summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--19008-8.txt7285
-rw-r--r--19008-8.zipbin0 -> 173884 bytes
-rw-r--r--19008-h.zipbin0 -> 187402 bytes
-rw-r--r--19008-h/19008-h.htm7363
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 14664 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/19008-8.txt b/19008-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..dc33839
--- /dev/null
+++ b/19008-8.txt
@@ -0,0 +1,7285 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante,
+Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale
+ Tome II
+
+Author: Joseph Fouché
+
+Release Date: August 8, 2006 [EBook #19008]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
+(Produced from images of the Bibliothèque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouché est conservée]
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE, MINISTRE DE LA POLICE GÉNÉRALE.
+SECONDE PARTIE.
+
+Réimpression de l'édition 1824
+
+Osnabrück
+
+Biblio-Verlag
+
+1966
+
+Gesamtherstellung Proff&Co.KG, Osnabrück
+
+
+
+
+AVIS DE L'ÉDITEUR.
+
+
+Jamais peut-être aucun ouvrage sur les événemens comtemporains n'a été
+attendu et désiré aussi impatiemment que cette seconde partie des
+Mémoires posthumes de l'ex-ministre Fouché, duc d'Otrante. Au moment où
+parut le premier volume de ces Mémoires accueillis avec tant
+d'empressement et de curiosité, j'annonçai moi-même au public que la
+suite serait bientôt mise au jour. L'impatience fut d'autant plus vive
+que l'intérêt de cette seconde partie ne pouvait manquer de surpasser
+celui qu'offrait déjà la première, puisqu'elle traite d'une période plus
+difficile et plus épineuse sous le point de vue politique. Je ne
+soupçonnais pas alors que cette annonce put réveiller les craintes trop
+susceptibles de certaines personnes sur ce complément des révélations du
+duc d'Otrante. Pouvais-je m'attendre qu'elle m'entraînerait, comme
+éditeur, dans un procès en action civile, dont ni le public ni moi
+n'avons pu d'abord apprécier les vrais motifs? Ce procès m'est suscité
+par les héritiers d'Otrante. Ils n'ont pourtant point à venger la
+mémoire de leur père, qui lui-même a pris soin de justifier sa conduite
+politique; ils n'ont pas non plus à défendre leurs intérêts dont aucun
+n'est compromis. Je ne puis donc attribuer qu'à des suggestions
+étrangères l'action judiciaire qu'ils m'intentent.
+
+Quant à moi, fort de la justice de ma cause, tranquille sous l'égide des
+lois protectrices de la propriété littéraire, je n'hésite donc pas à
+déposer sur le tribunal de mes juges ce _complément_ de mon corps de
+délit imaginaire. La culpabilité de ces deux parties, s'il pouvait en
+exister quelques traces, serait d'ailleurs identique, et dans l'une
+comme dans l'autre, je suis certain de n'avoir blessé, ni les lois, ni
+le gouvernement, ni les convenances individuelles. Voilà ce qu'établira
+victorieusement dans son plaidoyer l'éloquent et habile avocat qui a
+bien voulu se charger de ma cause. Elle est remise aux soins de M.
+Berryer fils; je me présente donc avec confiance devant mes juges, et je
+soumets à leur équité et à leurs lumières l'ensemble de ces Mémoires.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ, DUC D'OTRANTE.
+
+
+Je m'impose une tâche grande et forte en m'offrant de nouveau à toute la
+sévérité d'une investigation publique; mais c'est pour moi un devoir de
+chercher à détruire les préventions de l'esprit de parti et les
+impressions de la haine. Du reste, j'ai peu d'espoir que la voix de la
+raison puisse se faire entendre au milieu des clameurs de deux factions
+acharnées qui divisent le monde politique. N'importe, ce n'est pas pour
+le temps d'aujourd'hui que je raconte; c'est pour un temps plus calme. A
+présent, que ma destinée s'accomplisse! Et quelle destinée, grand Dieu!
+Que me reste-t-il de tant de grandeurs et d'un si énorme pouvoir, dont
+je n'abusai jamais que pour éviter de plus grands maux? Ce que je prise
+le moins, ce que j'amassai pour d'autres, me reste: à moi, qui, par mes
+goûts simples, eût pu me passer de richesses; à moi qui n'apportai dans
+les splendeurs que la réserve d'un sage et la sobriété d'un anachorète!
+Tour-à-tour puissant, redouté ou dans la disgrâce, je recherchai
+l'autorité, il est vrai, mais je détestai l'oppression. Que de services
+n'ai-je pas rendus! que de larmes n'ai-je pas séchées! Osez le nier,
+vous tous dont je réussis à me concilier les suffrages malgré de fâcheux
+antécédens? N'étais-je pas devenu votre protecteur, votre appui contre
+vos propres ressentimens, contre les passions si impétueuses du chef de
+l'État? J'avoue que jamais police ne fut plus absolue que celle dont
+j'avais le sceptre; mais ne disiez-vous pas qu'il n'y en eût jamais de
+plus protectrice sous un gouvernement militaire? de plus ennemie de la
+violence, qui pénétrât par des moyens plus doux dans le secret des
+familles, et dont l'action moins sentie se laissât moins apercevoir? Ne
+disiez-vous pas alors que le duc d'Otrante était, sans aucun doute, le
+plus habile et le plus supportable des ministres de Napoléon? Vous tenez
+à présent un autre langage, par la seule raison que les temps sont
+changés. Vous jugez le passé par le présent, je n'en juge pas ainsi.
+J'ai fait des fautes, je le confesse: mais ce que je fis de bien doit
+entrer en balance. Jeté dans le chaos des affaires, occupé à dénouer
+toutes sortes d'intrigues, je me complus à calmer les ressentimens, à
+éteindre les passions, à rapprocher les hommes. C'était avec une sorte
+de délice que je goûtais parfois le repos, au sein de mes affections
+privées, empoisonnées aussi à leur tour. Dans mes récentes disgrâces,
+dans mes hautes infortunes, puis-je oublier que, support et surveillant
+d'un empire immense, ma seule désapprobation le mit en péril, et qu'il
+s'écroula dès que je ne le soutins plus de mes mains? Puis-je perdre de
+vue que si, par l'effet d'une grande réaction, d'un retour que j'avais
+pressenti; je ressaisis les élémens dispersés de tant de grandeur et de
+puissance, tout s'évanouit comme un songe? Et pourtant on me regardait
+comme bien supérieur par ma longue expérience, peut-être aussi par ma
+sagacité, à tous ceux qui, pendant la catastrophe, laissèrent échapper
+le pouvoir.
+
+A présent que, désabusé de tout, je plane de très-haut sur toutes les
+misères, sur tout le faux éclat des grandeurs; à présent que je ne
+combats plus que pour la justification de mes intentions politiques, je
+reconnais trop tard le vide des partis contraires qui se disputent les
+affaires de l'univers; je le sens, je le vois, un moteur plus puissant
+les conduit et les règle au mépris de nos combinaisons les plus
+profondes.
+
+Pourtant, il n'est que trop vrai, elles sont incurables les plaies de
+l'ambition. En dépit de toute ma raison, je me sens encore poursuivi
+malgré moi par les illusions du pouvoir, par les fantômes de la vanité;
+je m'y sens attaché comme Ixion l'était à sa roue. Un sentiment pénible
+et profond m'oppresse.
+
+Et qu'on dise que je ne me montre pas avec toutes mes faiblesses, avec
+toutes mes erreurs, avec tous mes repentirs! Voilà, je pense, une assez
+solide garantie de la sincérité de mes révélations. Je le devais, ce
+gage, à l'importance de cette seconde partie des Mémoires de ma vie
+politique; me voilà invariablement placé dans la rigoureuse obligation
+d'en retracer toutes les particularités et d'en dévoiler tous les
+mystères. Ce sera mon dernier effort. Toutefois, et je l'éprouvai dans
+ma narration première, je puiserai quelques adoucissemens dans le
+charme des souvenirs et dans la saveur de quelques réminiscences.
+
+En préparant ces Mémoires, une idée consolante ne m'abandonna jamais. Je
+ne descendrai peut-être pas tout entier au tombeau, me dis-je, au
+tombeau qui déjà s'entr'ouvre aux confins de l'exil pour me recevoir. Je
+ne puis me le dissimuler! Si j'élude le dépérissement de l'esprit, je ne
+ressens que trop le dépérissement de mes forces. Que je me hâte donc,
+pressé par la parque, d'offrir, dans un sentiment de sincérité, le récit
+des événemens renfermés entre ma disgrâce de 1810 et ma chute de 1815.
+Ce complément est la partie la plus grave, la plus épineuse de mes
+confessions politiques. Que d'incidens, que de grands intérêts, que de
+personnages, que de turpitudes se rattachent à ces dernières scènes, à
+ce dernier acte d'un pouvoir fugitif! Mais rassurez-vous, amis et
+ennemis: ce n'est point ici la police qui dénonce, c'est l'histoire qui
+révèle.
+
+Si je prétends m'élever au-dessus des frivoles ménagemens, je n'en suis
+pas moins décidé à me placer toujours aussi loin de la satire et du
+libelle que de la dissimulation et du mensonge; je flétrirai ce qui
+doit être flétri, je respecterai ce qui est digne de respect; en un mot,
+je tiendrai la plume ferme: et pour qu'elle ne puisse s'égarer, j'aurai
+l'oeil ouvert sur le synchronisme des événemens publics.
+
+De ces préliminaires destinés à éveiller l'attention et à provoquer les
+souvenirs, je vais passer aux faits qui constatent, aux particularités
+qui dévoilent, aux traits qui caractérisent. Il en résultera, j'espère,
+un tableau que l'on nommera, si l'on veut, de l'histoire, ou des
+matériaux pour l'écrire.
+
+A la fin de la première partie de ces Mémoires, se trouve mon point de
+départ actuel; il est marqué par l'événement de ma disgrâce, qui fit
+passer dans les mains de Savary le porte-feuille de la haute police de
+l'État. Qu'on ne perde pas de vue que l'empire était alors à l'apogée de
+sa puissance, et que ses limites militaires ne connaissaient déjà plus
+de bornes. Possesseur de l'Allemagne, maître de l'Italie, dominateur
+absolu de la France, envahisseur des Espagnes, Napoléon était en outre
+l'allié des Césars et de l'autocrate du Nord. On était si ébloui de
+l'éclat de sa puissance, qu'on ne songeait déjà plus au chancre de
+cette guerre espagnole, qui, au Midi, commençait à ronger les fondemens
+de l'Empire. Partout ailleurs, Napoléon n'avait qu'à vouloir pour
+obtenir. Tout contre-poids moral avait disparu de son gouvernement. Tout
+pliait; ses employés, ses fonctionnaires, ses dignitaires, n'offraient
+plus qu'une troupe d'adulateurs et de muets épiant ses moindres désirs.
+Enfin il venait de frapper en moi le seul homme de son conseil qui eût
+osé modérer ses empiétemens successifs; en moi il venait d'écarter le
+ministre surveillant et zélé qui ne lui épargna jamais ni les avis
+utiles, ni les représentations courageuses.
+
+Un décret impérial me nommait gouverneur général de Rome[1]. Mais je ne
+crus pas un seul instant qu'il entrât dans la volonté de l'empereur que
+je fusse mis en exercice d'un si haut emploi.
+
+[Note 1: _Lettre de l'empereur à M. le duc d'Otrante._
+
+Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans
+les différentes circonstances qui se sont présentées, nous portent à
+vous confier le gouvernement de Rome, jusqu'à ce que nous ayons pourvu à
+l'exécution de l'art. 8 de l'acte des constitutions du 17 février
+dernier. Nous avons déterminé, par un décret spécial, les pouvoirs
+extraordinaires dont les circonstances particulières où se trouve ce
+département exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous
+continuerez, dans ce nouveau poste, à nous donner des preuves de votre
+zèle pour notre service et de votre attachement à notre personne.
+
+Cette lettre n'étant à autre fin, nous prions Dieu, M. le duc d'Otrante,
+qu'il vous ait en sa sainte garde.
+
+ _Signé_ NAPOLÉON.
+
+ A Saint-Cloud, le 3 juin 1810.
+
+
+_Lettre du ministre de la police générale, à S. M. I. et R._
+
+ SIRE,
+
+J'accepte le gouvernement de Rome auquel V. M. a la bonté de m'élever,
+pour récompense des faibles services que j'ai été assez heureux de lui
+rendre.
+
+Je ne dois cependant pas dissimuler que j'éprouve une peine très-vive en
+m'éloignant d'elle: je perds à la fois le bonheur et les lumières que je
+puisais chaque jour dans ses entretiens.
+
+Si quelque chose peut adoucir ce regret, c'est la pensée que je donne
+dans cette circonstance, par ma résignation absolue aux volontés de V.
+M., la plus forte preuve d'un dévouement sans bornes à sa personne.
+
+Je suis avec le plus profond respect, Sire, de V. M. I. et R., le
+très-humble et très-obéissant serviteur, et sujet.
+
+ _Signé_ le duc d'OTRANTE.
+
+ Paris, le 3 juin 1810.
+
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+Cette nomination n'était qu'un voile honorable tissu par sa politique,
+pour couvrir et mitiger aux yeux du public ma disgrâce, dont ses
+familiers seuls avaient le secret. Je ne pouvais m'y méprendre; le choix
+seul de mon successeur était un indice effrayant. Dans chaque salon,
+dans chaque famille, dans tout Paris enfin, on frémissait de voir la
+police générale de l'Empire confondue désormais avec la police militaire
+du chef de l'État, et de plus livrée au dévouement fanatique d'un homme
+qui s'honorait d'être l'exécuteur des ordres occultes de son maître. Son
+nom seul excitait partout la défiance et une sorte de stupeur, dont le
+sentiment était peut-être exagéré.
+
+Je ne voyais déjà plus qu'avec d'extrêmes précautions, mes amis intimes,
+mes agens particuliers. J'eus bientôt la confirmation de tout ce que
+j'avais pressenti. Pendant plusieurs jours, l'appartement de ma femme ne
+désemplit pas de visites marquantes, qu'on avait soin de masquer sous
+l'apparence de félicitations, au sujet du décret impérial qui m'élevait
+au gouvernement général de Rome. Je reçus les épanchemens d'une foule de
+hauts personnages, qui, en m'exprimant leurs regrets, m'avouèrent que
+ma retraite emportait la désapprobation des hommes les plus
+recommandables dans toutes les opinions et dans tous les rangs de la
+société. «Nous ne savons même pas trop, me dirent-ils, si les regrets du
+faubourg Saint-Germain ne sont pas pour le moins aussi vifs que ceux qui
+éclatent chez cette foule de personnes notables à qui les intérêts de la
+révolution tiennent à coeur». De pareils témoignages, vis-à-vis d'un
+ministre disgracié, n'étaient ni suspects ni douteux.
+
+Par position et par convenance, il me fallut, pendant plusieurs jours,
+dévorer l'ennui de servir de mentor à Savary dans le début de son
+noviciat ministériel. On sent bien que je ne poussai pas la bonhomie
+jusqu' à l'initier dans les hauts mystères de la police politique; je me
+gardai bien de lui en donner la clef, qui pouvait un jour contribuer à
+notre salut commun. Je ne l'initiai pas davantage dans l'art assez
+difficile de coordonner le bulletin secret dont le ministre seul doit se
+réserver la pensée et souvent même la rédaction. Le triste savoir-faire
+de Savary dans ce genre m'était connu; jadis je m'étais procuré, sans
+qu'il s'en doutât, copie de ses bulletins de contre-police: quelles
+turpitudes! A vrai dire, impatienté de ses perpétuelles interrogations
+et de sa lourde suffisance, je m'amusai à lui conter des sornettes[2].
+
+[Note 2: C'est sans doute ce qui a fait dire depuis à M. le duc de
+Rovigo, en parlant de Fouché: «Celui-là nous en a bien fait accroire.»
+Bien entendu que cette phrase, telle que nous l'avons entendue citer
+dans le monde, comprend tout le gouvernement impérial. (_Note de
+l'éditeur_.)]
+
+En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et
+des traditions du ministère; je lui vantai surtout les vues profondes
+des trois Conseillers d'état, qui, sous sa direction, allaient
+travailler comme quatre à exploiter la police administrative en se
+partageant la France. Il en était tout ébahi. Je lui présentai et lui
+recommandai de tout coeur les principaux agens et employés que j'avais
+eu sous mes ordres; il n'accueillit que le caissier, personnage rond, et
+le petit inquisiteur Desmarets, dont je m'étais défié. Cet homme, doué
+d'un certain tact, s'était courbé vers le soleil levant par instinct. Ce
+fut pour Savary une vraie cheville ouvrière. Rien de risible comme de
+voir ce ministre soldatesque donner ses audiences, épelant la liste des
+solliciteurs, confectionnée par les huissiers de la chambre, avec les
+notes de Desmarets en regard; c'était le guide-âne pour les accueils ou
+pour les refus, presque toujours accompagnés de juremens ou
+d'invectives. Je n'avais pas manqué de lui dire que c'était pour avoir
+été trop bon que j'avais indisposé l'empereur; et que, pour mieux
+veiller sur ses jours si précieux, il devait se montrer récalcitrant.
+
+Bouffi d'une morgue insolente[3], il affecta, dès les premiers jours,
+d'imiter son maître dans ses fréquentes incartades, dans ses phrases
+coupées et incohérentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police,
+que les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de
+le contempler dans ses soubresauts, et s'épanouissant le jour que je lui
+fis l'agréable supputation de tous les budgets qui venaient se perdre
+dans la caisse privée: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse.
+
+[Note 3: Ceci serait par trop fort pour tout autre que pour Fouché,
+homme vindicatif, et qui nourrissait contre le duc de Rovigo une haine
+dont il laisse trop apercevoir les traces. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Je grillais d'être débarrassé de cette pédagogie ministérielle; mais,
+d'un autre côté, je cherchais des prétextes, afin de prolonger mon
+séjour à Paris. J'y faisais ostensiblement mes préparatifs de départ
+pour Rome, comme si je n'eusse pas douté un instant d'aller m'y
+installer. Toute ma maison fut montée sur le pied d'un gouvernement
+général, et jusqu'à mes équipages portèrent en grosses lettres
+l'inscription: _Équipages du gouverneur général de Rome_. Instruit que
+toutes mes démarches étaient épiées, je mettais beaucoup de soins dans
+de petites choses.
+
+Enfin, ne recevant ni décision ni instructions, je chargeai Berthier de
+demander à l'empereur mon audience de congé. J'en reçus pour toute
+réponse que l'empereur n'avait point encore assigné le jour de mon
+audience, et qu'il serait convenable, à cause des caquetages publics,
+que j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient
+adressées incessamment. Je me rendis à mon château de Ferrières[4], non
+sans me permettre la petite malice de faire insérer dans les journaux de
+Paris, par voie détournée, que je partais pour mon gouvernement[5].
+
+[Note 4: Le château de Ferrières est à trois quarts de lieue de la
+terre de Pont-Carré, bien d'émigré, à environ six lieues de Paris, que
+Fouché avait acquis de l'État, mais dont on assure qu'il avait payé
+l'exacte valeur à son propriétaire. Le château de Pont-Carré tombant
+alors en ruine, il paraît que Fouché le fit démolir, et fit construire
+sur son emplacement des bergeries. Ferrières et Pont-Carré, réunis à
+d'immenses bois qui en dépendent à présent, forment, dit-on, un des plus
+magnifiques domaines du royaume: il embrasse une étendue de quatre
+lieues. C'est au château de Ferrières que Fouché s'est retiré d'abord
+après sa disgrâce, et ensuite après son retour de la sénatorerie d'Aix,
+ainsi qu'on va le voir à la suite de ces Mémoires. (_Note de
+l'éditeur_.)]
+
+[Note 5: L'auteur néglige presque toujours les dates. Nous croyons
+que c'est le 26 juin 1810. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas été
+difficile de pénétrer les dispositions de l'empereur à mon égard;
+j'avais entrevu combien il était contrarié de voir l'opinion publique se
+prononcer contre mon renvoi, et se déclarer contre mon successeur. On
+n'apercevait plus dans le ministère de la police qu'une gendarmerie et
+une prévôté. Tous ces indices me confirmèrent dans l'idée que je me
+déroberais difficilement aux conséquences d'une disgrâce réelle.
+
+En effet, à peine étais-je à Ferrières, qu'un parent de ma femme, laissé
+à Paris aux aguets, arrive en toute hâte à minuit, m'apportant l'avis
+que le lendemain je serais arrêté ou gardé à vue, et qu'on saisirait mes
+papiers. Quoiqu'exagérée dans ces circonstances, l'information était
+positive; elle me venait d'un homme attaché au cabinet de l'empereur, et
+attiré dans mes intérêts depuis long-temps. Je me mis à l'instant même à
+la besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans.
+L'opération faite, j'attendis d'un air stoïque tout ce qui pourrait
+m'advenir. A huit heures, J......, mon émissaire de confiance, m'arrive
+à franc étrier, porteur d'un billet de Mme de V......, en écriture
+contrefaite, m'annonçant de son côté que Savary vient d'informer
+l'empereur que j'ai emporté à Ferrières sa correspondance secrète et ses
+ordres confidentiels. Je vis d'un coup-d'oeil de qui Mme de V.......
+tenait son information; elle confirmait le premier avis; mais il ne
+s'agissait plus que de papiers. Quoique rassuré sur toute atteinte
+portée à la liberté de ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef
+avec ses archers, quand mes gens vinrent m'avertir qu'un équipage,
+accompagné d'hommes à cheval, pénétrait dans la cour du château. Mais
+Napoléon, retenu par une sorte de pudeur, m'avait épargné tout contact
+avec son ministre de la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des
+Conseillers d'état Réal et Dubois.
+
+A leur embarras, je m'aperçus que je leur imposais encore, et que leur
+mission était conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me
+dit d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander
+sa correspondance; qu'il l'exigeait impérieusement; et que, dans le cas
+d'un refus, il était enjoint au préfet de police Dubois, présent, de
+m'arrêter et de mettre les scellés sur mes papiers. Réal, prenant le ton
+persuasif, et me parlant avec plus d'onction, comme à un ancien ami, me
+pressa presque les larmes aux yeux de déférer aux volontés de
+l'empereur. «Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi résister aux ordres
+de l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec
+tant de zèle, quoiqu'il m'ait souvent blessé par d'injustes défiances,
+alors même que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez
+partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous
+livrer moi-même tous mes papiers. Il est heureux pour moi que l'empereur
+me mette à une épreuve inattendue, et dont il est impossible que je ne
+sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes papiers et de ma
+correspondance mettra l'empereur à portée de se convaincre de
+l'injustice des soupçons que la malveillance de mes ennemis a pu seule
+lui inspirer contre le plus dévoué de ses serviteurs et le plus fidèle
+de ses ministres.» Le calme et la fermeté que je mis à débiter cette
+courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces termes:
+«Quant à la correspondance privée de l'empereur avec moi pendant
+l'exercice de mes fonctions, comme elle était de nature à rester à
+jamais secrète, je l'ai brûlée en partie en résignant mon
+porte-feuille, ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance
+aux chances d'aucune investigation indiscrète. Du reste, messieurs, à
+cela près, vous trouverez encore quelques-uns des papiers que réclame
+l'empereur; ils sont, je crois, dans deux cartons fermés et étiquetés;
+il vous sera facile de les reconnaître, et de ne pas les confondre avec
+mes papiers personnels, que je livre avec la même confiance à votre
+examen scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien à
+craindre d'une pareille épreuve.» Les commissaires se confondirent en
+protestations et en excuses. Ils en vinrent à la visite des papiers, ou
+plutôt je la fis moi-même en présence de Dubois. Je dois rendre ici
+justice à Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus particulièrement
+chargé de l'exécution des ordres de l'empereur, il se conduisit avec
+autant de réserve que de décence, soit qu'il eût déjà le pressentiment
+que sa disgrâce suivrait bientôt la mienne[6], soit qu'il jugeât
+prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renversé, pouvait
+remonter sur le pinacle.
+
+[Note 6: M. le comte Dubois fut remplacé par M. Pasquier, dans ses
+fonctions de préfet de police, le 14 octobre 1810. Fouché a indiqué l'un
+des motifs de sa disgrâce, dans la première partie de ses Mémoires.
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+Touchée vraisemblablement de ma _candeur_[7], la commission impériale se
+contenta de quelques papiers insignifians que je voulus bien lui
+remettre; enfin, après les politesses d'usage, Berthier, Réal et Dubois
+remontèrent en voiture, et reprirent la route de Paris.
+
+[Note 7: Le mot candeur était souligné dans les notes originales.
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le
+cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagné d'un ami, je filai
+rapidement vers la capitale, où je vins descendre incognito dans mon
+hôtel de la rue du Bac. Là, j'appris, deux heures après (car tous mes
+fils étaient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'était
+passé à Ferrières, était entré dans une colère violente; qu'après avoir
+éclaté en menaces contre moi, il s'était écrié que j'avais joué ses
+commissaires, que c'étaient des imbécilles, et que Berthier en affaires
+d'état n'était qu'une femme qui s'était laissé mystifier par l'homme le
+plus rusé de tout l'Empire.
+
+Le lendemain à neuf heures du matin, toute réflexion faite, je cours à
+Saint-Cloud; là, je me présente au grand-maréchal du palais; «Me voilà,
+dis-je à Duroc; j'ai le plus grand intérêt de voir l'empereur sans
+retard, et de lui prouver que je suis loin de mériter ses amères
+défiances et ses injustes soupçons. Dites-lui, je vous prie, que
+j'attends dans votre cabinet qu'il daigne m'accorder quelques minutes
+d'audience--J'y vais, répond Duroc; je suis fort aise que vous _mettiez
+de l'eau dans votre vin_.» Telles furent ses propres paroles; elles
+cadraient avec l'idée que je désirais lui donner de ma démarche. Duroc,
+de retour, me prend la main, me conduit, et me laisse dans le cabinet de
+l'empereur. A la vue, au maintien de Napoléon, je devine sa pensée. Lui,
+sans me laisser le temps de proférer une parole, me caresse, me flatte,
+et va jusqu'à me témoigner une sorte de repentir de ses emportemens à
+mon égard; puis, avec un accent qui semblait dire qu'il m'offrait de
+lui-même un gage de réconciliation, il finit par me demander, par exiger
+sa correspondance. «Sire, lui dis-je d'un ton ferme, je l'ai
+brûlée.--Cela n'est pas vrai; je la veux, répond-il avec contraction et
+colère.--Elle est en cendres.--Retirez-vous. (Mots prononcés avec un
+mouvement de tête et un regard foudroyant.)--Mais, sire.--Sortez; vous
+dis-je! (Paroles accentuées de manière à me dissuader de rester.) Je
+tenais tout prêt à la main un mémoire court, mais fort de choses, et en
+sortant je le déposai sur une table, mouvement que j'accompagnai d'un
+salut respectueux. L'empereur, tout bouillant de colère, saisit le
+papier et le déchire.
+
+Duroc, que j'allai revoir aussitôt, n'apercevant en moi ni trouble, ni
+émotion, me croit rentré en grâce. «Vous l'avez échappé belle, me
+dit-il; j'ai détourné avant-hier l'empereur de vous faire arrêter.--Vous
+lui avez épargné une grande folie, un acte pour le moins impolitique et
+qui eût servi de texte à la malignité. L'empereur eût par là jeté
+l'alarme parmi les hommes les plus dévoués aux intérêts de son
+gouvernement.» Je vis, à l'air de Duroc, que telle était aussi son
+opinion, et lui prenant la main, je lui dis: «Ne vous rebutez pas,
+Duroc, l'empereur a besoin de vos sages conseils.»
+
+Je sortis de Saint-Cloud, un peu rassuré par cette demi-confidence du
+grand-maréchal, dont j'étais redevable à une méprise, et je rentrai tout
+réfléchissant à mon hôtel.
+
+J'allais repartir pour Ferrières, après avoir vaqué à quelques affaires
+urgentes, lorsqu'on m'annonça le prince de Neufchâtel. «L'empereur est
+furieux, me dit-il; jamais je ne l'ai vu si emporté; il s'est mis dans
+la tête que vous nous avez joué; que vous avez poussé la hardiesse
+jusqu'à lui soutenir en face que vous aviez brûlé ses lettres, et cela
+pour vous dispenser de les rendre; il prétend que c'est un crime d'état
+punissable de vous obstiner à les garder.--Ce soupçon est encore le plus
+injurieux de tous, dis-je à Berthier. La correspondance de l'empereur
+serait au contraire ma seule garantie, et si je l'avais je ne la
+livrerais pas». Berthier me conjure avec instance de céder; et sur mon
+silence, il finit par des menaces au nom de l'empereur. «Allez, lui
+dis-je; rapportez-lui que je suis habitué, depuis vingt-cinq ans, à
+dormir la tête sur l'échafaud; que je connais les effets de sa
+puissance, mais que je ne la redoute pas: dites-lui que s'il veut faire
+de moi un Straford, il en est le maître.» Nous nous séparâmes; moi plus
+que jamais résolu de tenir ferme, et de garder soigneusement les preuves
+irrécusables que tout ce qui s'était fait de violent et d'inique dans
+l'exercice de mes fonctions ministérielles m'avait été impérieusement
+prescrit par les ordres émanés du cabinet, et revêtus du seing de
+l'empereur.
+
+Aussi n'était-ce pas les effets d'une disgrâce publique que je
+redoutais, mais bien des embûches tendues dans les ténèbres. Décidé par
+mes propres méditations, de même que par les instances de mes amis et de
+tout ce que j'avais de plus cher, je me jetai dans une chaise de poste,
+n'emmenant avec moi que mon fils aîné, accompagné de son gouverneur;
+puis je me dirigeai vers Lyon; là je trouvai mon ancien secrétaire,
+Maillocheau, commissaire général de police, qui m'était redevable de sa
+place; j'obtins de lui tous les papiers dont je pouvais avoir besoin, et
+je traversai rapidement une grande partie de la France. De là, passant
+avec la même rapidité en Italie, j'arrivai à Florence avec un plan
+fortement conçu, qui devait me mettre à l'abri du ressentiment de
+l'empereur. Mais tel était mon état d'irritabilité, et l'excès des
+fatigues dont m'avait accablé un voyage si rapide et si long, qu'il me
+fallut donner deux jours au repos, avant d'être en état de pourvoir à ma
+sûreté.
+
+Ce n'était pas sans intention, et je m'en expliquerai tout-à-l'heure,
+que j'étais venu me réfugier sur cette terre classique, ménagée dans
+tous les temps par les dieux et les hommes. La belle et libre Toscane,
+tombée d'abord sous la domination des Médicis, puis sous le sceptre de
+la maison d'Autriche, princes qui la régirent en pères plutôt qu'en
+rois, se trouvait alors engloutie dans le gouffre de l'Empire français.
+Je glisse sur sa cession dérisoire, faite par Napoléon à l'infant de
+Parme sous le titre de roi d'Étrurie, cession révoquée presqu'aussitôt
+que conclue. La Toscane était réservée à d'autres destinées. Depuis
+1807, Élisa, soeur de Napoléon, y régnait sous le titre de
+grande-duchesse. Et c'était moi; ô vicissitudes incohérentes et
+bizarres! c'était moi qui venais me ranger sous la protection de cette
+même femme que je n'aimais pas; qui, fortifiant jadis la coterie
+Fontanes et Molé, avait concouru à ma première disgrâce; de cette femme
+dont j'aurai à dire ici plus de bien que de mal pour être juste, car
+j'ai l'habitude de parler et d'écrire avec les souvenirs de l'époque,
+mais sans passion ni ressentiment. Telle doit être en effet la maxime de
+l'homme d'état; le passé ne devrait jamais être à ses yeux que de
+l'histoire: tout est renfermé dans le présent.
+
+Quand il est d'ailleurs question de femmes soumises à l'empire de
+passions fortes, tout est facile à expliquer. A ma rentrée au ministère,
+j'avais eu l'occasion de me concilier Élisa; j'avais mis successivement
+à l'abri deux hommes, Hin.... et Les......, qui lui tenaient
+essentiellement à coeur, et qui, à très-peu d'intervalle, étaient
+devenus nécessaires à ses penchans d'une très vive exigeance. L'un,
+comme traitant, était poursuivi avec acharnement par l'empereur;
+l'autre, plus obscur, s'était abîmé dans une affaire criante. Ce ne fut
+pas sans peine que je finis par tout assoupir.
+
+En outre, j'avais en 1805 décidé Napoléon à conférer à sa soeur la
+souveraineté de Lucques et de Piombino; or, j'étais presque sûr de
+trouver le coeur d'Élisa encore ouvert à la reconnaissance: je n'avais
+pas hésité de m'en assurer par moi-même le jour où, dans ma dernière
+audience de l'empereur, ma disgrâce s'était aggravée. M'étant présenté
+chez la grande-duchesse, alors à Paris pour les fêtes du mariage, je lui
+avais demandé, sans m'ouvrir à elle entièrement sur les épines de ma
+position, des lettres pour son grand-duché, où je lui dis que j'allais
+passer pour me rendre à Rome. Élisa y mit une grâce infime, me
+recommandant avec chaleur, et me désignant même dans ses lettres par
+l'aimable épithète de _l'ami commun_. Ceci s'explique. J'avais en
+Toscane des amis que j'y avais fait gîter avec lucre, et la
+grande-duchesse leur donnait toute latitude pour me servir. Telle était
+la sûreté de leur caractère, que je pus, sans inconvénient, leur faire
+connaître tout ce que ma position avait de pénible.
+
+Les avis reçus presqu'en même temps de Paris et de ma famille, qui
+s'était arrêtée à Aix, n'offraient rien de rassurant. Au contraire, on
+me représentait l'empereur aiguillonné par Savary, et prêt à sévir
+contre ce qu'on appelait mon obstination, taxée d'imprudente et même
+d'insensée. Personne alors ne pouvait se faire à l'idée qu'un seul homme
+osât résister à la volonté de celui devant qui tout pliait, potentats et
+nations. «Voulez-vous, m'écrivait-on, être plus puissant que
+l'empereur?» Ma tête se monta, j'eus peur à mon tour. Dans mes
+insomnies, dans mes rêves, je me croyais environné de sbires, et il me
+semblait que je voyais s'ouvrir devant moi, au sein de la patrie du
+Dante, les portes de son inexorable enfer. Le spectre de la tyrannie
+s'offrait à mon imagination troublée sous des traits plus effrayans qu'à
+l'époque même de la tyrannie plus sanglante de Robespierre, qui m'avait
+désigné au bourreau. Ici je redoutais moins l'échafaud que les
+oubliettes. Je ne savais que trop, hélas! à quel homme j'avais affaire.
+Ma tête s'échauffant de plus en plus, j'en reviens à la première idée
+qui s'était présentée à mon esprit; je prends la résolution désespérée
+de m'embarquer pour les États-Unis, refuge des amans malheureux de la
+liberté. Sûr de Dubois[8], directeur de police du Grand Duché, qui
+m'était redevable de sa place, je me fais remettre des passe-ports en
+blanc, puis je cours à Livourne, où je frête un navire, disant partout
+que je vais par mer voir Naples, pour de là revenir à Rome. Je monte à
+bord; je mets à la voile, décidé à passer le détroit et à cingler vers
+l'Atlantique. Mais, grand Dieu! à quel atroce supplice fut aussitôt en
+proie ma complexion frêle et irritable! Le mal de mer me déchirait la
+poitrine et me tordait les entrailles. Vaincu par les souffrances, je
+commençais à regretter de n'avoir eu aucun égard aux représentations de
+mes amis et de ma famille, dont j'allais peut-être compromettre
+l'avenir. Pourtant je luttais encore; je me roidis tant que je pus à
+l'idée de fléchir devant le dominateur. Mais j'avais perdu connaissance,
+et j'allais expirer quand on me remit à terre. Accablé par une si rude
+épreuve, je déclinai les offres d'un loyal capitaine de navire anglais,
+qui ambitionnait de me transporter dans son île, à bord d'un bâtiment
+commode et excellent voilier, me promettant des soins et même des
+antidotes contre le mal de mer. Il n'y eut pas moyen d'y souscrire.
+J'étais résolu de tout endurer plutôt que de me confier encore à un
+élément incompatible avec mon existence. Cette cruelle épreuve avait
+d'ailleurs changé mes idées; je ne voyais plus les objets sous les mêmes
+points de vue. Insensiblement j'admis la possibilité d'en venir à une
+espèce de transaction avec l'empereur, dont le courroux me poursuivait
+jusque sur le rivage de la mer de Toscane. J'y errai quelque temps
+encore, afin de mûrir mon plan et d'attendre plus d'opportunité pour son
+exécution. Enfin, mes idées une fois fixées, mes batteries dressées, je
+revins à Florence. Là, j'écrivis à Élisa, toute disposée à me complaire;
+je lui envoyai pour l'empereur une lettre où, sans adulation ni
+bassesse, j'avouai que je me repentais de lui avoir déplu; mais qu'ayant
+à redouter de tomber sans défense victime de la méchanceté de mes
+ennemis, j'avais cru pouvoir me refuser, peut-être à tort, de me
+dessaisir de papiers qui formaient ma seule garantie. Qu'en y
+réfléchissant, et tout navré de m'être attiré son déplaisir, je m'étais
+rangé sous la protection d'une princesse qui, par les liens du sang et
+la bonté de son coeur, était digne de le représenter en Toscane; que je
+lui remettais tous mes intérêts, et que je suppliai Sa Majesté de
+m'accorder, sous les auspices de la grande-duchesse, en échange des
+papiers dont j'étais décidé à me dessaisir pour complaire à sa volonté,
+un titre quelconque d'irresponsabilité pour toutes les mesures et tous
+les actes que j'avais pu faire exécuter par ses ordres pendant la durée
+de mes deux ministères; qu'un tel gage, nécessaire à ma sûreté et à ma
+tranquillité, serait pour moi comme une égide sacrée qui me garantirait
+des atteintes de l'envie et des traits de la malveillance; que j'avais
+déjà plus d'une raison de croire que par égard pour mon dévouement et
+pour mes services, Sa Majesté daignerait m'ouvrir la voie qui restait à
+sa bonté et à sa justice, en me permettant de me retirer à Aix,
+chef-lieu de ma sénatorerie, et d'y résider jusqu'à nouvel ordre au sein
+de ma famille.
+
+[Note 8: Qu'il ne faut pas confondre avec le comte Dubois, préfet de
+police. On nous a assuré que le Dubois, directeur de police en Toscane,
+et M. Maillocheau, commissaire général de police à Lyon, furent
+sévèrement réprimandés par le duc de Rovigo, pour avoir favorisé le
+voyage furtif de Fouché. Le commissaire général de Lyon fut même
+révoqué. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Cette lettre, envoyée par estafette à la grande duchesse, eut un plein
+et entier effet. Eliza y mit du zèle. Le retour du courrier m'annonça
+que le prince de Neufchâtel, vice-connétable, était chargé, par ordre
+exprès de l'empereur, de me délivrer un reçu motivé en échange de la
+correspondance et des ordres que m'avait adressé l'empereur dans
+l'exercice de mes fonctions, et que je pouvais en toute assurance me
+retirer au chef-lieu de ma sénatorerie.
+
+Ainsi s'opéra, par l'intermédiaire de la grande-duchesse, non un
+rapprochement entre moi et l'empereur, mais une espèce de transaction
+que j'aurais regardée comme impraticable trois semaines auparavant. J'en
+étais encore moins redevable aux besoins de mon coeur, ou à une
+soumission sincère, qu'aux atteintes du mal de mer dont il ne m'avait
+pas été donné de pouvoir supporter les tourmens.
+
+Réuni à ma famille, je pus enfin goûter à Aix le calme si nécessaire au
+délabrement de mes forces et à l'état de mon esprit irrité sans être
+abattu. Ce n'était pas sans un combat intérieur très-pénible que j'avais
+ainsi plié devant la violence du dominateur. Si je m'étais décidé à
+fléchir, c'était en capitulant; mais, pour quiconque sent sa dignité
+d'homme et n'aspire qu'à vivre sous un gouvernement raisonnable, de
+pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans efforts. Il était pour moi
+bien d'autres motifs d'amertume et d'alarmes dans la marche occulte et
+accélérée d'un pouvoir qui allait se dévorer lui-même, et dont les
+ressorts m'étaient tellement connus qu'ils ne pouvaient plus se dérober
+à la prévoyance de mes calculs.
+
+Quoique je dusse me croire condamné pour un assez long terme à rester
+dans une nullité parfaite et à l'écart, ce rôle, qui m'eût conduit à
+l'apathie et à l'indifférence, ne pouvait convenir à un esprit rompu aux
+habitudes et à l'exercice des grandes affaires. Ce que d'autres ne
+voyaient pas, je l'apercevais. Des fades et mensongères colonnes du
+_Moniteur_, s'échappaient autant de traits de lumière qui frappaient mes
+regards; la cause de l'événement du jour m'était dévoilée par l'annonce
+de son résultat; la vérité pour moi était presque toujours suppléée par
+l'affectation des réticences; et enfin les élucubrations du chef de
+l'État me décelaient tour à tour les joies et les tourmens de son
+ambition. J'entrevoyais jusqu'aux actions les plus secrètes, jusqu'aux
+serviles empressemens de ses familiers les plus intimes, de ses agens
+les plus éprouvés.
+
+Toutefois, les particularités me manquaient; j'étais trop loin du lieu
+de la scène. Comment deviner, par exemple, les incidens brusques, les
+circonstances imprévues qui survenaient hors du cours ordinaire des
+choses? Presque toujours on en éprouvait quelque commotion ou quelque
+orage dans l'intérieur du palais. S'il en transpirait des traits épars,
+décousus, ils n'arrivaient guère au fond des provinces qu'altérés ou
+défigurés par l'ignorance ou la passion.
+
+L'habitude invétérée de tout savoir me poursuivait; j'y succombai
+davantage dans l'ennui d'un exil doux, mais monotone. A l'aide d'amis
+sûrs et de trois émissaires fidèles, je montai ma correspondance
+secrète, fortifiée par des bulletins réguliers, qui, venus de plusieurs
+côtés différens, pouvaient être contrôlés l'un par l'autre; en un mot,
+j'eus à Aix ma contre-police. Cet adoucissement, d'abord hebdomadaire,
+se répéta, depuis, plus d'une fois la semaine, et je fus tenu au courant
+d'une manière plus piquante que je ne l'avais été à Paris même. Tels
+furent les charmes de ma retraite. Là, dans le calme de la réflexion,
+mes bulletins de Paris venaient aiguillonner mes méditations politiques.
+Ô vous, courageuse, spirituelle et constante V.......! vous qui teniez
+presque tous les fils de ce réseau d'informations et de vérités; vous
+qui, douée d'une sagacité parfaite, d'une raison supérieure; qui,
+toujours active, imperturbable, restâtes fidèle, dans toutes les crises,
+à la reconnaissance et à l'amitié, recevez ici le tribut d'hommage et de
+tendresse que mon coeur sent le besoin de vous renouveler jusqu'à mon
+dernier soupir. Vous n'étiez pas la seule occupée, dans l'intérêt de
+tous, à tisser la trame patriotique préparée depuis un an pour la chance
+probable d'une catastrophe[9]. L'aimable et profonde D....., la
+gracieuse et belle R......, secondaient votre zèle pur. Vous aviez
+aussi vos chevaliers du mystère, enrôlés sous la bannière des grâces et
+des vertus occultes. Il faut le dire: au milieu de la décomposition
+sociale, soit pendant la terreur, soit sous les deux oppressions
+directoriales et impériales, qui avons-nous vu se dévouer avec un rare
+désintéressement? Quelques femmes. Que dis-je? un très-grand nombre de
+femmes restées généreuses, à l'abri de cette contagion de vénalité et de
+bassesse qui dégrade l'homme et abâtardit les nations.
+
+[Note 9: Ici Fouché ne fait que soulever un coin du voile; la suite
+mettra le lecteur au fait de tout ce que l'ex-ministre ne dit pas
+encore. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Hélas! nous arrivions alors, après bien des traverses, aux confins de ce
+terme fatal où comme nation nous pouvions avoir tout à déplorer et tout
+à craindre; nous touchions à cet avenir effrayant, parce qu'il était
+prochain, où tout pouvait être compromis et remis en question: nos
+fortunes, notre honneur, notre repos. Nous en avions été redevables, il
+est vrai, au grand homme; mais cet homme extraordinaire s'obstinait, en
+dépit des leçons de tous les siècles, à vouloir exercer un pouvoir sans
+contre-poids et sans contrôle. Dévoré d'une rage de domination et de
+conquêtes, parvenu aux sommités de la puissance humaine, il ne lui était
+plus donné de s'arrêter.
+
+Grâce à mes correspondances et à mes informations, je le suivais pas à
+pas dans ses actes publics comme dans ses actions privées. Si je ne le
+perdais pas de vue, c'est que tout l'Empire c'était lui; c'est que toute
+notre force, toute notre fortune résidaient dans sa fortune et dans sa
+force, connexion effrayante sans doute, parce qu'elle mettait à la merci
+d'un seul homme non-seulement une nation, mais cent nations différentes.
+
+Arrivé à son apogée, Napoléon n'y fit pas même une halte; ce fut pendant
+les deux années que je passai en dehors des affaires que le principe de
+son déclin, d'abord inaperçu, se décela. Aussi dois-je en marquer ici
+les effets rapides, moins par une vaine curiosité que pour l'utilité de
+l'histoire. Ce sera d'ailleurs par cette transition toute naturelle que
+j'arriverai sans lacunes à ma réapparition[10] sur la scène du monde et
+au remaniement des affaires de l'État.
+
+[Note 10: Ce mot, qui exprime bien ce que veut dire l'auteur, n'est
+pas français; il est emprunté de l'anglais, et on ne pourrait le
+suppléer que par une périphrase. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+L'année 1810, signalée d'abord par le mariage de Napoléon et de
+Marie-Louise, puis par ma disgrâce, le fut aussi par la disgrâce de
+Pauline Borghèse, soeur de l'empereur, et par l'abdication de son frère
+Louis, roi de Hollande. Scrutons ces deux événemens pour mieux nous
+expliquer l'avenir.
+
+Des trois soeurs de Napoléon, Élisa, Caroline et Pauline, celle-ci,
+fameuse par ses charmes, fut celle qu'il affectionna le plus, sans
+toutefois s'en laisser jamais subjuguer. Légère, bizarre, dissolue, sans
+esprit mais non pas sans saillies ni sans quelques lueurs, elle aimait
+le faste, la dissipation et tous les genres d'hommages. Jamais elle
+n'eut pour aucun homme d'aversion que pour Leclerc, son premier mari, et
+plus encore pour le plus doux des hommes, le prince Camille Borghèse, à
+qui Napoléon la fit épouser en secondes noces. Son premier mariage fut
+ce qu'on appelle un mariage de garnison. Malade, et refusant de suivre
+Leclerc dans son expédition de Saint-Domingue, elle fut transportée en
+litière par ordre de Napoléon à bord du vaisseau amiral.
+
+En proie aux vives ardeurs du climat des tropiques, et reléguée dans
+l'île de la Tortue par suite des revers de l'expédition, elle se
+plongea, pour s'étourdir, dans tous les genres de sensualités. A la mort
+de Leclerc, elle se hâta de remettre à la voile, non comme Artémise ni
+comme la femme de Britannicus, toute en pleurs, et tenant l'urne
+funéraire de son époux, mais libre, triomphante, venant se replonger
+dans les délices de la capitale. Là, dévorée long-temps par une maladie
+dont le siége accuse l'incontinence, Pauline eut recours à tous les
+trésors d'Esculape, et guérit. Chose étrange dans sa cure merveilleuse!
+c'est que, loin d'en être flétrie, sa beauté n'en reçut que plus d'éclat
+et de fraîcheur, telle que ces fleurs singulières que l'engrais fait
+éclore et rend de plus en plus vivaces.
+
+Ne voulant plus que jouir sans frein, sans retenue, mais redoutant son
+frère et ses brusques sévérités, Pauline forma, de concert avec une de
+ses femmes, le projet d'assujettir Napoléon à tout l'empire de ses
+charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son triomphe
+fut complet. Tel fut l'enivrement du dominateur, que plus d'une fois ses
+familiers l'entendirent, au sortir de ses ravissemens, proclamer sa
+soeur la belle des belles et la Vénus de notre âge. Ce n'était pourtant
+qu'une beauté hardie. Mais écartons ces tableaux plus dignes des
+pinceaux de Suétone et de l'Arétin que du burin de l'histoire.
+Voluptueux château de Neuilly! magnifique hôtel du faubourg
+Saint-Honoré! si vos murs, comme ceux du palais des rois de Babylone,
+révélaient la vérité, que de scènes licencieuses ne retraceriez-vous pas
+en gros caractères?
+
+Pendant plus d'un an, l'engouement du frère pour la soeur se soutint,
+quoique sans passion; en effet, aucune autre passion que celle de la
+domination et des conquêtes ne pouvait maîtriser cette âme hautaine et
+belliqueuse. Quand, après Wagram et à la paix de Vienne, Napoléon revint
+triomphant dans Paris, précédé par le bruit sourd de son prochain
+divorce avec Joséphine, il courut le jour même chez sa soeur, inquiète
+et dans la plus vive attente de son retour. Jamais elle ne montra pour
+son frère tant d'amour et d'adoration. Je l'entendis le jour même dire,
+car elle n'ignorait pas qu'il n'y avait pour moi aucun voile: «Pourquoi
+ne régnons-nous pas en Égypte? nous ferions comme les Ptolémées; je
+divorcerais et j'épouserais mon frère.» Je la savais trop ignorante pour
+avoir fait d'elle-même une telle allusion, et j'y reconnus un élan de
+son frère.
+
+Qu'on juge du dépit amer et concentré de Pauline, quand, à quelques mois
+de là, elle vit Marie-Louise, parée de toute sa candeur, apparaître aux
+fêtes nuptiales et s'asseoir sur le trône à côté de Napoléon! La cour
+impériale subit une réforme brusque dans ses habitudes, dans ses moeurs,
+dans son étiquette; la réforme fut complète et rigide. Napoléon en donna
+l'exemple par le stricte maintien des convenances et l'observation de
+ses devoirs comme époux. Dès ce moment, la cour licencieuse de Pauline
+fut déserte; et cette femme qui joignait toutes les faiblesses aux
+grâces de son sexe, regardant Marie-Louise comme son heureuse rivale,
+en conçut un dépit mortel et nourrit au fond de son coeur le plus vif
+ressentiment. Sa santé en fut altérée. De l'avis des médecins, elle eut
+recours aux eaux d'Aix-la-Chapelle, autant pour se rétablir que pour
+tromper l'ennui qui la dévorait. S'étant mise en route, elle se croisa
+dans Bruxelles avec Napoléon et Marie-Louise, qui se dirigeaient vers la
+frontière de la Hollande. Là, forcée de paraître à la cour de la
+nouvelle impératrice, et saisissant l'occasion de lui faire une injure
+grave, elle se permit, en la voyant passer dans un salon, de faire
+derrière elle, et avec des ricanemens indécens, un signe de ses deux
+doigts, que le peuple n'applique, dans ses grossières dérisions, qu'aux
+époux crédules et trompés. Napoléon, témoin et choqué d'une telle
+impertinence, que le reflet des glaces avait même décelé à Marie-Louise,
+ne pardonna point à sa soeur: elle reçut le jour même l'ordre de se
+retirer de la cour. Se refusant désormais à toute soumission, elle
+préféra vivre dans l'exil et dans la disgrâce, jusqu'aux événemens de
+1814, qui la retrouvèrent toute dévouée aux malheurs de son frère.
+
+La disgrâce de Louis, roi de Hollande, fut plus noble.
+
+Jusqu'ici l'empereur n'avait poursuivi et dépouillé que des souverains
+de race, comme si, par là, il eût voulu réellement que la sienne fût
+bientôt la plus ancienne de l'Europe, ainsi qu'il l'avait dit avec tant
+d'imprudence. Ne gardant plus de mesure, il va détrôner un roi de sa
+propre famille, et dont lui-même a ceint le front du bandeau royal. On
+se demandait si c'était pour réduire son frère à la condition de préfet,
+qu'il l'avait proclamé roi de Hollande. Louis, d'un caractère doux et
+ami de la justice, ne voyait qu'avec amertume la ruine de son royaume,
+par l'effet du système continental destructif de toute industrie et de
+tout négoce. Il favorisa secrètement le commerce maritime, malgré les
+menaces de son frère qui le traitait de _fraudeur_. Outré de se voir
+ainsi désobéi, Napoléon se mit en devoir d'envahir la Hollande, oubliant
+qu'il avait dit à son frère, en l'appelant au trône et pour vaincre son
+refus, qu'il valait mieux mourir roi que vivre prince. Louis, ne pouvant
+empêcher l'occupation de ses États par les soldats et les douaniers de
+son frère, abdiqua la couronne en faveur de son fils, annonçant, par un
+message au Corps législatif de la Hollande, sa résolution en ces termes:
+«Mon frère, quoique très-exaspéré contre moi, ne l'est pas contre mes
+enfans; certainement il ne détruira pas ce qu'il a institué pour eux; il
+ne leur enlèvera pas leur héritage, puisqu'il ne trouvera jamais
+l'occasion de se plaindre d'un enfant qui ne gouvernera pas par
+lui-même. La reine, appelée à la régence, fera tout ce qui pourra être
+agréable à l'empereur mon frère. Elle y sera plus heureuse que moi, dont
+les efforts n'ont jamais réussi; et qui sait....... Peut-être suis-je le
+seul obstacle d'une réconciliation entre la France et la Hollande; si
+cela était, oh! je trouverais ma consolation à passer loin des premiers
+objets de ma plus vive affection, les restes d'une vie errante et
+souffrante.» Une telle abdication n'était pas sans dignité. A peine ce
+message est-il envoyé, que Louis quitte en secret la Hollande, et se
+retire dans les États autrichiens, à Gratz en Styrie, n'ayant plus pour
+vivre qu'une chétive pension. Sa femme, Hortense, plus avide,
+s'appropria les deux millions de rente que Napoléon fit décréter en
+faveur de son frère dépossédé.
+
+Ce premier exemple d'une abdication napoléonienne me frappa et me fit
+réfléchir. L'avouerai-je? Il me donna l'idée de la possibilité de sauver
+un jour l'Empire au moyen d'une abdication imposée à celui qui pouvait
+en compromettre les destinées par son extravagance. On verra plus tard
+comment cette pensée, concentrée d'abord en moi, fructifia dans d'autres
+têtes politiques.
+
+On pouvait croire que l'abdication de Louis aurait déconcerté Napoléon.
+Mais n'était-il pas entouré d'hommes occupés sans relâche à colorer ses
+invasions et ses empiétemens? Veut-on savoir quelle fut à ce sujet la
+rhétorique de Champagny, duc de Cadore, son ministre des relations
+extérieures, promu successivement aux plus grandes places, et que
+Talleyrand avait si bien jugé, en disant que c'était un homme propre à
+toutes les places la veille du jour qu'on l'y nommait? Ce ministre si
+avisé commença par établir, dans un replâtrage appelé rapport, que
+l'abdication du roi de Hollande n'ayant pu se faire sans le
+consentement de Napoléon, était nulle par cela même et de nul effet. Il
+en tira la conséquence merveilleuse (et on s'attendait à ce grand effort
+de logique) que la Hollande devait être conquise et réunie à l'empire
+français, ce qu'un _décret impérial_ décida sans appel.
+
+Cet événement eut pour dernier acte une scène caractéristique. Napoléon
+fit venir le fils de Louis encore enfant, qu'il avait créé grand duc de
+Berg, et il lui adressa cette courte allocution: «Venez, mon fils; la
+conduite de votre père afflige mon coeur; sa maladie seule peut
+l'expliquer[11]; venez, je serai votre père; vous n'y perdrez rien; mais
+n'oubliez jamais, dans quelque position que ma politique vous place, que
+vos premiers devoirs sont envers moi, et que tous vos devoirs envers les
+peuples que je pourrais vous confier ne viennent qu'après.....» Ainsi
+fut déchiré le voile d'une ambition si effrénée que Napoléon se plaçait
+de lui-même au-dessus du roi des rois et de la souveraineté de tous les
+peuples.
+
+[Note 11: Cette insinuation de Napoléon sur son frère était
+injurieuse. Louis était mélancolique et valétudinaire; mais son jugement
+sain et droit n'en éprouvait aucune altération. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+A présent, disons quelle fut la vraie cause de l'usurpation de la
+Hollande: je puis d'autant plus en parler, qu'elle n'est point étrangère
+à ma disgrâce. Quand le mariage avec une archiduchesse fut résolu,
+Napoléon eut une velléité de pacification générale que je m'efforçai de
+changer en volonté ferme et raisonnable. Je savais par mes émissaires
+que le cabinet de Londres tenait à deux points décisifs: l'indépendance
+de la Hollande et de la péninsule. Avec Louis, on pouvait compter sur le
+maintien de la séparation de la Hollande. Quant à la péninsule, Napoléon
+ne voulait se désister que du Portugal, par la seule raison qu'il ne
+rencontrait que des obstacles à en consommer la conquête. Je ne
+désespérais pourtant pas de pouvoir l'amener au dégoût de l'occupation
+de l'Espagne, qui lui coûtait déjà des flots de sang, et qui n'était
+rien moins qu'assurée. Autorisé par lui, je concertai avec son frère
+Louis, dans le séjour qu'il fit à Paris en 1810, un plan de négociation
+secrète et particulière avec Londres. Louis écrivit à son ministre des
+affaires étrangères que Napoléon était si courroucé contre lui et
+contre les Anglais, à cause de leur commerce furtif avec ses États,
+qu'il serait impossible d'empêcher qu'il n'effectuât de force la réunion
+de la Hollande à la France, si la paix maritime n'intervenait pas au
+plutôt, ou au moins si des changemens dans le système du blocus et des
+ordres du conseil britannique n'avaient pas lieu. Il autorisait son
+ministre à s'entendre à ce sujet avec ses collègues, mais comme agissant
+d'eux-mêmes en son absence, et à faire partir pour Londres un agent qui,
+environné de quelque considération, pût faire des ouvertures de
+négociations en leurs noms particuliers. Cet agent devait d'abord
+exposer au cabinet de Saint-James le désavantage immense qui résulterait
+pour le commerce et même pour la sûreté à venir de l'Angleterre, si la
+Hollande, réunie à l'Empire de Napoléon, devenait dans ses mains un
+instrument d'agression: sans nul doute il commencerait par la soustraire
+à toute relation commerciale. Les ministres de Louis choisirent pour
+agent M. Labouchère, banquier d'Amsterdam, qui se rendit à Londres avec
+des instructions pour entamer de suite, avec le marquis de Wellesley,
+une négociation secrète. Il devait surtout insister sur la nécessité
+d'apporter des changemens dans l'exécution des ordres du conseil, du
+mois de novembre 1807. Mais le marquis de Wellesley refusa d'entrer dans
+une négociation détournée au sujet de la Hollande, jugeant parfaitement
+que son indépendance ne pouvait être assurée qu'autant qu'il plairait à
+Napoléon, jusque-là si peu disposé à reconnaître les droits d'aucune des
+nations placées sous son influence. Toutefois, voulant sonder les
+véritables dispositions de Napoléon, il autorisa, vers la même
+époque[12], le commissaire anglais Mackensie, chargé de continuer à
+Morlaix la négociation pour l'échange des prisonniers, à ouvrir une
+négociation pour la paix maritime, qu'il couvrirait par la négociation
+ostensible avec le commissaire français préposé pour l'échange[13]. Le
+cabinet de Saint-James laissait à Napoléon, par l'organe du commissaire
+Mackensie, le choix entre trois manières de traiter, savoir: 1º. l'état
+de possession avant les hostilités; 2º. l'état de possession présent;
+3º. enfin des compensations réciproques. Mais Napoléon, enivré de sa
+prospérité, refusa d'entendre à aucune de ces manières de traiter,
+repoussant toute autre paix que celle dont il ne dicterait pas les
+conditions.
+
+[Note 12: Avril 1810.]
+
+[Note 13: M. le marquis du Moutier, aujourd'hui ambassadeur de
+Charles X en Suisse. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Dès ce moment, le marquis de Wellesley ne voulut plus recevoir aucune
+ouverture de la part du banquier Labouchère, ni même de M. Fagan, que je
+lui avais adressé dans le même but. Le ministère anglais était trop
+persuadé de l'efficacité de son système de blocus, pour accéder à aucune
+modification à cet égard. Tout fut rompu sans retour; et Napoléon,
+voyant qu'il ne pouvait forcer l'Angleterre à fléchir sous sa volonté,
+résolut, par esprit de vengeance, d'envahir le royaume de son frère,
+croyant par-là soustraire à jamais la Hollande au commerce anglais. En
+même temps, il crut ne devoir plus différer la disgrâce de son ministre
+de la police, qui s'efforçait de le ramener sans cesse à un système
+d'administration et de politique raisonnables. Il était d'autant plus
+porté à me sacrifier, que ses correspondans privés lui répétaient, en
+parlant de moi, d'après certains pamphlétaires de Londres: «Qu'il
+tremblait devant son ouvrage, sans pour cela oser le renverser.» Depuis
+plusieurs mois, il en épiait l'occasion. On a vu[14] combien il avait
+d'abord été inquiet de ma liaison avec Bernadotte. Ici le motif d'une
+disgrâce lui parut encore plus plausible. Il prétendit que, sous
+prétexte de négocier au sujet de la Hollande, mes agens à Londres ne
+s'étaient livrés qu'à des intrigues et à des spéculations frauduleuses,
+voulant par-là me rendre responsable de la rupture d'un commencement de
+négociation qui n'avait échoué que par sa mauvaise foi et sa prépotence.
+Voilà sur les vrais motifs de l'envahissement de la Hollande et de ma
+disgrâce, des éclaircissemens dont je puis garantir l'exactitude.
+
+[Note 14: Dans la première partie de ces Mémoires. (_Note de
+l'éditeur_.)]
+
+Ce système d'irréconciliation et de violences fut perpétué par un décret
+impérial[15], portant que toutes les marchandises anglaises qui
+existaient dans les lieux soumis à la domination de l'empereur, ou
+conquis par ses armes, seraient brûlées publiquement. C'était un
+appendice aux décrets de Berlin et de Milan; c'est-à-dire qu'on allait
+faire à Amsterdam et à Livourne ce qu'on avait déjà fait à Berlin, à
+Francfort, à Mayence et à Paris. Si l'on ne pouvait pas répéter ici:
+«Brûler n'est pas répondre», on pouvait dire: «Brûler n'est pas
+gouverner.»
+
+[Note 15: Du 19 octobre 1810.]
+
+Telles étaient les conséquences du système continental, qui, selon des
+conseillers niais et lâches, devait finir par mettre l'Angleterre hors
+de combat, et par livrer le monde à Napoléon. Et cette conception
+incendiaire, qui devint chez lui une idée fixe, n'était qu'une tradition
+politique dont il avait hérité du gouvernement directorial, à qui des
+publicistes de clubs et de gazettes avaient persuadé que le seul moyen
+de réduire l'Angleterre était de lui fermer les ports du continent.
+
+Mais d'abord il fallait subjuguer tout le continent européen, dont
+Napoléon n'avait encore que le tiers; le reste languissait sous le giron
+des rois, ses alliés, ses amis ou ses tributaires. Quel esprit régnait
+dans les notes que leur adressait, coup sur coup, le ministre
+Champagny-Cadore, pour leur persuader de fermer leurs ports à tous les
+navires anglais? «Qu'il n'y avait plus de neutres pour les États de
+l'Europe; qu'ils ne feraient plus par eux-mêmes aucun commerce actif ni
+passif, et que la France seule, par la voie des licences négociées à
+Londres, les approvisionnerait des denrées qu'il leur était
+indispensable d'en recevoir.» Tel était ce fameux système continental,
+qui tendait à anéantir le commerce du monde, et qui par cela même était
+impraticable. Or, il avait bien fallu le modifier, ou plutôt le terminer
+par le système des licences d'invention anglaise.
+
+Aussi vit-on, à compter de la fin de 1810, Napoléon étendre lui-même ce
+système, en accordant à prix d'argent la permission d'introduire en
+France une certaine quantité de denrées coloniales; mais c'était à
+condition d'en exporter la valeur en marchandises de fabrique française,
+qu'on jetait le plus souvent à la mer à cause des difficultés suscitées
+par les douaniers anglais.
+
+Et qui s'engraissait le plus à ce monopole inoui? Certes, ce n'étaient
+ni les spéculateurs subalternes, ni les commissionnaires tarifés du
+grand spéculateur en chef, réduits à peine à un modique droit de
+commission. Quant à l'empereur, son bénéfice était clair et net. Chaque
+jour il voyait grossir, avec une jubilation dont il ne cachait plus les
+accès, l'énorme trésor enfoui dans ses caves du pavillon Marsan: elles
+en étaient encombrées. Déjà ce trésor s'élevait à près de cinq cent
+millions en espèces[16]; c'était un résidu des deux milliards de
+numéraire entrés en France par l'effet de la conquête. Ainsi la passion
+de l'or l'eût peut-être emporté un jour sur celle des combats, dans le
+coeur de Napoléon, si l'inexorable Némésis l'y eût laissée vieillir.
+
+[Note 16: Les compagnons volontaires du captif de Saint-Hélène ont
+confirmé depuis cette révélation; mais ils n'élèvent qu'à quatre cent
+millions le trésor particulier de leur idole, dans le bon temps. (_Note
+de l'éditeur_.)]
+
+Si l'on veut avoir une idée de l'accumulation de richesses inhérentes au
+développement de la puissance de cet homme, qu'on ajoute aux trésors que
+les caveaux des Tuileries recélaient, quarante millions de mobilier, et
+quatre à cinq millions de vaisselle renfermée dans les résidences
+impériales; cinq cent millions distribués à l'armée à titre de
+dotations; enfin le domaine extraordinaire, s'élevant à plus de sept
+cent millions, et qui de sa nature n'avait point de bornes, puisqu'il se
+composait des biens «que l'empereur, exerçant le droit de paix et de
+guerre, acquérait par des conquêtes et des traités,» rien ne pouvait lui
+échapper avec un texte aussi indéfini. Déjà le fonds de ce domaine
+extraordinaire était formé de provinces entières, d'états dont le sort
+était indécis, et du produit des confiscations dans tout l'Empire. Nul
+doute qu'il n'eût fini par absorber tous les revenus et tout le domaine
+public qui aurait échappé aux deux autres créations de domaines
+impériaux et de domaines privés. Mettre toute la France en fief, et
+l'attacher à son domaine par des redevances annuelles, était aussi une
+des idées favorites de Napoléon.
+
+Quel régime magnifique de spoliations martiales, d'une part, de dons et
+de prodigalités, de l'autre! Où allait-il nous conduire? A verser tout
+notre sang pour mettre en dotation le monde entier. Et encore, il n'y
+avait guère d'espoir de rassasier la voracité des favoris et des
+familiers d'un conquérant insatiable.
+
+De pareilles supputations, sorties de ma plume, et les réflexions qui
+les accompagnent, feront sourire ou rechigner certains lecteurs. Eh
+quoi! diront-ils, ce ministre si chagrin, parce qu'il fut disgracié;
+a-t-il donc été si étranger à l'abus des distributions lucratives contre
+lesquelles il se récrie peut-être, par la seule raison que la source en
+est tarie? N'a-t-il pas été comblé aussi d'honneurs et de richesses? Et
+qui vous dit le contraire. Quoi! parce qu'on aurait eu part aux
+avantages individuels d'un système outré, pernicieux, insoutenable,
+faudrait-il cesser d'être vrai quand on a promis de tout dire? Le temps
+des réticences est passé. Il s'agit d'ailleurs ici d'assigner les causes
+de la chute du plus grand Empire qui ait désolé et orné l'univers.
+
+On va voir comment, dans un très-court délai, Napoléon se précipita
+volontairement au-delà des bornes de la modération et de la prudence.
+
+Par une conséquence de l'usurpation de la Hollande, il déclara, dans un
+message adressé au Sénat[17], que de nouvelles garanties lui étaient
+devenues nécessaires, et que celles qui lui avaient paru les plus
+urgentes, étaient la réunion de l'embouchure de l'Escaut, de la Meuse,
+du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et de l'établissement d'une
+navigation intérieure de la Baltique. De là un sénatus-consulte[18]
+portant que la Hollande, une portion considérable de l'Allemagne
+septentrionale, les villes libres de Hambourg, de Brème et de Lubeck,
+feraient partie intégrante de l'Empire français et formeraient dix
+nouveaux départemens. C'est ainsi que Napoléon, sans songer à
+l'affermissement de ce qu'il avait acquis, se tourmentait pour acquérir
+encore.
+
+[Note 17: Le 10 décembre 1810.]
+
+[Note 18: Du 13 décembre 1810.]
+
+Cette violente réunion s'exécuta sans aucun motif de droit, même
+apparent, sans négociation préalable avec un cabinet quelconque, et sous
+le prétexte futile qu'elle était commandée par la guerre contre
+l'Angleterre. Par-là, Napoléon anéantit même ses propres créations: les
+états de la Confédération du Rhin, le royaume de Westphalie, ni aucun
+autre territoire ne fut exempt de fournir sa quote-part à ce nouveau
+partage du lion.
+
+Mais il venait de se donner une nouvelle ligne de frontières qui
+enlevait aux provinces du Sud et du centre de l'Allemagne toute
+communication avec la mer du Nord, qui passait l'Elbe, séparait le
+Danemarck de l'Allemagne, se fixait même sur la Baltique et paraissait
+tendre à rejoindre la ligne des forteresses prussiennes sur l'Oder que
+nous occupions en dépit des traités.
+
+On sent bien que par lui-même ce devait être un acte assez inquiétant
+pour les puissances voisines, que celui qui établissait ainsi sur les
+côtes de l'Allemagne une nouvelle domination française, par un simple
+décret, par un sénatus-consulte imposé à un Sénat servile. Je jugeai
+aussitôt que le traité de Tilsitt, qui avait eu pour principal objet la
+délimitation des deux Empires, était par là même anéanti, et que, se
+retrouvant en point de contact, la France et la Russie n'allaient pas
+tarder à s'entre-déchirer.
+
+Quand je sus, par mes correspondans de Paris, les inquiétudes que la
+réunion des villes anséatiques causait à la Russie, à la Prusse, et
+même à l'Autriche, je fus confirmé dans l'idée qu'il y avait là
+non-seulement le germe d'une nouvelle guerre générale, mais d'un conflit
+qui devait décider en dernier ressort si on aurait la monarchie
+universelle dans les mains de Napoléon Bonaparte, ou si nous verrions le
+retour de tout ce qu'avait dispersé ou détruit la révolution.
+
+Hélas! dans cette grande question se trouvait renfermée la question
+identique des intérêts de la révolution et de la sûreté des hommes qui
+l'avaient fondée et constituée. Qu'allaient-ils devenir? Pouvais-je
+rester étranger, froid ou insensible à un avenir si inquiétant?
+
+Parmi les princes nouvellement dépouillés se trouvait le duc
+d'Oldembourg, de la maison de Holstein-Gottorp, c'est-à-dire de la même
+famille que l'empereur de Russie. Et Napoléon enlevait ainsi ses États à
+un prince que tout l'invitait à ménager! Une négociation s'ouvrit à ce
+sujet entre la cour de Saint-Pétersbourg et le cabinet des Tuileries.
+Napoléon offrait au duc d'Oldembourg, à titre d'indemnité, la ville et
+le territoire d'Erfurt. Quand j'appris que cette offre venait d'être
+hautement rejetée, que l'empereur Alexandre avait mis en réserve les
+droits de sa maison par une protestation formelle, et que ses ministres
+avaient reçu l'ordre de la présenter aux diverses cours, je ne formai
+plus aucun doute que la guerre ne vînt à éclater. En réfléchissant
+toutefois au caractère circonspect et mesuré de l'empereur Alexandre, je
+jugeai que les approches de la crise ne seraient ni brusques ni
+précipitées.
+
+Passons à l'année 1811 pendant laquelle s'accumulèrent tous les élémens
+d'une effroyable tempête, à travers un calme trompeur dont je découvrais
+toutes les illusions et tous les mensonges. De jour en jour mes
+bulletins de Paris et mes correspondances privées devenaient d'un
+intérêt plus vif, plus soutenu. J'en consignerai ici, pour la liaison
+des faits, les aperçus et les traits les plus saillans, me permettant à
+peine d'y ajouter de courtes réflexions et des éclaircissemens obligés.
+D'ailleurs, je l'ai déjà dit, pressé d'arriver moi-même aux temps de ma
+rentrée dans les hauts emplois, ce qui me convient le plus c'est une
+transition historique abrégée qui nous mène aux catastrophes de 1813,
+1814 et 1815.
+
+Le premier événement qui se présente est celui de la naissance d'un
+enfant proclamé roi de Rome[19] au sortir du sein de sa mère, comme si
+le fils de Bonaparte n'avait pu naître autre chose que roi. Ce
+renouvellement subit du royaume de Tarquin-le-Superbe parut de mauvais
+augure à quelques personnes; il rappelait trop la spoliation récente du
+Saint-Siége et l'oppression exercée contre le souverain pontife. Des
+bruits ridicules furent propagés et accrédités dans Paris au sujet de la
+naissance de cet enfant-roi. Si ces bruits, sortis à la fois des classes
+vulgaires et des classes élevées, ne constataient pas l'état hostile de
+l'opinion à cette époque contre la perpétuité de la dynastie nouvelle,
+je me serais dispensé d'en parler comme étant indignes de la gravité de
+l'histoire. La malignité se montra ingénieusement crédule. On supposa
+d'abord une grossesse simulée, comme si jamais une archiduchesse,
+cessant d'être féconde, eût pu faire mentir le distique latin. La
+conséquence de cette supposition amena une autre fable d'après laquelle
+on aurait reconnu roi de Rome un enfant né récemment de Napoléon et de
+la duchesse de M......
+
+[Note 19: 20 mars 1811.]
+
+Certains nouvellistes prétendirent qu'on l'avait substitué à un enfant
+mort; d'autres à un enfant du sexe féminin. Certes, l'archichancelier
+Cambacérès ne s'y serait pas mépris. Les frondeurs malveillans furent
+intarissables. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'accouchement de
+Marie-Louise fut horriblement laborieux, que l'accoucheur perdit la
+tête, que l'on crut l'enfant mort, et qu'il ne sortit de sa léthargie
+que par l'effet de la détonation répétée de cent-un coups de canon.
+Quant au ravissement de l'empereur, il était bien naturel. Quelques
+flatteurs en inférèrent tout d'abord que, plus heureux que César, il
+n'aurait point à redouter les ides de mars, puisque le 20 mars était
+pour lui et pour l'Empire un jour de félicité. Napoléon croyait aux
+horoscopes et aux présages. Quel mécompte pour lui en mars 1814 et 1815!
+
+Il partit de Rambouillet avec Marie-Louise, vers la fin de mai, pour
+aller visiter Cherbourg. A leur retour à Saint-Cloud[20], ils
+présidèrent au baptême de leur fils, que Napoléon, élevant entre ses
+bras, montra lui-même aux nombreux assistans. Tout semblait annoncer à
+cet enfant les destinées les plus brillantes: trois années suffirent
+pour renverser la puissance colossale de son père; et pourtant la cour,
+les grands, les ministres, tout l'Empire, vivaient dans une sécurité
+profonde. A peine découvrait-on, parmi les penseurs, quelques
+appréhensions, quelques inquiétudes vagues.
+
+[Note 20: Le 4 juin 1811.]
+
+Peu de jours après[21], Napoléon, faisant l'ouverture de la session du
+Corps législatif, annonça que la naissance du roi de Rome avait rempli
+ses voeux et satisfait à l'attente de ses peuples. Il parla de la
+réunion des États romains, de la Hollande, des villes anséatiques et du
+Valais, et il finit par dire qu'il se flattait que la paix du continent
+ne serait pas troublée. La France attentive comprit ces dernières
+paroles, qui n'étaient pas jetées sans dessein de préparer les esprits à
+la guerre.
+
+[Note 21: 16 juin 1811.]
+
+On m'avait fait connaître l'ukase destiné par l'empereur Alexandre à
+tirer son Empire de l'embarras où le jetait le maintien du système
+continental. La Russie ne pouvait renoncer plus long-temps au commerce
+maritime. Je savais d'ailleurs que la faction des vieux Russes
+commençait à prévaloir dans les conseils d'Alexandre. L'ukase
+restreignait à certains ports désignés l'importation des marchandises;
+et parmi celles qui étaient tarifées, on ne trouvait aucun article de
+fabrique française. Je vis là le contre-coup de la prise de possession
+arbitraire des villes anséatiques.
+
+Quant à notre commerce, concentré de plus en plus dans nos propres
+limites, il ne vivait plus que de roulage; nous n'avions plus d'autres
+navires de tonage que des chariots et des haquets. La grande renommée de
+notre industrie reposait alors sur la fabrication du sucre de betterave.
+C'était une heureuse exploitation pour certains aventuriers d'industrie
+nationale, qui arrachaient au gouvernement avances, primes, concessions
+de terrains. L'administration s'épuisait pour ces jongleries, dont les
+bateleurs nous promenaient du sucre de betterave à un prix colonial.
+Déjà même, selon mes correspondans de Paris, l'empereur tenait sous
+verre, sur sa cheminée à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave
+raffiné, qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti
+des raffineries d'Orléans. Il était si parfait que son ministre de
+l'intérieur le lui avait présenté en pompe comme une merveille digne de
+figurer dans un musée. On en envoyait en cadeau au prince-primat et à
+tous les petits potentats de la confédération du Rhin. Si le public ne
+pouvait y aborder à cause de la trop grande élévation du prix, en
+revanche il avait sous la main, et le sirop de raisin et le café de
+chicorée indigène à un prix raisonnable. Au milieu de cette pénurie de
+productions coloniales, quelques nouvelles fabriques prospéraient dans
+l'intérieur, et une centaine de fabricans qui avaient part à la
+distribution des encouragemens et des primes, vantaient très-haut
+l'activité de notre commerce intérieur.
+
+Tout le reste languissait, et, ce qui était déplorable, le peuple
+commençait à souffrir de la disette des grains, occasionnée par une
+mauvaise récolte, et aggravée par des exportations sur lesquelles le
+gouvernement faisait des bénéfices. A la vérité, dans tous les
+départemens on organisait, pour rendre la misère moins importune, des
+dépôts de mendicité, où une partie de la population était successivement
+parquée et substantée au moyen de soupes économiques. Mais le peuple,
+qui s'obstinait à rester panivore, accusait l'empereur de vendre
+lui-même nos grains aux Anglais. Il est certain que le monopole exercé
+par Napoléon sur les blés, produisait en partie la disette. L'esprit qui
+régnait dans les salons n'était pas plus favorable à l'empereur; on y
+redevenait hostile. Voilà comment se formait l'opinion depuis que Savary
+dirigeait l'esprit public.
+
+Cet homme, qu'éblouissait le faste des grandeurs et le prestige de la
+représentation, crut qu'il arriverait à être influent et puissant s'il
+avait une cour, des créatures, des parasites, des gens de lettres
+embrigadés à sa table et à ses ordres. Il s'imagina que pour mettre à
+profit mes traditions, il lui suffirait de ménager le faubourg
+Saint-Germain, sans pour cela dépouiller sa police de tout ce qu'elle
+avait d'odieux et d'irritant. Il crut, en un mot, qu'il formerait
+l'esprit public de l'Empire comme Mme de Genlis formait les moeurs de
+la nouvelle cour. Alors s'organisèrent dans les salles à manger de la
+police les fameux déjeuners à la fourchette présidés par Savary, et où
+se réunissaient habituellement les publicistes à gages qui
+correspondaient avec l'empereur, et les journalistes qui aspiraient à
+recevoir des directions et des gratifications. C'était là que Savary,
+excité par des traits d'esprit de commande, et par les fumées d'un large
+déjeuner, leur intimait ses ordres sur la tendance que chacun devait
+donner à la littérature de la semaine.
+
+La direction de cette partie _morale_ du ministère de la police était
+confiée au poète Esmenard, écrivain d'un vrai talent, mais si décrié que
+j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais
+mis en oeuvre. Abusant bientôt de sa supérierité et de sa position, il
+mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses écarts. J'avais
+respecté le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'ériger
+en protecteur des académies, les traita militairement, leur imposa ses
+propres candidats, et n'eut rien de plus pressé que d'avilir avec
+scandale les organes du savoir et de l'opinion. J'avais respecté la
+propriété des journaux; Savary l'envahit avec audace, et en partagea
+les actions à ses familiers et à ses suppôts. C'est ainsi que, par la
+dégradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de
+l'opinion. De même que Napoléon, il prit en haine Mme de Staël, et
+s'acharna contre elle de concert avec Esmenard: persécution impolitique,
+en ce qu'elle fit de la nombreuse coterie de cette femme célèbre un
+foyer d'opposition contre le régime impérial et d'animosité contre
+l'empereur.
+
+Dans la haute police, c'était le même système, les mêmes violences; et
+là on trouvait pour ministre effectif le petit Desmarets. Qu'attendre
+d'un homme si mince et des combinaisons d'un tel ministre? Des
+inventions maladroites, des actes réprouvés, une administration
+vexatoire. On en jugera par le trait suivant. Un certain baron de Kolly,
+piémontais, chargé par le gouvernement britannique de tenter d'arracher
+Ferdinand VII à sa captivité, vint débarquer au commencement de mars
+1810 dans la baie de Quiberon; de là, il se rendit à Paris, où je le fis
+arrêter et conduire au château de Vincennes. Que fait mon successeur? Il
+imagine d'éprouver Ferdinand à la faveur d'un faux baron de Kolly, muni
+des papiers et de la lettre de crédit du véritable émissaire. Ferdinand
+VII, sur ses gardes, voit le piége, l'évite, et laisse Savary dans la
+confusion.
+
+La reine d'Étrurie, dépouillée de ses États, vivait à Nice dans l'exil;
+on l'abreuve de mauvais traitemens; on envoie des émissaires pour
+l'exciter à se jeter dans les bras des Anglais. Cette malheureuse reine,
+au désespoir, embrasse ce moyen de salut: on l'arrête, on la menace de
+la traduire devant une commission militaire, et deux de ses officiers
+sont fusillés. Quand il n'y a pas de complot, on en imagine, on en
+excite. C'est ainsi que de malheureux habitans de Toulon, impliqués dans
+une trame ténébreuse, dirigée, dit-on, contre nos arsenaux, furent
+traînés au supplice, dans une ville encore consternée par les plus
+affreux souvenirs.
+
+Cependant l'opinion restait muette; plus de communication, plus
+d'expansion, plus de confiance entre les citoyens. Ce n'était que dans
+l'intérieur des familles et au sein de l'amitié que la douleur publique
+osait s'exhaler par des accens étouffés. A défaut d'opinion publique,
+l'empereur voulut avoir celle des salons de Paris. On lui en fit une
+factice, créée par les trois cents explorateurs aux grands gages. Il y
+eut ainsi plusieurs statistiques _morales_; les cinq ou six polices
+donnèrent la leur. La moins insignifiante était sans contredit celle du
+directeur général des postes, Lavalette. Jadis le correspondant et
+l'émissaire de confiance de Napoléon quand il n'était que général, il
+était au fait de ce qui lui convenait dans ce genre. L'empereur,
+appréciant bientôt le vide de toutes ces explorations, dont personne,
+depuis moi, n'avait saisi le véritable esprit, exigea des faits. On lui
+en fournit, mais de misérables; il finit par y renoncer, par ne plus les
+lire, tant il les trouvait fastidieux et incohérens. Dans ma retraite,
+on m'apporta quelques-uns de ces bulletins, faits par des écoliers. Plus
+tard, Savary transcrivit d'un bout à l'autre celui qui sortait de son
+cabinet, croyant par là donner plus d'importances à ses vagues
+explorations.
+
+Si, depuis ma disgrâce, la police avait dégénéré dans ses attributions
+les plus essentielles, il en était de même dans un autre ministère qui
+était aussi l'asile du secret. Je veux parler des relations extérieures,
+où, depuis la retraite de Talleyrand, l'esprit de conquête, de violence
+et d'oppression ne connaissait plus ni adoucissemens, ni frein. Napoléon
+avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la conséquence)
+d'abreuver de dégoût ce personnage si délié, d'un esprit si brillant,
+d'un goût si exercé et si délicat, qui, d'ailleurs, en politique lui
+avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en
+rendre moi-même dans les hautes affaires de l'état qui intéressaient la
+sûreté de sa personne. Mais Napoléon ne pouvait pardonner à Talleyrand
+d'avoir toujours parlé de la guerre d'Espagne avec une liberté
+désapprobatrice. Bientôt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent
+le théâtre d'une guerre sourde entre les adhérens de Napoléon d'une
+part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'épigramme et les
+bons mots étaient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de
+l'Europe était presque toujours battu. Cette espèce de lutte satirique
+prenait un caractère plus grave à mesure que la guerre d'Espagne
+s'envenimait. De leur côté, M. et Mme de Talleyrand n'en prenaient
+que plus d'intérêt aux princes de la maison d'Espagne, relégués à leur
+château de Valançay par un petit raffinement de vengeance de la part de
+Napoléon. Piqué de plus en plus contre Talleyrand, il l'aperçoit un jour
+à son lever au milieu des courtisans, et croyant tirer avantage, pour
+l'humilier, d'une aventure de galanterie qu'on prétendait s'être passée
+à Valançay, il lui fit une interrogation qui, pour un mari, est le plus
+sanglant des outrages. Sans faire paraître aucune émotion dans ses
+traits, Talleyrand lui répond avec dignité:»Pour la gloire de Votre
+Majesté et pour la mienne, il serait à désirer qu'il ne fût jamais
+question des princes de la maison d'Espagne.» Jamais Napoléon ne se
+montra plus confus qu'après cette sévère leçon donnée avec le sens
+exquis des convenances. Tout annonça bientôt une disgrâce complète, et
+la position de Talleyrand devint de plus en plus difficile. Son hôtel,
+ses amis, ses gens furent livrés à un espionnage perpétuel que Savary
+affectait même de ne pas dissimuler. Il se vantait à ses familiers de
+tenir Talleyrand et Fouché dans de perpétuelles alarmes. Le public en
+tira la conséquence que le chef de l'État, par son caractère ombrageux,
+s'était privé des services de deux hommes dont les conseils lui avaient
+toujours été utiles, et qu'il n'y avait plus, dans la police et les
+affaires étrangères, ni mesure ni habileté depuis leur retraite. La
+police n'était plus qu'une inquisition stérile et irritante. Dans les
+affaires étrangères on s'habituait à voir les traités comme des trèves
+ou des expédiens pour arriver à de nouvelles guerres. On finit même par
+ne plus rougir d'y faire les plus scandaleux aveux. «Nous ne voulons
+plus de principes, disait Champagny-Cadore, successeur de Talleyrand,»
+le même qui avait présidé aux violences exercées envers le pape et
+envers la maison d'Espagne. Et pourtant ce même ministre, hors de sa
+sphère diplomatique, ou plutôt de l'influence de Napoléon, était l'un
+des hommes de France dont le commerce était le plus doux et les opinions
+les plus modérées. On le verra bientôt éprouver à son tour une disgrâce
+à laquelle semblait ne pouvoir plus se soustraire aucun des ministres de
+Napoléon. Comme il n'était plus possible de se soutenir qu'en flattant
+les passions de celui qui était la source de tous les pouvoirs et de
+toutes les faveurs, les manipulateurs de la politique impériale se
+mirent à travailler de plus belle à préparer la chute de l'Angleterre et
+l'humiliation de la Russie. Les mémoires et les plans se succédèrent
+sous l'égide de la police secrète de Desmarets et de Savary, chargés de
+cautionner les faiseurs de projets à l'ordre du jour. L'empereur ne
+reçut bientôt plus de ses agens que des rapports où la vérité des faits
+et celle des conséquences étaient ou altérées ou dissimulées; il ne fut
+plus imbu que de correspondances irritantes, pleines de propositions et
+de projets d'intrigues, d'aventures et de violences.
+
+On en vint à vouloir _travailler_ à la fois l'Angleterre et la Russie.
+J'avais cherché inutilement, tandis que je tenais les fils de la haute
+police, à ramener l'empereur à des idées plus saines à l'égard de
+l'Angleterre. L'empereur estimait les Anglais, et ne haïssait pas
+précisément l'Angleterre, mais il redoutait l'oligarchie de son
+gouvernement. Il ne croyait pas qu'avec un tel régime, l'Angleterre
+voulut jamais le laisser jouir d'une paix solide, mais seulement d'une
+trève de trois ans au plus, après laquelle il eût fallu recommencer.
+Jamais je ne pus détruire à cet égard les préventions et les préjugés
+de l'empereur. D'autres, par les sophismes les plus grossiers, le
+fortifiaient dans sa passion violente contre la nature du gouvernement
+britannique, passion qui le conduisait de nouveau à une guerre
+universelle. C'était véritablement une révolution que Bonaparte voulait
+en Angleterre; il brûlait du désir d'y étouffer la liberté de la presse
+et la liberté des débats parlementaires. Induit à souhaiter de voir
+cette île livrée à son tour aux horreurs d'une révolution politique, il
+y envoya des émissaires qui le trompèrent sur son état réel. Je lui
+avais dit cent fois qu'elle était aussi puissante par ses institutions
+que par ses forces navales; mais il s'en rapportait plutôt à des
+explorateurs intéressés. Ce fut dans l'espoir d'y faire éclater des
+déchiremens intérieurs que, pendant toute l'année 1811, il s'occupa
+principalement du projet d'exclure entièrement le commerce anglais du
+continent. Ses émissaires ne manquèrent pas d'attribuer au blocus
+continental la détresse des manufactures du royaume-uni et les
+banqueroutes nombreuses qui, pendant le cours de cette même année,
+portèrent au crédit anglais les plus rudes coups. Ils annoncèrent des
+troubles sérieux, et soutinrent que l'Angleterre ne pouvait pas
+supporter long-temps un état de guerre qui lui coûtait plus de cinquante
+millions sterlings.
+
+En effet, des émeutes d'ouvriers sans ouvrage éclatèrent dans le
+Nottinghamshire. Les mutins se réunissaient par bandes, brûlaient ou
+détruisaient les métiers de nouvelle mécanique, et commettaient toute
+sorte d'excès. Ils se disaient sous les ordres d'un capitaine _Ludd_,
+personnage imaginaire, d'où leur est venu le nom de _luddistes_.
+L'empereur ne vit là qu'une plaie qu'il fallait agrandir, de même que
+celle de l'Irlande. Bientôt, en effet, ce système d'insurrection
+s'étendit et gagna les contrées voisines de Derby et de Leicester. On
+assurait, dans le cabinet de Napoléon, que des personnages considérables
+n'étaient pas étrangers à ces mouvemens, et en étaient même les
+instigateurs. On comptait, en cas d'insurrection sérieuse et de
+tentatives correspondantes préparées dans Londres même, sur la
+coopération plus on moins efficace de nos prisonniers, qui s'élevaient à
+cinquante mille. Tel fut un des motifs qui porta Napoléon à ne point
+consentir à leur échange. Comme nous n'avions en France que dix mille
+prisonniers anglais, mais près de cinquante-trois mille prisonniers de
+guerre espagnols et portugais, l'empereur feignit de consentir à un
+cartel, mais seulement dans la proportion d'un Anglais et de quatre
+Espagnols ou Portugais, contre cinq Français ou Italiens. Il était sûr
+d'avance que l'Angleterre se refuserait à tout échange établi sur de
+telles bases. En effet, la proposition seule révolta le ministère
+anglais.
+
+Napoléon, devenu plus rigide dans son système continental, à mesure
+qu'il voyait approcher la détresse de l'Angleterre, exigea une fermeture
+plus exacte des ports de la Suède, à laquelle il ne laissa que l'option
+d'une guerre avec l'Angleterre ou avec la France. Ces exigeances si
+impolitiques contre une puissance indépendante, provenaient en partie de
+son mécontentement contre Bernadotte, proclamé l'année précédente[22],
+par la volonté unanime des États, prince royal, et successeur
+héréditaire du roi Charles XIII. Au fond de l'âme, cette subite
+élévation avait déplu à l'empereur, dont le ressentiment contre son
+ancien compagnon d'armes s'était toujours accru depuis la mission que je
+lui avais déférée en 1809 pour la défense d'Anvers. Il était persuadé
+qu'une secrète intelligence avait régné à cette époque entre Bernadotte
+et moi, et que s'il eût éprouvé un grand revers en Allemagne, j'aurais
+fait proclamer, pour lui fermer à jamais les portes de la France,
+Bernadotte premier consul ou empereur. Ainsi, d'un autre côté, il le vit
+d'abord partir pour le nord sans peine, se croyant trop heureux d'être
+délivré de la présence d'un homme que Savary et ses familiers lui
+représentaient comme un adversaire qui pouvait devenir redoutable.
+Croyant même pendant quelques mois qu'il le tiendrait en Suède forcément
+dans l'orbite de sa politique, il adressa notes sur notes, injonctions
+sur injonctions, au gouvernement de Charles XIII, pour qu'il tînt ses
+ports rigoureusement fermés au commerce anglais. Irrité de ce qu'on ne
+se pressait pas assez de remplir ses vues, il fit enlever par ses
+corsaires les navires suédois chargés de marchandises coloniales, et
+persista dans l'occupation de la Poméranie. Des griefs réciproques
+s'étant ainsi établis, Napoléon donna de nouvelles inquiétudes au
+gouvernement dont Bernadotte était devenu l'espoir et l'arbitre. Toute
+l'année 1811 se passa en altercations entre les deux États.
+
+[Note 22: 21 août 1810.]
+
+La connaissance que j'avais du caractère de Bernadotte, me faisait assez
+pressentir qu'il finirait par se jeter dans les bras de la Russie et de
+l'Angleterre, soit pour garantir l'indépendance de la Suède, soit pour
+s'assurer l'héritage d'une couronne dont Napoléon se montrait envieux.
+
+Mes anciennes relations avec le prince de Suède donnèrent à l'empereur,
+par les impressions de Savary, l'idée que j'excitai secrètement
+Bernadotte à se maintenir récalcitrant envers le cabinet de Saint-Cloud.
+Je sus bientôt à n'en pouvoir plus douter qu'on m'épiait et qu'on
+ouvrait mes lettres. Je le demande: qu'aurait-on dit de moi si je ne
+m'étais pas mis en mesure de me jouer des ridicules investigations d'une
+police dont je connaissais tous les détours? Je n'ignorais cependant pas
+ce qui se passait à Stockholm, ni même dans tout le nord; j'avais
+auprès de Bernadotte le colonel V. C. qui me tenait au courant.
+
+Terminons par quelques réflexions sur la guerre de la péninsule
+l'esquisse des événemens politiques de 1811 qui nous conduisent à la
+fatale expédition de Russie. Déjà la résistance des peuples de l'Espagne
+avait pris le caractère d'une guerre nationale; et c'était Napoléon qui
+avait ouvert à l'Angleterre ce champ de bataille sur le continent.
+
+Dès le commencement de 1810, la guerre s'était tellement compliquée en
+Espagne; elle offrait déjà tant de chances à l'ambition et aux rivalités
+des généraux, que lorsque le roi Joseph vint à Paris assister au mariage
+de l'empereur, il fit la demande expresse qu'on en retirât toutes les
+troupes ou qu'elles fussent sous ses ordres immédiats, ou plutôt sous la
+direction de son major-général. L'empereur se garda bien de lui accorder
+le rappel des troupes, mais il lui en déféra le commandement. Joseph
+alors amena de Paris le maréchal Jourdan, qui eut le titre de
+major-général du roi d'Espagne. Les généraux en chef furent censés sous
+ses ordres et eurent à rendre compte au roi Joseph et à l'empereur en
+même temps. Mais ces dispositions ne remédièrent à rien; il y eut
+toujours plusieurs armées, et les généraux, qui dépendaient à la fois de
+Paris et de Madrid, s'arrangèrent pour ne dépendre de personne; ils
+voulaient avant tout rester maîtres des provinces qu'ils occupaient ou
+qu'ils disputaient à l'ennemi.
+
+Cependant nous avions été chassés deux fois du Portugal, où l'armée
+anglaise trouvait des ressources infinies et un refuge assuré. Tout
+aurait dû convaincre Napoléon que, pour assujettir la péninsule, il
+fallait d'abord faire la conquête de Lisbonne et forcer les Anglais à se
+rembarquer. Il en avait pris en quelque sorte l'engagement à la face de
+l'Europe. Mais ici son génie se trouva en défaut, comme dans d'autres
+circonstances décisives où la fougue et la violence de son caractère
+auraient dû céder à la profondeur des vues ou tout au moins à la
+prévision la plus commune. Comment put-il lui échapper qu'il
+compromettrait non-seulement la conquête de l'Espagne, mais sa propre
+fortune, en laissant s'élever dans la péninsule une réputation
+militaire, ennemie? L'Europe avait assez de soldats; elle cherchait un
+général qui sût les conduire, qui sût résister aux armées françaises,
+n'importe comment. Il est incroyable que cette vue ait échappé à la
+sagacité de Napoléon. Ce fut par excès de confiance en lui-même et dans
+sa fortune. Ainsi, au lieu de marcher en personne à la tête d'une armée
+formidable pour chasser Wellington du Portugal (la situation du
+continent le lui permettait), il y envoya Masséna, le plus habile de ses
+lieutenans, sans doute, d'un rare courage, d'une ténacité remarquable,
+dont le talent croissait par l'excès du péril, et qui, vaincu, était
+toujours prêt à recommencer comme s'il eût été vainqueur. Mais Masséna,
+déprédateur intrépide, était l'ennemi secret de l'empereur qui lui avait
+fait rendre gorge de trois millions. De même que Soult, il se berça de
+l'idée qu'il pourrait aussi gagner à la pointe de l'épée une couronne;
+ils étaient d'ailleurs si séduisans les exemples de Napoléon, de Murat
+et de Bernadotte! Le coeur de Masséna s'ouvrit aisément à l'ambition de
+régner aussi à son tour. Plein d'espérance, il se met en marche à la
+tête de soixante mille soldats; mais, au milieu même des premières
+difficultés de son expédition, il reçoit l'avis certain que l'empereur
+est disposé à restituer le Portugal à la maison de Bragance si
+l'Angleterre consent à lui laisser l'Espagne, et qu'une négociation
+secrète est ouverte à cet effet. Masséna, piqué, découragé, laisse
+s'éteindre le feu de son génie militaire. D'ailleurs, dans une opération
+si décisive, nul ne pouvait suppléer Napoléon; lui seul eût pu sacrifier
+trente à quarante mille hommes pour emporter les lignes formidables de
+Torres-Vedras, vraie ceinture d'acier qui couvrait Lisbonne. Tout allait
+dépendre pourtant de l'issue de cette campagne de 1810, et pour Napoléon
+et pour l'Europe entière. Ne pas apercevoir cette corélation intime,
+c'était manquer de tact et de génie.
+
+Qu'arriva-t-il? La campagne fut manquée; lord Wellington triompha;
+Masséna, tombé dans la disgrâce, vint se morfondre dans les salons des
+Tuileries, n'obtenant qu'après un mois de sollicitations, une audience
+particulière où il expliqua les revers de la campagne; et enfin, la
+guerre de la péninsule, malgré de beaux faits d'armes, offrit dans son
+ensemble un aspect inquiétant. Suchet, seul, dans les provinces
+orientales, légua aux Français des titres à une gloire incontestable;
+il effectua la conquête du royaume de Valence et se suffit constamment à
+lui-même. Tandis qu'il s'y rendait, pour ainsi dire, indépendant, Soult,
+qui n'avait pu se faire roi de Portugal, tranchait du souverain en
+Andalousie; et Marmont, ralliant les débris de l'armée de Portugal,
+agissait à part sur le Duero et sur la Tormès; en un mot, les lieutenans
+de Bonaparte gouvernaient militairement, et Joseph n'était qu'un roi
+fictif. Il ne pouvait déjà plus sortir de Madrid sans avoir une armée
+pour escorte; plus d'une fois il manqua d'être pris par les _guerillas_;
+son royaume n'était point à lui; les provinces que nous occupions
+n'étaient réellement que des provinces françaises ruinées par nos armées
+ou dévastées par les _guerillas_ qui nous harcelaient sans cesse. Je
+pose en fait que tous les revers subséquens de la péninsule se
+rattachent aux fautes de la campagne de 1810, si faussement conçue et si
+légèrement entreprise. Vers la fin de 1811, Joseph fit partir le marquis
+d'Almenara, muni de pleins pouvoirs pour signer à Paris son abdication
+formelle, ou pour faire reconnaître l'indépendance de l'Espagne. Mais
+Napoléon, ne songeant plus qu'à la Russie, ajourna ses décisions sur
+l'Espagne après l'issue de la grande expédition lointaine où il allait
+s'abîmer.
+
+La guerre de Russie n'a pas été une guerre entreprise pour du sucre et
+du café, comme l'a d'abord cru le vulgaire, mais une guerre purement
+politique. Si les causes n'en ont pas été bien comprises, c'est que,
+voilées par les mystères de la diplomatie, elles ne pouvaient être
+aperçues que par des observateurs éclairés ou des hommes d'état. Les
+germes de la guerre de Russie furent renfermés dans le traité même de
+Tilsitt. Il me suffira, pour le prouver, d'en déduire ici les suites
+immédiates. La fondation du royaume de Westphalie pour la dynastie
+napoléonienne; l'accession de la plupart des princes du nord de
+l'Allemagne à la confédération du Rhin; l'érection du duché de Varsovie,
+noyau du rétablissement de la Pologne entière, épouvantail toujours
+mobile dans les mains de son inventeur, et qu'il pouvait tourner à
+volonté, soit contre la Russie, soit contre l'Autriche; le
+rétablissement de la république de Dantzick, dont l'indépendance fut
+garantie, mais dont la sujétion permanente donnait à Napoléon un port
+et une place d'armes sur la Baltique; enfin, des routes militaires
+réservées aux armées françaises à travers les États prussiens, ce qui
+renversait toute barrière jusqu'aux frontières russes, voilà quelles
+furent les conditions auxquelles souscrivit le cabinet russe, pour des
+accroissemens éventuels en Turquie, devenus bientôt illusoires. Il n'en
+fut pas de même, il est vrai, de la Finlande. Toutefois, comment ne pas
+avouer que si l'autocrate reconnut dans Napoléon un égal, il reconnut
+aussi un vainqueur qui tôt ou tard se prévaudrait de ses avantages?
+
+Mais, tournant d'abord vers le midi ses vues ambitieuses, l'Espagne, le
+Portugal et l'Amérique espagnole devinrent les objets immédiats de sa
+convoitise. De là pour l'empire russe le répit qu'offrait un traité
+captieux. Il n'en coûtait rien d'ailleurs à Napoléon pour fasciner les
+yeux de ceux qu'il caressait en méditant leur ruine. J'avais su, dans le
+temps, à quoi m'en tenir relativement à ses vues sur la Russie, et
+j'avoue qu'alors, séduit moi-même par la grandeur de ses plans, j'avais
+espéré le rétablissement de la Pologne, fondée sur sa liberté; mais
+Napoléon, repoussant Kosciusko, ou du moins cherchant à l'attirer dans
+un piége, je compris qu'il ne s'agissait que d'étendre au-delà de la
+Vistule sa domination, et l'exemple des ravages de l'Espagne remit plus
+de rectitude dans mon jugement.
+
+Du reste, il était bien entendu que, pour conserver la paix, l'empereur
+Alexandre devait complaire en tout à Napoléon, à son cabinet, à ses
+ministres, à ses ambassadeurs, et qu'il ne lui fallait s'écarter en rien
+de l'obligation de reconnaître sa suprématie et d'obéir à ses volontés.
+
+Tout en procédant à la conquête de l'Espagne, Napoléon avait mis la
+dernière main à son système fédéral, et s'acheminait ainsi à la
+monarchie universelle. Survint la dernière défaite de l'Autriche, le
+mariage forcé d'une archiduchesse, et le changement opéré dans la
+politique de cette puissance. Alors toute espérance disparut pour le
+continent européen de pouvoir secouer le joug aussi long-temps que
+l'empereur Alexandre resterait d'accord avec le chef de l'Empire
+fédéral, appelé déjà le grand Empire. Mais le moyen de respirer à côté
+d'une ambition si infatigable? On commençait en Russie même à
+reconnaître que les suites infaillibles du système continental, pour
+toute nation qui s'y livrait, étaient la ruine du commerce et de
+l'industrie, l'établissement d'impôts devenus accablans, le fardeau de
+grandes armées presqu'étrangères à leurs princes, et des princes
+incapables de protéger leurs sujets tremblans devant l'arbitre de
+l'Europe.
+
+L'empereur Alexandre ouvrit enfin les yeux après trois années d'une
+alliance équivoque et onéreuse; il jugea qu'il était temps de rallier
+toutes les forces de son Empire pour en assurer l'indépendance.
+Napoléon, averti par ses émissaires que le parti anti-français, ou des
+vieux Russes, commençait à prévaloir dans le cabinet de
+Saint-Pétersbourg, en revint, à l'égard de la Russie, à son plan de 1805
+et 1806, qu'il n'avait ajourné alors que dans la vue d'en mieux préparer
+l'exécution.
+
+Voici ce plan: Diviser, anéantir l'empire russe ou contraindre
+l'empereur Alexandre à faire une paix humiliante, suivie d'une alliance
+dont le rétablissement de la Pologne et la dissolution de l'empire du
+croissant eussent été la base et le prix entre la Russie, la France et
+l'Autriche. Alors, accession de toute l'Europe au système continental,
+qui masquait pour Bonaparte la domination universelle.
+
+Mais d'abord il fallait gagner la Russie en l'intimidant, ou bien lui
+faire une guerre à mort pour anéantir sa puissance ou la rejeter en
+Asie. De longue main, on s'occupait à ébranler la fidélité des Polonais,
+en préparant les esprits par des négociations ténébreuses.
+
+Quand Napoléon eut décidé que tous les ressorts de sa diplomatie
+seraient mis en jeu dans le nord, il changea son ministre des affaires
+étrangères, la complication de tant d'intrigues et de manoeuvres
+devenant au-dessus, non pas du zèle, mais des forces de
+Champagny-Cadore.
+
+Napoléon ne crut pas devoir confier le poids d'aussi grandes affaires à
+d'autres qu'à Maret, chef de son secrétariat; c'est-à-dire que toutes
+les affaires du dehors furent dès ce moment concentrées dans son cabinet
+même, et ne reçurent plus d'autre impulsion que la sienne. Sous ce point
+de vue, Maret, vraie machine officielle, était bien ce qu'il fallait à
+l'empereur. Sans être un méchant homme, il admirait réellement son
+maître, dont il connaissait toutes les pensées, tous les secrets, tous
+les penchans. Il était de plus son écrivain confidentiel, celui qui
+savait le mieux coudre ou rendre en phrases grammaticales ses sorties et
+ses improvisations politiques. C'était lui également qui tenait le
+registre secret sur lequel l'empereur faisait établir des notes sur les
+hommes de tous les pays et de tous les partis, qui pouvaient lui être
+utiles, de même que sur les hommes qu'on lui signalait, et dont il
+soupçonnait les intentions. Il avait également le tarif des cours et des
+personnages pensionnés d'un bout de l'Europe à l'autre; enfin, c'était
+lui qui, depuis long-temps, dirigeait les émissaires du cabinet.
+Constamment dévoué aux caprices de Napoléon, et n'opposant à ses
+brusqueries que le calme d'une résignation imperturbable, ce fut de
+bonne foi et s'imaginant suivre la ligne de ses devoirs, que Maret se
+prêta sans scrupule à des procédés attentatoires à la sûreté des États.
+Jamais il ne lui vint dans l'idée de combattre les volontés de Napoléon;
+aussi jouit-il d'une faveur toujours croissante.
+
+Ces mystères du cabinet, le ton insolite de quelques-unes des notes de
+1811, l'indice de grands préparatifs ordonnés dans le secret, de
+manoeuvres, d'intrigues au-dehors donnèrent l'éveil à la Russie. Déjà
+même le czar avait jugé qu'il était temps de pénétrer les projets de
+Napoléon, et voulant une autre garantie que celle de son ambassadeur
+Kourakin, trop cajolé à Saint-Cloud et partisan du système continental,
+il avait dépêché à Paris, dès le mois de janvier, avec une mission
+diplomatique, le comte de Czernitscheff. Ce jeune seigneur, colonel d'un
+régiment de cosaques de la garde impériale russe, se fit d'abord
+remarquer à la cour de Napoléon par sa politesse et par ses manières
+chevaleresques. Il parut dans tous les cercles et dans toutes les fêtes;
+il y obtint, de même que dans la haute société, des succès tels qu'il
+fut bientôt à la mode auprès de toutes les dames qui se disputaient
+l'empire des grâces et de la beauté. Toutes aspiraient à recevoir les
+hommages de l'aimable et sémillant envoyé d'Alexandre; il parut d'abord
+hésiter; enfin, ce fut à la duchesse de R.... que le Paris de la Newa
+donna la pomme. Cette intrigue fit d'autant plus de bruit que
+l'empereur, et non son ministre de la police, soupçonna le premier que,
+sous le voile de la galanterie, sous des dehors aimables et légers,
+l'envoyé russe masquait une mission d'investigation politique. Les
+soupçons redoublèrent lorsqu'on le vit revenir avec une nouvelle mission
+un mois après son départ. Confus d'avoir été prévenu et averti par son
+maître, Savary, pour lui complaire, charge son faiseur, Esmenard, de
+décocher quelques traits piquans, mais détournés, à l'émissaire du czar.
+La veille même de son arrivée[23], l'écrivain semi-officiel insère dans
+le _Journal de l'Empire_ un article où l'on rappelait les courses d'un
+officier au service de Russie, nommé Bower, que le prince Potemkin
+envoyait tantôt choisir un danseur à Paris, tantôt chercher de la
+boutargue en Albanie, des melons d'eau à Astracan et des raisins en
+Crimée. L'allusion était sensible; Czernitscheff y vit une insulte; il
+s'en plaignit avec fermeté de concert avec son ambassadeur. L'intention
+de Napoléon n'étant pas de brusquer une rupture, il feignit d'être
+irrité d'une satire dont il avait fourni lui-même l'idée, et, pour
+réparation, il prononça la disgrâce apparente d'Esmenard qu'on exila
+temporairement à Naples, mais couvert d'or et comblé de faveurs
+secrètes. Elles lui furent fatales: entraîné deux mois après[24] par des
+chevaux fougueux dans un précipice sur le chemin de Fondi, ce malheureux
+expira la tête brisée contre un rocher.
+
+[Note 23: Le 11 avril 1811.]
+
+[Note 24: Le 25 juin 1811.]
+
+Cependant Napoléon et ses ministres ne cessaient de se plaindre, à
+Saint-Pétersbourg, de l'effet produit par l'ukase du 31 décembre, qui
+servait les intérêts de l'Angleterre en permettant l'introduction de ses
+denrées coloniales. Les journaux de Paris annonçaient même fréquemment
+que des vaisseaux anglais étaient admis dans les ports russes. Dès-lors,
+les hommes clairvoyans purent juger qu'une nouvelle rupture était
+inévitable. On sut que le motif apparent d'irritation masquait des
+griefs politiques devenus l'objet de vifs débats entre les deux empires.
+Dans l'automne de 1811, cette guerre fut regardée en Angleterre même,
+comme imminente, et le cabinet de Londres fut dès-lors persuadé que
+Napoléon ne pourrait envoyer à ses armées d'Espagne les renforts que
+réclamait son frère Joseph.
+
+C'est à partir aussi de cette époque, présente encore à ma mémoire, que
+par le seul effet des bruits et des conjectures répandus dans le monde
+et répétés dans toutes les classes, se forma cette préoccupation
+publique accompagnée d'une si vive attente qui, pendant six ou huit
+mois, dominant tous les esprits, dirigea toutes les pensées sur
+l'entreprise immense que méditait Napoléon. J'en étais absorbé au point
+que dès le commencement de l'été, j'avais éprouvé le plus vif désir de
+me rapprocher de la capitale; j'espérais y faire changer ma position, et
+par là me trouver en mesure de présenter à l'empereur, s'il en était
+temps encore, quelques réflexions capables ou de le faire changer de
+dessein ou de le porter à modifier ses projets, car un secret
+pressentiment semblait m'avertir que cette fois il courait à sa perte.
+
+Il se présentait d'assez grandes difficultés. D'abord je ne pouvais me
+dissimuler que j'étais devenu, pour l'empereur, un objet de soupçon et
+d'inquiétude; je savais que l'ordre de surveiller mes démarches avait
+été donné à plusieurs reprises, mais que la haute police s'était trouvée
+si en défaut qu'elle avait cru devoir alléguer que mon trop grand
+éloignement et mon genre de vie rendaient sa surveillance illusoire;
+qu'en un mot, j'échappais avec une adresse infinie à toutes les
+investigations. Je partis de cette donnée pour fonder le succès de la
+demande directe que j'adressai à l'empereur par l'intermédiaire de
+Duroc; je la fis adroitement appuyer par le comte de Narbonne, dont la
+faveur était croissante.
+
+J'alléguai que le climat du Midi nuisait singulièrement à ma santé; que
+tel était l'avis des médecins; que d'ailleurs, sous le rapport des
+intérêts de ma famille, un séjour de quelques mois dans ma terre de
+Pont-Carré devenait indispensable; que j'éprouverais une grande douceur
+à pouvoir me retirer dans une solitude pour laquelle j'avais eu dans
+tous les temps une prédilection décidée. J'y fus autorisé sur le champ;
+mais Duroc me donnait en même temps l'avis confidentiel de vivre à
+Ferrières dans la plus grande réserve, afin de ne donner aucun ombrage,
+d'autant plus que j'avais contre moi la police et de grandes
+préventions. Je changeai donc de résidence, mais sans éclat et pour
+ainsi dire incognito. Arrivé à Ferrières, j'y vécus tout-à-fait dans
+l'isolement, ne recevant personne, ne m'occupant en apparence que de
+fortifier ma santé, d'élever mes enfans et d'améliorer mes terres. Là,
+il fallut user d'abord de précautions infinies pour recevoir de Paris,
+dont j'étais si rapproché, les informations secrètes dont je m'étais
+fait une habitude invincible. Je sentis bientôt que, vu la gravité de
+conjonctures, rien ne pourrait suppléer aux conversations expansives que
+j'avais l'art de provoquer sans avoir jamais eu à me reprocher aucun
+abus de confiance; mais ici ce n'était plus qu'à la dérobée et de loin
+en loin que je pouvais me procurer quelques entretiens furtifs avec des
+personnes sûres et dévouées. Quand il m'en venait, elles ne pénétraient
+jamais chez moi qu'à l'insu de mes gens, par une petite porte dont
+j'avais seul la clef, et protégées par les ombres de la nuit. C'était
+dans un coin de mon château que je les recevais, et où nous ne pouvions
+être entendus ni surpris.
+
+De tous les hommes qui tenaient au gouvernement, ou qui en faisaient
+partie, l'estimable et digne Malouet fut le seul qui eût le courage de
+venir me visiter à découvert et sans aucun mystère. Ce fut alors que je
+pus réellement juger tout le mérite de cet homme rare. Je fus
+profondément touché de le voir braver ainsi l'autorité pour venir tendre
+la main à un ancien condisciple, à un ami de son adolescence[25]; et
+pourtant nous avions eu en politique des opinions opposées, que de
+fortes nuances séparaient encore. Lui fut toujours un royaliste sage et
+modéré; moi, j'avais été républicain exalté; que dis-je, hélas!... Aussi
+Malouet à sa rentrée en France avait-il rapporté contre moi de trop
+justes préventions. Elles ne se dissipèrent que lorsqu'il put juger par
+lui-même qu'il retrouvait en moi un autre homme, mûri par l'expérience
+et par la réflexion, n'usant du grand pouvoir dont j'étais investi que
+pour désarmer les passions hostiles et cicatriser les plaies de la
+révolution. Il me rendit alors justice, et finit par me vouer une
+amitié inviolable. Ce doux sentiment qu'il a emporté au tombeau est
+certes le gage le plus honorable que je puisse offrir à mes amis et à
+mes ennemis.
+
+[Note 25: Fouché et M. Malouet avaient étudié ensemble à l'Oratoire.
+(_Note de l'éditeur_.)]
+
+Qu'ils furent délicieux et profonds nos épanchemens mutuels! Quoique
+séparés par des nuances d'opinions, nous nous retrouvâmes bientôt sur le
+même terrain, apercevant les écarts du pouvoir avec les mêmes yeux,
+pénétrés des mêmes inquiétudes, et persuadés que l'Europe touchait à
+l'une des plus fortes crises sociales qui eût jamais agité les nations.
+La guerre de Russie, regardée comme inévitable, et l'extravagante
+ambition du chef de l'État, furent le texte de nos commentaires et de
+nos réflexions. J'appris de Malouet que Napoléon avait proposé à
+l'empereur de Russie de faire passer à son ambassadeur Kourakin des
+pouvoirs pour entrer en négociation sur les trois points en litige,
+savoir: 1º. L'ukase du 31 décembre qui, selon notre cabinet, avait
+annulé le traité de Tilsitt et les conventions qui l'avaient suivi; 2º.
+la protestation de l'empereur Alexandre contre la remise du duché
+d'Oldembourg, la Russie n'ayant pas le droit, selon notre cabinet, de
+s'immiscer dans ce qui concernait un prince de la Confédération du Rhin;
+3º. l'ordre que l'empereur Alexandre avait donné à son armée de Moldavie
+de se porter sur les confins du duché de Varsovie. Mais Alexandre, dont
+les yeux étaient ouverts déjà sur les suites de son alliance avec
+Napoléon, venait d'éluder sa proposition, promettant toutefois d'envoyer
+à Paris le comte de Nesselrode, qui dans sa confiance avait remplacé le
+comte de Romanzoff.
+
+Tout bien examiné, nous regardâmes les points en litige comme des
+prétextes mis réciproquement en avant pour masquer la véritable question
+d'état; elle résidait dans la puissance et la rivalité de deux empires
+désormais trop près l'un de l'autre pour ne pas se disputer la
+prééminence continentale. Tout en regardant comme inutiles et
+impuissantes les représentations que je me proposais d'adresser à
+Napoléon dans un Mémoire sur le danger de cette nouvelle guerre, Malouet
+ne chercha point à m'en dissuader; il me dit que ce serait une espèce de
+protestation que je devais à mon pays, à moi-même, à l'importance de
+l'emploi que j'avais occupé, et dont il convenait que je prisse acte
+pour l'acquit de ma conscience. Je lui en montrai l'ébauche qu'il
+approuva, en me faisant observer toutefois que je ne devais pas trop me
+presser, car rien d'officiel ni d'ostensible ne pouvant motiver ma
+sollicitude, j'aurais l'air d'avoir pénétré le secret de l'État; que ce
+serait à moi seul à saisir le moment le plus opportun, qui
+vraisemblablement ne se ferait pas attendre. Nous nous séparâmes, et je
+me remis au travail.
+
+L'empereur, dans le dessein de se concilier ses nouveaux sujets de
+Hollande, partit en septembre pour faire un voyage le long des côtes. A
+son retour, il s'occupa immédiatement de ses immenses préparatifs, afin
+de porter la guerre en Russie. Il y eut, pour la forme, quelques
+conseils privés, auxquels n'assistèrent que les plus serviles instrumens
+du pouvoir. Jamais Napoléon ne l'avait exercé, matériellement et
+moralement, d'une manière plus absolue, tenant les ministres et le
+Conseil d'état dans sa dépendance, par le Sénat au moyen de
+sénatus-consultes qui émanaient de son cabinet, et pouvant se passer du
+Corps législatif au moyen du Sénat, et de tous les deux par le Conseil
+d'état encore plus sous sa main. Il ne tenait plus d'ailleurs aucun
+compte de l'avis de ses ministres, et gouvernait moins par des décrets
+soumis par eux à son approbation, que par des actes qui lui étaient
+secrètement inspirés par ses correspondans, ses confidens, et plus
+souvent encore qui n'étaient dus qu'à ses propres inspirations ou à sa
+fougue. On a vu comment l'adulation s'était emparée de sa cour, de ses
+grands, de ses ministres et de son Conseil. L'éloge était devenu si
+outré, que l'adoration fut de commande et dès ce moment devint honteuse.
+
+Les bruits de guerre avec la Russie acquérant chaque jour plus de
+consistance, devinrent, par l'attente publique, le sujet de toutes les
+conversations et de tous les entretiens. Les actes même du gouvernement
+commencèrent enfin à soulever le voile. Le 20 décembre, un
+sénatus-consulte mit à sa disposition cent vingt mille hommes de la
+conscription de 1812. Le discours de l'orateur du gouvernement et le
+rapport de la commission du Sénat ne furent pas rendus publics, motif de
+plus pour tout rapporter à la prochaine rupture.
+
+J'avais coordonné toutes mes idées sur les dangers de s'engager dans
+cette guerre lointaine qui ne pouvait ressembler à aucune autre; je
+n'avais plus qu'à mettre au net mon mémoire qu'il était temps de
+présenter. Il se divisait en trois sections. Dans la première, je
+traitais de l'inopportunité de la guerre de Russie, et je tirais mes
+principaux argumens du danger qu'il y aurait à l'entreprendre au moment
+même où celle d'Espagne, au lieu de s'éteindre, s'enflammait de plus en
+plus. J'établissais, par des exemples, que c'était une combinaison
+tout-à-fait contraire aux règles de la politique consacrée même par les
+nations conquérantes. Dans la seconde section, je traitais des
+difficultés de cette guerre en elle-même, difficultés, pour ainsi dire,
+intrinsèques, et je déduisais mes raisonnemens de la nature du pays, du
+caractère de ses habitans, sous le double point de vue des grands et du
+peuple. Je n'oubliais pas non plus le caractère de l'empereur Alexandre,
+que j'étais fondé à croire mal jugé ou mal compris. Enfin, dans la
+troisième et dernière partie je traitais des conséquences probables de
+cette guerre dans les deux hypothèses d'un plein succès ou d'un grand
+revers. Dans le premier cas, j'établissais que prétendre arriver à la
+monarchie universelle par la conquête de la Russie qui confine à la
+Chine, serait une brillante chimère; que de Moscou le vainqueur voudrait
+incontestablement se rabattre sur Constantinople d'abord, et de
+Constantinople sur le Gange, par suite de ce même élan irrésistible qui
+avait poussé jadis, au-delà de toutes les bornes de la raison d'état,
+Alexandre-le-Macédonien, puis un autre génie, bien plus réfléchi et plus
+profond, Jules César, qui, à la veille d'entreprendre la guerre des
+Parthes (les Russes de cette époque) nourrissait la folle espérance de
+faire, avec ses légions victorieuses, le tour du monde connu. On sent
+bien qu'avec un texte pareil je ne pouvais rester au-dessous de mon
+sujet sous le point de vue des considérations générales.»Sire, disais-je
+à Napoléon, vous êtes en possession de la plus belle monarchie de la
+terre; voudrez-vous sans cesse en étendre les limites pour laisser à un
+bras moins fort que le vôtre un héritage de guerre interminable? Les
+leçons de l'histoire rejettent la pensée d'une monarchie universelle.
+Prenez garde que trop de confiance dans votre génie militaire ne vous
+fasse franchir les bornes de la nature et heurter tous les préceptes de
+la sagesse. Il est temps de vous arrêter. Vous avez atteint, sire, ce
+point de votre carrière où tout ce que vous avez acquis devient plus
+désirable que tout ce que de nouveaux efforts pourraient vous faire
+acquérir encore. Toute nouvelle extension de votre domination, qui déjà
+passe toute mesure, est liée à un danger évident, non-seulement pour la
+France, déjà peut-être accablée sous le poids de vos conquêtes, mais
+encore pour l'intérêt bien entendu de votre gloire et de votre sûreté.
+Tout ce que votre domination pourrait gagner en étendue elle le perdrait
+en solidité. Arrêtez-vous, il en est temps; jouissez enfin d'une
+destinée qui est sans aucun doute la plus brillante de toutes celles
+que, dans nos temps modernes, l'ordre de la civilisation ait permis à
+une imagination hardie de désirer et de posséder.
+
+»Et quel Empire voulez-vous aller subjuguer? L'Empire russe qui est
+assis sur le pôle et adossé à des glaces éternelles; qui n'est
+attaquable qu'un quart de l'année; qui n'offre aux assaillans que les
+rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol désert, d'une nature
+morte et engourdie? C'est l'Antée de la fable dont on ne saurait
+triompher qu'en l'étouffant dans ses bras. Quoi! Sire, vous vous
+enfonceriez dans les profondeurs de cette moderne Scythie sans tenir
+compte ni de la dureté et de l'inclémence du climat, ni de la pauvreté
+du pays qu'il vous faudra traverser, ni des chemins, des lacs, des
+forêts qui suffisent seuls pour arrêter votre marche, ni de l'énorme
+fatigue et des dangers de toute espèce qui épuiseront votre armée telle
+formidable qu'elle puisse être? Aucune force au monde, sans doute, ne
+pourra vous empêcher de passer le Niémen, de vous enfoncer dans les
+déserts, dans les forêts de la Lithuanie; mais vous trouverez la Dwina
+bien plus difficile à surmonter que le Niémen, et vous serez encore à
+cent lieues de Pétersbourg. Là, il vous faudra choisir entre Pétersbourg
+et Moscou. Quelle balance, grand Dieu! que celle qui vous fera pencher
+pour l'une de ces deux capitales! Dans l'une ou dans l'autre se trouvera
+le destin de l'univers.
+
+»Quels que soient vos succès, les Russes vous disputeront pied à pied
+ces contrées difficiles où vous ne trouverez rien de ce qui alimente la
+guerre. Il vous faudra tout tirer de deux cents lieues. Tandis que vous
+aurez à combattre, que vous aurez à livrer trente batailles, peut-être,
+la moitié de votre armée sera employée à couvrir des communications trop
+faibles, interrompues, menacées, coupées par des nuées de cosaques.
+Craignez que tout votre génie ne soit impuissant pour conjurer la perte
+de votre armée, en proie aux fatigues, à la faim, à la nudité, à la
+dureté du climat; craignez d'être réduit ensuite à venir combattre entre
+l'Elbe et le Rhin! Sire, je vous en conjure, au nom de la France, au nom
+de votre gloire, au nom de votre sûreté et de la nôtre, remettez l'épée
+dans le fourreau; songez à Charles XII. Ce prince, il est vrai, ne
+pouvait pas disposer, comme vous, des deux tiers de l'Europe
+continentale, et d'une armée de six cent mille hommes; mais, de son
+côté, le czar Pierre n'avait pas quatre cent mille hommes et cinquante
+mille cosaques. Il avait, direz-vous, une âme de fer, et la nature a
+départi le caractère le plus doux à l'empereur Alexandre; mais ne vous y
+méprenez pas, la douceur n'exclut pas la fermeté de l'âme, surtout quand
+il s'agit d'intérêts si puissans. D'ailleurs, n'aurez-vous pas contre
+vous son Sénat, la majorité des grands, la famille impériale, un peuple
+fanatisé, des soldats endurcis, et les intrigues du cabinet de
+Saint-James? Déjà, si la Suède vous échappe, c'est par la seule
+influence de son or. Craignez que cette île irréconciliable n'ébranle la
+fidélité de vos alliés; craignez, sire, que vos peuples ne vous taxent
+d'une ambition irréfléchie et ne se préoccupent trop de la possibilité
+d'une grande infortune. Votre puissance et votre gloire ont assoupi bien
+des passions hostiles; un revers inattendu pourrait ébranler tous les
+fondemens de votre Empire.»
+
+Ce mémoire terminé, je fis demander à l'empereur une audience. On
+m'introduisit dans son cabinet aux Tuileries. A peine m'aperçoit-il,
+que, prenant un air aisé: «Vous voilà, M. le duc; je sais ce qui vous
+amène.--Comment, sire!--Oui, je sais que vous avez un mémoire à me
+présenter.--Cela n'est pas possible.--Je le sais; n'importe, donnez, je
+le lirai; je n'ignore cependant pas que la guerre de Russie n'est pas
+plus de votre goût que la guerre d'Espagne.--Sire, je ne pense pas que
+celle-ci soit tellement heureuse qu'on puisse se battre à la fois sans
+danger au-delà des Pyrénées et au-delà du Niémen; le désir et le besoin
+de voir s'affermir à jamais la puissance de Votre Majesté, m'ont donné
+le courage de lui soumettre quelques observations sur la crise
+présente.--Il n'y a pas de crise; c'est ici une guerre toute politique;
+vous ne pouvez pas juger de ma position ni de l'ensemble de l'Europe.
+Depuis mon mariage, on a cru que le lion sommeillait; on verra s'il
+sommeille. L'Espagne tombera dès que j'aurai anéanti l'influence
+anglaise à Saint-Pétersbourg; il me fallait huit cent mille hommes, et
+je les ai; je traîne toute l'Europe avec moi, et l'Europe n'est plus
+qu'une vieille p.... pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec
+huit cent mille hommes. Ne m'avez-vous pas dit autrefois que vous
+faisiez consister le génie à ne rien trouver d'impossible? Eh bien,
+dans six ou huit mois vous verrez ce que peuvent les plus vastes
+combinaisons réunies à la force qui sait mettre en oeuvre. Je me règle
+d'après l'opinion de l'armée et du peuple plus que par la vôtre,
+messieurs, qui êtes trop riches, et qui ne tremblez pour moi que parce
+que vous craignez la débâcle. Soyez sans inquiétude; regardez la guerre
+de Russie comme celle du bon sens, des vrais intérêts, du repos et de la
+sécurité de tous. D'ailleurs, qu'y puis-je, si un excès de puissance
+m'entraîne à la dictature du monde? N'y avez-vous pas contribué, vous et
+tant d'autres qui me blâmez aujourd'hui, et qui voudriez faire de moi un
+roi débonnaire? Ma destinée n'est pas accomplie; je veux achever ce qui
+n'est qu'ébauché. Il nous faut un code européen, une cour de cassation
+européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes
+lois; il faut que je fasse de tous les peuples de l'Europe le même
+peuple, et de Paris la capitale du monde. Voilà, monsieur le duc, le
+seul dénouement qui me convienne. Aujourd'hui, vous ne me serviriez pas
+bien, parce que vous vous imaginez que tout va être remis en question;
+mais avant un an vous me servirez avec le même zèle et la même ardeur
+qu'aux époques de Marengo et d'Austerlitz. Vous verrez encore mieux que
+tout cela; c'est moi qui vous le dis. Adieu, monsieur le duc; ne faites
+ni le disgracié, ni le frondeur, et mettez en moi un peu plus de
+confiance.»
+
+Je me retirai stupéfait, après avoir fait une révérence profonde à
+l'empereur, qui me tourna le dos. Remis de l'étourdissement que m'avait
+fait éprouver ce singulier entretien, je commençais à réfléchir comment
+l'empereur avait pu être si exactement informé de l'objet de ma
+démarche. N'y concevant rien, je courus chez Malouet, dans l'idée que
+peut-être quelque indiscrétion involontaire de sa part aurait mis sur la
+voie la haute police, ou l'un des correspondans de l'empereur. Je m'en
+expliquai; mais, convaincu bientôt par les protestations de l'homme le
+plus probe de l'Empire que rien ne lui avait échappé, je trouvai
+l'incident d'autant plus bizarre, que mes soupçons ne pouvaient se
+porter sur un tiers. Comment donc l'empereur avait-il pu être informé
+que je devais lui présenter un mémoire? J'étais donc épié dans mon
+intérieur? Tout-à-coup il me vint un trait de lumière; je me rappelai
+qu'un jour, un homme s'était introduit subitement chez moi sans donner
+le temps à mon valet-de-chambre de l'annoncer, et qu'il s'était servi
+d'un prétexte spécieux pour m'entretenir. J'en inférai sur-le-champ,
+après avoir rallié tous les indices, que c'était un émissaire. En
+récapitulant tout ce qui avait eu lieu, mes soupçons prirent
+consistance. J'allai aux enquêtes, et j'appris que cet homme, nommé
+B...., était un émigré rentré qui avait acheté près de mon château un
+petit domaine qu'il n'avait pas payé encore; qu'il était maire de sa
+commune; mais que tout indiquait que c'était un intrigant et un fourbe.
+Je me procurai de son écriture, et je la reconnus pour être celle d'un
+ancien agent, chargé à Londres de l'espionnage des Bourbons, des émigrés
+de marque et des chefs de chouans. J'avais son numéro de correspondance,
+et cette donnée me suffit pour faire mettre la main dans les bureaux sur
+les rapports de ce drôle. Un de mes anciens employés se chargea de tout
+éclaircir: il y parvint. Voici ce qui s'était passé.
+
+Savary, ayant reçu de l'empereur l'injonction de lui rendre compte de ce
+que faisait l'ex-ministre Fouché dans son château de Ferrières, fit un
+premier rapport annonçant qu'il était à la recherche d'un agent assez
+adroit pour remplir les intentions de Sa Majesté. Toutefois il prévenait
+l'empereur que l'investigation était d'une nature délicate,
+l'ex-ministre étant invisible pour tous les étrangers, personne, même
+les gens du pays, n'ayant accès dans son château. Après quelques
+recherches, Savary jeta les yeux sur le sieur B.... Il mande cet homme,
+d'une haute taille, d'un abord gracieux, d'un caractère insinuant, fin,
+adroit, grand parleur, ne se rebutant jamais. Il lui dit: «Monsieur,
+vous êtes maire de votre commune; vous connaissez le duc d'Otrante, ou
+du moins vous avez été en correspondance avec lui, et vous avez dû vous
+former une idée de son caractère et de ses habitudes; il faut me rendre
+compte de ce qu'il fait à Ferrières; il le faut absolument, l'empereur
+veut le savoir.--Monseigneur, répond B...., vous me donnez là une
+commission bien difficile à remplir; je la regarde presque comme
+impossible. Vous connaissez le personnage; il est défiant, soupçonneux,
+sur ses gardes; il est d'ailleurs inaccessible; comment et sous quel
+prétexte puis-je pénétrer chez lui? En vérité je ne le puis
+pas.--N'importe, répond le ministre, il faut absolument remplir cette
+mission, à laquelle l'empereur attache une grande importance; j'attends
+de vous cette nouvelle preuve de dévouement à la personne de l'empereur.
+Partez, et ne revenez pas sans résultat; je vous donne quinze jours.»
+
+B...., dans le plus grand embarras, va et vient, prend des informations,
+et apprend, par voie indirecte, qu'un de mes fermiers est poursuivi par
+mon homme d'affaires, pour complication de fermages arriérés. Il va le
+voir, le circonvient; et, feignant un intérêt pressant, il obtient de
+lui communication des pièces. Muni de ses papiers, il prend un
+cabriolet, et se présente, avec une mise soignée, à la grille de mon
+château, s'annonçant comme étant le maire d'une commune voisine, qui
+prend un grand intérêt à une famille malheureuse, poursuivie
+injustement. Arrêté d'abord à la grille, il cajole mon concierge, qui le
+laisse pénétrer jusqu'au perron. Là, mon valet-de-chambre s'oppose à ce
+qu'il entre dans mon appartement. Sans se rebuter, B.... prie,
+sollicite, devient pressant, et obtient d'être annoncé; mais au moment
+où le valet-de-chambre ouvre la porte de mon cabinet, il le pousse et
+entre; j'étais à mon bureau la plume à la main.
+
+L'arrivée subite d'un étranger me surprit; je lui demandai ce qu'il me
+voulait: «Monseigneur, me dit B...., je viens solliciter auprès de vous
+une grâce, un acte de justice et d'humanité très-urgent; je viens vous
+supplier de sauver d'une ruine totale un malheureux père de famille;» et
+ici il emploie toute sa rhétorique pour me toucher en faveur de son
+client; il m'explique très-bien toute cette affaire. Après un moment
+d'hésitation, je me lève et vais chercher dans un carton les papiers
+relatifs à mes fermages. Tandis que, le dos tourné, je cherche les
+pièces, B...., sans cesser de parler, parvient, quoiqu'à rebours, à
+déchiffrer sur mon cahier quelques lignes de mon écriture; et ce qui le
+frappe surtout ce sont les initiales V. M. I. et R., qui en ressortent;
+il en tire l'induction que je m'occupe d'un mémoire destiné à être
+présenté à l'empereur. De retour à mon bureau, après deux ou trois
+minutes de recherches, et séduit par les belles paroles de cet homme,
+j'arrange avec lui l'affaire, de la meilleure foi du monde, et à la
+satisfaction de son client; je le congédie ensuite en lui témoignant
+quelque gré de m'avoir porté à une action louable. B.... sort et court
+rendre compte à Savary de ce qu'il a vu chez moi. Savary se hâte d'aller
+porter son rapport à l'empereur. J'avoue que lorsque les détails de
+cette espèce de mystification me furent connus, j'en fus piqué au vif.
+J'avais de la peine à me pardonner d'avoir été ainsi joué par un drôle,
+de qui, pendant long-temps j'avais reçu de Londres les rapports secrets,
+et au profit de qui j'ordonnançais, chaque année, une somme de vingt
+mille francs. On verra plus tard[26] que je ne me laissai point dominer
+par trop de ressentiment.
+
+[Note 26: En 1815.]
+
+Cette intrigue était misérable; j'en tirai pourtant un avantage de
+position qui me donna plus de sécurité et de confiance, tout en me
+maintenant dans mon système de circonspection et de réserve. Il était
+évident qu'une grande partie des ombrages de Napoléon à mon égard
+étaient dissipés, et que je n'avais plus à craindre, au moment où il
+allait s'enfoncer en Russie, d'être l'objet d'aucune mesure
+inquisitoriale et vexatoire. Je savais que dans un conseil de cabinet,
+où l'empereur n'avait appelé que Berthier, Cambacérès et Duroc, on avait
+agité la question de savoir s'il était de l'intérêt du gouvernement
+qu'on s'assurât, par l'arrestation ou par un exil sévère, de M. de
+Talleyrand et de moi; et que, tout bien considéré, l'idée de ce coup
+d'État avait été abandonné comme impolitique et inutile; impolitique, en
+ce qu'il aurait trop ébranlé l'opinion et inquiété l'avenir des hauts
+fonctionnaires et dignitaires; inutile, en ce qu'on ne pouvait citer
+aucun acte de notre part ni aucun fait à notre charge, qui pût motiver
+une telle mesure. Préoccupé d'ailleurs par les préparatifs de
+l'expédition de Russie, le gouvernement éprouvait, d'un autre côté, des
+inquiétudes plus réelles et des contrariétés plus affligeantes. La
+France souffrait de plus en plus de la disette des grains. Il y eut des
+soulèvemens en divers lieux; on les comprima par la force, et des
+commissions militaires firent passer par les armes un grand nombre de
+malheureux que le désespoir avait égarés. Ce ne fut pas sans horreur
+qu'on apprit que parmi les victimes de ces exécutions sanglantes il
+s'était trouvé, dans la ville de Caen, une femme.
+
+Il fallut pourtant bien soulever une partie du voile qui dérobait le
+mystère des grands préparatifs hostiles dont tout le nord de l'Allemagne
+était déjà le théâtre. Le Sénat fut assemblé extraordinairement pour
+recevoir la communication de deux rapports qui étaient censés avoir été
+adressés à l'empereur; l'un par le ministre des relations extérieures,
+l'autre par le ministre de la guerre. Cette jonglerie, à la fois
+guerroyante et diplomatique, n'avait pas d'autre but que celui d'obtenir
+un rappel au service militaire, des hommes que la conscription avait
+épargnés, et la formation des cohortes du premier ban, d'après une
+nouvelle organisation de la garde nationale, qui divisait en trois bans
+ou trois catégories l'immense majorité de notre population virile.
+
+Il n'y avait pas d'exagération, cette fois, à considérer la France
+comme un vaste camp, d'où nos phalanges s'élançaient de toutes parts sur
+l'Europe comme sur une proie. Pour colorer cet appel des classes qui se
+trouvaient libérées de la conscription, il fallut un mobile et des
+prétextes nouveaux, puisqu'on ne voulait point encore révéler le vrai
+motif de mesures si extraordinaires. Maret parla au Sénat de la
+nécessité de forcer l'Angleterre à reconnaître le droit maritime établi
+par les stipulations du traité d'Utrecht, stipulations que la France
+avait abandonnées à Amiens. Mais la levée du premier ban des gardes
+nationales fut accordée par un sénatus-consulte et cent cohortes furent
+mises à la disposition du gouvernement; nous étions au Sénat d'une
+docilité et d'une souplesse admirables.
+
+En même temps on signait les deux traités d'alliance et de secours
+réciproques avec la Prusse et l'Autriche. Il n'y avait plus de doute,
+Napoléon allait attaquer la Russie, non-seulement avec ses propres
+forces, mais encore avec les soldats de l'Allemagne et de tous les
+petits souverains qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans l'orbite de
+sa puissance.
+
+La guerre était tout-à-fait décidée quand il fit ouvrir, par son
+ministre intime, de nouvelles négociations avec Londres, mais tard et
+maladroitement. Quelques personnes, au fait de toutes les intrigues,
+m'assurèrent alors que le cabinet se servait de ce grossier expédient,
+de concert avec les principaux Russes du parti français; se voyant à la
+veille d'être expulsés des conseils de St. Pétersbourg, ils s'étaient
+imaginés que l'empereur Alexandre, effrayé par l'idée de la possibilité
+d'un arrangement entre la France et l'Angleterre, rentrerait dans le
+système continental, pour ne pas rester isolé, et qu'il fléchirait de
+nouveau sous la volonté de Napoléon. Quoi qu'il en soit, Maret écrivit à
+lord Castlereagh une lettre contenant les propositions suivantes:
+Renoncer à toute extension du côté des Pyrénées, déclarer indépendante
+la _dynastie actuelle_ de l'Espagne, et garantir l'intégrité de cette
+monarchie; garantir à la maison de Bragance l'indépendance et
+l'intrégrité du Portugal, de même que le royaume de Naples à Joachim, et
+le royaume de Sicile à Ferdinand IV. Quant aux autres objets de
+discussion, notre cabinet proposait de les négocier sur cette base, que
+chaque puissance garderait ce que l'autre ne pourrait lui ravir par la
+guerre. Lord Castlereagh se contenta de répondre que si, par _dynastie
+actuelle_ de l'Espagne, il était question du frère du chef du
+gouvernement français, et non de Ferdinand VII, il lui était ordonné,
+par son souverain, de déclarer franchement qu'il ne pouvait recevoir
+aucune proposition de paix établie sur cette base. Il fallut en rester
+là. Confus de ses ouvertures, notre cabinet, qui n'avait eu en vue que
+d'amener la Russie à quelqu'acte de faiblesse, s'aperçut trop tard qu'il
+avait imprimé à notre diplomatie un caractère de versatilité, de
+mauvaise foi et d'ignorance.
+
+Comme tout se passait dans le secret du cabinet, ce qui déroutait le
+plus les politiques, c'est qu'en France, et même en Russie, on gardait
+encore, tout en faisant d'immenses préparatifs, les dehors de la bonne
+intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur à
+Paris, et Napoléon son ambassadeur à Saint-Pétersbourg; mais de plus,
+Alexandre entretenait à Paris le comte de Czernitscheff, son diplomate
+de confiance. Cet aimable Russe, au milieu des dissipations d'une cour
+brillante et des mystères de plus d'une intrigue amoureuse
+maladroitement voilée à dessein, ne négligeait pas une mission plus
+secrète, plus mile à son maître. Secondé par des femmes, les unes
+passionnées, les autres intrigantes, il faisait mouvoir des fils au
+moyen desquels il pénétrait les vrais desseins de Napoléon pour
+l'invasion de la Russie. Soupçonné sur l'objet secret de sa mission, il
+était épié, surveillé, mais sans fruit. Enfin Savary finit par lui
+décocher un homme attaché à la police, qui lui donne des renseignemens
+faux et en tire de nouveaux indices qui aggravent la suspicion. Mais, à
+la faveur de ses liaisons galantes, Czernitscheff est averti à temps; il
+évite le piège, maltraite l'espion, et va se plaindre à Maret d'être en
+butte à des procédés si outrageans. Ce jour-là même, l'empereur,
+instruit de l'objet de sa démarche, se décide à lui faire communiquer
+les rapports secrets qui l'inculpent. Czernitscheff sort triomphant de
+cette épreuve par l'exposé de sa conduite et de ses motifs de plaintes.
+La police reçoit l'ordre formel de ne plus le surveiller. Libre ainsi de
+continuer ses explorations, il parvient à en remplir l'objet. Il avait
+le plus grand intérêt à se procurer les états de mouvemens de l'armée
+française; il y réussit à la faveur d'un commis du bureau des mouvemens,
+appelé Michel. Une imprudence de ce commis, qui livrait ainsi le secret
+des opérations de l'empereur, ayant donné l'éveil à la police, on le
+suit et on l'arrête. Czernitscheff en est instruit sur l'heure, et il
+s'éloigne de Paris en toute diligence, emportant des renseignemens
+précieux. En vain on donne l'ordre par le télégraphe de se saisir de sa
+personne; il a cinq à six heures d'avance; elles lui suffisent pour
+s'échapper et franchir le Rhin. Il venait de passer le pont de Kehl
+lorsque la transmission télégraphique, portant l'ordre de l'arrêter,
+parvint à Strasbourg.
+
+La précipitation avec laquelle il avait quitté Paris, lui avait fait
+négliger de brûler sa correspondance furtive, qu'il avait pris
+l'habitude de cacher sous le tapis de sa chambre. Naturellement, elle
+devint l'objet de perquisitions minutieuses qui amenèrent les agens de
+police à la découverte des papiers de Czernitscheff. On y trouva d'abord
+la preuve qu'il avait régné une grande intimité entre ce seigneur russe
+et plusieurs dames de la cour de Napoléon, entr'autres la duchesse de
+R..... Elle s'en tira, dit-on, en alléguant qu'elle avait agi de concert
+avec son mari pour tâcher de pénétrer l'objet secret de la mission de
+Czernitscheff. Parmi les papiers découverts, on trouva une lettre de la
+main de Michel, accablante pour ce prévenu, qui paya sa trahison de sa
+tête. La procédure fit ressortir un fait curieux, c'est que le cabinet
+russe prévoyait même, à l'époque de l'entrevue d'Erfurt, la possibilité
+d'une rupture avec la France. C'était alors que Romanzoff disait, pour
+justifier sa politique complaisante, et en parlant de Napoléon: _Il faut
+l'user_.
+
+Les circonstances de la fuite de Czernitscheff, bientôt connues dans les
+salons, firent grand bruit, et cette affaire accéléra la rupture. Déjà
+l'empereur, dont le départ était résolu, cherchant à obtenir quelque
+popularité, visitait les divers quartiers de Paris, examinant les
+travaux publics, et jouant des scènes préparées, soit avec le préfet de
+Paris, soit avec le préfet de police, Pasquier. Il allait fréquemment
+aussi à la chasse, affectant de paraître plus occupé de plaisirs que de
+la grande entreprise qu'il méditait. Je le vis à Saint-Cloud où j'allai
+lui faire ma cour, sans aucune intention de solliciter ni d'épier une
+audience. L'aspect morne de cette cour, l'air soucieux des courtisans,
+me parurent contraster avec l'assurance du chef de l'État. Jamais il
+n'avait joui d'une santé plus parfaite; jamais je n'avais vu briller sur
+son front, sur ses traits, dont les contours dessinaient l'antique, les
+signes d'une plus grande vigueur d'esprit, d'une plus sûre confiance en
+lui-même, puisée dans le sentiment profond de sa force. J'en éprouvai
+une impression de tristesse involontaire, que je n'aurais pu définit si
+les plus fâcheux pressentimens n'avaient assiégé mon esprit.
+
+Cependant le cabinet de Saint-Pétersbourg, soit qu'il eût réellement
+l'intention d'employer tous les moyens de rapprochement, compatibles
+avec l'indépendance de l'empire russe, soit qu'il n'ait eu en vue que de
+se procurer des données positives sur les vraies intentions politiques
+de Napoléon, donna l'ordre au prince Kourakin de faire connaître au
+gouvernement français les bases d'un arrangement que son souverain
+consentait à conclure. Ces bases étaient la délivrance de la Prusse, une
+diminution de la garnison de Dantzick et l'évacuation de la Poméranie
+suédoise. A ces conditions, le czar s'engageait à n'opérer aucun
+changement aux mesures prohibitives contre le commerce direct avec
+l'Angleterre, et à concerter avec le cabinet de France un système de
+licences à établir en Russie.
+
+La note de Kouiakin demeura quinze jours sans réponse. Enfin le 9 mai,
+jour du départ de l'empereur pour l'Allemagne, Maret demande à Kourakin
+s'il a des pleins pouvoirs pour traiter; Kourakin répond que le
+caractère d'ambassadeur dont il est revêtu doit suffire. Ne pouvant
+obtenir qu'une réponse dilatoire, il requiert ses passe-ports, qu'on lui
+refuse sous divers prétextes. On ne les lui expédie que de Thorn, le 20
+juin, manège oblique ayant pour objet de donner le temps à Napoléon de
+passer le Niémen avec toutes ses forces, pour surprendre à Wilna son
+auguste adversaire, avant qu'il ait pu recevoir de son ambassadeur la
+moindre information.
+
+Le sort en est jeté; le Niémen est franchi par six cent mille hommes,
+par la plus belle armée, la plus formidable qu'ait jamais pu rassembler
+aucun des conquérans de la terre. Maintenant laissons Napoléon, laissons
+cet illustre fou courir à sa perte; ce n'est pas son histoire militaire
+que je raconte.
+
+Constatons l'état de l'opinion, au moment où traversant l'Allemagne et
+s'arrêtant à Dresde, il attirait à lui les regards inquiets de vingt
+peuples. Voyons d'abord ce qu'on en pensait dans ces mêmes salons de
+Paris, dont il désirait tant le suffrage: on y laissait échapper des
+voeux pour son abaissement et même pour sa chute, tant son agression
+semblait inspirée par une ambition en délire. Dans les classes
+intermédiaires et parmi le peuple, l'esprit public ne lui était pas plus
+favorable. Toutefois, le mécontentement n'y était point hostile. On
+aurait voulu garantir Napoléon de ses propres excès, et le contenir dans
+de plus justes bornes.
+
+Quelques personnes s'imaginaient qu'une résistance combinée de ses
+maréchaux et de l'armée, finirait pas régler ses déterminations et le
+maîtriser lui-même. C'était bien peu connaître le prestige de la guerre
+et les habitudes des camps. J'avais été à portée de m'assurer qu'il
+n'était jamais sorti de la tête d'aucun général mécontent, la moindre
+vue politique propre à nous garantir des abus de la victoire ou des
+dangers d'un désastre.
+
+Il y avait d'ailleurs, au fond de tout cet esprit désapprobateur, un
+sentiment qui prévalait: celui d'une vive attente, d'une curiosité
+inquiète sur l'issue de l'expédition gigantesque de l'homme
+extraordinaire dont l'ambition dévorait les siècles. On admettait assez
+généralement qu'il resterait vainqueur et maître de la terre.
+
+Quant aux têtes politiques, en considérant la destruction de la Pologne
+d'une part, et les empiétemens de la révolution de l'autre, ils voyaient
+l'Allemagne entre deux débordemens: celui des Français à l'Occident, et
+à l'Orient celui des Russes. C'étaient ceux-ci que Napoléon voulait
+refouler sur les glaces du pôle, ou dans les _stèpes_ de l'Asie. Cet
+homme, que rien ne pouvait arrêter, qui entraînait à sa suite la moitié
+des soldats de l'Europe, et dont les ordres étaient exécutés
+ponctuellement dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de
+latitude et trente degrés de longitude, cet homme qui débordait en
+Russie, allait jouer sa fortune et l'existence de la France.
+
+En proclamant la guerre, en s'élançant au-delà du Niémen, il s'écrie par
+une inspiration feinte: «La fatalité entraîne les Russes, que les
+destins s'accomplissent!» Plus calme, son adversaire, qui n'ose
+l'attendre à Wilna, recommande à ses peuples de défendre la _patrie et
+la liberté_. Quel constrate contraste entre les deux pays, entre ces
+deux adversaires et leur langage!
+
+D'abord la retraite forcée des Russes, qui, partout les plus faibles et
+les moins aguerris, cherchent à éviter le choc; et la dévastation du
+territoire qu'ils opèrent systématiquement, sont regardés comme deux
+grandes mesures de guerre, résultat d'un plan arrêté pour attirer
+Napoléon au fond de l'Empire.
+
+Mais l'imagination s'effraie bientôt, quand, après un furieux combat,
+Napoléon dépasse Smolensk, seul boulevard de la Russie sur les
+frontières de la Pologne, contre l'avis de la majorité de ses maréchaux,
+et au mépris de l'espèce d'engagement qu'il a contracté à Paris envers
+son propre conseil. On s'inquiète, quand on le voit s'avancer sur la
+ligne de Moscou sans hésitation, affrontant tous les hasards, ne
+calculant ni le caractère de ses ennemis, ni les dispositions de
+l'Europe impatiente du joug, ni le temps, ni les distancés, ni l'àpreté
+du climat.
+
+Enflé du gain de la plus sanglante bataille de nos temps modernes, où
+cent mille soldats sont sacrifiés à l'ambition d'un seul homme[27], et
+nullement ému du pénible et douloureux aspect de ses bivouacs, Napoléon
+croit enfin pouvoir opérer la destruction d'un vaste et puissant Empire,
+comme il a improvisé jadis la chute des républiques de Gênes, de Venise
+et de Lucques.
+
+[Note 27: Bataille de la Moskowa, ou de Borodino, livrée le 7
+septembre, à vingt-cinq lieues en avant de Moscou. (_Note de
+l'éditeur_.)]
+
+Les Russes se retirent armés de torches: ils ont brûlé Smolensk,
+Dorigobni, Viazma, Ghiat, Mojaïsk, et il s'imagine qu'ils vont lui
+réserver Moscou. L'incendie de cette belle capitale en le désabusant
+trop tard, vint éclairer la France de ses lueurs sinistres: la sensation
+fut profonde. J'y vis, hélas! se réaliser mes pressentimens; j'y vis un
+but: celui d'enlever au vainqueur un gage, et au vaincu un motif pour
+conclure la paix.
+
+Que fait Napoléon, témoin de ce grand sacrifice national? Il campe
+quarante jours sur les cendres de Moscou, dans la contemplation de sa
+vaine conquête, ne doutant pas de clore la campagne par des
+négociations, ne soupçonnant pas même la réunion ordonnée sur Borisow, à
+cent lieues sur ses derrières de deux armées russes: l'une partie du
+golfe de la Livonie, l'autre de la Moldavie. Il ignorait peut-être que
+la Russie, sans un seul allié à l'ouverture de la campagne, venait de
+signer coup sur coup trois traités d'union: avec la Suède, l'Angleterre
+et la régence de Cadix.
+
+Dans l'intervalle a eu lieu l'entrevue d'Abo entre l'empereur Alexandre
+et Bernadotte, en présence de lord Cathcart, entrevue où a été fait le
+premier appel à Moreau qu'on voudrait opposer à son persécuteur, à celui
+qu'on signale comme l'oppresseur de l'Europe. On lui a livré le cadavre
+de Moscou, et il ne comprend pas encore un système de guerre qui est
+hors de sa stratégie. Pendant vingt-deux jours il attend une
+démonstration suppliante de l'empereur de Russie, dont le cabinet se
+joue de ses pourparlers et de ses négociateurs. Aveugle en Espagne,
+Napoléon reste tel à Moscou. Des dispositions prudentes rentraient trop
+dans un ordre méthodique dont il avait horreur.
+
+Il se met enfin en retraite, mais quand l'heure fatale a sonné; il se
+met en retraite, et, le jour même de l'évacuation tardive de Moscou, le
+23 octobre, éclate à Paris la conspiration Malet, si humiliante pour le
+chef de l'État, pour ses suppôts, pour sa police; conspiration qui le
+met lui-même à deux doigts de perdre l'Empire pour avoir voulu
+satisfaire la vanité de dater quelques décrets de Moscou.
+
+La conspiration Malet n'a pas été comprise. Malet n'était pas un fou,
+c'était un audacieux.
+
+Peu connu comme général, il fut d'abord compromis en 1802 dans la
+conspiration dite _du Sénat_, dont Bernadotte était l'âme, Mme de
+Staël le foyer et lui l'agent principal, conspiration pour laquelle je
+fus dénoncé moi-même comme complice par le préfet de police, Dubois. Il
+fallut bien en porter toute la culpabilité sur Malet. On le mit en
+prison. Rendu à la liberté lors de l'amnistie du sacre, il fut employé
+en 1805 à l'armée d'Italie; là et à son retour il ourdit de nouvelles
+trames contre l'empereur, compromit tantôt Brune, tantôt Masséna, et
+finit en 1808 par être jeté dans le donjon de Vincennes. Ce fut dans
+l'ombre de cette prison, qu'il trama sa conspiration double, qui devait
+rallier les opposans de tous les partis au gouvernement de l'empereur.
+Mais toute la conspiration n'était pas dans la tête de Malet[28]. La
+pensée en était royaliste et l'exécution républicaine. En effet, aucun
+succès n'était possible que par l'accord des deux opinions extrêmes, que
+cimentait une haine commune et un besoin mutuel de renverser
+l'oppresseur pour rétablir les libertés publiques. Tout était opportun
+pour les conjurés dans la plus hardie des entreprises. Du moment que le
+mode d'exécution ne dépendait que d'un homme seul, et que cet homme
+était sûr, plein de résolution, de courage, toutes les conditions pour
+la probabilité du succès étaient remplies. Le reste était livré aux
+chances du hasard. Essayons de le démontrer; et d'abord voyons dans
+quelles mains le pouvoir était délégué dans l'absence de l'empereur.
+Sans aucun doute, l'archichancelier Cambacérès en était le dépositaire:
+homme lâche et flétri, vrai sycophante. Parmi les ministres, un seul se
+gonflait parce qu'il tenait la police, qui, pour lui, restait muette de
+révélations. Mais cet homme, roide officier de gendarmerie, était nul en
+politique et en affaires d'état. Venait, en seconde ligne, Pasquier,
+préfet de police, excellent magistrat pour statuer sur les boues et les
+lanternes, pour régler la police des marchés, des jeux, des courtisanes,
+mais vide de sens et chargé de paroles; nul quant au tact et à
+l'investigation: voilà pour le civil. Passons au militaire: le pouvoir
+du sabre résidait dans la personne d'Hullin, commandant de Paris, épais
+soldat, mais ferme, quoique tout aussi engourdi, tout aussi gauche en
+politique. Ajoutons que l'exercice de l'autorité étant devenu pour les
+principaux fonctionnaires une sorte de mécanisme, hors de là, ils
+n'apercevaient plus rien que l'obéissance passive; ajoutons que
+l'impératrice Marie-Louise résidait à St.-Cloud; qu'il n'y avait alors,
+dans la garnison de Paris, aucune de ces vieilles troupes fanatisées,
+qui, au nom de l'empereur, auraient mis tout à feu et à sang; qu'on les
+avait remplacées par des cohortes organisées nouvellement, et la plupart
+commandées par d'anciens officiers patriotes; ajoutons enfin que, chez
+les hauts fonctionnaires, l'inquiétude sur le dénouement de l'expédition
+moscovite commençait à ébranler la sécurité. Or, Paris, comme on le
+voit, pouvait, à la suite d'un habile et vigoureux, coup de main, rester
+au premier occupant. L'extrème éloignement de l'empereur, l'irrégularité
+et l'interruption fréquente des courriers, en aggravant les inquiétudes,
+et en préparant les esprits, permettaient de calculer toutes les chances
+à qui saurait oser dans un moment de stupeur et d'effroi. _L'empereur
+est mort_; un décret du Sénat abolit le gouvernement impérial, un
+gouvernement provisoire le remplace, tel fut le pivot de la conjuration
+dont le moteur et le chef était Malet. Lui-même avait fabriqué le
+sénatus-consulte portant abolition du gouvernement impérial.
+
+[Note 28: Ceci mérite attention. (_Note de l'éditeur_)]
+
+Mais, vous le voyez, dira-t-on, il n'y avait pas de décret du Sénat; il
+n'y avait pas de gouvernement provisoire, l'empereur était plein de
+vie, et la conjuration n'avait pour base qu'une fiction. Or, comment
+Malet aurait-il pu l'accomplir en supposant même qu'il fût resté maître
+de Paris?
+
+Il n'y avait pas de décret du Sénat, dites-vous; mais êtes-vous bien sûr
+qu'il n'y eût pas dans le Sénat un noyau d'opposition qu'on eût pu faire
+agir _selon les circonstances_? Je pose en fait que, sur cent trente
+sénateurs, près de soixante[29] qui, d'ordinaire, marchaient sous la
+direction de M. de Talleyrand, de M. de Semonville et sous la mienne,
+auraient secondé toute révolution, dans un but salutaire, à la seule
+manifestation de l'accord de cette triple influence. Or, une telle
+coalition n'était ni improbable, ni impraticable.
+
+[Note 29: Les mêmes sans doute qui, dix-huit mois après, le 2 avril
+1814, ont eu le _courage_, sous la protection de deux cent mille
+baïonnettes, de déclarer Napoléon _déchu du trône_. (_Note de
+l'éditeur_.)]
+
+Cette possibilité explique la création d'un gouvernement provisoire
+éventuel, composé de MM. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le
+général Moreau, le comte Frochot, préfet de la Seine, et un cinquième
+qu'on n'a pas nommé. Eh bien! ce cinquième, c'était M. de Talleyrand, et
+je devais moi-même remplacer le général Moreau absent, dont le nom était
+là, soit comme pierre d'attente, soit pour satisfaire ou diviser
+l'armée.
+
+Quant à Malet, instrument précieux, il eût cédé de son propre mouvement
+le commandement de Paris à Masséna, qui, ainsi que moi, vivait alors
+dans la retraite et dans la disgrâce.
+
+Mais, répondez, dira-t-on, à cette dernière et plus forte objection?
+L'empereur était plein de vie. Sans doute, mais souvenez-vous comment
+s'opéra la révolution impériale qui renversa Néron (sans que je veuille
+pourtant comparer les deux personnages). Elle se fit à l'aide de faux
+bruits et d'alarmes par un sénat servile et tout-à-coup déchaîné. Au
+moment où Malet fit son coup de main, où était Napoléon? Il évacuait
+Moscou; il commençait sa désastreuse retraite, qui n'était que
+pressentie, mais qui, une fois dévoilée, aurait décidé la défection, si
+quinze à vingt personnes considérables eussent remplacé, au pouvoir et
+au nom _du salut de la France_, les premiers moteurs de la conjuration.
+Songez que déjà les courriers et les bulletins étaient interrompus; que
+les vingt-six et vingt-septième bulletins, annonçant l'évacuation et la
+retraite, sous la date du 23 octobre, ne furent suivis que par le
+vingt-huitième qui porte la date du 11 novembre; or, il y eut plus de
+quinze jours d'interruption; ils auraient suffi pour assurer le triomphe
+d'une trame dont les ramifications resteront long-temps inconnues.
+Pendant un mois, on n'allait apprendre qu'une suite continuelle de
+désastres, dont la connaissance seule pouvait alors fermer à jamais les
+portes de la France à l'empereur. Cru mort dans les premiers momens, il
+n'aurait ressuscité que pour être frappé d'un décret de déchéance.
+Jamais une époque plus propice ne s'était encore présentée pour opérer
+le renversement de sa dictature militaire; jamais il n'eût été plus
+facile d'établir les prémices d'un gouvernement qui nous eût réconciliés
+avec nous-mêmes et avec l'Europe. Admettez-en la supposition: à combien
+de calamités nouvelles la France n'aurait-elle pas été soustraite?
+
+A présent examinons quelles furent les causes qui firent échouer Malet,
+au milieu même de son triomphe. Le dirais-je? c'est pour avoir réglé
+ses moyens d'exécution sur une base trop largement philantropique.
+Expliquons-nous. Malet, républicain, tenant de même que Guidal et
+Lahorie, devenus ses complices, à la société secrète des Philadelphes,
+craignit avec raison de faire revivre l'appréhension du retour de ces
+jours de sang et de deuil dont la France conservait une juste horreur.
+Cette considération morale l'emporta sur tout autre considération plus
+décisive, et au lieu de tuer sur-le-champ Savary, Hullin et les deux
+adjudans, Doucet et Laborde, meneurs de l'état-major, Malet crut pouvoir
+se borner à la mesure de leur arrestation sans effusion de sang. Elle
+lui réussit d'abord à l'égard de la police, qui se trouva désorganisée
+dès que Savary et Pasquier se laissèrent surprendre et traîner
+honteusement en prison. Mais quand la résistance d'Hullin eut forcé
+Malet de tirer ses pistolets, son hésitation le perdit, ne pouvant faire
+feu à la fois sur Hullin et sur Laborde. Ce dernier, resté libre, eut le
+temps de rallier quelques hommes à lui, et se jetant sur Malet, le
+désarma, l'arrêta et fit évanouir la conjuration. Malet mourut avec
+sang-froid, emportant le secret d'un des plus hardis coups de main que
+la grande époque de notre révolution légue à l'histoire.
+
+La facilité avec laquelle cette surprise du pouvoir s'était effectuée,
+semblait un indice qu'elle n'était pas inattendue. Tout était prêt à
+l'Hôtel-de-Ville pour l'installation du gouvernement provisoire. Pâle,
+tremblant, jusqu'à dix heures du matin, l'archichancelier, en proie aux
+plus vives alarmes, croyait tantôt qu'on allait venir le tuer, tantôt
+qu'il partagerait au moins le cachot de Savary. Quant au peuple, il ne
+fit rien, il est vrai, pour le succès d'une entreprise, d'abord
+enveloppée des ombres de la nuit, mais il la secondait par cette force
+d'inertie toujours contraire aux mauvais gouvernemens. Enfin, quoique
+déjoué, ce complot frappa au coeur la dynastie de Napoléon, en révélant
+un funeste secret pour son fondateur, pour sa famille, pour ses
+adhérens: c'est que son établissement politique finirait avec sa
+personne.
+
+Ce fut à Smolensk, du 14 au 16 novembre, que l'empereur, au milieu des
+angoisses de sa retraite, reçut le premier avis de la conjuration et de
+la prompte exécution de ses auteurs. Il en fut troublé. «Quelle
+impression cela va faire en France!» dit-il. Savary et Cambacérès lui
+mandaient qu'il eût à surveiller l'armée, où il s'ourdissait des trames
+contre sa vie. Aussitôt des précautions inusitées sont prises; on forme
+un escadron sacré des officiers les plus dévoués, dont on confie à
+Grouchy le commandement; mais cette cavalerie d'élite est bientôt
+entraînée dans la dissolution générale. Soupçonneux à l'excès de tout ce
+qui menace son trône, Napoléon songe bien plus à le garantir qu'à sauver
+les débris de son armée, dont il précipite la retraite. Grâce à
+l'inhabile poursuite de Kutusow, il dérobe trois marches aux Russes,
+arrive sur la Bérézina, trompe les généraux de l'armée de Moldavie, et,
+sous la protection d'un désastre immense, gagne la rive opposée. Mais
+toute l'armée se débande; on ne voit plus çà et là que des spectres
+errans qui succombent aux rigueurs du froid, de la fatigue et de la
+misère. Napoléon, décidé à terminer en fugitif une expédition qui va le
+rabaisser comme général et lui ravir sa réputation d'homme d'état, fuit
+en traîneau, ne se confiant qu'au dévouement de Caulaincourt; il se
+dirige en toute hâte et furtivement sur Paris, où tout le fait trembler
+pour la perte de sa couronne. A Varsovie, lui-même révèle à son
+ambassadeur sa position et l'état de son âme par ces paroles si connues:
+«Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas.» Toujours frappé de la
+crainte de ne pouvoir regagner la France, il cherche à surmonter le
+péril par la rapidité de sa fuite, en traversant toute l'Allemagne et
+toujours incognito. En Silésie, on le voit au moment d'être retenu par
+les Prussiens; à Dresde, il n'échappe à un complot pour l'enlever que
+par le seul motif que lord Walpole, à Vienne, n'ose en donner le signal.
+
+Et comme si la fortune eût voulu l'éprouver jusqu'au bout, il rentre au
+palais des Tuileries, le 18 décembre, le lendemain de la publication de
+son vingt-neuvième bulletin, qui porte le deuil dans toutes les
+familles. Mais c'est de sa part un nouveau piége offert au dévouement et
+à la crédulité d'une nation généreuse, qui, toute consternée, croit que
+son chef, corrigé par les revers, est prêt à saisir la première occasion
+favorable de ramener la paix et d'asseoir enfin le fondement du bonheur
+général. C'est ainsi que la France se prépare aux plus grands
+sacrifices pour le soutien d'un homme qui n'a réussi qu'à fouler les
+cendres de Moscou, à porter le ravage dans une vaste étendue de
+territoire qu'il laisse jonché de cent cinquante mille cadavres de ses
+sujets ou alliés, abandonnant un nombre plus considérable de
+prisonniers, toute son artillerie et tous ses magasins. De quatre cent
+mille soldats qui ont franchi le Niémen, à peine, cinq mois après,
+trente mille repassent le fleuve, parmi lesquels les deux tiers n'ont
+pas vu le Kremlin.
+
+Cependant Napoléon paraît d'abord bien moins préoccupé de la perte de
+son armée, que de la conspiration qui vient de révéler un secret fatal,
+celui de la fragilité des fondemens de son Empire. Tourmenté de la
+prévoyance qu'on a de sa mort, son front soucieux reste chargé de
+nuages; la conspiration est l'objet de ses premiers discours, de ses
+premières enquêtes. Il s'enferme avec Cambacérès, et le scrute dans un
+long entretien secret; puis il mande Savary, qu'il accable de questions
+et de reproches; il reçoit plusieurs membres de son conseil, et paraît
+toujours occupé de la conjuration, tandis qu'il trouve ses ministres,
+ses agens dans la terreur.
+
+Mais sa police, intéressée à isoler la trame, soutient que tout le
+complot était dans la tête de Malet; telle est aussi l'opinion de
+Cambacérès, du ministre de la guerre et des conseillers intimes, qui
+fortifient Napoléon dans l'idée que le plus grand danger pour lui et
+contre lequel il doit se prémunir réside dans les souvenirs de la
+république. Furieux contre le préfet de la Seine, adepte du tribun
+Mirabeau, et qu'on a vu fléchir devant les conjurés, il éclate contre
+les _magistrats pusillanimes_, qui, dit-il, «détruisent l'empire des
+lois et les droits du trône. Nos pères avaient pour cri de ralliement:
+_le roi est mort: vive le roi_! Ce peu de mots, ajoute Napoléon,
+contient les principaux avantages de la monarchie.» Tous les corps de
+l'État viennent aussitôt protester de leur fidélité présente et future.
+L'orateur du Sénat, Lacépède, qualifiant son corps de _premier Conseil
+de l'empereur_, ajoute bien vîte: «dont l'autorité n'existe que lorsque
+le monarque la réclame et la met en mouvement.» Cette allusion au
+mobile, dont s'était servi Malet, frappa les sénateurs. Dans sa réponse
+au Conseil d'état, Napoléon, attribuant à l'_idéologie_ (métaphysique
+ténébreuse) tous les malheurs qu'_a éprouvé la belle France_, s'efforça
+de flétrir la philosophie et la liberté. Il ne vit pas qu'en cessant de
+continuer la révolution et ses principes, il cessait d'y trouver aide et
+appui; et qu'en préconisant les maximes de la légitimité monarchique, il
+rouvrait aux Bourbons les voies fermées par la révolution. Et pourtant,
+dans les grandes crises, les Bourbons occupaient sa pensée. Outre ce que
+j'avais vu et entendu de lui à cet égard, j'eus alors connaissance du
+trait suivant. Ney, en me racontant les désastres de la retraite, et
+faisant ressortir la fermeté de sa conduite militaire en opposition avec
+l'imprévoyance et la stupeur de Napoléon, ajouta qu'il avait remarqué en
+lui une sorte d'égarement. «Je le crus fou, me dit Ney, quand, frappé de
+son désastre, au moment de nous quitter, il nous dit, comme un homme qui
+se croyait sans ressources: _Les Bourbons s'en tireraient_.» Propos dont
+le sens échappait à Ney, incapable de combiner deux idées politiques.
+
+Or, il s'agissait pour Napoléon de faire prévaloir la _quatrième
+dynastie_ sur la _troisième_, et de surmonter la crise. Aussi vit-on
+tous les corps de l'État occupés à résoudre une nouvelle question de
+droit public, d'après l'impulsion du cabinet, d'après les premières
+paroles échappées au maître. «Je vais, leur dit-il, réfléchir sur les
+différentes époques de _notre_ histoire.» Aussitôt chacun songe aux
+moyens d'assurer l'hérédité. Tous les orateurs s'empressent de
+développer la doctrine nouvelle; on ne parle plus que d'hérédité, de
+droits légitimes; c'est le thème de tout les discours d'apparat. Il
+faut, dit-on, couronner le roi de Rome sur la demande expresse du Sénat,
+et qu'un serment solennel unisse d'avance l'Empire à l'héritier du
+trône.
+
+Voilà sur quel mobile prétendait s'appuyer l'homme qui, redevable à la
+révolution d'une vaste puissance dont il venait de détruire la magie,
+reniait cette même révolution et s'isolait d'elle. Il sentait pourtant
+toute l'instabilité d'un trône qui ne s'appuyait que sur l'épée.
+
+Pendant qu'il se gendarmait contre les hommes et les principes de la
+révolution, je lui revins à l'esprit, moi, contre lequel il avait
+nourri tant de soupçons et d'inquiétudes. D'ailleurs, pouvait-il me
+pardonner mes avertissemens désapprobateurs et ma prévoyance importune?
+On m'avertit que j'avais été de sa part l'objet d'une sourde enquête au
+sujet de la tentative de Malet; mais que tous les rapports sur mon
+isolement et ma circonspection s'étaient trouvés unanimes. Ne pouvant
+m'atteindre, il me frappa dans mon ami, M. Malouet, ne lui pardonnant
+pas de m'avoir visité ouvertement dans ma disgrâce, doublement inquiet
+de cette franche alliance d'un patriote de la révolution avec un
+royaliste patriote, et irrité, en dernier lieu, de l'esprit d'opposition
+qu'apportait Malouet dans les discussions de son conseil sur tant de
+mesures outrées, vexatoires. Éloigné du Conseil d'état, Malouet fut
+exilé à Tours, où il alla vivre en sage, moins sensible à la rigueur
+dont il était l'objet, qu'aux maux de la patrie. Sa disgrâce fut pour
+moi un nouvel indice qu'il fallait persister dans la même réserve
+vis-à-vis d'un gouvernement qui, dans son désespoir, pouvait en frappant
+dépasser toutes les bornes.
+
+Déjà son pouvoir était chancelant, et des yeux exercés apercevaient les
+élémens de sa destruction. Mais secondé par ses conseillers intimes,
+Napoléon fit usage de tous les artifices susceptibles de pallier nos
+désastres, et de nous dérober leurs invincibles conséquences. Il réunit
+toute la phalange de ses adulateurs, devenus ses organes; il les
+endoctrina, et tous de concert attribuèrent à la seule rigueur des
+élémens la perte de l'armée, la funeste issue de la campagne. A force de
+déceptions, ils accréditent, et tous les échos répètent, que tout peut
+se réparer si la nation se montre grande et généreuse; que de nouveaux
+sacrifices ne doivent rien lui coûter pour la conservation de son
+indépendance et de sa gloire. L'esprit public est travaillé par des
+adresses mendiées auprès des chefs de cohortes des premiers bans de
+gardes nationales, qui réclament de marcher à l'ennemi, hors de la
+France, et aussi par les offres des départemens et des communes, de
+fournir des cavaliers, offres commandées par l'administration elle-même.
+Napoléon cherche en même temps à se faire des créatures, à soutenir des
+affections chancelantes; il distribue de secrètes largesses, qu'il tire
+de ses propres trésors; il en a déjà soustrait près de cent millions
+pour les dépenses de la guerre de Russie. Cette fois, il va y puiser à
+pleines mains, soit pour se créer une nouvelle armée, soit pour payer à
+des ministres de certains cabinets des subsides secrets afin de les
+maintenir dans sa politique. C'était dans ses trésors qu'il trouvait une
+armée de réserve.
+
+En attendant, il tenait des conseils privés où étaient appelés
+Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, Champagny, Maret et Caulaincourt. Maret,
+qui venait de Berlin, assura qu'il avait reçu des ministres de Prusse et
+du roi lui-même, les plus fortes protestations qu'ils persévéreraient
+dans notre alliance; il ajouta que tout devait concourir à rassurer
+l'empereur sur les affaires du Nord. Soit que Maret fût de bonne foi,
+soit que tout fût concerté afin d'aiguillonner le conseil qui penchait
+pour les voies de négociations, Napoléon, affectant aussi plus de
+confiance, dit qu'il pouvait compter sur l'Autriche, et, selon toute
+apparence, sur la Prusse; or, que rien n'était alarmant dans sa
+position; que d'ailleurs il retrouvait son frère Joseph à Madrid et les
+Anglais rejetés en Portugal; qu'en outre, il avait déjà sous les armes
+cent cohortes et la levée anticipée des conscrits de 1813. Il décida que
+la guerre d'Espagne et celle du Nord seraient menées de front.
+
+D'un autre côté, le contenu de la correspondance d'Otto[30] commençait à
+percer; on savait que lord Walpole avait fait à l'Autriche les offres
+les plus brillantes; qu'il avait présenté l'Allemagne prête à se
+soulever, et la France à la veille d'une révolution. Otto ajoutait qu'il
+fallait s'attendre à la défection de l'Autriche. Mais ce cabinet,
+instruit bientôt que Napoléon avait ressaisi le pouvoir, qu'il faisait
+de nouveaux armemens, qu'il n'y avait dans l'intérieur aucune apparence
+de crise, se hâta de dépêcher à Paris le comte de Bubna. Otto changeant
+aussi de langage, ses lettres furent d'accord avec les assertions de
+l'Autriche, qui n'aspirait, disait-elle, qu'à intervenir comme alliée
+pour une pacification générale.
+
+[Note 30: Ambassadeur de Napoléon à Vienne.]
+
+Plein de confiance, Napoléon fait parler officiellement son _Moniteur_;
+à l'en croire: «L'Autriche et la France sont inséparables, aucune
+puissance du continent ne s'éloignera de lui; d'ailleurs, quarante
+millions de Français ne craignent rien»... Si l'on veut savoir,
+ajoute-t-il, les conditions auxquelles je pourrais souscrire à une paix
+générale, il faut lire la lettre que le duc de Bassano a écrite à lord
+Castlereagh avant l'ouverture de la campagne de Russie.» Cela voulait
+dire qu'il consentait, comme s'il n'avait éprouvé aucun revers à Moscou,
+à laisser la Sicile à Ferdinand IV, et le Portugal à la maison de
+Bragance, mais qu'on n'eût à lui demander aucun autre sacrifice.
+
+Arrive la nouvelle de la défection du corps prussien d'Yorck. «Ce qui
+suffisait hier ne suffit plus aujourd'hui,» s'écrie Napoléon; et tous
+ses conseillers voient à l'instant même tout le parti qu'ils peuvent
+tirer d'un pareil événement. Maret fait un rapport rempli, selon
+l'usage, d'invectives contre le gouvernement britannique, et conclut par
+proposer une levée de trois cent cinquante mille hommes. Regnault court
+demander au Sénat, au nom de l'empereur, les jeunes Français des cent
+cohortes auxquels on a donné l'assurance de n'être occupés qu'à des jeux
+militaires dans l'intérieur: un sénatus-consulte les met à la
+disposition du gouvernement.
+
+On convoque le Corps législatif pour qu'il vote les impôts.»La paix, dit
+Napoléon, dans son discours d'ouverture, est nécessaire au monde; mais
+je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme à la _grandeur_ de
+mon Empire.» Rien de plus pompeux que l'exposé de sa situation présenté
+par le ministre de l'intérieur Montalivet; tout prospère: population,
+agriculture, manufactures, commerce, instruction publique, marine même.
+Vient ensuite la présentation du budget par le comte Molé, conseiller
+d'état, et ici le digne élève de Fontanes, émerveillé de tant de belles
+choses, s'écrie en terminant: «Il suffit, pour produire tant de
+merveilles, de douze ans de guerre et d'un seul homme!» Et aussitôt onze
+cent cinquante millions sont mis sans discussion à la disposition de ce
+seul homme.
+
+Il avait mis aussi au premier rang des affaires urgentes l'accommodement
+de ses différends avec le pape, qui, depuis le mois de juin, était
+relégué au château de Fontainebleau. Sous prétexte d'une partie de
+chasse, Napoléon court lui arracher un nouveau concordat qui le
+dépouillait du temporel, mais que le saint vieillard rétracte presque
+aussitôt; et la chose religieuse s'envenime de plus en plus.
+
+La défection ouverte de la Prusse ne laissa bientôt plus aucun doute sur
+les progrès de la coalition. Frédéric-Guillaume, quittant Berlin tout à
+coup, s'était mis en fuite sur Breslaw, protégé par la bonhomie de notre
+ambassadeur, Saint-Marsan, et en quelque sorte sous l'égide d'Augereau,
+qui s'était humanisé. Rien de plus bénins que nos généraux, nos
+ambassadeurs depuis nos désastres. A la nouvelle que le roi de Prusse
+lui est échappé, Napoléon regrette de ne l'avoir pas traité comme
+Ferdinand VII et comme le pape.»Ce n'est pas la première fois, dit-il,
+qu'en politique la générosité est un mauvais conseiller.» Lui, généreux
+envers la Prusse!
+
+Cependant le reflux de la guerre, parti des ruines de Moscou, marchait
+avec rapidité vers l'Oder et vers l'Elbe. Eugène, qui avait rallié
+quelques milliers d'hommes, s'était retiré successivement sur le Wartha,
+l'Oder, la Sprée, l'Elbe et la Saale. L'insurrection allemande, excitée
+par les sociétés secrètes, se propageait de ville en ville, de village
+en village, et le nombre des ennemis de Napoléon grossissait chaque
+jour. Comment compter sur nos alliés? La défection de la Prusse nous en
+faisait prévoir bien d'autres. Voulant faire face à tout, Napoléon
+ordonne de mettre en disponibilité la conscription de 1814. Le voilà
+comme le dissipateur, dévorant d'avance son revenu d'hommes. Il rêve
+encore, avec ses familiers, une armée de mille bataillons, offrant un
+effectif de huit cent mille hommes et de quatre cents escadrons ou cent
+mille chevaux; en tout un million de soldats à défrayer. Il se berce de
+cette imposante chimère, et déjà ses ministres demandent un supplément
+de trois cents millions.
+
+D'un autre côté, cent soixante mille conscrits errent dans les
+campagnes, fuyant leurs drapeaux, et protégés par le mauvais esprit des
+provinces. Napoléon redoute cette rébellion sourde à la loi militaire, à
+laquelle il ne manquera bientôt que des chefs tous prêts quand il en
+sera temps. Que fait-il? Par la plus astucieuse des combinaisons, il
+enveloppe dans une formation de gardes-d'honneur dix mille jeunes gens
+tirés des familles les plus riches et les plus illustres; ce sont autant
+d'otages destinés à garantir la fidélité de leurs parens.
+
+La médiation de l'Autriche ne faisant aucun progrès, Napoléon essaie de
+nouveau une négociation directe avec le ministère anglais; il lui envoie
+le banquier Labouchère, qui, cette fois, n'est pas plus écouté que de
+mon temps. De son côté, la Prusse, qui vient de s'allier avec la Russie,
+fait proposer un armistice, moyennant que Napoléon se contentera de la
+ligne de l'Elbe, et fera la cession de toutes les places de l'Oder et de
+la Vistule. Dans notre cabinet, un parti s'obstinait à soutenir que la
+paix était encore possible; M. de Talleyrand disait qu'on était toujours
+le maître de ne pas se battre; Lebrun et Caulaincourt étaient d'avis
+également de prendre la Prusse au mot, et de négocier. Mais comment
+décider Napoléon à livrer des forteresses? Il ne peut se résoudre à rien
+céder par négociation. «Qu'on me prenne, disait-il, mais je ne veux rien
+donner.»
+
+Il fait dire à ses journaux: «l'Espagne est à la dynastie française;
+aucun effort humain ne peut l'empêcher.» Instruit, le 31 mars, que les
+Russes ont commencé à passer l'Elbe, il dit lui-même, par l'organe de
+ces mêmes journaux: «Que des batteries ennemies, placées sur les
+hauteurs de Montmartre, ne l'amèneraient pas à céder un pouce de terre.»
+
+Et pourtant il recevait de tous côtés des conseils pacifiques et des
+avis utiles.
+
+J'étais piqué de voir M. de Talleyrand rentré, sinon en grâce, du moins
+rappelé dans les conseils, tandis que je restais dans l'oubli et dans la
+défaveur; j'en sentais le motif, qui tenait à l'impression qu'avait
+laissé, dans l'esprit de l'empereur, le complot Malet, auquel on avait
+donné, avec affectation, une couleur républicaine et libérale; je
+pouvais aussi l'imputer à mes représentations contre la guerre de
+Russie. Persuadé pourtant que tôt ou tard mes conseils seraient
+réclamés, je crus en hâter le terme par une nouvelle démarche. Je
+n'ignorais pas qu'on répandait clandestinement une déclaration de Louis
+XVIII au peuple Français, datée de Hartwell, le 1er février, où le
+Sénat était appelé _à être l'instrument d'un grand bienfait_; je savais
+que l'empereur avait connaissance de cette pièce, dont on pouvait
+contester l'authenticité, n'ayant encore donné lieu, en Angleterre, à
+aucune remarque ni discussion publique. Je m'en procurai une copie, que
+je lui adressai, en la lui certifiant.
+
+Je lui exposais, dans ma lettre, que ses triomphes avaient endormi le
+faubourg St.-Germain, et que ses revers le réveillaient; qu'ils
+opéraient un grand changement dans l'opinion de l'Europe; que déjà même
+en France l'esprit public s'altérait; que les partisans de la maison de
+Bourbon étaient aux aguets; qu'ils se réorganiseraient secrètement dès
+l'instant où la puissance du chef de l'Empire perdrait de ses prestiges;
+que la lassitude de la guerre était le sentiment le plus général et le
+plus profond; qu'il ne fallait rien moins que celui de l'honneur
+national pour faire sentir la nécessité de conquérir la paix par une
+nouvelle campagne, où nous nous présenterions tous armés, pour appuyer
+des négociations si impatiemment attendues; que, pour notre salut et
+pour le sien, il était urgent qu'il fît la paix ou qu'il rendît la
+guerre nationale; que trop de confiance dans l'alliance autrichienne
+pouvait le perdre; qu'il fallait faire un pont d'or à l'Autriche et lui
+rendre bien vite tout ce qu'on ne pourrait plus lui refuser; que, du
+reste, je ne croyais pas que le comte Otto fût l'homme qui convînt dans
+une telle complication d'intérêts politiques, et en présence d'un
+diplomate tel que M. de Metternich; j'indiquai M. de Narbonne comme seul
+capable de pénétrer les vraies intentions de l'Autriche, dont l'allure
+était si équivoque.
+
+Ce ne fut qu'après quinze à vingt jours que j'eus la preuve sans
+réplique, par l'envoi de M. de Narbonne à Vienne, que ma lettre avait
+produit son effet; je n'en voulais pas davantage, et je ne m'étais pas
+attendu à plus; le reste devait venir tôt ou tard. J'étais sûr du crédit
+et de la faveur de M. de Narbonne, dont la mission était d'une grande
+importance.
+
+Du reste, qu'on ne s'étonne pas si, au moment où la Prusse obtenait la
+levée en masse des peuples d'Allemagne derrière la ligne des armées de
+la confédération du Nord; si, au moment où elle présentait la délivrance
+de la patrie allemande comme le but de la guerre, Napoléon s'ôtait
+volontairement la meilleure défense, celle d'une guerre nationale. Il
+savait bien qu'il ne pourrait en obtenir l'élan qu'en rappelant à lui
+l'opinion, qu'en faisant à nos libertés des concessions faciles à tout
+autre, mais qui lui auraient coûté plus que la vie, puisqu'elles
+auraient blessé son orgueil et mis un frein à sa puissance; j'étais donc
+sûr qu'il ne s'y prêterait pas davantage, que de rendre à la Prusse les
+places de la Vistule et de l'Oder, et à l'Autriche le Tyrol et
+l'Illyrie. Napoléon crut parer à tout par la formation d'une nouvelle
+armée de trois cent mille hommes, et en organisant une régence pour le
+cas même de sa mort.
+
+En la conférant à Marie-Louise, avec le droit d'assister aux différens
+conseils d'état, il se proposa deux choses: de flatter l'Autriche, et en
+même temps de prévenir tout complot de gouvernement provisoire. Mais la
+régente ne pouvant autoriser par sa signature la présentation d'aucun
+sénatus-consulte, ni proclamer aucune loi, son rôle se bornait à une
+simple comparse au conseil. Elle était d'ailleurs sous la tutelle de
+Cambacérès, qui, lui-même, était sous la tutelle de Savary; on avait
+aussi attaché à la régence, en qualité de secrétaire, l'ex-ministre
+Champagny, chargé de consigner dans un registre nouveau, ridiculement
+appelé _livre d'État_, les intentions _définitives_ de l'empereur
+absent. En effet, dès que la régence eut été mise en activité, _la
+pensée_ du gouvernement n'en courut pas moins la poste avec Napoléon,
+qui ne se fit pas faute de lancer des décrets de tous ses
+quartiers-généraux mobiles.
+
+Les alliés, à la suite de divers combats, se disposaient à passer
+l'Elbe, quand l'empereur, après avoir déployé pendant trois mois, dans
+ses préparatifs, une activité extraordinaire, quitte Paris le 15 avril,
+et va se mettre à la tête de ses troupes.
+
+D'abord il étonne l'Europe par la création, et par l'apparition subite,
+au coeur de l'Allemagne, d'une nouvelle armée de deux cent mille hommes,
+qui lui permet de reprendre l'offensive. Coup sur coup il gagne deux
+batailles, l'une à Bautzen, en Saxe; l'autre à Wurtchen, au-delà de la
+Sprée, rétablissant ainsi la renommée de ses armes. Leur premier effet
+ramène le roi de Saxe, qui revient se jeter tête baissée dans notre
+alliance.
+
+Les Prusso-Russes, que Napoléon a battus, c'est-à-dire les troupes de
+Frédéric-Guillaume et de l'empereur Alexandre, continuent leur retraite
+vers l'Oder, et lui se laisse entraîner à leur poursuite. Mais, à mesure
+qu'il avance, il s'éloigne de ses renforts, tandis que les alliés se
+rejettent sur les leurs.
+
+Tout-à-coup se répand dans Paris la nouvelle d'un armistice. Napoléon y
+adhère, parce qu'il a besoin de se recruter, et qu'il redoute, sous le
+manteau d'une médiation, l'intervention armée de l'Autriche.
+
+Mais sur quelle ligne de démarcations les deux armées
+s'arrêteront-elles? Hambourg et Breslaw sont les deux points qu'on se
+dispute avec le plus de vivacité. Les Prussiens insistent avec une
+grande opiniâtreté pour que la Silésie leur reste. Napoléon craint que
+l'ennemi ne cherche dans l'armistice des moyens de guerre, plutôt qu'un
+préliminaire pour la paix. Il se décide pourtant: le voeu général autour
+de lui est pour une suspension d'armes. Il renonce à la possession de
+Breslaw, abandonne la ligne de l'Oder, et consent à faire replier son
+armée sur Leignitz. L'armistice est conclu le 4 juin à Plessevig;
+Napoléon reprend son quartier-général à Dresde.
+
+Tels furent les événemens qui remplirent les deux premiers mois d'une
+campagne qui allait décider du sort de l'Europe. Ils avaient excité au
+plus haut degré l'attente et l'intérêt public, en-deçà et au-delà du
+Rhin.
+
+On respirait, on se berçait en général, de l'espoir d'une paix
+prochaine, qu'invoquait le voeu des peuples. N'était-ce pas ainsi,
+d'ailleurs, que Napoléon, après toutes ses victoires, était parvenu à
+pacifier le monde? Mais qu'aux yeux de l'observateur les temps étaient
+changés! Jusqu'alors, faute d'informations positives, on n'avait à Paris
+que des idées peu arrêtées sur des événemens dont nous ignorions le
+secret et les mobiles.
+
+J'attendais du quartier-général des nouvelles par une voie détournée,
+quand je reçus de l'archichancelier l'invitation d'aller conférer avec
+lui sur un objet important. C'était, me dit-il, de la part de
+l'empereur, qu'il était chargé de me faire une communication.
+L'empereur, qui se proposait d'accepter de nouveau mes services,
+désirait qu'au moment où il allait écrire au roi de Naples, pour qu'il
+vînt le joindre à Dresde, je me servisse moi-même de l'intimité que
+j'avais conservée avec ce prince pour le déterminer à ne pas différer
+de répondre à l'appel de l'empereur; je devais lui faire observer qu'il
+devenait urgent de déployer en Saxe tout l'appareil de nos forces, tous
+nos moyens militaires et politiques, afin d'amener l'ennemi à conclure
+une paix honorable pour nous. L'archichancelier me fit lire la lettre de
+l'empereur, à laquelle il joignit ses propres instances, me répétant
+qu'il ne formait aucun doute que je ne fusse appelé incessamment à
+remplir une mission qui ne serait au-dessous ni de mes talens ni de ma
+dignité. Je répondis à l'archichancelier que j'étais prêt à remplir les
+volontés de l'empereur; que j'allais écrire au roi de Naples, et que je
+lui communiquerais ma lettre pour qu'il pût en rendre compte.
+
+Quoique je ne fusse pas éloigné, d'après quelques antécédens, de
+m'attendre que je rentrerais bientôt dans une carrière active, je ne
+savais trop sur quoi je devais pointer mes idées à cet égard. Je me
+défiais de l'Italie, qui, au cas de la reprise des hostilités, ne serait
+pour moi qu'un honorable exil inspiré par la défiance. N'importe. Je fis
+ma lettre à Murat, qui n'était pas non plus dans une position
+ordinaire.
+
+Joachim Murat, franc et brave général, mais roi sans aucune fermeté dans
+les résolutions, s'était créé à Naples une sorte de popularité et de
+puissance militaire; il en était ébloui au point de vouloir secouer le
+joug de Napoléon, qui ne voyait en lui qu'un vassal à ses ordres. Ce
+n'avait pas été sans peine que sur son injonction, il s'était décidé à
+faire partie de l'expédition de Russie avec son contingent formé de
+douze mille Napolitains et d'une partie de sa garde. C'était à lui que
+Napoléon, en fuyant, avait confié le commandement des malheureux débris
+de l'armée. Joachim, prévoyant les changemens qui allaient s'opérer dans
+le système politique de l'Europe, résolut de rentrer dans son royaume,
+et de tâcher de le mettre a couvert des suites d'un tel désastre. Il
+quitta l'armée à Posen, et, dix jours après[31], le _Moniteur_ annonça
+son départ en ces termes: «Le roi de Naples, étant indisposé, a dû
+quitter le commandement de l'armée, qu'il a remis au prince vice-roi. Ce
+dernier a plus d'habitude d'une grande administration et il a la
+confiance entière de l'empereur.»
+
+[Note 31: 27 janvier 1813.]
+
+Cette boutade officielle blessa d'autant plus Murat, que, dans le cours
+des deux années précédentes, l'empereur lui avait trop fait sentir qu'il
+n'était qu'un vassal du grand Empire. Murat, voyant qu'il aurait à
+craindre le sort de son beau-frère Louis, si l'empereur, réparant son
+désastre, ressaisissait tout son pouvoir, rechercha l'alliance de
+l'Autriche, qui ne s'était point encore détachée de Napoléon. Ses
+premiers rapports avec la cour de Vienne furent ménagés par le comte de
+Miër, ministre d'Autriche à Naples. Il y eut aussi quelques négociations
+avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile. Joachim
+et lord Bentinck eurent même une entrevue secrète dans l'île de Ponza;
+mais Napoléon épiait Murat.
+
+Quand on sut à Naples que l'empereur, resté vainqueur à Lutzen et à
+Bautzen, rassemblait une nombreuse armée en Saxe, la reine Caroline
+écrivit à son frère de mieux traiter son époux, et usa de tout son
+pouvoir sur le roi pour rompre ses relations précipitées avec l'Autriche
+et l'Angleterre. Napoléon écrivit à Murat, qui d'abord refusa de se
+rendre en Saxe. Il lui fit alors écrire une lettre affectueuse, par
+laquelle, au nom de l'empereur, Berthier l'engageait à se rendre au
+quartier-général, l'assurant que peut-être la campagne ne se rouvrirait
+pas; qu'on allait traiter de la paix, et qu'il était d'un grand intérêt
+pour lui de se rapprocher des négociations, afin d'y stipuler ses
+intérêts. Ma lettre fut à peu près dans les mêmes termes; je le flattai,
+j'ajoutai qu'il y aurait de la gloire à acquérir, et qu'il était de son
+honneur de se joindre à ses frères d'armes. Murat n'hésita plus. Avant
+même qu'il eût pu recevoir ma dépêche, un courrier, arrivant de Dresde,
+m'en apporta une de l'empereur, qui me mandait à son quartier-général.
+Je jugeai aussitôt que, redoutant ma présence à Paris, pour le moins
+autant que celle de Murat à Naples, c'étaient deux otages qu'il voulait
+avoir sous la main en nous appelant près de lui. Je fis mes dispositions
+à la hâte, et je me dirigeai sur Dresde par Mayence.
+
+La garde de Mayence, notre principale clef du Rhin, était confiée à
+Augereau, avec qui je désirais m'aboucher, et qui était chargé en outre
+de rassembler un corps d'observation sur le Mein. Je le trouvai croyant
+peu à la paix, blâmant Napoléon, et plaignant les pauvres Mayençais
+encore troublés de l'idée d'un siège et de la dévastation des rians
+environs de leur ville. Voyant qu'il était au fait de tout ce qui venait
+de se passer, je le fis causer. «Nos beaux jours sont passés! me dit-il.
+Ah! que ces deux victoires qu'enfle Napoléon, qu'il fait sonner si haut
+dans Paris, ressemblent peu aux victoires de nos belles campagnes
+d'Italie où j'apprenais à Bonaparte la guerre dont il ne sait plus faire
+que l'abus. Que de peines maintenant pour avancer de quelques marches. A
+Lutzen, notre centre avait fléchi; plusieurs bataillons se débandaient;
+en vain nos deux ailes se prolongeant, menaçaient d'envelopper les
+forces que l'ennemi accumulait au centre: nous étions perdus sans seize
+bataillons de la jeune garde et quatre-vingts pièces de canon. Il ne
+peut plus compter, vous dis-je, que sur la supériorité de son
+artillerie; nous leur avons appris à se battre. Après Bautzen, il a
+pressé le passage de l'Elbe et a fait une trouée dans le Nord; mais il a
+fallu s'arrêter devant Wurtchen, au-delà de la Sprée; là, nous n'avons
+emporté les positions et le camp retranché qu'à force de sang. J'ai des
+lettres du quartier-général; et, encore après cette horrible boucherie,
+point de résultat, point de canons, point de prisonniers. Dans un pays
+entrecoupé, on trouvait l'ennemi retranché partout, et disputant le
+terrain avec avantage; nous avons même été maltraités au combat de
+Reichembach. Et notez que dans ce court début de la campagne, un boulet
+a emporté Bessières en-deçà de l'Elbe; et un autre boulet a renversé
+Duroc à Reichembach; Duroc, le seul ami qu'il eût! Le même jour,
+Bruyères et Kirgemer tombent aussi sous des boulets perdus. Quelle
+guerre! ajoutait Augereau en continuant ses réflexions décourageantes,
+quelle guerre! nous y passerons tous! Que veut-il faire maintenant à
+Dresde? Il ne fera pas la paix; vous le connaissez encore mieux que moi;
+il se fera cerner par cinq cent mille hommes; car, croyez bien que
+l'Autriche ne lui sera pas plus fidèle que la Prusse. Oui, s'il
+s'obstine, s'il n'est pas tué, et il ne le sera pas, nous y passerons
+tous.»
+
+Je pus, dès-lors, juger par moi-même ce qu'on m'avait déjà dit, que
+l'impatience de la paix et de revenir à Paris était dans l'âme de
+presque tous les généraux dont la fortune était faite.
+
+Dresde me parut à la fois un vaste camp retranché et une ville capitale.
+Les forêts du voisinage tombaient sous la hache des sapeurs. Partout, en
+arrivant, je vis remuer la terre, abattre des arbres, faire des fossés,
+des palissades. L'empereur était en course, tant pour examiner les
+travaux que pour étudier le pays. Il était presque toujours entouré de
+Berthier, de Soult et de l'ingénieur-géographe, Bacler d'Albe,
+parcourant, la carte à la main, tous les débouchés qui aboutissaient à
+la plaine de Dresde. La jetée des ponts, le tracé des routes, la
+construction des redoutes et l'assiette des camps étaient aussi le but
+de ses excursions et de ses promenades.
+
+Toutes ces fortifications, toutes ces lignes pouvaient être considérées
+comme les ouvrages avancés de Dresde, point central d'une forte position
+sur la rive supérieure de l'Elbe; les ouvrages sur la rive droite autour
+de la ville touchaient à leur perfection; des paysans, requis de toutes
+les parties de la Saxe, venaient travailler aux travaux.
+
+L'empereur faisait compléter l'enceinte de la ville par des fossés et
+des palissades qui devaient suppléer à toutes les interruptions des
+murs; les approches en étaient défendues par une ligne de redoutes
+avancées dont les feux se croisaient et battaient au loin la campagne.
+Ne se bornant point à fortifier les environs de Dresde, c'était sur la
+ligne de l'Elbe, dans toute son étendue, qu'il venait d'établir l'armée
+à cheval sur le fleuve, la tête à Dresde et la queue allant aboutir à
+Hambourg. Les villes de Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittemberg et
+Magdebourg, étaient ses principaux points fortifiés sur l'Elbe; ils lui
+assuraient la possession de cette large et belle vallée. Tous ces
+travaux commencés et poursuivis avec ardeur, révélaient assez le projet
+de Napoléon, de concentrer la majeure partie de ses forces aux environs
+de Dresde et de s'y tenir pour voir venir les événemens. Ainsi, je le
+trouvais très-occupé de négociations, après avoir choisi les environs de
+Dresde pour son champ de bataille et la ligne de l'Elbe pour son point
+d'appui. La plupart de ses généraux considéraient Dresde comme ayant
+tous les avantages d'une position centrale propre à devenir le pivot de
+toutes les opérations que méditait l'empereur; cependant il y en eut qui
+m'avouèrent que si l'Autriche se déclarait, nous nous trouverions en
+_l'air_, exposés à être débordés entre l'Elbe et le Rhin. Ils
+regardaient le partage des forces ennemies bien distinctes entr'elles
+comme formant trois grandes masses: au nord, sur la route de Berlin,
+l'armée de Bernadotte, prince de Suède; à l'est, sur la route de
+Silésie, l'armée de Blucher, et derrière les montagnes de la Bohême, en
+observation, l'armée autrichienne de Swartzemberg; car déjà on regardait
+à l'état-major les Autrichiens comme prêts aussi à se déclarer.
+
+Instruit que l'empereur était de retour au palais Marcolini, dans
+Friederichstadt, je m'empressai d'aller me présenter à son audience. Il
+me fit entrer dans son cabinet; je l'y trouvai soucieux. «Vous venez
+tard, M. le duc, me dit-il.--Sire, j'ai fait toute la diligence possible
+pour me rendre aux ordres de Votre Majesté.--Que n'étiez-vous ici avant
+mon grand débat avec Metternich; vous l'auriez pénétré.--Sire, ce n'est
+pas ma faute.--Ces gens-là, sans tirer l'épée, voudraient me dicter des
+lois: et savez-vous qui sont ceux qui me tracassent le plus
+aujourd'hui? vos deux amis, Bernadotte et Metternich; l'un me fait une
+guerre ouverte, l'autre une guerre sourde.--Mais, sire!.....--Voyez
+Berthier; il vous communiquera les résumés de ma chancellerie et vous
+mettra au fait de tout; vous viendrez ensuite me donner vos idées sur
+cette maudite négociation autrichienne qui m'échappe; il nous faut toute
+votre habileté pour la retenir. Je ne veux rien pourtant qui compromette
+ma puissance ni ma gloire! Ces gens-là sont si âpres! ils voudraient,
+sans se battre, de l'argent et des provinces que je n'ai acquises qu'à
+la pointe de l'épée. J'y ai mis bon ordre, quant au premier point;
+Narbonne nous a éclairé; vous verrez ce qu'il en pense. Abouchez-vous
+avec Berthier le plutôt possible, mûrissez vos idées; je vous attends
+sous deux jours.»
+
+M'étant retiré, il me fut impossible, ce jour-là, de causer avec
+Berthier, qui, devenu depuis la mort de Duroc à la fois le confident
+politique et militaire, ne quittait plus l'empereur et dînait même tous
+les jours à sa table. Il me renvoya au lendemain. En attendant, une
+personne du cabinet me mit provisoirement au fait de deux incidens qui
+étaient venus obscurcir notre horizon politique, et rendre encore plus
+incertaines les espérances de paix. Je veux parler de la contestation
+politique du comte de Metternich avec l'empereur, (j'y reviendrai
+tout-à-l'heure) et de la nouvelle arrivée, le même jour, de l'entière
+déroute de notre armée d'Espagne à Vittoria; elle laissait Wellington
+maître de la péninsule, et portait la guerre aux pieds des Pyrénées. Un
+tel événement, connu à Prague, ne pouvait manquer d'exercer une fâcheuse
+influence sur les négociations.
+
+L'empereur, étourdi de ce nouveau revers, qu'il imputait à l'impéritie
+de Joseph et de Jourdan, chercha un général capable de réparer tant de
+fautes. Il jeta les yeux sur le maréchal Soult, alors auprès de lui dans
+sa garde. Il lui enjoignit d'aller rallier les troupes, et de défendre
+pied à pied le passage des Pyrénées. Soult n'eût pas hésité, si sa
+femme, arrivée à Dresde depuis peu avec un grand étalage, n'eût témoigné
+de l'humeur, se refusant de retourner en Espagne, où il n'y avait plus,
+disait-elle, à recevoir que des coups. Comme elle avait sur son mari
+beaucoup d'empire, Soult tourmenté eut recours à l'empereur, qui mande
+aussitôt madame la duchesse. Elle vient avec de grands airs, affectant
+le ton impérieux, et déclare que son mari ne retournera point en
+Espagne, qu'il n'y a que trop guerroyé, et qu'il est temps enfin qu'il
+se repose. «Madame, s'écrie Napoléon en colère, je ne vous ai point
+mandé pour entendre vos algarades; je ne suis point votre mari; et si je
+l'étais, vous vous comporteriez autrement. Songez que les femmes doivent
+obéir; retournez à votre mari et ne le tourmentez plus.» Il fallut
+fléchir; vendre chevaux, équipages, et se mettre en route tristement
+pour les Pyrénées occidentales. On riait au quartier-général d'une scène
+où venait de figurer une duchesse altière, et qui faisait diversion aux
+malins propos, dont une de nos plus belles actrices, mademoiselle
+Bourgoin, avait été récemment l'objet. Appelée à Dresde avec l'élite de
+la comédie française, et invitée un jour au déjeuner de l'empereur, avec
+Berthier et Caulaincourt, elle avait pris, dit-on, tour-à-tour, en
+quittant le rôle de Melpomène, le masque d'Hébé, de Therpsicore et de
+Thaïs.
+
+Mais passons à des faits plus graves. Je conférai enfin avec Berthier,
+qui avait un pied à terre au palais de Brühl[32]. Il serait trop
+fastidieux de rapporter littéralement les détails de notre long
+entretien, sur la situation politique et militaire de l'empereur à cette
+époque. Je n'en donnerai ici que la partie essentiellement historique,
+en y entremêlant quelques aperçus tirés de mes souvenirs. Commençons par
+la négociation autrichienne. Ce fut Narbonne qui, le premier, écrivit de
+Vienne vers la fin d'avril, qu'il fallait peu compter sur l'Autriche,
+ayant arraché à M. de Metternich l'aveu que le traité d'alliance, du 14
+mars 1812, cessait de paraître applicable à la conjoncture; il appelait
+une sérieuse attention sur les exigeances et les armemens de l'Autriche.
+L'empereur conçut dès-lors le projet le neutraliser au moins le cabinet
+de Vienne, moyennant deux négociations: l'une officielle, et l'autre
+secrète; il comptait pour amortir l'influence de la coalition du Nord,
+et sur l'empereur son beau-père et sur M. de Metternich.
+
+[Note 32: Nous croyons que c'est le même que le palais Marcolini,
+occupé par Napoléon, et qui avait appartenu autrefois au comte de Brühl,
+ministre d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. (_Note de
+l'éditeur_.)]
+
+L'empereur s'était fait une fausse idée de cet homme d'état, qui avait
+résidé trois ans à Paris en qualité d'ambassadeur, et qui avait négocié,
+comme principal ministre, le traité de Vienne et l'alliance. C'était,
+sans contredit, le ministre de l'Europe qui avait le mieux sondé le
+gouvernement et la cour de Napoléon. Il y était parvenu sans effort, par
+ses hautes relations, en offrant successivement des hommages intéressés
+à Hortense, à Pauline, et avec plus de prédilection, à la femme de
+Murat, devenue depuis reine de Naples. L'empereur jugea
+superficiellement un diplomate qui, sous les dehors d'un homme du monde,
+aimable, galant, livré aux plaisirs, cachait une des plus fortes têtes
+de l'Allemagne, un esprit essentiellement européen et monarchique.
+Encore abusé, même après ses revers, l'empereur s'imagina que des
+intrigues l'emporteraient à Vienne sur les plus importantes
+considérations d'état: telle fut la source de ses erreurs. Quand avec
+l'épée il crut avoir tranché tous les noeuds de la politique dans les
+champs de Lutzen et de Vurtchen, il pensa qu'il avait assez fait pour
+ramener à lui l'Autriche. On lui dépêcha M. de Bubna, qui, tout en le
+cajolant, ne lui dissimula point que sa cour demanderait en Italie les
+provinces illyriennes; du côté de la Bavière et de la Pologne, une
+augmentation de frontières, et enfin, en Allemagne, la dissolution de la
+Confédération du Rhin. Napoléon, regardant comme une faiblesse d'acheter
+par de pareils sacrifices une neutralité seulement, répondit à la lettre
+autographe de son beau-père, qu'il préférait mourir les armes à la main
+à se soumettre, si on prétendait lui dicter des conditions.
+L'incertitude sur l'alliance s'étant prolongée après l'armistice, on
+revit Bubna aller et venir de Vienne à Dresde, de Dresde à Prague, et
+enfin annoncer que la Russie et la Prusse adhéraient à la médiation de
+sa cour. Dès-lors, on parla de la réunion d'un congrès à Prague.
+Narbonne y suivit la cour d'Autriche; à peine fut-il dans le voisinage
+de Dresde, qu'il vint y prendre de nouvelles instructions. «Eh bien!
+lui dit l'empereur, que disent-ils de Lutzen?--Ah! sire, répond le
+courtisan spirituel, les uns disent que vous êtes un dieu, les autres
+que vous êtes un démon; mais tout le monde convient que vous êtes plus
+qu'un homme.» Narbonne, observateur profond, ne s'abusait pas du reste
+sur le pouvoir surnaturel de celui dont il comparait la tête à un
+volcan.
+
+Il faut qu'on sache que la négociation secrète roulait sur deux
+conditions: la rétrocession des provinces illyriennes et le paiement
+d'un subside provisoire de quinze millions, comme une faible
+compensation de ce que l'Autriche refusait, disait-elle, dix millions
+sterlings que lui offrait le cabinet de Londres pour l'entraîner contre
+nous. Déjà dix millions lui avaient été donnés en deux paiemens égaux.
+
+Après avoir conféré avec Narbonne, l'empereur décide qu'on s'adressera,
+pour négocier, directement à M. de Metternich, et que je serai mandé à
+Dresde, comme ayant tenu long-temps les fils des menées secrètes de
+l'investigation diplomatique.
+
+Tandis qu'un courrier m'est dépêché, M. de Metternich arrive, apportant
+la réponse de son cabinet aux notes pressantes du ministre des relations
+extérieures. Il faut d'abord se résoudre à déchirer l'alliance réputée
+inconciliable avec la médiation. Le ministre d'Autriche ne dissimule pas
+non plus la prétention de sa cour de se placer entre les puissances
+belligérantes, pour qu'elles ne communiquent entr'elles que par la
+chancellerie de Vienne. Ici surviennent les difficultés, Napoléon ne
+voulant point entendre à ce mode inusité de négociation. Porteur d'une
+lettre particulière de son maître, le comte de Metternich vient la
+remettre lui-même à l'empereur, qui le reçoit en audience
+confidentielle. Ici commence l'altercation. D'abord Napoléon se plaint
+qu'on a déjà perdu un mois, que la médiation de l'Autriche est presque
+hostile, et qu'elle ne veut plus garantir l'intégrité de l'Empire
+français; il se plaint qu'elle est venue arrêter son élan victorieux, en
+parlant d'armistice et de médiation. «Vous parlez de paix, d'alliance,
+dit-il à M. de Metternich, et tout s'embrouille. La coalition resserre
+ses liens par des traités que cimente l'or de l'Angleterre. Aujourd'hui
+que vos deux cent mille hommes sont prêts, vous venez me trouver pour
+me dicter des lois; votre cabinet veut profiter de mes embarras pour
+recouvrir tout ou partie de ce qu'il a perdu et pour nous rançonner sans
+combattre. Eh bien! traitons, j'y consens; mais qu'on s'explique avec
+franchise. Que voulez-vous?--L'Autriche, répond Metternich, ne veut
+qu'établir un ordre de choses qui, par une sage répartition des forces
+européennes, place la garantie de la paix sous l'égide d'une association
+d'États indépendans.--Soyez plus clair. Je vous ai offert l'Illyrie;
+j'ai adhéré à un subside pour que vous restiez neutre; mon armée est
+suffisante pour amener les Russes et les Prussiens à la raison.» M. de
+Metternich fait alors l'aveu que les choses en sont au point que
+l'Autriche ne peut plus rester neutre; qu'elle est forcée de se déclarer
+pour la France ou contre la France. Poussé dans ce défilé, Napoléon,
+sans tergiverser, saisit une carte de l'Europe, et presse Metternich de
+s'expliquer. Voyant que l'Autriche ne veut pas seulement l'Illyrie, mais
+la moitié de l'Italie, le retour du pape à Rome, la reconstruction de
+la Prusse, l'abandon de Varsovie, de l'Espagne, de la Hollande et de la
+Confédération du Rhin, ne se possédant plus alors: «C'est donc pour en
+venir au partage, s'écrie-t-il, que vous vous transportez d'un camp à un
+autre! C'est le démembrement de l'Empire français que vous voulez! d'un
+trait de plume vous prétendez faire tomber les remparts des plus fortes
+places de l'Europe, dont je n'ai pu obtenir les clefs qu'à force de
+victoires! Et c'est sans coup férir que l'Autriche croit me faire
+souscrire à de telles conditions! Et c'est mon beau-père qui accueille
+une prétention qui est un outrage! Il s'abuse s'il croit qu'un trône
+mutilé puisse être un refuge pour sa fille et pour son petit-fils. Ah!
+Metternich, combien avez-vous reçu de l'Angleterre pour vous décider à
+jouer un tel rôle contre moi?....»
+
+A ces mots, l'homme d'état offensé ne répond que par la fierté du
+silence. Napoléon, confus, reprenant plus de calme, déclare qu'il ne
+désespère pas encore de la paix; il insiste pour que le congrès soit
+ouvert. En congédiant M. de Metternich, il lui dit que la cession de
+l'Illyrie n'est pas son dernier mot. Le ministre autrichien ne quitte
+Dresde[33] qu'après y avoir fait accepter la médiation de sa cour, et
+proroger l'armistice jusqu'au 10 août. Quand on vint demander à Napoléon
+s'il fallait payer les cinq derniers millions du subside, «Non, dit-il,
+bientôt ces gens-là nous demanderaient toute la France.»
+
+[Note 33: Le 30 juin.]
+
+Tel était, à mon arrivée à Dresde, l'état des affaires. Je ne dissimulai
+pas à Berthier, dont le jugement était sain et les opinions
+raisonnables, que je ne formais plus aucun doute que l'Autriche n'entrât
+dans la coalition, si l'empereur n'abandonnait pas au moins l'Allemagne
+et l'Illyrie. J'ajoutai que si on reprenait les hostilités, je
+présageais les plus grands malheurs, attendu qu'il n'avait jamais
+existé, depuis la révolution, contre notre puissance, un principe de
+coalition plus compacte. Berthier partagea ma manière de voir. «Mais, me
+dit-il, vous ne sauriez croire combien il me faut user de circonspection
+avec l'empereur; je l'irriterais sans le ramener par une contradiction
+ouverte; je suis forcé d'employer des biais, à moins qu'il ne
+m'interpelle. Par exemple, depuis que l'Autriche semble vouloir nous
+faire la loi, nous discutons souvent des plans de campagne dans
+l'hypothèse de la rupture; c'est là mon terrain. Eh bien! le
+croirez-vous? je n'ai pas osé le presser d'abandonner la ligne de l'Elbe
+pour se rapprocher méthodiquement de celle du Rhin, ce qui nous mettrait
+à couvert avec toutes nos forces disponibles Qu'ai-je fait? J'ai appuyé,
+sous main, le plan d'un officier-général très-capable[34]; plan qui
+consiste à rappeler tout ce que nous avons par delà l'Elbe, à réunir
+tous les corps détachés, et à se retirer en masse sur la Saale et de là
+sur le Rhin. Une considération décisive milite en faveur de ce plan.
+Admettons que l'Autriche se déclare: elle ouvrira aussitôt les portes de
+la Bohême, elle permettra aux alliés de tourner toutes nos positions, en
+un mot de nous couper de la France. Rien n'a pu faire impression sur
+l'empereur. Eh bon Dieu! s'est-il écrié, dix batailles perdues
+pourraient à peine me réduire à la position où vous voulez me placer
+tout d'abord. Vous craignez que je ne reste trop _en l'air_ au coeur de
+l'Allemagne? N'étais-je pas dans une position plus hasardée à Marengo, à
+Austerlitz, à Wagram? Eh bien! j'ai vaincu à Wagram, à Austerlitz, à
+Marengo. Comment, vous me croyez en l'air, moi qui suis appuyé sur
+toutes les places de l'Elbe et sur Erfurt? Dresde est le pivot sur
+lequel je veux manoeuvrer pour faire face à toutes les attaques. Depuis
+Berlin jusqu'à Prague, l'ennemi se développe sur une circonférence dont
+j'occupe le centre; croyez vous que tant de nations différentes
+conserveront long-temps de l'ensemble dans des opérations si étendues?
+Je les surprendrai tôt ou tard dans de faux mouvemens. C'est dans les
+plaines de la Saxe que le sort de l'Allemagne doit se décider. Je vous
+le répète, la position que j'ai prise m'offre des chances telles que
+l'ennemi, vainqueur dans dix batailles, pourrait à peine me ramener sur
+le Rhin, tandis que moi, vainqueur dans une seule journée, et me
+reportant de là sur les capitales de l'ennemi, je délivrerais mes
+garnisons de l'Oder et de la Vistule, et je forcerais les alliés à une
+paix qui laisserait ma gloire intacte. Au surplus, j'ai tout calculé; le
+sort fera le reste. Quant à votre plan de défense rétrograde, il ne peut
+me convenir; d'ailleurs, je ne vous demande pas des plans de campagne;
+n'en faites pas; contentez-vous d'entrer dans ma pensée pour exécuter
+les ordres que je vous donne.»
+
+[Note 34: Nous sommes fondés à croire qu'il s'agit du
+lieutenant-général Rogniat, qui commandait l'arme du génie à la campagne
+de Saxe. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Mais, dis-je à Berthier, si tous les généraux, si tous les chefs de
+l'armée pensaient comme vous, et je ne doute pas, qu'au fond, ils ne
+voient de même, croyez-vous que ce concert d'opposition morale ne
+déciderait pas l'empereur à ne pas tout compromettre par son
+obstination?--Ne vous faites pas illusion, répliqua Berthier; les
+opinions sont bien partagées au quartier-général. Parce que nous avons
+été long-temps victorieux, on s'imagine que nous le serons encore, et on
+ne voit pas combien les temps sont changés. Voyez d'ailleurs comment
+l'empereur est entouré: Maret est tout confit dans son système; il ne
+faut rien en attendre. Si Caulaincourt, qui possède sa confiance encore
+plus que Maret, s'exprime parfois avec franchise et lui dit assez
+souvent la vérité, il n'en est pas moins obséquieux et courtisan.
+L'empereur ne consulte guère ses deux plus braves généraux, Murat et
+Ney, que sur le champ de bataille, et il a raison. Ses alentours
+habituels le poussent à la guerre: j'en excepte Narbonne, Flahaut,
+Drouot, Durosnel et le colonel Bernard, qui se distinguent par leurs
+manières, et dont les opinions rentreraient aisément dans un système
+raisonnable. Quant à ses autres familiers, surtout Bacler d'Albe, qui,
+ses cartes à la main, le suit partout, ils espèrent comme lui que les
+alliés feront des fautes et qu'on les écrasera; ils en parlent avec
+mépris comme n'ayant pas de système; ils ne veulent pas voir que tout a
+changé depuis notre malheureuse campagne de Russie; que nous leur avons
+appris à faire la guerre, et que s'ils ne peuvent atteindre à la
+promptitude, à la précision de nos manoeuvres, à la supériorité de notre
+artillerie, d'autres avantages, notamment celui du nombre, finiront par
+les faire triompher; car de même que du temps du maréchal de Saxe, ce
+sont encore les gros bataillons qui gagnent les batailles.--Dites aussi
+la coopération des peuples, qui sont excités aujourd'hui à
+l'insurrection contre nous, et par les sociétés secrètes, et par leurs
+gouvernemens mêmes.--Oui, sans doute, répliqua Berthier, et ajoutez que
+nous manquons aussi d'espions et d'une bonne cavalerie.--Me voilà
+éclairé, lui dis-je en le quittant; je vais jeter sur le papier vos
+données, j'y ajouterai les miennes, et demain, avec ce petit arsenal, je
+verrai l'empereur; je lui dirai la vérité, comme je l'ai fait à toutes
+les époques.
+
+Mon intention n'était pas de m'engager dans une discussion militaire, ni
+même dans une dissertation politique approfondie; je savais, d'ailleurs,
+qu'il ne m'en donnerait pas le temps, soit par la brusquerie de son
+dialogue et de ses interpellations, soit par le ton absolu de son
+vouloir. J'avais pu juger, dans ma première audience, que deux hommes le
+préoccupaient essentiellement: Bernadotte et M. de Metternich. Je savais
+à quoi m'en tenir sur celui-ci; m'occuper du premier était plus
+difficile; il le fallait pourtant. On m'avait assuré qu'à l'entrevue
+d'Abo[35], l'empereur de Russie lui avait dit:
+
+[Note 35: Septembre 1812.]
+
+«Si Bonaparte ne réussit point dans son attaque contre mon Empire, et
+que, par suite de sa défaite, le trône de France devienne vacant, je ne
+vois personne de plus en mesure que vous d'y monter.» Ces paroles, qui
+servaient à expliquer la conduite de Bernadotte, n'avaient-elles pas été
+plutôt un stimulant que l'indice d'une conviction intime de la part de
+l'auguste organe qui les avait proférées? Rien dans l'intérieur n'était
+préparé alors pour un semblable événement. Que de chances n'aurait-il
+pas fallu pour le rendre probable? A la suite des désastres de Moscou,
+il ne pouvait plus être question dans les cabinets de l'Europe, de
+substituer un chef militaire au chef militaire de la France. On
+commençait à se rappeler qu'il y avait une dynastie des Bourbons.
+L'annonce de la prochaine arrivée de Moreau sur le continent à la suite
+de Bernadotte, éclaircissait bien des obscurités. La première opération
+de Charles-Jean, débarqué à Stralsund avec le corps suédois, avant
+l'armistice, fut de nous reprendre la Poméranie. Quelle allait être sa
+politique? On le disait toujours accompagné et presque gardé à vue par
+le général anglais Stewart, le général autrichien baron de Vincent, le
+général russe Pozzo-di-Borgo, et le général prussien de Krusemarck. Bien
+des défiances et quelques lueurs d'espoir se groupaient autour de lui;
+presque tous les partis étaient représentés à son quartier-général, et
+jusqu'à la coterie des mécontens, dont madame de Staël était l'âme.
+
+Napoléon venait d'apprendre que, profitant de l'armistice, Charles-Jean
+sortait de visiter l'empereur Alexandre et le roi de Prusse au
+quartier-général de Reichembach, pour les affermir dans la résolution de
+ne pas signer la paix tant qu'il resterait un seul soldat français sur
+la rive droite du Rhin. Qu'on juge dans quelles dispositions j'allais le
+trouver! Je me prémunis, et me présentai aux jardins Marcolini.
+Introduit presque aussitôt, je trouvai l'empereur environné de cartes et
+de plans. A peine m'aperçoit-il, que, se levant, il me parle en ces
+termes:»Eh bien! monsieur le duc, connaissez-vous notre position?--Oui,
+sire.--Allons-nous être entre deux feux: entre les obus de votre ami
+Bernadotte et les bombes de mon grand ami Swartzemberg?--Selon moi, il
+n'y a pas là-dessus le moindre doute, à moins de satisfaire
+l'Autriche.--Je ne le ferai pas; je ne me laisserai pas dépouiller sans
+combattre. Je le sais, on soulève contre moi toutes les ambitions et
+beaucoup de passions. Votre Bernadotte, par exemple, peut nous faire
+beaucoup de mal en donnant la clef de notre politique, et la tactique de
+nos armées à nos ennemis.--Mais, sire, votre cabinet n'a-t-il pas essayé
+de le ramener à un système moins hostile?--Quel moyen? il est à la solde
+anglaise; je lui ai pourtant fait écrire, et j'ai près de lui un homme
+sûr; mais la tête lui tourne de se voir recherché et encensé par les
+légitimes.--Sire, tout ceci me paraît si grave que j'ai pris aussi la
+plume pour tâcher d'ouvrir les yeux au prince de Suède qui peut bien
+venir parader en Allemagne, mais qui, dans aucun cas, ne doit faire la
+guerre à la France.--Bah! la France! la France! c'est moi.--Que Votre
+Majesté daigne me dire si elle approuve ma lettre; j'y démontre au
+prince de Suède qu'il se fait l'instrument de la Russie et de
+l'Angleterre pour le renversement de votre puissance et pour faire
+revivre la cause des Bourbons. (Je remets ma lettre à l'empereur qui la
+lit attentivement.)--C'est bien; mais par quelle voie la lui ferez-vous
+parvenir?--Je pense que Votre Majesté pourrait se servir de
+l'intermédiaire du maréchal Ney, long-temps l'ami et le compagnon
+d'armes du prince de Suède, et qui pourrait y joindre ses instances
+personnelles dans le même but politique, en l'autorisant à choisir pour
+émissaire le colonel T....--Non, cet officier a été jacobin,--Sire, on
+pourrait y employer le lieutenant de la gendarmerie L...., dont Votre
+Majesté connaît le dévouement et l'intelligence.--A la bonne heure; je
+lui ferai remettre des instructions et je le dépêcherai à Ney.»
+
+Après un silence de deux minutes, l'empereur reprenant tout-à-coup la
+parole: «Avez-vous réfléchi aux moyens de suivre la négociation secrète
+avec l'Autriche?--Oui, sire.--M'avez-vous préparé une note?--Oui, sire,
+la voilà.--(L'empereur après l'avoir lue:) Quoi! tout vous paraît
+inefficace? Vous ne voyez, dans mes moyens, que des palliatifs, des
+demi-mesures; vous vous rangez de l'avis de ceux qui voudraient me voir
+désarmé, réduit à l'autorité d'un maire de village? Croyez bien, M. le
+duc, que vous ne trouverez pas une égide plus sûre que la mienne.--Sire,
+j'en suis tellement persuadé, que c'est précisément l'un des motifs qui
+me fait désirer si ardemment de ne plus voir le trône de Votre Majesté
+exposé aux hasards des batailles. Mais je ne dois pas le dissimuler, la
+réaction de l'Europe, arrêtée long-temps par vos glorieux triomphes, ne
+saurait plus l'être aujourd'hui que par d'autres triomphes plus
+difficiles à obtenir. Les mêmes ministres, qui étaient toujours prêts à
+négocier avec votre cabinet, qu'il vous était si facile autrefois de
+diviser et d'intimider, se vantent aujourd'hui que leur voix ne sera
+plus étouffée dans les conseils des rois par une politique étroite et
+imprévoyante; ils prétendent qu'il s'agit pour eux du salut de
+l'Europe.--Eh bien! il s'agit pour moi du salut de l'Empire, et certes
+je ne me chargerai pas du rôle dont ils ne veulent plus.--Mais enfin il
+faut une solution; si vous ne désarmez pas l'Autriche, ou si elle ne
+passe pas dans votre camp, vous aurez contre vous toute l'Europe, cette
+fois unie invariablement. Le mieux serait l'oeuvre de la paix; elle est
+possible en abandonnant l'Allemagne pour conserver l'Italie, ou en
+cédant l'Italie pour conserver un pied en Allemagne. De fâcheux
+pressentimens, sire, me préoccupent; au nom du ciel, pour la gloire et
+l'affermissement de ce bel Empire que je vous aidai à organiser, évitez,
+je vous en supplie, la rupture, et conjurez, il en est temps encore, une
+croisade générale contre votre puissance. Songez que cette fois, au
+moindre revers de vos armes, tout changerait de face, et que vous
+perdriez le reste de vos alliés qui chancèlent; qu'en vous refusant à
+une défense nationale, seul abri contre les revers, vos ennemis se
+prévaudraient de cette force d'inertie fatale au pouvoir qui s'isole;
+c'est alors qu'on verrait se réveiller de vieilles espérances assoupies,
+et que l'Angleterre aux aguets verserait à Bordeaux, dans la Vendée, en
+Normandie et dans le Morhiban, ses émissaires chargés d'y relever, au
+moindre événement favorable, la cause des Bourbons. Je vous adjure,
+sire, au nom de notre sûreté et de votre gloire, de ne pas en venir à
+jouer dans un va-tout et votre couronne et votre puissance.
+Qu'arriverait-il? Que cinq cent mille soldats, soutenus en seconde ligne
+par toute une population insurgée, vous forceraient à déserter
+l'Allemagne sans vous donner le temps de renouer des négociations.» A
+ces mots l'empereur, relevant la tête, et prenant une attitude
+guerrière: «Je puis encore, me dit-il, leur livrer dix batailles, et une
+seule me suffit pour les désorganiser et les écraser. Il est fâcheux,
+monsieur le duc, qu'une fatale disposition au découragement domine ainsi
+les meilleurs esprits; la question n'est plus dans l'abandon de telle ou
+telle province; il s'agit de notre suprématie politique, et pour nous
+l'existence en dépend. Si ma puissance matérielle est grande, ma
+puissance d'opinion l'est bien davantage; c'est de la magie: n'en
+brisons pas le charme. Pourquoi tant d'alarmes? laissons se produire les
+événemens. Quant à l'Autriche, personne ne doit s'y tromper; elle veut
+profiter de ma position pour m'arracher de grands avantages; au fond j'y
+suis presque décidé; mais je ne me persuaderai pas qu'elle consente à
+m'abattre tout-à-fait, et se livrer ainsi elle-même à la toute-puissance
+de la Russie. Voilà ma politique, et j'entends que vous me serviez de
+tous vos moyens. Je vous ai nommé gouverneur-général de l'Illyrie; et
+c'est vous, vraisemblablement, qui en ferez la remise à l'Autriche.
+Partez; passez à Prague; nouez-y vos fils pour la négociation secrète;
+et de là dirigez-vous à Gratz et sur Laybach, d'où vous suivrez les
+affaires; allez vîte, car ce pauvre Junot, que vous remplacez, est
+décidément fou à lier; et l'Illyrie a besoin d'une main sage et
+ferme.--Je suis tout prêt, sire, à répondre à la confiance dont vous
+m'honorez; mais si j'osais, je vous ferais observer que l'un des
+principaux mobiles de la négociation secrète, serait, sans aucun doute,
+indépendamment de la rétrocession des provinces, la perspective de la
+régence, telle que l'a organisée Votre Majesté dans toute sa
+latitude.--Je vous entends; eh bien! dites tout ce que vous voudrez
+là-dessus, je vous donne carte blanche.»
+
+Je ne songeai plus, dans la supposition d'une nouvelle rupture, qu'à
+tirer parti, pour l'intérêt de l'État, de ma nouvelle position.
+D'ailleurs, la négociation secrète avec l'Autriche me semblait sans
+objet du moment où l'empereur ne faisait point à ce cabinet les
+concessions sans lesquelles il ne pouvait le retenir dans ses intérêts.
+Or, ma mission n'était, à l'égard de l'Autriche, qu'un leurre, et envers
+moi qu'un prétexte pour m'éloigner, pendant la crise, du centre des
+affaires. L'empereur avait deux autres buts. D'abord, de tenir le plus
+long-temps possible encore la cour d'Autriche en suspens, et d'y
+alimenter un parti tout prêt à se rapprocher de lui, si, en cas de
+rupture, il parvenait, par quelque grande défaite, à disloquer la
+coalition du nord. En second lieu, il avait à coeur de me faire
+traverser la monarchie autrichienne d'un bout à l'autre pour me rendre à
+mon gouvernement, persuadé que je n'y jetterais pas en vain un
+coup-d'oeil d'observation. Berthier m'avoua que telle était l'intention
+de l'empereur; qu'il désirait même que je m'arrêtasse à Prague autant
+que possible, pour me concerter avec Narbonne et y pénétrer les vues
+ultérieures de l'Autriche. Il ne manqua pas de faire ressortir les
+grands pouvoirs dont j'étais investi dans les provinces ilyriennes,
+pouvoirs qui à la fois civils et militaires, me conféraient une sorte de
+dictature; mais je savais à quoi m'en tenir sur cette Illyrie, soit que
+la guerre se rallumât, soit que cette province fût rétrocédée à
+l'Autriche. Quant à mon séjour et à mes observations à Prague, je jugeai
+qu'à moi plus qu'à tout autre il ne convenait ni de prolonger l'un, ni
+d'étendre les autres au-delà des limites que prescrivaient les
+convenances.
+
+Je voulais pourtant m'arrêter à un plan raisonnable et utile, car je ne
+connais rien de pire que d'agir dans le vague. Ne pouvant rien sur
+l'état politique existant, je combinais mes idées sur un avenir
+probable. L'empereur, me dis-je, doit succomber devant une confédération
+générale; il peut périr les armes à la main, ou être atteint par un
+décret de déchéance à la suite de nouveaux revers qui dissiperaient
+tout-à-fait le prestige de sa puissance. Malgré l'égoïsme, l'aveuglement
+et même la lâcheté qui règnent parmi les principaux fonctionnaires de
+l'État, il est impossible que des idées de haute conservation ne
+viennent pas à germer dans quelques-unes des premières têtes de Paris;
+ceci peut amener une de ces révolutions que la gravité des circonstances
+et les exigeances de l'opinion déterminent. Il peut y avoir urgence, car
+si l'Angleterre, l'âme de cette coalition nouvelle, en prend la
+direction politique, on verra renaître des chances en faveur des
+Bourbons. Je n'ai pas besoin de dire que mes antécédens ne me
+permettaient pas de diriger mes vues de ce côté, en supposant même le
+renversement de l'Empire, et peut-être m'imputera-t-on d'être trop
+sincère en avouant que, dans les hauts emplois, les Bourbons n'auraient
+trouvé, pendant les six derniers mois de 1813, que bien peu de
+fonctionnaires influens sur lesquels ils pussent raisonnablement
+compter. En effet, tous les intérêts de la révolution qui se détachaient
+de l'empereur, ceux même des royalistes qui s'étaient incorporés dans le
+gouvernement impérial, devaient d'abord chercher à se rallier sous le
+pouvoir de la régence, dont Napoléon avait lui-même posé les bases, si
+quelques hommes habiles se trouvaient en mesure d'en préparer la
+transition en cas de revers. Mais il était clair qu'il ne fallait pas
+attendre que tout fût désespéré. L'Autriche avait un grand intérêt à
+voir s'établir une régence sous l'égide d'une archiduchesse, et à
+soutenir un système qui, l'alliant à la France réconciliée avec l'Europe
+et réduite à ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin, lui permit
+tout d'abord de balancer la trop grande prépondérance qu'allait acquérir
+la Russie. Ce fut sur ces bases que je combinais mes idées, et je les
+rédigeai dans un Mémoire où j'établis l'hypothèse d'une régence
+effective, dont on pouvait laisser entrevoir l'éventualité aux hommes
+d'état. D'après mon plan, tous les intérêts devaient être représentés
+dans le conseil de régence. J'en faisais naturellement, partie, ainsi
+que MM. de Talleyrand, Narbonne, Macdonald, Montmorency, et deux autres
+personnes que je puis me dispenser de désigner. Quant à l'ambition des
+maréchaux, elle eût été satisfaite par l'érection de grands gouvernemens
+militaires qu'ils auraient eu en partage, et qui eussent accru leur
+influence dans l'État; en un mot, la régence, selon mes idées, aurait
+concilié tous les intérêts et toutes les opinions. D'oppresseur qu'il
+était, le gouvernement serait redevenu protecteur, et sa forme eut été
+une monarchie tempérée par le mélange d'une aristocratie raisonnable et
+d'une démocratie représentative. C'était sans contredit le plan le plus
+approprié à la gravité des circonstances, puisqu'il pouvait préserver la
+France du double danger de l'invasion et du démembrement.
+
+J'étais plus que fondé à croire qu'il serait accueilli par l'homme
+d'état, alors le régulateur de la politique autrichienne, dont je
+connaissais la solidité du caractère et la profondeur des vues, de M. de
+Metternich enfin. Sa bienveillance pour moi remontait à la déclaration
+de guerre de l'Autriche en 1809. A cette époque, l'empereur m'ordonna de
+le faire enlever, contre toutes les convenances de la diplomatie, par
+une brigade de gendarmerie, pour être conduit ainsi escorté jusqu'aux
+confins de l'Autriche, en ajoutant a ce procédé toutes les duretés qui
+pouvaient le rendre plus injurieux. Révolté de ce traitement inoui, je
+pris sur moi d'en adoucir les formes. J'ordonnai qu'on m'amena ma
+voiture; je me fis conduire chez l'ambassadeur, je lui exposai le motif
+de ma visite, et lui exprimai combien j'en éprouvais de regret; de là
+quelques épanchemens mutuels, assez du moins pour que nous pussions nous
+comprendre. Ayant demandé au maréchal Moncey un capitaine de gendarmerie
+qui sût tempérer par l'aménité et la politesse de ses manières ce que sa
+mission avait d'outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de
+poste de l'ambassadeur, à qui j'accordai tous les délais convenables. En
+nous séparant, il me témoigna combien il était sensible aux égards et
+aux ménagemens que j'avais employés dans cette occasion.
+
+Mes idées étant donc fixées, comme on l'a vu plus haut, pressé
+d'ailleurs par l'empereur et par Berthier, je me mis en route avec M. de
+Chassenon, auditeur près l'intendance générale de la grande armée, et je
+me dirigeai vers la ville de Prague, non sans avoir été rendre hommage,
+avant mon départ de Dresde, au vénérable souverain de la Saxe, qui se
+vouait avec tant de persévérance à la cause française. J'avais pu
+remarquer combien les Saxons gémissaient de voir ainsi leur roi engagé
+dans les intérêts de Napoléon, et combien ils prévoyaient qu'il en
+pourrait résulter de malheurs.
+
+J'arrivai à Prague au moment où l'on croyait toucher à l'ouverture du
+congrès, sur lequel je ne fondais aucune espérance, et qui, à mes yeux,
+n'était qu'une de ces représentations diplomatiques imaginées pour
+justifier l'emploi de la force. M. de Metternich, et les
+plénipotentiaires de la Russie et de la Prusse venaient d'y arriver;
+toute la chancellerie autrichienne y était établie. Des deux
+plénipotentiaires français, Narbonne fut le seul que j'y trouvai; il
+attendait Caulaincourt, et avait ordre de ne rien faire sans son
+collègue. Déjà quelques difficultés précédaient la réunion du congrès;
+Napoléon venait de se déclarer contre la nomination de M. d'Anstett,
+plénipotentiaire de Russie, Français né en Alsace, et qu'il signalait
+dans son _Moniteur_ comme un agent de guerre très-actif. Outre ces
+altercations, on s'attendait que la question de forme arrêterait dès les
+premiers jours la marche des affaires. Napoléon s'était expliqué avec
+Narbonne dans le même sens qu'avec moi. «La paix que je ne veux pas
+faire, lui avait-il dit, est celle que mes ennemis veulent m'imposer.
+Croyez-moi, celui qui a toujours dicté la paix ne peut pas à son tour
+la subir impunément. Si j'abandonne l'Allemagne, l'Autriche combattra
+avec plus d'ardeur jusqu'à ce qu'elle obtienne l'Italie; si je lui cède
+l'Italie, elle s'empressera, pour se la garantir, de me chasser de
+l'Allemagne.» La seule instruction positive qu'eût encore reçue Narbonne
+était de chercher à ne pas mettre l'Autriche dans une position ennemie.
+Je lui communiquai les intentions de l'empereur relativement à la
+négociation secrète, et il n'en augura pas mieux que moi.
+
+Je me trouvai à Prague dans une sphère toute nouvelle et sur un terrain
+qui m'était inconnu. On savait que je n'y venais qu'en passant. Il me
+fallut user de certains ménagemens pour m'aboucher avec le chef de la
+chancellerie autrichienne. Je trouvai partout les mêmes défiances à
+l'égard de Napoléon, et des griefs plus ou moins fondés. On m'assura,
+par exemple, que dès le mois de décembre[36], il avait fait offre
+d'abandonner à l'Autriche l'Italie, les provinces illyriennes, la
+suprématie de l'Allemagne, et enfin de rétablir l'ancienne splendeur de
+la cour de Vienne; mais qu'aussitôt qu'il s'était vu en état d'ouvrir
+une nouvelle campagne, il avait tout éludé, se bornant à ne plus céder
+que de minces avantages, qui ne pouvaient entrer en compensation de ce
+qui se présentait naturellement à l'Autriche pour reprendre en Europe
+son rang et sa prépondérance.
+
+[Note 36: 1812.]
+
+Le cabinet de Vienne voulait évidemment profiter de l'affaiblissement de
+notre puissance pour recouvrer ce qu'il avait perdu par la paix de
+Presbourg et par celle de Schoenbrunn. Il n'attachait que peu d'intérêt
+à la rétrocession de l'Illyrie, qui ne pouvait manquer, au premier coup
+de canon, de rentrer dans son vaste domaine.
+
+J'appris à Prague que la coalition du nord venait de se déclarer contre
+la Confédération du Rhin, à l'ouverture même de la campagne, et que, dès
+le 25 mars, la maréchal Kutusoff avait annoncé, par une proclamation
+publiée à Kalisch, que la Confédération du Rhin était dissoute. C'était
+une sorte de sanction offerte d'avance à toutes les défections de
+troupes allemandes employées dans nos armées. J'appris également que les
+conférences de Reichenbach venaient d'être reprises à Trachenberg; que
+l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince royal de Suède y
+assistaient, de même que M. de Stadion, pour l'Autriche, et lord
+Aberdeen pour l'Angleterre, ainsi que les généraux en chef de l'armée
+combinée. Là on déterminait les forces que les puissances coalisées
+allaient consacrer à la guerre la plus active contre Napoléon; là on
+concertait leurs mouvemens, l'aggression et l'offensive; enfin, on
+indiquait le rendez-vous des trois grandes armées _dans le camp même de
+l'ennemi_. Il était impossible de ne pas y voir un accord de toutes les
+parties contractantes qu'allaient cimenter des traités de partage et de
+subsides.
+
+Cependant on était décidé à ouvrir le congrès, mais pour y renfermer
+Napoléon dans le cercle de Popilius. Bien que non admise ouvertement aux
+conférences, l'Angleterre devait en être l'âme; elle allait en diriger
+les négociations.
+
+Ainsi, plus de doute que l'Autriche ne fût à la veille de compléter son
+accession à la confédération du nord, en y portant deux cent mille
+hommes de troupes de première ligne. A tout ce que nous essayions
+d'alléguer confidentiellement pour l'en détourner, elle répondait
+qu'elle pouvait à peine trouver dans Napoléon l'assurance de n'être plus
+exposée à de nouvelles spoliations, tandis que l'état des affaires lui
+promettait davantage.
+
+Tous mes efforts pour renouer la négociation secrète furent infructueux.
+Quant à mes vues particulières, ayant pour objet la garantie future de
+notre établissement politique, on me laissa bien entrevoir que le plan
+d'une régence dans l'intérêt de l'Autriche, pourrait influer sur les
+déterminations de sa politique, mais seulement lorsque des suppositions
+seraient converties en réalités. Je ne pus faire prendre aucun
+engagement provisoire sur un ordre de choses éventuel; j'obtins
+seulement l'assurance qu'on ne commencerait que par la destruction de la
+puissance extérieure de Napoléon, et que l'Autriche refuserait de se
+prêter à l'exécution d'aucun projet de bouleversement dans l'intérieur.
+Je ne dois pas oublier de dire que parmi les griefs qui me furent
+présentés par la chancellerie autrichienne, je remarquai les reproches
+qu'elle faisait à Napoléon au sujet des diatribes de son _Moniteur_, et
+de certains articles insérés dans d'autres journaux.
+
+Je m'éloignais de Prague avec plus de lumières, sans doute, mais sans y
+avoir trouvé aucun élément de garantie pour l'avenir; au contraire, j'en
+emportai la triste conviction qu'un million de soldats allait décider du
+sort de l'Europe, et que, dans ce grand conflit, il serait bien
+difficile de stipuler à temps pour les intérêts que j'avais combinés et
+qu'aucune diplomatie ne mettait encore en première ligne.
+
+En traversant la monarchie autrichienne pour me rendre en Illyrie, je
+tirai de ce voyage, quoique fait avec rapidité, plus d'une instruction;
+je me convainquis d'abord que cette monarchie compacte, quoique composée
+de tant d'États divers, était mieux gouvernée et administrée qu'on ne le
+supposait généralement; qu'elle était d'ailleurs habitée et défendue par
+une population fidèle et patiente; que sa politique avait une sorte de
+longanimité propre à triompher des revers, pour lesquels on lui voyait
+toujours des palliatifs en réserve. Par sa persévérance dans ses maximes
+d'état, elle l'emportait tôt ou tard sur la politique mobile de
+circonstance; enfin, il était évident que l'Autriche, par l'entier
+développement de sa puissance, allait mettre un poids décisif dans la
+balance de l'Europe.
+
+Je me dirigeai par Gratz, capitale de la Styrie, et par les Alpes
+styriennes sur Laybach, ancienne capitale du duché de Carniole,
+considéré alors comme le chef-lieu de nos provinces illyriennes. J'y
+arrivai à la fin de juillet, et je m'y installai immédiatement en
+qualité de gouverneur général. Ces provinces, cédées par le traité de
+paix de Schoenbrunn en 1809, se composaient du Frioul autrichien, du
+gouvernement de la ville et du port de Trieste, de la Carniole, qui
+renferme la riche mine d'Idria, du cercle de Willach, d'une partie de la
+Croatie et de la Dalmatie, c'est-à-dire, tout le pays situé à la droite
+de la Save, en partant du point où cette rivière sort de la Carniole, et
+prend son cours jusqu'à la frontière de la Bosnie; ce dernier pays
+comprend la Croatie provinciale, les six districts de la Croatie
+militaire, Fiume et le littoral hongrois, l'Istrie autrichienne, et tous
+les districts sur la rive droite de la Save, dont le Thalweg servait de
+limites entre le royaume d'Italie et la terre d'Autriche. On voit par
+là que c'était un assemblage de parties hétérogènes se repoussant entre
+elles, mais qui, réunies plus long-temps à l'Empire français, eussent pu
+former un seul tout, et acquérir par leur position une haute importance,
+d'autant plus que la Dalmatie et une partie de l'Albanie y étaient
+comprises. Mon arrivée dans ces provinces fit d'autant plus de
+sensation, que mon nom comme ancien ministre de la police générale y
+était connu, et que j'y remplaçais dans le gouvernement civil et
+militaire un aide-de-camp de l'empereur, un de ses familiers, Junot
+enfin, duc d'Abrantès, qui venait d'être pris en flagrant délit de
+démence. Voici ce qui était arrivé à ce pauvre Junot: l'action corrosive
+de l'âpre climat de Russie sur la blessure qui l'avait défiguré en
+Portugal, des chagrins domestiques, et le ressentiment de n'avoir pas
+obtenu le bâton de maréchal d'Empire, affectèrent tellement ses organes,
+qu'il donna six semaines avant mon arrivée des marques publiques de
+folie. Un jour, faisant monter son aide-de-camp dans sa calèche, à
+laquelle six chevaux étaient attelés, et que précédait un piquet de
+cavalerie, lui-même se place tout couvert de ses décorations sur le
+siège du cocher, et un fouet à la main. Ainsi en évidence, il se
+promène, pendant plusieurs heures, d'une extrémité de la ville de Goritz
+à l'autre, au milieu de la foule des habitans étonnés. Le lendemain, il
+dicte les ordres et les lettres les plus absurdes, qu'il terminait par
+cette formule: «Sur ce, monsieur le commandant, je prie _Sainte
+Cunégonde_ de vous avoir en sa digne garde.» Des scènes déplorables
+s'étant succédées, le malheureux Junot fut transporté en France, où il
+mourut quinze jours après, à la suite d'un accès de fureur, en se
+précipitant des fenêtres du château de son père. Tel était l'homme que
+je venais remplacer dans le gouvernement général des provinces qui, le
+moins en harmonie avec ce qu'on appelait l'Empire français, étaient
+encore gouvernées sur le pied de la conquête. A la vérité, j'allais,
+être secondé par le lieutenant général baron Fresia, nommé commandant
+militaire sous mes ordres immédiats. Cet officier général, l'un des
+Piémontais qui s'étaient le plus distingués dans les armées françaises,
+était pénétrant et capable; il commandait une division de cavalerie à
+la grande armée à Dresde, quand l'empereur l'envoya dans les provinces
+illyriennes.
+
+Nous nous y trouvâmes sous un ciel doux et pur, au milieu des sites les
+plus variés, quelquefois d'un aspect sauvage, mais toujours
+pittoresques, et chez des peuples offrant tour-à-tour les traces d'une
+civilisation avancée et les moeurs des temps primitifs.
+
+A mon départ de Dresde, prenant congé de l'empereur, il me dit que, dans
+ses mains, l'Illyrie était une avant-garde au sein de l'Autriche, propre
+à la contenir; une sentinelle aux portes de Vienne pour forcer de
+marcher droit; que cependant son intention n'avait jamais été de la
+garder; qu'il ne l'avait prise qu'en gage, ayant d'abord eu l'idée de
+l'échanger contre la Gallicie, et aujourd'hui l'offrant à son beau-père
+pour le retenir dans son alliance. Je m'étais aperçu, du reste, qu'il
+avait plus d'un projet sur cette Illyrie, car il en changeait souvent.
+Il me dit en outre qu'à tout événement il allait envoyer au prince
+vice-roi, Eugène Beauharnais, l'ordre de se tenir prêt sur la frontière
+italienne pour attaquer au coeur les États héréditaires, si la cour de
+Vienne se déclarait contre nous; il ajouta qu'il prescrirait en même
+temps à l'armée bavaroise, au corps d'observation du maréchal Augereau,
+et au corps de cavalerie du général Milhaud, de seconder l'entreprise du
+vice-roi, auquel il ordonnerait de pénétrer jusqu'à Vienne. Mais
+Napoléon pouvait-il s'abuser encore sur ses idées gigantesques, et ne
+les mettait-il pas en avant pour contenir l'Autriche?
+
+A peine arrivé dans mon gouvernement, je pus juger par moi-même que le
+temps des idées hardies était passé; qu'il ne fallait plus songer aux
+opérations offensives qui devaient jeter de puissantes diversions au
+centre même des États héréditaires. Nous n'avions en Illyrie que de
+faibles détachemens, et depuis les désastres de la campagne de Moscou,
+l'état militaire du royaume d'Italie était presque nul. Trois corps
+d'observation en avaient été tirés successivement depuis 1812, ce qui
+avait épuisé tous les cadres des corps français et italiens; les
+garnisons étaient absolument dégarnies de troupes, et les états de
+situation n'offraient que les numéros des régimens; le vice-roi venait
+pourtant de recevoir l'ordre positif de former rapidement une nouvelle
+armée. On lui assignait, en conséquence, les conscriptions des
+départemens les plus voisins du royaume d'Italie. Le recrutement fut
+assez rapide, mais les cadres commençaient à peine à se remplir, et
+cette armée qui devait être de cinquante mille hommes, n'avait encore ni
+matériel, ni organisation, lorsque une lettre de Prague que m'écrivait
+Narbonne m'annonça la rupture du congrès. Là, le mot de l'Autriche avait
+été enfin prononcé le 7 août; elle avait demandé: la dissolution du
+duché de Varsovie, et son partage entre elle, la Russie et la Prusse; le
+rétablissement des villes anséatiques dans leur indépendance; la
+reconstruction de la Prusse avec une frontière sur l'Elbe; la cession à
+l'Autriche de toutes les provinces illyriennes, y compris Trieste. On
+renvoyait à la paix générale la question de l'indépendance de la
+Hollande et de l'Espagne. Napoléon employa la journée du 9 à délibérer.
+Il se décide enfin à donner une première réponse, dans laquelle,
+acceptant une partie des conditions, il en rejette d'autres. La journée
+du 11 se passe à en attendre l'effet; mais il apprend bientôt que dans
+la matinée le congrès a été dissous. Le même jour, l'Autriche
+abandonnant notre alliance pour celle de nos ennemis, les troupes russes
+accourent en Bohême. Napoléon adopte, trop lard, dans leur entier, les
+conditions énoncées par M. de Metternich; mais ces concessions qui
+auraient pu faire la paix le 10 ne peuvent plus rien le 12. L'Autriche
+déclare la guerre, et ajourne indéfiniment la question de la reprise
+d'un congrès. A la réception de cette lettre, je ne formai plus aucun
+doute que l'attaque ne commençât par l'Illyrie.
+
+En traversant les États héréditaires, je n'avais pas été sans
+d'apercevoir d'un grand mouvement de troupes autrichiennes. J'appris que
+le feld-maréchal lieutenant Hiller était attendu à Agram; qu'il y était
+précédé par les généraux Frimont, Fenner et Morshal; que la force de
+l'armée dont il allait prendre le commandement s'élèverait à quarante
+mille hommes, et que déjà les régimens qui se trouvaient dans la Croatie
+autrichienne étaient mis sur le pied de guerre. A mon arrivée, j'en
+avais donné avis au prince vice-roi. Tous les rapports m'annonçaient
+parmi les habitans de la Croatie française des menées secrètes et une
+fermentation sourde pratiquées par des agens autrichiens envoyés en deçà
+de la Save; ils y préparaient un mouvement insurrectionnel qui pût
+faciliter une invasion. En effet, le 17 août, le lendemain du jour de
+l'expiration de l'armistice d'Allemagne, deux colonnes autrichiennes,
+sans déclaration de guerre préalable, passèrent la Save à Sissek et à
+Agram, se dirigeant sur Carlstadt et sur Fiume. Le général Jeanin,
+commandant à Carlstadt, chef-lieu de la Croatie française, fit d'abord
+quelques dispositions de défense; mais, abandonné par les soldats
+croates sous ses ordres, et assailli par les habitans insurgés, il opéra
+sa retraite presque seul sur Fiume. Moins heureux, l'intendant de la
+Croatie, M. de Contades, arrêté dans sa fuite, fut en danger de perdre
+la vie. Échappé comme par miracle à la fureur des habitans déchaînés
+contre les employés de l'administration française, il fut retenu
+prisonnier par le général Nugent, qui ne consentit à le rendre à la
+liberté que sur une autorisation de la cour de Vienne.
+
+La conduite des Croates, dans cette circonstance, ne me causa point de
+surprise; je connaissais leur attachement pour le gouvernement
+autrichien. Presque toutes les autres parties des provinces illyriennes
+suivirent l'exemple de la Croatie. Bientôt même les villes de Zara,
+Raguse et Cattaro, défendues par les généraux Roise, Montrichard et
+Gauthier, avec de faibles garnisons italiennes et quelques employés
+français, furent assiégées par des troupes autrichiennes, auxquelles se
+joignirent des bandes de Dalmates. Au premier avis de ces mouvemens,
+j'avais fait mettre en état de défense les châteaux de Laybach et de
+Trieste. Instruit que le général autrichien Hiller, commandant en chef
+l'armée ennemie, réunissait près de Clagenfurt la plus grande partie de
+ses forces, pour forcer Willach et Tarvis, et pénétrer ensuite dans le
+Tyrol par la vallée de la Drave, j'en donnai avis au prince vice-roi.
+Déjà il avait mis son armée en mouvement sur l'Illyrie. L'arrivée à
+Laybach de la division italienne du général Pino, me mit en état de
+soutenir les hostilités.
+
+Je ne m'abusai pas cependant; Hiller opérait avec quarante mille hommes,
+et il avait pour lui la population. Le vice-roi, réduit, soit par la
+faiblesse numérique de son armée, soit par l'inexpérience de ses
+soldats, à une guerre défensive, dans le seul but de gagner du temps, ne
+pouvait songer à reprendre la ligne de la Save que l'ennemi avait déjà
+dépassée. Les plus grandes forces autrichiennes se dirigeant en effet
+sur Clagenfurt, il était réellement à craindre que l'ennemi ne vînt à
+forcer les positions de Tarvis et de Willach. Ce mouvement eût débordé
+la gauche de l'armée du vice-roi, et ouvert aux Autrichiens, par le
+vallon de la Drave, l'accès du Tyrol. Le prince prit la position
+d'Adelberg, sa gauche aux sources de la Save et sa droite vers Trieste.
+Sur l'extrême gauche, il fit garder les débouchés du Tyrol par un corps
+détaché.
+
+Cependant l'ennemi continua l'offensive. S'il occupa Fiume et Trieste
+sans de grands efforts, ces deux villes furent reprises par le général
+Pino avec la même facilité. Willach, pris et repris, souffrit du combat
+plus encore que les combattans. La seule opération vigoureuse fut
+l'enlèvement du camp de Felnitz par le lieutenant-général Grenier.
+
+Ainsi se passa tout le mois de septembre. Comme le disait l'empereur,
+c'était en Allemagne que devait se décider le sort de l'Italie. A
+Dresde, la rupture venait d'être suivie d'événemens militaires plus
+importans.
+
+Mais la bataille de Dresde, en répandant l'allégresse parmi les
+partisans de l'empereur, ne fut pour eux qu'un éclair d'espérance; ils
+se virent replongés tout-à-coup dans l'incertitude et la crainte. Les
+nouvelles des revers de la Katsbach, de Gross-Beeren et de Culm
+commençaient à transpirer à Paris et à Milan. J'apprenais, par mes
+correspondans, qu'on était resté à Paris dix-huit jours sans recevoir de
+courriers. Les rumeurs commençaient à attrister la France où l'empereur
+perdait la confiance de ses peuples. On me mandait que les intrigues
+royalistes recommençaient dans la Vendée et à Bordeaux, et qu'on se
+disait tout bas, dans les cercles et les salons de la capitale: _C'est
+le commencement de la fin_.
+
+On pouvait en dire autant de notre belle Italie. Depuis les dernières
+nouvelles d'Allemagne, les généraux autrichiens qui nous combattaient,
+se montraient de plus en plus confians. De notre côté, les troupes
+italiennes ne montraient plus la même ardeur. Un de leur chef, le
+général Pino, qui d'abord avait manoeuvré sous mes yeux pour la défense
+de l'Illyrie, trahissant le découragement secret qui commençait à gagner
+tous les rangs, quitta l'armée tout-à-coup, et alla résider à Milan dans
+l'attente du résultat de la campagne.
+
+J'allai conférer de l'état des choses avec le prince vice-roi, que je
+trouvai lui-même inquiet, mais toujours dévoué à l'empereur. Il était
+peiné de la rupture, et n'avait plus la même confiance dans la fortune
+de Napoléon: «Mieux eût valu, me dit-il, qu'il eût perdu, sans trop de
+dommage, les deux premières batailles dans le début de la campagne, il
+se serait retiré à temps derrière le Rhin.» Je ne lui cachai pas que je
+lui en avais donné le conseil à Dresde, mais que rien n'avait pu faire
+impression sur son esprit. «Cela est d'autant plus fâcheux, lui dis-je,
+qu'à la première bataille qu'il perdra en personne, on traitera de la
+reconstruction politique de l'Europe sans lui.» Eugène fut frappé de
+cette réflexion, et, pour la première fois peut-être, il sonda la
+fragilité de son établissement politique. Je ne m'ouvris pas davantage
+cette fois, peu confiant dans son entourage.
+
+Il m'avoua enfin, ce que je pressentais, que les plus fortes raisons le
+portaient à croire que la Bavière était au moment de se détacher de
+notre alliance; que l'armée bavaroise, sur les frontières de l'Autriche,
+n'avait fait aucun mouvement pour arrêter ceux des Autrichiens qui
+s'avançaient en force, quoiqu'avec lenteur, par le vallon de la Drave
+vers le Tyrol; que ne pouvant plus défendre lui-même l'Italie allemande,
+il allait se retirer derrière l'Isonzo, pour mettre les défilés entre
+lui et l'ennemi. «Si, contre toute attente, lui dis-je, vous ne pouviez
+vous y maintenir, tâchez, car j'ai plus de confiance dans vos talens que
+dans vos soldats, tâchez au moins de disputer assez long-temps le pays
+entre la Piave et l'Adige pour donner le temps aux événemens de se
+développer. Ce sera beaucoup si, pendant l'hiver qui s'approche, vous
+mettez à couvert Mantoue, Vérone, Milan et les bouches du Pô.»
+
+Il fit aussitôt ses dispositions de retraite, et de mon côté j'évacuai
+Laybach, après avoir laissé dans le château un simulacre de garnison,
+composée en grande partie de convalescens, que je mis sous le
+commandement du colonel Léger. Je suivis l'armée, qui vint occuper les
+lignes de l'Isonzo. Le même jour, les Autrichiens s'étant reportés en
+forces sur Trieste, le lieutenant-général Fresia évacua définitivement
+par mon ordre cette place, ne laissant dans le château qu'une petite
+garnison, commandée par le colonel Rabié, qui ne capitula, un mois
+après, qu'à la suite d'une très-belle défense.
+
+Du quartier-général de Gradisca, j'adressai à l'empereur mon rapport. Je
+lui exposai que le vice-roi, croyant ne devoir plus écouter que des
+motifs de prudence, venait d'ordonner la retraite sur l'Isonzo; que, par
+suite de ce mouvement, les provinces illyriennes étaient désormais
+perdues; que cependant le rôle auquel l'armée d'Italie allait borner ses
+efforts, avait aussi ses avantages; qu'il ne laissait rien au hasard, et
+pouvait assurer, pour quelque temps encore, la tranquillité de l'Italie.
+J'ajoutai que ma mission touchant à son terme, je le suppliais de me
+donner une autre destination, et que j'attendais ses ordres.
+
+Dans l'attente soit des événemens, soit de ce que Napoléon déciderait à
+mon égard, j'allai jeter un coup-d'oeil de prédilection sur cette
+magnifique Lombardie, à la liberté de laquelle je m'étais voué à mon
+début dans la carrière des hauts emplois. Hélas! elle gémissait aussi
+sous l'oppression impériale, et sa destinée politique ne dépendait que
+trop de la destinée de Napoléon.
+
+En conquérant l'Italie, nous y avions apporté notre activité, notre
+industrie, le goût des arts et du luxe. Milan fut la ville qui retira le
+plus d'avantages de la révolution française que nous y avions
+transplantée. Milan reçut plus de lustre encore lorsqu'elle devint
+capitale d'un royaume: une cour, un conseil d'état, un sénat, un corps
+diplomatique, des ministres, des administrations civiles et militaires,
+des tribunaux, ajoutèrent près de vingt mille habitans à sa population,
+qui dépassait cent mille âmes. Milan s'embellit; mais sa période
+brillante fut de courte durée, comme celle de tous les royaumes italiens
+que l'ambition du dominateur épuisa bientôt d'hommes et d'argent dans
+sa vaine pensée de conquérir le monde. Le vice-roi, Eugène, ne fut
+bientôt plus aux yeux des Lombards que l'exécuteur obéissant de toutes
+ses volontés. Après Moscou, tous les ressorts du gouvernement avaient
+perdu leur élasticité en Italie comme en France. Le sentiment de la
+puissance de Napoléon s'éteignait en même temps que s'éclipsait
+l'illusion de sa fortune militaire. Dans ces derniers temps, Eugène
+sembla craindre de se populariser pour ne pas lui porter ombrage.
+D'ailleurs brave soldat, et d'une loyauté éprouvée, Eugène était
+parcimonieux, un peu léger, trop docile aux conseils de ceux qui
+flattaient ses goûts, ne connaissant point assez le caractère des
+peuples qu'il gouvernait, et trop confiant dans quelques Français
+ambitieux; il lui manquait de posséder la tactique politique au même
+degré que celle des armes. Arrivé à ces derniers temps d'épreuve, ce
+prince acheva de mécontenter les peuples par des conscriptions et des
+réquisitions forcées; en un mot, le vice-roi ne céda que trop à
+l'exemple et à l'impulsion du souverain dominateur. Sa position devint
+d'autant plus difficile, qu'il eut bientôt contre lui, et les partisans
+de l'indépendance italienne, et ceux de l'ancien ordre de choses. Les
+premiers s'inquiétant davantage, cherchaient un appui. De même que son
+père adoptif, Eugène n'en trouvait plus d'autre, pour le maintien de son
+autorité, que dans son armée, qu'il s'était hâté d'organiser et
+d'aguerrir.
+
+Tout restait en suspens en Italie. On savait que trois grandes armées en
+Allemagne environnaient, pour ainsi dire, l'armée de l'empereur, avec le
+projet de manoeuvrer sur les bases de sa ligne d'opération à Dresde, et
+si les événemens de la guerre leur étaient favorables, de se réunir en
+arrière de cette ligne entre l'Elbe et la Saale. On savait aussi que
+Napoléon avait à opposer aux trois grandes armées des alliés à peine
+deux cent mille hommes répartis dans onze corps d'infanterie, quatre de
+cavalerie, et dans sa garde qui présentait une réserve formidable. Nous
+venions de savoir enfin qu'il s'était décidé, pour ne pas se laisser
+tout-à-fait cerner, d'abandonner sa position centrale de Dresde pour
+aller manoeuvrer à Magdebourg et sur la Saale. Tout-à-coup, vers les
+derniers jours d'octobre, je reçois du quartier-général du vice-roi, un
+billet conçu en ces termes: «Pour ne vouloir rien céder, il a tout
+perdu.» Qu'on juge de ma perplexité et de mon impatience à connaître
+toute l'étendue de l'événement. Dès le lendemain se propagèrent des
+bruits sinistres sur les fatales journées de Leipsick, qui allaient
+ramener sur le Rhin Napoléon poursuivi par l'Europe en armes. Ici se
+réalisaient tous mes pressentimens, toutes mes prévisions. Mais
+qu'allions-nous devenir? et quel serait le sort de cet Empire
+chancelant? Il était facile de prévoir que l'énorme pouvoir dont
+l'empereur s'était emparé, s'il n'était abattu, serait au moins réduit;
+d'un autre côté, je ne m'abusais pas sur le genre d'opposition qu'il
+pourrait rencontrer dans l'intérieur de l'Empire, tous les élémens
+constitutifs de la puissance publique m'étaient connus; tous les hommes
+plus ou moins influens, je pouvais les apprécier, et juger de la portée
+de leur courage et de leur énergie. Il fallait un audacieux, et il n'y
+avait que des lâches. Le seul homme qui, par son talent et par la
+souplesse de son génie aurait pu maîtriser les événemens et sauver la
+révolution, n'avait point de nerf politique, et craignait pour sa tête.
+Quant à moi, qui certes n'eût pas manqué de résolution, j'étais éloigné
+du vrai foyer, soit par des chances fortuites, soit par des combinaisons
+préparées de longue main. J'en frémissais d'impatience, et, décidé à
+tout braver pour rentrer dans la capitale, et y ressaisir les fils
+secrets d'une trame qui nous eût conduit à un but salutaire, j'étais
+déjà en route, quand une lettre de l'empereur, datée de Mayence,
+m'ordonna, en réponse à mon dernier rapport, d'aller prendre le
+gouvernement général de Rome, dont je n'avais été jusqu'alors que le
+titulaire. Je vis le coup, mais nul moyen de le parer: l'homme qui
+perdait l'Empire se trouvait encore en sûreté avec les débris de sa
+puissance militaire. Je rallentis ma route pour voir se dessiner les
+événement, et dans l'attente de recevoir de mes affidés de Paris des
+informations positives sur la sensation que produirait le retour subit
+de l'empereur à la suite de ces nouveaux désastres. Mais que je
+connaissais bien le terrain, et que j'avais bien jugé les hommes qui
+l'occupaient! Pas vingt sénateurs qui ne crussent l'Empire hors de
+danger, parce que l'empereur était sauvé! pas un grand fonctionnaire
+qui soupçonnât les armées européennes capables de franchir le Rhin!
+Malgré la stupeur qui régnait dans toutes les classes, l'aveuglement
+créait encore des illusions en faveur du pouvoir. Il faut en excepter
+sans aucun doute l'homme habile que j'ai suffisamment désigné; il
+semblait épier avec une astuce et une ironie cachée l'instant d'une
+chûte qui ne lui paraissait pas être arrivé encore à son terme.
+
+Cependant l'Italie allait changer d'aspect; abandonnant successivement
+l'Isonzo, le Tagliamento, la Piave et la Brenta, le vice-roi venait de
+repasser l'Adige et d'établir son quartier-général à Vérone. L'armée
+autrichienne, marchant toujours en avant et recevant des renforts,
+s'établit à Vicence, à Bassano et à Montebello, formant déjà le blocus
+de Venise, de Palma-Nova et d'Osopo. Dans les négociations secrètes dont
+j'avais tenu les fils, l'abandon des États de Venise jusqu'à l'Adige,
+était consenti comme un des préliminaires de paix avec l'Autriche. Mais,
+où pouvaient s'arrêter aujourd'hui les prétentions de cette puissance?
+Les deux armées restèrent ainsi en présence comme en quartier d'hiver.
+C'était sur l'Italie méridionale que se portaient tous les regards, et
+d'où l'on attendait les déterminations politiques et militaires, qui
+rendraient quelque activité aux deux armées qui s'observaient sur la
+Brenta et sur l'Adige. Murat, jugeant les affaires de Napoléon
+entièrement perdues après les journées de Leipsick, s'était hâté de
+retourner à Naples, pour y reprendre le plan qu'il supposait devoir le
+maintenir sur le trône, même après la ruine de celui qui l'y avait fait
+monter. Dans une entrevue avec le comte de Miër, au quartier-général
+d'Ohlendorf en Thuringe, le 23 octobre, il venait d'ébaucher, pour ainsi
+dire, son accession à la coalition et son traité avec la cour
+d'Autriche. Je n'avais alors aucune donnée particulière sur les
+déterminations de Murat; mais je pressentais le changement de sa
+politique. J'appris qu'en arrivant à Lodi, venant de Leipsick et de
+Milan, tandis qu'il changeait de chevaux, et plusieurs Italiens de
+marque entourant sa voiture, comme l'un d'eux lui eût demandé s'il
+viendrait bientôt secourir le vice-roi: «Sans doute, répondit-il avec
+son air gascon, avant un mois, je viendrai vous secourir avec cinquante
+mille bons b.......» Et il partit comme un éclair. J'en inférais qu'il
+avait dit précisément le contraire de ce qu'il méditait. En effet, il
+entrait alors dans les vues de Murat, en même temps qu'il s'allierait à
+l'Autriche, de se présenter aux Italiens comme le soutien de leur
+indépendance; j'appris même qu'il avait accueilli, en traversant la
+haute Italie, plusieurs chefs italiens et officiers supérieurs qui
+travaillaient aussi à l'affranchissement de leur patrie, eu leur
+promettant d'embrasser leur cause et d'amener une armée sur le Pô.
+
+A mon arrivée à Rome, je trouvai le général Miollis et l'administrateur
+Janet, pleins de défiance et de soupçons sur la conduite de Murat, qui,
+me dirent-ils, se rapprochait ouvertement de la coalition et organisait
+une nouvelle armée, composée en partie de Napolitains, de transfuges
+italiens, de Corses et de Français. Tous les avis de Naples annonçaient
+qu'il venait d'abolir le système continental dans ses États, et de
+permettre l'entrée dans ses ports des vaisseaux de toutes les nations;
+on assurait que non-seulement il négociait avec la cour de Vienne, mais
+encore avec lord Bentinck, dans l'intention de conclure sa paix séparée
+avec la Grande-Bretagne. Les craintes du commandant militaire de Rome
+étaient partagées par le vice-roi, qui venait de dépêcher à Naples son
+aide-de-camp Gifflenga, pour s'assurer des dispositions du roi. On lui
+donna des assurances de paix et d'amitié dont se contenta ce jeune
+officier, peu au fait des manèges de cette cour.
+
+Murat se déclarant pour l'indépendance italienne, trouvait un parti dans
+les États romains, parmi les _carbonari_ et les _crivellari_, espèces
+d'illuminés politiques qui recrutaient parmi les grands seigneurs, les
+jurisconsultes et les prélats romains. Le prêtre Battaglia venait
+d'insurger les campagnes des environs de Viterbe; il s'était mis à la
+tête d'une troupe de révoltés, s'emparant des caisses publiques et
+levant des contributions sur les personnes attachées au parti français.
+En même temps, des écrits et des proclamations incendiaires étaient
+répandus avec profusion dans les États pontificaux. Miollis ayant fait
+marcher la force armée, dispersa bientôt les bandes d'insurgés;
+Battaglia ayant été arrêté et conduit à Rome, ses dépositions laissèrent
+entrevoir qu'il était l'agent du consul napolitain Zuccari, chargé par
+sa cour de susciter des soulèvemens contre la domination française. Je
+pensais qu'il fallait opposer aux menées des Napolitains beaucoup de
+circonspection et de prudence, et ne rien précipiter.
+
+Cependant Murat venait de mettre en mouvement ses troupes sur la haute
+Italie. Dès les premiers jours de décembre, une division d'infanterie et
+une brigade de cavalerie napolitaines, avec seize bouches à feu,
+entrèrent dans Rome: ces troupes étaient commandées par le général
+Carascosa. Quoique l'empereur eût donné l'ordre de traiter le roi de
+Naples comme un allié _qui était prêt à montrer de bonnes dispositions_,
+et que le mouvement de son corps d'armée fût concerté avec le vice-roi,
+le général Miollis reçut les Napolitains avec défiance, faisant mettre
+en état de défense Civita-Vecchia et le château Saint-Ange, où furent
+transportés les caisses et tous les effets précieux. Trois ou quatre
+divisions napolitaines se succédèrent, en se dirigeant à la fois par les
+Abruzzes sur Ancône, et par Rome, soit sur la Toscane, soit vers Pesaro,
+Rimini et Bologne. C'était dans cette dernière ville que Murat venait
+d'envoyer le prince Pignatelli Strongoli, moins pour marquer la route
+de son armée, dont la présence sur le Pô paraissait avoir pour but de
+contenir les Autrichiens, que pour disposer tous les amis de la cause de
+l'indépendance à l'aider dans ses entreprises. Pignatelli avait ordre de
+travailler à lui faire des partisans.
+
+Dans ces entrefaites, je reçus de l'empereur la mission de me rendre à
+Naples, pour tâcher de détourner Murat de se déclarer contre lui; mes
+instructions portaient de le ménager et d'user de beaucoup d'adresse
+dans cette négociation; de le flatter même de la perspective qu'on lui
+abandonnerait les marches de Fermo et d'Ancône, dépouilles de l'État
+romain dont il ambitionnait depuis long-temps la possession. Je fus
+précédé à Naples par trois lettres de l'empereur adressées à Joachim,
+l'une d'elles annonçant ma prochaine arrivée comme chargé de ses
+pouvoirs. Je fis mon entrée à la cour de Naples vers la mi-décembre.
+
+C'était une singulière cour que celle de Joachim, et une royauté bien
+vacillante que sa royauté du Vésuve. Murat avait un grand courage et peu
+d'esprit; aucun grand personnage du jour ne poussa plus loin que lui le
+ridicule de la parure et l'affectation de la pompe; c'est lui que les
+soldats appelaient le _roi Franconi_. Toutefois Napoléon, qui ne se
+méprenait pas sur le caractère de son beau-frère, crut à tort que la
+reine Caroline, sa soeur, femme ambitieuse et hautaine, conduirait son
+mari, et que sans elle Murat ne saurait être roi. Mais dès les premiers
+temps de son règne, soupçonnant l'empire auquel on voulait le soumettre
+maritalement, il affecta de s'en affranchir; et les circonstances
+politiques où il se trouvait alors combattirent d'autant plus
+l'ascendant de la reine, qu'il n'avait alors pour conseils et pour
+alentours que des hommes qui le poussaient à se déclarer contre
+Napoléon, en lui présentant ce revirement de système comme une nécessité
+politique.
+
+Dans une cour où la politique n'était que de l'astuce, la galanterie de
+la dissolution, et la représentation extérieure une pompe théâtrale, je
+me trouvais à peu près, si la comparaison n'était pas trop ambitieuse,
+comme Platon à la cour de Denys. Dès mon arrivée, je fus assailli
+d'intrigans des deux nations, parmi lesquels, sous le masque d'une
+sorte d'ingénuité, je reconnus des émissaires de Paris. Il y en avait
+aussi dans le conseil du roi; et je me défiais surtout d'un certain
+marquis de G...., qui des deux acceptions dans lesquelles son nom est
+pris en latin, avait toute la vigilance de l'une et rien de la franchise
+de l'autre. Lors de mes premières conférences en présence de Murat, je
+dus y apporter une grande réserve; je feignis d'être sans instructions,
+et je priai le roi de m'expliquer sa situation politique. Il m'avoua
+qu'elle était critique et embarrassante; qu'il se trouvait placé d'une
+part entre son peuple et son armée, abhorrant toute idée de persévérance
+dans l'alliance française; de l'autre, entre l'empereur Napoléon qui le
+laissait sans direction et l'abreuvait de dégoût, et les souverains
+alliés, qui exigeaient de lui qu'il prononçât sans délai son accession
+complète à la coalition; que, d'un autre côté, les chefs des Italiens
+lui demandaient de concourir à déclarer l'indépendance de leur patrie,
+tandis que le vice-roi était en opposition à toutes les mesures
+favorables aux indépendans, soit par les ordres de l'empereur, soit
+d'après ses propres vues. Enfin, ajouta le roi, j'ai encore à lutter
+contre les manoeuvres de lord Bentinck, qui, de la Sicile, cherche à
+soulever les Calabres, et assiste d'argent et de promesses les
+_carbonari_ dans toute l'étendue de mon royaume. Je dis au roi qu'il ne
+m'appartenait point de lui donner aucun conseil; que de sa part c'était
+une résolution qu'il fallait prendre; que je devais me borner à
+l'engager à en prendre une, et, une fois prise, à s'y tenir d'une
+manière invariable.
+
+Le roi, à l'issue de la conférence, m'avoua qu'ayant communiqué à
+l'empereur, un mois auparavant, ses craintes qu'un détachement
+autrichien ne fût dirigé sur les bouches du Pô, il lui avait demandé à
+cette occasion qu'il renonçât franchement à la possession directe de
+l'Italie, et complétât ainsi ses bienfaits pour elle en proclamant son
+indépendance. Je répondis au roi qu'il était difficile de croire que
+l'empereur fît de nécessité vertu; que, dans cette supposition, je
+réclamerais la priorité pour la France, moi qui l'avais supplié en vain,
+à plusieurs reprises, de rendre la guerre nationale.
+
+Mes autres conférences furent tout aussi oiseuses. Murat était lancé;
+son conseil le poussait de plus en plus dans les intérêts de la
+coalition; situation politique, incompatible avec son projet d'appeler
+l'Italie à l'indépendance. Je le lui fis sentir, mais en vain; alors je
+me bornai à lui recommander, dans une conférence secrète, d'augmenter
+son armée et d'avoir de bonnes troupes, et de rattacher à tout prix à sa
+cause la secte des _carbonari_ qu'il avait impolitiquement persécutée,
+et qui me paraissait prendre plus de consistance à mesure que les
+événemens acquéraient plus de gravité. Je terminai par conseiller au roi
+de ne pas trop compter sur sa cohue princière d'altesses napolitaines,
+et de s'entourer plutôt de gens qui auraient d'autre _excellence_ que
+celle de nom, et à la fermeté desquels il pourrait se confier.
+
+Ma mission à Naples n'était pas sans agrément. Je respirais en plein
+hiver sous le plus beau ciel de l'Europe; je me voyais accueilli et
+considéré dans une cour brillante; mais toutes mes pensées se tournaient
+vers la France, et mes regards ne la quittaient point. L'invasion la
+menaçait; l'étranger était à ses portes; qu'allait faire l'empereur?
+qu'allait-il devenir? J'étais convaincu qu'il n'aurait point assez de
+grandeur d'âme pour s'identifier avec la nation. Isolé, sa ruine était
+certaine; mais les éclats de sa chute graduelle pouvaient encore être
+long-temps funestes à la patrie.
+
+Ne recevant aucune dépêche directe, et n'ayant que des notions vagues
+sur l'état de Paris, je me hâtai de reprendre la route de Rome, où
+m'attendait ma correspondance. Je crus d'autant plus convenable de
+quitter la cour de Murat, que je savais, d'une manière certaine, qu'on y
+attendait l'arrivée du comte de Neyperg, plénipotentiaire d'Autriche,
+chargé de conclure son traité d'accession, et que je me serais trouvé
+alors dans une fausse position à Naples. Rentré dans la capitale du
+monde chrétien, je n'eus rien de plus pressé que d'ouvrir mes dépêches
+de Paris. Elles contenaient la nouvelle qu'on s'attendait, d'un moment à
+l'autre, à la violation de la neutralité de la Suisse par les alliés, et
+à l'invasion de notre territoire par les frontières de l'Est; qu'à peine
+l'empereur pourrait-il rassembler, entre Strasbourg et Mayence, une
+soixantaine de mille hommes dans le court espace d'un mois, tant les
+maladies épidémiques et la désorganisation avaient causé de ravages
+dans ses armées; que cependant il s'obstinait à repousser _les bases
+sommaires_ que les alliés venaient de lui faire parvenir de Francfort,
+bien que dans le conseil Talleyrand le poussât fortement à la paix, en
+ne cessant de lui répéter qu'il se méprenait sur l'énergie de la nation,
+qu'elle ne seconderait pas la sienne, et qu'il s'en verrait abandonné.
+
+Sourd à de si sages conseils, que méditait Napoléon dans cette crise? Un
+coup d'état: de se faire proclamer dictateur. Sorti des factions et des
+orages d'une révolution où les mots ont eu beaucoup d'empire, il s'était
+persuadé, par suite de la confusion d'idées qui régnait dans sa tête en
+matière d'histoire ancienne, que le nom de dictateur produirait un grand
+effet. Il y renonça néanmoins, sur les représentations de Talleyrand et
+de Cambacérès. Ils observèrent qu'il fallait faire la chose sans le
+dire; qu'il pouvait même prendre les clefs du Sénat dans sa poche, sans
+avoir besoin d'aucun titre nouveau. C'est ce qu'il fit, et le palais du
+Sénat fut depuis ce temps gardé à vue.
+
+Tel était le résumé de ma correspondance; et dans les dispositions où
+m'avait jeté l'impression que j'en ressentis, j'écrivis à l'empereur la
+lettre suivante:
+
+«J'ai pris congé du roi de Naples: je ne dois dissimuler à Votre Majesté
+aucune des causes qui ont arrêté l'activité naturelle de ce prince.
+
+1º. C'est l'incertitude où vous l'avez laissé sur le commandement des
+armées d'Italie. Le roi, dans ces deux dernières campagnes, vous a donné
+tant de preuves de son dévouement et de ses qualités militaires, qu'il
+s'attendait à recevoir de vous cette marque de confiance. Il se sent
+humilié à la fois et de vos soupçons, et de l'idée de se trouver placé
+sur la même ligne que vos généraux.
+
+2º. On dit sans cesse au roi: si, pour conserver l'Italie à l'empereur,
+vous dégarnissez votre royaume de troupes, les Anglais vont y opérer des
+débarquemens et y exciter des séditions d'autant plus dangereuses que
+les Napolitains se plaignent hautement de l'influence de la France: dans
+quel état, ajoute-t-on, se trouve cet Empire? Sans armée, découragé par
+une campagne que ses ennemis ne regardent pas comme le terme de ses
+maux, puisque le Rhin n'est plus une barrière, et que l'empereur, loin
+de pouvoir garantir l'Italie, a peine à s'opposer à l'envahissement de
+ses frontières d'Allemagne, de Suisse et d'Espagne. Songez à vous, lui
+écrit-on de Paris, ne comptez que sur vous-même. L'empereur ne peut plus
+rien, même pour la France; comment garantirait-il vos États? Si, dans le
+temps de sa toute-puisssance, il eut la pensée de réunir Naples à
+l'Empire, quel sacrifice serait-il porté à faire pour vous? Il vous
+sacrifierait aujourd'hui à une place forte.
+
+3º. D'un autre côté, vos ennemis opposent au tableau de la situation de
+la France celui des avantages immenses que présente au roi son accession
+à la coalition: ce prince consolide son trône, agrandit ses États; au
+lieu de faire à l'empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa
+couronne, il va répandre sur l'un et l'autre l'éclat le plus brillant en
+se proclamant le défenseur de l'Italie, le garant de son indépendance.
+Se déclare-t-il pour Votre Majesté, son armée l'abandonne, son peuple
+se soulève. Sépare-t-il sa cause de celle de la France, l'Italie tout
+entière accourt sous ses drapeaux. Tel est le langage que parlent au roi
+des hommes qui tiennent de près à votre gouvernement. Peut-être ne
+fait-on en cela que s'abuser sur les moyens de servir Votre Majesté. La
+paix est nécessaire à tout le monde: déterminer le roi à se mettre à la
+tête de l'Italie, est, à leurs yeux, le plus sûr moyen de vous forcer à
+faire la paix.
+
+Je suis arrivé à Rome le 18. Ici, comme dans toute l'Italie, le mot
+d'_indépendance_ a acquis une vertu magique. Sous cette bannière se
+rangent sans doute des intérêts divers; mais tous les pays veulent un
+gouvernement local; chacun se plaint d'être obligé d'aller à Paris pour
+des réclamations de la moindre importance. Le gouvernement de la France,
+à une distance aussi considérable de la capitale, ne leur présente que
+des charges pesantes sans aucune compensation. Conscription, impôts,
+vexations, privations, sacrifices, voilà, se disent les Romains, ce que
+nous connaissons du gouvernement de la France. Ajoutons que nous n'avons
+aucune espèce de commerce, ni intérieur ni extérieur; que nos produits
+sont sans débouchés, et que le peu qui nous vient du dehors, nous le
+payons un prix excessif.
+
+Sire, lorsque Votre Majesté était au plus haut degré de la gloire et de
+la puissance, j'avais le courage de lui dire la vérité, parce que
+c'était la seule chose qui lui manquait. Aujourd'hui je la lui dois
+également, mais avec plus de ménagement, puisqu'elle est dans le
+malheur. Son discours au Corps législatif aurait fait une profonde
+impression sur l'Europe et aurait touché tous les coeurs, si Votre
+Majesté eût ajouté au désir qu'elle a manifesté pour la paix, une
+renonciation magnanime à son ancien système de monarchie universelle.
+Tant qu'elle ne se prononcera pas sur ce point, les puissances coalisées
+croiront ou diront que ce système n'est qu'ajourné, que vous profiterez
+des événemens pour y revenir. La nation française elle-même restera dans
+les mêmes alarmes. Il me semble que si, dans cette circonstance, vous
+concentriez toutes vos forces entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin;
+si vous faisiez une déclaration franche de ne pas dépasser ces
+frontières naturelles, vous auriez tous les voeux et tous les bras de la
+nation pour défendre votre Empire; et certes, cet Empire serait encore
+le plus beau et le plus puissant du monde; il suffirait à votre gloire
+et à la prospérité de la France. Je suis convaincu que vous ne pouvez
+avoir de véritable paix qu'à ce prix. Je crains d'être seul à vous
+parler ce langage; défiez-vous des mensonges des courtisans,
+l'expérience a dû vous les faire connaître. Ce sont eux qui ont poussé
+vos armées en Espagne, en Pologne et en Russie, qui vous ont fait
+éloigner de vous vos plus fidèles amis, et qui, dernièrement encore,
+vous ont détourné de signer la paix à Dresde. Ce sont eux qui vous
+trompent aujourd'hui et qui vous exagèrent votre puissance. Il vous en
+reste assez pour être heureux et pour rendre la France paisible et
+prospère; mais vous n'avez rien de plus, et toute l'Europe en est
+persuadée; il serait même inutile à lui faire illusion, on ne la
+tromperait plus.
+
+Je conjure Votre Majesté de ne pas rejeter mes conseils, ils partent
+d'un coeur qui n'a cesse de vous être attaché. Je n'ai point le sot
+amour-propre de voir mieux qu'un autre; si chacun avait la même
+franchise il vous tiendrait le même langage. Il vous aurait parlé comme
+moi après la paix de Tilsitt, après la paix de Vienne, avant la guerre
+contre la Russie, et, en dernier lieu, à Dresde.
+
+Il est affligeant, pour la dignité de l'homme, que je sois le seul qui
+ose vous dire ce qu'il pense. Si Votre Majesté éprouve de nouveaux
+malheurs, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir cessé de lui dire la
+vérité. Au nom du ciel, mettez un terme à la guerre; faites que les âmes
+puissent trouver un moment pour se reposer.»
+
+Ma lettre était à peine partie, que Napoléon frappait son dernier coup
+d'état: la dissolution du Corps législatif. De ce palais des Tuileries
+qui n'aurait dû retentir que de voeux et d'hommages, et qui fut
+transformé soudainement en une arène d'orgueil, de colère et de
+scandale, on vit sortir, épouvantés, législateurs et magistrats,
+généraux et fonctionnaires publics. Tous furent pénétrés d'une profonde
+douleur de voir le chef de l'État et la nation se retirer l'un de
+l'autre au moment où ils auraient le plus besoin de leurs secours
+mutuels. Sous quels aupices allait donc s'ouvrir le troisième lustre de
+l'Empire? cette année serait-elle la dernière de sa durée? Quels
+funestes présages pour la défense de la patrie envahie par cinq armées
+étrangères, marchant sous les drapeaux de tous les potentats de
+l'Europe!
+
+Pour continuer d'en imposer à l'Autriche, et se croyant maître de la
+détacher, à son gré, de la coalition, l'empereur, au début de cette
+campagne définitive, conserva la régence à Marie-Louise; de sorte que
+l'Empire, dans son agonie, eût de fait deux gouvernemens, l'un au camp
+de Napoléon, l'autre à Paris. Bientôt même il ajouta encore à tout ce
+que cette régence avait d'absurde dans la pratique comme dans la
+conception, en déférant à son frère Joseph, presqu'au moment où il
+venait d'investir l'impératrice du pouvoir dirigeant, la lieutenance
+générale de l'Empire. Ce n'était qu'un élément de division de plus qu'il
+jetait dans son gouvernement.
+
+Ce n'est pas ainsi que j'avais conçu la régence et que j'aurais fini
+par la faire prévaloir si le mauvais génie de la révolution ne m'eut pas
+tenu enchaîné au-delà des Alpes.
+
+Je le demande, quelle était, dans cette incohérence du pouvoir, la
+personne ou l'autorité qu'on pouvait réellement considérer comme
+dépositaire de la pensée de Napoléon? Joseph n'était que le contre-poids
+de l'archichancelier Cambacérès, qui l'était de l'impératrice et de
+Joseph, et l'impératrice n'était là que pour la forme. Voilà donc
+Cambacérès la cheville ouvrière de la régence de Paris; mais il ne
+l'était que sous la surveillance du ministre de la police, véritable
+inquisiteur domestique. En elle-même, la police n'est qu'une puissance
+occulte, dont la force réside dans l'opinion qu'elle sait donner de sa
+force; alors elle peut devenir l'un des plus grands ressorts de l'État;
+mais dans les mains d'un Savary, le talisman de la police s'était brisé
+à jamais.
+
+On voit par ce qui précède que jamais gouvernement ne s'était tenu prêt
+à succomber sous autant de précautions, et peut-être par excès de
+précautions. Il est pourtant vrai de dire que toutes les autorités se
+trouvaient d'accord sur un point, l'impossibilité de conserver le
+gouvernement dans les mains de Napoléon. Personne n'a eu le courage de
+le proclamer tout haut et d'agir en conséquence; mais aussi quelle honte
+pour tant d'hommes capables et expérimentés d'avoir laissé consommer la
+ruine de l'État, et opérer, sous l'influence de l'étranger, une
+révolution dont la patrie en pleurs réclamait l'initiative!
+
+Ô vous qui m'avez dit depuis et après coup; Pourquoi n'étiez-vous pas
+là? Combien cette sorte de regret ne révèle-t-il pas votre lâcheté! Je
+n'étais pas là, précisément parce que j'aurais dû y être, et qu'on avait
+pressenti que, par la seule force des choses, tous les intérêts de la
+révolution que je représentais à moi seul, auraient prévalu et paré à la
+catastrophe.
+
+Je me méprenais si peu sur notre état réel, que, voulant hâter mon
+retour et mettre un terme à ma mission, j'écrivis à l'empereur une
+seconde lettre où je lui représentai combien il était contraire à sa
+dignité que je restasse en qualité de son gouverneur général à Rome,
+envahi par les Napolitains, et sous leurs canons, pour ainsi dire; que
+d'ailleurs il devenait impossible que Rome, la Toscane et l'État de
+Gênes pussent être conservés, si le roi de Naples accédait à la
+coalition, et que, selon moi, la politique commandait d'entrer, avec ce
+prince, en arrangement pour lui abandonner l'occupation militaire
+provisoire des pays qu'il nous serait impossible de garder ou de
+défendre; que nous en retirerions le double avantage de sauver nos
+garnisons et de rattacher indirectement le roi de Naples à la cause
+française; que, du reste, trouvant ma dignité blessée à Rome où mon
+autorité ne pouvait plus avoir aucun poids, je me dirigeais sur Florence
+où j'attendrais ses dernières instructions.
+
+Je trouvai Florence comme le reste de l'Italie, inquiète, en suspens,
+partagée sur l'opinion qu'on devait se former des mouvemens de Murat,
+vers la Haute-Italie. Les adhérens de Napoléon assuraient que les
+Napolitains, restés fidèles et dévoués à sa cause, ne se portaient sur
+le Pô que pour seconder nos efforts contre l'ennemi commun, et que Murat
+viendrait les commander en personne. Les partisans de l'indépendance ne
+voyaient, dans la marche des Napolitains, que la prochaine arrivée
+d'auxiliaires qui les aideraient à s'affranchir du joug des Français.
+D'autres enfin, ne voyaient pas sans inquiétude, sur le théâtre de la
+Haute-Italie, une nouvelle armée qui n'était à leurs yeux qu'un ramassis
+de vagabonds et de pillards enrôlés par force et tout-à-fait
+indisciplinés. Qu'attendre, me disait-on, d'un Carascosa, médiocre
+talent, mais plein de forfanterie; d'un Macdonaldo, ancien aide-de-camp
+du vieux général cisalpin Trivulzi, dont il a épousé la concubine, et
+qui, n'ayant pu obtenir d'emploi ni en France ni dans le royaume
+d'Italie, s'est jeté de désespoir dans les troupes de Murat; d'un
+ex-général lombard Lecchi, malheureusement connu pour ses cruautés, ses
+exactions et ses rapines en Espagne, et qui, traduit en France devant un
+conseil de guerre, fut renvoyé sans emploi. Peut-être viendra-t-on
+vanter le jeune Lavauguyon, récemment rentré en grâce auprès de Murat,
+qui, par une boutade de jalousie, l'avait disgracié en 1811, époque où,
+à la tête des vélites à cheval de sa garde, il était, selon les uns trop
+remarqué par la reine Caroline, et, selon d'autres, rival encore plus
+heureux de Murat. Les autres généraux n'ont ni plus de consistance ni
+plus de considération. Ainsi, je sus bientôt à quoi m'en tenir sur
+cette armée napolitaine; elle se composait de quarante bataillons, vingt
+escadrons, en tout vingt mille hommes et de cinquante pièces
+d'artillerie; du reste, elle était d'une assez belle tenue, mais en
+effet peu disciplinée.
+
+Le gouvernement de Toscane était d'autant plus inquiet sur son avenir,
+que, dès le 10 décembre, les Anglais avaient opéré un débarquement à
+Via-Reggio, et de là s'étaient présentés devant Livourne; mais la bonne
+contenance de la garnison française les avait décidés à se rembarquer.
+Toutefois, cette tentative ne paraissait être de leur part qu'une
+première reconnaissance.
+
+Ce fut au milieu de ces circonstances que je me présentai à la cour de
+la grande-duchesse, où je fus parfaitement accueilli; je trouvai en elle
+une femme singulière, que pour cette fois j'eus le temps d'étudier.
+Dépourvue de beauté et de charmes, Élisa n'était pas sans esprit, et les
+premiers mouvemens de son coeur étaient bons; mais un défaut incurable
+de jugement, et ses penchans à la lubricité, la jetaient dans des écarts
+et dans l'extravagance. Son tic consistait à se modeler par imitation
+sur les habitudes de son frère, affectant sa brusquerie, recherchant le
+faste, l'appareil militaire, et négligeant les arts de la paix, les
+lettres mêmes, dont jadis elle s'était érigée en protectrice par
+engouement. Dans un pays où avait tant fleuri l'agriculture et le
+commerce, elle ne s'était occupée qu'à se former une cour splendide et
+servile, organisant des bataillons de conscrits, faisant et défaisant
+les généraux; là où jadis les universités de Pise et de Florence, les
+académies de la Crusca, del Cimento et del Disegno avaient jeté tant
+d'éclat, elle avait laissé dépérir les études, n'accordant de protection
+qu'à des histrions, des baladins et des joueurs de luth. En un mot,
+Élisa était redoutée et n'était point aimée. Quant à moi, loin d'avoir à
+m'en plaindre, je la trouvai prévenante, affectueuse, résignée même à
+toutes les traverses dont elle était menacée, et déférant volontiers à
+mon expérience et à mes conseils. Dès ce moment, je devins le directeur
+de sa politique. Elle laissa percer devant moi son dépit de ce que
+Napoléon était à la veille, non seulement de perdre peut-être l'Empire
+par son obstination, mais encore de sacrifier sans hésiter les
+établissemens dont sa famille était en possession. Je devinai alors
+toutes ses craintes, et je compris combien elle était alarmée de l'état
+précaire de la Toscane qu'elle s'attendait avec douleur à voir échapper
+de ses mains. Je ne lui dissimulai pas qu'à Dresde j'avais donné à
+Napoléon les avis les plus sincères et les plus à propos; que je l'avais
+averti qu'il allait jouer sa couronne, seul, contre toute l'Europe;
+qu'il devait céder l'Allemagne et se tenir ensuite derrière le Rhin, en
+appelant la nation à son aide; qu'il serait forcé malgré lui d'en venir
+là, mais qu'alors il prendrait trop tard un parti commandé par la
+nécessité.
+
+Cependant les différens corps de l'armée de Murat parvenaient
+successivement à leur destination, soit à Rome, soit dans les Marches.
+Le général Lavauguyon, son aide-de-camp, qui était à Rome même, à la
+tête de cinq mille Napolitains, se déclarant tout-à-coup commandant des
+États romains, prit possession du pays. Le général Miollis, qui n'avait
+que dix-huit cents soldats français, se renferma dans le château
+St.-Ange. Lavauguyon le somma inutilement de se rendre et fit cerner le
+château; il demanda une entrevue à Miollis que celui-ci refusa
+nettement.
+
+Mais bientôt Murat lui-même, qui était parti de Naples le 23 janvier,
+fit son entrée à Rome avec cette pompe qu'il recherchait avec tant
+d'empressement; il fut reçu avec de grands témoignages de satisfaction
+par les indépendans.
+
+Murat fit proposer au général Miollis, ainsi qu'au général Lasal cette,
+qui défendait Civita-Vecchia avec deux mille hommes, de retourner en
+France eux et leur garnison; ces deux généraux s'y refusèrent, et le roi
+laissa un corps d'observation chargé de bloquer ces deux places. En même
+temps il avait fait commencer le siège de la citadelle d'Ancône, où
+s'était retiré le général Barbou. Toutefois, il n'y avait point encore
+d'hostilités ouvertes; mais le roi de Naples, suivi de neuf mille hommes
+d'infanterie et de quatre mille chevaux, ayant fait son entrée à
+Bologne, fit occuper Modène, Ferrare et Cento. Sa conduite équivoque, et
+les mouvemens de ses troupes qui s'avançaient vers Parme et vers la
+Toscane, ne laissaient plus de doute sur sa prochaine défection.
+Joachim était entré dans Bologne le premier février. Le jour même il
+détacha de son armée le général Minutolo, avec huit cents hommes, pour
+prendre possession de la Toscane, dont il nomma gouverneur le général
+Joseph Lecchi. A cette nouvelle, le trouble s'empara de la cour de la
+grande-duchesse, qui se lamentait d'être ainsi dépouillée par son
+beau-frère. Appelé au conseil, et d'ailleurs instruit que le peuple
+allait partout au-devant des troupes napolitaines, je conseillai à la
+grande-duchesse de céder à l'orage et de se retirer soit à Livourne soit
+à Lucques. Cette résolution prise, elle enjoignit à son mari, le prince
+Félix Baciocchi, d'opérer l'évacuation militaire de la Toscane.
+
+Je fus témoin de cette débâcle qui, sur une moindre échelle, n'était que
+la répétition de la grande scène dont Paris allait être prochainement le
+théâtre. Mais en Toscane il n'y eut pas d'effusion de sang, ce ne fut
+que fuite d'une part et de l'autre guerre dérisoire de jeux de mots et
+de sarcasmes dont les Florentins poursuivirent les chefs et les agens du
+gouvernement. Par exemple, le Baciocchi, en changeant de fortune, avait
+cru devoir changer de nom; il s'était fait appeler _Félix_ (l'heureux)
+au lieu de _Pascal_, nom aussi ridicule en Italie que celui de Jocrisse
+en France. De là, ce jeu de mots des Florentins qui lui disaient au
+moment de sa déconfiture: _Quando eri Felice, eravamo Pasquali; adesso
+che sei ritornato Pasquale, saremo felici_.
+
+Le préfet de Florence, mon ami intime, ne fut pas exempt des atteintes
+de ce genre; comme il était très-rigide pour la conscription, et que
+toutes les fois qu'un homme se présentait pour être réformé, il le
+congédiait avec sa formule habituelle: _bon à marcher_; au moment où les
+autorités furent contraintes d'abandonner la ville, on écrivit sur sa
+porte en gros caractères: _bon à marcher_.
+
+Tandis que la grande-duchesse et moi étions retirés à Lucques, Baciocchi
+tenait encore la citadelle et les forts de la ville de Florence et celui
+de Volterra. J'attendais de jour en jour les pouvoirs que j'avais
+demandés pour l'évacuation militaire de la Toscane et des États romains.
+La grande-duchesse désirait également voir la Toscane délivrée des
+troupes françaises dans l'espoir d'un arrangement avec Murat, dont la
+fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napoléon.
+Elle se défiait surtout du petit Lagarde, que l'empereur lui avait
+imposé en qualité de commissaire-général de police et qui m'était
+redevable de sa fortune. Elle allait jusqu'à le soupçonner d'adresser à
+Napoléon des rapports qui lui étaient contraires, de même qu'à moi.
+Élisa s'en ouvrit franchement et me témoigna un jour combien était vif
+son désir de s'emparer du porte-feuille de ce commissaire-général, afin
+de vérifier si ses soupçons étaient fondés. Persuadé moi-même que la
+correspondance de Lagarde devait m'être encore plus défavorable qu'à la
+grande-duchesse, je ne cherchai point à la dissuader, quand elle me dit
+qu'elle allait lui donner une mission pour se rendre à Pise, et qu'elle
+le ferait ensuite arrêter par des hommes masqués et apostés sur la
+route. Il me parut plaisant de voir ainsi détrousser sur le grand chemin
+un commissaire-général de police, qui, tout en affectant de la rondeur
+et de la bonhomie, se vantait d'être plus fin que l'Italien le plus
+rusé. Il s'agissait de donner un démenti à sa suffisance. En effet, à
+son retour de Pise, les hommes apostés l'arrêtent, le font descendre de
+sa voiture; et tandis que deux d'entre eux le tiennent en joue sur le
+bord d'un fossé, les autres lui enlèvent argent, bijoux, et surtout ses
+papiers, qui étaient dans une caisse de l'avant-train. Quand nous vîmes
+venir des gens tout effarés nous apprendre la mésaventure de M. le
+commissaire-général, nous eûmes peine, la grande-duchesse et moi, à
+conserver notre gravité, et il fallut nous retirer à l'écart pour donner
+cours au rire qui nous suffoquait. Mais pourtant, dans cette _opéra
+seria_, tout le monde fut mystifié; les prétendus papiers du
+commissaire-général qu'on nous apporta, consistaient dans une liasse des
+numéros du _Moniteur_ que Lagarde, ayant une voiture à double fond où
+était cachés ses papiers secrets, avait fait placer dans la caisse
+extérieure. Il en fut quitte pour son argent, ses bijoux et la peur, et
+suivant toute probabilité pour la peur seulement, car il n'aura pas
+manqué de s'indemniser, soit à Florence, soit à Paris.
+
+Cependant Murat, qui déjà occupait les légations, s'efforçait de remplir
+de son nom l'Italie entière. Il m'écrivait lettre sur lettre, me
+répétant que son alliance avec la coalition lui paraissait le seul
+moyen de conserver le trône, et m'engageant de dire à l'empereur toute
+la vérité sur l'état actuel de l'Italie. Je lui répondis que je l'avais
+prévenu sur ce point, et qu'il n'avait pas besoin de m'encourager pour
+oser dire la vérité à l'empereur; que j'avais toujours pensé que c'était
+trahir les princes que de la leur cacher; j'insistai sur la nécessité
+pour le roi de Naples de se constituer une bonne armée comme moyen
+d'influence dans la coalition; je lui recommandai surtout de bannir
+toute indécision; il lui était très-essentiel, lui disais-je, de se
+créer une grande considération et de faire estimer son caractère; et
+puisque sa décision paraissait arrêtée, je devais à l'amitié qu'il avait
+pour moi, de lui avouer que la moindre hésitation serait funeste;
+qu'elle appellerait sur lui la défiance; qu'il pouvait, d'ailleurs,
+servir sa patrie en contribuant à la pacification générale, et en
+relevant la dignité des trônes et l'indépendance des nations. J'ajoutais
+que je voyais avec peine les soulèvemens des campagnes; qu'il ne fallait
+pas remuer les passions qu'on ne pouvait pas satisfaire. Invité aussi
+par ce prince à lui envoyer, par écrit, les réflexions que je lui avais
+présentées à Naples sur les constitutions que lui demandaient les
+partisans de la liberté, je l'avertissais de ne pas se laisser entraîner
+à jeter au milieu du peuple napolitain des idées auxquelles il n'était
+point préparé; enfin, lui disais-je, je crains que ce mot de
+constitution, que j'entends sur toute ma route, ne soit, dans le grand
+nombre, qu'un prétexte mis en avant par le désir de s'affranchir de
+toute obéissance.
+
+Les troupes de Murat étaient arrivées sur les rives méridionales du Pô.
+En prenant possession de la Toscane et des États romains, il s'était
+prononcé contre l'empereur, son beau-frère, en faveur de l'Autriche. Il
+était engagé et on ne l'était pas vis-à-vis de lui; car le traité qu'il
+avait signé à Naples, le 11 janvier, avec le comte de Neyperg, n'était
+pas ratifié.
+
+Je jugeai, d'après la gravité des événemens, devoir m'aboucher encore
+avec Murat, et j'allai conférer avec lui secrètement à Modène. Là, je
+lui fis sentir, puisqu'il avait pris un parti décisif, qu'il devait le
+déclarer. Si vous aviez, lui dis-je, autant de fermeté dans le caractère
+que votre coeur renferme de qualités, vous seriez plus fort en Italie
+que la coalition. Vous ne pouvez la dominer ici que par beaucoup d'élan
+et de franchise. Il hésitait encore: je lui communiquai mes nouvelles de
+Paris les plus récentes. Déterminé par leur contenu, il me confia son
+projet de proclamation, ou plutôt de déclaration de guerre, pour lequel
+j'indiquai quelques changemens qu'il adopta. Cette proclamation, datée
+de Bologne, était conçue en ces termes:
+
+«Soldats! aussi long-temps que j'ai pu croire que l'empereur Napoléon
+combattait pour la paix et le bonheur de la France, j'ai combattu à ses
+côtés; mais aujourd'hui, il ne m'est plus permis de conserver aucune
+illusion; l'empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les intérêts de
+mon ancienne patrie, ceux de mes États et les vôtres, si je ne séparais
+pas sur-le-champ mes armes des siennes, pour les joindre à celles des
+puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la
+dignité des trônes et l'indépendance des nations.
+
+Je sais qu'on cherche à égarer le patriotisme des Français qui sont dans
+mon armée par de faux sentimens d'honneur et de fidélité; comme s'il y
+avait de l'honneur et de la fidélité à assujétir le monde à la folle
+ambition de l'empereur Napoléon.
+
+»Soldats! il n'y a plus que deux bannières en Europe; sur l'une vous
+lisez: religion, morale, justice, modération, lois, paix et bonheur; sur
+l'autre: persécutions, artifices, violences, tyrannie, guerre et deuil
+dans toutes les familles: choisissez.»
+
+J'eus aussi à traiter avec Murat d'une affaire particulière qui touchait
+à mes intérêts; j'avais à réclamer, comme gouverneur-général des États
+romains et ensuite de l'Illyrie, un arriéré de traitement qui s'élevait
+à la somme de cent soixante et dix mille francs. Le roi de Naples
+s'étant emparé des États romains et des revenus publics, à ce titre il
+devait acquitter ma créance. Il en donna l'ordre; l'exécution souffrit
+quelque retard; néanmoins, avant de partir d'Italie, je pus dire que je
+n'y avais pas fait la guerre à mes dépens.
+
+Je retrouvai à Lucques la grande-duchesse toujours en émoi et dans une
+vive inquiétude sur la marche des événemens. Je lui annonçai que Murat
+allait en venir enfin à sa levée de bouclier, mais que je doutais
+néanmoins qu'il mît assez de vigueur et de rectitude dans ses opérations
+pour s'attirer la confiance de ses nouveaux alliés; que les ministres
+d'Autriche et d'Angleterre lui reprochaient d'être français et surtout
+trop attaché à l'empereur; que les révolutionnaires qui gouvernaient
+Florence en ce moment disaient hautement que le roi de Naples avait des
+intelligences avec la France, et qu'il trompait les Italiens; qu'ils
+allaient même jusqu'à imputer à mes conseils l'inaction des troupes
+napolitaines, que les Autrichiens étaient impatiens de voir marcher
+contre le vice-roi, lequel allait être incessamment attaqué par le
+général comte de Bellegarde. Je lui dis enfin que j'avais laissé Murat
+malade de chagrin; qu'il sentait dans quelle situation épineuse il
+s'était placé; mais que désormais il me serait difficile de lui faire
+parvenir mes avis.
+
+Peu de jours après, je reçus du ministre de la guerre une dépêche
+contenant les instructions de l'empereur relatives à l'évacuation de
+l'État romain et de la Toscane. A ces instructions était jointe une
+lettre pour le roi de Naples, que j'étais chargé de lui remettre
+personnellement; il m'était prescrit de lui faire en même temps
+certaines communications confidentielles, que je pouvais modifier selon
+la position où je trouverais ce prince. Je partis aussitôt pour Bologne,
+où se trouvait alors Murat. Jusqu'à Florence je n'éprouvai aucune
+difficulté; mais à mon arrivée dans cette ville, les nouvelles autorités
+me signifièrent que je ne pouvais ni continuer ma route, ni m'arrêter à
+Florence, et que je devais me retirer à _Prato_ pour y attendre la
+réponse du roi. Je lui expédiai aussitôt un courrier, et revins à
+Lucques, préférant séjourner dans cette ville, _Prato_ étant déjà en
+insurrection. Je reçus bientôt la réponse de Murat, qui m'annonçait
+avoir donné l'ordre à ses généraux de traiter avec moi de l'évacuation
+de la Toscane et des États romains.
+
+Les pouvoirs dont m'avait investi l'empereur vinrent fort à propos. La
+plupart des troupes françaises qui étaient en Toscane s'étaient
+concentrées à Livourne; celles qui étaient à Pise faisaient mine de
+résister. Déjà même le général napolitain Minutolo, s'étant porté avec
+une colonne de l'armée de Murat, de Florence à Livourne, il y avait eu à
+Pise des hostilités entre cette troupe et un détachement français:
+elles allaient devenir sérieuses. Instruit de l'événement, je partis de
+Lucques en toute hâte et je me présentai aux avant-postes. M'étant fait
+reconnaître, je stipulai aussitôt une convention, par laquelle les
+troupes françaises abandonneraient les postes et les forteresses
+qu'elles occupaient, et rentreraient en France; je donnai l'ordre
+aussitôt aux garnisons de Livourne et de la Toscane de se replier sur
+Gênes.
+
+Peu de jours après, je traitai, en vertu des mêmes pouvoirs, avec le
+lieutenant-général Lecchi, gouverneur pour le roi de Naples en Toscane,
+de l'évacuation des États romains. Cette nouvelle convention stipulait
+la remise du château Saint-Ange et de Civita-Vecchia aux Napolitains.
+Les garnisons françaises devaient être transportées par mer à Marseille,
+aux frais du roi de Naples.
+
+Ainsi se termina ma mission en Italie, dont j'étais si impatient de voir
+arriver la fin, pour rentrer dans ma patrie alors dans un état si
+déplorable; elle était inondée de troupes étrangères qui s'avançaient de
+plus en plus vers la capitale, dont Napoléon était réduit à défendre
+les approches. De loin j'avais quelque embarras à m'expliquer la marche
+de certains événemens: par exemple, pourquoi les deux armées alliées
+réunies s'étaient séparées de nouveau après avoir gagné sur Napoléon la
+bataille de la Rhotière, au lieu de marcher ensemble sans délai sur
+Paris. Par là on eût devancé de deux mois les événemens de la fin de
+mars, ce qui aurait évité bien des désastres, bien du sang et des larmes
+inutilement répandus. Mais les alliés n'avaient alors rien de prêt dans
+Paris, et les cabinets qui ne penchaient pas pour la régence,
+prolongèrent à regret, sans doute, les calamités de la guerre, afin
+d'arriver à d'autres combinaisons et à d'autres résultats. Quant au
+congrès de Châtillon, je pensais qu'il aurait l'issue du congrès de
+Prague. Tout annonçait que le dénouement de ce grand drame ne se ferait
+pas long-temps attendre.
+
+Avant de prendre la route de France, je me transportai à Volta,
+quartier-général du prince vice-roi; il avait opéré sa retraite sur le
+Mincio; et au moment de la dénonciation de la guerre du roi de Naples
+contre la France, il avait livré aux Autrichiens une de ces batailles,
+qui ne décidant rien en politique, ne profitent qu'à l'honneur des
+armes. J'eus avec le vice-roi deux conférences particulières, dans
+lesquelles je lui représentai que donner des batailles devenait d'autant
+plus inutile que tout allait se décider dans le rayon de Paris; je le
+détournai de déférer à l'ordre de l'empereur de porter l'armée d'Italie
+sur les Vosges; d'abord, parce qu'il était trop tard pour qu'une
+jonction pût s'opérer, ensuite qu'en passant les Alpes il perdrait à
+jamais son établissement en Lombardie. Eugène m'avoua que Murat lui
+avait fait proposer secrètement de s'unir à lui pour se partager
+l'Italie après avoir renvoyé toutes les troupes françaises, et qu'il
+avait repoussé cette proposition extravagante; que sa déclaration de
+guerre le mettait, lui Eugène, dans le plus grand embarras, et qu'il ne
+croyait pas pouvoir tenir long-temps si Murat mettait quelque chaleur à
+servir les Autrichiens. Je le rassurai à cet égard, connaissant le
+caractère incertain de Murat, et sachant d'ailleurs que ses voeux pour
+l'indépendance italienne étaient déjà contrariés par les alliés.
+
+J'étais au quartier-général d'Eugène, lorsque je vis arriver, dépêché
+par l'empereur, Faypoult, ancien préfet, en qui Murat avait une
+certaine confiance, et que Napoléon lui envoyait, ainsi qu'à Eugène,
+avec la nouvelle des succès recens obtenus dans la Brie et à Montereau.
+Ces avantages étaient exagérés à dessein pour soutenir l'espoir d'Eugène
+d'une part, et de l'autre, pour ralentir le zèle de Murat dans la cause
+de ses nouveaux alliés. Un aide-de-camp d'Eugène, le comte Tacher, qu'il
+avait envoyé à Napoléon, étant revenu aussi en toute hâte, lui rapporta
+les propres paroles que l'empereur, enivré par quelques succès brillans,
+mais passagers, lui avait adressées: «Retournez auprès d'Eugène, lui
+avait dit Napoléon, racontez-lui comment j'ai arrangé tous ces gens-là;
+c'est de la canaille que je chasserai à coups de fouet.» Tout le monde
+en était dans la joie au quartier-général. Je pris Eugène à part, et je
+lui dis que de telles fanfaronnades ne devaient inspirer de confiance
+qu'à des hommes follement enthousiastes, mais qu'elles ne pouvaient rien
+sur l'esprit de personnes raisonnables; que celles-ci voyaient dans
+toute son étendue le danger imminent qui menaçait le trône impérial; que
+ce n'était point les bras qui manquaient au gouvernement, mais bien le
+sentiment pour les faire mouvoir, et qu'en se séparant de la nation,
+l'empereur, par son despotisme, avait tué l'esprit public. Je donnai
+quelques conseils à Eugène, et je me mis en route pour Lyon, laissant
+l'Italie en proie, pour ainsi dire, à quatre armées différentes,
+française, autrichienne, napolitaine et anglaise; car, cette fois, lord
+Bentinck avait réellement débarqué à Livourne; de là, signifiant à Élisa
+qu'il ne reconnaissait ni l'autorité de Napoléon, ni la sienne comme
+grande duchesse; et, dictant ainsi des lois à la Toscane, il vint se
+réunir aux Napolitains, qui occupaient Bologne, Modène et Reggio.
+
+Ainsi je laissai l'Italie dans un état équivoque, embarrassé; et rien de
+plus précaire alors que nos établissemens au-delà des Alpes. Ni le
+vice-roi, ni Murat, et certes ils ne manquaient ni l'un ni l'autre de
+bravoure, n'avaient assez de talens politiques, ni même assez de
+consistance aux yeux même des Italiens, pour soutenir les restes de
+notre puissance en Italie, surtout en marchant tous les deux dans des
+directions opposées.
+
+Du reste, j'étais bien plus inquiet de l'état alarmant de la France que
+de la situation chancelante du vice-roi et même de Murat; au fond, le
+sort de l'Italie allait dépendre du résultat de la lutte, alors si
+vivement engagée entre Napoléon et les monarques alliés, qui
+s'efforçaient de le resserrer entre la Seine et la Marne.
+
+Ce fut au milieu de ces circonstances que j'entrai dans Lyon, vers les
+premiers jours de mars. Tout y était dans une sorte de confusion et
+d'incertitude sur le résultat de la campagne. Le préfet, le
+commissaire-général de police et quelques généraux secondaires voulaient
+défendre Lyon, par suite de la persuasion où l'on était à Lyon qu'on
+défendrait Paris, et c'était avec des ouvrages de campagne qu'on
+prétendait arrêter l'ennemi devant la seconde ville de l'Empire, menacée
+par l'arrivée d'un renfort de quarante cinq mille Allemands. On
+circonvint Augereau, détracteur de Napoléon, mais guerrier peu
+politique, et qui, dans cette crise, cédant à de mauvais conseils, ne
+voyait de salut pour la France qu'en l'identifiant à sa destinée. Une
+ligne de fortifications fut tracée à la hâte, et tous les moyens furent
+employés pour donner un caractère national à cette résistance parmi le
+peuple. Mais les mêmes dispositions, qui alors se faisaient apercevoir
+dans Paris, siége du gouvernement, prévalaient aussi à Lyon. Le préfet
+Bondy se battait les flancs pour exalter le patriotisme des Lyonnais
+assoupis, et détruit par les mêmes causes qui le faisaient tomber en
+langueur dans le reste de la France.
+
+La nuit même de mon arrivée, je fus admis aux conférences des principaux
+fonctionnaires publics, qui avaient lieu tous les soirs chez le maréchal
+Augereau. Je m'aperçus, dès l'abord, que tout ce qui ressemblait à des
+partis désespérés, n'étaient plus accueillis que par le préfet, par
+quelques-uns des officiers généraux accourus avec un corps de l'armée
+d'Aragon, et par le commissaire-général de police Saulnier. J'annonçai
+franchement la défection du roi de Naples, et qu'un million d'hommes
+allait se précipiter sur la France, qu'il n'était plus possible de
+sauver que par une grande mesure politique; je vis que mes opinions,
+aussi bien que mes révélations, contrariaient les fonctionnaires, qui,
+par zèle pour l'empereur, ne reculaient pas devant les horreurs d'un
+siége. Ils ne déguisèrent pas la gêne qu'ils ressentaient de ma
+présence, et je m'aperçus bientôt qu'ils avaient des instructions
+secrètes à mon égard. Augereau, n'ayant point prêté l'oreille au seul
+projet de délivrance qui fût dans les intérêts de la révolution dont il
+était pourtant un zélateur sincère, finit par donner les mains à la
+mesure provoquée par le préfet et le commissaire-général de police, qui
+tendait à me forcer de quitter Lyon pour aller résider provisoirement à
+Valence. Je cédai, quoiqu'à regret, et je pris la route du Dauphiné, en
+jetant un regard d'impatience sur celle de Paris, la seule que j'aurais
+voulu pouvoir traverser en poste.
+
+Ce fut à Valence que j'appris l'arrivée à Vesoul de MONSIEUR, comte
+d'Artois, et les terreurs de Napoléon aux premières lueurs de royalisme
+qui venaient de percer à Troyes en Champagne. J'appris peu de jours
+après, coup sur coup, l'arrivée du duc d'Angoulême au quartier-général
+de lord Wellington, la perte de la bataillé d'Orthez par Soult, la perte
+de la bataille de Laon par Napoléon, et l'entrée du duc d'Angoulême à
+Bordeaux. Combien alors mes regrets devinrent plus vifs de me voir à
+plus de cent lieues de la capitale, où une révolution politique devait
+nécessairement éclater à la suite de tant de désastres! L'occupation de
+Lyon par les Autrichiens, ayant eu lieu presqu'aussitôt, et le maréchal
+Augereau, reculant son quartier-général à Valence, je me rendis à
+Avignon dans l'attente des événemens, et toujours à la veille de
+m'élancer vers Paris au premier signal. Mais, entouré par différens
+corps d'armée, réduit à des conjectures et à des bruits vagues par
+l'interruption des courriers, et par la difficulté des communications,
+je balançai trop sans doute à prendre un parti décisif. Que je me suis
+repenti, dans la suite, de ne pas m'être rapproché furtivement de Paris
+par le centre de la France, libre encore de l'invasion étrangère! Une
+seule considération put m'arrêter; je craignis que les instructions
+secrètes qui me concernaient n'eussent été transmises à chaque préfet
+individuellement.
+
+J'étais à Avignon sans aucun caractère politique, et j'habitais les
+mêmes appartemens où fut assassiné un an plus tard le malheureux Brune.
+Là, je trouvai l'esprit public monté contre Napoléon, au point que je
+pus faire afficher que je recevrais tous les corps, toutes les
+autorités constituées, auxquels j'annonçais le renversement prochain du
+gouvernement impérial, mais que Murat, dans la Haute-Italie, travaillait
+pour la bonne cause. Plus qu'à Lyon et à Valence, il se manifestait à
+Avignon des dispositions à voir Napoléon déchu, remplacé par une
+autorité quelconque. Enfin, la nouvelle des événemens du 31 mars me
+parvint. Forcé de faire un long détour, de prendre la route de Toulouse
+et de Limoges, je n'arrivai à Paris que dans les premiers jours d'avril,
+mais il était trop tard. La formation d'un gouvernement provisoire dont
+j'aurais dû faire partie, la déchéance de Napoléon que j'eusse
+ambitionné de prononcer, mais effectuée sans moi; enfin, la restauration
+des Bourbons, à laquelle je me fusse opposé pour faire prévaloir le plan
+de régence qui était mon ouvrage, anéantissaient mes projets et me
+rejetaient dans la nullité politique, en présence de princes que j'avais
+offensés; je sentais que la clémence pouvait être d'accord avec la bonté
+de leur coeur, mais qu'elle n'en était pas moins incompatible avec le
+principe de la légitimité.
+
+J'ai entendu agiter depuis cette double question: si le duc d'Otrante se
+fût trouvé à Paris, eût-il fait partie du gouvernement provisoire, et
+dans cette supposition quel eût été le résultat de la révolution du 31
+mars?
+
+Ici je dois à mes contemporains quelques éclaircissemens relatifs à des
+circonstances secrètes que j'ai jugé à propos de ne point morceler dans
+mes récits, afin de les mieux présenter dans tout leur jour, car il est
+des aveux qui ne peuvent être justifiés que par les conjonctures, et
+qu'on ne doit se permettre qu'à la faveur des temps. Je confesserai
+d'abord que, pénétré de la nécessité de prévenir la réaction de l'Europe
+et de sauver la France par la France, les événemens de 1809,
+c'est-à-dire la guerre d'Autriche et l'attaque des Anglais sur Anvers,
+n'étaient que les premiers moyens d'exécution d'un plan de révolution,
+qui avait pour but le détrônement de l'empereur. Je confesserai aussi
+que j'avais été l'âme de ce plan, seul capable de nous réconcilier avec
+l'Europe, et de nous ramener à un gouvernement raisonnable. Il demandait
+le concours de deux hommes d'état, l'un dirigeant le cabinet de Vienne,
+l'autre, le cabinet de St.-James, je veux parler du prince de
+Metternich et du marquis de Wellesley, à qui j'avais envoyé, à cet
+effet, M. de Fagan, ancien officier au régiment irlandais de Dillon, que
+son caractère insinuant rendait propre à une mission si délicate.
+
+Avant d'en venir à de pareilles ouvertures, je n'avais point négligé,
+dans l'intérieur, de me rapprocher du seul homme dont la coopération me
+fut indispensable: on devine qu'il s'agit du prince Talleyrand. Notre
+réconciliation avait eu lieu dans une conférence à Surêne, chez la
+princesse de Vaudémont. Dès les premiers épanchemens, nos idées
+politiques s'étaient accordées, et une sorte de coïncidence s'était
+établie entre nos plans pour l'avenir. Pourtant je n'avais pu échapper à
+la morsure épigrammatique de mon noble et nouvel allié qui, après
+l'entrevue, questionné par ses affidés sur ce qu'il pensait à mon égard,
+répondit: «Oui, oui, j'ai vu Fouché, c'est du papier doré sur tranche.»
+
+On ne manqua pas de me rapporter le propos; je ne m'en montrai pas
+offensé; les considérations de politique dominant toujours chez moi
+l'irritabilité de l'amour-propre.
+
+J'avais également senti la nécessité de me mettre en rapport direct avec
+l'un des sénateurs les plus influens, M. de S....., qui, lui-même, était
+en relation intime avec la secrétairerie d'état par l'entremise de
+Maret, son ancien compagnon de captivité. Une pareille conquête m'était
+d'autant plus précieuse que, depuis la disgrâce de Bourienne, je n'avais
+plus à la secrétairerie d'état, dans mes intérêts, que des subalternes,
+à qui les fils des hautes intrigues échappaient souvent. Mais quel moyen
+de m'attacher un personnage que je comptais depuis long-temps au nombre
+de mes antagonistes déclarés! La sénatorerie de Bourges étant venue à
+vaquer, j'y vis aussitôt le prix de la réconciliation; je manoeuvrai en
+conséquence: S........ l'obtint; j'eus dès-lors un ami de plus au Sénat,
+et comme un oeil toujours ouvert dans le cabinet de Napoléon.
+
+Un homme me manquait encore; le maréchal M......, chef de la
+gendarmerie. Jusqu'alors il m'avait été contraire; nommé au commandement
+d'un corps d'armée en Catalogne, mais quoique dans les grands emplois,
+dénué de ressources pécuniaires pour entrer en campagne; je connus son
+embarras, et je lui envoyai, d'après le conseil d'un ami, une réserve de
+quatre-vingt mille francs dont je pouvais disposer, et pour la remise de
+laquelle j'obtins l'autorisation de l'empereur. Ainsi, dans l'espace de
+très-peu de mois, de tous mes ennemis je me fis des amis. J'avais deux
+ministères dans mes mains: l'intérieur et la police; j'avais la
+gendarmerie à ma disposition et une nuée d'observateurs à mes ordres;
+j'avais de plus pour levier dans l'opinion la clientelle immense des
+vieux républicains et des royalistes persévérans, qui trouvaient une
+égide dans mon crédit. Tels étaient les élémens de mon pouvoir, quand
+Napoléon, engagé dans la double guerre d'Espagne et d'Autriche, et
+désormais jugé perturbateur incorrigible, me parut dans une position
+tellement inextricable que je formai le plan que j'ai révélé plus haut.
+Soit que son instinct m'eût deviné, soit que des indiscrétions
+inhérentes au caractère français eussent éveillé ses soupçons: car, pour
+trahi, je ne le fus pas; ma disgrâce presque subite, comme je l'ai
+raconté dans la suite des événemens de 1809, reculèrent de cinq années
+la ruine du trône impérial. Et c'était, protégé par de tels souvenirs,
+soutenu par une puissance d'opinion qui ne m'avait abandonné ni lors de
+ma défaveur, ni dans mon exil; c'était, en outre, secondé par la
+réputation d'homme d'état qui avait prophétisé la chute de Napoléon avec
+la précision d'un calculateur froid et prévoyant, que je me trouvai
+surpris par les événemens du 31 mars. Si j'eusse été à Paris alors, sans
+aucun doute le poids de mon influence et ma connaissance parfaite des
+secrets de tous les partis m'auraient permis d'imprimer à ces événemens
+extraordinaires une toute autre direction. Ma prépondérance et ma
+décision prompte auraient prévalu sur l'influence plus mystérieuse et
+plus lente de M. de Talleyrand. Cet homme si élevé n'aurait pu cheminer
+qu'attelé avec moi au même char. Je lui aurais révélé toutes les
+ramifications de mon plan politique; et en dépit de l'odieuse police de
+Savary, du ridicule gouvernement de Cambacérès, de la lieutenance
+générale du mannequin Joseph et de la lâcheté du Sénat, nous aurions
+redonné la vie à ce cadavre de la révolution; et ces patriciens
+dégradés n'auraient plus songé, comme ils l'ont fait trop tard, qu'à se
+conserver eux mêmes. Par notre impulsion ils auraient prononcé, avant
+l'intervention étrangère, la déchéance de Napoléon, et proclamé le
+conseil de régence, tel que j'en avais arrêté les bases. Ce dénouement
+était le seul qui pût mettre à couvert la révolution et ses principes.
+Mais les destins en avaient autrement décidé.[37]. Napoléon lui-même
+conspira contre son propre sang. Que de ruses de sa part; que de
+prétextes pour me tenir éloigné de la capitale, où il redoutait même la
+présence de son fils et de sa femme! car, on ne doit pas s'y méprendre,
+l'ordre laissé à Cambacérès de faire partir immédiatement pour Blois
+l'impératrice et le roi de Rome, à la moindre apparition des alliés,
+n'eut pas d'autre motif que de parer à une révolution qui pouvait être
+opérée par l'établissement d'une régence nationale. Lorsqu'après s'être
+laissé, pour ainsi dire, escamoter sa capitale par l'empereur Alexandre,
+il voulut avoir recours à la régence pour dernier expédient, il était
+trop tard. Les combinaisons de M. de Talleyrand avaient prévalu, et ce
+fut lorsqu'un gouvernement provisoire était déjà tout formé, que je vins
+me présenter devant la restauration. Quelle position, grands dieux!
+Agité par la conscience de tant de titres qui me reportaient au pouvoir,
+et par le sentiment d'un remords qui m'en repoussait; frappé moi-même
+d'un spectacle tout nouveau pour la génération; l'entrée publique d'un
+fils de France, qui, jouet de la fortune pendant vingt-cinq ans,
+revoyait, au milieu des acclamations et de l'allégresse publique, la
+capitale de ses aïeux, décorée des drapeaux et des emblêmes de la
+royauté; ému, je l'avoue, par ce tableau touchant d'une bonté royale, se
+mêlant à une ivresse royaliste, je fus subjugué[38]; je ne dissimulai
+ni mon regret ni mon repentir; je les manifestai en plein Sénat, en le
+pressant d'envoyer une députation à S. A. R. MONSIEUR, et me déclarant
+indigne d'en faire partie, de paraître moi-même devant le représentant
+du monarque; m'élevant avec force contre ceux de mes collègues qui
+prétendaient imposer des chaînes aux Bourbons.
+
+[Note 37: Dites plutôt qu'en dépit de tant d'intrigues, de toute la
+puissance militaire de Bonaparte, et des longues aberrations de la
+politique européenne, la Providence a voulu enfin que les Bourbons, que
+nos princes du sang français pussent reprendre leur sceptre. Nous sommes
+consolés aujourd'hui de tant de guerres et de calamités par le règne de
+Charles X, que la haute sagesse de Louis XVIII a su nous ménager. (_Note
+de l'éditeur_.)]
+
+[Note 38: Voyez ici les effets de cette même Providence: Quel
+sublime et touchant spectacle que celui de la rentrée du fils de France
+dans l'immortelle journée du 12 avril 1814! Ce spectacle touche l'âme
+d'un régicide; le sentiment du remords l'oppresse; il reconnaît dans ce
+grand dénouement la main de la divine Providence, qui préparait, dix
+années à l'avance, la douce et paternelle domination de Charles X, de ce
+roi chevalier, salué par les acclamations des Parisiens dans les
+préludes de notre restauration. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Le mois n'était pas écoulé que, tourmenté d'une secrète inquiétude que
+m'inspirait le voisinage de Napoléon à l'île d'Elbe, voisinage que
+j'entrevoyais pouvoir devenir fatal à la France, je pris la plume et je
+lui adressai la lettre suivante que je livre à l'impartialité de
+l'histoire:
+
+«Sire, lorsque la France et une partie de l'Europe étaient à vos pieds,
+j'ai osé vous faire entendre constamment la vérité. Maintenant que vous
+êtes dans le malheur, j'éprouve plus de crainte de blesser votre
+sensibilité, en vous parlant le langage de la sincérité; mais je vous le
+dois, puisqu'il vous sera utile et même nécessaire.
+
+»Vous avez accepté, comme retraite, l'île d'Elbe et sa souveraineté. Je
+prête une oreille attentive à tout ce qui se dit au sujet de cette
+souveraineté et de cette île. Je crois qu'il est de mon devoir de vous
+assurer que la situation de cette île, en Europe, ne vous convient pas,
+et que le titre de souverain de quelques acres de terre convient encore
+moins à celui qui a possédé un Empire immense.
+
+»Je vous supplie de peser ces deux considérations, et vous sentirez
+combien elles sont fondées.
+
+»L'île d'Elbe est à très-peu de distance de l'Afrique, de la Grèce et de
+l'Espagne; elle touche presqu'aux côtes d'Italie et de France. De cette
+île, la mer, les vents et une petite felouque peuvent vous amener
+subitement dans les pays les plus exposés à l'agitation, aux événemens,
+aux révolutions. La stabilité n'existe encore nulle part; dans cet état
+de mobilité des nations, un génie comme le vôtre peut toujours exciter
+de l'inquiétude et des soupçons parmi les puissances européennes; sans
+être criminel, vous pouvez être accusé, et sans être criminel, vous
+pouvez aussi faire du mal, car l'alarme est un grand mal tant pour les
+gouvernemens que pour les nations.
+
+»Un roi qui monte sur le trône de France désire régner uniquement par la
+justice; mais vous savez de combien de passions un trône est entouré, et
+avec quelle adresse la haine donne à la calomnie les couleurs de la
+vérité.
+
+»Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant ce que
+vous avez perdu, ne peuvent servir qu'à augmenter l'amertume de vos
+regrets; il ne paraîtront pas des débris, mais une vaine représentation
+de tant de grandeurs qui se sont évanouies. Je dis plus, sans vous
+honorer, il vous exposeront à de plus grands dangers. On dira que vous
+ne gardez les titres que parce que vous conservez toutes vos
+prétentions. On dira que le rocher de l'île d'Elbe est le point d'appui
+sur lequel vous voulez placer le levier, d'où vous chercherez à soulever
+de nouveau le monde entier.
+
+»Permettez-moi de vous dire toute ma pensée. Il serait plus glorieux et
+plus consolant pour vous de vivre comme un simple particulier; et, à
+présent, l'asile le plus sûr et le plus convenable pour un homme comme
+vous, est dans les États-Unis de l'Amérique. Là, vous recommencerez
+votre existence au milieu d'un peuple encore neuf, qui saura admirer
+votre génie sans le craindre. Vous serez sous la protection de lois
+également impartiales et inviolables, comme tout ce qui respire dans la
+patrie de Francklin, de Washington et de Jefferson. Vous prouverez aux
+Américains que si vous étiez né parmi eux, vous auriez pensé et voté
+comme eux; et que vous auriez préféré leurs vertus et leur liberté à
+toutes les dominations de la terre.»
+
+Cette lettre, dont je crois pouvoir m'honorer, fut mise plus tard, par
+des royalistes, sous les yeux de MONSIEUR, comte d'Artois, avec la
+lettre suivante que j'adressai à Son Altesse Royale.
+
+ »Monseigneur,
+
+»J'ai voulu rendre un dernier service à l'empereur Napoléon, dont j'ai
+été dix ans le ministre. Je crois devoir communiquer à Son Altesse
+Royale la lettre que je viens de lui écrire. Ses intérêts ne peuvent
+être pour moi une chose indifférente, puisqu'ils ont excité la pitié
+généreuse des puissances qui l'ont vaincu. Mais le plus grand de tous
+les intérêts pour la France et pour l'Europe, celui auquel on doit tout
+sacrifier, c'est le repos des peuples et des puissances après tant
+d'agitations et de malheurs; et le repos, même alors qu'il serait établi
+sur de solides bases, ne serait jamais suffisamment assuré; on n'en
+jouirait jamais tant que l'empereur Napoléon serait dans l'île d'Elbe.
+Napoléon sur ce rocher serait pour l'Italie, pour la France, pour toute
+l'Europe, ce que le Vésuve est à côté de Naples. Je ne vois que le
+Nouveau-Monde et les États-Unis auxquels il ne pourra pas donner de
+secousses.»
+
+Par cette lettre, le prince, dont la sagacité ne peut être révoquée en
+doute, put juger ce qu'il ne savait qu'imparfaitement peut-être, que je
+ne devais pas être rangé au nombre des adhérens de Napoléon.
+
+Consulté par des courtisans et par des ministres, je leur répétai
+plusieurs fois: «Gardez le silence sur tous les torts; placez-vous à la
+tête du bien qui s'est fait depuis vingt-cinq ans; rejetez le mal sur
+les gouvernemens qui vous ont précédés, et plus justement encore sur les
+événemens; servez-vous à la fois de la vertu qui a éclaté dans
+l'oppression, de l'énergie qui s'est développée dans nos discordes, et
+des talens qui se sont produits dans le délire. Si le roi ne prend pas
+la nation pour point d'appui, son autorité s'affaiblira, ses courtisans
+seront réduits à provoquer autour de lui de stériles hommages qui le
+perdraient. Gardez-vous, ajoutais-je, de toucher à la couleur de la
+cocarde et du drapeau; cette question n'est pas bien comprise, elle
+n'est frivole qu'en apparence, elle décide de tout, c'est la question
+de l'étendard sous lequel la nation se ralliera; la couleur du ruban
+semblera décider de la couleur du règne. Ce sacrifice est pour le roi ce
+que fut pour Henri IV celui de la messe.» On voit que dans mes conseils
+je n'hésitais pas à constituer le roi chef de la révolution, à qui se
+fut offerte ainsi une garantie plus sûre que celle de la Charte
+elle-même; mes opinions, les intérêts de ma patrie et les miens m'en
+prescrivaient la loi; mais si j'avais pour moi de nombreux partisans,
+soit parmi les royalistes, soit parmi les hommes de la révolution,
+j'avais contre moi les bonapartistes et les restes de la police de
+Savary. Ceux-ci me représentaient comme rongé de chagrin de n'avoir pu
+aider au renversement de l'édifice que je m'étais complu à élever, comme
+étant accouru auprès du trône légitime, affectant des remords et offrant
+à tout prix mes services à l'auguste famille que j'avais outragée;
+ceux-là, au contraire, me désignaient comme le seul homme capable de
+fonder la sécurité des Bourbons, comme un chef plein de sagacité,
+pouvant disposer d'une partie des élémens du corps politique. Je ne
+crois pas m'abuser en affirmant que telle était l'opinion de la
+majorité du faubourg St.-Germain.
+
+J'entrai en correspondance avec plusieurs personnages importans de la
+cour; entre autres avec mon ami Malouet, qui, de son exil à Tours,
+venait d'être appelé par le roi au ministère de la marine. Toutes les
+lettres que je lui écrivais étaient mises sous les yeux du roi; je lui
+recommandais, ainsi qu'à tous ceux qui venaient de la part du monarque
+me demander des conseils, de ne point établir de lutte entre les
+anciennes passions et les nouvelles, entre la nation et les émigrés;
+mais on n'avait la force de suivre aucun de mes avis; on se laissait
+entraîner par le torrent.
+
+Vers la fin de juin, le roi ayant ordonné à M. de Blacas de venir
+conférer avec moi, j'eus la visite de ce ministre que je reçus avec
+froideur; je le savais entouré de personnes qui étaient mes ennemis, et
+qui ne jouissaient d'aucun crédit dans l'opinion, telles que Savary,
+Bourienne, l'ancien préfet de police Dubois, et une certaine madame
+P****, femme décriée et affichée; je savais que tous réunis, ils
+s'efforçaient de circonvenir et d'égarer M. de Blacas. Le peu de liant
+de son esprit, son inexpérience des affaires, jointe à l'aversion que
+m'inspirait ses entourages, firent qu'il ne put me comprendre et que je
+ne m'ouvris pas entièrement. Toutefois, comme Louis XVIII allait être
+instruit que j'avais apporté de la réserve et de la défiance dans mes
+communications avec son ministre, je pris la plume, et j'écrivis le
+lendemain à M. de Blacas une lettre détaillée, bien sûr que le roi en
+aurait bientôt connaissance. Je lui disais que l'agitation de la France
+avait pour cause dans le peuple la crainte du retour des droits féodaux;
+dans les possesseurs des biens d'émigrés, l'inquiétude pour leurs
+domaines; dans ceux qui s'étaient prononcés fortement, soit pour la
+république, soit pour Bonaparte, le doute sur leur sûreté personnelle;
+dans l'armée, la perte et le regret de tant d'espérances, de gloire et
+de fortune; et enfin dans les constitutionnels, l'étonnement où les
+laissait la Charte, dont le roi avait voulu faire une émanation de la
+puissance héréditaire de son trône. Parmi ces causes, la plus dangereuse
+était précisément celle dont toute la sagesse du roi et de ses ministres
+n'aurait pu prévoir ni empêcher entièrement l'action; je veux parler du
+mécontentement des troupes, et j'en déduisais les motifs; je disais,
+entr'autres, qu'une armée, et une armée surtout formée par la
+conscription, prend toujours l'esprit de la nation au milieu de laquelle
+elle vit, et qu'elle finit toujours par être contente ou mécontente avec
+la nation et comme elle. J'ajoutais que dans cette cause de mécontement,
+se mêlait encore le génie de Bonaparte. «Une nation, observais-je
+encore, où depuis vingt-cinq ans les esprits et les âmes ont été dans
+une action assez forte pour donner des secousses à l'univers, ne peut
+pas, sans de longues gradations, rentrer dans un état doux et paisible;
+il ne faut donc pas entreprendre d'arrêter son activité; il faut donner
+à cette activité, devenue dévorante, d'autres alimens; il faut ouvrir et
+élargir de toutes parts les carrières sans bornes de toutes les
+industries, de toutes les branches de commerce, de tous les arts, de
+toutes les sciences et de leurs découvertes; enfin de tout ce qui étend
+la raison et la puissance de l'homme. Le dix-neuvième siècle commence à
+peine; il faut qu'il porte le nom de Louis XVIII, comme le dix-septième
+siècle porta le nom Louis XIV.» Je plaidais également la cause de la
+liberté de la presse et de la liberté individuelle; et je terminais
+ainsi: «Une multitude de Français, dévoués à tous les malheurs des
+Bourbons comme ils l'avaient été à leur puissance, sont revenus avec la
+dynastie de leurs rois; ils ne peuvent plus prétendre à rentrer dans
+leurs domaines sans exciter de violentes commotions et une guerre
+civile: eh bien! qu'un des ministres du roi, avec la logique d'un esprit
+sain et l'éloquence d'une âme qui sent tout ce qu'on doit à de grands
+malheurs et à de grandes vertus, demande aux deux Chambres une somme
+annuelle destinée à servir d'indemnité à des infortunes et à des
+indigences si dignes d'être assistées par une nation héroïque et
+sensible; j'en réponds, la proposition, dans les Chambres, serait
+transformée en loi par acclamation.»
+
+Mais de tels avis ne pouvaient être que stériles, tant qu'ils
+partiraient d'un homme hors de la sphère du pouvoir. J'avoue que, poussé
+et appuyé par un parti loyaliste nombreux, et dont les ramifications
+s'étendaient jusqu'à la cour; j'avoue qu'on m'avait laissé entrevoir la
+possibilité d'arriver au ministère pour dominer les circonstances; mais
+j'avais contre moi M. de Blacas livré à l'influence astucieuse de
+Savary, qui, vendu à Bonaparte, tremblait qu'une porte me fût ouverte
+aux conseils du roi. J'avais de plus à combattre trop de souvenirs,
+d'intérêts, et surtout de prétentions rivales. Je ne me dissimulai pas
+que l'argument qu'on reproduisait sans cesse contre moi était
+malheureusement sans réplique. Je jugeai ma position, et je partis avec
+ma famille pour mon château de Ferrières, d'où je me proposais
+d'observer les événemens. Il me fallut résister aux voeux de mes amis,
+pour me tenir ainsi à quelque distance de la capitale.
+
+J'étais persuadé d'avance que les hommes faibles ou incapables qui
+tenaient le timon de l'État, continueraient à suivre de fausses maximes
+de politique, et à donner aux affaires une fâcheuse direction.
+
+Ainsi, que de sérieuses réflexions venaient m'assiéger sur la position
+équivoque et bizarre du nouveau gouvernement! Comme homme d'état, il ne
+pouvait m'échapper qu'il s'était opéré une restauration sans
+révolution, puisque tous les rouages du gouvernement impérial
+subsistaient encore, et qu'il n'y avait de changé, si je puis m'exprimer
+ainsi, que l'_individualité_ du pouvoir. Et en effet, que retrouvait-on
+dans un laps de vingt années qui fût resté immuable? Clergé, noblesse,
+institutions, corporations diverses, grandes propriétés héréditaires,
+rien n'avait échappé au bouleversement. En remontant sur le trône, les
+Bourbons trouvèrent de l'appui dans les coeurs, mais non dans les
+intérêts. Telle fut l'origine et la cause première de la commotion dont
+les indices précurseurs commençaient dès-lors à se révéler à mes yeux.
+La France était partagée en partisans et en adversaires de la
+restauration; Louis XVIII régnait sur une nation divisée et souffrante;
+tous les fauteurs de la domination impériale, tous les hommes qui
+avaient marqué dans nos crises révolutionnaires, appréhendèrent d'entrer
+en partage de dignités avec l'ancienne noblesse; ils avaient cherché des
+garanties, ils en avaient obtenu, ou du moins ils avaient cru en trouver
+dans cette déclaration réclamée du roi, et promulguée par ce prince
+avant son entrée dans la capitale.
+
+Mais, d'un autre côté, les revers de Napoléon s'étaient succédés avec
+tant de rapidité, que les possesseurs des hauts emplois et des grandes
+fortunes n'avaient pas eu le temps de réformer leur luxe. Quand les
+Bourbons furent rappelés, il fallut compter avec soi-même, et arrêter
+subitement le cours de ces dépenses effrénées. Quelle source de
+mécontentement et d'irritation dans les notabilités sociales! Une autre
+cause bien plus alarmante d'instabilité pour le nouveau gouvernement,
+résidait dans l'armée encore intacte; on ne l'avait point licenciée,
+faute énorme! car tous les vieux soldats, tous les prisonniers rendus à
+la France étaient animés d'un esprit opposé à la restauration, et
+dévoués aux intérêts de l'ex-empereur.
+
+Le roi, au lien d'accepter la Charte, l'avait octroyée; autre sujet de
+mécontentement de la part de cette grande masse de Français dont l'ère
+politique datait de la révolution. La Charte confirmait, il est vrai,
+les titres, les honneurs, et en quelque sorte les places; elle
+légalisait les acquisitions des propriétés nationales; ce n'était point
+encore assez pour tant d'hommes inquiets et prévenus. D'ailleurs, la
+Charte trouvait une foule de contradicteurs. Selon les uns, elle n'était
+point assez libérale; selon les partisans de l'ancien régime, la vieille
+constitution du royaume eût été préférable. Qu'on ajoute à cet état de
+choses la mollesse et l'incertitude de ministres qui, n'étant ni
+royalistes, ni patriotes, s'imaginaient pouvoir rendre la France
+ministérielle. Qu'on y joigne enfin les appréhensions qu'entretenait le
+congrès de Vienne, qui, en voulant reconstruire l'Europe, menaçait les
+États devenus le domaine de la révolution de les soumettre à un ordre
+politique anti-révolutionnaire. C'est ainsi que s'alarmèrent les
+intérêts émanés de vingt-cinq années de troubles. Les royalistes
+s'affaiblissaient et se divisaient à mesure que leurs adversaires,
+frémissant au nom seul des Bourbons, mettaient plus d'opiniâtreté à
+méconnaître leurs droits. La possibilité du retour de Napoléon, rangée
+d'abord parmi les chimères, devint l'idée favorite de l'armée; on forma
+des complots, on se joua de la police royale. Il est facile de
+concevoir qu'ayant occupé tant de postes élevés dans l'État, conservant
+encore dans les affaires de si nombreuses relations, et dans la capitale
+une clientelle si dévouée, mes observations s'étendaient sur toutes les
+trames qu'on y préparait.
+
+J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un homme qui avait eu beaucoup
+d'influence, et qui commençait à la perdre, m'écrivit pour m'engager à
+faire partie d'un comité secret où il s'agissait d'un projet de
+bouleversement. Je fis sur le billet même d'invitation cette seule
+réponse, qui ne resta point inconnue: «Je ne travaille point en _serres
+chaudes_; je ne veux rien faire qui ne puisse paraître au _grand air_.»
+
+Cependant il se formait des affiliations; des hommes influens
+contractaient entre eux des engagement politiques. Il me parut bientôt
+évident que l'État marchait vers une crise, et que les adhérens de
+Napoléon s'étaient coalisés pour la faire éclore. Mais aucun succès
+n'était possible sans ma coopération; je n'étais rien moins que décidé à
+l'accorder à un parti contre lequel je couvais de longs ressentimens. On
+revint plusieurs fois à la charge, divers plans me furent proposés; tous
+tendaient à détrôner le roi et à proclamer ensuite, soit un prince
+d'une autre dynastie, soit une république provisoire. Un parti militaire
+vint me proposer de déférer la dictature à Eugène Beauharnais. J'écrivis
+à Eugène, croyant la partie déjà liée: je n'en reçus qu'une réponse
+vague. Dans l'intervalle, tous les intérêts de la révolution vinrent se
+grouper autour de moi et de Carnot, dont la lettre au roi produisit une
+sensation qui accusait de plus en plus l'impéritie du ministère.
+L'affaire d'Excelmans vint ajouter à la conviction qu'un parti
+considérable, dont le foyer était à Paris, voulait rétablir Napoléon et
+le gouvernement impérial.
+
+Quand, aux approches de l'hiver, je rentrai dans la capitale, le
+gouvernement royal me parut miné par deux partis ennemis de la
+légitimité, et désormais sans ressource. Le roi, dans sa haute sagesse,
+avait chargé M. le duc d'Havre de remplacer M. de Blacas dans ses
+communications confidentielles avec moi. La noblesse du caractère de ce
+seigneur, autant que sa franchise, lui concilièrent toute ma confiance;
+je lui ouvris mon coeur, et je me trouvai entraîné à une expansion que
+je n'avais jamais connue; jamais je n'avais eu dans aucun instant de ma
+vie autant d'abandon; jamais je ne trouvai dans mon âme une éloquence
+aussi vraie, une sensibilité aussi profonde que celles qui
+accompagnèrent le récit des circonstances par lesquelles j'avais été
+fatalement entraîné à voter la mort de Louis XVI. Je puis le dire, cet
+épanchement arraché à mon coeur, tenait à la fois du remords et de
+l'inspiration. Je ne me rappelle pas moi-même, sans être ému, les larmes
+que je vis répandre à mon vertueux interlocuteur, à ce noble duc, type
+de la vraie chevalerie française et loyale.
+
+Nos entretiens politiques étaient tous recueillis pour être ensuite
+communiqués au roi. Mais les plaies de l'État étaient sans remède, un
+grand coup était inévitable. Placé, d'un côté, entre les Bourbons, qui
+ne m'accordaient qu'une demi-confiance, dont le système me fermait
+toutes les routes du pouvoir et des honneurs, envers qui je me trouvais
+dans une fausse position, et d'ailleurs sans aucune espèce d'engagement;
+de l'autre, entre le parti auquel j'étais redevable de ma fortune, et où
+me poussait une communauté d'opinions et d'intérêts, au moment où une
+incertitude prolongée de ma part pouvait m'isoler de l'un et de l'autre,
+je me jetai tout entier dans ce dernier. Intérieurement ce n'était point
+aux Bourbons que je me décidai à faire la guerre, mais au dogme de la
+légitimité. J'étais pourtant contrarié dans mes combinaisons par
+l'existence d'un parti bonapartiste, qui, usant de toute son influence
+sur l'armée, nous tenait tous sous sa dépendance. Ce fut mon ancien
+collègue Thibaudeau qui, le premier, me révéla les progrès de la faction
+de l'île d'Elbe, dont il était le principal agent. Je vis qu'il n'y
+avait pas de temps à perdre; je jugeai d'ailleurs que Napoléon servirait
+au moins de point de ralliement à l'armée, sauf à le culbuter ensuite,
+ce qui me parut d'autant plus facile que l'empereur n'était plus à mes
+yeux qu'un personnage usé, dont le premier rôle ne pouvait pas être joué
+une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau fît des ouvertures
+aux affidés de Napoléon, et je fis admettre aux conférences Regnault,
+Cambacérès, Davoust, S*, B*, L*, C*, B* de la M, M. de D*; mais
+j'exigeai des concessions et des garanties, refusant de me joindre à ce
+parti si leur chef, abjurant le despotisme, n'adoptait pas un système
+de gouvernement libéral. Notre coalition fut cimentée par la promesse
+d'un partage égal de pouvoir, soit dans le ministère, soit dans le
+gouvernement provisoire un moment de l'explosion. D'après le plan arrêté
+avec Thibaudeau, je me hâtai d'envoyer mon émissaire J***** à Murat,
+pour le presser de se déclarer l'arbitre de l'Italie; en même temps le
+grand comité dépêcha le docteur R****** à l'île d'Elbe. Lyon et Grenoble
+devinrent dans le Midi les deux pivots de l'entreprise; dans le Nord, un
+mouvement militaire, dirigé par d'Erlon et Lefèvre-Desnouettes, devait
+déterminer la fuite ou l'enlèvement de la famille royale, ce qui eût
+amené la formation d'un gouvernement provisoire dont je devais faire
+partie avec Carnot, Caulaincourt, Lafayette et N..... Ressaisir le
+pouvoir suprême au milieu de la confusion générale, tel était le but de
+nos combinaisons. Pressé de se réconcilier avec Napoléon, et dans
+l'espoir de rester maître de l'Italie, Murat, quoique allié de
+l'Autriche, prit le premier les armes sous des prétextes insidieux;
+cette levée de boucliers, en apparence dirigée contre Louis XVIII, jeta
+le trouble dans le conseil du roi. Trente mille hommes furent aussitôt
+dirigés vers Grenoble et les Alpes, ou plutôt ainsi jetés au devant de
+Napoléon. L'habileté de cette tactique ne fut point pénétrée. Sur ces
+entrefaites se fit, à Cannes, le débarquement de l'empereur; et ce qui
+prouve que nous ne sommes point une nation conspiratrice, c'est que,
+depuis plus de quinze jours, le renversement des Bourbons était
+publiquement avoué par tous les partis et un sujet de conversation
+universel; la cour seule s'obstinait à ne pas voir ce qui n'avait plus
+de nuage que pour elle.
+
+Avant d'aborder les événemens du 20 mars, jetons un regard en arrière.
+On a dû voir que je n'avais eu d'abord aucune intention d'embrasser le
+parti de la révolte; j'avais eu seulement le dessein d'amener le cabinet
+des Tuileries à se saisir des rênes de la révolution et à les maîtriser
+en les dirigeant d'une main forte au milieu de tous les obstacles. Je
+crois pouvoir l'avouer sans trop d'orgueil, j'étais seul capable de me
+mettre à la tête d'un pareil système et de le maintenir; à la cour, à
+Paris et dans les provinces, tout le monde me désignait pour cette
+tentative hardie. J'eus à lutter contre des rivalités à qui mes
+antécédens paraissaient fournir des armes invincibles; mais jusqu'au
+dernier moment, je ne cessai de chercher quelque _mezzo-termine_,
+quelque voie de conciliation, qui pût dispenser de recourir à
+l'expédient désespéré du retour de l'empereur. On a vu comme en cela je
+n'avais fait que céder à la nécessité. Ce ne fut qu'au moment du
+débarquement de Napoléon que j'eus une parfaite connaissance de la
+fatale combinaison qui le ramenait sur notre rivage. Son but embrassait
+trois parties distinctes: le retour de Napoléon à Paris, l'enlèvement du
+roi et de la famille royale, l'évasion de Marie-Louise et de son fils
+retenus à Vienne. La première partie de ce plan était celle dont
+l'exécution offrait le plus de facilité, vu la disposition à la
+défection de presque toutes les troupes. Il n'en était pas de même de
+l'enlèvement du roi et de la famille royale; il aurait fallu qu'une
+armée vînt fondre sur la capitale, ce qui excluait la possibilité du
+secret; aussi la tentative de Lefèvre-Desnouettes échoua-t-elle. Quant à
+l'évasion de Marie-Louise et de son fils, elle fut aussi tentée, et peu
+s'en fallut avec succès. Reculant avec une sorte de saisissement contre
+l'idée de sacrifier à un coup de main militaire la famille d'un monarque
+qui avait témoigné assez de déférence à mon égard pour prendre mes avis,
+je fis demander une audience au roi aussitôt que j'appris que Napoléon
+marchait sur Lyon. Cette entrevue ne me fut point accordée, mais deux
+gentilshommes vinrent de la part du roi recevoir mes communications. Je
+les avertis du péril que courait Louis XVIII, et je me fis fort
+d'arrêter les progrès du fugitif de l'île d'Elbe, si la cour voulait
+consentir aux conditions que j'exigeais. Mes propositions ressortaient
+de la nature même des événemens qui se développaient. Un parti patriote,
+non moins ennemi que moi du despotisme impérial, venait de s'organiser
+subitement; il avait pour chefs MM. de Broglie, Lafayette, d'Argenson,
+Flaugergues, Benjamin-Constant, etc.; ils avaient arrêté de demander au
+roi: le renvoi de ses ministres, la nomination à la Chambre des pairs de
+quarante nouveaux membres, l'élite des hommes de la révolution, et celle
+de M. de Lafayette au commandement de la garde nationale. On proposait,
+en outre, l'envoi dans les provinces de commissaires patriotes, pour
+arrêter la défection des troupes, et stimuler dans leur âme une énergie
+nationale. Je n'étais pas étranger au mouvement de ce parti, par lequel
+j'arrivais de suite au ministère. Je sentais pourtant qu'il fallait
+réunir tous les élémens de la révolution pour les opposer en corps à
+l'envahissement du pouvoir du sabre; qu'il fallait opposer un nom à un
+nom, et le prestige des souvenirs que réveilleraient dans les coeurs des
+hommes libres, l'héritier du premier moteur de la révolution, à celui
+d'une gloire qui, en se ravivant tout-à-coup, éblouissait les camps.
+Lorsque les ministres du roi me firent demander quels étaient les moyens
+que je me proposais d'employer pour empêcher Napoléon d'arriver jusqu'à
+Paris, je refusai de les communiquer, ne voulant les révéler qu'au roi
+lui-même; mais je protestai que j'étais sûr du succès. Les deux
+conditions principales que je réclamais étaient la nomination du premier
+prince du sang à la lieutenance générale du royaume, et la remise dans
+mes mains, et dans celles de mon parti, de la puissance et du mouvement
+des affaires. On refusa l'essai de mes moyens politiques, et nous nous
+vîmes forcés, en quelque sorte, de seconder l'essor du parti que
+j'aurais voulu paralyser, me croyant d'ailleurs en mesure de substituer
+au gouvernement que menaçait de faire revivre Napoléon, un gouvernement
+plus populaire.
+
+Les alarmes dans le palais des Tuileries croissant d'heure en heure, à
+mesure que la marche de Napoléon devenait plus rapide et plus certaine,
+la cour tourna de nouveau ses regards de mon côté. Quelques royalistes
+s'entremirent pour me ménager du moins une entrevue avec _Monsieur_,
+frère du roi, chez M. le comte d'Escars. Je demandai seulement qu'il me
+fût permis de me rendre au château la nuit à la dérobée, la publicité
+d'une telle démarche pouvant compromettre mon influence dans mon parti.
+Tout fut réglé en conséquence. MONSIEUR ne se fit pas long-temps
+attendre. Il n'était accompagné que de M. le comte d'Escars.
+L'affabilité du prince, son abord gracieux, son accueil empressé, où se
+peignait sa sollicitude sur les destinées de la France et de sa famille,
+enfin ses paroles nobles et touchantes m'émurent le coeur et
+redoublèrent mon regret de ce qu'on s'était décidé trop tard à une
+entrevue d'une si haute importance; je déclarai avec douleur à ce
+prince franc et loyal qu'il n'était plus temps, et qu'il m'était
+désormais impossible de servir la cause du roi. Ce fut à la suite d'un
+entretien qui ne s'effacera point de mon souvenir que subjugués par le
+charme d'une confiance auguste, et puisant dans le douloureux dépit de
+mon impuissance une subite inspiration, je m'écriai en effet, au moment
+de prendre congé du prince: «Sauvez le roi, je me charge de sauver la
+monarchie.»
+
+Qui aurait pu croire qu'après des communications d'un intérêt si élevé,
+il se tramerait presqu'immédiatement contre moi, contre ma liberté, une
+sorte de complot, car ce n'était pas autre chose, complot tout-à-fait
+étranger d'ailleurs aux véritables intentions d'un souverain magnanime
+et de son noble frère: j'en signalerai les auteurs. Quoi qu'il en soit,
+j'étais sans nulle défiance dans mon hôtel, lorsque des agens de la
+police de Paris, à la tête de laquelle venait d'être placé un Bourienne,
+parurent tout-à-coup accompagnés de gendarmes pour m'arrêter. Prévenu à
+temps; je pris à la hâte des mesures à l'effet de m'échapper. Déjà les
+agens de police se livraient à une recherche active dans mes
+appartemens, lorsque les gendarmes chargés de mettre à exécution l'ordre
+du nouveau préfet, se présentèrent devant moi. Ces hommes, qui m'avaient
+si long-temps obéi, n'osant porter la main sur ma personne, se bornèrent
+à me remettre le mandat qui les faisait agir. Je prends ce papier, je
+l'ouvre, et à peine ai-je feint de le parcourir, que je dis avec
+assurance: «Cet ordre n'est point régulier; restez-là, je vais protester
+contre.» Je passe dans mon cabinet, dont la porte était ouverte; je me
+place devant mon secrétaire et j'écris; je me lève un papier à la main,
+et faisant une soudaine conversion, je descends précipitamment à mon
+jardin par une porte secrète. Là, je trouve une échelle appliquée contre
+un mur contigu à à l'hôtel de la reine Hortense. Je grimpe lestement; un
+de mes gens élève l'échelle, dont je m'empare et que je laisse tomber
+sur ses pieds de l'autre côté du mur; je l'escalade aussitôt, et je
+descends avec encore plus de promptitude; j'arrive en fugitif près
+d'Hortense, qui me tend les bras, et, comme dans le merveilleux d'un
+conte arabe, je me vois tout-à-coup au milieu de l'élite des
+bonapartistes, dans le quartier-général d'un parti où je trouve
+l'hilarité, et où ma présence apporte l'ivresse.
+
+Cette circonstance impromptu, acheva de dissiper la défiance que ce
+parti nourrissait contre moi, et ceux-mêmes qui m'avaient regardé
+jusqu'alors comme un partisan presque acquis aux Bourbons, ne virent
+plus en moi qu'un ennemi proscrit par les Bourbons.
+
+Qu'on sache donc à présent que les considérations politiques n'entraient
+pour rien dans la tentative de mon arrestation. S. A. R. MONSIEUR alla
+même jusqu'à faire dire à des membres influens de la seconde Chambre,
+que c'était contre son aveu qu'on avait tenté de m'arrêter, et qu'elle
+répondait de la sûreté de ma personne.
+
+Cette tentative n'était que le résultat d'une connivence intéressée
+entre Savary, Bourienne, et B....; quel que fût l'événement du 20 mars,
+ce _triumvirat_, ou plutôt les trois membres de ce tripot, voulaient
+s'assurer l'exploitation des jeux, et ils étaient convaincus qu'il
+fallait me sacrifier pour que leur cupide ambition pût acquérir une
+sorte de garantie et d'affermissement.
+
+Une fois dans leurs mains, qu'auraient-ils fait de moi? On a dit qu'ils
+devaient me transférer à Lille; non, ce n'était point à Lille, je l'ai
+su depuis, c'était au château de Saumur; et là, je le demande encore,
+quoi sort me réservaient-ils? Si j'en crois des révélations que fit
+éclore mon retour au pouvoir, l'un de mes ennemis, car tous les trois
+n'étaient point capables d'un crime, voulait m'y faire poignarder, et
+l'on aurait ensuite imputé ma mort aux royalistes, qui en auraient subi
+tout l'odieux.
+
+Telle était ma position singulière, qu'il me fallut le départ de Louis
+XVIII et l'arrivée de Napoléon pour me rendre une entière liberté.
+Instruit, l'un des premiers, que les Tuileries étaient vacantes,
+j'appris en même temps que Lavalette avait envoyé un courrier à
+Fontainebleau, où Napoléon venait d'arriver, pour l'informer du départ
+du roi. Madame Ham...., qui avait tant intrigué dans ce bouleversement,
+fut contrariée de cette avance qu'on prenait sur elle, et dépêchant
+elle-même un courrier en toute hâte pour gagner l'autre de vitesse, se
+donna ainsi le mérite du premier avis.
+
+Porté par les soldats et par quelques flots de peuple, Napoléon reprit
+possession des Tuileries, au milieu des siens, qui firent éclater une
+joie bruyante. Je ne me trouvais point parmi les autres dignitaires de
+l'État, avec lesquels il s'entretint tout d'abord de la situation des
+affaires. Napoléon m'envoya chercher: «On a donc voulut vous enlever; me
+dit-il en l'abordant, pour vous empêcher d'être utile à votre pays? eh
+bien, je vous offre l'occasion de lui rendre de nouveaux services; le
+moment est difficile, mais votre courage ainsi que le mien sont
+supérieurs à la crise; acceptez encore une fois le ministère de la
+police.» Je lui représentai que le porte-feuille des affaires étrangères
+serait plus que tout autre l'objet de mon ambition, dans la persuasion
+où j'étais de pouvoir là, mieux qu'ailleurs, rendre service à ma patrie.
+«Non, me dit-il, chargez-vous de la police, vous avez appris à juger
+sainement l'esprit public; à deviner, à préparer, à diriger les
+événemens; vous connaissez la tactique, les ressources, les prétentions
+des partis: la police est votre fait.» Il n'y eut pas moyen de reculer.
+Je lui fis connaître dans toute leur étendue le danger de la situation
+des choses. Comme s'il eût voulu me faire entrer plus avant dans ses
+intérêts, il me donna l'assurance que l'Autriche et l'Angleterre, afin
+de balancer la prépondérance de la Russie, approuvaient secrètement son
+évasion et sa rentrée en France; sans y ajouter beaucoup de foi,
+j'acceptai le ministère.
+
+Dès le lendemain, j'appris par Regnault qui m'était dévoué, que
+Bonaparte, toujours soupçonneux et défiant à mon égard, aurait voulu ne
+point me voir mettre un pied dans le gouvernement; mais qu'il avait cédé
+aux instances de Bassano, de Caulaincourt, de Regnault lui-même, et de
+ses principaux affidés, qui, en lui exposant leurs engagemens avec moi,
+lui firent sentir combien il lui importait de se fortifier de ma
+popularité et de l'adhésion du parti dont je disposais.
+
+Cambacérès, qui pressentait l'issue fatale de ce nouvel intermède,
+n'accepta qu'auprès beaucoup d'hésitation le ministère de la justice. Le
+porte-feuille de la guerre fut donné à Davoust, encore plus attaché à sa
+fortune qu'à Napoléon. Caulaincourt, persuadé qu'on ne pourrait rétablir
+aucune relation avec les puissances, refusa d'abord les affaires
+étrangères; Napoléon les offrit à Molé qui n'en voulut point et refusa
+de même l'intérieur. Trop dévoué à l'empereur pour le laisser sans
+ministre, Caulaincourt accepta enfin. De chute en chute l'intérieur
+tomba dans les mains de Carnot, choix considéré comme une garantie
+nationale. La marine fut rendue au cynique et brutal Decrès, et la
+secrétairerie d'état à Bassano, connu pour penser avec les idées de
+Napoléon et ne voir qu'avec ses yeux. Par déférence pour l'opinion
+publique on éconduisit Savary; toutefois, Moncey ayant refusé la
+gendarmerie, on la lui donna; au moins là était-il à sa place. Champagny
+et Montalivet, qu'on avait vus sur le pinacle revêtus des plus hauts
+emplois, quand Napoléon, presque maître du monde, ne marchait point
+encore sur un terrain mouvant, furent se caser modestement, l'un à
+l'intendance des bâtimens, l'autre à celle de la liste civile. Bertrand,
+également aimable, insinuant et dévoué, remplaçait Duroc dans les
+fonctions de grand-maréchal du palais. Napoléon replaça près de sa
+personne presque tous les chambellans, écuyers, maîtres de cérémonies
+qui l'entouraient avant son abdication. Peu corrigé de sa passion
+malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois, il lui en fallait à
+tout prix; il se serait cru au milieu de la république, s'il n'eût pas
+été environné de l'ancienne noblesse.
+
+Et pourtant ceux qui lui avaient tendu la main pour franchir la
+Méditerranée, prétendaient qu'il avait songé autant à rétablir la
+république ou le consulat que l'Empire; mais je savais à quoi m'en
+tenir; je savais combien j'avais eu besoin d'insister auprès de ses
+adhérens, pour qu'ils le contraignissent à abandonner son système
+oppressif et à fournir des gages aux libertés de la nation. Ses décrets
+de Lyon n'avaient pas été volontaires; il y avait pris l'engagement de
+donner une constitution nationale à la France. «Je reviens, avait-il
+dit, pour protéger et défendre les intérêts que notre révolution a fait
+naître. Je veux vous donner une constitution inviolable, et qu'elle soit
+l'ouvrage du peuple et de moi.» Par ses décrets de Lyon, il avait
+renversé la Chambre des pairs d'un seul coup et aboli la noblesse
+féodale. C'était aussi de Lyon que, dans l'espoir de prévenir le
+ressentiment des puissances, il avait chargé son frère Joseph, alors en
+Suisse, de leur faire connaître, par l'intermédiaire de leur ministre
+près la Confédération helvétique, qu'il était dans l'intention positive
+de ne plus troubler le repos de l'Europe et de maintenir loyalement le
+traité de Paris.
+
+Cette disposition forcée de sa part, la défiance qu'il trouva dans
+l'intérieur sur la franchise de ses arrière-pensées, et, je puis le
+dire, mon attitude répressive, arrêtèrent l'élan de cet homme prêt à
+embraser de nouveau l'Europe. En effet, la nuit même de son arrivée aux
+Tuileries, il mit en délibération s'il ne rallumerait pas tous les
+brandons de la guerre par l'invasion de la Belgique. Mais un sentiment
+de répulsion s'étant manifesté dans ceux qui l'environnaient, il lui
+fallut abandonner ce projet; il fléchit sous la main de la nécessité,
+quoiqu'il fût armé encore une fois de son pouvoir militaire. D'ailleurs,
+depuis les décrets de Lyon, ce pouvoir avait changé de nature.
+
+Par décret du 24 mars, supprimant la censure et la direction de la
+librairie, il compléta ce qu'on était convenu d'appeler la restauration
+impériale. La liberté de la presse, parmi nous si agitatrice, et qui
+n'en est pas moins la mère de toutes les libertés, venait d'être
+reconquise; je n'y avais pas peu contribué, en présence même de son
+plus grand ennemi. Napoléon m'objecta que les royalistes, d'une part,
+allaient en user pour servir la cause des Bourbons, et les jacobins, de
+l'autre, pour rendre suspects ses sentimens et ses projets. «Sire, lui
+dis-je, il faut aux Français des victoires, ou les alimens de la
+liberté.» J'insistai aussi pour que ses décrets ne continssent plus
+d'autres qualifications que celle d'empereur des Français, l'amenant
+ainsi à supprimer les _et coetera_ remarqués avec inquiétude dans ses
+proclamations et ses décrets de Lyon.
+
+Mais il se regimbait à l'idée d'être redevable aux patriotes de sa
+réinstallation aux Tuileries. «Certains meneurs, me dit-il avec
+amertume, voulaient s'approprier l'affaire et travailler pour leur
+propre compte. Ils prétendent aujourd'hui m'avoir frayé le chemin de
+Paris; je sais à quoi m'en tenir: c'est le peuple, les soldats, les
+sous-lieutenans qui ont tout fait; c'est à eux, à eux seuls que je dois
+tout.» Je vis à quoi ces paroles avaient trait, et qu'elles mordaient
+sur mon parti et sur moi-même.
+
+On sent bien qu'avec de telles dispositions, il lui fallait s'assurer
+d'une police autre que la mienne. Il mande Réal, qu'il venait d'établir
+préfet de police; et après l'avoir alléché par de belles promesses et
+des dons effectifs, il l'abouche avec Savary, pour aviser aux moyens de
+suivre à la piste et de déconcerter mes projets: mais j'étais en mesure.
+
+Dans ces entrefaites, il apprit avec peine que Louis XVIII se proposait
+de rester en observation sur les frontières de la Belgique. Il eut un
+autre chagrin. Ney, Lecourbe et d'autres généraux voulaient lui faire
+acheter leurs services et le rançonner; il s'en indigna. L'issue de
+l'échauffourée royale vint le calmer un peu. Il fut étonné du courage
+que déploya le duc d'Angoulême dans la Drôme, et surtout MADAME royale à
+Bordeaux; il admira l'intrépidité de cette héroïque princesse, que
+n'avait pu abattre la défection d'une armée entière. Je dois ici rendre
+justice à Maret. Instruit que Grouchy venait de faire prisonnier le duc
+d'Angoulême au mépris de la capitulation de la Palud, à laquelle
+manquait seulement la ratification de Napoléon, obtenue alors, mais non
+encore expédiée, Maret cèle l'arrestation du Prince à Napoléon,
+transmet ses premiers ordres, et ne l'instruit de l'annullation de la
+convention que lorsque l'obscurité de la nuit eut rendu impossible toute
+transmission télégraphique.
+
+Le lendemain, dans le conseil, il fut question d'obtenir en échange du
+duc d'Angoulême les diamans de la couronne, qui étaient un objet de
+quarante millions. Je proposai à l'empereur de donner M. de Vitrolles
+par-dessus le marché, si l'on consentait à les restituer. «Non, dit
+Napoléon avec colère, c'est un intrigant et l'agent de Talleyrand; c'est
+lui qui a été dépêché à l'empereur Alexandre, et qui a ouvert les portes
+de Paris aux alliés. Cet homme a été arrêté travaillant à Toulouse
+contre moi, on aurait dû le fusiller, et Lamarque n'aurait fait que son
+devoir.» Je lui représentai pourtant que si l'on en était venu à des
+exécutions militaires de part et d'autre, la France eût été bientôt
+couverte de sang; que la politique lui prescrivait d'autres ménagemens,
+et qu'en rendant à la liberté le duc d'Angoulême, on pouvait bien
+stipuler pour M. de Vitrolles, qui n'était que l'agent avoué des
+Bourbons. Il y consentit enfin, et j'entamai à l'instant une
+négociation à ce sujet.
+
+Nous avions bien d'autres sollicitudes. Caulaincourt venait d'avoir,
+chez Mme de Souza, une entrevue avec le baron de Vincent, ministre
+d'Autriche, auquel on retardait à dessein la délivrance d'un passe-port.
+Ce ministre ne dissimula point la résolution des puissances alliées de
+s'opposer à ce que Napoléon conservât le trône; mais il laissa entrevoir
+que son fils n'inspirerait pas la même répugnance. On a vu que c'était
+sur cette même base que j'avais combiné le plan d'un édifice que je me
+crus alors plus en état d'élever.
+
+Napoléon fit écrire à l'empereur Alexandre et au prince de Metternich
+par Hortense, et encore à ce dernier par sa soeur, la reine de Naples,
+espérant par ce moyen amortir les coups qu'il n'était point encore prêt
+de parer. Il chargea également Eugène et la princesse Stéphanie de Bade
+de ne rien négliger pour les détacher de la coalition. En même temps il
+fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par un agent que je lui
+indiquai. Croyant enfin captiver les suffrages du parlement et de la
+nation anglaise, il abolit par un décret la traite des nègres.
+
+Cependant toutes nos communications au-dehors étaient interceptées par
+les ordres des cabinets. Ce qui se passait au congrès de Vienne était
+pour les Tuileries un objet d'attente et d'une pénible anxiété. Nous
+connûmes enfin, d'une manière certaine, ce que le public savait déjà: la
+déclaration du congrès de Vienne du 13 mars, qui mettait Napoléon hors
+de la loi des nations. La France fut dès-lors effrayée des malheurs que
+lui présageait l'avenir; elle gémit d'être exposée à subir Une nouvelle
+invasion pour un seul homme. Napoléon affecta de ne pas en être ému; il
+nous dit en plein conseil: «Cette fois ils sentiront qu'ils n'auront
+point affaire à la France de 1814, et que leurs succès, s'ils
+parvenaient à en obtenir, ne serviraient qu'à rendre là guerre plus
+meurtrière et plus opiniâtre, au lieu que si la victoire me favorise, je
+puis redevenir aussi redoutable que jamais. N'ai-je pas pour moi la
+Belgique, les provinces en-deçà du Rhin? Avec une proclamation et un
+drapeau tricolore, je les révolutionnerai en vingt-quatre heures.»
+
+J'étais loin de me laisser endormir par de telles fanfaronnades. A peine
+eus-je connaissance de la déclaration, que je n'hésitai pas un moment à
+faire demander au roi, par un intermédiaire sûr, qu'il daignât consentir
+à ce que je me dévouasse, quand il en serait temps, à son service. Je
+n'y mettais d'autre condition que de conserver ma tranquillité et ma
+fortune dans ma retraite de Pont-Carré. Tout fût accepté et sanctionné
+par lord Wellington, qui arrivait alors à Gand du congrès de Vienne;
+cette espèce de convention avait déjà été arrêtée, en ce qui me
+concernait, entre le prince de Metternich, le prince de Talleyrand et le
+généralissime des alliés.
+
+Il n'est pas hors de propos d'expliquer ici cette disposition de
+bienveillance que je rencontrais dans la famille Wellesley,
+non-seulement en la personne du marquis, mais encore en celle de lord
+Wellington. Elle avait son origine dans l'empressement que je mis, lors
+de mon second ministère, à faire cesser la captivité d'un membre de
+cette famille honorable détenu en France, par suite des mesures
+rigoureuses qu'avait ordonné Napoléon.
+
+Le traité du 25 mars, par lequel les grandes puissances s'engageaient,
+de rechef, à ne point déposer les armes tant que Napoléon serait sur le
+trône, ne fut que la conséquence naturelle de l'acte du 13. Les
+ouvertures indirectes avaient échoué complètement, «Point de paix, point
+de trève avec cet homme, avait répondu l'empereur Alexandre à la reine
+Hortense: tout, excepté lui.» Flahaut, envoyé à Vienne, n'avait pu
+dépasser Stuttgard; et Talleyrand refusait de se rattacher à Napoléon.
+Toutefois, malgré la défaveur de ses premières ouvertures, il se
+détermine à en faire de nouvelles auprès de l'empereur d'Autriche. En
+même temps qu'il lui envoie le baron de Stassart, il dépêche à M. de
+Talleyrand, MM. de S. L*. et de Monteron, connus par leurs relations
+avec cet homme d'état, le dernier étant son ami le plus intime et le
+plus dévoué. Mais ces tentatives de second ordre ne pouvaient guères
+changer le cours des choses. Je devenais de plus en plus, pour Napoléon,
+un sujet d'ombrage, d'autant que je ne manquais aucune occasion de
+m'opposer à l'essor que voulait reprendre son génie despotique et aux
+mesures révolutionnaires qu'il promulguait. On ne me désignait déjà
+plus, parmi ses familiers, qu'avec l'épithète du _ministre de Gand_.
+Voici quels étaient ses nouveaux griefs: M. de Blacas, sourd à tous les
+avis, ayant laissé faire le 20 mars, sans y croire et sans s'en douter,
+oublia, dans son cabinet, par un effet du trouble et de la précipitation
+de son départ, une masse de papiers qui auraient compromis un grand
+nombre de citoyens respectables. Instruit de ce fait, je chargeai, dès
+le 21 mars, par un esprit de prévoyance, le notaire Lainé, colonel de la
+garde nationale, de s'établir dans le cabinet de M. de Blacas, de
+classer tous les papiers, et de détruire ceux qui auraient pu servir à
+inquiéter les signataires. Savary et Réal m'ayant dépisté dans cette
+opération, l'empereur me fit redemander ces papiers que je lui
+représentai en liasse. N'y trouvant que des choses insignifiantes, il ne
+manqua pas de me soupçonner d'en avoir soustrait ceux qu'il y cherchait.
+
+Le 25 mars il avait exilé, par un décret, à trente lieues de Paris, les
+royalistes, chefs vendéens, volontaires royaux et gardes-du-corps.
+Opposé à cette mesure générale, je fis appeler chez moi les principaux
+d'entr'eux; et, après leur avoir témoigné l'intérêt que je prenais à
+leur position, et exposé les efforts que j'avais tentés pour prévenir
+leur exil, je les autorisai assez généralement à rester à Paris.
+
+L'humeur que donnait à Napoléon les menées royalistes, et ma tendance à
+tout mitiger, le portèrent à promulguer son fameux décret, censé né à
+Lyon, quoiqu'il n'ait vu le jour qu'à Paris, par lequel il ordonnait la
+mise en jugement et le séquestre des biens de MM. de Talleyrand, Raguse,
+d'Alberg, Montesquiou, Jaucourt, Beurnonville, Lynch, Vitrolles, Alexis
+de Noailles, Bourienne, Bellard, Laroche-Jacquelein, et Sosthène de
+Larochefoucauld. Sur cette liste se trouvait, en outre, le nom
+d'Augereau; mais il en fut rayé à la prière de sa femme, et en
+considération de sa proclamation du 23 mars. Je m'exprimai vertement
+dans le conseil sur cette nouvelle table de proscription, pour laquelle
+on avait éludé toute délibération privée. Je soutins que c'était un acte
+de vengeance et de despotisme, une première infraction des promesses
+faites à la nation, et qui provoquaient les murmures publics. En effet,
+ils avaient déjà des échos dans l'intérieur même du palais des
+Tuileries.
+
+Cependant l'Angleterre et l'Autriche allaient adopter successivement
+une politique ouverte, ayant pour objet d'isoler de plus en plus
+Napoléon. Dans son _mémorandum_ du 25 avril, l'Angleterre déclara
+«qu'elle ne s'était pas engagée, par le traité du 29 mars, à rétablir
+Louis XVIII sur le trône, et que son intention n'était point de
+poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement
+quelconque.» Une déclaration semblable de la part de l'Autriche, parut
+le 9 mai suivant. Dans l'intervalle, je faillis me trouver compromis
+d'une manière grave au sujet de l'Autriche. Un agent secret du prince de
+Metternich m'ayant été dépêché, cet homme, par suite de quelques
+indiscrétions, fut deviné, et l'empereur donna ordre à Réal de le faire
+arrêter. On ne manqua pas de l'effrayer pour en tirer des aveux. Il
+déclara qu'il m'avait remis une lettre de la part du prince, et un signe
+de reconnaissance qui devait servir à l'agent que je lui enverrais à
+Bâle, à l'effet de conférer avec M. Werner, son délégué confidentiel.
+L'empereur me mande à l'instant même, comme s'il avait eu à m'entretenir
+d'affaires d'état. Sa première idée avait été de faire saisir mes
+papiers, mais il l'abandonna bientôt, persuadé que je n'étais pas homme
+à laisser des traces qui pussent me compromettre. N'ayant pas le moindre
+indice qu'on eût arrêté l'envoyé de M. de Metternich, je ne montrai ni
+embarras ni inquiétude. L'empereur, inférant de mon silence au sujet de
+ces relations secrètes, que je le trahissais, réunit ses affidés, et
+leur dit que j'étais un traître, qu'il en avait la preuve, et qu'il
+allait me faire fusiller. Mille réclamations s'élevèrent; on lui observa
+qu'il faudrait des preuves plus claires, que le jour pour en venir à un
+acte qui produirait, dans le public, la plus vive sensation. Carnot
+voyant qu'il insistait: «Vous êtes le maître, lui dit-il, de faire
+fusiller Fouché; mais demain, à pareille heure, vous n'aurez plus aucun
+pouvoir.--Comment! s'écria l'empereur.--Oui, sire, reprend Carnot; il
+n'est plus temps de feindre: les hommes de la révolution ne vous
+laissent régner qu'avec l'assurance que vous respecterez leurs libertés.
+Si vous faites périr militairement Fouché, qu'ils regardent comme une de
+leur plus forte garantie, demain, soyez-en sûr, vous n'aurez plus aucune
+puissance d'opinion. Si Fouché est réellement coupable, il faut en
+acquérir une preuve convaincante, le dénoncer ensuite à la nation et lui
+faire son procès en règle.» Cet avis réunit toutes les opinions; il fut
+résolu toutes les preuves nécessaires pour me confondre. L'empereur
+confia cette mission à son secrétaire Fleury[39]. Muni de tous les
+signes de reconnaissance, il partit aussitôt pour Bâle, et se mit de
+suite en communication avec M. Werner, comme s'il eut été envoyé par
+moi-même. On sent bien que la première question qu'il lui fit, eut pour
+objet de s'informer des moyens que les alliés comptaient employer pour
+se défaire de Napoléon. M. Werner dit qu'il n'y avait encore rien
+d'arrêté à ce sujet, que les alliés n'auraient voulu employer la force
+qu'à la dernière extrémité, qu'ils auraient désiré que j'eusse pu
+trouver le moyen de délivrer la France de Bonaparte sans répandre
+de nouveaux flots de sang. Fleury, continuant l'esprit de son rôle:
+«il ne reste alors, dit-il, que deux moyens, le détrôner ou
+l'assassiner.--L'assassiner! s'écria M. Werner avec indignation, jamais
+un tel moyen ne s'offrit à la pensée de M. de Metternich ni des alliés.»
+Fleury, malgré tous ses artifices et ses questions captieuses, ne put
+tirer contre moi d'autre témoignage, si ce n'est que M. de Metternich
+était convaincu que je détestais l'empereur, et que cette conviction lui
+avait fait naître l'idée d'entrer en relation avec moi. J'avais si peu
+caché ma pensée à M. de Metternich à cet égard, que l'année précédente
+(1814), à pareille époque, l'ayant revu à Paris, je lui reprochai
+vivement de n'avoir point fait enfermer Bonaparte dans un château fort,
+lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau
+l'Europe. Fleury et M. Werner se séparèrent, l'un pour se rendre à
+Vienne et l'autre à Paris, afin de se munir de nouvelles instructions,
+avec promesse de se retrouver à Bâle sous huit jours.
+
+[Note 39: Le baron Fleury de Chaboulon.]
+
+Mais Fleury venait à peine de se mettre en route pour Bâle, qu'un second
+émissaire direct m'ayant donné l'éveil et conduit à découvrir tout ce
+qui se passait, je mis dans mon porte-feuille la lettre du prince de
+Metternich; et après mon travail avec l'empereur, feignant de me
+recorder: «Ah! sire, dis-je du ton d'un homme qui revient d'un long
+oubli, à quel point les affaires m'accablent! Je suis assiégé dans mon
+cabinet; voilà cependant plusieurs jours que j'oublie de mettre sous vos
+yeux cette lettre de M. de Metternich. C'est à Votre Majesté de décider
+si je dois lui envoyer l'agent qu'il me demande. Quel peut être son but?
+Je ne doute pas que les alliés, pour éviter les calamités d'une guerre
+générale, ne cherchent à vous amener à une abdication en faveur de votre
+fils; je suis convaincu que tel est en particulier le désir de M. de
+Metternich; j'ose vous le répéter, sire, tel est aussi le mien; je ne
+vous l'ai point caché, et je suis encore d'avis qu'il vous est
+impossible de résister aux armes de l'Europe entière.» Je vis à
+l'instant, par les mouvemens de sa physionomie, qu'il était
+intérieurement partagé entre l'humeur que lui causait ma franchise et le
+contentement qu'il ressentait de l'explication de ma conduite.
+
+Quand Fleury fut de retour, l'empereur me l'envoya pour me tout avouer,
+comme s'il eût voulu lui-même subjuguer ma confiance. Je me jouai
+légèrement de ce jeune homme, plein d'élan et de feu, qui mit une
+finesse grave et étudiée à m'empêcher de deviner le second rendez-vous
+qu'il avait à Bâle. Je le laissai partir; il y arriva très-empressé, et
+en fut pour les fatigues de son voyage et la chaleur de son beau zèle.
+Cependant Monteron et Bresson, qui venaient de Vienne, chargés pour moi
+de communications confidentielles de la part de M. de Metternich et de
+M. de Talleyrand, renouvelèrent les défiances de Napoléon à mon égard.
+Il les manda l'un et l'autre, les questionna longuement, et n'en put
+rien tirer de positif. Inquiet, il voulut les faire mettre en
+surveillance; mais il apprit avec beaucoup de mécontentement que Bresson
+venait de partir subitement pour l'Angleterre, avec une mission
+apparente de Davoust, pour l'achat de quarante mille fusils proposés par
+un armateur. Il ne manqua pas de soupçonner une connivence de Davoust
+avec moi, et que Bresson n'était que notre instrument.
+
+Dans ma position, je ne devais rien négliger pour me conserver l'opinion
+dominante. J'avais aussi mes véhicules de popularité, par mes
+circulaires et mes rapports anti-royalistes. Je venais d'établir dans
+toute la Franco des lieutenans de police qui m'étaient dévoués; à moi
+seul était réservé le choix des agens secrets: je m'emparai des
+journaux, et je devins ainsi maître de l'esprit public. Mais j'eus
+bientôt sur les bras une affaire bien autrement importante,
+l'insurrection intempestive de la Vendée qui dérangeait tous mes
+calculs. Il m'importait d'avoir pour moi les royalistes, mais non pas de
+les laisser intervenir dans nos affaires. Ici mes vues se trouvèrent
+d'accord avec les intérêts de Napoléon. Il se montra très-contrarié de
+cette nouvelle fermentation d'un vieux levain. Je me hâtai de le
+tranquilliser en l'assurant que je l'aurais bientôt éteinte; qu'il me
+donnât seulement carte blanche, et mit à ma disposition douze mille
+hommes de vieilles troupes. Certain que je ne les sacrifierais pas aux
+Bourbons, il me laissa toute liberté d'agir. Je persuadai sans peine aux
+idiots du parti royaliste, dont je disposais à mon gré, que cette guerre
+de quelques écervelés était inopportune; que les mesures qu'elle allait
+suggérer, ramèneraient la terreur et causeraient le déchaînement des
+révolutionnaires; qu'il fallait absolument obtenir un ordre du roi pour
+faire poser les armes à toute cette cohue; que la grande question ne se
+déciderait pas dans l'intérieur, mais aux frontières. A l'instant même
+je fis partir trois négociateurs, Malartic, Flavigny et Laberaudière,
+munis d'instructions et de l'ordre de s'aboucher avec ceux des chefs que
+l'effervescence n'avait point entraînés dans ce parti, et qui auraient
+saisi volontiers un prétexte plausible d'attendre les événemens. Toute
+cette affaire fut bien conduite; on en fut quitte pour quelques
+escarmouches, et au moment décisif la Vendée se trouva tout à la fois
+comprimée et presque assoupie.
+
+La levée de boucliers de Murat me causa une inquiétude d'un autre genre,
+et d'autant plus grave, que ni l'empereur ni moi n'avions nul moyen
+efficace de le seconder ou de le diriger. Malheureusement l'impulsion
+venait de nous, car il avait bien fallu que quelqu'un _attachât le
+grelot_. Mais cet homme, toujours hors de mesure, n'avait pas su
+s'arrêter à temps; récemment je lui avais écrit en vain, ainsi qu'à la
+reine, de se modérer et de ne pas trop presser des événemens auxquels
+on serait peut-être trop tôt obligé d'obéir. Quand j'appris que ses
+troupes étaient déjà engagées contre les troupes de l'Autriche, je me
+dis: Cet homme est perdu, la lutte n'est pas égale. Et en effet il
+s'abîma dans les flots qu'il avait soulevés. Vers la fin de mai, il
+débarqua en fugitif au golfe de Juan. Cette nouvelle produisit l'effet
+d'un funeste présage, et jeta la consternation autour de l'empereur.
+
+De son côté, Napoléon se trouvait embarrassé dans un dédale d'affaires,
+plus sérieuses les unes que les autres, et au milieu desquelles tous ses
+esprits étaient absorbés dans la pensées de faire face aux armemens de
+l'Europe. Il aurait voulu transformer la France en un camp et les villes
+en arsenaux. Les soldats lui appartenaient; mais les citoyens restaient
+partagés. Ce n'était d'ailleurs qu'en tremblant qu'il mettait en oeuvre
+les instrumens de la révolution, en autorisant le rétablissement des
+clubs populaires et la formation des confédérations civiques, ce qui lui
+faisait craindre d'avoir exhumé l'anarchie, lui qui s'était tant vanté
+de l'avoir détrônée. Aussi que de soins, que d'inquiétudes, que de
+contrainte dans toute son allure pour modérer ces associations si
+dangereuses à manier.
+
+Cette affectation de popularité l'avait protégé dans l'opinion nationale
+jusqu'au moment de la promulgation de son acte additionnel aux
+constitutions de l'Empire. Napoléon les regardait comme les titres de
+propriété de sa couronne, et en les annullant, il aurait cru recommencer
+un nouveau règne. Lui qui ne pouvait dater que d'une possession de fait,
+il préféra se modeler d'une manière ridicule d'après Louis XVIII, qui
+supputait les temps sur les bases de la légitimité. Au lieu d'une
+constitution nationale qu'il avait promise, il se contenta de modifier
+les lois politiques et les sénatus-consulte qui régissaient l'empire. Il
+rétablit la confiscation des biens, contre laquelle s'élevaient presque
+tous ses conseillers. Enfin il s'obstina, dans un conseil tenu à ce
+sujet, à ne point soumettre sa constitution à des débats publics et à la
+présenter comme un acte additionnel. Je combattis fortement son idée,
+aussi bien que Decrès, Caulaincourt, et presque tous les membres
+présens. Il persista, en dépit de nos efforts, à renfermer toutes ses
+concessions dans cette ébauche informe; Ce mot _additionnel_ désenchanta
+les amis de la liberté. Ils y virent le maintien maladroitement déguisé
+des principales institutions créées en faveur du pouvoir absolu. Dès
+lors on ne vit plus dans Napoléon qu'un despote incurable; et moi je le
+regardai comme un fou livré pieds et poings liés à la merci de l'Europe.
+Réduit à ce genre de suffrages populaires dont Savary et Réal avaient
+l'entreprise, il fit convoquer les hommes de la plus basse classe, qui,
+sous le nom de fédérés, vinrent défiler sous les balcons des Tuileries,
+aux cris répétés de _vive l'empereur_! Là, il annonce lui-même à ce
+ramas qu'il se porterait aux frontières si les rois osaient l'attaquer.
+Cette scène humiliante indigna jusqu'aux soldats. Jamais cet homme, qui
+avait revêtu la pourpre avec tant d'éclat, ne l'avait si fort rabaissée.
+Il ne fut plus aux yeux des patriotes qu'un histrion soumis à la _criée_
+de la plus vile populace.
+
+Des scènes aussi dégradantes m'affectèrent vivement; certain d'ailleurs
+que toutes les puissances, unanimes dans leur résolution, se disposaient
+à marcher contre nous, ou plutôt contre lui, je me rendis aux Tuileries
+le lendemain de bonne heure; et, pour la seconde fois, je représentai à
+Napoléon, avec des couleurs encore plus fortes, qu'il était de
+l'impossibilité la plus absolue que la France divisée soutînt le choc de
+toute l'Europe réunie; qu'il convenait qu'il s'expliquât franchement
+avec la nation; qu'il s'assurât des dernières intentions des souverains;
+et que s'ils persistaient, comme tout le donnait à penser, alors il n'y
+avait plus à balancer; que ses intérêts et ceux de la patrie lui
+faisaient une loi de se retirer aux États-Unis.
+
+Mais à sa réponse qu'il balbutia, où il entremêla des plans de
+campagnes, des terreurs, des batailles, des soulèvemens de peuples, des
+inspirations gigantesques, des décrets de la fatalité, je vis qu'il
+était résolu à remettre au sort des armes les destins de la France, et
+que la faction militaire l'emportait malgré mes conseils.
+
+L'assemblée du Champ-de-Mai ne fut qu'un spectacle d'une pompe vaine, où
+Napoléon, déguisé en citoyen, espéra séduire la multitude par le
+prestige d'une cerémonie publique. Les différens partis n'en furent pas
+plus satisfaits qu'ils l'avaient été par l'acte additionnel; les uns
+auraient désiré qu'il eût rétabli la république; les autres qu'en se
+démettant de la couronne, il eût laissé à la nation souveraine le droit
+de l'offrir au plus digne; et enfin, la coalition des hommes d'état dont
+j'étais l'âme lui reprochait de n'avoir point profité de cette solennité
+pour proclamer Napoléon II, événement qui nous eût fait trouver de
+l'appui dans certains cabinets, et vraisemblablement nous eût préservés
+de la seconde invasion. On ne niera pas que dans la position critique de
+la France, ce dernier expédient ne fût le plus raisonnable.
+
+Dès que nous eûmes acquis la conviction que toute tentative pour obtenir
+ce résultat dans l'intérieur resterait sans succès, à moins d'en venir à
+une déposition que le parti militaire n'eût pas laissé consommer, il
+fallut se résoudre à voir se rouvrir toutes les portes de la guerre. Mon
+impatience s'accrut alors, et je travaillai à précipiter les événemens.
+En vain Davoust, dans le conseil, avait répété à plusieurs reprises à
+Napoléon que sa présence à l'armée devenait indispensable; trop peu sûr
+de la capitale pour la laisser long-temps derrière lui sans défiance,
+il ne prit la résolution de partir que lorsque tout fut prêt à frapper
+un grand coup sur les frontières de la Belgique, dans l'espoir de
+débuter par un triomphe et de reconquérir la popularité par la victoire.
+Il part; il part, dis-je, laissant à Réal le soin de ses fédérés;
+beaucoup d'argent pour faire crier _Napoléon ou la mort_; et la
+haute-main sur la promulgation de ses bulletins militaires avec un plan
+de campagne arrêté pour l'offensive, et dont le secret me fut communiqué
+par Davoust.
+
+Dans un moment aussi décisif, ma position devint et bien délicate, et
+bien difficile; je ne voulais plus de Napoléon; et s'il fût resté
+victorieux, il m'eût fallu subir son joug ainsi que toute la France,
+dont il eût prolongé les calamités. D'un autre côté, j'avais des
+engagemens avec Louis XVIII, non pas que je fusse porté à le rétablir,
+mais la prudence exigeait que je me ménageasse d'avance une garantie.
+D'ailleurs mes agens auprès de M. de Metternich et de lord Wellington
+avaient promis monts et merveilles. Le généralissime s'attendait à ce
+que je lui livrasse au moins le plan de campagne.
+
+Dans le premier moment....? mais la voix de ma patrie, la gloire de
+l'armée française qui ne fut plus à mes yeux que celle de la nation,
+enfin le cri de l'honneur me firent horreur de l'idée que le mot de
+traître pût jamais servir d'épithète au nom du duc d'Otrante, et ma
+résolution resta pure. Cependant quel parti devait prendre, en de telles
+conjonctures, un homme d'état auquel il n'est point permis de rester
+sans ressources? Voici celui auquel je m'arrêtai. Je savais positivement
+que le choc inopiné de l'armée de Napoléon aurait lieu du 16 au 18 au
+plus tard; Napoléon voulant même livrer bataille le 17 à l'armée
+anglaise, séparée des Prussiens, après avoir marché sur le ventre à ces
+derniers. Il était d'autant plus fondé à espérer la réussite de son
+plan, que Wellington, trompé par de faux rapports, croyait pouvoir
+retarder l'ouverture de la campagne jusqu'au premier juillet. Le succès
+de Napoléon reposait donc sur une surprise. Je combinai mes démarches en
+conséquence; je dépêchai, le jour même du départ de Napoléon, Mme.
+D...... munie de notes écrites en chiffres et révélant le plan de
+campagne. En même temps je suscitai des obstacles sur la partie de la
+frontière qu'elle devait, franchir, de manière à ce qu'elle ne pût
+arriver au quartier-général de Wellington qu'après l'événement. Voilà
+l'explication de l'inconcevable sécurité du généralissime, qui fit
+naître un étonnement universel et des conjectures si diverses.
+
+Si Napoléon a succombé qu'il s'en prenne donc à son destin; la trahison
+n'eut point de part, à sa défaite; lui-même avait fait tout ce qu'il
+devait pour vaincre, mais il ne couronna pas dignement sa chute; si l'on
+me demande ce que je voulais qu'il fît, je répondrai comme le vieil
+Horace:....... Qu'il mourût!
+
+C'était à condition qu'il sortirait vainqueur de la lutte, que les
+patriotes avaient consenti à lui prêter leur appui; il était vaincu, ils
+jugèrent le pacte dissous. J'appris en même temps son arrivée nocturne à
+l'Élysée, et qu'à Laon, après sa déroute, Maret, par son impulsion,
+avait ouvert l'avis de quitter l'armée et de se rendre à Paris sans
+perdre de temps, dans la crainte d'un revirement subit. Je fus informé
+aussi dans la matinée que Lucien, soutenant son courage, s'efforçait de
+chercher des ressources dans un parti désespéré; qu'il le poussait à
+s'emparer de la dictature, à ne s'environner que d'élémens militaires,
+et à dissoudre la Chambre.
+
+C'est alors que je sentis la nécessité de mettre en oeuvre toutes les
+ressources de ma position et de mon expérience. La déroute de
+l'empereur, sa présence dans Paris, qui soulevait l'indignation
+générale, me plaçaient dans la circonstance la plus favorable pour
+arracher de lui une abdication, à laquelle il s'était refusé quand elle
+aurait pu le sauver. Je mis en campagne tous mes amis, tous mes
+adhérens, tous mes agens avec le mot d'ordre. Moi-même, je m'abouchai,
+avant le conseil, avec l'élite de tous les partis. Aux membres inquiets,
+défians et ombrageux de la Chambre, je leur dis: «Il faut agir, faire
+peu de phrases et courir aux armes; il est revenu furieux, décidé à
+dissoudre la Chambre et à saisir la dictature. Nous ne souffrirons pas,
+je l'espère, ce retour à la tyrannie.» Je dis aux partisans de Napoléon:
+«Ne savez-vous pas que la fermentation contre l'empereur est à son
+comble parmi un grand nombre de députés. On veut sa déchéance, on exige
+son abdication. Si vous êtes résolus à le sauver, vous n'avez qu'un
+parti sûr, c'est de leur tenir tête avec vigueur, de leur montrer quelle
+puissance il lui reste encore, et qu'il ne lui faut qu'un mot pour
+dissoudre la Chambre.» J'entrai ainsi dans leur langage et dans leurs
+vues; ils se se montrèrent alors à découvert, et je pus dire aux chefs
+des patriotes qui se groupaient autour de moi: «Vous voyez bien que ses
+meilleurs amis n'en font pas mystère; le danger est pressant; dans peu
+d'heures les Chambres n'existeront plus; vous seriez bien coupables de
+négliger le seul moment de vous opposer à leur dissolution.»
+
+Le conseil assemblé, Napoléon fit lire par Maret le bulletin de la
+bataille de Waterloo, et finit en nous déclarant qu'il avait besoin,
+pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un grand pouvoir, d'une dictature
+temporaire; qu'il pourrait s'en emparer, mais qu'il croyait plus utile
+et plus national qu'il lui fût donné par les Chambres. Je laissai, à
+ceux de mes collègues, qui pensaient et agissaient comme moi, le soin de
+combattre cette proposition déjà décréditée et battue en ruines.
+
+Ce fut alors que M. de La Fayette, instruit de ce qui se passait au
+conseil, et sûr de la majorité, fit sa motion de la permanence des
+Chambres, motion qui déconcerta tout le parti militaire, et, ralliant le
+parti patriote, lui donna une grande force morale.
+
+Attaqué par les Chambres, Napoléon n'ose prendre aucun parti; il sonde
+Davoust pour opérer militairement la dissolution; Davoust s'y refuse.
+
+Le lendemain nous manoeuvrâmes tous pour arracher son abdication; il y
+eut une foule d'allées et de venues, de pourparlers, d'objections, de
+répliques, en un mot des évolutions de tout genre; il y eut du terrain
+pris, abandonné, repris de nouveau; enfin, après une journée chaude,
+Napoléon se rendit en plein conseil, persuadé qu'une plus longue
+résistance serait inutile; alors, se tournant vers moi, il me dit avec
+un rire sardonique: «Écrivez à ces messieurs de demeurer en repos, ils,
+seront satisfaits.» Lucien prit la plume, et rédigea, sous la dictée de
+Napoléon, l'acte d'abdication tel qu'il fut rendu public.
+
+Ici, changement de scène; le pouvoir n'étant plus dans les mains de
+Napoléon, qui donc allait rester le maître du terrain? Je pénétrai
+bientôt les desseins secrets du cabinet: je découvris que le parti
+bonapartiste, dirigé alors par Lucien, voulait faire envisager comme
+conséquence de l'abdication, la proclamation immédiate de Napoléon II,
+et l'établissement d'un conseil de régence. C'eût été laisser triompher
+le camp ennemi. En effet, cette régence, depuis si long-temps le but de
+tous mes calculs, et l'objet de tous mes voeux, venant à s'organiser
+sous une autre influence que la mienne, m'excluait du gouvernement. Je
+dus alors recourir à de nouvelles combinaisons et dresser des
+contre-batteries pour écarter, avec la même adresse, le système de
+régence et le rétablissement des Bourbons. J'imaginai la création d'un
+gouvernement provisoire établi d'après mes indications, et qu'en
+conséquence je dirigerais selon mes vues. Je me présentai à la Chambre
+pour lui persuader de se conduire avec fermeté, en consacrant les
+principes et les lois de la révolution.
+
+La Chambre ayant accepte l'abdication de Napoléon sans faire aucune
+mention de la clause qu'elle renfermait, Lucien s'agita pour obtenir la
+proclamation de Napoléon II. Il avait pour lui les fédérés, les
+militaires, la populace et un grand parti dans la Chambre des pairs.
+J'avais pour moi la majorité de la Chambre des représentans, un parti
+aussi dans la Chambre des pairs, la garde nationale, la plupart des
+généraux, et les royalistes qui me ménageaient et me circonvenaient,
+dans l'espoir que je dirigerais la chance en faveur des Bourbons.
+
+Déjà Lucien avait mandé Réal à l'Elysée pour rassembler les fédérés sous
+les croisées de Napoléon. Ce ne fut pas sans peine qu'on obtint le
+consentement de l'ex-empereur; on n'y parvint qu'en lui faisant observer
+que mon parti voulait faire considérer son abdication comme pure et
+simple; que s'il ne conservait pas au moins l'ombre de la puissance, on
+ne pourrait assurer ni sa fuite, ni le transport de ses richesses; que
+d'ailleurs l'abdication en faveur de son fils amènerait peut-être
+l'Autriche à lui procurer un traitement plus favorable de la part des
+alliés. Réal entre aussitôt en campagne et ameute, aux Champs-Elysées,
+toute la canaille de Paris. De son côté, Lucien monte en voiture, court
+à la Chambre des pairs et leur dit, dans un discours préparé:
+_L'empereur est mort, vive l'empereur! proclamons Napoléon II_! La
+majorité semble accéder à cette proposition. Lucien revient triomphant
+aux Champs-Elysées, y endoctrine les deux à trois mille bandits que Réal
+avait ameutés autour du palais, et leur fait promettre de se transporter
+à la chambre des représentans pour décider la proclamation de Napoléon
+II. Il rentre dans l'Elysée et amène, sur la terrasse, son frère, dont
+la physionomie offrait déjà des marques d'abattement. Là, Napoléon fait
+quelques signes de la main, salue la bande des exaltés, qui défile
+devant lui aux cris de _vive notre empereur et son fils, nous n'en
+voulons pas d'autres!_
+
+Mais ces démonstrations et ce dévouement de commande m'inquiétèrent peu.
+Je surveillais les moindres mouvemens, et le seul fil solide était dans
+mes mains. Je m'étais d'ailleurs assuré l'initiative, et, au moment même
+de ce brouhaha ridicule, les Chambres nommaient une commission exécutive
+provisoire, dont la présidence m'était dévolue.
+
+Cependant, Réal avait donné le mot d'ordre aux fédérés pour qu'ils
+allassent défiler devant le palais du Corps législatif; ils s'y
+rendirent en tumulte, mais il n'était plus temps. Les législateurs
+effrayés venaient de déserter leur salle, après avoir nommé la
+commission. La nuit dissipa l'attroupement, qui, en traversant les rues
+de Paris, répandait la terreur parmi les citoyens par la décharge de
+leurs armes, et faisait entendre hautement des cris de mort contre
+quiconque ne reconnaîtrait pas Napoléon II.
+
+L'agitation du jour se termina par des conciliabules nocturnes, préludes
+d'une séance des plus animées pour le lendemain. Dès le matin j'étais
+entré en possession avec mes collègues, Caulaincourt, Carnot, Quinette
+et le général Grenier, des rênes du gouvernement. Nous procédions à
+notre organisation quand j'appris que le député Bérenger, à l'ouverture
+de la séance, venait de demander que les membres de la commission
+fussent responsables collectivement. Cette proposition avait évidemment
+pour objet de porter chacun d'eux à s'isoler de mon vote, et à me
+surveiller par suite de la défiance que j'excitais dans la faction
+bonapartiste. Comme s'il n'en avait pas dit assez, il ajouta: «Si ces
+hommes étaient inviolables, en supposant que l'un d'eux vînt à trahir
+ses devoirs, vous n'auriez aucun moyen de le faire punir.»
+
+Je ne redoutais rien de ces attaques détournées; je l'ai déjà dit, mon
+parti était le plus fort.
+
+Le conseiller Boulay de la Meurthe, l'un des adhérens les plus exaltés
+de Buonaparte, en vint à une philippique, où il signala et dénonça la
+faction d'Orléans; c'était avertir les amis des Bourbons et les
+bonapartistes qu'un troisième parti apparaissait à la faveur de la
+doctrine du gouvernement de fait, que, depuis trois mois, nous opposions
+au dogme de la légitimité.
+
+Il est certain que, me trouvant embarqué avec un nouveau parti plus
+d'accord avec mes principes que ceux qui n'offraient d'autre perspective
+que le gouvernement absolu ou la contre-révolution, et pressantant
+l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon II, je me sentis plus
+disposé à seconder les efforts de ce nouveau parti, pour peu que les
+cabinets ne s'y montrassent pas trop contraires. La déclamation de
+Boulay avait pour principal objet de faire proclamer Napoléon II par la
+Chambre. La partie était fortement liée, il fallut de l'adresse pour
+esquiver l'attaque. M. Manuel se chargea de ce soin délicat dans un
+discours qui emporta tous les suffrages, et où l'on crut reconnaître le
+cachet de ma politique. Il conclut en s'opposant à ce qu'aucun membre de
+la famille de Bonaparte fût appelé à la régence; c'était le point
+décisif, c'était m'abandonner le champ de bataille. L'assentiment de la
+Chambre fut pour la commission du gouvernement une nouvelle garantie, et
+me donna dans les affaires, en ma qualité de président, une
+prépondérance incontestée.
+
+Installés dès le 23 juin, notre première opération fut de faire déclarer
+la guerre nationale, et d'envoyer cinq plénipotentiaires[40] au
+quartier-général des alliés, avec la mission de traiter de la paix et
+d'adhérer à toute espèce de gouvernement, excepté celui des Bourbons.
+Leurs instructions secrètes portaient de laisser placer la couronne, à
+défaut de Napoléon II, sur la tête du roi de Saxe ou du duc d'Orléans,
+dont le parti s'était renforcé d'un grand nombre de députés et de
+généraux. J'avoue que je faisais ainsi une concession un peu large aux
+meneurs actuels, et qu'au fond je doutais très-fort qu'on parvînt au but
+qu'on se proposait; j'avais même d'autant plus lieu de croire que la
+cause des Bourbons était loin d'être désespérée, qu'un de mes agens
+secrets vint bientôt m'annoncer l'entrée de Louis XVIII à Cambray, et
+m'apporter sa déclaration royale. Aussi nos plénipotentiaires furent-ils
+d'abord amusés par des réponses dilatoires.
+
+[Note 40: Ces plénipotentiaires étaient M. de Lafayette, Laforêt,
+Pontécoulaut, d'Argenson et Sébastiani. M. Benjamin-Constant les
+accompagnait en qualité de secrétaire d'ambassade. (_Note de
+l'éditeur_.)]
+
+Qu'on juge de ma position! Le parti de Napoléon, toujours vivace, se
+recrutait, pour ainsi dire, de quatre-vingt mille soldats qui venaient
+se rallier sous les murs de Paris, tandis que les armées confédérées
+s'avançaient rapidement sur la capitale, chassant devant elles tous les
+bataillons, tous les corps qui essayaient de leur barrer le passage. Il
+me fallut à la fois contenir les fédérés, m'assurer des généraux pour
+maîtriser l'armée, déjouer les nouveaux plans de Bonaparte, qui ne
+tendaient à rien moins qu'à le replacer à la tête des troupes, et
+refréner l'impatience des royalistes, qui auraient voulu ouvrir les
+portes de Paris à Louis XVIII, au milieu même du déchaînement de tant
+de passions contraires d'où pouvaient naître encore d'horribles
+convulsions.
+
+Je ne raconterai point ici une foule de petites intrigues, de détails
+accessoires, de contrariétés et de chicanes qui, pendant cette
+tourmente, m'infligèrent toutes les tribulations du pouvoir. Avant
+l'abdication, j'étais épié et continuellement sur le _qui vive_
+vis-à-vis les adhérens les plus chauds de Napoléon, tels que Maret,
+Thibaudeau, Boulay de la Meurthe, Regnault lui-même, qui m'était tantôt
+favorable et tantôt contraire; maintenant j'avais à me défendre des
+exigeances d'un autre parti; j'avais à me prémunir contre les défiances
+de mes propres collègues, de Carnot entr'autres, qui de républicain
+était devenu tellement zélé pour Napoléon, qu'il l'avait pleuré à
+chaudes larmes en ma présence, après avoir opiné seul, mais vainement,
+contre l'abdication.
+
+On sent bien que je n'étais parvenu à museler cette tourbe de hauts
+fonctionnaires, de maréchaux, de généraux, qu'en leur garantissant, pour
+ainsi dire sur ma tête, la sûreté de leur personne et de leur fortune.
+C'est ainsi que j'eus, pour ainsi dire, carte-blanche pour négocier.
+
+J'expédiai d'abord, au, quartier-général de Wellington, mon ami M. G*,
+homme probe, qui jouissait de toute ma confiance. Il était porteur de
+deux lettres cousues dans le collet de son habit, l'une pour le roi,
+l'autre pour le duc d'Orléans, car, jusqu'au dernier moment, et dans
+l'incertitude prolongée sur les intentions des alliés, il ne fallait
+négliger aucun des moyens de rentrer au port. Mon envoyé fut introduit
+de suite auprès de lord Wellington, et lui dit qu'il désirait être
+présenté au duc d'Orléans, «Il n'est point ici, lui répondit lu
+généralissime, mais vous pouvez vous adresser à votre roi» et, en effet,
+il prit la route de Cambray et alla au-devant du roi. Ne le voyant pas
+revenir, je fia partir, pour la même destination, le général de
+T*******, homme de coeur et de tête, à qui je donnai la commission
+expresse de sonder les intentions de lord Wellington, de lui faire
+connaître ma position particulière, combien les esprits étaient
+exaspérés, et les passions tellement enflammées, que je ne répondais
+point de préserver la France d'être mise à feu et à sang, si l'on
+s'opiniâtrait à vouloir rendre le trône aux Bourbons. J'offrais de
+traiter directement avec lui sur tout autre bâse. Cette fois la réponse
+du généralissime fut absolue et négative; il déclara qu'il avait ordre
+de ne traiter que sur l'unique base du rétablissement de Louis XVIII.
+Quant au duc d'Orléans, ce n'eût été, selon l'expression de Wellington,
+qu'un usurpateur de bonne famille. Cette réponse, que je cachai
+soigneusement à mes collègues, rendit ma position bien autrement
+délicate.
+
+D'un autre côté, nos plénipotentiaires, sortis de Laon le 26 juin,
+étaient arrivés le 1er juillet au quartier-général des souverains
+alliés, à Haguenau. Là, les souverains, ne jugeant pas convenable de
+leur accorder audience, nommèrent une commission pour les entendre. On
+ne manqua pas de leur faire la question que j'avais prévue: «De quel
+droit la nation prétendait expulser son roi et se choisir un autre
+souverain?....» Ils répondirent par un exemple tiré de l'histoire même
+d'Angleterre.
+
+Avertis par cette question des dispositions des alliés, les
+plénipotentiaires nationaux s'attachèrent moins à obtenir Napoléon II
+qu'à repousser Louis XVIII. Ils insinuèrent enfin que la nation pourrait
+agréer le duc d'Orléans ou le roi de Saxe, s'il ne lui était pas
+possible de conserver le trône au fils de Marie-Louise. Après quelques
+pourparlers insignifians, ils furent congédiés par une note pourtant que
+les cours alliées ne pouvaient entrer, quant à présent, dans aucune
+négociation; qu'elles regardaient comme une condition essentielle que
+Napoléon fût hors d'état, pour l'avenir, de troubler le repos de la
+France et de l'Europe; et que, d'après les événemens survenus au mois de
+mars, les puissances devaient exiger qu'il fût remis à leur garde.
+Ainsi, la commission du gouvernement se voyait frustrée de l'espoir
+d'obtenir le duc d'Orléans ou Napoléon II. Avant même le retour des
+plénipotentiaires, j'étais directement instruit des véritables
+intentions des puissances.
+
+Je ne m'occupai plus, dès-lors, qu'à donner un cours aux événemens, tel
+qu'ils pussent aboutir au dénouement qui serait le plus favorable pour
+la patrie et pour moi-même. J'avais demandé un armistice, et envoyé, à
+cet effet, des commissaires[41] aux généraux alliés qui venaient de
+commencer l'investivement de la capitale. Blucher et Wellington
+éludèrent toute proposition à ce sujet, élevant plus que des objections
+contre le gouvernement de Napoléon II, parlant de Louis XVIII comme du
+seul souverain qui leur semblait réunir toutes les conditions qui
+empêcheraient l'Europe d'exiger des garanties pour sa sécurité et se
+plaignant vivement de la présence de Bonaparte à Paris, au mépris de son
+abdication. Cet homme, comme si la fatalité l'eût poussé à se précipiter
+de lui-même dans l'abîme, s'était d'abord obstiné, au lieu de gagner
+précipitamment un de nos ports, à rester au palais de l'Élysée, puis à
+la Malmaison, toujours dans l'espoir de ressaisir l'autorité, non plus
+comme empereur, mais au moins comme général. Il alla même, excité par de
+fanatiques amis, jusqu'à nous en adresser la demande formelle. Ce fut
+alors que je m'écriai en plein conseil de la commission: «Cet homme est
+fou sans doute, veut-il donc nous entraîner dans sa perte?» Et je dois
+le dire, toute la commission, Carnot lui-même, votèrent avec moi pour
+une résolution définitive à son égard. Il était gardé à vue, et Davoust
+était déterminé à le faire arrêter à la moindre tentative de sa part
+pour nous débaucher l'armée. Il était d'autant plus urgent de prendre un
+parti décisif à son égard, que la cavalerie ennemie, poussant des partis
+jusque dans les environs de la Malmaison, pouvait l'enlever d'un moment
+à l'autre, et l'on n'aurait pas manqué de m'imputer une part dans cet
+événement. Il nous fallut négocier son éloignement, et envoyer un
+officier général pour y présider. Le reste est connu. Cette courte
+explication des faits suffira pour répondre aux accusations de ces
+détracteurs aveugles et passionnés, qui, apercevant quelque similitude
+entre la captivité de Napoléon et de Persée, roi de Macédoine, ont
+attribué celle du premier à des combinaisons perfides qui, en calculant,
+les jours et les heures, l'aurait livré aux Anglais par des moyens
+détournés et habilement ménagés.
+
+[Note 41: MM. Andréossy, Boissy-d'Anglas, Flaugergues, Valence et
+Labesnardière. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+Nous espérâmes, après le départ de Napoléon, pouvoir obtenir
+l'armistice; il n'en fut rien. Ce fut alors que j'écrivis, à chacun des
+généraux en chef des armées assiégeantes, les deux lettres qui ont été
+rendues publiques. On put remarquer, dans ces lettres où je feignis, par
+la nécessité des circonstances, de plaider la cause de Napoléon II, que
+je regardais la question comme irrévocablement décidée en faveur des
+Bourbons; mais, pour endormir la vigilance des partis, il me fallut
+paraître pencher tour-à-tour pour la branche cadette ou pour la branche
+régnante. J'espérais d'ailleurs qu'en aidant Louis XVIII à se rétablir,
+ce prince consentirait à écarter quelques hommes dangereux et à faire à
+la France de nouvelles concessions, sauf, si je ne pouvais rien obtenir,
+à recourir plus tard à d'autres combinaisons.
+
+J'eus alors des conférences nocturnes soit avec M. de Vitrolles, à qui
+je venais de procurer la liberté, soit avec plusieurs autres royalistes
+éminens et deux maréchaux qui inclinaient pour les Bourbons; j'envoyai à
+la fois des émissaires au roi, au duc de Wellington et à M. de
+Talleyrand. Je savais que M. de Talleyrand, après avoir quitté Vienne,
+s'était transporté à Francfort, puis à Wisbad, pour être plus à portée
+de négocier soit à Gand, soit à Paris. Très-ardent contre Napoléon, il
+jugea pourtant, après son entrée à Paris, devoir s'entendre avec moi, me
+promettant de son côté de me garantir auprès des Bourbons, dont le
+rétablissement, après la bataille de Waterloo, lui parut infaillible. Je
+pensais qu'il devait être alors auprès du roi, et je savais, à n'en pas
+douter, que pour rester maître dès affaires; il réclamerait
+l'éloignement de M. de Blacas; je manoeuvrai aussi en conséquence. Mais
+il m'était presque impossible de ne pas exciter la défiance de mes
+collègues. Mes démarches étant observées, j'eus à supporter des bordées
+de reproches et des déclamations amères de la part de quelques meneurs
+révolutionnaires et bonapartistes, dont je repoussai froidement les
+imputations. Telle était ma position, que j'avais à entretenir des
+négociations avec tous les partis, et à transiger avec toutes les
+opinions dans mon intérêt, non moins que dans celui de l'État. Je ne me
+dissimulai pas que cette conduite, où il entrait nécessairement quelque
+chose de ténébreux, et dirigée, en quelque sorte, par des voies
+souterraines, soulèverait contre moi tous les soupçons et toutes les
+haines des partis blessés dans leurs plus chères espérances. Le moment
+redoutable devait être celui où le jour pénétrerait dans ce chaos
+d'intrigues si diverses et si opposées.
+
+Ce qui était plus grave encore et plus dangereux, c'était l'exaltation
+des fédérés et la violence des énergumènes de la Chambre qui ameutaient
+contre moi ceux de mon parti, les soldats et la populace. J'écrivis à
+lord Wellington qu'il était temps de mettre fin à leurs fureurs et à
+leurs excès, car bientôt ils ne me laisseraient plus le maître d'agir.
+Mais Wellington était contrarié par son intraitable collègue Blucher; ce
+Prussien, si impatient et si fougueux, voulait pénétrer dans Paris,
+afin, disait-il, de mettre les honnêtes gens à l'abri du pillage dont
+les menaçait la populace; ce n'était que dans les murs de la capitale
+qu'il prétendait conclure un armistice. Sa lettre nous indigna; mais que
+faire? il fallait soutenir un siège, livrer bataille sous les murs de
+Paris, ou capituler. Découragés par l'abdication, les soldats
+paraissaient irrésolus; les généraux eux-mêmes étaient rendus timides
+par l'incertitude de l'avenir. Le ministre de la guerre, général en
+chef de l'armée, Davoust, m'écrivait qu'il avait vaincu ses préjugés et
+reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de salut que de
+proclamer sur-le-champ Louis XVIII. Je mis ma réponse à cette lettre
+sous les yeux de la commission. Elle pensa que je jugeais implicitement
+la question du rappel de Louis XVIII, et que je laissais trop de
+latitude à Davoust. Je passai par-dessus cette mince difficulté, la
+détermination de ce maréchal m'ayant paru devoir être d'un si grand
+poids que je lui avait fait promettre un sauf-conduit, de la part du
+roi, par M. de Vitrolles.
+
+Pressé de délibérer sur notre situation militaire, la commission,
+d'après mon avis, s'entoura des lumières, des conseils, et de la
+responsabilité des hommes les plus expérimentés dans l'art de la guerre.
+Les principaux généraux furent appelés en présence des présidens et des
+bureaux des deux Chambres. Ce fut par l'organe de Carnot qui, lui-même,
+avait visité nos positions et celles de l'ennemi, que se fit un rapport
+sur la situation de Paris. Carnot déclara que la rive gauche de la Seine
+se trouvait entièrement à découvert et offrait un vaste champ aux
+entreprises des généraux en chef des deux armées combinées, qui
+venaient d'y porter la majeure partie de leurs forces. J'avoue que
+j'attachai un grand intérêt national à ce que la défense de Paris ne fût
+pas prolongée. Nous étions dans un état désespéré: le trésor était vide,
+le crédit éteint, le gouvernement aux abois; enfin, par le choc et le
+heurtement de tant d'opinions contraires, Paris se trouvait placé sur un
+volcan. D'un autre côté, le territoire était chaque jour inondé de
+nouveaux débordemens de troupes étrangères. Si, dans de telles
+circonstances, la capitale venait à être enlevée de vive force, nous
+n'avions plus à espérer ni capitulation, ni arrangement, ni concessions.
+Dans une seule journée qui eût été le complement des journées de
+Leipsick et de Waterloo, tous les intérêts de la révolution pouvaient
+être engloutis dans des flots de sang français. Voilà cependant ce
+qu'auraient voulu les frénétiques d'un parti aux abois.
+
+Dans une telle crise, n'était-ce pas mériter de la patrie que de
+replacer la France, sans effusion de sang, sous l'autorité de Louis
+XVIII? Devions-nous d'ailleurs attendre que les armées étrangères nous
+livrassent pieds et poings liés à nos adversaires? Je parvins, à force
+d'insinuations et de promesses, à ramener des hommes jusqu'alors
+intraitables.
+
+On arrêta que la question militaire serait soumise, dès la nuit
+suivante, à un conseil de guerre convoqué par le maréchal Davoust. Ainsi
+on allait décider s'il était possible de défendre Paris. Capituler,
+sauvait Paris, mais compromettait la cause nationale; combattre, offrait
+de grands et inévitables dangers pour la capitale en proie à tous les
+excès de la fureur populaire si nous étions vaincus. Et, en effet, à
+quelles chances funestes ceux qui voulaient livrer bataille,
+auraient-ils exposé cette immense cité et la France elle-même, dans le
+cas d'une défaite!
+
+Les débats furent solennels; et, sur la réponse négative et unanime du
+conseil de guerre, la commission statua que Paris ne serait pas défendu
+et qu'on remettrait la ville aux alliés, puisqu'ils ne consentaient à
+suspendre les hostilités qu'à ce prix. Mais Blucher voulut aussi la
+reddition de l'armée; une telle condition n'était pas proposable:
+c'était vouloir tout mettre à feu et à sang. Je dépêchai à la hâte, aux
+deux, généraux ennemis, MM. Tromeling et Macirone, à qui je remis, à
+l'insu de la commission, une note confidentielle conçue en ces termes:
+«L'armée est mécontente parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la, elle
+deviendra fidèle et dévouée. Les Chambres sont indociles et par la même
+raison. Rassurez tout le monde, et tout le monde sera pour vous. Qu'on
+éloigne l'armée; les Chambres y consentiront en promettant d'ajouter à
+la Charte les garanties spécifiées par le roi. Pour se bien entendre, il
+est nécessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas dans Paris avant trois
+jours. Dans cet intervalle, tout le monde sera d'accord. On gagnera les
+Chambres; elles se croiront indépendantes et sanctionneront tout. Ce
+n'est point la force qu'il faut employer auprès d'elles, c'est la
+persuasion.»
+
+Blucher devint aussitôt plus maniable, et on consentit à traiter de la
+reddition militaire de Paris, qui fut conclue à Saint-Cloud dans h
+journée du 3 juillet. Je m'opposai à ce qu'on donnât le nom de
+capitulation à ce traité; j'y fis substituer celui de convention qui me
+parut moins dur et plus acceptable.
+
+La faction était encore trop exaspérée pour qu'on pût éviter le tumulte
+et le désordre. Il fallut opposer la garde nationale aux fédérés, qui ne
+furent pas contenus sans peine par la masse des citoyens paisibles.
+Réal, qui avait la direction des fédérés, et que je savais facile à
+effrayer, cédant à mes conseils, fit le malade, laissant là sa place de
+préfet de police. La faction y mit Courtin, le protégé de la reine
+Hortense, qui, montrant elle-même, pendant toute cette crise, une grande
+exaltation, s'efforçait en vain de soutenir les restes du parti
+bonapartiste expirant. Toutes ces manoeuvres vinrent échouer devant le
+plus grand de tous les intérêts, l'intérêt public. On ne tarda pas
+d'imputer aux généraux et à la commission d'avoir livré Paris et trahi
+l'armée. Pour justifier la conduite du gouvernement, j'adressai aux
+Français une proclamation explicative, où j'invoquais l'union de tous
+les citoyens, sans laquelle nous ne pouvions toucher au terme de tous
+nos maux.
+
+Après avoir capitulé avec les étrangers, il fallut capituler avec
+l'armée, qui, au moment de se diriger vers la Loire, se mutina pour nous
+arracher la solde qui lui était due; grâces à quelques millions avancés
+par le banquier Lafitte, on désarma les mutins et l'on satisfit les
+cupides. Cependant tous les émissaires et les agens du roi, entr'autres
+M. de Vitrolles, avec qui Davoust et moi nous avions eu des conférences,
+nous assuraient que le roi fermerait les yeux sur tout ce qui s'était
+passé, et qu'une réconciliation générale serait le gage de son retour.
+J'avais déjà vaincu bien des répugnances à l'aide de ces promesses,
+quand parurent, imprimées par ordre des Chambres, les proclamations
+royales datées de Cambray. Ce fut un nouvel embarras de ma position
+devant la Chambre des représentans qui se montrait de plus en plus
+hostile à l'égard des Bourbons. Bientôt nous apprîmes, par le retour de
+nos agens et de nos commissaires, que Blucher et Wellington déclaraient
+hautement que l'autorité des Chambres et des commissions émanaient d'une
+source illégitime, qu'en conséquence elles n'avaient rien de mieux à
+faire que de donner leur démission et de proclamer Louis XVIII.
+
+Alors, sur la proposition de Carnot, la commission délibéra s'il ne lui
+convenait pas de se rallier avec les Chambres et l'armée, derrière la
+Loire. Je combattis vivement cette proposition, qui aurait
+infailliblement rallumé la guerre étrangère et la guerre civile. Je
+soutins que ce moyen désespéré perdrait la France; que j'étais sûr
+d'ailleurs que la plupart des généraux n'y souscrirait pas, et je
+déclarai que je serais le dernier à quitter Paris. Ramenée par mes
+raisonnemens, la commission prit le parti plus prudent et plus sage
+d'attendre dans Paris l'issue des événemens.
+
+La convention de Paris une fois signée, le duc de Wellington, instruit
+de mon désir de m'aboucher avec lui, témoigna la volonté de s'entendre
+avec moi sur l'exécution de la convention. La commission du gouvernement
+ne s'opposa pas à notre entrevue, qui eut lieu au château de Neuilly.
+Là, je m'expliquai avec franchise devant le généralissime des alliés. Je
+savais que les mots de modération et de clémence étaient propres à
+séduire une grande âme, et sans chercher à diminuer les torts de ceux
+qui avaient trahi les Bourbons, je soutins que le trône rétabli ne
+pouvait être consolidé que par l'entier oubli du passé. Je représentai
+combien était encore menaçante et redoutable l'énergie des patriotes, et
+je parlai des ménagemens dont il fallait user pour calmer leur
+effervescence; je ne dissimulai pas la faiblesse des royalistes, leur
+routine et leurs préjugés, et j'affirmai qu'on ne pourrait ramener la
+tranquillité qu'en s'opposant aux réactions, aux vengeances, et en ne
+laissant à aucune faction l'espoir de dominer l'État. Je réclamai
+l'exécution des deux déclarations authentiques de l'Angleterre et de
+l'Autriche, portant que leur intention n'était point de continuer la
+guerre dans la vue de rétablir les Bourbons ou d'imposer à la France un
+gouvernement quelconque. Le généralissime m'objecta que cette
+déclaration n'avait eu lieu que dans le but de prévenir la guerre et
+dans l'espoir que la France ne s'armerait point pour la cause de
+Napoléon, frappé alors d'anathême par le congrès; mais que, s'étant
+levées en sa faveur, nous avions dégagé les alliés d'une disposition
+purement conditionnelle. Ce sophisme ne me laissa aucun doute que nous
+avions été joués. Lord Wellington me déclara sans détour que les
+puissances s'étaient prononcées formellement en faveur de Louis XVIII,
+et que ce souverain ferait son entrée à Paris le 8 juillet. Le général
+Pozzo-di-Borgo, qui était présent, me répéta la même déclaration au nom
+de l'empereur de Russie; il me communiqua une lettre du prince de
+Metternich et du comte de Nesselrode, exprimant la volonté de ne
+reconnaître que Louis XVIII, et de n'admettre aucune proposition
+contraire aux droits de ce monarque. Alors j'insistai pour une amnistié
+générale, et réclamai des garanties. A ces conditions, je consentais à
+servir le roi et à donner même des gages compatibles avec ma réputation
+et mon honneur. Le généralissime me répondit qu'il était décidé qu'on
+écarterait M. de Blacas, et que je ferais partie, ainsi que M. de
+Talleyrand, du conseil, le roi ayant daigné consentir à me confirmer
+dans le ministère de la policé générale; mais il ne me dissimula point
+que toutes les mesures étaient prises pour que Napoléon tombât comme
+otage au pouvoir des alliés, et qu'on exigeait de moi que je ne fisse
+rien pour favoriser son évasion; qu'on exigeait aussi que l'armée se
+soumît au roi, et même qu'on punît pour l'exemple quelques-uns des
+chefs. Je me récriai, je protestai que si Bonaparte n'était pas venu, il
+y aurait eu également une crise. Toutes mes objections échouèrent devant
+une résolution bien arrêtée. Je jugeai le mal sans remède, mais
+susceptible de palliatifs par ma présence dans le conseil. Le duc
+m'annonça que le lendemain il me présenterait lui-même à S. M., ou du
+moins qu'il me conduirait, dans sa voiture, au château d'Arnouville. Je
+lui répondis que mon intention était d'adresser au roi une lettre que
+j'avais préparée et que je lui communiquai. Elle était conçue en ces
+termes:
+
+«Sire, le retour de Votre Majesté ne laisse plus aux membres du
+gouvernement d'autres devoirs à accomplir que celui de se séparer. Je
+demande, pour l'acquit de ma conscience personnelle, à lui exposer
+fidèlement l'opinion et les sentimens de la France.
+
+»Ce n'est pas Votre Majesté que l'on redoute; elle a vu pendant onze
+mois que la confiance dans sa modération et dans sa justice soutenait
+les Français au milieu des craintes que leur inspiraient les entreprises
+d'une partie de sa cour.
+
+»Tout le monde sait que ce ne sont ni les lumières ni l'expérience qui
+manquent à Votre Majesté; elle connaît la France et son siècle, elle
+connaît le pouvoir de l'opinion; mais sa bonté lui a trop souvent fait
+écouter les prétentions de ceux qui l'ont suivie dans l'adversité.
+
+»Dès lors, il y a eu deux peuples en France. Il était pénible sans doute
+à Votre Majesté d'avoir sans cesse à repousser ces prétentions par des
+actes de sa volonté. Combien de fois elle a dû regretter de ne pouvoir
+leur opposer des lois nationales.
+
+»Si le même système se reproduit, et que, tirant tous les pouvoirs
+d'hérédité, Votre Majesté ne reconnaisse aucun des droits du peuple
+autres que ceux qui viennent des concessions du trône, la France, comme
+la première fois, sera incertaine dans ses devoirs; elle aura à hésiter
+entre son amour pour la patrie et son amour pour le prince, entre son
+penchant et ses lumières. Son obéissance n'aura d'autre base que sa
+confiance personnelle dans Votre Majesté; et si cette confiance suffit
+pour maintenir le respect, ce n'est pas moins ainsi que les dynasties
+s'affermissent et qu'on écarte tous les dangers.
+
+»Sire, Votre Majesté a reconnu que ceux qui entraînaient le pouvoir
+au-delà de ses limites, sont peu propres à le soutenir quand il est
+ébranlé; que l'autorité se perd elle-même dans le combat continuel qui
+la force de rétrograder dans ses mesures; que moins on laisse de droits
+au peuple, plus sa juste défiance le porte à conserver ceux qu'on ne
+peut lui disputer; et que c'est toujours ainsi que l'amour s'affaiblit
+et que les révolutions se préparent.
+
+»Nous vous en conjurons, sire, daignez cette fois ne consulter que votre
+propre justice et vos lumières. Croyez que le peuple français met
+aujourd'hui à sa liberté autant d'importance qu'à sa propre vie. Il ne
+se croira jamais libre, s'il n'y a pas entre les pouvoirs des droits
+également inviolables. N'avions-nous pas sous votre dynastie des
+États-généraux qui étaient indépendans du monarque?
+
+»Sire, voue sagesse ne peut attendre les événemens pour faire des
+concessions; c'est alors qu'elles seraient nuisibles à votre intérêt, et
+peut-être même plus étendues. Aujourd'hui les concessions rapprochent
+les esprits, pacifient et donnent de la force à l'autorité royale; plus
+tard, les concessions prouveraient sa faiblesse: c'est le désordre qui
+les arracherait; les esprits resteraient aigris.»
+
+Cette lettre fut adressée, le jour même, à Sa Majesté. De retour à
+Paris, je déclarai à la commission que la rentrée de Louis XVIII était
+inévitable, que telle était la volonté immuable des puissances alliées,
+et que le jour en était même fixé au surlendemain. Je lui celai que
+j'étais conservé au ministère de la police générale, circonstance qui,
+au lieu d'être considérée comme une garantie pour les patriotes et une
+espèce de transition qui ferait succéder, avec une secousse moins
+violente, le gouvernement légitime au gouvernement de fait, n'eût paru
+aux énergumènes que le salaire de ma trahison, quand elle n'était, en
+effet, que la récompense méritée du salut de Paris. Le soir même cette
+nouvelle s'ébruita; ces mêmes hommes m'accablèrent, dans leurs discours,
+d'injures et de malédictions; les royalistes seuls m'en adressèrent des
+félicitations; oui, les royalistes, et parmi les écrivains distingués de
+ce parti, il en est qui ont avoué depuis que, de toutes parts, on avait
+crié que sans moi il n'y avait ni de sûreté pour le roi, ni de salut
+pour la France, et que tous les partis s'étaient entendus pour me
+porter au ministère. Le lendemain je me dirigeai vers St.-Denis, et me
+présentai au château d'Arnouville pour avoir ma première audience du
+roi. Je fus introduit dans son cabinet par le président du conseil, qui
+s'appuyait sur mon bras. Je suppliai le roi d'apaiser les esprits en
+tranquillisant chacun sur sa sûreté personnelle; je représentai que la
+clémence avait sans doute des inconvéniens, mais que la capitulation
+qu'on venait de conclure semblait devoir faire rejeter tout autre
+système; qu'une amnistie pleine et entière, et sans condition, me
+paraissait le seul moyen de donner de la stabilité à l'État et de la
+durée au gouvernement; que le pardon faisait ici partie de la justice;
+que par amnistie j'entendais, avec l'oubli des injures, la conservation
+des places, des biens, des honneurs et des dignités. Mon discours parut
+avoir fait impression sur le roi, qui me prêta une attention soutenue.
+Ce prince sentait combien nous avions besoin d'habileté et de repos pour
+rassembler les élémens que le temps et les circonstances avaient
+dispersés. Je crus voir qu'il comprenait la nécessité de voiler les
+fautes commises et de gagner la confiance par une modération et une
+loyauté exemplaires. Je m'efforçai de rendre public cet entretien pour
+laisser entrevoir le terme de nos discordes et de nos malheurs.
+
+Je ne me bornai point à des supplications; j'osai représenter au roi que
+Paris était dans l'état le plus violent d'effervescence; qu'il y aurait
+pour sa personne du danger de se montrer aux portes de la capitale avec
+la cocarde blanche, et seulement accompagné des émigrés de Gand. Mon
+plan consistait à maintenir les Chambres, à faire prendre au roi la
+cocarde tricolore, et à licencier toute sa maison militaire; en un mot,
+j'aurais voulu, comme je l'avais toujours désiré, voir Louis XVIII
+marcher à la tête de la révolution et la consolider.
+
+On délibéra sur ces différens objets dans le conseil, où mes
+propositions ne furent rejetées qu'à la majorité d'une seule voix. Le
+roi, d'ailleurs, resta inébranlable; il déclara qu'il aimerait mieux
+retourner à Hartwell. Ainsi sa maison militaire ne fut point dissoute,
+et on décida que dès le lendemain on chasserait la Chambre des
+représentans. Cette chambre venait de consigner, dans un nouveau bill
+des droits, les principes fondamentaux de la constitution, qui, dans sa
+pensée, pouvaient seuls satisfaire le voeu public. Quoique je n'eusse
+pas espéré beaucoup de succès de mes démarches, parce que mon tact des
+affaires m'avait assez montré qu'elle était leur tendance, il me sembla
+que je ne devais rien négliger pour l'acquit de ma conscience.
+
+Le soir même du 7 juillet, plusieurs bataillons prussiens forcèrent les
+portes des Tuileries, envahirent les cours et les avenues du palais. La
+commission du gouvernement n'étant plus libre, cessa ses fonctions, ce
+qu'elle annonça par un message. Une circonstance particulière signala
+cette séparation de mes collègues; Carnot, l'un des plus révoltés de ma
+conservation au ministère, et de se voir sous ma surveillance, pour
+ainsi dire, en attendant qu'on lui assignât un lieu de résidence,
+m'écrivit le billet suivant: _Traître, où veux-tu que j'aille_? je lui
+répondis tout aussi laconiquement: _Imbécille, où tu voudras_. Il faut
+dire que j'avais eu, dans le conseil, plus d'une altercation avec
+Carnot, qui ne me pardonnait pas de l'avoir appelé vieille femme.
+
+Le jour suivant, dès huit heures du matin, les députés se présentèrent
+pour entrer dans la salle de leurs délibérations; mais, trouvant les
+portes closes, entourées de gardes et de gens d'armes, ils se
+retirèrent. Quelques-uns d'entre eux se rendirent chez leur président,
+où ils consignèrent une protestation. Le roi fit son entrée dans Paris;
+rien ne troubla l'ivresse portée au comble de la part des royalistes,
+qui accoururent au-devant du monarque, et se montrèrent fort nombreux.
+J'avoue que ma prévoyance fut trompée en partie, et que toutes mes
+appréhensions ne furent pas confirmées. Ici finit l'ère des cent-jours,
+et recommence le cours d'un règne interrompu dès sa première année. Mais
+quels auspices accompagnent ce nouvel avènement? Toutes les passions qui
+fermentent, toutes les vengeances qui cherchent à s'assouvir, tous les
+intérêts qui s'agitent et se combattent, tous les esprits qui s'exaltent
+avec fureur, enfin toutes les haines ulcérées qui réagissent! Dans de si
+déplorables conjonctures, je ne refusai pas mes efforts et mes travaux
+à mon pays.
+
+La reddition de Bonaparte, la soumission successive de toutes les villes
+et de toutes les provinces annoncèrent bientôt que la France était
+pacifiée sous tous les rapports qui pouvaient intéresser les souverains;
+mais elle ne pouvait l'être pleinement eu égard au repos et au bonheur
+du roi, si tout notait pas oublié, s'il n'y avait pas une égale
+répression de toutes les opinions extrêmes, de quelque hauteur que
+pussent partir ces opinions; et enfin, si tous les partis ne jouissaient
+pas de la protection des lois avec la même certitude et la même
+sécurité.
+
+Tels étaient les conseils de modération et de clémence que je donnais à
+Louis XVIII, comme je les avais donnés à Napoléon, toutefois en
+proposant des mesures efficaces, en écartant toutes les causes qui
+auraient pu plonger la France dans une nouvelle révolution. Mais tout le
+monde, soit dans le conseil, soit hors du conseil, ne partageait pas mes
+idées; on voulait des exemples et des punitions. Je faisais partie,
+depuis quinze jours, du ministère royal, lorsque parut l'ordonnance du
+24 juillet; cinquante-sept individus, divisés en deux catégories, y
+étaient frappés sans jugement. On demandera comment j'ai pu
+contre-signer un tel acte, qui atteignait des hommes dont la plupart
+avaient suivi la même route que moi. Qu'on sache donc que, dès le
+lendemain du 8 juillet, le besoin de proscrire envahit toutes les
+classes du parti royaliste, depuis les salons du faubourg Saint-Germain
+jusqu'aux anti-chambres du palais des Tuileries; et que des milliers de
+noms, autant ignorés que connus, furent signalés au ministère de la
+police pour être enveloppés dans une mesure générale de proscription. On
+demandait des têtes au ministre de la police, comme preuve de son
+affection sincère pour la cause royale. Il n'y avait plus pour moi que
+deux partis à prendre: celui d'être le complice des vengeances, ou de
+renoncer au ministère. Je ne pouvais souscrire au premier; j'étais
+engagé trop avant pour que je pusse renoncer au second. Je trouvai un
+troisième expédient: ce fut de faire réduire les listes à un petit
+nombre de noms pris parmi les personnages qui avaient joué un rôle plus
+actif dans les derniers événemens; et je dois le dire ici, je rencontrai
+dans le conseil, et surtout dans les sentimens éminemment français du
+monarque, tout ce qui pouvait adoucir ces mesures d'une rigueur outrée
+et diminuer le nombre des victimes.
+
+Mais le torrent de la réaction menaçait d'entraîner toutes les digues
+qu'on lui opposerait. J'avais conçu le dessein d'être médiateur entre le
+roi et les patriotes; je m'aperçus bientôt qu'on voulait seulement se
+servir de moi comme de l'instrument nécessaire au rétablissement d'une
+autorité royale sans contre-poids et sans limites, laquelle n'aurait
+plus offert de garantie aux hommes de la révolution. Les deux
+ordonnances sur les collèges électoraux et sur les élections qui
+allaient donner à la France la Chambre de 1815; ne me laissèrent plus
+aucun doute à cet égard. On a cru que j'avais apporté une insouciance
+coupable à la formation des collèges électoraux, et on a dit qu'il
+n'était pas permis à un homme d'état tel que moi, vielli dans
+l'expérience et dans l'exercice des grands emplois, de commettre une
+telle faute politique, ni de se méprendre sur la direction que
+s'efforçait de donner à l'opinion la faction royaliste qui venait de
+ressaisir l'influence. Mes principes et ma conduite antérieure auraient
+dû me mettre à l'abri d'une telle imputation. Cette, accusation de
+légèreté imprévoyante et d'indifférence funeste dans de si gravés
+circonstances, il faut la reporter, sur l'aimable égoïsme et sur
+l'incurie nonchalante du président du conseil qui se berçait d'illusions
+sensuelles, et n'aimait à voir dans le fauteuil d'un ministre qu'un lit
+de repos.
+
+Je me réveillai; ce fut alors que parurent mes notes, adressées aux
+puissances alliées et mes rapports faits au roi en plein conseil. Je les
+avais rédigés sur la demande des souverains, pour leur faire connaître
+l'état de la France. La divulgation de ces documens produisit une
+sensation profonde sur les esprits éclairés, mais leur contenu excita,
+au plus haut point, la fureur du parti _ultra-royaliste_[42] qui
+regardait son influence comme perdue, si mes révélations amenaient un
+changement de système. Le roi, lui-même, vit avec déplaisir la publicité
+donnée à des rapports d'une nature confidentielle; mais j'avais jugé ma
+position; trompé par M. de Vitrolles que j'avais introduit dans le
+cabinet du roi, délaissé parlé président du conseil que le passé
+n'obligeait pas de sacrifier le présent, je voyais ma chute inévitable,
+à moins que je ne parvinsse à faire prévaloir mes desseins.
+
+[Note 42: C'est Fouché qui, le premier, s'est servi de cette
+expression, avec laquelle on s'est familiarisé depuis, et qu'on a même
+usée. (_Note de l'éditeur_.)]
+
+L'avouerai-je ici? oui.... j'ai promis de ne rien dissimuler. Mes notes,
+mes rapports avaient pour but de remettre de l'ensemble et de l'unité
+dans les partis disjoints et comme dispersés de la révolution, et
+surtout de faire craindre à l'Europe une insurrection nationale; par là,
+j'espérais l'effrayer tellement des suites d'une explosion, qu'elle
+consentît, pour prix d'un traité de paix définitif, à nous accorder ce
+que je n'avais cessé de solliciter depuis le congrès de Prague, la
+dynastie de Napoléon, devenue l'objet de nos réclamations sécrètes, de
+nos voeux et de nos efforts. L'abouchement de deux puissans monarques
+fit évanouir des espérances fondées; c'est à l'histoire à recueillir et
+à rapprocher des circonstances qu'il ne m'appartient pas de produire au
+grand jour. Je crois résumer ma vie en déclarant que j'ai voulu vaincre
+pour la révolution et que la révolution a été vaincue dans moi.
+
+FIN DE LA SECONDE PARTIE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc
+d'Otrante, Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ ***
+
+***** This file should be named 19008-8.txt or 19008-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/9/0/0/19008/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
+(Produced from images of the Bibliothèque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
diff --git a/19008-8.zip b/19008-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..6b8cee6
--- /dev/null
+++ b/19008-8.zip
Binary files differ
diff --git a/19008-h.zip b/19008-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..c28d437
--- /dev/null
+++ b/19008-h.zip
Binary files differ
diff --git a/19008-h/19008-h.htm b/19008-h/19008-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..a77e852
--- /dev/null
+++ b/19008-h/19008-h.htm
@@ -0,0 +1,7363 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Mémoires--seconde partie, by Joseph Fouché
+ </title>
+ <style type="text/css">
+/*<![CDATA[ XML blockout */
+<!--
+ p { margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+ text-indent: 2%;
+ }
+ h1,h2,h3,h4 {
+ text-align: center;
+ clear: both;
+ }
+ hr { width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+ }
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+ body{margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+ background:#fdfdfd;
+ color:black;
+ font-family: "Times New Roman", serif;
+ font-size: large;
+ }
+ a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; }
+ .smcap {font-variant: small-caps;}
+ .footnotes {border: dashed 1px;}
+ .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
+ .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
+ .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;}
+ // -->
+ /* XML end ]]>*/
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante,
+Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale
+ Tome II
+
+Author: Joseph Fouché
+
+Release Date: August 8, 2006 [EBook #19008]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
+(Produced from images of the Bibliothèque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<pre>[Note du transcripteur: l'orthographe originale de Fouch&eacute; est conserv&eacute;e]</pre>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>M&Eacute;MOIRES</h2>
+<h3>DE</h3>
+<h1>JOSEPH FOUCH&Eacute;,</h1>
+
+<h2>DUC D'OTRANTE,</h2>
+<h3>MINISTRE DE LA POLICE G&Eacute;N&Eacute;RALE.</h3>
+<h3>SECONDE PARTIE</h3>
+<h4>R&eacute;impression de l'&eacute;dition 1824</h4>
+
+<h4>Osnabr&uuml;ck</h4>
+
+<h4>Biblio-Verlag</h4>
+
+<h4>1966</h4>
+
+<h4>Gesamtherstellung Proff&amp;Co. KG, Osnabr&uuml;ck</h4>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+<h4>
+<a href="#AVIS"><b>AVIS DE L'&Eacute;DITEUR.</b></a><br />
+<a href="#MEMOIRES_DE_JOSEPH_FOUCHE_DUC_DOTRANTE"><b>M&Eacute;MOIRES DE JOSEPH FOUCH&Eacute;, DUC D'OTRANTE.</b></a>
+</h4>
+<hr style="width: 10%;" />
+
+
+<h3><a name="AVIS" id="AVIS"></a>AVIS DE L'&Eacute;DITEUR.</h3>
+
+
+<p>Jamais peut-&ecirc;tre aucun ouvrage sur les &eacute;v&eacute;nemens comtemporains n'a &eacute;t&eacute;
+attendu et d&eacute;sir&eacute; aussi impatiemment que cette seconde partie des
+M&eacute;moires posthumes de l'ex-ministre Fouch&eacute;, duc d'Otrante. Au moment o&ugrave;
+parut le premier volume de ces M&eacute;moires accueillis avec tant
+d'empressement et de curiosit&eacute;, j'annon&ccedil;ai moi-m&ecirc;me au public que la
+suite serait bient&ocirc;t mise au jour. L'impatience fut d'autant plus vive
+que l'int&eacute;r&ecirc;t de cette seconde partie ne pouvait manquer de surpasser
+celui qu'offrait d&eacute;j&agrave; la premi&egrave;re, puisqu'elle traite d'une p&eacute;riode plus
+difficile et plus &eacute;pineuse sous le point de vue politique. Je ne
+soup&ccedil;onnais pas alors que cette annonce put r&eacute;veiller les craintes trop
+susceptibles de certaines personnes sur ce compl&eacute;ment des r&eacute;v&eacute;lations du
+duc d'Otrante. Pouvais-je m'attendre qu'elle m'entra&icirc;nerait, comme
+&eacute;diteur, dans un proc&egrave;s en action civile, dont ni le public ni moi
+n'avons pu d'abord appr&eacute;cier les vrais motifs? Ce proc&egrave;s m'est suscit&eacute;
+par les h&eacute;ritiers d'Otrante. Ils n'ont pourtant point &agrave; venger la
+m&eacute;moire de leur p&egrave;re, qui lui-m&ecirc;me a pris soin de justifier sa conduite
+politique; ils n'ont pas non plus &agrave; d&eacute;fendre leurs int&eacute;r&ecirc;ts dont aucun
+n'est compromis. Je ne puis donc attribuer qu'&agrave; des suggestions
+&eacute;trang&egrave;res l'action judiciaire qu'ils m'intentent.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, fort de la justice de ma cause, tranquille sous l'&eacute;gide des
+lois protectrices de la propri&eacute;t&eacute; litt&eacute;raire, je n'h&eacute;site donc pas &agrave;
+d&eacute;poser sur le tribunal de mes juges ce <i>compl&eacute;ment</i> de mon corps de
+d&eacute;lit imaginaire. La culpabilit&eacute; de ces deux parties, s'il pouvait en
+exister quelques traces, serait d'ailleurs identique, et dans l'une
+comme dans l'autre, je suis certain de n'avoir bless&eacute;, ni les lois, ni
+le gouvernement, ni les convenances individuelles. Voil&agrave; ce qu'&eacute;tablira
+victorieusement dans son plaidoyer l'&eacute;loquent et habile avocat qui a
+bien voulu se charger de ma cause. Elle est remise aux soins de M.
+Berryer fils; je me pr&eacute;sente donc avec confiance devant mes juges, et je
+soumets &agrave; leur &eacute;quit&eacute; et &agrave; leurs lumi&egrave;res l'ensemble de ces M&eacute;moires.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="MEMOIRES_DE_JOSEPH_FOUCHE_DUC_DOTRANTE" id="MEMOIRES_DE_JOSEPH_FOUCHE_DUC_DOTRANTE"></a>M&Eacute;MOIRES DE JOSEPH FOUCH&Eacute;, DUC D'OTRANTE.</h2>
+
+
+<p>Je m'impose une t&acirc;che grande et forte en m'offrant de nouveau &agrave; toute la
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d'une investigation publique; mais c'est pour moi un devoir de
+chercher &agrave; d&eacute;truire les pr&eacute;ventions de l'esprit de parti et les
+impressions de la haine. Du reste, j'ai peu d'espoir que la voix de la
+raison puisse se faire entendre au milieu des clameurs de deux factions
+acharn&eacute;es qui divisent le monde politique. N'importe, ce n'est pas pour
+le temps d'aujourd'hui que je raconte; c'est pour un temps plus calme. A
+pr&eacute;sent, que ma destin&eacute;e s'accomplisse! Et quelle destin&eacute;e, grand Dieu!
+Que me reste-t-il de tant de grandeurs et d'un si &eacute;norme pouvoir, dont
+je n'abusai jamais que pour &eacute;viter de plus grands maux? Ce que je prise
+le moins, ce que j'amassai pour d'autres, me reste: &agrave; moi, qui, par mes
+go&ucirc;ts simples, e&ucirc;t pu me passer de richesses; &agrave; moi qui n'apportai dans
+les splendeurs que la r&eacute;serve d'un sage et la sobri&eacute;t&eacute; d'un anachor&egrave;te!
+Tour-&agrave;-tour puissant, redout&eacute; ou dans la disgr&acirc;ce, je recherchai
+l'autorit&eacute;, il est vrai, mais je d&eacute;testai l'oppression. Que de services
+n'ai-je pas rendus! que de larmes n'ai-je pas s&eacute;ch&eacute;es! Osez le nier,
+vous tous dont je r&eacute;ussis &agrave; me concilier les suffrages malgr&eacute; de f&acirc;cheux
+ant&eacute;c&eacute;dens? N'&eacute;tais-je pas devenu votre protecteur, votre appui contre
+vos propres ressentimens, contre les passions si imp&eacute;tueuses du chef de
+l'&Eacute;tat? J'avoue que jamais police ne fut plus absolue que celle dont
+j'avais le sceptre; mais ne disiez-vous pas qu'il n'y en e&ucirc;t jamais de
+plus protectrice sous un gouvernement militaire? de plus ennemie de la
+violence, qui p&eacute;n&eacute;tr&acirc;t par des moyens plus doux dans le secret des
+familles, et dont l'action moins sentie se laiss&acirc;t moins apercevoir? Ne
+disiez-vous pas alors que le duc d'Otrante &eacute;tait, sans aucun doute, le
+plus habile et le plus supportable des ministres de Napol&eacute;on? Vous tenez
+&agrave; pr&eacute;sent un autre langage, par la seule raison que les temps sont
+chang&eacute;s. Vous jugez le pass&eacute; par le pr&eacute;sent, je n'en juge pas ainsi.
+J'ai fait des fautes, je le confesse: mais ce que je fis de bien doit
+entrer en balance. Jet&eacute; dans le chaos des affaires, occup&eacute; &agrave; d&eacute;nouer
+toutes sortes d'intrigues, je me complus &agrave; calmer les ressentimens, &agrave;
+&eacute;teindre les passions, &agrave; rapprocher les hommes. C'&eacute;tait avec une sorte
+de d&eacute;lice que je go&ucirc;tais parfois le repos, au sein de mes affections
+priv&eacute;es, empoisonn&eacute;es aussi &agrave; leur tour. Dans mes r&eacute;centes disgr&acirc;ces,
+dans mes hautes infortunes, puis-je oublier que, support et surveillant
+d'un empire immense, ma seule d&eacute;sapprobation le mit en p&eacute;ril, et qu'il
+s'&eacute;croula d&egrave;s que je ne le soutins plus de mes mains? Puis-je perdre de
+vue que si, par l'effet d'une grande r&eacute;action, d'un retour que j'avais
+pressenti; je ressaisis les &eacute;l&eacute;mens dispers&eacute;s de tant de grandeur et de
+puissance, tout s'&eacute;vanouit comme un songe? Et pourtant on me regardait
+comme bien sup&eacute;rieur par ma longue exp&eacute;rience, peut-&ecirc;tre aussi par ma
+sagacit&eacute;, &agrave; tous ceux qui, pendant la catastrophe, laiss&egrave;rent &eacute;chapper
+le pouvoir.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent que, d&eacute;sabus&eacute; de tout, je plane de tr&egrave;s-haut sur toutes les
+mis&egrave;res, sur tout le faux &eacute;clat des grandeurs; &agrave; pr&eacute;sent que je ne
+combats plus que pour la justification de mes intentions politiques, je
+reconnais trop tard le vide des partis contraires qui se disputent les
+affaires de l'univers; je le sens, je le vois, un moteur plus puissant
+les conduit et les r&egrave;gle au m&eacute;pris de nos combinaisons les plus
+profondes.</p>
+
+<p>Pourtant, il n'est que trop vrai, elles sont incurables les plaies de
+l'ambition. En d&eacute;pit de toute ma raison, je me sens encore poursuivi
+malgr&eacute; moi par les illusions du pouvoir, par les fant&ocirc;mes de la vanit&eacute;;
+je m'y sens attach&eacute; comme Ixion l'&eacute;tait &agrave; sa roue. Un sentiment p&eacute;nible
+et profond m'oppresse.</p>
+
+<p>Et qu'on dise que je ne me montre pas avec toutes mes faiblesses, avec
+toutes mes erreurs, avec tous mes repentirs! Voil&agrave;, je pense, une assez
+solide garantie de la sinc&eacute;rit&eacute; de mes r&eacute;v&eacute;lations. Je le devais, ce
+gage, &agrave; l'importance de cette seconde partie des M&eacute;moires de ma vie
+politique; me voil&agrave; invariablement plac&eacute; dans la rigoureuse obligation
+d'en retracer toutes les particularit&eacute;s et d'en d&eacute;voiler tous les
+myst&egrave;res. Ce sera mon dernier effort. Toutefois, et je l'&eacute;prouvai dans
+ma narration premi&egrave;re, je puiserai quelques adoucissemens dans le
+charme des souvenirs et dans la saveur de quelques r&eacute;miniscences.</p>
+
+<p>En pr&eacute;parant ces M&eacute;moires, une id&eacute;e consolante ne m'abandonna jamais. Je
+ne descendrai peut-&ecirc;tre pas tout entier au tombeau, me dis-je, au
+tombeau qui d&eacute;j&agrave; s'entr'ouvre aux confins de l'exil pour me recevoir. Je
+ne puis me le dissimuler! Si j'&eacute;lude le d&eacute;p&eacute;rissement de l'esprit, je ne
+ressens que trop le d&eacute;p&eacute;rissement de mes forces. Que je me h&acirc;te donc,
+press&eacute; par la parque, d'offrir, dans un sentiment de sinc&eacute;rit&eacute;, le r&eacute;cit
+des &eacute;v&eacute;nemens renferm&eacute;s entre ma disgr&acirc;ce de 1810 et ma chute de 1815.
+Ce compl&eacute;ment est la partie la plus grave, la plus &eacute;pineuse de mes
+confessions politiques. Que d'incidens, que de grands int&eacute;r&ecirc;ts, que de
+personnages, que de turpitudes se rattachent &agrave; ces derni&egrave;res sc&egrave;nes, &agrave;
+ce dernier acte d'un pouvoir fugitif! Mais rassurez-vous, amis et
+ennemis: ce n'est point ici la police qui d&eacute;nonce, c'est l'histoire qui
+r&eacute;v&egrave;le.</p>
+
+<p>Si je pr&eacute;tends m'&eacute;lever au-dessus des frivoles m&eacute;nagemens, je n'en suis
+pas moins d&eacute;cid&eacute; &agrave; me placer toujours aussi loin de la satire et du
+libelle que de la dissimulation et du mensonge; je fl&eacute;trirai ce qui
+doit &ecirc;tre fl&eacute;tri, je respecterai ce qui est digne de respect; en un mot,
+je tiendrai la plume ferme: et pour qu'elle ne puisse s'&eacute;garer, j'aurai
+l'&oelig;il ouvert sur le synchronisme des &eacute;v&eacute;nemens publics.</p>
+
+<p>De ces pr&eacute;liminaires destin&eacute;s &agrave; &eacute;veiller l'attention et &agrave; provoquer les
+souvenirs, je vais passer aux faits qui constatent, aux particularit&eacute;s
+qui d&eacute;voilent, aux traits qui caract&eacute;risent. Il en r&eacute;sultera, j'esp&egrave;re,
+un tableau que l'on nommera, si l'on veut, de l'histoire, ou des
+mat&eacute;riaux pour l'&eacute;crire.</p>
+
+<p>A la fin de la premi&egrave;re partie de ces M&eacute;moires, se trouve mon point de
+d&eacute;part actuel; il est marqu&eacute; par l'&eacute;v&eacute;nement de ma disgr&acirc;ce, qui fit
+passer dans les mains de Savary le porte-feuille de la haute police de
+l'&Eacute;tat. Qu'on ne perde pas de vue que l'empire &eacute;tait alors &agrave; l'apog&eacute;e de
+sa puissance, et que ses limites militaires ne connaissaient d&eacute;j&agrave; plus
+de bornes. Possesseur de l'Allemagne, ma&icirc;tre de l'Italie, dominateur
+absolu de la France, envahisseur des Espagnes, Napol&eacute;on &eacute;tait en outre
+l'alli&eacute; des C&eacute;sars et de l'autocrate du Nord. On &eacute;tait si &eacute;bloui de
+l'&eacute;clat de sa puissance, qu'on ne songeait d&eacute;j&agrave; plus au chancre de
+cette guerre espagnole, qui, au Midi, commen&ccedil;ait &agrave; ronger les fondemens
+de l'Empire. Partout ailleurs, Napol&eacute;on n'avait qu'&agrave; vouloir pour
+obtenir. Tout contre-poids moral avait disparu de son gouvernement. Tout
+pliait; ses employ&eacute;s, ses fonctionnaires, ses dignitaires, n'offraient
+plus qu'une troupe d'adulateurs et de muets &eacute;piant ses moindres d&eacute;sirs.
+Enfin il venait de frapper en moi le seul homme de son conseil qui e&ucirc;t
+os&eacute; mod&eacute;rer ses empi&eacute;temens successifs; en moi il venait d'&eacute;carter le
+ministre surveillant et z&eacute;l&eacute; qui ne lui &eacute;pargna jamais ni les avis
+utiles, ni les repr&eacute;sentations courageuses.</p>
+
+<p>Un d&eacute;cret imp&eacute;rial me nommait gouverneur g&eacute;n&eacute;ral de Rome<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Mais je ne
+crus pas un seul instant qu'il entr&acirc;t dans la volont&eacute; de l'empereur que
+je fusse mis en exercice d'un si haut emploi.</p>
+
+<p>Cette nomination n'&eacute;tait qu'un voile honorable tissu par sa politique,
+pour couvrir et mitiger aux yeux du public ma disgr&acirc;ce, dont ses
+familiers seuls avaient le secret. Je ne pouvais m'y m&eacute;prendre; le choix
+seul de mon successeur &eacute;tait un indice effrayant. Dans chaque salon,
+dans chaque famille, dans tout Paris enfin, on fr&eacute;missait de voir la
+police g&eacute;n&eacute;rale de l'Empire confondue d&eacute;sormais avec la police militaire
+du chef de l'&Eacute;tat, et de plus livr&eacute;e au d&eacute;vouement fanatique d'un homme
+qui s'honorait d'&ecirc;tre l'ex&eacute;cuteur des ordres occultes de son ma&icirc;tre. Son
+nom seul excitait partout la d&eacute;fiance et une sorte de stupeur, dont le
+sentiment &eacute;tait peut-&ecirc;tre exag&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Je ne voyais d&eacute;j&agrave; plus qu'avec d'extr&ecirc;mes pr&eacute;cautions, mes amis intimes,
+mes agens particuliers. J'eus bient&ocirc;t la confirmation de tout ce que
+j'avais pressenti. Pendant plusieurs jours, l'appartement de ma femme ne
+d&eacute;semplit pas de visites marquantes, qu'on avait soin de masquer sous
+l'apparence de f&eacute;licitations, au sujet du d&eacute;cret imp&eacute;rial qui m'&eacute;levait
+au gouvernement g&eacute;n&eacute;ral de Rome. Je re&ccedil;us les &eacute;panchemens d'une foule de
+hauts personnages, qui, en m'exprimant leurs regrets, m'avou&egrave;rent que
+ma retraite emportait la d&eacute;sapprobation des hommes les plus
+recommandables dans toutes les opinions et dans tous les rangs de la
+soci&eacute;t&eacute;. &laquo;Nous ne savons m&ecirc;me pas trop, me dirent-ils, si les regrets du
+faubourg Saint-Germain ne sont pas pour le moins aussi vifs que ceux qui
+&eacute;clatent chez cette foule de personnes notables &agrave; qui les int&eacute;r&ecirc;ts de la
+r&eacute;volution tiennent &agrave; c&oelig;ur&raquo;. De pareils t&eacute;moignages, vis-&agrave;-vis d'un
+ministre disgraci&eacute;, n'&eacute;taient ni suspects ni douteux.</p>
+
+<p>Par position et par convenance, il me fallut, pendant plusieurs jours,
+d&eacute;vorer l'ennui de servir de mentor &agrave; Savary dans le d&eacute;but de son
+noviciat minist&eacute;riel. On sent bien que je ne poussai pas la bonhomie
+jusqu' &agrave; l'initier dans les hauts myst&egrave;res de la police politique; je me
+gardai bien de lui en donner la clef, qui pouvait un jour contribuer &agrave;
+notre salut commun. Je ne l'initiai pas davantage dans l'art assez
+difficile de coordonner le bulletin secret dont le ministre seul doit se
+r&eacute;server la pens&eacute;e et souvent m&ecirc;me la r&eacute;daction. Le triste savoir-faire
+de Savary dans ce genre m'&eacute;tait connu; jadis je m'&eacute;tais procur&eacute;, sans
+qu'il s'en dout&acirc;t, copie de ses bulletins de contre-police: quelles
+turpitudes! A vrai dire, impatient&eacute; de ses perp&eacute;tuelles interrogations
+et de sa lourde suffisance, je m'amusai &agrave; lui conter des sornettes<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et
+des traditions du minist&egrave;re; je lui vantai surtout les vues profondes
+des trois Conseillers d'&eacute;tat, qui, sous sa direction, allaient
+travailler comme quatre &agrave; exploiter la police administrative en se
+partageant la France. Il en &eacute;tait tout &eacute;bahi. Je lui pr&eacute;sentai et lui
+recommandai de tout c&oelig;ur les principaux agens et employ&eacute;s que j'avais
+eu sous mes ordres; il n'accueillit que le caissier, personnage rond, et
+le petit inquisiteur Desmarets, dont je m'&eacute;tais d&eacute;fi&eacute;. Cet homme, dou&eacute;
+d'un certain tact, s'&eacute;tait courb&eacute; vers le soleil levant par instinct. Ce
+fut pour Savary une vraie cheville ouvri&egrave;re. Rien de risible comme de
+voir ce ministre soldatesque donner ses audiences, &eacute;pelant la liste des
+solliciteurs, confectionn&eacute;e par les huissiers de la chambre, avec les
+notes de Desmarets en regard; c'&eacute;tait le guide-&acirc;ne pour les accueils ou
+pour les refus, presque toujours accompagn&eacute;s de juremens ou
+d'invectives. Je n'avais pas manqu&eacute; de lui dire que c'&eacute;tait pour avoir
+&eacute;t&eacute; trop bon que j'avais indispos&eacute; l'empereur; et que, pour mieux
+veiller sur ses jours si pr&eacute;cieux, il devait se montrer r&eacute;calcitrant.</p>
+
+<p>Bouffi d'une morgue insolente<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, il affecta, d&egrave;s les premiers jours,
+d'imiter son ma&icirc;tre dans ses fr&eacute;quentes incartades, dans ses phrases
+coup&eacute;es et incoh&eacute;rentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police,
+que les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de
+le contempler dans ses soubresauts, et s'&eacute;panouissant le jour que je lui
+fis l'agr&eacute;able supputation de tous les budgets qui venaient se perdre
+dans la caisse priv&eacute;e: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse.</p>
+
+<p>Je grillais d'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute; de cette p&eacute;dagogie minist&eacute;rielle; mais,
+d'un autre c&ocirc;t&eacute;, je cherchais des pr&eacute;textes, afin de prolonger mon
+s&eacute;jour &agrave; Paris. J'y faisais ostensiblement mes pr&eacute;paratifs de d&eacute;part
+pour Rome, comme si je n'eusse pas dout&eacute; un instant d'aller m'y
+installer. Toute ma maison fut mont&eacute;e sur le pied d'un gouvernement
+g&eacute;n&eacute;ral, et jusqu'&agrave; mes &eacute;quipages port&egrave;rent en grosses lettres
+l'inscription: <i>&Eacute;quipages du gouverneur g&eacute;n&eacute;ral de Rome</i>. Instruit que
+toutes mes d&eacute;marches &eacute;taient &eacute;pi&eacute;es, je mettais beaucoup de soins dans
+de petites choses.</p>
+
+<p>Enfin, ne recevant ni d&eacute;cision ni instructions, je chargeai Berthier de
+demander &agrave; l'empereur mon audience de cong&eacute;. J'en re&ccedil;us pour toute
+r&eacute;ponse que l'empereur n'avait point encore assign&eacute; le jour de mon
+audience, et qu'il serait convenable, &agrave; cause des caquetages publics,
+que j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient
+adress&eacute;es incessamment. Je me rendis &agrave; mon ch&acirc;teau de Ferri&egrave;res<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, non
+sans me permettre la petite malice de faire ins&eacute;rer dans les journaux de
+Paris, par voie d&eacute;tourn&eacute;e, que je partais pour mon gouvernement<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas &eacute;t&eacute;
+difficile de p&eacute;n&eacute;trer les dispositions de l'empereur &agrave; mon &eacute;gard;
+j'avais entrevu combien il &eacute;tait contrari&eacute; de voir l'opinion publique se
+prononcer contre mon renvoi, et se d&eacute;clarer contre mon successeur. On
+n'apercevait plus dans le minist&egrave;re de la police qu'une gendarmerie et
+une pr&eacute;v&ocirc;t&eacute;. Tous ces indices me confirm&egrave;rent dans l'id&eacute;e que je me
+d&eacute;roberais difficilement aux cons&eacute;quences d'une disgr&acirc;ce r&eacute;elle.</p>
+
+<p>En effet, &agrave; peine &eacute;tais-je &agrave; Ferri&egrave;res, qu'un parent de ma femme, laiss&eacute;
+&agrave; Paris aux aguets, arrive en toute h&acirc;te &agrave; minuit, m'apportant l'avis
+que le lendemain je serais arr&ecirc;t&eacute; ou gard&eacute; &agrave; vue, et qu'on saisirait mes
+papiers. Quoiqu'exag&eacute;r&eacute;e dans ces circonstances, l'information &eacute;tait
+positive; elle me venait d'un homme attach&eacute; au cabinet de l'empereur, et
+attir&eacute; dans mes int&eacute;r&ecirc;ts depuis long-temps. Je me mis &agrave; l'instant m&ecirc;me &agrave;
+la besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans.
+L'op&eacute;ration faite, j'attendis d'un air sto&iuml;que tout ce qui pourrait
+m'advenir. A huit heures, J......, mon &eacute;missaire de confiance, m'arrive
+&agrave; franc &eacute;trier, porteur d'un billet de M<sup>me</sup> de V......, en &eacute;criture
+contrefaite, m'annon&ccedil;ant de son c&ocirc;t&eacute; que Savary vient d'informer
+l'empereur que j'ai emport&eacute; &agrave; Ferri&egrave;res sa correspondance secr&egrave;te et ses
+ordres confidentiels. Je vis d'un coup-d'&oelig;il de qui M<sup>me</sup> de V.......
+tenait son information; elle confirmait le premier avis; mais il ne
+s'agissait plus que de papiers. Quoique rassur&eacute; sur toute atteinte
+port&eacute;e &agrave; la libert&eacute; de ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef
+avec ses archers, quand mes gens vinrent m'avertir qu'un &eacute;quipage,
+accompagn&eacute; d'hommes &agrave; cheval, p&eacute;n&eacute;trait dans la cour du ch&acirc;teau. Mais
+Napol&eacute;on, retenu par une sorte de pudeur, m'avait &eacute;pargn&eacute; tout contact
+avec son ministre de la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des
+Conseillers d'&eacute;tat R&eacute;al et Dubois.</p>
+
+<p>A leur embarras, je m'aper&ccedil;us que je leur imposais encore, et que leur
+mission &eacute;tait conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me
+dit d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander
+sa correspondance; qu'il l'exigeait imp&eacute;rieusement; et que, dans le cas
+d'un refus, il &eacute;tait enjoint au pr&eacute;fet de police Dubois, pr&eacute;sent, de
+m'arr&ecirc;ter et de mettre les scell&eacute;s sur mes papiers. R&eacute;al, prenant le ton
+persuasif, et me parlant avec plus d'onction, comme &agrave; un ancien ami, me
+pressa presque les larmes aux yeux de d&eacute;f&eacute;rer aux volont&eacute;s de
+l'empereur. &laquo;Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi r&eacute;sister aux ordres
+de l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec
+tant de z&egrave;le, quoiqu'il m'ait souvent bless&eacute; par d'injustes d&eacute;fiances,
+alors m&ecirc;me que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez
+partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous
+livrer moi-m&ecirc;me tous mes papiers. Il est heureux pour moi que l'empereur
+me mette &agrave; une &eacute;preuve inattendue, et dont il est impossible que je ne
+sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes papiers et de ma
+correspondance mettra l'empereur &agrave; port&eacute;e de se convaincre de
+l'injustice des soup&ccedil;ons que la malveillance de mes ennemis a pu seule
+lui inspirer contre le plus d&eacute;vou&eacute; de ses serviteurs et le plus fid&egrave;le
+de ses ministres.&raquo; Le calme et la fermet&eacute; que je mis &agrave; d&eacute;biter cette
+courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces termes:
+&laquo;Quant &agrave; la correspondance priv&eacute;e de l'empereur avec moi pendant
+l'exercice de mes fonctions, comme elle &eacute;tait de nature &agrave; rester &agrave;
+jamais secr&egrave;te, je l'ai br&ucirc;l&eacute;e en partie en r&eacute;signant mon
+porte-feuille, ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance
+aux chances d'aucune investigation indiscr&egrave;te. Du reste, messieurs, &agrave;
+cela pr&egrave;s, vous trouverez encore quelques-uns des papiers que r&eacute;clame
+l'empereur; ils sont, je crois, dans deux cartons ferm&eacute;s et &eacute;tiquet&eacute;s;
+il vous sera facile de les reconna&icirc;tre, et de ne pas les confondre avec
+mes papiers personnels, que je livre avec la m&ecirc;me confiance &agrave; votre
+examen scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien &agrave;
+craindre d'une pareille &eacute;preuve.&raquo; Les commissaires se confondirent en
+protestations et en excuses. Ils en vinrent &agrave; la visite des papiers, ou
+plut&ocirc;t je la fis moi-m&ecirc;me en pr&eacute;sence de Dubois. Je dois rendre ici
+justice &agrave; Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus particuli&egrave;rement
+charg&eacute; de l'ex&eacute;cution des ordres de l'empereur, il se conduisit avec
+autant de r&eacute;serve que de d&eacute;cence, soit qu'il e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; le pressentiment
+que sa disgr&acirc;ce suivrait bient&ocirc;t la mienne<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, soit qu'il juge&acirc;t
+prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renvers&eacute;, pouvait
+remonter sur le pinacle.</p>
+
+<p>Touch&eacute;e vraisemblablement de ma <i>candeur</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, la commission imp&eacute;riale se
+contenta de quelques papiers insignifians que je voulus bien lui
+remettre; enfin, apr&egrave;s les politesses d'usage, Berthier, R&eacute;al et Dubois
+remont&egrave;rent en voiture, et reprirent la route de Paris.</p>
+
+<p>A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le
+cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagn&eacute; d'un ami, je filai
+rapidement vers la capitale, o&ugrave; je vins descendre incognito dans mon
+h&ocirc;tel de la rue du Bac. L&agrave;, j'appris, deux heures apr&egrave;s (car tous mes
+fils &eacute;taient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute; &agrave; Ferri&egrave;res, &eacute;tait entr&eacute; dans une col&egrave;re violente; qu'apr&egrave;s avoir
+&eacute;clat&eacute; en menaces contre moi, il s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; que j'avais jou&eacute; ses
+commissaires, que c'&eacute;taient des imb&eacute;cilles, et que Berthier en affaires
+d'&eacute;tat n'&eacute;tait qu'une femme qui s'&eacute;tait laiss&eacute; mystifier par l'homme le
+plus rus&eacute; de tout l'Empire.</p>
+
+<p>Le lendemain &agrave; neuf heures du matin, toute r&eacute;flexion faite, je cours &agrave;
+Saint-Cloud; l&agrave;, je me pr&eacute;sente au grand-mar&eacute;chal du palais; &laquo;Me voil&agrave;,
+dis-je &agrave; Duroc; j'ai le plus grand int&eacute;r&ecirc;t de voir l'empereur sans
+retard, et de lui prouver que je suis loin de m&eacute;riter ses am&egrave;res
+d&eacute;fiances et ses injustes soup&ccedil;ons. Dites-lui, je vous prie, que
+j'attends dans votre cabinet qu'il daigne m'accorder quelques minutes
+d'audience&mdash;J'y vais, r&eacute;pond Duroc; je suis fort aise que vous <i>mettiez
+de l'eau dans votre vin</i>.&raquo; Telles furent ses propres paroles; elles
+cadraient avec l'id&eacute;e que je d&eacute;sirais lui donner de ma d&eacute;marche. Duroc,
+de retour, me prend la main, me conduit, et me laisse dans le cabinet de
+l'empereur. A la vue, au maintien de Napol&eacute;on, je devine sa pens&eacute;e. Lui,
+sans me laisser le temps de prof&eacute;rer une parole, me caresse, me flatte,
+et va jusqu'&agrave; me t&eacute;moigner une sorte de repentir de ses emportemens &agrave;
+mon &eacute;gard; puis, avec un accent qui semblait dire qu'il m'offrait de
+lui-m&ecirc;me un gage de r&eacute;conciliation, il finit par me demander, par exiger
+sa correspondance. &laquo;Sire, lui dis-je d'un ton ferme, je l'ai
+br&ucirc;l&eacute;e.&mdash;Cela n'est pas vrai; je la veux, r&eacute;pond-il avec contraction et
+col&egrave;re.&mdash;Elle est en cendres.&mdash;Retirez-vous. (Mots prononc&eacute;s avec un
+mouvement de t&ecirc;te et un regard foudroyant.)&mdash;Mais, sire.&mdash;Sortez; vous
+dis-je! (Paroles accentu&eacute;es de mani&egrave;re &agrave; me dissuader de rester.) Je
+tenais tout pr&ecirc;t &agrave; la main un m&eacute;moire court, mais fort de choses, et en
+sortant je le d&eacute;posai sur une table, mouvement que j'accompagnai d'un
+salut respectueux. L'empereur, tout bouillant de col&egrave;re, saisit le
+papier et le d&eacute;chire.</p>
+
+<p>Duroc, que j'allai revoir aussit&ocirc;t, n'apercevant en moi ni trouble, ni
+&eacute;motion, me croit rentr&eacute; en gr&acirc;ce. &laquo;Vous l'avez &eacute;chapp&eacute; belle, me
+dit-il; j'ai d&eacute;tourn&eacute; avant-hier l'empereur de vous faire arr&ecirc;ter.&mdash;Vous
+lui avez &eacute;pargn&eacute; une grande folie, un acte pour le moins impolitique et
+qui e&ucirc;t servi de texte &agrave; la malignit&eacute;. L'empereur e&ucirc;t par l&agrave; jet&eacute;
+l'alarme parmi les hommes les plus d&eacute;vou&eacute;s aux int&eacute;r&ecirc;ts de son
+gouvernement.&raquo; Je vis, &agrave; l'air de Duroc, que telle &eacute;tait aussi son
+opinion, et lui prenant la main, je lui dis: &laquo;Ne vous rebutez pas,
+Duroc, l'empereur a besoin de vos sages conseils.&raquo;</p>
+
+<p>Je sortis de Saint-Cloud, un peu rassur&eacute; par cette demi-confidence du
+grand-mar&eacute;chal, dont j'&eacute;tais redevable &agrave; une m&eacute;prise, et je rentrai tout
+r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; mon h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>J'allais repartir pour Ferri&egrave;res, apr&egrave;s avoir vaqu&eacute; &agrave; quelques affaires
+urgentes, lorsqu'on m'annon&ccedil;a le prince de Neufch&acirc;tel. &laquo;L'empereur est
+furieux, me dit-il; jamais je ne l'ai vu si emport&eacute;; il s'est mis dans
+la t&ecirc;te que vous nous avez jou&eacute;; que vous avez pouss&eacute; la hardiesse
+jusqu'&agrave; lui soutenir en face que vous aviez br&ucirc;l&eacute; ses lettres, et cela
+pour vous dispenser de les rendre; il pr&eacute;tend que c'est un crime d'&eacute;tat
+punissable de vous obstiner &agrave; les garder.&mdash;Ce soup&ccedil;on est encore le plus
+injurieux de tous, dis-je &agrave; Berthier. La correspondance de l'empereur
+serait au contraire ma seule garantie, et si je l'avais je ne la
+livrerais pas&raquo;. Berthier me conjure avec instance de c&eacute;der; et sur mon
+silence, il finit par des menaces au nom de l'empereur. &laquo;Allez, lui
+dis-je; rapportez-lui que je suis habitu&eacute;, depuis vingt-cinq ans, &agrave;
+dormir la t&ecirc;te sur l'&eacute;chafaud; que je connais les effets de sa
+puissance, mais que je ne la redoute pas: dites-lui que s'il veut faire
+de moi un Straford, il en est le ma&icirc;tre.&raquo; Nous nous s&eacute;par&acirc;mes; moi plus
+que jamais r&eacute;solu de tenir ferme, et de garder soigneusement les preuves
+irr&eacute;cusables que tout ce qui s'&eacute;tait fait de violent et d'inique dans
+l'exercice de mes fonctions minist&eacute;rielles m'avait &eacute;t&eacute; imp&eacute;rieusement
+prescrit par les ordres &eacute;man&eacute;s du cabinet, et rev&ecirc;tus du seing de
+l'empereur.</p>
+
+<p>Aussi n'&eacute;tait-ce pas les effets d'une disgr&acirc;ce publique que je
+redoutais, mais bien des emb&ucirc;ches tendues dans les t&eacute;n&egrave;bres. D&eacute;cid&eacute; par
+mes propres m&eacute;ditations, de m&ecirc;me que par les instances de mes amis et de
+tout ce que j'avais de plus cher, je me jetai dans une chaise de poste,
+n'emmenant avec moi que mon fils a&icirc;n&eacute;, accompagn&eacute; de son gouverneur;
+puis je me dirigeai vers Lyon; l&agrave; je trouvai mon ancien secr&eacute;taire,
+Maillocheau, commissaire g&eacute;n&eacute;ral de police, qui m'&eacute;tait redevable de sa
+place; j'obtins de lui tous les papiers dont je pouvais avoir besoin, et
+je traversai rapidement une grande partie de la France. De l&agrave;, passant
+avec la m&ecirc;me rapidit&eacute; en Italie, j'arrivai &agrave; Florence avec un plan
+fortement con&ccedil;u, qui devait me mettre &agrave; l'abri du ressentiment de
+l'empereur. Mais tel &eacute;tait mon &eacute;tat d'irritabilit&eacute;, et l'exc&egrave;s des
+fatigues dont m'avait accabl&eacute; un voyage si rapide et si long, qu'il me
+fallut donner deux jours au repos, avant d'&ecirc;tre en &eacute;tat de pourvoir &agrave; ma
+s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas sans intention, et je m'en expliquerai tout-&agrave;-l'heure,
+que j'&eacute;tais venu me r&eacute;fugier sur cette terre classique, m&eacute;nag&eacute;e dans
+tous les temps par les dieux et les hommes. La belle et libre Toscane,
+tomb&eacute;e d'abord sous la domination des M&eacute;dicis, puis sous le sceptre de
+la maison d'Autriche, princes qui la r&eacute;girent en p&egrave;res plut&ocirc;t qu'en
+rois, se trouvait alors engloutie dans le gouffre de l'Empire fran&ccedil;ais.
+Je glisse sur sa cession d&eacute;risoire, faite par Napol&eacute;on &agrave; l'infant de
+Parme sous le titre de roi d'&Eacute;trurie, cession r&eacute;voqu&eacute;e presqu'aussit&ocirc;t
+que conclue. La Toscane &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e &agrave; d'autres destin&eacute;es. Depuis
+1807, &Eacute;lisa, s&oelig;ur de Napol&eacute;on, y r&eacute;gnait sous le titre de
+grande-duchesse. Et c'&eacute;tait moi; &ocirc; vicissitudes incoh&eacute;rentes et
+bizarres! c'&eacute;tait moi qui venais me ranger sous la protection de cette
+m&ecirc;me femme que je n'aimais pas; qui, fortifiant jadis la coterie
+Fontanes et Mol&eacute;, avait concouru &agrave; ma premi&egrave;re disgr&acirc;ce; de cette femme
+dont j'aurai &agrave; dire ici plus de bien que de mal pour &ecirc;tre juste, car
+j'ai l'habitude de parler et d'&eacute;crire avec les souvenirs de l'&eacute;poque,
+mais sans passion ni ressentiment. Telle doit &ecirc;tre en effet la maxime de
+l'homme d'&eacute;tat; le pass&eacute; ne devrait jamais &ecirc;tre &agrave; ses yeux que de
+l'histoire: tout est renferm&eacute; dans le pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>Quand il est d'ailleurs question de femmes soumises &agrave; l'empire de
+passions fortes, tout est facile &agrave; expliquer. A ma rentr&eacute;e au minist&egrave;re,
+j'avais eu l'occasion de me concilier &Eacute;lisa; j'avais mis successivement
+&agrave; l'abri deux hommes, Hin.... et Les......, qui lui tenaient
+essentiellement &agrave; c&oelig;ur, et qui, &agrave; tr&egrave;s-peu d'intervalle, &eacute;taient
+devenus n&eacute;cessaires &agrave; ses penchans d'une tr&egrave;s vive exigeance. L'un,
+comme traitant, &eacute;tait poursuivi avec acharnement par l'empereur;
+l'autre, plus obscur, s'&eacute;tait ab&icirc;m&eacute; dans une affaire criante. Ce ne fut
+pas sans peine que je finis par tout assoupir.</p>
+
+<p>En outre, j'avais en 1805 d&eacute;cid&eacute; Napol&eacute;on &agrave; conf&eacute;rer &agrave; sa s&oelig;ur la
+souverainet&eacute; de Lucques et de Piombino; or, j'&eacute;tais presque s&ucirc;r de
+trouver le c&oelig;ur d'&Eacute;lisa encore ouvert &agrave; la reconnaissance: je n'avais
+pas h&eacute;sit&eacute; de m'en assurer par moi-m&ecirc;me le jour o&ugrave;, dans ma derni&egrave;re
+audience de l'empereur, ma disgr&acirc;ce s'&eacute;tait aggrav&eacute;e. M'&eacute;tant pr&eacute;sent&eacute;
+chez la grande-duchesse, alors &agrave; Paris pour les f&ecirc;tes du mariage, je lui
+avais demand&eacute;, sans m'ouvrir &agrave; elle enti&egrave;rement sur les &eacute;pines de ma
+position, des lettres pour son grand-duch&eacute;, o&ugrave; je lui dis que j'allais
+passer pour me rendre &agrave; Rome. &Eacute;lisa y mit une gr&acirc;ce infime, me
+recommandant avec chaleur, et me d&eacute;signant m&ecirc;me dans ses lettres par
+l'aimable &eacute;pith&egrave;te de <i>l'ami commun</i>. Ceci s'explique. J'avais en
+Toscane des amis que j'y avais fait g&icirc;ter avec lucre, et la
+grande-duchesse leur donnait toute latitude pour me servir. Telle &eacute;tait
+la s&ucirc;ret&eacute; de leur caract&egrave;re, que je pus, sans inconv&eacute;nient, leur faire
+conna&icirc;tre tout ce que ma position avait de p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Les avis re&ccedil;us presqu'en m&ecirc;me temps de Paris et de ma famille, qui
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; Aix, n'offraient rien de rassurant. Au contraire, on
+me repr&eacute;sentait l'empereur aiguillonn&eacute; par Savary, et pr&ecirc;t &agrave; s&eacute;vir
+contre ce qu'on appelait mon obstination, tax&eacute;e d'imprudente et m&ecirc;me
+d'insens&eacute;e. Personne alors ne pouvait se faire &agrave; l'id&eacute;e qu'un seul homme
+os&acirc;t r&eacute;sister &agrave; la volont&eacute; de celui devant qui tout pliait, potentats et
+nations. &laquo;Voulez-vous, m'&eacute;crivait-on, &ecirc;tre plus puissant que
+l'empereur?&raquo; Ma t&ecirc;te se monta, j'eus peur &agrave; mon tour. Dans mes
+insomnies, dans mes r&ecirc;ves, je me croyais environn&eacute; de sbires, et il me
+semblait que je voyais s'ouvrir devant moi, au sein de la patrie du
+Dante, les portes de son inexorable enfer. Le spectre de la tyrannie
+s'offrait &agrave; mon imagination troubl&eacute;e sous des traits plus effrayans qu'&agrave;
+l'&eacute;poque m&ecirc;me de la tyrannie plus sanglante de Robespierre, qui m'avait
+d&eacute;sign&eacute; au bourreau. Ici je redoutais moins l'&eacute;chafaud que les
+oubliettes. Je ne savais que trop, h&eacute;las! &agrave; quel homme j'avais affaire.
+Ma t&ecirc;te s'&eacute;chauffant de plus en plus, j'en reviens &agrave; la premi&egrave;re id&eacute;e
+qui s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; mon esprit; je prends la r&eacute;solution d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+de m'embarquer pour les &Eacute;tats-Unis, refuge des amans malheureux de la
+libert&eacute;. S&ucirc;r de Dubois<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, directeur de police du Grand Duch&eacute;, qui
+m'&eacute;tait redevable de sa place, je me fais remettre des passe-ports en
+blanc, puis je cours &agrave; Livourne, o&ugrave; je fr&ecirc;te un navire, disant partout
+que je vais par mer voir Naples, pour de l&agrave; revenir &agrave; Rome. Je monte &agrave;
+bord; je mets &agrave; la voile, d&eacute;cid&eacute; &agrave; passer le d&eacute;troit et &agrave; cingler vers
+l'Atlantique. Mais, grand Dieu! &agrave; quel atroce supplice fut aussit&ocirc;t en
+proie ma complexion fr&ecirc;le et irritable! Le mal de mer me d&eacute;chirait la
+poitrine et me tordait les entrailles. Vaincu par les souffrances, je
+commen&ccedil;ais &agrave; regretter de n'avoir eu aucun &eacute;gard aux repr&eacute;sentations de
+mes amis et de ma famille, dont j'allais peut-&ecirc;tre compromettre
+l'avenir. Pourtant je luttais encore; je me roidis tant que je pus &agrave;
+l'id&eacute;e de fl&eacute;chir devant le dominateur. Mais j'avais perdu connaissance,
+et j'allais expirer quand on me remit &agrave; terre. Accabl&eacute; par une si rude
+&eacute;preuve, je d&eacute;clinai les offres d'un loyal capitaine de navire anglais,
+qui ambitionnait de me transporter dans son &icirc;le, &agrave; bord d'un b&acirc;timent
+commode et excellent voilier, me promettant des soins et m&ecirc;me des
+antidotes contre le mal de mer. Il n'y eut pas moyen d'y souscrire.
+J'&eacute;tais r&eacute;solu de tout endurer plut&ocirc;t que de me confier encore &agrave; un
+&eacute;l&eacute;ment incompatible avec mon existence. Cette cruelle &eacute;preuve avait
+d'ailleurs chang&eacute; mes id&eacute;es; je ne voyais plus les objets sous les m&ecirc;mes
+points de vue. Insensiblement j'admis la possibilit&eacute; d'en venir &agrave; une
+esp&egrave;ce de transaction avec l'empereur, dont le courroux me poursuivait
+jusque sur le rivage de la mer de Toscane. J'y errai quelque temps
+encore, afin de m&ucirc;rir mon plan et d'attendre plus d'opportunit&eacute; pour son
+ex&eacute;cution. Enfin, mes id&eacute;es une fois fix&eacute;es, mes batteries dress&eacute;es, je
+revins &agrave; Florence. L&agrave;, j'&eacute;crivis &agrave; &Eacute;lisa, toute dispos&eacute;e &agrave; me complaire;
+je lui envoyai pour l'empereur une lettre o&ugrave;, sans adulation ni
+bassesse, j'avouai que je me repentais de lui avoir d&eacute;plu; mais qu'ayant
+&agrave; redouter de tomber sans d&eacute;fense victime de la m&eacute;chancet&eacute; de mes
+ennemis, j'avais cru pouvoir me refuser, peut-&ecirc;tre &agrave; tort, de me
+dessaisir de papiers qui formaient ma seule garantie. Qu'en y
+r&eacute;fl&eacute;chissant, et tout navr&eacute; de m'&ecirc;tre attir&eacute; son d&eacute;plaisir, je m'&eacute;tais
+rang&eacute; sous la protection d'une princesse qui, par les liens du sang et
+la bont&eacute; de son c&oelig;ur, &eacute;tait digne de le repr&eacute;senter en Toscane; que je
+lui remettais tous mes int&eacute;r&ecirc;ts, et que je suppliai Sa Majest&eacute; de
+m'accorder, sous les auspices de la grande-duchesse, en &eacute;change des
+papiers dont j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; me dessaisir pour complaire &agrave; sa volont&eacute;,
+un titre quelconque d'irresponsabilit&eacute; pour toutes les mesures et tous
+les actes que j'avais pu faire ex&eacute;cuter par ses ordres pendant la dur&eacute;e
+de mes deux minist&egrave;res; qu'un tel gage, n&eacute;cessaire &agrave; ma s&ucirc;ret&eacute; et &agrave; ma
+tranquillit&eacute;, serait pour moi comme une &eacute;gide sacr&eacute;e qui me garantirait
+des atteintes de l'envie et des traits de la malveillance; que j'avais
+d&eacute;j&agrave; plus d'une raison de croire que par &eacute;gard pour mon d&eacute;vouement et
+pour mes services, Sa Majest&eacute; daignerait m'ouvrir la voie qui restait &agrave;
+sa bont&eacute; et &agrave; sa justice, en me permettant de me retirer &agrave; Aix,
+chef-lieu de ma s&eacute;natorerie, et d'y r&eacute;sider jusqu'&agrave; nouvel ordre au sein
+de ma famille.</p>
+
+<p>Cette lettre, envoy&eacute;e par estafette &agrave; la grande duchesse, eut un plein
+et entier effet. Eliza y mit du z&egrave;le. Le retour du courrier m'annon&ccedil;a
+que le prince de Neufch&acirc;tel, vice-conn&eacute;table, &eacute;tait charg&eacute;, par ordre
+expr&egrave;s de l'empereur, de me d&eacute;livrer un re&ccedil;u motiv&eacute; en &eacute;change de la
+correspondance et des ordres que m'avait adress&eacute; l'empereur dans
+l'exercice de mes fonctions, et que je pouvais en toute assurance me
+retirer au chef-lieu de ma s&eacute;natorerie.</p>
+
+<p>Ainsi s'op&eacute;ra, par l'interm&eacute;diaire de la grande-duchesse, non un
+rapprochement entre moi et l'empereur, mais une esp&egrave;ce de transaction
+que j'aurais regard&eacute;e comme impraticable trois semaines auparavant. J'en
+&eacute;tais encore moins redevable aux besoins de mon c&oelig;ur, ou &agrave; une
+soumission sinc&egrave;re, qu'aux atteintes du mal de mer dont il ne m'avait
+pas &eacute;t&eacute; donn&eacute; de pouvoir supporter les tourmens.</p>
+
+<p>R&eacute;uni &agrave; ma famille, je pus enfin go&ucirc;ter &agrave; Aix le calme si n&eacute;cessaire au
+d&eacute;labrement de mes forces et &agrave; l'&eacute;tat de mon esprit irrit&eacute; sans &ecirc;tre
+abattu. Ce n'&eacute;tait pas sans un combat int&eacute;rieur tr&egrave;s-p&eacute;nible que j'avais
+ainsi pli&eacute; devant la violence du dominateur. Si je m'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+fl&eacute;chir, c'&eacute;tait en capitulant; mais, pour quiconque sent sa dignit&eacute;
+d'homme et n'aspire qu'&agrave; vivre sous un gouvernement raisonnable, de
+pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans efforts. Il &eacute;tait pour moi
+bien d'autres motifs d'amertume et d'alarmes dans la marche occulte et
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e d'un pouvoir qui allait se d&eacute;vorer lui-m&ecirc;me, et dont les
+ressorts m'&eacute;taient tellement connus qu'ils ne pouvaient plus se d&eacute;rober
+&agrave; la pr&eacute;voyance de mes calculs.</p>
+
+<p>Quoique je dusse me croire condamn&eacute; pour un assez long terme &agrave; rester
+dans une nullit&eacute; parfaite et &agrave; l'&eacute;cart, ce r&ocirc;le, qui m'e&ucirc;t conduit &agrave;
+l'apathie et &agrave; l'indiff&eacute;rence, ne pouvait convenir &agrave; un esprit rompu aux
+habitudes et &agrave; l'exercice des grandes affaires. Ce que d'autres ne
+voyaient pas, je l'apercevais. Des fades et mensong&egrave;res colonnes du
+<i>Moniteur</i>, s'&eacute;chappaient autant de traits de lumi&egrave;re qui frappaient mes
+regards; la cause de l'&eacute;v&eacute;nement du jour m'&eacute;tait d&eacute;voil&eacute;e par l'annonce
+de son r&eacute;sultat; la v&eacute;rit&eacute; pour moi &eacute;tait presque toujours suppl&eacute;&eacute;e par
+l'affectation des r&eacute;ticences; et enfin les &eacute;lucubrations du chef de
+l'&Eacute;tat me d&eacute;celaient tour &agrave; tour les joies et les tourmens de son
+ambition. J'entrevoyais jusqu'aux actions les plus secr&egrave;tes, jusqu'aux
+serviles empressemens de ses familiers les plus intimes, de ses agens
+les plus &eacute;prouv&eacute;s.</p>
+
+<p>Toutefois, les particularit&eacute;s me manquaient; j'&eacute;tais trop loin du lieu
+de la sc&egrave;ne. Comment deviner, par exemple, les incidens brusques, les
+circonstances impr&eacute;vues qui survenaient hors du cours ordinaire des
+choses? Presque toujours on en &eacute;prouvait quelque commotion ou quelque
+orage dans l'int&eacute;rieur du palais. S'il en transpirait des traits &eacute;pars,
+d&eacute;cousus, ils n'arrivaient gu&egrave;re au fond des provinces qu'alt&eacute;r&eacute;s ou
+d&eacute;figur&eacute;s par l'ignorance ou la passion.</p>
+
+<p>L'habitude inv&eacute;t&eacute;r&eacute;e de tout savoir me poursuivait; j'y succombai
+davantage dans l'ennui d'un exil doux, mais monotone. A l'aide d'amis
+s&ucirc;rs et de trois &eacute;missaires fid&egrave;les, je montai ma correspondance
+secr&egrave;te, fortifi&eacute;e par des bulletins r&eacute;guliers, qui, venus de plusieurs
+c&ocirc;t&eacute;s diff&eacute;rens, pouvaient &ecirc;tre contr&ocirc;l&eacute;s l'un par l'autre; en un mot,
+j'eus &agrave; Aix ma contre-police. Cet adoucissement, d'abord hebdomadaire,
+se r&eacute;p&eacute;ta, depuis, plus d'une fois la semaine, et je fus tenu au courant
+d'une mani&egrave;re plus piquante que je ne l'avais &eacute;t&eacute; &agrave; Paris m&ecirc;me. Tels
+furent les charmes de ma retraite. L&agrave;, dans le calme de la r&eacute;flexion,
+mes bulletins de Paris venaient aiguillonner mes m&eacute;ditations politiques.
+&Ocirc; vous, courageuse, spirituelle et constante V.......! vous qui teniez
+presque tous les fils de ce r&eacute;seau d'informations et de v&eacute;rit&eacute;s; vous
+qui, dou&eacute;e d'une sagacit&eacute; parfaite, d'une raison sup&eacute;rieure; qui,
+toujours active, imperturbable, rest&acirc;tes fid&egrave;le, dans toutes les crises,
+&agrave; la reconnaissance et &agrave; l'amiti&eacute;, recevez ici le tribut d'hommage et de
+tendresse que mon c&oelig;ur sent le besoin de vous renouveler jusqu'&agrave; mon
+dernier soupir. Vous n'&eacute;tiez pas la seule occup&eacute;e, dans l'int&eacute;r&ecirc;t de
+tous, &agrave; tisser la trame patriotique pr&eacute;par&eacute;e depuis un an pour la chance
+probable d'une catastrophe<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. L'aimable et profonde D....., la
+gracieuse et belle R......, secondaient votre z&egrave;le pur. Vous aviez
+aussi vos chevaliers du myst&egrave;re, enr&ocirc;l&eacute;s sous la banni&egrave;re des gr&acirc;ces et
+des vertus occultes. Il faut le dire: au milieu de la d&eacute;composition
+sociale, soit pendant la terreur, soit sous les deux oppressions
+directoriales et imp&eacute;riales, qui avons-nous vu se d&eacute;vouer avec un rare
+d&eacute;sint&eacute;ressement? Quelques femmes. Que dis-je? un tr&egrave;s-grand nombre de
+femmes rest&eacute;es g&eacute;n&eacute;reuses, &agrave; l'abri de cette contagion de v&eacute;nalit&eacute; et de
+bassesse qui d&eacute;grade l'homme et ab&acirc;tardit les nations.</p>
+
+<p>H&eacute;las! nous arrivions alors, apr&egrave;s bien des traverses, aux confins de ce
+terme fatal o&ugrave; comme nation nous pouvions avoir tout &agrave; d&eacute;plorer et tout
+&agrave; craindre; nous touchions &agrave; cet avenir effrayant, parce qu'il &eacute;tait
+prochain, o&ugrave; tout pouvait &ecirc;tre compromis et remis en question: nos
+fortunes, notre honneur, notre repos. Nous en avions &eacute;t&eacute; redevables, il
+est vrai, au grand homme; mais cet homme extraordinaire s'obstinait, en
+d&eacute;pit des le&ccedil;ons de tous les si&egrave;cles, &agrave; vouloir exercer un pouvoir sans
+contre-poids et sans contr&ocirc;le. D&eacute;vor&eacute; d'une rage de domination et de
+conqu&ecirc;tes, parvenu aux sommit&eacute;s de la puissance humaine, il ne lui &eacute;tait
+plus donn&eacute; de s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; mes correspondances et &agrave; mes informations, je le suivais pas &agrave;
+pas dans ses actes publics comme dans ses actions priv&eacute;es. Si je ne le
+perdais pas de vue, c'est que tout l'Empire c'&eacute;tait lui; c'est que toute
+notre force, toute notre fortune r&eacute;sidaient dans sa fortune et dans sa
+force, connexion effrayante sans doute, parce qu'elle mettait &agrave; la merci
+d'un seul homme non-seulement une nation, mais cent nations diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; son apog&eacute;e, Napol&eacute;on n'y fit pas m&ecirc;me une halte; ce fut pendant
+les deux ann&eacute;es que je passai en dehors des affaires que le principe de
+son d&eacute;clin, d'abord inaper&ccedil;u, se d&eacute;cela. Aussi dois-je en marquer ici
+les effets rapides, moins par une vaine curiosit&eacute; que pour l'utilit&eacute; de
+l'histoire. Ce sera d'ailleurs par cette transition toute naturelle que
+j'arriverai sans lacunes &agrave; ma r&eacute;apparition<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> sur la sc&egrave;ne du monde et
+au remaniement des affaires de l'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e 1810, signal&eacute;e d'abord par le mariage de Napol&eacute;on et de
+Marie-Louise, puis par ma disgr&acirc;ce, le fut aussi par la disgr&acirc;ce de
+Pauline Borgh&egrave;se, s&oelig;ur de l'empereur, et par l'abdication de son fr&egrave;re
+Louis, roi de Hollande. Scrutons ces deux &eacute;v&eacute;nemens pour mieux nous
+expliquer l'avenir.</p>
+
+<p>Des trois s&oelig;urs de Napol&eacute;on, &Eacute;lisa, Caroline et Pauline, celle-ci,
+fameuse par ses charmes, fut celle qu'il affectionna le plus, sans
+toutefois s'en laisser jamais subjuguer. L&eacute;g&egrave;re, bizarre, dissolue, sans
+esprit mais non pas sans saillies ni sans quelques lueurs, elle aimait
+le faste, la dissipation et tous les genres d'hommages. Jamais elle
+n'eut pour aucun homme d'aversion que pour Leclerc, son premier mari, et
+plus encore pour le plus doux des hommes, le prince Camille Borgh&egrave;se, &agrave;
+qui Napol&eacute;on la fit &eacute;pouser en secondes noces. Son premier mariage fut
+ce qu'on appelle un mariage de garnison. Malade, et refusant de suivre
+Leclerc dans son exp&eacute;dition de Saint-Domingue, elle fut transport&eacute;e en
+liti&egrave;re par ordre de Napol&eacute;on &agrave; bord du vaisseau amiral.</p>
+
+<p>En proie aux vives ardeurs du climat des tropiques, et rel&eacute;gu&eacute;e dans
+l'&icirc;le de la Tortue par suite des revers de l'exp&eacute;dition, elle se
+plongea, pour s'&eacute;tourdir, dans tous les genres de sensualit&eacute;s. A la mort
+de Leclerc, elle se h&acirc;ta de remettre &agrave; la voile, non comme Art&eacute;mise ni
+comme la femme de Britannicus, toute en pleurs, et tenant l'urne
+fun&eacute;raire de son &eacute;poux, mais libre, triomphante, venant se replonger
+dans les d&eacute;lices de la capitale. L&agrave;, d&eacute;vor&eacute;e long-temps par une maladie
+dont le si&eacute;ge accuse l'incontinence, Pauline eut recours &agrave; tous les
+tr&eacute;sors d'Esculape, et gu&eacute;rit. Chose &eacute;trange dans sa cure merveilleuse!
+c'est que, loin d'en &ecirc;tre fl&eacute;trie, sa beaut&eacute; n'en re&ccedil;ut que plus d'&eacute;clat
+et de fra&icirc;cheur, telle que ces fleurs singuli&egrave;res que l'engrais fait
+&eacute;clore et rend de plus en plus vivaces.</p>
+
+<p>Ne voulant plus que jouir sans frein, sans retenue, mais redoutant son
+fr&egrave;re et ses brusques s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s, Pauline forma, de concert avec une de
+ses femmes, le projet d'assujettir Napol&eacute;on &agrave; tout l'empire de ses
+charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son triomphe
+fut complet. Tel fut l'enivrement du dominateur, que plus d'une fois ses
+familiers l'entendirent, au sortir de ses ravissemens, proclamer sa
+s&oelig;ur la belle des belles et la V&eacute;nus de notre &acirc;ge. Ce n'&eacute;tait pourtant
+qu'une beaut&eacute; hardie. Mais &eacute;cartons ces tableaux plus dignes des
+pinceaux de Su&eacute;tone et de l'Ar&eacute;tin que du burin de l'histoire.
+Voluptueux ch&acirc;teau de Neuilly! magnifique h&ocirc;tel du faubourg
+Saint-Honor&eacute;! si vos murs, comme ceux du palais des rois de Babylone,
+r&eacute;v&eacute;laient la v&eacute;rit&eacute;, que de sc&egrave;nes licencieuses ne retraceriez-vous pas
+en gros caract&egrave;res?</p>
+
+<p>Pendant plus d'un an, l'engouement du fr&egrave;re pour la s&oelig;ur se soutint,
+quoique sans passion; en effet, aucune autre passion que celle de la
+domination et des conqu&ecirc;tes ne pouvait ma&icirc;triser cette &acirc;me hautaine et
+belliqueuse. Quand, apr&egrave;s Wagram et &agrave; la paix de Vienne, Napol&eacute;on revint
+triomphant dans Paris, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par le bruit sourd de son prochain
+divorce avec Jos&eacute;phine, il courut le jour m&ecirc;me chez sa s&oelig;ur, inqui&egrave;te
+et dans la plus vive attente de son retour. Jamais elle ne montra pour
+son fr&egrave;re tant d'amour et d'adoration. Je l'entendis le jour m&ecirc;me dire,
+car elle n'ignorait pas qu'il n'y avait pour moi aucun voile: &laquo;Pourquoi
+ne r&eacute;gnons-nous pas en &Eacute;gypte? nous ferions comme les Ptol&eacute;m&eacute;es; je
+divorcerais et j'&eacute;pouserais mon fr&egrave;re.&raquo; Je la savais trop ignorante pour
+avoir fait d'elle-m&ecirc;me une telle allusion, et j'y reconnus un &eacute;lan de
+son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Qu'on juge du d&eacute;pit amer et concentr&eacute; de Pauline, quand, &agrave; quelques mois
+de l&agrave;, elle vit Marie-Louise, par&eacute;e de toute sa candeur, appara&icirc;tre aux
+f&ecirc;tes nuptiales et s'asseoir sur le tr&ocirc;ne &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Napol&eacute;on! La cour
+imp&eacute;riale subit une r&eacute;forme brusque dans ses habitudes, dans ses m&oelig;urs,
+dans son &eacute;tiquette; la r&eacute;forme fut compl&egrave;te et rigide. Napol&eacute;on en donna
+l'exemple par le stricte maintien des convenances et l'observation de
+ses devoirs comme &eacute;poux. D&egrave;s ce moment, la cour licencieuse de Pauline
+fut d&eacute;serte; et cette femme qui joignait toutes les faiblesses aux
+gr&acirc;ces de son sexe, regardant Marie-Louise comme son heureuse rivale,
+en con&ccedil;ut un d&eacute;pit mortel et nourrit au fond de son c&oelig;ur le plus vif
+ressentiment. Sa sant&eacute; en fut alt&eacute;r&eacute;e. De l'avis des m&eacute;decins, elle eut
+recours aux eaux d'Aix-la-Chapelle, autant pour se r&eacute;tablir que pour
+tromper l'ennui qui la d&eacute;vorait. S'&eacute;tant mise en route, elle se croisa
+dans Bruxelles avec Napol&eacute;on et Marie-Louise, qui se dirigeaient vers la
+fronti&egrave;re de la Hollande. L&agrave;, forc&eacute;e de para&icirc;tre &agrave; la cour de la
+nouvelle imp&eacute;ratrice, et saisissant l'occasion de lui faire une injure
+grave, elle se permit, en la voyant passer dans un salon, de faire
+derri&egrave;re elle, et avec des ricanemens ind&eacute;cens, un signe de ses deux
+doigts, que le peuple n'applique, dans ses grossi&egrave;res d&eacute;risions, qu'aux
+&eacute;poux cr&eacute;dules et tromp&eacute;s. Napol&eacute;on, t&eacute;moin et choqu&eacute; d'une telle
+impertinence, que le reflet des glaces avait m&ecirc;me d&eacute;cel&eacute; &agrave; Marie-Louise,
+ne pardonna point &agrave; sa s&oelig;ur: elle re&ccedil;ut le jour m&ecirc;me l'ordre de se
+retirer de la cour. Se refusant d&eacute;sormais &agrave; toute soumission, elle
+pr&eacute;f&eacute;ra vivre dans l'exil et dans la disgr&acirc;ce, jusqu'aux &eacute;v&eacute;nemens de
+1814, qui la retrouv&egrave;rent toute d&eacute;vou&eacute;e aux malheurs de son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>La disgr&acirc;ce de Louis, roi de Hollande, fut plus noble.</p>
+
+<p>Jusqu'ici l'empereur n'avait poursuivi et d&eacute;pouill&eacute; que des souverains
+de race, comme si, par l&agrave;, il e&ucirc;t voulu r&eacute;ellement que la sienne f&ucirc;t
+bient&ocirc;t la plus ancienne de l'Europe, ainsi qu'il l'avait dit avec tant
+d'imprudence. Ne gardant plus de mesure, il va d&eacute;tr&ocirc;ner un roi de sa
+propre famille, et dont lui-m&ecirc;me a ceint le front du bandeau royal. On
+se demandait si c'&eacute;tait pour r&eacute;duire son fr&egrave;re &agrave; la condition de pr&eacute;fet,
+qu'il l'avait proclam&eacute; roi de Hollande. Louis, d'un caract&egrave;re doux et
+ami de la justice, ne voyait qu'avec amertume la ruine de son royaume,
+par l'effet du syst&egrave;me continental destructif de toute industrie et de
+tout n&eacute;goce. Il favorisa secr&egrave;tement le commerce maritime, malgr&eacute; les
+menaces de son fr&egrave;re qui le traitait de <i>fraudeur</i>. Outr&eacute; de se voir
+ainsi d&eacute;sob&eacute;i, Napol&eacute;on se mit en devoir d'envahir la Hollande, oubliant
+qu'il avait dit &agrave; son fr&egrave;re, en l'appelant au tr&ocirc;ne et pour vaincre son
+refus, qu'il valait mieux mourir roi que vivre prince. Louis, ne pouvant
+emp&ecirc;cher l'occupation de ses &Eacute;tats par les soldats et les douaniers de
+son fr&egrave;re, abdiqua la couronne en faveur de son fils, annon&ccedil;ant, par un
+message au Corps l&eacute;gislatif de la Hollande, sa r&eacute;solution en ces termes:
+&laquo;Mon fr&egrave;re, quoique tr&egrave;s-exasp&eacute;r&eacute; contre moi, ne l'est pas contre mes
+enfans; certainement il ne d&eacute;truira pas ce qu'il a institu&eacute; pour eux; il
+ne leur enl&egrave;vera pas leur h&eacute;ritage, puisqu'il ne trouvera jamais
+l'occasion de se plaindre d'un enfant qui ne gouvernera pas par
+lui-m&ecirc;me. La reine, appel&eacute;e &agrave; la r&eacute;gence, fera tout ce qui pourra &ecirc;tre
+agr&eacute;able &agrave; l'empereur mon fr&egrave;re. Elle y sera plus heureuse que moi, dont
+les efforts n'ont jamais r&eacute;ussi; et qui sait....... Peut-&ecirc;tre suis-je le
+seul obstacle d'une r&eacute;conciliation entre la France et la Hollande; si
+cela &eacute;tait, oh! je trouverais ma consolation &agrave; passer loin des premiers
+objets de ma plus vive affection, les restes d'une vie errante et
+souffrante.&raquo; Une telle abdication n'&eacute;tait pas sans dignit&eacute;. A peine ce
+message est-il envoy&eacute;, que Louis quitte en secret la Hollande, et se
+retire dans les &Eacute;tats autrichiens, &agrave; Gratz en Styrie, n'ayant plus pour
+vivre qu'une ch&eacute;tive pension. Sa femme, Hortense, plus avide,
+s'appropria les deux millions de rente que Napol&eacute;on fit d&eacute;cr&eacute;ter en
+faveur de son fr&egrave;re d&eacute;poss&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Ce premier exemple d'une abdication napol&eacute;onienne me frappa et me fit
+r&eacute;fl&eacute;chir. L'avouerai-je? Il me donna l'id&eacute;e de la possibilit&eacute; de sauver
+un jour l'Empire au moyen d'une abdication impos&eacute;e &agrave; celui qui pouvait
+en compromettre les destin&eacute;es par son extravagance. On verra plus tard
+comment cette pens&eacute;e, concentr&eacute;e d'abord en moi, fructifia dans d'autres
+t&ecirc;tes politiques.</p>
+
+<p>On pouvait croire que l'abdication de Louis aurait d&eacute;concert&eacute; Napol&eacute;on.
+Mais n'&eacute;tait-il pas entour&eacute; d'hommes occup&eacute;s sans rel&acirc;che &agrave; colorer ses
+invasions et ses empi&eacute;temens? Veut-on savoir quelle fut &agrave; ce sujet la
+rh&eacute;torique de Champagny, duc de Cadore, son ministre des relations
+ext&eacute;rieures, promu successivement aux plus grandes places, et que
+Talleyrand avait si bien jug&eacute;, en disant que c'&eacute;tait un homme propre &agrave;
+toutes les places la veille du jour qu'on l'y nommait? Ce ministre si
+avis&eacute; commen&ccedil;a par &eacute;tablir, dans un repl&acirc;trage appel&eacute; rapport, que
+l'abdication du roi de Hollande n'ayant pu se faire sans le
+consentement de Napol&eacute;on, &eacute;tait nulle par cela m&ecirc;me et de nul effet. Il
+en tira la cons&eacute;quence merveilleuse (et on s'attendait &agrave; ce grand effort
+de logique) que la Hollande devait &ecirc;tre conquise et r&eacute;unie &agrave; l'empire
+fran&ccedil;ais, ce qu'un <i>d&eacute;cret imp&eacute;rial</i> d&eacute;cida sans appel.</p>
+
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement eut pour dernier acte une sc&egrave;ne caract&eacute;ristique. Napol&eacute;on
+fit venir le fils de Louis encore enfant, qu'il avait cr&eacute;&eacute; grand duc de
+Berg, et il lui adressa cette courte allocution: &laquo;Venez, mon fils; la
+conduite de votre p&egrave;re afflige mon c&oelig;ur; sa maladie seule peut
+l'expliquer<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; venez, je serai votre p&egrave;re; vous n'y perdrez rien; mais
+n'oubliez jamais, dans quelque position que ma politique vous place, que
+vos premiers devoirs sont envers moi, et que tous vos devoirs envers les
+peuples que je pourrais vous confier ne viennent qu'apr&egrave;s.....&raquo; Ainsi
+fut d&eacute;chir&eacute; le voile d'une ambition si effr&eacute;n&eacute;e que Napol&eacute;on se pla&ccedil;ait
+de lui-m&ecirc;me au-dessus du roi des rois et de la souverainet&eacute; de tous les
+peuples.</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent, disons quelle fut la vraie cause de l'usurpation de la
+Hollande: je puis d'autant plus en parler, qu'elle n'est point &eacute;trang&egrave;re
+&agrave; ma disgr&acirc;ce. Quand le mariage avec une archiduchesse fut r&eacute;solu,
+Napol&eacute;on eut une vell&eacute;it&eacute; de pacification g&eacute;n&eacute;rale que je m'effor&ccedil;ai de
+changer en volont&eacute; ferme et raisonnable. Je savais par mes &eacute;missaires
+que le cabinet de Londres tenait &agrave; deux points d&eacute;cisifs: l'ind&eacute;pendance
+de la Hollande et de la p&eacute;ninsule. Avec Louis, on pouvait compter sur le
+maintien de la s&eacute;paration de la Hollande. Quant &agrave; la p&eacute;ninsule, Napol&eacute;on
+ne voulait se d&eacute;sister que du Portugal, par la seule raison qu'il ne
+rencontrait que des obstacles &agrave; en consommer la conqu&ecirc;te. Je ne
+d&eacute;sesp&eacute;rais pourtant pas de pouvoir l'amener au d&eacute;go&ucirc;t de l'occupation
+de l'Espagne, qui lui co&ucirc;tait d&eacute;j&agrave; des flots de sang, et qui n'&eacute;tait
+rien moins qu'assur&eacute;e. Autoris&eacute; par lui, je concertai avec son fr&egrave;re
+Louis, dans le s&eacute;jour qu'il fit &agrave; Paris en 1810, un plan de n&eacute;gociation
+secr&egrave;te et particuli&egrave;re avec Londres. Louis &eacute;crivit &agrave; son ministre des
+affaires &eacute;trang&egrave;res que Napol&eacute;on &eacute;tait si courrouc&eacute; contre lui et
+contre les Anglais, &agrave; cause de leur commerce furtif avec ses &Eacute;tats,
+qu'il serait impossible d'emp&ecirc;cher qu'il n'effectu&acirc;t de force la r&eacute;union
+de la Hollande &agrave; la France, si la paix maritime n'intervenait pas au
+plut&ocirc;t, ou au moins si des changemens dans le syst&egrave;me du blocus et des
+ordres du conseil britannique n'avaient pas lieu. Il autorisait son
+ministre &agrave; s'entendre &agrave; ce sujet avec ses coll&egrave;gues, mais comme agissant
+d'eux-m&ecirc;mes en son absence, et &agrave; faire partir pour Londres un agent qui,
+environn&eacute; de quelque consid&eacute;ration, p&ucirc;t faire des ouvertures de
+n&eacute;gociations en leurs noms particuliers. Cet agent devait d'abord
+exposer au cabinet de Saint-James le d&eacute;savantage immense qui r&eacute;sulterait
+pour le commerce et m&ecirc;me pour la s&ucirc;ret&eacute; &agrave; venir de l'Angleterre, si la
+Hollande, r&eacute;unie &agrave; l'Empire de Napol&eacute;on, devenait dans ses mains un
+instrument d'agression: sans nul doute il commencerait par la soustraire
+&agrave; toute relation commerciale. Les ministres de Louis choisirent pour
+agent M. Labouch&egrave;re, banquier d'Amsterdam, qui se rendit &agrave; Londres avec
+des instructions pour entamer de suite, avec le marquis de Wellesley,
+une n&eacute;gociation secr&egrave;te. Il devait surtout insister sur la n&eacute;cessit&eacute;
+d'apporter des changemens dans l'ex&eacute;cution des ordres du conseil, du
+mois de novembre 1807. Mais le marquis de Wellesley refusa d'entrer dans
+une n&eacute;gociation d&eacute;tourn&eacute;e au sujet de la Hollande, jugeant parfaitement
+que son ind&eacute;pendance ne pouvait &ecirc;tre assur&eacute;e qu'autant qu'il plairait &agrave;
+Napol&eacute;on, jusque-l&agrave; si peu dispos&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre les droits d'aucune des
+nations plac&eacute;es sous son influence. Toutefois, voulant sonder les
+v&eacute;ritables dispositions de Napol&eacute;on, il autorisa, vers la m&ecirc;me
+&eacute;poque<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, le commissaire anglais Mackensie, charg&eacute; de continuer &agrave;
+Morlaix la n&eacute;gociation pour l'&eacute;change des prisonniers, &agrave; ouvrir une
+n&eacute;gociation pour la paix maritime, qu'il couvrirait par la n&eacute;gociation
+ostensible avec le commissaire fran&ccedil;ais pr&eacute;pos&eacute; pour l'&eacute;change<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Le
+cabinet de Saint-James laissait &agrave; Napol&eacute;on, par l'organe du commissaire
+Mackensie, le choix entre trois mani&egrave;res de traiter, savoir: 1&ordm;. l'&eacute;tat
+de possession avant les hostilit&eacute;s; 2&ordm;. l'&eacute;tat de possession pr&eacute;sent;
+3&ordm;. enfin des compensations r&eacute;ciproques. Mais Napol&eacute;on, enivr&eacute; de sa
+prosp&eacute;rit&eacute;, refusa d'entendre &agrave; aucune de ces mani&egrave;res de traiter,
+repoussant toute autre paix que celle dont il ne dicterait pas les
+conditions.</p>
+
+<p>D&egrave;s ce moment, le marquis de Wellesley ne voulut plus recevoir aucune
+ouverture de la part du banquier Labouch&egrave;re, ni m&ecirc;me de M. Fagan, que je
+lui avais adress&eacute; dans le m&ecirc;me but. Le minist&egrave;re anglais &eacute;tait trop
+persuad&eacute; de l'efficacit&eacute; de son syst&egrave;me de blocus, pour acc&eacute;der &agrave; aucune
+modification &agrave; cet &eacute;gard. Tout fut rompu sans retour; et Napol&eacute;on,
+voyant qu'il ne pouvait forcer l'Angleterre &agrave; fl&eacute;chir sous sa volont&eacute;,
+r&eacute;solut, par esprit de vengeance, d'envahir le royaume de son fr&egrave;re,
+croyant par-l&agrave; soustraire &agrave; jamais la Hollande au commerce anglais. En
+m&ecirc;me temps, il crut ne devoir plus diff&eacute;rer la disgr&acirc;ce de son ministre
+de la police, qui s'effor&ccedil;ait de le ramener sans cesse &agrave; un syst&egrave;me
+d'administration et de politique raisonnables. Il &eacute;tait d'autant plus
+port&eacute; &agrave; me sacrifier, que ses correspondans priv&eacute;s lui r&eacute;p&eacute;taient, en
+parlant de moi, d'apr&egrave;s certains pamphl&eacute;taires de Londres: &laquo;Qu'il
+tremblait devant son ouvrage, sans pour cela oser le renverser.&raquo; Depuis
+plusieurs mois, il en &eacute;piait l'occasion. On a vu<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> combien il avait
+d'abord &eacute;t&eacute; inquiet de ma liaison avec Bernadotte. Ici le motif d'une
+disgr&acirc;ce lui parut encore plus plausible. Il pr&eacute;tendit que, sous
+pr&eacute;texte de n&eacute;gocier au sujet de la Hollande, mes agens &agrave; Londres ne
+s'&eacute;taient livr&eacute;s qu'&agrave; des intrigues et &agrave; des sp&eacute;culations frauduleuses,
+voulant par-l&agrave; me rendre responsable de la rupture d'un commencement de
+n&eacute;gociation qui n'avait &eacute;chou&eacute; que par sa mauvaise foi et sa pr&eacute;potence.
+Voil&agrave; sur les vrais motifs de l'envahissement de la Hollande et de ma
+disgr&acirc;ce, des &eacute;claircissemens dont je puis garantir l'exactitude.</p>
+
+<p>Ce syst&egrave;me d'irr&eacute;conciliation et de violences fut perp&eacute;tu&eacute; par un d&eacute;cret
+imp&eacute;rial<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, portant que toutes les marchandises anglaises qui
+existaient dans les lieux soumis &agrave; la domination de l'empereur, ou
+conquis par ses armes, seraient br&ucirc;l&eacute;es publiquement. C'&eacute;tait un
+appendice aux d&eacute;crets de Berlin et de Milan; c'est-&agrave;-dire qu'on allait
+faire &agrave; Amsterdam et &agrave; Livourne ce qu'on avait d&eacute;j&agrave; fait &agrave; Berlin, &agrave;
+Francfort, &agrave; Mayence et &agrave; Paris. Si l'on ne pouvait pas r&eacute;p&eacute;ter ici:
+&laquo;Br&ucirc;ler n'est pas r&eacute;pondre&raquo;, on pouvait dire: &laquo;Br&ucirc;ler n'est pas
+gouverner.&raquo;</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les cons&eacute;quences du syst&egrave;me continental, qui, selon des
+conseillers niais et l&acirc;ches, devait finir par mettre l'Angleterre hors
+de combat, et par livrer le monde &agrave; Napol&eacute;on. Et cette conception
+incendiaire, qui devint chez lui une id&eacute;e fixe, n'&eacute;tait qu'une tradition
+politique dont il avait h&eacute;rit&eacute; du gouvernement directorial, &agrave; qui des
+publicistes de clubs et de gazettes avaient persuad&eacute; que le seul moyen
+de r&eacute;duire l'Angleterre &eacute;tait de lui fermer les ports du continent.</p>
+
+<p>Mais d'abord il fallait subjuguer tout le continent europ&eacute;en, dont
+Napol&eacute;on n'avait encore que le tiers; le reste languissait sous le giron
+des rois, ses alli&eacute;s, ses amis ou ses tributaires. Quel esprit r&eacute;gnait
+dans les notes que leur adressait, coup sur coup, le ministre
+Champagny-Cadore, pour leur persuader de fermer leurs ports &agrave; tous les
+navires anglais? &laquo;Qu'il n'y avait plus de neutres pour les &Eacute;tats de
+l'Europe; qu'ils ne feraient plus par eux-m&ecirc;mes aucun commerce actif ni
+passif, et que la France seule, par la voie des licences n&eacute;goci&eacute;es &agrave;
+Londres, les approvisionnerait des denr&eacute;es qu'il leur &eacute;tait
+indispensable d'en recevoir.&raquo; Tel &eacute;tait ce fameux syst&egrave;me continental,
+qui tendait &agrave; an&eacute;antir le commerce du monde, et qui par cela m&ecirc;me &eacute;tait
+impraticable. Or, il avait bien fallu le modifier, ou plut&ocirc;t le terminer
+par le syst&egrave;me des licences d'invention anglaise.</p>
+
+<p>Aussi vit-on, &agrave; compter de la fin de 1810, Napol&eacute;on &eacute;tendre lui-m&ecirc;me ce
+syst&egrave;me, en accordant &agrave; prix d'argent la permission d'introduire en
+France une certaine quantit&eacute; de denr&eacute;es coloniales; mais c'&eacute;tait &agrave;
+condition d'en exporter la valeur en marchandises de fabrique fran&ccedil;aise,
+qu'on jetait le plus souvent &agrave; la mer &agrave; cause des difficult&eacute;s suscit&eacute;es
+par les douaniers anglais.</p>
+
+<p>Et qui s'engraissait le plus &agrave; ce monopole inoui? Certes, ce n'&eacute;taient
+ni les sp&eacute;culateurs subalternes, ni les commissionnaires tarif&eacute;s du
+grand sp&eacute;culateur en chef, r&eacute;duits &agrave; peine &agrave; un modique droit de
+commission. Quant &agrave; l'empereur, son b&eacute;n&eacute;fice &eacute;tait clair et net. Chaque
+jour il voyait grossir, avec une jubilation dont il ne cachait plus les
+acc&egrave;s, l'&eacute;norme tr&eacute;sor enfoui dans ses caves du pavillon Marsan: elles
+en &eacute;taient encombr&eacute;es. D&eacute;j&agrave; ce tr&eacute;sor s'&eacute;levait &agrave; pr&egrave;s de cinq cent
+millions en esp&egrave;ces<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>; c'&eacute;tait un r&eacute;sidu des deux milliards de
+num&eacute;raire entr&eacute;s en France par l'effet de la conqu&ecirc;te. Ainsi la passion
+de l'or l'e&ucirc;t peut-&ecirc;tre emport&eacute; un jour sur celle des combats, dans le
+c&oelig;ur de Napol&eacute;on, si l'inexorable N&eacute;m&eacute;sis l'y e&ucirc;t laiss&eacute;e vieillir.</p>
+
+<p>Si l'on veut avoir une id&eacute;e de l'accumulation de richesses inh&eacute;rentes au
+d&eacute;veloppement de la puissance de cet homme, qu'on ajoute aux tr&eacute;sors que
+les caveaux des Tuileries rec&eacute;laient, quarante millions de mobilier, et
+quatre &agrave; cinq millions de vaisselle renferm&eacute;e dans les r&eacute;sidences
+imp&eacute;riales; cinq cent millions distribu&eacute;s &agrave; l'arm&eacute;e &agrave; titre de
+dotations; enfin le domaine extraordinaire, s'&eacute;levant &agrave; plus de sept
+cent millions, et qui de sa nature n'avait point de bornes, puisqu'il se
+composait des biens &laquo;que l'empereur, exer&ccedil;ant le droit de paix et de
+guerre, acqu&eacute;rait par des conqu&ecirc;tes et des trait&eacute;s,&raquo; rien ne pouvait lui
+&eacute;chapper avec un texte aussi ind&eacute;fini. D&eacute;j&agrave; le fonds de ce domaine
+extraordinaire &eacute;tait form&eacute; de provinces enti&egrave;res, d'&eacute;tats dont le sort
+&eacute;tait ind&eacute;cis, et du produit des confiscations dans tout l'Empire. Nul
+doute qu'il n'e&ucirc;t fini par absorber tous les revenus et tout le domaine
+public qui aurait &eacute;chapp&eacute; aux deux autres cr&eacute;ations de domaines
+imp&eacute;riaux et de domaines priv&eacute;s. Mettre toute la France en fief, et
+l'attacher &agrave; son domaine par des redevances annuelles, &eacute;tait aussi une
+des id&eacute;es favorites de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Quel r&eacute;gime magnifique de spoliations martiales, d'une part, de dons et
+de prodigalit&eacute;s, de l'autre! O&ugrave; allait-il nous conduire? A verser tout
+notre sang pour mettre en dotation le monde entier. Et encore, il n'y
+avait gu&egrave;re d'espoir de rassasier la voracit&eacute; des favoris et des
+familiers d'un conqu&eacute;rant insatiable.</p>
+
+<p>De pareilles supputations, sorties de ma plume, et les r&eacute;flexions qui
+les accompagnent, feront sourire ou rechigner certains lecteurs. Eh
+quoi! diront-ils, ce ministre si chagrin, parce qu'il fut disgraci&eacute;;
+a-t-il donc &eacute;t&eacute; si &eacute;tranger &agrave; l'abus des distributions lucratives contre
+lesquelles il se r&eacute;crie peut-&ecirc;tre, par la seule raison que la source en
+est tarie? N'a-t-il pas &eacute;t&eacute; combl&eacute; aussi d'honneurs et de richesses? Et
+qui vous dit le contraire. Quoi! parce qu'on aurait eu part aux
+avantages individuels d'un syst&egrave;me outr&eacute;, pernicieux, insoutenable,
+faudrait-il cesser d'&ecirc;tre vrai quand on a promis de tout dire? Le temps
+des r&eacute;ticences est pass&eacute;. Il s'agit d'ailleurs ici d'assigner les causes
+de la chute du plus grand Empire qui ait d&eacute;sol&eacute; et orn&eacute; l'univers.</p>
+
+<p>On va voir comment, dans un tr&egrave;s-court d&eacute;lai, Napol&eacute;on se pr&eacute;cipita
+volontairement au-del&agrave; des bornes de la mod&eacute;ration et de la prudence.</p>
+
+<p>Par une cons&eacute;quence de l'usurpation de la Hollande, il d&eacute;clara, dans un
+message adress&eacute; au S&eacute;nat<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, que de nouvelles garanties lui &eacute;taient
+devenues n&eacute;cessaires, et que celles qui lui avaient paru les plus
+urgentes, &eacute;taient la r&eacute;union de l'embouchure de l'Escaut, de la Meuse,
+du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et de l'&eacute;tablissement d'une
+navigation int&eacute;rieure de la Baltique. De l&agrave; un s&eacute;natus-consulte<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>
+portant que la Hollande, une portion consid&eacute;rable de l'Allemagne
+septentrionale, les villes libres de Hambourg, de Br&egrave;me et de Lubeck,
+feraient partie int&eacute;grante de l'Empire fran&ccedil;ais et formeraient dix
+nouveaux d&eacute;partemens. C'est ainsi que Napol&eacute;on, sans songer &agrave;
+l'affermissement de ce qu'il avait acquis, se tourmentait pour acqu&eacute;rir
+encore.</p>
+
+<p>Cette violente r&eacute;union s'ex&eacute;cuta sans aucun motif de droit, m&ecirc;me
+apparent, sans n&eacute;gociation pr&eacute;alable avec un cabinet quelconque, et sous
+le pr&eacute;texte futile qu'elle &eacute;tait command&eacute;e par la guerre contre
+l'Angleterre. Par-l&agrave;, Napol&eacute;on an&eacute;antit m&ecirc;me ses propres cr&eacute;ations: les
+&eacute;tats de la Conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin, le royaume de Westphalie, ni aucun
+autre territoire ne fut exempt de fournir sa quote-part &agrave; ce nouveau
+partage du lion.</p>
+
+<p>Mais il venait de se donner une nouvelle ligne de fronti&egrave;res qui
+enlevait aux provinces du Sud et du centre de l'Allemagne toute
+communication avec la mer du Nord, qui passait l'Elbe, s&eacute;parait le
+Danemarck de l'Allemagne, se fixait m&ecirc;me sur la Baltique et paraissait
+tendre &agrave; rejoindre la ligne des forteresses prussiennes sur l'Oder que
+nous occupions en d&eacute;pit des trait&eacute;s.</p>
+
+<p>On sent bien que par lui-m&ecirc;me ce devait &ecirc;tre un acte assez inqui&eacute;tant
+pour les puissances voisines, que celui qui &eacute;tablissait ainsi sur les
+c&ocirc;tes de l'Allemagne une nouvelle domination fran&ccedil;aise, par un simple
+d&eacute;cret, par un s&eacute;natus-consulte impos&eacute; &agrave; un S&eacute;nat servile. Je jugeai
+aussit&ocirc;t que le trait&eacute; de Tilsitt, qui avait eu pour principal objet la
+d&eacute;limitation des deux Empires, &eacute;tait par l&agrave; m&ecirc;me an&eacute;anti, et que, se
+retrouvant en point de contact, la France et la Russie n'allaient pas
+tarder &agrave; s'entre-d&eacute;chirer.</p>
+
+<p>Quand je sus, par mes correspondans de Paris, les inqui&eacute;tudes que la
+r&eacute;union des villes ans&eacute;atiques causait &agrave; la Russie, &agrave; la Prusse, et
+m&ecirc;me &agrave; l'Autriche, je fus confirm&eacute; dans l'id&eacute;e qu'il y avait l&agrave;
+non-seulement le germe d'une nouvelle guerre g&eacute;n&eacute;rale, mais d'un conflit
+qui devait d&eacute;cider en dernier ressort si on aurait la monarchie
+universelle dans les mains de Napol&eacute;on Bonaparte, ou si nous verrions le
+retour de tout ce qu'avait dispers&eacute; ou d&eacute;truit la r&eacute;volution.</p>
+
+<p>H&eacute;las! dans cette grande question se trouvait renferm&eacute;e la question
+identique des int&eacute;r&ecirc;ts de la r&eacute;volution et de la s&ucirc;ret&eacute; des hommes qui
+l'avaient fond&eacute;e et constitu&eacute;e. Qu'allaient-ils devenir? Pouvais-je
+rester &eacute;tranger, froid ou insensible &agrave; un avenir si inqui&eacute;tant?</p>
+
+<p>Parmi les princes nouvellement d&eacute;pouill&eacute;s se trouvait le duc
+d'Oldembourg, de la maison de Holstein-Gottorp, c'est-&agrave;-dire de la m&ecirc;me
+famille que l'empereur de Russie. Et Napol&eacute;on enlevait ainsi ses &Eacute;tats &agrave;
+un prince que tout l'invitait &agrave; m&eacute;nager! Une n&eacute;gociation s'ouvrit &agrave; ce
+sujet entre la cour de Saint-P&eacute;tersbourg et le cabinet des Tuileries.
+Napol&eacute;on offrait au duc d'Oldembourg, &agrave; titre d'indemnit&eacute;, la ville et
+le territoire d'Erfurt. Quand j'appris que cette offre venait d'&ecirc;tre
+hautement rejet&eacute;e, que l'empereur Alexandre avait mis en r&eacute;serve les
+droits de sa maison par une protestation formelle, et que ses ministres
+avaient re&ccedil;u l'ordre de la pr&eacute;senter aux diverses cours, je ne formai
+plus aucun doute que la guerre ne v&icirc;nt &agrave; &eacute;clater. En r&eacute;fl&eacute;chissant
+toutefois au caract&egrave;re circonspect et mesur&eacute; de l'empereur Alexandre, je
+jugeai que les approches de la crise ne seraient ni brusques ni
+pr&eacute;cipit&eacute;es.</p>
+
+<p>Passons &agrave; l'ann&eacute;e 1811 pendant laquelle s'accumul&egrave;rent tous les &eacute;l&eacute;mens
+d'une effroyable temp&ecirc;te, &agrave; travers un calme trompeur dont je d&eacute;couvrais
+toutes les illusions et tous les mensonges. De jour en jour mes
+bulletins de Paris et mes correspondances priv&eacute;es devenaient d'un
+int&eacute;r&ecirc;t plus vif, plus soutenu. J'en consignerai ici, pour la liaison
+des faits, les aper&ccedil;us et les traits les plus saillans, me permettant &agrave;
+peine d'y ajouter de courtes r&eacute;flexions et des &eacute;claircissemens oblig&eacute;s.
+D'ailleurs, je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, press&eacute; d'arriver moi-m&ecirc;me aux temps de ma
+rentr&eacute;e dans les hauts emplois, ce qui me convient le plus c'est une
+transition historique abr&eacute;g&eacute;e qui nous m&egrave;ne aux catastrophes de 1813,
+1814 et 1815.</p>
+
+<p>Le premier &eacute;v&eacute;nement qui se pr&eacute;sente est celui de la naissance d'un
+enfant proclam&eacute; roi de Rome<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> au sortir du sein de sa m&egrave;re, comme si
+le fils de Bonaparte n'avait pu na&icirc;tre autre chose que roi. Ce
+renouvellement subit du royaume de Tarquin-le-Superbe parut de mauvais
+augure &agrave; quelques personnes; il rappelait trop la spoliation r&eacute;cente du
+Saint-Si&eacute;ge et l'oppression exerc&eacute;e contre le souverain pontife. Des
+bruits ridicules furent propag&eacute;s et accr&eacute;dit&eacute;s dans Paris au sujet de la
+naissance de cet enfant-roi. Si ces bruits, sortis &agrave; la fois des classes
+vulgaires et des classes &eacute;lev&eacute;es, ne constataient pas l'&eacute;tat hostile de
+l'opinion &agrave; cette &eacute;poque contre la perp&eacute;tuit&eacute; de la dynastie nouvelle,
+je me serais dispens&eacute; d'en parler comme &eacute;tant indignes de la gravit&eacute; de
+l'histoire. La malignit&eacute; se montra ing&eacute;nieusement cr&eacute;dule. On supposa
+d'abord une grossesse simul&eacute;e, comme si jamais une archiduchesse,
+cessant d'&ecirc;tre f&eacute;conde, e&ucirc;t pu faire mentir le distique latin. La
+cons&eacute;quence de cette supposition amena une autre fable d'apr&egrave;s laquelle
+on aurait reconnu roi de Rome un enfant n&eacute; r&eacute;cemment de Napol&eacute;on et de
+la duchesse de M......</p>
+
+<p>Certains nouvellistes pr&eacute;tendirent qu'on l'avait substitu&eacute; &agrave; un enfant
+mort; d'autres &agrave; un enfant du sexe f&eacute;minin. Certes, l'archichancelier
+Cambac&eacute;r&egrave;s ne s'y serait pas m&eacute;pris. Les frondeurs malveillans furent
+intarissables. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'accouchement de
+Marie-Louise fut horriblement laborieux, que l'accoucheur perdit la
+t&ecirc;te, que l'on crut l'enfant mort, et qu'il ne sortit de sa l&eacute;thargie
+que par l'effet de la d&eacute;tonation r&eacute;p&eacute;t&eacute;e de cent-un coups de canon.
+Quant au ravissement de l'empereur, il &eacute;tait bien naturel. Quelques
+flatteurs en inf&eacute;r&egrave;rent tout d'abord que, plus heureux que C&eacute;sar, il
+n'aurait point &agrave; redouter les ides de mars, puisque le 20 mars &eacute;tait
+pour lui et pour l'Empire un jour de f&eacute;licit&eacute;. Napol&eacute;on croyait aux
+horoscopes et aux pr&eacute;sages. Quel m&eacute;compte pour lui en mars 1814 et 1815!</p>
+
+<p>Il partit de Rambouillet avec Marie-Louise, vers la fin de mai, pour
+aller visiter Cherbourg. A leur retour &agrave; Saint-Cloud<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, ils
+pr&eacute;sid&egrave;rent au bapt&ecirc;me de leur fils, que Napol&eacute;on, &eacute;levant entre ses
+bras, montra lui-m&ecirc;me aux nombreux assistans. Tout semblait annoncer &agrave;
+cet enfant les destin&eacute;es les plus brillantes: trois ann&eacute;es suffirent
+pour renverser la puissance colossale de son p&egrave;re; et pourtant la cour,
+les grands, les ministres, tout l'Empire, vivaient dans une s&eacute;curit&eacute;
+profonde. A peine d&eacute;couvrait-on, parmi les penseurs, quelques
+appr&eacute;hensions, quelques inqui&eacute;tudes vagues.</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, Napol&eacute;on, faisant l'ouverture de la session du
+Corps l&eacute;gislatif, annon&ccedil;a que la naissance du roi de Rome avait rempli
+ses v&oelig;ux et satisfait &agrave; l'attente de ses peuples. Il parla de la
+r&eacute;union des &Eacute;tats romains, de la Hollande, des villes ans&eacute;atiques et du
+Valais, et il finit par dire qu'il se flattait que la paix du continent
+ne serait pas troubl&eacute;e. La France attentive comprit ces derni&egrave;res
+paroles, qui n'&eacute;taient pas jet&eacute;es sans dessein de pr&eacute;parer les esprits &agrave;
+la guerre.</p>
+
+<p>On m'avait fait conna&icirc;tre l'ukase destin&eacute; par l'empereur Alexandre &agrave;
+tirer son Empire de l'embarras o&ugrave; le jetait le maintien du syst&egrave;me
+continental. La Russie ne pouvait renoncer plus long-temps au commerce
+maritime. Je savais d'ailleurs que la faction des vieux Russes
+commen&ccedil;ait &agrave; pr&eacute;valoir dans les conseils d'Alexandre. L'ukase
+restreignait &agrave; certains ports d&eacute;sign&eacute;s l'importation des marchandises;
+et parmi celles qui &eacute;taient tarif&eacute;es, on ne trouvait aucun article de
+fabrique fran&ccedil;aise. Je vis l&agrave; le contre-coup de la prise de possession
+arbitraire des villes ans&eacute;atiques.</p>
+
+<p>Quant &agrave; notre commerce, concentr&eacute; de plus en plus dans nos propres
+limites, il ne vivait plus que de roulage; nous n'avions plus d'autres
+navires de tonage que des chariots et des haquets. La grande renomm&eacute;e de
+notre industrie reposait alors sur la fabrication du sucre de betterave.
+C'&eacute;tait une heureuse exploitation pour certains aventuriers d'industrie
+nationale, qui arrachaient au gouvernement avances, primes, concessions
+de terrains. L'administration s'&eacute;puisait pour ces jongleries, dont les
+bateleurs nous promenaient du sucre de betterave &agrave; un prix colonial.
+D&eacute;j&agrave; m&ecirc;me, selon mes correspondans de Paris, l'empereur tenait sous
+verre, sur sa chemin&eacute;e &agrave; Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave
+raffin&eacute;, qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti
+des raffineries d'Orl&eacute;ans. Il &eacute;tait si parfait que son ministre de
+l'int&eacute;rieur le lui avait pr&eacute;sent&eacute; en pompe comme une merveille digne de
+figurer dans un mus&eacute;e. On en envoyait en cadeau au prince-primat et &agrave;
+tous les petits potentats de la conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin. Si le public ne
+pouvait y aborder &agrave; cause de la trop grande &eacute;l&eacute;vation du prix, en
+revanche il avait sous la main, et le sirop de raisin et le caf&eacute; de
+chicor&eacute;e indig&egrave;ne &agrave; un prix raisonnable. Au milieu de cette p&eacute;nurie de
+productions coloniales, quelques nouvelles fabriques prosp&eacute;raient dans
+l'int&eacute;rieur, et une centaine de fabricans qui avaient part &agrave; la
+distribution des encouragemens et des primes, vantaient tr&egrave;s-haut
+l'activit&eacute; de notre commerce int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Tout le reste languissait, et, ce qui &eacute;tait d&eacute;plorable, le peuple
+commen&ccedil;ait &agrave; souffrir de la disette des grains, occasionn&eacute;e par une
+mauvaise r&eacute;colte, et aggrav&eacute;e par des exportations sur lesquelles le
+gouvernement faisait des b&eacute;n&eacute;fices. A la v&eacute;rit&eacute;, dans tous les
+d&eacute;partemens on organisait, pour rendre la mis&egrave;re moins importune, des
+d&eacute;p&ocirc;ts de mendicit&eacute;, o&ugrave; une partie de la population &eacute;tait successivement
+parqu&eacute;e et substant&eacute;e au moyen de soupes &eacute;conomiques. Mais le peuple,
+qui s'obstinait &agrave; rester panivore, accusait l'empereur de vendre
+lui-m&ecirc;me nos grains aux Anglais. Il est certain que le monopole exerc&eacute;
+par Napol&eacute;on sur les bl&eacute;s, produisait en partie la disette. L'esprit qui
+r&eacute;gnait dans les salons n'&eacute;tait pas plus favorable &agrave; l'empereur; on y
+redevenait hostile. Voil&agrave; comment se formait l'opinion depuis que Savary
+dirigeait l'esprit public.</p>
+
+<p>Cet homme, qu'&eacute;blouissait le faste des grandeurs et le prestige de la
+repr&eacute;sentation, crut qu'il arriverait &agrave; &ecirc;tre influent et puissant s'il
+avait une cour, des cr&eacute;atures, des parasites, des gens de lettres
+embrigad&eacute;s &agrave; sa table et &agrave; ses ordres. Il s'imagina que pour mettre &agrave;
+profit mes traditions, il lui suffirait de m&eacute;nager le faubourg
+Saint-Germain, sans pour cela d&eacute;pouiller sa police de tout ce qu'elle
+avait d'odieux et d'irritant. Il crut, en un mot, qu'il formerait
+l'esprit public de l'Empire comme M<sup>me</sup> de Genlis formait les m&oelig;urs de
+la nouvelle cour. Alors s'organis&egrave;rent dans les salles &agrave; manger de la
+police les fameux d&eacute;jeuners &agrave; la fourchette pr&eacute;sid&eacute;s par Savary, et o&ugrave;
+se r&eacute;unissaient habituellement les publicistes &agrave; gages qui
+correspondaient avec l'empereur, et les journalistes qui aspiraient &agrave;
+recevoir des directions et des gratifications. C'&eacute;tait l&agrave; que Savary,
+excit&eacute; par des traits d'esprit de commande, et par les fum&eacute;es d'un large
+d&eacute;jeuner, leur intimait ses ordres sur la tendance que chacun devait
+donner &agrave; la litt&eacute;rature de la semaine.</p>
+
+<p>La direction de cette partie <i>morale</i> du minist&egrave;re de la police &eacute;tait
+confi&eacute;e au po&egrave;te Esmenard, &eacute;crivain d'un vrai talent, mais si d&eacute;cri&eacute; que
+j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais
+mis en &oelig;uvre. Abusant bient&ocirc;t de sa sup&eacute;rierit&eacute; et de sa position, il
+mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses &eacute;carts. J'avais
+respect&eacute; le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'&eacute;riger
+en protecteur des acad&eacute;mies, les traita militairement, leur imposa ses
+propres candidats, et n'eut rien de plus press&eacute; que d'avilir avec
+scandale les organes du savoir et de l'opinion. J'avais respect&eacute; la
+propri&eacute;t&eacute; des journaux; Savary l'envahit avec audace, et en partagea
+les actions &agrave; ses familiers et &agrave; ses supp&ocirc;ts. C'est ainsi que, par la
+d&eacute;gradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de
+l'opinion. De m&ecirc;me que Napol&eacute;on, il prit en haine M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, et
+s'acharna contre elle de concert avec Esmenard: pers&eacute;cution impolitique,
+en ce qu'elle fit de la nombreuse coterie de cette femme c&eacute;l&egrave;bre un
+foyer d'opposition contre le r&eacute;gime imp&eacute;rial et d'animosit&eacute; contre
+l'empereur.</p>
+
+<p>Dans la haute police, c'&eacute;tait le m&ecirc;me syst&egrave;me, les m&ecirc;mes violences; et
+l&agrave; on trouvait pour ministre effectif le petit Desmarets. Qu'attendre
+d'un homme si mince et des combinaisons d'un tel ministre? Des
+inventions maladroites, des actes r&eacute;prouv&eacute;s, une administration
+vexatoire. On en jugera par le trait suivant. Un certain baron de Kolly,
+pi&eacute;montais, charg&eacute; par le gouvernement britannique de tenter d'arracher
+Ferdinand <span class="smcap">vii</span> &agrave; sa captivit&eacute;, vint d&eacute;barquer au commencement de mars
+1810 dans la baie de Quiberon; de l&agrave;, il se rendit &agrave; Paris, o&ugrave; je le fis
+arr&ecirc;ter et conduire au ch&acirc;teau de Vincennes. Que fait mon successeur? Il
+imagine d'&eacute;prouver Ferdinand &agrave; la faveur d'un faux baron de Kolly, muni
+des papiers et de la lettre de cr&eacute;dit du v&eacute;ritable &eacute;missaire. Ferdinand
+<span class="smcap">vii</span>, sur ses gardes, voit le pi&eacute;ge, l'&eacute;vite, et laisse Savary dans la
+confusion.</p>
+
+<p>La reine d'&Eacute;trurie, d&eacute;pouill&eacute;e de ses &Eacute;tats, vivait &agrave; Nice dans l'exil;
+on l'abreuve de mauvais traitemens; on envoie des &eacute;missaires pour
+l'exciter &agrave; se jeter dans les bras des Anglais. Cette malheureuse reine,
+au d&eacute;sespoir, embrasse ce moyen de salut: on l'arr&ecirc;te, on la menace de
+la traduire devant une commission militaire, et deux de ses officiers
+sont fusill&eacute;s. Quand il n'y a pas de complot, on en imagine, on en
+excite. C'est ainsi que de malheureux habitans de Toulon, impliqu&eacute;s dans
+une trame t&eacute;n&eacute;breuse, dirig&eacute;e, dit-on, contre nos arsenaux, furent
+tra&icirc;n&eacute;s au supplice, dans une ville encore constern&eacute;e par les plus
+affreux souvenirs.</p>
+
+<p>Cependant l'opinion restait muette; plus de communication, plus
+d'expansion, plus de confiance entre les citoyens. Ce n'&eacute;tait que dans
+l'int&eacute;rieur des familles et au sein de l'amiti&eacute; que la douleur publique
+osait s'exhaler par des accens &eacute;touff&eacute;s. A d&eacute;faut d'opinion publique,
+l'empereur voulut avoir celle des salons de Paris. On lui en fit une
+factice, cr&eacute;&eacute;e par les trois cents explorateurs aux grands gages. Il y
+eut ainsi plusieurs statistiques <i>morales</i>; les cinq ou six polices
+donn&egrave;rent la leur. La moins insignifiante &eacute;tait sans contredit celle du
+directeur g&eacute;n&eacute;ral des postes, Lavalette. Jadis le correspondant et
+l'&eacute;missaire de confiance de Napol&eacute;on quand il n'&eacute;tait que g&eacute;n&eacute;ral, il
+&eacute;tait au fait de ce qui lui convenait dans ce genre. L'empereur,
+appr&eacute;ciant bient&ocirc;t le vide de toutes ces explorations, dont personne,
+depuis moi, n'avait saisi le v&eacute;ritable esprit, exigea des faits. On lui
+en fournit, mais de mis&eacute;rables; il finit par y renoncer, par ne plus les
+lire, tant il les trouvait fastidieux et incoh&eacute;rens. Dans ma retraite,
+on m'apporta quelques-uns de ces bulletins, faits par des &eacute;coliers. Plus
+tard, Savary transcrivit d'un bout &agrave; l'autre celui qui sortait de son
+cabinet, croyant par l&agrave; donner plus d'importances &agrave; ses vagues
+explorations.</p>
+
+<p>Si, depuis ma disgr&acirc;ce, la police avait d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; dans ses attributions
+les plus essentielles, il en &eacute;tait de m&ecirc;me dans un autre minist&egrave;re qui
+&eacute;tait aussi l'asile du secret. Je veux parler des relations ext&eacute;rieures,
+o&ugrave;, depuis la retraite de Talleyrand, l'esprit de conqu&ecirc;te, de violence
+et d'oppression ne connaissait plus ni adoucissemens, ni frein. Napol&eacute;on
+avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la cons&eacute;quence)
+d'abreuver de d&eacute;go&ucirc;t ce personnage si d&eacute;li&eacute;, d'un esprit si brillant,
+d'un go&ucirc;t si exerc&eacute; et si d&eacute;licat, qui, d'ailleurs, en politique lui
+avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en
+rendre moi-m&ecirc;me dans les hautes affaires de l'&eacute;tat qui int&eacute;ressaient la
+s&ucirc;ret&eacute; de sa personne. Mais Napol&eacute;on ne pouvait pardonner &agrave; Talleyrand
+d'avoir toujours parl&eacute; de la guerre d'Espagne avec une libert&eacute;
+d&eacute;sapprobatrice. Bient&ocirc;t, les salons et les boudoirs de Paris devinrent
+le th&eacute;&acirc;tre d'une guerre sourde entre les adh&eacute;rens de Napol&eacute;on d'une
+part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'&eacute;pigramme et les
+bons mots &eacute;taient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de
+l'Europe &eacute;tait presque toujours battu. Cette esp&egrave;ce de lutte satirique
+prenait un caract&egrave;re plus grave &agrave; mesure que la guerre d'Espagne
+s'envenimait. De leur c&ocirc;t&eacute;, M. et M<sup>me</sup> de Talleyrand n'en prenaient
+que plus d'int&eacute;r&ecirc;t aux princes de la maison d'Espagne, rel&eacute;gu&eacute;s &agrave; leur
+ch&acirc;teau de Valan&ccedil;ay par un petit raffinement de vengeance de la part de
+Napol&eacute;on. Piqu&eacute; de plus en plus contre Talleyrand, il l'aper&ccedil;oit un jour
+&agrave; son lever au milieu des courtisans, et croyant tirer avantage, pour
+l'humilier, d'une aventure de galanterie qu'on pr&eacute;tendait s'&ecirc;tre pass&eacute;e
+&agrave; Valan&ccedil;ay, il lui fit une interrogation qui, pour un mari, est le plus
+sanglant des outrages. Sans faire para&icirc;tre aucune &eacute;motion dans ses
+traits, Talleyrand lui r&eacute;pond avec dignit&eacute;:&raquo;Pour la gloire de Votre
+Majest&eacute; et pour la mienne, il serait &agrave; d&eacute;sirer qu'il ne f&ucirc;t jamais
+question des princes de la maison d'Espagne.&raquo; Jamais Napol&eacute;on ne se
+montra plus confus qu'apr&egrave;s cette s&eacute;v&egrave;re le&ccedil;on donn&eacute;e avec le sens
+exquis des convenances. Tout annon&ccedil;a bient&ocirc;t une disgr&acirc;ce compl&egrave;te, et
+la position de Talleyrand devint de plus en plus difficile. Son h&ocirc;tel,
+ses amis, ses gens furent livr&eacute;s &agrave; un espionnage perp&eacute;tuel que Savary
+affectait m&ecirc;me de ne pas dissimuler. Il se vantait &agrave; ses familiers de
+tenir Talleyrand et Fouch&eacute; dans de perp&eacute;tuelles alarmes. Le public en
+tira la cons&eacute;quence que le chef de l'&Eacute;tat, par son caract&egrave;re ombrageux,
+s'&eacute;tait priv&eacute; des services de deux hommes dont les conseils lui avaient
+toujours &eacute;t&eacute; utiles, et qu'il n'y avait plus, dans la police et les
+affaires &eacute;trang&egrave;res, ni mesure ni habilet&eacute; depuis leur retraite. La
+police n'&eacute;tait plus qu'une inquisition st&eacute;rile et irritante. Dans les
+affaires &eacute;trang&egrave;res on s'habituait &agrave; voir les trait&eacute;s comme des tr&egrave;ves
+ou des exp&eacute;diens pour arriver &agrave; de nouvelles guerres. On finit m&ecirc;me par
+ne plus rougir d'y faire les plus scandaleux aveux. &laquo;Nous ne voulons
+plus de principes, disait Champagny-Cadore, successeur de Talleyrand,&raquo;
+le m&ecirc;me qui avait pr&eacute;sid&eacute; aux violences exerc&eacute;es envers le pape et
+envers la maison d'Espagne. Et pourtant ce m&ecirc;me ministre, hors de sa
+sph&egrave;re diplomatique, ou plut&ocirc;t de l'influence de Napol&eacute;on, &eacute;tait l'un
+des hommes de France dont le commerce &eacute;tait le plus doux et les opinions
+les plus mod&eacute;r&eacute;es. On le verra bient&ocirc;t &eacute;prouver &agrave; son tour une disgr&acirc;ce
+&agrave; laquelle semblait ne pouvoir plus se soustraire aucun des ministres de
+Napol&eacute;on. Comme il n'&eacute;tait plus possible de se soutenir qu'en flattant
+les passions de celui qui &eacute;tait la source de tous les pouvoirs et de
+toutes les faveurs, les manipulateurs de la politique imp&eacute;riale se
+mirent &agrave; travailler de plus belle &agrave; pr&eacute;parer la chute de l'Angleterre et
+l'humiliation de la Russie. Les m&eacute;moires et les plans se succ&eacute;d&egrave;rent
+sous l'&eacute;gide de la police secr&egrave;te de Desmarets et de Savary, charg&eacute;s de
+cautionner les faiseurs de projets &agrave; l'ordre du jour. L'empereur ne
+re&ccedil;ut bient&ocirc;t plus de ses agens que des rapports o&ugrave; la v&eacute;rit&eacute; des faits
+et celle des cons&eacute;quences &eacute;taient ou alt&eacute;r&eacute;es ou dissimul&eacute;es; il ne fut
+plus imbu que de correspondances irritantes, pleines de propositions et
+de projets d'intrigues, d'aventures et de violences.</p>
+
+<p>On en vint &agrave; vouloir <i>travailler</i> &agrave; la fois l'Angleterre et la Russie.
+J'avais cherch&eacute; inutilement, tandis que je tenais les fils de la haute
+police, &agrave; ramener l'empereur &agrave; des id&eacute;es plus saines &agrave; l'&eacute;gard de
+l'Angleterre. L'empereur estimait les Anglais, et ne ha&iuml;ssait pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment l'Angleterre, mais il redoutait l'oligarchie de son
+gouvernement. Il ne croyait pas qu'avec un tel r&eacute;gime, l'Angleterre
+voulut jamais le laisser jouir d'une paix solide, mais seulement d'une
+tr&egrave;ve de trois ans au plus, apr&egrave;s laquelle il e&ucirc;t fallu recommencer.
+Jamais je ne pus d&eacute;truire &agrave; cet &eacute;gard les pr&eacute;ventions et les pr&eacute;jug&eacute;s
+de l'empereur. D'autres, par les sophismes les plus grossiers, le
+fortifiaient dans sa passion violente contre la nature du gouvernement
+britannique, passion qui le conduisait de nouveau &agrave; une guerre
+universelle. C'&eacute;tait v&eacute;ritablement une r&eacute;volution que Bonaparte voulait
+en Angleterre; il br&ucirc;lait du d&eacute;sir d'y &eacute;touffer la libert&eacute; de la presse
+et la libert&eacute; des d&eacute;bats parlementaires. Induit &agrave; souhaiter de voir
+cette &icirc;le livr&eacute;e &agrave; son tour aux horreurs d'une r&eacute;volution politique, il
+y envoya des &eacute;missaires qui le tromp&egrave;rent sur son &eacute;tat r&eacute;el. Je lui
+avais dit cent fois qu'elle &eacute;tait aussi puissante par ses institutions
+que par ses forces navales; mais il s'en rapportait plut&ocirc;t &agrave; des
+explorateurs int&eacute;ress&eacute;s. Ce fut dans l'espoir d'y faire &eacute;clater des
+d&eacute;chiremens int&eacute;rieurs que, pendant toute l'ann&eacute;e 1811, il s'occupa
+principalement du projet d'exclure enti&egrave;rement le commerce anglais du
+continent. Ses &eacute;missaires ne manqu&egrave;rent pas d'attribuer au blocus
+continental la d&eacute;tresse des manufactures du royaume-uni et les
+banqueroutes nombreuses qui, pendant le cours de cette m&ecirc;me ann&eacute;e,
+port&egrave;rent au cr&eacute;dit anglais les plus rudes coups. Ils annonc&egrave;rent des
+troubles s&eacute;rieux, et soutinrent que l'Angleterre ne pouvait pas
+supporter long-temps un &eacute;tat de guerre qui lui co&ucirc;tait plus de cinquante
+millions sterlings.</p>
+
+<p>En effet, des &eacute;meutes d'ouvriers sans ouvrage &eacute;clat&egrave;rent dans le
+Nottinghamshire. Les mutins se r&eacute;unissaient par bandes, br&ucirc;laient ou
+d&eacute;truisaient les m&eacute;tiers de nouvelle m&eacute;canique, et commettaient toute
+sorte d'exc&egrave;s. Ils se disaient sous les ordres d'un capitaine <i>Ludd</i>,
+personnage imaginaire, d'o&ugrave; leur est venu le nom de <i>luddistes</i>.
+L'empereur ne vit l&agrave; qu'une plaie qu'il fallait agrandir, de m&ecirc;me que
+celle de l'Irlande. Bient&ocirc;t, en effet, ce syst&egrave;me d'insurrection
+s'&eacute;tendit et gagna les contr&eacute;es voisines de Derby et de Leicester. On
+assurait, dans le cabinet de Napol&eacute;on, que des personnages consid&eacute;rables
+n'&eacute;taient pas &eacute;trangers &agrave; ces mouvemens, et en &eacute;taient m&ecirc;me les
+instigateurs. On comptait, en cas d'insurrection s&eacute;rieuse et de
+tentatives correspondantes pr&eacute;par&eacute;es dans Londres m&ecirc;me, sur la
+coop&eacute;ration plus on moins efficace de nos prisonniers, qui s'&eacute;levaient &agrave;
+cinquante mille. Tel fut un des motifs qui porta Napol&eacute;on &agrave; ne point
+consentir &agrave; leur &eacute;change. Comme nous n'avions en France que dix mille
+prisonniers anglais, mais pr&egrave;s de cinquante-trois mille prisonniers de
+guerre espagnols et portugais, l'empereur feignit de consentir &agrave; un
+cartel, mais seulement dans la proportion d'un Anglais et de quatre
+Espagnols ou Portugais, contre cinq Fran&ccedil;ais ou Italiens. Il &eacute;tait s&ucirc;r
+d'avance que l'Angleterre se refuserait &agrave; tout &eacute;change &eacute;tabli sur de
+telles bases. En effet, la proposition seule r&eacute;volta le minist&egrave;re
+anglais.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, devenu plus rigide dans son syst&egrave;me continental, &agrave; mesure
+qu'il voyait approcher la d&eacute;tresse de l'Angleterre, exigea une fermeture
+plus exacte des ports de la Su&egrave;de, &agrave; laquelle il ne laissa que l'option
+d'une guerre avec l'Angleterre ou avec la France. Ces exigeances si
+impolitiques contre une puissance ind&eacute;pendante, provenaient en partie de
+son m&eacute;contentement contre Bernadotte, proclam&eacute; l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>,
+par la volont&eacute; unanime des &Eacute;tats, prince royal, et successeur
+h&eacute;r&eacute;ditaire du roi Charles <span class="smcap">xiii</span>. Au fond de l'&acirc;me, cette subite
+&eacute;l&eacute;vation avait d&eacute;plu &agrave; l'empereur, dont le ressentiment contre son
+ancien compagnon d'armes s'&eacute;tait toujours accru depuis la mission que je
+lui avais d&eacute;f&eacute;r&eacute;e en 1809 pour la d&eacute;fense d'Anvers. Il &eacute;tait persuad&eacute;
+qu'une secr&egrave;te intelligence avait r&eacute;gn&eacute; &agrave; cette &eacute;poque entre Bernadotte
+et moi, et que s'il e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; un grand revers en Allemagne, j'aurais
+fait proclamer, pour lui fermer &agrave; jamais les portes de la France,
+Bernadotte premier consul ou empereur. Ainsi, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il le vit
+d'abord partir pour le nord sans peine, se croyant trop heureux d'&ecirc;tre
+d&eacute;livr&eacute; de la pr&eacute;sence d'un homme que Savary et ses familiers lui
+repr&eacute;sentaient comme un adversaire qui pouvait devenir redoutable.
+Croyant m&ecirc;me pendant quelques mois qu'il le tiendrait en Su&egrave;de forc&eacute;ment
+dans l'orbite de sa politique, il adressa notes sur notes, injonctions
+sur injonctions, au gouvernement de Charles <span class="smcap">xiii</span>, pour qu'il t&icirc;nt ses
+ports rigoureusement ferm&eacute;s au commerce anglais. Irrit&eacute; de ce qu'on ne
+se pressait pas assez de remplir ses vues, il fit enlever par ses
+corsaires les navires su&eacute;dois charg&eacute;s de marchandises coloniales, et
+persista dans l'occupation de la Pom&eacute;ranie. Des griefs r&eacute;ciproques
+s'&eacute;tant ainsi &eacute;tablis, Napol&eacute;on donna de nouvelles inqui&eacute;tudes au
+gouvernement dont Bernadotte &eacute;tait devenu l'espoir et l'arbitre. Toute
+l'ann&eacute;e 1811 se passa en altercations entre les deux &Eacute;tats.</p>
+
+<p>La connaissance que j'avais du caract&egrave;re de Bernadotte, me faisait assez
+pressentir qu'il finirait par se jeter dans les bras de la Russie et de
+l'Angleterre, soit pour garantir l'ind&eacute;pendance de la Su&egrave;de, soit pour
+s'assurer l'h&eacute;ritage d'une couronne dont Napol&eacute;on se montrait envieux.</p>
+
+<p>Mes anciennes relations avec le prince de Su&egrave;de donn&egrave;rent &agrave; l'empereur,
+par les impressions de Savary, l'id&eacute;e que j'excitai secr&egrave;tement
+Bernadotte &agrave; se maintenir r&eacute;calcitrant envers le cabinet de Saint-Cloud.
+Je sus bient&ocirc;t &agrave; n'en pouvoir plus douter qu'on m'&eacute;piait et qu'on
+ouvrait mes lettres. Je le demande: qu'aurait-on dit de moi si je ne
+m'&eacute;tais pas mis en mesure de me jouer des ridicules investigations d'une
+police dont je connaissais tous les d&eacute;tours? Je n'ignorais cependant pas
+ce qui se passait &agrave; Stockholm, ni m&ecirc;me dans tout le nord; j'avais
+aupr&egrave;s de Bernadotte le colonel V. C. qui me tenait au courant.</p>
+
+<p>Terminons par quelques r&eacute;flexions sur la guerre de la p&eacute;ninsule
+l'esquisse des &eacute;v&eacute;nemens politiques de 1811 qui nous conduisent &agrave; la
+fatale exp&eacute;dition de Russie. D&eacute;j&agrave; la r&eacute;sistance des peuples de l'Espagne
+avait pris le caract&egrave;re d'une guerre nationale; et c'&eacute;tait Napol&eacute;on qui
+avait ouvert &agrave; l'Angleterre ce champ de bataille sur le continent.</p>
+
+<p>D&egrave;s le commencement de 1810, la guerre s'&eacute;tait tellement compliqu&eacute;e en
+Espagne; elle offrait d&eacute;j&agrave; tant de chances &agrave; l'ambition et aux rivalit&eacute;s
+des g&eacute;n&eacute;raux, que lorsque le roi Joseph vint &agrave; Paris assister au mariage
+de l'empereur, il fit la demande expresse qu'on en retir&acirc;t toutes les
+troupes ou qu'elles fussent sous ses ordres imm&eacute;diats, ou plut&ocirc;t sous la
+direction de son major-g&eacute;n&eacute;ral. L'empereur se garda bien de lui accorder
+le rappel des troupes, mais il lui en d&eacute;f&eacute;ra le commandement. Joseph
+alors amena de Paris le mar&eacute;chal Jourdan, qui eut le titre de
+major-g&eacute;n&eacute;ral du roi d'Espagne. Les g&eacute;n&eacute;raux en chef furent cens&eacute;s sous
+ses ordres et eurent &agrave; rendre compte au roi Joseph et &agrave; l'empereur en
+m&ecirc;me temps. Mais ces dispositions ne rem&eacute;di&egrave;rent &agrave; rien; il y eut
+toujours plusieurs arm&eacute;es, et les g&eacute;n&eacute;raux, qui d&eacute;pendaient &agrave; la fois de
+Paris et de Madrid, s'arrang&egrave;rent pour ne d&eacute;pendre de personne; ils
+voulaient avant tout rester ma&icirc;tres des provinces qu'ils occupaient ou
+qu'ils disputaient &agrave; l'ennemi.</p>
+
+<p>Cependant nous avions &eacute;t&eacute; chass&eacute;s deux fois du Portugal, o&ugrave; l'arm&eacute;e
+anglaise trouvait des ressources infinies et un refuge assur&eacute;. Tout
+aurait d&ucirc; convaincre Napol&eacute;on que, pour assujettir la p&eacute;ninsule, il
+fallait d'abord faire la conqu&ecirc;te de Lisbonne et forcer les Anglais &agrave; se
+rembarquer. Il en avait pris en quelque sorte l'engagement &agrave; la face de
+l'Europe. Mais ici son g&eacute;nie se trouva en d&eacute;faut, comme dans d'autres
+circonstances d&eacute;cisives o&ugrave; la fougue et la violence de son caract&egrave;re
+auraient d&ucirc; c&eacute;der &agrave; la profondeur des vues ou tout au moins &agrave; la
+pr&eacute;vision la plus commune. Comment put-il lui &eacute;chapper qu'il
+compromettrait non-seulement la conqu&ecirc;te de l'Espagne, mais sa propre
+fortune, en laissant s'&eacute;lever dans la p&eacute;ninsule une r&eacute;putation
+militaire, ennemie? L'Europe avait assez de soldats; elle cherchait un
+g&eacute;n&eacute;ral qui s&ucirc;t les conduire, qui s&ucirc;t r&eacute;sister aux arm&eacute;es fran&ccedil;aises,
+n'importe comment. Il est incroyable que cette vue ait &eacute;chapp&eacute; &agrave; la
+sagacit&eacute; de Napol&eacute;on. Ce fut par exc&egrave;s de confiance en lui-m&ecirc;me et dans
+sa fortune. Ainsi, au lieu de marcher en personne &agrave; la t&ecirc;te d'une arm&eacute;e
+formidable pour chasser Wellington du Portugal (la situation du
+continent le lui permettait), il y envoya Mass&eacute;na, le plus habile de ses
+lieutenans, sans doute, d'un rare courage, d'une t&eacute;nacit&eacute; remarquable,
+dont le talent croissait par l'exc&egrave;s du p&eacute;ril, et qui, vaincu, &eacute;tait
+toujours pr&ecirc;t &agrave; recommencer comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vainqueur. Mais Mass&eacute;na,
+d&eacute;pr&eacute;dateur intr&eacute;pide, &eacute;tait l'ennemi secret de l'empereur qui lui avait
+fait rendre gorge de trois millions. De m&ecirc;me que Soult, il se ber&ccedil;a de
+l'id&eacute;e qu'il pourrait aussi gagner &agrave; la pointe de l'&eacute;p&eacute;e une couronne;
+ils &eacute;taient d'ailleurs si s&eacute;duisans les exemples de Napol&eacute;on, de Murat
+et de Bernadotte! Le c&oelig;ur de Mass&eacute;na s'ouvrit ais&eacute;ment &agrave; l'ambition de
+r&eacute;gner aussi &agrave; son tour. Plein d'esp&eacute;rance, il se met en marche &agrave; la
+t&ecirc;te de soixante mille soldats; mais, au milieu m&ecirc;me des premi&egrave;res
+difficult&eacute;s de son exp&eacute;dition, il re&ccedil;oit l'avis certain que l'empereur
+est dispos&eacute; &agrave; restituer le Portugal &agrave; la maison de Bragance si
+l'Angleterre consent &agrave; lui laisser l'Espagne, et qu'une n&eacute;gociation
+secr&egrave;te est ouverte &agrave; cet effet. Mass&eacute;na, piqu&eacute;, d&eacute;courag&eacute;, laisse
+s'&eacute;teindre le feu de son g&eacute;nie militaire. D'ailleurs, dans une op&eacute;ration
+si d&eacute;cisive, nul ne pouvait suppl&eacute;er Napol&eacute;on; lui seul e&ucirc;t pu sacrifier
+trente &agrave; quarante mille hommes pour emporter les lignes formidables de
+Torres-Vedras, vraie ceinture d'acier qui couvrait Lisbonne. Tout allait
+d&eacute;pendre pourtant de l'issue de cette campagne de 1810, et pour Napol&eacute;on
+et pour l'Europe enti&egrave;re. Ne pas apercevoir cette cor&eacute;lation intime,
+c'&eacute;tait manquer de tact et de g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Qu'arriva-t-il? La campagne fut manqu&eacute;e; lord Wellington triompha;
+Mass&eacute;na, tomb&eacute; dans la disgr&acirc;ce, vint se morfondre dans les salons des
+Tuileries, n'obtenant qu'apr&egrave;s un mois de sollicitations, une audience
+particuli&egrave;re o&ugrave; il expliqua les revers de la campagne; et enfin, la
+guerre de la p&eacute;ninsule, malgr&eacute; de beaux faits d'armes, offrit dans son
+ensemble un aspect inqui&eacute;tant. Suchet, seul, dans les provinces
+orientales, l&eacute;gua aux Fran&ccedil;ais des titres &agrave; une gloire incontestable;
+il effectua la conqu&ecirc;te du royaume de Valence et se suffit constamment &agrave;
+lui-m&ecirc;me. Tandis qu'il s'y rendait, pour ainsi dire, ind&eacute;pendant, Soult,
+qui n'avait pu se faire roi de Portugal, tranchait du souverain en
+Andalousie; et Marmont, ralliant les d&eacute;bris de l'arm&eacute;e de Portugal,
+agissait &agrave; part sur le Duero et sur la Torm&egrave;s; en un mot, les lieutenans
+de Bonaparte gouvernaient militairement, et Joseph n'&eacute;tait qu'un roi
+fictif. Il ne pouvait d&eacute;j&agrave; plus sortir de Madrid sans avoir une arm&eacute;e
+pour escorte; plus d'une fois il manqua d'&ecirc;tre pris par les <i>guerillas</i>;
+son royaume n'&eacute;tait point &agrave; lui; les provinces que nous occupions
+n'&eacute;taient r&eacute;ellement que des provinces fran&ccedil;aises ruin&eacute;es par nos arm&eacute;es
+ou d&eacute;vast&eacute;es par les <i>guerillas</i> qui nous harcelaient sans cesse. Je
+pose en fait que tous les revers subs&eacute;quens de la p&eacute;ninsule se
+rattachent aux fautes de la campagne de 1810, si faussement con&ccedil;ue et si
+l&eacute;g&egrave;rement entreprise. Vers la fin de 1811, Joseph fit partir le marquis
+d'Almenara, muni de pleins pouvoirs pour signer &agrave; Paris son abdication
+formelle, ou pour faire reconna&icirc;tre l'ind&eacute;pendance de l'Espagne. Mais
+Napol&eacute;on, ne songeant plus qu'&agrave; la Russie, ajourna ses d&eacute;cisions sur
+l'Espagne apr&egrave;s l'issue de la grande exp&eacute;dition lointaine o&ugrave; il allait
+s'ab&icirc;mer.</p>
+
+<p>La guerre de Russie n'a pas &eacute;t&eacute; une guerre entreprise pour du sucre et
+du caf&eacute;, comme l'a d'abord cru le vulgaire, mais une guerre purement
+politique. Si les causes n'en ont pas &eacute;t&eacute; bien comprises, c'est que,
+voil&eacute;es par les myst&egrave;res de la diplomatie, elles ne pouvaient &ecirc;tre
+aper&ccedil;ues que par des observateurs &eacute;clair&eacute;s ou des hommes d'&eacute;tat. Les
+germes de la guerre de Russie furent renferm&eacute;s dans le trait&eacute; m&ecirc;me de
+Tilsitt. Il me suffira, pour le prouver, d'en d&eacute;duire ici les suites
+imm&eacute;diates. La fondation du royaume de Westphalie pour la dynastie
+napol&eacute;onienne; l'accession de la plupart des princes du nord de
+l'Allemagne &agrave; la conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin; l'&eacute;rection du duch&eacute; de Varsovie,
+noyau du r&eacute;tablissement de la Pologne enti&egrave;re, &eacute;pouvantail toujours
+mobile dans les mains de son inventeur, et qu'il pouvait tourner &agrave;
+volont&eacute;, soit contre la Russie, soit contre l'Autriche; le
+r&eacute;tablissement de la r&eacute;publique de Dantzick, dont l'ind&eacute;pendance fut
+garantie, mais dont la suj&eacute;tion permanente donnait &agrave; Napol&eacute;on un port
+et une place d'armes sur la Baltique; enfin, des routes militaires
+r&eacute;serv&eacute;es aux arm&eacute;es fran&ccedil;aises &agrave; travers les &Eacute;tats prussiens, ce qui
+renversait toute barri&egrave;re jusqu'aux fronti&egrave;res russes, voil&agrave; quelles
+furent les conditions auxquelles souscrivit le cabinet russe, pour des
+accroissemens &eacute;ventuels en Turquie, devenus bient&ocirc;t illusoires. Il n'en
+fut pas de m&ecirc;me, il est vrai, de la Finlande. Toutefois, comment ne pas
+avouer que si l'autocrate reconnut dans Napol&eacute;on un &eacute;gal, il reconnut
+aussi un vainqueur qui t&ocirc;t ou tard se pr&eacute;vaudrait de ses avantages?</p>
+
+<p>Mais, tournant d'abord vers le midi ses vues ambitieuses, l'Espagne, le
+Portugal et l'Am&eacute;rique espagnole devinrent les objets imm&eacute;diats de sa
+convoitise. De l&agrave; pour l'empire russe le r&eacute;pit qu'offrait un trait&eacute;
+captieux. Il n'en co&ucirc;tait rien d'ailleurs &agrave; Napol&eacute;on pour fasciner les
+yeux de ceux qu'il caressait en m&eacute;ditant leur ruine. J'avais su, dans le
+temps, &agrave; quoi m'en tenir relativement &agrave; ses vues sur la Russie, et
+j'avoue qu'alors, s&eacute;duit moi-m&ecirc;me par la grandeur de ses plans, j'avais
+esp&eacute;r&eacute; le r&eacute;tablissement de la Pologne, fond&eacute;e sur sa libert&eacute;; mais
+Napol&eacute;on, repoussant Kosciusko, ou du moins cherchant &agrave; l'attirer dans
+un pi&eacute;ge, je compris qu'il ne s'agissait que d'&eacute;tendre au-del&agrave; de la
+Vistule sa domination, et l'exemple des ravages de l'Espagne remit plus
+de rectitude dans mon jugement.</p>
+
+<p>Du reste, il &eacute;tait bien entendu que, pour conserver la paix, l'empereur
+Alexandre devait complaire en tout &agrave; Napol&eacute;on, &agrave; son cabinet, &agrave; ses
+ministres, &agrave; ses ambassadeurs, et qu'il ne lui fallait s'&eacute;carter en rien
+de l'obligation de reconna&icirc;tre sa supr&eacute;matie et d'ob&eacute;ir &agrave; ses volont&eacute;s.</p>
+
+<p>Tout en proc&eacute;dant &agrave; la conqu&ecirc;te de l'Espagne, Napol&eacute;on avait mis la
+derni&egrave;re main &agrave; son syst&egrave;me f&eacute;d&eacute;ral, et s'acheminait ainsi &agrave; la
+monarchie universelle. Survint la derni&egrave;re d&eacute;faite de l'Autriche, le
+mariage forc&eacute; d'une archiduchesse, et le changement op&eacute;r&eacute; dans la
+politique de cette puissance. Alors toute esp&eacute;rance disparut pour le
+continent europ&eacute;en de pouvoir secouer le joug aussi long-temps que
+l'empereur Alexandre resterait d'accord avec le chef de l'Empire
+f&eacute;d&eacute;ral, appel&eacute; d&eacute;j&agrave; le grand Empire. Mais le moyen de respirer &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'une ambition si infatigable? On commen&ccedil;ait en Russie m&ecirc;me &agrave;
+reconna&icirc;tre que les suites infaillibles du syst&egrave;me continental, pour
+toute nation qui s'y livrait, &eacute;taient la ruine du commerce et de
+l'industrie, l'&eacute;tablissement d'imp&ocirc;ts devenus accablans, le fardeau de
+grandes arm&eacute;es presqu'&eacute;trang&egrave;res &agrave; leurs princes, et des princes
+incapables de prot&eacute;ger leurs sujets tremblans devant l'arbitre de
+l'Europe.</p>
+
+<p>L'empereur Alexandre ouvrit enfin les yeux apr&egrave;s trois ann&eacute;es d'une
+alliance &eacute;quivoque et on&eacute;reuse; il jugea qu'il &eacute;tait temps de rallier
+toutes les forces de son Empire pour en assurer l'ind&eacute;pendance.
+Napol&eacute;on, averti par ses &eacute;missaires que le parti anti-fran&ccedil;ais, ou des
+vieux Russes, commen&ccedil;ait &agrave; pr&eacute;valoir dans le cabinet de
+Saint-P&eacute;tersbourg, en revint, &agrave; l'&eacute;gard de la Russie, &agrave; son plan de 1805
+et 1806, qu'il n'avait ajourn&eacute; alors que dans la vue d'en mieux pr&eacute;parer
+l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Voici ce plan: Diviser, an&eacute;antir l'empire russe ou contraindre
+l'empereur Alexandre &agrave; faire une paix humiliante, suivie d'une alliance
+dont le r&eacute;tablissement de la Pologne et la dissolution de l'empire du
+croissant eussent &eacute;t&eacute; la base et le prix entre la Russie, la France et
+l'Autriche. Alors, accession de toute l'Europe au syst&egrave;me continental,
+qui masquait pour Bonaparte la domination universelle.</p>
+
+<p>Mais d'abord il fallait gagner la Russie en l'intimidant, ou bien lui
+faire une guerre &agrave; mort pour an&eacute;antir sa puissance ou la rejeter en
+Asie. De longue main, on s'occupait &agrave; &eacute;branler la fid&eacute;lit&eacute; des Polonais,
+en pr&eacute;parant les esprits par des n&eacute;gociations t&eacute;n&eacute;breuses.</p>
+
+<p>Quand Napol&eacute;on eut d&eacute;cid&eacute; que tous les ressorts de sa diplomatie
+seraient mis en jeu dans le nord, il changea son ministre des affaires
+&eacute;trang&egrave;res, la complication de tant d'intrigues et de man&oelig;uvres
+devenant au-dessus, non pas du z&egrave;le, mais des forces de
+Champagny-Cadore.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on ne crut pas devoir confier le poids d'aussi grandes affaires &agrave;
+d'autres qu'&agrave; Maret, chef de son secr&eacute;tariat; c'est-&agrave;-dire que toutes
+les affaires du dehors furent d&egrave;s ce moment concentr&eacute;es dans son cabinet
+m&ecirc;me, et ne re&ccedil;urent plus d'autre impulsion que la sienne. Sous ce point
+de vue, Maret, vraie machine officielle, &eacute;tait bien ce qu'il fallait &agrave;
+l'empereur. Sans &ecirc;tre un m&eacute;chant homme, il admirait r&eacute;ellement son
+ma&icirc;tre, dont il connaissait toutes les pens&eacute;es, tous les secrets, tous
+les penchans. Il &eacute;tait de plus son &eacute;crivain confidentiel, celui qui
+savait le mieux coudre ou rendre en phrases grammaticales ses sorties et
+ses improvisations politiques. C'&eacute;tait lui &eacute;galement qui tenait le
+registre secret sur lequel l'empereur faisait &eacute;tablir des notes sur les
+hommes de tous les pays et de tous les partis, qui pouvaient lui &ecirc;tre
+utiles, de m&ecirc;me que sur les hommes qu'on lui signalait, et dont il
+soup&ccedil;onnait les intentions. Il avait &eacute;galement le tarif des cours et des
+personnages pensionn&eacute;s d'un bout de l'Europe &agrave; l'autre; enfin, c'&eacute;tait
+lui qui, depuis long-temps, dirigeait les &eacute;missaires du cabinet.
+Constamment d&eacute;vou&eacute; aux caprices de Napol&eacute;on, et n'opposant &agrave; ses
+brusqueries que le calme d'une r&eacute;signation imperturbable, ce fut de
+bonne foi et s'imaginant suivre la ligne de ses devoirs, que Maret se
+pr&ecirc;ta sans scrupule &agrave; des proc&eacute;d&eacute;s attentatoires &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; des &Eacute;tats.
+Jamais il ne lui vint dans l'id&eacute;e de combattre les volont&eacute;s de Napol&eacute;on;
+aussi jouit-il d'une faveur toujours croissante.</p>
+
+<p>Ces myst&egrave;res du cabinet, le ton insolite de quelques-unes des notes de
+1811, l'indice de grands pr&eacute;paratifs ordonn&eacute;s dans le secret, de
+man&oelig;uvres, d'intrigues au-dehors donn&egrave;rent l'&eacute;veil &agrave; la Russie. D&eacute;j&agrave;
+m&ecirc;me le czar avait jug&eacute; qu'il &eacute;tait temps de p&eacute;n&eacute;trer les projets de
+Napol&eacute;on, et voulant une autre garantie que celle de son ambassadeur
+Kourakin, trop cajol&eacute; &agrave; Saint-Cloud et partisan du syst&egrave;me continental,
+il avait d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; &agrave; Paris, d&egrave;s le mois de janvier, avec une mission
+diplomatique, le comte de Czernitscheff. Ce jeune seigneur, colonel d'un
+r&eacute;giment de cosaques de la garde imp&eacute;riale russe, se fit d'abord
+remarquer &agrave; la cour de Napol&eacute;on par sa politesse et par ses mani&egrave;res
+chevaleresques. Il parut dans tous les cercles et dans toutes les f&ecirc;tes;
+il y obtint, de m&ecirc;me que dans la haute soci&eacute;t&eacute;, des succ&egrave;s tels qu'il
+fut bient&ocirc;t &agrave; la mode aupr&egrave;s de toutes les dames qui se disputaient
+l'empire des gr&acirc;ces et de la beaut&eacute;. Toutes aspiraient &agrave; recevoir les
+hommages de l'aimable et s&eacute;millant envoy&eacute; d'Alexandre; il parut d'abord
+h&eacute;siter; enfin, ce fut &agrave; la duchesse de R.... que le Paris de la Newa
+donna la pomme. Cette intrigue fit d'autant plus de bruit que
+l'empereur, et non son ministre de la police, soup&ccedil;onna le premier que,
+sous le voile de la galanterie, sous des dehors aimables et l&eacute;gers,
+l'envoy&eacute; russe masquait une mission d'investigation politique. Les
+soup&ccedil;ons redoubl&egrave;rent lorsqu'on le vit revenir avec une nouvelle mission
+un mois apr&egrave;s son d&eacute;part. Confus d'avoir &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu et averti par son
+ma&icirc;tre, Savary, pour lui complaire, charge son faiseur, Esmenard, de
+d&eacute;cocher quelques traits piquans, mais d&eacute;tourn&eacute;s, &agrave; l'&eacute;missaire du czar.
+La veille m&ecirc;me de son arriv&eacute;e<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, l'&eacute;crivain semi-officiel ins&egrave;re dans
+le <i>Journal de l'Empire</i> un article o&ugrave; l'on rappelait les courses d'un
+officier au service de Russie, nomm&eacute; Bower, que le prince Potemkin
+envoyait tant&ocirc;t choisir un danseur &agrave; Paris, tant&ocirc;t chercher de la
+boutargue en Albanie, des melons d'eau &agrave; Astracan et des raisins en
+Crim&eacute;e. L'allusion &eacute;tait sensible; Czernitscheff y vit une insulte; il
+s'en plaignit avec fermet&eacute; de concert avec son ambassadeur. L'intention
+de Napol&eacute;on n'&eacute;tant pas de brusquer une rupture, il feignit d'&ecirc;tre
+irrit&eacute; d'une satire dont il avait fourni lui-m&ecirc;me l'id&eacute;e, et, pour
+r&eacute;paration, il pronon&ccedil;a la disgr&acirc;ce apparente d'Esmenard qu'on exila
+temporairement &agrave; Naples, mais couvert d'or et combl&eacute; de faveurs
+secr&egrave;tes. Elles lui furent fatales: entra&icirc;n&eacute; deux mois apr&egrave;s<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> par des
+chevaux fougueux dans un pr&eacute;cipice sur le chemin de Fondi, ce malheureux
+expira la t&ecirc;te bris&eacute;e contre un rocher.</p>
+
+<p>Cependant Napol&eacute;on et ses ministres ne cessaient de se plaindre, &agrave;
+Saint-P&eacute;tersbourg, de l'effet produit par l'ukase du 31 d&eacute;cembre, qui
+servait les int&eacute;r&ecirc;ts de l'Angleterre en permettant l'introduction de ses
+denr&eacute;es coloniales. Les journaux de Paris annon&ccedil;aient m&ecirc;me fr&eacute;quemment
+que des vaisseaux anglais &eacute;taient admis dans les ports russes. D&egrave;s-lors,
+les hommes clairvoyans purent juger qu'une nouvelle rupture &eacute;tait
+in&eacute;vitable. On sut que le motif apparent d'irritation masquait des
+griefs politiques devenus l'objet de vifs d&eacute;bats entre les deux empires.
+Dans l'automne de 1811, cette guerre fut regard&eacute;e en Angleterre m&ecirc;me,
+comme imminente, et le cabinet de Londres fut d&egrave;s-lors persuad&eacute; que
+Napol&eacute;on ne pourrait envoyer &agrave; ses arm&eacute;es d'Espagne les renforts que
+r&eacute;clamait son fr&egrave;re Joseph.</p>
+
+<p>C'est &agrave; partir aussi de cette &eacute;poque, pr&eacute;sente encore &agrave; ma m&eacute;moire, que
+par le seul effet des bruits et des conjectures r&eacute;pandus dans le monde
+et r&eacute;p&eacute;t&eacute;s dans toutes les classes, se forma cette pr&eacute;occupation
+publique accompagn&eacute;e d'une si vive attente qui, pendant six ou huit
+mois, dominant tous les esprits, dirigea toutes les pens&eacute;es sur
+l'entreprise immense que m&eacute;ditait Napol&eacute;on. J'en &eacute;tais absorb&eacute; au point
+que d&egrave;s le commencement de l'&eacute;t&eacute;, j'avais &eacute;prouv&eacute; le plus vif d&eacute;sir de
+me rapprocher de la capitale; j'esp&eacute;rais y faire changer ma position, et
+par l&agrave; me trouver en mesure de pr&eacute;senter &agrave; l'empereur, s'il en &eacute;tait
+temps encore, quelques r&eacute;flexions capables ou de le faire changer de
+dessein ou de le porter &agrave; modifier ses projets, car un secret
+pressentiment semblait m'avertir que cette fois il courait &agrave; sa perte.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;sentait d'assez grandes difficult&eacute;s. D'abord je ne pouvais me
+dissimuler que j'&eacute;tais devenu, pour l'empereur, un objet de soup&ccedil;on et
+d'inqui&eacute;tude; je savais que l'ordre de surveiller mes d&eacute;marches avait
+&eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave; plusieurs reprises, mais que la haute police s'&eacute;tait trouv&eacute;e
+si en d&eacute;faut qu'elle avait cru devoir all&eacute;guer que mon trop grand
+&eacute;loignement et mon genre de vie rendaient sa surveillance illusoire;
+qu'en un mot, j'&eacute;chappais avec une adresse infinie &agrave; toutes les
+investigations. Je partis de cette donn&eacute;e pour fonder le succ&egrave;s de la
+demande directe que j'adressai &agrave; l'empereur par l'interm&eacute;diaire de
+Duroc; je la fis adroitement appuyer par le comte de Narbonne, dont la
+faveur &eacute;tait croissante.</p>
+
+<p>J'all&eacute;guai que le climat du Midi nuisait singuli&egrave;rement &agrave; ma sant&eacute;; que
+tel &eacute;tait l'avis des m&eacute;decins; que d'ailleurs, sous le rapport des
+int&eacute;r&ecirc;ts de ma famille, un s&eacute;jour de quelques mois dans ma terre de
+Pont-Carr&eacute; devenait indispensable; que j'&eacute;prouverais une grande douceur
+&agrave; pouvoir me retirer dans une solitude pour laquelle j'avais eu dans
+tous les temps une pr&eacute;dilection d&eacute;cid&eacute;e. J'y fus autoris&eacute; sur le champ;
+mais Duroc me donnait en m&ecirc;me temps l'avis confidentiel de vivre &agrave;
+Ferri&egrave;res dans la plus grande r&eacute;serve, afin de ne donner aucun ombrage,
+d'autant plus que j'avais contre moi la police et de grandes
+pr&eacute;ventions. Je changeai donc de r&eacute;sidence, mais sans &eacute;clat et pour
+ainsi dire incognito. Arriv&eacute; &agrave; Ferri&egrave;res, j'y v&eacute;cus tout-&agrave;-fait dans
+l'isolement, ne recevant personne, ne m'occupant en apparence que de
+fortifier ma sant&eacute;, d'&eacute;lever mes enfans et d'am&eacute;liorer mes terres. L&agrave;,
+il fallut user d'abord de pr&eacute;cautions infinies pour recevoir de Paris,
+dont j'&eacute;tais si rapproch&eacute;, les informations secr&egrave;tes dont je m'&eacute;tais
+fait une habitude invincible. Je sentis bient&ocirc;t que, vu la gravit&eacute; de
+conjonctures, rien ne pourrait suppl&eacute;er aux conversations expansives que
+j'avais l'art de provoquer sans avoir jamais eu &agrave; me reprocher aucun
+abus de confiance; mais ici ce n'&eacute;tait plus qu'&agrave; la d&eacute;rob&eacute;e et de loin
+en loin que je pouvais me procurer quelques entretiens furtifs avec des
+personnes s&ucirc;res et d&eacute;vou&eacute;es. Quand il m'en venait, elles ne p&eacute;n&eacute;traient
+jamais chez moi qu'&agrave; l'insu de mes gens, par une petite porte dont
+j'avais seul la clef, et prot&eacute;g&eacute;es par les ombres de la nuit. C'&eacute;tait
+dans un coin de mon ch&acirc;teau que je les recevais, et o&ugrave; nous ne pouvions
+&ecirc;tre entendus ni surpris.</p>
+
+<p>De tous les hommes qui tenaient au gouvernement, ou qui en faisaient
+partie, l'estimable et digne Malouet fut le seul qui e&ucirc;t le courage de
+venir me visiter &agrave; d&eacute;couvert et sans aucun myst&egrave;re. Ce fut alors que je
+pus r&eacute;ellement juger tout le m&eacute;rite de cet homme rare. Je fus
+profond&eacute;ment touch&eacute; de le voir braver ainsi l'autorit&eacute; pour venir tendre
+la main &agrave; un ancien condisciple, &agrave; un ami de son adolescence<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>; et
+pourtant nous avions eu en politique des opinions oppos&eacute;es, que de
+fortes nuances s&eacute;paraient encore. Lui fut toujours un royaliste sage et
+mod&eacute;r&eacute;; moi, j'avais &eacute;t&eacute; r&eacute;publicain exalt&eacute;; que dis-je, h&eacute;las!... Aussi
+Malouet &agrave; sa rentr&eacute;e en France avait-il rapport&eacute; contre moi de trop
+justes pr&eacute;ventions. Elles ne se dissip&egrave;rent que lorsqu'il put juger par
+lui-m&ecirc;me qu'il retrouvait en moi un autre homme, m&ucirc;ri par l'exp&eacute;rience
+et par la r&eacute;flexion, n'usant du grand pouvoir dont j'&eacute;tais investi que
+pour d&eacute;sarmer les passions hostiles et cicatriser les plaies de la
+r&eacute;volution. Il me rendit alors justice, et finit par me vouer une
+amiti&eacute; inviolable. Ce doux sentiment qu'il a emport&eacute; au tombeau est
+certes le gage le plus honorable que je puisse offrir &agrave; mes amis et &agrave;
+mes ennemis.</p>
+
+<p>Qu'ils furent d&eacute;licieux et profonds nos &eacute;panchemens mutuels! Quoique
+s&eacute;par&eacute;s par des nuances d'opinions, nous nous retrouv&acirc;mes bient&ocirc;t sur le
+m&ecirc;me terrain, apercevant les &eacute;carts du pouvoir avec les m&ecirc;mes yeux,
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s des m&ecirc;mes inqui&eacute;tudes, et persuad&eacute;s que l'Europe touchait &agrave;
+l'une des plus fortes crises sociales qui e&ucirc;t jamais agit&eacute; les nations.
+La guerre de Russie, regard&eacute;e comme in&eacute;vitable, et l'extravagante
+ambition du chef de l'&Eacute;tat, furent le texte de nos commentaires et de
+nos r&eacute;flexions. J'appris de Malouet que Napol&eacute;on avait propos&eacute; &agrave;
+l'empereur de Russie de faire passer &agrave; son ambassadeur Kourakin des
+pouvoirs pour entrer en n&eacute;gociation sur les trois points en litige,
+savoir: 1&ordm;. L'ukase du 31 d&eacute;cembre qui, selon notre cabinet, avait
+annul&eacute; le trait&eacute; de Tilsitt et les conventions qui l'avaient suivi; 2&ordm;.
+la protestation de l'empereur Alexandre contre la remise du duch&eacute;
+d'Oldembourg, la Russie n'ayant pas le droit, selon notre cabinet, de
+s'immiscer dans ce qui concernait un prince de la Conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin;
+3&ordm;. l'ordre que l'empereur Alexandre avait donn&eacute; &agrave; son arm&eacute;e de Moldavie
+de se porter sur les confins du duch&eacute; de Varsovie. Mais Alexandre, dont
+les yeux &eacute;taient ouverts d&eacute;j&agrave; sur les suites de son alliance avec
+Napol&eacute;on, venait d'&eacute;luder sa proposition, promettant toutefois d'envoyer
+&agrave; Paris le comte de Nesselrode, qui dans sa confiance avait remplac&eacute; le
+comte de Romanzoff.</p>
+
+<p>Tout bien examin&eacute;, nous regard&acirc;mes les points en litige comme des
+pr&eacute;textes mis r&eacute;ciproquement en avant pour masquer la v&eacute;ritable question
+d'&eacute;tat; elle r&eacute;sidait dans la puissance et la rivalit&eacute; de deux empires
+d&eacute;sormais trop pr&egrave;s l'un de l'autre pour ne pas se disputer la
+pr&eacute;&eacute;minence continentale. Tout en regardant comme inutiles et
+impuissantes les repr&eacute;sentations que je me proposais d'adresser &agrave;
+Napol&eacute;on dans un M&eacute;moire sur le danger de cette nouvelle guerre, Malouet
+ne chercha point &agrave; m'en dissuader; il me dit que ce serait une esp&egrave;ce de
+protestation que je devais &agrave; mon pays, &agrave; moi-m&ecirc;me, &agrave; l'importance de
+l'emploi que j'avais occup&eacute;, et dont il convenait que je prisse acte
+pour l'acquit de ma conscience. Je lui en montrai l'&eacute;bauche qu'il
+approuva, en me faisant observer toutefois que je ne devais pas trop me
+presser, car rien d'officiel ni d'ostensible ne pouvant motiver ma
+sollicitude, j'aurais l'air d'avoir p&eacute;n&eacute;tr&eacute; le secret de l'&Eacute;tat; que ce
+serait &agrave; moi seul &agrave; saisir le moment le plus opportun, qui
+vraisemblablement ne se ferait pas attendre. Nous nous s&eacute;par&acirc;mes, et je
+me remis au travail.</p>
+
+<p>L'empereur, dans le dessein de se concilier ses nouveaux sujets de
+Hollande, partit en septembre pour faire un voyage le long des c&ocirc;tes. A
+son retour, il s'occupa imm&eacute;diatement de ses immenses pr&eacute;paratifs, afin
+de porter la guerre en Russie. Il y eut, pour la forme, quelques
+conseils priv&eacute;s, auxquels n'assist&egrave;rent que les plus serviles instrumens
+du pouvoir. Jamais Napol&eacute;on ne l'avait exerc&eacute;, mat&eacute;riellement et
+moralement, d'une mani&egrave;re plus absolue, tenant les ministres et le
+Conseil d'&eacute;tat dans sa d&eacute;pendance, par le S&eacute;nat au moyen de
+s&eacute;natus-consultes qui &eacute;manaient de son cabinet, et pouvant se passer du
+Corps l&eacute;gislatif au moyen du S&eacute;nat, et de tous les deux par le Conseil
+d'&eacute;tat encore plus sous sa main. Il ne tenait plus d'ailleurs aucun
+compte de l'avis de ses ministres, et gouvernait moins par des d&eacute;crets
+soumis par eux &agrave; son approbation, que par des actes qui lui &eacute;taient
+secr&egrave;tement inspir&eacute;s par ses correspondans, ses confidens, et plus
+souvent encore qui n'&eacute;taient dus qu'&agrave; ses propres inspirations ou &agrave; sa
+fougue. On a vu comment l'adulation s'&eacute;tait empar&eacute;e de sa cour, de ses
+grands, de ses ministres et de son Conseil. L'&eacute;loge &eacute;tait devenu si
+outr&eacute;, que l'adoration fut de commande et d&egrave;s ce moment devint honteuse.</p>
+
+<p>Les bruits de guerre avec la Russie acqu&eacute;rant chaque jour plus de
+consistance, devinrent, par l'attente publique, le sujet de toutes les
+conversations et de tous les entretiens. Les actes m&ecirc;me du gouvernement
+commenc&egrave;rent enfin &agrave; soulever le voile. Le 20 d&eacute;cembre, un
+s&eacute;natus-consulte mit &agrave; sa disposition cent vingt mille hommes de la
+conscription de 1812. Le discours de l'orateur du gouvernement et le
+rapport de la commission du S&eacute;nat ne furent pas rendus publics, motif de
+plus pour tout rapporter &agrave; la prochaine rupture.</p>
+
+<p>J'avais coordonn&eacute; toutes mes id&eacute;es sur les dangers de s'engager dans
+cette guerre lointaine qui ne pouvait ressembler &agrave; aucune autre; je
+n'avais plus qu'&agrave; mettre au net mon m&eacute;moire qu'il &eacute;tait temps de
+pr&eacute;senter. Il se divisait en trois sections. Dans la premi&egrave;re, je
+traitais de l'inopportunit&eacute; de la guerre de Russie, et je tirais mes
+principaux argumens du danger qu'il y aurait &agrave; l'entreprendre au moment
+m&ecirc;me o&ugrave; celle d'Espagne, au lieu de s'&eacute;teindre, s'enflammait de plus en
+plus. J'&eacute;tablissais, par des exemples, que c'&eacute;tait une combinaison
+tout-&agrave;-fait contraire aux r&egrave;gles de la politique consacr&eacute;e m&ecirc;me par les
+nations conqu&eacute;rantes. Dans la seconde section, je traitais des
+difficult&eacute;s de cette guerre en elle-m&ecirc;me, difficult&eacute;s, pour ainsi dire,
+intrins&egrave;ques, et je d&eacute;duisais mes raisonnemens de la nature du pays, du
+caract&egrave;re de ses habitans, sous le double point de vue des grands et du
+peuple. Je n'oubliais pas non plus le caract&egrave;re de l'empereur Alexandre,
+que j'&eacute;tais fond&eacute; &agrave; croire mal jug&eacute; ou mal compris. Enfin, dans la
+troisi&egrave;me et derni&egrave;re partie je traitais des cons&eacute;quences probables de
+cette guerre dans les deux hypoth&egrave;ses d'un plein succ&egrave;s ou d'un grand
+revers. Dans le premier cas, j'&eacute;tablissais que pr&eacute;tendre arriver &agrave; la
+monarchie universelle par la conqu&ecirc;te de la Russie qui confine &agrave; la
+Chine, serait une brillante chim&egrave;re; que de Moscou le vainqueur voudrait
+incontestablement se rabattre sur Constantinople d'abord, et de
+Constantinople sur le Gange, par suite de ce m&ecirc;me &eacute;lan irr&eacute;sistible qui
+avait pouss&eacute; jadis, au-del&agrave; de toutes les bornes de la raison d'&eacute;tat,
+Alexandre-le-Mac&eacute;donien, puis un autre g&eacute;nie, bien plus r&eacute;fl&eacute;chi et plus
+profond, Jules C&eacute;sar, qui, &agrave; la veille d'entreprendre la guerre des
+Parthes (les Russes de cette &eacute;poque) nourrissait la folle esp&eacute;rance de
+faire, avec ses l&eacute;gions victorieuses, le tour du monde connu. On sent
+bien qu'avec un texte pareil je ne pouvais rester au-dessous de mon
+sujet sous le point de vue des consid&eacute;rations g&eacute;n&eacute;rales.&raquo;Sire, disais-je
+&agrave; Napol&eacute;on, vous &ecirc;tes en possession de la plus belle monarchie de la
+terre; voudrez-vous sans cesse en &eacute;tendre les limites pour laisser &agrave; un
+bras moins fort que le v&ocirc;tre un h&eacute;ritage de guerre interminable? Les
+le&ccedil;ons de l'histoire rejettent la pens&eacute;e d'une monarchie universelle.
+Prenez garde que trop de confiance dans votre g&eacute;nie militaire ne vous
+fasse franchir les bornes de la nature et heurter tous les pr&eacute;ceptes de
+la sagesse. Il est temps de vous arr&ecirc;ter. Vous avez atteint, sire, ce
+point de votre carri&egrave;re o&ugrave; tout ce que vous avez acquis devient plus
+d&eacute;sirable que tout ce que de nouveaux efforts pourraient vous faire
+acqu&eacute;rir encore. Toute nouvelle extension de votre domination, qui d&eacute;j&agrave;
+passe toute mesure, est li&eacute;e &agrave; un danger &eacute;vident, non-seulement pour la
+France, d&eacute;j&agrave; peut-&ecirc;tre accabl&eacute;e sous le poids de vos conqu&ecirc;tes, mais
+encore pour l'int&eacute;r&ecirc;t bien entendu de votre gloire et de votre s&ucirc;ret&eacute;.
+Tout ce que votre domination pourrait gagner en &eacute;tendue elle le perdrait
+en solidit&eacute;. Arr&ecirc;tez-vous, il en est temps; jouissez enfin d'une
+destin&eacute;e qui est sans aucun doute la plus brillante de toutes celles
+que, dans nos temps modernes, l'ordre de la civilisation ait permis &agrave;
+une imagination hardie de d&eacute;sirer et de poss&eacute;der.</p>
+
+<p>&raquo;Et quel Empire voulez-vous aller subjuguer? L'Empire russe qui est
+assis sur le p&ocirc;le et adoss&eacute; &agrave; des glaces &eacute;ternelles; qui n'est
+attaquable qu'un quart de l'ann&eacute;e; qui n'offre aux assaillans que les
+rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol d&eacute;sert, d'une nature
+morte et engourdie? C'est l'Ant&eacute;e de la fable dont on ne saurait
+triompher qu'en l'&eacute;touffant dans ses bras. Quoi! Sire, vous vous
+enfonceriez dans les profondeurs de cette moderne Scythie sans tenir
+compte ni de la duret&eacute; et de l'incl&eacute;mence du climat, ni de la pauvret&eacute;
+du pays qu'il vous faudra traverser, ni des chemins, des lacs, des
+for&ecirc;ts qui suffisent seuls pour arr&ecirc;ter votre marche, ni de l'&eacute;norme
+fatigue et des dangers de toute esp&egrave;ce qui &eacute;puiseront votre arm&eacute;e telle
+formidable qu'elle puisse &ecirc;tre? Aucune force au monde, sans doute, ne
+pourra vous emp&ecirc;cher de passer le Ni&eacute;men, de vous enfoncer dans les
+d&eacute;serts, dans les for&ecirc;ts de la Lithuanie; mais vous trouverez la Dwina
+bien plus difficile &agrave; surmonter que le Ni&eacute;men, et vous serez encore &agrave;
+cent lieues de P&eacute;tersbourg. L&agrave;, il vous faudra choisir entre P&eacute;tersbourg
+et Moscou. Quelle balance, grand Dieu! que celle qui vous fera pencher
+pour l'une de ces deux capitales! Dans l'une ou dans l'autre se trouvera
+le destin de l'univers.</p>
+
+<p>&raquo;Quels que soient vos succ&egrave;s, les Russes vous disputeront pied &agrave; pied
+ces contr&eacute;es difficiles o&ugrave; vous ne trouverez rien de ce qui alimente la
+guerre. Il vous faudra tout tirer de deux cents lieues. Tandis que vous
+aurez &agrave; combattre, que vous aurez &agrave; livrer trente batailles, peut-&ecirc;tre,
+la moiti&eacute; de votre arm&eacute;e sera employ&eacute;e &agrave; couvrir des communications trop
+faibles, interrompues, menac&eacute;es, coup&eacute;es par des nu&eacute;es de cosaques.
+Craignez que tout votre g&eacute;nie ne soit impuissant pour conjurer la perte
+de votre arm&eacute;e, en proie aux fatigues, &agrave; la faim, &agrave; la nudit&eacute;, &agrave; la
+duret&eacute; du climat; craignez d'&ecirc;tre r&eacute;duit ensuite &agrave; venir combattre entre
+l'Elbe et le Rhin! Sire, je vous en conjure, au nom de la France, au nom
+de votre gloire, au nom de votre s&ucirc;ret&eacute; et de la n&ocirc;tre, remettez l'&eacute;p&eacute;e
+dans le fourreau; songez &agrave; Charles <span class="smcap">xii</span>. Ce prince, il est vrai, ne
+pouvait pas disposer, comme vous, des deux tiers de l'Europe
+continentale, et d'une arm&eacute;e de six cent mille hommes; mais, de son
+c&ocirc;t&eacute;, le czar Pierre n'avait pas quatre cent mille hommes et cinquante
+mille cosaques. Il avait, direz-vous, une &acirc;me de fer, et la nature a
+d&eacute;parti le caract&egrave;re le plus doux &agrave; l'empereur Alexandre; mais ne vous y
+m&eacute;prenez pas, la douceur n'exclut pas la fermet&eacute; de l'&acirc;me, surtout quand
+il s'agit d'int&eacute;r&ecirc;ts si puissans. D'ailleurs, n'aurez-vous pas contre
+vous son S&eacute;nat, la majorit&eacute; des grands, la famille imp&eacute;riale, un peuple
+fanatis&eacute;, des soldats endurcis, et les intrigues du cabinet de
+Saint-James? D&eacute;j&agrave;, si la Su&egrave;de vous &eacute;chappe, c'est par la seule
+influence de son or. Craignez que cette &icirc;le irr&eacute;conciliable n'&eacute;branle la
+fid&eacute;lit&eacute; de vos alli&eacute;s; craignez, sire, que vos peuples ne vous taxent
+d'une ambition irr&eacute;fl&eacute;chie et ne se pr&eacute;occupent trop de la possibilit&eacute;
+d'une grande infortune. Votre puissance et votre gloire ont assoupi bien
+des passions hostiles; un revers inattendu pourrait &eacute;branler tous les
+fondemens de votre Empire.&raquo;</p>
+
+<p>Ce m&eacute;moire termin&eacute;, je fis demander &agrave; l'empereur une audience. On
+m'introduisit dans son cabinet aux Tuileries. A peine m'aper&ccedil;oit-il,
+que, prenant un air ais&eacute;: &laquo;Vous voil&agrave;, M. le duc; je sais ce qui vous
+am&egrave;ne.&mdash;Comment, sire!&mdash;Oui, je sais que vous avez un m&eacute;moire &agrave; me
+pr&eacute;senter.&mdash;Cela n'est pas possible.&mdash;Je le sais; n'importe, donnez, je
+le lirai; je n'ignore cependant pas que la guerre de Russie n'est pas
+plus de votre go&ucirc;t que la guerre d'Espagne.&mdash;Sire, je ne pense pas que
+celle-ci soit tellement heureuse qu'on puisse se battre &agrave; la fois sans
+danger au-del&agrave; des Pyr&eacute;n&eacute;es et au-del&agrave; du Ni&eacute;men; le d&eacute;sir et le besoin
+de voir s'affermir &agrave; jamais la puissance de Votre Majest&eacute;, m'ont donn&eacute;
+le courage de lui soumettre quelques observations sur la crise
+pr&eacute;sente.&mdash;Il n'y a pas de crise; c'est ici une guerre toute politique;
+vous ne pouvez pas juger de ma position ni de l'ensemble de l'Europe.
+Depuis mon mariage, on a cru que le lion sommeillait; on verra s'il
+sommeille. L'Espagne tombera d&egrave;s que j'aurai an&eacute;anti l'influence
+anglaise &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg; il me fallait huit cent mille hommes, et
+je les ai; je tra&icirc;ne toute l'Europe avec moi, et l'Europe n'est plus
+qu'une vieille p.... pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec
+huit cent mille hommes. Ne m'avez-vous pas dit autrefois que vous
+faisiez consister le g&eacute;nie &agrave; ne rien trouver d'impossible? Eh bien,
+dans six ou huit mois vous verrez ce que peuvent les plus vastes
+combinaisons r&eacute;unies &agrave; la force qui sait mettre en &oelig;uvre. Je me r&egrave;gle
+d'apr&egrave;s l'opinion de l'arm&eacute;e et du peuple plus que par la v&ocirc;tre,
+messieurs, qui &ecirc;tes trop riches, et qui ne tremblez pour moi que parce
+que vous craignez la d&eacute;b&acirc;cle. Soyez sans inqui&eacute;tude; regardez la guerre
+de Russie comme celle du bon sens, des vrais int&eacute;r&ecirc;ts, du repos et de la
+s&eacute;curit&eacute; de tous. D'ailleurs, qu'y puis-je, si un exc&egrave;s de puissance
+m'entra&icirc;ne &agrave; la dictature du monde? N'y avez-vous pas contribu&eacute;, vous et
+tant d'autres qui me bl&acirc;mez aujourd'hui, et qui voudriez faire de moi un
+roi d&eacute;bonnaire? Ma destin&eacute;e n'est pas accomplie; je veux achever ce qui
+n'est qu'&eacute;bauch&eacute;. Il nous faut un code europ&eacute;en, une cour de cassation
+europ&eacute;enne, une m&ecirc;me monnaie, les m&ecirc;mes poids et mesures, les m&ecirc;mes
+lois; il faut que je fasse de tous les peuples de l'Europe le m&ecirc;me
+peuple, et de Paris la capitale du monde. Voil&agrave;, monsieur le duc, le
+seul d&eacute;nouement qui me convienne. Aujourd'hui, vous ne me serviriez pas
+bien, parce que vous vous imaginez que tout va &ecirc;tre remis en question;
+mais avant un an vous me servirez avec le m&ecirc;me z&egrave;le et la m&ecirc;me ardeur
+qu'aux &eacute;poques de Marengo et d'Austerlitz. Vous verrez encore mieux que
+tout cela; c'est moi qui vous le dis. Adieu, monsieur le duc; ne faites
+ni le disgraci&eacute;, ni le frondeur, et mettez en moi un peu plus de
+confiance.&raquo;</p>
+
+<p>Je me retirai stup&eacute;fait, apr&egrave;s avoir fait une r&eacute;v&eacute;rence profonde &agrave;
+l'empereur, qui me tourna le dos. Remis de l'&eacute;tourdissement que m'avait
+fait &eacute;prouver ce singulier entretien, je commen&ccedil;ais &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir comment
+l'empereur avait pu &ecirc;tre si exactement inform&eacute; de l'objet de ma
+d&eacute;marche. N'y concevant rien, je courus chez Malouet, dans l'id&eacute;e que
+peut-&ecirc;tre quelque indiscr&eacute;tion involontaire de sa part aurait mis sur la
+voie la haute police, ou l'un des correspondans de l'empereur. Je m'en
+expliquai; mais, convaincu bient&ocirc;t par les protestations de l'homme le
+plus probe de l'Empire que rien ne lui avait &eacute;chapp&eacute;, je trouvai
+l'incident d'autant plus bizarre, que mes soup&ccedil;ons ne pouvaient se
+porter sur un tiers. Comment donc l'empereur avait-il pu &ecirc;tre inform&eacute;
+que je devais lui pr&eacute;senter un m&eacute;moire? J'&eacute;tais donc &eacute;pi&eacute; dans mon
+int&eacute;rieur? Tout-&agrave;-coup il me vint un trait de lumi&egrave;re; je me rappelai
+qu'un jour, un homme s'&eacute;tait introduit subitement chez moi sans donner
+le temps &agrave; mon valet-de-chambre de l'annoncer, et qu'il s'&eacute;tait servi
+d'un pr&eacute;texte sp&eacute;cieux pour m'entretenir. J'en inf&eacute;rai sur-le-champ,
+apr&egrave;s avoir ralli&eacute; tous les indices, que c'&eacute;tait un &eacute;missaire. En
+r&eacute;capitulant tout ce qui avait eu lieu, mes soup&ccedil;ons prirent
+consistance. J'allai aux enqu&ecirc;tes, et j'appris que cet homme, nomm&eacute;
+B...., &eacute;tait un &eacute;migr&eacute; rentr&eacute; qui avait achet&eacute; pr&egrave;s de mon ch&acirc;teau un
+petit domaine qu'il n'avait pas pay&eacute; encore; qu'il &eacute;tait maire de sa
+commune; mais que tout indiquait que c'&eacute;tait un intrigant et un fourbe.
+Je me procurai de son &eacute;criture, et je la reconnus pour &ecirc;tre celle d'un
+ancien agent, charg&eacute; &agrave; Londres de l'espionnage des Bourbons, des &eacute;migr&eacute;s
+de marque et des chefs de chouans. J'avais son num&eacute;ro de correspondance,
+et cette donn&eacute;e me suffit pour faire mettre la main dans les bureaux sur
+les rapports de ce dr&ocirc;le. Un de mes anciens employ&eacute;s se chargea de tout
+&eacute;claircir: il y parvint. Voici ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>Savary, ayant re&ccedil;u de l'empereur l'injonction de lui rendre compte de ce
+que faisait l'ex-ministre Fouch&eacute; dans son ch&acirc;teau de Ferri&egrave;res, fit un
+premier rapport annon&ccedil;ant qu'il &eacute;tait &agrave; la recherche d'un agent assez
+adroit pour remplir les intentions de Sa Majest&eacute;. Toutefois il pr&eacute;venait
+l'empereur que l'investigation &eacute;tait d'une nature d&eacute;licate,
+l'ex-ministre &eacute;tant invisible pour tous les &eacute;trangers, personne, m&ecirc;me
+les gens du pays, n'ayant acc&egrave;s dans son ch&acirc;teau. Apr&egrave;s quelques
+recherches, Savary jeta les yeux sur le sieur B.... Il mande cet homme,
+d'une haute taille, d'un abord gracieux, d'un caract&egrave;re insinuant, fin,
+adroit, grand parleur, ne se rebutant jamais. Il lui dit: &laquo;Monsieur,
+vous &ecirc;tes maire de votre commune; vous connaissez le duc d'Otrante, ou
+du moins vous avez &eacute;t&eacute; en correspondance avec lui, et vous avez d&ucirc; vous
+former une id&eacute;e de son caract&egrave;re et de ses habitudes; il faut me rendre
+compte de ce qu'il fait &agrave; Ferri&egrave;res; il le faut absolument, l'empereur
+veut le savoir.&mdash;Monseigneur, r&eacute;pond B...., vous me donnez l&agrave; une
+commission bien difficile &agrave; remplir; je la regarde presque comme
+impossible. Vous connaissez le personnage; il est d&eacute;fiant, soup&ccedil;onneux,
+sur ses gardes; il est d'ailleurs inaccessible; comment et sous quel
+pr&eacute;texte puis-je p&eacute;n&eacute;trer chez lui? En v&eacute;rit&eacute; je ne le puis
+pas.&mdash;N'importe, r&eacute;pond le ministre, il faut absolument remplir cette
+mission, &agrave; laquelle l'empereur attache une grande importance; j'attends
+de vous cette nouvelle preuve de d&eacute;vouement &agrave; la personne de l'empereur.
+Partez, et ne revenez pas sans r&eacute;sultat; je vous donne quinze jours.&raquo;</p>
+
+<p>B...., dans le plus grand embarras, va et vient, prend des informations,
+et apprend, par voie indirecte, qu'un de mes fermiers est poursuivi par
+mon homme d'affaires, pour complication de fermages arri&eacute;r&eacute;s. Il va le
+voir, le circonvient; et, feignant un int&eacute;r&ecirc;t pressant, il obtient de
+lui communication des pi&egrave;ces. Muni de ses papiers, il prend un
+cabriolet, et se pr&eacute;sente, avec une mise soign&eacute;e, &agrave; la grille de mon
+ch&acirc;teau, s'annon&ccedil;ant comme &eacute;tant le maire d'une commune voisine, qui
+prend un grand int&eacute;r&ecirc;t &agrave; une famille malheureuse, poursuivie
+injustement. Arr&ecirc;t&eacute; d'abord &agrave; la grille, il cajole mon concierge, qui le
+laisse p&eacute;n&eacute;trer jusqu'au perron. L&agrave;, mon valet-de-chambre s'oppose &agrave; ce
+qu'il entre dans mon appartement. Sans se rebuter, B.... prie,
+sollicite, devient pressant, et obtient d'&ecirc;tre annonc&eacute;; mais au moment
+o&ugrave; le valet-de-chambre ouvre la porte de mon cabinet, il le pousse et
+entre; j'&eacute;tais &agrave; mon bureau la plume &agrave; la main.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e subite d'un &eacute;tranger me surprit; je lui demandai ce qu'il me
+voulait: &laquo;Monseigneur, me dit B...., je viens solliciter aupr&egrave;s de vous
+une gr&acirc;ce, un acte de justice et d'humanit&eacute; tr&egrave;s-urgent; je viens vous
+supplier de sauver d'une ruine totale un malheureux p&egrave;re de famille;&raquo; et
+ici il emploie toute sa rh&eacute;torique pour me toucher en faveur de son
+client; il m'explique tr&egrave;s-bien toute cette affaire. Apr&egrave;s un moment
+d'h&eacute;sitation, je me l&egrave;ve et vais chercher dans un carton les papiers
+relatifs &agrave; mes fermages. Tandis que, le dos tourn&eacute;, je cherche les
+pi&egrave;ces, B...., sans cesser de parler, parvient, quoiqu'&agrave; rebours, &agrave;
+d&eacute;chiffrer sur mon cahier quelques lignes de mon &eacute;criture; et ce qui le
+frappe surtout ce sont les initiales V. M. I. et R., qui en ressortent;
+il en tire l'induction que je m'occupe d'un m&eacute;moire destin&eacute; &agrave; &ecirc;tre
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave; l'empereur. De retour &agrave; mon bureau, apr&egrave;s deux ou trois
+minutes de recherches, et s&eacute;duit par les belles paroles de cet homme,
+j'arrange avec lui l'affaire, de la meilleure foi du monde, et &agrave; la
+satisfaction de son client; je le cong&eacute;die ensuite en lui t&eacute;moignant
+quelque gr&eacute; de m'avoir port&eacute; &agrave; une action louable. B.... sort et court
+rendre compte &agrave; Savary de ce qu'il a vu chez moi. Savary se h&acirc;te d'aller
+porter son rapport &agrave; l'empereur. J'avoue que lorsque les d&eacute;tails de
+cette esp&egrave;ce de mystification me furent connus, j'en fus piqu&eacute; au vif.
+J'avais de la peine &agrave; me pardonner d'avoir &eacute;t&eacute; ainsi jou&eacute; par un dr&ocirc;le,
+de qui, pendant long-temps j'avais re&ccedil;u de Londres les rapports secrets,
+et au profit de qui j'ordonnan&ccedil;ais, chaque ann&eacute;e, une somme de vingt
+mille francs. On verra plus tard<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> que je ne me laissai point dominer
+par trop de ressentiment.</p>
+
+<p>Cette intrigue &eacute;tait mis&eacute;rable; j'en tirai pourtant un avantage de
+position qui me donna plus de s&eacute;curit&eacute; et de confiance, tout en me
+maintenant dans mon syst&egrave;me de circonspection et de r&eacute;serve. Il &eacute;tait
+&eacute;vident qu'une grande partie des ombrages de Napol&eacute;on &agrave; mon &eacute;gard
+&eacute;taient dissip&eacute;s, et que je n'avais plus &agrave; craindre, au moment o&ugrave; il
+allait s'enfoncer en Russie, d'&ecirc;tre l'objet d'aucune mesure
+inquisitoriale et vexatoire. Je savais que dans un conseil de cabinet,
+o&ugrave; l'empereur n'avait appel&eacute; que Berthier, Cambac&eacute;r&egrave;s et Duroc, on avait
+agit&eacute; la question de savoir s'il &eacute;tait de l'int&eacute;r&ecirc;t du gouvernement
+qu'on s'assur&acirc;t, par l'arrestation ou par un exil s&eacute;v&egrave;re, de M. de
+Talleyrand et de moi; et que, tout bien consid&eacute;r&eacute;, l'id&eacute;e de ce coup
+d'&Eacute;tat avait &eacute;t&eacute; abandonn&eacute; comme impolitique et inutile; impolitique, en
+ce qu'il aurait trop &eacute;branl&eacute; l'opinion et inqui&eacute;t&eacute; l'avenir des hauts
+fonctionnaires et dignitaires; inutile, en ce qu'on ne pouvait citer
+aucun acte de notre part ni aucun fait &agrave; notre charge, qui p&ucirc;t motiver
+une telle mesure. Pr&eacute;occup&eacute; d'ailleurs par les pr&eacute;paratifs de
+l'exp&eacute;dition de Russie, le gouvernement &eacute;prouvait, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, des
+inqui&eacute;tudes plus r&eacute;elles et des contrari&eacute;t&eacute;s plus affligeantes. La
+France souffrait de plus en plus de la disette des grains. Il y eut des
+soul&egrave;vemens en divers lieux; on les comprima par la force, et des
+commissions militaires firent passer par les armes un grand nombre de
+malheureux que le d&eacute;sespoir avait &eacute;gar&eacute;s. Ce ne fut pas sans horreur
+qu'on apprit que parmi les victimes de ces ex&eacute;cutions sanglantes il
+s'&eacute;tait trouv&eacute;, dans la ville de Caen, une femme.</p>
+
+<p>Il fallut pourtant bien soulever une partie du voile qui d&eacute;robait le
+myst&egrave;re des grands pr&eacute;paratifs hostiles dont tout le nord de l'Allemagne
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; le th&eacute;&acirc;tre. Le S&eacute;nat fut assembl&eacute; extraordinairement pour
+recevoir la communication de deux rapports qui &eacute;taient cens&eacute;s avoir &eacute;t&eacute;
+adress&eacute;s &agrave; l'empereur; l'un par le ministre des relations ext&eacute;rieures,
+l'autre par le ministre de la guerre. Cette jonglerie, &agrave; la fois
+guerroyante et diplomatique, n'avait pas d'autre but que celui d'obtenir
+un rappel au service militaire, des hommes que la conscription avait
+&eacute;pargn&eacute;s, et la formation des cohortes du premier ban, d'apr&egrave;s une
+nouvelle organisation de la garde nationale, qui divisait en trois bans
+ou trois cat&eacute;gories l'immense majorit&eacute; de notre population virile.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas d'exag&eacute;ration, cette fois, &agrave; consid&eacute;rer la France
+comme un vaste camp, d'o&ugrave; nos phalanges s'&eacute;lan&ccedil;aient de toutes parts sur
+l'Europe comme sur une proie. Pour colorer cet appel des classes qui se
+trouvaient lib&eacute;r&eacute;es de la conscription, il fallut un mobile et des
+pr&eacute;textes nouveaux, puisqu'on ne voulait point encore r&eacute;v&eacute;ler le vrai
+motif de mesures si extraordinaires. Maret parla au S&eacute;nat de la
+n&eacute;cessit&eacute; de forcer l'Angleterre &agrave; reconna&icirc;tre le droit maritime &eacute;tabli
+par les stipulations du trait&eacute; d'Utrecht, stipulations que la France
+avait abandonn&eacute;es &agrave; Amiens. Mais la lev&eacute;e du premier ban des gardes
+nationales fut accord&eacute;e par un s&eacute;natus-consulte et cent cohortes furent
+mises &agrave; la disposition du gouvernement; nous &eacute;tions au S&eacute;nat d'une
+docilit&eacute; et d'une souplesse admirables.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps on signait les deux trait&eacute;s d'alliance et de secours
+r&eacute;ciproques avec la Prusse et l'Autriche. Il n'y avait plus de doute,
+Napol&eacute;on allait attaquer la Russie, non-seulement avec ses propres
+forces, mais encore avec les soldats de l'Allemagne et de tous les
+petits souverains qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans l'orbite de
+sa puissance.</p>
+
+<p>La guerre &eacute;tait tout-&agrave;-fait d&eacute;cid&eacute;e quand il fit ouvrir, par son
+ministre intime, de nouvelles n&eacute;gociations avec Londres, mais tard et
+maladroitement. Quelques personnes, au fait de toutes les intrigues,
+m'assur&egrave;rent alors que le cabinet se servait de ce grossier exp&eacute;dient,
+de concert avec les principaux Russes du parti fran&ccedil;ais; se voyant &agrave; la
+veille d'&ecirc;tre expuls&eacute;s des conseils de St. P&eacute;tersbourg, ils s'&eacute;taient
+imagin&eacute;s que l'empereur Alexandre, effray&eacute; par l'id&eacute;e de la possibilit&eacute;
+d'un arrangement entre la France et l'Angleterre, rentrerait dans le
+syst&egrave;me continental, pour ne pas rester isol&eacute;, et qu'il fl&eacute;chirait de
+nouveau sous la volont&eacute; de Napol&eacute;on. Quoi qu'il en soit, Maret &eacute;crivit &agrave;
+lord Castlereagh une lettre contenant les propositions suivantes:
+Renoncer &agrave; toute extension du c&ocirc;t&eacute; des Pyr&eacute;n&eacute;es, d&eacute;clarer ind&eacute;pendante
+la <i>dynastie actuelle</i> de l'Espagne, et garantir l'int&eacute;grit&eacute; de cette
+monarchie; garantir &agrave; la maison de Bragance l'ind&eacute;pendance et
+l'intr&eacute;grit&eacute; du Portugal, de m&ecirc;me que le royaume de Naples &agrave; Joachim, et
+le royaume de Sicile &agrave; Ferdinand <span class="smcap">iv</span>. Quant aux autres objets de
+discussion, notre cabinet proposait de les n&eacute;gocier sur cette base, que
+chaque puissance garderait ce que l'autre ne pourrait lui ravir par la
+guerre. Lord Castlereagh se contenta de r&eacute;pondre que si, par <i>dynastie
+actuelle</i> de l'Espagne, il &eacute;tait question du fr&egrave;re du chef du
+gouvernement fran&ccedil;ais, et non de Ferdinand <span class="smcap">vii</span>, il lui &eacute;tait ordonn&eacute;,
+par son souverain, de d&eacute;clarer franchement qu'il ne pouvait recevoir
+aucune proposition de paix &eacute;tablie sur cette base. Il fallut en rester
+l&agrave;. Confus de ses ouvertures, notre cabinet, qui n'avait eu en vue que
+d'amener la Russie &agrave; quelqu'acte de faiblesse, s'aper&ccedil;ut trop tard qu'il
+avait imprim&eacute; &agrave; notre diplomatie un caract&egrave;re de versatilit&eacute;, de
+mauvaise foi et d'ignorance.</p>
+
+<p>Comme tout se passait dans le secret du cabinet, ce qui d&eacute;routait le
+plus les politiques, c'est qu'en France, et m&ecirc;me en Russie, on gardait
+encore, tout en faisant d'immenses pr&eacute;paratifs, les dehors de la bonne
+intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur &agrave;
+Paris, et Napol&eacute;on son ambassadeur &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg; mais de plus,
+Alexandre entretenait &agrave; Paris le comte de Czernitscheff, son diplomate
+de confiance. Cet aimable Russe, au milieu des dissipations d'une cour
+brillante et des myst&egrave;res de plus d'une intrigue amoureuse
+maladroitement voil&eacute;e &agrave; dessein, ne n&eacute;gligeait pas une mission plus
+secr&egrave;te, plus mile &agrave; son ma&icirc;tre. Second&eacute; par des femmes, les unes
+passionn&eacute;es, les autres intrigantes, il faisait mouvoir des fils au
+moyen desquels il p&eacute;n&eacute;trait les vrais desseins de Napol&eacute;on pour
+l'invasion de la Russie. Soup&ccedil;onn&eacute; sur l'objet secret de sa mission, il
+&eacute;tait &eacute;pi&eacute;, surveill&eacute;, mais sans fruit. Enfin Savary finit par lui
+d&eacute;cocher un homme attach&eacute; &agrave; la police, qui lui donne des renseignemens
+faux et en tire de nouveaux indices qui aggravent la suspicion. Mais, &agrave;
+la faveur de ses liaisons galantes, Czernitscheff est averti &agrave; temps; il
+&eacute;vite le pi&egrave;ge, maltraite l'espion, et va se plaindre &agrave; Maret d'&ecirc;tre en
+butte &agrave; des proc&eacute;d&eacute;s si outrageans. Ce jour-l&agrave; m&ecirc;me, l'empereur,
+instruit de l'objet de sa d&eacute;marche, se d&eacute;cide &agrave; lui faire communiquer
+les rapports secrets qui l'inculpent. Czernitscheff sort triomphant de
+cette &eacute;preuve par l'expos&eacute; de sa conduite et de ses motifs de plaintes.
+La police re&ccedil;oit l'ordre formel de ne plus le surveiller. Libre ainsi de
+continuer ses explorations, il parvient &agrave; en remplir l'objet. Il avait
+le plus grand int&eacute;r&ecirc;t &agrave; se procurer les &eacute;tats de mouvemens de l'arm&eacute;e
+fran&ccedil;aise; il y r&eacute;ussit &agrave; la faveur d'un commis du bureau des mouvemens,
+appel&eacute; Michel. Une imprudence de ce commis, qui livrait ainsi le secret
+des op&eacute;rations de l'empereur, ayant donn&eacute; l'&eacute;veil &agrave; la police, on le
+suit et on l'arr&ecirc;te. Czernitscheff en est instruit sur l'heure, et il
+s'&eacute;loigne de Paris en toute diligence, emportant des renseignemens
+pr&eacute;cieux. En vain on donne l'ordre par le t&eacute;l&eacute;graphe de se saisir de sa
+personne; il a cinq &agrave; six heures d'avance; elles lui suffisent pour
+s'&eacute;chapper et franchir le Rhin. Il venait de passer le pont de Kehl
+lorsque la transmission t&eacute;l&eacute;graphique, portant l'ordre de l'arr&ecirc;ter,
+parvint &agrave; Strasbourg.</p>
+
+<p>La pr&eacute;cipitation avec laquelle il avait quitt&eacute; Paris, lui avait fait
+n&eacute;gliger de br&ucirc;ler sa correspondance furtive, qu'il avait pris
+l'habitude de cacher sous le tapis de sa chambre. Naturellement, elle
+devint l'objet de perquisitions minutieuses qui amen&egrave;rent les agens de
+police &agrave; la d&eacute;couverte des papiers de Czernitscheff. On y trouva d'abord
+la preuve qu'il avait r&eacute;gn&eacute; une grande intimit&eacute; entre ce seigneur russe
+et plusieurs dames de la cour de Napol&eacute;on, entr'autres la duchesse de
+R..... Elle s'en tira, dit-on, en all&eacute;guant qu'elle avait agi de concert
+avec son mari pour t&acirc;cher de p&eacute;n&eacute;trer l'objet secret de la mission de
+Czernitscheff. Parmi les papiers d&eacute;couverts, on trouva une lettre de la
+main de Michel, accablante pour ce pr&eacute;venu, qui paya sa trahison de sa
+t&ecirc;te. La proc&eacute;dure fit ressortir un fait curieux, c'est que le cabinet
+russe pr&eacute;voyait m&ecirc;me, &agrave; l'&eacute;poque de l'entrevue d'Erfurt, la possibilit&eacute;
+d'une rupture avec la France. C'&eacute;tait alors que Romanzoff disait, pour
+justifier sa politique complaisante, et en parlant de Napol&eacute;on: <i>Il faut
+l'user</i>.</p>
+
+<p>Les circonstances de la fuite de Czernitscheff, bient&ocirc;t connues dans les
+salons, firent grand bruit, et cette affaire acc&eacute;l&eacute;ra la rupture. D&eacute;j&agrave;
+l'empereur, dont le d&eacute;part &eacute;tait r&eacute;solu, cherchant &agrave; obtenir quelque
+popularit&eacute;, visitait les divers quartiers de Paris, examinant les
+travaux publics, et jouant des sc&egrave;nes pr&eacute;par&eacute;es, soit avec le pr&eacute;fet de
+Paris, soit avec le pr&eacute;fet de police, Pasquier. Il allait fr&eacute;quemment
+aussi &agrave; la chasse, affectant de para&icirc;tre plus occup&eacute; de plaisirs que de
+la grande entreprise qu'il m&eacute;ditait. Je le vis &agrave; Saint-Cloud o&ugrave; j'allai
+lui faire ma cour, sans aucune intention de solliciter ni d'&eacute;pier une
+audience. L'aspect morne de cette cour, l'air soucieux des courtisans,
+me parurent contraster avec l'assurance du chef de l'&Eacute;tat. Jamais il
+n'avait joui d'une sant&eacute; plus parfaite; jamais je n'avais vu briller sur
+son front, sur ses traits, dont les contours dessinaient l'antique, les
+signes d'une plus grande vigueur d'esprit, d'une plus s&ucirc;re confiance en
+lui-m&ecirc;me, puis&eacute;e dans le sentiment profond de sa force. J'en &eacute;prouvai
+une impression de tristesse involontaire, que je n'aurais pu d&eacute;finit si
+les plus f&acirc;cheux pressentimens n'avaient assi&eacute;g&eacute; mon esprit.</p>
+
+<p>Cependant le cabinet de Saint-P&eacute;tersbourg, soit qu'il e&ucirc;t r&eacute;ellement
+l'intention d'employer tous les moyens de rapprochement, compatibles
+avec l'ind&eacute;pendance de l'empire russe, soit qu'il n'ait eu en vue que de
+se procurer des donn&eacute;es positives sur les vraies intentions politiques
+de Napol&eacute;on, donna l'ordre au prince Kourakin de faire conna&icirc;tre au
+gouvernement fran&ccedil;ais les bases d'un arrangement que son souverain
+consentait &agrave; conclure. Ces bases &eacute;taient la d&eacute;livrance de la Prusse, une
+diminution de la garnison de Dantzick et l'&eacute;vacuation de la Pom&eacute;ranie
+su&eacute;doise. A ces conditions, le czar s'engageait &agrave; n'op&eacute;rer aucun
+changement aux mesures prohibitives contre le commerce direct avec
+l'Angleterre, et &agrave; concerter avec le cabinet de France un syst&egrave;me de
+licences &agrave; &eacute;tablir en Russie.</p>
+
+<p>La note de Kouiakin demeura quinze jours sans r&eacute;ponse. Enfin le 9 mai,
+jour du d&eacute;part de l'empereur pour l'Allemagne, Maret demande &agrave; Kourakin
+s'il a des pleins pouvoirs pour traiter; Kourakin r&eacute;pond que le
+caract&egrave;re d'ambassadeur dont il est rev&ecirc;tu doit suffire. Ne pouvant
+obtenir qu'une r&eacute;ponse dilatoire, il requiert ses passe-ports, qu'on lui
+refuse sous divers pr&eacute;textes. On ne les lui exp&eacute;die que de Thorn, le 20
+juin, man&egrave;ge oblique ayant pour objet de donner le temps &agrave; Napol&eacute;on de
+passer le Ni&eacute;men avec toutes ses forces, pour surprendre &agrave; Wilna son
+auguste adversaire, avant qu'il ait pu recevoir de son ambassadeur la
+moindre information.</p>
+
+<p>Le sort en est jet&eacute;; le Ni&eacute;men est franchi par six cent mille hommes,
+par la plus belle arm&eacute;e, la plus formidable qu'ait jamais pu rassembler
+aucun des conqu&eacute;rans de la terre. Maintenant laissons Napol&eacute;on, laissons
+cet illustre fou courir &agrave; sa perte; ce n'est pas son histoire militaire
+que je raconte.</p>
+
+<p>Constatons l'&eacute;tat de l'opinion, au moment o&ugrave; traversant l'Allemagne et
+s'arr&ecirc;tant &agrave; Dresde, il attirait &agrave; lui les regards inquiets de vingt
+peuples. Voyons d'abord ce qu'on en pensait dans ces m&ecirc;mes salons de
+Paris, dont il d&eacute;sirait tant le suffrage: on y laissait &eacute;chapper des
+v&oelig;ux pour son abaissement et m&ecirc;me pour sa chute, tant son agression
+semblait inspir&eacute;e par une ambition en d&eacute;lire. Dans les classes
+interm&eacute;diaires et parmi le peuple, l'esprit public ne lui &eacute;tait pas plus
+favorable. Toutefois, le m&eacute;contentement n'y &eacute;tait point hostile. On
+aurait voulu garantir Napol&eacute;on de ses propres exc&egrave;s, et le contenir dans
+de plus justes bornes.</p>
+
+<p>Quelques personnes s'imaginaient qu'une r&eacute;sistance combin&eacute;e de ses
+mar&eacute;chaux et de l'arm&eacute;e, finirait pas r&eacute;gler ses d&eacute;terminations et le
+ma&icirc;triser lui-m&ecirc;me. C'&eacute;tait bien peu conna&icirc;tre le prestige de la guerre
+et les habitudes des camps. J'avais &eacute;t&eacute; &agrave; port&eacute;e de m'assurer qu'il
+n'&eacute;tait jamais sorti de la t&ecirc;te d'aucun g&eacute;n&eacute;ral m&eacute;content, la moindre
+vue politique propre &agrave; nous garantir des abus de la victoire ou des
+dangers d'un d&eacute;sastre.</p>
+
+<p>Il y avait d'ailleurs, au fond de tout cet esprit d&eacute;sapprobateur, un
+sentiment qui pr&eacute;valait: celui d'une vive attente, d'une curiosit&eacute;
+inqui&egrave;te sur l'issue de l'exp&eacute;dition gigantesque de l'homme
+extraordinaire dont l'ambition d&eacute;vorait les si&egrave;cles. On admettait assez
+g&eacute;n&eacute;ralement qu'il resterait vainqueur et ma&icirc;tre de la terre.</p>
+
+<p>Quant aux t&ecirc;tes politiques, en consid&eacute;rant la destruction de la Pologne
+d'une part, et les empi&eacute;temens de la r&eacute;volution de l'autre, ils voyaient
+l'Allemagne entre deux d&eacute;bordemens: celui des Fran&ccedil;ais &agrave; l'Occident, et
+&agrave; l'Orient celui des Russes. C'&eacute;taient ceux-ci que Napol&eacute;on voulait
+refouler sur les glaces du p&ocirc;le, ou dans les <i>st&egrave;pes</i> de l'Asie. Cet
+homme, que rien ne pouvait arr&ecirc;ter, qui entra&icirc;nait &agrave; sa suite la moiti&eacute;
+des soldats de l'Europe, et dont les ordres &eacute;taient ex&eacute;cut&eacute;s
+ponctuellement dans un espace qui comprenait dix-neuf degr&eacute;s de
+latitude et trente degr&eacute;s de longitude, cet homme qui d&eacute;bordait en
+Russie, allait jouer sa fortune et l'existence de la France.</p>
+
+<p>En proclamant la guerre, en s'&eacute;lan&ccedil;ant au-del&agrave; du Ni&eacute;men, il s'&eacute;crie par
+une inspiration feinte: &laquo;La fatalit&eacute; entra&icirc;ne les Russes, que les
+destins s'accomplissent!&raquo; Plus calme, son adversaire, qui n'ose
+l'attendre &agrave; Wilna, recommande &agrave; ses peuples de d&eacute;fendre la <i>patrie et
+la libert&eacute;</i>. Quel constrate contraste entre les deux pays, entre ces
+deux adversaires et leur langage!</p>
+
+<p>D'abord la retraite forc&eacute;e des Russes, qui, partout les plus faibles et
+les moins aguerris, cherchent &agrave; &eacute;viter le choc; et la d&eacute;vastation du
+territoire qu'ils op&egrave;rent syst&eacute;matiquement, sont regard&eacute;s comme deux
+grandes mesures de guerre, r&eacute;sultat d'un plan arr&ecirc;t&eacute; pour attirer
+Napol&eacute;on au fond de l'Empire.</p>
+
+<p>Mais l'imagination s'effraie bient&ocirc;t, quand, apr&egrave;s un furieux combat,
+Napol&eacute;on d&eacute;passe Smolensk, seul boulevard de la Russie sur les
+fronti&egrave;res de la Pologne, contre l'avis de la majorit&eacute; de ses mar&eacute;chaux,
+et au m&eacute;pris de l'esp&egrave;ce d'engagement qu'il a contract&eacute; &agrave; Paris envers
+son propre conseil. On s'inqui&egrave;te, quand on le voit s'avancer sur la
+ligne de Moscou sans h&eacute;sitation, affrontant tous les hasards, ne
+calculant ni le caract&egrave;re de ses ennemis, ni les dispositions de
+l'Europe impatiente du joug, ni le temps, ni les distanc&eacute;s, ni l'&agrave;pret&eacute;
+du climat.</p>
+
+<p>Enfl&eacute; du gain de la plus sanglante bataille de nos temps modernes, o&ugrave;
+cent mille soldats sont sacrifi&eacute;s &agrave; l'ambition d'un seul homme<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, et
+nullement &eacute;mu du p&eacute;nible et douloureux aspect de ses bivouacs, Napol&eacute;on
+croit enfin pouvoir op&eacute;rer la destruction d'un vaste et puissant Empire,
+comme il a improvis&eacute; jadis la chute des r&eacute;publiques de G&ecirc;nes, de Venise
+et de Lucques.</p>
+
+<p>Les Russes se retirent arm&eacute;s de torches: ils ont br&ucirc;l&eacute; Smolensk,
+Dorigobni, Viazma, Ghiat, Moja&iuml;sk, et il s'imagine qu'ils vont lui
+r&eacute;server Moscou. L'incendie de cette belle capitale en le d&eacute;sabusant
+trop tard, vint &eacute;clairer la France de ses lueurs sinistres: la sensation
+fut profonde. J'y vis, h&eacute;las! se r&eacute;aliser mes pressentimens; j'y vis un
+but: celui d'enlever au vainqueur un gage, et au vaincu un motif pour
+conclure la paix.</p>
+
+<p>Que fait Napol&eacute;on, t&eacute;moin de ce grand sacrifice national? Il campe
+quarante jours sur les cendres de Moscou, dans la contemplation de sa
+vaine conqu&ecirc;te, ne doutant pas de clore la campagne par des
+n&eacute;gociations, ne soup&ccedil;onnant pas m&ecirc;me la r&eacute;union ordonn&eacute;e sur Borisow, &agrave;
+cent lieues sur ses derri&egrave;res de deux arm&eacute;es russes: l'une partie du
+golfe de la Livonie, l'autre de la Moldavie. Il ignorait peut-&ecirc;tre que
+la Russie, sans un seul alli&eacute; &agrave; l'ouverture de la campagne, venait de
+signer coup sur coup trois trait&eacute;s d'union: avec la Su&egrave;de, l'Angleterre
+et la r&eacute;gence de Cadix.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle a eu lieu l'entrevue d'Abo entre l'empereur Alexandre
+et Bernadotte, en pr&eacute;sence de lord Cathcart, entrevue o&ugrave; a &eacute;t&eacute; fait le
+premier appel &agrave; Moreau qu'on voudrait opposer &agrave; son pers&eacute;cuteur, &agrave; celui
+qu'on signale comme l'oppresseur de l'Europe. On lui a livr&eacute; le cadavre
+de Moscou, et il ne comprend pas encore un syst&egrave;me de guerre qui est
+hors de sa strat&eacute;gie. Pendant vingt-deux jours il attend une
+d&eacute;monstration suppliante de l'empereur de Russie, dont le cabinet se
+joue de ses pourparlers et de ses n&eacute;gociateurs. Aveugle en Espagne,
+Napol&eacute;on reste tel &agrave; Moscou. Des dispositions prudentes rentraient trop
+dans un ordre m&eacute;thodique dont il avait horreur.</p>
+
+<p>Il se met enfin en retraite, mais quand l'heure fatale a sonn&eacute;; il se
+met en retraite, et, le jour m&ecirc;me de l'&eacute;vacuation tardive de Moscou, le
+23 octobre, &eacute;clate &agrave; Paris la conspiration Malet, si humiliante pour le
+chef de l'&Eacute;tat, pour ses supp&ocirc;ts, pour sa police; conspiration qui le
+met lui-m&ecirc;me &agrave; deux doigts de perdre l'Empire pour avoir voulu
+satisfaire la vanit&eacute; de dater quelques d&eacute;crets de Moscou.</p>
+
+<p>La conspiration Malet n'a pas &eacute;t&eacute; comprise. Malet n'&eacute;tait pas un fou,
+c'&eacute;tait un audacieux.</p>
+
+<p>Peu connu comme g&eacute;n&eacute;ral, il fut d'abord compromis en 1802 dans la
+conspiration dite <i>du S&eacute;nat</i>, dont Bernadotte &eacute;tait l'&acirc;me, M<sup>me</sup> de
+Sta&euml;l le foyer et lui l'agent principal, conspiration pour laquelle je
+fus d&eacute;nonc&eacute; moi-m&ecirc;me comme complice par le pr&eacute;fet de police, Dubois. Il
+fallut bien en porter toute la culpabilit&eacute; sur Malet. On le mit en
+prison. Rendu &agrave; la libert&eacute; lors de l'amnistie du sacre, il fut employ&eacute;
+en 1805 &agrave; l'arm&eacute;e d'Italie; l&agrave; et &agrave; son retour il ourdit de nouvelles
+trames contre l'empereur, compromit tant&ocirc;t Brune, tant&ocirc;t Mass&eacute;na, et
+finit en 1808 par &ecirc;tre jet&eacute; dans le donjon de Vincennes. Ce fut dans
+l'ombre de cette prison, qu'il trama sa conspiration double, qui devait
+rallier les opposans de tous les partis au gouvernement de l'empereur.
+Mais toute la conspiration n'&eacute;tait pas dans la t&ecirc;te de Malet<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>. La
+pens&eacute;e en &eacute;tait royaliste et l'ex&eacute;cution r&eacute;publicaine. En effet, aucun
+succ&egrave;s n'&eacute;tait possible que par l'accord des deux opinions extr&ecirc;mes, que
+cimentait une haine commune et un besoin mutuel de renverser
+l'oppresseur pour r&eacute;tablir les libert&eacute;s publiques. Tout &eacute;tait opportun
+pour les conjur&eacute;s dans la plus hardie des entreprises. Du moment que le
+mode d'ex&eacute;cution ne d&eacute;pendait que d'un homme seul, et que cet homme
+&eacute;tait s&ucirc;r, plein de r&eacute;solution, de courage, toutes les conditions pour
+la probabilit&eacute; du succ&egrave;s &eacute;taient remplies. Le reste &eacute;tait livr&eacute; aux
+chances du hasard. Essayons de le d&eacute;montrer; et d'abord voyons dans
+quelles mains le pouvoir &eacute;tait d&eacute;l&eacute;gu&eacute; dans l'absence de l'empereur.
+Sans aucun doute, l'archichancelier Cambac&eacute;r&egrave;s en &eacute;tait le d&eacute;positaire:
+homme l&acirc;che et fl&eacute;tri, vrai sycophante. Parmi les ministres, un seul se
+gonflait parce qu'il tenait la police, qui, pour lui, restait muette de
+r&eacute;v&eacute;lations. Mais cet homme, roide officier de gendarmerie, &eacute;tait nul en
+politique et en affaires d'&eacute;tat. Venait, en seconde ligne, Pasquier,
+pr&eacute;fet de police, excellent magistrat pour statuer sur les boues et les
+lanternes, pour r&eacute;gler la police des march&eacute;s, des jeux, des courtisanes,
+mais vide de sens et charg&eacute; de paroles; nul quant au tact et &agrave;
+l'investigation: voil&agrave; pour le civil. Passons au militaire: le pouvoir
+du sabre r&eacute;sidait dans la personne d'Hullin, commandant de Paris, &eacute;pais
+soldat, mais ferme, quoique tout aussi engourdi, tout aussi gauche en
+politique. Ajoutons que l'exercice de l'autorit&eacute; &eacute;tant devenu pour les
+principaux fonctionnaires une sorte de m&eacute;canisme, hors de l&agrave;, ils
+n'apercevaient plus rien que l'ob&eacute;issance passive; ajoutons que
+l'imp&eacute;ratrice Marie-Louise r&eacute;sidait &agrave; St.-Cloud; qu'il n'y avait alors,
+dans la garnison de Paris, aucune de ces vieilles troupes fanatis&eacute;es,
+qui, au nom de l'empereur, auraient mis tout &agrave; feu et &agrave; sang; qu'on les
+avait remplac&eacute;es par des cohortes organis&eacute;es nouvellement, et la plupart
+command&eacute;es par d'anciens officiers patriotes; ajoutons enfin que, chez
+les hauts fonctionnaires, l'inqui&eacute;tude sur le d&eacute;nouement de l'exp&eacute;dition
+moscovite commen&ccedil;ait &agrave; &eacute;branler la s&eacute;curit&eacute;. Or, Paris, comme on le
+voit, pouvait, &agrave; la suite d'un habile et vigoureux, coup de main, rester
+au premier occupant. L'extr&egrave;me &eacute;loignement de l'empereur, l'irr&eacute;gularit&eacute;
+et l'interruption fr&eacute;quente des courriers, en aggravant les inqui&eacute;tudes,
+et en pr&eacute;parant les esprits, permettaient de calculer toutes les chances
+&agrave; qui saurait oser dans un moment de stupeur et d'effroi. <i>L'empereur
+est mort</i>; un d&eacute;cret du S&eacute;nat abolit le gouvernement imp&eacute;rial, un
+gouvernement provisoire le remplace, tel fut le pivot de la conjuration
+dont le moteur et le chef &eacute;tait Malet. Lui-m&ecirc;me avait fabriqu&eacute; le
+s&eacute;natus-consulte portant abolition du gouvernement imp&eacute;rial.</p>
+
+<p>Mais, vous le voyez, dira-t-on, il n'y avait pas de d&eacute;cret du S&eacute;nat; il
+n'y avait pas de gouvernement provisoire, l'empereur &eacute;tait plein de
+vie, et la conjuration n'avait pour base qu'une fiction. Or, comment
+Malet aurait-il pu l'accomplir en supposant m&ecirc;me qu'il f&ucirc;t rest&eacute; ma&icirc;tre
+de Paris?</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de d&eacute;cret du S&eacute;nat, dites-vous; mais &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;r
+qu'il n'y e&ucirc;t pas dans le S&eacute;nat un noyau d'opposition qu'on e&ucirc;t pu faire
+agir <i>selon les circonstances</i>? Je pose en fait que, sur cent trente
+s&eacute;nateurs, pr&egrave;s de soixante<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> qui, d'ordinaire, marchaient sous la
+direction de M. de Talleyrand, de M. de Semonville et sous la mienne,
+auraient second&eacute; toute r&eacute;volution, dans un but salutaire, &agrave; la seule
+manifestation de l'accord de cette triple influence. Or, une telle
+coalition n'&eacute;tait ni improbable, ni impraticable.</p>
+
+<p>Cette possibilit&eacute; explique la cr&eacute;ation d'un gouvernement provisoire
+&eacute;ventuel, compos&eacute; de MM. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le
+g&eacute;n&eacute;ral Moreau, le comte Frochot, pr&eacute;fet de la Seine, et un cinqui&egrave;me
+qu'on n'a pas nomm&eacute;. Eh bien! ce cinqui&egrave;me, c'&eacute;tait M. de Talleyrand, et
+je devais moi-m&ecirc;me remplacer le g&eacute;n&eacute;ral Moreau absent, dont le nom &eacute;tait
+l&agrave;, soit comme pierre d'attente, soit pour satisfaire ou diviser
+l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Malet, instrument pr&eacute;cieux, il e&ucirc;t c&eacute;d&eacute; de son propre mouvement
+le commandement de Paris &agrave; Mass&eacute;na, qui, ainsi que moi, vivait alors
+dans la retraite et dans la disgr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Mais, r&eacute;pondez, dira-t-on, &agrave; cette derni&egrave;re et plus forte objection?
+L'empereur &eacute;tait plein de vie. Sans doute, mais souvenez-vous comment
+s'op&eacute;ra la r&eacute;volution imp&eacute;riale qui renversa N&eacute;ron (sans que je veuille
+pourtant comparer les deux personnages). Elle se fit &agrave; l'aide de faux
+bruits et d'alarmes par un s&eacute;nat servile et tout-&agrave;-coup d&eacute;cha&icirc;n&eacute;. Au
+moment o&ugrave; Malet fit son coup de main, o&ugrave; &eacute;tait Napol&eacute;on? Il &eacute;vacuait
+Moscou; il commen&ccedil;ait sa d&eacute;sastreuse retraite, qui n'&eacute;tait que
+pressentie, mais qui, une fois d&eacute;voil&eacute;e, aurait d&eacute;cid&eacute; la d&eacute;fection, si
+quinze &agrave; vingt personnes consid&eacute;rables eussent remplac&eacute;, au pouvoir et
+au nom <i>du salut de la France</i>, les premiers moteurs de la conjuration.
+Songez que d&eacute;j&agrave; les courriers et les bulletins &eacute;taient interrompus; que
+les vingt-six et vingt-septi&egrave;me bulletins, annon&ccedil;ant l'&eacute;vacuation et la
+retraite, sous la date du 23 octobre, ne furent suivis que par le
+vingt-huiti&egrave;me qui porte la date du 11 novembre; or, il y eut plus de
+quinze jours d'interruption; ils auraient suffi pour assurer le triomphe
+d'une trame dont les ramifications resteront long-temps inconnues.
+Pendant un mois, on n'allait apprendre qu'une suite continuelle de
+d&eacute;sastres, dont la connaissance seule pouvait alors fermer &agrave; jamais les
+portes de la France &agrave; l'empereur. Cru mort dans les premiers momens, il
+n'aurait ressuscit&eacute; que pour &ecirc;tre frapp&eacute; d'un d&eacute;cret de d&eacute;ch&eacute;ance.
+Jamais une &eacute;poque plus propice ne s'&eacute;tait encore pr&eacute;sent&eacute;e pour op&eacute;rer
+le renversement de sa dictature militaire; jamais il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus
+facile d'&eacute;tablir les pr&eacute;mices d'un gouvernement qui nous e&ucirc;t r&eacute;concili&eacute;s
+avec nous-m&ecirc;mes et avec l'Europe. Admettez-en la supposition: &agrave; combien
+de calamit&eacute;s nouvelles la France n'aurait-elle pas &eacute;t&eacute; soustraite?</p>
+
+<p>A pr&eacute;sent examinons quelles furent les causes qui firent &eacute;chouer Malet,
+au milieu m&ecirc;me de son triomphe. Le dirais-je? c'est pour avoir r&eacute;gl&eacute;
+ses moyens d'ex&eacute;cution sur une base trop largement philantropique.
+Expliquons-nous. Malet, r&eacute;publicain, tenant de m&ecirc;me que Guidal et
+Lahorie, devenus ses complices, &agrave; la soci&eacute;t&eacute; secr&egrave;te des Philadelphes,
+craignit avec raison de faire revivre l'appr&eacute;hension du retour de ces
+jours de sang et de deuil dont la France conservait une juste horreur.
+Cette consid&eacute;ration morale l'emporta sur tout autre consid&eacute;ration plus
+d&eacute;cisive, et au lieu de tuer sur-le-champ Savary, Hullin et les deux
+adjudans, Doucet et Laborde, meneurs de l'&eacute;tat-major, Malet crut pouvoir
+se borner &agrave; la mesure de leur arrestation sans effusion de sang. Elle
+lui r&eacute;ussit d'abord &agrave; l'&eacute;gard de la police, qui se trouva d&eacute;sorganis&eacute;e
+d&egrave;s que Savary et Pasquier se laiss&egrave;rent surprendre et tra&icirc;ner
+honteusement en prison. Mais quand la r&eacute;sistance d'Hullin eut forc&eacute;
+Malet de tirer ses pistolets, son h&eacute;sitation le perdit, ne pouvant faire
+feu &agrave; la fois sur Hullin et sur Laborde. Ce dernier, rest&eacute; libre, eut le
+temps de rallier quelques hommes &agrave; lui, et se jetant sur Malet, le
+d&eacute;sarma, l'arr&ecirc;ta et fit &eacute;vanouir la conjuration. Malet mourut avec
+sang-froid, emportant le secret d'un des plus hardis coups de main que
+la grande &eacute;poque de notre r&eacute;volution l&eacute;gue &agrave; l'histoire.</p>
+
+<p>La facilit&eacute; avec laquelle cette surprise du pouvoir s'&eacute;tait effectu&eacute;e,
+semblait un indice qu'elle n'&eacute;tait pas inattendue. Tout &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave;
+l'H&ocirc;tel-de-Ville pour l'installation du gouvernement provisoire. P&acirc;le,
+tremblant, jusqu'&agrave; dix heures du matin, l'archichancelier, en proie aux
+plus vives alarmes, croyait tant&ocirc;t qu'on allait venir le tuer, tant&ocirc;t
+qu'il partagerait au moins le cachot de Savary. Quant au peuple, il ne
+fit rien, il est vrai, pour le succ&egrave;s d'une entreprise, d'abord
+envelopp&eacute;e des ombres de la nuit, mais il la secondait par cette force
+d'inertie toujours contraire aux mauvais gouvernemens. Enfin, quoique
+d&eacute;jou&eacute;, ce complot frappa au c&oelig;ur la dynastie de Napol&eacute;on, en r&eacute;v&eacute;lant
+un funeste secret pour son fondateur, pour sa famille, pour ses
+adh&eacute;rens: c'est que son &eacute;tablissement politique finirait avec sa
+personne.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; Smolensk, du 14 au 16 novembre, que l'empereur, au milieu des
+angoisses de sa retraite, re&ccedil;ut le premier avis de la conjuration et de
+la prompte ex&eacute;cution de ses auteurs. Il en fut troubl&eacute;. &laquo;Quelle
+impression cela va faire en France!&raquo; dit-il. Savary et Cambac&eacute;r&egrave;s lui
+mandaient qu'il e&ucirc;t &agrave; surveiller l'arm&eacute;e, o&ugrave; il s'ourdissait des trames
+contre sa vie. Aussit&ocirc;t des pr&eacute;cautions inusit&eacute;es sont prises; on forme
+un escadron sacr&eacute; des officiers les plus d&eacute;vou&eacute;s, dont on confie &agrave;
+Grouchy le commandement; mais cette cavalerie d'&eacute;lite est bient&ocirc;t
+entra&icirc;n&eacute;e dans la dissolution g&eacute;n&eacute;rale. Soup&ccedil;onneux &agrave; l'exc&egrave;s de tout ce
+qui menace son tr&ocirc;ne, Napol&eacute;on songe bien plus &agrave; le garantir qu'&agrave; sauver
+les d&eacute;bris de son arm&eacute;e, dont il pr&eacute;cipite la retraite. Gr&acirc;ce &agrave;
+l'inhabile poursuite de Kutusow, il d&eacute;robe trois marches aux Russes,
+arrive sur la B&eacute;r&eacute;zina, trompe les g&eacute;n&eacute;raux de l'arm&eacute;e de Moldavie, et,
+sous la protection d'un d&eacute;sastre immense, gagne la rive oppos&eacute;e. Mais
+toute l'arm&eacute;e se d&eacute;bande; on ne voit plus &ccedil;&agrave; et l&agrave; que des spectres
+errans qui succombent aux rigueurs du froid, de la fatigue et de la
+mis&egrave;re. Napol&eacute;on, d&eacute;cid&eacute; &agrave; terminer en fugitif une exp&eacute;dition qui va le
+rabaisser comme g&eacute;n&eacute;ral et lui ravir sa r&eacute;putation d'homme d'&eacute;tat, fuit
+en tra&icirc;neau, ne se confiant qu'au d&eacute;vouement de Caulaincourt; il se
+dirige en toute h&acirc;te et furtivement sur Paris, o&ugrave; tout le fait trembler
+pour la perte de sa couronne. A Varsovie, lui-m&ecirc;me r&eacute;v&egrave;le &agrave; son
+ambassadeur sa position et l'&eacute;tat de son &acirc;me par ces paroles si connues:
+&laquo;Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas.&raquo; Toujours frapp&eacute; de la
+crainte de ne pouvoir regagner la France, il cherche &agrave; surmonter le
+p&eacute;ril par la rapidit&eacute; de sa fuite, en traversant toute l'Allemagne et
+toujours incognito. En Sil&eacute;sie, on le voit au moment d'&ecirc;tre retenu par
+les Prussiens; &agrave; Dresde, il n'&eacute;chappe &agrave; un complot pour l'enlever que
+par le seul motif que lord Walpole, &agrave; Vienne, n'ose en donner le signal.</p>
+
+<p>Et comme si la fortune e&ucirc;t voulu l'&eacute;prouver jusqu'au bout, il rentre au
+palais des Tuileries, le 18 d&eacute;cembre, le lendemain de la publication de
+son vingt-neuvi&egrave;me bulletin, qui porte le deuil dans toutes les
+familles. Mais c'est de sa part un nouveau pi&eacute;ge offert au d&eacute;vouement et
+&agrave; la cr&eacute;dulit&eacute; d'une nation g&eacute;n&eacute;reuse, qui, toute constern&eacute;e, croit que
+son chef, corrig&eacute; par les revers, est pr&ecirc;t &agrave; saisir la premi&egrave;re occasion
+favorable de ramener la paix et d'asseoir enfin le fondement du bonheur
+g&eacute;n&eacute;ral. C'est ainsi que la France se pr&eacute;pare aux plus grands
+sacrifices pour le soutien d'un homme qui n'a r&eacute;ussi qu'&agrave; fouler les
+cendres de Moscou, &agrave; porter le ravage dans une vaste &eacute;tendue de
+territoire qu'il laisse jonch&eacute; de cent cinquante mille cadavres de ses
+sujets ou alli&eacute;s, abandonnant un nombre plus consid&eacute;rable de
+prisonniers, toute son artillerie et tous ses magasins. De quatre cent
+mille soldats qui ont franchi le Ni&eacute;men, &agrave; peine, cinq mois apr&egrave;s,
+trente mille repassent le fleuve, parmi lesquels les deux tiers n'ont
+pas vu le Kremlin.</p>
+
+<p>Cependant Napol&eacute;on para&icirc;t d'abord bien moins pr&eacute;occup&eacute; de la perte de
+son arm&eacute;e, que de la conspiration qui vient de r&eacute;v&eacute;ler un secret fatal,
+celui de la fragilit&eacute; des fondemens de son Empire. Tourment&eacute; de la
+pr&eacute;voyance qu'on a de sa mort, son front soucieux reste charg&eacute; de
+nuages; la conspiration est l'objet de ses premiers discours, de ses
+premi&egrave;res enqu&ecirc;tes. Il s'enferme avec Cambac&eacute;r&egrave;s, et le scrute dans un
+long entretien secret; puis il mande Savary, qu'il accable de questions
+et de reproches; il re&ccedil;oit plusieurs membres de son conseil, et para&icirc;t
+toujours occup&eacute; de la conjuration, tandis qu'il trouve ses ministres,
+ses agens dans la terreur.</p>
+
+<p>Mais sa police, int&eacute;ress&eacute;e &agrave; isoler la trame, soutient que tout le
+complot &eacute;tait dans la t&ecirc;te de Malet; telle est aussi l'opinion de
+Cambac&eacute;r&egrave;s, du ministre de la guerre et des conseillers intimes, qui
+fortifient Napol&eacute;on dans l'id&eacute;e que le plus grand danger pour lui et
+contre lequel il doit se pr&eacute;munir r&eacute;side dans les souvenirs de la
+r&eacute;publique. Furieux contre le pr&eacute;fet de la Seine, adepte du tribun
+Mirabeau, et qu'on a vu fl&eacute;chir devant les conjur&eacute;s, il &eacute;clate contre
+les <i>magistrats pusillanimes</i>, qui, dit-il, &laquo;d&eacute;truisent l'empire des
+lois et les droits du tr&ocirc;ne. Nos p&egrave;res avaient pour cri de ralliement:
+<i>le roi est mort: vive le roi</i>! Ce peu de mots, ajoute Napol&eacute;on,
+contient les principaux avantages de la monarchie.&raquo; Tous les corps de
+l'&Eacute;tat viennent aussit&ocirc;t protester de leur fid&eacute;lit&eacute; pr&eacute;sente et future.
+L'orateur du S&eacute;nat, Lac&eacute;p&egrave;de, qualifiant son corps de <i>premier Conseil
+de l'empereur</i>, ajoute bien v&icirc;te: &laquo;dont l'autorit&eacute; n'existe que lorsque
+le monarque la r&eacute;clame et la met en mouvement.&raquo; Cette allusion au
+mobile, dont s'&eacute;tait servi Malet, frappa les s&eacute;nateurs. Dans sa r&eacute;ponse
+au Conseil d'&eacute;tat, Napol&eacute;on, attribuant &agrave; l'<i>id&eacute;ologie</i> (m&eacute;taphysique
+t&eacute;n&eacute;breuse) tous les malheurs qu'<i>a &eacute;prouv&eacute; la belle France</i>, s'effor&ccedil;a
+de fl&eacute;trir la philosophie et la libert&eacute;. Il ne vit pas qu'en cessant de
+continuer la r&eacute;volution et ses principes, il cessait d'y trouver aide et
+appui; et qu'en pr&eacute;conisant les maximes de la l&eacute;gitimit&eacute; monarchique, il
+rouvrait aux Bourbons les voies ferm&eacute;es par la r&eacute;volution. Et pourtant,
+dans les grandes crises, les Bourbons occupaient sa pens&eacute;e. Outre ce que
+j'avais vu et entendu de lui &agrave; cet &eacute;gard, j'eus alors connaissance du
+trait suivant. Ney, en me racontant les d&eacute;sastres de la retraite, et
+faisant ressortir la fermet&eacute; de sa conduite militaire en opposition avec
+l'impr&eacute;voyance et la stupeur de Napol&eacute;on, ajouta qu'il avait remarqu&eacute; en
+lui une sorte d'&eacute;garement. &laquo;Je le crus fou, me dit Ney, quand, frapp&eacute; de
+son d&eacute;sastre, au moment de nous quitter, il nous dit, comme un homme qui
+se croyait sans ressources: <i>Les Bourbons s'en tireraient</i>.&raquo; Propos dont
+le sens &eacute;chappait &agrave; Ney, incapable de combiner deux id&eacute;es politiques.</p>
+
+<p>Or, il s'agissait pour Napol&eacute;on de faire pr&eacute;valoir la <i>quatri&egrave;me
+dynastie</i> sur la <i>troisi&egrave;me</i>, et de surmonter la crise. Aussi vit-on
+tous les corps de l'&Eacute;tat occup&eacute;s &agrave; r&eacute;soudre une nouvelle question de
+droit public, d'apr&egrave;s l'impulsion du cabinet, d'apr&egrave;s les premi&egrave;res
+paroles &eacute;chapp&eacute;es au ma&icirc;tre. &laquo;Je vais, leur dit-il, r&eacute;fl&eacute;chir sur les
+diff&eacute;rentes &eacute;poques de <i>notre</i> histoire.&raquo; Aussit&ocirc;t chacun songe aux
+moyens d'assurer l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;. Tous les orateurs s'empressent de
+d&eacute;velopper la doctrine nouvelle; on ne parle plus que d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, de
+droits l&eacute;gitimes; c'est le th&egrave;me de tout les discours d'apparat. Il
+faut, dit-on, couronner le roi de Rome sur la demande expresse du S&eacute;nat,
+et qu'un serment solennel unisse d'avance l'Empire &agrave; l'h&eacute;ritier du
+tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>Voil&agrave; sur quel mobile pr&eacute;tendait s'appuyer l'homme qui, redevable &agrave; la
+r&eacute;volution d'une vaste puissance dont il venait de d&eacute;truire la magie,
+reniait cette m&ecirc;me r&eacute;volution et s'isolait d'elle. Il sentait pourtant
+toute l'instabilit&eacute; d'un tr&ocirc;ne qui ne s'appuyait que sur l'&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant qu'il se gendarmait contre les hommes et les principes de la
+r&eacute;volution, je lui revins &agrave; l'esprit, moi, contre lequel il avait
+nourri tant de soup&ccedil;ons et d'inqui&eacute;tudes. D'ailleurs, pouvait-il me
+pardonner mes avertissemens d&eacute;sapprobateurs et ma pr&eacute;voyance importune?
+On m'avertit que j'avais &eacute;t&eacute; de sa part l'objet d'une sourde enqu&ecirc;te au
+sujet de la tentative de Malet; mais que tous les rapports sur mon
+isolement et ma circonspection s'&eacute;taient trouv&eacute;s unanimes. Ne pouvant
+m'atteindre, il me frappa dans mon ami, M. Malouet, ne lui pardonnant
+pas de m'avoir visit&eacute; ouvertement dans ma disgr&acirc;ce, doublement inquiet
+de cette franche alliance d'un patriote de la r&eacute;volution avec un
+royaliste patriote, et irrit&eacute;, en dernier lieu, de l'esprit d'opposition
+qu'apportait Malouet dans les discussions de son conseil sur tant de
+mesures outr&eacute;es, vexatoires. &Eacute;loign&eacute; du Conseil d'&eacute;tat, Malouet fut
+exil&eacute; &agrave; Tours, o&ugrave; il alla vivre en sage, moins sensible &agrave; la rigueur
+dont il &eacute;tait l'objet, qu'aux maux de la patrie. Sa disgr&acirc;ce fut pour
+moi un nouvel indice qu'il fallait persister dans la m&ecirc;me r&eacute;serve
+vis-&agrave;-vis d'un gouvernement qui, dans son d&eacute;sespoir, pouvait en frappant
+d&eacute;passer toutes les bornes.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; son pouvoir &eacute;tait chancelant, et des yeux exerc&eacute;s apercevaient les
+&eacute;l&eacute;mens de sa destruction. Mais second&eacute; par ses conseillers intimes,
+Napol&eacute;on fit usage de tous les artifices susceptibles de pallier nos
+d&eacute;sastres, et de nous d&eacute;rober leurs invincibles cons&eacute;quences. Il r&eacute;unit
+toute la phalange de ses adulateurs, devenus ses organes; il les
+endoctrina, et tous de concert attribu&egrave;rent &agrave; la seule rigueur des
+&eacute;l&eacute;mens la perte de l'arm&eacute;e, la funeste issue de la campagne. A force de
+d&eacute;ceptions, ils accr&eacute;ditent, et tous les &eacute;chos r&eacute;p&egrave;tent, que tout peut
+se r&eacute;parer si la nation se montre grande et g&eacute;n&eacute;reuse; que de nouveaux
+sacrifices ne doivent rien lui co&ucirc;ter pour la conservation de son
+ind&eacute;pendance et de sa gloire. L'esprit public est travaill&eacute; par des
+adresses mendi&eacute;es aupr&egrave;s des chefs de cohortes des premiers bans de
+gardes nationales, qui r&eacute;clament de marcher &agrave; l'ennemi, hors de la
+France, et aussi par les offres des d&eacute;partemens et des communes, de
+fournir des cavaliers, offres command&eacute;es par l'administration elle-m&ecirc;me.
+Napol&eacute;on cherche en m&ecirc;me temps &agrave; se faire des cr&eacute;atures, &agrave; soutenir des
+affections chancelantes; il distribue de secr&egrave;tes largesses, qu'il tire
+de ses propres tr&eacute;sors; il en a d&eacute;j&agrave; soustrait pr&egrave;s de cent millions
+pour les d&eacute;penses de la guerre de Russie. Cette fois, il va y puiser &agrave;
+pleines mains, soit pour se cr&eacute;er une nouvelle arm&eacute;e, soit pour payer &agrave;
+des ministres de certains cabinets des subsides secrets afin de les
+maintenir dans sa politique. C'&eacute;tait dans ses tr&eacute;sors qu'il trouvait une
+arm&eacute;e de r&eacute;serve.</p>
+
+<p>En attendant, il tenait des conseils priv&eacute;s o&ugrave; &eacute;taient appel&eacute;s
+Cambac&eacute;r&egrave;s, Lebrun, Talleyrand, Champagny, Maret et Caulaincourt. Maret,
+qui venait de Berlin, assura qu'il avait re&ccedil;u des ministres de Prusse et
+du roi lui-m&ecirc;me, les plus fortes protestations qu'ils pers&eacute;v&eacute;reraient
+dans notre alliance; il ajouta que tout devait concourir &agrave; rassurer
+l'empereur sur les affaires du Nord. Soit que Maret f&ucirc;t de bonne foi,
+soit que tout f&ucirc;t concert&eacute; afin d'aiguillonner le conseil qui penchait
+pour les voies de n&eacute;gociations, Napol&eacute;on, affectant aussi plus de
+confiance, dit qu'il pouvait compter sur l'Autriche, et, selon toute
+apparence, sur la Prusse; or, que rien n'&eacute;tait alarmant dans sa
+position; que d'ailleurs il retrouvait son fr&egrave;re Joseph &agrave; Madrid et les
+Anglais rejet&eacute;s en Portugal; qu'en outre, il avait d&eacute;j&agrave; sous les armes
+cent cohortes et la lev&eacute;e anticip&eacute;e des conscrits de 1813. Il d&eacute;cida que
+la guerre d'Espagne et celle du Nord seraient men&eacute;es de front.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, le contenu de la correspondance d'Otto<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> commen&ccedil;ait &agrave;
+percer; on savait que lord Walpole avait fait &agrave; l'Autriche les offres
+les plus brillantes; qu'il avait pr&eacute;sent&eacute; l'Allemagne pr&ecirc;te &agrave; se
+soulever, et la France &agrave; la veille d'une r&eacute;volution. Otto ajoutait qu'il
+fallait s'attendre &agrave; la d&eacute;fection de l'Autriche. Mais ce cabinet,
+instruit bient&ocirc;t que Napol&eacute;on avait ressaisi le pouvoir, qu'il faisait
+de nouveaux armemens, qu'il n'y avait dans l'int&eacute;rieur aucune apparence
+de crise, se h&acirc;ta de d&eacute;p&ecirc;cher &agrave; Paris le comte de Bubna. Otto changeant
+aussi de langage, ses lettres furent d'accord avec les assertions de
+l'Autriche, qui n'aspirait, disait-elle, qu'&agrave; intervenir comme alli&eacute;e
+pour une pacification g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Plein de confiance, Napol&eacute;on fait parler officiellement son <i>Moniteur</i>;
+&agrave; l'en croire: &laquo;L'Autriche et la France sont ins&eacute;parables, aucune
+puissance du continent ne s'&eacute;loignera de lui; d'ailleurs, quarante
+millions de Fran&ccedil;ais ne craignent rien&raquo;... Si l'on veut savoir,
+ajoute-t-il, les conditions auxquelles je pourrais souscrire &agrave; une paix
+g&eacute;n&eacute;rale, il faut lire la lettre que le duc de Bassano a &eacute;crite &agrave; lord
+Castlereagh avant l'ouverture de la campagne de Russie.&raquo; Cela voulait
+dire qu'il consentait, comme s'il n'avait &eacute;prouv&eacute; aucun revers &agrave; Moscou,
+&agrave; laisser la Sicile &agrave; Ferdinand <span class="smcap">iv</span>, et le Portugal &agrave; la maison de
+Bragance, mais qu'on n'e&ucirc;t &agrave; lui demander aucun autre sacrifice.</p>
+
+<p>Arrive la nouvelle de la d&eacute;fection du corps prussien d'Yorck. &laquo;Ce qui
+suffisait hier ne suffit plus aujourd'hui,&raquo; s'&eacute;crie Napol&eacute;on; et tous
+ses conseillers voient &agrave; l'instant m&ecirc;me tout le parti qu'ils peuvent
+tirer d'un pareil &eacute;v&eacute;nement. Maret fait un rapport rempli, selon
+l'usage, d'invectives contre le gouvernement britannique, et conclut par
+proposer une lev&eacute;e de trois cent cinquante mille hommes. Regnault court
+demander au S&eacute;nat, au nom de l'empereur, les jeunes Fran&ccedil;ais des cent
+cohortes auxquels on a donn&eacute; l'assurance de n'&ecirc;tre occup&eacute;s qu'&agrave; des jeux
+militaires dans l'int&eacute;rieur: un s&eacute;natus-consulte les met &agrave; la
+disposition du gouvernement.</p>
+
+<p>On convoque le Corps l&eacute;gislatif pour qu'il vote les imp&ocirc;ts.&raquo;La paix, dit
+Napol&eacute;on, dans son discours d'ouverture, est n&eacute;cessaire au monde; mais
+je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme &agrave; la <i>grandeur</i> de
+mon Empire.&raquo; Rien de plus pompeux que l'expos&eacute; de sa situation pr&eacute;sent&eacute;
+par le ministre de l'int&eacute;rieur Montalivet; tout prosp&egrave;re: population,
+agriculture, manufactures, commerce, instruction publique, marine m&ecirc;me.
+Vient ensuite la pr&eacute;sentation du budget par le comte Mol&eacute;, conseiller
+d'&eacute;tat, et ici le digne &eacute;l&egrave;ve de Fontanes, &eacute;merveill&eacute; de tant de belles
+choses, s'&eacute;crie en terminant: &laquo;Il suffit, pour produire tant de
+merveilles, de douze ans de guerre et d'un seul homme!&raquo; Et aussit&ocirc;t onze
+cent cinquante millions sont mis sans discussion &agrave; la disposition de ce
+seul homme.</p>
+
+<p>Il avait mis aussi au premier rang des affaires urgentes l'accommodement
+de ses diff&eacute;rends avec le pape, qui, depuis le mois de juin, &eacute;tait
+rel&eacute;gu&eacute; au ch&acirc;teau de Fontainebleau. Sous pr&eacute;texte d'une partie de
+chasse, Napol&eacute;on court lui arracher un nouveau concordat qui le
+d&eacute;pouillait du temporel, mais que le saint vieillard r&eacute;tracte presque
+aussit&ocirc;t; et la chose religieuse s'envenime de plus en plus.</p>
+
+<p>La d&eacute;fection ouverte de la Prusse ne laissa bient&ocirc;t plus aucun doute sur
+les progr&egrave;s de la coalition. Fr&eacute;d&eacute;ric-Guillaume, quittant Berlin tout &agrave;
+coup, s'&eacute;tait mis en fuite sur Breslaw, prot&eacute;g&eacute; par la bonhomie de notre
+ambassadeur, Saint-Marsan, et en quelque sorte sous l'&eacute;gide d'Augereau,
+qui s'&eacute;tait humanis&eacute;. Rien de plus b&eacute;nins que nos g&eacute;n&eacute;raux, nos
+ambassadeurs depuis nos d&eacute;sastres. A la nouvelle que le roi de Prusse
+lui est &eacute;chapp&eacute;, Napol&eacute;on regrette de ne l'avoir pas trait&eacute; comme
+Ferdinand <span class="smcap">vii</span> et comme le pape.&raquo;Ce n'est pas la premi&egrave;re fois, dit-il,
+qu'en politique la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; est un mauvais conseiller.&raquo; Lui, g&eacute;n&eacute;reux
+envers la Prusse!</p>
+
+<p>Cependant le reflux de la guerre, parti des ruines de Moscou, marchait
+avec rapidit&eacute; vers l'Oder et vers l'Elbe. Eug&egrave;ne, qui avait ralli&eacute;
+quelques milliers d'hommes, s'&eacute;tait retir&eacute; successivement sur le Wartha,
+l'Oder, la Spr&eacute;e, l'Elbe et la Saale. L'insurrection allemande, excit&eacute;e
+par les soci&eacute;t&eacute;s secr&egrave;tes, se propageait de ville en ville, de village
+en village, et le nombre des ennemis de Napol&eacute;on grossissait chaque
+jour. Comment compter sur nos alli&eacute;s? La d&eacute;fection de la Prusse nous en
+faisait pr&eacute;voir bien d'autres. Voulant faire face &agrave; tout, Napol&eacute;on
+ordonne de mettre en disponibilit&eacute; la conscription de 1814. Le voil&agrave;
+comme le dissipateur, d&eacute;vorant d'avance son revenu d'hommes. Il r&ecirc;ve
+encore, avec ses familiers, une arm&eacute;e de mille bataillons, offrant un
+effectif de huit cent mille hommes et de quatre cents escadrons ou cent
+mille chevaux; en tout un million de soldats &agrave; d&eacute;frayer. Il se berce de
+cette imposante chim&egrave;re, et d&eacute;j&agrave; ses ministres demandent un suppl&eacute;ment
+de trois cents millions.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, cent soixante mille conscrits errent dans les
+campagnes, fuyant leurs drapeaux, et prot&eacute;g&eacute;s par le mauvais esprit des
+provinces. Napol&eacute;on redoute cette r&eacute;bellion sourde &agrave; la loi militaire, &agrave;
+laquelle il ne manquera bient&ocirc;t que des chefs tous pr&ecirc;ts quand il en
+sera temps. Que fait-il? Par la plus astucieuse des combinaisons, il
+enveloppe dans une formation de gardes-d'honneur dix mille jeunes gens
+tir&eacute;s des familles les plus riches et les plus illustres; ce sont autant
+d'otages destin&eacute;s &agrave; garantir la fid&eacute;lit&eacute; de leurs parens.</p>
+
+<p>La m&eacute;diation de l'Autriche ne faisant aucun progr&egrave;s, Napol&eacute;on essaie de
+nouveau une n&eacute;gociation directe avec le minist&egrave;re anglais; il lui envoie
+le banquier Labouch&egrave;re, qui, cette fois, n'est pas plus &eacute;cout&eacute; que de
+mon temps. De son c&ocirc;t&eacute;, la Prusse, qui vient de s'allier avec la Russie,
+fait proposer un armistice, moyennant que Napol&eacute;on se contentera de la
+ligne de l'Elbe, et fera la cession de toutes les places de l'Oder et de
+la Vistule. Dans notre cabinet, un parti s'obstinait &agrave; soutenir que la
+paix &eacute;tait encore possible; M. de Talleyrand disait qu'on &eacute;tait toujours
+le ma&icirc;tre de ne pas se battre; Lebrun et Caulaincourt &eacute;taient d'avis
+&eacute;galement de prendre la Prusse au mot, et de n&eacute;gocier. Mais comment
+d&eacute;cider Napol&eacute;on &agrave; livrer des forteresses? Il ne peut se r&eacute;soudre &agrave; rien
+c&eacute;der par n&eacute;gociation. &laquo;Qu'on me prenne, disait-il, mais je ne veux rien
+donner.&raquo;</p>
+
+<p>Il fait dire &agrave; ses journaux: &laquo;l'Espagne est &agrave; la dynastie fran&ccedil;aise;
+aucun effort humain ne peut l'emp&ecirc;cher.&raquo; Instruit, le 31 mars, que les
+Russes ont commenc&eacute; &agrave; passer l'Elbe, il dit lui-m&ecirc;me, par l'organe de
+ces m&ecirc;mes journaux: &laquo;Que des batteries ennemies, plac&eacute;es sur les
+hauteurs de Montmartre, ne l'am&egrave;neraient pas &agrave; c&eacute;der un pouce de terre.&raquo;</p>
+
+<p>Et pourtant il recevait de tous c&ocirc;t&eacute;s des conseils pacifiques et des
+avis utiles.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais piqu&eacute; de voir M. de Talleyrand rentr&eacute;, sinon en gr&acirc;ce, du moins
+rappel&eacute; dans les conseils, tandis que je restais dans l'oubli et dans la
+d&eacute;faveur; j'en sentais le motif, qui tenait &agrave; l'impression qu'avait
+laiss&eacute;, dans l'esprit de l'empereur, le complot Malet, auquel on avait
+donn&eacute;, avec affectation, une couleur r&eacute;publicaine et lib&eacute;rale; je
+pouvais aussi l'imputer &agrave; mes repr&eacute;sentations contre la guerre de
+Russie. Persuad&eacute; pourtant que t&ocirc;t ou tard mes conseils seraient
+r&eacute;clam&eacute;s, je crus en h&acirc;ter le terme par une nouvelle d&eacute;marche. Je
+n'ignorais pas qu'on r&eacute;pandait clandestinement une d&eacute;claration de Louis
+<span class="smcap">xviii</span> au peuple Fran&ccedil;ais, dat&eacute;e de Hartwell, le 1<sup>er</sup> f&eacute;vrier, o&ugrave; le
+S&eacute;nat &eacute;tait appel&eacute; <i>&agrave; &ecirc;tre l'instrument d'un grand bienfait</i>; je savais
+que l'empereur avait connaissance de cette pi&egrave;ce, dont on pouvait
+contester l'authenticit&eacute;, n'ayant encore donn&eacute; lieu, en Angleterre, &agrave;
+aucune remarque ni discussion publique. Je m'en procurai une copie, que
+je lui adressai, en la lui certifiant.</p>
+
+<p>Je lui exposais, dans ma lettre, que ses triomphes avaient endormi le
+faubourg St.-Germain, et que ses revers le r&eacute;veillaient; qu'ils
+op&eacute;raient un grand changement dans l'opinion de l'Europe; que d&eacute;j&agrave; m&ecirc;me
+en France l'esprit public s'alt&eacute;rait; que les partisans de la maison de
+Bourbon &eacute;taient aux aguets; qu'ils se r&eacute;organiseraient secr&egrave;tement d&egrave;s
+l'instant o&ugrave; la puissance du chef de l'Empire perdrait de ses prestiges;
+que la lassitude de la guerre &eacute;tait le sentiment le plus g&eacute;n&eacute;ral et le
+plus profond; qu'il ne fallait rien moins que celui de l'honneur
+national pour faire sentir la n&eacute;cessit&eacute; de conqu&eacute;rir la paix par une
+nouvelle campagne, o&ugrave; nous nous pr&eacute;senterions tous arm&eacute;s, pour appuyer
+des n&eacute;gociations si impatiemment attendues; que, pour notre salut et
+pour le sien, il &eacute;tait urgent qu'il f&icirc;t la paix ou qu'il rend&icirc;t la
+guerre nationale; que trop de confiance dans l'alliance autrichienne
+pouvait le perdre; qu'il fallait faire un pont d'or &agrave; l'Autriche et lui
+rendre bien vite tout ce qu'on ne pourrait plus lui refuser; que, du
+reste, je ne croyais pas que le comte Otto f&ucirc;t l'homme qui conv&icirc;nt dans
+une telle complication d'int&eacute;r&ecirc;ts politiques, et en pr&eacute;sence d'un
+diplomate tel que M. de Metternich; j'indiquai M. de Narbonne comme seul
+capable de p&eacute;n&eacute;trer les vraies intentions de l'Autriche, dont l'allure
+&eacute;tait si &eacute;quivoque.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'apr&egrave;s quinze &agrave; vingt jours que j'eus la preuve sans
+r&eacute;plique, par l'envoi de M. de Narbonne &agrave; Vienne, que ma lettre avait
+produit son effet; je n'en voulais pas davantage, et je ne m'&eacute;tais pas
+attendu &agrave; plus; le reste devait venir t&ocirc;t ou tard. J'&eacute;tais s&ucirc;r du cr&eacute;dit
+et de la faveur de M. de Narbonne, dont la mission &eacute;tait d'une grande
+importance.</p>
+
+<p>Du reste, qu'on ne s'&eacute;tonne pas si, au moment o&ugrave; la Prusse obtenait la
+lev&eacute;e en masse des peuples d'Allemagne derri&egrave;re la ligne des arm&eacute;es de
+la conf&eacute;d&eacute;ration du Nord; si, au moment o&ugrave; elle pr&eacute;sentait la d&eacute;livrance
+de la patrie allemande comme le but de la guerre, Napol&eacute;on s'&ocirc;tait
+volontairement la meilleure d&eacute;fense, celle d'une guerre nationale. Il
+savait bien qu'il ne pourrait en obtenir l'&eacute;lan qu'en rappelant &agrave; lui
+l'opinion, qu'en faisant &agrave; nos libert&eacute;s des concessions faciles &agrave; tout
+autre, mais qui lui auraient co&ucirc;t&eacute; plus que la vie, puisqu'elles
+auraient bless&eacute; son orgueil et mis un frein &agrave; sa puissance; j'&eacute;tais donc
+s&ucirc;r qu'il ne s'y pr&ecirc;terait pas davantage, que de rendre &agrave; la Prusse les
+places de la Vistule et de l'Oder, et &agrave; l'Autriche le Tyrol et
+l'Illyrie. Napol&eacute;on crut parer &agrave; tout par la formation d'une nouvelle
+arm&eacute;e de trois cent mille hommes, et en organisant une r&eacute;gence pour le
+cas m&ecirc;me de sa mort.</p>
+
+<p>En la conf&eacute;rant &agrave; Marie-Louise, avec le droit d'assister aux diff&eacute;rens
+conseils d'&eacute;tat, il se proposa deux choses: de flatter l'Autriche, et en
+m&ecirc;me temps de pr&eacute;venir tout complot de gouvernement provisoire. Mais la
+r&eacute;gente ne pouvant autoriser par sa signature la pr&eacute;sentation d'aucun
+s&eacute;natus-consulte, ni proclamer aucune loi, son r&ocirc;le se bornait &agrave; une
+simple comparse au conseil. Elle &eacute;tait d'ailleurs sous la tutelle de
+Cambac&eacute;r&egrave;s, qui, lui-m&ecirc;me, &eacute;tait sous la tutelle de Savary; on avait
+aussi attach&eacute; &agrave; la r&eacute;gence, en qualit&eacute; de secr&eacute;taire, l'ex-ministre
+Champagny, charg&eacute; de consigner dans un registre nouveau, ridiculement
+appel&eacute; <i>livre d'&Eacute;tat</i>, les intentions <i>d&eacute;finitives</i> de l'empereur
+absent. En effet, d&egrave;s que la r&eacute;gence eut &eacute;t&eacute; mise en activit&eacute;, <i>la
+pens&eacute;e</i> du gouvernement n'en courut pas moins la poste avec Napol&eacute;on,
+qui ne se fit pas faute de lancer des d&eacute;crets de tous ses
+quartiers-g&eacute;n&eacute;raux mobiles.</p>
+
+<p>Les alli&eacute;s, &agrave; la suite de divers combats, se disposaient &agrave; passer
+l'Elbe, quand l'empereur, apr&egrave;s avoir d&eacute;ploy&eacute; pendant trois mois, dans
+ses pr&eacute;paratifs, une activit&eacute; extraordinaire, quitte Paris le 15 avril,
+et va se mettre &agrave; la t&ecirc;te de ses troupes.</p>
+
+<p>D'abord il &eacute;tonne l'Europe par la cr&eacute;ation, et par l'apparition subite,
+au c&oelig;ur de l'Allemagne, d'une nouvelle arm&eacute;e de deux cent mille hommes,
+qui lui permet de reprendre l'offensive. Coup sur coup il gagne deux
+batailles, l'une &agrave; Bautzen, en Saxe; l'autre &agrave; Wurtchen, au-del&agrave; de la
+Spr&eacute;e, r&eacute;tablissant ainsi la renomm&eacute;e de ses armes. Leur premier effet
+ram&egrave;ne le roi de Saxe, qui revient se jeter t&ecirc;te baiss&eacute;e dans notre
+alliance.</p>
+
+<p>Les Prusso-Russes, que Napol&eacute;on a battus, c'est-&agrave;-dire les troupes de
+Fr&eacute;d&eacute;ric-Guillaume et de l'empereur Alexandre, continuent leur retraite
+vers l'Oder, et lui se laisse entra&icirc;ner &agrave; leur poursuite. Mais, &agrave; mesure
+qu'il avance, il s'&eacute;loigne de ses renforts, tandis que les alli&eacute;s se
+rejettent sur les leurs.</p>
+
+<p>Tout-&agrave;-coup se r&eacute;pand dans Paris la nouvelle d'un armistice. Napol&eacute;on y
+adh&egrave;re, parce qu'il a besoin de se recruter, et qu'il redoute, sous le
+manteau d'une m&eacute;diation, l'intervention arm&eacute;e de l'Autriche.</p>
+
+<p>Mais sur quelle ligne de d&eacute;marcations les deux arm&eacute;es
+s'arr&ecirc;teront-elles? Hambourg et Breslaw sont les deux points qu'on se
+dispute avec le plus de vivacit&eacute;. Les Prussiens insistent avec une
+grande opini&acirc;tret&eacute; pour que la Sil&eacute;sie leur reste. Napol&eacute;on craint que
+l'ennemi ne cherche dans l'armistice des moyens de guerre, plut&ocirc;t qu'un
+pr&eacute;liminaire pour la paix. Il se d&eacute;cide pourtant: le v&oelig;u g&eacute;n&eacute;ral autour
+de lui est pour une suspension d'armes. Il renonce &agrave; la possession de
+Breslaw, abandonne la ligne de l'Oder, et consent &agrave; faire replier son
+arm&eacute;e sur Leignitz. L'armistice est conclu le 4 juin &agrave; Plessevig;
+Napol&eacute;on reprend son quartier-g&eacute;n&eacute;ral &agrave; Dresde.</p>
+
+<p>Tels furent les &eacute;v&eacute;nemens qui remplirent les deux premiers mois d'une
+campagne qui allait d&eacute;cider du sort de l'Europe. Ils avaient excit&eacute; au
+plus haut degr&eacute; l'attente et l'int&eacute;r&ecirc;t public, en-de&ccedil;&agrave; et au-del&agrave; du
+Rhin.</p>
+
+<p>On respirait, on se ber&ccedil;ait en g&eacute;n&eacute;ral, de l'espoir d'une paix
+prochaine, qu'invoquait le v&oelig;u des peuples. N'&eacute;tait-ce pas ainsi,
+d'ailleurs, que Napol&eacute;on, apr&egrave;s toutes ses victoires, &eacute;tait parvenu &agrave;
+pacifier le monde? Mais qu'aux yeux de l'observateur les temps &eacute;taient
+chang&eacute;s! Jusqu'alors, faute d'informations positives, on n'avait &agrave; Paris
+que des id&eacute;es peu arr&ecirc;t&eacute;es sur des &eacute;v&eacute;nemens dont nous ignorions le
+secret et les mobiles.</p>
+
+<p>J'attendais du quartier-g&eacute;n&eacute;ral des nouvelles par une voie d&eacute;tourn&eacute;e,
+quand je re&ccedil;us de l'archichancelier l'invitation d'aller conf&eacute;rer avec
+lui sur un objet important. C'&eacute;tait, me dit-il, de la part de
+l'empereur, qu'il &eacute;tait charg&eacute; de me faire une communication.
+L'empereur, qui se proposait d'accepter de nouveau mes services,
+d&eacute;sirait qu'au moment o&ugrave; il allait &eacute;crire au roi de Naples, pour qu'il
+v&icirc;nt le joindre &agrave; Dresde, je me servisse moi-m&ecirc;me de l'intimit&eacute; que
+j'avais conserv&eacute;e avec ce prince pour le d&eacute;terminer &agrave; ne pas diff&eacute;rer
+de r&eacute;pondre &agrave; l'appel de l'empereur; je devais lui faire observer qu'il
+devenait urgent de d&eacute;ployer en Saxe tout l'appareil de nos forces, tous
+nos moyens militaires et politiques, afin d'amener l'ennemi &agrave; conclure
+une paix honorable pour nous. L'archichancelier me fit lire la lettre de
+l'empereur, &agrave; laquelle il joignit ses propres instances, me r&eacute;p&eacute;tant
+qu'il ne formait aucun doute que je ne fusse appel&eacute; incessamment &agrave;
+remplir une mission qui ne serait au-dessous ni de mes talens ni de ma
+dignit&eacute;. Je r&eacute;pondis &agrave; l'archichancelier que j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; remplir les
+volont&eacute;s de l'empereur; que j'allais &eacute;crire au roi de Naples, et que je
+lui communiquerais ma lettre pour qu'il p&ucirc;t en rendre compte.</p>
+
+<p>Quoique je ne fusse pas &eacute;loign&eacute;, d'apr&egrave;s quelques ant&eacute;c&eacute;dens, de
+m'attendre que je rentrerais bient&ocirc;t dans une carri&egrave;re active, je ne
+savais trop sur quoi je devais pointer mes id&eacute;es &agrave; cet &eacute;gard. Je me
+d&eacute;fiais de l'Italie, qui, au cas de la reprise des hostilit&eacute;s, ne serait
+pour moi qu'un honorable exil inspir&eacute; par la d&eacute;fiance. N'importe. Je fis
+ma lettre &agrave; Murat, qui n'&eacute;tait pas non plus dans une position
+ordinaire.</p>
+
+<p>Joachim Murat, franc et brave g&eacute;n&eacute;ral, mais roi sans aucune fermet&eacute; dans
+les r&eacute;solutions, s'&eacute;tait cr&eacute;&eacute; &agrave; Naples une sorte de popularit&eacute; et de
+puissance militaire; il en &eacute;tait &eacute;bloui au point de vouloir secouer le
+joug de Napol&eacute;on, qui ne voyait en lui qu'un vassal &agrave; ses ordres. Ce
+n'avait pas &eacute;t&eacute; sans peine que sur son injonction, il s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+faire partie de l'exp&eacute;dition de Russie avec son contingent form&eacute; de
+douze mille Napolitains et d'une partie de sa garde. C'&eacute;tait &agrave; lui que
+Napol&eacute;on, en fuyant, avait confi&eacute; le commandement des malheureux d&eacute;bris
+de l'arm&eacute;e. Joachim, pr&eacute;voyant les changemens qui allaient s'op&eacute;rer dans
+le syst&egrave;me politique de l'Europe, r&eacute;solut de rentrer dans son royaume,
+et de t&acirc;cher de le mettre a couvert des suites d'un tel d&eacute;sastre. Il
+quitta l'arm&eacute;e &agrave; Posen, et, dix jours apr&egrave;s<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, le <i>Moniteur</i> annon&ccedil;a
+son d&eacute;part en ces termes: &laquo;Le roi de Naples, &eacute;tant indispos&eacute;, a d&ucirc;
+quitter le commandement de l'arm&eacute;e, qu'il a remis au prince vice-roi. Ce
+dernier a plus d'habitude d'une grande administration et il a la
+confiance enti&egrave;re de l'empereur.&raquo;</p>
+
+<p>Cette boutade officielle blessa d'autant plus Murat, que, dans le cours
+des deux ann&eacute;es pr&eacute;c&eacute;dentes, l'empereur lui avait trop fait sentir qu'il
+n'&eacute;tait qu'un vassal du grand Empire. Murat, voyant qu'il aurait &agrave;
+craindre le sort de son beau-fr&egrave;re Louis, si l'empereur, r&eacute;parant son
+d&eacute;sastre, ressaisissait tout son pouvoir, rechercha l'alliance de
+l'Autriche, qui ne s'&eacute;tait point encore d&eacute;tach&eacute;e de Napol&eacute;on. Ses
+premiers rapports avec la cour de Vienne furent m&eacute;nag&eacute;s par le comte de
+Mi&euml;r, ministre d'Autriche &agrave; Naples. Il y eut aussi quelques n&eacute;gociations
+avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile. Joachim
+et lord Bentinck eurent m&ecirc;me une entrevue secr&egrave;te dans l'&icirc;le de Ponza;
+mais Napol&eacute;on &eacute;piait Murat.</p>
+
+<p>Quand on sut &agrave; Naples que l'empereur, rest&eacute; vainqueur &agrave; Lutzen et &agrave;
+Bautzen, rassemblait une nombreuse arm&eacute;e en Saxe, la reine Caroline
+&eacute;crivit &agrave; son fr&egrave;re de mieux traiter son &eacute;poux, et usa de tout son
+pouvoir sur le roi pour rompre ses relations pr&eacute;cipit&eacute;es avec l'Autriche
+et l'Angleterre. Napol&eacute;on &eacute;crivit &agrave; Murat, qui d'abord refusa de se
+rendre en Saxe. Il lui fit alors &eacute;crire une lettre affectueuse, par
+laquelle, au nom de l'empereur, Berthier l'engageait &agrave; se rendre au
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral, l'assurant que peut-&ecirc;tre la campagne ne se rouvrirait
+pas; qu'on allait traiter de la paix, et qu'il &eacute;tait d'un grand int&eacute;r&ecirc;t
+pour lui de se rapprocher des n&eacute;gociations, afin d'y stipuler ses
+int&eacute;r&ecirc;ts. Ma lettre fut &agrave; peu pr&egrave;s dans les m&ecirc;mes termes; je le flattai,
+j'ajoutai qu'il y aurait de la gloire &agrave; acqu&eacute;rir, et qu'il &eacute;tait de son
+honneur de se joindre &agrave; ses fr&egrave;res d'armes. Murat n'h&eacute;sita plus. Avant
+m&ecirc;me qu'il e&ucirc;t pu recevoir ma d&eacute;p&ecirc;che, un courrier, arrivant de Dresde,
+m'en apporta une de l'empereur, qui me mandait &agrave; son quartier-g&eacute;n&eacute;ral.
+Je jugeai aussit&ocirc;t que, redoutant ma pr&eacute;sence &agrave; Paris, pour le moins
+autant que celle de Murat &agrave; Naples, c'&eacute;taient deux otages qu'il voulait
+avoir sous la main en nous appelant pr&egrave;s de lui. Je fis mes dispositions
+&agrave; la h&acirc;te, et je me dirigeai sur Dresde par Mayence.</p>
+
+<p>La garde de Mayence, notre principale clef du Rhin, &eacute;tait confi&eacute;e &agrave;
+Augereau, avec qui je d&eacute;sirais m'aboucher, et qui &eacute;tait charg&eacute; en outre
+de rassembler un corps d'observation sur le Mein. Je le trouvai croyant
+peu &agrave; la paix, bl&acirc;mant Napol&eacute;on, et plaignant les pauvres Mayen&ccedil;ais
+encore troubl&eacute;s de l'id&eacute;e d'un si&egrave;ge et de la d&eacute;vastation des rians
+environs de leur ville. Voyant qu'il &eacute;tait au fait de tout ce qui venait
+de se passer, je le fis causer. &laquo;Nos beaux jours sont pass&eacute;s! me dit-il.
+Ah! que ces deux victoires qu'enfle Napol&eacute;on, qu'il fait sonner si haut
+dans Paris, ressemblent peu aux victoires de nos belles campagnes
+d'Italie o&ugrave; j'apprenais &agrave; Bonaparte la guerre dont il ne sait plus faire
+que l'abus. Que de peines maintenant pour avancer de quelques marches. A
+Lutzen, notre centre avait fl&eacute;chi; plusieurs bataillons se d&eacute;bandaient;
+en vain nos deux ailes se prolongeant, mena&ccedil;aient d'envelopper les
+forces que l'ennemi accumulait au centre: nous &eacute;tions perdus sans seize
+bataillons de la jeune garde et quatre-vingts pi&egrave;ces de canon. Il ne
+peut plus compter, vous dis-je, que sur la sup&eacute;riorit&eacute; de son
+artillerie; nous leur avons appris &agrave; se battre. Apr&egrave;s Bautzen, il a
+press&eacute; le passage de l'Elbe et a fait une trou&eacute;e dans le Nord; mais il a
+fallu s'arr&ecirc;ter devant Wurtchen, au-del&agrave; de la Spr&eacute;e; l&agrave;, nous n'avons
+emport&eacute; les positions et le camp retranch&eacute; qu'&agrave; force de sang. J'ai des
+lettres du quartier-g&eacute;n&eacute;ral; et, encore apr&egrave;s cette horrible boucherie,
+point de r&eacute;sultat, point de canons, point de prisonniers. Dans un pays
+entrecoup&eacute;, on trouvait l'ennemi retranch&eacute; partout, et disputant le
+terrain avec avantage; nous avons m&ecirc;me &eacute;t&eacute; maltrait&eacute;s au combat de
+Reichembach. Et notez que dans ce court d&eacute;but de la campagne, un boulet
+a emport&eacute; Bessi&egrave;res en-de&ccedil;&agrave; de l'Elbe; et un autre boulet a renvers&eacute;
+Duroc &agrave; Reichembach; Duroc, le seul ami qu'il e&ucirc;t! Le m&ecirc;me jour,
+Bruy&egrave;res et Kirgemer tombent aussi sous des boulets perdus. Quelle
+guerre! ajoutait Augereau en continuant ses r&eacute;flexions d&eacute;courageantes,
+quelle guerre! nous y passerons tous! Que veut-il faire maintenant &agrave;
+Dresde? Il ne fera pas la paix; vous le connaissez encore mieux que moi;
+il se fera cerner par cinq cent mille hommes; car, croyez bien que
+l'Autriche ne lui sera pas plus fid&egrave;le que la Prusse. Oui, s'il
+s'obstine, s'il n'est pas tu&eacute;, et il ne le sera pas, nous y passerons
+tous.&raquo;</p>
+
+<p>Je pus, d&egrave;s-lors, juger par moi-m&ecirc;me ce qu'on m'avait d&eacute;j&agrave; dit, que
+l'impatience de la paix et de revenir &agrave; Paris &eacute;tait dans l'&acirc;me de
+presque tous les g&eacute;n&eacute;raux dont la fortune &eacute;tait faite.</p>
+
+<p>Dresde me parut &agrave; la fois un vaste camp retranch&eacute; et une ville capitale.
+Les for&ecirc;ts du voisinage tombaient sous la hache des sapeurs. Partout, en
+arrivant, je vis remuer la terre, abattre des arbres, faire des foss&eacute;s,
+des palissades. L'empereur &eacute;tait en course, tant pour examiner les
+travaux que pour &eacute;tudier le pays. Il &eacute;tait presque toujours entour&eacute; de
+Berthier, de Soult et de l'ing&eacute;nieur-g&eacute;ographe, Bacler d'Albe,
+parcourant, la carte &agrave; la main, tous les d&eacute;bouch&eacute;s qui aboutissaient &agrave;
+la plaine de Dresde. La jet&eacute;e des ponts, le trac&eacute; des routes, la
+construction des redoutes et l'assiette des camps &eacute;taient aussi le but
+de ses excursions et de ses promenades.</p>
+
+<p>Toutes ces fortifications, toutes ces lignes pouvaient &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;es
+comme les ouvrages avanc&eacute;s de Dresde, point central d'une forte position
+sur la rive sup&eacute;rieure de l'Elbe; les ouvrages sur la rive droite autour
+de la ville touchaient &agrave; leur perfection; des paysans, requis de toutes
+les parties de la Saxe, venaient travailler aux travaux.</p>
+
+<p>L'empereur faisait compl&eacute;ter l'enceinte de la ville par des foss&eacute;s et
+des palissades qui devaient suppl&eacute;er &agrave; toutes les interruptions des
+murs; les approches en &eacute;taient d&eacute;fendues par une ligne de redoutes
+avanc&eacute;es dont les feux se croisaient et battaient au loin la campagne.
+Ne se bornant point &agrave; fortifier les environs de Dresde, c'&eacute;tait sur la
+ligne de l'Elbe, dans toute son &eacute;tendue, qu'il venait d'&eacute;tablir l'arm&eacute;e
+&agrave; cheval sur le fleuve, la t&ecirc;te &agrave; Dresde et la queue allant aboutir &agrave;
+Hambourg. Les villes de Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittemberg et
+Magdebourg, &eacute;taient ses principaux points fortifi&eacute;s sur l'Elbe; ils lui
+assuraient la possession de cette large et belle vall&eacute;e. Tous ces
+travaux commenc&eacute;s et poursuivis avec ardeur, r&eacute;v&eacute;laient assez le projet
+de Napol&eacute;on, de concentrer la majeure partie de ses forces aux environs
+de Dresde et de s'y tenir pour voir venir les &eacute;v&eacute;nemens. Ainsi, je le
+trouvais tr&egrave;s-occup&eacute; de n&eacute;gociations, apr&egrave;s avoir choisi les environs de
+Dresde pour son champ de bataille et la ligne de l'Elbe pour son point
+d'appui. La plupart de ses g&eacute;n&eacute;raux consid&eacute;raient Dresde comme ayant
+tous les avantages d'une position centrale propre &agrave; devenir le pivot de
+toutes les op&eacute;rations que m&eacute;ditait l'empereur; cependant il y en eut qui
+m'avou&egrave;rent que si l'Autriche se d&eacute;clarait, nous nous trouverions en
+<i>l'air</i>, expos&eacute;s &agrave; &ecirc;tre d&eacute;bord&eacute;s entre l'Elbe et le Rhin. Ils
+regardaient le partage des forces ennemies bien distinctes entr'elles
+comme formant trois grandes masses: au nord, sur la route de Berlin,
+l'arm&eacute;e de Bernadotte, prince de Su&egrave;de; &agrave; l'est, sur la route de
+Sil&eacute;sie, l'arm&eacute;e de Blucher, et derri&egrave;re les montagnes de la Boh&ecirc;me, en
+observation, l'arm&eacute;e autrichienne de Swartzemberg; car d&eacute;j&agrave; on regardait
+&agrave; l'&eacute;tat-major les Autrichiens comme pr&ecirc;ts aussi &agrave; se d&eacute;clarer.</p>
+
+<p>Instruit que l'empereur &eacute;tait de retour au palais Marcolini, dans
+Friederichstadt, je m'empressai d'aller me pr&eacute;senter &agrave; son audience. Il
+me fit entrer dans son cabinet; je l'y trouvai soucieux. &laquo;Vous venez
+tard, M. le duc, me dit-il.&mdash;Sire, j'ai fait toute la diligence possible
+pour me rendre aux ordres de Votre Majest&eacute;.&mdash;Que n'&eacute;tiez-vous ici avant
+mon grand d&eacute;bat avec Metternich; vous l'auriez p&eacute;n&eacute;tr&eacute;.&mdash;Sire, ce n'est
+pas ma faute.&mdash;Ces gens-l&agrave;, sans tirer l'&eacute;p&eacute;e, voudraient me dicter des
+lois: et savez-vous qui sont ceux qui me tracassent le plus
+aujourd'hui? vos deux amis, Bernadotte et Metternich; l'un me fait une
+guerre ouverte, l'autre une guerre sourde.&mdash;Mais, sire!.....&mdash;Voyez
+Berthier; il vous communiquera les r&eacute;sum&eacute;s de ma chancellerie et vous
+mettra au fait de tout; vous viendrez ensuite me donner vos id&eacute;es sur
+cette maudite n&eacute;gociation autrichienne qui m'&eacute;chappe; il nous faut toute
+votre habilet&eacute; pour la retenir. Je ne veux rien pourtant qui compromette
+ma puissance ni ma gloire! Ces gens-l&agrave; sont si &acirc;pres! ils voudraient,
+sans se battre, de l'argent et des provinces que je n'ai acquises qu'&agrave;
+la pointe de l'&eacute;p&eacute;e. J'y ai mis bon ordre, quant au premier point;
+Narbonne nous a &eacute;clair&eacute;; vous verrez ce qu'il en pense. Abouchez-vous
+avec Berthier le plut&ocirc;t possible, m&ucirc;rissez vos id&eacute;es; je vous attends
+sous deux jours.&raquo;</p>
+
+<p>M'&eacute;tant retir&eacute;, il me fut impossible, ce jour-l&agrave;, de causer avec
+Berthier, qui, devenu depuis la mort de Duroc &agrave; la fois le confident
+politique et militaire, ne quittait plus l'empereur et d&icirc;nait m&ecirc;me tous
+les jours &agrave; sa table. Il me renvoya au lendemain. En attendant, une
+personne du cabinet me mit provisoirement au fait de deux incidens qui
+&eacute;taient venus obscurcir notre horizon politique, et rendre encore plus
+incertaines les esp&eacute;rances de paix. Je veux parler de la contestation
+politique du comte de Metternich avec l'empereur, (j'y reviendrai
+tout-&agrave;-l'heure) et de la nouvelle arriv&eacute;e, le m&ecirc;me jour, de l'enti&egrave;re
+d&eacute;route de notre arm&eacute;e d'Espagne &agrave; Vittoria; elle laissait Wellington
+ma&icirc;tre de la p&eacute;ninsule, et portait la guerre aux pieds des Pyr&eacute;n&eacute;es. Un
+tel &eacute;v&eacute;nement, connu &agrave; Prague, ne pouvait manquer d'exercer une f&acirc;cheuse
+influence sur les n&eacute;gociations.</p>
+
+<p>L'empereur, &eacute;tourdi de ce nouveau revers, qu'il imputait &agrave; l'imp&eacute;ritie
+de Joseph et de Jourdan, chercha un g&eacute;n&eacute;ral capable de r&eacute;parer tant de
+fautes. Il jeta les yeux sur le mar&eacute;chal Soult, alors aupr&egrave;s de lui dans
+sa garde. Il lui enjoignit d'aller rallier les troupes, et de d&eacute;fendre
+pied &agrave; pied le passage des Pyr&eacute;n&eacute;es. Soult n'e&ucirc;t pas h&eacute;sit&eacute;, si sa
+femme, arriv&eacute;e &agrave; Dresde depuis peu avec un grand &eacute;talage, n'e&ucirc;t t&eacute;moign&eacute;
+de l'humeur, se refusant de retourner en Espagne, o&ugrave; il n'y avait plus,
+disait-elle, &agrave; recevoir que des coups. Comme elle avait sur son mari
+beaucoup d'empire, Soult tourment&eacute; eut recours &agrave; l'empereur, qui mande
+aussit&ocirc;t madame la duchesse. Elle vient avec de grands airs, affectant
+le ton imp&eacute;rieux, et d&eacute;clare que son mari ne retournera point en
+Espagne, qu'il n'y a que trop guerroy&eacute;, et qu'il est temps enfin qu'il
+se repose. &laquo;Madame, s'&eacute;crie Napol&eacute;on en col&egrave;re, je ne vous ai point
+mand&eacute; pour entendre vos algarades; je ne suis point votre mari; et si je
+l'&eacute;tais, vous vous comporteriez autrement. Songez que les femmes doivent
+ob&eacute;ir; retournez &agrave; votre mari et ne le tourmentez plus.&raquo; Il fallut
+fl&eacute;chir; vendre chevaux, &eacute;quipages, et se mettre en route tristement
+pour les Pyr&eacute;n&eacute;es occidentales. On riait au quartier-g&eacute;n&eacute;ral d'une sc&egrave;ne
+o&ugrave; venait de figurer une duchesse alti&egrave;re, et qui faisait diversion aux
+malins propos, dont une de nos plus belles actrices, mademoiselle
+Bourgoin, avait &eacute;t&eacute; r&eacute;cemment l'objet. Appel&eacute;e &agrave; Dresde avec l'&eacute;lite de
+la com&eacute;die fran&ccedil;aise, et invit&eacute;e un jour au d&eacute;jeuner de l'empereur, avec
+Berthier et Caulaincourt, elle avait pris, dit-on, tour-&agrave;-tour, en
+quittant le r&ocirc;le de Melpom&egrave;ne, le masque d'H&eacute;b&eacute;, de Therpsicore et de
+Tha&iuml;s.</p>
+
+<p>Mais passons &agrave; des faits plus graves. Je conf&eacute;rai enfin avec Berthier,
+qui avait un pied &agrave; terre au palais de Br&uuml;hl<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Il serait trop
+fastidieux de rapporter litt&eacute;ralement les d&eacute;tails de notre long
+entretien, sur la situation politique et militaire de l'empereur &agrave; cette
+&eacute;poque. Je n'en donnerai ici que la partie essentiellement historique,
+en y entrem&ecirc;lant quelques aper&ccedil;us tir&eacute;s de mes souvenirs. Commen&ccedil;ons par
+la n&eacute;gociation autrichienne. Ce fut Narbonne qui, le premier, &eacute;crivit de
+Vienne vers la fin d'avril, qu'il fallait peu compter sur l'Autriche,
+ayant arrach&eacute; &agrave; M. de Metternich l'aveu que le trait&eacute; d'alliance, du 14
+mars 1812, cessait de para&icirc;tre applicable &agrave; la conjoncture; il appelait
+une s&eacute;rieuse attention sur les exigeances et les armemens de l'Autriche.
+L'empereur con&ccedil;ut d&egrave;s-lors le projet le neutraliser au moins le cabinet
+de Vienne, moyennant deux n&eacute;gociations: l'une officielle, et l'autre
+secr&egrave;te; il comptait pour amortir l'influence de la coalition du Nord,
+et sur l'empereur son beau-p&egrave;re et sur M. de Metternich.</p>
+
+<p>L'empereur s'&eacute;tait fait une fausse id&eacute;e de cet homme d'&eacute;tat, qui avait
+r&eacute;sid&eacute; trois ans &agrave; Paris en qualit&eacute; d'ambassadeur, et qui avait n&eacute;goci&eacute;,
+comme principal ministre, le trait&eacute; de Vienne et l'alliance. C'&eacute;tait,
+sans contredit, le ministre de l'Europe qui avait le mieux sond&eacute; le
+gouvernement et la cour de Napol&eacute;on. Il y &eacute;tait parvenu sans effort, par
+ses hautes relations, en offrant successivement des hommages int&eacute;ress&eacute;s
+&agrave; Hortense, &agrave; Pauline, et avec plus de pr&eacute;dilection, &agrave; la femme de
+Murat, devenue depuis reine de Naples. L'empereur jugea
+superficiellement un diplomate qui, sous les dehors d'un homme du monde,
+aimable, galant, livr&eacute; aux plaisirs, cachait une des plus fortes t&ecirc;tes
+de l'Allemagne, un esprit essentiellement europ&eacute;en et monarchique.
+Encore abus&eacute;, m&ecirc;me apr&egrave;s ses revers, l'empereur s'imagina que des
+intrigues l'emporteraient &agrave; Vienne sur les plus importantes
+consid&eacute;rations d'&eacute;tat: telle fut la source de ses erreurs. Quand avec
+l'&eacute;p&eacute;e il crut avoir tranch&eacute; tous les n&oelig;uds de la politique dans les
+champs de Lutzen et de Vurtchen, il pensa qu'il avait assez fait pour
+ramener &agrave; lui l'Autriche. On lui d&eacute;p&ecirc;cha M. de Bubna, qui, tout en le
+cajolant, ne lui dissimula point que sa cour demanderait en Italie les
+provinces illyriennes; du c&ocirc;t&eacute; de la Bavi&egrave;re et de la Pologne, une
+augmentation de fronti&egrave;res, et enfin, en Allemagne, la dissolution de la
+Conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin. Napol&eacute;on, regardant comme une faiblesse d'acheter
+par de pareils sacrifices une neutralit&eacute; seulement, r&eacute;pondit &agrave; la lettre
+autographe de son beau-p&egrave;re, qu'il pr&eacute;f&eacute;rait mourir les armes &agrave; la main
+&agrave; se soumettre, si on pr&eacute;tendait lui dicter des conditions.
+L'incertitude sur l'alliance s'&eacute;tant prolong&eacute;e apr&egrave;s l'armistice, on
+revit Bubna aller et venir de Vienne &agrave; Dresde, de Dresde &agrave; Prague, et
+enfin annoncer que la Russie et la Prusse adh&eacute;raient &agrave; la m&eacute;diation de
+sa cour. D&egrave;s-lors, on parla de la r&eacute;union d'un congr&egrave;s &agrave; Prague.
+Narbonne y suivit la cour d'Autriche; &agrave; peine fut-il dans le voisinage
+de Dresde, qu'il vint y prendre de nouvelles instructions. &laquo;Eh bien!
+lui dit l'empereur, que disent-ils de Lutzen?&mdash;Ah! sire, r&eacute;pond le
+courtisan spirituel, les uns disent que vous &ecirc;tes un dieu, les autres
+que vous &ecirc;tes un d&eacute;mon; mais tout le monde convient que vous &ecirc;tes plus
+qu'un homme.&raquo; Narbonne, observateur profond, ne s'abusait pas du reste
+sur le pouvoir surnaturel de celui dont il comparait la t&ecirc;te &agrave; un
+volcan.</p>
+
+<p>Il faut qu'on sache que la n&eacute;gociation secr&egrave;te roulait sur deux
+conditions: la r&eacute;trocession des provinces illyriennes et le paiement
+d'un subside provisoire de quinze millions, comme une faible
+compensation de ce que l'Autriche refusait, disait-elle, dix millions
+sterlings que lui offrait le cabinet de Londres pour l'entra&icirc;ner contre
+nous. D&eacute;j&agrave; dix millions lui avaient &eacute;t&eacute; donn&eacute;s en deux paiemens &eacute;gaux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir conf&eacute;r&eacute; avec Narbonne, l'empereur d&eacute;cide qu'on s'adressera,
+pour n&eacute;gocier, directement &agrave; M. de Metternich, et que je serai mand&eacute; &agrave;
+Dresde, comme ayant tenu long-temps les fils des men&eacute;es secr&egrave;tes de
+l'investigation diplomatique.</p>
+
+<p>Tandis qu'un courrier m'est d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;, M. de Metternich arrive, apportant
+la r&eacute;ponse de son cabinet aux notes pressantes du ministre des relations
+ext&eacute;rieures. Il faut d'abord se r&eacute;soudre &agrave; d&eacute;chirer l'alliance r&eacute;put&eacute;e
+inconciliable avec la m&eacute;diation. Le ministre d'Autriche ne dissimule pas
+non plus la pr&eacute;tention de sa cour de se placer entre les puissances
+bellig&eacute;rantes, pour qu'elles ne communiquent entr'elles que par la
+chancellerie de Vienne. Ici surviennent les difficult&eacute;s, Napol&eacute;on ne
+voulant point entendre &agrave; ce mode inusit&eacute; de n&eacute;gociation. Porteur d'une
+lettre particuli&egrave;re de son ma&icirc;tre, le comte de Metternich vient la
+remettre lui-m&ecirc;me &agrave; l'empereur, qui le re&ccedil;oit en audience
+confidentielle. Ici commence l'altercation. D'abord Napol&eacute;on se plaint
+qu'on a d&eacute;j&agrave; perdu un mois, que la m&eacute;diation de l'Autriche est presque
+hostile, et qu'elle ne veut plus garantir l'int&eacute;grit&eacute; de l'Empire
+fran&ccedil;ais; il se plaint qu'elle est venue arr&ecirc;ter son &eacute;lan victorieux, en
+parlant d'armistice et de m&eacute;diation. &laquo;Vous parlez de paix, d'alliance,
+dit-il &agrave; M. de Metternich, et tout s'embrouille. La coalition resserre
+ses liens par des trait&eacute;s que cimente l'or de l'Angleterre. Aujourd'hui
+que vos deux cent mille hommes sont pr&ecirc;ts, vous venez me trouver pour
+me dicter des lois; votre cabinet veut profiter de mes embarras pour
+recouvrir tout ou partie de ce qu'il a perdu et pour nous ran&ccedil;onner sans
+combattre. Eh bien! traitons, j'y consens; mais qu'on s'explique avec
+franchise. Que voulez-vous?&mdash;L'Autriche, r&eacute;pond Metternich, ne veut
+qu'&eacute;tablir un ordre de choses qui, par une sage r&eacute;partition des forces
+europ&eacute;ennes, place la garantie de la paix sous l'&eacute;gide d'une association
+d'&Eacute;tats ind&eacute;pendans.&mdash;Soyez plus clair. Je vous ai offert l'Illyrie;
+j'ai adh&eacute;r&eacute; &agrave; un subside pour que vous restiez neutre; mon arm&eacute;e est
+suffisante pour amener les Russes et les Prussiens &agrave; la raison.&raquo; M. de
+Metternich fait alors l'aveu que les choses en sont au point que
+l'Autriche ne peut plus rester neutre; qu'elle est forc&eacute;e de se d&eacute;clarer
+pour la France ou contre la France. Pouss&eacute; dans ce d&eacute;fil&eacute;, Napol&eacute;on,
+sans tergiverser, saisit une carte de l'Europe, et presse Metternich de
+s'expliquer. Voyant que l'Autriche ne veut pas seulement l'Illyrie, mais
+la moiti&eacute; de l'Italie, le retour du pape &agrave; Rome, la reconstruction de
+la Prusse, l'abandon de Varsovie, de l'Espagne, de la Hollande et de la
+Conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin, ne se poss&eacute;dant plus alors: &laquo;C'est donc pour en
+venir au partage, s'&eacute;crie-t-il, que vous vous transportez d'un camp &agrave; un
+autre! C'est le d&eacute;membrement de l'Empire fran&ccedil;ais que vous voulez! d'un
+trait de plume vous pr&eacute;tendez faire tomber les remparts des plus fortes
+places de l'Europe, dont je n'ai pu obtenir les clefs qu'&agrave; force de
+victoires! Et c'est sans coup f&eacute;rir que l'Autriche croit me faire
+souscrire &agrave; de telles conditions! Et c'est mon beau-p&egrave;re qui accueille
+une pr&eacute;tention qui est un outrage! Il s'abuse s'il croit qu'un tr&ocirc;ne
+mutil&eacute; puisse &ecirc;tre un refuge pour sa fille et pour son petit-fils. Ah!
+Metternich, combien avez-vous re&ccedil;u de l'Angleterre pour vous d&eacute;cider &agrave;
+jouer un tel r&ocirc;le contre moi?....&raquo;</p>
+
+<p>A ces mots, l'homme d'&eacute;tat offens&eacute; ne r&eacute;pond que par la fiert&eacute; du
+silence. Napol&eacute;on, confus, reprenant plus de calme, d&eacute;clare qu'il ne
+d&eacute;sesp&egrave;re pas encore de la paix; il insiste pour que le congr&egrave;s soit
+ouvert. En cong&eacute;diant M. de Metternich, il lui dit que la cession de
+l'Illyrie n'est pas son dernier mot. Le ministre autrichien ne quitte
+Dresde<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a> qu'apr&egrave;s y avoir fait accepter la m&eacute;diation de sa cour, et
+proroger l'armistice jusqu'au 10 ao&ucirc;t. Quand on vint demander &agrave; Napol&eacute;on
+s'il fallait payer les cinq derniers millions du subside, &laquo;Non, dit-il,
+bient&ocirc;t ces gens-l&agrave; nous demanderaient toute la France.&raquo;</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait, &agrave; mon arriv&eacute;e &agrave; Dresde, l'&eacute;tat des affaires. Je ne dissimulai
+pas &agrave; Berthier, dont le jugement &eacute;tait sain et les opinions
+raisonnables, que je ne formais plus aucun doute que l'Autriche n'entr&acirc;t
+dans la coalition, si l'empereur n'abandonnait pas au moins l'Allemagne
+et l'Illyrie. J'ajoutai que si on reprenait les hostilit&eacute;s, je
+pr&eacute;sageais les plus grands malheurs, attendu qu'il n'avait jamais
+exist&eacute;, depuis la r&eacute;volution, contre notre puissance, un principe de
+coalition plus compacte. Berthier partagea ma mani&egrave;re de voir. &laquo;Mais, me
+dit-il, vous ne sauriez croire combien il me faut user de circonspection
+avec l'empereur; je l'irriterais sans le ramener par une contradiction
+ouverte; je suis forc&eacute; d'employer des biais, &agrave; moins qu'il ne
+m'interpelle. Par exemple, depuis que l'Autriche semble vouloir nous
+faire la loi, nous discutons souvent des plans de campagne dans
+l'hypoth&egrave;se de la rupture; c'est l&agrave; mon terrain. Eh bien! le
+croirez-vous? je n'ai pas os&eacute; le presser d'abandonner la ligne de l'Elbe
+pour se rapprocher m&eacute;thodiquement de celle du Rhin, ce qui nous mettrait
+&agrave; couvert avec toutes nos forces disponibles Qu'ai-je fait? J'ai appuy&eacute;,
+sous main, le plan d'un officier-g&eacute;n&eacute;ral tr&egrave;s-capable<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>; plan qui
+consiste &agrave; rappeler tout ce que nous avons par del&agrave; l'Elbe, &agrave; r&eacute;unir
+tous les corps d&eacute;tach&eacute;s, et &agrave; se retirer en masse sur la Saale et de l&agrave;
+sur le Rhin. Une consid&eacute;ration d&eacute;cisive milite en faveur de ce plan.
+Admettons que l'Autriche se d&eacute;clare: elle ouvrira aussit&ocirc;t les portes de
+la Boh&ecirc;me, elle permettra aux alli&eacute;s de tourner toutes nos positions, en
+un mot de nous couper de la France. Rien n'a pu faire impression sur
+l'empereur. Eh bon Dieu! s'est-il &eacute;cri&eacute;, dix batailles perdues
+pourraient &agrave; peine me r&eacute;duire &agrave; la position o&ugrave; vous voulez me placer
+tout d'abord. Vous craignez que je ne reste trop <i>en l'air</i> au c&oelig;ur de
+l'Allemagne? N'&eacute;tais-je pas dans une position plus hasard&eacute;e &agrave; Marengo, &agrave;
+Austerlitz, &agrave; Wagram? Eh bien! j'ai vaincu &agrave; Wagram, &agrave; Austerlitz, &agrave;
+Marengo. Comment, vous me croyez en l'air, moi qui suis appuy&eacute; sur
+toutes les places de l'Elbe et sur Erfurt? Dresde est le pivot sur
+lequel je veux man&oelig;uvrer pour faire face &agrave; toutes les attaques. Depuis
+Berlin jusqu'&agrave; Prague, l'ennemi se d&eacute;veloppe sur une circonf&eacute;rence dont
+j'occupe le centre; croyez vous que tant de nations diff&eacute;rentes
+conserveront long-temps de l'ensemble dans des op&eacute;rations si &eacute;tendues?
+Je les surprendrai t&ocirc;t ou tard dans de faux mouvemens. C'est dans les
+plaines de la Saxe que le sort de l'Allemagne doit se d&eacute;cider. Je vous
+le r&eacute;p&egrave;te, la position que j'ai prise m'offre des chances telles que
+l'ennemi, vainqueur dans dix batailles, pourrait &agrave; peine me ramener sur
+le Rhin, tandis que moi, vainqueur dans une seule journ&eacute;e, et me
+reportant de l&agrave; sur les capitales de l'ennemi, je d&eacute;livrerais mes
+garnisons de l'Oder et de la Vistule, et je forcerais les alli&eacute;s &agrave; une
+paix qui laisserait ma gloire intacte. Au surplus, j'ai tout calcul&eacute;; le
+sort fera le reste. Quant &agrave; votre plan de d&eacute;fense r&eacute;trograde, il ne peut
+me convenir; d'ailleurs, je ne vous demande pas des plans de campagne;
+n'en faites pas; contentez-vous d'entrer dans ma pens&eacute;e pour ex&eacute;cuter
+les ordres que je vous donne.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, dis-je &agrave; Berthier, si tous les g&eacute;n&eacute;raux, si tous les chefs de
+l'arm&eacute;e pensaient comme vous, et je ne doute pas, qu'au fond, ils ne
+voient de m&ecirc;me, croyez-vous que ce concert d'opposition morale ne
+d&eacute;ciderait pas l'empereur &agrave; ne pas tout compromettre par son
+obstination?&mdash;Ne vous faites pas illusion, r&eacute;pliqua Berthier; les
+opinions sont bien partag&eacute;es au quartier-g&eacute;n&eacute;ral. Parce que nous avons
+&eacute;t&eacute; long-temps victorieux, on s'imagine que nous le serons encore, et on
+ne voit pas combien les temps sont chang&eacute;s. Voyez d'ailleurs comment
+l'empereur est entour&eacute;: Maret est tout confit dans son syst&egrave;me; il ne
+faut rien en attendre. Si Caulaincourt, qui poss&egrave;de sa confiance encore
+plus que Maret, s'exprime parfois avec franchise et lui dit assez
+souvent la v&eacute;rit&eacute;, il n'en est pas moins obs&eacute;quieux et courtisan.
+L'empereur ne consulte gu&egrave;re ses deux plus braves g&eacute;n&eacute;raux, Murat et
+Ney, que sur le champ de bataille, et il a raison. Ses alentours
+habituels le poussent &agrave; la guerre: j'en excepte Narbonne, Flahaut,
+Drouot, Durosnel et le colonel Bernard, qui se distinguent par leurs
+mani&egrave;res, et dont les opinions rentreraient ais&eacute;ment dans un syst&egrave;me
+raisonnable. Quant &agrave; ses autres familiers, surtout Bacler d'Albe, qui,
+ses cartes &agrave; la main, le suit partout, ils esp&egrave;rent comme lui que les
+alli&eacute;s feront des fautes et qu'on les &eacute;crasera; ils en parlent avec
+m&eacute;pris comme n'ayant pas de syst&egrave;me; ils ne veulent pas voir que tout a
+chang&eacute; depuis notre malheureuse campagne de Russie; que nous leur avons
+appris &agrave; faire la guerre, et que s'ils ne peuvent atteindre &agrave; la
+promptitude, &agrave; la pr&eacute;cision de nos man&oelig;uvres, &agrave; la sup&eacute;riorit&eacute; de notre
+artillerie, d'autres avantages, notamment celui du nombre, finiront par
+les faire triompher; car de m&ecirc;me que du temps du mar&eacute;chal de Saxe, ce
+sont encore les gros bataillons qui gagnent les batailles.&mdash;Dites aussi
+la coop&eacute;ration des peuples, qui sont excit&eacute;s aujourd'hui &agrave;
+l'insurrection contre nous, et par les soci&eacute;t&eacute;s secr&egrave;tes, et par leurs
+gouvernemens m&ecirc;mes.&mdash;Oui, sans doute, r&eacute;pliqua Berthier, et ajoutez que
+nous manquons aussi d'espions et d'une bonne cavalerie.&mdash;Me voil&agrave;
+&eacute;clair&eacute;, lui dis-je en le quittant; je vais jeter sur le papier vos
+donn&eacute;es, j'y ajouterai les miennes, et demain, avec ce petit arsenal, je
+verrai l'empereur; je lui dirai la v&eacute;rit&eacute;, comme je l'ai fait &agrave; toutes
+les &eacute;poques.</p>
+
+<p>Mon intention n'&eacute;tait pas de m'engager dans une discussion militaire, ni
+m&ecirc;me dans une dissertation politique approfondie; je savais, d'ailleurs,
+qu'il ne m'en donnerait pas le temps, soit par la brusquerie de son
+dialogue et de ses interpellations, soit par le ton absolu de son
+vouloir. J'avais pu juger, dans ma premi&egrave;re audience, que deux hommes le
+pr&eacute;occupaient essentiellement: Bernadotte et M. de Metternich. Je savais
+&agrave; quoi m'en tenir sur celui-ci; m'occuper du premier &eacute;tait plus
+difficile; il le fallait pourtant. On m'avait assur&eacute; qu'&agrave; l'entrevue
+d'Abo<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, l'empereur de Russie lui avait dit:</p>
+
+<p>&laquo;Si Bonaparte ne r&eacute;ussit point dans son attaque contre mon Empire, et
+que, par suite de sa d&eacute;faite, le tr&ocirc;ne de France devienne vacant, je ne
+vois personne de plus en mesure que vous d'y monter.&raquo; Ces paroles, qui
+servaient &agrave; expliquer la conduite de Bernadotte, n'avaient-elles pas &eacute;t&eacute;
+plut&ocirc;t un stimulant que l'indice d'une conviction intime de la part de
+l'auguste organe qui les avait prof&eacute;r&eacute;es? Rien dans l'int&eacute;rieur n'&eacute;tait
+pr&eacute;par&eacute; alors pour un semblable &eacute;v&eacute;nement. Que de chances n'aurait-il
+pas fallu pour le rendre probable? A la suite des d&eacute;sastres de Moscou,
+il ne pouvait plus &ecirc;tre question dans les cabinets de l'Europe, de
+substituer un chef militaire au chef militaire de la France. On
+commen&ccedil;ait &agrave; se rappeler qu'il y avait une dynastie des Bourbons.
+L'annonce de la prochaine arriv&eacute;e de Moreau sur le continent &agrave; la suite
+de Bernadotte, &eacute;claircissait bien des obscurit&eacute;s. La premi&egrave;re op&eacute;ration
+de Charles-Jean, d&eacute;barqu&eacute; &agrave; Stralsund avec le corps su&eacute;dois, avant
+l'armistice, fut de nous reprendre la Pom&eacute;ranie. Quelle allait &ecirc;tre sa
+politique? On le disait toujours accompagn&eacute; et presque gard&eacute; &agrave; vue par
+le g&eacute;n&eacute;ral anglais Stewart, le g&eacute;n&eacute;ral autrichien baron de Vincent, le
+g&eacute;n&eacute;ral russe Pozzo-di-Borgo, et le g&eacute;n&eacute;ral prussien de Krusemarck. Bien
+des d&eacute;fiances et quelques lueurs d'espoir se groupaient autour de lui;
+presque tous les partis &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s &agrave; son quartier-g&eacute;n&eacute;ral, et
+jusqu'&agrave; la coterie des m&eacute;contens, dont madame de Sta&euml;l &eacute;tait l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on venait d'apprendre que, profitant de l'armistice, Charles-Jean
+sortait de visiter l'empereur Alexandre et le roi de Prusse au
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral de Reichembach, pour les affermir dans la r&eacute;solution de
+ne pas signer la paix tant qu'il resterait un seul soldat fran&ccedil;ais sur
+la rive droite du Rhin. Qu'on juge dans quelles dispositions j'allais le
+trouver! Je me pr&eacute;munis, et me pr&eacute;sentai aux jardins Marcolini.
+Introduit presque aussit&ocirc;t, je trouvai l'empereur environn&eacute; de cartes et
+de plans. A peine m'aper&ccedil;oit-il, que, se levant, il me parle en ces
+termes:&raquo;Eh bien! monsieur le duc, connaissez-vous notre position?&mdash;Oui,
+sire.&mdash;Allons-nous &ecirc;tre entre deux feux: entre les obus de votre ami
+Bernadotte et les bombes de mon grand ami Swartzemberg?&mdash;Selon moi, il
+n'y a pas l&agrave;-dessus le moindre doute, &agrave; moins de satisfaire
+l'Autriche.&mdash;Je ne le ferai pas; je ne me laisserai pas d&eacute;pouiller sans
+combattre. Je le sais, on soul&egrave;ve contre moi toutes les ambitions et
+beaucoup de passions. Votre Bernadotte, par exemple, peut nous faire
+beaucoup de mal en donnant la clef de notre politique, et la tactique de
+nos arm&eacute;es &agrave; nos ennemis.&mdash;Mais, sire, votre cabinet n'a-t-il pas essay&eacute;
+de le ramener &agrave; un syst&egrave;me moins hostile?&mdash;Quel moyen? il est &agrave; la solde
+anglaise; je lui ai pourtant fait &eacute;crire, et j'ai pr&egrave;s de lui un homme
+s&ucirc;r; mais la t&ecirc;te lui tourne de se voir recherch&eacute; et encens&eacute; par les
+l&eacute;gitimes.&mdash;Sire, tout ceci me para&icirc;t si grave que j'ai pris aussi la
+plume pour t&acirc;cher d'ouvrir les yeux au prince de Su&egrave;de qui peut bien
+venir parader en Allemagne, mais qui, dans aucun cas, ne doit faire la
+guerre &agrave; la France.&mdash;Bah! la France! la France! c'est moi.&mdash;Que Votre
+Majest&eacute; daigne me dire si elle approuve ma lettre; j'y d&eacute;montre au
+prince de Su&egrave;de qu'il se fait l'instrument de la Russie et de
+l'Angleterre pour le renversement de votre puissance et pour faire
+revivre la cause des Bourbons. (Je remets ma lettre &agrave; l'empereur qui la
+lit attentivement.)&mdash;C'est bien; mais par quelle voie la lui ferez-vous
+parvenir?&mdash;Je pense que Votre Majest&eacute; pourrait se servir de
+l'interm&eacute;diaire du mar&eacute;chal Ney, long-temps l'ami et le compagnon
+d'armes du prince de Su&egrave;de, et qui pourrait y joindre ses instances
+personnelles dans le m&ecirc;me but politique, en l'autorisant &agrave; choisir pour
+&eacute;missaire le colonel T....&mdash;Non, cet officier a &eacute;t&eacute; jacobin,&mdash;Sire, on
+pourrait y employer le lieutenant de la gendarmerie L...., dont Votre
+Majest&eacute; conna&icirc;t le d&eacute;vouement et l'intelligence.&mdash;A la bonne heure; je
+lui ferai remettre des instructions et je le d&eacute;p&ecirc;cherai &agrave; Ney.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un silence de deux minutes, l'empereur reprenant tout-&agrave;-coup la
+parole: &laquo;Avez-vous r&eacute;fl&eacute;chi aux moyens de suivre la n&eacute;gociation secr&egrave;te
+avec l'Autriche?&mdash;Oui, sire.&mdash;M'avez-vous pr&eacute;par&eacute; une note?&mdash;Oui, sire,
+la voil&agrave;.&mdash;(L'empereur apr&egrave;s l'avoir lue:) Quoi! tout vous para&icirc;t
+inefficace? Vous ne voyez, dans mes moyens, que des palliatifs, des
+demi-mesures; vous vous rangez de l'avis de ceux qui voudraient me voir
+d&eacute;sarm&eacute;, r&eacute;duit &agrave; l'autorit&eacute; d'un maire de village? Croyez bien, M. le
+duc, que vous ne trouverez pas une &eacute;gide plus s&ucirc;re que la mienne.&mdash;Sire,
+j'en suis tellement persuad&eacute;, que c'est pr&eacute;cis&eacute;ment l'un des motifs qui
+me fait d&eacute;sirer si ardemment de ne plus voir le tr&ocirc;ne de Votre Majest&eacute;
+expos&eacute; aux hasards des batailles. Mais je ne dois pas le dissimuler, la
+r&eacute;action de l'Europe, arr&ecirc;t&eacute;e long-temps par vos glorieux triomphes, ne
+saurait plus l'&ecirc;tre aujourd'hui que par d'autres triomphes plus
+difficiles &agrave; obtenir. Les m&ecirc;mes ministres, qui &eacute;taient toujours pr&ecirc;ts &agrave;
+n&eacute;gocier avec votre cabinet, qu'il vous &eacute;tait si facile autrefois de
+diviser et d'intimider, se vantent aujourd'hui que leur voix ne sera
+plus &eacute;touff&eacute;e dans les conseils des rois par une politique &eacute;troite et
+impr&eacute;voyante; ils pr&eacute;tendent qu'il s'agit pour eux du salut de
+l'Europe.&mdash;Eh bien! il s'agit pour moi du salut de l'Empire, et certes
+je ne me chargerai pas du r&ocirc;le dont ils ne veulent plus.&mdash;Mais enfin il
+faut une solution; si vous ne d&eacute;sarmez pas l'Autriche, ou si elle ne
+passe pas dans votre camp, vous aurez contre vous toute l'Europe, cette
+fois unie invariablement. Le mieux serait l'&oelig;uvre de la paix; elle est
+possible en abandonnant l'Allemagne pour conserver l'Italie, ou en
+c&eacute;dant l'Italie pour conserver un pied en Allemagne. De f&acirc;cheux
+pressentimens, sire, me pr&eacute;occupent; au nom du ciel, pour la gloire et
+l'affermissement de ce bel Empire que je vous aidai &agrave; organiser, &eacute;vitez,
+je vous en supplie, la rupture, et conjurez, il en est temps encore, une
+croisade g&eacute;n&eacute;rale contre votre puissance. Songez que cette fois, au
+moindre revers de vos armes, tout changerait de face, et que vous
+perdriez le reste de vos alli&eacute;s qui chanc&egrave;lent; qu'en vous refusant &agrave;
+une d&eacute;fense nationale, seul abri contre les revers, vos ennemis se
+pr&eacute;vaudraient de cette force d'inertie fatale au pouvoir qui s'isole;
+c'est alors qu'on verrait se r&eacute;veiller de vieilles esp&eacute;rances assoupies,
+et que l'Angleterre aux aguets verserait &agrave; Bordeaux, dans la Vend&eacute;e, en
+Normandie et dans le Morhiban, ses &eacute;missaires charg&eacute;s d'y relever, au
+moindre &eacute;v&eacute;nement favorable, la cause des Bourbons. Je vous adjure,
+sire, au nom de notre s&ucirc;ret&eacute; et de votre gloire, de ne pas en venir &agrave;
+jouer dans un va-tout et votre couronne et votre puissance.
+Qu'arriverait-il? Que cinq cent mille soldats, soutenus en seconde ligne
+par toute une population insurg&eacute;e, vous forceraient &agrave; d&eacute;serter
+l'Allemagne sans vous donner le temps de renouer des n&eacute;gociations.&raquo; A
+ces mots l'empereur, relevant la t&ecirc;te, et prenant une attitude
+guerri&egrave;re: &laquo;Je puis encore, me dit-il, leur livrer dix batailles, et une
+seule me suffit pour les d&eacute;sorganiser et les &eacute;craser. Il est f&acirc;cheux,
+monsieur le duc, qu'une fatale disposition au d&eacute;couragement domine ainsi
+les meilleurs esprits; la question n'est plus dans l'abandon de telle ou
+telle province; il s'agit de notre supr&eacute;matie politique, et pour nous
+l'existence en d&eacute;pend. Si ma puissance mat&eacute;rielle est grande, ma
+puissance d'opinion l'est bien davantage; c'est de la magie: n'en
+brisons pas le charme. Pourquoi tant d'alarmes? laissons se produire les
+&eacute;v&eacute;nemens. Quant &agrave; l'Autriche, personne ne doit s'y tromper; elle veut
+profiter de ma position pour m'arracher de grands avantages; au fond j'y
+suis presque d&eacute;cid&eacute;; mais je ne me persuaderai pas qu'elle consente &agrave;
+m'abattre tout-&agrave;-fait, et se livrer ainsi elle-m&ecirc;me &agrave; la toute-puissance
+de la Russie. Voil&agrave; ma politique, et j'entends que vous me serviez de
+tous vos moyens. Je vous ai nomm&eacute; gouverneur-g&eacute;n&eacute;ral de l'Illyrie; et
+c'est vous, vraisemblablement, qui en ferez la remise &agrave; l'Autriche.
+Partez; passez &agrave; Prague; nouez-y vos fils pour la n&eacute;gociation secr&egrave;te;
+et de l&agrave; dirigez-vous &agrave; Gratz et sur Laybach, d'o&ugrave; vous suivrez les
+affaires; allez v&icirc;te, car ce pauvre Junot, que vous remplacez, est
+d&eacute;cid&eacute;ment fou &agrave; lier; et l'Illyrie a besoin d'une main sage et
+ferme.&mdash;Je suis tout pr&ecirc;t, sire, &agrave; r&eacute;pondre &agrave; la confiance dont vous
+m'honorez; mais si j'osais, je vous ferais observer que l'un des
+principaux mobiles de la n&eacute;gociation secr&egrave;te, serait, sans aucun doute,
+ind&eacute;pendamment de la r&eacute;trocession des provinces, la perspective de la
+r&eacute;gence, telle que l'a organis&eacute;e Votre Majest&eacute; dans toute sa
+latitude.&mdash;Je vous entends; eh bien! dites tout ce que vous voudrez
+l&agrave;-dessus, je vous donne carte blanche.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne songeai plus, dans la supposition d'une nouvelle rupture, qu'&agrave;
+tirer parti, pour l'int&eacute;r&ecirc;t de l'&Eacute;tat, de ma nouvelle position.
+D'ailleurs, la n&eacute;gociation secr&egrave;te avec l'Autriche me semblait sans
+objet du moment o&ugrave; l'empereur ne faisait point &agrave; ce cabinet les
+concessions sans lesquelles il ne pouvait le retenir dans ses int&eacute;r&ecirc;ts.
+Or, ma mission n'&eacute;tait, &agrave; l'&eacute;gard de l'Autriche, qu'un leurre, et envers
+moi qu'un pr&eacute;texte pour m'&eacute;loigner, pendant la crise, du centre des
+affaires. L'empereur avait deux autres buts. D'abord, de tenir le plus
+long-temps possible encore la cour d'Autriche en suspens, et d'y
+alimenter un parti tout pr&ecirc;t &agrave; se rapprocher de lui, si, en cas de
+rupture, il parvenait, par quelque grande d&eacute;faite, &agrave; disloquer la
+coalition du nord. En second lieu, il avait &agrave; c&oelig;ur de me faire
+traverser la monarchie autrichienne d'un bout &agrave; l'autre pour me rendre &agrave;
+mon gouvernement, persuad&eacute; que je n'y jetterais pas en vain un
+coup-d'&oelig;il d'observation. Berthier m'avoua que telle &eacute;tait l'intention
+de l'empereur; qu'il d&eacute;sirait m&ecirc;me que je m'arr&ecirc;tasse &agrave; Prague autant
+que possible, pour me concerter avec Narbonne et y p&eacute;n&eacute;trer les vues
+ult&eacute;rieures de l'Autriche. Il ne manqua pas de faire ressortir les
+grands pouvoirs dont j'&eacute;tais investi dans les provinces ilyriennes,
+pouvoirs qui &agrave; la fois civils et militaires, me conf&eacute;raient une sorte de
+dictature; mais je savais &agrave; quoi m'en tenir sur cette Illyrie, soit que
+la guerre se rallum&acirc;t, soit que cette province f&ucirc;t r&eacute;troc&eacute;d&eacute;e &agrave;
+l'Autriche. Quant &agrave; mon s&eacute;jour et &agrave; mes observations &agrave; Prague, je jugeai
+qu'&agrave; moi plus qu'&agrave; tout autre il ne convenait ni de prolonger l'un, ni
+d'&eacute;tendre les autres au-del&agrave; des limites que prescrivaient les
+convenances.</p>
+
+<p>Je voulais pourtant m'arr&ecirc;ter &agrave; un plan raisonnable et utile, car je ne
+connais rien de pire que d'agir dans le vague. Ne pouvant rien sur
+l'&eacute;tat politique existant, je combinais mes id&eacute;es sur un avenir
+probable. L'empereur, me dis-je, doit succomber devant une conf&eacute;d&eacute;ration
+g&eacute;n&eacute;rale; il peut p&eacute;rir les armes &agrave; la main, ou &ecirc;tre atteint par un
+d&eacute;cret de d&eacute;ch&eacute;ance &agrave; la suite de nouveaux revers qui dissiperaient
+tout-&agrave;-fait le prestige de sa puissance. Malgr&eacute; l'&eacute;go&iuml;sme, l'aveuglement
+et m&ecirc;me la l&acirc;chet&eacute; qui r&egrave;gnent parmi les principaux fonctionnaires de
+l'&Eacute;tat, il est impossible que des id&eacute;es de haute conservation ne
+viennent pas &agrave; germer dans quelques-unes des premi&egrave;res t&ecirc;tes de Paris;
+ceci peut amener une de ces r&eacute;volutions que la gravit&eacute; des circonstances
+et les exigeances de l'opinion d&eacute;terminent. Il peut y avoir urgence, car
+si l'Angleterre, l'&acirc;me de cette coalition nouvelle, en prend la
+direction politique, on verra rena&icirc;tre des chances en faveur des
+Bourbons. Je n'ai pas besoin de dire que mes ant&eacute;c&eacute;dens ne me
+permettaient pas de diriger mes vues de ce c&ocirc;t&eacute;, en supposant m&ecirc;me le
+renversement de l'Empire, et peut-&ecirc;tre m'imputera-t-on d'&ecirc;tre trop
+sinc&egrave;re en avouant que, dans les hauts emplois, les Bourbons n'auraient
+trouv&eacute;, pendant les six derniers mois de 1813, que bien peu de
+fonctionnaires influens sur lesquels ils pussent raisonnablement
+compter. En effet, tous les int&eacute;r&ecirc;ts de la r&eacute;volution qui se d&eacute;tachaient
+de l'empereur, ceux m&ecirc;me des royalistes qui s'&eacute;taient incorpor&eacute;s dans le
+gouvernement imp&eacute;rial, devaient d'abord chercher &agrave; se rallier sous le
+pouvoir de la r&eacute;gence, dont Napol&eacute;on avait lui-m&ecirc;me pos&eacute; les bases, si
+quelques hommes habiles se trouvaient en mesure d'en pr&eacute;parer la
+transition en cas de revers. Mais il &eacute;tait clair qu'il ne fallait pas
+attendre que tout f&ucirc;t d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. L'Autriche avait un grand int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+voir s'&eacute;tablir une r&eacute;gence sous l'&eacute;gide d'une archiduchesse, et &agrave;
+soutenir un syst&egrave;me qui, l'alliant &agrave; la France r&eacute;concili&eacute;e avec l'Europe
+et r&eacute;duite &agrave; ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin, lui permit
+tout d'abord de balancer la trop grande pr&eacute;pond&eacute;rance qu'allait acqu&eacute;rir
+la Russie. Ce fut sur ces bases que je combinais mes id&eacute;es, et je les
+r&eacute;digeai dans un M&eacute;moire o&ugrave; j'&eacute;tablis l'hypoth&egrave;se d'une r&eacute;gence
+effective, dont on pouvait laisser entrevoir l'&eacute;ventualit&eacute; aux hommes
+d'&eacute;tat. D'apr&egrave;s mon plan, tous les int&eacute;r&ecirc;ts devaient &ecirc;tre repr&eacute;sent&eacute;s
+dans le conseil de r&eacute;gence. J'en faisais naturellement, partie, ainsi
+que MM. de Talleyrand, Narbonne, Macdonald, Montmorency, et deux autres
+personnes que je puis me dispenser de d&eacute;signer. Quant &agrave; l'ambition des
+mar&eacute;chaux, elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; satisfaite par l'&eacute;rection de grands gouvernemens
+militaires qu'ils auraient eu en partage, et qui eussent accru leur
+influence dans l'&Eacute;tat; en un mot, la r&eacute;gence, selon mes id&eacute;es, aurait
+concili&eacute; tous les int&eacute;r&ecirc;ts et toutes les opinions. D'oppresseur qu'il
+&eacute;tait, le gouvernement serait redevenu protecteur, et sa forme eut &eacute;t&eacute;
+une monarchie temp&eacute;r&eacute;e par le m&eacute;lange d'une aristocratie raisonnable et
+d'une d&eacute;mocratie repr&eacute;sentative. C'&eacute;tait sans contredit le plan le plus
+appropri&eacute; &agrave; la gravit&eacute; des circonstances, puisqu'il pouvait pr&eacute;server la
+France du double danger de l'invasion et du d&eacute;membrement.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais plus que fond&eacute; &agrave; croire qu'il serait accueilli par l'homme
+d'&eacute;tat, alors le r&eacute;gulateur de la politique autrichienne, dont je
+connaissais la solidit&eacute; du caract&egrave;re et la profondeur des vues, de M. de
+Metternich enfin. Sa bienveillance pour moi remontait &agrave; la d&eacute;claration
+de guerre de l'Autriche en 1809. A cette &eacute;poque, l'empereur m'ordonna de
+le faire enlever, contre toutes les convenances de la diplomatie, par
+une brigade de gendarmerie, pour &ecirc;tre conduit ainsi escort&eacute; jusqu'aux
+confins de l'Autriche, en ajoutant a ce proc&eacute;d&eacute; toutes les duret&eacute;s qui
+pouvaient le rendre plus injurieux. R&eacute;volt&eacute; de ce traitement inoui, je
+pris sur moi d'en adoucir les formes. J'ordonnai qu'on m'amena ma
+voiture; je me fis conduire chez l'ambassadeur, je lui exposai le motif
+de ma visite, et lui exprimai combien j'en &eacute;prouvais de regret; de l&agrave;
+quelques &eacute;panchemens mutuels, assez du moins pour que nous pussions nous
+comprendre. Ayant demand&eacute; au mar&eacute;chal Moncey un capitaine de gendarmerie
+qui s&ucirc;t temp&eacute;rer par l'am&eacute;nit&eacute; et la politesse de ses mani&egrave;res ce que sa
+mission avait d'outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de
+poste de l'ambassadeur, &agrave; qui j'accordai tous les d&eacute;lais convenables. En
+nous s&eacute;parant, il me t&eacute;moigna combien il &eacute;tait sensible aux &eacute;gards et
+aux m&eacute;nagemens que j'avais employ&eacute;s dans cette occasion.</p>
+
+<p>Mes id&eacute;es &eacute;tant donc fix&eacute;es, comme on l'a vu plus haut, press&eacute;
+d'ailleurs par l'empereur et par Berthier, je me mis en route avec M. de
+Chassenon, auditeur pr&egrave;s l'intendance g&eacute;n&eacute;rale de la grande arm&eacute;e, et je
+me dirigeai vers la ville de Prague, non sans avoir &eacute;t&eacute; rendre hommage,
+avant mon d&eacute;part de Dresde, au v&eacute;n&eacute;rable souverain de la Saxe, qui se
+vouait avec tant de pers&eacute;v&eacute;rance &agrave; la cause fran&ccedil;aise. J'avais pu
+remarquer combien les Saxons g&eacute;missaient de voir ainsi leur roi engag&eacute;
+dans les int&eacute;r&ecirc;ts de Napol&eacute;on, et combien ils pr&eacute;voyaient qu'il en
+pourrait r&eacute;sulter de malheurs.</p>
+
+<p>J'arrivai &agrave; Prague au moment o&ugrave; l'on croyait toucher &agrave; l'ouverture du
+congr&egrave;s, sur lequel je ne fondais aucune esp&eacute;rance, et qui, &agrave; mes yeux,
+n'&eacute;tait qu'une de ces repr&eacute;sentations diplomatiques imagin&eacute;es pour
+justifier l'emploi de la force. M. de Metternich, et les
+pl&eacute;nipotentiaires de la Russie et de la Prusse venaient d'y arriver;
+toute la chancellerie autrichienne y &eacute;tait &eacute;tablie. Des deux
+pl&eacute;nipotentiaires fran&ccedil;ais, Narbonne fut le seul que j'y trouvai; il
+attendait Caulaincourt, et avait ordre de ne rien faire sans son
+coll&egrave;gue. D&eacute;j&agrave; quelques difficult&eacute;s pr&eacute;c&eacute;daient la r&eacute;union du congr&egrave;s;
+Napol&eacute;on venait de se d&eacute;clarer contre la nomination de M. d'Anstett,
+pl&eacute;nipotentiaire de Russie, Fran&ccedil;ais n&eacute; en Alsace, et qu'il signalait
+dans son <i>Moniteur</i> comme un agent de guerre tr&egrave;s-actif. Outre ces
+altercations, on s'attendait que la question de forme arr&ecirc;terait d&egrave;s les
+premiers jours la marche des affaires. Napol&eacute;on s'&eacute;tait expliqu&eacute; avec
+Narbonne dans le m&ecirc;me sens qu'avec moi. &laquo;La paix que je ne veux pas
+faire, lui avait-il dit, est celle que mes ennemis veulent m'imposer.
+Croyez-moi, celui qui a toujours dict&eacute; la paix ne peut pas &agrave; son tour
+la subir impun&eacute;ment. Si j'abandonne l'Allemagne, l'Autriche combattra
+avec plus d'ardeur jusqu'&agrave; ce qu'elle obtienne l'Italie; si je lui c&egrave;de
+l'Italie, elle s'empressera, pour se la garantir, de me chasser de
+l'Allemagne.&raquo; La seule instruction positive qu'e&ucirc;t encore re&ccedil;ue Narbonne
+&eacute;tait de chercher &agrave; ne pas mettre l'Autriche dans une position ennemie.
+Je lui communiquai les intentions de l'empereur relativement &agrave; la
+n&eacute;gociation secr&egrave;te, et il n'en augura pas mieux que moi.</p>
+
+<p>Je me trouvai &agrave; Prague dans une sph&egrave;re toute nouvelle et sur un terrain
+qui m'&eacute;tait inconnu. On savait que je n'y venais qu'en passant. Il me
+fallut user de certains m&eacute;nagemens pour m'aboucher avec le chef de la
+chancellerie autrichienne. Je trouvai partout les m&ecirc;mes d&eacute;fiances &agrave;
+l'&eacute;gard de Napol&eacute;on, et des griefs plus ou moins fond&eacute;s. On m'assura,
+par exemple, que d&egrave;s le mois de d&eacute;cembre<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, il avait fait offre
+d'abandonner &agrave; l'Autriche l'Italie, les provinces illyriennes, la
+supr&eacute;matie de l'Allemagne, et enfin de r&eacute;tablir l'ancienne splendeur de
+la cour de Vienne; mais qu'aussit&ocirc;t qu'il s'&eacute;tait vu en &eacute;tat d'ouvrir
+une nouvelle campagne, il avait tout &eacute;lud&eacute;, se bornant &agrave; ne plus c&eacute;der
+que de minces avantages, qui ne pouvaient entrer en compensation de ce
+qui se pr&eacute;sentait naturellement &agrave; l'Autriche pour reprendre en Europe
+son rang et sa pr&eacute;pond&eacute;rance.</p>
+
+<p>Le cabinet de Vienne voulait &eacute;videmment profiter de l'affaiblissement de
+notre puissance pour recouvrer ce qu'il avait perdu par la paix de
+Presbourg et par celle de Schoenbrunn. Il n'attachait que peu d'int&eacute;r&ecirc;t
+&agrave; la r&eacute;trocession de l'Illyrie, qui ne pouvait manquer, au premier coup
+de canon, de rentrer dans son vaste domaine.</p>
+
+<p>J'appris &agrave; Prague que la coalition du nord venait de se d&eacute;clarer contre
+la Conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin, &agrave; l'ouverture m&ecirc;me de la campagne, et que, d&egrave;s
+le 25 mars, la mar&eacute;chal Kutusoff avait annonc&eacute;, par une proclamation
+publi&eacute;e &agrave; Kalisch, que la Conf&eacute;d&eacute;ration du Rhin &eacute;tait dissoute. C'&eacute;tait
+une sorte de sanction offerte d'avance &agrave; toutes les d&eacute;fections de
+troupes allemandes employ&eacute;es dans nos arm&eacute;es. J'appris &eacute;galement que les
+conf&eacute;rences de Reichenbach venaient d'&ecirc;tre reprises &agrave; Trachenberg; que
+l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince royal de Su&egrave;de y
+assistaient, de m&ecirc;me que M. de Stadion, pour l'Autriche, et lord
+Aberdeen pour l'Angleterre, ainsi que les g&eacute;n&eacute;raux en chef de l'arm&eacute;e
+combin&eacute;e. L&agrave; on d&eacute;terminait les forces que les puissances coalis&eacute;es
+allaient consacrer &agrave; la guerre la plus active contre Napol&eacute;on; l&agrave; on
+concertait leurs mouvemens, l'aggression et l'offensive; enfin, on
+indiquait le rendez-vous des trois grandes arm&eacute;es <i>dans le camp m&ecirc;me de
+l'ennemi</i>. Il &eacute;tait impossible de ne pas y voir un accord de toutes les
+parties contractantes qu'allaient cimenter des trait&eacute;s de partage et de
+subsides.</p>
+
+<p>Cependant on &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; ouvrir le congr&egrave;s, mais pour y renfermer
+Napol&eacute;on dans le cercle de Popilius. Bien que non admise ouvertement aux
+conf&eacute;rences, l'Angleterre devait en &ecirc;tre l'&acirc;me; elle allait en diriger
+les n&eacute;gociations.</p>
+
+<p>Ainsi, plus de doute que l'Autriche ne f&ucirc;t &agrave; la veille de compl&eacute;ter son
+accession &agrave; la conf&eacute;d&eacute;ration du nord, en y portant deux cent mille
+hommes de troupes de premi&egrave;re ligne. A tout ce que nous essayions
+d'all&eacute;guer confidentiellement pour l'en d&eacute;tourner, elle r&eacute;pondait
+qu'elle pouvait &agrave; peine trouver dans Napol&eacute;on l'assurance de n'&ecirc;tre plus
+expos&eacute;e &agrave; de nouvelles spoliations, tandis que l'&eacute;tat des affaires lui
+promettait davantage.</p>
+
+<p>Tous mes efforts pour renouer la n&eacute;gociation secr&egrave;te furent infructueux.
+Quant &agrave; mes vues particuli&egrave;res, ayant pour objet la garantie future de
+notre &eacute;tablissement politique, on me laissa bien entrevoir que le plan
+d'une r&eacute;gence dans l'int&eacute;r&ecirc;t de l'Autriche, pourrait influer sur les
+d&eacute;terminations de sa politique, mais seulement lorsque des suppositions
+seraient converties en r&eacute;alit&eacute;s. Je ne pus faire prendre aucun
+engagement provisoire sur un ordre de choses &eacute;ventuel; j'obtins
+seulement l'assurance qu'on ne commencerait que par la destruction de la
+puissance ext&eacute;rieure de Napol&eacute;on, et que l'Autriche refuserait de se
+pr&ecirc;ter &agrave; l'ex&eacute;cution d'aucun projet de bouleversement dans l'int&eacute;rieur.
+Je ne dois pas oublier de dire que parmi les griefs qui me furent
+pr&eacute;sent&eacute;s par la chancellerie autrichienne, je remarquai les reproches
+qu'elle faisait &agrave; Napol&eacute;on au sujet des diatribes de son <i>Moniteur</i>, et
+de certains articles ins&eacute;r&eacute;s dans d'autres journaux.</p>
+
+<p>Je m'&eacute;loignais de Prague avec plus de lumi&egrave;res, sans doute, mais sans y
+avoir trouv&eacute; aucun &eacute;l&eacute;ment de garantie pour l'avenir; au contraire, j'en
+emportai la triste conviction qu'un million de soldats allait d&eacute;cider du
+sort de l'Europe, et que, dans ce grand conflit, il serait bien
+difficile de stipuler &agrave; temps pour les int&eacute;r&ecirc;ts que j'avais combin&eacute;s et
+qu'aucune diplomatie ne mettait encore en premi&egrave;re ligne.</p>
+
+<p>En traversant la monarchie autrichienne pour me rendre en Illyrie, je
+tirai de ce voyage, quoique fait avec rapidit&eacute;, plus d'une instruction;
+je me convainquis d'abord que cette monarchie compacte, quoique compos&eacute;e
+de tant d'&Eacute;tats divers, &eacute;tait mieux gouvern&eacute;e et administr&eacute;e qu'on ne le
+supposait g&eacute;n&eacute;ralement; qu'elle &eacute;tait d'ailleurs habit&eacute;e et d&eacute;fendue par
+une population fid&egrave;le et patiente; que sa politique avait une sorte de
+longanimit&eacute; propre &agrave; triompher des revers, pour lesquels on lui voyait
+toujours des palliatifs en r&eacute;serve. Par sa pers&eacute;v&eacute;rance dans ses maximes
+d'&eacute;tat, elle l'emportait t&ocirc;t ou tard sur la politique mobile de
+circonstance; enfin, il &eacute;tait &eacute;vident que l'Autriche, par l'entier
+d&eacute;veloppement de sa puissance, allait mettre un poids d&eacute;cisif dans la
+balance de l'Europe.</p>
+
+<p>Je me dirigeai par Gratz, capitale de la Styrie, et par les Alpes
+styriennes sur Laybach, ancienne capitale du duch&eacute; de Carniole,
+consid&eacute;r&eacute; alors comme le chef-lieu de nos provinces illyriennes. J'y
+arrivai &agrave; la fin de juillet, et je m'y installai imm&eacute;diatement en
+qualit&eacute; de gouverneur g&eacute;n&eacute;ral. Ces provinces, c&eacute;d&eacute;es par le trait&eacute; de
+paix de Schoenbrunn en 1809, se composaient du Frioul autrichien, du
+gouvernement de la ville et du port de Trieste, de la Carniole, qui
+renferme la riche mine d'Idria, du cercle de Willach, d'une partie de la
+Croatie et de la Dalmatie, c'est-&agrave;-dire, tout le pays situ&eacute; &agrave; la droite
+de la Save, en partant du point o&ugrave; cette rivi&egrave;re sort de la Carniole, et
+prend son cours jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re de la Bosnie; ce dernier pays
+comprend la Croatie provinciale, les six districts de la Croatie
+militaire, Fiume et le littoral hongrois, l'Istrie autrichienne, et tous
+les districts sur la rive droite de la Save, dont le Thalweg servait de
+limites entre le royaume d'Italie et la terre d'Autriche. On voit par
+l&agrave; que c'&eacute;tait un assemblage de parties h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes se repoussant entre
+elles, mais qui, r&eacute;unies plus long-temps &agrave; l'Empire fran&ccedil;ais, eussent pu
+former un seul tout, et acqu&eacute;rir par leur position une haute importance,
+d'autant plus que la Dalmatie et une partie de l'Albanie y &eacute;taient
+comprises. Mon arriv&eacute;e dans ces provinces fit d'autant plus de
+sensation, que mon nom comme ancien ministre de la police g&eacute;n&eacute;rale y
+&eacute;tait connu, et que j'y rempla&ccedil;ais dans le gouvernement civil et
+militaire un aide-de-camp de l'empereur, un de ses familiers, Junot
+enfin, duc d'Abrant&egrave;s, qui venait d'&ecirc;tre pris en flagrant d&eacute;lit de
+d&eacute;mence. Voici ce qui &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; ce pauvre Junot: l'action corrosive
+de l'&acirc;pre climat de Russie sur la blessure qui l'avait d&eacute;figur&eacute; en
+Portugal, des chagrins domestiques, et le ressentiment de n'avoir pas
+obtenu le b&acirc;ton de mar&eacute;chal d'Empire, affect&egrave;rent tellement ses organes,
+qu'il donna six semaines avant mon arriv&eacute;e des marques publiques de
+folie. Un jour, faisant monter son aide-de-camp dans sa cal&egrave;che, &agrave;
+laquelle six chevaux &eacute;taient attel&eacute;s, et que pr&eacute;c&eacute;dait un piquet de
+cavalerie, lui-m&ecirc;me se place tout couvert de ses d&eacute;corations sur le
+si&egrave;ge du cocher, et un fouet &agrave; la main. Ainsi en &eacute;vidence, il se
+prom&egrave;ne, pendant plusieurs heures, d'une extr&eacute;mit&eacute; de la ville de Goritz
+&agrave; l'autre, au milieu de la foule des habitans &eacute;tonn&eacute;s. Le lendemain, il
+dicte les ordres et les lettres les plus absurdes, qu'il terminait par
+cette formule: &laquo;Sur ce, monsieur le commandant, je prie <i>Sainte
+Cun&eacute;gonde</i> de vous avoir en sa digne garde.&raquo; Des sc&egrave;nes d&eacute;plorables
+s'&eacute;tant succ&eacute;d&eacute;es, le malheureux Junot fut transport&eacute; en France, o&ugrave; il
+mourut quinze jours apr&egrave;s, &agrave; la suite d'un acc&egrave;s de fureur, en se
+pr&eacute;cipitant des fen&ecirc;tres du ch&acirc;teau de son p&egrave;re. Tel &eacute;tait l'homme que
+je venais remplacer dans le gouvernement g&eacute;n&eacute;ral des provinces qui, le
+moins en harmonie avec ce qu'on appelait l'Empire fran&ccedil;ais, &eacute;taient
+encore gouvern&eacute;es sur le pied de la conqu&ecirc;te. A la v&eacute;rit&eacute;, j'allais,
+&ecirc;tre second&eacute; par le lieutenant g&eacute;n&eacute;ral baron Fresia, nomm&eacute; commandant
+militaire sous mes ordres imm&eacute;diats. Cet officier g&eacute;n&eacute;ral, l'un des
+Pi&eacute;montais qui s'&eacute;taient le plus distingu&eacute;s dans les arm&eacute;es fran&ccedil;aises,
+&eacute;tait p&eacute;n&eacute;trant et capable; il commandait une division de cavalerie &agrave;
+la grande arm&eacute;e &agrave; Dresde, quand l'empereur l'envoya dans les provinces
+illyriennes.</p>
+
+<p>Nous nous y trouv&acirc;mes sous un ciel doux et pur, au milieu des sites les
+plus vari&eacute;s, quelquefois d'un aspect sauvage, mais toujours
+pittoresques, et chez des peuples offrant tour-&agrave;-tour les traces d'une
+civilisation avanc&eacute;e et les m&oelig;urs des temps primitifs.</p>
+
+<p>A mon d&eacute;part de Dresde, prenant cong&eacute; de l'empereur, il me dit que, dans
+ses mains, l'Illyrie &eacute;tait une avant-garde au sein de l'Autriche, propre
+&agrave; la contenir; une sentinelle aux portes de Vienne pour forcer de
+marcher droit; que cependant son intention n'avait jamais &eacute;t&eacute; de la
+garder; qu'il ne l'avait prise qu'en gage, ayant d'abord eu l'id&eacute;e de
+l'&eacute;changer contre la Gallicie, et aujourd'hui l'offrant &agrave; son beau-p&egrave;re
+pour le retenir dans son alliance. Je m'&eacute;tais aper&ccedil;u, du reste, qu'il
+avait plus d'un projet sur cette Illyrie, car il en changeait souvent.
+Il me dit en outre qu'&agrave; tout &eacute;v&eacute;nement il allait envoyer au prince
+vice-roi, Eug&egrave;ne Beauharnais, l'ordre de se tenir pr&ecirc;t sur la fronti&egrave;re
+italienne pour attaquer au c&oelig;ur les &Eacute;tats h&eacute;r&eacute;ditaires, si la cour de
+Vienne se d&eacute;clarait contre nous; il ajouta qu'il prescrirait en m&ecirc;me
+temps &agrave; l'arm&eacute;e bavaroise, au corps d'observation du mar&eacute;chal Augereau,
+et au corps de cavalerie du g&eacute;n&eacute;ral Milhaud, de seconder l'entreprise du
+vice-roi, auquel il ordonnerait de p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; Vienne. Mais
+Napol&eacute;on pouvait-il s'abuser encore sur ses id&eacute;es gigantesques, et ne
+les mettait-il pas en avant pour contenir l'Autriche?</p>
+
+<p>A peine arriv&eacute; dans mon gouvernement, je pus juger par moi-m&ecirc;me que le
+temps des id&eacute;es hardies &eacute;tait pass&eacute;; qu'il ne fallait plus songer aux
+op&eacute;rations offensives qui devaient jeter de puissantes diversions au
+centre m&ecirc;me des &Eacute;tats h&eacute;r&eacute;ditaires. Nous n'avions en Illyrie que de
+faibles d&eacute;tachemens, et depuis les d&eacute;sastres de la campagne de Moscou,
+l'&eacute;tat militaire du royaume d'Italie &eacute;tait presque nul. Trois corps
+d'observation en avaient &eacute;t&eacute; tir&eacute;s successivement depuis 1812, ce qui
+avait &eacute;puis&eacute; tous les cadres des corps fran&ccedil;ais et italiens; les
+garnisons &eacute;taient absolument d&eacute;garnies de troupes, et les &eacute;tats de
+situation n'offraient que les num&eacute;ros des r&eacute;gimens; le vice-roi venait
+pourtant de recevoir l'ordre positif de former rapidement une nouvelle
+arm&eacute;e. On lui assignait, en cons&eacute;quence, les conscriptions des
+d&eacute;partemens les plus voisins du royaume d'Italie. Le recrutement fut
+assez rapide, mais les cadres commen&ccedil;aient &agrave; peine &agrave; se remplir, et
+cette arm&eacute;e qui devait &ecirc;tre de cinquante mille hommes, n'avait encore ni
+mat&eacute;riel, ni organisation, lorsque une lettre de Prague que m'&eacute;crivait
+Narbonne m'annon&ccedil;a la rupture du congr&egrave;s. L&agrave;, le mot de l'Autriche avait
+&eacute;t&eacute; enfin prononc&eacute; le 7 ao&ucirc;t; elle avait demand&eacute;: la dissolution du
+duch&eacute; de Varsovie, et son partage entre elle, la Russie et la Prusse; le
+r&eacute;tablissement des villes ans&eacute;atiques dans leur ind&eacute;pendance; la
+reconstruction de la Prusse avec une fronti&egrave;re sur l'Elbe; la cession &agrave;
+l'Autriche de toutes les provinces illyriennes, y compris Trieste. On
+renvoyait &agrave; la paix g&eacute;n&eacute;rale la question de l'ind&eacute;pendance de la
+Hollande et de l'Espagne. Napol&eacute;on employa la journ&eacute;e du 9 &agrave; d&eacute;lib&eacute;rer.
+Il se d&eacute;cide enfin &agrave; donner une premi&egrave;re r&eacute;ponse, dans laquelle,
+acceptant une partie des conditions, il en rejette d'autres. La journ&eacute;e
+du 11 se passe &agrave; en attendre l'effet; mais il apprend bient&ocirc;t que dans
+la matin&eacute;e le congr&egrave;s a &eacute;t&eacute; dissous. Le m&ecirc;me jour, l'Autriche
+abandonnant notre alliance pour celle de nos ennemis, les troupes russes
+accourent en Boh&ecirc;me. Napol&eacute;on adopte, trop lard, dans leur entier, les
+conditions &eacute;nonc&eacute;es par M. de Metternich; mais ces concessions qui
+auraient pu faire la paix le 10 ne peuvent plus rien le 12. L'Autriche
+d&eacute;clare la guerre, et ajourne ind&eacute;finiment la question de la reprise
+d'un congr&egrave;s. A la r&eacute;ception de cette lettre, je ne formai plus aucun
+doute que l'attaque ne commen&ccedil;&acirc;t par l'Illyrie.</p>
+
+<p>En traversant les &Eacute;tats h&eacute;r&eacute;ditaires, je n'avais pas &eacute;t&eacute; sans
+d'apercevoir d'un grand mouvement de troupes autrichiennes. J'appris que
+le feld-mar&eacute;chal lieutenant Hiller &eacute;tait attendu &agrave; Agram; qu'il y &eacute;tait
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par les g&eacute;n&eacute;raux Frimont, Fenner et Morshal; que la force de
+l'arm&eacute;e dont il allait prendre le commandement s'&eacute;l&egrave;verait &agrave; quarante
+mille hommes, et que d&eacute;j&agrave; les r&eacute;gimens qui se trouvaient dans la Croatie
+autrichienne &eacute;taient mis sur le pied de guerre. A mon arriv&eacute;e, j'en
+avais donn&eacute; avis au prince vice-roi. Tous les rapports m'annon&ccedil;aient
+parmi les habitans de la Croatie fran&ccedil;aise des men&eacute;es secr&egrave;tes et une
+fermentation sourde pratiqu&eacute;es par des agens autrichiens envoy&eacute;s en de&ccedil;&agrave;
+de la Save; ils y pr&eacute;paraient un mouvement insurrectionnel qui p&ucirc;t
+faciliter une invasion. En effet, le 17 ao&ucirc;t, le lendemain du jour de
+l'expiration de l'armistice d'Allemagne, deux colonnes autrichiennes,
+sans d&eacute;claration de guerre pr&eacute;alable, pass&egrave;rent la Save &agrave; Sissek et &agrave;
+Agram, se dirigeant sur Carlstadt et sur Fiume. Le g&eacute;n&eacute;ral Jeanin,
+commandant &agrave; Carlstadt, chef-lieu de la Croatie fran&ccedil;aise, fit d'abord
+quelques dispositions de d&eacute;fense; mais, abandonn&eacute; par les soldats
+croates sous ses ordres, et assailli par les habitans insurg&eacute;s, il op&eacute;ra
+sa retraite presque seul sur Fiume. Moins heureux, l'intendant de la
+Croatie, M. de Contades, arr&ecirc;t&eacute; dans sa fuite, fut en danger de perdre
+la vie. &Eacute;chapp&eacute; comme par miracle &agrave; la fureur des habitans d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s
+contre les employ&eacute;s de l'administration fran&ccedil;aise, il fut retenu
+prisonnier par le g&eacute;n&eacute;ral Nugent, qui ne consentit &agrave; le rendre &agrave; la
+libert&eacute; que sur une autorisation de la cour de Vienne.</p>
+
+<p>La conduite des Croates, dans cette circonstance, ne me causa point de
+surprise; je connaissais leur attachement pour le gouvernement
+autrichien. Presque toutes les autres parties des provinces illyriennes
+suivirent l'exemple de la Croatie. Bient&ocirc;t m&ecirc;me les villes de Zara,
+Raguse et Cattaro, d&eacute;fendues par les g&eacute;n&eacute;raux Roise, Montrichard et
+Gauthier, avec de faibles garnisons italiennes et quelques employ&eacute;s
+fran&ccedil;ais, furent assi&eacute;g&eacute;es par des troupes autrichiennes, auxquelles se
+joignirent des bandes de Dalmates. Au premier avis de ces mouvemens,
+j'avais fait mettre en &eacute;tat de d&eacute;fense les ch&acirc;teaux de Laybach et de
+Trieste. Instruit que le g&eacute;n&eacute;ral autrichien Hiller, commandant en chef
+l'arm&eacute;e ennemie, r&eacute;unissait pr&egrave;s de Clagenfurt la plus grande partie de
+ses forces, pour forcer Willach et Tarvis, et p&eacute;n&eacute;trer ensuite dans le
+Tyrol par la vall&eacute;e de la Drave, j'en donnai avis au prince vice-roi.
+D&eacute;j&agrave; il avait mis son arm&eacute;e en mouvement sur l'Illyrie. L'arriv&eacute;e &agrave;
+Laybach de la division italienne du g&eacute;n&eacute;ral Pino, me mit en &eacute;tat de
+soutenir les hostilit&eacute;s.</p>
+
+<p>Je ne m'abusai pas cependant; Hiller op&eacute;rait avec quarante mille hommes,
+et il avait pour lui la population. Le vice-roi, r&eacute;duit, soit par la
+faiblesse num&eacute;rique de son arm&eacute;e, soit par l'inexp&eacute;rience de ses
+soldats, &agrave; une guerre d&eacute;fensive, dans le seul but de gagner du temps, ne
+pouvait songer &agrave; reprendre la ligne de la Save que l'ennemi avait d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;pass&eacute;e. Les plus grandes forces autrichiennes se dirigeant en effet
+sur Clagenfurt, il &eacute;tait r&eacute;ellement &agrave; craindre que l'ennemi ne v&icirc;nt &agrave;
+forcer les positions de Tarvis et de Willach. Ce mouvement e&ucirc;t d&eacute;bord&eacute;
+la gauche de l'arm&eacute;e du vice-roi, et ouvert aux Autrichiens, par le
+vallon de la Drave, l'acc&egrave;s du Tyrol. Le prince prit la position
+d'Adelberg, sa gauche aux sources de la Save et sa droite vers Trieste.
+Sur l'extr&ecirc;me gauche, il fit garder les d&eacute;bouch&eacute;s du Tyrol par un corps
+d&eacute;tach&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant l'ennemi continua l'offensive. S'il occupa Fiume et Trieste
+sans de grands efforts, ces deux villes furent reprises par le g&eacute;n&eacute;ral
+Pino avec la m&ecirc;me facilit&eacute;. Willach, pris et repris, souffrit du combat
+plus encore que les combattans. La seule op&eacute;ration vigoureuse fut
+l'enl&egrave;vement du camp de Felnitz par le lieutenant-g&eacute;n&eacute;ral Grenier.</p>
+
+<p>Ainsi se passa tout le mois de septembre. Comme le disait l'empereur,
+c'&eacute;tait en Allemagne que devait se d&eacute;cider le sort de l'Italie. A
+Dresde, la rupture venait d'&ecirc;tre suivie d'&eacute;v&eacute;nemens militaires plus
+importans.</p>
+
+<p>Mais la bataille de Dresde, en r&eacute;pandant l'all&eacute;gresse parmi les
+partisans de l'empereur, ne fut pour eux qu'un &eacute;clair d'esp&eacute;rance; ils
+se virent replong&eacute;s tout-&agrave;-coup dans l'incertitude et la crainte. Les
+nouvelles des revers de la Katsbach, de Gross-Beeren et de Culm
+commen&ccedil;aient &agrave; transpirer &agrave; Paris et &agrave; Milan. J'apprenais, par mes
+correspondans, qu'on &eacute;tait rest&eacute; &agrave; Paris dix-huit jours sans recevoir de
+courriers. Les rumeurs commen&ccedil;aient &agrave; attrister la France o&ugrave; l'empereur
+perdait la confiance de ses peuples. On me mandait que les intrigues
+royalistes recommen&ccedil;aient dans la Vend&eacute;e et &agrave; Bordeaux, et qu'on se
+disait tout bas, dans les cercles et les salons de la capitale: <i>C'est
+le commencement de la fin</i>.</p>
+
+<p>On pouvait en dire autant de notre belle Italie. Depuis les derni&egrave;res
+nouvelles d'Allemagne, les g&eacute;n&eacute;raux autrichiens qui nous combattaient,
+se montraient de plus en plus confians. De notre c&ocirc;t&eacute;, les troupes
+italiennes ne montraient plus la m&ecirc;me ardeur. Un de leur chef, le
+g&eacute;n&eacute;ral Pino, qui d'abord avait man&oelig;uvr&eacute; sous mes yeux pour la d&eacute;fense
+de l'Illyrie, trahissant le d&eacute;couragement secret qui commen&ccedil;ait &agrave; gagner
+tous les rangs, quitta l'arm&eacute;e tout-&agrave;-coup, et alla r&eacute;sider &agrave; Milan dans
+l'attente du r&eacute;sultat de la campagne.</p>
+
+<p>J'allai conf&eacute;rer de l'&eacute;tat des choses avec le prince vice-roi, que je
+trouvai lui-m&ecirc;me inquiet, mais toujours d&eacute;vou&eacute; &agrave; l'empereur. Il &eacute;tait
+pein&eacute; de la rupture, et n'avait plus la m&ecirc;me confiance dans la fortune
+de Napol&eacute;on: &laquo;Mieux e&ucirc;t valu, me dit-il, qu'il e&ucirc;t perdu, sans trop de
+dommage, les deux premi&egrave;res batailles dans le d&eacute;but de la campagne, il
+se serait retir&eacute; &agrave; temps derri&egrave;re le Rhin.&raquo; Je ne lui cachai pas que je
+lui en avais donn&eacute; le conseil &agrave; Dresde, mais que rien n'avait pu faire
+impression sur son esprit. &laquo;Cela est d'autant plus f&acirc;cheux, lui dis-je,
+qu'&agrave; la premi&egrave;re bataille qu'il perdra en personne, on traitera de la
+reconstruction politique de l'Europe sans lui.&raquo; Eug&egrave;ne fut frapp&eacute; de
+cette r&eacute;flexion, et, pour la premi&egrave;re fois peut-&ecirc;tre, il sonda la
+fragilit&eacute; de son &eacute;tablissement politique. Je ne m'ouvris pas davantage
+cette fois, peu confiant dans son entourage.</p>
+
+<p>Il m'avoua enfin, ce que je pressentais, que les plus fortes raisons le
+portaient &agrave; croire que la Bavi&egrave;re &eacute;tait au moment de se d&eacute;tacher de
+notre alliance; que l'arm&eacute;e bavaroise, sur les fronti&egrave;res de l'Autriche,
+n'avait fait aucun mouvement pour arr&ecirc;ter ceux des Autrichiens qui
+s'avan&ccedil;aient en force, quoiqu'avec lenteur, par le vallon de la Drave
+vers le Tyrol; que ne pouvant plus d&eacute;fendre lui-m&ecirc;me l'Italie allemande,
+il allait se retirer derri&egrave;re l'Isonzo, pour mettre les d&eacute;fil&eacute;s entre
+lui et l'ennemi. &laquo;Si, contre toute attente, lui dis-je, vous ne pouviez
+vous y maintenir, t&acirc;chez, car j'ai plus de confiance dans vos talens que
+dans vos soldats, t&acirc;chez au moins de disputer assez long-temps le pays
+entre la Piave et l'Adige pour donner le temps aux &eacute;v&eacute;nemens de se
+d&eacute;velopper. Ce sera beaucoup si, pendant l'hiver qui s'approche, vous
+mettez &agrave; couvert Mantoue, V&eacute;rone, Milan et les bouches du P&ocirc;.&raquo;</p>
+
+<p>Il fit aussit&ocirc;t ses dispositions de retraite, et de mon c&ocirc;t&eacute; j'&eacute;vacuai
+Laybach, apr&egrave;s avoir laiss&eacute; dans le ch&acirc;teau un simulacre de garnison,
+compos&eacute;e en grande partie de convalescens, que je mis sous le
+commandement du colonel L&eacute;ger. Je suivis l'arm&eacute;e, qui vint occuper les
+lignes de l'Isonzo. Le m&ecirc;me jour, les Autrichiens s'&eacute;tant report&eacute;s en
+forces sur Trieste, le lieutenant-g&eacute;n&eacute;ral Fresia &eacute;vacua d&eacute;finitivement
+par mon ordre cette place, ne laissant dans le ch&acirc;teau qu'une petite
+garnison, command&eacute;e par le colonel Rabi&eacute;, qui ne capitula, un mois
+apr&egrave;s, qu'&agrave; la suite d'une tr&egrave;s-belle d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Du quartier-g&eacute;n&eacute;ral de Gradisca, j'adressai &agrave; l'empereur mon rapport. Je
+lui exposai que le vice-roi, croyant ne devoir plus &eacute;couter que des
+motifs de prudence, venait d'ordonner la retraite sur l'Isonzo; que, par
+suite de ce mouvement, les provinces illyriennes &eacute;taient d&eacute;sormais
+perdues; que cependant le r&ocirc;le auquel l'arm&eacute;e d'Italie allait borner ses
+efforts, avait aussi ses avantages; qu'il ne laissait rien au hasard, et
+pouvait assurer, pour quelque temps encore, la tranquillit&eacute; de l'Italie.
+J'ajoutai que ma mission touchant &agrave; son terme, je le suppliais de me
+donner une autre destination, et que j'attendais ses ordres.</p>
+
+<p>Dans l'attente soit des &eacute;v&eacute;nemens, soit de ce que Napol&eacute;on d&eacute;ciderait &agrave;
+mon &eacute;gard, j'allai jeter un coup-d'&oelig;il de pr&eacute;dilection sur cette
+magnifique Lombardie, &agrave; la libert&eacute; de laquelle je m'&eacute;tais vou&eacute; &agrave; mon
+d&eacute;but dans la carri&egrave;re des hauts emplois. H&eacute;las! elle g&eacute;missait aussi
+sous l'oppression imp&eacute;riale, et sa destin&eacute;e politique ne d&eacute;pendait que
+trop de la destin&eacute;e de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>En conqu&eacute;rant l'Italie, nous y avions apport&eacute; notre activit&eacute;, notre
+industrie, le go&ucirc;t des arts et du luxe. Milan fut la ville qui retira le
+plus d'avantages de la r&eacute;volution fran&ccedil;aise que nous y avions
+transplant&eacute;e. Milan re&ccedil;ut plus de lustre encore lorsqu'elle devint
+capitale d'un royaume: une cour, un conseil d'&eacute;tat, un s&eacute;nat, un corps
+diplomatique, des ministres, des administrations civiles et militaires,
+des tribunaux, ajout&egrave;rent pr&egrave;s de vingt mille habitans &agrave; sa population,
+qui d&eacute;passait cent mille &acirc;mes. Milan s'embellit; mais sa p&eacute;riode
+brillante fut de courte dur&eacute;e, comme celle de tous les royaumes italiens
+que l'ambition du dominateur &eacute;puisa bient&ocirc;t d'hommes et d'argent dans
+sa vaine pens&eacute;e de conqu&eacute;rir le monde. Le vice-roi, Eug&egrave;ne, ne fut
+bient&ocirc;t plus aux yeux des Lombards que l'ex&eacute;cuteur ob&eacute;issant de toutes
+ses volont&eacute;s. Apr&egrave;s Moscou, tous les ressorts du gouvernement avaient
+perdu leur &eacute;lasticit&eacute; en Italie comme en France. Le sentiment de la
+puissance de Napol&eacute;on s'&eacute;teignait en m&ecirc;me temps que s'&eacute;clipsait
+l'illusion de sa fortune militaire. Dans ces derniers temps, Eug&egrave;ne
+sembla craindre de se populariser pour ne pas lui porter ombrage.
+D'ailleurs brave soldat, et d'une loyaut&eacute; &eacute;prouv&eacute;e, Eug&egrave;ne &eacute;tait
+parcimonieux, un peu l&eacute;ger, trop docile aux conseils de ceux qui
+flattaient ses go&ucirc;ts, ne connaissant point assez le caract&egrave;re des
+peuples qu'il gouvernait, et trop confiant dans quelques Fran&ccedil;ais
+ambitieux; il lui manquait de poss&eacute;der la tactique politique au m&ecirc;me
+degr&eacute; que celle des armes. Arriv&eacute; &agrave; ces derniers temps d'&eacute;preuve, ce
+prince acheva de m&eacute;contenter les peuples par des conscriptions et des
+r&eacute;quisitions forc&eacute;es; en un mot, le vice-roi ne c&eacute;da que trop &agrave;
+l'exemple et &agrave; l'impulsion du souverain dominateur. Sa position devint
+d'autant plus difficile, qu'il eut bient&ocirc;t contre lui, et les partisans
+de l'ind&eacute;pendance italienne, et ceux de l'ancien ordre de choses. Les
+premiers s'inqui&eacute;tant davantage, cherchaient un appui. De m&ecirc;me que son
+p&egrave;re adoptif, Eug&egrave;ne n'en trouvait plus d'autre, pour le maintien de son
+autorit&eacute;, que dans son arm&eacute;e, qu'il s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; d'organiser et
+d'aguerrir.</p>
+
+<p>Tout restait en suspens en Italie. On savait que trois grandes arm&eacute;es en
+Allemagne environnaient, pour ainsi dire, l'arm&eacute;e de l'empereur, avec le
+projet de man&oelig;uvrer sur les bases de sa ligne d'op&eacute;ration &agrave; Dresde, et
+si les &eacute;v&eacute;nemens de la guerre leur &eacute;taient favorables, de se r&eacute;unir en
+arri&egrave;re de cette ligne entre l'Elbe et la Saale. On savait aussi que
+Napol&eacute;on avait &agrave; opposer aux trois grandes arm&eacute;es des alli&eacute;s &agrave; peine
+deux cent mille hommes r&eacute;partis dans onze corps d'infanterie, quatre de
+cavalerie, et dans sa garde qui pr&eacute;sentait une r&eacute;serve formidable. Nous
+venions de savoir enfin qu'il s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;, pour ne pas se laisser
+tout-&agrave;-fait cerner, d'abandonner sa position centrale de Dresde pour
+aller man&oelig;uvrer &agrave; Magdebourg et sur la Saale. Tout-&agrave;-coup, vers les
+derniers jours d'octobre, je re&ccedil;ois du quartier-g&eacute;n&eacute;ral du vice-roi, un
+billet con&ccedil;u en ces termes: &laquo;Pour ne vouloir rien c&eacute;der, il a tout
+perdu.&raquo; Qu'on juge de ma perplexit&eacute; et de mon impatience &agrave; conna&icirc;tre
+toute l'&eacute;tendue de l'&eacute;v&eacute;nement. D&egrave;s le lendemain se propag&egrave;rent des
+bruits sinistres sur les fatales journ&eacute;es de Leipsick, qui allaient
+ramener sur le Rhin Napol&eacute;on poursuivi par l'Europe en armes. Ici se
+r&eacute;alisaient tous mes pressentimens, toutes mes pr&eacute;visions. Mais
+qu'allions-nous devenir? et quel serait le sort de cet Empire
+chancelant? Il &eacute;tait facile de pr&eacute;voir que l'&eacute;norme pouvoir dont
+l'empereur s'&eacute;tait empar&eacute;, s'il n'&eacute;tait abattu, serait au moins r&eacute;duit;
+d'un autre c&ocirc;t&eacute;, je ne m'abusais pas sur le genre d'opposition qu'il
+pourrait rencontrer dans l'int&eacute;rieur de l'Empire, tous les &eacute;l&eacute;mens
+constitutifs de la puissance publique m'&eacute;taient connus; tous les hommes
+plus ou moins influens, je pouvais les appr&eacute;cier, et juger de la port&eacute;e
+de leur courage et de leur &eacute;nergie. Il fallait un audacieux, et il n'y
+avait que des l&acirc;ches. Le seul homme qui, par son talent et par la
+souplesse de son g&eacute;nie aurait pu ma&icirc;triser les &eacute;v&eacute;nemens et sauver la
+r&eacute;volution, n'avait point de nerf politique, et craignait pour sa t&ecirc;te.
+Quant &agrave; moi, qui certes n'e&ucirc;t pas manqu&eacute; de r&eacute;solution, j'&eacute;tais &eacute;loign&eacute;
+du vrai foyer, soit par des chances fortuites, soit par des combinaisons
+pr&eacute;par&eacute;es de longue main. J'en fr&eacute;missais d'impatience, et, d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+tout braver pour rentrer dans la capitale, et y ressaisir les fils
+secrets d'une trame qui nous e&ucirc;t conduit &agrave; un but salutaire, j'&eacute;tais
+d&eacute;j&agrave; en route, quand une lettre de l'empereur, dat&eacute;e de Mayence,
+m'ordonna, en r&eacute;ponse &agrave; mon dernier rapport, d'aller prendre le
+gouvernement g&eacute;n&eacute;ral de Rome, dont je n'avais &eacute;t&eacute; jusqu'alors que le
+titulaire. Je vis le coup, mais nul moyen de le parer: l'homme qui
+perdait l'Empire se trouvait encore en s&ucirc;ret&eacute; avec les d&eacute;bris de sa
+puissance militaire. Je rallentis ma route pour voir se dessiner les
+&eacute;v&eacute;nement, et dans l'attente de recevoir de mes affid&eacute;s de Paris des
+informations positives sur la sensation que produirait le retour subit
+de l'empereur &agrave; la suite de ces nouveaux d&eacute;sastres. Mais que je
+connaissais bien le terrain, et que j'avais bien jug&eacute; les hommes qui
+l'occupaient! Pas vingt s&eacute;nateurs qui ne crussent l'Empire hors de
+danger, parce que l'empereur &eacute;tait sauv&eacute;! pas un grand fonctionnaire
+qui soup&ccedil;onn&acirc;t les arm&eacute;es europ&eacute;ennes capables de franchir le Rhin!
+Malgr&eacute; la stupeur qui r&eacute;gnait dans toutes les classes, l'aveuglement
+cr&eacute;ait encore des illusions en faveur du pouvoir. Il faut en excepter
+sans aucun doute l'homme habile que j'ai suffisamment d&eacute;sign&eacute;; il
+semblait &eacute;pier avec une astuce et une ironie cach&eacute;e l'instant d'une
+ch&ucirc;te qui ne lui paraissait pas &ecirc;tre arriv&eacute; encore &agrave; son terme.</p>
+
+<p>Cependant l'Italie allait changer d'aspect; abandonnant successivement
+l'Isonzo, le Tagliamento, la Piave et la Brenta, le vice-roi venait de
+repasser l'Adige et d'&eacute;tablir son quartier-g&eacute;n&eacute;ral &agrave; V&eacute;rone. L'arm&eacute;e
+autrichienne, marchant toujours en avant et recevant des renforts,
+s'&eacute;tablit &agrave; Vicence, &agrave; Bassano et &agrave; Montebello, formant d&eacute;j&agrave; le blocus
+de Venise, de Palma-Nova et d'Osopo. Dans les n&eacute;gociations secr&egrave;tes dont
+j'avais tenu les fils, l'abandon des &Eacute;tats de Venise jusqu'&agrave; l'Adige,
+&eacute;tait consenti comme un des pr&eacute;liminaires de paix avec l'Autriche. Mais,
+o&ugrave; pouvaient s'arr&ecirc;ter aujourd'hui les pr&eacute;tentions de cette puissance?
+Les deux arm&eacute;es rest&egrave;rent ainsi en pr&eacute;sence comme en quartier d'hiver.
+C'&eacute;tait sur l'Italie m&eacute;ridionale que se portaient tous les regards, et
+d'o&ugrave; l'on attendait les d&eacute;terminations politiques et militaires, qui
+rendraient quelque activit&eacute; aux deux arm&eacute;es qui s'observaient sur la
+Brenta et sur l'Adige. Murat, jugeant les affaires de Napol&eacute;on
+enti&egrave;rement perdues apr&egrave;s les journ&eacute;es de Leipsick, s'&eacute;tait h&acirc;t&eacute; de
+retourner &agrave; Naples, pour y reprendre le plan qu'il supposait devoir le
+maintenir sur le tr&ocirc;ne, m&ecirc;me apr&egrave;s la ruine de celui qui l'y avait fait
+monter. Dans une entrevue avec le comte de Mi&euml;r, au quartier-g&eacute;n&eacute;ral
+d'Ohlendorf en Thuringe, le 23 octobre, il venait d'&eacute;baucher, pour ainsi
+dire, son accession &agrave; la coalition et son trait&eacute; avec la cour
+d'Autriche. Je n'avais alors aucune donn&eacute;e particuli&egrave;re sur les
+d&eacute;terminations de Murat; mais je pressentais le changement de sa
+politique. J'appris qu'en arrivant &agrave; Lodi, venant de Leipsick et de
+Milan, tandis qu'il changeait de chevaux, et plusieurs Italiens de
+marque entourant sa voiture, comme l'un d'eux lui e&ucirc;t demand&eacute; s'il
+viendrait bient&ocirc;t secourir le vice-roi: &laquo;Sans doute, r&eacute;pondit-il avec
+son air gascon, avant un mois, je viendrai vous secourir avec cinquante
+mille bons b.......&raquo; Et il partit comme un &eacute;clair. J'en inf&eacute;rais qu'il
+avait dit pr&eacute;cis&eacute;ment le contraire de ce qu'il m&eacute;ditait. En effet, il
+entrait alors dans les vues de Murat, en m&ecirc;me temps qu'il s'allierait &agrave;
+l'Autriche, de se pr&eacute;senter aux Italiens comme le soutien de leur
+ind&eacute;pendance; j'appris m&ecirc;me qu'il avait accueilli, en traversant la
+haute Italie, plusieurs chefs italiens et officiers sup&eacute;rieurs qui
+travaillaient aussi &agrave; l'affranchissement de leur patrie, eu leur
+promettant d'embrasser leur cause et d'amener une arm&eacute;e sur le P&ocirc;.</p>
+
+<p>A mon arriv&eacute;e &agrave; Rome, je trouvai le g&eacute;n&eacute;ral Miollis et l'administrateur
+Janet, pleins de d&eacute;fiance et de soup&ccedil;ons sur la conduite de Murat, qui,
+me dirent-ils, se rapprochait ouvertement de la coalition et organisait
+une nouvelle arm&eacute;e, compos&eacute;e en partie de Napolitains, de transfuges
+italiens, de Corses et de Fran&ccedil;ais. Tous les avis de Naples annon&ccedil;aient
+qu'il venait d'abolir le syst&egrave;me continental dans ses &Eacute;tats, et de
+permettre l'entr&eacute;e dans ses ports des vaisseaux de toutes les nations;
+on assurait que non-seulement il n&eacute;gociait avec la cour de Vienne, mais
+encore avec lord Bentinck, dans l'intention de conclure sa paix s&eacute;par&eacute;e
+avec la Grande-Bretagne. Les craintes du commandant militaire de Rome
+&eacute;taient partag&eacute;es par le vice-roi, qui venait de d&eacute;p&ecirc;cher &agrave; Naples son
+aide-de-camp Gifflenga, pour s'assurer des dispositions du roi. On lui
+donna des assurances de paix et d'amiti&eacute; dont se contenta ce jeune
+officier, peu au fait des man&egrave;ges de cette cour.</p>
+
+<p>Murat se d&eacute;clarant pour l'ind&eacute;pendance italienne, trouvait un parti dans
+les &Eacute;tats romains, parmi les <i>carbonari</i> et les <i>crivellari</i>, esp&egrave;ces
+d'illumin&eacute;s politiques qui recrutaient parmi les grands seigneurs, les
+jurisconsultes et les pr&eacute;lats romains. Le pr&ecirc;tre Battaglia venait
+d'insurger les campagnes des environs de Viterbe; il s'&eacute;tait mis &agrave; la
+t&ecirc;te d'une troupe de r&eacute;volt&eacute;s, s'emparant des caisses publiques et
+levant des contributions sur les personnes attach&eacute;es au parti fran&ccedil;ais.
+En m&ecirc;me temps, des &eacute;crits et des proclamations incendiaires &eacute;taient
+r&eacute;pandus avec profusion dans les &Eacute;tats pontificaux. Miollis ayant fait
+marcher la force arm&eacute;e, dispersa bient&ocirc;t les bandes d'insurg&eacute;s;
+Battaglia ayant &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; et conduit &agrave; Rome, ses d&eacute;positions laiss&egrave;rent
+entrevoir qu'il &eacute;tait l'agent du consul napolitain Zuccari, charg&eacute; par
+sa cour de susciter des soul&egrave;vemens contre la domination fran&ccedil;aise. Je
+pensais qu'il fallait opposer aux men&eacute;es des Napolitains beaucoup de
+circonspection et de prudence, et ne rien pr&eacute;cipiter.</p>
+
+<p>Cependant Murat venait de mettre en mouvement ses troupes sur la haute
+Italie. D&egrave;s les premiers jours de d&eacute;cembre, une division d'infanterie et
+une brigade de cavalerie napolitaines, avec seize bouches &agrave; feu,
+entr&egrave;rent dans Rome: ces troupes &eacute;taient command&eacute;es par le g&eacute;n&eacute;ral
+Carascosa. Quoique l'empereur e&ucirc;t donn&eacute; l'ordre de traiter le roi de
+Naples comme un alli&eacute; <i>qui &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; montrer de bonnes dispositions</i>,
+et que le mouvement de son corps d'arm&eacute;e f&ucirc;t concert&eacute; avec le vice-roi,
+le g&eacute;n&eacute;ral Miollis re&ccedil;ut les Napolitains avec d&eacute;fiance, faisant mettre
+en &eacute;tat de d&eacute;fense Civita-Vecchia et le ch&acirc;teau Saint-Ange, o&ugrave; furent
+transport&eacute;s les caisses et tous les effets pr&eacute;cieux. Trois ou quatre
+divisions napolitaines se succ&eacute;d&egrave;rent, en se dirigeant &agrave; la fois par les
+Abruzzes sur Anc&ocirc;ne, et par Rome, soit sur la Toscane, soit vers Pesaro,
+Rimini et Bologne. C'&eacute;tait dans cette derni&egrave;re ville que Murat venait
+d'envoyer le prince Pignatelli Strongoli, moins pour marquer la route
+de son arm&eacute;e, dont la pr&eacute;sence sur le P&ocirc; paraissait avoir pour but de
+contenir les Autrichiens, que pour disposer tous les amis de la cause de
+l'ind&eacute;pendance &agrave; l'aider dans ses entreprises. Pignatelli avait ordre de
+travailler &agrave; lui faire des partisans.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites, je re&ccedil;us de l'empereur la mission de me rendre &agrave;
+Naples, pour t&acirc;cher de d&eacute;tourner Murat de se d&eacute;clarer contre lui; mes
+instructions portaient de le m&eacute;nager et d'user de beaucoup d'adresse
+dans cette n&eacute;gociation; de le flatter m&ecirc;me de la perspective qu'on lui
+abandonnerait les marches de Fermo et d'Anc&ocirc;ne, d&eacute;pouilles de l'&Eacute;tat
+romain dont il ambitionnait depuis long-temps la possession. Je fus
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; &agrave; Naples par trois lettres de l'empereur adress&eacute;es &agrave; Joachim,
+l'une d'elles annon&ccedil;ant ma prochaine arriv&eacute;e comme charg&eacute; de ses
+pouvoirs. Je fis mon entr&eacute;e &agrave; la cour de Naples vers la mi-d&eacute;cembre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une singuli&egrave;re cour que celle de Joachim, et une royaut&eacute; bien
+vacillante que sa royaut&eacute; du V&eacute;suve. Murat avait un grand courage et peu
+d'esprit; aucun grand personnage du jour ne poussa plus loin que lui le
+ridicule de la parure et l'affectation de la pompe; c'est lui que les
+soldats appelaient le <i>roi Franconi</i>. Toutefois Napol&eacute;on, qui ne se
+m&eacute;prenait pas sur le caract&egrave;re de son beau-fr&egrave;re, crut &agrave; tort que la
+reine Caroline, sa s&oelig;ur, femme ambitieuse et hautaine, conduirait son
+mari, et que sans elle Murat ne saurait &ecirc;tre roi. Mais d&egrave;s les premiers
+temps de son r&egrave;gne, soup&ccedil;onnant l'empire auquel on voulait le soumettre
+maritalement, il affecta de s'en affranchir; et les circonstances
+politiques o&ugrave; il se trouvait alors combattirent d'autant plus
+l'ascendant de la reine, qu'il n'avait alors pour conseils et pour
+alentours que des hommes qui le poussaient &agrave; se d&eacute;clarer contre
+Napol&eacute;on, en lui pr&eacute;sentant ce revirement de syst&egrave;me comme une n&eacute;cessit&eacute;
+politique.</p>
+
+<p>Dans une cour o&ugrave; la politique n'&eacute;tait que de l'astuce, la galanterie de
+la dissolution, et la repr&eacute;sentation ext&eacute;rieure une pompe th&eacute;&acirc;trale, je
+me trouvais &agrave; peu pr&egrave;s, si la comparaison n'&eacute;tait pas trop ambitieuse,
+comme Platon &agrave; la cour de Denys. D&egrave;s mon arriv&eacute;e, je fus assailli
+d'intrigans des deux nations, parmi lesquels, sous le masque d'une
+sorte d'ing&eacute;nuit&eacute;, je reconnus des &eacute;missaires de Paris. Il y en avait
+aussi dans le conseil du roi; et je me d&eacute;fiais surtout d'un certain
+marquis de G...., qui des deux acceptions dans lesquelles son nom est
+pris en latin, avait toute la vigilance de l'une et rien de la franchise
+de l'autre. Lors de mes premi&egrave;res conf&eacute;rences en pr&eacute;sence de Murat, je
+dus y apporter une grande r&eacute;serve; je feignis d'&ecirc;tre sans instructions,
+et je priai le roi de m'expliquer sa situation politique. Il m'avoua
+qu'elle &eacute;tait critique et embarrassante; qu'il se trouvait plac&eacute; d'une
+part entre son peuple et son arm&eacute;e, abhorrant toute id&eacute;e de pers&eacute;v&eacute;rance
+dans l'alliance fran&ccedil;aise; de l'autre, entre l'empereur Napol&eacute;on qui le
+laissait sans direction et l'abreuvait de d&eacute;go&ucirc;t, et les souverains
+alli&eacute;s, qui exigeaient de lui qu'il pronon&ccedil;&acirc;t sans d&eacute;lai son accession
+compl&egrave;te &agrave; la coalition; que, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, les chefs des Italiens
+lui demandaient de concourir &agrave; d&eacute;clarer l'ind&eacute;pendance de leur patrie,
+tandis que le vice-roi &eacute;tait en opposition &agrave; toutes les mesures
+favorables aux ind&eacute;pendans, soit par les ordres de l'empereur, soit
+d'apr&egrave;s ses propres vues. Enfin, ajouta le roi, j'ai encore &agrave; lutter
+contre les man&oelig;uvres de lord Bentinck, qui, de la Sicile, cherche &agrave;
+soulever les Calabres, et assiste d'argent et de promesses les
+<i>carbonari</i> dans toute l'&eacute;tendue de mon royaume. Je dis au roi qu'il ne
+m'appartenait point de lui donner aucun conseil; que de sa part c'&eacute;tait
+une r&eacute;solution qu'il fallait prendre; que je devais me borner &agrave;
+l'engager &agrave; en prendre une, et, une fois prise, &agrave; s'y tenir d'une
+mani&egrave;re invariable.</p>
+
+<p>Le roi, &agrave; l'issue de la conf&eacute;rence, m'avoua qu'ayant communiqu&eacute; &agrave;
+l'empereur, un mois auparavant, ses craintes qu'un d&eacute;tachement
+autrichien ne f&ucirc;t dirig&eacute; sur les bouches du P&ocirc;, il lui avait demand&eacute; &agrave;
+cette occasion qu'il renon&ccedil;&acirc;t franchement &agrave; la possession directe de
+l'Italie, et compl&eacute;t&acirc;t ainsi ses bienfaits pour elle en proclamant son
+ind&eacute;pendance. Je r&eacute;pondis au roi qu'il &eacute;tait difficile de croire que
+l'empereur f&icirc;t de n&eacute;cessit&eacute; vertu; que, dans cette supposition, je
+r&eacute;clamerais la priorit&eacute; pour la France, moi qui l'avais suppli&eacute; en vain,
+&agrave; plusieurs reprises, de rendre la guerre nationale.</p>
+
+<p>Mes autres conf&eacute;rences furent tout aussi oiseuses. Murat &eacute;tait lanc&eacute;;
+son conseil le poussait de plus en plus dans les int&eacute;r&ecirc;ts de la
+coalition; situation politique, incompatible avec son projet d'appeler
+l'Italie &agrave; l'ind&eacute;pendance. Je le lui fis sentir, mais en vain; alors je
+me bornai &agrave; lui recommander, dans une conf&eacute;rence secr&egrave;te, d'augmenter
+son arm&eacute;e et d'avoir de bonnes troupes, et de rattacher &agrave; tout prix &agrave; sa
+cause la secte des <i>carbonari</i> qu'il avait impolitiquement pers&eacute;cut&eacute;e,
+et qui me paraissait prendre plus de consistance &agrave; mesure que les
+&eacute;v&eacute;nemens acqu&eacute;raient plus de gravit&eacute;. Je terminai par conseiller au roi
+de ne pas trop compter sur sa cohue princi&egrave;re d'altesses napolitaines,
+et de s'entourer plut&ocirc;t de gens qui auraient d'autre <i>excellence</i> que
+celle de nom, et &agrave; la fermet&eacute; desquels il pourrait se confier.</p>
+
+<p>Ma mission &agrave; Naples n'&eacute;tait pas sans agr&eacute;ment. Je respirais en plein
+hiver sous le plus beau ciel de l'Europe; je me voyais accueilli et
+consid&eacute;r&eacute; dans une cour brillante; mais toutes mes pens&eacute;es se tournaient
+vers la France, et mes regards ne la quittaient point. L'invasion la
+mena&ccedil;ait; l'&eacute;tranger &eacute;tait &agrave; ses portes; qu'allait faire l'empereur?
+qu'allait-il devenir? J'&eacute;tais convaincu qu'il n'aurait point assez de
+grandeur d'&acirc;me pour s'identifier avec la nation. Isol&eacute;, sa ruine &eacute;tait
+certaine; mais les &eacute;clats de sa chute graduelle pouvaient encore &ecirc;tre
+long-temps funestes &agrave; la patrie.</p>
+
+<p>Ne recevant aucune d&eacute;p&ecirc;che directe, et n'ayant que des notions vagues
+sur l'&eacute;tat de Paris, je me h&acirc;tai de reprendre la route de Rome, o&ugrave;
+m'attendait ma correspondance. Je crus d'autant plus convenable de
+quitter la cour de Murat, que je savais, d'une mani&egrave;re certaine, qu'on y
+attendait l'arriv&eacute;e du comte de Neyperg, pl&eacute;nipotentiaire d'Autriche,
+charg&eacute; de conclure son trait&eacute; d'accession, et que je me serais trouv&eacute;
+alors dans une fausse position &agrave; Naples. Rentr&eacute; dans la capitale du
+monde chr&eacute;tien, je n'eus rien de plus press&eacute; que d'ouvrir mes d&eacute;p&ecirc;ches
+de Paris. Elles contenaient la nouvelle qu'on s'attendait, d'un moment &agrave;
+l'autre, &agrave; la violation de la neutralit&eacute; de la Suisse par les alli&eacute;s, et
+&agrave; l'invasion de notre territoire par les fronti&egrave;res de l'Est; qu'&agrave; peine
+l'empereur pourrait-il rassembler, entre Strasbourg et Mayence, une
+soixantaine de mille hommes dans le court espace d'un mois, tant les
+maladies &eacute;pid&eacute;miques et la d&eacute;sorganisation avaient caus&eacute; de ravages
+dans ses arm&eacute;es; que cependant il s'obstinait &agrave; repousser <i>les bases
+sommaires</i> que les alli&eacute;s venaient de lui faire parvenir de Francfort,
+bien que dans le conseil Talleyrand le pouss&acirc;t fortement &agrave; la paix, en
+ne cessant de lui r&eacute;p&eacute;ter qu'il se m&eacute;prenait sur l'&eacute;nergie de la nation,
+qu'elle ne seconderait pas la sienne, et qu'il s'en verrait abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Sourd &agrave; de si sages conseils, que m&eacute;ditait Napol&eacute;on dans cette crise? Un
+coup d'&eacute;tat: de se faire proclamer dictateur. Sorti des factions et des
+orages d'une r&eacute;volution o&ugrave; les mots ont eu beaucoup d'empire, il s'&eacute;tait
+persuad&eacute;, par suite de la confusion d'id&eacute;es qui r&eacute;gnait dans sa t&ecirc;te en
+mati&egrave;re d'histoire ancienne, que le nom de dictateur produirait un grand
+effet. Il y renon&ccedil;a n&eacute;anmoins, sur les repr&eacute;sentations de Talleyrand et
+de Cambac&eacute;r&egrave;s. Ils observ&egrave;rent qu'il fallait faire la chose sans le
+dire; qu'il pouvait m&ecirc;me prendre les clefs du S&eacute;nat dans sa poche, sans
+avoir besoin d'aucun titre nouveau. C'est ce qu'il fit, et le palais du
+S&eacute;nat fut depuis ce temps gard&eacute; &agrave; vue.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait le r&eacute;sum&eacute; de ma correspondance; et dans les dispositions o&ugrave;
+m'avait jet&eacute; l'impression que j'en ressentis, j'&eacute;crivis &agrave; l'empereur la
+lettre suivante:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai pris cong&eacute; du roi de Naples: je ne dois dissimuler &agrave; Votre Majest&eacute;
+aucune des causes qui ont arr&ecirc;t&eacute; l'activit&eacute; naturelle de ce prince.</p>
+
+<p>1&ordm;. C'est l'incertitude o&ugrave; vous l'avez laiss&eacute; sur le commandement des
+arm&eacute;es d'Italie. Le roi, dans ces deux derni&egrave;res campagnes, vous a donn&eacute;
+tant de preuves de son d&eacute;vouement et de ses qualit&eacute;s militaires, qu'il
+s'attendait &agrave; recevoir de vous cette marque de confiance. Il se sent
+humili&eacute; &agrave; la fois et de vos soup&ccedil;ons, et de l'id&eacute;e de se trouver plac&eacute;
+sur la m&ecirc;me ligne que vos g&eacute;n&eacute;raux.</p>
+
+<p>2&ordm;. On dit sans cesse au roi: si, pour conserver l'Italie &agrave; l'empereur,
+vous d&eacute;garnissez votre royaume de troupes, les Anglais vont y op&eacute;rer des
+d&eacute;barquemens et y exciter des s&eacute;ditions d'autant plus dangereuses que
+les Napolitains se plaignent hautement de l'influence de la France: dans
+quel &eacute;tat, ajoute-t-on, se trouve cet Empire? Sans arm&eacute;e, d&eacute;courag&eacute; par
+une campagne que ses ennemis ne regardent pas comme le terme de ses
+maux, puisque le Rhin n'est plus une barri&egrave;re, et que l'empereur, loin
+de pouvoir garantir l'Italie, a peine &agrave; s'opposer &agrave; l'envahissement de
+ses fronti&egrave;res d'Allemagne, de Suisse et d'Espagne. Songez &agrave; vous, lui
+&eacute;crit-on de Paris, ne comptez que sur vous-m&ecirc;me. L'empereur ne peut plus
+rien, m&ecirc;me pour la France; comment garantirait-il vos &Eacute;tats? Si, dans le
+temps de sa toute-puisssance, il eut la pens&eacute;e de r&eacute;unir Naples &agrave;
+l'Empire, quel sacrifice serait-il port&eacute; &agrave; faire pour vous? Il vous
+sacrifierait aujourd'hui &agrave; une place forte.</p>
+
+<p>3&ordm;. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, vos ennemis opposent au tableau de la situation de
+la France celui des avantages immenses que pr&eacute;sente au roi son accession
+&agrave; la coalition: ce prince consolide son tr&ocirc;ne, agrandit ses &Eacute;tats; au
+lieu de faire &agrave; l'empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa
+couronne, il va r&eacute;pandre sur l'un et l'autre l'&eacute;clat le plus brillant en
+se proclamant le d&eacute;fenseur de l'Italie, le garant de son ind&eacute;pendance.
+Se d&eacute;clare-t-il pour Votre Majest&eacute;, son arm&eacute;e l'abandonne, son peuple
+se soul&egrave;ve. S&eacute;pare-t-il sa cause de celle de la France, l'Italie tout
+enti&egrave;re accourt sous ses drapeaux. Tel est le langage que parlent au roi
+des hommes qui tiennent de pr&egrave;s &agrave; votre gouvernement. Peut-&ecirc;tre ne
+fait-on en cela que s'abuser sur les moyens de servir Votre Majest&eacute;. La
+paix est n&eacute;cessaire &agrave; tout le monde: d&eacute;terminer le roi &agrave; se mettre &agrave; la
+t&ecirc;te de l'Italie, est, &agrave; leurs yeux, le plus s&ucirc;r moyen de vous forcer &agrave;
+faire la paix.</p>
+
+<p>Je suis arriv&eacute; &agrave; Rome le 18. Ici, comme dans toute l'Italie, le mot
+d'<i>ind&eacute;pendance</i> a acquis une vertu magique. Sous cette banni&egrave;re se
+rangent sans doute des int&eacute;r&ecirc;ts divers; mais tous les pays veulent un
+gouvernement local; chacun se plaint d'&ecirc;tre oblig&eacute; d'aller &agrave; Paris pour
+des r&eacute;clamations de la moindre importance. Le gouvernement de la France,
+&agrave; une distance aussi consid&eacute;rable de la capitale, ne leur pr&eacute;sente que
+des charges pesantes sans aucune compensation. Conscription, imp&ocirc;ts,
+vexations, privations, sacrifices, voil&agrave;, se disent les Romains, ce que
+nous connaissons du gouvernement de la France. Ajoutons que nous n'avons
+aucune esp&egrave;ce de commerce, ni int&eacute;rieur ni ext&eacute;rieur; que nos produits
+sont sans d&eacute;bouch&eacute;s, et que le peu qui nous vient du dehors, nous le
+payons un prix excessif.</p>
+
+<p>Sire, lorsque Votre Majest&eacute; &eacute;tait au plus haut degr&eacute; de la gloire et de
+la puissance, j'avais le courage de lui dire la v&eacute;rit&eacute;, parce que
+c'&eacute;tait la seule chose qui lui manquait. Aujourd'hui je la lui dois
+&eacute;galement, mais avec plus de m&eacute;nagement, puisqu'elle est dans le
+malheur. Son discours au Corps l&eacute;gislatif aurait fait une profonde
+impression sur l'Europe et aurait touch&eacute; tous les c&oelig;urs, si Votre
+Majest&eacute; e&ucirc;t ajout&eacute; au d&eacute;sir qu'elle a manifest&eacute; pour la paix, une
+renonciation magnanime &agrave; son ancien syst&egrave;me de monarchie universelle.
+Tant qu'elle ne se prononcera pas sur ce point, les puissances coalis&eacute;es
+croiront ou diront que ce syst&egrave;me n'est qu'ajourn&eacute;, que vous profiterez
+des &eacute;v&eacute;nemens pour y revenir. La nation fran&ccedil;aise elle-m&ecirc;me restera dans
+les m&ecirc;mes alarmes. Il me semble que si, dans cette circonstance, vous
+concentriez toutes vos forces entre les Alpes, les Pyr&eacute;n&eacute;es et le Rhin;
+si vous faisiez une d&eacute;claration franche de ne pas d&eacute;passer ces
+fronti&egrave;res naturelles, vous auriez tous les v&oelig;ux et tous les bras de la
+nation pour d&eacute;fendre votre Empire; et certes, cet Empire serait encore
+le plus beau et le plus puissant du monde; il suffirait &agrave; votre gloire
+et &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; de la France. Je suis convaincu que vous ne pouvez
+avoir de v&eacute;ritable paix qu'&agrave; ce prix. Je crains d'&ecirc;tre seul &agrave; vous
+parler ce langage; d&eacute;fiez-vous des mensonges des courtisans,
+l'exp&eacute;rience a d&ucirc; vous les faire conna&icirc;tre. Ce sont eux qui ont pouss&eacute;
+vos arm&eacute;es en Espagne, en Pologne et en Russie, qui vous ont fait
+&eacute;loigner de vous vos plus fid&egrave;les amis, et qui, derni&egrave;rement encore,
+vous ont d&eacute;tourn&eacute; de signer la paix &agrave; Dresde. Ce sont eux qui vous
+trompent aujourd'hui et qui vous exag&egrave;rent votre puissance. Il vous en
+reste assez pour &ecirc;tre heureux et pour rendre la France paisible et
+prosp&egrave;re; mais vous n'avez rien de plus, et toute l'Europe en est
+persuad&eacute;e; il serait m&ecirc;me inutile &agrave; lui faire illusion, on ne la
+tromperait plus.</p>
+
+<p>Je conjure Votre Majest&eacute; de ne pas rejeter mes conseils, ils partent
+d'un c&oelig;ur qui n'a cesse de vous &ecirc;tre attach&eacute;. Je n'ai point le sot
+amour-propre de voir mieux qu'un autre; si chacun avait la m&ecirc;me
+franchise il vous tiendrait le m&ecirc;me langage. Il vous aurait parl&eacute; comme
+moi apr&egrave;s la paix de Tilsitt, apr&egrave;s la paix de Vienne, avant la guerre
+contre la Russie, et, en dernier lieu, &agrave; Dresde.</p>
+
+<p>Il est affligeant, pour la dignit&eacute; de l'homme, que je sois le seul qui
+ose vous dire ce qu'il pense. Si Votre Majest&eacute; &eacute;prouve de nouveaux
+malheurs, je n'aurai pas &agrave; me reprocher d'avoir cess&eacute; de lui dire la
+v&eacute;rit&eacute;. Au nom du ciel, mettez un terme &agrave; la guerre; faites que les &acirc;mes
+puissent trouver un moment pour se reposer.&raquo;</p>
+
+<p>Ma lettre &eacute;tait &agrave; peine partie, que Napol&eacute;on frappait son dernier coup
+d'&eacute;tat: la dissolution du Corps l&eacute;gislatif. De ce palais des Tuileries
+qui n'aurait d&ucirc; retentir que de v&oelig;ux et d'hommages, et qui fut
+transform&eacute; soudainement en une ar&egrave;ne d'orgueil, de col&egrave;re et de
+scandale, on vit sortir, &eacute;pouvant&eacute;s, l&eacute;gislateurs et magistrats,
+g&eacute;n&eacute;raux et fonctionnaires publics. Tous furent p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s d'une profonde
+douleur de voir le chef de l'&Eacute;tat et la nation se retirer l'un de
+l'autre au moment o&ugrave; ils auraient le plus besoin de leurs secours
+mutuels. Sous quels aupices allait donc s'ouvrir le troisi&egrave;me lustre de
+l'Empire? cette ann&eacute;e serait-elle la derni&egrave;re de sa dur&eacute;e? Quels
+funestes pr&eacute;sages pour la d&eacute;fense de la patrie envahie par cinq arm&eacute;es
+&eacute;trang&egrave;res, marchant sous les drapeaux de tous les potentats de
+l'Europe!</p>
+
+<p>Pour continuer d'en imposer &agrave; l'Autriche, et se croyant ma&icirc;tre de la
+d&eacute;tacher, &agrave; son gr&eacute;, de la coalition, l'empereur, au d&eacute;but de cette
+campagne d&eacute;finitive, conserva la r&eacute;gence &agrave; Marie-Louise; de sorte que
+l'Empire, dans son agonie, e&ucirc;t de fait deux gouvernemens, l'un au camp
+de Napol&eacute;on, l'autre &agrave; Paris. Bient&ocirc;t m&ecirc;me il ajouta encore &agrave; tout ce
+que cette r&eacute;gence avait d'absurde dans la pratique comme dans la
+conception, en d&eacute;f&eacute;rant &agrave; son fr&egrave;re Joseph, presqu'au moment o&ugrave; il
+venait d'investir l'imp&eacute;ratrice du pouvoir dirigeant, la lieutenance
+g&eacute;n&eacute;rale de l'Empire. Ce n'&eacute;tait qu'un &eacute;l&eacute;ment de division de plus qu'il
+jetait dans son gouvernement.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ainsi que j'avais con&ccedil;u la r&eacute;gence et que j'aurais fini
+par la faire pr&eacute;valoir si le mauvais g&eacute;nie de la r&eacute;volution ne m'eut pas
+tenu encha&icirc;n&eacute; au-del&agrave; des Alpes.</p>
+
+<p>Je le demande, quelle &eacute;tait, dans cette incoh&eacute;rence du pouvoir, la
+personne ou l'autorit&eacute; qu'on pouvait r&eacute;ellement consid&eacute;rer comme
+d&eacute;positaire de la pens&eacute;e de Napol&eacute;on? Joseph n'&eacute;tait que le contre-poids
+de l'archichancelier Cambac&eacute;r&egrave;s, qui l'&eacute;tait de l'imp&eacute;ratrice et de
+Joseph, et l'imp&eacute;ratrice n'&eacute;tait l&agrave; que pour la forme. Voil&agrave; donc
+Cambac&eacute;r&egrave;s la cheville ouvri&egrave;re de la r&eacute;gence de Paris; mais il ne
+l'&eacute;tait que sous la surveillance du ministre de la police, v&eacute;ritable
+inquisiteur domestique. En elle-m&ecirc;me, la police n'est qu'une puissance
+occulte, dont la force r&eacute;side dans l'opinion qu'elle sait donner de sa
+force; alors elle peut devenir l'un des plus grands ressorts de l'&Eacute;tat;
+mais dans les mains d'un Savary, le talisman de la police s'&eacute;tait bris&eacute;
+&agrave; jamais.</p>
+
+<p>On voit par ce qui pr&eacute;c&egrave;de que jamais gouvernement ne s'&eacute;tait tenu pr&ecirc;t
+&agrave; succomber sous autant de pr&eacute;cautions, et peut-&ecirc;tre par exc&egrave;s de
+pr&eacute;cautions. Il est pourtant vrai de dire que toutes les autorit&eacute;s se
+trouvaient d'accord sur un point, l'impossibilit&eacute; de conserver le
+gouvernement dans les mains de Napol&eacute;on. Personne n'a eu le courage de
+le proclamer tout haut et d'agir en cons&eacute;quence; mais aussi quelle honte
+pour tant d'hommes capables et exp&eacute;riment&eacute;s d'avoir laiss&eacute; consommer la
+ruine de l'&Eacute;tat, et op&eacute;rer, sous l'influence de l'&eacute;tranger, une
+r&eacute;volution dont la patrie en pleurs r&eacute;clamait l'initiative!</p>
+
+<p>&Ocirc; vous qui m'avez dit depuis et apr&egrave;s coup; Pourquoi n'&eacute;tiez-vous pas
+l&agrave;? Combien cette sorte de regret ne r&eacute;v&egrave;le-t-il pas votre l&acirc;chet&eacute;! Je
+n'&eacute;tais pas l&agrave;, pr&eacute;cis&eacute;ment parce que j'aurais d&ucirc; y &ecirc;tre, et qu'on avait
+pressenti que, par la seule force des choses, tous les int&eacute;r&ecirc;ts de la
+r&eacute;volution que je repr&eacute;sentais &agrave; moi seul, auraient pr&eacute;valu et par&eacute; &agrave; la
+catastrophe.</p>
+
+<p>Je me m&eacute;prenais si peu sur notre &eacute;tat r&eacute;el, que, voulant h&acirc;ter mon
+retour et mettre un terme &agrave; ma mission, j'&eacute;crivis &agrave; l'empereur une
+seconde lettre o&ugrave; je lui repr&eacute;sentai combien il &eacute;tait contraire &agrave; sa
+dignit&eacute; que je restasse en qualit&eacute; de son gouverneur g&eacute;n&eacute;ral &agrave; Rome,
+envahi par les Napolitains, et sous leurs canons, pour ainsi dire; que
+d'ailleurs il devenait impossible que Rome, la Toscane et l'&Eacute;tat de
+G&ecirc;nes pussent &ecirc;tre conserv&eacute;s, si le roi de Naples acc&eacute;dait &agrave; la
+coalition, et que, selon moi, la politique commandait d'entrer, avec ce
+prince, en arrangement pour lui abandonner l'occupation militaire
+provisoire des pays qu'il nous serait impossible de garder ou de
+d&eacute;fendre; que nous en retirerions le double avantage de sauver nos
+garnisons et de rattacher indirectement le roi de Naples &agrave; la cause
+fran&ccedil;aise; que, du reste, trouvant ma dignit&eacute; bless&eacute;e &agrave; Rome o&ugrave; mon
+autorit&eacute; ne pouvait plus avoir aucun poids, je me dirigeais sur Florence
+o&ugrave; j'attendrais ses derni&egrave;res instructions.</p>
+
+<p>Je trouvai Florence comme le reste de l'Italie, inqui&egrave;te, en suspens,
+partag&eacute;e sur l'opinion qu'on devait se former des mouvemens de Murat,
+vers la Haute-Italie. Les adh&eacute;rens de Napol&eacute;on assuraient que les
+Napolitains, rest&eacute;s fid&egrave;les et d&eacute;vou&eacute;s &agrave; sa cause, ne se portaient sur
+le P&ocirc; que pour seconder nos efforts contre l'ennemi commun, et que Murat
+viendrait les commander en personne. Les partisans de l'ind&eacute;pendance ne
+voyaient, dans la marche des Napolitains, que la prochaine arriv&eacute;e
+d'auxiliaires qui les aideraient &agrave; s'affranchir du joug des Fran&ccedil;ais.
+D'autres enfin, ne voyaient pas sans inqui&eacute;tude, sur le th&eacute;&acirc;tre de la
+Haute-Italie, une nouvelle arm&eacute;e qui n'&eacute;tait &agrave; leurs yeux qu'un ramassis
+de vagabonds et de pillards enr&ocirc;l&eacute;s par force et tout-&agrave;-fait
+indisciplin&eacute;s. Qu'attendre, me disait-on, d'un Carascosa, m&eacute;diocre
+talent, mais plein de forfanterie; d'un Macdonaldo, ancien aide-de-camp
+du vieux g&eacute;n&eacute;ral cisalpin Trivulzi, dont il a &eacute;pous&eacute; la concubine, et
+qui, n'ayant pu obtenir d'emploi ni en France ni dans le royaume
+d'Italie, s'est jet&eacute; de d&eacute;sespoir dans les troupes de Murat; d'un
+ex-g&eacute;n&eacute;ral lombard Lecchi, malheureusement connu pour ses cruaut&eacute;s, ses
+exactions et ses rapines en Espagne, et qui, traduit en France devant un
+conseil de guerre, fut renvoy&eacute; sans emploi. Peut-&ecirc;tre viendra-t-on
+vanter le jeune Lavauguyon, r&eacute;cemment rentr&eacute; en gr&acirc;ce aupr&egrave;s de Murat,
+qui, par une boutade de jalousie, l'avait disgraci&eacute; en 1811, &eacute;poque o&ugrave;,
+&agrave; la t&ecirc;te des v&eacute;lites &agrave; cheval de sa garde, il &eacute;tait, selon les uns trop
+remarqu&eacute; par la reine Caroline, et, selon d'autres, rival encore plus
+heureux de Murat. Les autres g&eacute;n&eacute;raux n'ont ni plus de consistance ni
+plus de consid&eacute;ration. Ainsi, je sus bient&ocirc;t &agrave; quoi m'en tenir sur
+cette arm&eacute;e napolitaine; elle se composait de quarante bataillons, vingt
+escadrons, en tout vingt mille hommes et de cinquante pi&egrave;ces
+d'artillerie; du reste, elle &eacute;tait d'une assez belle tenue, mais en
+effet peu disciplin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le gouvernement de Toscane &eacute;tait d'autant plus inquiet sur son avenir,
+que, d&egrave;s le 10 d&eacute;cembre, les Anglais avaient op&eacute;r&eacute; un d&eacute;barquement &agrave;
+Via-Reggio, et de l&agrave; s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s devant Livourne; mais la bonne
+contenance de la garnison fran&ccedil;aise les avait d&eacute;cid&eacute;s &agrave; se rembarquer.
+Toutefois, cette tentative ne paraissait &ecirc;tre de leur part qu'une
+premi&egrave;re reconnaissance.</p>
+
+<p>Ce fut au milieu de ces circonstances que je me pr&eacute;sentai &agrave; la cour de
+la grande-duchesse, o&ugrave; je fus parfaitement accueilli; je trouvai en elle
+une femme singuli&egrave;re, que pour cette fois j'eus le temps d'&eacute;tudier.
+D&eacute;pourvue de beaut&eacute; et de charmes, &Eacute;lisa n'&eacute;tait pas sans esprit, et les
+premiers mouvemens de son c&oelig;ur &eacute;taient bons; mais un d&eacute;faut incurable
+de jugement, et ses penchans &agrave; la lubricit&eacute;, la jetaient dans des &eacute;carts
+et dans l'extravagance. Son tic consistait &agrave; se modeler par imitation
+sur les habitudes de son fr&egrave;re, affectant sa brusquerie, recherchant le
+faste, l'appareil militaire, et n&eacute;gligeant les arts de la paix, les
+lettres m&ecirc;mes, dont jadis elle s'&eacute;tait &eacute;rig&eacute;e en protectrice par
+engouement. Dans un pays o&ugrave; avait tant fleuri l'agriculture et le
+commerce, elle ne s'&eacute;tait occup&eacute;e qu'&agrave; se former une cour splendide et
+servile, organisant des bataillons de conscrits, faisant et d&eacute;faisant
+les g&eacute;n&eacute;raux; l&agrave; o&ugrave; jadis les universit&eacute;s de Pise et de Florence, les
+acad&eacute;mies de la Crusca, del Cimento et del Disegno avaient jet&eacute; tant
+d'&eacute;clat, elle avait laiss&eacute; d&eacute;p&eacute;rir les &eacute;tudes, n'accordant de protection
+qu'&agrave; des histrions, des baladins et des joueurs de luth. En un mot,
+&Eacute;lisa &eacute;tait redout&eacute;e et n'&eacute;tait point aim&eacute;e. Quant &agrave; moi, loin d'avoir &agrave;
+m'en plaindre, je la trouvai pr&eacute;venante, affectueuse, r&eacute;sign&eacute;e m&ecirc;me &agrave;
+toutes les traverses dont elle &eacute;tait menac&eacute;e, et d&eacute;f&eacute;rant volontiers &agrave;
+mon exp&eacute;rience et &agrave; mes conseils. D&egrave;s ce moment, je devins le directeur
+de sa politique. Elle laissa percer devant moi son d&eacute;pit de ce que
+Napol&eacute;on &eacute;tait &agrave; la veille, non seulement de perdre peut-&ecirc;tre l'Empire
+par son obstination, mais encore de sacrifier sans h&eacute;siter les
+&eacute;tablissemens dont sa famille &eacute;tait en possession. Je devinai alors
+toutes ses craintes, et je compris combien elle &eacute;tait alarm&eacute;e de l'&eacute;tat
+pr&eacute;caire de la Toscane qu'elle s'attendait avec douleur &agrave; voir &eacute;chapper
+de ses mains. Je ne lui dissimulai pas qu'&agrave; Dresde j'avais donn&eacute; &agrave;
+Napol&eacute;on les avis les plus sinc&egrave;res et les plus &agrave; propos; que je l'avais
+averti qu'il allait jouer sa couronne, seul, contre toute l'Europe;
+qu'il devait c&eacute;der l'Allemagne et se tenir ensuite derri&egrave;re le Rhin, en
+appelant la nation &agrave; son aide; qu'il serait forc&eacute; malgr&eacute; lui d'en venir
+l&agrave;, mais qu'alors il prendrait trop tard un parti command&eacute; par la
+n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant les diff&eacute;rens corps de l'arm&eacute;e de Murat parvenaient
+successivement &agrave; leur destination, soit &agrave; Rome, soit dans les Marches.
+Le g&eacute;n&eacute;ral Lavauguyon, son aide-de-camp, qui &eacute;tait &agrave; Rome m&ecirc;me, &agrave; la
+t&ecirc;te de cinq mille Napolitains, se d&eacute;clarant tout-&agrave;-coup commandant des
+&Eacute;tats romains, prit possession du pays. Le g&eacute;n&eacute;ral Miollis, qui n'avait
+que dix-huit cents soldats fran&ccedil;ais, se renferma dans le ch&acirc;teau
+St.-Ange. Lavauguyon le somma inutilement de se rendre et fit cerner le
+ch&acirc;teau; il demanda une entrevue &agrave; Miollis que celui-ci refusa
+nettement.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t Murat lui-m&ecirc;me, qui &eacute;tait parti de Naples le 23 janvier,
+fit son entr&eacute;e &agrave; Rome avec cette pompe qu'il recherchait avec tant
+d'empressement; il fut re&ccedil;u avec de grands t&eacute;moignages de satisfaction
+par les ind&eacute;pendans.</p>
+
+<p>Murat fit proposer au g&eacute;n&eacute;ral Miollis, ainsi qu'au g&eacute;n&eacute;ral Lasal cette,
+qui d&eacute;fendait Civita-Vecchia avec deux mille hommes, de retourner en
+France eux et leur garnison; ces deux g&eacute;n&eacute;raux s'y refus&egrave;rent, et le roi
+laissa un corps d'observation charg&eacute; de bloquer ces deux places. En m&ecirc;me
+temps il avait fait commencer le si&egrave;ge de la citadelle d'Anc&ocirc;ne, o&ugrave;
+s'&eacute;tait retir&eacute; le g&eacute;n&eacute;ral Barbou. Toutefois, il n'y avait point encore
+d'hostilit&eacute;s ouvertes; mais le roi de Naples, suivi de neuf mille hommes
+d'infanterie et de quatre mille chevaux, ayant fait son entr&eacute;e &agrave;
+Bologne, fit occuper Mod&egrave;ne, Ferrare et Cento. Sa conduite &eacute;quivoque, et
+les mouvemens de ses troupes qui s'avan&ccedil;aient vers Parme et vers la
+Toscane, ne laissaient plus de doute sur sa prochaine d&eacute;fection.
+Joachim &eacute;tait entr&eacute; dans Bologne le premier f&eacute;vrier. Le jour m&ecirc;me il
+d&eacute;tacha de son arm&eacute;e le g&eacute;n&eacute;ral Minutolo, avec huit cents hommes, pour
+prendre possession de la Toscane, dont il nomma gouverneur le g&eacute;n&eacute;ral
+Joseph Lecchi. A cette nouvelle, le trouble s'empara de la cour de la
+grande-duchesse, qui se lamentait d'&ecirc;tre ainsi d&eacute;pouill&eacute;e par son
+beau-fr&egrave;re. Appel&eacute; au conseil, et d'ailleurs instruit que le peuple
+allait partout au-devant des troupes napolitaines, je conseillai &agrave; la
+grande-duchesse de c&eacute;der &agrave; l'orage et de se retirer soit &agrave; Livourne soit
+&agrave; Lucques. Cette r&eacute;solution prise, elle enjoignit &agrave; son mari, le prince
+F&eacute;lix Baciocchi, d'op&eacute;rer l'&eacute;vacuation militaire de la Toscane.</p>
+
+<p>Je fus t&eacute;moin de cette d&eacute;b&acirc;cle qui, sur une moindre &eacute;chelle, n'&eacute;tait que
+la r&eacute;p&eacute;tition de la grande sc&egrave;ne dont Paris allait &ecirc;tre prochainement le
+th&eacute;&acirc;tre. Mais en Toscane il n'y eut pas d'effusion de sang, ce ne fut
+que fuite d'une part et de l'autre guerre d&eacute;risoire de jeux de mots et
+de sarcasmes dont les Florentins poursuivirent les chefs et les agens du
+gouvernement. Par exemple, le Baciocchi, en changeant de fortune, avait
+cru devoir changer de nom; il s'&eacute;tait fait appeler <i>F&eacute;lix</i> (l'heureux)
+au lieu de <i>Pascal</i>, nom aussi ridicule en Italie que celui de Jocrisse
+en France. De l&agrave;, ce jeu de mots des Florentins qui lui disaient au
+moment de sa d&eacute;confiture: <i>Quando eri Felice, eravamo Pasquali; adesso
+che sei ritornato Pasquale, saremo felici</i>.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;fet de Florence, mon ami intime, ne fut pas exempt des atteintes
+de ce genre; comme il &eacute;tait tr&egrave;s-rigide pour la conscription, et que
+toutes les fois qu'un homme se pr&eacute;sentait pour &ecirc;tre r&eacute;form&eacute;, il le
+cong&eacute;diait avec sa formule habituelle: <i>bon &agrave; marcher</i>; au moment o&ugrave; les
+autorit&eacute;s furent contraintes d'abandonner la ville, on &eacute;crivit sur sa
+porte en gros caract&egrave;res: <i>bon &agrave; marcher</i>.</p>
+
+<p>Tandis que la grande-duchesse et moi &eacute;tions retir&eacute;s &agrave; Lucques, Baciocchi
+tenait encore la citadelle et les forts de la ville de Florence et celui
+de Volterra. J'attendais de jour en jour les pouvoirs que j'avais
+demand&eacute;s pour l'&eacute;vacuation militaire de la Toscane et des &Eacute;tats romains.
+La grande-duchesse d&eacute;sirait &eacute;galement voir la Toscane d&eacute;livr&eacute;e des
+troupes fran&ccedil;aises dans l'espoir d'un arrangement avec Murat, dont la
+fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napol&eacute;on.
+Elle se d&eacute;fiait surtout du petit Lagarde, que l'empereur lui avait
+impos&eacute; en qualit&eacute; de commissaire-g&eacute;n&eacute;ral de police et qui m'&eacute;tait
+redevable de sa fortune. Elle allait jusqu'&agrave; le soup&ccedil;onner d'adresser &agrave;
+Napol&eacute;on des rapports qui lui &eacute;taient contraires, de m&ecirc;me qu'&agrave; moi.
+&Eacute;lisa s'en ouvrit franchement et me t&eacute;moigna un jour combien &eacute;tait vif
+son d&eacute;sir de s'emparer du porte-feuille de ce commissaire-g&eacute;n&eacute;ral, afin
+de v&eacute;rifier si ses soup&ccedil;ons &eacute;taient fond&eacute;s. Persuad&eacute; moi-m&ecirc;me que la
+correspondance de Lagarde devait m'&ecirc;tre encore plus d&eacute;favorable qu'&agrave; la
+grande-duchesse, je ne cherchai point &agrave; la dissuader, quand elle me dit
+qu'elle allait lui donner une mission pour se rendre &agrave; Pise, et qu'elle
+le ferait ensuite arr&ecirc;ter par des hommes masqu&eacute;s et apost&eacute;s sur la
+route. Il me parut plaisant de voir ainsi d&eacute;trousser sur le grand chemin
+un commissaire-g&eacute;n&eacute;ral de police, qui, tout en affectant de la rondeur
+et de la bonhomie, se vantait d'&ecirc;tre plus fin que l'Italien le plus
+rus&eacute;. Il s'agissait de donner un d&eacute;menti &agrave; sa suffisance. En effet, &agrave;
+son retour de Pise, les hommes apost&eacute;s l'arr&ecirc;tent, le font descendre de
+sa voiture; et tandis que deux d'entre eux le tiennent en joue sur le
+bord d'un foss&eacute;, les autres lui enl&egrave;vent argent, bijoux, et surtout ses
+papiers, qui &eacute;taient dans une caisse de l'avant-train. Quand nous v&icirc;mes
+venir des gens tout effar&eacute;s nous apprendre la m&eacute;saventure de M. le
+commissaire-g&eacute;n&eacute;ral, nous e&ucirc;mes peine, la grande-duchesse et moi, &agrave;
+conserver notre gravit&eacute;, et il fallut nous retirer &agrave; l'&eacute;cart pour donner
+cours au rire qui nous suffoquait. Mais pourtant, dans cette <i>op&eacute;ra
+seria</i>, tout le monde fut mystifi&eacute;; les pr&eacute;tendus papiers du
+commissaire-g&eacute;n&eacute;ral qu'on nous apporta, consistaient dans une liasse des
+num&eacute;ros du <i>Moniteur</i> que Lagarde, ayant une voiture &agrave; double fond o&ugrave;
+&eacute;tait cach&eacute;s ses papiers secrets, avait fait placer dans la caisse
+ext&eacute;rieure. Il en fut quitte pour son argent, ses bijoux et la peur, et
+suivant toute probabilit&eacute; pour la peur seulement, car il n'aura pas
+manqu&eacute; de s'indemniser, soit &agrave; Florence, soit &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Cependant Murat, qui d&eacute;j&agrave; occupait les l&eacute;gations, s'effor&ccedil;ait de remplir
+de son nom l'Italie enti&egrave;re. Il m'&eacute;crivait lettre sur lettre, me
+r&eacute;p&eacute;tant que son alliance avec la coalition lui paraissait le seul
+moyen de conserver le tr&ocirc;ne, et m'engageant de dire &agrave; l'empereur toute
+la v&eacute;rit&eacute; sur l'&eacute;tat actuel de l'Italie. Je lui r&eacute;pondis que je l'avais
+pr&eacute;venu sur ce point, et qu'il n'avait pas besoin de m'encourager pour
+oser dire la v&eacute;rit&eacute; &agrave; l'empereur; que j'avais toujours pens&eacute; que c'&eacute;tait
+trahir les princes que de la leur cacher; j'insistai sur la n&eacute;cessit&eacute;
+pour le roi de Naples de se constituer une bonne arm&eacute;e comme moyen
+d'influence dans la coalition; je lui recommandai surtout de bannir
+toute ind&eacute;cision; il lui &eacute;tait tr&egrave;s-essentiel, lui disais-je, de se
+cr&eacute;er une grande consid&eacute;ration et de faire estimer son caract&egrave;re; et
+puisque sa d&eacute;cision paraissait arr&ecirc;t&eacute;e, je devais &agrave; l'amiti&eacute; qu'il avait
+pour moi, de lui avouer que la moindre h&eacute;sitation serait funeste;
+qu'elle appellerait sur lui la d&eacute;fiance; qu'il pouvait, d'ailleurs,
+servir sa patrie en contribuant &agrave; la pacification g&eacute;n&eacute;rale, et en
+relevant la dignit&eacute; des tr&ocirc;nes et l'ind&eacute;pendance des nations. J'ajoutais
+que je voyais avec peine les soul&egrave;vemens des campagnes; qu'il ne fallait
+pas remuer les passions qu'on ne pouvait pas satisfaire. Invit&eacute; aussi
+par ce prince &agrave; lui envoyer, par &eacute;crit, les r&eacute;flexions que je lui avais
+pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; Naples sur les constitutions que lui demandaient les
+partisans de la libert&eacute;, je l'avertissais de ne pas se laisser entra&icirc;ner
+&agrave; jeter au milieu du peuple napolitain des id&eacute;es auxquelles il n'&eacute;tait
+point pr&eacute;par&eacute;; enfin, lui disais-je, je crains que ce mot de
+constitution, que j'entends sur toute ma route, ne soit, dans le grand
+nombre, qu'un pr&eacute;texte mis en avant par le d&eacute;sir de s'affranchir de
+toute ob&eacute;issance.</p>
+
+<p>Les troupes de Murat &eacute;taient arriv&eacute;es sur les rives m&eacute;ridionales du P&ocirc;.
+En prenant possession de la Toscane et des &Eacute;tats romains, il s'&eacute;tait
+prononc&eacute; contre l'empereur, son beau-fr&egrave;re, en faveur de l'Autriche. Il
+&eacute;tait engag&eacute; et on ne l'&eacute;tait pas vis-&agrave;-vis de lui; car le trait&eacute; qu'il
+avait sign&eacute; &agrave; Naples, le 11 janvier, avec le comte de Neyperg, n'&eacute;tait
+pas ratifi&eacute;.</p>
+
+<p>Je jugeai, d'apr&egrave;s la gravit&eacute; des &eacute;v&eacute;nemens, devoir m'aboucher encore
+avec Murat, et j'allai conf&eacute;rer avec lui secr&egrave;tement &agrave; Mod&egrave;ne. L&agrave;, je
+lui fis sentir, puisqu'il avait pris un parti d&eacute;cisif, qu'il devait le
+d&eacute;clarer. Si vous aviez, lui dis-je, autant de fermet&eacute; dans le caract&egrave;re
+que votre c&oelig;ur renferme de qualit&eacute;s, vous seriez plus fort en Italie
+que la coalition. Vous ne pouvez la dominer ici que par beaucoup d'&eacute;lan
+et de franchise. Il h&eacute;sitait encore: je lui communiquai mes nouvelles de
+Paris les plus r&eacute;centes. D&eacute;termin&eacute; par leur contenu, il me confia son
+projet de proclamation, ou plut&ocirc;t de d&eacute;claration de guerre, pour lequel
+j'indiquai quelques changemens qu'il adopta. Cette proclamation, dat&eacute;e
+de Bologne, &eacute;tait con&ccedil;ue en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Soldats! aussi long-temps que j'ai pu croire que l'empereur Napol&eacute;on
+combattait pour la paix et le bonheur de la France, j'ai combattu &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s; mais aujourd'hui, il ne m'est plus permis de conserver aucune
+illusion; l'empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les int&eacute;r&ecirc;ts de
+mon ancienne patrie, ceux de mes &Eacute;tats et les v&ocirc;tres, si je ne s&eacute;parais
+pas sur-le-champ mes armes des siennes, pour les joindre &agrave; celles des
+puissances alli&eacute;es, dont les intentions magnanimes sont de r&eacute;tablir la
+dignit&eacute; des tr&ocirc;nes et l'ind&eacute;pendance des nations.</p>
+
+<p>Je sais qu'on cherche &agrave; &eacute;garer le patriotisme des Fran&ccedil;ais qui sont dans
+mon arm&eacute;e par de faux sentimens d'honneur et de fid&eacute;lit&eacute;; comme s'il y
+avait de l'honneur et de la fid&eacute;lit&eacute; &agrave; assuj&eacute;tir le monde &agrave; la folle
+ambition de l'empereur Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>&raquo;Soldats! il n'y a plus que deux banni&egrave;res en Europe; sur l'une vous
+lisez: religion, morale, justice, mod&eacute;ration, lois, paix et bonheur; sur
+l'autre: pers&eacute;cutions, artifices, violences, tyrannie, guerre et deuil
+dans toutes les familles: choisissez.&raquo;</p>
+
+<p>J'eus aussi &agrave; traiter avec Murat d'une affaire particuli&egrave;re qui touchait
+&agrave; mes int&eacute;r&ecirc;ts; j'avais &agrave; r&eacute;clamer, comme gouverneur-g&eacute;n&eacute;ral des &Eacute;tats
+romains et ensuite de l'Illyrie, un arri&eacute;r&eacute; de traitement qui s'&eacute;levait
+&agrave; la somme de cent soixante et dix mille francs. Le roi de Naples
+s'&eacute;tant empar&eacute; des &Eacute;tats romains et des revenus publics, &agrave; ce titre il
+devait acquitter ma cr&eacute;ance. Il en donna l'ordre; l'ex&eacute;cution souffrit
+quelque retard; n&eacute;anmoins, avant de partir d'Italie, je pus dire que je
+n'y avais pas fait la guerre &agrave; mes d&eacute;pens.</p>
+
+<p>Je retrouvai &agrave; Lucques la grande-duchesse toujours en &eacute;moi et dans une
+vive inqui&eacute;tude sur la marche des &eacute;v&eacute;nemens. Je lui annon&ccedil;ai que Murat
+allait en venir enfin &agrave; sa lev&eacute;e de bouclier, mais que je doutais
+n&eacute;anmoins qu'il m&icirc;t assez de vigueur et de rectitude dans ses op&eacute;rations
+pour s'attirer la confiance de ses nouveaux alli&eacute;s; que les ministres
+d'Autriche et d'Angleterre lui reprochaient d'&ecirc;tre fran&ccedil;ais et surtout
+trop attach&eacute; &agrave; l'empereur; que les r&eacute;volutionnaires qui gouvernaient
+Florence en ce moment disaient hautement que le roi de Naples avait des
+intelligences avec la France, et qu'il trompait les Italiens; qu'ils
+allaient m&ecirc;me jusqu'&agrave; imputer &agrave; mes conseils l'inaction des troupes
+napolitaines, que les Autrichiens &eacute;taient impatiens de voir marcher
+contre le vice-roi, lequel allait &ecirc;tre incessamment attaqu&eacute; par le
+g&eacute;n&eacute;ral comte de Bellegarde. Je lui dis enfin que j'avais laiss&eacute; Murat
+malade de chagrin; qu'il sentait dans quelle situation &eacute;pineuse il
+s'&eacute;tait plac&eacute;; mais que d&eacute;sormais il me serait difficile de lui faire
+parvenir mes avis.</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s, je re&ccedil;us du ministre de la guerre une d&eacute;p&ecirc;che
+contenant les instructions de l'empereur relatives &agrave; l'&eacute;vacuation de
+l'&Eacute;tat romain et de la Toscane. A ces instructions &eacute;tait jointe une
+lettre pour le roi de Naples, que j'&eacute;tais charg&eacute; de lui remettre
+personnellement; il m'&eacute;tait prescrit de lui faire en m&ecirc;me temps
+certaines communications confidentielles, que je pouvais modifier selon
+la position o&ugrave; je trouverais ce prince. Je partis aussit&ocirc;t pour Bologne,
+o&ugrave; se trouvait alors Murat. Jusqu'&agrave; Florence je n'&eacute;prouvai aucune
+difficult&eacute;; mais &agrave; mon arriv&eacute;e dans cette ville, les nouvelles autorit&eacute;s
+me signifi&egrave;rent que je ne pouvais ni continuer ma route, ni m'arr&ecirc;ter &agrave;
+Florence, et que je devais me retirer &agrave; <i>Prato</i> pour y attendre la
+r&eacute;ponse du roi. Je lui exp&eacute;diai aussit&ocirc;t un courrier, et revins &agrave;
+Lucques, pr&eacute;f&eacute;rant s&eacute;journer dans cette ville, <i>Prato</i> &eacute;tant d&eacute;j&agrave; en
+insurrection. Je re&ccedil;us bient&ocirc;t la r&eacute;ponse de Murat, qui m'annon&ccedil;ait
+avoir donn&eacute; l'ordre &agrave; ses g&eacute;n&eacute;raux de traiter avec moi de l'&eacute;vacuation
+de la Toscane et des &Eacute;tats romains.</p>
+
+<p>Les pouvoirs dont m'avait investi l'empereur vinrent fort &agrave; propos. La
+plupart des troupes fran&ccedil;aises qui &eacute;taient en Toscane s'&eacute;taient
+concentr&eacute;es &agrave; Livourne; celles qui &eacute;taient &agrave; Pise faisaient mine de
+r&eacute;sister. D&eacute;j&agrave; m&ecirc;me le g&eacute;n&eacute;ral napolitain Minutolo, s'&eacute;tant port&eacute; avec
+une colonne de l'arm&eacute;e de Murat, de Florence &agrave; Livourne, il y avait eu &agrave;
+Pise des hostilit&eacute;s entre cette troupe et un d&eacute;tachement fran&ccedil;ais:
+elles allaient devenir s&eacute;rieuses. Instruit de l'&eacute;v&eacute;nement, je partis de
+Lucques en toute h&acirc;te et je me pr&eacute;sentai aux avant-postes. M'&eacute;tant fait
+reconna&icirc;tre, je stipulai aussit&ocirc;t une convention, par laquelle les
+troupes fran&ccedil;aises abandonneraient les postes et les forteresses
+qu'elles occupaient, et rentreraient en France; je donnai l'ordre
+aussit&ocirc;t aux garnisons de Livourne et de la Toscane de se replier sur
+G&ecirc;nes.</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s, je traitai, en vertu des m&ecirc;mes pouvoirs, avec le
+lieutenant-g&eacute;n&eacute;ral Lecchi, gouverneur pour le roi de Naples en Toscane,
+de l'&eacute;vacuation des &Eacute;tats romains. Cette nouvelle convention stipulait
+la remise du ch&acirc;teau Saint-Ange et de Civita-Vecchia aux Napolitains.
+Les garnisons fran&ccedil;aises devaient &ecirc;tre transport&eacute;es par mer &agrave; Marseille,
+aux frais du roi de Naples.</p>
+
+<p>Ainsi se termina ma mission en Italie, dont j'&eacute;tais si impatient de voir
+arriver la fin, pour rentrer dans ma patrie alors dans un &eacute;tat si
+d&eacute;plorable; elle &eacute;tait inond&eacute;e de troupes &eacute;trang&egrave;res qui s'avan&ccedil;aient de
+plus en plus vers la capitale, dont Napol&eacute;on &eacute;tait r&eacute;duit &agrave; d&eacute;fendre
+les approches. De loin j'avais quelque embarras &agrave; m'expliquer la marche
+de certains &eacute;v&eacute;nemens: par exemple, pourquoi les deux arm&eacute;es alli&eacute;es
+r&eacute;unies s'&eacute;taient s&eacute;par&eacute;es de nouveau apr&egrave;s avoir gagn&eacute; sur Napol&eacute;on la
+bataille de la Rhoti&egrave;re, au lieu de marcher ensemble sans d&eacute;lai sur
+Paris. Par l&agrave; on e&ucirc;t devanc&eacute; de deux mois les &eacute;v&eacute;nemens de la fin de
+mars, ce qui aurait &eacute;vit&eacute; bien des d&eacute;sastres, bien du sang et des larmes
+inutilement r&eacute;pandus. Mais les alli&eacute;s n'avaient alors rien de pr&ecirc;t dans
+Paris, et les cabinets qui ne penchaient pas pour la r&eacute;gence,
+prolong&egrave;rent &agrave; regret, sans doute, les calamit&eacute;s de la guerre, afin
+d'arriver &agrave; d'autres combinaisons et &agrave; d'autres r&eacute;sultats. Quant au
+congr&egrave;s de Ch&acirc;tillon, je pensais qu'il aurait l'issue du congr&egrave;s de
+Prague. Tout annon&ccedil;ait que le d&eacute;nouement de ce grand drame ne se ferait
+pas long-temps attendre.</p>
+
+<p>Avant de prendre la route de France, je me transportai &agrave; Volta,
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral du prince vice-roi; il avait op&eacute;r&eacute; sa retraite sur le
+Mincio; et au moment de la d&eacute;nonciation de la guerre du roi de Naples
+contre la France, il avait livr&eacute; aux Autrichiens une de ces batailles,
+qui ne d&eacute;cidant rien en politique, ne profitent qu'&agrave; l'honneur des
+armes. J'eus avec le vice-roi deux conf&eacute;rences particuli&egrave;res, dans
+lesquelles je lui repr&eacute;sentai que donner des batailles devenait d'autant
+plus inutile que tout allait se d&eacute;cider dans le rayon de Paris; je le
+d&eacute;tournai de d&eacute;f&eacute;rer &agrave; l'ordre de l'empereur de porter l'arm&eacute;e d'Italie
+sur les Vosges; d'abord, parce qu'il &eacute;tait trop tard pour qu'une
+jonction p&ucirc;t s'op&eacute;rer, ensuite qu'en passant les Alpes il perdrait &agrave;
+jamais son &eacute;tablissement en Lombardie. Eug&egrave;ne m'avoua que Murat lui
+avait fait proposer secr&egrave;tement de s'unir &agrave; lui pour se partager
+l'Italie apr&egrave;s avoir renvoy&eacute; toutes les troupes fran&ccedil;aises, et qu'il
+avait repouss&eacute; cette proposition extravagante; que sa d&eacute;claration de
+guerre le mettait, lui Eug&egrave;ne, dans le plus grand embarras, et qu'il ne
+croyait pas pouvoir tenir long-temps si Murat mettait quelque chaleur &agrave;
+servir les Autrichiens. Je le rassurai &agrave; cet &eacute;gard, connaissant le
+caract&egrave;re incertain de Murat, et sachant d'ailleurs que ses v&oelig;ux pour
+l'ind&eacute;pendance italienne &eacute;taient d&eacute;j&agrave; contrari&eacute;s par les alli&eacute;s.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais au quartier-g&eacute;n&eacute;ral d'Eug&egrave;ne, lorsque je vis arriver, d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;
+par l'empereur, Faypoult, ancien pr&eacute;fet, en qui Murat avait une
+certaine confiance, et que Napol&eacute;on lui envoyait, ainsi qu'&agrave; Eug&egrave;ne,
+avec la nouvelle des succ&egrave;s recens obtenus dans la Brie et &agrave; Montereau.
+Ces avantages &eacute;taient exag&eacute;r&eacute;s &agrave; dessein pour soutenir l'espoir d'Eug&egrave;ne
+d'une part, et de l'autre, pour ralentir le z&egrave;le de Murat dans la cause
+de ses nouveaux alli&eacute;s. Un aide-de-camp d'Eug&egrave;ne, le comte Tacher, qu'il
+avait envoy&eacute; &agrave; Napol&eacute;on, &eacute;tant revenu aussi en toute h&acirc;te, lui rapporta
+les propres paroles que l'empereur, enivr&eacute; par quelques succ&egrave;s brillans,
+mais passagers, lui avait adress&eacute;es: &laquo;Retournez aupr&egrave;s d'Eug&egrave;ne, lui
+avait dit Napol&eacute;on, racontez-lui comment j'ai arrang&eacute; tous ces gens-l&agrave;;
+c'est de la canaille que je chasserai &agrave; coups de fouet.&raquo; Tout le monde
+en &eacute;tait dans la joie au quartier-g&eacute;n&eacute;ral. Je pris Eug&egrave;ne &agrave; part, et je
+lui dis que de telles fanfaronnades ne devaient inspirer de confiance
+qu'&agrave; des hommes follement enthousiastes, mais qu'elles ne pouvaient rien
+sur l'esprit de personnes raisonnables; que celles-ci voyaient dans
+toute son &eacute;tendue le danger imminent qui mena&ccedil;ait le tr&ocirc;ne imp&eacute;rial; que
+ce n'&eacute;tait point les bras qui manquaient au gouvernement, mais bien le
+sentiment pour les faire mouvoir, et qu'en se s&eacute;parant de la nation,
+l'empereur, par son despotisme, avait tu&eacute; l'esprit public. Je donnai
+quelques conseils &agrave; Eug&egrave;ne, et je me mis en route pour Lyon, laissant
+l'Italie en proie, pour ainsi dire, &agrave; quatre arm&eacute;es diff&eacute;rentes,
+fran&ccedil;aise, autrichienne, napolitaine et anglaise; car, cette fois, lord
+Bentinck avait r&eacute;ellement d&eacute;barqu&eacute; &agrave; Livourne; de l&agrave;, signifiant &agrave; &Eacute;lisa
+qu'il ne reconnaissait ni l'autorit&eacute; de Napol&eacute;on, ni la sienne comme
+grande duchesse; et, dictant ainsi des lois &agrave; la Toscane, il vint se
+r&eacute;unir aux Napolitains, qui occupaient Bologne, Mod&egrave;ne et Reggio.</p>
+
+<p>Ainsi je laissai l'Italie dans un &eacute;tat &eacute;quivoque, embarrass&eacute;; et rien de
+plus pr&eacute;caire alors que nos &eacute;tablissemens au-del&agrave; des Alpes. Ni le
+vice-roi, ni Murat, et certes ils ne manquaient ni l'un ni l'autre de
+bravoure, n'avaient assez de talens politiques, ni m&ecirc;me assez de
+consistance aux yeux m&ecirc;me des Italiens, pour soutenir les restes de
+notre puissance en Italie, surtout en marchant tous les deux dans des
+directions oppos&eacute;es.</p>
+
+<p>Du reste, j'&eacute;tais bien plus inquiet de l'&eacute;tat alarmant de la France que
+de la situation chancelante du vice-roi et m&ecirc;me de Murat; au fond, le
+sort de l'Italie allait d&eacute;pendre du r&eacute;sultat de la lutte, alors si
+vivement engag&eacute;e entre Napol&eacute;on et les monarques alli&eacute;s, qui
+s'effor&ccedil;aient de le resserrer entre la Seine et la Marne.</p>
+
+<p>Ce fut au milieu de ces circonstances que j'entrai dans Lyon, vers les
+premiers jours de mars. Tout y &eacute;tait dans une sorte de confusion et
+d'incertitude sur le r&eacute;sultat de la campagne. Le pr&eacute;fet, le
+commissaire-g&eacute;n&eacute;ral de police et quelques g&eacute;n&eacute;raux secondaires voulaient
+d&eacute;fendre Lyon, par suite de la persuasion o&ugrave; l'on &eacute;tait &agrave; Lyon qu'on
+d&eacute;fendrait Paris, et c'&eacute;tait avec des ouvrages de campagne qu'on
+pr&eacute;tendait arr&ecirc;ter l'ennemi devant la seconde ville de l'Empire, menac&eacute;e
+par l'arriv&eacute;e d'un renfort de quarante cinq mille Allemands. On
+circonvint Augereau, d&eacute;tracteur de Napol&eacute;on, mais guerrier peu
+politique, et qui, dans cette crise, c&eacute;dant &agrave; de mauvais conseils, ne
+voyait de salut pour la France qu'en l'identifiant &agrave; sa destin&eacute;e. Une
+ligne de fortifications fut trac&eacute;e &agrave; la h&acirc;te, et tous les moyens furent
+employ&eacute;s pour donner un caract&egrave;re national &agrave; cette r&eacute;sistance parmi le
+peuple. Mais les m&ecirc;mes dispositions, qui alors se faisaient apercevoir
+dans Paris, si&eacute;ge du gouvernement, pr&eacute;valaient aussi &agrave; Lyon. Le pr&eacute;fet
+Bondy se battait les flancs pour exalter le patriotisme des Lyonnais
+assoupis, et d&eacute;truit par les m&ecirc;mes causes qui le faisaient tomber en
+langueur dans le reste de la France.</p>
+
+<p>La nuit m&ecirc;me de mon arriv&eacute;e, je fus admis aux conf&eacute;rences des principaux
+fonctionnaires publics, qui avaient lieu tous les soirs chez le mar&eacute;chal
+Augereau. Je m'aper&ccedil;us, d&egrave;s l'abord, que tout ce qui ressemblait &agrave; des
+partis d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, n'&eacute;taient plus accueillis que par le pr&eacute;fet, par
+quelques-uns des officiers g&eacute;n&eacute;raux accourus avec un corps de l'arm&eacute;e
+d'Aragon, et par le commissaire-g&eacute;n&eacute;ral de police Saulnier. J'annon&ccedil;ai
+franchement la d&eacute;fection du roi de Naples, et qu'un million d'hommes
+allait se pr&eacute;cipiter sur la France, qu'il n'&eacute;tait plus possible de
+sauver que par une grande mesure politique; je vis que mes opinions,
+aussi bien que mes r&eacute;v&eacute;lations, contrariaient les fonctionnaires, qui,
+par z&egrave;le pour l'empereur, ne reculaient pas devant les horreurs d'un
+si&eacute;ge. Ils ne d&eacute;guis&egrave;rent pas la g&ecirc;ne qu'ils ressentaient de ma
+pr&eacute;sence, et je m'aper&ccedil;us bient&ocirc;t qu'ils avaient des instructions
+secr&egrave;tes &agrave; mon &eacute;gard. Augereau, n'ayant point pr&ecirc;t&eacute; l'oreille au seul
+projet de d&eacute;livrance qui f&ucirc;t dans les int&eacute;r&ecirc;ts de la r&eacute;volution dont il
+&eacute;tait pourtant un z&eacute;lateur sinc&egrave;re, finit par donner les mains &agrave; la
+mesure provoqu&eacute;e par le pr&eacute;fet et le commissaire-g&eacute;n&eacute;ral de police, qui
+tendait &agrave; me forcer de quitter Lyon pour aller r&eacute;sider provisoirement &agrave;
+Valence. Je c&eacute;dai, quoiqu'&agrave; regret, et je pris la route du Dauphin&eacute;, en
+jetant un regard d'impatience sur celle de Paris, la seule que j'aurais
+voulu pouvoir traverser en poste.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; Valence que j'appris l'arriv&eacute;e &agrave; Vesoul de <span class="smcap">Monsieur</span>, comte
+d'Artois, et les terreurs de Napol&eacute;on aux premi&egrave;res lueurs de royalisme
+qui venaient de percer &agrave; Troyes en Champagne. J'appris peu de jours
+apr&egrave;s, coup sur coup, l'arriv&eacute;e du duc d'Angoul&ecirc;me au quartier-g&eacute;n&eacute;ral
+de lord Wellington, la perte de la bataill&eacute; d'Orthez par Soult, la perte
+de la bataille de Laon par Napol&eacute;on, et l'entr&eacute;e du duc d'Angoul&ecirc;me &agrave;
+Bordeaux. Combien alors mes regrets devinrent plus vifs de me voir &agrave;
+plus de cent lieues de la capitale, o&ugrave; une r&eacute;volution politique devait
+n&eacute;cessairement &eacute;clater &agrave; la suite de tant de d&eacute;sastres! L'occupation de
+Lyon par les Autrichiens, ayant eu lieu presqu'aussit&ocirc;t, et le mar&eacute;chal
+Augereau, reculant son quartier-g&eacute;n&eacute;ral &agrave; Valence, je me rendis &agrave;
+Avignon dans l'attente des &eacute;v&eacute;nemens, et toujours &agrave; la veille de
+m'&eacute;lancer vers Paris au premier signal. Mais, entour&eacute; par diff&eacute;rens
+corps d'arm&eacute;e, r&eacute;duit &agrave; des conjectures et &agrave; des bruits vagues par
+l'interruption des courriers, et par la difficult&eacute; des communications,
+je balan&ccedil;ai trop sans doute &agrave; prendre un parti d&eacute;cisif. Que je me suis
+repenti, dans la suite, de ne pas m'&ecirc;tre rapproch&eacute; furtivement de Paris
+par le centre de la France, libre encore de l'invasion &eacute;trang&egrave;re! Une
+seule consid&eacute;ration put m'arr&ecirc;ter; je craignis que les instructions
+secr&egrave;tes qui me concernaient n'eussent &eacute;t&eacute; transmises &agrave; chaque pr&eacute;fet
+individuellement.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais &agrave; Avignon sans aucun caract&egrave;re politique, et j'habitais les
+m&ecirc;mes appartemens o&ugrave; fut assassin&eacute; un an plus tard le malheureux Brune.
+L&agrave;, je trouvai l'esprit public mont&eacute; contre Napol&eacute;on, au point que je
+pus faire afficher que je recevrais tous les corps, toutes les
+autorit&eacute;s constitu&eacute;es, auxquels j'annon&ccedil;ais le renversement prochain du
+gouvernement imp&eacute;rial, mais que Murat, dans la Haute-Italie, travaillait
+pour la bonne cause. Plus qu'&agrave; Lyon et &agrave; Valence, il se manifestait &agrave;
+Avignon des dispositions &agrave; voir Napol&eacute;on d&eacute;chu, remplac&eacute; par une
+autorit&eacute; quelconque. Enfin, la nouvelle des &eacute;v&eacute;nemens du 31 mars me
+parvint. Forc&eacute; de faire un long d&eacute;tour, de prendre la route de Toulouse
+et de Limoges, je n'arrivai &agrave; Paris que dans les premiers jours d'avril,
+mais il &eacute;tait trop tard. La formation d'un gouvernement provisoire dont
+j'aurais d&ucirc; faire partie, la d&eacute;ch&eacute;ance de Napol&eacute;on que j'eusse
+ambitionn&eacute; de prononcer, mais effectu&eacute;e sans moi; enfin, la restauration
+des Bourbons, &agrave; laquelle je me fusse oppos&eacute; pour faire pr&eacute;valoir le plan
+de r&eacute;gence qui &eacute;tait mon ouvrage, an&eacute;antissaient mes projets et me
+rejetaient dans la nullit&eacute; politique, en pr&eacute;sence de princes que j'avais
+offens&eacute;s; je sentais que la cl&eacute;mence pouvait &ecirc;tre d'accord avec la bont&eacute;
+de leur c&oelig;ur, mais qu'elle n'en &eacute;tait pas moins incompatible avec le
+principe de la l&eacute;gitimit&eacute;.</p>
+
+<p>J'ai entendu agiter depuis cette double question: si le duc d'Otrante se
+f&ucirc;t trouv&eacute; &agrave; Paris, e&ucirc;t-il fait partie du gouvernement provisoire, et
+dans cette supposition quel e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le r&eacute;sultat de la r&eacute;volution du 31
+mars?</p>
+
+<p>Ici je dois &agrave; mes contemporains quelques &eacute;claircissemens relatifs &agrave; des
+circonstances secr&egrave;tes que j'ai jug&eacute; &agrave; propos de ne point morceler dans
+mes r&eacute;cits, afin de les mieux pr&eacute;senter dans tout leur jour, car il est
+des aveux qui ne peuvent &ecirc;tre justifi&eacute;s que par les conjonctures, et
+qu'on ne doit se permettre qu'&agrave; la faveur des temps. Je confesserai
+d'abord que, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de la n&eacute;cessit&eacute; de pr&eacute;venir la r&eacute;action de l'Europe
+et de sauver la France par la France, les &eacute;v&eacute;nemens de 1809,
+c'est-&agrave;-dire la guerre d'Autriche et l'attaque des Anglais sur Anvers,
+n'&eacute;taient que les premiers moyens d'ex&eacute;cution d'un plan de r&eacute;volution,
+qui avait pour but le d&eacute;tr&ocirc;nement de l'empereur. Je confesserai aussi
+que j'avais &eacute;t&eacute; l'&acirc;me de ce plan, seul capable de nous r&eacute;concilier avec
+l'Europe, et de nous ramener &agrave; un gouvernement raisonnable. Il demandait
+le concours de deux hommes d'&eacute;tat, l'un dirigeant le cabinet de Vienne,
+l'autre, le cabinet de St.-James, je veux parler du prince de
+Metternich et du marquis de Wellesley, &agrave; qui j'avais envoy&eacute;, &agrave; cet
+effet, M. de Fagan, ancien officier au r&eacute;giment irlandais de Dillon, que
+son caract&egrave;re insinuant rendait propre &agrave; une mission si d&eacute;licate.</p>
+
+<p>Avant d'en venir &agrave; de pareilles ouvertures, je n'avais point n&eacute;glig&eacute;,
+dans l'int&eacute;rieur, de me rapprocher du seul homme dont la coop&eacute;ration me
+fut indispensable: on devine qu'il s'agit du prince Talleyrand. Notre
+r&eacute;conciliation avait eu lieu dans une conf&eacute;rence &agrave; Sur&ecirc;ne, chez la
+princesse de Vaud&eacute;mont. D&egrave;s les premiers &eacute;panchemens, nos id&eacute;es
+politiques s'&eacute;taient accord&eacute;es, et une sorte de co&iuml;ncidence s'&eacute;tait
+&eacute;tablie entre nos plans pour l'avenir. Pourtant je n'avais pu &eacute;chapper &agrave;
+la morsure &eacute;pigrammatique de mon noble et nouvel alli&eacute; qui, apr&egrave;s
+l'entrevue, questionn&eacute; par ses affid&eacute;s sur ce qu'il pensait &agrave; mon &eacute;gard,
+r&eacute;pondit: &laquo;Oui, oui, j'ai vu Fouch&eacute;, c'est du papier dor&eacute; sur tranche.&raquo;</p>
+
+<p>On ne manqua pas de me rapporter le propos; je ne m'en montrai pas
+offens&eacute;; les consid&eacute;rations de politique dominant toujours chez moi
+l'irritabilit&eacute; de l'amour-propre.</p>
+
+<p>J'avais &eacute;galement senti la n&eacute;cessit&eacute; de me mettre en rapport direct avec
+l'un des s&eacute;nateurs les plus influens, M. de S....., qui, lui-m&ecirc;me, &eacute;tait
+en relation intime avec la secr&eacute;tairerie d'&eacute;tat par l'entremise de
+Maret, son ancien compagnon de captivit&eacute;. Une pareille conqu&ecirc;te m'&eacute;tait
+d'autant plus pr&eacute;cieuse que, depuis la disgr&acirc;ce de Bourienne, je n'avais
+plus &agrave; la secr&eacute;tairerie d'&eacute;tat, dans mes int&eacute;r&ecirc;ts, que des subalternes,
+&agrave; qui les fils des hautes intrigues &eacute;chappaient souvent. Mais quel moyen
+de m'attacher un personnage que je comptais depuis long-temps au nombre
+de mes antagonistes d&eacute;clar&eacute;s! La s&eacute;natorerie de Bourges &eacute;tant venue &agrave;
+vaquer, j'y vis aussit&ocirc;t le prix de la r&eacute;conciliation; je man&oelig;uvrai en
+cons&eacute;quence: S........ l'obtint; j'eus d&egrave;s-lors un ami de plus au S&eacute;nat,
+et comme un &oelig;il toujours ouvert dans le cabinet de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Un homme me manquait encore; le mar&eacute;chal M......, chef de la
+gendarmerie. Jusqu'alors il m'avait &eacute;t&eacute; contraire; nomm&eacute; au commandement
+d'un corps d'arm&eacute;e en Catalogne, mais quoique dans les grands emplois,
+d&eacute;nu&eacute; de ressources p&eacute;cuniaires pour entrer en campagne; je connus son
+embarras, et je lui envoyai, d'apr&egrave;s le conseil d'un ami, une r&eacute;serve de
+quatre-vingt mille francs dont je pouvais disposer, et pour la remise de
+laquelle j'obtins l'autorisation de l'empereur. Ainsi, dans l'espace de
+tr&egrave;s-peu de mois, de tous mes ennemis je me fis des amis. J'avais deux
+minist&egrave;res dans mes mains: l'int&eacute;rieur et la police; j'avais la
+gendarmerie &agrave; ma disposition et une nu&eacute;e d'observateurs &agrave; mes ordres;
+j'avais de plus pour levier dans l'opinion la clientelle immense des
+vieux r&eacute;publicains et des royalistes pers&eacute;v&eacute;rans, qui trouvaient une
+&eacute;gide dans mon cr&eacute;dit. Tels &eacute;taient les &eacute;l&eacute;mens de mon pouvoir, quand
+Napol&eacute;on, engag&eacute; dans la double guerre d'Espagne et d'Autriche, et
+d&eacute;sormais jug&eacute; perturbateur incorrigible, me parut dans une position
+tellement inextricable que je formai le plan que j'ai r&eacute;v&eacute;l&eacute; plus haut.
+Soit que son instinct m'e&ucirc;t devin&eacute;, soit que des indiscr&eacute;tions
+inh&eacute;rentes au caract&egrave;re fran&ccedil;ais eussent &eacute;veill&eacute; ses soup&ccedil;ons: car, pour
+trahi, je ne le fus pas; ma disgr&acirc;ce presque subite, comme je l'ai
+racont&eacute; dans la suite des &eacute;v&eacute;nemens de 1809, recul&egrave;rent de cinq ann&eacute;es
+la ruine du tr&ocirc;ne imp&eacute;rial. Et c'&eacute;tait, prot&eacute;g&eacute; par de tels souvenirs,
+soutenu par une puissance d'opinion qui ne m'avait abandonn&eacute; ni lors de
+ma d&eacute;faveur, ni dans mon exil; c'&eacute;tait, en outre, second&eacute; par la
+r&eacute;putation d'homme d'&eacute;tat qui avait proph&eacute;tis&eacute; la chute de Napol&eacute;on avec
+la pr&eacute;cision d'un calculateur froid et pr&eacute;voyant, que je me trouvai
+surpris par les &eacute;v&eacute;nemens du 31 mars. Si j'eusse &eacute;t&eacute; &agrave; Paris alors, sans
+aucun doute le poids de mon influence et ma connaissance parfaite des
+secrets de tous les partis m'auraient permis d'imprimer &agrave; ces &eacute;v&eacute;nemens
+extraordinaires une toute autre direction. Ma pr&eacute;pond&eacute;rance et ma
+d&eacute;cision prompte auraient pr&eacute;valu sur l'influence plus myst&eacute;rieuse et
+plus lente de M. de Talleyrand. Cet homme si &eacute;lev&eacute; n'aurait pu cheminer
+qu'attel&eacute; avec moi au m&ecirc;me char. Je lui aurais r&eacute;v&eacute;l&eacute; toutes les
+ramifications de mon plan politique; et en d&eacute;pit de l'odieuse police de
+Savary, du ridicule gouvernement de Cambac&eacute;r&egrave;s, de la lieutenance
+g&eacute;n&eacute;rale du mannequin Joseph et de la l&acirc;chet&eacute; du S&eacute;nat, nous aurions
+redonn&eacute; la vie &agrave; ce cadavre de la r&eacute;volution; et ces patriciens
+d&eacute;grad&eacute;s n'auraient plus song&eacute;, comme ils l'ont fait trop tard, qu'&agrave; se
+conserver eux m&ecirc;mes. Par notre impulsion ils auraient prononc&eacute;, avant
+l'intervention &eacute;trang&egrave;re, la d&eacute;ch&eacute;ance de Napol&eacute;on, et proclam&eacute; le
+conseil de r&eacute;gence, tel que j'en avais arr&ecirc;t&eacute; les bases. Ce d&eacute;nouement
+&eacute;tait le seul qui p&ucirc;t mettre &agrave; couvert la r&eacute;volution et ses principes.
+Mais les destins en avaient autrement d&eacute;cid&eacute;.<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>. Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me
+conspira contre son propre sang. Que de ruses de sa part; que de
+pr&eacute;textes pour me tenir &eacute;loign&eacute; de la capitale, o&ugrave; il redoutait m&ecirc;me la
+pr&eacute;sence de son fils et de sa femme! car, on ne doit pas s'y m&eacute;prendre,
+l'ordre laiss&eacute; &agrave; Cambac&eacute;r&egrave;s de faire partir imm&eacute;diatement pour Blois
+l'imp&eacute;ratrice et le roi de Rome, &agrave; la moindre apparition des alli&eacute;s,
+n'eut pas d'autre motif que de parer &agrave; une r&eacute;volution qui pouvait &ecirc;tre
+op&eacute;r&eacute;e par l'&eacute;tablissement d'une r&eacute;gence nationale. Lorsqu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+laiss&eacute;, pour ainsi dire, escamoter sa capitale par l'empereur Alexandre,
+il voulut avoir recours &agrave; la r&eacute;gence pour dernier exp&eacute;dient, il &eacute;tait
+trop tard. Les combinaisons de M. de Talleyrand avaient pr&eacute;valu, et ce
+fut lorsqu'un gouvernement provisoire &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tout form&eacute;, que je vins
+me pr&eacute;senter devant la restauration. Quelle position, grands dieux!
+Agit&eacute; par la conscience de tant de titres qui me reportaient au pouvoir,
+et par le sentiment d'un remords qui m'en repoussait; frapp&eacute; moi-m&ecirc;me
+d'un spectacle tout nouveau pour la g&eacute;n&eacute;ration; l'entr&eacute;e publique d'un
+fils de France, qui, jouet de la fortune pendant vingt-cinq ans,
+revoyait, au milieu des acclamations et de l'all&eacute;gresse publique, la
+capitale de ses a&iuml;eux, d&eacute;cor&eacute;e des drapeaux et des embl&ecirc;mes de la
+royaut&eacute;; &eacute;mu, je l'avoue, par ce tableau touchant d'une bont&eacute; royale, se
+m&ecirc;lant &agrave; une ivresse royaliste, je fus subjugu&eacute;<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>; je ne dissimulai
+ni mon regret ni mon repentir; je les manifestai en plein S&eacute;nat, en le
+pressant d'envoyer une d&eacute;putation &agrave; <span class="smcap">S. A. R. Monsieur</span>, et me d&eacute;clarant
+indigne d'en faire partie, de para&icirc;tre moi-m&ecirc;me devant le repr&eacute;sentant
+du monarque; m'&eacute;levant avec force contre ceux de mes coll&egrave;gues qui
+pr&eacute;tendaient imposer des cha&icirc;nes aux Bourbons.</p>
+
+<p>Le mois n'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute; que, tourment&eacute; d'une secr&egrave;te inqui&eacute;tude que
+m'inspirait le voisinage de Napol&eacute;on &agrave; l'&icirc;le d'Elbe, voisinage que
+j'entrevoyais pouvoir devenir fatal &agrave; la France, je pris la plume et je
+lui adressai la lettre suivante que je livre &agrave; l'impartialit&eacute; de
+l'histoire:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, lorsque la France et une partie de l'Europe &eacute;taient &agrave; vos pieds,
+j'ai os&eacute; vous faire entendre constamment la v&eacute;rit&eacute;. Maintenant que vous
+&ecirc;tes dans le malheur, j'&eacute;prouve plus de crainte de blesser votre
+sensibilit&eacute;, en vous parlant le langage de la sinc&eacute;rit&eacute;; mais je vous le
+dois, puisqu'il vous sera utile et m&ecirc;me n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&raquo;Vous avez accept&eacute;, comme retraite, l'&icirc;le d'Elbe et sa souverainet&eacute;. Je
+pr&ecirc;te une oreille attentive &agrave; tout ce qui se dit au sujet de cette
+souverainet&eacute; et de cette &icirc;le. Je crois qu'il est de mon devoir de vous
+assurer que la situation de cette &icirc;le, en Europe, ne vous convient pas,
+et que le titre de souverain de quelques acres de terre convient encore
+moins &agrave; celui qui a poss&eacute;d&eacute; un Empire immense.</p>
+
+<p>&raquo;Je vous supplie de peser ces deux consid&eacute;rations, et vous sentirez
+combien elles sont fond&eacute;es.</p>
+
+<p>&raquo;L'&icirc;le d'Elbe est &agrave; tr&egrave;s-peu de distance de l'Afrique, de la Gr&egrave;ce et de
+l'Espagne; elle touche presqu'aux c&ocirc;tes d'Italie et de France. De cette
+&icirc;le, la mer, les vents et une petite felouque peuvent vous amener
+subitement dans les pays les plus expos&eacute;s &agrave; l'agitation, aux &eacute;v&eacute;nemens,
+aux r&eacute;volutions. La stabilit&eacute; n'existe encore nulle part; dans cet &eacute;tat
+de mobilit&eacute; des nations, un g&eacute;nie comme le v&ocirc;tre peut toujours exciter
+de l'inqui&eacute;tude et des soup&ccedil;ons parmi les puissances europ&eacute;ennes; sans
+&ecirc;tre criminel, vous pouvez &ecirc;tre accus&eacute;, et sans &ecirc;tre criminel, vous
+pouvez aussi faire du mal, car l'alarme est un grand mal tant pour les
+gouvernemens que pour les nations.</p>
+
+<p>&raquo;Un roi qui monte sur le tr&ocirc;ne de France d&eacute;sire r&eacute;gner uniquement par la
+justice; mais vous savez de combien de passions un tr&ocirc;ne est entour&eacute;, et
+avec quelle adresse la haine donne &agrave; la calomnie les couleurs de la
+v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Les titres que vous conservez, en rappelant &agrave; chaque instant ce que
+vous avez perdu, ne peuvent servir qu'&agrave; augmenter l'amertume de vos
+regrets; il ne para&icirc;tront pas des d&eacute;bris, mais une vaine repr&eacute;sentation
+de tant de grandeurs qui se sont &eacute;vanouies. Je dis plus, sans vous
+honorer, il vous exposeront &agrave; de plus grands dangers. On dira que vous
+ne gardez les titres que parce que vous conservez toutes vos
+pr&eacute;tentions. On dira que le rocher de l'&icirc;le d'Elbe est le point d'appui
+sur lequel vous voulez placer le levier, d'o&ugrave; vous chercherez &agrave; soulever
+de nouveau le monde entier.</p>
+
+<p>&raquo;Permettez-moi de vous dire toute ma pens&eacute;e. Il serait plus glorieux et
+plus consolant pour vous de vivre comme un simple particulier; et, &agrave;
+pr&eacute;sent, l'asile le plus s&ucirc;r et le plus convenable pour un homme comme
+vous, est dans les &Eacute;tats-Unis de l'Am&eacute;rique. L&agrave;, vous recommencerez
+votre existence au milieu d'un peuple encore neuf, qui saura admirer
+votre g&eacute;nie sans le craindre. Vous serez sous la protection de lois
+&eacute;galement impartiales et inviolables, comme tout ce qui respire dans la
+patrie de Francklin, de Washington et de Jefferson. Vous prouverez aux
+Am&eacute;ricains que si vous &eacute;tiez n&eacute; parmi eux, vous auriez pens&eacute; et vot&eacute;
+comme eux; et que vous auriez pr&eacute;f&eacute;r&eacute; leurs vertus et leur libert&eacute; &agrave;
+toutes les dominations de la terre.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre, dont je crois pouvoir m'honorer, fut mise plus tard, par
+des royalistes, sous les yeux de <span class="smcap">Monsieur</span>, comte d'Artois, avec la
+lettre suivante que j'adressai &agrave; Son Altesse Royale.</p>
+<p>
+<span style="margin-left: 3.5em;">&raquo;Monseigneur,</span><br />
+</p>
+<p>&raquo;J'ai voulu rendre un dernier service &agrave; l'empereur Napol&eacute;on, dont j'ai
+&eacute;t&eacute; dix ans le ministre. Je crois devoir communiquer &agrave; Son Altesse
+Royale la lettre que je viens de lui &eacute;crire. Ses int&eacute;r&ecirc;ts ne peuvent
+&ecirc;tre pour moi une chose indiff&eacute;rente, puisqu'ils ont excit&eacute; la piti&eacute;
+g&eacute;n&eacute;reuse des puissances qui l'ont vaincu. Mais le plus grand de tous
+les int&eacute;r&ecirc;ts pour la France et pour l'Europe, celui auquel on doit tout
+sacrifier, c'est le repos des peuples et des puissances apr&egrave;s tant
+d'agitations et de malheurs; et le repos, m&ecirc;me alors qu'il serait &eacute;tabli
+sur de solides bases, ne serait jamais suffisamment assur&eacute;; on n'en
+jouirait jamais tant que l'empereur Napol&eacute;on serait dans l'&icirc;le d'Elbe.
+Napol&eacute;on sur ce rocher serait pour l'Italie, pour la France, pour toute
+l'Europe, ce que le V&eacute;suve est &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Naples. Je ne vois que le
+Nouveau-Monde et les &Eacute;tats-Unis auxquels il ne pourra pas donner de
+secousses.&raquo;</p>
+
+<p>Par cette lettre, le prince, dont la sagacit&eacute; ne peut &ecirc;tre r&eacute;voqu&eacute;e en
+doute, put juger ce qu'il ne savait qu'imparfaitement peut-&ecirc;tre, que je
+ne devais pas &ecirc;tre rang&eacute; au nombre des adh&eacute;rens de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Consult&eacute; par des courtisans et par des ministres, je leur r&eacute;p&eacute;tai
+plusieurs fois: &laquo;Gardez le silence sur tous les torts; placez-vous &agrave; la
+t&ecirc;te du bien qui s'est fait depuis vingt-cinq ans; rejetez le mal sur
+les gouvernemens qui vous ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s, et plus justement encore sur les
+&eacute;v&eacute;nemens; servez-vous &agrave; la fois de la vertu qui a &eacute;clat&eacute; dans
+l'oppression, de l'&eacute;nergie qui s'est d&eacute;velopp&eacute;e dans nos discordes, et
+des talens qui se sont produits dans le d&eacute;lire. Si le roi ne prend pas
+la nation pour point d'appui, son autorit&eacute; s'affaiblira, ses courtisans
+seront r&eacute;duits &agrave; provoquer autour de lui de st&eacute;riles hommages qui le
+perdraient. Gardez-vous, ajoutais-je, de toucher &agrave; la couleur de la
+cocarde et du drapeau; cette question n'est pas bien comprise, elle
+n'est frivole qu'en apparence, elle d&eacute;cide de tout, c'est la question
+de l'&eacute;tendard sous lequel la nation se ralliera; la couleur du ruban
+semblera d&eacute;cider de la couleur du r&egrave;gne. Ce sacrifice est pour le roi ce
+que fut pour Henri <span class="smcap">iv</span> celui de la messe.&raquo; On voit que dans mes conseils
+je n'h&eacute;sitais pas &agrave; constituer le roi chef de la r&eacute;volution, &agrave; qui se
+fut offerte ainsi une garantie plus s&ucirc;re que celle de la Charte
+elle-m&ecirc;me; mes opinions, les int&eacute;r&ecirc;ts de ma patrie et les miens m'en
+prescrivaient la loi; mais si j'avais pour moi de nombreux partisans,
+soit parmi les royalistes, soit parmi les hommes de la r&eacute;volution,
+j'avais contre moi les bonapartistes et les restes de la police de
+Savary. Ceux-ci me repr&eacute;sentaient comme rong&eacute; de chagrin de n'avoir pu
+aider au renversement de l'&eacute;difice que je m'&eacute;tais complu &agrave; &eacute;lever, comme
+&eacute;tant accouru aupr&egrave;s du tr&ocirc;ne l&eacute;gitime, affectant des remords et offrant
+&agrave; tout prix mes services &agrave; l'auguste famille que j'avais outrag&eacute;e;
+ceux-l&agrave;, au contraire, me d&eacute;signaient comme le seul homme capable de
+fonder la s&eacute;curit&eacute; des Bourbons, comme un chef plein de sagacit&eacute;,
+pouvant disposer d'une partie des &eacute;l&eacute;mens du corps politique. Je ne
+crois pas m'abuser en affirmant que telle &eacute;tait l'opinion de la
+majorit&eacute; du faubourg St.-Germain.</p>
+
+<p>J'entrai en correspondance avec plusieurs personnages importans de la
+cour; entre autres avec mon ami Malouet, qui, de son exil &agrave; Tours,
+venait d'&ecirc;tre appel&eacute; par le roi au minist&egrave;re de la marine. Toutes les
+lettres que je lui &eacute;crivais &eacute;taient mises sous les yeux du roi; je lui
+recommandais, ainsi qu'&agrave; tous ceux qui venaient de la part du monarque
+me demander des conseils, de ne point &eacute;tablir de lutte entre les
+anciennes passions et les nouvelles, entre la nation et les &eacute;migr&eacute;s;
+mais on n'avait la force de suivre aucun de mes avis; on se laissait
+entra&icirc;ner par le torrent.</p>
+
+<p>Vers la fin de juin, le roi ayant ordonn&eacute; &agrave; M. de Blacas de venir
+conf&eacute;rer avec moi, j'eus la visite de ce ministre que je re&ccedil;us avec
+froideur; je le savais entour&eacute; de personnes qui &eacute;taient mes ennemis, et
+qui ne jouissaient d'aucun cr&eacute;dit dans l'opinion, telles que Savary,
+Bourienne, l'ancien pr&eacute;fet de police Dubois, et une certaine madame
+P****, femme d&eacute;cri&eacute;e et affich&eacute;e; je savais que tous r&eacute;unis, ils
+s'effor&ccedil;aient de circonvenir et d'&eacute;garer M. de Blacas. Le peu de liant
+de son esprit, son inexp&eacute;rience des affaires, jointe &agrave; l'aversion que
+m'inspirait ses entourages, firent qu'il ne put me comprendre et que je
+ne m'ouvris pas enti&egrave;rement. Toutefois, comme Louis <span class="smcap">xviii</span> allait &ecirc;tre
+instruit que j'avais apport&eacute; de la r&eacute;serve et de la d&eacute;fiance dans mes
+communications avec son ministre, je pris la plume, et j'&eacute;crivis le
+lendemain &agrave; M. de Blacas une lettre d&eacute;taill&eacute;e, bien s&ucirc;r que le roi en
+aurait bient&ocirc;t connaissance. Je lui disais que l'agitation de la France
+avait pour cause dans le peuple la crainte du retour des droits f&eacute;odaux;
+dans les possesseurs des biens d'&eacute;migr&eacute;s, l'inqui&eacute;tude pour leurs
+domaines; dans ceux qui s'&eacute;taient prononc&eacute;s fortement, soit pour la
+r&eacute;publique, soit pour Bonaparte, le doute sur leur s&ucirc;ret&eacute; personnelle;
+dans l'arm&eacute;e, la perte et le regret de tant d'esp&eacute;rances, de gloire et
+de fortune; et enfin dans les constitutionnels, l'&eacute;tonnement o&ugrave; les
+laissait la Charte, dont le roi avait voulu faire une &eacute;manation de la
+puissance h&eacute;r&eacute;ditaire de son tr&ocirc;ne. Parmi ces causes, la plus dangereuse
+&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment celle dont toute la sagesse du roi et de ses ministres
+n'aurait pu pr&eacute;voir ni emp&ecirc;cher enti&egrave;rement l'action; je veux parler du
+m&eacute;contentement des troupes, et j'en d&eacute;duisais les motifs; je disais,
+entr'autres, qu'une arm&eacute;e, et une arm&eacute;e surtout form&eacute;e par la
+conscription, prend toujours l'esprit de la nation au milieu de laquelle
+elle vit, et qu'elle finit toujours par &ecirc;tre contente ou m&eacute;contente avec
+la nation et comme elle. J'ajoutais que dans cette cause de m&eacute;contement,
+se m&ecirc;lait encore le g&eacute;nie de Bonaparte. &laquo;Une nation, observais-je
+encore, o&ugrave; depuis vingt-cinq ans les esprits et les &acirc;mes ont &eacute;t&eacute; dans
+une action assez forte pour donner des secousses &agrave; l'univers, ne peut
+pas, sans de longues gradations, rentrer dans un &eacute;tat doux et paisible;
+il ne faut donc pas entreprendre d'arr&ecirc;ter son activit&eacute;; il faut donner
+&agrave; cette activit&eacute;, devenue d&eacute;vorante, d'autres alimens; il faut ouvrir et
+&eacute;largir de toutes parts les carri&egrave;res sans bornes de toutes les
+industries, de toutes les branches de commerce, de tous les arts, de
+toutes les sciences et de leurs d&eacute;couvertes; enfin de tout ce qui &eacute;tend
+la raison et la puissance de l'homme. Le dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle commence &agrave;
+peine; il faut qu'il porte le nom de Louis <span class="smcap">xviii</span>, comme le dix-septi&egrave;me
+si&egrave;cle porta le nom Louis <span class="smcap">xiv</span>.&raquo; Je plaidais &eacute;galement la cause de la
+libert&eacute; de la presse et de la libert&eacute; individuelle; et je terminais
+ainsi: &laquo;Une multitude de Fran&ccedil;ais, d&eacute;vou&eacute;s &agrave; tous les malheurs des
+Bourbons comme ils l'avaient &eacute;t&eacute; &agrave; leur puissance, sont revenus avec la
+dynastie de leurs rois; ils ne peuvent plus pr&eacute;tendre &agrave; rentrer dans
+leurs domaines sans exciter de violentes commotions et une guerre
+civile: eh bien! qu'un des ministres du roi, avec la logique d'un esprit
+sain et l'&eacute;loquence d'une &acirc;me qui sent tout ce qu'on doit &agrave; de grands
+malheurs et &agrave; de grandes vertus, demande aux deux Chambres une somme
+annuelle destin&eacute;e &agrave; servir d'indemnit&eacute; &agrave; des infortunes et &agrave; des
+indigences si dignes d'&ecirc;tre assist&eacute;es par une nation h&eacute;ro&iuml;que et
+sensible; j'en r&eacute;ponds, la proposition, dans les Chambres, serait
+transform&eacute;e en loi par acclamation.&raquo;</p>
+
+<p>Mais de tels avis ne pouvaient &ecirc;tre que st&eacute;riles, tant qu'ils
+partiraient d'un homme hors de la sph&egrave;re du pouvoir. J'avoue que, pouss&eacute;
+et appuy&eacute; par un parti loyaliste nombreux, et dont les ramifications
+s'&eacute;tendaient jusqu'&agrave; la cour; j'avoue qu'on m'avait laiss&eacute; entrevoir la
+possibilit&eacute; d'arriver au minist&egrave;re pour dominer les circonstances; mais
+j'avais contre moi M. de Blacas livr&eacute; &agrave; l'influence astucieuse de
+Savary, qui, vendu &agrave; Bonaparte, tremblait qu'une porte me f&ucirc;t ouverte
+aux conseils du roi. J'avais de plus &agrave; combattre trop de souvenirs,
+d'int&eacute;r&ecirc;ts, et surtout de pr&eacute;tentions rivales. Je ne me dissimulai pas
+que l'argument qu'on reproduisait sans cesse contre moi &eacute;tait
+malheureusement sans r&eacute;plique. Je jugeai ma position, et je partis avec
+ma famille pour mon ch&acirc;teau de Ferri&egrave;res, d'o&ugrave; je me proposais
+d'observer les &eacute;v&eacute;nemens. Il me fallut r&eacute;sister aux v&oelig;ux de mes amis,
+pour me tenir ainsi &agrave; quelque distance de la capitale.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais persuad&eacute; d'avance que les hommes faibles ou incapables qui
+tenaient le timon de l'&Eacute;tat, continueraient &agrave; suivre de fausses maximes
+de politique, et &agrave; donner aux affaires une f&acirc;cheuse direction.</p>
+
+<p>Ainsi, que de s&eacute;rieuses r&eacute;flexions venaient m'assi&eacute;ger sur la position
+&eacute;quivoque et bizarre du nouveau gouvernement! Comme homme d'&eacute;tat, il ne
+pouvait m'&eacute;chapper qu'il s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; une restauration sans
+r&eacute;volution, puisque tous les rouages du gouvernement imp&eacute;rial
+subsistaient encore, et qu'il n'y avait de chang&eacute;, si je puis m'exprimer
+ainsi, que l'<i>individualit&eacute;</i> du pouvoir. Et en effet, que retrouvait-on
+dans un laps de vingt ann&eacute;es qui f&ucirc;t rest&eacute; immuable? Clerg&eacute;, noblesse,
+institutions, corporations diverses, grandes propri&eacute;t&eacute;s h&eacute;r&eacute;ditaires,
+rien n'avait &eacute;chapp&eacute; au bouleversement. En remontant sur le tr&ocirc;ne, les
+Bourbons trouv&egrave;rent de l'appui dans les c&oelig;urs, mais non dans les
+int&eacute;r&ecirc;ts. Telle fut l'origine et la cause premi&egrave;re de la commotion dont
+les indices pr&eacute;curseurs commen&ccedil;aient d&egrave;s-lors &agrave; se r&eacute;v&eacute;ler &agrave; mes yeux.
+La France &eacute;tait partag&eacute;e en partisans et en adversaires de la
+restauration; Louis <span class="smcap">xviii</span> r&eacute;gnait sur une nation divis&eacute;e et souffrante;
+tous les fauteurs de la domination imp&eacute;riale, tous les hommes qui
+avaient marqu&eacute; dans nos crises r&eacute;volutionnaires, appr&eacute;hend&egrave;rent d'entrer
+en partage de dignit&eacute;s avec l'ancienne noblesse; ils avaient cherch&eacute; des
+garanties, ils en avaient obtenu, ou du moins ils avaient cru en trouver
+dans cette d&eacute;claration r&eacute;clam&eacute;e du roi, et promulgu&eacute;e par ce prince
+avant son entr&eacute;e dans la capitale.</p>
+
+<p>Mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, les revers de Napol&eacute;on s'&eacute;taient succ&eacute;d&eacute;s avec
+tant de rapidit&eacute;, que les possesseurs des hauts emplois et des grandes
+fortunes n'avaient pas eu le temps de r&eacute;former leur luxe. Quand les
+Bourbons furent rappel&eacute;s, il fallut compter avec soi-m&ecirc;me, et arr&ecirc;ter
+subitement le cours de ces d&eacute;penses effr&eacute;n&eacute;es. Quelle source de
+m&eacute;contentement et d'irritation dans les notabilit&eacute;s sociales! Une autre
+cause bien plus alarmante d'instabilit&eacute; pour le nouveau gouvernement,
+r&eacute;sidait dans l'arm&eacute;e encore intacte; on ne l'avait point licenci&eacute;e,
+faute &eacute;norme! car tous les vieux soldats, tous les prisonniers rendus &agrave;
+la France &eacute;taient anim&eacute;s d'un esprit oppos&eacute; &agrave; la restauration, et
+d&eacute;vou&eacute;s aux int&eacute;r&ecirc;ts de l'ex-empereur.</p>
+
+<p>Le roi, au lien d'accepter la Charte, l'avait octroy&eacute;e; autre sujet de
+m&eacute;contentement de la part de cette grande masse de Fran&ccedil;ais dont l'&egrave;re
+politique datait de la r&eacute;volution. La Charte confirmait, il est vrai,
+les titres, les honneurs, et en quelque sorte les places; elle
+l&eacute;galisait les acquisitions des propri&eacute;t&eacute;s nationales; ce n'&eacute;tait point
+encore assez pour tant d'hommes inquiets et pr&eacute;venus. D'ailleurs, la
+Charte trouvait une foule de contradicteurs. Selon les uns, elle n'&eacute;tait
+point assez lib&eacute;rale; selon les partisans de l'ancien r&eacute;gime, la vieille
+constitution du royaume e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&eacute;f&eacute;rable. Qu'on ajoute &agrave; cet &eacute;tat de
+choses la mollesse et l'incertitude de ministres qui, n'&eacute;tant ni
+royalistes, ni patriotes, s'imaginaient pouvoir rendre la France
+minist&eacute;rielle. Qu'on y joigne enfin les appr&eacute;hensions qu'entretenait le
+congr&egrave;s de Vienne, qui, en voulant reconstruire l'Europe, mena&ccedil;ait les
+&Eacute;tats devenus le domaine de la r&eacute;volution de les soumettre &agrave; un ordre
+politique anti-r&eacute;volutionnaire. C'est ainsi que s'alarm&egrave;rent les
+int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;man&eacute;s de vingt-cinq ann&eacute;es de troubles. Les royalistes
+s'affaiblissaient et se divisaient &agrave; mesure que leurs adversaires,
+fr&eacute;missant au nom seul des Bourbons, mettaient plus d'opini&acirc;tret&eacute; &agrave;
+m&eacute;conna&icirc;tre leurs droits. La possibilit&eacute; du retour de Napol&eacute;on, rang&eacute;e
+d'abord parmi les chim&egrave;res, devint l'id&eacute;e favorite de l'arm&eacute;e; on forma
+des complots, on se joua de la police royale. Il est facile de
+concevoir qu'ayant occup&eacute; tant de postes &eacute;lev&eacute;s dans l'&Eacute;tat, conservant
+encore dans les affaires de si nombreuses relations, et dans la capitale
+une clientelle si d&eacute;vou&eacute;e, mes observations s'&eacute;tendaient sur toutes les
+trames qu'on y pr&eacute;parait.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais dans ces dispositions, lorsqu'un homme qui avait eu beaucoup
+d'influence, et qui commen&ccedil;ait &agrave; la perdre, m'&eacute;crivit pour m'engager &agrave;
+faire partie d'un comit&eacute; secret o&ugrave; il s'agissait d'un projet de
+bouleversement. Je fis sur le billet m&ecirc;me d'invitation cette seule
+r&eacute;ponse, qui ne resta point inconnue: &laquo;Je ne travaille point en <i>serres
+chaudes</i>; je ne veux rien faire qui ne puisse para&icirc;tre au <i>grand air</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant il se formait des affiliations; des hommes influens
+contractaient entre eux des engagement politiques. Il me parut bient&ocirc;t
+&eacute;vident que l'&Eacute;tat marchait vers une crise, et que les adh&eacute;rens de
+Napol&eacute;on s'&eacute;taient coalis&eacute;s pour la faire &eacute;clore. Mais aucun succ&egrave;s
+n'&eacute;tait possible sans ma coop&eacute;ration; je n'&eacute;tais rien moins que d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+l'accorder &agrave; un parti contre lequel je couvais de longs ressentimens. On
+revint plusieurs fois &agrave; la charge, divers plans me furent propos&eacute;s; tous
+tendaient &agrave; d&eacute;tr&ocirc;ner le roi et &agrave; proclamer ensuite, soit un prince
+d'une autre dynastie, soit une r&eacute;publique provisoire. Un parti militaire
+vint me proposer de d&eacute;f&eacute;rer la dictature &agrave; Eug&egrave;ne Beauharnais. J'&eacute;crivis
+&agrave; Eug&egrave;ne, croyant la partie d&eacute;j&agrave; li&eacute;e: je n'en re&ccedil;us qu'une r&eacute;ponse
+vague. Dans l'intervalle, tous les int&eacute;r&ecirc;ts de la r&eacute;volution vinrent se
+grouper autour de moi et de Carnot, dont la lettre au roi produisit une
+sensation qui accusait de plus en plus l'imp&eacute;ritie du minist&egrave;re.
+L'affaire d'Excelmans vint ajouter &agrave; la conviction qu'un parti
+consid&eacute;rable, dont le foyer &eacute;tait &agrave; Paris, voulait r&eacute;tablir Napol&eacute;on et
+le gouvernement imp&eacute;rial.</p>
+
+<p>Quand, aux approches de l'hiver, je rentrai dans la capitale, le
+gouvernement royal me parut min&eacute; par deux partis ennemis de la
+l&eacute;gitimit&eacute;, et d&eacute;sormais sans ressource. Le roi, dans sa haute sagesse,
+avait charg&eacute; M. le duc d'Havre de remplacer M. de Blacas dans ses
+communications confidentielles avec moi. La noblesse du caract&egrave;re de ce
+seigneur, autant que sa franchise, lui concili&egrave;rent toute ma confiance;
+je lui ouvris mon c&oelig;ur, et je me trouvai entra&icirc;n&eacute; &agrave; une expansion que
+je n'avais jamais connue; jamais je n'avais eu dans aucun instant de ma
+vie autant d'abandon; jamais je ne trouvai dans mon &acirc;me une &eacute;loquence
+aussi vraie, une sensibilit&eacute; aussi profonde que celles qui
+accompagn&egrave;rent le r&eacute;cit des circonstances par lesquelles j'avais &eacute;t&eacute;
+fatalement entra&icirc;n&eacute; &agrave; voter la mort de Louis <span class="smcap">xvi</span>. Je puis le dire, cet
+&eacute;panchement arrach&eacute; &agrave; mon c&oelig;ur, tenait &agrave; la fois du remords et de
+l'inspiration. Je ne me rappelle pas moi-m&ecirc;me, sans &ecirc;tre &eacute;mu, les larmes
+que je vis r&eacute;pandre &agrave; mon vertueux interlocuteur, &agrave; ce noble duc, type
+de la vraie chevalerie fran&ccedil;aise et loyale.</p>
+
+<p>Nos entretiens politiques &eacute;taient tous recueillis pour &ecirc;tre ensuite
+communiqu&eacute;s au roi. Mais les plaies de l'&Eacute;tat &eacute;taient sans rem&egrave;de, un
+grand coup &eacute;tait in&eacute;vitable. Plac&eacute;, d'un c&ocirc;t&eacute;, entre les Bourbons, qui
+ne m'accordaient qu'une demi-confiance, dont le syst&egrave;me me fermait
+toutes les routes du pouvoir et des honneurs, envers qui je me trouvais
+dans une fausse position, et d'ailleurs sans aucune esp&egrave;ce d'engagement;
+de l'autre, entre le parti auquel j'&eacute;tais redevable de ma fortune, et o&ugrave;
+me poussait une communaut&eacute; d'opinions et d'int&eacute;r&ecirc;ts, au moment o&ugrave; une
+incertitude prolong&eacute;e de ma part pouvait m'isoler de l'un et de l'autre,
+je me jetai tout entier dans ce dernier. Int&eacute;rieurement ce n'&eacute;tait point
+aux Bourbons que je me d&eacute;cidai &agrave; faire la guerre, mais au dogme de la
+l&eacute;gitimit&eacute;. J'&eacute;tais pourtant contrari&eacute; dans mes combinaisons par
+l'existence d'un parti bonapartiste, qui, usant de toute son influence
+sur l'arm&eacute;e, nous tenait tous sous sa d&eacute;pendance. Ce fut mon ancien
+coll&egrave;gue Thibaudeau qui, le premier, me r&eacute;v&eacute;la les progr&egrave;s de la faction
+de l'&icirc;le d'Elbe, dont il &eacute;tait le principal agent. Je vis qu'il n'y
+avait pas de temps &agrave; perdre; je jugeai d'ailleurs que Napol&eacute;on servirait
+au moins de point de ralliement &agrave; l'arm&eacute;e, sauf &agrave; le culbuter ensuite,
+ce qui me parut d'autant plus facile que l'empereur n'&eacute;tait plus &agrave; mes
+yeux qu'un personnage us&eacute;, dont le premier r&ocirc;le ne pouvait pas &ecirc;tre jou&eacute;
+une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau f&icirc;t des ouvertures
+aux affid&eacute;s de Napol&eacute;on, et je fis admettre aux conf&eacute;rences Regnault,
+Cambac&eacute;r&egrave;s, Davoust, S*, B*, L*, C*, B* de la M, M. de D*; mais
+j'exigeai des concessions et des garanties, refusant de me joindre &agrave; ce
+parti si leur chef, abjurant le despotisme, n'adoptait pas un syst&egrave;me
+de gouvernement lib&eacute;ral. Notre coalition fut ciment&eacute;e par la promesse
+d'un partage &eacute;gal de pouvoir, soit dans le minist&egrave;re, soit dans le
+gouvernement provisoire un moment de l'explosion. D'apr&egrave;s le plan arr&ecirc;t&eacute;
+avec Thibaudeau, je me h&acirc;tai d'envoyer mon &eacute;missaire J***** &agrave; Murat,
+pour le presser de se d&eacute;clarer l'arbitre de l'Italie; en m&ecirc;me temps le
+grand comit&eacute; d&eacute;p&ecirc;cha le docteur R****** &agrave; l'&icirc;le d'Elbe. Lyon et Grenoble
+devinrent dans le Midi les deux pivots de l'entreprise; dans le Nord, un
+mouvement militaire, dirig&eacute; par d'Erlon et Lef&egrave;vre-Desnouettes, devait
+d&eacute;terminer la fuite ou l'enl&egrave;vement de la famille royale, ce qui e&ucirc;t
+amen&eacute; la formation d'un gouvernement provisoire dont je devais faire
+partie avec Carnot, Caulaincourt, Lafayette et N..... Ressaisir le
+pouvoir supr&ecirc;me au milieu de la confusion g&eacute;n&eacute;rale, tel &eacute;tait le but de
+nos combinaisons. Press&eacute; de se r&eacute;concilier avec Napol&eacute;on, et dans
+l'espoir de rester ma&icirc;tre de l'Italie, Murat, quoique alli&eacute; de
+l'Autriche, prit le premier les armes sous des pr&eacute;textes insidieux;
+cette lev&eacute;e de boucliers, en apparence dirig&eacute;e contre Louis <span class="smcap">xviii</span>, jeta
+le trouble dans le conseil du roi. Trente mille hommes furent aussit&ocirc;t
+dirig&eacute;s vers Grenoble et les Alpes, ou plut&ocirc;t ainsi jet&eacute;s au devant de
+Napol&eacute;on. L'habilet&eacute; de cette tactique ne fut point p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e. Sur ces
+entrefaites se fit, &agrave; Cannes, le d&eacute;barquement de l'empereur; et ce qui
+prouve que nous ne sommes point une nation conspiratrice, c'est que,
+depuis plus de quinze jours, le renversement des Bourbons &eacute;tait
+publiquement avou&eacute; par tous les partis et un sujet de conversation
+universel; la cour seule s'obstinait &agrave; ne pas voir ce qui n'avait plus
+de nuage que pour elle.</p>
+
+<p>Avant d'aborder les &eacute;v&eacute;nemens du 20 mars, jetons un regard en arri&egrave;re.
+On a d&ucirc; voir que je n'avais eu d'abord aucune intention d'embrasser le
+parti de la r&eacute;volte; j'avais eu seulement le dessein d'amener le cabinet
+des Tuileries &agrave; se saisir des r&ecirc;nes de la r&eacute;volution et &agrave; les ma&icirc;triser
+en les dirigeant d'une main forte au milieu de tous les obstacles. Je
+crois pouvoir l'avouer sans trop d'orgueil, j'&eacute;tais seul capable de me
+mettre &agrave; la t&ecirc;te d'un pareil syst&egrave;me et de le maintenir; &agrave; la cour, &agrave;
+Paris et dans les provinces, tout le monde me d&eacute;signait pour cette
+tentative hardie. J'eus &agrave; lutter contre des rivalit&eacute;s &agrave; qui mes
+ant&eacute;c&eacute;dens paraissaient fournir des armes invincibles; mais jusqu'au
+dernier moment, je ne cessai de chercher quelque <i>mezzo-termine</i>,
+quelque voie de conciliation, qui p&ucirc;t dispenser de recourir &agrave;
+l'exp&eacute;dient d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; du retour de l'empereur. On a vu comme en cela je
+n'avais fait que c&eacute;der &agrave; la n&eacute;cessit&eacute;. Ce ne fut qu'au moment du
+d&eacute;barquement de Napol&eacute;on que j'eus une parfaite connaissance de la
+fatale combinaison qui le ramenait sur notre rivage. Son but embrassait
+trois parties distinctes: le retour de Napol&eacute;on &agrave; Paris, l'enl&egrave;vement du
+roi et de la famille royale, l'&eacute;vasion de Marie-Louise et de son fils
+retenus &agrave; Vienne. La premi&egrave;re partie de ce plan &eacute;tait celle dont
+l'ex&eacute;cution offrait le plus de facilit&eacute;, vu la disposition &agrave; la
+d&eacute;fection de presque toutes les troupes. Il n'en &eacute;tait pas de m&ecirc;me de
+l'enl&egrave;vement du roi et de la famille royale; il aurait fallu qu'une
+arm&eacute;e v&icirc;nt fondre sur la capitale, ce qui excluait la possibilit&eacute; du
+secret; aussi la tentative de Lef&egrave;vre-Desnouettes &eacute;choua-t-elle. Quant &agrave;
+l'&eacute;vasion de Marie-Louise et de son fils, elle fut aussi tent&eacute;e, et peu
+s'en fallut avec succ&egrave;s. Reculant avec une sorte de saisissement contre
+l'id&eacute;e de sacrifier &agrave; un coup de main militaire la famille d'un monarque
+qui avait t&eacute;moign&eacute; assez de d&eacute;f&eacute;rence &agrave; mon &eacute;gard pour prendre mes avis,
+je fis demander une audience au roi aussit&ocirc;t que j'appris que Napol&eacute;on
+marchait sur Lyon. Cette entrevue ne me fut point accord&eacute;e, mais deux
+gentilshommes vinrent de la part du roi recevoir mes communications. Je
+les avertis du p&eacute;ril que courait Louis <span class="smcap">xviii</span>, et je me fis fort
+d'arr&ecirc;ter les progr&egrave;s du fugitif de l'&icirc;le d'Elbe, si la cour voulait
+consentir aux conditions que j'exigeais. Mes propositions ressortaient
+de la nature m&ecirc;me des &eacute;v&eacute;nemens qui se d&eacute;veloppaient. Un parti patriote,
+non moins ennemi que moi du despotisme imp&eacute;rial, venait de s'organiser
+subitement; il avait pour chefs MM. de Broglie, Lafayette, d'Argenson,
+Flaugergues, Benjamin-Constant, etc.; ils avaient arr&ecirc;t&eacute; de demander au
+roi: le renvoi de ses ministres, la nomination &agrave; la Chambre des pairs de
+quarante nouveaux membres, l'&eacute;lite des hommes de la r&eacute;volution, et celle
+de M. de Lafayette au commandement de la garde nationale. On proposait,
+en outre, l'envoi dans les provinces de commissaires patriotes, pour
+arr&ecirc;ter la d&eacute;fection des troupes, et stimuler dans leur &acirc;me une &eacute;nergie
+nationale. Je n'&eacute;tais pas &eacute;tranger au mouvement de ce parti, par lequel
+j'arrivais de suite au minist&egrave;re. Je sentais pourtant qu'il fallait
+r&eacute;unir tous les &eacute;l&eacute;mens de la r&eacute;volution pour les opposer en corps &agrave;
+l'envahissement du pouvoir du sabre; qu'il fallait opposer un nom &agrave; un
+nom, et le prestige des souvenirs que r&eacute;veilleraient dans les c&oelig;urs des
+hommes libres, l'h&eacute;ritier du premier moteur de la r&eacute;volution, &agrave; celui
+d'une gloire qui, en se ravivant tout-&agrave;-coup, &eacute;blouissait les camps.
+Lorsque les ministres du roi me firent demander quels &eacute;taient les moyens
+que je me proposais d'employer pour emp&ecirc;cher Napol&eacute;on d'arriver jusqu'&agrave;
+Paris, je refusai de les communiquer, ne voulant les r&eacute;v&eacute;ler qu'au roi
+lui-m&ecirc;me; mais je protestai que j'&eacute;tais s&ucirc;r du succ&egrave;s. Les deux
+conditions principales que je r&eacute;clamais &eacute;taient la nomination du premier
+prince du sang &agrave; la lieutenance g&eacute;n&eacute;rale du royaume, et la remise dans
+mes mains, et dans celles de mon parti, de la puissance et du mouvement
+des affaires. On refusa l'essai de mes moyens politiques, et nous nous
+v&icirc;mes forc&eacute;s, en quelque sorte, de seconder l'essor du parti que
+j'aurais voulu paralyser, me croyant d'ailleurs en mesure de substituer
+au gouvernement que mena&ccedil;ait de faire revivre Napol&eacute;on, un gouvernement
+plus populaire.</p>
+
+<p>Les alarmes dans le palais des Tuileries croissant d'heure en heure, &agrave;
+mesure que la marche de Napol&eacute;on devenait plus rapide et plus certaine,
+la cour tourna de nouveau ses regards de mon c&ocirc;t&eacute;. Quelques royalistes
+s'entremirent pour me m&eacute;nager du moins une entrevue avec <i>Monsieur</i>,
+fr&egrave;re du roi, chez M. le comte d'Escars. Je demandai seulement qu'il me
+f&ucirc;t permis de me rendre au ch&acirc;teau la nuit &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, la publicit&eacute;
+d'une telle d&eacute;marche pouvant compromettre mon influence dans mon parti.
+Tout fut r&eacute;gl&eacute; en cons&eacute;quence. <span class="smcap">Monsieur</span> ne se fit pas long-temps
+attendre. Il n'&eacute;tait accompagn&eacute; que de M. le comte d'Escars.
+L'affabilit&eacute; du prince, son abord gracieux, son accueil empress&eacute;, o&ugrave; se
+peignait sa sollicitude sur les destin&eacute;es de la France et de sa famille,
+enfin ses paroles nobles et touchantes m'&eacute;murent le c&oelig;ur et
+redoubl&egrave;rent mon regret de ce qu'on s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; trop tard &agrave; une
+entrevue d'une si haute importance; je d&eacute;clarai avec douleur &agrave; ce
+prince franc et loyal qu'il n'&eacute;tait plus temps, et qu'il m'&eacute;tait
+d&eacute;sormais impossible de servir la cause du roi. Ce fut &agrave; la suite d'un
+entretien qui ne s'effacera point de mon souvenir que subjugu&eacute;s par le
+charme d'une confiance auguste, et puisant dans le douloureux d&eacute;pit de
+mon impuissance une subite inspiration, je m'&eacute;criai en effet, au moment
+de prendre cong&eacute; du prince: &laquo;Sauvez le roi, je me charge de sauver la
+monarchie.&raquo;</p>
+
+<p>Qui aurait pu croire qu'apr&egrave;s des communications d'un int&eacute;r&ecirc;t si &eacute;lev&eacute;,
+il se tramerait presqu'imm&eacute;diatement contre moi, contre ma libert&eacute;, une
+sorte de complot, car ce n'&eacute;tait pas autre chose, complot tout-&agrave;-fait
+&eacute;tranger d'ailleurs aux v&eacute;ritables intentions d'un souverain magnanime
+et de son noble fr&egrave;re: j'en signalerai les auteurs. Quoi qu'il en soit,
+j'&eacute;tais sans nulle d&eacute;fiance dans mon h&ocirc;tel, lorsque des agens de la
+police de Paris, &agrave; la t&ecirc;te de laquelle venait d'&ecirc;tre plac&eacute; un Bourienne,
+parurent tout-&agrave;-coup accompagn&eacute;s de gendarmes pour m'arr&ecirc;ter. Pr&eacute;venu &agrave;
+temps; je pris &agrave; la h&acirc;te des mesures &agrave; l'effet de m'&eacute;chapper. D&eacute;j&agrave; les
+agens de police se livraient &agrave; une recherche active dans mes
+appartemens, lorsque les gendarmes charg&eacute;s de mettre &agrave; ex&eacute;cution l'ordre
+du nouveau pr&eacute;fet, se pr&eacute;sent&egrave;rent devant moi. Ces hommes, qui m'avaient
+si long-temps ob&eacute;i, n'osant porter la main sur ma personne, se born&egrave;rent
+&agrave; me remettre le mandat qui les faisait agir. Je prends ce papier, je
+l'ouvre, et &agrave; peine ai-je feint de le parcourir, que je dis avec
+assurance: &laquo;Cet ordre n'est point r&eacute;gulier; restez-l&agrave;, je vais protester
+contre.&raquo; Je passe dans mon cabinet, dont la porte &eacute;tait ouverte; je me
+place devant mon secr&eacute;taire et j'&eacute;cris; je me l&egrave;ve un papier &agrave; la main,
+et faisant une soudaine conversion, je descends pr&eacute;cipitamment &agrave; mon
+jardin par une porte secr&egrave;te. L&agrave;, je trouve une &eacute;chelle appliqu&eacute;e contre
+un mur contigu &agrave; &agrave; l'h&ocirc;tel de la reine Hortense. Je grimpe lestement; un
+de mes gens &eacute;l&egrave;ve l'&eacute;chelle, dont je m'empare et que je laisse tomber
+sur ses pieds de l'autre c&ocirc;t&eacute; du mur; je l'escalade aussit&ocirc;t, et je
+descends avec encore plus de promptitude; j'arrive en fugitif pr&egrave;s
+d'Hortense, qui me tend les bras, et, comme dans le merveilleux d'un
+conte arabe, je me vois tout-&agrave;-coup au milieu de l'&eacute;lite des
+bonapartistes, dans le quartier-g&eacute;n&eacute;ral d'un parti o&ugrave; je trouve
+l'hilarit&eacute;, et o&ugrave; ma pr&eacute;sence apporte l'ivresse.</p>
+
+<p>Cette circonstance impromptu, acheva de dissiper la d&eacute;fiance que ce
+parti nourrissait contre moi, et ceux-m&ecirc;mes qui m'avaient regard&eacute;
+jusqu'alors comme un partisan presque acquis aux Bourbons, ne virent
+plus en moi qu'un ennemi proscrit par les Bourbons.</p>
+
+<p>Qu'on sache donc &agrave; pr&eacute;sent que les consid&eacute;rations politiques n'entraient
+pour rien dans la tentative de mon arrestation. <span class="smcap">S. A. R. Monsieur</span> alla
+m&ecirc;me jusqu'&agrave; faire dire &agrave; des membres influens de la seconde Chambre,
+que c'&eacute;tait contre son aveu qu'on avait tent&eacute; de m'arr&ecirc;ter, et qu'elle
+r&eacute;pondait de la s&ucirc;ret&eacute; de ma personne.</p>
+
+<p>Cette tentative n'&eacute;tait que le r&eacute;sultat d'une connivence int&eacute;ress&eacute;e
+entre Savary, Bourienne, et B....; quel que f&ucirc;t l'&eacute;v&eacute;nement du 20 mars,
+ce <i>triumvirat</i>, ou plut&ocirc;t les trois membres de ce tripot, voulaient
+s'assurer l'exploitation des jeux, et ils &eacute;taient convaincus qu'il
+fallait me sacrifier pour que leur cupide ambition p&ucirc;t acqu&eacute;rir une
+sorte de garantie et d'affermissement.</p>
+
+<p>Une fois dans leurs mains, qu'auraient-ils fait de moi? On a dit qu'ils
+devaient me transf&eacute;rer &agrave; Lille; non, ce n'&eacute;tait point &agrave; Lille, je l'ai
+su depuis, c'&eacute;tait au ch&acirc;teau de Saumur; et l&agrave;, je le demande encore,
+quoi sort me r&eacute;servaient-ils? Si j'en crois des r&eacute;v&eacute;lations que fit
+&eacute;clore mon retour au pouvoir, l'un de mes ennemis, car tous les trois
+n'&eacute;taient point capables d'un crime, voulait m'y faire poignarder, et
+l'on aurait ensuite imput&eacute; ma mort aux royalistes, qui en auraient subi
+tout l'odieux.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait ma position singuli&egrave;re, qu'il me fallut le d&eacute;part de Louis
+<span class="smcap">xviii</span> et l'arriv&eacute;e de Napol&eacute;on pour me rendre une enti&egrave;re libert&eacute;.
+Instruit, l'un des premiers, que les Tuileries &eacute;taient vacantes,
+j'appris en m&ecirc;me temps que Lavalette avait envoy&eacute; un courrier &agrave;
+Fontainebleau, o&ugrave; Napol&eacute;on venait d'arriver, pour l'informer du d&eacute;part
+du roi. Madame Ham...., qui avait tant intrigu&eacute; dans ce bouleversement,
+fut contrari&eacute;e de cette avance qu'on prenait sur elle, et d&eacute;p&ecirc;chant
+elle-m&ecirc;me un courrier en toute h&acirc;te pour gagner l'autre de vitesse, se
+donna ainsi le m&eacute;rite du premier avis.</p>
+
+<p>Port&eacute; par les soldats et par quelques flots de peuple, Napol&eacute;on reprit
+possession des Tuileries, au milieu des siens, qui firent &eacute;clater une
+joie bruyante. Je ne me trouvais point parmi les autres dignitaires de
+l'&Eacute;tat, avec lesquels il s'entretint tout d'abord de la situation des
+affaires. Napol&eacute;on m'envoya chercher: &laquo;On a donc voulut vous enlever; me
+dit-il en l'abordant, pour vous emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre utile &agrave; votre pays? eh
+bien, je vous offre l'occasion de lui rendre de nouveaux services; le
+moment est difficile, mais votre courage ainsi que le mien sont
+sup&eacute;rieurs &agrave; la crise; acceptez encore une fois le minist&egrave;re de la
+police.&raquo; Je lui repr&eacute;sentai que le porte-feuille des affaires &eacute;trang&egrave;res
+serait plus que tout autre l'objet de mon ambition, dans la persuasion
+o&ugrave; j'&eacute;tais de pouvoir l&agrave;, mieux qu'ailleurs, rendre service &agrave; ma patrie.
+&laquo;Non, me dit-il, chargez-vous de la police, vous avez appris &agrave; juger
+sainement l'esprit public; &agrave; deviner, &agrave; pr&eacute;parer, &agrave; diriger les
+&eacute;v&eacute;nemens; vous connaissez la tactique, les ressources, les pr&eacute;tentions
+des partis: la police est votre fait.&raquo; Il n'y eut pas moyen de reculer.
+Je lui fis conna&icirc;tre dans toute leur &eacute;tendue le danger de la situation
+des choses. Comme s'il e&ucirc;t voulu me faire entrer plus avant dans ses
+int&eacute;r&ecirc;ts, il me donna l'assurance que l'Autriche et l'Angleterre, afin
+de balancer la pr&eacute;pond&eacute;rance de la Russie, approuvaient secr&egrave;tement son
+&eacute;vasion et sa rentr&eacute;e en France; sans y ajouter beaucoup de foi,
+j'acceptai le minist&egrave;re.</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain, j'appris par Regnault qui m'&eacute;tait d&eacute;vou&eacute;, que
+Bonaparte, toujours soup&ccedil;onneux et d&eacute;fiant &agrave; mon &eacute;gard, aurait voulu ne
+point me voir mettre un pied dans le gouvernement; mais qu'il avait c&eacute;d&eacute;
+aux instances de Bassano, de Caulaincourt, de Regnault lui-m&ecirc;me, et de
+ses principaux affid&eacute;s, qui, en lui exposant leurs engagemens avec moi,
+lui firent sentir combien il lui importait de se fortifier de ma
+popularit&eacute; et de l'adh&eacute;sion du parti dont je disposais.</p>
+
+<p>Cambac&eacute;r&egrave;s, qui pressentait l'issue fatale de ce nouvel interm&egrave;de,
+n'accepta qu'aupr&egrave;s beaucoup d'h&eacute;sitation le minist&egrave;re de la justice. Le
+porte-feuille de la guerre fut donn&eacute; &agrave; Davoust, encore plus attach&eacute; &agrave; sa
+fortune qu'&agrave; Napol&eacute;on. Caulaincourt, persuad&eacute; qu'on ne pourrait r&eacute;tablir
+aucune relation avec les puissances, refusa d'abord les affaires
+&eacute;trang&egrave;res; Napol&eacute;on les offrit &agrave; Mol&eacute; qui n'en voulut point et refusa
+de m&ecirc;me l'int&eacute;rieur. Trop d&eacute;vou&eacute; &agrave; l'empereur pour le laisser sans
+ministre, Caulaincourt accepta enfin. De chute en chute l'int&eacute;rieur
+tomba dans les mains de Carnot, choix consid&eacute;r&eacute; comme une garantie
+nationale. La marine fut rendue au cynique et brutal Decr&egrave;s, et la
+secr&eacute;tairerie d'&eacute;tat &agrave; Bassano, connu pour penser avec les id&eacute;es de
+Napol&eacute;on et ne voir qu'avec ses yeux. Par d&eacute;f&eacute;rence pour l'opinion
+publique on &eacute;conduisit Savary; toutefois, Moncey ayant refus&eacute; la
+gendarmerie, on la lui donna; au moins l&agrave; &eacute;tait-il &agrave; sa place. Champagny
+et Montalivet, qu'on avait vus sur le pinacle rev&ecirc;tus des plus hauts
+emplois, quand Napol&eacute;on, presque ma&icirc;tre du monde, ne marchait point
+encore sur un terrain mouvant, furent se caser modestement, l'un &agrave;
+l'intendance des b&acirc;timens, l'autre &agrave; celle de la liste civile. Bertrand,
+&eacute;galement aimable, insinuant et d&eacute;vou&eacute;, rempla&ccedil;ait Duroc dans les
+fonctions de grand-mar&eacute;chal du palais. Napol&eacute;on repla&ccedil;a pr&egrave;s de sa
+personne presque tous les chambellans, &eacute;cuyers, ma&icirc;tres de c&eacute;r&eacute;monies
+qui l'entouraient avant son abdication. Peu corrig&eacute; de sa passion
+malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois, il lui en fallait &agrave;
+tout prix; il se serait cru au milieu de la r&eacute;publique, s'il n'e&ucirc;t pas
+&eacute;t&eacute; environn&eacute; de l'ancienne noblesse.</p>
+
+<p>Et pourtant ceux qui lui avaient tendu la main pour franchir la
+M&eacute;diterran&eacute;e, pr&eacute;tendaient qu'il avait song&eacute; autant &agrave; r&eacute;tablir la
+r&eacute;publique ou le consulat que l'Empire; mais je savais &agrave; quoi m'en
+tenir; je savais combien j'avais eu besoin d'insister aupr&egrave;s de ses
+adh&eacute;rens, pour qu'ils le contraignissent &agrave; abandonner son syst&egrave;me
+oppressif et &agrave; fournir des gages aux libert&eacute;s de la nation. Ses d&eacute;crets
+de Lyon n'avaient pas &eacute;t&eacute; volontaires; il y avait pris l'engagement de
+donner une constitution nationale &agrave; la France. &laquo;Je reviens, avait-il
+dit, pour prot&eacute;ger et d&eacute;fendre les int&eacute;r&ecirc;ts que notre r&eacute;volution a fait
+na&icirc;tre. Je veux vous donner une constitution inviolable, et qu'elle soit
+l'ouvrage du peuple et de moi.&raquo; Par ses d&eacute;crets de Lyon, il avait
+renvers&eacute; la Chambre des pairs d'un seul coup et aboli la noblesse
+f&eacute;odale. C'&eacute;tait aussi de Lyon que, dans l'espoir de pr&eacute;venir le
+ressentiment des puissances, il avait charg&eacute; son fr&egrave;re Joseph, alors en
+Suisse, de leur faire conna&icirc;tre, par l'interm&eacute;diaire de leur ministre
+pr&egrave;s la Conf&eacute;d&eacute;ration helv&eacute;tique, qu'il &eacute;tait dans l'intention positive
+de ne plus troubler le repos de l'Europe et de maintenir loyalement le
+trait&eacute; de Paris.</p>
+
+<p>Cette disposition forc&eacute;e de sa part, la d&eacute;fiance qu'il trouva dans
+l'int&eacute;rieur sur la franchise de ses arri&egrave;re-pens&eacute;es, et, je puis le
+dire, mon attitude r&eacute;pressive, arr&ecirc;t&egrave;rent l'&eacute;lan de cet homme pr&ecirc;t &agrave;
+embraser de nouveau l'Europe. En effet, la nuit m&ecirc;me de son arriv&eacute;e aux
+Tuileries, il mit en d&eacute;lib&eacute;ration s'il ne rallumerait pas tous les
+brandons de la guerre par l'invasion de la Belgique. Mais un sentiment
+de r&eacute;pulsion s'&eacute;tant manifest&eacute; dans ceux qui l'environnaient, il lui
+fallut abandonner ce projet; il fl&eacute;chit sous la main de la n&eacute;cessit&eacute;,
+quoiqu'il f&ucirc;t arm&eacute; encore une fois de son pouvoir militaire. D'ailleurs,
+depuis les d&eacute;crets de Lyon, ce pouvoir avait chang&eacute; de nature.</p>
+
+<p>Par d&eacute;cret du 24 mars, supprimant la censure et la direction de la
+librairie, il compl&eacute;ta ce qu'on &eacute;tait convenu d'appeler la restauration
+imp&eacute;riale. La libert&eacute; de la presse, parmi nous si agitatrice, et qui
+n'en est pas moins la m&egrave;re de toutes les libert&eacute;s, venait d'&ecirc;tre
+reconquise; je n'y avais pas peu contribu&eacute;, en pr&eacute;sence m&ecirc;me de son
+plus grand ennemi. Napol&eacute;on m'objecta que les royalistes, d'une part,
+allaient en user pour servir la cause des Bourbons, et les jacobins, de
+l'autre, pour rendre suspects ses sentimens et ses projets. &laquo;Sire, lui
+dis-je, il faut aux Fran&ccedil;ais des victoires, ou les alimens de la
+libert&eacute;.&raquo; J'insistai aussi pour que ses d&eacute;crets ne continssent plus
+d'autres qualifications que celle d'empereur des Fran&ccedil;ais, l'amenant
+ainsi &agrave; supprimer les <i>et coetera</i> remarqu&eacute;s avec inqui&eacute;tude dans ses
+proclamations et ses d&eacute;crets de Lyon.</p>
+
+<p>Mais il se regimbait &agrave; l'id&eacute;e d'&ecirc;tre redevable aux patriotes de sa
+r&eacute;installation aux Tuileries. &laquo;Certains meneurs, me dit-il avec
+amertume, voulaient s'approprier l'affaire et travailler pour leur
+propre compte. Ils pr&eacute;tendent aujourd'hui m'avoir fray&eacute; le chemin de
+Paris; je sais &agrave; quoi m'en tenir: c'est le peuple, les soldats, les
+sous-lieutenans qui ont tout fait; c'est &agrave; eux, &agrave; eux seuls que je dois
+tout.&raquo; Je vis &agrave; quoi ces paroles avaient trait, et qu'elles mordaient
+sur mon parti et sur moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>On sent bien qu'avec de telles dispositions, il lui fallait s'assurer
+d'une police autre que la mienne. Il mande R&eacute;al, qu'il venait d'&eacute;tablir
+pr&eacute;fet de police; et apr&egrave;s l'avoir all&eacute;ch&eacute; par de belles promesses et
+des dons effectifs, il l'abouche avec Savary, pour aviser aux moyens de
+suivre &agrave; la piste et de d&eacute;concerter mes projets: mais j'&eacute;tais en mesure.</p>
+
+<p>Dans ces entrefaites, il apprit avec peine que Louis <span class="smcap">xviii</span> se proposait
+de rester en observation sur les fronti&egrave;res de la Belgique. Il eut un
+autre chagrin. Ney, Lecourbe et d'autres g&eacute;n&eacute;raux voulaient lui faire
+acheter leurs services et le ran&ccedil;onner; il s'en indigna. L'issue de
+l'&eacute;chauffour&eacute;e royale vint le calmer un peu. Il fut &eacute;tonn&eacute; du courage
+que d&eacute;ploya le duc d'Angoul&ecirc;me dans la Dr&ocirc;me, et surtout <span class="smcap">Madame</span> royale &agrave;
+Bordeaux; il admira l'intr&eacute;pidit&eacute; de cette h&eacute;ro&iuml;que princesse, que
+n'avait pu abattre la d&eacute;fection d'une arm&eacute;e enti&egrave;re. Je dois ici rendre
+justice &agrave; Maret. Instruit que Grouchy venait de faire prisonnier le duc
+d'Angoul&ecirc;me au m&eacute;pris de la capitulation de la Palud, &agrave; laquelle
+manquait seulement la ratification de Napol&eacute;on, obtenue alors, mais non
+encore exp&eacute;di&eacute;e, Maret c&egrave;le l'arrestation du Prince &agrave; Napol&eacute;on,
+transmet ses premiers ordres, et ne l'instruit de l'annullation de la
+convention que lorsque l'obscurit&eacute; de la nuit eut rendu impossible toute
+transmission t&eacute;l&eacute;graphique.</p>
+
+<p>Le lendemain, dans le conseil, il fut question d'obtenir en &eacute;change du
+duc d'Angoul&ecirc;me les diamans de la couronne, qui &eacute;taient un objet de
+quarante millions. Je proposai &agrave; l'empereur de donner M. de Vitrolles
+par-dessus le march&eacute;, si l'on consentait &agrave; les restituer. &laquo;Non, dit
+Napol&eacute;on avec col&egrave;re, c'est un intrigant et l'agent de Talleyrand; c'est
+lui qui a &eacute;t&eacute; d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; &agrave; l'empereur Alexandre, et qui a ouvert les portes
+de Paris aux alli&eacute;s. Cet homme a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; travaillant &agrave; Toulouse
+contre moi, on aurait d&ucirc; le fusiller, et Lamarque n'aurait fait que son
+devoir.&raquo; Je lui repr&eacute;sentai pourtant que si l'on en &eacute;tait venu &agrave; des
+ex&eacute;cutions militaires de part et d'autre, la France e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bient&ocirc;t
+couverte de sang; que la politique lui prescrivait d'autres m&eacute;nagemens,
+et qu'en rendant &agrave; la libert&eacute; le duc d'Angoul&ecirc;me, on pouvait bien
+stipuler pour M. de Vitrolles, qui n'&eacute;tait que l'agent avou&eacute; des
+Bourbons. Il y consentit enfin, et j'entamai &agrave; l'instant une
+n&eacute;gociation &agrave; ce sujet.</p>
+
+<p>Nous avions bien d'autres sollicitudes. Caulaincourt venait d'avoir,
+chez M<sup>me</sup> de Souza, une entrevue avec le baron de Vincent, ministre
+d'Autriche, auquel on retardait &agrave; dessein la d&eacute;livrance d'un passe-port.
+Ce ministre ne dissimula point la r&eacute;solution des puissances alli&eacute;es de
+s'opposer &agrave; ce que Napol&eacute;on conserv&acirc;t le tr&ocirc;ne; mais il laissa entrevoir
+que son fils n'inspirerait pas la m&ecirc;me r&eacute;pugnance. On a vu que c'&eacute;tait
+sur cette m&ecirc;me base que j'avais combin&eacute; le plan d'un &eacute;difice que je me
+crus alors plus en &eacute;tat d'&eacute;lever.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on fit &eacute;crire &agrave; l'empereur Alexandre et au prince de Metternich
+par Hortense, et encore &agrave; ce dernier par sa s&oelig;ur, la reine de Naples,
+esp&eacute;rant par ce moyen amortir les coups qu'il n'&eacute;tait point encore pr&ecirc;t
+de parer. Il chargea &eacute;galement Eug&egrave;ne et la princesse St&eacute;phanie de Bade
+de ne rien n&eacute;gliger pour les d&eacute;tacher de la coalition. En m&ecirc;me temps il
+fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par un agent que je lui
+indiquai. Croyant enfin captiver les suffrages du parlement et de la
+nation anglaise, il abolit par un d&eacute;cret la traite des n&egrave;gres.</p>
+
+<p>Cependant toutes nos communications au-dehors &eacute;taient intercept&eacute;es par
+les ordres des cabinets. Ce qui se passait au congr&egrave;s de Vienne &eacute;tait
+pour les Tuileries un objet d'attente et d'une p&eacute;nible anxi&eacute;t&eacute;. Nous
+conn&ucirc;mes enfin, d'une mani&egrave;re certaine, ce que le public savait d&eacute;j&agrave;: la
+d&eacute;claration du congr&egrave;s de Vienne du 13 mars, qui mettait Napol&eacute;on hors
+de la loi des nations. La France fut d&egrave;s-lors effray&eacute;e des malheurs que
+lui pr&eacute;sageait l'avenir; elle g&eacute;mit d'&ecirc;tre expos&eacute;e &agrave; subir Une nouvelle
+invasion pour un seul homme. Napol&eacute;on affecta de ne pas en &ecirc;tre &eacute;mu; il
+nous dit en plein conseil: &laquo;Cette fois ils sentiront qu'ils n'auront
+point affaire &agrave; la France de 1814, et que leurs succ&egrave;s, s'ils
+parvenaient &agrave; en obtenir, ne serviraient qu'&agrave; rendre l&agrave; guerre plus
+meurtri&egrave;re et plus opini&acirc;tre, au lieu que si la victoire me favorise, je
+puis redevenir aussi redoutable que jamais. N'ai-je pas pour moi la
+Belgique, les provinces en-de&ccedil;&agrave; du Rhin? Avec une proclamation et un
+drapeau tricolore, je les r&eacute;volutionnerai en vingt-quatre heures.&raquo;</p>
+
+<p>J'&eacute;tais loin de me laisser endormir par de telles fanfaronnades. A peine
+eus-je connaissance de la d&eacute;claration, que je n'h&eacute;sitai pas un moment &agrave;
+faire demander au roi, par un interm&eacute;diaire s&ucirc;r, qu'il daign&acirc;t consentir
+&agrave; ce que je me d&eacute;vouasse, quand il en serait temps, &agrave; son service. Je
+n'y mettais d'autre condition que de conserver ma tranquillit&eacute; et ma
+fortune dans ma retraite de Pont-Carr&eacute;. Tout f&ucirc;t accept&eacute; et sanctionn&eacute;
+par lord Wellington, qui arrivait alors &agrave; Gand du congr&egrave;s de Vienne;
+cette esp&egrave;ce de convention avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;e, en ce qui me
+concernait, entre le prince de Metternich, le prince de Talleyrand et le
+g&eacute;n&eacute;ralissime des alli&eacute;s.</p>
+
+<p>Il n'est pas hors de propos d'expliquer ici cette disposition de
+bienveillance que je rencontrais dans la famille Wellesley,
+non-seulement en la personne du marquis, mais encore en celle de lord
+Wellington. Elle avait son origine dans l'empressement que je mis, lors
+de mon second minist&egrave;re, &agrave; faire cesser la captivit&eacute; d'un membre de
+cette famille honorable d&eacute;tenu en France, par suite des mesures
+rigoureuses qu'avait ordonn&eacute; Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Le trait&eacute; du 25 mars, par lequel les grandes puissances s'engageaient,
+de rechef, &agrave; ne point d&eacute;poser les armes tant que Napol&eacute;on serait sur le
+tr&ocirc;ne, ne fut que la cons&eacute;quence naturelle de l'acte du 13. Les
+ouvertures indirectes avaient &eacute;chou&eacute; compl&egrave;tement, &laquo;Point de paix, point
+de tr&egrave;ve avec cet homme, avait r&eacute;pondu l'empereur Alexandre &agrave; la reine
+Hortense: tout, except&eacute; lui.&raquo; Flahaut, envoy&eacute; &agrave; Vienne, n'avait pu
+d&eacute;passer Stuttgard; et Talleyrand refusait de se rattacher &agrave; Napol&eacute;on.
+Toutefois, malgr&eacute; la d&eacute;faveur de ses premi&egrave;res ouvertures, il se
+d&eacute;termine &agrave; en faire de nouvelles aupr&egrave;s de l'empereur d'Autriche. En
+m&ecirc;me temps qu'il lui envoie le baron de Stassart, il d&eacute;p&ecirc;che &agrave; M. de
+Talleyrand, MM. de S. L*. et de Monteron, connus par leurs relations
+avec cet homme d'&eacute;tat, le dernier &eacute;tant son ami le plus intime et le
+plus d&eacute;vou&eacute;. Mais ces tentatives de second ordre ne pouvaient gu&egrave;res
+changer le cours des choses. Je devenais de plus en plus, pour Napol&eacute;on,
+un sujet d'ombrage, d'autant que je ne manquais aucune occasion de
+m'opposer &agrave; l'essor que voulait reprendre son g&eacute;nie despotique et aux
+mesures r&eacute;volutionnaires qu'il promulguait. On ne me d&eacute;signait d&eacute;j&agrave;
+plus, parmi ses familiers, qu'avec l'&eacute;pith&egrave;te du <i>ministre de Gand</i>.
+Voici quels &eacute;taient ses nouveaux griefs: M. de Blacas, sourd &agrave; tous les
+avis, ayant laiss&eacute; faire le 20 mars, sans y croire et sans s'en douter,
+oublia, dans son cabinet, par un effet du trouble et de la pr&eacute;cipitation
+de son d&eacute;part, une masse de papiers qui auraient compromis un grand
+nombre de citoyens respectables. Instruit de ce fait, je chargeai, d&egrave;s
+le 21 mars, par un esprit de pr&eacute;voyance, le notaire Lain&eacute;, colonel de la
+garde nationale, de s'&eacute;tablir dans le cabinet de M. de Blacas, de
+classer tous les papiers, et de d&eacute;truire ceux qui auraient pu servir &agrave;
+inqui&eacute;ter les signataires. Savary et R&eacute;al m'ayant d&eacute;pist&eacute; dans cette
+op&eacute;ration, l'empereur me fit redemander ces papiers que je lui
+repr&eacute;sentai en liasse. N'y trouvant que des choses insignifiantes, il ne
+manqua pas de me soup&ccedil;onner d'en avoir soustrait ceux qu'il y cherchait.</p>
+
+<p>Le 25 mars il avait exil&eacute;, par un d&eacute;cret, &agrave; trente lieues de Paris, les
+royalistes, chefs vend&eacute;ens, volontaires royaux et gardes-du-corps.
+Oppos&eacute; &agrave; cette mesure g&eacute;n&eacute;rale, je fis appeler chez moi les principaux
+d'entr'eux; et, apr&egrave;s leur avoir t&eacute;moign&eacute; l'int&eacute;r&ecirc;t que je prenais &agrave;
+leur position, et expos&eacute; les efforts que j'avais tent&eacute;s pour pr&eacute;venir
+leur exil, je les autorisai assez g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; rester &agrave; Paris.</p>
+
+<p>L'humeur que donnait &agrave; Napol&eacute;on les men&eacute;es royalistes, et ma tendance &agrave;
+tout mitiger, le port&egrave;rent &agrave; promulguer son fameux d&eacute;cret, cens&eacute; n&eacute; &agrave;
+Lyon, quoiqu'il n'ait vu le jour qu'&agrave; Paris, par lequel il ordonnait la
+mise en jugement et le s&eacute;questre des biens de MM. de Talleyrand, Raguse,
+d'Alberg, Montesquiou, Jaucourt, Beurnonville, Lynch, Vitrolles, Alexis
+de Noailles, Bourienne, Bellard, Laroche-Jacquelein, et Sosth&egrave;ne de
+Larochefoucauld. Sur cette liste se trouvait, en outre, le nom
+d'Augereau; mais il en fut ray&eacute; &agrave; la pri&egrave;re de sa femme, et en
+consid&eacute;ration de sa proclamation du 23 mars. Je m'exprimai vertement
+dans le conseil sur cette nouvelle table de proscription, pour laquelle
+on avait &eacute;lud&eacute; toute d&eacute;lib&eacute;ration priv&eacute;e. Je soutins que c'&eacute;tait un acte
+de vengeance et de despotisme, une premi&egrave;re infraction des promesses
+faites &agrave; la nation, et qui provoquaient les murmures publics. En effet,
+ils avaient d&eacute;j&agrave; des &eacute;chos dans l'int&eacute;rieur m&ecirc;me du palais des
+Tuileries.</p>
+
+<p>Cependant l'Angleterre et l'Autriche allaient adopter successivement
+une politique ouverte, ayant pour objet d'isoler de plus en plus
+Napol&eacute;on. Dans son <i>m&eacute;morandum</i> du 25 avril, l'Angleterre d&eacute;clara
+&laquo;qu'elle ne s'&eacute;tait pas engag&eacute;e, par le trait&eacute; du 29 mars, &agrave; r&eacute;tablir
+Louis <span class="smcap">xviii</span> sur le tr&ocirc;ne, et que son intention n'&eacute;tait point de
+poursuivre la guerre dans la vue d'imposer &agrave; la France un gouvernement
+quelconque.&raquo; Une d&eacute;claration semblable de la part de l'Autriche, parut
+le 9 mai suivant. Dans l'intervalle, je faillis me trouver compromis
+d'une mani&egrave;re grave au sujet de l'Autriche. Un agent secret du prince de
+Metternich m'ayant &eacute;t&eacute; d&eacute;p&ecirc;ch&eacute;, cet homme, par suite de quelques
+indiscr&eacute;tions, fut devin&eacute;, et l'empereur donna ordre &agrave; R&eacute;al de le faire
+arr&ecirc;ter. On ne manqua pas de l'effrayer pour en tirer des aveux. Il
+d&eacute;clara qu'il m'avait remis une lettre de la part du prince, et un signe
+de reconnaissance qui devait servir &agrave; l'agent que je lui enverrais &agrave;
+B&acirc;le, &agrave; l'effet de conf&eacute;rer avec M. Werner, son d&eacute;l&eacute;gu&eacute; confidentiel.
+L'empereur me mande &agrave; l'instant m&ecirc;me, comme s'il avait eu &agrave; m'entretenir
+d'affaires d'&eacute;tat. Sa premi&egrave;re id&eacute;e avait &eacute;t&eacute; de faire saisir mes
+papiers, mais il l'abandonna bient&ocirc;t, persuad&eacute; que je n'&eacute;tais pas homme
+&agrave; laisser des traces qui pussent me compromettre. N'ayant pas le moindre
+indice qu'on e&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute; l'envoy&eacute; de M. de Metternich, je ne montrai ni
+embarras ni inqui&eacute;tude. L'empereur, inf&eacute;rant de mon silence au sujet de
+ces relations secr&egrave;tes, que je le trahissais, r&eacute;unit ses affid&eacute;s, et
+leur dit que j'&eacute;tais un tra&icirc;tre, qu'il en avait la preuve, et qu'il
+allait me faire fusiller. Mille r&eacute;clamations s'&eacute;lev&egrave;rent; on lui observa
+qu'il faudrait des preuves plus claires, que le jour pour en venir &agrave; un
+acte qui produirait, dans le public, la plus vive sensation. Carnot
+voyant qu'il insistait: &laquo;Vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre, lui dit-il, de faire
+fusiller Fouch&eacute;; mais demain, &agrave; pareille heure, vous n'aurez plus aucun
+pouvoir.&mdash;Comment! s'&eacute;cria l'empereur.&mdash;Oui, sire, reprend Carnot; il
+n'est plus temps de feindre: les hommes de la r&eacute;volution ne vous
+laissent r&eacute;gner qu'avec l'assurance que vous respecterez leurs libert&eacute;s.
+Si vous faites p&eacute;rir militairement Fouch&eacute;, qu'ils regardent comme une de
+leur plus forte garantie, demain, soyez-en s&ucirc;r, vous n'aurez plus aucune
+puissance d'opinion. Si Fouch&eacute; est r&eacute;ellement coupable, il faut en
+acqu&eacute;rir une preuve convaincante, le d&eacute;noncer ensuite &agrave; la nation et lui
+faire son proc&egrave;s en r&egrave;gle.&raquo; Cet avis r&eacute;unit toutes les opinions; il fut
+r&eacute;solu toutes les preuves n&eacute;cessaires pour me confondre. L'empereur
+confia cette mission &agrave; son secr&eacute;taire Fleury<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>. Muni de tous les
+signes de reconnaissance, il partit aussit&ocirc;t pour B&acirc;le, et se mit de
+suite en communication avec M. Werner, comme s'il eut &eacute;t&eacute; envoy&eacute; par
+moi-m&ecirc;me. On sent bien que la premi&egrave;re question qu'il lui fit, eut pour
+objet de s'informer des moyens que les alli&eacute;s comptaient employer pour
+se d&eacute;faire de Napol&eacute;on. M. Werner dit qu'il n'y avait encore rien
+d'arr&ecirc;t&eacute; &agrave; ce sujet, que les alli&eacute;s n'auraient voulu employer la force
+qu'&agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;, qu'ils auraient d&eacute;sir&eacute; que j'eusse pu
+trouver le moyen de d&eacute;livrer la France de Bonaparte sans r&eacute;pandre
+de nouveaux flots de sang. Fleury, continuant l'esprit de son r&ocirc;le:
+&laquo;il ne reste alors, dit-il, que deux moyens, le d&eacute;tr&ocirc;ner ou
+l'assassiner.&mdash;L'assassiner! s'&eacute;cria M. Werner avec indignation, jamais
+un tel moyen ne s'offrit &agrave; la pens&eacute;e de M. de Metternich ni des alli&eacute;s.&raquo;
+Fleury, malgr&eacute; tous ses artifices et ses questions captieuses, ne put
+tirer contre moi d'autre t&eacute;moignage, si ce n'est que M. de Metternich
+&eacute;tait convaincu que je d&eacute;testais l'empereur, et que cette conviction lui
+avait fait na&icirc;tre l'id&eacute;e d'entrer en relation avec moi. J'avais si peu
+cach&eacute; ma pens&eacute;e &agrave; M. de Metternich &agrave; cet &eacute;gard, que l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente
+(1814), &agrave; pareille &eacute;poque, l'ayant revu &agrave; Paris, je lui reprochai
+vivement de n'avoir point fait enfermer Bonaparte dans un ch&acirc;teau fort,
+lui pr&eacute;disant qu'il reviendrait de l'&icirc;le d'Elbe ravager de nouveau
+l'Europe. Fleury et M. Werner se s&eacute;par&egrave;rent, l'un pour se rendre &agrave;
+Vienne et l'autre &agrave; Paris, afin de se munir de nouvelles instructions,
+avec promesse de se retrouver &agrave; B&acirc;le sous huit jours.</p>
+
+<p>Mais Fleury venait &agrave; peine de se mettre en route pour B&acirc;le, qu'un second
+&eacute;missaire direct m'ayant donn&eacute; l'&eacute;veil et conduit &agrave; d&eacute;couvrir tout ce
+qui se passait, je mis dans mon porte-feuille la lettre du prince de
+Metternich; et apr&egrave;s mon travail avec l'empereur, feignant de me
+recorder: &laquo;Ah! sire, dis-je du ton d'un homme qui revient d'un long
+oubli, &agrave; quel point les affaires m'accablent! Je suis assi&eacute;g&eacute; dans mon
+cabinet; voil&agrave; cependant plusieurs jours que j'oublie de mettre sous vos
+yeux cette lettre de M. de Metternich. C'est &agrave; Votre Majest&eacute; de d&eacute;cider
+si je dois lui envoyer l'agent qu'il me demande. Quel peut &ecirc;tre son but?
+Je ne doute pas que les alli&eacute;s, pour &eacute;viter les calamit&eacute;s d'une guerre
+g&eacute;n&eacute;rale, ne cherchent &agrave; vous amener &agrave; une abdication en faveur de votre
+fils; je suis convaincu que tel est en particulier le d&eacute;sir de M. de
+Metternich; j'ose vous le r&eacute;p&eacute;ter, sire, tel est aussi le mien; je ne
+vous l'ai point cach&eacute;, et je suis encore d'avis qu'il vous est
+impossible de r&eacute;sister aux armes de l'Europe enti&egrave;re.&raquo; Je vis &agrave;
+l'instant, par les mouvemens de sa physionomie, qu'il &eacute;tait
+int&eacute;rieurement partag&eacute; entre l'humeur que lui causait ma franchise et le
+contentement qu'il ressentait de l'explication de ma conduite.</p>
+
+<p>Quand Fleury fut de retour, l'empereur me l'envoya pour me tout avouer,
+comme s'il e&ucirc;t voulu lui-m&ecirc;me subjuguer ma confiance. Je me jouai
+l&eacute;g&egrave;rement de ce jeune homme, plein d'&eacute;lan et de feu, qui mit une
+finesse grave et &eacute;tudi&eacute;e &agrave; m'emp&ecirc;cher de deviner le second rendez-vous
+qu'il avait &agrave; B&acirc;le. Je le laissai partir; il y arriva tr&egrave;s-empress&eacute;, et
+en fut pour les fatigues de son voyage et la chaleur de son beau z&egrave;le.
+Cependant Monteron et Bresson, qui venaient de Vienne, charg&eacute;s pour moi
+de communications confidentielles de la part de M. de Metternich et de
+M. de Talleyrand, renouvel&egrave;rent les d&eacute;fiances de Napol&eacute;on &agrave; mon &eacute;gard.
+Il les manda l'un et l'autre, les questionna longuement, et n'en put
+rien tirer de positif. Inquiet, il voulut les faire mettre en
+surveillance; mais il apprit avec beaucoup de m&eacute;contentement que Bresson
+venait de partir subitement pour l'Angleterre, avec une mission
+apparente de Davoust, pour l'achat de quarante mille fusils propos&eacute;s par
+un armateur. Il ne manqua pas de soup&ccedil;onner une connivence de Davoust
+avec moi, et que Bresson n'&eacute;tait que notre instrument.</p>
+
+<p>Dans ma position, je ne devais rien n&eacute;gliger pour me conserver l'opinion
+dominante. J'avais aussi mes v&eacute;hicules de popularit&eacute;, par mes
+circulaires et mes rapports anti-royalistes. Je venais d'&eacute;tablir dans
+toute la Franco des lieutenans de police qui m'&eacute;taient d&eacute;vou&eacute;s; &agrave; moi
+seul &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; le choix des agens secrets: je m'emparai des
+journaux, et je devins ainsi ma&icirc;tre de l'esprit public. Mais j'eus
+bient&ocirc;t sur les bras une affaire bien autrement importante,
+l'insurrection intempestive de la Vend&eacute;e qui d&eacute;rangeait tous mes
+calculs. Il m'importait d'avoir pour moi les royalistes, mais non pas de
+les laisser intervenir dans nos affaires. Ici mes vues se trouv&egrave;rent
+d'accord avec les int&eacute;r&ecirc;ts de Napol&eacute;on. Il se montra tr&egrave;s-contrari&eacute; de
+cette nouvelle fermentation d'un vieux levain. Je me h&acirc;tai de le
+tranquilliser en l'assurant que je l'aurais bient&ocirc;t &eacute;teinte; qu'il me
+donn&acirc;t seulement carte blanche, et mit &agrave; ma disposition douze mille
+hommes de vieilles troupes. Certain que je ne les sacrifierais pas aux
+Bourbons, il me laissa toute libert&eacute; d'agir. Je persuadai sans peine aux
+idiots du parti royaliste, dont je disposais &agrave; mon gr&eacute;, que cette guerre
+de quelques &eacute;cervel&eacute;s &eacute;tait inopportune; que les mesures qu'elle allait
+sugg&eacute;rer, ram&egrave;neraient la terreur et causeraient le d&eacute;cha&icirc;nement des
+r&eacute;volutionnaires; qu'il fallait absolument obtenir un ordre du roi pour
+faire poser les armes &agrave; toute cette cohue; que la grande question ne se
+d&eacute;ciderait pas dans l'int&eacute;rieur, mais aux fronti&egrave;res. A l'instant m&ecirc;me
+je fis partir trois n&eacute;gociateurs, Malartic, Flavigny et Laberaudi&egrave;re,
+munis d'instructions et de l'ordre de s'aboucher avec ceux des chefs que
+l'effervescence n'avait point entra&icirc;n&eacute;s dans ce parti, et qui auraient
+saisi volontiers un pr&eacute;texte plausible d'attendre les &eacute;v&eacute;nemens. Toute
+cette affaire fut bien conduite; on en fut quitte pour quelques
+escarmouches, et au moment d&eacute;cisif la Vend&eacute;e se trouva tout &agrave; la fois
+comprim&eacute;e et presque assoupie.</p>
+
+<p>La lev&eacute;e de boucliers de Murat me causa une inqui&eacute;tude d'un autre genre,
+et d'autant plus grave, que ni l'empereur ni moi n'avions nul moyen
+efficace de le seconder ou de le diriger. Malheureusement l'impulsion
+venait de nous, car il avait bien fallu que quelqu'un <i>attach&acirc;t le
+grelot</i>. Mais cet homme, toujours hors de mesure, n'avait pas su
+s'arr&ecirc;ter &agrave; temps; r&eacute;cemment je lui avais &eacute;crit en vain, ainsi qu'&agrave; la
+reine, de se mod&eacute;rer et de ne pas trop presser des &eacute;v&eacute;nemens auxquels
+on serait peut-&ecirc;tre trop t&ocirc;t oblig&eacute; d'ob&eacute;ir. Quand j'appris que ses
+troupes &eacute;taient d&eacute;j&agrave; engag&eacute;es contre les troupes de l'Autriche, je me
+dis: Cet homme est perdu, la lutte n'est pas &eacute;gale. Et en effet il
+s'ab&icirc;ma dans les flots qu'il avait soulev&eacute;s. Vers la fin de mai, il
+d&eacute;barqua en fugitif au golfe de Juan. Cette nouvelle produisit l'effet
+d'un funeste pr&eacute;sage, et jeta la consternation autour de l'empereur.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Napol&eacute;on se trouvait embarrass&eacute; dans un d&eacute;dale d'affaires,
+plus s&eacute;rieuses les unes que les autres, et au milieu desquelles tous ses
+esprits &eacute;taient absorb&eacute;s dans la pens&eacute;es de faire face aux armemens de
+l'Europe. Il aurait voulu transformer la France en un camp et les villes
+en arsenaux. Les soldats lui appartenaient; mais les citoyens restaient
+partag&eacute;s. Ce n'&eacute;tait d'ailleurs qu'en tremblant qu'il mettait en &oelig;uvre
+les instrumens de la r&eacute;volution, en autorisant le r&eacute;tablissement des
+clubs populaires et la formation des conf&eacute;d&eacute;rations civiques, ce qui lui
+faisait craindre d'avoir exhum&eacute; l'anarchie, lui qui s'&eacute;tait tant vant&eacute;
+de l'avoir d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e. Aussi que de soins, que d'inqui&eacute;tudes, que de
+contrainte dans toute son allure pour mod&eacute;rer ces associations si
+dangereuses &agrave; manier.</p>
+
+<p>Cette affectation de popularit&eacute; l'avait prot&eacute;g&eacute; dans l'opinion nationale
+jusqu'au moment de la promulgation de son acte additionnel aux
+constitutions de l'Empire. Napol&eacute;on les regardait comme les titres de
+propri&eacute;t&eacute; de sa couronne, et en les annullant, il aurait cru recommencer
+un nouveau r&egrave;gne. Lui qui ne pouvait dater que d'une possession de fait,
+il pr&eacute;f&eacute;ra se modeler d'une mani&egrave;re ridicule d'apr&egrave;s Louis <span class="smcap">xviii</span>, qui
+supputait les temps sur les bases de la l&eacute;gitimit&eacute;. Au lieu d'une
+constitution nationale qu'il avait promise, il se contenta de modifier
+les lois politiques et les s&eacute;natus-consulte qui r&eacute;gissaient l'empire. Il
+r&eacute;tablit la confiscation des biens, contre laquelle s'&eacute;levaient presque
+tous ses conseillers. Enfin il s'obstina, dans un conseil tenu &agrave; ce
+sujet, &agrave; ne point soumettre sa constitution &agrave; des d&eacute;bats publics et &agrave; la
+pr&eacute;senter comme un acte additionnel. Je combattis fortement son id&eacute;e,
+aussi bien que Decr&egrave;s, Caulaincourt, et presque tous les membres
+pr&eacute;sens. Il persista, en d&eacute;pit de nos efforts, &agrave; renfermer toutes ses
+concessions dans cette &eacute;bauche informe; Ce mot <i>additionnel</i> d&eacute;senchanta
+les amis de la libert&eacute;. Ils y virent le maintien maladroitement d&eacute;guis&eacute;
+des principales institutions cr&eacute;&eacute;es en faveur du pouvoir absolu. D&egrave;s
+lors on ne vit plus dans Napol&eacute;on qu'un despote incurable; et moi je le
+regardai comme un fou livr&eacute; pieds et poings li&eacute;s &agrave; la merci de l'Europe.
+R&eacute;duit &agrave; ce genre de suffrages populaires dont Savary et R&eacute;al avaient
+l'entreprise, il fit convoquer les hommes de la plus basse classe, qui,
+sous le nom de f&eacute;d&eacute;r&eacute;s, vinrent d&eacute;filer sous les balcons des Tuileries,
+aux cris r&eacute;p&eacute;t&eacute;s de <i>vive l'empereur</i>! L&agrave;, il annonce lui-m&ecirc;me &agrave; ce
+ramas qu'il se porterait aux fronti&egrave;res si les rois osaient l'attaquer.
+Cette sc&egrave;ne humiliante indigna jusqu'aux soldats. Jamais cet homme, qui
+avait rev&ecirc;tu la pourpre avec tant d'&eacute;clat, ne l'avait si fort rabaiss&eacute;e.
+Il ne fut plus aux yeux des patriotes qu'un histrion soumis &agrave; la <i>cri&eacute;e</i>
+de la plus vile populace.</p>
+
+<p>Des sc&egrave;nes aussi d&eacute;gradantes m'affect&egrave;rent vivement; certain d'ailleurs
+que toutes les puissances, unanimes dans leur r&eacute;solution, se disposaient
+&agrave; marcher contre nous, ou plut&ocirc;t contre lui, je me rendis aux Tuileries
+le lendemain de bonne heure; et, pour la seconde fois, je repr&eacute;sentai &agrave;
+Napol&eacute;on, avec des couleurs encore plus fortes, qu'il &eacute;tait de
+l'impossibilit&eacute; la plus absolue que la France divis&eacute;e sout&icirc;nt le choc de
+toute l'Europe r&eacute;unie; qu'il convenait qu'il s'expliqu&acirc;t franchement
+avec la nation; qu'il s'assur&acirc;t des derni&egrave;res intentions des souverains;
+et que s'ils persistaient, comme tout le donnait &agrave; penser, alors il n'y
+avait plus &agrave; balancer; que ses int&eacute;r&ecirc;ts et ceux de la patrie lui
+faisaient une loi de se retirer aux &Eacute;tats-Unis.</p>
+
+<p>Mais &agrave; sa r&eacute;ponse qu'il balbutia, o&ugrave; il entrem&ecirc;la des plans de
+campagnes, des terreurs, des batailles, des soul&egrave;vemens de peuples, des
+inspirations gigantesques, des d&eacute;crets de la fatalit&eacute;, je vis qu'il
+&eacute;tait r&eacute;solu &agrave; remettre au sort des armes les destins de la France, et
+que la faction militaire l'emportait malgr&eacute; mes conseils.</p>
+
+<p>L'assembl&eacute;e du Champ-de-Mai ne fut qu'un spectacle d'une pompe vaine, o&ugrave;
+Napol&eacute;on, d&eacute;guis&eacute; en citoyen, esp&eacute;ra s&eacute;duire la multitude par le
+prestige d'une cer&eacute;monie publique. Les diff&eacute;rens partis n'en furent pas
+plus satisfaits qu'ils l'avaient &eacute;t&eacute; par l'acte additionnel; les uns
+auraient d&eacute;sir&eacute; qu'il e&ucirc;t r&eacute;tabli la r&eacute;publique; les autres qu'en se
+d&eacute;mettant de la couronne, il e&ucirc;t laiss&eacute; &agrave; la nation souveraine le droit
+de l'offrir au plus digne; et enfin, la coalition des hommes d'&eacute;tat dont
+j'&eacute;tais l'&acirc;me lui reprochait de n'avoir point profit&eacute; de cette solennit&eacute;
+pour proclamer Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>, &eacute;v&eacute;nement qui nous e&ucirc;t fait trouver de
+l'appui dans certains cabinets, et vraisemblablement nous e&ucirc;t pr&eacute;serv&eacute;s
+de la seconde invasion. On ne niera pas que dans la position critique de
+la France, ce dernier exp&eacute;dient ne f&ucirc;t le plus raisonnable.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous e&ucirc;mes acquis la conviction que toute tentative pour obtenir
+ce r&eacute;sultat dans l'int&eacute;rieur resterait sans succ&egrave;s, &agrave; moins d'en venir &agrave;
+une d&eacute;position que le parti militaire n'e&ucirc;t pas laiss&eacute; consommer, il
+fallut se r&eacute;soudre &agrave; voir se rouvrir toutes les portes de la guerre. Mon
+impatience s'accrut alors, et je travaillai &agrave; pr&eacute;cipiter les &eacute;v&eacute;nemens.
+En vain Davoust, dans le conseil, avait r&eacute;p&eacute;t&eacute; &agrave; plusieurs reprises &agrave;
+Napol&eacute;on que sa pr&eacute;sence &agrave; l'arm&eacute;e devenait indispensable; trop peu s&ucirc;r
+de la capitale pour la laisser long-temps derri&egrave;re lui sans d&eacute;fiance,
+il ne prit la r&eacute;solution de partir que lorsque tout fut pr&ecirc;t &agrave; frapper
+un grand coup sur les fronti&egrave;res de la Belgique, dans l'espoir de
+d&eacute;buter par un triomphe et de reconqu&eacute;rir la popularit&eacute; par la victoire.
+Il part; il part, dis-je, laissant &agrave; R&eacute;al le soin de ses f&eacute;d&eacute;r&eacute;s;
+beaucoup d'argent pour faire crier <i>Napol&eacute;on ou la mort</i>; et la
+haute-main sur la promulgation de ses bulletins militaires avec un plan
+de campagne arr&ecirc;t&eacute; pour l'offensive, et dont le secret me fut communiqu&eacute;
+par Davoust.</p>
+
+<p>Dans un moment aussi d&eacute;cisif, ma position devint et bien d&eacute;licate, et
+bien difficile; je ne voulais plus de Napol&eacute;on; et s'il f&ucirc;t rest&eacute;
+victorieux, il m'e&ucirc;t fallu subir son joug ainsi que toute la France,
+dont il e&ucirc;t prolong&eacute; les calamit&eacute;s. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, j'avais des
+engagemens avec Louis <span class="smcap">xviii</span>, non pas que je fusse port&eacute; &agrave; le r&eacute;tablir,
+mais la prudence exigeait que je me m&eacute;nageasse d'avance une garantie.
+D'ailleurs mes agens aupr&egrave;s de M. de Metternich et de lord Wellington
+avaient promis monts et merveilles. Le g&eacute;n&eacute;ralissime s'attendait &agrave; ce
+que je lui livrasse au moins le plan de campagne.</p>
+
+<p>Dans le premier moment....? mais la voix de ma patrie, la gloire de
+l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise qui ne fut plus &agrave; mes yeux que celle de la nation,
+enfin le cri de l'honneur me firent horreur de l'id&eacute;e que le mot de
+tra&icirc;tre p&ucirc;t jamais servir d'&eacute;pith&egrave;te au nom du duc d'Otrante, et ma
+r&eacute;solution resta pure. Cependant quel parti devait prendre, en de telles
+conjonctures, un homme d'&eacute;tat auquel il n'est point permis de rester
+sans ressources? Voici celui auquel je m'arr&ecirc;tai. Je savais positivement
+que le choc inopin&eacute; de l'arm&eacute;e de Napol&eacute;on aurait lieu du 16 au 18 au
+plus tard; Napol&eacute;on voulant m&ecirc;me livrer bataille le 17 &agrave; l'arm&eacute;e
+anglaise, s&eacute;par&eacute;e des Prussiens, apr&egrave;s avoir march&eacute; sur le ventre &agrave; ces
+derniers. Il &eacute;tait d'autant plus fond&eacute; &agrave; esp&eacute;rer la r&eacute;ussite de son
+plan, que Wellington, tromp&eacute; par de faux rapports, croyait pouvoir
+retarder l'ouverture de la campagne jusqu'au premier juillet. Le succ&egrave;s
+de Napol&eacute;on reposait donc sur une surprise. Je combinai mes d&eacute;marches en
+cons&eacute;quence; je d&eacute;p&ecirc;chai, le jour m&ecirc;me du d&eacute;part de Napol&eacute;on, M<sup>me</sup>.
+D...... munie de notes &eacute;crites en chiffres et r&eacute;v&eacute;lant le plan de
+campagne. En m&ecirc;me temps je suscitai des obstacles sur la partie de la
+fronti&egrave;re qu'elle devait, franchir, de mani&egrave;re &agrave; ce qu'elle ne p&ucirc;t
+arriver au quartier-g&eacute;n&eacute;ral de Wellington qu'apr&egrave;s l'&eacute;v&eacute;nement. Voil&agrave;
+l'explication de l'inconcevable s&eacute;curit&eacute; du g&eacute;n&eacute;ralissime, qui fit
+na&icirc;tre un &eacute;tonnement universel et des conjectures si diverses.</p>
+
+<p>Si Napol&eacute;on a succomb&eacute; qu'il s'en prenne donc &agrave; son destin; la trahison
+n'eut point de part, &agrave; sa d&eacute;faite; lui-m&ecirc;me avait fait tout ce qu'il
+devait pour vaincre, mais il ne couronna pas dignement sa chute; si l'on
+me demande ce que je voulais qu'il f&icirc;t, je r&eacute;pondrai comme le vieil
+Horace:....... Qu'il mour&ucirc;t!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; condition qu'il sortirait vainqueur de la lutte, que les
+patriotes avaient consenti &agrave; lui pr&ecirc;ter leur appui; il &eacute;tait vaincu, ils
+jug&egrave;rent le pacte dissous. J'appris en m&ecirc;me temps son arriv&eacute;e nocturne &agrave;
+l'&Eacute;lys&eacute;e, et qu'&agrave; Laon, apr&egrave;s sa d&eacute;route, Maret, par son impulsion,
+avait ouvert l'avis de quitter l'arm&eacute;e et de se rendre &agrave; Paris sans
+perdre de temps, dans la crainte d'un revirement subit. Je fus inform&eacute;
+aussi dans la matin&eacute;e que Lucien, soutenant son courage, s'effor&ccedil;ait de
+chercher des ressources dans un parti d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;; qu'il le poussait &agrave;
+s'emparer de la dictature, &agrave; ne s'environner que d'&eacute;l&eacute;mens militaires,
+et &agrave; dissoudre la Chambre.</p>
+
+<p>C'est alors que je sentis la n&eacute;cessit&eacute; de mettre en &oelig;uvre toutes les
+ressources de ma position et de mon exp&eacute;rience. La d&eacute;route de
+l'empereur, sa pr&eacute;sence dans Paris, qui soulevait l'indignation
+g&eacute;n&eacute;rale, me pla&ccedil;aient dans la circonstance la plus favorable pour
+arracher de lui une abdication, &agrave; laquelle il s'&eacute;tait refus&eacute; quand elle
+aurait pu le sauver. Je mis en campagne tous mes amis, tous mes
+adh&eacute;rens, tous mes agens avec le mot d'ordre. Moi-m&ecirc;me, je m'abouchai,
+avant le conseil, avec l'&eacute;lite de tous les partis. Aux membres inquiets,
+d&eacute;fians et ombrageux de la Chambre, je leur dis: &laquo;Il faut agir, faire
+peu de phrases et courir aux armes; il est revenu furieux, d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+dissoudre la Chambre et &agrave; saisir la dictature. Nous ne souffrirons pas,
+je l'esp&egrave;re, ce retour &agrave; la tyrannie.&raquo; Je dis aux partisans de Napol&eacute;on:
+&laquo;Ne savez-vous pas que la fermentation contre l'empereur est &agrave; son
+comble parmi un grand nombre de d&eacute;put&eacute;s. On veut sa d&eacute;ch&eacute;ance, on exige
+son abdication. Si vous &ecirc;tes r&eacute;solus &agrave; le sauver, vous n'avez qu'un
+parti s&ucirc;r, c'est de leur tenir t&ecirc;te avec vigueur, de leur montrer quelle
+puissance il lui reste encore, et qu'il ne lui faut qu'un mot pour
+dissoudre la Chambre.&raquo; J'entrai ainsi dans leur langage et dans leurs
+vues; ils se se montr&egrave;rent alors &agrave; d&eacute;couvert, et je pus dire aux chefs
+des patriotes qui se groupaient autour de moi: &laquo;Vous voyez bien que ses
+meilleurs amis n'en font pas myst&egrave;re; le danger est pressant; dans peu
+d'heures les Chambres n'existeront plus; vous seriez bien coupables de
+n&eacute;gliger le seul moment de vous opposer &agrave; leur dissolution.&raquo;</p>
+
+<p>Le conseil assembl&eacute;, Napol&eacute;on fit lire par Maret le bulletin de la
+bataille de Waterloo, et finit en nous d&eacute;clarant qu'il avait besoin,
+pour sauver la patrie, d'&ecirc;tre rev&ecirc;tu d'un grand pouvoir, d'une dictature
+temporaire; qu'il pourrait s'en emparer, mais qu'il croyait plus utile
+et plus national qu'il lui f&ucirc;t donn&eacute; par les Chambres. Je laissai, &agrave;
+ceux de mes coll&egrave;gues, qui pensaient et agissaient comme moi, le soin de
+combattre cette proposition d&eacute;j&agrave; d&eacute;cr&eacute;dit&eacute;e et battue en ruines.</p>
+
+<p>Ce fut alors que M. de La Fayette, instruit de ce qui se passait au
+conseil, et s&ucirc;r de la majorit&eacute;, fit sa motion de la permanence des
+Chambres, motion qui d&eacute;concerta tout le parti militaire, et, ralliant le
+parti patriote, lui donna une grande force morale.</p>
+
+<p>Attaqu&eacute; par les Chambres, Napol&eacute;on n'ose prendre aucun parti; il sonde
+Davoust pour op&eacute;rer militairement la dissolution; Davoust s'y refuse.</p>
+
+<p>Le lendemain nous man&oelig;uvr&acirc;mes tous pour arracher son abdication; il y
+eut une foule d'all&eacute;es et de venues, de pourparlers, d'objections, de
+r&eacute;pliques, en un mot des &eacute;volutions de tout genre; il y eut du terrain
+pris, abandonn&eacute;, repris de nouveau; enfin, apr&egrave;s une journ&eacute;e chaude,
+Napol&eacute;on se rendit en plein conseil, persuad&eacute; qu'une plus longue
+r&eacute;sistance serait inutile; alors, se tournant vers moi, il me dit avec
+un rire sardonique: &laquo;&Eacute;crivez &agrave; ces messieurs de demeurer en repos, ils,
+seront satisfaits.&raquo; Lucien prit la plume, et r&eacute;digea, sous la dict&eacute;e de
+Napol&eacute;on, l'acte d'abdication tel qu'il fut rendu public.</p>
+
+<p>Ici, changement de sc&egrave;ne; le pouvoir n'&eacute;tant plus dans les mains de
+Napol&eacute;on, qui donc allait rester le ma&icirc;tre du terrain? Je p&eacute;n&eacute;trai
+bient&ocirc;t les desseins secrets du cabinet: je d&eacute;couvris que le parti
+bonapartiste, dirig&eacute; alors par Lucien, voulait faire envisager comme
+cons&eacute;quence de l'abdication, la proclamation imm&eacute;diate de Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>,
+et l'&eacute;tablissement d'un conseil de r&eacute;gence. C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; laisser triompher
+le camp ennemi. En effet, cette r&eacute;gence, depuis si long-temps le but de
+tous mes calculs, et l'objet de tous mes v&oelig;ux, venant &agrave; s'organiser
+sous une autre influence que la mienne, m'excluait du gouvernement. Je
+dus alors recourir &agrave; de nouvelles combinaisons et dresser des
+contre-batteries pour &eacute;carter, avec la m&ecirc;me adresse, le syst&egrave;me de
+r&eacute;gence et le r&eacute;tablissement des Bourbons. J'imaginai la cr&eacute;ation d'un
+gouvernement provisoire &eacute;tabli d'apr&egrave;s mes indications, et qu'en
+cons&eacute;quence je dirigerais selon mes vues. Je me pr&eacute;sentai &agrave; la Chambre
+pour lui persuader de se conduire avec fermet&eacute;, en consacrant les
+principes et les lois de la r&eacute;volution.</p>
+
+<p>La Chambre ayant accepte l'abdication de Napol&eacute;on sans faire aucune
+mention de la clause qu'elle renfermait, Lucien s'agita pour obtenir la
+proclamation de Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>. Il avait pour lui les f&eacute;d&eacute;r&eacute;s, les
+militaires, la populace et un grand parti dans la Chambre des pairs.
+J'avais pour moi la majorit&eacute; de la Chambre des repr&eacute;sentans, un parti
+aussi dans la Chambre des pairs, la garde nationale, la plupart des
+g&eacute;n&eacute;raux, et les royalistes qui me m&eacute;nageaient et me circonvenaient,
+dans l'espoir que je dirigerais la chance en faveur des Bourbons.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Lucien avait mand&eacute; R&eacute;al &agrave; l'Elys&eacute;e pour rassembler les f&eacute;d&eacute;r&eacute;s sous
+les crois&eacute;es de Napol&eacute;on. Ce ne fut pas sans peine qu'on obtint le
+consentement de l'ex-empereur; on n'y parvint qu'en lui faisant observer
+que mon parti voulait faire consid&eacute;rer son abdication comme pure et
+simple; que s'il ne conservait pas au moins l'ombre de la puissance, on
+ne pourrait assurer ni sa fuite, ni le transport de ses richesses; que
+d'ailleurs l'abdication en faveur de son fils am&egrave;nerait peut-&ecirc;tre
+l'Autriche &agrave; lui procurer un traitement plus favorable de la part des
+alli&eacute;s. R&eacute;al entre aussit&ocirc;t en campagne et ameute, aux Champs-Elys&eacute;es,
+toute la canaille de Paris. De son c&ocirc;t&eacute;, Lucien monte en voiture, court
+&agrave; la Chambre des pairs et leur dit, dans un discours pr&eacute;par&eacute;:
+<i>L'empereur est mort, vive l'empereur! proclamons Napol&eacute;on</i> <span class="smcap"><i>ii</i></span>! La
+majorit&eacute; semble acc&eacute;der &agrave; cette proposition. Lucien revient triomphant
+aux Champs-Elys&eacute;es, y endoctrine les deux &agrave; trois mille bandits que R&eacute;al
+avait ameut&eacute;s autour du palais, et leur fait promettre de se transporter
+&agrave; la chambre des repr&eacute;sentans pour d&eacute;cider la proclamation de Napol&eacute;on
+<span class="smcap">ii</span>. Il rentre dans l'Elys&eacute;e et am&egrave;ne, sur la terrasse, son fr&egrave;re, dont
+la physionomie offrait d&eacute;j&agrave; des marques d'abattement. L&agrave;, Napol&eacute;on fait
+quelques signes de la main, salue la bande des exalt&eacute;s, qui d&eacute;file
+devant lui aux cris de <i>vive notre empereur et son fils, nous n'en
+voulons pas d'autres!</i></p>
+
+<p>Mais ces d&eacute;monstrations et ce d&eacute;vouement de commande m'inqui&eacute;t&egrave;rent peu.
+Je surveillais les moindres mouvemens, et le seul fil solide &eacute;tait dans
+mes mains. Je m'&eacute;tais d'ailleurs assur&eacute; l'initiative, et, au moment m&ecirc;me
+de ce brouhaha ridicule, les Chambres nommaient une commission ex&eacute;cutive
+provisoire, dont la pr&eacute;sidence m'&eacute;tait d&eacute;volue.</p>
+
+<p>Cependant, R&eacute;al avait donn&eacute; le mot d'ordre aux f&eacute;d&eacute;r&eacute;s pour qu'ils
+allassent d&eacute;filer devant le palais du Corps l&eacute;gislatif; ils s'y
+rendirent en tumulte, mais il n'&eacute;tait plus temps. Les l&eacute;gislateurs
+effray&eacute;s venaient de d&eacute;serter leur salle, apr&egrave;s avoir nomm&eacute; la
+commission. La nuit dissipa l'attroupement, qui, en traversant les rues
+de Paris, r&eacute;pandait la terreur parmi les citoyens par la d&eacute;charge de
+leurs armes, et faisait entendre hautement des cris de mort contre
+quiconque ne reconna&icirc;trait pas Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>.</p>
+
+<p>L'agitation du jour se termina par des conciliabules nocturnes, pr&eacute;ludes
+d'une s&eacute;ance des plus anim&eacute;es pour le lendemain. D&egrave;s le matin j'&eacute;tais
+entr&eacute; en possession avec mes coll&egrave;gues, Caulaincourt, Carnot, Quinette
+et le g&eacute;n&eacute;ral Grenier, des r&ecirc;nes du gouvernement. Nous proc&eacute;dions &agrave;
+notre organisation quand j'appris que le d&eacute;put&eacute; B&eacute;renger, &agrave; l'ouverture
+de la s&eacute;ance, venait de demander que les membres de la commission
+fussent responsables collectivement. Cette proposition avait &eacute;videmment
+pour objet de porter chacun d'eux &agrave; s'isoler de mon vote, et &agrave; me
+surveiller par suite de la d&eacute;fiance que j'excitais dans la faction
+bonapartiste. Comme s'il n'en avait pas dit assez, il ajouta: &laquo;Si ces
+hommes &eacute;taient inviolables, en supposant que l'un d'eux v&icirc;nt &agrave; trahir
+ses devoirs, vous n'auriez aucun moyen de le faire punir.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne redoutais rien de ces attaques d&eacute;tourn&eacute;es; je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, mon
+parti &eacute;tait le plus fort.</p>
+
+<p>Le conseiller Boulay de la Meurthe, l'un des adh&eacute;rens les plus exalt&eacute;s
+de Buonaparte, en vint &agrave; une philippique, o&ugrave; il signala et d&eacute;non&ccedil;a la
+faction d'Orl&eacute;ans; c'&eacute;tait avertir les amis des Bourbons et les
+bonapartistes qu'un troisi&egrave;me parti apparaissait &agrave; la faveur de la
+doctrine du gouvernement de fait, que, depuis trois mois, nous opposions
+au dogme de la l&eacute;gitimit&eacute;.</p>
+
+<p>Il est certain que, me trouvant embarqu&eacute; avec un nouveau parti plus
+d'accord avec mes principes que ceux qui n'offraient d'autre perspective
+que le gouvernement absolu ou la contre-r&eacute;volution, et pressantant
+l'impossibilit&eacute; de conserver le tr&ocirc;ne &agrave; Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>, je me sentis plus
+dispos&eacute; &agrave; seconder les efforts de ce nouveau parti, pour peu que les
+cabinets ne s'y montrassent pas trop contraires. La d&eacute;clamation de
+Boulay avait pour principal objet de faire proclamer Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span> par la
+Chambre. La partie &eacute;tait fortement li&eacute;e, il fallut de l'adresse pour
+esquiver l'attaque. M. Manuel se chargea de ce soin d&eacute;licat dans un
+discours qui emporta tous les suffrages, et o&ugrave; l'on crut reconna&icirc;tre le
+cachet de ma politique. Il conclut en s'opposant &agrave; ce qu'aucun membre de
+la famille de Bonaparte f&ucirc;t appel&eacute; &agrave; la r&eacute;gence; c'&eacute;tait le point
+d&eacute;cisif, c'&eacute;tait m'abandonner le champ de bataille. L'assentiment de la
+Chambre fut pour la commission du gouvernement une nouvelle garantie, et
+me donna dans les affaires, en ma qualit&eacute; de pr&eacute;sident, une
+pr&eacute;pond&eacute;rance incontest&eacute;e.</p>
+
+<p>Install&eacute;s d&egrave;s le 23 juin, notre premi&egrave;re op&eacute;ration fut de faire d&eacute;clarer
+la guerre nationale, et d'envoyer cinq pl&eacute;nipotentiaires<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> au
+quartier-g&eacute;n&eacute;ral des alli&eacute;s, avec la mission de traiter de la paix et
+d'adh&eacute;rer &agrave; toute esp&egrave;ce de gouvernement, except&eacute; celui des Bourbons.
+Leurs instructions secr&egrave;tes portaient de laisser placer la couronne, &agrave;
+d&eacute;faut de Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>, sur la t&ecirc;te du roi de Saxe ou du duc d'Orl&eacute;ans,
+dont le parti s'&eacute;tait renforc&eacute; d'un grand nombre de d&eacute;put&eacute;s et de
+g&eacute;n&eacute;raux. J'avoue que je faisais ainsi une concession un peu large aux
+meneurs actuels, et qu'au fond je doutais tr&egrave;s-fort qu'on parv&icirc;nt au but
+qu'on se proposait; j'avais m&ecirc;me d'autant plus lieu de croire que la
+cause des Bourbons &eacute;tait loin d'&ecirc;tre d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, qu'un de mes agens
+secrets vint bient&ocirc;t m'annoncer l'entr&eacute;e de Louis <span class="smcap">xviii</span> &agrave; Cambray, et
+m'apporter sa d&eacute;claration royale. Aussi nos pl&eacute;nipotentiaires furent-ils
+d'abord amus&eacute;s par des r&eacute;ponses dilatoires.</p>
+
+<p>Qu'on juge de ma position! Le parti de Napol&eacute;on, toujours vivace, se
+recrutait, pour ainsi dire, de quatre-vingt mille soldats qui venaient
+se rallier sous les murs de Paris, tandis que les arm&eacute;es conf&eacute;d&eacute;r&eacute;es
+s'avan&ccedil;aient rapidement sur la capitale, chassant devant elles tous les
+bataillons, tous les corps qui essayaient de leur barrer le passage. Il
+me fallut &agrave; la fois contenir les f&eacute;d&eacute;r&eacute;s, m'assurer des g&eacute;n&eacute;raux pour
+ma&icirc;triser l'arm&eacute;e, d&eacute;jouer les nouveaux plans de Bonaparte, qui ne
+tendaient &agrave; rien moins qu'&agrave; le replacer &agrave; la t&ecirc;te des troupes, et
+refr&eacute;ner l'impatience des royalistes, qui auraient voulu ouvrir les
+portes de Paris &agrave; Louis <span class="smcap">xviii</span>, au milieu m&ecirc;me du d&eacute;cha&icirc;nement de tant
+de passions contraires d'o&ugrave; pouvaient na&icirc;tre encore d'horribles
+convulsions.</p>
+
+<p>Je ne raconterai point ici une foule de petites intrigues, de d&eacute;tails
+accessoires, de contrari&eacute;t&eacute;s et de chicanes qui, pendant cette
+tourmente, m'inflig&egrave;rent toutes les tribulations du pouvoir. Avant
+l'abdication, j'&eacute;tais &eacute;pi&eacute; et continuellement sur le <i>qui vive</i>
+vis-&agrave;-vis les adh&eacute;rens les plus chauds de Napol&eacute;on, tels que Maret,
+Thibaudeau, Boulay de la Meurthe, Regnault lui-m&ecirc;me, qui m'&eacute;tait tant&ocirc;t
+favorable et tant&ocirc;t contraire; maintenant j'avais &agrave; me d&eacute;fendre des
+exigeances d'un autre parti; j'avais &agrave; me pr&eacute;munir contre les d&eacute;fiances
+de mes propres coll&egrave;gues, de Carnot entr'autres, qui de r&eacute;publicain
+&eacute;tait devenu tellement z&eacute;l&eacute; pour Napol&eacute;on, qu'il l'avait pleur&eacute; &agrave;
+chaudes larmes en ma pr&eacute;sence, apr&egrave;s avoir opin&eacute; seul, mais vainement,
+contre l'abdication.</p>
+
+<p>On sent bien que je n'&eacute;tais parvenu &agrave; museler cette tourbe de hauts
+fonctionnaires, de mar&eacute;chaux, de g&eacute;n&eacute;raux, qu'en leur garantissant, pour
+ainsi dire sur ma t&ecirc;te, la s&ucirc;ret&eacute; de leur personne et de leur fortune.
+C'est ainsi que j'eus, pour ainsi dire, carte-blanche pour n&eacute;gocier.</p>
+
+<p>J'exp&eacute;diai d'abord, au, quartier-g&eacute;n&eacute;ral de Wellington, mon ami M. G*,
+homme probe, qui jouissait de toute ma confiance. Il &eacute;tait porteur de
+deux lettres cousues dans le collet de son habit, l'une pour le roi,
+l'autre pour le duc d'Orl&eacute;ans, car, jusqu'au dernier moment, et dans
+l'incertitude prolong&eacute;e sur les intentions des alli&eacute;s, il ne fallait
+n&eacute;gliger aucun des moyens de rentrer au port. Mon envoy&eacute; fut introduit
+de suite aupr&egrave;s de lord Wellington, et lui dit qu'il d&eacute;sirait &ecirc;tre
+pr&eacute;sent&eacute; au duc d'Orl&eacute;ans, &laquo;Il n'est point ici, lui r&eacute;pondit lu
+g&eacute;n&eacute;ralissime, mais vous pouvez vous adresser &agrave; votre roi&raquo; et, en effet,
+il prit la route de Cambray et alla au-devant du roi. Ne le voyant pas
+revenir, je fia partir, pour la m&ecirc;me destination, le g&eacute;n&eacute;ral de
+T*******, homme de c&oelig;ur et de t&ecirc;te, &agrave; qui je donnai la commission
+expresse de sonder les intentions de lord Wellington, de lui faire
+conna&icirc;tre ma position particuli&egrave;re, combien les esprits &eacute;taient
+exasp&eacute;r&eacute;s, et les passions tellement enflamm&eacute;es, que je ne r&eacute;pondais
+point de pr&eacute;server la France d'&ecirc;tre mise &agrave; feu et &agrave; sang, si l'on
+s'opini&acirc;trait &agrave; vouloir rendre le tr&ocirc;ne aux Bourbons. J'offrais de
+traiter directement avec lui sur tout autre b&acirc;se. Cette fois la r&eacute;ponse
+du g&eacute;n&eacute;ralissime fut absolue et n&eacute;gative; il d&eacute;clara qu'il avait ordre
+de ne traiter que sur l'unique base du r&eacute;tablissement de Louis <span class="smcap">xviii</span>.
+Quant au duc d'Orl&eacute;ans, ce n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, selon l'expression de Wellington,
+qu'un usurpateur de bonne famille. Cette r&eacute;ponse, que je cachai
+soigneusement &agrave; mes coll&egrave;gues, rendit ma position bien autrement
+d&eacute;licate.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, nos pl&eacute;nipotentiaires, sortis de Laon le 26 juin,
+&eacute;taient arriv&eacute;s le 1<sup>er</sup> juillet au quartier-g&eacute;n&eacute;ral des souverains
+alli&eacute;s, &agrave; Haguenau. L&agrave;, les souverains, ne jugeant pas convenable de
+leur accorder audience, nomm&egrave;rent une commission pour les entendre. On
+ne manqua pas de leur faire la question que j'avais pr&eacute;vue: &laquo;De quel
+droit la nation pr&eacute;tendait expulser son roi et se choisir un autre
+souverain?....&raquo; Ils r&eacute;pondirent par un exemple tir&eacute; de l'histoire m&ecirc;me
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Avertis par cette question des dispositions des alli&eacute;s, les
+pl&eacute;nipotentiaires nationaux s'attach&egrave;rent moins &agrave; obtenir Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>
+qu'&agrave; repousser Louis <span class="smcap">xviii</span>. Ils insinu&egrave;rent enfin que la nation pourrait
+agr&eacute;er le duc d'Orl&eacute;ans ou le roi de Saxe, s'il ne lui &eacute;tait pas
+possible de conserver le tr&ocirc;ne au fils de Marie-Louise. Apr&egrave;s quelques
+pourparlers insignifians, ils furent cong&eacute;di&eacute;s par une note pourtant que
+les cours alli&eacute;es ne pouvaient entrer, quant &agrave; pr&eacute;sent, dans aucune
+n&eacute;gociation; qu'elles regardaient comme une condition essentielle que
+Napol&eacute;on f&ucirc;t hors d'&eacute;tat, pour l'avenir, de troubler le repos de la
+France et de l'Europe; et que, d'apr&egrave;s les &eacute;v&eacute;nemens survenus au mois de
+mars, les puissances devaient exiger qu'il f&ucirc;t remis &agrave; leur garde.
+Ainsi, la commission du gouvernement se voyait frustr&eacute;e de l'espoir
+d'obtenir le duc d'Orl&eacute;ans ou Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>. Avant m&ecirc;me le retour des
+pl&eacute;nipotentiaires, j'&eacute;tais directement instruit des v&eacute;ritables
+intentions des puissances.</p>
+
+<p>Je ne m'occupai plus, d&egrave;s-lors, qu'&agrave; donner un cours aux &eacute;v&eacute;nemens, tel
+qu'ils pussent aboutir au d&eacute;nouement qui serait le plus favorable pour
+la patrie et pour moi-m&ecirc;me. J'avais demand&eacute; un armistice, et envoy&eacute;, &agrave;
+cet effet, des commissaires<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a> aux g&eacute;n&eacute;raux alli&eacute;s qui venaient de
+commencer l'investivement de la capitale. Blucher et Wellington
+&eacute;lud&egrave;rent toute proposition &agrave; ce sujet, &eacute;levant plus que des objections
+contre le gouvernement de Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>, parlant de Louis <span class="smcap">xviii</span> comme du
+seul souverain qui leur semblait r&eacute;unir toutes les conditions qui
+emp&ecirc;cheraient l'Europe d'exiger des garanties pour sa s&eacute;curit&eacute; et se
+plaignant vivement de la pr&eacute;sence de Bonaparte &agrave; Paris, au m&eacute;pris de son
+abdication. Cet homme, comme si la fatalit&eacute; l'e&ucirc;t pouss&eacute; &agrave; se pr&eacute;cipiter
+de lui-m&ecirc;me dans l'ab&icirc;me, s'&eacute;tait d'abord obstin&eacute;, au lieu de gagner
+pr&eacute;cipitamment un de nos ports, &agrave; rester au palais de l'&Eacute;lys&eacute;e, puis &agrave;
+la Malmaison, toujours dans l'espoir de ressaisir l'autorit&eacute;, non plus
+comme empereur, mais au moins comme g&eacute;n&eacute;ral. Il alla m&ecirc;me, excit&eacute; par de
+fanatiques amis, jusqu'&agrave; nous en adresser la demande formelle. Ce fut
+alors que je m'&eacute;criai en plein conseil de la commission: &laquo;Cet homme est
+fou sans doute, veut-il donc nous entra&icirc;ner dans sa perte?&raquo; Et je dois
+le dire, toute la commission, Carnot lui-m&ecirc;me, vot&egrave;rent avec moi pour
+une r&eacute;solution d&eacute;finitive &agrave; son &eacute;gard. Il &eacute;tait gard&eacute; &agrave; vue, et Davoust
+&eacute;tait d&eacute;termin&eacute; &agrave; le faire arr&ecirc;ter &agrave; la moindre tentative de sa part
+pour nous d&eacute;baucher l'arm&eacute;e. Il &eacute;tait d'autant plus urgent de prendre un
+parti d&eacute;cisif &agrave; son &eacute;gard, que la cavalerie ennemie, poussant des partis
+jusque dans les environs de la Malmaison, pouvait l'enlever d'un moment
+&agrave; l'autre, et l'on n'aurait pas manqu&eacute; de m'imputer une part dans cet
+&eacute;v&eacute;nement. Il nous fallut n&eacute;gocier son &eacute;loignement, et envoyer un
+officier g&eacute;n&eacute;ral pour y pr&eacute;sider. Le reste est connu. Cette courte
+explication des faits suffira pour r&eacute;pondre aux accusations de ces
+d&eacute;tracteurs aveugles et passionn&eacute;s, qui, apercevant quelque similitude
+entre la captivit&eacute; de Napol&eacute;on et de Pers&eacute;e, roi de Mac&eacute;doine, ont
+attribu&eacute; celle du premier &agrave; des combinaisons perfides qui, en calculant,
+les jours et les heures, l'aurait livr&eacute; aux Anglais par des moyens
+d&eacute;tourn&eacute;s et habilement m&eacute;nag&eacute;s.</p>
+
+<p>Nous esp&eacute;r&acirc;mes, apr&egrave;s le d&eacute;part de Napol&eacute;on, pouvoir obtenir
+l'armistice; il n'en fut rien. Ce fut alors que j'&eacute;crivis, &agrave; chacun des
+g&eacute;n&eacute;raux en chef des arm&eacute;es assi&eacute;geantes, les deux lettres qui ont &eacute;t&eacute;
+rendues publiques. On put remarquer, dans ces lettres o&ugrave; je feignis, par
+la n&eacute;cessit&eacute; des circonstances, de plaider la cause de Napol&eacute;on <span class="smcap">ii</span>, que
+je regardais la question comme irr&eacute;vocablement d&eacute;cid&eacute;e en faveur des
+Bourbons; mais, pour endormir la vigilance des partis, il me fallut
+para&icirc;tre pencher tour-&agrave;-tour pour la branche cadette ou pour la branche
+r&eacute;gnante. J'esp&eacute;rais d'ailleurs qu'en aidant Louis <span class="smcap">xviii</span> &agrave; se r&eacute;tablir,
+ce prince consentirait &agrave; &eacute;carter quelques hommes dangereux et &agrave; faire &agrave;
+la France de nouvelles concessions, sauf, si je ne pouvais rien obtenir,
+&agrave; recourir plus tard &agrave; d'autres combinaisons.</p>
+
+<p>J'eus alors des conf&eacute;rences nocturnes soit avec M. de Vitrolles, &agrave; qui
+je venais de procurer la libert&eacute;, soit avec plusieurs autres royalistes
+&eacute;minens et deux mar&eacute;chaux qui inclinaient pour les Bourbons; j'envoyai &agrave;
+la fois des &eacute;missaires au roi, au duc de Wellington et &agrave; M. de
+Talleyrand. Je savais que M. de Talleyrand, apr&egrave;s avoir quitt&eacute; Vienne,
+s'&eacute;tait transport&eacute; &agrave; Francfort, puis &agrave; Wisbad, pour &ecirc;tre plus &agrave; port&eacute;e
+de n&eacute;gocier soit &agrave; Gand, soit &agrave; Paris. Tr&egrave;s-ardent contre Napol&eacute;on, il
+jugea pourtant, apr&egrave;s son entr&eacute;e &agrave; Paris, devoir s'entendre avec moi, me
+promettant de son c&ocirc;t&eacute; de me garantir aupr&egrave;s des Bourbons, dont le
+r&eacute;tablissement, apr&egrave;s la bataille de Waterloo, lui parut infaillible. Je
+pensais qu'il devait &ecirc;tre alors aupr&egrave;s du roi, et je savais, &agrave; n'en pas
+douter, que pour rester ma&icirc;tre d&egrave;s affaires; il r&eacute;clamerait
+l'&eacute;loignement de M. de Blacas; je man&oelig;uvrai aussi en cons&eacute;quence. Mais
+il m'&eacute;tait presque impossible de ne pas exciter la d&eacute;fiance de mes
+coll&egrave;gues. Mes d&eacute;marches &eacute;tant observ&eacute;es, j'eus &agrave; supporter des bord&eacute;es
+de reproches et des d&eacute;clamations am&egrave;res de la part de quelques meneurs
+r&eacute;volutionnaires et bonapartistes, dont je repoussai froidement les
+imputations. Telle &eacute;tait ma position, que j'avais &agrave; entretenir des
+n&eacute;gociations avec tous les partis, et &agrave; transiger avec toutes les
+opinions dans mon int&eacute;r&ecirc;t, non moins que dans celui de l'&Eacute;tat. Je ne me
+dissimulai pas que cette conduite, o&ugrave; il entrait n&eacute;cessairement quelque
+chose de t&eacute;n&eacute;breux, et dirig&eacute;e, en quelque sorte, par des voies
+souterraines, soul&egrave;verait contre moi tous les soup&ccedil;ons et toutes les
+haines des partis bless&eacute;s dans leurs plus ch&egrave;res esp&eacute;rances. Le moment
+redoutable devait &ecirc;tre celui o&ugrave; le jour p&eacute;n&eacute;trerait dans ce chaos
+d'intrigues si diverses et si oppos&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce qui &eacute;tait plus grave encore et plus dangereux, c'&eacute;tait l'exaltation
+des f&eacute;d&eacute;r&eacute;s et la violence des &eacute;nergum&egrave;nes de la Chambre qui ameutaient
+contre moi ceux de mon parti, les soldats et la populace. J'&eacute;crivis &agrave;
+lord Wellington qu'il &eacute;tait temps de mettre fin &agrave; leurs fureurs et &agrave;
+leurs exc&egrave;s, car bient&ocirc;t ils ne me laisseraient plus le ma&icirc;tre d'agir.
+Mais Wellington &eacute;tait contrari&eacute; par son intraitable coll&egrave;gue Blucher; ce
+Prussien, si impatient et si fougueux, voulait p&eacute;n&eacute;trer dans Paris,
+afin, disait-il, de mettre les honn&ecirc;tes gens &agrave; l'abri du pillage dont
+les mena&ccedil;ait la populace; ce n'&eacute;tait que dans les murs de la capitale
+qu'il pr&eacute;tendait conclure un armistice. Sa lettre nous indigna; mais que
+faire? il fallait soutenir un si&egrave;ge, livrer bataille sous les murs de
+Paris, ou capituler. D&eacute;courag&eacute;s par l'abdication, les soldats
+paraissaient irr&eacute;solus; les g&eacute;n&eacute;raux eux-m&ecirc;mes &eacute;taient rendus timides
+par l'incertitude de l'avenir. Le ministre de la guerre, g&eacute;n&eacute;ral en
+chef de l'arm&eacute;e, Davoust, m'&eacute;crivait qu'il avait vaincu ses pr&eacute;jug&eacute;s et
+reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de salut que de
+proclamer sur-le-champ Louis <span class="smcap">xviii</span>. Je mis ma r&eacute;ponse &agrave; cette lettre
+sous les yeux de la commission. Elle pensa que je jugeais implicitement
+la question du rappel de Louis <span class="smcap">xviii</span>, et que je laissais trop de
+latitude &agrave; Davoust. Je passai par-dessus cette mince difficult&eacute;, la
+d&eacute;termination de ce mar&eacute;chal m'ayant paru devoir &ecirc;tre d'un si grand
+poids que je lui avait fait promettre un sauf-conduit, de la part du
+roi, par M. de Vitrolles.</p>
+
+<p>Press&eacute; de d&eacute;lib&eacute;rer sur notre situation militaire, la commission,
+d'apr&egrave;s mon avis, s'entoura des lumi&egrave;res, des conseils, et de la
+responsabilit&eacute; des hommes les plus exp&eacute;riment&eacute;s dans l'art de la guerre.
+Les principaux g&eacute;n&eacute;raux furent appel&eacute;s en pr&eacute;sence des pr&eacute;sidens et des
+bureaux des deux Chambres. Ce fut par l'organe de Carnot qui, lui-m&ecirc;me,
+avait visit&eacute; nos positions et celles de l'ennemi, que se fit un rapport
+sur la situation de Paris. Carnot d&eacute;clara que la rive gauche de la Seine
+se trouvait enti&egrave;rement &agrave; d&eacute;couvert et offrait un vaste champ aux
+entreprises des g&eacute;n&eacute;raux en chef des deux arm&eacute;es combin&eacute;es, qui
+venaient d'y porter la majeure partie de leurs forces. J'avoue que
+j'attachai un grand int&eacute;r&ecirc;t national &agrave; ce que la d&eacute;fense de Paris ne f&ucirc;t
+pas prolong&eacute;e. Nous &eacute;tions dans un &eacute;tat d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;: le tr&eacute;sor &eacute;tait vide,
+le cr&eacute;dit &eacute;teint, le gouvernement aux abois; enfin, par le choc et le
+heurtement de tant d'opinions contraires, Paris se trouvait plac&eacute; sur un
+volcan. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, le territoire &eacute;tait chaque jour inond&eacute; de
+nouveaux d&eacute;bordemens de troupes &eacute;trang&egrave;res. Si, dans de telles
+circonstances, la capitale venait &agrave; &ecirc;tre enlev&eacute;e de vive force, nous
+n'avions plus &agrave; esp&eacute;rer ni capitulation, ni arrangement, ni concessions.
+Dans une seule journ&eacute;e qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le complement des journ&eacute;es de
+Leipsick et de Waterloo, tous les int&eacute;r&ecirc;ts de la r&eacute;volution pouvaient
+&ecirc;tre engloutis dans des flots de sang fran&ccedil;ais. Voil&agrave; cependant ce
+qu'auraient voulu les fr&eacute;n&eacute;tiques d'un parti aux abois.</p>
+
+<p>Dans une telle crise, n'&eacute;tait-ce pas m&eacute;riter de la patrie que de
+replacer la France, sans effusion de sang, sous l'autorit&eacute; de Louis
+<span class="smcap">xviii</span>? Devions-nous d'ailleurs attendre que les arm&eacute;es &eacute;trang&egrave;res nous
+livrassent pieds et poings li&eacute;s &agrave; nos adversaires? Je parvins, &agrave; force
+d'insinuations et de promesses, &agrave; ramener des hommes jusqu'alors
+intraitables.</p>
+
+<p>On arr&ecirc;ta que la question militaire serait soumise, d&egrave;s la nuit
+suivante, &agrave; un conseil de guerre convoqu&eacute; par le mar&eacute;chal Davoust. Ainsi
+on allait d&eacute;cider s'il &eacute;tait possible de d&eacute;fendre Paris. Capituler,
+sauvait Paris, mais compromettait la cause nationale; combattre, offrait
+de grands et in&eacute;vitables dangers pour la capitale en proie &agrave; tous les
+exc&egrave;s de la fureur populaire si nous &eacute;tions vaincus. Et, en effet, &agrave;
+quelles chances funestes ceux qui voulaient livrer bataille,
+auraient-ils expos&eacute; cette immense cit&eacute; et la France elle-m&ecirc;me, dans le
+cas d'une d&eacute;faite!</p>
+
+<p>Les d&eacute;bats furent solennels; et, sur la r&eacute;ponse n&eacute;gative et unanime du
+conseil de guerre, la commission statua que Paris ne serait pas d&eacute;fendu
+et qu'on remettrait la ville aux alli&eacute;s, puisqu'ils ne consentaient &agrave;
+suspendre les hostilit&eacute;s qu'&agrave; ce prix. Mais Blucher voulut aussi la
+reddition de l'arm&eacute;e; une telle condition n'&eacute;tait pas proposable:
+c'&eacute;tait vouloir tout mettre &agrave; feu et &agrave; sang. Je d&eacute;p&ecirc;chai &agrave; la h&acirc;te, aux
+deux, g&eacute;n&eacute;raux ennemis, MM. Tromeling et Macirone, &agrave; qui je remis, &agrave;
+l'insu de la commission, une note confidentielle con&ccedil;ue en ces termes:
+&laquo;L'arm&eacute;e est m&eacute;contente parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la, elle
+deviendra fid&egrave;le et d&eacute;vou&eacute;e. Les Chambres sont indociles et par la m&ecirc;me
+raison. Rassurez tout le monde, et tout le monde sera pour vous. Qu'on
+&eacute;loigne l'arm&eacute;e; les Chambres y consentiront en promettant d'ajouter &agrave;
+la Charte les garanties sp&eacute;cifi&eacute;es par le roi. Pour se bien entendre, il
+est n&eacute;cessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas dans Paris avant trois
+jours. Dans cet intervalle, tout le monde sera d'accord. On gagnera les
+Chambres; elles se croiront ind&eacute;pendantes et sanctionneront tout. Ce
+n'est point la force qu'il faut employer aupr&egrave;s d'elles, c'est la
+persuasion.&raquo;</p>
+
+<p>Blucher devint aussit&ocirc;t plus maniable, et on consentit &agrave; traiter de la
+reddition militaire de Paris, qui fut conclue &agrave; Saint-Cloud dans h
+journ&eacute;e du 3 juillet. Je m'opposai &agrave; ce qu'on donn&acirc;t le nom de
+capitulation &agrave; ce trait&eacute;; j'y fis substituer celui de convention qui me
+parut moins dur et plus acceptable.</p>
+
+<p>La faction &eacute;tait encore trop exasp&eacute;r&eacute;e pour qu'on p&ucirc;t &eacute;viter le tumulte
+et le d&eacute;sordre. Il fallut opposer la garde nationale aux f&eacute;d&eacute;r&eacute;s, qui ne
+furent pas contenus sans peine par la masse des citoyens paisibles.
+R&eacute;al, qui avait la direction des f&eacute;d&eacute;r&eacute;s, et que je savais facile &agrave;
+effrayer, c&eacute;dant &agrave; mes conseils, fit le malade, laissant l&agrave; sa place de
+pr&eacute;fet de police. La faction y mit Courtin, le prot&eacute;g&eacute; de la reine
+Hortense, qui, montrant elle-m&ecirc;me, pendant toute cette crise, une grande
+exaltation, s'effor&ccedil;ait en vain de soutenir les restes du parti
+bonapartiste expirant. Toutes ces man&oelig;uvres vinrent &eacute;chouer devant le
+plus grand de tous les int&eacute;r&ecirc;ts, l'int&eacute;r&ecirc;t public. On ne tarda pas
+d'imputer aux g&eacute;n&eacute;raux et &agrave; la commission d'avoir livr&eacute; Paris et trahi
+l'arm&eacute;e. Pour justifier la conduite du gouvernement, j'adressai aux
+Fran&ccedil;ais une proclamation explicative, o&ugrave; j'invoquais l'union de tous
+les citoyens, sans laquelle nous ne pouvions toucher au terme de tous
+nos maux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir capitul&eacute; avec les &eacute;trangers, il fallut capituler avec
+l'arm&eacute;e, qui, au moment de se diriger vers la Loire, se mutina pour nous
+arracher la solde qui lui &eacute;tait due; gr&acirc;ces &agrave; quelques millions avanc&eacute;s
+par le banquier Lafitte, on d&eacute;sarma les mutins et l'on satisfit les
+cupides. Cependant tous les &eacute;missaires et les agens du roi, entr'autres
+M. de Vitrolles, avec qui Davoust et moi nous avions eu des conf&eacute;rences,
+nous assuraient que le roi fermerait les yeux sur tout ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute;, et qu'une r&eacute;conciliation g&eacute;n&eacute;rale serait le gage de son retour.
+J'avais d&eacute;j&agrave; vaincu bien des r&eacute;pugnances &agrave; l'aide de ces promesses,
+quand parurent, imprim&eacute;es par ordre des Chambres, les proclamations
+royales dat&eacute;es de Cambray. Ce fut un nouvel embarras de ma position
+devant la Chambre des repr&eacute;sentans qui se montrait de plus en plus
+hostile &agrave; l'&eacute;gard des Bourbons. Bient&ocirc;t nous appr&icirc;mes, par le retour de
+nos agens et de nos commissaires, que Blucher et Wellington d&eacute;claraient
+hautement que l'autorit&eacute; des Chambres et des commissions &eacute;manaient d'une
+source ill&eacute;gitime, qu'en cons&eacute;quence elles n'avaient rien de mieux &agrave;
+faire que de donner leur d&eacute;mission et de proclamer Louis <span class="smcap">xviii</span>.</p>
+
+<p>Alors, sur la proposition de Carnot, la commission d&eacute;lib&eacute;ra s'il ne lui
+convenait pas de se rallier avec les Chambres et l'arm&eacute;e, derri&egrave;re la
+Loire. Je combattis vivement cette proposition, qui aurait
+infailliblement rallum&eacute; la guerre &eacute;trang&egrave;re et la guerre civile. Je
+soutins que ce moyen d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; perdrait la France; que j'&eacute;tais s&ucirc;r
+d'ailleurs que la plupart des g&eacute;n&eacute;raux n'y souscrirait pas, et je
+d&eacute;clarai que je serais le dernier &agrave; quitter Paris. Ramen&eacute;e par mes
+raisonnemens, la commission prit le parti plus prudent et plus sage
+d'attendre dans Paris l'issue des &eacute;v&eacute;nemens.</p>
+
+<p>La convention de Paris une fois sign&eacute;e, le duc de Wellington, instruit
+de mon d&eacute;sir de m'aboucher avec lui, t&eacute;moigna la volont&eacute; de s'entendre
+avec moi sur l'ex&eacute;cution de la convention. La commission du gouvernement
+ne s'opposa pas &agrave; notre entrevue, qui eut lieu au ch&acirc;teau de Neuilly.
+L&agrave;, je m'expliquai avec franchise devant le g&eacute;n&eacute;ralissime des alli&eacute;s. Je
+savais que les mots de mod&eacute;ration et de cl&eacute;mence &eacute;taient propres &agrave;
+s&eacute;duire une grande &acirc;me, et sans chercher &agrave; diminuer les torts de ceux
+qui avaient trahi les Bourbons, je soutins que le tr&ocirc;ne r&eacute;tabli ne
+pouvait &ecirc;tre consolid&eacute; que par l'entier oubli du pass&eacute;. Je repr&eacute;sentai
+combien &eacute;tait encore mena&ccedil;ante et redoutable l'&eacute;nergie des patriotes, et
+je parlai des m&eacute;nagemens dont il fallait user pour calmer leur
+effervescence; je ne dissimulai pas la faiblesse des royalistes, leur
+routine et leurs pr&eacute;jug&eacute;s, et j'affirmai qu'on ne pourrait ramener la
+tranquillit&eacute; qu'en s'opposant aux r&eacute;actions, aux vengeances, et en ne
+laissant &agrave; aucune faction l'espoir de dominer l'&Eacute;tat. Je r&eacute;clamai
+l'ex&eacute;cution des deux d&eacute;clarations authentiques de l'Angleterre et de
+l'Autriche, portant que leur intention n'&eacute;tait point de continuer la
+guerre dans la vue de r&eacute;tablir les Bourbons ou d'imposer &agrave; la France un
+gouvernement quelconque. Le g&eacute;n&eacute;ralissime m'objecta que cette
+d&eacute;claration n'avait eu lieu que dans le but de pr&eacute;venir la guerre et
+dans l'espoir que la France ne s'armerait point pour la cause de
+Napol&eacute;on, frapp&eacute; alors d'anath&ecirc;me par le congr&egrave;s; mais que, s'&eacute;tant
+lev&eacute;es en sa faveur, nous avions d&eacute;gag&eacute; les alli&eacute;s d'une disposition
+purement conditionnelle. Ce sophisme ne me laissa aucun doute que nous
+avions &eacute;t&eacute; jou&eacute;s. Lord Wellington me d&eacute;clara sans d&eacute;tour que les
+puissances s'&eacute;taient prononc&eacute;es formellement en faveur de Louis <span class="smcap">xviii</span>,
+et que ce souverain ferait son entr&eacute;e &agrave; Paris le 8 juillet. Le g&eacute;n&eacute;ral
+Pozzo-di-Borgo, qui &eacute;tait pr&eacute;sent, me r&eacute;p&eacute;ta la m&ecirc;me d&eacute;claration au nom
+de l'empereur de Russie; il me communiqua une lettre du prince de
+Metternich et du comte de Nesselrode, exprimant la volont&eacute; de ne
+reconna&icirc;tre que Louis <span class="smcap">xviii</span>, et de n'admettre aucune proposition
+contraire aux droits de ce monarque. Alors j'insistai pour une amnisti&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, et r&eacute;clamai des garanties. A ces conditions, je consentais &agrave;
+servir le roi et &agrave; donner m&ecirc;me des gages compatibles avec ma r&eacute;putation
+et mon honneur. Le g&eacute;n&eacute;ralissime me r&eacute;pondit qu'il &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; qu'on
+&eacute;carterait M. de Blacas, et que je ferais partie, ainsi que M. de
+Talleyrand, du conseil, le roi ayant daign&eacute; consentir &agrave; me confirmer
+dans le minist&egrave;re de la polic&eacute; g&eacute;n&eacute;rale; mais il ne me dissimula point
+que toutes les mesures &eacute;taient prises pour que Napol&eacute;on tomb&acirc;t comme
+otage au pouvoir des alli&eacute;s, et qu'on exigeait de moi que je ne fisse
+rien pour favoriser son &eacute;vasion; qu'on exigeait aussi que l'arm&eacute;e se
+soum&icirc;t au roi, et m&ecirc;me qu'on pun&icirc;t pour l'exemple quelques-uns des
+chefs. Je me r&eacute;criai, je protestai que si Bonaparte n'&eacute;tait pas venu, il
+y aurait eu &eacute;galement une crise. Toutes mes objections &eacute;chou&egrave;rent devant
+une r&eacute;solution bien arr&ecirc;t&eacute;e. Je jugeai le mal sans rem&egrave;de, mais
+susceptible de palliatifs par ma pr&eacute;sence dans le conseil. Le duc
+m'annon&ccedil;a que le lendemain il me pr&eacute;senterait lui-m&ecirc;me &agrave; S. M., ou du
+moins qu'il me conduirait, dans sa voiture, au ch&acirc;teau d'Arnouville. Je
+lui r&eacute;pondis que mon intention &eacute;tait d'adresser au roi une lettre que
+j'avais pr&eacute;par&eacute;e et que je lui communiquai. Elle &eacute;tait con&ccedil;ue en ces
+termes:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, le retour de Votre Majest&eacute; ne laisse plus aux membres du
+gouvernement d'autres devoirs &agrave; accomplir que celui de se s&eacute;parer. Je
+demande, pour l'acquit de ma conscience personnelle, &agrave; lui exposer
+fid&egrave;lement l'opinion et les sentimens de la France.</p>
+
+<p>&raquo;Ce n'est pas Votre Majest&eacute; que l'on redoute; elle a vu pendant onze
+mois que la confiance dans sa mod&eacute;ration et dans sa justice soutenait
+les Fran&ccedil;ais au milieu des craintes que leur inspiraient les entreprises
+d'une partie de sa cour.</p>
+
+<p>&raquo;Tout le monde sait que ce ne sont ni les lumi&egrave;res ni l'exp&eacute;rience qui
+manquent &agrave; Votre Majest&eacute;; elle conna&icirc;t la France et son si&egrave;cle, elle
+conna&icirc;t le pouvoir de l'opinion; mais sa bont&eacute; lui a trop souvent fait
+&eacute;couter les pr&eacute;tentions de ceux qui l'ont suivie dans l'adversit&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;D&egrave;s lors, il y a eu deux peuples en France. Il &eacute;tait p&eacute;nible sans doute
+&agrave; Votre Majest&eacute; d'avoir sans cesse &agrave; repousser ces pr&eacute;tentions par des
+actes de sa volont&eacute;. Combien de fois elle a d&ucirc; regretter de ne pouvoir
+leur opposer des lois nationales.</p>
+
+<p>&raquo;Si le m&ecirc;me syst&egrave;me se reproduit, et que, tirant tous les pouvoirs
+d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, Votre Majest&eacute; ne reconnaisse aucun des droits du peuple
+autres que ceux qui viennent des concessions du tr&ocirc;ne, la France, comme
+la premi&egrave;re fois, sera incertaine dans ses devoirs; elle aura &agrave; h&eacute;siter
+entre son amour pour la patrie et son amour pour le prince, entre son
+penchant et ses lumi&egrave;res. Son ob&eacute;issance n'aura d'autre base que sa
+confiance personnelle dans Votre Majest&eacute;; et si cette confiance suffit
+pour maintenir le respect, ce n'est pas moins ainsi que les dynasties
+s'affermissent et qu'on &eacute;carte tous les dangers.</p>
+
+<p>&raquo;Sire, Votre Majest&eacute; a reconnu que ceux qui entra&icirc;naient le pouvoir
+au-del&agrave; de ses limites, sont peu propres &agrave; le soutenir quand il est
+&eacute;branl&eacute;; que l'autorit&eacute; se perd elle-m&ecirc;me dans le combat continuel qui
+la force de r&eacute;trograder dans ses mesures; que moins on laisse de droits
+au peuple, plus sa juste d&eacute;fiance le porte &agrave; conserver ceux qu'on ne
+peut lui disputer; et que c'est toujours ainsi que l'amour s'affaiblit
+et que les r&eacute;volutions se pr&eacute;parent.</p>
+
+<p>&raquo;Nous vous en conjurons, sire, daignez cette fois ne consulter que votre
+propre justice et vos lumi&egrave;res. Croyez que le peuple fran&ccedil;ais met
+aujourd'hui &agrave; sa libert&eacute; autant d'importance qu'&agrave; sa propre vie. Il ne
+se croira jamais libre, s'il n'y a pas entre les pouvoirs des droits
+&eacute;galement inviolables. N'avions-nous pas sous votre dynastie des
+&Eacute;tats-g&eacute;n&eacute;raux qui &eacute;taient ind&eacute;pendans du monarque?</p>
+
+<p>&raquo;Sire, voue sagesse ne peut attendre les &eacute;v&eacute;nemens pour faire des
+concessions; c'est alors qu'elles seraient nuisibles &agrave; votre int&eacute;r&ecirc;t, et
+peut-&ecirc;tre m&ecirc;me plus &eacute;tendues. Aujourd'hui les concessions rapprochent
+les esprits, pacifient et donnent de la force &agrave; l'autorit&eacute; royale; plus
+tard, les concessions prouveraient sa faiblesse: c'est le d&eacute;sordre qui
+les arracherait; les esprits resteraient aigris.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre fut adress&eacute;e, le jour m&ecirc;me, &agrave; Sa Majest&eacute;. De retour &agrave;
+Paris, je d&eacute;clarai &agrave; la commission que la rentr&eacute;e de Louis <span class="smcap">xviii</span> &eacute;tait
+in&eacute;vitable, que telle &eacute;tait la volont&eacute; immuable des puissances alli&eacute;es,
+et que le jour en &eacute;tait m&ecirc;me fix&eacute; au surlendemain. Je lui celai que
+j'&eacute;tais conserv&eacute; au minist&egrave;re de la police g&eacute;n&eacute;rale, circonstance qui,
+au lieu d'&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e comme une garantie pour les patriotes et une
+esp&egrave;ce de transition qui ferait succ&eacute;der, avec une secousse moins
+violente, le gouvernement l&eacute;gitime au gouvernement de fait, n'e&ucirc;t paru
+aux &eacute;nergum&egrave;nes que le salaire de ma trahison, quand elle n'&eacute;tait, en
+effet, que la r&eacute;compense m&eacute;rit&eacute;e du salut de Paris. Le soir m&ecirc;me cette
+nouvelle s'&eacute;bruita; ces m&ecirc;mes hommes m'accabl&egrave;rent, dans leurs discours,
+d'injures et de mal&eacute;dictions; les royalistes seuls m'en adress&egrave;rent des
+f&eacute;licitations; oui, les royalistes, et parmi les &eacute;crivains distingu&eacute;s de
+ce parti, il en est qui ont avou&eacute; depuis que, de toutes parts, on avait
+cri&eacute; que sans moi il n'y avait ni de s&ucirc;ret&eacute; pour le roi, ni de salut
+pour la France, et que tous les partis s'&eacute;taient entendus pour me
+porter au minist&egrave;re. Le lendemain je me dirigeai vers St.-Denis, et me
+pr&eacute;sentai au ch&acirc;teau d'Arnouville pour avoir ma premi&egrave;re audience du
+roi. Je fus introduit dans son cabinet par le pr&eacute;sident du conseil, qui
+s'appuyait sur mon bras. Je suppliai le roi d'apaiser les esprits en
+tranquillisant chacun sur sa s&ucirc;ret&eacute; personnelle; je repr&eacute;sentai que la
+cl&eacute;mence avait sans doute des inconv&eacute;niens, mais que la capitulation
+qu'on venait de conclure semblait devoir faire rejeter tout autre
+syst&egrave;me; qu'une amnistie pleine et enti&egrave;re, et sans condition, me
+paraissait le seul moyen de donner de la stabilit&eacute; &agrave; l'&Eacute;tat et de la
+dur&eacute;e au gouvernement; que le pardon faisait ici partie de la justice;
+que par amnistie j'entendais, avec l'oubli des injures, la conservation
+des places, des biens, des honneurs et des dignit&eacute;s. Mon discours parut
+avoir fait impression sur le roi, qui me pr&ecirc;ta une attention soutenue.
+Ce prince sentait combien nous avions besoin d'habilet&eacute; et de repos pour
+rassembler les &eacute;l&eacute;mens que le temps et les circonstances avaient
+dispers&eacute;s. Je crus voir qu'il comprenait la n&eacute;cessit&eacute; de voiler les
+fautes commises et de gagner la confiance par une mod&eacute;ration et une
+loyaut&eacute; exemplaires. Je m'effor&ccedil;ai de rendre public cet entretien pour
+laisser entrevoir le terme de nos discordes et de nos malheurs.</p>
+
+<p>Je ne me bornai point &agrave; des supplications; j'osai repr&eacute;senter au roi que
+Paris &eacute;tait dans l'&eacute;tat le plus violent d'effervescence; qu'il y aurait
+pour sa personne du danger de se montrer aux portes de la capitale avec
+la cocarde blanche, et seulement accompagn&eacute; des &eacute;migr&eacute;s de Gand. Mon
+plan consistait &agrave; maintenir les Chambres, &agrave; faire prendre au roi la
+cocarde tricolore, et &agrave; licencier toute sa maison militaire; en un mot,
+j'aurais voulu, comme je l'avais toujours d&eacute;sir&eacute;, voir Louis <span class="smcap">xviii</span>
+marcher &agrave; la t&ecirc;te de la r&eacute;volution et la consolider.</p>
+
+<p>On d&eacute;lib&eacute;ra sur ces diff&eacute;rens objets dans le conseil, o&ugrave; mes
+propositions ne furent rejet&eacute;es qu'&agrave; la majorit&eacute; d'une seule voix. Le
+roi, d'ailleurs, resta in&eacute;branlable; il d&eacute;clara qu'il aimerait mieux
+retourner &agrave; Hartwell. Ainsi sa maison militaire ne fut point dissoute,
+et on d&eacute;cida que d&egrave;s le lendemain on chasserait la Chambre des
+repr&eacute;sentans. Cette chambre venait de consigner, dans un nouveau bill
+des droits, les principes fondamentaux de la constitution, qui, dans sa
+pens&eacute;e, pouvaient seuls satisfaire le v&oelig;u public. Quoique je n'eusse
+pas esp&eacute;r&eacute; beaucoup de succ&egrave;s de mes d&eacute;marches, parce que mon tact des
+affaires m'avait assez montr&eacute; qu'elle &eacute;tait leur tendance, il me sembla
+que je ne devais rien n&eacute;gliger pour l'acquit de ma conscience.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me du 7 juillet, plusieurs bataillons prussiens forc&egrave;rent les
+portes des Tuileries, envahirent les cours et les avenues du palais. La
+commission du gouvernement n'&eacute;tant plus libre, cessa ses fonctions, ce
+qu'elle annon&ccedil;a par un message. Une circonstance particuli&egrave;re signala
+cette s&eacute;paration de mes coll&egrave;gues; Carnot, l'un des plus r&eacute;volt&eacute;s de ma
+conservation au minist&egrave;re, et de se voir sous ma surveillance, pour
+ainsi dire, en attendant qu'on lui assign&acirc;t un lieu de r&eacute;sidence,
+m'&eacute;crivit le billet suivant: <i>Tra&icirc;tre, o&ugrave; veux-tu que j'aille</i>? je lui
+r&eacute;pondis tout aussi laconiquement: <i>Imb&eacute;cille, o&ugrave; tu voudras</i>. Il faut
+dire que j'avais eu, dans le conseil, plus d'une altercation avec
+Carnot, qui ne me pardonnait pas de l'avoir appel&eacute; vieille femme.</p>
+
+<p>Le jour suivant, d&egrave;s huit heures du matin, les d&eacute;put&eacute;s se pr&eacute;sent&egrave;rent
+pour entrer dans la salle de leurs d&eacute;lib&eacute;rations; mais, trouvant les
+portes closes, entour&eacute;es de gardes et de gens d'armes, ils se
+retir&egrave;rent. Quelques-uns d'entre eux se rendirent chez leur pr&eacute;sident,
+o&ugrave; ils consign&egrave;rent une protestation. Le roi fit son entr&eacute;e dans Paris;
+rien ne troubla l'ivresse port&eacute;e au comble de la part des royalistes,
+qui accoururent au-devant du monarque, et se montr&egrave;rent fort nombreux.
+J'avoue que ma pr&eacute;voyance fut tromp&eacute;e en partie, et que toutes mes
+appr&eacute;hensions ne furent pas confirm&eacute;es. Ici finit l'&egrave;re des cent-jours,
+et recommence le cours d'un r&egrave;gne interrompu d&egrave;s sa premi&egrave;re ann&eacute;e. Mais
+quels auspices accompagnent ce nouvel av&egrave;nement? Toutes les passions qui
+fermentent, toutes les vengeances qui cherchent &agrave; s'assouvir, tous les
+int&eacute;r&ecirc;ts qui s'agitent et se combattent, tous les esprits qui s'exaltent
+avec fureur, enfin toutes les haines ulc&eacute;r&eacute;es qui r&eacute;agissent! Dans de si
+d&eacute;plorables conjonctures, je ne refusai pas mes efforts et mes travaux
+&agrave; mon pays.</p>
+
+<p>La reddition de Bonaparte, la soumission successive de toutes les villes
+et de toutes les provinces annonc&egrave;rent bient&ocirc;t que la France &eacute;tait
+pacifi&eacute;e sous tous les rapports qui pouvaient int&eacute;resser les souverains;
+mais elle ne pouvait l'&ecirc;tre pleinement eu &eacute;gard au repos et au bonheur
+du roi, si tout notait pas oubli&eacute;, s'il n'y avait pas une &eacute;gale
+r&eacute;pression de toutes les opinions extr&ecirc;mes, de quelque hauteur que
+pussent partir ces opinions; et enfin, si tous les partis ne jouissaient
+pas de la protection des lois avec la m&ecirc;me certitude et la m&ecirc;me
+s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les conseils de mod&eacute;ration et de cl&eacute;mence que je donnais &agrave;
+Louis <span class="smcap">xviii</span>, comme je les avais donn&eacute;s &agrave; Napol&eacute;on, toutefois en
+proposant des mesures efficaces, en &eacute;cartant toutes les causes qui
+auraient pu plonger la France dans une nouvelle r&eacute;volution. Mais tout le
+monde, soit dans le conseil, soit hors du conseil, ne partageait pas mes
+id&eacute;es; on voulait des exemples et des punitions. Je faisais partie,
+depuis quinze jours, du minist&egrave;re royal, lorsque parut l'ordonnance du
+24 juillet; cinquante-sept individus, divis&eacute;s en deux cat&eacute;gories, y
+&eacute;taient frapp&eacute;s sans jugement. On demandera comment j'ai pu
+contre-signer un tel acte, qui atteignait des hommes dont la plupart
+avaient suivi la m&ecirc;me route que moi. Qu'on sache donc que, d&egrave;s le
+lendemain du 8 juillet, le besoin de proscrire envahit toutes les
+classes du parti royaliste, depuis les salons du faubourg Saint-Germain
+jusqu'aux anti-chambres du palais des Tuileries; et que des milliers de
+noms, autant ignor&eacute;s que connus, furent signal&eacute;s au minist&egrave;re de la
+police pour &ecirc;tre envelopp&eacute;s dans une mesure g&eacute;n&eacute;rale de proscription. On
+demandait des t&ecirc;tes au ministre de la police, comme preuve de son
+affection sinc&egrave;re pour la cause royale. Il n'y avait plus pour moi que
+deux partis &agrave; prendre: celui d'&ecirc;tre le complice des vengeances, ou de
+renoncer au minist&egrave;re. Je ne pouvais souscrire au premier; j'&eacute;tais
+engag&eacute; trop avant pour que je pusse renoncer au second. Je trouvai un
+troisi&egrave;me exp&eacute;dient: ce fut de faire r&eacute;duire les listes &agrave; un petit
+nombre de noms pris parmi les personnages qui avaient jou&eacute; un r&ocirc;le plus
+actif dans les derniers &eacute;v&eacute;nemens; et je dois le dire ici, je rencontrai
+dans le conseil, et surtout dans les sentimens &eacute;minemment fran&ccedil;ais du
+monarque, tout ce qui pouvait adoucir ces mesures d'une rigueur outr&eacute;e
+et diminuer le nombre des victimes.</p>
+
+<p>Mais le torrent de la r&eacute;action mena&ccedil;ait d'entra&icirc;ner toutes les digues
+qu'on lui opposerait. J'avais con&ccedil;u le dessein d'&ecirc;tre m&eacute;diateur entre le
+roi et les patriotes; je m'aper&ccedil;us bient&ocirc;t qu'on voulait seulement se
+servir de moi comme de l'instrument n&eacute;cessaire au r&eacute;tablissement d'une
+autorit&eacute; royale sans contre-poids et sans limites, laquelle n'aurait
+plus offert de garantie aux hommes de la r&eacute;volution. Les deux
+ordonnances sur les coll&egrave;ges &eacute;lectoraux et sur les &eacute;lections qui
+allaient donner &agrave; la France la Chambre de 1815; ne me laiss&egrave;rent plus
+aucun doute &agrave; cet &eacute;gard. On a cru que j'avais apport&eacute; une insouciance
+coupable &agrave; la formation des coll&egrave;ges &eacute;lectoraux, et on a dit qu'il
+n'&eacute;tait pas permis &agrave; un homme d'&eacute;tat tel que moi, vielli dans
+l'exp&eacute;rience et dans l'exercice des grands emplois, de commettre une
+telle faute politique, ni de se m&eacute;prendre sur la direction que
+s'effor&ccedil;ait de donner &agrave; l'opinion la faction royaliste qui venait de
+ressaisir l'influence. Mes principes et ma conduite ant&eacute;rieure auraient
+d&ucirc; me mettre &agrave; l'abri d'une telle imputation. Cette, accusation de
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; impr&eacute;voyante et d'indiff&eacute;rence funeste dans de si grav&eacute;s
+circonstances, il faut la reporter, sur l'aimable &eacute;go&iuml;sme et sur
+l'incurie nonchalante du pr&eacute;sident du conseil qui se ber&ccedil;ait d'illusions
+sensuelles, et n'aimait &agrave; voir dans le fauteuil d'un ministre qu'un lit
+de repos.</p>
+
+<p>Je me r&eacute;veillai; ce fut alors que parurent mes notes, adress&eacute;es aux
+puissances alli&eacute;es et mes rapports faits au roi en plein conseil. Je les
+avais r&eacute;dig&eacute;s sur la demande des souverains, pour leur faire conna&icirc;tre
+l'&eacute;tat de la France. La divulgation de ces documens produisit une
+sensation profonde sur les esprits &eacute;clair&eacute;s, mais leur contenu excita,
+au plus haut point, la fureur du parti <i>ultra-royaliste</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> qui
+regardait son influence comme perdue, si mes r&eacute;v&eacute;lations amenaient un
+changement de syst&egrave;me. Le roi, lui-m&ecirc;me, vit avec d&eacute;plaisir la publicit&eacute;
+donn&eacute;e &agrave; des rapports d'une nature confidentielle; mais j'avais jug&eacute; ma
+position; tromp&eacute; par M. de Vitrolles que j'avais introduit dans le
+cabinet du roi, d&eacute;laiss&eacute; parl&eacute; pr&eacute;sident du conseil que le pass&eacute;
+n'obligeait pas de sacrifier le pr&eacute;sent, je voyais ma chute in&eacute;vitable,
+&agrave; moins que je ne parvinsse &agrave; faire pr&eacute;valoir mes desseins.</p>
+
+<p>L'avouerai-je ici? oui.... j'ai promis de ne rien dissimuler. Mes notes,
+mes rapports avaient pour but de remettre de l'ensemble et de l'unit&eacute;
+dans les partis disjoints et comme dispers&eacute;s de la r&eacute;volution, et
+surtout de faire craindre &agrave; l'Europe une insurrection nationale; par l&agrave;,
+j'esp&eacute;rais l'effrayer tellement des suites d'une explosion, qu'elle
+consent&icirc;t, pour prix d'un trait&eacute; de paix d&eacute;finitif, &agrave; nous accorder ce
+que je n'avais cess&eacute; de solliciter depuis le congr&egrave;s de Prague, la
+dynastie de Napol&eacute;on, devenue l'objet de nos r&eacute;clamations s&eacute;cr&egrave;tes, de
+nos v&oelig;ux et de nos efforts. L'abouchement de deux puissans monarques
+fit &eacute;vanouir des esp&eacute;rances fond&eacute;es; c'est &agrave; l'histoire &agrave; recueillir et
+&agrave; rapprocher des circonstances qu'il ne m'appartient pas de produire au
+grand jour. Je crois r&eacute;sumer ma vie en d&eacute;clarant que j'ai voulu vaincre
+pour la r&eacute;volution et que la r&eacute;volution a &eacute;t&eacute; vaincue dans moi.</p>
+
+<h3>FIN DE LA SECONDE PARTIE</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Lettre de l'empereur &agrave; M. le duc d'Otrante.</i>
+</p><p>
+Monsieur le duc d'Otrante, les services que vous nous avez rendus dans
+les diff&eacute;rentes circonstances qui se sont pr&eacute;sent&eacute;es, nous portent &agrave;
+vous confier le gouvernement de Rome, jusqu'&agrave; ce que nous ayons pourvu &agrave;
+l'ex&eacute;cution de l'art. 8 de l'acte des constitutions du 17 f&eacute;vrier
+dernier. Nous avons d&eacute;termin&eacute;, par un d&eacute;cret sp&eacute;cial, les pouvoirs
+extraordinaires dont les circonstances particuli&egrave;res o&ugrave; se trouve ce
+d&eacute;partement exigent que vous soyez investi. Nous attendons que vous
+continuerez, dans ce nouveau poste, &agrave; nous donner des preuves de votre
+z&egrave;le pour notre service et de votre attachement &agrave; notre personne.
+</p><p>
+Cette lettre n'&eacute;tant &agrave; autre fin, nous prions Dieu, M. le duc d'Otrante,
+qu'il vous ait en sa sainte garde.
+</p><p class="smcap"><br />
+<span style="margin-left: 15.5em;"><i>Sign&eacute;</i> Napol&eacute;on.</span><br />
+<span style="margin-left: 4.5em;">A Saint-Cloud, le 3 juin 1810.</span><br />
+</p>
+<p>&nbsp;</p><p>
+<i>Lettre du ministre de la police g&eacute;n&eacute;rale, &agrave; S. M. I. et R.</i>
+</p><p class="smcap"><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sire,</span><br />
+</p><p>
+J'accepte le gouvernement de Rome auquel V. M. a la bont&eacute; de m'&eacute;lever,
+pour r&eacute;compense des faibles services que j'ai &eacute;t&eacute; assez heureux de lui
+rendre.
+</p><p>
+Je ne dois cependant pas dissimuler que j'&eacute;prouve une peine tr&egrave;s-vive en
+m'&eacute;loignant d'elle: je perds &agrave; la fois le bonheur et les lumi&egrave;res que je
+puisais chaque jour dans ses entretiens.
+</p><p>
+Si quelque chose peut adoucir ce regret, c'est la pens&eacute;e que je donne
+dans cette circonstance, par ma r&eacute;signation absolue aux volont&eacute;s de V.
+M., la plus forte preuve d'un d&eacute;vouement sans bornes &agrave; sa personne.
+</p><p>
+Je suis avec le plus profond respect, Sire, de V. M. I. et R., le
+tr&egrave;s-humble et tr&egrave;s-ob&eacute;issant serviteur, et sujet.
+</p><p class="smcap"><br />
+<span style="margin-left: 15.5em;"><i>Sign&eacute;</i> le duc d'Otrante.</span><br />
+</p><p>
+<span style="margin-left: 4.5em;">Paris, le 3 juin 1810.</span><br />
+</p><p>
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> C'est sans doute ce qui a fait dire depuis &agrave; M. le duc de
+Rovigo, en parlant de Fouch&eacute;: &laquo;Celui-l&agrave; nous en a bien fait accroire.&raquo;
+Bien entendu que cette phrase, telle que nous l'avons entendue citer
+dans le monde, comprend tout le gouvernement imp&eacute;rial. (<i>Note de
+l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ceci serait par trop fort pour tout autre que pour Fouch&eacute;,
+homme vindicatif, et qui nourrissait contre le duc de Rovigo une haine
+dont il laisse trop apercevoir les traces. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le ch&acirc;teau de Ferri&egrave;res est &agrave; trois quarts de lieue de la
+terre de Pont-Carr&eacute;, bien d'&eacute;migr&eacute;, &agrave; environ six lieues de Paris, que
+Fouch&eacute; avait acquis de l'&Eacute;tat, mais dont on assure qu'il avait pay&eacute;
+l'exacte valeur &agrave; son propri&eacute;taire. Le ch&acirc;teau de Pont-Carr&eacute; tombant
+alors en ruine, il para&icirc;t que Fouch&eacute; le fit d&eacute;molir, et fit construire
+sur son emplacement des bergeries. Ferri&egrave;res et Pont-Carr&eacute;, r&eacute;unis &agrave;
+d'immenses bois qui en d&eacute;pendent &agrave; pr&eacute;sent, forment, dit-on, un des plus
+magnifiques domaines du royaume: il embrasse une &eacute;tendue de quatre
+lieues. C'est au ch&acirc;teau de Ferri&egrave;res que Fouch&eacute; s'est retir&eacute; d'abord
+apr&egrave;s sa disgr&acirc;ce, et ensuite apr&egrave;s son retour de la s&eacute;natorerie d'Aix,
+ainsi qu'on va le voir &agrave; la suite de ces M&eacute;moires. (<i>Note de
+l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> L'auteur n&eacute;glige presque toujours les dates. Nous croyons
+que c'est le 26 juin 1810. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> M. le comte Dubois fut remplac&eacute; par M. Pasquier, dans ses
+fonctions de pr&eacute;fet de police, le 14 octobre 1810. Fouch&eacute; a indiqu&eacute; l'un
+des motifs de sa disgr&acirc;ce, dans la premi&egrave;re partie de ses M&eacute;moires.
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Le mot candeur &eacute;tait soulign&eacute; dans les notes originales.
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Qu'il ne faut pas confondre avec le comte Dubois, pr&eacute;fet de
+police. On nous a assur&eacute; que le Dubois, directeur de police en Toscane,
+et M. Maillocheau, commissaire g&eacute;n&eacute;ral de police &agrave; Lyon, furent
+s&eacute;v&egrave;rement r&eacute;primand&eacute;s par le duc de Rovigo, pour avoir favoris&eacute; le
+voyage furtif de Fouch&eacute;. Le commissaire g&eacute;n&eacute;ral de Lyon fut m&ecirc;me
+r&eacute;voqu&eacute;. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Ici Fouch&eacute; ne fait que soulever un coin du voile; la suite
+mettra le lecteur au fait de tout ce que l'ex-ministre ne dit pas
+encore. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Ce mot, qui exprime bien ce que veut dire l'auteur, n'est
+pas fran&ccedil;ais; il est emprunt&eacute; de l'anglais, et on ne pourrait le
+suppl&eacute;er que par une p&eacute;riphrase. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Cette insinuation de Napol&eacute;on sur son fr&egrave;re &eacute;tait
+injurieuse. Louis &eacute;tait m&eacute;lancolique et val&eacute;tudinaire; mais son jugement
+sain et droit n'en &eacute;prouvait aucune alt&eacute;ration. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Avril 1810.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> M. le marquis du Moutier, aujourd'hui ambassadeur de
+Charles X en Suisse. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Dans la premi&egrave;re partie de ces M&eacute;moires. (<i>Note de
+l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Du 19 octobre 1810.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Les compagnons volontaires du captif de Saint-H&eacute;l&egrave;ne ont
+confirm&eacute; depuis cette r&eacute;v&eacute;lation; mais ils n'&eacute;l&egrave;vent qu'&agrave; quatre cent
+millions le tr&eacute;sor particulier de leur idole, dans le bon temps. (<i>Note
+de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Le 10 d&eacute;cembre 1810.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Du 13 d&eacute;cembre 1810.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> 20 mars 1811.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Le 4 juin 1811.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> 16 juin 1811.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> 21 ao&ucirc;t 1810.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Le 11 avril 1811.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Le 25 juin 1811.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Fouch&eacute; et M. Malouet avaient &eacute;tudi&eacute; ensemble &agrave; l'Oratoire.
+(<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> En 1815.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Bataille de la Moskowa, ou de Borodino, livr&eacute;e le 7
+septembre, &agrave; vingt-cinq lieues en avant de Moscou. (<i>Note de
+l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Ceci m&eacute;rite attention. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Les m&ecirc;mes sans doute qui, dix-huit mois apr&egrave;s, le 2 avril
+1814, ont eu le <i>courage</i>, sous la protection de deux cent mille
+ba&iuml;onnettes, de d&eacute;clarer Napol&eacute;on <i>d&eacute;chu du tr&ocirc;ne</i>. (<i>Note de
+l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Ambassadeur de Napol&eacute;on &agrave; Vienne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> 27 janvier 1813.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Nous croyons que c'est le m&ecirc;me que le palais Marcolini,
+occup&eacute; par Napol&eacute;on, et qui avait appartenu autrefois au comte de Br&uuml;hl,
+ministre d'Auguste III, &eacute;lecteur de Saxe et roi de Pologne. (<i>Note de
+l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Le 30 juin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Nous sommes fond&eacute;s &agrave; croire qu'il s'agit du
+lieutenant-g&eacute;n&eacute;ral Rogniat, qui commandait l'arme du g&eacute;nie &agrave; la campagne
+de Saxe. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Septembre 1812.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> 1812.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Dites plut&ocirc;t qu'en d&eacute;pit de tant d'intrigues, de toute la
+puissance militaire de Bonaparte, et des longues aberrations de la
+politique europ&eacute;enne, la Providence a voulu enfin que les Bourbons, que
+nos princes du sang fran&ccedil;ais pussent reprendre leur sceptre. Nous sommes
+consol&eacute;s aujourd'hui de tant de guerres et de calamit&eacute;s par le r&egrave;gne de
+Charles <span class="smcap">x</span>, que la haute sagesse de Louis <span class="smcap">xviii</span> a su nous m&eacute;nager. (<i>Note
+de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Voyez ici les effets de cette m&ecirc;me Providence: Quel
+sublime et touchant spectacle que celui de la rentr&eacute;e du fils de France
+dans l'immortelle journ&eacute;e du 12 avril 1814! Ce spectacle touche l'&acirc;me
+d'un r&eacute;gicide; le sentiment du remords l'oppresse; il reconna&icirc;t dans ce
+grand d&eacute;nouement la main de la divine Providence, qui pr&eacute;parait, dix
+ann&eacute;es &agrave; l'avance, la douce et paternelle domination de Charles <span class="smcap">x</span>, de ce
+roi chevalier, salu&eacute; par les acclamations des Parisiens dans les
+pr&eacute;ludes de notre restauration. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Le baron Fleury de Chaboulon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Ces pl&eacute;nipotentiaires &eacute;taient M. de Lafayette, Lafor&ecirc;t,
+Pont&eacute;coulaut, d'Argenson et S&eacute;bastiani. M. Benjamin-Constant les
+accompagnait en qualit&eacute; de secr&eacute;taire d'ambassade. (<i>Note de
+l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> MM. Andr&eacute;ossy, Boissy-d'Anglas, Flaugergues, Valence et
+Labesnardi&egrave;re. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> C'est Fouch&eacute; qui, le premier, s'est servi de cette
+expression, avec laquelle on s'est familiaris&eacute; depuis, et qu'on a m&ecirc;me
+us&eacute;e. (<i>Note de l'&eacute;diteur</i>.)</p></div></div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires de Joseph Fouché, Duc
+d'Otrante, Ministre de la Police Générale, by Joseph Fouché
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE JOSEPH FOUCHÉ ***
+
+***** This file should be named 19008-h.htm or 19008-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/9/0/0/19008/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
+(Produced from images of the Bibliothèque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..edb37c1
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #19008 (https://www.gutenberg.org/ebooks/19008)