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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/19008-8.txt b/19008-8.txt new file mode 100644 index 0000000..dc33839 --- /dev/null +++ b/19008-8.txt @@ -0,0 +1,7285 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, +Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale + Tome II + +Author: Joseph Fouché + +Release Date: August 8, 2006 [EBook #19008] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée] + + + + +MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE. +SECONDE PARTIE. + +Réimpression de l'édition 1824 + +Osnabrück + +Biblio-Verlag + +1966 + +Gesamtherstellung Proff&Co.KG, Osnabrück + + + + +AVIS DE L'ÉDITEUR. + + +Jamais peut-être aucun ouvrage sur les événemens comtemporains n'a été +attendu et désiré aussi impatiemment que cette seconde partie des +Mémoires posthumes de l'ex-ministre Fouché, duc d'Otrante. Au moment où +parut le premier volume de ces Mémoires accueillis avec tant +d'empressement et de curiosité, j'annonçai moi-même au public que la +suite serait bientôt mise au jour. L'impatience fut d'autant plus vive +que l'intérêt de cette seconde partie ne pouvait manquer de surpasser +celui qu'offrait déjà la première, puisqu'elle traite d'une période plus +difficile et plus épineuse sous le point de vue politique. Je ne +soupçonnais pas alors que cette annonce put réveiller les craintes trop +susceptibles de certaines personnes sur ce complément des révélations du +duc d'Otrante. Pouvais-je m'attendre qu'elle m'entraînerait, comme +éditeur, dans un procès en action civile, dont ni le public ni moi +n'avons pu d'abord apprécier les vrais motifs? Ce procès m'est suscité +par les héritiers d'Otrante. Ils n'ont pourtant point à venger la +mémoire de leur père, qui lui-même a pris soin de justifier sa conduite +politique; ils n'ont pas non plus à défendre leurs intérêts dont aucun +n'est compromis. Je ne puis donc attribuer qu'à des suggestions +étrangères l'action judiciaire qu'ils m'intentent. + +Quant à moi, fort de la justice de ma cause, tranquille sous l'égide des +lois protectrices de la propriété littéraire, je n'hésite donc pas à +déposer sur le tribunal de mes juges ce _complément_ de mon corps de +délit imaginaire. La culpabilité de ces deux parties, s'il pouvait en +exister quelques traces, serait d'ailleurs identique, et dans l'une +comme dans l'autre, je suis certain de n'avoir blessé, ni les lois, ni +le gouvernement, ni les convenances individuelles. Voilà ce qu'établira +victorieusement dans son plaidoyer l'éloquent et habile avocat qui a +bien voulu se charger de ma cause. Elle est remise aux soins de M. +Berryer fils; je me présente donc avec confiance devant mes juges, et je +soumets à leur équité et à leurs lumières l'ensemble de ces Mémoires. + + * * * * * + + + + +MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE. + + +Je m'impose une tâche grande et forte en m'offrant de nouveau à toute la +sévérité d'une investigation publique; mais c'est pour moi un devoir de +chercher à détruire les préventions de l'esprit de parti et les +impressions de la haine. Du reste, j'ai peu d'espoir que la voix de la +raison puisse se faire entendre au milieu des clameurs de deux factions +acharnées qui divisent le monde politique. N'importe, ce n'est pas pour +le temps d'aujourd'hui que je raconte; c'est pour un temps plus calme. A +présent, que ma destinée s'accomplisse! Et quelle destinée, grand Dieu! +Que me reste-t-il de tant de grandeurs et d'un si énorme pouvoir, dont +je n'abusai jamais que pour éviter de plus grands maux? Ce que je prise +le moins, ce que j'amassai pour d'autres, me reste: à moi, qui, par mes +goûts simples, eût pu me passer de richesses; à moi qui n'apportai dans +les splendeurs que la réserve d'un sage et la sobriété d'un anachorète! +Tour-à-tour puissant, redouté ou dans la disgrâce, je recherchai +l'autorité, il est vrai, mais je détestai l'oppression. Que de services +n'ai-je pas rendus! que de larmes n'ai-je pas séchées! Osez le nier, +vous tous dont je réussis à me concilier les suffrages malgré de fâcheux +antécédens? N'étais-je pas devenu votre protecteur, votre appui contre +vos propres ressentimens, contre les passions si impétueuses du chef de +l'État? J'avoue que jamais police ne fut plus absolue que celle dont +j'avais le sceptre; mais ne disiez-vous pas qu'il n'y en eût jamais de +plus protectrice sous un gouvernement militaire? de plus ennemie de la +violence, qui pénétrât par des moyens plus doux dans le secret des +familles, et dont l'action moins sentie se laissât moins apercevoir? Ne +disiez-vous pas alors que le duc d'Otrante était, sans aucun doute, le +plus habile et le plus supportable des ministres de Napoléon? Vous tenez +à présent un autre langage, par la seule raison que les temps sont +changés. Vous jugez le passé par le présent, je n'en juge pas ainsi. +J'ai fait des fautes, je le confesse: mais ce que je fis de bien doit +entrer en balance. Jeté dans le chaos des affaires, occupé à dénouer +toutes sortes d'intrigues, je me complus à calmer les ressentimens, à +éteindre les passions, à rapprocher les hommes. C'était avec une sorte +de délice que je goûtais parfois le repos, au sein de mes affections +privées, empoisonnées aussi à leur tour. Dans mes récentes disgrâces, +dans mes hautes infortunes, puis-je oublier que, support et surveillant +d'un empire immense, ma seule désapprobation le mit en péril, et qu'il +s'écroula dès que je ne le soutins plus de mes mains? Puis-je perdre de +vue que si, par l'effet d'une grande réaction, d'un retour que j'avais +pressenti; je ressaisis les élémens dispersés de tant de grandeur et de +puissance, tout s'évanouit comme un songe? Et pourtant on me regardait +comme bien supérieur par ma longue expérience, peut-être aussi par ma +sagacité, à tous ceux qui, pendant la catastrophe, laissèrent échapper +le pouvoir. + +A présent que, désabusé de tout, je plane de très-haut sur toutes les +misères, sur tout le faux éclat des grandeurs; à présent que je ne +combats plus que pour la justification de mes intentions politiques, je +reconnais trop tard le vide des partis contraires qui se disputent les +affaires de l'univers; je le sens, je le vois, un moteur plus puissant +les conduit et les règle au mépris de nos combinaisons les plus +profondes. + +Pourtant, il n'est que trop vrai, elles sont incurables les plaies de +l'ambition. En dépit de toute ma raison, je me sens encore poursuivi +malgré moi par les illusions du pouvoir, par les fantômes de la vanité; +je m'y sens attaché comme Ixion l'était à sa roue. Un sentiment pénible +et profond m'oppresse. + +Et qu'on dise que je ne me montre pas avec toutes mes faiblesses, avec +toutes mes erreurs, avec tous mes repentirs! Voilà, je pense, une assez +solide garantie de la sincérité de mes révélations. Je le devais, ce +gage, à l'importance de cette seconde partie des Mémoires de ma vie +politique; me voilà invariablement placé dans la rigoureuse obligation +d'en retracer toutes les particularités et d'en dévoiler tous les +mystères. Ce sera mon dernier effort. Toutefois, et je l'éprouvai dans +ma narration première, je puiserai quelques adoucissemens dans le +charme des souvenirs et dans la saveur de quelques réminiscences. + +En préparant ces Mémoires, une idée consolante ne m'abandonna jamais. Je +ne descendrai peut-être pas tout entier au tombeau, me dis-je, au +tombeau qui déjà s'entr'ouvre aux confins de l'exil pour me recevoir. Je +ne puis me le dissimuler! Si j'élude le dépérissement de l'esprit, je ne +ressens que trop le dépérissement de mes forces. Que je me hâte donc, +pressé par la parque, d'offrir, dans un sentiment de sincérité, le récit +des événemens renfermés entre ma disgrâce de 1810 et ma chute de 1815. +Ce complément est la partie la plus grave, la plus épineuse de mes +confessions politiques. Que d'incidens, que de grands intérêts, que de +personnages, que de turpitudes se rattachent à ces dernières scènes, à +ce dernier acte d'un pouvoir fugitif! Mais rassurez-vous, amis et +ennemis: ce n'est point ici la police qui dénonce, c'est l'histoire qui +révèle. + +Si je prétends m'élever au-dessus des frivoles ménagemens, je n'en suis +pas moins décidé à me placer toujours aussi loin de la satire et du +libelle que de la dissimulation et du mensonge; je flétrirai ce qui +doit être flétri, je respecterai ce qui est digne de respect; en un mot, +je tiendrai la plume ferme: et pour qu'elle ne puisse s'égarer, j'aurai +l'oeil ouvert sur le synchronisme des événemens publics. + +De ces préliminaires destinés à éveiller l'attention et à provoquer les +souvenirs, je vais passer aux faits qui constatent, aux particularités +qui dévoilent, aux traits qui caractérisent. Il en résultera, j'espère, +un tableau que l'on nommera, si l'on veut, de l'histoire, ou des +matériaux pour l'écrire. + +A la fin de la première partie de ces Mémoires, se trouve mon point de +départ actuel; il est marqué par l'événement de ma disgrâce, qui fit +passer dans les mains de Savary le porte-feuille de la haute police de +l'État. Qu'on ne perde pas de vue que l'empire était alors à l'apogée de +sa puissance, et que ses limites militaires ne connaissaient déjà plus +de bornes. Possesseur de l'Allemagne, maître de l'Italie, dominateur +absolu de la France, envahisseur des Espagnes, Napoléon était en outre +l'allié des Césars et de l'autocrate du Nord. On était si ébloui de +l'éclat de sa puissance, qu'on ne songeait déjà plus au chancre de +cette guerre espagnole, qui, au Midi, commençait à ronger les fondemens +de l'Empire. Partout ailleurs, Napoléon n'avait qu'à vouloir pour +obtenir. Tout contre-poids moral avait disparu de son gouvernement. Tout +pliait; ses employés, ses fonctionnaires, ses dignitaires, n'offraient +plus qu'une troupe d'adulateurs et de muets épiant ses moindres désirs. +Enfin il venait de frapper en moi le seul homme de son conseil qui eût +osé modérer ses empiétemens successifs; en moi il venait d'écarter le +ministre surveillant et zélé qui ne lui épargna jamais ni les avis +utiles, ni les représentations courageuses. + +Un décret impérial me nommait gouverneur général de Rome[1]. Mais je ne +crus pas un seul instant qu'il entrât dans la volonté de l'empereur que +je fusse mis en exercice d'un si haut emploi. + +[Note 1: _Lettre de l'empereur à M. le duc d'Otrante._ + +Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans +les différentes circonstances qui se sont présentées, nous portent à +vous confier le gouvernement de Rome, jusqu'à ce que nous ayons pourvu à +l'exécution de l'art. 8 de l'acte des constitutions du 17 février +dernier. Nous avons déterminé, par un décret spécial, les pouvoirs +extraordinaires dont les circonstances particulières où se trouve ce +département exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous +continuerez, dans ce nouveau poste, à nous donner des preuves de votre +zèle pour notre service et de votre attachement à notre personne. + +Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, M. le duc d'Otrante, +qu'il vous ait en sa sainte garde. + + _Signé_ NAPOLÉON. + + A Saint-Cloud, le 3 juin 1810. + + +_Lettre du ministre de la police générale, à S. M. I. et R._ + + SIRE, + +J'accepte le gouvernement de Rome auquel V. M. a la bonté de m'élever, +pour récompense des faibles services que j'ai été assez heureux de lui +rendre. + +Je ne dois cependant pas dissimuler que j'éprouve une peine très-vive en +m'éloignant d'elle: je perds à la fois le bonheur et les lumières que je +puisais chaque jour dans ses entretiens. + +Si quelque chose peut adoucir ce regret, c'est la pensée que je donne +dans cette circonstance, par ma résignation absolue aux volontés de V. +M., la plus forte preuve d'un dévouement sans bornes à sa personne. + +Je suis avec le plus profond respect, Sire, de V. M. I. et R., le +très-humble et très-obéissant serviteur, et sujet. + + _Signé_ le duc d'OTRANTE. + + Paris, le 3 juin 1810. + +(_Note de l'éditeur_.)] + +Cette nomination n'était qu'un voile honorable tissu par sa politique, +pour couvrir et mitiger aux yeux du public ma disgrâce, dont ses +familiers seuls avaient le secret. Je ne pouvais m'y méprendre; le choix +seul de mon successeur était un indice effrayant. Dans chaque salon, +dans chaque famille, dans tout Paris enfin, on frémissait de voir la +police générale de l'Empire confondue désormais avec la police militaire +du chef de l'État, et de plus livrée au dévouement fanatique d'un homme +qui s'honorait d'être l'exécuteur des ordres occultes de son maître. Son +nom seul excitait partout la défiance et une sorte de stupeur, dont le +sentiment était peut-être exagéré. + +Je ne voyais déjà plus qu'avec d'extrêmes précautions, mes amis intimes, +mes agens particuliers. J'eus bientôt la confirmation de tout ce que +j'avais pressenti. Pendant plusieurs jours, l'appartement de ma femme ne +désemplit pas de visites marquantes, qu'on avait soin de masquer sous +l'apparence de félicitations, au sujet du décret impérial qui m'élevait +au gouvernement général de Rome. Je reçus les épanchemens d'une foule de +hauts personnages, qui, en m'exprimant leurs regrets, m'avouèrent que +ma retraite emportait la désapprobation des hommes les plus +recommandables dans toutes les opinions et dans tous les rangs de la +société. «Nous ne savons même pas trop, me dirent-ils, si les regrets du +faubourg Saint-Germain ne sont pas pour le moins aussi vifs que ceux qui +éclatent chez cette foule de personnes notables à qui les intérêts de la +révolution tiennent à coeur». De pareils témoignages, vis-à-vis d'un +ministre disgracié, n'étaient ni suspects ni douteux. + +Par position et par convenance, il me fallut, pendant plusieurs jours, +dévorer l'ennui de servir de mentor à Savary dans le début de son +noviciat ministériel. On sent bien que je ne poussai pas la bonhomie +jusqu' à l'initier dans les hauts mystères de la police politique; je me +gardai bien de lui en donner la clef, qui pouvait un jour contribuer à +notre salut commun. Je ne l'initiai pas davantage dans l'art assez +difficile de coordonner le bulletin secret dont le ministre seul doit se +réserver la pensée et souvent même la rédaction. Le triste savoir-faire +de Savary dans ce genre m'était connu; jadis je m'étais procuré, sans +qu'il s'en doutât, copie de ses bulletins de contre-police: quelles +turpitudes! A vrai dire, impatienté de ses perpétuelles interrogations +et de sa lourde suffisance, je m'amusai à lui conter des sornettes[2]. + +[Note 2: C'est sans doute ce qui a fait dire depuis à M. le duc de +Rovigo, en parlant de Fouché: «Celui-là nous en a bien fait accroire.» +Bien entendu que cette phrase, telle que nous l'avons entendue citer +dans le monde, comprend tout le gouvernement impérial. (_Note de +l'éditeur_.)] + +En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et +des traditions du ministère; je lui vantai surtout les vues profondes +des trois Conseillers d'état, qui, sous sa direction, allaient +travailler comme quatre à exploiter la police administrative en se +partageant la France. Il en était tout ébahi. Je lui présentai et lui +recommandai de tout coeur les principaux agens et employés que j'avais +eu sous mes ordres; il n'accueillit que le caissier, personnage rond, et +le petit inquisiteur Desmarets, dont je m'étais défié. Cet homme, doué +d'un certain tact, s'était courbé vers le soleil levant par instinct. Ce +fut pour Savary une vraie cheville ouvrière. Rien de risible comme de +voir ce ministre soldatesque donner ses audiences, épelant la liste des +solliciteurs, confectionnée par les huissiers de la chambre, avec les +notes de Desmarets en regard; c'était le guide-âne pour les accueils ou +pour les refus, presque toujours accompagnés de juremens ou +d'invectives. Je n'avais pas manqué de lui dire que c'était pour avoir +été trop bon que j'avais indisposé l'empereur; et que, pour mieux +veiller sur ses jours si précieux, il devait se montrer récalcitrant. + +Bouffi d'une morgue insolente[3], il affecta, dès les premiers jours, +d'imiter son maître dans ses fréquentes incartades, dans ses phrases +coupées et incohérentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police, +que les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de +le contempler dans ses soubresauts, et s'épanouissant le jour que je lui +fis l'agréable supputation de tous les budgets qui venaient se perdre +dans la caisse privée: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse. + +[Note 3: Ceci serait par trop fort pour tout autre que pour Fouché, +homme vindicatif, et qui nourrissait contre le duc de Rovigo une haine +dont il laisse trop apercevoir les traces. (_Note de l'éditeur_.)] + +Je grillais d'être débarrassé de cette pédagogie ministérielle; mais, +d'un autre côté, je cherchais des prétextes, afin de prolonger mon +séjour à Paris. J'y faisais ostensiblement mes préparatifs de départ +pour Rome, comme si je n'eusse pas douté un instant d'aller m'y +installer. Toute ma maison fut montée sur le pied d'un gouvernement +général, et jusqu'à mes équipages portèrent en grosses lettres +l'inscription: _Équipages du gouverneur général de Rome_. Instruit que +toutes mes démarches étaient épiées, je mettais beaucoup de soins dans +de petites choses. + +Enfin, ne recevant ni décision ni instructions, je chargeai Berthier de +demander à l'empereur mon audience de congé. J'en reçus pour toute +réponse que l'empereur n'avait point encore assigné le jour de mon +audience, et qu'il serait convenable, à cause des caquetages publics, +que j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient +adressées incessamment. Je me rendis à mon château de Ferrières[4], non +sans me permettre la petite malice de faire insérer dans les journaux de +Paris, par voie détournée, que je partais pour mon gouvernement[5]. + +[Note 4: Le château de Ferrières est à trois quarts de lieue de la +terre de Pont-Carré, bien d'émigré, à environ six lieues de Paris, que +Fouché avait acquis de l'État, mais dont on assure qu'il avait payé +l'exacte valeur à son propriétaire. Le château de Pont-Carré tombant +alors en ruine, il paraît que Fouché le fit démolir, et fit construire +sur son emplacement des bergeries. Ferrières et Pont-Carré, réunis à +d'immenses bois qui en dépendent à présent, forment, dit-on, un des plus +magnifiques domaines du royaume: il embrasse une étendue de quatre +lieues. C'est au château de Ferrières que Fouché s'est retiré d'abord +après sa disgrâce, et ensuite après son retour de la sénatorerie d'Aix, +ainsi qu'on va le voir à la suite de ces Mémoires. (_Note de +l'éditeur_.)] + +[Note 5: L'auteur néglige presque toujours les dates. Nous croyons +que c'est le 26 juin 1810. (_Note de l'éditeur_.)] + +Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas été +difficile de pénétrer les dispositions de l'empereur à mon égard; +j'avais entrevu combien il était contrarié de voir l'opinion publique se +prononcer contre mon renvoi, et se déclarer contre mon successeur. On +n'apercevait plus dans le ministère de la police qu'une gendarmerie et +une prévôté. Tous ces indices me confirmèrent dans l'idée que je me +déroberais difficilement aux conséquences d'une disgrâce réelle. + +En effet, à peine étais-je à Ferrières, qu'un parent de ma femme, laissé +à Paris aux aguets, arrive en toute hâte à minuit, m'apportant l'avis +que le lendemain je serais arrêté ou gardé à vue, et qu'on saisirait mes +papiers. Quoiqu'exagérée dans ces circonstances, l'information était +positive; elle me venait d'un homme attaché au cabinet de l'empereur, et +attiré dans mes intérêts depuis long-temps. Je me mis à l'instant même à +la besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans. +L'opération faite, j'attendis d'un air stoïque tout ce qui pourrait +m'advenir. A huit heures, J......, mon émissaire de confiance, m'arrive +à franc étrier, porteur d'un billet de Mme de V......, en écriture +contrefaite, m'annonçant de son côté que Savary vient d'informer +l'empereur que j'ai emporté à Ferrières sa correspondance secrète et ses +ordres confidentiels. Je vis d'un coup-d'oeil de qui Mme de V....... +tenait son information; elle confirmait le premier avis; mais il ne +s'agissait plus que de papiers. Quoique rassuré sur toute atteinte +portée à la liberté de ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef +avec ses archers, quand mes gens vinrent m'avertir qu'un équipage, +accompagné d'hommes à cheval, pénétrait dans la cour du château. Mais +Napoléon, retenu par une sorte de pudeur, m'avait épargné tout contact +avec son ministre de la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des +Conseillers d'état Réal et Dubois. + +A leur embarras, je m'aperçus que je leur imposais encore, et que leur +mission était conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me +dit d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander +sa correspondance; qu'il l'exigeait impérieusement; et que, dans le cas +d'un refus, il était enjoint au préfet de police Dubois, présent, de +m'arrêter et de mettre les scellés sur mes papiers. Réal, prenant le ton +persuasif, et me parlant avec plus d'onction, comme à un ancien ami, me +pressa presque les larmes aux yeux de déférer aux volontés de +l'empereur. «Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi résister aux ordres +de l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec +tant de zèle, quoiqu'il m'ait souvent blessé par d'injustes défiances, +alors même que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez +partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous +livrer moi-même tous mes papiers. Il est heureux pour moi que l'empereur +me mette à une épreuve inattendue, et dont il est impossible que je ne +sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes papiers et de ma +correspondance mettra l'empereur à portée de se convaincre de +l'injustice des soupçons que la malveillance de mes ennemis a pu seule +lui inspirer contre le plus dévoué de ses serviteurs et le plus fidèle +de ses ministres.» Le calme et la fermeté que je mis à débiter cette +courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces termes: +«Quant à la correspondance privée de l'empereur avec moi pendant +l'exercice de mes fonctions, comme elle était de nature à rester à +jamais secrète, je l'ai brûlée en partie en résignant mon +porte-feuille, ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance +aux chances d'aucune investigation indiscrète. Du reste, messieurs, à +cela près, vous trouverez encore quelques-uns des papiers que réclame +l'empereur; ils sont, je crois, dans deux cartons fermés et étiquetés; +il vous sera facile de les reconnaître, et de ne pas les confondre avec +mes papiers personnels, que je livre avec la même confiance à votre +examen scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien à +craindre d'une pareille épreuve.» Les commissaires se confondirent en +protestations et en excuses. Ils en vinrent à la visite des papiers, ou +plutôt je la fis moi-même en présence de Dubois. Je dois rendre ici +justice à Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus particulièrement +chargé de l'exécution des ordres de l'empereur, il se conduisit avec +autant de réserve que de décence, soit qu'il eût déjà le pressentiment +que sa disgrâce suivrait bientôt la mienne[6], soit qu'il jugeât +prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renversé, pouvait +remonter sur le pinacle. + +[Note 6: M. le comte Dubois fut remplacé par M. Pasquier, dans ses +fonctions de préfet de police, le 14 octobre 1810. Fouché a indiqué l'un +des motifs de sa disgrâce, dans la première partie de ses Mémoires. +(_Note de l'éditeur_.)] + +Touchée vraisemblablement de ma _candeur_[7], la commission impériale se +contenta de quelques papiers insignifians que je voulus bien lui +remettre; enfin, après les politesses d'usage, Berthier, Réal et Dubois +remontèrent en voiture, et reprirent la route de Paris. + +[Note 7: Le mot candeur était souligné dans les notes originales. +(_Note de l'éditeur_.)] + +A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le +cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagné d'un ami, je filai +rapidement vers la capitale, où je vins descendre incognito dans mon +hôtel de la rue du Bac. Là, j'appris, deux heures après (car tous mes +fils étaient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'était +passé à Ferrières, était entré dans une colère violente; qu'après avoir +éclaté en menaces contre moi, il s'était écrié que j'avais joué ses +commissaires, que c'étaient des imbécilles, et que Berthier en affaires +d'état n'était qu'une femme qui s'était laissé mystifier par l'homme le +plus rusé de tout l'Empire. + +Le lendemain à neuf heures du matin, toute réflexion faite, je cours à +Saint-Cloud; là, je me présente au grand-maréchal du palais; «Me voilà, +dis-je à Duroc; j'ai le plus grand intérêt de voir l'empereur sans +retard, et de lui prouver que je suis loin de mériter ses amères +défiances et ses injustes soupçons. Dites-lui, je vous prie, que +j'attends dans votre cabinet qu'il daigne m'accorder quelques minutes +d'audience--J'y vais, répond Duroc; je suis fort aise que vous _mettiez +de l'eau dans votre vin_.» Telles furent ses propres paroles; elles +cadraient avec l'idée que je désirais lui donner de ma démarche. Duroc, +de retour, me prend la main, me conduit, et me laisse dans le cabinet de +l'empereur. A la vue, au maintien de Napoléon, je devine sa pensée. Lui, +sans me laisser le temps de proférer une parole, me caresse, me flatte, +et va jusqu'à me témoigner une sorte de repentir de ses emportemens à +mon égard; puis, avec un accent qui semblait dire qu'il m'offrait de +lui-même un gage de réconciliation, il finit par me demander, par exiger +sa correspondance. «Sire, lui dis-je d'un ton ferme, je l'ai +brûlée.--Cela n'est pas vrai; je la veux, répond-il avec contraction et +colère.--Elle est en cendres.--Retirez-vous. (Mots prononcés avec un +mouvement de tête et un regard foudroyant.)--Mais, sire.--Sortez; vous +dis-je! (Paroles accentuées de manière à me dissuader de rester.) Je +tenais tout prêt à la main un mémoire court, mais fort de choses, et en +sortant je le déposai sur une table, mouvement que j'accompagnai d'un +salut respectueux. L'empereur, tout bouillant de colère, saisit le +papier et le déchire. + +Duroc, que j'allai revoir aussitôt, n'apercevant en moi ni trouble, ni +émotion, me croit rentré en grâce. «Vous l'avez échappé belle, me +dit-il; j'ai détourné avant-hier l'empereur de vous faire arrêter.--Vous +lui avez épargné une grande folie, un acte pour le moins impolitique et +qui eût servi de texte à la malignité. L'empereur eût par là jeté +l'alarme parmi les hommes les plus dévoués aux intérêts de son +gouvernement.» Je vis, à l'air de Duroc, que telle était aussi son +opinion, et lui prenant la main, je lui dis: «Ne vous rebutez pas, +Duroc, l'empereur a besoin de vos sages conseils.» + +Je sortis de Saint-Cloud, un peu rassuré par cette demi-confidence du +grand-maréchal, dont j'étais redevable à une méprise, et je rentrai tout +réfléchissant à mon hôtel. + +J'allais repartir pour Ferrières, après avoir vaqué à quelques affaires +urgentes, lorsqu'on m'annonça le prince de Neufchâtel. «L'empereur est +furieux, me dit-il; jamais je ne l'ai vu si emporté; il s'est mis dans +la tête que vous nous avez joué; que vous avez poussé la hardiesse +jusqu'à lui soutenir en face que vous aviez brûlé ses lettres, et cela +pour vous dispenser de les rendre; il prétend que c'est un crime d'état +punissable de vous obstiner à les garder.--Ce soupçon est encore le plus +injurieux de tous, dis-je à Berthier. La correspondance de l'empereur +serait au contraire ma seule garantie, et si je l'avais je ne la +livrerais pas». Berthier me conjure avec instance de céder; et sur mon +silence, il finit par des menaces au nom de l'empereur. «Allez, lui +dis-je; rapportez-lui que je suis habitué, depuis vingt-cinq ans, à +dormir la tête sur l'échafaud; que je connais les effets de sa +puissance, mais que je ne la redoute pas: dites-lui que s'il veut faire +de moi un Straford, il en est le maître.» Nous nous séparâmes; moi plus +que jamais résolu de tenir ferme, et de garder soigneusement les preuves +irrécusables que tout ce qui s'était fait de violent et d'inique dans +l'exercice de mes fonctions ministérielles m'avait été impérieusement +prescrit par les ordres émanés du cabinet, et revêtus du seing de +l'empereur. + +Aussi n'était-ce pas les effets d'une disgrâce publique que je +redoutais, mais bien des embûches tendues dans les ténèbres. Décidé par +mes propres méditations, de même que par les instances de mes amis et de +tout ce que j'avais de plus cher, je me jetai dans une chaise de poste, +n'emmenant avec moi que mon fils aîné, accompagné de son gouverneur; +puis je me dirigeai vers Lyon; là je trouvai mon ancien secrétaire, +Maillocheau, commissaire général de police, qui m'était redevable de sa +place; j'obtins de lui tous les papiers dont je pouvais avoir besoin, et +je traversai rapidement une grande partie de la France. De là, passant +avec la même rapidité en Italie, j'arrivai à Florence avec un plan +fortement conçu, qui devait me mettre à l'abri du ressentiment de +l'empereur. Mais tel était mon état d'irritabilité, et l'excès des +fatigues dont m'avait accablé un voyage si rapide et si long, qu'il me +fallut donner deux jours au repos, avant d'être en état de pourvoir à ma +sûreté. + +Ce n'était pas sans intention, et je m'en expliquerai tout-à-l'heure, +que j'étais venu me réfugier sur cette terre classique, ménagée dans +tous les temps par les dieux et les hommes. La belle et libre Toscane, +tombée d'abord sous la domination des Médicis, puis sous le sceptre de +la maison d'Autriche, princes qui la régirent en pères plutôt qu'en +rois, se trouvait alors engloutie dans le gouffre de l'Empire français. +Je glisse sur sa cession dérisoire, faite par Napoléon à l'infant de +Parme sous le titre de roi d'Étrurie, cession révoquée presqu'aussitôt +que conclue. La Toscane était réservée à d'autres destinées. Depuis +1807, Élisa, soeur de Napoléon, y régnait sous le titre de +grande-duchesse. Et c'était moi; ô vicissitudes incohérentes et +bizarres! c'était moi qui venais me ranger sous la protection de cette +même femme que je n'aimais pas; qui, fortifiant jadis la coterie +Fontanes et Molé, avait concouru à ma première disgrâce; de cette femme +dont j'aurai à dire ici plus de bien que de mal pour être juste, car +j'ai l'habitude de parler et d'écrire avec les souvenirs de l'époque, +mais sans passion ni ressentiment. Telle doit être en effet la maxime de +l'homme d'état; le passé ne devrait jamais être à ses yeux que de +l'histoire: tout est renfermé dans le présent. + +Quand il est d'ailleurs question de femmes soumises à l'empire de +passions fortes, tout est facile à expliquer. A ma rentrée au ministère, +j'avais eu l'occasion de me concilier Élisa; j'avais mis successivement +à l'abri deux hommes, Hin.... et Les......, qui lui tenaient +essentiellement à coeur, et qui, à très-peu d'intervalle, étaient +devenus nécessaires à ses penchans d'une très vive exigeance. L'un, +comme traitant, était poursuivi avec acharnement par l'empereur; +l'autre, plus obscur, s'était abîmé dans une affaire criante. Ce ne fut +pas sans peine que je finis par tout assoupir. + +En outre, j'avais en 1805 décidé Napoléon à conférer à sa soeur la +souveraineté de Lucques et de Piombino; or, j'étais presque sûr de +trouver le coeur d'Élisa encore ouvert à la reconnaissance: je n'avais +pas hésité de m'en assurer par moi-même le jour où, dans ma dernière +audience de l'empereur, ma disgrâce s'était aggravée. M'étant présenté +chez la grande-duchesse, alors à Paris pour les fêtes du mariage, je lui +avais demandé, sans m'ouvrir à elle entièrement sur les épines de ma +position, des lettres pour son grand-duché, où je lui dis que j'allais +passer pour me rendre à Rome. Élisa y mit une grâce infime, me +recommandant avec chaleur, et me désignant même dans ses lettres par +l'aimable épithète de _l'ami commun_. Ceci s'explique. J'avais en +Toscane des amis que j'y avais fait gîter avec lucre, et la +grande-duchesse leur donnait toute latitude pour me servir. Telle était +la sûreté de leur caractère, que je pus, sans inconvénient, leur faire +connaître tout ce que ma position avait de pénible. + +Les avis reçus presqu'en même temps de Paris et de ma famille, qui +s'était arrêtée à Aix, n'offraient rien de rassurant. Au contraire, on +me représentait l'empereur aiguillonné par Savary, et prêt à sévir +contre ce qu'on appelait mon obstination, taxée d'imprudente et même +d'insensée. Personne alors ne pouvait se faire à l'idée qu'un seul homme +osât résister à la volonté de celui devant qui tout pliait, potentats et +nations. «Voulez-vous, m'écrivait-on, être plus puissant que +l'empereur?» Ma tête se monta, j'eus peur à mon tour. Dans mes +insomnies, dans mes rêves, je me croyais environné de sbires, et il me +semblait que je voyais s'ouvrir devant moi, au sein de la patrie du +Dante, les portes de son inexorable enfer. Le spectre de la tyrannie +s'offrait à mon imagination troublée sous des traits plus effrayans qu'à +l'époque même de la tyrannie plus sanglante de Robespierre, qui m'avait +désigné au bourreau. Ici je redoutais moins l'échafaud que les +oubliettes. Je ne savais que trop, hélas! à quel homme j'avais affaire. +Ma tête s'échauffant de plus en plus, j'en reviens à la première idée +qui s'était présentée à mon esprit; je prends la résolution désespérée +de m'embarquer pour les États-Unis, refuge des amans malheureux de la +liberté. Sûr de Dubois[8], directeur de police du Grand Duché, qui +m'était redevable de sa place, je me fais remettre des passe-ports en +blanc, puis je cours à Livourne, où je frête un navire, disant partout +que je vais par mer voir Naples, pour de là revenir à Rome. Je monte à +bord; je mets à la voile, décidé à passer le détroit et à cingler vers +l'Atlantique. Mais, grand Dieu! à quel atroce supplice fut aussitôt en +proie ma complexion frêle et irritable! Le mal de mer me déchirait la +poitrine et me tordait les entrailles. Vaincu par les souffrances, je +commençais à regretter de n'avoir eu aucun égard aux représentations de +mes amis et de ma famille, dont j'allais peut-être compromettre +l'avenir. Pourtant je luttais encore; je me roidis tant que je pus à +l'idée de fléchir devant le dominateur. Mais j'avais perdu connaissance, +et j'allais expirer quand on me remit à terre. Accablé par une si rude +épreuve, je déclinai les offres d'un loyal capitaine de navire anglais, +qui ambitionnait de me transporter dans son île, à bord d'un bâtiment +commode et excellent voilier, me promettant des soins et même des +antidotes contre le mal de mer. Il n'y eut pas moyen d'y souscrire. +J'étais résolu de tout endurer plutôt que de me confier encore à un +élément incompatible avec mon existence. Cette cruelle épreuve avait +d'ailleurs changé mes idées; je ne voyais plus les objets sous les mêmes +points de vue. Insensiblement j'admis la possibilité d'en venir à une +espèce de transaction avec l'empereur, dont le courroux me poursuivait +jusque sur le rivage de la mer de Toscane. J'y errai quelque temps +encore, afin de mûrir mon plan et d'attendre plus d'opportunité pour son +exécution. Enfin, mes idées une fois fixées, mes batteries dressées, je +revins à Florence. Là, j'écrivis à Élisa, toute disposée à me complaire; +je lui envoyai pour l'empereur une lettre où, sans adulation ni +bassesse, j'avouai que je me repentais de lui avoir déplu; mais qu'ayant +à redouter de tomber sans défense victime de la méchanceté de mes +ennemis, j'avais cru pouvoir me refuser, peut-être à tort, de me +dessaisir de papiers qui formaient ma seule garantie. Qu'en y +réfléchissant, et tout navré de m'être attiré son déplaisir, je m'étais +rangé sous la protection d'une princesse qui, par les liens du sang et +la bonté de son coeur, était digne de le représenter en Toscane; que je +lui remettais tous mes intérêts, et que je suppliai Sa Majesté de +m'accorder, sous les auspices de la grande-duchesse, en échange des +papiers dont j'étais décidé à me dessaisir pour complaire à sa volonté, +un titre quelconque d'irresponsabilité pour toutes les mesures et tous +les actes que j'avais pu faire exécuter par ses ordres pendant la durée +de mes deux ministères; qu'un tel gage, nécessaire à ma sûreté et à ma +tranquillité, serait pour moi comme une égide sacrée qui me garantirait +des atteintes de l'envie et des traits de la malveillance; que j'avais +déjà plus d'une raison de croire que par égard pour mon dévouement et +pour mes services, Sa Majesté daignerait m'ouvrir la voie qui restait à +sa bonté et à sa justice, en me permettant de me retirer à Aix, +chef-lieu de ma sénatorerie, et d'y résider jusqu'à nouvel ordre au sein +de ma famille. + +[Note 8: Qu'il ne faut pas confondre avec le comte Dubois, préfet de +police. On nous a assuré que le Dubois, directeur de police en Toscane, +et M. Maillocheau, commissaire général de police à Lyon, furent +sévèrement réprimandés par le duc de Rovigo, pour avoir favorisé le +voyage furtif de Fouché. Le commissaire général de Lyon fut même +révoqué. (_Note de l'éditeur_.)] + +Cette lettre, envoyée par estafette à la grande duchesse, eut un plein +et entier effet. Eliza y mit du zèle. Le retour du courrier m'annonça +que le prince de Neufchâtel, vice-connétable, était chargé, par ordre +exprès de l'empereur, de me délivrer un reçu motivé en échange de la +correspondance et des ordres que m'avait adressé l'empereur dans +l'exercice de mes fonctions, et que je pouvais en toute assurance me +retirer au chef-lieu de ma sénatorerie. + +Ainsi s'opéra, par l'intermédiaire de la grande-duchesse, non un +rapprochement entre moi et l'empereur, mais une espèce de transaction +que j'aurais regardée comme impraticable trois semaines auparavant. J'en +étais encore moins redevable aux besoins de mon coeur, ou à une +soumission sincère, qu'aux atteintes du mal de mer dont il ne m'avait +pas été donné de pouvoir supporter les tourmens. + +Réuni à ma famille, je pus enfin goûter à Aix le calme si nécessaire au +délabrement de mes forces et à l'état de mon esprit irrité sans être +abattu. Ce n'était pas sans un combat intérieur très-pénible que j'avais +ainsi plié devant la violence du dominateur. Si je m'étais décidé à +fléchir, c'était en capitulant; mais, pour quiconque sent sa dignité +d'homme et n'aspire qu'à vivre sous un gouvernement raisonnable, de +pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans efforts. Il était pour moi +bien d'autres motifs d'amertume et d'alarmes dans la marche occulte et +accélérée d'un pouvoir qui allait se dévorer lui-même, et dont les +ressorts m'étaient tellement connus qu'ils ne pouvaient plus se dérober +à la prévoyance de mes calculs. + +Quoique je dusse me croire condamné pour un assez long terme à rester +dans une nullité parfaite et à l'écart, ce rôle, qui m'eût conduit à +l'apathie et à l'indifférence, ne pouvait convenir à un esprit rompu aux +habitudes et à l'exercice des grandes affaires. Ce que d'autres ne +voyaient pas, je l'apercevais. Des fades et mensongères colonnes du +_Moniteur_, s'échappaient autant de traits de lumière qui frappaient mes +regards; la cause de l'événement du jour m'était dévoilée par l'annonce +de son résultat; la vérité pour moi était presque toujours suppléée par +l'affectation des réticences; et enfin les élucubrations du chef de +l'État me décelaient tour à tour les joies et les tourmens de son +ambition. J'entrevoyais jusqu'aux actions les plus secrètes, jusqu'aux +serviles empressemens de ses familiers les plus intimes, de ses agens +les plus éprouvés. + +Toutefois, les particularités me manquaient; j'étais trop loin du lieu +de la scène. Comment deviner, par exemple, les incidens brusques, les +circonstances imprévues qui survenaient hors du cours ordinaire des +choses? Presque toujours on en éprouvait quelque commotion ou quelque +orage dans l'intérieur du palais. S'il en transpirait des traits épars, +décousus, ils n'arrivaient guère au fond des provinces qu'altérés ou +défigurés par l'ignorance ou la passion. + +L'habitude invétérée de tout savoir me poursuivait; j'y succombai +davantage dans l'ennui d'un exil doux, mais monotone. A l'aide d'amis +sûrs et de trois émissaires fidèles, je montai ma correspondance +secrète, fortifiée par des bulletins réguliers, qui, venus de plusieurs +côtés différens, pouvaient être contrôlés l'un par l'autre; en un mot, +j'eus à Aix ma contre-police. Cet adoucissement, d'abord hebdomadaire, +se répéta, depuis, plus d'une fois la semaine, et je fus tenu au courant +d'une manière plus piquante que je ne l'avais été à Paris même. Tels +furent les charmes de ma retraite. Là, dans le calme de la réflexion, +mes bulletins de Paris venaient aiguillonner mes méditations politiques. +Ô vous, courageuse, spirituelle et constante V.......! vous qui teniez +presque tous les fils de ce réseau d'informations et de vérités; vous +qui, douée d'une sagacité parfaite, d'une raison supérieure; qui, +toujours active, imperturbable, restâtes fidèle, dans toutes les crises, +à la reconnaissance et à l'amitié, recevez ici le tribut d'hommage et de +tendresse que mon coeur sent le besoin de vous renouveler jusqu'à mon +dernier soupir. Vous n'étiez pas la seule occupée, dans l'intérêt de +tous, à tisser la trame patriotique préparée depuis un an pour la chance +probable d'une catastrophe[9]. L'aimable et profonde D....., la +gracieuse et belle R......, secondaient votre zèle pur. Vous aviez +aussi vos chevaliers du mystère, enrôlés sous la bannière des grâces et +des vertus occultes. Il faut le dire: au milieu de la décomposition +sociale, soit pendant la terreur, soit sous les deux oppressions +directoriales et impériales, qui avons-nous vu se dévouer avec un rare +désintéressement? Quelques femmes. Que dis-je? un très-grand nombre de +femmes restées généreuses, à l'abri de cette contagion de vénalité et de +bassesse qui dégrade l'homme et abâtardit les nations. + +[Note 9: Ici Fouché ne fait que soulever un coin du voile; la suite +mettra le lecteur au fait de tout ce que l'ex-ministre ne dit pas +encore. (_Note de l'éditeur_.)] + +Hélas! nous arrivions alors, après bien des traverses, aux confins de ce +terme fatal où comme nation nous pouvions avoir tout à déplorer et tout +à craindre; nous touchions à cet avenir effrayant, parce qu'il était +prochain, où tout pouvait être compromis et remis en question: nos +fortunes, notre honneur, notre repos. Nous en avions été redevables, il +est vrai, au grand homme; mais cet homme extraordinaire s'obstinait, en +dépit des leçons de tous les siècles, à vouloir exercer un pouvoir sans +contre-poids et sans contrôle. Dévoré d'une rage de domination et de +conquêtes, parvenu aux sommités de la puissance humaine, il ne lui était +plus donné de s'arrêter. + +Grâce à mes correspondances et à mes informations, je le suivais pas à +pas dans ses actes publics comme dans ses actions privées. Si je ne le +perdais pas de vue, c'est que tout l'Empire c'était lui; c'est que toute +notre force, toute notre fortune résidaient dans sa fortune et dans sa +force, connexion effrayante sans doute, parce qu'elle mettait à la merci +d'un seul homme non-seulement une nation, mais cent nations différentes. + +Arrivé à son apogée, Napoléon n'y fit pas même une halte; ce fut pendant +les deux années que je passai en dehors des affaires que le principe de +son déclin, d'abord inaperçu, se décela. Aussi dois-je en marquer ici +les effets rapides, moins par une vaine curiosité que pour l'utilité de +l'histoire. Ce sera d'ailleurs par cette transition toute naturelle que +j'arriverai sans lacunes à ma réapparition[10] sur la scène du monde et +au remaniement des affaires de l'État. + +[Note 10: Ce mot, qui exprime bien ce que veut dire l'auteur, n'est +pas français; il est emprunté de l'anglais, et on ne pourrait le +suppléer que par une périphrase. (_Note de l'éditeur_.)] + +L'année 1810, signalée d'abord par le mariage de Napoléon et de +Marie-Louise, puis par ma disgrâce, le fut aussi par la disgrâce de +Pauline Borghèse, soeur de l'empereur, et par l'abdication de son frère +Louis, roi de Hollande. Scrutons ces deux événemens pour mieux nous +expliquer l'avenir. + +Des trois soeurs de Napoléon, Élisa, Caroline et Pauline, celle-ci, +fameuse par ses charmes, fut celle qu'il affectionna le plus, sans +toutefois s'en laisser jamais subjuguer. Légère, bizarre, dissolue, sans +esprit mais non pas sans saillies ni sans quelques lueurs, elle aimait +le faste, la dissipation et tous les genres d'hommages. Jamais elle +n'eut pour aucun homme d'aversion que pour Leclerc, son premier mari, et +plus encore pour le plus doux des hommes, le prince Camille Borghèse, à +qui Napoléon la fit épouser en secondes noces. Son premier mariage fut +ce qu'on appelle un mariage de garnison. Malade, et refusant de suivre +Leclerc dans son expédition de Saint-Domingue, elle fut transportée en +litière par ordre de Napoléon à bord du vaisseau amiral. + +En proie aux vives ardeurs du climat des tropiques, et reléguée dans +l'île de la Tortue par suite des revers de l'expédition, elle se +plongea, pour s'étourdir, dans tous les genres de sensualités. A la mort +de Leclerc, elle se hâta de remettre à la voile, non comme Artémise ni +comme la femme de Britannicus, toute en pleurs, et tenant l'urne +funéraire de son époux, mais libre, triomphante, venant se replonger +dans les délices de la capitale. Là, dévorée long-temps par une maladie +dont le siége accuse l'incontinence, Pauline eut recours à tous les +trésors d'Esculape, et guérit. Chose étrange dans sa cure merveilleuse! +c'est que, loin d'en être flétrie, sa beauté n'en reçut que plus d'éclat +et de fraîcheur, telle que ces fleurs singulières que l'engrais fait +éclore et rend de plus en plus vivaces. + +Ne voulant plus que jouir sans frein, sans retenue, mais redoutant son +frère et ses brusques sévérités, Pauline forma, de concert avec une de +ses femmes, le projet d'assujettir Napoléon à tout l'empire de ses +charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son triomphe +fut complet. Tel fut l'enivrement du dominateur, que plus d'une fois ses +familiers l'entendirent, au sortir de ses ravissemens, proclamer sa +soeur la belle des belles et la Vénus de notre âge. Ce n'était pourtant +qu'une beauté hardie. Mais écartons ces tableaux plus dignes des +pinceaux de Suétone et de l'Arétin que du burin de l'histoire. +Voluptueux château de Neuilly! magnifique hôtel du faubourg +Saint-Honoré! si vos murs, comme ceux du palais des rois de Babylone, +révélaient la vérité, que de scènes licencieuses ne retraceriez-vous pas +en gros caractères? + +Pendant plus d'un an, l'engouement du frère pour la soeur se soutint, +quoique sans passion; en effet, aucune autre passion que celle de la +domination et des conquêtes ne pouvait maîtriser cette âme hautaine et +belliqueuse. Quand, après Wagram et à la paix de Vienne, Napoléon revint +triomphant dans Paris, précédé par le bruit sourd de son prochain +divorce avec Joséphine, il courut le jour même chez sa soeur, inquiète +et dans la plus vive attente de son retour. Jamais elle ne montra pour +son frère tant d'amour et d'adoration. Je l'entendis le jour même dire, +car elle n'ignorait pas qu'il n'y avait pour moi aucun voile: «Pourquoi +ne régnons-nous pas en Égypte? nous ferions comme les Ptolémées; je +divorcerais et j'épouserais mon frère.» Je la savais trop ignorante pour +avoir fait d'elle-même une telle allusion, et j'y reconnus un élan de +son frère. + +Qu'on juge du dépit amer et concentré de Pauline, quand, à quelques mois +de là, elle vit Marie-Louise, parée de toute sa candeur, apparaître aux +fêtes nuptiales et s'asseoir sur le trône à côté de Napoléon! La cour +impériale subit une réforme brusque dans ses habitudes, dans ses moeurs, +dans son étiquette; la réforme fut complète et rigide. Napoléon en donna +l'exemple par le stricte maintien des convenances et l'observation de +ses devoirs comme époux. Dès ce moment, la cour licencieuse de Pauline +fut déserte; et cette femme qui joignait toutes les faiblesses aux +grâces de son sexe, regardant Marie-Louise comme son heureuse rivale, +en conçut un dépit mortel et nourrit au fond de son coeur le plus vif +ressentiment. Sa santé en fut altérée. De l'avis des médecins, elle eut +recours aux eaux d'Aix-la-Chapelle, autant pour se rétablir que pour +tromper l'ennui qui la dévorait. S'étant mise en route, elle se croisa +dans Bruxelles avec Napoléon et Marie-Louise, qui se dirigeaient vers la +frontière de la Hollande. Là, forcée de paraître à la cour de la +nouvelle impératrice, et saisissant l'occasion de lui faire une injure +grave, elle se permit, en la voyant passer dans un salon, de faire +derrière elle, et avec des ricanemens indécens, un signe de ses deux +doigts, que le peuple n'applique, dans ses grossières dérisions, qu'aux +époux crédules et trompés. Napoléon, témoin et choqué d'une telle +impertinence, que le reflet des glaces avait même décelé à Marie-Louise, +ne pardonna point à sa soeur: elle reçut le jour même l'ordre de se +retirer de la cour. Se refusant désormais à toute soumission, elle +préféra vivre dans l'exil et dans la disgrâce, jusqu'aux événemens de +1814, qui la retrouvèrent toute dévouée aux malheurs de son frère. + +La disgrâce de Louis, roi de Hollande, fut plus noble. + +Jusqu'ici l'empereur n'avait poursuivi et dépouillé que des souverains +de race, comme si, par là, il eût voulu réellement que la sienne fût +bientôt la plus ancienne de l'Europe, ainsi qu'il l'avait dit avec tant +d'imprudence. Ne gardant plus de mesure, il va détrôner un roi de sa +propre famille, et dont lui-même a ceint le front du bandeau royal. On +se demandait si c'était pour réduire son frère à la condition de préfet, +qu'il l'avait proclamé roi de Hollande. Louis, d'un caractère doux et +ami de la justice, ne voyait qu'avec amertume la ruine de son royaume, +par l'effet du système continental destructif de toute industrie et de +tout négoce. Il favorisa secrètement le commerce maritime, malgré les +menaces de son frère qui le traitait de _fraudeur_. Outré de se voir +ainsi désobéi, Napoléon se mit en devoir d'envahir la Hollande, oubliant +qu'il avait dit à son frère, en l'appelant au trône et pour vaincre son +refus, qu'il valait mieux mourir roi que vivre prince. Louis, ne pouvant +empêcher l'occupation de ses États par les soldats et les douaniers de +son frère, abdiqua la couronne en faveur de son fils, annonçant, par un +message au Corps législatif de la Hollande, sa résolution en ces termes: +«Mon frère, quoique très-exaspéré contre moi, ne l'est pas contre mes +enfans; certainement il ne détruira pas ce qu'il a institué pour eux; il +ne leur enlèvera pas leur héritage, puisqu'il ne trouvera jamais +l'occasion de se plaindre d'un enfant qui ne gouvernera pas par +lui-même. La reine, appelée à la régence, fera tout ce qui pourra être +agréable à l'empereur mon frère. Elle y sera plus heureuse que moi, dont +les efforts n'ont jamais réussi; et qui sait....... Peut-être suis-je le +seul obstacle d'une réconciliation entre la France et la Hollande; si +cela était, oh! je trouverais ma consolation à passer loin des premiers +objets de ma plus vive affection, les restes d'une vie errante et +souffrante.» Une telle abdication n'était pas sans dignité. A peine ce +message est-il envoyé, que Louis quitte en secret la Hollande, et se +retire dans les États autrichiens, à Gratz en Styrie, n'ayant plus pour +vivre qu'une chétive pension. Sa femme, Hortense, plus avide, +s'appropria les deux millions de rente que Napoléon fit décréter en +faveur de son frère dépossédé. + +Ce premier exemple d'une abdication napoléonienne me frappa et me fit +réfléchir. L'avouerai-je? Il me donna l'idée de la possibilité de sauver +un jour l'Empire au moyen d'une abdication imposée à celui qui pouvait +en compromettre les destinées par son extravagance. On verra plus tard +comment cette pensée, concentrée d'abord en moi, fructifia dans d'autres +têtes politiques. + +On pouvait croire que l'abdication de Louis aurait déconcerté Napoléon. +Mais n'était-il pas entouré d'hommes occupés sans relâche à colorer ses +invasions et ses empiétemens? Veut-on savoir quelle fut à ce sujet la +rhétorique de Champagny, duc de Cadore, son ministre des relations +extérieures, promu successivement aux plus grandes places, et que +Talleyrand avait si bien jugé, en disant que c'était un homme propre à +toutes les places la veille du jour qu'on l'y nommait? Ce ministre si +avisé commença par établir, dans un replâtrage appelé rapport, que +l'abdication du roi de Hollande n'ayant pu se faire sans le +consentement de Napoléon, était nulle par cela même et de nul effet. Il +en tira la conséquence merveilleuse (et on s'attendait à ce grand effort +de logique) que la Hollande devait être conquise et réunie à l'empire +français, ce qu'un _décret impérial_ décida sans appel. + +Cet événement eut pour dernier acte une scène caractéristique. Napoléon +fit venir le fils de Louis encore enfant, qu'il avait créé grand duc de +Berg, et il lui adressa cette courte allocution: «Venez, mon fils; la +conduite de votre père afflige mon coeur; sa maladie seule peut +l'expliquer[11]; venez, je serai votre père; vous n'y perdrez rien; mais +n'oubliez jamais, dans quelque position que ma politique vous place, que +vos premiers devoirs sont envers moi, et que tous vos devoirs envers les +peuples que je pourrais vous confier ne viennent qu'après.....» Ainsi +fut déchiré le voile d'une ambition si effrénée que Napoléon se plaçait +de lui-même au-dessus du roi des rois et de la souveraineté de tous les +peuples. + +[Note 11: Cette insinuation de Napoléon sur son frère était +injurieuse. Louis était mélancolique et valétudinaire; mais son jugement +sain et droit n'en éprouvait aucune altération. (_Note de l'éditeur_.)] + +A présent, disons quelle fut la vraie cause de l'usurpation de la +Hollande: je puis d'autant plus en parler, qu'elle n'est point étrangère +à ma disgrâce. Quand le mariage avec une archiduchesse fut résolu, +Napoléon eut une velléité de pacification générale que je m'efforçai de +changer en volonté ferme et raisonnable. Je savais par mes émissaires +que le cabinet de Londres tenait à deux points décisifs: l'indépendance +de la Hollande et de la péninsule. Avec Louis, on pouvait compter sur le +maintien de la séparation de la Hollande. Quant à la péninsule, Napoléon +ne voulait se désister que du Portugal, par la seule raison qu'il ne +rencontrait que des obstacles à en consommer la conquête. Je ne +désespérais pourtant pas de pouvoir l'amener au dégoût de l'occupation +de l'Espagne, qui lui coûtait déjà des flots de sang, et qui n'était +rien moins qu'assurée. Autorisé par lui, je concertai avec son frère +Louis, dans le séjour qu'il fit à Paris en 1810, un plan de négociation +secrète et particulière avec Londres. Louis écrivit à son ministre des +affaires étrangères que Napoléon était si courroucé contre lui et +contre les Anglais, à cause de leur commerce furtif avec ses États, +qu'il serait impossible d'empêcher qu'il n'effectuât de force la réunion +de la Hollande à la France, si la paix maritime n'intervenait pas au +plutôt, ou au moins si des changemens dans le système du blocus et des +ordres du conseil britannique n'avaient pas lieu. Il autorisait son +ministre à s'entendre à ce sujet avec ses collègues, mais comme agissant +d'eux-mêmes en son absence, et à faire partir pour Londres un agent qui, +environné de quelque considération, pût faire des ouvertures de +négociations en leurs noms particuliers. Cet agent devait d'abord +exposer au cabinet de Saint-James le désavantage immense qui résulterait +pour le commerce et même pour la sûreté à venir de l'Angleterre, si la +Hollande, réunie à l'Empire de Napoléon, devenait dans ses mains un +instrument d'agression: sans nul doute il commencerait par la soustraire +à toute relation commerciale. Les ministres de Louis choisirent pour +agent M. Labouchère, banquier d'Amsterdam, qui se rendit à Londres avec +des instructions pour entamer de suite, avec le marquis de Wellesley, +une négociation secrète. Il devait surtout insister sur la nécessité +d'apporter des changemens dans l'exécution des ordres du conseil, du +mois de novembre 1807. Mais le marquis de Wellesley refusa d'entrer dans +une négociation détournée au sujet de la Hollande, jugeant parfaitement +que son indépendance ne pouvait être assurée qu'autant qu'il plairait à +Napoléon, jusque-là si peu disposé à reconnaître les droits d'aucune des +nations placées sous son influence. Toutefois, voulant sonder les +véritables dispositions de Napoléon, il autorisa, vers la même +époque[12], le commissaire anglais Mackensie, chargé de continuer à +Morlaix la négociation pour l'échange des prisonniers, à ouvrir une +négociation pour la paix maritime, qu'il couvrirait par la négociation +ostensible avec le commissaire français préposé pour l'échange[13]. Le +cabinet de Saint-James laissait à Napoléon, par l'organe du commissaire +Mackensie, le choix entre trois manières de traiter, savoir: 1º. l'état +de possession avant les hostilités; 2º. l'état de possession présent; +3º. enfin des compensations réciproques. Mais Napoléon, enivré de sa +prospérité, refusa d'entendre à aucune de ces manières de traiter, +repoussant toute autre paix que celle dont il ne dicterait pas les +conditions. + +[Note 12: Avril 1810.] + +[Note 13: M. le marquis du Moutier, aujourd'hui ambassadeur de +Charles X en Suisse. (_Note de l'éditeur_.)] + +Dès ce moment, le marquis de Wellesley ne voulut plus recevoir aucune +ouverture de la part du banquier Labouchère, ni même de M. Fagan, que je +lui avais adressé dans le même but. Le ministère anglais était trop +persuadé de l'efficacité de son système de blocus, pour accéder à aucune +modification à cet égard. Tout fut rompu sans retour; et Napoléon, +voyant qu'il ne pouvait forcer l'Angleterre à fléchir sous sa volonté, +résolut, par esprit de vengeance, d'envahir le royaume de son frère, +croyant par-là soustraire à jamais la Hollande au commerce anglais. En +même temps, il crut ne devoir plus différer la disgrâce de son ministre +de la police, qui s'efforçait de le ramener sans cesse à un système +d'administration et de politique raisonnables. Il était d'autant plus +porté à me sacrifier, que ses correspondans privés lui répétaient, en +parlant de moi, d'après certains pamphlétaires de Londres: «Qu'il +tremblait devant son ouvrage, sans pour cela oser le renverser.» Depuis +plusieurs mois, il en épiait l'occasion. On a vu[14] combien il avait +d'abord été inquiet de ma liaison avec Bernadotte. Ici le motif d'une +disgrâce lui parut encore plus plausible. Il prétendit que, sous +prétexte de négocier au sujet de la Hollande, mes agens à Londres ne +s'étaient livrés qu'à des intrigues et à des spéculations frauduleuses, +voulant par-là me rendre responsable de la rupture d'un commencement de +négociation qui n'avait échoué que par sa mauvaise foi et sa prépotence. +Voilà sur les vrais motifs de l'envahissement de la Hollande et de ma +disgrâce, des éclaircissemens dont je puis garantir l'exactitude. + +[Note 14: Dans la première partie de ces Mémoires. (_Note de +l'éditeur_.)] + +Ce système d'irréconciliation et de violences fut perpétué par un décret +impérial[15], portant que toutes les marchandises anglaises qui +existaient dans les lieux soumis à la domination de l'empereur, ou +conquis par ses armes, seraient brûlées publiquement. C'était un +appendice aux décrets de Berlin et de Milan; c'est-à-dire qu'on allait +faire à Amsterdam et à Livourne ce qu'on avait déjà fait à Berlin, à +Francfort, à Mayence et à Paris. Si l'on ne pouvait pas répéter ici: +«Brûler n'est pas répondre», on pouvait dire: «Brûler n'est pas +gouverner.» + +[Note 15: Du 19 octobre 1810.] + +Telles étaient les conséquences du système continental, qui, selon des +conseillers niais et lâches, devait finir par mettre l'Angleterre hors +de combat, et par livrer le monde à Napoléon. Et cette conception +incendiaire, qui devint chez lui une idée fixe, n'était qu'une tradition +politique dont il avait hérité du gouvernement directorial, à qui des +publicistes de clubs et de gazettes avaient persuadé que le seul moyen +de réduire l'Angleterre était de lui fermer les ports du continent. + +Mais d'abord il fallait subjuguer tout le continent européen, dont +Napoléon n'avait encore que le tiers; le reste languissait sous le giron +des rois, ses alliés, ses amis ou ses tributaires. Quel esprit régnait +dans les notes que leur adressait, coup sur coup, le ministre +Champagny-Cadore, pour leur persuader de fermer leurs ports à tous les +navires anglais? «Qu'il n'y avait plus de neutres pour les États de +l'Europe; qu'ils ne feraient plus par eux-mêmes aucun commerce actif ni +passif, et que la France seule, par la voie des licences négociées à +Londres, les approvisionnerait des denrées qu'il leur était +indispensable d'en recevoir.» Tel était ce fameux système continental, +qui tendait à anéantir le commerce du monde, et qui par cela même était +impraticable. Or, il avait bien fallu le modifier, ou plutôt le terminer +par le système des licences d'invention anglaise. + +Aussi vit-on, à compter de la fin de 1810, Napoléon étendre lui-même ce +système, en accordant à prix d'argent la permission d'introduire en +France une certaine quantité de denrées coloniales; mais c'était à +condition d'en exporter la valeur en marchandises de fabrique française, +qu'on jetait le plus souvent à la mer à cause des difficultés suscitées +par les douaniers anglais. + +Et qui s'engraissait le plus à ce monopole inoui? Certes, ce n'étaient +ni les spéculateurs subalternes, ni les commissionnaires tarifés du +grand spéculateur en chef, réduits à peine à un modique droit de +commission. Quant à l'empereur, son bénéfice était clair et net. Chaque +jour il voyait grossir, avec une jubilation dont il ne cachait plus les +accès, l'énorme trésor enfoui dans ses caves du pavillon Marsan: elles +en étaient encombrées. Déjà ce trésor s'élevait à près de cinq cent +millions en espèces[16]; c'était un résidu des deux milliards de +numéraire entrés en France par l'effet de la conquête. Ainsi la passion +de l'or l'eût peut-être emporté un jour sur celle des combats, dans le +coeur de Napoléon, si l'inexorable Némésis l'y eût laissée vieillir. + +[Note 16: Les compagnons volontaires du captif de Saint-Hélène ont +confirmé depuis cette révélation; mais ils n'élèvent qu'à quatre cent +millions le trésor particulier de leur idole, dans le bon temps. (_Note +de l'éditeur_.)] + +Si l'on veut avoir une idée de l'accumulation de richesses inhérentes au +développement de la puissance de cet homme, qu'on ajoute aux trésors que +les caveaux des Tuileries recélaient, quarante millions de mobilier, et +quatre à cinq millions de vaisselle renfermée dans les résidences +impériales; cinq cent millions distribués à l'armée à titre de +dotations; enfin le domaine extraordinaire, s'élevant à plus de sept +cent millions, et qui de sa nature n'avait point de bornes, puisqu'il se +composait des biens «que l'empereur, exerçant le droit de paix et de +guerre, acquérait par des conquêtes et des traités,» rien ne pouvait lui +échapper avec un texte aussi indéfini. Déjà le fonds de ce domaine +extraordinaire était formé de provinces entières, d'états dont le sort +était indécis, et du produit des confiscations dans tout l'Empire. Nul +doute qu'il n'eût fini par absorber tous les revenus et tout le domaine +public qui aurait échappé aux deux autres créations de domaines +impériaux et de domaines privés. Mettre toute la France en fief, et +l'attacher à son domaine par des redevances annuelles, était aussi une +des idées favorites de Napoléon. + +Quel régime magnifique de spoliations martiales, d'une part, de dons et +de prodigalités, de l'autre! Où allait-il nous conduire? A verser tout +notre sang pour mettre en dotation le monde entier. Et encore, il n'y +avait guère d'espoir de rassasier la voracité des favoris et des +familiers d'un conquérant insatiable. + +De pareilles supputations, sorties de ma plume, et les réflexions qui +les accompagnent, feront sourire ou rechigner certains lecteurs. Eh +quoi! diront-ils, ce ministre si chagrin, parce qu'il fut disgracié; +a-t-il donc été si étranger à l'abus des distributions lucratives contre +lesquelles il se récrie peut-être, par la seule raison que la source en +est tarie? N'a-t-il pas été comblé aussi d'honneurs et de richesses? Et +qui vous dit le contraire. Quoi! parce qu'on aurait eu part aux +avantages individuels d'un système outré, pernicieux, insoutenable, +faudrait-il cesser d'être vrai quand on a promis de tout dire? Le temps +des réticences est passé. Il s'agit d'ailleurs ici d'assigner les causes +de la chute du plus grand Empire qui ait désolé et orné l'univers. + +On va voir comment, dans un très-court délai, Napoléon se précipita +volontairement au-delà des bornes de la modération et de la prudence. + +Par une conséquence de l'usurpation de la Hollande, il déclara, dans un +message adressé au Sénat[17], que de nouvelles garanties lui étaient +devenues nécessaires, et que celles qui lui avaient paru les plus +urgentes, étaient la réunion de l'embouchure de l'Escaut, de la Meuse, +du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et de l'établissement d'une +navigation intérieure de la Baltique. De là un sénatus-consulte[18] +portant que la Hollande, une portion considérable de l'Allemagne +septentrionale, les villes libres de Hambourg, de Brème et de Lubeck, +feraient partie intégrante de l'Empire français et formeraient dix +nouveaux départemens. C'est ainsi que Napoléon, sans songer à +l'affermissement de ce qu'il avait acquis, se tourmentait pour acquérir +encore. + +[Note 17: Le 10 décembre 1810.] + +[Note 18: Du 13 décembre 1810.] + +Cette violente réunion s'exécuta sans aucun motif de droit, même +apparent, sans négociation préalable avec un cabinet quelconque, et sous +le prétexte futile qu'elle était commandée par la guerre contre +l'Angleterre. Par-là, Napoléon anéantit même ses propres créations: les +états de la Confédération du Rhin, le royaume de Westphalie, ni aucun +autre territoire ne fut exempt de fournir sa quote-part à ce nouveau +partage du lion. + +Mais il venait de se donner une nouvelle ligne de frontières qui +enlevait aux provinces du Sud et du centre de l'Allemagne toute +communication avec la mer du Nord, qui passait l'Elbe, séparait le +Danemarck de l'Allemagne, se fixait même sur la Baltique et paraissait +tendre à rejoindre la ligne des forteresses prussiennes sur l'Oder que +nous occupions en dépit des traités. + +On sent bien que par lui-même ce devait être un acte assez inquiétant +pour les puissances voisines, que celui qui établissait ainsi sur les +côtes de l'Allemagne une nouvelle domination française, par un simple +décret, par un sénatus-consulte imposé à un Sénat servile. Je jugeai +aussitôt que le traité de Tilsitt, qui avait eu pour principal objet la +délimitation des deux Empires, était par là même anéanti, et que, se +retrouvant en point de contact, la France et la Russie n'allaient pas +tarder à s'entre-déchirer. + +Quand je sus, par mes correspondans de Paris, les inquiétudes que la +réunion des villes anséatiques causait à la Russie, à la Prusse, et +même à l'Autriche, je fus confirmé dans l'idée qu'il y avait là +non-seulement le germe d'une nouvelle guerre générale, mais d'un conflit +qui devait décider en dernier ressort si on aurait la monarchie +universelle dans les mains de Napoléon Bonaparte, ou si nous verrions le +retour de tout ce qu'avait dispersé ou détruit la révolution. + +Hélas! dans cette grande question se trouvait renfermée la question +identique des intérêts de la révolution et de la sûreté des hommes qui +l'avaient fondée et constituée. Qu'allaient-ils devenir? Pouvais-je +rester étranger, froid ou insensible à un avenir si inquiétant? + +Parmi les princes nouvellement dépouillés se trouvait le duc +d'Oldembourg, de la maison de Holstein-Gottorp, c'est-à-dire de la même +famille que l'empereur de Russie. Et Napoléon enlevait ainsi ses États à +un prince que tout l'invitait à ménager! Une négociation s'ouvrit à ce +sujet entre la cour de Saint-Pétersbourg et le cabinet des Tuileries. +Napoléon offrait au duc d'Oldembourg, à titre d'indemnité, la ville et +le territoire d'Erfurt. Quand j'appris que cette offre venait d'être +hautement rejetée, que l'empereur Alexandre avait mis en réserve les +droits de sa maison par une protestation formelle, et que ses ministres +avaient reçu l'ordre de la présenter aux diverses cours, je ne formai +plus aucun doute que la guerre ne vînt à éclater. En réfléchissant +toutefois au caractère circonspect et mesuré de l'empereur Alexandre, je +jugeai que les approches de la crise ne seraient ni brusques ni +précipitées. + +Passons à l'année 1811 pendant laquelle s'accumulèrent tous les élémens +d'une effroyable tempête, à travers un calme trompeur dont je découvrais +toutes les illusions et tous les mensonges. De jour en jour mes +bulletins de Paris et mes correspondances privées devenaient d'un +intérêt plus vif, plus soutenu. J'en consignerai ici, pour la liaison +des faits, les aperçus et les traits les plus saillans, me permettant à +peine d'y ajouter de courtes réflexions et des éclaircissemens obligés. +D'ailleurs, je l'ai déjà dit, pressé d'arriver moi-même aux temps de ma +rentrée dans les hauts emplois, ce qui me convient le plus c'est une +transition historique abrégée qui nous mène aux catastrophes de 1813, +1814 et 1815. + +Le premier événement qui se présente est celui de la naissance d'un +enfant proclamé roi de Rome[19] au sortir du sein de sa mère, comme si +le fils de Bonaparte n'avait pu naître autre chose que roi. Ce +renouvellement subit du royaume de Tarquin-le-Superbe parut de mauvais +augure à quelques personnes; il rappelait trop la spoliation récente du +Saint-Siége et l'oppression exercée contre le souverain pontife. Des +bruits ridicules furent propagés et accrédités dans Paris au sujet de la +naissance de cet enfant-roi. Si ces bruits, sortis à la fois des classes +vulgaires et des classes élevées, ne constataient pas l'état hostile de +l'opinion à cette époque contre la perpétuité de la dynastie nouvelle, +je me serais dispensé d'en parler comme étant indignes de la gravité de +l'histoire. La malignité se montra ingénieusement crédule. On supposa +d'abord une grossesse simulée, comme si jamais une archiduchesse, +cessant d'être féconde, eût pu faire mentir le distique latin. La +conséquence de cette supposition amena une autre fable d'après laquelle +on aurait reconnu roi de Rome un enfant né récemment de Napoléon et de +la duchesse de M...... + +[Note 19: 20 mars 1811.] + +Certains nouvellistes prétendirent qu'on l'avait substitué à un enfant +mort; d'autres à un enfant du sexe féminin. Certes, l'archichancelier +Cambacérès ne s'y serait pas mépris. Les frondeurs malveillans furent +intarissables. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'accouchement de +Marie-Louise fut horriblement laborieux, que l'accoucheur perdit la +tête, que l'on crut l'enfant mort, et qu'il ne sortit de sa léthargie +que par l'effet de la détonation répétée de cent-un coups de canon. +Quant au ravissement de l'empereur, il était bien naturel. Quelques +flatteurs en inférèrent tout d'abord que, plus heureux que César, il +n'aurait point à redouter les ides de mars, puisque le 20 mars était +pour lui et pour l'Empire un jour de félicité. Napoléon croyait aux +horoscopes et aux présages. Quel mécompte pour lui en mars 1814 et 1815! + +Il partit de Rambouillet avec Marie-Louise, vers la fin de mai, pour +aller visiter Cherbourg. A leur retour à Saint-Cloud[20], ils +présidèrent au baptême de leur fils, que Napoléon, élevant entre ses +bras, montra lui-même aux nombreux assistans. Tout semblait annoncer à +cet enfant les destinées les plus brillantes: trois années suffirent +pour renverser la puissance colossale de son père; et pourtant la cour, +les grands, les ministres, tout l'Empire, vivaient dans une sécurité +profonde. A peine découvrait-on, parmi les penseurs, quelques +appréhensions, quelques inquiétudes vagues. + +[Note 20: Le 4 juin 1811.] + +Peu de jours après[21], Napoléon, faisant l'ouverture de la session du +Corps législatif, annonça que la naissance du roi de Rome avait rempli +ses voeux et satisfait à l'attente de ses peuples. Il parla de la +réunion des États romains, de la Hollande, des villes anséatiques et du +Valais, et il finit par dire qu'il se flattait que la paix du continent +ne serait pas troublée. La France attentive comprit ces dernières +paroles, qui n'étaient pas jetées sans dessein de préparer les esprits à +la guerre. + +[Note 21: 16 juin 1811.] + +On m'avait fait connaître l'ukase destiné par l'empereur Alexandre à +tirer son Empire de l'embarras où le jetait le maintien du système +continental. La Russie ne pouvait renoncer plus long-temps au commerce +maritime. Je savais d'ailleurs que la faction des vieux Russes +commençait à prévaloir dans les conseils d'Alexandre. L'ukase +restreignait à certains ports désignés l'importation des marchandises; +et parmi celles qui étaient tarifées, on ne trouvait aucun article de +fabrique française. Je vis là le contre-coup de la prise de possession +arbitraire des villes anséatiques. + +Quant à notre commerce, concentré de plus en plus dans nos propres +limites, il ne vivait plus que de roulage; nous n'avions plus d'autres +navires de tonage que des chariots et des haquets. La grande renommée de +notre industrie reposait alors sur la fabrication du sucre de betterave. +C'était une heureuse exploitation pour certains aventuriers d'industrie +nationale, qui arrachaient au gouvernement avances, primes, concessions +de terrains. L'administration s'épuisait pour ces jongleries, dont les +bateleurs nous promenaient du sucre de betterave à un prix colonial. +Déjà même, selon mes correspondans de Paris, l'empereur tenait sous +verre, sur sa cheminée à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave +raffiné, qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti +des raffineries d'Orléans. Il était si parfait que son ministre de +l'intérieur le lui avait présenté en pompe comme une merveille digne de +figurer dans un musée. On en envoyait en cadeau au prince-primat et à +tous les petits potentats de la confédération du Rhin. Si le public ne +pouvait y aborder à cause de la trop grande élévation du prix, en +revanche il avait sous la main, et le sirop de raisin et le café de +chicorée indigène à un prix raisonnable. Au milieu de cette pénurie de +productions coloniales, quelques nouvelles fabriques prospéraient dans +l'intérieur, et une centaine de fabricans qui avaient part à la +distribution des encouragemens et des primes, vantaient très-haut +l'activité de notre commerce intérieur. + +Tout le reste languissait, et, ce qui était déplorable, le peuple +commençait à souffrir de la disette des grains, occasionnée par une +mauvaise récolte, et aggravée par des exportations sur lesquelles le +gouvernement faisait des bénéfices. A la vérité, dans tous les +départemens on organisait, pour rendre la misère moins importune, des +dépôts de mendicité, où une partie de la population était successivement +parquée et substantée au moyen de soupes économiques. Mais le peuple, +qui s'obstinait à rester panivore, accusait l'empereur de vendre +lui-même nos grains aux Anglais. Il est certain que le monopole exercé +par Napoléon sur les blés, produisait en partie la disette. L'esprit qui +régnait dans les salons n'était pas plus favorable à l'empereur; on y +redevenait hostile. Voilà comment se formait l'opinion depuis que Savary +dirigeait l'esprit public. + +Cet homme, qu'éblouissait le faste des grandeurs et le prestige de la +représentation, crut qu'il arriverait à être influent et puissant s'il +avait une cour, des créatures, des parasites, des gens de lettres +embrigadés à sa table et à ses ordres. Il s'imagina que pour mettre à +profit mes traditions, il lui suffirait de ménager le faubourg +Saint-Germain, sans pour cela dépouiller sa police de tout ce qu'elle +avait d'odieux et d'irritant. Il crut, en un mot, qu'il formerait +l'esprit public de l'Empire comme Mme de Genlis formait les moeurs de +la nouvelle cour. Alors s'organisèrent dans les salles à manger de la +police les fameux déjeuners à la fourchette présidés par Savary, et où +se réunissaient habituellement les publicistes à gages qui +correspondaient avec l'empereur, et les journalistes qui aspiraient à +recevoir des directions et des gratifications. C'était là que Savary, +excité par des traits d'esprit de commande, et par les fumées d'un large +déjeuner, leur intimait ses ordres sur la tendance que chacun devait +donner à la littérature de la semaine. + +La direction de cette partie _morale_ du ministère de la police était +confiée au poète Esmenard, écrivain d'un vrai talent, mais si décrié que +j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais +mis en oeuvre. Abusant bientôt de sa supérierité et de sa position, il +mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses écarts. J'avais +respecté le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'ériger +en protecteur des académies, les traita militairement, leur imposa ses +propres candidats, et n'eut rien de plus pressé que d'avilir avec +scandale les organes du savoir et de l'opinion. J'avais respecté la +propriété des journaux; Savary l'envahit avec audace, et en partagea +les actions à ses familiers et à ses suppôts. C'est ainsi que, par la +dégradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de +l'opinion. De même que Napoléon, il prit en haine Mme de Staël, et +s'acharna contre elle de concert avec Esmenard: persécution impolitique, +en ce qu'elle fit de la nombreuse coterie de cette femme célèbre un +foyer d'opposition contre le régime impérial et d'animosité contre +l'empereur. + +Dans la haute police, c'était le même système, les mêmes violences; et +là on trouvait pour ministre effectif le petit Desmarets. Qu'attendre +d'un homme si mince et des combinaisons d'un tel ministre? Des +inventions maladroites, des actes réprouvés, une administration +vexatoire. On en jugera par le trait suivant. Un certain baron de Kolly, +piémontais, chargé par le gouvernement britannique de tenter d'arracher +Ferdinand VII à sa captivité, vint débarquer au commencement de mars +1810 dans la baie de Quiberon; de là, il se rendit à Paris, où je le fis +arrêter et conduire au château de Vincennes. Que fait mon successeur? Il +imagine d'éprouver Ferdinand à la faveur d'un faux baron de Kolly, muni +des papiers et de la lettre de crédit du véritable émissaire. Ferdinand +VII, sur ses gardes, voit le piége, l'évite, et laisse Savary dans la +confusion. + +La reine d'Étrurie, dépouillée de ses États, vivait à Nice dans l'exil; +on l'abreuve de mauvais traitemens; on envoie des émissaires pour +l'exciter à se jeter dans les bras des Anglais. Cette malheureuse reine, +au désespoir, embrasse ce moyen de salut: on l'arrête, on la menace de +la traduire devant une commission militaire, et deux de ses officiers +sont fusillés. Quand il n'y a pas de complot, on en imagine, on en +excite. C'est ainsi que de malheureux habitans de Toulon, impliqués dans +une trame ténébreuse, dirigée, dit-on, contre nos arsenaux, furent +traînés au supplice, dans une ville encore consternée par les plus +affreux souvenirs. + +Cependant l'opinion restait muette; plus de communication, plus +d'expansion, plus de confiance entre les citoyens. Ce n'était que dans +l'intérieur des familles et au sein de l'amitié que la douleur publique +osait s'exhaler par des accens étouffés. A défaut d'opinion publique, +l'empereur voulut avoir celle des salons de Paris. On lui en fit une +factice, créée par les trois cents explorateurs aux grands gages. Il y +eut ainsi plusieurs statistiques _morales_; les cinq ou six polices +donnèrent la leur. La moins insignifiante était sans contredit celle du +directeur général des postes, Lavalette. Jadis le correspondant et +l'émissaire de confiance de Napoléon quand il n'était que général, il +était au fait de ce qui lui convenait dans ce genre. L'empereur, +appréciant bientôt le vide de toutes ces explorations, dont personne, +depuis moi, n'avait saisi le véritable esprit, exigea des faits. On lui +en fournit, mais de misérables; il finit par y renoncer, par ne plus les +lire, tant il les trouvait fastidieux et incohérens. Dans ma retraite, +on m'apporta quelques-uns de ces bulletins, faits par des écoliers. Plus +tard, Savary transcrivit d'un bout à l'autre celui qui sortait de son +cabinet, croyant par là donner plus d'importances à ses vagues +explorations. + +Si, depuis ma disgrâce, la police avait dégénéré dans ses attributions +les plus essentielles, il en était de même dans un autre ministère qui +était aussi l'asile du secret. Je veux parler des relations extérieures, +où, depuis la retraite de Talleyrand, l'esprit de conquête, de violence +et d'oppression ne connaissait plus ni adoucissemens, ni frein. Napoléon +avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la conséquence) +d'abreuver de dégoût ce personnage si délié, d'un esprit si brillant, +d'un goût si exercé et si délicat, qui, d'ailleurs, en politique lui +avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en +rendre moi-même dans les hautes affaires de l'état qui intéressaient la +sûreté de sa personne. Mais Napoléon ne pouvait pardonner à Talleyrand +d'avoir toujours parlé de la guerre d'Espagne avec une liberté +désapprobatrice. Bientôt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent +le théâtre d'une guerre sourde entre les adhérens de Napoléon d'une +part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'épigramme et les +bons mots étaient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de +l'Europe était presque toujours battu. Cette espèce de lutte satirique +prenait un caractère plus grave à mesure que la guerre d'Espagne +s'envenimait. De leur côté, M. et Mme de Talleyrand n'en prenaient +que plus d'intérêt aux princes de la maison d'Espagne, relégués à leur +château de Valançay par un petit raffinement de vengeance de la part de +Napoléon. Piqué de plus en plus contre Talleyrand, il l'aperçoit un jour +à son lever au milieu des courtisans, et croyant tirer avantage, pour +l'humilier, d'une aventure de galanterie qu'on prétendait s'être passée +à Valançay, il lui fit une interrogation qui, pour un mari, est le plus +sanglant des outrages. Sans faire paraître aucune émotion dans ses +traits, Talleyrand lui répond avec dignité:»Pour la gloire de Votre +Majesté et pour la mienne, il serait à désirer qu'il ne fût jamais +question des princes de la maison d'Espagne.» Jamais Napoléon ne se +montra plus confus qu'après cette sévère leçon donnée avec le sens +exquis des convenances. Tout annonça bientôt une disgrâce complète, et +la position de Talleyrand devint de plus en plus difficile. Son hôtel, +ses amis, ses gens furent livrés à un espionnage perpétuel que Savary +affectait même de ne pas dissimuler. Il se vantait à ses familiers de +tenir Talleyrand et Fouché dans de perpétuelles alarmes. Le public en +tira la conséquence que le chef de l'État, par son caractère ombrageux, +s'était privé des services de deux hommes dont les conseils lui avaient +toujours été utiles, et qu'il n'y avait plus, dans la police et les +affaires étrangères, ni mesure ni habileté depuis leur retraite. La +police n'était plus qu'une inquisition stérile et irritante. Dans les +affaires étrangères on s'habituait à voir les traités comme des trèves +ou des expédiens pour arriver à de nouvelles guerres. On finit même par +ne plus rougir d'y faire les plus scandaleux aveux. «Nous ne voulons +plus de principes, disait Champagny-Cadore, successeur de Talleyrand,» +le même qui avait présidé aux violences exercées envers le pape et +envers la maison d'Espagne. Et pourtant ce même ministre, hors de sa +sphère diplomatique, ou plutôt de l'influence de Napoléon, était l'un +des hommes de France dont le commerce était le plus doux et les opinions +les plus modérées. On le verra bientôt éprouver à son tour une disgrâce +à laquelle semblait ne pouvoir plus se soustraire aucun des ministres de +Napoléon. Comme il n'était plus possible de se soutenir qu'en flattant +les passions de celui qui était la source de tous les pouvoirs et de +toutes les faveurs, les manipulateurs de la politique impériale se +mirent à travailler de plus belle à préparer la chute de l'Angleterre et +l'humiliation de la Russie. Les mémoires et les plans se succédèrent +sous l'égide de la police secrète de Desmarets et de Savary, chargés de +cautionner les faiseurs de projets à l'ordre du jour. L'empereur ne +reçut bientôt plus de ses agens que des rapports où la vérité des faits +et celle des conséquences étaient ou altérées ou dissimulées; il ne fut +plus imbu que de correspondances irritantes, pleines de propositions et +de projets d'intrigues, d'aventures et de violences. + +On en vint à vouloir _travailler_ à la fois l'Angleterre et la Russie. +J'avais cherché inutilement, tandis que je tenais les fils de la haute +police, à ramener l'empereur à des idées plus saines à l'égard de +l'Angleterre. L'empereur estimait les Anglais, et ne haïssait pas +précisément l'Angleterre, mais il redoutait l'oligarchie de son +gouvernement. Il ne croyait pas qu'avec un tel régime, l'Angleterre +voulut jamais le laisser jouir d'une paix solide, mais seulement d'une +trève de trois ans au plus, après laquelle il eût fallu recommencer. +Jamais je ne pus détruire à cet égard les préventions et les préjugés +de l'empereur. D'autres, par les sophismes les plus grossiers, le +fortifiaient dans sa passion violente contre la nature du gouvernement +britannique, passion qui le conduisait de nouveau à une guerre +universelle. C'était véritablement une révolution que Bonaparte voulait +en Angleterre; il brûlait du désir d'y étouffer la liberté de la presse +et la liberté des débats parlementaires. Induit à souhaiter de voir +cette île livrée à son tour aux horreurs d'une révolution politique, il +y envoya des émissaires qui le trompèrent sur son état réel. Je lui +avais dit cent fois qu'elle était aussi puissante par ses institutions +que par ses forces navales; mais il s'en rapportait plutôt à des +explorateurs intéressés. Ce fut dans l'espoir d'y faire éclater des +déchiremens intérieurs que, pendant toute l'année 1811, il s'occupa +principalement du projet d'exclure entièrement le commerce anglais du +continent. Ses émissaires ne manquèrent pas d'attribuer au blocus +continental la détresse des manufactures du royaume-uni et les +banqueroutes nombreuses qui, pendant le cours de cette même année, +portèrent au crédit anglais les plus rudes coups. Ils annoncèrent des +troubles sérieux, et soutinrent que l'Angleterre ne pouvait pas +supporter long-temps un état de guerre qui lui coûtait plus de cinquante +millions sterlings. + +En effet, des émeutes d'ouvriers sans ouvrage éclatèrent dans le +Nottinghamshire. Les mutins se réunissaient par bandes, brûlaient ou +détruisaient les métiers de nouvelle mécanique, et commettaient toute +sorte d'excès. Ils se disaient sous les ordres d'un capitaine _Ludd_, +personnage imaginaire, d'où leur est venu le nom de _luddistes_. +L'empereur ne vit là qu'une plaie qu'il fallait agrandir, de même que +celle de l'Irlande. Bientôt, en effet, ce système d'insurrection +s'étendit et gagna les contrées voisines de Derby et de Leicester. On +assurait, dans le cabinet de Napoléon, que des personnages considérables +n'étaient pas étrangers à ces mouvemens, et en étaient même les +instigateurs. On comptait, en cas d'insurrection sérieuse et de +tentatives correspondantes préparées dans Londres même, sur la +coopération plus on moins efficace de nos prisonniers, qui s'élevaient à +cinquante mille. Tel fut un des motifs qui porta Napoléon à ne point +consentir à leur échange. Comme nous n'avions en France que dix mille +prisonniers anglais, mais près de cinquante-trois mille prisonniers de +guerre espagnols et portugais, l'empereur feignit de consentir à un +cartel, mais seulement dans la proportion d'un Anglais et de quatre +Espagnols ou Portugais, contre cinq Français ou Italiens. Il était sûr +d'avance que l'Angleterre se refuserait à tout échange établi sur de +telles bases. En effet, la proposition seule révolta le ministère +anglais. + +Napoléon, devenu plus rigide dans son système continental, à mesure +qu'il voyait approcher la détresse de l'Angleterre, exigea une fermeture +plus exacte des ports de la Suède, à laquelle il ne laissa que l'option +d'une guerre avec l'Angleterre ou avec la France. Ces exigeances si +impolitiques contre une puissance indépendante, provenaient en partie de +son mécontentement contre Bernadotte, proclamé l'année précédente[22], +par la volonté unanime des États, prince royal, et successeur +héréditaire du roi Charles XIII. Au fond de l'âme, cette subite +élévation avait déplu à l'empereur, dont le ressentiment contre son +ancien compagnon d'armes s'était toujours accru depuis la mission que je +lui avais déférée en 1809 pour la défense d'Anvers. Il était persuadé +qu'une secrète intelligence avait régné à cette époque entre Bernadotte +et moi, et que s'il eût éprouvé un grand revers en Allemagne, j'aurais +fait proclamer, pour lui fermer à jamais les portes de la France, +Bernadotte premier consul ou empereur. Ainsi, d'un autre côté, il le vit +d'abord partir pour le nord sans peine, se croyant trop heureux d'être +délivré de la présence d'un homme que Savary et ses familiers lui +représentaient comme un adversaire qui pouvait devenir redoutable. +Croyant même pendant quelques mois qu'il le tiendrait en Suède forcément +dans l'orbite de sa politique, il adressa notes sur notes, injonctions +sur injonctions, au gouvernement de Charles XIII, pour qu'il tînt ses +ports rigoureusement fermés au commerce anglais. Irrité de ce qu'on ne +se pressait pas assez de remplir ses vues, il fit enlever par ses +corsaires les navires suédois chargés de marchandises coloniales, et +persista dans l'occupation de la Poméranie. Des griefs réciproques +s'étant ainsi établis, Napoléon donna de nouvelles inquiétudes au +gouvernement dont Bernadotte était devenu l'espoir et l'arbitre. Toute +l'année 1811 se passa en altercations entre les deux États. + +[Note 22: 21 août 1810.] + +La connaissance que j'avais du caractère de Bernadotte, me faisait assez +pressentir qu'il finirait par se jeter dans les bras de la Russie et de +l'Angleterre, soit pour garantir l'indépendance de la Suède, soit pour +s'assurer l'héritage d'une couronne dont Napoléon se montrait envieux. + +Mes anciennes relations avec le prince de Suède donnèrent à l'empereur, +par les impressions de Savary, l'idée que j'excitai secrètement +Bernadotte à se maintenir récalcitrant envers le cabinet de Saint-Cloud. +Je sus bientôt à n'en pouvoir plus douter qu'on m'épiait et qu'on +ouvrait mes lettres. Je le demande: qu'aurait-on dit de moi si je ne +m'étais pas mis en mesure de me jouer des ridicules investigations d'une +police dont je connaissais tous les détours? Je n'ignorais cependant pas +ce qui se passait à Stockholm, ni même dans tout le nord; j'avais +auprès de Bernadotte le colonel V. C. qui me tenait au courant. + +Terminons par quelques réflexions sur la guerre de la péninsule +l'esquisse des événemens politiques de 1811 qui nous conduisent à la +fatale expédition de Russie. Déjà la résistance des peuples de l'Espagne +avait pris le caractère d'une guerre nationale; et c'était Napoléon qui +avait ouvert à l'Angleterre ce champ de bataille sur le continent. + +Dès le commencement de 1810, la guerre s'était tellement compliquée en +Espagne; elle offrait déjà tant de chances à l'ambition et aux rivalités +des généraux, que lorsque le roi Joseph vint à Paris assister au mariage +de l'empereur, il fit la demande expresse qu'on en retirât toutes les +troupes ou qu'elles fussent sous ses ordres immédiats, ou plutôt sous la +direction de son major-général. L'empereur se garda bien de lui accorder +le rappel des troupes, mais il lui en déféra le commandement. Joseph +alors amena de Paris le maréchal Jourdan, qui eut le titre de +major-général du roi d'Espagne. Les généraux en chef furent censés sous +ses ordres et eurent à rendre compte au roi Joseph et à l'empereur en +même temps. Mais ces dispositions ne remédièrent à rien; il y eut +toujours plusieurs armées, et les généraux, qui dépendaient à la fois de +Paris et de Madrid, s'arrangèrent pour ne dépendre de personne; ils +voulaient avant tout rester maîtres des provinces qu'ils occupaient ou +qu'ils disputaient à l'ennemi. + +Cependant nous avions été chassés deux fois du Portugal, où l'armée +anglaise trouvait des ressources infinies et un refuge assuré. Tout +aurait dû convaincre Napoléon que, pour assujettir la péninsule, il +fallait d'abord faire la conquête de Lisbonne et forcer les Anglais à se +rembarquer. Il en avait pris en quelque sorte l'engagement à la face de +l'Europe. Mais ici son génie se trouva en défaut, comme dans d'autres +circonstances décisives où la fougue et la violence de son caractère +auraient dû céder à la profondeur des vues ou tout au moins à la +prévision la plus commune. Comment put-il lui échapper qu'il +compromettrait non-seulement la conquête de l'Espagne, mais sa propre +fortune, en laissant s'élever dans la péninsule une réputation +militaire, ennemie? L'Europe avait assez de soldats; elle cherchait un +général qui sût les conduire, qui sût résister aux armées françaises, +n'importe comment. Il est incroyable que cette vue ait échappé à la +sagacité de Napoléon. Ce fut par excès de confiance en lui-même et dans +sa fortune. Ainsi, au lieu de marcher en personne à la tête d'une armée +formidable pour chasser Wellington du Portugal (la situation du +continent le lui permettait), il y envoya Masséna, le plus habile de ses +lieutenans, sans doute, d'un rare courage, d'une ténacité remarquable, +dont le talent croissait par l'excès du péril, et qui, vaincu, était +toujours prêt à recommencer comme s'il eût été vainqueur. Mais Masséna, +déprédateur intrépide, était l'ennemi secret de l'empereur qui lui avait +fait rendre gorge de trois millions. De même que Soult, il se berça de +l'idée qu'il pourrait aussi gagner à la pointe de l'épée une couronne; +ils étaient d'ailleurs si séduisans les exemples de Napoléon, de Murat +et de Bernadotte! Le coeur de Masséna s'ouvrit aisément à l'ambition de +régner aussi à son tour. Plein d'espérance, il se met en marche à la +tête de soixante mille soldats; mais, au milieu même des premières +difficultés de son expédition, il reçoit l'avis certain que l'empereur +est disposé à restituer le Portugal à la maison de Bragance si +l'Angleterre consent à lui laisser l'Espagne, et qu'une négociation +secrète est ouverte à cet effet. Masséna, piqué, découragé, laisse +s'éteindre le feu de son génie militaire. D'ailleurs, dans une opération +si décisive, nul ne pouvait suppléer Napoléon; lui seul eût pu sacrifier +trente à quarante mille hommes pour emporter les lignes formidables de +Torres-Vedras, vraie ceinture d'acier qui couvrait Lisbonne. Tout allait +dépendre pourtant de l'issue de cette campagne de 1810, et pour Napoléon +et pour l'Europe entière. Ne pas apercevoir cette corélation intime, +c'était manquer de tact et de génie. + +Qu'arriva-t-il? La campagne fut manquée; lord Wellington triompha; +Masséna, tombé dans la disgrâce, vint se morfondre dans les salons des +Tuileries, n'obtenant qu'après un mois de sollicitations, une audience +particulière où il expliqua les revers de la campagne; et enfin, la +guerre de la péninsule, malgré de beaux faits d'armes, offrit dans son +ensemble un aspect inquiétant. Suchet, seul, dans les provinces +orientales, légua aux Français des titres à une gloire incontestable; +il effectua la conquête du royaume de Valence et se suffit constamment à +lui-même. Tandis qu'il s'y rendait, pour ainsi dire, indépendant, Soult, +qui n'avait pu se faire roi de Portugal, tranchait du souverain en +Andalousie; et Marmont, ralliant les débris de l'armée de Portugal, +agissait à part sur le Duero et sur la Tormès; en un mot, les lieutenans +de Bonaparte gouvernaient militairement, et Joseph n'était qu'un roi +fictif. Il ne pouvait déjà plus sortir de Madrid sans avoir une armée +pour escorte; plus d'une fois il manqua d'être pris par les _guerillas_; +son royaume n'était point à lui; les provinces que nous occupions +n'étaient réellement que des provinces françaises ruinées par nos armées +ou dévastées par les _guerillas_ qui nous harcelaient sans cesse. Je +pose en fait que tous les revers subséquens de la péninsule se +rattachent aux fautes de la campagne de 1810, si faussement conçue et si +légèrement entreprise. Vers la fin de 1811, Joseph fit partir le marquis +d'Almenara, muni de pleins pouvoirs pour signer à Paris son abdication +formelle, ou pour faire reconnaître l'indépendance de l'Espagne. Mais +Napoléon, ne songeant plus qu'à la Russie, ajourna ses décisions sur +l'Espagne après l'issue de la grande expédition lointaine où il allait +s'abîmer. + +La guerre de Russie n'a pas été une guerre entreprise pour du sucre et +du café, comme l'a d'abord cru le vulgaire, mais une guerre purement +politique. Si les causes n'en ont pas été bien comprises, c'est que, +voilées par les mystères de la diplomatie, elles ne pouvaient être +aperçues que par des observateurs éclairés ou des hommes d'état. Les +germes de la guerre de Russie furent renfermés dans le traité même de +Tilsitt. Il me suffira, pour le prouver, d'en déduire ici les suites +immédiates. La fondation du royaume de Westphalie pour la dynastie +napoléonienne; l'accession de la plupart des princes du nord de +l'Allemagne à la confédération du Rhin; l'érection du duché de Varsovie, +noyau du rétablissement de la Pologne entière, épouvantail toujours +mobile dans les mains de son inventeur, et qu'il pouvait tourner à +volonté, soit contre la Russie, soit contre l'Autriche; le +rétablissement de la république de Dantzick, dont l'indépendance fut +garantie, mais dont la sujétion permanente donnait à Napoléon un port +et une place d'armes sur la Baltique; enfin, des routes militaires +réservées aux armées françaises à travers les États prussiens, ce qui +renversait toute barrière jusqu'aux frontières russes, voilà quelles +furent les conditions auxquelles souscrivit le cabinet russe, pour des +accroissemens éventuels en Turquie, devenus bientôt illusoires. Il n'en +fut pas de même, il est vrai, de la Finlande. Toutefois, comment ne pas +avouer que si l'autocrate reconnut dans Napoléon un égal, il reconnut +aussi un vainqueur qui tôt ou tard se prévaudrait de ses avantages? + +Mais, tournant d'abord vers le midi ses vues ambitieuses, l'Espagne, le +Portugal et l'Amérique espagnole devinrent les objets immédiats de sa +convoitise. De là pour l'empire russe le répit qu'offrait un traité +captieux. Il n'en coûtait rien d'ailleurs à Napoléon pour fasciner les +yeux de ceux qu'il caressait en méditant leur ruine. J'avais su, dans le +temps, à quoi m'en tenir relativement à ses vues sur la Russie, et +j'avoue qu'alors, séduit moi-même par la grandeur de ses plans, j'avais +espéré le rétablissement de la Pologne, fondée sur sa liberté; mais +Napoléon, repoussant Kosciusko, ou du moins cherchant à l'attirer dans +un piége, je compris qu'il ne s'agissait que d'étendre au-delà de la +Vistule sa domination, et l'exemple des ravages de l'Espagne remit plus +de rectitude dans mon jugement. + +Du reste, il était bien entendu que, pour conserver la paix, l'empereur +Alexandre devait complaire en tout à Napoléon, à son cabinet, à ses +ministres, à ses ambassadeurs, et qu'il ne lui fallait s'écarter en rien +de l'obligation de reconnaître sa suprématie et d'obéir à ses volontés. + +Tout en procédant à la conquête de l'Espagne, Napoléon avait mis la +dernière main à son système fédéral, et s'acheminait ainsi à la +monarchie universelle. Survint la dernière défaite de l'Autriche, le +mariage forcé d'une archiduchesse, et le changement opéré dans la +politique de cette puissance. Alors toute espérance disparut pour le +continent européen de pouvoir secouer le joug aussi long-temps que +l'empereur Alexandre resterait d'accord avec le chef de l'Empire +fédéral, appelé déjà le grand Empire. Mais le moyen de respirer à côté +d'une ambition si infatigable? On commençait en Russie même à +reconnaître que les suites infaillibles du système continental, pour +toute nation qui s'y livrait, étaient la ruine du commerce et de +l'industrie, l'établissement d'impôts devenus accablans, le fardeau de +grandes armées presqu'étrangères à leurs princes, et des princes +incapables de protéger leurs sujets tremblans devant l'arbitre de +l'Europe. + +L'empereur Alexandre ouvrit enfin les yeux après trois années d'une +alliance équivoque et onéreuse; il jugea qu'il était temps de rallier +toutes les forces de son Empire pour en assurer l'indépendance. +Napoléon, averti par ses émissaires que le parti anti-français, ou des +vieux Russes, commençait à prévaloir dans le cabinet de +Saint-Pétersbourg, en revint, à l'égard de la Russie, à son plan de 1805 +et 1806, qu'il n'avait ajourné alors que dans la vue d'en mieux préparer +l'exécution. + +Voici ce plan: Diviser, anéantir l'empire russe ou contraindre +l'empereur Alexandre à faire une paix humiliante, suivie d'une alliance +dont le rétablissement de la Pologne et la dissolution de l'empire du +croissant eussent été la base et le prix entre la Russie, la France et +l'Autriche. Alors, accession de toute l'Europe au système continental, +qui masquait pour Bonaparte la domination universelle. + +Mais d'abord il fallait gagner la Russie en l'intimidant, ou bien lui +faire une guerre à mort pour anéantir sa puissance ou la rejeter en +Asie. De longue main, on s'occupait à ébranler la fidélité des Polonais, +en préparant les esprits par des négociations ténébreuses. + +Quand Napoléon eut décidé que tous les ressorts de sa diplomatie +seraient mis en jeu dans le nord, il changea son ministre des affaires +étrangères, la complication de tant d'intrigues et de manoeuvres +devenant au-dessus, non pas du zèle, mais des forces de +Champagny-Cadore. + +Napoléon ne crut pas devoir confier le poids d'aussi grandes affaires à +d'autres qu'à Maret, chef de son secrétariat; c'est-à-dire que toutes +les affaires du dehors furent dès ce moment concentrées dans son cabinet +même, et ne reçurent plus d'autre impulsion que la sienne. Sous ce point +de vue, Maret, vraie machine officielle, était bien ce qu'il fallait à +l'empereur. Sans être un méchant homme, il admirait réellement son +maître, dont il connaissait toutes les pensées, tous les secrets, tous +les penchans. Il était de plus son écrivain confidentiel, celui qui +savait le mieux coudre ou rendre en phrases grammaticales ses sorties et +ses improvisations politiques. C'était lui également qui tenait le +registre secret sur lequel l'empereur faisait établir des notes sur les +hommes de tous les pays et de tous les partis, qui pouvaient lui être +utiles, de même que sur les hommes qu'on lui signalait, et dont il +soupçonnait les intentions. Il avait également le tarif des cours et des +personnages pensionnés d'un bout de l'Europe à l'autre; enfin, c'était +lui qui, depuis long-temps, dirigeait les émissaires du cabinet. +Constamment dévoué aux caprices de Napoléon, et n'opposant à ses +brusqueries que le calme d'une résignation imperturbable, ce fut de +bonne foi et s'imaginant suivre la ligne de ses devoirs, que Maret se +prêta sans scrupule à des procédés attentatoires à la sûreté des États. +Jamais il ne lui vint dans l'idée de combattre les volontés de Napoléon; +aussi jouit-il d'une faveur toujours croissante. + +Ces mystères du cabinet, le ton insolite de quelques-unes des notes de +1811, l'indice de grands préparatifs ordonnés dans le secret, de +manoeuvres, d'intrigues au-dehors donnèrent l'éveil à la Russie. Déjà +même le czar avait jugé qu'il était temps de pénétrer les projets de +Napoléon, et voulant une autre garantie que celle de son ambassadeur +Kourakin, trop cajolé à Saint-Cloud et partisan du système continental, +il avait dépêché à Paris, dès le mois de janvier, avec une mission +diplomatique, le comte de Czernitscheff. Ce jeune seigneur, colonel d'un +régiment de cosaques de la garde impériale russe, se fit d'abord +remarquer à la cour de Napoléon par sa politesse et par ses manières +chevaleresques. Il parut dans tous les cercles et dans toutes les fêtes; +il y obtint, de même que dans la haute société, des succès tels qu'il +fut bientôt à la mode auprès de toutes les dames qui se disputaient +l'empire des grâces et de la beauté. Toutes aspiraient à recevoir les +hommages de l'aimable et sémillant envoyé d'Alexandre; il parut d'abord +hésiter; enfin, ce fut à la duchesse de R.... que le Paris de la Newa +donna la pomme. Cette intrigue fit d'autant plus de bruit que +l'empereur, et non son ministre de la police, soupçonna le premier que, +sous le voile de la galanterie, sous des dehors aimables et légers, +l'envoyé russe masquait une mission d'investigation politique. Les +soupçons redoublèrent lorsqu'on le vit revenir avec une nouvelle mission +un mois après son départ. Confus d'avoir été prévenu et averti par son +maître, Savary, pour lui complaire, charge son faiseur, Esmenard, de +décocher quelques traits piquans, mais détournés, à l'émissaire du czar. +La veille même de son arrivée[23], l'écrivain semi-officiel insère dans +le _Journal de l'Empire_ un article où l'on rappelait les courses d'un +officier au service de Russie, nommé Bower, que le prince Potemkin +envoyait tantôt choisir un danseur à Paris, tantôt chercher de la +boutargue en Albanie, des melons d'eau à Astracan et des raisins en +Crimée. L'allusion était sensible; Czernitscheff y vit une insulte; il +s'en plaignit avec fermeté de concert avec son ambassadeur. L'intention +de Napoléon n'étant pas de brusquer une rupture, il feignit d'être +irrité d'une satire dont il avait fourni lui-même l'idée, et, pour +réparation, il prononça la disgrâce apparente d'Esmenard qu'on exila +temporairement à Naples, mais couvert d'or et comblé de faveurs +secrètes. Elles lui furent fatales: entraîné deux mois après[24] par des +chevaux fougueux dans un précipice sur le chemin de Fondi, ce malheureux +expira la tête brisée contre un rocher. + +[Note 23: Le 11 avril 1811.] + +[Note 24: Le 25 juin 1811.] + +Cependant Napoléon et ses ministres ne cessaient de se plaindre, à +Saint-Pétersbourg, de l'effet produit par l'ukase du 31 décembre, qui +servait les intérêts de l'Angleterre en permettant l'introduction de ses +denrées coloniales. Les journaux de Paris annonçaient même fréquemment +que des vaisseaux anglais étaient admis dans les ports russes. Dès-lors, +les hommes clairvoyans purent juger qu'une nouvelle rupture était +inévitable. On sut que le motif apparent d'irritation masquait des +griefs politiques devenus l'objet de vifs débats entre les deux empires. +Dans l'automne de 1811, cette guerre fut regardée en Angleterre même, +comme imminente, et le cabinet de Londres fut dès-lors persuadé que +Napoléon ne pourrait envoyer à ses armées d'Espagne les renforts que +réclamait son frère Joseph. + +C'est à partir aussi de cette époque, présente encore à ma mémoire, que +par le seul effet des bruits et des conjectures répandus dans le monde +et répétés dans toutes les classes, se forma cette préoccupation +publique accompagnée d'une si vive attente qui, pendant six ou huit +mois, dominant tous les esprits, dirigea toutes les pensées sur +l'entreprise immense que méditait Napoléon. J'en étais absorbé au point +que dès le commencement de l'été, j'avais éprouvé le plus vif désir de +me rapprocher de la capitale; j'espérais y faire changer ma position, et +par là me trouver en mesure de présenter à l'empereur, s'il en était +temps encore, quelques réflexions capables ou de le faire changer de +dessein ou de le porter à modifier ses projets, car un secret +pressentiment semblait m'avertir que cette fois il courait à sa perte. + +Il se présentait d'assez grandes difficultés. D'abord je ne pouvais me +dissimuler que j'étais devenu, pour l'empereur, un objet de soupçon et +d'inquiétude; je savais que l'ordre de surveiller mes démarches avait +été donné à plusieurs reprises, mais que la haute police s'était trouvée +si en défaut qu'elle avait cru devoir alléguer que mon trop grand +éloignement et mon genre de vie rendaient sa surveillance illusoire; +qu'en un mot, j'échappais avec une adresse infinie à toutes les +investigations. Je partis de cette donnée pour fonder le succès de la +demande directe que j'adressai à l'empereur par l'intermédiaire de +Duroc; je la fis adroitement appuyer par le comte de Narbonne, dont la +faveur était croissante. + +J'alléguai que le climat du Midi nuisait singulièrement à ma santé; que +tel était l'avis des médecins; que d'ailleurs, sous le rapport des +intérêts de ma famille, un séjour de quelques mois dans ma terre de +Pont-Carré devenait indispensable; que j'éprouverais une grande douceur +à pouvoir me retirer dans une solitude pour laquelle j'avais eu dans +tous les temps une prédilection décidée. J'y fus autorisé sur le champ; +mais Duroc me donnait en même temps l'avis confidentiel de vivre à +Ferrières dans la plus grande réserve, afin de ne donner aucun ombrage, +d'autant plus que j'avais contre moi la police et de grandes +préventions. Je changeai donc de résidence, mais sans éclat et pour +ainsi dire incognito. Arrivé à Ferrières, j'y vécus tout-à-fait dans +l'isolement, ne recevant personne, ne m'occupant en apparence que de +fortifier ma santé, d'élever mes enfans et d'améliorer mes terres. Là, +il fallut user d'abord de précautions infinies pour recevoir de Paris, +dont j'étais si rapproché, les informations secrètes dont je m'étais +fait une habitude invincible. Je sentis bientôt que, vu la gravité de +conjonctures, rien ne pourrait suppléer aux conversations expansives que +j'avais l'art de provoquer sans avoir jamais eu à me reprocher aucun +abus de confiance; mais ici ce n'était plus qu'à la dérobée et de loin +en loin que je pouvais me procurer quelques entretiens furtifs avec des +personnes sûres et dévouées. Quand il m'en venait, elles ne pénétraient +jamais chez moi qu'à l'insu de mes gens, par une petite porte dont +j'avais seul la clef, et protégées par les ombres de la nuit. C'était +dans un coin de mon château que je les recevais, et où nous ne pouvions +être entendus ni surpris. + +De tous les hommes qui tenaient au gouvernement, ou qui en faisaient +partie, l'estimable et digne Malouet fut le seul qui eût le courage de +venir me visiter à découvert et sans aucun mystère. Ce fut alors que je +pus réellement juger tout le mérite de cet homme rare. Je fus +profondément touché de le voir braver ainsi l'autorité pour venir tendre +la main à un ancien condisciple, à un ami de son adolescence[25]; et +pourtant nous avions eu en politique des opinions opposées, que de +fortes nuances séparaient encore. Lui fut toujours un royaliste sage et +modéré; moi, j'avais été républicain exalté; que dis-je, hélas!... Aussi +Malouet à sa rentrée en France avait-il rapporté contre moi de trop +justes préventions. Elles ne se dissipèrent que lorsqu'il put juger par +lui-même qu'il retrouvait en moi un autre homme, mûri par l'expérience +et par la réflexion, n'usant du grand pouvoir dont j'étais investi que +pour désarmer les passions hostiles et cicatriser les plaies de la +révolution. Il me rendit alors justice, et finit par me vouer une +amitié inviolable. Ce doux sentiment qu'il a emporté au tombeau est +certes le gage le plus honorable que je puisse offrir à mes amis et à +mes ennemis. + +[Note 25: Fouché et M. Malouet avaient étudié ensemble à l'Oratoire. +(_Note de l'éditeur_.)] + +Qu'ils furent délicieux et profonds nos épanchemens mutuels! Quoique +séparés par des nuances d'opinions, nous nous retrouvâmes bientôt sur le +même terrain, apercevant les écarts du pouvoir avec les mêmes yeux, +pénétrés des mêmes inquiétudes, et persuadés que l'Europe touchait à +l'une des plus fortes crises sociales qui eût jamais agité les nations. +La guerre de Russie, regardée comme inévitable, et l'extravagante +ambition du chef de l'État, furent le texte de nos commentaires et de +nos réflexions. J'appris de Malouet que Napoléon avait proposé à +l'empereur de Russie de faire passer à son ambassadeur Kourakin des +pouvoirs pour entrer en négociation sur les trois points en litige, +savoir: 1º. L'ukase du 31 décembre qui, selon notre cabinet, avait +annulé le traité de Tilsitt et les conventions qui l'avaient suivi; 2º. +la protestation de l'empereur Alexandre contre la remise du duché +d'Oldembourg, la Russie n'ayant pas le droit, selon notre cabinet, de +s'immiscer dans ce qui concernait un prince de la Confédération du Rhin; +3º. l'ordre que l'empereur Alexandre avait donné à son armée de Moldavie +de se porter sur les confins du duché de Varsovie. Mais Alexandre, dont +les yeux étaient ouverts déjà sur les suites de son alliance avec +Napoléon, venait d'éluder sa proposition, promettant toutefois d'envoyer +à Paris le comte de Nesselrode, qui dans sa confiance avait remplacé le +comte de Romanzoff. + +Tout bien examiné, nous regardâmes les points en litige comme des +prétextes mis réciproquement en avant pour masquer la véritable question +d'état; elle résidait dans la puissance et la rivalité de deux empires +désormais trop près l'un de l'autre pour ne pas se disputer la +prééminence continentale. Tout en regardant comme inutiles et +impuissantes les représentations que je me proposais d'adresser à +Napoléon dans un Mémoire sur le danger de cette nouvelle guerre, Malouet +ne chercha point à m'en dissuader; il me dit que ce serait une espèce de +protestation que je devais à mon pays, à moi-même, à l'importance de +l'emploi que j'avais occupé, et dont il convenait que je prisse acte +pour l'acquit de ma conscience. Je lui en montrai l'ébauche qu'il +approuva, en me faisant observer toutefois que je ne devais pas trop me +presser, car rien d'officiel ni d'ostensible ne pouvant motiver ma +sollicitude, j'aurais l'air d'avoir pénétré le secret de l'État; que ce +serait à moi seul à saisir le moment le plus opportun, qui +vraisemblablement ne se ferait pas attendre. Nous nous séparâmes, et je +me remis au travail. + +L'empereur, dans le dessein de se concilier ses nouveaux sujets de +Hollande, partit en septembre pour faire un voyage le long des côtes. A +son retour, il s'occupa immédiatement de ses immenses préparatifs, afin +de porter la guerre en Russie. Il y eut, pour la forme, quelques +conseils privés, auxquels n'assistèrent que les plus serviles instrumens +du pouvoir. Jamais Napoléon ne l'avait exercé, matériellement et +moralement, d'une manière plus absolue, tenant les ministres et le +Conseil d'état dans sa dépendance, par le Sénat au moyen de +sénatus-consultes qui émanaient de son cabinet, et pouvant se passer du +Corps législatif au moyen du Sénat, et de tous les deux par le Conseil +d'état encore plus sous sa main. Il ne tenait plus d'ailleurs aucun +compte de l'avis de ses ministres, et gouvernait moins par des décrets +soumis par eux à son approbation, que par des actes qui lui étaient +secrètement inspirés par ses correspondans, ses confidens, et plus +souvent encore qui n'étaient dus qu'à ses propres inspirations ou à sa +fougue. On a vu comment l'adulation s'était emparée de sa cour, de ses +grands, de ses ministres et de son Conseil. L'éloge était devenu si +outré, que l'adoration fut de commande et dès ce moment devint honteuse. + +Les bruits de guerre avec la Russie acquérant chaque jour plus de +consistance, devinrent, par l'attente publique, le sujet de toutes les +conversations et de tous les entretiens. Les actes même du gouvernement +commencèrent enfin à soulever le voile. Le 20 décembre, un +sénatus-consulte mit à sa disposition cent vingt mille hommes de la +conscription de 1812. Le discours de l'orateur du gouvernement et le +rapport de la commission du Sénat ne furent pas rendus publics, motif de +plus pour tout rapporter à la prochaine rupture. + +J'avais coordonné toutes mes idées sur les dangers de s'engager dans +cette guerre lointaine qui ne pouvait ressembler à aucune autre; je +n'avais plus qu'à mettre au net mon mémoire qu'il était temps de +présenter. Il se divisait en trois sections. Dans la première, je +traitais de l'inopportunité de la guerre de Russie, et je tirais mes +principaux argumens du danger qu'il y aurait à l'entreprendre au moment +même où celle d'Espagne, au lieu de s'éteindre, s'enflammait de plus en +plus. J'établissais, par des exemples, que c'était une combinaison +tout-à-fait contraire aux règles de la politique consacrée même par les +nations conquérantes. Dans la seconde section, je traitais des +difficultés de cette guerre en elle-même, difficultés, pour ainsi dire, +intrinsèques, et je déduisais mes raisonnemens de la nature du pays, du +caractère de ses habitans, sous le double point de vue des grands et du +peuple. Je n'oubliais pas non plus le caractère de l'empereur Alexandre, +que j'étais fondé à croire mal jugé ou mal compris. Enfin, dans la +troisième et dernière partie je traitais des conséquences probables de +cette guerre dans les deux hypothèses d'un plein succès ou d'un grand +revers. Dans le premier cas, j'établissais que prétendre arriver à la +monarchie universelle par la conquête de la Russie qui confine à la +Chine, serait une brillante chimère; que de Moscou le vainqueur voudrait +incontestablement se rabattre sur Constantinople d'abord, et de +Constantinople sur le Gange, par suite de ce même élan irrésistible qui +avait poussé jadis, au-delà de toutes les bornes de la raison d'état, +Alexandre-le-Macédonien, puis un autre génie, bien plus réfléchi et plus +profond, Jules César, qui, à la veille d'entreprendre la guerre des +Parthes (les Russes de cette époque) nourrissait la folle espérance de +faire, avec ses légions victorieuses, le tour du monde connu. On sent +bien qu'avec un texte pareil je ne pouvais rester au-dessous de mon +sujet sous le point de vue des considérations générales.»Sire, disais-je +à Napoléon, vous êtes en possession de la plus belle monarchie de la +terre; voudrez-vous sans cesse en étendre les limites pour laisser à un +bras moins fort que le vôtre un héritage de guerre interminable? Les +leçons de l'histoire rejettent la pensée d'une monarchie universelle. +Prenez garde que trop de confiance dans votre génie militaire ne vous +fasse franchir les bornes de la nature et heurter tous les préceptes de +la sagesse. Il est temps de vous arrêter. Vous avez atteint, sire, ce +point de votre carrière où tout ce que vous avez acquis devient plus +désirable que tout ce que de nouveaux efforts pourraient vous faire +acquérir encore. Toute nouvelle extension de votre domination, qui déjà +passe toute mesure, est liée à un danger évident, non-seulement pour la +France, déjà peut-être accablée sous le poids de vos conquêtes, mais +encore pour l'intérêt bien entendu de votre gloire et de votre sûreté. +Tout ce que votre domination pourrait gagner en étendue elle le perdrait +en solidité. Arrêtez-vous, il en est temps; jouissez enfin d'une +destinée qui est sans aucun doute la plus brillante de toutes celles +que, dans nos temps modernes, l'ordre de la civilisation ait permis à +une imagination hardie de désirer et de posséder. + +»Et quel Empire voulez-vous aller subjuguer? L'Empire russe qui est +assis sur le pôle et adossé à des glaces éternelles; qui n'est +attaquable qu'un quart de l'année; qui n'offre aux assaillans que les +rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol désert, d'une nature +morte et engourdie? C'est l'Antée de la fable dont on ne saurait +triompher qu'en l'étouffant dans ses bras. Quoi! Sire, vous vous +enfonceriez dans les profondeurs de cette moderne Scythie sans tenir +compte ni de la dureté et de l'inclémence du climat, ni de la pauvreté +du pays qu'il vous faudra traverser, ni des chemins, des lacs, des +forêts qui suffisent seuls pour arrêter votre marche, ni de l'énorme +fatigue et des dangers de toute espèce qui épuiseront votre armée telle +formidable qu'elle puisse être? Aucune force au monde, sans doute, ne +pourra vous empêcher de passer le Niémen, de vous enfoncer dans les +déserts, dans les forêts de la Lithuanie; mais vous trouverez la Dwina +bien plus difficile à surmonter que le Niémen, et vous serez encore à +cent lieues de Pétersbourg. Là, il vous faudra choisir entre Pétersbourg +et Moscou. Quelle balance, grand Dieu! que celle qui vous fera pencher +pour l'une de ces deux capitales! Dans l'une ou dans l'autre se trouvera +le destin de l'univers. + +»Quels que soient vos succès, les Russes vous disputeront pied à pied +ces contrées difficiles où vous ne trouverez rien de ce qui alimente la +guerre. Il vous faudra tout tirer de deux cents lieues. Tandis que vous +aurez à combattre, que vous aurez à livrer trente batailles, peut-être, +la moitié de votre armée sera employée à couvrir des communications trop +faibles, interrompues, menacées, coupées par des nuées de cosaques. +Craignez que tout votre génie ne soit impuissant pour conjurer la perte +de votre armée, en proie aux fatigues, à la faim, à la nudité, à la +dureté du climat; craignez d'être réduit ensuite à venir combattre entre +l'Elbe et le Rhin! Sire, je vous en conjure, au nom de la France, au nom +de votre gloire, au nom de votre sûreté et de la nôtre, remettez l'épée +dans le fourreau; songez à Charles XII. Ce prince, il est vrai, ne +pouvait pas disposer, comme vous, des deux tiers de l'Europe +continentale, et d'une armée de six cent mille hommes; mais, de son +côté, le czar Pierre n'avait pas quatre cent mille hommes et cinquante +mille cosaques. Il avait, direz-vous, une âme de fer, et la nature a +départi le caractère le plus doux à l'empereur Alexandre; mais ne vous y +méprenez pas, la douceur n'exclut pas la fermeté de l'âme, surtout quand +il s'agit d'intérêts si puissans. D'ailleurs, n'aurez-vous pas contre +vous son Sénat, la majorité des grands, la famille impériale, un peuple +fanatisé, des soldats endurcis, et les intrigues du cabinet de +Saint-James? Déjà, si la Suède vous échappe, c'est par la seule +influence de son or. Craignez que cette île irréconciliable n'ébranle la +fidélité de vos alliés; craignez, sire, que vos peuples ne vous taxent +d'une ambition irréfléchie et ne se préoccupent trop de la possibilité +d'une grande infortune. Votre puissance et votre gloire ont assoupi bien +des passions hostiles; un revers inattendu pourrait ébranler tous les +fondemens de votre Empire.» + +Ce mémoire terminé, je fis demander à l'empereur une audience. On +m'introduisit dans son cabinet aux Tuileries. A peine m'aperçoit-il, +que, prenant un air aisé: «Vous voilà, M. le duc; je sais ce qui vous +amène.--Comment, sire!--Oui, je sais que vous avez un mémoire à me +présenter.--Cela n'est pas possible.--Je le sais; n'importe, donnez, je +le lirai; je n'ignore cependant pas que la guerre de Russie n'est pas +plus de votre goût que la guerre d'Espagne.--Sire, je ne pense pas que +celle-ci soit tellement heureuse qu'on puisse se battre à la fois sans +danger au-delà des Pyrénées et au-delà du Niémen; le désir et le besoin +de voir s'affermir à jamais la puissance de Votre Majesté, m'ont donné +le courage de lui soumettre quelques observations sur la crise +présente.--Il n'y a pas de crise; c'est ici une guerre toute politique; +vous ne pouvez pas juger de ma position ni de l'ensemble de l'Europe. +Depuis mon mariage, on a cru que le lion sommeillait; on verra s'il +sommeille. L'Espagne tombera dès que j'aurai anéanti l'influence +anglaise à Saint-Pétersbourg; il me fallait huit cent mille hommes, et +je les ai; je traîne toute l'Europe avec moi, et l'Europe n'est plus +qu'une vieille p.... pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec +huit cent mille hommes. Ne m'avez-vous pas dit autrefois que vous +faisiez consister le génie à ne rien trouver d'impossible? Eh bien, +dans six ou huit mois vous verrez ce que peuvent les plus vastes +combinaisons réunies à la force qui sait mettre en oeuvre. Je me règle +d'après l'opinion de l'armée et du peuple plus que par la vôtre, +messieurs, qui êtes trop riches, et qui ne tremblez pour moi que parce +que vous craignez la débâcle. Soyez sans inquiétude; regardez la guerre +de Russie comme celle du bon sens, des vrais intérêts, du repos et de la +sécurité de tous. D'ailleurs, qu'y puis-je, si un excès de puissance +m'entraîne à la dictature du monde? N'y avez-vous pas contribué, vous et +tant d'autres qui me blâmez aujourd'hui, et qui voudriez faire de moi un +roi débonnaire? Ma destinée n'est pas accomplie; je veux achever ce qui +n'est qu'ébauché. Il nous faut un code européen, une cour de cassation +européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes +lois; il faut que je fasse de tous les peuples de l'Europe le même +peuple, et de Paris la capitale du monde. Voilà, monsieur le duc, le +seul dénouement qui me convienne. Aujourd'hui, vous ne me serviriez pas +bien, parce que vous vous imaginez que tout va être remis en question; +mais avant un an vous me servirez avec le même zèle et la même ardeur +qu'aux époques de Marengo et d'Austerlitz. Vous verrez encore mieux que +tout cela; c'est moi qui vous le dis. Adieu, monsieur le duc; ne faites +ni le disgracié, ni le frondeur, et mettez en moi un peu plus de +confiance.» + +Je me retirai stupéfait, après avoir fait une révérence profonde à +l'empereur, qui me tourna le dos. Remis de l'étourdissement que m'avait +fait éprouver ce singulier entretien, je commençais à réfléchir comment +l'empereur avait pu être si exactement informé de l'objet de ma +démarche. N'y concevant rien, je courus chez Malouet, dans l'idée que +peut-être quelque indiscrétion involontaire de sa part aurait mis sur la +voie la haute police, ou l'un des correspondans de l'empereur. Je m'en +expliquai; mais, convaincu bientôt par les protestations de l'homme le +plus probe de l'Empire que rien ne lui avait échappé, je trouvai +l'incident d'autant plus bizarre, que mes soupçons ne pouvaient se +porter sur un tiers. Comment donc l'empereur avait-il pu être informé +que je devais lui présenter un mémoire? J'étais donc épié dans mon +intérieur? Tout-à-coup il me vint un trait de lumière; je me rappelai +qu'un jour, un homme s'était introduit subitement chez moi sans donner +le temps à mon valet-de-chambre de l'annoncer, et qu'il s'était servi +d'un prétexte spécieux pour m'entretenir. J'en inférai sur-le-champ, +après avoir rallié tous les indices, que c'était un émissaire. En +récapitulant tout ce qui avait eu lieu, mes soupçons prirent +consistance. J'allai aux enquêtes, et j'appris que cet homme, nommé +B...., était un émigré rentré qui avait acheté près de mon château un +petit domaine qu'il n'avait pas payé encore; qu'il était maire de sa +commune; mais que tout indiquait que c'était un intrigant et un fourbe. +Je me procurai de son écriture, et je la reconnus pour être celle d'un +ancien agent, chargé à Londres de l'espionnage des Bourbons, des émigrés +de marque et des chefs de chouans. J'avais son numéro de correspondance, +et cette donnée me suffit pour faire mettre la main dans les bureaux sur +les rapports de ce drôle. Un de mes anciens employés se chargea de tout +éclaircir: il y parvint. Voici ce qui s'était passé. + +Savary, ayant reçu de l'empereur l'injonction de lui rendre compte de ce +que faisait l'ex-ministre Fouché dans son château de Ferrières, fit un +premier rapport annonçant qu'il était à la recherche d'un agent assez +adroit pour remplir les intentions de Sa Majesté. Toutefois il prévenait +l'empereur que l'investigation était d'une nature délicate, +l'ex-ministre étant invisible pour tous les étrangers, personne, même +les gens du pays, n'ayant accès dans son château. Après quelques +recherches, Savary jeta les yeux sur le sieur B.... Il mande cet homme, +d'une haute taille, d'un abord gracieux, d'un caractère insinuant, fin, +adroit, grand parleur, ne se rebutant jamais. Il lui dit: «Monsieur, +vous êtes maire de votre commune; vous connaissez le duc d'Otrante, ou +du moins vous avez été en correspondance avec lui, et vous avez dû vous +former une idée de son caractère et de ses habitudes; il faut me rendre +compte de ce qu'il fait à Ferrières; il le faut absolument, l'empereur +veut le savoir.--Monseigneur, répond B...., vous me donnez là une +commission bien difficile à remplir; je la regarde presque comme +impossible. Vous connaissez le personnage; il est défiant, soupçonneux, +sur ses gardes; il est d'ailleurs inaccessible; comment et sous quel +prétexte puis-je pénétrer chez lui? En vérité je ne le puis +pas.--N'importe, répond le ministre, il faut absolument remplir cette +mission, à laquelle l'empereur attache une grande importance; j'attends +de vous cette nouvelle preuve de dévouement à la personne de l'empereur. +Partez, et ne revenez pas sans résultat; je vous donne quinze jours.» + +B...., dans le plus grand embarras, va et vient, prend des informations, +et apprend, par voie indirecte, qu'un de mes fermiers est poursuivi par +mon homme d'affaires, pour complication de fermages arriérés. Il va le +voir, le circonvient; et, feignant un intérêt pressant, il obtient de +lui communication des pièces. Muni de ses papiers, il prend un +cabriolet, et se présente, avec une mise soignée, à la grille de mon +château, s'annonçant comme étant le maire d'une commune voisine, qui +prend un grand intérêt à une famille malheureuse, poursuivie +injustement. Arrêté d'abord à la grille, il cajole mon concierge, qui le +laisse pénétrer jusqu'au perron. Là, mon valet-de-chambre s'oppose à ce +qu'il entre dans mon appartement. Sans se rebuter, B.... prie, +sollicite, devient pressant, et obtient d'être annoncé; mais au moment +où le valet-de-chambre ouvre la porte de mon cabinet, il le pousse et +entre; j'étais à mon bureau la plume à la main. + +L'arrivée subite d'un étranger me surprit; je lui demandai ce qu'il me +voulait: «Monseigneur, me dit B...., je viens solliciter auprès de vous +une grâce, un acte de justice et d'humanité très-urgent; je viens vous +supplier de sauver d'une ruine totale un malheureux père de famille;» et +ici il emploie toute sa rhétorique pour me toucher en faveur de son +client; il m'explique très-bien toute cette affaire. Après un moment +d'hésitation, je me lève et vais chercher dans un carton les papiers +relatifs à mes fermages. Tandis que, le dos tourné, je cherche les +pièces, B...., sans cesser de parler, parvient, quoiqu'à rebours, à +déchiffrer sur mon cahier quelques lignes de mon écriture; et ce qui le +frappe surtout ce sont les initiales V. M. I. et R., qui en ressortent; +il en tire l'induction que je m'occupe d'un mémoire destiné à être +présenté à l'empereur. De retour à mon bureau, après deux ou trois +minutes de recherches, et séduit par les belles paroles de cet homme, +j'arrange avec lui l'affaire, de la meilleure foi du monde, et à la +satisfaction de son client; je le congédie ensuite en lui témoignant +quelque gré de m'avoir porté à une action louable. B.... sort et court +rendre compte à Savary de ce qu'il a vu chez moi. Savary se hâte d'aller +porter son rapport à l'empereur. J'avoue que lorsque les détails de +cette espèce de mystification me furent connus, j'en fus piqué au vif. +J'avais de la peine à me pardonner d'avoir été ainsi joué par un drôle, +de qui, pendant long-temps j'avais reçu de Londres les rapports secrets, +et au profit de qui j'ordonnançais, chaque année, une somme de vingt +mille francs. On verra plus tard[26] que je ne me laissai point dominer +par trop de ressentiment. + +[Note 26: En 1815.] + +Cette intrigue était misérable; j'en tirai pourtant un avantage de +position qui me donna plus de sécurité et de confiance, tout en me +maintenant dans mon système de circonspection et de réserve. Il était +évident qu'une grande partie des ombrages de Napoléon à mon égard +étaient dissipés, et que je n'avais plus à craindre, au moment où il +allait s'enfoncer en Russie, d'être l'objet d'aucune mesure +inquisitoriale et vexatoire. Je savais que dans un conseil de cabinet, +où l'empereur n'avait appelé que Berthier, Cambacérès et Duroc, on avait +agité la question de savoir s'il était de l'intérêt du gouvernement +qu'on s'assurât, par l'arrestation ou par un exil sévère, de M. de +Talleyrand et de moi; et que, tout bien considéré, l'idée de ce coup +d'État avait été abandonné comme impolitique et inutile; impolitique, en +ce qu'il aurait trop ébranlé l'opinion et inquiété l'avenir des hauts +fonctionnaires et dignitaires; inutile, en ce qu'on ne pouvait citer +aucun acte de notre part ni aucun fait à notre charge, qui pût motiver +une telle mesure. Préoccupé d'ailleurs par les préparatifs de +l'expédition de Russie, le gouvernement éprouvait, d'un autre côté, des +inquiétudes plus réelles et des contrariétés plus affligeantes. La +France souffrait de plus en plus de la disette des grains. Il y eut des +soulèvemens en divers lieux; on les comprima par la force, et des +commissions militaires firent passer par les armes un grand nombre de +malheureux que le désespoir avait égarés. Ce ne fut pas sans horreur +qu'on apprit que parmi les victimes de ces exécutions sanglantes il +s'était trouvé, dans la ville de Caen, une femme. + +Il fallut pourtant bien soulever une partie du voile qui dérobait le +mystère des grands préparatifs hostiles dont tout le nord de l'Allemagne +était déjà le théâtre. Le Sénat fut assemblé extraordinairement pour +recevoir la communication de deux rapports qui étaient censés avoir été +adressés à l'empereur; l'un par le ministre des relations extérieures, +l'autre par le ministre de la guerre. Cette jonglerie, à la fois +guerroyante et diplomatique, n'avait pas d'autre but que celui d'obtenir +un rappel au service militaire, des hommes que la conscription avait +épargnés, et la formation des cohortes du premier ban, d'après une +nouvelle organisation de la garde nationale, qui divisait en trois bans +ou trois catégories l'immense majorité de notre population virile. + +Il n'y avait pas d'exagération, cette fois, à considérer la France +comme un vaste camp, d'où nos phalanges s'élançaient de toutes parts sur +l'Europe comme sur une proie. Pour colorer cet appel des classes qui se +trouvaient libérées de la conscription, il fallut un mobile et des +prétextes nouveaux, puisqu'on ne voulait point encore révéler le vrai +motif de mesures si extraordinaires. Maret parla au Sénat de la +nécessité de forcer l'Angleterre à reconnaître le droit maritime établi +par les stipulations du traité d'Utrecht, stipulations que la France +avait abandonnées à Amiens. Mais la levée du premier ban des gardes +nationales fut accordée par un sénatus-consulte et cent cohortes furent +mises à la disposition du gouvernement; nous étions au Sénat d'une +docilité et d'une souplesse admirables. + +En même temps on signait les deux traités d'alliance et de secours +réciproques avec la Prusse et l'Autriche. Il n'y avait plus de doute, +Napoléon allait attaquer la Russie, non-seulement avec ses propres +forces, mais encore avec les soldats de l'Allemagne et de tous les +petits souverains qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans l'orbite de +sa puissance. + +La guerre était tout-à-fait décidée quand il fit ouvrir, par son +ministre intime, de nouvelles négociations avec Londres, mais tard et +maladroitement. Quelques personnes, au fait de toutes les intrigues, +m'assurèrent alors que le cabinet se servait de ce grossier expédient, +de concert avec les principaux Russes du parti français; se voyant à la +veille d'être expulsés des conseils de St. Pétersbourg, ils s'étaient +imaginés que l'empereur Alexandre, effrayé par l'idée de la possibilité +d'un arrangement entre la France et l'Angleterre, rentrerait dans le +système continental, pour ne pas rester isolé, et qu'il fléchirait de +nouveau sous la volonté de Napoléon. Quoi qu'il en soit, Maret écrivit à +lord Castlereagh une lettre contenant les propositions suivantes: +Renoncer à toute extension du côté des Pyrénées, déclarer indépendante +la _dynastie actuelle_ de l'Espagne, et garantir l'intégrité de cette +monarchie; garantir à la maison de Bragance l'indépendance et +l'intrégrité du Portugal, de même que le royaume de Naples à Joachim, et +le royaume de Sicile à Ferdinand IV. Quant aux autres objets de +discussion, notre cabinet proposait de les négocier sur cette base, que +chaque puissance garderait ce que l'autre ne pourrait lui ravir par la +guerre. Lord Castlereagh se contenta de répondre que si, par _dynastie +actuelle_ de l'Espagne, il était question du frère du chef du +gouvernement français, et non de Ferdinand VII, il lui était ordonné, +par son souverain, de déclarer franchement qu'il ne pouvait recevoir +aucune proposition de paix établie sur cette base. Il fallut en rester +là. Confus de ses ouvertures, notre cabinet, qui n'avait eu en vue que +d'amener la Russie à quelqu'acte de faiblesse, s'aperçut trop tard qu'il +avait imprimé à notre diplomatie un caractère de versatilité, de +mauvaise foi et d'ignorance. + +Comme tout se passait dans le secret du cabinet, ce qui déroutait le +plus les politiques, c'est qu'en France, et même en Russie, on gardait +encore, tout en faisant d'immenses préparatifs, les dehors de la bonne +intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur à +Paris, et Napoléon son ambassadeur à Saint-Pétersbourg; mais de plus, +Alexandre entretenait à Paris le comte de Czernitscheff, son diplomate +de confiance. Cet aimable Russe, au milieu des dissipations d'une cour +brillante et des mystères de plus d'une intrigue amoureuse +maladroitement voilée à dessein, ne négligeait pas une mission plus +secrète, plus mile à son maître. Secondé par des femmes, les unes +passionnées, les autres intrigantes, il faisait mouvoir des fils au +moyen desquels il pénétrait les vrais desseins de Napoléon pour +l'invasion de la Russie. Soupçonné sur l'objet secret de sa mission, il +était épié, surveillé, mais sans fruit. Enfin Savary finit par lui +décocher un homme attaché à la police, qui lui donne des renseignemens +faux et en tire de nouveaux indices qui aggravent la suspicion. Mais, à +la faveur de ses liaisons galantes, Czernitscheff est averti à temps; il +évite le piège, maltraite l'espion, et va se plaindre à Maret d'être en +butte à des procédés si outrageans. Ce jour-là même, l'empereur, +instruit de l'objet de sa démarche, se décide à lui faire communiquer +les rapports secrets qui l'inculpent. Czernitscheff sort triomphant de +cette épreuve par l'exposé de sa conduite et de ses motifs de plaintes. +La police reçoit l'ordre formel de ne plus le surveiller. Libre ainsi de +continuer ses explorations, il parvient à en remplir l'objet. Il avait +le plus grand intérêt à se procurer les états de mouvemens de l'armée +française; il y réussit à la faveur d'un commis du bureau des mouvemens, +appelé Michel. Une imprudence de ce commis, qui livrait ainsi le secret +des opérations de l'empereur, ayant donné l'éveil à la police, on le +suit et on l'arrête. Czernitscheff en est instruit sur l'heure, et il +s'éloigne de Paris en toute diligence, emportant des renseignemens +précieux. En vain on donne l'ordre par le télégraphe de se saisir de sa +personne; il a cinq à six heures d'avance; elles lui suffisent pour +s'échapper et franchir le Rhin. Il venait de passer le pont de Kehl +lorsque la transmission télégraphique, portant l'ordre de l'arrêter, +parvint à Strasbourg. + +La précipitation avec laquelle il avait quitté Paris, lui avait fait +négliger de brûler sa correspondance furtive, qu'il avait pris +l'habitude de cacher sous le tapis de sa chambre. Naturellement, elle +devint l'objet de perquisitions minutieuses qui amenèrent les agens de +police à la découverte des papiers de Czernitscheff. On y trouva d'abord +la preuve qu'il avait régné une grande intimité entre ce seigneur russe +et plusieurs dames de la cour de Napoléon, entr'autres la duchesse de +R..... Elle s'en tira, dit-on, en alléguant qu'elle avait agi de concert +avec son mari pour tâcher de pénétrer l'objet secret de la mission de +Czernitscheff. Parmi les papiers découverts, on trouva une lettre de la +main de Michel, accablante pour ce prévenu, qui paya sa trahison de sa +tête. La procédure fit ressortir un fait curieux, c'est que le cabinet +russe prévoyait même, à l'époque de l'entrevue d'Erfurt, la possibilité +d'une rupture avec la France. C'était alors que Romanzoff disait, pour +justifier sa politique complaisante, et en parlant de Napoléon: _Il faut +l'user_. + +Les circonstances de la fuite de Czernitscheff, bientôt connues dans les +salons, firent grand bruit, et cette affaire accéléra la rupture. Déjà +l'empereur, dont le départ était résolu, cherchant à obtenir quelque +popularité, visitait les divers quartiers de Paris, examinant les +travaux publics, et jouant des scènes préparées, soit avec le préfet de +Paris, soit avec le préfet de police, Pasquier. Il allait fréquemment +aussi à la chasse, affectant de paraître plus occupé de plaisirs que de +la grande entreprise qu'il méditait. Je le vis à Saint-Cloud où j'allai +lui faire ma cour, sans aucune intention de solliciter ni d'épier une +audience. L'aspect morne de cette cour, l'air soucieux des courtisans, +me parurent contraster avec l'assurance du chef de l'État. Jamais il +n'avait joui d'une santé plus parfaite; jamais je n'avais vu briller sur +son front, sur ses traits, dont les contours dessinaient l'antique, les +signes d'une plus grande vigueur d'esprit, d'une plus sûre confiance en +lui-même, puisée dans le sentiment profond de sa force. J'en éprouvai +une impression de tristesse involontaire, que je n'aurais pu définit si +les plus fâcheux pressentimens n'avaient assiégé mon esprit. + +Cependant le cabinet de Saint-Pétersbourg, soit qu'il eût réellement +l'intention d'employer tous les moyens de rapprochement, compatibles +avec l'indépendance de l'empire russe, soit qu'il n'ait eu en vue que de +se procurer des données positives sur les vraies intentions politiques +de Napoléon, donna l'ordre au prince Kourakin de faire connaître au +gouvernement français les bases d'un arrangement que son souverain +consentait à conclure. Ces bases étaient la délivrance de la Prusse, une +diminution de la garnison de Dantzick et l'évacuation de la Poméranie +suédoise. A ces conditions, le czar s'engageait à n'opérer aucun +changement aux mesures prohibitives contre le commerce direct avec +l'Angleterre, et à concerter avec le cabinet de France un système de +licences à établir en Russie. + +La note de Kouiakin demeura quinze jours sans réponse. Enfin le 9 mai, +jour du départ de l'empereur pour l'Allemagne, Maret demande à Kourakin +s'il a des pleins pouvoirs pour traiter; Kourakin répond que le +caractère d'ambassadeur dont il est revêtu doit suffire. Ne pouvant +obtenir qu'une réponse dilatoire, il requiert ses passe-ports, qu'on lui +refuse sous divers prétextes. On ne les lui expédie que de Thorn, le 20 +juin, manège oblique ayant pour objet de donner le temps à Napoléon de +passer le Niémen avec toutes ses forces, pour surprendre à Wilna son +auguste adversaire, avant qu'il ait pu recevoir de son ambassadeur la +moindre information. + +Le sort en est jeté; le Niémen est franchi par six cent mille hommes, +par la plus belle armée, la plus formidable qu'ait jamais pu rassembler +aucun des conquérans de la terre. Maintenant laissons Napoléon, laissons +cet illustre fou courir à sa perte; ce n'est pas son histoire militaire +que je raconte. + +Constatons l'état de l'opinion, au moment où traversant l'Allemagne et +s'arrêtant à Dresde, il attirait à lui les regards inquiets de vingt +peuples. Voyons d'abord ce qu'on en pensait dans ces mêmes salons de +Paris, dont il désirait tant le suffrage: on y laissait échapper des +voeux pour son abaissement et même pour sa chute, tant son agression +semblait inspirée par une ambition en délire. Dans les classes +intermédiaires et parmi le peuple, l'esprit public ne lui était pas plus +favorable. Toutefois, le mécontentement n'y était point hostile. On +aurait voulu garantir Napoléon de ses propres excès, et le contenir dans +de plus justes bornes. + +Quelques personnes s'imaginaient qu'une résistance combinée de ses +maréchaux et de l'armée, finirait pas régler ses déterminations et le +maîtriser lui-même. C'était bien peu connaître le prestige de la guerre +et les habitudes des camps. J'avais été à portée de m'assurer qu'il +n'était jamais sorti de la tête d'aucun général mécontent, la moindre +vue politique propre à nous garantir des abus de la victoire ou des +dangers d'un désastre. + +Il y avait d'ailleurs, au fond de tout cet esprit désapprobateur, un +sentiment qui prévalait: celui d'une vive attente, d'une curiosité +inquiète sur l'issue de l'expédition gigantesque de l'homme +extraordinaire dont l'ambition dévorait les siècles. On admettait assez +généralement qu'il resterait vainqueur et maître de la terre. + +Quant aux têtes politiques, en considérant la destruction de la Pologne +d'une part, et les empiétemens de la révolution de l'autre, ils voyaient +l'Allemagne entre deux débordemens: celui des Français à l'Occident, et +à l'Orient celui des Russes. C'étaient ceux-ci que Napoléon voulait +refouler sur les glaces du pôle, ou dans les _stèpes_ de l'Asie. Cet +homme, que rien ne pouvait arrêter, qui entraînait à sa suite la moitié +des soldats de l'Europe, et dont les ordres étaient exécutés +ponctuellement dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de +latitude et trente degrés de longitude, cet homme qui débordait en +Russie, allait jouer sa fortune et l'existence de la France. + +En proclamant la guerre, en s'élançant au-delà du Niémen, il s'écrie par +une inspiration feinte: «La fatalité entraîne les Russes, que les +destins s'accomplissent!» Plus calme, son adversaire, qui n'ose +l'attendre à Wilna, recommande à ses peuples de défendre la _patrie et +la liberté_. Quel constrate contraste entre les deux pays, entre ces +deux adversaires et leur langage! + +D'abord la retraite forcée des Russes, qui, partout les plus faibles et +les moins aguerris, cherchent à éviter le choc; et la dévastation du +territoire qu'ils opèrent systématiquement, sont regardés comme deux +grandes mesures de guerre, résultat d'un plan arrêté pour attirer +Napoléon au fond de l'Empire. + +Mais l'imagination s'effraie bientôt, quand, après un furieux combat, +Napoléon dépasse Smolensk, seul boulevard de la Russie sur les +frontières de la Pologne, contre l'avis de la majorité de ses maréchaux, +et au mépris de l'espèce d'engagement qu'il a contracté à Paris envers +son propre conseil. On s'inquiète, quand on le voit s'avancer sur la +ligne de Moscou sans hésitation, affrontant tous les hasards, ne +calculant ni le caractère de ses ennemis, ni les dispositions de +l'Europe impatiente du joug, ni le temps, ni les distancés, ni l'àpreté +du climat. + +Enflé du gain de la plus sanglante bataille de nos temps modernes, où +cent mille soldats sont sacrifiés à l'ambition d'un seul homme[27], et +nullement ému du pénible et douloureux aspect de ses bivouacs, Napoléon +croit enfin pouvoir opérer la destruction d'un vaste et puissant Empire, +comme il a improvisé jadis la chute des républiques de Gênes, de Venise +et de Lucques. + +[Note 27: Bataille de la Moskowa, ou de Borodino, livrée le 7 +septembre, à vingt-cinq lieues en avant de Moscou. (_Note de +l'éditeur_.)] + +Les Russes se retirent armés de torches: ils ont brûlé Smolensk, +Dorigobni, Viazma, Ghiat, Mojaïsk, et il s'imagine qu'ils vont lui +réserver Moscou. L'incendie de cette belle capitale en le désabusant +trop tard, vint éclairer la France de ses lueurs sinistres: la sensation +fut profonde. J'y vis, hélas! se réaliser mes pressentimens; j'y vis un +but: celui d'enlever au vainqueur un gage, et au vaincu un motif pour +conclure la paix. + +Que fait Napoléon, témoin de ce grand sacrifice national? Il campe +quarante jours sur les cendres de Moscou, dans la contemplation de sa +vaine conquête, ne doutant pas de clore la campagne par des +négociations, ne soupçonnant pas même la réunion ordonnée sur Borisow, à +cent lieues sur ses derrières de deux armées russes: l'une partie du +golfe de la Livonie, l'autre de la Moldavie. Il ignorait peut-être que +la Russie, sans un seul allié à l'ouverture de la campagne, venait de +signer coup sur coup trois traités d'union: avec la Suède, l'Angleterre +et la régence de Cadix. + +Dans l'intervalle a eu lieu l'entrevue d'Abo entre l'empereur Alexandre +et Bernadotte, en présence de lord Cathcart, entrevue où a été fait le +premier appel à Moreau qu'on voudrait opposer à son persécuteur, à celui +qu'on signale comme l'oppresseur de l'Europe. On lui a livré le cadavre +de Moscou, et il ne comprend pas encore un système de guerre qui est +hors de sa stratégie. Pendant vingt-deux jours il attend une +démonstration suppliante de l'empereur de Russie, dont le cabinet se +joue de ses pourparlers et de ses négociateurs. Aveugle en Espagne, +Napoléon reste tel à Moscou. Des dispositions prudentes rentraient trop +dans un ordre méthodique dont il avait horreur. + +Il se met enfin en retraite, mais quand l'heure fatale a sonné; il se +met en retraite, et, le jour même de l'évacuation tardive de Moscou, le +23 octobre, éclate à Paris la conspiration Malet, si humiliante pour le +chef de l'État, pour ses suppôts, pour sa police; conspiration qui le +met lui-même à deux doigts de perdre l'Empire pour avoir voulu +satisfaire la vanité de dater quelques décrets de Moscou. + +La conspiration Malet n'a pas été comprise. Malet n'était pas un fou, +c'était un audacieux. + +Peu connu comme général, il fut d'abord compromis en 1802 dans la +conspiration dite _du Sénat_, dont Bernadotte était l'âme, Mme de +Staël le foyer et lui l'agent principal, conspiration pour laquelle je +fus dénoncé moi-même comme complice par le préfet de police, Dubois. Il +fallut bien en porter toute la culpabilité sur Malet. On le mit en +prison. Rendu à la liberté lors de l'amnistie du sacre, il fut employé +en 1805 à l'armée d'Italie; là et à son retour il ourdit de nouvelles +trames contre l'empereur, compromit tantôt Brune, tantôt Masséna, et +finit en 1808 par être jeté dans le donjon de Vincennes. Ce fut dans +l'ombre de cette prison, qu'il trama sa conspiration double, qui devait +rallier les opposans de tous les partis au gouvernement de l'empereur. +Mais toute la conspiration n'était pas dans la tête de Malet[28]. La +pensée en était royaliste et l'exécution républicaine. En effet, aucun +succès n'était possible que par l'accord des deux opinions extrêmes, que +cimentait une haine commune et un besoin mutuel de renverser +l'oppresseur pour rétablir les libertés publiques. Tout était opportun +pour les conjurés dans la plus hardie des entreprises. Du moment que le +mode d'exécution ne dépendait que d'un homme seul, et que cet homme +était sûr, plein de résolution, de courage, toutes les conditions pour +la probabilité du succès étaient remplies. Le reste était livré aux +chances du hasard. Essayons de le démontrer; et d'abord voyons dans +quelles mains le pouvoir était délégué dans l'absence de l'empereur. +Sans aucun doute, l'archichancelier Cambacérès en était le dépositaire: +homme lâche et flétri, vrai sycophante. Parmi les ministres, un seul se +gonflait parce qu'il tenait la police, qui, pour lui, restait muette de +révélations. Mais cet homme, roide officier de gendarmerie, était nul en +politique et en affaires d'état. Venait, en seconde ligne, Pasquier, +préfet de police, excellent magistrat pour statuer sur les boues et les +lanternes, pour régler la police des marchés, des jeux, des courtisanes, +mais vide de sens et chargé de paroles; nul quant au tact et à +l'investigation: voilà pour le civil. Passons au militaire: le pouvoir +du sabre résidait dans la personne d'Hullin, commandant de Paris, épais +soldat, mais ferme, quoique tout aussi engourdi, tout aussi gauche en +politique. Ajoutons que l'exercice de l'autorité étant devenu pour les +principaux fonctionnaires une sorte de mécanisme, hors de là, ils +n'apercevaient plus rien que l'obéissance passive; ajoutons que +l'impératrice Marie-Louise résidait à St.-Cloud; qu'il n'y avait alors, +dans la garnison de Paris, aucune de ces vieilles troupes fanatisées, +qui, au nom de l'empereur, auraient mis tout à feu et à sang; qu'on les +avait remplacées par des cohortes organisées nouvellement, et la plupart +commandées par d'anciens officiers patriotes; ajoutons enfin que, chez +les hauts fonctionnaires, l'inquiétude sur le dénouement de l'expédition +moscovite commençait à ébranler la sécurité. Or, Paris, comme on le +voit, pouvait, à la suite d'un habile et vigoureux, coup de main, rester +au premier occupant. L'extrème éloignement de l'empereur, l'irrégularité +et l'interruption fréquente des courriers, en aggravant les inquiétudes, +et en préparant les esprits, permettaient de calculer toutes les chances +à qui saurait oser dans un moment de stupeur et d'effroi. _L'empereur +est mort_; un décret du Sénat abolit le gouvernement impérial, un +gouvernement provisoire le remplace, tel fut le pivot de la conjuration +dont le moteur et le chef était Malet. Lui-même avait fabriqué le +sénatus-consulte portant abolition du gouvernement impérial. + +[Note 28: Ceci mérite attention. (_Note de l'éditeur_)] + +Mais, vous le voyez, dira-t-on, il n'y avait pas de décret du Sénat; il +n'y avait pas de gouvernement provisoire, l'empereur était plein de +vie, et la conjuration n'avait pour base qu'une fiction. Or, comment +Malet aurait-il pu l'accomplir en supposant même qu'il fût resté maître +de Paris? + +Il n'y avait pas de décret du Sénat, dites-vous; mais êtes-vous bien sûr +qu'il n'y eût pas dans le Sénat un noyau d'opposition qu'on eût pu faire +agir _selon les circonstances_? Je pose en fait que, sur cent trente +sénateurs, près de soixante[29] qui, d'ordinaire, marchaient sous la +direction de M. de Talleyrand, de M. de Semonville et sous la mienne, +auraient secondé toute révolution, dans un but salutaire, à la seule +manifestation de l'accord de cette triple influence. Or, une telle +coalition n'était ni improbable, ni impraticable. + +[Note 29: Les mêmes sans doute qui, dix-huit mois après, le 2 avril +1814, ont eu le _courage_, sous la protection de deux cent mille +baïonnettes, de déclarer Napoléon _déchu du trône_. (_Note de +l'éditeur_.)] + +Cette possibilité explique la création d'un gouvernement provisoire +éventuel, composé de MM. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le +général Moreau, le comte Frochot, préfet de la Seine, et un cinquième +qu'on n'a pas nommé. Eh bien! ce cinquième, c'était M. de Talleyrand, et +je devais moi-même remplacer le général Moreau absent, dont le nom était +là, soit comme pierre d'attente, soit pour satisfaire ou diviser +l'armée. + +Quant à Malet, instrument précieux, il eût cédé de son propre mouvement +le commandement de Paris à Masséna, qui, ainsi que moi, vivait alors +dans la retraite et dans la disgrâce. + +Mais, répondez, dira-t-on, à cette dernière et plus forte objection? +L'empereur était plein de vie. Sans doute, mais souvenez-vous comment +s'opéra la révolution impériale qui renversa Néron (sans que je veuille +pourtant comparer les deux personnages). Elle se fit à l'aide de faux +bruits et d'alarmes par un sénat servile et tout-à-coup déchaîné. Au +moment où Malet fit son coup de main, où était Napoléon? Il évacuait +Moscou; il commençait sa désastreuse retraite, qui n'était que +pressentie, mais qui, une fois dévoilée, aurait décidé la défection, si +quinze à vingt personnes considérables eussent remplacé, au pouvoir et +au nom _du salut de la France_, les premiers moteurs de la conjuration. +Songez que déjà les courriers et les bulletins étaient interrompus; que +les vingt-six et vingt-septième bulletins, annonçant l'évacuation et la +retraite, sous la date du 23 octobre, ne furent suivis que par le +vingt-huitième qui porte la date du 11 novembre; or, il y eut plus de +quinze jours d'interruption; ils auraient suffi pour assurer le triomphe +d'une trame dont les ramifications resteront long-temps inconnues. +Pendant un mois, on n'allait apprendre qu'une suite continuelle de +désastres, dont la connaissance seule pouvait alors fermer à jamais les +portes de la France à l'empereur. Cru mort dans les premiers momens, il +n'aurait ressuscité que pour être frappé d'un décret de déchéance. +Jamais une époque plus propice ne s'était encore présentée pour opérer +le renversement de sa dictature militaire; jamais il n'eût été plus +facile d'établir les prémices d'un gouvernement qui nous eût réconciliés +avec nous-mêmes et avec l'Europe. Admettez-en la supposition: à combien +de calamités nouvelles la France n'aurait-elle pas été soustraite? + +A présent examinons quelles furent les causes qui firent échouer Malet, +au milieu même de son triomphe. Le dirais-je? c'est pour avoir réglé +ses moyens d'exécution sur une base trop largement philantropique. +Expliquons-nous. Malet, républicain, tenant de même que Guidal et +Lahorie, devenus ses complices, à la société secrète des Philadelphes, +craignit avec raison de faire revivre l'appréhension du retour de ces +jours de sang et de deuil dont la France conservait une juste horreur. +Cette considération morale l'emporta sur tout autre considération plus +décisive, et au lieu de tuer sur-le-champ Savary, Hullin et les deux +adjudans, Doucet et Laborde, meneurs de l'état-major, Malet crut pouvoir +se borner à la mesure de leur arrestation sans effusion de sang. Elle +lui réussit d'abord à l'égard de la police, qui se trouva désorganisée +dès que Savary et Pasquier se laissèrent surprendre et traîner +honteusement en prison. Mais quand la résistance d'Hullin eut forcé +Malet de tirer ses pistolets, son hésitation le perdit, ne pouvant faire +feu à la fois sur Hullin et sur Laborde. Ce dernier, resté libre, eut le +temps de rallier quelques hommes à lui, et se jetant sur Malet, le +désarma, l'arrêta et fit évanouir la conjuration. Malet mourut avec +sang-froid, emportant le secret d'un des plus hardis coups de main que +la grande époque de notre révolution légue à l'histoire. + +La facilité avec laquelle cette surprise du pouvoir s'était effectuée, +semblait un indice qu'elle n'était pas inattendue. Tout était prêt à +l'Hôtel-de-Ville pour l'installation du gouvernement provisoire. Pâle, +tremblant, jusqu'à dix heures du matin, l'archichancelier, en proie aux +plus vives alarmes, croyait tantôt qu'on allait venir le tuer, tantôt +qu'il partagerait au moins le cachot de Savary. Quant au peuple, il ne +fit rien, il est vrai, pour le succès d'une entreprise, d'abord +enveloppée des ombres de la nuit, mais il la secondait par cette force +d'inertie toujours contraire aux mauvais gouvernemens. Enfin, quoique +déjoué, ce complot frappa au coeur la dynastie de Napoléon, en révélant +un funeste secret pour son fondateur, pour sa famille, pour ses +adhérens: c'est que son établissement politique finirait avec sa +personne. + +Ce fut à Smolensk, du 14 au 16 novembre, que l'empereur, au milieu des +angoisses de sa retraite, reçut le premier avis de la conjuration et de +la prompte exécution de ses auteurs. Il en fut troublé. «Quelle +impression cela va faire en France!» dit-il. Savary et Cambacérès lui +mandaient qu'il eût à surveiller l'armée, où il s'ourdissait des trames +contre sa vie. Aussitôt des précautions inusitées sont prises; on forme +un escadron sacré des officiers les plus dévoués, dont on confie à +Grouchy le commandement; mais cette cavalerie d'élite est bientôt +entraînée dans la dissolution générale. Soupçonneux à l'excès de tout ce +qui menace son trône, Napoléon songe bien plus à le garantir qu'à sauver +les débris de son armée, dont il précipite la retraite. Grâce à +l'inhabile poursuite de Kutusow, il dérobe trois marches aux Russes, +arrive sur la Bérézina, trompe les généraux de l'armée de Moldavie, et, +sous la protection d'un désastre immense, gagne la rive opposée. Mais +toute l'armée se débande; on ne voit plus çà et là que des spectres +errans qui succombent aux rigueurs du froid, de la fatigue et de la +misère. Napoléon, décidé à terminer en fugitif une expédition qui va le +rabaisser comme général et lui ravir sa réputation d'homme d'état, fuit +en traîneau, ne se confiant qu'au dévouement de Caulaincourt; il se +dirige en toute hâte et furtivement sur Paris, où tout le fait trembler +pour la perte de sa couronne. A Varsovie, lui-même révèle à son +ambassadeur sa position et l'état de son âme par ces paroles si connues: +«Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas.» Toujours frappé de la +crainte de ne pouvoir regagner la France, il cherche à surmonter le +péril par la rapidité de sa fuite, en traversant toute l'Allemagne et +toujours incognito. En Silésie, on le voit au moment d'être retenu par +les Prussiens; à Dresde, il n'échappe à un complot pour l'enlever que +par le seul motif que lord Walpole, à Vienne, n'ose en donner le signal. + +Et comme si la fortune eût voulu l'éprouver jusqu'au bout, il rentre au +palais des Tuileries, le 18 décembre, le lendemain de la publication de +son vingt-neuvième bulletin, qui porte le deuil dans toutes les +familles. Mais c'est de sa part un nouveau piége offert au dévouement et +à la crédulité d'une nation généreuse, qui, toute consternée, croit que +son chef, corrigé par les revers, est prêt à saisir la première occasion +favorable de ramener la paix et d'asseoir enfin le fondement du bonheur +général. C'est ainsi que la France se prépare aux plus grands +sacrifices pour le soutien d'un homme qui n'a réussi qu'à fouler les +cendres de Moscou, à porter le ravage dans une vaste étendue de +territoire qu'il laisse jonché de cent cinquante mille cadavres de ses +sujets ou alliés, abandonnant un nombre plus considérable de +prisonniers, toute son artillerie et tous ses magasins. De quatre cent +mille soldats qui ont franchi le Niémen, à peine, cinq mois après, +trente mille repassent le fleuve, parmi lesquels les deux tiers n'ont +pas vu le Kremlin. + +Cependant Napoléon paraît d'abord bien moins préoccupé de la perte de +son armée, que de la conspiration qui vient de révéler un secret fatal, +celui de la fragilité des fondemens de son Empire. Tourmenté de la +prévoyance qu'on a de sa mort, son front soucieux reste chargé de +nuages; la conspiration est l'objet de ses premiers discours, de ses +premières enquêtes. Il s'enferme avec Cambacérès, et le scrute dans un +long entretien secret; puis il mande Savary, qu'il accable de questions +et de reproches; il reçoit plusieurs membres de son conseil, et paraît +toujours occupé de la conjuration, tandis qu'il trouve ses ministres, +ses agens dans la terreur. + +Mais sa police, intéressée à isoler la trame, soutient que tout le +complot était dans la tête de Malet; telle est aussi l'opinion de +Cambacérès, du ministre de la guerre et des conseillers intimes, qui +fortifient Napoléon dans l'idée que le plus grand danger pour lui et +contre lequel il doit se prémunir réside dans les souvenirs de la +république. Furieux contre le préfet de la Seine, adepte du tribun +Mirabeau, et qu'on a vu fléchir devant les conjurés, il éclate contre +les _magistrats pusillanimes_, qui, dit-il, «détruisent l'empire des +lois et les droits du trône. Nos pères avaient pour cri de ralliement: +_le roi est mort: vive le roi_! Ce peu de mots, ajoute Napoléon, +contient les principaux avantages de la monarchie.» Tous les corps de +l'État viennent aussitôt protester de leur fidélité présente et future. +L'orateur du Sénat, Lacépède, qualifiant son corps de _premier Conseil +de l'empereur_, ajoute bien vîte: «dont l'autorité n'existe que lorsque +le monarque la réclame et la met en mouvement.» Cette allusion au +mobile, dont s'était servi Malet, frappa les sénateurs. Dans sa réponse +au Conseil d'état, Napoléon, attribuant à l'_idéologie_ (métaphysique +ténébreuse) tous les malheurs qu'_a éprouvé la belle France_, s'efforça +de flétrir la philosophie et la liberté. Il ne vit pas qu'en cessant de +continuer la révolution et ses principes, il cessait d'y trouver aide et +appui; et qu'en préconisant les maximes de la légitimité monarchique, il +rouvrait aux Bourbons les voies fermées par la révolution. Et pourtant, +dans les grandes crises, les Bourbons occupaient sa pensée. Outre ce que +j'avais vu et entendu de lui à cet égard, j'eus alors connaissance du +trait suivant. Ney, en me racontant les désastres de la retraite, et +faisant ressortir la fermeté de sa conduite militaire en opposition avec +l'imprévoyance et la stupeur de Napoléon, ajouta qu'il avait remarqué en +lui une sorte d'égarement. «Je le crus fou, me dit Ney, quand, frappé de +son désastre, au moment de nous quitter, il nous dit, comme un homme qui +se croyait sans ressources: _Les Bourbons s'en tireraient_.» Propos dont +le sens échappait à Ney, incapable de combiner deux idées politiques. + +Or, il s'agissait pour Napoléon de faire prévaloir la _quatrième +dynastie_ sur la _troisième_, et de surmonter la crise. Aussi vit-on +tous les corps de l'État occupés à résoudre une nouvelle question de +droit public, d'après l'impulsion du cabinet, d'après les premières +paroles échappées au maître. «Je vais, leur dit-il, réfléchir sur les +différentes époques de _notre_ histoire.» Aussitôt chacun songe aux +moyens d'assurer l'hérédité. Tous les orateurs s'empressent de +développer la doctrine nouvelle; on ne parle plus que d'hérédité, de +droits légitimes; c'est le thème de tout les discours d'apparat. Il +faut, dit-on, couronner le roi de Rome sur la demande expresse du Sénat, +et qu'un serment solennel unisse d'avance l'Empire à l'héritier du +trône. + +Voilà sur quel mobile prétendait s'appuyer l'homme qui, redevable à la +révolution d'une vaste puissance dont il venait de détruire la magie, +reniait cette même révolution et s'isolait d'elle. Il sentait pourtant +toute l'instabilité d'un trône qui ne s'appuyait que sur l'épée. + +Pendant qu'il se gendarmait contre les hommes et les principes de la +révolution, je lui revins à l'esprit, moi, contre lequel il avait +nourri tant de soupçons et d'inquiétudes. D'ailleurs, pouvait-il me +pardonner mes avertissemens désapprobateurs et ma prévoyance importune? +On m'avertit que j'avais été de sa part l'objet d'une sourde enquête au +sujet de la tentative de Malet; mais que tous les rapports sur mon +isolement et ma circonspection s'étaient trouvés unanimes. Ne pouvant +m'atteindre, il me frappa dans mon ami, M. Malouet, ne lui pardonnant +pas de m'avoir visité ouvertement dans ma disgrâce, doublement inquiet +de cette franche alliance d'un patriote de la révolution avec un +royaliste patriote, et irrité, en dernier lieu, de l'esprit d'opposition +qu'apportait Malouet dans les discussions de son conseil sur tant de +mesures outrées, vexatoires. Éloigné du Conseil d'état, Malouet fut +exilé à Tours, où il alla vivre en sage, moins sensible à la rigueur +dont il était l'objet, qu'aux maux de la patrie. Sa disgrâce fut pour +moi un nouvel indice qu'il fallait persister dans la même réserve +vis-à-vis d'un gouvernement qui, dans son désespoir, pouvait en frappant +dépasser toutes les bornes. + +Déjà son pouvoir était chancelant, et des yeux exercés apercevaient les +élémens de sa destruction. Mais secondé par ses conseillers intimes, +Napoléon fit usage de tous les artifices susceptibles de pallier nos +désastres, et de nous dérober leurs invincibles conséquences. Il réunit +toute la phalange de ses adulateurs, devenus ses organes; il les +endoctrina, et tous de concert attribuèrent à la seule rigueur des +élémens la perte de l'armée, la funeste issue de la campagne. A force de +déceptions, ils accréditent, et tous les échos répètent, que tout peut +se réparer si la nation se montre grande et généreuse; que de nouveaux +sacrifices ne doivent rien lui coûter pour la conservation de son +indépendance et de sa gloire. L'esprit public est travaillé par des +adresses mendiées auprès des chefs de cohortes des premiers bans de +gardes nationales, qui réclament de marcher à l'ennemi, hors de la +France, et aussi par les offres des départemens et des communes, de +fournir des cavaliers, offres commandées par l'administration elle-même. +Napoléon cherche en même temps à se faire des créatures, à soutenir des +affections chancelantes; il distribue de secrètes largesses, qu'il tire +de ses propres trésors; il en a déjà soustrait près de cent millions +pour les dépenses de la guerre de Russie. Cette fois, il va y puiser à +pleines mains, soit pour se créer une nouvelle armée, soit pour payer à +des ministres de certains cabinets des subsides secrets afin de les +maintenir dans sa politique. C'était dans ses trésors qu'il trouvait une +armée de réserve. + +En attendant, il tenait des conseils privés où étaient appelés +Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, Champagny, Maret et Caulaincourt. Maret, +qui venait de Berlin, assura qu'il avait reçu des ministres de Prusse et +du roi lui-même, les plus fortes protestations qu'ils persévéreraient +dans notre alliance; il ajouta que tout devait concourir à rassurer +l'empereur sur les affaires du Nord. Soit que Maret fût de bonne foi, +soit que tout fût concerté afin d'aiguillonner le conseil qui penchait +pour les voies de négociations, Napoléon, affectant aussi plus de +confiance, dit qu'il pouvait compter sur l'Autriche, et, selon toute +apparence, sur la Prusse; or, que rien n'était alarmant dans sa +position; que d'ailleurs il retrouvait son frère Joseph à Madrid et les +Anglais rejetés en Portugal; qu'en outre, il avait déjà sous les armes +cent cohortes et la levée anticipée des conscrits de 1813. Il décida que +la guerre d'Espagne et celle du Nord seraient menées de front. + +D'un autre côté, le contenu de la correspondance d'Otto[30] commençait à +percer; on savait que lord Walpole avait fait à l'Autriche les offres +les plus brillantes; qu'il avait présenté l'Allemagne prête à se +soulever, et la France à la veille d'une révolution. Otto ajoutait qu'il +fallait s'attendre à la défection de l'Autriche. Mais ce cabinet, +instruit bientôt que Napoléon avait ressaisi le pouvoir, qu'il faisait +de nouveaux armemens, qu'il n'y avait dans l'intérieur aucune apparence +de crise, se hâta de dépêcher à Paris le comte de Bubna. Otto changeant +aussi de langage, ses lettres furent d'accord avec les assertions de +l'Autriche, qui n'aspirait, disait-elle, qu'à intervenir comme alliée +pour une pacification générale. + +[Note 30: Ambassadeur de Napoléon à Vienne.] + +Plein de confiance, Napoléon fait parler officiellement son _Moniteur_; +à l'en croire: «L'Autriche et la France sont inséparables, aucune +puissance du continent ne s'éloignera de lui; d'ailleurs, quarante +millions de Français ne craignent rien»... Si l'on veut savoir, +ajoute-t-il, les conditions auxquelles je pourrais souscrire à une paix +générale, il faut lire la lettre que le duc de Bassano a écrite à lord +Castlereagh avant l'ouverture de la campagne de Russie.» Cela voulait +dire qu'il consentait, comme s'il n'avait éprouvé aucun revers à Moscou, +à laisser la Sicile à Ferdinand IV, et le Portugal à la maison de +Bragance, mais qu'on n'eût à lui demander aucun autre sacrifice. + +Arrive la nouvelle de la défection du corps prussien d'Yorck. «Ce qui +suffisait hier ne suffit plus aujourd'hui,» s'écrie Napoléon; et tous +ses conseillers voient à l'instant même tout le parti qu'ils peuvent +tirer d'un pareil événement. Maret fait un rapport rempli, selon +l'usage, d'invectives contre le gouvernement britannique, et conclut par +proposer une levée de trois cent cinquante mille hommes. Regnault court +demander au Sénat, au nom de l'empereur, les jeunes Français des cent +cohortes auxquels on a donné l'assurance de n'être occupés qu'à des jeux +militaires dans l'intérieur: un sénatus-consulte les met à la +disposition du gouvernement. + +On convoque le Corps législatif pour qu'il vote les impôts.»La paix, dit +Napoléon, dans son discours d'ouverture, est nécessaire au monde; mais +je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme à la _grandeur_ de +mon Empire.» Rien de plus pompeux que l'exposé de sa situation présenté +par le ministre de l'intérieur Montalivet; tout prospère: population, +agriculture, manufactures, commerce, instruction publique, marine même. +Vient ensuite la présentation du budget par le comte Molé, conseiller +d'état, et ici le digne élève de Fontanes, émerveillé de tant de belles +choses, s'écrie en terminant: «Il suffit, pour produire tant de +merveilles, de douze ans de guerre et d'un seul homme!» Et aussitôt onze +cent cinquante millions sont mis sans discussion à la disposition de ce +seul homme. + +Il avait mis aussi au premier rang des affaires urgentes l'accommodement +de ses différends avec le pape, qui, depuis le mois de juin, était +relégué au château de Fontainebleau. Sous prétexte d'une partie de +chasse, Napoléon court lui arracher un nouveau concordat qui le +dépouillait du temporel, mais que le saint vieillard rétracte presque +aussitôt; et la chose religieuse s'envenime de plus en plus. + +La défection ouverte de la Prusse ne laissa bientôt plus aucun doute sur +les progrès de la coalition. Frédéric-Guillaume, quittant Berlin tout à +coup, s'était mis en fuite sur Breslaw, protégé par la bonhomie de notre +ambassadeur, Saint-Marsan, et en quelque sorte sous l'égide d'Augereau, +qui s'était humanisé. Rien de plus bénins que nos généraux, nos +ambassadeurs depuis nos désastres. A la nouvelle que le roi de Prusse +lui est échappé, Napoléon regrette de ne l'avoir pas traité comme +Ferdinand VII et comme le pape.»Ce n'est pas la première fois, dit-il, +qu'en politique la générosité est un mauvais conseiller.» Lui, généreux +envers la Prusse! + +Cependant le reflux de la guerre, parti des ruines de Moscou, marchait +avec rapidité vers l'Oder et vers l'Elbe. Eugène, qui avait rallié +quelques milliers d'hommes, s'était retiré successivement sur le Wartha, +l'Oder, la Sprée, l'Elbe et la Saale. L'insurrection allemande, excitée +par les sociétés secrètes, se propageait de ville en ville, de village +en village, et le nombre des ennemis de Napoléon grossissait chaque +jour. Comment compter sur nos alliés? La défection de la Prusse nous en +faisait prévoir bien d'autres. Voulant faire face à tout, Napoléon +ordonne de mettre en disponibilité la conscription de 1814. Le voilà +comme le dissipateur, dévorant d'avance son revenu d'hommes. Il rêve +encore, avec ses familiers, une armée de mille bataillons, offrant un +effectif de huit cent mille hommes et de quatre cents escadrons ou cent +mille chevaux; en tout un million de soldats à défrayer. Il se berce de +cette imposante chimère, et déjà ses ministres demandent un supplément +de trois cents millions. + +D'un autre côté, cent soixante mille conscrits errent dans les +campagnes, fuyant leurs drapeaux, et protégés par le mauvais esprit des +provinces. Napoléon redoute cette rébellion sourde à la loi militaire, à +laquelle il ne manquera bientôt que des chefs tous prêts quand il en +sera temps. Que fait-il? Par la plus astucieuse des combinaisons, il +enveloppe dans une formation de gardes-d'honneur dix mille jeunes gens +tirés des familles les plus riches et les plus illustres; ce sont autant +d'otages destinés à garantir la fidélité de leurs parens. + +La médiation de l'Autriche ne faisant aucun progrès, Napoléon essaie de +nouveau une négociation directe avec le ministère anglais; il lui envoie +le banquier Labouchère, qui, cette fois, n'est pas plus écouté que de +mon temps. De son côté, la Prusse, qui vient de s'allier avec la Russie, +fait proposer un armistice, moyennant que Napoléon se contentera de la +ligne de l'Elbe, et fera la cession de toutes les places de l'Oder et de +la Vistule. Dans notre cabinet, un parti s'obstinait à soutenir que la +paix était encore possible; M. de Talleyrand disait qu'on était toujours +le maître de ne pas se battre; Lebrun et Caulaincourt étaient d'avis +également de prendre la Prusse au mot, et de négocier. Mais comment +décider Napoléon à livrer des forteresses? Il ne peut se résoudre à rien +céder par négociation. «Qu'on me prenne, disait-il, mais je ne veux rien +donner.» + +Il fait dire à ses journaux: «l'Espagne est à la dynastie française; +aucun effort humain ne peut l'empêcher.» Instruit, le 31 mars, que les +Russes ont commencé à passer l'Elbe, il dit lui-même, par l'organe de +ces mêmes journaux: «Que des batteries ennemies, placées sur les +hauteurs de Montmartre, ne l'amèneraient pas à céder un pouce de terre.» + +Et pourtant il recevait de tous côtés des conseils pacifiques et des +avis utiles. + +J'étais piqué de voir M. de Talleyrand rentré, sinon en grâce, du moins +rappelé dans les conseils, tandis que je restais dans l'oubli et dans la +défaveur; j'en sentais le motif, qui tenait à l'impression qu'avait +laissé, dans l'esprit de l'empereur, le complot Malet, auquel on avait +donné, avec affectation, une couleur républicaine et libérale; je +pouvais aussi l'imputer à mes représentations contre la guerre de +Russie. Persuadé pourtant que tôt ou tard mes conseils seraient +réclamés, je crus en hâter le terme par une nouvelle démarche. Je +n'ignorais pas qu'on répandait clandestinement une déclaration de Louis +XVIII au peuple Français, datée de Hartwell, le 1er février, où le +Sénat était appelé _à être l'instrument d'un grand bienfait_; je savais +que l'empereur avait connaissance de cette pièce, dont on pouvait +contester l'authenticité, n'ayant encore donné lieu, en Angleterre, à +aucune remarque ni discussion publique. Je m'en procurai une copie, que +je lui adressai, en la lui certifiant. + +Je lui exposais, dans ma lettre, que ses triomphes avaient endormi le +faubourg St.-Germain, et que ses revers le réveillaient; qu'ils +opéraient un grand changement dans l'opinion de l'Europe; que déjà même +en France l'esprit public s'altérait; que les partisans de la maison de +Bourbon étaient aux aguets; qu'ils se réorganiseraient secrètement dès +l'instant où la puissance du chef de l'Empire perdrait de ses prestiges; +que la lassitude de la guerre était le sentiment le plus général et le +plus profond; qu'il ne fallait rien moins que celui de l'honneur +national pour faire sentir la nécessité de conquérir la paix par une +nouvelle campagne, où nous nous présenterions tous armés, pour appuyer +des négociations si impatiemment attendues; que, pour notre salut et +pour le sien, il était urgent qu'il fît la paix ou qu'il rendît la +guerre nationale; que trop de confiance dans l'alliance autrichienne +pouvait le perdre; qu'il fallait faire un pont d'or à l'Autriche et lui +rendre bien vite tout ce qu'on ne pourrait plus lui refuser; que, du +reste, je ne croyais pas que le comte Otto fût l'homme qui convînt dans +une telle complication d'intérêts politiques, et en présence d'un +diplomate tel que M. de Metternich; j'indiquai M. de Narbonne comme seul +capable de pénétrer les vraies intentions de l'Autriche, dont l'allure +était si équivoque. + +Ce ne fut qu'après quinze à vingt jours que j'eus la preuve sans +réplique, par l'envoi de M. de Narbonne à Vienne, que ma lettre avait +produit son effet; je n'en voulais pas davantage, et je ne m'étais pas +attendu à plus; le reste devait venir tôt ou tard. J'étais sûr du crédit +et de la faveur de M. de Narbonne, dont la mission était d'une grande +importance. + +Du reste, qu'on ne s'étonne pas si, au moment où la Prusse obtenait la +levée en masse des peuples d'Allemagne derrière la ligne des armées de +la confédération du Nord; si, au moment où elle présentait la délivrance +de la patrie allemande comme le but de la guerre, Napoléon s'ôtait +volontairement la meilleure défense, celle d'une guerre nationale. Il +savait bien qu'il ne pourrait en obtenir l'élan qu'en rappelant à lui +l'opinion, qu'en faisant à nos libertés des concessions faciles à tout +autre, mais qui lui auraient coûté plus que la vie, puisqu'elles +auraient blessé son orgueil et mis un frein à sa puissance; j'étais donc +sûr qu'il ne s'y prêterait pas davantage, que de rendre à la Prusse les +places de la Vistule et de l'Oder, et à l'Autriche le Tyrol et +l'Illyrie. Napoléon crut parer à tout par la formation d'une nouvelle +armée de trois cent mille hommes, et en organisant une régence pour le +cas même de sa mort. + +En la conférant à Marie-Louise, avec le droit d'assister aux différens +conseils d'état, il se proposa deux choses: de flatter l'Autriche, et en +même temps de prévenir tout complot de gouvernement provisoire. Mais la +régente ne pouvant autoriser par sa signature la présentation d'aucun +sénatus-consulte, ni proclamer aucune loi, son rôle se bornait à une +simple comparse au conseil. Elle était d'ailleurs sous la tutelle de +Cambacérès, qui, lui-même, était sous la tutelle de Savary; on avait +aussi attaché à la régence, en qualité de secrétaire, l'ex-ministre +Champagny, chargé de consigner dans un registre nouveau, ridiculement +appelé _livre d'État_, les intentions _définitives_ de l'empereur +absent. En effet, dès que la régence eut été mise en activité, _la +pensée_ du gouvernement n'en courut pas moins la poste avec Napoléon, +qui ne se fit pas faute de lancer des décrets de tous ses +quartiers-généraux mobiles. + +Les alliés, à la suite de divers combats, se disposaient à passer +l'Elbe, quand l'empereur, après avoir déployé pendant trois mois, dans +ses préparatifs, une activité extraordinaire, quitte Paris le 15 avril, +et va se mettre à la tête de ses troupes. + +D'abord il étonne l'Europe par la création, et par l'apparition subite, +au coeur de l'Allemagne, d'une nouvelle armée de deux cent mille hommes, +qui lui permet de reprendre l'offensive. Coup sur coup il gagne deux +batailles, l'une à Bautzen, en Saxe; l'autre à Wurtchen, au-delà de la +Sprée, rétablissant ainsi la renommée de ses armes. Leur premier effet +ramène le roi de Saxe, qui revient se jeter tête baissée dans notre +alliance. + +Les Prusso-Russes, que Napoléon a battus, c'est-à-dire les troupes de +Frédéric-Guillaume et de l'empereur Alexandre, continuent leur retraite +vers l'Oder, et lui se laisse entraîner à leur poursuite. Mais, à mesure +qu'il avance, il s'éloigne de ses renforts, tandis que les alliés se +rejettent sur les leurs. + +Tout-à-coup se répand dans Paris la nouvelle d'un armistice. Napoléon y +adhère, parce qu'il a besoin de se recruter, et qu'il redoute, sous le +manteau d'une médiation, l'intervention armée de l'Autriche. + +Mais sur quelle ligne de démarcations les deux armées +s'arrêteront-elles? Hambourg et Breslaw sont les deux points qu'on se +dispute avec le plus de vivacité. Les Prussiens insistent avec une +grande opiniâtreté pour que la Silésie leur reste. Napoléon craint que +l'ennemi ne cherche dans l'armistice des moyens de guerre, plutôt qu'un +préliminaire pour la paix. Il se décide pourtant: le voeu général autour +de lui est pour une suspension d'armes. Il renonce à la possession de +Breslaw, abandonne la ligne de l'Oder, et consent à faire replier son +armée sur Leignitz. L'armistice est conclu le 4 juin à Plessevig; +Napoléon reprend son quartier-général à Dresde. + +Tels furent les événemens qui remplirent les deux premiers mois d'une +campagne qui allait décider du sort de l'Europe. Ils avaient excité au +plus haut degré l'attente et l'intérêt public, en-deçà et au-delà du +Rhin. + +On respirait, on se berçait en général, de l'espoir d'une paix +prochaine, qu'invoquait le voeu des peuples. N'était-ce pas ainsi, +d'ailleurs, que Napoléon, après toutes ses victoires, était parvenu à +pacifier le monde? Mais qu'aux yeux de l'observateur les temps étaient +changés! Jusqu'alors, faute d'informations positives, on n'avait à Paris +que des idées peu arrêtées sur des événemens dont nous ignorions le +secret et les mobiles. + +J'attendais du quartier-général des nouvelles par une voie détournée, +quand je reçus de l'archichancelier l'invitation d'aller conférer avec +lui sur un objet important. C'était, me dit-il, de la part de +l'empereur, qu'il était chargé de me faire une communication. +L'empereur, qui se proposait d'accepter de nouveau mes services, +désirait qu'au moment où il allait écrire au roi de Naples, pour qu'il +vînt le joindre à Dresde, je me servisse moi-même de l'intimité que +j'avais conservée avec ce prince pour le déterminer à ne pas différer +de répondre à l'appel de l'empereur; je devais lui faire observer qu'il +devenait urgent de déployer en Saxe tout l'appareil de nos forces, tous +nos moyens militaires et politiques, afin d'amener l'ennemi à conclure +une paix honorable pour nous. L'archichancelier me fit lire la lettre de +l'empereur, à laquelle il joignit ses propres instances, me répétant +qu'il ne formait aucun doute que je ne fusse appelé incessamment à +remplir une mission qui ne serait au-dessous ni de mes talens ni de ma +dignité. Je répondis à l'archichancelier que j'étais prêt à remplir les +volontés de l'empereur; que j'allais écrire au roi de Naples, et que je +lui communiquerais ma lettre pour qu'il pût en rendre compte. + +Quoique je ne fusse pas éloigné, d'après quelques antécédens, de +m'attendre que je rentrerais bientôt dans une carrière active, je ne +savais trop sur quoi je devais pointer mes idées à cet égard. Je me +défiais de l'Italie, qui, au cas de la reprise des hostilités, ne serait +pour moi qu'un honorable exil inspiré par la défiance. N'importe. Je fis +ma lettre à Murat, qui n'était pas non plus dans une position +ordinaire. + +Joachim Murat, franc et brave général, mais roi sans aucune fermeté dans +les résolutions, s'était créé à Naples une sorte de popularité et de +puissance militaire; il en était ébloui au point de vouloir secouer le +joug de Napoléon, qui ne voyait en lui qu'un vassal à ses ordres. Ce +n'avait pas été sans peine que sur son injonction, il s'était décidé à +faire partie de l'expédition de Russie avec son contingent formé de +douze mille Napolitains et d'une partie de sa garde. C'était à lui que +Napoléon, en fuyant, avait confié le commandement des malheureux débris +de l'armée. Joachim, prévoyant les changemens qui allaient s'opérer dans +le système politique de l'Europe, résolut de rentrer dans son royaume, +et de tâcher de le mettre a couvert des suites d'un tel désastre. Il +quitta l'armée à Posen, et, dix jours après[31], le _Moniteur_ annonça +son départ en ces termes: «Le roi de Naples, étant indisposé, a dû +quitter le commandement de l'armée, qu'il a remis au prince vice-roi. Ce +dernier a plus d'habitude d'une grande administration et il a la +confiance entière de l'empereur.» + +[Note 31: 27 janvier 1813.] + +Cette boutade officielle blessa d'autant plus Murat, que, dans le cours +des deux années précédentes, l'empereur lui avait trop fait sentir qu'il +n'était qu'un vassal du grand Empire. Murat, voyant qu'il aurait à +craindre le sort de son beau-frère Louis, si l'empereur, réparant son +désastre, ressaisissait tout son pouvoir, rechercha l'alliance de +l'Autriche, qui ne s'était point encore détachée de Napoléon. Ses +premiers rapports avec la cour de Vienne furent ménagés par le comte de +Miër, ministre d'Autriche à Naples. Il y eut aussi quelques négociations +avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile. Joachim +et lord Bentinck eurent même une entrevue secrète dans l'île de Ponza; +mais Napoléon épiait Murat. + +Quand on sut à Naples que l'empereur, resté vainqueur à Lutzen et à +Bautzen, rassemblait une nombreuse armée en Saxe, la reine Caroline +écrivit à son frère de mieux traiter son époux, et usa de tout son +pouvoir sur le roi pour rompre ses relations précipitées avec l'Autriche +et l'Angleterre. Napoléon écrivit à Murat, qui d'abord refusa de se +rendre en Saxe. Il lui fit alors écrire une lettre affectueuse, par +laquelle, au nom de l'empereur, Berthier l'engageait à se rendre au +quartier-général, l'assurant que peut-être la campagne ne se rouvrirait +pas; qu'on allait traiter de la paix, et qu'il était d'un grand intérêt +pour lui de se rapprocher des négociations, afin d'y stipuler ses +intérêts. Ma lettre fut à peu près dans les mêmes termes; je le flattai, +j'ajoutai qu'il y aurait de la gloire à acquérir, et qu'il était de son +honneur de se joindre à ses frères d'armes. Murat n'hésita plus. Avant +même qu'il eût pu recevoir ma dépêche, un courrier, arrivant de Dresde, +m'en apporta une de l'empereur, qui me mandait à son quartier-général. +Je jugeai aussitôt que, redoutant ma présence à Paris, pour le moins +autant que celle de Murat à Naples, c'étaient deux otages qu'il voulait +avoir sous la main en nous appelant près de lui. Je fis mes dispositions +à la hâte, et je me dirigeai sur Dresde par Mayence. + +La garde de Mayence, notre principale clef du Rhin, était confiée à +Augereau, avec qui je désirais m'aboucher, et qui était chargé en outre +de rassembler un corps d'observation sur le Mein. Je le trouvai croyant +peu à la paix, blâmant Napoléon, et plaignant les pauvres Mayençais +encore troublés de l'idée d'un siège et de la dévastation des rians +environs de leur ville. Voyant qu'il était au fait de tout ce qui venait +de se passer, je le fis causer. «Nos beaux jours sont passés! me dit-il. +Ah! que ces deux victoires qu'enfle Napoléon, qu'il fait sonner si haut +dans Paris, ressemblent peu aux victoires de nos belles campagnes +d'Italie où j'apprenais à Bonaparte la guerre dont il ne sait plus faire +que l'abus. Que de peines maintenant pour avancer de quelques marches. A +Lutzen, notre centre avait fléchi; plusieurs bataillons se débandaient; +en vain nos deux ailes se prolongeant, menaçaient d'envelopper les +forces que l'ennemi accumulait au centre: nous étions perdus sans seize +bataillons de la jeune garde et quatre-vingts pièces de canon. Il ne +peut plus compter, vous dis-je, que sur la supériorité de son +artillerie; nous leur avons appris à se battre. Après Bautzen, il a +pressé le passage de l'Elbe et a fait une trouée dans le Nord; mais il a +fallu s'arrêter devant Wurtchen, au-delà de la Sprée; là, nous n'avons +emporté les positions et le camp retranché qu'à force de sang. J'ai des +lettres du quartier-général; et, encore après cette horrible boucherie, +point de résultat, point de canons, point de prisonniers. Dans un pays +entrecoupé, on trouvait l'ennemi retranché partout, et disputant le +terrain avec avantage; nous avons même été maltraités au combat de +Reichembach. Et notez que dans ce court début de la campagne, un boulet +a emporté Bessières en-deçà de l'Elbe; et un autre boulet a renversé +Duroc à Reichembach; Duroc, le seul ami qu'il eût! Le même jour, +Bruyères et Kirgemer tombent aussi sous des boulets perdus. Quelle +guerre! ajoutait Augereau en continuant ses réflexions décourageantes, +quelle guerre! nous y passerons tous! Que veut-il faire maintenant à +Dresde? Il ne fera pas la paix; vous le connaissez encore mieux que moi; +il se fera cerner par cinq cent mille hommes; car, croyez bien que +l'Autriche ne lui sera pas plus fidèle que la Prusse. Oui, s'il +s'obstine, s'il n'est pas tué, et il ne le sera pas, nous y passerons +tous.» + +Je pus, dès-lors, juger par moi-même ce qu'on m'avait déjà dit, que +l'impatience de la paix et de revenir à Paris était dans l'âme de +presque tous les généraux dont la fortune était faite. + +Dresde me parut à la fois un vaste camp retranché et une ville capitale. +Les forêts du voisinage tombaient sous la hache des sapeurs. Partout, en +arrivant, je vis remuer la terre, abattre des arbres, faire des fossés, +des palissades. L'empereur était en course, tant pour examiner les +travaux que pour étudier le pays. Il était presque toujours entouré de +Berthier, de Soult et de l'ingénieur-géographe, Bacler d'Albe, +parcourant, la carte à la main, tous les débouchés qui aboutissaient à +la plaine de Dresde. La jetée des ponts, le tracé des routes, la +construction des redoutes et l'assiette des camps étaient aussi le but +de ses excursions et de ses promenades. + +Toutes ces fortifications, toutes ces lignes pouvaient être considérées +comme les ouvrages avancés de Dresde, point central d'une forte position +sur la rive supérieure de l'Elbe; les ouvrages sur la rive droite autour +de la ville touchaient à leur perfection; des paysans, requis de toutes +les parties de la Saxe, venaient travailler aux travaux. + +L'empereur faisait compléter l'enceinte de la ville par des fossés et +des palissades qui devaient suppléer à toutes les interruptions des +murs; les approches en étaient défendues par une ligne de redoutes +avancées dont les feux se croisaient et battaient au loin la campagne. +Ne se bornant point à fortifier les environs de Dresde, c'était sur la +ligne de l'Elbe, dans toute son étendue, qu'il venait d'établir l'armée +à cheval sur le fleuve, la tête à Dresde et la queue allant aboutir à +Hambourg. Les villes de Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittemberg et +Magdebourg, étaient ses principaux points fortifiés sur l'Elbe; ils lui +assuraient la possession de cette large et belle vallée. Tous ces +travaux commencés et poursuivis avec ardeur, révélaient assez le projet +de Napoléon, de concentrer la majeure partie de ses forces aux environs +de Dresde et de s'y tenir pour voir venir les événemens. Ainsi, je le +trouvais très-occupé de négociations, après avoir choisi les environs de +Dresde pour son champ de bataille et la ligne de l'Elbe pour son point +d'appui. La plupart de ses généraux considéraient Dresde comme ayant +tous les avantages d'une position centrale propre à devenir le pivot de +toutes les opérations que méditait l'empereur; cependant il y en eut qui +m'avouèrent que si l'Autriche se déclarait, nous nous trouverions en +_l'air_, exposés à être débordés entre l'Elbe et le Rhin. Ils +regardaient le partage des forces ennemies bien distinctes entr'elles +comme formant trois grandes masses: au nord, sur la route de Berlin, +l'armée de Bernadotte, prince de Suède; à l'est, sur la route de +Silésie, l'armée de Blucher, et derrière les montagnes de la Bohême, en +observation, l'armée autrichienne de Swartzemberg; car déjà on regardait +à l'état-major les Autrichiens comme prêts aussi à se déclarer. + +Instruit que l'empereur était de retour au palais Marcolini, dans +Friederichstadt, je m'empressai d'aller me présenter à son audience. Il +me fit entrer dans son cabinet; je l'y trouvai soucieux. «Vous venez +tard, M. le duc, me dit-il.--Sire, j'ai fait toute la diligence possible +pour me rendre aux ordres de Votre Majesté.--Que n'étiez-vous ici avant +mon grand débat avec Metternich; vous l'auriez pénétré.--Sire, ce n'est +pas ma faute.--Ces gens-là, sans tirer l'épée, voudraient me dicter des +lois: et savez-vous qui sont ceux qui me tracassent le plus +aujourd'hui? vos deux amis, Bernadotte et Metternich; l'un me fait une +guerre ouverte, l'autre une guerre sourde.--Mais, sire!.....--Voyez +Berthier; il vous communiquera les résumés de ma chancellerie et vous +mettra au fait de tout; vous viendrez ensuite me donner vos idées sur +cette maudite négociation autrichienne qui m'échappe; il nous faut toute +votre habileté pour la retenir. Je ne veux rien pourtant qui compromette +ma puissance ni ma gloire! Ces gens-là sont si âpres! ils voudraient, +sans se battre, de l'argent et des provinces que je n'ai acquises qu'à +la pointe de l'épée. J'y ai mis bon ordre, quant au premier point; +Narbonne nous a éclairé; vous verrez ce qu'il en pense. Abouchez-vous +avec Berthier le plutôt possible, mûrissez vos idées; je vous attends +sous deux jours.» + +M'étant retiré, il me fut impossible, ce jour-là, de causer avec +Berthier, qui, devenu depuis la mort de Duroc à la fois le confident +politique et militaire, ne quittait plus l'empereur et dînait même tous +les jours à sa table. Il me renvoya au lendemain. En attendant, une +personne du cabinet me mit provisoirement au fait de deux incidens qui +étaient venus obscurcir notre horizon politique, et rendre encore plus +incertaines les espérances de paix. Je veux parler de la contestation +politique du comte de Metternich avec l'empereur, (j'y reviendrai +tout-à-l'heure) et de la nouvelle arrivée, le même jour, de l'entière +déroute de notre armée d'Espagne à Vittoria; elle laissait Wellington +maître de la péninsule, et portait la guerre aux pieds des Pyrénées. Un +tel événement, connu à Prague, ne pouvait manquer d'exercer une fâcheuse +influence sur les négociations. + +L'empereur, étourdi de ce nouveau revers, qu'il imputait à l'impéritie +de Joseph et de Jourdan, chercha un général capable de réparer tant de +fautes. Il jeta les yeux sur le maréchal Soult, alors auprès de lui dans +sa garde. Il lui enjoignit d'aller rallier les troupes, et de défendre +pied à pied le passage des Pyrénées. Soult n'eût pas hésité, si sa +femme, arrivée à Dresde depuis peu avec un grand étalage, n'eût témoigné +de l'humeur, se refusant de retourner en Espagne, où il n'y avait plus, +disait-elle, à recevoir que des coups. Comme elle avait sur son mari +beaucoup d'empire, Soult tourmenté eut recours à l'empereur, qui mande +aussitôt madame la duchesse. Elle vient avec de grands airs, affectant +le ton impérieux, et déclare que son mari ne retournera point en +Espagne, qu'il n'y a que trop guerroyé, et qu'il est temps enfin qu'il +se repose. «Madame, s'écrie Napoléon en colère, je ne vous ai point +mandé pour entendre vos algarades; je ne suis point votre mari; et si je +l'étais, vous vous comporteriez autrement. Songez que les femmes doivent +obéir; retournez à votre mari et ne le tourmentez plus.» Il fallut +fléchir; vendre chevaux, équipages, et se mettre en route tristement +pour les Pyrénées occidentales. On riait au quartier-général d'une scène +où venait de figurer une duchesse altière, et qui faisait diversion aux +malins propos, dont une de nos plus belles actrices, mademoiselle +Bourgoin, avait été récemment l'objet. Appelée à Dresde avec l'élite de +la comédie française, et invitée un jour au déjeuner de l'empereur, avec +Berthier et Caulaincourt, elle avait pris, dit-on, tour-à-tour, en +quittant le rôle de Melpomène, le masque d'Hébé, de Therpsicore et de +Thaïs. + +Mais passons à des faits plus graves. Je conférai enfin avec Berthier, +qui avait un pied à terre au palais de Brühl[32]. Il serait trop +fastidieux de rapporter littéralement les détails de notre long +entretien, sur la situation politique et militaire de l'empereur à cette +époque. Je n'en donnerai ici que la partie essentiellement historique, +en y entremêlant quelques aperçus tirés de mes souvenirs. Commençons par +la négociation autrichienne. Ce fut Narbonne qui, le premier, écrivit de +Vienne vers la fin d'avril, qu'il fallait peu compter sur l'Autriche, +ayant arraché à M. de Metternich l'aveu que le traité d'alliance, du 14 +mars 1812, cessait de paraître applicable à la conjoncture; il appelait +une sérieuse attention sur les exigeances et les armemens de l'Autriche. +L'empereur conçut dès-lors le projet le neutraliser au moins le cabinet +de Vienne, moyennant deux négociations: l'une officielle, et l'autre +secrète; il comptait pour amortir l'influence de la coalition du Nord, +et sur l'empereur son beau-père et sur M. de Metternich. + +[Note 32: Nous croyons que c'est le même que le palais Marcolini, +occupé par Napoléon, et qui avait appartenu autrefois au comte de Brühl, +ministre d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. (_Note de +l'éditeur_.)] + +L'empereur s'était fait une fausse idée de cet homme d'état, qui avait +résidé trois ans à Paris en qualité d'ambassadeur, et qui avait négocié, +comme principal ministre, le traité de Vienne et l'alliance. C'était, +sans contredit, le ministre de l'Europe qui avait le mieux sondé le +gouvernement et la cour de Napoléon. Il y était parvenu sans effort, par +ses hautes relations, en offrant successivement des hommages intéressés +à Hortense, à Pauline, et avec plus de prédilection, à la femme de +Murat, devenue depuis reine de Naples. L'empereur jugea +superficiellement un diplomate qui, sous les dehors d'un homme du monde, +aimable, galant, livré aux plaisirs, cachait une des plus fortes têtes +de l'Allemagne, un esprit essentiellement européen et monarchique. +Encore abusé, même après ses revers, l'empereur s'imagina que des +intrigues l'emporteraient à Vienne sur les plus importantes +considérations d'état: telle fut la source de ses erreurs. Quand avec +l'épée il crut avoir tranché tous les noeuds de la politique dans les +champs de Lutzen et de Vurtchen, il pensa qu'il avait assez fait pour +ramener à lui l'Autriche. On lui dépêcha M. de Bubna, qui, tout en le +cajolant, ne lui dissimula point que sa cour demanderait en Italie les +provinces illyriennes; du côté de la Bavière et de la Pologne, une +augmentation de frontières, et enfin, en Allemagne, la dissolution de la +Confédération du Rhin. Napoléon, regardant comme une faiblesse d'acheter +par de pareils sacrifices une neutralité seulement, répondit à la lettre +autographe de son beau-père, qu'il préférait mourir les armes à la main +à se soumettre, si on prétendait lui dicter des conditions. +L'incertitude sur l'alliance s'étant prolongée après l'armistice, on +revit Bubna aller et venir de Vienne à Dresde, de Dresde à Prague, et +enfin annoncer que la Russie et la Prusse adhéraient à la médiation de +sa cour. Dès-lors, on parla de la réunion d'un congrès à Prague. +Narbonne y suivit la cour d'Autriche; à peine fut-il dans le voisinage +de Dresde, qu'il vint y prendre de nouvelles instructions. «Eh bien! +lui dit l'empereur, que disent-ils de Lutzen?--Ah! sire, répond le +courtisan spirituel, les uns disent que vous êtes un dieu, les autres +que vous êtes un démon; mais tout le monde convient que vous êtes plus +qu'un homme.» Narbonne, observateur profond, ne s'abusait pas du reste +sur le pouvoir surnaturel de celui dont il comparait la tête à un +volcan. + +Il faut qu'on sache que la négociation secrète roulait sur deux +conditions: la rétrocession des provinces illyriennes et le paiement +d'un subside provisoire de quinze millions, comme une faible +compensation de ce que l'Autriche refusait, disait-elle, dix millions +sterlings que lui offrait le cabinet de Londres pour l'entraîner contre +nous. Déjà dix millions lui avaient été donnés en deux paiemens égaux. + +Après avoir conféré avec Narbonne, l'empereur décide qu'on s'adressera, +pour négocier, directement à M. de Metternich, et que je serai mandé à +Dresde, comme ayant tenu long-temps les fils des menées secrètes de +l'investigation diplomatique. + +Tandis qu'un courrier m'est dépêché, M. de Metternich arrive, apportant +la réponse de son cabinet aux notes pressantes du ministre des relations +extérieures. Il faut d'abord se résoudre à déchirer l'alliance réputée +inconciliable avec la médiation. Le ministre d'Autriche ne dissimule pas +non plus la prétention de sa cour de se placer entre les puissances +belligérantes, pour qu'elles ne communiquent entr'elles que par la +chancellerie de Vienne. Ici surviennent les difficultés, Napoléon ne +voulant point entendre à ce mode inusité de négociation. Porteur d'une +lettre particulière de son maître, le comte de Metternich vient la +remettre lui-même à l'empereur, qui le reçoit en audience +confidentielle. Ici commence l'altercation. D'abord Napoléon se plaint +qu'on a déjà perdu un mois, que la médiation de l'Autriche est presque +hostile, et qu'elle ne veut plus garantir l'intégrité de l'Empire +français; il se plaint qu'elle est venue arrêter son élan victorieux, en +parlant d'armistice et de médiation. «Vous parlez de paix, d'alliance, +dit-il à M. de Metternich, et tout s'embrouille. La coalition resserre +ses liens par des traités que cimente l'or de l'Angleterre. Aujourd'hui +que vos deux cent mille hommes sont prêts, vous venez me trouver pour +me dicter des lois; votre cabinet veut profiter de mes embarras pour +recouvrir tout ou partie de ce qu'il a perdu et pour nous rançonner sans +combattre. Eh bien! traitons, j'y consens; mais qu'on s'explique avec +franchise. Que voulez-vous?--L'Autriche, répond Metternich, ne veut +qu'établir un ordre de choses qui, par une sage répartition des forces +européennes, place la garantie de la paix sous l'égide d'une association +d'États indépendans.--Soyez plus clair. Je vous ai offert l'Illyrie; +j'ai adhéré à un subside pour que vous restiez neutre; mon armée est +suffisante pour amener les Russes et les Prussiens à la raison.» M. de +Metternich fait alors l'aveu que les choses en sont au point que +l'Autriche ne peut plus rester neutre; qu'elle est forcée de se déclarer +pour la France ou contre la France. Poussé dans ce défilé, Napoléon, +sans tergiverser, saisit une carte de l'Europe, et presse Metternich de +s'expliquer. Voyant que l'Autriche ne veut pas seulement l'Illyrie, mais +la moitié de l'Italie, le retour du pape à Rome, la reconstruction de +la Prusse, l'abandon de Varsovie, de l'Espagne, de la Hollande et de la +Confédération du Rhin, ne se possédant plus alors: «C'est donc pour en +venir au partage, s'écrie-t-il, que vous vous transportez d'un camp à un +autre! C'est le démembrement de l'Empire français que vous voulez! d'un +trait de plume vous prétendez faire tomber les remparts des plus fortes +places de l'Europe, dont je n'ai pu obtenir les clefs qu'à force de +victoires! Et c'est sans coup férir que l'Autriche croit me faire +souscrire à de telles conditions! Et c'est mon beau-père qui accueille +une prétention qui est un outrage! Il s'abuse s'il croit qu'un trône +mutilé puisse être un refuge pour sa fille et pour son petit-fils. Ah! +Metternich, combien avez-vous reçu de l'Angleterre pour vous décider à +jouer un tel rôle contre moi?....» + +A ces mots, l'homme d'état offensé ne répond que par la fierté du +silence. Napoléon, confus, reprenant plus de calme, déclare qu'il ne +désespère pas encore de la paix; il insiste pour que le congrès soit +ouvert. En congédiant M. de Metternich, il lui dit que la cession de +l'Illyrie n'est pas son dernier mot. Le ministre autrichien ne quitte +Dresde[33] qu'après y avoir fait accepter la médiation de sa cour, et +proroger l'armistice jusqu'au 10 août. Quand on vint demander à Napoléon +s'il fallait payer les cinq derniers millions du subside, «Non, dit-il, +bientôt ces gens-là nous demanderaient toute la France.» + +[Note 33: Le 30 juin.] + +Tel était, à mon arrivée à Dresde, l'état des affaires. Je ne dissimulai +pas à Berthier, dont le jugement était sain et les opinions +raisonnables, que je ne formais plus aucun doute que l'Autriche n'entrât +dans la coalition, si l'empereur n'abandonnait pas au moins l'Allemagne +et l'Illyrie. J'ajoutai que si on reprenait les hostilités, je +présageais les plus grands malheurs, attendu qu'il n'avait jamais +existé, depuis la révolution, contre notre puissance, un principe de +coalition plus compacte. Berthier partagea ma manière de voir. «Mais, me +dit-il, vous ne sauriez croire combien il me faut user de circonspection +avec l'empereur; je l'irriterais sans le ramener par une contradiction +ouverte; je suis forcé d'employer des biais, à moins qu'il ne +m'interpelle. Par exemple, depuis que l'Autriche semble vouloir nous +faire la loi, nous discutons souvent des plans de campagne dans +l'hypothèse de la rupture; c'est là mon terrain. Eh bien! le +croirez-vous? je n'ai pas osé le presser d'abandonner la ligne de l'Elbe +pour se rapprocher méthodiquement de celle du Rhin, ce qui nous mettrait +à couvert avec toutes nos forces disponibles Qu'ai-je fait? J'ai appuyé, +sous main, le plan d'un officier-général très-capable[34]; plan qui +consiste à rappeler tout ce que nous avons par delà l'Elbe, à réunir +tous les corps détachés, et à se retirer en masse sur la Saale et de là +sur le Rhin. Une considération décisive milite en faveur de ce plan. +Admettons que l'Autriche se déclare: elle ouvrira aussitôt les portes de +la Bohême, elle permettra aux alliés de tourner toutes nos positions, en +un mot de nous couper de la France. Rien n'a pu faire impression sur +l'empereur. Eh bon Dieu! s'est-il écrié, dix batailles perdues +pourraient à peine me réduire à la position où vous voulez me placer +tout d'abord. Vous craignez que je ne reste trop _en l'air_ au coeur de +l'Allemagne? N'étais-je pas dans une position plus hasardée à Marengo, à +Austerlitz, à Wagram? Eh bien! j'ai vaincu à Wagram, à Austerlitz, à +Marengo. Comment, vous me croyez en l'air, moi qui suis appuyé sur +toutes les places de l'Elbe et sur Erfurt? Dresde est le pivot sur +lequel je veux manoeuvrer pour faire face à toutes les attaques. Depuis +Berlin jusqu'à Prague, l'ennemi se développe sur une circonférence dont +j'occupe le centre; croyez vous que tant de nations différentes +conserveront long-temps de l'ensemble dans des opérations si étendues? +Je les surprendrai tôt ou tard dans de faux mouvemens. C'est dans les +plaines de la Saxe que le sort de l'Allemagne doit se décider. Je vous +le répète, la position que j'ai prise m'offre des chances telles que +l'ennemi, vainqueur dans dix batailles, pourrait à peine me ramener sur +le Rhin, tandis que moi, vainqueur dans une seule journée, et me +reportant de là sur les capitales de l'ennemi, je délivrerais mes +garnisons de l'Oder et de la Vistule, et je forcerais les alliés à une +paix qui laisserait ma gloire intacte. Au surplus, j'ai tout calculé; le +sort fera le reste. Quant à votre plan de défense rétrograde, il ne peut +me convenir; d'ailleurs, je ne vous demande pas des plans de campagne; +n'en faites pas; contentez-vous d'entrer dans ma pensée pour exécuter +les ordres que je vous donne.» + +[Note 34: Nous sommes fondés à croire qu'il s'agit du +lieutenant-général Rogniat, qui commandait l'arme du génie à la campagne +de Saxe. (_Note de l'éditeur_.)] + +Mais, dis-je à Berthier, si tous les généraux, si tous les chefs de +l'armée pensaient comme vous, et je ne doute pas, qu'au fond, ils ne +voient de même, croyez-vous que ce concert d'opposition morale ne +déciderait pas l'empereur à ne pas tout compromettre par son +obstination?--Ne vous faites pas illusion, répliqua Berthier; les +opinions sont bien partagées au quartier-général. Parce que nous avons +été long-temps victorieux, on s'imagine que nous le serons encore, et on +ne voit pas combien les temps sont changés. Voyez d'ailleurs comment +l'empereur est entouré: Maret est tout confit dans son système; il ne +faut rien en attendre. Si Caulaincourt, qui possède sa confiance encore +plus que Maret, s'exprime parfois avec franchise et lui dit assez +souvent la vérité, il n'en est pas moins obséquieux et courtisan. +L'empereur ne consulte guère ses deux plus braves généraux, Murat et +Ney, que sur le champ de bataille, et il a raison. Ses alentours +habituels le poussent à la guerre: j'en excepte Narbonne, Flahaut, +Drouot, Durosnel et le colonel Bernard, qui se distinguent par leurs +manières, et dont les opinions rentreraient aisément dans un système +raisonnable. Quant à ses autres familiers, surtout Bacler d'Albe, qui, +ses cartes à la main, le suit partout, ils espèrent comme lui que les +alliés feront des fautes et qu'on les écrasera; ils en parlent avec +mépris comme n'ayant pas de système; ils ne veulent pas voir que tout a +changé depuis notre malheureuse campagne de Russie; que nous leur avons +appris à faire la guerre, et que s'ils ne peuvent atteindre à la +promptitude, à la précision de nos manoeuvres, à la supériorité de notre +artillerie, d'autres avantages, notamment celui du nombre, finiront par +les faire triompher; car de même que du temps du maréchal de Saxe, ce +sont encore les gros bataillons qui gagnent les batailles.--Dites aussi +la coopération des peuples, qui sont excités aujourd'hui à +l'insurrection contre nous, et par les sociétés secrètes, et par leurs +gouvernemens mêmes.--Oui, sans doute, répliqua Berthier, et ajoutez que +nous manquons aussi d'espions et d'une bonne cavalerie.--Me voilà +éclairé, lui dis-je en le quittant; je vais jeter sur le papier vos +données, j'y ajouterai les miennes, et demain, avec ce petit arsenal, je +verrai l'empereur; je lui dirai la vérité, comme je l'ai fait à toutes +les époques. + +Mon intention n'était pas de m'engager dans une discussion militaire, ni +même dans une dissertation politique approfondie; je savais, d'ailleurs, +qu'il ne m'en donnerait pas le temps, soit par la brusquerie de son +dialogue et de ses interpellations, soit par le ton absolu de son +vouloir. J'avais pu juger, dans ma première audience, que deux hommes le +préoccupaient essentiellement: Bernadotte et M. de Metternich. Je savais +à quoi m'en tenir sur celui-ci; m'occuper du premier était plus +difficile; il le fallait pourtant. On m'avait assuré qu'à l'entrevue +d'Abo[35], l'empereur de Russie lui avait dit: + +[Note 35: Septembre 1812.] + +«Si Bonaparte ne réussit point dans son attaque contre mon Empire, et +que, par suite de sa défaite, le trône de France devienne vacant, je ne +vois personne de plus en mesure que vous d'y monter.» Ces paroles, qui +servaient à expliquer la conduite de Bernadotte, n'avaient-elles pas été +plutôt un stimulant que l'indice d'une conviction intime de la part de +l'auguste organe qui les avait proférées? Rien dans l'intérieur n'était +préparé alors pour un semblable événement. Que de chances n'aurait-il +pas fallu pour le rendre probable? A la suite des désastres de Moscou, +il ne pouvait plus être question dans les cabinets de l'Europe, de +substituer un chef militaire au chef militaire de la France. On +commençait à se rappeler qu'il y avait une dynastie des Bourbons. +L'annonce de la prochaine arrivée de Moreau sur le continent à la suite +de Bernadotte, éclaircissait bien des obscurités. La première opération +de Charles-Jean, débarqué à Stralsund avec le corps suédois, avant +l'armistice, fut de nous reprendre la Poméranie. Quelle allait être sa +politique? On le disait toujours accompagné et presque gardé à vue par +le général anglais Stewart, le général autrichien baron de Vincent, le +général russe Pozzo-di-Borgo, et le général prussien de Krusemarck. Bien +des défiances et quelques lueurs d'espoir se groupaient autour de lui; +presque tous les partis étaient représentés à son quartier-général, et +jusqu'à la coterie des mécontens, dont madame de Staël était l'âme. + +Napoléon venait d'apprendre que, profitant de l'armistice, Charles-Jean +sortait de visiter l'empereur Alexandre et le roi de Prusse au +quartier-général de Reichembach, pour les affermir dans la résolution de +ne pas signer la paix tant qu'il resterait un seul soldat français sur +la rive droite du Rhin. Qu'on juge dans quelles dispositions j'allais le +trouver! Je me prémunis, et me présentai aux jardins Marcolini. +Introduit presque aussitôt, je trouvai l'empereur environné de cartes et +de plans. A peine m'aperçoit-il, que, se levant, il me parle en ces +termes:»Eh bien! monsieur le duc, connaissez-vous notre position?--Oui, +sire.--Allons-nous être entre deux feux: entre les obus de votre ami +Bernadotte et les bombes de mon grand ami Swartzemberg?--Selon moi, il +n'y a pas là-dessus le moindre doute, à moins de satisfaire +l'Autriche.--Je ne le ferai pas; je ne me laisserai pas dépouiller sans +combattre. Je le sais, on soulève contre moi toutes les ambitions et +beaucoup de passions. Votre Bernadotte, par exemple, peut nous faire +beaucoup de mal en donnant la clef de notre politique, et la tactique de +nos armées à nos ennemis.--Mais, sire, votre cabinet n'a-t-il pas essayé +de le ramener à un système moins hostile?--Quel moyen? il est à la solde +anglaise; je lui ai pourtant fait écrire, et j'ai près de lui un homme +sûr; mais la tête lui tourne de se voir recherché et encensé par les +légitimes.--Sire, tout ceci me paraît si grave que j'ai pris aussi la +plume pour tâcher d'ouvrir les yeux au prince de Suède qui peut bien +venir parader en Allemagne, mais qui, dans aucun cas, ne doit faire la +guerre à la France.--Bah! la France! la France! c'est moi.--Que Votre +Majesté daigne me dire si elle approuve ma lettre; j'y démontre au +prince de Suède qu'il se fait l'instrument de la Russie et de +l'Angleterre pour le renversement de votre puissance et pour faire +revivre la cause des Bourbons. (Je remets ma lettre à l'empereur qui la +lit attentivement.)--C'est bien; mais par quelle voie la lui ferez-vous +parvenir?--Je pense que Votre Majesté pourrait se servir de +l'intermédiaire du maréchal Ney, long-temps l'ami et le compagnon +d'armes du prince de Suède, et qui pourrait y joindre ses instances +personnelles dans le même but politique, en l'autorisant à choisir pour +émissaire le colonel T....--Non, cet officier a été jacobin,--Sire, on +pourrait y employer le lieutenant de la gendarmerie L...., dont Votre +Majesté connaît le dévouement et l'intelligence.--A la bonne heure; je +lui ferai remettre des instructions et je le dépêcherai à Ney.» + +Après un silence de deux minutes, l'empereur reprenant tout-à-coup la +parole: «Avez-vous réfléchi aux moyens de suivre la négociation secrète +avec l'Autriche?--Oui, sire.--M'avez-vous préparé une note?--Oui, sire, +la voilà.--(L'empereur après l'avoir lue:) Quoi! tout vous paraît +inefficace? Vous ne voyez, dans mes moyens, que des palliatifs, des +demi-mesures; vous vous rangez de l'avis de ceux qui voudraient me voir +désarmé, réduit à l'autorité d'un maire de village? Croyez bien, M. le +duc, que vous ne trouverez pas une égide plus sûre que la mienne.--Sire, +j'en suis tellement persuadé, que c'est précisément l'un des motifs qui +me fait désirer si ardemment de ne plus voir le trône de Votre Majesté +exposé aux hasards des batailles. Mais je ne dois pas le dissimuler, la +réaction de l'Europe, arrêtée long-temps par vos glorieux triomphes, ne +saurait plus l'être aujourd'hui que par d'autres triomphes plus +difficiles à obtenir. Les mêmes ministres, qui étaient toujours prêts à +négocier avec votre cabinet, qu'il vous était si facile autrefois de +diviser et d'intimider, se vantent aujourd'hui que leur voix ne sera +plus étouffée dans les conseils des rois par une politique étroite et +imprévoyante; ils prétendent qu'il s'agit pour eux du salut de +l'Europe.--Eh bien! il s'agit pour moi du salut de l'Empire, et certes +je ne me chargerai pas du rôle dont ils ne veulent plus.--Mais enfin il +faut une solution; si vous ne désarmez pas l'Autriche, ou si elle ne +passe pas dans votre camp, vous aurez contre vous toute l'Europe, cette +fois unie invariablement. Le mieux serait l'oeuvre de la paix; elle est +possible en abandonnant l'Allemagne pour conserver l'Italie, ou en +cédant l'Italie pour conserver un pied en Allemagne. De fâcheux +pressentimens, sire, me préoccupent; au nom du ciel, pour la gloire et +l'affermissement de ce bel Empire que je vous aidai à organiser, évitez, +je vous en supplie, la rupture, et conjurez, il en est temps encore, une +croisade générale contre votre puissance. Songez que cette fois, au +moindre revers de vos armes, tout changerait de face, et que vous +perdriez le reste de vos alliés qui chancèlent; qu'en vous refusant à +une défense nationale, seul abri contre les revers, vos ennemis se +prévaudraient de cette force d'inertie fatale au pouvoir qui s'isole; +c'est alors qu'on verrait se réveiller de vieilles espérances assoupies, +et que l'Angleterre aux aguets verserait à Bordeaux, dans la Vendée, en +Normandie et dans le Morhiban, ses émissaires chargés d'y relever, au +moindre événement favorable, la cause des Bourbons. Je vous adjure, +sire, au nom de notre sûreté et de votre gloire, de ne pas en venir à +jouer dans un va-tout et votre couronne et votre puissance. +Qu'arriverait-il? Que cinq cent mille soldats, soutenus en seconde ligne +par toute une population insurgée, vous forceraient à déserter +l'Allemagne sans vous donner le temps de renouer des négociations.» A +ces mots l'empereur, relevant la tête, et prenant une attitude +guerrière: «Je puis encore, me dit-il, leur livrer dix batailles, et une +seule me suffit pour les désorganiser et les écraser. Il est fâcheux, +monsieur le duc, qu'une fatale disposition au découragement domine ainsi +les meilleurs esprits; la question n'est plus dans l'abandon de telle ou +telle province; il s'agit de notre suprématie politique, et pour nous +l'existence en dépend. Si ma puissance matérielle est grande, ma +puissance d'opinion l'est bien davantage; c'est de la magie: n'en +brisons pas le charme. Pourquoi tant d'alarmes? laissons se produire les +événemens. Quant à l'Autriche, personne ne doit s'y tromper; elle veut +profiter de ma position pour m'arracher de grands avantages; au fond j'y +suis presque décidé; mais je ne me persuaderai pas qu'elle consente à +m'abattre tout-à-fait, et se livrer ainsi elle-même à la toute-puissance +de la Russie. Voilà ma politique, et j'entends que vous me serviez de +tous vos moyens. Je vous ai nommé gouverneur-général de l'Illyrie; et +c'est vous, vraisemblablement, qui en ferez la remise à l'Autriche. +Partez; passez à Prague; nouez-y vos fils pour la négociation secrète; +et de là dirigez-vous à Gratz et sur Laybach, d'où vous suivrez les +affaires; allez vîte, car ce pauvre Junot, que vous remplacez, est +décidément fou à lier; et l'Illyrie a besoin d'une main sage et +ferme.--Je suis tout prêt, sire, à répondre à la confiance dont vous +m'honorez; mais si j'osais, je vous ferais observer que l'un des +principaux mobiles de la négociation secrète, serait, sans aucun doute, +indépendamment de la rétrocession des provinces, la perspective de la +régence, telle que l'a organisée Votre Majesté dans toute sa +latitude.--Je vous entends; eh bien! dites tout ce que vous voudrez +là-dessus, je vous donne carte blanche.» + +Je ne songeai plus, dans la supposition d'une nouvelle rupture, qu'à +tirer parti, pour l'intérêt de l'État, de ma nouvelle position. +D'ailleurs, la négociation secrète avec l'Autriche me semblait sans +objet du moment où l'empereur ne faisait point à ce cabinet les +concessions sans lesquelles il ne pouvait le retenir dans ses intérêts. +Or, ma mission n'était, à l'égard de l'Autriche, qu'un leurre, et envers +moi qu'un prétexte pour m'éloigner, pendant la crise, du centre des +affaires. L'empereur avait deux autres buts. D'abord, de tenir le plus +long-temps possible encore la cour d'Autriche en suspens, et d'y +alimenter un parti tout prêt à se rapprocher de lui, si, en cas de +rupture, il parvenait, par quelque grande défaite, à disloquer la +coalition du nord. En second lieu, il avait à coeur de me faire +traverser la monarchie autrichienne d'un bout à l'autre pour me rendre à +mon gouvernement, persuadé que je n'y jetterais pas en vain un +coup-d'oeil d'observation. Berthier m'avoua que telle était l'intention +de l'empereur; qu'il désirait même que je m'arrêtasse à Prague autant +que possible, pour me concerter avec Narbonne et y pénétrer les vues +ultérieures de l'Autriche. Il ne manqua pas de faire ressortir les +grands pouvoirs dont j'étais investi dans les provinces ilyriennes, +pouvoirs qui à la fois civils et militaires, me conféraient une sorte de +dictature; mais je savais à quoi m'en tenir sur cette Illyrie, soit que +la guerre se rallumât, soit que cette province fût rétrocédée à +l'Autriche. Quant à mon séjour et à mes observations à Prague, je jugeai +qu'à moi plus qu'à tout autre il ne convenait ni de prolonger l'un, ni +d'étendre les autres au-delà des limites que prescrivaient les +convenances. + +Je voulais pourtant m'arrêter à un plan raisonnable et utile, car je ne +connais rien de pire que d'agir dans le vague. Ne pouvant rien sur +l'état politique existant, je combinais mes idées sur un avenir +probable. L'empereur, me dis-je, doit succomber devant une confédération +générale; il peut périr les armes à la main, ou être atteint par un +décret de déchéance à la suite de nouveaux revers qui dissiperaient +tout-à-fait le prestige de sa puissance. Malgré l'égoïsme, l'aveuglement +et même la lâcheté qui règnent parmi les principaux fonctionnaires de +l'État, il est impossible que des idées de haute conservation ne +viennent pas à germer dans quelques-unes des premières têtes de Paris; +ceci peut amener une de ces révolutions que la gravité des circonstances +et les exigeances de l'opinion déterminent. Il peut y avoir urgence, car +si l'Angleterre, l'âme de cette coalition nouvelle, en prend la +direction politique, on verra renaître des chances en faveur des +Bourbons. Je n'ai pas besoin de dire que mes antécédens ne me +permettaient pas de diriger mes vues de ce côté, en supposant même le +renversement de l'Empire, et peut-être m'imputera-t-on d'être trop +sincère en avouant que, dans les hauts emplois, les Bourbons n'auraient +trouvé, pendant les six derniers mois de 1813, que bien peu de +fonctionnaires influens sur lesquels ils pussent raisonnablement +compter. En effet, tous les intérêts de la révolution qui se détachaient +de l'empereur, ceux même des royalistes qui s'étaient incorporés dans le +gouvernement impérial, devaient d'abord chercher à se rallier sous le +pouvoir de la régence, dont Napoléon avait lui-même posé les bases, si +quelques hommes habiles se trouvaient en mesure d'en préparer la +transition en cas de revers. Mais il était clair qu'il ne fallait pas +attendre que tout fût désespéré. L'Autriche avait un grand intérêt à +voir s'établir une régence sous l'égide d'une archiduchesse, et à +soutenir un système qui, l'alliant à la France réconciliée avec l'Europe +et réduite à ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin, lui permit +tout d'abord de balancer la trop grande prépondérance qu'allait acquérir +la Russie. Ce fut sur ces bases que je combinais mes idées, et je les +rédigeai dans un Mémoire où j'établis l'hypothèse d'une régence +effective, dont on pouvait laisser entrevoir l'éventualité aux hommes +d'état. D'après mon plan, tous les intérêts devaient être représentés +dans le conseil de régence. J'en faisais naturellement, partie, ainsi +que MM. de Talleyrand, Narbonne, Macdonald, Montmorency, et deux autres +personnes que je puis me dispenser de désigner. Quant à l'ambition des +maréchaux, elle eût été satisfaite par l'érection de grands gouvernemens +militaires qu'ils auraient eu en partage, et qui eussent accru leur +influence dans l'État; en un mot, la régence, selon mes idées, aurait +concilié tous les intérêts et toutes les opinions. D'oppresseur qu'il +était, le gouvernement serait redevenu protecteur, et sa forme eut été +une monarchie tempérée par le mélange d'une aristocratie raisonnable et +d'une démocratie représentative. C'était sans contredit le plan le plus +approprié à la gravité des circonstances, puisqu'il pouvait préserver la +France du double danger de l'invasion et du démembrement. + +J'étais plus que fondé à croire qu'il serait accueilli par l'homme +d'état, alors le régulateur de la politique autrichienne, dont je +connaissais la solidité du caractère et la profondeur des vues, de M. de +Metternich enfin. Sa bienveillance pour moi remontait à la déclaration +de guerre de l'Autriche en 1809. A cette époque, l'empereur m'ordonna de +le faire enlever, contre toutes les convenances de la diplomatie, par +une brigade de gendarmerie, pour être conduit ainsi escorté jusqu'aux +confins de l'Autriche, en ajoutant a ce procédé toutes les duretés qui +pouvaient le rendre plus injurieux. Révolté de ce traitement inoui, je +pris sur moi d'en adoucir les formes. J'ordonnai qu'on m'amena ma +voiture; je me fis conduire chez l'ambassadeur, je lui exposai le motif +de ma visite, et lui exprimai combien j'en éprouvais de regret; de là +quelques épanchemens mutuels, assez du moins pour que nous pussions nous +comprendre. Ayant demandé au maréchal Moncey un capitaine de gendarmerie +qui sût tempérer par l'aménité et la politesse de ses manières ce que sa +mission avait d'outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de +poste de l'ambassadeur, à qui j'accordai tous les délais convenables. En +nous séparant, il me témoigna combien il était sensible aux égards et +aux ménagemens que j'avais employés dans cette occasion. + +Mes idées étant donc fixées, comme on l'a vu plus haut, pressé +d'ailleurs par l'empereur et par Berthier, je me mis en route avec M. de +Chassenon, auditeur près l'intendance générale de la grande armée, et je +me dirigeai vers la ville de Prague, non sans avoir été rendre hommage, +avant mon départ de Dresde, au vénérable souverain de la Saxe, qui se +vouait avec tant de persévérance à la cause française. J'avais pu +remarquer combien les Saxons gémissaient de voir ainsi leur roi engagé +dans les intérêts de Napoléon, et combien ils prévoyaient qu'il en +pourrait résulter de malheurs. + +J'arrivai à Prague au moment où l'on croyait toucher à l'ouverture du +congrès, sur lequel je ne fondais aucune espérance, et qui, à mes yeux, +n'était qu'une de ces représentations diplomatiques imaginées pour +justifier l'emploi de la force. M. de Metternich, et les +plénipotentiaires de la Russie et de la Prusse venaient d'y arriver; +toute la chancellerie autrichienne y était établie. Des deux +plénipotentiaires français, Narbonne fut le seul que j'y trouvai; il +attendait Caulaincourt, et avait ordre de ne rien faire sans son +collègue. Déjà quelques difficultés précédaient la réunion du congrès; +Napoléon venait de se déclarer contre la nomination de M. d'Anstett, +plénipotentiaire de Russie, Français né en Alsace, et qu'il signalait +dans son _Moniteur_ comme un agent de guerre très-actif. Outre ces +altercations, on s'attendait que la question de forme arrêterait dès les +premiers jours la marche des affaires. Napoléon s'était expliqué avec +Narbonne dans le même sens qu'avec moi. «La paix que je ne veux pas +faire, lui avait-il dit, est celle que mes ennemis veulent m'imposer. +Croyez-moi, celui qui a toujours dicté la paix ne peut pas à son tour +la subir impunément. Si j'abandonne l'Allemagne, l'Autriche combattra +avec plus d'ardeur jusqu'à ce qu'elle obtienne l'Italie; si je lui cède +l'Italie, elle s'empressera, pour se la garantir, de me chasser de +l'Allemagne.» La seule instruction positive qu'eût encore reçue Narbonne +était de chercher à ne pas mettre l'Autriche dans une position ennemie. +Je lui communiquai les intentions de l'empereur relativement à la +négociation secrète, et il n'en augura pas mieux que moi. + +Je me trouvai à Prague dans une sphère toute nouvelle et sur un terrain +qui m'était inconnu. On savait que je n'y venais qu'en passant. Il me +fallut user de certains ménagemens pour m'aboucher avec le chef de la +chancellerie autrichienne. Je trouvai partout les mêmes défiances à +l'égard de Napoléon, et des griefs plus ou moins fondés. On m'assura, +par exemple, que dès le mois de décembre[36], il avait fait offre +d'abandonner à l'Autriche l'Italie, les provinces illyriennes, la +suprématie de l'Allemagne, et enfin de rétablir l'ancienne splendeur de +la cour de Vienne; mais qu'aussitôt qu'il s'était vu en état d'ouvrir +une nouvelle campagne, il avait tout éludé, se bornant à ne plus céder +que de minces avantages, qui ne pouvaient entrer en compensation de ce +qui se présentait naturellement à l'Autriche pour reprendre en Europe +son rang et sa prépondérance. + +[Note 36: 1812.] + +Le cabinet de Vienne voulait évidemment profiter de l'affaiblissement de +notre puissance pour recouvrer ce qu'il avait perdu par la paix de +Presbourg et par celle de Schoenbrunn. Il n'attachait que peu d'intérêt +à la rétrocession de l'Illyrie, qui ne pouvait manquer, au premier coup +de canon, de rentrer dans son vaste domaine. + +J'appris à Prague que la coalition du nord venait de se déclarer contre +la Confédération du Rhin, à l'ouverture même de la campagne, et que, dès +le 25 mars, la maréchal Kutusoff avait annoncé, par une proclamation +publiée à Kalisch, que la Confédération du Rhin était dissoute. C'était +une sorte de sanction offerte d'avance à toutes les défections de +troupes allemandes employées dans nos armées. J'appris également que les +conférences de Reichenbach venaient d'être reprises à Trachenberg; que +l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince royal de Suède y +assistaient, de même que M. de Stadion, pour l'Autriche, et lord +Aberdeen pour l'Angleterre, ainsi que les généraux en chef de l'armée +combinée. Là on déterminait les forces que les puissances coalisées +allaient consacrer à la guerre la plus active contre Napoléon; là on +concertait leurs mouvemens, l'aggression et l'offensive; enfin, on +indiquait le rendez-vous des trois grandes armées _dans le camp même de +l'ennemi_. Il était impossible de ne pas y voir un accord de toutes les +parties contractantes qu'allaient cimenter des traités de partage et de +subsides. + +Cependant on était décidé à ouvrir le congrès, mais pour y renfermer +Napoléon dans le cercle de Popilius. Bien que non admise ouvertement aux +conférences, l'Angleterre devait en être l'âme; elle allait en diriger +les négociations. + +Ainsi, plus de doute que l'Autriche ne fût à la veille de compléter son +accession à la confédération du nord, en y portant deux cent mille +hommes de troupes de première ligne. A tout ce que nous essayions +d'alléguer confidentiellement pour l'en détourner, elle répondait +qu'elle pouvait à peine trouver dans Napoléon l'assurance de n'être plus +exposée à de nouvelles spoliations, tandis que l'état des affaires lui +promettait davantage. + +Tous mes efforts pour renouer la négociation secrète furent infructueux. +Quant à mes vues particulières, ayant pour objet la garantie future de +notre établissement politique, on me laissa bien entrevoir que le plan +d'une régence dans l'intérêt de l'Autriche, pourrait influer sur les +déterminations de sa politique, mais seulement lorsque des suppositions +seraient converties en réalités. Je ne pus faire prendre aucun +engagement provisoire sur un ordre de choses éventuel; j'obtins +seulement l'assurance qu'on ne commencerait que par la destruction de la +puissance extérieure de Napoléon, et que l'Autriche refuserait de se +prêter à l'exécution d'aucun projet de bouleversement dans l'intérieur. +Je ne dois pas oublier de dire que parmi les griefs qui me furent +présentés par la chancellerie autrichienne, je remarquai les reproches +qu'elle faisait à Napoléon au sujet des diatribes de son _Moniteur_, et +de certains articles insérés dans d'autres journaux. + +Je m'éloignais de Prague avec plus de lumières, sans doute, mais sans y +avoir trouvé aucun élément de garantie pour l'avenir; au contraire, j'en +emportai la triste conviction qu'un million de soldats allait décider du +sort de l'Europe, et que, dans ce grand conflit, il serait bien +difficile de stipuler à temps pour les intérêts que j'avais combinés et +qu'aucune diplomatie ne mettait encore en première ligne. + +En traversant la monarchie autrichienne pour me rendre en Illyrie, je +tirai de ce voyage, quoique fait avec rapidité, plus d'une instruction; +je me convainquis d'abord que cette monarchie compacte, quoique composée +de tant d'États divers, était mieux gouvernée et administrée qu'on ne le +supposait généralement; qu'elle était d'ailleurs habitée et défendue par +une population fidèle et patiente; que sa politique avait une sorte de +longanimité propre à triompher des revers, pour lesquels on lui voyait +toujours des palliatifs en réserve. Par sa persévérance dans ses maximes +d'état, elle l'emportait tôt ou tard sur la politique mobile de +circonstance; enfin, il était évident que l'Autriche, par l'entier +développement de sa puissance, allait mettre un poids décisif dans la +balance de l'Europe. + +Je me dirigeai par Gratz, capitale de la Styrie, et par les Alpes +styriennes sur Laybach, ancienne capitale du duché de Carniole, +considéré alors comme le chef-lieu de nos provinces illyriennes. J'y +arrivai à la fin de juillet, et je m'y installai immédiatement en +qualité de gouverneur général. Ces provinces, cédées par le traité de +paix de Schoenbrunn en 1809, se composaient du Frioul autrichien, du +gouvernement de la ville et du port de Trieste, de la Carniole, qui +renferme la riche mine d'Idria, du cercle de Willach, d'une partie de la +Croatie et de la Dalmatie, c'est-à-dire, tout le pays situé à la droite +de la Save, en partant du point où cette rivière sort de la Carniole, et +prend son cours jusqu'à la frontière de la Bosnie; ce dernier pays +comprend la Croatie provinciale, les six districts de la Croatie +militaire, Fiume et le littoral hongrois, l'Istrie autrichienne, et tous +les districts sur la rive droite de la Save, dont le Thalweg servait de +limites entre le royaume d'Italie et la terre d'Autriche. On voit par +là que c'était un assemblage de parties hétérogènes se repoussant entre +elles, mais qui, réunies plus long-temps à l'Empire français, eussent pu +former un seul tout, et acquérir par leur position une haute importance, +d'autant plus que la Dalmatie et une partie de l'Albanie y étaient +comprises. Mon arrivée dans ces provinces fit d'autant plus de +sensation, que mon nom comme ancien ministre de la police générale y +était connu, et que j'y remplaçais dans le gouvernement civil et +militaire un aide-de-camp de l'empereur, un de ses familiers, Junot +enfin, duc d'Abrantès, qui venait d'être pris en flagrant délit de +démence. Voici ce qui était arrivé à ce pauvre Junot: l'action corrosive +de l'âpre climat de Russie sur la blessure qui l'avait défiguré en +Portugal, des chagrins domestiques, et le ressentiment de n'avoir pas +obtenu le bâton de maréchal d'Empire, affectèrent tellement ses organes, +qu'il donna six semaines avant mon arrivée des marques publiques de +folie. Un jour, faisant monter son aide-de-camp dans sa calèche, à +laquelle six chevaux étaient attelés, et que précédait un piquet de +cavalerie, lui-même se place tout couvert de ses décorations sur le +siège du cocher, et un fouet à la main. Ainsi en évidence, il se +promène, pendant plusieurs heures, d'une extrémité de la ville de Goritz +à l'autre, au milieu de la foule des habitans étonnés. Le lendemain, il +dicte les ordres et les lettres les plus absurdes, qu'il terminait par +cette formule: «Sur ce, monsieur le commandant, je prie _Sainte +Cunégonde_ de vous avoir en sa digne garde.» Des scènes déplorables +s'étant succédées, le malheureux Junot fut transporté en France, où il +mourut quinze jours après, à la suite d'un accès de fureur, en se +précipitant des fenêtres du château de son père. Tel était l'homme que +je venais remplacer dans le gouvernement général des provinces qui, le +moins en harmonie avec ce qu'on appelait l'Empire français, étaient +encore gouvernées sur le pied de la conquête. A la vérité, j'allais, +être secondé par le lieutenant général baron Fresia, nommé commandant +militaire sous mes ordres immédiats. Cet officier général, l'un des +Piémontais qui s'étaient le plus distingués dans les armées françaises, +était pénétrant et capable; il commandait une division de cavalerie à +la grande armée à Dresde, quand l'empereur l'envoya dans les provinces +illyriennes. + +Nous nous y trouvâmes sous un ciel doux et pur, au milieu des sites les +plus variés, quelquefois d'un aspect sauvage, mais toujours +pittoresques, et chez des peuples offrant tour-à-tour les traces d'une +civilisation avancée et les moeurs des temps primitifs. + +A mon départ de Dresde, prenant congé de l'empereur, il me dit que, dans +ses mains, l'Illyrie était une avant-garde au sein de l'Autriche, propre +à la contenir; une sentinelle aux portes de Vienne pour forcer de +marcher droit; que cependant son intention n'avait jamais été de la +garder; qu'il ne l'avait prise qu'en gage, ayant d'abord eu l'idée de +l'échanger contre la Gallicie, et aujourd'hui l'offrant à son beau-père +pour le retenir dans son alliance. Je m'étais aperçu, du reste, qu'il +avait plus d'un projet sur cette Illyrie, car il en changeait souvent. +Il me dit en outre qu'à tout événement il allait envoyer au prince +vice-roi, Eugène Beauharnais, l'ordre de se tenir prêt sur la frontière +italienne pour attaquer au coeur les États héréditaires, si la cour de +Vienne se déclarait contre nous; il ajouta qu'il prescrirait en même +temps à l'armée bavaroise, au corps d'observation du maréchal Augereau, +et au corps de cavalerie du général Milhaud, de seconder l'entreprise du +vice-roi, auquel il ordonnerait de pénétrer jusqu'à Vienne. Mais +Napoléon pouvait-il s'abuser encore sur ses idées gigantesques, et ne +les mettait-il pas en avant pour contenir l'Autriche? + +A peine arrivé dans mon gouvernement, je pus juger par moi-même que le +temps des idées hardies était passé; qu'il ne fallait plus songer aux +opérations offensives qui devaient jeter de puissantes diversions au +centre même des États héréditaires. Nous n'avions en Illyrie que de +faibles détachemens, et depuis les désastres de la campagne de Moscou, +l'état militaire du royaume d'Italie était presque nul. Trois corps +d'observation en avaient été tirés successivement depuis 1812, ce qui +avait épuisé tous les cadres des corps français et italiens; les +garnisons étaient absolument dégarnies de troupes, et les états de +situation n'offraient que les numéros des régimens; le vice-roi venait +pourtant de recevoir l'ordre positif de former rapidement une nouvelle +armée. On lui assignait, en conséquence, les conscriptions des +départemens les plus voisins du royaume d'Italie. Le recrutement fut +assez rapide, mais les cadres commençaient à peine à se remplir, et +cette armée qui devait être de cinquante mille hommes, n'avait encore ni +matériel, ni organisation, lorsque une lettre de Prague que m'écrivait +Narbonne m'annonça la rupture du congrès. Là, le mot de l'Autriche avait +été enfin prononcé le 7 août; elle avait demandé: la dissolution du +duché de Varsovie, et son partage entre elle, la Russie et la Prusse; le +rétablissement des villes anséatiques dans leur indépendance; la +reconstruction de la Prusse avec une frontière sur l'Elbe; la cession à +l'Autriche de toutes les provinces illyriennes, y compris Trieste. On +renvoyait à la paix générale la question de l'indépendance de la +Hollande et de l'Espagne. Napoléon employa la journée du 9 à délibérer. +Il se décide enfin à donner une première réponse, dans laquelle, +acceptant une partie des conditions, il en rejette d'autres. La journée +du 11 se passe à en attendre l'effet; mais il apprend bientôt que dans +la matinée le congrès a été dissous. Le même jour, l'Autriche +abandonnant notre alliance pour celle de nos ennemis, les troupes russes +accourent en Bohême. Napoléon adopte, trop lard, dans leur entier, les +conditions énoncées par M. de Metternich; mais ces concessions qui +auraient pu faire la paix le 10 ne peuvent plus rien le 12. L'Autriche +déclare la guerre, et ajourne indéfiniment la question de la reprise +d'un congrès. A la réception de cette lettre, je ne formai plus aucun +doute que l'attaque ne commençât par l'Illyrie. + +En traversant les États héréditaires, je n'avais pas été sans +d'apercevoir d'un grand mouvement de troupes autrichiennes. J'appris que +le feld-maréchal lieutenant Hiller était attendu à Agram; qu'il y était +précédé par les généraux Frimont, Fenner et Morshal; que la force de +l'armée dont il allait prendre le commandement s'élèverait à quarante +mille hommes, et que déjà les régimens qui se trouvaient dans la Croatie +autrichienne étaient mis sur le pied de guerre. A mon arrivée, j'en +avais donné avis au prince vice-roi. Tous les rapports m'annonçaient +parmi les habitans de la Croatie française des menées secrètes et une +fermentation sourde pratiquées par des agens autrichiens envoyés en deçà +de la Save; ils y préparaient un mouvement insurrectionnel qui pût +faciliter une invasion. En effet, le 17 août, le lendemain du jour de +l'expiration de l'armistice d'Allemagne, deux colonnes autrichiennes, +sans déclaration de guerre préalable, passèrent la Save à Sissek et à +Agram, se dirigeant sur Carlstadt et sur Fiume. Le général Jeanin, +commandant à Carlstadt, chef-lieu de la Croatie française, fit d'abord +quelques dispositions de défense; mais, abandonné par les soldats +croates sous ses ordres, et assailli par les habitans insurgés, il opéra +sa retraite presque seul sur Fiume. Moins heureux, l'intendant de la +Croatie, M. de Contades, arrêté dans sa fuite, fut en danger de perdre +la vie. Échappé comme par miracle à la fureur des habitans déchaînés +contre les employés de l'administration française, il fut retenu +prisonnier par le général Nugent, qui ne consentit à le rendre à la +liberté que sur une autorisation de la cour de Vienne. + +La conduite des Croates, dans cette circonstance, ne me causa point de +surprise; je connaissais leur attachement pour le gouvernement +autrichien. Presque toutes les autres parties des provinces illyriennes +suivirent l'exemple de la Croatie. Bientôt même les villes de Zara, +Raguse et Cattaro, défendues par les généraux Roise, Montrichard et +Gauthier, avec de faibles garnisons italiennes et quelques employés +français, furent assiégées par des troupes autrichiennes, auxquelles se +joignirent des bandes de Dalmates. Au premier avis de ces mouvemens, +j'avais fait mettre en état de défense les châteaux de Laybach et de +Trieste. Instruit que le général autrichien Hiller, commandant en chef +l'armée ennemie, réunissait près de Clagenfurt la plus grande partie de +ses forces, pour forcer Willach et Tarvis, et pénétrer ensuite dans le +Tyrol par la vallée de la Drave, j'en donnai avis au prince vice-roi. +Déjà il avait mis son armée en mouvement sur l'Illyrie. L'arrivée à +Laybach de la division italienne du général Pino, me mit en état de +soutenir les hostilités. + +Je ne m'abusai pas cependant; Hiller opérait avec quarante mille hommes, +et il avait pour lui la population. Le vice-roi, réduit, soit par la +faiblesse numérique de son armée, soit par l'inexpérience de ses +soldats, à une guerre défensive, dans le seul but de gagner du temps, ne +pouvait songer à reprendre la ligne de la Save que l'ennemi avait déjà +dépassée. Les plus grandes forces autrichiennes se dirigeant en effet +sur Clagenfurt, il était réellement à craindre que l'ennemi ne vînt à +forcer les positions de Tarvis et de Willach. Ce mouvement eût débordé +la gauche de l'armée du vice-roi, et ouvert aux Autrichiens, par le +vallon de la Drave, l'accès du Tyrol. Le prince prit la position +d'Adelberg, sa gauche aux sources de la Save et sa droite vers Trieste. +Sur l'extrême gauche, il fit garder les débouchés du Tyrol par un corps +détaché. + +Cependant l'ennemi continua l'offensive. S'il occupa Fiume et Trieste +sans de grands efforts, ces deux villes furent reprises par le général +Pino avec la même facilité. Willach, pris et repris, souffrit du combat +plus encore que les combattans. La seule opération vigoureuse fut +l'enlèvement du camp de Felnitz par le lieutenant-général Grenier. + +Ainsi se passa tout le mois de septembre. Comme le disait l'empereur, +c'était en Allemagne que devait se décider le sort de l'Italie. A +Dresde, la rupture venait d'être suivie d'événemens militaires plus +importans. + +Mais la bataille de Dresde, en répandant l'allégresse parmi les +partisans de l'empereur, ne fut pour eux qu'un éclair d'espérance; ils +se virent replongés tout-à-coup dans l'incertitude et la crainte. Les +nouvelles des revers de la Katsbach, de Gross-Beeren et de Culm +commençaient à transpirer à Paris et à Milan. J'apprenais, par mes +correspondans, qu'on était resté à Paris dix-huit jours sans recevoir de +courriers. Les rumeurs commençaient à attrister la France où l'empereur +perdait la confiance de ses peuples. On me mandait que les intrigues +royalistes recommençaient dans la Vendée et à Bordeaux, et qu'on se +disait tout bas, dans les cercles et les salons de la capitale: _C'est +le commencement de la fin_. + +On pouvait en dire autant de notre belle Italie. Depuis les dernières +nouvelles d'Allemagne, les généraux autrichiens qui nous combattaient, +se montraient de plus en plus confians. De notre côté, les troupes +italiennes ne montraient plus la même ardeur. Un de leur chef, le +général Pino, qui d'abord avait manoeuvré sous mes yeux pour la défense +de l'Illyrie, trahissant le découragement secret qui commençait à gagner +tous les rangs, quitta l'armée tout-à-coup, et alla résider à Milan dans +l'attente du résultat de la campagne. + +J'allai conférer de l'état des choses avec le prince vice-roi, que je +trouvai lui-même inquiet, mais toujours dévoué à l'empereur. Il était +peiné de la rupture, et n'avait plus la même confiance dans la fortune +de Napoléon: «Mieux eût valu, me dit-il, qu'il eût perdu, sans trop de +dommage, les deux premières batailles dans le début de la campagne, il +se serait retiré à temps derrière le Rhin.» Je ne lui cachai pas que je +lui en avais donné le conseil à Dresde, mais que rien n'avait pu faire +impression sur son esprit. «Cela est d'autant plus fâcheux, lui dis-je, +qu'à la première bataille qu'il perdra en personne, on traitera de la +reconstruction politique de l'Europe sans lui.» Eugène fut frappé de +cette réflexion, et, pour la première fois peut-être, il sonda la +fragilité de son établissement politique. Je ne m'ouvris pas davantage +cette fois, peu confiant dans son entourage. + +Il m'avoua enfin, ce que je pressentais, que les plus fortes raisons le +portaient à croire que la Bavière était au moment de se détacher de +notre alliance; que l'armée bavaroise, sur les frontières de l'Autriche, +n'avait fait aucun mouvement pour arrêter ceux des Autrichiens qui +s'avançaient en force, quoiqu'avec lenteur, par le vallon de la Drave +vers le Tyrol; que ne pouvant plus défendre lui-même l'Italie allemande, +il allait se retirer derrière l'Isonzo, pour mettre les défilés entre +lui et l'ennemi. «Si, contre toute attente, lui dis-je, vous ne pouviez +vous y maintenir, tâchez, car j'ai plus de confiance dans vos talens que +dans vos soldats, tâchez au moins de disputer assez long-temps le pays +entre la Piave et l'Adige pour donner le temps aux événemens de se +développer. Ce sera beaucoup si, pendant l'hiver qui s'approche, vous +mettez à couvert Mantoue, Vérone, Milan et les bouches du Pô.» + +Il fit aussitôt ses dispositions de retraite, et de mon côté j'évacuai +Laybach, après avoir laissé dans le château un simulacre de garnison, +composée en grande partie de convalescens, que je mis sous le +commandement du colonel Léger. Je suivis l'armée, qui vint occuper les +lignes de l'Isonzo. Le même jour, les Autrichiens s'étant reportés en +forces sur Trieste, le lieutenant-général Fresia évacua définitivement +par mon ordre cette place, ne laissant dans le château qu'une petite +garnison, commandée par le colonel Rabié, qui ne capitula, un mois +après, qu'à la suite d'une très-belle défense. + +Du quartier-général de Gradisca, j'adressai à l'empereur mon rapport. Je +lui exposai que le vice-roi, croyant ne devoir plus écouter que des +motifs de prudence, venait d'ordonner la retraite sur l'Isonzo; que, par +suite de ce mouvement, les provinces illyriennes étaient désormais +perdues; que cependant le rôle auquel l'armée d'Italie allait borner ses +efforts, avait aussi ses avantages; qu'il ne laissait rien au hasard, et +pouvait assurer, pour quelque temps encore, la tranquillité de l'Italie. +J'ajoutai que ma mission touchant à son terme, je le suppliais de me +donner une autre destination, et que j'attendais ses ordres. + +Dans l'attente soit des événemens, soit de ce que Napoléon déciderait à +mon égard, j'allai jeter un coup-d'oeil de prédilection sur cette +magnifique Lombardie, à la liberté de laquelle je m'étais voué à mon +début dans la carrière des hauts emplois. Hélas! elle gémissait aussi +sous l'oppression impériale, et sa destinée politique ne dépendait que +trop de la destinée de Napoléon. + +En conquérant l'Italie, nous y avions apporté notre activité, notre +industrie, le goût des arts et du luxe. Milan fut la ville qui retira le +plus d'avantages de la révolution française que nous y avions +transplantée. Milan reçut plus de lustre encore lorsqu'elle devint +capitale d'un royaume: une cour, un conseil d'état, un sénat, un corps +diplomatique, des ministres, des administrations civiles et militaires, +des tribunaux, ajoutèrent près de vingt mille habitans à sa population, +qui dépassait cent mille âmes. Milan s'embellit; mais sa période +brillante fut de courte durée, comme celle de tous les royaumes italiens +que l'ambition du dominateur épuisa bientôt d'hommes et d'argent dans +sa vaine pensée de conquérir le monde. Le vice-roi, Eugène, ne fut +bientôt plus aux yeux des Lombards que l'exécuteur obéissant de toutes +ses volontés. Après Moscou, tous les ressorts du gouvernement avaient +perdu leur élasticité en Italie comme en France. Le sentiment de la +puissance de Napoléon s'éteignait en même temps que s'éclipsait +l'illusion de sa fortune militaire. Dans ces derniers temps, Eugène +sembla craindre de se populariser pour ne pas lui porter ombrage. +D'ailleurs brave soldat, et d'une loyauté éprouvée, Eugène était +parcimonieux, un peu léger, trop docile aux conseils de ceux qui +flattaient ses goûts, ne connaissant point assez le caractère des +peuples qu'il gouvernait, et trop confiant dans quelques Français +ambitieux; il lui manquait de posséder la tactique politique au même +degré que celle des armes. Arrivé à ces derniers temps d'épreuve, ce +prince acheva de mécontenter les peuples par des conscriptions et des +réquisitions forcées; en un mot, le vice-roi ne céda que trop à +l'exemple et à l'impulsion du souverain dominateur. Sa position devint +d'autant plus difficile, qu'il eut bientôt contre lui, et les partisans +de l'indépendance italienne, et ceux de l'ancien ordre de choses. Les +premiers s'inquiétant davantage, cherchaient un appui. De même que son +père adoptif, Eugène n'en trouvait plus d'autre, pour le maintien de son +autorité, que dans son armée, qu'il s'était hâté d'organiser et +d'aguerrir. + +Tout restait en suspens en Italie. On savait que trois grandes armées en +Allemagne environnaient, pour ainsi dire, l'armée de l'empereur, avec le +projet de manoeuvrer sur les bases de sa ligne d'opération à Dresde, et +si les événemens de la guerre leur étaient favorables, de se réunir en +arrière de cette ligne entre l'Elbe et la Saale. On savait aussi que +Napoléon avait à opposer aux trois grandes armées des alliés à peine +deux cent mille hommes répartis dans onze corps d'infanterie, quatre de +cavalerie, et dans sa garde qui présentait une réserve formidable. Nous +venions de savoir enfin qu'il s'était décidé, pour ne pas se laisser +tout-à-fait cerner, d'abandonner sa position centrale de Dresde pour +aller manoeuvrer à Magdebourg et sur la Saale. Tout-à-coup, vers les +derniers jours d'octobre, je reçois du quartier-général du vice-roi, un +billet conçu en ces termes: «Pour ne vouloir rien céder, il a tout +perdu.» Qu'on juge de ma perplexité et de mon impatience à connaître +toute l'étendue de l'événement. Dès le lendemain se propagèrent des +bruits sinistres sur les fatales journées de Leipsick, qui allaient +ramener sur le Rhin Napoléon poursuivi par l'Europe en armes. Ici se +réalisaient tous mes pressentimens, toutes mes prévisions. Mais +qu'allions-nous devenir? et quel serait le sort de cet Empire +chancelant? Il était facile de prévoir que l'énorme pouvoir dont +l'empereur s'était emparé, s'il n'était abattu, serait au moins réduit; +d'un autre côté, je ne m'abusais pas sur le genre d'opposition qu'il +pourrait rencontrer dans l'intérieur de l'Empire, tous les élémens +constitutifs de la puissance publique m'étaient connus; tous les hommes +plus ou moins influens, je pouvais les apprécier, et juger de la portée +de leur courage et de leur énergie. Il fallait un audacieux, et il n'y +avait que des lâches. Le seul homme qui, par son talent et par la +souplesse de son génie aurait pu maîtriser les événemens et sauver la +révolution, n'avait point de nerf politique, et craignait pour sa tête. +Quant à moi, qui certes n'eût pas manqué de résolution, j'étais éloigné +du vrai foyer, soit par des chances fortuites, soit par des combinaisons +préparées de longue main. J'en frémissais d'impatience, et, décidé à +tout braver pour rentrer dans la capitale, et y ressaisir les fils +secrets d'une trame qui nous eût conduit à un but salutaire, j'étais +déjà en route, quand une lettre de l'empereur, datée de Mayence, +m'ordonna, en réponse à mon dernier rapport, d'aller prendre le +gouvernement général de Rome, dont je n'avais été jusqu'alors que le +titulaire. Je vis le coup, mais nul moyen de le parer: l'homme qui +perdait l'Empire se trouvait encore en sûreté avec les débris de sa +puissance militaire. Je rallentis ma route pour voir se dessiner les +événement, et dans l'attente de recevoir de mes affidés de Paris des +informations positives sur la sensation que produirait le retour subit +de l'empereur à la suite de ces nouveaux désastres. Mais que je +connaissais bien le terrain, et que j'avais bien jugé les hommes qui +l'occupaient! Pas vingt sénateurs qui ne crussent l'Empire hors de +danger, parce que l'empereur était sauvé! pas un grand fonctionnaire +qui soupçonnât les armées européennes capables de franchir le Rhin! +Malgré la stupeur qui régnait dans toutes les classes, l'aveuglement +créait encore des illusions en faveur du pouvoir. Il faut en excepter +sans aucun doute l'homme habile que j'ai suffisamment désigné; il +semblait épier avec une astuce et une ironie cachée l'instant d'une +chûte qui ne lui paraissait pas être arrivé encore à son terme. + +Cependant l'Italie allait changer d'aspect; abandonnant successivement +l'Isonzo, le Tagliamento, la Piave et la Brenta, le vice-roi venait de +repasser l'Adige et d'établir son quartier-général à Vérone. L'armée +autrichienne, marchant toujours en avant et recevant des renforts, +s'établit à Vicence, à Bassano et à Montebello, formant déjà le blocus +de Venise, de Palma-Nova et d'Osopo. Dans les négociations secrètes dont +j'avais tenu les fils, l'abandon des États de Venise jusqu'à l'Adige, +était consenti comme un des préliminaires de paix avec l'Autriche. Mais, +où pouvaient s'arrêter aujourd'hui les prétentions de cette puissance? +Les deux armées restèrent ainsi en présence comme en quartier d'hiver. +C'était sur l'Italie méridionale que se portaient tous les regards, et +d'où l'on attendait les déterminations politiques et militaires, qui +rendraient quelque activité aux deux armées qui s'observaient sur la +Brenta et sur l'Adige. Murat, jugeant les affaires de Napoléon +entièrement perdues après les journées de Leipsick, s'était hâté de +retourner à Naples, pour y reprendre le plan qu'il supposait devoir le +maintenir sur le trône, même après la ruine de celui qui l'y avait fait +monter. Dans une entrevue avec le comte de Miër, au quartier-général +d'Ohlendorf en Thuringe, le 23 octobre, il venait d'ébaucher, pour ainsi +dire, son accession à la coalition et son traité avec la cour +d'Autriche. Je n'avais alors aucune donnée particulière sur les +déterminations de Murat; mais je pressentais le changement de sa +politique. J'appris qu'en arrivant à Lodi, venant de Leipsick et de +Milan, tandis qu'il changeait de chevaux, et plusieurs Italiens de +marque entourant sa voiture, comme l'un d'eux lui eût demandé s'il +viendrait bientôt secourir le vice-roi: «Sans doute, répondit-il avec +son air gascon, avant un mois, je viendrai vous secourir avec cinquante +mille bons b.......» Et il partit comme un éclair. J'en inférais qu'il +avait dit précisément le contraire de ce qu'il méditait. En effet, il +entrait alors dans les vues de Murat, en même temps qu'il s'allierait à +l'Autriche, de se présenter aux Italiens comme le soutien de leur +indépendance; j'appris même qu'il avait accueilli, en traversant la +haute Italie, plusieurs chefs italiens et officiers supérieurs qui +travaillaient aussi à l'affranchissement de leur patrie, eu leur +promettant d'embrasser leur cause et d'amener une armée sur le Pô. + +A mon arrivée à Rome, je trouvai le général Miollis et l'administrateur +Janet, pleins de défiance et de soupçons sur la conduite de Murat, qui, +me dirent-ils, se rapprochait ouvertement de la coalition et organisait +une nouvelle armée, composée en partie de Napolitains, de transfuges +italiens, de Corses et de Français. Tous les avis de Naples annonçaient +qu'il venait d'abolir le système continental dans ses États, et de +permettre l'entrée dans ses ports des vaisseaux de toutes les nations; +on assurait que non-seulement il négociait avec la cour de Vienne, mais +encore avec lord Bentinck, dans l'intention de conclure sa paix séparée +avec la Grande-Bretagne. Les craintes du commandant militaire de Rome +étaient partagées par le vice-roi, qui venait de dépêcher à Naples son +aide-de-camp Gifflenga, pour s'assurer des dispositions du roi. On lui +donna des assurances de paix et d'amitié dont se contenta ce jeune +officier, peu au fait des manèges de cette cour. + +Murat se déclarant pour l'indépendance italienne, trouvait un parti dans +les États romains, parmi les _carbonari_ et les _crivellari_, espèces +d'illuminés politiques qui recrutaient parmi les grands seigneurs, les +jurisconsultes et les prélats romains. Le prêtre Battaglia venait +d'insurger les campagnes des environs de Viterbe; il s'était mis à la +tête d'une troupe de révoltés, s'emparant des caisses publiques et +levant des contributions sur les personnes attachées au parti français. +En même temps, des écrits et des proclamations incendiaires étaient +répandus avec profusion dans les États pontificaux. Miollis ayant fait +marcher la force armée, dispersa bientôt les bandes d'insurgés; +Battaglia ayant été arrêté et conduit à Rome, ses dépositions laissèrent +entrevoir qu'il était l'agent du consul napolitain Zuccari, chargé par +sa cour de susciter des soulèvemens contre la domination française. Je +pensais qu'il fallait opposer aux menées des Napolitains beaucoup de +circonspection et de prudence, et ne rien précipiter. + +Cependant Murat venait de mettre en mouvement ses troupes sur la haute +Italie. Dès les premiers jours de décembre, une division d'infanterie et +une brigade de cavalerie napolitaines, avec seize bouches à feu, +entrèrent dans Rome: ces troupes étaient commandées par le général +Carascosa. Quoique l'empereur eût donné l'ordre de traiter le roi de +Naples comme un allié _qui était prêt à montrer de bonnes dispositions_, +et que le mouvement de son corps d'armée fût concerté avec le vice-roi, +le général Miollis reçut les Napolitains avec défiance, faisant mettre +en état de défense Civita-Vecchia et le château Saint-Ange, où furent +transportés les caisses et tous les effets précieux. Trois ou quatre +divisions napolitaines se succédèrent, en se dirigeant à la fois par les +Abruzzes sur Ancône, et par Rome, soit sur la Toscane, soit vers Pesaro, +Rimini et Bologne. C'était dans cette dernière ville que Murat venait +d'envoyer le prince Pignatelli Strongoli, moins pour marquer la route +de son armée, dont la présence sur le Pô paraissait avoir pour but de +contenir les Autrichiens, que pour disposer tous les amis de la cause de +l'indépendance à l'aider dans ses entreprises. Pignatelli avait ordre de +travailler à lui faire des partisans. + +Dans ces entrefaites, je reçus de l'empereur la mission de me rendre à +Naples, pour tâcher de détourner Murat de se déclarer contre lui; mes +instructions portaient de le ménager et d'user de beaucoup d'adresse +dans cette négociation; de le flatter même de la perspective qu'on lui +abandonnerait les marches de Fermo et d'Ancône, dépouilles de l'État +romain dont il ambitionnait depuis long-temps la possession. Je fus +précédé à Naples par trois lettres de l'empereur adressées à Joachim, +l'une d'elles annonçant ma prochaine arrivée comme chargé de ses +pouvoirs. Je fis mon entrée à la cour de Naples vers la mi-décembre. + +C'était une singulière cour que celle de Joachim, et une royauté bien +vacillante que sa royauté du Vésuve. Murat avait un grand courage et peu +d'esprit; aucun grand personnage du jour ne poussa plus loin que lui le +ridicule de la parure et l'affectation de la pompe; c'est lui que les +soldats appelaient le _roi Franconi_. Toutefois Napoléon, qui ne se +méprenait pas sur le caractère de son beau-frère, crut à tort que la +reine Caroline, sa soeur, femme ambitieuse et hautaine, conduirait son +mari, et que sans elle Murat ne saurait être roi. Mais dès les premiers +temps de son règne, soupçonnant l'empire auquel on voulait le soumettre +maritalement, il affecta de s'en affranchir; et les circonstances +politiques où il se trouvait alors combattirent d'autant plus +l'ascendant de la reine, qu'il n'avait alors pour conseils et pour +alentours que des hommes qui le poussaient à se déclarer contre +Napoléon, en lui présentant ce revirement de système comme une nécessité +politique. + +Dans une cour où la politique n'était que de l'astuce, la galanterie de +la dissolution, et la représentation extérieure une pompe théâtrale, je +me trouvais à peu près, si la comparaison n'était pas trop ambitieuse, +comme Platon à la cour de Denys. Dès mon arrivée, je fus assailli +d'intrigans des deux nations, parmi lesquels, sous le masque d'une +sorte d'ingénuité, je reconnus des émissaires de Paris. Il y en avait +aussi dans le conseil du roi; et je me défiais surtout d'un certain +marquis de G...., qui des deux acceptions dans lesquelles son nom est +pris en latin, avait toute la vigilance de l'une et rien de la franchise +de l'autre. Lors de mes premières conférences en présence de Murat, je +dus y apporter une grande réserve; je feignis d'être sans instructions, +et je priai le roi de m'expliquer sa situation politique. Il m'avoua +qu'elle était critique et embarrassante; qu'il se trouvait placé d'une +part entre son peuple et son armée, abhorrant toute idée de persévérance +dans l'alliance française; de l'autre, entre l'empereur Napoléon qui le +laissait sans direction et l'abreuvait de dégoût, et les souverains +alliés, qui exigeaient de lui qu'il prononçât sans délai son accession +complète à la coalition; que, d'un autre côté, les chefs des Italiens +lui demandaient de concourir à déclarer l'indépendance de leur patrie, +tandis que le vice-roi était en opposition à toutes les mesures +favorables aux indépendans, soit par les ordres de l'empereur, soit +d'après ses propres vues. Enfin, ajouta le roi, j'ai encore à lutter +contre les manoeuvres de lord Bentinck, qui, de la Sicile, cherche à +soulever les Calabres, et assiste d'argent et de promesses les +_carbonari_ dans toute l'étendue de mon royaume. Je dis au roi qu'il ne +m'appartenait point de lui donner aucun conseil; que de sa part c'était +une résolution qu'il fallait prendre; que je devais me borner à +l'engager à en prendre une, et, une fois prise, à s'y tenir d'une +manière invariable. + +Le roi, à l'issue de la conférence, m'avoua qu'ayant communiqué à +l'empereur, un mois auparavant, ses craintes qu'un détachement +autrichien ne fût dirigé sur les bouches du Pô, il lui avait demandé à +cette occasion qu'il renonçât franchement à la possession directe de +l'Italie, et complétât ainsi ses bienfaits pour elle en proclamant son +indépendance. Je répondis au roi qu'il était difficile de croire que +l'empereur fît de nécessité vertu; que, dans cette supposition, je +réclamerais la priorité pour la France, moi qui l'avais supplié en vain, +à plusieurs reprises, de rendre la guerre nationale. + +Mes autres conférences furent tout aussi oiseuses. Murat était lancé; +son conseil le poussait de plus en plus dans les intérêts de la +coalition; situation politique, incompatible avec son projet d'appeler +l'Italie à l'indépendance. Je le lui fis sentir, mais en vain; alors je +me bornai à lui recommander, dans une conférence secrète, d'augmenter +son armée et d'avoir de bonnes troupes, et de rattacher à tout prix à sa +cause la secte des _carbonari_ qu'il avait impolitiquement persécutée, +et qui me paraissait prendre plus de consistance à mesure que les +événemens acquéraient plus de gravité. Je terminai par conseiller au roi +de ne pas trop compter sur sa cohue princière d'altesses napolitaines, +et de s'entourer plutôt de gens qui auraient d'autre _excellence_ que +celle de nom, et à la fermeté desquels il pourrait se confier. + +Ma mission à Naples n'était pas sans agrément. Je respirais en plein +hiver sous le plus beau ciel de l'Europe; je me voyais accueilli et +considéré dans une cour brillante; mais toutes mes pensées se tournaient +vers la France, et mes regards ne la quittaient point. L'invasion la +menaçait; l'étranger était à ses portes; qu'allait faire l'empereur? +qu'allait-il devenir? J'étais convaincu qu'il n'aurait point assez de +grandeur d'âme pour s'identifier avec la nation. Isolé, sa ruine était +certaine; mais les éclats de sa chute graduelle pouvaient encore être +long-temps funestes à la patrie. + +Ne recevant aucune dépêche directe, et n'ayant que des notions vagues +sur l'état de Paris, je me hâtai de reprendre la route de Rome, où +m'attendait ma correspondance. Je crus d'autant plus convenable de +quitter la cour de Murat, que je savais, d'une manière certaine, qu'on y +attendait l'arrivée du comte de Neyperg, plénipotentiaire d'Autriche, +chargé de conclure son traité d'accession, et que je me serais trouvé +alors dans une fausse position à Naples. Rentré dans la capitale du +monde chrétien, je n'eus rien de plus pressé que d'ouvrir mes dépêches +de Paris. Elles contenaient la nouvelle qu'on s'attendait, d'un moment à +l'autre, à la violation de la neutralité de la Suisse par les alliés, et +à l'invasion de notre territoire par les frontières de l'Est; qu'à peine +l'empereur pourrait-il rassembler, entre Strasbourg et Mayence, une +soixantaine de mille hommes dans le court espace d'un mois, tant les +maladies épidémiques et la désorganisation avaient causé de ravages +dans ses armées; que cependant il s'obstinait à repousser _les bases +sommaires_ que les alliés venaient de lui faire parvenir de Francfort, +bien que dans le conseil Talleyrand le poussât fortement à la paix, en +ne cessant de lui répéter qu'il se méprenait sur l'énergie de la nation, +qu'elle ne seconderait pas la sienne, et qu'il s'en verrait abandonné. + +Sourd à de si sages conseils, que méditait Napoléon dans cette crise? Un +coup d'état: de se faire proclamer dictateur. Sorti des factions et des +orages d'une révolution où les mots ont eu beaucoup d'empire, il s'était +persuadé, par suite de la confusion d'idées qui régnait dans sa tête en +matière d'histoire ancienne, que le nom de dictateur produirait un grand +effet. Il y renonça néanmoins, sur les représentations de Talleyrand et +de Cambacérès. Ils observèrent qu'il fallait faire la chose sans le +dire; qu'il pouvait même prendre les clefs du Sénat dans sa poche, sans +avoir besoin d'aucun titre nouveau. C'est ce qu'il fit, et le palais du +Sénat fut depuis ce temps gardé à vue. + +Tel était le résumé de ma correspondance; et dans les dispositions où +m'avait jeté l'impression que j'en ressentis, j'écrivis à l'empereur la +lettre suivante: + +«J'ai pris congé du roi de Naples: je ne dois dissimuler à Votre Majesté +aucune des causes qui ont arrêté l'activité naturelle de ce prince. + +1º. C'est l'incertitude où vous l'avez laissé sur le commandement des +armées d'Italie. Le roi, dans ces deux dernières campagnes, vous a donné +tant de preuves de son dévouement et de ses qualités militaires, qu'il +s'attendait à recevoir de vous cette marque de confiance. Il se sent +humilié à la fois et de vos soupçons, et de l'idée de se trouver placé +sur la même ligne que vos généraux. + +2º. On dit sans cesse au roi: si, pour conserver l'Italie à l'empereur, +vous dégarnissez votre royaume de troupes, les Anglais vont y opérer des +débarquemens et y exciter des séditions d'autant plus dangereuses que +les Napolitains se plaignent hautement de l'influence de la France: dans +quel état, ajoute-t-on, se trouve cet Empire? Sans armée, découragé par +une campagne que ses ennemis ne regardent pas comme le terme de ses +maux, puisque le Rhin n'est plus une barrière, et que l'empereur, loin +de pouvoir garantir l'Italie, a peine à s'opposer à l'envahissement de +ses frontières d'Allemagne, de Suisse et d'Espagne. Songez à vous, lui +écrit-on de Paris, ne comptez que sur vous-même. L'empereur ne peut plus +rien, même pour la France; comment garantirait-il vos États? Si, dans le +temps de sa toute-puisssance, il eut la pensée de réunir Naples à +l'Empire, quel sacrifice serait-il porté à faire pour vous? Il vous +sacrifierait aujourd'hui à une place forte. + +3º. D'un autre côté, vos ennemis opposent au tableau de la situation de +la France celui des avantages immenses que présente au roi son accession +à la coalition: ce prince consolide son trône, agrandit ses États; au +lieu de faire à l'empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa +couronne, il va répandre sur l'un et l'autre l'éclat le plus brillant en +se proclamant le défenseur de l'Italie, le garant de son indépendance. +Se déclare-t-il pour Votre Majesté, son armée l'abandonne, son peuple +se soulève. Sépare-t-il sa cause de celle de la France, l'Italie tout +entière accourt sous ses drapeaux. Tel est le langage que parlent au roi +des hommes qui tiennent de près à votre gouvernement. Peut-être ne +fait-on en cela que s'abuser sur les moyens de servir Votre Majesté. La +paix est nécessaire à tout le monde: déterminer le roi à se mettre à la +tête de l'Italie, est, à leurs yeux, le plus sûr moyen de vous forcer à +faire la paix. + +Je suis arrivé à Rome le 18. Ici, comme dans toute l'Italie, le mot +d'_indépendance_ a acquis une vertu magique. Sous cette bannière se +rangent sans doute des intérêts divers; mais tous les pays veulent un +gouvernement local; chacun se plaint d'être obligé d'aller à Paris pour +des réclamations de la moindre importance. Le gouvernement de la France, +à une distance aussi considérable de la capitale, ne leur présente que +des charges pesantes sans aucune compensation. Conscription, impôts, +vexations, privations, sacrifices, voilà, se disent les Romains, ce que +nous connaissons du gouvernement de la France. Ajoutons que nous n'avons +aucune espèce de commerce, ni intérieur ni extérieur; que nos produits +sont sans débouchés, et que le peu qui nous vient du dehors, nous le +payons un prix excessif. + +Sire, lorsque Votre Majesté était au plus haut degré de la gloire et de +la puissance, j'avais le courage de lui dire la vérité, parce que +c'était la seule chose qui lui manquait. Aujourd'hui je la lui dois +également, mais avec plus de ménagement, puisqu'elle est dans le +malheur. Son discours au Corps législatif aurait fait une profonde +impression sur l'Europe et aurait touché tous les coeurs, si Votre +Majesté eût ajouté au désir qu'elle a manifesté pour la paix, une +renonciation magnanime à son ancien système de monarchie universelle. +Tant qu'elle ne se prononcera pas sur ce point, les puissances coalisées +croiront ou diront que ce système n'est qu'ajourné, que vous profiterez +des événemens pour y revenir. La nation française elle-même restera dans +les mêmes alarmes. Il me semble que si, dans cette circonstance, vous +concentriez toutes vos forces entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin; +si vous faisiez une déclaration franche de ne pas dépasser ces +frontières naturelles, vous auriez tous les voeux et tous les bras de la +nation pour défendre votre Empire; et certes, cet Empire serait encore +le plus beau et le plus puissant du monde; il suffirait à votre gloire +et à la prospérité de la France. Je suis convaincu que vous ne pouvez +avoir de véritable paix qu'à ce prix. Je crains d'être seul à vous +parler ce langage; défiez-vous des mensonges des courtisans, +l'expérience a dû vous les faire connaître. Ce sont eux qui ont poussé +vos armées en Espagne, en Pologne et en Russie, qui vous ont fait +éloigner de vous vos plus fidèles amis, et qui, dernièrement encore, +vous ont détourné de signer la paix à Dresde. Ce sont eux qui vous +trompent aujourd'hui et qui vous exagèrent votre puissance. Il vous en +reste assez pour être heureux et pour rendre la France paisible et +prospère; mais vous n'avez rien de plus, et toute l'Europe en est +persuadée; il serait même inutile à lui faire illusion, on ne la +tromperait plus. + +Je conjure Votre Majesté de ne pas rejeter mes conseils, ils partent +d'un coeur qui n'a cesse de vous être attaché. Je n'ai point le sot +amour-propre de voir mieux qu'un autre; si chacun avait la même +franchise il vous tiendrait le même langage. Il vous aurait parlé comme +moi après la paix de Tilsitt, après la paix de Vienne, avant la guerre +contre la Russie, et, en dernier lieu, à Dresde. + +Il est affligeant, pour la dignité de l'homme, que je sois le seul qui +ose vous dire ce qu'il pense. Si Votre Majesté éprouve de nouveaux +malheurs, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir cessé de lui dire la +vérité. Au nom du ciel, mettez un terme à la guerre; faites que les âmes +puissent trouver un moment pour se reposer.» + +Ma lettre était à peine partie, que Napoléon frappait son dernier coup +d'état: la dissolution du Corps législatif. De ce palais des Tuileries +qui n'aurait dû retentir que de voeux et d'hommages, et qui fut +transformé soudainement en une arène d'orgueil, de colère et de +scandale, on vit sortir, épouvantés, législateurs et magistrats, +généraux et fonctionnaires publics. Tous furent pénétrés d'une profonde +douleur de voir le chef de l'État et la nation se retirer l'un de +l'autre au moment où ils auraient le plus besoin de leurs secours +mutuels. Sous quels aupices allait donc s'ouvrir le troisième lustre de +l'Empire? cette année serait-elle la dernière de sa durée? Quels +funestes présages pour la défense de la patrie envahie par cinq armées +étrangères, marchant sous les drapeaux de tous les potentats de +l'Europe! + +Pour continuer d'en imposer à l'Autriche, et se croyant maître de la +détacher, à son gré, de la coalition, l'empereur, au début de cette +campagne définitive, conserva la régence à Marie-Louise; de sorte que +l'Empire, dans son agonie, eût de fait deux gouvernemens, l'un au camp +de Napoléon, l'autre à Paris. Bientôt même il ajouta encore à tout ce +que cette régence avait d'absurde dans la pratique comme dans la +conception, en déférant à son frère Joseph, presqu'au moment où il +venait d'investir l'impératrice du pouvoir dirigeant, la lieutenance +générale de l'Empire. Ce n'était qu'un élément de division de plus qu'il +jetait dans son gouvernement. + +Ce n'est pas ainsi que j'avais conçu la régence et que j'aurais fini +par la faire prévaloir si le mauvais génie de la révolution ne m'eut pas +tenu enchaîné au-delà des Alpes. + +Je le demande, quelle était, dans cette incohérence du pouvoir, la +personne ou l'autorité qu'on pouvait réellement considérer comme +dépositaire de la pensée de Napoléon? Joseph n'était que le contre-poids +de l'archichancelier Cambacérès, qui l'était de l'impératrice et de +Joseph, et l'impératrice n'était là que pour la forme. Voilà donc +Cambacérès la cheville ouvrière de la régence de Paris; mais il ne +l'était que sous la surveillance du ministre de la police, véritable +inquisiteur domestique. En elle-même, la police n'est qu'une puissance +occulte, dont la force réside dans l'opinion qu'elle sait donner de sa +force; alors elle peut devenir l'un des plus grands ressorts de l'État; +mais dans les mains d'un Savary, le talisman de la police s'était brisé +à jamais. + +On voit par ce qui précède que jamais gouvernement ne s'était tenu prêt +à succomber sous autant de précautions, et peut-être par excès de +précautions. Il est pourtant vrai de dire que toutes les autorités se +trouvaient d'accord sur un point, l'impossibilité de conserver le +gouvernement dans les mains de Napoléon. Personne n'a eu le courage de +le proclamer tout haut et d'agir en conséquence; mais aussi quelle honte +pour tant d'hommes capables et expérimentés d'avoir laissé consommer la +ruine de l'État, et opérer, sous l'influence de l'étranger, une +révolution dont la patrie en pleurs réclamait l'initiative! + +Ô vous qui m'avez dit depuis et après coup; Pourquoi n'étiez-vous pas +là? Combien cette sorte de regret ne révèle-t-il pas votre lâcheté! Je +n'étais pas là, précisément parce que j'aurais dû y être, et qu'on avait +pressenti que, par la seule force des choses, tous les intérêts de la +révolution que je représentais à moi seul, auraient prévalu et paré à la +catastrophe. + +Je me méprenais si peu sur notre état réel, que, voulant hâter mon +retour et mettre un terme à ma mission, j'écrivis à l'empereur une +seconde lettre où je lui représentai combien il était contraire à sa +dignité que je restasse en qualité de son gouverneur général à Rome, +envahi par les Napolitains, et sous leurs canons, pour ainsi dire; que +d'ailleurs il devenait impossible que Rome, la Toscane et l'État de +Gênes pussent être conservés, si le roi de Naples accédait à la +coalition, et que, selon moi, la politique commandait d'entrer, avec ce +prince, en arrangement pour lui abandonner l'occupation militaire +provisoire des pays qu'il nous serait impossible de garder ou de +défendre; que nous en retirerions le double avantage de sauver nos +garnisons et de rattacher indirectement le roi de Naples à la cause +française; que, du reste, trouvant ma dignité blessée à Rome où mon +autorité ne pouvait plus avoir aucun poids, je me dirigeais sur Florence +où j'attendrais ses dernières instructions. + +Je trouvai Florence comme le reste de l'Italie, inquiète, en suspens, +partagée sur l'opinion qu'on devait se former des mouvemens de Murat, +vers la Haute-Italie. Les adhérens de Napoléon assuraient que les +Napolitains, restés fidèles et dévoués à sa cause, ne se portaient sur +le Pô que pour seconder nos efforts contre l'ennemi commun, et que Murat +viendrait les commander en personne. Les partisans de l'indépendance ne +voyaient, dans la marche des Napolitains, que la prochaine arrivée +d'auxiliaires qui les aideraient à s'affranchir du joug des Français. +D'autres enfin, ne voyaient pas sans inquiétude, sur le théâtre de la +Haute-Italie, une nouvelle armée qui n'était à leurs yeux qu'un ramassis +de vagabonds et de pillards enrôlés par force et tout-à-fait +indisciplinés. Qu'attendre, me disait-on, d'un Carascosa, médiocre +talent, mais plein de forfanterie; d'un Macdonaldo, ancien aide-de-camp +du vieux général cisalpin Trivulzi, dont il a épousé la concubine, et +qui, n'ayant pu obtenir d'emploi ni en France ni dans le royaume +d'Italie, s'est jeté de désespoir dans les troupes de Murat; d'un +ex-général lombard Lecchi, malheureusement connu pour ses cruautés, ses +exactions et ses rapines en Espagne, et qui, traduit en France devant un +conseil de guerre, fut renvoyé sans emploi. Peut-être viendra-t-on +vanter le jeune Lavauguyon, récemment rentré en grâce auprès de Murat, +qui, par une boutade de jalousie, l'avait disgracié en 1811, époque où, +à la tête des vélites à cheval de sa garde, il était, selon les uns trop +remarqué par la reine Caroline, et, selon d'autres, rival encore plus +heureux de Murat. Les autres généraux n'ont ni plus de consistance ni +plus de considération. Ainsi, je sus bientôt à quoi m'en tenir sur +cette armée napolitaine; elle se composait de quarante bataillons, vingt +escadrons, en tout vingt mille hommes et de cinquante pièces +d'artillerie; du reste, elle était d'une assez belle tenue, mais en +effet peu disciplinée. + +Le gouvernement de Toscane était d'autant plus inquiet sur son avenir, +que, dès le 10 décembre, les Anglais avaient opéré un débarquement à +Via-Reggio, et de là s'étaient présentés devant Livourne; mais la bonne +contenance de la garnison française les avait décidés à se rembarquer. +Toutefois, cette tentative ne paraissait être de leur part qu'une +première reconnaissance. + +Ce fut au milieu de ces circonstances que je me présentai à la cour de +la grande-duchesse, où je fus parfaitement accueilli; je trouvai en elle +une femme singulière, que pour cette fois j'eus le temps d'étudier. +Dépourvue de beauté et de charmes, Élisa n'était pas sans esprit, et les +premiers mouvemens de son coeur étaient bons; mais un défaut incurable +de jugement, et ses penchans à la lubricité, la jetaient dans des écarts +et dans l'extravagance. Son tic consistait à se modeler par imitation +sur les habitudes de son frère, affectant sa brusquerie, recherchant le +faste, l'appareil militaire, et négligeant les arts de la paix, les +lettres mêmes, dont jadis elle s'était érigée en protectrice par +engouement. Dans un pays où avait tant fleuri l'agriculture et le +commerce, elle ne s'était occupée qu'à se former une cour splendide et +servile, organisant des bataillons de conscrits, faisant et défaisant +les généraux; là où jadis les universités de Pise et de Florence, les +académies de la Crusca, del Cimento et del Disegno avaient jeté tant +d'éclat, elle avait laissé dépérir les études, n'accordant de protection +qu'à des histrions, des baladins et des joueurs de luth. En un mot, +Élisa était redoutée et n'était point aimée. Quant à moi, loin d'avoir à +m'en plaindre, je la trouvai prévenante, affectueuse, résignée même à +toutes les traverses dont elle était menacée, et déférant volontiers à +mon expérience et à mes conseils. Dès ce moment, je devins le directeur +de sa politique. Elle laissa percer devant moi son dépit de ce que +Napoléon était à la veille, non seulement de perdre peut-être l'Empire +par son obstination, mais encore de sacrifier sans hésiter les +établissemens dont sa famille était en possession. Je devinai alors +toutes ses craintes, et je compris combien elle était alarmée de l'état +précaire de la Toscane qu'elle s'attendait avec douleur à voir échapper +de ses mains. Je ne lui dissimulai pas qu'à Dresde j'avais donné à +Napoléon les avis les plus sincères et les plus à propos; que je l'avais +averti qu'il allait jouer sa couronne, seul, contre toute l'Europe; +qu'il devait céder l'Allemagne et se tenir ensuite derrière le Rhin, en +appelant la nation à son aide; qu'il serait forcé malgré lui d'en venir +là, mais qu'alors il prendrait trop tard un parti commandé par la +nécessité. + +Cependant les différens corps de l'armée de Murat parvenaient +successivement à leur destination, soit à Rome, soit dans les Marches. +Le général Lavauguyon, son aide-de-camp, qui était à Rome même, à la +tête de cinq mille Napolitains, se déclarant tout-à-coup commandant des +États romains, prit possession du pays. Le général Miollis, qui n'avait +que dix-huit cents soldats français, se renferma dans le château +St.-Ange. Lavauguyon le somma inutilement de se rendre et fit cerner le +château; il demanda une entrevue à Miollis que celui-ci refusa +nettement. + +Mais bientôt Murat lui-même, qui était parti de Naples le 23 janvier, +fit son entrée à Rome avec cette pompe qu'il recherchait avec tant +d'empressement; il fut reçu avec de grands témoignages de satisfaction +par les indépendans. + +Murat fit proposer au général Miollis, ainsi qu'au général Lasal cette, +qui défendait Civita-Vecchia avec deux mille hommes, de retourner en +France eux et leur garnison; ces deux généraux s'y refusèrent, et le roi +laissa un corps d'observation chargé de bloquer ces deux places. En même +temps il avait fait commencer le siège de la citadelle d'Ancône, où +s'était retiré le général Barbou. Toutefois, il n'y avait point encore +d'hostilités ouvertes; mais le roi de Naples, suivi de neuf mille hommes +d'infanterie et de quatre mille chevaux, ayant fait son entrée à +Bologne, fit occuper Modène, Ferrare et Cento. Sa conduite équivoque, et +les mouvemens de ses troupes qui s'avançaient vers Parme et vers la +Toscane, ne laissaient plus de doute sur sa prochaine défection. +Joachim était entré dans Bologne le premier février. Le jour même il +détacha de son armée le général Minutolo, avec huit cents hommes, pour +prendre possession de la Toscane, dont il nomma gouverneur le général +Joseph Lecchi. A cette nouvelle, le trouble s'empara de la cour de la +grande-duchesse, qui se lamentait d'être ainsi dépouillée par son +beau-frère. Appelé au conseil, et d'ailleurs instruit que le peuple +allait partout au-devant des troupes napolitaines, je conseillai à la +grande-duchesse de céder à l'orage et de se retirer soit à Livourne soit +à Lucques. Cette résolution prise, elle enjoignit à son mari, le prince +Félix Baciocchi, d'opérer l'évacuation militaire de la Toscane. + +Je fus témoin de cette débâcle qui, sur une moindre échelle, n'était que +la répétition de la grande scène dont Paris allait être prochainement le +théâtre. Mais en Toscane il n'y eut pas d'effusion de sang, ce ne fut +que fuite d'une part et de l'autre guerre dérisoire de jeux de mots et +de sarcasmes dont les Florentins poursuivirent les chefs et les agens du +gouvernement. Par exemple, le Baciocchi, en changeant de fortune, avait +cru devoir changer de nom; il s'était fait appeler _Félix_ (l'heureux) +au lieu de _Pascal_, nom aussi ridicule en Italie que celui de Jocrisse +en France. De là, ce jeu de mots des Florentins qui lui disaient au +moment de sa déconfiture: _Quando eri Felice, eravamo Pasquali; adesso +che sei ritornato Pasquale, saremo felici_. + +Le préfet de Florence, mon ami intime, ne fut pas exempt des atteintes +de ce genre; comme il était très-rigide pour la conscription, et que +toutes les fois qu'un homme se présentait pour être réformé, il le +congédiait avec sa formule habituelle: _bon à marcher_; au moment où les +autorités furent contraintes d'abandonner la ville, on écrivit sur sa +porte en gros caractères: _bon à marcher_. + +Tandis que la grande-duchesse et moi étions retirés à Lucques, Baciocchi +tenait encore la citadelle et les forts de la ville de Florence et celui +de Volterra. J'attendais de jour en jour les pouvoirs que j'avais +demandés pour l'évacuation militaire de la Toscane et des États romains. +La grande-duchesse désirait également voir la Toscane délivrée des +troupes françaises dans l'espoir d'un arrangement avec Murat, dont la +fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napoléon. +Elle se défiait surtout du petit Lagarde, que l'empereur lui avait +imposé en qualité de commissaire-général de police et qui m'était +redevable de sa fortune. Elle allait jusqu'à le soupçonner d'adresser à +Napoléon des rapports qui lui étaient contraires, de même qu'à moi. +Élisa s'en ouvrit franchement et me témoigna un jour combien était vif +son désir de s'emparer du porte-feuille de ce commissaire-général, afin +de vérifier si ses soupçons étaient fondés. Persuadé moi-même que la +correspondance de Lagarde devait m'être encore plus défavorable qu'à la +grande-duchesse, je ne cherchai point à la dissuader, quand elle me dit +qu'elle allait lui donner une mission pour se rendre à Pise, et qu'elle +le ferait ensuite arrêter par des hommes masqués et apostés sur la +route. Il me parut plaisant de voir ainsi détrousser sur le grand chemin +un commissaire-général de police, qui, tout en affectant de la rondeur +et de la bonhomie, se vantait d'être plus fin que l'Italien le plus +rusé. Il s'agissait de donner un démenti à sa suffisance. En effet, à +son retour de Pise, les hommes apostés l'arrêtent, le font descendre de +sa voiture; et tandis que deux d'entre eux le tiennent en joue sur le +bord d'un fossé, les autres lui enlèvent argent, bijoux, et surtout ses +papiers, qui étaient dans une caisse de l'avant-train. Quand nous vîmes +venir des gens tout effarés nous apprendre la mésaventure de M. le +commissaire-général, nous eûmes peine, la grande-duchesse et moi, à +conserver notre gravité, et il fallut nous retirer à l'écart pour donner +cours au rire qui nous suffoquait. Mais pourtant, dans cette _opéra +seria_, tout le monde fut mystifié; les prétendus papiers du +commissaire-général qu'on nous apporta, consistaient dans une liasse des +numéros du _Moniteur_ que Lagarde, ayant une voiture à double fond où +était cachés ses papiers secrets, avait fait placer dans la caisse +extérieure. Il en fut quitte pour son argent, ses bijoux et la peur, et +suivant toute probabilité pour la peur seulement, car il n'aura pas +manqué de s'indemniser, soit à Florence, soit à Paris. + +Cependant Murat, qui déjà occupait les légations, s'efforçait de remplir +de son nom l'Italie entière. Il m'écrivait lettre sur lettre, me +répétant que son alliance avec la coalition lui paraissait le seul +moyen de conserver le trône, et m'engageant de dire à l'empereur toute +la vérité sur l'état actuel de l'Italie. Je lui répondis que je l'avais +prévenu sur ce point, et qu'il n'avait pas besoin de m'encourager pour +oser dire la vérité à l'empereur; que j'avais toujours pensé que c'était +trahir les princes que de la leur cacher; j'insistai sur la nécessité +pour le roi de Naples de se constituer une bonne armée comme moyen +d'influence dans la coalition; je lui recommandai surtout de bannir +toute indécision; il lui était très-essentiel, lui disais-je, de se +créer une grande considération et de faire estimer son caractère; et +puisque sa décision paraissait arrêtée, je devais à l'amitié qu'il avait +pour moi, de lui avouer que la moindre hésitation serait funeste; +qu'elle appellerait sur lui la défiance; qu'il pouvait, d'ailleurs, +servir sa patrie en contribuant à la pacification générale, et en +relevant la dignité des trônes et l'indépendance des nations. J'ajoutais +que je voyais avec peine les soulèvemens des campagnes; qu'il ne fallait +pas remuer les passions qu'on ne pouvait pas satisfaire. Invité aussi +par ce prince à lui envoyer, par écrit, les réflexions que je lui avais +présentées à Naples sur les constitutions que lui demandaient les +partisans de la liberté, je l'avertissais de ne pas se laisser entraîner +à jeter au milieu du peuple napolitain des idées auxquelles il n'était +point préparé; enfin, lui disais-je, je crains que ce mot de +constitution, que j'entends sur toute ma route, ne soit, dans le grand +nombre, qu'un prétexte mis en avant par le désir de s'affranchir de +toute obéissance. + +Les troupes de Murat étaient arrivées sur les rives méridionales du Pô. +En prenant possession de la Toscane et des États romains, il s'était +prononcé contre l'empereur, son beau-frère, en faveur de l'Autriche. Il +était engagé et on ne l'était pas vis-à-vis de lui; car le traité qu'il +avait signé à Naples, le 11 janvier, avec le comte de Neyperg, n'était +pas ratifié. + +Je jugeai, d'après la gravité des événemens, devoir m'aboucher encore +avec Murat, et j'allai conférer avec lui secrètement à Modène. Là, je +lui fis sentir, puisqu'il avait pris un parti décisif, qu'il devait le +déclarer. Si vous aviez, lui dis-je, autant de fermeté dans le caractère +que votre coeur renferme de qualités, vous seriez plus fort en Italie +que la coalition. Vous ne pouvez la dominer ici que par beaucoup d'élan +et de franchise. Il hésitait encore: je lui communiquai mes nouvelles de +Paris les plus récentes. Déterminé par leur contenu, il me confia son +projet de proclamation, ou plutôt de déclaration de guerre, pour lequel +j'indiquai quelques changemens qu'il adopta. Cette proclamation, datée +de Bologne, était conçue en ces termes: + +«Soldats! aussi long-temps que j'ai pu croire que l'empereur Napoléon +combattait pour la paix et le bonheur de la France, j'ai combattu à ses +côtés; mais aujourd'hui, il ne m'est plus permis de conserver aucune +illusion; l'empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les intérêts de +mon ancienne patrie, ceux de mes États et les vôtres, si je ne séparais +pas sur-le-champ mes armes des siennes, pour les joindre à celles des +puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la +dignité des trônes et l'indépendance des nations. + +Je sais qu'on cherche à égarer le patriotisme des Français qui sont dans +mon armée par de faux sentimens d'honneur et de fidélité; comme s'il y +avait de l'honneur et de la fidélité à assujétir le monde à la folle +ambition de l'empereur Napoléon. + +»Soldats! il n'y a plus que deux bannières en Europe; sur l'une vous +lisez: religion, morale, justice, modération, lois, paix et bonheur; sur +l'autre: persécutions, artifices, violences, tyrannie, guerre et deuil +dans toutes les familles: choisissez.» + +J'eus aussi à traiter avec Murat d'une affaire particulière qui touchait +à mes intérêts; j'avais à réclamer, comme gouverneur-général des États +romains et ensuite de l'Illyrie, un arriéré de traitement qui s'élevait +à la somme de cent soixante et dix mille francs. Le roi de Naples +s'étant emparé des États romains et des revenus publics, à ce titre il +devait acquitter ma créance. Il en donna l'ordre; l'exécution souffrit +quelque retard; néanmoins, avant de partir d'Italie, je pus dire que je +n'y avais pas fait la guerre à mes dépens. + +Je retrouvai à Lucques la grande-duchesse toujours en émoi et dans une +vive inquiétude sur la marche des événemens. Je lui annonçai que Murat +allait en venir enfin à sa levée de bouclier, mais que je doutais +néanmoins qu'il mît assez de vigueur et de rectitude dans ses opérations +pour s'attirer la confiance de ses nouveaux alliés; que les ministres +d'Autriche et d'Angleterre lui reprochaient d'être français et surtout +trop attaché à l'empereur; que les révolutionnaires qui gouvernaient +Florence en ce moment disaient hautement que le roi de Naples avait des +intelligences avec la France, et qu'il trompait les Italiens; qu'ils +allaient même jusqu'à imputer à mes conseils l'inaction des troupes +napolitaines, que les Autrichiens étaient impatiens de voir marcher +contre le vice-roi, lequel allait être incessamment attaqué par le +général comte de Bellegarde. Je lui dis enfin que j'avais laissé Murat +malade de chagrin; qu'il sentait dans quelle situation épineuse il +s'était placé; mais que désormais il me serait difficile de lui faire +parvenir mes avis. + +Peu de jours après, je reçus du ministre de la guerre une dépêche +contenant les instructions de l'empereur relatives à l'évacuation de +l'État romain et de la Toscane. A ces instructions était jointe une +lettre pour le roi de Naples, que j'étais chargé de lui remettre +personnellement; il m'était prescrit de lui faire en même temps +certaines communications confidentielles, que je pouvais modifier selon +la position où je trouverais ce prince. Je partis aussitôt pour Bologne, +où se trouvait alors Murat. Jusqu'à Florence je n'éprouvai aucune +difficulté; mais à mon arrivée dans cette ville, les nouvelles autorités +me signifièrent que je ne pouvais ni continuer ma route, ni m'arrêter à +Florence, et que je devais me retirer à _Prato_ pour y attendre la +réponse du roi. Je lui expédiai aussitôt un courrier, et revins à +Lucques, préférant séjourner dans cette ville, _Prato_ étant déjà en +insurrection. Je reçus bientôt la réponse de Murat, qui m'annonçait +avoir donné l'ordre à ses généraux de traiter avec moi de l'évacuation +de la Toscane et des États romains. + +Les pouvoirs dont m'avait investi l'empereur vinrent fort à propos. La +plupart des troupes françaises qui étaient en Toscane s'étaient +concentrées à Livourne; celles qui étaient à Pise faisaient mine de +résister. Déjà même le général napolitain Minutolo, s'étant porté avec +une colonne de l'armée de Murat, de Florence à Livourne, il y avait eu à +Pise des hostilités entre cette troupe et un détachement français: +elles allaient devenir sérieuses. Instruit de l'événement, je partis de +Lucques en toute hâte et je me présentai aux avant-postes. M'étant fait +reconnaître, je stipulai aussitôt une convention, par laquelle les +troupes françaises abandonneraient les postes et les forteresses +qu'elles occupaient, et rentreraient en France; je donnai l'ordre +aussitôt aux garnisons de Livourne et de la Toscane de se replier sur +Gênes. + +Peu de jours après, je traitai, en vertu des mêmes pouvoirs, avec le +lieutenant-général Lecchi, gouverneur pour le roi de Naples en Toscane, +de l'évacuation des États romains. Cette nouvelle convention stipulait +la remise du château Saint-Ange et de Civita-Vecchia aux Napolitains. +Les garnisons françaises devaient être transportées par mer à Marseille, +aux frais du roi de Naples. + +Ainsi se termina ma mission en Italie, dont j'étais si impatient de voir +arriver la fin, pour rentrer dans ma patrie alors dans un état si +déplorable; elle était inondée de troupes étrangères qui s'avançaient de +plus en plus vers la capitale, dont Napoléon était réduit à défendre +les approches. De loin j'avais quelque embarras à m'expliquer la marche +de certains événemens: par exemple, pourquoi les deux armées alliées +réunies s'étaient séparées de nouveau après avoir gagné sur Napoléon la +bataille de la Rhotière, au lieu de marcher ensemble sans délai sur +Paris. Par là on eût devancé de deux mois les événemens de la fin de +mars, ce qui aurait évité bien des désastres, bien du sang et des larmes +inutilement répandus. Mais les alliés n'avaient alors rien de prêt dans +Paris, et les cabinets qui ne penchaient pas pour la régence, +prolongèrent à regret, sans doute, les calamités de la guerre, afin +d'arriver à d'autres combinaisons et à d'autres résultats. Quant au +congrès de Châtillon, je pensais qu'il aurait l'issue du congrès de +Prague. Tout annonçait que le dénouement de ce grand drame ne se ferait +pas long-temps attendre. + +Avant de prendre la route de France, je me transportai à Volta, +quartier-général du prince vice-roi; il avait opéré sa retraite sur le +Mincio; et au moment de la dénonciation de la guerre du roi de Naples +contre la France, il avait livré aux Autrichiens une de ces batailles, +qui ne décidant rien en politique, ne profitent qu'à l'honneur des +armes. J'eus avec le vice-roi deux conférences particulières, dans +lesquelles je lui représentai que donner des batailles devenait d'autant +plus inutile que tout allait se décider dans le rayon de Paris; je le +détournai de déférer à l'ordre de l'empereur de porter l'armée d'Italie +sur les Vosges; d'abord, parce qu'il était trop tard pour qu'une +jonction pût s'opérer, ensuite qu'en passant les Alpes il perdrait à +jamais son établissement en Lombardie. Eugène m'avoua que Murat lui +avait fait proposer secrètement de s'unir à lui pour se partager +l'Italie après avoir renvoyé toutes les troupes françaises, et qu'il +avait repoussé cette proposition extravagante; que sa déclaration de +guerre le mettait, lui Eugène, dans le plus grand embarras, et qu'il ne +croyait pas pouvoir tenir long-temps si Murat mettait quelque chaleur à +servir les Autrichiens. Je le rassurai à cet égard, connaissant le +caractère incertain de Murat, et sachant d'ailleurs que ses voeux pour +l'indépendance italienne étaient déjà contrariés par les alliés. + +J'étais au quartier-général d'Eugène, lorsque je vis arriver, dépêché +par l'empereur, Faypoult, ancien préfet, en qui Murat avait une +certaine confiance, et que Napoléon lui envoyait, ainsi qu'à Eugène, +avec la nouvelle des succès recens obtenus dans la Brie et à Montereau. +Ces avantages étaient exagérés à dessein pour soutenir l'espoir d'Eugène +d'une part, et de l'autre, pour ralentir le zèle de Murat dans la cause +de ses nouveaux alliés. Un aide-de-camp d'Eugène, le comte Tacher, qu'il +avait envoyé à Napoléon, étant revenu aussi en toute hâte, lui rapporta +les propres paroles que l'empereur, enivré par quelques succès brillans, +mais passagers, lui avait adressées: «Retournez auprès d'Eugène, lui +avait dit Napoléon, racontez-lui comment j'ai arrangé tous ces gens-là; +c'est de la canaille que je chasserai à coups de fouet.» Tout le monde +en était dans la joie au quartier-général. Je pris Eugène à part, et je +lui dis que de telles fanfaronnades ne devaient inspirer de confiance +qu'à des hommes follement enthousiastes, mais qu'elles ne pouvaient rien +sur l'esprit de personnes raisonnables; que celles-ci voyaient dans +toute son étendue le danger imminent qui menaçait le trône impérial; que +ce n'était point les bras qui manquaient au gouvernement, mais bien le +sentiment pour les faire mouvoir, et qu'en se séparant de la nation, +l'empereur, par son despotisme, avait tué l'esprit public. Je donnai +quelques conseils à Eugène, et je me mis en route pour Lyon, laissant +l'Italie en proie, pour ainsi dire, à quatre armées différentes, +française, autrichienne, napolitaine et anglaise; car, cette fois, lord +Bentinck avait réellement débarqué à Livourne; de là, signifiant à Élisa +qu'il ne reconnaissait ni l'autorité de Napoléon, ni la sienne comme +grande duchesse; et, dictant ainsi des lois à la Toscane, il vint se +réunir aux Napolitains, qui occupaient Bologne, Modène et Reggio. + +Ainsi je laissai l'Italie dans un état équivoque, embarrassé; et rien de +plus précaire alors que nos établissemens au-delà des Alpes. Ni le +vice-roi, ni Murat, et certes ils ne manquaient ni l'un ni l'autre de +bravoure, n'avaient assez de talens politiques, ni même assez de +consistance aux yeux même des Italiens, pour soutenir les restes de +notre puissance en Italie, surtout en marchant tous les deux dans des +directions opposées. + +Du reste, j'étais bien plus inquiet de l'état alarmant de la France que +de la situation chancelante du vice-roi et même de Murat; au fond, le +sort de l'Italie allait dépendre du résultat de la lutte, alors si +vivement engagée entre Napoléon et les monarques alliés, qui +s'efforçaient de le resserrer entre la Seine et la Marne. + +Ce fut au milieu de ces circonstances que j'entrai dans Lyon, vers les +premiers jours de mars. Tout y était dans une sorte de confusion et +d'incertitude sur le résultat de la campagne. Le préfet, le +commissaire-général de police et quelques généraux secondaires voulaient +défendre Lyon, par suite de la persuasion où l'on était à Lyon qu'on +défendrait Paris, et c'était avec des ouvrages de campagne qu'on +prétendait arrêter l'ennemi devant la seconde ville de l'Empire, menacée +par l'arrivée d'un renfort de quarante cinq mille Allemands. On +circonvint Augereau, détracteur de Napoléon, mais guerrier peu +politique, et qui, dans cette crise, cédant à de mauvais conseils, ne +voyait de salut pour la France qu'en l'identifiant à sa destinée. Une +ligne de fortifications fut tracée à la hâte, et tous les moyens furent +employés pour donner un caractère national à cette résistance parmi le +peuple. Mais les mêmes dispositions, qui alors se faisaient apercevoir +dans Paris, siége du gouvernement, prévalaient aussi à Lyon. Le préfet +Bondy se battait les flancs pour exalter le patriotisme des Lyonnais +assoupis, et détruit par les mêmes causes qui le faisaient tomber en +langueur dans le reste de la France. + +La nuit même de mon arrivée, je fus admis aux conférences des principaux +fonctionnaires publics, qui avaient lieu tous les soirs chez le maréchal +Augereau. Je m'aperçus, dès l'abord, que tout ce qui ressemblait à des +partis désespérés, n'étaient plus accueillis que par le préfet, par +quelques-uns des officiers généraux accourus avec un corps de l'armée +d'Aragon, et par le commissaire-général de police Saulnier. J'annonçai +franchement la défection du roi de Naples, et qu'un million d'hommes +allait se précipiter sur la France, qu'il n'était plus possible de +sauver que par une grande mesure politique; je vis que mes opinions, +aussi bien que mes révélations, contrariaient les fonctionnaires, qui, +par zèle pour l'empereur, ne reculaient pas devant les horreurs d'un +siége. Ils ne déguisèrent pas la gêne qu'ils ressentaient de ma +présence, et je m'aperçus bientôt qu'ils avaient des instructions +secrètes à mon égard. Augereau, n'ayant point prêté l'oreille au seul +projet de délivrance qui fût dans les intérêts de la révolution dont il +était pourtant un zélateur sincère, finit par donner les mains à la +mesure provoquée par le préfet et le commissaire-général de police, qui +tendait à me forcer de quitter Lyon pour aller résider provisoirement à +Valence. Je cédai, quoiqu'à regret, et je pris la route du Dauphiné, en +jetant un regard d'impatience sur celle de Paris, la seule que j'aurais +voulu pouvoir traverser en poste. + +Ce fut à Valence que j'appris l'arrivée à Vesoul de MONSIEUR, comte +d'Artois, et les terreurs de Napoléon aux premières lueurs de royalisme +qui venaient de percer à Troyes en Champagne. J'appris peu de jours +après, coup sur coup, l'arrivée du duc d'Angoulême au quartier-général +de lord Wellington, la perte de la bataillé d'Orthez par Soult, la perte +de la bataille de Laon par Napoléon, et l'entrée du duc d'Angoulême à +Bordeaux. Combien alors mes regrets devinrent plus vifs de me voir à +plus de cent lieues de la capitale, où une révolution politique devait +nécessairement éclater à la suite de tant de désastres! L'occupation de +Lyon par les Autrichiens, ayant eu lieu presqu'aussitôt, et le maréchal +Augereau, reculant son quartier-général à Valence, je me rendis à +Avignon dans l'attente des événemens, et toujours à la veille de +m'élancer vers Paris au premier signal. Mais, entouré par différens +corps d'armée, réduit à des conjectures et à des bruits vagues par +l'interruption des courriers, et par la difficulté des communications, +je balançai trop sans doute à prendre un parti décisif. Que je me suis +repenti, dans la suite, de ne pas m'être rapproché furtivement de Paris +par le centre de la France, libre encore de l'invasion étrangère! Une +seule considération put m'arrêter; je craignis que les instructions +secrètes qui me concernaient n'eussent été transmises à chaque préfet +individuellement. + +J'étais à Avignon sans aucun caractère politique, et j'habitais les +mêmes appartemens où fut assassiné un an plus tard le malheureux Brune. +Là, je trouvai l'esprit public monté contre Napoléon, au point que je +pus faire afficher que je recevrais tous les corps, toutes les +autorités constituées, auxquels j'annonçais le renversement prochain du +gouvernement impérial, mais que Murat, dans la Haute-Italie, travaillait +pour la bonne cause. Plus qu'à Lyon et à Valence, il se manifestait à +Avignon des dispositions à voir Napoléon déchu, remplacé par une +autorité quelconque. Enfin, la nouvelle des événemens du 31 mars me +parvint. Forcé de faire un long détour, de prendre la route de Toulouse +et de Limoges, je n'arrivai à Paris que dans les premiers jours d'avril, +mais il était trop tard. La formation d'un gouvernement provisoire dont +j'aurais dû faire partie, la déchéance de Napoléon que j'eusse +ambitionné de prononcer, mais effectuée sans moi; enfin, la restauration +des Bourbons, à laquelle je me fusse opposé pour faire prévaloir le plan +de régence qui était mon ouvrage, anéantissaient mes projets et me +rejetaient dans la nullité politique, en présence de princes que j'avais +offensés; je sentais que la clémence pouvait être d'accord avec la bonté +de leur coeur, mais qu'elle n'en était pas moins incompatible avec le +principe de la légitimité. + +J'ai entendu agiter depuis cette double question: si le duc d'Otrante se +fût trouvé à Paris, eût-il fait partie du gouvernement provisoire, et +dans cette supposition quel eût été le résultat de la révolution du 31 +mars? + +Ici je dois à mes contemporains quelques éclaircissemens relatifs à des +circonstances secrètes que j'ai jugé à propos de ne point morceler dans +mes récits, afin de les mieux présenter dans tout leur jour, car il est +des aveux qui ne peuvent être justifiés que par les conjonctures, et +qu'on ne doit se permettre qu'à la faveur des temps. Je confesserai +d'abord que, pénétré de la nécessité de prévenir la réaction de l'Europe +et de sauver la France par la France, les événemens de 1809, +c'est-à-dire la guerre d'Autriche et l'attaque des Anglais sur Anvers, +n'étaient que les premiers moyens d'exécution d'un plan de révolution, +qui avait pour but le détrônement de l'empereur. Je confesserai aussi +que j'avais été l'âme de ce plan, seul capable de nous réconcilier avec +l'Europe, et de nous ramener à un gouvernement raisonnable. Il demandait +le concours de deux hommes d'état, l'un dirigeant le cabinet de Vienne, +l'autre, le cabinet de St.-James, je veux parler du prince de +Metternich et du marquis de Wellesley, à qui j'avais envoyé, à cet +effet, M. de Fagan, ancien officier au régiment irlandais de Dillon, que +son caractère insinuant rendait propre à une mission si délicate. + +Avant d'en venir à de pareilles ouvertures, je n'avais point négligé, +dans l'intérieur, de me rapprocher du seul homme dont la coopération me +fut indispensable: on devine qu'il s'agit du prince Talleyrand. Notre +réconciliation avait eu lieu dans une conférence à Surêne, chez la +princesse de Vaudémont. Dès les premiers épanchemens, nos idées +politiques s'étaient accordées, et une sorte de coïncidence s'était +établie entre nos plans pour l'avenir. Pourtant je n'avais pu échapper à +la morsure épigrammatique de mon noble et nouvel allié qui, après +l'entrevue, questionné par ses affidés sur ce qu'il pensait à mon égard, +répondit: «Oui, oui, j'ai vu Fouché, c'est du papier doré sur tranche.» + +On ne manqua pas de me rapporter le propos; je ne m'en montrai pas +offensé; les considérations de politique dominant toujours chez moi +l'irritabilité de l'amour-propre. + +J'avais également senti la nécessité de me mettre en rapport direct avec +l'un des sénateurs les plus influens, M. de S....., qui, lui-même, était +en relation intime avec la secrétairerie d'état par l'entremise de +Maret, son ancien compagnon de captivité. Une pareille conquête m'était +d'autant plus précieuse que, depuis la disgrâce de Bourienne, je n'avais +plus à la secrétairerie d'état, dans mes intérêts, que des subalternes, +à qui les fils des hautes intrigues échappaient souvent. Mais quel moyen +de m'attacher un personnage que je comptais depuis long-temps au nombre +de mes antagonistes déclarés! La sénatorerie de Bourges étant venue à +vaquer, j'y vis aussitôt le prix de la réconciliation; je manoeuvrai en +conséquence: S........ l'obtint; j'eus dès-lors un ami de plus au Sénat, +et comme un oeil toujours ouvert dans le cabinet de Napoléon. + +Un homme me manquait encore; le maréchal M......, chef de la +gendarmerie. Jusqu'alors il m'avait été contraire; nommé au commandement +d'un corps d'armée en Catalogne, mais quoique dans les grands emplois, +dénué de ressources pécuniaires pour entrer en campagne; je connus son +embarras, et je lui envoyai, d'après le conseil d'un ami, une réserve de +quatre-vingt mille francs dont je pouvais disposer, et pour la remise de +laquelle j'obtins l'autorisation de l'empereur. Ainsi, dans l'espace de +très-peu de mois, de tous mes ennemis je me fis des amis. J'avais deux +ministères dans mes mains: l'intérieur et la police; j'avais la +gendarmerie à ma disposition et une nuée d'observateurs à mes ordres; +j'avais de plus pour levier dans l'opinion la clientelle immense des +vieux républicains et des royalistes persévérans, qui trouvaient une +égide dans mon crédit. Tels étaient les élémens de mon pouvoir, quand +Napoléon, engagé dans la double guerre d'Espagne et d'Autriche, et +désormais jugé perturbateur incorrigible, me parut dans une position +tellement inextricable que je formai le plan que j'ai révélé plus haut. +Soit que son instinct m'eût deviné, soit que des indiscrétions +inhérentes au caractère français eussent éveillé ses soupçons: car, pour +trahi, je ne le fus pas; ma disgrâce presque subite, comme je l'ai +raconté dans la suite des événemens de 1809, reculèrent de cinq années +la ruine du trône impérial. Et c'était, protégé par de tels souvenirs, +soutenu par une puissance d'opinion qui ne m'avait abandonné ni lors de +ma défaveur, ni dans mon exil; c'était, en outre, secondé par la +réputation d'homme d'état qui avait prophétisé la chute de Napoléon avec +la précision d'un calculateur froid et prévoyant, que je me trouvai +surpris par les événemens du 31 mars. Si j'eusse été à Paris alors, sans +aucun doute le poids de mon influence et ma connaissance parfaite des +secrets de tous les partis m'auraient permis d'imprimer à ces événemens +extraordinaires une toute autre direction. Ma prépondérance et ma +décision prompte auraient prévalu sur l'influence plus mystérieuse et +plus lente de M. de Talleyrand. Cet homme si élevé n'aurait pu cheminer +qu'attelé avec moi au même char. Je lui aurais révélé toutes les +ramifications de mon plan politique; et en dépit de l'odieuse police de +Savary, du ridicule gouvernement de Cambacérès, de la lieutenance +générale du mannequin Joseph et de la lâcheté du Sénat, nous aurions +redonné la vie à ce cadavre de la révolution; et ces patriciens +dégradés n'auraient plus songé, comme ils l'ont fait trop tard, qu'à se +conserver eux mêmes. Par notre impulsion ils auraient prononcé, avant +l'intervention étrangère, la déchéance de Napoléon, et proclamé le +conseil de régence, tel que j'en avais arrêté les bases. Ce dénouement +était le seul qui pût mettre à couvert la révolution et ses principes. +Mais les destins en avaient autrement décidé.[37]. Napoléon lui-même +conspira contre son propre sang. Que de ruses de sa part; que de +prétextes pour me tenir éloigné de la capitale, où il redoutait même la +présence de son fils et de sa femme! car, on ne doit pas s'y méprendre, +l'ordre laissé à Cambacérès de faire partir immédiatement pour Blois +l'impératrice et le roi de Rome, à la moindre apparition des alliés, +n'eut pas d'autre motif que de parer à une révolution qui pouvait être +opérée par l'établissement d'une régence nationale. Lorsqu'après s'être +laissé, pour ainsi dire, escamoter sa capitale par l'empereur Alexandre, +il voulut avoir recours à la régence pour dernier expédient, il était +trop tard. Les combinaisons de M. de Talleyrand avaient prévalu, et ce +fut lorsqu'un gouvernement provisoire était déjà tout formé, que je vins +me présenter devant la restauration. Quelle position, grands dieux! +Agité par la conscience de tant de titres qui me reportaient au pouvoir, +et par le sentiment d'un remords qui m'en repoussait; frappé moi-même +d'un spectacle tout nouveau pour la génération; l'entrée publique d'un +fils de France, qui, jouet de la fortune pendant vingt-cinq ans, +revoyait, au milieu des acclamations et de l'allégresse publique, la +capitale de ses aïeux, décorée des drapeaux et des emblêmes de la +royauté; ému, je l'avoue, par ce tableau touchant d'une bonté royale, se +mêlant à une ivresse royaliste, je fus subjugué[38]; je ne dissimulai +ni mon regret ni mon repentir; je les manifestai en plein Sénat, en le +pressant d'envoyer une députation à S. A. R. MONSIEUR, et me déclarant +indigne d'en faire partie, de paraître moi-même devant le représentant +du monarque; m'élevant avec force contre ceux de mes collègues qui +prétendaient imposer des chaînes aux Bourbons. + +[Note 37: Dites plutôt qu'en dépit de tant d'intrigues, de toute la +puissance militaire de Bonaparte, et des longues aberrations de la +politique européenne, la Providence a voulu enfin que les Bourbons, que +nos princes du sang français pussent reprendre leur sceptre. Nous sommes +consolés aujourd'hui de tant de guerres et de calamités par le règne de +Charles X, que la haute sagesse de Louis XVIII a su nous ménager. (_Note +de l'éditeur_.)] + +[Note 38: Voyez ici les effets de cette même Providence: Quel +sublime et touchant spectacle que celui de la rentrée du fils de France +dans l'immortelle journée du 12 avril 1814! Ce spectacle touche l'âme +d'un régicide; le sentiment du remords l'oppresse; il reconnaît dans ce +grand dénouement la main de la divine Providence, qui préparait, dix +années à l'avance, la douce et paternelle domination de Charles X, de ce +roi chevalier, salué par les acclamations des Parisiens dans les +préludes de notre restauration. (_Note de l'éditeur_.)] + +Le mois n'était pas écoulé que, tourmenté d'une secrète inquiétude que +m'inspirait le voisinage de Napoléon à l'île d'Elbe, voisinage que +j'entrevoyais pouvoir devenir fatal à la France, je pris la plume et je +lui adressai la lettre suivante que je livre à l'impartialité de +l'histoire: + +«Sire, lorsque la France et une partie de l'Europe étaient à vos pieds, +j'ai osé vous faire entendre constamment la vérité. Maintenant que vous +êtes dans le malheur, j'éprouve plus de crainte de blesser votre +sensibilité, en vous parlant le langage de la sincérité; mais je vous le +dois, puisqu'il vous sera utile et même nécessaire. + +»Vous avez accepté, comme retraite, l'île d'Elbe et sa souveraineté. Je +prête une oreille attentive à tout ce qui se dit au sujet de cette +souveraineté et de cette île. Je crois qu'il est de mon devoir de vous +assurer que la situation de cette île, en Europe, ne vous convient pas, +et que le titre de souverain de quelques acres de terre convient encore +moins à celui qui a possédé un Empire immense. + +»Je vous supplie de peser ces deux considérations, et vous sentirez +combien elles sont fondées. + +»L'île d'Elbe est à très-peu de distance de l'Afrique, de la Grèce et de +l'Espagne; elle touche presqu'aux côtes d'Italie et de France. De cette +île, la mer, les vents et une petite felouque peuvent vous amener +subitement dans les pays les plus exposés à l'agitation, aux événemens, +aux révolutions. La stabilité n'existe encore nulle part; dans cet état +de mobilité des nations, un génie comme le vôtre peut toujours exciter +de l'inquiétude et des soupçons parmi les puissances européennes; sans +être criminel, vous pouvez être accusé, et sans être criminel, vous +pouvez aussi faire du mal, car l'alarme est un grand mal tant pour les +gouvernemens que pour les nations. + +»Un roi qui monte sur le trône de France désire régner uniquement par la +justice; mais vous savez de combien de passions un trône est entouré, et +avec quelle adresse la haine donne à la calomnie les couleurs de la +vérité. + +»Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant ce que +vous avez perdu, ne peuvent servir qu'à augmenter l'amertume de vos +regrets; il ne paraîtront pas des débris, mais une vaine représentation +de tant de grandeurs qui se sont évanouies. Je dis plus, sans vous +honorer, il vous exposeront à de plus grands dangers. On dira que vous +ne gardez les titres que parce que vous conservez toutes vos +prétentions. On dira que le rocher de l'île d'Elbe est le point d'appui +sur lequel vous voulez placer le levier, d'où vous chercherez à soulever +de nouveau le monde entier. + +»Permettez-moi de vous dire toute ma pensée. Il serait plus glorieux et +plus consolant pour vous de vivre comme un simple particulier; et, à +présent, l'asile le plus sûr et le plus convenable pour un homme comme +vous, est dans les États-Unis de l'Amérique. Là, vous recommencerez +votre existence au milieu d'un peuple encore neuf, qui saura admirer +votre génie sans le craindre. Vous serez sous la protection de lois +également impartiales et inviolables, comme tout ce qui respire dans la +patrie de Francklin, de Washington et de Jefferson. Vous prouverez aux +Américains que si vous étiez né parmi eux, vous auriez pensé et voté +comme eux; et que vous auriez préféré leurs vertus et leur liberté à +toutes les dominations de la terre.» + +Cette lettre, dont je crois pouvoir m'honorer, fut mise plus tard, par +des royalistes, sous les yeux de MONSIEUR, comte d'Artois, avec la +lettre suivante que j'adressai à Son Altesse Royale. + + »Monseigneur, + +»J'ai voulu rendre un dernier service à l'empereur Napoléon, dont j'ai +été dix ans le ministre. Je crois devoir communiquer à Son Altesse +Royale la lettre que je viens de lui écrire. Ses intérêts ne peuvent +être pour moi une chose indifférente, puisqu'ils ont excité la pitié +généreuse des puissances qui l'ont vaincu. Mais le plus grand de tous +les intérêts pour la France et pour l'Europe, celui auquel on doit tout +sacrifier, c'est le repos des peuples et des puissances après tant +d'agitations et de malheurs; et le repos, même alors qu'il serait établi +sur de solides bases, ne serait jamais suffisamment assuré; on n'en +jouirait jamais tant que l'empereur Napoléon serait dans l'île d'Elbe. +Napoléon sur ce rocher serait pour l'Italie, pour la France, pour toute +l'Europe, ce que le Vésuve est à côté de Naples. Je ne vois que le +Nouveau-Monde et les États-Unis auxquels il ne pourra pas donner de +secousses.» + +Par cette lettre, le prince, dont la sagacité ne peut être révoquée en +doute, put juger ce qu'il ne savait qu'imparfaitement peut-être, que je +ne devais pas être rangé au nombre des adhérens de Napoléon. + +Consulté par des courtisans et par des ministres, je leur répétai +plusieurs fois: «Gardez le silence sur tous les torts; placez-vous à la +tête du bien qui s'est fait depuis vingt-cinq ans; rejetez le mal sur +les gouvernemens qui vous ont précédés, et plus justement encore sur les +événemens; servez-vous à la fois de la vertu qui a éclaté dans +l'oppression, de l'énergie qui s'est développée dans nos discordes, et +des talens qui se sont produits dans le délire. Si le roi ne prend pas +la nation pour point d'appui, son autorité s'affaiblira, ses courtisans +seront réduits à provoquer autour de lui de stériles hommages qui le +perdraient. Gardez-vous, ajoutais-je, de toucher à la couleur de la +cocarde et du drapeau; cette question n'est pas bien comprise, elle +n'est frivole qu'en apparence, elle décide de tout, c'est la question +de l'étendard sous lequel la nation se ralliera; la couleur du ruban +semblera décider de la couleur du règne. Ce sacrifice est pour le roi ce +que fut pour Henri IV celui de la messe.» On voit que dans mes conseils +je n'hésitais pas à constituer le roi chef de la révolution, à qui se +fut offerte ainsi une garantie plus sûre que celle de la Charte +elle-même; mes opinions, les intérêts de ma patrie et les miens m'en +prescrivaient la loi; mais si j'avais pour moi de nombreux partisans, +soit parmi les royalistes, soit parmi les hommes de la révolution, +j'avais contre moi les bonapartistes et les restes de la police de +Savary. Ceux-ci me représentaient comme rongé de chagrin de n'avoir pu +aider au renversement de l'édifice que je m'étais complu à élever, comme +étant accouru auprès du trône légitime, affectant des remords et offrant +à tout prix mes services à l'auguste famille que j'avais outragée; +ceux-là, au contraire, me désignaient comme le seul homme capable de +fonder la sécurité des Bourbons, comme un chef plein de sagacité, +pouvant disposer d'une partie des élémens du corps politique. Je ne +crois pas m'abuser en affirmant que telle était l'opinion de la +majorité du faubourg St.-Germain. + +J'entrai en correspondance avec plusieurs personnages importans de la +cour; entre autres avec mon ami Malouet, qui, de son exil à Tours, +venait d'être appelé par le roi au ministère de la marine. Toutes les +lettres que je lui écrivais étaient mises sous les yeux du roi; je lui +recommandais, ainsi qu'à tous ceux qui venaient de la part du monarque +me demander des conseils, de ne point établir de lutte entre les +anciennes passions et les nouvelles, entre la nation et les émigrés; +mais on n'avait la force de suivre aucun de mes avis; on se laissait +entraîner par le torrent. + +Vers la fin de juin, le roi ayant ordonné à M. de Blacas de venir +conférer avec moi, j'eus la visite de ce ministre que je reçus avec +froideur; je le savais entouré de personnes qui étaient mes ennemis, et +qui ne jouissaient d'aucun crédit dans l'opinion, telles que Savary, +Bourienne, l'ancien préfet de police Dubois, et une certaine madame +P****, femme décriée et affichée; je savais que tous réunis, ils +s'efforçaient de circonvenir et d'égarer M. de Blacas. Le peu de liant +de son esprit, son inexpérience des affaires, jointe à l'aversion que +m'inspirait ses entourages, firent qu'il ne put me comprendre et que je +ne m'ouvris pas entièrement. Toutefois, comme Louis XVIII allait être +instruit que j'avais apporté de la réserve et de la défiance dans mes +communications avec son ministre, je pris la plume, et j'écrivis le +lendemain à M. de Blacas une lettre détaillée, bien sûr que le roi en +aurait bientôt connaissance. Je lui disais que l'agitation de la France +avait pour cause dans le peuple la crainte du retour des droits féodaux; +dans les possesseurs des biens d'émigrés, l'inquiétude pour leurs +domaines; dans ceux qui s'étaient prononcés fortement, soit pour la +république, soit pour Bonaparte, le doute sur leur sûreté personnelle; +dans l'armée, la perte et le regret de tant d'espérances, de gloire et +de fortune; et enfin dans les constitutionnels, l'étonnement où les +laissait la Charte, dont le roi avait voulu faire une émanation de la +puissance héréditaire de son trône. Parmi ces causes, la plus dangereuse +était précisément celle dont toute la sagesse du roi et de ses ministres +n'aurait pu prévoir ni empêcher entièrement l'action; je veux parler du +mécontentement des troupes, et j'en déduisais les motifs; je disais, +entr'autres, qu'une armée, et une armée surtout formée par la +conscription, prend toujours l'esprit de la nation au milieu de laquelle +elle vit, et qu'elle finit toujours par être contente ou mécontente avec +la nation et comme elle. J'ajoutais que dans cette cause de mécontement, +se mêlait encore le génie de Bonaparte. «Une nation, observais-je +encore, où depuis vingt-cinq ans les esprits et les âmes ont été dans +une action assez forte pour donner des secousses à l'univers, ne peut +pas, sans de longues gradations, rentrer dans un état doux et paisible; +il ne faut donc pas entreprendre d'arrêter son activité; il faut donner +à cette activité, devenue dévorante, d'autres alimens; il faut ouvrir et +élargir de toutes parts les carrières sans bornes de toutes les +industries, de toutes les branches de commerce, de tous les arts, de +toutes les sciences et de leurs découvertes; enfin de tout ce qui étend +la raison et la puissance de l'homme. Le dix-neuvième siècle commence à +peine; il faut qu'il porte le nom de Louis XVIII, comme le dix-septième +siècle porta le nom Louis XIV.» Je plaidais également la cause de la +liberté de la presse et de la liberté individuelle; et je terminais +ainsi: «Une multitude de Français, dévoués à tous les malheurs des +Bourbons comme ils l'avaient été à leur puissance, sont revenus avec la +dynastie de leurs rois; ils ne peuvent plus prétendre à rentrer dans +leurs domaines sans exciter de violentes commotions et une guerre +civile: eh bien! qu'un des ministres du roi, avec la logique d'un esprit +sain et l'éloquence d'une âme qui sent tout ce qu'on doit à de grands +malheurs et à de grandes vertus, demande aux deux Chambres une somme +annuelle destinée à servir d'indemnité à des infortunes et à des +indigences si dignes d'être assistées par une nation héroïque et +sensible; j'en réponds, la proposition, dans les Chambres, serait +transformée en loi par acclamation.» + +Mais de tels avis ne pouvaient être que stériles, tant qu'ils +partiraient d'un homme hors de la sphère du pouvoir. J'avoue que, poussé +et appuyé par un parti loyaliste nombreux, et dont les ramifications +s'étendaient jusqu'à la cour; j'avoue qu'on m'avait laissé entrevoir la +possibilité d'arriver au ministère pour dominer les circonstances; mais +j'avais contre moi M. de Blacas livré à l'influence astucieuse de +Savary, qui, vendu à Bonaparte, tremblait qu'une porte me fût ouverte +aux conseils du roi. J'avais de plus à combattre trop de souvenirs, +d'intérêts, et surtout de prétentions rivales. Je ne me dissimulai pas +que l'argument qu'on reproduisait sans cesse contre moi était +malheureusement sans réplique. Je jugeai ma position, et je partis avec +ma famille pour mon château de Ferrières, d'où je me proposais +d'observer les événemens. Il me fallut résister aux voeux de mes amis, +pour me tenir ainsi à quelque distance de la capitale. + +J'étais persuadé d'avance que les hommes faibles ou incapables qui +tenaient le timon de l'État, continueraient à suivre de fausses maximes +de politique, et à donner aux affaires une fâcheuse direction. + +Ainsi, que de sérieuses réflexions venaient m'assiéger sur la position +équivoque et bizarre du nouveau gouvernement! Comme homme d'état, il ne +pouvait m'échapper qu'il s'était opéré une restauration sans +révolution, puisque tous les rouages du gouvernement impérial +subsistaient encore, et qu'il n'y avait de changé, si je puis m'exprimer +ainsi, que l'_individualité_ du pouvoir. Et en effet, que retrouvait-on +dans un laps de vingt années qui fût resté immuable? Clergé, noblesse, +institutions, corporations diverses, grandes propriétés héréditaires, +rien n'avait échappé au bouleversement. En remontant sur le trône, les +Bourbons trouvèrent de l'appui dans les coeurs, mais non dans les +intérêts. Telle fut l'origine et la cause première de la commotion dont +les indices précurseurs commençaient dès-lors à se révéler à mes yeux. +La France était partagée en partisans et en adversaires de la +restauration; Louis XVIII régnait sur une nation divisée et souffrante; +tous les fauteurs de la domination impériale, tous les hommes qui +avaient marqué dans nos crises révolutionnaires, appréhendèrent d'entrer +en partage de dignités avec l'ancienne noblesse; ils avaient cherché des +garanties, ils en avaient obtenu, ou du moins ils avaient cru en trouver +dans cette déclaration réclamée du roi, et promulguée par ce prince +avant son entrée dans la capitale. + +Mais, d'un autre côté, les revers de Napoléon s'étaient succédés avec +tant de rapidité, que les possesseurs des hauts emplois et des grandes +fortunes n'avaient pas eu le temps de réformer leur luxe. Quand les +Bourbons furent rappelés, il fallut compter avec soi-même, et arrêter +subitement le cours de ces dépenses effrénées. Quelle source de +mécontentement et d'irritation dans les notabilités sociales! Une autre +cause bien plus alarmante d'instabilité pour le nouveau gouvernement, +résidait dans l'armée encore intacte; on ne l'avait point licenciée, +faute énorme! car tous les vieux soldats, tous les prisonniers rendus à +la France étaient animés d'un esprit opposé à la restauration, et +dévoués aux intérêts de l'ex-empereur. + +Le roi, au lien d'accepter la Charte, l'avait octroyée; autre sujet de +mécontentement de la part de cette grande masse de Français dont l'ère +politique datait de la révolution. La Charte confirmait, il est vrai, +les titres, les honneurs, et en quelque sorte les places; elle +légalisait les acquisitions des propriétés nationales; ce n'était point +encore assez pour tant d'hommes inquiets et prévenus. D'ailleurs, la +Charte trouvait une foule de contradicteurs. Selon les uns, elle n'était +point assez libérale; selon les partisans de l'ancien régime, la vieille +constitution du royaume eût été préférable. Qu'on ajoute à cet état de +choses la mollesse et l'incertitude de ministres qui, n'étant ni +royalistes, ni patriotes, s'imaginaient pouvoir rendre la France +ministérielle. Qu'on y joigne enfin les appréhensions qu'entretenait le +congrès de Vienne, qui, en voulant reconstruire l'Europe, menaçait les +États devenus le domaine de la révolution de les soumettre à un ordre +politique anti-révolutionnaire. C'est ainsi que s'alarmèrent les +intérêts émanés de vingt-cinq années de troubles. Les royalistes +s'affaiblissaient et se divisaient à mesure que leurs adversaires, +frémissant au nom seul des Bourbons, mettaient plus d'opiniâtreté à +méconnaître leurs droits. La possibilité du retour de Napoléon, rangée +d'abord parmi les chimères, devint l'idée favorite de l'armée; on forma +des complots, on se joua de la police royale. Il est facile de +concevoir qu'ayant occupé tant de postes élevés dans l'État, conservant +encore dans les affaires de si nombreuses relations, et dans la capitale +une clientelle si dévouée, mes observations s'étendaient sur toutes les +trames qu'on y préparait. + +J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un homme qui avait eu beaucoup +d'influence, et qui commençait à la perdre, m'écrivit pour m'engager à +faire partie d'un comité secret où il s'agissait d'un projet de +bouleversement. Je fis sur le billet même d'invitation cette seule +réponse, qui ne resta point inconnue: «Je ne travaille point en _serres +chaudes_; je ne veux rien faire qui ne puisse paraître au _grand air_.» + +Cependant il se formait des affiliations; des hommes influens +contractaient entre eux des engagement politiques. Il me parut bientôt +évident que l'État marchait vers une crise, et que les adhérens de +Napoléon s'étaient coalisés pour la faire éclore. Mais aucun succès +n'était possible sans ma coopération; je n'étais rien moins que décidé à +l'accorder à un parti contre lequel je couvais de longs ressentimens. On +revint plusieurs fois à la charge, divers plans me furent proposés; tous +tendaient à détrôner le roi et à proclamer ensuite, soit un prince +d'une autre dynastie, soit une république provisoire. Un parti militaire +vint me proposer de déférer la dictature à Eugène Beauharnais. J'écrivis +à Eugène, croyant la partie déjà liée: je n'en reçus qu'une réponse +vague. Dans l'intervalle, tous les intérêts de la révolution vinrent se +grouper autour de moi et de Carnot, dont la lettre au roi produisit une +sensation qui accusait de plus en plus l'impéritie du ministère. +L'affaire d'Excelmans vint ajouter à la conviction qu'un parti +considérable, dont le foyer était à Paris, voulait rétablir Napoléon et +le gouvernement impérial. + +Quand, aux approches de l'hiver, je rentrai dans la capitale, le +gouvernement royal me parut miné par deux partis ennemis de la +légitimité, et désormais sans ressource. Le roi, dans sa haute sagesse, +avait chargé M. le duc d'Havre de remplacer M. de Blacas dans ses +communications confidentielles avec moi. La noblesse du caractère de ce +seigneur, autant que sa franchise, lui concilièrent toute ma confiance; +je lui ouvris mon coeur, et je me trouvai entraîné à une expansion que +je n'avais jamais connue; jamais je n'avais eu dans aucun instant de ma +vie autant d'abandon; jamais je ne trouvai dans mon âme une éloquence +aussi vraie, une sensibilité aussi profonde que celles qui +accompagnèrent le récit des circonstances par lesquelles j'avais été +fatalement entraîné à voter la mort de Louis XVI. Je puis le dire, cet +épanchement arraché à mon coeur, tenait à la fois du remords et de +l'inspiration. Je ne me rappelle pas moi-même, sans être ému, les larmes +que je vis répandre à mon vertueux interlocuteur, à ce noble duc, type +de la vraie chevalerie française et loyale. + +Nos entretiens politiques étaient tous recueillis pour être ensuite +communiqués au roi. Mais les plaies de l'État étaient sans remède, un +grand coup était inévitable. Placé, d'un côté, entre les Bourbons, qui +ne m'accordaient qu'une demi-confiance, dont le système me fermait +toutes les routes du pouvoir et des honneurs, envers qui je me trouvais +dans une fausse position, et d'ailleurs sans aucune espèce d'engagement; +de l'autre, entre le parti auquel j'étais redevable de ma fortune, et où +me poussait une communauté d'opinions et d'intérêts, au moment où une +incertitude prolongée de ma part pouvait m'isoler de l'un et de l'autre, +je me jetai tout entier dans ce dernier. Intérieurement ce n'était point +aux Bourbons que je me décidai à faire la guerre, mais au dogme de la +légitimité. J'étais pourtant contrarié dans mes combinaisons par +l'existence d'un parti bonapartiste, qui, usant de toute son influence +sur l'armée, nous tenait tous sous sa dépendance. Ce fut mon ancien +collègue Thibaudeau qui, le premier, me révéla les progrès de la faction +de l'île d'Elbe, dont il était le principal agent. Je vis qu'il n'y +avait pas de temps à perdre; je jugeai d'ailleurs que Napoléon servirait +au moins de point de ralliement à l'armée, sauf à le culbuter ensuite, +ce qui me parut d'autant plus facile que l'empereur n'était plus à mes +yeux qu'un personnage usé, dont le premier rôle ne pouvait pas être joué +une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau fît des ouvertures +aux affidés de Napoléon, et je fis admettre aux conférences Regnault, +Cambacérès, Davoust, S*, B*, L*, C*, B* de la M, M. de D*; mais +j'exigeai des concessions et des garanties, refusant de me joindre à ce +parti si leur chef, abjurant le despotisme, n'adoptait pas un système +de gouvernement libéral. Notre coalition fut cimentée par la promesse +d'un partage égal de pouvoir, soit dans le ministère, soit dans le +gouvernement provisoire un moment de l'explosion. D'après le plan arrêté +avec Thibaudeau, je me hâtai d'envoyer mon émissaire J***** à Murat, +pour le presser de se déclarer l'arbitre de l'Italie; en même temps le +grand comité dépêcha le docteur R****** à l'île d'Elbe. Lyon et Grenoble +devinrent dans le Midi les deux pivots de l'entreprise; dans le Nord, un +mouvement militaire, dirigé par d'Erlon et Lefèvre-Desnouettes, devait +déterminer la fuite ou l'enlèvement de la famille royale, ce qui eût +amené la formation d'un gouvernement provisoire dont je devais faire +partie avec Carnot, Caulaincourt, Lafayette et N..... Ressaisir le +pouvoir suprême au milieu de la confusion générale, tel était le but de +nos combinaisons. Pressé de se réconcilier avec Napoléon, et dans +l'espoir de rester maître de l'Italie, Murat, quoique allié de +l'Autriche, prit le premier les armes sous des prétextes insidieux; +cette levée de boucliers, en apparence dirigée contre Louis XVIII, jeta +le trouble dans le conseil du roi. Trente mille hommes furent aussitôt +dirigés vers Grenoble et les Alpes, ou plutôt ainsi jetés au devant de +Napoléon. L'habileté de cette tactique ne fut point pénétrée. Sur ces +entrefaites se fit, à Cannes, le débarquement de l'empereur; et ce qui +prouve que nous ne sommes point une nation conspiratrice, c'est que, +depuis plus de quinze jours, le renversement des Bourbons était +publiquement avoué par tous les partis et un sujet de conversation +universel; la cour seule s'obstinait à ne pas voir ce qui n'avait plus +de nuage que pour elle. + +Avant d'aborder les événemens du 20 mars, jetons un regard en arrière. +On a dû voir que je n'avais eu d'abord aucune intention d'embrasser le +parti de la révolte; j'avais eu seulement le dessein d'amener le cabinet +des Tuileries à se saisir des rênes de la révolution et à les maîtriser +en les dirigeant d'une main forte au milieu de tous les obstacles. Je +crois pouvoir l'avouer sans trop d'orgueil, j'étais seul capable de me +mettre à la tête d'un pareil système et de le maintenir; à la cour, à +Paris et dans les provinces, tout le monde me désignait pour cette +tentative hardie. J'eus à lutter contre des rivalités à qui mes +antécédens paraissaient fournir des armes invincibles; mais jusqu'au +dernier moment, je ne cessai de chercher quelque _mezzo-termine_, +quelque voie de conciliation, qui pût dispenser de recourir à +l'expédient désespéré du retour de l'empereur. On a vu comme en cela je +n'avais fait que céder à la nécessité. Ce ne fut qu'au moment du +débarquement de Napoléon que j'eus une parfaite connaissance de la +fatale combinaison qui le ramenait sur notre rivage. Son but embrassait +trois parties distinctes: le retour de Napoléon à Paris, l'enlèvement du +roi et de la famille royale, l'évasion de Marie-Louise et de son fils +retenus à Vienne. La première partie de ce plan était celle dont +l'exécution offrait le plus de facilité, vu la disposition à la +défection de presque toutes les troupes. Il n'en était pas de même de +l'enlèvement du roi et de la famille royale; il aurait fallu qu'une +armée vînt fondre sur la capitale, ce qui excluait la possibilité du +secret; aussi la tentative de Lefèvre-Desnouettes échoua-t-elle. Quant à +l'évasion de Marie-Louise et de son fils, elle fut aussi tentée, et peu +s'en fallut avec succès. Reculant avec une sorte de saisissement contre +l'idée de sacrifier à un coup de main militaire la famille d'un monarque +qui avait témoigné assez de déférence à mon égard pour prendre mes avis, +je fis demander une audience au roi aussitôt que j'appris que Napoléon +marchait sur Lyon. Cette entrevue ne me fut point accordée, mais deux +gentilshommes vinrent de la part du roi recevoir mes communications. Je +les avertis du péril que courait Louis XVIII, et je me fis fort +d'arrêter les progrès du fugitif de l'île d'Elbe, si la cour voulait +consentir aux conditions que j'exigeais. Mes propositions ressortaient +de la nature même des événemens qui se développaient. Un parti patriote, +non moins ennemi que moi du despotisme impérial, venait de s'organiser +subitement; il avait pour chefs MM. de Broglie, Lafayette, d'Argenson, +Flaugergues, Benjamin-Constant, etc.; ils avaient arrêté de demander au +roi: le renvoi de ses ministres, la nomination à la Chambre des pairs de +quarante nouveaux membres, l'élite des hommes de la révolution, et celle +de M. de Lafayette au commandement de la garde nationale. On proposait, +en outre, l'envoi dans les provinces de commissaires patriotes, pour +arrêter la défection des troupes, et stimuler dans leur âme une énergie +nationale. Je n'étais pas étranger au mouvement de ce parti, par lequel +j'arrivais de suite au ministère. Je sentais pourtant qu'il fallait +réunir tous les élémens de la révolution pour les opposer en corps à +l'envahissement du pouvoir du sabre; qu'il fallait opposer un nom à un +nom, et le prestige des souvenirs que réveilleraient dans les coeurs des +hommes libres, l'héritier du premier moteur de la révolution, à celui +d'une gloire qui, en se ravivant tout-à-coup, éblouissait les camps. +Lorsque les ministres du roi me firent demander quels étaient les moyens +que je me proposais d'employer pour empêcher Napoléon d'arriver jusqu'à +Paris, je refusai de les communiquer, ne voulant les révéler qu'au roi +lui-même; mais je protestai que j'étais sûr du succès. Les deux +conditions principales que je réclamais étaient la nomination du premier +prince du sang à la lieutenance générale du royaume, et la remise dans +mes mains, et dans celles de mon parti, de la puissance et du mouvement +des affaires. On refusa l'essai de mes moyens politiques, et nous nous +vîmes forcés, en quelque sorte, de seconder l'essor du parti que +j'aurais voulu paralyser, me croyant d'ailleurs en mesure de substituer +au gouvernement que menaçait de faire revivre Napoléon, un gouvernement +plus populaire. + +Les alarmes dans le palais des Tuileries croissant d'heure en heure, à +mesure que la marche de Napoléon devenait plus rapide et plus certaine, +la cour tourna de nouveau ses regards de mon côté. Quelques royalistes +s'entremirent pour me ménager du moins une entrevue avec _Monsieur_, +frère du roi, chez M. le comte d'Escars. Je demandai seulement qu'il me +fût permis de me rendre au château la nuit à la dérobée, la publicité +d'une telle démarche pouvant compromettre mon influence dans mon parti. +Tout fut réglé en conséquence. MONSIEUR ne se fit pas long-temps +attendre. Il n'était accompagné que de M. le comte d'Escars. +L'affabilité du prince, son abord gracieux, son accueil empressé, où se +peignait sa sollicitude sur les destinées de la France et de sa famille, +enfin ses paroles nobles et touchantes m'émurent le coeur et +redoublèrent mon regret de ce qu'on s'était décidé trop tard à une +entrevue d'une si haute importance; je déclarai avec douleur à ce +prince franc et loyal qu'il n'était plus temps, et qu'il m'était +désormais impossible de servir la cause du roi. Ce fut à la suite d'un +entretien qui ne s'effacera point de mon souvenir que subjugués par le +charme d'une confiance auguste, et puisant dans le douloureux dépit de +mon impuissance une subite inspiration, je m'écriai en effet, au moment +de prendre congé du prince: «Sauvez le roi, je me charge de sauver la +monarchie.» + +Qui aurait pu croire qu'après des communications d'un intérêt si élevé, +il se tramerait presqu'immédiatement contre moi, contre ma liberté, une +sorte de complot, car ce n'était pas autre chose, complot tout-à-fait +étranger d'ailleurs aux véritables intentions d'un souverain magnanime +et de son noble frère: j'en signalerai les auteurs. Quoi qu'il en soit, +j'étais sans nulle défiance dans mon hôtel, lorsque des agens de la +police de Paris, à la tête de laquelle venait d'être placé un Bourienne, +parurent tout-à-coup accompagnés de gendarmes pour m'arrêter. Prévenu à +temps; je pris à la hâte des mesures à l'effet de m'échapper. Déjà les +agens de police se livraient à une recherche active dans mes +appartemens, lorsque les gendarmes chargés de mettre à exécution l'ordre +du nouveau préfet, se présentèrent devant moi. Ces hommes, qui m'avaient +si long-temps obéi, n'osant porter la main sur ma personne, se bornèrent +à me remettre le mandat qui les faisait agir. Je prends ce papier, je +l'ouvre, et à peine ai-je feint de le parcourir, que je dis avec +assurance: «Cet ordre n'est point régulier; restez-là, je vais protester +contre.» Je passe dans mon cabinet, dont la porte était ouverte; je me +place devant mon secrétaire et j'écris; je me lève un papier à la main, +et faisant une soudaine conversion, je descends précipitamment à mon +jardin par une porte secrète. Là, je trouve une échelle appliquée contre +un mur contigu à à l'hôtel de la reine Hortense. Je grimpe lestement; un +de mes gens élève l'échelle, dont je m'empare et que je laisse tomber +sur ses pieds de l'autre côté du mur; je l'escalade aussitôt, et je +descends avec encore plus de promptitude; j'arrive en fugitif près +d'Hortense, qui me tend les bras, et, comme dans le merveilleux d'un +conte arabe, je me vois tout-à-coup au milieu de l'élite des +bonapartistes, dans le quartier-général d'un parti où je trouve +l'hilarité, et où ma présence apporte l'ivresse. + +Cette circonstance impromptu, acheva de dissiper la défiance que ce +parti nourrissait contre moi, et ceux-mêmes qui m'avaient regardé +jusqu'alors comme un partisan presque acquis aux Bourbons, ne virent +plus en moi qu'un ennemi proscrit par les Bourbons. + +Qu'on sache donc à présent que les considérations politiques n'entraient +pour rien dans la tentative de mon arrestation. S. A. R. MONSIEUR alla +même jusqu'à faire dire à des membres influens de la seconde Chambre, +que c'était contre son aveu qu'on avait tenté de m'arrêter, et qu'elle +répondait de la sûreté de ma personne. + +Cette tentative n'était que le résultat d'une connivence intéressée +entre Savary, Bourienne, et B....; quel que fût l'événement du 20 mars, +ce _triumvirat_, ou plutôt les trois membres de ce tripot, voulaient +s'assurer l'exploitation des jeux, et ils étaient convaincus qu'il +fallait me sacrifier pour que leur cupide ambition pût acquérir une +sorte de garantie et d'affermissement. + +Une fois dans leurs mains, qu'auraient-ils fait de moi? On a dit qu'ils +devaient me transférer à Lille; non, ce n'était point à Lille, je l'ai +su depuis, c'était au château de Saumur; et là, je le demande encore, +quoi sort me réservaient-ils? Si j'en crois des révélations que fit +éclore mon retour au pouvoir, l'un de mes ennemis, car tous les trois +n'étaient point capables d'un crime, voulait m'y faire poignarder, et +l'on aurait ensuite imputé ma mort aux royalistes, qui en auraient subi +tout l'odieux. + +Telle était ma position singulière, qu'il me fallut le départ de Louis +XVIII et l'arrivée de Napoléon pour me rendre une entière liberté. +Instruit, l'un des premiers, que les Tuileries étaient vacantes, +j'appris en même temps que Lavalette avait envoyé un courrier à +Fontainebleau, où Napoléon venait d'arriver, pour l'informer du départ +du roi. Madame Ham...., qui avait tant intrigué dans ce bouleversement, +fut contrariée de cette avance qu'on prenait sur elle, et dépêchant +elle-même un courrier en toute hâte pour gagner l'autre de vitesse, se +donna ainsi le mérite du premier avis. + +Porté par les soldats et par quelques flots de peuple, Napoléon reprit +possession des Tuileries, au milieu des siens, qui firent éclater une +joie bruyante. Je ne me trouvais point parmi les autres dignitaires de +l'État, avec lesquels il s'entretint tout d'abord de la situation des +affaires. Napoléon m'envoya chercher: «On a donc voulut vous enlever; me +dit-il en l'abordant, pour vous empêcher d'être utile à votre pays? eh +bien, je vous offre l'occasion de lui rendre de nouveaux services; le +moment est difficile, mais votre courage ainsi que le mien sont +supérieurs à la crise; acceptez encore une fois le ministère de la +police.» Je lui représentai que le porte-feuille des affaires étrangères +serait plus que tout autre l'objet de mon ambition, dans la persuasion +où j'étais de pouvoir là, mieux qu'ailleurs, rendre service à ma patrie. +«Non, me dit-il, chargez-vous de la police, vous avez appris à juger +sainement l'esprit public; à deviner, à préparer, à diriger les +événemens; vous connaissez la tactique, les ressources, les prétentions +des partis: la police est votre fait.» Il n'y eut pas moyen de reculer. +Je lui fis connaître dans toute leur étendue le danger de la situation +des choses. Comme s'il eût voulu me faire entrer plus avant dans ses +intérêts, il me donna l'assurance que l'Autriche et l'Angleterre, afin +de balancer la prépondérance de la Russie, approuvaient secrètement son +évasion et sa rentrée en France; sans y ajouter beaucoup de foi, +j'acceptai le ministère. + +Dès le lendemain, j'appris par Regnault qui m'était dévoué, que +Bonaparte, toujours soupçonneux et défiant à mon égard, aurait voulu ne +point me voir mettre un pied dans le gouvernement; mais qu'il avait cédé +aux instances de Bassano, de Caulaincourt, de Regnault lui-même, et de +ses principaux affidés, qui, en lui exposant leurs engagemens avec moi, +lui firent sentir combien il lui importait de se fortifier de ma +popularité et de l'adhésion du parti dont je disposais. + +Cambacérès, qui pressentait l'issue fatale de ce nouvel intermède, +n'accepta qu'auprès beaucoup d'hésitation le ministère de la justice. Le +porte-feuille de la guerre fut donné à Davoust, encore plus attaché à sa +fortune qu'à Napoléon. Caulaincourt, persuadé qu'on ne pourrait rétablir +aucune relation avec les puissances, refusa d'abord les affaires +étrangères; Napoléon les offrit à Molé qui n'en voulut point et refusa +de même l'intérieur. Trop dévoué à l'empereur pour le laisser sans +ministre, Caulaincourt accepta enfin. De chute en chute l'intérieur +tomba dans les mains de Carnot, choix considéré comme une garantie +nationale. La marine fut rendue au cynique et brutal Decrès, et la +secrétairerie d'état à Bassano, connu pour penser avec les idées de +Napoléon et ne voir qu'avec ses yeux. Par déférence pour l'opinion +publique on éconduisit Savary; toutefois, Moncey ayant refusé la +gendarmerie, on la lui donna; au moins là était-il à sa place. Champagny +et Montalivet, qu'on avait vus sur le pinacle revêtus des plus hauts +emplois, quand Napoléon, presque maître du monde, ne marchait point +encore sur un terrain mouvant, furent se caser modestement, l'un à +l'intendance des bâtimens, l'autre à celle de la liste civile. Bertrand, +également aimable, insinuant et dévoué, remplaçait Duroc dans les +fonctions de grand-maréchal du palais. Napoléon replaça près de sa +personne presque tous les chambellans, écuyers, maîtres de cérémonies +qui l'entouraient avant son abdication. Peu corrigé de sa passion +malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois, il lui en fallait à +tout prix; il se serait cru au milieu de la république, s'il n'eût pas +été environné de l'ancienne noblesse. + +Et pourtant ceux qui lui avaient tendu la main pour franchir la +Méditerranée, prétendaient qu'il avait songé autant à rétablir la +république ou le consulat que l'Empire; mais je savais à quoi m'en +tenir; je savais combien j'avais eu besoin d'insister auprès de ses +adhérens, pour qu'ils le contraignissent à abandonner son système +oppressif et à fournir des gages aux libertés de la nation. Ses décrets +de Lyon n'avaient pas été volontaires; il y avait pris l'engagement de +donner une constitution nationale à la France. «Je reviens, avait-il +dit, pour protéger et défendre les intérêts que notre révolution a fait +naître. Je veux vous donner une constitution inviolable, et qu'elle soit +l'ouvrage du peuple et de moi.» Par ses décrets de Lyon, il avait +renversé la Chambre des pairs d'un seul coup et aboli la noblesse +féodale. C'était aussi de Lyon que, dans l'espoir de prévenir le +ressentiment des puissances, il avait chargé son frère Joseph, alors en +Suisse, de leur faire connaître, par l'intermédiaire de leur ministre +près la Confédération helvétique, qu'il était dans l'intention positive +de ne plus troubler le repos de l'Europe et de maintenir loyalement le +traité de Paris. + +Cette disposition forcée de sa part, la défiance qu'il trouva dans +l'intérieur sur la franchise de ses arrière-pensées, et, je puis le +dire, mon attitude répressive, arrêtèrent l'élan de cet homme prêt à +embraser de nouveau l'Europe. En effet, la nuit même de son arrivée aux +Tuileries, il mit en délibération s'il ne rallumerait pas tous les +brandons de la guerre par l'invasion de la Belgique. Mais un sentiment +de répulsion s'étant manifesté dans ceux qui l'environnaient, il lui +fallut abandonner ce projet; il fléchit sous la main de la nécessité, +quoiqu'il fût armé encore une fois de son pouvoir militaire. D'ailleurs, +depuis les décrets de Lyon, ce pouvoir avait changé de nature. + +Par décret du 24 mars, supprimant la censure et la direction de la +librairie, il compléta ce qu'on était convenu d'appeler la restauration +impériale. La liberté de la presse, parmi nous si agitatrice, et qui +n'en est pas moins la mère de toutes les libertés, venait d'être +reconquise; je n'y avais pas peu contribué, en présence même de son +plus grand ennemi. Napoléon m'objecta que les royalistes, d'une part, +allaient en user pour servir la cause des Bourbons, et les jacobins, de +l'autre, pour rendre suspects ses sentimens et ses projets. «Sire, lui +dis-je, il faut aux Français des victoires, ou les alimens de la +liberté.» J'insistai aussi pour que ses décrets ne continssent plus +d'autres qualifications que celle d'empereur des Français, l'amenant +ainsi à supprimer les _et coetera_ remarqués avec inquiétude dans ses +proclamations et ses décrets de Lyon. + +Mais il se regimbait à l'idée d'être redevable aux patriotes de sa +réinstallation aux Tuileries. «Certains meneurs, me dit-il avec +amertume, voulaient s'approprier l'affaire et travailler pour leur +propre compte. Ils prétendent aujourd'hui m'avoir frayé le chemin de +Paris; je sais à quoi m'en tenir: c'est le peuple, les soldats, les +sous-lieutenans qui ont tout fait; c'est à eux, à eux seuls que je dois +tout.» Je vis à quoi ces paroles avaient trait, et qu'elles mordaient +sur mon parti et sur moi-même. + +On sent bien qu'avec de telles dispositions, il lui fallait s'assurer +d'une police autre que la mienne. Il mande Réal, qu'il venait d'établir +préfet de police; et après l'avoir alléché par de belles promesses et +des dons effectifs, il l'abouche avec Savary, pour aviser aux moyens de +suivre à la piste et de déconcerter mes projets: mais j'étais en mesure. + +Dans ces entrefaites, il apprit avec peine que Louis XVIII se proposait +de rester en observation sur les frontières de la Belgique. Il eut un +autre chagrin. Ney, Lecourbe et d'autres généraux voulaient lui faire +acheter leurs services et le rançonner; il s'en indigna. L'issue de +l'échauffourée royale vint le calmer un peu. Il fut étonné du courage +que déploya le duc d'Angoulême dans la Drôme, et surtout MADAME royale à +Bordeaux; il admira l'intrépidité de cette héroïque princesse, que +n'avait pu abattre la défection d'une armée entière. Je dois ici rendre +justice à Maret. Instruit que Grouchy venait de faire prisonnier le duc +d'Angoulême au mépris de la capitulation de la Palud, à laquelle +manquait seulement la ratification de Napoléon, obtenue alors, mais non +encore expédiée, Maret cèle l'arrestation du Prince à Napoléon, +transmet ses premiers ordres, et ne l'instruit de l'annullation de la +convention que lorsque l'obscurité de la nuit eut rendu impossible toute +transmission télégraphique. + +Le lendemain, dans le conseil, il fut question d'obtenir en échange du +duc d'Angoulême les diamans de la couronne, qui étaient un objet de +quarante millions. Je proposai à l'empereur de donner M. de Vitrolles +par-dessus le marché, si l'on consentait à les restituer. «Non, dit +Napoléon avec colère, c'est un intrigant et l'agent de Talleyrand; c'est +lui qui a été dépêché à l'empereur Alexandre, et qui a ouvert les portes +de Paris aux alliés. Cet homme a été arrêté travaillant à Toulouse +contre moi, on aurait dû le fusiller, et Lamarque n'aurait fait que son +devoir.» Je lui représentai pourtant que si l'on en était venu à des +exécutions militaires de part et d'autre, la France eût été bientôt +couverte de sang; que la politique lui prescrivait d'autres ménagemens, +et qu'en rendant à la liberté le duc d'Angoulême, on pouvait bien +stipuler pour M. de Vitrolles, qui n'était que l'agent avoué des +Bourbons. Il y consentit enfin, et j'entamai à l'instant une +négociation à ce sujet. + +Nous avions bien d'autres sollicitudes. Caulaincourt venait d'avoir, +chez Mme de Souza, une entrevue avec le baron de Vincent, ministre +d'Autriche, auquel on retardait à dessein la délivrance d'un passe-port. +Ce ministre ne dissimula point la résolution des puissances alliées de +s'opposer à ce que Napoléon conservât le trône; mais il laissa entrevoir +que son fils n'inspirerait pas la même répugnance. On a vu que c'était +sur cette même base que j'avais combiné le plan d'un édifice que je me +crus alors plus en état d'élever. + +Napoléon fit écrire à l'empereur Alexandre et au prince de Metternich +par Hortense, et encore à ce dernier par sa soeur, la reine de Naples, +espérant par ce moyen amortir les coups qu'il n'était point encore prêt +de parer. Il chargea également Eugène et la princesse Stéphanie de Bade +de ne rien négliger pour les détacher de la coalition. En même temps il +fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par un agent que je lui +indiquai. Croyant enfin captiver les suffrages du parlement et de la +nation anglaise, il abolit par un décret la traite des nègres. + +Cependant toutes nos communications au-dehors étaient interceptées par +les ordres des cabinets. Ce qui se passait au congrès de Vienne était +pour les Tuileries un objet d'attente et d'une pénible anxiété. Nous +connûmes enfin, d'une manière certaine, ce que le public savait déjà: la +déclaration du congrès de Vienne du 13 mars, qui mettait Napoléon hors +de la loi des nations. La France fut dès-lors effrayée des malheurs que +lui présageait l'avenir; elle gémit d'être exposée à subir Une nouvelle +invasion pour un seul homme. Napoléon affecta de ne pas en être ému; il +nous dit en plein conseil: «Cette fois ils sentiront qu'ils n'auront +point affaire à la France de 1814, et que leurs succès, s'ils +parvenaient à en obtenir, ne serviraient qu'à rendre là guerre plus +meurtrière et plus opiniâtre, au lieu que si la victoire me favorise, je +puis redevenir aussi redoutable que jamais. N'ai-je pas pour moi la +Belgique, les provinces en-deçà du Rhin? Avec une proclamation et un +drapeau tricolore, je les révolutionnerai en vingt-quatre heures.» + +J'étais loin de me laisser endormir par de telles fanfaronnades. A peine +eus-je connaissance de la déclaration, que je n'hésitai pas un moment à +faire demander au roi, par un intermédiaire sûr, qu'il daignât consentir +à ce que je me dévouasse, quand il en serait temps, à son service. Je +n'y mettais d'autre condition que de conserver ma tranquillité et ma +fortune dans ma retraite de Pont-Carré. Tout fût accepté et sanctionné +par lord Wellington, qui arrivait alors à Gand du congrès de Vienne; +cette espèce de convention avait déjà été arrêtée, en ce qui me +concernait, entre le prince de Metternich, le prince de Talleyrand et le +généralissime des alliés. + +Il n'est pas hors de propos d'expliquer ici cette disposition de +bienveillance que je rencontrais dans la famille Wellesley, +non-seulement en la personne du marquis, mais encore en celle de lord +Wellington. Elle avait son origine dans l'empressement que je mis, lors +de mon second ministère, à faire cesser la captivité d'un membre de +cette famille honorable détenu en France, par suite des mesures +rigoureuses qu'avait ordonné Napoléon. + +Le traité du 25 mars, par lequel les grandes puissances s'engageaient, +de rechef, à ne point déposer les armes tant que Napoléon serait sur le +trône, ne fut que la conséquence naturelle de l'acte du 13. Les +ouvertures indirectes avaient échoué complètement, «Point de paix, point +de trève avec cet homme, avait répondu l'empereur Alexandre à la reine +Hortense: tout, excepté lui.» Flahaut, envoyé à Vienne, n'avait pu +dépasser Stuttgard; et Talleyrand refusait de se rattacher à Napoléon. +Toutefois, malgré la défaveur de ses premières ouvertures, il se +détermine à en faire de nouvelles auprès de l'empereur d'Autriche. En +même temps qu'il lui envoie le baron de Stassart, il dépêche à M. de +Talleyrand, MM. de S. L*. et de Monteron, connus par leurs relations +avec cet homme d'état, le dernier étant son ami le plus intime et le +plus dévoué. Mais ces tentatives de second ordre ne pouvaient guères +changer le cours des choses. Je devenais de plus en plus, pour Napoléon, +un sujet d'ombrage, d'autant que je ne manquais aucune occasion de +m'opposer à l'essor que voulait reprendre son génie despotique et aux +mesures révolutionnaires qu'il promulguait. On ne me désignait déjà +plus, parmi ses familiers, qu'avec l'épithète du _ministre de Gand_. +Voici quels étaient ses nouveaux griefs: M. de Blacas, sourd à tous les +avis, ayant laissé faire le 20 mars, sans y croire et sans s'en douter, +oublia, dans son cabinet, par un effet du trouble et de la précipitation +de son départ, une masse de papiers qui auraient compromis un grand +nombre de citoyens respectables. Instruit de ce fait, je chargeai, dès +le 21 mars, par un esprit de prévoyance, le notaire Lainé, colonel de la +garde nationale, de s'établir dans le cabinet de M. de Blacas, de +classer tous les papiers, et de détruire ceux qui auraient pu servir à +inquiéter les signataires. Savary et Réal m'ayant dépisté dans cette +opération, l'empereur me fit redemander ces papiers que je lui +représentai en liasse. N'y trouvant que des choses insignifiantes, il ne +manqua pas de me soupçonner d'en avoir soustrait ceux qu'il y cherchait. + +Le 25 mars il avait exilé, par un décret, à trente lieues de Paris, les +royalistes, chefs vendéens, volontaires royaux et gardes-du-corps. +Opposé à cette mesure générale, je fis appeler chez moi les principaux +d'entr'eux; et, après leur avoir témoigné l'intérêt que je prenais à +leur position, et exposé les efforts que j'avais tentés pour prévenir +leur exil, je les autorisai assez généralement à rester à Paris. + +L'humeur que donnait à Napoléon les menées royalistes, et ma tendance à +tout mitiger, le portèrent à promulguer son fameux décret, censé né à +Lyon, quoiqu'il n'ait vu le jour qu'à Paris, par lequel il ordonnait la +mise en jugement et le séquestre des biens de MM. de Talleyrand, Raguse, +d'Alberg, Montesquiou, Jaucourt, Beurnonville, Lynch, Vitrolles, Alexis +de Noailles, Bourienne, Bellard, Laroche-Jacquelein, et Sosthène de +Larochefoucauld. Sur cette liste se trouvait, en outre, le nom +d'Augereau; mais il en fut rayé à la prière de sa femme, et en +considération de sa proclamation du 23 mars. Je m'exprimai vertement +dans le conseil sur cette nouvelle table de proscription, pour laquelle +on avait éludé toute délibération privée. Je soutins que c'était un acte +de vengeance et de despotisme, une première infraction des promesses +faites à la nation, et qui provoquaient les murmures publics. En effet, +ils avaient déjà des échos dans l'intérieur même du palais des +Tuileries. + +Cependant l'Angleterre et l'Autriche allaient adopter successivement +une politique ouverte, ayant pour objet d'isoler de plus en plus +Napoléon. Dans son _mémorandum_ du 25 avril, l'Angleterre déclara +«qu'elle ne s'était pas engagée, par le traité du 29 mars, à rétablir +Louis XVIII sur le trône, et que son intention n'était point de +poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement +quelconque.» Une déclaration semblable de la part de l'Autriche, parut +le 9 mai suivant. Dans l'intervalle, je faillis me trouver compromis +d'une manière grave au sujet de l'Autriche. Un agent secret du prince de +Metternich m'ayant été dépêché, cet homme, par suite de quelques +indiscrétions, fut deviné, et l'empereur donna ordre à Réal de le faire +arrêter. On ne manqua pas de l'effrayer pour en tirer des aveux. Il +déclara qu'il m'avait remis une lettre de la part du prince, et un signe +de reconnaissance qui devait servir à l'agent que je lui enverrais à +Bâle, à l'effet de conférer avec M. Werner, son délégué confidentiel. +L'empereur me mande à l'instant même, comme s'il avait eu à m'entretenir +d'affaires d'état. Sa première idée avait été de faire saisir mes +papiers, mais il l'abandonna bientôt, persuadé que je n'étais pas homme +à laisser des traces qui pussent me compromettre. N'ayant pas le moindre +indice qu'on eût arrêté l'envoyé de M. de Metternich, je ne montrai ni +embarras ni inquiétude. L'empereur, inférant de mon silence au sujet de +ces relations secrètes, que je le trahissais, réunit ses affidés, et +leur dit que j'étais un traître, qu'il en avait la preuve, et qu'il +allait me faire fusiller. Mille réclamations s'élevèrent; on lui observa +qu'il faudrait des preuves plus claires, que le jour pour en venir à un +acte qui produirait, dans le public, la plus vive sensation. Carnot +voyant qu'il insistait: «Vous êtes le maître, lui dit-il, de faire +fusiller Fouché; mais demain, à pareille heure, vous n'aurez plus aucun +pouvoir.--Comment! s'écria l'empereur.--Oui, sire, reprend Carnot; il +n'est plus temps de feindre: les hommes de la révolution ne vous +laissent régner qu'avec l'assurance que vous respecterez leurs libertés. +Si vous faites périr militairement Fouché, qu'ils regardent comme une de +leur plus forte garantie, demain, soyez-en sûr, vous n'aurez plus aucune +puissance d'opinion. Si Fouché est réellement coupable, il faut en +acquérir une preuve convaincante, le dénoncer ensuite à la nation et lui +faire son procès en règle.» Cet avis réunit toutes les opinions; il fut +résolu toutes les preuves nécessaires pour me confondre. L'empereur +confia cette mission à son secrétaire Fleury[39]. Muni de tous les +signes de reconnaissance, il partit aussitôt pour Bâle, et se mit de +suite en communication avec M. Werner, comme s'il eut été envoyé par +moi-même. On sent bien que la première question qu'il lui fit, eut pour +objet de s'informer des moyens que les alliés comptaient employer pour +se défaire de Napoléon. M. Werner dit qu'il n'y avait encore rien +d'arrêté à ce sujet, que les alliés n'auraient voulu employer la force +qu'à la dernière extrémité, qu'ils auraient désiré que j'eusse pu +trouver le moyen de délivrer la France de Bonaparte sans répandre +de nouveaux flots de sang. Fleury, continuant l'esprit de son rôle: +«il ne reste alors, dit-il, que deux moyens, le détrôner ou +l'assassiner.--L'assassiner! s'écria M. Werner avec indignation, jamais +un tel moyen ne s'offrit à la pensée de M. de Metternich ni des alliés.» +Fleury, malgré tous ses artifices et ses questions captieuses, ne put +tirer contre moi d'autre témoignage, si ce n'est que M. de Metternich +était convaincu que je détestais l'empereur, et que cette conviction lui +avait fait naître l'idée d'entrer en relation avec moi. J'avais si peu +caché ma pensée à M. de Metternich à cet égard, que l'année précédente +(1814), à pareille époque, l'ayant revu à Paris, je lui reprochai +vivement de n'avoir point fait enfermer Bonaparte dans un château fort, +lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau +l'Europe. Fleury et M. Werner se séparèrent, l'un pour se rendre à +Vienne et l'autre à Paris, afin de se munir de nouvelles instructions, +avec promesse de se retrouver à Bâle sous huit jours. + +[Note 39: Le baron Fleury de Chaboulon.] + +Mais Fleury venait à peine de se mettre en route pour Bâle, qu'un second +émissaire direct m'ayant donné l'éveil et conduit à découvrir tout ce +qui se passait, je mis dans mon porte-feuille la lettre du prince de +Metternich; et après mon travail avec l'empereur, feignant de me +recorder: «Ah! sire, dis-je du ton d'un homme qui revient d'un long +oubli, à quel point les affaires m'accablent! Je suis assiégé dans mon +cabinet; voilà cependant plusieurs jours que j'oublie de mettre sous vos +yeux cette lettre de M. de Metternich. C'est à Votre Majesté de décider +si je dois lui envoyer l'agent qu'il me demande. Quel peut être son but? +Je ne doute pas que les alliés, pour éviter les calamités d'une guerre +générale, ne cherchent à vous amener à une abdication en faveur de votre +fils; je suis convaincu que tel est en particulier le désir de M. de +Metternich; j'ose vous le répéter, sire, tel est aussi le mien; je ne +vous l'ai point caché, et je suis encore d'avis qu'il vous est +impossible de résister aux armes de l'Europe entière.» Je vis à +l'instant, par les mouvemens de sa physionomie, qu'il était +intérieurement partagé entre l'humeur que lui causait ma franchise et le +contentement qu'il ressentait de l'explication de ma conduite. + +Quand Fleury fut de retour, l'empereur me l'envoya pour me tout avouer, +comme s'il eût voulu lui-même subjuguer ma confiance. Je me jouai +légèrement de ce jeune homme, plein d'élan et de feu, qui mit une +finesse grave et étudiée à m'empêcher de deviner le second rendez-vous +qu'il avait à Bâle. Je le laissai partir; il y arriva très-empressé, et +en fut pour les fatigues de son voyage et la chaleur de son beau zèle. +Cependant Monteron et Bresson, qui venaient de Vienne, chargés pour moi +de communications confidentielles de la part de M. de Metternich et de +M. de Talleyrand, renouvelèrent les défiances de Napoléon à mon égard. +Il les manda l'un et l'autre, les questionna longuement, et n'en put +rien tirer de positif. Inquiet, il voulut les faire mettre en +surveillance; mais il apprit avec beaucoup de mécontentement que Bresson +venait de partir subitement pour l'Angleterre, avec une mission +apparente de Davoust, pour l'achat de quarante mille fusils proposés par +un armateur. Il ne manqua pas de soupçonner une connivence de Davoust +avec moi, et que Bresson n'était que notre instrument. + +Dans ma position, je ne devais rien négliger pour me conserver l'opinion +dominante. J'avais aussi mes véhicules de popularité, par mes +circulaires et mes rapports anti-royalistes. Je venais d'établir dans +toute la Franco des lieutenans de police qui m'étaient dévoués; à moi +seul était réservé le choix des agens secrets: je m'emparai des +journaux, et je devins ainsi maître de l'esprit public. Mais j'eus +bientôt sur les bras une affaire bien autrement importante, +l'insurrection intempestive de la Vendée qui dérangeait tous mes +calculs. Il m'importait d'avoir pour moi les royalistes, mais non pas de +les laisser intervenir dans nos affaires. Ici mes vues se trouvèrent +d'accord avec les intérêts de Napoléon. Il se montra très-contrarié de +cette nouvelle fermentation d'un vieux levain. Je me hâtai de le +tranquilliser en l'assurant que je l'aurais bientôt éteinte; qu'il me +donnât seulement carte blanche, et mit à ma disposition douze mille +hommes de vieilles troupes. Certain que je ne les sacrifierais pas aux +Bourbons, il me laissa toute liberté d'agir. Je persuadai sans peine aux +idiots du parti royaliste, dont je disposais à mon gré, que cette guerre +de quelques écervelés était inopportune; que les mesures qu'elle allait +suggérer, ramèneraient la terreur et causeraient le déchaînement des +révolutionnaires; qu'il fallait absolument obtenir un ordre du roi pour +faire poser les armes à toute cette cohue; que la grande question ne se +déciderait pas dans l'intérieur, mais aux frontières. A l'instant même +je fis partir trois négociateurs, Malartic, Flavigny et Laberaudière, +munis d'instructions et de l'ordre de s'aboucher avec ceux des chefs que +l'effervescence n'avait point entraînés dans ce parti, et qui auraient +saisi volontiers un prétexte plausible d'attendre les événemens. Toute +cette affaire fut bien conduite; on en fut quitte pour quelques +escarmouches, et au moment décisif la Vendée se trouva tout à la fois +comprimée et presque assoupie. + +La levée de boucliers de Murat me causa une inquiétude d'un autre genre, +et d'autant plus grave, que ni l'empereur ni moi n'avions nul moyen +efficace de le seconder ou de le diriger. Malheureusement l'impulsion +venait de nous, car il avait bien fallu que quelqu'un _attachât le +grelot_. Mais cet homme, toujours hors de mesure, n'avait pas su +s'arrêter à temps; récemment je lui avais écrit en vain, ainsi qu'à la +reine, de se modérer et de ne pas trop presser des événemens auxquels +on serait peut-être trop tôt obligé d'obéir. Quand j'appris que ses +troupes étaient déjà engagées contre les troupes de l'Autriche, je me +dis: Cet homme est perdu, la lutte n'est pas égale. Et en effet il +s'abîma dans les flots qu'il avait soulevés. Vers la fin de mai, il +débarqua en fugitif au golfe de Juan. Cette nouvelle produisit l'effet +d'un funeste présage, et jeta la consternation autour de l'empereur. + +De son côté, Napoléon se trouvait embarrassé dans un dédale d'affaires, +plus sérieuses les unes que les autres, et au milieu desquelles tous ses +esprits étaient absorbés dans la pensées de faire face aux armemens de +l'Europe. Il aurait voulu transformer la France en un camp et les villes +en arsenaux. Les soldats lui appartenaient; mais les citoyens restaient +partagés. Ce n'était d'ailleurs qu'en tremblant qu'il mettait en oeuvre +les instrumens de la révolution, en autorisant le rétablissement des +clubs populaires et la formation des confédérations civiques, ce qui lui +faisait craindre d'avoir exhumé l'anarchie, lui qui s'était tant vanté +de l'avoir détrônée. Aussi que de soins, que d'inquiétudes, que de +contrainte dans toute son allure pour modérer ces associations si +dangereuses à manier. + +Cette affectation de popularité l'avait protégé dans l'opinion nationale +jusqu'au moment de la promulgation de son acte additionnel aux +constitutions de l'Empire. Napoléon les regardait comme les titres de +propriété de sa couronne, et en les annullant, il aurait cru recommencer +un nouveau règne. Lui qui ne pouvait dater que d'une possession de fait, +il préféra se modeler d'une manière ridicule d'après Louis XVIII, qui +supputait les temps sur les bases de la légitimité. Au lieu d'une +constitution nationale qu'il avait promise, il se contenta de modifier +les lois politiques et les sénatus-consulte qui régissaient l'empire. Il +rétablit la confiscation des biens, contre laquelle s'élevaient presque +tous ses conseillers. Enfin il s'obstina, dans un conseil tenu à ce +sujet, à ne point soumettre sa constitution à des débats publics et à la +présenter comme un acte additionnel. Je combattis fortement son idée, +aussi bien que Decrès, Caulaincourt, et presque tous les membres +présens. Il persista, en dépit de nos efforts, à renfermer toutes ses +concessions dans cette ébauche informe; Ce mot _additionnel_ désenchanta +les amis de la liberté. Ils y virent le maintien maladroitement déguisé +des principales institutions créées en faveur du pouvoir absolu. Dès +lors on ne vit plus dans Napoléon qu'un despote incurable; et moi je le +regardai comme un fou livré pieds et poings liés à la merci de l'Europe. +Réduit à ce genre de suffrages populaires dont Savary et Réal avaient +l'entreprise, il fit convoquer les hommes de la plus basse classe, qui, +sous le nom de fédérés, vinrent défiler sous les balcons des Tuileries, +aux cris répétés de _vive l'empereur_! Là, il annonce lui-même à ce +ramas qu'il se porterait aux frontières si les rois osaient l'attaquer. +Cette scène humiliante indigna jusqu'aux soldats. Jamais cet homme, qui +avait revêtu la pourpre avec tant d'éclat, ne l'avait si fort rabaissée. +Il ne fut plus aux yeux des patriotes qu'un histrion soumis à la _criée_ +de la plus vile populace. + +Des scènes aussi dégradantes m'affectèrent vivement; certain d'ailleurs +que toutes les puissances, unanimes dans leur résolution, se disposaient +à marcher contre nous, ou plutôt contre lui, je me rendis aux Tuileries +le lendemain de bonne heure; et, pour la seconde fois, je représentai à +Napoléon, avec des couleurs encore plus fortes, qu'il était de +l'impossibilité la plus absolue que la France divisée soutînt le choc de +toute l'Europe réunie; qu'il convenait qu'il s'expliquât franchement +avec la nation; qu'il s'assurât des dernières intentions des souverains; +et que s'ils persistaient, comme tout le donnait à penser, alors il n'y +avait plus à balancer; que ses intérêts et ceux de la patrie lui +faisaient une loi de se retirer aux États-Unis. + +Mais à sa réponse qu'il balbutia, où il entremêla des plans de +campagnes, des terreurs, des batailles, des soulèvemens de peuples, des +inspirations gigantesques, des décrets de la fatalité, je vis qu'il +était résolu à remettre au sort des armes les destins de la France, et +que la faction militaire l'emportait malgré mes conseils. + +L'assemblée du Champ-de-Mai ne fut qu'un spectacle d'une pompe vaine, où +Napoléon, déguisé en citoyen, espéra séduire la multitude par le +prestige d'une cerémonie publique. Les différens partis n'en furent pas +plus satisfaits qu'ils l'avaient été par l'acte additionnel; les uns +auraient désiré qu'il eût rétabli la république; les autres qu'en se +démettant de la couronne, il eût laissé à la nation souveraine le droit +de l'offrir au plus digne; et enfin, la coalition des hommes d'état dont +j'étais l'âme lui reprochait de n'avoir point profité de cette solennité +pour proclamer Napoléon II, événement qui nous eût fait trouver de +l'appui dans certains cabinets, et vraisemblablement nous eût préservés +de la seconde invasion. On ne niera pas que dans la position critique de +la France, ce dernier expédient ne fût le plus raisonnable. + +Dès que nous eûmes acquis la conviction que toute tentative pour obtenir +ce résultat dans l'intérieur resterait sans succès, à moins d'en venir à +une déposition que le parti militaire n'eût pas laissé consommer, il +fallut se résoudre à voir se rouvrir toutes les portes de la guerre. Mon +impatience s'accrut alors, et je travaillai à précipiter les événemens. +En vain Davoust, dans le conseil, avait répété à plusieurs reprises à +Napoléon que sa présence à l'armée devenait indispensable; trop peu sûr +de la capitale pour la laisser long-temps derrière lui sans défiance, +il ne prit la résolution de partir que lorsque tout fut prêt à frapper +un grand coup sur les frontières de la Belgique, dans l'espoir de +débuter par un triomphe et de reconquérir la popularité par la victoire. +Il part; il part, dis-je, laissant à Réal le soin de ses fédérés; +beaucoup d'argent pour faire crier _Napoléon ou la mort_; et la +haute-main sur la promulgation de ses bulletins militaires avec un plan +de campagne arrêté pour l'offensive, et dont le secret me fut communiqué +par Davoust. + +Dans un moment aussi décisif, ma position devint et bien délicate, et +bien difficile; je ne voulais plus de Napoléon; et s'il fût resté +victorieux, il m'eût fallu subir son joug ainsi que toute la France, +dont il eût prolongé les calamités. D'un autre côté, j'avais des +engagemens avec Louis XVIII, non pas que je fusse porté à le rétablir, +mais la prudence exigeait que je me ménageasse d'avance une garantie. +D'ailleurs mes agens auprès de M. de Metternich et de lord Wellington +avaient promis monts et merveilles. Le généralissime s'attendait à ce +que je lui livrasse au moins le plan de campagne. + +Dans le premier moment....? mais la voix de ma patrie, la gloire de +l'armée française qui ne fut plus à mes yeux que celle de la nation, +enfin le cri de l'honneur me firent horreur de l'idée que le mot de +traître pût jamais servir d'épithète au nom du duc d'Otrante, et ma +résolution resta pure. Cependant quel parti devait prendre, en de telles +conjonctures, un homme d'état auquel il n'est point permis de rester +sans ressources? Voici celui auquel je m'arrêtai. Je savais positivement +que le choc inopiné de l'armée de Napoléon aurait lieu du 16 au 18 au +plus tard; Napoléon voulant même livrer bataille le 17 à l'armée +anglaise, séparée des Prussiens, après avoir marché sur le ventre à ces +derniers. Il était d'autant plus fondé à espérer la réussite de son +plan, que Wellington, trompé par de faux rapports, croyait pouvoir +retarder l'ouverture de la campagne jusqu'au premier juillet. Le succès +de Napoléon reposait donc sur une surprise. Je combinai mes démarches en +conséquence; je dépêchai, le jour même du départ de Napoléon, Mme. +D...... munie de notes écrites en chiffres et révélant le plan de +campagne. En même temps je suscitai des obstacles sur la partie de la +frontière qu'elle devait, franchir, de manière à ce qu'elle ne pût +arriver au quartier-général de Wellington qu'après l'événement. Voilà +l'explication de l'inconcevable sécurité du généralissime, qui fit +naître un étonnement universel et des conjectures si diverses. + +Si Napoléon a succombé qu'il s'en prenne donc à son destin; la trahison +n'eut point de part, à sa défaite; lui-même avait fait tout ce qu'il +devait pour vaincre, mais il ne couronna pas dignement sa chute; si l'on +me demande ce que je voulais qu'il fît, je répondrai comme le vieil +Horace:....... Qu'il mourût! + +C'était à condition qu'il sortirait vainqueur de la lutte, que les +patriotes avaient consenti à lui prêter leur appui; il était vaincu, ils +jugèrent le pacte dissous. J'appris en même temps son arrivée nocturne à +l'Élysée, et qu'à Laon, après sa déroute, Maret, par son impulsion, +avait ouvert l'avis de quitter l'armée et de se rendre à Paris sans +perdre de temps, dans la crainte d'un revirement subit. Je fus informé +aussi dans la matinée que Lucien, soutenant son courage, s'efforçait de +chercher des ressources dans un parti désespéré; qu'il le poussait à +s'emparer de la dictature, à ne s'environner que d'élémens militaires, +et à dissoudre la Chambre. + +C'est alors que je sentis la nécessité de mettre en oeuvre toutes les +ressources de ma position et de mon expérience. La déroute de +l'empereur, sa présence dans Paris, qui soulevait l'indignation +générale, me plaçaient dans la circonstance la plus favorable pour +arracher de lui une abdication, à laquelle il s'était refusé quand elle +aurait pu le sauver. Je mis en campagne tous mes amis, tous mes +adhérens, tous mes agens avec le mot d'ordre. Moi-même, je m'abouchai, +avant le conseil, avec l'élite de tous les partis. Aux membres inquiets, +défians et ombrageux de la Chambre, je leur dis: «Il faut agir, faire +peu de phrases et courir aux armes; il est revenu furieux, décidé à +dissoudre la Chambre et à saisir la dictature. Nous ne souffrirons pas, +je l'espère, ce retour à la tyrannie.» Je dis aux partisans de Napoléon: +«Ne savez-vous pas que la fermentation contre l'empereur est à son +comble parmi un grand nombre de députés. On veut sa déchéance, on exige +son abdication. Si vous êtes résolus à le sauver, vous n'avez qu'un +parti sûr, c'est de leur tenir tête avec vigueur, de leur montrer quelle +puissance il lui reste encore, et qu'il ne lui faut qu'un mot pour +dissoudre la Chambre.» J'entrai ainsi dans leur langage et dans leurs +vues; ils se se montrèrent alors à découvert, et je pus dire aux chefs +des patriotes qui se groupaient autour de moi: «Vous voyez bien que ses +meilleurs amis n'en font pas mystère; le danger est pressant; dans peu +d'heures les Chambres n'existeront plus; vous seriez bien coupables de +négliger le seul moment de vous opposer à leur dissolution.» + +Le conseil assemblé, Napoléon fit lire par Maret le bulletin de la +bataille de Waterloo, et finit en nous déclarant qu'il avait besoin, +pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un grand pouvoir, d'une dictature +temporaire; qu'il pourrait s'en emparer, mais qu'il croyait plus utile +et plus national qu'il lui fût donné par les Chambres. Je laissai, à +ceux de mes collègues, qui pensaient et agissaient comme moi, le soin de +combattre cette proposition déjà décréditée et battue en ruines. + +Ce fut alors que M. de La Fayette, instruit de ce qui se passait au +conseil, et sûr de la majorité, fit sa motion de la permanence des +Chambres, motion qui déconcerta tout le parti militaire, et, ralliant le +parti patriote, lui donna une grande force morale. + +Attaqué par les Chambres, Napoléon n'ose prendre aucun parti; il sonde +Davoust pour opérer militairement la dissolution; Davoust s'y refuse. + +Le lendemain nous manoeuvrâmes tous pour arracher son abdication; il y +eut une foule d'allées et de venues, de pourparlers, d'objections, de +répliques, en un mot des évolutions de tout genre; il y eut du terrain +pris, abandonné, repris de nouveau; enfin, après une journée chaude, +Napoléon se rendit en plein conseil, persuadé qu'une plus longue +résistance serait inutile; alors, se tournant vers moi, il me dit avec +un rire sardonique: «Écrivez à ces messieurs de demeurer en repos, ils, +seront satisfaits.» Lucien prit la plume, et rédigea, sous la dictée de +Napoléon, l'acte d'abdication tel qu'il fut rendu public. + +Ici, changement de scène; le pouvoir n'étant plus dans les mains de +Napoléon, qui donc allait rester le maître du terrain? Je pénétrai +bientôt les desseins secrets du cabinet: je découvris que le parti +bonapartiste, dirigé alors par Lucien, voulait faire envisager comme +conséquence de l'abdication, la proclamation immédiate de Napoléon II, +et l'établissement d'un conseil de régence. C'eût été laisser triompher +le camp ennemi. En effet, cette régence, depuis si long-temps le but de +tous mes calculs, et l'objet de tous mes voeux, venant à s'organiser +sous une autre influence que la mienne, m'excluait du gouvernement. Je +dus alors recourir à de nouvelles combinaisons et dresser des +contre-batteries pour écarter, avec la même adresse, le système de +régence et le rétablissement des Bourbons. J'imaginai la création d'un +gouvernement provisoire établi d'après mes indications, et qu'en +conséquence je dirigerais selon mes vues. Je me présentai à la Chambre +pour lui persuader de se conduire avec fermeté, en consacrant les +principes et les lois de la révolution. + +La Chambre ayant accepte l'abdication de Napoléon sans faire aucune +mention de la clause qu'elle renfermait, Lucien s'agita pour obtenir la +proclamation de Napoléon II. Il avait pour lui les fédérés, les +militaires, la populace et un grand parti dans la Chambre des pairs. +J'avais pour moi la majorité de la Chambre des représentans, un parti +aussi dans la Chambre des pairs, la garde nationale, la plupart des +généraux, et les royalistes qui me ménageaient et me circonvenaient, +dans l'espoir que je dirigerais la chance en faveur des Bourbons. + +Déjà Lucien avait mandé Réal à l'Elysée pour rassembler les fédérés sous +les croisées de Napoléon. Ce ne fut pas sans peine qu'on obtint le +consentement de l'ex-empereur; on n'y parvint qu'en lui faisant observer +que mon parti voulait faire considérer son abdication comme pure et +simple; que s'il ne conservait pas au moins l'ombre de la puissance, on +ne pourrait assurer ni sa fuite, ni le transport de ses richesses; que +d'ailleurs l'abdication en faveur de son fils amènerait peut-être +l'Autriche à lui procurer un traitement plus favorable de la part des +alliés. Réal entre aussitôt en campagne et ameute, aux Champs-Elysées, +toute la canaille de Paris. De son côté, Lucien monte en voiture, court +à la Chambre des pairs et leur dit, dans un discours préparé: +_L'empereur est mort, vive l'empereur! proclamons Napoléon II_! La +majorité semble accéder à cette proposition. Lucien revient triomphant +aux Champs-Elysées, y endoctrine les deux à trois mille bandits que Réal +avait ameutés autour du palais, et leur fait promettre de se transporter +à la chambre des représentans pour décider la proclamation de Napoléon +II. Il rentre dans l'Elysée et amène, sur la terrasse, son frère, dont +la physionomie offrait déjà des marques d'abattement. Là, Napoléon fait +quelques signes de la main, salue la bande des exaltés, qui défile +devant lui aux cris de _vive notre empereur et son fils, nous n'en +voulons pas d'autres!_ + +Mais ces démonstrations et ce dévouement de commande m'inquiétèrent peu. +Je surveillais les moindres mouvemens, et le seul fil solide était dans +mes mains. Je m'étais d'ailleurs assuré l'initiative, et, au moment même +de ce brouhaha ridicule, les Chambres nommaient une commission exécutive +provisoire, dont la présidence m'était dévolue. + +Cependant, Réal avait donné le mot d'ordre aux fédérés pour qu'ils +allassent défiler devant le palais du Corps législatif; ils s'y +rendirent en tumulte, mais il n'était plus temps. Les législateurs +effrayés venaient de déserter leur salle, après avoir nommé la +commission. La nuit dissipa l'attroupement, qui, en traversant les rues +de Paris, répandait la terreur parmi les citoyens par la décharge de +leurs armes, et faisait entendre hautement des cris de mort contre +quiconque ne reconnaîtrait pas Napoléon II. + +L'agitation du jour se termina par des conciliabules nocturnes, préludes +d'une séance des plus animées pour le lendemain. Dès le matin j'étais +entré en possession avec mes collègues, Caulaincourt, Carnot, Quinette +et le général Grenier, des rênes du gouvernement. Nous procédions à +notre organisation quand j'appris que le député Bérenger, à l'ouverture +de la séance, venait de demander que les membres de la commission +fussent responsables collectivement. Cette proposition avait évidemment +pour objet de porter chacun d'eux à s'isoler de mon vote, et à me +surveiller par suite de la défiance que j'excitais dans la faction +bonapartiste. Comme s'il n'en avait pas dit assez, il ajouta: «Si ces +hommes étaient inviolables, en supposant que l'un d'eux vînt à trahir +ses devoirs, vous n'auriez aucun moyen de le faire punir.» + +Je ne redoutais rien de ces attaques détournées; je l'ai déjà dit, mon +parti était le plus fort. + +Le conseiller Boulay de la Meurthe, l'un des adhérens les plus exaltés +de Buonaparte, en vint à une philippique, où il signala et dénonça la +faction d'Orléans; c'était avertir les amis des Bourbons et les +bonapartistes qu'un troisième parti apparaissait à la faveur de la +doctrine du gouvernement de fait, que, depuis trois mois, nous opposions +au dogme de la légitimité. + +Il est certain que, me trouvant embarqué avec un nouveau parti plus +d'accord avec mes principes que ceux qui n'offraient d'autre perspective +que le gouvernement absolu ou la contre-révolution, et pressantant +l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon II, je me sentis plus +disposé à seconder les efforts de ce nouveau parti, pour peu que les +cabinets ne s'y montrassent pas trop contraires. La déclamation de +Boulay avait pour principal objet de faire proclamer Napoléon II par la +Chambre. La partie était fortement liée, il fallut de l'adresse pour +esquiver l'attaque. M. Manuel se chargea de ce soin délicat dans un +discours qui emporta tous les suffrages, et où l'on crut reconnaître le +cachet de ma politique. Il conclut en s'opposant à ce qu'aucun membre de +la famille de Bonaparte fût appelé à la régence; c'était le point +décisif, c'était m'abandonner le champ de bataille. L'assentiment de la +Chambre fut pour la commission du gouvernement une nouvelle garantie, et +me donna dans les affaires, en ma qualité de président, une +prépondérance incontestée. + +Installés dès le 23 juin, notre première opération fut de faire déclarer +la guerre nationale, et d'envoyer cinq plénipotentiaires[40] au +quartier-général des alliés, avec la mission de traiter de la paix et +d'adhérer à toute espèce de gouvernement, excepté celui des Bourbons. +Leurs instructions secrètes portaient de laisser placer la couronne, à +défaut de Napoléon II, sur la tête du roi de Saxe ou du duc d'Orléans, +dont le parti s'était renforcé d'un grand nombre de députés et de +généraux. J'avoue que je faisais ainsi une concession un peu large aux +meneurs actuels, et qu'au fond je doutais très-fort qu'on parvînt au but +qu'on se proposait; j'avais même d'autant plus lieu de croire que la +cause des Bourbons était loin d'être désespérée, qu'un de mes agens +secrets vint bientôt m'annoncer l'entrée de Louis XVIII à Cambray, et +m'apporter sa déclaration royale. Aussi nos plénipotentiaires furent-ils +d'abord amusés par des réponses dilatoires. + +[Note 40: Ces plénipotentiaires étaient M. de Lafayette, Laforêt, +Pontécoulaut, d'Argenson et Sébastiani. M. Benjamin-Constant les +accompagnait en qualité de secrétaire d'ambassade. (_Note de +l'éditeur_.)] + +Qu'on juge de ma position! Le parti de Napoléon, toujours vivace, se +recrutait, pour ainsi dire, de quatre-vingt mille soldats qui venaient +se rallier sous les murs de Paris, tandis que les armées confédérées +s'avançaient rapidement sur la capitale, chassant devant elles tous les +bataillons, tous les corps qui essayaient de leur barrer le passage. Il +me fallut à la fois contenir les fédérés, m'assurer des généraux pour +maîtriser l'armée, déjouer les nouveaux plans de Bonaparte, qui ne +tendaient à rien moins qu'à le replacer à la tête des troupes, et +refréner l'impatience des royalistes, qui auraient voulu ouvrir les +portes de Paris à Louis XVIII, au milieu même du déchaînement de tant +de passions contraires d'où pouvaient naître encore d'horribles +convulsions. + +Je ne raconterai point ici une foule de petites intrigues, de détails +accessoires, de contrariétés et de chicanes qui, pendant cette +tourmente, m'infligèrent toutes les tribulations du pouvoir. Avant +l'abdication, j'étais épié et continuellement sur le _qui vive_ +vis-à-vis les adhérens les plus chauds de Napoléon, tels que Maret, +Thibaudeau, Boulay de la Meurthe, Regnault lui-même, qui m'était tantôt +favorable et tantôt contraire; maintenant j'avais à me défendre des +exigeances d'un autre parti; j'avais à me prémunir contre les défiances +de mes propres collègues, de Carnot entr'autres, qui de républicain +était devenu tellement zélé pour Napoléon, qu'il l'avait pleuré à +chaudes larmes en ma présence, après avoir opiné seul, mais vainement, +contre l'abdication. + +On sent bien que je n'étais parvenu à museler cette tourbe de hauts +fonctionnaires, de maréchaux, de généraux, qu'en leur garantissant, pour +ainsi dire sur ma tête, la sûreté de leur personne et de leur fortune. +C'est ainsi que j'eus, pour ainsi dire, carte-blanche pour négocier. + +J'expédiai d'abord, au, quartier-général de Wellington, mon ami M. G*, +homme probe, qui jouissait de toute ma confiance. Il était porteur de +deux lettres cousues dans le collet de son habit, l'une pour le roi, +l'autre pour le duc d'Orléans, car, jusqu'au dernier moment, et dans +l'incertitude prolongée sur les intentions des alliés, il ne fallait +négliger aucun des moyens de rentrer au port. Mon envoyé fut introduit +de suite auprès de lord Wellington, et lui dit qu'il désirait être +présenté au duc d'Orléans, «Il n'est point ici, lui répondit lu +généralissime, mais vous pouvez vous adresser à votre roi» et, en effet, +il prit la route de Cambray et alla au-devant du roi. Ne le voyant pas +revenir, je fia partir, pour la même destination, le général de +T*******, homme de coeur et de tête, à qui je donnai la commission +expresse de sonder les intentions de lord Wellington, de lui faire +connaître ma position particulière, combien les esprits étaient +exaspérés, et les passions tellement enflammées, que je ne répondais +point de préserver la France d'être mise à feu et à sang, si l'on +s'opiniâtrait à vouloir rendre le trône aux Bourbons. J'offrais de +traiter directement avec lui sur tout autre bâse. Cette fois la réponse +du généralissime fut absolue et négative; il déclara qu'il avait ordre +de ne traiter que sur l'unique base du rétablissement de Louis XVIII. +Quant au duc d'Orléans, ce n'eût été, selon l'expression de Wellington, +qu'un usurpateur de bonne famille. Cette réponse, que je cachai +soigneusement à mes collègues, rendit ma position bien autrement +délicate. + +D'un autre côté, nos plénipotentiaires, sortis de Laon le 26 juin, +étaient arrivés le 1er juillet au quartier-général des souverains +alliés, à Haguenau. Là, les souverains, ne jugeant pas convenable de +leur accorder audience, nommèrent une commission pour les entendre. On +ne manqua pas de leur faire la question que j'avais prévue: «De quel +droit la nation prétendait expulser son roi et se choisir un autre +souverain?....» Ils répondirent par un exemple tiré de l'histoire même +d'Angleterre. + +Avertis par cette question des dispositions des alliés, les +plénipotentiaires nationaux s'attachèrent moins à obtenir Napoléon II +qu'à repousser Louis XVIII. Ils insinuèrent enfin que la nation pourrait +agréer le duc d'Orléans ou le roi de Saxe, s'il ne lui était pas +possible de conserver le trône au fils de Marie-Louise. Après quelques +pourparlers insignifians, ils furent congédiés par une note pourtant que +les cours alliées ne pouvaient entrer, quant à présent, dans aucune +négociation; qu'elles regardaient comme une condition essentielle que +Napoléon fût hors d'état, pour l'avenir, de troubler le repos de la +France et de l'Europe; et que, d'après les événemens survenus au mois de +mars, les puissances devaient exiger qu'il fût remis à leur garde. +Ainsi, la commission du gouvernement se voyait frustrée de l'espoir +d'obtenir le duc d'Orléans ou Napoléon II. Avant même le retour des +plénipotentiaires, j'étais directement instruit des véritables +intentions des puissances. + +Je ne m'occupai plus, dès-lors, qu'à donner un cours aux événemens, tel +qu'ils pussent aboutir au dénouement qui serait le plus favorable pour +la patrie et pour moi-même. J'avais demandé un armistice, et envoyé, à +cet effet, des commissaires[41] aux généraux alliés qui venaient de +commencer l'investivement de la capitale. Blucher et Wellington +éludèrent toute proposition à ce sujet, élevant plus que des objections +contre le gouvernement de Napoléon II, parlant de Louis XVIII comme du +seul souverain qui leur semblait réunir toutes les conditions qui +empêcheraient l'Europe d'exiger des garanties pour sa sécurité et se +plaignant vivement de la présence de Bonaparte à Paris, au mépris de son +abdication. Cet homme, comme si la fatalité l'eût poussé à se précipiter +de lui-même dans l'abîme, s'était d'abord obstiné, au lieu de gagner +précipitamment un de nos ports, à rester au palais de l'Élysée, puis à +la Malmaison, toujours dans l'espoir de ressaisir l'autorité, non plus +comme empereur, mais au moins comme général. Il alla même, excité par de +fanatiques amis, jusqu'à nous en adresser la demande formelle. Ce fut +alors que je m'écriai en plein conseil de la commission: «Cet homme est +fou sans doute, veut-il donc nous entraîner dans sa perte?» Et je dois +le dire, toute la commission, Carnot lui-même, votèrent avec moi pour +une résolution définitive à son égard. Il était gardé à vue, et Davoust +était déterminé à le faire arrêter à la moindre tentative de sa part +pour nous débaucher l'armée. Il était d'autant plus urgent de prendre un +parti décisif à son égard, que la cavalerie ennemie, poussant des partis +jusque dans les environs de la Malmaison, pouvait l'enlever d'un moment +à l'autre, et l'on n'aurait pas manqué de m'imputer une part dans cet +événement. Il nous fallut négocier son éloignement, et envoyer un +officier général pour y présider. Le reste est connu. Cette courte +explication des faits suffira pour répondre aux accusations de ces +détracteurs aveugles et passionnés, qui, apercevant quelque similitude +entre la captivité de Napoléon et de Persée, roi de Macédoine, ont +attribué celle du premier à des combinaisons perfides qui, en calculant, +les jours et les heures, l'aurait livré aux Anglais par des moyens +détournés et habilement ménagés. + +[Note 41: MM. Andréossy, Boissy-d'Anglas, Flaugergues, Valence et +Labesnardière. (_Note de l'éditeur_.)] + +Nous espérâmes, après le départ de Napoléon, pouvoir obtenir +l'armistice; il n'en fut rien. Ce fut alors que j'écrivis, à chacun des +généraux en chef des armées assiégeantes, les deux lettres qui ont été +rendues publiques. On put remarquer, dans ces lettres où je feignis, par +la nécessité des circonstances, de plaider la cause de Napoléon II, que +je regardais la question comme irrévocablement décidée en faveur des +Bourbons; mais, pour endormir la vigilance des partis, il me fallut +paraître pencher tour-à-tour pour la branche cadette ou pour la branche +régnante. J'espérais d'ailleurs qu'en aidant Louis XVIII à se rétablir, +ce prince consentirait à écarter quelques hommes dangereux et à faire à +la France de nouvelles concessions, sauf, si je ne pouvais rien obtenir, +à recourir plus tard à d'autres combinaisons. + +J'eus alors des conférences nocturnes soit avec M. de Vitrolles, à qui +je venais de procurer la liberté, soit avec plusieurs autres royalistes +éminens et deux maréchaux qui inclinaient pour les Bourbons; j'envoyai à +la fois des émissaires au roi, au duc de Wellington et à M. de +Talleyrand. Je savais que M. de Talleyrand, après avoir quitté Vienne, +s'était transporté à Francfort, puis à Wisbad, pour être plus à portée +de négocier soit à Gand, soit à Paris. Très-ardent contre Napoléon, il +jugea pourtant, après son entrée à Paris, devoir s'entendre avec moi, me +promettant de son côté de me garantir auprès des Bourbons, dont le +rétablissement, après la bataille de Waterloo, lui parut infaillible. Je +pensais qu'il devait être alors auprès du roi, et je savais, à n'en pas +douter, que pour rester maître dès affaires; il réclamerait +l'éloignement de M. de Blacas; je manoeuvrai aussi en conséquence. Mais +il m'était presque impossible de ne pas exciter la défiance de mes +collègues. Mes démarches étant observées, j'eus à supporter des bordées +de reproches et des déclamations amères de la part de quelques meneurs +révolutionnaires et bonapartistes, dont je repoussai froidement les +imputations. Telle était ma position, que j'avais à entretenir des +négociations avec tous les partis, et à transiger avec toutes les +opinions dans mon intérêt, non moins que dans celui de l'État. Je ne me +dissimulai pas que cette conduite, où il entrait nécessairement quelque +chose de ténébreux, et dirigée, en quelque sorte, par des voies +souterraines, soulèverait contre moi tous les soupçons et toutes les +haines des partis blessés dans leurs plus chères espérances. Le moment +redoutable devait être celui où le jour pénétrerait dans ce chaos +d'intrigues si diverses et si opposées. + +Ce qui était plus grave encore et plus dangereux, c'était l'exaltation +des fédérés et la violence des énergumènes de la Chambre qui ameutaient +contre moi ceux de mon parti, les soldats et la populace. J'écrivis à +lord Wellington qu'il était temps de mettre fin à leurs fureurs et à +leurs excès, car bientôt ils ne me laisseraient plus le maître d'agir. +Mais Wellington était contrarié par son intraitable collègue Blucher; ce +Prussien, si impatient et si fougueux, voulait pénétrer dans Paris, +afin, disait-il, de mettre les honnêtes gens à l'abri du pillage dont +les menaçait la populace; ce n'était que dans les murs de la capitale +qu'il prétendait conclure un armistice. Sa lettre nous indigna; mais que +faire? il fallait soutenir un siège, livrer bataille sous les murs de +Paris, ou capituler. Découragés par l'abdication, les soldats +paraissaient irrésolus; les généraux eux-mêmes étaient rendus timides +par l'incertitude de l'avenir. Le ministre de la guerre, général en +chef de l'armée, Davoust, m'écrivait qu'il avait vaincu ses préjugés et +reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de salut que de +proclamer sur-le-champ Louis XVIII. Je mis ma réponse à cette lettre +sous les yeux de la commission. Elle pensa que je jugeais implicitement +la question du rappel de Louis XVIII, et que je laissais trop de +latitude à Davoust. Je passai par-dessus cette mince difficulté, la +détermination de ce maréchal m'ayant paru devoir être d'un si grand +poids que je lui avait fait promettre un sauf-conduit, de la part du +roi, par M. de Vitrolles. + +Pressé de délibérer sur notre situation militaire, la commission, +d'après mon avis, s'entoura des lumières, des conseils, et de la +responsabilité des hommes les plus expérimentés dans l'art de la guerre. +Les principaux généraux furent appelés en présence des présidens et des +bureaux des deux Chambres. Ce fut par l'organe de Carnot qui, lui-même, +avait visité nos positions et celles de l'ennemi, que se fit un rapport +sur la situation de Paris. Carnot déclara que la rive gauche de la Seine +se trouvait entièrement à découvert et offrait un vaste champ aux +entreprises des généraux en chef des deux armées combinées, qui +venaient d'y porter la majeure partie de leurs forces. J'avoue que +j'attachai un grand intérêt national à ce que la défense de Paris ne fût +pas prolongée. Nous étions dans un état désespéré: le trésor était vide, +le crédit éteint, le gouvernement aux abois; enfin, par le choc et le +heurtement de tant d'opinions contraires, Paris se trouvait placé sur un +volcan. D'un autre côté, le territoire était chaque jour inondé de +nouveaux débordemens de troupes étrangères. Si, dans de telles +circonstances, la capitale venait à être enlevée de vive force, nous +n'avions plus à espérer ni capitulation, ni arrangement, ni concessions. +Dans une seule journée qui eût été le complement des journées de +Leipsick et de Waterloo, tous les intérêts de la révolution pouvaient +être engloutis dans des flots de sang français. Voilà cependant ce +qu'auraient voulu les frénétiques d'un parti aux abois. + +Dans une telle crise, n'était-ce pas mériter de la patrie que de +replacer la France, sans effusion de sang, sous l'autorité de Louis +XVIII? Devions-nous d'ailleurs attendre que les armées étrangères nous +livrassent pieds et poings liés à nos adversaires? Je parvins, à force +d'insinuations et de promesses, à ramener des hommes jusqu'alors +intraitables. + +On arrêta que la question militaire serait soumise, dès la nuit +suivante, à un conseil de guerre convoqué par le maréchal Davoust. Ainsi +on allait décider s'il était possible de défendre Paris. Capituler, +sauvait Paris, mais compromettait la cause nationale; combattre, offrait +de grands et inévitables dangers pour la capitale en proie à tous les +excès de la fureur populaire si nous étions vaincus. Et, en effet, à +quelles chances funestes ceux qui voulaient livrer bataille, +auraient-ils exposé cette immense cité et la France elle-même, dans le +cas d'une défaite! + +Les débats furent solennels; et, sur la réponse négative et unanime du +conseil de guerre, la commission statua que Paris ne serait pas défendu +et qu'on remettrait la ville aux alliés, puisqu'ils ne consentaient à +suspendre les hostilités qu'à ce prix. Mais Blucher voulut aussi la +reddition de l'armée; une telle condition n'était pas proposable: +c'était vouloir tout mettre à feu et à sang. Je dépêchai à la hâte, aux +deux, généraux ennemis, MM. Tromeling et Macirone, à qui je remis, à +l'insu de la commission, une note confidentielle conçue en ces termes: +«L'armée est mécontente parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la, elle +deviendra fidèle et dévouée. Les Chambres sont indociles et par la même +raison. Rassurez tout le monde, et tout le monde sera pour vous. Qu'on +éloigne l'armée; les Chambres y consentiront en promettant d'ajouter à +la Charte les garanties spécifiées par le roi. Pour se bien entendre, il +est nécessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas dans Paris avant trois +jours. Dans cet intervalle, tout le monde sera d'accord. On gagnera les +Chambres; elles se croiront indépendantes et sanctionneront tout. Ce +n'est point la force qu'il faut employer auprès d'elles, c'est la +persuasion.» + +Blucher devint aussitôt plus maniable, et on consentit à traiter de la +reddition militaire de Paris, qui fut conclue à Saint-Cloud dans h +journée du 3 juillet. Je m'opposai à ce qu'on donnât le nom de +capitulation à ce traité; j'y fis substituer celui de convention qui me +parut moins dur et plus acceptable. + +La faction était encore trop exaspérée pour qu'on pût éviter le tumulte +et le désordre. Il fallut opposer la garde nationale aux fédérés, qui ne +furent pas contenus sans peine par la masse des citoyens paisibles. +Réal, qui avait la direction des fédérés, et que je savais facile à +effrayer, cédant à mes conseils, fit le malade, laissant là sa place de +préfet de police. La faction y mit Courtin, le protégé de la reine +Hortense, qui, montrant elle-même, pendant toute cette crise, une grande +exaltation, s'efforçait en vain de soutenir les restes du parti +bonapartiste expirant. Toutes ces manoeuvres vinrent échouer devant le +plus grand de tous les intérêts, l'intérêt public. On ne tarda pas +d'imputer aux généraux et à la commission d'avoir livré Paris et trahi +l'armée. Pour justifier la conduite du gouvernement, j'adressai aux +Français une proclamation explicative, où j'invoquais l'union de tous +les citoyens, sans laquelle nous ne pouvions toucher au terme de tous +nos maux. + +Après avoir capitulé avec les étrangers, il fallut capituler avec +l'armée, qui, au moment de se diriger vers la Loire, se mutina pour nous +arracher la solde qui lui était due; grâces à quelques millions avancés +par le banquier Lafitte, on désarma les mutins et l'on satisfit les +cupides. Cependant tous les émissaires et les agens du roi, entr'autres +M. de Vitrolles, avec qui Davoust et moi nous avions eu des conférences, +nous assuraient que le roi fermerait les yeux sur tout ce qui s'était +passé, et qu'une réconciliation générale serait le gage de son retour. +J'avais déjà vaincu bien des répugnances à l'aide de ces promesses, +quand parurent, imprimées par ordre des Chambres, les proclamations +royales datées de Cambray. Ce fut un nouvel embarras de ma position +devant la Chambre des représentans qui se montrait de plus en plus +hostile à l'égard des Bourbons. Bientôt nous apprîmes, par le retour de +nos agens et de nos commissaires, que Blucher et Wellington déclaraient +hautement que l'autorité des Chambres et des commissions émanaient d'une +source illégitime, qu'en conséquence elles n'avaient rien de mieux à +faire que de donner leur démission et de proclamer Louis XVIII. + +Alors, sur la proposition de Carnot, la commission délibéra s'il ne lui +convenait pas de se rallier avec les Chambres et l'armée, derrière la +Loire. Je combattis vivement cette proposition, qui aurait +infailliblement rallumé la guerre étrangère et la guerre civile. Je +soutins que ce moyen désespéré perdrait la France; que j'étais sûr +d'ailleurs que la plupart des généraux n'y souscrirait pas, et je +déclarai que je serais le dernier à quitter Paris. Ramenée par mes +raisonnemens, la commission prit le parti plus prudent et plus sage +d'attendre dans Paris l'issue des événemens. + +La convention de Paris une fois signée, le duc de Wellington, instruit +de mon désir de m'aboucher avec lui, témoigna la volonté de s'entendre +avec moi sur l'exécution de la convention. La commission du gouvernement +ne s'opposa pas à notre entrevue, qui eut lieu au château de Neuilly. +Là, je m'expliquai avec franchise devant le généralissime des alliés. Je +savais que les mots de modération et de clémence étaient propres à +séduire une grande âme, et sans chercher à diminuer les torts de ceux +qui avaient trahi les Bourbons, je soutins que le trône rétabli ne +pouvait être consolidé que par l'entier oubli du passé. Je représentai +combien était encore menaçante et redoutable l'énergie des patriotes, et +je parlai des ménagemens dont il fallait user pour calmer leur +effervescence; je ne dissimulai pas la faiblesse des royalistes, leur +routine et leurs préjugés, et j'affirmai qu'on ne pourrait ramener la +tranquillité qu'en s'opposant aux réactions, aux vengeances, et en ne +laissant à aucune faction l'espoir de dominer l'État. Je réclamai +l'exécution des deux déclarations authentiques de l'Angleterre et de +l'Autriche, portant que leur intention n'était point de continuer la +guerre dans la vue de rétablir les Bourbons ou d'imposer à la France un +gouvernement quelconque. Le généralissime m'objecta que cette +déclaration n'avait eu lieu que dans le but de prévenir la guerre et +dans l'espoir que la France ne s'armerait point pour la cause de +Napoléon, frappé alors d'anathême par le congrès; mais que, s'étant +levées en sa faveur, nous avions dégagé les alliés d'une disposition +purement conditionnelle. Ce sophisme ne me laissa aucun doute que nous +avions été joués. Lord Wellington me déclara sans détour que les +puissances s'étaient prononcées formellement en faveur de Louis XVIII, +et que ce souverain ferait son entrée à Paris le 8 juillet. Le général +Pozzo-di-Borgo, qui était présent, me répéta la même déclaration au nom +de l'empereur de Russie; il me communiqua une lettre du prince de +Metternich et du comte de Nesselrode, exprimant la volonté de ne +reconnaître que Louis XVIII, et de n'admettre aucune proposition +contraire aux droits de ce monarque. Alors j'insistai pour une amnistié +générale, et réclamai des garanties. A ces conditions, je consentais à +servir le roi et à donner même des gages compatibles avec ma réputation +et mon honneur. Le généralissime me répondit qu'il était décidé qu'on +écarterait M. de Blacas, et que je ferais partie, ainsi que M. de +Talleyrand, du conseil, le roi ayant daigné consentir à me confirmer +dans le ministère de la policé générale; mais il ne me dissimula point +que toutes les mesures étaient prises pour que Napoléon tombât comme +otage au pouvoir des alliés, et qu'on exigeait de moi que je ne fisse +rien pour favoriser son évasion; qu'on exigeait aussi que l'armée se +soumît au roi, et même qu'on punît pour l'exemple quelques-uns des +chefs. Je me récriai, je protestai que si Bonaparte n'était pas venu, il +y aurait eu également une crise. Toutes mes objections échouèrent devant +une résolution bien arrêtée. Je jugeai le mal sans remède, mais +susceptible de palliatifs par ma présence dans le conseil. Le duc +m'annonça que le lendemain il me présenterait lui-même à S. M., ou du +moins qu'il me conduirait, dans sa voiture, au château d'Arnouville. Je +lui répondis que mon intention était d'adresser au roi une lettre que +j'avais préparée et que je lui communiquai. Elle était conçue en ces +termes: + +«Sire, le retour de Votre Majesté ne laisse plus aux membres du +gouvernement d'autres devoirs à accomplir que celui de se séparer. Je +demande, pour l'acquit de ma conscience personnelle, à lui exposer +fidèlement l'opinion et les sentimens de la France. + +»Ce n'est pas Votre Majesté que l'on redoute; elle a vu pendant onze +mois que la confiance dans sa modération et dans sa justice soutenait +les Français au milieu des craintes que leur inspiraient les entreprises +d'une partie de sa cour. + +»Tout le monde sait que ce ne sont ni les lumières ni l'expérience qui +manquent à Votre Majesté; elle connaît la France et son siècle, elle +connaît le pouvoir de l'opinion; mais sa bonté lui a trop souvent fait +écouter les prétentions de ceux qui l'ont suivie dans l'adversité. + +»Dès lors, il y a eu deux peuples en France. Il était pénible sans doute +à Votre Majesté d'avoir sans cesse à repousser ces prétentions par des +actes de sa volonté. Combien de fois elle a dû regretter de ne pouvoir +leur opposer des lois nationales. + +»Si le même système se reproduit, et que, tirant tous les pouvoirs +d'hérédité, Votre Majesté ne reconnaisse aucun des droits du peuple +autres que ceux qui viennent des concessions du trône, la France, comme +la première fois, sera incertaine dans ses devoirs; elle aura à hésiter +entre son amour pour la patrie et son amour pour le prince, entre son +penchant et ses lumières. Son obéissance n'aura d'autre base que sa +confiance personnelle dans Votre Majesté; et si cette confiance suffit +pour maintenir le respect, ce n'est pas moins ainsi que les dynasties +s'affermissent et qu'on écarte tous les dangers. + +»Sire, Votre Majesté a reconnu que ceux qui entraînaient le pouvoir +au-delà de ses limites, sont peu propres à le soutenir quand il est +ébranlé; que l'autorité se perd elle-même dans le combat continuel qui +la force de rétrograder dans ses mesures; que moins on laisse de droits +au peuple, plus sa juste défiance le porte à conserver ceux qu'on ne +peut lui disputer; et que c'est toujours ainsi que l'amour s'affaiblit +et que les révolutions se préparent. + +»Nous vous en conjurons, sire, daignez cette fois ne consulter que votre +propre justice et vos lumières. Croyez que le peuple français met +aujourd'hui à sa liberté autant d'importance qu'à sa propre vie. Il ne +se croira jamais libre, s'il n'y a pas entre les pouvoirs des droits +également inviolables. N'avions-nous pas sous votre dynastie des +États-généraux qui étaient indépendans du monarque? + +»Sire, voue sagesse ne peut attendre les événemens pour faire des +concessions; c'est alors qu'elles seraient nuisibles à votre intérêt, et +peut-être même plus étendues. Aujourd'hui les concessions rapprochent +les esprits, pacifient et donnent de la force à l'autorité royale; plus +tard, les concessions prouveraient sa faiblesse: c'est le désordre qui +les arracherait; les esprits resteraient aigris.» + +Cette lettre fut adressée, le jour même, à Sa Majesté. De retour à +Paris, je déclarai à la commission que la rentrée de Louis XVIII était +inévitable, que telle était la volonté immuable des puissances alliées, +et que le jour en était même fixé au surlendemain. Je lui celai que +j'étais conservé au ministère de la police générale, circonstance qui, +au lieu d'être considérée comme une garantie pour les patriotes et une +espèce de transition qui ferait succéder, avec une secousse moins +violente, le gouvernement légitime au gouvernement de fait, n'eût paru +aux énergumènes que le salaire de ma trahison, quand elle n'était, en +effet, que la récompense méritée du salut de Paris. Le soir même cette +nouvelle s'ébruita; ces mêmes hommes m'accablèrent, dans leurs discours, +d'injures et de malédictions; les royalistes seuls m'en adressèrent des +félicitations; oui, les royalistes, et parmi les écrivains distingués de +ce parti, il en est qui ont avoué depuis que, de toutes parts, on avait +crié que sans moi il n'y avait ni de sûreté pour le roi, ni de salut +pour la France, et que tous les partis s'étaient entendus pour me +porter au ministère. Le lendemain je me dirigeai vers St.-Denis, et me +présentai au château d'Arnouville pour avoir ma première audience du +roi. Je fus introduit dans son cabinet par le président du conseil, qui +s'appuyait sur mon bras. Je suppliai le roi d'apaiser les esprits en +tranquillisant chacun sur sa sûreté personnelle; je représentai que la +clémence avait sans doute des inconvéniens, mais que la capitulation +qu'on venait de conclure semblait devoir faire rejeter tout autre +système; qu'une amnistie pleine et entière, et sans condition, me +paraissait le seul moyen de donner de la stabilité à l'État et de la +durée au gouvernement; que le pardon faisait ici partie de la justice; +que par amnistie j'entendais, avec l'oubli des injures, la conservation +des places, des biens, des honneurs et des dignités. Mon discours parut +avoir fait impression sur le roi, qui me prêta une attention soutenue. +Ce prince sentait combien nous avions besoin d'habileté et de repos pour +rassembler les élémens que le temps et les circonstances avaient +dispersés. Je crus voir qu'il comprenait la nécessité de voiler les +fautes commises et de gagner la confiance par une modération et une +loyauté exemplaires. Je m'efforçai de rendre public cet entretien pour +laisser entrevoir le terme de nos discordes et de nos malheurs. + +Je ne me bornai point à des supplications; j'osai représenter au roi que +Paris était dans l'état le plus violent d'effervescence; qu'il y aurait +pour sa personne du danger de se montrer aux portes de la capitale avec +la cocarde blanche, et seulement accompagné des émigrés de Gand. Mon +plan consistait à maintenir les Chambres, à faire prendre au roi la +cocarde tricolore, et à licencier toute sa maison militaire; en un mot, +j'aurais voulu, comme je l'avais toujours désiré, voir Louis XVIII +marcher à la tête de la révolution et la consolider. + +On délibéra sur ces différens objets dans le conseil, où mes +propositions ne furent rejetées qu'à la majorité d'une seule voix. Le +roi, d'ailleurs, resta inébranlable; il déclara qu'il aimerait mieux +retourner à Hartwell. Ainsi sa maison militaire ne fut point dissoute, +et on décida que dès le lendemain on chasserait la Chambre des +représentans. Cette chambre venait de consigner, dans un nouveau bill +des droits, les principes fondamentaux de la constitution, qui, dans sa +pensée, pouvaient seuls satisfaire le voeu public. Quoique je n'eusse +pas espéré beaucoup de succès de mes démarches, parce que mon tact des +affaires m'avait assez montré qu'elle était leur tendance, il me sembla +que je ne devais rien négliger pour l'acquit de ma conscience. + +Le soir même du 7 juillet, plusieurs bataillons prussiens forcèrent les +portes des Tuileries, envahirent les cours et les avenues du palais. La +commission du gouvernement n'étant plus libre, cessa ses fonctions, ce +qu'elle annonça par un message. Une circonstance particulière signala +cette séparation de mes collègues; Carnot, l'un des plus révoltés de ma +conservation au ministère, et de se voir sous ma surveillance, pour +ainsi dire, en attendant qu'on lui assignât un lieu de résidence, +m'écrivit le billet suivant: _Traître, où veux-tu que j'aille_? je lui +répondis tout aussi laconiquement: _Imbécille, où tu voudras_. Il faut +dire que j'avais eu, dans le conseil, plus d'une altercation avec +Carnot, qui ne me pardonnait pas de l'avoir appelé vieille femme. + +Le jour suivant, dès huit heures du matin, les députés se présentèrent +pour entrer dans la salle de leurs délibérations; mais, trouvant les +portes closes, entourées de gardes et de gens d'armes, ils se +retirèrent. Quelques-uns d'entre eux se rendirent chez leur président, +où ils consignèrent une protestation. Le roi fit son entrée dans Paris; +rien ne troubla l'ivresse portée au comble de la part des royalistes, +qui accoururent au-devant du monarque, et se montrèrent fort nombreux. +J'avoue que ma prévoyance fut trompée en partie, et que toutes mes +appréhensions ne furent pas confirmées. Ici finit l'ère des cent-jours, +et recommence le cours d'un règne interrompu dès sa première année. Mais +quels auspices accompagnent ce nouvel avènement? Toutes les passions qui +fermentent, toutes les vengeances qui cherchent à s'assouvir, tous les +intérêts qui s'agitent et se combattent, tous les esprits qui s'exaltent +avec fureur, enfin toutes les haines ulcérées qui réagissent! Dans de si +déplorables conjonctures, je ne refusai pas mes efforts et mes travaux +à mon pays. + +La reddition de Bonaparte, la soumission successive de toutes les villes +et de toutes les provinces annoncèrent bientôt que la France était +pacifiée sous tous les rapports qui pouvaient intéresser les souverains; +mais elle ne pouvait l'être pleinement eu égard au repos et au bonheur +du roi, si tout notait pas oublié, s'il n'y avait pas une égale +répression de toutes les opinions extrêmes, de quelque hauteur que +pussent partir ces opinions; et enfin, si tous les partis ne jouissaient +pas de la protection des lois avec la même certitude et la même +sécurité. + +Tels étaient les conseils de modération et de clémence que je donnais à +Louis XVIII, comme je les avais donnés à Napoléon, toutefois en +proposant des mesures efficaces, en écartant toutes les causes qui +auraient pu plonger la France dans une nouvelle révolution. Mais tout le +monde, soit dans le conseil, soit hors du conseil, ne partageait pas mes +idées; on voulait des exemples et des punitions. Je faisais partie, +depuis quinze jours, du ministère royal, lorsque parut l'ordonnance du +24 juillet; cinquante-sept individus, divisés en deux catégories, y +étaient frappés sans jugement. On demandera comment j'ai pu +contre-signer un tel acte, qui atteignait des hommes dont la plupart +avaient suivi la même route que moi. Qu'on sache donc que, dès le +lendemain du 8 juillet, le besoin de proscrire envahit toutes les +classes du parti royaliste, depuis les salons du faubourg Saint-Germain +jusqu'aux anti-chambres du palais des Tuileries; et que des milliers de +noms, autant ignorés que connus, furent signalés au ministère de la +police pour être enveloppés dans une mesure générale de proscription. On +demandait des têtes au ministre de la police, comme preuve de son +affection sincère pour la cause royale. Il n'y avait plus pour moi que +deux partis à prendre: celui d'être le complice des vengeances, ou de +renoncer au ministère. Je ne pouvais souscrire au premier; j'étais +engagé trop avant pour que je pusse renoncer au second. Je trouvai un +troisième expédient: ce fut de faire réduire les listes à un petit +nombre de noms pris parmi les personnages qui avaient joué un rôle plus +actif dans les derniers événemens; et je dois le dire ici, je rencontrai +dans le conseil, et surtout dans les sentimens éminemment français du +monarque, tout ce qui pouvait adoucir ces mesures d'une rigueur outrée +et diminuer le nombre des victimes. + +Mais le torrent de la réaction menaçait d'entraîner toutes les digues +qu'on lui opposerait. J'avais conçu le dessein d'être médiateur entre le +roi et les patriotes; je m'aperçus bientôt qu'on voulait seulement se +servir de moi comme de l'instrument nécessaire au rétablissement d'une +autorité royale sans contre-poids et sans limites, laquelle n'aurait +plus offert de garantie aux hommes de la révolution. Les deux +ordonnances sur les collèges électoraux et sur les élections qui +allaient donner à la France la Chambre de 1815; ne me laissèrent plus +aucun doute à cet égard. On a cru que j'avais apporté une insouciance +coupable à la formation des collèges électoraux, et on a dit qu'il +n'était pas permis à un homme d'état tel que moi, vielli dans +l'expérience et dans l'exercice des grands emplois, de commettre une +telle faute politique, ni de se méprendre sur la direction que +s'efforçait de donner à l'opinion la faction royaliste qui venait de +ressaisir l'influence. Mes principes et ma conduite antérieure auraient +dû me mettre à l'abri d'une telle imputation. Cette, accusation de +légèreté imprévoyante et d'indifférence funeste dans de si gravés +circonstances, il faut la reporter, sur l'aimable égoïsme et sur +l'incurie nonchalante du président du conseil qui se berçait d'illusions +sensuelles, et n'aimait à voir dans le fauteuil d'un ministre qu'un lit +de repos. + +Je me réveillai; ce fut alors que parurent mes notes, adressées aux +puissances alliées et mes rapports faits au roi en plein conseil. Je les +avais rédigés sur la demande des souverains, pour leur faire connaître +l'état de la France. La divulgation de ces documens produisit une +sensation profonde sur les esprits éclairés, mais leur contenu excita, +au plus haut point, la fureur du parti _ultra-royaliste_[42] qui +regardait son influence comme perdue, si mes révélations amenaient un +changement de système. Le roi, lui-même, vit avec déplaisir la publicité +donnée à des rapports d'une nature confidentielle; mais j'avais jugé ma +position; trompé par M. de Vitrolles que j'avais introduit dans le +cabinet du roi, délaissé parlé président du conseil que le passé +n'obligeait pas de sacrifier le présent, je voyais ma chute inévitable, +à moins que je ne parvinsse à faire prévaloir mes desseins. + +[Note 42: C'est Fouché qui, le premier, s'est servi de cette +expression, avec laquelle on s'est familiarisé depuis, et qu'on a même +usée. (_Note de l'éditeur_.)] + +L'avouerai-je ici? oui.... j'ai promis de ne rien dissimuler. Mes notes, +mes rapports avaient pour but de remettre de l'ensemble et de l'unité +dans les partis disjoints et comme dispersés de la révolution, et +surtout de faire craindre à l'Europe une insurrection nationale; par là, +j'espérais l'effrayer tellement des suites d'une explosion, qu'elle +consentît, pour prix d'un traité de paix définitif, à nous accorder ce +que je n'avais cessé de solliciter depuis le congrès de Prague, la +dynastie de Napoléon, devenue l'objet de nos réclamations sécrètes, de +nos voeux et de nos efforts. L'abouchement de deux puissans monarques +fit évanouir des espérances fondées; c'est à l'histoire à recueillir et +à rapprocher des circonstances qu'il ne m'appartient pas de produire au +grand jour. Je crois résumer ma vie en déclarant que j'ai voulu vaincre +pour la révolution et que la révolution a été vaincue dans moi. + +FIN DE LA SECONDE PARTIE + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc +d'Otrante, Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ *** + +***** This file should be named 19008-8.txt or 19008-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/0/0/19008/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale + Tome II + +Author: Joseph Fouché + +Release Date: August 8, 2006 [EBook #19008] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<pre>[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée]</pre> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>MÉMOIRES</h2> +<h3>DE</h3> +<h1>JOSEPH FOUCHÉ,</h1> + +<h2>DUC D'OTRANTE,</h2> +<h3>MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE.</h3> +<h3>SECONDE PARTIE</h3> +<h4>Réimpression de l'édition 1824</h4> + +<h4>Osnabrück</h4> + +<h4>Biblio-Verlag</h4> + +<h4>1966</h4> + +<h4>Gesamtherstellung Proff&Co. KG, Osnabrück</h4> +<hr style="width: 10%;" /> + +<h4> +<a href="#AVIS"><b>AVIS DE L'ÉDITEUR.</b></a><br /> +<a href="#MEMOIRES_DE_JOSEPH_FOUCHE_DUC_DOTRANTE"><b>MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE.</b></a> +</h4> +<hr style="width: 10%;" /> + + +<h3><a name="AVIS" id="AVIS"></a>AVIS DE L'ÉDITEUR.</h3> + + +<p>Jamais peut-être aucun ouvrage sur les événemens comtemporains n'a été +attendu et désiré aussi impatiemment que cette seconde partie des +Mémoires posthumes de l'ex-ministre Fouché, duc d'Otrante. Au moment où +parut le premier volume de ces Mémoires accueillis avec tant +d'empressement et de curiosité, j'annonçai moi-même au public que la +suite serait bientôt mise au jour. L'impatience fut d'autant plus vive +que l'intérêt de cette seconde partie ne pouvait manquer de surpasser +celui qu'offrait déjà la première, puisqu'elle traite d'une période plus +difficile et plus épineuse sous le point de vue politique. Je ne +soupçonnais pas alors que cette annonce put réveiller les craintes trop +susceptibles de certaines personnes sur ce complément des révélations du +duc d'Otrante. Pouvais-je m'attendre qu'elle m'entraînerait, comme +éditeur, dans un procès en action civile, dont ni le public ni moi +n'avons pu d'abord apprécier les vrais motifs? Ce procès m'est suscité +par les héritiers d'Otrante. Ils n'ont pourtant point à venger la +mémoire de leur père, qui lui-même a pris soin de justifier sa conduite +politique; ils n'ont pas non plus à défendre leurs intérêts dont aucun +n'est compromis. Je ne puis donc attribuer qu'à des suggestions +étrangères l'action judiciaire qu'ils m'intentent.</p> + +<p>Quant à moi, fort de la justice de ma cause, tranquille sous l'égide des +lois protectrices de la propriété littéraire, je n'hésite donc pas à +déposer sur le tribunal de mes juges ce <i>complément</i> de mon corps de +délit imaginaire. La culpabilité de ces deux parties, s'il pouvait en +exister quelques traces, serait d'ailleurs identique, et dans l'une +comme dans l'autre, je suis certain de n'avoir blessé, ni les lois, ni +le gouvernement, ni les convenances individuelles. Voilà ce qu'établira +victorieusement dans son plaidoyer l'éloquent et habile avocat qui a +bien voulu se charger de ma cause. Elle est remise aux soins de M. +Berryer fils; je me présente donc avec confiance devant mes juges, et je +soumets à leur équité et à leurs lumières l'ensemble de ces Mémoires.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="MEMOIRES_DE_JOSEPH_FOUCHE_DUC_DOTRANTE" id="MEMOIRES_DE_JOSEPH_FOUCHE_DUC_DOTRANTE"></a>MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE.</h2> + + +<p>Je m'impose une tâche grande et forte en m'offrant de nouveau à toute la +sévérité d'une investigation publique; mais c'est pour moi un devoir de +chercher à détruire les préventions de l'esprit de parti et les +impressions de la haine. Du reste, j'ai peu d'espoir que la voix de la +raison puisse se faire entendre au milieu des clameurs de deux factions +acharnées qui divisent le monde politique. N'importe, ce n'est pas pour +le temps d'aujourd'hui que je raconte; c'est pour un temps plus calme. A +présent, que ma destinée s'accomplisse! Et quelle destinée, grand Dieu! +Que me reste-t-il de tant de grandeurs et d'un si énorme pouvoir, dont +je n'abusai jamais que pour éviter de plus grands maux? Ce que je prise +le moins, ce que j'amassai pour d'autres, me reste: à moi, qui, par mes +goûts simples, eût pu me passer de richesses; à moi qui n'apportai dans +les splendeurs que la réserve d'un sage et la sobriété d'un anachorète! +Tour-à-tour puissant, redouté ou dans la disgrâce, je recherchai +l'autorité, il est vrai, mais je détestai l'oppression. Que de services +n'ai-je pas rendus! que de larmes n'ai-je pas séchées! Osez le nier, +vous tous dont je réussis à me concilier les suffrages malgré de fâcheux +antécédens? N'étais-je pas devenu votre protecteur, votre appui contre +vos propres ressentimens, contre les passions si impétueuses du chef de +l'État? J'avoue que jamais police ne fut plus absolue que celle dont +j'avais le sceptre; mais ne disiez-vous pas qu'il n'y en eût jamais de +plus protectrice sous un gouvernement militaire? de plus ennemie de la +violence, qui pénétrât par des moyens plus doux dans le secret des +familles, et dont l'action moins sentie se laissât moins apercevoir? Ne +disiez-vous pas alors que le duc d'Otrante était, sans aucun doute, le +plus habile et le plus supportable des ministres de Napoléon? Vous tenez +à présent un autre langage, par la seule raison que les temps sont +changés. Vous jugez le passé par le présent, je n'en juge pas ainsi. +J'ai fait des fautes, je le confesse: mais ce que je fis de bien doit +entrer en balance. Jeté dans le chaos des affaires, occupé à dénouer +toutes sortes d'intrigues, je me complus à calmer les ressentimens, à +éteindre les passions, à rapprocher les hommes. C'était avec une sorte +de délice que je goûtais parfois le repos, au sein de mes affections +privées, empoisonnées aussi à leur tour. Dans mes récentes disgrâces, +dans mes hautes infortunes, puis-je oublier que, support et surveillant +d'un empire immense, ma seule désapprobation le mit en péril, et qu'il +s'écroula dès que je ne le soutins plus de mes mains? Puis-je perdre de +vue que si, par l'effet d'une grande réaction, d'un retour que j'avais +pressenti; je ressaisis les élémens dispersés de tant de grandeur et de +puissance, tout s'évanouit comme un songe? Et pourtant on me regardait +comme bien supérieur par ma longue expérience, peut-être aussi par ma +sagacité, à tous ceux qui, pendant la catastrophe, laissèrent échapper +le pouvoir.</p> + +<p>A présent que, désabusé de tout, je plane de très-haut sur toutes les +misères, sur tout le faux éclat des grandeurs; à présent que je ne +combats plus que pour la justification de mes intentions politiques, je +reconnais trop tard le vide des partis contraires qui se disputent les +affaires de l'univers; je le sens, je le vois, un moteur plus puissant +les conduit et les règle au mépris de nos combinaisons les plus +profondes.</p> + +<p>Pourtant, il n'est que trop vrai, elles sont incurables les plaies de +l'ambition. En dépit de toute ma raison, je me sens encore poursuivi +malgré moi par les illusions du pouvoir, par les fantômes de la vanité; +je m'y sens attaché comme Ixion l'était à sa roue. Un sentiment pénible +et profond m'oppresse.</p> + +<p>Et qu'on dise que je ne me montre pas avec toutes mes faiblesses, avec +toutes mes erreurs, avec tous mes repentirs! Voilà, je pense, une assez +solide garantie de la sincérité de mes révélations. Je le devais, ce +gage, à l'importance de cette seconde partie des Mémoires de ma vie +politique; me voilà invariablement placé dans la rigoureuse obligation +d'en retracer toutes les particularités et d'en dévoiler tous les +mystères. Ce sera mon dernier effort. Toutefois, et je l'éprouvai dans +ma narration première, je puiserai quelques adoucissemens dans le +charme des souvenirs et dans la saveur de quelques réminiscences.</p> + +<p>En préparant ces Mémoires, une idée consolante ne m'abandonna jamais. Je +ne descendrai peut-être pas tout entier au tombeau, me dis-je, au +tombeau qui déjà s'entr'ouvre aux confins de l'exil pour me recevoir. Je +ne puis me le dissimuler! Si j'élude le dépérissement de l'esprit, je ne +ressens que trop le dépérissement de mes forces. Que je me hâte donc, +pressé par la parque, d'offrir, dans un sentiment de sincérité, le récit +des événemens renfermés entre ma disgrâce de 1810 et ma chute de 1815. +Ce complément est la partie la plus grave, la plus épineuse de mes +confessions politiques. Que d'incidens, que de grands intérêts, que de +personnages, que de turpitudes se rattachent à ces dernières scènes, à +ce dernier acte d'un pouvoir fugitif! Mais rassurez-vous, amis et +ennemis: ce n'est point ici la police qui dénonce, c'est l'histoire qui +révèle.</p> + +<p>Si je prétends m'élever au-dessus des frivoles ménagemens, je n'en suis +pas moins décidé à me placer toujours aussi loin de la satire et du +libelle que de la dissimulation et du mensonge; je flétrirai ce qui +doit être flétri, je respecterai ce qui est digne de respect; en un mot, +je tiendrai la plume ferme: et pour qu'elle ne puisse s'égarer, j'aurai +l'œil ouvert sur le synchronisme des événemens publics.</p> + +<p>De ces préliminaires destinés à éveiller l'attention et à provoquer les +souvenirs, je vais passer aux faits qui constatent, aux particularités +qui dévoilent, aux traits qui caractérisent. Il en résultera, j'espère, +un tableau que l'on nommera, si l'on veut, de l'histoire, ou des +matériaux pour l'écrire.</p> + +<p>A la fin de la première partie de ces Mémoires, se trouve mon point de +départ actuel; il est marqué par l'événement de ma disgrâce, qui fit +passer dans les mains de Savary le porte-feuille de la haute police de +l'État. Qu'on ne perde pas de vue que l'empire était alors à l'apogée de +sa puissance, et que ses limites militaires ne connaissaient déjà plus +de bornes. Possesseur de l'Allemagne, maître de l'Italie, dominateur +absolu de la France, envahisseur des Espagnes, Napoléon était en outre +l'allié des Césars et de l'autocrate du Nord. On était si ébloui de +l'éclat de sa puissance, qu'on ne songeait déjà plus au chancre de +cette guerre espagnole, qui, au Midi, commençait à ronger les fondemens +de l'Empire. Partout ailleurs, Napoléon n'avait qu'à vouloir pour +obtenir. Tout contre-poids moral avait disparu de son gouvernement. Tout +pliait; ses employés, ses fonctionnaires, ses dignitaires, n'offraient +plus qu'une troupe d'adulateurs et de muets épiant ses moindres désirs. +Enfin il venait de frapper en moi le seul homme de son conseil qui eût +osé modérer ses empiétemens successifs; en moi il venait d'écarter le +ministre surveillant et zélé qui ne lui épargna jamais ni les avis +utiles, ni les représentations courageuses.</p> + +<p>Un décret impérial me nommait gouverneur général de Rome<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Mais je ne +crus pas un seul instant qu'il entrât dans la volonté de l'empereur que +je fusse mis en exercice d'un si haut emploi.</p> + +<p>Cette nomination n'était qu'un voile honorable tissu par sa politique, +pour couvrir et mitiger aux yeux du public ma disgrâce, dont ses +familiers seuls avaient le secret. Je ne pouvais m'y méprendre; le choix +seul de mon successeur était un indice effrayant. Dans chaque salon, +dans chaque famille, dans tout Paris enfin, on frémissait de voir la +police générale de l'Empire confondue désormais avec la police militaire +du chef de l'État, et de plus livrée au dévouement fanatique d'un homme +qui s'honorait d'être l'exécuteur des ordres occultes de son maître. Son +nom seul excitait partout la défiance et une sorte de stupeur, dont le +sentiment était peut-être exagéré.</p> + +<p>Je ne voyais déjà plus qu'avec d'extrêmes précautions, mes amis intimes, +mes agens particuliers. J'eus bientôt la confirmation de tout ce que +j'avais pressenti. Pendant plusieurs jours, l'appartement de ma femme ne +désemplit pas de visites marquantes, qu'on avait soin de masquer sous +l'apparence de félicitations, au sujet du décret impérial qui m'élevait +au gouvernement général de Rome. Je reçus les épanchemens d'une foule de +hauts personnages, qui, en m'exprimant leurs regrets, m'avouèrent que +ma retraite emportait la désapprobation des hommes les plus +recommandables dans toutes les opinions et dans tous les rangs de la +société. «Nous ne savons même pas trop, me dirent-ils, si les regrets du +faubourg Saint-Germain ne sont pas pour le moins aussi vifs que ceux qui +éclatent chez cette foule de personnes notables à qui les intérêts de la +révolution tiennent à cœur». De pareils témoignages, vis-à-vis d'un +ministre disgracié, n'étaient ni suspects ni douteux.</p> + +<p>Par position et par convenance, il me fallut, pendant plusieurs jours, +dévorer l'ennui de servir de mentor à Savary dans le début de son +noviciat ministériel. On sent bien que je ne poussai pas la bonhomie +jusqu' à l'initier dans les hauts mystères de la police politique; je me +gardai bien de lui en donner la clef, qui pouvait un jour contribuer à +notre salut commun. Je ne l'initiai pas davantage dans l'art assez +difficile de coordonner le bulletin secret dont le ministre seul doit se +réserver la pensée et souvent même la rédaction. Le triste savoir-faire +de Savary dans ce genre m'était connu; jadis je m'étais procuré, sans +qu'il s'en doutât, copie de ses bulletins de contre-police: quelles +turpitudes! A vrai dire, impatienté de ses perpétuelles interrogations +et de sa lourde suffisance, je m'amusai à lui conter des sornettes<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et +des traditions du ministère; je lui vantai surtout les vues profondes +des trois Conseillers d'état, qui, sous sa direction, allaient +travailler comme quatre à exploiter la police administrative en se +partageant la France. Il en était tout ébahi. Je lui présentai et lui +recommandai de tout cœur les principaux agens et employés que j'avais +eu sous mes ordres; il n'accueillit que le caissier, personnage rond, et +le petit inquisiteur Desmarets, dont je m'étais défié. Cet homme, doué +d'un certain tact, s'était courbé vers le soleil levant par instinct. Ce +fut pour Savary une vraie cheville ouvrière. Rien de risible comme de +voir ce ministre soldatesque donner ses audiences, épelant la liste des +solliciteurs, confectionnée par les huissiers de la chambre, avec les +notes de Desmarets en regard; c'était le guide-âne pour les accueils ou +pour les refus, presque toujours accompagnés de juremens ou +d'invectives. Je n'avais pas manqué de lui dire que c'était pour avoir +été trop bon que j'avais indisposé l'empereur; et que, pour mieux +veiller sur ses jours si précieux, il devait se montrer récalcitrant.</p> + +<p>Bouffi d'une morgue insolente<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, il affecta, dès les premiers jours, +d'imiter son maître dans ses fréquentes incartades, dans ses phrases +coupées et incohérentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police, +que les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de +le contempler dans ses soubresauts, et s'épanouissant le jour que je lui +fis l'agréable supputation de tous les budgets qui venaient se perdre +dans la caisse privée: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse.</p> + +<p>Je grillais d'être débarrassé de cette pédagogie ministérielle; mais, +d'un autre côté, je cherchais des prétextes, afin de prolonger mon +séjour à Paris. J'y faisais ostensiblement mes préparatifs de départ +pour Rome, comme si je n'eusse pas douté un instant d'aller m'y +installer. Toute ma maison fut montée sur le pied d'un gouvernement +général, et jusqu'à mes équipages portèrent en grosses lettres +l'inscription: <i>Équipages du gouverneur général de Rome</i>. Instruit que +toutes mes démarches étaient épiées, je mettais beaucoup de soins dans +de petites choses.</p> + +<p>Enfin, ne recevant ni décision ni instructions, je chargeai Berthier de +demander à l'empereur mon audience de congé. J'en reçus pour toute +réponse que l'empereur n'avait point encore assigné le jour de mon +audience, et qu'il serait convenable, à cause des caquetages publics, +que j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient +adressées incessamment. Je me rendis à mon château de Ferrières<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, non +sans me permettre la petite malice de faire insérer dans les journaux de +Paris, par voie détournée, que je partais pour mon gouvernement<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas été +difficile de pénétrer les dispositions de l'empereur à mon égard; +j'avais entrevu combien il était contrarié de voir l'opinion publique se +prononcer contre mon renvoi, et se déclarer contre mon successeur. On +n'apercevait plus dans le ministère de la police qu'une gendarmerie et +une prévôté. Tous ces indices me confirmèrent dans l'idée que je me +déroberais difficilement aux conséquences d'une disgrâce réelle.</p> + +<p>En effet, à peine étais-je à Ferrières, qu'un parent de ma femme, laissé +à Paris aux aguets, arrive en toute hâte à minuit, m'apportant l'avis +que le lendemain je serais arrêté ou gardé à vue, et qu'on saisirait mes +papiers. Quoiqu'exagérée dans ces circonstances, l'information était +positive; elle me venait d'un homme attaché au cabinet de l'empereur, et +attiré dans mes intérêts depuis long-temps. Je me mis à l'instant même à +la besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans. +L'opération faite, j'attendis d'un air stoïque tout ce qui pourrait +m'advenir. A huit heures, J......, mon émissaire de confiance, m'arrive +à franc étrier, porteur d'un billet de M<sup>me</sup> de V......, en écriture +contrefaite, m'annonçant de son côté que Savary vient d'informer +l'empereur que j'ai emporté à Ferrières sa correspondance secrète et ses +ordres confidentiels. Je vis d'un coup-d'œil de qui M<sup>me</sup> de V....... +tenait son information; elle confirmait le premier avis; mais il ne +s'agissait plus que de papiers. Quoique rassuré sur toute atteinte +portée à la liberté de ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef +avec ses archers, quand mes gens vinrent m'avertir qu'un équipage, +accompagné d'hommes à cheval, pénétrait dans la cour du château. Mais +Napoléon, retenu par une sorte de pudeur, m'avait épargné tout contact +avec son ministre de la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des +Conseillers d'état Réal et Dubois.</p> + +<p>A leur embarras, je m'aperçus que je leur imposais encore, et que leur +mission était conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me +dit d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander +sa correspondance; qu'il l'exigeait impérieusement; et que, dans le cas +d'un refus, il était enjoint au préfet de police Dubois, présent, de +m'arrêter et de mettre les scellés sur mes papiers. Réal, prenant le ton +persuasif, et me parlant avec plus d'onction, comme à un ancien ami, me +pressa presque les larmes aux yeux de déférer aux volontés de +l'empereur. «Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi résister aux ordres +de l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec +tant de zèle, quoiqu'il m'ait souvent blessé par d'injustes défiances, +alors même que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez +partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous +livrer moi-même tous mes papiers. Il est heureux pour moi que l'empereur +me mette à une épreuve inattendue, et dont il est impossible que je ne +sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes papiers et de ma +correspondance mettra l'empereur à portée de se convaincre de +l'injustice des soupçons que la malveillance de mes ennemis a pu seule +lui inspirer contre le plus dévoué de ses serviteurs et le plus fidèle +de ses ministres.» Le calme et la fermeté que je mis à débiter cette +courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces termes: +«Quant à la correspondance privée de l'empereur avec moi pendant +l'exercice de mes fonctions, comme elle était de nature à rester à +jamais secrète, je l'ai brûlée en partie en résignant mon +porte-feuille, ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance +aux chances d'aucune investigation indiscrète. Du reste, messieurs, à +cela près, vous trouverez encore quelques-uns des papiers que réclame +l'empereur; ils sont, je crois, dans deux cartons fermés et étiquetés; +il vous sera facile de les reconnaître, et de ne pas les confondre avec +mes papiers personnels, que je livre avec la même confiance à votre +examen scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien à +craindre d'une pareille épreuve.» Les commissaires se confondirent en +protestations et en excuses. Ils en vinrent à la visite des papiers, ou +plutôt je la fis moi-même en présence de Dubois. Je dois rendre ici +justice à Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus particulièrement +chargé de l'exécution des ordres de l'empereur, il se conduisit avec +autant de réserve que de décence, soit qu'il eût déjà le pressentiment +que sa disgrâce suivrait bientôt la mienne<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, soit qu'il jugeât +prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renversé, pouvait +remonter sur le pinacle.</p> + +<p>Touchée vraisemblablement de ma <i>candeur</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, la commission impériale se +contenta de quelques papiers insignifians que je voulus bien lui +remettre; enfin, après les politesses d'usage, Berthier, Réal et Dubois +remontèrent en voiture, et reprirent la route de Paris.</p> + +<p>A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le +cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagné d'un ami, je filai +rapidement vers la capitale, où je vins descendre incognito dans mon +hôtel de la rue du Bac. Là, j'appris, deux heures après (car tous mes +fils étaient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'était +passé à Ferrières, était entré dans une colère violente; qu'après avoir +éclaté en menaces contre moi, il s'était écrié que j'avais joué ses +commissaires, que c'étaient des imbécilles, et que Berthier en affaires +d'état n'était qu'une femme qui s'était laissé mystifier par l'homme le +plus rusé de tout l'Empire.</p> + +<p>Le lendemain à neuf heures du matin, toute réflexion faite, je cours à +Saint-Cloud; là, je me présente au grand-maréchal du palais; «Me voilà, +dis-je à Duroc; j'ai le plus grand intérêt de voir l'empereur sans +retard, et de lui prouver que je suis loin de mériter ses amères +défiances et ses injustes soupçons. Dites-lui, je vous prie, que +j'attends dans votre cabinet qu'il daigne m'accorder quelques minutes +d'audience—J'y vais, répond Duroc; je suis fort aise que vous <i>mettiez +de l'eau dans votre vin</i>.» Telles furent ses propres paroles; elles +cadraient avec l'idée que je désirais lui donner de ma démarche. Duroc, +de retour, me prend la main, me conduit, et me laisse dans le cabinet de +l'empereur. A la vue, au maintien de Napoléon, je devine sa pensée. Lui, +sans me laisser le temps de proférer une parole, me caresse, me flatte, +et va jusqu'à me témoigner une sorte de repentir de ses emportemens à +mon égard; puis, avec un accent qui semblait dire qu'il m'offrait de +lui-même un gage de réconciliation, il finit par me demander, par exiger +sa correspondance. «Sire, lui dis-je d'un ton ferme, je l'ai +brûlée.—Cela n'est pas vrai; je la veux, répond-il avec contraction et +colère.—Elle est en cendres.—Retirez-vous. (Mots prononcés avec un +mouvement de tête et un regard foudroyant.)—Mais, sire.—Sortez; vous +dis-je! (Paroles accentuées de manière à me dissuader de rester.) Je +tenais tout prêt à la main un mémoire court, mais fort de choses, et en +sortant je le déposai sur une table, mouvement que j'accompagnai d'un +salut respectueux. L'empereur, tout bouillant de colère, saisit le +papier et le déchire.</p> + +<p>Duroc, que j'allai revoir aussitôt, n'apercevant en moi ni trouble, ni +émotion, me croit rentré en grâce. «Vous l'avez échappé belle, me +dit-il; j'ai détourné avant-hier l'empereur de vous faire arrêter.—Vous +lui avez épargné une grande folie, un acte pour le moins impolitique et +qui eût servi de texte à la malignité. L'empereur eût par là jeté +l'alarme parmi les hommes les plus dévoués aux intérêts de son +gouvernement.» Je vis, à l'air de Duroc, que telle était aussi son +opinion, et lui prenant la main, je lui dis: «Ne vous rebutez pas, +Duroc, l'empereur a besoin de vos sages conseils.»</p> + +<p>Je sortis de Saint-Cloud, un peu rassuré par cette demi-confidence du +grand-maréchal, dont j'étais redevable à une méprise, et je rentrai tout +réfléchissant à mon hôtel.</p> + +<p>J'allais repartir pour Ferrières, après avoir vaqué à quelques affaires +urgentes, lorsqu'on m'annonça le prince de Neufchâtel. «L'empereur est +furieux, me dit-il; jamais je ne l'ai vu si emporté; il s'est mis dans +la tête que vous nous avez joué; que vous avez poussé la hardiesse +jusqu'à lui soutenir en face que vous aviez brûlé ses lettres, et cela +pour vous dispenser de les rendre; il prétend que c'est un crime d'état +punissable de vous obstiner à les garder.—Ce soupçon est encore le plus +injurieux de tous, dis-je à Berthier. La correspondance de l'empereur +serait au contraire ma seule garantie, et si je l'avais je ne la +livrerais pas». Berthier me conjure avec instance de céder; et sur mon +silence, il finit par des menaces au nom de l'empereur. «Allez, lui +dis-je; rapportez-lui que je suis habitué, depuis vingt-cinq ans, à +dormir la tête sur l'échafaud; que je connais les effets de sa +puissance, mais que je ne la redoute pas: dites-lui que s'il veut faire +de moi un Straford, il en est le maître.» Nous nous séparâmes; moi plus +que jamais résolu de tenir ferme, et de garder soigneusement les preuves +irrécusables que tout ce qui s'était fait de violent et d'inique dans +l'exercice de mes fonctions ministérielles m'avait été impérieusement +prescrit par les ordres émanés du cabinet, et revêtus du seing de +l'empereur.</p> + +<p>Aussi n'était-ce pas les effets d'une disgrâce publique que je +redoutais, mais bien des embûches tendues dans les ténèbres. Décidé par +mes propres méditations, de même que par les instances de mes amis et de +tout ce que j'avais de plus cher, je me jetai dans une chaise de poste, +n'emmenant avec moi que mon fils aîné, accompagné de son gouverneur; +puis je me dirigeai vers Lyon; là je trouvai mon ancien secrétaire, +Maillocheau, commissaire général de police, qui m'était redevable de sa +place; j'obtins de lui tous les papiers dont je pouvais avoir besoin, et +je traversai rapidement une grande partie de la France. De là, passant +avec la même rapidité en Italie, j'arrivai à Florence avec un plan +fortement conçu, qui devait me mettre à l'abri du ressentiment de +l'empereur. Mais tel était mon état d'irritabilité, et l'excès des +fatigues dont m'avait accablé un voyage si rapide et si long, qu'il me +fallut donner deux jours au repos, avant d'être en état de pourvoir à ma +sûreté.</p> + +<p>Ce n'était pas sans intention, et je m'en expliquerai tout-à-l'heure, +que j'étais venu me réfugier sur cette terre classique, ménagée dans +tous les temps par les dieux et les hommes. La belle et libre Toscane, +tombée d'abord sous la domination des Médicis, puis sous le sceptre de +la maison d'Autriche, princes qui la régirent en pères plutôt qu'en +rois, se trouvait alors engloutie dans le gouffre de l'Empire français. +Je glisse sur sa cession dérisoire, faite par Napoléon à l'infant de +Parme sous le titre de roi d'Étrurie, cession révoquée presqu'aussitôt +que conclue. La Toscane était réservée à d'autres destinées. Depuis +1807, Élisa, sœur de Napoléon, y régnait sous le titre de +grande-duchesse. Et c'était moi; ô vicissitudes incohérentes et +bizarres! c'était moi qui venais me ranger sous la protection de cette +même femme que je n'aimais pas; qui, fortifiant jadis la coterie +Fontanes et Molé, avait concouru à ma première disgrâce; de cette femme +dont j'aurai à dire ici plus de bien que de mal pour être juste, car +j'ai l'habitude de parler et d'écrire avec les souvenirs de l'époque, +mais sans passion ni ressentiment. Telle doit être en effet la maxime de +l'homme d'état; le passé ne devrait jamais être à ses yeux que de +l'histoire: tout est renfermé dans le présent.</p> + +<p>Quand il est d'ailleurs question de femmes soumises à l'empire de +passions fortes, tout est facile à expliquer. A ma rentrée au ministère, +j'avais eu l'occasion de me concilier Élisa; j'avais mis successivement +à l'abri deux hommes, Hin.... et Les......, qui lui tenaient +essentiellement à cœur, et qui, à très-peu d'intervalle, étaient +devenus nécessaires à ses penchans d'une très vive exigeance. L'un, +comme traitant, était poursuivi avec acharnement par l'empereur; +l'autre, plus obscur, s'était abîmé dans une affaire criante. Ce ne fut +pas sans peine que je finis par tout assoupir.</p> + +<p>En outre, j'avais en 1805 décidé Napoléon à conférer à sa sœur la +souveraineté de Lucques et de Piombino; or, j'étais presque sûr de +trouver le cœur d'Élisa encore ouvert à la reconnaissance: je n'avais +pas hésité de m'en assurer par moi-même le jour où, dans ma dernière +audience de l'empereur, ma disgrâce s'était aggravée. M'étant présenté +chez la grande-duchesse, alors à Paris pour les fêtes du mariage, je lui +avais demandé, sans m'ouvrir à elle entièrement sur les épines de ma +position, des lettres pour son grand-duché, où je lui dis que j'allais +passer pour me rendre à Rome. Élisa y mit une grâce infime, me +recommandant avec chaleur, et me désignant même dans ses lettres par +l'aimable épithète de <i>l'ami commun</i>. Ceci s'explique. J'avais en +Toscane des amis que j'y avais fait gîter avec lucre, et la +grande-duchesse leur donnait toute latitude pour me servir. Telle était +la sûreté de leur caractère, que je pus, sans inconvénient, leur faire +connaître tout ce que ma position avait de pénible.</p> + +<p>Les avis reçus presqu'en même temps de Paris et de ma famille, qui +s'était arrêtée à Aix, n'offraient rien de rassurant. Au contraire, on +me représentait l'empereur aiguillonné par Savary, et prêt à sévir +contre ce qu'on appelait mon obstination, taxée d'imprudente et même +d'insensée. Personne alors ne pouvait se faire à l'idée qu'un seul homme +osât résister à la volonté de celui devant qui tout pliait, potentats et +nations. «Voulez-vous, m'écrivait-on, être plus puissant que +l'empereur?» Ma tête se monta, j'eus peur à mon tour. Dans mes +insomnies, dans mes rêves, je me croyais environné de sbires, et il me +semblait que je voyais s'ouvrir devant moi, au sein de la patrie du +Dante, les portes de son inexorable enfer. Le spectre de la tyrannie +s'offrait à mon imagination troublée sous des traits plus effrayans qu'à +l'époque même de la tyrannie plus sanglante de Robespierre, qui m'avait +désigné au bourreau. Ici je redoutais moins l'échafaud que les +oubliettes. Je ne savais que trop, hélas! à quel homme j'avais affaire. +Ma tête s'échauffant de plus en plus, j'en reviens à la première idée +qui s'était présentée à mon esprit; je prends la résolution désespérée +de m'embarquer pour les États-Unis, refuge des amans malheureux de la +liberté. Sûr de Dubois<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, directeur de police du Grand Duché, qui +m'était redevable de sa place, je me fais remettre des passe-ports en +blanc, puis je cours à Livourne, où je frête un navire, disant partout +que je vais par mer voir Naples, pour de là revenir à Rome. Je monte à +bord; je mets à la voile, décidé à passer le détroit et à cingler vers +l'Atlantique. Mais, grand Dieu! à quel atroce supplice fut aussitôt en +proie ma complexion frêle et irritable! Le mal de mer me déchirait la +poitrine et me tordait les entrailles. Vaincu par les souffrances, je +commençais à regretter de n'avoir eu aucun égard aux représentations de +mes amis et de ma famille, dont j'allais peut-être compromettre +l'avenir. Pourtant je luttais encore; je me roidis tant que je pus à +l'idée de fléchir devant le dominateur. Mais j'avais perdu connaissance, +et j'allais expirer quand on me remit à terre. Accablé par une si rude +épreuve, je déclinai les offres d'un loyal capitaine de navire anglais, +qui ambitionnait de me transporter dans son île, à bord d'un bâtiment +commode et excellent voilier, me promettant des soins et même des +antidotes contre le mal de mer. Il n'y eut pas moyen d'y souscrire. +J'étais résolu de tout endurer plutôt que de me confier encore à un +élément incompatible avec mon existence. Cette cruelle épreuve avait +d'ailleurs changé mes idées; je ne voyais plus les objets sous les mêmes +points de vue. Insensiblement j'admis la possibilité d'en venir à une +espèce de transaction avec l'empereur, dont le courroux me poursuivait +jusque sur le rivage de la mer de Toscane. J'y errai quelque temps +encore, afin de mûrir mon plan et d'attendre plus d'opportunité pour son +exécution. Enfin, mes idées une fois fixées, mes batteries dressées, je +revins à Florence. Là, j'écrivis à Élisa, toute disposée à me complaire; +je lui envoyai pour l'empereur une lettre où, sans adulation ni +bassesse, j'avouai que je me repentais de lui avoir déplu; mais qu'ayant +à redouter de tomber sans défense victime de la méchanceté de mes +ennemis, j'avais cru pouvoir me refuser, peut-être à tort, de me +dessaisir de papiers qui formaient ma seule garantie. Qu'en y +réfléchissant, et tout navré de m'être attiré son déplaisir, je m'étais +rangé sous la protection d'une princesse qui, par les liens du sang et +la bonté de son cœur, était digne de le représenter en Toscane; que je +lui remettais tous mes intérêts, et que je suppliai Sa Majesté de +m'accorder, sous les auspices de la grande-duchesse, en échange des +papiers dont j'étais décidé à me dessaisir pour complaire à sa volonté, +un titre quelconque d'irresponsabilité pour toutes les mesures et tous +les actes que j'avais pu faire exécuter par ses ordres pendant la durée +de mes deux ministères; qu'un tel gage, nécessaire à ma sûreté et à ma +tranquillité, serait pour moi comme une égide sacrée qui me garantirait +des atteintes de l'envie et des traits de la malveillance; que j'avais +déjà plus d'une raison de croire que par égard pour mon dévouement et +pour mes services, Sa Majesté daignerait m'ouvrir la voie qui restait à +sa bonté et à sa justice, en me permettant de me retirer à Aix, +chef-lieu de ma sénatorerie, et d'y résider jusqu'à nouvel ordre au sein +de ma famille.</p> + +<p>Cette lettre, envoyée par estafette à la grande duchesse, eut un plein +et entier effet. Eliza y mit du zèle. Le retour du courrier m'annonça +que le prince de Neufchâtel, vice-connétable, était chargé, par ordre +exprès de l'empereur, de me délivrer un reçu motivé en échange de la +correspondance et des ordres que m'avait adressé l'empereur dans +l'exercice de mes fonctions, et que je pouvais en toute assurance me +retirer au chef-lieu de ma sénatorerie.</p> + +<p>Ainsi s'opéra, par l'intermédiaire de la grande-duchesse, non un +rapprochement entre moi et l'empereur, mais une espèce de transaction +que j'aurais regardée comme impraticable trois semaines auparavant. J'en +étais encore moins redevable aux besoins de mon cœur, ou à une +soumission sincère, qu'aux atteintes du mal de mer dont il ne m'avait +pas été donné de pouvoir supporter les tourmens.</p> + +<p>Réuni à ma famille, je pus enfin goûter à Aix le calme si nécessaire au +délabrement de mes forces et à l'état de mon esprit irrité sans être +abattu. Ce n'était pas sans un combat intérieur très-pénible que j'avais +ainsi plié devant la violence du dominateur. Si je m'étais décidé à +fléchir, c'était en capitulant; mais, pour quiconque sent sa dignité +d'homme et n'aspire qu'à vivre sous un gouvernement raisonnable, de +pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans efforts. Il était pour moi +bien d'autres motifs d'amertume et d'alarmes dans la marche occulte et +accélérée d'un pouvoir qui allait se dévorer lui-même, et dont les +ressorts m'étaient tellement connus qu'ils ne pouvaient plus se dérober +à la prévoyance de mes calculs.</p> + +<p>Quoique je dusse me croire condamné pour un assez long terme à rester +dans une nullité parfaite et à l'écart, ce rôle, qui m'eût conduit à +l'apathie et à l'indifférence, ne pouvait convenir à un esprit rompu aux +habitudes et à l'exercice des grandes affaires. Ce que d'autres ne +voyaient pas, je l'apercevais. Des fades et mensongères colonnes du +<i>Moniteur</i>, s'échappaient autant de traits de lumière qui frappaient mes +regards; la cause de l'événement du jour m'était dévoilée par l'annonce +de son résultat; la vérité pour moi était presque toujours suppléée par +l'affectation des réticences; et enfin les élucubrations du chef de +l'État me décelaient tour à tour les joies et les tourmens de son +ambition. J'entrevoyais jusqu'aux actions les plus secrètes, jusqu'aux +serviles empressemens de ses familiers les plus intimes, de ses agens +les plus éprouvés.</p> + +<p>Toutefois, les particularités me manquaient; j'étais trop loin du lieu +de la scène. Comment deviner, par exemple, les incidens brusques, les +circonstances imprévues qui survenaient hors du cours ordinaire des +choses? Presque toujours on en éprouvait quelque commotion ou quelque +orage dans l'intérieur du palais. S'il en transpirait des traits épars, +décousus, ils n'arrivaient guère au fond des provinces qu'altérés ou +défigurés par l'ignorance ou la passion.</p> + +<p>L'habitude invétérée de tout savoir me poursuivait; j'y succombai +davantage dans l'ennui d'un exil doux, mais monotone. A l'aide d'amis +sûrs et de trois émissaires fidèles, je montai ma correspondance +secrète, fortifiée par des bulletins réguliers, qui, venus de plusieurs +côtés différens, pouvaient être contrôlés l'un par l'autre; en un mot, +j'eus à Aix ma contre-police. Cet adoucissement, d'abord hebdomadaire, +se répéta, depuis, plus d'une fois la semaine, et je fus tenu au courant +d'une manière plus piquante que je ne l'avais été à Paris même. Tels +furent les charmes de ma retraite. Là, dans le calme de la réflexion, +mes bulletins de Paris venaient aiguillonner mes méditations politiques. +Ô vous, courageuse, spirituelle et constante V.......! vous qui teniez +presque tous les fils de ce réseau d'informations et de vérités; vous +qui, douée d'une sagacité parfaite, d'une raison supérieure; qui, +toujours active, imperturbable, restâtes fidèle, dans toutes les crises, +à la reconnaissance et à l'amitié, recevez ici le tribut d'hommage et de +tendresse que mon cœur sent le besoin de vous renouveler jusqu'à mon +dernier soupir. Vous n'étiez pas la seule occupée, dans l'intérêt de +tous, à tisser la trame patriotique préparée depuis un an pour la chance +probable d'une catastrophe<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. L'aimable et profonde D....., la +gracieuse et belle R......, secondaient votre zèle pur. Vous aviez +aussi vos chevaliers du mystère, enrôlés sous la bannière des grâces et +des vertus occultes. Il faut le dire: au milieu de la décomposition +sociale, soit pendant la terreur, soit sous les deux oppressions +directoriales et impériales, qui avons-nous vu se dévouer avec un rare +désintéressement? Quelques femmes. Que dis-je? un très-grand nombre de +femmes restées généreuses, à l'abri de cette contagion de vénalité et de +bassesse qui dégrade l'homme et abâtardit les nations.</p> + +<p>Hélas! nous arrivions alors, après bien des traverses, aux confins de ce +terme fatal où comme nation nous pouvions avoir tout à déplorer et tout +à craindre; nous touchions à cet avenir effrayant, parce qu'il était +prochain, où tout pouvait être compromis et remis en question: nos +fortunes, notre honneur, notre repos. Nous en avions été redevables, il +est vrai, au grand homme; mais cet homme extraordinaire s'obstinait, en +dépit des leçons de tous les siècles, à vouloir exercer un pouvoir sans +contre-poids et sans contrôle. Dévoré d'une rage de domination et de +conquêtes, parvenu aux sommités de la puissance humaine, il ne lui était +plus donné de s'arrêter.</p> + +<p>Grâce à mes correspondances et à mes informations, je le suivais pas à +pas dans ses actes publics comme dans ses actions privées. Si je ne le +perdais pas de vue, c'est que tout l'Empire c'était lui; c'est que toute +notre force, toute notre fortune résidaient dans sa fortune et dans sa +force, connexion effrayante sans doute, parce qu'elle mettait à la merci +d'un seul homme non-seulement une nation, mais cent nations différentes.</p> + +<p>Arrivé à son apogée, Napoléon n'y fit pas même une halte; ce fut pendant +les deux années que je passai en dehors des affaires que le principe de +son déclin, d'abord inaperçu, se décela. Aussi dois-je en marquer ici +les effets rapides, moins par une vaine curiosité que pour l'utilité de +l'histoire. Ce sera d'ailleurs par cette transition toute naturelle que +j'arriverai sans lacunes à ma réapparition<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> sur la scène du monde et +au remaniement des affaires de l'État.</p> + +<p>L'année 1810, signalée d'abord par le mariage de Napoléon et de +Marie-Louise, puis par ma disgrâce, le fut aussi par la disgrâce de +Pauline Borghèse, sœur de l'empereur, et par l'abdication de son frère +Louis, roi de Hollande. Scrutons ces deux événemens pour mieux nous +expliquer l'avenir.</p> + +<p>Des trois sœurs de Napoléon, Élisa, Caroline et Pauline, celle-ci, +fameuse par ses charmes, fut celle qu'il affectionna le plus, sans +toutefois s'en laisser jamais subjuguer. Légère, bizarre, dissolue, sans +esprit mais non pas sans saillies ni sans quelques lueurs, elle aimait +le faste, la dissipation et tous les genres d'hommages. Jamais elle +n'eut pour aucun homme d'aversion que pour Leclerc, son premier mari, et +plus encore pour le plus doux des hommes, le prince Camille Borghèse, à +qui Napoléon la fit épouser en secondes noces. Son premier mariage fut +ce qu'on appelle un mariage de garnison. Malade, et refusant de suivre +Leclerc dans son expédition de Saint-Domingue, elle fut transportée en +litière par ordre de Napoléon à bord du vaisseau amiral.</p> + +<p>En proie aux vives ardeurs du climat des tropiques, et reléguée dans +l'île de la Tortue par suite des revers de l'expédition, elle se +plongea, pour s'étourdir, dans tous les genres de sensualités. A la mort +de Leclerc, elle se hâta de remettre à la voile, non comme Artémise ni +comme la femme de Britannicus, toute en pleurs, et tenant l'urne +funéraire de son époux, mais libre, triomphante, venant se replonger +dans les délices de la capitale. Là, dévorée long-temps par une maladie +dont le siége accuse l'incontinence, Pauline eut recours à tous les +trésors d'Esculape, et guérit. Chose étrange dans sa cure merveilleuse! +c'est que, loin d'en être flétrie, sa beauté n'en reçut que plus d'éclat +et de fraîcheur, telle que ces fleurs singulières que l'engrais fait +éclore et rend de plus en plus vivaces.</p> + +<p>Ne voulant plus que jouir sans frein, sans retenue, mais redoutant son +frère et ses brusques sévérités, Pauline forma, de concert avec une de +ses femmes, le projet d'assujettir Napoléon à tout l'empire de ses +charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son triomphe +fut complet. Tel fut l'enivrement du dominateur, que plus d'une fois ses +familiers l'entendirent, au sortir de ses ravissemens, proclamer sa +sœur la belle des belles et la Vénus de notre âge. Ce n'était pourtant +qu'une beauté hardie. Mais écartons ces tableaux plus dignes des +pinceaux de Suétone et de l'Arétin que du burin de l'histoire. +Voluptueux château de Neuilly! magnifique hôtel du faubourg +Saint-Honoré! si vos murs, comme ceux du palais des rois de Babylone, +révélaient la vérité, que de scènes licencieuses ne retraceriez-vous pas +en gros caractères?</p> + +<p>Pendant plus d'un an, l'engouement du frère pour la sœur se soutint, +quoique sans passion; en effet, aucune autre passion que celle de la +domination et des conquêtes ne pouvait maîtriser cette âme hautaine et +belliqueuse. Quand, après Wagram et à la paix de Vienne, Napoléon revint +triomphant dans Paris, précédé par le bruit sourd de son prochain +divorce avec Joséphine, il courut le jour même chez sa sœur, inquiète +et dans la plus vive attente de son retour. Jamais elle ne montra pour +son frère tant d'amour et d'adoration. Je l'entendis le jour même dire, +car elle n'ignorait pas qu'il n'y avait pour moi aucun voile: «Pourquoi +ne régnons-nous pas en Égypte? nous ferions comme les Ptolémées; je +divorcerais et j'épouserais mon frère.» Je la savais trop ignorante pour +avoir fait d'elle-même une telle allusion, et j'y reconnus un élan de +son frère.</p> + +<p>Qu'on juge du dépit amer et concentré de Pauline, quand, à quelques mois +de là, elle vit Marie-Louise, parée de toute sa candeur, apparaître aux +fêtes nuptiales et s'asseoir sur le trône à côté de Napoléon! La cour +impériale subit une réforme brusque dans ses habitudes, dans ses mœurs, +dans son étiquette; la réforme fut complète et rigide. Napoléon en donna +l'exemple par le stricte maintien des convenances et l'observation de +ses devoirs comme époux. Dès ce moment, la cour licencieuse de Pauline +fut déserte; et cette femme qui joignait toutes les faiblesses aux +grâces de son sexe, regardant Marie-Louise comme son heureuse rivale, +en conçut un dépit mortel et nourrit au fond de son cœur le plus vif +ressentiment. Sa santé en fut altérée. De l'avis des médecins, elle eut +recours aux eaux d'Aix-la-Chapelle, autant pour se rétablir que pour +tromper l'ennui qui la dévorait. S'étant mise en route, elle se croisa +dans Bruxelles avec Napoléon et Marie-Louise, qui se dirigeaient vers la +frontière de la Hollande. Là, forcée de paraître à la cour de la +nouvelle impératrice, et saisissant l'occasion de lui faire une injure +grave, elle se permit, en la voyant passer dans un salon, de faire +derrière elle, et avec des ricanemens indécens, un signe de ses deux +doigts, que le peuple n'applique, dans ses grossières dérisions, qu'aux +époux crédules et trompés. Napoléon, témoin et choqué d'une telle +impertinence, que le reflet des glaces avait même décelé à Marie-Louise, +ne pardonna point à sa sœur: elle reçut le jour même l'ordre de se +retirer de la cour. Se refusant désormais à toute soumission, elle +préféra vivre dans l'exil et dans la disgrâce, jusqu'aux événemens de +1814, qui la retrouvèrent toute dévouée aux malheurs de son frère.</p> + +<p>La disgrâce de Louis, roi de Hollande, fut plus noble.</p> + +<p>Jusqu'ici l'empereur n'avait poursuivi et dépouillé que des souverains +de race, comme si, par là, il eût voulu réellement que la sienne fût +bientôt la plus ancienne de l'Europe, ainsi qu'il l'avait dit avec tant +d'imprudence. Ne gardant plus de mesure, il va détrôner un roi de sa +propre famille, et dont lui-même a ceint le front du bandeau royal. On +se demandait si c'était pour réduire son frère à la condition de préfet, +qu'il l'avait proclamé roi de Hollande. Louis, d'un caractère doux et +ami de la justice, ne voyait qu'avec amertume la ruine de son royaume, +par l'effet du système continental destructif de toute industrie et de +tout négoce. Il favorisa secrètement le commerce maritime, malgré les +menaces de son frère qui le traitait de <i>fraudeur</i>. Outré de se voir +ainsi désobéi, Napoléon se mit en devoir d'envahir la Hollande, oubliant +qu'il avait dit à son frère, en l'appelant au trône et pour vaincre son +refus, qu'il valait mieux mourir roi que vivre prince. Louis, ne pouvant +empêcher l'occupation de ses États par les soldats et les douaniers de +son frère, abdiqua la couronne en faveur de son fils, annonçant, par un +message au Corps législatif de la Hollande, sa résolution en ces termes: +«Mon frère, quoique très-exaspéré contre moi, ne l'est pas contre mes +enfans; certainement il ne détruira pas ce qu'il a institué pour eux; il +ne leur enlèvera pas leur héritage, puisqu'il ne trouvera jamais +l'occasion de se plaindre d'un enfant qui ne gouvernera pas par +lui-même. La reine, appelée à la régence, fera tout ce qui pourra être +agréable à l'empereur mon frère. Elle y sera plus heureuse que moi, dont +les efforts n'ont jamais réussi; et qui sait....... Peut-être suis-je le +seul obstacle d'une réconciliation entre la France et la Hollande; si +cela était, oh! je trouverais ma consolation à passer loin des premiers +objets de ma plus vive affection, les restes d'une vie errante et +souffrante.» Une telle abdication n'était pas sans dignité. A peine ce +message est-il envoyé, que Louis quitte en secret la Hollande, et se +retire dans les États autrichiens, à Gratz en Styrie, n'ayant plus pour +vivre qu'une chétive pension. Sa femme, Hortense, plus avide, +s'appropria les deux millions de rente que Napoléon fit décréter en +faveur de son frère dépossédé.</p> + +<p>Ce premier exemple d'une abdication napoléonienne me frappa et me fit +réfléchir. L'avouerai-je? Il me donna l'idée de la possibilité de sauver +un jour l'Empire au moyen d'une abdication imposée à celui qui pouvait +en compromettre les destinées par son extravagance. On verra plus tard +comment cette pensée, concentrée d'abord en moi, fructifia dans d'autres +têtes politiques.</p> + +<p>On pouvait croire que l'abdication de Louis aurait déconcerté Napoléon. +Mais n'était-il pas entouré d'hommes occupés sans relâche à colorer ses +invasions et ses empiétemens? Veut-on savoir quelle fut à ce sujet la +rhétorique de Champagny, duc de Cadore, son ministre des relations +extérieures, promu successivement aux plus grandes places, et que +Talleyrand avait si bien jugé, en disant que c'était un homme propre à +toutes les places la veille du jour qu'on l'y nommait? Ce ministre si +avisé commença par établir, dans un replâtrage appelé rapport, que +l'abdication du roi de Hollande n'ayant pu se faire sans le +consentement de Napoléon, était nulle par cela même et de nul effet. Il +en tira la conséquence merveilleuse (et on s'attendait à ce grand effort +de logique) que la Hollande devait être conquise et réunie à l'empire +français, ce qu'un <i>décret impérial</i> décida sans appel.</p> + +<p>Cet événement eut pour dernier acte une scène caractéristique. Napoléon +fit venir le fils de Louis encore enfant, qu'il avait créé grand duc de +Berg, et il lui adressa cette courte allocution: «Venez, mon fils; la +conduite de votre père afflige mon cœur; sa maladie seule peut +l'expliquer<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; venez, je serai votre père; vous n'y perdrez rien; mais +n'oubliez jamais, dans quelque position que ma politique vous place, que +vos premiers devoirs sont envers moi, et que tous vos devoirs envers les +peuples que je pourrais vous confier ne viennent qu'après.....» Ainsi +fut déchiré le voile d'une ambition si effrénée que Napoléon se plaçait +de lui-même au-dessus du roi des rois et de la souveraineté de tous les +peuples.</p> + +<p>A présent, disons quelle fut la vraie cause de l'usurpation de la +Hollande: je puis d'autant plus en parler, qu'elle n'est point étrangère +à ma disgrâce. Quand le mariage avec une archiduchesse fut résolu, +Napoléon eut une velléité de pacification générale que je m'efforçai de +changer en volonté ferme et raisonnable. Je savais par mes émissaires +que le cabinet de Londres tenait à deux points décisifs: l'indépendance +de la Hollande et de la péninsule. Avec Louis, on pouvait compter sur le +maintien de la séparation de la Hollande. Quant à la péninsule, Napoléon +ne voulait se désister que du Portugal, par la seule raison qu'il ne +rencontrait que des obstacles à en consommer la conquête. Je ne +désespérais pourtant pas de pouvoir l'amener au dégoût de l'occupation +de l'Espagne, qui lui coûtait déjà des flots de sang, et qui n'était +rien moins qu'assurée. Autorisé par lui, je concertai avec son frère +Louis, dans le séjour qu'il fit à Paris en 1810, un plan de négociation +secrète et particulière avec Londres. Louis écrivit à son ministre des +affaires étrangères que Napoléon était si courroucé contre lui et +contre les Anglais, à cause de leur commerce furtif avec ses États, +qu'il serait impossible d'empêcher qu'il n'effectuât de force la réunion +de la Hollande à la France, si la paix maritime n'intervenait pas au +plutôt, ou au moins si des changemens dans le système du blocus et des +ordres du conseil britannique n'avaient pas lieu. Il autorisait son +ministre à s'entendre à ce sujet avec ses collègues, mais comme agissant +d'eux-mêmes en son absence, et à faire partir pour Londres un agent qui, +environné de quelque considération, pût faire des ouvertures de +négociations en leurs noms particuliers. Cet agent devait d'abord +exposer au cabinet de Saint-James le désavantage immense qui résulterait +pour le commerce et même pour la sûreté à venir de l'Angleterre, si la +Hollande, réunie à l'Empire de Napoléon, devenait dans ses mains un +instrument d'agression: sans nul doute il commencerait par la soustraire +à toute relation commerciale. Les ministres de Louis choisirent pour +agent M. Labouchère, banquier d'Amsterdam, qui se rendit à Londres avec +des instructions pour entamer de suite, avec le marquis de Wellesley, +une négociation secrète. Il devait surtout insister sur la nécessité +d'apporter des changemens dans l'exécution des ordres du conseil, du +mois de novembre 1807. Mais le marquis de Wellesley refusa d'entrer dans +une négociation détournée au sujet de la Hollande, jugeant parfaitement +que son indépendance ne pouvait être assurée qu'autant qu'il plairait à +Napoléon, jusque-là si peu disposé à reconnaître les droits d'aucune des +nations placées sous son influence. Toutefois, voulant sonder les +véritables dispositions de Napoléon, il autorisa, vers la même +époque<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, le commissaire anglais Mackensie, chargé de continuer à +Morlaix la négociation pour l'échange des prisonniers, à ouvrir une +négociation pour la paix maritime, qu'il couvrirait par la négociation +ostensible avec le commissaire français préposé pour l'échange<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Le +cabinet de Saint-James laissait à Napoléon, par l'organe du commissaire +Mackensie, le choix entre trois manières de traiter, savoir: 1º. l'état +de possession avant les hostilités; 2º. l'état de possession présent; +3º. enfin des compensations réciproques. Mais Napoléon, enivré de sa +prospérité, refusa d'entendre à aucune de ces manières de traiter, +repoussant toute autre paix que celle dont il ne dicterait pas les +conditions.</p> + +<p>Dès ce moment, le marquis de Wellesley ne voulut plus recevoir aucune +ouverture de la part du banquier Labouchère, ni même de M. Fagan, que je +lui avais adressé dans le même but. Le ministère anglais était trop +persuadé de l'efficacité de son système de blocus, pour accéder à aucune +modification à cet égard. Tout fut rompu sans retour; et Napoléon, +voyant qu'il ne pouvait forcer l'Angleterre à fléchir sous sa volonté, +résolut, par esprit de vengeance, d'envahir le royaume de son frère, +croyant par-là soustraire à jamais la Hollande au commerce anglais. En +même temps, il crut ne devoir plus différer la disgrâce de son ministre +de la police, qui s'efforçait de le ramener sans cesse à un système +d'administration et de politique raisonnables. Il était d'autant plus +porté à me sacrifier, que ses correspondans privés lui répétaient, en +parlant de moi, d'après certains pamphlétaires de Londres: «Qu'il +tremblait devant son ouvrage, sans pour cela oser le renverser.» Depuis +plusieurs mois, il en épiait l'occasion. On a vu<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> combien il avait +d'abord été inquiet de ma liaison avec Bernadotte. Ici le motif d'une +disgrâce lui parut encore plus plausible. Il prétendit que, sous +prétexte de négocier au sujet de la Hollande, mes agens à Londres ne +s'étaient livrés qu'à des intrigues et à des spéculations frauduleuses, +voulant par-là me rendre responsable de la rupture d'un commencement de +négociation qui n'avait échoué que par sa mauvaise foi et sa prépotence. +Voilà sur les vrais motifs de l'envahissement de la Hollande et de ma +disgrâce, des éclaircissemens dont je puis garantir l'exactitude.</p> + +<p>Ce système d'irréconciliation et de violences fut perpétué par un décret +impérial<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, portant que toutes les marchandises anglaises qui +existaient dans les lieux soumis à la domination de l'empereur, ou +conquis par ses armes, seraient brûlées publiquement. C'était un +appendice aux décrets de Berlin et de Milan; c'est-à-dire qu'on allait +faire à Amsterdam et à Livourne ce qu'on avait déjà fait à Berlin, à +Francfort, à Mayence et à Paris. Si l'on ne pouvait pas répéter ici: +«Brûler n'est pas répondre», on pouvait dire: «Brûler n'est pas +gouverner.»</p> + +<p>Telles étaient les conséquences du système continental, qui, selon des +conseillers niais et lâches, devait finir par mettre l'Angleterre hors +de combat, et par livrer le monde à Napoléon. Et cette conception +incendiaire, qui devint chez lui une idée fixe, n'était qu'une tradition +politique dont il avait hérité du gouvernement directorial, à qui des +publicistes de clubs et de gazettes avaient persuadé que le seul moyen +de réduire l'Angleterre était de lui fermer les ports du continent.</p> + +<p>Mais d'abord il fallait subjuguer tout le continent européen, dont +Napoléon n'avait encore que le tiers; le reste languissait sous le giron +des rois, ses alliés, ses amis ou ses tributaires. Quel esprit régnait +dans les notes que leur adressait, coup sur coup, le ministre +Champagny-Cadore, pour leur persuader de fermer leurs ports à tous les +navires anglais? «Qu'il n'y avait plus de neutres pour les États de +l'Europe; qu'ils ne feraient plus par eux-mêmes aucun commerce actif ni +passif, et que la France seule, par la voie des licences négociées à +Londres, les approvisionnerait des denrées qu'il leur était +indispensable d'en recevoir.» Tel était ce fameux système continental, +qui tendait à anéantir le commerce du monde, et qui par cela même était +impraticable. Or, il avait bien fallu le modifier, ou plutôt le terminer +par le système des licences d'invention anglaise.</p> + +<p>Aussi vit-on, à compter de la fin de 1810, Napoléon étendre lui-même ce +système, en accordant à prix d'argent la permission d'introduire en +France une certaine quantité de denrées coloniales; mais c'était à +condition d'en exporter la valeur en marchandises de fabrique française, +qu'on jetait le plus souvent à la mer à cause des difficultés suscitées +par les douaniers anglais.</p> + +<p>Et qui s'engraissait le plus à ce monopole inoui? Certes, ce n'étaient +ni les spéculateurs subalternes, ni les commissionnaires tarifés du +grand spéculateur en chef, réduits à peine à un modique droit de +commission. Quant à l'empereur, son bénéfice était clair et net. Chaque +jour il voyait grossir, avec une jubilation dont il ne cachait plus les +accès, l'énorme trésor enfoui dans ses caves du pavillon Marsan: elles +en étaient encombrées. Déjà ce trésor s'élevait à près de cinq cent +millions en espèces<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>; c'était un résidu des deux milliards de +numéraire entrés en France par l'effet de la conquête. Ainsi la passion +de l'or l'eût peut-être emporté un jour sur celle des combats, dans le +cœur de Napoléon, si l'inexorable Némésis l'y eût laissée vieillir.</p> + +<p>Si l'on veut avoir une idée de l'accumulation de richesses inhérentes au +développement de la puissance de cet homme, qu'on ajoute aux trésors que +les caveaux des Tuileries recélaient, quarante millions de mobilier, et +quatre à cinq millions de vaisselle renfermée dans les résidences +impériales; cinq cent millions distribués à l'armée à titre de +dotations; enfin le domaine extraordinaire, s'élevant à plus de sept +cent millions, et qui de sa nature n'avait point de bornes, puisqu'il se +composait des biens «que l'empereur, exerçant le droit de paix et de +guerre, acquérait par des conquêtes et des traités,» rien ne pouvait lui +échapper avec un texte aussi indéfini. Déjà le fonds de ce domaine +extraordinaire était formé de provinces entières, d'états dont le sort +était indécis, et du produit des confiscations dans tout l'Empire. Nul +doute qu'il n'eût fini par absorber tous les revenus et tout le domaine +public qui aurait échappé aux deux autres créations de domaines +impériaux et de domaines privés. Mettre toute la France en fief, et +l'attacher à son domaine par des redevances annuelles, était aussi une +des idées favorites de Napoléon.</p> + +<p>Quel régime magnifique de spoliations martiales, d'une part, de dons et +de prodigalités, de l'autre! Où allait-il nous conduire? A verser tout +notre sang pour mettre en dotation le monde entier. Et encore, il n'y +avait guère d'espoir de rassasier la voracité des favoris et des +familiers d'un conquérant insatiable.</p> + +<p>De pareilles supputations, sorties de ma plume, et les réflexions qui +les accompagnent, feront sourire ou rechigner certains lecteurs. Eh +quoi! diront-ils, ce ministre si chagrin, parce qu'il fut disgracié; +a-t-il donc été si étranger à l'abus des distributions lucratives contre +lesquelles il se récrie peut-être, par la seule raison que la source en +est tarie? N'a-t-il pas été comblé aussi d'honneurs et de richesses? Et +qui vous dit le contraire. Quoi! parce qu'on aurait eu part aux +avantages individuels d'un système outré, pernicieux, insoutenable, +faudrait-il cesser d'être vrai quand on a promis de tout dire? Le temps +des réticences est passé. Il s'agit d'ailleurs ici d'assigner les causes +de la chute du plus grand Empire qui ait désolé et orné l'univers.</p> + +<p>On va voir comment, dans un très-court délai, Napoléon se précipita +volontairement au-delà des bornes de la modération et de la prudence.</p> + +<p>Par une conséquence de l'usurpation de la Hollande, il déclara, dans un +message adressé au Sénat<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, que de nouvelles garanties lui étaient +devenues nécessaires, et que celles qui lui avaient paru les plus +urgentes, étaient la réunion de l'embouchure de l'Escaut, de la Meuse, +du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et de l'établissement d'une +navigation intérieure de la Baltique. De là un sénatus-consulte<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> +portant que la Hollande, une portion considérable de l'Allemagne +septentrionale, les villes libres de Hambourg, de Brème et de Lubeck, +feraient partie intégrante de l'Empire français et formeraient dix +nouveaux départemens. C'est ainsi que Napoléon, sans songer à +l'affermissement de ce qu'il avait acquis, se tourmentait pour acquérir +encore.</p> + +<p>Cette violente réunion s'exécuta sans aucun motif de droit, même +apparent, sans négociation préalable avec un cabinet quelconque, et sous +le prétexte futile qu'elle était commandée par la guerre contre +l'Angleterre. Par-là, Napoléon anéantit même ses propres créations: les +états de la Confédération du Rhin, le royaume de Westphalie, ni aucun +autre territoire ne fut exempt de fournir sa quote-part à ce nouveau +partage du lion.</p> + +<p>Mais il venait de se donner une nouvelle ligne de frontières qui +enlevait aux provinces du Sud et du centre de l'Allemagne toute +communication avec la mer du Nord, qui passait l'Elbe, séparait le +Danemarck de l'Allemagne, se fixait même sur la Baltique et paraissait +tendre à rejoindre la ligne des forteresses prussiennes sur l'Oder que +nous occupions en dépit des traités.</p> + +<p>On sent bien que par lui-même ce devait être un acte assez inquiétant +pour les puissances voisines, que celui qui établissait ainsi sur les +côtes de l'Allemagne une nouvelle domination française, par un simple +décret, par un sénatus-consulte imposé à un Sénat servile. Je jugeai +aussitôt que le traité de Tilsitt, qui avait eu pour principal objet la +délimitation des deux Empires, était par là même anéanti, et que, se +retrouvant en point de contact, la France et la Russie n'allaient pas +tarder à s'entre-déchirer.</p> + +<p>Quand je sus, par mes correspondans de Paris, les inquiétudes que la +réunion des villes anséatiques causait à la Russie, à la Prusse, et +même à l'Autriche, je fus confirmé dans l'idée qu'il y avait là +non-seulement le germe d'une nouvelle guerre générale, mais d'un conflit +qui devait décider en dernier ressort si on aurait la monarchie +universelle dans les mains de Napoléon Bonaparte, ou si nous verrions le +retour de tout ce qu'avait dispersé ou détruit la révolution.</p> + +<p>Hélas! dans cette grande question se trouvait renfermée la question +identique des intérêts de la révolution et de la sûreté des hommes qui +l'avaient fondée et constituée. Qu'allaient-ils devenir? Pouvais-je +rester étranger, froid ou insensible à un avenir si inquiétant?</p> + +<p>Parmi les princes nouvellement dépouillés se trouvait le duc +d'Oldembourg, de la maison de Holstein-Gottorp, c'est-à-dire de la même +famille que l'empereur de Russie. Et Napoléon enlevait ainsi ses États à +un prince que tout l'invitait à ménager! Une négociation s'ouvrit à ce +sujet entre la cour de Saint-Pétersbourg et le cabinet des Tuileries. +Napoléon offrait au duc d'Oldembourg, à titre d'indemnité, la ville et +le territoire d'Erfurt. Quand j'appris que cette offre venait d'être +hautement rejetée, que l'empereur Alexandre avait mis en réserve les +droits de sa maison par une protestation formelle, et que ses ministres +avaient reçu l'ordre de la présenter aux diverses cours, je ne formai +plus aucun doute que la guerre ne vînt à éclater. En réfléchissant +toutefois au caractère circonspect et mesuré de l'empereur Alexandre, je +jugeai que les approches de la crise ne seraient ni brusques ni +précipitées.</p> + +<p>Passons à l'année 1811 pendant laquelle s'accumulèrent tous les élémens +d'une effroyable tempête, à travers un calme trompeur dont je découvrais +toutes les illusions et tous les mensonges. De jour en jour mes +bulletins de Paris et mes correspondances privées devenaient d'un +intérêt plus vif, plus soutenu. J'en consignerai ici, pour la liaison +des faits, les aperçus et les traits les plus saillans, me permettant à +peine d'y ajouter de courtes réflexions et des éclaircissemens obligés. +D'ailleurs, je l'ai déjà dit, pressé d'arriver moi-même aux temps de ma +rentrée dans les hauts emplois, ce qui me convient le plus c'est une +transition historique abrégée qui nous mène aux catastrophes de 1813, +1814 et 1815.</p> + +<p>Le premier événement qui se présente est celui de la naissance d'un +enfant proclamé roi de Rome<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> au sortir du sein de sa mère, comme si +le fils de Bonaparte n'avait pu naître autre chose que roi. Ce +renouvellement subit du royaume de Tarquin-le-Superbe parut de mauvais +augure à quelques personnes; il rappelait trop la spoliation récente du +Saint-Siége et l'oppression exercée contre le souverain pontife. Des +bruits ridicules furent propagés et accrédités dans Paris au sujet de la +naissance de cet enfant-roi. Si ces bruits, sortis à la fois des classes +vulgaires et des classes élevées, ne constataient pas l'état hostile de +l'opinion à cette époque contre la perpétuité de la dynastie nouvelle, +je me serais dispensé d'en parler comme étant indignes de la gravité de +l'histoire. La malignité se montra ingénieusement crédule. On supposa +d'abord une grossesse simulée, comme si jamais une archiduchesse, +cessant d'être féconde, eût pu faire mentir le distique latin. La +conséquence de cette supposition amena une autre fable d'après laquelle +on aurait reconnu roi de Rome un enfant né récemment de Napoléon et de +la duchesse de M......</p> + +<p>Certains nouvellistes prétendirent qu'on l'avait substitué à un enfant +mort; d'autres à un enfant du sexe féminin. Certes, l'archichancelier +Cambacérès ne s'y serait pas mépris. Les frondeurs malveillans furent +intarissables. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'accouchement de +Marie-Louise fut horriblement laborieux, que l'accoucheur perdit la +tête, que l'on crut l'enfant mort, et qu'il ne sortit de sa léthargie +que par l'effet de la détonation répétée de cent-un coups de canon. +Quant au ravissement de l'empereur, il était bien naturel. Quelques +flatteurs en inférèrent tout d'abord que, plus heureux que César, il +n'aurait point à redouter les ides de mars, puisque le 20 mars était +pour lui et pour l'Empire un jour de félicité. Napoléon croyait aux +horoscopes et aux présages. Quel mécompte pour lui en mars 1814 et 1815!</p> + +<p>Il partit de Rambouillet avec Marie-Louise, vers la fin de mai, pour +aller visiter Cherbourg. A leur retour à Saint-Cloud<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, ils +présidèrent au baptême de leur fils, que Napoléon, élevant entre ses +bras, montra lui-même aux nombreux assistans. Tout semblait annoncer à +cet enfant les destinées les plus brillantes: trois années suffirent +pour renverser la puissance colossale de son père; et pourtant la cour, +les grands, les ministres, tout l'Empire, vivaient dans une sécurité +profonde. A peine découvrait-on, parmi les penseurs, quelques +appréhensions, quelques inquiétudes vagues.</p> + +<p>Peu de jours après<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, Napoléon, faisant l'ouverture de la session du +Corps législatif, annonça que la naissance du roi de Rome avait rempli +ses vœux et satisfait à l'attente de ses peuples. Il parla de la +réunion des États romains, de la Hollande, des villes anséatiques et du +Valais, et il finit par dire qu'il se flattait que la paix du continent +ne serait pas troublée. La France attentive comprit ces dernières +paroles, qui n'étaient pas jetées sans dessein de préparer les esprits à +la guerre.</p> + +<p>On m'avait fait connaître l'ukase destiné par l'empereur Alexandre à +tirer son Empire de l'embarras où le jetait le maintien du système +continental. La Russie ne pouvait renoncer plus long-temps au commerce +maritime. Je savais d'ailleurs que la faction des vieux Russes +commençait à prévaloir dans les conseils d'Alexandre. L'ukase +restreignait à certains ports désignés l'importation des marchandises; +et parmi celles qui étaient tarifées, on ne trouvait aucun article de +fabrique française. Je vis là le contre-coup de la prise de possession +arbitraire des villes anséatiques.</p> + +<p>Quant à notre commerce, concentré de plus en plus dans nos propres +limites, il ne vivait plus que de roulage; nous n'avions plus d'autres +navires de tonage que des chariots et des haquets. La grande renommée de +notre industrie reposait alors sur la fabrication du sucre de betterave. +C'était une heureuse exploitation pour certains aventuriers d'industrie +nationale, qui arrachaient au gouvernement avances, primes, concessions +de terrains. L'administration s'épuisait pour ces jongleries, dont les +bateleurs nous promenaient du sucre de betterave à un prix colonial. +Déjà même, selon mes correspondans de Paris, l'empereur tenait sous +verre, sur sa cheminée à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave +raffiné, qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti +des raffineries d'Orléans. Il était si parfait que son ministre de +l'intérieur le lui avait présenté en pompe comme une merveille digne de +figurer dans un musée. On en envoyait en cadeau au prince-primat et à +tous les petits potentats de la confédération du Rhin. Si le public ne +pouvait y aborder à cause de la trop grande élévation du prix, en +revanche il avait sous la main, et le sirop de raisin et le café de +chicorée indigène à un prix raisonnable. Au milieu de cette pénurie de +productions coloniales, quelques nouvelles fabriques prospéraient dans +l'intérieur, et une centaine de fabricans qui avaient part à la +distribution des encouragemens et des primes, vantaient très-haut +l'activité de notre commerce intérieur.</p> + +<p>Tout le reste languissait, et, ce qui était déplorable, le peuple +commençait à souffrir de la disette des grains, occasionnée par une +mauvaise récolte, et aggravée par des exportations sur lesquelles le +gouvernement faisait des bénéfices. A la vérité, dans tous les +départemens on organisait, pour rendre la misère moins importune, des +dépôts de mendicité, où une partie de la population était successivement +parquée et substantée au moyen de soupes économiques. Mais le peuple, +qui s'obstinait à rester panivore, accusait l'empereur de vendre +lui-même nos grains aux Anglais. Il est certain que le monopole exercé +par Napoléon sur les blés, produisait en partie la disette. L'esprit qui +régnait dans les salons n'était pas plus favorable à l'empereur; on y +redevenait hostile. Voilà comment se formait l'opinion depuis que Savary +dirigeait l'esprit public.</p> + +<p>Cet homme, qu'éblouissait le faste des grandeurs et le prestige de la +représentation, crut qu'il arriverait à être influent et puissant s'il +avait une cour, des créatures, des parasites, des gens de lettres +embrigadés à sa table et à ses ordres. Il s'imagina que pour mettre à +profit mes traditions, il lui suffirait de ménager le faubourg +Saint-Germain, sans pour cela dépouiller sa police de tout ce qu'elle +avait d'odieux et d'irritant. Il crut, en un mot, qu'il formerait +l'esprit public de l'Empire comme M<sup>me</sup> de Genlis formait les mœurs de +la nouvelle cour. Alors s'organisèrent dans les salles à manger de la +police les fameux déjeuners à la fourchette présidés par Savary, et où +se réunissaient habituellement les publicistes à gages qui +correspondaient avec l'empereur, et les journalistes qui aspiraient à +recevoir des directions et des gratifications. C'était là que Savary, +excité par des traits d'esprit de commande, et par les fumées d'un large +déjeuner, leur intimait ses ordres sur la tendance que chacun devait +donner à la littérature de la semaine.</p> + +<p>La direction de cette partie <i>morale</i> du ministère de la police était +confiée au poète Esmenard, écrivain d'un vrai talent, mais si décrié que +j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais +mis en œuvre. Abusant bientôt de sa supérierité et de sa position, il +mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses écarts. J'avais +respecté le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'ériger +en protecteur des académies, les traita militairement, leur imposa ses +propres candidats, et n'eut rien de plus pressé que d'avilir avec +scandale les organes du savoir et de l'opinion. J'avais respecté la +propriété des journaux; Savary l'envahit avec audace, et en partagea +les actions à ses familiers et à ses suppôts. C'est ainsi que, par la +dégradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de +l'opinion. De même que Napoléon, il prit en haine M<sup>me</sup> de Staël, et +s'acharna contre elle de concert avec Esmenard: persécution impolitique, +en ce qu'elle fit de la nombreuse coterie de cette femme célèbre un +foyer d'opposition contre le régime impérial et d'animosité contre +l'empereur.</p> + +<p>Dans la haute police, c'était le même système, les mêmes violences; et +là on trouvait pour ministre effectif le petit Desmarets. Qu'attendre +d'un homme si mince et des combinaisons d'un tel ministre? Des +inventions maladroites, des actes réprouvés, une administration +vexatoire. On en jugera par le trait suivant. Un certain baron de Kolly, +piémontais, chargé par le gouvernement britannique de tenter d'arracher +Ferdinand <span class="smcap">vii</span> à sa captivité, vint débarquer au commencement de mars +1810 dans la baie de Quiberon; de là, il se rendit à Paris, où je le fis +arrêter et conduire au château de Vincennes. Que fait mon successeur? Il +imagine d'éprouver Ferdinand à la faveur d'un faux baron de Kolly, muni +des papiers et de la lettre de crédit du véritable émissaire. Ferdinand +<span class="smcap">vii</span>, sur ses gardes, voit le piége, l'évite, et laisse Savary dans la +confusion.</p> + +<p>La reine d'Étrurie, dépouillée de ses États, vivait à Nice dans l'exil; +on l'abreuve de mauvais traitemens; on envoie des émissaires pour +l'exciter à se jeter dans les bras des Anglais. Cette malheureuse reine, +au désespoir, embrasse ce moyen de salut: on l'arrête, on la menace de +la traduire devant une commission militaire, et deux de ses officiers +sont fusillés. Quand il n'y a pas de complot, on en imagine, on en +excite. C'est ainsi que de malheureux habitans de Toulon, impliqués dans +une trame ténébreuse, dirigée, dit-on, contre nos arsenaux, furent +traînés au supplice, dans une ville encore consternée par les plus +affreux souvenirs.</p> + +<p>Cependant l'opinion restait muette; plus de communication, plus +d'expansion, plus de confiance entre les citoyens. Ce n'était que dans +l'intérieur des familles et au sein de l'amitié que la douleur publique +osait s'exhaler par des accens étouffés. A défaut d'opinion publique, +l'empereur voulut avoir celle des salons de Paris. On lui en fit une +factice, créée par les trois cents explorateurs aux grands gages. Il y +eut ainsi plusieurs statistiques <i>morales</i>; les cinq ou six polices +donnèrent la leur. La moins insignifiante était sans contredit celle du +directeur général des postes, Lavalette. Jadis le correspondant et +l'émissaire de confiance de Napoléon quand il n'était que général, il +était au fait de ce qui lui convenait dans ce genre. L'empereur, +appréciant bientôt le vide de toutes ces explorations, dont personne, +depuis moi, n'avait saisi le véritable esprit, exigea des faits. On lui +en fournit, mais de misérables; il finit par y renoncer, par ne plus les +lire, tant il les trouvait fastidieux et incohérens. Dans ma retraite, +on m'apporta quelques-uns de ces bulletins, faits par des écoliers. Plus +tard, Savary transcrivit d'un bout à l'autre celui qui sortait de son +cabinet, croyant par là donner plus d'importances à ses vagues +explorations.</p> + +<p>Si, depuis ma disgrâce, la police avait dégénéré dans ses attributions +les plus essentielles, il en était de même dans un autre ministère qui +était aussi l'asile du secret. Je veux parler des relations extérieures, +où, depuis la retraite de Talleyrand, l'esprit de conquête, de violence +et d'oppression ne connaissait plus ni adoucissemens, ni frein. Napoléon +avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la conséquence) +d'abreuver de dégoût ce personnage si délié, d'un esprit si brillant, +d'un goût si exercé et si délicat, qui, d'ailleurs, en politique lui +avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en +rendre moi-même dans les hautes affaires de l'état qui intéressaient la +sûreté de sa personne. Mais Napoléon ne pouvait pardonner à Talleyrand +d'avoir toujours parlé de la guerre d'Espagne avec une liberté +désapprobatrice. Bientôt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent +le théâtre d'une guerre sourde entre les adhérens de Napoléon d'une +part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'épigramme et les +bons mots étaient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de +l'Europe était presque toujours battu. Cette espèce de lutte satirique +prenait un caractère plus grave à mesure que la guerre d'Espagne +s'envenimait. De leur côté, M. et M<sup>me</sup> de Talleyrand n'en prenaient +que plus d'intérêt aux princes de la maison d'Espagne, relégués à leur +château de Valançay par un petit raffinement de vengeance de la part de +Napoléon. Piqué de plus en plus contre Talleyrand, il l'aperçoit un jour +à son lever au milieu des courtisans, et croyant tirer avantage, pour +l'humilier, d'une aventure de galanterie qu'on prétendait s'être passée +à Valançay, il lui fit une interrogation qui, pour un mari, est le plus +sanglant des outrages. Sans faire paraître aucune émotion dans ses +traits, Talleyrand lui répond avec dignité:»Pour la gloire de Votre +Majesté et pour la mienne, il serait à désirer qu'il ne fût jamais +question des princes de la maison d'Espagne.» Jamais Napoléon ne se +montra plus confus qu'après cette sévère leçon donnée avec le sens +exquis des convenances. Tout annonça bientôt une disgrâce complète, et +la position de Talleyrand devint de plus en plus difficile. Son hôtel, +ses amis, ses gens furent livrés à un espionnage perpétuel que Savary +affectait même de ne pas dissimuler. Il se vantait à ses familiers de +tenir Talleyrand et Fouché dans de perpétuelles alarmes. Le public en +tira la conséquence que le chef de l'État, par son caractère ombrageux, +s'était privé des services de deux hommes dont les conseils lui avaient +toujours été utiles, et qu'il n'y avait plus, dans la police et les +affaires étrangères, ni mesure ni habileté depuis leur retraite. La +police n'était plus qu'une inquisition stérile et irritante. Dans les +affaires étrangères on s'habituait à voir les traités comme des trèves +ou des expédiens pour arriver à de nouvelles guerres. On finit même par +ne plus rougir d'y faire les plus scandaleux aveux. «Nous ne voulons +plus de principes, disait Champagny-Cadore, successeur de Talleyrand,» +le même qui avait présidé aux violences exercées envers le pape et +envers la maison d'Espagne. Et pourtant ce même ministre, hors de sa +sphère diplomatique, ou plutôt de l'influence de Napoléon, était l'un +des hommes de France dont le commerce était le plus doux et les opinions +les plus modérées. On le verra bientôt éprouver à son tour une disgrâce +à laquelle semblait ne pouvoir plus se soustraire aucun des ministres de +Napoléon. Comme il n'était plus possible de se soutenir qu'en flattant +les passions de celui qui était la source de tous les pouvoirs et de +toutes les faveurs, les manipulateurs de la politique impériale se +mirent à travailler de plus belle à préparer la chute de l'Angleterre et +l'humiliation de la Russie. Les mémoires et les plans se succédèrent +sous l'égide de la police secrète de Desmarets et de Savary, chargés de +cautionner les faiseurs de projets à l'ordre du jour. L'empereur ne +reçut bientôt plus de ses agens que des rapports où la vérité des faits +et celle des conséquences étaient ou altérées ou dissimulées; il ne fut +plus imbu que de correspondances irritantes, pleines de propositions et +de projets d'intrigues, d'aventures et de violences.</p> + +<p>On en vint à vouloir <i>travailler</i> à la fois l'Angleterre et la Russie. +J'avais cherché inutilement, tandis que je tenais les fils de la haute +police, à ramener l'empereur à des idées plus saines à l'égard de +l'Angleterre. L'empereur estimait les Anglais, et ne haïssait pas +précisément l'Angleterre, mais il redoutait l'oligarchie de son +gouvernement. Il ne croyait pas qu'avec un tel régime, l'Angleterre +voulut jamais le laisser jouir d'une paix solide, mais seulement d'une +trève de trois ans au plus, après laquelle il eût fallu recommencer. +Jamais je ne pus détruire à cet égard les préventions et les préjugés +de l'empereur. D'autres, par les sophismes les plus grossiers, le +fortifiaient dans sa passion violente contre la nature du gouvernement +britannique, passion qui le conduisait de nouveau à une guerre +universelle. C'était véritablement une révolution que Bonaparte voulait +en Angleterre; il brûlait du désir d'y étouffer la liberté de la presse +et la liberté des débats parlementaires. Induit à souhaiter de voir +cette île livrée à son tour aux horreurs d'une révolution politique, il +y envoya des émissaires qui le trompèrent sur son état réel. Je lui +avais dit cent fois qu'elle était aussi puissante par ses institutions +que par ses forces navales; mais il s'en rapportait plutôt à des +explorateurs intéressés. Ce fut dans l'espoir d'y faire éclater des +déchiremens intérieurs que, pendant toute l'année 1811, il s'occupa +principalement du projet d'exclure entièrement le commerce anglais du +continent. Ses émissaires ne manquèrent pas d'attribuer au blocus +continental la détresse des manufactures du royaume-uni et les +banqueroutes nombreuses qui, pendant le cours de cette même année, +portèrent au crédit anglais les plus rudes coups. Ils annoncèrent des +troubles sérieux, et soutinrent que l'Angleterre ne pouvait pas +supporter long-temps un état de guerre qui lui coûtait plus de cinquante +millions sterlings.</p> + +<p>En effet, des émeutes d'ouvriers sans ouvrage éclatèrent dans le +Nottinghamshire. Les mutins se réunissaient par bandes, brûlaient ou +détruisaient les métiers de nouvelle mécanique, et commettaient toute +sorte d'excès. Ils se disaient sous les ordres d'un capitaine <i>Ludd</i>, +personnage imaginaire, d'où leur est venu le nom de <i>luddistes</i>. +L'empereur ne vit là qu'une plaie qu'il fallait agrandir, de même que +celle de l'Irlande. Bientôt, en effet, ce système d'insurrection +s'étendit et gagna les contrées voisines de Derby et de Leicester. On +assurait, dans le cabinet de Napoléon, que des personnages considérables +n'étaient pas étrangers à ces mouvemens, et en étaient même les +instigateurs. On comptait, en cas d'insurrection sérieuse et de +tentatives correspondantes préparées dans Londres même, sur la +coopération plus on moins efficace de nos prisonniers, qui s'élevaient à +cinquante mille. Tel fut un des motifs qui porta Napoléon à ne point +consentir à leur échange. Comme nous n'avions en France que dix mille +prisonniers anglais, mais près de cinquante-trois mille prisonniers de +guerre espagnols et portugais, l'empereur feignit de consentir à un +cartel, mais seulement dans la proportion d'un Anglais et de quatre +Espagnols ou Portugais, contre cinq Français ou Italiens. Il était sûr +d'avance que l'Angleterre se refuserait à tout échange établi sur de +telles bases. En effet, la proposition seule révolta le ministère +anglais.</p> + +<p>Napoléon, devenu plus rigide dans son système continental, à mesure +qu'il voyait approcher la détresse de l'Angleterre, exigea une fermeture +plus exacte des ports de la Suède, à laquelle il ne laissa que l'option +d'une guerre avec l'Angleterre ou avec la France. Ces exigeances si +impolitiques contre une puissance indépendante, provenaient en partie de +son mécontentement contre Bernadotte, proclamé l'année précédente<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, +par la volonté unanime des États, prince royal, et successeur +héréditaire du roi Charles <span class="smcap">xiii</span>. Au fond de l'âme, cette subite +élévation avait déplu à l'empereur, dont le ressentiment contre son +ancien compagnon d'armes s'était toujours accru depuis la mission que je +lui avais déférée en 1809 pour la défense d'Anvers. Il était persuadé +qu'une secrète intelligence avait régné à cette époque entre Bernadotte +et moi, et que s'il eût éprouvé un grand revers en Allemagne, j'aurais +fait proclamer, pour lui fermer à jamais les portes de la France, +Bernadotte premier consul ou empereur. Ainsi, d'un autre côté, il le vit +d'abord partir pour le nord sans peine, se croyant trop heureux d'être +délivré de la présence d'un homme que Savary et ses familiers lui +représentaient comme un adversaire qui pouvait devenir redoutable. +Croyant même pendant quelques mois qu'il le tiendrait en Suède forcément +dans l'orbite de sa politique, il adressa notes sur notes, injonctions +sur injonctions, au gouvernement de Charles <span class="smcap">xiii</span>, pour qu'il tînt ses +ports rigoureusement fermés au commerce anglais. Irrité de ce qu'on ne +se pressait pas assez de remplir ses vues, il fit enlever par ses +corsaires les navires suédois chargés de marchandises coloniales, et +persista dans l'occupation de la Poméranie. Des griefs réciproques +s'étant ainsi établis, Napoléon donna de nouvelles inquiétudes au +gouvernement dont Bernadotte était devenu l'espoir et l'arbitre. Toute +l'année 1811 se passa en altercations entre les deux États.</p> + +<p>La connaissance que j'avais du caractère de Bernadotte, me faisait assez +pressentir qu'il finirait par se jeter dans les bras de la Russie et de +l'Angleterre, soit pour garantir l'indépendance de la Suède, soit pour +s'assurer l'héritage d'une couronne dont Napoléon se montrait envieux.</p> + +<p>Mes anciennes relations avec le prince de Suède donnèrent à l'empereur, +par les impressions de Savary, l'idée que j'excitai secrètement +Bernadotte à se maintenir récalcitrant envers le cabinet de Saint-Cloud. +Je sus bientôt à n'en pouvoir plus douter qu'on m'épiait et qu'on +ouvrait mes lettres. Je le demande: qu'aurait-on dit de moi si je ne +m'étais pas mis en mesure de me jouer des ridicules investigations d'une +police dont je connaissais tous les détours? Je n'ignorais cependant pas +ce qui se passait à Stockholm, ni même dans tout le nord; j'avais +auprès de Bernadotte le colonel V. C. qui me tenait au courant.</p> + +<p>Terminons par quelques réflexions sur la guerre de la péninsule +l'esquisse des événemens politiques de 1811 qui nous conduisent à la +fatale expédition de Russie. Déjà la résistance des peuples de l'Espagne +avait pris le caractère d'une guerre nationale; et c'était Napoléon qui +avait ouvert à l'Angleterre ce champ de bataille sur le continent.</p> + +<p>Dès le commencement de 1810, la guerre s'était tellement compliquée en +Espagne; elle offrait déjà tant de chances à l'ambition et aux rivalités +des généraux, que lorsque le roi Joseph vint à Paris assister au mariage +de l'empereur, il fit la demande expresse qu'on en retirât toutes les +troupes ou qu'elles fussent sous ses ordres immédiats, ou plutôt sous la +direction de son major-général. L'empereur se garda bien de lui accorder +le rappel des troupes, mais il lui en déféra le commandement. Joseph +alors amena de Paris le maréchal Jourdan, qui eut le titre de +major-général du roi d'Espagne. Les généraux en chef furent censés sous +ses ordres et eurent à rendre compte au roi Joseph et à l'empereur en +même temps. Mais ces dispositions ne remédièrent à rien; il y eut +toujours plusieurs armées, et les généraux, qui dépendaient à la fois de +Paris et de Madrid, s'arrangèrent pour ne dépendre de personne; ils +voulaient avant tout rester maîtres des provinces qu'ils occupaient ou +qu'ils disputaient à l'ennemi.</p> + +<p>Cependant nous avions été chassés deux fois du Portugal, où l'armée +anglaise trouvait des ressources infinies et un refuge assuré. Tout +aurait dû convaincre Napoléon que, pour assujettir la péninsule, il +fallait d'abord faire la conquête de Lisbonne et forcer les Anglais à se +rembarquer. Il en avait pris en quelque sorte l'engagement à la face de +l'Europe. Mais ici son génie se trouva en défaut, comme dans d'autres +circonstances décisives où la fougue et la violence de son caractère +auraient dû céder à la profondeur des vues ou tout au moins à la +prévision la plus commune. Comment put-il lui échapper qu'il +compromettrait non-seulement la conquête de l'Espagne, mais sa propre +fortune, en laissant s'élever dans la péninsule une réputation +militaire, ennemie? L'Europe avait assez de soldats; elle cherchait un +général qui sût les conduire, qui sût résister aux armées françaises, +n'importe comment. Il est incroyable que cette vue ait échappé à la +sagacité de Napoléon. Ce fut par excès de confiance en lui-même et dans +sa fortune. Ainsi, au lieu de marcher en personne à la tête d'une armée +formidable pour chasser Wellington du Portugal (la situation du +continent le lui permettait), il y envoya Masséna, le plus habile de ses +lieutenans, sans doute, d'un rare courage, d'une ténacité remarquable, +dont le talent croissait par l'excès du péril, et qui, vaincu, était +toujours prêt à recommencer comme s'il eût été vainqueur. Mais Masséna, +déprédateur intrépide, était l'ennemi secret de l'empereur qui lui avait +fait rendre gorge de trois millions. De même que Soult, il se berça de +l'idée qu'il pourrait aussi gagner à la pointe de l'épée une couronne; +ils étaient d'ailleurs si séduisans les exemples de Napoléon, de Murat +et de Bernadotte! Le cœur de Masséna s'ouvrit aisément à l'ambition de +régner aussi à son tour. Plein d'espérance, il se met en marche à la +tête de soixante mille soldats; mais, au milieu même des premières +difficultés de son expédition, il reçoit l'avis certain que l'empereur +est disposé à restituer le Portugal à la maison de Bragance si +l'Angleterre consent à lui laisser l'Espagne, et qu'une négociation +secrète est ouverte à cet effet. Masséna, piqué, découragé, laisse +s'éteindre le feu de son génie militaire. D'ailleurs, dans une opération +si décisive, nul ne pouvait suppléer Napoléon; lui seul eût pu sacrifier +trente à quarante mille hommes pour emporter les lignes formidables de +Torres-Vedras, vraie ceinture d'acier qui couvrait Lisbonne. Tout allait +dépendre pourtant de l'issue de cette campagne de 1810, et pour Napoléon +et pour l'Europe entière. Ne pas apercevoir cette corélation intime, +c'était manquer de tact et de génie.</p> + +<p>Qu'arriva-t-il? La campagne fut manquée; lord Wellington triompha; +Masséna, tombé dans la disgrâce, vint se morfondre dans les salons des +Tuileries, n'obtenant qu'après un mois de sollicitations, une audience +particulière où il expliqua les revers de la campagne; et enfin, la +guerre de la péninsule, malgré de beaux faits d'armes, offrit dans son +ensemble un aspect inquiétant. Suchet, seul, dans les provinces +orientales, légua aux Français des titres à une gloire incontestable; +il effectua la conquête du royaume de Valence et se suffit constamment à +lui-même. Tandis qu'il s'y rendait, pour ainsi dire, indépendant, Soult, +qui n'avait pu se faire roi de Portugal, tranchait du souverain en +Andalousie; et Marmont, ralliant les débris de l'armée de Portugal, +agissait à part sur le Duero et sur la Tormès; en un mot, les lieutenans +de Bonaparte gouvernaient militairement, et Joseph n'était qu'un roi +fictif. Il ne pouvait déjà plus sortir de Madrid sans avoir une armée +pour escorte; plus d'une fois il manqua d'être pris par les <i>guerillas</i>; +son royaume n'était point à lui; les provinces que nous occupions +n'étaient réellement que des provinces françaises ruinées par nos armées +ou dévastées par les <i>guerillas</i> qui nous harcelaient sans cesse. Je +pose en fait que tous les revers subséquens de la péninsule se +rattachent aux fautes de la campagne de 1810, si faussement conçue et si +légèrement entreprise. Vers la fin de 1811, Joseph fit partir le marquis +d'Almenara, muni de pleins pouvoirs pour signer à Paris son abdication +formelle, ou pour faire reconnaître l'indépendance de l'Espagne. Mais +Napoléon, ne songeant plus qu'à la Russie, ajourna ses décisions sur +l'Espagne après l'issue de la grande expédition lointaine où il allait +s'abîmer.</p> + +<p>La guerre de Russie n'a pas été une guerre entreprise pour du sucre et +du café, comme l'a d'abord cru le vulgaire, mais une guerre purement +politique. Si les causes n'en ont pas été bien comprises, c'est que, +voilées par les mystères de la diplomatie, elles ne pouvaient être +aperçues que par des observateurs éclairés ou des hommes d'état. Les +germes de la guerre de Russie furent renfermés dans le traité même de +Tilsitt. Il me suffira, pour le prouver, d'en déduire ici les suites +immédiates. La fondation du royaume de Westphalie pour la dynastie +napoléonienne; l'accession de la plupart des princes du nord de +l'Allemagne à la confédération du Rhin; l'érection du duché de Varsovie, +noyau du rétablissement de la Pologne entière, épouvantail toujours +mobile dans les mains de son inventeur, et qu'il pouvait tourner à +volonté, soit contre la Russie, soit contre l'Autriche; le +rétablissement de la république de Dantzick, dont l'indépendance fut +garantie, mais dont la sujétion permanente donnait à Napoléon un port +et une place d'armes sur la Baltique; enfin, des routes militaires +réservées aux armées françaises à travers les États prussiens, ce qui +renversait toute barrière jusqu'aux frontières russes, voilà quelles +furent les conditions auxquelles souscrivit le cabinet russe, pour des +accroissemens éventuels en Turquie, devenus bientôt illusoires. Il n'en +fut pas de même, il est vrai, de la Finlande. Toutefois, comment ne pas +avouer que si l'autocrate reconnut dans Napoléon un égal, il reconnut +aussi un vainqueur qui tôt ou tard se prévaudrait de ses avantages?</p> + +<p>Mais, tournant d'abord vers le midi ses vues ambitieuses, l'Espagne, le +Portugal et l'Amérique espagnole devinrent les objets immédiats de sa +convoitise. De là pour l'empire russe le répit qu'offrait un traité +captieux. Il n'en coûtait rien d'ailleurs à Napoléon pour fasciner les +yeux de ceux qu'il caressait en méditant leur ruine. J'avais su, dans le +temps, à quoi m'en tenir relativement à ses vues sur la Russie, et +j'avoue qu'alors, séduit moi-même par la grandeur de ses plans, j'avais +espéré le rétablissement de la Pologne, fondée sur sa liberté; mais +Napoléon, repoussant Kosciusko, ou du moins cherchant à l'attirer dans +un piége, je compris qu'il ne s'agissait que d'étendre au-delà de la +Vistule sa domination, et l'exemple des ravages de l'Espagne remit plus +de rectitude dans mon jugement.</p> + +<p>Du reste, il était bien entendu que, pour conserver la paix, l'empereur +Alexandre devait complaire en tout à Napoléon, à son cabinet, à ses +ministres, à ses ambassadeurs, et qu'il ne lui fallait s'écarter en rien +de l'obligation de reconnaître sa suprématie et d'obéir à ses volontés.</p> + +<p>Tout en procédant à la conquête de l'Espagne, Napoléon avait mis la +dernière main à son système fédéral, et s'acheminait ainsi à la +monarchie universelle. Survint la dernière défaite de l'Autriche, le +mariage forcé d'une archiduchesse, et le changement opéré dans la +politique de cette puissance. Alors toute espérance disparut pour le +continent européen de pouvoir secouer le joug aussi long-temps que +l'empereur Alexandre resterait d'accord avec le chef de l'Empire +fédéral, appelé déjà le grand Empire. Mais le moyen de respirer à côté +d'une ambition si infatigable? On commençait en Russie même à +reconnaître que les suites infaillibles du système continental, pour +toute nation qui s'y livrait, étaient la ruine du commerce et de +l'industrie, l'établissement d'impôts devenus accablans, le fardeau de +grandes armées presqu'étrangères à leurs princes, et des princes +incapables de protéger leurs sujets tremblans devant l'arbitre de +l'Europe.</p> + +<p>L'empereur Alexandre ouvrit enfin les yeux après trois années d'une +alliance équivoque et onéreuse; il jugea qu'il était temps de rallier +toutes les forces de son Empire pour en assurer l'indépendance. +Napoléon, averti par ses émissaires que le parti anti-français, ou des +vieux Russes, commençait à prévaloir dans le cabinet de +Saint-Pétersbourg, en revint, à l'égard de la Russie, à son plan de 1805 +et 1806, qu'il n'avait ajourné alors que dans la vue d'en mieux préparer +l'exécution.</p> + +<p>Voici ce plan: Diviser, anéantir l'empire russe ou contraindre +l'empereur Alexandre à faire une paix humiliante, suivie d'une alliance +dont le rétablissement de la Pologne et la dissolution de l'empire du +croissant eussent été la base et le prix entre la Russie, la France et +l'Autriche. Alors, accession de toute l'Europe au système continental, +qui masquait pour Bonaparte la domination universelle.</p> + +<p>Mais d'abord il fallait gagner la Russie en l'intimidant, ou bien lui +faire une guerre à mort pour anéantir sa puissance ou la rejeter en +Asie. De longue main, on s'occupait à ébranler la fidélité des Polonais, +en préparant les esprits par des négociations ténébreuses.</p> + +<p>Quand Napoléon eut décidé que tous les ressorts de sa diplomatie +seraient mis en jeu dans le nord, il changea son ministre des affaires +étrangères, la complication de tant d'intrigues et de manœuvres +devenant au-dessus, non pas du zèle, mais des forces de +Champagny-Cadore.</p> + +<p>Napoléon ne crut pas devoir confier le poids d'aussi grandes affaires à +d'autres qu'à Maret, chef de son secrétariat; c'est-à-dire que toutes +les affaires du dehors furent dès ce moment concentrées dans son cabinet +même, et ne reçurent plus d'autre impulsion que la sienne. Sous ce point +de vue, Maret, vraie machine officielle, était bien ce qu'il fallait à +l'empereur. Sans être un méchant homme, il admirait réellement son +maître, dont il connaissait toutes les pensées, tous les secrets, tous +les penchans. Il était de plus son écrivain confidentiel, celui qui +savait le mieux coudre ou rendre en phrases grammaticales ses sorties et +ses improvisations politiques. C'était lui également qui tenait le +registre secret sur lequel l'empereur faisait établir des notes sur les +hommes de tous les pays et de tous les partis, qui pouvaient lui être +utiles, de même que sur les hommes qu'on lui signalait, et dont il +soupçonnait les intentions. Il avait également le tarif des cours et des +personnages pensionnés d'un bout de l'Europe à l'autre; enfin, c'était +lui qui, depuis long-temps, dirigeait les émissaires du cabinet. +Constamment dévoué aux caprices de Napoléon, et n'opposant à ses +brusqueries que le calme d'une résignation imperturbable, ce fut de +bonne foi et s'imaginant suivre la ligne de ses devoirs, que Maret se +prêta sans scrupule à des procédés attentatoires à la sûreté des États. +Jamais il ne lui vint dans l'idée de combattre les volontés de Napoléon; +aussi jouit-il d'une faveur toujours croissante.</p> + +<p>Ces mystères du cabinet, le ton insolite de quelques-unes des notes de +1811, l'indice de grands préparatifs ordonnés dans le secret, de +manœuvres, d'intrigues au-dehors donnèrent l'éveil à la Russie. Déjà +même le czar avait jugé qu'il était temps de pénétrer les projets de +Napoléon, et voulant une autre garantie que celle de son ambassadeur +Kourakin, trop cajolé à Saint-Cloud et partisan du système continental, +il avait dépêché à Paris, dès le mois de janvier, avec une mission +diplomatique, le comte de Czernitscheff. Ce jeune seigneur, colonel d'un +régiment de cosaques de la garde impériale russe, se fit d'abord +remarquer à la cour de Napoléon par sa politesse et par ses manières +chevaleresques. Il parut dans tous les cercles et dans toutes les fêtes; +il y obtint, de même que dans la haute société, des succès tels qu'il +fut bientôt à la mode auprès de toutes les dames qui se disputaient +l'empire des grâces et de la beauté. Toutes aspiraient à recevoir les +hommages de l'aimable et sémillant envoyé d'Alexandre; il parut d'abord +hésiter; enfin, ce fut à la duchesse de R.... que le Paris de la Newa +donna la pomme. Cette intrigue fit d'autant plus de bruit que +l'empereur, et non son ministre de la police, soupçonna le premier que, +sous le voile de la galanterie, sous des dehors aimables et légers, +l'envoyé russe masquait une mission d'investigation politique. Les +soupçons redoublèrent lorsqu'on le vit revenir avec une nouvelle mission +un mois après son départ. Confus d'avoir été prévenu et averti par son +maître, Savary, pour lui complaire, charge son faiseur, Esmenard, de +décocher quelques traits piquans, mais détournés, à l'émissaire du czar. +La veille même de son arrivée<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, l'écrivain semi-officiel insère dans +le <i>Journal de l'Empire</i> un article où l'on rappelait les courses d'un +officier au service de Russie, nommé Bower, que le prince Potemkin +envoyait tantôt choisir un danseur à Paris, tantôt chercher de la +boutargue en Albanie, des melons d'eau à Astracan et des raisins en +Crimée. L'allusion était sensible; Czernitscheff y vit une insulte; il +s'en plaignit avec fermeté de concert avec son ambassadeur. L'intention +de Napoléon n'étant pas de brusquer une rupture, il feignit d'être +irrité d'une satire dont il avait fourni lui-même l'idée, et, pour +réparation, il prononça la disgrâce apparente d'Esmenard qu'on exila +temporairement à Naples, mais couvert d'or et comblé de faveurs +secrètes. Elles lui furent fatales: entraîné deux mois après<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> par des +chevaux fougueux dans un précipice sur le chemin de Fondi, ce malheureux +expira la tête brisée contre un rocher.</p> + +<p>Cependant Napoléon et ses ministres ne cessaient de se plaindre, à +Saint-Pétersbourg, de l'effet produit par l'ukase du 31 décembre, qui +servait les intérêts de l'Angleterre en permettant l'introduction de ses +denrées coloniales. Les journaux de Paris annonçaient même fréquemment +que des vaisseaux anglais étaient admis dans les ports russes. Dès-lors, +les hommes clairvoyans purent juger qu'une nouvelle rupture était +inévitable. On sut que le motif apparent d'irritation masquait des +griefs politiques devenus l'objet de vifs débats entre les deux empires. +Dans l'automne de 1811, cette guerre fut regardée en Angleterre même, +comme imminente, et le cabinet de Londres fut dès-lors persuadé que +Napoléon ne pourrait envoyer à ses armées d'Espagne les renforts que +réclamait son frère Joseph.</p> + +<p>C'est à partir aussi de cette époque, présente encore à ma mémoire, que +par le seul effet des bruits et des conjectures répandus dans le monde +et répétés dans toutes les classes, se forma cette préoccupation +publique accompagnée d'une si vive attente qui, pendant six ou huit +mois, dominant tous les esprits, dirigea toutes les pensées sur +l'entreprise immense que méditait Napoléon. J'en étais absorbé au point +que dès le commencement de l'été, j'avais éprouvé le plus vif désir de +me rapprocher de la capitale; j'espérais y faire changer ma position, et +par là me trouver en mesure de présenter à l'empereur, s'il en était +temps encore, quelques réflexions capables ou de le faire changer de +dessein ou de le porter à modifier ses projets, car un secret +pressentiment semblait m'avertir que cette fois il courait à sa perte.</p> + +<p>Il se présentait d'assez grandes difficultés. D'abord je ne pouvais me +dissimuler que j'étais devenu, pour l'empereur, un objet de soupçon et +d'inquiétude; je savais que l'ordre de surveiller mes démarches avait +été donné à plusieurs reprises, mais que la haute police s'était trouvée +si en défaut qu'elle avait cru devoir alléguer que mon trop grand +éloignement et mon genre de vie rendaient sa surveillance illusoire; +qu'en un mot, j'échappais avec une adresse infinie à toutes les +investigations. Je partis de cette donnée pour fonder le succès de la +demande directe que j'adressai à l'empereur par l'intermédiaire de +Duroc; je la fis adroitement appuyer par le comte de Narbonne, dont la +faveur était croissante.</p> + +<p>J'alléguai que le climat du Midi nuisait singulièrement à ma santé; que +tel était l'avis des médecins; que d'ailleurs, sous le rapport des +intérêts de ma famille, un séjour de quelques mois dans ma terre de +Pont-Carré devenait indispensable; que j'éprouverais une grande douceur +à pouvoir me retirer dans une solitude pour laquelle j'avais eu dans +tous les temps une prédilection décidée. J'y fus autorisé sur le champ; +mais Duroc me donnait en même temps l'avis confidentiel de vivre à +Ferrières dans la plus grande réserve, afin de ne donner aucun ombrage, +d'autant plus que j'avais contre moi la police et de grandes +préventions. Je changeai donc de résidence, mais sans éclat et pour +ainsi dire incognito. Arrivé à Ferrières, j'y vécus tout-à-fait dans +l'isolement, ne recevant personne, ne m'occupant en apparence que de +fortifier ma santé, d'élever mes enfans et d'améliorer mes terres. Là, +il fallut user d'abord de précautions infinies pour recevoir de Paris, +dont j'étais si rapproché, les informations secrètes dont je m'étais +fait une habitude invincible. Je sentis bientôt que, vu la gravité de +conjonctures, rien ne pourrait suppléer aux conversations expansives que +j'avais l'art de provoquer sans avoir jamais eu à me reprocher aucun +abus de confiance; mais ici ce n'était plus qu'à la dérobée et de loin +en loin que je pouvais me procurer quelques entretiens furtifs avec des +personnes sûres et dévouées. Quand il m'en venait, elles ne pénétraient +jamais chez moi qu'à l'insu de mes gens, par une petite porte dont +j'avais seul la clef, et protégées par les ombres de la nuit. C'était +dans un coin de mon château que je les recevais, et où nous ne pouvions +être entendus ni surpris.</p> + +<p>De tous les hommes qui tenaient au gouvernement, ou qui en faisaient +partie, l'estimable et digne Malouet fut le seul qui eût le courage de +venir me visiter à découvert et sans aucun mystère. Ce fut alors que je +pus réellement juger tout le mérite de cet homme rare. Je fus +profondément touché de le voir braver ainsi l'autorité pour venir tendre +la main à un ancien condisciple, à un ami de son adolescence<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>; et +pourtant nous avions eu en politique des opinions opposées, que de +fortes nuances séparaient encore. Lui fut toujours un royaliste sage et +modéré; moi, j'avais été républicain exalté; que dis-je, hélas!... Aussi +Malouet à sa rentrée en France avait-il rapporté contre moi de trop +justes préventions. Elles ne se dissipèrent que lorsqu'il put juger par +lui-même qu'il retrouvait en moi un autre homme, mûri par l'expérience +et par la réflexion, n'usant du grand pouvoir dont j'étais investi que +pour désarmer les passions hostiles et cicatriser les plaies de la +révolution. Il me rendit alors justice, et finit par me vouer une +amitié inviolable. Ce doux sentiment qu'il a emporté au tombeau est +certes le gage le plus honorable que je puisse offrir à mes amis et à +mes ennemis.</p> + +<p>Qu'ils furent délicieux et profonds nos épanchemens mutuels! Quoique +séparés par des nuances d'opinions, nous nous retrouvâmes bientôt sur le +même terrain, apercevant les écarts du pouvoir avec les mêmes yeux, +pénétrés des mêmes inquiétudes, et persuadés que l'Europe touchait à +l'une des plus fortes crises sociales qui eût jamais agité les nations. +La guerre de Russie, regardée comme inévitable, et l'extravagante +ambition du chef de l'État, furent le texte de nos commentaires et de +nos réflexions. J'appris de Malouet que Napoléon avait proposé à +l'empereur de Russie de faire passer à son ambassadeur Kourakin des +pouvoirs pour entrer en négociation sur les trois points en litige, +savoir: 1º. L'ukase du 31 décembre qui, selon notre cabinet, avait +annulé le traité de Tilsitt et les conventions qui l'avaient suivi; 2º. +la protestation de l'empereur Alexandre contre la remise du duché +d'Oldembourg, la Russie n'ayant pas le droit, selon notre cabinet, de +s'immiscer dans ce qui concernait un prince de la Confédération du Rhin; +3º. l'ordre que l'empereur Alexandre avait donné à son armée de Moldavie +de se porter sur les confins du duché de Varsovie. Mais Alexandre, dont +les yeux étaient ouverts déjà sur les suites de son alliance avec +Napoléon, venait d'éluder sa proposition, promettant toutefois d'envoyer +à Paris le comte de Nesselrode, qui dans sa confiance avait remplacé le +comte de Romanzoff.</p> + +<p>Tout bien examiné, nous regardâmes les points en litige comme des +prétextes mis réciproquement en avant pour masquer la véritable question +d'état; elle résidait dans la puissance et la rivalité de deux empires +désormais trop près l'un de l'autre pour ne pas se disputer la +prééminence continentale. Tout en regardant comme inutiles et +impuissantes les représentations que je me proposais d'adresser à +Napoléon dans un Mémoire sur le danger de cette nouvelle guerre, Malouet +ne chercha point à m'en dissuader; il me dit que ce serait une espèce de +protestation que je devais à mon pays, à moi-même, à l'importance de +l'emploi que j'avais occupé, et dont il convenait que je prisse acte +pour l'acquit de ma conscience. Je lui en montrai l'ébauche qu'il +approuva, en me faisant observer toutefois que je ne devais pas trop me +presser, car rien d'officiel ni d'ostensible ne pouvant motiver ma +sollicitude, j'aurais l'air d'avoir pénétré le secret de l'État; que ce +serait à moi seul à saisir le moment le plus opportun, qui +vraisemblablement ne se ferait pas attendre. Nous nous séparâmes, et je +me remis au travail.</p> + +<p>L'empereur, dans le dessein de se concilier ses nouveaux sujets de +Hollande, partit en septembre pour faire un voyage le long des côtes. A +son retour, il s'occupa immédiatement de ses immenses préparatifs, afin +de porter la guerre en Russie. Il y eut, pour la forme, quelques +conseils privés, auxquels n'assistèrent que les plus serviles instrumens +du pouvoir. Jamais Napoléon ne l'avait exercé, matériellement et +moralement, d'une manière plus absolue, tenant les ministres et le +Conseil d'état dans sa dépendance, par le Sénat au moyen de +sénatus-consultes qui émanaient de son cabinet, et pouvant se passer du +Corps législatif au moyen du Sénat, et de tous les deux par le Conseil +d'état encore plus sous sa main. Il ne tenait plus d'ailleurs aucun +compte de l'avis de ses ministres, et gouvernait moins par des décrets +soumis par eux à son approbation, que par des actes qui lui étaient +secrètement inspirés par ses correspondans, ses confidens, et plus +souvent encore qui n'étaient dus qu'à ses propres inspirations ou à sa +fougue. On a vu comment l'adulation s'était emparée de sa cour, de ses +grands, de ses ministres et de son Conseil. L'éloge était devenu si +outré, que l'adoration fut de commande et dès ce moment devint honteuse.</p> + +<p>Les bruits de guerre avec la Russie acquérant chaque jour plus de +consistance, devinrent, par l'attente publique, le sujet de toutes les +conversations et de tous les entretiens. Les actes même du gouvernement +commencèrent enfin à soulever le voile. Le 20 décembre, un +sénatus-consulte mit à sa disposition cent vingt mille hommes de la +conscription de 1812. Le discours de l'orateur du gouvernement et le +rapport de la commission du Sénat ne furent pas rendus publics, motif de +plus pour tout rapporter à la prochaine rupture.</p> + +<p>J'avais coordonné toutes mes idées sur les dangers de s'engager dans +cette guerre lointaine qui ne pouvait ressembler à aucune autre; je +n'avais plus qu'à mettre au net mon mémoire qu'il était temps de +présenter. Il se divisait en trois sections. Dans la première, je +traitais de l'inopportunité de la guerre de Russie, et je tirais mes +principaux argumens du danger qu'il y aurait à l'entreprendre au moment +même où celle d'Espagne, au lieu de s'éteindre, s'enflammait de plus en +plus. J'établissais, par des exemples, que c'était une combinaison +tout-à-fait contraire aux règles de la politique consacrée même par les +nations conquérantes. Dans la seconde section, je traitais des +difficultés de cette guerre en elle-même, difficultés, pour ainsi dire, +intrinsèques, et je déduisais mes raisonnemens de la nature du pays, du +caractère de ses habitans, sous le double point de vue des grands et du +peuple. Je n'oubliais pas non plus le caractère de l'empereur Alexandre, +que j'étais fondé à croire mal jugé ou mal compris. Enfin, dans la +troisième et dernière partie je traitais des conséquences probables de +cette guerre dans les deux hypothèses d'un plein succès ou d'un grand +revers. Dans le premier cas, j'établissais que prétendre arriver à la +monarchie universelle par la conquête de la Russie qui confine à la +Chine, serait une brillante chimère; que de Moscou le vainqueur voudrait +incontestablement se rabattre sur Constantinople d'abord, et de +Constantinople sur le Gange, par suite de ce même élan irrésistible qui +avait poussé jadis, au-delà de toutes les bornes de la raison d'état, +Alexandre-le-Macédonien, puis un autre génie, bien plus réfléchi et plus +profond, Jules César, qui, à la veille d'entreprendre la guerre des +Parthes (les Russes de cette époque) nourrissait la folle espérance de +faire, avec ses légions victorieuses, le tour du monde connu. On sent +bien qu'avec un texte pareil je ne pouvais rester au-dessous de mon +sujet sous le point de vue des considérations générales.»Sire, disais-je +à Napoléon, vous êtes en possession de la plus belle monarchie de la +terre; voudrez-vous sans cesse en étendre les limites pour laisser à un +bras moins fort que le vôtre un héritage de guerre interminable? Les +leçons de l'histoire rejettent la pensée d'une monarchie universelle. +Prenez garde que trop de confiance dans votre génie militaire ne vous +fasse franchir les bornes de la nature et heurter tous les préceptes de +la sagesse. Il est temps de vous arrêter. Vous avez atteint, sire, ce +point de votre carrière où tout ce que vous avez acquis devient plus +désirable que tout ce que de nouveaux efforts pourraient vous faire +acquérir encore. Toute nouvelle extension de votre domination, qui déjà +passe toute mesure, est liée à un danger évident, non-seulement pour la +France, déjà peut-être accablée sous le poids de vos conquêtes, mais +encore pour l'intérêt bien entendu de votre gloire et de votre sûreté. +Tout ce que votre domination pourrait gagner en étendue elle le perdrait +en solidité. Arrêtez-vous, il en est temps; jouissez enfin d'une +destinée qui est sans aucun doute la plus brillante de toutes celles +que, dans nos temps modernes, l'ordre de la civilisation ait permis à +une imagination hardie de désirer et de posséder.</p> + +<p>»Et quel Empire voulez-vous aller subjuguer? L'Empire russe qui est +assis sur le pôle et adossé à des glaces éternelles; qui n'est +attaquable qu'un quart de l'année; qui n'offre aux assaillans que les +rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol désert, d'une nature +morte et engourdie? C'est l'Antée de la fable dont on ne saurait +triompher qu'en l'étouffant dans ses bras. Quoi! Sire, vous vous +enfonceriez dans les profondeurs de cette moderne Scythie sans tenir +compte ni de la dureté et de l'inclémence du climat, ni de la pauvreté +du pays qu'il vous faudra traverser, ni des chemins, des lacs, des +forêts qui suffisent seuls pour arrêter votre marche, ni de l'énorme +fatigue et des dangers de toute espèce qui épuiseront votre armée telle +formidable qu'elle puisse être? Aucune force au monde, sans doute, ne +pourra vous empêcher de passer le Niémen, de vous enfoncer dans les +déserts, dans les forêts de la Lithuanie; mais vous trouverez la Dwina +bien plus difficile à surmonter que le Niémen, et vous serez encore à +cent lieues de Pétersbourg. Là, il vous faudra choisir entre Pétersbourg +et Moscou. Quelle balance, grand Dieu! que celle qui vous fera pencher +pour l'une de ces deux capitales! Dans l'une ou dans l'autre se trouvera +le destin de l'univers.</p> + +<p>»Quels que soient vos succès, les Russes vous disputeront pied à pied +ces contrées difficiles où vous ne trouverez rien de ce qui alimente la +guerre. Il vous faudra tout tirer de deux cents lieues. Tandis que vous +aurez à combattre, que vous aurez à livrer trente batailles, peut-être, +la moitié de votre armée sera employée à couvrir des communications trop +faibles, interrompues, menacées, coupées par des nuées de cosaques. +Craignez que tout votre génie ne soit impuissant pour conjurer la perte +de votre armée, en proie aux fatigues, à la faim, à la nudité, à la +dureté du climat; craignez d'être réduit ensuite à venir combattre entre +l'Elbe et le Rhin! Sire, je vous en conjure, au nom de la France, au nom +de votre gloire, au nom de votre sûreté et de la nôtre, remettez l'épée +dans le fourreau; songez à Charles <span class="smcap">xii</span>. Ce prince, il est vrai, ne +pouvait pas disposer, comme vous, des deux tiers de l'Europe +continentale, et d'une armée de six cent mille hommes; mais, de son +côté, le czar Pierre n'avait pas quatre cent mille hommes et cinquante +mille cosaques. Il avait, direz-vous, une âme de fer, et la nature a +départi le caractère le plus doux à l'empereur Alexandre; mais ne vous y +méprenez pas, la douceur n'exclut pas la fermeté de l'âme, surtout quand +il s'agit d'intérêts si puissans. D'ailleurs, n'aurez-vous pas contre +vous son Sénat, la majorité des grands, la famille impériale, un peuple +fanatisé, des soldats endurcis, et les intrigues du cabinet de +Saint-James? Déjà, si la Suède vous échappe, c'est par la seule +influence de son or. Craignez que cette île irréconciliable n'ébranle la +fidélité de vos alliés; craignez, sire, que vos peuples ne vous taxent +d'une ambition irréfléchie et ne se préoccupent trop de la possibilité +d'une grande infortune. Votre puissance et votre gloire ont assoupi bien +des passions hostiles; un revers inattendu pourrait ébranler tous les +fondemens de votre Empire.»</p> + +<p>Ce mémoire terminé, je fis demander à l'empereur une audience. On +m'introduisit dans son cabinet aux Tuileries. A peine m'aperçoit-il, +que, prenant un air aisé: «Vous voilà, M. le duc; je sais ce qui vous +amène.—Comment, sire!—Oui, je sais que vous avez un mémoire à me +présenter.—Cela n'est pas possible.—Je le sais; n'importe, donnez, je +le lirai; je n'ignore cependant pas que la guerre de Russie n'est pas +plus de votre goût que la guerre d'Espagne.—Sire, je ne pense pas que +celle-ci soit tellement heureuse qu'on puisse se battre à la fois sans +danger au-delà des Pyrénées et au-delà du Niémen; le désir et le besoin +de voir s'affermir à jamais la puissance de Votre Majesté, m'ont donné +le courage de lui soumettre quelques observations sur la crise +présente.—Il n'y a pas de crise; c'est ici une guerre toute politique; +vous ne pouvez pas juger de ma position ni de l'ensemble de l'Europe. +Depuis mon mariage, on a cru que le lion sommeillait; on verra s'il +sommeille. L'Espagne tombera dès que j'aurai anéanti l'influence +anglaise à Saint-Pétersbourg; il me fallait huit cent mille hommes, et +je les ai; je traîne toute l'Europe avec moi, et l'Europe n'est plus +qu'une vieille p.... pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec +huit cent mille hommes. Ne m'avez-vous pas dit autrefois que vous +faisiez consister le génie à ne rien trouver d'impossible? Eh bien, +dans six ou huit mois vous verrez ce que peuvent les plus vastes +combinaisons réunies à la force qui sait mettre en œuvre. Je me règle +d'après l'opinion de l'armée et du peuple plus que par la vôtre, +messieurs, qui êtes trop riches, et qui ne tremblez pour moi que parce +que vous craignez la débâcle. Soyez sans inquiétude; regardez la guerre +de Russie comme celle du bon sens, des vrais intérêts, du repos et de la +sécurité de tous. D'ailleurs, qu'y puis-je, si un excès de puissance +m'entraîne à la dictature du monde? N'y avez-vous pas contribué, vous et +tant d'autres qui me blâmez aujourd'hui, et qui voudriez faire de moi un +roi débonnaire? Ma destinée n'est pas accomplie; je veux achever ce qui +n'est qu'ébauché. Il nous faut un code européen, une cour de cassation +européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes +lois; il faut que je fasse de tous les peuples de l'Europe le même +peuple, et de Paris la capitale du monde. Voilà, monsieur le duc, le +seul dénouement qui me convienne. Aujourd'hui, vous ne me serviriez pas +bien, parce que vous vous imaginez que tout va être remis en question; +mais avant un an vous me servirez avec le même zèle et la même ardeur +qu'aux époques de Marengo et d'Austerlitz. Vous verrez encore mieux que +tout cela; c'est moi qui vous le dis. Adieu, monsieur le duc; ne faites +ni le disgracié, ni le frondeur, et mettez en moi un peu plus de +confiance.»</p> + +<p>Je me retirai stupéfait, après avoir fait une révérence profonde à +l'empereur, qui me tourna le dos. Remis de l'étourdissement que m'avait +fait éprouver ce singulier entretien, je commençais à réfléchir comment +l'empereur avait pu être si exactement informé de l'objet de ma +démarche. N'y concevant rien, je courus chez Malouet, dans l'idée que +peut-être quelque indiscrétion involontaire de sa part aurait mis sur la +voie la haute police, ou l'un des correspondans de l'empereur. Je m'en +expliquai; mais, convaincu bientôt par les protestations de l'homme le +plus probe de l'Empire que rien ne lui avait échappé, je trouvai +l'incident d'autant plus bizarre, que mes soupçons ne pouvaient se +porter sur un tiers. Comment donc l'empereur avait-il pu être informé +que je devais lui présenter un mémoire? J'étais donc épié dans mon +intérieur? Tout-à-coup il me vint un trait de lumière; je me rappelai +qu'un jour, un homme s'était introduit subitement chez moi sans donner +le temps à mon valet-de-chambre de l'annoncer, et qu'il s'était servi +d'un prétexte spécieux pour m'entretenir. J'en inférai sur-le-champ, +après avoir rallié tous les indices, que c'était un émissaire. En +récapitulant tout ce qui avait eu lieu, mes soupçons prirent +consistance. J'allai aux enquêtes, et j'appris que cet homme, nommé +B...., était un émigré rentré qui avait acheté près de mon château un +petit domaine qu'il n'avait pas payé encore; qu'il était maire de sa +commune; mais que tout indiquait que c'était un intrigant et un fourbe. +Je me procurai de son écriture, et je la reconnus pour être celle d'un +ancien agent, chargé à Londres de l'espionnage des Bourbons, des émigrés +de marque et des chefs de chouans. J'avais son numéro de correspondance, +et cette donnée me suffit pour faire mettre la main dans les bureaux sur +les rapports de ce drôle. Un de mes anciens employés se chargea de tout +éclaircir: il y parvint. Voici ce qui s'était passé.</p> + +<p>Savary, ayant reçu de l'empereur l'injonction de lui rendre compte de ce +que faisait l'ex-ministre Fouché dans son château de Ferrières, fit un +premier rapport annonçant qu'il était à la recherche d'un agent assez +adroit pour remplir les intentions de Sa Majesté. Toutefois il prévenait +l'empereur que l'investigation était d'une nature délicate, +l'ex-ministre étant invisible pour tous les étrangers, personne, même +les gens du pays, n'ayant accès dans son château. Après quelques +recherches, Savary jeta les yeux sur le sieur B.... Il mande cet homme, +d'une haute taille, d'un abord gracieux, d'un caractère insinuant, fin, +adroit, grand parleur, ne se rebutant jamais. Il lui dit: «Monsieur, +vous êtes maire de votre commune; vous connaissez le duc d'Otrante, ou +du moins vous avez été en correspondance avec lui, et vous avez dû vous +former une idée de son caractère et de ses habitudes; il faut me rendre +compte de ce qu'il fait à Ferrières; il le faut absolument, l'empereur +veut le savoir.—Monseigneur, répond B...., vous me donnez là une +commission bien difficile à remplir; je la regarde presque comme +impossible. Vous connaissez le personnage; il est défiant, soupçonneux, +sur ses gardes; il est d'ailleurs inaccessible; comment et sous quel +prétexte puis-je pénétrer chez lui? En vérité je ne le puis +pas.—N'importe, répond le ministre, il faut absolument remplir cette +mission, à laquelle l'empereur attache une grande importance; j'attends +de vous cette nouvelle preuve de dévouement à la personne de l'empereur. +Partez, et ne revenez pas sans résultat; je vous donne quinze jours.»</p> + +<p>B...., dans le plus grand embarras, va et vient, prend des informations, +et apprend, par voie indirecte, qu'un de mes fermiers est poursuivi par +mon homme d'affaires, pour complication de fermages arriérés. Il va le +voir, le circonvient; et, feignant un intérêt pressant, il obtient de +lui communication des pièces. Muni de ses papiers, il prend un +cabriolet, et se présente, avec une mise soignée, à la grille de mon +château, s'annonçant comme étant le maire d'une commune voisine, qui +prend un grand intérêt à une famille malheureuse, poursuivie +injustement. Arrêté d'abord à la grille, il cajole mon concierge, qui le +laisse pénétrer jusqu'au perron. Là, mon valet-de-chambre s'oppose à ce +qu'il entre dans mon appartement. Sans se rebuter, B.... prie, +sollicite, devient pressant, et obtient d'être annoncé; mais au moment +où le valet-de-chambre ouvre la porte de mon cabinet, il le pousse et +entre; j'étais à mon bureau la plume à la main.</p> + +<p>L'arrivée subite d'un étranger me surprit; je lui demandai ce qu'il me +voulait: «Monseigneur, me dit B...., je viens solliciter auprès de vous +une grâce, un acte de justice et d'humanité très-urgent; je viens vous +supplier de sauver d'une ruine totale un malheureux père de famille;» et +ici il emploie toute sa rhétorique pour me toucher en faveur de son +client; il m'explique très-bien toute cette affaire. Après un moment +d'hésitation, je me lève et vais chercher dans un carton les papiers +relatifs à mes fermages. Tandis que, le dos tourné, je cherche les +pièces, B...., sans cesser de parler, parvient, quoiqu'à rebours, à +déchiffrer sur mon cahier quelques lignes de mon écriture; et ce qui le +frappe surtout ce sont les initiales V. M. I. et R., qui en ressortent; +il en tire l'induction que je m'occupe d'un mémoire destiné à être +présenté à l'empereur. De retour à mon bureau, après deux ou trois +minutes de recherches, et séduit par les belles paroles de cet homme, +j'arrange avec lui l'affaire, de la meilleure foi du monde, et à la +satisfaction de son client; je le congédie ensuite en lui témoignant +quelque gré de m'avoir porté à une action louable. B.... sort et court +rendre compte à Savary de ce qu'il a vu chez moi. Savary se hâte d'aller +porter son rapport à l'empereur. J'avoue que lorsque les détails de +cette espèce de mystification me furent connus, j'en fus piqué au vif. +J'avais de la peine à me pardonner d'avoir été ainsi joué par un drôle, +de qui, pendant long-temps j'avais reçu de Londres les rapports secrets, +et au profit de qui j'ordonnançais, chaque année, une somme de vingt +mille francs. On verra plus tard<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> que je ne me laissai point dominer +par trop de ressentiment.</p> + +<p>Cette intrigue était misérable; j'en tirai pourtant un avantage de +position qui me donna plus de sécurité et de confiance, tout en me +maintenant dans mon système de circonspection et de réserve. Il était +évident qu'une grande partie des ombrages de Napoléon à mon égard +étaient dissipés, et que je n'avais plus à craindre, au moment où il +allait s'enfoncer en Russie, d'être l'objet d'aucune mesure +inquisitoriale et vexatoire. Je savais que dans un conseil de cabinet, +où l'empereur n'avait appelé que Berthier, Cambacérès et Duroc, on avait +agité la question de savoir s'il était de l'intérêt du gouvernement +qu'on s'assurât, par l'arrestation ou par un exil sévère, de M. de +Talleyrand et de moi; et que, tout bien considéré, l'idée de ce coup +d'État avait été abandonné comme impolitique et inutile; impolitique, en +ce qu'il aurait trop ébranlé l'opinion et inquiété l'avenir des hauts +fonctionnaires et dignitaires; inutile, en ce qu'on ne pouvait citer +aucun acte de notre part ni aucun fait à notre charge, qui pût motiver +une telle mesure. Préoccupé d'ailleurs par les préparatifs de +l'expédition de Russie, le gouvernement éprouvait, d'un autre côté, des +inquiétudes plus réelles et des contrariétés plus affligeantes. La +France souffrait de plus en plus de la disette des grains. Il y eut des +soulèvemens en divers lieux; on les comprima par la force, et des +commissions militaires firent passer par les armes un grand nombre de +malheureux que le désespoir avait égarés. Ce ne fut pas sans horreur +qu'on apprit que parmi les victimes de ces exécutions sanglantes il +s'était trouvé, dans la ville de Caen, une femme.</p> + +<p>Il fallut pourtant bien soulever une partie du voile qui dérobait le +mystère des grands préparatifs hostiles dont tout le nord de l'Allemagne +était déjà le théâtre. Le Sénat fut assemblé extraordinairement pour +recevoir la communication de deux rapports qui étaient censés avoir été +adressés à l'empereur; l'un par le ministre des relations extérieures, +l'autre par le ministre de la guerre. Cette jonglerie, à la fois +guerroyante et diplomatique, n'avait pas d'autre but que celui d'obtenir +un rappel au service militaire, des hommes que la conscription avait +épargnés, et la formation des cohortes du premier ban, d'après une +nouvelle organisation de la garde nationale, qui divisait en trois bans +ou trois catégories l'immense majorité de notre population virile.</p> + +<p>Il n'y avait pas d'exagération, cette fois, à considérer la France +comme un vaste camp, d'où nos phalanges s'élançaient de toutes parts sur +l'Europe comme sur une proie. Pour colorer cet appel des classes qui se +trouvaient libérées de la conscription, il fallut un mobile et des +prétextes nouveaux, puisqu'on ne voulait point encore révéler le vrai +motif de mesures si extraordinaires. Maret parla au Sénat de la +nécessité de forcer l'Angleterre à reconnaître le droit maritime établi +par les stipulations du traité d'Utrecht, stipulations que la France +avait abandonnées à Amiens. Mais la levée du premier ban des gardes +nationales fut accordée par un sénatus-consulte et cent cohortes furent +mises à la disposition du gouvernement; nous étions au Sénat d'une +docilité et d'une souplesse admirables.</p> + +<p>En même temps on signait les deux traités d'alliance et de secours +réciproques avec la Prusse et l'Autriche. Il n'y avait plus de doute, +Napoléon allait attaquer la Russie, non-seulement avec ses propres +forces, mais encore avec les soldats de l'Allemagne et de tous les +petits souverains qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans l'orbite de +sa puissance.</p> + +<p>La guerre était tout-à-fait décidée quand il fit ouvrir, par son +ministre intime, de nouvelles négociations avec Londres, mais tard et +maladroitement. Quelques personnes, au fait de toutes les intrigues, +m'assurèrent alors que le cabinet se servait de ce grossier expédient, +de concert avec les principaux Russes du parti français; se voyant à la +veille d'être expulsés des conseils de St. Pétersbourg, ils s'étaient +imaginés que l'empereur Alexandre, effrayé par l'idée de la possibilité +d'un arrangement entre la France et l'Angleterre, rentrerait dans le +système continental, pour ne pas rester isolé, et qu'il fléchirait de +nouveau sous la volonté de Napoléon. Quoi qu'il en soit, Maret écrivit à +lord Castlereagh une lettre contenant les propositions suivantes: +Renoncer à toute extension du côté des Pyrénées, déclarer indépendante +la <i>dynastie actuelle</i> de l'Espagne, et garantir l'intégrité de cette +monarchie; garantir à la maison de Bragance l'indépendance et +l'intrégrité du Portugal, de même que le royaume de Naples à Joachim, et +le royaume de Sicile à Ferdinand <span class="smcap">iv</span>. Quant aux autres objets de +discussion, notre cabinet proposait de les négocier sur cette base, que +chaque puissance garderait ce que l'autre ne pourrait lui ravir par la +guerre. Lord Castlereagh se contenta de répondre que si, par <i>dynastie +actuelle</i> de l'Espagne, il était question du frère du chef du +gouvernement français, et non de Ferdinand <span class="smcap">vii</span>, il lui était ordonné, +par son souverain, de déclarer franchement qu'il ne pouvait recevoir +aucune proposition de paix établie sur cette base. Il fallut en rester +là. Confus de ses ouvertures, notre cabinet, qui n'avait eu en vue que +d'amener la Russie à quelqu'acte de faiblesse, s'aperçut trop tard qu'il +avait imprimé à notre diplomatie un caractère de versatilité, de +mauvaise foi et d'ignorance.</p> + +<p>Comme tout se passait dans le secret du cabinet, ce qui déroutait le +plus les politiques, c'est qu'en France, et même en Russie, on gardait +encore, tout en faisant d'immenses préparatifs, les dehors de la bonne +intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur à +Paris, et Napoléon son ambassadeur à Saint-Pétersbourg; mais de plus, +Alexandre entretenait à Paris le comte de Czernitscheff, son diplomate +de confiance. Cet aimable Russe, au milieu des dissipations d'une cour +brillante et des mystères de plus d'une intrigue amoureuse +maladroitement voilée à dessein, ne négligeait pas une mission plus +secrète, plus mile à son maître. Secondé par des femmes, les unes +passionnées, les autres intrigantes, il faisait mouvoir des fils au +moyen desquels il pénétrait les vrais desseins de Napoléon pour +l'invasion de la Russie. Soupçonné sur l'objet secret de sa mission, il +était épié, surveillé, mais sans fruit. Enfin Savary finit par lui +décocher un homme attaché à la police, qui lui donne des renseignemens +faux et en tire de nouveaux indices qui aggravent la suspicion. Mais, à +la faveur de ses liaisons galantes, Czernitscheff est averti à temps; il +évite le piège, maltraite l'espion, et va se plaindre à Maret d'être en +butte à des procédés si outrageans. Ce jour-là même, l'empereur, +instruit de l'objet de sa démarche, se décide à lui faire communiquer +les rapports secrets qui l'inculpent. Czernitscheff sort triomphant de +cette épreuve par l'exposé de sa conduite et de ses motifs de plaintes. +La police reçoit l'ordre formel de ne plus le surveiller. Libre ainsi de +continuer ses explorations, il parvient à en remplir l'objet. Il avait +le plus grand intérêt à se procurer les états de mouvemens de l'armée +française; il y réussit à la faveur d'un commis du bureau des mouvemens, +appelé Michel. Une imprudence de ce commis, qui livrait ainsi le secret +des opérations de l'empereur, ayant donné l'éveil à la police, on le +suit et on l'arrête. Czernitscheff en est instruit sur l'heure, et il +s'éloigne de Paris en toute diligence, emportant des renseignemens +précieux. En vain on donne l'ordre par le télégraphe de se saisir de sa +personne; il a cinq à six heures d'avance; elles lui suffisent pour +s'échapper et franchir le Rhin. Il venait de passer le pont de Kehl +lorsque la transmission télégraphique, portant l'ordre de l'arrêter, +parvint à Strasbourg.</p> + +<p>La précipitation avec laquelle il avait quitté Paris, lui avait fait +négliger de brûler sa correspondance furtive, qu'il avait pris +l'habitude de cacher sous le tapis de sa chambre. Naturellement, elle +devint l'objet de perquisitions minutieuses qui amenèrent les agens de +police à la découverte des papiers de Czernitscheff. On y trouva d'abord +la preuve qu'il avait régné une grande intimité entre ce seigneur russe +et plusieurs dames de la cour de Napoléon, entr'autres la duchesse de +R..... Elle s'en tira, dit-on, en alléguant qu'elle avait agi de concert +avec son mari pour tâcher de pénétrer l'objet secret de la mission de +Czernitscheff. Parmi les papiers découverts, on trouva une lettre de la +main de Michel, accablante pour ce prévenu, qui paya sa trahison de sa +tête. La procédure fit ressortir un fait curieux, c'est que le cabinet +russe prévoyait même, à l'époque de l'entrevue d'Erfurt, la possibilité +d'une rupture avec la France. C'était alors que Romanzoff disait, pour +justifier sa politique complaisante, et en parlant de Napoléon: <i>Il faut +l'user</i>.</p> + +<p>Les circonstances de la fuite de Czernitscheff, bientôt connues dans les +salons, firent grand bruit, et cette affaire accéléra la rupture. Déjà +l'empereur, dont le départ était résolu, cherchant à obtenir quelque +popularité, visitait les divers quartiers de Paris, examinant les +travaux publics, et jouant des scènes préparées, soit avec le préfet de +Paris, soit avec le préfet de police, Pasquier. Il allait fréquemment +aussi à la chasse, affectant de paraître plus occupé de plaisirs que de +la grande entreprise qu'il méditait. Je le vis à Saint-Cloud où j'allai +lui faire ma cour, sans aucune intention de solliciter ni d'épier une +audience. L'aspect morne de cette cour, l'air soucieux des courtisans, +me parurent contraster avec l'assurance du chef de l'État. Jamais il +n'avait joui d'une santé plus parfaite; jamais je n'avais vu briller sur +son front, sur ses traits, dont les contours dessinaient l'antique, les +signes d'une plus grande vigueur d'esprit, d'une plus sûre confiance en +lui-même, puisée dans le sentiment profond de sa force. J'en éprouvai +une impression de tristesse involontaire, que je n'aurais pu définit si +les plus fâcheux pressentimens n'avaient assiégé mon esprit.</p> + +<p>Cependant le cabinet de Saint-Pétersbourg, soit qu'il eût réellement +l'intention d'employer tous les moyens de rapprochement, compatibles +avec l'indépendance de l'empire russe, soit qu'il n'ait eu en vue que de +se procurer des données positives sur les vraies intentions politiques +de Napoléon, donna l'ordre au prince Kourakin de faire connaître au +gouvernement français les bases d'un arrangement que son souverain +consentait à conclure. Ces bases étaient la délivrance de la Prusse, une +diminution de la garnison de Dantzick et l'évacuation de la Poméranie +suédoise. A ces conditions, le czar s'engageait à n'opérer aucun +changement aux mesures prohibitives contre le commerce direct avec +l'Angleterre, et à concerter avec le cabinet de France un système de +licences à établir en Russie.</p> + +<p>La note de Kouiakin demeura quinze jours sans réponse. Enfin le 9 mai, +jour du départ de l'empereur pour l'Allemagne, Maret demande à Kourakin +s'il a des pleins pouvoirs pour traiter; Kourakin répond que le +caractère d'ambassadeur dont il est revêtu doit suffire. Ne pouvant +obtenir qu'une réponse dilatoire, il requiert ses passe-ports, qu'on lui +refuse sous divers prétextes. On ne les lui expédie que de Thorn, le 20 +juin, manège oblique ayant pour objet de donner le temps à Napoléon de +passer le Niémen avec toutes ses forces, pour surprendre à Wilna son +auguste adversaire, avant qu'il ait pu recevoir de son ambassadeur la +moindre information.</p> + +<p>Le sort en est jeté; le Niémen est franchi par six cent mille hommes, +par la plus belle armée, la plus formidable qu'ait jamais pu rassembler +aucun des conquérans de la terre. Maintenant laissons Napoléon, laissons +cet illustre fou courir à sa perte; ce n'est pas son histoire militaire +que je raconte.</p> + +<p>Constatons l'état de l'opinion, au moment où traversant l'Allemagne et +s'arrêtant à Dresde, il attirait à lui les regards inquiets de vingt +peuples. Voyons d'abord ce qu'on en pensait dans ces mêmes salons de +Paris, dont il désirait tant le suffrage: on y laissait échapper des +vœux pour son abaissement et même pour sa chute, tant son agression +semblait inspirée par une ambition en délire. Dans les classes +intermédiaires et parmi le peuple, l'esprit public ne lui était pas plus +favorable. Toutefois, le mécontentement n'y était point hostile. On +aurait voulu garantir Napoléon de ses propres excès, et le contenir dans +de plus justes bornes.</p> + +<p>Quelques personnes s'imaginaient qu'une résistance combinée de ses +maréchaux et de l'armée, finirait pas régler ses déterminations et le +maîtriser lui-même. C'était bien peu connaître le prestige de la guerre +et les habitudes des camps. J'avais été à portée de m'assurer qu'il +n'était jamais sorti de la tête d'aucun général mécontent, la moindre +vue politique propre à nous garantir des abus de la victoire ou des +dangers d'un désastre.</p> + +<p>Il y avait d'ailleurs, au fond de tout cet esprit désapprobateur, un +sentiment qui prévalait: celui d'une vive attente, d'une curiosité +inquiète sur l'issue de l'expédition gigantesque de l'homme +extraordinaire dont l'ambition dévorait les siècles. On admettait assez +généralement qu'il resterait vainqueur et maître de la terre.</p> + +<p>Quant aux têtes politiques, en considérant la destruction de la Pologne +d'une part, et les empiétemens de la révolution de l'autre, ils voyaient +l'Allemagne entre deux débordemens: celui des Français à l'Occident, et +à l'Orient celui des Russes. C'étaient ceux-ci que Napoléon voulait +refouler sur les glaces du pôle, ou dans les <i>stèpes</i> de l'Asie. Cet +homme, que rien ne pouvait arrêter, qui entraînait à sa suite la moitié +des soldats de l'Europe, et dont les ordres étaient exécutés +ponctuellement dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de +latitude et trente degrés de longitude, cet homme qui débordait en +Russie, allait jouer sa fortune et l'existence de la France.</p> + +<p>En proclamant la guerre, en s'élançant au-delà du Niémen, il s'écrie par +une inspiration feinte: «La fatalité entraîne les Russes, que les +destins s'accomplissent!» Plus calme, son adversaire, qui n'ose +l'attendre à Wilna, recommande à ses peuples de défendre la <i>patrie et +la liberté</i>. Quel constrate contraste entre les deux pays, entre ces +deux adversaires et leur langage!</p> + +<p>D'abord la retraite forcée des Russes, qui, partout les plus faibles et +les moins aguerris, cherchent à éviter le choc; et la dévastation du +territoire qu'ils opèrent systématiquement, sont regardés comme deux +grandes mesures de guerre, résultat d'un plan arrêté pour attirer +Napoléon au fond de l'Empire.</p> + +<p>Mais l'imagination s'effraie bientôt, quand, après un furieux combat, +Napoléon dépasse Smolensk, seul boulevard de la Russie sur les +frontières de la Pologne, contre l'avis de la majorité de ses maréchaux, +et au mépris de l'espèce d'engagement qu'il a contracté à Paris envers +son propre conseil. On s'inquiète, quand on le voit s'avancer sur la +ligne de Moscou sans hésitation, affrontant tous les hasards, ne +calculant ni le caractère de ses ennemis, ni les dispositions de +l'Europe impatiente du joug, ni le temps, ni les distancés, ni l'àpreté +du climat.</p> + +<p>Enflé du gain de la plus sanglante bataille de nos temps modernes, où +cent mille soldats sont sacrifiés à l'ambition d'un seul homme<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, et +nullement ému du pénible et douloureux aspect de ses bivouacs, Napoléon +croit enfin pouvoir opérer la destruction d'un vaste et puissant Empire, +comme il a improvisé jadis la chute des républiques de Gênes, de Venise +et de Lucques.</p> + +<p>Les Russes se retirent armés de torches: ils ont brûlé Smolensk, +Dorigobni, Viazma, Ghiat, Mojaïsk, et il s'imagine qu'ils vont lui +réserver Moscou. L'incendie de cette belle capitale en le désabusant +trop tard, vint éclairer la France de ses lueurs sinistres: la sensation +fut profonde. J'y vis, hélas! se réaliser mes pressentimens; j'y vis un +but: celui d'enlever au vainqueur un gage, et au vaincu un motif pour +conclure la paix.</p> + +<p>Que fait Napoléon, témoin de ce grand sacrifice national? Il campe +quarante jours sur les cendres de Moscou, dans la contemplation de sa +vaine conquête, ne doutant pas de clore la campagne par des +négociations, ne soupçonnant pas même la réunion ordonnée sur Borisow, à +cent lieues sur ses derrières de deux armées russes: l'une partie du +golfe de la Livonie, l'autre de la Moldavie. Il ignorait peut-être que +la Russie, sans un seul allié à l'ouverture de la campagne, venait de +signer coup sur coup trois traités d'union: avec la Suède, l'Angleterre +et la régence de Cadix.</p> + +<p>Dans l'intervalle a eu lieu l'entrevue d'Abo entre l'empereur Alexandre +et Bernadotte, en présence de lord Cathcart, entrevue où a été fait le +premier appel à Moreau qu'on voudrait opposer à son persécuteur, à celui +qu'on signale comme l'oppresseur de l'Europe. On lui a livré le cadavre +de Moscou, et il ne comprend pas encore un système de guerre qui est +hors de sa stratégie. Pendant vingt-deux jours il attend une +démonstration suppliante de l'empereur de Russie, dont le cabinet se +joue de ses pourparlers et de ses négociateurs. Aveugle en Espagne, +Napoléon reste tel à Moscou. Des dispositions prudentes rentraient trop +dans un ordre méthodique dont il avait horreur.</p> + +<p>Il se met enfin en retraite, mais quand l'heure fatale a sonné; il se +met en retraite, et, le jour même de l'évacuation tardive de Moscou, le +23 octobre, éclate à Paris la conspiration Malet, si humiliante pour le +chef de l'État, pour ses suppôts, pour sa police; conspiration qui le +met lui-même à deux doigts de perdre l'Empire pour avoir voulu +satisfaire la vanité de dater quelques décrets de Moscou.</p> + +<p>La conspiration Malet n'a pas été comprise. Malet n'était pas un fou, +c'était un audacieux.</p> + +<p>Peu connu comme général, il fut d'abord compromis en 1802 dans la +conspiration dite <i>du Sénat</i>, dont Bernadotte était l'âme, M<sup>me</sup> de +Staël le foyer et lui l'agent principal, conspiration pour laquelle je +fus dénoncé moi-même comme complice par le préfet de police, Dubois. Il +fallut bien en porter toute la culpabilité sur Malet. On le mit en +prison. Rendu à la liberté lors de l'amnistie du sacre, il fut employé +en 1805 à l'armée d'Italie; là et à son retour il ourdit de nouvelles +trames contre l'empereur, compromit tantôt Brune, tantôt Masséna, et +finit en 1808 par être jeté dans le donjon de Vincennes. Ce fut dans +l'ombre de cette prison, qu'il trama sa conspiration double, qui devait +rallier les opposans de tous les partis au gouvernement de l'empereur. +Mais toute la conspiration n'était pas dans la tête de Malet<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>. La +pensée en était royaliste et l'exécution républicaine. En effet, aucun +succès n'était possible que par l'accord des deux opinions extrêmes, que +cimentait une haine commune et un besoin mutuel de renverser +l'oppresseur pour rétablir les libertés publiques. Tout était opportun +pour les conjurés dans la plus hardie des entreprises. Du moment que le +mode d'exécution ne dépendait que d'un homme seul, et que cet homme +était sûr, plein de résolution, de courage, toutes les conditions pour +la probabilité du succès étaient remplies. Le reste était livré aux +chances du hasard. Essayons de le démontrer; et d'abord voyons dans +quelles mains le pouvoir était délégué dans l'absence de l'empereur. +Sans aucun doute, l'archichancelier Cambacérès en était le dépositaire: +homme lâche et flétri, vrai sycophante. Parmi les ministres, un seul se +gonflait parce qu'il tenait la police, qui, pour lui, restait muette de +révélations. Mais cet homme, roide officier de gendarmerie, était nul en +politique et en affaires d'état. Venait, en seconde ligne, Pasquier, +préfet de police, excellent magistrat pour statuer sur les boues et les +lanternes, pour régler la police des marchés, des jeux, des courtisanes, +mais vide de sens et chargé de paroles; nul quant au tact et à +l'investigation: voilà pour le civil. Passons au militaire: le pouvoir +du sabre résidait dans la personne d'Hullin, commandant de Paris, épais +soldat, mais ferme, quoique tout aussi engourdi, tout aussi gauche en +politique. Ajoutons que l'exercice de l'autorité étant devenu pour les +principaux fonctionnaires une sorte de mécanisme, hors de là, ils +n'apercevaient plus rien que l'obéissance passive; ajoutons que +l'impératrice Marie-Louise résidait à St.-Cloud; qu'il n'y avait alors, +dans la garnison de Paris, aucune de ces vieilles troupes fanatisées, +qui, au nom de l'empereur, auraient mis tout à feu et à sang; qu'on les +avait remplacées par des cohortes organisées nouvellement, et la plupart +commandées par d'anciens officiers patriotes; ajoutons enfin que, chez +les hauts fonctionnaires, l'inquiétude sur le dénouement de l'expédition +moscovite commençait à ébranler la sécurité. Or, Paris, comme on le +voit, pouvait, à la suite d'un habile et vigoureux, coup de main, rester +au premier occupant. L'extrème éloignement de l'empereur, l'irrégularité +et l'interruption fréquente des courriers, en aggravant les inquiétudes, +et en préparant les esprits, permettaient de calculer toutes les chances +à qui saurait oser dans un moment de stupeur et d'effroi. <i>L'empereur +est mort</i>; un décret du Sénat abolit le gouvernement impérial, un +gouvernement provisoire le remplace, tel fut le pivot de la conjuration +dont le moteur et le chef était Malet. Lui-même avait fabriqué le +sénatus-consulte portant abolition du gouvernement impérial.</p> + +<p>Mais, vous le voyez, dira-t-on, il n'y avait pas de décret du Sénat; il +n'y avait pas de gouvernement provisoire, l'empereur était plein de +vie, et la conjuration n'avait pour base qu'une fiction. Or, comment +Malet aurait-il pu l'accomplir en supposant même qu'il fût resté maître +de Paris?</p> + +<p>Il n'y avait pas de décret du Sénat, dites-vous; mais êtes-vous bien sûr +qu'il n'y eût pas dans le Sénat un noyau d'opposition qu'on eût pu faire +agir <i>selon les circonstances</i>? Je pose en fait que, sur cent trente +sénateurs, près de soixante<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> qui, d'ordinaire, marchaient sous la +direction de M. de Talleyrand, de M. de Semonville et sous la mienne, +auraient secondé toute révolution, dans un but salutaire, à la seule +manifestation de l'accord de cette triple influence. Or, une telle +coalition n'était ni improbable, ni impraticable.</p> + +<p>Cette possibilité explique la création d'un gouvernement provisoire +éventuel, composé de MM. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le +général Moreau, le comte Frochot, préfet de la Seine, et un cinquième +qu'on n'a pas nommé. Eh bien! ce cinquième, c'était M. de Talleyrand, et +je devais moi-même remplacer le général Moreau absent, dont le nom était +là, soit comme pierre d'attente, soit pour satisfaire ou diviser +l'armée.</p> + +<p>Quant à Malet, instrument précieux, il eût cédé de son propre mouvement +le commandement de Paris à Masséna, qui, ainsi que moi, vivait alors +dans la retraite et dans la disgrâce.</p> + +<p>Mais, répondez, dira-t-on, à cette dernière et plus forte objection? +L'empereur était plein de vie. Sans doute, mais souvenez-vous comment +s'opéra la révolution impériale qui renversa Néron (sans que je veuille +pourtant comparer les deux personnages). Elle se fit à l'aide de faux +bruits et d'alarmes par un sénat servile et tout-à-coup déchaîné. Au +moment où Malet fit son coup de main, où était Napoléon? Il évacuait +Moscou; il commençait sa désastreuse retraite, qui n'était que +pressentie, mais qui, une fois dévoilée, aurait décidé la défection, si +quinze à vingt personnes considérables eussent remplacé, au pouvoir et +au nom <i>du salut de la France</i>, les premiers moteurs de la conjuration. +Songez que déjà les courriers et les bulletins étaient interrompus; que +les vingt-six et vingt-septième bulletins, annonçant l'évacuation et la +retraite, sous la date du 23 octobre, ne furent suivis que par le +vingt-huitième qui porte la date du 11 novembre; or, il y eut plus de +quinze jours d'interruption; ils auraient suffi pour assurer le triomphe +d'une trame dont les ramifications resteront long-temps inconnues. +Pendant un mois, on n'allait apprendre qu'une suite continuelle de +désastres, dont la connaissance seule pouvait alors fermer à jamais les +portes de la France à l'empereur. Cru mort dans les premiers momens, il +n'aurait ressuscité que pour être frappé d'un décret de déchéance. +Jamais une époque plus propice ne s'était encore présentée pour opérer +le renversement de sa dictature militaire; jamais il n'eût été plus +facile d'établir les prémices d'un gouvernement qui nous eût réconciliés +avec nous-mêmes et avec l'Europe. Admettez-en la supposition: à combien +de calamités nouvelles la France n'aurait-elle pas été soustraite?</p> + +<p>A présent examinons quelles furent les causes qui firent échouer Malet, +au milieu même de son triomphe. Le dirais-je? c'est pour avoir réglé +ses moyens d'exécution sur une base trop largement philantropique. +Expliquons-nous. Malet, républicain, tenant de même que Guidal et +Lahorie, devenus ses complices, à la société secrète des Philadelphes, +craignit avec raison de faire revivre l'appréhension du retour de ces +jours de sang et de deuil dont la France conservait une juste horreur. +Cette considération morale l'emporta sur tout autre considération plus +décisive, et au lieu de tuer sur-le-champ Savary, Hullin et les deux +adjudans, Doucet et Laborde, meneurs de l'état-major, Malet crut pouvoir +se borner à la mesure de leur arrestation sans effusion de sang. Elle +lui réussit d'abord à l'égard de la police, qui se trouva désorganisée +dès que Savary et Pasquier se laissèrent surprendre et traîner +honteusement en prison. Mais quand la résistance d'Hullin eut forcé +Malet de tirer ses pistolets, son hésitation le perdit, ne pouvant faire +feu à la fois sur Hullin et sur Laborde. Ce dernier, resté libre, eut le +temps de rallier quelques hommes à lui, et se jetant sur Malet, le +désarma, l'arrêta et fit évanouir la conjuration. Malet mourut avec +sang-froid, emportant le secret d'un des plus hardis coups de main que +la grande époque de notre révolution légue à l'histoire.</p> + +<p>La facilité avec laquelle cette surprise du pouvoir s'était effectuée, +semblait un indice qu'elle n'était pas inattendue. Tout était prêt à +l'Hôtel-de-Ville pour l'installation du gouvernement provisoire. Pâle, +tremblant, jusqu'à dix heures du matin, l'archichancelier, en proie aux +plus vives alarmes, croyait tantôt qu'on allait venir le tuer, tantôt +qu'il partagerait au moins le cachot de Savary. Quant au peuple, il ne +fit rien, il est vrai, pour le succès d'une entreprise, d'abord +enveloppée des ombres de la nuit, mais il la secondait par cette force +d'inertie toujours contraire aux mauvais gouvernemens. Enfin, quoique +déjoué, ce complot frappa au cœur la dynastie de Napoléon, en révélant +un funeste secret pour son fondateur, pour sa famille, pour ses +adhérens: c'est que son établissement politique finirait avec sa +personne.</p> + +<p>Ce fut à Smolensk, du 14 au 16 novembre, que l'empereur, au milieu des +angoisses de sa retraite, reçut le premier avis de la conjuration et de +la prompte exécution de ses auteurs. Il en fut troublé. «Quelle +impression cela va faire en France!» dit-il. Savary et Cambacérès lui +mandaient qu'il eût à surveiller l'armée, où il s'ourdissait des trames +contre sa vie. Aussitôt des précautions inusitées sont prises; on forme +un escadron sacré des officiers les plus dévoués, dont on confie à +Grouchy le commandement; mais cette cavalerie d'élite est bientôt +entraînée dans la dissolution générale. Soupçonneux à l'excès de tout ce +qui menace son trône, Napoléon songe bien plus à le garantir qu'à sauver +les débris de son armée, dont il précipite la retraite. Grâce à +l'inhabile poursuite de Kutusow, il dérobe trois marches aux Russes, +arrive sur la Bérézina, trompe les généraux de l'armée de Moldavie, et, +sous la protection d'un désastre immense, gagne la rive opposée. Mais +toute l'armée se débande; on ne voit plus çà et là que des spectres +errans qui succombent aux rigueurs du froid, de la fatigue et de la +misère. Napoléon, décidé à terminer en fugitif une expédition qui va le +rabaisser comme général et lui ravir sa réputation d'homme d'état, fuit +en traîneau, ne se confiant qu'au dévouement de Caulaincourt; il se +dirige en toute hâte et furtivement sur Paris, où tout le fait trembler +pour la perte de sa couronne. A Varsovie, lui-même révèle à son +ambassadeur sa position et l'état de son âme par ces paroles si connues: +«Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas.» Toujours frappé de la +crainte de ne pouvoir regagner la France, il cherche à surmonter le +péril par la rapidité de sa fuite, en traversant toute l'Allemagne et +toujours incognito. En Silésie, on le voit au moment d'être retenu par +les Prussiens; à Dresde, il n'échappe à un complot pour l'enlever que +par le seul motif que lord Walpole, à Vienne, n'ose en donner le signal.</p> + +<p>Et comme si la fortune eût voulu l'éprouver jusqu'au bout, il rentre au +palais des Tuileries, le 18 décembre, le lendemain de la publication de +son vingt-neuvième bulletin, qui porte le deuil dans toutes les +familles. Mais c'est de sa part un nouveau piége offert au dévouement et +à la crédulité d'une nation généreuse, qui, toute consternée, croit que +son chef, corrigé par les revers, est prêt à saisir la première occasion +favorable de ramener la paix et d'asseoir enfin le fondement du bonheur +général. C'est ainsi que la France se prépare aux plus grands +sacrifices pour le soutien d'un homme qui n'a réussi qu'à fouler les +cendres de Moscou, à porter le ravage dans une vaste étendue de +territoire qu'il laisse jonché de cent cinquante mille cadavres de ses +sujets ou alliés, abandonnant un nombre plus considérable de +prisonniers, toute son artillerie et tous ses magasins. De quatre cent +mille soldats qui ont franchi le Niémen, à peine, cinq mois après, +trente mille repassent le fleuve, parmi lesquels les deux tiers n'ont +pas vu le Kremlin.</p> + +<p>Cependant Napoléon paraît d'abord bien moins préoccupé de la perte de +son armée, que de la conspiration qui vient de révéler un secret fatal, +celui de la fragilité des fondemens de son Empire. Tourmenté de la +prévoyance qu'on a de sa mort, son front soucieux reste chargé de +nuages; la conspiration est l'objet de ses premiers discours, de ses +premières enquêtes. Il s'enferme avec Cambacérès, et le scrute dans un +long entretien secret; puis il mande Savary, qu'il accable de questions +et de reproches; il reçoit plusieurs membres de son conseil, et paraît +toujours occupé de la conjuration, tandis qu'il trouve ses ministres, +ses agens dans la terreur.</p> + +<p>Mais sa police, intéressée à isoler la trame, soutient que tout le +complot était dans la tête de Malet; telle est aussi l'opinion de +Cambacérès, du ministre de la guerre et des conseillers intimes, qui +fortifient Napoléon dans l'idée que le plus grand danger pour lui et +contre lequel il doit se prémunir réside dans les souvenirs de la +république. Furieux contre le préfet de la Seine, adepte du tribun +Mirabeau, et qu'on a vu fléchir devant les conjurés, il éclate contre +les <i>magistrats pusillanimes</i>, qui, dit-il, «détruisent l'empire des +lois et les droits du trône. Nos pères avaient pour cri de ralliement: +<i>le roi est mort: vive le roi</i>! Ce peu de mots, ajoute Napoléon, +contient les principaux avantages de la monarchie.» Tous les corps de +l'État viennent aussitôt protester de leur fidélité présente et future. +L'orateur du Sénat, Lacépède, qualifiant son corps de <i>premier Conseil +de l'empereur</i>, ajoute bien vîte: «dont l'autorité n'existe que lorsque +le monarque la réclame et la met en mouvement.» Cette allusion au +mobile, dont s'était servi Malet, frappa les sénateurs. Dans sa réponse +au Conseil d'état, Napoléon, attribuant à l'<i>idéologie</i> (métaphysique +ténébreuse) tous les malheurs qu'<i>a éprouvé la belle France</i>, s'efforça +de flétrir la philosophie et la liberté. Il ne vit pas qu'en cessant de +continuer la révolution et ses principes, il cessait d'y trouver aide et +appui; et qu'en préconisant les maximes de la légitimité monarchique, il +rouvrait aux Bourbons les voies fermées par la révolution. Et pourtant, +dans les grandes crises, les Bourbons occupaient sa pensée. Outre ce que +j'avais vu et entendu de lui à cet égard, j'eus alors connaissance du +trait suivant. Ney, en me racontant les désastres de la retraite, et +faisant ressortir la fermeté de sa conduite militaire en opposition avec +l'imprévoyance et la stupeur de Napoléon, ajouta qu'il avait remarqué en +lui une sorte d'égarement. «Je le crus fou, me dit Ney, quand, frappé de +son désastre, au moment de nous quitter, il nous dit, comme un homme qui +se croyait sans ressources: <i>Les Bourbons s'en tireraient</i>.» Propos dont +le sens échappait à Ney, incapable de combiner deux idées politiques.</p> + +<p>Or, il s'agissait pour Napoléon de faire prévaloir la <i>quatrième +dynastie</i> sur la <i>troisième</i>, et de surmonter la crise. Aussi vit-on +tous les corps de l'État occupés à résoudre une nouvelle question de +droit public, d'après l'impulsion du cabinet, d'après les premières +paroles échappées au maître. «Je vais, leur dit-il, réfléchir sur les +différentes époques de <i>notre</i> histoire.» Aussitôt chacun songe aux +moyens d'assurer l'hérédité. Tous les orateurs s'empressent de +développer la doctrine nouvelle; on ne parle plus que d'hérédité, de +droits légitimes; c'est le thème de tout les discours d'apparat. Il +faut, dit-on, couronner le roi de Rome sur la demande expresse du Sénat, +et qu'un serment solennel unisse d'avance l'Empire à l'héritier du +trône.</p> + +<p>Voilà sur quel mobile prétendait s'appuyer l'homme qui, redevable à la +révolution d'une vaste puissance dont il venait de détruire la magie, +reniait cette même révolution et s'isolait d'elle. Il sentait pourtant +toute l'instabilité d'un trône qui ne s'appuyait que sur l'épée.</p> + +<p>Pendant qu'il se gendarmait contre les hommes et les principes de la +révolution, je lui revins à l'esprit, moi, contre lequel il avait +nourri tant de soupçons et d'inquiétudes. D'ailleurs, pouvait-il me +pardonner mes avertissemens désapprobateurs et ma prévoyance importune? +On m'avertit que j'avais été de sa part l'objet d'une sourde enquête au +sujet de la tentative de Malet; mais que tous les rapports sur mon +isolement et ma circonspection s'étaient trouvés unanimes. Ne pouvant +m'atteindre, il me frappa dans mon ami, M. Malouet, ne lui pardonnant +pas de m'avoir visité ouvertement dans ma disgrâce, doublement inquiet +de cette franche alliance d'un patriote de la révolution avec un +royaliste patriote, et irrité, en dernier lieu, de l'esprit d'opposition +qu'apportait Malouet dans les discussions de son conseil sur tant de +mesures outrées, vexatoires. Éloigné du Conseil d'état, Malouet fut +exilé à Tours, où il alla vivre en sage, moins sensible à la rigueur +dont il était l'objet, qu'aux maux de la patrie. Sa disgrâce fut pour +moi un nouvel indice qu'il fallait persister dans la même réserve +vis-à-vis d'un gouvernement qui, dans son désespoir, pouvait en frappant +dépasser toutes les bornes.</p> + +<p>Déjà son pouvoir était chancelant, et des yeux exercés apercevaient les +élémens de sa destruction. Mais secondé par ses conseillers intimes, +Napoléon fit usage de tous les artifices susceptibles de pallier nos +désastres, et de nous dérober leurs invincibles conséquences. Il réunit +toute la phalange de ses adulateurs, devenus ses organes; il les +endoctrina, et tous de concert attribuèrent à la seule rigueur des +élémens la perte de l'armée, la funeste issue de la campagne. A force de +déceptions, ils accréditent, et tous les échos répètent, que tout peut +se réparer si la nation se montre grande et généreuse; que de nouveaux +sacrifices ne doivent rien lui coûter pour la conservation de son +indépendance et de sa gloire. L'esprit public est travaillé par des +adresses mendiées auprès des chefs de cohortes des premiers bans de +gardes nationales, qui réclament de marcher à l'ennemi, hors de la +France, et aussi par les offres des départemens et des communes, de +fournir des cavaliers, offres commandées par l'administration elle-même. +Napoléon cherche en même temps à se faire des créatures, à soutenir des +affections chancelantes; il distribue de secrètes largesses, qu'il tire +de ses propres trésors; il en a déjà soustrait près de cent millions +pour les dépenses de la guerre de Russie. Cette fois, il va y puiser à +pleines mains, soit pour se créer une nouvelle armée, soit pour payer à +des ministres de certains cabinets des subsides secrets afin de les +maintenir dans sa politique. C'était dans ses trésors qu'il trouvait une +armée de réserve.</p> + +<p>En attendant, il tenait des conseils privés où étaient appelés +Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, Champagny, Maret et Caulaincourt. Maret, +qui venait de Berlin, assura qu'il avait reçu des ministres de Prusse et +du roi lui-même, les plus fortes protestations qu'ils persévéreraient +dans notre alliance; il ajouta que tout devait concourir à rassurer +l'empereur sur les affaires du Nord. Soit que Maret fût de bonne foi, +soit que tout fût concerté afin d'aiguillonner le conseil qui penchait +pour les voies de négociations, Napoléon, affectant aussi plus de +confiance, dit qu'il pouvait compter sur l'Autriche, et, selon toute +apparence, sur la Prusse; or, que rien n'était alarmant dans sa +position; que d'ailleurs il retrouvait son frère Joseph à Madrid et les +Anglais rejetés en Portugal; qu'en outre, il avait déjà sous les armes +cent cohortes et la levée anticipée des conscrits de 1813. Il décida que +la guerre d'Espagne et celle du Nord seraient menées de front.</p> + +<p>D'un autre côté, le contenu de la correspondance d'Otto<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> commençait à +percer; on savait que lord Walpole avait fait à l'Autriche les offres +les plus brillantes; qu'il avait présenté l'Allemagne prête à se +soulever, et la France à la veille d'une révolution. Otto ajoutait qu'il +fallait s'attendre à la défection de l'Autriche. Mais ce cabinet, +instruit bientôt que Napoléon avait ressaisi le pouvoir, qu'il faisait +de nouveaux armemens, qu'il n'y avait dans l'intérieur aucune apparence +de crise, se hâta de dépêcher à Paris le comte de Bubna. Otto changeant +aussi de langage, ses lettres furent d'accord avec les assertions de +l'Autriche, qui n'aspirait, disait-elle, qu'à intervenir comme alliée +pour une pacification générale.</p> + +<p>Plein de confiance, Napoléon fait parler officiellement son <i>Moniteur</i>; +à l'en croire: «L'Autriche et la France sont inséparables, aucune +puissance du continent ne s'éloignera de lui; d'ailleurs, quarante +millions de Français ne craignent rien»... Si l'on veut savoir, +ajoute-t-il, les conditions auxquelles je pourrais souscrire à une paix +générale, il faut lire la lettre que le duc de Bassano a écrite à lord +Castlereagh avant l'ouverture de la campagne de Russie.» Cela voulait +dire qu'il consentait, comme s'il n'avait éprouvé aucun revers à Moscou, +à laisser la Sicile à Ferdinand <span class="smcap">iv</span>, et le Portugal à la maison de +Bragance, mais qu'on n'eût à lui demander aucun autre sacrifice.</p> + +<p>Arrive la nouvelle de la défection du corps prussien d'Yorck. «Ce qui +suffisait hier ne suffit plus aujourd'hui,» s'écrie Napoléon; et tous +ses conseillers voient à l'instant même tout le parti qu'ils peuvent +tirer d'un pareil événement. Maret fait un rapport rempli, selon +l'usage, d'invectives contre le gouvernement britannique, et conclut par +proposer une levée de trois cent cinquante mille hommes. Regnault court +demander au Sénat, au nom de l'empereur, les jeunes Français des cent +cohortes auxquels on a donné l'assurance de n'être occupés qu'à des jeux +militaires dans l'intérieur: un sénatus-consulte les met à la +disposition du gouvernement.</p> + +<p>On convoque le Corps législatif pour qu'il vote les impôts.»La paix, dit +Napoléon, dans son discours d'ouverture, est nécessaire au monde; mais +je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme à la <i>grandeur</i> de +mon Empire.» Rien de plus pompeux que l'exposé de sa situation présenté +par le ministre de l'intérieur Montalivet; tout prospère: population, +agriculture, manufactures, commerce, instruction publique, marine même. +Vient ensuite la présentation du budget par le comte Molé, conseiller +d'état, et ici le digne élève de Fontanes, émerveillé de tant de belles +choses, s'écrie en terminant: «Il suffit, pour produire tant de +merveilles, de douze ans de guerre et d'un seul homme!» Et aussitôt onze +cent cinquante millions sont mis sans discussion à la disposition de ce +seul homme.</p> + +<p>Il avait mis aussi au premier rang des affaires urgentes l'accommodement +de ses différends avec le pape, qui, depuis le mois de juin, était +relégué au château de Fontainebleau. Sous prétexte d'une partie de +chasse, Napoléon court lui arracher un nouveau concordat qui le +dépouillait du temporel, mais que le saint vieillard rétracte presque +aussitôt; et la chose religieuse s'envenime de plus en plus.</p> + +<p>La défection ouverte de la Prusse ne laissa bientôt plus aucun doute sur +les progrès de la coalition. Frédéric-Guillaume, quittant Berlin tout à +coup, s'était mis en fuite sur Breslaw, protégé par la bonhomie de notre +ambassadeur, Saint-Marsan, et en quelque sorte sous l'égide d'Augereau, +qui s'était humanisé. Rien de plus bénins que nos généraux, nos +ambassadeurs depuis nos désastres. A la nouvelle que le roi de Prusse +lui est échappé, Napoléon regrette de ne l'avoir pas traité comme +Ferdinand <span class="smcap">vii</span> et comme le pape.»Ce n'est pas la première fois, dit-il, +qu'en politique la générosité est un mauvais conseiller.» Lui, généreux +envers la Prusse!</p> + +<p>Cependant le reflux de la guerre, parti des ruines de Moscou, marchait +avec rapidité vers l'Oder et vers l'Elbe. Eugène, qui avait rallié +quelques milliers d'hommes, s'était retiré successivement sur le Wartha, +l'Oder, la Sprée, l'Elbe et la Saale. L'insurrection allemande, excitée +par les sociétés secrètes, se propageait de ville en ville, de village +en village, et le nombre des ennemis de Napoléon grossissait chaque +jour. Comment compter sur nos alliés? La défection de la Prusse nous en +faisait prévoir bien d'autres. Voulant faire face à tout, Napoléon +ordonne de mettre en disponibilité la conscription de 1814. Le voilà +comme le dissipateur, dévorant d'avance son revenu d'hommes. Il rêve +encore, avec ses familiers, une armée de mille bataillons, offrant un +effectif de huit cent mille hommes et de quatre cents escadrons ou cent +mille chevaux; en tout un million de soldats à défrayer. Il se berce de +cette imposante chimère, et déjà ses ministres demandent un supplément +de trois cents millions.</p> + +<p>D'un autre côté, cent soixante mille conscrits errent dans les +campagnes, fuyant leurs drapeaux, et protégés par le mauvais esprit des +provinces. Napoléon redoute cette rébellion sourde à la loi militaire, à +laquelle il ne manquera bientôt que des chefs tous prêts quand il en +sera temps. Que fait-il? Par la plus astucieuse des combinaisons, il +enveloppe dans une formation de gardes-d'honneur dix mille jeunes gens +tirés des familles les plus riches et les plus illustres; ce sont autant +d'otages destinés à garantir la fidélité de leurs parens.</p> + +<p>La médiation de l'Autriche ne faisant aucun progrès, Napoléon essaie de +nouveau une négociation directe avec le ministère anglais; il lui envoie +le banquier Labouchère, qui, cette fois, n'est pas plus écouté que de +mon temps. De son côté, la Prusse, qui vient de s'allier avec la Russie, +fait proposer un armistice, moyennant que Napoléon se contentera de la +ligne de l'Elbe, et fera la cession de toutes les places de l'Oder et de +la Vistule. Dans notre cabinet, un parti s'obstinait à soutenir que la +paix était encore possible; M. de Talleyrand disait qu'on était toujours +le maître de ne pas se battre; Lebrun et Caulaincourt étaient d'avis +également de prendre la Prusse au mot, et de négocier. Mais comment +décider Napoléon à livrer des forteresses? Il ne peut se résoudre à rien +céder par négociation. «Qu'on me prenne, disait-il, mais je ne veux rien +donner.»</p> + +<p>Il fait dire à ses journaux: «l'Espagne est à la dynastie française; +aucun effort humain ne peut l'empêcher.» Instruit, le 31 mars, que les +Russes ont commencé à passer l'Elbe, il dit lui-même, par l'organe de +ces mêmes journaux: «Que des batteries ennemies, placées sur les +hauteurs de Montmartre, ne l'amèneraient pas à céder un pouce de terre.»</p> + +<p>Et pourtant il recevait de tous côtés des conseils pacifiques et des +avis utiles.</p> + +<p>J'étais piqué de voir M. de Talleyrand rentré, sinon en grâce, du moins +rappelé dans les conseils, tandis que je restais dans l'oubli et dans la +défaveur; j'en sentais le motif, qui tenait à l'impression qu'avait +laissé, dans l'esprit de l'empereur, le complot Malet, auquel on avait +donné, avec affectation, une couleur républicaine et libérale; je +pouvais aussi l'imputer à mes représentations contre la guerre de +Russie. Persuadé pourtant que tôt ou tard mes conseils seraient +réclamés, je crus en hâter le terme par une nouvelle démarche. Je +n'ignorais pas qu'on répandait clandestinement une déclaration de Louis +<span class="smcap">xviii</span> au peuple Français, datée de Hartwell, le 1<sup>er</sup> février, où le +Sénat était appelé <i>à être l'instrument d'un grand bienfait</i>; je savais +que l'empereur avait connaissance de cette pièce, dont on pouvait +contester l'authenticité, n'ayant encore donné lieu, en Angleterre, à +aucune remarque ni discussion publique. Je m'en procurai une copie, que +je lui adressai, en la lui certifiant.</p> + +<p>Je lui exposais, dans ma lettre, que ses triomphes avaient endormi le +faubourg St.-Germain, et que ses revers le réveillaient; qu'ils +opéraient un grand changement dans l'opinion de l'Europe; que déjà même +en France l'esprit public s'altérait; que les partisans de la maison de +Bourbon étaient aux aguets; qu'ils se réorganiseraient secrètement dès +l'instant où la puissance du chef de l'Empire perdrait de ses prestiges; +que la lassitude de la guerre était le sentiment le plus général et le +plus profond; qu'il ne fallait rien moins que celui de l'honneur +national pour faire sentir la nécessité de conquérir la paix par une +nouvelle campagne, où nous nous présenterions tous armés, pour appuyer +des négociations si impatiemment attendues; que, pour notre salut et +pour le sien, il était urgent qu'il fît la paix ou qu'il rendît la +guerre nationale; que trop de confiance dans l'alliance autrichienne +pouvait le perdre; qu'il fallait faire un pont d'or à l'Autriche et lui +rendre bien vite tout ce qu'on ne pourrait plus lui refuser; que, du +reste, je ne croyais pas que le comte Otto fût l'homme qui convînt dans +une telle complication d'intérêts politiques, et en présence d'un +diplomate tel que M. de Metternich; j'indiquai M. de Narbonne comme seul +capable de pénétrer les vraies intentions de l'Autriche, dont l'allure +était si équivoque.</p> + +<p>Ce ne fut qu'après quinze à vingt jours que j'eus la preuve sans +réplique, par l'envoi de M. de Narbonne à Vienne, que ma lettre avait +produit son effet; je n'en voulais pas davantage, et je ne m'étais pas +attendu à plus; le reste devait venir tôt ou tard. J'étais sûr du crédit +et de la faveur de M. de Narbonne, dont la mission était d'une grande +importance.</p> + +<p>Du reste, qu'on ne s'étonne pas si, au moment où la Prusse obtenait la +levée en masse des peuples d'Allemagne derrière la ligne des armées de +la confédération du Nord; si, au moment où elle présentait la délivrance +de la patrie allemande comme le but de la guerre, Napoléon s'ôtait +volontairement la meilleure défense, celle d'une guerre nationale. Il +savait bien qu'il ne pourrait en obtenir l'élan qu'en rappelant à lui +l'opinion, qu'en faisant à nos libertés des concessions faciles à tout +autre, mais qui lui auraient coûté plus que la vie, puisqu'elles +auraient blessé son orgueil et mis un frein à sa puissance; j'étais donc +sûr qu'il ne s'y prêterait pas davantage, que de rendre à la Prusse les +places de la Vistule et de l'Oder, et à l'Autriche le Tyrol et +l'Illyrie. Napoléon crut parer à tout par la formation d'une nouvelle +armée de trois cent mille hommes, et en organisant une régence pour le +cas même de sa mort.</p> + +<p>En la conférant à Marie-Louise, avec le droit d'assister aux différens +conseils d'état, il se proposa deux choses: de flatter l'Autriche, et en +même temps de prévenir tout complot de gouvernement provisoire. Mais la +régente ne pouvant autoriser par sa signature la présentation d'aucun +sénatus-consulte, ni proclamer aucune loi, son rôle se bornait à une +simple comparse au conseil. Elle était d'ailleurs sous la tutelle de +Cambacérès, qui, lui-même, était sous la tutelle de Savary; on avait +aussi attaché à la régence, en qualité de secrétaire, l'ex-ministre +Champagny, chargé de consigner dans un registre nouveau, ridiculement +appelé <i>livre d'État</i>, les intentions <i>définitives</i> de l'empereur +absent. En effet, dès que la régence eut été mise en activité, <i>la +pensée</i> du gouvernement n'en courut pas moins la poste avec Napoléon, +qui ne se fit pas faute de lancer des décrets de tous ses +quartiers-généraux mobiles.</p> + +<p>Les alliés, à la suite de divers combats, se disposaient à passer +l'Elbe, quand l'empereur, après avoir déployé pendant trois mois, dans +ses préparatifs, une activité extraordinaire, quitte Paris le 15 avril, +et va se mettre à la tête de ses troupes.</p> + +<p>D'abord il étonne l'Europe par la création, et par l'apparition subite, +au cœur de l'Allemagne, d'une nouvelle armée de deux cent mille hommes, +qui lui permet de reprendre l'offensive. Coup sur coup il gagne deux +batailles, l'une à Bautzen, en Saxe; l'autre à Wurtchen, au-delà de la +Sprée, rétablissant ainsi la renommée de ses armes. Leur premier effet +ramène le roi de Saxe, qui revient se jeter tête baissée dans notre +alliance.</p> + +<p>Les Prusso-Russes, que Napoléon a battus, c'est-à-dire les troupes de +Frédéric-Guillaume et de l'empereur Alexandre, continuent leur retraite +vers l'Oder, et lui se laisse entraîner à leur poursuite. Mais, à mesure +qu'il avance, il s'éloigne de ses renforts, tandis que les alliés se +rejettent sur les leurs.</p> + +<p>Tout-à-coup se répand dans Paris la nouvelle d'un armistice. Napoléon y +adhère, parce qu'il a besoin de se recruter, et qu'il redoute, sous le +manteau d'une médiation, l'intervention armée de l'Autriche.</p> + +<p>Mais sur quelle ligne de démarcations les deux armées +s'arrêteront-elles? Hambourg et Breslaw sont les deux points qu'on se +dispute avec le plus de vivacité. Les Prussiens insistent avec une +grande opiniâtreté pour que la Silésie leur reste. Napoléon craint que +l'ennemi ne cherche dans l'armistice des moyens de guerre, plutôt qu'un +préliminaire pour la paix. Il se décide pourtant: le vœu général autour +de lui est pour une suspension d'armes. Il renonce à la possession de +Breslaw, abandonne la ligne de l'Oder, et consent à faire replier son +armée sur Leignitz. L'armistice est conclu le 4 juin à Plessevig; +Napoléon reprend son quartier-général à Dresde.</p> + +<p>Tels furent les événemens qui remplirent les deux premiers mois d'une +campagne qui allait décider du sort de l'Europe. Ils avaient excité au +plus haut degré l'attente et l'intérêt public, en-deçà et au-delà du +Rhin.</p> + +<p>On respirait, on se berçait en général, de l'espoir d'une paix +prochaine, qu'invoquait le vœu des peuples. N'était-ce pas ainsi, +d'ailleurs, que Napoléon, après toutes ses victoires, était parvenu à +pacifier le monde? Mais qu'aux yeux de l'observateur les temps étaient +changés! Jusqu'alors, faute d'informations positives, on n'avait à Paris +que des idées peu arrêtées sur des événemens dont nous ignorions le +secret et les mobiles.</p> + +<p>J'attendais du quartier-général des nouvelles par une voie détournée, +quand je reçus de l'archichancelier l'invitation d'aller conférer avec +lui sur un objet important. C'était, me dit-il, de la part de +l'empereur, qu'il était chargé de me faire une communication. +L'empereur, qui se proposait d'accepter de nouveau mes services, +désirait qu'au moment où il allait écrire au roi de Naples, pour qu'il +vînt le joindre à Dresde, je me servisse moi-même de l'intimité que +j'avais conservée avec ce prince pour le déterminer à ne pas différer +de répondre à l'appel de l'empereur; je devais lui faire observer qu'il +devenait urgent de déployer en Saxe tout l'appareil de nos forces, tous +nos moyens militaires et politiques, afin d'amener l'ennemi à conclure +une paix honorable pour nous. L'archichancelier me fit lire la lettre de +l'empereur, à laquelle il joignit ses propres instances, me répétant +qu'il ne formait aucun doute que je ne fusse appelé incessamment à +remplir une mission qui ne serait au-dessous ni de mes talens ni de ma +dignité. Je répondis à l'archichancelier que j'étais prêt à remplir les +volontés de l'empereur; que j'allais écrire au roi de Naples, et que je +lui communiquerais ma lettre pour qu'il pût en rendre compte.</p> + +<p>Quoique je ne fusse pas éloigné, d'après quelques antécédens, de +m'attendre que je rentrerais bientôt dans une carrière active, je ne +savais trop sur quoi je devais pointer mes idées à cet égard. Je me +défiais de l'Italie, qui, au cas de la reprise des hostilités, ne serait +pour moi qu'un honorable exil inspiré par la défiance. N'importe. Je fis +ma lettre à Murat, qui n'était pas non plus dans une position +ordinaire.</p> + +<p>Joachim Murat, franc et brave général, mais roi sans aucune fermeté dans +les résolutions, s'était créé à Naples une sorte de popularité et de +puissance militaire; il en était ébloui au point de vouloir secouer le +joug de Napoléon, qui ne voyait en lui qu'un vassal à ses ordres. Ce +n'avait pas été sans peine que sur son injonction, il s'était décidé à +faire partie de l'expédition de Russie avec son contingent formé de +douze mille Napolitains et d'une partie de sa garde. C'était à lui que +Napoléon, en fuyant, avait confié le commandement des malheureux débris +de l'armée. Joachim, prévoyant les changemens qui allaient s'opérer dans +le système politique de l'Europe, résolut de rentrer dans son royaume, +et de tâcher de le mettre a couvert des suites d'un tel désastre. Il +quitta l'armée à Posen, et, dix jours après<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, le <i>Moniteur</i> annonça +son départ en ces termes: «Le roi de Naples, étant indisposé, a dû +quitter le commandement de l'armée, qu'il a remis au prince vice-roi. Ce +dernier a plus d'habitude d'une grande administration et il a la +confiance entière de l'empereur.»</p> + +<p>Cette boutade officielle blessa d'autant plus Murat, que, dans le cours +des deux années précédentes, l'empereur lui avait trop fait sentir qu'il +n'était qu'un vassal du grand Empire. Murat, voyant qu'il aurait à +craindre le sort de son beau-frère Louis, si l'empereur, réparant son +désastre, ressaisissait tout son pouvoir, rechercha l'alliance de +l'Autriche, qui ne s'était point encore détachée de Napoléon. Ses +premiers rapports avec la cour de Vienne furent ménagés par le comte de +Miër, ministre d'Autriche à Naples. Il y eut aussi quelques négociations +avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile. Joachim +et lord Bentinck eurent même une entrevue secrète dans l'île de Ponza; +mais Napoléon épiait Murat.</p> + +<p>Quand on sut à Naples que l'empereur, resté vainqueur à Lutzen et à +Bautzen, rassemblait une nombreuse armée en Saxe, la reine Caroline +écrivit à son frère de mieux traiter son époux, et usa de tout son +pouvoir sur le roi pour rompre ses relations précipitées avec l'Autriche +et l'Angleterre. Napoléon écrivit à Murat, qui d'abord refusa de se +rendre en Saxe. Il lui fit alors écrire une lettre affectueuse, par +laquelle, au nom de l'empereur, Berthier l'engageait à se rendre au +quartier-général, l'assurant que peut-être la campagne ne se rouvrirait +pas; qu'on allait traiter de la paix, et qu'il était d'un grand intérêt +pour lui de se rapprocher des négociations, afin d'y stipuler ses +intérêts. Ma lettre fut à peu près dans les mêmes termes; je le flattai, +j'ajoutai qu'il y aurait de la gloire à acquérir, et qu'il était de son +honneur de se joindre à ses frères d'armes. Murat n'hésita plus. Avant +même qu'il eût pu recevoir ma dépêche, un courrier, arrivant de Dresde, +m'en apporta une de l'empereur, qui me mandait à son quartier-général. +Je jugeai aussitôt que, redoutant ma présence à Paris, pour le moins +autant que celle de Murat à Naples, c'étaient deux otages qu'il voulait +avoir sous la main en nous appelant près de lui. Je fis mes dispositions +à la hâte, et je me dirigeai sur Dresde par Mayence.</p> + +<p>La garde de Mayence, notre principale clef du Rhin, était confiée à +Augereau, avec qui je désirais m'aboucher, et qui était chargé en outre +de rassembler un corps d'observation sur le Mein. Je le trouvai croyant +peu à la paix, blâmant Napoléon, et plaignant les pauvres Mayençais +encore troublés de l'idée d'un siège et de la dévastation des rians +environs de leur ville. Voyant qu'il était au fait de tout ce qui venait +de se passer, je le fis causer. «Nos beaux jours sont passés! me dit-il. +Ah! que ces deux victoires qu'enfle Napoléon, qu'il fait sonner si haut +dans Paris, ressemblent peu aux victoires de nos belles campagnes +d'Italie où j'apprenais à Bonaparte la guerre dont il ne sait plus faire +que l'abus. Que de peines maintenant pour avancer de quelques marches. A +Lutzen, notre centre avait fléchi; plusieurs bataillons se débandaient; +en vain nos deux ailes se prolongeant, menaçaient d'envelopper les +forces que l'ennemi accumulait au centre: nous étions perdus sans seize +bataillons de la jeune garde et quatre-vingts pièces de canon. Il ne +peut plus compter, vous dis-je, que sur la supériorité de son +artillerie; nous leur avons appris à se battre. Après Bautzen, il a +pressé le passage de l'Elbe et a fait une trouée dans le Nord; mais il a +fallu s'arrêter devant Wurtchen, au-delà de la Sprée; là, nous n'avons +emporté les positions et le camp retranché qu'à force de sang. J'ai des +lettres du quartier-général; et, encore après cette horrible boucherie, +point de résultat, point de canons, point de prisonniers. Dans un pays +entrecoupé, on trouvait l'ennemi retranché partout, et disputant le +terrain avec avantage; nous avons même été maltraités au combat de +Reichembach. Et notez que dans ce court début de la campagne, un boulet +a emporté Bessières en-deçà de l'Elbe; et un autre boulet a renversé +Duroc à Reichembach; Duroc, le seul ami qu'il eût! Le même jour, +Bruyères et Kirgemer tombent aussi sous des boulets perdus. Quelle +guerre! ajoutait Augereau en continuant ses réflexions décourageantes, +quelle guerre! nous y passerons tous! Que veut-il faire maintenant à +Dresde? Il ne fera pas la paix; vous le connaissez encore mieux que moi; +il se fera cerner par cinq cent mille hommes; car, croyez bien que +l'Autriche ne lui sera pas plus fidèle que la Prusse. Oui, s'il +s'obstine, s'il n'est pas tué, et il ne le sera pas, nous y passerons +tous.»</p> + +<p>Je pus, dès-lors, juger par moi-même ce qu'on m'avait déjà dit, que +l'impatience de la paix et de revenir à Paris était dans l'âme de +presque tous les généraux dont la fortune était faite.</p> + +<p>Dresde me parut à la fois un vaste camp retranché et une ville capitale. +Les forêts du voisinage tombaient sous la hache des sapeurs. Partout, en +arrivant, je vis remuer la terre, abattre des arbres, faire des fossés, +des palissades. L'empereur était en course, tant pour examiner les +travaux que pour étudier le pays. Il était presque toujours entouré de +Berthier, de Soult et de l'ingénieur-géographe, Bacler d'Albe, +parcourant, la carte à la main, tous les débouchés qui aboutissaient à +la plaine de Dresde. La jetée des ponts, le tracé des routes, la +construction des redoutes et l'assiette des camps étaient aussi le but +de ses excursions et de ses promenades.</p> + +<p>Toutes ces fortifications, toutes ces lignes pouvaient être considérées +comme les ouvrages avancés de Dresde, point central d'une forte position +sur la rive supérieure de l'Elbe; les ouvrages sur la rive droite autour +de la ville touchaient à leur perfection; des paysans, requis de toutes +les parties de la Saxe, venaient travailler aux travaux.</p> + +<p>L'empereur faisait compléter l'enceinte de la ville par des fossés et +des palissades qui devaient suppléer à toutes les interruptions des +murs; les approches en étaient défendues par une ligne de redoutes +avancées dont les feux se croisaient et battaient au loin la campagne. +Ne se bornant point à fortifier les environs de Dresde, c'était sur la +ligne de l'Elbe, dans toute son étendue, qu'il venait d'établir l'armée +à cheval sur le fleuve, la tête à Dresde et la queue allant aboutir à +Hambourg. Les villes de Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittemberg et +Magdebourg, étaient ses principaux points fortifiés sur l'Elbe; ils lui +assuraient la possession de cette large et belle vallée. Tous ces +travaux commencés et poursuivis avec ardeur, révélaient assez le projet +de Napoléon, de concentrer la majeure partie de ses forces aux environs +de Dresde et de s'y tenir pour voir venir les événemens. Ainsi, je le +trouvais très-occupé de négociations, après avoir choisi les environs de +Dresde pour son champ de bataille et la ligne de l'Elbe pour son point +d'appui. La plupart de ses généraux considéraient Dresde comme ayant +tous les avantages d'une position centrale propre à devenir le pivot de +toutes les opérations que méditait l'empereur; cependant il y en eut qui +m'avouèrent que si l'Autriche se déclarait, nous nous trouverions en +<i>l'air</i>, exposés à être débordés entre l'Elbe et le Rhin. Ils +regardaient le partage des forces ennemies bien distinctes entr'elles +comme formant trois grandes masses: au nord, sur la route de Berlin, +l'armée de Bernadotte, prince de Suède; à l'est, sur la route de +Silésie, l'armée de Blucher, et derrière les montagnes de la Bohême, en +observation, l'armée autrichienne de Swartzemberg; car déjà on regardait +à l'état-major les Autrichiens comme prêts aussi à se déclarer.</p> + +<p>Instruit que l'empereur était de retour au palais Marcolini, dans +Friederichstadt, je m'empressai d'aller me présenter à son audience. Il +me fit entrer dans son cabinet; je l'y trouvai soucieux. «Vous venez +tard, M. le duc, me dit-il.—Sire, j'ai fait toute la diligence possible +pour me rendre aux ordres de Votre Majesté.—Que n'étiez-vous ici avant +mon grand débat avec Metternich; vous l'auriez pénétré.—Sire, ce n'est +pas ma faute.—Ces gens-là, sans tirer l'épée, voudraient me dicter des +lois: et savez-vous qui sont ceux qui me tracassent le plus +aujourd'hui? vos deux amis, Bernadotte et Metternich; l'un me fait une +guerre ouverte, l'autre une guerre sourde.—Mais, sire!.....—Voyez +Berthier; il vous communiquera les résumés de ma chancellerie et vous +mettra au fait de tout; vous viendrez ensuite me donner vos idées sur +cette maudite négociation autrichienne qui m'échappe; il nous faut toute +votre habileté pour la retenir. Je ne veux rien pourtant qui compromette +ma puissance ni ma gloire! Ces gens-là sont si âpres! ils voudraient, +sans se battre, de l'argent et des provinces que je n'ai acquises qu'à +la pointe de l'épée. J'y ai mis bon ordre, quant au premier point; +Narbonne nous a éclairé; vous verrez ce qu'il en pense. Abouchez-vous +avec Berthier le plutôt possible, mûrissez vos idées; je vous attends +sous deux jours.»</p> + +<p>M'étant retiré, il me fut impossible, ce jour-là, de causer avec +Berthier, qui, devenu depuis la mort de Duroc à la fois le confident +politique et militaire, ne quittait plus l'empereur et dînait même tous +les jours à sa table. Il me renvoya au lendemain. En attendant, une +personne du cabinet me mit provisoirement au fait de deux incidens qui +étaient venus obscurcir notre horizon politique, et rendre encore plus +incertaines les espérances de paix. Je veux parler de la contestation +politique du comte de Metternich avec l'empereur, (j'y reviendrai +tout-à-l'heure) et de la nouvelle arrivée, le même jour, de l'entière +déroute de notre armée d'Espagne à Vittoria; elle laissait Wellington +maître de la péninsule, et portait la guerre aux pieds des Pyrénées. Un +tel événement, connu à Prague, ne pouvait manquer d'exercer une fâcheuse +influence sur les négociations.</p> + +<p>L'empereur, étourdi de ce nouveau revers, qu'il imputait à l'impéritie +de Joseph et de Jourdan, chercha un général capable de réparer tant de +fautes. Il jeta les yeux sur le maréchal Soult, alors auprès de lui dans +sa garde. Il lui enjoignit d'aller rallier les troupes, et de défendre +pied à pied le passage des Pyrénées. Soult n'eût pas hésité, si sa +femme, arrivée à Dresde depuis peu avec un grand étalage, n'eût témoigné +de l'humeur, se refusant de retourner en Espagne, où il n'y avait plus, +disait-elle, à recevoir que des coups. Comme elle avait sur son mari +beaucoup d'empire, Soult tourmenté eut recours à l'empereur, qui mande +aussitôt madame la duchesse. Elle vient avec de grands airs, affectant +le ton impérieux, et déclare que son mari ne retournera point en +Espagne, qu'il n'y a que trop guerroyé, et qu'il est temps enfin qu'il +se repose. «Madame, s'écrie Napoléon en colère, je ne vous ai point +mandé pour entendre vos algarades; je ne suis point votre mari; et si je +l'étais, vous vous comporteriez autrement. Songez que les femmes doivent +obéir; retournez à votre mari et ne le tourmentez plus.» Il fallut +fléchir; vendre chevaux, équipages, et se mettre en route tristement +pour les Pyrénées occidentales. On riait au quartier-général d'une scène +où venait de figurer une duchesse altière, et qui faisait diversion aux +malins propos, dont une de nos plus belles actrices, mademoiselle +Bourgoin, avait été récemment l'objet. Appelée à Dresde avec l'élite de +la comédie française, et invitée un jour au déjeuner de l'empereur, avec +Berthier et Caulaincourt, elle avait pris, dit-on, tour-à-tour, en +quittant le rôle de Melpomène, le masque d'Hébé, de Therpsicore et de +Thaïs.</p> + +<p>Mais passons à des faits plus graves. Je conférai enfin avec Berthier, +qui avait un pied à terre au palais de Brühl<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Il serait trop +fastidieux de rapporter littéralement les détails de notre long +entretien, sur la situation politique et militaire de l'empereur à cette +époque. Je n'en donnerai ici que la partie essentiellement historique, +en y entremêlant quelques aperçus tirés de mes souvenirs. Commençons par +la négociation autrichienne. Ce fut Narbonne qui, le premier, écrivit de +Vienne vers la fin d'avril, qu'il fallait peu compter sur l'Autriche, +ayant arraché à M. de Metternich l'aveu que le traité d'alliance, du 14 +mars 1812, cessait de paraître applicable à la conjoncture; il appelait +une sérieuse attention sur les exigeances et les armemens de l'Autriche. +L'empereur conçut dès-lors le projet le neutraliser au moins le cabinet +de Vienne, moyennant deux négociations: l'une officielle, et l'autre +secrète; il comptait pour amortir l'influence de la coalition du Nord, +et sur l'empereur son beau-père et sur M. de Metternich.</p> + +<p>L'empereur s'était fait une fausse idée de cet homme d'état, qui avait +résidé trois ans à Paris en qualité d'ambassadeur, et qui avait négocié, +comme principal ministre, le traité de Vienne et l'alliance. C'était, +sans contredit, le ministre de l'Europe qui avait le mieux sondé le +gouvernement et la cour de Napoléon. Il y était parvenu sans effort, par +ses hautes relations, en offrant successivement des hommages intéressés +à Hortense, à Pauline, et avec plus de prédilection, à la femme de +Murat, devenue depuis reine de Naples. L'empereur jugea +superficiellement un diplomate qui, sous les dehors d'un homme du monde, +aimable, galant, livré aux plaisirs, cachait une des plus fortes têtes +de l'Allemagne, un esprit essentiellement européen et monarchique. +Encore abusé, même après ses revers, l'empereur s'imagina que des +intrigues l'emporteraient à Vienne sur les plus importantes +considérations d'état: telle fut la source de ses erreurs. Quand avec +l'épée il crut avoir tranché tous les nœuds de la politique dans les +champs de Lutzen et de Vurtchen, il pensa qu'il avait assez fait pour +ramener à lui l'Autriche. On lui dépêcha M. de Bubna, qui, tout en le +cajolant, ne lui dissimula point que sa cour demanderait en Italie les +provinces illyriennes; du côté de la Bavière et de la Pologne, une +augmentation de frontières, et enfin, en Allemagne, la dissolution de la +Confédération du Rhin. Napoléon, regardant comme une faiblesse d'acheter +par de pareils sacrifices une neutralité seulement, répondit à la lettre +autographe de son beau-père, qu'il préférait mourir les armes à la main +à se soumettre, si on prétendait lui dicter des conditions. +L'incertitude sur l'alliance s'étant prolongée après l'armistice, on +revit Bubna aller et venir de Vienne à Dresde, de Dresde à Prague, et +enfin annoncer que la Russie et la Prusse adhéraient à la médiation de +sa cour. Dès-lors, on parla de la réunion d'un congrès à Prague. +Narbonne y suivit la cour d'Autriche; à peine fut-il dans le voisinage +de Dresde, qu'il vint y prendre de nouvelles instructions. «Eh bien! +lui dit l'empereur, que disent-ils de Lutzen?—Ah! sire, répond le +courtisan spirituel, les uns disent que vous êtes un dieu, les autres +que vous êtes un démon; mais tout le monde convient que vous êtes plus +qu'un homme.» Narbonne, observateur profond, ne s'abusait pas du reste +sur le pouvoir surnaturel de celui dont il comparait la tête à un +volcan.</p> + +<p>Il faut qu'on sache que la négociation secrète roulait sur deux +conditions: la rétrocession des provinces illyriennes et le paiement +d'un subside provisoire de quinze millions, comme une faible +compensation de ce que l'Autriche refusait, disait-elle, dix millions +sterlings que lui offrait le cabinet de Londres pour l'entraîner contre +nous. Déjà dix millions lui avaient été donnés en deux paiemens égaux.</p> + +<p>Après avoir conféré avec Narbonne, l'empereur décide qu'on s'adressera, +pour négocier, directement à M. de Metternich, et que je serai mandé à +Dresde, comme ayant tenu long-temps les fils des menées secrètes de +l'investigation diplomatique.</p> + +<p>Tandis qu'un courrier m'est dépêché, M. de Metternich arrive, apportant +la réponse de son cabinet aux notes pressantes du ministre des relations +extérieures. Il faut d'abord se résoudre à déchirer l'alliance réputée +inconciliable avec la médiation. Le ministre d'Autriche ne dissimule pas +non plus la prétention de sa cour de se placer entre les puissances +belligérantes, pour qu'elles ne communiquent entr'elles que par la +chancellerie de Vienne. Ici surviennent les difficultés, Napoléon ne +voulant point entendre à ce mode inusité de négociation. Porteur d'une +lettre particulière de son maître, le comte de Metternich vient la +remettre lui-même à l'empereur, qui le reçoit en audience +confidentielle. Ici commence l'altercation. D'abord Napoléon se plaint +qu'on a déjà perdu un mois, que la médiation de l'Autriche est presque +hostile, et qu'elle ne veut plus garantir l'intégrité de l'Empire +français; il se plaint qu'elle est venue arrêter son élan victorieux, en +parlant d'armistice et de médiation. «Vous parlez de paix, d'alliance, +dit-il à M. de Metternich, et tout s'embrouille. La coalition resserre +ses liens par des traités que cimente l'or de l'Angleterre. Aujourd'hui +que vos deux cent mille hommes sont prêts, vous venez me trouver pour +me dicter des lois; votre cabinet veut profiter de mes embarras pour +recouvrir tout ou partie de ce qu'il a perdu et pour nous rançonner sans +combattre. Eh bien! traitons, j'y consens; mais qu'on s'explique avec +franchise. Que voulez-vous?—L'Autriche, répond Metternich, ne veut +qu'établir un ordre de choses qui, par une sage répartition des forces +européennes, place la garantie de la paix sous l'égide d'une association +d'États indépendans.—Soyez plus clair. Je vous ai offert l'Illyrie; +j'ai adhéré à un subside pour que vous restiez neutre; mon armée est +suffisante pour amener les Russes et les Prussiens à la raison.» M. de +Metternich fait alors l'aveu que les choses en sont au point que +l'Autriche ne peut plus rester neutre; qu'elle est forcée de se déclarer +pour la France ou contre la France. Poussé dans ce défilé, Napoléon, +sans tergiverser, saisit une carte de l'Europe, et presse Metternich de +s'expliquer. Voyant que l'Autriche ne veut pas seulement l'Illyrie, mais +la moitié de l'Italie, le retour du pape à Rome, la reconstruction de +la Prusse, l'abandon de Varsovie, de l'Espagne, de la Hollande et de la +Confédération du Rhin, ne se possédant plus alors: «C'est donc pour en +venir au partage, s'écrie-t-il, que vous vous transportez d'un camp à un +autre! C'est le démembrement de l'Empire français que vous voulez! d'un +trait de plume vous prétendez faire tomber les remparts des plus fortes +places de l'Europe, dont je n'ai pu obtenir les clefs qu'à force de +victoires! Et c'est sans coup férir que l'Autriche croit me faire +souscrire à de telles conditions! Et c'est mon beau-père qui accueille +une prétention qui est un outrage! Il s'abuse s'il croit qu'un trône +mutilé puisse être un refuge pour sa fille et pour son petit-fils. Ah! +Metternich, combien avez-vous reçu de l'Angleterre pour vous décider à +jouer un tel rôle contre moi?....»</p> + +<p>A ces mots, l'homme d'état offensé ne répond que par la fierté du +silence. Napoléon, confus, reprenant plus de calme, déclare qu'il ne +désespère pas encore de la paix; il insiste pour que le congrès soit +ouvert. En congédiant M. de Metternich, il lui dit que la cession de +l'Illyrie n'est pas son dernier mot. Le ministre autrichien ne quitte +Dresde<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> qu'après y avoir fait accepter la médiation de sa cour, et +proroger l'armistice jusqu'au 10 août. Quand on vint demander à Napoléon +s'il fallait payer les cinq derniers millions du subside, «Non, dit-il, +bientôt ces gens-là nous demanderaient toute la France.»</p> + +<p>Tel était, à mon arrivée à Dresde, l'état des affaires. Je ne dissimulai +pas à Berthier, dont le jugement était sain et les opinions +raisonnables, que je ne formais plus aucun doute que l'Autriche n'entrât +dans la coalition, si l'empereur n'abandonnait pas au moins l'Allemagne +et l'Illyrie. J'ajoutai que si on reprenait les hostilités, je +présageais les plus grands malheurs, attendu qu'il n'avait jamais +existé, depuis la révolution, contre notre puissance, un principe de +coalition plus compacte. Berthier partagea ma manière de voir. «Mais, me +dit-il, vous ne sauriez croire combien il me faut user de circonspection +avec l'empereur; je l'irriterais sans le ramener par une contradiction +ouverte; je suis forcé d'employer des biais, à moins qu'il ne +m'interpelle. Par exemple, depuis que l'Autriche semble vouloir nous +faire la loi, nous discutons souvent des plans de campagne dans +l'hypothèse de la rupture; c'est là mon terrain. Eh bien! le +croirez-vous? je n'ai pas osé le presser d'abandonner la ligne de l'Elbe +pour se rapprocher méthodiquement de celle du Rhin, ce qui nous mettrait +à couvert avec toutes nos forces disponibles Qu'ai-je fait? J'ai appuyé, +sous main, le plan d'un officier-général très-capable<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>; plan qui +consiste à rappeler tout ce que nous avons par delà l'Elbe, à réunir +tous les corps détachés, et à se retirer en masse sur la Saale et de là +sur le Rhin. Une considération décisive milite en faveur de ce plan. +Admettons que l'Autriche se déclare: elle ouvrira aussitôt les portes de +la Bohême, elle permettra aux alliés de tourner toutes nos positions, en +un mot de nous couper de la France. Rien n'a pu faire impression sur +l'empereur. Eh bon Dieu! s'est-il écrié, dix batailles perdues +pourraient à peine me réduire à la position où vous voulez me placer +tout d'abord. Vous craignez que je ne reste trop <i>en l'air</i> au cœur de +l'Allemagne? N'étais-je pas dans une position plus hasardée à Marengo, à +Austerlitz, à Wagram? Eh bien! j'ai vaincu à Wagram, à Austerlitz, à +Marengo. Comment, vous me croyez en l'air, moi qui suis appuyé sur +toutes les places de l'Elbe et sur Erfurt? Dresde est le pivot sur +lequel je veux manœuvrer pour faire face à toutes les attaques. Depuis +Berlin jusqu'à Prague, l'ennemi se développe sur une circonférence dont +j'occupe le centre; croyez vous que tant de nations différentes +conserveront long-temps de l'ensemble dans des opérations si étendues? +Je les surprendrai tôt ou tard dans de faux mouvemens. C'est dans les +plaines de la Saxe que le sort de l'Allemagne doit se décider. Je vous +le répète, la position que j'ai prise m'offre des chances telles que +l'ennemi, vainqueur dans dix batailles, pourrait à peine me ramener sur +le Rhin, tandis que moi, vainqueur dans une seule journée, et me +reportant de là sur les capitales de l'ennemi, je délivrerais mes +garnisons de l'Oder et de la Vistule, et je forcerais les alliés à une +paix qui laisserait ma gloire intacte. Au surplus, j'ai tout calculé; le +sort fera le reste. Quant à votre plan de défense rétrograde, il ne peut +me convenir; d'ailleurs, je ne vous demande pas des plans de campagne; +n'en faites pas; contentez-vous d'entrer dans ma pensée pour exécuter +les ordres que je vous donne.»</p> + +<p>Mais, dis-je à Berthier, si tous les généraux, si tous les chefs de +l'armée pensaient comme vous, et je ne doute pas, qu'au fond, ils ne +voient de même, croyez-vous que ce concert d'opposition morale ne +déciderait pas l'empereur à ne pas tout compromettre par son +obstination?—Ne vous faites pas illusion, répliqua Berthier; les +opinions sont bien partagées au quartier-général. Parce que nous avons +été long-temps victorieux, on s'imagine que nous le serons encore, et on +ne voit pas combien les temps sont changés. Voyez d'ailleurs comment +l'empereur est entouré: Maret est tout confit dans son système; il ne +faut rien en attendre. Si Caulaincourt, qui possède sa confiance encore +plus que Maret, s'exprime parfois avec franchise et lui dit assez +souvent la vérité, il n'en est pas moins obséquieux et courtisan. +L'empereur ne consulte guère ses deux plus braves généraux, Murat et +Ney, que sur le champ de bataille, et il a raison. Ses alentours +habituels le poussent à la guerre: j'en excepte Narbonne, Flahaut, +Drouot, Durosnel et le colonel Bernard, qui se distinguent par leurs +manières, et dont les opinions rentreraient aisément dans un système +raisonnable. Quant à ses autres familiers, surtout Bacler d'Albe, qui, +ses cartes à la main, le suit partout, ils espèrent comme lui que les +alliés feront des fautes et qu'on les écrasera; ils en parlent avec +mépris comme n'ayant pas de système; ils ne veulent pas voir que tout a +changé depuis notre malheureuse campagne de Russie; que nous leur avons +appris à faire la guerre, et que s'ils ne peuvent atteindre à la +promptitude, à la précision de nos manœuvres, à la supériorité de notre +artillerie, d'autres avantages, notamment celui du nombre, finiront par +les faire triompher; car de même que du temps du maréchal de Saxe, ce +sont encore les gros bataillons qui gagnent les batailles.—Dites aussi +la coopération des peuples, qui sont excités aujourd'hui à +l'insurrection contre nous, et par les sociétés secrètes, et par leurs +gouvernemens mêmes.—Oui, sans doute, répliqua Berthier, et ajoutez que +nous manquons aussi d'espions et d'une bonne cavalerie.—Me voilà +éclairé, lui dis-je en le quittant; je vais jeter sur le papier vos +données, j'y ajouterai les miennes, et demain, avec ce petit arsenal, je +verrai l'empereur; je lui dirai la vérité, comme je l'ai fait à toutes +les époques.</p> + +<p>Mon intention n'était pas de m'engager dans une discussion militaire, ni +même dans une dissertation politique approfondie; je savais, d'ailleurs, +qu'il ne m'en donnerait pas le temps, soit par la brusquerie de son +dialogue et de ses interpellations, soit par le ton absolu de son +vouloir. J'avais pu juger, dans ma première audience, que deux hommes le +préoccupaient essentiellement: Bernadotte et M. de Metternich. Je savais +à quoi m'en tenir sur celui-ci; m'occuper du premier était plus +difficile; il le fallait pourtant. On m'avait assuré qu'à l'entrevue +d'Abo<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, l'empereur de Russie lui avait dit:</p> + +<p>«Si Bonaparte ne réussit point dans son attaque contre mon Empire, et +que, par suite de sa défaite, le trône de France devienne vacant, je ne +vois personne de plus en mesure que vous d'y monter.» Ces paroles, qui +servaient à expliquer la conduite de Bernadotte, n'avaient-elles pas été +plutôt un stimulant que l'indice d'une conviction intime de la part de +l'auguste organe qui les avait proférées? Rien dans l'intérieur n'était +préparé alors pour un semblable événement. Que de chances n'aurait-il +pas fallu pour le rendre probable? A la suite des désastres de Moscou, +il ne pouvait plus être question dans les cabinets de l'Europe, de +substituer un chef militaire au chef militaire de la France. On +commençait à se rappeler qu'il y avait une dynastie des Bourbons. +L'annonce de la prochaine arrivée de Moreau sur le continent à la suite +de Bernadotte, éclaircissait bien des obscurités. La première opération +de Charles-Jean, débarqué à Stralsund avec le corps suédois, avant +l'armistice, fut de nous reprendre la Poméranie. Quelle allait être sa +politique? On le disait toujours accompagné et presque gardé à vue par +le général anglais Stewart, le général autrichien baron de Vincent, le +général russe Pozzo-di-Borgo, et le général prussien de Krusemarck. Bien +des défiances et quelques lueurs d'espoir se groupaient autour de lui; +presque tous les partis étaient représentés à son quartier-général, et +jusqu'à la coterie des mécontens, dont madame de Staël était l'âme.</p> + +<p>Napoléon venait d'apprendre que, profitant de l'armistice, Charles-Jean +sortait de visiter l'empereur Alexandre et le roi de Prusse au +quartier-général de Reichembach, pour les affermir dans la résolution de +ne pas signer la paix tant qu'il resterait un seul soldat français sur +la rive droite du Rhin. Qu'on juge dans quelles dispositions j'allais le +trouver! Je me prémunis, et me présentai aux jardins Marcolini. +Introduit presque aussitôt, je trouvai l'empereur environné de cartes et +de plans. A peine m'aperçoit-il, que, se levant, il me parle en ces +termes:»Eh bien! monsieur le duc, connaissez-vous notre position?—Oui, +sire.—Allons-nous être entre deux feux: entre les obus de votre ami +Bernadotte et les bombes de mon grand ami Swartzemberg?—Selon moi, il +n'y a pas là-dessus le moindre doute, à moins de satisfaire +l'Autriche.—Je ne le ferai pas; je ne me laisserai pas dépouiller sans +combattre. Je le sais, on soulève contre moi toutes les ambitions et +beaucoup de passions. Votre Bernadotte, par exemple, peut nous faire +beaucoup de mal en donnant la clef de notre politique, et la tactique de +nos armées à nos ennemis.—Mais, sire, votre cabinet n'a-t-il pas essayé +de le ramener à un système moins hostile?—Quel moyen? il est à la solde +anglaise; je lui ai pourtant fait écrire, et j'ai près de lui un homme +sûr; mais la tête lui tourne de se voir recherché et encensé par les +légitimes.—Sire, tout ceci me paraît si grave que j'ai pris aussi la +plume pour tâcher d'ouvrir les yeux au prince de Suède qui peut bien +venir parader en Allemagne, mais qui, dans aucun cas, ne doit faire la +guerre à la France.—Bah! la France! la France! c'est moi.—Que Votre +Majesté daigne me dire si elle approuve ma lettre; j'y démontre au +prince de Suède qu'il se fait l'instrument de la Russie et de +l'Angleterre pour le renversement de votre puissance et pour faire +revivre la cause des Bourbons. (Je remets ma lettre à l'empereur qui la +lit attentivement.)—C'est bien; mais par quelle voie la lui ferez-vous +parvenir?—Je pense que Votre Majesté pourrait se servir de +l'intermédiaire du maréchal Ney, long-temps l'ami et le compagnon +d'armes du prince de Suède, et qui pourrait y joindre ses instances +personnelles dans le même but politique, en l'autorisant à choisir pour +émissaire le colonel T....—Non, cet officier a été jacobin,—Sire, on +pourrait y employer le lieutenant de la gendarmerie L...., dont Votre +Majesté connaît le dévouement et l'intelligence.—A la bonne heure; je +lui ferai remettre des instructions et je le dépêcherai à Ney.»</p> + +<p>Après un silence de deux minutes, l'empereur reprenant tout-à-coup la +parole: «Avez-vous réfléchi aux moyens de suivre la négociation secrète +avec l'Autriche?—Oui, sire.—M'avez-vous préparé une note?—Oui, sire, +la voilà.—(L'empereur après l'avoir lue:) Quoi! tout vous paraît +inefficace? Vous ne voyez, dans mes moyens, que des palliatifs, des +demi-mesures; vous vous rangez de l'avis de ceux qui voudraient me voir +désarmé, réduit à l'autorité d'un maire de village? Croyez bien, M. le +duc, que vous ne trouverez pas une égide plus sûre que la mienne.—Sire, +j'en suis tellement persuadé, que c'est précisément l'un des motifs qui +me fait désirer si ardemment de ne plus voir le trône de Votre Majesté +exposé aux hasards des batailles. Mais je ne dois pas le dissimuler, la +réaction de l'Europe, arrêtée long-temps par vos glorieux triomphes, ne +saurait plus l'être aujourd'hui que par d'autres triomphes plus +difficiles à obtenir. Les mêmes ministres, qui étaient toujours prêts à +négocier avec votre cabinet, qu'il vous était si facile autrefois de +diviser et d'intimider, se vantent aujourd'hui que leur voix ne sera +plus étouffée dans les conseils des rois par une politique étroite et +imprévoyante; ils prétendent qu'il s'agit pour eux du salut de +l'Europe.—Eh bien! il s'agit pour moi du salut de l'Empire, et certes +je ne me chargerai pas du rôle dont ils ne veulent plus.—Mais enfin il +faut une solution; si vous ne désarmez pas l'Autriche, ou si elle ne +passe pas dans votre camp, vous aurez contre vous toute l'Europe, cette +fois unie invariablement. Le mieux serait l'œuvre de la paix; elle est +possible en abandonnant l'Allemagne pour conserver l'Italie, ou en +cédant l'Italie pour conserver un pied en Allemagne. De fâcheux +pressentimens, sire, me préoccupent; au nom du ciel, pour la gloire et +l'affermissement de ce bel Empire que je vous aidai à organiser, évitez, +je vous en supplie, la rupture, et conjurez, il en est temps encore, une +croisade générale contre votre puissance. Songez que cette fois, au +moindre revers de vos armes, tout changerait de face, et que vous +perdriez le reste de vos alliés qui chancèlent; qu'en vous refusant à +une défense nationale, seul abri contre les revers, vos ennemis se +prévaudraient de cette force d'inertie fatale au pouvoir qui s'isole; +c'est alors qu'on verrait se réveiller de vieilles espérances assoupies, +et que l'Angleterre aux aguets verserait à Bordeaux, dans la Vendée, en +Normandie et dans le Morhiban, ses émissaires chargés d'y relever, au +moindre événement favorable, la cause des Bourbons. Je vous adjure, +sire, au nom de notre sûreté et de votre gloire, de ne pas en venir à +jouer dans un va-tout et votre couronne et votre puissance. +Qu'arriverait-il? Que cinq cent mille soldats, soutenus en seconde ligne +par toute une population insurgée, vous forceraient à déserter +l'Allemagne sans vous donner le temps de renouer des négociations.» A +ces mots l'empereur, relevant la tête, et prenant une attitude +guerrière: «Je puis encore, me dit-il, leur livrer dix batailles, et une +seule me suffit pour les désorganiser et les écraser. Il est fâcheux, +monsieur le duc, qu'une fatale disposition au découragement domine ainsi +les meilleurs esprits; la question n'est plus dans l'abandon de telle ou +telle province; il s'agit de notre suprématie politique, et pour nous +l'existence en dépend. Si ma puissance matérielle est grande, ma +puissance d'opinion l'est bien davantage; c'est de la magie: n'en +brisons pas le charme. Pourquoi tant d'alarmes? laissons se produire les +événemens. Quant à l'Autriche, personne ne doit s'y tromper; elle veut +profiter de ma position pour m'arracher de grands avantages; au fond j'y +suis presque décidé; mais je ne me persuaderai pas qu'elle consente à +m'abattre tout-à-fait, et se livrer ainsi elle-même à la toute-puissance +de la Russie. Voilà ma politique, et j'entends que vous me serviez de +tous vos moyens. Je vous ai nommé gouverneur-général de l'Illyrie; et +c'est vous, vraisemblablement, qui en ferez la remise à l'Autriche. +Partez; passez à Prague; nouez-y vos fils pour la négociation secrète; +et de là dirigez-vous à Gratz et sur Laybach, d'où vous suivrez les +affaires; allez vîte, car ce pauvre Junot, que vous remplacez, est +décidément fou à lier; et l'Illyrie a besoin d'une main sage et +ferme.—Je suis tout prêt, sire, à répondre à la confiance dont vous +m'honorez; mais si j'osais, je vous ferais observer que l'un des +principaux mobiles de la négociation secrète, serait, sans aucun doute, +indépendamment de la rétrocession des provinces, la perspective de la +régence, telle que l'a organisée Votre Majesté dans toute sa +latitude.—Je vous entends; eh bien! dites tout ce que vous voudrez +là-dessus, je vous donne carte blanche.»</p> + +<p>Je ne songeai plus, dans la supposition d'une nouvelle rupture, qu'à +tirer parti, pour l'intérêt de l'État, de ma nouvelle position. +D'ailleurs, la négociation secrète avec l'Autriche me semblait sans +objet du moment où l'empereur ne faisait point à ce cabinet les +concessions sans lesquelles il ne pouvait le retenir dans ses intérêts. +Or, ma mission n'était, à l'égard de l'Autriche, qu'un leurre, et envers +moi qu'un prétexte pour m'éloigner, pendant la crise, du centre des +affaires. L'empereur avait deux autres buts. D'abord, de tenir le plus +long-temps possible encore la cour d'Autriche en suspens, et d'y +alimenter un parti tout prêt à se rapprocher de lui, si, en cas de +rupture, il parvenait, par quelque grande défaite, à disloquer la +coalition du nord. En second lieu, il avait à cœur de me faire +traverser la monarchie autrichienne d'un bout à l'autre pour me rendre à +mon gouvernement, persuadé que je n'y jetterais pas en vain un +coup-d'œil d'observation. Berthier m'avoua que telle était l'intention +de l'empereur; qu'il désirait même que je m'arrêtasse à Prague autant +que possible, pour me concerter avec Narbonne et y pénétrer les vues +ultérieures de l'Autriche. Il ne manqua pas de faire ressortir les +grands pouvoirs dont j'étais investi dans les provinces ilyriennes, +pouvoirs qui à la fois civils et militaires, me conféraient une sorte de +dictature; mais je savais à quoi m'en tenir sur cette Illyrie, soit que +la guerre se rallumât, soit que cette province fût rétrocédée à +l'Autriche. Quant à mon séjour et à mes observations à Prague, je jugeai +qu'à moi plus qu'à tout autre il ne convenait ni de prolonger l'un, ni +d'étendre les autres au-delà des limites que prescrivaient les +convenances.</p> + +<p>Je voulais pourtant m'arrêter à un plan raisonnable et utile, car je ne +connais rien de pire que d'agir dans le vague. Ne pouvant rien sur +l'état politique existant, je combinais mes idées sur un avenir +probable. L'empereur, me dis-je, doit succomber devant une confédération +générale; il peut périr les armes à la main, ou être atteint par un +décret de déchéance à la suite de nouveaux revers qui dissiperaient +tout-à-fait le prestige de sa puissance. Malgré l'égoïsme, l'aveuglement +et même la lâcheté qui règnent parmi les principaux fonctionnaires de +l'État, il est impossible que des idées de haute conservation ne +viennent pas à germer dans quelques-unes des premières têtes de Paris; +ceci peut amener une de ces révolutions que la gravité des circonstances +et les exigeances de l'opinion déterminent. Il peut y avoir urgence, car +si l'Angleterre, l'âme de cette coalition nouvelle, en prend la +direction politique, on verra renaître des chances en faveur des +Bourbons. Je n'ai pas besoin de dire que mes antécédens ne me +permettaient pas de diriger mes vues de ce côté, en supposant même le +renversement de l'Empire, et peut-être m'imputera-t-on d'être trop +sincère en avouant que, dans les hauts emplois, les Bourbons n'auraient +trouvé, pendant les six derniers mois de 1813, que bien peu de +fonctionnaires influens sur lesquels ils pussent raisonnablement +compter. En effet, tous les intérêts de la révolution qui se détachaient +de l'empereur, ceux même des royalistes qui s'étaient incorporés dans le +gouvernement impérial, devaient d'abord chercher à se rallier sous le +pouvoir de la régence, dont Napoléon avait lui-même posé les bases, si +quelques hommes habiles se trouvaient en mesure d'en préparer la +transition en cas de revers. Mais il était clair qu'il ne fallait pas +attendre que tout fût désespéré. L'Autriche avait un grand intérêt à +voir s'établir une régence sous l'égide d'une archiduchesse, et à +soutenir un système qui, l'alliant à la France réconciliée avec l'Europe +et réduite à ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin, lui permit +tout d'abord de balancer la trop grande prépondérance qu'allait acquérir +la Russie. Ce fut sur ces bases que je combinais mes idées, et je les +rédigeai dans un Mémoire où j'établis l'hypothèse d'une régence +effective, dont on pouvait laisser entrevoir l'éventualité aux hommes +d'état. D'après mon plan, tous les intérêts devaient être représentés +dans le conseil de régence. J'en faisais naturellement, partie, ainsi +que MM. de Talleyrand, Narbonne, Macdonald, Montmorency, et deux autres +personnes que je puis me dispenser de désigner. Quant à l'ambition des +maréchaux, elle eût été satisfaite par l'érection de grands gouvernemens +militaires qu'ils auraient eu en partage, et qui eussent accru leur +influence dans l'État; en un mot, la régence, selon mes idées, aurait +concilié tous les intérêts et toutes les opinions. D'oppresseur qu'il +était, le gouvernement serait redevenu protecteur, et sa forme eut été +une monarchie tempérée par le mélange d'une aristocratie raisonnable et +d'une démocratie représentative. C'était sans contredit le plan le plus +approprié à la gravité des circonstances, puisqu'il pouvait préserver la +France du double danger de l'invasion et du démembrement.</p> + +<p>J'étais plus que fondé à croire qu'il serait accueilli par l'homme +d'état, alors le régulateur de la politique autrichienne, dont je +connaissais la solidité du caractère et la profondeur des vues, de M. de +Metternich enfin. Sa bienveillance pour moi remontait à la déclaration +de guerre de l'Autriche en 1809. A cette époque, l'empereur m'ordonna de +le faire enlever, contre toutes les convenances de la diplomatie, par +une brigade de gendarmerie, pour être conduit ainsi escorté jusqu'aux +confins de l'Autriche, en ajoutant a ce procédé toutes les duretés qui +pouvaient le rendre plus injurieux. Révolté de ce traitement inoui, je +pris sur moi d'en adoucir les formes. J'ordonnai qu'on m'amena ma +voiture; je me fis conduire chez l'ambassadeur, je lui exposai le motif +de ma visite, et lui exprimai combien j'en éprouvais de regret; de là +quelques épanchemens mutuels, assez du moins pour que nous pussions nous +comprendre. Ayant demandé au maréchal Moncey un capitaine de gendarmerie +qui sût tempérer par l'aménité et la politesse de ses manières ce que sa +mission avait d'outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de +poste de l'ambassadeur, à qui j'accordai tous les délais convenables. En +nous séparant, il me témoigna combien il était sensible aux égards et +aux ménagemens que j'avais employés dans cette occasion.</p> + +<p>Mes idées étant donc fixées, comme on l'a vu plus haut, pressé +d'ailleurs par l'empereur et par Berthier, je me mis en route avec M. de +Chassenon, auditeur près l'intendance générale de la grande armée, et je +me dirigeai vers la ville de Prague, non sans avoir été rendre hommage, +avant mon départ de Dresde, au vénérable souverain de la Saxe, qui se +vouait avec tant de persévérance à la cause française. J'avais pu +remarquer combien les Saxons gémissaient de voir ainsi leur roi engagé +dans les intérêts de Napoléon, et combien ils prévoyaient qu'il en +pourrait résulter de malheurs.</p> + +<p>J'arrivai à Prague au moment où l'on croyait toucher à l'ouverture du +congrès, sur lequel je ne fondais aucune espérance, et qui, à mes yeux, +n'était qu'une de ces représentations diplomatiques imaginées pour +justifier l'emploi de la force. M. de Metternich, et les +plénipotentiaires de la Russie et de la Prusse venaient d'y arriver; +toute la chancellerie autrichienne y était établie. Des deux +plénipotentiaires français, Narbonne fut le seul que j'y trouvai; il +attendait Caulaincourt, et avait ordre de ne rien faire sans son +collègue. Déjà quelques difficultés précédaient la réunion du congrès; +Napoléon venait de se déclarer contre la nomination de M. d'Anstett, +plénipotentiaire de Russie, Français né en Alsace, et qu'il signalait +dans son <i>Moniteur</i> comme un agent de guerre très-actif. Outre ces +altercations, on s'attendait que la question de forme arrêterait dès les +premiers jours la marche des affaires. Napoléon s'était expliqué avec +Narbonne dans le même sens qu'avec moi. «La paix que je ne veux pas +faire, lui avait-il dit, est celle que mes ennemis veulent m'imposer. +Croyez-moi, celui qui a toujours dicté la paix ne peut pas à son tour +la subir impunément. Si j'abandonne l'Allemagne, l'Autriche combattra +avec plus d'ardeur jusqu'à ce qu'elle obtienne l'Italie; si je lui cède +l'Italie, elle s'empressera, pour se la garantir, de me chasser de +l'Allemagne.» La seule instruction positive qu'eût encore reçue Narbonne +était de chercher à ne pas mettre l'Autriche dans une position ennemie. +Je lui communiquai les intentions de l'empereur relativement à la +négociation secrète, et il n'en augura pas mieux que moi.</p> + +<p>Je me trouvai à Prague dans une sphère toute nouvelle et sur un terrain +qui m'était inconnu. On savait que je n'y venais qu'en passant. Il me +fallut user de certains ménagemens pour m'aboucher avec le chef de la +chancellerie autrichienne. Je trouvai partout les mêmes défiances à +l'égard de Napoléon, et des griefs plus ou moins fondés. On m'assura, +par exemple, que dès le mois de décembre<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, il avait fait offre +d'abandonner à l'Autriche l'Italie, les provinces illyriennes, la +suprématie de l'Allemagne, et enfin de rétablir l'ancienne splendeur de +la cour de Vienne; mais qu'aussitôt qu'il s'était vu en état d'ouvrir +une nouvelle campagne, il avait tout éludé, se bornant à ne plus céder +que de minces avantages, qui ne pouvaient entrer en compensation de ce +qui se présentait naturellement à l'Autriche pour reprendre en Europe +son rang et sa prépondérance.</p> + +<p>Le cabinet de Vienne voulait évidemment profiter de l'affaiblissement de +notre puissance pour recouvrer ce qu'il avait perdu par la paix de +Presbourg et par celle de Schoenbrunn. Il n'attachait que peu d'intérêt +à la rétrocession de l'Illyrie, qui ne pouvait manquer, au premier coup +de canon, de rentrer dans son vaste domaine.</p> + +<p>J'appris à Prague que la coalition du nord venait de se déclarer contre +la Confédération du Rhin, à l'ouverture même de la campagne, et que, dès +le 25 mars, la maréchal Kutusoff avait annoncé, par une proclamation +publiée à Kalisch, que la Confédération du Rhin était dissoute. C'était +une sorte de sanction offerte d'avance à toutes les défections de +troupes allemandes employées dans nos armées. J'appris également que les +conférences de Reichenbach venaient d'être reprises à Trachenberg; que +l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince royal de Suède y +assistaient, de même que M. de Stadion, pour l'Autriche, et lord +Aberdeen pour l'Angleterre, ainsi que les généraux en chef de l'armée +combinée. Là on déterminait les forces que les puissances coalisées +allaient consacrer à la guerre la plus active contre Napoléon; là on +concertait leurs mouvemens, l'aggression et l'offensive; enfin, on +indiquait le rendez-vous des trois grandes armées <i>dans le camp même de +l'ennemi</i>. Il était impossible de ne pas y voir un accord de toutes les +parties contractantes qu'allaient cimenter des traités de partage et de +subsides.</p> + +<p>Cependant on était décidé à ouvrir le congrès, mais pour y renfermer +Napoléon dans le cercle de Popilius. Bien que non admise ouvertement aux +conférences, l'Angleterre devait en être l'âme; elle allait en diriger +les négociations.</p> + +<p>Ainsi, plus de doute que l'Autriche ne fût à la veille de compléter son +accession à la confédération du nord, en y portant deux cent mille +hommes de troupes de première ligne. A tout ce que nous essayions +d'alléguer confidentiellement pour l'en détourner, elle répondait +qu'elle pouvait à peine trouver dans Napoléon l'assurance de n'être plus +exposée à de nouvelles spoliations, tandis que l'état des affaires lui +promettait davantage.</p> + +<p>Tous mes efforts pour renouer la négociation secrète furent infructueux. +Quant à mes vues particulières, ayant pour objet la garantie future de +notre établissement politique, on me laissa bien entrevoir que le plan +d'une régence dans l'intérêt de l'Autriche, pourrait influer sur les +déterminations de sa politique, mais seulement lorsque des suppositions +seraient converties en réalités. Je ne pus faire prendre aucun +engagement provisoire sur un ordre de choses éventuel; j'obtins +seulement l'assurance qu'on ne commencerait que par la destruction de la +puissance extérieure de Napoléon, et que l'Autriche refuserait de se +prêter à l'exécution d'aucun projet de bouleversement dans l'intérieur. +Je ne dois pas oublier de dire que parmi les griefs qui me furent +présentés par la chancellerie autrichienne, je remarquai les reproches +qu'elle faisait à Napoléon au sujet des diatribes de son <i>Moniteur</i>, et +de certains articles insérés dans d'autres journaux.</p> + +<p>Je m'éloignais de Prague avec plus de lumières, sans doute, mais sans y +avoir trouvé aucun élément de garantie pour l'avenir; au contraire, j'en +emportai la triste conviction qu'un million de soldats allait décider du +sort de l'Europe, et que, dans ce grand conflit, il serait bien +difficile de stipuler à temps pour les intérêts que j'avais combinés et +qu'aucune diplomatie ne mettait encore en première ligne.</p> + +<p>En traversant la monarchie autrichienne pour me rendre en Illyrie, je +tirai de ce voyage, quoique fait avec rapidité, plus d'une instruction; +je me convainquis d'abord que cette monarchie compacte, quoique composée +de tant d'États divers, était mieux gouvernée et administrée qu'on ne le +supposait généralement; qu'elle était d'ailleurs habitée et défendue par +une population fidèle et patiente; que sa politique avait une sorte de +longanimité propre à triompher des revers, pour lesquels on lui voyait +toujours des palliatifs en réserve. Par sa persévérance dans ses maximes +d'état, elle l'emportait tôt ou tard sur la politique mobile de +circonstance; enfin, il était évident que l'Autriche, par l'entier +développement de sa puissance, allait mettre un poids décisif dans la +balance de l'Europe.</p> + +<p>Je me dirigeai par Gratz, capitale de la Styrie, et par les Alpes +styriennes sur Laybach, ancienne capitale du duché de Carniole, +considéré alors comme le chef-lieu de nos provinces illyriennes. J'y +arrivai à la fin de juillet, et je m'y installai immédiatement en +qualité de gouverneur général. Ces provinces, cédées par le traité de +paix de Schoenbrunn en 1809, se composaient du Frioul autrichien, du +gouvernement de la ville et du port de Trieste, de la Carniole, qui +renferme la riche mine d'Idria, du cercle de Willach, d'une partie de la +Croatie et de la Dalmatie, c'est-à-dire, tout le pays situé à la droite +de la Save, en partant du point où cette rivière sort de la Carniole, et +prend son cours jusqu'à la frontière de la Bosnie; ce dernier pays +comprend la Croatie provinciale, les six districts de la Croatie +militaire, Fiume et le littoral hongrois, l'Istrie autrichienne, et tous +les districts sur la rive droite de la Save, dont le Thalweg servait de +limites entre le royaume d'Italie et la terre d'Autriche. On voit par +là que c'était un assemblage de parties hétérogènes se repoussant entre +elles, mais qui, réunies plus long-temps à l'Empire français, eussent pu +former un seul tout, et acquérir par leur position une haute importance, +d'autant plus que la Dalmatie et une partie de l'Albanie y étaient +comprises. Mon arrivée dans ces provinces fit d'autant plus de +sensation, que mon nom comme ancien ministre de la police générale y +était connu, et que j'y remplaçais dans le gouvernement civil et +militaire un aide-de-camp de l'empereur, un de ses familiers, Junot +enfin, duc d'Abrantès, qui venait d'être pris en flagrant délit de +démence. Voici ce qui était arrivé à ce pauvre Junot: l'action corrosive +de l'âpre climat de Russie sur la blessure qui l'avait défiguré en +Portugal, des chagrins domestiques, et le ressentiment de n'avoir pas +obtenu le bâton de maréchal d'Empire, affectèrent tellement ses organes, +qu'il donna six semaines avant mon arrivée des marques publiques de +folie. Un jour, faisant monter son aide-de-camp dans sa calèche, à +laquelle six chevaux étaient attelés, et que précédait un piquet de +cavalerie, lui-même se place tout couvert de ses décorations sur le +siège du cocher, et un fouet à la main. Ainsi en évidence, il se +promène, pendant plusieurs heures, d'une extrémité de la ville de Goritz +à l'autre, au milieu de la foule des habitans étonnés. Le lendemain, il +dicte les ordres et les lettres les plus absurdes, qu'il terminait par +cette formule: «Sur ce, monsieur le commandant, je prie <i>Sainte +Cunégonde</i> de vous avoir en sa digne garde.» Des scènes déplorables +s'étant succédées, le malheureux Junot fut transporté en France, où il +mourut quinze jours après, à la suite d'un accès de fureur, en se +précipitant des fenêtres du château de son père. Tel était l'homme que +je venais remplacer dans le gouvernement général des provinces qui, le +moins en harmonie avec ce qu'on appelait l'Empire français, étaient +encore gouvernées sur le pied de la conquête. A la vérité, j'allais, +être secondé par le lieutenant général baron Fresia, nommé commandant +militaire sous mes ordres immédiats. Cet officier général, l'un des +Piémontais qui s'étaient le plus distingués dans les armées françaises, +était pénétrant et capable; il commandait une division de cavalerie à +la grande armée à Dresde, quand l'empereur l'envoya dans les provinces +illyriennes.</p> + +<p>Nous nous y trouvâmes sous un ciel doux et pur, au milieu des sites les +plus variés, quelquefois d'un aspect sauvage, mais toujours +pittoresques, et chez des peuples offrant tour-à-tour les traces d'une +civilisation avancée et les mœurs des temps primitifs.</p> + +<p>A mon départ de Dresde, prenant congé de l'empereur, il me dit que, dans +ses mains, l'Illyrie était une avant-garde au sein de l'Autriche, propre +à la contenir; une sentinelle aux portes de Vienne pour forcer de +marcher droit; que cependant son intention n'avait jamais été de la +garder; qu'il ne l'avait prise qu'en gage, ayant d'abord eu l'idée de +l'échanger contre la Gallicie, et aujourd'hui l'offrant à son beau-père +pour le retenir dans son alliance. Je m'étais aperçu, du reste, qu'il +avait plus d'un projet sur cette Illyrie, car il en changeait souvent. +Il me dit en outre qu'à tout événement il allait envoyer au prince +vice-roi, Eugène Beauharnais, l'ordre de se tenir prêt sur la frontière +italienne pour attaquer au cœur les États héréditaires, si la cour de +Vienne se déclarait contre nous; il ajouta qu'il prescrirait en même +temps à l'armée bavaroise, au corps d'observation du maréchal Augereau, +et au corps de cavalerie du général Milhaud, de seconder l'entreprise du +vice-roi, auquel il ordonnerait de pénétrer jusqu'à Vienne. Mais +Napoléon pouvait-il s'abuser encore sur ses idées gigantesques, et ne +les mettait-il pas en avant pour contenir l'Autriche?</p> + +<p>A peine arrivé dans mon gouvernement, je pus juger par moi-même que le +temps des idées hardies était passé; qu'il ne fallait plus songer aux +opérations offensives qui devaient jeter de puissantes diversions au +centre même des États héréditaires. Nous n'avions en Illyrie que de +faibles détachemens, et depuis les désastres de la campagne de Moscou, +l'état militaire du royaume d'Italie était presque nul. Trois corps +d'observation en avaient été tirés successivement depuis 1812, ce qui +avait épuisé tous les cadres des corps français et italiens; les +garnisons étaient absolument dégarnies de troupes, et les états de +situation n'offraient que les numéros des régimens; le vice-roi venait +pourtant de recevoir l'ordre positif de former rapidement une nouvelle +armée. On lui assignait, en conséquence, les conscriptions des +départemens les plus voisins du royaume d'Italie. Le recrutement fut +assez rapide, mais les cadres commençaient à peine à se remplir, et +cette armée qui devait être de cinquante mille hommes, n'avait encore ni +matériel, ni organisation, lorsque une lettre de Prague que m'écrivait +Narbonne m'annonça la rupture du congrès. Là, le mot de l'Autriche avait +été enfin prononcé le 7 août; elle avait demandé: la dissolution du +duché de Varsovie, et son partage entre elle, la Russie et la Prusse; le +rétablissement des villes anséatiques dans leur indépendance; la +reconstruction de la Prusse avec une frontière sur l'Elbe; la cession à +l'Autriche de toutes les provinces illyriennes, y compris Trieste. On +renvoyait à la paix générale la question de l'indépendance de la +Hollande et de l'Espagne. Napoléon employa la journée du 9 à délibérer. +Il se décide enfin à donner une première réponse, dans laquelle, +acceptant une partie des conditions, il en rejette d'autres. La journée +du 11 se passe à en attendre l'effet; mais il apprend bientôt que dans +la matinée le congrès a été dissous. Le même jour, l'Autriche +abandonnant notre alliance pour celle de nos ennemis, les troupes russes +accourent en Bohême. Napoléon adopte, trop lard, dans leur entier, les +conditions énoncées par M. de Metternich; mais ces concessions qui +auraient pu faire la paix le 10 ne peuvent plus rien le 12. L'Autriche +déclare la guerre, et ajourne indéfiniment la question de la reprise +d'un congrès. A la réception de cette lettre, je ne formai plus aucun +doute que l'attaque ne commençât par l'Illyrie.</p> + +<p>En traversant les États héréditaires, je n'avais pas été sans +d'apercevoir d'un grand mouvement de troupes autrichiennes. J'appris que +le feld-maréchal lieutenant Hiller était attendu à Agram; qu'il y était +précédé par les généraux Frimont, Fenner et Morshal; que la force de +l'armée dont il allait prendre le commandement s'élèverait à quarante +mille hommes, et que déjà les régimens qui se trouvaient dans la Croatie +autrichienne étaient mis sur le pied de guerre. A mon arrivée, j'en +avais donné avis au prince vice-roi. Tous les rapports m'annonçaient +parmi les habitans de la Croatie française des menées secrètes et une +fermentation sourde pratiquées par des agens autrichiens envoyés en deçà +de la Save; ils y préparaient un mouvement insurrectionnel qui pût +faciliter une invasion. En effet, le 17 août, le lendemain du jour de +l'expiration de l'armistice d'Allemagne, deux colonnes autrichiennes, +sans déclaration de guerre préalable, passèrent la Save à Sissek et à +Agram, se dirigeant sur Carlstadt et sur Fiume. Le général Jeanin, +commandant à Carlstadt, chef-lieu de la Croatie française, fit d'abord +quelques dispositions de défense; mais, abandonné par les soldats +croates sous ses ordres, et assailli par les habitans insurgés, il opéra +sa retraite presque seul sur Fiume. Moins heureux, l'intendant de la +Croatie, M. de Contades, arrêté dans sa fuite, fut en danger de perdre +la vie. Échappé comme par miracle à la fureur des habitans déchaînés +contre les employés de l'administration française, il fut retenu +prisonnier par le général Nugent, qui ne consentit à le rendre à la +liberté que sur une autorisation de la cour de Vienne.</p> + +<p>La conduite des Croates, dans cette circonstance, ne me causa point de +surprise; je connaissais leur attachement pour le gouvernement +autrichien. Presque toutes les autres parties des provinces illyriennes +suivirent l'exemple de la Croatie. Bientôt même les villes de Zara, +Raguse et Cattaro, défendues par les généraux Roise, Montrichard et +Gauthier, avec de faibles garnisons italiennes et quelques employés +français, furent assiégées par des troupes autrichiennes, auxquelles se +joignirent des bandes de Dalmates. Au premier avis de ces mouvemens, +j'avais fait mettre en état de défense les châteaux de Laybach et de +Trieste. Instruit que le général autrichien Hiller, commandant en chef +l'armée ennemie, réunissait près de Clagenfurt la plus grande partie de +ses forces, pour forcer Willach et Tarvis, et pénétrer ensuite dans le +Tyrol par la vallée de la Drave, j'en donnai avis au prince vice-roi. +Déjà il avait mis son armée en mouvement sur l'Illyrie. L'arrivée à +Laybach de la division italienne du général Pino, me mit en état de +soutenir les hostilités.</p> + +<p>Je ne m'abusai pas cependant; Hiller opérait avec quarante mille hommes, +et il avait pour lui la population. Le vice-roi, réduit, soit par la +faiblesse numérique de son armée, soit par l'inexpérience de ses +soldats, à une guerre défensive, dans le seul but de gagner du temps, ne +pouvait songer à reprendre la ligne de la Save que l'ennemi avait déjà +dépassée. Les plus grandes forces autrichiennes se dirigeant en effet +sur Clagenfurt, il était réellement à craindre que l'ennemi ne vînt à +forcer les positions de Tarvis et de Willach. Ce mouvement eût débordé +la gauche de l'armée du vice-roi, et ouvert aux Autrichiens, par le +vallon de la Drave, l'accès du Tyrol. Le prince prit la position +d'Adelberg, sa gauche aux sources de la Save et sa droite vers Trieste. +Sur l'extrême gauche, il fit garder les débouchés du Tyrol par un corps +détaché.</p> + +<p>Cependant l'ennemi continua l'offensive. S'il occupa Fiume et Trieste +sans de grands efforts, ces deux villes furent reprises par le général +Pino avec la même facilité. Willach, pris et repris, souffrit du combat +plus encore que les combattans. La seule opération vigoureuse fut +l'enlèvement du camp de Felnitz par le lieutenant-général Grenier.</p> + +<p>Ainsi se passa tout le mois de septembre. Comme le disait l'empereur, +c'était en Allemagne que devait se décider le sort de l'Italie. A +Dresde, la rupture venait d'être suivie d'événemens militaires plus +importans.</p> + +<p>Mais la bataille de Dresde, en répandant l'allégresse parmi les +partisans de l'empereur, ne fut pour eux qu'un éclair d'espérance; ils +se virent replongés tout-à-coup dans l'incertitude et la crainte. Les +nouvelles des revers de la Katsbach, de Gross-Beeren et de Culm +commençaient à transpirer à Paris et à Milan. J'apprenais, par mes +correspondans, qu'on était resté à Paris dix-huit jours sans recevoir de +courriers. Les rumeurs commençaient à attrister la France où l'empereur +perdait la confiance de ses peuples. On me mandait que les intrigues +royalistes recommençaient dans la Vendée et à Bordeaux, et qu'on se +disait tout bas, dans les cercles et les salons de la capitale: <i>C'est +le commencement de la fin</i>.</p> + +<p>On pouvait en dire autant de notre belle Italie. Depuis les dernières +nouvelles d'Allemagne, les généraux autrichiens qui nous combattaient, +se montraient de plus en plus confians. De notre côté, les troupes +italiennes ne montraient plus la même ardeur. Un de leur chef, le +général Pino, qui d'abord avait manœuvré sous mes yeux pour la défense +de l'Illyrie, trahissant le découragement secret qui commençait à gagner +tous les rangs, quitta l'armée tout-à-coup, et alla résider à Milan dans +l'attente du résultat de la campagne.</p> + +<p>J'allai conférer de l'état des choses avec le prince vice-roi, que je +trouvai lui-même inquiet, mais toujours dévoué à l'empereur. Il était +peiné de la rupture, et n'avait plus la même confiance dans la fortune +de Napoléon: «Mieux eût valu, me dit-il, qu'il eût perdu, sans trop de +dommage, les deux premières batailles dans le début de la campagne, il +se serait retiré à temps derrière le Rhin.» Je ne lui cachai pas que je +lui en avais donné le conseil à Dresde, mais que rien n'avait pu faire +impression sur son esprit. «Cela est d'autant plus fâcheux, lui dis-je, +qu'à la première bataille qu'il perdra en personne, on traitera de la +reconstruction politique de l'Europe sans lui.» Eugène fut frappé de +cette réflexion, et, pour la première fois peut-être, il sonda la +fragilité de son établissement politique. Je ne m'ouvris pas davantage +cette fois, peu confiant dans son entourage.</p> + +<p>Il m'avoua enfin, ce que je pressentais, que les plus fortes raisons le +portaient à croire que la Bavière était au moment de se détacher de +notre alliance; que l'armée bavaroise, sur les frontières de l'Autriche, +n'avait fait aucun mouvement pour arrêter ceux des Autrichiens qui +s'avançaient en force, quoiqu'avec lenteur, par le vallon de la Drave +vers le Tyrol; que ne pouvant plus défendre lui-même l'Italie allemande, +il allait se retirer derrière l'Isonzo, pour mettre les défilés entre +lui et l'ennemi. «Si, contre toute attente, lui dis-je, vous ne pouviez +vous y maintenir, tâchez, car j'ai plus de confiance dans vos talens que +dans vos soldats, tâchez au moins de disputer assez long-temps le pays +entre la Piave et l'Adige pour donner le temps aux événemens de se +développer. Ce sera beaucoup si, pendant l'hiver qui s'approche, vous +mettez à couvert Mantoue, Vérone, Milan et les bouches du Pô.»</p> + +<p>Il fit aussitôt ses dispositions de retraite, et de mon côté j'évacuai +Laybach, après avoir laissé dans le château un simulacre de garnison, +composée en grande partie de convalescens, que je mis sous le +commandement du colonel Léger. Je suivis l'armée, qui vint occuper les +lignes de l'Isonzo. Le même jour, les Autrichiens s'étant reportés en +forces sur Trieste, le lieutenant-général Fresia évacua définitivement +par mon ordre cette place, ne laissant dans le château qu'une petite +garnison, commandée par le colonel Rabié, qui ne capitula, un mois +après, qu'à la suite d'une très-belle défense.</p> + +<p>Du quartier-général de Gradisca, j'adressai à l'empereur mon rapport. Je +lui exposai que le vice-roi, croyant ne devoir plus écouter que des +motifs de prudence, venait d'ordonner la retraite sur l'Isonzo; que, par +suite de ce mouvement, les provinces illyriennes étaient désormais +perdues; que cependant le rôle auquel l'armée d'Italie allait borner ses +efforts, avait aussi ses avantages; qu'il ne laissait rien au hasard, et +pouvait assurer, pour quelque temps encore, la tranquillité de l'Italie. +J'ajoutai que ma mission touchant à son terme, je le suppliais de me +donner une autre destination, et que j'attendais ses ordres.</p> + +<p>Dans l'attente soit des événemens, soit de ce que Napoléon déciderait à +mon égard, j'allai jeter un coup-d'œil de prédilection sur cette +magnifique Lombardie, à la liberté de laquelle je m'étais voué à mon +début dans la carrière des hauts emplois. Hélas! elle gémissait aussi +sous l'oppression impériale, et sa destinée politique ne dépendait que +trop de la destinée de Napoléon.</p> + +<p>En conquérant l'Italie, nous y avions apporté notre activité, notre +industrie, le goût des arts et du luxe. Milan fut la ville qui retira le +plus d'avantages de la révolution française que nous y avions +transplantée. Milan reçut plus de lustre encore lorsqu'elle devint +capitale d'un royaume: une cour, un conseil d'état, un sénat, un corps +diplomatique, des ministres, des administrations civiles et militaires, +des tribunaux, ajoutèrent près de vingt mille habitans à sa population, +qui dépassait cent mille âmes. Milan s'embellit; mais sa période +brillante fut de courte durée, comme celle de tous les royaumes italiens +que l'ambition du dominateur épuisa bientôt d'hommes et d'argent dans +sa vaine pensée de conquérir le monde. Le vice-roi, Eugène, ne fut +bientôt plus aux yeux des Lombards que l'exécuteur obéissant de toutes +ses volontés. Après Moscou, tous les ressorts du gouvernement avaient +perdu leur élasticité en Italie comme en France. Le sentiment de la +puissance de Napoléon s'éteignait en même temps que s'éclipsait +l'illusion de sa fortune militaire. Dans ces derniers temps, Eugène +sembla craindre de se populariser pour ne pas lui porter ombrage. +D'ailleurs brave soldat, et d'une loyauté éprouvée, Eugène était +parcimonieux, un peu léger, trop docile aux conseils de ceux qui +flattaient ses goûts, ne connaissant point assez le caractère des +peuples qu'il gouvernait, et trop confiant dans quelques Français +ambitieux; il lui manquait de posséder la tactique politique au même +degré que celle des armes. Arrivé à ces derniers temps d'épreuve, ce +prince acheva de mécontenter les peuples par des conscriptions et des +réquisitions forcées; en un mot, le vice-roi ne céda que trop à +l'exemple et à l'impulsion du souverain dominateur. Sa position devint +d'autant plus difficile, qu'il eut bientôt contre lui, et les partisans +de l'indépendance italienne, et ceux de l'ancien ordre de choses. Les +premiers s'inquiétant davantage, cherchaient un appui. De même que son +père adoptif, Eugène n'en trouvait plus d'autre, pour le maintien de son +autorité, que dans son armée, qu'il s'était hâté d'organiser et +d'aguerrir.</p> + +<p>Tout restait en suspens en Italie. On savait que trois grandes armées en +Allemagne environnaient, pour ainsi dire, l'armée de l'empereur, avec le +projet de manœuvrer sur les bases de sa ligne d'opération à Dresde, et +si les événemens de la guerre leur étaient favorables, de se réunir en +arrière de cette ligne entre l'Elbe et la Saale. On savait aussi que +Napoléon avait à opposer aux trois grandes armées des alliés à peine +deux cent mille hommes répartis dans onze corps d'infanterie, quatre de +cavalerie, et dans sa garde qui présentait une réserve formidable. Nous +venions de savoir enfin qu'il s'était décidé, pour ne pas se laisser +tout-à-fait cerner, d'abandonner sa position centrale de Dresde pour +aller manœuvrer à Magdebourg et sur la Saale. Tout-à-coup, vers les +derniers jours d'octobre, je reçois du quartier-général du vice-roi, un +billet conçu en ces termes: «Pour ne vouloir rien céder, il a tout +perdu.» Qu'on juge de ma perplexité et de mon impatience à connaître +toute l'étendue de l'événement. Dès le lendemain se propagèrent des +bruits sinistres sur les fatales journées de Leipsick, qui allaient +ramener sur le Rhin Napoléon poursuivi par l'Europe en armes. Ici se +réalisaient tous mes pressentimens, toutes mes prévisions. Mais +qu'allions-nous devenir? et quel serait le sort de cet Empire +chancelant? Il était facile de prévoir que l'énorme pouvoir dont +l'empereur s'était emparé, s'il n'était abattu, serait au moins réduit; +d'un autre côté, je ne m'abusais pas sur le genre d'opposition qu'il +pourrait rencontrer dans l'intérieur de l'Empire, tous les élémens +constitutifs de la puissance publique m'étaient connus; tous les hommes +plus ou moins influens, je pouvais les apprécier, et juger de la portée +de leur courage et de leur énergie. Il fallait un audacieux, et il n'y +avait que des lâches. Le seul homme qui, par son talent et par la +souplesse de son génie aurait pu maîtriser les événemens et sauver la +révolution, n'avait point de nerf politique, et craignait pour sa tête. +Quant à moi, qui certes n'eût pas manqué de résolution, j'étais éloigné +du vrai foyer, soit par des chances fortuites, soit par des combinaisons +préparées de longue main. J'en frémissais d'impatience, et, décidé à +tout braver pour rentrer dans la capitale, et y ressaisir les fils +secrets d'une trame qui nous eût conduit à un but salutaire, j'étais +déjà en route, quand une lettre de l'empereur, datée de Mayence, +m'ordonna, en réponse à mon dernier rapport, d'aller prendre le +gouvernement général de Rome, dont je n'avais été jusqu'alors que le +titulaire. Je vis le coup, mais nul moyen de le parer: l'homme qui +perdait l'Empire se trouvait encore en sûreté avec les débris de sa +puissance militaire. Je rallentis ma route pour voir se dessiner les +événement, et dans l'attente de recevoir de mes affidés de Paris des +informations positives sur la sensation que produirait le retour subit +de l'empereur à la suite de ces nouveaux désastres. Mais que je +connaissais bien le terrain, et que j'avais bien jugé les hommes qui +l'occupaient! Pas vingt sénateurs qui ne crussent l'Empire hors de +danger, parce que l'empereur était sauvé! pas un grand fonctionnaire +qui soupçonnât les armées européennes capables de franchir le Rhin! +Malgré la stupeur qui régnait dans toutes les classes, l'aveuglement +créait encore des illusions en faveur du pouvoir. Il faut en excepter +sans aucun doute l'homme habile que j'ai suffisamment désigné; il +semblait épier avec une astuce et une ironie cachée l'instant d'une +chûte qui ne lui paraissait pas être arrivé encore à son terme.</p> + +<p>Cependant l'Italie allait changer d'aspect; abandonnant successivement +l'Isonzo, le Tagliamento, la Piave et la Brenta, le vice-roi venait de +repasser l'Adige et d'établir son quartier-général à Vérone. L'armée +autrichienne, marchant toujours en avant et recevant des renforts, +s'établit à Vicence, à Bassano et à Montebello, formant déjà le blocus +de Venise, de Palma-Nova et d'Osopo. Dans les négociations secrètes dont +j'avais tenu les fils, l'abandon des États de Venise jusqu'à l'Adige, +était consenti comme un des préliminaires de paix avec l'Autriche. Mais, +où pouvaient s'arrêter aujourd'hui les prétentions de cette puissance? +Les deux armées restèrent ainsi en présence comme en quartier d'hiver. +C'était sur l'Italie méridionale que se portaient tous les regards, et +d'où l'on attendait les déterminations politiques et militaires, qui +rendraient quelque activité aux deux armées qui s'observaient sur la +Brenta et sur l'Adige. Murat, jugeant les affaires de Napoléon +entièrement perdues après les journées de Leipsick, s'était hâté de +retourner à Naples, pour y reprendre le plan qu'il supposait devoir le +maintenir sur le trône, même après la ruine de celui qui l'y avait fait +monter. Dans une entrevue avec le comte de Miër, au quartier-général +d'Ohlendorf en Thuringe, le 23 octobre, il venait d'ébaucher, pour ainsi +dire, son accession à la coalition et son traité avec la cour +d'Autriche. Je n'avais alors aucune donnée particulière sur les +déterminations de Murat; mais je pressentais le changement de sa +politique. J'appris qu'en arrivant à Lodi, venant de Leipsick et de +Milan, tandis qu'il changeait de chevaux, et plusieurs Italiens de +marque entourant sa voiture, comme l'un d'eux lui eût demandé s'il +viendrait bientôt secourir le vice-roi: «Sans doute, répondit-il avec +son air gascon, avant un mois, je viendrai vous secourir avec cinquante +mille bons b.......» Et il partit comme un éclair. J'en inférais qu'il +avait dit précisément le contraire de ce qu'il méditait. En effet, il +entrait alors dans les vues de Murat, en même temps qu'il s'allierait à +l'Autriche, de se présenter aux Italiens comme le soutien de leur +indépendance; j'appris même qu'il avait accueilli, en traversant la +haute Italie, plusieurs chefs italiens et officiers supérieurs qui +travaillaient aussi à l'affranchissement de leur patrie, eu leur +promettant d'embrasser leur cause et d'amener une armée sur le Pô.</p> + +<p>A mon arrivée à Rome, je trouvai le général Miollis et l'administrateur +Janet, pleins de défiance et de soupçons sur la conduite de Murat, qui, +me dirent-ils, se rapprochait ouvertement de la coalition et organisait +une nouvelle armée, composée en partie de Napolitains, de transfuges +italiens, de Corses et de Français. Tous les avis de Naples annonçaient +qu'il venait d'abolir le système continental dans ses États, et de +permettre l'entrée dans ses ports des vaisseaux de toutes les nations; +on assurait que non-seulement il négociait avec la cour de Vienne, mais +encore avec lord Bentinck, dans l'intention de conclure sa paix séparée +avec la Grande-Bretagne. Les craintes du commandant militaire de Rome +étaient partagées par le vice-roi, qui venait de dépêcher à Naples son +aide-de-camp Gifflenga, pour s'assurer des dispositions du roi. On lui +donna des assurances de paix et d'amitié dont se contenta ce jeune +officier, peu au fait des manèges de cette cour.</p> + +<p>Murat se déclarant pour l'indépendance italienne, trouvait un parti dans +les États romains, parmi les <i>carbonari</i> et les <i>crivellari</i>, espèces +d'illuminés politiques qui recrutaient parmi les grands seigneurs, les +jurisconsultes et les prélats romains. Le prêtre Battaglia venait +d'insurger les campagnes des environs de Viterbe; il s'était mis à la +tête d'une troupe de révoltés, s'emparant des caisses publiques et +levant des contributions sur les personnes attachées au parti français. +En même temps, des écrits et des proclamations incendiaires étaient +répandus avec profusion dans les États pontificaux. Miollis ayant fait +marcher la force armée, dispersa bientôt les bandes d'insurgés; +Battaglia ayant été arrêté et conduit à Rome, ses dépositions laissèrent +entrevoir qu'il était l'agent du consul napolitain Zuccari, chargé par +sa cour de susciter des soulèvemens contre la domination française. Je +pensais qu'il fallait opposer aux menées des Napolitains beaucoup de +circonspection et de prudence, et ne rien précipiter.</p> + +<p>Cependant Murat venait de mettre en mouvement ses troupes sur la haute +Italie. Dès les premiers jours de décembre, une division d'infanterie et +une brigade de cavalerie napolitaines, avec seize bouches à feu, +entrèrent dans Rome: ces troupes étaient commandées par le général +Carascosa. Quoique l'empereur eût donné l'ordre de traiter le roi de +Naples comme un allié <i>qui était prêt à montrer de bonnes dispositions</i>, +et que le mouvement de son corps d'armée fût concerté avec le vice-roi, +le général Miollis reçut les Napolitains avec défiance, faisant mettre +en état de défense Civita-Vecchia et le château Saint-Ange, où furent +transportés les caisses et tous les effets précieux. Trois ou quatre +divisions napolitaines se succédèrent, en se dirigeant à la fois par les +Abruzzes sur Ancône, et par Rome, soit sur la Toscane, soit vers Pesaro, +Rimini et Bologne. C'était dans cette dernière ville que Murat venait +d'envoyer le prince Pignatelli Strongoli, moins pour marquer la route +de son armée, dont la présence sur le Pô paraissait avoir pour but de +contenir les Autrichiens, que pour disposer tous les amis de la cause de +l'indépendance à l'aider dans ses entreprises. Pignatelli avait ordre de +travailler à lui faire des partisans.</p> + +<p>Dans ces entrefaites, je reçus de l'empereur la mission de me rendre à +Naples, pour tâcher de détourner Murat de se déclarer contre lui; mes +instructions portaient de le ménager et d'user de beaucoup d'adresse +dans cette négociation; de le flatter même de la perspective qu'on lui +abandonnerait les marches de Fermo et d'Ancône, dépouilles de l'État +romain dont il ambitionnait depuis long-temps la possession. Je fus +précédé à Naples par trois lettres de l'empereur adressées à Joachim, +l'une d'elles annonçant ma prochaine arrivée comme chargé de ses +pouvoirs. Je fis mon entrée à la cour de Naples vers la mi-décembre.</p> + +<p>C'était une singulière cour que celle de Joachim, et une royauté bien +vacillante que sa royauté du Vésuve. Murat avait un grand courage et peu +d'esprit; aucun grand personnage du jour ne poussa plus loin que lui le +ridicule de la parure et l'affectation de la pompe; c'est lui que les +soldats appelaient le <i>roi Franconi</i>. Toutefois Napoléon, qui ne se +méprenait pas sur le caractère de son beau-frère, crut à tort que la +reine Caroline, sa sœur, femme ambitieuse et hautaine, conduirait son +mari, et que sans elle Murat ne saurait être roi. Mais dès les premiers +temps de son règne, soupçonnant l'empire auquel on voulait le soumettre +maritalement, il affecta de s'en affranchir; et les circonstances +politiques où il se trouvait alors combattirent d'autant plus +l'ascendant de la reine, qu'il n'avait alors pour conseils et pour +alentours que des hommes qui le poussaient à se déclarer contre +Napoléon, en lui présentant ce revirement de système comme une nécessité +politique.</p> + +<p>Dans une cour où la politique n'était que de l'astuce, la galanterie de +la dissolution, et la représentation extérieure une pompe théâtrale, je +me trouvais à peu près, si la comparaison n'était pas trop ambitieuse, +comme Platon à la cour de Denys. Dès mon arrivée, je fus assailli +d'intrigans des deux nations, parmi lesquels, sous le masque d'une +sorte d'ingénuité, je reconnus des émissaires de Paris. Il y en avait +aussi dans le conseil du roi; et je me défiais surtout d'un certain +marquis de G...., qui des deux acceptions dans lesquelles son nom est +pris en latin, avait toute la vigilance de l'une et rien de la franchise +de l'autre. Lors de mes premières conférences en présence de Murat, je +dus y apporter une grande réserve; je feignis d'être sans instructions, +et je priai le roi de m'expliquer sa situation politique. Il m'avoua +qu'elle était critique et embarrassante; qu'il se trouvait placé d'une +part entre son peuple et son armée, abhorrant toute idée de persévérance +dans l'alliance française; de l'autre, entre l'empereur Napoléon qui le +laissait sans direction et l'abreuvait de dégoût, et les souverains +alliés, qui exigeaient de lui qu'il prononçât sans délai son accession +complète à la coalition; que, d'un autre côté, les chefs des Italiens +lui demandaient de concourir à déclarer l'indépendance de leur patrie, +tandis que le vice-roi était en opposition à toutes les mesures +favorables aux indépendans, soit par les ordres de l'empereur, soit +d'après ses propres vues. Enfin, ajouta le roi, j'ai encore à lutter +contre les manœuvres de lord Bentinck, qui, de la Sicile, cherche à +soulever les Calabres, et assiste d'argent et de promesses les +<i>carbonari</i> dans toute l'étendue de mon royaume. Je dis au roi qu'il ne +m'appartenait point de lui donner aucun conseil; que de sa part c'était +une résolution qu'il fallait prendre; que je devais me borner à +l'engager à en prendre une, et, une fois prise, à s'y tenir d'une +manière invariable.</p> + +<p>Le roi, à l'issue de la conférence, m'avoua qu'ayant communiqué à +l'empereur, un mois auparavant, ses craintes qu'un détachement +autrichien ne fût dirigé sur les bouches du Pô, il lui avait demandé à +cette occasion qu'il renonçât franchement à la possession directe de +l'Italie, et complétât ainsi ses bienfaits pour elle en proclamant son +indépendance. Je répondis au roi qu'il était difficile de croire que +l'empereur fît de nécessité vertu; que, dans cette supposition, je +réclamerais la priorité pour la France, moi qui l'avais supplié en vain, +à plusieurs reprises, de rendre la guerre nationale.</p> + +<p>Mes autres conférences furent tout aussi oiseuses. Murat était lancé; +son conseil le poussait de plus en plus dans les intérêts de la +coalition; situation politique, incompatible avec son projet d'appeler +l'Italie à l'indépendance. Je le lui fis sentir, mais en vain; alors je +me bornai à lui recommander, dans une conférence secrète, d'augmenter +son armée et d'avoir de bonnes troupes, et de rattacher à tout prix à sa +cause la secte des <i>carbonari</i> qu'il avait impolitiquement persécutée, +et qui me paraissait prendre plus de consistance à mesure que les +événemens acquéraient plus de gravité. Je terminai par conseiller au roi +de ne pas trop compter sur sa cohue princière d'altesses napolitaines, +et de s'entourer plutôt de gens qui auraient d'autre <i>excellence</i> que +celle de nom, et à la fermeté desquels il pourrait se confier.</p> + +<p>Ma mission à Naples n'était pas sans agrément. Je respirais en plein +hiver sous le plus beau ciel de l'Europe; je me voyais accueilli et +considéré dans une cour brillante; mais toutes mes pensées se tournaient +vers la France, et mes regards ne la quittaient point. L'invasion la +menaçait; l'étranger était à ses portes; qu'allait faire l'empereur? +qu'allait-il devenir? J'étais convaincu qu'il n'aurait point assez de +grandeur d'âme pour s'identifier avec la nation. Isolé, sa ruine était +certaine; mais les éclats de sa chute graduelle pouvaient encore être +long-temps funestes à la patrie.</p> + +<p>Ne recevant aucune dépêche directe, et n'ayant que des notions vagues +sur l'état de Paris, je me hâtai de reprendre la route de Rome, où +m'attendait ma correspondance. Je crus d'autant plus convenable de +quitter la cour de Murat, que je savais, d'une manière certaine, qu'on y +attendait l'arrivée du comte de Neyperg, plénipotentiaire d'Autriche, +chargé de conclure son traité d'accession, et que je me serais trouvé +alors dans une fausse position à Naples. Rentré dans la capitale du +monde chrétien, je n'eus rien de plus pressé que d'ouvrir mes dépêches +de Paris. Elles contenaient la nouvelle qu'on s'attendait, d'un moment à +l'autre, à la violation de la neutralité de la Suisse par les alliés, et +à l'invasion de notre territoire par les frontières de l'Est; qu'à peine +l'empereur pourrait-il rassembler, entre Strasbourg et Mayence, une +soixantaine de mille hommes dans le court espace d'un mois, tant les +maladies épidémiques et la désorganisation avaient causé de ravages +dans ses armées; que cependant il s'obstinait à repousser <i>les bases +sommaires</i> que les alliés venaient de lui faire parvenir de Francfort, +bien que dans le conseil Talleyrand le poussât fortement à la paix, en +ne cessant de lui répéter qu'il se méprenait sur l'énergie de la nation, +qu'elle ne seconderait pas la sienne, et qu'il s'en verrait abandonné.</p> + +<p>Sourd à de si sages conseils, que méditait Napoléon dans cette crise? Un +coup d'état: de se faire proclamer dictateur. Sorti des factions et des +orages d'une révolution où les mots ont eu beaucoup d'empire, il s'était +persuadé, par suite de la confusion d'idées qui régnait dans sa tête en +matière d'histoire ancienne, que le nom de dictateur produirait un grand +effet. Il y renonça néanmoins, sur les représentations de Talleyrand et +de Cambacérès. Ils observèrent qu'il fallait faire la chose sans le +dire; qu'il pouvait même prendre les clefs du Sénat dans sa poche, sans +avoir besoin d'aucun titre nouveau. C'est ce qu'il fit, et le palais du +Sénat fut depuis ce temps gardé à vue.</p> + +<p>Tel était le résumé de ma correspondance; et dans les dispositions où +m'avait jeté l'impression que j'en ressentis, j'écrivis à l'empereur la +lettre suivante:</p> + +<p>«J'ai pris congé du roi de Naples: je ne dois dissimuler à Votre Majesté +aucune des causes qui ont arrêté l'activité naturelle de ce prince.</p> + +<p>1º. C'est l'incertitude où vous l'avez laissé sur le commandement des +armées d'Italie. Le roi, dans ces deux dernières campagnes, vous a donné +tant de preuves de son dévouement et de ses qualités militaires, qu'il +s'attendait à recevoir de vous cette marque de confiance. Il se sent +humilié à la fois et de vos soupçons, et de l'idée de se trouver placé +sur la même ligne que vos généraux.</p> + +<p>2º. On dit sans cesse au roi: si, pour conserver l'Italie à l'empereur, +vous dégarnissez votre royaume de troupes, les Anglais vont y opérer des +débarquemens et y exciter des séditions d'autant plus dangereuses que +les Napolitains se plaignent hautement de l'influence de la France: dans +quel état, ajoute-t-on, se trouve cet Empire? Sans armée, découragé par +une campagne que ses ennemis ne regardent pas comme le terme de ses +maux, puisque le Rhin n'est plus une barrière, et que l'empereur, loin +de pouvoir garantir l'Italie, a peine à s'opposer à l'envahissement de +ses frontières d'Allemagne, de Suisse et d'Espagne. Songez à vous, lui +écrit-on de Paris, ne comptez que sur vous-même. L'empereur ne peut plus +rien, même pour la France; comment garantirait-il vos États? Si, dans le +temps de sa toute-puisssance, il eut la pensée de réunir Naples à +l'Empire, quel sacrifice serait-il porté à faire pour vous? Il vous +sacrifierait aujourd'hui à une place forte.</p> + +<p>3º. D'un autre côté, vos ennemis opposent au tableau de la situation de +la France celui des avantages immenses que présente au roi son accession +à la coalition: ce prince consolide son trône, agrandit ses États; au +lieu de faire à l'empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa +couronne, il va répandre sur l'un et l'autre l'éclat le plus brillant en +se proclamant le défenseur de l'Italie, le garant de son indépendance. +Se déclare-t-il pour Votre Majesté, son armée l'abandonne, son peuple +se soulève. Sépare-t-il sa cause de celle de la France, l'Italie tout +entière accourt sous ses drapeaux. Tel est le langage que parlent au roi +des hommes qui tiennent de près à votre gouvernement. Peut-être ne +fait-on en cela que s'abuser sur les moyens de servir Votre Majesté. La +paix est nécessaire à tout le monde: déterminer le roi à se mettre à la +tête de l'Italie, est, à leurs yeux, le plus sûr moyen de vous forcer à +faire la paix.</p> + +<p>Je suis arrivé à Rome le 18. Ici, comme dans toute l'Italie, le mot +d'<i>indépendance</i> a acquis une vertu magique. Sous cette bannière se +rangent sans doute des intérêts divers; mais tous les pays veulent un +gouvernement local; chacun se plaint d'être obligé d'aller à Paris pour +des réclamations de la moindre importance. Le gouvernement de la France, +à une distance aussi considérable de la capitale, ne leur présente que +des charges pesantes sans aucune compensation. Conscription, impôts, +vexations, privations, sacrifices, voilà, se disent les Romains, ce que +nous connaissons du gouvernement de la France. Ajoutons que nous n'avons +aucune espèce de commerce, ni intérieur ni extérieur; que nos produits +sont sans débouchés, et que le peu qui nous vient du dehors, nous le +payons un prix excessif.</p> + +<p>Sire, lorsque Votre Majesté était au plus haut degré de la gloire et de +la puissance, j'avais le courage de lui dire la vérité, parce que +c'était la seule chose qui lui manquait. Aujourd'hui je la lui dois +également, mais avec plus de ménagement, puisqu'elle est dans le +malheur. Son discours au Corps législatif aurait fait une profonde +impression sur l'Europe et aurait touché tous les cœurs, si Votre +Majesté eût ajouté au désir qu'elle a manifesté pour la paix, une +renonciation magnanime à son ancien système de monarchie universelle. +Tant qu'elle ne se prononcera pas sur ce point, les puissances coalisées +croiront ou diront que ce système n'est qu'ajourné, que vous profiterez +des événemens pour y revenir. La nation française elle-même restera dans +les mêmes alarmes. Il me semble que si, dans cette circonstance, vous +concentriez toutes vos forces entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin; +si vous faisiez une déclaration franche de ne pas dépasser ces +frontières naturelles, vous auriez tous les vœux et tous les bras de la +nation pour défendre votre Empire; et certes, cet Empire serait encore +le plus beau et le plus puissant du monde; il suffirait à votre gloire +et à la prospérité de la France. Je suis convaincu que vous ne pouvez +avoir de véritable paix qu'à ce prix. Je crains d'être seul à vous +parler ce langage; défiez-vous des mensonges des courtisans, +l'expérience a dû vous les faire connaître. Ce sont eux qui ont poussé +vos armées en Espagne, en Pologne et en Russie, qui vous ont fait +éloigner de vous vos plus fidèles amis, et qui, dernièrement encore, +vous ont détourné de signer la paix à Dresde. Ce sont eux qui vous +trompent aujourd'hui et qui vous exagèrent votre puissance. Il vous en +reste assez pour être heureux et pour rendre la France paisible et +prospère; mais vous n'avez rien de plus, et toute l'Europe en est +persuadée; il serait même inutile à lui faire illusion, on ne la +tromperait plus.</p> + +<p>Je conjure Votre Majesté de ne pas rejeter mes conseils, ils partent +d'un cœur qui n'a cesse de vous être attaché. Je n'ai point le sot +amour-propre de voir mieux qu'un autre; si chacun avait la même +franchise il vous tiendrait le même langage. Il vous aurait parlé comme +moi après la paix de Tilsitt, après la paix de Vienne, avant la guerre +contre la Russie, et, en dernier lieu, à Dresde.</p> + +<p>Il est affligeant, pour la dignité de l'homme, que je sois le seul qui +ose vous dire ce qu'il pense. Si Votre Majesté éprouve de nouveaux +malheurs, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir cessé de lui dire la +vérité. Au nom du ciel, mettez un terme à la guerre; faites que les âmes +puissent trouver un moment pour se reposer.»</p> + +<p>Ma lettre était à peine partie, que Napoléon frappait son dernier coup +d'état: la dissolution du Corps législatif. De ce palais des Tuileries +qui n'aurait dû retentir que de vœux et d'hommages, et qui fut +transformé soudainement en une arène d'orgueil, de colère et de +scandale, on vit sortir, épouvantés, législateurs et magistrats, +généraux et fonctionnaires publics. Tous furent pénétrés d'une profonde +douleur de voir le chef de l'État et la nation se retirer l'un de +l'autre au moment où ils auraient le plus besoin de leurs secours +mutuels. Sous quels aupices allait donc s'ouvrir le troisième lustre de +l'Empire? cette année serait-elle la dernière de sa durée? Quels +funestes présages pour la défense de la patrie envahie par cinq armées +étrangères, marchant sous les drapeaux de tous les potentats de +l'Europe!</p> + +<p>Pour continuer d'en imposer à l'Autriche, et se croyant maître de la +détacher, à son gré, de la coalition, l'empereur, au début de cette +campagne définitive, conserva la régence à Marie-Louise; de sorte que +l'Empire, dans son agonie, eût de fait deux gouvernemens, l'un au camp +de Napoléon, l'autre à Paris. Bientôt même il ajouta encore à tout ce +que cette régence avait d'absurde dans la pratique comme dans la +conception, en déférant à son frère Joseph, presqu'au moment où il +venait d'investir l'impératrice du pouvoir dirigeant, la lieutenance +générale de l'Empire. Ce n'était qu'un élément de division de plus qu'il +jetait dans son gouvernement.</p> + +<p>Ce n'est pas ainsi que j'avais conçu la régence et que j'aurais fini +par la faire prévaloir si le mauvais génie de la révolution ne m'eut pas +tenu enchaîné au-delà des Alpes.</p> + +<p>Je le demande, quelle était, dans cette incohérence du pouvoir, la +personne ou l'autorité qu'on pouvait réellement considérer comme +dépositaire de la pensée de Napoléon? Joseph n'était que le contre-poids +de l'archichancelier Cambacérès, qui l'était de l'impératrice et de +Joseph, et l'impératrice n'était là que pour la forme. Voilà donc +Cambacérès la cheville ouvrière de la régence de Paris; mais il ne +l'était que sous la surveillance du ministre de la police, véritable +inquisiteur domestique. En elle-même, la police n'est qu'une puissance +occulte, dont la force réside dans l'opinion qu'elle sait donner de sa +force; alors elle peut devenir l'un des plus grands ressorts de l'État; +mais dans les mains d'un Savary, le talisman de la police s'était brisé +à jamais.</p> + +<p>On voit par ce qui précède que jamais gouvernement ne s'était tenu prêt +à succomber sous autant de précautions, et peut-être par excès de +précautions. Il est pourtant vrai de dire que toutes les autorités se +trouvaient d'accord sur un point, l'impossibilité de conserver le +gouvernement dans les mains de Napoléon. Personne n'a eu le courage de +le proclamer tout haut et d'agir en conséquence; mais aussi quelle honte +pour tant d'hommes capables et expérimentés d'avoir laissé consommer la +ruine de l'État, et opérer, sous l'influence de l'étranger, une +révolution dont la patrie en pleurs réclamait l'initiative!</p> + +<p>Ô vous qui m'avez dit depuis et après coup; Pourquoi n'étiez-vous pas +là? Combien cette sorte de regret ne révèle-t-il pas votre lâcheté! Je +n'étais pas là, précisément parce que j'aurais dû y être, et qu'on avait +pressenti que, par la seule force des choses, tous les intérêts de la +révolution que je représentais à moi seul, auraient prévalu et paré à la +catastrophe.</p> + +<p>Je me méprenais si peu sur notre état réel, que, voulant hâter mon +retour et mettre un terme à ma mission, j'écrivis à l'empereur une +seconde lettre où je lui représentai combien il était contraire à sa +dignité que je restasse en qualité de son gouverneur général à Rome, +envahi par les Napolitains, et sous leurs canons, pour ainsi dire; que +d'ailleurs il devenait impossible que Rome, la Toscane et l'État de +Gênes pussent être conservés, si le roi de Naples accédait à la +coalition, et que, selon moi, la politique commandait d'entrer, avec ce +prince, en arrangement pour lui abandonner l'occupation militaire +provisoire des pays qu'il nous serait impossible de garder ou de +défendre; que nous en retirerions le double avantage de sauver nos +garnisons et de rattacher indirectement le roi de Naples à la cause +française; que, du reste, trouvant ma dignité blessée à Rome où mon +autorité ne pouvait plus avoir aucun poids, je me dirigeais sur Florence +où j'attendrais ses dernières instructions.</p> + +<p>Je trouvai Florence comme le reste de l'Italie, inquiète, en suspens, +partagée sur l'opinion qu'on devait se former des mouvemens de Murat, +vers la Haute-Italie. Les adhérens de Napoléon assuraient que les +Napolitains, restés fidèles et dévoués à sa cause, ne se portaient sur +le Pô que pour seconder nos efforts contre l'ennemi commun, et que Murat +viendrait les commander en personne. Les partisans de l'indépendance ne +voyaient, dans la marche des Napolitains, que la prochaine arrivée +d'auxiliaires qui les aideraient à s'affranchir du joug des Français. +D'autres enfin, ne voyaient pas sans inquiétude, sur le théâtre de la +Haute-Italie, une nouvelle armée qui n'était à leurs yeux qu'un ramassis +de vagabonds et de pillards enrôlés par force et tout-à-fait +indisciplinés. Qu'attendre, me disait-on, d'un Carascosa, médiocre +talent, mais plein de forfanterie; d'un Macdonaldo, ancien aide-de-camp +du vieux général cisalpin Trivulzi, dont il a épousé la concubine, et +qui, n'ayant pu obtenir d'emploi ni en France ni dans le royaume +d'Italie, s'est jeté de désespoir dans les troupes de Murat; d'un +ex-général lombard Lecchi, malheureusement connu pour ses cruautés, ses +exactions et ses rapines en Espagne, et qui, traduit en France devant un +conseil de guerre, fut renvoyé sans emploi. Peut-être viendra-t-on +vanter le jeune Lavauguyon, récemment rentré en grâce auprès de Murat, +qui, par une boutade de jalousie, l'avait disgracié en 1811, époque où, +à la tête des vélites à cheval de sa garde, il était, selon les uns trop +remarqué par la reine Caroline, et, selon d'autres, rival encore plus +heureux de Murat. Les autres généraux n'ont ni plus de consistance ni +plus de considération. Ainsi, je sus bientôt à quoi m'en tenir sur +cette armée napolitaine; elle se composait de quarante bataillons, vingt +escadrons, en tout vingt mille hommes et de cinquante pièces +d'artillerie; du reste, elle était d'une assez belle tenue, mais en +effet peu disciplinée.</p> + +<p>Le gouvernement de Toscane était d'autant plus inquiet sur son avenir, +que, dès le 10 décembre, les Anglais avaient opéré un débarquement à +Via-Reggio, et de là s'étaient présentés devant Livourne; mais la bonne +contenance de la garnison française les avait décidés à se rembarquer. +Toutefois, cette tentative ne paraissait être de leur part qu'une +première reconnaissance.</p> + +<p>Ce fut au milieu de ces circonstances que je me présentai à la cour de +la grande-duchesse, où je fus parfaitement accueilli; je trouvai en elle +une femme singulière, que pour cette fois j'eus le temps d'étudier. +Dépourvue de beauté et de charmes, Élisa n'était pas sans esprit, et les +premiers mouvemens de son cœur étaient bons; mais un défaut incurable +de jugement, et ses penchans à la lubricité, la jetaient dans des écarts +et dans l'extravagance. Son tic consistait à se modeler par imitation +sur les habitudes de son frère, affectant sa brusquerie, recherchant le +faste, l'appareil militaire, et négligeant les arts de la paix, les +lettres mêmes, dont jadis elle s'était érigée en protectrice par +engouement. Dans un pays où avait tant fleuri l'agriculture et le +commerce, elle ne s'était occupée qu'à se former une cour splendide et +servile, organisant des bataillons de conscrits, faisant et défaisant +les généraux; là où jadis les universités de Pise et de Florence, les +académies de la Crusca, del Cimento et del Disegno avaient jeté tant +d'éclat, elle avait laissé dépérir les études, n'accordant de protection +qu'à des histrions, des baladins et des joueurs de luth. En un mot, +Élisa était redoutée et n'était point aimée. Quant à moi, loin d'avoir à +m'en plaindre, je la trouvai prévenante, affectueuse, résignée même à +toutes les traverses dont elle était menacée, et déférant volontiers à +mon expérience et à mes conseils. Dès ce moment, je devins le directeur +de sa politique. Elle laissa percer devant moi son dépit de ce que +Napoléon était à la veille, non seulement de perdre peut-être l'Empire +par son obstination, mais encore de sacrifier sans hésiter les +établissemens dont sa famille était en possession. Je devinai alors +toutes ses craintes, et je compris combien elle était alarmée de l'état +précaire de la Toscane qu'elle s'attendait avec douleur à voir échapper +de ses mains. Je ne lui dissimulai pas qu'à Dresde j'avais donné à +Napoléon les avis les plus sincères et les plus à propos; que je l'avais +averti qu'il allait jouer sa couronne, seul, contre toute l'Europe; +qu'il devait céder l'Allemagne et se tenir ensuite derrière le Rhin, en +appelant la nation à son aide; qu'il serait forcé malgré lui d'en venir +là, mais qu'alors il prendrait trop tard un parti commandé par la +nécessité.</p> + +<p>Cependant les différens corps de l'armée de Murat parvenaient +successivement à leur destination, soit à Rome, soit dans les Marches. +Le général Lavauguyon, son aide-de-camp, qui était à Rome même, à la +tête de cinq mille Napolitains, se déclarant tout-à-coup commandant des +États romains, prit possession du pays. Le général Miollis, qui n'avait +que dix-huit cents soldats français, se renferma dans le château +St.-Ange. Lavauguyon le somma inutilement de se rendre et fit cerner le +château; il demanda une entrevue à Miollis que celui-ci refusa +nettement.</p> + +<p>Mais bientôt Murat lui-même, qui était parti de Naples le 23 janvier, +fit son entrée à Rome avec cette pompe qu'il recherchait avec tant +d'empressement; il fut reçu avec de grands témoignages de satisfaction +par les indépendans.</p> + +<p>Murat fit proposer au général Miollis, ainsi qu'au général Lasal cette, +qui défendait Civita-Vecchia avec deux mille hommes, de retourner en +France eux et leur garnison; ces deux généraux s'y refusèrent, et le roi +laissa un corps d'observation chargé de bloquer ces deux places. En même +temps il avait fait commencer le siège de la citadelle d'Ancône, où +s'était retiré le général Barbou. Toutefois, il n'y avait point encore +d'hostilités ouvertes; mais le roi de Naples, suivi de neuf mille hommes +d'infanterie et de quatre mille chevaux, ayant fait son entrée à +Bologne, fit occuper Modène, Ferrare et Cento. Sa conduite équivoque, et +les mouvemens de ses troupes qui s'avançaient vers Parme et vers la +Toscane, ne laissaient plus de doute sur sa prochaine défection. +Joachim était entré dans Bologne le premier février. Le jour même il +détacha de son armée le général Minutolo, avec huit cents hommes, pour +prendre possession de la Toscane, dont il nomma gouverneur le général +Joseph Lecchi. A cette nouvelle, le trouble s'empara de la cour de la +grande-duchesse, qui se lamentait d'être ainsi dépouillée par son +beau-frère. Appelé au conseil, et d'ailleurs instruit que le peuple +allait partout au-devant des troupes napolitaines, je conseillai à la +grande-duchesse de céder à l'orage et de se retirer soit à Livourne soit +à Lucques. Cette résolution prise, elle enjoignit à son mari, le prince +Félix Baciocchi, d'opérer l'évacuation militaire de la Toscane.</p> + +<p>Je fus témoin de cette débâcle qui, sur une moindre échelle, n'était que +la répétition de la grande scène dont Paris allait être prochainement le +théâtre. Mais en Toscane il n'y eut pas d'effusion de sang, ce ne fut +que fuite d'une part et de l'autre guerre dérisoire de jeux de mots et +de sarcasmes dont les Florentins poursuivirent les chefs et les agens du +gouvernement. Par exemple, le Baciocchi, en changeant de fortune, avait +cru devoir changer de nom; il s'était fait appeler <i>Félix</i> (l'heureux) +au lieu de <i>Pascal</i>, nom aussi ridicule en Italie que celui de Jocrisse +en France. De là, ce jeu de mots des Florentins qui lui disaient au +moment de sa déconfiture: <i>Quando eri Felice, eravamo Pasquali; adesso +che sei ritornato Pasquale, saremo felici</i>.</p> + +<p>Le préfet de Florence, mon ami intime, ne fut pas exempt des atteintes +de ce genre; comme il était très-rigide pour la conscription, et que +toutes les fois qu'un homme se présentait pour être réformé, il le +congédiait avec sa formule habituelle: <i>bon à marcher</i>; au moment où les +autorités furent contraintes d'abandonner la ville, on écrivit sur sa +porte en gros caractères: <i>bon à marcher</i>.</p> + +<p>Tandis que la grande-duchesse et moi étions retirés à Lucques, Baciocchi +tenait encore la citadelle et les forts de la ville de Florence et celui +de Volterra. J'attendais de jour en jour les pouvoirs que j'avais +demandés pour l'évacuation militaire de la Toscane et des États romains. +La grande-duchesse désirait également voir la Toscane délivrée des +troupes françaises dans l'espoir d'un arrangement avec Murat, dont la +fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napoléon. +Elle se défiait surtout du petit Lagarde, que l'empereur lui avait +imposé en qualité de commissaire-général de police et qui m'était +redevable de sa fortune. Elle allait jusqu'à le soupçonner d'adresser à +Napoléon des rapports qui lui étaient contraires, de même qu'à moi. +Élisa s'en ouvrit franchement et me témoigna un jour combien était vif +son désir de s'emparer du porte-feuille de ce commissaire-général, afin +de vérifier si ses soupçons étaient fondés. Persuadé moi-même que la +correspondance de Lagarde devait m'être encore plus défavorable qu'à la +grande-duchesse, je ne cherchai point à la dissuader, quand elle me dit +qu'elle allait lui donner une mission pour se rendre à Pise, et qu'elle +le ferait ensuite arrêter par des hommes masqués et apostés sur la +route. Il me parut plaisant de voir ainsi détrousser sur le grand chemin +un commissaire-général de police, qui, tout en affectant de la rondeur +et de la bonhomie, se vantait d'être plus fin que l'Italien le plus +rusé. Il s'agissait de donner un démenti à sa suffisance. En effet, à +son retour de Pise, les hommes apostés l'arrêtent, le font descendre de +sa voiture; et tandis que deux d'entre eux le tiennent en joue sur le +bord d'un fossé, les autres lui enlèvent argent, bijoux, et surtout ses +papiers, qui étaient dans une caisse de l'avant-train. Quand nous vîmes +venir des gens tout effarés nous apprendre la mésaventure de M. le +commissaire-général, nous eûmes peine, la grande-duchesse et moi, à +conserver notre gravité, et il fallut nous retirer à l'écart pour donner +cours au rire qui nous suffoquait. Mais pourtant, dans cette <i>opéra +seria</i>, tout le monde fut mystifié; les prétendus papiers du +commissaire-général qu'on nous apporta, consistaient dans une liasse des +numéros du <i>Moniteur</i> que Lagarde, ayant une voiture à double fond où +était cachés ses papiers secrets, avait fait placer dans la caisse +extérieure. Il en fut quitte pour son argent, ses bijoux et la peur, et +suivant toute probabilité pour la peur seulement, car il n'aura pas +manqué de s'indemniser, soit à Florence, soit à Paris.</p> + +<p>Cependant Murat, qui déjà occupait les légations, s'efforçait de remplir +de son nom l'Italie entière. Il m'écrivait lettre sur lettre, me +répétant que son alliance avec la coalition lui paraissait le seul +moyen de conserver le trône, et m'engageant de dire à l'empereur toute +la vérité sur l'état actuel de l'Italie. Je lui répondis que je l'avais +prévenu sur ce point, et qu'il n'avait pas besoin de m'encourager pour +oser dire la vérité à l'empereur; que j'avais toujours pensé que c'était +trahir les princes que de la leur cacher; j'insistai sur la nécessité +pour le roi de Naples de se constituer une bonne armée comme moyen +d'influence dans la coalition; je lui recommandai surtout de bannir +toute indécision; il lui était très-essentiel, lui disais-je, de se +créer une grande considération et de faire estimer son caractère; et +puisque sa décision paraissait arrêtée, je devais à l'amitié qu'il avait +pour moi, de lui avouer que la moindre hésitation serait funeste; +qu'elle appellerait sur lui la défiance; qu'il pouvait, d'ailleurs, +servir sa patrie en contribuant à la pacification générale, et en +relevant la dignité des trônes et l'indépendance des nations. J'ajoutais +que je voyais avec peine les soulèvemens des campagnes; qu'il ne fallait +pas remuer les passions qu'on ne pouvait pas satisfaire. Invité aussi +par ce prince à lui envoyer, par écrit, les réflexions que je lui avais +présentées à Naples sur les constitutions que lui demandaient les +partisans de la liberté, je l'avertissais de ne pas se laisser entraîner +à jeter au milieu du peuple napolitain des idées auxquelles il n'était +point préparé; enfin, lui disais-je, je crains que ce mot de +constitution, que j'entends sur toute ma route, ne soit, dans le grand +nombre, qu'un prétexte mis en avant par le désir de s'affranchir de +toute obéissance.</p> + +<p>Les troupes de Murat étaient arrivées sur les rives méridionales du Pô. +En prenant possession de la Toscane et des États romains, il s'était +prononcé contre l'empereur, son beau-frère, en faveur de l'Autriche. Il +était engagé et on ne l'était pas vis-à-vis de lui; car le traité qu'il +avait signé à Naples, le 11 janvier, avec le comte de Neyperg, n'était +pas ratifié.</p> + +<p>Je jugeai, d'après la gravité des événemens, devoir m'aboucher encore +avec Murat, et j'allai conférer avec lui secrètement à Modène. Là, je +lui fis sentir, puisqu'il avait pris un parti décisif, qu'il devait le +déclarer. Si vous aviez, lui dis-je, autant de fermeté dans le caractère +que votre cœur renferme de qualités, vous seriez plus fort en Italie +que la coalition. Vous ne pouvez la dominer ici que par beaucoup d'élan +et de franchise. Il hésitait encore: je lui communiquai mes nouvelles de +Paris les plus récentes. Déterminé par leur contenu, il me confia son +projet de proclamation, ou plutôt de déclaration de guerre, pour lequel +j'indiquai quelques changemens qu'il adopta. Cette proclamation, datée +de Bologne, était conçue en ces termes:</p> + +<p>«Soldats! aussi long-temps que j'ai pu croire que l'empereur Napoléon +combattait pour la paix et le bonheur de la France, j'ai combattu à ses +côtés; mais aujourd'hui, il ne m'est plus permis de conserver aucune +illusion; l'empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les intérêts de +mon ancienne patrie, ceux de mes États et les vôtres, si je ne séparais +pas sur-le-champ mes armes des siennes, pour les joindre à celles des +puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la +dignité des trônes et l'indépendance des nations.</p> + +<p>Je sais qu'on cherche à égarer le patriotisme des Français qui sont dans +mon armée par de faux sentimens d'honneur et de fidélité; comme s'il y +avait de l'honneur et de la fidélité à assujétir le monde à la folle +ambition de l'empereur Napoléon.</p> + +<p>»Soldats! il n'y a plus que deux bannières en Europe; sur l'une vous +lisez: religion, morale, justice, modération, lois, paix et bonheur; sur +l'autre: persécutions, artifices, violences, tyrannie, guerre et deuil +dans toutes les familles: choisissez.»</p> + +<p>J'eus aussi à traiter avec Murat d'une affaire particulière qui touchait +à mes intérêts; j'avais à réclamer, comme gouverneur-général des États +romains et ensuite de l'Illyrie, un arriéré de traitement qui s'élevait +à la somme de cent soixante et dix mille francs. Le roi de Naples +s'étant emparé des États romains et des revenus publics, à ce titre il +devait acquitter ma créance. Il en donna l'ordre; l'exécution souffrit +quelque retard; néanmoins, avant de partir d'Italie, je pus dire que je +n'y avais pas fait la guerre à mes dépens.</p> + +<p>Je retrouvai à Lucques la grande-duchesse toujours en émoi et dans une +vive inquiétude sur la marche des événemens. Je lui annonçai que Murat +allait en venir enfin à sa levée de bouclier, mais que je doutais +néanmoins qu'il mît assez de vigueur et de rectitude dans ses opérations +pour s'attirer la confiance de ses nouveaux alliés; que les ministres +d'Autriche et d'Angleterre lui reprochaient d'être français et surtout +trop attaché à l'empereur; que les révolutionnaires qui gouvernaient +Florence en ce moment disaient hautement que le roi de Naples avait des +intelligences avec la France, et qu'il trompait les Italiens; qu'ils +allaient même jusqu'à imputer à mes conseils l'inaction des troupes +napolitaines, que les Autrichiens étaient impatiens de voir marcher +contre le vice-roi, lequel allait être incessamment attaqué par le +général comte de Bellegarde. Je lui dis enfin que j'avais laissé Murat +malade de chagrin; qu'il sentait dans quelle situation épineuse il +s'était placé; mais que désormais il me serait difficile de lui faire +parvenir mes avis.</p> + +<p>Peu de jours après, je reçus du ministre de la guerre une dépêche +contenant les instructions de l'empereur relatives à l'évacuation de +l'État romain et de la Toscane. A ces instructions était jointe une +lettre pour le roi de Naples, que j'étais chargé de lui remettre +personnellement; il m'était prescrit de lui faire en même temps +certaines communications confidentielles, que je pouvais modifier selon +la position où je trouverais ce prince. Je partis aussitôt pour Bologne, +où se trouvait alors Murat. Jusqu'à Florence je n'éprouvai aucune +difficulté; mais à mon arrivée dans cette ville, les nouvelles autorités +me signifièrent que je ne pouvais ni continuer ma route, ni m'arrêter à +Florence, et que je devais me retirer à <i>Prato</i> pour y attendre la +réponse du roi. Je lui expédiai aussitôt un courrier, et revins à +Lucques, préférant séjourner dans cette ville, <i>Prato</i> étant déjà en +insurrection. Je reçus bientôt la réponse de Murat, qui m'annonçait +avoir donné l'ordre à ses généraux de traiter avec moi de l'évacuation +de la Toscane et des États romains.</p> + +<p>Les pouvoirs dont m'avait investi l'empereur vinrent fort à propos. La +plupart des troupes françaises qui étaient en Toscane s'étaient +concentrées à Livourne; celles qui étaient à Pise faisaient mine de +résister. Déjà même le général napolitain Minutolo, s'étant porté avec +une colonne de l'armée de Murat, de Florence à Livourne, il y avait eu à +Pise des hostilités entre cette troupe et un détachement français: +elles allaient devenir sérieuses. Instruit de l'événement, je partis de +Lucques en toute hâte et je me présentai aux avant-postes. M'étant fait +reconnaître, je stipulai aussitôt une convention, par laquelle les +troupes françaises abandonneraient les postes et les forteresses +qu'elles occupaient, et rentreraient en France; je donnai l'ordre +aussitôt aux garnisons de Livourne et de la Toscane de se replier sur +Gênes.</p> + +<p>Peu de jours après, je traitai, en vertu des mêmes pouvoirs, avec le +lieutenant-général Lecchi, gouverneur pour le roi de Naples en Toscane, +de l'évacuation des États romains. Cette nouvelle convention stipulait +la remise du château Saint-Ange et de Civita-Vecchia aux Napolitains. +Les garnisons françaises devaient être transportées par mer à Marseille, +aux frais du roi de Naples.</p> + +<p>Ainsi se termina ma mission en Italie, dont j'étais si impatient de voir +arriver la fin, pour rentrer dans ma patrie alors dans un état si +déplorable; elle était inondée de troupes étrangères qui s'avançaient de +plus en plus vers la capitale, dont Napoléon était réduit à défendre +les approches. De loin j'avais quelque embarras à m'expliquer la marche +de certains événemens: par exemple, pourquoi les deux armées alliées +réunies s'étaient séparées de nouveau après avoir gagné sur Napoléon la +bataille de la Rhotière, au lieu de marcher ensemble sans délai sur +Paris. Par là on eût devancé de deux mois les événemens de la fin de +mars, ce qui aurait évité bien des désastres, bien du sang et des larmes +inutilement répandus. Mais les alliés n'avaient alors rien de prêt dans +Paris, et les cabinets qui ne penchaient pas pour la régence, +prolongèrent à regret, sans doute, les calamités de la guerre, afin +d'arriver à d'autres combinaisons et à d'autres résultats. Quant au +congrès de Châtillon, je pensais qu'il aurait l'issue du congrès de +Prague. Tout annonçait que le dénouement de ce grand drame ne se ferait +pas long-temps attendre.</p> + +<p>Avant de prendre la route de France, je me transportai à Volta, +quartier-général du prince vice-roi; il avait opéré sa retraite sur le +Mincio; et au moment de la dénonciation de la guerre du roi de Naples +contre la France, il avait livré aux Autrichiens une de ces batailles, +qui ne décidant rien en politique, ne profitent qu'à l'honneur des +armes. J'eus avec le vice-roi deux conférences particulières, dans +lesquelles je lui représentai que donner des batailles devenait d'autant +plus inutile que tout allait se décider dans le rayon de Paris; je le +détournai de déférer à l'ordre de l'empereur de porter l'armée d'Italie +sur les Vosges; d'abord, parce qu'il était trop tard pour qu'une +jonction pût s'opérer, ensuite qu'en passant les Alpes il perdrait à +jamais son établissement en Lombardie. Eugène m'avoua que Murat lui +avait fait proposer secrètement de s'unir à lui pour se partager +l'Italie après avoir renvoyé toutes les troupes françaises, et qu'il +avait repoussé cette proposition extravagante; que sa déclaration de +guerre le mettait, lui Eugène, dans le plus grand embarras, et qu'il ne +croyait pas pouvoir tenir long-temps si Murat mettait quelque chaleur à +servir les Autrichiens. Je le rassurai à cet égard, connaissant le +caractère incertain de Murat, et sachant d'ailleurs que ses vœux pour +l'indépendance italienne étaient déjà contrariés par les alliés.</p> + +<p>J'étais au quartier-général d'Eugène, lorsque je vis arriver, dépêché +par l'empereur, Faypoult, ancien préfet, en qui Murat avait une +certaine confiance, et que Napoléon lui envoyait, ainsi qu'à Eugène, +avec la nouvelle des succès recens obtenus dans la Brie et à Montereau. +Ces avantages étaient exagérés à dessein pour soutenir l'espoir d'Eugène +d'une part, et de l'autre, pour ralentir le zèle de Murat dans la cause +de ses nouveaux alliés. Un aide-de-camp d'Eugène, le comte Tacher, qu'il +avait envoyé à Napoléon, étant revenu aussi en toute hâte, lui rapporta +les propres paroles que l'empereur, enivré par quelques succès brillans, +mais passagers, lui avait adressées: «Retournez auprès d'Eugène, lui +avait dit Napoléon, racontez-lui comment j'ai arrangé tous ces gens-là; +c'est de la canaille que je chasserai à coups de fouet.» Tout le monde +en était dans la joie au quartier-général. Je pris Eugène à part, et je +lui dis que de telles fanfaronnades ne devaient inspirer de confiance +qu'à des hommes follement enthousiastes, mais qu'elles ne pouvaient rien +sur l'esprit de personnes raisonnables; que celles-ci voyaient dans +toute son étendue le danger imminent qui menaçait le trône impérial; que +ce n'était point les bras qui manquaient au gouvernement, mais bien le +sentiment pour les faire mouvoir, et qu'en se séparant de la nation, +l'empereur, par son despotisme, avait tué l'esprit public. Je donnai +quelques conseils à Eugène, et je me mis en route pour Lyon, laissant +l'Italie en proie, pour ainsi dire, à quatre armées différentes, +française, autrichienne, napolitaine et anglaise; car, cette fois, lord +Bentinck avait réellement débarqué à Livourne; de là, signifiant à Élisa +qu'il ne reconnaissait ni l'autorité de Napoléon, ni la sienne comme +grande duchesse; et, dictant ainsi des lois à la Toscane, il vint se +réunir aux Napolitains, qui occupaient Bologne, Modène et Reggio.</p> + +<p>Ainsi je laissai l'Italie dans un état équivoque, embarrassé; et rien de +plus précaire alors que nos établissemens au-delà des Alpes. Ni le +vice-roi, ni Murat, et certes ils ne manquaient ni l'un ni l'autre de +bravoure, n'avaient assez de talens politiques, ni même assez de +consistance aux yeux même des Italiens, pour soutenir les restes de +notre puissance en Italie, surtout en marchant tous les deux dans des +directions opposées.</p> + +<p>Du reste, j'étais bien plus inquiet de l'état alarmant de la France que +de la situation chancelante du vice-roi et même de Murat; au fond, le +sort de l'Italie allait dépendre du résultat de la lutte, alors si +vivement engagée entre Napoléon et les monarques alliés, qui +s'efforçaient de le resserrer entre la Seine et la Marne.</p> + +<p>Ce fut au milieu de ces circonstances que j'entrai dans Lyon, vers les +premiers jours de mars. Tout y était dans une sorte de confusion et +d'incertitude sur le résultat de la campagne. Le préfet, le +commissaire-général de police et quelques généraux secondaires voulaient +défendre Lyon, par suite de la persuasion où l'on était à Lyon qu'on +défendrait Paris, et c'était avec des ouvrages de campagne qu'on +prétendait arrêter l'ennemi devant la seconde ville de l'Empire, menacée +par l'arrivée d'un renfort de quarante cinq mille Allemands. On +circonvint Augereau, détracteur de Napoléon, mais guerrier peu +politique, et qui, dans cette crise, cédant à de mauvais conseils, ne +voyait de salut pour la France qu'en l'identifiant à sa destinée. Une +ligne de fortifications fut tracée à la hâte, et tous les moyens furent +employés pour donner un caractère national à cette résistance parmi le +peuple. Mais les mêmes dispositions, qui alors se faisaient apercevoir +dans Paris, siége du gouvernement, prévalaient aussi à Lyon. Le préfet +Bondy se battait les flancs pour exalter le patriotisme des Lyonnais +assoupis, et détruit par les mêmes causes qui le faisaient tomber en +langueur dans le reste de la France.</p> + +<p>La nuit même de mon arrivée, je fus admis aux conférences des principaux +fonctionnaires publics, qui avaient lieu tous les soirs chez le maréchal +Augereau. Je m'aperçus, dès l'abord, que tout ce qui ressemblait à des +partis désespérés, n'étaient plus accueillis que par le préfet, par +quelques-uns des officiers généraux accourus avec un corps de l'armée +d'Aragon, et par le commissaire-général de police Saulnier. J'annonçai +franchement la défection du roi de Naples, et qu'un million d'hommes +allait se précipiter sur la France, qu'il n'était plus possible de +sauver que par une grande mesure politique; je vis que mes opinions, +aussi bien que mes révélations, contrariaient les fonctionnaires, qui, +par zèle pour l'empereur, ne reculaient pas devant les horreurs d'un +siége. Ils ne déguisèrent pas la gêne qu'ils ressentaient de ma +présence, et je m'aperçus bientôt qu'ils avaient des instructions +secrètes à mon égard. Augereau, n'ayant point prêté l'oreille au seul +projet de délivrance qui fût dans les intérêts de la révolution dont il +était pourtant un zélateur sincère, finit par donner les mains à la +mesure provoquée par le préfet et le commissaire-général de police, qui +tendait à me forcer de quitter Lyon pour aller résider provisoirement à +Valence. Je cédai, quoiqu'à regret, et je pris la route du Dauphiné, en +jetant un regard d'impatience sur celle de Paris, la seule que j'aurais +voulu pouvoir traverser en poste.</p> + +<p>Ce fut à Valence que j'appris l'arrivée à Vesoul de <span class="smcap">Monsieur</span>, comte +d'Artois, et les terreurs de Napoléon aux premières lueurs de royalisme +qui venaient de percer à Troyes en Champagne. J'appris peu de jours +après, coup sur coup, l'arrivée du duc d'Angoulême au quartier-général +de lord Wellington, la perte de la bataillé d'Orthez par Soult, la perte +de la bataille de Laon par Napoléon, et l'entrée du duc d'Angoulême à +Bordeaux. Combien alors mes regrets devinrent plus vifs de me voir à +plus de cent lieues de la capitale, où une révolution politique devait +nécessairement éclater à la suite de tant de désastres! L'occupation de +Lyon par les Autrichiens, ayant eu lieu presqu'aussitôt, et le maréchal +Augereau, reculant son quartier-général à Valence, je me rendis à +Avignon dans l'attente des événemens, et toujours à la veille de +m'élancer vers Paris au premier signal. Mais, entouré par différens +corps d'armée, réduit à des conjectures et à des bruits vagues par +l'interruption des courriers, et par la difficulté des communications, +je balançai trop sans doute à prendre un parti décisif. Que je me suis +repenti, dans la suite, de ne pas m'être rapproché furtivement de Paris +par le centre de la France, libre encore de l'invasion étrangère! Une +seule considération put m'arrêter; je craignis que les instructions +secrètes qui me concernaient n'eussent été transmises à chaque préfet +individuellement.</p> + +<p>J'étais à Avignon sans aucun caractère politique, et j'habitais les +mêmes appartemens où fut assassiné un an plus tard le malheureux Brune. +Là, je trouvai l'esprit public monté contre Napoléon, au point que je +pus faire afficher que je recevrais tous les corps, toutes les +autorités constituées, auxquels j'annonçais le renversement prochain du +gouvernement impérial, mais que Murat, dans la Haute-Italie, travaillait +pour la bonne cause. Plus qu'à Lyon et à Valence, il se manifestait à +Avignon des dispositions à voir Napoléon déchu, remplacé par une +autorité quelconque. Enfin, la nouvelle des événemens du 31 mars me +parvint. Forcé de faire un long détour, de prendre la route de Toulouse +et de Limoges, je n'arrivai à Paris que dans les premiers jours d'avril, +mais il était trop tard. La formation d'un gouvernement provisoire dont +j'aurais dû faire partie, la déchéance de Napoléon que j'eusse +ambitionné de prononcer, mais effectuée sans moi; enfin, la restauration +des Bourbons, à laquelle je me fusse opposé pour faire prévaloir le plan +de régence qui était mon ouvrage, anéantissaient mes projets et me +rejetaient dans la nullité politique, en présence de princes que j'avais +offensés; je sentais que la clémence pouvait être d'accord avec la bonté +de leur cœur, mais qu'elle n'en était pas moins incompatible avec le +principe de la légitimité.</p> + +<p>J'ai entendu agiter depuis cette double question: si le duc d'Otrante se +fût trouvé à Paris, eût-il fait partie du gouvernement provisoire, et +dans cette supposition quel eût été le résultat de la révolution du 31 +mars?</p> + +<p>Ici je dois à mes contemporains quelques éclaircissemens relatifs à des +circonstances secrètes que j'ai jugé à propos de ne point morceler dans +mes récits, afin de les mieux présenter dans tout leur jour, car il est +des aveux qui ne peuvent être justifiés que par les conjonctures, et +qu'on ne doit se permettre qu'à la faveur des temps. Je confesserai +d'abord que, pénétré de la nécessité de prévenir la réaction de l'Europe +et de sauver la France par la France, les événemens de 1809, +c'est-à-dire la guerre d'Autriche et l'attaque des Anglais sur Anvers, +n'étaient que les premiers moyens d'exécution d'un plan de révolution, +qui avait pour but le détrônement de l'empereur. Je confesserai aussi +que j'avais été l'âme de ce plan, seul capable de nous réconcilier avec +l'Europe, et de nous ramener à un gouvernement raisonnable. Il demandait +le concours de deux hommes d'état, l'un dirigeant le cabinet de Vienne, +l'autre, le cabinet de St.-James, je veux parler du prince de +Metternich et du marquis de Wellesley, à qui j'avais envoyé, à cet +effet, M. de Fagan, ancien officier au régiment irlandais de Dillon, que +son caractère insinuant rendait propre à une mission si délicate.</p> + +<p>Avant d'en venir à de pareilles ouvertures, je n'avais point négligé, +dans l'intérieur, de me rapprocher du seul homme dont la coopération me +fut indispensable: on devine qu'il s'agit du prince Talleyrand. Notre +réconciliation avait eu lieu dans une conférence à Surêne, chez la +princesse de Vaudémont. Dès les premiers épanchemens, nos idées +politiques s'étaient accordées, et une sorte de coïncidence s'était +établie entre nos plans pour l'avenir. Pourtant je n'avais pu échapper à +la morsure épigrammatique de mon noble et nouvel allié qui, après +l'entrevue, questionné par ses affidés sur ce qu'il pensait à mon égard, +répondit: «Oui, oui, j'ai vu Fouché, c'est du papier doré sur tranche.»</p> + +<p>On ne manqua pas de me rapporter le propos; je ne m'en montrai pas +offensé; les considérations de politique dominant toujours chez moi +l'irritabilité de l'amour-propre.</p> + +<p>J'avais également senti la nécessité de me mettre en rapport direct avec +l'un des sénateurs les plus influens, M. de S....., qui, lui-même, était +en relation intime avec la secrétairerie d'état par l'entremise de +Maret, son ancien compagnon de captivité. Une pareille conquête m'était +d'autant plus précieuse que, depuis la disgrâce de Bourienne, je n'avais +plus à la secrétairerie d'état, dans mes intérêts, que des subalternes, +à qui les fils des hautes intrigues échappaient souvent. Mais quel moyen +de m'attacher un personnage que je comptais depuis long-temps au nombre +de mes antagonistes déclarés! La sénatorerie de Bourges étant venue à +vaquer, j'y vis aussitôt le prix de la réconciliation; je manœuvrai en +conséquence: S........ l'obtint; j'eus dès-lors un ami de plus au Sénat, +et comme un œil toujours ouvert dans le cabinet de Napoléon.</p> + +<p>Un homme me manquait encore; le maréchal M......, chef de la +gendarmerie. Jusqu'alors il m'avait été contraire; nommé au commandement +d'un corps d'armée en Catalogne, mais quoique dans les grands emplois, +dénué de ressources pécuniaires pour entrer en campagne; je connus son +embarras, et je lui envoyai, d'après le conseil d'un ami, une réserve de +quatre-vingt mille francs dont je pouvais disposer, et pour la remise de +laquelle j'obtins l'autorisation de l'empereur. Ainsi, dans l'espace de +très-peu de mois, de tous mes ennemis je me fis des amis. J'avais deux +ministères dans mes mains: l'intérieur et la police; j'avais la +gendarmerie à ma disposition et une nuée d'observateurs à mes ordres; +j'avais de plus pour levier dans l'opinion la clientelle immense des +vieux républicains et des royalistes persévérans, qui trouvaient une +égide dans mon crédit. Tels étaient les élémens de mon pouvoir, quand +Napoléon, engagé dans la double guerre d'Espagne et d'Autriche, et +désormais jugé perturbateur incorrigible, me parut dans une position +tellement inextricable que je formai le plan que j'ai révélé plus haut. +Soit que son instinct m'eût deviné, soit que des indiscrétions +inhérentes au caractère français eussent éveillé ses soupçons: car, pour +trahi, je ne le fus pas; ma disgrâce presque subite, comme je l'ai +raconté dans la suite des événemens de 1809, reculèrent de cinq années +la ruine du trône impérial. Et c'était, protégé par de tels souvenirs, +soutenu par une puissance d'opinion qui ne m'avait abandonné ni lors de +ma défaveur, ni dans mon exil; c'était, en outre, secondé par la +réputation d'homme d'état qui avait prophétisé la chute de Napoléon avec +la précision d'un calculateur froid et prévoyant, que je me trouvai +surpris par les événemens du 31 mars. Si j'eusse été à Paris alors, sans +aucun doute le poids de mon influence et ma connaissance parfaite des +secrets de tous les partis m'auraient permis d'imprimer à ces événemens +extraordinaires une toute autre direction. Ma prépondérance et ma +décision prompte auraient prévalu sur l'influence plus mystérieuse et +plus lente de M. de Talleyrand. Cet homme si élevé n'aurait pu cheminer +qu'attelé avec moi au même char. Je lui aurais révélé toutes les +ramifications de mon plan politique; et en dépit de l'odieuse police de +Savary, du ridicule gouvernement de Cambacérès, de la lieutenance +générale du mannequin Joseph et de la lâcheté du Sénat, nous aurions +redonné la vie à ce cadavre de la révolution; et ces patriciens +dégradés n'auraient plus songé, comme ils l'ont fait trop tard, qu'à se +conserver eux mêmes. Par notre impulsion ils auraient prononcé, avant +l'intervention étrangère, la déchéance de Napoléon, et proclamé le +conseil de régence, tel que j'en avais arrêté les bases. Ce dénouement +était le seul qui pût mettre à couvert la révolution et ses principes. +Mais les destins en avaient autrement décidé.<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Napoléon lui-même +conspira contre son propre sang. Que de ruses de sa part; que de +prétextes pour me tenir éloigné de la capitale, où il redoutait même la +présence de son fils et de sa femme! car, on ne doit pas s'y méprendre, +l'ordre laissé à Cambacérès de faire partir immédiatement pour Blois +l'impératrice et le roi de Rome, à la moindre apparition des alliés, +n'eut pas d'autre motif que de parer à une révolution qui pouvait être +opérée par l'établissement d'une régence nationale. Lorsqu'après s'être +laissé, pour ainsi dire, escamoter sa capitale par l'empereur Alexandre, +il voulut avoir recours à la régence pour dernier expédient, il était +trop tard. Les combinaisons de M. de Talleyrand avaient prévalu, et ce +fut lorsqu'un gouvernement provisoire était déjà tout formé, que je vins +me présenter devant la restauration. Quelle position, grands dieux! +Agité par la conscience de tant de titres qui me reportaient au pouvoir, +et par le sentiment d'un remords qui m'en repoussait; frappé moi-même +d'un spectacle tout nouveau pour la génération; l'entrée publique d'un +fils de France, qui, jouet de la fortune pendant vingt-cinq ans, +revoyait, au milieu des acclamations et de l'allégresse publique, la +capitale de ses aïeux, décorée des drapeaux et des emblêmes de la +royauté; ému, je l'avoue, par ce tableau touchant d'une bonté royale, se +mêlant à une ivresse royaliste, je fus subjugué<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>; je ne dissimulai +ni mon regret ni mon repentir; je les manifestai en plein Sénat, en le +pressant d'envoyer une députation à <span class="smcap">S. A. R. Monsieur</span>, et me déclarant +indigne d'en faire partie, de paraître moi-même devant le représentant +du monarque; m'élevant avec force contre ceux de mes collègues qui +prétendaient imposer des chaînes aux Bourbons.</p> + +<p>Le mois n'était pas écoulé que, tourmenté d'une secrète inquiétude que +m'inspirait le voisinage de Napoléon à l'île d'Elbe, voisinage que +j'entrevoyais pouvoir devenir fatal à la France, je pris la plume et je +lui adressai la lettre suivante que je livre à l'impartialité de +l'histoire:</p> + +<p>«Sire, lorsque la France et une partie de l'Europe étaient à vos pieds, +j'ai osé vous faire entendre constamment la vérité. Maintenant que vous +êtes dans le malheur, j'éprouve plus de crainte de blesser votre +sensibilité, en vous parlant le langage de la sincérité; mais je vous le +dois, puisqu'il vous sera utile et même nécessaire.</p> + +<p>»Vous avez accepté, comme retraite, l'île d'Elbe et sa souveraineté. Je +prête une oreille attentive à tout ce qui se dit au sujet de cette +souveraineté et de cette île. Je crois qu'il est de mon devoir de vous +assurer que la situation de cette île, en Europe, ne vous convient pas, +et que le titre de souverain de quelques acres de terre convient encore +moins à celui qui a possédé un Empire immense.</p> + +<p>»Je vous supplie de peser ces deux considérations, et vous sentirez +combien elles sont fondées.</p> + +<p>»L'île d'Elbe est à très-peu de distance de l'Afrique, de la Grèce et de +l'Espagne; elle touche presqu'aux côtes d'Italie et de France. De cette +île, la mer, les vents et une petite felouque peuvent vous amener +subitement dans les pays les plus exposés à l'agitation, aux événemens, +aux révolutions. La stabilité n'existe encore nulle part; dans cet état +de mobilité des nations, un génie comme le vôtre peut toujours exciter +de l'inquiétude et des soupçons parmi les puissances européennes; sans +être criminel, vous pouvez être accusé, et sans être criminel, vous +pouvez aussi faire du mal, car l'alarme est un grand mal tant pour les +gouvernemens que pour les nations.</p> + +<p>»Un roi qui monte sur le trône de France désire régner uniquement par la +justice; mais vous savez de combien de passions un trône est entouré, et +avec quelle adresse la haine donne à la calomnie les couleurs de la +vérité.</p> + +<p>»Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant ce que +vous avez perdu, ne peuvent servir qu'à augmenter l'amertume de vos +regrets; il ne paraîtront pas des débris, mais une vaine représentation +de tant de grandeurs qui se sont évanouies. Je dis plus, sans vous +honorer, il vous exposeront à de plus grands dangers. On dira que vous +ne gardez les titres que parce que vous conservez toutes vos +prétentions. On dira que le rocher de l'île d'Elbe est le point d'appui +sur lequel vous voulez placer le levier, d'où vous chercherez à soulever +de nouveau le monde entier.</p> + +<p>»Permettez-moi de vous dire toute ma pensée. Il serait plus glorieux et +plus consolant pour vous de vivre comme un simple particulier; et, à +présent, l'asile le plus sûr et le plus convenable pour un homme comme +vous, est dans les États-Unis de l'Amérique. Là, vous recommencerez +votre existence au milieu d'un peuple encore neuf, qui saura admirer +votre génie sans le craindre. Vous serez sous la protection de lois +également impartiales et inviolables, comme tout ce qui respire dans la +patrie de Francklin, de Washington et de Jefferson. Vous prouverez aux +Américains que si vous étiez né parmi eux, vous auriez pensé et voté +comme eux; et que vous auriez préféré leurs vertus et leur liberté à +toutes les dominations de la terre.»</p> + +<p>Cette lettre, dont je crois pouvoir m'honorer, fut mise plus tard, par +des royalistes, sous les yeux de <span class="smcap">Monsieur</span>, comte d'Artois, avec la +lettre suivante que j'adressai à Son Altesse Royale.</p> +<p> +<span style="margin-left: 3.5em;">»Monseigneur,</span><br /> +</p> +<p>»J'ai voulu rendre un dernier service à l'empereur Napoléon, dont j'ai +été dix ans le ministre. Je crois devoir communiquer à Son Altesse +Royale la lettre que je viens de lui écrire. Ses intérêts ne peuvent +être pour moi une chose indifférente, puisqu'ils ont excité la pitié +généreuse des puissances qui l'ont vaincu. Mais le plus grand de tous +les intérêts pour la France et pour l'Europe, celui auquel on doit tout +sacrifier, c'est le repos des peuples et des puissances après tant +d'agitations et de malheurs; et le repos, même alors qu'il serait établi +sur de solides bases, ne serait jamais suffisamment assuré; on n'en +jouirait jamais tant que l'empereur Napoléon serait dans l'île d'Elbe. +Napoléon sur ce rocher serait pour l'Italie, pour la France, pour toute +l'Europe, ce que le Vésuve est à côté de Naples. Je ne vois que le +Nouveau-Monde et les États-Unis auxquels il ne pourra pas donner de +secousses.»</p> + +<p>Par cette lettre, le prince, dont la sagacité ne peut être révoquée en +doute, put juger ce qu'il ne savait qu'imparfaitement peut-être, que je +ne devais pas être rangé au nombre des adhérens de Napoléon.</p> + +<p>Consulté par des courtisans et par des ministres, je leur répétai +plusieurs fois: «Gardez le silence sur tous les torts; placez-vous à la +tête du bien qui s'est fait depuis vingt-cinq ans; rejetez le mal sur +les gouvernemens qui vous ont précédés, et plus justement encore sur les +événemens; servez-vous à la fois de la vertu qui a éclaté dans +l'oppression, de l'énergie qui s'est développée dans nos discordes, et +des talens qui se sont produits dans le délire. Si le roi ne prend pas +la nation pour point d'appui, son autorité s'affaiblira, ses courtisans +seront réduits à provoquer autour de lui de stériles hommages qui le +perdraient. Gardez-vous, ajoutais-je, de toucher à la couleur de la +cocarde et du drapeau; cette question n'est pas bien comprise, elle +n'est frivole qu'en apparence, elle décide de tout, c'est la question +de l'étendard sous lequel la nation se ralliera; la couleur du ruban +semblera décider de la couleur du règne. Ce sacrifice est pour le roi ce +que fut pour Henri <span class="smcap">iv</span> celui de la messe.» On voit que dans mes conseils +je n'hésitais pas à constituer le roi chef de la révolution, à qui se +fut offerte ainsi une garantie plus sûre que celle de la Charte +elle-même; mes opinions, les intérêts de ma patrie et les miens m'en +prescrivaient la loi; mais si j'avais pour moi de nombreux partisans, +soit parmi les royalistes, soit parmi les hommes de la révolution, +j'avais contre moi les bonapartistes et les restes de la police de +Savary. Ceux-ci me représentaient comme rongé de chagrin de n'avoir pu +aider au renversement de l'édifice que je m'étais complu à élever, comme +étant accouru auprès du trône légitime, affectant des remords et offrant +à tout prix mes services à l'auguste famille que j'avais outragée; +ceux-là, au contraire, me désignaient comme le seul homme capable de +fonder la sécurité des Bourbons, comme un chef plein de sagacité, +pouvant disposer d'une partie des élémens du corps politique. Je ne +crois pas m'abuser en affirmant que telle était l'opinion de la +majorité du faubourg St.-Germain.</p> + +<p>J'entrai en correspondance avec plusieurs personnages importans de la +cour; entre autres avec mon ami Malouet, qui, de son exil à Tours, +venait d'être appelé par le roi au ministère de la marine. Toutes les +lettres que je lui écrivais étaient mises sous les yeux du roi; je lui +recommandais, ainsi qu'à tous ceux qui venaient de la part du monarque +me demander des conseils, de ne point établir de lutte entre les +anciennes passions et les nouvelles, entre la nation et les émigrés; +mais on n'avait la force de suivre aucun de mes avis; on se laissait +entraîner par le torrent.</p> + +<p>Vers la fin de juin, le roi ayant ordonné à M. de Blacas de venir +conférer avec moi, j'eus la visite de ce ministre que je reçus avec +froideur; je le savais entouré de personnes qui étaient mes ennemis, et +qui ne jouissaient d'aucun crédit dans l'opinion, telles que Savary, +Bourienne, l'ancien préfet de police Dubois, et une certaine madame +P****, femme décriée et affichée; je savais que tous réunis, ils +s'efforçaient de circonvenir et d'égarer M. de Blacas. Le peu de liant +de son esprit, son inexpérience des affaires, jointe à l'aversion que +m'inspirait ses entourages, firent qu'il ne put me comprendre et que je +ne m'ouvris pas entièrement. Toutefois, comme Louis <span class="smcap">xviii</span> allait être +instruit que j'avais apporté de la réserve et de la défiance dans mes +communications avec son ministre, je pris la plume, et j'écrivis le +lendemain à M. de Blacas une lettre détaillée, bien sûr que le roi en +aurait bientôt connaissance. Je lui disais que l'agitation de la France +avait pour cause dans le peuple la crainte du retour des droits féodaux; +dans les possesseurs des biens d'émigrés, l'inquiétude pour leurs +domaines; dans ceux qui s'étaient prononcés fortement, soit pour la +république, soit pour Bonaparte, le doute sur leur sûreté personnelle; +dans l'armée, la perte et le regret de tant d'espérances, de gloire et +de fortune; et enfin dans les constitutionnels, l'étonnement où les +laissait la Charte, dont le roi avait voulu faire une émanation de la +puissance héréditaire de son trône. Parmi ces causes, la plus dangereuse +était précisément celle dont toute la sagesse du roi et de ses ministres +n'aurait pu prévoir ni empêcher entièrement l'action; je veux parler du +mécontentement des troupes, et j'en déduisais les motifs; je disais, +entr'autres, qu'une armée, et une armée surtout formée par la +conscription, prend toujours l'esprit de la nation au milieu de laquelle +elle vit, et qu'elle finit toujours par être contente ou mécontente avec +la nation et comme elle. J'ajoutais que dans cette cause de mécontement, +se mêlait encore le génie de Bonaparte. «Une nation, observais-je +encore, où depuis vingt-cinq ans les esprits et les âmes ont été dans +une action assez forte pour donner des secousses à l'univers, ne peut +pas, sans de longues gradations, rentrer dans un état doux et paisible; +il ne faut donc pas entreprendre d'arrêter son activité; il faut donner +à cette activité, devenue dévorante, d'autres alimens; il faut ouvrir et +élargir de toutes parts les carrières sans bornes de toutes les +industries, de toutes les branches de commerce, de tous les arts, de +toutes les sciences et de leurs découvertes; enfin de tout ce qui étend +la raison et la puissance de l'homme. Le dix-neuvième siècle commence à +peine; il faut qu'il porte le nom de Louis <span class="smcap">xviii</span>, comme le dix-septième +siècle porta le nom Louis <span class="smcap">xiv</span>.» Je plaidais également la cause de la +liberté de la presse et de la liberté individuelle; et je terminais +ainsi: «Une multitude de Français, dévoués à tous les malheurs des +Bourbons comme ils l'avaient été à leur puissance, sont revenus avec la +dynastie de leurs rois; ils ne peuvent plus prétendre à rentrer dans +leurs domaines sans exciter de violentes commotions et une guerre +civile: eh bien! qu'un des ministres du roi, avec la logique d'un esprit +sain et l'éloquence d'une âme qui sent tout ce qu'on doit à de grands +malheurs et à de grandes vertus, demande aux deux Chambres une somme +annuelle destinée à servir d'indemnité à des infortunes et à des +indigences si dignes d'être assistées par une nation héroïque et +sensible; j'en réponds, la proposition, dans les Chambres, serait +transformée en loi par acclamation.»</p> + +<p>Mais de tels avis ne pouvaient être que stériles, tant qu'ils +partiraient d'un homme hors de la sphère du pouvoir. J'avoue que, poussé +et appuyé par un parti loyaliste nombreux, et dont les ramifications +s'étendaient jusqu'à la cour; j'avoue qu'on m'avait laissé entrevoir la +possibilité d'arriver au ministère pour dominer les circonstances; mais +j'avais contre moi M. de Blacas livré à l'influence astucieuse de +Savary, qui, vendu à Bonaparte, tremblait qu'une porte me fût ouverte +aux conseils du roi. J'avais de plus à combattre trop de souvenirs, +d'intérêts, et surtout de prétentions rivales. Je ne me dissimulai pas +que l'argument qu'on reproduisait sans cesse contre moi était +malheureusement sans réplique. Je jugeai ma position, et je partis avec +ma famille pour mon château de Ferrières, d'où je me proposais +d'observer les événemens. Il me fallut résister aux vœux de mes amis, +pour me tenir ainsi à quelque distance de la capitale.</p> + +<p>J'étais persuadé d'avance que les hommes faibles ou incapables qui +tenaient le timon de l'État, continueraient à suivre de fausses maximes +de politique, et à donner aux affaires une fâcheuse direction.</p> + +<p>Ainsi, que de sérieuses réflexions venaient m'assiéger sur la position +équivoque et bizarre du nouveau gouvernement! Comme homme d'état, il ne +pouvait m'échapper qu'il s'était opéré une restauration sans +révolution, puisque tous les rouages du gouvernement impérial +subsistaient encore, et qu'il n'y avait de changé, si je puis m'exprimer +ainsi, que l'<i>individualité</i> du pouvoir. Et en effet, que retrouvait-on +dans un laps de vingt années qui fût resté immuable? Clergé, noblesse, +institutions, corporations diverses, grandes propriétés héréditaires, +rien n'avait échappé au bouleversement. En remontant sur le trône, les +Bourbons trouvèrent de l'appui dans les cœurs, mais non dans les +intérêts. Telle fut l'origine et la cause première de la commotion dont +les indices précurseurs commençaient dès-lors à se révéler à mes yeux. +La France était partagée en partisans et en adversaires de la +restauration; Louis <span class="smcap">xviii</span> régnait sur une nation divisée et souffrante; +tous les fauteurs de la domination impériale, tous les hommes qui +avaient marqué dans nos crises révolutionnaires, appréhendèrent d'entrer +en partage de dignités avec l'ancienne noblesse; ils avaient cherché des +garanties, ils en avaient obtenu, ou du moins ils avaient cru en trouver +dans cette déclaration réclamée du roi, et promulguée par ce prince +avant son entrée dans la capitale.</p> + +<p>Mais, d'un autre côté, les revers de Napoléon s'étaient succédés avec +tant de rapidité, que les possesseurs des hauts emplois et des grandes +fortunes n'avaient pas eu le temps de réformer leur luxe. Quand les +Bourbons furent rappelés, il fallut compter avec soi-même, et arrêter +subitement le cours de ces dépenses effrénées. Quelle source de +mécontentement et d'irritation dans les notabilités sociales! Une autre +cause bien plus alarmante d'instabilité pour le nouveau gouvernement, +résidait dans l'armée encore intacte; on ne l'avait point licenciée, +faute énorme! car tous les vieux soldats, tous les prisonniers rendus à +la France étaient animés d'un esprit opposé à la restauration, et +dévoués aux intérêts de l'ex-empereur.</p> + +<p>Le roi, au lien d'accepter la Charte, l'avait octroyée; autre sujet de +mécontentement de la part de cette grande masse de Français dont l'ère +politique datait de la révolution. La Charte confirmait, il est vrai, +les titres, les honneurs, et en quelque sorte les places; elle +légalisait les acquisitions des propriétés nationales; ce n'était point +encore assez pour tant d'hommes inquiets et prévenus. D'ailleurs, la +Charte trouvait une foule de contradicteurs. Selon les uns, elle n'était +point assez libérale; selon les partisans de l'ancien régime, la vieille +constitution du royaume eût été préférable. Qu'on ajoute à cet état de +choses la mollesse et l'incertitude de ministres qui, n'étant ni +royalistes, ni patriotes, s'imaginaient pouvoir rendre la France +ministérielle. Qu'on y joigne enfin les appréhensions qu'entretenait le +congrès de Vienne, qui, en voulant reconstruire l'Europe, menaçait les +États devenus le domaine de la révolution de les soumettre à un ordre +politique anti-révolutionnaire. C'est ainsi que s'alarmèrent les +intérêts émanés de vingt-cinq années de troubles. Les royalistes +s'affaiblissaient et se divisaient à mesure que leurs adversaires, +frémissant au nom seul des Bourbons, mettaient plus d'opiniâtreté à +méconnaître leurs droits. La possibilité du retour de Napoléon, rangée +d'abord parmi les chimères, devint l'idée favorite de l'armée; on forma +des complots, on se joua de la police royale. Il est facile de +concevoir qu'ayant occupé tant de postes élevés dans l'État, conservant +encore dans les affaires de si nombreuses relations, et dans la capitale +une clientelle si dévouée, mes observations s'étendaient sur toutes les +trames qu'on y préparait.</p> + +<p>J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un homme qui avait eu beaucoup +d'influence, et qui commençait à la perdre, m'écrivit pour m'engager à +faire partie d'un comité secret où il s'agissait d'un projet de +bouleversement. Je fis sur le billet même d'invitation cette seule +réponse, qui ne resta point inconnue: «Je ne travaille point en <i>serres +chaudes</i>; je ne veux rien faire qui ne puisse paraître au <i>grand air</i>.»</p> + +<p>Cependant il se formait des affiliations; des hommes influens +contractaient entre eux des engagement politiques. Il me parut bientôt +évident que l'État marchait vers une crise, et que les adhérens de +Napoléon s'étaient coalisés pour la faire éclore. Mais aucun succès +n'était possible sans ma coopération; je n'étais rien moins que décidé à +l'accorder à un parti contre lequel je couvais de longs ressentimens. On +revint plusieurs fois à la charge, divers plans me furent proposés; tous +tendaient à détrôner le roi et à proclamer ensuite, soit un prince +d'une autre dynastie, soit une république provisoire. Un parti militaire +vint me proposer de déférer la dictature à Eugène Beauharnais. J'écrivis +à Eugène, croyant la partie déjà liée: je n'en reçus qu'une réponse +vague. Dans l'intervalle, tous les intérêts de la révolution vinrent se +grouper autour de moi et de Carnot, dont la lettre au roi produisit une +sensation qui accusait de plus en plus l'impéritie du ministère. +L'affaire d'Excelmans vint ajouter à la conviction qu'un parti +considérable, dont le foyer était à Paris, voulait rétablir Napoléon et +le gouvernement impérial.</p> + +<p>Quand, aux approches de l'hiver, je rentrai dans la capitale, le +gouvernement royal me parut miné par deux partis ennemis de la +légitimité, et désormais sans ressource. Le roi, dans sa haute sagesse, +avait chargé M. le duc d'Havre de remplacer M. de Blacas dans ses +communications confidentielles avec moi. La noblesse du caractère de ce +seigneur, autant que sa franchise, lui concilièrent toute ma confiance; +je lui ouvris mon cœur, et je me trouvai entraîné à une expansion que +je n'avais jamais connue; jamais je n'avais eu dans aucun instant de ma +vie autant d'abandon; jamais je ne trouvai dans mon âme une éloquence +aussi vraie, une sensibilité aussi profonde que celles qui +accompagnèrent le récit des circonstances par lesquelles j'avais été +fatalement entraîné à voter la mort de Louis <span class="smcap">xvi</span>. Je puis le dire, cet +épanchement arraché à mon cœur, tenait à la fois du remords et de +l'inspiration. Je ne me rappelle pas moi-même, sans être ému, les larmes +que je vis répandre à mon vertueux interlocuteur, à ce noble duc, type +de la vraie chevalerie française et loyale.</p> + +<p>Nos entretiens politiques étaient tous recueillis pour être ensuite +communiqués au roi. Mais les plaies de l'État étaient sans remède, un +grand coup était inévitable. Placé, d'un côté, entre les Bourbons, qui +ne m'accordaient qu'une demi-confiance, dont le système me fermait +toutes les routes du pouvoir et des honneurs, envers qui je me trouvais +dans une fausse position, et d'ailleurs sans aucune espèce d'engagement; +de l'autre, entre le parti auquel j'étais redevable de ma fortune, et où +me poussait une communauté d'opinions et d'intérêts, au moment où une +incertitude prolongée de ma part pouvait m'isoler de l'un et de l'autre, +je me jetai tout entier dans ce dernier. Intérieurement ce n'était point +aux Bourbons que je me décidai à faire la guerre, mais au dogme de la +légitimité. J'étais pourtant contrarié dans mes combinaisons par +l'existence d'un parti bonapartiste, qui, usant de toute son influence +sur l'armée, nous tenait tous sous sa dépendance. Ce fut mon ancien +collègue Thibaudeau qui, le premier, me révéla les progrès de la faction +de l'île d'Elbe, dont il était le principal agent. Je vis qu'il n'y +avait pas de temps à perdre; je jugeai d'ailleurs que Napoléon servirait +au moins de point de ralliement à l'armée, sauf à le culbuter ensuite, +ce qui me parut d'autant plus facile que l'empereur n'était plus à mes +yeux qu'un personnage usé, dont le premier rôle ne pouvait pas être joué +une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau fît des ouvertures +aux affidés de Napoléon, et je fis admettre aux conférences Regnault, +Cambacérès, Davoust, S*, B*, L*, C*, B* de la M, M. de D*; mais +j'exigeai des concessions et des garanties, refusant de me joindre à ce +parti si leur chef, abjurant le despotisme, n'adoptait pas un système +de gouvernement libéral. Notre coalition fut cimentée par la promesse +d'un partage égal de pouvoir, soit dans le ministère, soit dans le +gouvernement provisoire un moment de l'explosion. D'après le plan arrêté +avec Thibaudeau, je me hâtai d'envoyer mon émissaire J***** à Murat, +pour le presser de se déclarer l'arbitre de l'Italie; en même temps le +grand comité dépêcha le docteur R****** à l'île d'Elbe. Lyon et Grenoble +devinrent dans le Midi les deux pivots de l'entreprise; dans le Nord, un +mouvement militaire, dirigé par d'Erlon et Lefèvre-Desnouettes, devait +déterminer la fuite ou l'enlèvement de la famille royale, ce qui eût +amené la formation d'un gouvernement provisoire dont je devais faire +partie avec Carnot, Caulaincourt, Lafayette et N..... Ressaisir le +pouvoir suprême au milieu de la confusion générale, tel était le but de +nos combinaisons. Pressé de se réconcilier avec Napoléon, et dans +l'espoir de rester maître de l'Italie, Murat, quoique allié de +l'Autriche, prit le premier les armes sous des prétextes insidieux; +cette levée de boucliers, en apparence dirigée contre Louis <span class="smcap">xviii</span>, jeta +le trouble dans le conseil du roi. Trente mille hommes furent aussitôt +dirigés vers Grenoble et les Alpes, ou plutôt ainsi jetés au devant de +Napoléon. L'habileté de cette tactique ne fut point pénétrée. Sur ces +entrefaites se fit, à Cannes, le débarquement de l'empereur; et ce qui +prouve que nous ne sommes point une nation conspiratrice, c'est que, +depuis plus de quinze jours, le renversement des Bourbons était +publiquement avoué par tous les partis et un sujet de conversation +universel; la cour seule s'obstinait à ne pas voir ce qui n'avait plus +de nuage que pour elle.</p> + +<p>Avant d'aborder les événemens du 20 mars, jetons un regard en arrière. +On a dû voir que je n'avais eu d'abord aucune intention d'embrasser le +parti de la révolte; j'avais eu seulement le dessein d'amener le cabinet +des Tuileries à se saisir des rênes de la révolution et à les maîtriser +en les dirigeant d'une main forte au milieu de tous les obstacles. Je +crois pouvoir l'avouer sans trop d'orgueil, j'étais seul capable de me +mettre à la tête d'un pareil système et de le maintenir; à la cour, à +Paris et dans les provinces, tout le monde me désignait pour cette +tentative hardie. J'eus à lutter contre des rivalités à qui mes +antécédens paraissaient fournir des armes invincibles; mais jusqu'au +dernier moment, je ne cessai de chercher quelque <i>mezzo-termine</i>, +quelque voie de conciliation, qui pût dispenser de recourir à +l'expédient désespéré du retour de l'empereur. On a vu comme en cela je +n'avais fait que céder à la nécessité. Ce ne fut qu'au moment du +débarquement de Napoléon que j'eus une parfaite connaissance de la +fatale combinaison qui le ramenait sur notre rivage. Son but embrassait +trois parties distinctes: le retour de Napoléon à Paris, l'enlèvement du +roi et de la famille royale, l'évasion de Marie-Louise et de son fils +retenus à Vienne. La première partie de ce plan était celle dont +l'exécution offrait le plus de facilité, vu la disposition à la +défection de presque toutes les troupes. Il n'en était pas de même de +l'enlèvement du roi et de la famille royale; il aurait fallu qu'une +armée vînt fondre sur la capitale, ce qui excluait la possibilité du +secret; aussi la tentative de Lefèvre-Desnouettes échoua-t-elle. Quant à +l'évasion de Marie-Louise et de son fils, elle fut aussi tentée, et peu +s'en fallut avec succès. Reculant avec une sorte de saisissement contre +l'idée de sacrifier à un coup de main militaire la famille d'un monarque +qui avait témoigné assez de déférence à mon égard pour prendre mes avis, +je fis demander une audience au roi aussitôt que j'appris que Napoléon +marchait sur Lyon. Cette entrevue ne me fut point accordée, mais deux +gentilshommes vinrent de la part du roi recevoir mes communications. Je +les avertis du péril que courait Louis <span class="smcap">xviii</span>, et je me fis fort +d'arrêter les progrès du fugitif de l'île d'Elbe, si la cour voulait +consentir aux conditions que j'exigeais. Mes propositions ressortaient +de la nature même des événemens qui se développaient. Un parti patriote, +non moins ennemi que moi du despotisme impérial, venait de s'organiser +subitement; il avait pour chefs MM. de Broglie, Lafayette, d'Argenson, +Flaugergues, Benjamin-Constant, etc.; ils avaient arrêté de demander au +roi: le renvoi de ses ministres, la nomination à la Chambre des pairs de +quarante nouveaux membres, l'élite des hommes de la révolution, et celle +de M. de Lafayette au commandement de la garde nationale. On proposait, +en outre, l'envoi dans les provinces de commissaires patriotes, pour +arrêter la défection des troupes, et stimuler dans leur âme une énergie +nationale. Je n'étais pas étranger au mouvement de ce parti, par lequel +j'arrivais de suite au ministère. Je sentais pourtant qu'il fallait +réunir tous les élémens de la révolution pour les opposer en corps à +l'envahissement du pouvoir du sabre; qu'il fallait opposer un nom à un +nom, et le prestige des souvenirs que réveilleraient dans les cœurs des +hommes libres, l'héritier du premier moteur de la révolution, à celui +d'une gloire qui, en se ravivant tout-à-coup, éblouissait les camps. +Lorsque les ministres du roi me firent demander quels étaient les moyens +que je me proposais d'employer pour empêcher Napoléon d'arriver jusqu'à +Paris, je refusai de les communiquer, ne voulant les révéler qu'au roi +lui-même; mais je protestai que j'étais sûr du succès. Les deux +conditions principales que je réclamais étaient la nomination du premier +prince du sang à la lieutenance générale du royaume, et la remise dans +mes mains, et dans celles de mon parti, de la puissance et du mouvement +des affaires. On refusa l'essai de mes moyens politiques, et nous nous +vîmes forcés, en quelque sorte, de seconder l'essor du parti que +j'aurais voulu paralyser, me croyant d'ailleurs en mesure de substituer +au gouvernement que menaçait de faire revivre Napoléon, un gouvernement +plus populaire.</p> + +<p>Les alarmes dans le palais des Tuileries croissant d'heure en heure, à +mesure que la marche de Napoléon devenait plus rapide et plus certaine, +la cour tourna de nouveau ses regards de mon côté. Quelques royalistes +s'entremirent pour me ménager du moins une entrevue avec <i>Monsieur</i>, +frère du roi, chez M. le comte d'Escars. Je demandai seulement qu'il me +fût permis de me rendre au château la nuit à la dérobée, la publicité +d'une telle démarche pouvant compromettre mon influence dans mon parti. +Tout fut réglé en conséquence. <span class="smcap">Monsieur</span> ne se fit pas long-temps +attendre. Il n'était accompagné que de M. le comte d'Escars. +L'affabilité du prince, son abord gracieux, son accueil empressé, où se +peignait sa sollicitude sur les destinées de la France et de sa famille, +enfin ses paroles nobles et touchantes m'émurent le cœur et +redoublèrent mon regret de ce qu'on s'était décidé trop tard à une +entrevue d'une si haute importance; je déclarai avec douleur à ce +prince franc et loyal qu'il n'était plus temps, et qu'il m'était +désormais impossible de servir la cause du roi. Ce fut à la suite d'un +entretien qui ne s'effacera point de mon souvenir que subjugués par le +charme d'une confiance auguste, et puisant dans le douloureux dépit de +mon impuissance une subite inspiration, je m'écriai en effet, au moment +de prendre congé du prince: «Sauvez le roi, je me charge de sauver la +monarchie.»</p> + +<p>Qui aurait pu croire qu'après des communications d'un intérêt si élevé, +il se tramerait presqu'immédiatement contre moi, contre ma liberté, une +sorte de complot, car ce n'était pas autre chose, complot tout-à-fait +étranger d'ailleurs aux véritables intentions d'un souverain magnanime +et de son noble frère: j'en signalerai les auteurs. Quoi qu'il en soit, +j'étais sans nulle défiance dans mon hôtel, lorsque des agens de la +police de Paris, à la tête de laquelle venait d'être placé un Bourienne, +parurent tout-à-coup accompagnés de gendarmes pour m'arrêter. Prévenu à +temps; je pris à la hâte des mesures à l'effet de m'échapper. Déjà les +agens de police se livraient à une recherche active dans mes +appartemens, lorsque les gendarmes chargés de mettre à exécution l'ordre +du nouveau préfet, se présentèrent devant moi. Ces hommes, qui m'avaient +si long-temps obéi, n'osant porter la main sur ma personne, se bornèrent +à me remettre le mandat qui les faisait agir. Je prends ce papier, je +l'ouvre, et à peine ai-je feint de le parcourir, que je dis avec +assurance: «Cet ordre n'est point régulier; restez-là, je vais protester +contre.» Je passe dans mon cabinet, dont la porte était ouverte; je me +place devant mon secrétaire et j'écris; je me lève un papier à la main, +et faisant une soudaine conversion, je descends précipitamment à mon +jardin par une porte secrète. Là, je trouve une échelle appliquée contre +un mur contigu à à l'hôtel de la reine Hortense. Je grimpe lestement; un +de mes gens élève l'échelle, dont je m'empare et que je laisse tomber +sur ses pieds de l'autre côté du mur; je l'escalade aussitôt, et je +descends avec encore plus de promptitude; j'arrive en fugitif près +d'Hortense, qui me tend les bras, et, comme dans le merveilleux d'un +conte arabe, je me vois tout-à-coup au milieu de l'élite des +bonapartistes, dans le quartier-général d'un parti où je trouve +l'hilarité, et où ma présence apporte l'ivresse.</p> + +<p>Cette circonstance impromptu, acheva de dissiper la défiance que ce +parti nourrissait contre moi, et ceux-mêmes qui m'avaient regardé +jusqu'alors comme un partisan presque acquis aux Bourbons, ne virent +plus en moi qu'un ennemi proscrit par les Bourbons.</p> + +<p>Qu'on sache donc à présent que les considérations politiques n'entraient +pour rien dans la tentative de mon arrestation. <span class="smcap">S. A. R. Monsieur</span> alla +même jusqu'à faire dire à des membres influens de la seconde Chambre, +que c'était contre son aveu qu'on avait tenté de m'arrêter, et qu'elle +répondait de la sûreté de ma personne.</p> + +<p>Cette tentative n'était que le résultat d'une connivence intéressée +entre Savary, Bourienne, et B....; quel que fût l'événement du 20 mars, +ce <i>triumvirat</i>, ou plutôt les trois membres de ce tripot, voulaient +s'assurer l'exploitation des jeux, et ils étaient convaincus qu'il +fallait me sacrifier pour que leur cupide ambition pût acquérir une +sorte de garantie et d'affermissement.</p> + +<p>Une fois dans leurs mains, qu'auraient-ils fait de moi? On a dit qu'ils +devaient me transférer à Lille; non, ce n'était point à Lille, je l'ai +su depuis, c'était au château de Saumur; et là, je le demande encore, +quoi sort me réservaient-ils? Si j'en crois des révélations que fit +éclore mon retour au pouvoir, l'un de mes ennemis, car tous les trois +n'étaient point capables d'un crime, voulait m'y faire poignarder, et +l'on aurait ensuite imputé ma mort aux royalistes, qui en auraient subi +tout l'odieux.</p> + +<p>Telle était ma position singulière, qu'il me fallut le départ de Louis +<span class="smcap">xviii</span> et l'arrivée de Napoléon pour me rendre une entière liberté. +Instruit, l'un des premiers, que les Tuileries étaient vacantes, +j'appris en même temps que Lavalette avait envoyé un courrier à +Fontainebleau, où Napoléon venait d'arriver, pour l'informer du départ +du roi. Madame Ham...., qui avait tant intrigué dans ce bouleversement, +fut contrariée de cette avance qu'on prenait sur elle, et dépêchant +elle-même un courrier en toute hâte pour gagner l'autre de vitesse, se +donna ainsi le mérite du premier avis.</p> + +<p>Porté par les soldats et par quelques flots de peuple, Napoléon reprit +possession des Tuileries, au milieu des siens, qui firent éclater une +joie bruyante. Je ne me trouvais point parmi les autres dignitaires de +l'État, avec lesquels il s'entretint tout d'abord de la situation des +affaires. Napoléon m'envoya chercher: «On a donc voulut vous enlever; me +dit-il en l'abordant, pour vous empêcher d'être utile à votre pays? eh +bien, je vous offre l'occasion de lui rendre de nouveaux services; le +moment est difficile, mais votre courage ainsi que le mien sont +supérieurs à la crise; acceptez encore une fois le ministère de la +police.» Je lui représentai que le porte-feuille des affaires étrangères +serait plus que tout autre l'objet de mon ambition, dans la persuasion +où j'étais de pouvoir là, mieux qu'ailleurs, rendre service à ma patrie. +«Non, me dit-il, chargez-vous de la police, vous avez appris à juger +sainement l'esprit public; à deviner, à préparer, à diriger les +événemens; vous connaissez la tactique, les ressources, les prétentions +des partis: la police est votre fait.» Il n'y eut pas moyen de reculer. +Je lui fis connaître dans toute leur étendue le danger de la situation +des choses. Comme s'il eût voulu me faire entrer plus avant dans ses +intérêts, il me donna l'assurance que l'Autriche et l'Angleterre, afin +de balancer la prépondérance de la Russie, approuvaient secrètement son +évasion et sa rentrée en France; sans y ajouter beaucoup de foi, +j'acceptai le ministère.</p> + +<p>Dès le lendemain, j'appris par Regnault qui m'était dévoué, que +Bonaparte, toujours soupçonneux et défiant à mon égard, aurait voulu ne +point me voir mettre un pied dans le gouvernement; mais qu'il avait cédé +aux instances de Bassano, de Caulaincourt, de Regnault lui-même, et de +ses principaux affidés, qui, en lui exposant leurs engagemens avec moi, +lui firent sentir combien il lui importait de se fortifier de ma +popularité et de l'adhésion du parti dont je disposais.</p> + +<p>Cambacérès, qui pressentait l'issue fatale de ce nouvel intermède, +n'accepta qu'auprès beaucoup d'hésitation le ministère de la justice. Le +porte-feuille de la guerre fut donné à Davoust, encore plus attaché à sa +fortune qu'à Napoléon. Caulaincourt, persuadé qu'on ne pourrait rétablir +aucune relation avec les puissances, refusa d'abord les affaires +étrangères; Napoléon les offrit à Molé qui n'en voulut point et refusa +de même l'intérieur. Trop dévoué à l'empereur pour le laisser sans +ministre, Caulaincourt accepta enfin. De chute en chute l'intérieur +tomba dans les mains de Carnot, choix considéré comme une garantie +nationale. La marine fut rendue au cynique et brutal Decrès, et la +secrétairerie d'état à Bassano, connu pour penser avec les idées de +Napoléon et ne voir qu'avec ses yeux. Par déférence pour l'opinion +publique on éconduisit Savary; toutefois, Moncey ayant refusé la +gendarmerie, on la lui donna; au moins là était-il à sa place. Champagny +et Montalivet, qu'on avait vus sur le pinacle revêtus des plus hauts +emplois, quand Napoléon, presque maître du monde, ne marchait point +encore sur un terrain mouvant, furent se caser modestement, l'un à +l'intendance des bâtimens, l'autre à celle de la liste civile. Bertrand, +également aimable, insinuant et dévoué, remplaçait Duroc dans les +fonctions de grand-maréchal du palais. Napoléon replaça près de sa +personne presque tous les chambellans, écuyers, maîtres de cérémonies +qui l'entouraient avant son abdication. Peu corrigé de sa passion +malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois, il lui en fallait à +tout prix; il se serait cru au milieu de la république, s'il n'eût pas +été environné de l'ancienne noblesse.</p> + +<p>Et pourtant ceux qui lui avaient tendu la main pour franchir la +Méditerranée, prétendaient qu'il avait songé autant à rétablir la +république ou le consulat que l'Empire; mais je savais à quoi m'en +tenir; je savais combien j'avais eu besoin d'insister auprès de ses +adhérens, pour qu'ils le contraignissent à abandonner son système +oppressif et à fournir des gages aux libertés de la nation. Ses décrets +de Lyon n'avaient pas été volontaires; il y avait pris l'engagement de +donner une constitution nationale à la France. «Je reviens, avait-il +dit, pour protéger et défendre les intérêts que notre révolution a fait +naître. Je veux vous donner une constitution inviolable, et qu'elle soit +l'ouvrage du peuple et de moi.» Par ses décrets de Lyon, il avait +renversé la Chambre des pairs d'un seul coup et aboli la noblesse +féodale. C'était aussi de Lyon que, dans l'espoir de prévenir le +ressentiment des puissances, il avait chargé son frère Joseph, alors en +Suisse, de leur faire connaître, par l'intermédiaire de leur ministre +près la Confédération helvétique, qu'il était dans l'intention positive +de ne plus troubler le repos de l'Europe et de maintenir loyalement le +traité de Paris.</p> + +<p>Cette disposition forcée de sa part, la défiance qu'il trouva dans +l'intérieur sur la franchise de ses arrière-pensées, et, je puis le +dire, mon attitude répressive, arrêtèrent l'élan de cet homme prêt à +embraser de nouveau l'Europe. En effet, la nuit même de son arrivée aux +Tuileries, il mit en délibération s'il ne rallumerait pas tous les +brandons de la guerre par l'invasion de la Belgique. Mais un sentiment +de répulsion s'étant manifesté dans ceux qui l'environnaient, il lui +fallut abandonner ce projet; il fléchit sous la main de la nécessité, +quoiqu'il fût armé encore une fois de son pouvoir militaire. D'ailleurs, +depuis les décrets de Lyon, ce pouvoir avait changé de nature.</p> + +<p>Par décret du 24 mars, supprimant la censure et la direction de la +librairie, il compléta ce qu'on était convenu d'appeler la restauration +impériale. La liberté de la presse, parmi nous si agitatrice, et qui +n'en est pas moins la mère de toutes les libertés, venait d'être +reconquise; je n'y avais pas peu contribué, en présence même de son +plus grand ennemi. Napoléon m'objecta que les royalistes, d'une part, +allaient en user pour servir la cause des Bourbons, et les jacobins, de +l'autre, pour rendre suspects ses sentimens et ses projets. «Sire, lui +dis-je, il faut aux Français des victoires, ou les alimens de la +liberté.» J'insistai aussi pour que ses décrets ne continssent plus +d'autres qualifications que celle d'empereur des Français, l'amenant +ainsi à supprimer les <i>et coetera</i> remarqués avec inquiétude dans ses +proclamations et ses décrets de Lyon.</p> + +<p>Mais il se regimbait à l'idée d'être redevable aux patriotes de sa +réinstallation aux Tuileries. «Certains meneurs, me dit-il avec +amertume, voulaient s'approprier l'affaire et travailler pour leur +propre compte. Ils prétendent aujourd'hui m'avoir frayé le chemin de +Paris; je sais à quoi m'en tenir: c'est le peuple, les soldats, les +sous-lieutenans qui ont tout fait; c'est à eux, à eux seuls que je dois +tout.» Je vis à quoi ces paroles avaient trait, et qu'elles mordaient +sur mon parti et sur moi-même.</p> + +<p>On sent bien qu'avec de telles dispositions, il lui fallait s'assurer +d'une police autre que la mienne. Il mande Réal, qu'il venait d'établir +préfet de police; et après l'avoir alléché par de belles promesses et +des dons effectifs, il l'abouche avec Savary, pour aviser aux moyens de +suivre à la piste et de déconcerter mes projets: mais j'étais en mesure.</p> + +<p>Dans ces entrefaites, il apprit avec peine que Louis <span class="smcap">xviii</span> se proposait +de rester en observation sur les frontières de la Belgique. Il eut un +autre chagrin. Ney, Lecourbe et d'autres généraux voulaient lui faire +acheter leurs services et le rançonner; il s'en indigna. L'issue de +l'échauffourée royale vint le calmer un peu. Il fut étonné du courage +que déploya le duc d'Angoulême dans la Drôme, et surtout <span class="smcap">Madame</span> royale à +Bordeaux; il admira l'intrépidité de cette héroïque princesse, que +n'avait pu abattre la défection d'une armée entière. Je dois ici rendre +justice à Maret. Instruit que Grouchy venait de faire prisonnier le duc +d'Angoulême au mépris de la capitulation de la Palud, à laquelle +manquait seulement la ratification de Napoléon, obtenue alors, mais non +encore expédiée, Maret cèle l'arrestation du Prince à Napoléon, +transmet ses premiers ordres, et ne l'instruit de l'annullation de la +convention que lorsque l'obscurité de la nuit eut rendu impossible toute +transmission télégraphique.</p> + +<p>Le lendemain, dans le conseil, il fut question d'obtenir en échange du +duc d'Angoulême les diamans de la couronne, qui étaient un objet de +quarante millions. Je proposai à l'empereur de donner M. de Vitrolles +par-dessus le marché, si l'on consentait à les restituer. «Non, dit +Napoléon avec colère, c'est un intrigant et l'agent de Talleyrand; c'est +lui qui a été dépêché à l'empereur Alexandre, et qui a ouvert les portes +de Paris aux alliés. Cet homme a été arrêté travaillant à Toulouse +contre moi, on aurait dû le fusiller, et Lamarque n'aurait fait que son +devoir.» Je lui représentai pourtant que si l'on en était venu à des +exécutions militaires de part et d'autre, la France eût été bientôt +couverte de sang; que la politique lui prescrivait d'autres ménagemens, +et qu'en rendant à la liberté le duc d'Angoulême, on pouvait bien +stipuler pour M. de Vitrolles, qui n'était que l'agent avoué des +Bourbons. Il y consentit enfin, et j'entamai à l'instant une +négociation à ce sujet.</p> + +<p>Nous avions bien d'autres sollicitudes. Caulaincourt venait d'avoir, +chez M<sup>me</sup> de Souza, une entrevue avec le baron de Vincent, ministre +d'Autriche, auquel on retardait à dessein la délivrance d'un passe-port. +Ce ministre ne dissimula point la résolution des puissances alliées de +s'opposer à ce que Napoléon conservât le trône; mais il laissa entrevoir +que son fils n'inspirerait pas la même répugnance. On a vu que c'était +sur cette même base que j'avais combiné le plan d'un édifice que je me +crus alors plus en état d'élever.</p> + +<p>Napoléon fit écrire à l'empereur Alexandre et au prince de Metternich +par Hortense, et encore à ce dernier par sa sœur, la reine de Naples, +espérant par ce moyen amortir les coups qu'il n'était point encore prêt +de parer. Il chargea également Eugène et la princesse Stéphanie de Bade +de ne rien négliger pour les détacher de la coalition. En même temps il +fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par un agent que je lui +indiquai. Croyant enfin captiver les suffrages du parlement et de la +nation anglaise, il abolit par un décret la traite des nègres.</p> + +<p>Cependant toutes nos communications au-dehors étaient interceptées par +les ordres des cabinets. Ce qui se passait au congrès de Vienne était +pour les Tuileries un objet d'attente et d'une pénible anxiété. Nous +connûmes enfin, d'une manière certaine, ce que le public savait déjà: la +déclaration du congrès de Vienne du 13 mars, qui mettait Napoléon hors +de la loi des nations. La France fut dès-lors effrayée des malheurs que +lui présageait l'avenir; elle gémit d'être exposée à subir Une nouvelle +invasion pour un seul homme. Napoléon affecta de ne pas en être ému; il +nous dit en plein conseil: «Cette fois ils sentiront qu'ils n'auront +point affaire à la France de 1814, et que leurs succès, s'ils +parvenaient à en obtenir, ne serviraient qu'à rendre là guerre plus +meurtrière et plus opiniâtre, au lieu que si la victoire me favorise, je +puis redevenir aussi redoutable que jamais. N'ai-je pas pour moi la +Belgique, les provinces en-deçà du Rhin? Avec une proclamation et un +drapeau tricolore, je les révolutionnerai en vingt-quatre heures.»</p> + +<p>J'étais loin de me laisser endormir par de telles fanfaronnades. A peine +eus-je connaissance de la déclaration, que je n'hésitai pas un moment à +faire demander au roi, par un intermédiaire sûr, qu'il daignât consentir +à ce que je me dévouasse, quand il en serait temps, à son service. Je +n'y mettais d'autre condition que de conserver ma tranquillité et ma +fortune dans ma retraite de Pont-Carré. Tout fût accepté et sanctionné +par lord Wellington, qui arrivait alors à Gand du congrès de Vienne; +cette espèce de convention avait déjà été arrêtée, en ce qui me +concernait, entre le prince de Metternich, le prince de Talleyrand et le +généralissime des alliés.</p> + +<p>Il n'est pas hors de propos d'expliquer ici cette disposition de +bienveillance que je rencontrais dans la famille Wellesley, +non-seulement en la personne du marquis, mais encore en celle de lord +Wellington. Elle avait son origine dans l'empressement que je mis, lors +de mon second ministère, à faire cesser la captivité d'un membre de +cette famille honorable détenu en France, par suite des mesures +rigoureuses qu'avait ordonné Napoléon.</p> + +<p>Le traité du 25 mars, par lequel les grandes puissances s'engageaient, +de rechef, à ne point déposer les armes tant que Napoléon serait sur le +trône, ne fut que la conséquence naturelle de l'acte du 13. Les +ouvertures indirectes avaient échoué complètement, «Point de paix, point +de trève avec cet homme, avait répondu l'empereur Alexandre à la reine +Hortense: tout, excepté lui.» Flahaut, envoyé à Vienne, n'avait pu +dépasser Stuttgard; et Talleyrand refusait de se rattacher à Napoléon. +Toutefois, malgré la défaveur de ses premières ouvertures, il se +détermine à en faire de nouvelles auprès de l'empereur d'Autriche. En +même temps qu'il lui envoie le baron de Stassart, il dépêche à M. de +Talleyrand, MM. de S. L*. et de Monteron, connus par leurs relations +avec cet homme d'état, le dernier étant son ami le plus intime et le +plus dévoué. Mais ces tentatives de second ordre ne pouvaient guères +changer le cours des choses. Je devenais de plus en plus, pour Napoléon, +un sujet d'ombrage, d'autant que je ne manquais aucune occasion de +m'opposer à l'essor que voulait reprendre son génie despotique et aux +mesures révolutionnaires qu'il promulguait. On ne me désignait déjà +plus, parmi ses familiers, qu'avec l'épithète du <i>ministre de Gand</i>. +Voici quels étaient ses nouveaux griefs: M. de Blacas, sourd à tous les +avis, ayant laissé faire le 20 mars, sans y croire et sans s'en douter, +oublia, dans son cabinet, par un effet du trouble et de la précipitation +de son départ, une masse de papiers qui auraient compromis un grand +nombre de citoyens respectables. Instruit de ce fait, je chargeai, dès +le 21 mars, par un esprit de prévoyance, le notaire Lainé, colonel de la +garde nationale, de s'établir dans le cabinet de M. de Blacas, de +classer tous les papiers, et de détruire ceux qui auraient pu servir à +inquiéter les signataires. Savary et Réal m'ayant dépisté dans cette +opération, l'empereur me fit redemander ces papiers que je lui +représentai en liasse. N'y trouvant que des choses insignifiantes, il ne +manqua pas de me soupçonner d'en avoir soustrait ceux qu'il y cherchait.</p> + +<p>Le 25 mars il avait exilé, par un décret, à trente lieues de Paris, les +royalistes, chefs vendéens, volontaires royaux et gardes-du-corps. +Opposé à cette mesure générale, je fis appeler chez moi les principaux +d'entr'eux; et, après leur avoir témoigné l'intérêt que je prenais à +leur position, et exposé les efforts que j'avais tentés pour prévenir +leur exil, je les autorisai assez généralement à rester à Paris.</p> + +<p>L'humeur que donnait à Napoléon les menées royalistes, et ma tendance à +tout mitiger, le portèrent à promulguer son fameux décret, censé né à +Lyon, quoiqu'il n'ait vu le jour qu'à Paris, par lequel il ordonnait la +mise en jugement et le séquestre des biens de MM. de Talleyrand, Raguse, +d'Alberg, Montesquiou, Jaucourt, Beurnonville, Lynch, Vitrolles, Alexis +de Noailles, Bourienne, Bellard, Laroche-Jacquelein, et Sosthène de +Larochefoucauld. Sur cette liste se trouvait, en outre, le nom +d'Augereau; mais il en fut rayé à la prière de sa femme, et en +considération de sa proclamation du 23 mars. Je m'exprimai vertement +dans le conseil sur cette nouvelle table de proscription, pour laquelle +on avait éludé toute délibération privée. Je soutins que c'était un acte +de vengeance et de despotisme, une première infraction des promesses +faites à la nation, et qui provoquaient les murmures publics. En effet, +ils avaient déjà des échos dans l'intérieur même du palais des +Tuileries.</p> + +<p>Cependant l'Angleterre et l'Autriche allaient adopter successivement +une politique ouverte, ayant pour objet d'isoler de plus en plus +Napoléon. Dans son <i>mémorandum</i> du 25 avril, l'Angleterre déclara +«qu'elle ne s'était pas engagée, par le traité du 29 mars, à rétablir +Louis <span class="smcap">xviii</span> sur le trône, et que son intention n'était point de +poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement +quelconque.» Une déclaration semblable de la part de l'Autriche, parut +le 9 mai suivant. Dans l'intervalle, je faillis me trouver compromis +d'une manière grave au sujet de l'Autriche. Un agent secret du prince de +Metternich m'ayant été dépêché, cet homme, par suite de quelques +indiscrétions, fut deviné, et l'empereur donna ordre à Réal de le faire +arrêter. On ne manqua pas de l'effrayer pour en tirer des aveux. Il +déclara qu'il m'avait remis une lettre de la part du prince, et un signe +de reconnaissance qui devait servir à l'agent que je lui enverrais à +Bâle, à l'effet de conférer avec M. Werner, son délégué confidentiel. +L'empereur me mande à l'instant même, comme s'il avait eu à m'entretenir +d'affaires d'état. Sa première idée avait été de faire saisir mes +papiers, mais il l'abandonna bientôt, persuadé que je n'étais pas homme +à laisser des traces qui pussent me compromettre. N'ayant pas le moindre +indice qu'on eût arrêté l'envoyé de M. de Metternich, je ne montrai ni +embarras ni inquiétude. L'empereur, inférant de mon silence au sujet de +ces relations secrètes, que je le trahissais, réunit ses affidés, et +leur dit que j'étais un traître, qu'il en avait la preuve, et qu'il +allait me faire fusiller. Mille réclamations s'élevèrent; on lui observa +qu'il faudrait des preuves plus claires, que le jour pour en venir à un +acte qui produirait, dans le public, la plus vive sensation. Carnot +voyant qu'il insistait: «Vous êtes le maître, lui dit-il, de faire +fusiller Fouché; mais demain, à pareille heure, vous n'aurez plus aucun +pouvoir.—Comment! s'écria l'empereur.—Oui, sire, reprend Carnot; il +n'est plus temps de feindre: les hommes de la révolution ne vous +laissent régner qu'avec l'assurance que vous respecterez leurs libertés. +Si vous faites périr militairement Fouché, qu'ils regardent comme une de +leur plus forte garantie, demain, soyez-en sûr, vous n'aurez plus aucune +puissance d'opinion. Si Fouché est réellement coupable, il faut en +acquérir une preuve convaincante, le dénoncer ensuite à la nation et lui +faire son procès en règle.» Cet avis réunit toutes les opinions; il fut +résolu toutes les preuves nécessaires pour me confondre. L'empereur +confia cette mission à son secrétaire Fleury<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>. Muni de tous les +signes de reconnaissance, il partit aussitôt pour Bâle, et se mit de +suite en communication avec M. Werner, comme s'il eut été envoyé par +moi-même. On sent bien que la première question qu'il lui fit, eut pour +objet de s'informer des moyens que les alliés comptaient employer pour +se défaire de Napoléon. M. Werner dit qu'il n'y avait encore rien +d'arrêté à ce sujet, que les alliés n'auraient voulu employer la force +qu'à la dernière extrémité, qu'ils auraient désiré que j'eusse pu +trouver le moyen de délivrer la France de Bonaparte sans répandre +de nouveaux flots de sang. Fleury, continuant l'esprit de son rôle: +«il ne reste alors, dit-il, que deux moyens, le détrôner ou +l'assassiner.—L'assassiner! s'écria M. Werner avec indignation, jamais +un tel moyen ne s'offrit à la pensée de M. de Metternich ni des alliés.» +Fleury, malgré tous ses artifices et ses questions captieuses, ne put +tirer contre moi d'autre témoignage, si ce n'est que M. de Metternich +était convaincu que je détestais l'empereur, et que cette conviction lui +avait fait naître l'idée d'entrer en relation avec moi. J'avais si peu +caché ma pensée à M. de Metternich à cet égard, que l'année précédente +(1814), à pareille époque, l'ayant revu à Paris, je lui reprochai +vivement de n'avoir point fait enfermer Bonaparte dans un château fort, +lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau +l'Europe. Fleury et M. Werner se séparèrent, l'un pour se rendre à +Vienne et l'autre à Paris, afin de se munir de nouvelles instructions, +avec promesse de se retrouver à Bâle sous huit jours.</p> + +<p>Mais Fleury venait à peine de se mettre en route pour Bâle, qu'un second +émissaire direct m'ayant donné l'éveil et conduit à découvrir tout ce +qui se passait, je mis dans mon porte-feuille la lettre du prince de +Metternich; et après mon travail avec l'empereur, feignant de me +recorder: «Ah! sire, dis-je du ton d'un homme qui revient d'un long +oubli, à quel point les affaires m'accablent! Je suis assiégé dans mon +cabinet; voilà cependant plusieurs jours que j'oublie de mettre sous vos +yeux cette lettre de M. de Metternich. C'est à Votre Majesté de décider +si je dois lui envoyer l'agent qu'il me demande. Quel peut être son but? +Je ne doute pas que les alliés, pour éviter les calamités d'une guerre +générale, ne cherchent à vous amener à une abdication en faveur de votre +fils; je suis convaincu que tel est en particulier le désir de M. de +Metternich; j'ose vous le répéter, sire, tel est aussi le mien; je ne +vous l'ai point caché, et je suis encore d'avis qu'il vous est +impossible de résister aux armes de l'Europe entière.» Je vis à +l'instant, par les mouvemens de sa physionomie, qu'il était +intérieurement partagé entre l'humeur que lui causait ma franchise et le +contentement qu'il ressentait de l'explication de ma conduite.</p> + +<p>Quand Fleury fut de retour, l'empereur me l'envoya pour me tout avouer, +comme s'il eût voulu lui-même subjuguer ma confiance. Je me jouai +légèrement de ce jeune homme, plein d'élan et de feu, qui mit une +finesse grave et étudiée à m'empêcher de deviner le second rendez-vous +qu'il avait à Bâle. Je le laissai partir; il y arriva très-empressé, et +en fut pour les fatigues de son voyage et la chaleur de son beau zèle. +Cependant Monteron et Bresson, qui venaient de Vienne, chargés pour moi +de communications confidentielles de la part de M. de Metternich et de +M. de Talleyrand, renouvelèrent les défiances de Napoléon à mon égard. +Il les manda l'un et l'autre, les questionna longuement, et n'en put +rien tirer de positif. Inquiet, il voulut les faire mettre en +surveillance; mais il apprit avec beaucoup de mécontentement que Bresson +venait de partir subitement pour l'Angleterre, avec une mission +apparente de Davoust, pour l'achat de quarante mille fusils proposés par +un armateur. Il ne manqua pas de soupçonner une connivence de Davoust +avec moi, et que Bresson n'était que notre instrument.</p> + +<p>Dans ma position, je ne devais rien négliger pour me conserver l'opinion +dominante. J'avais aussi mes véhicules de popularité, par mes +circulaires et mes rapports anti-royalistes. Je venais d'établir dans +toute la Franco des lieutenans de police qui m'étaient dévoués; à moi +seul était réservé le choix des agens secrets: je m'emparai des +journaux, et je devins ainsi maître de l'esprit public. Mais j'eus +bientôt sur les bras une affaire bien autrement importante, +l'insurrection intempestive de la Vendée qui dérangeait tous mes +calculs. Il m'importait d'avoir pour moi les royalistes, mais non pas de +les laisser intervenir dans nos affaires. Ici mes vues se trouvèrent +d'accord avec les intérêts de Napoléon. Il se montra très-contrarié de +cette nouvelle fermentation d'un vieux levain. Je me hâtai de le +tranquilliser en l'assurant que je l'aurais bientôt éteinte; qu'il me +donnât seulement carte blanche, et mit à ma disposition douze mille +hommes de vieilles troupes. Certain que je ne les sacrifierais pas aux +Bourbons, il me laissa toute liberté d'agir. Je persuadai sans peine aux +idiots du parti royaliste, dont je disposais à mon gré, que cette guerre +de quelques écervelés était inopportune; que les mesures qu'elle allait +suggérer, ramèneraient la terreur et causeraient le déchaînement des +révolutionnaires; qu'il fallait absolument obtenir un ordre du roi pour +faire poser les armes à toute cette cohue; que la grande question ne se +déciderait pas dans l'intérieur, mais aux frontières. A l'instant même +je fis partir trois négociateurs, Malartic, Flavigny et Laberaudière, +munis d'instructions et de l'ordre de s'aboucher avec ceux des chefs que +l'effervescence n'avait point entraînés dans ce parti, et qui auraient +saisi volontiers un prétexte plausible d'attendre les événemens. Toute +cette affaire fut bien conduite; on en fut quitte pour quelques +escarmouches, et au moment décisif la Vendée se trouva tout à la fois +comprimée et presque assoupie.</p> + +<p>La levée de boucliers de Murat me causa une inquiétude d'un autre genre, +et d'autant plus grave, que ni l'empereur ni moi n'avions nul moyen +efficace de le seconder ou de le diriger. Malheureusement l'impulsion +venait de nous, car il avait bien fallu que quelqu'un <i>attachât le +grelot</i>. Mais cet homme, toujours hors de mesure, n'avait pas su +s'arrêter à temps; récemment je lui avais écrit en vain, ainsi qu'à la +reine, de se modérer et de ne pas trop presser des événemens auxquels +on serait peut-être trop tôt obligé d'obéir. Quand j'appris que ses +troupes étaient déjà engagées contre les troupes de l'Autriche, je me +dis: Cet homme est perdu, la lutte n'est pas égale. Et en effet il +s'abîma dans les flots qu'il avait soulevés. Vers la fin de mai, il +débarqua en fugitif au golfe de Juan. Cette nouvelle produisit l'effet +d'un funeste présage, et jeta la consternation autour de l'empereur.</p> + +<p>De son côté, Napoléon se trouvait embarrassé dans un dédale d'affaires, +plus sérieuses les unes que les autres, et au milieu desquelles tous ses +esprits étaient absorbés dans la pensées de faire face aux armemens de +l'Europe. Il aurait voulu transformer la France en un camp et les villes +en arsenaux. Les soldats lui appartenaient; mais les citoyens restaient +partagés. Ce n'était d'ailleurs qu'en tremblant qu'il mettait en œuvre +les instrumens de la révolution, en autorisant le rétablissement des +clubs populaires et la formation des confédérations civiques, ce qui lui +faisait craindre d'avoir exhumé l'anarchie, lui qui s'était tant vanté +de l'avoir détrônée. Aussi que de soins, que d'inquiétudes, que de +contrainte dans toute son allure pour modérer ces associations si +dangereuses à manier.</p> + +<p>Cette affectation de popularité l'avait protégé dans l'opinion nationale +jusqu'au moment de la promulgation de son acte additionnel aux +constitutions de l'Empire. Napoléon les regardait comme les titres de +propriété de sa couronne, et en les annullant, il aurait cru recommencer +un nouveau règne. Lui qui ne pouvait dater que d'une possession de fait, +il préféra se modeler d'une manière ridicule d'après Louis <span class="smcap">xviii</span>, qui +supputait les temps sur les bases de la légitimité. Au lieu d'une +constitution nationale qu'il avait promise, il se contenta de modifier +les lois politiques et les sénatus-consulte qui régissaient l'empire. Il +rétablit la confiscation des biens, contre laquelle s'élevaient presque +tous ses conseillers. Enfin il s'obstina, dans un conseil tenu à ce +sujet, à ne point soumettre sa constitution à des débats publics et à la +présenter comme un acte additionnel. Je combattis fortement son idée, +aussi bien que Decrès, Caulaincourt, et presque tous les membres +présens. Il persista, en dépit de nos efforts, à renfermer toutes ses +concessions dans cette ébauche informe; Ce mot <i>additionnel</i> désenchanta +les amis de la liberté. Ils y virent le maintien maladroitement déguisé +des principales institutions créées en faveur du pouvoir absolu. Dès +lors on ne vit plus dans Napoléon qu'un despote incurable; et moi je le +regardai comme un fou livré pieds et poings liés à la merci de l'Europe. +Réduit à ce genre de suffrages populaires dont Savary et Réal avaient +l'entreprise, il fit convoquer les hommes de la plus basse classe, qui, +sous le nom de fédérés, vinrent défiler sous les balcons des Tuileries, +aux cris répétés de <i>vive l'empereur</i>! Là, il annonce lui-même à ce +ramas qu'il se porterait aux frontières si les rois osaient l'attaquer. +Cette scène humiliante indigna jusqu'aux soldats. Jamais cet homme, qui +avait revêtu la pourpre avec tant d'éclat, ne l'avait si fort rabaissée. +Il ne fut plus aux yeux des patriotes qu'un histrion soumis à la <i>criée</i> +de la plus vile populace.</p> + +<p>Des scènes aussi dégradantes m'affectèrent vivement; certain d'ailleurs +que toutes les puissances, unanimes dans leur résolution, se disposaient +à marcher contre nous, ou plutôt contre lui, je me rendis aux Tuileries +le lendemain de bonne heure; et, pour la seconde fois, je représentai à +Napoléon, avec des couleurs encore plus fortes, qu'il était de +l'impossibilité la plus absolue que la France divisée soutînt le choc de +toute l'Europe réunie; qu'il convenait qu'il s'expliquât franchement +avec la nation; qu'il s'assurât des dernières intentions des souverains; +et que s'ils persistaient, comme tout le donnait à penser, alors il n'y +avait plus à balancer; que ses intérêts et ceux de la patrie lui +faisaient une loi de se retirer aux États-Unis.</p> + +<p>Mais à sa réponse qu'il balbutia, où il entremêla des plans de +campagnes, des terreurs, des batailles, des soulèvemens de peuples, des +inspirations gigantesques, des décrets de la fatalité, je vis qu'il +était résolu à remettre au sort des armes les destins de la France, et +que la faction militaire l'emportait malgré mes conseils.</p> + +<p>L'assemblée du Champ-de-Mai ne fut qu'un spectacle d'une pompe vaine, où +Napoléon, déguisé en citoyen, espéra séduire la multitude par le +prestige d'une cerémonie publique. Les différens partis n'en furent pas +plus satisfaits qu'ils l'avaient été par l'acte additionnel; les uns +auraient désiré qu'il eût rétabli la république; les autres qu'en se +démettant de la couronne, il eût laissé à la nation souveraine le droit +de l'offrir au plus digne; et enfin, la coalition des hommes d'état dont +j'étais l'âme lui reprochait de n'avoir point profité de cette solennité +pour proclamer Napoléon <span class="smcap">ii</span>, événement qui nous eût fait trouver de +l'appui dans certains cabinets, et vraisemblablement nous eût préservés +de la seconde invasion. On ne niera pas que dans la position critique de +la France, ce dernier expédient ne fût le plus raisonnable.</p> + +<p>Dès que nous eûmes acquis la conviction que toute tentative pour obtenir +ce résultat dans l'intérieur resterait sans succès, à moins d'en venir à +une déposition que le parti militaire n'eût pas laissé consommer, il +fallut se résoudre à voir se rouvrir toutes les portes de la guerre. Mon +impatience s'accrut alors, et je travaillai à précipiter les événemens. +En vain Davoust, dans le conseil, avait répété à plusieurs reprises à +Napoléon que sa présence à l'armée devenait indispensable; trop peu sûr +de la capitale pour la laisser long-temps derrière lui sans défiance, +il ne prit la résolution de partir que lorsque tout fut prêt à frapper +un grand coup sur les frontières de la Belgique, dans l'espoir de +débuter par un triomphe et de reconquérir la popularité par la victoire. +Il part; il part, dis-je, laissant à Réal le soin de ses fédérés; +beaucoup d'argent pour faire crier <i>Napoléon ou la mort</i>; et la +haute-main sur la promulgation de ses bulletins militaires avec un plan +de campagne arrêté pour l'offensive, et dont le secret me fut communiqué +par Davoust.</p> + +<p>Dans un moment aussi décisif, ma position devint et bien délicate, et +bien difficile; je ne voulais plus de Napoléon; et s'il fût resté +victorieux, il m'eût fallu subir son joug ainsi que toute la France, +dont il eût prolongé les calamités. D'un autre côté, j'avais des +engagemens avec Louis <span class="smcap">xviii</span>, non pas que je fusse porté à le rétablir, +mais la prudence exigeait que je me ménageasse d'avance une garantie. +D'ailleurs mes agens auprès de M. de Metternich et de lord Wellington +avaient promis monts et merveilles. Le généralissime s'attendait à ce +que je lui livrasse au moins le plan de campagne.</p> + +<p>Dans le premier moment....? mais la voix de ma patrie, la gloire de +l'armée française qui ne fut plus à mes yeux que celle de la nation, +enfin le cri de l'honneur me firent horreur de l'idée que le mot de +traître pût jamais servir d'épithète au nom du duc d'Otrante, et ma +résolution resta pure. Cependant quel parti devait prendre, en de telles +conjonctures, un homme d'état auquel il n'est point permis de rester +sans ressources? Voici celui auquel je m'arrêtai. Je savais positivement +que le choc inopiné de l'armée de Napoléon aurait lieu du 16 au 18 au +plus tard; Napoléon voulant même livrer bataille le 17 à l'armée +anglaise, séparée des Prussiens, après avoir marché sur le ventre à ces +derniers. Il était d'autant plus fondé à espérer la réussite de son +plan, que Wellington, trompé par de faux rapports, croyait pouvoir +retarder l'ouverture de la campagne jusqu'au premier juillet. Le succès +de Napoléon reposait donc sur une surprise. Je combinai mes démarches en +conséquence; je dépêchai, le jour même du départ de Napoléon, M<sup>me</sup>. +D...... munie de notes écrites en chiffres et révélant le plan de +campagne. En même temps je suscitai des obstacles sur la partie de la +frontière qu'elle devait, franchir, de manière à ce qu'elle ne pût +arriver au quartier-général de Wellington qu'après l'événement. Voilà +l'explication de l'inconcevable sécurité du généralissime, qui fit +naître un étonnement universel et des conjectures si diverses.</p> + +<p>Si Napoléon a succombé qu'il s'en prenne donc à son destin; la trahison +n'eut point de part, à sa défaite; lui-même avait fait tout ce qu'il +devait pour vaincre, mais il ne couronna pas dignement sa chute; si l'on +me demande ce que je voulais qu'il fît, je répondrai comme le vieil +Horace:....... Qu'il mourût!</p> + +<p>C'était à condition qu'il sortirait vainqueur de la lutte, que les +patriotes avaient consenti à lui prêter leur appui; il était vaincu, ils +jugèrent le pacte dissous. J'appris en même temps son arrivée nocturne à +l'Élysée, et qu'à Laon, après sa déroute, Maret, par son impulsion, +avait ouvert l'avis de quitter l'armée et de se rendre à Paris sans +perdre de temps, dans la crainte d'un revirement subit. Je fus informé +aussi dans la matinée que Lucien, soutenant son courage, s'efforçait de +chercher des ressources dans un parti désespéré; qu'il le poussait à +s'emparer de la dictature, à ne s'environner que d'élémens militaires, +et à dissoudre la Chambre.</p> + +<p>C'est alors que je sentis la nécessité de mettre en œuvre toutes les +ressources de ma position et de mon expérience. La déroute de +l'empereur, sa présence dans Paris, qui soulevait l'indignation +générale, me plaçaient dans la circonstance la plus favorable pour +arracher de lui une abdication, à laquelle il s'était refusé quand elle +aurait pu le sauver. Je mis en campagne tous mes amis, tous mes +adhérens, tous mes agens avec le mot d'ordre. Moi-même, je m'abouchai, +avant le conseil, avec l'élite de tous les partis. Aux membres inquiets, +défians et ombrageux de la Chambre, je leur dis: «Il faut agir, faire +peu de phrases et courir aux armes; il est revenu furieux, décidé à +dissoudre la Chambre et à saisir la dictature. Nous ne souffrirons pas, +je l'espère, ce retour à la tyrannie.» Je dis aux partisans de Napoléon: +«Ne savez-vous pas que la fermentation contre l'empereur est à son +comble parmi un grand nombre de députés. On veut sa déchéance, on exige +son abdication. Si vous êtes résolus à le sauver, vous n'avez qu'un +parti sûr, c'est de leur tenir tête avec vigueur, de leur montrer quelle +puissance il lui reste encore, et qu'il ne lui faut qu'un mot pour +dissoudre la Chambre.» J'entrai ainsi dans leur langage et dans leurs +vues; ils se se montrèrent alors à découvert, et je pus dire aux chefs +des patriotes qui se groupaient autour de moi: «Vous voyez bien que ses +meilleurs amis n'en font pas mystère; le danger est pressant; dans peu +d'heures les Chambres n'existeront plus; vous seriez bien coupables de +négliger le seul moment de vous opposer à leur dissolution.»</p> + +<p>Le conseil assemblé, Napoléon fit lire par Maret le bulletin de la +bataille de Waterloo, et finit en nous déclarant qu'il avait besoin, +pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un grand pouvoir, d'une dictature +temporaire; qu'il pourrait s'en emparer, mais qu'il croyait plus utile +et plus national qu'il lui fût donné par les Chambres. Je laissai, à +ceux de mes collègues, qui pensaient et agissaient comme moi, le soin de +combattre cette proposition déjà décréditée et battue en ruines.</p> + +<p>Ce fut alors que M. de La Fayette, instruit de ce qui se passait au +conseil, et sûr de la majorité, fit sa motion de la permanence des +Chambres, motion qui déconcerta tout le parti militaire, et, ralliant le +parti patriote, lui donna une grande force morale.</p> + +<p>Attaqué par les Chambres, Napoléon n'ose prendre aucun parti; il sonde +Davoust pour opérer militairement la dissolution; Davoust s'y refuse.</p> + +<p>Le lendemain nous manœuvrâmes tous pour arracher son abdication; il y +eut une foule d'allées et de venues, de pourparlers, d'objections, de +répliques, en un mot des évolutions de tout genre; il y eut du terrain +pris, abandonné, repris de nouveau; enfin, après une journée chaude, +Napoléon se rendit en plein conseil, persuadé qu'une plus longue +résistance serait inutile; alors, se tournant vers moi, il me dit avec +un rire sardonique: «Écrivez à ces messieurs de demeurer en repos, ils, +seront satisfaits.» Lucien prit la plume, et rédigea, sous la dictée de +Napoléon, l'acte d'abdication tel qu'il fut rendu public.</p> + +<p>Ici, changement de scène; le pouvoir n'étant plus dans les mains de +Napoléon, qui donc allait rester le maître du terrain? Je pénétrai +bientôt les desseins secrets du cabinet: je découvris que le parti +bonapartiste, dirigé alors par Lucien, voulait faire envisager comme +conséquence de l'abdication, la proclamation immédiate de Napoléon <span class="smcap">ii</span>, +et l'établissement d'un conseil de régence. C'eût été laisser triompher +le camp ennemi. En effet, cette régence, depuis si long-temps le but de +tous mes calculs, et l'objet de tous mes vœux, venant à s'organiser +sous une autre influence que la mienne, m'excluait du gouvernement. Je +dus alors recourir à de nouvelles combinaisons et dresser des +contre-batteries pour écarter, avec la même adresse, le système de +régence et le rétablissement des Bourbons. J'imaginai la création d'un +gouvernement provisoire établi d'après mes indications, et qu'en +conséquence je dirigerais selon mes vues. Je me présentai à la Chambre +pour lui persuader de se conduire avec fermeté, en consacrant les +principes et les lois de la révolution.</p> + +<p>La Chambre ayant accepte l'abdication de Napoléon sans faire aucune +mention de la clause qu'elle renfermait, Lucien s'agita pour obtenir la +proclamation de Napoléon <span class="smcap">ii</span>. Il avait pour lui les fédérés, les +militaires, la populace et un grand parti dans la Chambre des pairs. +J'avais pour moi la majorité de la Chambre des représentans, un parti +aussi dans la Chambre des pairs, la garde nationale, la plupart des +généraux, et les royalistes qui me ménageaient et me circonvenaient, +dans l'espoir que je dirigerais la chance en faveur des Bourbons.</p> + +<p>Déjà Lucien avait mandé Réal à l'Elysée pour rassembler les fédérés sous +les croisées de Napoléon. Ce ne fut pas sans peine qu'on obtint le +consentement de l'ex-empereur; on n'y parvint qu'en lui faisant observer +que mon parti voulait faire considérer son abdication comme pure et +simple; que s'il ne conservait pas au moins l'ombre de la puissance, on +ne pourrait assurer ni sa fuite, ni le transport de ses richesses; que +d'ailleurs l'abdication en faveur de son fils amènerait peut-être +l'Autriche à lui procurer un traitement plus favorable de la part des +alliés. Réal entre aussitôt en campagne et ameute, aux Champs-Elysées, +toute la canaille de Paris. De son côté, Lucien monte en voiture, court +à la Chambre des pairs et leur dit, dans un discours préparé: +<i>L'empereur est mort, vive l'empereur! proclamons Napoléon</i> <span class="smcap"><i>ii</i></span>! La +majorité semble accéder à cette proposition. Lucien revient triomphant +aux Champs-Elysées, y endoctrine les deux à trois mille bandits que Réal +avait ameutés autour du palais, et leur fait promettre de se transporter +à la chambre des représentans pour décider la proclamation de Napoléon +<span class="smcap">ii</span>. Il rentre dans l'Elysée et amène, sur la terrasse, son frère, dont +la physionomie offrait déjà des marques d'abattement. Là, Napoléon fait +quelques signes de la main, salue la bande des exaltés, qui défile +devant lui aux cris de <i>vive notre empereur et son fils, nous n'en +voulons pas d'autres!</i></p> + +<p>Mais ces démonstrations et ce dévouement de commande m'inquiétèrent peu. +Je surveillais les moindres mouvemens, et le seul fil solide était dans +mes mains. Je m'étais d'ailleurs assuré l'initiative, et, au moment même +de ce brouhaha ridicule, les Chambres nommaient une commission exécutive +provisoire, dont la présidence m'était dévolue.</p> + +<p>Cependant, Réal avait donné le mot d'ordre aux fédérés pour qu'ils +allassent défiler devant le palais du Corps législatif; ils s'y +rendirent en tumulte, mais il n'était plus temps. Les législateurs +effrayés venaient de déserter leur salle, après avoir nommé la +commission. La nuit dissipa l'attroupement, qui, en traversant les rues +de Paris, répandait la terreur parmi les citoyens par la décharge de +leurs armes, et faisait entendre hautement des cris de mort contre +quiconque ne reconnaîtrait pas Napoléon <span class="smcap">ii</span>.</p> + +<p>L'agitation du jour se termina par des conciliabules nocturnes, préludes +d'une séance des plus animées pour le lendemain. Dès le matin j'étais +entré en possession avec mes collègues, Caulaincourt, Carnot, Quinette +et le général Grenier, des rênes du gouvernement. Nous procédions à +notre organisation quand j'appris que le député Bérenger, à l'ouverture +de la séance, venait de demander que les membres de la commission +fussent responsables collectivement. Cette proposition avait évidemment +pour objet de porter chacun d'eux à s'isoler de mon vote, et à me +surveiller par suite de la défiance que j'excitais dans la faction +bonapartiste. Comme s'il n'en avait pas dit assez, il ajouta: «Si ces +hommes étaient inviolables, en supposant que l'un d'eux vînt à trahir +ses devoirs, vous n'auriez aucun moyen de le faire punir.»</p> + +<p>Je ne redoutais rien de ces attaques détournées; je l'ai déjà dit, mon +parti était le plus fort.</p> + +<p>Le conseiller Boulay de la Meurthe, l'un des adhérens les plus exaltés +de Buonaparte, en vint à une philippique, où il signala et dénonça la +faction d'Orléans; c'était avertir les amis des Bourbons et les +bonapartistes qu'un troisième parti apparaissait à la faveur de la +doctrine du gouvernement de fait, que, depuis trois mois, nous opposions +au dogme de la légitimité.</p> + +<p>Il est certain que, me trouvant embarqué avec un nouveau parti plus +d'accord avec mes principes que ceux qui n'offraient d'autre perspective +que le gouvernement absolu ou la contre-révolution, et pressantant +l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon <span class="smcap">ii</span>, je me sentis plus +disposé à seconder les efforts de ce nouveau parti, pour peu que les +cabinets ne s'y montrassent pas trop contraires. La déclamation de +Boulay avait pour principal objet de faire proclamer Napoléon <span class="smcap">ii</span> par la +Chambre. La partie était fortement liée, il fallut de l'adresse pour +esquiver l'attaque. M. Manuel se chargea de ce soin délicat dans un +discours qui emporta tous les suffrages, et où l'on crut reconnaître le +cachet de ma politique. Il conclut en s'opposant à ce qu'aucun membre de +la famille de Bonaparte fût appelé à la régence; c'était le point +décisif, c'était m'abandonner le champ de bataille. L'assentiment de la +Chambre fut pour la commission du gouvernement une nouvelle garantie, et +me donna dans les affaires, en ma qualité de président, une +prépondérance incontestée.</p> + +<p>Installés dès le 23 juin, notre première opération fut de faire déclarer +la guerre nationale, et d'envoyer cinq plénipotentiaires<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> au +quartier-général des alliés, avec la mission de traiter de la paix et +d'adhérer à toute espèce de gouvernement, excepté celui des Bourbons. +Leurs instructions secrètes portaient de laisser placer la couronne, à +défaut de Napoléon <span class="smcap">ii</span>, sur la tête du roi de Saxe ou du duc d'Orléans, +dont le parti s'était renforcé d'un grand nombre de députés et de +généraux. J'avoue que je faisais ainsi une concession un peu large aux +meneurs actuels, et qu'au fond je doutais très-fort qu'on parvînt au but +qu'on se proposait; j'avais même d'autant plus lieu de croire que la +cause des Bourbons était loin d'être désespérée, qu'un de mes agens +secrets vint bientôt m'annoncer l'entrée de Louis <span class="smcap">xviii</span> à Cambray, et +m'apporter sa déclaration royale. Aussi nos plénipotentiaires furent-ils +d'abord amusés par des réponses dilatoires.</p> + +<p>Qu'on juge de ma position! Le parti de Napoléon, toujours vivace, se +recrutait, pour ainsi dire, de quatre-vingt mille soldats qui venaient +se rallier sous les murs de Paris, tandis que les armées confédérées +s'avançaient rapidement sur la capitale, chassant devant elles tous les +bataillons, tous les corps qui essayaient de leur barrer le passage. Il +me fallut à la fois contenir les fédérés, m'assurer des généraux pour +maîtriser l'armée, déjouer les nouveaux plans de Bonaparte, qui ne +tendaient à rien moins qu'à le replacer à la tête des troupes, et +refréner l'impatience des royalistes, qui auraient voulu ouvrir les +portes de Paris à Louis <span class="smcap">xviii</span>, au milieu même du déchaînement de tant +de passions contraires d'où pouvaient naître encore d'horribles +convulsions.</p> + +<p>Je ne raconterai point ici une foule de petites intrigues, de détails +accessoires, de contrariétés et de chicanes qui, pendant cette +tourmente, m'infligèrent toutes les tribulations du pouvoir. Avant +l'abdication, j'étais épié et continuellement sur le <i>qui vive</i> +vis-à-vis les adhérens les plus chauds de Napoléon, tels que Maret, +Thibaudeau, Boulay de la Meurthe, Regnault lui-même, qui m'était tantôt +favorable et tantôt contraire; maintenant j'avais à me défendre des +exigeances d'un autre parti; j'avais à me prémunir contre les défiances +de mes propres collègues, de Carnot entr'autres, qui de républicain +était devenu tellement zélé pour Napoléon, qu'il l'avait pleuré à +chaudes larmes en ma présence, après avoir opiné seul, mais vainement, +contre l'abdication.</p> + +<p>On sent bien que je n'étais parvenu à museler cette tourbe de hauts +fonctionnaires, de maréchaux, de généraux, qu'en leur garantissant, pour +ainsi dire sur ma tête, la sûreté de leur personne et de leur fortune. +C'est ainsi que j'eus, pour ainsi dire, carte-blanche pour négocier.</p> + +<p>J'expédiai d'abord, au, quartier-général de Wellington, mon ami M. G*, +homme probe, qui jouissait de toute ma confiance. Il était porteur de +deux lettres cousues dans le collet de son habit, l'une pour le roi, +l'autre pour le duc d'Orléans, car, jusqu'au dernier moment, et dans +l'incertitude prolongée sur les intentions des alliés, il ne fallait +négliger aucun des moyens de rentrer au port. Mon envoyé fut introduit +de suite auprès de lord Wellington, et lui dit qu'il désirait être +présenté au duc d'Orléans, «Il n'est point ici, lui répondit lu +généralissime, mais vous pouvez vous adresser à votre roi» et, en effet, +il prit la route de Cambray et alla au-devant du roi. Ne le voyant pas +revenir, je fia partir, pour la même destination, le général de +T*******, homme de cœur et de tête, à qui je donnai la commission +expresse de sonder les intentions de lord Wellington, de lui faire +connaître ma position particulière, combien les esprits étaient +exaspérés, et les passions tellement enflammées, que je ne répondais +point de préserver la France d'être mise à feu et à sang, si l'on +s'opiniâtrait à vouloir rendre le trône aux Bourbons. J'offrais de +traiter directement avec lui sur tout autre bâse. Cette fois la réponse +du généralissime fut absolue et négative; il déclara qu'il avait ordre +de ne traiter que sur l'unique base du rétablissement de Louis <span class="smcap">xviii</span>. +Quant au duc d'Orléans, ce n'eût été, selon l'expression de Wellington, +qu'un usurpateur de bonne famille. Cette réponse, que je cachai +soigneusement à mes collègues, rendit ma position bien autrement +délicate.</p> + +<p>D'un autre côté, nos plénipotentiaires, sortis de Laon le 26 juin, +étaient arrivés le 1<sup>er</sup> juillet au quartier-général des souverains +alliés, à Haguenau. Là, les souverains, ne jugeant pas convenable de +leur accorder audience, nommèrent une commission pour les entendre. On +ne manqua pas de leur faire la question que j'avais prévue: «De quel +droit la nation prétendait expulser son roi et se choisir un autre +souverain?....» Ils répondirent par un exemple tiré de l'histoire même +d'Angleterre.</p> + +<p>Avertis par cette question des dispositions des alliés, les +plénipotentiaires nationaux s'attachèrent moins à obtenir Napoléon <span class="smcap">ii</span> +qu'à repousser Louis <span class="smcap">xviii</span>. Ils insinuèrent enfin que la nation pourrait +agréer le duc d'Orléans ou le roi de Saxe, s'il ne lui était pas +possible de conserver le trône au fils de Marie-Louise. Après quelques +pourparlers insignifians, ils furent congédiés par une note pourtant que +les cours alliées ne pouvaient entrer, quant à présent, dans aucune +négociation; qu'elles regardaient comme une condition essentielle que +Napoléon fût hors d'état, pour l'avenir, de troubler le repos de la +France et de l'Europe; et que, d'après les événemens survenus au mois de +mars, les puissances devaient exiger qu'il fût remis à leur garde. +Ainsi, la commission du gouvernement se voyait frustrée de l'espoir +d'obtenir le duc d'Orléans ou Napoléon <span class="smcap">ii</span>. Avant même le retour des +plénipotentiaires, j'étais directement instruit des véritables +intentions des puissances.</p> + +<p>Je ne m'occupai plus, dès-lors, qu'à donner un cours aux événemens, tel +qu'ils pussent aboutir au dénouement qui serait le plus favorable pour +la patrie et pour moi-même. J'avais demandé un armistice, et envoyé, à +cet effet, des commissaires<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a> aux généraux alliés qui venaient de +commencer l'investivement de la capitale. Blucher et Wellington +éludèrent toute proposition à ce sujet, élevant plus que des objections +contre le gouvernement de Napoléon <span class="smcap">ii</span>, parlant de Louis <span class="smcap">xviii</span> comme du +seul souverain qui leur semblait réunir toutes les conditions qui +empêcheraient l'Europe d'exiger des garanties pour sa sécurité et se +plaignant vivement de la présence de Bonaparte à Paris, au mépris de son +abdication. Cet homme, comme si la fatalité l'eût poussé à se précipiter +de lui-même dans l'abîme, s'était d'abord obstiné, au lieu de gagner +précipitamment un de nos ports, à rester au palais de l'Élysée, puis à +la Malmaison, toujours dans l'espoir de ressaisir l'autorité, non plus +comme empereur, mais au moins comme général. Il alla même, excité par de +fanatiques amis, jusqu'à nous en adresser la demande formelle. Ce fut +alors que je m'écriai en plein conseil de la commission: «Cet homme est +fou sans doute, veut-il donc nous entraîner dans sa perte?» Et je dois +le dire, toute la commission, Carnot lui-même, votèrent avec moi pour +une résolution définitive à son égard. Il était gardé à vue, et Davoust +était déterminé à le faire arrêter à la moindre tentative de sa part +pour nous débaucher l'armée. Il était d'autant plus urgent de prendre un +parti décisif à son égard, que la cavalerie ennemie, poussant des partis +jusque dans les environs de la Malmaison, pouvait l'enlever d'un moment +à l'autre, et l'on n'aurait pas manqué de m'imputer une part dans cet +événement. Il nous fallut négocier son éloignement, et envoyer un +officier général pour y présider. Le reste est connu. Cette courte +explication des faits suffira pour répondre aux accusations de ces +détracteurs aveugles et passionnés, qui, apercevant quelque similitude +entre la captivité de Napoléon et de Persée, roi de Macédoine, ont +attribué celle du premier à des combinaisons perfides qui, en calculant, +les jours et les heures, l'aurait livré aux Anglais par des moyens +détournés et habilement ménagés.</p> + +<p>Nous espérâmes, après le départ de Napoléon, pouvoir obtenir +l'armistice; il n'en fut rien. Ce fut alors que j'écrivis, à chacun des +généraux en chef des armées assiégeantes, les deux lettres qui ont été +rendues publiques. On put remarquer, dans ces lettres où je feignis, par +la nécessité des circonstances, de plaider la cause de Napoléon <span class="smcap">ii</span>, que +je regardais la question comme irrévocablement décidée en faveur des +Bourbons; mais, pour endormir la vigilance des partis, il me fallut +paraître pencher tour-à-tour pour la branche cadette ou pour la branche +régnante. J'espérais d'ailleurs qu'en aidant Louis <span class="smcap">xviii</span> à se rétablir, +ce prince consentirait à écarter quelques hommes dangereux et à faire à +la France de nouvelles concessions, sauf, si je ne pouvais rien obtenir, +à recourir plus tard à d'autres combinaisons.</p> + +<p>J'eus alors des conférences nocturnes soit avec M. de Vitrolles, à qui +je venais de procurer la liberté, soit avec plusieurs autres royalistes +éminens et deux maréchaux qui inclinaient pour les Bourbons; j'envoyai à +la fois des émissaires au roi, au duc de Wellington et à M. de +Talleyrand. Je savais que M. de Talleyrand, après avoir quitté Vienne, +s'était transporté à Francfort, puis à Wisbad, pour être plus à portée +de négocier soit à Gand, soit à Paris. Très-ardent contre Napoléon, il +jugea pourtant, après son entrée à Paris, devoir s'entendre avec moi, me +promettant de son côté de me garantir auprès des Bourbons, dont le +rétablissement, après la bataille de Waterloo, lui parut infaillible. Je +pensais qu'il devait être alors auprès du roi, et je savais, à n'en pas +douter, que pour rester maître dès affaires; il réclamerait +l'éloignement de M. de Blacas; je manœuvrai aussi en conséquence. Mais +il m'était presque impossible de ne pas exciter la défiance de mes +collègues. Mes démarches étant observées, j'eus à supporter des bordées +de reproches et des déclamations amères de la part de quelques meneurs +révolutionnaires et bonapartistes, dont je repoussai froidement les +imputations. Telle était ma position, que j'avais à entretenir des +négociations avec tous les partis, et à transiger avec toutes les +opinions dans mon intérêt, non moins que dans celui de l'État. Je ne me +dissimulai pas que cette conduite, où il entrait nécessairement quelque +chose de ténébreux, et dirigée, en quelque sorte, par des voies +souterraines, soulèverait contre moi tous les soupçons et toutes les +haines des partis blessés dans leurs plus chères espérances. Le moment +redoutable devait être celui où le jour pénétrerait dans ce chaos +d'intrigues si diverses et si opposées.</p> + +<p>Ce qui était plus grave encore et plus dangereux, c'était l'exaltation +des fédérés et la violence des énergumènes de la Chambre qui ameutaient +contre moi ceux de mon parti, les soldats et la populace. J'écrivis à +lord Wellington qu'il était temps de mettre fin à leurs fureurs et à +leurs excès, car bientôt ils ne me laisseraient plus le maître d'agir. +Mais Wellington était contrarié par son intraitable collègue Blucher; ce +Prussien, si impatient et si fougueux, voulait pénétrer dans Paris, +afin, disait-il, de mettre les honnêtes gens à l'abri du pillage dont +les menaçait la populace; ce n'était que dans les murs de la capitale +qu'il prétendait conclure un armistice. Sa lettre nous indigna; mais que +faire? il fallait soutenir un siège, livrer bataille sous les murs de +Paris, ou capituler. Découragés par l'abdication, les soldats +paraissaient irrésolus; les généraux eux-mêmes étaient rendus timides +par l'incertitude de l'avenir. Le ministre de la guerre, général en +chef de l'armée, Davoust, m'écrivait qu'il avait vaincu ses préjugés et +reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de salut que de +proclamer sur-le-champ Louis <span class="smcap">xviii</span>. Je mis ma réponse à cette lettre +sous les yeux de la commission. Elle pensa que je jugeais implicitement +la question du rappel de Louis <span class="smcap">xviii</span>, et que je laissais trop de +latitude à Davoust. Je passai par-dessus cette mince difficulté, la +détermination de ce maréchal m'ayant paru devoir être d'un si grand +poids que je lui avait fait promettre un sauf-conduit, de la part du +roi, par M. de Vitrolles.</p> + +<p>Pressé de délibérer sur notre situation militaire, la commission, +d'après mon avis, s'entoura des lumières, des conseils, et de la +responsabilité des hommes les plus expérimentés dans l'art de la guerre. +Les principaux généraux furent appelés en présence des présidens et des +bureaux des deux Chambres. Ce fut par l'organe de Carnot qui, lui-même, +avait visité nos positions et celles de l'ennemi, que se fit un rapport +sur la situation de Paris. Carnot déclara que la rive gauche de la Seine +se trouvait entièrement à découvert et offrait un vaste champ aux +entreprises des généraux en chef des deux armées combinées, qui +venaient d'y porter la majeure partie de leurs forces. J'avoue que +j'attachai un grand intérêt national à ce que la défense de Paris ne fût +pas prolongée. Nous étions dans un état désespéré: le trésor était vide, +le crédit éteint, le gouvernement aux abois; enfin, par le choc et le +heurtement de tant d'opinions contraires, Paris se trouvait placé sur un +volcan. D'un autre côté, le territoire était chaque jour inondé de +nouveaux débordemens de troupes étrangères. Si, dans de telles +circonstances, la capitale venait à être enlevée de vive force, nous +n'avions plus à espérer ni capitulation, ni arrangement, ni concessions. +Dans une seule journée qui eût été le complement des journées de +Leipsick et de Waterloo, tous les intérêts de la révolution pouvaient +être engloutis dans des flots de sang français. Voilà cependant ce +qu'auraient voulu les frénétiques d'un parti aux abois.</p> + +<p>Dans une telle crise, n'était-ce pas mériter de la patrie que de +replacer la France, sans effusion de sang, sous l'autorité de Louis +<span class="smcap">xviii</span>? Devions-nous d'ailleurs attendre que les armées étrangères nous +livrassent pieds et poings liés à nos adversaires? Je parvins, à force +d'insinuations et de promesses, à ramener des hommes jusqu'alors +intraitables.</p> + +<p>On arrêta que la question militaire serait soumise, dès la nuit +suivante, à un conseil de guerre convoqué par le maréchal Davoust. Ainsi +on allait décider s'il était possible de défendre Paris. Capituler, +sauvait Paris, mais compromettait la cause nationale; combattre, offrait +de grands et inévitables dangers pour la capitale en proie à tous les +excès de la fureur populaire si nous étions vaincus. Et, en effet, à +quelles chances funestes ceux qui voulaient livrer bataille, +auraient-ils exposé cette immense cité et la France elle-même, dans le +cas d'une défaite!</p> + +<p>Les débats furent solennels; et, sur la réponse négative et unanime du +conseil de guerre, la commission statua que Paris ne serait pas défendu +et qu'on remettrait la ville aux alliés, puisqu'ils ne consentaient à +suspendre les hostilités qu'à ce prix. Mais Blucher voulut aussi la +reddition de l'armée; une telle condition n'était pas proposable: +c'était vouloir tout mettre à feu et à sang. Je dépêchai à la hâte, aux +deux, généraux ennemis, MM. Tromeling et Macirone, à qui je remis, à +l'insu de la commission, une note confidentielle conçue en ces termes: +«L'armée est mécontente parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la, elle +deviendra fidèle et dévouée. Les Chambres sont indociles et par la même +raison. Rassurez tout le monde, et tout le monde sera pour vous. Qu'on +éloigne l'armée; les Chambres y consentiront en promettant d'ajouter à +la Charte les garanties spécifiées par le roi. Pour se bien entendre, il +est nécessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas dans Paris avant trois +jours. Dans cet intervalle, tout le monde sera d'accord. On gagnera les +Chambres; elles se croiront indépendantes et sanctionneront tout. Ce +n'est point la force qu'il faut employer auprès d'elles, c'est la +persuasion.»</p> + +<p>Blucher devint aussitôt plus maniable, et on consentit à traiter de la +reddition militaire de Paris, qui fut conclue à Saint-Cloud dans h +journée du 3 juillet. Je m'opposai à ce qu'on donnât le nom de +capitulation à ce traité; j'y fis substituer celui de convention qui me +parut moins dur et plus acceptable.</p> + +<p>La faction était encore trop exaspérée pour qu'on pût éviter le tumulte +et le désordre. Il fallut opposer la garde nationale aux fédérés, qui ne +furent pas contenus sans peine par la masse des citoyens paisibles. +Réal, qui avait la direction des fédérés, et que je savais facile à +effrayer, cédant à mes conseils, fit le malade, laissant là sa place de +préfet de police. La faction y mit Courtin, le protégé de la reine +Hortense, qui, montrant elle-même, pendant toute cette crise, une grande +exaltation, s'efforçait en vain de soutenir les restes du parti +bonapartiste expirant. Toutes ces manœuvres vinrent échouer devant le +plus grand de tous les intérêts, l'intérêt public. On ne tarda pas +d'imputer aux généraux et à la commission d'avoir livré Paris et trahi +l'armée. Pour justifier la conduite du gouvernement, j'adressai aux +Français une proclamation explicative, où j'invoquais l'union de tous +les citoyens, sans laquelle nous ne pouvions toucher au terme de tous +nos maux.</p> + +<p>Après avoir capitulé avec les étrangers, il fallut capituler avec +l'armée, qui, au moment de se diriger vers la Loire, se mutina pour nous +arracher la solde qui lui était due; grâces à quelques millions avancés +par le banquier Lafitte, on désarma les mutins et l'on satisfit les +cupides. Cependant tous les émissaires et les agens du roi, entr'autres +M. de Vitrolles, avec qui Davoust et moi nous avions eu des conférences, +nous assuraient que le roi fermerait les yeux sur tout ce qui s'était +passé, et qu'une réconciliation générale serait le gage de son retour. +J'avais déjà vaincu bien des répugnances à l'aide de ces promesses, +quand parurent, imprimées par ordre des Chambres, les proclamations +royales datées de Cambray. Ce fut un nouvel embarras de ma position +devant la Chambre des représentans qui se montrait de plus en plus +hostile à l'égard des Bourbons. Bientôt nous apprîmes, par le retour de +nos agens et de nos commissaires, que Blucher et Wellington déclaraient +hautement que l'autorité des Chambres et des commissions émanaient d'une +source illégitime, qu'en conséquence elles n'avaient rien de mieux à +faire que de donner leur démission et de proclamer Louis <span class="smcap">xviii</span>.</p> + +<p>Alors, sur la proposition de Carnot, la commission délibéra s'il ne lui +convenait pas de se rallier avec les Chambres et l'armée, derrière la +Loire. Je combattis vivement cette proposition, qui aurait +infailliblement rallumé la guerre étrangère et la guerre civile. Je +soutins que ce moyen désespéré perdrait la France; que j'étais sûr +d'ailleurs que la plupart des généraux n'y souscrirait pas, et je +déclarai que je serais le dernier à quitter Paris. Ramenée par mes +raisonnemens, la commission prit le parti plus prudent et plus sage +d'attendre dans Paris l'issue des événemens.</p> + +<p>La convention de Paris une fois signée, le duc de Wellington, instruit +de mon désir de m'aboucher avec lui, témoigna la volonté de s'entendre +avec moi sur l'exécution de la convention. La commission du gouvernement +ne s'opposa pas à notre entrevue, qui eut lieu au château de Neuilly. +Là, je m'expliquai avec franchise devant le généralissime des alliés. Je +savais que les mots de modération et de clémence étaient propres à +séduire une grande âme, et sans chercher à diminuer les torts de ceux +qui avaient trahi les Bourbons, je soutins que le trône rétabli ne +pouvait être consolidé que par l'entier oubli du passé. Je représentai +combien était encore menaçante et redoutable l'énergie des patriotes, et +je parlai des ménagemens dont il fallait user pour calmer leur +effervescence; je ne dissimulai pas la faiblesse des royalistes, leur +routine et leurs préjugés, et j'affirmai qu'on ne pourrait ramener la +tranquillité qu'en s'opposant aux réactions, aux vengeances, et en ne +laissant à aucune faction l'espoir de dominer l'État. Je réclamai +l'exécution des deux déclarations authentiques de l'Angleterre et de +l'Autriche, portant que leur intention n'était point de continuer la +guerre dans la vue de rétablir les Bourbons ou d'imposer à la France un +gouvernement quelconque. Le généralissime m'objecta que cette +déclaration n'avait eu lieu que dans le but de prévenir la guerre et +dans l'espoir que la France ne s'armerait point pour la cause de +Napoléon, frappé alors d'anathême par le congrès; mais que, s'étant +levées en sa faveur, nous avions dégagé les alliés d'une disposition +purement conditionnelle. Ce sophisme ne me laissa aucun doute que nous +avions été joués. Lord Wellington me déclara sans détour que les +puissances s'étaient prononcées formellement en faveur de Louis <span class="smcap">xviii</span>, +et que ce souverain ferait son entrée à Paris le 8 juillet. Le général +Pozzo-di-Borgo, qui était présent, me répéta la même déclaration au nom +de l'empereur de Russie; il me communiqua une lettre du prince de +Metternich et du comte de Nesselrode, exprimant la volonté de ne +reconnaître que Louis <span class="smcap">xviii</span>, et de n'admettre aucune proposition +contraire aux droits de ce monarque. Alors j'insistai pour une amnistié +générale, et réclamai des garanties. A ces conditions, je consentais à +servir le roi et à donner même des gages compatibles avec ma réputation +et mon honneur. Le généralissime me répondit qu'il était décidé qu'on +écarterait M. de Blacas, et que je ferais partie, ainsi que M. de +Talleyrand, du conseil, le roi ayant daigné consentir à me confirmer +dans le ministère de la policé générale; mais il ne me dissimula point +que toutes les mesures étaient prises pour que Napoléon tombât comme +otage au pouvoir des alliés, et qu'on exigeait de moi que je ne fisse +rien pour favoriser son évasion; qu'on exigeait aussi que l'armée se +soumît au roi, et même qu'on punît pour l'exemple quelques-uns des +chefs. Je me récriai, je protestai que si Bonaparte n'était pas venu, il +y aurait eu également une crise. Toutes mes objections échouèrent devant +une résolution bien arrêtée. Je jugeai le mal sans remède, mais +susceptible de palliatifs par ma présence dans le conseil. Le duc +m'annonça que le lendemain il me présenterait lui-même à S. M., ou du +moins qu'il me conduirait, dans sa voiture, au château d'Arnouville. Je +lui répondis que mon intention était d'adresser au roi une lettre que +j'avais préparée et que je lui communiquai. Elle était conçue en ces +termes:</p> + +<p>«Sire, le retour de Votre Majesté ne laisse plus aux membres du +gouvernement d'autres devoirs à accomplir que celui de se séparer. Je +demande, pour l'acquit de ma conscience personnelle, à lui exposer +fidèlement l'opinion et les sentimens de la France.</p> + +<p>»Ce n'est pas Votre Majesté que l'on redoute; elle a vu pendant onze +mois que la confiance dans sa modération et dans sa justice soutenait +les Français au milieu des craintes que leur inspiraient les entreprises +d'une partie de sa cour.</p> + +<p>»Tout le monde sait que ce ne sont ni les lumières ni l'expérience qui +manquent à Votre Majesté; elle connaît la France et son siècle, elle +connaît le pouvoir de l'opinion; mais sa bonté lui a trop souvent fait +écouter les prétentions de ceux qui l'ont suivie dans l'adversité.</p> + +<p>»Dès lors, il y a eu deux peuples en France. Il était pénible sans doute +à Votre Majesté d'avoir sans cesse à repousser ces prétentions par des +actes de sa volonté. Combien de fois elle a dû regretter de ne pouvoir +leur opposer des lois nationales.</p> + +<p>»Si le même système se reproduit, et que, tirant tous les pouvoirs +d'hérédité, Votre Majesté ne reconnaisse aucun des droits du peuple +autres que ceux qui viennent des concessions du trône, la France, comme +la première fois, sera incertaine dans ses devoirs; elle aura à hésiter +entre son amour pour la patrie et son amour pour le prince, entre son +penchant et ses lumières. Son obéissance n'aura d'autre base que sa +confiance personnelle dans Votre Majesté; et si cette confiance suffit +pour maintenir le respect, ce n'est pas moins ainsi que les dynasties +s'affermissent et qu'on écarte tous les dangers.</p> + +<p>»Sire, Votre Majesté a reconnu que ceux qui entraînaient le pouvoir +au-delà de ses limites, sont peu propres à le soutenir quand il est +ébranlé; que l'autorité se perd elle-même dans le combat continuel qui +la force de rétrograder dans ses mesures; que moins on laisse de droits +au peuple, plus sa juste défiance le porte à conserver ceux qu'on ne +peut lui disputer; et que c'est toujours ainsi que l'amour s'affaiblit +et que les révolutions se préparent.</p> + +<p>»Nous vous en conjurons, sire, daignez cette fois ne consulter que votre +propre justice et vos lumières. Croyez que le peuple français met +aujourd'hui à sa liberté autant d'importance qu'à sa propre vie. Il ne +se croira jamais libre, s'il n'y a pas entre les pouvoirs des droits +également inviolables. N'avions-nous pas sous votre dynastie des +États-généraux qui étaient indépendans du monarque?</p> + +<p>»Sire, voue sagesse ne peut attendre les événemens pour faire des +concessions; c'est alors qu'elles seraient nuisibles à votre intérêt, et +peut-être même plus étendues. Aujourd'hui les concessions rapprochent +les esprits, pacifient et donnent de la force à l'autorité royale; plus +tard, les concessions prouveraient sa faiblesse: c'est le désordre qui +les arracherait; les esprits resteraient aigris.»</p> + +<p>Cette lettre fut adressée, le jour même, à Sa Majesté. De retour à +Paris, je déclarai à la commission que la rentrée de Louis <span class="smcap">xviii</span> était +inévitable, que telle était la volonté immuable des puissances alliées, +et que le jour en était même fixé au surlendemain. Je lui celai que +j'étais conservé au ministère de la police générale, circonstance qui, +au lieu d'être considérée comme une garantie pour les patriotes et une +espèce de transition qui ferait succéder, avec une secousse moins +violente, le gouvernement légitime au gouvernement de fait, n'eût paru +aux énergumènes que le salaire de ma trahison, quand elle n'était, en +effet, que la récompense méritée du salut de Paris. Le soir même cette +nouvelle s'ébruita; ces mêmes hommes m'accablèrent, dans leurs discours, +d'injures et de malédictions; les royalistes seuls m'en adressèrent des +félicitations; oui, les royalistes, et parmi les écrivains distingués de +ce parti, il en est qui ont avoué depuis que, de toutes parts, on avait +crié que sans moi il n'y avait ni de sûreté pour le roi, ni de salut +pour la France, et que tous les partis s'étaient entendus pour me +porter au ministère. Le lendemain je me dirigeai vers St.-Denis, et me +présentai au château d'Arnouville pour avoir ma première audience du +roi. Je fus introduit dans son cabinet par le président du conseil, qui +s'appuyait sur mon bras. Je suppliai le roi d'apaiser les esprits en +tranquillisant chacun sur sa sûreté personnelle; je représentai que la +clémence avait sans doute des inconvéniens, mais que la capitulation +qu'on venait de conclure semblait devoir faire rejeter tout autre +système; qu'une amnistie pleine et entière, et sans condition, me +paraissait le seul moyen de donner de la stabilité à l'État et de la +durée au gouvernement; que le pardon faisait ici partie de la justice; +que par amnistie j'entendais, avec l'oubli des injures, la conservation +des places, des biens, des honneurs et des dignités. Mon discours parut +avoir fait impression sur le roi, qui me prêta une attention soutenue. +Ce prince sentait combien nous avions besoin d'habileté et de repos pour +rassembler les élémens que le temps et les circonstances avaient +dispersés. Je crus voir qu'il comprenait la nécessité de voiler les +fautes commises et de gagner la confiance par une modération et une +loyauté exemplaires. Je m'efforçai de rendre public cet entretien pour +laisser entrevoir le terme de nos discordes et de nos malheurs.</p> + +<p>Je ne me bornai point à des supplications; j'osai représenter au roi que +Paris était dans l'état le plus violent d'effervescence; qu'il y aurait +pour sa personne du danger de se montrer aux portes de la capitale avec +la cocarde blanche, et seulement accompagné des émigrés de Gand. Mon +plan consistait à maintenir les Chambres, à faire prendre au roi la +cocarde tricolore, et à licencier toute sa maison militaire; en un mot, +j'aurais voulu, comme je l'avais toujours désiré, voir Louis <span class="smcap">xviii</span> +marcher à la tête de la révolution et la consolider.</p> + +<p>On délibéra sur ces différens objets dans le conseil, où mes +propositions ne furent rejetées qu'à la majorité d'une seule voix. Le +roi, d'ailleurs, resta inébranlable; il déclara qu'il aimerait mieux +retourner à Hartwell. Ainsi sa maison militaire ne fut point dissoute, +et on décida que dès le lendemain on chasserait la Chambre des +représentans. Cette chambre venait de consigner, dans un nouveau bill +des droits, les principes fondamentaux de la constitution, qui, dans sa +pensée, pouvaient seuls satisfaire le vœu public. Quoique je n'eusse +pas espéré beaucoup de succès de mes démarches, parce que mon tact des +affaires m'avait assez montré qu'elle était leur tendance, il me sembla +que je ne devais rien négliger pour l'acquit de ma conscience.</p> + +<p>Le soir même du 7 juillet, plusieurs bataillons prussiens forcèrent les +portes des Tuileries, envahirent les cours et les avenues du palais. La +commission du gouvernement n'étant plus libre, cessa ses fonctions, ce +qu'elle annonça par un message. Une circonstance particulière signala +cette séparation de mes collègues; Carnot, l'un des plus révoltés de ma +conservation au ministère, et de se voir sous ma surveillance, pour +ainsi dire, en attendant qu'on lui assignât un lieu de résidence, +m'écrivit le billet suivant: <i>Traître, où veux-tu que j'aille</i>? je lui +répondis tout aussi laconiquement: <i>Imbécille, où tu voudras</i>. Il faut +dire que j'avais eu, dans le conseil, plus d'une altercation avec +Carnot, qui ne me pardonnait pas de l'avoir appelé vieille femme.</p> + +<p>Le jour suivant, dès huit heures du matin, les députés se présentèrent +pour entrer dans la salle de leurs délibérations; mais, trouvant les +portes closes, entourées de gardes et de gens d'armes, ils se +retirèrent. Quelques-uns d'entre eux se rendirent chez leur président, +où ils consignèrent une protestation. Le roi fit son entrée dans Paris; +rien ne troubla l'ivresse portée au comble de la part des royalistes, +qui accoururent au-devant du monarque, et se montrèrent fort nombreux. +J'avoue que ma prévoyance fut trompée en partie, et que toutes mes +appréhensions ne furent pas confirmées. Ici finit l'ère des cent-jours, +et recommence le cours d'un règne interrompu dès sa première année. Mais +quels auspices accompagnent ce nouvel avènement? Toutes les passions qui +fermentent, toutes les vengeances qui cherchent à s'assouvir, tous les +intérêts qui s'agitent et se combattent, tous les esprits qui s'exaltent +avec fureur, enfin toutes les haines ulcérées qui réagissent! Dans de si +déplorables conjonctures, je ne refusai pas mes efforts et mes travaux +à mon pays.</p> + +<p>La reddition de Bonaparte, la soumission successive de toutes les villes +et de toutes les provinces annoncèrent bientôt que la France était +pacifiée sous tous les rapports qui pouvaient intéresser les souverains; +mais elle ne pouvait l'être pleinement eu égard au repos et au bonheur +du roi, si tout notait pas oublié, s'il n'y avait pas une égale +répression de toutes les opinions extrêmes, de quelque hauteur que +pussent partir ces opinions; et enfin, si tous les partis ne jouissaient +pas de la protection des lois avec la même certitude et la même +sécurité.</p> + +<p>Tels étaient les conseils de modération et de clémence que je donnais à +Louis <span class="smcap">xviii</span>, comme je les avais donnés à Napoléon, toutefois en +proposant des mesures efficaces, en écartant toutes les causes qui +auraient pu plonger la France dans une nouvelle révolution. Mais tout le +monde, soit dans le conseil, soit hors du conseil, ne partageait pas mes +idées; on voulait des exemples et des punitions. Je faisais partie, +depuis quinze jours, du ministère royal, lorsque parut l'ordonnance du +24 juillet; cinquante-sept individus, divisés en deux catégories, y +étaient frappés sans jugement. On demandera comment j'ai pu +contre-signer un tel acte, qui atteignait des hommes dont la plupart +avaient suivi la même route que moi. Qu'on sache donc que, dès le +lendemain du 8 juillet, le besoin de proscrire envahit toutes les +classes du parti royaliste, depuis les salons du faubourg Saint-Germain +jusqu'aux anti-chambres du palais des Tuileries; et que des milliers de +noms, autant ignorés que connus, furent signalés au ministère de la +police pour être enveloppés dans une mesure générale de proscription. On +demandait des têtes au ministre de la police, comme preuve de son +affection sincère pour la cause royale. Il n'y avait plus pour moi que +deux partis à prendre: celui d'être le complice des vengeances, ou de +renoncer au ministère. Je ne pouvais souscrire au premier; j'étais +engagé trop avant pour que je pusse renoncer au second. Je trouvai un +troisième expédient: ce fut de faire réduire les listes à un petit +nombre de noms pris parmi les personnages qui avaient joué un rôle plus +actif dans les derniers événemens; et je dois le dire ici, je rencontrai +dans le conseil, et surtout dans les sentimens éminemment français du +monarque, tout ce qui pouvait adoucir ces mesures d'une rigueur outrée +et diminuer le nombre des victimes.</p> + +<p>Mais le torrent de la réaction menaçait d'entraîner toutes les digues +qu'on lui opposerait. J'avais conçu le dessein d'être médiateur entre le +roi et les patriotes; je m'aperçus bientôt qu'on voulait seulement se +servir de moi comme de l'instrument nécessaire au rétablissement d'une +autorité royale sans contre-poids et sans limites, laquelle n'aurait +plus offert de garantie aux hommes de la révolution. Les deux +ordonnances sur les collèges électoraux et sur les élections qui +allaient donner à la France la Chambre de 1815; ne me laissèrent plus +aucun doute à cet égard. On a cru que j'avais apporté une insouciance +coupable à la formation des collèges électoraux, et on a dit qu'il +n'était pas permis à un homme d'état tel que moi, vielli dans +l'expérience et dans l'exercice des grands emplois, de commettre une +telle faute politique, ni de se méprendre sur la direction que +s'efforçait de donner à l'opinion la faction royaliste qui venait de +ressaisir l'influence. Mes principes et ma conduite antérieure auraient +dû me mettre à l'abri d'une telle imputation. Cette, accusation de +légèreté imprévoyante et d'indifférence funeste dans de si gravés +circonstances, il faut la reporter, sur l'aimable égoïsme et sur +l'incurie nonchalante du président du conseil qui se berçait d'illusions +sensuelles, et n'aimait à voir dans le fauteuil d'un ministre qu'un lit +de repos.</p> + +<p>Je me réveillai; ce fut alors que parurent mes notes, adressées aux +puissances alliées et mes rapports faits au roi en plein conseil. Je les +avais rédigés sur la demande des souverains, pour leur faire connaître +l'état de la France. La divulgation de ces documens produisit une +sensation profonde sur les esprits éclairés, mais leur contenu excita, +au plus haut point, la fureur du parti <i>ultra-royaliste</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> qui +regardait son influence comme perdue, si mes révélations amenaient un +changement de système. Le roi, lui-même, vit avec déplaisir la publicité +donnée à des rapports d'une nature confidentielle; mais j'avais jugé ma +position; trompé par M. de Vitrolles que j'avais introduit dans le +cabinet du roi, délaissé parlé président du conseil que le passé +n'obligeait pas de sacrifier le présent, je voyais ma chute inévitable, +à moins que je ne parvinsse à faire prévaloir mes desseins.</p> + +<p>L'avouerai-je ici? oui.... j'ai promis de ne rien dissimuler. Mes notes, +mes rapports avaient pour but de remettre de l'ensemble et de l'unité +dans les partis disjoints et comme dispersés de la révolution, et +surtout de faire craindre à l'Europe une insurrection nationale; par là, +j'espérais l'effrayer tellement des suites d'une explosion, qu'elle +consentît, pour prix d'un traité de paix définitif, à nous accorder ce +que je n'avais cessé de solliciter depuis le congrès de Prague, la +dynastie de Napoléon, devenue l'objet de nos réclamations sécrètes, de +nos vœux et de nos efforts. L'abouchement de deux puissans monarques +fit évanouir des espérances fondées; c'est à l'histoire à recueillir et +à rapprocher des circonstances qu'il ne m'appartient pas de produire au +grand jour. Je crois résumer ma vie en déclarant que j'ai voulu vaincre +pour la révolution et que la révolution a été vaincue dans moi.</p> + +<h3>FIN DE LA SECONDE PARTIE</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Lettre de l'empereur à M. le duc d'Otrante.</i> +</p><p> +Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans +les différentes circonstances qui se sont présentées, nous portent à +vous confier le gouvernement de Rome, jusqu'à ce que nous ayons pourvu à +l'exécution de l'art. 8 de l'acte des constitutions du 17 février +dernier. Nous avons déterminé, par un décret spécial, les pouvoirs +extraordinaires dont les circonstances particulières où se trouve ce +département exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous +continuerez, dans ce nouveau poste, à nous donner des preuves de votre +zèle pour notre service et de votre attachement à notre personne. +</p><p> +Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, M. le duc d'Otrante, +qu'il vous ait en sa sainte garde. +</p><p class="smcap"><br /> +<span style="margin-left: 15.5em;"><i>Signé</i> Napoléon.</span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">A Saint-Cloud, le 3 juin 1810.</span><br /> +</p> +<p> </p><p> +<i>Lettre du ministre de la police générale, à S. M. I. et R.</i> +</p><p class="smcap"><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sire,</span><br /> +</p><p> +J'accepte le gouvernement de Rome auquel V. M. a la bonté de m'élever, +pour récompense des faibles services que j'ai été assez heureux de lui +rendre. +</p><p> +Je ne dois cependant pas dissimuler que j'éprouve une peine très-vive en +m'éloignant d'elle: je perds à la fois le bonheur et les lumières que je +puisais chaque jour dans ses entretiens. +</p><p> +Si quelque chose peut adoucir ce regret, c'est la pensée que je donne +dans cette circonstance, par ma résignation absolue aux volontés de V. +M., la plus forte preuve d'un dévouement sans bornes à sa personne. +</p><p> +Je suis avec le plus profond respect, Sire, de V. M. I. et R., le +très-humble et très-obéissant serviteur, et sujet. +</p><p class="smcap"><br /> +<span style="margin-left: 15.5em;"><i>Signé</i> le duc d'Otrante.</span><br /> +</p><p> +<span style="margin-left: 4.5em;">Paris, le 3 juin 1810.</span><br /> +</p><p> +(<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> C'est sans doute ce qui a fait dire depuis à M. le duc de +Rovigo, en parlant de Fouché: «Celui-là nous en a bien fait accroire.» +Bien entendu que cette phrase, telle que nous l'avons entendue citer +dans le monde, comprend tout le gouvernement impérial. (<i>Note de +l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ceci serait par trop fort pour tout autre que pour Fouché, +homme vindicatif, et qui nourrissait contre le duc de Rovigo une haine +dont il laisse trop apercevoir les traces. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le château de Ferrières est à trois quarts de lieue de la +terre de Pont-Carré, bien d'émigré, à environ six lieues de Paris, que +Fouché avait acquis de l'État, mais dont on assure qu'il avait payé +l'exacte valeur à son propriétaire. Le château de Pont-Carré tombant +alors en ruine, il paraît que Fouché le fit démolir, et fit construire +sur son emplacement des bergeries. Ferrières et Pont-Carré, réunis à +d'immenses bois qui en dépendent à présent, forment, dit-on, un des plus +magnifiques domaines du royaume: il embrasse une étendue de quatre +lieues. C'est au château de Ferrières que Fouché s'est retiré d'abord +après sa disgrâce, et ensuite après son retour de la sénatorerie d'Aix, +ainsi qu'on va le voir à la suite de ces Mémoires. (<i>Note de +l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> L'auteur néglige presque toujours les dates. Nous croyons +que c'est le 26 juin 1810. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> M. le comte Dubois fut remplacé par M. Pasquier, dans ses +fonctions de préfet de police, le 14 octobre 1810. Fouché a indiqué l'un +des motifs de sa disgrâce, dans la première partie de ses Mémoires. +(<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Le mot candeur était souligné dans les notes originales. +(<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Qu'il ne faut pas confondre avec le comte Dubois, préfet de +police. On nous a assuré que le Dubois, directeur de police en Toscane, +et M. Maillocheau, commissaire général de police à Lyon, furent +sévèrement réprimandés par le duc de Rovigo, pour avoir favorisé le +voyage furtif de Fouché. Le commissaire général de Lyon fut même +révoqué. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Ici Fouché ne fait que soulever un coin du voile; la suite +mettra le lecteur au fait de tout ce que l'ex-ministre ne dit pas +encore. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Ce mot, qui exprime bien ce que veut dire l'auteur, n'est +pas français; il est emprunté de l'anglais, et on ne pourrait le +suppléer que par une périphrase. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Cette insinuation de Napoléon sur son frère était +injurieuse. Louis était mélancolique et valétudinaire; mais son jugement +sain et droit n'en éprouvait aucune altération. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Avril 1810.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> M. le marquis du Moutier, aujourd'hui ambassadeur de +Charles X en Suisse. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Dans la première partie de ces Mémoires. (<i>Note de +l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Du 19 octobre 1810.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Les compagnons volontaires du captif de Saint-Hélène ont +confirmé depuis cette révélation; mais ils n'élèvent qu'à quatre cent +millions le trésor particulier de leur idole, dans le bon temps. (<i>Note +de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Le 10 décembre 1810.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Du 13 décembre 1810.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> 20 mars 1811.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Le 4 juin 1811.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> 16 juin 1811.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> 21 août 1810.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Le 11 avril 1811.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Le 25 juin 1811.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Fouché et M. Malouet avaient étudié ensemble à l'Oratoire. +(<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> En 1815.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Bataille de la Moskowa, ou de Borodino, livrée le 7 +septembre, à vingt-cinq lieues en avant de Moscou. (<i>Note de +l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Ceci mérite attention. (<i>Note de l'éditeur</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Les mêmes sans doute qui, dix-huit mois après, le 2 avril +1814, ont eu le <i>courage</i>, sous la protection de deux cent mille +baïonnettes, de déclarer Napoléon <i>déchu du trône</i>. (<i>Note de +l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Ambassadeur de Napoléon à Vienne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> 27 janvier 1813.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Nous croyons que c'est le même que le palais Marcolini, +occupé par Napoléon, et qui avait appartenu autrefois au comte de Brühl, +ministre d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. (<i>Note de +l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Le 30 juin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Nous sommes fondés à croire qu'il s'agit du +lieutenant-général Rogniat, qui commandait l'arme du génie à la campagne +de Saxe. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Septembre 1812.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> 1812.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Dites plutôt qu'en dépit de tant d'intrigues, de toute la +puissance militaire de Bonaparte, et des longues aberrations de la +politique européenne, la Providence a voulu enfin que les Bourbons, que +nos princes du sang français pussent reprendre leur sceptre. Nous sommes +consolés aujourd'hui de tant de guerres et de calamités par le règne de +Charles <span class="smcap">x</span>, que la haute sagesse de Louis <span class="smcap">xviii</span> a su nous ménager. (<i>Note +de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Voyez ici les effets de cette même Providence: Quel +sublime et touchant spectacle que celui de la rentrée du fils de France +dans l'immortelle journée du 12 avril 1814! Ce spectacle touche l'âme +d'un régicide; le sentiment du remords l'oppresse; il reconnaît dans ce +grand dénouement la main de la divine Providence, qui préparait, dix +années à l'avance, la douce et paternelle domination de Charles <span class="smcap">x</span>, de ce +roi chevalier, salué par les acclamations des Parisiens dans les +préludes de notre restauration. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Le baron Fleury de Chaboulon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Ces plénipotentiaires étaient M. de Lafayette, Laforêt, +Pontécoulaut, d'Argenson et Sébastiani. M. Benjamin-Constant les +accompagnait en qualité de secrétaire d'ambassade. (<i>Note de +l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> MM. Andréossy, Boissy-d'Anglas, Flaugergues, Valence et +Labesnardière. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> C'est Fouché qui, le premier, s'est servi de cette +expression, avec laquelle on s'est familiarisé depuis, et qu'on a même +usée. (<i>Note de l'éditeur</i>.)</p></div></div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc +d'Otrante, Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ *** + +***** This file should be named 19008-h.htm or 19008-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/9/0/0/19008/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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