» Mais la tante refusa en disant: «Laissez-moi, +c'est l'affaire des femmes.» Une minute après parut ma pauvre grand'mère +qui ne cessait pas de pleurer. Elle se mit à table; on lui apporta un +bouillon, mais elle dit: «C'est impossible. Ça m'étrangle...» Et elle se +leva pour se retirer; plusieurs de ces messieurs quittèrent la table en +même temps. Avant que la porte ne fût refermée derrière eux, nous +entendîmes grand'mère qui ne pouvait se contenir et qui s'écriait dans +le corridor: + +--C'est vous qui l'avez tué!... Vous l'avez tué!... Vous êtes des +assassins!... + +L'oncle Planté et mon grand-père, qui étaient demeurés à table, +haussèrent les épaules en même temps. Celui-ci dit: + +--La malheureuse perd la tête. + +--On la perdrait à moins, dit l'oncle Planté. + +On entendait dans les corridors les servantes aller et venir sur leurs +chaussons; leur pas assourdi et précipité, et le mouvement de tempête de +leurs jupes avaient je ne sais quoi de sinistre. En venant desservir, la +Boscotte, branlant son bonnet, prononça: + +--Les chiens qu'on ne peut pas faire taire!... Ne manquait plus que ça, +Dieu de Dieu!... + +En effet, les chiens hurlaient dans la ferme. Je me souviens +qu'Antoinette tombait de sommeil. On nous envoya coucher. Elle se +réveilla dans le corridor, à cause de cette odeur de sucre brûlé qui +emplissait toute la maison, et, en passant devant une porte par où +l'odeur semblait venir, Antoinette se mit à courir de toutes ses forces +jusqu'à la chambre où nous couchions en compagnie de grand'mère, et, là, +elle s'enfonça, la tête dans ses draps, comme si elle eût été poursuivie +par un objet d'épouvante. + +Mais, dix minutes après, nous dormions comme si rien ne se fût passé. + +Le lendemain, on ne nous éveilla pas. Il était certainement plus de midi +lorsque la Boscotte entra dans notre chambre; et nous remarquâmes tout +de suite que le lit de grand'mère n'était pas défait, ce qui nous +rappela la grande perturbation de toutes choses. La Boscotte avait la +bouche cousue; on lui avait sans doute si bien défendu de nous parler de +l'événement, qu'elle s'obligeait à ne pas souffler mot, de peur qu'en +ayant prononcé un, tout le reste ne s'échappât. On entendait par toute +la maison les portes et les fenêtres claquer comme s'il y eût eu +quarante personnes et un branle-bas extraordinaire. La Boscotte +consentit à nous affirmer qu'il n'y avait pas une âme à la maison, +hormis la cuisinière qui était restée seule avec elle, et Valentine +Pidoux, à la métairie. + +--Alors, qu'est-ce qui fait claquer les portes? + +--C'est le vent... Madame a ordonné d'ouvrir tout. + +Antoinette vint me dire à l'oreille: + +--C'est pour l'odeur du caramel... La tante veut qu'elle soit partie +quand tout le monde rentrera. + +--Rentrera d'où? + +Elle haussa une épaule en essuyant sa petite frimousse blonde qu'elle +venait d'éponger. + +Quand nous descendîmes, nous vîmes en effet toutes les portes et toutes +les fenêtres ouvertes; il faisait beaucoup moins chaud que la veille; un +orage avait dû éclater pendant la nuit, et un grand courant d'air, +balayant tout, fermait soudain violemment une porte mal calée. La +Boscotte, trottinant de-ci de-là, roulait des fauteuils et poussait des +meubles contre les battants agités. Et elle avait dit vrai: la maison +était complètement vide. + +Nous errions, Antoinette et moi, dans le corridor et dans les pièces, +incertains si nous devions être offusqués ou fiers que l'on nous eût +laissés là, seuls avec la Boscotte et la cuisinière; Antoinette me dit: + +--A l'enterrement de ma pauvre maman, on m'a fait une petite robe noire +pendant la nuit, et je suis allée à l'église comme les grandes +personnes... + +--C'était ta maman, lui dis-je; aujourd'hui c'est seulement l'oncle... + +Elle mit son index devant sa bouche et fit: + +--Chut!... + +Je lui demandai: + +--Est-ce que tu crois qu'il a été victime d'un accident de chemin de +fer? + +Elle haussa encore l'épaule, tout en allant et venant dans les corridors +et les pièces béantes, ses cheveux blonds ébouriffés par les courants +d'air. Je voyais bien que son envie était d'entrer dans la chambre d'où +venait, la veille, l'odeur de sucre brûlé, mais elle ne voulait pas le +faire avec moi. Je simulai une sortie; je lui annonçai que j'allais au +jardin, et je me cachai à un détour du corridor: + +--Je te rattrape, me dit-elle. + +Je la vis se diriger tout droit vers la chambre dont la porte était +ouverte comme les autres, mais par où nous n'avions regardé ni elle ni +moi, parce que nous nous surveillions. Elle n'osa pas y pénétrer tout +entière; son buste seulement disparut, penché du côté où devait se +trouver le lit; je ne voyais que l'extrémité de sa natte, ses deux +jambes nues et une de ses petites mains, crispée par l'attraction +inavouée de l'horrible, qu'elle éprouvait dès cet âge, comme une femme. + +Elle se retira d'ailleurs promptement, et c'est moi qui fus surpris par +elle, et nous fûmes aussi confus l'un que l'autre. Mais elle n'était pas +femme à demeurer embarrassée; elle me dit: + +--Oh! il n'y a pas de mal! Tu peux voir aussi bien que moi: on a tout +nettoyé, tout arrangé. + +On avait ordre de nous faire déjeuner, tous les deux, seuls, avant que +la famille ne fût de retour. La Boscotte, en nous servant, nous +regardait, avec des yeux stupéfaits, parce que nous ne nous informions +de rien, nous d'ordinaire assez curieux, comme tous les enfants. +Françoise, la cuisinière, elle-même, vint nous contempler un instant, +les poings sur les hanches, comme si nous étions extrêmement +intéressants. Puis, elle joignit les mains, leva les yeux, hocha la +tête, avec une attitude lamentable, et se retira. Nous entendîmes +qu'elle disait à la Boscotte par la porte entre-bâillée: + +--Ils ne disent rien, mais ils n'en pensent pas moins... + +Puis, tout à coup, parut, à la porte donnant sur le jardin, la tête +hésitante de Valentine Pidoux. Les deux femmes, en l'apercevant, +rentrèrent dans la salle à manger et se précipitèrent, chacune un doigt +sur la bouche: «Chut!... Chut!...» + +--Eh bien! quoi, fit Valentine, c'est-il que je dis quelque chose? C'est +pas pour parler que je viens; mais, toute seule, à la maison, la peur me +prend, c'est plus fort que moi... + +--Allons, tais-toi, Valentine! C'est-il madame qui commande ici, oui ou +non? T'as bien eu connaissance des ordres? + +--Oui, j'ai eu connaissance des ordres, mais y a manière de parler: plus +souvent que je me fais comprendre!... + +Françoise ouvrit la porte; la Boscotte poussait Valentine qui ne pouvait +contenir ses épanchements. Avant qu'elle fût dehors, elle dit, à +mi-voix: + +--C'est-il vrai qu'y en a plus d'un ici qui s'attendait à le voir +rapporté en morceaux? + +--Ce qu'y a de sûr, dit Françoise, c'est que la chouette avait chanté... + +--La chouette, la chouette! dit Valentine, mais paraîtrait qu'on +l'aurait obligé en conseil de famille à se faire justice? Sans quoi +c'était le déshonneur... + +La porte fut refermée sur ces mots. Nous restâmes tous les deux, muets, +Antoinette et moi. Nous n'avions pas grand appétit. Comme toutes les +fois que les parents ne mangeaient pas avec nous, nous faisions des +bonshommes avec de la mie de pain. Par la porte du dehors, arriva encore +une fois cette exaltée de Valentine Pidoux. Elle entra comme une bombe, +et dit: + +--Il faut au moins que je les embrasse, avant de m'en aller, ces chers +petits anges! + +Elle nous embrassa et se planta là, devant nous. Évidemment, elle +enrageait d'apprendre si nous savions quelque chose. Tout à coup, +Antoinette prit mon couteau, l'unit au sien par le manche, dans sa main, +formant ainsi une double lame parallèle, espacée par la largeur de la +virole, et elle le fit courir vivement sur un de nos bonshommes en mie +de pain, qui eut la tête et les jambes coupées. Et faisant cela, elle +disait tranquillement: + +--Voilà le train qui arrive, touc et touc!... touc et touc!... et puis +zic, zic!... ça y est... + +Valentine devint blême et marcha à reculons jusqu'à la porte. Elle avait +eu bien envie de nous apprendre quelque chose, mais elle était terrassée +de voir que nous en savions autant qu'elle. + +Et nous, Antoinette et moi, je ne sais trop comment ni pourquoi, devant +ce bonhomme en mie de pain coupé, nous nous mîmes à pleurer, ce que nous +n'avions pas fait encore. + + + + +LE PERMISSIONNAIRE + + +C'était un «poilu», non pas exactement semblable à ceux que l'on se +plaît à présenter aux civils. C'était un «poilu» qui se faisait raser +toutes les fois que l'occasion lui en était offerte. C'était un «poilu» +qui, bien que dépourvu de tout grade universitaire, parlait français et +non pas argot, quoiqu'il sût émailler son langage national de mots et +d'expressions parfois pittoresques, savoureuses et crues, ce qui ne +l'éloignait nullement de la meilleure tradition nationale. Enfin, ce +n'était pas du tout un «poilu» d'une gaieté inconsciente ou folle. Il +était plutôt grave et même, souvent, triste et grognon. Il accomplissait +ponctuellement tous les ordres, et il avait dû faire un peu mieux, +puisqu'il portait, sur sa poitrine, la Croix de guerre avec trois +citations, dont il ne tirait, d'ailleurs, aucune vanité; mais il +trouvait le temps long, la boue froide et sa patience était mise à une +longue épreuve de demeurer depuis un an et demi dans le même bourbier; +il méritait le nom de «grognard» de ses ancêtres, et il était, comme +eux, toujours prêt à se faire trouer la peau, non pas pour «l'Empereur», +ce qui soutient souvent mieux un homme simple, mais pour le Pays et une +cause juste. + +Il se nommait Florimond Castagne, et jamais le vaguemestre n'avait +appelé ce nom-là. Florimond Castagne était sans parents et seul au +monde. + +Il avait eu, avant les hostilités, une petite maison, un vieux père et +même des cousines assez avenantes; mais, tout cela se trouvait être, +aujourd'hui, dans les régions envahies, autant dire dans un autre monde. +Il n'y avait qu'à s'acquitter de sa fonction de soldat et à patienter. +Cependant, après quinze mois de guerre atroce, Florimond Castagne avait, +comme les camarades, demandé une permission. + +Il l'obtint et eut tout à coup une joie qui le rendit méconnaissable. +Six jours! Il lui semblait que ces six jours seraient une éternité; +qu'il recouvrait, enfin, l'usage de sa liberté, et même que la guerre +était finie, avantageusement, cela allait de soi, puisque c'était le +gouvernement qui le renvoyait dans ses foyers. + +Ce n'est que lorsqu'il eut en main sa permission, que Florimond Castagne +se représenta qu'il n'avait plus de foyer. Le pauvre vieux père, les +cousines et la petite maison à l'entrée du village, sa permission ne +l'autorisait pas à les voir. Il fut tout à coup assez embarrassé: où +irait-il avec sa permission? Mais à Paris, parbleu! comme il l'avait, +d'ailleurs, demandé. + +Il avait travaillé, autrefois, à Paris, chez un horloger de la rue +Réaumur, et il gardait bonne mémoire de son ancien patron. Qu'est-ce +qu'il dirait, le père Fieusale, si Florimond se présentait tout à coup +chez lui, en capote bleu horizon, bleu sali, hélas! en casque et décoré? + +Florimond, tout d'abord désorienté par la vue de Paris, qu'il lui +semblait avoir quitté depuis quarante ans, se présenta rue Réaumur, chez +son ancien patron. Le père Fieusale était là, sa loupe à l'oeil, +grimaçant, examinant le ressort d'une montre d'argent, dont le boîtier +bâillait. Et l'aspect, et le bruit de toutes choses étaient pareils à ce +qu'ils étaient jadis... Cela est impressionnant: on eût dit que rien ne +s'était passé, ne se passait. + +Le père Fieusale était content de revoir Florimond, oui. Mais son fils, +à lui, avait été tué aux Éparges. On pleura à peine, parce qu'on ne +pleure presque plus. Mais on parla, comme de juste, surtout de l'absent. +Florimond parvint à introduire quelques épisodes tragiques de sa propre +vie, qui n'intéressaient le père Fieusale qu'autant qu'ils avaient de +l'analogie avec ce qu'il avait appris des actions de son fils. On resta +là, nez à nez, mélancoliquement; on mangea, on but une bouteille de bon +vin. Puis, Florimond, c'était plus fort que lui, se mit à parler de son +vieux père, de ses cousines, de sa petite maison, sans doute saccagée +par les Boches. + +Alors, seulement, il remarqua que le père Fieusale ne le regardait pas +d'un si bon oeil, surtout en parlant de son fils mort, _lui_, au champ +d'honneur. Au début, le grand orgueil que le patron tirait de ce fils, +mort au champ d'honneur, lui donnait une supériorité, qui le rendait +aimable envers Florimond. Mais à voir Florimond très bien manger, et +boire, Florimond depuis quinze mois sur la ligne de feu et non «amoché» +encore, Florimond gaillard solide et même bel homme avec sa Croix, il +commença de le regarder de travers et de faire le maussade. Il était +jaloux, bien naturellement, bien malgré lui. Florimond, qui n'était pas +une bête, sentit que, sans famille et sans pays, il était seul dans le +vaste monde. Et il dit adieu à son patron. + +--Je te laisse libre, mon garçon, dit le père Fieusale: à ton âge on +peut avoir besoin de se distraire. + +--C'est ça, dit Florimond. + +Et le voilà tout seul sur le pavé de Paris. «Se distraire?» Ah! oui, les +femmes! Il y en avait, pardi, qui le reluquaient, parce qu'il était beau +garçon et décoré; et elles étaient assez gentilles avec leurs jupes +courtes et évasées par en bas. Mais, était-ce qu'il avait perdu +l'habitude d'elles? Était-ce qu'il avait le coeur trop gros? Il hésitait +et ne se sentait même pas l'envie de musarder sur ces boulevards, dont +l'aspect quasi normal le stupéfait, quand il pensait à «là-bas». Des +cinémas, des magasins, des voitures, des restaurants, des «métros», des +journaux, des gens qui parlent haut, qui ont l'air à leur aise... et, +là-bas, le boyau, la boue, les marmites, le boucan infernal du canon, +les nuits glacées, le sang, la pourriture, les camarades qui meurent +tous les jours, la mort... + +«Là-bas», il était obsédé de «là-bas». Où allait-il coucher cette nuit? +A l'hôtel? Chez une fille? Il lui restait un peu d'argent; il lui +restait quatre jours de permission à tirer. + +Il se décida tout à coup à faire une de ces «bombes» dont on parlerait +longtemps «là-bas». Et il alla s'offrir un dîner, s'il vous plaît, dans +un grand Bouillon. Ébloui par l'éclat des lumières, qu'il n'eût pas +soupçonné de l'extérieur, les volets étant baissés, et par la grande +quantité des dîneurs; tant militaires que civils, il avisa, cependant, +une table libre, où il s'assit et eut encore la présence d'esprit de +demander à la bonne si, par hasard, elle n'avait pas une boîte de +«singe». Le «singe» n'était, certes, pas inconnu à la bonne, mais lui +rappela aussitôt son mari qui était prisonnier en Allemagne, _lui_, «et +qui n'en mangeait pas, du singe!...» Mais, presque aussitôt, vint +s'asseoir, en face de Florimond, une petite femme agréable, et la +conversation s'engagea avec d'autant moins de difficulté que la dame +était peu sauvage. + +Immédiatement, elle parla à Florimond de son frère, à elle, qui était du +12e chasseurs et avait été amputé d'un bras, _lui_: + +--Vous n'avez pas encore été blessé, vous?... + +--Non. Une veine... Je touche du bois. + +--Il n'y a pas longtemps que vous êtes au front, alors? + +--Seize mois bientôt... + +--Eh bien! alors, c'est que vos abris sont bons. + +Et la conversation se refroidit. Il en était ébaubi tout d'abord, mais, +vu les précédents, il comprit que, en général, on le trouvait bien +intact pour être si bel homme. Sa Croix même n'y faisait rien: tant +d'autres la possédaient. Fichtre! il n'avait pourtant pas manqué d'être +exposé, depuis les combats de Lorraine. Mais il vivait; il possédait +tous ses membres; il dînait avec appétit. Dieu savait si cet homme avait +souffert et si, même dans le moment présent, il était un malheureux +ayant perdu son pays, sa maison, tous les siens et complètement seul +dans Paris! + +Il se leva de table, avec sa fiche, renonçant à la petite femme, soeur +d'amputé, qui, à la rigueur, se serait tout de même laissé faire par un +homme entier; il paya sa note et se dirigea vers la gare du Nord. + +«J'aime mieux «là-bas», se répétait-il, comme un halluciné: je n'y ai +pas encore assez été, je vois bien.» + +--Mais, votre permission va jusqu'au 15, lui fit observer l'employé; +nous sommes le 11 aujourd'hui; vous êtes saoul!... + +--J'ai toute ma tête, dit Florimond, mais je retourne me la faire +casser... pour être mieux vu dans le monde. + +Il ne rentra pas, d'ailleurs, à sa tranchée, comme il l'eût voulu, parce +que ce n'était pas régulier, vu ses quatre jours de permission, Mais, +là, du moins, il était connu et compris et nul ne songeait à s'offusquer +qu'il fût encore sans égratignure. + + + + +MATERNITÉ + + +La mère Vavin, âgée de plus de soixante-dix ans, si ordonnée, si propre, +si méticuleusement soigneuse de sa personne et de sa maison, n'en +était-elle pas arrivée à tout laisser aller autour d'elle à vau-l'eau? +Le pain traînait sur la table, après les repas; les nippes pendaient au +dos des chaises ou sur le lit; les casseroles de cuivre ne flamboyaient +plus; le feu, quelquefois, s'était éteint dans la cheminée, et, quoique +le froid piquât assez fort, elle n'y prenait seulement pas garde. + +Qu'arrivait-il donc à la pauvre mère Vavin? Ah! tant de gens ont été +touchés par la guerre! On citait plus d'une personne devenue un peu +toc-toc dans le village. Cependant la mère Vavin ne déraisonnait pas. +C'était une tête solide et qui avait fourni ses preuves, et, bien +qu'elle eût, comme beaucoup d'autres, son fils en première ligne, elle +avait donné à plus d'une l'exemple d'un courage résigné, d'une foi sûre, +d'un espoir sans défaillance. Pas sa pareille pour connaître les plus +menus faits de la campagne, qu'il s'agisse d'un front ou bien d'un +autre, du secteur d'Alsace, de celui de Champagne ou de celui d'Artois: +son fils avait été un peu partout; par lui elle savait où le soldat est +quasi noyé dans l'eau inépuisable, là où il s'enlise dans la boue, là où +il a la rare surprise de trouver un terrain qui permette d'améliorer son +sort. Son fils jugeait de tout; il avait de l'instruction. Dans la vie +civile il remplissait les fonctions d'instituteur. + +C'était sa fierté, son honneur, ce fils, ce Baptiste, qu'elle, +ignorante, ancienne fille de ferme, avait élevé jusqu'à enseigner les +autres. + +Était-ce donc à parler de lui, de ses galons de caporal, puis de son +court petit galon de sergent, qu'elle employait ses journées dérobées +aux soins du ménage? Non. Elle avait d'abord passé une partie de ses +journées chez la veuve Ploquin, sa voisine, qui savait écrire; et, par +l'intermédiaire de la veuve Ploquin, elle s'entretenait avec son fils en +lui posant des questions sur tout ce qui le concernait, lui, et en le +tenant au courant des affaires du village. + +C'était sa consolation, toute sa vie, désormais: converser de loin, par +correspondance, avec son fils. + +Seulement, à la longue, la veuve Ploquin s'était un peu fatiguée +d'écrire. Alors la mère Vavin avait eu recours à un gamin de l'école +primaire, à un élève même de Baptiste; mais le petit écrivait vraiment +mal, avec difficulté et étourderie, sans comprendre rien de ce qu'on lui +dictait et bouleversant les mots et les idées; en outre, il fallait lui +donner à chaque fois deux sous. Et puis la mère sentait aussi, au fond +d'elle-même, quelque chose qui restait inassouvi par les soins de la +veuve Ploquin ou du petit élève. Elle fut un certain temps à s'en rendre +compte et à le préciser. Un jour, elle abandonna tout, sa maison, la +marmite et la bûche du foyer, les caquetages au pas de la porte. Elle se +cacha. + +On pénétrait chez elle; on voyait l'insouciance étalée, le désordre; +mais on ne voyait pas la mère Vavin. On l'appelait; la mère Vavin ne +répondait pas. Et tout à coup, on la voyait sortir, le teint enluminé, +les yeux hors de la tête: + +--Ah ça! mais où étiez-vous donc, la mère Vavin? + +--Eh! pardi, j'étais là, répondait-elle. + +Aussi, le bruit se répandit qu'elle avait reçu un coup de marteau. + +Voici ce que faisait la mère Vavin. + +Elle montait dans son grenier, avec un petit livre de classe +élémentaire, un cahier de papier, une plume et de l'encre. Elle n'avait +jamais ouvert, de son propre mouvement, un livre, ni touché une plume; +et l'encre noire, sitôt répandue par la maladroite, lui faisait peur. +Mais elle se souvenait d'avoir vu, maintes fois, son fils faire le +maître d'école. Alors, aidée de la mémoire de Baptiste et des conseils +qu'il avait tant de fois répétés devant elle aux enfants, aidée surtout +de la force miraculeuse que peut produire un grand amour, la mère Vavin, +de sa main de soixante-dix ans, traçait des bâtons, s'escrimait aux +«pleins et déliés», s'acharnait à l'«écriture cursive», après avoir sué +sang et eau à apprendre à lire, tant mal que bien. + +Personne ne se fût avisé d'aller la troubler dans l'endroit où elle +s'était réfugiée, et, en cet endroit, elle passa des jours entiers, des +semaines, de longs mois. Pour elle, rien de ce qu'elle avait accompli +durant sa vie n'approchait en difficulté de la tâche insensée qu'elle +s'imposait là; mais aussi, en revanche, plus son effort était +inimaginable et grand, plus puissant était le contentement intérieur +qu'elle éprouvait. Sans doute il s'écoulerait un temps démesuré avant +qu'elle ne pût correspondre avec Baptiste, mais le sergent ne se faisait +pas faute de lui dire que, sur la durée de la guerre, il ne fallait pas +se faire d'illusion; et, si lui, le brave garçon; consentait bien à +endurer les douleurs de la vie de combattant, comment donc +manquerait-elle de patience, elle, la vieille écolière, dans son +tranquille grenier? + +Et, en attendant, elle continuait à utiliser tous les gens savants du +village, le soir venu, à la chandelle, pour faire parvenir là-bas, dans +ce sinistre secteur de ..., son amoureux bavardage de mère. «Attends un +peu, pensait-elle, tout en dictant, quand je pourrai écrire de ma main, +voilà une chose que je tournerai autrement!» ou bien il y avait de ces +tendresses qu'elle se faisait une pudeur d'exprimer, sans savoir +pourquoi, devant des personnes étrangères. + +--Mais vous avez de l'encre plein les doigts, la mère Vavin, comme un +clerc de notaire?... + +--Oh! c'est que j'ai rangé tantôt des affaires à Baptiste!... + +Un beau jour, enfin,--il y avait bien neuf ou dix mois qu'elle +peinait,--elle crut pouvoir se hasarder à écrire une lettre à son fils. + +Son vieux coeur battait. Le tremblement dans les «pleins et déliés» oh! +il ne fallait pas s'arrêter à ce détail. L'important était qu'elle +allait s'adresser sans intermédiaire à son «poilu». La première fois, +elle n'y put parvenir, non qu'elle fût inhabile à tracer les caractères, +mais parce que ses yeux se mouillaient, et elle ne sut que pleurer sur +son papier. + +Puis, elle se trouva en face d'un mystère. Par l'intermédiaire des +personnes étrangères, elle avait jusqu'ici adopté une sorte de langage +qui n'était pas celui de son coeur intime. Même en parlant, autrefois, de +vive voix, à Baptiste, quand le cher enfant n'était pas à demi enterré +comme aujourd'hui, elle lui parlait sans être agitée par la vague +profonde qui la secouait à présent. De sorte que, bouleversée par les +habitudes prises, d'une part, par l'accroissement de tendresse et le +besoin nouveau de pitié, de l'autre, et aussi par un phénomène qu'elle +ne s'expliquait pas, bien entendu, et qui rend si difficile l'expression +de la pensée par l'écriture, la pauvre vieille se trouvait toute +déchirée et impuissante. Il fallut triompher encore de cet obstacle; +elle s'obstina; elle crut en triompher et s'imagina un moment enfin +saisir sa joie. Elle avait écrit la lettre. Elle ne pouvait pas la +relire, mais elle l'avait faite; et son effort surhumain la leurrait sur +la réussite. Elle ne dit mot à personne et alla, quasi ivre, jeter la +lettre à la boîte. + +Son fils lui répondit plus rapidement qu'il n'avait coutume de le faire. +Elle crut pouvoir le lire, car il s'agissait d'un billet très court; +mais elle était trop émue, et elle confia le papier au premier gamin +rencontré: + +«Ma chère vieille maman, + +«Je t'écris vite, car tu m'as rempli d'inquiétude. Est-ce toi qui +m'adresses une drôle de lettre datée du 20 de ce mois? Je ne te +reconnais pas. On dirait que c'est quelqu'un qui m'écrit pour me faire +croire que tu es en bonne santé; mais, c'est bizarre, je n'ai pas +confiance en ce galimatias et j'écris, en même temps qu'à toi, à M. le +maire pour savoir sérieusement comment tu vas. + +«Fais-moi répondre courrier par courrier, ma bonne chère maman. Ici, «on +ne s'en fait pas», comme nous disons; mais ça pète bougrement fort +au-dessus de nos têtes. N'augmente pas mon malaise en me causant du +tourment à propos de toi... + +«Entre parenthèses, à qui diantre t'es-tu confiée pour me confectionner +pareil gribouillage? A coup sûr, pas à la veuve Ploquin, qui écrit très +lisiblement! Et j'espère bien, fichtre! que ce n'est pas non plus à l'un +de mes élèves!...» + + + + +MONSIEUR QUILIBET + + +Comme M. Quilibet ne pouvait vivre dans son galetas, de compositions +naturellement incomprises, car elles étaient pleines d'originalité, ni +payer la location de son Pleyel et ses abonnements chez Durand, il avait +accepté, dès longtemps avant la guerre, de tenir le piano remplaçant +l'orchestre dans une boîte assez misérable de Montmartre, nommée +l'Escargot-Volant. Là, chaque soir, pendant près de quatre heures +d'horloge, et deux ou trois matinées par semaine, sans compter les +répétitions, M. Quilibet demeurait ahuri et comme stupide à l'idée que +l'art qui élevait sa pensée et magnifiait tout son être pût servir, sans +changer de nom, à faire passer de la scène au public, par +l'intermédiaire de ses doigts agiles, les refrains les plus saugrenus et +la plus piètre musiquette. + +Mais, un soir, parut sur la scène de l'Escargot-Volant une petite femme +qui portait le nom printanier de mademoiselle Pâques. Par une sorte +d'enchantement soudain, mademoiselle Pâques dissipa la noire songerie du +musicien dévoyé, et celui-ci fut confondu de vibrer à l'unisson avec +tous ces gens, derrière lui, qui s'émerveillaient, en écoutant +mademoiselle Pâques, pour des sottises au moins égales à celles que, +depuis des mois, il mourait de honte de transcrire. + +Oui, du fait que mademoiselle Pâques chantait, M. Quilibet oubliait +l'humiliation qu'il contribuait à infliger à l'art musical, et il n'eût +pas changé son tabouret à l'Escargot pour une place honorifique dans un +théâtre subventionné. Il ne jugeait ni paroles ni musique: comme le mot +le plus banal tombé de la bouche d'une femme adorée fait frissonner un +amant, tout ce que versaient sur son front les lèvres de mademoiselle +Pâques ravissait M. Quilibet; et, lorsque, chez lui, sur son Pleyel, il +se livrait, soit à ses travaux personnels, soit à l'étude de ses maîtres +favoris, il se surprenait, le grand morceau achevé, à tapoter les +idiotes rengaines, devenues, pour un génie chaste et pauvre, le langage +mélodieux, poétique et enivrant de l'amour même. + +La guerre surprit M. Quilibet avant qu'il n'eût eu l'audace de faire +part à mademoiselle Pâques du miracle accompli par elle. +L'Escargot-Volant rabattit ses ailes et rentra dans sa coque; +mademoiselle Pâques disparut comme le sourire sur la terre; le pianiste, +sans ressource aucune, cessa même d'avoir le moyen de conserver chez lui +son instrument; et il errait par les rues de la ville, jaloux des hommes +plus ingambes et plus jeunes, qui gardaient, à quelques jours +d'intervalle du moins, l'assurance de manger du «singe» tant qu'ils ne +s'étaient pas fait rompre les os. + +A quelque temps de là, au plus fort de sa détresse, le pianiste, prêtant +son concours à une matinée en faveur des blessés, eut le bonheur +inespéré d'entendre une nouvelle fois celle qui exerçait un pouvoir +illimité sur son âme et ses sens. Elle lançait à présent des chants +belliqueux, des refrains de soldats. + +Il sortit exalté, et attribua à sa déesse l'aubaine d'avoir rencontré +sous le péristyle un personnage en effet providentiel qui lui procura +sur l'heure une place excellente. + +Dans un bel hôtel de la rue de la Faisanderie, la comtesse de Nérymaume +consentit à confier à M. Quilibet l'éducation musicale de ses trois +filles, dont le professeur venait d'être mobilisé. C'était une femme un +peu hautaine, puritaine aussi, résolue en tous ses actes, et au parler +net et prompt: «Leçon tous les jours, dit-elle, dimanches et fêtes +exceptés, à chacune de mes trois fillettes. Le repas de midi, à votre +guise. Je donne un cachet de vingt francs Vous êtes honnête homme, +monsieur Quilibet, cela va sans dire?...» + +Vingt francs par jour, et un repas, pendant la guerre!... M. Quilibet se +mit à l'oeuvre avec une ardeur juvénile. Ses élèves, âgées de dix, douze +et quinze ans, étaient fort bien douées, et il portait désormais en lui +tant d'allégresse qu'il sut leur plaire. Il allongeait les leçons, d'un +commun accord avec elles, en leur jouant des morceaux brillants qui +faisaient éclater les applaudissements. Il essayait, sans crier gare, +l'effet de ses propres compositions. Et, souvent, durant les quelques +minutes de béatitude qui suivent un exercice agréable ou passionnant, il +laissait voleter son imagination vers des souvenirs chéris, sans songer +à mal, assurément, en présence des trois jeunes filles; et ses doigts +devenus quasi aériens--des doigts de rêve--éperlaient sur le clavier les +notes légères, les notes folles!--mais les notes seulement--des refrains +grivois ou guerriers de mademoiselle Pâques. + +Nulle conscience chez lui de profaner une sonate de Mozart ou un +nocturne de Chopin: une simple prolongation intime d'un état admiratif +et voluptueux. + +Ces demoiselles non plus n'étaient en rien choquées par de si étranges +juxtapositions; et, reprenant à leur tour la sonate, le nocturne, ou +même les récréations de la méthode Carpentier, toutes les trois avaient +une inclination singulière à retenir et à répéter les motifs infiniment +peu classiques ajoutés en queue de leçon par M. Quilibet. Et le +professeur, avec autant d'innocence qu'il en avait mis à exprimer ces +motifs, dodelinait de la tête et se délectait à les entendre de ses +élèves. + + * * * * * + +Après de nombreux mois d'une existence ainsi paradisiaque, le frère aîné +des trois jeunes filles, soldat glorieux, étant venu en permission, +savourait la douceur de l'atmosphère familiale, la fumée d'un cigare et +les progrès accomplis par ses soeurs sous l'influence de M. Quilibet. La +cadette venait d'exécuter d'une façon magistrale une page de +Mendelssohn. Ayant achevé, en présence de sa mère satisfaite, elle +laissa, par une habitude, ses poignets négligents errer sur l'ivoire et +l'ébène trop dociles et donna naissance à un rythme bien scandé qui fut +frappé à la fois par les têtes de la maman,--également accoutumée à +l'entendre,--du soldat, de ses trois soeurs et de M. Quilibet. + +Le soldat, à demi somnolent, se mit à fredonner: + +Vous avez quéq' chos' de bleu: + Vos yeux; +Vous avez quéq' chos' de blanc: + Vos dents; +Vous avez quéq' chos' de vert: + Vot' blair... + +--Qu'est-ce que tu chantes là, mon enfant? dit madame de Nérymaume; j'ai +peur que M. Quilibet ne te trouve bien vulgaire... + +--Oh!... madame, fit le professeur. + +Là-dessus, la plus petite des trois soeurs, excitée, bouscula la cadette, +la remplaça sur le tabouret et se mit à plaquer avec force les accords +d'un mouvement devenu pour elle très familier: sol, la, si, do, do, si, +si, la, etc. + +Et le soldat, cette fois-ci, à haute voix, d'appliquer au rythme les +paroles qu'il en jugeait inséparables, pour les avoir entendues, maintes +fois, non sur le front, mais dans les beuglants: + +Quand nos poilus s'en vont su' l' front, +Qu'est-c' qu'ils demand' comm' distraction? + Une femme, une femme! + Quand ils ont bouffé leur rata, +Qu'est-c' qu'ils demand' comm' second plat? + Une femme, une femme!... + +La comtesse de Nérymaume se leva, anguleuse, terrible, le visage blême, +et on eût cru entendre se heurter toutes les fractions de son squelette, +tel un spectre. Elle fit à M. Quilibet le signe autoritaire de la suivre +dans l'antichambre, et elle lui remit son congé... + + + + +LE BOUILLON DE POULET + + +--L'autre guerre? Le siège? La Commune?... Oui, dit madame Vincent; mais +c'est bien plus grand aujourd'hui, et il est certain que ça tournera +mieux pour nous. Ainsi, c'était nous qui étions affamés: cette fois-ci +c'est eux, à ce qu'il paraît. Vous parlez de cartes de viande et de +pain!... Laissez-moi, cher monsieur, vous raconter une petite histoire. + +Il y avait en face de chez nous, dans ce temps-là, à Auteuil, un brave +homme de concierge, nommé Pimprenet. Il vivait, comme à peu près nous +tous, dans la cave de la maison, car nous étions en plein sous le feu du +Mont Valérien. Et toutes les fois que je me risquais dehors pour aller +faire la queue chez le boulanger, je ne manquais pas d'aller souhaiter +le bonjour à Pimprenet dans sa cave. Le pauvre homme s'y décomposait et +s'y consumait de jour en jour, ne pouvant absolument pas concevoir un +immeuble dépourvu de locataires, aucun cordon à tirer ni, hélas! aucune +odeur de fricot pour seulement tromper l'estomac. + +Eh bien! à vous dire vrai, monsieur, ce n'était pas tant Pimprenet qui +m'attirait, que son coq... + +Oui. Pimprenet avait conservé un coq! C'était le dernier vestige d'une +basse-cour dont toutes les poules avaient servi depuis longtemps à faire +le pot-au-feu. On appelait ce coq Canrobert. C'était un nom guerrier, un +beau nom, qui convenait à l'oiseau des Gaules et rappelait à Pimprenet +ses campagnes. + +Ce Canrobert, au fond de la cave, et privé de nourriture, n'était plus +que l'ombre d'un coq. Il avait perdu son plumage; sa crête était pâle et +lui tombait de côté comme un béret; sa fière queue d'autrefois: le +trognon d'un vieux plumeau fatigué par l'usage. Il grattait +perpétuellement, infatigablement, la terre et semblait proférer des +jurons pour n'y pas trouver quelque grainage oublié. Cet animal était +piteux. Mais, néanmoins, il chantait!... Le coq est bien l'emblème qui +convient aux Français, monsieur: jusque dans la pire des conditions, il +chante; et, sur le moment de trépasser, on peut croire encore qu'il est +de bonne humeur. + +Canrobert avait tout perdu, sauf sa voix. Et cette voix, elle faisait du +bien non seulement à son maître malheureux mais même à tout le +voisinage. Un coq veuf? allez-vous m'objecter. Sans doute! et que +voulez-vous? N'ayant pas de succès récents à célébrer, ce coq veuf +chantait ses victoires passées. Il chantait aussi le lever, ou, plus +exactement, la descente du jour par le soupirail. Et quand la détonation +d'un obus nous faisait courber les épaules, le cocorico de Canrobert +semblait nous crier, comme on dit aujourd'hui: «Ne vous en faites pas! Y +a encore du bon!» Ah! monsieur, ce qu'on se contente de peu de chose +dans la misère profonde! + +Mais ce n'est pas tout ça que je veux vous dire; c'est que ce coq, si +sympathique, et cependant si ruiné, excitait, oui, monsieur, excitait ma +convoitise et aussi celle de nombreuses personnes du voisinage, en nous +faisant penser à du bouillon de poulet! + +Sa chair n'était rien; c'était entendu; mais il avait de l'os, et toute +sa décrépitude ne l'empêchait pas d'être un poulet. + +Combien n'avaient-ils pas déjà fait des offres à Pimprenet! Mais le +concierge, en regardant avec amour son compagnon délabré, avait une +façon si lamentable de soupirer: «Le pauvre cher ami!...» que les larmes +vous en venaient aux yeux et que personne n'osait insister, malgré la +grande tentation. + +Nous étions, il faut vous dire, aux plus beaux jours de la Commune. Un +matin que j'entrais chez l'excellent Pimprenet, je trouve le pauvre +homme complètement effondré et qui m'annonce que, par surcroît de +malheur, un mauvais plaisant l'a dénoncé comme Versaillais, sous le +prétexte qu'il a failli se faire tuer à Sébastopol et à Magenta et qu'il +a donné le nom de Canrobert à son coq. C'était révoltant: il n'y avait +pas plus brave homme que ce Pimprenet; il n'était guère en état de +comploter pour qui que ce fût. + +--Il paraît, disait-il en sanglotant, que je fais chanter mon coq à ma +volonté et que par là j'entretiens un système de signaux avec +l'armée!... + +--Écoutez, Pimprenet, lui dis-je, il faut vous sauver à tout prix de ce +guet-apens: fermez la maison, qui est vide; quittez votre cave: je vous +cacherai dans mon sous-sol. + +--Quitter la maison, moi, concierge! s'écria Pimprenet, autant dire: +être déserteur en face de l'ennemi!... Et puis, ajouta-t-il, il y a +Canrobert. + +--Canrobert, je m'en charge. Tenez, Pimprenet, voilà vingt francs, ce +n'est pas peu par le temps qui court: cédez-moi votre coq... + +Il hésitait. Il était déchiré. Ses pauvres yeux d'honnête homme tendre +chaviraient. Cependant il gardait les vingt francs dans sa main. Il +avait faim, le malheureux!... + +Moi, je sautai sur Canrobert. Il donnait déjà aux doigts la sensation +d'une volaille flambée. Je le fis disparaître, en le tenant par le cou, +sous ma jupe. + +--Il se trahira, criait Pimprenet larmoyant et tremblant; vous ne +l'empêcherez pas de chanter... + +--Que si! dis-je, étant dans la rue. Et, sous ma jupe, moi, qui n'ai +seulement jamais consenti à ôter la vie à une mouche, je tordais le cou +à un coq, à quel coq!... J'avais envie de son bouillon, monsieur!... + +Eh bien, ma gourmandise n'a pas été satisfaite. Le bouillon de poulet +n'avait pas commencé d'embaumer mon petit réduit que le voisinage +accourait. Tout se sait, vous pense bien. Le coq de Pimprenet n'avait +pas pu disparaître par enchantement. Et c'était madame Une Telle qui se +mourait de la poitrine, et madame Une Telle dont l'estomac n'endurait +plus le pain, et un misérable blessé qui criait justement après une +tasse de bouillon, etc., etc. Des bouillons, il en a fourni, le pauvre +Canrobert! Et quand il n'y en avait plus, il y en avait encore! +J'allongeais avec de l'eau, pardi. Aux derniers servis, c'était de +l'illusion, à la tasse, que je versais, monsieur, il n'en est pas resté +pour moi. + + + + +LEUR COEUR + + +Il était arrivé à l'hôpital militaire en pleine nuit, avec deux cent +soixante-quatorze autres blessés, après trente-six heures de train. Un +grand haquet, non suspendu, chargé à chaque tournée de six brancards, +l'avait déposé devant les marches de marbre, sous l'aveuglante lumière +des lampadaires électriques, entre des camarades que les cahots +faisaient sourdement gémir. Sa fiche portait: «blessure éclat d'obus, +région sous-claviculaire gauche, entorse pied gauche»; le médecin-chef, +en la déchiffrant, prononça: «Salle 28, pour madame Vanves», et deux +infirmiers, l'un militaire, l'autre «bénévole» dont le pas n'atteignait +jamais la cadence voulue, le portèrent à grandes secousses jusqu'à la +salle 28. Il était, à cause de sa jambe, parmi les «couchés», mais son +état était bénin, en somme; un homme plus éreinté, plus hébété, que +souffrant. Dans la pénombre du long corridor, il perçut, comme la +fraîcheur d'un feuillage sous la brise, les coiffes et les robes +blanches des infirmières affairées. + +On le déposa sur le lit 71: + +--Madame Vanves, c'est pour vous... + +Madame Vanves, occupée déjà au déshabillage d'un pauvre fusilier marin +dont la tête disparaissait presque complètement, empaquetée à la hâte, +comme un bloc de glace, sous le pansement, provisoire de l'ambulance du +front, ne se détourna même pas. Le malheureux d'ailleurs, la regarda à +peine. Depuis dix mois de campagne, c'était la première fois qu'il était +«amoché», et les détails de l'hôpital, la personnalité d'une infirmière, +ne lui disaient rien; l'hôpital, seul, lui parlait, lui disait: «Enfin! +enfin! un lieu paisible et couvert!... un lit!... des lits nombreux; +tous les hommes dans des lits!...» Il eut un ressouvenir d'enfance, +d'une longue coqueluche qu'il avait eue, à quatorze ans, au sortir de +l'école primaire. Et ce souvenir d'une maladie, dans un lieu calme, lui +apparut comme idyllique. Après deux jours et une nuit de supplice dans +le wagon de marchandises, l'immobilité, enfin! Après trois cents jours +passés au milieu du vacarme des marmites et du 75, le brouhaha d'une +salle d'hôpital de l'arrière, même au moment de l'arrivée d'un convoi de +blessés, quel silence! quelle douceur!... + +Durant des minutes prolongées, il ferma les yeux, tout abandonné à une +sorte de béatitude, malgré sa douleur à l'épaule et l'incommodité de +cette maudite entorse qui lui rendait tout mouvement impossible. Et +puis, pour la cent cinquantième fois, toutes les circonstances qui +avaient précédé, accompagné et suivi sa blessure repassèrent à ses yeux: +il profitait d'un premier lieu de repos et de bien-être pour se +remémorer les instants de sa vie les plus affreux. + +Il était plongé dans cette sombre rêverie quand il se sentit doucement +dévêtir. On défaisait sa capote; on lui ôtait ses chaussures. Ah! +l'infirmière!... Il ne regarda pas d'abord l'infirmière, mais ses +pauvres pieds à lui, sa poitrine déjà à demi découverte, et il dit: + +--Prenez garde à l'épaule!... C'est mon épaule... + +L'infirmière ne répondit pas et poursuivit sa besogne; elle n'avait pas +de temps à perdre, huit autres blessés couchés venant d'être ajoutés aux +dix qu'elle avait déjà en son service. + +L'infirmière?... Les infirmières?... Au fait, qu'était-ce? Des +religieuses, peut-être. Sous ces vêtements de toile blanche, sous ces +coiffes, il ne savait pas. Alors il leva les yeux sur son infirmière, +et, tout de suite, sans qu'aucune particularité de costume l'eût en rien +renseigné, il eut l'assurance que celle-ci, en tout cas, n'était pas une +religieuse. Pourquoi? Il n'aurait guère su le dire. Les choses dont on +est le plus certain sont celles qu'on ne saurait dire. On l'avait +appelée «madame Vanves»; pour une religieuse on eût dit «soeur saint +quelque chose» probablement; mais il n'était pas très ferré sur ces +usages; non, ce n'est pas cela, non plus que le cou légèrement dégagé de +son infirmière, qui l'informa qu'elle n'appartenait à aucun ordre, c'est +que, instantanément, dès qu'il lui eut vu le visage, il fut gêné comme +il ne l'avait jamais été de sa vie. + +Il se souleva d'un bond sur son bras droit. Il voulait aider +l'infirmière; il voulait surtout ôter lui-même ses chaussettes, trois +malheureuses paires de chaussettes, enfilées les unes sur les autres et +qui n'avaient jamais été changées, depuis combien de temps, seigneur +Dieu! + +Madame Vanves lui dit d'un ton qui n'admettait pas de réplique: + +--Mais, ah çà, êtes-vous fou, mon petit? + +Et d'une main prompte, d'un bras qu'il aperçut pour la première fois, nu +jusqu'au delà du coude, musclé mais modelé, joli, illuminé d'un blond +duvet sous la lumière, elle l'appliqua contre son lit si rapidement +qu'il souffrit à gauche; mais de cette souffrance il ne songea pas à en +vouloir à son infirmière. Il était pourtant douillet, trop complaisant +pour sa personne et avec cela pas commode à l'ordinaire. + +Avant de toucher aux chaussettes, madame Vanves avait retiré le +pantalon, les deux caleçons superposés, et, sans aide, adroitement et +avec une force incroyable, elle avait soulevé son malade sans trop le +faire souffrir de l'épaule, cette fois-ci, pour lui arracher sa capote +et ses gilets de dessous. + +En s'adonnant à cette difficile opération elle avait dû forcément +approcher son visage de celui du blessé; il avait vu de tout près son +profil auquel la coiffe serrée, ne laissant paraître aucun cheveu, +donnait un certain air d'image de piété; il avait senti son souffle; et, +pendant qu'elle l'admonestait, il lui avait aperçu les dents. Il était +de son métier caissier aux Galeries Lafayette; il était célibataire; il +n'avait vu aucune femme depuis dix mois. + +Involontairement il se souleva de nouveau pour allonger autant que faire +se pouvait sa chemise qui, seule, lui restait au corps, avec ses +chaussettes. + +--Ah! mon petit, vous savez, il faudra être raisonnable; vous êtes +blessé à l'épaule, n'est-ce pas? Eh bien, il ne s'agit pas de vous +mettre à faire des évolutions dans votre lit! Et puis, ne me retardez +pas, s'il vous plaît: il y a de vos camarades qui m'attendent... + +Entre temps, elle avisait une de ses pareilles qui courait dans l'allée, +un bassin stérilisé à la main: + +--Ma chère, j'ai une épaule récalcitrante qui ne veut pas demeurer en +place. Il faudra que je demande un de ces messieurs pour me le tenir; +qu'est-ce que ça va être pour le pansement?... + +Le blessé, lit 71, qu'on nommait déjà «l'Épaule», rassembla tout son +courage pour dire à son infirmière: + +--Oh! madame, est-ce qu'un de ces messieurs, au moins, ne pourrait pas +m'enlever mes sales chaussettes, en place de vous? Ça me dégoûte de +penser... + +--Vos chaussettes? Tenez, mon garçon, tenez! + +Et, en deux temps, trois mouvements, de ses petites mains expertes, elle +décortiquait les pieds revêtus des trois enveloppes de laine +agglutinées. + +L'homme qui venait d'assister pendant dix mois à des spectacles +horribles regardait son infirmière avec des pupilles plus dilatées que +s'il eût vu les Boches à quinze pas. Il n'osa rien dire, soupira et +laissa tomber sa tête sur le côté. Dès lors, il s'abandonna comme une +loque à celle qui lavait et astiquait ses malheureux pieds, et les +jambes, et tout le corps, et le visage, comme elle l'eût fait à un +mannequin anonyme: elle venait déjà d'en nettoyer deux autres; elle en +avait huit autres qui attendaient!... + +Après quoi, ce fut la visite du médecin, le pansement de l'épaule, la +constatation de l'entorse; et puis un sommeil dont aucun bruit--et Dieu +sait s'il y avait du bruit dans la salle!--ne pouvait le tirer. + +Le premier visage qu'il vit, en ouvrant les yeux, fut, tout proche du +sien, celui de madame Vanves. Au jour, il le trouva plus beau encore que +la nuit. Elle n'avait pourtant guère dormi, l'infirmière; mais elle +était jeune; elle semblait pleine de santé. Dans l'échancrure de son +corsage, ce matin, elle portait une rose. + +Elle avait aussi son thermomètre à la main, et prenait les températures. +Quand elle lui eut retiré l'instrument de sous la langue, le blessé ne +put s'empêcher de dire: + +--Oh! madame, une rose!... + +Il n'ajouta aucun commentaire; elle ne lui en demanda pas. Elle savait, +par la fréquentation quotidienne des hommes de guerre, depuis dix mois, +leurs surhumaines misères; devant ses beaux yeux de femme jeune, +imaginative et sensible s'étendaient immédiatement toutes les plaines +désolées des pays dévastés par le fer et le feu; elle voyait l'homme +sorti des boues de l'hiver ou des tranchées gelées pour retrouver le +soleil printanier là-haut, très haut, dans le ciel inaccessible et +indifférent, mais sur la terre rien que l'herbe rase ou brûlée, les +cadavres ou les croix de bois, les maisons écroulées, les débris et la +ruine de toutes choses. Une rose... Elle portait une rose!... Il l'avait +vue. Qu'est-ce qu'une rose pouvait bien évoquer des étés, des printemps +passés, de la douce vie enfin, à un être qui, pendant près d'un an, +venait de séjourner aux enfers? Elle n'avait guère le temps pour +réfléchir, mais dans les intervalles de ses tâches pressées exigeant une +sorte d'indifférence, son coeur s'émouvait et saignait. Elle dit à son +blessé: + +--Vous aimez les fleurs? Je vous laisserais bien celle-ci si ce n'était +une de ces dames qui vient de me la donner... Je vous en apporterai une +autre. + +--Oh!... Madame!... + +Elle passa immédiatement à un de ses malades qu'on devait opérer. +L'homme du lit 71 la suivait sans cesse du regard. + +En suivant des yeux madame Vanves affairée, le blessé du lit 71, dit +«l'Épaule», étouffait un sanglot dans sa gorge. Elle lui avait promis de +lui rapporter une rose! Elle! cette femme de qui il ne savait rien sinon +qu'elle était jeune et si belle, cette femme, en tout cas, en qui tout +indiquait qu'elle appartenait à un monde où il ne pénétrerait jamais, et +qui, du matin au soir, sans répit, s'exténuait au chevet de malheureux +dont l'un était un plombier faubourien au langage grossier, l'autre un +nervi de Marseille qui se flattait d'avoir fait mainte fois le coup de +couteau, l'autre un garçon d'écurie, l'autre un prêtre... Il la jugeait +un être admirable; surnaturel. Simultanément, il voyait ses yeux, sa +bouche, et ses dents, sa joue, sans fard et qu'il jugeait douce comme +celle d'une toute jeune fille, son cou délicat et pur, son bras fin, +plein, arrondi, et où un léger duvet blond posait de temps en temps, +comme dans les tableaux des vieux peintres, une lumière d'or. Il n'était +pas, lui, un homme cultivé, ni de bien grand goût; il s'en rendait +compte; mais il était frotté de notions concernant le luxe et la beauté +modernes. La grâce de cette femme, sa promesse lui rappelaient toutes +sortes de choses oubliées, qui avaient fait jadis le charme de sa vie, +auxquelles il avait dit adieu, complètement, le jour de la mobilisation. +Et il était aussi grisé par les contrastes: avoir renoncé à tout, avoir +vécu sans répit dans la présence de la mort, avoir enduré toutes les +souffrances, être tombé enfin dans un boyau sordide, et se retrouver là, +vivant, dans du linge propre, près de la plus exquise des créatures qui +va tantôt vous apporter une rose!... + +Madame Vanves était méticuleuse et scrupuleuse, n'oubliant pas plus une +parole prononcée que le plus infime détail d'un pansement. A son arrivée +à l'hôpital, dans l'après-midi, elle apporta la rose promise à son +blessé, ainsi que divers menus objets pour celui-ci et pour celui-là. +Elle donna à son blessé cette rose comme elle avait maintes fois donné à +d'autres un cigare, une orange, un morceau de fromage de gruyère. + +«L'Épaule» eut une émotion indicible: sa voix s'étrangla dans la gorge; +il ne put même pas dire merci. Madame Vanves ne l'eût pas d'ailleurs +entendu, occupée qu'elle fut tout de suite par la cuisse, du lit 73, +qu'on devait opérer: «Vous n'avez rien mangé, j'espère?... Ah! dame! mon +bonhomme, ça serait tant pis pour vous...» + +«L'Épaule» tenait entre deux doigts de la main droite sa rose, et il la +respirait et la baisait aussi, sous son drap. Madame Vanves avait +apporté cette rose, non pas à sa main surchargée d'objets, mais, pour +plus de commodité, à son corsage, sans attacher d'ailleurs à ce détail +aucune importance. Mais, dans l'imagination enflammée du blessé, que ce +détail avait d'importance! Il se croyait le bénéficiaire d'une faveur +exceptionnelle. Il n'était pas seul d'ailleurs à éprouver cette +impression; un de ses voisins de lit lui avait dit, après la rose: «Eh +ben! mon colon!... T'as plus qu'à te faire couper la barbe!...» + +Et, en effet, la même idée exactement lui était venue à lui-même: se +faire couper la barbe. Il avait le visage d'un véritable «poilu». Toute +la journée il réclama le coiffeur; il voulait se faire raser. + +On eut peu le loisir de s'occuper de lui. + +Il y avait dans la salle et dans le service même de madame Vanves, des +malades assez graves; quant à elle, elle était sur les dents et n'eut +même pas un clin d'oeil pour celui de ses blessés à qui elle avait donné +une rose. Elle assista à l'opération de «la cuisse», un petit sergent de +vingt-deux ans, engagé depuis quatre mois et ayant déjà fait le Maroc +avant la Grande Guerre. Elle-même le ramena de la salle d'opération sur +la table roulante, aidée d'un infirmier bénévole; et, encore sous +l'action du chloroforme, le petit sergent, au lit 73, occupa la salle, +parce qu'il se mit à parler. Il était étendu, pâle et inerte, sur son +lit; il fermait hermétiquement les yeux, et sa bouche, seule, dont le +souffle repoussait le drap, évoquait la bataille, les instants de la +tranchée sans doute, qui avaient précédé l'éclat d'obus fatal. D'une +petite voix de commandement sèche, cinglante et hachée, il annonçait +autour de lui: «Attention!... ordre d'attaquer à 3 h. 15... par +téléphone tout à l'heure, oui... Vous êtes prêts? où sont les +caporaux?... Ah! en voilà un... Et le deuxième? Bon. Trois, et quatre, +bon. Ne bougez plus... Vous les voyez, hein?... Mais les Boches, +pardi... Vous ne les voyez pas, là, à quarante mètres, qui sèchent au +soleil comme des bouses de vache?... Tenez ma lorgnette, tas +d'andouilles!... Vous prendrez chacun dix hommes, entendez-vous, avec +chacun deux grenades... pas plus, non. Ce n'est pas la peine... Mais +non! pas de fusils, f...! que je vous dis... Qu'est-ce que c'est que ces +bleus qu'on m'a amenés là? Pas des hommes, ça, c'est des filles! C'est +pas malheureux d'envoyer ça sur le front! ils devraient être chez la +couturière... Attention! vous entendrez bien l'ordre du capitaine? +Bon... Où est passé le lieutenant?... Blessé? Ah! sacristi, c'est sur +moi que ça retombe, c'est agaçant... Mais qu'est-ce qu'ils attendent?.. +V'là l'heure passée... Ça ne sera pas encore pour aujourd'hui... Ah! en +avant!... Et pas peur, mes enfants!... De quel côté il faut marcher? +c'est moi qui vous l'indique: je suis devant...» + +Les infirmières, les infirmiers militaires, les bénévoles se pressaient +autour du lit du petit sergent chloroformé qui semblait un jeune héros +mort évoquant, par delà la tombe, la vie fiévreuse de la tranchée de +première ligne. Les blessés étaient assez indifférents; ils avaient tous +vu «ça»; ils en sortaient; c'était la vie quotidienne; pour ces modestes +martyrs, c'était le train-train ordinaire. Celui du lit 71 n'écoutait +même pas; il respirait et baisait sa rose. Il était de ces gens qui +n'aiment pas les romans tragiques ou tristes et qui préfèrent les contes +bleus. Il voulait quelque chose qui le changeât complètement de ce qu'il +avait tant vu et vécu; et il s'improvisait un roman d'amour. + +Le coiffeur demandé arriva alors qu'on ne s'occupait encore que du petit +sergent opéré. L'amoureux fut tondu et rasé de près. Quand madame Vanves +repassa au pied de son lit, elle qui ne le regardait même pas +d'ordinaire, fut instinctivement attirée par sa figure nouvelle. D'un +coup d'oeil, elle vérifia le numéro du lit, reconnut les voisins de +gauche et de droite, et dit: + +--Tiens! vous vous êtes fait épiler? Vous étiez bien mieux avec votre +barbe. Et elle passa, allant à ses affaires. + +Les voisins, à droite et à gauche, pouffèrent. + +Le malheureux éprouva une sourde rage que ses compagnons qui le +blaguaient étaient loin de soupçonner. A droite comme à gauche, on ne +cessa de lui monter une scie à propos de la rose, à propos de la barbe. + +Ces propos enfiévraient l'amoureux. Il suivait, dans la salle, madame +Vanves allant et venant. Quand il la voyait disparaître, on eût dit pour +lui qu'on faisait la nuit. Quand elle était là, il ne savait s'il était +heureux ou au désespoir, mais il vivait du plaisir de la voir. Elle ne +le regardait jamais plus qu'un autre, jamais autrement qu'un quelconque +de ses malades. + +«Elle ne sait pas qui je suis, se disait-il, elle me croit peut-être un +ouvreur de portières...» Et quand il réfléchissait à ce qu'il était, il +se demandait qui elle pouvait être, elle, et la distance n'en était +peut-être pas amoindrie. Il apprit qu'elle habitait une jolie villa, +toute seule avec son enfant et des domestiques; elle était divorcée. +Elle accomplissait sans répugnance toutes les besognes de l'hôpital; +pourquoi dédaignerait-elle l'amour d'un honnête caissier aux +Galeries?... En fait d'amour, que lui demanderait-il, d'ailleurs? +D'accepter l'hommage de son sentiment; bien entendu, pas davantage. + +Il décida de lui écrire; c'était plus facile, car, lui parler d'un tel +sujet, il ne l'oserait jamais. Il mûrit longuement ses plans; il +commença par lui demander un livre qu'elle alla prendre pour lui dans la +bibliothèque après lui avoir demandé son nom, car elle l'avait +jusqu'alors ignoré. Elle sut ainsi--mais pas pour longtemps, car il +resterait toujours pour elle «l'Épaule»--qu'il se nommait Edmond +Plauchut. + +--Plauchut, répéta-t-il en épelant; oh! c'est un nom bien ordinaire!... + +Elle ne sourit même pas et lui rapporta le _Lys rouge_. + +--Tenez. Avez-vous lu ça? + +--Non, madame. + +Il ne lut pas le livre; mais il écrivit une belle lettre, une trop belle +lettre en vérité; elle était malhabile et d'une niaiserie ingénue. +Jamais de sa vie il n'avait écrit quelque chose d'aussi bête. Il la +lisait et la relisait; et, chose singulière, cette lettre lui paraissait +magnifique. Il y avait mis toutes ses intentions et toute sa timidité. + +Il l'inséra dès le lendemain dans le volume et remit le tout à son +infirmière en la priant d'ouvrir le livre à la page 140 quand elle +serait à la bibliothèque: + +--Comment! dit madame Vanves, vous avez déjà lu ce livre. + +--Oui, madame. + +--Diable! vous allez vite. Est-ce qu'il vous a plu? + +--Beaucoup! mais j'aimerais mieux... Oh! vous allez me trouver +stupide... mais j'aimerais mieux... + +--Vous aimeriez mieux un livre sur la guerre, parbleu!... mais c'est +que... + +--Non, un livre sur l'amour. + +--Mais, c'en est un! Qu'est-ce qu'il vous faut donc! + +Il rougit comme une fillette. Elle ne comprit rien à son blessé; elle +emporta le roman, préoccupée de cet état d'esprit étrange. Tout juste +pensa-t-elle, arrivée à la bibliothèque, à ouvrir le volume. Elle ne se +souvenait plus de la page indiquée. Mais le volume s'ouvrit de lui-même +et elle vit la lettre. + +--Il est fou, se dit-elle, en mettant la lettre dans son corsage, sans +la lire. Elle avait autre chose à faire. + +Quand elle la lut, ce fut pour en rire; car une femme supporte +volontiers, avec sympathie même, le langage d'un homme de condition +autre que la sienne, mais son style, non. Le pauvre Edmond Plauchut, qui +avait bravement signé de son nom sa lettre d'amour, se fit tort. + +Entre temps, le bruit s'était répandu dans la salle que madame Vanves +apportait «des roses» à son blessé. En effet, on avait vu Plauchut +conserver la rose à la boutonnière de sa veste; ses camarades de lit ne +se faisaient pas faute de raconter qu'il la baisait en cachette. Ce sont +des choses qu'on aime à entendre et qu'on répète à plaisir, en les +déformant, travestissant, multipliant, Dieu sait comme! Les camarades +l'avaient vu écrire, s'appliquer, avaient surpris le manège de la lettre +insérée dans le volume. On disait, non seulement dans la salle mais dans +l'hôpital, que madame Vanves recevait «des lettres» de ses blessés. +C'était une petite femme qui n'avait l'air de rien, sans doute, à qui +l'on ne pouvait rien reprocher dans le service. En effet, depuis six +mois, elle en faisait un très dur, avec adresse, avec compétence, sans +rechigner, sans manquer une seule fois, c'est certain; mais enfin, cette +petite madame Vanves, qui était-ce? une femme divorcée, ça c'était +connu; qui voyait-elle? personne. «On ne la recevait pas»; elle vivait +seule, chez elle avec son petit garçon. + +Dès qu'elle eut pris connaissance de la lettre, elle n'hésita pas un +instant. Aussitôt que l'occasion s'offrit à elle d'approcher Plauchut, +elle lui dit, d'un ton assez sévère, qu'elle voulait tenir sa lettre +absolument pour non avenue, qu'elle l'oubliait entièrement, d'abord +parce qu'elle la considérait comme insensée, ensuite parce que tout +manège de galanterie, ne fût-il qu'un jeu entre blessé et infirmière, +pouvait entraîner les conséquences les plus graves tant pour l'un que +pour l'autre. + +--Si votre inconséquence est connue, lui dit-elle, vous me compromettez +moi autant que vous-même. La moindre plaisanterie, ici, dégénère en +scandale. + +Plauchut montra un grand désespoir. Il s'accusa d'être une brute pour +avoir agi comme il l'avait fait; il dit que de toute manière et quels +que fussent les usages de la maison, son audace était folle étant donné +ce qu'il était, lui, et ce qu'était son infirmière; mais qu'il n'y +pouvait rien, qu'il l'aimait: + +--Ça m'a atteint comme une balle, disait il, je ne l'ai seulement pas +entendue siffler... On n'entend que celles qui vous passent à côté... +Excusez-moi, madame: je ne bougerai pas, je ne dirai rien; je ne vous +adresserai même pas la parole... Je suis habitué à vivre à la dure, +allez... mais ce coup-là!... + +--Allons! plus un mot, dit-elle; je n'en entendrai pas un, vous me +comprenez bien? Autrement, je vous fais changer de service. + +Et elle alla à ses affaires. Et les bruits allèrent de l'avant. Cette +courte explication même, à laquelle elle n'avait pu se dérober, fut mal +interprétée. On se montrait la belle infirmière de loin, causant avec +«son préféré». + +Il était difficile de préciser un fait qui accusât madame Vanves; +d'autre part, on était tenu d'observer une certaine prudence, car +l'infirmier-major militaire professait toutes les indulgences pour +madame Vanves; car le docteur, chef de service depuis peu, manifestait +toute disposition à lui faire la cour, car le médecin chef, comme le +chirurgien d'ailleurs, avaient pour elle un oeil que toutes ces dames +remarquaient bien, et qui n'était pas celui dont ils les regardaient +elles-mêmes. Mais arrêter des femmes mises en action par cet instinct +violent qu'elles ont d'épousseter ou de nettoyer ce qu'elles croient +faire tache!... + +Désormais, madame Vanves faisait tache. Quelqu'un prétendit qu'on ne la +voyait pas régulièrement à la messe. Une divorcée! fallait-il s'en +étonner? + +Madame Vanves, ignorante de ces potins, continuait comme toujours sa +besogne. Mais nul potin d'hôpital qui ne parvienne aux blessés. Plauchut +fut rapidement informé de ce qui se disait sur elle. Il partageait +l'opinion populaire, et même générale, que la conduite d'une femme jeune +et jolie est sujette à caution. Il lui reparla, malgré tous ses +serments, de son amour qui était réel. Elle regimba d'abord assez +vertement, très ennuyée, mais au fond d'elle compatissante à la passion +de ce pauvre homme. Et sans répondre aucunement au sujet de conversation +qu'il lui proposait, elle l'interrogeait sur les combats auxquels il +avait assisté, sur ses antécédents, sur son métier, sur sa famille. + +--Ah! vous étiez à la caisse derrière l'ascenseur. Mais j'ai dû vous +payer bien des fois!... + +--Oh! je vous aurais bien reconnue, disait Plauchut. + +Elle essayait en vain de le faire parler d'autre chose que de son amour, +par condescendance et pitié pour lui, tout en ménageant les convenances; +mais il y revenait sans cesse et très habilement, peu à peu même avec un +certain aplomb. Elle s'en irrita et l'évita autant qu'il était possible. + +Il la suivait des yeux allant et venant; il suivait son profil si pur, +le coussin de cheveux que sa coiffe comprimait; il aimait à voir agir si +adroitement ses deux beaux bras toujours blancs malgré le métier qu'elle +faisait, et leur duvet blond où se jouait la lumière. + +Son coeur battait quand elle approchait de son lit, ou parlait, et se +comprimait péniblement lorsqu'elle s'était éloignée. + +Elle recourait à des combinaisons ingénieuses avec le médecin pour que +ce fût lui qui fît le pansement de l'épaule et non pas elle. + +Quand Plauchut, qui jaunissait et perdait le boire et le manger, fut +assuré qu'elle s'écartait de lui systématiquement, il recourut, en +désespéré, aux grands moyens. Un matin que, le docteur étant absent, il +fallait bien qu'elle pansât son épaule, il la mit au courant des bruits +qui couraient sur elle. + +--Vous méprisez mon amitié, dit-il; n'empêche que les autres ne vous +diront pas ce que la conscience me commande de vous apprendre: un +complot se trame contre vous. Je vous avertis sans rancune. + +--«Sans rancune», dit-elle, il ne manquerait plus que ça. S'il est vrai +qu'on clabaude contre moi, c'est à cause de vous: je l'avais bien +prévu... + +--Oh! madame Vanves, je souffre!... + +--Est-ce que votre blessure vous fait mal? + +--Il s'agit bien de cela!... + +Il l'avait néanmoins piquée; et elle revenait vers lui afin de lui +extorquer quelques détails. Les dames de la salle, dans leurs rapports +avec elle, lui faisaient mine plus charmante que jamais. Toutes épiaient +madame Vanves lorsqu'elle causait avec celui qu'on nommait à présent +«son blessé», et l'on eût dit qu'elles chronométraient le temps consacré +à «l'Épaule» par son infirmière. + +Plauchut recueillait de ses camarades, blessés oisifs et ennuyés, la +moisson de potins la plus abondante possible, afin de retenir madame +Vanves à son chevet. Il l'avait jugée dure et impitoyable pour lui; +l'amour qu'il nourrissait pour elle ne l'empêchait pas de trouver un +certain sel à lui dire des choses qui la mettaient en rage. Et puis, +pour lui, l'essentiel était qu'elle fût là, qu'il la vît près de lui, +qu'il la touchât presque, et qu'il la sentît suspendue aux choses qu'il +lui disait. + +L'inconvénient était qu'à mesure qu'elle causait davantage, et à voix +basse, avec Plauchut, afin de se tenir informée, et puis, petit à petit, +par habitude, non seulement elle donnait prise à la calomnie des femmes, +mais elle enflammait Plauchut. L'infortuné Plauchut, qui avait commencé +par ajouter à sa conversation un ou deux mots amers concernant le +malheur de son coeur, s'enhardissait à présent jusqu'à émailler tout son +discours d'aveux douloureux; et, durant le pansement quotidien, ou même +dans le courant de la journée, il faisait accepter à son infirmière des +propos qui l'eussent indignée si elle ne se fût pas considérée désormais +comme attachée par une sorte de complicité à son Plauchut. Le gaillard +ne se gênait pas, quel que fût le moment, d'adresser à son infirmière un +certain coup d'oeil où elle croyait comprendre, bonne âme, qu'il venait +de recueillir une nouvelle concernant l'affaire qui la tourmentait; et +il lui murmurait tout simplement qu'il avait encore une fois rêvé d'elle +ou qu'à cause d'elle il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit; ou bien il +lui donnait à lire une lettre de sa vieille maman, où celle-ci faisait +remarquer à son garçon blessé qu'il donnait bien peu de détails sur sa +santé et s'attardait d'une façon surprenante à parler de son infirmière: +«Par qui êtes-vous donc soignés?» demandait avec méfiance la bonne +femme. Il trouvait, lui, la chose drôle, mais la chose faisait rougir +madame Vanves sans la flatter aucunement. + +Et les dames rivales ou mal intentionnées enregistraient de loin la +petite scène, finissaient par la connaître jusqu'en ses détails. Ne +sait-on pas tout? Elles surent la réflexion de la mère. + +Et la situation s'aggravait de ce que madame Vanves ayant effectivement +une assiduité particulière auprès de Plauchut, ses autres lits étaient +jaloux. Ils étaient jaloux sans méchanceté, assurément, car ils aimaient +tous madame Vanves; mais cependant ils étaient jaloux, précisément parce +qu'ils l'aimaient. Et, sans croire que leurs dires pussent avoir la +moindre conséquence, ils les joignaient aux caquetages des infirmières +de la salle 28 et de quelques autres. + +Pendant ce temps-là, le véritable amoureux, Plauchut, qui +s'enhardissait, croyant avoir apprivoisé sa belle, Plauchut qui allait +mieux, qui se levait, qui faisait mouvoir son bras qui sortait en +promenade, qui même «faisait le mur» avec agilité, aux heures non +réglementaires, Plauchut sautait hors du jardin de l'hôpital, un beau +soir, après le souper, le personnel civil ayant réintégré son logis, et +s'en allait sonner tout droit chez madame Vanves. + +Celle-ci ne put croire la description que lui faisait du soldat sa femme +de chambre; elle-même alla voir à l'antichambre, reconnut son adorateur +embarrassé et abêti par son acte d'audace, ne sut tirer de lui aucune +explication plausible de sa venue, et, en un tournemain, le mit à la +porte. + +De sorte que l'infortuné Plauchut, ébaubi, honteux lui-même de ce qu'il +avait osé accomplir, et sous le coup de rencontrer à chaque pas quelque +sergent de la place, réintégra l'hôpital plus tôt, et de beaucoup, qu'il +n'avait pris ses dispositions pour le faire, et fut cueilli par +l'officier gestionnaire juste au moment où de son bras valide il +s'aidait à sauter la barrière. + +--C'est vous, Plauchut. Vous êtes sortant demain, avec quatre jours!... + +Ce qui signifiait que le soldat Plauchut, quel que fût l'état de sa +santé, serait dirigé le lendemain matin sur son dépôt où il aurait à +subir quatre jours de salle de police, et ce qui contenait implicitement +privation des sept jours de permission réglementaires lors de la sortie +de l'hôpital. + +Plauchut partit pour le lieu de son dépôt, le lendemain matin à 11 h. +30. Il eut encore le temps de voir madame Vanves procéder dans la salle +à sa besogne ordinaire. Elle ne le regarda ni plus ni moins qu'elle ne +faisait de coutume, bien qu'elle fût informée de son départ précipité et +en connût la cause. Elle vint à lui pour le pansement de son épaule. Il +eut un mouvement de rébellion; il ne voulait pas se laisser panser: + +--A quoi bon, disait-il, puisque je vais me faire tuer!... + +--Voyons! mon petit, c'est obligatoire: n'attirez pas l'attention du +major pour aggraver votre cas!... + +--Mon cas!... Mon cas!... Qui est-ce qui en est la cause, de mon cas? + +--Oh!... Plauchut!... + +Alors Plauchut, tout à coup, se mit à pleurer comme un enfant. Il venait +de songer à l'énormité du reproche qu'il faisait à son irréprochable +infirmière; et, en même temps, il souffrait d'une violente irritation +nerveuse, et il songeait à son malheur à lui; car il était vrai qu'il +aimait cette femme. + +Il partit. Ce n'était plus les départs des premiers temps de la guerre, +alors qu'on accompagnait les hommes au chant de la _Marseillaise_. + +Madame Vanves lui serra simplement la main; elle lui fit tout de même un +petit cadeau, ce qui était assez d'usage: un stylo de deux francs +soixante-dix. + +Et, dans l'après-midi qui suivit le départ de Plauchut, madame Vanves +arrivant à l'hôpital fut arrêtée par le planton qui lui dit que le +médecin-chef était à son cabinet et désirait lui parler. + +Madame Vanves alla avec une grande tranquillité au cabinet du +médecin-chef. Ce n'était pas la première fois que le médecin-chef usait +de prétextes pour avoir avec elle un petit moment d'entretien. C'était +un homme doux, presque timide, marié, père de famille, mais visiblement +complaisant aux figures de femmes agréables. + +Elle le trouva très gauche: il se leva, déplaça des paperasses pour lui +offrir un siège, la pria de s'asseoir, lui demanda des nouvelles de sa +santé: les travaux de l'hôpital ne la fatiguaient-ils pas? Il semblait +désirer qu'elle lui répondît qu'elle en était excédée. Elle dit qu'elle +en avait pris l'habitude, que cette vie active lui était devenue comme +nécessaire et ajouta en souriant que, si jamais la guerre prenait fin, +elle en serait toute décontenancée: + +--Qu'est-ce que je ferai, monsieur le médecin-chef? + +M. le médecin-chef avait l'air de plus en plus incommodé; à mesure qu'il +voyait de près madame Vanves, il désirait davantage continuer à la voir. +Il pensait lui aussi que si la guerre était jamais finie il serait privé +de l'aimable vue de madame Vanves; mais il saisit cette idée fournie par +elle pour lui faire part de ce qu'il avait à lui dire et qui ne semblait +pas du tout facile. + +--Je voudrais bien que la guerre fût finie, moi, dit-il; pour beaucoup +de raisons, mais à cause d'une entre autres. C'est que je serais par là +dispensé de la mission pénible que j'ai à accomplir aujourd'hui... + +--De quelle mission donc, monsieur le médecin-chef? + +--Eh bien, voilà. Chère madame Vanves, vous voyez devant vous l'homme le +plus ennuyé de cette maison où vous savez mieux que personne que les +souffrances sont nombreuses... Madame Vanves, je rends justice à votre +charitable dévouement, à votre zèle, à votre assiduité et à l'habileté +dont vous avez fait preuve depuis dix mois dans cette maison; +mais...--hélas! il y a un mais!...--de nombreuses plaintes se sont +élevées contre vous; je n'ai pas voulu d'abord les entendre, et puis +j'ai été contraint de le faire: vous êtes bonne, madame; ne seriez-vous +pas par hasard bonne à l'excès?... Vous êtes jeune aussi, et, j'ose le +dire sans croire vous offenser, charmante: ne seriez-vous pas trop +charmante!... Ah! c'est une question délicate! Votre bonté pour nos +blessés a pu vous entraîner au delà des limites réglementaires.--Oh!... +il ne s'agit que d'enfantillages, cela va sans dire; mais vous savez +comme en cette ruche bourdonnante, tout est rapidement amplifié, +dénaturé même.--Vos grâces naturelles, eh! mon Dieu! elles ont pu agir à +votre insu!... Toujours est-il que je ne puis laisser passer, si minime +qu'il soit, le léger scandale qui s'est produit--car il s'est produit, +madame, et un blessé a été renvoyé ce matin à son dépôt pour s'être +évadé hier de l'hôpital et s'être rendu chez vous... Il y a des +témoins... + +--Mais, monsieur le médecin-chef!... + +--Je vous arrête, madame! Je ne dresse point contre vous un acte +d'accusation auquel il soit permis de répondre; personnellement, je me +porte garant de vos bonnes intentions et de votre innocence... Mais je +me trouve en face... comment dirai-je? d'un état de surexcitation des +esprits qui cause le désordre, et des faits patents me sont rapportés +dont je ne retiens qu'un seul: évasion du blessé et sa présence +constatée chez vous... + +--C'est bien, dit madame Vanves en se levant: pour vous témoigner ma +gratitude des ménagements que vous employez, monsieur le médecin-chef, +je vous épargne d'ajouter que vous me mettez à la porte!... + +--Mais, loin de moi, madame... + +--Adieu, monsieur le médecin-chef. + +Le pauvre médecin-chef était un homme muni des meilleures intentions, +porté naturellement à la complaisance envers madame Vanves, ennemi des +querelles, avant toute chose, ne voulant pas d'«affaire»; mais captif, +comme beaucoup de ses pareils, de certaines femmes, bonnes infirmières +ou non, qui, surtout aux premiers temps de la guerre, l'avaient aidé de +leurs deniers à mettre debout sa formation sanitaire. Il cédait, comme +les indécis ou les faibles, à la pression de la majorité. Il était fort +penaud dans l'occasion présente, et il était, lui, chef de l'hôpital, +beaucoup plus ennuyé que madame Vanves qu'il priait d'en sortir. + +Elle le soulagea grandement en allant vite chercher ses vêtements au +vestiaire et en repassant devant le planton pour réintégrer son +domicile. + +Le départ de madame Vanves fit une histoire dans l'hôpital, qui, à elle +seule, mériterait d'être racontée. + +Trois ou quatre semaines après, le vaguemestre remettait au bureau de +l'hôpital une lettre, écrite au stylo, parvenue en franchise postale, à +l'adresse de «Madame Vanves, infirmière». La lettre fut portée à la +villa qu'habitait la jeune femme expulsée. Elle était ainsi conçue: + +«Madame, + +«Je vous écris cette petite lettre d'un boyau comme j'en ai tant vu +depuis le temps que c'est la mode pour nous d'y vivre. Vous en avez tant +entendu parler vous-même que ce n'est pas la peine que je m'escrime à +vous décrire mon terrier. Je vous dirai seulement que mon épaule va +beaucoup mieux et ne me gêne qu'à certains moments où les nécessités de +la vie exigent de ma part un peu de gymnastique non suédoise, je vous +prie de le croire. Mais ce n'est pas ça qui me chagrine, c'est de vous +avoir quittée un peu brusquement. La vie est dure et on ne fait pas +toujours ce qu'on voudrait par le temps qui court. + +«Je vous dirai, madame, que plutôt que de moisir au dépôt, j'ai préféré +retourner vous savez où. Ici on entend la musique, sapristi! et le temps +passe car on n'est pas sans occupation. Nous avons pris trois tranchées +aux Boches avant-hier et nous sommes installés dans le dernier confort +moderne de ces messieurs auquel il n'y aurait rien à redire si ce +n'étaient les poux que ces cocos-là cultivent comme le blé chez nous; on +les bat comme le grain et plus on en aplatit et plus il y en a. Mais je +vous fais faire la grimace et je vois bien que vous allez me maudire une +fois de plus: le sacré Plauchut ne vous fichera donc jamais la paix? Si, +madame, et quand vous recevrez cette lettre si jamais quelque bonne âme +se trouve pour la prendre dans mon gilet et vous la mettre à la poste, +ledit Plauchut ne sera plus en passe de vous faire de la peine. + +«Madame Vanves, quelque chose me dit que je ne vais pas aller loin. Je +ne m'en chagrine pas, n'ayez crainte. Si j'étais encore à l'hôpital, je +ferais peut-être encore le lâche, histoire de vous voir plus longtemps, +mais ici un peu de plus un peu de moins, c'est kif-kif. Aussi je ne me +ménage pas: j'ai déjà eu quelques paroles de félicitations de mes +supérieurs--ah! nous sommes loin de l'officier gestionnaire!--et on m'a +même laissé entendre que je serais cité. Tout ça c'est bien peu de +chose! Être cité, gagner ses galons sur les champs de bataille, ça ne +m'avancera pas beaucoup à vos yeux et ça ne diminuera pas la distance +infranchissable qu'il y a de vous à moi. Mais si j'étais tué, madame +Vanves, si cette lettre, en vous parvenant--car c'est par là que vous +l'apprendrez--vous apprenait que je suis mort au champ d'honneur, comme +on dit, peut-être que cette nouvelle, quoique bien banale encore, car il +y a tant de pauvres bougres qui se la brisent de cette façon-là tous les +jours, peut-être tout de même que vous jugeriez moins indigne l'audace +que j'ai de vous dire que je vous aimais... Pardon! je ne peux pas +encore aujourd'hui, sous les marmites qui font un boucan infernal autour +de moi, je ne peux pas m'empêcher de vous répéter ce mot qui vous a tant +offensée. + +«Vous me pardonnerez, vous ne me maudirez pas quand vous saurez que si +je meurs bien, c'est pour m'approcher de vous que je le fais. Oh! +j'entends d'ici, malgré le sale boucan--j'entends votre douce voix qui +me dit: + +«Mon petit, je ne suis pour rien là-dedans: c'est à son pays qu'on offre +sa vie...» Pardi, je ne suis pas moins bon patriote qu'un autre; je sais +bien qu'il faut se faire hacher plutôt que d'être jamais Boche, mais +voyez-vous, madame Vanves, après dix à onze mois de tranchées, on a +quelquefois besoin d'être aidé à se faire une raison; on a besoin de se +cramponner à une figure vivante: à un grand chef ou bien, comme je l'ai +lu dans les vieilles histoires, «à sa Dame». Quand on sait qu'une figure +fameuse vous regarde, il n'y a pas à dire, on a plus de coeur à accomplir +la petite formalité. Moi, qu'est-ce que vous voulez? je suis né galant: +ça n'était pas mal vu autrefois, à ce qu'on assure, chez nos vieux +grands-pères français; aujourd'hui, c'est différent: il faut se cacher +pour aimer la beauté. Tant pis! Ça sera donc en cachette de vous que je +ferai quelque chose de pas ordinaire, mais j'ai l'espoir que cette +lettre, en vous étant remise, vous dira que si je ne pouvais rien être +pour vous de mon vivant, j'aurai eu du moins une minute--la dernière, +sans doute--où il n'était pas indigne de vous, le pauvre Plauchut... + +«Excusez-moi, madame Vanves, le lieutenant commande d'avancer...» + + + + +LE PRINCE BEL-AVENIR ET LE CHIEN PARLANT + + +Il était une fois un Roi et une Reine, d'un âge avancé, et qui avaient +donné le jour à beaucoup d'enfants, tous plus beaux les uns que les +autres, vigoureux, de coeur bien placé, et habiles à l'art de la guerre, +certains, même, fertiles en esprit. Eh bien! malgré des dons si +brillants chez ceux qui formaient l'espoir du royaume, malgré la bonté +et la sagesse du Roi, les sujets se plaignaient de n'être pas heureux. + +Le bon Roi et la bonne Reine s'adressèrent aux Fées qui étaient encore +d'un utile secours dans ce temps-là, et l'une d'elles, nommée Maligne, +leur annonça qu'ils auraient encore un fils qui ferait le bonheur d'un +chacun. + +En effet, la Reine mit au monde un garçon qui fut nommé le Prince +Bel-Avenir, puisqu'il devait apporter à tous un sort meilleur. + +Le Prince était évidemment un cadeau du Ciel, mais, à l'examiner de +près, il paraissait plutôt vomi des gouffres de l'enfer, tant il était +vilain et contrefait. + +Il portait une bosse entre les deux épaules, et non pas même au milieu; +son ventre était ballonné comme celui d'un crapaud qu'on retourne du +pied, et l'on eût juré qu'il ne se tiendrait jamais qu'à croupetons, +tant ses jambettes étaient inégales. Quant au visage, autant vaudrait +n'en point parler, si l'on n'était obligé de déclarer qu'un de ses yeux +semblait ne pas pouvoir se détacher de l'Orient quand l'autre était +attiré, à la chute du jour, par le globe du soleil réfléchi dans +l'étang. + +Ni le Roi ni la Reine ne firent une très bonne figure à la Fée Maligne, +qui avait prédit sa naissance, lorsqu'elle fut invitée, selon l'usage, +au baptême du jeune Prince Bel-Avenir, et priée d'être sa marraine. +Toutefois Maligne n'en prit point ombrage, et, posant un doigt sur le +front de son filleul, elle déclara qu'elle lui faisait le plus beau des +dons qu'aucun homme eût jamais reçu. + +«Ce n'est pas dommage, grommela dans sa barbe le vieux Roi, et voilà un +don qu'on ne dira pas superflu!» + +Comme ce don ne consistait ni en or ni en pierres précieuses, et que nul +ne le pouvait apercevoir ni palper, il n'y eut bientôt qu'une pensée par +tout le royaume: à savoir que la Fée Maligne s'était une seconde fois +moquée du vieux Roi et de la vieille Reine, et, si ce n'eût été la +crainte, personne ne se fût privé de hausser les épaules et d'inscrire +des brocards sur les monuments publics. A la vérité, tout le monde ne +s'en priva pas. + + * * * * * + +Le Prince Bel-Avenir grandit, si l'on peut dire, en âge du moins, car +pour le reste c'est à peine s'il gagnait quelques pouces de taille. Mais +aussitôt qu'il eut appris l'usage de la parole, voilà qu'il se mit à +amuser sa nourrice et les gens du Palais, et jusqu'aux petits enfants +qu'on lui donnait pour compagnons de jeux, par l'ingéniosité qu'il avait +à tirer parti de la moindre chose, fût-ce de rien. Non pas qu'il agençât +des brindilles de bois pour construire des chariots, édifiât des moulins +ou mît en branle des mécaniques tirées des découpages de boîtes à +sardines où à gâteaux secs. Non, ces ressources puériles-là étaient +connues bien avant lui. Mais vous lui donniez par exemple une allumette, +il y voyait un obélisque de vingt mille pieds cubes et recouvert +d'inscriptions qu'il déchiffrait à plaisir; d'une pantoufle, il faisait +l'antre où Hercule habite; et un cent d'épingles piquées sur leur pelote +suffisait pour qu'il vous fît croire qu'une ville était là avec ses +tours, ses beffrois tintants et les innombrables cheminées où cuisaient +des repas gigantesques. Il dédaignait les jouets magnifiques dont la +Reine lui faisait présent, et, à plat ventre sur le sol, il soufflait +dans la rainure du parquet en soulevant la poussière et, à entendre son +commentaire, vous juriez assister à l'explosion d'une cargaison de +pétrole dans les docks du pays ennemi. Le Prince était encore une sorte +de marmot, qu'il avait la réputation de raconter des histoires +auxquelles tout le monde, du petit au grand, se laissait prendre. + +Ces histoires volaient de bouche en bouche. On les sut par coeur, et l'on +y avait un goût très vif, parce qu'elles vous tiraient hors des +spectacles que l'on voit tous les jours. Elles exaltaient les hauts +faits de héros passés ou à venir, s'inspiraient de guerres horrifiques, +ou bien, et c'est ce qui était le plus surprenant, narraient tout +simplement des aventures bêtes comme chou, d'un berger et d'une bergère +gardant côte à côte leurs moutons, et qui, s'étant souri un beau jour, +s'épousaient et avaient beaucoup d'enfants... Il est, en effet, +extraordinaire que les histoires les plus unies et les plus dépourvues +d'incidents puissent avoir autant de prix que les machinations +insensées. + +Le Roi remarqua qu'il y avait beaucoup moins d'émeutes dans le pays, et +que les Cahiers adressés annuellement par ses préfets étaient bien moins +chargés de plaintes que par le passé. Bien entendu, il ne manquait pas +d'attribuer ces résultats à sa bonne administration, qui tôt ou tard +devait porter ses fruits. Lui-même se trouvait fort ragaillardi en sa +vieillesse; il mangeait plus copieusement et dormait dur. Comme le +dernier de ses sujets, il se délectait aux récits qui couraient le +royaume, que l'on mettait çà et là en musique, transportait sur les +tréteaux en les défigurant du tout au tout, et que de charmants jeunes +gens venaient chantonner pendant les repas. + +Mais, comme ce n'était pas alors la coutume de faire remonter l'honneur +de ces distractions toutes nouvelles à celui qui les avait inventées, il +va sans dire que le jeune Prince n'en retirait aucun avantage. Le Roi ne +voyait en ces imaginations que jongleries, n'en savait nul gré à son +fils dernier-né, et celui-ci même, lorsque lui revenait toute cette +littérature populaire, ne se souvenait seulement pas qu'il en était +l'auteur. + + * * * * * + +Il faut, chacun le sait, que les princes se marient. Lorsque l'âge fut +venu pour Bel-Avenir de prendre femme, on lui donna une engageante +escorte, afin de rehausser sa chétive mine par tous les pays où il +voyagerait en quête d'une jeune princesse digne de son rang. Il en +trouva plusieurs qu'il eût épousées volontiers, car il ne manquait pas, +à première vue, de leur prêter cent qualités qui n'étaient pas les +leurs, tant il créait facilement. Mais hélas! elles ne faisaient pas de +même, et, quelles que fussent sa gentillesse et sa fine manière de dire, +aussitôt qu'elles jetaient les yeux sur sa bosse, les unes ne pouvaient +se retenir de pouffer et les autres de faire des grimaces ou contorsions +fort désobligeantes pour le prétendant; finalement, toutes viraient sur +le talon et s'en allaient mignardiser avec quelque bellâtre imbécile. Le +pauvre Prince en souffrait fort, bien qu'il ne vît pas souvent les +choses telles qu'elles sont, même les mauvaises, mais il les voyait +pires quelquefois. + +Cependant, une de ces nobles filles, la Princesse Alice, qui n'avait pu +consentir à l'épouser, lui avait fait cadeau, en souvenir des +spirituelles choses qu'il avait su lui dire et pour adoucir son refus, +d'un petit chien, blanc comme la neige, et nommé Parlant à cause de la +faculté qu'il avait de s'exprimer comme un homme. + +Sur le chemin du retour, le Prince, qui ne rapportait que de gros +chagrins et le petit toutou de la Princesse Alice, s'entretint du moins +avec celui-ci. Et Parlant, qui avait plus de liberté qu'un courtisan, +lui dit un jour: + +--Prince, n'est-il pas étonnant que vous puissiez transformer le monde +par votre génie et que vous ne songiez seulement pas à faire de vous un +dandy propre à tourner toutes les têtes? Au surplus, vous avez fait le +bonheur de tout le royaume, en inventant des fictions qui le détournent +de lui-même: n'est-il pas juste que vous fassiez le vôtre, à présent, +par quelque habile travestissement? + +--Mon cher Parlant, dit le Prince, il est bien vrai que je n'ai jamais +songé à faire de moi un homme différent de ce que je suis. Mais, quand +j'aurais le pouvoir d'accomplir cette métamorphose, à quoi me +serait-elle bonne? La femme qui m'aimerait à cause de ma tournure serait +une sotte, et elle ne me plairait point... + +--Voire... dit Parlant. En tout cas rien ne coûte d'essayer. + +--Non, ma foi, dit le Prince. Aussi bien, comme vous l'avez remarqué +sans doute, je n'ai aucun pouvoir merveilleux sur les choses; je n'agis +que sur l'esprit: si j'ai été sans force sur les Princesses, c'est +qu'elles n'en ont pas, mon ami! + +--Que Dieu vous pardonne ce blasphème, dit Parlant. La Princesse Alice a +autant d'esprit que faire se peut pour une femme, mais elle est femme et +soumise, comme ses pareilles, au préjugé: que votre taille--dont la +sinuosité n'est pas, certes, sans agrément, mais ne se trouve pas +conforme à la monotone stature de la jeunesse--que votre taille, dis-je, +soit tout à coup redressée, et le coeur de la Princesse Alice battra pour +vous, j'en fais serment! + +--Ah! ah! dit le Prince--qui n'était malgré tout qu'à demi satisfait que +l'on fît allusion à son infirmité--vous ne m'entendez point, mon pauvre +Parlant! Songez, je vous prie, que j'ai réussi, en répandant de beaux +mensonges parmi les hommes, à faire que ceux qui ne voyaient que la +triste réalité jurent aujourd'hui par des billevesées de mon cru, et +plus fortes désormais sur leur état et sur leurs moeurs que les faits les +mieux contrôlés; et j'irais, après un tel prodige, recourir au procédé +grossier qui consiste à modifier la ligne d'une échine! Vous avez +l'usage de la parole de l'homme, mon petit, mais permettez-moi de vous +le dire, je reconnais en vous l'âme d'un chien! + +--Bon, bon! dit Parlant, beaucoup moins susceptible qu'un homme, +laissons cela. Qui vivra verra. En attendant, sachez, Prince, que +l'usage de la parole de l'homme m'altère beaucoup: j'ai la langue sèche +comme la semelle d'une pantoufle, et je vous prie de ne pas trouver +mauvais que j'aille jusqu'à la fontaine que voilà... + +On était en un endroit boisé, et, auprès d'un rocher, sourdait une +claire fontaine au bruit cristallin, qui se répandait en un mince +ruisseau garni d'une cressonnière appétissante. Le Prince et toute sa +suite, comme le toutou, furent très contents de pouvoir se reposer là, +boire dans le creux de la main, manger le cresson glacé, à la saveur +amère, et improviser plus loin un abreuvoir pour les montures. + +--Écoutez! dit tout bas Parlant à l'oreille du Prince, n'est-il pas vrai +que nous nous sommes tous très bien trouvés de cette halte à la fontaine +et que nous voici amplement refaits pour une nouvelle étape? + +--Cela n'a rien d'extraordinaire, dit le Prince, qui demeurait d'humeur +chagrine. Les sources ne sont pas rares en ces régions, et chacune +d'elles nous eût offert le même réconfort... + +--Sans doute, sans doute! dit Parlant; mais j'ai mon idée, tout chien +que je suis. Que vous coûterait-il, Prince, de composer un poème de +quelques strophes sur cette fontaine pareille aux autres, où vous la +loueriez, par exemple, d'avoir fait de voyageurs égarés et accablés, une +troupe vaillante et capable de retrouver son chemin? + +--Cela n'est pas compromettant, en effet, dit le Prince. + +Et il se mit aussitôt à composer plusieurs stances, comme il s'en est +fait beaucoup depuis, en l'honneur des fontaines. Parlant les répéta +aussitôt, et toute la suite de les psalmodier en cheminant, et les +paroles harmonieuses en demeuraient dans les chaumières et dans les +villages. + +Mais Parlant, dont l'audace était celle d'un petit chien favori, ne se +gêna bientôt plus pour transposer à sa guise le sens des paroles +rythmées par son maître, et l'on n'avait pas fait trois lieues dans la +forêt, qu'il était avéré, parmi toute la suite et pour les bûcherons et +villageois dont on faisait la rencontre, que la fontaine où le Prince +Bel-Avenir s'était assis, avait la vertu de rendre la jeunesse aux +vieillards, la beauté aux disgraciés et la taille droite et élancée aux +bossus. + +Le paradoxe était cruel et eût certainement été taxé de mauvais goût +s'il fût provenu de toute autre part que de celle d'un chien auquel on +passait ses fantaisies, et le refrain était plaisant à entendre pour +ceux qui voyaient à la tête de la compagnie revenant de ladite fontaine +merveilleuse l'infortuné Prince, fort laid et gibbeux. Mais la brillante +jeunesse qui l'accompagnait avait grand besoin de divertissement, et +lui-même, quoiqu'il s'en défendît, était d'une indulgence débonnaire +pour tout ce qui venait de Parlant, comme en général pour tout ce qui +lui rappelait la Princesse Alice... + +Le fait est que, de retour au palais du Roi et de la Reine, le Prince +Bel-Avenir eût probablement succombé à la mélancolie, si ce n'eût été +que Parlant l'obligeait de temps en temps à sourire par ses réflexions +intempestives, par mille facéties, et par les souvenirs qu'il évoquait +du pays d'Alice. + +Ce diable de Parlant, cela va sans dire, n'avait pas été sans produire +un grand effet sur les petites chiennes des dames de la Cour; il avait +promptement pris ménage et fondé une aimable famille. Comme la mère de +cette marmaille était mouchetée de noir et de blanc, la moitié environ +de la portée, inclinée du côté maternel, était maculée comme un +essuie-plume et aboyait à qui mieux mieux; le reste, tenant du père, +avait la candeur de la neige, et parlait. + +Aussitôt que le fils aîné de Parlant, qui était blanc et disert autant +que lui, avait été en âge de comprendre les choses un peu subtiles, son +papa l'avait envoyé, avec des instructions secrètes, à la cour de la +chère Princesse Alice. Celle-ci n'ayant plus voulu s'en défaire, tant +elle le trouvait agréable, le fils de Parlant, pour correspondre avec +son père,--car si ces chiens parlaient, ils n'écrivaient pas,--s'était +hâté de fonder là-bas à son tour une famille, et lui avait renvoyé son +fils aîné, également blanc et parlant, et muni aussi d'instructions +secrètes. + +Tout cela n'avait pas demandé un temps démesurément long, mais suffisant +pour que la tristesse du Prince contrefait s'accrût du dépit de ne point +trouver femme et du regret tout particulier d'avoir été éconduit par une +Princesse gracieuse au possible, à qui il devait son ami Parlant et +toute la famille de Parlant. + +--C'est une sotte! répétait-il, lorsque son chien l'entretenait de la +Princesse Alice. + +--Voire... disait finement Parlant, en frétillant de la queue. + +--Une petite cruche, vous dis-je! + +--Voire... voire..., répétait le mystérieux Parlant. + + * * * * * + +Pour s'occuper, le Prince improvisait des récits et des chants d'une +couleur assombrie et d'un ton larmoyant. Et, chose curieuse, ces +fictions, même désolées, produisaient dans le peuple un contentement non +moindre que celui qu'avaient semé les vigoureux chants épiques +d'autrefois. Chose plus étrange encore, le Prince ne trouvait quelque +apaisement qu'à s'entendre répéter, sur un mode lamentable, les plus +désespérés d'entre eux. Et, pour ces chants-là, tout de même que pour +les précédents, il les écoutait comme s'il les eût ignorés complètement, +et il les commentait de la même façon que s'ils n'eussent pas été de +lui. + +Parlant, qui avait remarqué de longtemps ce phénomène, et était devenu +un chien très avisé, disait: + +«Le pêcher ne reconnaît pas ses fruits: ils tombent au pied du tronc, y +pourrissent, et servent d'aliment à la racine pour la pousse du +printemps nouveau...» + +Mais le Prince lui-même commençait à le traiter de vieux chien un peu +raseur. + +Cependant Parlant dit un jour: + +--Prince, il n'est bruit dans tout le royaume que d'une fontaine qui +rend la jeunesse aux vieillards, la beauté aux disgraciés, et une taille +droite et élancée aux bossus! + +--Allons donc! fit le Prince. + +--Prince, il n'est pas un des sujets de votre auguste père qui ne tienne +le fait pour certain. + +--Il n'est donc pas un des sujets de mon père qui soit, à l'heure qu'il +est, vieux, décrépit et mal tourné? + +--Prince, c'est que tous n'ont pas le moyen d'aller à la fontaine! + +--Ah! Et comment pas un d'eux ne m'a-t-il informé des vertus de cette +eau? + +--Prince, les petits sont timides parfois devant les grands; ajoutez +qu'ils vous aiment, vous trouvent parfaitement à leur goût et ne croient +pas que l'aventure ait intérêt pour vous... + +--Et toi, tu ne m'aimes donc pas? Tu ne me trouves pas à ta convenance? + +--Moi, si fait! Prince, mais... + +--Mais... mais... Je ne me soucie de l'opinion de personne, sache-le +bien! + +--Voire... dit Parlant, en balayant le sol de la queue, comme une +coquette, d'un tour de reins, fait virevolter la traîne de sa robe. + +--Oh! je ne veux pas te contrarier, dit le Prince. Je crois discerner, à +tes façons, que tu as envie de faire un voyage... Parbleu! c'est cela... +Tu veux aller boire de l'eau fraîche à cette fontaine dont on ne cesse +de te vanter le goût: tu deviens si friand des bonnes choses! Allons, +partons! Mais c'est bien pour te plaire... Connais-tu le chemin, au +moins? + + * * * * * + +Parlant connaissait admirablement le chemin. Il conduisit son maître à +la fontaine sans l'égarer une seule fois. Et le trajet parut court, +parce que Parlant avait mis l'entretien sur le sujet de la Princesse +Alice. Il en avait tellement exalté les vertus à tous que la cour du +Prince Bel-Avenir la tenait pour la merveille des Princesses. Il n'y +avait que le Prince Bel-Avenir qui pût dire d'elle de temps en temps: +«C'est une sotte! C'est une petite cruche!» + +N'empêche qu'il demeurait songeur, tout en niant les vertus de la +Princesse Alice comme celles de la fontaine où il allait, et il n'était +pas fâché que l'entretien fût remis sur la Princesse Alice; et il ne +manquait pas non plus d'être fort ému en approchant de la fontaine. + +On arriva enfin à cette fontaine qui rendait jeunesse aux vieillards, +beauté aux disgraciés et taille droite et élancée aux bossus. Tout le +monde, le long du chemin, avait confirmé le bruit. Le Prince, qui +n'avait pas la berlue, avait parfaitement reconnu le chemin par lui +parcouru peu de temps auparavant, et il reconnut non moins exactement la +fontaine sortant en mince filet du rocher et se répandant en un ruisseau +tout hérissé des houppes frisées de la cressonnière. + +Il but de l'eau, cependant que son coeur battait violemment. Et, tout +aussitôt, il se sentit grandir de trois pieds et droit comme le fût d'un +sapin. Il se pencha sur le miroir que l'eau formait dans une vasque +naturelle et se jugea parfaitement beau de visage. + +--C'est fait! dit simplement Parlant. + +--Mais, comment se fait-il, lui demanda le Prince à l'oreille, que tous +ces gens qui m'environnent ne poussent pas la plus petite exclamation? + +--C'est par la même raison, dit Parlant, qu'ils se sont abstenus de rien +dire avant que la chose ne fût accomplie... + +Mais, pendant que le Prince, devenu soudain beau et bien fait, se tenait +le menton en réfléchissant, voilà que, de derrière le rocher, sortit un +petit chien, tout semblable à Parlant, et qui précédait de quelques +sauts une dame en tous points belle et ornée, et qui n'était autre que +la gracieuse Princesse Alice. + +Parlant, le père, et Parlant, le fils, échangèrent quelques propos à +voix basse. C'étaient eux, les coquins de chiens, qui avaient organisé +ce rendez-vous. + +Le Prince salua fort courtoisement la Princesse. Et dès que celle-ci vit +Bel-Avenir si beau, si admirablement pris en toute sa tournure, elle lui +dit des paroles de bienvenue qu'il jugea d'une délicatesse et d'un choix +exquis. Ils causèrent, pendant que Parlant, le père, et Parlant, le +fils, qui avaient amené chacun une partie de sa famille, se +présentaient, s'embrassaient abondamment et avec effusion et faisaient +grand vacarme ainsi que les suites du Prince et de la Princesse. + +La Princesse trouvait le Prince le plus bel homme qu'elle eût jamais vu. + +--Eh bien! dit Parlant, s'adressant à son maître, comment la +trouvez-vous? + +--Elle est la femme la plus intelligente qui soit au monde! + +--Il faut la demander en mariage. + +--C'est une chose convenue déjà, dit le Prince, et nous venons de +prendre date. + +Parlant se hâta d'annoncer cette bonne nouvelle à son fils. Tous deux +frétillèrent de la queue. Quant à leurs visages de chiens, on ne savait +pas bien s'ils souriaient ou s'ils étaient sérieux; car ils reflétaient +les choses à leur manière. + +Quelqu'un entendit que Parlant, le père, avait dit: + +«_Les hommes, mon fils, sont de fort curieuses bêtes: il leur sort du +cerveau d'étranges filets à prendre les papillons, et ils ne sont +complètement heureux que lorsqu'ils s'y sont laissé prendre +eux-mêmes..._» + +Et maintenant il y aurait à décrire les noces splendides de Bel-Avenir +et d'Alice, auxquelles fut invitée, comme de juste, la Fée Maligne, et +qui eurent ceci de remarquable, entre toutes les noces, que l'on y admit +une tribu de petits chiens. Et ceux-ci n'y furent certes inférieurs à +personne dans l'art de manger, de bavarder et de dauber le prochain. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le bonheur à cinq sous, by René Boylesve + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BONHEUR CINQ SOUS *** + +***** This file should be named 19021-8.txt or 19021-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/0/2/19021/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/19021-8.zip b/19021-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..737e6cf --- /dev/null +++ b/19021-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..6494c5c --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #19021 (https://www.gutenberg.org/ebooks/19021) |
