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Cedron and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net) (Produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LA CITÉ DE CARCASSONNE + +BOURLOTON.--Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2. + +(AUDE) + +PAR + +VIOLLET LE DUC + +[Illustration] + +PARIS + +LIBRAIRIE DES IMPRIMERIES RÉUNIES ANCIENNE MAISON MOREL 13, RUE +BONAPARTE, 13 + +1888 + + * * * * * + + + + +HISTORIQUE + + +Vers l'an 636 de Rome, le Sénat, sur l'avis de Lucius Crassus, ayant +décidé qu'une colonie romaine serait établie à Narbonne, la lisière des +Pyrénées fut bientôt munie de postes importants afin de conserver les +passages en Espagne et de défendre le cours des rivières. Les peuples +Volces Tectosages n'ayant pas opposé de résistance aux armées romaines, +la République accorda aux habitants de Carcassonne, de Lodève, de Nîmes, +de Pézenas et de Toulouse la faculté de se gouverner suivant leurs lois +et sous leurs magistrats. L'an 70 avant J.-C., Carcassonne fut placée au +nombre des cités nobles ou élues. On ne sait quelle fut la destinée de +Carcassonne depuis cette époque jusqu'au IVe siècle. Elle jouit, +comme toutes les villes de la Gaule méridionale, d'une paix profonde; +mais après les désastres de l'Empire, elle ne fut plus considérée que +comme une citadelle (_castellum_). En 350 les Francs s'en emparèrent, +mais peu après les Romains y rentrèrent. + +En 407, les Goths pénétrèrent dans la Narbonnaise première, ravagèrent +cette province, passèrent en Espagne, et, en 436, Théodoric, roi des +Visigoths, s'empara de Carcassonne. Par le traité de paix qu'il conclut +avec l'Empire en 439, il demeura possesseur de cette ville, de tout son +territoire et de la Novempopulanie, située à l'ouest de Toulouse. + +C'est pendant cette domination des Visigoths que fut bâtie l'enceinte +intérieure de la cité sur les débris des fortifications romaines. En +effet, la plupart des tours visigothes encore debout sont assises sur +des substructions romaines qui semblent avoir été élevées hâtivement, +probablement au moment des invasions franques. Les bases des tours +visigothes sont carrées ou ont été grossièrement arrondies pour recevoir +les défenses du Ve siècle. + +Du côté méridional de l'enceinte on remarque des soubassements de tours +élevées au moyen de blocs énormes, posés à joints vifs et qui +appartiennent certainement à l'époque de la décadence de l'Empire. + +Quoi qu'il en soit, il est encore facile aujourd'hui de suivre toute +l'enceinte des Visigoths (voir le plan général, fig. 16)[1]. Cette +enceinte affectait une forme ovale avec une légère dépression sur la +face occidentale, suivant la configuration du plateau sur lequel elle +est bâtie. Les tours, espacées entre elles de 25 à 30 mètres environ, +sont cylindriques à l'extérieur, terminées carrément du côté de la ville +et réunies entre elles par de hautes courtines (fig. 1). Toute la +construction visigothe est élevée par assises de petits moellons de +0m,10 à 0m,12 de hauteur environ, avec rangs de grandes briques +alternées. De larges baies en plein cintre sont ouvertes dans la partie +cylindrique de ces tours, du côté de la campagne, un peu au-dessus du +terre-plein de la ville; elles étaient garnies de volets de bois à +pivots horizontaux et tenaient lieu de meurtrières. Le couronnement de +ces tours consistait en un crénelage couvert. Des chemins de ronde des +courtines on communiquait aux tours par des portes dont les linteaux en +arcs surbaissés étaient soulagés par un arc plein cintre en brique. Un +escalier de bois mettait à l'intérieur l'étage inférieur en +communication avec le crénelage supérieur qui était ouvert du côté de la +ville par une arcade percée dans le pignon. + +[Note 1: Des fouilles nous ont permis de reconnaître les fondations +de cette enceinte sur les points où elle a été supprimée, à la fin du +XIIIe siècle, pour augmenter le périmètre de la cité.] + +[Illustration: Fig. 1.] + +Malgré les modifications apportées au système de défense de ces tours, +pendant les XIIe et XIIIe siècles, on retrouve toutes les traces +des constructions des Visigoths. Jusqu'au niveau du sol des chemins de +ronde des courtines, ces tours sont entièrement pleines et présentent +ainsi un massif puissant propre à résister à la sape et aux béliers. + +Les Visigoths, entre tous les peuples barbares qui envahirent +l'Occident, furent ceux qui s'approprièrent le plus promptement les +restes des arts romains, au moins en ce qui regarde les constructions +militaires et, en effet, ces défenses de Carcassonne ne diffèrent pas de +celles appliquées à la fin de l'Empire en Italie et dans les Gaules. Ils +comprirent l'importance de la situation de Carcassonne, et ils en firent +le centre de leurs possessions dans la Narbonnaise. + +Le plateau sur lequel est assise la cité de Carcassonne commande la +vallée de l'Aude, qui coule au pied de ce plateau, et par conséquent la +route naturelle de Narbonne à Toulouse. Il s'élève entre la montagne +Noire et les versants des Pyrénées, précisément au sommet de l'angle que +forme la rivière de l'Aude en quittant ces versants abrupts, pour se +détourner vers l'est. Carcassonne se trouve ainsi à cheval sur la seule +vallée qui conduise de la Méditerranée à l'Océan et à l'entrée des +défilés qui pénètrent en Espagne par Limoux, Alet, Quillan, Mont-Louis, +Livia, Puicerda ou Campredon. L'assiette était donc parfaitement choisie +et elle avait été déjà prise par les Romains qui, avant les Visigoths, +voulaient se ménager tous les passages de la Narbonnaise en Espagne. + +Mais les Romains trouvaient par Narbonne une route plus courte et plus +facile pour entrer en Espagne et ils n'avaient fait de Carcassonne +qu'une citadelle, qu'un _castellum_, tandis que les Visigoths, +s'établissant dans le pays après de longs efforts, durent préférer un +lieu défendu déjà par la nature, situé au centre de leurs possessions de +ce côté-ci des Pyrénées, à une ville comme Narbonne, assise en pays +plat, difficile à défendre et à garder. Les événements prouvèrent qu'ils +ne s'étaient point trompés; en effet, Carcassonne fut leur dernier +refuge lorsqu'à leur tour ils furent en guerre avec les Francs et les +Bourguignons. + +En 508, Clovis mit le siège devant Carcassonne et fut obligé de lever +son camp sans avoir pu s'emparer de la ville. + +En 588, la cité ouvrit ses portes à Austrovalde, duc de Toulouse, pour +le roi Gontran; mais peu après, l'armée française ayant été défaite par +Claude, duc de Lusitanie, Carcassonne rentra au pouvoir de Reccarède, +roi des Visigoths. + +Ce fut en 713 que finit ce royaume; les Maures d'Espagne[2] devinrent +alors possesseurs de la Septimanie. On ne peut se livrer qu'à de vagues +conjectures sur ce qu'il advint de Carcassonne pendant quatre siècles; +entre la domination des Visigoths et le commencement du XIIe siècle, +on ne trouve pas de traces appréciables de constructions dans la cité, +non plus que sur ses remparts. Mais, à dater de la fin du XIe +siècle, des travaux importants furent entrepris sur plusieurs points. En +1096, le pape Urbain II vint à Carcassonne pour rétablir la paix entre +Bernard Aton et les bourgeois qui s'étaient révoltés contre lui et il +bénit l'église cathédrale (Saint-Nazaire), ainsi que les matériaux +préparés pour l'achever. C'est à cette époque en effet que l'on peut +faire remonter la construction de la nef de cette église. + +[Note 2: Sous le commandement de Moussa ben-Nossaïr.] + +Sous Bernard Aton, la bourgeoisie de Carcassonne s'était constituée en +milice et il ne paraît pas que la concorde régnât entre ce seigneur et +ses vassaux, car ceux-ci battus par les troupes d'Alphonse, comte de +Toulouse, venu en aide à Bernard, furent obligés de se soumettre et de +se cautionner. Les biens des principaux révoltés furent confisqués au +profit du petit nombre des vassaux restés fidèles, et Bernard Aton donna +en fief à ces derniers les _tours_ et les maisons de Carcassonne, à la +condition, dit Dom Vaissette: «de faire le guet et de garder la ville, +les uns pendant quatre, les autres pendant huit mois de l'année et d'y +résider avec leurs familles et leurs vassaux durant tout ce temps-là. +Ces gentilshommes, qui se qualifiaient de châtelains de Carcassonne, +promirent par serment au vicomte de garder fidèlement la ville. Bernard +Aton leur accorda divers privilèges, et ils s'engagèrent à leur tour à +lui faire hommage et à lui prêter serment de fidélité. C'est ce qui a +donné l'origine, à ce qu'il paraît, aux mortes-payes de la cité de +Carcassonne, qui sont des bourgeois, lesquels ont encore la garde et +jouissent pour cela de diverses prérogatives.» + +Ce fut probablement sous le vicomte Bernard Aton ou, au plus tard, sous +Roger III, vers 1130, que le château fut élevé et les murailles des +Visigoths réparées. Les tours du château, par leur construction et les +quelques sculptures qui décorent les chapiteaux des colonnettes de +marbre servant de meneaux aux fenêtres géminées, appartiennent +certainement à la première moitié du XIIe siècle. En parcourant +l'enceinte intérieure de la cité, ainsi que le château, on peut +facilement reconnaître les parties des bâtisses qui datent de cette +époque; leurs parements sont élevés en grès jaunâtre et par assises de +0m,15 à 0m,25 de hauteur, sur 0m,20 à 0m,30 de largeur, et +grossièrement appareillés. + +Le 1er août 1209, le siège fut mis devant Carcassonne par l'armée des +croisés, commandée par le célèbre Simon de Montfort. + +Le vicomte Roger avait fait augmenter les défenses de la cité et celle +des deux faubourgs de la Trivalle et de Graveillant, situés entre la +ville et l'Aude, ainsi que vers la route de Narbonne. + +Les défenseurs, après avoir perdu les faubourgs, manquant d'eau, furent +obligés de capituler. Le siège entrepris par l'armée des croisés ne dura +que du 1er au 15 août, jour de la reddition de la place. On ne peut +admettre que pendant ce court espace de temps les assiégeants aient pu +exécuter les travaux de mine ou de sape qui ruinèrent une partie des +murailles et tours des Visigoths; d'autant qu'il existe des reprises +faites pendant le XIIe siècle pour consolider et surélever les tours +visigothes qui avaient été fort compromises par la sape et la mine. + +Il faut donc admettre que les travaux de siège et les brèches dont on +signale la trace, notamment sur le côté nord, sont dus aux Maures +d'Espagne, lorsqu'ils conquirent ce dernier boulevard des rois +visigoths. Bernard Aton ne peut être, non plus, l'auteur de ces travaux +de mine, car le traité qui lui rendit la cité occupée par ses sujets +révoltés n'indique pas qu'il ait eu à faire un long siège et que les +défenseurs fussent réduits aux dernières extrémités. + +Le vicomte Raymond Roger, au mépris des traités et de la capitulation +qui rendait la cité de Carcassonne aux croisés, était mort en prison +dans une des tours en novembre 1209. Depuis lors, Raymond de Trincavel, +son fils, avait été dépouillé, en 1226, par Louis VIII de tous ses biens +reconquis sur les croisés. Carcassonne alors fit partie du domaine +royal, et un sénéchal y commandait pour le roi de France. + +En 1240, ce jeune vicomte Raymond de Trincavel, dernier des vicomtes de +Béziers, et qui avait été remis en 1209 aux mains du comte de Foix (il +était alors âgé de deux ans), se présente tout à coup dans les diocèses +de Narbonne et de Carcassonne avec un corps de troupes de Catalogne et +d'Aragon. Il s'empare, sans se heurter à une sérieuse résistance, des +châteaux de Montréal, des villes de Montolieu, de Saissac, de Limoux, +d'Azillan, de Laurens et se présente devant Carcassonne. + +Il existe deux récits du siège de Carcassonne entrepris par le jeune +vicomte Raymond en 1240, écrits par des témoins oculaires: celui de +Guillaume de Puy-Laurens, inquisiteur pour la Foi dans le pays de +Toulouse et celui du sénéchal Guillaume des Ormes, qui tenait la ville +pour le roi de France. Ce dernier récit est un rapport, sous forme de +journal, adressé à la reine Blanche, mère de Louis IX. + +Cette pièce importante nous explique toutes les dispositions de +l'attaque et de la défense[3]. À l'époque de ce siège, les remparts de +Carcassonne n'avaient ni l'étendue ni la force qui leur furent données +depuis par Louis IX et Philippe le Hardi. Les restes encore +très-apparents de l'enceinte des Visigoths, réparée au XIIe siècle, +et les fouilles entreprises en ces derniers temps, permettent de tracer +exactement les défenses existant au moment où le vicomte Raymond de +Trincavel prétendit les forcer. + +[Note 3: Le rapport du sénéchal Guillaume des Ormes, et le récit de +Guillaume de Puy-Laurens ont été publiés et annotés par M. Douët d'Arcq, +dans la _Biblioth. de l'École des Chartes_, 2e série, tome II, p. +363.] + +Nous donnons ci-après, figure 2, le plan de ces défenses, avec les +faubourgs y attenant, les barbacanes et le cours de l'Aude. + +L'armée de Trincavel investit la place le 17 septembre 1240, et s'empare +du faubourg de Graveillant, qui est aussitôt repris par les assiégés. Ce +faubourg, dit le _Rapport_, est _ante portam Tolosæ_. Or la porte de +Toulouse n'est autre que la porte dite de l'_Aude_ aujourd'hui, laquelle +est une construction romane percée dans un mur visigoth, et le faubourg +de Graveillant ne peut être, par conséquent, que le faubourg dit de la +_Barbacane_. La suite du récit fait voir que cette première donnée est +exacte. + +Les assiégeants venaient de Limoux, c'est-à-dire du midi, ils n'avaient +pas besoin de passer l'Aude devant Carcassonne pour investir la place. +Un pont de pierre existait sur l'Aude. Ce pont est encore entier +aujourd'hui: c'est le _vieux pont_ dont la construction date, en partie, +du XIIe siècle. Il ne fut que réparé et muni d'une tête de pont, sous +saint Louis et sous Philippe le Hardi. Il est indiqué en P sur notre +figure 2. + +Raymond de Trincavel n'ignorait pas que les assiégés attendaient des +secours qui ne pouvaient se jeter dans la cité qu'en traversant l'Aude, +puisqu'ils devaient se présenter par le nord-ouest. Aussi le vicomte +s'empara du pont, et, poursuivant son attaque le long de la rive droite +du fleuve vers l'amont, il essaya de couper toute communication de +l'assiégé avec la rive gauche. + +Ne pouvant tout d'abord se maintenir dans le faubourg de Graveillant, en +G (voir la fig. 2), il s'empare d'un moulin fortifié, M, sur un bras de +l'Aude, fait filer ses troupes de ce côté, les loge dans les parties +basses du faubourg, et dispose son attaque de la manière suivante: une +partie des assaillants, commandés par Ollivier de Thermes, Bernard Hugon +de Serre-Longue et Giraut d'Aniort, campent entre le saillant nord-ouest +de la ville et la rivière, creusent des fossés de contrevallalion et +s'entourent de retranchements palissadés. + +L'autre corps, commandé par Pierre de Fenouillet, Renaud de Puy et +Guillaume Fort, est logé devant la barbacane qui existait en B et celle +de la porte dite _Narbonnaise_, en N. + +En 1240, outre ces deux barbacanes, il en existait une en D[4] qui +permettait de descendre du château dans le faubourg[5] et une en H +faisant face au midi. La grande barbacane D servait encore à protéger la +porte de Toulouse T (aujourd'hui porte de l'Aude). + +[Note 4: Reconstruite sous saint Louis.] + +[Note 5: Toutes les défenses du château datent du XIIe siècle +sauf celles du front sud.] + +Il faut observer que les seuls points où le sol extérieur soit à peu +près au niveau des lices (car Guillaume des Ormes signale l'existence +des lices L et par conséquent d'une enceinte extérieure), sont les +points O et R. Quant au sol de la barbacane D du château, il était +naturellement au niveau du faubourg et par conséquent fort au-dessous de +l'assiette de la cité. Tout le front occidental de la cité est bâti sur +un escarpement très-élevé et très-abrupt. + +[Illustration: Fig. 2.] + +En reprenant tout d'abord le faubourg aux assiégeants, les défenseurs de +la ville s'étaient empressés de transporter dans leur enceinte une +quantité considérable de bois qui leur fut d'un grand secours; mais ils +avaient dû renoncer à se maintenir dans ce faubourg. + +Le vicomte fit donc attaquer en même temps la barbacane D du château +pour ôter aux assiégés toute chance de reprendre l'offensive, la +barbacane B (c'était d'ailleurs un saillant), la barbacane N de la porte +Narbonnaise et le saillant I, au niveau du plateau qui s'étendait à 100 +mètres de ce côté vers le sud-ouest. + +Les assiégeants, campés entre la place et le fleuve, étaient dans une +assez mauvaise position; aussi se retranchent-ils avec soin et +couvrent-ils leurs fronts d'un si grand nombre d'arbalétriers que +personne ne pouvait sortir de la ville sans être blessé. + +Bientôt ils dressèrent un mangonneau devant la barbacane D. + +Les assiégés, de leur côté, dans l'enceinte de cette barbacane, élèvent +une pierrière turque qui bat le mangonneau. Pour être autant défilé que +possible, le mangonneau devait être établi en E. + +Peu après les assiégeants commencent à miner sous la barbacane de la +porte Narbonnaise en N, en faisant partir leurs galeries de mine des +maisons du faubourg qui, de ce côté, touchaient presque aux défenses. + +Les mines sont étançonnées et étayées avec du bois auquel on met le feu, +ce qui fait tomber une partie des défenses de la barbacane. + +Mais les assiégés ont contre-miné pour arrêter les progrès des mineurs +ennemis et ont remparé la moitié de la barbacane restée debout. C'est +par les travaux de mine que, sur les deux points principaux de +l'attaque, les gens du vicomte tentent de s'emparer de la place; ces +mines sont poussées avec une grande activité; elles ne sont pas plutôt +éventées que d'autres galeries sont commencées. + +Les assiégeants ne se bornent pas à ces deux attaques. Pendant qu'ils +battent la barbacane D du château, qu'ils ruinent la barbacane N de la +porte Narbonnaise, ils cherchent à entamer une portion des lices et ils +engagent une attaque très-sérieuse sur le saillant en I entre l'évêché +et l'église cathédrale de Saint-Nazaire, marquée S sur notre plan. + +Comme nous l'avons dit, le plateau, sur ce point, s'étendait presque de +niveau avec l'intérieur de la cité de I en O, et c'est pourquoi saint +Louis et Philippe le Hardi firent, sur ce plateau, en dehors de +l'ancienne enceinte visigothe, un ouvrage considérable, destiné à +dominer l'escarpement. + +L'attaque des troupes de Trincavel est de ce côté (point faible alors) +très-vivement poussée; les mines atteignent les fondations de l'enceinte +des Visigoths, le feu est mis aux étançons et dix brasses de courtines +s'écroulent. Mais les assiégés se sont remparés en retraite de la brèche +avec de bonnes palissades et des bretèches[6]; si bien que les troupes +ennemies n'osent risquer l'assaut. Ce n'est pas tout, des galeries de +mine sont aussi ouvertes devant la porte de Rodez, en B; les assiégés +contre-minent et repoussent les travailleurs des assiégeants. + +[Note 6: Sorte de petit blokaus en charpente.] + +Cependant, des brèches étaient ouvertes sur divers points et le vicomte +Raymond craignant de voir, d'un moment à l'autre, déboucher les troupes +de secours envoyées du nord, se décide à tenter un assaut général. Ses +gens sont repoussés avec des pertes sensibles, et, quatre jours après, +sur la nouvelle de la venue de l'armée royale, il lève le siège, non +sans avoir mis le feu aux églises du faubourg, et entre autres à celle +des Minimes en R. + +L'armée de Trincavel était restée vingt-quatre jours devant la ville. + +Louis IX, attachant une grande importance à la place de Carcassonne qui +couvrait cette partie du domaine royal devant l'Aragon, et prétendant ne +plus avoir à redouter les conséquences d'un siège qui l'aurait mise +entre les mains d'un ennemi sans cesse en éveil, voulut en faire une +forteresse inexpugnable. + +Il faut ajouter au récit du sénéchal Guillaume des Ormes un fait +rapporté par Guillaume de Puy-Laurens. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, +les habitants du faubourg de Carcassonne (de la Trivalle; voir le plan, +figure 2), malgré leur protestation de fidélité à la noblesse tenant +pour le roi, avaient ouvert leurs portes aux soldats de Trincavel qui, +dès lors, dirigea de ce faubourg son attaque de gauche contre la porte +Narbonnaise. Saint Louis, sitôt après le siège levé, n'eut pas à +détruire le bourg déjà brûlé par le vicomte Raymond, mais voulant d'une +part punir les habitants de leur manque de foi, et de l'autre ne plus +avoir à redouter un voisinage aussi compromettant pour la cité, il +défendit aux gens du faubourg de Graveillant de rebâtir leurs maisons et +fit évacuer le faubourg de la Trivalle. Ces malheureux durent s'exiler. + +Louis IX commença immédiatement de grands ouvrages de défense autour de +la cité; il fit raser les restes des faubourgs, débarrassa le terrain +entre la cité et le pont et fit élever toute l'enceinte extérieure que +nous voyons aujourd'hui, afin de se couvrir de tous côtés et de prendre +le temps d'améliorer les défenses intérieures. + +Ayant pu constater la faiblesse des deux parties de l'enceinte sur +lesquelles le vicomte Raymond avait, avec raison, porté ses deux +principales attaques, c'est-à-dire l'extrémité sud et la porte +Narbonnaise, il étendit l'enceinte extérieure bien au delà de l'ancien +saillant sud sur le plateau qui domine de ce côté un ravin aboutissant à +l'Aude et vers la porte Narbonnaise, à 30 mètres environ en dehors, +enclavant ainsi dans les nouvelles défenses les deux points principaux +de l'attaque de Trincavel (fig. 16). + +Résolu à faire de la cité de Carcassonne le boulevard de cette partie du +domaine royal contre les entreprises des seigneurs hérétiques des +provinces méridionales, saint Louis ne voulut pas permettre aux +habitants des anciens faubourgs de rebâtir leurs habitations dans le +voisinage de la cité. Sur les instances de l'évêque Radulphe[7] après +sept années d'exil, il consentit seulement à laisser ces malheureux +proscrits s'établir de l'autre côté de l'Aude. Voici les lettres +patentes de saint Louis, expédiées à ce sujet[8]: + +[Note 7: Le tombeau de cet évêque est dans la petite chapelle bâtie +à l'extrémité du bras de croix sud de l'église de Saint-Nazaire.] + +[Note 8: _Hist. des Antiq. et comtes de Carcassonne_, G. Besse, +citoyen de Carcassonne, Béziers, 1645. «Ces lettres, dit Besse, furent +exécutées par le seneschal, _pridie nonas Aprilis_, c'est-à-dire le 4 +avril 1247, et, avec l'acte de leur exécution, se trouvent avoir esté +transcrites en langage du pays, dans le livre manuscrit des coutumes de +Carcassonne.] + +«Louis, par la grâce de Dieu, roy de France, à notre amé et féal Jean de +Cravis, seneschal de Carcassonne, salut et dilection. Nous vous mandons +que vous recevez en seureté les hommes de Carcassonne qui s'en estoient +fuys, à cause qu'ils n'avoient payé à nous les sommes qu'ils devoient, +les termes des payements escheus. Pour les demeures et habitations +qu'ils demandent, vous en prendrez advis et conseil de nostre amé et +féal l'evesque de Carcassonne et de Raymond de Capendu et autres bons +hommes, pour leur bailler place pour habiter, proveu qu'aucun domage +n'en puisse avenir à nostre chasteau et ville de Carcassonne. Voulons +que leur rendez les biens et héritaiges et possessions, dont ils +joüissoient avant la guerre, et les laissez joüir de leurs uz et +coustumes, affin que nous ou nos successeurs ne les puissions changer. +Entendons toutefoiz que lesdits hommes de Carcassonne doivent refaire et +bastir à leurs despens les églises de Nostre-Dame et des Frères-Mineurs, +qu'ils avoient démolies; et au contraire n'entendons que vous recevez en +façon quelconque aucun de ceux qui introduisirent le vicomte (de +Trincavel) au bourg de Carcassonne, estant traistres, ains rappellerez +les autres non coupables. Et direz de nostre part à nostre amé et féal +l'évesque de Carcassonne, que des amendes qu'il prétend sur les +fugitifs, il s'en désiste, et de ce luy en sçaurons gré. Donné à +Helvenas, le lundy après la chaise de saint Pierre.» + +Bien que nous n'ayons pas le texte original de cette pièce, mais +seulement la transcription altérée évidemment par Besse, ce document +n'en est pas moins très-important en ce qu'il nous donne la date de la +fondation de la ville actuelle de Carcassonne. En effet, en exécution de +ces lettres patentes, l'emplacement pour bâtir le nouveau bourg fut +tracé au delà de l'Aude, et comme cet emplacement dépendait de l'évêché, +le roi indemnisa l'évêque en lui donnant la moitié de la ville de +Villalier. L'acte de cet échange fut passé à Aigues-Mortes avec le +sénéchal en août 1248. + +Ce bourg est aujourd'hui la ville de Carcassonne, élevée d'un seul jet +sur un plan régulier, avec des rues alignées, coupées à angle droit, une +place au centre et deux églises. + +La prudence de Louis IX ne se borna pas à dégager les abords de la cité +et à élever une enceinte extérieure nouvelle, il fit bâtir la grosse +défense circulaire appelée la Barbacane, à la place de celle qui +commandait le faubourg de Graveillant, lequel, rebâti plus tard, prit +son nom de cet ouvrage. + +Il mit cette barbacane en communication avec le château, par des rampes +fortifiées, très-habilement conçues au point de vue de la défense de la +place (fig. 16). + +À la manière dont sont traitées les maçonneries de l'enceinte +extérieure, il y a lieu de croire que les travaux furent poussés +activement, afin de mettre, au plus tôt, la cité à l'abri d'un coup de +main et pour donner le temps de réparer et d'agrandir l'enceinte +intérieure. + +Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d'Aragon, continua ces +ouvrages avec activité. Ils étaient terminés au moment de sa mort +(1285). Carcassonne était la place centrale des opérations entreprises +contre l'armée aragonaise et un refuge assuré en cas d'échec. + +À la place de l'ancienne porte appelée Pressam ou Narbonnaise ou des +Salins, Philippe le Hardi fit construire une admirable défense, +comprenant la porte Narbonnaise actuelle, la tour du Trésau et les +belles courtines voisines. Du côté de l'ouest-sud-ouest, sur l'un des +points vivement attaqués par l'armée de Trincavel, profitant du saillant +que saint Louis avait fait faire, il rebâtit toute la défense +intérieure, c'est-à-dire les tours nos 39, 11, 40, 41, 42, 43 (porte +de Razez, de Saint-Nazaire ou des Lices), ainsi que les hautes +courtines intermédiaires (fig. 16), de manière à mieux commander la +vallée de l'Aude et l'extrémité du plateau. Un fait curieux donne la +date certaine de cette partie de l'enceinte qui enveloppait l'évêché. En +août 1280, à Paris, le roi Philippe permit à Isar, alors évêque de +Carcassonne, de pratiquer quatre fenêtres grillées dans la courtine +adossée à l'évêché, après avoir pris l'avis du sénéchal, et sous la +condition expresse que ces fenêtres seraient murées en temps de guerre, +sauf à pouvoir les rouvrir, la guerre terminée. Le roi s'obligeait à +faire, à ses dépens, les égouts pour l'écoulement des eaux de l'évêché, +à travers la muraille, et à l'évêque était réservée la jouissance des +étages de la tour dite de l'Évêque (tour carrée nº11, à cheval sur les +deux enceintes), jusqu'au crénelage, sans préjudice des autres droits du +prélat, sur le reste des murailles de la ville. Or, ces quatre fenêtres +n'ont point été ouvertes après coup, elles ont été bâties en élevant la +courtine, et elles existent encore entre les tours nos 39, 11 et 40; +donc ces courtines et tours datent de 1280. Du côté du midi et du +sud-est, Philippe le Hardi fit couronner, exhausser et même reconstruire +sur quelques points les tours des Visigoths, ainsi que les anciennes +courtines. Du côté du nord, on répara également les parties dégradées +des murs anciens et on éleva une large barbacane devant l'entrée du +château dans l'intérieur de la ville. + +L'enceinte extérieure, que je regarde comme antérieure de quelques +années aux réparations entreprises par Philippe le Hardi, pour améliorer +l'enceinte intérieure--et je vais en donner des preuves certaines tout à +l'heure--est bâtie en matériaux (grès) irréguliers et disposés sans +choix, mais présentant des parements unis, tandis que toutes les +constructions de la fin du XIIIe siècle sont parementées en pierres +ciselées sur les arêtes, et forment des bossages rustiques qui donnent à +ces constructions un aspect robuste et d'un grand effet. Tous les +profils des tours de l'enceinte intérieure, réparée par Philippe le +Hardi, sont identiques; les culs-de-lampe des arcs des voûtes et les +quelques rares sculptures, telles, par exemple, que la statue de la +Vierge et la niche placées au-dessus de la porte Narbonnaise, +appartiennent incontestablement à la fin du XIIIe siècle. + +Dans ces constructions, les matériaux sont de même nature, provenant des +mêmes carrières et le mode d'appareil uniforme; partout on rencontre ces +bossages, aussi bien dans les parties complètement neuves, comme celles +de l'ouest, du sud-ouest et de l'est, que dans les portions complétées +ou restaurées, sur les constructions visigothes et du XIIe siècle. +Les moulures sont finement taillées et déjà maigres, tandis que +l'enceinte extérieure présente dans ses meurtrières, ses portes et ses +corbeaux, des profils très-simples et larges. Les clefs des voûtes de la +tour nº18 (tour de la Vade ou du Papegay) sont ornées de figures +sculptées présentant tous les caractères de l'imagerie du temps de saint +Louis. De plus, entre la tour nº7 et l'échauguette de l'ouest, le +parapet de la courtine a été exhaussé, en laissant toutefois subsister +les merlons primitifs ainsi englobés dans la maçonnerie surélevée, afin +de donner à cette courtine, jugée trop basse, un commandement plus +considérable. + +Or, cette surélévation est construite en pierres avec bossages, les +créneaux sont plus espacés, l'appareil beaucoup plus soigné que dans la +partie inférieure et parfaitement semblable, en tout, à l'appareil des +constructions de 1280. + +La différence entre les deux constructions peut être constatée par +l'observateur le moins exercé: donc, la partie inférieure étant +semblable, comme procédés de structure, à tout le reste de l'enceinte +extérieure, et la surélévation conforme, comme appareil, à toutes les +constructions dues à Philippe le Hardi, l'enceinte extérieure a été +évidemment élevée avant les restaurations et les adjonctions entreprises +par le fils de Louis IX. + +Du côté du sud-ouest, la muraille des Visigoths venait longer la façade +ouest de l'église cathédrale de Saint-Nazaire (fig. 16). Cette façade, +élevée, comme nous l'avons dit, à la fin du XIe siècle ou au +commencement du XIIe n'est qu'un mur fort épais sans ouverture dans +la partie inférieure. Elle dominait l'enceinte visigothe et augmentait +sa force sur ce point attaquable. Son couronnement consistait en un +crénelage dont nous avons retrouvé les traces et que nous avons pu +rétablir dans son intégrité. + +Les fortifications de Philippe le Hardi laissèrent entre elles et cette +façade (fig. 16) un large espace et la défense supérieure de la façade +de Saint-Nazaire demeura sans objet puisqu'elle ne commandait plus les +dehors. + +Depuis lors il ne fut entrepris aucun travail de défense dans la cité de +Carcassonne et, pendant tout le cours du moyen âge, cette forteresse fut +considérée comme imprenable. Le fait est qu'elle ne fut point attaquée +et n'ouvrit ses portes au prince Noir, Edouard, en 1355, que quand tout +le pays du Languedoc se fut soumis à ce conquérant. + + + + +DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA CITÉ. + + +J'ai voulu donner un résumé très-succinct de l'histoire des +constructions qui composent l'enceinte de la cité de Carcassonne, afin +d'expliquer aux voyageurs curieux les irrégularités et les différences +d'aspect que présentent ces défenses dont une partie date de la +domination romaine et visigothe et qui ont été successivement modifiées +et restaurées, pendant les XIIe et XIIIe siècles, par les vicomtes +et par le roi de France. + +Quand on se présente devant la cité de Carcassonne, on est tout d'abord +frappé de l'aspect grandiose et sévère de ces tours brunes si diverses +de dimensions, de forme, et qui suivent, ainsi que les hautes courtines +qui les réunissent, les mouvements du terrain pour obtenir un +commandement sur la campagne et profiter autant que possible des +avantages naturels offerts par les escarpements du plateau, au bord +duquel on les a élevées. Du côté oriental est ouverte l'entrée +principale, la seule accessible aux charrois, c'est la porte Narbonnaise +défendue par un fossé et une barbacane garnie de meurtrières et d'un +crénelage avec chemin de ronde. L'entrée est biaise, de façon à masquer +la porte de l'ouvrage principal. Un châtelet, qui peut être isolé de la +barbacane, la précède, à cheval sur le pont qui était composé de deux +tabliers mobiles en bois, dont les tourillons sont encore à leur place. +Cette barbacane et le châtelet sont ouverts à la gorge afin d'être +battus par les défenses supérieures de la porte Narbonnaise, si ces +premiers ouvrages tombaient au pouvoir de l'ennemi. + +Du côté extérieur, les deux grosses tours entre lesquelles est ouverte +la porte, sont renforcées par des _becs_, sortes d'éperons destinés à +éloigner l'assaillant du point tangent le plus attaquable, de le forcer +de se démasquer, à faire dévier le bélier (bosson en langue d'Oïl), ou à +présenter une plus forte épaisseur de maçonnerie à la mine. + +L'entrée était d'abord fermée par une chaîne dont les attaches sont +encore à leur place et qui était destinée à empêcher des chevaux lancés +d'entrer dans la ville. Un mâchicoulis protège la première herse et la +première porte en bois avec barres; dans la voûte est percé un second +mâchicoulis, puis on trouve un troisième mâchicoulis devant la seconde +herse. Il n'était donc pas facile de franchir tous ces obstacles. Mais +cette entrée était défendue d'une manière plus efficace encore en temps +de guerre. + +Au-dessus de l'arc de la porte, des deux côtés de la niche occupée par +la statue de la Vierge, se voient, sur les flancs de chacune des deux +tours, trois entailles proprement faites; les deux voisines de l'angle +sont coupées carrément et d'une profondeur de Om,20, la troisième est +coupée en biseau comme pour recevoir le pied d'un lien de bois ou d'un +chevron incliné. Au-dessus de la niche de la Vierge on remarque trois +autres trous carrés profonds, destinés à recevoir des pièces de bois +formant une forte saillie. Ces trous recevaient, en effet, les pièces de +bois d'un auvent formant une saillie prononcée au-dessus de la porte, +protégeant la niche et les gens de garde à l'entrée de la ville. + +Cet auvent subsistait en temps de paix; en temps de guerre il servait de +mâchicoulis. À lm,30 au-dessus du faîtage de cet auvent on voit +encore, sur les flancs des deux tours, de chaque côté, quatre entailles +ou trous carrés au même niveau, les trois premiers au-dessus de ceux +servant de points d'appui aux chevrons de l'auvent et le quatrième à +0m,60 en avant. La était établi le plancher du deuxième mâchicoulis. +Une cinquième entaille, faite entre les deux dernières et un peu +au-dessus, servait de garde pour recevoir le madrier mobile destiné à +protéger les assiégés contre les projectiles lancés du dehors de bas en +haut et maintenait, par un système de décharges, tout cet étage +supérieur en l'empêchant de basculer. On ne pouvait communiquer des +tours à ces mâchicoulis extérieurs que par une ouverture pratiquée au +deuxième étage et par des échelles, de façon à isoler ces mâchicoulis +dans le cas où les assaillants s'en seraient emparés. Ces ouvrages de +bois étaient protégés par des mantelets percés de meurtrières. +L'assaillant, pour pouvoir s'approcher de la première herse, devait donc +affronter une pluie de traits et les projectiles jetés de trois +mâchicoulis, deux posés en temps de guerre et un dernier tenant à la +construction elle-même. Ce n'est pas tout: le sommet des tours était +garni de hourds en charpente que l'on posait également en temps de +guerre[9]. Les trous destinés au passage des solives en bascule qui +supportaient ces hourds sont tous intacts et disposés de telle sorte +que, du dedans, on pouvait, en très-peu de temps, établir ces ouvrages +de bois dont la couverture se reliait à celle des combles à demeure. En +effet, on conçoit facilement qu'avec le système de créneaux et de +meurtrières pratiqués dans les couronnements de pierre, il était +impossible d'empêcher des assaillants nombreux et hardis, protégés par +des pavois et même par des _chats_ (sortes de chariots recouverts de +madriers et de peaux) de saper le pied des tours, puisque des +meurtrières, malgré la forte inclinaison de leur coupe, il est +impossible de voir le pied des tours ou courtines, et que, par les +créneaux, à moins de sortir la moitié du corps en dehors de leur +ventrière, on ne pouvait non plus viser un objet placé au pied de +l'escarpe. Il fallait donc établir une défense continue, couverte et +permettant à un grand nombre de défenseurs de battre le pied de la +muraille ou des tours par le jet de pierres ou de projectiles de toute +nature. + +[Illustration: Figure 3] + +[Note 9: On a vu que le sénéchal Guillaume des Ormes se félicite +d'avoir pu reprendre le faubourg de Graveillant, dans lequel se trouvait +une provision de bois qui fut très-utile aux assiégés.] + +La coupe ci-contre (fig. 3), faite sur l'axe de la porte Narbonnaise, +explique les dispositions que nous venons d'indiquer. + +Non-seulement les hourds remplissaient cet objet, mais ils laissaient +aux défenseurs toute la liberté de leurs mouvements, les chemins de +rondes au dedans des crénelages étant réservés à l'approvisionnement des +projectiles et à la circulation. + +D'ailleurs si ces hourds étaient percés, outre le machicoulis continu, +de meurtrières, les meurtrières pratiquées dans les merlons de pierre +restaient démasquées dans leur partie inférieure et permettaient aux +arbalétriers postés au dedans du parapet sur ce chemin de ronde de +lancer des traits sur les assaillants. La défense était donc aussi +active que possible et le manque de projectiles devait seul laisser +quelque répit à l'attaque. + +On ne doit donc pas s'étonner si, pendant des sièges mémorables, après +une défense prolongée, les assiégés en étaient réduits à découvrir leurs +maisons, à démolir les murs de clôture des jardins, à dépaver les rues, +pour garnir ces hourds de projectiles et forcer les assaillants à +s'éloigner du pied des tours et murailles. + +D'un autre côté, les assiégeants cherchaient à mettre le feu à ces +hourds de bois qui rendaient le travail des sapeurs impossible ou à les +briser à l'aide des pierres lancées par les mangonneaux ou les +trébuchets. Et cela ne devait pas être très-difficile, surtout lorsque +les murailles n'étaient pas fort élevées. Aussi, dès la fin du XIIIe +siècle, on se mit à garnir les murailles et tours de machicoulis de +pierre portés sur des consoles, ainsi qu'on peut le voir à Beaucaire, à +Avignon et dans tous les châteaux forts ou enceintes des XIVe et +XVe siècles[10]. + +[Note 10: Au château de Coucy, bâti au commencement du XIIIe +siècle, on voit naître les machicoulis de pierre destinés à remplacer +les hourds de bois. Là, ce sont déjà de grandes consoles de pierre qui +portaient le hourd de bois.] + +À Carcassonne, le mâchicoulis de pierre n'apparaît nulle part, et +partout, au contraire, on trouve les trous des hourds de bois dans les +fortifications du château, qui datent du commencement du XIIe siècle, +aussi bien que dans les ouvrages de Louis IX et de Philippe le Hardi. + +Au XIIIe siècle, la montagne Noire et les rampes des Pyrénées étaient +couvertes de forêts; on a donc pu faire grand usage de ces matériaux si +communs alors dans les environs de Carcassonne. + +Les couronnements des deux enceintes de la cité, courtines et tours, +sont tous percés de ces trous carrés traversant à distances égales le +pied des parapets au niveau des chemins de ronde. Les étages supérieurs +des tours et de larges hangars établis en dedans des courtines, comme +nous le dirons tout à l'heure, servaient à approvisionner ces bois qui +devaient toujours être disponibles pour mettre la ville en état de +défense. + +En temps ordinaire les couronnements de pierre pouvaient suffire, et +l'on voit encore comment, dans les étages supérieurs des tours, les +créneaux étaient garnis de volets à rouleaux: sortes de sabords, +manoeuvrant sur un axe de bois posé sur deux crochets en fer; volets qui +permettaient de voir le pied des murailles sans se découvrir et qui +garantissaient les postes des étages supérieurs contre le vent et la +pluie. Les volets inférieurs s'enlevaient facilement lorsqu'on +établissait les hourds, car alors les créneaux servaient de +communication entre ces hourds et les chemins de ronde ou planchers +intérieurs. + +[Illustration: Fig. 4.] + +Notre figure 4 explique la disposition de ces volets. La partie +supérieure pivotant sur deux gonds fixes demeurait, la partie inférieure +était enlevée lorsqu'on posait les hourds. + +Mais revenons à la porte Narbonnaise. Outre la chaîne A (fig. 3), +derrière le premier arc plein cintre de l'entrée et entre celui-ci et le +deuxième, est ménagé un machicoulis B par lequel on jetait les +projectiles de droite et de gauche sur les assaillants qui tentaient de +briser la première herse C. Les réduits dans lesquels se tenaient les +défenseurs sont défilés par un épais garde-fou de pierres. Le mécanisme +des herses est parfaitement compréhensible encore aujourd'hui. Dans la +salle qui est au-dessus de l'entrée, on aperçoit, dans les deux +pieds-droits de la coulisse de cette première herse, les entailles +inclinées dans lesquelles s'engageaient les deux jambettes du treuil +tracé sur notre coupe, et les scellements des brides en fer qui +maintenaient le sommet de ces jambettes; au niveau du sol, les deux +trous destinés à recevoir les cales sur lesquelles reposait la herse une +fois levée; sous l'arc, au sommet du tympan, le trou profond qui +recevait la suspension des poulies destinées au jeu des contre-poids et +de la chaîne s'enroulant sur le treuil. + +Derrière la herse était une porte épaisse à deux vantaux D roulant sur +des crapaudines inférieures et des pivots fixés dans un linteau de bois +dont les scellements sont intacts. Ces vantaux étaient fortement unis +par une barre qui se logeait dans une entaille réservée dans le parement +du mur de droite lorsque la porte était ouverte, et par deux autres +barres de bois entrant dans des entailles pratiquées dans les deux murs +du couloir. + +Si l'on pénètre au milieu du passage, on voit dans la voûte s'ouvrir un +large trou carré E qui communique avec la salle du premier étage. La +grande dimension de ce trou s'explique par la nécessité où se trouvait +l'assiégé de pouvoir lancer des projectiles non-seulement au milieu, +mais aussi contre les parois du passage. La voûte du premier étage est +également percée d'un trou carré I, mais plus petit, de sorte que du +deuxième étage on pouvait écraser les assaillants qui se seraient +emparés de la salle au-dessous ou donner des ordres aux hommes qui +l'occupaient. + +Des deux côtés de ce large machicoulis, au premier étage, il existe deux +réduits profonds qui pouvaient servir de refuge et défiler les +défenseurs dans le cas où les assaillants, maîtres du passage, auraient +décoché des traits de bas en haut. La largeur de ce machicoulis +permettait encore de jeter sur l'assiégeant des fascines embrasées, et +les réduits garantissaient ainsi les défenseurs contre la flamme et la +fumée en leur laissant le moyen d'alimenter le feu. Des meurtrières +latérales percées dans le passage, au niveau du sol, en E, permettaient +aux arbalétriers postés dans les salles du rez-de-chaussée des deux +tours d'envoyer à bout portant des carreaux aux gens qui oseraient +s'aventurer entre les deux herses. + +De même que devant la herse extérieure C, il existe dans la salle du +premier étage un deuxième machicoulis oblong F destiné à protéger la +seconde herse G. Ce machicoulis se fermait, ainsi que l'ouverture +pratiquée dans le milieu de la voûte du passage, par une trappe dont la +feuillure et l'encastrement ménagé dans le mur existent encore. Au moyen +d'une petite fenêtre qui éclairait la salle du premier étage, les +assiégés, du dedans, pouvaient communiquer des ordres à ceux qui +servaient la herse sur le chemin de ronde pratiqué au-dessus de la +seconde porte II. Cette seconde herse manoeuvrait sous un arc réservé à +cet effet; son treuil était en outre protégé par un auvent P maintenu +par de forts crochets de fer qui sont encore scellés dans la muraille. +Tout le jeu de cette herse est encore visible; ses ferrures sont en +place: la herse seule manque. + +Les deux tours qui flanquent cette entrée sont distribuées de la même +manière. Elles comprennent: un étage de caves creusées au-dessous du +sol, un rez-de-chaussée percé de meurtrières et voûté avec quatre +escaliers pour communiquer au premier étage; un premier étage, également +voûté, percé de meurtrières et muni de deux cheminées et de deux fours. +Deux des escaliers seulement continuent jusqu'à l'étage supérieur. Les +deux autres n'aboutissent pas et peuvent tromper ainsi les gens qui ne +connaîtraient pas les lieux. Un deuxième étage couvert autrefois par un +plancher portant sur le bord du chemin de ronde. Ce deuxième étage est +percé, du côté de la ville, de riches fenêtres ogivales à meneaux O qui +ne s'ouvraient que dans la partie inférieure par des volets, tandis que +les compartiments de l'ogive étaient vitrés à demeure; ces fenêtres +étaient fortement grillées à l'extérieur. Un troisième étage crénelé +recevait la charpente des combles. Cette charpente est divisée en trois +pavillons, deux sur les deux tours et un pavillon intermédiaire +au-dessus de la porte. Lors de la construction première, rétablie +aujourd'hui, ces trois pavillons, aux points de leur rencontre, étaient +portés par des poutres entrant dans des entailles pratiquées dans +l'assise de la corniche; soit que ces poutres aient fléchi, soit que les +eaux des chéneaux mal entretenus les eussent pourries, au XVe siècle, +ces combles furent réparés, et, pour les porter, on établit deux grands +arcs qui s'arrangeaient fort mal avec la construction du XIIIe +siècle, puisque l'un d'eux venait buter dans un des créneaux M et le +boucher. Des chéneaux en pierre furent posés sur ces arcs et reçurent +les pieds du chevron des toitures aux points de leur jonction. Des +gargouilles saillantes rejetaient les eaux des chéneaux du côté de la +campagne. Ces arcs, qui poussaient en dehors le grand mur élevé du côté +de la ville, ont dû être enlevés. + +Le chemin de ronde de la courtine n'est pas interrompu par la porte +Narbonnaise suivant le système ordinaire adopté dans les défenses de +cette époque. Il passe du côté de la ville, au-dessus de la porte, et +relie les deux courtines de façon cependant à n'être en communication +avec la ville que par les escaliers intérieurs des tours et par une +seule baie fermée autrefois par deux épais vantaux ferrés. L'escalier +actuel, qui donne accès à ce chemin de ronde, est moderne et a été élevé +par le génie militaire. + +Habituellement, les tours de l'enceinte intérieure et même de l'enceinte +extérieure interrompent les chemins de ronde; de sorte que si +l'assaillant parvenait à s'emparer d'une courtine, il se trouvait pris +entre deux tours, et, à moins de les forcer les unes après les autres, +il lui devenait impossible de circuler librement sur les remparts; +d'autant que les escaliers qui mettent directement en communication les +chemins de ronde avec le terre-plein du côté de la ville, sont +très-rares et qu'on ne peut monter sur ces chemins de ronde qu'en +passant par les escaliers pratiqués dans les tours. Chaque tour était +ainsi un réduit séparé, indépendant, qu'il fallait, forcer. Les portes +qui mettent les tours en communication avec les chemins de ronde sont +étroites, bien ferrées, barrées à l'intérieur, de sorte qu'en un instant +on pouvait fermer le vantail et le barricader en tirant rapidement la +barre de bois, logée dans la muraille, avant même de prendre le temps +de pousser les verrous et de donner un tour de clef à la serrure. +L'examen attentif de ces défenses fait ressortir le soin apporté par les +ingénieurs de ce temps contre les surprises. Toutes sortes de +précautions ont été prises pour arrêter l'ennemi et l'embarrasser à +chaque pas par des dispositions imprévues. Évidemment, un siège à cette +époque n'était réellement sérieux pour l'assiégé, comme pour +l'assaillant, que quand on en était venu à se prendre, pour ainsi dire, +corps à corps. Une garnison aguerrie pouvait lutter avec des chances de +succès jusque dans ses dernières défenses. L'ennemi entrait dans la +ville par escalade ou par une brèche, sans que pour cela la garnison se +rendît; car alors, celle-ci renfermée dans les tours qui, je le répète, +sont autant de réduits indépendants, pouvait se défendre encore; il +fallait forcer des portes barricadées. Prenait-on le rez-de-chaussée +d'une tour, les étages supérieurs conservaient les moyens de reprendre +l'offensive et d'écraser l'ennemi. On voit que tout était calculé pour +une lutte possible pied à pied. Les escaliers à vis étaient facilement +barricadés de manière à rendre vains les efforts de l'assiégeant pour +arriver aux étages supérieurs. + +Les bourgeois d'une place eussent-ils voulu capituler, que la garnison +se gardait contre eux et leur interdisait l'accès des tours et des +courtines. C'est un système de défiance adopté envers et contre tous. + +Les machines de jet, les engins dont les assaillants disposaient à cette +époque pour battre du dehors des murailles, comme celles de la cité de +Carcassonne, ne pouvaient produire qu'un effet très-médiocre, vu la +solidité des ouvrages et l'épaisseur des merlons; car l'artillerie à feu +seule pourrait les entamer. Restaient la sape, la mine, le bélier et +tous les engins qui obligeaient l'assaillant à se porter au pied même +des défenses. Or il était difficile de se loger et de saper sous ces +hourds puissants qui vomissaient des projectiles. La mine n'était guère +efficace ici, car toutes les murailles et tours sont assises sur le roc. + +On ne doit pas être surpris si, dans ces temps éloignés de nous, +certains sièges se prolongeaient indéfiniment. La cité de Carcassonne +était, à la fin du XIIIe siècle, avec sa double enceinte et les +dispositions ingénieuses de la défense, une place imprenable qu'on ne +pouvait réduire que par la famine, et encore eût-il fallu, pour la +bloquer, une armée nombreuse, car il était aisé à la garnison de garder +les bords de l'Aude, au moyen de la grande barbacane (nº8 du plan, fig. +16) qui permettait de faire des sorties avec des forces imposantes et de +culbuter les assiégeants dans le fleuve. + +En examinant le plan général, nous voyons en bas de l'escarpement de la +cité, devant les tours 11 et 12 à l'ouest, une muraille qui défendait le +faubourg de la Barbacane. Cette muraille date du XIIIe siècle, et +elle fut certainement élevée pour empêcher l'ennemi de se loger, comme +l'avait fait Trincavel, entre l'Aude et la cité. Cette muraille est à +portée d'arbalète des tours 11, 12 et 40 et est commandée par celles-ci. +Il était donc fort difficile d'arriver, en descendant la rive droite de +l'Aude, jusqu'à la barbacane, malgré la garnison de la cité. + +Les remparts et les tours présentent surtout un aspect formidable sur +les points de l'enceinte où les approches sont relativement faciles, où +des escarpements naturels ne viennent pas opposer un obstacle puissant à +l'assaillant. Du côté du nord-est, de l'est et du sud, là où le plateau +qui sert d'assiette à la cité est à peu près de plain-pied avec la +campagne, de larges fossés protègent la première enceinte. Il est +vraisemblable que les extrémités de ces fossés, ainsi que les avancées +des portes, étaient défendues par des palissades extérieures, suivant +les habitudes de l'époque. Ces palissades étaient munies de barrières +ouvrantes. + +En s'avançant dans les lices[11], entre les deux enceintes, la première +tour que l'on rencontre à droite, à la suite de la porte Narbonnaise, +est la tour nº21, dite du Treshaut, ou du Trésau, de Tressan, du Trésor +ou de la Cendrino. Cette construction est un magnifique ouvrage de la +fin du XIIIe siècle, contemporain de la porte Narbonnaise. Elle +domine toute la campagne, la ville, et joignant presque l'enceinte +extérieure, elle commandait le plateau, la barbacane de la porte +Narbonnaise et empêchait l'ennemi de s'étendre du côté du nord dans les +lices le long desquelles s'élèvent les tours visigothes. + +[Note 11: Lices, espace compris entre les deux enceintes d'une +place.] + +La tour du Trésau, outre ses caves, renferme quatre étages dont deux +sont voûtés. + +L'étage inférieur est creusé au-dessous du terre-plein de la ville. Le +deuxième étage est presque de plain-pied avec le sol intérieur de la +ville. Le troisième étage était couvert par un plancher et le quatrième, +sous comble, au niveau du chemin de ronde du crénelage. + +Le chemin de ronde des courtines passe derrière le pignon de la tour, +mais n'a aucune communication avec les salles intérieures. + +Du côté de la ville, la partie supérieure de la tour est terminée par un +pignon crénelé avec escaliers rampants le long du comble. Deux tourelles +carrées, munies d'escaliers et crénelées à leur partie supérieure, +épaulent le pignon et servaient de tours de guet, car elles sont, de ce +côté, le point le plus élevé des défenses. + +En temps de paix, le crénelage de la tour du Trésau n'était pas couvert. +Le comble porte sur un mur intérieur. Les gargouilles qui existent +encore à l'extérieur indiquent d'une manière certaine que le chemin de +ronde supérieur était à ciel ouvert. En temps de guerre, les toitures +des hourds couvraient ces chemins de ronde ainsi que les hourds +eux-mêmes. + +Un seul escalier à vis dessert les quatre étages et toutes les issues +étaient garnies de portes fortement ferrées. Le deuxième étage au-dessus +des caves contient une petite chambre ou réduit éclairé par une fenêtre, +destiné au capitaine, une grande cheminée et des latrines; cet étage et +le rez-de-chaussée sont percés de nombreuses meurtrières s'ouvrant sous +de grandes arcades munies de bancs de pierre. Les meurtrières ne sont +pas percées les unes au-dessus des autres, mais chevauchées, ou _vides +sur pleins_, afin de battre tous les points de la circonférence de la +tour. Ce principe est généralement suivi dans les tours de l'enceinte +intérieure et, sans exception, dans les tours de l'enceinte extérieure +où les meurtrières jouent un rôle important. En effet, les meurtrières +percées dans les étages des tours ne pouvaient servir que lorsque +l'ennemi était encore éloigné des remparts; on conçoit dès lors qu'elles +aient été pratiquées plus nombreuses et disposées avec plus de méthode +dans les tours de l'enceinte extérieure. + +Les courtines qui accompagnent la tour du Trésau sont fort belles. Leur +partie inférieure est percée de meurtrières au niveau du terre-plein de +la ville, sous des arcs plein cintre avec bancs de pierre et leurs +merlons, larges, épais, sont bien construits. + +Le parement intérieur des merlons entre la tour Narbonnaise et la tour +du Trésau n'est pas vertical, mais élevé en _fruit_. La disposition des +hourds explique l'utilité de cette inclinaison du parement intérieur des +merlons. + +Sur ce point de la défense--l'un des plus attaquables, à cause du +plateau qui s'étend de plain-pied devant la porte Narbonnaise--les +courtines intérieures devaient être munies de ces hourds doubles dont il +est fait parfois mention dans les chroniqueurs du XIIIe siècle[12]. + +[Note 12: À Toulouse, assiégé par Simon de Montfort, les habitants +augmentent sans cesse les défenses de la ville: + + «E parec ben a lobra e als autres mestiers + Que de dins et defora ac aitans del obriers + Que garniron la vila els portals els terriers, + Els murs e las bertrescas els cadafalcs dobliers + Els fossatz e las lissas els pons els escaliers + E lains en Toloza ac aitans carpentiers.» + +Ces _cadafalcs dobliers_ sont des hourds doubles. Voyez _Poëme de la +Croisade contre les Albigeois_, Collection des documents inédits de +l'_Hist. de France_.] + +[Illustration: Fig. 5.] + +La figure 5 explique, dans le cas actuel, la disposition de ces doubles +hourds. Ainsi que nous venons de le dire, les merlons ayant leur +parement intérieur en fruit sur le chemin de ronde A, leur base est +traversée au niveau de ce chemin de ronde par des trous de hourds de +0m,30 de côté, régulièrement espacés. Sur le parement du chemin de +ronde, du côté de la ville, est une retraite continue B. Les hourds +doubles étaient donc ainsi disposés: de cinq pieds en cinq pieds +passaient, par les trous des hourds, de fortes solives C, sur +l'extrémité desquelles, à l'extérieur, s'élevait le poteau incliné D, +avec des contre-poteaux E, formant la rainure pour le passage des +madriers de garde. Des moises doubles J pinçaient ce poteau D, +reposaient sur la longrine F, mordaient les trois poteaux G, H, I, +celui G étant appuyé sur le parement incliné du merlon, et venaient +saisir le poteau postérieur K également incliné. Un second rang de +moises, posé en L à 1m,80 du premier rang, formait l'enrayure des +arbalétriers M du comble. En N un mâchicoulis était réservé le long du +parement extérieur de la courtine. Ce mâchicoulis était servi par des +hommes placés en O, sur le chemin de ronde, au droit de chaque créneau +muni d'une ventrière P. Les archers et arbalétriers du hourd inférieur +étaient postés en R et n'avaient pas à se préoccuper de servir ce +premier mâchicoulis. + +Le deuxième hourd possédait un mâchicoulis en S. Les approvisionnements +de projectiles se faisaient en dedans de la ville par les guindes T. Des +escaliers Q, disposés de distance en distance, mettaient les deux hourds +en communication. De cette manière, il était possible d'amasser une +quantité considérable de pierres en V, sans gêner la circulation sur les +chemins de ronde ni les arbalétriers à leur poste. En X, on voit, de +face, à l'extérieur, la charpente du hourdage dépourvue de ses madriers +de garde, et en Y, cette charpente garnie. Par les meurtrières et +mâchicoulis, on pouvait lancer ainsi sur l'assaillant un nombre +prodigieux de projectiles. Comme toujours, les meurtrières U, percées +dans les merlons, dégageaient au-dessous des hourds et permettaient à un +deuxième rang d'arbalétriers postés entre les fermes, sur le chemin de +ronde, de viser l'ennemi. + +On conçoit que l'inclinaison des madriers de garde était très-favorable +au tir. Elle permettait, de plus, de faire surplomber le deuxième +mâchicoulis S en dehors du hourdage inférieur. + +La dépense que nécessitaient des charpentes aussi considérables ne +permettait guère de les établir que dans des circonstances +exceptionnelles, sur des points mal défendus par la nature. + +La courtine qui relie la tour du Trésau à la porte Narbonnaise possède +un petit puits et une échauguette flanquante destinée à battre +l'intervalle entre la barbacane et cette porte. + +De la tour du Trésau, en se dirigeant vers le nord, on longe une grande +partie de l'enceinte des Visigoths. À voir le désordre de ces anciennes +constructions, on doit admettre qu'elles ont été bouleversées par un +siège terrible; on a peine à comprendre comment on a pu, avec les moyens +dont on disposait alors, renverser des pans de murs d'une épaisseur +considérable, faire pencher ces tours dont toute la partie inférieure ne +présente qu'une masse de maçonnerie. Il semblerait que la poudre à canon +peut seule causer des désordres aussi graves, et cependant le siège +pendant lequel une partie considérable de ces remparts a été renversée +est antérieur au XIIe siècle, puisque, sur ces débris, on voit +s'élever des constructions identiques avec celles du château, ou datant +du XIIIe siècle. + +À peine si l'on a pris soin de déblayer les ruines, car on remarque, +enclavés dans les courtines reprises au XIIIe siècle, d'énormes pans +de murs renversés et présentant verticalement les lits de leurs assises +de moellon ou de brique. Grâce à la bonté des mortiers, ces masses +renversées ne se sont point disjointes et sont là comme des rochers sur +lesquels on serait venu construire de nouveaux murs. + +De ce côté, les courtines et les tours sont très-hautes et dominent de +beaucoup l'enceinte extérieure élevée sur la crête de l'escarpement. + +Cet escarpement fait face à l'Aude et il s'étend jusqu'à la tour nº41 +qui termine le saillant occidental de la cité. + +Deux portes sont percées dans l'enceinte des Visigoths: l'une, petite, +datant de l'époque primitive, a été murée; elle est située à la droite +de la tour nº26; l'autre, percée au XIIe siècle et réparée au +XIIIe, se trouve entre les tours 24 et 25. C'est la porte désignée +par le sénéchal Guillaume des Ormes sous le nom de porte de Rodez. Elle +ne présente aucune défense particulière, mais devait être précédée d'un +ouvrage avec poterne, protégé par la tour-barbacane nº4; tour qui a +malheureusement été modifiée dans sa forme par le génie militaire, de +telle sorte qu'aujourd'hui la porte de Rodez donne sur les lices et n'a +plus de communication avec le dehors. + +Si nous passons de l'autre côté du château, vers le sud-ouest, nous +rencontrons la porte de l'Aude (autrefois porte de Toulouse). + +Cette porte a été percée dans la muraille des Visigoths au XIIe +siècle. On voit encore, à l'extérieur, l'arc plein cintre qui paraît +appartenir à cette époque par son appareil et la nature des matériaux +employés. À la gauche de cette porte il existait, sur un pan de mur +visigoth, un bâtiment contemporain du château, c'est-à-dire élevé du +XIe au XIIe siècle. Le mur extérieur de ce bâtiment est encore +percé de trois petites fenêtres jumelles divisées par des colonnettes de +marbre avec chapiteaux sculptés. + +Une longue rampe aboutissait à la grande barbacane nº8 et était battue +par cette barbacane; elle s'élève suivant une inclinaison assez roide, +et, en faisant un lacet, conduit à une première porte, simple barrière, +puis à une seconde porte défendue par un crénelage et commandée par un +gros ouvrage en forme de traverse, terminé, à la hauteur des chemins de +ronde de l'enceinte intérieure, par une plate-forme et des merlons. À sa +base, cette traverse est percée d'une porte qui donne entrée dans les +lices du sud-ouest. + +Il faut gravir, en dedans de l'enceinte extérieure, une rampe assez +roide battue par l'ouvrage qui masque la porte de l'Aude, percée dans le +mur de l'enceinte intérieure. Cette rampe est dominée par la tour de la +Justice, nº37, et par une tour visigothe, nº38. On arrive ainsi à un +lacet qui oblige l'arrivant à se détourner brusquement pour atteindre la +porte. Bien qu'il n'y ait, devant cette porte, ni fossé ni ponts à +bascule, il n'était point facile d'y arriver malgré les gens du dedans +de la ville, car l'espace compris entre les deux enceintes forme une +véritable place d'armes, un grand châtelet, commandé de tous côtés par +des ouvrages formidables. De plus, les lices, à droite et à gauche, +étaient fermées par des portes. On observera que la porte supérieure est +percée dans un angle rentrant, ce qui a permis de la flanquer +très-puissamment, et que son masque forme en avant un petit châtelet que +l'on pouvait fermer complétement en temps de guerre, et qui, en temps de +paix, était précédé d'un petit poste dont on aperçoit encore la trace le +long de la courtine. De cet ouvrage, les rondes pouvaient descendre dans +les lices du sud-ouest, en ouvrant une porte percée sur le flanc du +parapet et en posant des planches mobiles sur des corbeaux engagés dans +les gros contre-forts à la suite. Ce moyen de sortie ou d'entrée indique +assez que l'ouvrage, en avant de la porte de l'Aude, était absolument +fermé en temps de guerre. + +En se dirigeant de la porte de l'Aude vers les lices du sud-ouest, on +laisse bientôt les dernières traces des constructions visigothes et +l'on atteint le saillant bâti par Philippe le Hardi, en dehors des +terrains de l'évêché (fig. 16). Ayant passé la porte percée dans la +traverse de commandement, et que nous croyons être la porte dite du +Sénéchal, on voit une des tours des Visigoths, entière, puis la tour 39, +dite de l'Inquisition, et dans laquelle nous avons trouvé un cachot avec +pilier central, garni de chaînes, puis la tour carrée nº11, dite de +l'Évêque. Cette tour, à cheval sur les lices, commande les deux +enceintes et pouvait, sur ce front, couper la communication entre la +partie sud et la partie nord des lices. Toutefois, les deux arcs jetés +sur le passage, entre les deux enceintes, n'étaient défendus que par +deux machicoulis intérieurs et par un machicoulis percé au milieu de la +voûte. On ne trouve pas trace de gonds indiquant la présence de vantaux +de porte, mais seulement des entailles qui font supposer qu'en temps de +guerre des barrières de bois fermaient ces ouvertures et interceptaient +les communications. Cette tour, dont l'évêque avait la jouissance sauf +le chemin de ronde supérieur, est fort belle, admirablement construite, +fièrement plantée sur les deux enceintes dont elle rompt l'uniformité. +De même qu'elle coupait la communication sur les lices, elle +interrompait aussi le chemin de ronde supérieur des courtines, car, pour +aller de la courtine nord à la courtine sud, il fallait traverser cette +tour et forcer deux portes. Les escaliers intérieurs sont disposés de +façon à ce que l'accès aux crénelages soit indépendant de l'accès aux +deux salles voûtées, dont l'évêque avait la jouissance. + +Les courtines qui font partie du saillant bâti par Philippe le Hardi, +sont munies de belles meurtrières percées sous des arcades avec bancs; +meurtrières qui battent les lices et les chemins de ronde de l'enceinte +extérieure. On voit encore, en dehors de cette partie de l'enceinte +extérieure, à côté de la tour nº12, dite du Grand-Canisou, les orifices +de l'égout que le roi avait fait construire à travers la muraille élevée +par son ordre, pour rejeter au dehors les eaux de l'évêché, ainsi qu'il +a été dit plus haut. + +Quant aux bâtiments de l'évêché, ils sont complétement rasés; il n'en +est pas de même du cloître de l'église Saint-Nazaire, dont les +fondations ont été retrouvées. Ces fondations, et un mur de ce cloître, +conservé avec les piles engagées et les formerets des voûtes, se +rapportent aux tracés des vieux plans de la cité, dans lesquels ce +cloître et ses dépendances sont indiqués. Cette construction date de +l'époque de saint Louis. À la suite de la tour nº11 est la tour nº40, +dite de Cahusac, qui présente une disposition curieuse. Le chemin de +ronde tourne à l'entour, et est couvert par un portique; puis on arrive +à la tour du coin nº41, dite Mipadre ou de Prade. Elle contient deux +étages voûtés et deux étages entre planchers, elle est munie d'une +cheminée et d'un four. La seule porte donnant entrée dans cette tour, +qui n'interrompt pas le chemin de ronde, est percée du côté de l'est et +était fermée par des verrous et une barre rentrant dans la muraille. +Comme aux autres tours de cette partie de l'enceinte, le dernier merlon +des courtines s'élève au point de jonction avec la tour, là où sont +percées les portes, et le dernier créneau était également muni de volets +sur rouleaux, afin de protéger les entrants ou les sortants ou les +factionnaires posés aux entrées des tours. Presque toujours il faut +monter quelques marches pour passer des courtines dans les tours, et +alors le crénelage suit la montée. + +On remarquera encore que les chemins de ronde des courtines, et par +conséquent les crénelages et les hourds ne sont pas toujours de niveau, +mais suivent la pente du terrain extérieur, de manière à conserver sur +tous les points de l'enceinte une hauteur d'escarpe uniforme, ainsi que +cela se pratique encore de nos jours. + +C'était une règle établie par l'expérience, et, passé une certaine +hauteur, l'échelade devait être regardée comme impossible; aussi +maintenait-on un minimum d'élévation partout. Toutefois les escarpes de +l'enceinte intérieure sont beaucoup plus élevées que celles de +l'enceinte extérieure. L'enceinte extérieure était établie de manière à +battre l'assaillant à grande distance et à l'empêcher d'approcher; +tandis que pour l'enceinte intérieure, tout est combiné en vue de +combattre un ennemi très-rapproché. Il n'est pas besoin d'insister sur +une disposition indiquée par le simple bon sens. + +Dans l'enceinte du cloître Saint-Nazaire, de larges escaliers donnent +accès aux remparts. Mais il est bon d'observer que le cloître et +l'évêché étaient déjà renfermés dans une enceinte, et que, par +conséquent, les habitants de la ville ne pouvaient monter de la voie +publique sur les courtines. Partout où il existe des escaliers montant +aux chemins de ronde directement, ces escaliers sont toujours, ou +enclavés dans d'anciens logis dépendant des murailles et fortifiés, ou +compris dans des enceintes spéciales; tels sont les escaliers qui +montaient à la courtine à côté de la tour nº44, le long de la tour nº47 +et près de la chapelle Saint-Sernin (tour 53). Le plus souvent, ce sont +les escaliers des tours qui, au moyen de petites portes extérieures bien +ferrées, permettent l'accès sur les chemins de ronde. La garnison +pouvait donc, si bon lui semblait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, +s'isoler et tenir les citoyens en respect pendant qu'elle repoussait les +assiégeants. Elle seule circulait entre les deux enceintes, dans les +lices, en fermant les portes de la ville sur les habitants; sur ce +point, il n'y avait nul inconvénient à ce que les chemins de ronde +fussent de plain-pied avec le terre-plein. + +En suivant l'enceinte intérieure vers l'est, après avoir dépassé la tour +nº42--dite tour du Moulin, parce qu'autrefois son étage supérieur, en +retraite sur le crénelage, était affecté au mécanisme d'un moulin à +vent--on arrive à la tour nº43, dite tour et poterne Saint-Nazaire. Cet +ouvrage, sur plan carré, est encore un des plus remarquables de la cité. +À côté de la barbacane nº15, dite de la Crémade et dépendant de +l'enceinte extérieure, est une poterne basse et étroite, donnant dans le +fossé peu profond sur ce point. Cette poterne, en cas de siège, pouvait +être murée facilement puisqu'il n'y avait qu'à remplir l'escalier roide +qui, du seuil de cette poterne, monte aux lices. Le large diamètre de la +tour de la Crémade en fait une barbacane propre d'ailleurs à protéger +des sorties ou des partis rentrants. Cette tour n'était point couverte, +comme les autres, par un comble, et est en communication directe avec le +chemin de ronde des courtines dont elle n'est, pourrait-on dire, qu'un +appendice flanquant. + +Quant à la tour Saint-Nazaire, il était impossible à des assiégeants +postés en dehors de l'enceinte extérieure de supposer qu'elle fût munie +d'une poterne. La porte, percée à la base de cette tour Saint-Nazaire, +et donnant sur les lices, est ouverte de côté, masquée par la saillie de +l'échauguette d'angle, et le seuil de cette ouverture est établi à plus +de deux mètres au-dessus du sol des lices. Il fallait donc poser des +échelles ou un plan incliné en bois pour entrer et sortir. + +Dans la tour elle-même l'entrée est biaise, et, si de l'extérieur on +n'entre par la poterne percée sur le flanc est de la tour qu'au moyen +d'échelles ou d'un plancher mobile, on ne peut franchir la seconde +entrée qu'en se détournant à angle droit. Cette poterne ne pouvait donc +servir qu'aux gens de pied. Chacune des deux baies est munie d'une +herse, de machicoulis et de vantaux. Un puits dessert les lices et le +premier étage, qui contient en outre un four. La première herse était +manoeuvrée de la salle du premier étage, la deuxième du chemin de ronde, +comme à la porte Narbonnaise. Le crénelage supérieur s'élève sur une +plate-forme propre à recevoir un engin de défense (mangonneau) et +possède une guette, car ce point est un des plus élevés de la cité. Le +crénelage inférieur (car la défense de couronnement est double) est +flanqué par des échauguettes qui montent de fond. + +Toujours en se dirigeant vers l'est, on arrive à peu de distance de la +tour Saint-Nazaire à la tour nº44, dite Saint-Martin, qui semble avoir +été élevée à proximité de la tour nº43 à dessein, pour masquer et battre +la poterne à très-petite portée. Cette tour est renforcée, comme les +tours 41 et 42 et comme celles de la porte Narbonnaise, par un bec +saillant dont nous avons expliqué l'utilité. Elle contient deux étages +voûtés, deux étages sous plancher, comme la tour nº41, et se dégage +au-dessus du chemin de ronde qui tourne autour d'elle du côté de la +ville. + +À partir de ce point de l'enceinte intérieure, nous voyons reparaître, +dans les parties inférieures des courtines et tours, les restes des +remparts visigoths jusqu'à la tour nº53, dite de Saint-Sernin, à côté de +la porte Narbonnaise. + +Les tours nºs 45, 46, 47, 49, 50, 52 et 53 sont bâties sur les fondations +des tours primitives et sont d'un diamètre plus faible que les tours du +XIIIe siècle. Seule, la tour nº48 a été reconstruite entièrement par +Philippe le Hardi. Aussi présente-t-elle à l'extérieur un bec saillant, +et l'épaisseur de sa construction est très-considérable. C'est qu'elle +devait s'élever assez haut pour dominer la tour nº18 de l'enceinte +extérieure, tour dite de la Vade ou du Papegay, sorte de donjon avancé +absolument indépendant et qui était destiné à battre le plateau qui +s'étend de plain-pied, en face de ce front. + +Les tours précédentes, nºs 45, 46, 47, 49, 50 et 52, ne sont pas +voûtées, et des planchers en bois séparaient leurs étages, au nombre de +deux seulement et établis sur le massif plein de la maçonnerie des +Visigoths. Leurs escaliers à vis font saillie à l'intérieur, des salles +et sont pris à leurs dépens. Toutes ces tours interrompent la +circulation sur le chemin de ronde des courtines; il faut les traverser +pour communiquer d'une courtine à l'autre. La tour nº49, dite de Daréja, +est bâtie sur une substruction romaine, formée de gros blocs de pierre +parfaitement jointifs, sans mortier. Le soubassement romain portait +certainement une tour carrée, car les Visigoths se sont contentés +d'abattre les arêtes saillantes à coups de masse, pour arrondir cette +construction massive qui ne renferme qu'un blocage. + +En examinant les constructions surélevées au XIIIe siècle, on voit +que les ingénieurs ont donné à la partie cylindrique (côté extérieur) +une forte épaisseur, tandis que du côté de la ville, là où la tour est +fermée par un pignon, les murs n'ont qu'une faible épaisseur, afin +d'obtenir l'espace vide le plus grand possible à l'intérieur pour loger +les postes. La tour nº 47 présente aussi, sur les lices, dans sa partie +inférieure, des restes de soubassements romains, sur lesquels est +implantée une tour visigothe couronnée par la bâtisse du XIIIe +siècle. + +Ainsi, toute cette portion de l'enceinte, comprise entre la tour nº 44 +et la porte narbonnaise, a été réparée et reconstruite en partie par +Philippe le Hardi sur l'enceinte des Visigoths, qui avait été élevée sur +les remparts romains. Le périmètre de la ville antique est donc donné +par celui de la ville des Visigoths, puisque, du côté du midi comme du +côté du nord, nous retrouvons les traces des constructions romaines sous +les ouvrages dus aux barbares. + +Sur tout ce front sud-est, les hourds présentaient en temps de guerre +une ligne non interrompue, car ceux des courtines se relient à ceux des +tours au moyen de quelques marches. Cela était nécessaire pour faciliter +la défense et ne pouvait avoir d'inconvénients, dans le cas où +l'assiégeant se serait emparé d'une portion de ces hourds, car il était +facile de les couper en un instant et d'empêcher l'ennemi de profiter de +cette coursière extérieure continue pour s'emparer successivement des +étages supérieurs des tours. L'assiégé, obligé d'abandonner une portion +de ces hourds, pouvait lui-même y mettre le feu, sacrifier au besoin une +tour ou deux, et se retirer dans les postes éloignés du point tombé au +pouvoir de l'ennemi, en coupant les planchers de bois derrière lui. + +Les tablettes de pierre des chemins de ronde des courtines élevées sous +Philippe le Hardi sont supportées à l'intérieur pour augmenter la +largeur de la coursière, du côté du sud et du sud-est, depuis la tour de +l'évêque jusqu'à la porte Narbonnaise, par des corbeaux de pierre. Il +existe, entre ces corbeaux, des trous carrés très-profonds ménagés dans +la construction à intervalles égaux. Ces trous étaient destinés à loger +des solives horizontales dont l'extrémité pouvait, au besoin, être +soulagée par des poteaux. Sur ces solives on établissait un plancher +continu qui élargissait d'autant le chemin de ronde à l'intérieur et +formait une saillie fort utile pour l'approvisionnement des hourds, pour +la mise en batterie de pierrières et trébuchets, et pour disposer au +pied des remparts, sur le terre-plein de la ville, des magasins, des +abris pour un supplément de garnison. + +Les combles qui couvraient les hourds venaient très-probablement couvrir +ce supplément de coursières. On conçoit combien ces larges espaces, +ménagés à la partie supérieure des courtines, devaient faciliter la +défense. Et il faut noter ici que cette disposition n'existe que dans la +partie des défenses qui était le moins bien protégée par la nature du +terrain et contre laquelle, par conséquent, l'assaillant devait réunir +tous les efforts et pouvait organiser une attaque en règle. + +Ces précautions eussent été inutiles là où l'ennemi ne pouvait se +présenter qu'en petit nombre par suite des escarpements de la colline. +Du côté méridional, l'ennemi, en supposant qu'il se fût emparé de +l'enceinte extérieure, pouvait combler une partie des fossés, détruire +un pan de mur de l'enceinte extérieure et faire approcher de la muraille +intérieure, sur un plan incliné, un de ces beffrois de charpente, +recouverts de peaux fraîches pour les garantir du feu et au moyen +desquels on se jetait de plain-pied sur les chemins de ronde supérieurs. +On ne pouvait résister à une semblable attaque, qui réussit mainte fois, +qu'en réunissant, sur le point attaqué, un nombre de soldats supérieur +aux forces des assiégeants. Comment l'aurait-on pu faire sur ces étroits +chemins de ronde? Les hourds brisés, les merlons entamés par les +machines de jet, les assiégeants se précipitant sur les chemins de +ronde, ne trouvaient devant eux qu'une rangée de défenseurs acculés à un +précipice et ne présentant qu'une ligne sans profondeur à cette colonne +d'assaut sans cesse renouvelée! Avec ce supplément de chemin de ronde +qu'on pouvait élargir à volonté, il était possible d'opposer à +l'assaillant une résistance solide, de le culbuter et de s'emparer même +du beffroi. + +C'est dans ces détails de la défense pied à pied qu'apparaît l'art de la +fortification du XIe au XVe siècle. En examinant avec soin, en +étudiant scrupuleusement, et dans les moindres détails, les ouvrages +défensifs de ces temps, on comprend ces récits d'attaques gigantesques +que nous sommes trop disposés à taxer d'exagération. Devant des moyens +de défense si bien prévus, si ingénieusement combinés, on se figure sans +peine les travaux énormes des assiégeants, les beffrois mobiles, les +estacades et bastilles terrassées, les engins de sape roulants, tels que +_chats_ et galeries, ces travaux de mine qui demandaient un temps +considérable, lorsque la poudre à canon n'était point en usage dans les +armées. Avec une garnison déterminée et bien approvisionnée on pouvait +prolonger un siège indéfiniment. Aussi n'est-il pas rare de voir une +bicoque résister pendant des mois à une armée nombreuse. De là, souvent, +cette audace et cette insolence du faible contre le fort et le puissant, +cette habitude de la résistance individuelle qui faisait le fond du +caractère de la féodalité, cette énergie qui a produit de si grandes +choses et un si grand développement intellectuel au milieu de tant +d'abus. + +Indépendamment des portes percées dans l'enceinte intérieure, on +comptait plusieurs poternes. Pour le service des assiégés,--surtout +s'ils devaient garder une double enceinte--, il fallait rendre les +communications faciles entre ces deux enceintes et ménager des poternes +donnant sur les dehors, pour pouvoir porter rapidement des secours sur +un point attaqué, faire sortir ou rentrer des corps, sans que l'ennemi +pût s'y opposer. En parcourant l'enceinte intérieure de Carcassonne, on +voit un grand nombre de poternes plus ou moins bien dissimulées et qui +devaient permettre à la garnison de se répandre dans les lices par une +quantité d'issues facilement masquées, ou de rentrer rapidement dans le +cas où la première enceinte eût été forcée. Entre la tour du Trésau du +côté nord et le château, nous trouvons deux de ces poternes, sans +compter la porte de Rodez. L'une de ces poternes donne entrée dans le +fossé du château (fig. 16), l'autre à côté de la tour nº26. Entre le +château et la tour nº37 est une poterne donnant également dans le fossé +du château. Entre la porte de l'Aude et la porte Narbonnaise (côté ouest +et sud de l'enceinte intérieure) on trouve la poterne Saint-Nazaire +décrite plus haut; entre les tours 44 et 45, une poterne communiquant à +un escalier à vis, et entre les tours 50 et 52, une construction +saillante nº51, qui contenait un escalier de bois, communiquant à de +vastes souterrains dont l'issue extérieure est placée à côté de la tour +de l'enceinte extérieure nº19, au niveau du fond du fossé et dont deux +galeries débouchaient dans les lices. Cette dernière poterne avait une +grande importance, car elle mettait les chemins de ronde supérieurs en +communication directe, soit avec des lices, soit avec les dehors. Aussi, +en arrière de la porte donnant dans l'angle de la tour 19, est une salle +voûtée, vaste, pouvant contenir une quarantaine d'hommes armés. + +De plus, il existe une poterne mettant les lices en communication avec +le fossé, à l'angle de rencontre de la courtine de droite avec le donjon +de la Vade nº18. Il y avait une poterne au côté droit de la grosse tour +nº4 de l'enceinte extérieure, une poterne très-relevée au-dessus de +l'escarpement percée dans le mur extérieur de la porte de l'Aude et qui +exigeait l'emploi d'une échelle, et la poterne encore ouverte dans +l'angle de la tour nº15, ainsi qu'il a été dit plus haut. En ajoutant à +ces issues la grande barbacane du château nº8, on voit que la garnison +pouvait faire des sorties et se mettre en communication avec les dehors, +sans ouvrir les deux portes principales de l'Aude et Narbonnaise. + +[Illustration] + +Avant de passer à la description du château, il est nécessaire de nous +occuper de l'enceinte extérieure qui présente également un intérêt +sérieux. + +De cette enceinte extérieure, la tour la mieux conservée (elle est +intacte sauf sa couverture) est celle de la Peyre nº19. Cette tour, +comme la plupart de celles dépendant de cette enceinte, est ouverte du +côté de la ville dans la partie supérieure de manière à ne pouvoir +servir de défense contre les remparts intérieurs, et afin que, du chemin +de ronde supérieur, on puisse donner des ordres aux hommes postés dans +cette tour. Le milieu de cette tour, comme de toutes celles de +l'enceinte extérieure, à l'exception des barbacanes, était couvert par +un comble, mais le chemin de ronde crénelé était à ciel ouvert en temps +de paix et pouvait être garni de hourds en temps de siège. + +[Illustration: Fig. 7.] + +Ces combles à demeure portaient sur le bahut intérieur du chemin de +ronde. + +La figure 6 donne la coupe de cette tour de la Peyre. + +En M est tracé le profil d'ensemble de cet ouvrage avec le fossé, la +crête de la contrescarpe et le sol extérieur formant glacis. On voit +comme les meurtrières sont disposées pour couvrir de projectiles rasants +ce glacis, et de projectiles plongeants, la crête et le pied de la +contrescarpe. Quant à la défense rapprochée, il y est pourvu par les +mâchicoulis et des hourds, ainsi qu'on le voit en P. La figure 7 donne +le tracé général de cette tour du côté intérieur, les hourds n'étant +supposés montés que du côté R. + +La tour nº18, dite de la Vade ou de Papegay, bien qu'elle appartienne à +l'enceinte extérieure, est, comme nous l'avons dit, un réduit, un +donjon, dominant tout le plateau de ce côté, occupé avant le règne de +Saint-Louis, par un faubourg. + +Les courtines de l'enceinte extérieure étant tombées au pouvoir de +l'assiégeant, la plupart des tours de cette enceinte devaient être +facilement prises, car elles ne sont guère défendues à l'intérieur et +leurs chemins de ronde communiquent parfois de plain-pied avec ceux des +courtines; cependant des portes interrompent la circulation, mais la +tour de la Vade est un ouvrage indépendant et d'une grande élévation; il +possède deux étages voûtés, deux étages entre planchers, un puits à +rez-de-chaussée, une cheminée au deuxième étage et des latrines au +troisième. La porte donnant sur les lices pouvait être fortement +barricadée et opposer à l'assiégeant un obstacle aussi résistant que la +muraille elle-même. L'étage supérieur était muni d'un crénelage à ciel +ouvert avec toit au centre. Ce crénelage, qui, en temps de guerre, +était muni de hourds, était dominé par le couronnement de la tour nº48. + +[Illustration: Fig. 8.] + +[Illustration: Fig. 9.] + +[Illustration: Fig. 10.] + +Les autres tours de l'enceinte extérieure sont toutes à peu près +construites sur le modèle de la tour nº7, dite de la Porte-Rouge. Cette +tour possède deux étages au-dessous du crénelage. La figure 8 en donne +les plans à chacun de ces étages. Comme le terrain s'élève sensiblement +de _a_ en _b_, les deux chemins de ronde des courtines ne sont pas au +même niveau; le chemin de ronde _b_ est à 3 mètres au-dessus du chemin +de ronde _a_. En A est tracé le plan de la tour au-dessous du +terre-plein; en B, au niveau du chemin de ronde _d_; en C, au niveau du +crénelage de la tour qui arase le crénelage de la courtine _e_. On voit +en _d_ la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde, communique à un +degré qui descend à l'étage inférieur A, et en _c_, la porte qui, +s'ouvrant sur le chemin de ronde d'amont, communique à un degré qui +descend à l'étage B. On arrive, du dehors, au crénelage de la tour par +le degré _g_. De plus, les deux étages A et B sont mis en communication +entre eux par un escalier intérieur _h h'_, pris dans l'épaisseur du mur +de la tour. Ainsi les hommes postés dans les deux étages A et B sont +seuls en communication directe avec les deux chemins de ronde des +courtines. Si l'assaillant est parvenu à détruire les hourds et le +crénelage supérieur, et si, croyant avoir rendu l'ouvrage indéfendable, +il tente l'assaut de l'une des courtines, il est reçu de flanc par les +postes établis et demeurés en sûreté dans les étages inférieurs, +lesquels étant facilement blindés, n'ont pu être écrasés par les +projectiles des pierrières ou rendus inhabitables par l'incendie du +comble et des hourds. Une coupe longitudinale faite sur les deux chemins +de ronde, de _e_ en _d_, permet de saisir cette disposition (fig. 9). On +voit en _e'_ la porte de l'escalier _e_, et en _d'_ la porte de +l'escalier _d_ du plan. Cette dernière porte est défendue par une +échauguette _f_, à laquelle on arrive par un degré de six marches. En +_h"_ commence l'escalier qui met en communication les deux étages A et +B. Une couche de terre posée en _k_ empêche le feu, qui pourrait être +mis au comble _l_ par les assiégés, d'endommager le plancher supérieur. +La figure 10 donne la coupe de cette tour suivant l'axe perpendiculaire +au front. En _d"_ est la porte donnant sur l'escalier _d_. Les hourds +sont posés en _m_. En _p_ est tracé le profil de l'escarpement avec le +prolongement des lignes de tir des deux rangs de meurtrières des étages +A et B. Il n'est pas besoin de dire que les hourds battent le pied _o_ +de la tour. + +Une vue perspective (fig. 11), prise des lices (point _x_ du plan C), +fera saisir les dispositions intérieures de cette défense. + +Les approvisionnements des hourds et chemins de ronde de la tour se +font, par le créneau _c_ du plan C, au moyen d'un palan et d'une poulie, +ainsi que le fait voir le tracé perspectif. Ici la tour ne commande que +l'un des chemins de ronde (voyez la coupe, figure 9). Lors de la +construction sous saint Louis, elle commandait les deux courtines; mais +sous Philippe le Hardi, lorsqu'on termina les défenses de la cité, on +augmenta, ainsi qu'on l'a vu plus haut, le relief de quelques-unes des +courtines de l'enceinte extérieure qui ne paraissaient pas avoir un +commandement assez élevé. C'est à cette époque que le crénelage G fut +remonté au-dessus de l'ancien crénelage _H_, sans qu'on ait pris la +peine de démolir celui-ci; de sorte qu'extérieurement ce premier +crénelage H reste englobé dans la maçonnerie surélevée. En effet, le +terrain extérieur s'élève comme le terrain des lices de _a_ en _b_ +(voyez les plans), et les ingénieurs, ayant cru devoir adopter un +commandement uniforme des courtines sur le dehors, aussi bien pour +l'enceinte extérieure que pour l'enceinte intérieure, on régularisa, +vers 1285, tous les reliefs. Il faut dire aussi qu'à cette époque on ne +donnait plus guère un commandement important aux tours sur les courtines +qu'aux saillants, ou sur quelques points où il était utile de découvrir +les dehors au loin. + +[Illustration: Fig. 11.] + +Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont, sur les courtines, +qu'un faible commandement, et cette disposition est observée pour le +grand front sud-est de l'enceinte intérieure de la cité, réparé et +couronné par Philippe le Hardi. + +La disposition de cette tour de l'enceinte extérieure que nous venons de +donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se défendre contre +l'enceinte intérieure; car, non-seulement cette tour est dominée de +beaucoup, mais elle est, du côté des lices, nulle comme défense. + +Nous avons parcouru et décrit les points les plus importants des deux +enceintes de la cité. Revenant à la porte Narbonnaise, d'où nous sommes +partis, et montant en ville à travers une rue étroite et tortueuse, on +arrive, en se dirigeant vers l'ouest, au château bâti sur le point +culminant de la cité. + +J'ai dit que la plus grande partie des constructions de cette citadelle +remontait au commencement du XIIe siècle. Le premier ouvrage qui se +présente du côté de la ville est une barbacane bâtie au XIIIe siècle, +semi-circulaire, crénelée avec chemins de ronde (voyez le plan général, +fig. 16) et dans laquelle est percée une avant-porte. Cette première +porte n'était défendue que par des meurtrières et des créneaux garnis de +doubles volets, un mâchicoulis et des vantaux de bois. C'est, comme on +peut le voir, une charmante construction, bien faite et passablement +conservée. + +Le plancher de bois et les combles seuls ont été enlevés, mais la trace +de ces compléments est si apparente, qu'on ne peut se méprendre sur leur +disposition. L'étage supérieur de la porte était ouvert du côté du +château, afin d'empêcher les assaillants qui s'en seraient rendus +maîtres de se défendre contre la garnison renfermée dans le château. Un +large fossé protège trois des fronts de cette citadelle, le quatrième +donnant sur les escarpements faisant face à l'Aude. + +Un pont, reconstruit en partie à une époque assez récente, donnait accès +à la seule porte du château sur le front faisant face à la ville. Les +piles de ce pont datent du XIIIe siècle, et les deux dernières, +proches l'entrée, sont disposées de telle façon qu'un plancher mobile en +bois devait s'y appuyer. + +L'assaillant trouvait un premier obstacle formé d'une barrière de bois +couverte d'un appentis. Cet obstacle détruit, supposant le plancher +mobile enlevé, il avait à franchir un fossé d'une largeur de 2 mètres +pour arriver à la première herse défendue par un mâchicoulis. Derrière +cette herse est une porte de bois, un second mâchicoulis, une seconde +herse et une seconde porte. La première herse se manoeuvrait du deuxième +étage. La deuxième herse était servie dans une petite chambre disposée +immédiatement au-dessus du passage. + +Les deux tours qui flanquent cette entrée renferment deux étages voûtés +en calotte hémisphérique, et percés de meurtrières; les deux étages +supérieurs sont séparés par un plancher. Ces deux étages supérieurs +mettent, sans murs de refend, les deux tours en communication avec le +dessus du passage. On ne pouvait arriver à ces étages que par un +escalier de bois disposé contre la paroi plate de la porte, du côté de +la cour ou par les chemins de ronde des courtines. Les salles voûtées ne +sont éclairées que par les meurtrières. Le troisième étage prend jour +sur la cour par une charmante fenêtre romane à doubles cintres posés sur +une colonnette de marbre avec chapiteau sculpté, et par une très-petite +ouverture donnant latéralement au-dessus de l'entrée à l'extérieur. +Cette dernière fenêtre était percée pour permettre aux assiégés qui +servaient la première herse de voir ce qui se passait à l'entrée et de +prendre leurs dispositions en conséquence, sans se démasquer. Bien que +les tours affectent la forme cylindrique à l'extérieur, à l'intérieur +les parements des étages supérieurs sont à pans coupés. Cette +construction était évidemment faite pour faciliter l'établissement de la +charpente des combles. Il est beaucoup plus facile de tailler et de +poser une charpente en pavillon sur un plan polygonal que sur un plan +circulaire; le plan circulaire exige pour les sablières des bois +courbes, pour la pose des chevrons des assemblages compliqués. À la fin +du XIe siècle on ne devait pas être fort habile dans ces sortes de +constructions, qui, un siècle et demi plus tard, étaient arrivées à un +degré de perfection remarquable; aussi ne doit-on pas s'étonner de voir +cette forme de charpentes pyramidales adoptée pour toutes les tours +primitives du château. Les constructeurs rachetaient les différences de +saillies produites par la forme circulaire du parement extérieur par des +coyaux. + +Du deuxième étage on communique au premier au moyen d'une trappe ouverte +dans la voûte hémisphérique. Cette trappe, percée derrière la petite +fenêtre qui permet de guetter l'entrée, était destinée à transmettre des +ordres aux gens qui servaient la deuxième herse dans la petite salle du +premier étage, soit pour faire tomber rapidement cette herse en cas +d'attaque, soit pour la lever lorsqu'un corps rentrait; car on observera +que les servants de la deuxième herse ne peuvent voir ce qui se passe à +l'extérieur que par une meurtrière très-étroite, ou par le mâchicoulis +ouvert devant cette deuxième herse. + +[Illustration: Fig. 12.] + +Dans cet ouvrage de défense si complet et dont nous donnons les coupes +figure 12, tout est disposé pour que le commandement puisse venir du +haut, là où les moyens de défense les plus efficaces étaient déployés, +et là, par conséquent, où devait se tenir le capitaine de la tour au +moment de l'attaque. Nos vaisseaux de guerre, avec leurs écoutilles, +leurs porte-voix et leurs batteries basses, peuvent donner une idée des +moyens de transmission du commandement alors en usage dans les ouvrages +de fortification[13]. + +[Note 13: Dans la figure 12, la coupe transversale est tracée en A. +En I est l'extrémité du pont fixe; en B, le fossé couvert par un pont +volant; en C, la première herse avec son treuil en E; en D, la deuxième +herse avec son treuil en F; en G, les trous des hourds. En H est tracée +la coupe longitudinale sur le passage et les salles voûtées.] + +Tous les couronnements des murailles et des tours du château élevé vers +le commencement du XIIe siècle étaient défendus en temps de guerre +par des hourds très-saillants, car on remarquera que les trous par +lesquels passaient les pièces de bois en bascule portant ces hourds, +sont doubles, percés à Om,60 environ l'un au-dessus de l'autre, afin +de soulager la portée des pièces supérieures recevant le plancher par +des corbelets et des liens de charpente. La pose de ces hourds devait +être moins expéditive que celle des hourds du XIIIe siècle portés par +de fortes solives en bascule. Toutefois elle pouvait se faire sans trop +de difficulté en supposant les liens assemblés par embrèvement, sans +tenons ni mortaises, ce qui, du reste, eût été inutile, puisque les +pièces de bois traversant les murs étaient parfaitement fixes et ne +pouvaient dévier ni à droite ni à gauche. Un charpentier (fig. 13) à +cheval sur la solive horizontale supérieure, adossé à la muraille, +pouvait assembler le lien par le côté à coups de maillet, en ayant le +soin de le retenir préalablement à l'aide d'un bout de corde[14]. + +[Note 14: Du chemin de ronde, les charpentiers faisaient couler par +le trou inférieur une première pièce A, puis une seconde pièce B, en +bascule. L'ouvrier, passant par le créneau, se mettait à cheval sur +cette seconde pièce B, ainsi que l'indique le détail perspectif B', puis +faisait entrer le lien C dans son embrèvement. La tête de ce lien était +réunie à la pièce B par une cheville; un potelet D, entré de force par +derrière, roidissait tout le système. Là-dessus, posant des plats-bords, +il était facile de monter les doubles poteaux E entre lesquels on +glissait les madriers servant de garde antérieure, puis on +assujettissait la toiture qui couvrait le hourd et le chemin de ronde, +afin de mettre les défenseurs à l'abri des projectiles lancés à toute +volée. Des entailles G, ménagées entre les madriers, permettaient de +viser.] + +[Illustration: Fig. 13.] + +Les trous des solives dans les crénelages du château, étant plus petits +que ceux des constructions datant du XIIIe siècle, expliquent ce +surcroît de précautions, destiné à empêcher les bois en bascule de +fléchir à leur extrémité. On observera encore que les créneaux du +château sont hauts (2 mètres), c'est que le plancher des hourds était +posé à la base même de ces créneaux, au lieu d'être, comme au XIIIe +siècle, posé à 0m,30 au-dessus du sol du chemin de ronde. Il fallait +donc passer par ces créneaux comme par autant de portes et leur donner +une hauteur suffisante pour que les défenseurs pussent se tenir debout +dans les galeries des hourds. + +Nous ne devons pas passer sous silence un fait très-curieux touchant +l'histoire de la construction. La plupart des portes et fenêtres des +tours du château, du côté de la cour, sont couronnées par des linteaux +en _béton_. Ces pierres factices ont beaucoup mieux résisté aux agents +atmosphériques que les pierres de grès; elles sont composées d'un +mortier parfaitement dur, mêlé de cailloux concassés de la grosseur d'un +oeuf, et ont dû être façonnées dans des caisses de bois. Après avoir +observé en place quelques-uns de ces linteaux, mon attention ayant été +éveillée, j'ai retrouvé une assez grande quantité de ces blocs de béton +dans les restaurations extérieures des murailles des Visigoths +entreprises au XIIe siècle. Il semblerait que les constructeurs de +cette dernière époque, lorsqu'ils avaient besoin de matériaux résistants +d'une grande dimension relative, aient employé ce procédé qui leur a +parfaitement réussi; car aucun de ces linteaux ne s'est brisé; comme il +arriva fréquemment aux linteaux de pierre. + +Après avoir franchi la porte du château, on entre dans une cour +spacieuse, entourée aujourd'hui de constructions modernes qui ont été +accolées aux courtines et tours. Ces constructions ont été élevées sur +l'emplacement de portiques datant du XIIIe siècle et dont on retrouve +toutes les amorces. Des traces d'incendie sont apparentes sur les +parements des constructions du XIIe siècle, et font supposer que ces +portiques ont remplacé des constructions de bois garnissant l'intérieur +de la cour avant les restaurations entreprises par Louis IX et Philippe +le Hardi. Du coté de l'est et du nord les murailles n'étaient doublées +que par un simple portique. Du côté sud, s'élève un bâtiment dont toute +la partie inférieure date du XIIe siècle et la partie supérieure de +la fin du XIIIe avec remaniement au XVe. Ce bâtiment contenait, à +rez-de-chaussée, des cuisines voûtées en berceau tiers-point, avec une +belle porte plein cintre ouverte dans le pignon. Il sépare la grande +cour d'une seconde cour donnant du côté du sud et fermée par une forte +courtine du XIIe siècle, complètement restaurée au XIIIe. À cette +courtine était accolée une construction présentant un très-large +portique à rez-de-chaussée, avec salle au premier étage. On voit encore +en place, le long de la courtine, tous les corbeaux de pierre qui +supportaient le plancher de cette salle, une belle cheminée dont les +profils et les sculptures appartiennent à l'époque de saint Louis; et, à +l'angle de la tour carrée nº31, dite tour Peinte, l'amorce des piles du +portique inférieur. Une grande fenêtre carrée à meneaux éclairait du +côté sud, vers Saint-Nazaire, la grande salle du premier étage. Cette +fenêtre est élevée au-dessus du plancher intérieur, et la disposition +du plafond qui fermait l'ébrasement est telle, que les projectiles +lancés du dehors ne pouvaient pénétrer dans la salle. À l'angle +sud-ouest du château s'élèvent d'énormes constructions, sortes de +donjons ou réduits, indépendants les uns des autres, qui commandaient +les cours et les dehors. La plus élevée, mais la plus étendue de ces +bâtisses, est la tour dite Peinte, nº31, qui domine toute la cité dont +elle était la guette principale. Cette tour, sur plan barlong, ne +pouvait contenir et ne contenait en effet qu'un escalier de bois, car +elle n'est divisée, dans toute sa hauteur, par aucune voûte ni aucun +plancher. Une seule petite fenêtre romane, percée vers la moitié de sa +hauteur, s'ouvre sur la campagne, du côté de l'Aude. Cette tour est +intacte; on voit encore son crénelage supérieur avec les trous des +hourds très-rapprochés, comme pour établir une galerie extérieure +saillante, en état de résister aux vents terribles de la contrée. + +Le plan de la tour nº35 du château, dite du Major (l'une de celles +d'angle, l'autre tour nº32 étant semblable), est fort intéressant à +étudier. Ces deux tours d'angle sont les seules qui contiennent des +escaliers à vis, en pierre. Les tours nos 32, 34, 35 et 36 sont +défendues comme les deux tours de la porte: mêmes petites salles voûtées +en calottes hémisphériques, mêmes dispositions des crénelages, des +meurtrières et hourds, même combinaison de combles pyramidaux. + +Mais c'est sur le front ouest que l'étude du château de la cité est +particulièrement intéressante. Le côté occidental est celui qui regarde +la campagne et qui fait face à la grosse barbacane bâtie en bas de +l'escarpement. + +Pour bien faire comprendre les dispositions très-compliquées de cette +partie du château, il faut que nous descendions à la barbacane, et que, +successivement, nous passions par tous les détours si ingénieusement +combinés pour rendre impossible l'accès du château à une troupe armée. + +[Illustration: Fig. 14] + +Malheureusement, la barbacane fut démolie il y a cinquante ans environ +pour bâtir une usine le long de l'Aude. Cette destruction est à jamais +regrettable, car, au dire de ceux qui ont vu ce bel ouvrage, il +produisait un grand effet et était élevé en beaux matériaux. Je n'ai pu +retrouver, en fouillant assez profondément, que ses fondations et ses +premières assises, ce qui permettait seulement de reconnaître exactement +et sa place et son diamètre. + +La barbacane avait été élevée très-probablement sous saint Louis, comme +la plupart des adjonctions et restaurations faites au château. Elle +était percée de deux rangs de meurtrières et était couronnée par un +chemin de ronde crénelé avec hourds. Elle n'était point couverte, sa +grande étendue ne le permettant guère, mais devait posséder à +l'intérieur des galeries de bois facilitant l'accès aux meurtrières, et +formant un abri pour les défenseurs. + +La porte était percée dans l'angle rentrant, côté du nord, sur le flanc +de la grande caponnière qui monte à la cité (fig. 14) en B. Cette +caponnière ou montée, fortifiée des deux côtés, est assez étroite à sa +base près de la barbacane. Elle s'élargit en E jusqu'au point où, +formant un coude, elle se dirige perpendiculairement au front du +château, afin d'être enfilée par les assiégés postés sur les chemins de +ronde de la double enceinte ou dans le château même; puis, ayant atteint +le pied de l'enceinte, la caponnière se détourne en E' à droite, longe +cette enceinte du nord au sud, pour atteindre une première porte dont il +ne reste que les pieds-droits. Ces rampes E sont crénelées à droite et à +gauche. Leur montée est coupée par des parapets chevauchés. En F était +un mur de garde en avant de la première porte; ayant franchi cette +première porte, on devait longer un deuxième mur de garde, passer par +une barrière, se détourner brusquement à gauche, et se présenter devant +une deuxième porte G, en étant battu de flanc par les gens de la +deuxième enceinte. Alors on se trouvait devant un ouvrage considérable +et bien défendu; c'est un couloir long, surmonté de deux étages, sous +lesquels il fallait passer. Le premier de ces étages battait la porte G +et était percé de mâchicoulis s'ouvrant sur le passage; le deuxième +étage était en communication avec les crénelages supérieurs, battant +soit la rampe, soit l'espace G. Le plancher du premier étage ne +communiquait avec les lices que par une porte étroite. Si l'ennemi +parvenait à occuper cet étage, il était pris comme dans une souricière, +car, la petite porte fermée sur lui, il se trouvait exposé aux +projectiles tombant des mâchicoulis du deuxième étage; et l'extrémité du +plancher de ce premier étage étant interrompue en H, du côté opposé à +l'entrée, il était impossible à cet assaillant d'avancer. S'il parvenait +à franchir sans encombre le couloir à rez-de-chaussée, il était arrêté +par la porte H percée dans une traverse couronnée par les mâchicoulis du +troisième étage, communiquant avec les chemins de ronde supérieurs du +château. Si, par impossible, les assiégeants s'emparaient du deuxième +étage, ils ne trouvaient d'autre issue qu'une petite porte latérale +donnant dans une salle établie sur des arcs, en dehors du château, et ne +communiquant avec l'intérieur que par des détours qu'il était facile de +barricader en un instant et qui d'ailleurs étaient fermés par des +vantaux. Si, malgré tous ces obstacles accumulés, les assiégeants +forçaient la troisième porte H, il leur fallait alors attaquer la +poterne I du château, protégée par un système de défense formidable: des +meurtrières, deux mâchicoulis placés l'un au-dessus de l'autre, un pont +avec plancher mobile, une herse et des vantaux. Se fût-on emparé de +cette porte, qu'on se trouvait à 7 mètres en contre-bas de la cour +intérieure L, à laquelle on n'arrivait que par des degrés étroits, +défendus, et en passant à travers plusieurs portes en K. + +En supposant que l'attaque fût poussée par les lices du côté de la porte +de l'Aude, on était arrêté par un poste T et par une porte avec ouvrages +de bois et un double mâchicoulis percé dans le plancher d'un étage +supérieur communiquant avec la grande salle sur N du château, au moyen +d'un passage de charpente qui pouvait être détruit en un instant; de +sorte qu'en s'emparant de cet étage supérieur on n'avait rien fait. + +Si après avoir franchi l'ouvrage T, on poussait plus loin sur le chemin +de ronde, le long de la tour carrée S, on rencontrait bientôt une garde +avec porte bien munie de mâchicoulis et bâtie perpendiculairement au +couloir G H. Après cette porte, c'était une troisième porte étroite et +basse percée dans la grosse traverse Z qu'il fallait franchir; puis, on +arrivait à la poterne I du château. + +Si, au contraire, l'assaillant se présentait du côté opposé, par les +lices du nord, il était arrêté par une défense V, mais de ce côté +l'attaque ne pouvait être tentée, car c'est le point de la cité qui est +le mieux défendu par la nature. La grosse traverse Z qui, partant de la +courtine du château, s'avance à angle droit jusque sur la montée de la +barbacane, était couronnée par des mâchicoulis transversaux qui +commandaient la porte H et par une échauguette crénelée qui permettait +de voir ce qui se passait dans la caponnière, afin de prendre les +dispositions intérieures nécessaires, ou de reconnaître les corps +amis[15]. + +[Note 15: Notre figure 12 fait voir en C la barbacane du côté de la +ville avec sa porte en A; en O, la porte du château; en L, la grande +cour; en P, le logis contenant les cuisines; en M, la deuxième cour avec +le portique N sur lequel est établie la grande salle; en Q et R, les +logis, donjons, en D, la grande barbacane, et en X et Y les tours du +XIIe siècle.] + +Cette partie des fortifications de la cité carcassonnaise est +certainement la plus intéressante; malheureusement, elle ne présente +plus que l'aspect d'une ruine. C'est en examinant scrupuleusement les +moindres traces des constructions encore existantes, que l'on peut +reconstituer ce bel ouvrage. Je dois dire, toutefois, que peu de points +restent vagues et que le système de la défense ne présente pas de +doutes. Il s'accorde parfaitement avec les dispositions naturelles du +terrain, et ces ruines sont encore pleines de fragments qui donnent +non-seulement la disposition des constructions de pierre, mais encore +les attaches, prises et scellements des constructions de bois, des +planchers et gardes. + +Une vue cavalière du château et de la barbacane restaurés, que nous +donnons ci-après, figure 15, présente l'ensemble de ces ouvrages. + +Un plan de la cité et de la ville de Carcassonne, relevé en 1774, +antérieurement par conséquent à la destruction de la barbacane, +mentionne, dans la légende, un grand souterrain existant sous le +_boulevard de la Barbacane_, mais depuis longtemps comblé. Je n'ai pu +retrouver la trace de cette construction, à l'existence de laquelle je +ne crois guère. Si ce souterrain a jamais existé, il devait établir une +communication entre la barbacane et le moulin fortifié dit du Roi, afin +de permettre à la garnison du château d'arriver à couvert jusqu'à la +rivière. + +Nous avons fait le calcul du nombre d'hommes strictement nécessaire pour +défendre la cité de Carcassonne. + +L'enceinte extérieure de la cité de Carcassonne possède +14 tours; en les supposant gardées chacune +par 20 hommes, cela fait............................ 280 hommes + +Vingt hommes dans chacune des trois barbacanes...... 60 + +Pour servir les courtines sur les points attaqués... 100 + +L'enceinte intérieure comprend 24 tours +à 20 hommes par poste; en moyenne................... 480 + +Pour la porte Narbonnaise........................... 50 + +Pour garder les courtines........................... 100 + +Pour la garnison du château......................... 200 + ----- + 1,270 + +Ajoutons à ce nombre d'hommes les capitaines, +un par poste ou par tour, suivant +l'usage............................................. 53 + ----- + 1,323 + +Il s'agit ici des combattants seulement; mais il faut ajouter à ce +chiffre les servants, les ouvriers qu'il fallait avoir en grand nombre +pour soutenir un siège: soit au moins le double des combattants. Ce +nombre, à la rigueur, était suffisant pour opposer une résistance +énergique à l'ennemi, dans une place aussi bien fortifiée. + +[Illustration: Fig. 15.] + +Les deux enceintes n'avaient pas à se défendre simultanément, et les +hommes de garde, dans l'enceinte intérieure, pouvaient envoyer des +détachements pour défendre l'enceinte extérieure. Si celle-ci tombait au +pouvoir de l'ennemi, ses défenseurs se réfugiaient derrière l'enceinte +intérieure. D'ailleurs, l'assiégeant n'attaquait pas tous les points à +la fois. Le périmètre de l'enceinte extérieure est de 1,400 mètres sur +les courtines; donc c'est environ un combattant par mètre courant qu'il +fallait compter pour composer la garnison d'une ville fortifiée comme la +cité de Carcassonne. + +Voici le nom des tours des deux enceintes en se rapportant aux numéros +inscrits sur le plan général: + +ENCEINTE EXTÉRIEURE. + +1. Barbacane de la porte Narbonnaise. +2. Tour de Bérard, dite aussi de Saint-Bernard. +3. Tour de Bénazet. +4. Tour de Notre-Dame, dite aussi de Rigal. +5. Tour de Mouretis. +6. Tour de la Glacière. +7. Tour de la Porte-Rouge. +8. Grande barbacane extérieure du château. +9. Avant-porte de l'Aude. +10. Tour du petit Canizou. +11. Tour de l'Évêque, appartenant aux deux enceintes. +12. Tour du grand Canizou. +13. Tour du grand Brulas. +14. Tour d'Ourliac. +15. Tour Crémade, barbacane de la poterne Saint-Nazaire. +16. Tour Cautières. +17. Tour Pouleto. +18. Tour de la Vade, dite aussi du Papegay. +19. Tour de la Peyre. + +ENCEINTE INTÉRIEURE. + +20. Tours et porte Narbonnaise. +21. Tour du Trésau, dite aussi du Trésor. +22. Tour du moulin du Connétable. +23. Tour du Vieulas. +24. Tour de la Marquière. +25. Tour de Sanson. +26. Tour du moulin d'Avar. +27. Tour de la Charpentière. +37. Tour de la Justice. +38. Tour Visigothe. +39. Tour de l'Inquisition. +40. Tour de Cahuzac. +41. Tour Mipadre, dite aussi tour du Coin, ou de Prade. +42. Tour du Moulin. +43. Tour et poterne de Saint-Nazaire. +44. Tour Saint-Martin. +45. Tour des Prisons. +46. Tour de Castera. +47. Tour du Plô. +48. Tour de Balthazar. +49. Tour de Darejean ou de Dareja. +50. Tour Saint-Laurent. +51. Escalier descendant à la poterne de la tour de la Peyre. +52. Tour du Trauquet. +53. Tour de Saint-Sernin. + +CHÂTEAU. + +28. Tour de la Chapelle. +29. Tour de la Poudre. +30. Avant-porte du château. +31. Tour Peinte, Guette. +32. Tour Saint-Paul. +33. Porte du château. +34. Tour des Casernes. +35. Tour du Major. +36. Tour du Degré. +54. Barbacane intérieure du château. + + + + +ÉGLISE DE SAINT-NAZAIRE + +ANCIENNE CATHÉDRALE. + + +Cette église se compose d'une nef dont la construction remonte à la fin +du XIe siècle ou au commencement du XIIe, et d'un transept avec +abside et chapelles, datant du commencement du XIVe siècle. + +Nous n'entreprendrons pas une discussion sur les édifices qui ont pu +précéder l'église que nous voyons aujourd'hui, et dont les parties les +plus anciennes ne remontent pas au delà de l'année 1090. Nous +n'essayerons pas davantage de pénétrer les motifs qui firent +reconstruire le sanctuaire, le transept et les chapelles au commencement +du XIVe siècle, les documents historiques faisant absolument défaut. +Mais, ce qui est certain, c'est que ces constructions du XIVe siècle +ont été relevées sur les fondations romanes retrouvées partout, et +notamment dans la crypte du XIe siècle que nous avons découverte sous +le sanctuaire, en 1857, et qui fut alors déblayée. Seules, les voûtes de +cette crypte avaient été détruites pour abaisser le sol de ce sanctuaire +au XIVe siècle. Elles ont été remplacées par un plafond de pierre qui +laisse apercevoir les anciennes piles et les murs percés de petites +baies. + +La nef romane présente une disposition qui a été adoptée assez +fréquemment dans les églises provençales et du bas Languedoc. La voûte +centrale, en berceau avec arcs-doubleaux, est contre-butée par les +voûtes également en berceau, couvrant les collatéraux très-étroits. +Cette nef n'est donc éclairée que par les fenêtres des murs latéraux. +Une porte plein cintre, datant du commencement du XIIe siècle, +s'ouvre dans le bas-côté nord; car autrefois la façade occidentale de la +nef, ainsi que nous l'avons dit précédemment, était voisine des remparts +et contribuait à leur défense. Sa base était seulement percée d'une +très-petite porte qui s'ouvrait dans un couloir dont on aperçoit les +amorces. + +Vers 1260 fut accolée au flanc sud du transept roman, une chapelle dont +le sol est au niveau du pavé de l'ancien cloître, c'est-à-dire à 2 +mètres environ au-dessous du sol de l'église. Cette chapelle renferme le +tombeau de l'évêque Radulphe, dont l'inscription donne la date de 1266, +comme étant celle de la mort du prélat. C'est sur les instances de cet +évêque que les habitants des faubourgs de la cité, proscrits à la suite +du siège entrepris par le vicomte Raymond de Trincavel, furent autorisés +à rebâtir leur ville de l'autre côté de l'Aude. Ce tombeau est un +monument fort intéressant, bien que la figure du personnage, traitée en +bas-relief, soit médiocre; le simulacre du sarcophage qui la porte donne +une série de figurines d'une conservation parfaite, représentant les +chanoines de la cathédrale dans leur costume de choeur. Ce soubassement +est intact, car le sol de la chapelle ayant été relevé au niveau de +celui du transept, les parties inférieures du monument sont restées +enterrées pendant des siècles et ont été ainsi préservées des +mutilations. Le choeur, le transept et les chapelles ont été élevés sous +l'épiscopat de Pierre de Roquefort, de 1300 à 1320. Le plan roman a été +suivi dans la construction de cette partie de l'église, et c'est +pourquoi les deux bras de ce transept présentent une disposition +originale qui appartient seulement à quelques édifices de l'école romane +du Midi, antérieure au XIIIe siècle. + +En effet, sur chacun de ces bras de la croix s'ouvrent trois chapelles +orientées, séparées seulement par des claires-voies au-dessus d'une +arcature de soubassement aveugle. Quatre des piliers qui forment la +séparation de ces chapelles sont cylindriques comme pour rappeler ceux +de la nef du XIIe siècle. + +L'évêque Pierre de Roquefort sembla vouloir faire de sa cathédrale de +Saint-Nazaire, si modeste comme étendue, un chef-d'oeuvre d'élégance et +de richesse. Contrairement à ce que nous voyons à Narbonne, où la +sculpture fait complètement défaut, l'ornementation est prodiguée dans +l'église de Saint-Nazaire. Les verrières, immenses et nombreuses (car ce +chevet et ce transept semblent une véritable lanterne), sont de la plus +grande magnificence comme composition et couleur. Le sanctuaire, dont +les piliers sont décorés des statues des Apôtres, était entièrement +peint. Les deux chapelles latérales de l'extrémité de la nef, au nord et +au sud, ne furent probablement élevées qu'après la mort de Pierre de +Roquefort, car elles ne se relient point au transept comme construction, +et, dans l'une d'elles, celle du nord, est placé, non pas après coup, le +tombeau de cet évêque, l'un des plus gracieux monuments du XIVe +siècle que nous connaissions. + +Les grands vents du sud-est et de l'ouest qui règnent à Carcassonne +avaient fait ouvrir la porte principale sur le flanc nord de la nef +romane; une autre porte est percée dans le pignon du bras de croix nord; +et dans l'angle de ce bras de croix est un joli escalier en forme de +tourelle saillante. Des deux côtés du sanctuaire, entre les +contre-forts, sont disposés deux petits sacraires qui ne s'élèvent que +jusqu'au-dessous de l'appui des fenêtres. Ces sacraires sont munis +d'armoires doubles, fortement ferrées et prises aux dépens de +l'épaisseur des murs. Ils servaient de trésors, car il était l'usage de +placer, des deux côtés du maître autel des églises abbatiales ou +cathédrales, des armoires destinées à renfermer les vases sacrés, les +reliquaires et tous les objets précieux. + +Outre les tombeaux des évêques Radulphe et Pierre de Roquefort on voit, +sur les parois du sanctuaire, côté de l'évangile, un beau tombeau en +albâtre d'un évêque dont la statue est couchée sur un sarcophage et que +l'on dit être Simon Vigor, archevêque de Narbonne, mort à Carcassonne en +1575. Ce tombeau et la statue datant du XIVe siècle ne peuvent, par +conséquent, être attribués à ce prélat. Nous signalerons une autre +erreur. On a placé dans l'église de Saint-Nazaire une dalle funéraire +que l'on donne comme ayant appartenu au tombeau du fameux Simon de +Montfort. D'abord le tombeau de Simon de Montfort fut élevé près de +Montfort-l'Amaury, dans l'église de l'abbaye des Hautes-Bruyères, et, +s'il y eut jamais à Carcassonne un monument dressé à sa mémoire, après +la levée du siége de Toulouse, ce ne pourrait être une dalle funéraire. +Puis la gravure de cette dalle, l'inscription, sont tracées par un +faussaire ignorant et inhabile. Toutefois, cette dalle ayant été +retrouvée, dit-on, sans qu'on ait su exactement où et comment, et donnée +à l'église de Saint-Nazaire, nous n'avons pas cru devoir la rejeter. + +On voit, incrusté dans la muraille de la chapelle de droite, un fragment +d'un bas-relief d'un intérêt plus sérieux en ce qu'il présente +l'attaque d'une place forte. Ce fragment, quoique d'un travail +très-grossier, date de la première moitié du XIIIe siècle. +L'assaillant essaye de forcer les lices d'une ville entourée de +murailles, et les assiégés font jouer un mangonneau. On a cru voir dans +ce bas-relief une représentation de la mort de Simon de Montfort, tué +devant les murs de Toulouse par la pierre d'un engin servi par des +femmes, sur la place de Saint-Sernin. L'hypothèse n'a rien +d'invraisemblable, ce bas-relief datant de l'époque de ce siège, et des +anges enlevant dans les airs l'âme d'un personnage, sous la forme +humaine, qui peut bien être celle de Simon de Montfort. + +Parmi les plus belles verrières qui décorent les fenêtres de la +cathédrale de Saint-Nazaire, il faut citer celle de la première chapelle +près du sanctuaire, côté de l'épître, et qui représente le Christ en +croix, avec la tentation d'Adam, des prophètes tenant des phylactères +sur lesquels sont écrites les prophéties relatives à la venue et à la +mort du Messie. Ce vitrail, comme entente de l'harmonie des tons, est un +des plus remarquables du XIVe siècle. Toutes les autres verrières à +sujets légendaires datent de cette époque. Mais dans le sanctuaire, il +existe deux fenêtres garnies, au XVIe siècle, de vitraux d'une grande +valeur qui appartiennent à la belle école toulousaine de la Renaissance. +Les grisailles sont modernes et ont été fabriquées à l'aide des +fragments anciens qui existaient encore. Les vitraux des deux roses et +des deux chapelles de la nef sont anciens et ont été simplement +restaurés avec le plus grand soin. + +La sacristie, jointe à la chapelle de l'évêque Radulphe, a été +construite en même temps que cette chapelle, puis réparée au XVe +siècle. + + + + +INTÉRIEUR DE LA CITÉ. + + +Il n'existe plus, dans l'intérieur de la cité, que quelques débris des +maisons anciennes et trois puits. L'un large, avec belle margelle +surmontée de trois piliers, margelle et piliers qui datent du XIVe +siècle. Ce puits a été creusé dans le roc dès une époque très-ancienne +et est comblé aujourd'hui; l'autre, beaucoup plus étroit, dont la +margelle date du XVe siècle, le troisième, dans le cloître de +Saint-Nazaire. Il devait exister des citernes dans la cité, car ces +trois puits et ceux établis dans quelques-unes des tours, ainsi qu'on +l'a vu, ne pouvaient suffire aux besoins de la garnison et des +habitants. Une seule de ces citernes a été découverte par nous; elle est +creusée sous la montée de la porte de l'Aude, entre les deux enceintes. +On y descend par un escalier, pratiqué dans l'épaisseur du mur de la +première enceinte, et on pouvait puiser l'eau qu'elle contenait par un +regard avec margelle que l'on voit le long de ce mur en montant à la +porte de l'Aude. Cette citerne est aujourd'hui comblée en partie: elle +devait être alimentée par les eaux de pluies recueillies entre la porte +de l'Aude et le cloître de Saint-Nazaire, et peut-être par une source +qui aujourd'hui ne donne que très-peu d'eau. + +On voit encore, accolés aux remparts intérieurs, des logis qui ont été +élevés en même temps que les défenses et qui étaient probablement +destinés à contenir des postes et des commandants supérieurs. Ces restes +sont apparents: à la porte Narbonnaise, face intérieure de gauche, +derrière les tours nos 51, 52, 48 et 44, à l'intérieur de la porte de +l'Aude et derrière la tour nº25. + +Une petite église existait le long des murailles, près de la porte +Narbonnaise; c'était l'église de Saint-Sernin, dont la tour nº53 formait +l'abside. Au XVe siècle, une fenêtre à meneaux fut ouverte dans cette +abside, à travers la maçonnerie visigothe. L'église fut démolie pendant +le dernier siècle; elle était de construction romane. + +Cette description sommaire de la cité de Carcassonne peut faire +comprendre l'importance de ces restes, l'intérêt qu'ils présentent et +combien il importait de ne pas les laisser périr. L'église de +Saint-Nazaire a été complètement restaurée par les soins de la +Commission des monuments historiques. Ces travaux, entrepris en 1844, +n'ont été terminés qu'en 1860. Toutes les tours de l'enceinte +intérieure, découvertes depuis un grand nombre d'années, et +particulièrement celles qui sont voûtées, avaient beaucoup souffert des +intempéries de l'atmosphère. Longtemps ces ruines ont été abandonnées +aux habitants de la cité, qui ne se faisaient pas faute d'enlever les +matériaux des parapets et des chemins de ronde à leur portée, et de se +servir des tours comme de dépôts d'immondices. La circulation, sur le +chemin de ronde, était très-difficile. Sur le front sud, un grand nombre +de maisons et de baraques s'adossaient aux remparts. Ces maisons, qui +composent ce qu'on appelle encore aujourd'hui le quartier des Lices, +sont occupées par une population pauvre de tisserands qui vivent dans +des rez-de-chaussée humides, pêle-mêle avec des animaux domestiques. + +Depuis 1855, des travaux de restauration, et principalement de +consolidation et de couverture des tours, ont été entrepris dans la cité +de Carcassonne, sous la direction supérieure de la Commission des +monuments historiques. + +Chaque année, depuis cette époque, des crédits sont ouverts pour +restaurer les parties de l'enceinte qui souffrent le plus et qui +présentent le plus d'intérêt. Déjà la plupart des tours de l'enceinte +intérieure sont couvertes comme elles l'étaient jadis. Des pans de mur +qui menaçaient ruine, particulièrement du côté de la porte de l'Aude, +ont été remontés et consolidés, les chemins de ronde sont praticables. +De son côté, l'administration de la guerre a mis quelques fonds à notre +disposition, et tous les ans le Conseil général de l'Aude et la ville de +Carcassonne accordent des crédits qui sont spécialement affectés aux +acquisitions des maisons adossées encore aux remparts. + +Bien que les crédits disponibles soient faibles chaque année, cependant +le résultat obtenu est considérable et les nombreux étrangers qui +visitent aujourd'hui la cité de Carcassonne peuvent se faire une idée +exacte du système de défense employé dans les fortifications des +diverses époques du moyen âge. + +Je ne sache pas qu'il existe nulle part en Europe un ensemble aussi +complet et aussi formidable de défense des VIe, XIIe et XIIIe +siècles, un sujet d'étude aussi intéressant, et une situation plus +pittoresque. Tous ceux qui tiennent à nos anciens monuments, qui aiment +et connaissent l'histoire de notre pays, désirent voir achever cette +restauration, et déjà, dans le Midi, la cité de Carcassonne, à peine +visitée autrefois, est devenue le point d'arrêt de tous les voyageurs. + +[Illustration: Fig. 16--Plan général de la Cité.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La cité de Carcassonne, by +Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE CARCASSONNE *** + +***** This file should be named 18940-8.txt or 18940-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/4/18940/ + +Produced by Chuck Greif, R. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La cité de Carcassonne + +Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc + +Release Date: July 30, 2006 [EBook #18940] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE CARCASSONNE *** + + + + +Produced by Chuck Greif, R. Cedron and the Online +Distributed Proofreading Team at DP Europe +(http://dp.rastko.net) (Produced from images of the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h2>LA CITÉ</h2> +<h4>DE</h4> +<h1>CARCASSONNE</h1> +<h4>PAR</h4> +<h3>VIOLLET LE DUC</h3> +<h3>(AUDE)</h3> +<h4>BOURLOTON.—Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2.</h4> + +<div class="center"> + <img src="images/001.jpg" width="20%" + alt="image" title="image" /> +</div> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>LIBRAIRIE DES IMPRIMERIES RÉUNIES ANCIENNE MAISON MOREL 13, RUE +BONAPARTE, 13</h3> + +<h3>1888</h3> + +<hr style='width: 65%;' /> + +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#HISTORIQUE"><b>HISTORIQUE</b></a><br /> +<a href="#DESCRIPTION_DES_DEFENSES_DE_LA_CITE"><b>DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA CITÉ.</b></a><br /> +<a href="#EGLISE_DE_SAINT-NAZAIRE"><b>ÉGLISE DE SAINT-NAZAIRE</b></a><br /> +<a href="#INTERIEUR_DE_LA_CITE"><b>INTÉRIEUR DE LA CITÉ.</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="HISTORIQUE" id="HISTORIQUE"></a>HISTORIQUE</h2> + + +<p>Vers l'an 636 de Rome, le Sénat, sur l'avis de Lucius Crassus, ayant +décidé qu'une colonie romaine serait établie à Narbonne, la lisière des +Pyrénées fut bientôt munie de postes importants afin de conserver les +passages en Espagne et de défendre le cours des rivières. Les peuples +Volces Tectosages n'ayant pas opposé de résistance aux armées romaines, +la République accorda aux habitants de Carcassonne, de Lodève, de Nîmes, +de Pézenas et de Toulouse la faculté de se gouverner suivant leurs lois +et sous leurs magistrats. L'an 70 avant J.-C., Carcassonne fut placée au +nombre des cités nobles ou élues. On ne sait quelle fut la destinée de +Carcassonne depuis cette époque jusqu'au IV<sup>e</sup> siècle. Elle jouit, +comme toutes les villes de la Gaule méridionale, d'une paix profonde; +mais après les désastres de l'Empire, elle ne fut plus considérée que +comme une citadelle (<i>castellum</i>). En 350 les Francs s'en emparèrent, +mais peu après les Romains y rentrèrent.</p> + +<p>En 407, les Goths pénétrèrent dans la Narbonnaise première, ravagèrent +cette province, passèrent en Espagne, et, en 436, Théodoric, roi des +Visigoths, s'empara de Carcassonne. Par le traité de paix qu'il conclut +avec l'Empire en 439, il demeura possesseur de cette ville, de tout son +territoire et de la Novempopulanie, située à l'ouest de Toulouse.</p> + +<p>C'est pendant cette domination des Visigoths que fut bâtie l'enceinte +intérieure de la cité sur les débris des fortifications romaines. En +effet, la plupart des tours visigothes encore debout sont assises sur +des substructions romaines qui semblent avoir été élevées hâtivement, +probablement au moment des invasions franques. Les bases des tours +visigothes sont carrées ou ont été grossièrement arrondies pour recevoir +les défenses du v<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Du côté méridional de l'enceinte on remarque des soubassements de tours +élevées au moyen de blocs énormes, posés à joints vifs et qui +appartiennent certainement à l'époque de la décadence de l'Empire.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il est encore facile aujourd'hui de suivre toute +l'enceinte des Visigoths (voir le plan général, fig. 16)<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Cette +enceinte affectait une forme ovale avec une légère dépression sur la +face occidentale, suivant la configuration du plateau sur lequel elle +est bâtie. Les tours, espacées entre elles de 25 à 30 mètres environ, +sont cylindriques à l'extérieur, terminées carrément du côté de la ville +et réunies entre elles par de hautes courtines (fig. 1). Toute la +construction visigothe est élevée par assises de petits moellons de +0<sup>m</sup>,10 à 0<sup>m</sup>,12 de hauteur environ, avec rangs de grandes briques +alternées. De larges baies en plein cintre sont ouvertes dans la partie +cylindrique de ces tours, du côté de la campagne, un peu au-dessus du +terre-plein de la ville; elles étaient garnies de volets de bois à +pivots horizontaux et tenaient lieu de meurtrières. Le couronnement de +ces tours consistait en un crénelage couvert. Des chemins de ronde des +courtines on communiquait aux tours par des portes dont les linteaux en +arcs surbaissés étaient soulagés par un arc plein cintre en brique. Un +escalier de bois mettait à l'intérieur l'étage inférieur en +communication avec le crénelage supérieur qui était ouvert du côté de la +ville par une arcade percée dans le pignon.</p> + + +<div class="center"> + <img src="images/thumb002.jpg" width="40%" + alt="Fig. 1." title="Fig. 1." /> +</div> +<h4><a href="images/002.jpg">Fig. 1. <br />(agrandir)</a></h4> + +<p>Malgré les modifications apportées au système de défense de ces tours, +pendant les XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècles, on retrouve toutes les traces +des constructions des Visigoths. Jusqu'au niveau du sol des chemins de +ronde des courtines, ces tours sont entièrement pleines et présentent +ainsi un massif puissant propre à résister à la sape et aux béliers.</p> + +<p>Les Visigoths, entre tous les peuples barbares qui envahirent +l'Occident, furent ceux qui s'approprièrent le plus promptement les +restes des arts romains, au moins en ce qui regarde les constructions +militaires et, en effet, ces défenses de Carcassonne ne diffèrent pas de +celles appliquées à la fin de l'Empire en Italie et dans les Gaules. Ils +comprirent l'importance de la situation de Carcassonne, et ils en firent +le centre de leurs possessions dans la Narbonnaise.</p> + +<p>Le plateau sur lequel est assise la cité de Carcassonne commande la +vallée de l'Aude, qui coule au pied de ce plateau, et par conséquent la +route naturelle de Narbonne à Toulouse. Il s'élève entre la montagne +Noire et les versants des Pyrénées, précisément au sommet de l'angle que +forme la rivière de l'Aude en quittant ces versants abrupts, pour se +détourner vers l'est. Carcassonne se trouve ainsi à cheval sur la seule +vallée qui conduise de la Méditerranée à l'Océan et à l'entrée des +défilés qui pénètrent en Espagne par Limoux, Alet, Quillan, Mont-Louis, +Livia, Puicerda ou Campredon. L'assiette était donc parfaitement choisie +et elle avait été déjà prise par les Romains qui, avant les Visigoths, +voulaient se ménager tous les passages de la Narbonnaise en Espagne.</p> + +<p>Mais les Romains trouvaient par Narbonne une route plus courte et plus +facile pour entrer en Espagne et ils n'avaient fait de Carcassonne +qu'une citadelle, qu'un <i>castellum</i>, tandis que les Visigoths, +s'établissant dans le pays après de longs efforts, durent préférer un +lieu défendu déjà par la nature, situé au centre de leurs possessions de +ce côté-ci des Pyrénées, à une ville comme Narbonne, assise en pays +plat, difficile à défendre et à garder. Les événements prouvèrent qu'ils +ne s'étaient point trompés; en effet, Carcassonne fut leur dernier +refuge lorsqu'à leur tour ils furent en guerre avec les Francs et les +Bourguignons.</p> + +<p>En 508, Clovis mit le siège devant Carcassonne et fut obligé de lever +son camp sans avoir pu s'emparer de la ville.</p> + +<p>En 588, la cité ouvrit ses portes à Austrovalde, duc de Toulouse, pour +le roi Gontran; mais peu après, l'armée française ayant été défaite par +Claude, duc de Lusitanie, Carcassonne rentra au pouvoir de Reccarède, +roi des Visigoths.</p> + +<p>Ce fut en 713 que finit ce royaume; les Maures d'Espagne<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> devinrent +alors possesseurs de la Septimanie. On ne peut se livrer qu'à de vagues +conjectures sur ce qu'il advint de Carcassonne pendant quatre siècles; +entre la domination des Visigoths et le commencement du XII<sup>e</sup> siècle, +on ne trouve pas de traces appréciables de constructions dans la cité, +non plus que sur ses remparts. Mais, à dater de la fin du XI<sup>e</sup> +siècle, des travaux importants furent entrepris sur plusieurs points. En +1096, le pape Urbain II vint à Carcassonne pour rétablir la paix entre +Bernard Aton et les bourgeois qui s'étaient révoltés contre lui et il +bénit l'église cathédrale (Saint-Nazaire), ainsi que les matériaux +préparés pour l'achever. C'est à cette époque en effet que l'on peut +faire remonter la construction de la nef de cette église.</p> + +<p>Sous Bernard Aton, la bourgeoisie de Carcassonne s'était constituée en +milice et il ne paraît pas que la concorde régnât entre ce seigneur et +ses vassaux, car ceux-ci battus par les troupes d'Alphonse, comte de +Toulouse, venu en aide à Bernard, furent obligés de se soumettre et de +se cautionner. Les biens des principaux révoltés furent confisqués au +profit du petit nombre des vassaux restés fidèles, et Bernard Aton donna +en fief à ces derniers les <i>tours</i> et les maisons de Carcassonne, à la +condition, dit Dom Vaissette: «de faire le guet et de garder la ville, +les uns pendant quatre, les autres pendant huit mois de l'année et d'y +résider avec leurs familles et leurs vassaux durant tout ce temps-là. +Ces gentilshommes, qui se qualifiaient de châtelains de Carcassonne, +promirent par serment au vicomte de garder fidèlement la ville. Bernard +Aton leur accorda divers privilèges, et ils s'engagèrent à leur tour à +lui faire hommage et à lui prêter serment de fidélité. C'est ce qui a +donné l'origine, à ce qu'il paraît, aux mortes-payes de la cité de +Carcassonne, qui sont des bourgeois, lesquels ont encore la garde et +jouissent pour cela de diverses prérogatives.»</p> + +<p>Ce fut probablement sous le vicomte Bernard Aton ou, au plus tard, sous +Roger III, vers 1130, que le château fut élevé et les murailles des +Visigoths réparées. Les tours du château, par leur construction et les +quelques sculptures qui décorent les chapiteaux des colonnettes de +marbre servant de meneaux aux fenêtres géminées, appartiennent +certainement à la première moitié du XII<sup>e</sup> siècle. En parcourant +l'enceinte intérieure de la cité, ainsi que le château, on peut +facilement reconnaître les parties des bâtisses qui datent de cette +époque; leurs parements sont élevés en grès jaunâtre et par assises de +0<sup>m</sup>,15 à 0<sup>m</sup>,25 de hauteur, sur 0<sup>m</sup>,20 à 0<sup>m</sup>,30 de largeur, et +grossièrement appareillés.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> août 1209, le siège fut mis devant Carcassonne par l'armée des +croisés, commandée par le célèbre Simon de Montfort.</p> + +<p>Le vicomte Roger avait fait augmenter les défenses de la cité et celle +des deux faubourgs de la Trivalle et de Graveillant, situés entre la +ville et l'Aude, ainsi que vers la route de Narbonne.</p> + +<p>Les défenseurs, après avoir perdu les faubourgs, manquant d'eau, furent +obligés de capituler. Le siège entrepris par l'armée des croisés ne dura +que du 1<sup>er</sup> au 15 août, jour de la reddition de la place. On ne peut +admettre que pendant ce court espace de temps les assiégeants aient pu +exécuter les travaux de mine ou de sape qui ruinèrent une partie des +murailles et tours des Visigoths; d'autant qu'il existe des reprises +faites pendant le XII<sup>e</sup> siècle pour consolider et surélever les tours +visigothes qui avaient été fort compromises par la sape et la mine.</p> + +<p>Il faut donc admettre que les travaux de siège et les brèches dont on +signale la trace, notamment sur le côté nord, sont dus aux Maures +d'Espagne, lorsqu'ils conquirent ce dernier boulevard des rois +visigoths. Bernard Aton ne peut être, non plus, l'auteur de ces travaux +de mine, car le traité qui lui rendit la cité occupée par ses sujets +révoltés n'indique pas qu'il ait eu à faire un long siège et que les +défenseurs fussent réduits aux dernières extrémités.</p> + +<p>Le vicomte Raymond Roger, au mépris des traités et de la capitulation +qui rendait la cité de Carcassonne aux croisés, était mort en prison +dans une des tours en novembre 1209. Depuis lors, Raymond de Trincavel, +son fils, avait été dépouillé, en 1226, par Louis VIII de tous ses biens +reconquis sur les croisés. Carcassonne alors fit partie du domaine +royal, et un sénéchal y commandait pour le roi de France.</p> + +<p>En 1240, ce jeune vicomte Raymond de Trincavel, dernier des vicomtes de +Béziers, et qui avait été remis en 1209 aux mains du comte de Foix (il +était alors âgé de deux ans), se présente tout à coup dans les diocèses +de Narbonne et de Carcassonne avec un corps de troupes de Catalogne et +d'Aragon. Il s'empare, sans se heurter à une sérieuse résistance, des +châteaux de Montréal, des villes de Montolieu, de Saissac, de Limoux, +d'Azillan, de Laurens et se présente devant Carcassonne.</p> + +<p>Il existe deux récits du siège de Carcassonne entrepris par le jeune +vicomte Raymond en 1240, écrits par des témoins oculaires: celui de +Guillaume de Puy-Laurens, inquisiteur pour la Foi dans le pays de +Toulouse et celui du sénéchal Guillaume des Ormes, qui tenait la ville +pour le roi de France. Ce dernier récit est un rapport, sous forme de +journal, adressé à la reine Blanche, mère de Louis IX.</p> + +<p>Cette pièce importante nous explique toutes les dispositions de +l'attaque et de la défense<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. À l'époque de ce siège, les remparts de +Carcassonne n'avaient ni l'étendue ni la force qui leur furent données +depuis par Louis IX et Philippe le Hardi. Les restes encore +très-apparents de l'enceinte des Visigoths, réparée au XII<sup>e</sup> siècle, +et les fouilles entreprises en ces derniers temps, permettent de tracer +exactement les défenses existant au moment où le vicomte Raymond de +Trincavel prétendit les forcer.</p> + +<p>Nous donnons ci-après, figure 2, le plan de ces défenses, avec les +faubourgs y attenant, les barbacanes et le cours de l'Aude.</p> + +<p>L'armée de Trincavel investit la place le 17 septembre 1240, et s'empare +du faubourg de Graveillant, qui est aussitôt repris par les assiégés. Ce +faubourg, dit le <i>Rapport</i>, est <i>ante portam Tolosæ</i>. Or la porte de +Toulouse n'est autre que la porte dite de l'<i>Aude</i> aujourd'hui, laquelle +est une construction romane percée dans un mur visigoth, et le faubourg +de Graveillant ne peut être, par conséquent, que le faubourg dit de la +<i>Barbacane</i>. La suite du récit fait voir que cette première donnée est +exacte.</p> + +<p>Les assiégeants venaient de Limoux, c'est-à-dire du midi, ils n'avaient +pas besoin de passer l'Aude devant Carcassonne pour investir la place. +Un pont de pierre existait sur l'Aude. Ce pont est encore entier +aujourd'hui: c'est le <i>vieux pont</i> dont la construction date, en partie, +du XII<sup>e</sup> siècle. Il ne fut que réparé et muni d'une tête de pont, sous +saint Louis et sous Philippe le Hardi. Il est indiqué en P sur notre +figure 2.</p> + +<p>Raymond de Trincavel n'ignorait pas que les assiégés attendaient des +secours qui ne pouvaient se jeter dans la cité qu'en traversant l'Aude, +puisqu'ils devaient se présenter par le nord-ouest. Aussi le vicomte +s'empara du pont, et, poursuivant son attaque le long de la rive droite +du fleuve vers l'amont, il essaya de couper toute communication de +l'assiégé avec la rive gauche.</p> + +<p>Ne pouvant tout d'abord se maintenir dans le faubourg de Graveillant, en +G (voir la fig. 2), il s'empare d'un moulin fortifié, M, sur un bras de +l'Aude, fait filer ses troupes de ce côté, les loge dans les parties +basses du faubourg, et dispose son attaque de la manière suivante: une +partie des assaillants, commandés par Ollivier de Thermes, Bernard Hugon +de Serre-Longue et Giraut d'Aniort, campent entre le saillant nord-ouest +de la ville et la rivière, creusent des fossés de contrevallalion et +s'entourent de retranchements palissadés.</p> + +<p>L'autre corps, commandé par Pierre de Fenouillet, Renaud de Puy et +Guillaume Fort, est logé devant la barbacane qui existait en B et celle +de la porte dite <i>Narbonnaise</i>, en N.</p> + +<p>En 1240, outre ces deux barbacanes, il en existait une en D<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> qui +permettait de descendre du château dans le faubourg<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> et une en H +faisant face au midi. La grande barbacane D servait encore à protéger la +porte de Toulouse T (aujourd'hui porte de l'Aude).</p> + +<p>Il faut observer que les seuls points où le sol extérieur soit à peu +près au niveau des lices (car Guillaume des Ormes signale l'existence +des lices L et par conséquent d'une enceinte extérieure), sont les +points O et R. Quant au sol de la barbacane D du château, il était +naturellement au niveau du faubourg et par conséquent fort au-dessous de +l'assiette de la cité. Tout le front occidental de la cité est bâti sur +un escarpement très-élevé et très-abrupt.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb003.jpg" width="40%" + alt="Fig. 2." title="Fig. 2." /> +</div> +<h4><a href="images/003.jpg">Fig. 2. <br />(agrandir)</a></h4> + +<p>En reprenant tout d'abord le faubourg aux assiégeants, les défenseurs de +la ville s'étaient empressés de transporter dans leur enceinte une +quantité considérable de bois qui leur fut d'un grand secours; mais ils +avaient dû renoncer à se maintenir dans ce faubourg.</p> + +<p>Le vicomte fit donc attaquer en même temps la barbacane D du château +pour ôter aux assiégés toute chance de reprendre l'offensive, la +barbacane B (c'était d'ailleurs un saillant), la barbacane N de la porte +Narbonnaise et le saillant I, au niveau du plateau qui s'étendait à 100 +mètres de ce côté vers le sud-ouest.</p> + +<p>Les assiégeants, campés entre la place et le fleuve, étaient dans une +assez mauvaise position; aussi se retranchent-ils avec soin et +couvrent-ils leurs fronts d'un si grand nombre d'arbalétriers que +personne ne pouvait sortir de la ville sans être blessé.</p> + +<p>Bientôt ils dressèrent un mangonneau devant la barbacane D.</p> + +<p>Les assiégés, de leur côté, dans l'enceinte de cette barbacane, élèvent +une pierrière turque qui bat le mangonneau. Pour être autant défilé que +possible, le mangonneau devait être établi en E.</p> + +<p>Peu après les assiégeants commencent à miner sous la barbacane de la +porte Narbonnaise en N, en faisant partir leurs galeries de mine des +maisons du faubourg qui, de ce côté, touchaient presque aux défenses.</p> + +<p>Les mines sont étançonnées et étayées avec du bois auquel on met le feu, +ce qui fait tomber une partie des défenses de la barbacane.</p> + +<p>Mais les assiégés ont contre-miné pour arrêter les progrès des mineurs +ennemis et ont remparé la moitié de la barbacane restée debout. C'est +par les travaux de mine que, sur les deux points principaux de +l'attaque, les gens du vicomte tentent de s'emparer de la place; ces +mines sont poussées avec une grande activité; elles ne sont pas plutôt +éventées que d'autres galeries sont commencées.</p> + +<p>Les assiégeants ne se bornent pas à ces deux attaques. Pendant qu'ils +battent la barbacane D du château, qu'ils ruinent la barbacane N de la +porte Narbonnaise, ils cherchent à entamer une portion des lices et ils +engagent une attaque très-sérieuse sur le saillant en I entre l'évêché +et l'église cathédrale de Saint-Nazaire, marquée S sur notre plan.</p> + +<p>Comme nous l'avons dit, le plateau, sur ce point, s'étendait presque de +niveau avec l'intérieur de la cité de I en O, et c'est pourquoi saint +Louis et Philippe le Hardi firent, sur ce plateau, en dehors de +l'ancienne enceinte visigothe, un ouvrage considérable, destiné à +dominer l'escarpement.</p> + +<p>L'attaque des troupes de Trincavel est de ce côté (point faible alors) +très-vivement poussée; les mines atteignent les fondations de l'enceinte +des Visigoths, le feu est mis aux étançons et dix brasses de courtines +s'écroulent. Mais les assiégés se sont remparés en retraite de la brèche +avec de bonnes palissades et des bretèches<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>; si bien que les troupes +ennemies n'osent risquer l'assaut. Ce n'est pas tout, des galeries de +mine sont aussi ouvertes devant la porte de Rodez, en B; les assiégés +contre-minent et repoussent les travailleurs des assiégeants.</p> + +<p>Cependant, des brèches étaient ouvertes sur divers points et le vicomte +Raymond craignant de voir, d'un moment à l'autre, déboucher les troupes +de secours envoyées du nord, se décide à tenter un assaut général. Ses +gens sont repoussés avec des pertes sensibles, et, quatre jours après, +sur la nouvelle de la venue de l'armée royale, il lève le siège, non +sans avoir mis le feu aux églises du faubourg, et entre autres à celle +des Minimes en R.</p> + +<p>L'armée de Trincavel était restée vingt-quatre jours devant la ville.</p> + +<p>Louis IX, attachant une grande importance à la place de Carcassonne qui +couvrait cette partie du domaine royal devant l'Aragon, et prétendant ne +plus avoir à redouter les conséquences d'un siège qui l'aurait mise +entre les mains d'un ennemi sans cesse en éveil, voulut en faire une +forteresse inexpugnable.</p> + +<p>Il faut ajouter au récit du sénéchal Guillaume des Ormes un fait +rapporté par Guillaume de Puy-Laurens. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, +les habitants du faubourg de Carcassonne (de la Trivalle; voir le plan, +figure 2), malgré leur protestation de fidélité à la noblesse tenant +pour le roi, avaient ouvert leurs portes aux soldats de Trincavel qui, +dès lors, dirigea de ce faubourg son attaque de gauche contre la porte +Narbonnaise. Saint Louis, sitôt après le siège levé, n'eut pas à +détruire le bourg déjà brûlé par le vicomte Raymond, mais voulant d'une +part punir les habitants de leur manque de foi, et de l'autre ne plus +avoir à redouter un voisinage aussi compromettant pour la cité, il +défendit aux gens du faubourg de Graveillant de rebâtir leurs maisons et +fit évacuer le faubourg de la Trivalle. Ces malheureux durent s'exiler.</p> + +<p>Louis IX commença immédiatement de grands ouvrages de défense autour de +la cité; il fit raser les restes des faubourgs, débarrassa le terrain +entre la cité et le pont et fit élever toute l'enceinte extérieure que +nous voyons aujourd'hui, afin de se couvrir de tous côtés et de prendre +le temps d'améliorer les défenses intérieures.</p> + +<p>Ayant pu constater la faiblesse des deux parties de l'enceinte sur +lesquelles le vicomte Raymond avait, avec raison, porté ses deux +principales attaques, c'est-à-dire l'extrémité sud et la porte +Narbonnaise, il étendit l'enceinte extérieure bien au delà de l'ancien +saillant sud sur le plateau qui domine de ce côté un ravin aboutissant à +l'Aude et vers la porte Narbonnaise, à 30 mètres environ en dehors, +enclavant ainsi dans les nouvelles défenses les deux points principaux +de l'attaque de Trincavel (fig. 16).</p> + +<p>Résolu à faire de la cité de Carcassonne le boulevard de cette partie du +domaine royal contre les entreprises des seigneurs hérétiques des +provinces méridionales, saint Louis ne voulut pas permettre aux +habitants des anciens faubourgs de rebâtir leurs habitations dans le +voisinage de la cité. Sur les instances de l'évêque Radulphe<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> après +sept années d'exil, il consentit seulement à laisser ces malheureux +proscrits s'établir de l'autre côté de l'Aude. Voici les lettres +patentes de saint Louis, expédiées à ce sujet<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>:</p> + +<p>«Louis, par la grâce de Dieu, roy de France, à notre amé et féal Jean de +Cravis, seneschal de Carcassonne, salut et dilection. Nous vous mandons +que vous recevez en seureté les hommes de Carcassonne qui s'en estoient +fuys, à cause qu'ils n'avoient payé à nous les sommes qu'ils devoient, +les termes des payements escheus. Pour les demeures et habitations +qu'ils demandent, vous en prendrez advis et conseil de nostre amé et +féal l'evesque de Carcassonne et de Raymond de Capendu et autres bons +hommes, pour leur bailler place pour habiter, proveu qu'aucun domage +n'en puisse avenir à nostre chasteau et ville de Carcassonne. Voulons +que leur rendez les biens et héritaiges et possessions, dont ils +joüissoient avant la guerre, et les laissez joüir de leurs uz et +coustumes, affin que nous ou nos successeurs ne les puissions changer. +Entendons toutefoiz que lesdits hommes de Carcassonne doivent refaire et +bastir à leurs despens les églises de Nostre-Dame et des Frères-Mineurs, +qu'ils avoient démolies; et au contraire n'entendons que vous recevez en +façon quelconque aucun de ceux qui introduisirent le vicomte (de +Trincavel) au bourg de Carcassonne, estant traistres, ains rappellerez +les autres non coupables. Et direz de nostre part à nostre amé et féal +l'évesque de Carcassonne, que des amendes qu'il prétend sur les +fugitifs, il s'en désiste, et de ce luy en sçaurons gré. Donné à +Helvenas, le lundy après la chaise de saint Pierre.»</p> + +<p>Bien que nous n'ayons pas le texte original de cette pièce, mais +seulement la transcription altérée évidemment par Besse, ce document +n'en est pas moins très-important en ce qu'il nous donne la date de la +fondation de la ville actuelle de Carcassonne. En effet, en exécution de +ces lettres patentes, l'emplacement pour bâtir le nouveau bourg fut +tracé au delà de l'Aude, et comme cet emplacement dépendait de l'évêché, +le roi indemnisa l'évêque en lui donnant la moitié de la ville de +Villalier. L'acte de cet échange fut passé à Aigues-Mortes avec le +sénéchal en août 1248.</p> + +<p>Ce bourg est aujourd'hui la ville de Carcassonne, élevée d'un seul jet +sur un plan régulier, avec des rues alignées, coupées à angle droit, une +place au centre et deux églises.</p> + +<p>La prudence de Louis IX ne se borna pas à dégager les abords de la cité +et à élever une enceinte extérieure nouvelle, il fit bâtir la grosse +défense circulaire appelée la Barbacane, à la place de celle qui +commandait le faubourg de Graveillant, lequel, rebâti plus tard, prit +son nom de cet ouvrage.</p> + +<p>Il mit cette barbacane en communication avec le château, par des rampes +fortifiées, très-habilement conçues au point de vue de la défense de la +place (fig. 16).</p> + +<p>À la manière dont sont traitées les maçonneries de l'enceinte +extérieure, il y a lieu de croire que les travaux furent poussés +activement, afin de mettre, au plus tôt, la cité à l'abri d'un coup de +main et pour donner le temps de réparer et d'agrandir l'enceinte +intérieure.</p> + +<p>Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d'Aragon, continua ces +ouvrages avec activité. Ils étaient terminés au moment de sa mort +(1285). Carcassonne était la place centrale des opérations entreprises +contre l'armée aragonaise et un refuge assuré en cas d'échec.</p> + +<p>À la place de l'ancienne porte appelée Pressam ou Narbonnaise ou des +Salins, Philippe le Hardi fit construire une admirable défense, +comprenant la porte Narbonnaise actuelle, la tour du Trésau et les +belles courtines voisines. Du côté de l'ouest-sud-ouest, sur l'un des +points vivement attaqués par l'armée de Trincavel, profitant du saillant +que saint Louis avait fait faire, il rebâtit toute la défense +intérieure, c'est-à-dire les tours n<sup>os</sup> 39, 11, 40, 41, 42, 43 (porte +de Razez, de Saint-Nazaire ou des Lices), ainsi que les hautes +courtines intermédiaires (fig. 16), de manière à mieux commander la +vallée de l'Aude et l'extrémité du plateau. Un fait curieux donne la +date certaine de cette partie de l'enceinte qui enveloppait l'évêché. En +août 1280, à Paris, le roi Philippe permit à Isar, alors évêque de +Carcassonne, de pratiquer quatre fenêtres grillées dans la courtine +adossée à l'évêché, après avoir pris l'avis du sénéchal, et sous la +condition expresse que ces fenêtres seraient murées en temps de guerre, +sauf à pouvoir les rouvrir, la guerre terminée. Le roi s'obligeait à +faire, à ses dépens, les égouts pour l'écoulement des eaux de l'évêché, +à travers la muraille, et à l'évêque était réservée la jouissance des +étages de la tour dite de l'Évêque (tour carrée nº11, à cheval sur les +deux enceintes), jusqu'au crénelage, sans préjudice des autres droits du +prélat, sur le reste des murailles de la ville. Or, ces quatre fenêtres +n'ont point été ouvertes après coup, elles ont été bâties en élevant la +courtine, et elles existent encore entre les tours n<sup>os</sup> 39, 11 et 40; +donc ces courtines et tours datent de 1280. Du côté du midi et du +sud-est, Philippe le Hardi fit couronner, exhausser et même reconstruire +sur quelques points les tours des Visigoths, ainsi que les anciennes +courtines. Du côté du nord, on répara également les parties dégradées +des murs anciens et on éleva une large barbacane devant l'entrée du +château dans l'intérieur de la ville.</p> + +<p>L'enceinte extérieure, que je regarde comme antérieure de quelques +années aux réparations entreprises par Philippe le Hardi, pour améliorer +l'enceinte intérieure—et je vais en donner des preuves certaines tout à +l'heure—est bâtie en matériaux (grès) irréguliers et disposés sans +choix, mais présentant des parements unis, tandis que toutes les +constructions de la fin du XIII<sup>e</sup> siècle sont parementées en pierres +ciselées sur les arêtes, et forment des bossages rustiques qui donnent à +ces constructions un aspect robuste et d'un grand effet. Tous les +profils des tours de l'enceinte intérieure, réparée par Philippe le +Hardi, sont identiques; les culs-de-lampe des arcs des voûtes et les +quelques rares sculptures, telles, par exemple, que la statue de la +Vierge et la niche placées au-dessus de la porte Narbonnaise, +appartiennent incontestablement à la fin du XIII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Dans ces constructions, les matériaux sont de même nature, provenant des +mêmes carrières et le mode d'appareil uniforme; partout on rencontre ces +bossages, aussi bien dans les parties complètement neuves, comme celles +de l'ouest, du sud-ouest et de l'est, que dans les portions complétées +ou restaurées, sur les constructions visigothes et du XII<sup>e</sup> siècle. +Les moulures sont finement taillées et déjà maigres, tandis que +l'enceinte extérieure présente dans ses meurtrières, ses portes et ses +corbeaux, des profils très-simples et larges. Les clefs des voûtes de la +tour nº18 (tour de la Vade ou du Papegay) sont ornées de figures +sculptées présentant tous les caractères de l'imagerie du temps de saint +Louis. De plus, entre la tour nº7 et l'échauguette de l'ouest, le +parapet de la courtine a été exhaussé, en laissant toutefois subsister +les merlons primitifs ainsi englobés dans la maçonnerie surélevée, afin +de donner à cette courtine, jugée trop basse, un commandement plus +considérable.</p> + +<p>Or, cette surélévation est construite en pierres avec bossages, les +créneaux sont plus espacés, l'appareil beaucoup plus soigné que dans la +partie inférieure et parfaitement semblable, en tout, à l'appareil des +constructions de 1280.</p> + +<p>La différence entre les deux constructions peut être constatée par +l'observateur le moins exercé: donc, la partie inférieure étant +semblable, comme procédés de structure, à tout le reste de l'enceinte +extérieure, et la surélévation conforme, comme appareil, à toutes les +constructions dues à Philippe le Hardi, l'enceinte extérieure a été +évidemment élevée avant les restaurations et les adjonctions entreprises +par le fils de Louis IX.</p> + +<p>Du côté du sud-ouest, la muraille des Visigoths venait longer la façade +ouest de l'église cathédrale de Saint-Nazaire (fig. 16). Cette façade, +élevée, comme nous l'avons dit, à la fin du XI<sup>e</sup> siècle ou au +commencement du XII<sup>e</sup> n'est qu'un mur fort épais sans ouverture dans +la partie inférieure. Elle dominait l'enceinte visigothe et augmentait +sa force sur ce point attaquable. Son couronnement consistait en un +crénelage dont nous avons retrouvé les traces et que nous avons pu +rétablir dans son intégrité.</p> + +<p>Les fortifications de Philippe le Hardi laissèrent entre elles et cette +façade (fig. 16) un large espace et la défense supérieure de la façade +de Saint-Nazaire demeura sans objet puisqu'elle ne commandait plus les +dehors.</p> + +<p>Depuis lors il ne fut entrepris aucun travail de défense dans la cité de +Carcassonne et, pendant tout le cours du moyen âge, cette forteresse fut +considérée comme imprenable. Le fait est qu'elle ne fut point attaquée +et n'ouvrit ses portes au prince Noir, Edouard, en 1355, que quand tout +le pays du Languedoc se fut soumis à ce conquérant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="DESCRIPTION_DES_DEFENSES_DE_LA_CITE" id="DESCRIPTION_DES_DEFENSES_DE_LA_CITE"></a><b>DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA CITÉ.</b></h2> + + +<p>J'ai voulu donner un résumé très-succinct de l'histoire des +constructions qui composent l'enceinte de la cité de Carcassonne, afin +d'expliquer aux voyageurs curieux les irrégularités et les différences +d'aspect que présentent ces défenses dont une partie date de la +domination romaine et visigothe et qui ont été successivement modifiées +et restaurées, pendant les XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> siècles, par les vicomtes +et par le roi de France.</p> + +<p>Quand on se présente devant la cité de Carcassonne, on est tout d'abord +frappé de l'aspect grandiose et sévère de ces tours brunes si diverses +de dimensions, de forme, et qui suivent, ainsi que les hautes courtines +qui les réunissent, les mouvements du terrain pour obtenir un +commandement sur la campagne et profiter autant que possible des +avantages naturels offerts par les escarpements du plateau, au bord +duquel on les a élevées. Du côté oriental est ouverte l'entrée +principale, la seule accessible aux charrois, c'est la porte Narbonnaise +défendue par un fossé et une barbacane garnie de meurtrières et d'un +crénelage avec chemin de ronde. L'entrée est biaise, de façon à masquer +la porte de l'ouvrage principal. Un châtelet, qui peut être isolé de la +barbacane, la précède, à cheval sur le pont qui était composé de deux +tabliers mobiles en bois, dont les tourillons sont encore à leur place. +Cette barbacane et le châtelet sont ouverts à la gorge afin d'être +battus par les défenses supérieures de la porte Narbonnaise, si ces +premiers ouvrages tombaient au pouvoir de l'ennemi.</p> + +<p>Du côté extérieur, les deux grosses tours entre lesquelles est ouverte +la porte, sont renforcées par des <i>becs</i>, sortes d'éperons destinés à +éloigner l'assaillant du point tangent le plus attaquable, de le forcer +de se démasquer, à faire dévier le bélier (bosson en langue d'Oïl), ou à +présenter une plus forte épaisseur de maçonnerie à la mine.</p> + +<p>L'entrée était d'abord fermée par une chaîne dont les attaches sont +encore à leur place et qui était destinée à empêcher des chevaux lancés +d'entrer dans la ville. Un mâchicoulis protège la première herse et la +première porte en bois avec barres; dans la voûte est percé un second +mâchicoulis, puis on trouve un troisième mâchicoulis devant la seconde +herse. Il n'était donc pas facile de franchir tous ces obstacles. Mais +cette entrée était défendue d'une manière plus efficace encore en temps +de guerre.</p> + +<p>Au-dessus de l'arc de la porte, des deux côtés de la niche occupée par +la statue de la Vierge, se voient, sur les flancs de chacune des deux +tours, trois entailles proprement faites; les deux voisines de l'angle +sont coupées carrément et d'une profondeur de O<sup>m</sup>,20, la troisième est +coupée en biseau comme pour recevoir le pied d'un lien de bois ou d'un +chevron incliné. Au-dessus de la niche de la Vierge on remarque trois +autres trous carrés profonds, destinés à recevoir des pièces de bois +formant une forte saillie. Ces trous recevaient, en effet, les pièces de +bois d'un auvent formant une saillie prononcée au-dessus de la porte, +protégeant la niche et les gens de garde à l'entrée de la ville.</p> + +<p>Cet auvent subsistait en temps de paix; en temps de guerre il servait de +mâchicoulis. À l<sup>m</sup>,30 au-dessus du faîtage de cet auvent on voit +encore, sur les flancs des deux tours, de chaque côté, quatre entailles +ou trous carrés au même niveau, les trois premiers au-dessus de ceux +servant de points d'appui aux chevrons de l'auvent et le quatrième à +0<sup>m</sup>,60 en avant. La était établi le plancher du deuxième mâchicoulis. +Une cinquième entaille, faite entre les deux dernières et un peu +au-dessus, servait de garde pour recevoir le madrier mobile destiné à +protéger les assiégés contre les projectiles lancés du dehors de bas en +haut et maintenait, par un système de décharges, tout cet étage +supérieur en l'empêchant de basculer. On ne pouvait communiquer des +tours à ces mâchicoulis extérieurs que par une ouverture pratiquée au +deuxième étage et par des échelles, de façon à isoler ces mâchicoulis +dans le cas où les assaillants s'en seraient emparés. Ces ouvrages de +bois étaient protégés par des mantelets percés de meurtrières. +L'assaillant, pour pouvoir s'approcher de la première herse, devait donc +affronter une pluie de traits et les projectiles jetés de trois +mâchicoulis, deux posés en temps de guerre et un dernier tenant à la +construction elle-même. Ce n'est pas tout: le sommet des tours était +garni de hourds en charpente que l'on posait également en temps de +guerre<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. Les trous destinés au passage des solives en bascule qui +supportaient ces hourds sont tous intacts et disposés de telle sorte +que, du dedans, on pouvait, en très-peu de temps, établir ces ouvrages +de bois dont la couverture se reliait à celle des combles à demeure. En +effet, on conçoit facilement qu'avec le système de créneaux et de +meurtrières pratiqués dans les couronnements de pierre, il était +impossible d'empêcher des assaillants nombreux et hardis, protégés par +des pavois et même par des <i>chats</i> (sortes de chariots recouverts de +madriers et de peaux) de saper le pied des tours, puisque des +meurtrières, malgré la forte inclinaison de leur coupe, il est +impossible de voir le pied des tours ou courtines, et que, par les +créneaux, à moins de sortir la moitié du corps en dehors de leur +ventrière, on ne pouvait non plus viser un objet placé au pied de +l'escarpe. Il fallait donc établir une défense continue, couverte et +permettant à un grand nombre de défenseurs de battre le pied de la +muraille ou des tours par le jet de pierres ou de projectiles de toute +nature.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb004.jpg" width="40%" + alt="Fig. 3." title="Fig. 3." /> +</div> +<h4><a href="images/004.jpg">Fig. 3. <br />(agrandir)</a></h4> + + +<p>La coupe ci-contre (fig. 3), faite sur l'axe de la porte Narbonnaise, +explique les dispositions que nous venons d'indiquer.</p> + +<p>Non-seulement les hourds remplissaient cet objet, mais ils laissaient +aux défenseurs toute la liberté de leurs mouvements, les chemins de +rondes au dedans des crénelages étant réservés à l'approvisionnement des +projectiles et à la circulation.</p> + +<p>D'ailleurs si ces hourds étaient percés, outre le machicoulis continu, +de meurtrières, les meurtrières pratiquées dans les merlons de pierre +restaient démasquées dans leur partie inférieure et permettaient aux +arbalétriers postés au dedans du parapet sur ce chemin de ronde de +lancer des traits sur les assaillants. La défense était donc aussi +active que possible et le manque de projectiles devait seul laisser +quelque répit à l'attaque.</p> + +<p>On ne doit donc pas s'étonner si, pendant des sièges mémorables, après +une défense prolongée, les assiégés en étaient réduits à découvrir leurs +maisons, à démolir les murs de clôture des jardins, à dépaver les rues, +pour garnir ces hourds de projectiles et forcer les assaillants à +s'éloigner du pied des tours et murailles.</p> + +<p>D'un autre côté, les assiégeants cherchaient à mettre le feu à ces +hourds de bois qui rendaient le travail des sapeurs impossible ou à les +briser à l'aide des pierres lancées par les mangonneaux ou les +trébuchets. Et cela ne devait pas être très-difficile, surtout lorsque +les murailles n'étaient pas fort élevées. Aussi, dès la fin du XIII<sup>e</sup> +siècle, on se mit à garnir les murailles et tours de machicoulis de +pierre portés sur des consoles, ainsi qu'on peut le voir à Beaucaire, à +Avignon et dans tous les châteaux forts ou enceintes des XIV<sup>e</sup> et +XV<sup>e</sup> siècles<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<p>À Carcassonne, le mâchicoulis de pierre n'apparaît nulle part, et +partout, au contraire, on trouve les trous des hourds de bois dans les +fortifications du château, qui datent du commencement du XII<sup>e</sup> siècle, +aussi bien que dans les ouvrages de Louis IX et de Philippe le Hardi.</p> + +<p>Au XIII<sup>e</sup> siècle, la montagne Noire et les rampes des Pyrénées étaient +couvertes de forêts; on a donc pu faire grand usage de ces matériaux si +communs alors dans les environs de Carcassonne.</p> + +<p>Les couronnements des deux enceintes de la cité, courtines et tours, +sont tous percés de ces trous carrés traversant à distances égales le +pied des parapets au niveau des chemins de ronde. Les étages supérieurs +des tours et de larges hangars établis en dedans des courtines, comme +nous le dirons tout à l'heure, servaient à approvisionner ces bois qui +devaient toujours être disponibles pour mettre la ville en état de +défense.</p> + +<p>En temps ordinaire les couronnements de pierre pouvaient suffire, et +l'on voit encore comment, dans les étages supérieurs des tours, les +créneaux étaient garnis de volets à rouleaux: sortes de sabords, +manœuvrant sur un axe de bois posé sur deux crochets en fer; volets qui +permettaient de voir le pied des murailles sans se découvrir et qui +garantissaient les postes des étages supérieurs contre le vent et la +pluie. Les volets inférieurs s'enlevaient facilement lorsqu'on +établissait les hourds, car alors les créneaux servaient de +communication entre ces hourds et les chemins de ronde ou planchers +intérieurs.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb005.jpg" width="40%" + alt="Fig. 4." title="Fig. 4." /> +</div> + +<h4><a href="images/005.jpg">Fig. 4. <br />(agrandir)</a></h4> + +<p>Notre figure 4 explique la disposition de ces volets. La partie +supérieure pivotant sur deux gonds fixes demeurait, la partie inférieure +était enlevée lorsqu'on posait les hourds.</p> + +<p>Mais revenons à la porte Narbonnaise. Outre la chaîne A (fig. 3), +derrière le premier arc plein cintre de l'entrée et entre celui-ci et le +deuxième, est ménagé un machicoulis B par lequel on jetait les +projectiles de droite et de gauche sur les assaillants qui tentaient de +briser la première herse C. Les réduits dans lesquels se tenaient les +défenseurs sont défilés par un épais garde-fou de pierres. Le mécanisme +des herses est parfaitement compréhensible encore aujourd'hui. Dans la +salle qui est au-dessus de l'entrée, on aperçoit, dans les deux +pieds-droits de la coulisse de cette première herse, les entailles +inclinées dans lesquelles s'engageaient les deux jambettes du treuil +tracé sur notre coupe, et les scellements des brides en fer qui +maintenaient le sommet de ces jambettes; au niveau du sol, les deux +trous destinés à recevoir les cales sur lesquelles reposait la herse une +fois levée; sous l'arc, au sommet du tympan, le trou profond qui +recevait la suspension des poulies destinées au jeu des contre-poids et +de la chaîne s'enroulant sur le treuil.</p> + +<p>Derrière la herse était une porte épaisse à deux vantaux D roulant sur +des crapaudines inférieures et des pivots fixés dans un linteau de bois +dont les scellements sont intacts. Ces vantaux étaient fortement unis +par une barre qui se logeait dans une entaille réservée dans le parement +du mur de droite lorsque la porte était ouverte, et par deux autres +barres de bois entrant dans des entailles pratiquées dans les deux murs +du couloir.</p> + +<p>Si l'on pénètre au milieu du passage, on voit dans la voûte s'ouvrir un +large trou carré E qui communique avec la salle du premier étage. La +grande dimension de ce trou s'explique par la nécessité où se trouvait +l'assiégé de pouvoir lancer des projectiles non-seulement au milieu, +mais aussi contre les parois du passage. La voûte du premier étage est +également percée d'un trou carré I, mais plus petit, de sorte que du +deuxième étage on pouvait écraser les assaillants qui se seraient +emparés de la salle au-dessous ou donner des ordres aux hommes qui +l'occupaient.</p> + +<p>Des deux côtés de ce large machicoulis, au premier étage, il existe deux +réduits profonds qui pouvaient servir de refuge et défiler les +défenseurs dans le cas où les assaillants, maîtres du passage, auraient +décoché des traits de bas en haut. La largeur de ce machicoulis +permettait encore de jeter sur l'assiégeant des fascines embrasées, et +les réduits garantissaient ainsi les défenseurs contre la flamme et la +fumée en leur laissant le moyen d'alimenter le feu. Des meurtrières +latérales percées dans le passage, au niveau du sol, en E, permettaient +aux arbalétriers postés dans les salles du rez-de-chaussée des deux +tours d'envoyer à bout portant des carreaux aux gens qui oseraient +s'aventurer entre les deux herses.</p> + +<p>De même que devant la herse extérieure C, il existe dans la salle du +premier étage un deuxième machicoulis oblong F destiné à protéger la +seconde herse G. Ce machicoulis se fermait, ainsi que l'ouverture +pratiquée dans le milieu de la voûte du passage, par une trappe dont la +feuillure et l'encastrement ménagé dans le mur existent encore. Au moyen +d'une petite fenêtre qui éclairait la salle du premier étage, les +assiégés, du dedans, pouvaient communiquer des ordres à ceux qui +servaient la herse sur le chemin de ronde pratiqué au-dessus de la +seconde porte II. Cette seconde herse manœuvrait sous un arc réservé à +cet effet; son treuil était en outre protégé par un auvent P maintenu +par de forts crochets de fer qui sont encore scellés dans la muraille. +Tout le jeu de cette herse est encore visible; ses ferrures sont en +place: la herse seule manque.</p> + +<p>Les deux tours qui flanquent cette entrée sont distribuées de la même +manière. Elles comprennent: un étage de caves creusées au-dessous du +sol, un rez-de-chaussée percé de meurtrières et voûté avec quatre +escaliers pour communiquer au premier étage; un premier étage, également +voûté, percé de meurtrières et muni de deux cheminées et de deux fours. +Deux des escaliers seulement continuent jusqu'à l'étage supérieur. Les +deux autres n'aboutissent pas et peuvent tromper ainsi les gens qui ne +connaîtraient pas les lieux. Un deuxième étage couvert autrefois par un +plancher portant sur le bord du chemin de ronde. Ce deuxième étage est +percé, du côté de la ville, de riches fenêtres ogivales à meneaux O qui +ne s'ouvraient que dans la partie inférieure par des volets, tandis que +les compartiments de l'ogive étaient vitrés à demeure; ces fenêtres +étaient fortement grillées à l'extérieur. Un troisième étage crénelé +recevait la charpente des combles. Cette charpente est divisée en trois +pavillons, deux sur les deux tours et un pavillon intermédiaire +au-dessus de la porte. Lors de la construction première, rétablie +aujourd'hui, ces trois pavillons, aux points de leur rencontre, étaient +portés par des poutres entrant dans des entailles pratiquées dans +l'assise de la corniche; soit que ces poutres aient fléchi, soit que les +eaux des chéneaux mal entretenus les eussent pourries, au XV<sup>e</sup> siècle, +ces combles furent réparés, et, pour les porter, on établit deux grands +arcs qui s'arrangeaient fort mal avec la construction du XIII<sup>e</sup> +siècle, puisque l'un d'eux venait buter dans un des créneaux M et le +boucher. Des chéneaux en pierre furent posés sur ces arcs et reçurent +les pieds du chevron des toitures aux points de leur jonction. Des +gargouilles saillantes rejetaient les eaux des chéneaux du côté de la +campagne. Ces arcs, qui poussaient en dehors le grand mur élevé du côté +de la ville, ont dû être enlevés.</p> + +<p>Le chemin de ronde de la courtine n'est pas interrompu par la porte +Narbonnaise suivant le système ordinaire adopté dans les défenses de +cette époque. Il passe du côté de la ville, au-dessus de la porte, et +relie les deux courtines de façon cependant à n'être en communication +avec la ville que par les escaliers intérieurs des tours et par une +seule baie fermée autrefois par deux épais vantaux ferrés. L'escalier +actuel, qui donne accès à ce chemin de ronde, est moderne et a été élevé +par le génie militaire.</p> + +<p>Habituellement, les tours de l'enceinte intérieure et même de l'enceinte +extérieure interrompent les chemins de ronde; de sorte que si +l'assaillant parvenait à s'emparer d'une courtine, il se trouvait pris +entre deux tours, et, à moins de les forcer les unes après les autres, +il lui devenait impossible de circuler librement sur les remparts; +d'autant que les escaliers qui mettent directement en communication les +chemins de ronde avec le terre-plein du côté de la ville, sont +très-rares et qu'on ne peut monter sur ces chemins de ronde qu'en +passant par les escaliers pratiqués dans les tours. Chaque tour était +ainsi un réduit séparé, indépendant, qu'il fallait, forcer. Les portes +qui mettent les tours en communication avec les chemins de ronde sont +étroites, bien ferrées, barrées à l'intérieur, de sorte qu'en un instant +on pouvait fermer le vantail et le barricader en tirant rapidement la +barre de bois, logée dans la muraille, avant même de prendre le temps +de pousser les verrous et de donner un tour de clef à la serrure. +L'examen attentif de ces défenses fait ressortir le soin apporté par les +ingénieurs de ce temps contre les surprises. Toutes sortes de +précautions ont été prises pour arrêter l'ennemi et l'embarrasser à +chaque pas par des dispositions imprévues. Évidemment, un siège à cette +époque n'était réellement sérieux pour l'assiégé, comme pour +l'assaillant, que quand on en était venu à se prendre, pour ainsi dire, +corps à corps. Une garnison aguerrie pouvait lutter avec des chances de +succès jusque dans ses dernières défenses. L'ennemi entrait dans la +ville par escalade ou par une brèche, sans que pour cela la garnison se +rendît; car alors, celle-ci renfermée dans les tours qui, je le répète, +sont autant de réduits indépendants, pouvait se défendre encore; il +fallait forcer des portes barricadées. Prenait-on le rez-de-chaussée +d'une tour, les étages supérieurs conservaient les moyens de reprendre +l'offensive et d'écraser l'ennemi. On voit que tout était calculé pour +une lutte possible pied à pied. Les escaliers à vis étaient facilement +barricadés de manière à rendre vains les efforts de l'assiégeant pour +arriver aux étages supérieurs.</p> + +<p>Les bourgeois d'une place eussent-ils voulu capituler, que la garnison +se gardait contre eux et leur interdisait l'accès des tours et des +courtines. C'est un système de défiance adopté envers et contre tous.</p> + +<p>Les machines de jet, les engins dont les assaillants disposaient à cette +époque pour battre du dehors des murailles, comme celles de la cité de +Carcassonne, ne pouvaient produire qu'un effet très-médiocre, vu la +solidité des ouvrages et l'épaisseur des merlons; car l'artillerie à feu +seule pourrait les entamer. Restaient la sape, la mine, le bélier et +tous les engins qui obligeaient l'assaillant à se porter au pied même +des défenses. Or il était difficile de se loger et de saper sous ces +hourds puissants qui vomissaient des projectiles. La mine n'était guère +efficace ici, car toutes les murailles et tours sont assises sur le roc.</p> + +<p>On ne doit pas être surpris si, dans ces temps éloignés de nous, +certains sièges se prolongeaient indéfiniment. La cité de Carcassonne +était, à la fin du XIII<sup>e</sup> siècle, avec sa double enceinte et les +dispositions ingénieuses de la défense, une place imprenable qu'on ne +pouvait réduire que par la famine, et encore eût-il fallu, pour la +bloquer, une armée nombreuse, car il était aisé à la garnison de garder +les bords de l'Aude, au moyen de la grande barbacane (nº8 du plan, fig. +16) qui permettait de faire des sorties avec des forces imposantes et de +culbuter les assiégeants dans le fleuve.</p> + +<p>En examinant le plan général, nous voyons en bas de l'escarpement de la +cité, devant les tours 11 et 12 à l'ouest, une muraille qui défendait le +faubourg de la Barbacane. Cette muraille date du XIII<sup>e</sup> siècle, et +elle fut certainement élevée pour empêcher l'ennemi de se loger, comme +l'avait fait Trincavel, entre l'Aude et la cité. Cette muraille est à +portée d'arbalète des tours 11, 12 et 40 et est commandée par celles-ci. +Il était donc fort difficile d'arriver, en descendant la rive droite de +l'Aude, jusqu'à la barbacane, malgré la garnison de la cité.</p> + +<p>Les remparts et les tours présentent surtout un aspect formidable sur +les points de l'enceinte où les approches sont relativement faciles, où +des escarpements naturels ne viennent pas opposer un obstacle puissant à +l'assaillant. Du côté du nord-est, de l'est et du sud, là où le plateau +qui sert d'assiette à la cité est à peu près de plain-pied avec la +campagne, de larges fossés protègent la première enceinte. Il est +vraisemblable que les extrémités de ces fossés, ainsi que les avancées +des portes, étaient défendues par des palissades extérieures, suivant +les habitudes de l'époque. Ces palissades étaient munies de barrières +ouvrantes.</p> + +<p>En s'avançant dans les lices<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, entre les deux enceintes, la première +tour que l'on rencontre à droite, à la suite de la porte Narbonnaise, +est la tour nº21, dite du Treshaut, ou du Trésau, de Tressan, du Trésor +ou de la Cendrino. Cette construction est un magnifique ouvrage de la +fin du XIII<sup>e</sup> siècle, contemporain de la porte Narbonnaise. Elle +domine toute la campagne, la ville, et joignant presque l'enceinte +extérieure, elle commandait le plateau, la barbacane de la porte +Narbonnaise et empêchait l'ennemi de s'étendre du côté du nord dans les +lices le long desquelles s'élèvent les tours visigothes.</p> + +<p>La tour du Trésau, outre ses caves, renferme quatre étages dont deux +sont voûtés.</p> + +<p>L'étage inférieur est creusé au-dessous du terre-plein de la ville. Le +deuxième étage est presque de plain-pied avec le sol intérieur de la +ville. Le troisième étage était couvert par un plancher et le quatrième, +sous comble, au niveau du chemin de ronde du crénelage.</p> + +<p>Le chemin de ronde des courtines passe derrière le pignon de la tour, +mais n'a aucune communication avec les salles intérieures.</p> + +<p>Du côté de la ville, la partie supérieure de la tour est terminée par un +pignon crénelé avec escaliers rampants le long du comble. Deux tourelles +carrées, munies d'escaliers et crénelées à leur partie supérieure, +épaulent le pignon et servaient de tours de guet, car elles sont, de ce +côté, le point le plus élevé des défenses.</p> + +<p>En temps de paix, le crénelage de la tour du Trésau n'était pas couvert. +Le comble porte sur un mur intérieur. Les gargouilles qui existent +encore à l'extérieur indiquent d'une manière certaine que le chemin de +ronde supérieur était à ciel ouvert. En temps de guerre, les toitures +des hourds couvraient ces chemins de ronde ainsi que les hourds +eux-mêmes.</p> + +<p>Un seul escalier à vis dessert les quatre étages et toutes les issues +étaient garnies de portes fortement ferrées. Le deuxième étage au-dessus +des caves contient une petite chambre ou réduit éclairé par une fenêtre, +destiné au capitaine, une grande cheminée et des latrines; cet étage et +le rez-de-chaussée sont percés de nombreuses meurtrières s'ouvrant sous +de grandes arcades munies de bancs de pierre. Les meurtrières ne sont +pas percées les unes au-dessus des autres, mais chevauchées, ou <i>vides +sur pleins</i>, afin de battre tous les points de la circonférence de la +tour. Ce principe est généralement suivi dans les tours de l'enceinte +intérieure et, sans exception, dans les tours de l'enceinte extérieure +où les meurtrières jouent un rôle important. En effet, les meurtrières +percées dans les étages des tours ne pouvaient servir que lorsque +l'ennemi était encore éloigné des remparts; on conçoit dès lors qu'elles +aient été pratiquées plus nombreuses et disposées avec plus de méthode +dans les tours de l'enceinte extérieure.</p> + +<p>Les courtines qui accompagnent la tour du Trésau sont fort belles. Leur +partie inférieure est percée de meurtrières au niveau du terre-plein de +la ville, sous des arcs plein cintre avec bancs de pierre et leurs +merlons, larges, épais, sont bien construits.</p> + +<p>Le parement intérieur des merlons entre la tour Narbonnaise et la tour +du Trésau n'est pas vertical, mais élevé en <i>fruit</i>. La disposition des +hourds explique l'utilité de cette inclinaison du parement intérieur des +merlons.</p> + +<p>Sur ce point de la défense—l'un des plus attaquables, à cause du +plateau qui s'étend de plain-pied devant la porte Narbonnaise—les +courtines intérieures devaient être munies de ces hourds doubles dont il +est fait parfois mention dans les chroniqueurs du XIII<sup>e</sup> siècle<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb006.jpg" width="40%" + alt="Fig. 5." title="Fig. 5." /> +</div> + +<h4><a href="images/006.jpg">Fig. 5. <br />(agrandir)</a></h4> + +<p>La figure 5 explique, dans le cas actuel, la disposition de ces doubles +hourds. Ainsi que nous venons de le dire, les merlons ayant leur +parement intérieur en fruit sur le chemin de ronde A, leur base est +traversée au niveau de ce chemin de ronde par des trous de hourds de +0<sup>m</sup>,30 de côté, régulièrement espacés. Sur le parement du chemin de +ronde, du côté de la ville, est une retraite continue B. Les hourds +doubles étaient donc ainsi disposés: de cinq pieds en cinq pieds +passaient, par les trous des hourds, de fortes solives C, sur +l'extrémité desquelles, à l'extérieur, s'élevait le poteau incliné D, +avec des contre-poteaux E, formant la rainure pour le passage des +madriers de garde. Des moises doubles J pinçaient ce poteau D, +reposaient sur la longrine F, mordaient les trois poteaux G, H, I, +celui G étant appuyé sur le parement incliné du merlon, et venaient +saisir le poteau postérieur K également incliné. Un second rang de +moises, posé en L à 1<sup>m</sup>,80 du premier rang, formait l'enrayure des +arbalétriers M du comble. En N un mâchicoulis était réservé le long du +parement extérieur de la courtine. Ce mâchicoulis était servi par des +hommes placés en O, sur le chemin de ronde, au droit de chaque créneau +muni d'une ventrière P. Les archers et arbalétriers du hourd inférieur +étaient postés en R et n'avaient pas à se préoccuper de servir ce +premier mâchicoulis.</p> + +<p>Le deuxième hourd possédait un mâchicoulis en S. Les approvisionnements +de projectiles se faisaient en dedans de la ville par les guindes T. Des +escaliers Q, disposés de distance en distance, mettaient les deux hourds +en communication. De cette manière, il était possible d'amasser une +quantité considérable de pierres en V, sans gêner la circulation sur les +chemins de ronde ni les arbalétriers à leur poste. En X, on voit, de +face, à l'extérieur, la charpente du hourdage dépourvue de ses madriers +de garde, et en Y, cette charpente garnie. Par les meurtrières et +mâchicoulis, on pouvait lancer ainsi sur l'assaillant un nombre +prodigieux de projectiles. Comme toujours, les meurtrières U, percées +dans les merlons, dégageaient au-dessous des hourds et permettaient à un +deuxième rang d'arbalétriers postés entre les fermes, sur le chemin de +ronde, de viser l'ennemi.</p> + +<p>On conçoit que l'inclinaison des madriers de garde était très-favorable +au tir. Elle permettait, de plus, de faire surplomber le deuxième +mâchicoulis S en dehors du hourdage inférieur.</p> + +<p>La dépense que nécessitaient des charpentes aussi considérables ne +permettait guère de les établir que dans des circonstances +exceptionnelles, sur des points mal défendus par la nature.</p> + +<p>La courtine qui relie la tour du Trésau à la porte Narbonnaise possède +un petit puits et une échauguette flanquante destinée à battre +l'intervalle entre la barbacane et cette porte.</p> + +<p>De la tour du Trésau, en se dirigeant vers le nord, on longe une grande +partie de l'enceinte des Visigoths. À voir le désordre de ces anciennes +constructions, on doit admettre qu'elles ont été bouleversées par un +siège terrible; on a peine à comprendre comment on a pu, avec les moyens +dont on disposait alors, renverser des pans de murs d'une épaisseur +considérable, faire pencher ces tours dont toute la partie inférieure ne +présente qu'une masse de maçonnerie. Il semblerait que la poudre à canon +peut seule causer des désordres aussi graves, et cependant le siège +pendant lequel une partie considérable de ces remparts a été renversée +est antérieur au XII<sup>e</sup> siècle, puisque, sur ces débris, on voit +s'élever des constructions identiques avec celles du château, ou datant +du XIII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>À peine si l'on a pris soin de déblayer les ruines, car on remarque, +enclavés dans les courtines reprises au XIII<sup>e</sup> siècle, d'énormes pans +de murs renversés et présentant verticalement les lits de leurs assises +de moellon ou de brique. Grâce à la bonté des mortiers, ces masses +renversées ne se sont point disjointes et sont là comme des rochers sur +lesquels on serait venu construire de nouveaux murs.</p> + +<p>De ce côté, les courtines et les tours sont très-hautes et dominent de +beaucoup l'enceinte extérieure élevée sur la crête de l'escarpement.</p> + +<p>Cet escarpement fait face à l'Aude et il s'étend jusqu'à la tour nº41 +qui termine le saillant occidental de la cité.</p> + +<p>Deux portes sont percées dans l'enceinte des Visigoths: l'une, petite, +datant de l'époque primitive, a été murée; elle est située à la droite +de la tour nº26; l'autre, percée au XII<sup>e</sup> siècle et réparée au +XIII<sup>e</sup>, se trouve entre les tours 24 et 25. C'est la porte désignée +par le sénéchal Guillaume des Ormes sous le nom de porte de Rodez. Elle +ne présente aucune défense particulière, mais devait être précédée d'un +ouvrage avec poterne, protégé par la tour-barbacane nº4; tour qui a +malheureusement été modifiée dans sa forme par le génie militaire, de +telle sorte qu'aujourd'hui la porte de Rodez donne sur les lices et n'a +plus de communication avec le dehors.</p> + +<p>Si nous passons de l'autre côté du château, vers le sud-ouest, nous +rencontrons la porte de l'Aude (autrefois porte de Toulouse).</p> + +<p>Cette porte a été percée dans la muraille des Visigoths au XII<sup>e</sup> +siècle. On voit encore, à l'extérieur, l'arc plein cintre qui paraît +appartenir à cette époque par son appareil et la nature des matériaux +employés. À la gauche de cette porte il existait, sur un pan de mur +visigoth, un bâtiment contemporain du château, c'est-à-dire élevé du +XI<sup>e</sup> au XII<sup>e</sup> siècle. Le mur extérieur de ce bâtiment est encore +percé de trois petites fenêtres jumelles divisées par des colonnettes de +marbre avec chapiteaux sculptés.</p> + +<p>Une longue rampe aboutissait à la grande barbacane nº8 et était battue +par cette barbacane; elle s'élève suivant une inclinaison assez roide, +et, en faisant un lacet, conduit à une première porte, simple barrière, +puis à une seconde porte défendue par un crénelage et commandée par un +gros ouvrage en forme de traverse, terminé, à la hauteur des chemins de +ronde de l'enceinte intérieure, par une plate-forme et des merlons. À sa +base, cette traverse est percée d'une porte qui donne entrée dans les +lices du sud-ouest.</p> + +<p>Il faut gravir, en dedans de l'enceinte extérieure, une rampe assez +roide battue par l'ouvrage qui masque la porte de l'Aude, percée dans le +mur de l'enceinte intérieure. Cette rampe est dominée par la tour de la +Justice, nº37, et par une tour visigothe, nº38. On arrive ainsi à un +lacet qui oblige l'arrivant à se détourner brusquement pour atteindre la +porte. Bien qu'il n'y ait, devant cette porte, ni fossé ni ponts à +bascule, il n'était point facile d'y arriver malgré les gens du dedans +de la ville, car l'espace compris entre les deux enceintes forme une +véritable place d'armes, un grand châtelet, commandé de tous côtés par +des ouvrages formidables. De plus, les lices, à droite et à gauche, +étaient fermées par des portes. On observera que la porte supérieure est +percée dans un angle rentrant, ce qui a permis de la flanquer +très-puissamment, et que son masque forme en avant un petit châtelet que +l'on pouvait fermer complétement en temps de guerre, et qui, en temps de +paix, était précédé d'un petit poste dont on aperçoit encore la trace le +long de la courtine. De cet ouvrage, les rondes pouvaient descendre dans +les lices du sud-ouest, en ouvrant une porte percée sur le flanc du +parapet et en posant des planches mobiles sur des corbeaux engagés dans +les gros contre-forts à la suite. Ce moyen de sortie ou d'entrée indique +assez que l'ouvrage, en avant de la porte de l'Aude, était absolument +fermé en temps de guerre.</p> + +<p>En se dirigeant de la porte de l'Aude vers les lices du sud-ouest, on +laisse bientôt les dernières traces des constructions visigothes et +l'on atteint le saillant bâti par Philippe le Hardi, en dehors des +terrains de l'évêché (fig. 16). Ayant passé la porte percée dans la +traverse de commandement, et que nous croyons être la porte dite du +Sénéchal, on voit une des tours des Visigoths, entière, puis la tour 39, +dite de l'Inquisition, et dans laquelle nous avons trouvé un cachot avec +pilier central, garni de chaînes, puis la tour carrée nº11, dite de +l'Évêque. Cette tour, à cheval sur les lices, commande les deux +enceintes et pouvait, sur ce front, couper la communication entre la +partie sud et la partie nord des lices. Toutefois, les deux arcs jetés +sur le passage, entre les deux enceintes, n'étaient défendus que par +deux machicoulis intérieurs et par un machicoulis percé au milieu de la +voûte. On ne trouve pas trace de gonds indiquant la présence de vantaux +de porte, mais seulement des entailles qui font supposer qu'en temps de +guerre des barrières de bois fermaient ces ouvertures et interceptaient +les communications. Cette tour, dont l'évêque avait la jouissance sauf +le chemin de ronde supérieur, est fort belle, admirablement construite, +fièrement plantée sur les deux enceintes dont elle rompt l'uniformité. +De même qu'elle coupait la communication sur les lices, elle +interrompait aussi le chemin de ronde supérieur des courtines, car, pour +aller de la courtine nord à la courtine sud, il fallait traverser cette +tour et forcer deux portes. Les escaliers intérieurs sont disposés de +façon à ce que l'accès aux crénelages soit indépendant de l'accès aux +deux salles voûtées, dont l'évêque avait la jouissance.</p> + +<p>Les courtines qui font partie du saillant bâti par Philippe le Hardi, +sont munies de belles meurtrières percées sous des arcades avec bancs; +meurtrières qui battent les lices et les chemins de ronde de l'enceinte +extérieure. On voit encore, en dehors de cette partie de l'enceinte +extérieure, à côté de la tour nº12, dite du Grand-Canisou, les orifices +de l'égout que le roi avait fait construire à travers la muraille élevée +par son ordre, pour rejeter au dehors les eaux de l'évêché, ainsi qu'il +a été dit plus haut.</p> + +<p>Quant aux bâtiments de l'évêché, ils sont complétement rasés; il n'en +est pas de même du cloître de l'église Saint-Nazaire, dont les +fondations ont été retrouvées. Ces fondations, et un mur de ce cloître, +conservé avec les piles engagées et les formerets des voûtes, se +rapportent aux tracés des vieux plans de la cité, dans lesquels ce +cloître et ses dépendances sont indiqués. Cette construction date de +l'époque de saint Louis. À la suite de la tour nº11 est la tour nº40, +dite de Cahusac, qui présente une disposition curieuse. Le chemin de +ronde tourne à l'entour, et est couvert par un portique; puis on arrive +à la tour du coin nº41, dite Mipadre ou de Prade. Elle contient deux +étages voûtés et deux étages entre planchers, elle est munie d'une +cheminée et d'un four. La seule porte donnant entrée dans cette tour, +qui n'interrompt pas le chemin de ronde, est percée du côté de l'est et +était fermée par des verrous et une barre rentrant dans la muraille. +Comme aux autres tours de cette partie de l'enceinte, le dernier merlon +des courtines s'élève au point de jonction avec la tour, là où sont +percées les portes, et le dernier créneau était également muni de volets +sur rouleaux, afin de protéger les entrants ou les sortants ou les +factionnaires posés aux entrées des tours. Presque toujours il faut +monter quelques marches pour passer des courtines dans les tours, et +alors le crénelage suit la montée.</p> + +<p>On remarquera encore que les chemins de ronde des courtines, et par +conséquent les crénelages et les hourds ne sont pas toujours de niveau, +mais suivent la pente du terrain extérieur, de manière à conserver sur +tous les points de l'enceinte une hauteur d'escarpe uniforme, ainsi que +cela se pratique encore de nos jours.</p> + +<p>C'était une règle établie par l'expérience, et, passé une certaine +hauteur, l'échelade devait être regardée comme impossible; aussi +maintenait-on un minimum d'élévation partout. Toutefois les escarpes de +l'enceinte intérieure sont beaucoup plus élevées que celles de +l'enceinte extérieure. L'enceinte extérieure était établie de manière à +battre l'assaillant à grande distance et à l'empêcher d'approcher; +tandis que pour l'enceinte intérieure, tout est combiné en vue de +combattre un ennemi très-rapproché. Il n'est pas besoin d'insister sur +une disposition indiquée par le simple bon sens.</p> + +<p>Dans l'enceinte du cloître Saint-Nazaire, de larges escaliers donnent +accès aux remparts. Mais il est bon d'observer que le cloître et +l'évêché étaient déjà renfermés dans une enceinte, et que, par +conséquent, les habitants de la ville ne pouvaient monter de la voie +publique sur les courtines. Partout où il existe des escaliers montant +aux chemins de ronde directement, ces escaliers sont toujours, ou +enclavés dans d'anciens logis dépendant des murailles et fortifiés, ou +compris dans des enceintes spéciales; tels sont les escaliers qui +montaient à la courtine à côté de la tour nº44, le long de la tour nº47 +et près de la chapelle Saint-Sernin (tour 53). Le plus souvent, ce sont +les escaliers des tours qui, au moyen de petites portes extérieures bien +ferrées, permettent l'accès sur les chemins de ronde. La garnison +pouvait donc, si bon lui semblait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, +s'isoler et tenir les citoyens en respect pendant qu'elle repoussait les +assiégeants. Elle seule circulait entre les deux enceintes, dans les +lices, en fermant les portes de la ville sur les habitants; sur ce +point, il n'y avait nul inconvénient à ce que les chemins de ronde +fussent de plain-pied avec le terre-plein.</p> + +<p>En suivant l'enceinte intérieure vers l'est, après avoir dépassé la tour +nº42—dite tour du Moulin, parce qu'autrefois son étage supérieur, en +retraite sur le crénelage, était affecté au mécanisme d'un moulin à +vent—on arrive à la tour nº43, dite tour et poterne Saint-Nazaire. Cet +ouvrage, sur plan carré, est encore un des plus remarquables de la cité. +À côté de la barbacane nº15, dite de la Crémade et dépendant de +l'enceinte extérieure, est une poterne basse et étroite, donnant dans le +fossé peu profond sur ce point. Cette poterne, en cas de siège, pouvait +être murée facilement puisqu'il n'y avait qu'à remplir l'escalier roide +qui, du seuil de cette poterne, monte aux lices. Le large diamètre de la +tour de la Crémade en fait une barbacane propre d'ailleurs à protéger +des sorties ou des partis rentrants. Cette tour n'était point couverte, +comme les autres, par un comble, et est en communication directe avec le +chemin de ronde des courtines dont elle n'est, pourrait-on dire, qu'un +appendice flanquant.</p> + +<p>Quant à la tour Saint-Nazaire, il était impossible à des assiégeants +postés en dehors de l'enceinte extérieure de supposer qu'elle fût munie +d'une poterne. La porte, percée à la base de cette tour Saint-Nazaire, +et donnant sur les lices, est ouverte de côté, masquée par la saillie de +l'échauguette d'angle, et le seuil de cette ouverture est établi à plus +de deux mètres au-dessus du sol des lices. Il fallait donc poser des +échelles ou un plan incliné en bois pour entrer et sortir.</p> + +<p>Dans la tour elle-même l'entrée est biaise, et, si de l'extérieur on +n'entre par la poterne percée sur le flanc est de la tour qu'au moyen +d'échelles ou d'un plancher mobile, on ne peut franchir la seconde +entrée qu'en se détournant à angle droit. Cette poterne ne pouvait donc +servir qu'aux gens de pied. Chacune des deux baies est munie d'une +herse, de machicoulis et de vantaux. Un puits dessert les lices et le +premier étage, qui contient en outre un four. La première herse était +manœuvrée de la salle du premier étage, la deuxième du chemin de ronde, +comme à la porte Narbonnaise. Le crénelage supérieur s'élève sur une +plate-forme propre à recevoir un engin de défense (mangonneau) et +possède une guette, car ce point est un des plus élevés de la cité. Le +crénelage inférieur (car la défense de couronnement est double) est +flanqué par des échauguettes qui montent de fond.</p> + +<p>Toujours en se dirigeant vers l'est, on arrive à peu de distance de la +tour Saint-Nazaire à la tour nº44, dite Saint-Martin, qui semble avoir +été élevée à proximité de la tour nº43 à dessein, pour masquer et battre +la poterne à très-petite portée. Cette tour est renforcée, comme les +tours 41 et 42 et comme celles de la porte Narbonnaise, par un bec +saillant dont nous avons expliqué l'utilité. Elle contient deux étages +voûtés, deux étages sous plancher, comme la tour nº41, et se dégage +au-dessus du chemin de ronde qui tourne autour d'elle du côté de la +ville.</p> + +<p>À partir de ce point de l'enceinte intérieure, nous voyons reparaître, +dans les parties inférieures des courtines et tours, les restes des +remparts visigoths jusqu'à la tour nº53, dite de Saint-Sernin, à côté de +la porte Narbonnaise.</p> + +<p>Les tours nº 45, 46, 47, 49, 50, 52 et 53 sont bâties sur les fondations +des tours primitives et sont d'un diamètre plus faible que les tours du +XIII<sup>e</sup> siècle. Seule, la tour nº48 a été reconstruite entièrement par +Philippe le Hardi. Aussi présente-t-elle à l'extérieur un bec saillant, +et l'épaisseur de sa construction est très-considérable. C'est qu'elle +devait s'élever assez haut pour dominer la tour nº18 de l'enceinte +extérieure, tour dite de la Vade ou du Papegay, sorte de donjon avancé +absolument indépendant et qui était destiné à battre le plateau qui +s'étend de plain-pied, en face de ce front.</p> + +<p>Les tours précédentes, n<sup>os</sup> 45, 46, 47, 49, 50 et 52, ne sont pas +voûtées, et des planchers en bois séparaient leurs étages, au nombre de +deux seulement et établis sur le massif plein de la maçonnerie des +Visigoths. Leurs escaliers à vis font saillie à l'intérieur, des salles +et sont pris à leurs dépens. Toutes ces tours interrompent la +circulation sur le chemin de ronde des courtines; il faut les traverser +pour communiquer d'une courtine à l'autre. La tour nº49, dite de Daréja, +est bâtie sur une substruction romaine, formée de gros blocs de pierre +parfaitement jointifs, sans mortier. Le soubassement romain portait +certainement une tour carrée, car les Visigoths se sont contentés +d'abattre les arêtes saillantes à coups de masse, pour arrondir cette +construction massive qui ne renferme qu'un blocage.</p> + +<p>En examinant les constructions surélevées au XIII<sup>e</sup> siècle, on voit +que les ingénieurs ont donné à la partie cylindrique (côté extérieur) +une forte épaisseur, tandis que du côté de la ville, là où la tour est +fermée par un pignon, les murs n'ont qu'une faible épaisseur, afin +d'obtenir l'espace vide le plus grand possible à l'intérieur pour loger +les postes. La tour nº 47 présente aussi, sur les lices, dans sa partie +inférieure, des restes de soubassements romains, sur lesquels est +implantée une tour visigothe couronnée par la bâtisse du XIII<sup>e</sup> +siècle.</p> + +<p>Ainsi, toute cette portion de l'enceinte, comprise entre la tour nº 44 +et la porte narbonnaise, a été réparée et reconstruite en partie par +Philippe le Hardi sur l'enceinte des Visigoths, qui avait été élevée sur +les remparts romains. Le périmètre de la ville antique est donc donné +par celui de la ville des Visigoths, puisque, du côté du midi comme du +côté du nord, nous retrouvons les traces des constructions romaines sous +les ouvrages dus aux barbares.</p> + +<p>Sur tout ce front sud-est, les hourds présentaient en temps de guerre +une ligne non interrompue, car ceux des courtines se relient à ceux des +tours au moyen de quelques marches. Cela était nécessaire pour faciliter +la défense et ne pouvait avoir d'inconvénients, dans le cas où +l'assiégeant se serait emparé d'une portion de ces hourds, car il était +facile de les couper en un instant et d'empêcher l'ennemi de profiter de +cette coursière extérieure continue pour s'emparer successivement des +étages supérieurs des tours. L'assiégé, obligé d'abandonner une portion +de ces hourds, pouvait lui-même y mettre le feu, sacrifier au besoin une +tour ou deux, et se retirer dans les postes éloignés du point tombé au +pouvoir de l'ennemi, en coupant les planchers de bois derrière lui.</p> + +<p>Les tablettes de pierre des chemins de ronde des courtines élevées sous +Philippe le Hardi sont supportées à l'intérieur pour augmenter la +largeur de la coursière, du côté du sud et du sud-est, depuis la tour de +l'évêque jusqu'à la porte Narbonnaise, par des corbeaux de pierre. Il +existe, entre ces corbeaux, des trous carrés très-profonds ménagés dans +la construction à intervalles égaux. Ces trous étaient destinés à loger +des solives horizontales dont l'extrémité pouvait, au besoin, être +soulagée par des poteaux. Sur ces solives on établissait un plancher +continu qui élargissait d'autant le chemin de ronde à l'intérieur et +formait une saillie fort utile pour l'approvisionnement des hourds, pour +la mise en batterie de pierrières et trébuchets, et pour disposer au +pied des remparts, sur le terre-plein de la ville, des magasins, des +abris pour un supplément de garnison.</p> + +<p>Les combles qui couvraient les hourds venaient très-probablement couvrir +ce supplément de coursières. On conçoit combien ces larges espaces, +ménagés à la partie supérieure des courtines, devaient faciliter la +défense. Et il faut noter ici que cette disposition n'existe que dans la +partie des défenses qui était le moins bien protégée par la nature du +terrain et contre laquelle, par conséquent, l'assaillant devait réunir +tous les efforts et pouvait organiser une attaque en règle.</p> + +<p>Ces précautions eussent été inutiles là où l'ennemi ne pouvait se +présenter qu'en petit nombre par suite des escarpements de la colline. +Du côté méridional, l'ennemi, en supposant qu'il se fût emparé de +l'enceinte extérieure, pouvait combler une partie des fossés, détruire +un pan de mur de l'enceinte extérieure et faire approcher de la muraille +intérieure, sur un plan incliné, un de ces beffrois de charpente, +recouverts de peaux fraîches pour les garantir du feu et au moyen +desquels on se jetait de plain-pied sur les chemins de ronde supérieurs. +On ne pouvait résister à une semblable attaque, qui réussit mainte fois, +qu'en réunissant, sur le point attaqué, un nombre de soldats supérieur +aux forces des assiégeants. Comment l'aurait-on pu faire sur ces étroits +chemins de ronde? Les hourds brisés, les merlons entamés par les +machines de jet, les assiégeants se précipitant sur les chemins de +ronde, ne trouvaient devant eux qu'une rangée de défenseurs acculés à un +précipice et ne présentant qu'une ligne sans profondeur à cette colonne +d'assaut sans cesse renouvelée! Avec ce supplément de chemin de ronde +qu'on pouvait élargir à volonté, il était possible d'opposer à +l'assaillant une résistance solide, de le culbuter et de s'emparer même +du beffroi.</p> + +<p>C'est dans ces détails de la défense pied à pied qu'apparaît l'art de la +fortification du XI<sup>e</sup> au XV<sup>e</sup> siècle. En examinant avec soin, en +étudiant scrupuleusement, et dans les moindres détails, les ouvrages +défensifs de ces temps, on comprend ces récits d'attaques gigantesques +que nous sommes trop disposés à taxer d'exagération. Devant des moyens +de défense si bien prévus, si ingénieusement combinés, on se figure sans +peine les travaux énormes des assiégeants, les beffrois mobiles, les +estacades et bastilles terrassées, les engins de sape roulants, tels que +<i>chats</i> et galeries, ces travaux de mine qui demandaient un temps +considérable, lorsque la poudre à canon n'était point en usage dans les +armées. Avec une garnison déterminée et bien approvisionnée on pouvait +prolonger un siège indéfiniment. Aussi n'est-il pas rare de voir une +bicoque résister pendant des mois à une armée nombreuse. De là, souvent, +cette audace et cette insolence du faible contre le fort et le puissant, +cette habitude de la résistance individuelle qui faisait le fond du +caractère de la féodalité, cette énergie qui a produit de si grandes +choses et un si grand développement intellectuel au milieu de tant +d'abus.</p> + +<p>Indépendamment des portes percées dans l'enceinte intérieure, on +comptait plusieurs poternes. Pour le service des assiégés,—surtout +s'ils devaient garder une double enceinte—, il fallait rendre les +communications faciles entre ces deux enceintes et ménager des poternes +donnant sur les dehors, pour pouvoir porter rapidement des secours sur +un point attaqué, faire sortir ou rentrer des corps, sans que l'ennemi +pût s'y opposer. En parcourant l'enceinte intérieure de Carcassonne, on +voit un grand nombre de poternes plus ou moins bien dissimulées et qui +devaient permettre à la garnison de se répandre dans les lices par une +quantité d'issues facilement masquées, ou de rentrer rapidement dans le +cas où la première enceinte eût été forcée. Entre la tour du Trésau du +côté nord et le château, nous trouvons deux de ces poternes, sans +compter la porte de Rodez. L'une de ces poternes donne entrée dans le +fossé du château (fig. 16), l'autre à côté de la tour nº26. Entre le +château et la tour nº37 est une poterne donnant également dans le fossé +du château. Entre la porte de l'Aude et la porte Narbonnaise (côté ouest +et sud de l'enceinte intérieure) on trouve la poterne Saint-Nazaire +décrite plus haut; entre les tours 44 et 45, une poterne communiquant à +un escalier à vis, et entre les tours 50 et 52, une construction +saillante nº51, qui contenait un escalier de bois, communiquant à de +vastes souterrains dont l'issue extérieure est placée à côté de la tour +de l'enceinte extérieure nº19, au niveau du fond du fossé et dont deux +galeries débouchaient dans les lices. Cette dernière poterne avait une +grande importance, car elle mettait les chemins de ronde supérieurs en +communication directe, soit avec des lices, soit avec les dehors. Aussi, +en arrière de la porte donnant dans l'angle de la tour 19, est une salle +voûtée, vaste, pouvant contenir une quarantaine d'hommes armés.</p> + +<p>De plus, il existe une poterne mettant les lices en communication avec +le fossé, à l'angle de rencontre de la courtine de droite avec le donjon +de la Vade nº18. Il y avait une poterne au côté droit de la grosse tour +nº4 de l'enceinte extérieure, une poterne très-relevée au-dessus de +l'escarpement percée dans le mur extérieur de la porte de l'Aude et qui +exigeait l'emploi d'une échelle, et la poterne encore ouverte dans +l'angle de la tour nº15, ainsi qu'il a été dit plus haut. En ajoutant à +ces issues la grande barbacane du château nº8, on voit que la garnison +pouvait faire des sorties et se mettre en communication avec les dehors, +sans ouvrir les deux portes principales de l'Aude et Narbonnaise.</p> +<div class="center"> + <img src="images/thumb007.jpg" width="40%" + alt="Fig. 6." title="Fig. 6." /> +</div> + +<h4><a href="images/007.jpg">Fig. 6. <br />(agrandir)</a></h4> + +<p>Avant de passer à la description du château, il est nécessaire de nous +occuper de l'enceinte extérieure qui présente également un intérêt +sérieux.</p> + +<p>De cette enceinte extérieure, la tour la mieux conservée (elle est +intacte sauf sa couverture) est celle de la Peyre nº19. Cette tour, +comme la plupart de celles dépendant de cette enceinte, est ouverte du +côté de la ville dans la partie supérieure de manière à ne pouvoir +servir de défense contre les remparts intérieurs, et afin que, du chemin +de ronde supérieur, on puisse donner des ordres aux hommes postés dans +cette tour. Le milieu de cette tour, comme de toutes celles de +l'enceinte extérieure, à l'exception des barbacanes, était couvert par +un comble, mais le chemin de ronde crénelé était à ciel ouvert en temps +de paix et pouvait être garni de hourds en temps de siège.</p> + + +<div class="center"> + <img src="images/thumb008.jpg" width="40%" + alt="Fig. 7." title="Fig. 7." /> +</div> + +<h4><a href="images/008.jpg">Fig. 7. <br />(agrandir)</a></h4> + +<p>Ces combles à demeure portaient sur le bahut intérieur du chemin de +ronde.</p> + +<p>La figure 6 donne la coupe de cette tour de la Peyre.</p> + +<p>En M est tracé le profil d'ensemble de cet ouvrage avec le fossé, la +crête de la contrescarpe et le sol extérieur formant glacis. On voit +comme les meurtrières sont disposées pour couvrir de projectiles rasants +ce glacis, et de projectiles plongeants, la crête et le pied de la +contrescarpe. Quant à la défense rapprochée, il y est pourvu par les +mâchicoulis et des hourds, ainsi qu'on le voit en P. La figure 7 donne +le tracé général de cette tour du côté intérieur, les hourds n'étant +supposés montés que du côté R.</p> + +<p>La tour nº18, dite de la Vade ou de Papegay, bien qu'elle appartienne à +l'enceinte extérieure, est, comme nous l'avons dit, un réduit, un +donjon, dominant tout le plateau de ce côté, occupé avant le règne de +Saint-Louis, par un faubourg.</p> + +<p>Les courtines de l'enceinte extérieure étant tombées au pouvoir de +l'assiégeant, la plupart des tours de cette enceinte devaient être +facilement prises, car elles ne sont guère défendues à l'intérieur et +leurs chemins de ronde communiquent parfois de plain-pied avec ceux des +courtines; cependant des portes interrompent la circulation, mais la +tour de la Vade est un ouvrage indépendant et d'une grande élévation; il +possède deux étages voûtés, deux étages entre planchers, un puits à +rez-de-chaussée, une cheminée au deuxième étage et des latrines au +troisième. La porte donnant sur les lices pouvait être fortement +barricadée et opposer à l'assiégeant un obstacle aussi résistant que la +muraille elle-même. L'étage supérieur était muni d'un crénelage à ciel +ouvert avec toit au centre. Ce crénelage, qui, en temps de guerre, +était muni de hourds, était dominé par le couronnement de la tour nº48.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb009.jpg" width="40%" + alt="Fig. 8." title="Fig. 8." /> +</div> + +<h4><a href="images/009.jpg">Fig. 8.<br />(agrandir)</a></h4> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb010.jpg" width="40%" + alt="Fig. 9." title="Fig. 9." /> +</div> +<h4><a href="images/010.jpg">Fig. 9. <br />(agrandir)</a></h4> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb011.jpg" width="40%" + alt="Fig. 10." title="Fig. 10." /> +</div> +<h4><a href="images/011.jpg">Fig. 10. <br />(agrandir)</a></h4> + +<p>Les autres tours de l'enceinte extérieure sont toutes à peu près +construites sur le modèle de la tour nº7, dite de la Porte-Rouge. Cette +tour possède deux étages au-dessous du crénelage. La figure 8 en donne +les plans à chacun de ces étages. Comme le terrain s'élève sensiblement +de <i>a</i> en <i>b</i>, les deux chemins de ronde des courtines ne sont pas au +même niveau; le chemin de ronde <i>b</i> est à 3 mètres au-dessus du chemin +de ronde <i>a</i>. En A est tracé le plan de la tour au-dessous du +terre-plein; en B, au niveau du chemin de ronde <i>d</i>; en C, au niveau du +crénelage de la tour qui arase le crénelage de la courtine <i>e</i>. On voit +en <i>d</i> la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde, communique à un +degré qui descend à l'étage inférieur A, et en <i>c</i>, la porte qui, +s'ouvrant sur le chemin de ronde d'amont, communique à un degré qui +descend à l'étage B. On arrive, du dehors, au crénelage de la tour par +le degré <i>g</i>. De plus, les deux étages A et B sont mis en communication +entre eux par un escalier intérieur <i>h h'</i>, pris dans l'épaisseur du mur +de la tour. Ainsi les hommes postés dans les deux étages A et B sont +seuls en communication directe avec les deux chemins de ronde des +courtines. Si l'assaillant est parvenu à détruire les hourds et le +crénelage supérieur, et si, croyant avoir rendu l'ouvrage indéfendable, +il tente l'assaut de l'une des courtines, il est reçu de flanc par les +postes établis et demeurés en sûreté dans les étages inférieurs, +lesquels étant facilement blindés, n'ont pu être écrasés par les +projectiles des pierrières ou rendus inhabitables par l'incendie du +comble et des hourds. Une coupe longitudinale faite sur les deux chemins +de ronde, de <i>e</i> en <i>d</i>, permet de saisir cette disposition (fig. 9). On +voit en <i>e'</i> la porte de l'escalier <i>e</i>, et en <i>d'</i> la porte de +l'escalier <i>d</i> du plan. Cette dernière porte est défendue par une +échauguette <i>f</i>, à laquelle on arrive par un degré de six marches. En +<i>h"</i> commence l'escalier qui met en communication les deux étages A et +B. Une couche de terre posée en <i>k</i> empêche le feu, qui pourrait être +mis au comble <i>l</i> par les assiégés, d'endommager le plancher supérieur. +La figure 10 donne la coupe de cette tour suivant l'axe perpendiculaire +au front. En <i>d"</i> est la porte donnant sur l'escalier <i>d</i>. Les hourds +sont posés en <i>m</i>. En <i>p</i> est tracé le profil de l'escarpement avec le +prolongement des lignes de tir des deux rangs de meurtrières des étages +A et B. Il n'est pas besoin de dire que les hourds battent le pied <i>o</i> +de la tour.</p> + +<p>Une vue perspective (fig. 11), prise des lices (point <i>x</i> du plan C), +fera saisir les dispositions intérieures de cette défense.</p> + +<p>Les approvisionnements des hourds et chemins de ronde de la tour se +font, par le créneau <i>c</i> du plan C, au moyen d'un palan et d'une poulie, +ainsi que le fait voir le tracé perspectif. Ici la tour ne commande que +l'un des chemins de ronde (voyez la coupe, figure 9). Lors de la +construction sous saint Louis, elle commandait les deux courtines; mais +sous Philippe le Hardi, lorsqu'on termina les défenses de la cité, on +augmenta, ainsi qu'on l'a vu plus haut, le relief de quelques-unes des +courtines de l'enceinte extérieure qui ne paraissaient pas avoir un +commandement assez élevé. C'est à cette époque que le crénelage G fut +remonté au-dessus de l'ancien crénelage <i>H</i>, sans qu'on ait pris la +peine de démolir celui-ci; de sorte qu'extérieurement ce premier +crénelage H reste englobé dans la maçonnerie surélevée. En effet, le +terrain extérieur s'élève comme le terrain des lices de <i>a</i> en <i>b</i> +(voyez les plans), et les ingénieurs, ayant cru devoir adopter un +commandement uniforme des courtines sur le dehors, aussi bien pour +l'enceinte extérieure que pour l'enceinte intérieure, on régularisa, +vers 1285, tous les reliefs. Il faut dire aussi qu'à cette époque on ne +donnait plus guère un commandement important aux tours sur les courtines +qu'aux saillants, ou sur quelques points où il était utile de découvrir +les dehors au loin.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb012.jpg" width="40%" + alt="Fig. 11." title="Fig. 11." /> +</div> + +<h4><a href="images/012.jpg">Fig. 11. <br />(agrandir)</a></h4> + +<p>Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont, sur les courtines, +qu'un faible commandement, et cette disposition est observée pour le +grand front sud-est de l'enceinte intérieure de la cité, réparé et +couronné par Philippe le Hardi.</p> + +<p>La disposition de cette tour de l'enceinte extérieure que nous venons de +donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se défendre contre +l'enceinte intérieure; car, non-seulement cette tour est dominée de +beaucoup, mais elle est, du côté des lices, nulle comme défense.</p> + +<p>Nous avons parcouru et décrit les points les plus importants des deux +enceintes de la cité. Revenant à la porte Narbonnaise, d'où nous sommes +partis, et montant en ville à travers une rue étroite et tortueuse, on +arrive, en se dirigeant vers l'ouest, au château bâti sur le point +culminant de la cité.</p> + +<p>J'ai dit que la plus grande partie des constructions de cette citadelle +remontait au commencement du XII<sup>e</sup> siècle. Le premier ouvrage qui se +présente du côté de la ville est une barbacane bâtie au XIII<sup>e</sup> siècle, +semi-circulaire, crénelée avec chemins de ronde (voyez le plan général, +fig. 16) et dans laquelle est percée une avant-porte. Cette première +porte n'était défendue que par des meurtrières et des créneaux garnis de +doubles volets, un mâchicoulis et des vantaux de bois. C'est, comme on +peut le voir, une charmante construction, bien faite et passablement +conservée.</p> + +<p>Le plancher de bois et les combles seuls ont été enlevés, mais la trace +de ces compléments est si apparente, qu'on ne peut se méprendre sur leur +disposition. L'étage supérieur de la porte était ouvert du côté du +château, afin d'empêcher les assaillants qui s'en seraient rendus +maîtres de se défendre contre la garnison renfermée dans le château. Un +large fossé protège trois des fronts de cette citadelle, le quatrième +donnant sur les escarpements faisant face à l'Aude.</p> + +<p>Un pont, reconstruit en partie à une époque assez récente, donnait accès +à la seule porte du château sur le front faisant face à la ville. Les +piles de ce pont datent du XIII<sup>e</sup> siècle, et les deux dernières, +proches l'entrée, sont disposées de telle façon qu'un plancher mobile en +bois devait s'y appuyer.</p> + +<p>L'assaillant trouvait un premier obstacle formé d'une barrière de bois +couverte d'un appentis. Cet obstacle détruit, supposant le plancher +mobile enlevé, il avait à franchir un fossé d'une largeur de 2 mètres +pour arriver à la première herse défendue par un mâchicoulis. Derrière +cette herse est une porte de bois, un second mâchicoulis, une seconde +herse et une seconde porte. La première herse se manœuvrait du deuxième +étage. La deuxième herse était servie dans une petite chambre disposée +immédiatement au-dessus du passage.</p> + +<p>Les deux tours qui flanquent cette entrée renferment deux étages voûtés +en calotte hémisphérique, et percés de meurtrières; les deux étages +supérieurs sont séparés par un plancher. Ces deux étages supérieurs +mettent, sans murs de refend, les deux tours en communication avec le +dessus du passage. On ne pouvait arriver à ces étages que par un +escalier de bois disposé contre la paroi plate de la porte, du côté de +la cour ou par les chemins de ronde des courtines. Les salles voûtées ne +sont éclairées que par les meurtrières. Le troisième étage prend jour +sur la cour par une charmante fenêtre romane à doubles cintres posés sur +une colonnette de marbre avec chapiteau sculpté, et par une très-petite +ouverture donnant latéralement au-dessus de l'entrée à l'extérieur. +Cette dernière fenêtre était percée pour permettre aux assiégés qui +servaient la première herse de voir ce qui se passait à l'entrée et de +prendre leurs dispositions en conséquence, sans se démasquer. Bien que +les tours affectent la forme cylindrique à l'extérieur, à l'intérieur +les parements des étages supérieurs sont à pans coupés. Cette +construction était évidemment faite pour faciliter l'établissement de la +charpente des combles. Il est beaucoup plus facile de tailler et de +poser une charpente en pavillon sur un plan polygonal que sur un plan +circulaire; le plan circulaire exige pour les sablières des bois +courbes, pour la pose des chevrons des assemblages compliqués. À la fin +du XI<sup>e</sup> siècle on ne devait pas être fort habile dans ces sortes de +constructions, qui, un siècle et demi plus tard, étaient arrivées à un +degré de perfection remarquable; aussi ne doit-on pas s'étonner de voir +cette forme de charpentes pyramidales adoptée pour toutes les tours +primitives du château. Les constructeurs rachetaient les différences de +saillies produites par la forme circulaire du parement extérieur par des +coyaux.</p> + +<p>Du deuxième étage on communique au premier au moyen d'une trappe ouverte +dans la voûte hémisphérique. Cette trappe, percée derrière la petite +fenêtre qui permet de guetter l'entrée, était destinée à transmettre des +ordres aux gens qui servaient la deuxième herse dans la petite salle du +premier étage, soit pour faire tomber rapidement cette herse en cas +d'attaque, soit pour la lever lorsqu'un corps rentrait; car on observera +que les servants de la deuxième herse ne peuvent voir ce qui se passe à +l'extérieur que par une meurtrière très-étroite, ou par le mâchicoulis +ouvert devant cette deuxième herse.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb013.jpg" width="40%" + alt="Fig. 12." title="Fig. 12." /> +</div> + +<h4><a href="images/013.jpg">Fig. 12. <br />(agrandir)</a></h4> + +<p>Dans cet ouvrage de défense si complet et dont nous donnons les coupes +figure 12, tout est disposé pour que le commandement puisse venir du +haut, là où les moyens de défense les plus efficaces étaient déployés, +et là, par conséquent, où devait se tenir le capitaine de la tour au +moment de l'attaque. Nos vaisseaux de guerre, avec leurs écoutilles, +leurs porte-voix et leurs batteries basses, peuvent donner une idée des +moyens de transmission du commandement alors en usage dans les ouvrages +de fortification<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p> + +<p>Tous les couronnements des murailles et des tours du château élevé vers +le commencement du XII<sup>e</sup> siècle étaient défendus en temps de guerre +par des hourds très-saillants, car on remarquera que les trous par +lesquels passaient les pièces de bois en bascule portant ces hourds, +sont doubles, percés à O<sup>m</sup>,60 environ l'un au-dessus de l'autre, afin +de soulager la portée des pièces supérieures recevant le plancher par +des corbelets et des liens de charpente. La pose de ces hourds devait +être moins expéditive que celle des hourds du XIII<sup>e</sup> siècle portés par +de fortes solives en bascule. Toutefois elle pouvait se faire sans trop +de difficulté en supposant les liens assemblés par embrèvement, sans +tenons ni mortaises, ce qui, du reste, eût été inutile, puisque les +pièces de bois traversant les murs étaient parfaitement fixes et ne +pouvaient dévier ni à droite ni à gauche. Un charpentier (fig. 13) à +cheval sur la solive horizontale supérieure, adossé à la muraille, +pouvait assembler le lien par le côté à coups de maillet, en ayant le +soin de le retenir préalablement à l'aide d'un bout de corde<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb014.jpg" width="40%" + alt="Fig. 12." title="Fig. 12." /> +</div> +<h4><a href="images/014.jpg">Fig. 12. <br />(agrandir)</a></h4> +<p>Les trous des solives dans les crénelages du château, étant plus petits +que ceux des constructions datant du XIII<sup>e</sup> siècle, expliquent ce +surcroît de précautions, destiné à empêcher les bois en bascule de +fléchir à leur extrémité. On observera encore que les créneaux du +château sont hauts (2 mètres), c'est que le plancher des hourds était +posé à la base même de ces créneaux, au lieu d'être, comme au XIII<sup>e</sup> +siècle, posé à 0<sup>m</sup>,30 au-dessus du sol du chemin de ronde. Il fallait +donc passer par ces créneaux comme par autant de portes et leur donner +une hauteur suffisante pour que les défenseurs pussent se tenir debout +dans les galeries des hourds.</p> + +<p>Nous ne devons pas passer sous silence un fait très-curieux touchant +l'histoire de la construction. La plupart des portes et fenêtres des +tours du château, du côté de la cour, sont couronnées par des linteaux +en <i>béton</i>. Ces pierres factices ont beaucoup mieux résisté aux agents +atmosphériques que les pierres de grès; elles sont composées d'un +mortier parfaitement dur, mêlé de cailloux concassés de la grosseur d'un +œuf, et ont dû être façonnées dans des caisses de bois. Après avoir +observé en place quelques-uns de ces linteaux, mon attention ayant été +éveillée, j'ai retrouvé une assez grande quantité de ces blocs de béton +dans les restaurations extérieures des murailles des Visigoths +entreprises au XII<sup>e</sup> siècle. Il semblerait que les constructeurs de +cette dernière époque, lorsqu'ils avaient besoin de matériaux résistants +d'une grande dimension relative, aient employé ce procédé qui leur a +parfaitement réussi; car aucun de ces linteaux ne s'est brisé; comme il +arriva fréquemment aux linteaux de pierre.</p> + +<p>Après avoir franchi la porte du château, on entre dans une cour +spacieuse, entourée aujourd'hui de constructions modernes qui ont été +accolées aux courtines et tours. Ces constructions ont été élevées sur +l'emplacement de portiques datant du XIII<sup>e</sup> siècle et dont on retrouve +toutes les amorces. Des traces d'incendie sont apparentes sur les +parements des constructions du XII<sup>e</sup> siècle, et font supposer que ces +portiques ont remplacé des constructions de bois garnissant l'intérieur +de la cour avant les restaurations entreprises par Louis IX et Philippe +le Hardi. Du coté de l'est et du nord les murailles n'étaient doublées +que par un simple portique. Du côté sud, s'élève un bâtiment dont toute +la partie inférieure date du XII<sup>e</sup> siècle et la partie supérieure de +la fin du XIII<sup>e</sup> avec remaniement au XV<sup>e</sup>. Ce bâtiment contenait, à +rez-de-chaussée, des cuisines voûtées en berceau tiers-point, avec une +belle porte plein cintre ouverte dans le pignon. Il sépare la grande +cour d'une seconde cour donnant du côté du sud et fermée par une forte +courtine du XII<sup>e</sup> siècle, complètement restaurée au XIII<sup>e</sup>. À cette +courtine était accolée une construction présentant un très-large +portique à rez-de-chaussée, avec salle au premier étage. On voit encore +en place, le long de la courtine, tous les corbeaux de pierre qui +supportaient le plancher de cette salle, une belle cheminée dont les +profils et les sculptures appartiennent à l'époque de saint Louis; et, à +l'angle de la tour carrée nº31, dite tour Peinte, l'amorce des piles du +portique inférieur. Une grande fenêtre carrée à meneaux éclairait du +côté sud, vers Saint-Nazaire, la grande salle du premier étage. Cette +fenêtre est élevée au-dessus du plancher intérieur, et la disposition +du plafond qui fermait l'ébrasement est telle, que les projectiles +lancés du dehors ne pouvaient pénétrer dans la salle. À l'angle +sud-ouest du château s'élèvent d'énormes constructions, sortes de +donjons ou réduits, indépendants les uns des autres, qui commandaient +les cours et les dehors. La plus élevée, mais la plus étendue de ces +bâtisses, est la tour dite Peinte, nº31, qui domine toute la cité dont +elle était la guette principale. Cette tour, sur plan barlong, ne +pouvait contenir et ne contenait en effet qu'un escalier de bois, car +elle n'est divisée, dans toute sa hauteur, par aucune voûte ni aucun +plancher. Une seule petite fenêtre romane, percée vers la moitié de sa +hauteur, s'ouvre sur la campagne, du côté de l'Aude. Cette tour est +intacte; on voit encore son crénelage supérieur avec les trous des +hourds très-rapprochés, comme pour établir une galerie extérieure +saillante, en état de résister aux vents terribles de la contrée.</p> + +<p>Le plan de la tour nº35 du château, dite du Major (l'une de celles +d'angle, l'autre tour nº32 étant semblable), est fort intéressant à +étudier. Ces deux tours d'angle sont les seules qui contiennent des +escaliers à vis, en pierre. Les tours n<sup>os</sup> 32, 34, 35 et 36 sont +défendues comme les deux tours de la porte: mêmes petites salles voûtées +en calottes hémisphériques, mêmes dispositions des crénelages, des +meurtrières et hourds, même combinaison de combles pyramidaux.</p> + +<p>Mais c'est sur le front ouest que l'étude du château de la cité est +particulièrement intéressante. Le côté occidental est celui qui regarde +la campagne et qui fait face à la grosse barbacane bâtie en bas de +l'escarpement.</p> + +<p>Pour bien faire comprendre les dispositions très-compliquées de cette +partie du château, il faut que nous descendions à la barbacane, et que, +successivement, nous passions par tous les détours si ingénieusement +combinés pour rendre impossible l'accès du château à une troupe armée.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb015.jpg" width="40%" + alt="Fig. 14." title="Fig. 14." /> +</div> +<h4><a href="images/015.jpg">Fig. 14. <br />(agrandir)</a></h4> +<p>Malheureusement, la barbacane fut démolie il y a cinquante ans environ +pour bâtir une usine le long de l'Aude. Cette destruction est à jamais +regrettable, car, au dire de ceux qui ont vu ce bel ouvrage, il +produisait un grand effet et était élevé en beaux matériaux. Je n'ai pu +retrouver, en fouillant assez profondément, que ses fondations et ses +premières assises, ce qui permettait seulement de reconnaître exactement +et sa place et son diamètre.</p> + +<p>La barbacane avait été élevée très-probablement sous saint Louis, comme +la plupart des adjonctions et restaurations faites au château. Elle +était percée de deux rangs de meurtrières et était couronnée par un +chemin de ronde crénelé avec hourds. Elle n'était point couverte, sa +grande étendue ne le permettant guère, mais devait posséder à +l'intérieur des galeries de bois facilitant l'accès aux meurtrières, et +formant un abri pour les défenseurs.</p> + +<p>La porte était percée dans l'angle rentrant, côté du nord, sur le flanc +de la grande caponnière qui monte à la cité (fig. 14) en B. Cette +caponnière ou montée, fortifiée des deux côtés, est assez étroite à sa +base près de la barbacane. Elle s'élargit en E jusqu'au point où, +formant un coude, elle se dirige perpendiculairement au front du +château, afin d'être enfilée par les assiégés postés sur les chemins de +ronde de la double enceinte ou dans le château même; puis, ayant atteint +le pied de l'enceinte, la caponnière se détourne en E' à droite, longe +cette enceinte du nord au sud, pour atteindre une première porte dont il +ne reste que les pieds-droits. Ces rampes E sont crénelées à droite et à +gauche. Leur montée est coupée par des parapets chevauchés. En F était +un mur de garde en avant de la première porte; ayant franchi cette +première porte, on devait longer un deuxième mur de garde, passer par +une barrière, se détourner brusquement à gauche, et se présenter devant +une deuxième porte G, en étant battu de flanc par les gens de la +deuxième enceinte. Alors on se trouvait devant un ouvrage considérable +et bien défendu; c'est un couloir long, surmonté de deux étages, sous +lesquels il fallait passer. Le premier de ces étages battait la porte G +et était percé de mâchicoulis s'ouvrant sur le passage; le deuxième +étage était en communication avec les crénelages supérieurs, battant +soit la rampe, soit l'espace G. Le plancher du premier étage ne +communiquait avec les lices que par une porte étroite. Si l'ennemi +parvenait à occuper cet étage, il était pris comme dans une souricière, +car, la petite porte fermée sur lui, il se trouvait exposé aux +projectiles tombant des mâchicoulis du deuxième étage; et l'extrémité du +plancher de ce premier étage étant interrompue en H, du côté opposé à +l'entrée, il était impossible à cet assaillant d'avancer. S'il parvenait +à franchir sans encombre le couloir à rez-de-chaussée, il était arrêté +par la porte H percée dans une traverse couronnée par les mâchicoulis du +troisième étage, communiquant avec les chemins de ronde supérieurs du +château. Si, par impossible, les assiégeants s'emparaient du deuxième +étage, ils ne trouvaient d'autre issue qu'une petite porte latérale +donnant dans une salle établie sur des arcs, en dehors du château, et ne +communiquant avec l'intérieur que par des détours qu'il était facile de +barricader en un instant et qui d'ailleurs étaient fermés par des +vantaux. Si, malgré tous ces obstacles accumulés, les assiégeants +forçaient la troisième porte H, il leur fallait alors attaquer la +poterne I du château, protégée par un système de défense formidable: des +meurtrières, deux mâchicoulis placés l'un au-dessus de l'autre, un pont +avec plancher mobile, une herse et des vantaux. Se fût-on emparé de +cette porte, qu'on se trouvait à 7 mètres en contre-bas de la cour +intérieure L, à laquelle on n'arrivait que par des degrés étroits, +défendus, et en passant à travers plusieurs portes en K.</p> + +<p>En supposant que l'attaque fût poussée par les lices du côté de la porte +de l'Aude, on était arrêté par un poste T et par une porte avec ouvrages +de bois et un double mâchicoulis percé dans le plancher d'un étage +supérieur communiquant avec la grande salle sur N du château, au moyen +d'un passage de charpente qui pouvait être détruit en un instant; de +sorte qu'en s'emparant de cet étage supérieur on n'avait rien fait.</p> + +<p>Si après avoir franchi l'ouvrage T, on poussait plus loin sur le chemin +de ronde, le long de la tour carrée S, on rencontrait bientôt une garde +avec porte bien munie de mâchicoulis et bâtie perpendiculairement au +couloir G H. Après cette porte, c'était une troisième porte étroite et +basse percée dans la grosse traverse Z qu'il fallait franchir; puis, on +arrivait à la poterne I du château.</p> + +<p>Si, au contraire, l'assaillant se présentait du côté opposé, par les +lices du nord, il était arrêté par une défense V, mais de ce côté +l'attaque ne pouvait être tentée, car c'est le point de la cité qui est +le mieux défendu par la nature. La grosse traverse Z qui, partant de la +courtine du château, s'avance à angle droit jusque sur la montée de la +barbacane, était couronnée par des mâchicoulis transversaux qui +commandaient la porte H et par une échauguette crénelée qui permettait +de voir ce qui se passait dans la caponnière, afin de prendre les +dispositions intérieures nécessaires, ou de reconnaître les corps +amis<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> + +<p>Cette partie des fortifications de la cité carcassonnaise est +certainement la plus intéressante; malheureusement, elle ne présente +plus que l'aspect d'une ruine. C'est en examinant scrupuleusement les +moindres traces des constructions encore existantes, que l'on peut +reconstituer ce bel ouvrage. Je dois dire, toutefois, que peu de points +restent vagues et que le système de la défense ne présente pas de +doutes. Il s'accorde parfaitement avec les dispositions naturelles du +terrain, et ces ruines sont encore pleines de fragments qui donnent +non-seulement la disposition des constructions de pierre, mais encore +les attaches, prises et scellements des constructions de bois, des +planchers et gardes.</p> + +<p>Une vue cavalière du château et de la barbacane restaurés, que nous +donnons ci-après, figure 15, présente l'ensemble de ces ouvrages.</p> + +<p>Un plan de la cité et de la ville de Carcassonne, relevé en 1774, +antérieurement par conséquent à la destruction de la barbacane, +mentionne, dans la légende, un grand souterrain existant sous le +<i>boulevard de la Barbacane</i>, mais depuis longtemps comblé. Je n'ai pu +retrouver la trace de cette construction, à l'existence de laquelle je +ne crois guère. Si ce souterrain a jamais existé, il devait établir une +communication entre la barbacane et le moulin fortifié dit du Roi, afin +de permettre à la garnison du château d'arriver à couvert jusqu'à la +rivière.</p> + +<p>Nous avons fait le calcul du nombre d'hommes strictement nécessaire pour +défendre la cité de Carcassonne.</p> + +<table summary="page 77" cellspacing="0" cellpadding="2"> +<tr><td align="left" class="hanging"> +L'enceinte extérieure de la cité de Carcassonne possède 14 tours; en les supposant gardées chacune par 20 hommes, cela fait</td><td align="right"> 280</td><td>hommes</td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> +Vingt hommes dans chacune des trois barbacanes</td><td align="right"> 60</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> +Pour servir les courtines sur les points attaqués</td><td align="right"> 100</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> +L'enceinte intérieure comprend 24 tours à 20 hommes par poste; en moyenne </td><td align="right">480</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> +Pour la porte Narbonnaise</td><td align="right"> 50</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> +Pour garder les courtines</td><td align="right">100</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> +Pour la garnison du château</td><td align="right"> 200</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> + </td><td align="right">——</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> </td><td align="right"> +1,270</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging">Ajoutons à ce nombre d'hommes les capitaines, un par poste ou par tour, suivant l'usage</td><td align="right"> 53</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> + </td><td align="right">——</td><td> </td></tr> +<tr><td align="left" class="hanging"> + </td><td align="right"> +1,323</td><td> </td></tr> +</table> + +<p>Il s'agit ici des combattants seulement; mais il faut ajouter à ce +chiffre les servants, les ouvriers qu'il fallait avoir en grand nombre +pour soutenir un siège: soit au moins le double des combattants. Ce +nombre, à la rigueur, était suffisant pour opposer une résistance +énergique à l'ennemi, dans une place aussi bien fortifiée.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb016.jpg" width="40%" + alt="Fig. 15." title="Fig. 15." /> +</div> +<h4><a href="images/016.jpg">Fig. 15. <br />(agrandir)</a></h4> +<p>Les deux enceintes n'avaient pas à se défendre simultanément, et les +hommes de garde, dans l'enceinte intérieure, pouvaient envoyer des +détachements pour défendre l'enceinte extérieure. Si celle-ci tombait au +pouvoir de l'ennemi, ses défenseurs se réfugiaient derrière l'enceinte +intérieure. D'ailleurs, l'assiégeant n'attaquait pas tous les points à +la fois. Le périmètre de l'enceinte extérieure est de 1,400 mètres sur +les courtines; donc c'est environ un combattant par mètre courant qu'il +fallait compter pour composer la garnison d'une ville fortifiée comme la +cité de Carcassonne.</p> + +<p>Voici le nom des tours des deux enceintes en se rapportant aux numéros +inscrits sur le plan général:</p> + +<h4>ENCEINTE EXTÉRIEURE.</h4> + +<table summary="" cellspacing="0" cellpadding="5"> +<tr><td align="right">1.</td><td align="left"> Barbacane de la porte Narbonnaise.</td><td align="left" style="border-left:solid 1px">10.</td><td align="left"> Tour du petit Canizou.</td></tr> +<tr><td align="right">2.</td><td align="left"> Tour de Bérard, dite aussi de Saint-Bernard.</td><td align="left" style="border-left:solid 1px">11.</td><td align="left"> Tour de l'Évêque, appartenant aux deux enceintes.</td></tr> +<tr><td align="right">3.</td><td align="left"> Tour de Bénazet.</td><td align="left" style="border-left:solid 1px">12.</td><td align="left"> Tour du grand Canizou.</td></tr> +<tr><td align="right">4.</td><td align="left"> Tour de Notre-Dame, dite aussi de Rigal.</td><td align="left" style="border-left:solid 1px">13.</td><td align="left"> Tour du grand Brulas.</td></tr> +<tr><td align="right">5.</td><td align="left"> Tour de Mouretis.</td><td align="left" style="border-left:solid 1px">14.</td><td align="left"> Tour d'Ourliac.</td></tr> +<tr><td align="right">6.</td><td align="left"> Tour de la Glacière.</td><td align="left" style="border-left:solid 1px">15.</td><td align="left"> Tour Crémade, barbacane de la poterne Saint-Nazaire.</td></tr> +<tr><td align="right">7.</td><td align="left"> Tour de la Porte-Rouge.</td><td align="left" style="border-left:solid 1px">16.</td><td align="left"> Tour Cautières.</td></tr> +<tr><td align="right">8.</td><td align="left"> Grande barbacane extérieure du château.</td><td align="left" style="border-left:solid 1px">17.</td><td align="left"> Tour Pouleto.</td></tr> +<tr><td align="right">9.</td><td align="left"> Avant-porte de l'Aude.</td><td align="left"style="border-left:solid 1px">18.</td><td align="left"> Tour de la Vade, dite aussi du Papegay.</td></tr> +<tr><td> </td><td> </td><td align="right"style="border-left:solid 1px">19.</td><td align="left"> Tour de la Peyre.</td></tr> +</table> + +<h4>ENCEINTE INTÉRIEURE.</h4> + +<table summary="" cellspacing="0" cellpadding="5"> +<tr><td align="right">20.</td><td align="left"> Tours et porte Narbonnaise.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">42.</td><td align="left"> Tour du Moulin.</td></tr> +<tr><td align="right">21.</td><td align="left"> Tour du Trésau, dite aussi du Trésor.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">43.</td><td align="left"> Tour et poterne de Saint-Nazaire.</td></tr> +<tr><td align="right">22.</td><td align="left"> Tour du moulin du Connétable.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">44.</td><td align="left"> Tour Saint-Martin.</td></tr> +<tr><td align="right">23.</td><td align="left"> Tour du Vieulas.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">45.</td><td align="left"> Tour des Prisons.</td></tr> +<tr><td align="right">24.</td><td align="left"> Tour de la Marquière.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">46.</td><td align="left"> Tour de Castera.</td></tr> +<tr><td align="right">25.</td><td align="left"> Tour de Sanson.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">47.</td><td align="left"> Tour du Plô.</td></tr> +<tr><td align="right">26.</td><td align="left"> Tour du moulin d'Avar.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">48.</td><td align="left"> Tour de Balthazar.</td></tr> +<tr><td align="right">27.</td><td align="left"> Tour de la Charpentière.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">49.</td><td align="left"> Tour de Darejean ou de Dareja.</td></tr> +<tr><td align="right">37.</td><td align="left"> Tour de la Justice.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">50.</td><td align="left"> Tour Saint-Laurent.</td></tr> +<tr><td align="right">38.</td><td align="left"> Tour Visigothe.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">51.</td><td align="left"> Escalier descendant à la poterne de la tour de la Peyre.</td></tr> +<tr><td align="right">39.</td><td align="left"> Tour de l'Inquisition.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">52.</td><td align="left"> Tour du Trauquet.</td></tr> +<tr><td align="right">40.</td><td align="left"> Tour de Cahuzac.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">53.</td><td align="left"> Tour de Saint-Sernin.</td></tr> +<tr><td align="right">41.</td><td align="left"> Tour Mipadre, dite aussi tour du Coin, ou de Prade.</td><td style="border-left:solid 1px"> </td></tr> +</table> + +<h4>CHÂTEAU.</h4> + +<table summary="" cellspacing="0" cellpadding="5"> +<tr><td align="right">28.</td><td align="left"> Tour de la Chapelle.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">33.</td><td align="left"> Porte du château.</td></tr> +<tr><td align="right">29.</td><td align="left"> Tour de la Poudre.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">34.</td><td align="left"> Tour des Casernes.</td></tr> +<tr><td align="right">30.</td><td align="left"> Avant-porte du château.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">35.</td><td align="left"> Tour du Major.</td></tr> +<tr><td align="right">31.</td><td align="left"> Tour Peinte, Guette.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">36.</td><td align="left"> Tour du Degré.</td></tr> +<tr><td align="right">32.</td><td align="left"> Tour Saint-Paul.</td><td align="right" style="border-left:solid 1px">54.</td><td align="left"> Barbacane intérieure du château.</td></tr> +</table> +<p> </p> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="EGLISE_DE_SAINT-NAZAIRE" id="EGLISE_DE_SAINT-NAZAIRE"></a>ÉGLISE DE SAINT-NAZAIRE</h2> + +<h3>ANCIENNE CATHÉDRALE.</h3> + + +<p>Cette église se compose d'une nef dont la construction remonte à la fin +du XI<sup>e</sup> siècle ou au commencement du XII<sup>e</sup>, et d'un transept avec +abside et chapelles, datant du commencement du XIV<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Nous n'entreprendrons pas une discussion sur les édifices qui ont pu +précéder l'église que nous voyons aujourd'hui, et dont les parties les +plus anciennes ne remontent pas au delà de l'année 1090. Nous +n'essayerons pas davantage de pénétrer les motifs qui firent +reconstruire le sanctuaire, le transept et les chapelles au commencement +du XIV<sup>e</sup> siècle, les documents historiques faisant absolument défaut. +Mais, ce qui est certain, c'est que ces constructions du XIV<sup>e</sup> siècle +ont été relevées sur les fondations romanes retrouvées partout, et +notamment dans la crypte du XI<sup>e</sup> siècle que nous avons découverte sous +le sanctuaire, en 1857, et qui fut alors déblayée. Seules, les voûtes de +cette crypte avaient été détruites pour abaisser le sol de ce sanctuaire +au XIV<sup>e</sup> siècle. Elles ont été remplacées par un plafond de pierre qui +laisse apercevoir les anciennes piles et les murs percés de petites +baies.</p> + +<p>La nef romane présente une disposition qui a été adoptée assez +fréquemment dans les églises provençales et du bas Languedoc. La voûte +centrale, en berceau avec arcs-doubleaux, est contre-butée par les +voûtes également en berceau, couvrant les collatéraux très-étroits. +Cette nef n'est donc éclairée que par les fenêtres des murs latéraux. +Une porte plein cintre, datant du commencement du XII<sup>e</sup> siècle, +s'ouvre dans le bas-côté nord; car autrefois la façade occidentale de la +nef, ainsi que nous l'avons dit précédemment, était voisine des remparts +et contribuait à leur défense. Sa base était seulement percée d'une +très-petite porte qui s'ouvrait dans un couloir dont on aperçoit les +amorces.</p> + +<p>Vers 1260 fut accolée au flanc sud du transept roman, une chapelle dont +le sol est au niveau du pavé de l'ancien cloître, c'est-à-dire à 2 +mètres environ au-dessous du sol de l'église. Cette chapelle renferme le +tombeau de l'évêque Radulphe, dont l'inscription donne la date de 1266, +comme étant celle de la mort du prélat. C'est sur les instances de cet +évêque que les habitants des faubourgs de la cité, proscrits à la suite +du siège entrepris par le vicomte Raymond de Trincavel, furent autorisés +à rebâtir leur ville de l'autre côté de l'Aude. Ce tombeau est un +monument fort intéressant, bien que la figure du personnage, traitée en +bas-relief, soit médiocre; le simulacre du sarcophage qui la porte donne +une série de figurines d'une conservation parfaite, représentant les +chanoines de la cathédrale dans leur costume de chœur. Ce soubassement +est intact, car le sol de la chapelle ayant été relevé au niveau de +celui du transept, les parties inférieures du monument sont restées +enterrées pendant des siècles et ont été ainsi préservées des +mutilations. Le chœur, le transept et les chapelles ont été élevés sous +l'épiscopat de Pierre de Roquefort, de 1300 à 1320. Le plan roman a été +suivi dans la construction de cette partie de l'église, et c'est +pourquoi les deux bras de ce transept présentent une disposition +originale qui appartient seulement à quelques édifices de l'école romane +du Midi, antérieure au XIII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>En effet, sur chacun de ces bras de la croix s'ouvrent trois chapelles +orientées, séparées seulement par des claires-voies au-dessus d'une +arcature de soubassement aveugle. Quatre des piliers qui forment la +séparation de ces chapelles sont cylindriques comme pour rappeler ceux +de la nef du XII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>L'évêque Pierre de Roquefort sembla vouloir faire de sa cathédrale de +Saint-Nazaire, si modeste comme étendue, un chef-d'œuvre d'élégance et +de richesse. Contrairement à ce que nous voyons à Narbonne, où la +sculpture fait complètement défaut, l'ornementation est prodiguée dans +l'église de Saint-Nazaire. Les verrières, immenses et nombreuses (car ce +chevet et ce transept semblent une véritable lanterne), sont de la plus +grande magnificence comme composition et couleur. Le sanctuaire, dont +les piliers sont décorés des statues des Apôtres, était entièrement +peint. Les deux chapelles latérales de l'extrémité de la nef, au nord et +au sud, ne furent probablement élevées qu'après la mort de Pierre de +Roquefort, car elles ne se relient point au transept comme construction, +et, dans l'une d'elles, celle du nord, est placé, non pas après coup, le +tombeau de cet évêque, l'un des plus gracieux monuments du XIV<sup>e</sup> +siècle que nous connaissions.</p> + +<p>Les grands vents du sud-est et de l'ouest qui règnent à Carcassonne +avaient fait ouvrir la porte principale sur le flanc nord de la nef +romane; une autre porte est percée dans le pignon du bras de croix nord; +et dans l'angle de ce bras de croix est un joli escalier en forme de +tourelle saillante. Des deux côtés du sanctuaire, entre les +contre-forts, sont disposés deux petits sacraires qui ne s'élèvent que +jusqu'au-dessous de l'appui des fenêtres. Ces sacraires sont munis +d'armoires doubles, fortement ferrées et prises aux dépens de +l'épaisseur des murs. Ils servaient de trésors, car il était l'usage de +placer, des deux côtés du maître autel des églises abbatiales ou +cathédrales, des armoires destinées à renfermer les vases sacrés, les +reliquaires et tous les objets précieux.</p> + +<p>Outre les tombeaux des évêques Radulphe et Pierre de Roquefort on voit, +sur les parois du sanctuaire, côté de l'évangile, un beau tombeau en +albâtre d'un évêque dont la statue est couchée sur un sarcophage et que +l'on dit être Simon Vigor, archevêque de Narbonne, mort à Carcassonne en +1575. Ce tombeau et la statue datant du XIV<sup>e</sup> siècle ne peuvent, par +conséquent, être attribués à ce prélat. Nous signalerons une autre +erreur. On a placé dans l'église de Saint-Nazaire une dalle funéraire +que l'on donne comme ayant appartenu au tombeau du fameux Simon de +Montfort. D'abord le tombeau de Simon de Montfort fut élevé près de +Montfort-l'Amaury, dans l'église de l'abbaye des Hautes-Bruyères, et, +s'il y eut jamais à Carcassonne un monument dressé à sa mémoire, après +la levée du siége de Toulouse, ce ne pourrait être une dalle funéraire. +Puis la gravure de cette dalle, l'inscription, sont tracées par un +faussaire ignorant et inhabile. Toutefois, cette dalle ayant été +retrouvée, dit-on, sans qu'on ait su exactement où et comment, et donnée +à l'église de Saint-Nazaire, nous n'avons pas cru devoir la rejeter.</p> + +<p>On voit, incrusté dans la muraille de la chapelle de droite, un fragment +d'un bas-relief d'un intérêt plus sérieux en ce qu'il présente +l'attaque d'une place forte. Ce fragment, quoique d'un travail +très-grossier, date de la première moitié du XIII<sup>e</sup> siècle. +L'assaillant essaye de forcer les lices d'une ville entourée de +murailles, et les assiégés font jouer un mangonneau. On a cru voir dans +ce bas-relief une représentation de la mort de Simon de Montfort, tué +devant les murs de Toulouse par la pierre d'un engin servi par des +femmes, sur la place de Saint-Sernin. L'hypothèse n'a rien +d'invraisemblable, ce bas-relief datant de l'époque de ce siège, et des +anges enlevant dans les airs l'âme d'un personnage, sous la forme +humaine, qui peut bien être celle de Simon de Montfort.</p> + +<p>Parmi les plus belles verrières qui décorent les fenêtres de la +cathédrale de Saint-Nazaire, il faut citer celle de la première chapelle +près du sanctuaire, côté de l'épître, et qui représente le Christ en +croix, avec la tentation d'Adam, des prophètes tenant des phylactères +sur lesquels sont écrites les prophéties relatives à la venue et à la +mort du Messie. Ce vitrail, comme entente de l'harmonie des tons, est un +des plus remarquables du XIV<sup>e</sup> siècle. Toutes les autres verrières à +sujets légendaires datent de cette époque. Mais dans le sanctuaire, il +existe deux fenêtres garnies, au XVI<sup>e</sup> siècle, de vitraux d'une grande +valeur qui appartiennent à la belle école toulousaine de la Renaissance. +Les grisailles sont modernes et ont été fabriquées à l'aide des +fragments anciens qui existaient encore. Les vitraux des deux roses et +des deux chapelles de la nef sont anciens et ont été simplement +restaurés avec le plus grand soin.</p> + +<p>La sacristie, jointe à la chapelle de l'évêque Radulphe, a été +construite en même temps que cette chapelle, puis réparée au XV<sup>e</sup> +siècle.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="INTERIEUR_DE_LA_CITE" id="INTERIEUR_DE_LA_CITE"></a>INTÉRIEUR DE LA CITÉ.</h2> + + +<p>Il n'existe plus, dans l'intérieur de la cité, que quelques débris des +maisons anciennes et trois puits. L'un large, avec belle margelle +surmontée de trois piliers, margelle et piliers qui datent du XIV<sup>e</sup> +siècle. Ce puits a été creusé dans le roc dès une époque très-ancienne +et est comblé aujourd'hui; l'autre, beaucoup plus étroit, dont la +margelle date du XV<sup>e</sup> siècle, le troisième, dans le cloître de +Saint-Nazaire. Il devait exister des citernes dans la cité, car ces +trois puits et ceux établis dans quelques-unes des tours, ainsi qu'on +l'a vu, ne pouvaient suffire aux besoins de la garnison et des +habitants. Une seule de ces citernes a été découverte par nous; elle est +creusée sous la montée de la porte de l'Aude, entre les deux enceintes. +On y descend par un escalier, pratiqué dans l'épaisseur du mur de la +première enceinte, et on pouvait puiser l'eau qu'elle contenait par un +regard avec margelle que l'on voit le long de ce mur en montant à la +porte de l'Aude. Cette citerne est aujourd'hui comblée en partie: elle +devait être alimentée par les eaux de pluies recueillies entre la porte +de l'Aude et le cloître de Saint-Nazaire, et peut-être par une source +qui aujourd'hui ne donne que très-peu d'eau.</p> + +<p>On voit encore, accolés aux remparts intérieurs, des logis qui ont été +élevés en même temps que les défenses et qui étaient probablement +destinés à contenir des postes et des commandants supérieurs. Ces restes +sont apparents: à la porte Narbonnaise, face intérieure de gauche, +derrière les tours n<sup>os</sup> 51, 52, 48 et 44, à l'intérieur de la porte de +l'Aude et derrière la tour nº25.</p> + +<p>Une petite église existait le long des murailles, près de la porte +Narbonnaise; c'était l'église de Saint-Sernin, dont la tour nº53 formait +l'abside. Au XV<sup>e</sup> siècle, une fenêtre à meneaux fut ouverte dans cette +abside, à travers la maçonnerie visigothe. L'église fut démolie pendant +le dernier siècle; elle était de construction romane.</p> + +<p>Cette description sommaire de la cité de Carcassonne peut faire +comprendre l'importance de ces restes, l'intérêt qu'ils présentent et +combien il importait de ne pas les laisser périr. L'église de +Saint-Nazaire a été complètement restaurée par les soins de la +Commission des monuments historiques. Ces travaux, entrepris en 1844, +n'ont été terminés qu'en 1860. Toutes les tours de l'enceinte +intérieure, découvertes depuis un grand nombre d'années, et +particulièrement celles qui sont voûtées, avaient beaucoup souffert des +intempéries de l'atmosphère. Longtemps ces ruines ont été abandonnées +aux habitants de la cité, qui ne se faisaient pas faute d'enlever les +matériaux des parapets et des chemins de ronde à leur portée, et de se +servir des tours comme de dépôts d'immondices. La circulation, sur le +chemin de ronde, était très-difficile. Sur le front sud, un grand nombre +de maisons et de baraques s'adossaient aux remparts. Ces maisons, qui +composent ce qu'on appelle encore aujourd'hui le quartier des Lices, +sont occupées par une population pauvre de tisserands qui vivent dans +des rez-de-chaussée humides, pêle-mêle avec des animaux domestiques.</p> + +<p>Depuis 1855, des travaux de restauration, et principalement de +consolidation et de couverture des tours, ont été entrepris dans la cité +de Carcassonne, sous la direction supérieure de la Commission des +monuments historiques.</p> + +<p>Chaque année, depuis cette époque, des crédits sont ouverts pour +restaurer les parties de l'enceinte qui souffrent le plus et qui +présentent le plus d'intérêt. Déjà la plupart des tours de l'enceinte +intérieure sont couvertes comme elles l'étaient jadis. Des pans de mur +qui menaçaient ruine, particulièrement du côté de la porte de l'Aude, +ont été remontés et consolidés, les chemins de ronde sont praticables. +De son côté, l'administration de la guerre a mis quelques fonds à notre +disposition, et tous les ans le Conseil général de l'Aude et la ville de +Carcassonne accordent des crédits qui sont spécialement affectés aux +acquisitions des maisons adossées encore aux remparts.</p> + +<p>Bien que les crédits disponibles soient faibles chaque année, cependant +le résultat obtenu est considérable et les nombreux étrangers qui +visitent aujourd'hui la cité de Carcassonne peuvent se faire une idée +exacte du système de défense employé dans les fortifications des +diverses époques du moyen âge.</p> + +<p>Je ne sache pas qu'il existe nulle part en Europe un ensemble aussi +complet et aussi formidable de défense des VI<sup>e</sup>, XII<sup>e</sup> et XIII<sup>e</sup> +siècles, un sujet d'étude aussi intéressant, et une situation plus +pittoresque. Tous ceux qui tiennent à nos anciens monuments, qui aiment +et connaissent l'histoire de notre pays, désirent voir achever cette +restauration, et déjà, dans le Midi, la cité de Carcassonne, à peine +visitée autrefois, est devenue le point d'arrêt de tous les voyageurs.</p> + +<div class="center"> + <img src="images/thumb017.jpg" width="40%" + alt="Plan général de la Cité." title="Plan général de la Cité." /> +</div> +<h4><a href="images/017.jpg">Plan général de la Cité. <br />(agrandir)</a></h4> +<hr style='width: 65%;' /> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Des fouilles nous ont permis de reconnaître les fondations +de cette enceinte sur les points où elle a été supprimée, à la fin du +XIII<sup>e</sup> siècle, pour augmenter le périmètre de la cité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sous le commandement de Moussa ben-Nossaïr.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Le rapport du sénéchal Guillaume des Ormes, et le récit de +Guillaume de Puy-Laurens ont été publiés et annotés par M. Douët d'Arcq, +dans la <i>Biblioth. de l'École des Chartes</i>, 2<sup>e</sup> série, tome II, p. +363.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Reconstruite sous saint Louis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Toutes les défenses du château datent du XII<sup>e</sup> siècle +sauf celles du front sud.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Sorte de petit blokaus en charpente.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Le tombeau de cet évêque est dans la petite chapelle bâtie +à l'extrémité du bras de croix sud de l'église de Saint-Nazaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Hist. des Antiq. et comtes de Carcassonne</i>, G. Besse, +citoyen de Carcassonne, Béziers, 1645. «Ces lettres, dit Besse, furent +exécutées par le seneschal, <i>pridie nonas Aprilis</i>, c'est-à-dire le 4 +avril 1247, et, avec l'acte de leur exécution, se trouvent avoir esté +transcrites en langage du pays, dans le livre manuscrit des coutumes de +Carcassonne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> On a vu que le sénéchal Guillaume des Ormes se félicite +d'avoir pu reprendre le faubourg de Graveillant, dans lequel se trouvait +une provision de bois qui fut très-utile aux assiégés.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Au château de Coucy, bâti au commencement du XIII<sup>e</sup> +siècle, on voit naître les machicoulis de pierre destinés à remplacer +les hourds de bois. Là, ce sont déjà de grandes consoles de pierre qui +portaient le hourd de bois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Lices, espace compris entre les deux enceintes d'une +place.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> À Toulouse, assiégé par Simon de Montfort, les habitants +augmentent sans cesse les défenses de la ville: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">«E parec ben a lobra e als autres mestiers<br /></span> +<span class="i0">Que de dins et defora ac aitans del obriers<br /></span> +<span class="i0">Que garniron la vila els portals els terriers,<br /></span> +<span class="i0">Els murs e las bertrescas els cadafalcs dobliers<br /></span> +<span class="i0">Els fossatz e las lissas els pons els escaliers<br /></span> +<span class="i0">E lains en Toloza ac aitans carpentiers.»<br /></span> +</div></div> +<p> +Ces <i>cadafalcs dobliers</i> sont des hourds doubles. Voyez <i>Poëme de la +Croisade contre les Albigeois</i>, Collection des documents inédits de +l'<i>Hist. de France</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Dans la figure 12, la coupe transversale est tracée en A. +En I est l'extrémité du pont fixe; en B, le fossé couvert par un pont +volant; en C, la première herse avec son treuil en E; en D, la deuxième +herse avec son treuil en F; en G, les trous des hourds. En H est tracée +la coupe longitudinale sur le passage et les salles voûtées.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Du chemin de ronde, les charpentiers faisaient couler par +le trou inférieur une première pièce A, puis une seconde pièce B, en +bascule. L'ouvrier, passant par le créneau, se mettait à cheval sur +cette seconde pièce B, ainsi que l'indique le détail perspectif B', puis +faisait entrer le lien C dans son embrèvement. La tête de ce lien était +réunie à la pièce B par une cheville; un potelet D, entré de force par +derrière, roidissait tout le système. Là-dessus, posant des plats-bords, +il était facile de monter les doubles poteaux E entre lesquels on +glissait les madriers servant de garde antérieure, puis on +assujettissait la toiture qui couvrait le hourd et le chemin de ronde, +afin de mettre les défenseurs à l'abri des projectiles lancés à toute +volée. Des entailles G, ménagées entre les madriers, permettaient de +viser.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Notre figure 12 fait voir en C la barbacane du côté de la +ville avec sa porte en A; en O, la porte du château; en L, la grande +cour; en P, le logis contenant les cuisines; en M, la deuxième cour avec +le portique N sur lequel est établie la grande salle; en Q et R, les +logis, donjons, en D, la grande barbacane, et en X et Y les tours du +XII<sup>e</sup> siècle.</p></div> + +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La cité de Carcassonne, by +Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE CARCASSONNE *** + +***** This file should be named 18940-h.htm or 18940-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/4/18940/ + +Produced by Chuck Greif, R. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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