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+The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome III, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les mystères de Paris, Tome III
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18923]
+[Last updated on January 8, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
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+
+
+
+Eugène Sue
+
+LES MYSTÈRES DE PARIS
+
+Tome III
+
+(1842--1843)
+
+
+Table des matières
+
+CINQUIÈME PARTIE.
+
+ I Conseils.
+ II Le piège.
+ III Réflexions.
+ IV Projets d'avenir.
+ V Déjeuner de garçons.
+ VI Saint-Lazare.
+ VII Mont-Saint-Jean.
+VIII La Louve et la Goualeuse.
+ IX Châteaux en Espagne.
+ X La protectrice.
+ XI Une intimité forcée.
+ XII Cecily.
+XIII Le premier chagrin de Rigolette.
+ XIV Amitié.
+ XV Le testament.
+ XVI L'île du Ravageur.
+
+
+SIXIÈME PARTIE.
+
+ I Le pirate d'eau douce.
+ II La mère et le fils.
+ III François et Amandine.
+ IV Un garni.
+ V Les victimes d'un abus de confiance.
+ VI La rue de Chaillot.
+ VII Le comte de Saint-Remy.
+VIII L'entretien.
+ IX La perquisition.
+ X Les adieux.
+ XI Souvenirs.
+ XII Le bateau.
+ Notes
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+Conseils
+
+
+Rodolphe et Clémence causaient ensemble pendant que M. d'Harville
+lisait par deux fois la lettre de Sarah.
+
+Les traits du marquis restèrent calmes; un tremblement nerveux presque
+imperceptible agita seulement sa main, lorsque après un moment
+d'hésitation il mit le billet dans la poche de son gilet.
+
+--Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il à Rodolphe en
+souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller
+répondre à cette lettre... plus importante que je ne le pensais
+d'abord...
+
+--Ne vous reverrai-je pas ce soir?
+
+--Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'espère que Votre
+Altesse voudra bien m'excuser.
+
+--Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas,
+madame, de le retenir?
+
+--Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essayé en vain.
+
+--Sérieusement, mon cher Albert, tâchez de nous revenir dès que votre
+lettre sera écrite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments
+un matin... J'ai mille choses à vous dire.
+
+--Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondément.
+
+Et il se retira, laissant Clémence avec le prince.
+
+--Votre mari est préoccupé, dit Rodolphe à la marquise; son sourire m'a
+paru contraint...
+
+--Lorsque Votre Altesse est arrivée, M. d'Harville était profondément
+ému; il a eu grand-peine à vous le cacher.
+
+--Je suis peut-être arrivé mal à propos?
+
+--Non, monseigneur. Vous m'avez même épargné la fin d'un entretien
+pénible.
+
+--Comment cela?
+
+--J'ai dit à M. d'Harville la nouvelle conduite que j'étais résolue de
+suivre à son égard... en lui promettant soutien et consolation.
+
+--Qu'il a dû être heureux!
+
+--D'abord il l'a été autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont
+causé une émotion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je
+croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste
+vengeance! Mon chagrin n'en était ensuite que plus amer... Tandis que
+tout à l'heure... quelle différence! J'avais demandé à mon mari s'il
+sortait; il m'avait répondu tristement qu'il passerait la soirée seul,
+comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester auprès
+de lui... si vous aviez vu son étonnement, monseigneur! Combien ses
+traits, toujours sombres, sont tout à coup devenus radieux... Ah! vous
+aviez bien raison... rien de plus charmant à ménager que ces surprises
+de bonheur!...
+
+--Mais comment ces preuves de bonté de votre part ont-elles amené cet
+entretien pénible dont vous me parliez?
+
+--Hélas! monseigneur, dit Clémence en rougissant, à des espérances que
+j'avais fait naître, parce que je pouvais les réaliser... ont succédé
+chez M. d'Harville des espérances plus tendres... que je m'étais bien
+gardée de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les
+satisfaire...
+
+--Je comprends... il vous aime si tendrement...
+
+--Autant j'avais d'abord été touchée de sa reconnaissance... autant je
+me suis sentie glacée, effrayée, dès que son langage est devenu
+passionné... Enfin, lorsque dans son exaltation il a posé ses lèvres sur
+ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma
+frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi
+l'invincible éloignement que me causait son amour... Je le regrette...
+Mais au moins M. d'Harville est maintenant à jamais convaincu, malgré
+mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amitié la plus
+dévouée...
+
+--Je le plains... sans pouvoir vous blâmer; il est des susceptibilités
+pour ainsi dire sacrées... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!!
+d'un coeur si vaillant, d'une âme si ardente! Si vous saviez combien
+j'ai été longtemps préoccupé de la tristesse qui le dévorait, quoique
+j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu à
+peu il reconnaîtra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se
+résignera comme il s'était résigné jusqu'ici sans avoir les touchantes
+consolations que vous lui offrez...
+
+--Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur.
+
+--Maintenant, songeons à d'autres infortunes. Je vous ai promis une
+bonne oeuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens
+remplir mon engagement.
+
+--Déjà, monseigneur? Quel bonheur!
+
+--Ah! que j'ai été bien inspiré en louant cette pauvre chambre de la rue
+du Temple, dont je vous ai parlé... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai
+trouvé là de curieux, d'intéressant!... D'abord vos protégés de la
+mansarde jouissent du bonheur que votre présence leur avait promis; ils
+ont cependant encore à subir de rudes épreuves; mais je ne veux pas vous
+attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent
+accabler une seule famille...
+
+--Quelle doit être leur reconnaissance envers vous!
+
+--C'est votre nom qu'ils bénissent...
+
+--Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur?
+
+--Pour leur rendre l'aumône plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que
+réaliser vos promesses.
+
+--Oh! j'irai les détromper... leur dire ce qu'ils vous doivent.
+
+--Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison,
+redoutez de nouvelles lâchetés anonymes de vos ennemis... ou des
+miens... et puis les Morel sont maintenant à l'abri du besoin...
+Songeons à notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre mère et de sa fille,
+qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une
+spoliation infâme... réduites au sort le plus affreux.
+
+--Malheureuses femmes!... Et où demeurent-elles, monseigneur?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Mais comment avez-vous connu leur misère?
+
+--Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le
+Temple, madame la marquise?
+
+--Non, monseigneur...
+
+--C'est un bazar très-amusant à voir; j'allais donc faire là quelques
+emplettes avec ma voisine du quatrième...
+
+--Votre voisine?...
+
+--N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple?
+
+--Je l'oubliais, monseigneur...
+
+--Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle
+Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant.
+
+--Quelle vertu... pour une grisette!
+
+--Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle
+n'a pas, dit-elle, le loisir d'être amoureuse; cela lui prendrait trop
+de temps, car il lui faut travailler douze à quinze heures par jour pour
+gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...
+
+--Elle peut vivre de si peu?
+
+--Comment donc! Elle a même comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent
+plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus
+coquettes.
+
+--Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige...
+
+--Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'économie et de philosophie
+pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est,
+dit-elle, très-habile couturière... En tout cas, vous ne seriez pas
+obligée de porter les robes qu'elle vous ferait...
+
+--Dès demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec
+une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue à nous autres riches,
+que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur!
+
+--Vous vous intéressez donc à ma petite protégée, c'est convenu;
+revenons à notre aventure. J'étais donc allé au Temple, avec Mlle
+Rigolette, pour quelques achats destinés à vos pauvres gens de la
+mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secrétaire à
+vendre, je trouvai un brouillon de lettre, écrite par une femme qui se
+plaignait à un tiers d'être réduite à la misère, elle et sa fille, par
+l'infidélité d'un dépositaire. Je demandai au marchand d'où lui venait
+ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune
+encore, lui avait vendu, étant sans doute à bout de ressources... Cette
+femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient être des bourgeoises
+et supporter fièrement leur détresse.
+
+--Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur?
+
+--Malheureusement, non... jusqu'à présent... Mais j'ai donné ordre à M.
+de Graün de tâcher de la découvrir, en s'adressant, s'il le faut, à la
+préfecture de police. Il est probable que, dénuées de tout, la mère et
+la fille auront été chercher un refuge dans quelque misérable hôtel
+garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les maîtres de ces
+maisons y inscrivent chaque soir les étrangers qui y sont venus dans la
+journée.
+
+--Quel singulier concours de circonstances! dit Mme d'Harville avec
+étonnement. Combien cela est attachant!
+
+--Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre restée
+dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: «Écrire à Mme de Lucenay.»
+
+--Quel bonheur! Peut-être saurons-nous quelque chose par la duchesse,
+s'écria vivement Mme d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais,
+ignorant le nom de cette femme, comment la désigner à Mme de Lucenay?
+
+--Il faudra lui demander si elle ne connaît pas une veuve, jeune encore,
+d'une physionomie distinguée, et dont la fille, âgée de seize ou
+dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom.
+
+--Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de
+s'intéresser à ces infortunées.
+
+--J'oubliais de vous dire que le frère de cette veuve s'est suicidé il y
+a quelques mois.
+
+--Si Mme de Lucenay connaît cette famille, reprit Mme d'Harville en
+réfléchissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la
+voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura
+dû frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai hâte d'aller la voir! Je lui
+écrirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain
+matin. Quelles peuvent être ces femmes? D'après ce que vous savez
+d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir à une classe
+distinguée de la société... Et se voir réduites à une telle détresse!...
+Ah! pour elles la misère doit être doublement affreuse.
+
+--Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais
+déjà d'autres méfaits... un certain Jacques Ferrand.
+
+--Le notaire de mon mari! s'écria Clémence, le notaire de ma belle-mère!
+Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnête
+homme du monde.
+
+--J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire à personne mes
+doutes ou plutôt mes certitudes au sujet de ce misérable; il est aussi
+adroit que criminel, et, pour le démasquer, j'ai besoin qu'il croie
+encore quelques jours à l'impunité. Oui, c'est lui qui a dépouillé ces
+infortunées, en niant un dépôt qui, selon toute apparence, lui avait été
+remis par le frère de cette veuve.
+
+--Et cette somme?
+
+--Était toutes leurs ressources!
+
+--Oh! voilà de ces crimes...
+
+--De ces crimes, s'écria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni
+le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance
+au meurtre... Mais ce notaire déjà riche, mais cet homme revêtu par la
+société d'un caractère presque sacerdotal, d'un caractère qui impose,
+qui force la confiance... cet homme est poussé au crime, lui, par une
+cupidité froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et
+vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les
+formules du désespoir et de la misère où il vous plonge... Pour un homme
+comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si
+laborieusement amassés... rien n'est sacré! Vous lui confiez de l'or,
+cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la _volonté_ de
+cet homme vous fait mendiant et désolé!... À force de privations et de
+travaux, vous avez assuré le pain et l'abri de votre vieillesse... la
+_volonté_ de cet homme arrache à votre vieillesse ce pain et cet abri...
+
+«Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes conséquences de ces
+spoliations infâmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure
+de chagrin et de détresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans
+ressource, habituée à l'aisance, inapte, par son éducation, à gagner sa
+vie, se trouve bientôt entre le déshonneur et la faim! Qu'elle s'égare,
+qu'elle succombe... la voilà perdue, avilie, déshonorée!... Par sa
+spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mère, de la
+prostitution de la fille!... Il a tué le corps de l'une, tué l'âme de
+l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les
+autres homicides, mais avec lenteur et cruauté.
+
+Clémence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant
+d'indignation et d'amertume; elle l'écoutait en silence, frappée de ces
+paroles d'une éloquence sans doute morose, mais qui révélaient une haine
+vigoureuse contre le mal.
+
+--Pardon, madame, lui dit Rodolphe après quelques instants de silence,
+je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles
+qui pourraient atteindre vos futures protégées... Ah! croyez-moi, on
+n'exagère jamais les conséquences qu'entraînent souvent la ruine et la
+misère.
+
+--Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles
+paroles, encore augmenté, s'il est possible, la tendre pitié que
+m'inspire cette mère infortunée. Hélas! c'est surtout pour sa fille
+qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons,
+nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je
+suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un
+nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai à M.
+d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser à aucun
+de mes nouveaux caprices, et je prévois que j'en aurai beaucoup de ce
+genre. Nos protégées sont fières, m'avez-vous dit, monseigneur; je les
+en aime davantage; la fierté dans l'infortune prouve toujours une âme
+élevée... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient
+devoir mes secours à un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux!
+Oh! j'ai déjà mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que
+l'adresse et la finesse ne me manqueront pas.
+
+--J'entrevois déjà les combinaisons les plus machiavéliques, dit
+Rodolphe en souriant.
+
+--Mais il faut d'abord les découvrir. Que j'ai hâte d'être à demain! En
+sortant de chez Mme de Lucenay, j'irai à leur ancienne demeure,
+j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-même, je demanderai des
+renseignements à tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je
+serais si fière d'obtenir par moi-même et par moi seule le résultat que
+je désire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante!
+Pauvres femmes! Il me semble que je m'intéresse encore davantage à elles
+quand je songe à ma fille.
+
+Rodolphe, ému de ce charitable empressement, souriait avec mélancolie en
+voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tâchant d'oublier
+dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient;
+les yeux de Clémence brillaient d'un vif éclat, ses joues étaient
+légèrement colorées, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un
+nouvel attrait à sa ravissante physionomie.
+
+
+
+
+II
+
+Le piège
+
+
+Mme d'Harville s'aperçut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle
+rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion
+charmante, elle lui dit:
+
+--Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente
+de goûter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu'à présent
+triste et inutile. Tel n'était pas sans doute le sort que j'avais
+rêvé... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je
+ne dois jamais connaître. Quoique bien jeune encore, il me faut y
+renoncer!... ajouta Clémence avec un soupir contraint. Puis elle reprit:
+Mais enfin, grâce à vous, mon sauveur, toujours grâce à vous, je me
+serai créé d'autres intérêts; la charité remplacera l'amour. J'ai déjà
+dû à vos conseils de si touchantes émotions! Vos paroles, monseigneur,
+ont tant d'influence sur moi!... Plus je médite, plus j'approfondis vos
+idées, plus je les trouve justes, grandes, fécondes. Puis, quand je
+songe que, non content de prendre en commisération des peines qui
+devraient vous être indifférentes, vous me donnez encore les avis les
+plus salutaires, en me guidant pas à pas dans cette voie nouvelle que
+vous avez ouverte à un pauvre coeur chagrin et abattu... oh!
+monseigneur, quel trésor de bonté renferme donc votre âme? Où avez-vous
+puisé tant de généreuse pitié?
+
+--J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voilà pourquoi je sais le
+secret de bien des douleurs!
+
+--Vous, monseigneur, vous malheureux!
+
+--Oui, car l'on dirait que, pour me préparer à compatir à toutes les
+infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a
+frappé dans mon ami; amant, il m'a frappé dans la première femme que
+j'ai aimée avec l'aveugle confiance de la jeunesse; époux, il m'a frappé
+dans ma femme; fils, il m'a frappé dans mon père; père, il m'a frappé
+dans mon enfant.
+
+--Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas
+laissé d'enfant.
+
+--En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute
+petite... Eh bien! si étrange que cela vous paraisse, la perte de cette
+enfant, que j'ai vue à peine, est le regret de toute ma vie. Plus je
+vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque année en redouble
+l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'âge que devrait avoir
+ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans!
+
+--Et sa mère, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clémence après un
+moment d'hésitation.
+
+--Oh! ne m'en parlez pas, s'écria Rodolphe, dont les traits se
+rembrunirent à la pensée de Sarah. Sa mère est une indigne créature, une
+âme bronzée par l'égoïsme et par l'ambition. Quelquefois je me demande
+s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'être morte que d'être restée aux
+mains de sa mère.
+
+Clémence éprouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe
+s'exprimer ainsi.
+
+--Oh! je conçois alors, s'écria-t-elle, que vous regrettiez doublement
+votre fille.
+
+--Je l'aurais tant aimée!... Et puis il me semble que chez nous autres
+princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte
+d'intérêt de race et de nom, d'arrière-pensée politique. Mais une fille!
+une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela même que l'on a vu,
+hélas! l'humanité sous ses faces les plus sinistres, quelles délices de
+se reposer dans la contemplation d'une âme candide et pure! de respirer
+son parfum virginal, d'épier avec une tendresse inquiète ses
+tressaillements ingénus! La mère la plus folle, la plus fière de sa
+fille, n'éprouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour
+l'apprécier, pour goûter ces douceurs ineffables; elle appréciera bien
+davantage les mâles qualités d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne
+trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-être l'amour
+d'une mère pour son fils, l'amour d'un père pour sa fille, c'est que
+dans ces affections il y a un être faible qui a toujours besoin de
+protection? Le fils protège sa mère, le père protège sa fille.
+
+--Oh! c'est vrai, monseigneur.
+
+--Mais, hélas! à quoi bon comprendre ces jouissances ineffables,
+lorsqu'on ne doit jamais les éprouver! reprit Rodolphe avec abattement.
+
+Clémence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait été
+profond, déchirant.
+
+Après un moment de silence, rougissant presque de l'émotion à laquelle
+il s'était laissé entraîner, il dit à Mme d'Harville en souriant
+tristement:
+
+--Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emporté malgré moi;
+vous m'excuserez, n'est-ce pas?
+
+--Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le
+droit? N'avez-vous pas partagé les miens? Malheureusement les
+consolations que je puis vous offrir sont vaines...
+
+--Non, non... le témoignage de votre intérêt m'est doux et salutaire;
+c'est déjà presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne
+vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a réveillé
+en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis
+entendre parler d'une jeune fille sans songer à celle que j'ai perdue...
+
+--Ces préoccupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que
+je vous ai vu, j'ai accompagné dans ses visites aux prisons une femme de
+mes amies qui est patronnesse de l'oeuvre des jeunes détenues de
+Saint-Lazare; cette maison renferme des créatures bien coupables. Si je
+n'avais pas été mère, je les aurais jugées, sans doute, avec encore plus
+de sévérité... tandis que je ressens pour elles une pitié douloureuse en
+songeant que peut-être elles n'eussent pas été perdues sans l'abandon et
+la misère où on les a laissées depuis leur enfance... Je ne sais
+pourquoi, après ces pensées, il me semble aimer ma fille davantage
+encore...
+
+--Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mélancolique. Cet
+entretien me laisse rassuré sur vous... Une voie salutaire vous est
+ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces années
+d'épreuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme
+douée comme vous l'êtes. Votre mérite sera grand... vous aurez encore à
+lutter, à souffrir... car vous êtes bien jeune, mais vous reprendrez des
+forces en songeant au bien que vous aurez fait... à celui que vous aurez
+à faire encore...
+
+Mme d'Harville fondit en larmes.
+
+--Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais,
+n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--De près ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intérêt à ce qui
+vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai à
+votre bonheur... à celui de l'homme auquel j'ai voué la plus constante
+amitié.
+
+--Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clémence en essuyant ses
+larmes. Sans votre généreux soutien, je le sens, mes forces
+m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici,
+j'accomplirai courageusement mon devoir.
+
+À ces mots, une petite porte cachée dans la tenture s'ouvrit
+brusquement.
+
+Clémence poussa un cri; Rodolphe tressaillit.
+
+M. d'Harville parut, pâle, ému, profondément attendri, les yeux humides
+de larmes.
+
+Le premier étonnement passé, le marquis dit à Rodolphe en lui donnant la
+lettre de Sarah:
+
+--Monseigneur... voici la lettre infâme que j'ai reçue tout à l'heure
+devant vous... Veuillez la brûler après l'avoir lue.
+
+Clémence regardait son mari avec stupeur.
+
+--Oh! c'est infâme! s'écria Rodolphe indigné.
+
+--Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus lâche encore que
+cette lâcheté anonyme... C'est ma conduite!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Tout à l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement,
+hardiment, je vous l'ai cachée, j'ai feint le calme pendant que j'avais
+la jalousie, la rage, le désespoir dans le coeur... Ce n'est pas tout...
+Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis allé honteusement me
+tapir derrière cette porte pour vous épier... Oui, j'ai été assez
+misérable pour douter de votre loyauté, de votre honneur... Oh! l'auteur
+de ces lettres sait à qui il les adresse... Il sait combien ma tête est
+faible... Eh bien! monseigneur, dites, après avoir entendu ce que je
+viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car
+je sais quels intérêts vous attirent rue du Temple... après avoir été
+assez bassement défiant pour me faire le complice de cette horrible
+calomnie en y croyant... n'est-ce pas à genoux que je dois vous demander
+grâce et pitié?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est
+ce que je fais, Clémence car je n'ai plus d'espoir que dans votre
+générosité.
+
+--Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je à vous pardonner? dit Rodolphe
+en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialité.
+Maintenant, vous savez nos secrets, à moi et à Mme d'Harville; j'en suis
+ravi, je pourrai vous sermonner tout à mon aise. Me voici votre
+confident forcé, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident
+de Mme d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que
+vous devez attendre de ce noble coeur.
+
+--Et vous, Clémence, dit tristement M. d'Harville à sa femme, me
+pardonnerez-vous encore cela?
+
+--Oui, à condition que vous m'aiderez à assurer votre bonheur... Et elle
+tendit la main à son mari, qui la serra avec émotion.
+
+--Ma foi, mon cher marquis, s'écria Rodolphe, nos ennemis sont
+maladroits! Grâce à eux, nous voici plus intimes que par le passé. Vous
+n'avez jamais plus justement apprécié Mme d'Harville, jamais elle ne
+vous a été plus dévouée. Avouez que nous sommes bien vengés des envieux
+et des méchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je
+devine d'où le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir
+patiemment le mal que l'on fait à mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu,
+madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à
+secourir vos protégés. Soyez tranquille, nous renouerons bientôt quelque
+mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la découvre.
+
+Après avoir accompagné Rodolphe jusqu'à sa voiture pour le remercier
+encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clémence.
+
+
+
+
+III
+
+Réflexions
+
+
+Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires
+dont fut agité M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul.
+
+Il reconnaissait avec joie l'insigne fausseté de l'accusation portée
+contre Rodolphe et contre Clémence; mais il était aussi convaincu qu'il
+lui fallait renoncer à l'espoir d'être aimé d'elle. Plus, dans sa
+conversation avec Rodolphe, Clémence s'était montrée résignée,
+courageuse, résolue au bien, plus il se reprochait amèrement d'avoir,
+par un coupable égoïsme, enchaîné cette malheureuse jeune femme à son
+sort.
+
+Loin d'être consolé par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans
+une tristesse, dans un accablement inexprimables.
+
+La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien
+ne la défend des ressentiments douloureux. N'étant jamais forcément
+préoccupée des nécessités de l'avenir ou des labeurs de chaque jour,
+elle demeure tout entière en proie aux grandes afflictions morales.
+
+Pouvant posséder ce qui se possède à prix d'or, elle désire ou elle
+regrette avec une violence inouïe ce que l'or seul ne peut donner.
+
+La douleur de M. d'Harville était désespérée, car il ne voulait, après
+tout, rien que de juste, que de légal.
+
+«La possession... sinon l'amour de sa femme.»
+
+Or, en face des refus inexorables de Clémence, il se demandait si ce
+n'était pas une dérision amère que ces paroles de la loi:
+
+«La femme appartient à son mari.»
+
+À quel pouvoir, à quelle intervention recourir pour vaincre cette
+froideur, cette répugnance qui changeaient sa vie en un long supplice,
+puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme?
+
+Il lui fallait reconnaître qu'en cela, comme en tant d'autres incidents
+de la vie conjugale, la simple volonté de l'homme ou de la femme se
+substituait impérieusement, sans appel, sans répression possible, à la
+volonté souveraine de la loi.
+
+À ces transports de vaine colère succédait parfois un morne abattement.
+
+L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glacé.
+
+Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus fréquentes encore
+les crises de son effroyable maladie.
+
+--Oh! s'écria-t-il, à la fois attendri et désolé, c'est ma faute...
+c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai trompée... indignement
+trompée! Elle peut... elle doit me haïr... et pourtant, tout à l'heure
+encore, elle m'a témoigné l'intérêt le plus touchant; mais, au lieu de
+me contenter de cela, ma folle passion m'a égaré, je suis devenu tendre,
+j'ai parlé de mon amour, et à peine mes lèvres ont-elles effleuré sa
+main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la
+répugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne
+m'aurait laissé aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux.
+
+«Et de quel droit lui a-t-elle confié ce hideux secret? Cela est une
+trahison indigne! De quel droit? Hélas! du droit que les victimes ont de
+se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout
+ce qu'elle a trouvé de plus cruel à dire contre l'horrible existence que
+je lui ai faite... c'est que tel n'était pas le sort qu'elle avait rêvé,
+et qu'elle était bien jeune pour renoncer à l'amour! Je connais
+Clémence... cette parole qu'elle m'a donnée, qu'elle a donnée au prince,
+elle la tiendra désormais: elle sera pour moi la plus tendre des soeurs.
+Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux
+rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succéder
+des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me
+traiter toujours avec un mépris glacial, sans qu'il me fût possible de
+me plaindre.
+
+«Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne
+serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible,
+que je suis lâche! N'est-ce pas ma femme, après tout? N'est-elle pas à
+moi, bien à moi? La loi ne me reconnaît-elle pas mon pouvoir sur elle?
+Ma femme résiste... eh bien! j'ai le droit de...
+
+Il s'interrompit avec un éclat de rire sardonique.
+
+--Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre
+infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un
+insensé... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour,
+et non sa tiède affection de soeur. Oh! à la fin il faudra bien qu'elle
+ait pitié... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non,
+non! jamais! Il est une cause d'éloignement qu'une femme ne surmonte
+pas. Le dégoût... oui... le dégoût... entends-tu? le dégoût!... Il faut
+bien te convaincre de cela: ton horrible infirmité lui fera horreur...
+toujours... entends-tu? toujours! s'écria M. d'Harville dans une
+douloureuse exaltation.
+
+Après un moment de farouche silence, il reprit:
+
+--Cette anonyme délation, qui accusait le prince et ma femme, part
+encore d'une main ennemie; et tout à l'heure, avant de l'avoir entendue,
+j'ai pu un instant le soupçonner! Lui, le croire capable d'une si lâche
+trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le même soupçon! Oh! la
+jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le
+prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus généreux, engage
+Clémence à occuper son esprit et son coeur par des oeuvres charitables;
+s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de
+conseils, d'appui.
+
+«Au fait, si belle, si jeune, si entourée, sans amour au coeur qui la
+défende, presque excusée de ses torts par les miens, qui sont atroces,
+ne peut-elle pas faillir?
+
+«Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue
+coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine.
+Clémence a juré de ne pas manquer à ses devoirs... elle tiendra ses
+promesses... mais à quel prix, mon Dieu! à quel prix! Tout à l'heure,
+lorsqu'elle revenait à moi avec d'affectueuses paroles, combien son
+sourire doux, triste, résigné, m'a fait de mal! Combien ce retour vers
+son bourreau a dû lui coûter! Pauvre femme! qu'elle était belle et
+touchante ainsi! Pour la première fois j'ai senti un remords déchirant;
+car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez vengée. Oh!
+malheureux, malheureux que je suis!
+
+Après une longue nuit d'insomnie et de réflexions amères, les agitations
+de M. d'Harville cessèrent comme par enchantement. Il attendit le jour
+avec impatience.
+
+
+
+
+IV
+
+Projets d'avenir
+
+
+Dès le matin, M. d'Harville sonna son valet de chambre.
+
+Le vieux Joseph en entrant chez son maître l'entendit, à son grand
+étonnement, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de
+la bonne humeur de M. d'Harville.
+
+--Ah! monsieur le marquis, dit le fidèle serviteur attendri, quelle
+jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus
+souvent!
+
+--Vraiment, monsieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'Harville en
+riant.
+
+--Monsieur le marquis aurait la voix aussi enrouée qu'un chat-huant ou
+qu'une crécelle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix.
+
+--Taisez-vous, flatteur!
+
+--Dame! quand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous
+êtes content... et alors votre voix me paraît la plus charmante musique
+du monde...
+
+--En ce cas, mon vieux Joseph, apprête-toi à ouvrir tes longues
+oreilles.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Tu pourras jouir tous les jours de cette charmante musique, dont tu
+parais si avide.
+
+--Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis! s'écria
+Joseph en joignant les mains avec un radieux étonnement.
+
+--Tous les jours, mon vieux Joseph, heureux tous les jours. Oui, plus de
+chagrins, plus de tristesse. Je puis te dire cela, à toi, seul et
+discret confident de mes peines... Je suis au comble du bonheur... Ma
+femme est un ange de bonté... elle m'a demandé pardon de son éloignement
+passé, l'attribuant, le devinerais-tu?... à la jalousie!...
+
+--À la jalousie?
+
+--Oui, d'absurdes soupçons excités par des lettres anonymes...
+
+--Quelle indignité!...
+
+--Tu comprends... les femmes ont tant d'amour-propre... Il n'en a pas
+fallu davantage pour nous séparer; mais heureusement hier soir elle s'en
+est franchement expliquée avec moi. Je l'ai désabusée; te dire son
+ravissement me serait impossible, car elle m'aime, oh! elle m'aime! La
+froideur qu'elle me témoignait lui pesait aussi cruellement qu'à
+moi-même... Enfin notre cruelle séparation a cessé... juge de ma
+joie!...
+
+--Il serait vrai! s'écria Joseph les yeux mouillés de larmes. Il serait
+donc vrai, monsieur le marquis! Vous voilà heureux pour toujours,
+puisque l'amour de Mme la marquise vous manquait seul... ou plutôt
+puisque son éloignement faisait seul votre malheur, comme vous me le
+disiez...
+
+--Et à qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne possédais-tu pas un
+secret plus triste encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour
+est trop beau... Tu t'aperçois peut-être que j'ai pleuré?... C'est
+qu'aussi, vois-tu, le bonheur me débordait... Je m'y attendais si
+peu!... Comme je suis faible, n'est-ce pas?
+
+--Allez... allez... monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de
+contentement, vous avez assez pleuré de douleur. Et moi donc! tenez...
+est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes! je ne les donnerais
+pas pour dix années de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne
+pouvoir pas m'empêcher de me jeter aux genoux de Mme la marquise la
+première fois que je vais la voir...
+
+--Vieux fou, tu es aussi déraisonnable que ton maître... Maintenant,
+j'ai une crainte aussi, moi...
+
+--Laquelle? mon Dieu!
+
+--C'est que cela ne dure pas... Je suis trop heureux... qu'est-ce qui me
+manque?
+
+--Rien, rien, monsieur le marquis, absolument rien...
+
+--C'est pour cela. Je me défie de ces bonheurs si parfaits, si
+complets...
+
+--Hélas! si ce n'est que cela... monsieur le marquis... mais non, je
+n'ose...
+
+--Je l'entends... eh bien! je crois tes craintes vaines!... La
+révolution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je
+suis sûr d'être à peu près sauvé!
+
+--Comment cela?
+
+--Mon médecin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent un violente
+secousse morale suffisait pour donner ou pour guérir cette funeste
+maladie?... Pourquoi les émotions heureuses seraient-elles impuissantes
+à nous sauver?
+
+--Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela est...
+vous êtes guéri! Mais c'est donc un jour béni que celui-ci? Ah! comme
+vous le dites, monsieur, Mme la marquise est un bon ange descendu du
+ciel, et je commence presque à m'effrayer aussi, monsieur: c'est
+peut-être trop de félicité en un jour; mais, j'y songe... si pour vous
+rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci! j'ai votre
+affaire.
+
+--Comment?
+
+--Un de vos amis a reçu très-heureusement et très à-propos, voyez comme
+ça se trouve! a reçu un coup d'épée, bien peu grave, il est vrai; mais
+c'est égal, ça suffira toujours à vous chagriner assez pour qu'il y ait,
+comme vous le désiriez, une petite tache dans ce trop beau jour. Il est
+vrai qu'eu égard à cela il vaudrait mieux que le coup d'épée fût plus
+dangereux, mais il faut se contenter de ce que l'on a.
+
+--Veux-tu te taire!... Et de qui veux-tu parler?
+
+--De M. le duc de Lucenay.
+
+--Il est blessé?
+
+--Une égratignure au bras, M. le duc est venu hier pour voir monsieur,
+et il a dit qu'il reviendrait ce matin lui demander une tasse de thé...
+
+--Ce pauvre Lucenay! et pourquoi ne m'as-tu pas dit...
+
+--Hier soir je n'ai pu voir M. le marquis.
+
+Après un moment de réflexion M. d'Harville reprit:
+
+--Tu as raison; ce léger chagrin satisfera sans doute la jalouse
+destinée... Mais il me vient une idée, j'ai envie d'improviser ce matin
+un déjeuner de garçons, tous amis de M. de Lucenay, pour fêter
+l'heureuse issue de son duel. Ne s'attendant pas à cette réunion il sera
+enchanté.
+
+--À la bonne heure, monsieur le marquis! Vive la joie! Rattrapez le
+temps perdu... Combien de couverts, que je donne les ordres au maître
+d'hôtel?
+
+--Six personnes dans la petite salle à manger d'hiver.
+
+--Et les invitations?
+
+--Je vais les écrire. Un homme d'écurie montera à cheval et les portera
+à l'instant; il est de bonne heure, on trouvera tout le monde. Sonne.
+
+Joseph sonna.
+
+M. d'Harville entra dans un cabinet et écrivit les lettres suivantes,
+sans autre variante que le nom de l'invité:
+
+«Mon cher..., ceci est une circulaire; il s'agit d'un impromptu. Lucenay
+doit venir déjeuner avec moi ce matin; il ne compte que sur un
+tête-à-tête; faites-lui la très-aimable surprise de vous joindre à moi
+et à quelques-uns de ses amis que je fais aussi prévenir. À midi sans
+faute.»
+
+ A. D'HARVILLE
+
+Un domestique entra.
+
+--Faites monter quelqu'un à cheval, et que l'on porte à l'instant ces
+lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant à Joseph: Écris les
+adresses: «M. le vicomte de Saint-Remy...», Lucenay ne peut se passer de
+lui, se dit M. d'Harville; «M. de Montville...», un des compagnons de
+voyage du duc; «lord Douglas», son fidèle partner au whist, «le baron de
+Sézannes», son ami d'enfance... As-tu écrit?
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah!
+Philippe, priez M. Doublet de venir me parler.
+
+Philippe sortit.
+
+--Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville à Joseph qui le regardait
+avec ébahissement.
+
+--Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en
+train, si gai. Et puis, vous qui êtes ordinairement pâle, vous avez de
+belles couleurs... vos yeux brillent...
+
+--Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah çà, il faut
+que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer auprès de Mlle
+Juliette, celle des femmes de Mme d'Harville qui a soin, je crois, de
+ses diamants...
+
+--Oui, monsieur le marquis, c'est Mlle Juliette qui en est chargée; je
+l'ai aidée, il n'y a pas huit jours, à les nettoyer.
+
+--Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa
+maîtresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci à la marquise!...
+
+--Ah! je comprends, monsieur... une surprise...
+
+--Va vite. Voici M. Doublet.
+
+En effet, l'intendant entra au moment où sortait Joseph.
+
+--J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis.
+
+--Mon cher monsieur Doublet, je vais vous épouvanter, dit M. d'Harville
+en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de détresse.
+
+--À moi, monsieur le marquis?
+
+--À vous.
+
+--Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis.
+
+--Je vais dépenser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, énormément
+d'argent.
+
+--Qu'à cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci!
+nous le pouvons.
+
+--Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de bâtisse: il
+s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin à l'aile droite de
+l'hôtel. Après avoir hésité devant cette folie, dont je ne vous ai pas
+parlé jusqu'ici, je me décide... Il faudra prévenir aujourd'hui mon
+architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien!
+monsieur Doublet, vous ne gémissez pas de cette dépense?
+
+--Je puis affirmer à monsieur le marquis que je ne gémis pas...
+
+--Cette galerie sera destinée à donner des fêtes; je veux qu'elle
+s'élève comme par enchantement: or, les enchantements étant fort chers,
+il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour être en
+mesure de fournir aux dépenses, car je veux que les travaux commencent
+le plus tôt possible.
+
+--Et c'est très-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais
+toujours: «Il ne manque rien à monsieur le marquis, si ce n'est un goût
+quelconque...» Celui des bâtiments a cela de bon que les bâtiments
+restent... Quant à l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquiète
+pas. Dieu merci! il peut, s'il lui plaît, se passer cette fantaisie de
+galerie-là.
+
+Joseph entra.
+
+--Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M.
+Baudoin, dit-il à M. d'Harville.
+
+--Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce
+bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivière de
+diamants, à laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes
+n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes...
+Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement.
+
+--Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne gémirai pas.
+Des diamants, c'est comme des bâtiments, ça reste; et puis cette
+surprise fera sans doute bien plaisir à Mme la marquise, sans compter le
+plaisir que cela vous procure à vous-même. C'est qu'aussi, comme j'avais
+l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence
+plus belle que celle de monsieur le marquis.
+
+--Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses
+félicitations sont toujours d'un à-propos inconcevable...
+
+--C'est leur seul mérite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-être,
+ce mérite, parce qu'elles partent du fond du coeur. Je cours chez le
+joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit.
+
+Dès qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras
+croisés sur la poitrine, l'oeil fixe, méditatif.
+
+Sa physionomie changea tout à coup; elle n'exprima plus ce contentement
+dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'être dupes,
+mais une résolution calme, morne, froide.
+
+Après avoir marché quelque temps, il s'assit lourdement et comme accablé
+sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et
+cacha son front dans ses mains.
+
+Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui
+vint mouiller sa paupière rougie et dit avec effort:
+
+--Allons... courage... allons.
+
+Il écrivit alors à diverses personnes sur des objets assez
+insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait
+différents rendez-vous à plusieurs jours de là.
+
+Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce
+dernier était si gai qu'il s'oubliait jusqu'à chantonner à son tour.
+
+--Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son maître en
+souriant.
+
+--Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; ça chante si
+fort au dedans de moi qu'il faut bien que ça s'entende au dehors...
+
+--Tu feras mettre ces lettres à la poste.
+
+--Oui, monsieur le marquis; mais où recevrez-vous ces messieurs tout à
+l'heure?
+
+--Ici, dans mon cabinet, ils fumeront après déjeuner, et l'odeur du
+tabac n'arrivera pas chez Mme d'Harville.
+
+À ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'hôtel.
+
+--C'est Mme la marquise qui va sortir, elle a demandé ce matin ses
+chevaux de très-bonne heure, dit Joseph.
+
+--Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir.
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+À peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une
+glace et s'examina attentivement.
+
+--Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues
+colorées, le regard brillant... Joie ou fièvre... peu importe... pourvu
+qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux lèvres. Il y a tant
+de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui
+pourrait pénétrer sous ce masque menteur, dire: «Ce rire cache un sombre
+désespoir, cette gaieté bruyante cache une pensée de mort»? Qui pourrait
+deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh!
+si... l'amour ne s'y méprendrait pas, lui; son instinct l'éclairerait.
+Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons... à ton rôle, histrion
+sinistre.
+
+Clémence entra dans le cabinet de M. d'Harville.
+
+--Bonjour, Albert, mon bon frère, lui dit-elle d'un ton plein de douceur
+et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression
+souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami?
+Vous avez l'air radieux.
+
+--C'est qu'au moment où vous êtes entrée, ma chère petite soeur, je
+pensais à vous... De plus, j'étais sous l'impression d'une excellente
+résolution...
+
+--Cela ne m'étonne pas...
+
+--Ce qui s'est passé hier, votre admirable générosité, la noble conduite
+du prince, tout cela m'a donné beaucoup à réfléchir, et je me suis
+converti à vos idées; mais converti tout à fait, en regrettant mes
+velléités de révolte d'hier... que vous excuserez, au moins par
+coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez
+pas pardonné, j'en suis sûr, de renoncer trop facilement à votre amour.
+
+--Quel langage! quel heureux changement! s'écria Mme d'Harville. Ah!
+j'étais bien sûre qu'en m'adressant à votre coeur, à votre raison, vous
+me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir.
+
+--Ni moi non plus, Clémence, je vous l'assure. Oui, depuis ma résolution
+de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est
+singulièrement éclairci, simplifié.
+
+--Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un même
+but, appuyés fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre
+carrière, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce
+sentiment sera inaltérable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce
+sera, car je l'ai mis là, dit Clémence en posant son doigt sur son
+front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa
+main sur son coeur: Non, je me trompe, c'est là... que cette bonne
+pensée veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous
+verrez, monsieur mon frère, ce que c'est que l'entêtement d'un coeur
+bien dévoué.
+
+--Chère Clémence! répondit M. d'Harville avec une émotion contenue.
+
+Puis, après un moment de silence, il reprit gaiement:
+
+--Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre départ,
+pour vous prévenir que je ne pouvais pas prendre ce matin le thé avec
+vous. J'ai plusieurs personnes à déjeuner; c'est une espèce d'impromptu
+pour fêter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste,
+n'a été que très-légèrement blessé par son adversaire.
+
+Mme d'Harville rougit en songeant à la cause de ce duel: un propos
+ridicule adressé devant elle par M. de Lucenay à M. Charles Robert.
+
+Ce souvenir fut cruel pour Clémence, il lui rappelait une erreur dont
+elle avait honte.
+
+Pour échapper à cette pénible impression, elle dit à son mari:
+
+--Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient déjeuner avec vous;
+je vais, moi, peut-être très-indiscrètement, m'inviter ce matin chez Mme
+de Lucenay; car j'ai beaucoup à causer avec elle de mes deux protégées
+inconnues. De là je compte aller à la prison de Saint-Lazare avec Mme de
+Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions: à cette heure
+j'intrigue pour être admise dans l'oeuvre des jeunes détenues.
+
+--En vérité vous êtes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il
+ajouta avec une douloureuse émotion qui, malgré ses efforts, se trahit
+quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se
+hâta-t-il de dire.
+
+--Êtes-vous contrarié que je sorte de si matin? lui demanda vivement
+Clémence, étonnée de l'accent de sa voix. Si vous le désirez, je puis
+remettre ma visite à Mme de Lucenay.
+
+Le marquis avait été sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus
+affectueux:
+
+--Oui, ma chère petite soeur, je suis aussi contrarié de vous voir
+sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voilà de ces défauts
+dont je ne me corrigerai jamais.
+
+--Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais désolée.
+
+Un timbre annonçant une visite retentit dans l'hôtel.
+
+--Voilà sans doute un de vos convives, dit Mme d'Harville. Je vous
+laisse. À propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas disposé
+de votre soirée, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-être
+maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage!
+
+--Je me mets à vos ordres avec le plus grand plaisir.
+
+--Sortez-vous tantôt, mon ami? Vous reverrai-je avant dîner?
+
+--Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici.
+
+--Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre déjeuner de garçon a
+été amusant.
+
+--Adieu, Clémence.
+
+--Adieu, mon ami... à bientôt!... Je vous laisse le champ libre, je vous
+souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai!
+
+Et, après avoir cordialement serré la main de son mari, Clémence sortit
+par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entrât par une autre.
+
+--Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage à être gai...
+Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon âme à l'agonie, dans
+cette parole de suprême et éternelle séparation, elle a compris: à
+bientôt... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait
+honneur à ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon
+comédien... Mais voici Lucenay...
+
+
+
+
+V
+
+Déjeuner de garçons
+
+
+M. de Lucenay entra chez M. d'Harville.
+
+La blessure du duc avait si peu de gravité qu'il ne portait même plus
+son bras en écharpe; sa physionomie était toujours goguenarde et
+hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser
+toujours insurmontable. Malgré ses travers, ses plaisanteries de mauvais
+goût, malgré son nez démesuré qui donnait à sa figure un caractère
+presque grotesque, M. de Lucenay n'était pas, nous l'avons dit, un type
+vulgaire, grâce à une sorte de dignité naturelle et de courageuse
+impertinence qui ne l'abandonnait jamais.
+
+--Combien vous devez me croire indifférent à ce qui vous regarde, mon
+cher Henri! dit M. d'Harville en tendant la main à M. de Lucenay; mais
+c'est seulement ce matin que j'ai appris votre fâcheuse aventure.
+
+--Fâcheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donné pour mon
+argent, comme on dit. Je n'ai jamais tant ri de ma vie!... Cet excellent
+M. Robert avait l'air si solennellement déterminé à ne pas passer pour
+avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pas? C'était la cause du
+duel. L'autre soir, à l'ambassade de ***, je lui avais demandé, devant
+votre femme et devant la comtesse Mac-Gregor, comme il la gouvernait,
+sa pituite. _Inde iræ_; car, entre nous, il n'avait pas cet
+inconvénient-là. Mais c'est égal. Vous comprenez... s'entendre dire cela
+devant de jolies femmes, c'est impatientant.
+
+--Quelle folie! Je vous reconnais bien! Mais qu'est-ce que M. Robert?
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai
+rencontré aux eaux; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de
+l'ambassade, je l'ai appelé pour lui faire cette bête plaisanterie, il y
+a répondu le surlendemain en me donnant très-galamment un petit coup
+d'épée; voilà nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je
+viens vous demander une tasse de thé.
+
+Ce disant, M. de Lucenay se jeta et s'étendit sur un sofa; après quoi,
+introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau
+placé au-dessus de sa tête, il commença de tracasser et de balancer ce
+cadre.
+
+--Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai ménagé une surprise,
+dit M. d'Harville.
+
+--Ah! bah! et laquelle? s'écria M. de Lucenay en imprimant au tableau un
+balancement très-inquiétant.
+
+--Vous allez finir par décrocher ce tableau, et vous le faire tomber sur
+la tête...
+
+--C'est pardieu, vrai! vous avez un coup d'oeil d'aigle... Mais votre
+surprise, dites-la donc?
+
+--J'ai prié quelques-uns de nos amis de venir déjeuner avec nous.
+
+--Ah bien! par exemple, pour ça, marquis, bravo! bravissimo!
+archi-bravissimo! cria M. de Lucenay à tue-tête en frappant de grands
+coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Saint-Remy?
+Non, au fait, il est à la campagne depuis quelques jours; que diable
+peut-il manigancer à la campagne en plein hiver?
+
+--Vous êtes sûr qu'il n'est pas à Paris?
+
+--Très-sûr; je lui avais écrit pour lui demander de me servir de
+témoin... Il était absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur
+Sézannes...
+
+--Cela se rencontre à merveille, ils déjeunent avec nous.
+
+--Bravo! bravo! bravo! se mit à crier de nouveau M. de Lucenay. Puis se
+tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois ses cris
+inhumains d'une série de sauts de carpe à désespérer un bateleur.
+
+Les évolutions acrobatiques du duc de Lucenay furent interrompues par
+l'arrivée de M. de Saint-Remy.
+
+--Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay était ici, dit gaiement
+le vicomte. On l'entend d'en bas!
+
+--Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loup-garou! s'écria le
+duc étonné, en se redressant brusquement; on vous croyait à la campagne.
+
+--Je suis de retour depuis hier; j'ai reçu tout à l'heure l'invitation
+de d'Harville et j'accours... tout joyeux de cette bonne surprise. Et M.
+de Saint-Remy tendit la main à M. de Lucenay, puis au marquis.
+
+--Et je vous sais bien gré de cet empressement, mon cher Saint-Remy.
+N'est-ce pas naturel? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se réjouir
+de l'heureuse issue de ce duel, qui, après tout, pouvait avoir des
+suites fâcheuses.
+
+--Mais, reprit obstinément le duc, qu'est-ce donc que vous avez été
+faire à la campagne en plein hiver, Saint-Remy? cela m'intrigue.
+
+--Est-il curieux! dit le vicomte en s'adressant à M. d'Harville. Puis il
+répondit au duc:--Je veux me sevrer peu à peu de Paris... puisque je
+dois le quitter bientôt...
+
+--Ah! oui, cette belle imagination de vous faire attacher à la légation
+de France à Gerolstein... Laissez-nous donc tranquilles avec vos
+billevesées de diplomatie! vous n'irez jamais là... ma femme le dit et
+tout le monde le répète...
+
+--Je vous assure que Mme de Lucenay se trompe comme tout le monde.
+
+--Elle vous a dit devant moi que c'était une folie...
+
+--J'en ai tant fait dans ma vie!
+
+--Des folies élégantes et charmantes, à la bonne heure, comme qui dirait
+de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j'admets ça; mais
+aller vous enterrer dans un trou de cour pareil... à Gerolstein! Voyez
+donc la belle poussée... Ça n'est pas une folie, c'est une bêtise, et
+vous avez trop d'esprit pour en faire... des bêtises.
+
+--Prenez garde, mon cher Lucenay; en médisant de cette cour allemande,
+vous allez-vous faire une querelle avec d'Harville, l'ami intime du
+grand-duc régnant, qui, du reste, m'a l'autre jour accueilli avec la
+meilleure grâce du monde à l'ambassade de ***, où je lui ai été
+présenté.
+
+--Vraiment! mon cher Henri, dit M. d'Harville, si vous connaissiez le
+grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Remy n'ait
+aucune répugnance à aller passer quelque temps à Gerolstein.
+
+--Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise fièrement original, votre
+grand-duc; mais ça n'empêche pas qu'un beau comme Saint-Remy, la fine
+fleur de la fleur des pois, ne peut vivre qu'à Paris... il n'est en
+toute valeur qu'à Paris.
+
+Les autres convives de M. d'Harville venaient d'arriver, lorsque Joseph
+entra et dit quelques mots tout bas à son maître.
+
+--Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier de ma
+femme qui m'apporte des diamants à choisir pour elle... une surprise.
+Vous connaissez cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille
+roche, nous autres...
+
+--Ah! pardieu, s'il s'agit de surprise, s'écria le duc, ma femme m'en a
+fait une hier... et une fameuse encore!!!
+
+--Quelque cadeau splendide?
+
+--Elle m'a demandé... cent mille francs...
+
+--Et comme vous êtes magnifique... vous les lui avez...
+
+--Prêtés!... Ils seront hypothéqués sur sa terre d'Arnouville... Les
+bons comptes font les bons amis... Mais c'est égal... prêter en deux
+heures cent mille francs à quelqu'un qui en a besoin, c'est gentil et
+c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vous qui êtes très-connaisseur
+en emprunts?... dit en riant le duc à M. de Saint-Remy, sans se douter
+de la portée de ses paroles.
+
+Malgré son audace, le vicomte rougit d'abord légèrement un peu, puis il
+reprit effrontément:
+
+--Cent mille francs! mais c'est énorme... Comment une femme peut-elle
+jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, à la
+bonne heure.
+
+--Ma foi, je ne sais pas ce qu'elle veut faire de cette somme-là... ma
+femme. D'ailleurs ça m'est égal. Des arriérés de toilette
+probablement... des fournisseurs impatientés et exigeants; ça la
+regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint-Remy, que, lui
+prêtant mon argent, il eût été du plus mauvais goût à moi de lui en
+demander l'emploi.
+
+--C'est pourtant presque toujours une curiosité particulière à ceux qui
+prêtent de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on leur
+emprunte..., dit le vicomte en riant.
+
+--Parbleu! Saint-Remy, dit M. d'Harville, vous qui avez un si excellent
+goût, vous allez m'aider à choisir la parure que je destine à ma femme;
+votre approbation consacrera mon choix, vos arrêts sont souverains en
+fait de modes...
+
+Le joaillier entra, portant plusieurs écrins dans un grand sac de peau.
+
+--Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay.
+
+--À vous rendre mes devoirs, monsieur le duc.
+
+--Je suis sûr que c'est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations
+infernales et éblouissantes? dit M. de Lucenay.
+
+--Mme la duchesse s'est contentée de faire seulement remonter ses
+diamants cet hiver, dit le joaillier avec un léger embarras. Et
+justement, en venant chez M. le marquis, je les ai portés à Mme la
+duchesse.
+
+M. de Saint-Remy savait que Mme de Lucenay, pour venir à son aide, avait
+changé ses pierreries pour des diamants faux; il fut désagréablement
+frappé de cette rencontre... mais il reprit audacieusement:
+
+--Ces maris sont-ils curieux! ne répondez donc pas, monsieur Baudoin.
+
+--Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut
+se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi...
+
+Pendant cet entretien, M. Baudoin avait étalé sur un bureau plusieurs
+admirables colliers de rubis et de diamants.
+
+--Quel éclat!... et que ces pierres sont divinement taillées! dit lord
+Douglas.
+
+--Hélas! monsieur, répondit le joaillier, j'employais à ce travail un
+des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu
+fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtière en
+pierreries m'a dit que c'est probablement la misère qui lui a fait
+perdre la tête, à ce pauvre homme.
+
+--La misère!... Et vous confiez des diamants à des gens dans la misère!
+
+--Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait
+jamais rien détourné, quoique ce soit un rude et pauvre état que le
+leur.
+
+--Combien ce collier? demanda M. d'Harville.
+
+--Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une
+coupe magnifiques, presque toutes de la même grosseur.
+
+--Voici des précautions oratoires des plus menaçantes pour votre bourse,
+dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, à
+quelque prix exorbitant.
+
+--Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M.
+d'Harville.
+
+--Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier
+prix sera de quarante-deux mille francs.
+
+--Messieurs! s'écria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous
+autres maris... Ménager à sa femme une surprise de quarante-deux mille
+francs!... Diable! n'allons pas ébruiter cela, ce serait d'un exemple
+détestable.
+
+--Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je
+suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en
+vante!
+
+--On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus
+que toutes les protestations du monde.
+
+--Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette
+monture d'émail noir vous semble de bon goût, Saint-Remy.
+
+--Elle fait encore valoir l'éclat des pierreries; elle est disposée à
+merveille!
+
+--Je me décide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur
+Baudoin, à compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.
+
+--M. Doublet m'a prévenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il
+sortit après avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa
+confiance était grande), les diverses pierreries qu'il avait apportées,
+et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement maniées et
+examinées durant cet entretien.
+
+M. d'Harville, donnant le collier à Joseph qui avait attendu ses ordres,
+lui dit tout bas:
+
+--Il faut que Mlle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de
+sa maîtresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit
+plus complète.
+
+À ce moment, le maître d'hôtel annonça que le déjeuner était servi; les
+convives du marquis passèrent dans la salle à manger et s'attablèrent.
+
+--Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison
+est une des plus élégantes et des mieux distribuées de Paris?
+
+--Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon
+projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. Mme d'Harville
+désire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas.
+Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empiétements
+des fêtes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont
+elles vous exilent de temps à autre.
+
+--Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus
+mesquin, de plus bourgeois que ces déménagements forcés par autorité de
+bals ou de concerts... Pour donner des fêtes vraiment belles sans se
+gêner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de
+vastes éblouissantes salles, destinées à un bal splendide, doivent avoir
+un tout autre caractère que celui des salons ordinaires: il y a entre
+ces deux espèces d'appartements la même différence qu'entre la peinture
+à fresque monumentale et les tableaux de chevalet.
+
+--Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que
+Saint-Remy n'ait pas douze à quinze cent mille livres de rentes! Quelles
+merveilles il nous ferait admirer!
+
+--Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement
+représentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un
+million par an à Saint Remy, et le charger de représenter à Paris le
+goût et l'élégance française qui décideraient du goût et de l'élégance
+de l'Europe... du monde?
+
+--Adopté! cria-t-on en choeur.
+
+--Et l'on prélèverait ce million annuel, en manière d'impôt, sur ces
+abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes énormes,
+seraient prévenus, atteints et convaincus de vivre comme des
+grippe-sous, ajouta M. de Lucenay.
+
+--Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamnés à défrayer des
+magnificences qu'ils devraient étaler.
+
+--Sans compter que ces fonctions de grand prêtre, ou plutôt de grand
+maître de l'élégance, reprit M. de Lucenay, dévolues à Saint-Remy,
+auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le goût
+général.
+
+--Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler.
+
+--C'est clair.
+
+--Et en tâchant de le copier, le goût s'épurerait.
+
+--Au temps de la Renaissance, le goût est devenu partout excellent,
+parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui était exquis.
+
+--À la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M.
+d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une pétition aux
+chambres pour l'établissement de la charge de grand maître de l'élégance
+française.
+
+--Et comme les députés, sans exception, passent pour avoir des idées
+très-grandes, très-artistiques et très-magnifiques, cela sera voté par
+acclamation.
+
+--En attendant la décision qui consacrera en droit la suprématie que
+Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses
+conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai été
+frappé de ses idées sur la splendeur des fêtes.
+
+--Mes faibles lumières sont à vos ordres, d'Harville.
+
+--Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher?
+
+--L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immédiatement
+les travaux.
+
+--Quel homme à projets vous êtes!
+
+--J'en ai bien d'autres, ma foi... Je médite un bouleversement complet
+du Val-Richer.
+
+--Votre terre de Bourgogne?
+
+--Oui; il y a là quelque chose d'admirable à faire, si toutefois... Dieu
+me prête vie...
+
+--Pauvre vieillard!...
+
+--Mais n'avez-vous pas acheté dernièrement une ferme près du Val-Richer
+pour vous arrondir encore?
+
+--Oui, une très-bonne affaire que mon notaire m'a conseillée.
+
+--Et quel est ce rare et précieux notaire qui conseille de si bonnes
+affaires?
+
+--M. Jacques Ferrand.
+
+À ce nom, un léger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy.
+
+--Est-il vraiment aussi honnête homme qu'on le dit? demanda-t-il
+négligemment à M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe
+avait raconté à Clémence à propos du notaire.
+
+--Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probité
+antique, dit M. de Lucenay.
+
+--Aussi respecté que respectable.
+
+--Très-pieux... ce qui ne gâte rien.
+
+--Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients.
+
+--C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent
+pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reçu à
+propos de l'argent qu'on leur confie.
+
+--Rien qu'à cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune.
+
+--Mais où diable Saint-Remy a-t-il été chercher ses doutes à propos de
+ce digne homme d'une intégrité proverbiale?
+
+--Je ne suis que l'écho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune
+raison pour nier ce phénix des notaires... Mais, pour revenir à vos
+projets, d'Harville, que voulez-vous donc bâtir au Val-Richer? On dit le
+château admirable?...
+
+--Vous serez consulté, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus
+tôt peut-être que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces
+travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir
+ainsi des intérêts successifs qui échelonnent et occupent les années à
+venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard,
+c'est autre chose... Joignez à cela une femme charmante que l'on adore,
+qui est de moitié dans tous vos goûts, dans tous vos desseins, et ma
+foi, la vie se passe assez doucement.
+
+--Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre.
+
+--Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le déjeuner fut terminé,
+si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez
+d'excellents.
+
+On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de
+sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit
+que le seul ornement de cette pièce se composait de deux panoplies de
+très-belles armes.
+
+M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa
+chambre.
+
+--Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.
+
+--Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais et français; ma foi, je
+ne saurais auxquels donner la préférence... Douglas! cria M. de Lucenay,
+venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs
+Manton.
+
+Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la
+chambre du marquis pour examiner les armes.
+
+M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant:
+
+--Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux... le
+spleen... l'ennui...
+
+Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres.
+
+--Ma foi! moi, je préfère un autre spécifique! dit Saint-Remy; celui-là
+n'est bon que dans les cas désespérés.
+
+--Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la
+volonté n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.
+
+--Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-là sont toujours
+dangereuses; un malheur est si vite arrivé! dit M. de Lucenay, voyant le
+marquis approcher encore le pistolet de ses lèvres.
+
+--Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce
+jeu-là?
+
+--Sans doute, mais c'est toujours imprudent.
+
+--Tenez, messieurs, voilà comme on s'y prend: on introduit délicatement
+le canon entre ses dents... et alors...
+
+--Mon Dieu! que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous y
+mettez! dit M. de Lucenay en haussant les épaules.
+
+--On approche le doigt de la détente..., ajouta M. d'Harville.
+
+--Est-il enfant... est-il enfant... à son âge!
+
+--Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l'on va
+droit chez les âmes.
+
+Avec ces mots le coup partit.
+
+M. d'Harville s'était brûlé la cervelle.
+
+Nous renonçons à peindre la stupeur, l'épouvante des convives de M.
+d'Harville.
+
+Le lendemain on devait lire dans un journal:
+
+«Hier, un événement aussi imprévu que déplorable a mis en émoi tout le
+faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amènent chaque année
+de si funestes accidents a causé un affreux malheur. Voici les faits que
+nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticité:
+
+«M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, âgé à peine
+de vingt-six ans, cité pour la bonté de son coeur, marié depuis peu
+d'années à une femme qu'il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de ses
+amis à déjeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre à coucher
+de M. d'Harville, où se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant
+examiner à ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en
+plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses
+lèvres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup
+partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tête horriblement
+fracassée! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M.
+d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de
+bonheur et d'avenir, il faisait part de différents projets! Enfin, comme
+si toutes les circonstances de ce douloureux événement devaient le
+rendre plus cruel encore par de pénibles contrastes, le matin même, M.
+d'Harville, voulant ménager une surprise à sa femme, avait acheté une
+parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment où
+peut-être jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle
+qu'il tombe victime d'un effroyable accident...
+
+«En présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, on ne
+peut que rester anéanti devant les arrêts impénétrables de la
+Providence.»
+
+Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance
+générale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et
+déplorable imprudence.
+
+Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le
+mystérieux secret de sa mort volontaire?...
+
+Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de
+générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur
+la véritable cause de ce suicide.
+
+Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et
+ses amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise
+que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant de
+pièges tendus à la crédulité publique. Comment supposer qu'un homme si
+préoccupé de l'avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se
+tuer?...
+
+Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une
+imprudence. Quant à sa résolution, un incurable désespoir l'avait
+dictée. En se montrant à son égard aussi affectueuse, aussi tendre
+qu'elle s'était montrée jadis froide et hautaine, en revenant noblement
+à lui, Clémence avait éveillé dans le coeur de son mari de douloureux
+remords.
+
+La voyant si mélancoliquement résignée à cette longue vie sans amour,
+passée auprès d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie;
+bien certain, d'après la solennité des paroles de Clémence, qu'elle ne
+pourrait jamais vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville
+s'était pris d'une profonde pitié pour sa femme et d'un effrayant dégoût
+de lui-même et de la vie.
+
+Dans l'exaspération de sa douleur, il se dit:
+
+«Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne.
+Sa conduite, pleine de coeur et d'élévation, augmenterait encore ma
+folle passion, s'il était possible de l'augmenter.
+
+«Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...
+
+«Elle a le droit de me mépriser, de me haïr...
+
+«Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mon
+détestable sort...
+
+«Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?
+
+«La délivrer des liens odieux que mon égoïsme lui a imposés.
+
+«Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...»
+
+Et voilà pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux
+sacrifice.
+
+Si le divorce eût existé, ce malheureux se serait-il suicidé?
+
+Non!
+
+Il pouvait réparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à
+la liberté, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union...
+
+L'inexorable immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes
+irrémédiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par
+un nouveau crime.
+
+
+
+
+VI
+
+Saint-Lazare
+
+
+Nous croyons devoir prévenir les plus timorés de nos lecteurs que la
+prison de Saint-Lazare, spécialement destinée aux voleuses et aux
+prostituées, est journellement visitée par plusieurs femmes dont la
+charité, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de
+tous.
+
+Ces femmes, élevées au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes,
+à bon droit comptées parmi la société la plus choisie, viennent chaque
+semaine passer de longues heures auprès des misérables prisonnières de
+Saint-Lazare; épiant dans ces âmes dégradées la moindre aspiration vers
+le bien, le moindre regret d'un passé criminel, elles encouragent les
+tendances meilleures, fécondent le repentir, et par la puissante magie
+de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la
+fange une de ces créatures abandonnées, avilies, méprisées.
+
+Habituées aux délicatesses, à la politesse exquise de la meilleure
+compagnie, ces femmes courageuses quittent leur hôtel séculaire,
+appuient leurs lèvres au front virginal de leurs filles pures comme les
+anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indifférence
+grossière ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces
+prostituées...
+
+Fidèles à leur mission de haute moralité, elles descendent vaillamment
+dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces coeurs gangrenés,
+et, si quelque faible battement d'honneur leur révèle un léger espoir de
+salut, elles disputent et arrachent à une irrévocable perdition l'âme
+malade dont elles n'ont pas désespéré.
+
+Les lecteurs timorés auxquels nous nous adressons calmeront donc leur
+susceptibilité en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, après
+tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes vénérées que
+nous venons de citer.
+
+Sans oser établir un ambitieux parallèle entre leur mission et la nôtre,
+pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette oeuvre
+longue, pénible, difficile, c'est la conviction d'avoir éveillé quelques
+nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, imméritées,
+pour les repentirs sincères, pour l'honnêteté simple, naïve; et d'avoir
+inspiré le dégoût, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout
+ce qui était absolument impur et criminel?
+
+Nous n'avons pas reculé devant les tableaux les plus hideusement vrais,
+pensant que, comme le feu, la vérité morale purifie tout.
+
+Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorité,
+pour que nous prétendions enseigner ou réformer.
+
+Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens
+de bien sur de grandes misères sociales, dont on peut déplorer, mais non
+contester la réalité.
+
+Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, révoltés de la
+crudité de ces douloureuses peintures, ont crié à l'exagération, à
+l'invraisemblance, à l'impossibilité, pour n'avoir pas à plaindre (nous
+ne disons pas à secourir) tant de maux.
+
+Cela se conçoit.
+
+L'égoïste gorgé d'or ou bien repu veut avant tout digérer tranquille.
+L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est
+particulièrement importun, il préfère cuver sa richesse ou sa bonne
+chère, les yeux à demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet
+d'opéra.
+
+Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont
+généreusement compati à certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques
+personnes même nous ont su gré de leur avoir indiqué le bienfaisant
+emploi d'aumônes nouvelles.
+
+Nous avons été puissamment soutenu, encouragé par de pareilles
+adhésions.
+
+Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficulté pour un livre
+mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'être pas un
+mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous,
+n'aurait-il eu dans sa carrière éphémère que le dernier résultat dont
+nous avons parlé, que nous serions très-fier, très-honoré de notre
+oeuvre.
+
+Quelle plus glorieuse récompense pour nous que les bénédictions de
+quelques pauvres familles qui auront dû un peu de bien-être aux pensées
+que nous avons soulevées!
+
+Cela dit à propos de la nouvelle pérégrination où nous engageons le
+lecteur, après avoir, nous l'espérons, apaisé ses scrupules, nous
+l'introduirons à Saint-Lazare, immense édifice d'un aspect imposant et
+lugubre, situé rue du Faubourg-Saint-Denis.
+
+Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, Mme d'Harville
+s'était rendue à la prison, après avoir obtenu quelques renseignements
+de Mme de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidité
+du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la détresse.
+
+Mme de Blainval, une des patronnesses de l'oeuvre des jeunes détenues,
+n'ayant pu ce jour-là accompagner Clémence à Saint-Lazare, celle-ci y
+était venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le
+directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables à leurs
+vêtements noirs et au ruban bleu à médaillon d'argent qu'elles portaient
+en sautoir.
+
+Une de ces inspectrices, femme d'un âge mûr, d'une figure grave et
+douce, resta seule avec Mme d'Harville dans un petit salon attenant au
+greffe.
+
+On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dévouement ignoré, d'intelligence,
+de commisération, de sagacité, chez ces femmes respectables qui se
+consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des
+détenues.
+
+Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de
+travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnières, dans l'espoir que
+ces enseignements survivront au séjour de la prison.
+
+Tour à tour indulgentes et fermes, patientes et sévères, mais toujours
+justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les
+détenues, finissent, au bout de longues années, par acquérir une telle
+science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent
+presque toujours sûrement du premier coup d'oeil, et qu'elles les
+classent à l'instant selon leur degré d'immoralité.
+
+Mme Armand, l'inspectrice qui était restée seule avec Mme d'Harville,
+possédait à un point extrême cette prescience presque divinatrice du
+caractère des prisonnières; ses paroles, ses jugements, avaient dans la
+maison une autorité considérable.
+
+Mme Armand dit à Clémence:
+
+--Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui désigner
+celles de nos détenues qui, par une meilleure conduite ou par un
+repentir sincère, pourraient mériter son intérêt, je crois pouvoir lui
+recommander une infortunée que je crois plus malheureuse encore que
+coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas
+trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize
+ou dix-sept ans tout au plus.
+
+--Et qu'a-t-elle fait pour être emprisonnée?
+
+--Elle est coupable de s'être trouvée aux Champs-Élysées le soir. Comme
+il est défendu à ses pareilles, sous des peines très-sévères, de
+fréquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que
+les Champs-Élysées sont au nombre des promenades interdites, on l'a
+arrêtée.
+
+--Et elle vous semble intéressante?
+
+--Je n'ai jamais vu de traits plus réguliers, plus candides.
+Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait
+encore à sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en
+arrivant ici elle était vêtue comme une paysanne des environs de Paris.
+
+--C'est donc une fille de campagne?
+
+--Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle
+demeurait dans une horrible maison de la Cité, dont elle était absente
+depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demandé sa radiation
+des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel
+qui l'a envoyée ici.
+
+--Mais peut-être avait-elle quitté Paris pour tâcher de se réhabiliter?
+
+--Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intéressée à elle.
+Je l'ai interrogée sur le passé, je lui ai demandé si elle venait de la
+campagne, lui disant d'espérer, dans le cas où, comme je le croyais,
+elle voudrait revenir au bien.
+
+--Qu'a-t-elle répondu?
+
+--Levant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques et pleins de
+larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur angélique: «Je vous
+remercie, madame, de vos bontés; mais je ne puis rien dire sur le passé;
+on m'a arrêtée, j'étais dans mon tort, je ne me plains pas.--Mais d'où
+venez-vous? Où êtes-vous restée depuis votre départ de la Cité? Si vous
+êtes allée à la campagne chercher une existence honorable, dites-le,
+prouvez-le: nous ferons écrire à M. le préfet pour obtenir votre
+liberté; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera
+vos bonnes résolutions.--Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez
+pas, je ne pourrais vous répondre, a-t-elle repris.--Mais en sortant
+d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?--Oh!
+jamais, s'est-elle écriée.--Que ferez-vous donc alors?--Dieu le sait»,
+a-t-elle répondu en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.
+
+--Cela est étrange!... Et elle s'exprime...?
+
+--En très-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux,
+mais sans bassesse; je dirai plus: malgré la douceur extrême de sa voix
+et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une
+sorte de tristesse fière qui me confond. Si elle n'appartenait pas à la
+malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette
+fierté annonce une âme qui a la conscience de son élévation.
+
+--Mais c'est tout un roman! s'écria Clémence, intéressée au dernier
+point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien
+n'était souvent plus amusant à faire que le bien. Et quels sont ses
+rapports avec les autres prisonnières? Si elle est douée de l'élévation
+d'âme que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses
+misérables compagnes?
+
+--Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par état et par
+habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'étonnement. À peine
+ici depuis trois jours, elle possède déjà une sorte d'influence sur les
+autres détenues.
+
+--En si peu de temps?
+
+--Elles éprouvent pour elle non-seulement de l'intérêt, mais presque du
+respect.
+
+--Comment! ces malheureuses...
+
+--Ont quelquefois un instinct d'une singulière délicatesse pour
+reconnaître, deviner même les nobles qualités des autres. Seulement
+elles haïssent souvent les personnes dont elles sont obligées d'admettre
+la supériorité.
+
+--Et elles ne haïssent pas cette pauvre jeune fille?
+
+--Bien loin de là, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son
+entrée ici. Elles ont été d'abord frappées de sa beauté; ses traits,
+bien que d'une pureté rare, sont pour ainsi dire voilés par une pâleur
+touchante et maladive; ce mélancolique et doux visage leur a d'abord
+inspiré plus d'intérêt que de jalousie. Ensuite elle est
+très-silencieuse, autre sujet d'étonnement pour ces créatures qui, pour
+la plupart, tâchent toujours de s'étourdir à force de bruit, de paroles
+et de mouvements. Enfin, quoique digne et réservée, elle s'est montrée
+compatissante, ce qui a empêché ses compagnes de se choquer de sa
+froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une créature
+indomptable surnommée la Louve, tant son caractère est violent,
+audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile,
+d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcés de la
+mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle
+sortait de cellule, encore irritée de la punition qu'elle venait de
+subir; c'était l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne
+mangeait pas; elle dit tristement à ses compagnes: «Qui veut mon
+pain?--Moi! dit d'abord la Louve.--Moi!» dit ensuite une créature
+presque contrefaite, appelée Mont-Saint-Jean, qui sert de risée, et
+quelquefois, malgré nous, de souffre-douleur aux autres détenues,
+quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord
+son pain à cette dernière, à la grande colère de la Louve. «--C'est moi
+qui t'ai d'abord demandé ta ration, s'écria-t-elle furieuse.--C'est
+vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que
+vous», répondit la jeune fille. La Louve néanmoins arracha le pain des
+mains de Mont-Saint-Jean et commença de vociférer en agitant son
+couteau. Comme elle est très-méchante et très-redoutée, personne n'osa
+prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les détenues lui
+donnassent raison intérieurement.
+
+--Comment dites-vous ce nom, madame?
+
+--La Goualeuse... c'est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a été
+écrouée ici ma protégée, qui, je l'espère, sera bientôt la vôtre, madame
+la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.
+
+--Celui-ci est singulier...
+
+--Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune
+fille a, dit-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son
+accent est enchanteur...
+
+--Et comment a-t-elle échappé à cette vilaine Louve?
+
+--Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle
+courut à elle l'injure à la bouche, son couteau levé; toutes les
+prisonnières jetèrent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant
+sans crainte cette redoutable créature, lui sourit avec amertume, en lui
+disant de sa voix angélique: «Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien...
+et ne me faites pas trop souffrir!» Ces mots, m'a-t-on rapporté, furent
+prononcés avec une simplicité si navrante que presque toutes les
+détenues en eurent les larmes aux yeux.
+
+--Je le crois bien, dit Mme d'Harville, péniblement émue.
+
+--Les plus mauvais caractères, reprit l'inspectrice, ont heureusement
+quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une
+résignation déchirante, la Louve, remuée, a-t-elle dit plus tard,
+jusqu'au fond de l'âme, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds,
+et s'écria: «J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus
+forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime
+les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi
+qui te défendrais...»
+
+--Quel caractère singulier!
+
+--L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et
+aujourd'hui, chose à peu près sans exemple, presque aucune des
+prisonnières ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent même à
+lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre
+prisonnières. Je me suis adressée à quelques détenues de son dortoir
+pour savoir la cause de la déférence qu'elles lui témoignaient. «--C'est
+plus fort que nous, m'ont-elles répondu, on voit bien que ce n'est pas
+une personne comme nous autres.--Mais qui vous l'a dit?--On ne nous l'a
+pas dit, cela se voit.--Mais encore à quoi?--À mille choses. D'abord,
+hier, avant de se coucher, elle s'est mise à genoux et a fait sa prière:
+pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le
+droit.»
+
+--Quelle observation étrange!
+
+--Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se
+permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilège ou impie; vous
+verrez, madame, dans toutes nos salles, des espèces d'autels où la
+statue de la Vierge est entourée d'offrandes et d'ornements faits par
+elles-mêmes. Chaque dimanche, il se brûle un grand nombre de cierges en
+ex-voto. Celles qui vont à la chapelle s'y comportent parfaitement; mais
+généralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour
+revenir à la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: «On voit
+qu'elle n'est pas comme nous autres, à son air doux, à sa tristesse, à
+la manière dont elle parle...--Et puis enfin, reprit brusquement la
+Louve, qui assistait à cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas
+des nôtres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi...
+nous étions honteuses de nous habiller devant elle...»
+
+--Quelle bizarre délicatesse au milieu de tant de dégradation! s'écria
+Mme d'Harville.
+
+--Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est
+inconnue, et elles sont péniblement confuses d'être vues à demi vêtues
+par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la
+marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que
+Dieu a mis en nous se révèle encore, même chez ces créatures, à l'aspect
+des seules personnes qu'elles puissent respecter.
+
+--Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments
+naturels plus forts que la dépravation.
+
+--Sans doute, car ces femmes sont capables de dévouements qui,
+honnêtement placés, seraient très-honorables... Il est encore un
+sentiment sacré pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien:
+c'est la maternité; elles s'en honorent, elles s'en réjouissent; il n'y
+a pas de meilleures mères, rien ne leur coûte pour garder leur enfant
+auprès d'elles; elles s'imposent, pour l'élever, les plus pénibles
+sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit être est le seul qui ne
+les méprise pas.
+
+--Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection?
+
+--On ne les méprise jamais autant qu'elles se méprisent elles-mêmes...
+Chez quelques-unes dont le repentir est sincère, cette tache originelle
+du vice reste ineffaçable à leurs yeux, lors même qu'elles se trouvent
+dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'idée de
+leur abjection première est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame,
+je ne serais pas étonnée que le chagrin profond de la Goualeuse ne fût
+causé par un remords de ce genre.
+
+--Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne
+peut calmer!
+
+--Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espèce humaine, ces remords
+sont plus fréquents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne
+s'endort jamais complètement; ou plutôt, chose étrange! quelquefois on
+dirait que l'âme veille pendant que le corps est assoupi; c'est une
+observation que j'ai faite de nouveau cette nuit à propos de ma
+protégée.
+
+--De la Goualeuse?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et comment donc cela?
+
+--Assez souvent, lorsque les prisonnières sont endormies, je vais faire
+une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame...
+combien les physionomies de ces femmes différent d'expression pendant
+qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour
+insouciantes, moqueuses, effrontées, hardies, me semblaient complètement
+changées lorsque le sommeil dépouillait leurs traits de toute
+exagération de cynisme; car le vice, hélas! a son orgueil. Oh! madame,
+que de tristes révélations sur ces visages alors abattus, mornes et
+sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux
+involontairement arrachés par quelques rêves empreints sans doute d'une
+inexorable réalité!... Je vous parlais tout à l'heure, madame, de cette
+fille surnommée la Louve, créature indomptée, indomptable. Il y a quinze
+jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les détenues; je
+haussai les épaules, mon indifférence exaspéra sa rage... Alors, pour me
+blesser sûrement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles
+injures sur ma mère... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici...
+
+--Ah! quelle horreur!...
+
+--Je l'avoue, toute stupide qu'était cette attaque, elle me fit mal...
+La Louve s'en aperçut et triompha. Ce soir-là, vers minuit, j'allai
+faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai près du lit de la Louve,
+qui ne devait être mise en cellule que le lendemain matin; je fus
+frappée, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, comparée à
+l'expression dure et insolente qui lui était habituelle; ses traits
+semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses lèvres
+étaient à demi ouvertes, sa poitrine oppressée; enfin, chose qui me
+parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux
+grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caractère de fer!...
+Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je
+l'entendis prononcer ces mots: «Pardon... pardon!... sa mère!...»
+J'écoutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu
+d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... Mme Armand...
+prononcé avec un soupir.
+
+--Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injurié votre mère...
+
+--Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins sévère. Sans doute, aux yeux
+de ses compagnes elle avait voulu, par une déplorable vanité, exagérer
+encore sa grossièreté naturelle; peut-être un bon instinct la faisait se
+repentir pendant son sommeil.
+
+--Et le lendemain, vous témoigna-t-elle quelque regret de sa conduite
+passée?
+
+--Aucun; elle se montra, comme toujours, grossière, farouche et
+emportée. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus à la
+pitié que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion
+peut-être! que pendant leur sommeil ces infortunées redeviennent
+meilleures, ou plutôt redeviennent elles-mêmes, avec tous leurs défauts,
+il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus
+dissimulés par une détestable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai été
+amenée à croire que ces créatures sont généralement moins méchantes
+qu'elles n'affectent de le paraître; agissant d'après cette conviction,
+j'ai souvent obtenu des résultats impossibles à réaliser si j'avais
+complètement désespéré d'elles.
+
+Mme d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon
+sens, tant de haute raison joints à des sentiments d'humanité si élevés,
+si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues.
+
+--Mon Dieu, madame, reprit Clémence, vous avez une telle manière
+d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent être pour vous des plus
+intéressantes. Que d'observations, que d'études curieuses, mais surtout
+que de bien vous pouvez, vous devez faire!
+
+--Le bien est très-difficile à obtenir: ces femmes ne restent ici que
+peu de temps; il est donc difficile d'agir très-efficacement sur elles;
+il faut se borner à semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons
+germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se réalise.
+
+--Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne
+pas reculer devant l'ingratitude d'une tâche qui vous donne de si rares
+satisfactions!
+
+--La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis
+quelquefois on est récompensé par d'heureuses découvertes: ce sont çà et
+là quelques éclaircies dans des coeurs que l'on aurait crus tout d'abord
+absolument ténébreux.
+
+--Il n'importe; les femmes comme vous doivent être bien rares, madame.
+
+--Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus
+de succès et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre
+quartier de Saint-Lazare, destinée aux prévenues de différents crimes,
+vous intéresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin
+l'arrivée d'une jeune fille prévenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien
+entendu de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête
+artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa
+fille; il paraît que rien n'était plus affreux que la misère de toute
+cette famille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple.
+
+--La rue du Temple! s'écria Mme d'Harville étonnée, quel est le nom de
+cet artisan?
+
+--Sa fille s'appelle Louise Morel...
+
+--C'est bien cela...
+
+--Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand,
+notaire.
+
+--Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en
+rougissant; mais j'étais loin de m'attendre à la voir frappée de ce
+nouveau coup terrible... Et Louise Morel?
+
+--Se dit innocente: elle jure que son enfant était mort... et il paraît
+que ces paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez
+à sa famille, madame la marquise, si vous étiez assez bonne pour daigner
+la voir, cette marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit
+effrayant.
+
+--Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une...
+Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette
+pauvre fille me touche à un point extrême... Mais que faut-il faire pour
+obtenir sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son
+avenir...
+
+--Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous
+sera très-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela
+dépend absolument de la volonté de M. le préfet de police... la
+recommandation d'une personne considérable serait décisive auprès de
+lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite
+sur le sommeil de la Goualeuse. Et à ce propos je dois vous avouer que
+je ne serais pas étonnée qu'au sentiment profondément douloureux de sa
+première abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel.
+
+--Que voulez-vous dire, madame?
+
+--Peut-être me trompé-je... mais je ne serais pas étonnée que cette
+jeune fille, sortie par je ne sais quel événement de la dégradation où
+elle était d'abord plongée, eût éprouvé... éprouvât peut-être un amour
+honnête... qui fût à la fois son bonheur et son tourment...
+
+--Et pour quelle raison croyez-vous cela?
+
+--Le silence obstiné qu'elle garde sur l'endroit où elle a passé les
+trois mois qui ont suivi son départ de la Cité me donne à penser qu'elle
+craint de se faire réclamer par les personnes chez qui peut-être elle
+avait trouvé un refuge.
+
+--Et pourquoi cette crainte?
+
+--Parce qu'il lui faudrait avouer un passé qu'on ignore sans doute.
+
+--En effet, ses vêtements de paysanne...
+
+--Puis une dernière circonstance est venue renforcer mes soupçons. Hier
+au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis
+approchée du lit de la Goualeuse; elle dormait profondément; au
+contraire de ses compagnes, sa figure était calme et sereine; ses grands
+cheveux blonds, à demi détachés sous sa cornette, tombaient en profusion
+sur son cou et sur ses épaules. Elle tenait ses deux petites mains
+jointes et croisées sur son sein, comme si elle se fût endormie en
+priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement
+cette angélique figure, lorsqu'à voix basse et avec un accent à la fois
+respectueux, triste et passionné elle prononça un nom...
+
+--Et ce nom?
+
+Après un moment de silence, Mme Armand reprit gravement:
+
+--Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant
+le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée,
+madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe...
+
+--Rodolphe! s'écria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis,
+réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne
+pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse,
+elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation:
+
+--Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes
+parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse
+m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui...
+tout à l'heure?...
+
+--Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chercher... Je pourrai
+m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la
+prison.
+
+--Je vous en serai très-obligée, madame, répondit Mme d'Harville, qui
+resta seule.
+
+«C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de
+l'impression étrange que m'a causée ce nom de Rodolphe... En vérité, je
+suis folle! Entre lui... et une créature pareille, quels rapports
+peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la marquise ajouta:
+Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... L'esprit, le coeur
+s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occupations!...
+Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la
+Providence en secourant ceux qui méritent... Et puis, ces excursions
+dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si
+amusantes, comme il se plaît à le dire! Quel roman me donnerait ces
+émotions touchantes, exciterait à ce point ma curiosité?... Cette pauvre
+Goualeuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une
+pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération,
+car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de
+notre protégée... Et cette autre infortunée... la fille de l'artisan...
+que le prince a si généreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur
+misère affreuse lui a servi de prétexte pour me sauver... J'ai échappé à
+la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite: cette
+tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de bienfaisance... cela me
+sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de
+Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens
+avec ivresse... son souffle seul anime et féconde la nouvelle vie qu'il
+m'a créée pour la consolation de ceux qui souffrent... j'éprouve une
+adorable jouissance à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que
+les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il
+ignorera cette éternelle passion de ma vie...»
+
+Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le
+lecteur au milieu des détenues.
+
+
+
+
+VII
+
+Mont-Saint-Jean
+
+
+Deux heures sonnaient à l'horloge de la prison de Saint-Lazare.
+
+Au froid qui régnait depuis quelques jours avait succédé une température
+douce, tiède, presque printanière; les rayons du soleil se reflétaient
+dans l'eau d'un grand bassin carré, à margelles de pierre, situé au
+milieu d'une cour plantée d'arbres et entourée de hautes murailles
+noirâtres, percées de nombreuses fenêtres grillées; des bancs de bois
+étaient scellés çà et là dans cette vaste enceinte pavée, qui servait de
+promenade aux détenues.
+
+Le tintement d'une cloche annonçant l'heure de la récréation, les
+prisonnières débouchèrent en tumulte par une porte épaisse et guichetée
+qu'on leur ouvrit.
+
+Ces femmes, uniformément vêtues, portaient des cornettes noires et de
+longs sarraus d'étoffe de laine bleue, serrés par une ceinture à boucle
+de fer. Elles étaient là deux cents prostituées, condamnées pour
+contraventions aux ordonnances particulières qui les régissent et les
+mettent en dehors de la loi commune.
+
+Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les
+observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces
+physionomies les stigmates presque ineffaçables du vice et surtout de
+l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misère.
+
+À l'aspect de ces rassemblements de créatures perdues, on ne peut
+s'empêcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont été
+pures et honnêtes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette
+restriction, parce qu'un grand nombre ont été viciées, corrompues,
+dépravées, non pas seulement dès leur jeunesse, mais dès leur plus
+tendre enfance... mais dès leur naissance, si cela se peut dire, ainsi
+qu'on le verra plus tard...
+
+On se demande donc avec une curiosité douloureuse quel enchaînement de
+causes funestes a pu amener là celles de ces misérables qui ont connu la
+pudeur et la chasteté.
+
+Tant de pentes diverses inclinent à cet égout!...
+
+C'est rarement la passion de la débauche pour la débauche, mais le
+délaissement, mais le mauvais exemple, mais l'éducation perverse, mais
+surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses à l'infamie; car
+les classes pauvres payent seules à la civilisation cet impôt de l'âme
+et du corps.
+
+Lorsque les détenues se précipitèrent en courant et en criant dans le
+préau, il était facile de voir que la seule joie de sortir de leurs
+ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Après avoir fait irruption par
+l'unique porte qui conduisait à la cour, cette foule s'écarta et fit
+cercle autour d'un être informe, qu'on accablait de huées.
+
+C'était une petite femme de trente-six à quarante ans, courte, ramassée,
+contrefaite, ayant le cou enfoncé entre des épaules inégales. On lui
+avait arraché sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutôt d'un
+jaune blafard, hérissés, emmêlés, nuancés de gris, retombaient sur son
+front bas et stupide. Elle était vêtue d'un sarrau bleu comme les autres
+prisonnières et portait sous son bras droit un petit paquet enveloppé
+d'un mauvais mouchoir à carreaux, troué. Elle tâchait, avec son coude
+gauche, de parer les coups qu'on lui portait.
+
+Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse:
+c'était une ridicule et hideuse figure, allongée en museau, ridée,
+tannée, sordide, d'une couleur terreuse, percée de deux narines et de
+deux petits yeux rouges bridés et éraillés; tour à tour colère ou
+suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de
+ses plaintes que de ses menaces.
+
+Cette femme était le jouet des détenues.
+
+Une chose aurait dû pourtant la garantir de ces mauvais traitements...
+elle était grosse.
+
+Mais sa laideur, son imbécillité et l'habitude qu'on avait de la
+regarder comme une victime vouée à l'amusement général, rendaient ses
+persécutrices implacables malgré leur respect ordinaire pour la
+maternité.
+
+Parmi les ennemies les plus acharnées de Mont-Saint-Jean (c'était le nom
+du souffre-douleur), on remarquait la Louve.
+
+La Louve était une grande fille de vingt ans, leste, virilement
+découplée, et d'une figure assez régulière; ses rudes cheveux noirs se
+nuançaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un
+duvet brun ombrageait ses lèvres charnues; ses sourcils châtains, épais
+et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves;
+quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de
+la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui,
+retroussant surtout sa lèvre supérieure lors de ses accès de colère,
+laissait voir ses dents blanches et écartées, expliquait son surnom de
+la Louve.
+
+Néanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de
+cruauté; en un mot, on comprenait que, plutôt viciée que foncièrement
+mauvaise, cette femme fût encore susceptible de quelques bons
+mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter à Mme
+d'Harville.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait
+Mont-Saint-Jean en se débattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi
+vous acharnez-vous après moi?...
+
+--Parce que ça nous amuse.
+
+--Parce que tu n'es bonne qu'à être tourmentée...
+
+--C'est ton état.
+
+--Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre...
+
+--Mais vous savez bien que je ne me plains qu'à la fin... je souffre
+tant que je peux.
+
+--Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu
+t'appelles Mont-Saint-Jean.
+
+--Oui, oui, raconte-nous ça.
+
+--Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aimé
+dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait été blessé à
+la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gardé son nom, là... Maintenant
+êtes-vous contentes? Quand vous me ferez répéter toujours la même chose?
+
+--S'il te ressemblait, il était frais, ton soldat!
+
+--Ça devait être un invalide...
+
+--Un restant d'homme...
+
+--Combien avait-il d'yeux de verre?
+
+--Et de nez de fer-blanc?
+
+--Il fallait qu'il eût les deux jambes et les deux bras de moins, avec
+ça sourd et aveugle... pour vouloir de toi...
+
+--Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi
+des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... ça m'est égal;
+mais ne me battez pas, je ne demande que ça.
+
+--Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve.
+
+--Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a là?
+
+--Qu'elle nous le montre!
+
+--Voyons! voyons!
+
+--Oh! non, je vous en supplie!... s'écria la misérable en serrant de
+toutes ses forces son petit paquet entre ses mains.
+
+--Il faut lui prendre...
+
+--Oui, arrache-lui... la Louve!
+
+--Mon Dieu! faut-il que vous soyez méchantes, allez... mais laissez donc
+ça... laissez donc ça...
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais
+ça avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je
+ramasse; ça vous est égal, n'est-ce pas?
+
+--Oh! la layette du petit à Mont-Saint-Jean! C'est ça qui doit être
+farce!
+
+--Voyons!!
+
+--La layette... la layette!
+
+--Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien
+sûr...
+
+--À vous, à vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des
+mains de Mont-Saint-Jean.
+
+Le mouchoir presque en lambeaux se déchira, bon nombre de rognures
+d'étoffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge à demi
+façonnés voltigèrent dans la cour et furent foulés aux pieds par les
+prisonnières, qui redoublèrent de huées et d'éclats de rire.
+
+--Que ça de guenilles!
+
+--On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier!
+
+--En voilà des échantillons de vieilles loques!
+
+--Quelle boutique!...
+
+--Et pour coudre tout ça...
+
+--Il y aura plus de fil que d'étoffe...
+
+--Ça fait des broderies!
+
+--Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean!
+
+--Faut-il être méchant, mon Dieu! faut-il être méchant! s'écria la
+pauvre créature en courant çà et là après les chiffons qu'elle tâchait
+de ramasser, malgré les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait
+de mal à personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour
+qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services
+qu'elles voudraient, de leur donner la moitié de ma ration, quoique
+j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de même... Mais qu'est-ce
+qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas
+seulement pitié d'une pauvre femme enceinte! Faut être plus sauvage que
+des bêtes... J'avais eu tant de peine à ramasser ces petits bouts de
+linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant,
+puisque je n'ai de quoi rien acheter? À qui ça fait-il du tort de
+ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout à
+coup Mont-Saint-Jean s'écria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous
+voilà... la Goualeuse... je suis sauvée... parlez-leur pour moi... elles
+vous écouteront, bien sûr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me
+haïssent.
+
+La Goualeuse, arrivant la dernière des détenues, entrait alors dans le
+préau.
+
+Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des
+prisonnières; mais, sous ce grossier costume, elle était encore
+charmante. Pourtant, depuis son enlèvement de la ferme de Bouqueval
+(enlèvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits
+semblaient profondément altérés; sa pâleur, autrefois légèrement rosée,
+était mate comme la blancheur de l'albâtre; l'expression de sa
+physionomie avait aussi changé: elle était alors empreinte d'une sorte
+de dignité triste.
+
+Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux
+sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre à la hauteur de la
+réhabilitation.
+
+--Demandez-leur donc grâce pour moi, la Goualeuse, reprit
+Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles traînent
+dans la cour tout ce que j'avais rassemblé avec tant de peine pour
+commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir ça peut-il leur
+faire?
+
+Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit à ramasser activement un à
+un, sous les pieds des détenues, tous les chiffons qu'elle put
+recueillir.
+
+Une prisonnière retenait méchamment sous son sabot une sorte de
+brassière de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baissée, leva
+sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce:
+
+--Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre
+femme qui pleure...
+
+La détenue recula son pied...
+
+La brassière fut sauvée ainsi que presque tous les autres haillons, que
+la Goualeuse conquit ainsi pièce à pièce.
+
+Il lui restait à récupérer un petit bonnet d'enfant que deux détenues se
+disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit:
+
+--Voyons, soyez tout à fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet...
+
+--Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il
+est fait d'un morceau d'étoffe grise, avec des pointes en futaine vertes
+et noires, et une doublure de toile à matelas.
+
+Ceci était exact.
+
+Cette description du bonnet fut accueillie avec des huées et des rires
+sans fin.
+
+--Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout
+ne le traînez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous
+avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta
+Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante.
+
+--À moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita
+en l'air comme un trophée.
+
+--Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse.
+
+--Non, c'est pour le rendre à Mont-Saint-Jean!
+
+--Certainement.
+
+--Ah! bah! ça en vaut bien la peine... une pareille guenille!
+
+--C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des
+guenilles... que vous devriez avoir pitié d'elle, la Louve, dit
+tristement Fleur-de-Marie en étendant la main vers le bonnet.
+
+--Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas
+toujours vous céder, à vous, parce que vous êtes la plus faible?... Vous
+abusez de cela à la fin!...
+
+--Où serait le mérite de me céder... si j'étais la plus forte?...
+répondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grâce.
+
+--Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix
+douce... Vous ne l'aurez pas.
+
+--Voyons, la Louve, ne soyez pas méchante...
+
+--Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez...
+
+--Je vous en prie!...
+
+--Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'écria la
+Louve tout à fait irritée.
+
+--Ayez donc pitié d'elle... voyez comme elle pleure!
+
+--Qu'est-ce que ça me fait, à moi?... tant pis pour elle! Elle est notre
+souffre-douleur...
+
+--C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques,
+murmuraient les détenues, entraînées par l'exemple de la Louve. Tant pis
+pour Mont-Saint-Jean!...
+
+--Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec
+amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se résigner... ses
+gémissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut
+bien passer le temps à quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle
+n'aurait rien à dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!...
+Cette pauvre femme ne fait de mal à personne, elle ne peut pas se
+défendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est
+surtout bien brave et bien généreux!
+
+--Nous sommes donc des lâches? s'écria la Louve emportée par la violence
+de son caractère et par son impatience de toute contradiction.
+Répondras-tu! Sommes-nous des lâches, hein? reprit-elle de plus en plus
+irritée.
+
+Des rumeurs menaçantes pour la Goualeuse commencèrent à se faire
+entendre.
+
+Les détenues offensées se rapprochèrent et l'entourèrent en vociférant,
+oubliant ou plutôt se révoltant contre l'ascendant que la jeune fille
+avait jusqu'alors pris sur elles.
+
+--Elle nous appelle lâches!
+
+--De quel droit vient-elle nous blâmer?
+
+--Est-ce qu'elle est plus que nous?
+
+--Nous avons été trop bonnes enfants avec elle.
+
+--Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous.
+
+--Si ça nous plaît de faire de la misère à Mont-Saint-Jean, qu'est-ce
+qu'elle a à dire?
+
+--Puisque c'est comme ça, tu seras encore plus battue qu'auparavant,
+entends-tu, Mont-Saint-Jean?
+
+--Tiens, voilà pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de
+poing.
+
+--Et si tu te mêles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on
+te traitera de même.
+
+--Oui!... oui!
+
+--Ça n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous
+demande pardon de nous avoir appelées lâches! C'est vrai... si on la
+laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous
+sommes bien bêtes, aussi... de ne pas nous apercevoir de ça!
+
+--Qu'elle nous demande pardon!
+
+--À genoux!
+
+--À deux genoux!
+
+--Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protégée.
+
+--À genoux! à genoux!
+
+--Ah! nous sommes des lâches!
+
+--Répète-le donc, hein!
+
+Fleur-de-Marie ne s'émut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la
+tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les
+prisonnières son beau regard calme et mélancolique, elle répondit à la
+Louve, qui vociférait de nouveau:
+
+--Ose donc répéter que nous sommes des lâches!»
+
+--Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez déchiré les
+vêtements, que vous avez battue, traînée dans la boue: c'est elle qui
+est lâche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en
+vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lâche, puisqu'elle a
+peur de vous!
+
+L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle eût invoqué
+la justice, le devoir, pour désarmer l'acharnement stupide et brutal des
+prisonnières contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'eût pas été écoutée. Elle
+les émut en s'adressant à ce sentiment de générosité naturelle qui
+jamais ne s'éteint tout à fait, même dans les masses les plus
+corrompues.
+
+La Louve et ses compagnes murmurèrent encore, mais elles se sentaient,
+elles s'avouaient lâches.
+
+Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua:
+
+--Votre souffre-douleur ne mérite pas de pitié, dites-vous; mais, mon
+Dieu! son enfant en mérite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous
+donnez à sa mère? Quand elle vous crie «grâce!» ce n'est pas pour
+elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre
+pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude,
+ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous
+supplie, les larmes aux yeux, d'épargner ses haillons qu'elle a eu tant
+de peine à rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!
+Ce pauvre petit bonnet de pièces et de morceaux doublé de toile à
+matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-être;
+pourtant, à moi, rien qu'à le voir, il me donne envie de pleurer, je
+vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous
+voulez.
+
+Les détenues ne rirent pas.
+
+La Louve regarda même tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore à
+la main.
+
+--Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa
+main blanche et délicate, je sais que vous n'êtes pas méchantes... Vous
+tourmentez Mont-Saint-Jean par désoeuvrement, non par cruauté. Mais vous
+oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre
+ses bras qu'il la protégerait contre vous... Non-seulement vous ne la
+battriez pas, de peur de faire du mal à ce pauvre innocent, mais s'il
+avait froid, vous donneriez à sa mère tout ce que vous pourriez pour le
+couvrir, n'est-ce pas, la Louve?
+
+--C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas pitié?...
+
+--C'est tout simple, ça...
+
+--S'il avait faim, vous vous ôteriez le pain de la bouche pour lui,
+n'est-ce pas, la Louve?
+
+--Oui, et de bon coeur... je ne suis pas plus méchante qu'une autre.
+
+--Ni nous non plus...
+
+--Un pauvre petit innocent!
+
+--Qu'est-ce qui aurait le coeur de vouloir lui faire mal?
+
+--Faudrait être des monstres!
+
+--Des sans-coeur!
+
+--Des bêtes sauvages!
+
+--Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'étiez pas
+méchantes; vous êtes bonnes, votre tort c'est de ne pas réfléchir que
+Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous
+apitoyer... l'a dans son sein... voilà tout...
+
+--Voilà tout! reprit la Louve avec exaltation, non, ça n'est pas tout.
+Vous avez raison, la Goualeuse, nous étions des lâches... et vous êtes
+brave d'avoir osé nous le dire, et vous êtes brave de n'avoir pas
+tremblé après nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau
+faire, nous débattre contre ça, que vous n'êtes pas une créature comme
+nous autres, faut toujours finir par en convenir... Ça me vexe, mais ça
+est... Tout à l'heure encore nous avons eu tort... vous étiez plus
+courageuse que nous...
+
+--C'est vrai qu'il lui a fallu du courage à cette blondinette pour nous
+dire comme ça nos vérités en face...
+
+--Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que
+ça s'y met...
+
+--Ça devient des vrais petits lions.
+
+--Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fière chandelle!
+
+--Après tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean,
+nous battons son enfant.
+
+--Je n'avais pas pensé à cela.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Mais la Goualeuse, elle, pense à tout.
+
+--Et battre un enfant... c'est affreux!
+
+--Pas une de nous n'en serait capable.
+
+Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque,
+de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal.
+
+Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opéré
+une réaction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait
+d'attendrissement.
+
+Tous les coeurs étaient émus, parce que, nous l'avons dit, les
+sentiments qui se rattachent à la maternité sont toujours vifs et
+puissants chez les malheureuses dont nous parlons.
+
+Tout à coup la Louve, violente et exaltée en toute chose, prit le petit
+bonnet qu'elle tenait à la main, en fit une sorte de bourse, fouilla
+dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'écria en
+le présentant à ses compagnes:
+
+--Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de
+Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mêmes, afin
+que la façon ne lui coûte rien...
+
+--Oui... oui...
+
+--C'est ça!... cotisons-nous!...
+
+--J'en suis!
+
+--Fameuse idée!
+
+--Pauvre femme!
+
+--Elle est laide comme un monstre... mais elle est mère comme une
+autre...
+
+--La Goualeuse avait raison, au fait, c'est à pleurer toutes les larmes
+de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons.
+
+--Je mets dix sous.
+
+--Moi trente.
+
+--Moi vingt.
+
+--Moi, quatre sous... je n'ai que ça.
+
+--Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre à
+la masse. Qui me l'achète?
+
+--Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta
+ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse.
+
+Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son
+grotesque et laid visage, inondé de larmes, devenait presque touchant.
+Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient.
+
+Fleur-de-Marie aussi était bien heureuse, quoiqu'elle eût été obligée de
+dire à la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet:
+
+--Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra...
+
+--Oh! mon bon petit ange du paradis, s'écria Mont-Saint-Jean en tombant
+aux genoux de la Goualeuse, et en tâchant de lui prendre la main pour la
+baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi
+charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible,
+mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette,
+tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en
+deviendrai folle, c'est sûr. Moi qui tout à l'heure étais le _pâtiras_
+de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit...
+quelque chose... de votre chère petite voix de séraphin... voilà que
+vous les retournez de mal à bien, voilà qu'elles m'aiment à cette heure.
+Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me
+fâcher. Étais-je donc bête, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me
+faisaient, c'était pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'était
+pour mon bien, en voilà la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur
+la place que je ne dirais pas ouf. J'étais par trop susceptible aussi!
+
+--Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en
+finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans
+le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trésorière jusqu'à ce qu'on ait
+employé l'argent! Faut pas le donner à Mont-Saint-Jean, elle est trop
+sotte.
+
+--Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix.
+
+--Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice,
+Mme Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes
+nécessaires à la layette; et puis, qui sait? Mme Armand sera sensible à
+la bonne action que vous avez faite, et peut-être demandera-t-elle qu'on
+ôte quelques jours de prison à celles qui sont bien notées... Eh bien!
+la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras,
+est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout à l'heure,
+quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean?
+
+La Louve ne répondit pas d'abord.
+
+À l'exaltation généreuse qui avait un moment animé ses traits succédait
+une sorte de défiance farouche.
+
+Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien à ce
+changement subit.
+
+--Goualeuse... venez... j'ai à vous parler, dit la Louve d'un air
+sombre.
+
+Et, se détachant du groupe des détenues, elle emmena brusquement
+Fleur-de-Marie près du bassin à margelles de pierre creusé au milieu du
+préau. Un banc était tout près.
+
+La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvèrent ainsi presque
+isolées de leurs compagnes.
+
+
+
+
+VIII
+
+La Louve et la Goualeuse
+
+
+Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs,
+assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur
+imposer le bien ou le mal.
+
+Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises
+passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer;
+mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux
+qu'éphémères; à ces funestes effervescences succéderont de sourds
+ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus
+misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le
+réveil d'un excès toujours pénible.
+
+_La Louve_, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.
+
+D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux
+instincts soient fécondés par l'intelligence, et que chez elles l'esprit
+soit au niveau du coeur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien,
+ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pénétrera doucement
+les âmes, comme les tièdes rayons du soleil pénètrent les corps d'une
+chaleur vivifiante... comme la fraîche rosée d'une nuit d'été imbibe la
+terre aride et brûlante.
+
+_Fleur-de-Marie_, si l'on veut, personnifiera cette influence
+bienfaisante.
+
+La réaction en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal; ses
+effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux,
+d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit les coeurs les plus
+endurcis et leur fait goûter une sensation d'une inexprimable sérénité.
+
+Malheureusement le charme cesse.
+
+Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans
+les ténèbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves émotions qui
+les ont un moment surpris s'efface peu à peu. Parfois pourtant ils
+cherchent vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de
+murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.
+
+Grâce à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la
+Goualeuse venaient de connaître la douceur passagère de ces
+ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais celle-ci, pour des
+raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les
+autres prisonnières sous cette bienfaisante impression.
+
+Si l'on s'étonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, naguère si
+passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et
+autorité, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reçus pendant
+son séjour à la ferme de Bouqueval avaient rapidement développé les
+rares qualités de cette nature excellente.
+
+Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé
+irréparable, et qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en
+l'inspirant.
+
+Nous l'avons dit: la Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de
+la Goualeuse.
+
+Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier
+contraste.
+
+Les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient; le ciel pur se
+pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques
+oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les
+branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois
+moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans
+un petit ruisseau où s'écoulait le trop-plein du bassin; les mousses
+vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs
+assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d'herbe et de
+plantes pariétaires épargnées par la gelée.
+
+Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais
+Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement
+fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se
+réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel,
+où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau
+soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature
+qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, et dont elle était
+encore privée.
+
+--Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui,
+assise auprès d'elle, restait sombre et silencieuse.
+
+--Il faut que nous ayons une explication, s'écria durement la Louve; ça
+ne peut pas durer ainsi.
+
+--Je ne vous comprends pas, la Louve.
+
+--Tout à l'heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m'étais
+dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore
+de vous céder...
+
+--Mais...
+
+--Mais je vous dis que ça ne peut pas durer...
+
+--Qu'avez-vous contre moi, la Louve?
+
+--J'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je
+n'ai plus ni coeur, ni force, ni hardiesse...
+
+Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe,
+et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un
+duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras,
+un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans
+un coeur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots:
+
+ _Mort aux lâches!_
+ _Martial._
+ _P. L. V. (pour la vie)._
+
+--Voyez-vous cela? s'écria la Louve.
+
+--Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en
+détournant la vue.
+
+--Quand Martial, mon amant, m'a écrit, avec une aiguille rougie au feu,
+ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait
+ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le
+corps comme ce poignard est planté dans ce coeur... et il aurait raison,
+car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche.
+
+--Qu'avez-vous fait de lâche?
+
+--Tout...
+
+--Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure?
+
+--Oui...
+
+--Ah! je ne vous crois pas...
+
+--Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce
+que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu
+Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux... à vous remercier?...
+
+--Qu'a-t-elle dit?
+
+--Elle a dit, en parlant de nous, que «d'un rien vous nous tourniez de
+mal à bien». Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour
+notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez
+du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers
+mouvements... et on est votre dupe, comme tout à l'heure...
+
+--Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!
+
+--Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai
+jusqu'ici courbé la tête devant personne... La Louve est mon nom, et je
+suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un
+homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me
+mettra sous ses pieds...
+
+--Moi!... et comment?
+
+--Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez
+d'abord par m'offenser...
+
+--Vous offenser?
+
+--Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds:
+«Moi!...» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui
+donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon
+couteau levé...
+
+--Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop
+souffrir...», reprit la Goualeuse... voilà tout.
+
+--Voilà tout?... oui, voilà tout!... Et pourtant ces seuls mots-là m'ont
+fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon...
+à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand
+je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le soir
+de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre
+prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le
+dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille... Elle prie,
+c'est qu'elle en a le droit...» Et le lendemain, pourquoi, moi et les
+autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?
+
+--Je ne sais pas... la Louve.
+
+--Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez
+pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en
+plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez
+peut-être cela?
+
+--Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.
+
+--Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.
+
+--Je vous en prie, écoutez-moi.
+
+--Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder.
+Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois
+je me suis surprise... faut-il être bête et lâche!... je me suis
+surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et
+triste... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux
+bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune...
+Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours,
+j'aurais marqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est pourtant pas votre
+sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce
+naturel, dites?
+
+--Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous
+cause?
+
+--Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y
+toucher.
+
+--Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?
+
+--Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends
+rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici
+j'avais été toujours gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous
+m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré
+moi, m'ont remué le coeur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses
+tristes.
+
+--Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je
+ne me souviens pas de vous avoir dit...
+
+--Eh! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une
+impatience courroucée, ce que vous faites est quelquefois aussi émouvant
+que ce que vous dites!... Vous êtes si maligne!...
+
+--Ne vous fâchez pas, la Louve... expliquez-vous...
+
+--Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la
+tête et les yeux baissés sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse
+larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant une
+minute... et puis vous avez porté votre main à vos lèvres, comme pour la
+baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?
+
+--C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.
+
+--Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si
+malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écoeurée, toute
+sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est
+amusant? Comment! j'ai toujours été dure comme roc pour ce qui me
+touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il
+faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des
+lâchetés plein le coeur!... Oui, car tout ça c'est des pures lâchetés;
+et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas osé écrire à
+Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre
+fréquentation m'affadit le caractère, il faut que ça finisse... j'en ai
+assez; ça tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je
+suis... et ne pas me faire moquer de moi...
+
+--Et pourquoi se moquerait-on de vous?
+
+--Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bête, moi qui
+faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis
+aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint,
+c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crève qui dit le
+contraire!
+
+--Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?
+
+--Oui, vous êtes pour moi une mauvaise connaissance; si ça continuait,
+dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la
+Brebis. Merci!... ça n'est pas moi qu'on châtrera jamais comme ça...
+Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fréquenter; pour
+me séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de
+salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en
+haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'à ma sortie... Voilà ce
+que j'avais à vous dire, la Goualeuse.
+
+Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le coeur n'était pas
+complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contre de meilleures
+tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été
+éveillées chez la Louve par la sympathie, par l'intérêt involontaire que
+lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanité, de rares
+mais éclatants exemples prouvent, nous le répétons, qu'il est des âmes
+d'élite, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'attraction
+qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur
+sphère et à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles.
+
+Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats,
+ne s'expliquent pas autrement...
+
+Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de
+Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction
+singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable
+et pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire
+influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent
+énergiquement contre les influences mauvaises.
+
+Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne
+s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa
+réputation de créature indomptable et redoutée, et pour ne pas devenir
+de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.
+
+Pourtant ces hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de
+quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes
+trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât
+l'espoir qu'elle avait un moment conçu.
+
+Oui, pressentant que la Louve n'était pas absolument perdue, elle aurait
+voulu la sauver comme on l'avait sauvée elle-même.
+
+«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur,
+pensait la Goualeuse, c'est de donner à d'autres, qui peuvent encore les
+entendre, les nobles conseils qu'il m'a donnés.»
+
+Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une
+sombre défiance, Fleur-de-Marie lui dit:
+
+--Je vous assure, la Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas
+parce que vous êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse. Les
+braves coeurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des
+autres.
+
+--Il n'y a ni générosité ni courage là-dedans, dit brutalement la Louve;
+c'est de la lâcheté... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que
+je me suis attendrie... ça n'est pas vrai...
+
+--Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez témoigné de
+l'intérêt... vous me laisserez vous en être reconnaissante, n'est-ce
+pas?
+
+--Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que
+vous... ou seule au cachot, et bientôt je serai dehors, Dieu merci!
+
+--Et où irez-vous en sortant d'ici?
+
+--Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.
+
+--Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entretien en
+parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous
+serez bien contente de le revoir?
+
+--Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai
+été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu'il avait eue parce
+qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept
+nuits, je ne l'ai pas quitté d'une minute, j'ai vendu la moitié de mon
+bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter,
+et je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai
+encore hier fait brûler un cierge pour lui... C'est des bêtises... mais
+c'est égal, on a vu quelquefois de très-bons effets de ça pour la
+convalescence...
+
+--Et où est-il maintenant? Que fait-il?
+
+--Il demeure toujours près du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau.
+
+--Sur le bord de l'eau?
+
+--Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est
+toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fois qu'il est dans son
+bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher,
+allez! dit orgueilleusement la Louve.
+
+--Quel est donc son état?
+
+--Il pêche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un
+lion, quand un poltron veut faire chercher querelle à un autre, il s'en
+charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore
+sa mère, deux soeurs et un frère... Autant vaudrait pour lui... ne pas
+l'avoir, ce frère-là, car c'est un scélérat qui se fera guillotiner un
+jour ou l'autre... ses soeurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux
+leur cou.
+
+--Et où l'avez-vous connu, Martial?
+
+--À Paris. Il avait voulu apprendre l'état de serrurier... un bel état,
+toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... ça
+lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu
+marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses
+parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à
+Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières: c'est tout
+près: ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur
+les genoux et sur les mains.
+
+--Vous serez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit
+la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, à vous
+promener dans les champs.
+
+--J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes
+forêts, avec mon homme.
+
+--Dans les forêts?... Vous n'auriez pas peur?
+
+--Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt
+serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où
+j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit
+tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous
+arrêter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous
+cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est ça qui serait bon!
+
+--Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve?
+
+--Jamais.
+
+--Qui vous a donc donné ces idées-là?
+
+--Martial.
+
+--Comment?
+
+--Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a
+_censé_ tirer sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde!
+Enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de
+quitter le pays... Alors il est venu à Paris pour apprendre l'état de
+serrurier: c'est là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tête
+pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aimé retourner à Asnières
+près de ses parents, et marauder sur la rivière; c'est moins
+assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un
+jour ou l'autre. À force de me parler du braconnage et des forêts, il
+m'a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que
+je suis née pour ça. Mais c'est toujours de même... ce que veut votre
+homme, vous le voulez... Si Martial avait été voleur... j'aurais été
+voleuse... Quand on a un homme, c'est pour être comme son homme.
+
+--Et vos parents, la Louve, où sont-ils?
+
+--Est-ce que je sais, moi!...
+
+--Il y a longtemps que vous ne les avez vus?
+
+--Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.
+
+--Ils étaient donc méchants pour vous?
+
+--Ni bons ni méchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère
+s'en est allée d'un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier,
+a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons
+qu'elle avait, un de six ans et un de mon âge. Elle était marchande de
+pommes à la brouette. Ça n'a pas été trop mal dans les commencements;
+mais ensuite, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous
+une écaillère avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a
+su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison
+des batteries si enragées que ça nous en donnait la petite mort, à moi
+et aux deux garçons avec qui je couchais; car notre logement n'avait
+qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même
+chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour
+de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui
+reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons en raisons,
+mon père a fini par lui fendre la tête d'un coup de manche à balai. J'ai
+joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, la mère
+Madeleine mais elle avait la vie dure et la tête aussi. Après ça, elle
+le rendait bien à mon père; une fois, elle l'a mordu si fort à la main
+que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces
+massacres-là, c'était comme qui dirait les jours des grandes eaux à
+Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes;
+il y avait des bleus, mais pas de rouge...
+
+--Et cette femme était méchante pour vous?
+
+--La mère Madeleine? Non, au contraire, elle n'était que vive; sauf ça
+une brave femme... Mais à la fin mon père en a eu assez; il lui a
+abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus
+revenu. Il était bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays.
+Alors j'avais quinze ou seize ans.
+
+--Et vous êtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre père?
+
+--Où est-ce que je serais allée? Alors elle s'est mise avec un couvreur
+qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons de la mère Madeleine,
+il y en a un, le plus grand, qui s'est noyé à l'île des Cygnes; l'autre
+est entré en apprentissage chez un menuisier.
+
+--Et que faisiez-vous chez cette femme?
+
+--Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter
+à manger à son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait
+plus souvent qu'à son tour, j'aidais la mère Madeleine à le rouer de
+coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même
+chambre. Il était méchant comme un âne rouge quand il était dans le vin,
+il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa
+hachette, il nous aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine
+a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie
+boucherie.
+
+--Et comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie
+en hésitant.
+
+--Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à
+l'île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps
+que lui, sa mère et son frère étaient venu loger chez nous, quand nous
+étions deux enfants... quoi!... Après lui le couvreur, ça m'est égal;
+mais j'avais peur d'être mise à la porte par la mère Madeleine, si elle
+s'apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; comme elle était bonne
+femme, elle m'a dit: «Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es
+propre à rien, tu es trop mauvaise tête pour te mettre en place ou pour
+apprendre un état; tu vas venir avec moi te faire inscrire à la police;
+à défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça te fera toujours un
+sort autorisé par le gouvernement; t'auras rien à faire qu'à nocer; je
+serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus à charge. Qu'est-ce que tu
+dis de cela, ma fille?--Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai
+répondu, je n'avais pas songé à ça.» Nous avons été au bureau des
+moeurs, elle m'a recommandée dans une maison et c'est depuis ce temps-là
+que je suis inscrite. J'ai revu la mère Madeleine, il y a de ça un an;
+j'étais à boire avec mon homme, nous l'avons invitée; elle nous a dit
+que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'ai pas rencontrée,
+elle; je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait qu'elle avait été
+apportée à la morgue il y a trois mois. Si ça est, ma foi, tant pis! car
+c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le coeur sur la
+main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.
+
+Fleur-de-Marie, quoique plongée jeune, dans une atmosphère de
+corruption, avait depuis respiré un air si pur qu'elle éprouva une
+oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve.
+
+Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il
+faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille
+fois au-dessous d'innombrables réalités.
+
+Oui, l'ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à
+ces effrayantes dégradations humaines et sociales.
+
+Oui, il est une foule de tanières où enfants et adultes, filles et
+garçons, légitimes ou bâtards, gisant pêle-mêle sur la même paillasse
+comme des bêtes dans la même litière, ont continuellement sous les yeux
+d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de
+meurtres.
+
+Oui, et trop fréquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de
+plus à ces horreurs.
+
+Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystère, et
+respecter la sainteté du foyer domestique.
+
+Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une seule
+chambre avec leur famille, sont forcés, faute de lits et d'espace, de
+faire coucher leurs enfants ensemble frères et soeurs, à quelques pas
+d'eux, maris et femmes.
+
+Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités,
+presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, mais
+probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépravés par
+l'ignorance ou par l'inconduite?
+
+Quels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux
+enfants abandonnés, ou plutôt excités, dès leur plus tendre jeunesse, à
+tous les penchants brutaux, à toutes les passions animales! Auront-ils
+seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur?
+
+Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du
+nouveau monde?
+
+Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les
+conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, sont déjà flétries
+par cette grossière et terrible métaphore:
+
+«Graines de bagne!!!»
+
+Et la métaphore a raison.
+
+Cette sinistre prédiction s'accomplit presque toujours: galères ou
+lupanar, chaque sexe a son avenir.
+
+Nous ne voulons justifier ici aucun débordement.
+
+Que l'on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme
+pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait donné
+que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dégradation
+à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice, par
+le vice et pour le vice, à qui l'on montre, non sans raison, la
+prostitution comme un état protégé par le gouvernement!
+
+Ce qui est vrai.
+
+Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.
+
+Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa
+fille; le mari, la prostitution de sa femme.
+
+Cet endroit s'appelle le «bureau des moeurs»!!!
+
+Ne faut-il pas qu'une société ait un vice d'organisation bien profond,
+bien incurable, à l'endroit des lois qui régissent la condition de
+l'homme et de la femme, pour que le pouvoir--le pouvoir... cette grave
+et morale abstraction--soit obligé non-seulement de tolérer, mais de
+réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, pour la rendre moins
+dangereuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les
+appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour à un
+chiffre presque incommensurable!
+
+
+
+
+IX
+
+Châteaux en Espagne
+
+
+La Goualeuse, surmontant l'émotion que lui avait causé la triste
+confession de sa compagne, lui dit timidement:
+
+--Écoutez-moi sans vous fâcher.
+
+--Voyons, dites, j'espère que j'ai assez bavardé; mais au fait c'est
+égal, puisque c'est la dernière fois que nous causons ensemble.
+
+--Êtes-vous heureuse, la Louve?
+
+--Comment?
+
+--De la vie que vous menez?
+
+--Ici, à Saint-Lazare?
+
+--Non, chez vous, quand vous êtes libre?
+
+--Oui, je suis heureuse.
+
+--Toujours?
+
+--Toujours.
+
+--Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?
+
+--Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.
+
+--Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, après un moment de
+silence, est-ce que vous n'aimez pas à faire quelquefois des châteaux en
+Espagne? C'est si amusant en prison!
+
+--À propos de quoi, des châteaux en Espagne?
+
+--À propos de Martial.
+
+--De mon homme?
+
+--Oui.
+
+--Ma foi, je n'en ai jamais fait.
+
+--Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.
+
+--Bah! à quoi bon?
+
+--À passer le temps.
+
+--Eh bien! voyons ce château en Espagne.
+
+--Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois
+vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: «Abandonnée de votre
+père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais
+exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être
+devenue...»
+
+--D'être devenue quoi?
+
+--Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Goualeuse d'une
+voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise
+encore: «Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie
+mauvaise; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.»
+
+La Louve haussa les épaules.
+
+--Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?
+
+--Excepté le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre
+action coupable?
+
+--Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les
+bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme
+le gibier, à qui peut les prendre? Où donc est la marque de leur
+propriétaire?
+
+--Eh bien! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux métier de maraudeur
+de rivière, il veuille devenir tout à fait honnête; supposez qu'il
+inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de confiance
+à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de
+garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans
+ses goûts, j'espère; c'est le même état, mais en bien.
+
+--Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.
+
+--Seulement on ne lui donnerait cette place qu'à la condition qu'il vous
+épouserait et qu'il vous emmènerait avec lui.
+
+--M'en aller avec Martial!
+
+--Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond
+des forêts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de
+braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir
+une honnête petite chaumière dont vous seriez la ménagère active et
+laborieuse?
+
+--Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?
+
+--Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un château en Espagne.
+
+--Ah! comme ça, à la bonne heure.
+
+--Dites donc, la Louve, il me semble déjà vous voir établie dans votre
+maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants.
+Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!
+
+--Des enfants de mon homme? s'écria la Louve avec une passion farouche;
+oh! oui, ils seraient fièrement aimés, ceux-là!
+
+--Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand
+ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des
+services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre
+chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la forêt faire pâturer
+une vache ou deux qu'on vous donnerait pour récompenser votre mari de
+son activité; car ayant été braconnier, il n'en serait que meilleur
+garde-chasse.
+
+--Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces châteaux en Espagne.
+Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!
+
+--On serait très-content de votre mari... vous auriez de son maître
+quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il
+vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au
+soir.
+
+--Oh! si ce n'était que ça, une fois auprès de mon homme, l'ouvrage ne
+me ferait pas peur, à moi... j'ai de bons bras...
+
+--Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en réponds... Il y a tant
+à faire!... tant à faire!... C'est l'étable à soigner, les repas à
+préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour le
+blanchissage, un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à
+nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la forêt disent:
+«Oh! il n'y a pas une ménagère comme la femme à Martial; de la cave au
+grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours
+si bien soignés! C'est qu'aussi elle est fièrement laborieuse, Mme
+Martial...»
+
+--Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial...
+reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!...
+
+--Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?
+
+--Bien sûr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une
+bête... Mais, bah!... bah!... louve je suis née... louve je mourrai...
+
+--Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure,
+mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait
+pas?...
+
+--Oh! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches à
+soigner qui m'embarrasseraient, allez!
+
+--Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos;
+l'hiver, à la veillée, pendant que les enfants dorment, et que votre
+mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens...
+écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.
+
+--Bah! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma foi non;
+j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du
+feu; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!
+
+Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le
+présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivement intéressée que
+précédemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parlé des douceurs
+rustiques de la ferme de Bouqueval.
+
+La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son
+amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait
+ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, à propos de la vie des
+champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la
+Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez
+émouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour
+désirer ardemment une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et
+pitié.
+
+Enchantée de voir sa compagne l'écouter avec curiosité, la Goualeuse
+reprit en souriant:
+
+--Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler
+ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?
+
+--Tiens, au contraire, ça me flatte... Puis la Louve haussa les épaules
+en souriant aussi et reprit: Quelle bêtise de jouer à la madame!
+Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est amusant...
+Vous dites donc?...
+
+--Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond
+des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons.
+
+--Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit
+dans la forêt et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien
+loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sois au
+coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule sans mon
+homme, s'il était à faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, à
+moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne, là...
+allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!
+
+--Oh! je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi,
+poltronne, je préfère le printemps à l'hiver... Oh! le printemps! madame
+Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent
+les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est
+embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans
+l'herbe nouvelle; et puis la forêt serait si touffue qu'on apercevrait à
+peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois
+d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a
+plantée et qui ombrage le banc de gazon où il dort durant la grande
+chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux
+enfants de ne pas réveiller leur père... Je ne sais pas si vous avez
+remarqué cela: mais dans le fort de l'été, sur le midi, il se fait dans
+les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les
+feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...
+
+--Ça, c'est vrai, répéta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en
+plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants
+tableaux que lui présentait l'imagination poétique de Fleur-de-Marie, si
+instinctivement amoureuse des beautés de la nature.
+
+Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Goualeuse
+reprit en se laissant elle-même entraîner au charme des pensées qu'elle
+évoquait:
+
+--Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois,
+c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'été tombant sur les
+feuilles; aimez-vous cela aussi?
+
+--Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'été.
+
+--N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien
+trempé, quelle bonne odeur fraîche! Et puis, comme le soleil, en passant
+à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui
+pendent aux feuilles après l'ondée! Avez-vous aussi remarqué cela?
+
+--Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent...
+Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on
+semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame!
+je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous
+dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous
+parlons.
+
+Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La
+Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence
+de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:
+
+--Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été.
+Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs
+plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que
+vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous,
+à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de
+l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu
+le tintement lointain des clochettes, allez!...
+
+--Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus
+hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à
+califourchon sur le dos d'une des vaches...
+
+--Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant
+elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné,
+tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un
+panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une
+couche épaisse de violettes sauvages.
+
+--Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon
+Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la
+Goualeuse?
+
+--Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les
+violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial...
+Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières,
+préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer
+les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout
+harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de
+chanter, quand, par une belle soirée d'été, le coeur satisfait, on
+regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants?
+N'est-ce pas, madame Martial?
+
+--C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve,
+devenant de plus en plus songeuse.
+
+--À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue
+elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et
+puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous
+la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer
+l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les
+étoiles... Alors le coeur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il
+déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit
+la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel
+étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir
+paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur...
+car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de
+tous les jours...
+
+--De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa
+poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu
+est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...
+
+--Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne
+devrait-il pas être béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie
+paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans
+la boue des rues de Paris?
+
+Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve à la réalité.
+
+Il venait de se passer dans l'âme de cette créature un phénomène
+étrange.
+
+Peinture naïve d'une condition humble et rude, ce simple récit, tour à
+tour éclairé des douces lueurs du foyer domestique, doré par quelques
+joyeux rayons de soleil, rafraîchi par la brise des grands bois ou
+parfumé de la senteur des fleurs sauvages, ce récit avait fait sur la
+Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait
+fait une exhortation d'une moralité transcendante.
+
+Oui, à mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait désiré d'être
+ménagère infatigable, vaillante épouse, mère pieuse et dévouée.
+
+Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale,
+avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail,
+la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui
+promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des
+forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, un toit et du pain,
+n'était-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!
+
+Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant,
+auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions
+menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?
+
+La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à
+la réalité, après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et
+salutaire où, pour la première fois, l'avait plongée Fleur-de-Marie,
+prouvait l'influence des paroles de cette dernière sur sa malheureuse
+compagne.
+
+Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant
+mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse
+était manifeste.
+
+Après un moment de silence et de réflexion, la Louve redressa
+brusquement la tête, passa la main sur son front, et se levant
+menaçante, courroucée:
+
+--Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me défier de toi et de ne pas
+vouloir t'écouter... parce que ça tournerait mal pour moi! Pourquoi
+m'as-tu parlé ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela,
+parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aimé à vivre au
+fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me
+bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse!
+Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à cette forêt, à cette
+maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais...
+jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma
+vie va donc être un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui,
+par ta faute!...
+
+--Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.
+
+--Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants.
+
+--Oui, tant mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous paraît un
+enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.
+
+--Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? À
+quoi bon regretter d'être une fille des rues, puisque je dois mourir
+fille des rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant
+dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Réponds...
+réponds! Pourquoi es-tu venue me faire désirer ce que je ne peux pas
+avoir?
+
+--Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie,
+je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa
+main.
+
+--Eh bien! après, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? À
+quoi ça m'avancera-t-il?
+
+--À voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit
+Fleur-de-Marie, d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée
+de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappée
+d'étonnement.
+
+--Écoutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de
+compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces
+pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir
+de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir?
+
+--Vous? Vous pourriez cela?
+
+--Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...
+
+--Puissant comme Dieu?...
+
+--Écoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais une
+pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle
+avec des larmes de reconnaissance--et Fleur-de-Marie essuya ses yeux--un
+jour celui-là est venu à moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute
+méprisée que j'étais, de me dire de consolantes paroles... les premières
+que j'aie entendues!... Je lui avais raconté mes souffrances, mes
+misères, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à
+l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée avec bonté,
+il ne m'a pas blâmée, il m'a plainte; il ne m'a pas reproché mon
+abjection, il m'a vanté la vie calme et pure que l'on menait aux champs.
+
+--Comme vous tout à l'heure...
+
+--Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir
+qu'il me montrait me semblait plus beau!
+
+--Comme moi, bon Dieu!
+
+--Oui, et ainsi que vous je disais: «À quoi bon, hélas! me faire
+entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?...» Mais
+j'avais tort de désespérer... car celui dont je vous parle est, comme
+Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire
+luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à
+personne ni pitié, ni bonheur, ni espérance.
+
+--Et pour vous... qu'a-t-il fait?
+
+--Il m'a traitée en enfant malade; j'étais, comme vous, plongée dans un
+air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant; je
+vivais aussi parmi des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des
+êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit...
+car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il
+donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles
+vous émeuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que
+son esprit et sa pensée m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus
+heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous
+promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore à cette heure
+l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: «Espérez!...» c'est
+qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs...
+car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence...
+
+En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse,
+inspirée; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat,
+ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alors d'une beauté
+si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet
+entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et
+s'écria:
+
+--Mon Dieu!... où suis-je? Est-ce que je rêve? Je n'ai jamais rien
+entendu, rien vu de pareil... ça n'est pas possible!... Mais qui
+êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout autre que
+nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant,
+vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous
+soyez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour
+nous tenter!!! Vous êtes donc pour le bien... comme le démon pour le
+mal?
+
+Fleur-de-Marie allait répondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et
+la chercher pour la conduire auprès de Mme d'Harville.
+
+La Louve restait frappée de stupeur; l'inspectrice lui dit:
+
+--Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans la prison
+vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez
+fait une quête pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela
+est charitable, la Louve. Cela vous sera compté... J'étais bien sûre que
+vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de
+votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abréger
+de beaucoup les jours de prison qui vous restent à subir.
+
+Et Mme Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie.
+
+L'on ne s'étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-de-Marie en
+songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement
+développée, grâce à l'éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus
+à la ferme de Bouqueval.
+
+Puis la jeune fille était surtout forte de son expérience.
+
+Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le coeur de la Louve avaient
+été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près
+semblables.
+
+Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait
+tâché de la ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon la théorie de
+Rodolphe appliquée à la ferme de Bouqueval) qu'il était de son intérêt
+de devenir honnête, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes
+et attrayantes couleurs...
+
+Et, à ce propos, répétons que l'on procède d'une manière incomplète et,
+ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes
+pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.
+
+Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace
+des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire à leurs
+oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chaînes
+de bagne; et enfin au loin, dans une pénombre effrayante, à l'extrême
+horizon du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant
+aux lueurs des flammes éternelles...
+
+On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable,
+terrible...
+
+À qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...
+
+Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-t-elle dons
+honorables, distinctions glorieuses?
+
+Non.
+
+Par des bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la
+résignation, à l'ordre, à la probité, cette masse immense d'artisans
+voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à
+une misère profonde?
+
+Non.
+
+En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où
+monte le grand homme de bien?
+
+Non.
+
+Étrange, fatal symbole! On représente la justice aveugle, portant d'une
+main un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent
+l'accusation et la défense.
+
+Ceci n'est pas l'image de la justice.
+
+C'est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absout
+selon sa conscience.
+
+La JUSTICE tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une
+pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons.
+
+Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le
+mal, il est d'éclatants triomphes pour le bien; tandis qu'à cette heure,
+dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des
+tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds.
+
+Le peuple voit bien une justice criminelle _(sic),_ composée d'hommes
+fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir,
+à punir des scélérats.
+
+Il ne voit pas de justice vertueuse[1], composée d'hommes fermes,
+intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les
+gens de bien.
+
+Tout lui dit: «Tremble!...»
+
+Rien ne lui dit: «Espère!...»
+
+Tout le menace...
+
+Rien ne le console.
+
+L'État dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile
+punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers
+et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux.
+
+Cela est nécessaire, soit.
+
+Mais combien dépense l'État pour la rémunération si salutaire, si
+féconde, des gens de bien?
+
+Rien.
+
+Et ce n'est pas tout.
+
+Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous
+conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irréprochable
+probité seraient au comble de leurs voeux s'ils étaient certains de
+jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours
+assurés d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gîte!
+
+Et pourtant, au nom de leur dignité d'honnêtes gens rudement et
+longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de prétendre à jouir du même
+bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire,
+auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu
+de la misère et des tentations?
+
+Ceux-là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la
+peine de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification
+de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et
+difficile qu'ils parcourent vaillamment?
+
+Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus
+obscurément que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas
+toujours découverts par la justice criminelle?
+
+Hélas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.
+
+Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle
+ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du
+crime.
+
+Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la
+reconnaissance de tous, comme on dénonce aujourd'hui les crimes à la
+vindicte des lois.
+
+Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus
+féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs:
+
+Un homme a tué un autre homme pour le voler:
+
+Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin
+reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la
+populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.
+
+Voilà le dernier mot de la société.
+
+Voilà le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voilà
+le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le
+plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...
+
+Le seul... car rien ne sert de contrepoids à ce billot dégouttant de
+sang.
+
+Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce
+spectacle funèbre.
+
+Continuons notre utopie...
+
+N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous
+les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifiées et
+matériellement rémunérées par l'État?
+
+Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un
+tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une
+foule immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la
+longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:
+
+--Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert,
+courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par
+vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus
+supérieures vous ont hautement distingué: soyez glorifié et récompensé.
+Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans
+l'oubli ni le mal ni le bien... À chacun elle paye selon ses oeuvres...
+l'État vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la
+considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance
+une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront
+toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, perdant beaucoup
+d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de
+rares et grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus
+grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau
+que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une
+salutaire émulation, ils lutteront d'énergie dans l'accomplissement des
+devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous
+et rémunérés comme vous...
+
+Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé,
+du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon
+plus salutaire, plus féconde?
+
+Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée
+de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce qu'il y a au
+monde de plus éthéré: la vertu!
+
+Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou
+moins philosophiques, platoniques, théologiques, mais surtout
+économiques, telles que celles-ci:
+
+_Le bien porte en soi sa récompense..._
+
+_La vertu est une chose sans prix..._
+
+_La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses._
+
+Et enfin cette objection triomphante et sans réplique:
+
+_Le bonheur éternel qui attend les justes dans l'autre vie doit
+uniquement suffire pour les encourager au bien._
+
+À cela nous répondrons que la société, pour intimider et punir les
+coupables, ne nous paraît pas exclusivement se reposer sur la vengeance
+divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.
+
+La société prélude au jugement dernier par des jugements humains...
+
+En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe,
+aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente
+modestement... de gendarmes.
+
+Nous le répétons:
+
+Pour terrifier les méchants, on matérialise, ou plutôt on réduit à des
+proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du
+courroux céleste...
+
+Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine
+à l'égard des gens de bien?
+
+Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables,
+comme de véritables utopies qu'elles sont.
+
+La société est si bien comme elle est! Interrogez plutôt tous ceux qui,
+la jambe avinée, l'oeil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux
+banquet!
+
+
+
+
+X
+
+La protectrice
+
+
+L'inspectrice entra bientôt avec la Goualeuse dans le petit salon où se
+trouvait Clémence; la pâleur de la jeune fille s'était légèrement
+colorée ensuite de son entretien avec la Louve.
+
+--Mme la marquise, touchée des excellents renseignements que je lui ai
+donnés sur vous, dit Mme Armand à Fleur-de-Marie, désire vous voir, et
+daignera peut-être vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre
+peine.
+
+--Je vous remercie, madame, répondit timidement Fleur-de-Marie à Mme
+Armand, qui la laissa seule avec la marquise.
+
+Celle-ci, frappée de l'expression candide des traits de sa protégée, de
+son maintien rempli de grâce et de modestie, ne put s'empêcher de se
+souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononcé le nom de
+Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnière en proie à
+un amour profond et caché.
+
+Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait être question du
+grand-duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à la
+beauté, la Goualeuse était digne de l'amour d'un prince...
+
+À l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit,
+respirait une bonté charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement
+attirée vers elle.
+
+--Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup la douceur de votre
+caractère et la sagesse exemplaire de votre conduite, Mme Armand se
+plaint de votre peu de confiance envers elle.
+
+Fleur-de-Marie baissa la tête sans répondre.
+
+--Les habits de paysanne dont vous étiez vêtue lorsqu'on vous a arrêtée,
+votre silence au sujet de l'endroit où vous demeuriez avant d'être
+amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances.
+
+--Madame...
+
+--Je n'ai aucun droit à votre confiance, ma pauvre enfant, je ne
+voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que
+si je demandais votre sortie de prison, cette grâce pourrait m'être
+accordée. Avant d'agir, je désirerais causer avec vous de vos projets,
+de vos ressources pour l'avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si,
+comme je n'en doute pas, vous êtes décidée à suivre la bonne voie où
+vous êtes entrée, ayez confiance en moi, je vous mettrai à même de
+gagner honorablement votre vie...
+
+La Goualeuse fut émue jusqu'aux larmes de l'intérêt que lui témoignait
+Mme d'Harville. Après un moment d'hésitation, elle lui dit:
+
+--Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si
+généreuse, que je dois peut-être rompre le silence que j'ai gardé
+jusqu'ici sur le passé... un serment m'y forçait.
+
+--Un serment?
+
+--Oui, madame, j'ai juré de taire à la justice et aux personnes
+employées dans cette prison par suite de quels événements j'ai été
+conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une
+promesse...
+
+--Laquelle?
+
+--Celle de me garder le secret, je pourrais, grâce à vous, madame, sans
+manquer pourtant à mon serment, rassurer des personnes respectables qui,
+sans doute, sont bien inquiètes de moi.
+
+--Comptez sur ma discrétion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez à
+dire.
+
+--Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes
+bienfaiteurs ne ressemblât à de l'ingratitude!...
+
+Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frappèrent
+Mme d'Harville d'un nouvel étonnement.
+
+--Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles,
+tout m'étonne au dernier point. Comment, avec une éducation qui paraît
+distinguée, avez-vous pu...
+
+--Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume.
+C'est qu'hélas! cette éducation, il y a bien peu de temps que je l'ai
+reçue. Je dois ce bienfait à un protecteur généreux, qui, comme vous,
+madame... sans me connaître... sans même avoir les favorables
+renseignements qu'on vous a donnés sur moi, m'a prise en pitié...
+
+--Et ce protecteur... quel est-il?
+
+--Je l'ignore, Madame...
+
+--Vous l'ignorez?
+
+--Il ne se fait connaître, dit-on, que par son inépuisable bonté; grâce
+au ciel, je me suis trouvée sur son passage.
+
+--Et où l'avez-vous rencontré?
+
+--Une nuit... dans la Cité, madame, dit la Goualeuse en baissant les
+yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a
+courageusement défendue: telle a été ma première rencontre avec lui.
+
+--C'était donc un homme... du peuple?
+
+--La première fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le
+langage... mais plus tard...
+
+--Plus tard?
+
+--La manière dont il m'a parlé, le profond respect dont l'entouraient
+les personnes auxquelles il m'a confiée, tout m'a prouvé qu'il avait
+pris par déguisement l'extérieur d'un de ces hommes qui fréquentent la
+Cité.
+
+--Mais dans quel but?
+
+--Je ne sais...
+
+--Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez-vous?
+
+--Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je
+puis sans cesse bénir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M.
+Rodolphe, madame...
+
+Clémence devint pourpre.
+
+--Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement à
+Fleur-de-Marie.
+
+--Je l'ignore, madame... Dans la ferme où il m'avait envoyée, on ne le
+connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.
+
+--Et son âge?
+
+--Il est jeune encore, madame...
+
+--Et beau?
+
+--Oh! oui... beau, noble... comme son coeur...
+
+L'accent reconnaissant, passionné de Fleur-de-Marie en prononçant ces
+mots, causa une impression douloureuse à Mme d'Harville.
+
+Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait
+du prince.
+
+Les remarques de l'inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la
+Goualeuse aimait Rodolphe... c'était son nom qu'elle avait prononcé
+pendant son sommeil...
+
+Dans quelles circonstances étranges le prince et cette malheureuse
+s'étaient-ils rencontrés?
+
+Pourquoi Rodolphe était-il allé déguisé dans la Cité?
+
+La marquise ne put résoudre ces questions.
+
+Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois méchamment
+et faussement raconté des prétendues excentricités de Rodolphe, de ses
+amours étranges... N'était-il pas, en effet, bizarre, qu'il eût retiré
+de la fange cette créature d'une ravissante beauté, d'une intelligence
+peu commune?...
+
+Clémence avait de nobles qualités; mais elle était femme, et elle aimait
+profondément Rodolphe, quoiqu'elle fût décidée à ensevelir ce secret au
+plus profond de son coeur...
+
+Sans réfléchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions
+généreuses que le prince était accoutumé de faire dans l'ombre; sans
+réfléchir qu'elle confondait peut-être avec l'amour un sentiment de
+gratitude exalté; sans réfléchir enfin que, ce sentiment eût-il été plus
+tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment
+d'amertume et d'injustice, ne put s'empêcher de regarder la Goualeuse
+comme sa rivale.
+
+Son orgueil se révolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle
+souffrait malgré elle d'une rivalité si abjecte.
+
+Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec
+l'affectueuse bienveillance de ses premières paroles:
+
+--Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse
+en prison? Comment vous trouvez-vous ici?
+
+--Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappée de ce brusque
+changement de langage, vous ai-je déplu en quelque chose?...
+
+--Et en quoi pouvez-vous m'avoir déplu? demanda Mme d'Harville avec
+hauteur.
+
+--C'est qu'il me semble... que tout à l'heure... vous me parliez avec
+plus de bonté, madame...
+
+--En vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de mes
+paroles? Puisque je consens à m'intéresser à vous... j'ai le droit, je
+pense, de vous adresser certaines questions...
+
+À peine ces mots étaient-ils prononcés que Clémence, pour plusieurs
+raisons, en regretta la dureté.
+
+D'abord par un louable retour de générosité, puis parce qu'elle songea
+qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle
+désirait savoir.
+
+En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et
+confiante, devint tout à coup craintive.
+
+De même que la sensitive, à la première atteinte, referme ses feuilles
+délicates et se replie sur elle-même... le coeur de Fleur-de-Marie se
+serra douloureusement.
+
+Clémence reprit doucement, pour ne pas éveiller les soupçons de sa
+protégée par un revirement trop subit:
+
+--En vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant autant à
+vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnière. Comment,
+après être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter
+la nuit dans une promenade qui vous était interdite? Tout cela, je vous
+l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a
+jusqu'ici imposé le silence... mais ce serment même est si étrange!...
+
+--J'ai dit la vérité, madame...
+
+--J'en suis certaine... il n'y a qu'à vous voir, qu'à vous entendre,
+pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a
+d'incompréhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon
+impatiente curiosité; c'est seulement à cela que vous devez attribuer la
+vivacité de mes paroles de tout à l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai
+eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit à vos confidences que mon
+vif désir de vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous
+n'avez dit à personne, et je suis très-touchée, croyez-moi, pauvre
+enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte...
+Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si
+vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous
+vous proposez.
+
+Grâce à ce _replâtrage_ assez habile (qu'on nous passe cette
+trivialité), Mme d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un
+moment effarouchée.
+
+Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha même d'avoir mal interprété
+les mots qui l'avaient blessée.
+
+--Pardonnez-moi, madame, dit-elle à Clémence; j'ai sans doute eu tort de
+ne pas vous dire tout de suite ce que vous désirez savoir; mais vous
+m'avez demandé le nom de mon sauveur... malgré moi je n'ai pu résister
+au bonheur de parler de lui...
+
+--Rien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes reconnaissante.
+Mais par quelle circonstance avez-vous quitté les honnêtes gens chez
+lesquels il vous avait placée sans doute? Est-ce à cet événement que se
+rapporte le serment dont vous m'avez parlé?
+
+--Oui, madame; mais, grâce à vous, je crois maintenant pouvoir, tout en
+restant fidèle à ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma
+disparition...
+
+--Voyons, ma pauvre enfant, je vous écoute.
+
+--Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait placée dans une ferme
+située à quatre ou cinq lieues d'ici...
+
+--Il vous y avait conduite... lui-même?
+
+--Oui, madame... il m'avait confiée à une dame aussi bonne que
+vénérable... que j'aimai bientôt comme ma mère... Elle et le curé du
+village, à la recommandation de M. Rodolphe, s'occupèrent de mon
+éducation...
+
+--Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent à la ferme?
+
+--Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis
+restée.
+
+Clémence ne put cacher un tressaillement de joie.
+
+--Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse...
+n'est-ce pas?
+
+--Oh! oui, madame!... C'était pour moi plus que du bonheur... c'était un
+sentiment mêlé de reconnaissance, de respect, d'admiration et même d'un
+peu de crainte...
+
+--De la crainte?
+
+--De lui à moi... de lui aux autres... la distance est si grande!...
+
+--Mais... quel est donc son rang?
+
+--J'ignore s'il a un rang, madame.
+
+--Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les
+autres.
+
+--Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est
+l'élévation de son caractère... c'est son inépuisable générosité pour
+ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire à tous... Les
+méchants mêmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le
+respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler
+encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une idée
+incomplète de celui que l'on doit se borner à adorer en silence...
+autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.
+
+--Cette comparaison...
+
+--Est peut-être sacrilège, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de
+lui comparer celui qui m'a donné la conscience du bien et du mal, celui
+qui m'a retirée de l'abîme... celui enfin à qui je dois une vie
+nouvelle?
+
+--Je ne vous blâme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles
+exagérations. Mais comment avez-vous abandonné cette ferme où vous
+deviez vous trouver si heureuse?
+
+--Hélas!... cela n'a pas été volontairement, madame!
+
+--Qui vous y a donc forcée?
+
+--Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore à
+ce récit, je me rendais au presbytère du village, lorsqu'une méchante
+femme, qui m'avait tourmentée pendant mon enfance... et un homme son
+complice... qui était embusqué avec elle dans un chemin creux, se
+jetèrent sur moi, et, après m'avoir bâillonnée, m'emportèrent dans un
+fiacre.
+
+--Et dans quel but?
+
+--Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obéissaient, je crois, à des
+personnes puissantes.
+
+--Quelles furent les suites de cet enlèvement?
+
+--À peine le fiacre était-il en marche que la méchante femme, qui
+s'appelle la Chouette, s'écria: «J'ai du vitriol, je vais en frotter le
+visage de la Goualeuse pour la défigurer.»
+
+--Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauvée de ce
+danger?
+
+--Le complice de cette femme... un aveugle, nommé le Maître d'école.
+
+--Il a pris votre défense?
+
+--Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois
+une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le
+Maître d'école la força de jeter par la portière la bouteille qui
+contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu,
+après avoir pourtant aidé à mon enlèvement... La nuit était profonde...
+Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrêta, je crois, sur la
+grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme à cheval
+attendait à cet endroit... «--Eh bien! dit-il, la tenez-vous
+enfin?--Oui, nous la tenons! répondit la Chouette, qui était furieuse de
+ce qu'on l'avait empêchée de me défigurer. Si vous voulez vous
+débarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'étendre par
+terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la
+tête... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.»
+
+--Mais c'est épouvantable!
+
+--Hélas! madame, la Chouette était bien capable de faire ce qu'elle
+disait. Heureusement l'homme à cheval lui répondit qu'il ne voulait pas
+qu'on me fît mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois
+enfermée dans un endroit d'où je ne pourrais ni sortir ni écrire à
+personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appelé
+Bras-Rouge, maître d'une taverne située aux Champs-Élysées. Dans cette
+taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles
+pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme à cheval
+accepta cette proposition; puis il me promit qu'après être restée deux
+mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empêcherait de
+regretter la ferme de Bouqueval.
+
+--Quel mystère étrange!
+
+--Cet homme donna de l'argent à la Chouette, lui en promit encore
+lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son
+cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant
+d'arriver à la barrière, le Maître d'école dit à la Chouette: «Tu veux
+enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien
+qu'étant près de la rivière, ces caves sont dans l'hiver toujours
+submergées!... Tu veux donc la noyer?--Oui», répondit la Chouette.
+
+--Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait à cette horrible femme?
+
+--Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharnée
+sur moi... Le Maître d'école lui répondit: «--Je ne veux pas qu'on noie
+la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.»--La Chouette était aussi
+étonnée que moi, madame, d'entendre cet homme me défendre ainsi. Elle se
+mit alors dans une colère horrible et jura qu'elle me conduirait chez
+Bras-Rouge, malgré le Maître d'école. «--Je t'en prie, dit celui-ci, car
+je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lâcherai pas et je
+t'étranglerai si tu t'approches d'elle.--Mais que veux-tu donc en faire
+alors? s'écria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant
+deux mois sans qu'on sache où elle est?--Il y a un moyen, dit le Maître
+d'école; nous allons aller aux Champs-Élysées, nous ferons stationner le
+fiacre à quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher
+Bras-Rouge à sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le
+ramèneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en
+déclarant que c'est une fille de la Cité qu'il a trouvée rôdant autour
+de son cabaret. Comme les filles sont condamnées à trois mois de prison
+quand on les surprend aux Champs-Élysées, et que la Goualeuse est encore
+inscrite à la police, on l'arrêtera, on la mettra à Saint-Lazare, où
+elle sera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de
+Bras-Rouge.--Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas
+arrêter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlevée,
+elle nous dénoncera. En supposant même qu'on l'emprisonne, elle écrira à
+ses protecteurs, tout sera découvert.--Non, elle ira en prison de bonne
+volonté, reprit le Maître d'école, et elle va jurer de ne nous dénoncer
+à personne tant qu'elle restera à Saint-Lazare, ni ensuite non plus;
+elle me doit cela, car je l'ai empêchée d'être défigurée par toi, la
+Chouette, et noyée chez Bras-Rouge. Mais si, après avoir juré de ne pas
+parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de
+Bouqueval à feu et à sang. Puis, s'adressant à moi, le Maître d'école
+ajouta:--Décide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras
+quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne à la
+Chouette, qui te mènera dans la cave de Bras-Rouge, où tu seras noyée.
+Voyons, dépêche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le
+tiendras.»
+
+--Et vous avez juré?
+
+--Hélas! oui, madame, tant je craignais d'être défigurée par la Chouette
+ou d'être noyée par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux...
+Une autre mort m'eût paru moins effrayante; je n'aurais peut-être pas
+cherché à y échapper.
+
+--Quelle idée sinistre, à votre âge!... dit Mme d'Harville en regardant
+la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de
+vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir
+n'aura-t-il pas effacé le passé?
+
+--Est-ce que le passé s'efface? Est-ce que le passé s'oublie? Est-ce que
+le repentir tue la mémoire, madame? s'écria Fleur-de-Marie d'un ton si
+désespéré que Clémence tressaillit.
+
+--Mais toutes les fautes se rachètent, malheureuse enfant!
+
+--Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en
+plus terrible à mesure que l'âme s'épure, à mesure que l'esprit s'élève!
+Hélas! plus vous montez, plus l'abîme dont vous sortez vous paraît
+profond.
+
+--Ainsi, vous renoncez à tout espoir de réhabilitation, de pardon?
+
+--De la part des autres... non, madame; vos bontés prouvent que
+l'indulgence ne manque jamais aux remords.
+
+--Vous serez donc la seule impitoyable envers vous?
+
+--Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai été...
+Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier...
+
+--Et quelquefois vous désirez mourir?
+
+--Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle
+reprit, après un moment de silence: Quelquefois... oui, madame.
+
+--Pourtant, vous craigniez d'être défigurée par cette horrible femme;
+vous teniez donc à votre beauté, pauvre petite? Cela annonce que la vie
+a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!...
+
+--C'est peut-être une faiblesse de penser cela; mais si j'étais belle,
+comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononçant le
+nom de mon bienfaiteur...
+
+Les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.
+
+Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits
+angéliques, pâles, abattus, son douloureux sourire, étaient tellement
+d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la réalité de son
+funeste désir.
+
+Mme d'Harville était douée de trop de délicatesse pour ne pas sentir ce
+qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pensée de la Goualeuse:
+
+«Je n'oublierai jamais ce que j'ai été...»
+
+Idée fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de
+Fleur-de-Marie.
+
+Clémence, honteuse d'avoir un instant méconnu la générosité toujours si
+désintéressée du prince, regrettait aussi de s'être laissé entraîner à
+un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec
+une naïve exaltation sa reconnaissance envers son protecteur.
+
+Chose étrange, l'admiration que cette pauvre prisonnière ressentait si
+vivement pour Rodolphe augmentait peut-être encore l'amour profond que
+Clémence devait toujours lui cacher.
+
+Elle reprit, pour fuir ces pensées:
+
+--J'espère qu'à l'avenir vous serez moins sévère pour vous-même. Mais
+parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous
+n'avez pas voulu dénoncer ces misérables?
+
+--Quoique le Maître d'école eût pris part à mon enlèvement, il m'avait
+deux fois défendue... j'aurais craint d'être ingrate envers lui.
+
+--Et vous vous êtes prêtée aux desseins de ces monstres?
+
+--Oui, madame... j'étais si effrayée! La Chouette alla chercher
+Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait
+trouvée rôdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas nié, on m'a arrêtée
+et l'on m'a conduite ici.
+
+--Mais vos amis de la ferme doivent être en proie à une inquiétude
+mortelle?
+
+--Hélas madame, dans mon premier mouvement d'épouvante, je n'avais pas
+réfléchi que mon serment m'empêcherait de les rassurer... Maintenant
+cela me désole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer à ma
+parole, je puis vous prier d'écrire à Mme Georges, à la ferme de
+Bouqueval, de n'avoir aucune inquiétude à mon égard, sans lui apprendre
+pourtant où je suis, car j'ai promis de le taire...
+
+--Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma
+recommandation, on vous fait grâce. Demain vous retournerez à la ferme,
+sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos
+bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage cette promesse
+arrachée par la menace.
+
+--Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de
+sortir bientôt d'ici?
+
+--Vous méritez tant d'intérêt que je réussirai, j'en suis sûre; et je ne
+doute pas qu'après-demain vous ne puissiez aller vous-même rassurer vos
+bienfaiteurs...
+
+--Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mériter tant de bontés de votre
+part? Comment les reconnaître?...
+
+--En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette
+seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur
+que vos amis se sont réservé...
+
+Mme Armand entra tout à coup d'un air consterné.
+
+--Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, je suis
+désolée du message que j'ai à remplir auprès de vous.
+
+--Que voulez-vous dire, madame?...
+
+--M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame...
+
+--Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il?
+
+--Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est chargé pour vous, dit-il,
+d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris chez Mme la
+duchesse, sa femme, que vous étiez ici, et il est venu en toute hâte...
+
+--Une triste nouvelle!... se dit Mme d'Harville. Puis, tout à coup, elle
+s'écria avec un accent déchirant: Ma fille... ma fille... peut-être!...
+Oh! parlez, madame!...
+
+--J'ignore, madame...
+
+--Oh! de grâce, de grâce, madame, conduisez-moi auprès de M. de Lucenay!
+s'écria Mme d'Harville en sortant, tout éperdue, suivie de Mme Armand.
+
+--Pauvre mère! dit tristement la Goualeuse en suivant Clémence du
+regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment même où elle vient de
+se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non,
+non, encore une fois, c'est impossible.
+
+
+
+
+XI
+
+Une intimité forcée
+
+
+Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour
+du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir.
+
+M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable,
+s'occupait de restaurer la botte qui lui était plus d'une fois tombée
+des mains lors de la dernière et audacieuse incartade de Cabrion.
+
+La physionomie du chaste portier était abattue et beaucoup plus
+mélancolique que de coutume.
+
+Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa défaite, passe tristement
+la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait
+un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt
+tremblant sur la cassure transversale dont son vénérable chapeau
+tromblon avait été sillonné par la main insolente de Cabrion.
+
+Alors tous les chagrins, toutes les inquiétudes, toutes les craintes
+d'Alfred se réveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes
+poursuites du rapin.
+
+M. Pipelet n'avait pas un esprit très-étendu, très-élevé; son
+imagination n'était pas des plus vives ni des plus poétiques, mais il
+possédait un sens très-droit, très-solide et très-logique.
+
+Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de son
+jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle portée de ce
+qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforçait de
+trouver des motifs raisonnables, possibles, à la conduite exorbitante de
+Cabrion, et il se posait à ce sujet une foule de questions insolubles.
+
+Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige à
+force de sonder l'abîme sans fond que le génie infernal du peintre avait
+creusé sous ses pas.
+
+Que de fois, blessé dans ses épanchements, il avait été forcé de se
+replier sur lui-même, grâce au pyrrhonisme effréné de Mme Pipelet, qui,
+ne s'arrêtant qu'aux faits et dédaignant d'approfondir les causes,
+considérait grossièrement la conduite incompréhensible de Cabrion à
+l'égard d'Alfred comme une simple farce!
+
+M. Pipelet, homme sérieux et grave, ne pouvait admettre une telle
+interprétation; il gémissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignité
+d'homme se révoltait à cette pensée qu'il pouvait être le jouet d'une
+combinaison aussi vulgaire: une farce... Il était absolument convaincu
+que la conduite inouïe de Cabrion cachait quelque complot ténébreux
+dissimulé sous une frivole apparence.
+
+Nous l'avons dit, c'est à résoudre ce funeste problème que l'homme au
+chapeau tromblon épuisait incessamment sa puissance dialectique.
+
+--Je porterais plutôt ma tête sur l'échafaud, disait cet homme austère,
+qui, dès qu'il les touchait, agrandissait immensément les questions, je
+porterais ma tête sur l'échafaud plutôt que d'admettre que, dans
+l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne
+si opiniâtrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie.
+Or, dans sa dernière entreprise, cette créature malfaisante n'avait
+aucun témoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est
+clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour déposer sur
+mon front indigné son hideux baiser. Et cela, je le demanderai à toute
+personne désintéressée: dans quel but? Ce n'était pas par bravade...
+personne ne le voyait; ce n'était pas par plaisir... les lois de la
+nature s'y opposent; ce n'était pas par amitié... je n'ai qu'un ennemi
+au monde, c'est lui. Il faut donc reconnaître qu'il y a là un mystère
+que ma raison ne peut pénétrer! Alors, où tend ce plan diabolique,
+concerté de longue main et poursuivi avec une persistance qui
+m'épouvante? Voilà ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilité
+où je suis de soulever ce voile qui peu à peu me mine et me consume!
+
+Telles étaient les réflexions pénibles de M. Pipelet au moment où nous
+les présentons au lecteur.
+
+L'honnête portier venait même de raviver ses plaies toujours saignantes
+en portant mélancoliquement la main à la cassure de son chapeau,
+lorsqu'une voix perçante, partant d'un des étages supérieurs de la
+maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier:
+
+--Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dépêchez-vous!
+
+--Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, après un moment d'audition
+réfléchie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chaussé de
+la botte qu'il réparait.
+
+--Monsieur Pipelet, dépêchez-vous donc! répéta la voix d'un ton
+pressant.
+
+--Cet organe m'est complètement étranger. Il est mâle, il m'appelle,
+lui... voilà ce que je puis affirmer... Ça n'est pas une raison
+suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la
+déserter en l'absence de mon épouse... jamais! s'écria héroïquement
+Alfred, jamais!!
+
+--Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... Mme Pipelet se
+trouve mal!...
+
+--Anastasie!... s'écria Alfred en se levant de son siège; puis il
+retomba, en se disant à lui-même: «Enfant que je suis... c'est
+impossible, mon épouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne
+peut-elle pas être rentrée sans que je l'aie aperçue? Ceci serait peu
+régulier; mais je dois déclarer que cela peut être.»
+
+--Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras!
+
+--On a mon épouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant
+brusquement.
+
+--Je ne puis pas délacer Mme Pipelet tout seul! ajouta la voix.
+
+Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa
+chasteté se révolta.
+
+--L'organe mâle et inconnu parler de délacer Anastasie! s'écria-t-il, je
+m'y oppose! Je le défends!!
+
+Et il se précipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrêta.
+
+M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques
+et éminemment dramatiques souvent exploitées par les poëtes. D'un côté
+le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre côté sa pudique et
+conjugale susceptibilité l'appelait aux étages supérieurs de la maison.
+
+Au milieu de ces perplexités terribles, la voix reprit:
+
+--Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les
+cordons et je ferme les yeux!...
+
+Cette menace décida M. Pipelet.
+
+--Môssieurr..., s'écria-t-il d'une voix de stentor, en sortant
+éperdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, môssieurr,
+de ne rien couper, de laisser mon épouse intacte!... Je monte... Et
+Alfred s'élança dans les ténèbres de l'escalier, en laissant, dans son
+trouble, la porte de sa loge ouverte.
+
+À peine l'eut-il quittée que tout à coup un homme y entra vivement, prit
+sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de
+quatre pointes fichées d'avance à chaque coin d'un épais carton qu'il
+tenait à la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcôve de M.
+Pipelet, puis disparut.
+
+Cette opération fut faite si prestement que le portier, s'étant souvenu
+presque au même instant qu'il avait laissé la porte de sa loge ouverte,
+redescendit précipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans
+pouvoir soupçonner que quelqu'un était entré chez lui. Après cette
+mesure de précaution, Alfred s'élança de nouveau au secours d'Anastasie
+en criant de toutes ses forces:
+
+--Môssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon
+épouse sous la sauvegarde de votre délicatesse!
+
+Le digne portier devait tomber d'étonnement en étonnement.
+
+À peine avait-il de nouveau gravi les premières marches de l'escalier
+qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas à l'étage supérieur, mais
+dans l'allée.
+
+Cette voix, plus glapissante que jamais, s'écriait:
+
+--Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... Où es-tu donc, vieux
+coureur?
+
+À ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du
+premier étage; il resta pétrifié, la tête tournée vers le bas de
+l'escalier, la bouche béante, les yeux fixes, le pied levé.
+
+--Alfred!!! cria de nouveau Mme Pipelet.
+
+«Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupée à se
+trouver mal!... se dit M. Pipelet, fidèle à son argumentation logique et
+serrée. Mais alors... cet organe mâle et inconnu qui me menaçait de la
+délacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un
+jeu cruel de mon inquiétude?... Quel est son dessein? Il se passe ici
+quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. «Fais ton devoir,
+advienne que pourra...» Après avoir été répondre à mon épouse, je
+remonterai pour éclaircir ce mystère et vérifier cet organe.»
+
+M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face à face avec sa
+femme.
+
+--C'est toi! lui dit-il.
+
+--Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que ça _soye_?
+
+--C'est toi, ma vue ne m'abuse point?
+
+--Ah çà! qu'est-ce que tu as encore à faire tes gros yeux en boules de
+loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger...
+
+--C'est que ta présence me révèle qu'il se passe ici des choses... des
+choses...
+
+--Quelles choses? Voyons, donne-moi la clef de la loge; pourquoi la
+laisses-tu seule? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, où
+j'étais allée en fiacre porter la malle de M. Bradamanti, qui ne veut
+pas qu'on sache qu'il part ce soir et qui ne se fie pas à ce petit gueux
+de Tortillard... et il a raison!
+
+En disant ces mots, Mme Pipelet prit la clef que son mari tenait à la
+main, ouvrit la loge et y précéda son mari.
+
+À peine le couple était-il rentré qu'un personnage, descendant
+légèrement l'escalier, passa rapidement et inaperçu devant la loge.
+
+C'était l'organe mâle qui avait si vivement excité les inquiétudes
+d'Alfred.
+
+M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dit à sa femme d'une voix
+émue:
+
+--Anastasie... je ne me sens pas dans mon assiette accoutumée; il se
+passe ici des choses... des choses...
+
+--Voilà que tu rabâches encore; mais il s'en passe partout, des choses!
+Qu'est-ce que tu as? Voyons... ah çà! mais tu es tout en eau... tout en
+nage... mais tu viens donc de faire un effort. Il ruisselle... ce vieux
+chéri!
+
+--Oui, je ruisselle... et j'en ai le droit... et M. Pipelet passa la
+main sur son visage baigné de sueur, car il se passe ici des choses à
+vous renverser...
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir en repos... Il
+faut toujours que tu trottes comme un chat maigre, au lieu de rester
+tranquille sur ta chaise à garder la loge.
+
+--Anastasie, vous êtes injuste... en disant que je trotte comme un chat
+maigre. Si je trotte... c'est pour vous.
+
+--Pour moi?
+
+--Oui... Pour vous épargner un outrage dont nous eussions tous les deux
+gémi et rougi... j'ai déserté un poste que je considère comme aussi
+sacré que la guérite du soldat...
+
+--On voulait me faire outrage, à moi?
+
+--Ce n'était pas à vous... puisque l'outrage dont on vous menaçait
+devait s'accomplir là-haut, et que vous étiez sortie... mais...
+
+--Que le diable m'emporte si je comprends rien à ce que tu me chantes
+là! Ah çà! est-ce que décidément tu perds la boule?... Tiens, vois-tu...
+je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et
+ça par la faute de ce gredin de Cabrion, que Dieu confonde!... Depuis sa
+farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri...
+cet être-là sera donc toujours ton cauchemar?
+
+À peine Anastasie avait-elle prononcé ces mots qu'il se passa une chose
+étrange.
+
+Alfred se tenait assis, le visage tourné du côté du lit.
+
+La loge était éclairée par la clarté blafarde d'un jour d'hiver et par
+une lampe. À la lueur de ces deux lumières douteuses, M. Pipelet, au
+moment où sa femme prononça le nom de Cabrion, crut voir apparaître dans
+l'ombre de l'alcôve la figure immobile et narquoise du peintre.
+
+C'était lui, son chapeau pointu, ses longs cheveux, son visage maigre,
+son rire satanique, sa barbe en pointe et son regard fascinateur...
+
+Un moment M. Pipelet crut rêver; il passa sa main sur ses yeux... se
+croyant le jouet d'une illusion...
+
+Ce n'était pas une illusion...
+
+Rien de plus réel que cette apparition...
+
+Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement une tête,
+dont la carnation vivante se détachait de l'obscurité de l'alcôve...
+
+À cette vue, M. Pipelet se renversa brusquement en arrière sans
+prononcer une parole; il leva le bras droit vers le lit et désigna cette
+terrible vision d'un geste si épouvanté que Mme Pipelet se retourna pour
+chercher la cause d'un effroi qu'elle partagea bientôt, malgré sa
+crânerie habituelle.
+
+Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s'écria:
+
+--CABRION!!!
+
+--Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix éteinte et caverneuse, en
+fermant les yeux.
+
+La stupeur des deux époux faisait le plus grand honneur au talent de
+l'artiste qui avait admirablement peint sur carton les traits de
+Cabrion.
+
+Sa première surprise passée, Anastasie, intrépide comme une lionne,
+courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le
+carton du mur où il avait été cloué.
+
+L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri
+de guerre son exclamation favorite:
+
+--Et alllllez donc!...
+
+Alfred, les yeux toujours fermés, les mains tendues en avant, restait
+immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances
+critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon
+révélait seule de temps à autre la violence contenue de ses émotions
+intérieures.
+
+--Ouvre donc l'oeil, vieux chéri, dit Mme Pipelet triomphante, ça n'est
+rien... c'est une peinture... le portrait de ce scélérat de Cabrion!...
+Tiens, regarde comme je le trépigne! Et Anastasie, dans son indignation,
+jeta la peinture à terre et la foula aux pieds en s'écriant: Voilà comme
+je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le
+portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc!
+
+Alfred secoua négativement la tête sans dire un mot, et en faisant signe
+à sa femme d'éloigner de lui cette image détestée.
+
+--A-t-on vu un effronté pareil!... Ça n'est pas tout... il y a écrit au
+bas, en lettres rouges: _Cabrion à son bon ami Pipelet, pour la vie,
+_dit la portière en examinant le carton à la lumière.
+
+--«Son bon ami... pour la vie!...» murmura Alfred.
+
+Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de cette
+nouvelle et outrageante ironie.
+
+--Mais à propos, comment ça se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y
+était pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien sûr... tu avais tout à
+l'heure emporté la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y
+entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait
+se trouve-t-il ici?... Ah çà! est-ce que par hasard ce serait toi qui
+l'aurais mis là, vieux chéri?
+
+À cette monstrueuse hypothèse, Alfred bondit sur son siège; il ouvrit
+des yeux furieux, menaçants.
+
+--Moi... moi, accrocher dans mon alcôve le portrait de cet être
+malfaisant qui, non content de me persécuter de son odieuse présence, me
+poursuit encore la nuit en rêve, le jour en peinture! Mais vous voulez
+donc me rendre fou, Anastasie... fou à lier?...
+
+--Eh bien! après? Quand pour avoir la paix, tu te serais raccommodé...
+avec Cabrion pendant mon absence... où serait le grand mal?
+
+--Moi... raccommodé avec... Ô mon Dieu! vous l'entendez!...
+
+--Et alors... il t'aurait donné son portrait... en gage de bonne
+amitié... Si ça est, ne t'en défends pas...
+
+--Anastasie!...
+
+--Si ça est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie
+femme.
+
+--Mon épouse!
+
+--Mais, enfin, il faut bien que ça soit toi qui aies accroché ce
+portrait?
+
+--Moi!... Ô mon Dieu! mon Dieu!...
+
+--Mais... qui est-ce, alors?
+
+--Vous, madame...
+
+--Moi!...
+
+--Oui! s'écria M. Pipelet avec égarement, c'est vous, j'ai besoin de
+croire que c'est vous. Ce matin, ayant le dos tourné au lit, je ne me
+serai aperçu de rien.
+
+--Mais... vieux chéri...
+
+--Je vous dis qu'il faut que ça soit vous... sinon je croirai que c'est
+le diable... puisque je n'ai pas quitté la loge, et que lorsque je suis
+monté en haut pour répondre à l'appel de l'organe mâle j'avais la clef.
+La porte était bien fermée, c'est vous qui l'avez ouverte... Niez cela?
+
+--C'est ma foi, vrai!
+
+--Vous avouez donc?
+
+--J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, et elle est
+joliment faite... faut être juste.
+
+--Une farce! s'écria M. Pipelet, emporté par une indignation délirante.
+Ah! vous y voilà encore, une farce! Je vous dis, moi, que tout cela
+cache quelque trame abominable... il y a quelque chose là-dessous. C'est
+un coup monté... un complot. On dissimule l'abîme sous des fleurs, on
+tente de m'étourdir pour m'empêcher de voir le précipice où l'on veut me
+plonger... Il ne me reste plus qu'à me mettre sous la protection des
+lois... Heureusement, Dieu protège la France.
+
+Et M. Pipelet se dirigea vers la porte.
+
+--Où vas-tu donc, vieux chéri?
+
+--Chez M. le commissaire... déposer ma plainte et ce portrait, comme
+preuve des persécutions dont on m'accable.
+
+--Mais de quoi te plaindras-tu?
+
+--De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharné trouvera
+moyen par des procédés frauduleux... de me forcer à avoir son portrait
+chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront
+pas sous leur égide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie...
+donnez-le-moi... pas du côté de la peinture... cette vue me révolte! Le
+traître ne pourra pas nier... il y a de sa main: _Cabrion à son bon ami
+Pipelet, pour la vie..._ Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est
+pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par
+l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que
+cet être infernal est là, toujours là! sous le plancher, dans la
+muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon
+épouse... le jour, qu'il est debout derrière moi, toujours avec son
+sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment même il n'est pas
+ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y
+es-tu, monstre? Y es-tu?... s'écria M. Pipelet en accompagnant cette
+imprécation furibonde d'un mouvement de tête circulaire, comme s'il eût
+voulu interroger du regard toutes les parties de la loge.
+
+--J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion.
+
+Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcôve, grâce à un simple
+effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la
+porte de la loge, jouissant des moindres détails de cette scène.
+Pourtant, après avoir prononcé ces derniers mots, il s'esquiva
+prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau
+sujet de colère, d'étonnement et de méditation à sa victime.
+
+Mme Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit,
+les derniers recoins de la loge sans rien découvrir, explora l'allée
+sans être plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet,
+atterré par ce dernier coup, était retombé assis sur sa chaise, dans un
+état d'accablement désespéré.
+
+--Ça n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours
+très-esprit fort, le gredin était caché près de la porte, et, pendant
+que nous cherchions d'un côté, il se sera sauvé de l'autre. Patience! je
+l'attraperai un jour, et alors... gare à lui! il mangera mon manche à
+balai!
+
+La porte s'ouvrit, et Mme Séraphin, femme de charge du notaire Jacques
+Ferrand, entra dans la loge.
+
+--Bonjour, madame Séraphin, dit Mme Pipelet, qui, voulant cacher à une
+étrangère ses chagrins domestiques, prit tout à coup un air gracieux et
+avenant; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
+
+--D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne?
+
+--Notre nouvelle enseigne?
+
+--Le petit écriteau...
+
+--Un petit écriteau?
+
+--Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroché au-dessus de la
+porte de votre allée.
+
+--Comment! Dans la rue?...
+
+--Mais oui, dans la rue, juste au-dessus de votre porte.
+
+--Ma chère madame Séraphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y
+comprends rien du tout; et toi, vieux chéri?
+
+Alfred resta muet.
+
+--Au fait, c'est M. Pipelet que ça regarde, dit Mme Séraphin; il va
+m'expliquer ça, lui.
+
+Alfred poussa une sorte de gémissement sourd, inarticulé, en agitant son
+chapeau tromblon.
+
+Cette pantomime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien
+expliquer aux autres, étant suffisamment préoccupé d'une infinité de
+problèmes plus insolubles les uns que les autres.
+
+--Ne faites pas attention, madame Séraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre
+Alfred a sa crampe au pylore, ça le rend tout chose... Mais qu'est-ce
+que c'est donc que cet écriteau dont vous parlez... peut-être celui du
+rogomiste d'à côté?
+
+--Mais non, mais non; je vous dis que c'est un petit écriteau accroché
+tout juste au-dessus de votre porte.
+
+--Allons, vous voulez rire...
+
+--Pas du tout, je viens de le voir en entrant; il y a dessus écrit en
+grosses lettres: PIPELET ET CABRION FONT COMMERCE D'AMITIÉ ET AUTRES.
+_S'adresser au portier._
+
+--Ah! mon Dieu!... il y a cela écrit au-dessus de notre porte!
+Entends-tu, Alfred?
+
+M. Pipelet regarda Mme Séraphin d'un air égaré; il ne comprenait pas, il
+ne voulait pas comprendre.
+
+--Il y a cela... dans la rue... sur un écriteau? reprit Mme Pipelet,
+confondue de cette nouvelle audace.
+
+--Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit: «Quelle drôle
+de chose! M. Pipelet est cordonnier, de son état, et il apprend aux
+passants par une affiche qu'il fait «commerce d'amitié» avec un M.
+Cabrion... Qu'est-ce que cela signifie?... Il y a quelque chose
+là-dessous... ça n'est pas clair. Mais comme il y a sur l'écriteau:
+«Adressez-vous au portier», Mme Pipelet va m'expliquer cela.» Mais
+regardez donc, s'écria tout à coup Mme Séraphin en s'interrompant, votre
+mari a l'air de se trouver mal... prenez donc garde! Il va tomber à la
+renverse!...
+
+Mme Pipelet reçut Alfred dans ses bras, à demi pâmé. Ce dernier coup
+avait été trop violent; l'homme au chapeau tromblon perdit à peu près
+connaissance en murmurant ces mots:
+
+--Le malheureux! il m'a publiquement affiché!!
+
+--Je vous le disais, madame Séraphin, Alfred a sa crampe au pylore, sans
+compter un polisson déchaîné qui le mine à coups d'épingle... Ce pauvre
+vieux chéri n'y résistera pas! Heureusement, j'ai là une goutte
+d'absinthe, ça va peut-être le remettre sur ses pattes...
+
+En effet, grâce au remède infaillible de Mme Pipelet, Alfred reprit peu
+à peu ses sens; mais, hélas! à peine renaissait-il à la vie qu'il fut
+soumis à une nouvelle et cruelle épreuve.
+
+Un personnage d'un âge mûr, honnêtement vêtu et d'une physionomie si
+candide, ou plutôt si niaise qu'on ne pouvait supposer la moindre
+arrière-pensée ironique à ce type du _gobe-mouche_ parisien, ouvrit la
+partie mobile et vitrée de la porte et dit d'un air singulièrement
+intrigué:
+
+--Je viens de voir écrit sur un écriteau placé au-dessus de cette allée:
+«Pipelet et Cabrion font commerce d'amitié et autres. Adressez-vous au
+portier.» Pourriez-vous, s'il vous plaît, me faire l'honneur de
+m'enseigner ce que cela veut dire, vous qui êtes le portier de la
+maison?
+
+--Ce que cela veut dire!... s'écria M. Pipelet d'une voix tonnante, en
+donnant enfin cours à ses ressentiments si longtemps comprimés, cela
+veut dire que M. Cabrion est un infâme imposteur, _môssieur_!...
+
+Le gobe-mouche, à cette explosion soudaine et furieuse, recula d'un pas.
+
+Alfred, exaspéré, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le
+corps à demi sorti de sa loge et appuyait ses deux mains crispées au
+panneau inférieur de la porte, pendant que les figures de Mme Séraphin
+et d'Anastasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la
+demi-obscurité de la loge.
+
+--Apprenez, _môssieur_! cria M. Pipelet, que je n'ai aucun commerce avec
+ce gueux de Cabrion, et celui d'amitié encore moins que tout autre!
+
+--C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en
+bocal, vieux cornichon que vous êtes, pour venir faire une telle
+demande! s'écria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse
+au-dessus de l'épaule de son mari.
+
+--Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d'un autre
+pas, les affiches sont faites pour être lues. Vous affichez, je lis, je
+suis dans mon droit, et vous n'êtes pas dans le vôtre en me disant une
+grossièreté!
+
+--Grossièreté vous-même... grigou! riposta Anastasie en montrant les
+dents.
+
+--Vous êtes une manante!
+
+--Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui
+apprendre à venir faire le farceur à son âge... vieux paltoquet!
+
+--Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous
+indiquez sur votre affiche! Ça ne se passera pas comme ça, madame!
+
+--Mais, _môssieur_..., s'écria le malheureux portier.
+
+--Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exaspéré, faites amitié tant
+qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l'affichez
+pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans
+l'obligation de vous prévenir que vous êtes un fier malotru, et que je
+vais déposer ma plainte chez le commissaire.
+
+Et le gobe-mouche s'en alla courroucé.
+
+--Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le
+sens, je suis frappé à mort... je n'ai pas l'espoir de lui échapper. Tu
+le vois, mon nom est publiquement accolé à celui de ce misérable. Il ose
+afficher que je fais commerce d'amitié avec lui, et le public le croit;
+j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux...
+c'est énorme, c'est une idée infernale; mais il faut que ça finisse...
+la mesure est comblée... il faut que lui ou moi succombions dans cette
+lutte!
+
+Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, déterminé à une
+vigoureuse résolution, saisit le portrait de Cabrion et s'élança vers la
+porte.
+
+--Où vas-tu, Alfred?
+
+--Chez le commissaire. Je vais enlever en même temps cet infâme
+écriteau; alors, cet écriteau et ce portrait à la main, je crierai au
+commissaire: Défendez-moi! Vengez-moi! Délivrez-moi de Cabrion!
+
+--Bien dit, vieux chéri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas
+enlever l'écriteau, dis au rogomiste de t'aider et de te prêter sa
+petite échelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le
+pouvais, je le mettrais frire dans ma poêle, tant je voudrais le voir
+souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas
+autant mérité que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Grève, le
+scélérat!
+
+Alfred fit preuve dans cette circonstance d'une longanimité sublime.
+Malgré ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la générosité
+de manifester quelques sentiments pitoyables à l'égard du rapin.
+
+--Non, dit-il, non, quand même je le pourrais, je ne demanderais pas sa
+tête!
+
+--Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s'écria la féroce
+Anastasie.
+
+--Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de
+réclamer la réclusion perpétuelle de cet être malfaisant; mon repos
+l'exige, ma santé me le commande... la loi doit m'accorder cette
+réparation... sinon, je quitte la France... ma belle France! Voilà ce
+qu'on y gagnera.
+
+Et Alfred, abîmé dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge,
+comme une de ces imposantes victimes de la fatalité antique.
+
+
+
+
+XII
+
+Cecily
+
+
+Avant de faire assister le lecteur à l'entretien de Mme Séraphin et de
+Mme Pipelet, nous le préviendrons qu'Anastasie, sans suspecter le moins
+du monde la vertu et la dévotion du notaire, blâmait extrêmement la
+sévérité qu'il avait déployée à l'égard de Louise Morel et de Germain.
+Naturellement la portière enveloppait Mme Séraphin dans la même
+réprobation; mais, en habile politique, Mme Pipelet, pour des raisons
+que nous dirons plus bas, dissimulait son éloignement pour la femme de
+charge sous l'accueil le plus cordial.
+
+Après avoir formellement désapprouvé l'indigne conduite de Cabrion, Mme
+Séraphin reprit:
+
+--Ah çà! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui écris, pas de
+réponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'espère qu'à
+cette heure j'aurai plus de bonheur.
+
+Mme Pipelet feignit la contrariété la plus vive.
+
+--Ah! par exemple, s'écria-t-elle, faut avoir du guignon!
+
+--Comment?
+
+--M. Bradamanti n'est pas encore rentré.
+
+--C'est insupportable!
+
+--Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Séraphin!
+
+--Moi qui ai tant à lui parler!
+
+--Si ça n'est pas comme un sort!
+
+--D'autant plus qu'il faut que j'invente des prétextes pour venir ici;
+car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui
+est si dévot... si scrupuleux... vous jugez... quelle scène!
+
+--C'est comme Alfred: il est si bégueule, si bégueule qu'il s'effarouche
+de tout.
+
+--Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti?
+
+--Il a donné rendez-vous à quelqu'un pour six ou sept heures du soir, et
+il m'a priée de dire, à la personne qu'il attend, de repasser s'il
+n'était pas encore rentré. Revenez dans la soirée, vous serez sûre de le
+trouver.
+
+Et Anastasie ajouta mentalement: «Compte là-dessus; dans une heure il
+sera en route pour la Normandie.»
+
+--Je reviendrai donc ce soir, dit Mme Séraphin d'un air contrarié. Puis
+elle ajouta: J'avais autre chose à vous dire, ma chère madame Pipelet.
+Vous savez ce qui est arrivé à cette drôlesse de Louise, que tout le
+monde croyait si honnête?
+
+--Ne m'en parlez pas, répondit Mme Pipelet en levant les yeux avec
+componction, ça fait dresser les cheveux sur la tête.
+
+--C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par
+hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien sage, bien bonne
+travailleuse, bien honnête, vous seriez bien aimable de me l'adresser.
+Les excellents sujets sont si difficiles à rencontrer qu'il faut se
+mettre en quête de vingt côtés pour les trouver.
+
+--Soyez tranquille, madame Séraphin. Si j'entends parler de quelqu'un je
+vous préviendrai... Écoutez donc, les bonnes places sont aussi rares que
+les bons sujets.
+
+Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement:
+
+«Plus souvent que je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crève de
+faim dans ta baraque! Ton maître est trop avare et trop méchant;
+dénoncer du même coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain!»
+
+--Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit Mme Séraphin, combien notre
+maison est tranquille; il n'y a qu'à gagner pour une jeune fille à être
+placée chez nous, et il a fallu que cette Louise fût un mauvais sujet
+incarné pour avoir mal tourné, malgré les bons et saints conseils que
+lui donnait M. Ferrand.
+
+--Bien sûr... Aussi fiez-vous à moi si j'entends parler d'une jeunesse
+comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite.
+
+--Il y a encore une chose, reprit Mme Séraphin: M. Ferrand tiendrait,
+autant que possible, à ce que cette servante n'eût pas de famille, parce
+qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, elle
+risquerait moins de se déranger; de sorte que, si par hasard cela se
+trouvait, monsieur préférerait une orpheline, je suppose... d'abord
+parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai
+dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prétexte
+pour sortir. Cette misérable Louise est une fière leçon pour monsieur...
+allez... ma pauvre madame Pipelet! C'est ce qui maintenant le rend si
+difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une
+pieuse maison comme la nôtre... quelle horreur! Allons, à ce soir; en
+montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la mère Burette.
+
+--À ce soir, madame Séraphin, et vous trouverez M. Bradamanti pour sûr.
+
+Mme Séraphin sortit.
+
+--Est-elle acharnée après Bradamanti! dit Mme Pipelet; qu'est-ce qu'elle
+peut lui vouloir? Et lui, est-il acharné à ne pas la voir avant son
+départ pour la Normandie! J'avais une fière peur qu'elle ne s'en allât
+pas, la Séraphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame qui est
+déjà venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir; mais cette fois-ci je
+vas joliment tâcher de la dévisager, ni plus ni moins que l'autre jour
+la particulière de ce commandant de deux liards. Il n'a pas remis les
+pieds ici! Pour lui apprendre, je vas lui brûler son bois... oui, je le
+brûlerai, tout ton bois! freluquet manqué. Va donc! avec tes mauvais
+douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! Ça t'a servi à
+grand-chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanti?
+Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je
+suis curieuse comme une pie; ça n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a
+faite comme ça. Qu'il s'arrange! voilà mon caractère. Tiens... une idée,
+et fameuse encore, pour savoir son nom, à cette dame! Il faudra que
+j'essaie. Mais qui est-ce qui vient là? Ah! c'est mon roi des
+locataires. Salut! monsieur Rodolphe, dit Mme Pipelet en se mettant au
+port d'arme, le revers de sa main gauche à sa perruque.
+
+C'était en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'Harville.
+
+--Bonjour, madame Pipelet, dit-il en entrant. Mlle Rigolette est-elle
+chez elle? J'ai à lui parler.
+
+--Elle? Ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours! Et
+son travail, donc! Est-ce qu'elle chôme jamais!...
+
+--Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grâce à vous ou au protecteur dont vous
+êtes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont
+comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits,
+une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter Mlle
+Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir
+l'air de rien, ne les perd pas de l'oeil, allez!... et puis il est venu
+de votre part un médecin nègre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh!
+dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit à moi-même: «Ah çà! mais
+c'est donc le médecin des charbonniers, ce moricaud-là? Il peut leur
+tâter le pouls sans se salir les mains.» C'est égal, la couleur n'y fait
+rien; il paraît qu'il est fameux médecin, tout de même! Il a ordonné une
+potion à la femme Morel, qui l'a soulagée tout de suite.
+
+--Pauvre femme! Elle doit être toujours bien triste?
+
+--Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou...
+et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son
+crève-coeur! Pour une famille honnête, c'est terrible... Et quand je
+pense que tout à l'heure la mère Séraphin, la femme de charge du
+notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je
+n'avais pas eu un goujon à lui faire avaler, à la Séraphin, ça ne se
+serait pas passé comme ça; mais pour le quart d'heure j'ai filé doux.
+Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne
+connaîtrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de
+notaire?... Sont-ils roués et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une
+orpheline pour servante, si ça se rencontre. Savez-vous pourquoi,
+monsieur Rodolphe? C'est censé parce qu'une orpheline, n'ayant pas de
+parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien
+plus tranquille. Mais ça n'est pas ça, c'est une frime. La vérité vraie
+est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait à rien,
+parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur
+ses gages tout à leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe?
+
+--Oui... oui..., répondit celui-ci d'un air préoccupé.
+
+Apprenant que Mme Séraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise
+comme servante auprès de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette
+circonstance un moyen peut-être certain d'arriver à la punition du
+notaire. Pendant que Mme Pipelet parlait, il modifiait donc peu à peu le
+rôle qu'il avait jusqu'alors dans sa pensée destiné à Cecily, principal
+instrument du juste châtiment qu'il voulait infliger au bourreau de
+Louise Morel.
+
+--J'étais bien sûre que vous penseriez comme moi, reprit Mme Pipelet;
+oui, je le répète, ils ne veulent chez eux une jeunesse isolée que pour
+rogner ses gages; aussi plutôt mourir que de leur adresser quelqu'un.
+D'abord je ne connais personne... mais je connaîtrais n'importe qui, que
+je l'empêcherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque.
+N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison?
+
+--Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service?
+
+--Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu,
+friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je
+morde quelqu'un? Parlez... je suis toute à vous... moi et mon coeur nous
+sommes des esclaves... excepté ce qui serait de faire des traits à
+Alfred...
+
+--Rassurez-vous, madame Pipelet... voilà de quoi il s'agit... J'ai à
+placer une jeune orpheline... elle est étrangère... elle n'était jamais
+venue à Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand...
+
+--Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil
+avare?...
+
+--C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne
+s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle
+gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son
+compte.
+
+--Dame, monsieur Rodolphe, ça vous regarde, vous êtes prévenu... Si,
+malgré ça, vous trouvez la place bonne... vous êtes le maître... Et puis
+aussi, faut être juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y
+a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un âne, bigot comme
+un sacristain, c'est vrai... mais il est honnête homme comme il n'y en a
+pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur _l'oncle...
+_La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la même
+chose. Enfin, c'est une maison où il faut travailler comme un cheval;
+mais c'est une maison on ne peut pas plus embêtante... où il n'y a
+jamais de risque qu'une jeune fille prenne les _allures_... Louise,
+c'est un hasard.
+
+--Madame Pipelet, je vais confier un secret à votre honneur.
+
+--Foi d'Anastasie Pipelet, née Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
+ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette
+comme une tanche...
+
+--Il ne faudra rien dire à M. Pipelet!...
+
+--Je le jure sur la tête de mon vieux chéri... si le motif est
+honnête...
+
+--Ah! madame Pipelet!
+
+--Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien
+de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence
+et la malice.
+
+--J'ai confiance en vous. Écoutez-moi donc.
+
+--C'est entre nous à la vie, à la mort, mon roi des locataires... Allez
+votre train.
+
+--La jeune fille dont je vous parle a fait une faute...
+
+--Connu!... Si je n'avais pas à quinze ans épousé Alfred, j'en aurais
+peut-être commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi,
+telle que vous ne voyez... j'étais un vrai salpêtre déchaîné, nom d'un
+petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a éteinte dans sa vertu... sans
+ça... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que
+si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de
+l'espoir.
+
+--Je le crois aussi. Cette jeune fille était servante, en Allemagne,
+chez une de mes parentes; le fils de cette parente a été le complice de
+la faute; vous comprenez?
+
+--Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la
+faute.
+
+--La mère a chassé la servante; mais le jeune homme a été assez fou pour
+quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille à Paris.
+
+--Que voulez-vous?... Ces jeunes gens...
+
+--Après le coup de tête sont venues les réflexions, réflexions d'autant
+plus sages que le peu d'argent qu'il possédait était mangé. Mon jeune
+parent s'est adressé à moi; j'ai consenti à lui donner de quoi retourner
+auprès de sa mère, mais à condition qu'il laisserait ici cette fille et
+que je tâcherais de la placer.
+
+--Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'était plu à
+m'en accorder un...
+
+--Je suis enchanté de votre approbation; seulement, comme la jeune fille
+n'a pas de répondants et qu'elle est étrangère, il est très-difficile de
+la placer... Si vous vouliez dire à Mme Séraphin qu'un de vos parents,
+établi en Allemagne, vous a adressé et recommandé cette jeune fille, le
+notaire la prendrait peut-être à son service; j'en serais doublement
+satisfait. Cecily, n'ayant été qu'égarée, se corrigerait certainement
+dans une maison aussi sévère que celle du notaire... C'est pour cette
+raison surtout que je tiendrais à la voir, cette jeune fille, entrer
+chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que présentée
+par vous... personne si respectable...
+
+--Ah! monsieur Rodolphe...
+
+--Si estimable...
+
+--Ah! mon roi des locataires...
+
+--Que cette jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement
+acceptée par Mme Séraphin, tandis que présentée par moi...
+
+--Connu!... C'est comme si je présentais un petit jeune homme! Eh bien!
+tope... ça me chausse... Allez donc!... Enfoncée la Séraphin! Tant
+mieux, j'ai une dent contre elle; je vous réponds de l'affaire, monsieur
+Rodolphe! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dirai que
+depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine établie en
+Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle
+est défunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me
+tomber sur le dos d'un jour à l'autre.
+
+--Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en
+parler davantage à Mme Séraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez
+vu votre cousine, vous n'aurez rien à répondre, si ce n'est que depuis
+son départ pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.
+
+--Ah çà! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand?
+
+--Elle parle parfaitement français. Je lui ferai sa leçon; ne vous
+occupez de rien, sinon de la recommander très-instamment à Mme Séraphin;
+ou plutôt, j'y songe, non... car elle soupçonnerait peut-être que vous
+voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on
+demande quelque chose pour qu'on vous refuse...
+
+--À qui le dites-vous!... C'est pour ça que j'ai toujours rembarré les
+enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien demandé... je ne dis pas...
+
+--Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition à Mme
+Séraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est
+orpheline, étrangère, très-jeune, très-jolie, qu'elle va être pour vous
+une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une
+très-médiocre affection, vu que vous étiez brouillée avec votre cousine,
+et que vous ne concevez rien au _cadeau_ qu'elle vous fait là...
+
+--Dieu de Dieu! que vous êtes malin!... Mais soyez tranquille, à nous
+deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous
+nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez
+été de mon âge dans le temps où j'étais un vrai salpêtre... ma foi, je
+ne sais pas... et vous?
+
+--Chut!... Si M. Pipelet...
+
+--Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien à la gaudriole! Vous
+ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous
+dirai cela plus tard... Quant à votre jeune fille, soyez calme... je
+gage que j'amène la Séraphin à me demander de placer ma parente chez
+eux.
+
+--Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, il y a cent francs pour
+vous. Je ne suis pas riche, mais...
+
+--Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que
+vous croyez que je fais ça par intérêt? Dieu de Dieu!... C'est de la
+pure amitié... Cent francs!
+
+--Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille à ma
+charge, cela me coûterait bien plus que cette somme... au bout de
+quelques mois...
+
+--C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs,
+monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine à la loterie pour nous que
+vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous
+êtes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la
+petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien
+la voir... Je vas lanterner à lui répondre pour la bien dévisager; sans
+compter que j'ai inventé un moyen pour avoir son nom... Vous allez me
+voir _travailler_... ça vous amusera.
+
+--Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette
+dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge.
+
+--Madame! cria Anastasie en se précipitant au-devant de la personne qui
+entrait, où allez-vous, madame?
+
+--Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrariée d'être ainsi
+arrêtée au passage.
+
+--Il n'y est pas...
+
+--C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui.
+
+--Il n'y est pas...
+
+--Vous vous trompez...
+
+--Je ne me trompe pas du tout..., dit la portière en manoeuvrant
+toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M.
+Bradamanti est sorti, bien sorti, très-sorti... c'est-à-dire excepté
+pour une dame...
+
+--Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer.
+
+--Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne
+que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce
+nom-là... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter...
+
+--Il vous a dit mon nom? s'écria la femme avec autant de surprise que
+d'inquiétude.
+
+--Oui, madame...
+
+--Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, après un moment
+d'hésitation, elle ajouta impatiemment à voix basse, et comme si elle
+eût craint d'être entendue:--Eh bien! je me nomme Mme d'Orbigny.
+
+À ce nom, Rodolphe tressaillit.
+
+C'était le nom de la belle-mère de Mme d'Harville.
+
+Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et, à la lueur du jour et
+de la lampe, il reconnut facilement cette femme grâce au portrait que
+Clémence lui en avait plus d'une fois tracé.
+
+--Mme d'Orbigny? répéta Mme Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M.
+Bradamanti; vous pouvez monter, madame.
+
+La belle-mère de Mme d'Harville passa rapidement devant la loge.
+
+--Et alllllez donc! s'écria la portière d'un air triomphant, enfoncée la
+bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais
+le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc?
+Vous voilà tout pensif!
+
+--Cette dame est déjà venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe à la
+portière.
+
+--Oui. Hier soir, dès qu'elle a été partie, M. Bradamanti est tout de
+suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place à la diligence
+pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a priée d'accompagner ce
+matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas
+à ce petit gueux de Tortillard.
+
+--Et où va M. Bradamanti? Le savez-vous?
+
+--En Normandie... route d'Alençon.
+
+Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny,
+était située en Normandie.
+
+Plus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémence,
+nécessairement dans de sinistres intentions!
+
+--C'est son départ, à M. Bradamanti, qui va joliment _ostiner_ la
+Séraphin! reprit Mme Pipelet. Elle est comme une enragée pour voir M.
+Bradamanti, qui l'évite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommandé
+de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, quand elle va
+revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de ça pour lui
+parler de votre jeunesse. À propos, comment donc qu'elle s'appelle...
+_Cicé_?
+
+--Cecily...
+
+--C'est comme qui dirait Cécile avec un i au bout. C'est égal, faudra
+que je mette un morceau de papier dans ma tabatière pour me rappeler ce
+diable de nom-là... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voilà.
+
+--Maintenant, je monte chez Mlle Rigolette, dit Rodolphe à Mme Pipelet,
+en sortant de sa loge.
+
+--Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas
+bonjour à ce pauvre vieux chéri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous
+contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...
+
+--Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame
+Pipelet...
+
+Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de Mme d'Orbigny à
+Polidori, monta chez Mlle Rigolette.
+
+
+
+
+XIII
+
+Le premier chagrin de Rigolette
+
+
+La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté coquette;
+la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de
+buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe
+ouvrière n'avait pas allumé son poêle.
+
+À peine de la fenêtre apercevait-on un coin du ciel bleu à travers la
+masse irrégulière de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de
+l'autre côté de la rue formait l'horizon.
+
+Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre
+deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d'une
+teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.
+
+Rigolette travaillait assise à côté de la croisée; le doux clair-obscur
+de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse
+de la vitre comme un camée d'une blancheur rosée sur un fond vermeil.
+
+De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrière
+sa tête, et nuançaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses
+petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une
+incomparable agilité.
+
+Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure
+d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux
+jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un
+tabouret placé devant elle.
+
+Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les
+murs d'une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le soleil
+couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de
+reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fit étinceler le poli
+des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge
+et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.
+
+Mais, hélas! malgré la joyeuseté provocante de ce rayon de soleil, les
+deux canaris mâle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur
+habitude, ne chantaient pas.
+
+C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.
+
+Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque
+toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux
+chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de
+si bonne heure.
+
+C'étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores,
+perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas
+toujours l'avantage.
+
+Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie
+elle éprouvait un chagrin.
+
+Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée;
+mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur
+causer des sentiments très-durables.
+
+Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le
+pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se
+sentait à la fois émue et satisfaite... émue de ces infortunes...
+satisfaite de s'y être montrée pitoyable.
+
+Mais ce n'était pas là un chagrin.
+
+Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son
+empire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de comparaison,
+elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de
+l'horrible réduit des Morel que sa tristesse éphémère se dissipait
+bientôt.
+
+Cette mobilité d'impression était si peu entachée de personnalité que,
+par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la grisette regardait
+presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle,
+pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sans
+doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de
+l'épouvantable détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait
+presque luxueuse.
+
+--Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à
+plaindre, disait-elle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable
+que possible.
+
+Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette,
+nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu de
+cette jeune fille.
+
+Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux,
+solennel, qui entraîne presque toujours avec soi des idées de sacrifice
+douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditations
+sur la fin des choses d'ici-bas.
+
+Telle n'était pas la vertu de Rigolette.
+
+Elle n'avait ni lutté ni médité.
+
+Elle avait travaillé, ri et chanté.
+
+Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincèrement à
+Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas
+le loisir d'être amoureuse.
+
+Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, la gaieté,
+l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée.
+
+On trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse; mais
+qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?
+
+Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur
+s'épanouisse pure, brillante et parfumée?...
+
+À propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les
+récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables
+par d'éminentes qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de
+la vertu, un des projets de l'empereur.
+
+Supposons cette féconde pensée du grand homme réalisée!...
+
+Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a
+découvert Rigolette.
+
+Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la
+pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté sont
+entourées, cette charmante fille est restée pure; sa vie honnête,
+laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.
+
+Cette enfant ne méritera-t-elle pas, non une récompense, non un secours,
+mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui
+donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront à ses propres
+yeux, qui l'obligeront même pour l'avenir?
+
+Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de
+protection dans la voie difficile où elle marche avec tant de courage et
+de sérénité.
+
+Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait
+de rompre l'équilibre de cette vie pauvre et préoccupée qui repose tout
+entière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses
+mérites passés lui viendrait en aide.
+
+L'on se récriera sans doute sur l'impossibilité de cette surveillance
+tutélaire dont seraient entourées les personnes particulièrement dignes
+d'intérêt par leurs excellents antécédents.
+
+Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.
+
+N'a-t-elle pas imaginé la surveillance de la haute police à vie ou à
+temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la
+conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables
+antécédents?
+
+Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de
+haute charité morale?
+
+Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du
+premier chagrin de Rigolette.
+
+Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette
+avaient pris tout d'abord son originale familiarité, ses offres de bon
+voisinage, pour des agaceries très-significatives; mais ces messieurs
+avaient été obligés de reconnaître, avec autant de surprise que de
+dépit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon
+pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne
+enfant, mais non pas une maîtresse.
+
+Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent peu à peu
+devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi
+qu'elle l'avait judicieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient fiers
+le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de
+plus d'une manière (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne
+leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence et sa
+gentillesse doublaient le prix.
+
+D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement!... Dans les jours
+de pénurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de
+galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents
+blanches! Après quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les
+boulevards ou dans les passages!
+
+Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils
+conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour
+refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions à une si
+gracieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'être jalouse,
+n'empêchait jamais ses sigisbées de se consoler de ses rigueurs auprès
+de belles moins cruelles!
+
+François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité
+de la jeune fille; fût-ce instinct du coeur ou délicatesse d'esprit, il
+devina, dès le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant
+dans la camaraderie singulière que lui offrait Rigolette.
+
+Ce qui devait fatalement arriver arriva.
+
+Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dire
+un mot de cet amour.
+
+Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de
+leurs poursuites, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela
+vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait
+délicieusement joui de son intimité avec la jeune fille, passant auprès
+d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soirées où il n'était
+pas occupé. Durant ces longues heures, Rigolette s'était montrée, comme
+toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent
+même un peu triste.
+
+Cette tristesse était son seul inconvénient; car ses manières,
+naturellement distinguées, ne pouvaient se comparer aux ridicules
+prétentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes
+excentricités de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable
+loquacité, et le peintre par son hilarité non moins intarissable
+l'emportaient sur Germain, dont la douce gravité imposait un peu à sa
+voisine.
+
+Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucun
+de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement,
+elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités
+nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.
+
+Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine et
+pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.
+
+Sa ronde et fraîche figure avait un peu pâli; ses grands yeux noirs,
+ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés;
+ses traits révélaient une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à
+travailler une grande partie de la nuit.
+
+De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placée tout
+ouverte sur une table auprès d'elle; celle lettre venait de lui être
+adressée par Germain, et contenait ce qui suit:
+
+ «Prison de la Conciergerie.
+
+«Mademoiselle,
+
+«Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis
+incarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et
+j'ose pourtant vous écrire!
+
+«C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi
+comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez
+pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier
+coup m'accablerait tout à fait!
+
+«Voici ce qui s'est passé.
+
+«Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais
+par la pauvre Louise que la famille Morel, à laquelle vous et moi nous
+nous intéressions tant, était de plus en plus misérable. Hélas! ma pitié
+pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort
+est bien cruel!...
+
+«Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures
+pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon
+patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-là,
+il paraissait inquiet, agité; il me dit: «Ne vous en allez pas que ces
+comptes ne soient terminés, vous les déposerez dans le bureau dont je
+vous laisse la clef.» Et il sortit.
+
+«Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes
+yeux s'arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme
+Morel, le lapidaire.
+
+«Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus
+l'indiscrétion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait
+être le lendemain arrêté pour une lettre de change de mille trois cent
+francs à la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom supposé, le
+faisait emprisonner.
+
+«Cet avis était de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais
+assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui
+porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé
+qu'indigné. Malheureusement je vis dans le même tiroir une boîte
+ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... À ce
+moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans réfléchir à la gravité
+de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris
+mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis
+l'argent dans la main, et lui dis: «On doit arrêter votre père demain au
+point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais
+dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est
+un méchant homme!...»
+
+«Vous le voyez, mademoiselle, mon intention était bonne, mais ma
+conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.
+
+«Depuis longtemps, à force d'économies, j'avais réalisé et placé chez un
+banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours,
+il me prévint que, le terme de son obligation envers moi étant arrivé,
+il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui
+laisserais pas.
+
+«Je possédais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le
+lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du
+banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du
+jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en
+mesure de payer de très-bonne heure; sinon, lors même que je serais allé
+dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et
+emmené aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De
+plus, les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la
+charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs
+n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais
+pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand
+se fût aperçu de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé.
+
+«Je sortis de chez M. Ferrand n'étant plus sous l'impression
+d'indignation et de pitié qui m'avait fait agir. Je réfléchis à tout le
+danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je
+connaissais la sévérité du notaire; il pouvait, après mon départ,
+revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car à ses yeux,
+aux yeux de tous, c'est un vol.
+
+«Ces idées me bouleversèrent: quoiqu'il fût tard, je courus chez le
+banquier pour le supplier de me rendre mes fonds à l'instant; j'aurais
+motivé cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourné chez M.
+Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.
+
+«Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à
+Belleville dans une maison de campagne, où il faisait faire des
+plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin
+j'arrivai à Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait
+de repartir à l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent.
+Je me présente chez M. Ferrand, tout était découvert!
+
+«Mais ce n'est là qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire
+m'accuse de lui avoir volé quinze mille francs, en billets de banque,
+qui étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille
+francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je
+m'avoue coupable de la première soustraction; mais par tout ce qu'il y a
+de plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent
+de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y
+avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize
+cents francs que je rapportais.
+
+«Telle est la vérité, mademoiselle: je suis sous le coup d'une
+accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir
+incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hélas! comme m'a dit M.
+Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte,
+et ses paroles ne méritent aucune confiance.
+
+«Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux,
+mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre coeur vous
+guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérité. Je ne demande
+rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous me trouverez aussi à
+plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des
+circonstances impossibles à prévoir m'ont perdu.
+
+«Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au
+milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon
+jugement!
+
+«Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture
+de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsque après
+avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à
+guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientôt refermée sur moi.
+
+«J'étais si troublé que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud,
+nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix
+mêlé çà et là de rires sinistres, d'accents de colère et de chansons
+grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles
+de grès de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant
+que tout le monde m'examinait.
+
+«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète
+peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles
+horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de
+haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils
+étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des
+bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous
+ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.
+
+«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste
+consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des
+leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis
+ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage
+hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux
+vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma
+bienvenue.
+
+«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos:
+cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors
+plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils
+allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le
+tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que
+l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais
+je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la
+pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule.
+J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de
+leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous
+retrouver, et alors je resterais sur la place.
+
+«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.
+
+«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt,
+après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on
+appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons
+du dépôt.
+
+«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de
+vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui
+soient très-sévèrement défendues.
+
+«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne
+amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié.
+
+«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:
+
+«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le
+portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le
+préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui
+m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans
+ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que
+je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant
+différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était
+destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits
+à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez
+pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre
+le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin
+renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de
+nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour
+où j'ai quitté la rue du Temple.
+
+«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous
+m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que
+je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et
+obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu
+le sait.
+
+«Mme Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait
+peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous
+épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est
+précieux.
+
+«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien
+seulement donner une petite gratification au portier. Pardon,
+mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la
+seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.
+
+«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec
+lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet
+de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit;
+quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.
+
+«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette
+dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation
+dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me
+refuserez pas.
+
+«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me
+serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un coeur
+bienveillant la tristesse qui m'accable!
+
+«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet
+isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!...
+
+«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais
+nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de
+mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les
+papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand
+je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde,
+sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste
+grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon
+sort.
+
+«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je
+l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez
+quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié,
+peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un
+dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un
+dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir
+dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si
+bonne... que...
+
+«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi
+avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la
+hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le
+juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas...
+je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!
+
+ «FRANÇOIS GERMAIN
+
+_«P. S.--_Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la
+Force.»
+
+On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son
+coeur excellent s'était profondément ému d'une infortune dont elle
+n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait aveuglément à
+l'entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître
+d'école.
+
+Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin
+s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver un malheureux père de
+famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette
+action, aux yeux de la grisette, n'était que généreuse.
+
+Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux
+femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé
+pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse
+amitié, ressentit pour lui une vive préférence.
+
+Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son
+souvenir effaça celui de ses anciens rivaux.
+
+Chez Rigolette, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection
+vive, sincère, remplie de commisération et de dévouement résolu:
+sentiment très-nouveau pour elle en raison même de l'amertume qui s'y
+joignait.
+
+Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra
+dans sa chambre, après avoir discrètement frappé à la porte.
+
+
+
+
+XIV
+
+Amitié
+
+
+--Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette; je ne vous dérange pas?
+
+--Non, mon voisin; je suis au contraire très-contente de vous voir, car
+j'ai beaucoup de chagrin.
+
+--En effet, je vous trouve pâle, vous semblez avoir pleuré.
+
+--Je crois bien que j'ai pleuré!... Il y a de quoi! Pauvre Germain!
+Tenez, lisez. Et Rigolette remit à Rodolphe la lettre du prisonnier. Si
+ce n'est pas à fendre le coeur! Vous m'avez dit que vous vous
+intéressiez à lui... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle
+pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M.
+Ferrand soit acharné après tout le monde! D'abord ç'a été contre Louise,
+maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il
+arriverait quelque bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente.
+Accuser un si honnête garçon de lui avoir volé quinze mille francs!
+Germain! lui! la probité en personne!... Et puis, si rangé, si doux, si
+triste. Va-t-il être à plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces
+scélérats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je
+commence à voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.
+
+--Et que comptez-vous faire, ma voisine?
+
+--Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et
+cela le plus tôt possible. Je serais déjà partie sans cet ouvrage
+très-pressé que je finis et que je vais porter tout à l'heure rue
+Saint-Honoré, en me rendant à la chambre de Germain chercher les papiers
+dont il me parle. J'ai passé une partie de la nuit à travailler pour
+gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire en
+dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme
+Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-être
+très-difficile, mais enfin je tâcherai... Malheureusement je ne sais pas
+seulement à qui m'adresser...
+
+--J'avais songé à cela.
+
+--Vous, mon voisin?
+
+--Voici une permission.
+
+--Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi
+pour la prison de ce malheureux Germain?... Ça lui ferait tant de
+plaisir!
+
+--Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.
+
+--Oh! merci, monsieur Rodolphe.
+
+--Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?
+
+--Bien sûr le coeur me battra très-fort la première fois... Mais c'est
+égal. Est-ce que, quand Germain était heureux, je ne le trouvais pas
+toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au
+spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à
+arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien il est dans
+la peine, c'est à mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne
+peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je
+le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez,
+monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me désole, c'est sa méfiance. Me
+croire capable de le mépriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce
+vieil avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'est-ce que ça me
+fait?... Je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne
+m'aurait pas prouvé clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne
+l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'à le voir, qu'à le connaître, pour
+être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi
+méchant que M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles.
+
+--Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.
+
+--Oh! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce
+notaire, et lui dire: «Ah! vous soutenez que Germain vous a volé, eh
+bien! tenez, voilà pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela,
+toujours!» Et pan! pan! pan! je le battrais comme plâtre.
+
+--Vous avez une justice très-expéditive, dit Rodolphe en souriant de
+l'animation de Rigolette.
+
+--C'est que ça révolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout
+le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron
+est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans
+protection, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Rodolphe,
+vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y
+aurait pas à faire quelque chose?
+
+--Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitté, comme je le
+crois, de nombreuses preuves d'intérêt lui seront données, je vous
+l'assure. Mais écoutez, ma voisine, je sais par expérience qu'on peut
+compter sur votre discrétion.
+
+--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais été bavarde.
+
+--Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-même ignore
+que des amis veillent sur lui... car il a des amis.
+
+--Vraiment?
+
+--De très-puissants, de très-dévoués.
+
+--Ça lui donnerait tant de courage de le savoir!
+
+--Sans doute; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M.
+Ferrand, effrayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait,
+et, comme il est très-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre:
+ce qui serait fâcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de
+Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit démasqué.
+
+--Je vous comprends, monsieur Rodolphe.
+
+--Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission de la
+voir, afin que vous la priiez de ne parler à personne de ce qu'elle m'a
+révélé; elle saura ce que cela signifie.
+
+--Cela suffit, monsieur Rodolphe.
+
+--En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la
+méchanceté de son maître, c'est très-important. Mais elle devra ne rien
+cacher à un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa
+défense; faites-lui bien toutes ces recommandations.
+
+--Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire.
+Mais je parle de bonté! C'est vous qui êtes bon et généreux! Quelqu'un
+est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite là.
+
+--Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand;
+mais quand, en flânant de côté et d'autre, je trouve de braves gens qui
+méritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute
+confiance en moi, et on les secourt. Ça n'est pas plus malin que ça.
+
+--Et où logez-vous, maintenant que vous avez cédé votre chambre aux
+Morel?
+
+--Je loge... en garni.
+
+--Oh! que je détesterais ça! Être où a été tout le monde, c'est comme si
+tout le monde avait été chez vous.
+
+--Je n'y suis que la nuit, et alors...
+
+--Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous,
+pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je
+m'étais arrangé une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru
+possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux
+pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a porté. J'ai vu les
+Morel et d'autres encore bien à plaindre, c'est vrai; mais enfin la
+misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend
+pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain
+c'est l'autre. Quant à soi, avec du courage et de la gaieté, on se tire
+d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnête et bon, qui a été
+votre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné
+pêle-mêle avec des scélérats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je
+suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais
+pensé, ça me bouleverse.
+
+Et les grands yeux de Rigolette se voilèrent de larmes.
+
+--Courage! courage! Votre gaieté reviendra quand votre ami sera
+acquitté.
+
+--Oh! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux
+juges la lettre qu'il m'a écrite: ça suffira, n'est-ce pas, monsieur
+Rodolphe?
+
+--En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractère de la
+vérité; il faudra même que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera
+nécessaire à la défense de Germain.
+
+--Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai
+chat, malgré les leçons qu'il m'a données, ce bon Germain, je vous
+proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de
+travers, et puis il y a tant, tant de fautes...
+
+--Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain.
+
+--La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas?
+J'ai brûlé tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau
+m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des
+coeurs enflammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils
+croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries; mais cette
+pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres
+aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça
+prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?
+
+--Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure petite amie qu'on
+puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout à l'heure seule
+chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?
+
+--Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne
+pas être toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte
+de l'ouvrage près le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous
+fatiguer et vous ennuyer peut-être?
+
+--Pas du tout... nous prendrons un fiacre.
+
+--Vraiment! Oh! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais
+pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voilà la
+première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la
+journée. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites bêtes! ils
+ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crétu a
+chanté un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui répondre; ah bien! oui... au
+bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramonette a recommencé,
+mais je n'ai pas pu lui répondre davantage.
+
+--Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Crétu et
+Ramonette!
+
+--Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce
+sont mes meilleurs amis; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont
+fait la joie de mon enfance et qui ont été aussi mes meilleurs amis;
+sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crétu et Ramonette
+étaient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.
+
+--Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs
+s'appelaient ainsi.
+
+--Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais,
+mais ça ne regarde que moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai
+vu que Germain avait bien bon coeur.
+
+--Comment donc?
+
+--Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout,
+étaient toujours à faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux;
+appeler un serin papa Crétu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas,
+et il partait de là pour faire des gorges chaudes à n'en plus finir. «Si
+c'était un coq, disait-il à la bonne heure, vous pourriez l'appeler
+Crétu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; ça ressemble à
+Ramona.» Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches
+sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit
+très-sérieusement que s'il recommençait ses moqueries, qui me faisaient
+de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.
+
+--Quelle courageuse résolution!
+
+--Ça m'a coûté, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties
+du dimanche comme le Messie: j'avais le coeur bien gros de rester toute
+seule par un temps superbe; mais, c'est égal, j'aimais encore mieux
+sacrifier mon dimanche que de continuer à entendre M. Cabrion se moquer
+de ce que je respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée que j'y
+attachais, j'aurais préféré donner d'autres noms à mes oiseaux. Tenez,
+il y a surtout un nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh
+bien! je m'en suis privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux
+que j'aurai autrement que Crétu et Ramonette; sinon il me semblerait que
+je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas,
+monsieur Rodolphe?
+
+--Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de
+ces noms, lui?
+
+--Au contraire; seulement la première fois ils lui ont semblé drôles,
+ainsi qu'à tout le monde: c'était tout simple; mais, quand je lui ai
+expliqué mes raisons, comme je les avais pourtant expliquées à M.
+Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-là je me
+suis dit: «M. Germain est un bien bon coeur; il n'a contre lui que sa
+tristesse.» Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de
+lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pût être
+triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voilà mon paquet
+fini, mon ouvrage prêt à emporter. Voulez-vous me donner mon châle, mon
+voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce
+pas?
+
+--Nous allons en voiture et je vous ramènerai.
+
+--C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours
+ça de temps gagné.
+
+--Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir
+de vos visites aux prisons?
+
+--Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches
+à moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-là, ça me servira de
+promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai à
+la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes
+heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver à mon aise, je
+travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai à minuit au
+lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept
+ou huit heures par semaine, que je pourrai dépenser pour aller voir
+Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air,
+ajouta Rigolette en souriant.
+
+--Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?
+
+--Bah! je m'y ferai, on se fait à tout. Et puis ça ne durera pas
+toujours.
+
+--Voilà votre châle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret
+qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou charmant.
+
+--Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui
+c'est différent. Prenez garde de me piquer.
+
+--Allons, l'épingle est tordue.
+
+--Eh bien! prenez-en une autre, là, sur la pelote. Ah! j'oubliais,
+voulez-vous être bien gentil, mon voisin?
+
+--Ordonnez, ma voisine.
+
+--Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en
+rentrant, écrire à ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il
+aura ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon
+réveil.
+
+--Et où sont vos plumes?
+
+--Là, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous
+allumer ma bougie, car il commence à n'y plus faire clair.
+
+--Ça ne sera pas de refus pour tailler la plume.
+
+--Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit
+pétiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un
+petit bougeoir bien luisant.
+
+--Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!
+
+--Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la
+chandelle, et c'est bien plus propre.
+
+--Pas plus cher?
+
+--Mon Dieu, non! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une
+demi-livre me fait presque mon année.
+
+--Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la
+grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de
+préparatifs pour votre dîner.
+
+--Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin,
+j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.
+
+--Vous ne voulez pas venir sans façon dîner avec moi en sortant de chez
+Germain?
+
+--Je vous remercie, mon voisin, j'ai le coeur trop gros; une autre fois,
+avec plaisir. Tenez, la veille du jour où ce pauvre Germain sortira de
+prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit?
+
+--C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet
+engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade,
+sans compter que ça me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est
+surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que
+je dépense un quart d'heure mal à propos.
+
+--Allons, je renonce à ce plaisir... pour aujourd'hui.
+
+--Tenez, voilà mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la
+porte.
+
+--Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.
+
+--Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, ça garde le pli;
+tenez-le à votre main, comme ça, légèrement. Bien, passez, je vous
+éclairerai.
+
+Et Rodolphe descendit, précédé de Rigolette.
+
+Au moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du
+portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avançait vers
+eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au
+public qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il
+tenait le portrait du damné peintre.
+
+Le désespoir d'Alfred était si écrasant que son menton touchait à sa
+poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau
+tromblon.
+
+En le voyant venir ainsi, la tête baissée, vers Rodolphe et Rigolette,
+on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat.
+
+Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge et s'écria à l'aspect de
+son mari:
+
+--Eh bien! vieux chéri, te voilà donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le
+commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer
+dans mon roi des locataires qui te crève les yeux. Pardon, monsieur
+Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le
+fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, mais
+réponds donc!
+
+À cette voix chère à son coeur, M. Pipelet releva la tête; ses traits
+étaient empreints d'une sombre amertume.
+
+--Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.
+
+--Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos
+amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de
+la France... de ma belle France! car, sûr maintenant de l'impunité, le
+monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des
+départements du royaume.
+
+--Comment! Le commissaire?
+
+--Le commissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le
+commissaire!... Il m'a ri au nez...
+
+--À toi... un homme d'âge, qui as l'air si respectable que tu en
+paraîtrais bête comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...
+
+--Eh bien! malgré cela, lorsque j'eus respectueusement déposé par-devant
+lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce
+magistrat, après avoir regardé en riant... oui, en riant... et, j'ose le
+dire, en riant indécemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais
+comme pièces justificatives, ce magistrat m'a répondu:
+
+«--Mon brave homme, ce Cabrion est un très-drôle de corps, c'est un
+mauvais farceur; ne faites pas attention à ses plaisanteries. Je vous
+conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de
+quoi!--D'en rire, _môssieur_! me suis-je écrié, d'en rire!... Mais le
+chagrin me dévore... mais ce gueux-là empoisonne mon existence... il
+m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme,
+qu'on l'exile... au moins de ma rue.» À ces mots, le commissaire a
+souri, il m'a obligeamment montré la porte... J'ai compris ce geste du
+magistrat... et me voici.
+
+--Magistrat de rien du tout!... s'écria Mme Pipelet.
+
+--Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a
+plus de justice en France... je suis atrocement sacrifié!...
+
+Et, pour péroraison, M. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et
+le portrait au fond de l'allée...
+
+Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir
+de M. Pipelet.
+
+Après avoir adressé quelques mots de consolation à Alfred, qu'Anastasie
+calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue
+du Temple avec Rigolette, et tous deux montèrent en fiacre pour se
+rendre chez François Germain.
+
+
+
+
+XV
+
+Le testament
+
+
+François Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n° 11. Nous
+rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oublié, que Mme Mathieu, la
+courtière en diamants dont nous avons parlé à propos de Morel le
+lapidaire, logeait dans la même maison que Germain.
+
+Pendant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saint-Honoré, où
+demeurait la maîtresse couturière à qui Rigolette avait d'abord voulu
+rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davantage encore
+l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractères
+instinctivement bons et dévoués, elle n'avait pas la conscience de la
+délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semblait fort
+simple.
+
+Rien n'eût été plus facile à Rodolphe que de libéralement assurer le
+présent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi à même d'aller
+charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se préoccupât du
+temps que ses visites dérobaient à son travail, son unique ressource;
+mais le prince craignait d'affaiblir le mérite du dévouement de la
+grisette en le rendant trop facile; bien décidé à récompenser les
+qualités rares et charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait
+la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intéressante épreuve.
+
+Est-il besoin de dire que, dans le cas où la santé de la jeune fille se
+fût le moins du monde altérée par le surcroît de travail qu'elle
+s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine à
+la fille du lapidaire et au fils du Maître d'école, Rodolphe fût à
+l'instant venu au secours de sa protégée?
+
+Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si
+naturellement heureux et si peu habitué au chagrin que çà et là un
+éclair de gaieté venait l'illuminer encore.
+
+Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue
+Saint-Honoré, s'arrêta boulevard Saint-Denis, n° 11, devant une maison
+de modeste apparence.
+
+Rodolphe aida Rigolette à descendre; celle-ci entra chez le portier et
+lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification
+promise. Grâce à l'aménité de son caractère, le fils du Maître d'école
+était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre
+que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles
+furent ses expressions.
+
+La grisette, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne
+devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières
+instructions.
+
+La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant
+devant la porte, Rigolette dit à Rodolphe, en lui donnant la clef:
+
+--Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez
+vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra
+plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un
+mort...
+
+--Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces idées-là!
+
+--J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.
+
+Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins une
+impression pénible en pénétrant dans ce modeste réduit.
+
+Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître
+d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il
+pressentait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures
+dans cette solitude.
+
+Rigolette posa la lumière sur une table.
+
+Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon,
+composé d'une couchette, d'une commode, d'un secrétaire de noyer, de
+quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc
+drapaient les fenêtres et l'alcôve; pour tout ornement on voyait sur la
+cheminée une carafe et un verre.
+
+À l'affaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que
+Germain avait dû s'y jeter quelques instants tout habillé pendant la
+nuit qui avait précédé son arrestation.
+
+--Pauvre garçon! dit tristement Rigolette en examinant avec intérêt
+l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa
+voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné; il y a de la poussière
+partout, les rideaux sont enfumés, les vitres sont ternes, le carreau
+n'est pas ciré... Ah! quelle différence! Rue du Temple, ça n'était pas
+plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté,
+comme chez moi...
+
+--C'est qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis.
+
+--Mais voyez donc! s'écria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas
+couché l'autre nuit, tant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a
+laissé là, il a été tout trempé de larmes. Ça se voit bien... Et elle le
+prit en ajoutant: Germain a gardé une petite cravate de soie orange que
+je lui ai donnée quand nous étions heureux; moi, je garderai ce mouchoir
+en souvenir de ses malheurs; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas...
+
+--Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre
+affection.
+
+--Maintenant songeons aux choses sérieuses: je ferai tout à l'heure un
+paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter
+en prison; la mère Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du
+reste... Je vais d'abord ouvrir le secrétaire pour y prendre les papiers
+et l'argent que Germain me prie de lui garder.
+
+--Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize
+cents francs en or que Germain lui avait donnés pour acquitter la dette
+du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent: il appartient à
+Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remettre,
+vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire.
+
+--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque
+autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs
+maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... on n'a rien à craindre,
+mais de l'argent... c'est dangereux...
+
+--Vous avez peut-être raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge
+de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez
+savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai
+ce qu'il vous demandera.
+
+--Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce
+service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra
+de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en
+ouvrant le secrétaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela.
+Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe,
+comme c'est triste ce qu'il y a d'écrit dessus.
+
+Et elle lut d'une voix émue:
+
+«Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la
+personne qui ouvrira ce secrétaire de porter ces papiers chez Mlle
+Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17.»
+
+--Est-ce que je puis décacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?
+
+--Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les
+papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulièrement
+adressée?
+
+La jeune fille rompit le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient
+renfermés; l'un d'eux portant cette suscription: _À Mademoiselle
+Rigolette_, contenait ces mots:
+
+«Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus...
+Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un
+guet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques
+renseignements joints ici sous le titre de: _Notes sur ma vie_, pourront
+mettre sur la trace de mes assassins.»
+
+--Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'étonne
+plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! Toujours
+poursuivi de pareilles idées!
+
+--Oui, il a dû être bien affligé; mais ses plus mauvais jours sont
+passés... croyez-moi.
+
+--Hélas! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, être en
+prison... accusé de vol...
+
+--Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber
+dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère
+bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enfance.
+
+--Sa mère! Il a encore sa mère?
+
+--Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle
+le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui!
+J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient
+passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous confie ce secret parce que
+vous vous intéressez si généreusement à Germain qu'il faut au moins qu'à
+votre dévouement ne se joignent pas de trop cruelles inquiétudes sur son
+sort à venir.
+
+--Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je
+garderai votre secret...
+
+Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.
+
+«Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous
+verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le
+temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé
+vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de _memento
+_intitulé: _Mes seuls jours de bonheur._
+
+«Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les
+consolantes pensées que votre affection m'inspirait, et qui seules
+adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui était amitié chez vous était
+de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jusqu'à
+ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma
+destinée était si malheureuse que je ne vous aurais jamais parlé de ce
+sentiment; quoique sincère et profond, il vous eût porté malheur.
+
+«Il me reste un dernier voeu à former, et j'espère que vous voudrez bien
+l'accomplir.
+
+«J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous
+fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous
+gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en
+pensant qu'une maladie, causée peut-être par l'excès du labeur, pouvait
+vous réduire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager
+sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous
+épargner en grande partie les tourments et peut-être... les misères que
+votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heureusement.»
+
+--Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette étonnée.
+
+--Continuez... nous allons voir.
+
+Rigolette reprit:
+
+«Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait,
+en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre,
+mais à force d'économie, j'ai mis de côté quinze cents francs, placés
+chez un banquier; c'est tout ce que je possède. Par mon testament, que
+vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer; acceptez cela d'un
+ami, d'un bon frère... qui n'est plus.»
+
+--Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant
+la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper
+ainsi de mon avenir! Ah! quel coeur, mon Dieu! Quel coeur excellent!
+
+--Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais
+calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce
+testament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous
+aimait... combien il vous aime.
+
+--Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes,
+que je ne m'en étais jamais doutée! Dans les commencements de notre
+voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur
+passion enflammée, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les
+menait à rien, ils s'étaient déshabitués de me dire de ces choses-là;
+Germain, au contraire, ne m'avait jamais parlé d'amour. Quand je lui ai
+proposé d'être bons amis, il a franchement accepté, et depuis nous avons
+vécu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela
+maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'étais pas fâchée que
+Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.
+
+--Mais enfin vous en étiez... étonnée?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'était sa tristesse... qui le
+rendait ainsi.
+
+--Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?
+
+--C'était son seul défaut, dit naïvement la grisette; mais maintenant je
+l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée.
+
+--D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de
+sujets de chagrin, et puis... peut-être parce que vous voilà certaine
+que, malgré cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe
+en souriant.
+
+--C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le
+coeur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
+
+--Et un jour peut-être vous partagerez cet amour.
+
+--Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si
+à plaindre! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais
+abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait à
+moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse.
+Après un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre
+côté... nous sommes si pauvres tous les deux que ça ne serait peut-être
+pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela,
+je me trompe peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai pour
+Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois
+libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié
+que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon
+voisin... ça sera de l'amour... Jusque-là ça me gênerait de savoir à
+quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous
+rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah!
+j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai
+donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh! voyez donc
+comme il est joli, ce sachet, et tout brodé! Pauvre Germain, il l'a
+gardée comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la
+dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée... Il a été
+si content, si content!...
+
+À ce moment on frappa à la porte de la chambre.
+
+--Qui est là? demanda Rodolphe.
+
+--On voudrait parler à _m'ame_ Mathieu, répondit une voix grêle et
+enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme
+Mathieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.)
+
+Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs
+dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et
+alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des
+habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant
+l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur cette
+physionomie imberbe et juvénile: c'était Barbillon.
+
+Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Maître d'école
+et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du
+mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contre la Goualeuse
+les laboureurs de la ferme d'Arnouville.
+
+Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait
+vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de
+costume l'empêchât de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne
+manifesta aucun étonnement à son aspect.
+
+--Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.
+
+--C'est une lettre pour _m'ame_ Mathieu... Faut que je lui remette à
+elle-même, répondit Barbillon.
+
+--Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.
+
+--Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé.
+
+Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que
+Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc
+aucun motif de s'intéresser à la femme auprès de laquelle Barbillon
+venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce
+bandit, sa figure avait un tel caractère de perversité qu'il resta sur
+le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon
+apportait cette lettre.
+
+À peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain
+qu'elle s'ouvrit et que la courtière, grosse femme de cinquante ans
+environ, y parut tenant une chandelle à la main.
+
+--_M'ame_ Mathieu? dit Barbillon.
+
+--C'est moi, mon garçon.
+
+--Voilà une lettre, il y a réponse...
+
+Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtière; mais celle-ci lui
+fit signe de ne pas avancer, décacheta la lettre tout en tenant son
+flambeau, lut et répondit d'un air satisfait:
+
+--Vous direz que c'est bon, mon garçon; j'apporterai ce qu'on demande.
+J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette
+dame...
+
+--Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...
+
+--Va demander à ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...
+
+Et la courtière ferma sa porte.
+
+Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement
+l'escalier.
+
+Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce,
+qui l'attendait devant une boutique.
+
+Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre,
+il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empêcher de
+dire à son compagnon:
+
+--Viens _pitancher l'eau d'aff_, Nicolas; _la birbasse fauche dans le
+point_ à mort... elle _aboulera_ chez la Chouette; la mère Martial nous
+aidera à lui _pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin_, et après
+nous _trimballerons le refroidi_ dans ton _passe-lance_[2].
+
+--_Esbignons-nous_[3], alors; faut que je sois à Asnières de bonne
+heure; je crains que mon frère Martial se doute de quelque chose.
+
+Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible
+pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue
+Saint-Denis.
+
+Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain,
+remontèrent en fiacre et arrivèrent rue du Temple.
+
+Le fiacre s'arrêta.
+
+Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du
+quinquet du rogomiste, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de
+l'allée.
+
+La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou
+inattendu, car lui seul savait où trouver le prince.
+
+--Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette
+rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.
+
+--Un grand malheur, monseigneur!
+
+--Parle, au nom du ciel!
+
+--M. le marquis d'Harville...
+
+--Tu m'effraies!
+
+--Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Tout
+s'était passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai,
+lorsqu'une fatale imprudence...
+
+--Achève... achève donc!
+
+--En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé...
+
+--Il s'est blessé grièvement?
+
+--Monseigneur!...
+
+--Eh bien?...
+
+--Quelque chose de terrible!
+
+--Que dis-tu?
+
+--Il est mort!...
+
+--D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe avec un accent si
+déchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses
+paquets, s'écria:
+
+--Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?
+
+--Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami,
+mademoiselle, dit Murph à la jeune fille; car le prince, accablé, ne
+pouvait répondre.
+
+--C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.
+
+--Un bien grand malheur, répondit le squire.
+
+--Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes de
+silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:
+
+--Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous...
+Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer à la
+prison de Germain... bientôt je vous reverrai.
+
+--Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au
+chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... À
+bientôt, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon enfant, à bientôt.
+
+--Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut
+dans l'allée, avec les différents objets quelle rapportait de chez
+Germain.
+
+Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue
+Plumet. Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant:
+
+«Madame,
+
+«J'apprends à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui
+m'enlève un de mes meilleurs amis; je renonce à vous peindre ma stupeur,
+mon chagrin.
+
+«Il faut pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à ce
+cruel événement... Je viens d'apprendre que votre belle-mère, à Paris
+depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie
+emmenant avec elle Polidori.
+
+«C'est vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père.
+Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après
+l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de
+quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez
+à l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre
+belle-mère, du moins en même temps qu'elle.
+
+«Soyez tranquille, madame, de près comme de loin je veille sur vous...
+Les abominables projets de votre belle-mère seront déjoués...
+
+«Adieu, madame; je vous écris ces mots à la hâte... J'ai l'âme brisée
+quand je songe à cette soirée d'hier où je l'_ai_ quitté, _lui_... plus
+tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps...
+
+«Croyez, madame, à mon dévouement profond et sincère...
+
+ «RODOLPHE»
+
+Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures après avoir
+reçu cette lettre, était en route avec sa fille pour la Normandie.
+
+Une voiture de poste, partie de l'hôtel de Rodolphe, suivait la même
+route.
+
+Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent cette complication
+d'événements et la précipitation de son départ, Clémence oublia de faire
+savoir au prince qu'elle avait rencontré Fleur-de-Marie à Saint-Lazare.
+
+On se souvient peut-être que, la veille, la Chouette était venue menacer
+Mme Séraphin de dévoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir
+(et elle disait vrai) où était alors cette jeune fille.
+
+On se souvient encore qu'après cet entretien le notaire Jacques Ferrand,
+craignant la révélation de ses criminelles menées, se crut un puissant
+intérêt à faire disparaître la Goualeuse, dont l'existence, une fois
+connue, pouvait le compromettre dangereusement.
+
+Il avait donc fait écrire à Bradamanti, un de ses complices, de venir le
+trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont
+Fleur-de-Marie devait être la victime.
+
+Bradamanti, occupé des intérêts non moins pressants de la belle-mère de
+Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan
+auprès de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage
+à servir son ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du notaire
+et partit pour la Normandie sans voir Mme Séraphin.
+
+L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journée, la Chouette était
+venue réitérer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'étaient pas
+vaines, elle avait déclaré au notaire que la petite fille autrefois
+abandonnée par Mme Séraphin était alors prisonnière à Saint-Lazare sous
+le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans
+trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui
+apprendraient qu'elle avait été dans son enfance confiée aux soins de
+Jacques Ferrand.
+
+Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la
+Chouette comme une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et
+effrayé de la dangereuse portée de ses menaces.
+
+Grâce à ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer
+dans la journée même (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme
+d'Harville) que la Goualeuse était en effet prisonnière à Saint-Lazare
+et si parfaitement citée pour sa bonne conduite qu'on s'attendait à voir
+cesser sa détention d'un moment à l'autre.
+
+Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mûri un projet
+diabolique, sentit que, pour l'exécuter, le secours de Bradamanti lui
+était de plus en plus indispensable; de là les vaines instances de Mme
+Séraphin pour rencontrer le charlatan.
+
+Apprenant le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé
+d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la
+famille Martial, ces pirates d'eau douce établis près du pont
+d'Asnières, chez lesquels Bradamanti lui avait proposé d'envoyer Louise
+Morel pour s'en défaire impunément.
+
+Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres
+desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les précautions les plus
+habiles pour n'être pas compromis dans le cas où un nouveau crime serait
+commis et, le lendemain du départ de Bradamanti pour la Normandie, Mme
+Séraphin se rendit en hâte chez Martial.
+
+
+
+
+XVI
+
+L'île du Ravageur
+
+
+Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où Mme
+Séraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue
+chez les Martial, pirates d'eau douce, établis à la pointe d'une petite
+île de la Seine, non loin du pont d'Asnières.
+
+Le père Martial, mort sur l'échafaud comme son père, avait laissé une
+veuve, quatre fils et deux filles...
+
+Le second de ces fils était déjà condamné aux galères à perpétuité...
+
+De cette nombreuse famille il restait donc à l'île du Ravageur (nom que
+dans le pays on donnait à ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait,
+disons-nous:
+
+La mère Martial;
+
+Trois fils: l'aîné (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre
+vingt ans; le plus jeune douze ans;
+
+Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.
+
+Les exemples de ces familles, où se perpétue une sorte d'épouvantable
+hérédité dans le crime, ne sont que trop fréquents.
+
+Cela doit être.
+
+Répétons-le sans cesse: la société songe à punir, jamais à prévenir le
+mal.
+
+Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie... Un autre sera décapité...
+
+Ces condamnés laisseront de jeunes enfants...
+
+La société prendra-t-elle souci des orphelins?...
+
+De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort
+civile, ou en lui coupant la tête?
+
+Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, préservatrice, à la
+déchéance de celui que la loi a déclaré indigne, infâme... à la
+déchéance de celui que la loi a tué?
+
+Non... «Morte la bête... mort le venin...» dit la société...
+
+Elle se trompe.
+
+Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux,
+qu'il devient presque toujours héréditaire; mais, combattu à temps, il
+ne serait jamais incurable.
+
+Contradiction bizarre!...
+
+L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie
+transmissible? À force de soins préservatifs, on mettra les descendants
+de cet homme à l'abri de l'affection dont il a été victime...
+
+Que les mêmes faits se reproduisent dans l'ordre moral...
+
+Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fils le
+germe d'une perversité précoce...
+
+Fera-t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour
+le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire?
+
+Non...
+
+Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la
+mort...
+
+Et alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcément
+bourreau... on croira le fils d'un criminel forcément criminel...
+
+Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale
+une corruption causée par l'égoïste incurie de la société...
+
+De sorte que si, malgré de funestes enseignements, l'orphelin que la loi
+a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera
+rejaillir sur lui la flétrissure paternelle. En butte à une réprobation
+imméritée, à peine trouvera-t-il du travail...
+
+Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du
+désespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui
+poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la révolte, au
+mal... la société dira:
+
+«Qu'il tourne à mal... nous verrons bien. N'ai-je pas là geôliers,
+gardes-chiourme et bourreaux?»
+
+Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur
+malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encouragement.
+
+Ainsi, pour celui qui, plongé en naissant dans un foyer de dépravation
+domestique, est vicié tout jeune encore, aucun espoir de guérison!
+
+«Si! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai fait, répond la
+société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus tard.
+
+«Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il faut qu'ils
+soient à point.»
+
+Un criminel demande à être attendu...
+
+«Prisons et galères, voilà mes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai
+le couperet.
+
+«Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais
+patience, laissons mûrir le germe de corruption héréditaire qui couve en
+lui, laissons-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages.
+
+«Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au
+coeur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol
+ou un bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis son
+père, oh! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons
+guéri le donateur.
+
+«Au bagne ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore
+toute chaude...»
+
+Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi.
+
+Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des
+traditions de vol et de meurtre fatalement perpétuées de génération en
+génération.
+
+Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de
+montrer ce que peut être dans une famille l'hérédité du mal, lorsque la
+société ne vient pas, soit légalement, soit officieusement, préserver
+les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt
+fulminé contre leur père.
+
+Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode d'une sorte
+d'introduction.
+
+Voici pourquoi nous agissons ainsi:
+
+À mesure que nous avançons dans cette publication, son but moral est
+attaqué avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice,
+qu'on nous permettra d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui,
+jusqu'à présent, nous a soutenu, guidé.
+
+Plusieurs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous
+encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des témoignages
+flatteurs de leur adhésion, nous devons peut-être à ces amis connus et
+inconnus de répondre une dernière fois à des récriminations aveugles,
+obstinées, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemblée
+législative.
+
+Proclamer l'odieuse immoralité de notre oeuvre, c'est proclamer
+implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des
+personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.
+
+C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au nôtre que nous
+tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet
+ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques.
+
+L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre nous avons
+donné l'aperçu d'une ferme modèle, fondée par Rodolphe pour encourager,
+enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.
+
+À ce propos, nous ajoutions:
+
+«Les honnêtes gens malheureux méritent au moins autant d'intérêt que les
+criminels; pourtant il y a de nombreuses sociétés destinées au patronage
+des jeunes détenus ou libérés, mais aucune société n'est fondée dans le
+but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours
+été exemplaire. De sorte qu'il faut nécessairement avoir commis un
+délit... pour être apte à jouir du bénéfice de ces institutions,
+d'ailleurs si méritantes et si salutaires.»
+
+Et nous faisions dire à un paysan de la ferme de Bouqueval:
+
+«Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais
+il faudrait aussi faire espérer les bons. Un honnête garçon, robuste et
+laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présenterait
+à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu
+un brin volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a point de place ici
+pour toi.».
+
+Cette discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre.
+Grâce à eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'être
+réalisé.
+
+Sous la présidence d'un des hommes les plus éminents, les plus
+honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente
+direction d'un véritable philanthrope au coeur généreux, à l'esprit
+pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le
+but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes du
+département de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.
+
+Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pensée morale
+de notre oeuvre.
+
+Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rencontré dans un même
+milieu d'idées, de voeux et d'espérance avec les fondateurs de cette
+nouvelle oeuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les
+plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vérités:
+qu'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d'encourager, de
+récompenser le bien autant qu'il est en elle.
+
+Puisque nous avons parlé de cette nouvelle oeuvre de charité, dont la
+pensée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde,
+espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler une autre
+lacune, en étendant plus tard leur tutélaire patronage ou du moins leur
+sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait été
+supplicié ou condamné à une peine infamante entraînant la mort civile,
+et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de
+l'application de la loi.
+
+Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par
+leurs saines tendances et par leur misère mériteraient encore une
+attention particulière, en raison même de leur position exceptionnelle,
+pénible, difficile, dangereuse.
+
+Oui, pénible, difficile, dangereuse.
+
+Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles répulsions,
+souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit,
+pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les
+lieux où elle trouvait des moyens d'existence.
+
+Alors, aigris, irrités par l'injustice, déjà flétris à l'égal des
+criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout
+de ressources honorables, les infortunés ne seront-ils pas bien près de
+faillir, s'ils sont restés probes?
+
+Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement
+corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps
+encore?
+
+La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants
+recueillis par la société dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous
+d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est
+inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent même dans
+l'estime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à
+réhabiliter un nom déshonoré.
+
+Dira-t-on que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible
+encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son
+fils innocent?
+
+Cela serait barbare, immoral, insensé.
+
+N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple:
+
+--Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire.
+
+--Que la tache originelle n'est pas ineffaçable?
+
+Osons espérer que ces réflexions paraîtront dignes de quelque intérêt à
+la nouvelle société de patronage.
+
+Sans doute, il est douloureux de songer que l'État ne prend jamais
+l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif
+de l'organisation sociale.
+
+En peut-il être autrement?
+
+À l'une des dernières séances législatives, un pétitionnaire, frappé,
+dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé,
+entre autres moyens d'y remédier, «la fondation de maisons d'invalides
+destinées aux travailleurs».
+
+Ce projet, sans doute défectueux dans sa forme, mais qui renfermait du
+moins une haute idée philanthropique digne du plus sérieux examen, en
+cela qu'elle se rattache à l'immense question de l'organisation du
+travail, ce projet, disons-nous, «a été accueilli par une hilarité
+générale et prolongée».
+
+Cela dit, passons.
+
+Revenons aux pirates d'eau douce et à l'île du Ravageur.
+
+Le chef de la famille Martial, qui le premier s'établit dans cette
+petite île moyennant un loyer modique, était _ravageur_.
+
+Les ravageurs, ainsi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux,
+restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture
+pour exercer leur métier.
+
+Les débardeurs débarquent le bois flotté.
+
+Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois.
+
+Tout aussi aquatique que les industries précédentes, l'industrie des
+ravageurs a un but différent.
+
+S'avançant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, à
+l'aide d'une longue drague, le sable de rivière sous la vase; puis le
+recueillant dans de grandes sébiles de bois, il le lave comme un minerai
+ou comme un gravier aurifère et en retire ainsi une grande quantité de
+parcelles métalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb,
+étain, provenant des débris d'une foule d'ustensiles.
+
+Souvent même les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de
+bijoux d'or ou d'argent apportés dans la Seine, soit par les égouts où
+se dégorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace
+ramassées dans les rues et que l'hiver on jette à la rivière.
+
+Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces
+industriels, généralement honnêtes, paisibles et laborieux, sont si
+formidablement baptisés.
+
+Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, étant
+ravageur (fâcheuse exception), les riverains du fleuve la nommèrent
+l'île du Ravageur.
+
+L'habitation des pirates d'eau douce est donc située à la partie
+méridionale de cette _terre_.
+
+Dans le jour, on peut lire sur un écriteau qui se balance au-dessus de
+la porte:
+
+ AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS
+
+ bon vin, bonne matelote et friture
+
+ _On loue des bachots_ (bateaux) _pour la promenade_
+
+On le voit, à ses métiers patents ou occultes le chef de cette famille
+maudite avait joint ceux de cabaretier, de pêcheur et de loueur de
+bateaux.
+
+La veuve de ce supplicié continuait de tenir la maison: des gens sans
+aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des
+charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non
+fériés en parties de plaisir.
+
+Martial (l'amant de la Louve), fils aîné de la famille, le moins
+coupable de tous, pêchait en fraude et, au besoin, prenait, en véritable
+_bravo_, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.
+
+Un de ses autres frères, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le
+meurtre de la courtière en diamants, était en apparence ravageur, mais
+de fait il se livrait à la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses
+rives.
+
+Enfin François, le plus jeune des fils du supplicié, conduisait les
+curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mémoire
+d'Ambroise Martial, condamné aux galères pour vol de nuit avec
+effraction et tentative de meurtre.
+
+La fille aînée, surnommée _Calebasse_, aidait sa mère à faire la cuisine
+et à servir les hôtes; sa soeur Amandine, âgée de neuf ans, s'occupait
+aussi des soins du ménage, selon ses forces.
+
+Ce soir-là, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et
+opaques, chassés par le vent, laissent voir çà et là, à travers leurs
+déchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'étoiles.
+
+La silhouette de l'île, bordée de hauts peupliers dépouillés, se dessine
+vigoureusement en noir sur l'obscurité diaphane du ciel et sur la
+transparence blanchâtre de la rivière.
+
+La maison, à pignons irréguliers, est complètement ensevelie dans
+l'ombre; deux fenêtres du rez-de-chaussée sont seulement éclairées;
+leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se reflètent comme de longues
+traînées de feu dans les petites vagues qui baignent le débarcadère,
+situé proche de l'habitation.
+
+Les chaînes des bateaux qui y sont amarrés font entendre un cliquetis
+sinistre: il se mêle tristement aux rafales de la bise dans les branches
+des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux...
+
+Une partie de la famille est rassemblée dans la cuisine de la maison.
+
+Cette pièce est vaste et basse; en face de la porte sont deux fenêtres,
+au-dessous desquelles s'étend un long fourneau; à gauche, une haute
+cheminée; à droite, un escalier qui monte à l'étage supérieur; à côté de
+cet escalier, l'entrée d'une grande salle garnie de plusieurs tables
+destinées aux habitués du cabaret.
+
+La lumière d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un
+grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long
+des murailles ou rangés sur des tablettes avec différentes poteries; une
+grande table occupe le milieu de cette cuisine.
+
+La veuve du supplicié, entourée de trois de ses enfants, est assise au
+coin du foyer.
+
+Cette femme, grande et maigre, paraît avoir quarante-cinq ans. Elle est
+vêtue de noir; un mouchoir de deuil noué en marmotte, cachant ses
+cheveux, entoure son front plat, blême, déjà sillonné de rides; son nez
+est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses,
+son teint bilieux, blafard, et profondément marqué de petite vérole; les
+coins de sa bouche, toujours abaissés, rendent plus dure encore
+l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de
+marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne.
+
+La veuve du supplicié s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses
+deux filles.
+
+L'aînée, sèche et grande, ressemble beaucoup à sa mère... C'est sa
+physionomie calme, dure et méchante, son nez mince, sa bouche sévère,
+son regard pâle... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing,
+lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe
+est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de
+cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet.
+
+François, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau,
+remaille un aldret, filet de pêche destructeur sévèrement interdit sur
+la Seine.
+
+Malgré le hâle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une
+forêt de cheveux roux couvre sa tête; ses traits sont arrondis, ses
+lèvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perçants: il ne
+ressemble ni à sa mère, ni à sa soeur aînée; il a l'air sournois,
+craintif; de temps à autre, à travers l'espèce de crinière qui retombe
+sur son front, il jette obliquement sur sa mère un coup d'oeil défiant,
+ou échange avec sa petite soeur Amandine un regard d'intelligence et
+d'affection...
+
+Celle-ci, assise à côté de son frère, s'occupe non pas à marquer, mais à
+démarquer du linge volé la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble
+autant à son frère que sa soeur ressemble à sa mère; ses traits, sans
+être plus réguliers, sont moins grossiers que ceux de François. Quoique
+couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fraîcheur éclatante;
+ses lèvres sont épaisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins,
+soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux.
+
+Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frère, elle lui
+montre la porte; à ce signe, François répond par un soupir; puis,
+appelant l'attention de sa soeur par un geste rapide, il compte
+distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet...
+
+Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frère
+Martial ne doit rentrer qu'à dix heures.
+
+En voyant ces deux femmes silencieuses, à l'air méchant, et ces deux
+pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine là deux bourreaux
+et deux victimes.
+
+Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui
+dit d'une voix dure:
+
+--Auras-tu bientôt fini de démarquer cette chemise?...
+
+L'enfant baissa la tête sans répondre; à l'aide de ses doigts et de ses
+ciseaux, elle acheva d'enlever à la hâte les fils de coton rouge qui
+dessinaient des lettres sur la toile.
+
+Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement à la
+veuve, lui présenta son ouvrage:
+
+--Ma mère, j'ai fini, lui dit-elle.
+
+Sans lui répondre, la veuve lui jeta une autre pièce de linge.
+
+L'enfant ne put la recevoir à temps et la laissa tomber. Sa grande soeur
+lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en
+s'écriant:
+
+--Petite bête!!!
+
+Amandine regagna sa place et se mit activement à l'oeuvre, après avoir
+échangé avec son frère un regard où roulait une larme.
+
+Le même silence continua de régner dans la cuisine.
+
+Au-dehors le vent gémissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret.
+
+Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite placée
+devant le feu étaient les seuls bruits qu'on entendît.
+
+Les deux enfants observaient avec une secrète frayeur que leur mère ne
+parlait pas.
+
+Quoiqu'elle fût habituellement silencieuse, ce mutisme complet et
+certain pincement de ses lèvres leur annonçaient que la veuve était dans
+ce qu'ils appelaient ses colères blanches, c'est-à-dire en proie à une
+irritation concentrée.
+
+Le feu menaçait de s'éteindre faute de bois.
+
+--François, une bûche! dit Calebasse.
+
+Le jeune raccommodeur de filets défendus regarda derrière le pilier de
+la cheminée et répondit:
+
+--Il n'y en a plus là...
+
+--Va au bûcher, reprit Calebasse.
+
+François murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas.
+
+--Ah çà! François, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse.
+
+La veuve du supplicié posa sur ses genoux une serviette, qu'elle
+démarquait aussi et jeta les yeux sur son fils.
+
+Celui-ci avait la tête baissée, mais il devina, mais il sentit pour
+ainsi dire le terrible regard de sa mère peser sur lui... Craignant de
+rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile.
+
+--Ah çà! es-tu sourd, François? reprit Calebasse irritée. Ma mère... tu
+vois...
+
+La grande soeur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants
+et de requérir les peines que la veuve appliquait impitoyablement.
+
+Amandine, sans qu'on pût remarquer son mouvement, poussa doucement le
+coude de son frère pour l'engager tacitement à obéir à Calebasse.
+
+François ne bougea pas.
+
+La soeur aînée regarda sa mère pour lui demander la punition du
+coupable: la veuve l'entendit.
+
+De son long doigt décharné elle lui montra une baguette de saule forte
+et souple, placée dans l'encoignure de la cheminée.
+
+Calebasse se pencha en arrière, prit cet instrument de correction et le
+remit à sa mère.
+
+François avait parfaitement suivi le geste de sa mère; il se leva
+brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaçante
+baguette.
+
+--Tu veux donc que ma mère te roue de coups? s'écria Calebasse.
+
+La veuve, tenant toujours le bâton à la main, pinçant de plus en plus
+ses lèvres pâles, regardait François d'un oeil fixe, sans prononcer un
+mot.
+
+Au léger tremblement des mains d'Amandine, dont la tête était baissée, à
+la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant,
+quoique habituée à de pareilles scènes, s'effrayait du sort qui
+attendait son frère.
+
+Celui-ci, réfugié dans un coin de la cuisine, semblait craintif et
+irrité.
+
+--Prends garde à toi, ma mère va se lever, et il ne sera plus temps! dit
+la grande soeur.
+
+--Ça m'est égal, reprit François en pâlissant. J'aime mieux être battu
+comme avant-hier... que d'aller dans le bûcher... et la nuit...
+encore...
+
+--Et pourquoi ça? reprit Calebasse avec impatience.
+
+--J'ai peur dans le bûcher... moi..., répondit l'enfant en frissonnant
+malgré lui.
+
+--Tu as peur... imbécile... et de quoi?
+
+François hocha la tête sans répondre.
+
+--Parleras-tu?... De quoi as-tu peur?
+
+--Je ne sais pas... mais j'ai peur...
+
+--Tu es allé là cent fois, et encore hier soir?
+
+--Je ne veux plus y aller maintenant...
+
+--Voilà ma mère qui se lève!...
+
+--Tant pis! s'écria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne
+me fera pas aller dans le bûcher... la nuit... surtout...
+
+--Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse.
+
+--Eh bien! parce que...
+
+--Parce que?
+
+--Parce qu'il y a quelqu'un...
+
+--Il y a quelqu'un?
+
+--D'enterré là..., murmura François en frissonnant.
+
+La veuve du supplicié, malgré son impassibilité, ne put réprimer un
+brusque tressaillement; sa fille l'imita; on eût dit ces deux femmes
+frappées d'une même secousse électrique.
+
+--Il y a quelqu'un d'enterré dans le bûcher? reprit Calebasse en
+haussant les épaules.
+
+--Oui, dit François d'une voix si basse qu'on l'entendit à peine.
+
+--Menteur!... s'écria Calebasse.
+
+--Je te dis, moi, que tantôt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin
+noir du bûcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui était
+humide à l'entour..., répliqua François.
+
+--L'entends-tu, ma mère? Est-il bête! dit Calebasse en faisant un signe
+d'intelligence à la veuve, ce sont des os de mouton que je mets là pour
+la lessive.
+
+--Ce n'était pas un os de mouton, reprit l'enfant avec épouvante,
+c'étaient des os enterrés... des os de mort... un pied qui sortait de
+terre... je l'ai bien vu.
+
+--Et tu as tout de suite raconté cette belle trouvaille-là... à ton
+frère... à ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une
+ironie sauvage.
+
+François ne répondit pas.
+
+--Méchant petit _raille_[4]! s'écria Calebasse furieuse, parce qu'il est
+poltron comme une vache, il serait capable de nous faire _faucher_ comme
+on a _fauché_[5] notre père!
+
+--Puisque tu m'appelles _raille_, s'écria François exaspéré, je dirai
+tout à mon frère Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai
+pas vu depuis tantôt... Mais quand il reviendra ce soir... je...
+
+L'enfant n'osa pas achever. Sa mère s'avançait vers lui, calme, mais
+inexorable.
+
+Quoiqu'elle se tînt habituellement un peu courbée, sa taille était
+très-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la
+veuve prit son fils par le bras et, malgré la terreur, la résistance,
+les prières, les pleurs de l'enfant, l'entraînant après elle, elle le
+força de monter l'escalier du fond de la cuisine.
+
+Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trépignements
+sourds, mêlés de cris et de sanglots.
+
+Quelques minutes après ce bruit cessa.
+
+Une porte se referma violemment.
+
+Et la veuve du supplicié redescendit.
+
+Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule à sa place,
+se rassit auprès du foyer et reprit son travail de couture sans
+prononcer une parole.
+
+_Fin de la cinquième partie_
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+Le pirate d'eau douce
+
+
+Après quelques moments de silence, la veuve du supplicié dit à sa fille:
+
+--Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bûcher... au retour
+de Nicolas et de Martial.
+
+--De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que...
+
+--Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille.
+Celle-ci, habituée à subir cette volonté de fer, alluma une lanterne et
+sortit.
+
+Au moment où elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on
+entendit le craquement des hauts peupliers agités par le vent, le
+cliquetis des chaînes de bateaux, les sifflements de la bise, le
+mugissement de la rivière.
+
+Ces bruits étaient profondément tristes.
+
+Pendant la scène précédente, Amandine, péniblement émue du sort de
+François, qu'elle aimait tendrement, n'avait osé ni lever les yeux, ni
+essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte à goutte sur ses genoux. Ses
+sanglots contenus la suffoquaient, elle tâchait de réprimer jusqu'aux
+battements de son coeur palpitant de crainte.
+
+Les larmes obscurcissaient sa vue. En se hâtant de démarquer la chemise
+qu'on lui avait donnée, elle s'était blessée à la main avec ses ciseaux;
+la piqûre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins à sa
+douleur qu'à la punition qui l'attendait pour avoir taché de son sang
+cette pièce de linge. Heureusement, la veuve, absorbée dans une
+réflexion profonde, ne s'aperçut de rien.
+
+Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mère,
+elle répondit par un signe de tête affirmatif.
+
+Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre...
+
+La veuve pinça ses lèvres et continua de travailler, seulement elle
+parut manier plus précipitamment son aiguille.
+
+Calebasse ranima le feu, surveilla l'ébullition de la marmite qui
+cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprès de sa mère.
+
+--Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce
+matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de
+Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait
+l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni
+d'où elle venait.
+
+La veuve haussa les épaules.
+
+--Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mère? Après
+tout, vous avez peut-être raison... La vieille lui demandait de se
+trouver à sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et là
+d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti
+pour mot de passe. Au fait, ça n'est pas bien périlleux. Si Nicolas
+s'attarde, c'est qu'il aura peut-être trouvé quelque chose en route,
+comme avant-hier ce linge-là, qu'il a _grinchi_[6] sur un bateau de
+blanchisseuse. Et elle montra une des pièces que démarquait Amandine;
+puis, s'adressant à l'enfant: Qu'est-ce que ça veut dire, _grinchir_?
+
+--Ça veut dire... prendre..., répondit l'enfant sans lever les yeux.
+
+--Ça veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler...
+
+--Oui, ma soeur...
+
+--Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque
+chose à gagner... Le linge qu'il a volé hier nous a remontés et ne nous
+coûtera que la façon du démarquage, n'est-ce pas... ma mère? ajouta
+Calebasse avec un éclat de rire qui laissa voir des dents déchaussées et
+jaunes comme son teint.
+
+La veuve resta froide à cette plaisanterie.
+
+--À propos de remonter notre ménage gratis, reprit Calebasse, nous
+pourrons peut-être nous fournir à une autre boutique. Vous savez bien
+qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de
+campagne de M. Griffon, le médecin de l'hospice de Paris; cette maison
+isolée à cent pas du bord de l'eau, en face du four à plâtre?
+
+La veuve baissa la tête.
+
+--Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-être là un bon
+coup à faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a
+là du butin pour sûr; il faudra envoyer Amandine flâner autour de la
+maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera
+bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce
+que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant à Amandine.
+
+--Oui, ma soeur, j'irai, répondit l'enfant en tremblant.
+
+--Tu dis toujours: «Je ferai» et tu ne fais pas, sournoise! La fois où
+je t'avais commandé de prendre cent sous dans le comptoir de l'épicier
+d'Asnières pendant que je l'occupais d'un autre côté de sa boutique,
+c'était facile: on ne se défie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas
+obéi?
+
+--Ma soeur... le coeur m'a manqué... je n'ai pas osé...
+
+--L'autre jour tu as bien osé voler un mouchoir dans la balle du
+colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperçu de
+quelque chose, imbécile?
+
+--Ma soeur, vous m'y avez forcée... le mouchoir était pour vous; et puis
+ce n'était pas de l'argent...
+
+--Qu'est-ce que ça fait?
+
+--Dame!... prendre un mouchoir, ça n'est pas si mal que de prendre de
+l'argent.
+
+--Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-là,
+n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter,
+petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton
+Martial?... Puis, s'adressant à la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma
+mère, ça finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est
+furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et François contre
+nous, contre toi... Est-ce que ça peut durer?...
+
+--Non..., dit la mère d'un ton bref et dur.
+
+--C'est surtout depuis que sa Louve est à Saint-Lazare qu'il est comme
+un déchaîné après tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, à nous,
+si elle est en prison... sa maîtresse? Une fois sortie, elle n'a qu'à
+venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la
+méchante...
+
+La veuve, après un moment de réflexion, dit à sa fille:
+
+--Tu crois qu'il y a un coup à faire sur ce vieux qui habite la maison
+du médecin?
+
+--Oui, ma mère...
+
+--Il a l'air d'un mendiant!
+
+--Ça n'empêche pas que c'est un noble.
+
+--Un noble?
+
+--Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille à Paris à
+pied tous les jours, et qu'il revienne de même, avec son gros bâton pour
+toute voiture.
+
+--Qu'en sais-tu s'il a de l'or?
+
+--Tantôt j'ai été au bureau de poste d'Asnières pour voir s'il n'y avait
+pas de lettre de Toulon...
+
+À ces mots qui lui rappelaient le séjour de son fils au bagne, la veuve
+du supplicié fronça ses sourcils et étouffa un soupir.
+
+Calebasse continua:
+
+--J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le médecin est
+entré; je l'ai tout de suite reconnu à sa barbe blanche comme ses
+cheveux, à sa face couleur de buis, et à ses sourcils noirs. Il n'a pas
+l'air facile... Malgré son âge, ça doit être un vieux déterminé... Il a
+dit à la buraliste: «Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de
+Saint-Remy?--Oui, a-t-elle répondu, en voilà une.--C'est pour moi,
+a-t-il dit; voilà mon passeport.» Pendant que la buraliste l'examinait,
+le vieux, pour payer le port, a tiré sa bourse de soie verte. À un bout
+j'ai vu de l'or reluire à travers les mailles; il y en avait gros comme
+un oeuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'écria Calebasse, les
+yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux.
+C'est un de ces vieux avares farcis de trésors... Allez, ma mère! nous
+savons son nom, ça pourra peut-être servir... pour s'introduire chez lui
+quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.
+
+Des aboiements violents interrompirent Calebasse.
+
+--Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est
+Martial ou Nicolas...
+
+Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimèrent une joie
+contrainte.
+
+Après quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un oeil
+impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, à son grand regret,
+entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon.
+
+La physionomie de Nicolas Martial était à la fois ignoble et féroce;
+petit, grêle, chétif, on ne concevait pas qu'il pût exercer son
+dangereux et criminel métier. Malheureusement une sauvage énergie morale
+suppléait chez ce misérable à la force physique qui lui manquait.
+
+Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans
+manches, faite d'une peau de bouc à longs poils bruns; en entrant il
+jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait péniblement apporté sur
+son épaule.
+
+--Bonne nuit et bon butin, la mère! s'écria-t-il d'une voix creuse et
+enrouée, après s'être débarrassé de son fardeau; il y a encore trois
+saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse
+remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amusé à l'ouvrir.
+Peut-être que je suis volé... on verra!
+
+--Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve
+regardait silencieusement son fils.
+
+Celui-ci, pour toute réponse, plongea sa main dans la poche de son
+pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pièces
+d'argent.
+
+--Tu lui as pris tout ça?... s'écria Calebasse.
+
+--Non, il a aboulé de lui-même deux cents francs; et il en aboulera
+encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord déchargeons
+mon bachot, nous jaserons après... Martial n'est pas ici?
+
+--Non, dit la soeur.
+
+--Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache
+pas...
+
+--Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.
+
+--Peur de lui?... moi!... (Il haussa les épaules.) J'ai peur qu'il ne
+nous vende... voilà tout. Quant à le craindre... _Coupe-sifflet_[7] a la
+langue trop bien affilée!...
+
+--Oh! quand il n'est pas là... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, ça
+te clôt le bec.
+
+Nicolas parut insensible à ce reproche et dit:
+
+--Allons, vite! vite!... Au bateau... Où est donc François, la mère? Il
+nous aiderait.
+
+--Ma mère l'a enfermé là-haut après l'avoir rincé; il se couchera sans
+souper, dit Calebasse.
+
+--Bon; mais qu'il vienne tout de même aider à décharger le bachot,
+n'est-ce pas, la mère? Moi, lui et Calebasse, en une tournée nous
+rentrerons tout ici...
+
+La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher
+François.
+
+Le sombre visage de la mère Martial s'était quelque peu déridé depuis
+l'arrivée de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore
+cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour
+maternel de cette farouche créature s'élevait en proportion de la
+criminalité des siens.
+
+Cette préférence perverse explique suffisamment l'éloignement de la
+veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonçaient pas de dispositions
+mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils aîné, qui, sans
+mener une vie irréprochable, pouvait passer pour un très-honnête homme
+si on le comparait à Nicolas, à Calebasse et à son frère le forçat de
+Toulon.
+
+--Où as-tu picoré cette nuit? dit la veuve à Nicolas.
+
+--En m'en retournant du quai de Billy, où j'ai rencontré le bourgeois
+avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqué, près du pont
+des Invalides, une galiote amarrée au quai. Il faisait noir; j'ai dit:
+«Pas de lumière dans la cabine... les mariniers sont à terre...
+J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, censé
+pour reficeler ma rame...» J'entre dans la cabine... personne... Alors
+j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont,
+quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournées, la galiote était
+chargée de cuivre et de fer. Mais voilà François et Calebasse: vite au
+bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les
+hardes... Avant de chasser... faut rapporter...
+
+Restée seule, la veuve s'occupa des préparatifs du souper de la famille,
+plaça sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faïence
+et des couverts d'argent.
+
+Au moment où elle terminait ses apprêts, ses enfants rentrèrent
+pesamment chargés.
+
+Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses épaules
+semblait écraser le petit François; Amandine disparaissait à moitié sous
+le monceau de hardes volées qu'elle tenait sur sa tête; enfin Nicolas,
+aidé de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il
+avait placé le quatrième saumon de cuivre.
+
+--La caisse, la caisse!... Éventrons-la, la caisse! s'écria Calebasse
+avec une sauvage impatience.
+
+Les saumons de cuivre furent jetés sur le sol.
+
+Nicolas s'arma du fer épais de la hachette qu'il portait à sa ceinture
+et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, placée au milieu de la
+cuisine, afin de le soulever.
+
+La lueur rougeâtre et vacillante du foyer éclairait cette scène de
+pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.
+
+Nicolas, vêtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tâchait de
+le briser, et proférait d'horribles blasphèmes en voyant l'épais
+couvercle résister à de vigoureuses pesées.
+
+Les yeux enflammés de cupidité, les joues colorées par l'emportement de
+la rapine, Calebasse, agenouillée sur la caisse, y faisait porter tout
+le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe à
+l'action du levier de Nicolas.
+
+La veuve, séparée de ce groupe par la largeur de la table, où elle
+allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet volé, le
+regard étincelant d'une fiévreuse convoitise.
+
+Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants,
+dont les bons instincts naturels avaient souvent triomphé de l'influence
+maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants,
+oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cédaient à l'attrait d'une
+curiosité fatale...
+
+Serrés l'un contre l'autre, l'oeil brillant, la respiration oppressée,
+François et Amandine n'étaient pas les moins empressés de connaître le
+contenu du coffre, ni les moins irrités des lenteurs de l'effraction de
+Nicolas.
+
+Enfin le couvercle sauta en éclats.
+
+--Ah!... s'écria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.
+
+Et tous, depuis la mère jusqu'à la petite fille, s'abattirent et se
+précipitèrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondrée. Sans
+doute expédiée de Paris à un marchand de nouveautés d'un bourg riverain,
+elle contenait une grande quantité de pièces d'étoffe à l'usage des
+femmes.
+
+--Nicolas n'est pas volé! s'écria Calebasse en déroulant une pièce de
+mousseline de laine.
+
+--Non, répondit le brigand en déployant à son tour un paquet de
+foulards, j'ai fait mes frais...
+
+--De la levantine... ça se vendra comme du pain..., dit la veuve en
+puisant à son tour dans la caisse.
+
+--La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achètera les
+étoffes, ajouta Nicolas; et le père Micou, le logeur en garni du
+quartier Saint-Honoré, s'arrangera du _rouget_[8].
+
+--Amandine, dit tout bas François à sa petite soeur, comme ça ferait une
+jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient à
+la main!...
+
+--Ça ferait aussi une bien jolie marmotte, répondit l'enfant avec
+admiration.
+
+--Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote,
+Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voilà des
+châles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma
+mère!...
+
+--La mère Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la
+veuve après un mûr examen.
+
+--Alors ça doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais,
+comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais
+pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer
+par où la mère Burette voudra et le père Micou aussi; mais lui, c'est un
+ami.
+
+--C'est égal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de
+ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux,
+reprit Calebasse en se drapant dans un des châles, et ils en abusent!
+
+--Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.
+
+--Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.
+
+--Moi, je garde ce châle-là, reprit Calebasse.
+
+--Tu gardes... tu gardes..., s'écria brusquement Nicolas, tu le
+garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame
+_Pas-Gênée.._.
+
+--Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre!
+
+--Moi... je _grinche_ en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais été
+_enflaquée_ si on m'avait pincé sur la galiote...
+
+--Eh bien! le voilà, ton châle, je m'en moque pas mal! dit aigrement
+Calebasse en le rejetant dans la caisse.
+
+--C'est pas à cause du châle... que je parle; je ne suis pas assez
+chiche pour lésiner sur un châle: un de plus ou un de moins, la mère
+Burette ne changera pas son prix; elle achète en bloc, reprit Nicolas.
+Mais, au lieu de dire que tu prends ce châle, tu peux me demander que je
+te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou
+sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite.
+
+Ces paroles calmèrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le
+châle sans rancune.
+
+Nicolas était sans doute en veine de générosité, car, déchirant avec ses
+dents le chef d'une des pièces de soierie, il en détacha deux foulards
+et les jeta à Amandine et à François, qui n'avaient pas cessé de
+contempler cette étoffe avec envie.
+
+--Voilà pour vous, gamins! Cette bouchée-là vous mettra en goût de
+grinchir. L'appétit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher...
+j'ai à jaser avec la mère; on vous portera à souper là-haut.
+
+Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitèrent
+triomphalement les foulards volés qu'on venait de leur donner.
+
+--Eh bien! petits bêtas, dit Calebasse, écouterez-vous encore Martial?
+Est-ce qu'il vous a jamais donné des beaux foulards comme ça, lui?
+
+François et Amandine se regardèrent, puis ils baissèrent la tête sans
+répondre.
+
+--Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais
+fait des cadeaux, Martial?
+
+--Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit François en regardant
+son mouchoir de soie rouge avec bonheur.
+
+Amandine ajouta bien bas:
+
+--Notre frère Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas
+de quoi...
+
+--S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas,
+François?
+
+--Oui, mon frère, répondit François. Puis il ajouta: Oh le beau
+foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche!
+
+--Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine.
+
+--Sans compter que les enfants du chaufournier du four à plâtre rageront
+joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les
+traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la méchante portée de
+ces paroles. L'abominable créature appelait la vanité à son aide pour
+étouffer les derniers scrupules de ces malheureux.--Les enfants du
+chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crèveront
+de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous
+aurez l'air de petits bourgeois!
+
+--Tiens! c'est vrai, reprit François; alors je suis bien plus content de
+ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en
+avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine?
+
+--Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voilà tout.
+
+--Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit dédaigneusement
+Calebasse.
+
+Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les
+donna aux enfants et leur dit:
+
+--Montez vous coucher... Voilà une lanterne, prenez garde au feu, et
+éteignez-la avant de vous endormir.
+
+--Ah çà! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur
+de parler à Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes,
+vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous
+retirerai les foulards.
+
+Après le départ des enfants, Nicolas et sa soeur enfouirent les hardes,
+la caisse d'étoffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau
+surbaissé de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin
+de la cheminée.
+
+--Ah çà! la mère... à boire et du chenu!... s'écria le bandit; du
+cacheté, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagné ma journée... Sers le
+souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons
+maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou après-demain il
+faut que ça chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je
+vas te conter ça, la mère... Mais à boire, tonnerre!!! à boire... C'est
+moi qui régale!
+
+Et Nicolas fit de nouveau bruire les pièces de cent sous qu'il avait
+dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine
+noire, il s'assit à table devant un énorme plat de ragoût de mouton, un
+morceau de veau froid et une salade.
+
+Lorsque Calebasse eut apporté du vin et de l'eau-de-vie, la veuve,
+toujours impassible et sombre, s'assit d'un côté de la table, ayant
+Nicolas à sa droite, sa fille à sa gauche; en face d'elle étaient les
+places inoccupées de Martial et des deux enfants.
+
+Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan à manche de
+corne, à lame aiguë. Contemplant cette arme meurtrière avec une sorte de
+satisfaction féroce, il dit à la veuve:
+
+--_Coupe-sifflet_ tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la
+mère!...
+
+--À propos de couteau, dit Calebasse, François s'est aperçu de la chose
+dans le bûcher.
+
+--De quoi? dit Nicolas sans la comprendre.
+
+--Il a vu un des pieds...
+
+--De l'homme? s'écria, Nicolas.
+
+--Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de
+son fils.
+
+--C'est drôle!... La fosse était pourtant bien profonde, dit le brigand,
+mais depuis le temps... la terre aura tassé...
+
+--Il faudra cette nuit jeter tout à la rivière, dit la veuve.
+
+--C'est plus sûr, répondit Nicolas.
+
+--On y attachera un pavé avec un brin de vieille chaîne de bateau, dit
+Calebasse.
+
+--Pas si bête!... répondit Nicolas en se versant à boire; puis,
+s'adressant à la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec
+nous, ça vous égaiera, la mère!
+
+La veuve secoua la tête, recula son verre et dit à son fils:
+
+--Et l'homme du quai de Billy?
+
+--Voilà la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de
+boire. En arrivant à la gare, j'ai attaché mon bachot et j'ai monté au
+quai; sept heures sonnaient à la boulangerie militaire de Chaillot, on
+ne s'y voyait pas à quatre pas. Je me promenais le long du parapet
+depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrière
+moi; je ralentis; un homme embaluchonné dans un manteau s'approche de
+moi en toussant; je m'arrête, il s'arrête... Tout ce que je sais de sa
+figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les
+yeux.
+
+(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystérieux était Jacques
+Ferrand le notaire, qui, voulant se défaire de Fleur-de-Marie, avait, le
+matin même, dépêché Mme Séraphin chez les Martial, dont il espérait
+faire les instruments de son nouveau crime.)
+
+«--_Bradamanti_, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'était le mot de
+passe convenu avec la vieille pour me reconnaître avec le particulier.
+
+«--_Ravageur_, que je lui réponds, comme c'était encore convenu.
+
+«--Vous vous appelez Martial? me dit-il.
+
+«--Oui, bourgeois.
+
+«--Il est venu ce matin une femme à votre île; que vous a-t-elle dit?
+
+«--Que vous aviez à me parler de la part de M. Bradamanti.
+
+«--Voulez-vous gagner de l'argent?
+
+«--Oui, bourgeois, beaucoup.
+
+«--Vous avez un bateau?
+
+«--Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et
+ravageurs de père en fils, à votre service.
+
+«--Voilà ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...
+
+«--Peur... de quoi, bourgeois?
+
+«--De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait
+d'aider à l'accident... Comprenez-vous?
+
+«--Ah çà! bourgeois, faut donc faire boire un particulier à même la
+Seine comme par hasard? Ça me va... Mais, comme c'est un fricot délicat,
+ça coûte cher d'assaisonnement...
+
+«--Combien... pour deux?...
+
+«--Pour deux... il y aura deux personnes à mettre au court-bouillon dans
+la rivière?
+
+«--Oui...
+
+«--Cinq cents francs par tête, bourgeois... c'est pas cher!
+
+«--Va pour mille francs...
+
+«--Payés d'avance, bourgeois.
+
+«--Deux cents francs d'avance, le reste après...
+
+«--Vous vous défiez de moi, bourgeois?
+
+«--Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos
+conventions.
+
+«--Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai
+les huit cents francs, vous pouvez me répondre: Merci, je sors d'en
+prendre!
+
+«--C'est une chance, ça vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs
+comptant, et après-demain soir, ici à neuf heures, je vous remettrai
+huit cents francs.
+
+«--Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes?
+
+«--Je le saurai... ça me regarde... Est-ce dit?
+
+«--C'est dit, bourgeois.
+
+«--Voilà deux cents francs... Maintenant, écoutez-moi: vous reconnaîtrez
+bien la vieille femme qui est allée vous trouver ce matin?
+
+«--Oui, bourgeois.
+
+«--Demain ou après-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les
+quatre heures du soir, sur la rive en face de votre île, avec une jeune
+fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir.
+
+«--Oui, bourgeois.
+
+«--Combien faut-il de temps pour aller de la rive à votre île?
+
+«--Vingt bonnes minutes.
+
+«--Vos bateaux sont à fond plat?
+
+«--Plat comme la main, bourgeois.
+
+«--Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond
+de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le
+faire couler à volonté en un clin d'oeil... Comprenez-vous?
+
+«--Très-bien, bourgeois; vous êtes malin! J'ai justement un vieux bateau
+à moitié pourri; je voulais le déchirer... il sera bon pour ce dernier
+voyage.
+
+«--Vous partez donc de votre île avec ce bateau à soupape; un bon bateau
+vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous
+prenez la vieille femme et la jeune fille blonde à bord du bateau troué,
+et vous regagnez votre île: mais, à une distance raisonnable du rivage,
+vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez
+la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la
+vieille femme et la jeune fille blonde...
+
+«--Boivent à la même tasse... ça y est, bourgeois!
+
+«--Mais êtes-vous sûr de n'être pas dérangé? S'il venait des pratiques
+dans votre cabaret?
+
+«--Il n'y a pas de crainte, bourgeois. À cette heure-là, et en hiver
+surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en
+viendrait, qu'ils ne seraient pas gênants, au contraire... c'est tous
+des amis connus.
+
+«--Très-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau
+sera censé couler par vétusté, et la vieille femme qui vous aura amené
+la jeune fille disparaîtra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que
+toutes deux seront noyées (toujours par accident), vous pourrez, si
+elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir
+l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et...
+
+«--Et les aider... à replonger. Bien, bourgeois!
+
+«--Il faudra même que la promenade se fasse après le soleil couché, afin
+que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont à l'eau.
+
+«--Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si
+les deux femmes ont bu leur soûl, ou si elles en veulent encore?
+
+«--C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil.
+
+«--À la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien?
+
+«--Non. En arrivant elle vous dira à l'oreille: «Il faut noyer la
+petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour
+que je sois prête à me sauver avec vous.» Vous répondrez à la vieille de
+manière à éloigner ses soupçons.
+
+«--De façon qu'elle croira mener la petite blonde boire...
+
+«--Et qu'elle boira avec la petite blonde.
+
+«--C'est crânement arrangé, bourgeois.
+
+«--Et surtout que la vieille ne se doute de rien!
+
+«--Calmez-vous, bourgeois, elle avalera ça doux comme miel.
+
+«--Allons, bonne chance, mon garçon! Si je suis content, peut-être je
+vous emploierai encore.
+
+«--À votre service, bourgeois!»
+
+«Là-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitté
+l'homme au manteau, j'ai regagné mon bateau et, en passant devant la
+galiote, j'ai raflé le butin de tout à l'heure.
+
+On voit, par le récit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un
+double crime, se débarrasser à la fois de Fleur-de-Marie et de Mme
+Séraphin, en faisant tomber celle-ci dans le piège qu'elle croyait
+seulement tendu à la Goualeuse.
+
+Avons-nous besoin de répéter que, craignant à juste titre que la
+Chouette n'apprît, d'un moment à l'autre, à Fleur-de-Marie qu'elle avait
+été abandonnée par Mme Séraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant
+intérêt à faire disparaître cette jeune fille, dont les réclamations
+auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa
+réputation?
+
+Quant à Mme Séraphin, le notaire, en la sacrifiant, se défaisait de l'un
+des deux complices (Bradamanti était l'autre) qui pouvaient le perdre en
+se perdant eux-mêmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses
+secrets mieux gardés par la tombe que par l'intérêt personnel.
+
+La veuve du supplicié et Calebasse avaient attentivement écouté Nicolas,
+qui ne s'était interrompu que pour boire avec excès. Aussi commençait-il
+à parler avec une exaltation singulière:
+
+--Ça n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanché une autre affaire avec la
+Chouette et Barbillon, de la rue aux Fèves. C'est un fameux coup
+crânement monté; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi
+frire, je m'en vante. Il s'agit de dépouiller une courtière en diamants,
+qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son
+cabas.
+
+--Cinquante mille francs! s'écrièrent la mère et la fille, dont les yeux
+étincelèrent de cupidité.
+
+--Oui... rien que ça. Bras-Rouge en sera. Hier il a déjà empaumé la
+courtière par une lettre que nous lui avons portée nous deux Barbillon,
+boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a
+de quoi, on ne se méfie pas de lui. Pour amorcer la courtière, il lui a
+déjà vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se défiera pas de
+venir, à la tombée du jour, dans son cabaret des Champs-Élysées. Nous
+serons là cachés. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le
+long de la Seine. S'il faut emballer la courtière morte ou vive, ça sera
+une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voilà un plan!
+Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne!
+
+--Je me défie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Après l'affaire de
+la rue Montmartre, ton frère Ambroise a été à Toulon et Bras-Rouge a été
+relâché.
+
+--Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais
+trahir les autres... jamais!
+
+La veuve secoua la tête, comme si elle n'eût été qu'à demi convaincue de
+la probité de Bras-Rouge. Après quelques moments de réflexion, elle dit:
+
+--J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou après-demain
+soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gênera... comme
+toujours...
+
+--Le tonnerre du diable ne nous débarrassera donc pas de lui?... s'écria
+Nicolas à moitié ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la
+table.
+
+--J'ai dit à ma mère que nous en avions assez, que ça ne pouvait pas
+durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire
+des enfants...
+
+--Je vous dis qu'il est capable de nous dénoncer un jour ou l'autre, le
+brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mère... si tu m'en avais cru...,
+ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mère, tout
+serait dit...
+
+--Il y a d'autres moyens.
+
+--C'est le meilleur! dit le brigand.
+
+--Maintenant... non, répondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas
+se tut, dominé par l'influence de sa mère, qu'il savait aussi
+criminelle, aussi méchante, mais encore plus déterminée que lui.
+
+La veuve ajouta:
+
+--Demain matin il quittera l'île pour toujours.
+
+--Comment? dirent à la fois Calebasse et Nicolas.
+
+--Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face...
+comme vous n'avez jamais osé le faire... Venez-en aux coups, s'il le
+faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai...
+Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas blessé.
+
+--Et puis après, la mère? demanda Nicolas.
+
+--Après... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'île demain...
+sinon que tous les jours la scène de ce soir recommencera... Je le
+connais, ces batteries continuelles le dégoûteront. Jusqu'à présent on
+l'a laissé trop tranquille...
+
+--Mais il est entêté comme un mulet; il est capable de vouloir rester
+tout de même à cause des enfants..., dit Calebasse.
+
+--C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit
+Nicolas.
+
+--Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est
+l'enfer... il cédera...
+
+--Et s'il ne cédait pas?
+
+--Alors j'ai un autre moyen sûr de le forcer à partir cette nuit, ou
+demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire étrange.
+
+--Vraiment, la mère?
+
+--Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y
+réussissais pas... alors, à l'autre moyen.
+
+--Et si l'autre moyen ne réussissait pas non plus, la mère? dit Nicolas.
+
+--Il y en a un dernier qui réussit toujours, répondit la veuve.
+
+Tout à coup la porte s'ouvrit, Martial entra.
+
+Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements
+des chiens annoncer le retour du fils aîné de la veuve du supplicié.
+
+
+
+
+II
+
+La mère et le fils
+
+
+Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement
+dans la cuisine.
+
+Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont
+déjà fait connaître la singulière existence de cet homme.
+
+Doué de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement
+basse ou méchante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu
+régulière. Il pêchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient
+assez de crainte aux gardes-pêche pour qu'ils fermassent les yeux sur
+son braconnage de rivière.
+
+À cette industrie déjà très-peu légale, Martial en joignait une autre
+fort illicite.
+
+Bravo redouté, il se chargeait volontiers, plus encore par excès de
+courage, par crânerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres
+de pugilat ou de bâton, les victimes d'adversaires d'une force trop
+inégale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de
+droiture les causes qu'il plaidait à coups de poing; généralement il
+prenait le parti du faible contre le fort.
+
+L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François et à Amandine; il
+était de taille moyenne, mais robuste, large d'épaules; ses épais
+cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front
+bien ouvert; sa barbe épaisse, drue et courte, ses joues larges, son nez
+saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient à ce mâle
+visage une expression singulièrement résolue.
+
+Il était coiffé d'un vieux chapeau ciré; malgré le froid, il ne portait
+qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros
+velours de coton tout usé. Il tenait à la main un énorme bâton noueux,
+qu'il déposa près de lui sur le buffet...
+
+Un gros chien basset, à jambes torses, au pelage noir marqué de feux
+très-vifs, était entré avec Martial; mais il restait auprès de la porte,
+n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives déjà attablés,
+l'expérience ayant prouvé au vieux Miraut (c'était le nom du basset,
+ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que son
+maître, très-peu sympathique à la famille.
+
+--Où sont donc les enfants?
+
+Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit à table.
+
+--Ils sont où ils sont, répondit aigrement Calebasse.
+
+--Où sont les enfants, ma mère? reprit Martial sans s'inquiéter de la
+réponse de sa soeur.
+
+--Ils sont couchés, reprit sèchement la veuve.
+
+--Est-ce qu'ils n'ont pas soupé, ma mère?
+
+--Qu'est-ce que ça te fait, à toi? s'écria brutalement Nicolas, après
+avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le
+caractère et la force de son frère lui imposaient beaucoup.
+
+Martial, aussi indifférent aux attaques de Nicolas qu'à celles de
+Calebasse, dit de nouveau à sa mère:
+
+--Je suis fâché que les enfants soient déjà couchés.
+
+--Tant pis..., répondit la veuve.
+
+--Oui, tant pis!... car j'aime à les avoir à côté de moi quand je soupe.
+
+--Et nous, comme ils nous embêtent, nous les avons renvoyés, s'écria
+Nicolas. Si ça ne te plaît pas, va-t'en les retrouver!
+
+Martial, surpris, regarda fixement son frère.
+
+Puis, comme s'il eût réfléchi à la vanité d'une querelle, il haussa les
+épaules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.
+
+Le basset s'était approché de Nicolas, quoiqu'à distance
+très-respectueuse; le bandit, irrité de la dédaigneuse insouciance de
+son frère, et espérant lui faire perdre patience en frappant son chien,
+donna un furieux coup de pied à Miraut, qui poussa des cris lamentables.
+
+Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractées le couteau
+qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant
+encore, il appela son chien et lui dit doucement:
+
+--Ici, Miraut.
+
+Le basset vint se coucher aux pieds de son maître.
+
+Cette modération contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser
+son frère à bout pour amener un éclat.
+
+Il ajouta donc:
+
+--Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste
+ici.
+
+Pour toute réponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement.
+
+Échangeant un coup d'oeil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea
+d'un signe à continuer ses hostilités contre Martial, espérant, nous
+l'avons dit, qu'une violente querelle amènerait une rupture et une
+séparation complète.
+
+Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'était servie la veuve
+pour battre François, et, s'avançant vers le basset, il le frappa
+rudement en disant:
+
+--Hors d'ici, hé, Miraut!
+
+Jusqu'alors Nicolas s'était souvent montré sournoisement agressif envers
+Martial; mais jamais il n'avait osé le provoquer avec tant d'audace et
+de persistance.
+
+L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser à bout, dans
+quelque but caché, redoubla de modération.
+
+Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte
+de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper.
+
+Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caractère
+ordinairement emporté de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se
+regardèrent profondément surpris.
+
+Lui, paraissant complètement étranger à ce qui se passait, mangeait
+glorieusement et gardait un profond silence.
+
+--Calebasse, ôte le vin, dit la veuve à sa fille.
+
+Celle-ci se hâtait d'obéir, lorsque Martial dit:
+
+--Attends... je n'ai pas fini de souper...
+
+--Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-même la bouteille.
+
+--Ah!... c'est différent!... reprit l'amant de la Louve.
+
+Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue
+contre son palais et dit:
+
+--Voilà de fameuse eau!
+
+Cet imperturbable sang-froid irritait la colère haineuse de Nicolas,
+déjà très-exalté par de nombreuses libations; néanmoins il reculait
+encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de
+son frère; tout à coup il s'écria, ravi de son inspiration:
+
+--Tu as bien fait de céder pour ton basset, Martial; c'est une bonne
+habitude à prendre; car il faut t'attendre à nous voir chasser ta
+maîtresse à coups de pied, comme nous avons chassé ton chien.
+
+--Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'île, en
+sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas,
+c'est moi qui la souffletterais drôlement!
+
+--Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, près la baraque
+du bout de l'île, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la
+renfoncerais dedans à coups de soulier... la carne...
+
+Cette insulte adressée à la Louve, qu'il aimait avec une passion
+sauvage, triompha des pacifiques résolutions de Martial; il fronça ses
+sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se
+gonflèrent et se tendirent comme des cordes; néanmoins il eut assez
+d'empire pour dire à Nicolas d'une voix légèrement altérée par une
+colère contenue:
+
+--Prends garde à toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une
+tournée que tu ne cherches pas.
+
+--Une tournée... à moi?
+
+--Oui... meilleure que la dernière.
+
+--Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un étonnement sardonique, Martial
+t'a battu... Dites donc, ma mère, entendez-vous?... Ça ne m'étonne plus,
+que Nicolas ait si peur de lui.
+
+--Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en traître, s'écria Nicolas
+devenant blême de fureur.
+
+--Tu mens; tu m'avais attaqué en sournois, je t'ai crossé et j'ai eu
+pitié de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma maîtresse...
+entends-tu bien, de ma maîtresse... cette fois-ci pas de grâce... tu
+porteras longtemps mes marques.
+
+--Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...
+
+--Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu
+recommences... je recommencerai à t'avertir.
+
+--Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve.
+
+--Vous?
+
+--Oui... moi.
+
+--Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-même, vous?
+
+--Tu me battras aussi? N'est-ce pas?
+
+--Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas;
+maintenant, allez... ça vous regarde... et lui aussi...
+
+--Toi, s'écria le bandit furieux en levant son dangereux couteau
+catalan, tu me rosseras!!!
+
+--Nicolas... pas de couteau! s'écria la veuve en se levant promptement
+pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de
+colère, se leva, repoussa rudement sa mère et se précipita sur son
+frère.
+
+Martial se recula vivement, saisit le gros bâton noueux qu'il avait en
+entrant déposé sur le buffet et se mit sur la défensive.
+
+--Nicolas, pas de couteau! répéta la veuve.
+
+--Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du
+ravageur.
+
+Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, épiait le moment
+de se jeter sur son frère.
+
+--Je te dis, s'écria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous
+crèverai tous les deux, et je commence... À moi, ma mère!... À moi,
+Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure!
+
+Et, croyant le moment favorable à son attaque, le brigand s'élança sur
+son frère le couteau levé.
+
+Martial, bâtonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son
+bâton, qui, rapide comme la foudre, décrivit en sifflant un huit de
+chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que
+celui-ci, frappé d'un engourdissement subit, douloureux, laissa échapper
+son couteau.
+
+--Brigand... tu m'as cassé le bras! s'écria-t-il en saisissant de sa
+main gauche son bras droit, qui pendait inerte à son côté.
+
+--Non, j'ai senti mon bâton rebondir..., répondit Martial en envoyant
+d'un coup de pied le couteau sous le buffet.
+
+Puis, profitant de la souffrance qu'éprouvait Nicolas, il le prit au
+collet, le poussa rudement en arrière, jusqu'à la porte du petit caveau
+dont nous avons parlé, l'ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y
+enferma son frère, encore tout étourdi de cette brusque attaque.
+
+Revenant ensuite aux deux femmes, il saisit Calebasse par les épaules
+et, malgré sa résistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa
+légèrement à la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui
+communiquait à la cuisine.
+
+Alors, s'adressant à la veuve, encore stupéfaite de cette manoeuvre
+aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement:
+
+--Maintenant, ma mère... à nous deux...
+
+--Eh bien!... oui... à nous deux..., s'écria la veuve; et sa figure
+impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina
+sa prunelle jusqu'alors éteinte; la colère, la haine, donnèrent à ses
+traits un caractère terrible. Oui... à nous deux!... reprit-elle d'une
+voix menaçante; j'attendais ce moment, tu vas savoir à la fin ce que
+j'ai sur le coeur.
+
+--Et moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le coeur.
+
+--Tu vivrais cent ans, vois-tu, que tu te souviendrais de cette nuit...
+
+--Je m'en souviendrai!... Mon frère et ma soeur ont voulu m'assassiner,
+vous n'avez rien fait pour les en empêcher... Mais voyons... parlez...
+qu'avez-vous contre moi?
+
+--Ce que j'ai?...
+
+--Oui...
+
+--Depuis la mort de ton père... tu n'as fait que des lâchetés!
+
+--Moi?
+
+--Oui, lâche!... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t'es
+sauvé à Rambouillet, braconner dans les bois avec ce colporteur de
+gibier que tu avais connu à Bercy.
+
+--Si j'étais resté ici, maintenant je serais aux galères comme Ambroise,
+ou près d'y aller comme Nicolas: je n'ai pas voulu être voleur comme
+vous autres... de là votre haine.
+
+--Et quel métier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol
+sans danger, vol de lâche!...
+
+--Le poisson, comme le gibier, n'appartient à personne; aujourd'hui chez
+l'un, demain chez l'autre, il est à qui sait le prendre... Je ne vole
+pas... Quant à être lâche...
+
+--Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi!
+
+--Parce qu'ils avaient battu plus faible qu'eux.
+
+--Métier de lâche!... Métier de lâche!...
+
+--Il y en a de plus honnêtes, c'est vrai; ce n'est pas à vous à me le
+dire!
+
+--Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces métiers honnêtes, au lieu de
+venir ici fainéantiser et vivre à mes crochets?
+
+--Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai!... Ça
+n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous coûte rien... J'ai
+essayé d'être serrurier pour gagner plus... mais quand depuis son
+enfance on a vagabondé sur la rivière et dans les bois, on ne peut pas
+s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis...,
+ajouta Martial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aimé vivre seul sur
+l'eau ou dans une forêt... là personne ne me questionne. Au lieu
+qu'ailleurs, qu'on me parle de mon père, faut-il pas que je réponde...
+guillotiné! de mon frère... galérien! de ma soeur... voleuse!
+
+--Et de ta mère, qu'en dis-tu?
+
+--Je dis...
+
+--Quoi?
+
+--Je dis qu'elle est morte...
+
+--Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, lâche! Ton frère est
+au bagne! Ton grand-père et ton père ont bravement fini sur l'échafaud
+en narguant le prêtre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu
+trembles!...
+
+--Les venger?
+
+--Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Charlot et sur
+la casaque rouge, et finir comme père et mère, frère et soeur...
+
+Si habitué qu'il fût aux exaltations féroces de sa mère, Martial ne put
+s'empêcher de frissonner.
+
+La physionomie de la veuve du supplicié, en prononçant ces derniers
+mots, était épouvantable.
+
+Elle reprit avec une fureur croissante:
+
+--Oh! lâche, encore plus crétin que lâche! Tu veux être honnête!!!
+Honnête? Est-ce que tu ne seras pas toujours méprisé, rebuté, comme fils
+d'assassin, frère de galérien! Mais toi, au lieu de te mettre la
+vengeance et la rage au ventre, ça t'y met la peur! Au lieu de mordre tu
+te sauves: quand ils ont eu guillotiné ton père... tu nous as quittés...
+lâche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l'île pour aller
+au bourg sans qu'on hurle après nous, en nous poursuivant à coups de
+pierres comme des chiens enragés... Oh! on nous payera ça, vois-tu! on
+nous payera ça!!!
+
+--Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais être hué par tout le
+monde comme fils et frère de condamné... eh bien! non! je n'ai pas pu...
+j'ai mieux aimé m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le
+vendeur de gibier.
+
+--Fallait y rester... dans tes bois.
+
+--Je suis revenu à cause de mon affaire avec un garde, et surtout à
+cause des enfants... parce qu'ils étaient en âge de tourner à mal par
+l'exemple.
+
+--Qu'est-ce que ça te fait?
+
+--Ça me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme
+Ambroise, Nicolas et Calebasse...
+
+--Pas possible!
+
+--Et seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqué. Je m'étais mis
+en apprentissage pour tâcher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces
+enfants, et quitter l'île... mais à Paris, tout se sait... c'était
+toujours fils de guillotiné... frère de forçat... j'avais des batteries
+tous les jours... ça m'a lassé...
+
+--Et ça ne t'a pas lassé d'être honnête... ça te réussissait si bien!...
+Au lieu d'avoir le coeur de revenir avec nous, pour faire comme nous...
+comme feront les enfants... malgré toi... oui, malgré toi... Tu crois
+les enjôler avec ton prêche... mais nous sommes là... François est déjà
+à nous... à peu près... une occasion, et il sera de la bande...
+
+--Je vous dis que non...
+
+--Tu verras que si... je m'y connais... Au fond il a du vice; mais tu le
+gênes... Quant à Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira
+toute seule... Ah! on nous a jeté des pierres! Ah! on nous a poursuivis
+comme des chiens enragés!... On verra ce que c'est que notre famille...
+excepté toi, lâche, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte[9]!
+
+--C'est dommage...
+
+--Et comme tu te gâterais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n'y
+jamais rentrer...
+
+Martial regarda sa mère avec surprise; après un moment de silence, il
+lui dit:
+
+--Vous m'avez cherché querelle à souper pour en arriver là?
+
+--Oui, pour te montrer ce qui t'attend si tu voulais rester ici malgré
+nous: un enfer... entends-tu?... Un enfer!... Chaque jour une querelle,
+des coups, des rixes; et nous ne serons pas seuls comme ce soir: nous
+aurons des amis qui nous aideront... tu n'y tiendras pas huit jours...
+
+--Vous croyez me faire peur?
+
+--Je ne te dis que ce qui t'arrivera...
+
+--Ça m'est égal... je reste...
+
+--Tu resteras ici?
+
+--Oui.
+
+--Malgré nous?
+
+--Malgré vous, malgré Calebasse, malgré Nicolas, malgré tous les gueux
+de sa trempe!
+
+--Tiens... tu me fais rire.
+
+Dans la bouche de cette femme à figure sinistre et féroce, ces mots
+étaient horribles.
+
+--Je vous dis que je resterai ici jusqu'à ce que je trouve le moyen de
+gagner ma vie ailleurs avec les enfants: seul, je ne serais pas
+embarrassé, je retournerais dans les bois; mais à cause d'eux, il me
+faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En
+attendant, je reste.
+
+--Ah! tu restes... jusqu'au moment où tu emmèneras les enfants?
+
+--Comme vous dites!
+
+--Emmener les enfants?
+
+--Quand je leur dirai: «Venez», ils viendront... et en courant, je vous
+en réponds.
+
+La veuve haussa les épaules et reprit:
+
+--Écoute: je t'ai dit tout à l'heure que, quand bien même tu vivrais
+cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais t'expliquer pourquoi;
+mais avant, es-tu bien décidé à ne pas t'en aller d'ici?
+
+--Oui! Oui! Mille fois oui!
+
+--Tout à l'heure, tu diras non! Mille fois non! Écoute-moi bien...
+Sais-tu quel métier fait ton frère?
+
+--Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir...
+
+--Tu le sauras... il vole...
+
+--Tant pis pour lui.
+
+--Et pour toi...
+
+--Pour moi?
+
+--Il vole la nuit avec effraction, cas de galères; nous recélons ses
+vols; qu'on le découvre, nous sommes condamnés à la même peine que lui
+comme receleurs, et toi aussi; on rafle la famille, et les enfants
+seront sur le pavé, où ils apprendront l'état de ton père et de ton
+grand-père aussi bien qu'ici.
+
+--Moi, arrêté comme receleur, comme votre complice! Sur quelle preuve?
+
+--On ne sait pas comment tu vis: tu vagabondes sur l'eau, tu as la
+réputation d'un mauvais homme, tu habites avec nous; à qui feras-tu
+croire que tu ignores nos vols et nos recels?
+
+--Je prouverai que non.
+
+--Nous te chargerons comme notre complice.
+
+--Me charger! Pourquoi?
+
+--Pour te récompenser d'avoir voulu rester ici malgré nous.
+
+--Tout à l'heure vous vouliez me faire peur d'une façon, maintenant
+c'est d'une autre; ça ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais
+volé. Je reste.
+
+--Ah tu restes! Écoute donc encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, ce
+qui s'est passé ici pendant la nuit de Noël?
+
+--La nuit de Noël? dit Martial en cherchant à rassembler ses souvenirs.
+
+--Cherche bien... cherche bien...
+
+--Je ne me rappelle pas...
+
+--Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amené ici, le soir, un homme
+bien mis, qui avait besoin de se cacher?...
+
+--Oui, maintenant je me souviens; je suis monté me coucher, et je l'ai
+laissé souper avec vous... Il a passé la nuit dans la maison; avant le
+jour, Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen...
+
+--Tu es sûr que Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen?
+
+--Vous me l'avez dit le lendemain matin.
+
+--La nuit de Noël, tu étais donc ici?
+
+--Oui... eh bien?
+
+--Cette nuit-là... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a été
+assassiné dans cette maison.
+
+--Lui!... Ici?...
+
+--Et volé... et enterré dans le petit bûcher.
+
+--Cela n'est pas vrai, s'écria Martial devenant pâle de terreur, et ne
+voulant pas croire à ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer.
+Encore une fois, ça n'est pas vrai!
+
+--Demande à ton protégé François ce qu'il a vu ce matin dans le bûcher!
+
+--François! Et qu'a-t-il vu?
+
+--Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne,
+vas-y, tu t'en assureras.
+
+--Non, dit Martial en essuyant son front baigné d'une sueur froide, non
+je ne vous crois pas... Vous dites cela pour...
+
+--Pour te prouver que, si tu demeures ici malgré nous, tu risques à
+chaque instant d'être arrêté comme complice de vol et de meurtre; tu
+étais ici la nuit de Noël; nous dirons que tu nous as aidés à faire le
+coup. Comment prouveras-tu le contraire?
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains.
+
+--Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique.
+
+Martial était atterré: il ne doutait malheureusement pas de ce que
+venait de lui dire sa mère; la vie vagabonde qu'il menait, sa
+cohabitation avec une famille si criminelle devaient en effet faire
+peser sur lui de terribles soupçons, et ces soupçons pouvaient se
+changer en certitude aux yeux de la justice, si sa mère, son frère, sa
+soeur, le désignaient comme leur complice.
+
+La veuve jouissait de l'abattement de son fils.
+
+--Tu as un moyen de sortir d'embarras: dénonce-nous!
+
+--Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien.
+
+--C'est pour cela que j'ai tout dit... Maintenant t'en iras-tu?
+
+Martial voulut tenter d'attendrir cette mégère; d'une voix moins rude il
+lui dit:
+
+--Ma mère, je ne vous crois pas capable de ce meurtre...
+
+--Comme tu voudras, mais va-t'en...
+
+--Je m'en irai à une condition.
+
+--Pas de condition!
+
+--Vous mettrez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en
+province...
+
+--Ils resteront ici...
+
+--Voyons, ma mère, quand vous les aurez rendus semblables à Nicolas, à
+Calebasse, à Ambroise, à mon père... à quoi ça vous servira-t-il?
+
+--À faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas déjà de
+trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est
+seul: une fois dressés, François et Amandine l'aideront; on leur a aussi
+jeté des pierres, à eux, tout petits... faut qu'ils se vengent!...
+
+--Ma mère, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas?
+
+--Après?
+
+--Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se
+découvrent...
+
+--Après?
+
+--Ils vont à l'échafaud, comme mon père.
+
+--Après, après?
+
+--Et leur sort ne vous fait pas trembler!
+
+--Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je
+tue, ils tuent; qui prendra la mère prendra les petits... Nous ne nous
+quitterons pas. Si nos têtes tombent, elles tomberont dans le même
+panier... où elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que
+toi de lâche dans la famille, nous te chassons... va-t'en!
+
+--Mais les enfants! Les enfants!
+
+--Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient
+déjà formés. François est presque prêt; quand tu seras parti, Amandine
+rattrapera le temps perdu...
+
+--Ma mère, je vous en supplie, consentez à envoyer les enfants en
+apprentissage loin d'ici.
+
+--Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici?
+
+La veuve du supplicié articula ces derniers mots d'une manière si
+inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette âme de bronze.
+
+--Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et résolu, écoutez-moi
+bien à votre tour, ma mère... Je reste.
+
+--Ah! ah!
+
+--Pas dans cette maison... je serais assassiné par Nicolas ou empoisonné
+par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et
+les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'île; la porte est
+solide, je la renforcerai encore... Une fois là, bien barricadé, avec
+mon fusil, mon bâton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin
+j'emmènerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon
+bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront près de moi, dans la
+cabane; nous vivrons de ma pêche; ça durera jusqu'à ce que j'aie trouvé
+à les placer, et je trouverai...
+
+--Ah! c'est ainsi!
+
+--Ni vous, ni mon frère, ni Calebasse ne pouvez empêcher que ça soit,
+n'est-ce pas!... Si on découvre vos vols ou votre assassinat durant mon
+séjour dans l'île... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que
+je suis revenu, que je suis resté à cause des enfants, pour les empêcher
+de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'écrase si je
+quitte l'île, et si les enfants restent un jour de plus dans cette
+maison... Oui, et je vous défie, vous et les vôtres, de me chasser de
+l'île!
+
+La veuve connaissait la résolution de Martial; les enfants aimaient leur
+frère aîné autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans
+hésiter lorsqu'il le voudrait. Quant à lui, bien armé, bien résolu,
+toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranché et
+barricadé dans la cabane de l'île pendant la nuit, il n'avait rien à
+redouter des mauvais desseins de sa famille.
+
+Le projet de Martial pouvait donc de tout point se réaliser... Mais la
+veuve avait beaucoup de raisons pour en empêcher l'exécution.
+
+D'abord, ainsi que les honnêtes artisans considèrent quelquefois le
+nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services
+qu'ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur François pour
+l'assister dans ses crimes.
+
+Puis, ce qu'elle avait dit de son désir de venger son mari et son fils
+était vrai. Certains êtres, nourris, vieillis, durcis dans le crime,
+entrent en révolte ouverte; en guerre acharnée contre la société, et
+croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a
+frappé eux ou les leurs.
+
+Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et
+plus tard contre la courtière, pouvaient être contrariés par la présence
+de Martial. La veuve avait espéré amener une séparation immédiate entre
+elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en
+lui révélant que, s'il s'obstinait à rester dans l'île, il risquait de
+passer pour complice de plusieurs crimes.
+
+Aussi rusée que pénétrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'était
+trompée, sentit qu'il fallait recourir à la perfidie pour faire tomber
+son fils dans un piège sanglant... Elle reprit donc, après un assez long
+silence, avec une amertume affectée:
+
+--Je vois ton plan: tu ne veux pas nous dénoncer toi-même, tu veux nous
+faire dénoncer par les enfants.
+
+--Moi!
+
+--Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterré ici; ils savent que
+Nicolas a volé... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous
+prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voilà ce qui
+arriverait si je t'écoutais, si je te laissais chercher à placer les
+enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de
+mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne hâte pas le moment où
+nous serons pris.
+
+Le ton radouci de la veuve fit croire à Martial que ses menaces avaient
+produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un piège affreux.
+
+--Je connais les enfants, reprit-il, je suis sûr qu'en leur recommandant
+de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une façon ou
+d'une autre, je serais toujours avec eux et je répondrais de leur
+silence.
+
+--Est-ce qu'on peut répondre des paroles d'un enfant... à Paris surtout,
+où l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils
+puissent nous aider à faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas
+nous vendre, que je veux les garder ici.
+
+--Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et à Paris? Qui les
+empêcherait de parler... s'ils ont à parler? S'ils étaient loin d'ici, à
+la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger...
+
+--Loin d'ici? Et où ça? dit la veuve en regardant fixement son fils.
+
+--Laissez-moi les emmener... peu vous importe...
+
+--Comment vivras-tu, et eux aussi?
+
+--Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce
+qu'il faudra lui dire, et peut-être qu'il me prêtera quelque chose à
+cause des enfants; avec ça j'irai les mettre en apprentissage loin
+d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de
+nous...
+
+--Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sûre
+d'eux.
+
+--Alors je m'établis demain à la baraque de l'île, en attendant mieux...
+J'ai une tête aussi, vous le savez?...
+
+--Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi
+n'es-tu pas resté dans tes bois?
+
+--Je vous offre de vous débarrasser de moi et des enfants...
+
+--Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout à coup
+la veuve.
+
+--Ça me regarde: je sais ce que j'ai à faire, j'ai mon idée...
+
+--Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et François, vous ne
+remettriez jamais les pieds à Paris?
+
+--Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous.
+
+--J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'être toujours à me
+défier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y résigner, emmène-les... et
+allez-vous-en tous le plus tôt possible... que je ne vous revoie
+jamais!...
+
+--C'est dit!...
+
+--C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre à Nicolas.
+
+--Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin.
+
+--Et Calebasse?
+
+--C'est différent; ouvrez-lui quand je serai monté; elle me répugne à
+voir.
+
+--Va... que l'enfer te confonde!
+
+--C'est votre bonsoir, ma mère?
+
+--Oui...
+
+--Ça sera le dernier, heureusement, dit Martial.
+
+--Le dernier, reprit la veuve.
+
+Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine,
+siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son
+maître à l'étage supérieur de la maison.
+
+--Va, ton compte est bon! murmura la mère en montrant le poing à son
+fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu.
+
+Puis, aidée de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs,
+la veuve crocheta le caveau où se trouvait Nicolas et remit celui-ci en
+liberté.
+
+
+
+
+III
+
+François et Amandine
+
+
+François et Amandine couchaient dans une pièce située immédiatement
+au-dessus de la cuisine, à l'extrémité d'un corridor sur lequel
+s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de société aux
+habitués du cabaret.
+
+Après avoir partagé leur souper frugal, au lieu d'éteindre leur
+lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veillé
+laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur frère Martial au
+passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre.
+
+Posée sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de pâles clartés à
+travers sa corne transparente.
+
+Des murs de plâtre rayés de voliges brunes, un grabat pour François, un
+vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de
+débris de chaises et de bancs brisés par les hôtes turbulents de la
+taverne de l'île du Ravageur, tel était l'intérieur de ce réduit.
+
+Amandine, assise sur le bord du grabat, s'étudiait à se coiffer en
+marmotte avec le foulard volé, don de son frère Nicolas.
+
+François, agenouillé, présentait un fragment de miroir à sa soeur, qui,
+la tête à demi tournée, s'occupait alors d'épanouir la grosse rosette,
+qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir.
+
+Fort attentif et fort émerveillé de cette coiffure, François négligea un
+moment de présenter le morceau de glace de façon à ce que l'image de sa
+soeur pût s'y réfléchir.
+
+--Lève donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois
+plus... Là... bien... attends encore un peu... voilà que j'ai fini...
+Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiffée?
+
+--Oh! très-bien! très-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en
+feras une pareille à ma cravate, n'est-ce pas?
+
+--Oui, tout à l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras
+devant moi... à reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que
+je puisse me voir en marchant...
+
+François exécuta de son mieux cette manoeuvre difficile, à la grande
+satisfaction d'Amandine, qui se prélassait, triomphante et glorieuse,
+sous les cornes et l'énorme bouffette de son foulard.
+
+Très-innocente et très-naïve dans toute autre circonstance, cette
+coquetterie devenait coupable en s'exerçant à propos du produit d'un vol
+que François et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante
+facilité avec laquelle des enfants, même bien doués, se corrompent
+presque à leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plongés dans une
+atmosphère criminelle.
+
+Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur frère
+Martial, n'était pas lui-même irréprochable, nous l'avons dit; incapable
+de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie
+vagabonde et peu régulière. Sans doute les crimes de sa famille le
+révoltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les défendait
+contre les mauvais traitements; il tâchait de les soustraire à la
+pernicieuse influence de sa famille; mais, n'étant pas appuyés sur des
+enseignements d'une moralité rigoureuse, absolue, ses conseils
+sauvegardaient faiblement ses protégés. Ils se refusaient à commettre
+certaines mauvaises actions, non par honnêteté, mais pour obéir à
+Martial, qu'ils aimaient, et pour désobéir à leur mère, qu'ils
+redoutaient et haïssaient.
+
+Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune,
+familiarisés qu'ils étaient avec les détestables exemples qu'ils avaient
+chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champêtre,
+hanté pas le rebut de la plus basse populace, servait de théâtre à
+d'ignobles orgies, à de crapuleuses débauches; et Martial, si ennemi du
+vol et du meurtres se montrait assez indifférent à ces immondes
+saturnales.
+
+C'est dire combien les instincts de moralité des enfants étaient
+douteux, vacillants, précaires, chez François surtout, arrivé à ce terme
+dangereux où l'âme hésitant indécise, entre le bien et le mal, peut être
+en un moment à jamais perdue ou sauvée...
+
+--Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma soeur! reprit François; est-il
+joli! Quand nous irons jouer sur la grève devant le four à plâtre du
+chaufournier, faudra te coiffer comme ça, pour faire enrager ses
+enfants, qui sont toujours à nous jeter des pierres et à nous appeler
+petits guillotinés... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et
+nous leur dirons: «C'est égal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de
+soie comme nous deux!»
+
+--Mais, dis donc, François..., reprit Amandine après un moment de
+réflexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont volés,
+ils nous appelleraient petits voleurs...
+
+--Avec ça qu'ils s'en gênent de nous appeler voleurs!
+
+--Quand c'est pas vrai... c'est égal... Mais maintenant...
+
+--Puisque Nicolas nous les a donnés, ces deux mouchoirs, nous ne les
+avons pas volés.
+
+--Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre frère Martial dit
+qu'il ne faut pas voler...
+
+--Mais, puisque c'est Nicolas qui a volé, ça ne nous regarde pas.
+
+--Tu crois, François?
+
+--Bien sûr...
+
+--Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne à qui ils
+étaient nous les eût donnés... Et toi, François?
+
+--Moi, ça m'est égal... On nous en a fait cadeau; c'est à nous.
+
+--Tu en es bien sûr?
+
+--Mais, oui, oui, sois donc tranquille!...
+
+--Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon frère Martial nous
+défend, et nous avons de beaux mouchoirs.
+
+--Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait
+prendre ce fichu à carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il
+avait le dos tourné?
+
+--Oh! François, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se
+mouillèrent de larmes. Mon frère Martial serait capable de ne plus nous
+aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici...
+
+--N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je
+riais...
+
+--Oh! ne ris pas de cela, François; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais
+il a bien fallu; ma soeur m'a pincée jusqu'au sang, et puis elle me
+faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le coeur m'a
+manqué, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne
+s'est aperçu de rien, et ma soeur a gardé le fichu. Si on m'avait prise
+pourtant, François, on m'aurait mise en prison...
+
+--On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas volé.
+
+--Tu crois?
+
+--Pardi!
+
+--Et en prison, comme on doit être malheureux!
+
+--Ah! bien oui... au contraire...
+
+--Comment, François, au contraire?
+
+--Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge à Paris chez le père
+Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni à Paris, passage de
+la Brasserie?
+
+--Un gros boiteux?
+
+--Mais oui, qui est venu ici, à la fin de l'automne, de la part du père
+Micou, avec un montreur de singes et deux femmes.
+
+--Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a dépensé tant, tant d'argent?
+
+--Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les
+promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... même que le montreur
+de singes avait emporté son orgue pour faire de la musique dans le
+bateau?...
+
+--Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tiré, François!
+
+--Et le gros boiteux n'était pas chiche! Il m'a donné dix sous pour moi!
+Il ne prenait jamais que du vin cacheté; ils avaient du poulet à tous
+leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs.
+
+--Tant que ça, François?
+
+--Oh! oui...
+
+--Il était donc bien riche?
+
+--Du tout... ce qu'il dépensait, c'était de l'argent qu'il avait gagné
+en prison, d'où il sortait.
+
+--Il avait gagné tout cet argent-là en prison?
+
+--Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand
+il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on
+le prenait... ça lui était bien égal, parce qu'il retournerait rejoindre
+les bons enfants de la geôle, comme il dit.
+
+--Il n'avait donc pas peur de la prison, François?
+
+--Mais au contraire... il disait à Calebasse qu'ils sont là un tas
+d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit
+et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre
+fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant...
+tandis qu'il y a des bêtes d'ouvriers honnêtes qui crèvent de faim et de
+froid, faute d'ouvrage...
+
+--Pour sûr, François, il disait ça, le gros boiteux?
+
+--Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot
+pendant qu'il racontait son histoire à Calebasse et aux deux femmes, qui
+disaient que c'était la même chose dans les prisons de femmes d'où elles
+sortaient.
+
+--Mais alors, François, faut donc pas que ça soit si mal de voler,
+puisqu'on est si bien en prison?
+
+--Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre frère Martial qui
+dise que c'est mal de voler... peut-être qu'il se trompe...
+
+--C'est égal, il faut le croire, François... il nous aime tant!
+
+--Il nous aime, c'est vrai... quand il est là, il n'y a pas de risque
+qu'on nous batte... S'il avait été ici ce soir, notre mère ne m'aurait
+pas roué de coups... Vieille bête! Est-elle mauvaise!... Oh! je la
+hais... je la hais... que je voudrais être grand pour lui rendre tous
+les coups qu'elle nous a donnés... à toi, surtout, qui est bien moins
+dure que moi...
+
+--Oh! François, tais-toi... ça me fait peur de t'entendre dire que tu
+voudrais battre notre mère! s'écria la pauvre petite en pleurant et en
+jetant ses bras autour du cou de son frère, qu'elle embrassa tendrement.
+
+--Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit François en repoussant
+Amandine avec douceur, pourquoi ma mère et Calebasse sont-elles toujours
+si acharnées sur nous?
+
+--Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa
+main; c'est peut-être parce qu'on a mis notre frère Ambroise aux galères
+et qu'on a guillotiné notre père, qu'elles sont injustes pour nous...
+
+--Est-ce que c'est notre faute?
+
+--Mon Dieu, non; mais que veux-tu?
+
+--Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups, à la
+fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi... À quoi ça
+m'avance-t-il de ne pas voler?
+
+--Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait?
+
+--Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car ça lasse
+aussi d'être battu; tiens, ce soir, jamais ma mère n'avait été aussi
+méchante... c'était comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne
+disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par
+le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait
+voir ses yeux reluire...
+
+--Pauvre François... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans
+le bûcher.
+
+--Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit François en
+tressaillant d'effroi; j'en suis bien sûr.
+
+--Peut-être qu'il y aura eu autrefois un cimetière ici, n'est-ce pas?
+
+--Faut croire... mais alors pourquoi notre mère m'a-t-elle dit qu'elle
+m'abîmerait encore si je parlais de l'os de mort à mon frère Martial?...
+Vois-tu, c'est plutôt quelqu'un qu'on aura tué dans une dispute et qu'on
+aura enterré là pour que ça ne se sache pas.
+
+--Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a déjà manqué
+d'arriver.
+
+--Quand cela?
+
+--Tu sais, la fois où M. Barbillon a donné un coup de couteau à ce grand
+qui est si décharné, si décharné, si décharné, qu'il se fait voir pour
+de l'argent.
+
+--Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma mère est
+venue, les a séparés... sans ça, Barbillon aurait peut-être tué le grand
+décharné! As-tu vu comme il écumait et comme les yeux lui sortaient de
+la tête, à Barbillon?...
+
+--Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien.
+C'est lui qui est un crâne!
+
+--Si jeune et si méchant... François!
+
+--Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi méchant
+que lui, s'il était assez fort.
+
+--Oh! oui, il est bien méchant... L'autre jour il m'a battue, parce que
+je n'ai pas voulu jouer avec lui.
+
+--Il t'a battue?... Bon... la première fois qu'il viendra...
+
+--Non, non, vois-tu, François, c'était pour rire...
+
+--Bien sûr?
+
+--Oui, bien vrai.
+
+--À la bonne heure... sans ça... Mais je ne sais pas comment il fait, ce
+gamin-là, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois
+qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montré des pièces d'or de
+vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: «Vous en
+auriez comme ça, si vous n'étiez pas des petits _sinves_.»
+
+--Des sinves?
+
+--Oui, en argot ça veut dire des bêtes, des imbéciles.
+
+--Ah! oui, c'est vrai.
+
+--Quarante francs... en or... comme j'achèterais des belles choses avec
+ça... Et toi, Amandine?
+
+--Oh! moi aussi.
+
+--Qu'est-ce que tu achèterais?
+
+--Voyons, dit l'enfant en baissant la tête d'un air méditatif;
+j'achèterais d'abord pour mon frère Martial une bonne casaque bien
+chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau.
+
+--Mais pour toi?... Pour toi?...
+
+--J'aimerais bien un petit Jésus en cire avec son mouton et sa croix,
+comme ce marchand de figures de plâtre en avait dimanche... tu sais,
+sous le porche de l'église d'Asnières?
+
+--À propos, pourvu qu'on ne dise pas à ma mère ou à Calebasse qu'on nous
+a vus dans l'église!
+
+--C'est vrai, elle qui nous a toujours tant défendu d'y entrer... C'est
+dommage, car c'est bien gentil en dedans, une église... n'est-ce pas,
+François?
+
+--Oui... quels beaux chandeliers d'argent!
+
+--Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne...
+
+--Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand
+buffet du fond, où le prêtre disait la messe avec ses deux amis,
+habillés comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin?
+
+--Dis donc, François, te souviens-tu, l'autre année à la Fête-Dieu,
+quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites
+communiantes avec leurs voiles blancs?
+
+--Avaient-elles de beaux bouquets!
+
+--Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur
+bannière!
+
+--Et comme les broderies d'argent de leur bannière reluisaient au
+soleil!... C'est ça qui doit coûter cher!...
+
+--Mon Dieu, que c'était donc joli, hein, François!
+
+--Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc
+au bras... et leurs cierges à poignée de velours rouge avec de l'or
+après.
+
+--Ils avaient aussi leur bannière, les petits garçons, n'est-ce pas,
+François? Ah! mon Dieu! ai-je été battue encore ce jour-là pour avoir
+demandé à notre mère pourquoi nous n'allions pas à la procession comme
+les autres enfants!
+
+--C'est alors qu'elle nous a défendu d'entrer jamais dans l'église,
+quand nous irions au bourg ou à Paris, à moins que ça ne soit pour y
+voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant
+qu'ils écouteraient la messe, a ajouté Calebasse en riant et en montrant
+ses vieilles dents jaunes. Mauvaise bête, va!
+
+--Oh! pour ça... voler dans une église, on me tuerait plutôt, n'est-ce
+pas, François?
+
+--Là ou ailleurs, qu'est-ce que ça fait, une fois qu'on est décidé?
+
+--Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais
+jamais...
+
+--À cause des prêtres?
+
+--Non... peut-être à cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a
+l'air si douce, si bonne.
+
+--Qu'est-ce que ça fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse
+bête!...
+
+--C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... Ça n'est pas ma
+faute...
+
+--À propos de prêtres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... où Nicolas
+m'a donné deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le
+curé sur la grève? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais
+pas faire mal, moi.
+
+--Oui, mais cette fois-là, par exemple, notre frère Martial a dit, comme
+Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les prêtres.
+
+À ce moment, François et Amandine entendirent marcher dans le corridor.
+
+Martial regagnait sa chambre sans défiance après son entretien avec sa
+mère, croyant Nicolas enfermé jusqu'au lendemain matin.
+
+Voyant un rayon de lumière s'échapper du cabinet des enfants par la
+porte entr'ouverte, Martial entra chez eux.
+
+Tous deux coururent à lui, il les embrassa tendrement.
+
+--Comment! Vous n'êtes pas encore couchés petits bavards?
+
+--Non, mon frère, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et
+vous dire bonsoir, dit Amandine.
+
+--Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on
+s'était disputé, ajouta François.
+
+--Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est
+rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai
+une bonne nouvelle à vous apprendre.
+
+--À nous, mon frère?
+
+--Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi
+ailleurs, bien loin, bien loin?
+
+--Oh! oui, mon frère!...
+
+--Oui, mon frère.
+
+--Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'île tous les
+trois.
+
+--Quel bonheur! s'écria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains.
+
+--Et où irons-nous? demanda François.
+
+--Tu le verras, curieux... mais n'importe, où nous irons tu apprendras
+un bon état... qui te mettra à même de gagner ta vie... voilà ce qu'il y
+a de sûr.
+
+--Je n'irai plus à la pêche avec toi, mon frère?
+
+--Non, mon garçon, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un
+serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du coeur et en travaillant
+ferme, au bout d'un an tu pourras déjà gagner quelque chose. Ah çà!
+qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content.
+
+--C'est que... mon frère... je...
+
+--Voyons, parle.
+
+--C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi à
+pêcher... à raccommoder tes filets, que d'apprendre un état.
+
+--Vraiment?
+
+--Dame! être enfermé dans un atelier toute la journée, c'est triste...
+et puis être apprenti, c'est ennuyeux...
+
+Martial haussa les épaules.
+
+--Vaut mieux être paresseux, vagabond, flâneur, n'est-ce pas? lui dit-il
+sévèrement, en attendant qu'on devienne voleur...
+
+--Non, mon frère, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous
+vivons ici, voilà tout...
+
+--Oui, c'est ça, boire, manger, dormir et t'amuser à pêcher comme un
+bourgeois, n'est-ce pas?
+
+--J'aimerais mieux ça...
+
+--C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon
+pauvre François, il est crânement temps que je t'emmène d'ici; sans t'en
+douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma mère avait
+raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce
+que ça ne te plairait pas d'apprendre un état?
+
+--Oh! si, mon frère... j'aimerais bien à apprendre, j'aime mieux que de
+rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec
+François!
+
+--Mais qu'est-ce que tu as là sur la tête, ma fille? dit Martial en
+remarquant la triomphante coiffure d'Amandine.
+
+--Un foulard que Nicolas m'a donné...
+
+--Il m'en a donné un aussi, à moi, dit orgueilleusement François.
+
+--Et d'où viennent-ils, ces foulards? Ça m'étonnerait que Nicolas les
+eût achetés pour vous en faire cadeau.
+
+Les deux enfants baissèrent la tête sans répondre.
+
+Au bout d'une seconde, François dit résolument:
+
+--Nicolas nous les a donnés; nous ne savons pas d'où ils viennent,
+n'est-ce pas, Amandine?
+
+--Non... non... mon frère, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant
+pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial.
+
+--Ne mentez pas, dit sévèrement Martial.
+
+--Nous ne mentons pas, ajouta hardiment François.
+
+--Amandine, mon enfant..., dis la vérité, reprit Martial avec douceur.
+
+--Eh bien! pour dire toute la vérité, reprit timidement Amandine, ces
+beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'étoffes que Nicolas a rapportée
+ce soir dans son bateau...
+
+--Et qu'il a volée?
+
+--Je crois que oui, mon frère... sur une galiote.
+
+--Vois-tu, François! tu mentais, dit Martial.
+
+L'enfant baissa la tête sans répondre.
+
+--Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, François.
+
+La petite se décoiffa, regarda une dernière fois l'énorme rosette qui ne
+s'était pas défaite et remit le foulard à Martial en étouffant un soupir
+de regret.
+
+François tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa soeur, le
+rendit à Martial.
+
+--Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards à Nicolas; vous
+n'auriez pas dû les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme
+si on volait soi-même.
+
+--C'est dommage; il étaient bien jolis, ces mouchoirs, dit François.
+
+--Quand tu auras un état et que tu gagneras de l'argent en travaillant,
+tu en achèteras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes
+enfants.
+
+--Vous n'êtes pas fâché, mon frère? dit timidement Amandine.
+
+--Non, non, ma fille, ce n'est pas votre faute... Vous vivez avec des
+gueux, vous faites comme eux sans savoir... Quand vous serez avec de
+braves gens, vous ferez comme les braves gens; et vous y serez
+bientôt... ou le diable m'emportera... Allons, bonsoir!
+
+--Bonsoir, mon frère!
+
+Martial embrassa les enfants.
+
+Ils restèrent seuls.
+
+--Qu'est-ce que tu as donc, François? Tu as l'air tout triste! dit
+Amandine.
+
+--Tiens! mon frère m'a pris mon beau foulard et puis, tu n'as donc pas
+entendu?
+
+--Il veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage...
+
+--Ça ne te fait pas plaisir?
+
+--Ma foi, non...
+
+--Tu aimes mieux rester ici à être battu tous les jours?
+
+--Je suis battu; mais au moins je ne travaille pas, je suis toute la
+journée en bateau ou à pêcher, ou à jouer, ou à servir les pratiques,
+qui quelquefois me donnent pour boire, comme le gros boiteux; c'est bien
+plus amusant que d'être du matin au soir enfermé dans un atelier à
+travailler comme un chien.
+
+--Mais tu n'as donc pas entendu?... Mon frère nous a dit que si nous
+restions ici plus longtemps nous deviendrions des gueux!
+
+--Ah bah! ça m'est bien égal... puisque les autres enfants nous
+appellent déjà petits voleurs... petits guillotinés... Et puis,
+travailler... c'est trop ennuyeux...
+
+--Mais ici on nous bat toujours, mon frère!
+
+--On nous bat parce que nous écoutons plutôt Martial que les autres...
+
+--Il est si bon pour nous!
+
+--Il est bon, il est bon; je ne dis pas... aussi je l'aime bien... On
+n'ose pas nous faire du mal devant lui... il nous emmène promener...
+c'est vrai... mais c'est tout... il ne nous donne jamais rien...
+
+--Dame! il n'a rien... ce qu'il gagne, il le donne à notre mère pour sa
+nourriture.
+
+--Nicolas a quelque chose, lui... Bien sûr que si nous l'écoutions, et
+ma mère aussi, ils ne nous rendraient pas la vie si dure... ils nous
+donneraient des belles nippes comme aujourd'hui... ils ne se défieraient
+plus de nous... nous aurions de l'argent comme Tortillard.
+
+--Mais, mon Dieu, pour ça il faudrait voler, et ça ferait tant de peine
+à notre frère Martial!
+
+--Eh bien! tant pis!
+
+--Oh! François... et puis si on nous prenait, nous irions en prison.
+
+--Être en prison ou être enfermé dans un atelier toute la journée...
+c'est la même chose... D'ailleurs le gros boiteux dit qu'on s'amuse...
+en prison.
+
+--Mais le chagrin que nous ferions à Martial... tu n'y penses donc pas?
+Enfin c'est pour nous qu'il est revenu ici et qu'il y reste; pour lui
+tout seul, il ne serait pas gêné, il retournerait être braconnier dans
+les bois qu'il aime tant.
+
+--Eh bien! qu'il nous emmène avec lui dans les bois, dit François, ça
+vaudrait mieux que tout. Je serais avec lui que j'aime bien, et je ne
+travaillerais pas à des métiers qui m'ennuient.
+
+La conversation de François et d'Amandine fut interrompue. Du dehors on
+ferma la porte à double tour.
+
+--On nous enferme! s'écria François.
+
+--Ah! mon Dieu... et pourquoi donc, mon frère? Qu'est-ce qu'on va nous
+faire?
+
+--C'est peut-être Martial.
+
+--Écoute... écoute... comme son chien aboie!... dit Amandine en prêtant
+l'oreille.
+
+Au bout de quelques instants François ajouta:
+
+--On dirait qu'on frappe à sa porte avec un marteau... on veut
+l'enfoncer peut-être!
+
+--Oui, oui, son chien aboie toujours...
+
+--Écoute, François! maintenant c'est comme si on clouait quelque
+chose... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur... Qu'est-ce donc qu'on fait à
+notre frère? Voilà son chien qui hurle maintenant.
+
+--Amandine... on n'entend plus rien..., reprit François en s'approchant
+de la porte.
+
+Les deux enfants, suspendant leur respiration, écoutaient avec anxiété.
+
+--Voilà qu'ils reviennent de chez mon frère, dit François à voix basse;
+j'entends marcher dans le corridor.
+
+--Jetons-nous sur nos lits; ma mère nous tuerait si elle nous trouvait
+levés, dit Amandine avec terreur.
+
+--Non..., reprit François en écoutant toujours, ils viennent de passer
+devant notre porte... ils descendent l'escalier en courant...
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est donc?...
+
+--Ah! on ouvre la porte de la cuisine... maintenant...
+
+--Tu crois?
+
+--Oui, oui... j'ai reconnu son bruit...
+
+--Le chien de Martial hurle toujours..., dit Amandine en écoutant...
+
+Tout à coup, elle s'écria:
+
+--François! Mon frère nous appelle...
+
+--Martial?
+
+--Oui... entends-tu? Entends-tu?...
+
+En effet, malgré l'épaisseur des deux portes fermées, la voix
+retentissante de Martial, qui de sa chambre appelait les deux enfants,
+arriva jusqu'à eux.
+
+--Mon Dieu, nous ne pouvons aller à lui... nous sommes enfermés, dit
+Amandine; on veut lui faire du mal, puisqu'il nous appelle...
+
+--Oh! pour ça... si je pouvais les en empêcher, s'écria résolument
+François, je les empêcherais, quand on devrait me couper en morceaux!...
+
+--Mais notre frère ne sait pas qu'on a donné un tour de clef à notre
+porte; il va croire que nous ne voulons pas aller à son secours;
+crie-lui donc que nous sommes enfermés, François!
+
+Ce dernier allait suivre le conseil de sa soeur, lorsqu'un coup violent
+ébranla au-dehors la persienne de la petite fenêtre du cabinet des deux
+enfants.
+
+--Ils viennent par la croisée pour nous tuer! s'écria Amandine; et, dans
+son épouvante, elle se précipita sur son lit et cacha sa tête dans ses
+mains.
+
+François resta immobile, quoiqu'il partageât la terreur de sa soeur.
+
+Pourtant, après le choc violent dont on a parlé, la persienne ne
+s'ouvrit pas; le plus profond silence régna dans la maison.
+
+Martial avait cessé d'appeler les enfants.
+
+Un peu rassuré, et excité par une vive curiosité, François se hasarda
+d'entrebâiller doucement sa croisée et tâcha de regarder au-dehors à
+travers les feuilles de la persienne.
+
+--Prends bien garde, mon frère! dit tout bas Amandine, qui, entendant
+François ouvrir la fenêtre, s'était mise sur son séant. Est-ce que tu
+vois quelque chose? ajouta-t-elle.
+
+--Non... la nuit est trop noire.
+
+--Tu n'entends rien?
+
+--Non, il fait trop grand vent.
+
+--Reviens... reviens alors!
+
+--Ah! maintenant je vois quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--La lueur d'une lanterne... elle va et elle vient.
+
+--Qui est-ce qui la porte?
+
+--Je ne vois que la lueur... Ah! elle se rapproche... on parle.
+
+--Qui ça?
+
+--Écoute... écoute... c'est Calebasse.
+
+--Que dit-elle?
+
+--Elle dit de bien tenir le pied de l'échelle.
+
+--Ah! vois-tu, c'est en prenant la grande échelle qui était appuyée
+contre notre persienne qu'ils auront fait le bruit de tout à l'heure.
+
+--Je n'entends plus rien.
+
+--Et qu'est-ce qu'ils en font, de l'échelle, maintenant?
+
+--Je ne peux plus voir...
+
+--Tu n'entends plus rien?
+
+--Non...
+
+--Mon Dieu, François, c'est peut-être pour monter chez notre frère
+Martial par la fenêtre... qu'ils ont pris l'échelle!
+
+--Ça se peut bien.
+
+--Si tu ouvrais un tout petit peu la jalousie pour voir...
+
+--Je n'ose pas.
+
+--Rien qu'un peu.
+
+--Oh! non, non. Si ma mère s'en apercevait!
+
+--Il fait si noir, il n'y a pas de danger.
+
+François se rendit, quoique à regret, au désir de sa soeur, entrebâilla
+la persienne et regarda.
+
+--Eh bien! mon frère? dit Amandine en surmontant ses craintes et
+s'approchant de François sur la pointe du pied.
+
+--À la clarté de la lanterne, dit celui-ci, je vois Calebasse qui tient
+le pied de l'échelle... ils l'ont appuyée à la fenêtre de Martial.
+
+--Et puis?
+
+--Nicolas monte à l'échelle, il a sa hachette à la main, je la vois
+reluire...
+
+--Ah! vous n'êtes pas couchés et vous nous espionnez! s'écria tout à
+coup la veuve, en s'adressant du dehors à François et à sa soeur.
+
+Au moment de rentrer dans la cuisine, elle venait d'apercevoir la lueur
+qui s'échappait de la persienne entr'ouverte.
+
+Les malheureux enfants avaient négligé d'éteindre leur lumière.
+
+--Je monte, ajouta la veuve d'une voix terrible, je monte vous trouver,
+petits mouchards!
+
+Tels étaient les événements qui se passèrent à l'île du Ravageur, la
+veille du jour où Mme Séraphin devait y amener Fleur-de-Marie.
+
+
+
+
+IV
+
+Un garni
+
+
+Le passage de la Brasserie, passage ténébreux et assez peu connu,
+quoique situé au centre de Paris, aboutit d'un côté à la rue
+Traversière-Saint-Honoré, de l'autre à la cour Saint-Guillaume.
+
+Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, où
+presque jamais le soleil ne pénètre, s'élevait une maison garnie
+(vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers).
+
+Sur un méchant écriteau on lisait: _Chambres et cabinets meublés_; à
+droite d'une allée obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins
+obscur, où se tenait habituellement le principal locataire du garni.
+
+Cet homme, dont le nom a été plusieurs fois prononcé à l'île du
+Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles
+ferrailles, mais secrètement il achète et recèle les métaux volés, tels
+que fer, plomb, cuivre et étain.
+
+Dire que le père Micou était en relation d'affaires et d'amitié avec les
+Martial, c'est apprécier suffisamment sa moralité.
+
+Il est, du reste, un fait à la fois curieux et effrayant; c'est l'espèce
+d'affiliation, de communion mystérieuse qui relie presque tous les
+malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres où
+affluent et d'où refluent incessamment ces flots de corruption qui
+envahissent peu à peu la capitale et y laissent de si sanglantes épaves.
+
+Le père Micou est un gros homme de cinquante ans, à physionomie basse,
+rusée, au nez bourgeonnant, aux joues avinées; il porte un bonnet de
+loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert.
+
+Au-dessus du petit poêle de fonte auprès duquel il se chauffe, on
+remarque une planche numérotée attachée au mur; là sont accrochées les
+clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la
+devanture vitrée qui s'ouvrait sur la rue, derrière d'épais barreaux de
+fer, étaient peints de façon à ce que du dehors on ne pût pas voir (et
+pour cause) ce qui se passait dans la boutique.
+
+Il règne dans ce vaste magasin une assez grande obscurité; aux murailles
+noirâtres et humides pendent des chaînes rouillées de toutes grosseurs
+et de toutes longueurs; le sol disparaît presque entièrement sous des
+monceaux de débris de fer et de fonte.
+
+Trois coups frappés à la porte, d'une façon particulière, attirèrent
+l'attention du logeur-revendeur-receleur.
+
+--Entrez! cria-t-il.
+
+On entra.
+
+C'était Nicolas, le fils de la veuve du supplicié.
+
+Il était très-pâle; sa figure semblait encore plus sinistre que la
+veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaieté bruyante
+pendant l'entretien suivant. (Cette scène se passait le lendemain de la
+querelle de ce bandit avec son frère Martial.)
+
+--Ah! te voilà, bon sujet! lui dit cordialement le logeur.
+
+--Oui, père Micou; je viens faire affaire avec vous.
+
+--Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte...
+
+--C'est que mon chien et ma petite charrette sont là... avec la chose.
+
+--Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du _gras-double_[10]?
+
+--Non, père Micou.
+
+--C'est pas du _ravage_[11]; t'es trop feignant maintenant; tu ne
+travailles plus... c'est peut-être du _dur_[12]?
+
+--Non, père Micou; c'est du _rouget_[13]... quatre saumons... Il doit y
+en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage.
+
+--Va me chercher le _rouget_; nous allons peser.
+
+--Faut que vous m'aidiez, père Micou; j'ai mal au bras.
+
+Et, au souvenir de sa lutte avec son frère Martial, les traits du bandit
+exprimèrent à la fois un ressentiment de haine et de joie féroce, comme
+si déjà sa vengeance eût été satisfaite.
+
+--Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon garçon?
+
+--Rien... une foulure.
+
+--Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre
+ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un remède de
+ferrailleur, mais excellent.
+
+--Merci, père Micou.
+
+--Allons, viens chercher le _rouget_; je vais t'aider, paresseux!
+
+En deux voyages, les saumons furent retirés d'une petite charrette tirée
+par un énorme dogue, et apportés dans la boutique.
+
+--C'est une bonne idée, ta charrette! dit le père Micou en ajustant les
+plateaux de bois d'énormes balances pendues à une des solives du
+plafond.
+
+--Oui, quand j'ai quelque chose à apporter, je mets mon dogue et la
+charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait
+peut-être, mon chien ne jase pas.
+
+--Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le
+cuivre; ta mère et ta soeur sont en bonne santé?
+
+--Oui, père Micou.
+
+--Les enfants aussi?
+
+--Les enfants aussi. Et votre neveu, André, où donc est-il?
+
+--Ne m'en parle pas! Il était en ribote hier; Barbillon et le gros
+boiteux me l'ont emmené, il n'est rentré que ce matin; il est déjà en
+course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton
+frère Martial, toujours sauvage?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--Comment! Tu n'en sais rien?
+
+--Non, dit Nicolas en affectant un air indifférent: depuis deux jours
+nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-être retourné braconner dans les
+bois, à moins que son bateau qui était vieux, vieux... n'ait coulé bas
+au milieu de la rivière, et lui avec...
+
+--Ça ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le
+sentir, ton frère!
+
+--C'est vrai... on a comme ça des idées sur les uns et sur les autres.
+Combien y a-t-il de livres de cuivre?
+
+--T'as le coup d'oeil juste... cent quarante-huit livres, mon garçon.
+
+--Et vous me devez?
+
+--Trente francs tout au juste.
+
+--Trente francs, quand le cuivre est à vingt sous la livre! Trente
+francs!
+
+--Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au
+diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette.
+
+--Mais, père Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens!
+
+--Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en
+donne quinze sous la livre.
+
+--Toujours la même chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de
+brigands! peut-on écorcher les amis comme ça! Mais c'est pas tout: si je
+vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au
+moins?
+
+--Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des chaînes ou des crampons
+pour tes bachots?
+
+--Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de tôle très-forte, comme
+qui dirait pour doubler des volets.
+
+--J'ai ton affaire... quatre lignes d'épaisseur... une balle de pistolet
+ne traverserait pas ça.
+
+--C'est ce que je veux... justement!...
+
+--Et de quelle grandeur?
+
+--Mais... en tout, sept à huit pieds carrés.
+
+--Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore?
+
+--Trois barres de fer de trois à quatre pieds de long et de deux pouces
+carrés.
+
+--J'ai démoli l'autre jour une grille de croisée, ça t'ira comme un
+gant... Et puis?
+
+--Deux fortes charnières et un loquet pour ajuster et fermer à volonté
+une soupape de deux pieds carrés.
+
+--Une trappe, tu veux dire?
+
+--Non, une soupape...
+
+--Je ne comprends pas à quoi ça peut te servir, une soupape.
+
+--C'est possible; moi, je le comprends.
+
+--À la bonne heure; tu n'auras qu'à choisir, j'ai là un tas de
+charnières. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore?
+
+--C'est tout.
+
+--Ça n'est guère.
+
+--Préparez-moi tout de suite ma marchandise, père Micou, je la prendrai
+en repassant; j'ai encore des courses à faire.
+
+--Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est
+encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet à tout le monde,
+petit gourmand?
+
+--Comme vous dites, père Micou; mais vous ne mangez pas de ça. Ne me
+faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois à l'île
+avant midi.
+
+--Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une
+heure tu peux revenir, tout sera prêt, argent et fournitures... Veux-tu
+boire la goutte?
+
+--Toujours... vous me la devez bien!...
+
+Le père Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie,
+un verre fêlé, une tasse sans anse, et versa.
+
+--À la vôtre, père Micou!
+
+--À la tienne, mon garçon, et à ces dames de chez toi!
+
+--Merci... Et ça va bien toujours, votre garni?
+
+--Comme ci, comme ça... J'ai toujours quelques locataires pour qui je
+crains les descentes du commissaire... mais ils paient en conséquence.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Es-tu bête! Quelquefois je loge comme j'achète... à ceux-là, je ne
+demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente à
+toi.
+
+--Connu!... Mais, à ceux-là, vous louez aussi cher que vous m'achetez
+bon marché.
+
+--Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle
+maison garnie de la rue Saint-Honoré, même que sa femme est une forte
+couturière qui emploie jusqu'à des vingt ouvrières, soit chez elle, soit
+dans leur chambre.
+
+--Dites donc, vieux obstiné, il doit y en avoir de _girondes_[14]
+là-dedans?
+
+--Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois
+apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite
+surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle
+Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses
+vingt ans!
+
+--Allons, papa, éteignez-vous, ou je crie au feu!
+
+--Mais c'est honnête, mon garçon... c'est honnête...
+
+--Colasse! va... et vous disiez que votre cousin...
+
+--Tient très-bien sa maison; et, comme il est du même numéro que cette
+petite Rigolette...
+
+--Honnête?
+
+--Tout juste!
+
+--_Colas_!
+
+--Il ne veut que des locataires à passeport ou à papiers. Mais s'il s'en
+présente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il
+m'envoie ces pratiques-là.
+
+--Et elles paient en conséquence?
+
+--Toujours.
+
+--Mais c'est tous amis de la _pègre_[15] ceux qui n'ont pas de papiers!
+
+--Eh! non! Tiens, justement, à propos de ça, mon cousin m'a envoyé il y
+a quelques jours une pratique... que le diable me brûle si j'y comprends
+rien... Encore une tournée!
+
+--Ça va... le liquide est bon... À la vôtre, père Micou!
+
+--À la tienne, garçon! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a
+envoyé une pratique où je ne comprends rien. Figure-toi une mère et sa
+fille qui avaient l'air bien panées et bien râpées, c'est vrai; elles
+portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique ça doive être
+des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent à
+la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que
+des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais
+d'hommes... et pourtant, si elles n'étaient pas si maigres et si pâles,
+ça ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! Ça vous a quinze
+ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des
+yeux grands comme ça... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux!
+
+--Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces
+deux femmes?
+
+--Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient
+honnêtes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles reçoivent
+des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit guère bon à écrire.
+
+--Comment cela?
+
+--Elles ont envoyé ce matin mon neveu André au bureau de la poste
+restante, pour réclamer une lettre adressée à Mme X. Z. La lettre doit
+venir de Normandie, d'un bourg appelé Les Aubiers. Elles ont écrit cela
+sur un papier, afin qu'André puisse réclamer la lettre en donnant ces
+renseignements-là... Tu vois que ça n'a pas l'air de grand-chose, des
+femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais
+d'hommes!
+
+--Elles ne vous payeront pas.
+
+--Ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces.
+Elles ont pris un cabinet sans cheminée, que je leur fais payer vingt
+francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-être malades, car,
+depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas
+d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles
+aient jamais allumé un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont
+ici. Mais j'en reviens toujours là... jamais d'hommes et pas de
+papiers...
+
+--Si vous n'avez que des pratiques comme ça, père Micou...
+
+--Ça va et ça vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je
+loge aussi des gens calés. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs,
+un facteur de la poste, le chef d'orchestre du café des Aveugles et une
+rentière, tous gens honnêtes; ce sont eux qui sauveraient la réputation
+de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop près... C'est
+pas des locataires de nuit, ceux-là, c'est des locataires de plein
+soleil.
+
+--Quand il en fait dans votre passage, père Micou.
+
+--Farceur!... Encore une tournée?
+
+--Mais la dernière; faut que je file... À propos, Robin le gros boiteux
+loge donc encore ici?
+
+--En haut... la porte à côté de la mère et de la fille... Il finit de
+manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste guère.
+
+--Dites donc, gare à vous! il est en rupture de ban.
+
+--Je sais bien, mais je ne peux pas m'en dépêtrer. Je crois qu'il monte
+quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici
+l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse
+tort à mes bons locataires, ce damné Robin; aussi, une fois sa quinzaine
+finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par
+un ambassadeur ou par le mari de Mme de Saint-Ildefonse, ma rentière.
+
+--Une rentière?
+
+--Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que
+ça... remeublés à neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne...
+Quatre-vingts francs par mois... et payés d'avance par son oncle, à qui
+elle donne une de ses chambres en pied-à-terre, quand il vient de la
+campagne. Après ça, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait
+rue Vivienne, rue Saint-Honoré, ou dans les environs de ces paysages-là.
+
+--Connu!... Elle est rentière parce que le vieux lui fait des rentes.
+
+--Tais-toi donc! Justement voilà sa bonne!
+
+Une femme assez âgée, portant un tablier blanc d'une propreté douteuse,
+entra dans le magasin du revendeur.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles?
+
+--Père Micou, votre neveu n'est pas là?
+
+--Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va
+rentrer tout à l'heure.
+
+--M. Badinot voudrait qu'il portât tout de suite cette lettre à son
+adresse; il n'y a pas de réponse, mais c'est très-pressé.
+
+--Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles.
+
+--Et qu'il se dépêche.
+
+--Soyez tranquille.
+
+La bonne sortit.
+
+--C'est donc la bonne d'un de vos locataires, père Micou?
+
+--Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma rentière, Mme de Saint-Ildefonse.
+Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le
+logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse:
+Vois donc: que ça de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des
+gens calés: il écrit à un vicomte.
+
+--Ah bah!
+
+--Tiens, vois plutôt: _À Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de
+Chaillot... Très-pressée... À lui-même._ J'espère que quand on loge des
+rentières qui ont des oncles qui écrivent à des vicomtes, on peut bien
+ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la
+maison, hein?
+
+--Je crois bien. Allons, à tout à l'heure, père Micou. Je vas attacher
+mon chien à votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai à
+porter à pied... Préparez ma marchandise et mon argent, que je n'aie
+qu'à filer.
+
+--Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tôle de deux pieds carrés
+chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnières pour ta
+soupape. Cette soupape me paraît drôle; enfin c'est égal... est-ce là
+tout?
+
+--Oui, et mon argent?
+
+--Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te
+dise... depuis que tu es là... je t'examine...
+
+--Eh bien?
+
+--Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose.
+
+--Moi?
+
+--Oui.
+
+--Vous êtes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim.
+
+--Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu
+veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et
+qui te cuit... _une puce à la muette_[16], comme dit l'autre... et pour
+que ça te démange, il faut que ça te gratte fort... car tu n'es pas
+bégueule.
+
+--Je vous dis que vous êtes fou, père Micou, dit Nicolas en tressaillant
+malgré lui.
+
+--On dirait que tu viens de trembler, vois-tu.
+
+--C'est mon bras qui me fait mal.
+
+--Alors n'oublie pas ma recette, ça te guérira.
+
+--Merci, père Micou... à tout à l'heure.
+
+Et le bandit sortit.
+
+Le receleur, après avoir dissimulé les saumons de cuivre derrière son
+buffet, s'occupait de rassembler les différents objets que lui avait
+demandés Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique.
+
+C'était un homme de cinquante ans environ, à figure fine et sagace,
+portant un épais collier de favoris gris très-touffu et des besicles
+d'or; il était vêtu avec assez de recherche; les larges manches de son
+paletot brun, à parements de velours noir, laissaient voir des mains
+gantées de gants paille; ses bottes devaient avoir été enduites la
+veille d'un brillant vernis.
+
+Tel était M. Badinot, l'oncle de la rentière, cette Mme de
+Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la
+sécurité du père Micou.
+
+On se souvient peut-être que M. Badinot, ancien avoué, chassé de sa
+corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires équivoques,
+servait d'espion au baron de Graün et avait donné à ce diplomate des
+renseignements assez nombreux et très-précis sur bon nombre des
+personnages de cette histoire.
+
+--Mme Charles vient de vous donner une lettre à porter, dit M. Badinot
+au logeur.
+
+--Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira.
+
+--Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravisé, j'irai moi-même
+chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention
+et fatuité sur cette adresse aristocratique.
+
+--Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission?
+
+--Non, père Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des
+reproches à vous faire.
+
+--À moi, monsieur?
+
+--De très-graves reproches.
+
+--Comment, monsieur?
+
+--Certainement... Mme de Saint-Ildefonse paie très-cher votre premier;
+ma nièce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands
+égards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le
+bruit des voitures, elle espérait être ici comme à la campagne.
+
+--Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y
+connaître, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un
+vrai hameau.
+
+--Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.
+
+--Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille;
+au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du café des Aveugles et
+un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il
+y a...
+
+--Il ne s'agit pas de ces personnes-là, elles sont fort tranquilles et
+fort honnêtes, ma nièce n'en disconvient pas; mais il y a au quatrième
+un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontré hier encore ivre
+dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque
+une révolution, tant elle a été effrayée... Si vous croyez qu'avec de
+tels locataires votre maison ressemble à un hameau...
+
+--Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce
+gros boiteux à la porte; il m'a payé sa dernière quinzaine d'avance sans
+quoi il serait déjà dehors.
+
+--Il ne fallait pas l'accepter pour locataire.
+
+--Mais, sauf lui, j'espère que madame n'a pas à se plaindre; il y a un
+facteur à la petite poste, qui est la crème des honnêtes gens; et
+au-dessus, à côté de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille
+qui ne bougent pas plus que des marmottes.
+
+--Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros
+boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drôle-là! Je vous en
+préviens, si vous le gardez, il fera déserter tous les honnêtes gens.
+
+--Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas à lui.
+
+--Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas à votre maison.
+
+--Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros
+boiteux comme déjà parti, car il n'a plus que quatre jours à rester ici.
+
+--C'est beaucoup trop; enfin ça vous regarde... À la première algarade,
+ma nièce abandonne cette maison.
+
+--Soyez tranquille, monsieur.
+
+--Tout ceci est dans votre intérêt, mon cher. Faites-en votre profit...
+car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur.
+
+Et il sortit.
+
+Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui
+vivaient si solitaires, étaient les deux victimes de la cupidité du
+notaire?
+
+Nous conduirons le lecteur dans le triste réduit qu'elles habitaient.
+
+
+
+
+V
+
+Les victimes d'un abus de confiance
+
+
+Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois
+de prison et vingt-cinq francs d'amende.
+
+ Art. 406 et 408 du Code pénal
+
+Que le lecteur se figure un cabinet situé au quatrième étage de la
+triste maison du passage de la Brasserie.
+
+Un jour pâle et sombré pénètre à peine dans cette pièce étroite par une
+petite fenêtre à un seul vantail, garnie de trois vitres fêlées,
+sordides; un papier délabré, d'une couleur jaunâtre, couvre les
+murailles; aux angles du plafond lézardé pendent d'épaisses toiles
+d'araignées. Le sol, décarrelé en plusieurs endroits, laisse voir çà et
+là les poutres et les lattes qui supportent les carreaux.
+
+Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et
+un lit de sangle à dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de
+grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le
+mobilier de ce garni.
+
+Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont.
+
+Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel était le nom des deux
+victimes de Jacques Ferrand).
+
+Ne possédant qu'un lit, la mère et la fille s'y couchaient tour à tour,
+se partageant ainsi les heures de la nuit.
+
+Trop d'inquiétudes, trop d'angoisses torturaient la mère pour qu'elle
+cédât souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques
+instants de repos et d'oubli.
+
+Dans ce moment elle dormait.
+
+Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette
+misère imposée par la cupidité du notaire à deux femmes jusqu'alors
+habituées aux modestes douceurs de l'aisance et entourées dans leur
+ville natale de la considération qu'inspire toujours une famille
+honorable et honorée.
+
+Mme de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est à la fois
+remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beauté
+remarquable, sont pâles et altérés; ses cheveux noirs, séparés sur son
+front et aplatis en bandeaux, se tordent derrière sa tête; le chagrin y
+a déjà mêlé quelques mèches argentées. Vêtue d'une robe de deuil
+rapiécée en plusieurs endroits, Mme de Fermont, le front appuyé sur sa
+main, s'accoude au misérable chevet de sa fille et la regarde avec une
+affliction inexprimable.
+
+Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage,
+amaigri comme celui de sa mère, se dessine sur la couleur grise des gros
+draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois.
+
+Le teint de la jeune fille a perdu de son éclatante pureté; ses grands
+yeux fermés projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange
+de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sèches et
+pâles, ses lèvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc émail de ses
+dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine
+avait rougi, marbré en plusieurs endroits la carnation délicate du cou,
+des épaules et des bras de la jeune fille.
+
+De temps à autre, un léger tressaillement rapprochait ses sourcils
+minces et veloutés, comme si elle eût été poursuivie par un rêve
+pénible. L'aspect de ce visage, déjà empreint d'une expression morbide,
+est pénible; on y découvre les sinistres symptômes d'une maladie qui
+couve et menace.
+
+Depuis longtemps Mme de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait
+sur sa fille un oeil sec et enflammé par l'ardeur d'une fièvre lente qui
+la minait sourdement. De jour en jour, Mme de Fermont se trouvait plus
+faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement,
+précurseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant
+d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire,
+s'effrayer soi-même, elle luttait de toutes ses forces contre les
+premières atteintes de la maladie.
+
+Par des motifs d'une générosité pareille, Claire, afin de ne pas
+inquiéter sa mère, tâchait de dissimuler ses souffrances. Ces deux
+malheureuses créatures, frappées des mêmes chagrins, devaient être
+encore frappées des mêmes maux.
+
+Il arrive un moment suprême dans l'infortune où l'avenir se montre sous
+un aspect si effrayant que les caractères les plus énergiques, n'osant
+l'envisager en face, ferment les yeux et tâchent de se tromper par de
+folles illusions.
+
+Telle était la position de Mme et de Mlle de Fermont.
+
+Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures où elle
+contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au passé, au présent, à
+l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une
+mère ont de plus poignant, de plus désespéré, de plus insensé; souvenirs
+enchanteurs, craintes sinistres, prévisions terribles, regrets amers,
+abattement mortel, élans de fureur impuissante contre l'auteur de tant
+de maux, supplications vaines, prières violentes, et enfin... enfin...
+doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste
+inexorable à ce cri arraché des entrailles maternelles... à ce cri sacré
+dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Pitié pour
+ma fille!
+
+--Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre mère en touchant
+légèrement de sa main glacée les bras glacés de son enfant, elle a bien
+froid... Il y a une heure elle était brûlante... c'est la fièvre!...
+Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!...
+Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux châle
+sur le lit... mais si je l'ôte de la porte où je l'ai suspendu... ces
+hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous
+qui sont à la serrure ou par les ais disjoints du chambranle...
+
+«Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle était
+habitée... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions
+pas restées ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers,
+on est repoussé des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que
+j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers
+dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille
+voyageât dans une voiture publique... pouvais-je croire que...
+
+Puis, s'interrompant avec un élan de colère:
+
+--Mais c'est pourtant infâme, cela... parce que ce notaire a voulu me
+dépouiller, me voici réduite aux plus affreuses extrémités, et contre
+lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas où j'aurais de
+l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre traîner dans la
+boue la mémoire de mon bon et noble frère... pour entendre dire que dans
+sa ruine il a mis fin à ses jours, après avoir dissipé toute ma fortune
+et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a
+réduites à la dernière misère!... Oh! jamais! Jamais!
+
+«Pourtant... si la mémoire de mon frère est sacrée... la vie... l'avenir
+de ma fille... me sont aussi sacrés... mais je n'ai pas de preuves
+contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile...
+
+«Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle après un moment de silence,
+c'est que quelquefois, aigrie, irritée par ce sort atroce, j'ose accuser
+mon frère... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant
+deux noms à maudire, ma peine serait soulagée... et puis je m'indigne de
+mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal
+des frères. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables
+conséquences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont
+deux âmes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir à petit feu...
+
+«Hélas! oui, je n'ose jamais dire à ma pauvre enfant toutes mes craintes
+pour ne pas la désoler... mais je souffre... j'ai la fièvre... je ne me
+soutiens qu'à force d'énergie; je sens en moi les germes d'une
+maladie... dangereuse peut-être... oui, je la sens venir... elle
+s'approche... ma poitrine brûle; ma tête se fend... Ces symptômes sont
+plus graves que je ne veux me l'avouer à moi-même... Mon Dieu... si
+j'allais tomber... tout à fait malade... si j'allais mourir!...
+
+«Non! Non! s'écria Mme de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je
+ne veux pas mourir... Laisser Claire... à seize ans... sans ressources,
+seule, abandonnée au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?...
+Non! je ne suis pas malade, après tout... qu'est-ce que j'éprouve? un
+peu de chaleur à la poitrine, quelque pesanteur à la tête; c'est la
+suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inquiétudes; tout le
+monde à ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de
+sérieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se
+laissant aller à des idées pareilles, c'est en s'écoutant ainsi... que
+l'on tombe réellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!...
+Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour
+Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures à colorier...
+
+Après un moment de silence, Mme de Fermont ajouta avec indignation:
+
+--Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de
+Claire!... Nous retirer impitoyablement ce chétif moyen d'existence,
+parce que je n'ai pas voulu que ma fille allât travailler seule le soir
+chez lui!... Peut-être trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture
+ou en broderie... Mais, quand on ne connaît personne, c'est si
+difficile!... Dernièrement encore, j'ai tenté en vain... Lorsqu'on est
+si misérablement logé, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la
+petite somme qui nous reste une fois épuisée, que faire?... Que
+devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la
+terre... mais pas une obole... et j'étais riche pourtant!... Ne songeons
+pas à cela... ces pensées me donnent le vertige... me rendent folle...
+Voilà ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces idées, au lieu de
+tâcher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non,
+non, je ne suis pas malade... je crois même que j'ai moins de fièvre,
+ajouta la malheureuse mère en se tâtant le pouls elle-même.
+
+Mais, hélas! les pulsations précipitées, saccadées, irrégulières,
+qu'elle sentit battre sous sa peau à la fois sèche et froide ne lui
+laissèrent pas d'illusion.
+
+Après un moment de morne et sombre désespoir, elle dit avec amertume:
+
+--Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous
+jamais fait? Ma fille n'était-elle pas un modèle de candeur et de piété?
+son père, l'honneur même? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes
+devoirs d'épouse et de mère? Pourquoi permettre qu'un misérable fasse de
+nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que
+sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma
+fille... Nous serions à cette heure dans notre maison, sans inquiétude
+pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon
+pauvre frère; dans deux ou trois ans, j'aurais songé à marier Claire, et
+j'aurais trouvé un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si
+belle!... Qui n'eût pas été heureux d'obtenir sa main?... Je voulais
+d'ailleurs, me réservant une petite pension pour vivre auprès d'elle,
+lui abandonner en mariage tout ce que je possédais, cent mille écus au
+moins... car j'aurais pu encore faire quelques économies; et quand une
+jeune personne aussi jolie, aussi bien élevée que mon enfant chérie,
+apporte en dot plus de cent mille écus...
+
+Puis, revenant par un douloureux contraste à la triste réalité de sa
+position, Mme de Fermont s'écria dans une sorte de délire:
+
+--Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je
+voie patiemment ma fille réduite à la plus affreuse misère... elle qui
+avait droit à tant de félicité...
+
+«Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car,
+enfin, si le sort me pousse à bout, si je ne trouve pas moyen de sortir
+de l'atroce position où ce misérable m'a jetée avec mon enfant, je ne
+sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme.
+Après, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les
+mères...
+
+«Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonnée, voilà
+ma terreur, voilà pourquoi je ne veux pas mourir... voilà pourquoi je ne
+puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle
+est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais
+l'abandon, mais la misère, mais la faim... quel effrayant vertige tous
+ces malheurs réunis ne peuvent-ils pas causer à une enfant de cet âge...
+et alors... et alors dans quel abîme ne peut-elle pas tomber?
+
+«Oh! c'est affreux... à mesure que je creuse ce mot, misère, j'y trouve
+d'épouvantables choses. La misère... la misère est atroce pour tous,
+mais peut-être plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie vécu
+dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en présence de tant
+de maux menaçants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de
+fierté. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me
+résigner à mendier... Comme je suis lâche, pourtant!
+
+Et elle ajouta avec une sombre amertume:
+
+--Ce notaire m'a réduite à l'aumône, il faut pourtant que je me rompe
+aux nécessités de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de
+délicatesse, cela était bon autrefois; maintenant il faut que je tende
+la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de
+travail... il faudra bien me résoudre à implorer la charité des autres,
+puisque le notaire l'aura voulu.
+
+«Il y a sans doute là-dedans une adresse, un art que l'expérience vous
+donne; j'apprendrai; c'est un métier comme un autre, ajouta-t-elle avec
+une sorte d'exaltation délirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce
+qu'il faut pour intéresser... des malheurs horribles, immérités, et une
+fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser
+faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Après tout, de quoi me
+plaindrais-je? s'écria-t-elle avec un éclat de rire sinistre. La fortune
+est précaire, périssable... Le notaire m'aura au moins appris un état.
+
+Mme de Fermont resta un moment absorbée dans ses pensées; puis elle
+reprit avec plus de calme:
+
+--J'ai souvent pensé à demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort
+de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette
+place, peut-être, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de
+Claire... peut-être, par la protection de cette femme, pourrais-je
+trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela
+je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger
+ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un rêve!... Et
+puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette
+servante... et peut-être son sort serait-il alors aussi malheureux que
+le nôtre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule à me
+dépouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez
+cette femme du premier? Par quel moyen évincer sa domestique? Car une
+telle place serait pour nous une position inespérée.
+
+Deux ou trois coups violents frappés à la porte firent tressaillir Mme
+de Fermont et éveillèrent sa fille en sursaut.
+
+--Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'écria Claire en se levant brusquement
+sur son séant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras
+autour du cou de sa mère, qui, aussi effrayée, se serra contre sa fille
+en regardant la porte avec terreur.
+
+--Maman, qu'est-ce donc? répéta Claire.
+
+--Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a
+seulement frappé... c'est peut-être la réponse qu'on nous apporte de la
+poste restante...
+
+À cet instant la porte vermoulue s'ébranla de nouveau sous le choc de
+plusieurs vigoureux coups de poing.
+
+--Qui est là? dit Mme de Fermont d'une voix tremblante.
+
+Une voix ignoble, rauque, enrouée, répondit:
+
+--Ah çà! vous êtes donc sourdes, les voisines? Ohé!... les voisines!
+Ohé!...
+
+--Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit Mme de Fermont
+en tâchant de dissimuler l'altération de sa voix.
+
+--Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma
+pipe... allons, houp! et plus vite que ça!
+
+--Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas
+la mère à sa fille.
+
+--Ah çà!... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un
+tonnerre!
+
+--Monsieur... je n'ai pas de feu...
+
+--Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a...
+ouvrez-vous... voyons?
+
+--Monsieur... retirez-vous...
+
+--Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?...
+
+--Je vous prie de vous retirer ou j'appelle...
+
+--Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas?
+Alors je démolis tout!... Hue! donc.
+
+Et le misérable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle céda, la
+méchante serrure qui la fermait ayant été brisée.
+
+Les deux femmes poussèrent un grand cri d'effroi.
+
+Mme de Fermont, malgré sa faiblesse, se précipita au-devant du bandit au
+moment où il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage.
+
+--Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'écria la
+malheureuse mère en retenant de toutes ses forces la porte entrebâillée.
+Je vais crier au secours...
+
+Et elle frissonnait à l'aspect de cet homme à figure hideuse et avinée.
+
+--De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre
+voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfoncé.
+
+Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant
+sur ses jambes inégales:
+
+--Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie
+allumé ma pipe.
+
+--Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous.
+
+--C'est pas vrai, vous dites ça pour que je ne voie pas la petite qui
+est couchée. Hier vous avez bouché les trous de la porte. Elle est
+gentille, je veux la voir... Prenez garde à vous... je vous casse la
+figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la
+petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je démolis
+tout! Et vous avec!...
+
+--Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria Mme de Fermont, qui
+sentit la porte céder sous un violent coup d'épaule du gros boiteux.
+
+Intimidé par ces cris, l'homme fit un pas en arrière et montra le poing
+à Mme de Fermont en lui disant:
+
+--Tu me payeras ça, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la
+langue et tu ne pourras pas crier...
+
+Et le gros boiteux, comme on l'appelait à l'île du Ravageur, descendit
+en proférant d'horribles menaces.
+
+Mme de Fermont, craignant qu'il ne revînt sur ses pas et voyant la
+serrure brisée, traîna la table contre la porte afin de la barricader.
+
+Claire avait été si émue, si bouleversée de cette horrible scène,
+qu'elle était retombée sur son grabat presque sans mouvement, en proie à
+une crise nerveuse.
+
+Mme de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut à sa fille, la serra
+dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et, à force de soins, de
+caresses, parvint à la ranimer.
+
+Elle la vit bientôt reprendre peu à peu ses sens et lui dit:
+
+--Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce méchant homme s'en
+est allé.
+
+Puis la malheureuse mère s'écria avec un accent d'indignation et de
+douleur indicible:
+
+--C'est pourtant ce notaire qui est la cause première de toutes nos
+tortures!...
+
+Claire regardait autour d'elle avec autant d'étonnement que de crainte.
+
+--Rassure-toi, mon enfant, reprit Mme de Fermont en embrassant
+tendrement sa fille, ce misérable est parti.
+
+--Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as crié au
+secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette
+maison... j'y mourrai de peur.
+
+--Comme tu trembles!... Tu as la fièvre.
+
+--Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa mère, ce n'est rien,
+c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes
+mains... Mon Dieu, comme elles sont brûlantes! Vois-tu, c'est toi qui
+souffres, tu veux me le cacher.
+
+--Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'émotion
+que cet homme m'a causée qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise
+très-profondément, je ne me suis éveillée qu'en même temps que toi...
+
+--Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflammés!
+
+--Ah! tu conçois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins...
+vois-tu!
+
+--Bien vrai, tu ne souffres pas?
+
+--Non, non, je t'assure... Et toi?
+
+--Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie,
+maman, quittons cette maison.
+
+--Et où irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouvé ce
+malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et
+puis nous avons payé quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas
+notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons
+ménager le plus possible.
+
+--Peut-être M. de Saint-Remy te répondra-t-il un jour ou l'autre.
+
+--Je ne l'espère plus... Il y a si longtemps que je lui ai écrit!
+
+--Il n'aura pas reçu ta lettre... Pourquoi ne lui écrirais-tu pas de
+nouveau? D'ici à Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa
+réponse.
+
+--Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a coûté déjà...
+
+--Que risques-tu? Il est si bon malgré sa brusquerie! N'était-il pas un
+des plus vieux amis de mon père?... Et puis enfin il est notre parent...
+
+--Mais il est pauvre lui-même; sa fortune est bien modeste... Peut-être
+ne nous répond-il pas pour s'éviter le chagrin de nous refuser.
+
+--Mais s'il n'avait pas reçu ta lettre, maman?
+
+--Et s'il l'a reçue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est
+lui-même dans une position trop gênée pour venir à notre secours... ou
+il ne ressent aucun intérêt pour nous: alors à quoi bon nous exposer à
+un refus ou à une humiliation?
+
+--Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-être ce
+matin nous rapportera-t-on une bonne réponse...
+
+--De M. d'Orbigny?
+
+--Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon
+était si simple, si touchante... exposait si naturellement notre
+malheur, qu'il aura pitié de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que
+vous avez tort de désespérer de lui.
+
+--Il a si peu de raisons de s'intéresser à nous! Il avait, il est vrai,
+autrefois connu ton père, et j'avais souvent entendu mon pauvre frère
+parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de
+très-bonnes relations avant que celui-ci ne quittât Paris pour se
+retirer en Normandie avec sa jeune femme.
+
+--C'est justement cela qui me fait espérer; il a une jeune femme, elle
+sera compatissante... Et puis, à la campagne, on peut faire tant de
+bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je
+travaillerais à la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est très-riche, dans
+une grande maison il y a toujours de l'emploi...
+
+--Oui; mais nous avons si peu de droits à son intérêt!...
+
+--Nous sommes si malheureuses!
+
+--C'est un titre aux yeux des gens très-charitables, il est vrai.
+
+--Espérons que M. d'Orbigny et sa femme le sont...
+
+--Enfin, dans le cas où il ne faudrait rien attendre de lui, je
+surmonterais encore ma fausse honte, et j'écrirais à Mme la duchesse de
+Lucenay.
+
+--Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il
+vantait sans cesse le bon coeur et la générosité?
+
+--Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il
+la traitait presque comme son enfant... car il était intimement lié avec
+le prince. Mme de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle
+pourrait peut-être trouver à nous placer.
+
+--Sans doute, maman; mais je comprends ta réserve, tu ne la connais pas
+du tout, tandis qu'au moins mon père et mon pauvre oncle connaissaient
+un peu M. d'Orbigny.
+
+--Enfin, dans le cas où Mme de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous,
+j'aurais recours à une dernière ressource.
+
+--Laquelle, maman?
+
+--C'est une bien faible... une bien folle espérance, peut-être; mais
+pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est...
+
+--M. de Saint-Remy a un fils? s'écria Claire en interrompant sa mère
+avec étonnement.
+
+--Oui, mon enfant, il a un fils...
+
+--Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais à Angers...
+
+--En effet, et pour des raisons que tu ne peux connaître, M. de
+Saint-Remy, ayant quitté Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils
+depuis cette époque.
+
+--Quinze ans sans voir son père... cela est-il possible, mon Dieu.
+
+--Hélas! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy
+étant fort répandu dans le monde, et fort riche...
+
+--Fort riche?... Et son père est pauvre?
+
+--Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mère...
+
+--Mais il n'importe... comment laisse-t-il son père...?
+
+--Son père n'aurait rien accepté de lui.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--C'est encore une question à laquelle je ne puis répondre, ma chère
+enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frère qu'on vantait
+beaucoup la générosité de ce jeune homme... Jeune et généreux, il doit
+être bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari était l'ami intime de
+son père, peut-être voudra-t-il bien s'intéresser à nous pour tâcher de
+nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si
+brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile...
+
+--Et puis l'on saurait par lui peut-être si M. de Saint-Remy, son père,
+n'aurait pas quitté Angers avant que vous ne lui ayez écrit; cela
+expliquerait alors son silence.
+
+--Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conservé aucune
+relation. Enfin, c'est toujours à tenter...
+
+--À moins que M. d'Orbigny ne vous réponde d'une manière favorable...
+et, je vous le répète, je ne sais pourquoi, malgré moi, j'ai de
+l'espoir.
+
+--Mais voilà plusieurs jours que je lui ai écrit, mon enfant, lui
+exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une
+lettre mise à la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain
+matin à la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir
+reçu sa réponse...
+
+--Peut-être cherche-t-il, avant de t'écrire, de quelle manière il pourra
+nous être utile avant de nous répondre.
+
+--Dieu t'entende, mon enfant!
+
+--Cela me paraît tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous,
+il t'en aurait instruite tout de suite.
+
+--À moins qu'il ne veuille rien faire...
+
+--Ah! maman... est-ce possible? Dédaigner de nous répondre et nous
+laisser espérer quatre jours, huit jours, peut-être... car lorsqu'on est
+malheureux on espère toujours...
+
+--Hélas! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indifférence pour les
+maux que l'on ne connaît pas!
+
+--Mais votre lettre...
+
+--Ma lettre ne peut lui donner une idée de nos inquiétudes, de nos
+souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si
+malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans
+cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout à l'heure
+encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous
+attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon
+Dieu... tu trembles... tu as froid...
+
+--Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout
+nous manque, que le peu d'argent qui nous reste là, dans cette malle,
+soit dépensé... il serait donc possible que dans une ville riche comme
+Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de misère... faute
+d'ouvrage, et parce qu'un méchant homme t'a pris tout ce que tu
+avais?...
+
+--Tais-toi, malheureuse enfant...
+
+--Mais enfin, maman, cela est donc possible?...
+
+--Hélas!...
+
+--Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il
+ainsi, lui que nous n'avons jamais offensé?
+
+--Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces idées désolantes...
+j'aime mieux encore te voir espérer, sans grande raison peut-être...
+Allons, rassure-moi au contraire par tes chères illusions; je ne suis
+que trop sujette au découragement... tu sais bien...
+
+--Oui! oui! espérons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans
+doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore
+une course à payer sur votre petit trésor... et par ma faute... Si je
+n'avais pas été si faible hier et aujourd'hui, nous serions allées à la
+poste nous-mêmes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me
+laisser seule ici en y allant vous-même.
+
+--Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout à l'heure... ce
+misérable qui a enfoncé cette porte, si tu t'étais trouvée seule ici,
+pourtant!
+
+--Oh! maman, tais-toi... rien qu'à y songer, cela épouvante...
+
+À ce moment, on frappa assez brusquement à la porte.
+
+--Ciel!... c'est lui! s'écria Mme de Fermont encore sous sa première
+impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table
+contre la porte.
+
+Ses craintes cessèrent lorsqu'elle entendit la voix du père Micou.
+
+--Madame, mon neveu André arrive de la poste restante... C'est une
+lettre avec un X et un Z pour adresse... ça vient de loin... Il y a huit
+sous de port et la commission... c'est vingt sous...
+
+--Maman... une lettre de province, nous sommes sauvés... c'est de M. de
+Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre mère, tu ne souffriras plus, tu ne
+t'inquiéteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu
+est bon!... s'écria la jeune fille; et un rayon d'espoir éclaira sa
+douce et charmante figure.
+
+--Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit Mme de Fermont en
+dérangeant la table à la hâte et en entrebâillant la porte.
+
+--C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si
+impatiemment désirée.
+
+--Je vais vous payer, monsieur.
+
+--Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux
+combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en
+passant.
+
+Le revendeur remit la lettre à Mme de Fermont et disparut.
+
+--La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers...
+c'est de M. d'Orbigny! s'écria Mme de Fermont en examinant l'adresse: _À
+Madame_ _X. Z., poste restante, à Paris_[17].
+
+--Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le coeur me bat!
+
+--Notre bon ou mauvais sort est là pourtant..., dit Mme de Fermont d'une
+voix altérée, en montrant la lettre.
+
+Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre.
+
+Elle n'en eut pas le courage.
+
+Peut-on espérer de peindre la terrible angoisse à laquelle sont en proie
+ceux qui, comme Mme de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le
+désespoir?
+
+La brûlante et fiévreuse émotion du joueur dont les dernières pièces
+sont aventurées sur une carte et qui, haletant, l'oeil enflammé, attend
+d'un coup décisif sa ruine ou son salut; cette émotion si violente
+donnerait pourtant à peine une idée de la terrible angoisse dont nous
+parlons.
+
+En une seconde l'âme s'élève jusqu'à la plus radieuse espérance, ou
+retombe dans un découragement mortel. Selon qu'il croit être secouru ou
+repoussé, le malheureux passe tour à tour par les émotions les plus
+violemment contraires: ineffables élans de bonheur et de reconnaissance
+envers le coeur généreux qui s'est apitoyé sur un sort misérable; amers
+et douloureux ressentiments contre l'égoïste indifférence!
+
+Lorsqu'il s'agit d'infortunes méritantes, ceux qui donnent souvent
+donneraient peut-être toujours... et ceux qui refusent toujours
+donneraient peut-être souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que
+l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus
+dédaigneux... ce que leur volonté enfin... peut soulever d'ineffable ou
+d'affreux dans le coeur de ceux qui les implorent.
+
+--Quelle faiblesse! dit Mme de Fermont avec un triste sourire en
+s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire,
+notre sort est là... (Elle montrait la lettre.) Je brûle de le connaître
+et je n'ose... Si c'est un refus, hélas! il sera toujours assez tôt...
+
+--Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre
+petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous
+rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la
+maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment
+de bonheur perdu?
+
+--Oui, mon enfant; mais si au contraire...
+
+--Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sûre. Quand je vous disais
+que M. d'Orbigny n'avait autant tardé à vous répondre que pour pouvoir
+vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la
+lettre, maman; je suis sûre de deviner, seulement à l'écriture, si la
+nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis sûre maintenant, dit
+Claire en prenant la lettre; rien qu'à voir cette bonne écriture simple,
+droite et ferme, on devine une main loyale et généreuse, habituée à
+s'offrir à ceux qui souffrent...
+
+--Je t'en supplie, Claire, pas de folles espérances, sinon j'oserais
+encore moins ouvrir cette lettre.
+
+--Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire à
+peu près ce qu'elle contient; écoute-moi: «Madame, votre sort et celui
+de votre fille sont si dignes d'intérêt que je vous prie de vouloir bien
+vous rendre auprès de moi dans le cas où vous voudriez vous charger de
+la surveillance de ma maison...»
+
+--De grâce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir
+insensé... Le réveil serait affreux... Voyons, du courage, dit Mme de
+Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'apprêtant à
+briser le cachet.
+
+--Du courage? Pour vous, à la bonne heure! dit Claire, souriant et
+entraînée par un de ces accès de confiance si naturels à son âge; moi,
+je n'en ai pas besoin; je suis sûre de ce que j'avance. Tenez,
+voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse...
+
+--Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce
+soit moi!
+
+Et Mme de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de coeur.
+
+Sa fille, aussi profondément émue, malgré son apparente confiance,
+respirait à peine.
+
+--Lis tout haut, maman, dit-elle.
+
+--La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit Mme
+de Fermont en regardant la signature.
+
+--Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune
+dame aura voulu te répondre elle-même.
+
+--Nous allons voir.
+
+Et Mme de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante:
+
+«Madame,
+
+«M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous
+répondre pendant mon absence...»
+
+--Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute.
+
+--Écoute, écoute!
+
+«Arrivée ce matin de Paris, je m'empresse de vous écrire, madame, après
+avoir conféré de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort
+confusément les relations que vous dites avoir existé entre lui et
+monsieur votre frère. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il
+n'est pas inconnu à M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle
+circonstance il l'a entendu prononcer. La prétendue spoliation dont vous
+accusez si légèrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur
+d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle
+calomnie dont vous n'avez sans doute pas calculé la portée. Ainsi que
+moi, madame, mon mari connaît et admire l'éclatante probité de l'homme
+respectable et pieux que vous attaquez si aveuglément. C'est vous dire,
+madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part à la fâcheuse position
+dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de
+rechercher la véritable cause, se voit dans l'impossibilité de vous
+secourir.
+
+«Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M.
+d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
+
+ «Comtesse d'ORBIGNY»
+
+La mère et la fille se regardèrent avec une stupeur douloureuse,
+incapables de prononcer une parole.
+
+Le père Micou frappa à la porte et dit:
+
+--Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission?
+C'est vingt sous.
+
+--Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous
+dépenserons en deux jours pour notre existence, dit Mme de Fermont avec
+un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle
+alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit.
+
+--Nous sommes volées! s'écria la malheureuse femme avec épouvante; rien,
+plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne.
+
+Et, anéantie, elle s'appuya sur la malle.
+
+--Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent...
+
+Mais Mme de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et,
+s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier:
+
+--Monsieur, lui dit-elle, l'oeil étincelant, les joues colorées par
+l'indignation et par l'épouvante, j'avais un sac d'argent dans cette
+malle... On me l'a volé avant-hier sans doute, car je suis sortie
+pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve,
+entendez-vous? Vous en êtes responsable.
+
+--On vous a volée! Ça n'est pas vrai; ma maison est honnête, dit
+insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me
+payer mon port de lettre et ma commission.
+
+--Je vous dis, monsieur, que cet argent étant tout ce que je possédais
+au monde, on me l'a volé; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma
+plainte. Oh! je ne ménagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous,
+je vous en avertis.
+
+--Ça serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y
+donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en
+défie, moi!
+
+La malheureuse femme était atterrée.
+
+Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alitée, depuis la
+frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout après
+les menaces que lui adressait le revendeur.
+
+Celui-ci reprit:
+
+--C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or;
+vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! ça
+m'est égal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai
+votre vieux châle noir des épaules... il est bien pané, mais il vaut
+toujours au moins vingt sous.
+
+--Oh! monsieur, s'écria Mme de Fermont en fondant en larmes, de grâce,
+ayez pitié de nous... cette faible somme était tout ce que nous
+possédions, ma fille et moi; cela volé, mon Dieu, il ne nous reste plus
+rien, entendez-vous?... Rien qu'à mourir de faim!...
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a
+volée... et de l'argent encore (ce qui me paraît louche), il y a
+longtemps qu'il est frit, l'argent!
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu!
+
+--Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas été assez bon enfant pour
+marquer les pièces et les garder ici pour se faire pincer, si c'est
+quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le
+disais encore ce matin à l'oncle de la dame du premier, ici c'est un
+vrai hameau; si l'on vous a volée... c'est un malheur. Vous déposeriez
+cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en
+serez pas plus avancée... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien!
+s'écria le receleur en s'interrompant et en voyant Mme de Fermont
+chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous pâlissez?... Prenez donc
+garde... Mademoiselle, votre mère se trouve mal!... ajouta le revendeur
+en s'avançant assez à temps pour retenir la malheureuse mère, qui,
+frappée par ce dernier coup, se sentait défaillir; l'énergie factice qui
+la soutenait depuis si longtemps cédait à cette nouvelle atteinte.
+
+--Ma mère... mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria Claire toujours couchée.
+
+Le receleur, encore vigoureux malgré ses cinquante ans, saisi d'un
+mouvement de pitié passagère, prit Mme de Fermont entre ses bras, poussa
+du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit:
+
+--Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous êtes couchée, mais faut
+pourtant que je vous ramène votre mère... elle est évanouie... ça ne
+peut pas durer.
+
+En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la
+malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture.
+
+Le revendeur assit Mme de Fermont sur la chaise à côté du lit de sangle
+et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant
+brisé la serrure.
+
+Une heure après cette dernière secousse, la violente maladie qui depuis
+longtemps couvait et menaçait Mme de Fermont avait éclaté.
+
+En proie à une fièvre ardente, à un délire affreux, la malheureuse femme
+était couchée dans le lit de sa fille, éperdue, épouvantée, qui, seule,
+presque aussi malade que sa mère, n'avait ni argent ni ressources, et
+craignait à chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le
+même palier.
+
+
+
+
+VI
+
+La rue de Chaillot
+
+
+Nous précéderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la
+Brasserie, se rendait en hâte chez le vicomte de Saint-Remy.
+
+Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait
+seul une charmante petite maison, bâtie entre cour et jardin, dans ce
+quartier solitaire, quoique très-voisin des Champs-Élysées, la promenade
+la plus à la mode de Paris.
+
+Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy,
+spécialement homme à bonnes fortunes, retirait de la position d'une
+demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait
+entrer très-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste
+jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument déserte, communiquant de
+la rue Marbeuf à la rue de Chaillot.
+
+Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux établissements
+d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage écarté, une sortie
+peu fréquentée; les mystérieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas
+de surprise ou de rencontre imprévue, étaient donc armées d'un prétexte
+parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle
+fatale.
+
+Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un
+célèbre jardinier fleuriste renommé par la beauté de ses serres chaudes.
+
+Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu'à demi: le vicomte,
+largement doué de tous les goûts d'un luxe distingué, avait une
+charmante serre chaude qui s'étendait en partie le long de la ruelle
+dont nous avons parlé; la petite porte dérobée donnait dans ce délicieux
+jardin d'hiver, qui aboutissait à un boudoir (qu'on nous pardonne cette
+expression surannée) située au rez-de-chaussée de la maison.
+
+Il serait donc permis de dire sans métaphore qu'une femme qui passait ce
+seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait à sa perte par
+un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette élégante allée était
+bordée de véritables buissons de fleurs éclatantes et parfumées.
+
+Mme de Lucenay, jalouse comme une femme passionnée, avait exigé une clef
+de cette petite porte.
+
+Si nous insistons quelque peu sur le caractère général de cette
+singulière habitation, c'est qu'elle reflétait, pour ainsi dire, une de
+ces existences dégradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement
+plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de
+l'époque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux
+femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression
+plus particulière, nous appellerions ces gens-là des hommes-courtisanes,
+si cela se pouvait dire.
+
+L'intérieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport,
+un aspect curieux, ou plutôt cette maison était séparée en deux zones
+très-distinctes:
+
+Le rez-de-chaussée, où il recevait les femmes;
+
+Le premier étage, où il recevait ses compagnons de jeu, de table, de
+chasse, ce qu'on appelle enfin des amis...
+
+Ainsi, au rez-de-chaussée se trouvaient une chambre à coucher qui
+n'était qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de
+musique où l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy était
+excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosités, le boudoir
+communiquant à la serre chaude; une salle à manger pour deux personnes,
+servie et desservie par un tour; une salle de bains, modèle achevé du
+luxe et du raffinement oriental, et tout auprès une petite bibliothèque
+en partie formée d'après le catalogue de celle que La Mettrie avait
+colligée pour le grand Frédéric.
+
+Il est inutile de dire que toutes ces pièces, meublées avec un goût
+exquis, avec une recherche véritablement sardanapalesque, avaient pour
+ornement des Watteau peu connus, des Boucher inédits, des groupes de
+biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de
+brèche antique, quelques précieuses copies des plus jolis groupes du
+musée, en marbre blanc. Joignez à cela, l'été, pour perspective, les
+vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombré de fleurs,
+peuplé d'oiseaux, arrosé d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de
+se répandre sur la fraîche pelouse, tombe du haut d'une roche noire et
+agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame
+nacrée dans un bassin limpide où de beaux cygnes blancs se jouent avec
+grâce.
+
+Et quand venait la nuit tiède et sereine, que d'ombre, que de parfum,
+que de silence dans les bosquets odorants dont l'épais feuillage servait
+de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes!
+
+Pendant l'hiver, au contraire, excepté la porte de glace qui s'ouvrait
+sur la serre chaude, tout était bien clos: la soie transparente des
+stores, le réseau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus
+mystérieux encore; sur tous les meubles, des masses de végétaux
+exotiques semblaient jaillir de grandes coupes étincelantes d'or et
+d'émail.
+
+Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de
+tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosphère amoureuse,
+enivrante, qui plongeait l'âme et les sens dans de brûlantes
+langueurs...
+
+Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait élevé à
+l'amour antique ou aux divinités nues de la Grèce, un homme, jeune et
+beau, élégant et distingué, tour à tour spirituel ou tendre, romanesque
+ou libertin, tantôt moqueur et gai jusqu'à la folie, tantôt plein de
+charme et de grâce, excellent musicien, doué d'une de ces voix
+vibrantes, passionnées, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans
+ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme
+amoureux surtout... amoureux toujours... tel était le vicomte.
+
+À Athènes il eût été sans doute admiré, exalté, déifié à l'égal
+d'Alcibiade; de nos jours, et à l'époque dont nous parlons, le vicomte
+n'était plus qu'un ignoble faussaire, qu'un misérable escroc.
+
+Le premier étage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un
+aspect tout viril.
+
+C'est là qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la
+meilleure compagnie.
+
+Là, rien de coquet, rien d'efféminé: un ameublement simple et sévère,
+pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui
+avaient gagné au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et
+d'argent posés sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu
+avoisinaient une joyeuse salle à manger, où huit personnes (nombre de
+convives strictement limité lorsqu'il s'agit d'un dîner _savant)
+_avaient bien des fois apprécié l'excellence du cuisinier et le non
+moins excellent mérite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui
+quelque nerveuse partie de whist de cinq à six cents louis, ou d'agiter
+bruyamment les cornets d'un creps infernal.
+
+Ces deux nuances assez tranchées de l'habitation de M. de Saint-Remy
+exposées, le lecteur voudra bien nous suivre dans des régions plus
+infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui
+conduisait au très-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef
+d'écurie de M. de Saint-Remy.
+
+Cet illustre coachman avait invité à déjeuner M. Boyer, valet de chambre
+de confiance du vicomte. Une très-jolie servante anglaise s'étant
+retirée après avoir apporté la théière d'argent, nos deux personnages
+restèrent seuls.
+
+Edwards était âgé de quarante ans environ; jamais plus habile et plus
+gros cocher ne fit gémir son siège sous une rotondité plus imposante,
+n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne
+réunit plus élégamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un
+_four-in-hand_; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de
+Londres, ayant été dans sa jeunesse aussi bon entraîneur que le vieux et
+célèbre Chiffney, le vicomte avait trouvé dans Edwards, chose rare, un
+excellent cocher et un homme très-capable de diriger l'entraînement de
+quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris.
+
+Edwards, lorsqu'il n'étalait pas sa somptueuse livrée brun et argent sur
+la housse blasonnée de son siège, ressemblait fort à un honnête fermier
+anglais; c'est sous cette dernière apparence que nous le présenterons au
+lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et colorée, on
+devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon.
+
+M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, était
+un grand homme mince, à cheveux gris et plats, au front chauve, au
+regard fin, à la physionomie froide, discrète et réservée; il
+s'exprimait en termes choisis, avait des manières polies, aisées,
+quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et
+pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor
+d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une
+prise de tabac dans une tabatière d'or rehaussée de perles fines...
+après quoi il secouait négligemment du revers de sa main, aussi soignée
+que celle de son maître, les plis de sa chemise de fine toile de
+Hollande.
+
+--Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait
+une petite cuisine bourgeoise fort supportable?
+
+--Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement
+français, et je l'emmènerai avec moi dans mon établissement, si
+toutefois je me décide à le prendre; et à ce propos, puisque nous voici
+seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez très-bien?
+
+--Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac.
+Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des
+autres.
+
+--J'ai donc un conseil très-important à vous demander; c'est pour cela
+que je vous avais prié de venir prendre une tasse de thé avec moi.
+
+--Tout à votre service, mon cher Edwards.
+
+--Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec
+M. le vicomte, pour l'entretien complet de son écurie, bêtes et gens,
+c'est-à-dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys, à raison de
+vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris.
+
+--C'était raisonnable.
+
+--Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement payé; mais, vers le
+milieu de l'an passé, il m'a dit: «Edwards, je vous dois environ
+vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes
+chevaux et mes voitures?--Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne
+peuvent pas être vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans
+l'autre, et encore c'est donné (et c'est vrai, Boyer; car la paire de
+chevaux de phaéton a été payée cinq cents guinées), ça fera donc
+vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en
+a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre
+mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.--Eh bien! a
+repris M. le vicomte, achetez-moi le tout à ce prix-là, à condition que
+pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances
+remboursées, vous entretiendrez et laisserez à ma disposition chevaux,
+gens et voitures pendant six mois.»
+
+--Et vous avez sagement accepté le marché, Edwards? C'était une affaire
+d'or.
+
+--Sans doute; dans quinze jours les six mois seront écoulés, je rentre
+dans la propriété des chevaux et des voitures.
+
+--Rien de plus simple. L'acte a été rédigé par M. Badinot, l'homme
+d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils?
+
+--Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de
+départ de M. le vicomte, et tout se vendra très-bien, car il est connu
+pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'établir marchand de
+chevaux, avec mon écurie, qui ferait un joli commencement? Que me
+conseillez-vous?
+
+--Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-même.
+
+--Comment?
+
+--Je me trouve dans la même position que vous.
+
+--Vous?
+
+--M. le vicomte déteste les détails; quand je suis entré ici, j'avais
+d'économies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait
+les dépenses de la maison comme vous celles de l'écurie, et tous les ans
+M. le vicomte m'a payé sans examen; à peu près à la même époque que
+vous, je me suis trouvé à découvert, pour moi, d'une vingtaine de mille
+francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le
+vicomte m'a proposé comme à vous, pour me rembourser, de me vendre le
+mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est très-belle, de
+très-bons tableaux, etc.; le tout a été estimé, au plus bas prix, cent
+quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs à payer,
+restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu'à leur
+entier épuisement, aux dépenses de la table, aux gages des gens, etc.,
+et non à autre chose: c'était une condition du marché.
+
+--Parce que sur ces dépenses vous gagniez encore?
+
+--Nécessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs
+que je ne payerai qu'après la vente, dit Boyer en aspirant une forte
+prise de tabac, de sorte qu'à la fin de ce mois-ci...
+
+--Le mobilier est à vous comme les chevaux et les voitures sont à moi.
+
+--Évidemment. M. le vicomte a gagné à cela de vivre pendant les derniers
+temps comme il aime à vivre... en grand seigneur, et ceci à la barbe de
+ses créanciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait
+été payé comptant à sa majorité, et était devenu notre propriété à vous
+et à moi.
+
+--Ainsi M. le vicomte se sera ruiné?...
+
+--En cinq ans...
+
+--Et M. le vicomte avait hérité?...
+
+--D'un pauvre petit million comptant, dit assez dédaigneusement M. Boyer
+en prenant une prise de tabac, ajoutez à ce million deux cent mille
+francs de dettes environ, c'est passable... C'était donc pour vous dire,
+mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison
+admirablement meublée, comme elle l'est, à des Anglais, linge, cristaux,
+porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes
+auraient payé cela fort cher.
+
+--Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas?
+
+--Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me décide donc à vendre
+le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cité comme connaisseur en
+meubles précieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura
+toujours une double valeur: de la sorte, je réaliserai une somme ronde.
+Faites comme moi, Edwards, réalisez, réalisez et n'aventurez pas vos
+gains dans des spéculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de
+Saint-Remy, c'est à qui voudra vous avoir: on m'a justement parlé hier
+d'un mineur émancipé, un cousin de Mme la duchesse de Lucenay, le jeune
+duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son précepteur, et qui monte
+sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres,
+mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec
+cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la
+confiance, tous les enivrements de la dépense, prodigue comme un
+prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence:
+il m'a déjà presque agréé comme premier valet de chambre: il me protège,
+le niais!
+
+Et M. Boyer leva les épaules en aspirant violemment sa prise de tabac.
+
+--Vous espérez le débusquer?
+
+--Parbleu! c'est un imbécile ou un impertinent. Il me met là, comme si
+je n'étais pas à craindre pour lui! Avant deux mois je serai à sa place.
+
+--Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards
+en réfléchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison...
+
+--Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous à mon
+protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez là, c'est une fortune qui a
+des racines et à laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est
+pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de
+neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout
+de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage;
+car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je
+servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus.
+
+--Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre
+proposition: mais, j'y songe, si je proposais à ce jeune duc l'écurie de
+M. le vicomte! Elle est toute prête, elle est connue et admirée de tout
+Paris.
+
+--C'est juste, vous pouvez faire là une affaire d'or.
+
+--Mais vous-même, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si
+admirablement montée en tout? Que trouverait-il de mieux?
+
+--Pardieu, Edwards, vous êtes un homme d'esprit, ça ne m'étonne pas,
+mais vous me donnez là une excellente idée; il faut nous adresser à M.
+le vicomte, il est si bon maître qu'il ne refusera pas de parler pour
+nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la légation de
+Gerolstein, où il est attaché, il veut se défaire de tout son
+établissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute
+meublée, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante
+mille francs pour l'écurie et les voitures, ça fait deux cent trente
+mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut
+se monter de tout; il dépenserait trois fois cette somme avant de réunir
+quelque chose d'aussi complètement élégant et choisi que l'ensemble de
+cet établissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un
+second comme M. le vicomte pour entendre la vie.
+
+--Et les chevaux!
+
+--Et la bonne chère! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois
+meilleur qu'il n'y est entré; M. le vicomte lui a donné d'excellents
+conseils, l'a énormément raffiné.
+
+--Par là-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur!
+
+--Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indifférence
+qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment.
+
+--Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long
+là-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du
+rez-de-chaussée...
+
+--J'ai mes secrets comme vous avez les vôtres, mon cher.
+
+--Les miens?
+
+--Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos
+confidences? Je ne veux pas attaquer la probité des jockeys de vos
+adversaires... Mais enfin certains bruits...
+
+--Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la
+réputation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'écouter...
+
+--Qu'un galant homme ne compromet la réputation d'une femme qui a eu des
+bontés pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutôt les
+secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards.
+
+--Ah çà!... qu'est-ce qu'il va faire maintenant?
+
+--Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou
+huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas
+embarrassé de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent
+toujours sur leurs jambes, comme on dit...
+
+--Et il n'a plus aucun héritage à attendre?
+
+--Aucun, car son père a tout juste une petite aisance.
+
+--Son père?
+
+--Certainement...
+
+--Le père de M. le vicomte n'est pas mort?...
+
+--Il ne l'était pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte
+lui a écrit pour certains papiers de famille...
+
+--Mais on ne le voit jamais ici?
+
+--Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'années il habite en
+province, à Angers.
+
+--Mais M. le vicomte ne va pas le visiter?
+
+--Son père?
+
+--Oui.
+
+--Jamais... jamais... ah bien! non.
+
+--Ils sont donc brouillés?
+
+--Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de
+l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont.
+
+--Le père de Mme de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et
+significatif dont M. Boyer, fidèle à ses habitudes de réserve et de
+discrétion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit
+donc froidement:
+
+--Mme la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de
+Noirmont; le père de M. le vicomte était intimement lié avec le prince;
+Mme la duchesse était alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy
+père, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familièrement que si elle
+eût été sa fille. Je tiens ces détails de Simon, l'homme de confiance du
+prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous
+raconter a été dans le temps la fable de tout Paris. Malgré ses soixante
+ans, le père de M. le vicomte est un homme d'un caractère de fer, d'un
+courage de lion, d'une probité que je me permettrai d'appeler fabuleuse;
+il ne possédait presque rien et avait épousé par amour la mère de M. le
+vicomte, jeune personne assez riche, qui possédait le million à la fonte
+duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister.
+
+Et M. Boyer s'inclina.
+
+Edwards l'imita.
+
+--Le mariage fut très-heureux jusqu'au moment où le père de M. le
+vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient
+évidemment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans après
+son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain
+comte polonais.
+
+--Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'étais chez M. le marquis de
+Senneval, Mme la marquise... une enragée...
+
+M. Boyer interrompit son compagnon.
+
+--Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes
+familles avant de parler; sans cela, vous vous réservez de cruels
+mécomptes.
+
+--Comment?
+
+--Mme la marquise de Senneval est la soeur de M. le duc de Montbrison,
+où vous désirez entrer...
+
+--Ah! diable!
+
+--Jugez de l'effet, si vous aviez été parler d'elle en des termes
+pareils devant les envieux ou des délateurs: vous ne seriez pas resté
+vingt-quatre heures dans la maison.
+
+--C'est juste, Boyer... je tâcherai de connaître les alliances...
+
+--Je reprends... Le père de M. le vicomte découvrit donc, après douze ou
+quinze ans d'un mariage jusque-là fort heureux, qu'il avait à se
+plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le
+vicomte était né neuf mois après que son père... ou plutôt que M. le
+comte de Saint-Remy, était revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne
+pouvait pas être certain, malgré de grandes probabilités, que M. le
+vicomte fût le fruit de l'adultère. Néanmoins, M. le comte se sépara à
+l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher à un sou de la fortune
+qu'elle lui avait apportée et se retira en province avec environ
+quatre-vingt mille francs qu'il possédait; mais vous allez voir la
+rancune de ce caractère diabolique. Quoique l'outrage datât de quinze
+ans lorsqu'il le découvrit, et qu'il dût y avoir prescription, le père
+de M. le vicomte, accompagné de M. de Fermont, un de ses parents, se mit
+aux trousses du Polonais séducteur et l'atteignit à Venise, après
+l'avoir cherché pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de
+l'Europe.
+
+--Quel obstiné!...
+
+--Une rancune de démon, vous dis-je, mon cher Edwards... À Venise eut
+lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tué. Tout s'était
+passé loyalement; mais le père de M. le vicomte montra, dit-on, une joie
+si féroce de voir le Polonais blessé mortellement que son parent, M. de
+Fermont, fut obligé de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant
+voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux.
+
+--Quel homme! Quel homme!
+
+--Le comte, lui, revint à Paris, alla chez sa femme, lui annonça qu'il
+venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni
+elle ni son fils, et il s'est retiré à Angers; c'est là qu'il vit,
+dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses
+quatre-vingt mille francs, bien écornés par ses courses après le
+Polonais, comme vous pensez. À Angers il ne voit personne, si ce n'est
+la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis
+quelques années. Du reste, cette famille a du malheur, car le frère de
+M. de Fermont s'est brûlé, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois.
+
+--Et la mère de M. le vicomte?
+
+--Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, à
+sa majorité, a joui de la fortune de sa mère... Vous voyez donc bien,
+mon cher Edwards, qu'en fait d'héritage, M. le vicomte n'a rien ou
+presque rien à attendre de son père...
+
+--Qui, du reste, doit le détester.
+
+--Il n'a jamais voulu le voir, depuis la découverte en question,
+persuadé sans doute qu'il est fils du Polonais.
+
+L'entretien des deux personnages fut interrompu par un valet de pied
+géant, soigneusement poudré quoiqu'il fût à peine onze heures.
+
+--Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonné deux fois, dit le géant.
+
+Boyer parut désolé d'avoir manqué à son service, se leva précipitamment
+et suivit le domestique avec autant d'empressement et de respect que
+s'il n'eût pas été le propriétaire de la maison de son maître.
+
+
+
+
+VII
+
+Le comte de Saint-Remy
+
+
+Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'était
+rendu auprès de M. de Saint-Remy, lorsque le père de ce dernier vint
+frapper à la porte cochère de la maison de la rue de Chaillot.
+
+Le comte de Saint-Remy était un homme de haute taille, encore alerte et
+vigoureux malgré son âge; la couleur presque cuivrée de son teint
+contrastait étrangement avec la blancheur éclatante de sa barbe et de
+ses cheveux; ses épais sourcils, restés noirs, recouvraient à demi ses
+yeux perçants profondément enfoncés dans leur orbite. Quoiqu'il portât,
+par une sorte de manie misanthropique, des vêtements presque sordides,
+il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui
+commandait le respect.
+
+La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra.
+
+Un portier en grande livrée brun et argent, parfaitement poudré et
+chaussé de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge élégante, qui
+avait autant de rapport avec l'antre enfumé des Pipelet que le tonneau
+d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une
+lingerie à la mode.
+
+--M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref.
+
+Le portier, au lieu de répondre, examinait avec une dédaigneuse surprise
+la barbe blanche, la redingote râpée et le vieux chapeau de l'inconnu,
+qui tenait à la main une grosse canne.
+
+--M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqué de
+l'impertinent examen du portier.
+
+--M. le vicomte n'y est pas.
+
+Ce disant, le confrère de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste
+significatif, invita l'inconnu à se retirer.
+
+--J'attendrai, dit le comte.
+
+Et il passa outre.
+
+--Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'écria le
+portier en courant après le comte et en le prenant par le bras.
+
+--Comment, drôle! répondit le vieillard d'un air menaçant en levant sa
+canne, tu oses me toucher!...
+
+--J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous
+ai dit que M. le vicomte n'y était pas, ainsi allez-vous-en.
+
+À ce moment, Boyer, attiré par ces éclats de voix, parut sur le perron
+de la maison.
+
+--Quel est ce bruit? demanda-t-il.
+
+--Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je
+lui aie dit que M. le vicomte n'y était pas.
+
+--Finissons! reprit le comte en s'adressant à Boyer, qui s'était
+approché; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai...
+
+Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du
+père de son maître; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un
+moment de l'identité du comte, le salua respectueusement et répondit:
+
+--Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis à ses ordres...
+
+--Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond
+ébahissement du portier.
+
+Toujours précédé du valet de chambre, le comte arriva au premier étage
+et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de
+Florestan de Saint-Remy (nous désignerons désormais le vicomte par ce
+nom de baptême pour le distinguer de son père), l'introduisit dans un
+petit salon communiquant à cette pièce, et situé immédiatement au-dessus
+du boudoir du rez-de-chaussée.
+
+--M. le vicomte a été obligé de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur
+le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas à
+rentrer.
+
+Et le valet de chambre disparut.
+
+Resté seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indifférence;
+mais tout à coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses
+joues s'empourprèrent, la colère contracta ses traits.
+
+Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la mère de
+Florestan de Saint-Remy.
+
+Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête comme pour échapper à
+cette vision et marcha à grands pas.
+
+--Cela est étrange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tué son
+amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier
+jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore éteinte, ma farouche
+misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laissé face
+à face avec la pensée de mon outrage. Oui, car la mort du complice de
+cette infâme a vengé mon outrage, mais ne l'a pas effacé de mon
+souvenir.
+
+«Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que
+pendant quinze ans j'ai été dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai
+entouré d'estime, de respect, une misérable qui m'avait indignement
+trompé. C'est que j'ai aimé son fils, le fils de son crime, comme s'il
+eût été mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce
+Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adultère!
+
+«Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son illégitimité; il
+est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est
+affreux... S'il était mon fils pourtant! Alors l'abandon où je l'ai
+laissé, l'éloignement, que je lui ai toujours témoigné, mon refus de le
+jamais voir, seraient impardonnables. Mais, après tout, il est riche,
+jeune, heureux: à quoi lui aurais-je été utile?... Oui, mais sa
+tendresse eût peut-être adouci les chagrins que m'a causés sa mère!
+
+Après un moment de réflexion profonde, le comte reprit en haussant les
+épaules:
+
+--Encore ces suppositions insensées, sans issue, qui ravivent toutes les
+peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et pénible émotion que je
+ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix années,
+j'ai aimé avec la plus folle idolâtrie, que j'ai aimé comme mon fils,
+lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon épée avec
+tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de
+joie! Et ils m'ont empêché d'assister à son agonie... à sa mort!... Oh!
+ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir été frappé aussi
+cruellement que je l'ai été!... Et puis, penser que mon nom, toujours
+respecté, honoré, a dû être si souvent prononcé avec insolence et
+dérision... comme on prononce celui d'un mari trompé!... Penser que mon
+nom... mon nom dont j'ai toujours été si fier, appartient à cette heure
+au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le coeur!... Oh! je ne
+sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe à cela!
+
+Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva
+machinalement la portière qui séparait le salon du cabinet de travail de
+Florestan et fit quelques pas dans cette dernière pièce.
+
+Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masquée dans
+la tenture s'ouvrit doucement, et Mme de Lucenay, enveloppée d'un grand
+châle de cachemire vert, coiffée d'un chapeau de velours noir
+très-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un
+moment.
+
+Expliquons la cause de cette apparition inattendue.
+
+Florestan de Saint-Remy avait donné la veille rendez-vous à la duchesse
+pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de
+la petite porte de la ruelle était, comme d'habitude, entrée par la
+serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du
+rez-de-chaussée; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela était
+arrivé quelquefois) le vicomte occupé à écrire dans son cabinet... Un
+escalier dérobé conduisait du boudoir au premier. Mme de Lucenay monta
+sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours,
+défendu sa porte.
+
+Malheureusement, une visite assez menaçante de M. Badinot ayant obligé
+Florestan de sortir précipitamment, il avait oublié le rendez-vous de
+Mme de Lucenay.
+
+Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les
+rideaux de la portière du salon s'écartèrent, et la duchesse se trouva
+en face à face avec le père de Florestan.
+
+Elle ne put retenir un cri d'effroi.
+
+--Clotilde! s'écria le comte stupéfait.
+
+Intimement lié avec le comte de Noirmont, père de Mme de Lucenay, M. de
+Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait
+autrefois ainsi familièrement appelée par son nom de baptême.
+
+La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard à
+barbe blanche et mal vêtu, dont elle se rappelait pourtant confusément
+les traits.
+
+--Vous, Clotilde! répéta le comte avec un accent de reproche douloureux,
+vous... ici... chez mon fils!
+
+Ces derniers mots fixèrent les souvenirs indécis de Mme de Lucenay; elle
+reconnut enfin le père de Florestan et s'écria:
+
+--Monsieur de Saint-Remy!
+
+La position était tellement nette et significative que la duchesse, dont
+on sait d'ailleurs le caractère excentrique et résolu, dédaigna de
+recourir à un mensonge pour expliquer le motif de sa présence chez
+Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui
+avait jadis témoignée, elle lui tendit la main et lui dit de cet air à
+la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu'à elle:
+
+--Voyons... ne me grondez pas... vous êtes mon plus vieil ami;
+souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chère
+Clotilde...
+
+--Oui... je vous appelais ainsi... mais...
+
+--Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma
+devise: «Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...»
+
+--Ah! Clotilde!...
+
+--Épargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutôt vous parler de ma joie
+de vous revoir; votre présence me rappelle tant de choses: mon pauvre
+père... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est
+beau!
+
+--C'est parce que votre père était mon ami, que...
+
+--Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous
+aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux
+rubans verts... Vous lui disiez toujours: «Vous gâtez Clotilde... prenez
+garde»; et il vous répondait en m'embrassant: «Je le crois bien que je
+la gâte, et il faut que je me dépêche et que je redouble, car bientôt le
+monde me l'enlèvera pour la gâter à son tour.» Excellent père! Quel ami
+j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de Mme de Lucenay;
+puis, tendant la main à M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix émue:
+Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous éveillez des
+souvenirs si précieux, si chers à mon coeur!...
+
+Le comte, quoiqu'il connût dès longtemps ce caractère original et
+délibéré, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait
+cette position si délicate: rencontrer chez son amant le père de son
+amant!
+
+--Si vous êtes à Paris depuis longtemps, reprit Mme de Lucenay, il est
+mal à vous de n'être pas venu me voir plus tôt; nous aurions tant causé
+du passé... car savez-vous que je commence à atteindre l'âge où il y a
+un charme extrême à dire à de vieux amis: Vous souvenez-vous?
+
+Certes, la duchesse n'eût pas parlé avec un plus tranquille nonchaloir
+si elle eût reçu une visite du matin à l'hôtel de Lucenay. M. de
+Saint-Remy ne put s'empêcher de lui dire sévèrement:
+
+--Au lieu de parler du passé, il serait plus à propos de parler du
+présent... mon fils peut rentrer d'un moment à l'autre, et...
+
+--Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte
+de la serre, et on annonce toujours son arrivée par un coup de timbre
+lorsqu'il rentre par la porte cochère; à ce bruit je disparaîtrai aussi
+mystérieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout à votre
+joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer...
+depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais
+des reproches à vous faire.
+
+--À moi?... À moi?...
+
+--Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le
+monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un père sont
+indispensables... Aussi, franchement, il est très-mal à vous de...
+
+Ici Mme de Lucenay, cédant à la bizarrerie de son caractère, ne put
+s'empêcher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au
+comte:
+
+--Avouez que la position est au moins singulière, et qu'il est
+très-piquant que ce soit moi qui vous sermonne.
+
+--Cela est étrange, en effet; mais je ne mérite ni vos sermons ni vos
+louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... À
+son âge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris
+en horreur, dit le comte avec une expression pénible et contrainte. Il a
+donc fallu des circonstances de la dernière importance pour m'obliger à
+quitter Angers, et surtout à venir ici... dans cette maison... Mais j'ai
+dû braver mes répugnances et recourir à toutes les personnes qui
+pouvaient m'aider ou me renseigner à propos de recherches d'un grand
+intérêt pour moi.
+
+--Oh! alors, dit Mme de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux,
+je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous être utile à quelque
+chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un
+certain crédit, car les jours où je vais dîner chez ma grand'tante de
+Montbrison, il donne à manger chez moi à des députés; on ne fait pas ça
+sans motifs; cet inconvénient doit être racheté par quelque avantage,
+probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui
+en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous
+pouvons vous servir, regardez-nous comme à vous. Il y a encore mon jeune
+cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-même, est lié avec
+toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je
+vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je
+puis me dire amie vaillante et dévouée!
+
+--Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant...
+
+--Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en
+gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je
+suppose, à l'affaire qui vous intéresse, et qui maintenant m'intéresse
+extrêmement, puisqu'elle est vôtre. Causons donc de cela, et très-à
+fond... je l'exige...
+
+Ce disant, la duchesse s'approcha de la cheminée, s'y appuya et avança
+vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment,
+était glacé.
+
+Avec un tact parfait, Mme de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus
+parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce
+dernier attachait beaucoup d'importance...
+
+La conduite de Clotilde eût été différente en présence de la mère de
+Florestan; c'est avec bonheur, avec fierté, qu'elle lui eût longuement
+avoué combien il lui était cher.
+
+Malgré son rigorisme et son âpreté, M. de Saint-Remy subit l'influence
+de la grâce cavalière et cordiale de cette femme qu'il avait vue et
+aimée tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait à la maîtresse de
+son fils.
+
+Comment, d'ailleurs, résister à la contagion de l'exemple, lorsque le
+héros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas même se
+douter ou vouloir se douter de la difficulté de la circonstance où il se
+trouve?
+
+--Vous ignorez peut-être, Clotilde, dit le comte, que depuis
+très-longtemps j'habite Angers?
+
+--Non, je le savais.
+
+--Malgré l'espèce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette
+ville, parce que là habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors
+de l'affreux malheur qui m'a frappé, s'est conduit pour moi comme un
+frère. Après m'avoir accompagné dans toutes les villes de l'Europe, où
+j'espérais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi
+de témoin lors d'un duel...
+
+--Oui, un duel terrible; mon père m'a tout dit autrefois, reprit
+tristement Mme de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce
+duel... et aussi la cause qui l'a amené...
+
+--J'ai voulu lui laisser respecter sa mère, répondit le comte en
+étouffant un soupir...
+
+Il continua:
+
+--Au bout de quelques années, M. de Fermont mourut à Angers, dans mes
+bras, laissant une fille et une femme que, malgré ma misanthropie,
+j'avais été obligé d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus
+pur, de plus noble que ces deux excellentes créatures. Je vivais seul
+dans un faubourg éloigné de la ville; mais, quand mes accès de noire
+tristesse me laissaient quelque relâche, j'allais chez Mme de Fermont
+parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme
+de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce
+intimité, où j'avais désormais concentré toutes mes affections. Le frère
+de Mme de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires
+de sa soeur lors de la mort de son mari et plaça chez un notaire cent
+mille écus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au
+bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa Mme de
+Fermont; son frère, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ
+huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa première douleur
+calmée, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires. Au
+bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le
+modeste mobilier de la maison qu'elle louait à Angers et que cette somme
+avait été employée à payer quelques dettes laissées par elle. Inquiet de
+cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette
+malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la détresse, victimes
+sans doute d'une banqueroute. Si Mme de Fermont pouvait, dans une
+extrémité pareille, compter sur quelqu'un, c'était sur moi... pourtant
+je ne reçus d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette
+intimité si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous
+figurer mes souffrances, mes inquiétudes depuis le départ de Mme de
+Fermont et de sa fille... Leur père, leur mari était pour moi un
+frère... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi
+dans leur ruine elles ne s'adressaient pas à moi, tout pauvre que
+j'étais; je partis pour venir ici, laissant à Angers, une personne qui,
+si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en
+instruire.
+
+--Eh bien?
+
+--Hier encore j'ai reçu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En
+arrivant à Paris j'ai commencé mes recherches... je suis allé d'abord à
+l'ancien domicile du frère de Mme de Fermont. Là on m'a dit qu'elle
+demeurait sur le quai du canal Saint-Martin.
+
+--Et cette adresse?
+
+--Avait été la sienne, mais on ignorait son nouveau logement.
+Malheureusement, jusqu'à présent mes recherches ont été inutiles. Après
+mille vaines tentatives avant de désespérer tout à fait, je me suis
+décidé à venir ici: peut-être Mme de Fermont, qui, par un motif
+inexplicable, ne m'a demandé ni aide ni appui, aura eu recours à mon
+fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier
+espoir est bien peu fondé... mais je ne veux rien avoir négligé pour
+retrouver cette pauvre femme et sa fille.
+
+Depuis quelques minutes Mme de Lucenay écoutait le comte avec un
+redoublement d'attention; tout à coup elle dit:
+
+--En vérité, il serait bien singulier qu'il s'agît des mêmes
+personnes... auxquelles s'intéresse Mme d'Harville...
+
+--Quelles personnes? demanda le comte.
+
+--La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure
+est très-noble?
+
+--Sans doute; mais comment savez-vous...
+
+--Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus?
+
+--Oui... oui...
+
+--Et elle s'appelle Claire?
+
+--Oh! de grâce! dites, où sont-elles?
+
+--Hélas! je l'ignore...
+
+--Vous l'ignorez?
+
+--Voici ce qui est arrivé: une femme de ma société, Mme d'Harville, est
+venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont
+la fille se nommait Claire, et dont le frère se serait suicidé; Mme
+d'Harville s'adressait à moi, parce qu'elle avait vu ces mots: «Écrire à
+Mme de Lucenay», tracés au bas d'un brouillon de lettre que cette
+malheureuse femme écrivait à une personne inconnue, dont elle réclamait
+l'appui.
+
+--Elle voulait vous écrire... à vous, et pourquoi?
+
+--Je l'ignore... je ne la connais pas.
+
+--Mais elle vous connaissait, elle! s'écria M. de Saint-Remy, frappé
+d'une idée subite.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Cent fois elle m'avait entendu parler de votre père, de vous, de votre
+généreux et excellent coeur. Dans son infortune, elle aura songé à
+recourir à vous.
+
+--En effet, cela peut s'expliquer ainsi.
+
+--Et Mme d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en
+sa possession?
+
+--Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore où
+étaient réfugiées cette pauvre mère et sa fille, elle était, je crois,
+sur leurs traces.
+
+--Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire auprès de Mme
+d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui.
+
+--Impossible! Son mari vient d'être victime d'un effroyable accident;
+une arme qu'il ne croyait pas chargée est partie entre ses mains, il a
+été tué sur le coup.
+
+--Ah! c'est horrible!
+
+--La marquise est aussitôt partie pour aller passer les premiers temps
+de son deuil chez son père, en Normandie.
+
+--Clotilde, je vous en conjure, écrivez-lui aujourd'hui, demandez-lui
+les renseignements qu'elle possède déjà; puisqu'elle s'intéresse à ces
+pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux
+auxiliaire que moi; mon seul désir est de retrouver la veuve de mon ami
+et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possède.
+Maintenant c'est ma seule famille.
+
+--Toujours le même, toujours généreux et dévoué! Comptez sur moi,
+j'écrirai aujourd'hui même à Mme d'Harville. Où adresserai-je ma
+réponse?
+
+--À Asnières, poste restante.
+
+--Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger là, et pas à Paris?
+
+--J'exècre Paris, à cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de
+Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien médecin, le docteur Griffon, avec
+qui je suis resté en correspondance, possède une petite maison de
+campagne sur le bord de la Seine, près d'Asnières; il ne l'habite pas
+l'hiver, il me l'a proposée; c'était presque un faubourg de Paris; je
+pouvais, après m'être livré à mes recherches, trouver là l'isolement qui
+me plaît... J'ai accepté.
+
+--Je vous écrirai donc à Asnières; je puis d'ailleurs vous donner déjà
+un renseignement qui pourra vous servir peut-être... et que je dois à
+Mme d'Harville... La ruine de Mme de Fermont a été causée par la
+friponnerie du notaire chez qui était placée toute la fortune de votre
+parente... Ce notaire a nié le dépôt.
+
+--Le misérable!... Et il se nomme?
+
+--M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie
+de rire.
+
+--Que vous êtes étrange, Clotilde! Il n'y a rien que de sérieux, que de
+triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et mécontent.
+
+En effet, Mme de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse déclaration du
+notaire, n'avait pu réprimer un mouvement d'hilarité.
+
+--Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort
+singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais,
+sérieusement, si sa réputation d'honnête homme n'est pas plus méritée
+que sa réputation de saint homme (et je déclare celle-ci usurpée), c'est
+un grand misérable!
+
+--Et il demeure?
+
+--Rue du Sentier.
+
+--Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui coïnciderait alors
+assez avec certains soupçons...
+
+--Quels soupçons?
+
+--D'après quelques renseignements pris sur la mort du frère de ma pauvre
+amie, je serais presque tenté de croire que ce malheureux, au lieu de se
+suicider... a été victime d'un assassinat.
+
+--Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?...
+
+--Plusieurs raisons qui seraient trop longues à vous dire; je vous
+laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en
+votre nom et en celui de M. de Lucenay...
+
+--Comment! vous partez... sans voir Florestan?
+
+--Cette entrevue me serait trop pénible, vous devez le comprendre... Je
+la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements
+sur Mme de Fermont, voulant n'avoir au moins rien négligé pour la
+retrouver; maintenant, adieu...
+
+--Ah! vous êtes impitoyable!
+
+--Ne savez-vous pas...?
+
+--Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils...
+
+--Comment? N'est-il pas riche, heureux?...
+
+--Oui, mais il ne connaît pas les hommes. Aveuglément prodigue, parce
+qu'il est confiant et généreux, en tout, partout et toujours très-grand
+seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bonté. Si vous saviez ce qu'il y
+a de noblesse dans ce coeur! Je n'ai jamais osé le sermonner au sujet de
+ses dépenses et de son désordre, d'abord parce que je suis au moins
+aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au
+contraire, vous pourriez...
+
+Mme de Lucenay n'acheva pas.
+
+Tout à coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy.
+
+Il entra précipitamment dans le cabinet voisin du salon; après en avoir
+brusquement fermé la porte, il dit d'une voix altérée à quelqu'un qui
+l'accompagnait:
+
+--Mais c'est impossible!...
+
+--Je vous le répète, répondit la voix claire et perçante de M. Badinot,
+je vous répète que, sans cela, avant quatre heures vous serez arrêté...
+Car s'il n'a pas l'argent tantôt, notre homme va déposer sa plainte au
+parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme
+celui-là: les galères, mon pauvre vicomte!...
+
+
+
+
+VIII
+
+L'entretien
+
+
+Il est impossible de peindre le regard qu'échangèrent Mme de Lucenay et
+le père de Florestan en entendant ces terribles paroles: _Il_ _y va pour
+vous... des galères!_ Le comte devint livide; il s'appuya au dossier
+d'un fauteuil, ses genoux se dérobaient sous lui.
+
+Son nom vénérable et respecté... son nom déshonoré par un homme qu'il
+accusait d'être le fruit de l'adultère!
+
+Ce premier abattement passé, les traits courroucés du vieillard, un
+geste menaçant qu'il fit en s'avançant vers le cabinet, révélèrent une
+résolution si effrayante que Mme de Lucenay lui saisit la main, l'arrêta
+et lui dit à voix basse, avec l'accent de la plus profonde conviction:
+
+--Il est innocent... je vous le jure!... Écoutez en silence...
+
+Le comte s'arrêta. Il voulait croire à ce que lui disait la duchesse.
+
+Celle-ci était en effet persuadée de la loyauté de Florestan.
+
+Pour obtenir de nouveaux sacrifices de cette femme si aveuglément
+généreuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre à l'abri d'une
+prise de corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait
+affirmé à Mme de Lucenay que, dupe d'un misérable dont il avait reçu en
+paiement une traite fausse, il risquait d'être regardé comme complice du
+faussaire, ayant lui-même mis cette traite en circulation.
+
+Mme de Lucenay savait le vicomte imprudent, prodigue, désordonné; mais
+jamais elle ne l'aurait un moment supposé capable, non pas d'une
+bassesse ou d'une infamie, mais seulement de la plus légère
+indélicatesse.
+
+En lui prêtant par deux fois des sommes considérables dans des
+circonstances très-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service
+d'ami, le vicomte n'acceptant jamais ces avances qu'à la condition
+expresse de les rembourser; car on lui devait, disait-il, plus du double
+de ces sommes.
+
+Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs, Mme de Lucenay,
+cédant à l'impulsion de sa bonté naturelle, n'avait songé qu'à être
+utile à Florestan, et nullement à s'assurer s'il pouvait s'acquitter
+envers elle. Il l'affirmait, elle n'en doutait pas; eût-il accepté sans
+cela des prêts aussi importants? En répondant de l'honneur de Florestan,
+en suppliant le vieux comte d'écouter la conversation de son fils, la
+duchesse pensait qu'il allait être question de l'abus de confiance dont
+le vicomte se prétendait victime, et qu'il serait ainsi complètement
+innocenté aux yeux de son père.
+
+--Encore une fois, reprit Florestan d'une voix altérée, ce Petit-Jean
+est un infâme; il m'avait assuré n'avoir pas d'autres traites que celles
+que j'ai retirées de ses mains hier et il y a trois jours... Je croyais
+celle-ci en circulation, elle n'était payable que dans trois mois à
+Londres, chez Adams et Compagnie.
+
+--Oui, oui, dit la voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vicomte,
+que vous aviez adroitement combiné votre affaire; vos faux ne devaient
+être découverts que lorsque vous seriez déjà loin... Mais vous avez
+voulu attraper plus fin que vous.
+
+--Eh! il est bien temps maintenant de me dire cela, malheureux que vous
+êtes..., s'écria Florestan furieux; n'est-ce pas vous qui m'avez mis en
+rapport avec celui qui m'a négocié ces traites!
+
+--Voyons, mon cher aristocrate, répondit froidement Badinot, du
+calme!... Vous contrefaites habilement les signatures de commerce; c'est
+à merveille, mais ce n'est pas une raison pour traiter vos amis avec une
+familiarité désagréable. Si vous vous emportez encore... je vous laisse,
+arrangez-vous comme vous voudrez...
+
+--Et croyez-vous qu'on puisse conserver son sang-froid dans une position
+pareille?... Si ce que vous me dites est vrai, si cette plainte doit
+être déposée aujourd'hui au parquet du procureur du roi, je suis
+perdu...
+
+--C'est justement ce que je vous dis, à moins que... vous n'ayez encore
+recours à votre charmante Providence aux yeux bleus...
+
+--C'est impossible.
+
+--Alors, résignez-vous. C'est dommage, c'était la dernière traite... et
+pour vingt-cinq mauvais mille francs... aller prendre l'air du Midi à
+Toulon... C'est maladroit, c'est absurde, c'est bête! Comment un habile
+homme comme vous peut-il se laisser acculer ainsi?
+
+--Mon Dieu, que faire? Que faire?... Rien de ce qui est ici ne
+m'appartient plus, je n'ai pas vingt louis à moi.
+
+--Vos amis?
+
+--Eh! je dois à tous ceux qui pourraient me prêter; me croyez-vous assez
+sot pour avoir attendu jusqu'à aujourd'hui pour m'adresser à eux?
+
+--C'est vrai; pardon... tenez, causons tranquillement, c'est le meilleur
+moyen d'arriver à une solution raisonnable. Tout à l'heure je voulais
+vous expliquer comment vous vous étiez attaqué à plus fin que vous. Vous
+ne m'avez pas écouté.
+
+--Allons, parlez, si cela peut être bon à quelque chose.
+
+--Récapitulons: vous m'avez dit, il y a deux mois: «J'ai pour cent
+treize mille francs de traites sur différentes maisons de banque à
+longues échéances; mon cher Badinot, trouvez moyen de me les
+négocier...»
+
+--Eh bien!... Ensuite?...
+
+--Attendez... je vous ai demandé à voir ces valeurs... Un certain je ne
+sais quoi m'a dit que ces traites étaient fausses, quoique parfaitement
+imitées. Je ne vous soupçonnais pas, il est vrai, un talent
+calligraphique aussi avancé; mais, m'occupant du soin de votre fortune
+depuis que vous n'aviez plus de fortune, je vous savais complètement
+ruiné. J'avais fait passer l'acte par lequel vos chevaux, vos voitures,
+le mobilier de cet hôtel, appartenaient à Boyer et à Edwards... Il
+n'était donc pas indiscret à moi de m'étonner de vous voir possesseur de
+valeurs de commerce si considérables, hein?
+
+--Faites-moi grâce de vos étonnements, arrivons au fait.
+
+--M'y voici... J'ai assez d'expérience ou de timidité... pour ne pas me
+soucier de me mêler directement d'affaires de cette sorte; je vous
+adressai donc à un tiers qui, non moins clairvoyant que moi, soupçonna
+le mauvais tour que vous vouliez lui jouer.
+
+--C'est impossible, il n'aurait pas escompté ces valeurs s'il les avait
+crues fausses.
+
+--Combien vous a-t-il donné d'argent comptant, pour ces cent treize
+mille francs?
+
+--Vingt-cinq mille francs comptant, et le reste en créances à
+recouvrer...
+
+--Et qu'avez-vous retiré de ces créances?...
+
+--Rien, vous le savez bien; elles étaient illusoires... mais il
+aventurait toujours vingt-cinq mille francs.
+
+--Que vous êtes jeune, mon cher vicomte! Ayant à recevoir de vous ma
+commission de cent louis si l'affaire se faisait, je m'étais bien gardé
+de dire au tiers l'état réel de vos affaires... Il vous croyait encore à
+votre aise, et il vous savait surtout très-adoré d'une grande dame
+puissamment riche qui ne vous laisserait jamais dans l'embarras; il
+était donc à peu près sûr de rentrer au moins dans ses fonds, par
+transaction; il risquait sans doute de perdre, mais il risquait aussi de
+gagner beaucoup, et son calcul était bon; car l'autre jour, vous lui
+avez déjà compté bel et bien cent mille francs, pour retirer la fausse
+traite de cinquante-huit mille francs, et hier trente mille francs pour
+la seconde... Pour celle-ci, il s'est contenté, il est vrai, du
+remboursement intégral. Comment vous êtes-vous procuré ces trente mille
+francs d'hier? que le diable m'emporte si je le sais! car vous êtes un
+homme unique... Vous voyez donc bien qu'en fin de compte, si Petit-Jean
+vous force à payer la dernière traite de vingt-cinq mille francs, il
+aura reçu de vous cent cinquante-cinq mille francs pour vingt-cinq mille
+qu'il vous aura comptés; or, j'avais raison de dire que vous vous étiez
+joué à plus fin que vous.
+
+--Mais pourquoi m'a-t-il dit que cette dernière traite, qu'il présente
+aujourd'hui, était négociée?
+
+--Pour ne pas vous effrayer; il vous avait dit aussi qu'excepté celle de
+cinquante-huit mille francs, les autres étaient en circulation; une fois
+la première payée, hier est venue la seconde, et aujourd'hui la
+troisième.
+
+--Le misérable!...
+
+--Écoutez donc, chacun pour soi, chacun chez soi, comme dit un célèbre
+jurisconsulte dont j'admire beaucoup la maxime. Mais causons de
+sang-froid: ceci vous prouve que le Petit-Jean (et entre nous je ne
+serais pas étonné que, malgré sa sainte renommée, le Jacques Ferrand ne
+fût de moitié dans ses spéculations), ceci vous prouve, dis-je, que le
+Petit-Jean, alléché par vos premiers paiements, spécule sur cette
+dernière traite, comme il a spéculé sur les autres, bien certain que vos
+amis ne vous laisseront pas traduire en cour d'assises. C'est à vous de
+voir si ces amitiés ne sont pas exploitées, pressurées jusqu'à l'écorce,
+et s'il ne reste pas encore quelques gouttes d'or à en exprimer; car si
+dans trois heures vous n'avez pas les vingt-cinq mille francs, mon noble
+vicomte, vous êtes coffré.
+
+--Quand vous me répéterez cela sans cesse...
+
+--À force de m'entendre vous consentirez peut-être à essayer de tirer
+une dernière plume de l'aile de cette généreuse duchesse...
+
+--Je vous répète qu'il n'y faut pas songer... En trois heures trouver
+encore vingt-cinq mille francs, après les sacrifices qu'elle a déjà
+faits, ce serait folie que de l'espérer.
+
+--Pour vous plaire, heureux mortel, on tente l'impossible.
+
+--Eh! elle l'a déjà tenté, l'impossible... c'était d'emprunter cent
+mille francs à son mari et de réussir; mais ce sont de ces phénomènes
+qui ne se reproduisent pas deux fois. Voyons, mon cher Badinot,
+jusqu'ici vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi... j'ai toujours été
+généreux, tâchez d'obtenir quelque sursis de ce misérable Petit-Jean...
+Vous le savez, je trouve toujours moyen de récompenser qui me sert; une
+fois cette dernière affaire assoupie, je prends un nouvel essor... vous
+serez content de moi.
+
+--Petit-Jean est aussi inflexible que vous êtes peu raisonnable.
+
+--Moi!...
+
+--Tâchez seulement d'intéresser encore votre généreuse amie à votre
+funeste sort... Que diable! dites-lui seulement ce qu'il en est; non
+plus, comme déjà, que vous avez été dupe de faussaires, mais que vous
+êtes faussaire vous-même.
+
+--Jamais je ne lui ferai un tel aveu, ce serait une honte sans avantage.
+
+--Aimez-vous mieux qu'elle apprenne demain la chose par _La Gazette des
+tribunaux?_
+
+--J'ai trois heures devant moi, je puis fuir.
+
+--Et où irez-vous sans argent? Jugez donc, au contraire: ce dernier faux
+retiré, vous vous trouverez dans une position superbe, vous n'aurez plus
+que des dettes. Voyons, promettez-moi de parler encore à la duchesse.
+Vous êtes si roué! vous saurez vous rendre intéressant malgré vos
+erreurs; au pis-aller on vous estimera peut-être un peu moins ou plus du
+tout, mais on vous tirera d'affaire. Voyons, promettez-moi de voir votre
+belle amie; je cours chez Petit-Jean, je me fais fort d'obtenir une
+heure ou deux de sursis.
+
+--Enfer! Il faut boire la honte jusqu'à la lie!
+
+--Allons! bonne chance, soyez tendre, passionné, charmant; je cours chez
+Petit-Jean, vous m'y trouverez jusqu'à trois heures... plus tard il ne
+serait plus temps... le parquet du procureur du roi n'est ouvert que
+jusqu'à quatre heures...
+
+Et M. Badinot sortit.
+
+Lorsque la porte fut fermée, on entendit Florestan s'écrier avec un
+profond désespoir:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
+
+Pendant cet entretien, qui dévoilait au comte l'infamie de son fils, et
+à Mme de Lucenay l'infamie de l'homme qu'elle avait aveuglément aimé,
+tous deux étaient restés immobiles, respirant à peine, sous cette
+épouvantable révélation.
+
+Il serait impossible de rendre l'éloquence muette de la scène
+douloureuse qui se passa entre cette jeune femme et le comte lorsqu'il
+n'y eut plus de doute possible sur le crime de Florestan. Étendant le
+bras vers la pièce où se trouvait son fils, le vieillard sourit avec une
+ironie amère, jetant un regard écrasant sur Mme de Lucenay, et sembla
+lui dire:
+
+«Voilà celui pour lequel vous avez bravé toutes les hontes, consommé
+tous les sacrifices! Voilà celui que vous me reprochiez d'avoir
+abandonné!...»
+
+La duchesse comprit le reproche; un moment elle baissa la tête sous le
+poids de sa honte.
+
+La leçon était terrible...
+
+Puis, peu à peu, à l'anxiété cruelle qui avait contracté les traits de
+Mme de Lucenay, succéda une sorte d'indignation hautaine. Les fautes
+inexcusables de cette femme étaient au moins palliées par la loyauté de
+son amour, par la hardiesse de son dévouement, par la grandeur de sa
+générosité, par la franchise de son caractère et par son inexorable
+aversion pour tout ce qui était bas ou lâche.
+
+Encore trop jeune, trop belle, trop recherchée, pour éprouver
+l'humiliation d'avoir été exploitée, une fois le prestige de l'amour
+subitement évanoui chez elle, cette femme altière et décidée ne
+ressentit ni haine ni colère; instantanément, sans transition aucune, un
+dégoût mortel, un dédain glacial, tua son affection jusqu'alors si
+vivace; ce ne fut plus une maîtresse indignement trompée par son amant,
+ce fut une femme de bonne compagnie découvrant qu'un homme de sa société
+était un escroc et un faussaire, et le chassant de chez elle.
+
+En supposant même que quelques circonstances eussent pu atténuer
+l'ignominie de Florestan, Mme de Lucenay ne les aurait pas admises;
+selon elle, l'homme qui franchissait certaines limites d'honneur, soit
+par vice, entraînement ou faiblesse, n'existait plus à ses yeux;
+l'honorabilité étant pour elle une question d'être ou de non-être.
+
+Le seul ressentiment douloureux qu'éprouva la duchesse fut excité par
+l'effet terrible que cette révélation inattendue produisait sur le
+comte, son vieil ami.
+
+Depuis quelques moments il semblait ne pas voir, ne pas entendre; ses
+yeux étaient fixes, sa tête baissée, ses bras pendants, sa pâleur
+livide; de temps à autre un soupir convulsif soulevait sa poitrine.
+
+Chez un homme aussi résolu qu'énergique, un tel abattement était plus
+effrayant que les transports de la colère.
+
+Mme de Lucenay le regardait avec inquiétude.
+
+--Courage, mon ami, lui dit-elle à voix basse. Pour vous... pour moi...
+pour cet homme... je sais ce qu'il me reste à faire...
+
+Le vieillard la regarda fixement; puis, comme s'il eût été arraché à sa
+stupeur par une commotion violente, il redressa la tête, ses traits
+devinrent menaçants, et, oubliant que son fils pouvait l'entendre, il
+s'écria:
+
+--Et moi aussi, pour vous, pour moi, pour cet homme, je sais ce qu'il me
+reste à faire...
+
+--Qui est donc là? demanda Florestan surpris.
+
+Mme de Lucenay, craignant de se trouver avec le vicomte, disparut par la
+petite porte et descendit par l'escalier dérobé.
+
+Florestan, ayant encore demandé qui était là et ne recevant pas de
+réponse, entra dans le salon. Il s'y trouva seul avec le comte.
+
+La longue barbe du vieillard le changeait tellement, il était si
+pauvrement vêtu, que son fils, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs
+années, ne le reconnaissant pas d'abord, s'avança vers lui d'un air
+menaçant.
+
+--Que faites-vous là...? Qui êtes-vous?
+
+--Je suis le mari de cette femme! répondit le comte en montrant le
+portrait de Mme de Saint-Remy.
+
+--Mon père! s'écria Florestan en reculant avec frayeur; et il se rappela
+les traits du comte, depuis longtemps oubliés.
+
+Debout, formidable, le regard irrité, le front empourpré par la colère,
+ses cheveux blancs rejetés en arrière, ses bras croisés sur sa poitrine,
+le comte dominait, écrasait son fils, qui, la tête baissée, n'osait
+lever les yeux sur lui.
+
+Pourtant M. de Saint-Remy, par un secret motif, fit un violent effort
+pour rester calme et pour dissimuler ses terribles ressentiments.
+
+--Mon père! reprit Florestan d'une voix altérée, vous étiez là?...
+
+--J'étais là...
+
+--Vous avez entendu?...
+
+--Tout.
+
+--Ah! s'écria douloureusement le vicomte en cachant son visage dans ses
+mains.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+Florestan, d'abord aussi étonné que chagrin de l'apparition inattendue
+de son père, songea bientôt, en homme de ressources, au parti qu'il
+pourrait tirer de cet incident.
+
+«Tout n'est pas perdu, se dit-il. La présence de mon père est un coup du
+sort. Il sait tout, il ne voudra pas laisser flétrir son nom; il n'est
+pas riche, mais il doit toujours posséder plus de vingt-cinq mille
+francs. Jouons serré... De l'adresse, de l'entrain, de l'émotion... je
+laisse reposer la duchesse et je suis sauvé!»
+
+Puis, donnant à ses traits charmants une expression de douloureux
+abattement, mouillant son regard des larmes du repentir, prenant sa voix
+la plus vibrante, son accent le plus pathétique, il s'écria en joignant
+les mains avec un geste désespéré:
+
+--Ah! mon père... je suis bien malheureux!... Après tant d'années...
+vous revoir... et dans un tel moment!... Je dois vous paraître si
+coupable! Mais daignez m'écouter, je vous en supplie; permettez-moi, non
+de me justifier, mais de vous expliquer ma conduite... Le voulez-vous,
+mon père?...
+
+M. de Saint-Remy ne répondit pas un mot; ses traits restèrent
+impassibles; il s'assit dans un fauteuil, où il s'accouda, et là, le
+menton appuyé sur la paume de sa main, il contempla le vicomte en
+silence.
+
+Si Florestan eût connu les motifs qui remplissaient l'âme de son père de
+haine, de fureur et de vengeance, épouvanté du calme apparent du comte,
+il n'eût pas sans doute essayé de le duper, ni plus ni moins qu'un
+bonhomme Géronte.
+
+Mais ignorant les funestes soupçons qui pesaient sur la légitimité de sa
+naissance, mais ignorant la faute de sa mère, Florestan ne douta pas du
+succès de sa piperie, croyant n'avoir qu'à attendrir un père qui, à la
+fois très-misanthrope et très-fier de son nom, serait capable, plutôt
+que de le laisser déshonorer, de se décider aux derniers sacrifices.
+
+--Mon père, reprit timidement Florestan, me permettez-vous de tâcher,
+non de me disculper, mais de vous dire par suite de quels entraînements
+involontaires... je suis arrivé, presque malgré moi, jusqu'à des
+actions... infâmes... je l'avoue?...
+
+Le vicomte prit le silence de son père pour un consentement tacite et
+continua:
+
+--Lorsque j'eus le malheur de perdre ma mère... ma pauvre mère qui
+m'avait tant aimé... je n'avais pas vingt ans... Je me trouvai seul...
+sans conseil... sans appui... Maître d'une fortune considérable...
+habitué au luxe dès mon enfance... je m'en étais fait une habitude... un
+besoin. Ignorant combien il était difficile de gagner de l'argent, je le
+prodiguais sans mesure... Malheureusement... et je dis malheureusement,
+parce que cela m'a perdu, mes dépenses, toutes folles qu'elles étaient,
+furent remarquables par leur élégance... À force de goût, j'éclipsai des
+gens dix fois plus riches que moi. Ce premier succès m'enivra, je devins
+homme de luxe comme on devient homme de guerre, homme d'État; oui,
+j'aime le luxe, non par ostentation vulgaire, mais je l'aime comme le
+peintre aime la peinture, comme le poëte aime la poésie; comme tout
+artiste, j'étais jaloux de mon oeuvre... et mon oeuvre, à moi, c'était
+mon luxe. Je sacrifiai tout à sa perfection... Je le voulus beau, grand,
+complet, splendidement harmonieux en toute chose... depuis mon écurie
+jusqu'à ma table, depuis mon habit jusqu'à ma maison... Je voulus que ma
+vie fût comme un enseignement de goût et d'élégance. Comme un artiste
+enfin, j'étais à la fois avide des applaudissements de la foule et de
+l'admiration des gens d'élite: ce succès si rare, je l'obtins...
+
+En parlant ainsi, les traits de Florestan perdaient peu à peu leur
+expression hypocrite, ses yeux brillaient d'une sorte d'enthousiasme. Il
+disait vrai; il avait été d'abord séduit par cette manière assez peu
+commune de comprendre le luxe.
+
+Le vicomte interrogea du regard la physionomie de son père; elle lui
+parut s'adoucir un peu.
+
+Il reprit avec une exaltation croissante:
+
+--Oracles et régulateurs de la mode, mon blâme ou ma louange faisaient
+loi; j'étais cité, copié, vanté, admiré, et cela par la meilleure
+compagnie de Paris, c'est-à-dire de l'Europe, du monde... Les femmes
+partagèrent l'engouement général, les plus charmantes se disputaient le
+plaisir de venir à quelques fêtes très-restreintes que je donnais, et
+partout et toujours on s'extasiait sur l'élégance incomparable, sur le
+goût exquis de ces fêtes... que les millionnaires ne pouvaient ni égaler
+ni éclipser; enfin, je fus ce que l'on appelle le roi de la mode... Ce
+mot vous dira tout, mon père, si vous le comprenez.
+
+--Je le comprends... et je suis sûr qu'au bagne vous inventeriez quelque
+élégance raffinée dans la manière de porter votre chaîne... cela
+deviendrait à la mode dans la chiourme et s'appellerait... à la
+Saint-Remy, dit le vieillard avec une sanglante ironie... Puis il
+ajouta: Et Saint-Remy... c'est mon nom!...
+
+Et il se tut, restant toujours accoudé, toujours le menton dans la paume
+de sa main.
+
+Il fallut à Florestan beaucoup d'empire sur lui-même pour cacher la
+blessure que lui fit ce sarcasme acéré.
+
+Il reprit d'un ton plus humble:
+
+--Hélas! mon père, ce n'est pas par orgueil que j'évoque le souvenir de
+ces succès... car, je vous le répète, ce succès m'a perdu... Recherché,
+envié, flatté, adulé, non par des parasites intéressés, mais par des
+gens dont la position dépassait de beaucoup la mienne et sur lesquels
+j'avais seulement l'avantage que donne l'élégance... qui est au luxe ce
+que le goût est aux arts... la tête me tourna. Je ne calculai plus: ma
+fortune devait être dissipée en quelques années, peu m'importait.
+Pouvais-je renoncer à cette vie fiévreuse, éblouissante, dans laquelle
+les plaisirs succédaient aux plaisirs, les jouissances aux jouissances,
+les fêtes aux fêtes, les ivresses de toutes sortes aux enchantements de
+toutes sortes?... Oh! si vous saviez, mon père, ce que c'est que d'être
+partout signalé comme le héros du jour... d'entendre le murmure qui
+accueille votre entrée dans un salon... d'entendre les femmes se dire:
+«C'est lui!... le voilà!...» Oh! si vous saviez...
+
+--Je sais, dit le vieillard en interrompant son fils et sans changer
+d'attitude, je sais... Oui, l'autre jour, sur une place publique, il y
+avait foule; tout à coup on entendit un murmure... pareil à celui qui
+vous accueille quand vous entrez quelque part, puis les regards des
+femmes surtout se fixèrent sur un très-beau garçon... toujours comme ils
+se fixent sur vous... et elles se le montraient les unes aux autres en
+se disant: «C'est lui... le voilà...», toujours comme s'il s'était agi
+de vous...
+
+--Mais cet homme, mon père?
+
+--Était un faussaire que l'on mettait au carcan.
+
+--Ah! s'écria Florestan avec une rage concentrée; puis feignant une
+affliction profonde, il ajouta: Mon père, vous êtes sans pitié... Que
+voulez-vous que je vous dise pourtant? Je ne cherche pas à nier les
+torts... je veux seulement vous expliquer l'entraînement fatal qui les a
+causés. Eh bien! oui, dussiez-vous encore m'accabler de sanglants
+sarcasmes, je tâcherai d'aller jusqu'au bout de cette confession, je
+tâcherai de vous faire comprendre cette exaltation fiévreuse qui m'a
+perdu, parce que alors peut-être vous me plaindrez... Oui, car on plaint
+un fou... et j'étais fou... Fermant les yeux, je m'abandonnais à
+l'étincelant tourbillon dans lequel j'entraînais avec moi les femmes les
+plus charmantes, les hommes les plus aimables. M'arrêter, le pouvais-je?
+Autant dire au poëte qui s'épuise, et dont le génie dévore la santé:
+«Arrêtez-vous au milieu de l'inspiration qui vous emporte!...» Non, je
+ne pouvais pas, moi!... Moi!... Abdiquer cette royauté que j'exerçais,
+et rentrer honteux, ruiné, moqué, dans la plèbe inconnue; donner ce
+triomphe à mes envieux que j'avais jusqu'alors défiés, dominés,
+écrasés!... Non, non, je ne le pouvais pas!... Volontairement du moins.
+Vint le jour fatal où pour la première fois l'argent m'a manqué. Je fus
+surpris comme si ce moment n'avait jamais dû arriver. Cependant j'avais
+encore à moi mes chevaux, mes voitures, le mobilier de cette maison...
+Mes dettes payées, il me serait resté soixante mille francs...
+peut-être... Qu'aurai-je fait de cette misère? Alors, mon père, je fis
+le premier pas dans une voie infâme... j'étais encore honnête... je
+n'avais dépensé que ce qui m'appartenait; mais alors je commençai à
+faire des dettes que je ne pouvais pas payer... je vendis tout ce que je
+possédais à deux de mes gens, afin de m'acquitter envers eux, et de
+pouvoir, pendant six mois encore, malgré mes créanciers, jouir du luxe
+qui m'enivrait... Pour subvenir à mes besoins de jeu et de folles
+dépenses, j'empruntai d'abord à des juifs; puis, pour payer les juifs, à
+mes amis, et, pour payer mes amis, à mes maîtresses. Ces ressources
+épuisées, il y eut un nouveau temps d'arrêt dans ma vie... D'honnête
+homme j'étais devenu chevalier d'industrie... mais je n'étais pas encore
+criminel... Cependant j'hésitai... je voulais prendre une résolution
+violente... j'avais prouvé dans plusieurs duels que je ne craignais pas
+la mort... je voulais me tuer!...
+
+--Ah bah!..., vraiment? dit le comte avec une ironie farouche.
+
+--Vous ne me croyez pas, mon père?
+
+--C'était bien tôt ou bien tard! ajouta le vieillard toujours impassible
+et dans la même attitude.
+
+Florestan, pensant avoir ému son père en lui parlant de son projet de
+suicide, crut nécessaire de remonter la scène par un coup de théâtre.
+
+Il ouvrit un meuble, y prit un petit flacon de cristal verdâtre et dit
+au comte en le posant sur la table:
+
+--Un charlatan italien m'a vendu ce poison...
+
+--Et... il était pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours
+accoudé.
+
+Florestan comprit la portée des paroles de son père.
+
+Ses traits exprimèrent cette fois une indignation réelle, car il disait
+vrai.
+
+Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer: fantaisie éphémère! Les
+gens de sa sorte sont trop lâches pour se résoudre froidement et sans
+témoins à la mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel.
+
+Il s'écria donc avec l'accent de la vérité:
+
+--Je suis tombé bien bas... mais du moins pas jusque-là, mon père!
+C'était pour moi que je réservais ce poison!
+
+--Et vous avez eu peur? fit le comte sans changer de position.
+
+--Je l'avoue, j'ai reculé devant cette extrémité terrible; rien n'était
+encore désespéré: les personnes auxquelles je devais étaient riches et
+pouvaient attendre... À mon âge, avec mes relations, j'espérai un
+moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position
+honorable, indépendante, qui m'en eût tenu lieu... Plusieurs de mes
+amis, peut-être moins bien doués que moi, avaient fait un chemin rapide
+dans la diplomatie. J'eus une velléité d'ambition... Je n'eus qu'à
+vouloir, et je fus attaché à la légation de Gerolstein...
+Malheureusement, quelques jours après cette nomination, une dette de jeu
+contractée envers un homme que je haïssais me mit dans un cruel
+embarras... J'avais épuisé mes dernières ressources... Une idée fatale
+me vint. Me croyant certain de l'impunité, je commis une action
+infâme... Vous le voyez... mon père... je ne vous ai rien caché...
+j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche à l'atténuer en
+rien... Deux partis me restent à prendre, et je suis également décidé à
+tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom
+déshonoré, car si je ne paie pas aujourd'hui même vingt-cinq mille
+francs, la plainte est déposée, l'éclat a lieu, et, mort ou vivant, je
+suis flétri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon père...
+de vous dire: «Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je
+vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y
+trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment réhabilité...» Ce
+que je vous dis là, mon père, voyez-vous, est vrai... En présence de
+l'extrémité qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... Décidez... ou je
+mourrai couvert de honte, ou, grâce à vous... je vivrai pour réparer ma
+faute... Ce ne sont pas là des menaces et des paroles de jeune homme,
+mon père... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de
+courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas
+aller au bagne...
+
+Le comte se leva.
+
+--Je ne veux pas que mon nom soit déshonoré, dit-il froidement à
+Florestan.
+
+--Ah! mon père!... Mon sauveur, s'écria chaleureusement le vicomte; et
+il allait se précipiter dans les bras de son père, lorsque celui-ci,
+d'un geste glacial, calma cet entraînement.
+
+--On vous attend jusqu'à trois heures... chez cet homme qui a le faux?
+
+--Oui, mon père... il est deux heures...
+
+--Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi écrire.
+
+--Voici, mon père.
+
+Le comte s'assit devant le bureau de Florestan et écrivit d'une main
+ferme:
+
+«Je m'engage à payer ce soir à dix heures les vingt-cinq mille francs
+que doit mon fils.
+
+ «Comte de SAINT-REMY»
+
+--Votre créancier ne veut que de l'argent; malgré ses menaces, cet
+engagement de moi le fera consentir à un nouveau délai; il ira chez M.
+Dupont, banquier, rue de Richelieu, n° 7, qui lui répondra de la valeur
+de cet acte.
+
+--Ô mon père!... Comment jamais...
+
+--Vous m'attendrez ce soir... à dix heures, je vous apporterai
+l'argent... Que votre créancier se trouve ici...
+
+--Oui, mon père: et après-demain je pars pour l'Afrique... Vous verrez
+si je suis ingrat!... Alors, peut-être, lorsque je serai réhabilité,
+vous accepterez mes remerciements.
+
+--Vous ne me devez rien; j'ai dit que mon nom ne serait pas déshonoré
+davantage; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Remy en prenant
+sa canne qu'il avait déposée sur le bureau; et il se dirigea vers la
+porte.
+
+--Mon père, votre main, au moins! reprit Florestan d'un ton suppliant.
+
+--Ici, ce soir, à dix heures, dit le comte en refusant sa main.
+
+Et il sortit.
+
+--Sauvé!... s'écria Florestan radieux. Sauvé! Puis il reprit, après un
+moment de réflexion: Sauvé à peu près... N'importe, c'est toujours
+cela... Peut-être ce soir lui avouerai-je l'_autre chose_. Il est en
+train... il ne voudra pas s'arrêter en si beau chemin, et que son
+premier sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi
+lui dire?... Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se découvre, je
+garderai l'argent qu'il me donnera pour éteindre cette dernière dette...
+J'ai eu de la peine à l'émouvoir, ce diable d'homme!!! L'amertume de ses
+sarcasmes m'avait fait douter de sa bonne résolution; mais ma menace de
+suicide, la crainte de voir son nom flétri, l'ont décidé; c'était bien
+là qu'il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre
+qu'il n'affecte de l'être... S'il possède une centaine de mille francs,
+il a dû faire des économies en vivant comme il vit... Encore une fois,
+sa venue est un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond je le
+crois bon homme... Courons chez cet huissier!
+
+Il sonna. M. Boyer parut.
+
+--Comment ne m'avez-vous pas averti que mon père était ici? Vous êtes
+d'une négligence...
+
+--Par deux fois j'ai voulu adresser la parole à monsieur le vicomte, qui
+rentrait avec M. Badinot par le jardin; mais monsieur le vicomte,
+probablement préoccupé de son entretien avec M. Badinot, m'a fait signe
+de la main de ne pas l'interrompre... Je ne me suis pas permis
+d'insister... Je serais désolé que monsieur le vicomte pût me croire
+coupable de négligence...
+
+--C'est bien... Dites à Edwards de me faire tout de suite atteler
+_Orion_, non, _Plower_ au cabriolet.
+
+M. Boyer s'inclina respectueusement.
+
+Au moment où il allait sortir, on frappa.
+
+M. Boyer regarda le vicomte d'un air interrogatif.
+
+--Entre! dit Florestan.
+
+Un second valet de chambre parut, tenant à la main un petit plateau de
+vermeil.
+
+M. Boyer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse prévenance, de
+respectueux empressement, et vint le présenter au vicomte.
+
+Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scellée d'un cachet de
+cire noire.
+
+Les deux serviteurs se retirèrent discrètement.
+
+Florestan ouvrit l'enveloppe. Elle contenait vingt-cinq mille francs en
+bons du Trésor... sans autre avis.
+
+--Décidément, s'écria-t-il avec joie, la journée est bonne... Sauvé!
+Cette fois, et pour le coup complètement sauvé... je cours chez le
+joaillier... et encore..., se dit-il, peut-être... Non, attendons on ne
+peut avoir aucun soupçon sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bons à
+garder... Pardieu! je suis bien sot de jamais douter de mon étoile... au
+moment où elle semble obscurcie, ne reparaît-elle pas plus brillante
+encore?... Mais d'où vient cet argent? l'écriture de l'adresse m'est
+inconnue... voyons le cachet... le chiffre. Mais oui, oui... je ne me
+trompe pas... un N et un L... c'est Clotilde! Comment a-t-elle su? Et
+pas un mot... c'est bizarre! Quel à-propos!... Ah! mon Dieu! j'y
+songe... je lui avais donné rendez-vous ce matin... Ces menaces de
+Badinot m'ont bouleversé... J'ai oublié Clotilde... après m'avoir
+attendu au rez-de-chaussée, elle s'en sera allée?... Sans doute, cet
+envoi est un moyen délicat de me faire entendre qu'elle craint de se
+voir oubliée pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect
+de ne m'être pas adressé à elle comme toujours... Bonne Clotilde;
+toujours la même! Généreuse comme une reine! Quel dommage d'en être venu
+là avec elle... encore si jolie! Quelquefois j'en ai regret... mais je
+ne me suis adressé à elle qu'à la dernière extrémité. J'y ai été forcé.
+
+--Le cabriolet de monsieur le vicomte est avancé, vint dire M. Boyer.
+
+--Qui a apporté cette lettre? lui demanda Florestan.
+
+--Je l'ignore, monsieur le vicomte.
+
+--Au fait, je le demanderai en bas.
+
+--Mais dites-moi, il n'y a personne au rez-de-chaussée? ajouta le
+vicomte en regardant Boyer d'un air significatif.
+
+--Il n'y a plus personne, monsieur le vicomte.
+
+«Je ne m'étais pas trompé, pensa Florestan, Clotilde m'a attendu et s'en
+est allée.»
+
+--Si monsieur le vicomte voulait avoir la bonté de m'accorder deux
+minutes, dit Boyer.
+
+--Dites et dépêchez-vous.
+
+--Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison désirait
+monter sa maison; si monsieur le vicomte voulait être assez bon pour lui
+proposer la sienne toute meublée, ainsi que son écurie toute montée...
+ce serait pour moi et pour Edwards une très-bonne occasion de nous
+défaire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-être une bonne
+occasion de motiver cette vente.
+
+--Mais vous avez pardieu raison, Boyer... pour moi-même je préfère
+cela... Je verrai Montbrison, je lui parlerai. Quelles sont vos
+conditions?
+
+--Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons tâcher de
+profiter le plus possible de sa générosité.
+
+--Et gagner sur votre marché; rien de plus simple! Voyons... le prix?
+
+--Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte.
+
+--Vous gagnez là-dessus, vous et Edwards?...
+
+--Environ quarante mille francs, monsieur le vicomte...
+
+--C'est joli! Du reste, tant mieux; car, après tout, je suis content de
+vous... et si j'avais eu un testament à faire, je vous aurais laissé
+cette somme, à vous et à Edwards.
+
+Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son créancier, puis
+chez Mme de Lucenay qu'il ne soupçonnait pas d'avoir assisté à son
+entretien avec Badinot.
+
+
+
+
+IX
+
+La perquisition
+
+
+L'hôtel de Lucenay était une de ces royales habitations du faubourg
+Saint-Germain que le _terrain perdu_ rendait si grandioses; une maison
+moderne tiendrait à l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces
+palais, et on bâtirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils
+occupent.
+
+Vers les neuf heures du soir de ce même jour, les deux battants de
+l'énorme porte de cet hôtel s'ouvrirent devant un étincelant coupé qui,
+après avoir décrit une courbe savante dans la cour immense, s'arrêta
+devant un large perron abrité qui conduisait à une première antichambre.
+
+Pendant que le piétinement de deux chevaux ardents et vigoureux
+retentissait sur le pavé sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la
+portière armoriée; un jeune homme descendit lestement de cette brillante
+voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron.
+
+Ce jeune homme était le vicomte de Saint-Remy.
+
+En sortant de chez son créancier, qui, satisfait de l'engagement du père
+de Florestan, avait accordé le délai demandé et devait revenir toucher
+son argent à dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy
+s'était rendu chez Mme de Lucenay pour la remercier du nouveau service
+qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontré la duchesse le
+matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en _prima sera,
+_heure qu'elle lui réservait habituellement.
+
+À l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent
+ouvrir la porte vitrée dès qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, à
+l'air profondément respectueux avec lequel le reste de la livrée se leva
+spontanément sur le passage du vicomte; enfin à quelques nuances presque
+imperceptibles, on devinait le second, ou plutôt le véritable maître de
+la maison.
+
+Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie à la main
+et les pieds chaussés de socques démesurés (il détestait de sortir le
+jour en voiture), les mêmes évolutions domestiques se répétaient tout
+aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait
+une grande différence de physionomie entre l'accueil fait au mari et
+celui qu'on réservait à l'amant.
+
+Le même empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre
+lorsque Florestan y entra; à l'instant l'un d'eux le précéda pour aller
+l'annoncer à Mme de Lucenay.
+
+Jamais le vicomte n'avait été plus glorieux, ne s'était senti plus
+léger, plus sûr de lui, plus conquérant...
+
+La victoire qu'il avait remportée le matin sur son père, la nouvelle
+preuve d'attachement de Mme de Lucenay, la joie d'être sorti si
+miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans
+son étoile donnaient à sa jolie figure une expression d'audace et de
+bonne humeur qui la rendait plus séduisante encore; jamais enfin il ne
+s'était senti mieux.
+
+Et il avait raison.
+
+Jamais sa taille mince et flexible ne s'était dressée plus cavalière;
+jamais il n'avait porté le front et le regard plus haut; jamais son
+orgueil n'avait été plus délicieusement chatouillé par cette pensée:
+
+«La très-grande dame, maîtresse de ce palais, est à moi, est à mes
+pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi...»
+
+Florestan s'était livré à ces réflexions singulièrement vaniteuses en
+traversant trois ou quatre salons qui conduisaient à une petite pièce où
+la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'oeil jeté sur
+une glace compléta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-même.
+
+Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et
+annonça:
+
+--M. le vicomte de Saint-Remy!
+
+L'étonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables.
+
+Elle croyait que le comte n'avait pas caché à son fils qu'elle aussi
+avait tout entendu...
+
+Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan était infâme, l'amour
+de Mme de Lucenay, subitement éteint, s'était changé en un dédain
+glacial.
+
+Nous l'avons dit encore: au milieu de ses légèretés, de ses erreurs, Mme
+de Lucenay avait conservé purs et intacts des sentiments de droiture,
+d'honneur, de loyauté chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence
+toutes viriles; elle avait les qualités de ses défauts, les vertus de
+ses vices: traitant l'amour aussi cavalièrement qu'un homme le traite,
+elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le dévouement, la
+générosité, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse.
+
+Mme de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, était, quoique sans
+diamants, habillée avec son goût et sa magnificence habituels; cette
+toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment,
+en femme de cour, jusque sous les paupières, sa beauté surtout éclatante
+aux lumières, sa taille de déesse marchant sur les nues, rendaient plus
+frappant encore ce grand air que personne au monde ne possédait comme
+elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu'à une foudroyante
+insolence...
+
+On connaît le caractère altier, déterminé de la duchesse: qu'on se
+figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avançant,
+pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour:
+
+--Ma chère Clotilde... combien vous êtes bonne!... Combien vous...
+
+Le vicomte ne put achever.
+
+La duchesse était assise et n'avait pas bougé: mais son geste, son coup
+d'oeil révélèrent un mépris à la fois si calme et si écrasant... que
+Florestan s'arrêta court...
+
+Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus.
+
+Jamais de Lucenay ne s'était montrée à lui sous cet aspect. Il ne
+pouvait croire que ce fût la même femme qu'il avait toujours trouvée
+douce, tendre, passionnément soumise; car rien n'est plus humble, plus
+timide qu'une femme résolue, devant l'homme qu'elle aime et qui la
+domine.
+
+Sa première surprise passée, Florestan eut honte de sa faiblesse; son
+audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers Mme de Lucenay
+pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante:
+
+--Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie,
+et pourtant...
+
+--Ah! c'est trop d'impudence! s'écria la duchesse en se reculant avec
+tant de dégoût et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et
+atterré.
+
+Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit:
+
+--M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si
+soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous?
+
+Sans lui répondre, Mme de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement,
+des pieds à la tête, avec une expression si insultante que Florestan
+sentit le rouge de la colère lui monter au front, et il s'écria:
+
+--Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures...
+Est-ce une rupture que vous voulez?
+
+--La prétention est curieuse! dit Mme de Lucenay avec un éclat de rire
+sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec
+lui... je le chasse...
+
+--Madame!...
+
+--Finissons, dit la duchesse d'une voix brève et insolente, votre
+présence me répugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu
+votre argent?
+
+--Il était donc vrai... Je vous avais devinée... Ces vingt-cinq mille
+francs...
+
+--Votre dernier FAUX est retiré, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre
+famille est sauvé. C'est bien... allez-vous-en...
+
+--Ah! croyez...
+
+--Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honnêtes
+gens... mais il fallait songer à la honte de votre père et à la mienne.
+
+--Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il
+ne me reste plus qu'à mourir..., s'écria Florestan du ton le plus
+pathétique et le plus désespéré.
+
+Un impertinent éclat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation
+tragique, et elle ajouta entre deux accès d'hilarité:
+
+--Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie pût être si ridicule!
+
+--Madame!... s'écria Florestan les traits contractés par la rage.
+
+Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annonça:
+
+--M. le duc de Montbrison!
+
+Malgré son empire sur lui-même, Florestan contint à peine la violence de
+ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc eût
+certainement remarqués.
+
+M. de Montbrison avait à peine dix-huit ans.
+
+Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et
+rose, dont les lèvres vermeilles et le menton satiné seraient légèrement
+ombragés d'une barbe naissante; qu'on ajoute à cela de grands yeux bruns
+encore un peu timides, qui ne demandent qu'à s'émerillonner, une taille
+aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-être l'idée de
+ce jeune duc, le chérubin le plus idéal que jamais comtesse et suivante
+aient coiffé d'un bonnet de femme, après avoir remarqué la blancheur de
+son cou d'ivoire.
+
+Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester...
+
+--Que vous êtes aimable, Conrad, d'avoir pensé à moi ce soir! dit Mme de
+Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc.
+
+Celui-ci allait donner un _shake-hands_ à sa cousine, mais Clotilde
+haussa légèrement la main et lui dit gaiement:
+
+--Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants.
+
+--Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lèvres sur la
+main nue et charmante qu'on lui présentait.
+
+--Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda Mme de Lucenay, sans
+paraître s'occuper le moins du monde de Florestan.
+
+--Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club.
+
+--Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez Mme
+de Senneval, c'est son jour; elle m'a déjà demandé plusieurs fois de
+vous présenter à elle.
+
+--Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre à vos ordres.
+
+--Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir déjà ces habitudes et
+ces goûts de club; vous avez tout ce qu'il faut pour être parfaitement
+accueilli et même recherché dans le monde... il faut donc y aller
+beaucoup.
+
+--Oui, ma cousine.
+
+--Et comme je suis avec vous à peu près sur le pied d'une grand'mère...
+mon cher Conrad, je me dispose à exiger infiniment. Vous êtes émancipé,
+c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une
+tutelle... Et il faudra vous résoudre à accepter la mienne.
+
+--Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc.
+
+Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours
+debout, appuyé à la cheminée.
+
+Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention à lui. Sachant combien Mme
+de Lucenay se décidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et
+le mépris jusqu'à vouloir se mettre aussitôt et devant lui en
+coquetterie réglée avec M. de Montbrison.
+
+Il n'en était rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une
+affection toute maternelle, l'ayant presque vu naître. Mais le jeune duc
+était si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine
+que la jalousie, ou plutôt l'orgueil, de Florestan s'exaspéra; son coeur
+se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad
+de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans
+cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fête, d'où il sortait, lui,
+ruiné, flétri, méprisé, déshonoré.
+
+M. de Saint-Remy était brave de cette bravoure de tête, si cela se peut
+dire, qui fait par colère ou par vanité affronter un duel; mais, vil et
+corrompu, il n'avait pas ce courage de coeur qui triomphe des mauvais
+penchants, ou qui, du moins, vous donne l'énergie d'échapper à l'infamie
+par une mort volontaire.
+
+Furieux de l'infernal mépris de la duchesse, croyant voir un successeur
+dans le jeune duc, M. de Saint-Remy résolut de lutter d'insolence avec
+Mme de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle à Conrad.
+
+La duchesse, irritée de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et
+M. de Montbrison, dans son empressement auprès de sa cousine, oubliant
+un peu les convenances, n'avait pas salué ni dit un mot, au vicomte,
+qu'il connaissait pourtant.
+
+Celui-ci, s'avançant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha
+légèrement le bras et dit d'un ton sec et ironique:
+
+--Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperçu.
+
+M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse,
+se retourna vivement et dit cordialement au vicomte:
+
+--Monsieur, je suis confus, en vérité... Mais j'ose espérer que ma
+cousine, qui a causé ma distraction, voudra bien l'excuser auprès de
+vous... et...
+
+--Conrad, dit la duchesse, poussée à bout par l'impudence de Florestan,
+qui persistait à rester chez elle et à la braver, Conrad, c'est bon; pas
+d'excuses... ça n'en vaut pas la peine.
+
+M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant
+d'être trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blême de colère:
+
+--Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le défend...
+Vous le voyez, sa tutelle commence.
+
+--Et cette tutelle ne s'arrêtera pas là... mon cher monsieur, soyez-en
+certain. Aussi dans cette prévision (que Mme la duchesse s'empressera de
+réaliser, je n'en doute pas), dans cette prévision, dis-je, il me vient
+l'idée de vous faire une proposition...
+
+--À moi, monsieur? dit Conrad, commençant à se choquer du ton sardonique
+de Florestan.
+
+--À vous-même... je pars dans quelques jours pour la légation de
+Gerolstein, à laquelle je suis attaché... Je voulais me défaire de ma
+maison toute meublée, de mon écurie toute montée; vous devriez vous en
+arranger aussi...--Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers
+mots en regardant Mme de Lucenay.--Ce serait fort piquant... n'est-ce
+pas, madame la duchesse?
+
+--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en
+plus étonné.
+
+--Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on
+vous fait, dit Clotilde.
+
+--Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la
+duchesse?
+
+--Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est déjà vendu à
+d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvénient d'être volé
+comme dans un bois.
+
+Florestan se mordit les lèvres de rage.
+
+--Prenez garde, madame! s'écria-t-il.
+
+--Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'écria Conrad.
+
+--Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit Mme de Lucenay, en
+prenant une pastille dans une bonbonnière avec un imperturbable
+sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec
+monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi!
+
+Un terrible éclat allait avoir lieu peut-être, lorsque les deux battants
+de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra
+bruyamment, violemment, étourdiment, selon sa coutume.
+
+--Comment, ma chère, vous êtes déjà prête? dit-il à sa femme; mais c'est
+étonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir,
+Conrad... Ah! vous voyez le plus désespéré des hommes... c'est-à-dire
+que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne
+peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel événement!
+
+Et M. de Lucenay, se jetant à la renverse sur une sorte de causeuse à
+deux dossiers, lança son chapeau loin de lui avec un geste de désespoir,
+et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manière de
+contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations
+désolées.
+
+L'émotion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de
+Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se fût aperçu
+de rien.
+
+Mme de Lucenay, non par embarras, elle n'était pas femme à s'embarrasser
+jamais, on le sait, mais parce que la présence de Florestan lui était
+aussi répugnante qu'insupportable, dit au duc:
+
+--Quand vous voudrez, nous partirons, je présente Conrad à Mme de
+Senneval.
+
+--Non, non, non! se mit à crier le duc, en abandonnant son pied pour
+saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux
+poings au grand émoi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari,
+bondit sur son fauteuil.
+
+--Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une
+peur horrible.
+
+--Non! répéta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement
+et se mit à gesticuler en marchant; je ne puis me faire à l'idée de la
+mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy?
+
+--En effet, cet événement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et
+la rage dans le coeur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais
+celui-ci, d'après les derniers mots de sa cousine, non par manque de
+coeur, mais par fierté, détournait sa vue d'un homme si cruellement
+flétri.
+
+--De grâce, monsieur, dit la duchesse à son mari, en se levant, ne
+regrettez pas M. d'Harville d'une manière si bruyante et surtout si
+singulière... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens.
+
+--C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon
+de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il était plein de vie et de
+santé... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!!
+
+Ces trois dernières exclamations furent accompagnées de trois secousses
+si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait à la main,
+toujours en gesticulant, se sépara du ressort supérieur, tomba sur un
+candélabre garni de bougies allumées, en renversa deux; l'une,
+s'arrêtant sur la cheminée, brisa une charmante petite coupe de vieux
+sèvres, l'autre roula à terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un
+moment enflammé, fut presque aussitôt éteint sous le pied de Conrad.
+
+Au même instant deux valets de chambre, appelés par cette sonnerie
+formidable, accoururent en hâte et trouvèrent M. de Lucenay le cordon de
+sonnette à la main, la duchesse riant aux éclats de cette ridicule
+cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarité de sa
+cousine.
+
+M. de Saint-Remy seul ne riait pas.
+
+M. de Lucenay, fort habitué à ces sortes d'accidents, conservait un
+sérieux parfait; il jeta le cordon de sonnette à un des gens et leur
+dit:
+
+--La voiture de madame.
+
+Clotilde, un peu calmée, reprit:
+
+--En vérité, monsieur, il n'y a que vous au monde capable de donner à
+rire à propos d'un événement aussi lamentable.
+
+--Lamentable!... Mais dites donc effroyable... mais dites donc
+épouvantable. Tenez, depuis hier, je suis à chercher combien il y a de
+personnes, même dans ma propre famille, que j'aurais voulu voir mourir à
+la place de ce pauvre d'Harville. Mon neveu d'Emberval, par exemple, qui
+est si impatientant à cause de son bégaiement; ou bien encore votre
+tante Merinville, qui parle toujours de ses nerfs, de sa migraine, et
+qui vous avale tous les jours, pour attendre le dîner, une abominable
+croûte au pot, comme une portière! Est-ce que vous y tenez beaucoup à
+votre tante Merinville?
+
+--Allons donc, monsieur, vous êtes fou! dit la duchesse en haussant les
+épaules.
+
+--Mais c'est que c'est vrai, reprit le duc, on donnerait vingt
+indifférents pour un ami... n'est-ce pas, Saint-Remy?
+
+--Sans doute.
+
+--C'est toujours cette vieille histoire du tailleur. La connais-tu,
+Conrad, l'histoire du tailleur?
+
+--Non, mon cousin.
+
+--Tu vas comprendre tout de suite l'allégorie. Un tailleur est condamné
+à être pendu; il n'y avait que lui de tailleur dans le bourg; que font
+les habitants? Ils disent au juge: «Monsieur le juge, nous n'avons qu'un
+tailleur, et nous avons trois cordonniers; si ça vous était égal de
+pendre un des trois cordonniers à la place du tailleur, nous aurions
+bien assez de deux cordonniers.» Comprends-tu l'allégorie, Conrad?
+
+--Oui, mon cousin.
+
+--Et vous, Saint-Remy?
+
+--Moi aussi.
+
+--La voiture de madame la duchesse! dit un des gens.
+
+--Ah çà! mais pourquoi donc n'avez-vous pas mis vos diamants? dit tout à
+coup M. de Lucenay; avec cette toilette-là ils iraient joliment bien!
+
+Saint-Remy tressaillit.
+
+--Pour une pauvre fois que nous allons dans le monde ensemble, reprit le
+duc, vous auriez bien pu m'en faire honneur de vos diamants. C'est
+qu'ils sont beaux, les diamants de la duchesse... Les avez-vous vus,
+Saint-Remy?
+
+--Oui... monsieur les connaît parfaitement, dit Clotilde; puis elle
+ajouta: Votre bras, Conrad...
+
+M. de Lucenay suivit la duchesse avec Saint-Remy, qui ne se possédait
+pas de colère.
+
+--Est-ce que vous ne venez pas avec nous chez les Senneval, Saint-Remy?
+lui dit M. de Lucenay.
+
+--Non... impossible, répondit-il brusquement.
+
+--Tenez, Saint-Remy, Mme de Senneval, voilà encore une personne...
+qu'est-ce que je dis, une?... deux... que je sacrifierais volontiers;
+car son mari est aussi sur ma liste.
+
+--Quelle liste?
+
+--Celle des gens qu'il m'aurait été bien égal de voir mourir, pourvu que
+d'Harville nous fût resté.
+
+Au moment où, dans le salon d'attente, M. de Montbrison aidait la
+duchesse à mettre sa mante, M. de Lucenay, s'adressant à son cousin, lui
+dit:
+
+--Puisque tu viens avec nous, Conrad... dis à ta voiture de suivre la
+nôtre... à moins que vous ne veniez, Saint-Remy, alors vous me donneriez
+une place... et je vous raconterais une bonne autre histoire, qui vaut
+bien celle du tailleur.
+
+--Je vous remercie, dit sèchement Saint-Remy; je ne puis vous
+accompagner.
+
+--Alors, au revoir, mon cher... Est-ce que vous êtes en querelle avec ma
+femme? La voilà qui monte en voiture sans vous dire un mot.
+
+En effet, la voiture de la duchesse étant avancée au bas du perron, elle
+y monta légèrement.
+
+--Mon cousin?... dit Conrad en attendant M. de Lucenay par déférence.
+
+--Monte donc! Monte donc! dit le duc, qui, arrêté un moment au haut du
+perron, considérait l'élégant attelage de la voiture du vicomte. Ce sont
+vos chevaux alezans... Saint-Remy?
+
+--Oui...
+
+--Et votre gros Edwards... quelle tournure!... Voilà ce qui s'appelle un
+cocher de bonne maison!... Voyez comme il a bien ses chevaux dans la
+main!... Il faut être juste, il n'y a pourtant que ce diable de
+Saint-Remy pour avoir ce qu'il y a de mieux en tout.
+
+--Mme de Lucenay et son cousin vous attendent, mon cher, dit M. de
+Saint-Remy avec amertume.
+
+--C'est pardieu vrai... suis-je grossier... Au revoir, Saint-Remy... Ah!
+j'oubliais, dit le duc en s'arrêtant au milieu du perron, si vous n'avez
+rien de mieux à faire, venez donc dîner avec nous demain; lord Dudley
+m'a envoyé d'Écosse des grouses (coqs de bruyère). Figurez-vous que
+c'est quelque chose de monstrueux... C'est dit, n'est-ce pas?
+
+Et le duc rejoignit sa femme et Conrad.
+
+Saint-Remy, resté seul sur le perron, vit la voiture partir.
+
+La sienne s'avança.
+
+Il y monta en jetant un regard de colère, de haine et de désespoir sur
+cette maison, où il était entré si souvent en maître, et qu'il quittait
+ignominieusement chassé.
+
+--Chez moi! dit-il brusquement.
+
+--À l'hôtel! dit le valet de pied à Edwards, en fermant la portière. On
+comprend quelles furent les pensées amères et désolantes de Saint-Remy
+en revenant chez lui.
+
+Au moment où il rentra, Boyer, qui l'attendait sous le péristyle, lui
+dit:
+
+--M. le comte est en haut qui attend M. le vicomte.
+
+--C'est bien...
+
+--Il y a aussi là un homme à qui M. le vicomte a donné rendez-vous à dix
+heures, M. Petit-Jean...
+
+--Bien, bien. Oh! quelle soirée! dit Florestan en montant rejoindre son
+père, qu'il trouva dans le salon du premier étage, où s'était passée
+leur entrevue du matin.
+
+--Mille pardons! mon père, de ne pas m'être trouvé ici lors de votre
+arrivée... mais je...
+
+--L'homme qui a en main cette traite fausse est-il ici? dit le comte en
+interrompant son fils.
+
+--Oui, mon père, il est en bas.
+
+--Faites-le monter...
+
+Florestan sonna; Boyer parut.
+
+--Dites à M. Petit-Jean de monter.
+
+--Oui, monsieur le vicomte. Et Boyer sortit.
+
+--Combien vous êtes bon, mon père, de vous être souvenu de votre
+promesse.
+
+--Je me souviens toujours de ce que je promets...
+
+--Que de reconnaissance!... Comment jamais vous prouver...
+
+--Je ne voulais pas que mon nom fût déshonoré... Il ne le sera pas...
+
+--Il ne le sera pas!... non... et il ne le sera plus, je vous le jure,
+mon père...
+
+Le comte regarda son fils d'un air singulier et il répéta:
+
+--Non, il ne le sera plus.
+
+Puis il ajouta d'un air sardonique:
+
+--Vous êtes devin?
+
+--C'est que je lis ma résolution dans mon coeur.
+
+Le père de Florestan ne répondit rien.
+
+Il se promena de long en large dans la chambre, les deux mains plongées
+dans les poches de sa longue redingote.
+
+Il était pâle.
+
+--Monsieur Petit-Jean, dit Boyer en introduisant un homme à figure
+basse, sordide et rusée.
+
+--Où est cette traite? dit le comte.
+
+--La voici, monsieur, dit Petit-Jean (l'homme de paille de Jacques
+Ferrand le notaire), en présentant le titre au comte.
+
+--Est-ce bien cela? dit celui-ci à son fils, en lui montrant la traite
+d'un coup d'oeil.
+
+--Oui, mon père.
+
+Le comte tira de la poche de son gilet vingt-cinq billets de mille
+francs, les remit à son fils et lui dit:
+
+--Payez!
+
+Florestan paya et prit la traite avec un profond soupir de satisfaction.
+
+M. Petit-Jean plaça soigneusement les billets dans un vieux portefeuille
+et salua.
+
+M. de Saint-Remy sortit avec lui du salon, pendant que Florestan
+déchirait prudemment la traite.
+
+«Au moins les vingt-cinq mille francs de Clotilde me restent. Si rien ne
+se découvre... c'est une consolation. Mais comme elle m'a traité!... Ah
+çà! qu'est-ce que mon père peut avoir à dire à M. Petit-Jean?»
+
+Le bruit d'une serrure que l'on fermait à double tour fit tressaillir le
+vicomte.
+
+Son père rentra.
+
+Sa pâleur avait augmenté.
+
+--Il me semble, mon père, avoir entendu fermer la porte de mon cabinet?
+
+--Oui, je l'ai fermée.
+
+--Vous, mon père? Et pourquoi? demanda Florestan stupéfait.
+
+--Je vais vous le dire.
+
+Et le comte se plaça de manière à ce que son fils ne pût passer par
+l'escalier dérobé qui conduisait au rez-de-chaussée.
+
+Florestan, inquiet, commençait à remarquer la physionomie sinistre de
+son père et suivait tous ses mouvements avec défiance.
+
+Sans pouvoir se l'expliquer, il ressentait une vague terreur.
+
+--Mon père... qu'avez-vous?
+
+--Ce matin, en me voyant, votre seule pensée a été celle-ci: «Mon père
+ne laissera pas déshonorer son nom, il payera... si je parviens à
+l'étourdir par quelques feintes paroles de repentir.»
+
+--Ah! pouvez-vous croire que...?
+
+--Ne m'interrompez pas... Je n'ai pas été votre dupe: il n'y a chez vous
+ni honte, ni regrets, ni remords: vous êtes vicié jusqu'au coeur, vous
+n'avez jamais eu un sentiment honnête; vous n'avez pas volé tant que
+vous avez possédé de quoi satisfaire vos caprices, c'est ce qu'on
+appelle la probité des riches de votre espèce; puis sont venues les
+indélicatesses, puis les bassesses, puis le crime, les faux. Ceci n'est
+que la première période de votre vie... elle est belle et pure, comparée
+à celle qui vous attendrait...
+
+--Si je ne changeais pas de conduite, je l'avoue; mais j'en changerai,
+mon père, je vous l'ai juré.
+
+--Vous n'en changeriez pas...
+
+--Mais...
+
+--Vous n'en changeriez pas... Chassé de la société où vous avez
+jusqu'ici vécu, vous deviendriez bientôt criminel à la manière des
+misérables parmi lesquels vous serez rejeté, voleur inévitablement...
+et, si besoin est, assassin. Voilà votre avenir.
+
+--Assassin!... Moi!...
+
+--Oui, parce que vous êtes lâche!
+
+--J'ai eu des duels, et j'ai prouvé...
+
+--Je vous dis que vous êtes lâche! Vous avez préféré l'infamie à la
+mort! Un jour viendrait où vous préféreriez l'impunité de vos nouveaux
+crimes à la vie d'autrui. Cela ne peut pas être, je ne veux pas que cela
+soit. J'arrive à temps pour sauver du moins désormais mon nom d'un
+déshonneur public. Il faut en finir.
+
+--Comment, mon père... en finir! Que voulez-vous dire? s'écria Florestan
+de plus en plus effrayé de l'expression redoutable de la figure de son
+père et de sa pâleur croissante.
+
+Tout à coup on heurta violemment à la porte du cabinet; Florestan fit un
+mouvement pour aller ouvrir, afin de mettre un terme à une scène qui
+l'effrayait, mais le comte le saisit d'une main de fer et le retint.
+
+--Qui frappe? demanda le comte.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!... Ouvrez!... dit une voix.
+
+--Ce faux n'était donc pas le dernier? s'écria le comte à voix basse, en
+regardant son fils d'un air terrible.
+
+--Si, mon père... je vous le jure, dit Florestan en tâchant en vain de
+se débarrasser de la vigoureuse étreinte de son père.
+
+--Au nom de la loi... ouvrez!... répéta la voix.
+
+--Que voulez-vous? demanda le comte.
+
+--Je suis le commissaire de police; je viens procéder à des
+perquisitions pour un vol de diamants dont est accusé M. de
+Saint-Remy... M. Baudoin, joaillier, a des preuves. Si vous n'ouvrez
+pas, monsieur... je serai obligé de faire enfoncer la porte.
+
+--Déjà voleur! Je ne m'étais pas trompé, dit le comte à voix basse. Je
+venais vous tuer... j'ai trop tardé.
+
+--Me tuer!
+
+--Assez de déshonneur sur mon nom; finissons: j'ai là deux pistolets...
+vous allez vous brûler la cervelle... sinon, moi, je vous la brûle, et
+je dirai que vous vous êtes tué de désespoir pour échapper à la honte.
+
+Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet
+et, de la main qu'il avait de libre, le présenta à son fils en lui
+disant:
+
+--Allons! finissons, si vous n'êtes pas un lâche!
+
+Après de nouveaux et inutiles efforts pour échapper aux mains du comte,
+son fils se renversa en arrière, frappé d'épouvante, et devint livide.
+
+Au regard terrible, inexorable de son père, il vit qu'il n'y avait
+aucune pitié à attendre de lui.
+
+--Mon père! s'écria-t-il.
+
+--Il faut mourir!
+
+--Je me repens!
+
+--Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils ébranlent la porte!
+
+--J'expierai mes fautes!
+
+--Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue?
+
+--Grâce!
+
+--La porte va céder! Tu l'auras voulu!...
+
+Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan.
+
+Le bruit extérieur annonçait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait
+résister plus longtemps.
+
+Le vicomte se vit perdu.
+
+Une résolution soudaine et désespérée éclata sur son front; il ne se
+débattit plus contre son père, et lui dit avec autant de fermeté que de
+résignation:
+
+--Vous avez raison, mon père... donnez cette arme. Assez d'infamie sur
+mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine
+d'être disputée. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis lâche. Et
+il étendit sa main vers le pistolet.--Mais, au moins, un mot, un seul
+mot de consolation, de pitié, d'adieu, dit Florestan.
+
+Et ses lèvres tremblantes, sa pâleur, sa physionomie bouleversée
+annonçaient l'émotion terrible de ce moment suprême.
+
+«Si c'était mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en hésitant
+à lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins
+hésiter devant ce sacrifice.»
+
+Un long craquement de la porte du cabinet annonça qu'elle venait d'être
+forcée.
+
+--Mon père... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un
+bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et
+pardonnez-moi!
+
+Malgré sa dureté, le comte ne put s'empêcher de tressaillir et de dire
+d'une voix émue:
+
+--Je vous pardonne.
+
+--Mon père... la porte s'ouvre... allez à eux... qu'on ne vous soupçonne
+pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'empêcheraient d'en
+finir... Adieu.
+
+Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pièce voisine.
+
+Florestan se posa le canon du pistolet sur le coeur.
+
+Le coup partit au moment où le comte, pour échapper à cet horrible
+spectacle, détournait la vue et se précipitait hors du salon, dont les
+portières se refermèrent sur lui.
+
+Au bruit de l'explosion, à la vue du comte pâle et égaré, le commissaire
+s'arrêta subitement près du seuil de la porte, faisant signe à ses
+agents de ne pas avancer.
+
+Averti par Boyer que le vicomte était enfermé avec son père, le
+magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur.
+
+--Mort!... s'écria le comte en cachant sa figure dans ses mains...
+mort!!! répéta-t-il avec accablement. Cela était juste... mieux vaut la
+mort que l'infamie... mais c'est affreux!
+
+--Monsieur, dit tristement le magistrat après quelques minutes de
+silence, épargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison...
+Maintenant il me reste à remplir un autre devoir plus pénible encore que
+celui qui m'appelait ici.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant à la victime
+du vol, vous pouvez lui dire de se présenter chez M. Dupont, banquier.
+
+--Rue de Richelieu... il est bien connu, répondit le magistrat.
+
+--À quelle somme sont estimés les diamants volés?
+
+--À trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a
+achetés, et par laquelle le vol s'est découvert, en a donné cette
+somme... à votre fils.
+
+--Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve
+après-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui.
+
+Le commissaire s'inclina.
+
+Le comte sortit.
+
+Après le départ de ce dernier, le magistrat, profondément touché de
+cette scène inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les
+portières étaient baissées.
+
+Il les souleva avec émotion.
+
+--Personne!... s'écria-t-il stupéfait, en regardant autour du salon et
+n'y voyant pas la moindre trace de l'événement tragique qui avait dû s'y
+passer.
+
+Puis, remarquant la petite porte pratiquée dans la tenture, il y courut.
+
+Elle était fermée du côté de l'escalier dérobé.
+
+--C'était une ruse... c'est par là qu'il aura pris la fuite!
+s'écria-t-il avec dépit.
+
+En effet, le vicomte, devant son père, s'était posé le pistolet sur le
+coeur, mais il avait ensuite fort habilement tiré par-dessous son bras
+et avait prestement disparu.
+
+Malgré les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put
+retrouver Florestan.
+
+Pendant l'entretien de son père et du commissaire, il avait rapidement
+gagné le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle déserte et enfin
+les Champs-Élysées.
+
+Le tableau de cette ignoble dépravation dans l'opulence est chose
+triste...
+
+Nous le savons.
+
+Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement
+leurs misères, leurs vices, leurs crimes.
+
+Rien de plus fréquent et de plus affligeant que ces prodigalités
+insensées, stériles, que nous venons de peindre, et qui toujours
+entraînent ruine, déconsidération, bassesse ou infamie.
+
+C'est un spectacle déplorable... funeste... autant voir un florissant
+champ de blé inutilement ravagé par une horde de bêtes fauves.
+
+Sans doute l'héritage, la propriété sont et doivent être inviolables,
+sacrés...
+
+La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunément et
+magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes.
+
+Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui
+existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel.
+
+Mais, par cela même que ces disproportions inévitables sont consacrées,
+protégées par la loi, ceux qui possèdent tant de biens en doivent user
+moralement comme ceux qui ne possèdent que probité, résignation, courage
+et ardeur au travail.
+
+Aux yeux de la raison, du droit humain et même de l'intérêt social bien
+entendu, une grande fortune serait un dépôt héréditaire, confié à des
+mains prudentes, fermes, habiles, généreuses, qui, chargées à la fois de
+faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser,
+vivifier, améliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son
+rayonnement splendide et salutaire.
+
+Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares.
+
+Que de jeunes gens comme Saint-Remy (à l'infamie près), maîtres à vingt
+ans d'un patrimoine considérable, le dissipent follement dans
+l'oisiveté, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux
+ces biens et pour eux et pour autrui!
+
+D'autres, effrayés de l'instabilité des choses humaines, thésaurisent
+d'une manière sordide.
+
+Enfin ceux-là, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se
+livrent, forcément dupes ou fripons, à cet agiotage hasardeux, immoral,
+que le pouvoir encourage et patronne.
+
+Comment en serait-il autrement?
+
+Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'économie individuelle
+et par cela même sociale, qui les donne à la jeunesse inexpérimentée?
+
+Personne.
+
+Le riche est jeté au milieu de la société avec sa richesse, comme le
+pauvre avec sa pauvreté.
+
+On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de
+l'autre.
+
+On ne songe pas plus à moraliser la fortune que l'infortune.
+
+N'est-ce pas au pouvoir à remplir cette grande et noble tâche?
+
+Si, prenant enfin en pitié les misères, les douleurs toujours
+croissantes des travailleurs encore résignés... réprimant une
+concurrence mortelle à tous, abordant enfin l'imminente question de
+l'organisation du travail, il donnait lui-même le salutaire exemple de
+l'association des capitaux et du labeur...
+
+Mais d'une association honnête, intelligente, équitable, qui assurerait
+le bien-être de l'artisan sans nuire à la fortune du riche... et qui,
+établissant entre ces deux classes des liens d'affection, de
+reconnaissance, sauvegarderait à jamais la tranquillité de l'État...
+
+Combien seraient puissantes les conséquences d'un tel enseignement
+pratique!
+
+Parmi les riches, qui hésiterait alors:
+
+Entre les chances improbes, désastreuses de l'agiotage,
+
+Les farouches jouissances de l'avarice,
+
+Les folles vanités d'une dissipation ruineuse,
+
+Ou un placement à la fois fructueux, bienfaisant, qui répandrait
+l'aisance, la moralité, le bonheur, la joie dans vingt familles?...
+
+
+
+
+X
+
+Les adieux
+
+
+ ...J'ai cru--j'ai vu--je pleure...
+
+ WORDSWORTH
+
+Le lendemain de cette soirée où le comte de Saint-Remy avait été si
+indignement joué par son fils, une scène touchante se passait à
+Saint-Lazare, à l'heure de la récréation des détenues.
+
+Ce jour-là, pendant la promenade des autres prisonnières, Fleur-de-Marie
+était assise sur un banc avoisinant le bassin du préau, et déjà surnommé
+le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les
+détenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce
+influence de la jeune fille avait encore augmenté.
+
+La Goualeuse affectionnait ce banc situé près du bassin, parce qu'au
+moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce réservoir lui
+rappelait la verdure des champs, de même que l'eau limpide dont il était
+rempli lui rappelait la petite rivière du village de Bouqueval.
+
+Pour le regard attristé du prisonnier, une touffe d'herbe est une
+prairie... une fleur est un parterre...
+
+Confiante dans les affectueuses promesses de Mme d'Harville,
+Fleur-de-Marie s'était attendue depuis deux jours à quitter
+Saint-Lazare.
+
+Quoiqu'elle n'eût aucune raison de s'inquiéter du retard que l'on
+apportait à sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du
+malheur, osait à peine espérer d'être libre...
+
+Depuis son retour parmi ces créatures, dont l'aspect, dont le langage
+ravivaient à chaque instant dans son âme le souvenir incurable de sa
+première honte, la tristesse de Fleur-de-Marie était devenue plus
+accablante encore.
+
+Ce n'est pas tout.
+
+Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'épouvante pour elle,
+naissait de l'exaltation passionnée de sa reconnaissance envers
+Rodolphe.
+
+Chose étrange! elle ne sondait la profondeur de l'abîme où elle avait
+été plongée que pour mesurer la distance qui la séparait de cet homme
+dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme à la fois d'une
+bonté si auguste... et d'une puissance si redoutable aux méchants...
+
+Malgré le respect dont était empreinte son adoration pour lui,
+quelquefois hélas! Fleur-de-Marie craignait de reconnaître dans cette
+adoration les caractères de l'amour, mais d'un amour aussi caché que
+profond, aussi chaste que caché, aussi désespéré que chaste.
+
+La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son coeur cette désolante
+révélation qu'après son entretien avec Mme d'Harville, éprise elle-même
+pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.
+
+Après le départ et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait
+dû être transportée de joie en songeant à ses amis de Bouqueval, à
+Rodolphe qu'elle allait revoir...
+
+Il n'en fut rien.
+
+Son coeur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient à son souvenir
+les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de Mme
+d'Harville, lorsque la pauvre prisonnière s'était élevée jusqu'à
+l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.
+
+Par une singulière intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une
+partie du secret de Mme d'Harville.
+
+«L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a blessé cette jeune
+dame si belle et d'un rang si élevé, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant
+je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie
+dédaigneuse...
+
+«Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime
+aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgré moi?...
+
+«L'aimer... moi, moi... créature à jamais flétrie, ingrate et misérable
+que je suis... oh! si cela était... mieux vaudrait cent fois la mort...»
+
+Hâtons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vouée à tous
+les martyres, s'exagérait ce qu'elle appelait son amour.
+
+À sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration
+involontaire pour la grâce, la force, la beauté qui le distinguaient
+entre tous; rien de plus immatériel, rien de plus pur que cette
+admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beauté
+physique est toujours attrayante.
+
+Et puis enfin, la voix du sang, si souvent niée, muette, ignorante ou
+méconnue, se fait parfois entendre; ces élans de tendresse passionnée
+qui entraînaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait,
+parce que, dans son ignorance, elle en dénaturait la tendance, ces élans
+résultaient de mystérieuses sympathies, aussi évidentes mais aussi
+inexplicables que la ressemblance des traits...
+
+En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle était fille de Rodolphe, se
+fût expliqué la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors,
+complètement éclairée, elle eût admiré, sans scrupule, la beauté de son
+père.
+
+Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dût
+s'attendre d'un moment à l'autre, d'après la promesse de Mme d'Harville,
+à quitter Saint-Lazare.
+
+Fleur-de-Marie, mélancolique et pensive, était donc assise sur un banc
+auprès du bassin, regardant avec une sorte d'intérêt machinal les jeux
+de quelques oiseaux effrontés qui venaient s'ébattre sur les margelles
+de pierre. Un moment elle avait cessé de travailler à une petite
+brassière d'enfant qu'elle finissait d'ourler.
+
+Est-il besoin de dire que cette brassière appartenait à la nouvelle
+layette si généreusement offerte à Mont-Saint-Jean par les prisonnières,
+grâce à la touchante intervention de Fleur-de-Marie?
+
+La pauvre et difforme protégée de la Goualeuse était assise à ses pieds;
+tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps à autre elle
+jetait sur sa bienfaitrice un regard à la fois reconnaissant, timide et
+dévoué... le regard du chien sur son maître.
+
+La beauté, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient
+à cette femme avilie autant d'attrait que de respect.
+
+Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations
+d'un coeur même dégradé, qui, pour la première fois, s'ouvre à la
+reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean à
+même d'éprouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour
+elle.
+
+Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit légèrement,
+essuya une larme et se remit à coudre avec activité.
+
+--Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la
+récréation, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean à la Goualeuse.
+
+--Je n'ai pas donné d'argent pour acheter la layette... je dois fournir
+ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille.
+
+--Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne
+toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon
+enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on traînait dans la boue de
+la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont
+été très-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous? Ô vous!... comment
+donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre créature en hésitant et
+très-embarrassée d'exprimer sa pensée. Tenez, reprit-elle, voilà le
+soleil, n'est-ce pas? Voilà le soleil?...
+
+--Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous écoute, répondit
+Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure
+de sa compagne.
+
+--Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement,
+je veux me mêler de parler... et je ne le sais pas...
+
+--Dites toujours, Mont-Saint-Jean.
+
+--Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonnière en contemplant
+Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons
+yeux... voyons, je vas tâcher de dire ce que je voulais; voilà le
+soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il égaie la prison, il est bien
+agréable à voir et à sentir, pas vrai?
+
+--Sans doute...
+
+--Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et
+si on est reconnaissant pour lui, à plus forte raison pour...
+
+--Pour celui qui l'a créé, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez
+raison... aussi celui-là on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu.
+
+--C'est ça... voilà mon idée, s'écria joyeusement la prisonnière; c'est
+ça: je dois être reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous
+prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez
+rendues bonnes pour moi, au lieu de méchantes qu'elles étaient.
+
+--C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi.
+
+--Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et
+par vous et par les autres.
+
+--Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu
+qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier.
+
+--Ah! dame... alors, peut-être bien... puisque vous le dites, reprit la
+prisonnière indécise; si ça vous fait plaisir... comme ça... à la bonne
+heure...
+
+--Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la
+meilleure manière de me prouver que vous m'aimez un peu...
+
+--Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous
+souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres détenues pour les
+empêcher de me battre? «Ce n'est pas seulement elle que vous battez...
+c'est aussi son enfant...» Eh bien!... c'est tout de même, pour vous
+aimer; ça n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi
+pour mon enfant...
+
+--Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant
+cela.
+
+Et Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa compagne.
+
+--Quelle belle petite menotte de fée!... Est-elle blanche et mignonne!
+dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle eût craint de toucher,
+de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante.
+
+Pourtant, après un moment d'hésitation, elle effleura respectueusement
+de ses lèvres le bout des doigts effilés que lui présentait
+Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit à la
+contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.
+
+--Mais venez donc vous asseoir là... près de moi, lui dit la Goualeuse.
+
+--Oh! pour ça non, par exemple... jamais... jamais...
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave
+Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses
+pareils.
+
+--Vous êtes folle... Il n'y a aucune différence entre nous deux...
+
+--Aucune différence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous
+vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez...
+qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi là, à genoux, vous bien,
+bien regarder comme tout à l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je
+sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-être... On dit
+que quelquefois par un regard... ça arrive.
+
+Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse chez une créature de
+cette espèce, craignant d'avoir peut-être humilié ou blessé
+Fleur-de-Marie par ce voeu singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement:
+
+--Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me
+permettrais pas de vous regarder dans cette idée-là... sans que vous me
+le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que ça
+me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il
+n'a pas demandé à naître, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il
+deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Hélas!... oui...
+qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?
+
+La Goualeuse tressaillit à ces paroles.
+
+En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette misérable, avilie,
+dégradée, pauvre et méprisée?... Quel sort!... Quel avenir!...
+
+--Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; espérez
+que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin.
+
+--Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit
+amèrement Mont-Saint-Jean en secouant la tête; je vous ai rencontrée...
+vous, c'est déjà un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous
+offenser, j'aurais mieux aimé que mon enfant ait eu ce bonheur-là que
+moi. Ce voeu-là... c'est tout ce que je peux lui donner.
+
+--Priez, priez... Dieu vous exaucera.
+
+--Allons, je prierai, si ça vous fait plaisir, la Goualeuse, ça me
+portera peut-être bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me
+battait, et que j'étais le _pâtiras_ de tout le monde, qu'il se
+trouverait là un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce,
+serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et
+si méchante?...
+
+--Oui, mais la Louve a été bien bonne pour vous... quand elle a réfléchi
+que vous étiez doublement à plaindre.
+
+--Oh! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais
+dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour,
+demandé à changer de quartier, la Louve... elle qui, malgré ses colères,
+avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous?
+
+--Elle est un peu capricieuse...
+
+--C'est drôle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la
+prison où est la Louve dit qu'elle est toute changée...
+
+--Comment cela?
+
+--Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste...
+triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le
+dos et ne vous répond pas. À présent la voir muette, elle qui criait
+toujours, c'est étonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit
+encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.
+
+--Quoi donc?
+
+--Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est
+impossible.
+
+--Pauvre Louve! c'est à cause de moi qu'elle a voulu changer de
+quartier... je l'ai chagrinée sans le vouloir, dit la Goualeuse en
+soupirant.
+
+--Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...
+
+À ce moment l'inspectrice, Mme Armand, entra dans le préau. Après avoir
+cherché des yeux Fleur-de-Marie, elle vint à elle l'air satisfait et
+souriant.
+
+--Bonne nouvelle, mon enfant...
+
+--Que dites-vous, madame? s'écria la Goualeuse en se levant.
+
+--Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont obtenu votre mise en
+liberté... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis.
+
+--Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et
+l'émotion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle pâlit, mit sa main
+sur son coeur qui battait avec violence et retomba sur son banc.
+
+--Calmez-vous, mon enfant, lui dit Mme Armand avec bonté, heureusement
+ces secousses-là sont sans danger.
+
+--Ah! madame, que de reconnaissance!...
+
+--C'est sans doute Mme d'Harville qui a obtenu votre liberté... Il y a
+là une vieille dame chargée de vous conduire chez des personnes qui
+s'intéressent à vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai
+quelques mots à dire à l'atelier.
+
+Il serait difficile de peindre l'expression de morne désolation qui
+assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange
+sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare.
+
+La douleur de cette femme était moins causée par la crainte de redevenir
+le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir séparée du
+seul être qui lui eût jamais témoigné quelque intérêt.
+
+Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux
+deux touffes de cheveux hérissés qui sortaient en désordre de son vieux
+bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction
+faisant place à l'abattement, elle laissa retomber sa tête et resta
+muette, immobile, le front caché dans ses mains, les coudes appuyés sur
+ses genoux.
+
+Malgré sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'empêcher de
+frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Maître d'école, se
+rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas
+informer ses bienfaiteurs de son triste sort.
+
+Mais ces funestes pensées s'effacèrent bientôt de l'esprit de
+Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, Mme Georges,
+Rodolphe, à qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui
+semblait même que le sentiment exalté qu'elle se reprochait d'éprouver
+pour son bienfaiteur, n'étant plus nourri par le chagrin et par la
+solitude, se calmerait dès qu'elle reprendrait ses occupations
+rustiques, qu'elle aimait tant à partager avec les bons et simples
+habitants de la ferme.
+
+Étonnée du silence de sa compagne, silence dont elle ne soupçonnait pas
+la cause, la Goualeuse lui toucha légèrement l'épaule, en disant:
+
+--Mont-Saint-Jean, puisque me voilà libre... ne pourrais-je pas vous
+être utile à quelque chose?
+
+En sentant la main de la Goualeuse, la prisonnière tressaillit, laissa
+retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son
+visage ruisselant de larmes.
+
+Une si amère douleur éclatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa
+laideur disparaissait.
+
+--Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez!
+
+--Vous vous en allez! murmura la détenue d'une voix entrecoupée de
+sanglots; je n'avais pourtant jamais pensé que d'un moment à l'autre
+vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus...
+jamais...
+
+--Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amitié...
+Mont-Saint-Jean.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais déjà tant... Quand
+j'étais là assise par terre, à vos pieds... il me semblait que j'étais
+sauvée... que je n'avais plus rien à craindre. Ce n'est pas pour les
+coups que les autres vont peut-être recommencer à me donner que je dis
+cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous étiez ma
+bonne chance et que vous porteriez bonheur à mon enfant, rien que parce
+que vous aviez eu pitié de moi... C'est vrai, allez, ça; quand on est
+habitué à être maltraité, on est plus sensible que d'autres à la bonté.
+Puis, s'interrompant pour éclater encore en sanglots, elle s'écria:
+Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... ça devait arriver un jour
+ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pensé... C'est fini...
+plus rien... plus rien...
+
+--Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous
+souviendrez de moi.
+
+--Oh! pour ça on me couperait en morceaux plutôt que de me faire vous
+renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues,
+que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le
+premier mot que j'apprendrai à mon enfant, ça sera votre nom, la
+Goualeuse, car il vous aura dû de n'être pas mort de froid...
+
+--Écoutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touchée de
+l'affection de cette misérable, je ne puis rien vous promettre pour
+vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour
+votre enfant... c'est différent... il est innocent de tout, lui, et les
+personnes dont je vous parle voudront peut-être bien se charger de le
+faire élever quand vous pourrez vous en séparer...
+
+--M'en séparer... jamais, oh! jamais, s'écria Mont-Saint-Jean avec
+exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compté
+sur lui...
+
+--Mais... comment l'élèverez-vous? Fille ou garçon, il faut qu'il soit
+honnête, et pour cela...
+
+--Il faut qu'il mange un pain honnête, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je
+crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en
+sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai
+chiffonnière, balayeuse des rues, mais honnête; on doit ça, sinon à soi,
+du moins à son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle
+avec une sorte de fierté.
+
+--Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la
+Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je
+l'espère, le placer à la campagne chez de braves gens qui en feraient
+une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps
+en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-être moyen de vous en
+rapprocher tout à fait; à la campagne on vit de si peu!
+
+--Mais m'en séparer, m'en séparer! Je mettais toute ma joie en lui, moi
+qui n'ai rien qui m'aime.
+
+--Il faut songer plus à lui qu'à vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans
+deux ou trois jours j'écrirai à Mme Armand, et, si la demande que je
+compte faire en faveur de votre enfant réussit, vous n'aurez plus à dire
+de lui ce qui tout à l'heure m'a tant navrée: «Hélas! mon Dieu, que
+deviendra-t-il?»
+
+L'inspectrice, Mme Armand, interrompit cet entretien; elle venait
+chercher Fleur-de-Marie. Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et
+baigné de larmes désespérées les mains de la jeune fille,
+Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne
+songeant pas même à la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à
+propos de son enfant.
+
+--Pauvre créature! dit Mme Armand en sortant du préau suivie de
+Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion
+d'elle.
+
+En apprenant que la Goualeuse était graciée, les autres détenues, loin
+de se montrer jalouses de cette faveur, en témoignèrent leur joie;
+quelques-unes entourèrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins
+de cordialité, la félicitèrent franchement de sa prompte sortie de
+prison.
+
+--C'est égal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer
+un bon moment... c'est quand nous avons boursillé pour la layette de
+Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela à Saint-Lazare.
+
+Lorsque Fleur-de-Marie eut quitté le bâtiment des prisons sous la
+conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit:
+
+--Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire où vous déposerez vos
+vêtements de détenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par
+leur simplicité rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez être
+heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes
+recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer.
+Mais... tenez... je ne suis guère raisonnable, dit Mme Armand, dont les
+yeux se mouillèrent de larmes; il m'est impossible de vous cacher
+combien je m'étais déjà attachée à vous, pauvre petite! Puis, voyant le
+regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta:
+Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'attrister ainsi votre départ?
+
+--Ah! madame... n'est-ce pas grâce à votre recommandation que cette
+jeune dame, à qui je dois ma liberté, s'est intéressée à mon sort?
+
+--Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne
+m'avaient pas trompée.
+
+À ce moment une cloche sonna.
+
+--Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu,
+encore adieu, ma chère enfant!...
+
+Et Mme Armand, aussi émue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement;
+puis elle dit à un des employés de la maison:
+
+--Conduisez mademoiselle au vestiaire.
+
+Un quart d'heure après, Fleur-de-Marie, vêtue en paysanne ainsi que nous
+l'avons vue à la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, où
+l'attendait Mme Séraphin.
+
+La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette
+malheureuse enfant pour la conduire à l'île du Ravageur.
+
+
+
+
+XI
+
+Souvenirs
+
+
+Jacques Ferrand avait facilement et promptement obtenu la liberté de
+Fleur-de-Marie, liberté qui dépendait d'une simple décision
+administrative.
+
+Instruit par la Chouette du séjour de la Goualeuse à Saint-Lazare, il
+s'était aussitôt adressé à l'un de ses clients, homme honorable et
+influent, lui disant qu'une jeune fille, d'abord égarée mais sincèrement
+repentante et récemment enfermée à Saint-Lazare, risquait, par le
+contact des autres prisonnières, de voir s'affaiblir peut-être ses
+bonnes résolutions. Cette jeune fille lui ayant été vivement recommandée
+par des personnes respectables qui devaient se charger d'elle à sa
+sortie de prison, avait ajouté Jacques Ferrand, il priait son
+tout-puissant client, au nom de la morale, de la religion et de la
+réhabilitation future de cette infortunée, de solliciter sa libération.
+
+Enfin le notaire, pour se mettre à l'abri de toute recherche ultérieure,
+avait surtout et instamment prié son client de ne pas le nommer dans
+l'accomplissement de cette bonne oeuvre; ce voeu, attribué à la modestie
+philanthropique de Jacques Ferrand, homme aussi pieux que respectable,
+fut scrupuleusement observé: la liberté de Fleur-de-Marie fut demandée
+et obtenue au seul nom du client qui, pour comble d'obligeance, envoya
+directement à Jacques Ferrand l'ordre de sortie, afin qu'il pût
+l'adresser aux protecteurs de la jeune fille.
+
+Mme Séraphin, en remettant cet ordre au directeur de la prison, ajouta
+qu'elle était chargée de conduire la Goualeuse auprès des personnes qui
+s'intéressaient à elle.
+
+D'après les excellents renseignements donnés par l'inspectrice à Mme
+d'Harville sur Fleur-de-Marie, personne ne douta que celle-ci ne dût sa
+liberté à l'intervention de la marquise.
+
+La femme de charge du notaire ne pouvait donc en rien exciter la
+défiance de sa victime.
+
+Mme Séraphin avait, selon l'occasion et ainsi qu'on le dit vulgairement,
+l'air bonne femme; il fallait assez d'observation pour remarquer quelque
+chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard patelin, dans son
+sourire hypocrite.
+
+Malgré sa profonde scélératesse, qui l'avait rendue complice ou
+confidente des crimes de son maître, Mme Séraphin ne put s'empêcher
+d'être frappée de la touchante beauté de cette jeune fille, qu'elle
+avait livrée tout enfant à la Chouette... et qu'elle conduisait alors à
+une mort certaine.
+
+--Eh bien! ma chère demoiselle, lui dit Mme Séraphin d'une voix
+mielleuse, vous devez être bien contente de sortir de prison?
+
+--Oh! oui, madame, et c'est, sans doute, à la protection de Mme
+d'Harville, qui a été si bonne pour moi...
+
+--Vous ne vous trompez pas... mais venez... nous sommes déjà un peu en
+retard... et nous avons une longue route à faire.
+
+--Nous allons à la ferme de Bouqueval, chez Mme Georges, n'est-ce pas...
+madame? s'écria la Goualeuse.
+
+--Oui... certainement, nous allons à la campagne... chez Mme Georges,
+dit la femme de charge pour éloigner tout soupçon de l'esprit de
+Fleur-de-Marie, puis elle ajouta, avec un air de malicieuse bonhomie:
+Mais ce n'est pas tout: avant de voir Mme Georges, une petite surprise
+vous attend; venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel _ouf_ vous
+allez pousser en sortant d'ici... chère demoiselle!... Allons,
+partons... Votre servante, messieurs.
+
+Et Mme Séraphin, après avoir salué le greffier et son commis, descendit
+avec la Goualeuse.
+
+Un gardien les suivait, chargé de faire ouvrir les portes.
+
+La dernière venait de se refermer, et les deux femmes se trouvaient sous
+le vaste porche qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis,
+lorsqu'elles se rencontrèrent avec une jeune fille qui venait sans doute
+visiter quelque prisonnière.
+
+C'était Rigolette... Rigolette toujours leste et coquette; un petit
+bonnet très-simple, mais bien frais et orné de faveurs cerise qui
+accompagnaient à merveille ses bandeaux de cheveux noirs, encadrait son
+joli minois: un col bien blanc se rabattait sur son long tartan brun.
+Elle portait au bras un cabas de paille; grâce à sa démarche de chatte
+attentive et proprette, ses brodequins à semelles épaisses étaient d'une
+propreté miraculeuse, quoiqu'elle vînt, hélas! de bien loin, la pauvre
+enfant.
+
+--Rigolette! s'écria Fleur-de-Marie en reconnaissant son ancienne
+compagne de prison[18] et de promenades champêtres.
+
+--La Goualeuse! dit à son tour la grisette.
+
+Et les deux jeunes filles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.
+
+Rien de plus enchanteur que le contraste de ces deux enfants de seize
+ans, tendrement embrassées, toutes deux si charmantes, et pourtant si
+différentes de physionomie et de beauté.
+
+L'une blonde, aux grands yeux bleus mélancoliques, au profil d'une
+angélique pureté idéale, un peu pâli, un peu attristé, un peu
+spiritualisé, de ces adorables paysannes de Greuze, d'un coloris si
+frais et si transparent... mélange ineffable de rêverie, de candeur et
+de grâce...
+
+L'autre, brune piquante, aux joues rondes et vermeilles, aux jolis yeux
+noirs, au rire ingénu, à la mine éveillée, type ravissant de jeunesse,
+d'insouciance et de gaieté, exemple rare et touchant du bonheur dans
+l'indigence, de l'honnêteté dans l'abandon et de la joie dans le
+travail.
+
+Après l'échange de leurs naïves caresses, les deux jeunes filles se
+regardèrent...
+
+Rigolette était radieuse de cette rencontre... Fleur-de-Marie confuse...
+
+La vue de son amie lui rappelait le peu de jours de bonheur calme qui
+avait précédé sa dégradation première.
+
+--C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette...
+
+--Mon Dieu, oui, quelle douce surprise!... Il y a si longtemps que nous
+ne sommes vues..., répondit la Goualeuse.
+
+--Ah! maintenant, je ne m'étonne plus de ne t'avoir pas rencontrée
+depuis six mois..., reprit Rigolette en remarquant les vêtements
+rustiques de la Goualeuse, tu habites donc la campagne?...
+
+--Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-Marie en baissant les
+yeux...
+
+--Et tu viens, comme moi, voir quelqu'un en prison?
+
+--Oui... je venais... je viens de voir quelqu'un, dit Fleur-de-Marie en
+balbutiant et en rougissant de honte.
+
+--Et tu t'en retournes chez toi? Loin de Paris sans doute? Chère petite
+Goualeuse... toujours bonne: je te reconnais bien là... Te rappelles-tu
+cette pauvre femme en couches à qui tu avais donné ton matelas, du linge
+et le peu d'argent qui te restait, et que nous allions dépenser à la
+campagne... Car alors tu étais déjà folle de la campagne, toi...
+mademoiselle la villageoise.
+
+--Et toi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette; étais-tu complaisante!
+C'est pour moi que tu y venais pourtant.
+
+--Et pour moi aussi... car toi, qui étais toujours un peu sérieuse, tu
+devenais si contente, si gaie, si folle, une fois au milieu des champs
+ou des bois... que rien que de t'y voir... c'était pour moi un
+plaisir... Mais laisse-moi donc encore te regarder. Comme ce joli bonnet
+rond te va bien! Es-tu gentille ainsi! Décidément... c'était ta vocation
+de porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de porter un bonnet de
+grisette. Te voilà selon ton goût, tu dois être contente... Du reste, ça
+ne m'étonne pas... quand je ne t'ai plus vue, je me suis dit: «Cette
+bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris, c'est une vraie fleur
+des bois, comme dit la chanson, et ces fleurs-là ne vivent pas dans la
+capitale, l'air n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se sera
+mise en place chez de braves gens à la campagne: c'est ce que tu as
+fait, n'est-ce pas?»
+
+--Oui..., dit Fleur-de-Marie en rougissant.
+
+--Seulement... j'ai un reproche à te faire.
+
+--À moi?...
+
+--Tu aurais dû me prévenir... on ne se quitte pas ainsi du jour au
+lendemain... ou du moins sans donner de ses nouvelles.
+
+--Je... j'ai quitté Paris... si vite, dit Fleur-de-Marie de plus en plus
+confuse, que je n'ai pas pu...
+
+--Oh! je ne t'en veux pas, je suis trop contente de te revoir... Au
+fait, tu as eu bien raison de quitter Paris, va, c'est si difficile d'y
+vivre tranquille; sans compter qu'une pauvre fille isolée comme nous
+sommes peut tourner à mal sans le vouloir... Quand on n'a personne pour
+vous conseiller... on a si peu de défense... les hommes vous font
+toujours de si belles promesses; et puis, dame, quelquefois la misère
+est si dure... Tiens, te souviens-tu de la petite Julie qui était si
+gentille? Et de Rosine, la blonde aux yeux noirs?
+
+--Oui... je m'en souviens.
+
+--Eh bien! ma pauvre Goualeuse, elles ont été trompées toutes les deux,
+puis abandonnées, et enfin de malheur en malheur elles en sont tombées à
+être de ces vilaines femmes que l'on renferme ici...
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie qui baissa la tête et devint
+pourpre.
+
+Rigolette, se trompant sur le sens de l'exclamation de son amie, reprit:
+
+--Elles sont coupables, méprisables... même, si tu veux, je ne dis pas;
+mais, vois-tu, ma bonne Goualeuse, parce que nous avons eu le bonheur de
+rester honnêtes: toi, parce que tu as été vivre à la campagne auprès de
+braves paysans; moi, parce que je n'avais pas de temps à perdre avec les
+amoureux... que je leur préférais mes oiseaux, et que je mettais tout
+mon plaisir à avoir, grâce à mon travail, un petit ménage, bien
+gentil... il ne faut pas être trop sévère pour les autres; mon Dieu; qui
+sait... si l'occasion, la tromperie, la misère n'ont pas été pour
+beaucoup dans la mauvaise conduite de Rosine et de Julie... et si à leur
+place nous n'aurions pas fait comme elles!...
+
+--Oh! dit amèrement Fleur-de-Marie, je ne les accuse pas... je les
+plains...
+
+--Allons, allons, nous sommes pressées, ma chère demoiselle, dit Mme
+Séraphin en offrant son bras à sa victime avec impatience.
+
+--Madame, donnez-nous encore quelques moments; il y a si longtemps que
+je n'ai vu ma pauvre Goualeuse, dit Rigolette.
+
+--C'est qu'il est tard, mesdemoiselles; déjà trois heures, et nous avons
+une longue course à faire, répondit Mme Séraphin fort contrariée de
+cette rencontre; puis elle ajouta: Je vous donne encore dix minutes...
+
+--Et toi, reprit Fleur-de-Marie en prenant les mains de son amie dans
+les siennes, tu as un caractère si heureux; tu es toujours gaie?
+toujours contente?...
+
+--Je l'étais il y a quelques jours... contente et gaie, maintenant...
+
+--Tu as des chagrins?
+
+--Moi? Ah bien! oui, tu me connais... un vrai Roger-Bontemps... Je ne
+suis pas changée... mais malheureusement tout le monde n'est pas comme
+moi... Et comme les autres ont des chagrins, ça fait que j'en ai.
+
+--Toujours bonne...
+
+--Que veux-tu!... Figure-toi que je viens ici pour une pauvre fille...
+une voisine... la brebis du bon Dieu, qu'on accuse à tort et qui est
+bien à plaindre, va; elle s'appelle Louise Morel, c'est la fille d'un
+honnête ouvrier qui est devenu fou tant il était malheureux.
+
+Au nom de Louise Morel, une des victimes du notaire, Mme Séraphin
+tressaillit et regarda très-attentivement Rigolette.
+
+La figure de la grisette lui était absolument inconnue; néanmoins la
+femme de charge prêta dès lors beaucoup d'attention à l'entretien des
+deux jeunes filles.
+
+--Pauvre femme! reprit la Goualeuse, comme elle doit être contente de ce
+que tu ne l'oublies pas dans son malheur!
+
+--Ce n'est pas tout, c'est comme un sort; telle que tu me vois, je viens
+de bien loin... et encore d'une prison... mais d'une prison d'hommes.
+
+--D'une prison d'hommes, toi?...
+
+--Ah! mon Dieu oui, j'ai là une autre pauvre pratique bien triste...
+aussi tu vois mon cabas (et Rigolette le montra), il est partagé en
+deux, chacun a son côté: aujourd'hui j'apporte à Louise un peu de linge,
+et tantôt j'ai aussi porté quelque chose à ce pauvre Germain... mon
+prisonnier s'appelle Germain; tiens, je ne peux pas penser à ce qui
+vient de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer... c'est bête,
+je sais que cela n'en vaut pas la peine, mais enfin je suis comme ça.
+
+--Et pourquoi as-tu envie de pleurer?
+
+--Figure-toi que Germain est si malheureux d'être confondu avec ces
+mauvais hommes de la prison qu'il est tout accablé, n'ayant de goût à
+rien, ne mangeant pas et maigrissant à vue d'oeil... Je m'aperçois de
+ça, et je me dis: «Il n'a pas faim, je vais lui faire une petite
+friandise qu'il aimait bien quand il était mon voisin, ça le
+ragoûtera...» Quand je dis friandise, entendons-nous, c'étaient tout
+bonnement de belles pommes de terre jaunes, écrasées avec un peu de lait
+et du sucre; j'en emplis une jolie tasse bien propre, et tantôt je lui
+porte ça à sa prison en lui disant que j'avais préparé moi-même ce
+pauvre petit régal, comme autrefois, dans le bon temps, tu comprends; je
+croyais ainsi lui donner un peu envie de manger... Ah bien! oui...
+
+--Comment?
+
+--Ça lui a donné envie de pleurer; quand il a reconnu la tasse dans
+laquelle j'avais si souvent pris mon lait devant lui, il s'est mis à
+fondre en larmes... et, par-dessus le marché, j'ai fini par faire comme
+lui, quoique j'aie voulu m'en empêcher. Tu vois comme j'ai de la chance,
+je croyais bien faire... le consoler, et je l'ai attristé davantage
+encore.
+
+--Oui, mais ces larmes-là lui auront été si douces!
+
+--C'est égal, j'aurais autant aimé le consoler autrement; mais je te
+parle de lui sans te dire qui il est; c'est un ancien voisin à moi... le
+plus honnête garçon du monde, aussi doux, aussi timide qu'une jeune
+fille, et que j'aimais comme un camarade, comme un frère.
+
+--Oh! alors, je conçois que ses chagrins soient devenus les tiens.
+
+--N'est-ce pas? Mais tu vas voir comme il a bon coeur. Quand je me suis
+en allée, je lui ai demandé, comme toujours, ses commissions, lui disant
+en riant, afin de l'égayer un peu, que j'étais sa petite femme de ménage
+et que je serais bien exacte, bien active, pour garder sa pratique.
+Alors lui, s'efforçant de sourire, m'a demandé de lui apporter un des
+romans de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lus le soir pendant que
+je travaillais; ce roman-là s'appelle _Ivan... Ivanhoé..._ oui, c'est
+ça. J'aimais tant ce livre-là qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre
+Germain! il était si complaisant!...
+
+--C'est un souvenir de cet heureux temps passé qu'il veut avoir...
+
+--Certainement, puisqu'il m'a priée d'aller dans le même cabinet de
+lecture, non pour louer, mais pour acheter les mêmes volumes que nous
+lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un
+sacrifice, car il est aussi pauvre que nous.
+
+--Excellent coeur! dit la Goualeuse tout émue.
+
+--Te voilà aussi attendrie que moi... quand il m'a chargée de cette
+commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me
+sentais envie de pleurer, plus je tâchais de rire, car, pleurer deux
+fois dans une visite faite exprès pour l'égayer, c'était trop fort...
+Aussi, pour cacher ça, je me suis mise à lui rappeler les drôles
+d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant
+autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses,
+grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, ça m'a fendu le coeur; j'avais
+beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire
+comme lui; quand je l'ai quitté, il sanglotait et je me disais, furieuse
+de ma sottise: «Si c'est comme ça que je le console et que je l'égaie,
+c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le
+faire rire, c'est étonnant comme j'y réussis!»
+
+Au nom de Germain, autre victime du notaire, Mme Séraphin avait redoublé
+d'attention.
+
+--Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour être en prison? demanda
+Fleur-de-Marie.
+
+--Lui! s'écria Rigolette, dont l'attendrissement cédait à l'indignation,
+il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est
+aussi le dénonciateur de Louise.
+
+--De Louise, que tu viens voir ici?
+
+--Sans doute; elle était la servante du notaire, et Germain était son
+caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien
+injustement ce pauvre garçon... Mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que ce
+méchant homme est comme un enragé après ces deux malheureux, qui ne lui
+ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son
+tour...
+
+Rigolette prononça ces derniers mots avec une expression qui inquiéta
+Mme Séraphin. Se mêlant à la conversation, au lieu d'y demeurer
+étrangère, elle dit à Fleur-de-Marie d'un air patelin:
+
+--Ma chère demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je
+comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous intéresse, car moi,
+qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, ça me
+désole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si méchants! Et
+comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez,
+mademoiselle?
+
+Rigolette n'avait aucune raison de se défier de Mme Séraphin. Néanmoins,
+se souvenant des recommandations de Rodolphe, qui lui avait enjoint la
+plus grande réserve au sujet de la protection cachée qu'il accordait à
+Germain et à Louise, elle regretta de s'être laissé entraîner à dire:
+«Patience, chacun aura son tour.»
+
+--Ce méchant homme s'appelle M. Ferrand, madame, reprit donc Rigolette,
+ajoutant très-adroitement, pour réparer sa légère indiscrétion: Et c'est
+d'autant plus mal à lui de tourmenter Louise et Germain que personne ne
+s'intéresse à eux... excepté moi... ce qui ne leur sert pas à
+grand-chose.
+
+--Quel malheur! reprit Mme Séraphin, j'avais espéré le contraire quand
+vous avez dit: «Mais patience...» Je croyais que vous comptiez sur
+quelque protecteur pour soutenir ces deux infortunés contre ce méchant
+notaire.
+
+--Hélas! non, madame, ajouta Rigolette, afin de détourner complètement
+les soupçons de Mme Séraphin; qui serait assez généreux pour prendre le
+parti de ces deux pauvres jeunes gens contre un homme riche et puissant,
+comme l'est ce M. Ferrand?
+
+--Oh! il y a des coeurs assez généreux pour cela! reprit Fleur-de-Marie
+après un moment de réflexion et avec une exaltation contrainte, oui, je
+connais quelqu'un qui se fait un devoir de protéger ceux qui souffrent
+et de les défendre, car celui dont je te parle est aussi secourable aux
+honnêtes gens que redoutable aux méchants.
+
+Rigolette regarda la Goualeuse avec étonnement et fut sur le point de
+lui dire, en songeant à Rodolphe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un
+qui prenait courageusement le parti du faible contre le fort; mais,
+toujours fidèle aux recommandations de son voisin (ainsi qu'elle
+appelait le prince), la grisette répondit à Fleur-de-Marie:
+
+--Vraiment! tu connais quelqu'un d'assez généreux pour venir aussi en
+aide aux pauvres gens?...
+
+--Oui... et, quoique j'aie déjà à implorer sa pitié, sa bienfaisance
+pour d'autres personnes, je suis sûre que s'il connaissait le malheur
+immérité de Louise et de M. Germain... il les sauverait et punirait leur
+persécuteur... car sa justice et sa bonté sont inépuisables comme celles
+de Dieu...
+
+Mme Séraphin regarda sa victime avec surprise. «Cette petite fille
+serait-elle donc encore plus dangereuse que nous ne le pensions? se
+dit-elle; si j'avais pu en avoir pitié, ce qu'elle vient de dire
+rendrait inévitable l'accident qui va nous en débarrasser.»
+
+--Ma bonne petite Goualeuse, puisque tu as une si bonne connaissance, je
+t'en supplie, recommande-lui ma bonne Louise et mon Germain, car ils ne
+méritent pas leur mauvais sort, dit Rigolette en songeant que ses amis
+ne pouvaient que gagner à avoir deux défenseurs au lieu d'un.
+
+--Sois tranquille, je te promets de faire ce que je pourrai pour tes
+protégés auprès de M. Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.
+
+--M. Rodolphe! s'écria Rigolette étrangement surprise.
+
+--Sans doute, dit la Goualeuse.
+
+--M. Rodolphe!... Un commis voyageur?
+
+--Je ne sais pas ce qu'il est... mais pourquoi cet étonnement?
+
+--Parce que je connais aussi un M. Rodolphe.
+
+--Ce n'est peut-être pas le même.
+
+--Voyons, voyons le tien; comment est-il?
+
+--Jeune!...
+
+--C'est ça.
+
+--Une figure pleine de noblesse et de bonté.
+
+--C'est bien ça... mais, mon Dieu! c'est tout comme le mien, dit
+Rigolette de plus en plus étonnée, et elle ajouta: Est-il brun, a-t-il
+de petites moustaches?
+
+--Oui.
+
+--Enfin, il est grand et mince... il a une taille charmante... et l'air
+si comme il faut... pour un commis voyageur... Est-ce toujours bien ça
+le tien?
+
+--Sans doute, c'est lui, répondit Fleur-de-Marie; seulement, ce qui
+m'étonne, c'est que tu croies qu'il est commis voyageur.
+
+--Quant à cela, j'en suis sûre... il me l'a dit.
+
+--Tu le connais?
+
+--Si je le connais? c'est mon voisin.
+
+--M. Rodolphe?
+
+--Il a une chambre au quatrième, à côté de la mienne.
+
+--Lui?... Lui?...
+
+--Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela? C'est tout simple; il ne gagne
+guère que quinze ou dix-huit cents francs par an; il ne peut prendre
+qu'un logement modeste, quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir beaucoup
+d'ordre... car il ne sait pas seulement ce que ses habits lui coûtent...
+mon cher voisin...
+
+--Non... non..., ce n'est pas le même..., dit Fleur-de-Marie en
+réfléchissant.
+
+--Ah çà! le tien est donc un phénix pour l'ordre?
+
+--Celui dont je te parle, vois-tu, Rigolette, dit Fleur-de-Marie avec
+enthousiasme, est tout-puissant... on ne prononce son nom qu'avec amour
+et vénération... son aspect trouble, impose... et l'on est tenté de
+s'agenouiller devant sa grandeur et sa bonté...
+
+--Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse; je dis comme toi, ça n'est
+plus le même, car le mien n'est ni tout-puissant, ni imposant, il est
+très-bon enfant, très-gai, et on ne s'agenouille pas devant lui; au
+contraire, car il m'avait promis de m'aider à cirer ma chambre, sans
+compter qu'il devait me mener promener le dimanche... Tu vois que ça
+n'est pas un gros seigneur. Mais à quoi est-ce que je pense, j'ai
+joliment le coeur à la promenade! Et Louise, et mon pauvre Germain! Tant
+qu'ils seront en prison, il n'y aura pas de plaisir pour moi.
+
+Depuis quelques moments, Fleur-de-Marie réfléchissait profondément; elle
+s'était tout à coup rappelé que, lors de sa première entrevue avec
+Rodolphe chez l'ogresse, il avait l'extérieur et le langage des hôtes du
+tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer ce rôle de commis voyageur auprès
+de Rigolette?
+
+Mais quel était le but de cette nouvelle transformation?
+
+La grisette reprit, voyant l'air pensif de Fleur-de-Marie:
+
+--Il n'est pas besoin de te creuser la tête pour cela, ma bonne
+Goualeuse; nous saurons bien si nous connaissons le même M. Rodolphe;
+quand tu verras le tien, parle-lui de moi; quand je verrai le mien, je
+lui parlerai de toi; de cette manière-là nous saurons tout de suite à
+quoi nous en tenir.
+
+--Et où demeures-tu, Rigolette?
+
+--Rue du Temple, n° 17.
+
+«Voilà qui est étrange et bon à savoir, se dit Mme Séraphin, qui avait
+attentivement écouté cette conversation. Ce M. Rodolphe, mystérieux et
+tout-puissant personnage qui se fait sans doute passer pour commis
+voyageur, occupe un logement voisin de celui de cette petite ouvrière,
+qui a l'air d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire, et ce défenseur des
+opprimés loge ainsi qu'elle dans la maison de Morel et de Bradamanti...
+Bon, bon, si la grisette et le prétendu commis voyageur continuent à se
+mêler de ce qui ne les regarde pas, on saura où les trouver.»
+
+--Lorsque j'aurai parlé à M. Rodolphe, je t'écrirai, dit la Goualeuse,
+et je te donnerai mon adresse pour que tu puisses me répondre; mais
+répète-moi la tienne, je crains de l'oublier.
+
+--Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes que je laisse à mes
+pratiques, et elle donna à Fleur-de-Marie une petite carte sur laquelle
+était écrit en magnifique bâtarde: _Mademoiselle Rigolette, couturière,
+rue du Temple, n° 17._ C'est comme imprimé, n'est-ce pas? ajouta la
+grisette. C'est encore ce pauvre Germain qui me les a écrites dans le
+temps, ces cartes-là; il était si bon, si prévenant!... Tiens, vois-tu,
+c'est comme un fait exprès, on dirait que je ne m'aperçois de toutes ses
+excellentes qualités que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je
+suis toujours à me reprocher d'avoir attendu si tard pour l'aimer...
+
+--Tu l'aimes donc?
+
+--Ah! mon Dieu oui!... Il faut bien que j'aie un prétexte pour aller le
+voir en prison... Avoue que je suis une drôle de fille, dit Rigolette en
+étouffant un soupir et en riant dans ses larmes, comme dit le poëte.
+
+--Tu es bonne et généreuse comme toujours, dit Fleur-de-Marie en
+pressant tendrement les mains de son amie.
+
+Mme Séraphin en avait sans doute assez appris par l'entretien des deux
+jeunes filles, car elle dit presque brusquement à Fleur-de-Marie:
+
+--Allons, allons, ma chère demoiselle, partons; il est tard, voilà un
+quart d'heure de perdu.
+
+--A-t-elle l'air bougon, cette vieille!... Je n'aime pas sa figure, dit
+tout bas Rigolette à Fleur-de-Marie. Puis elle reprit tout haut: Quand
+tu viendras à Paris, ma bonne Goualeuse, ne m'oublie pas; ta visite me
+ferait tant de plaisir! Je serais si contente de passer une journée avec
+toi, de te montrer mon petit ménage, ma chambre, mes oiseaux!... J'ai
+des oiseaux... c'est mon luxe.
+
+--Je tâcherai de t'aller voir, mais certainement je t'écrirai; allons,
+adieu, Rigolette, adieu... Si tu savais comme je suis heureuse de
+t'avoir rencontrée!
+
+--Et moi donc... mais ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère; et
+puis je suis si impatiente de savoir si ton M. Rodolphe est le même que
+le mien... Écris-moi bien vite à ce sujet, je t'en prie.
+
+--Oui, oui... adieu, Rigolette.
+
+--Adieu, ma bonne petite Goualeuse.
+
+Et les deux jeunes filles s'embrassèrent tendrement en dissimulant leur
+émotion.
+
+Rigolette entra dans la prison pour voir Louise, grâce au permis que lui
+avait fait obtenir Rodolphe.
+
+Fleur-de-Marie monta en fiacre avec Mme Séraphin, qui ordonna au cocher
+d'aller aux Batignolles et de s'arrêter à la barrière.
+
+Un chemin de traverse très-court conduisait de cet endroit presque
+directement au bord de la Seine, non loin de l'île du Ravageur.
+
+Fleur-de-Marie, ne connaissant pas Paris, n'avait pu s'apercevoir que la
+voiture suivait une autre route que celle de la barrière Saint-Denis. Ce
+fut seulement lorsque le fiacre s'arrêta aux Batignolles qu'elle dit à
+Mme Séraphin, qui l'invitait à descendre:
+
+--Mais il me semble, madame, que ce n'est pas là le chemin de
+Bouqueval... Et puis comment irons-nous à pied d'ici jusqu'à la ferme?
+
+--Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, reprit
+cordialement la femme de charge, c'est que j'exécute les ordres de vos
+bienfaiteurs et que vous leur feriez grand-peine si vous hésitiez à me
+suivre...
+
+--Oh! madame, ne le pensez pas! s'écria Fleur-de-Marie; vous êtes
+envoyée par eux, je n'ai aucune question à vous adresser... Je vous suis
+aveuglément; dites-moi seulement si Mme Georges se porte toujours bien.
+
+--Elle se porte à ravir.
+
+--Et M. Rodolphe?
+
+--Parfaitement bien aussi.
+
+--Vous le connaissez donc, madame; mais tout à l'heure, quand je parlais
+de lui avec Rigolette, vous n'en avez rien dit?
+
+--Parce que je ne devais rien en dire... apparemment. J'ai mes ordres...
+
+--C'est lui qui vous les a donnés?
+
+--Est-elle curieuse, cette chère demoiselle, est-elle curieuse! dit en
+riant la femme de charge.
+
+--Vous avez raison; pardonnez mes questions, madame. Puisque nous allons
+à pied à l'endroit où vous me conduisez, ajouta Fleur-de-Marie en
+souriant doucement, je saurai bientôt ce que je désire tant de savoir.
+
+--En effet, ma chère demoiselle, avant un quart d'heure, nous serons
+arrivées.
+
+La femme de charge, ayant laissé derrière elle les dernières maisons des
+Batignolles, suivit avec Fleur-de-Marie un chemin gazonné bordé de
+noyers.
+
+Le jour était tiède et beau, le ciel à demi-voilé de nuages empourprés
+par le couchant; le soleil, commençant à décliner, jetait ses rayons
+obliques sur les hauteurs de Colombes, de l'autre côté de la Seine.
+
+À mesure que Fleur-de-Marie approchait des bords de la rivière, ses
+joues pâles se coloraient légèrement; elle aspirait avec délices l'air
+vif et pur de la campagne.
+
+Sa touchante physionomie exprimait une satisfaction si douce que Mme
+Séraphin lui dit:
+
+--Vous semblez bien contente, ma chère demoiselle?
+
+--Oh! oui, madame... je vais revoir Mme Georges, peut-être M.
+Rodolphe... j'ai de pauvres créatures très-malheureuses à leur
+recommander... j'espère qu'on les soulagera... comment ne serais-je pas
+contente? Si j'étais triste, comment ma tristesse ne s'effacerait-elle
+pas? Et puis, voyez donc... le ciel est si gai avec ses nuages roses! Et
+le gazon... est-il vert malgré la saison! et là-bas... là-bas...
+derrière ces saules, la rivière... est-elle grande, mon Dieu! Le soleil
+y brille, c'est éblouissant... on dirait des reflets d'or... Il brillait
+ainsi tout à l'heure dans l'eau du petit bassin de la prison... Dieu
+n'oublie pas les pauvres prisonniers... il leur donne aussi leur rayon
+de soleil, ajouta Fleur-de-Marie avec une sorte de pieuse
+reconnaissance; puis, ramenée par le souvenir de sa captivité à mieux
+apprécier encore le bonheur d'être libre, elle s'écria dans un élan de
+joie naïve:
+
+--Ah! madame... et là-bas, au milieu de la rivière, voyez donc cette
+jolie petite île bordée de saules et de peupliers, avec cette maison
+blanche au bord de l'eau... comme cette habitation doit être charmante
+l'été quand tous les arbres sont couverts de feuilles; quel silence,
+quelle fraîcheur on doit y trouver!
+
+--Ma foi, dit Mme Séraphin avec un sourire étrange, je suis ravie que
+vous trouviez cette île jolie.
+
+--Pourquoi cela, madame?
+
+--Parce que nous y allons.
+
+--Dans cette île?
+
+--Oui, cela vous surprend?
+
+--Un peu, madame.
+
+--Et si vous trouviez là vos amis?
+
+--Que dites-vous?
+
+--Vos amis rassemblés pour fêter votre sortie de prison? ne seriez-vous
+pas encore plus agréablement surprise?
+
+--Il serait possible! Mme Georges... M. Rodolphe...
+
+--Tenez, ma chère demoiselle, je n'ai pas plus de défense qu'un
+enfant... avec votre petit air innocent vous me feriez dire ce que je ne
+dois pas dire.
+
+--Je vais les revoir... oh! madame, comme mon coeur bat!
+
+--N'allez donc pas si vite, je conçois votre impatience, mais je puis à
+peine vous suivre... petite folle...
+
+--Pardon, madame, j'ai tant de hâte d'arriver...
+
+--C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un reproche, au
+contraire...
+
+--Voici le chemin qui descend, il est mauvais, voulez-vous mon bras,
+madame?
+
+--Ce n'est pas de refus, ma chère demoiselle... car vous êtes leste et
+ingambe, et moi je suis vieille.
+
+--Appuyez-vous sur moi, madame, n'ayez pas peur de me fatiguer...
+
+--Merci, ma chère demoiselle, votre aide n'est pas de trop, cette
+descente est si rapide... enfin nous voici dans une belle route.
+
+--Ah! madame, il est donc vrai, je vais revoir Mme Georges? je ne puis
+le croire.
+
+--Encore un peu de patience... dans un quart d'heure... vous la verrez
+et vous le croirez alors!
+
+--Ce que je ne puis pas comprendre, ajouta Fleur-de-Marie après un
+moment de réflexion, c'est que Mme Georges m'attende là au lieu de
+m'attendre à la ferme.
+
+--Toujours curieuse, cette chère demoiselle, toujours curieuse...
+
+--Comme je suis indiscrète, n'est-ce pas, madame? dit Fleur-de-Marie en
+souriant.
+
+--Aussi pour vous j'ai bien envie de vous apprendre la surprise que vos
+amis vous ménagent.
+
+--Une surprise? à moi, madame?
+
+--Tenez, laissez-moi tranquille, petite espiègle, vous me feriez encore
+parler malgré moi.
+
+Nous laisserons Mme Séraphin et sa victime dans le chemin qui conduit à
+la rivière.
+
+Nous les précéderons toutes deux de quelques moments à l'île du
+Ravageur.
+
+
+
+
+XII
+
+Le bateau
+
+
+ --Eh quoi! déjà partir?
+
+--Partir ne plus entendre vos nobles paroles! Non, par le ciel! je reste
+ici, maître...
+
+ WOLFGANG, _Scène_ _II_
+
+Pendant la nuit, l'aspect de l'île habitée par la famille Martial était
+sinistre; mais, à la brillante clarté du soleil, rien de plus riant que
+ce séjour maudit.
+
+Bordée de saules et de peupliers, presque entièrement couverte d'une
+herbe épaisse, où serpentaient quelques allées de sable jaune, l'île
+renfermait un petit jardin potager et un assez grand nombre d'arbres à
+fruits. Au milieu de ce verger on voyait la baraque à toit de chaume
+dans laquelle Martial voulait se retirer avec François et Amandine. De
+ce côté, l'île se terminait à sa pointe par une sorte d'estacade formée
+de gros pieux destinés à contenir l'éboulement des terres.
+
+Devant la maison, touchant presque au débarcadère, s'arrondissait une
+tonnelle de treillage vert, destinée à supporter pendant l'été les tiges
+grimpantes de la vigne vierge et du houblon, berceau de verdure sous
+lequel on disposait alors les tables des buveurs.
+
+À l'une des extrémités de la maison, peinte en blanc et recouverte de
+tuiles, un bûcher surmonté d'un grenier formait en retour une petite
+aile beaucoup plus basse que le corps de logis principal. Presque
+au-dessus de cette aile on remarquait une fenêtre aux volets garnis de
+plaques de tôle, et extérieurement condamnés par deux barres de fer
+transversales, que de forts crampons fixaient au mur.
+
+Trois bachots se balançaient, amarrés aux pilotis du débarcadère.
+
+Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas s'assurait du libre jeu
+de la soupape qu'il y avait adaptée.
+
+Debout sur un banc situé en dehors de la tonnelle, Calebasse, la main
+placée au-dessus de ses yeux en manière d'abat-jour, regardait au loin
+dans la direction que Mme Séraphin et Fleur-de-Marie devaient suivre
+pour se rendre à l'île.
+
+--Personne ne paraît encore, ni vieille ni jeune, dit Calebasse en
+descendant de son banc et s'adressant à Nicolas. Ce sera comme hier!
+nous aurons attendu pour le roi de Prusse. Si ces femmes n'arrivent pas
+avant une demi-heure... il faudra partir; le coup de Bras-Rouge vaut
+mieux, il nous attend. La courtière doit venir à cinq heures chez lui,
+aux Champs-Élysées. Il faut que nous soyons arrivés avant elle. Ce matin
+la Chouette nous l'a répété...
+
+--Tu as raison, reprit Nicolas en quittant son bateau. Que le tonnerre
+écrase cette vieille qui nous fait droguer pour rien! La soupape va...
+comme un charme. Des deux affaires nous n'en aurons peut-être pas une...
+
+--Du reste, Bras-Rouge et Barbillon ont besoin de nous... à eux deux ils
+ne peuvent rien.
+
+--C'est vrai; car, pendant qu'on fera le coup, il faudra que Bras-Rouge
+reste en dehors de son cabaret pour être au guet, et Barbillon n'est pas
+assez fort pour entraîner à lui tout seul la courtière dans le caveau...
+elle regimbera, cette vieille.
+
+--Est-ce que la Chouette ne nous disait pas en riant, qu'elle y tenait
+le Maître d'école... en pension... dans ce caveau?
+
+--Pas dans celui-là. Dans un autre qui est bien plus profond, et qui est
+inondé quand la rivière est haute.
+
+--Doit-il marronner dans ce caveau, le Maître d'école! Être là-dedans
+tout seul, et aveugle!
+
+--Il y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre chose: le caveau est
+noir comme un four.
+
+--C'est égal, quand il a fini de chanter, pour se distraire, toutes les
+romances qu'il sait, le temps doit lui paraître joliment long.
+
+--La Chouette dit qu'il s'amuse à faire la chasse aux rats, et que ce
+caveau-là est très-giboyeux.
+
+--Dis donc, Nicolas, à propos de particuliers qui doivent s'ennuyer et
+marronner, reprit Calebasse avec un sourire féroce, en montrant du doigt
+la fenêtre garnie de plaques de tôle, il y en a là un qui doit se manger
+le sang.
+
+--Bah!... il dort... Depuis ce matin il ne cogne plus... et son chien
+est muet.
+
+--Peut-être qu'il l'a étranglé pour le manger. Depuis deux jours ils
+doivent tous deux enrager la faim et la soif là-dedans.
+
+--Ça les regarde... Martial peut durer encore longtemps comme ça, si ça
+l'amuse. Quand il sera fini... on dira qu'il est mort de maladie; ça ne
+fera pas un pli.
+
+--Tu crois?
+
+--Bien sûr. En allant ce matin à Asnières, la mère a rencontré le père
+Férot, le pêcheur, comme il s'étonnait de ne pas avoir vu son ami
+Martial depuis deux jours, la mère lui a dit que Martial ne quittait pas
+son lit, tant il était malade, et qu'on désespérait de lui. Le père
+Férot a avalé ça doux comme miel... il le redira à d'autres... et quand
+la chose arrivera... elle paraîtra toute simple.
+
+--Oui, mais il ne mourra pas encore tout de suite; c'est long de cette
+manière-là.
+
+--Qu'est-ce que tu veux? il n'y avait pas moyen d'en venir à bout
+autrement. Cet enragé de Martial, quand il s'y met, est méchant en
+diable, et fort comme un taureau, par là-dessus; il se défiait, nous
+n'aurions pas pu l'approcher sans danger; tandis que sa porte une fois
+bien clouée en dehors, qu'est-ce qu'il pouvait faire? Sa fenêtre était
+grillée.
+
+--Tiens... il pouvait desceller les barreaux... en creusant le plâtre
+avec son couteau, ce qu'il aurait fait si, montée à l'échelle, je ne lui
+avais pas déchiqueté les mains à coups de hachette toutes les fois qu'il
+voulait commencer son ouvrage.
+
+--Quelle faction! dit le brigand en ricanant; c'est toi qui as dû
+t'amuser!
+
+--Il fallait bien te donner le temps d'arriver avec la tôle que tu avais
+été chercher chez le père Micou.
+
+--Devait-il écumer... cher frère!
+
+--Il grinçait des dents comme un possédé; deux ou trois fois il a voulu
+me repousser à travers les barreaux à grands coups de bâton; mais alors,
+n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas travailler et
+desceller la grille. C'est ce qu'il fallait.
+
+--Heureusement qu'il n'y a pas de cheminée dans sa chambre!
+
+--Et que la porte est solide et qu'il a les mains abîmées! sans ça, il
+serait capable de trouer le plancher.
+
+--Et les poutres, il passerait donc à travers? Non, non, va, il n'y a
+pas de danger qu'il s'échappe; les volets sont garnis de tôle et assurés
+par deux barres de fer; la porte... clouée en dehors avec des clous à
+bateau de trois pouces. Sa bière est plus solide que si elle était en
+chêne et en plomb.
+
+--Dis donc, et quand, en sortant de prison, la Louve viendra ici pour
+chercher son homme... comme elle l'appelle?
+
+--Eh bien! on lui dira: «Cherche.»
+
+--À propos, sais-tu que si ma mère n'avait pas enfermé ces gueux
+d'enfants, ils auraient été capables de ronger la porte comme des rats
+pour délivrer Martial? Ce petit gredin de François est un vrai démon
+depuis qu'il se doute que nous avons emballé le grand frère.
+
+--Ah çà! mais est-ce qu'on va les laisser dans la chambre d'en haut
+pendant que nous allons quitter l'île? Leur fenêtre n'est pas grillée;
+ils n'ont qu'à descendre en dehors...
+
+À ce moment, des cris et des sanglots, partant de la maison, attirèrent
+l'attention de Calebasse et de Nicolas.
+
+Ils virent la porte du rez-de-chaussée, jusqu'alors ouverte, se fermer
+violemment, une minute après, la figure pâle et sinistre de la mère
+Martial apparut à travers les barreaux de la fenêtre de la cuisine.
+
+De son long bras décharné, la veuve du supplicié fit signe à ses enfants
+de venir à elle.
+
+--Allons, il y a du grabuge; je parie que c'est encore François qui se
+rebiffe, dit Nicolas. Gredin de Martial! Sans lui, ce gamin-là aurait
+été tout seul. Veille toujours bien: et si tu vois les deux femelles,
+appelle-moi.
+
+Pendant que Calebasse, remontée sur son banc, épiait au loin la venue de
+Mme Séraphin et de la Goualeuse, Nicolas entra dans la maison.
+
+La petite Amandine, agenouillée au milieu de la cuisine, sanglotait et
+demandait grâce pour son frère François.
+
+Irrité, menaçant, celui-ci, acculé dans un des angles de cette pièce,
+brandissait la hachette de Nicolas et semblait décidé à apporter cette
+fois une résistance désespérée aux volontés de sa mère.
+
+Toujours impassible, toujours silencieuse, montrant à Nicolas l'entrée
+du caveau qui s'ouvrait dans la cuisine et dont la porte était
+entrebâillée, la veuve fit signe à son fils d'y enfermer François.
+
+--On ne m'enfermera pas là-dedans! s'écria l'enfant déterminé dont les
+yeux brillaient comme ceux d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y
+laisser mourir de faim avec Amandine, comme notre frère Martial.
+
+--Maman... pour l'amour de Dieu, laissez-nous en haut dans notre
+chambre, comme hier, demanda la petite fille d'un ton suppliant, en
+joignant les mains... dans le caveau noir, nous aurons trop peur.
+
+La veuve regarda Nicolas d'un air impatient, comme pour lui reprocher de
+n'avoir pas encore exécuté ses ordres, puis, d'un nouveau geste
+impérieux, lui désigna François.
+
+Voyant son frère s'avancer vers lui, le jeune garçon brandit sa hachette
+d'un air désespéré et s'écria:
+
+--Si on veut m'enfermer là, que ce soit ma mère, mon frère ou Calebasse,
+tant pis... je frappe, et la hache coupe.
+
+Ainsi que la veuve, Nicolas sentait l'imminente nécessité d'empêcher les
+deux enfants d'aller au secours de Martial pendant que la maison
+resterait seule, et aussi de leur dérober la connaissance des scènes qui
+allaient se passer, car de leur fenêtre on découvrait la rivière, où
+l'on voulait noyer Fleur-de-Marie.
+
+Mais Nicolas, aussi féroce que lâche, et se souciant peu de recevoir un
+coup de la dangereuse hachette dont son jeune frère était armé, hésitait
+à s'approcher de lui.
+
+La veuve, courroucée de l'hésitation de son fils aîné, le poussa
+rudement par l'épaule au-devant de François.
+
+Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'écria:
+
+--Quand il m'aura blessé, qu'est-ce que je ferai, la mère? Vous savez
+bien que je vais avoir besoin de mes bras tout à l'heure, et je me
+ressens encore du coup que ce gueux de Martial m'a donné.
+
+La veuve haussa les épaules avec mépris et fit un pas vers François.
+
+--N'approchez pas, ma mère, s'écria François furieux, ou vous allez me
+payer tous les coups que vous nous avez donnés à nous deux Amandine.
+
+--Mon frère, laisse-toi plutôt renfermer. Oh! mon Dieu, ne frappe pas
+notre mère! s'écria Amandine épouvantée.
+
+Tout à coup Nicolas vit sur une chaise une grande couverture de laine
+dont on s'était servi pour le repassage; il la saisit, la déploya à
+moitié et la lança adroitement sur la tête de François, qui, malgré ses
+efforts, se trouvant engagé sous ses plis épais, ne put faire usage de
+son arme.
+
+Alors Nicolas se précipita sur lui et, aidé de sa mère, il le porta dans
+le caveau.
+
+Amandine était restée agenouillée au milieu de la cuisine; dès qu'elle
+vit le sort de son frère, elle se leva vivement et, malgré sa terreur,
+alla d'elle-même le rejoindre dans le sombre réduit.
+
+La porte fut fermée à double tour sur le frère et sur la soeur.
+
+--C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial si ces enfants sont
+maintenant comme des déchaînés après nous, s'écria Nicolas.
+
+--On n'entend plus rien dans sa chambre depuis ce matin, dit la veuve
+d'un air pensif, et elle tressaillit; plus rien...
+
+--C'est ce qui prouve, la mère, que tu as bien fait de dire tantôt au
+père Férot, le pêcheur d'Asnières, que Martial était depuis deux jours
+dans son lit malade à crever. Comme ça, quand tout sera dit, on ne
+s'étonnera de rien.
+
+Après un moment de silence, et comme si elle eût voulu échapper à une
+pensée pénible, la veuve reprit brusquement:
+
+--La Chouette est venue ici pendant que j'étais à Asnières?
+
+--Oui, la mère.
+
+--Pourquoi n'est-elle pas restée pour nous accompagner chez Bras-Rouge?
+Je me défie d'elle.
+
+--Bah! vous vous défiez de tout le monde, la mère: aujourd'hui c'est de
+la Chouette, hier c'était de Bras-Rouge.
+
+--Bras-Rouge est libre, mon fils est à Toulon, et ils avaient commis le
+même vol.
+
+--Quand vous répéterez toujours cela... Bras-Rouge a échappé parce qu'il
+est fin comme l'ambre, voilà tout. La Chouette n'est pas restée ici
+parce qu'elle avait rendez-vous à deux heures, près de l'Observatoire,
+avec le grand monsieur en deuil au compte de qui elle a enlevé cette
+jeune fille de campagne avec l'aide du Maître d'école et de Tortillard,
+même que c'était Barbillon qui menait le fiacre que ce grand monsieur en
+deuil avait loué pour cette affaire. Voyons, la mère, comment
+voulez-vous que la Chouette nous dénonce, puisqu'elle nous dit les coups
+qu'elle monte, et que nous ne lui disons pas les nôtres? Car elle ne
+sait rien de la noyade de tout à l'heure. Soyez tranquille, allez, la
+mère, les loups ne se mangent pas, la journée sera bonne; quand je pense
+que la courtière a souvent pour des vingt, des trente mille francs de
+diamants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la tiendrons dans le
+caveau de Bras-Rouge!... Trente mille francs de diamants!... Pensez
+donc!
+
+--Et pendant que nous tiendrons la courtière, Bras-Rouge restera en
+dehors de son cabaret? dit la veuve d'un air soupçonneux.
+
+--Et où voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un chez lui, ne
+faut-il pas qu'il réponde et qu'il empêche d'approcher de l'endroit où
+nous ferons notre affaire?
+
+--Nicolas! Nicolas! cria tout à coup Calebasse au-dehors, voilà les deux
+femmes.
+
+--Vite, vite, la mère, votre châle; je vais vous conduire à terre, ça
+sera autant de fait, dit Nicolas.
+
+La veuve avait remplacé sa marmotte de deuil par un bonnet de tulle
+noir. Elle s'enveloppa dans un grand châle de tartan à carreaux gris et
+blancs, ferma la porte de la cuisine, plaça la clef derrière un des
+volets du rez-de-chaussée et suivit son fils à l'embarcadère.
+
+Presque malgré elle, avant de quitter l'île, elle jeta un long regard
+sur la fenêtre de Martial, fronça les sourcils, pinça ses lèvres; puis,
+après un brusque et nouveau tressaillement, elle murmura tout bas:
+«C'est sa faute, c'est sa faute.»
+
+--Nicolas, les vois-tu... là-bas, le long de la butte? il y a une
+paysanne et une bourgeoise, s'écria Calebasse en montrant, de l'autre
+côté de la rivière, Mme Séraphin et Fleur-de-Marie qui descendaient un
+petit sentier contournant un escarpement assez élevé d'où l'on dominait
+un four à plâtre.
+
+--Attendons le signal, n'allons pas faire de mauvaise besogne, dit
+Nicolas.
+
+--Tu es donc aveugle? Est-ce que tu ne reconnais pas la grosse femme qui
+est venue avant-hier! Vois donc son châle orange. Et la petite paysanne,
+comme elle se dépêche! Elle est encore bonne enfant, celle-là, on voit
+bien qu'elle ne sait pas ce qui l'attend.
+
+--Oui, je reconnais la grosse femme. Allons, ça chauffe, ça chauffe. Ah
+çà! convenons bien du coup, Calebasse, dit Nicolas. Je prendrai la
+vieille et la jeune dans le bachot à soupape, tu me suivras dans l'autre
+bout à bout, et attention à ramer juste, pour que d'un saut je puisse me
+lancer dans ton bateau dès que j'aurai fait jouer la trappe et que le
+mien enfoncera.
+
+--N'aie pas peur, ce n'est pas la première fois que je rame, n'est-ce
+pas?
+
+--Je n'ai pas peur de me noyer, tu sais comme je nage. Mais, si je ne
+sautais pas à temps dans l'autre bachot, les femelles, en se débattant
+contre la noyade, pourraient s'accrocher à moi, et, merci, je n'ai pas
+envie de faire une pleine eau avec elles.
+
+--La vieille fait signe avec son mouchoir, dit Calebasse; les voilà sur
+la grève.
+
+--Allons, allons, embarquez, la mère, dit Nicolas en démarrant, venez
+dans le bachot à soupape. Comme ça, les deux femmes ne se défieront de
+rien. Et toi, Calebasse, saute dans l'autre, et des bras, ma fille, rame
+dur. Ah! tiens, prends mon croc, mets-le à côté de toi, il est pointu
+comme une lance, ça pourra servir, et en route! dit le bandit en plaçant
+dans le bateau de Calebasse un long croc armé d'un fer aigu.
+
+En peu d'instants les deux bachots, conduits l'un par Nicolas, l'autre
+par Calebasse, abordèrent sur la grève, où Mme Séraphin et
+Fleur-de-Marie attendaient depuis quelques minutes.
+
+Pendant que Nicolas attachait son bateau à un pieu placé sur le rivage,
+Mme Séraphin s'approcha et lui dit tout bas et très-rapidement:
+
+--Dites que Mme Georges nous attend; puis la femme de charge reprit à
+haute voix:
+
+--Nous sommes un peu en retard, mon garçon?
+
+--Oui, ma brave dame; Mme Georges vous a déjà demandées plusieurs fois.
+
+--Vous voyez, ma chère demoiselle, Mme Georges nous attend, dit Mme
+Séraphin en se retournant vers Fleur-de-Marie, qui, malgré sa confiance,
+avait senti son coeur se serrer à l'aspect des sinistres figures de la
+veuve, de Calebasse et de Nicolas. Mais le nom de Mme Georges la
+rassura, et elle répondit:
+
+--Je suis aussi bien impatiente de voir Mme Georges, heureusement le
+trajet n'est pas long.
+
+--Va-t-elle être contente, cette chère dame! dit Mme Séraphin. Puis,
+s'adressant à Nicolas:--Voyons, mon garçon, approchez encore un peu plus
+votre bateau que nous puissions monter. Et elle ajouta tout bas: Il faut
+absolument noyer la petite; si elle revient sur l'eau, replongez-la.
+
+--C'est dit; et vous, n'ayez pas peur, quand je vous ferai signe,
+donnez-moi la main. Elle enfoncera toute seule, tout est préparé, vous
+n'avez rien à craindre, répondit tout bas Nicolas. Puis, avec une
+impassibilité féroce, sans être touché ni de la beauté ni de la jeunesse
+de Fleur-de-Marie, il lui tendit son bras.
+
+La jeune fille s'y appuya légèrement et entra dans le bateau.
+
+--À vous, ma brave dame, dit Nicolas à Mme Séraphin.
+
+Et il lui offrit la main à son tour.
+
+Fut-ce pressentiment, défiance ou seulement crainte de ne pas sauter
+assez lestement de l'embarcation dans laquelle se trouvaient Nicolas et
+la Goualeuse lorsqu'elle coulerait à fond, la femme de charge de Jacques
+Ferrand dit à Nicolas en se reculant:
+
+--Au fait, moi, j'irai dans le bateau de mademoiselle.
+
+Et elle se plaça près de Calebasse.
+
+--À la bonne heure, dit Nicolas en échangeant un coup d'oeil expressif
+avec sa soeur.
+
+Et, du bout de sa rame, il donna une vigoureuse impulsion à son bachot.
+
+Sa soeur l'imita lorsque Mme Séraphin fut à côté d'elle.
+
+Debout, immobile, sur le rivage, indifférente à cette scène, la veuve,
+pensive et absorbée, attachait obstinément son regard sur la fenêtre de
+Martial, que l'on distinguait de la grève à travers les peupliers.
+
+Pendant ce temps, les deux bachots, dont le premier portait
+Fleur-de-Marie et Nicolas, l'autre Mme Séraphin et Calebasse,
+s'éloignèrent lentement du bord.
+
+_Fin de la sixième partie_
+
+
+
+
+[Note 1: Quelques jours après avoir écrit ces lignes, nous relisions le
+_Mémorial de Sainte-Hélène_, ce livre immortel qui nous semble un
+sublime traité de philosophie pratique; nous avons remarqué ce passage,
+qui nous avait jusqu'alors échappé. «Après un de mes rêves (c'est
+l'empereur qui parle), nos grands événements de guerre accomplis et
+soldés, de retour à l'intérieur, en repos et respirant, eût été de
+chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens ne
+vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse
+disséminés dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me
+rendre compte à moi-même; ils eussent été les «espions de la vertu»; ils
+seraient venus me trouver directement; ils eussent été mes confesseurs,
+mes directeurs spirituels, et mes décisions avec eux eussent été mes
+bonnes oeuvres secrètes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos,
+eût été, du sommet de ma puissance, de m'occuper à fond d'améliorer la
+condition de la société; j'eusse descendu jusqu'aux _jouissances
+individuelles.»_ (_Mémorial_, t. V, p. 100, édition de 1824.)]
+
+[Note 2: Viens _boire de l'eau-de-vie_, Nicolas; _la vieille donne dans
+le piège_ à mort; elle _viendra_ chez la Chouette; la mère Martial nous
+aidera à _lui prendre de force ses pierreries_, et après nous
+_emporterons le cadavre dans ton bateau_.]
+
+[Note 3: Dépêchons-nous.]
+
+[Note 4: Mouchard.]
+
+[Note 5: Guillotiné.]
+
+[Note 6: Volé.]
+
+[Note 7: Mon couteau.]
+
+[Note 8: Cuivre.]
+
+[Note 9: Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas
+exagérés. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de
+Bretignères sur la colonie pénitentiaire de Mettray (séance du 12 mars
+1842): «L'état civil de nos colons est important à constater: parmi eux
+nous comptons: 32 enfants naturels, 34 dont les père et mère sont
+remariés, 51 dont les parents sont en prison, 124 dont les parents n'ont
+pas été l'objet de poursuites de la justice, mais sont plongés dans la
+plus profonde misère. Ces chiffres sont éloquents et grands
+d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux causes et
+donnent l'espoir d'arrêter les progrès d'un mal dont l'origine est ainsi
+constatée. «Le nombre des parents criminels fait apprécier l'éducation
+qu'ont dû recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides.
+Instruits au mal par leurs pères, les fils ont failli sous leurs ordres
+et ont cru bien faire en suivant leur exemple. Atteints par la justice,
+ils se résignent à partager dans la prison le destin de leur famille;
+ils n'y apportent que l'émulation du vice, et il faut vraiment qu'une
+lueur de la grâce divine existe encore au fond de ces rudes et
+grossières natures pour que tous germes honnêtes ne soient pas
+éteints.»]
+
+[Note 10: Lames de plomb généralement volées sur les toits.]
+
+[Note 11: Débris métalliques recueillis par les ravageurs.]
+
+[Note 12: Fer.]
+
+[Note 13: Cuivre.]
+
+[Note 14: Jolies.]
+
+[Note 15: Voleurs.]
+
+[Note 16: À la conscience.]
+
+[Note 17: Mme de Fermont ayant écrit cette lettre dans son dernier
+domicile, et ignorant alors où elle irait se loger, avait prié M.
+d'Orbigny de lui répondre poste restante; mais, faute de passeport pour
+retirer sa lettre au bureau, elle avait indiqué une de ces adresses
+d'initiales qu'il suffit de désigner pour qu'on vous remette la lettre
+qui porte cette suscription.]
+
+[Note 18: Le lecteur se souvient peut-être que, dans le récit de ses
+premières années qu'elle a fait à Rodolphe lors de son entretien avec
+lui chez l'ogresse, la Goualeuse lui avait parlé de Rigolette, qui,
+enfant vagabond comme elle, avait été enfermée jusqu'à seize ans dans
+une maison de détention.]
+
+
+
+
+
+
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+
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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