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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les mystères de Paris, Tome III + +Author: Eugène Sue + +Release Date: July 27, 2006 [EBook #18923] +[Last updated on January 8, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME III *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Eugène Sue + +LES MYSTÈRES DE PARIS + +Tome III + +(1842--1843) + + +Table des matières + +CINQUIÈME PARTIE. + + I Conseils. + II Le piège. + III Réflexions. + IV Projets d'avenir. + V Déjeuner de garçons. + VI Saint-Lazare. + VII Mont-Saint-Jean. +VIII La Louve et la Goualeuse. + IX Châteaux en Espagne. + X La protectrice. + XI Une intimité forcée. + XII Cecily. +XIII Le premier chagrin de Rigolette. + XIV Amitié. + XV Le testament. + XVI L'île du Ravageur. + + +SIXIÈME PARTIE. + + I Le pirate d'eau douce. + II La mère et le fils. + III François et Amandine. + IV Un garni. + V Les victimes d'un abus de confiance. + VI La rue de Chaillot. + VII Le comte de Saint-Remy. +VIII L'entretien. + IX La perquisition. + X Les adieux. + XI Souvenirs. + XII Le bateau. + Notes + + + + +CINQUIÈME PARTIE + + + + +I + +Conseils + + +Rodolphe et Clémence causaient ensemble pendant que M. d'Harville +lisait par deux fois la lettre de Sarah. + +Les traits du marquis restèrent calmes; un tremblement nerveux presque +imperceptible agita seulement sa main, lorsque après un moment +d'hésitation il mit le billet dans la poche de son gilet. + +--Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il à Rodolphe en +souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller +répondre à cette lettre... plus importante que je ne le pensais +d'abord... + +--Ne vous reverrai-je pas ce soir? + +--Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'espère que Votre +Altesse voudra bien m'excuser. + +--Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas, +madame, de le retenir? + +--Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essayé en vain. + +--Sérieusement, mon cher Albert, tâchez de nous revenir dès que votre +lettre sera écrite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments +un matin... J'ai mille choses à vous dire. + +--Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondément. + +Et il se retira, laissant Clémence avec le prince. + +--Votre mari est préoccupé, dit Rodolphe à la marquise; son sourire m'a +paru contraint... + +--Lorsque Votre Altesse est arrivée, M. d'Harville était profondément +ému; il a eu grand-peine à vous le cacher. + +--Je suis peut-être arrivé mal à propos? + +--Non, monseigneur. Vous m'avez même épargné la fin d'un entretien +pénible. + +--Comment cela? + +--J'ai dit à M. d'Harville la nouvelle conduite que j'étais résolue de +suivre à son égard... en lui promettant soutien et consolation. + +--Qu'il a dû être heureux! + +--D'abord il l'a été autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont +causé une émotion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je +croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste +vengeance! Mon chagrin n'en était ensuite que plus amer... Tandis que +tout à l'heure... quelle différence! J'avais demandé à mon mari s'il +sortait; il m'avait répondu tristement qu'il passerait la soirée seul, +comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester auprès +de lui... si vous aviez vu son étonnement, monseigneur! Combien ses +traits, toujours sombres, sont tout à coup devenus radieux... Ah! vous +aviez bien raison... rien de plus charmant à ménager que ces surprises +de bonheur!... + +--Mais comment ces preuves de bonté de votre part ont-elles amené cet +entretien pénible dont vous me parliez? + +--Hélas! monseigneur, dit Clémence en rougissant, à des espérances que +j'avais fait naître, parce que je pouvais les réaliser... ont succédé +chez M. d'Harville des espérances plus tendres... que je m'étais bien +gardée de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les +satisfaire... + +--Je comprends... il vous aime si tendrement... + +--Autant j'avais d'abord été touchée de sa reconnaissance... autant je +me suis sentie glacée, effrayée, dès que son langage est devenu +passionné... Enfin, lorsque dans son exaltation il a posé ses lèvres sur +ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma +frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi +l'invincible éloignement que me causait son amour... Je le regrette... +Mais au moins M. d'Harville est maintenant à jamais convaincu, malgré +mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amitié la plus +dévouée... + +--Je le plains... sans pouvoir vous blâmer; il est des susceptibilités +pour ainsi dire sacrées... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!! +d'un coeur si vaillant, d'une âme si ardente! Si vous saviez combien +j'ai été longtemps préoccupé de la tristesse qui le dévorait, quoique +j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu à +peu il reconnaîtra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se +résignera comme il s'était résigné jusqu'ici sans avoir les touchantes +consolations que vous lui offrez... + +--Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur. + +--Maintenant, songeons à d'autres infortunes. Je vous ai promis une +bonne oeuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens +remplir mon engagement. + +--Déjà, monseigneur? Quel bonheur! + +--Ah! que j'ai été bien inspiré en louant cette pauvre chambre de la rue +du Temple, dont je vous ai parlé... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai +trouvé là de curieux, d'intéressant!... D'abord vos protégés de la +mansarde jouissent du bonheur que votre présence leur avait promis; ils +ont cependant encore à subir de rudes épreuves; mais je ne veux pas vous +attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent +accabler une seule famille... + +--Quelle doit être leur reconnaissance envers vous! + +--C'est votre nom qu'ils bénissent... + +--Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur? + +--Pour leur rendre l'aumône plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que +réaliser vos promesses. + +--Oh! j'irai les détromper... leur dire ce qu'ils vous doivent. + +--Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison, +redoutez de nouvelles lâchetés anonymes de vos ennemis... ou des +miens... et puis les Morel sont maintenant à l'abri du besoin... +Songeons à notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre mère et de sa fille, +qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une +spoliation infâme... réduites au sort le plus affreux. + +--Malheureuses femmes!... Et où demeurent-elles, monseigneur? + +--Je l'ignore. + +--Mais comment avez-vous connu leur misère? + +--Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le +Temple, madame la marquise? + +--Non, monseigneur... + +--C'est un bazar très-amusant à voir; j'allais donc faire là quelques +emplettes avec ma voisine du quatrième... + +--Votre voisine?... + +--N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple? + +--Je l'oubliais, monseigneur... + +--Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle +Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant. + +--Quelle vertu... pour une grisette! + +--Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle +n'a pas, dit-elle, le loisir d'être amoureuse; cela lui prendrait trop +de temps, car il lui faut travailler douze à quinze heures par jour pour +gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!... + +--Elle peut vivre de si peu? + +--Comment donc! Elle a même comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent +plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus +coquettes. + +--Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige... + +--Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'économie et de philosophie +pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est, +dit-elle, très-habile couturière... En tout cas, vous ne seriez pas +obligée de porter les robes qu'elle vous ferait... + +--Dès demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec +une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue à nous autres riches, +que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur! + +--Vous vous intéressez donc à ma petite protégée, c'est convenu; +revenons à notre aventure. J'étais donc allé au Temple, avec Mlle +Rigolette, pour quelques achats destinés à vos pauvres gens de la +mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secrétaire à +vendre, je trouvai un brouillon de lettre, écrite par une femme qui se +plaignait à un tiers d'être réduite à la misère, elle et sa fille, par +l'infidélité d'un dépositaire. Je demandai au marchand d'où lui venait +ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune +encore, lui avait vendu, étant sans doute à bout de ressources... Cette +femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient être des bourgeoises +et supporter fièrement leur détresse. + +--Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur? + +--Malheureusement, non... jusqu'à présent... Mais j'ai donné ordre à M. +de Graün de tâcher de la découvrir, en s'adressant, s'il le faut, à la +préfecture de police. Il est probable que, dénuées de tout, la mère et +la fille auront été chercher un refuge dans quelque misérable hôtel +garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les maîtres de ces +maisons y inscrivent chaque soir les étrangers qui y sont venus dans la +journée. + +--Quel singulier concours de circonstances! dit Mme d'Harville avec +étonnement. Combien cela est attachant! + +--Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre restée +dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: «Écrire à Mme de Lucenay.» + +--Quel bonheur! Peut-être saurons-nous quelque chose par la duchesse, +s'écria vivement Mme d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais, +ignorant le nom de cette femme, comment la désigner à Mme de Lucenay? + +--Il faudra lui demander si elle ne connaît pas une veuve, jeune encore, +d'une physionomie distinguée, et dont la fille, âgée de seize ou +dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom. + +--Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de +s'intéresser à ces infortunées. + +--J'oubliais de vous dire que le frère de cette veuve s'est suicidé il y +a quelques mois. + +--Si Mme de Lucenay connaît cette famille, reprit Mme d'Harville en +réfléchissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la +voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura +dû frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai hâte d'aller la voir! Je lui +écrirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain +matin. Quelles peuvent être ces femmes? D'après ce que vous savez +d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir à une classe +distinguée de la société... Et se voir réduites à une telle détresse!... +Ah! pour elles la misère doit être doublement affreuse. + +--Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais +déjà d'autres méfaits... un certain Jacques Ferrand. + +--Le notaire de mon mari! s'écria Clémence, le notaire de ma belle-mère! +Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnête +homme du monde. + +--J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire à personne mes +doutes ou plutôt mes certitudes au sujet de ce misérable; il est aussi +adroit que criminel, et, pour le démasquer, j'ai besoin qu'il croie +encore quelques jours à l'impunité. Oui, c'est lui qui a dépouillé ces +infortunées, en niant un dépôt qui, selon toute apparence, lui avait été +remis par le frère de cette veuve. + +--Et cette somme? + +--Était toutes leurs ressources! + +--Oh! voilà de ces crimes... + +--De ces crimes, s'écria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni +le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance +au meurtre... Mais ce notaire déjà riche, mais cet homme revêtu par la +société d'un caractère presque sacerdotal, d'un caractère qui impose, +qui force la confiance... cet homme est poussé au crime, lui, par une +cupidité froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et +vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les +formules du désespoir et de la misère où il vous plonge... Pour un homme +comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si +laborieusement amassés... rien n'est sacré! Vous lui confiez de l'or, +cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la _volonté_ de +cet homme vous fait mendiant et désolé!... À force de privations et de +travaux, vous avez assuré le pain et l'abri de votre vieillesse... la +_volonté_ de cet homme arrache à votre vieillesse ce pain et cet abri... + +«Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes conséquences de ces +spoliations infâmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure +de chagrin et de détresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans +ressource, habituée à l'aisance, inapte, par son éducation, à gagner sa +vie, se trouve bientôt entre le déshonneur et la faim! Qu'elle s'égare, +qu'elle succombe... la voilà perdue, avilie, déshonorée!... Par sa +spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mère, de la +prostitution de la fille!... Il a tué le corps de l'une, tué l'âme de +l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les +autres homicides, mais avec lenteur et cruauté. + +Clémence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant +d'indignation et d'amertume; elle l'écoutait en silence, frappée de ces +paroles d'une éloquence sans doute morose, mais qui révélaient une haine +vigoureuse contre le mal. + +--Pardon, madame, lui dit Rodolphe après quelques instants de silence, +je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles +qui pourraient atteindre vos futures protégées... Ah! croyez-moi, on +n'exagère jamais les conséquences qu'entraînent souvent la ruine et la +misère. + +--Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles +paroles, encore augmenté, s'il est possible, la tendre pitié que +m'inspire cette mère infortunée. Hélas! c'est surtout pour sa fille +qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons, +nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je +suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un +nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai à M. +d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser à aucun +de mes nouveaux caprices, et je prévois que j'en aurai beaucoup de ce +genre. Nos protégées sont fières, m'avez-vous dit, monseigneur; je les +en aime davantage; la fierté dans l'infortune prouve toujours une âme +élevée... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient +devoir mes secours à un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux! +Oh! j'ai déjà mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que +l'adresse et la finesse ne me manqueront pas. + +--J'entrevois déjà les combinaisons les plus machiavéliques, dit +Rodolphe en souriant. + +--Mais il faut d'abord les découvrir. Que j'ai hâte d'être à demain! En +sortant de chez Mme de Lucenay, j'irai à leur ancienne demeure, +j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-même, je demanderai des +renseignements à tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je +serais si fière d'obtenir par moi-même et par moi seule le résultat que +je désire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante! +Pauvres femmes! Il me semble que je m'intéresse encore davantage à elles +quand je songe à ma fille. + +Rodolphe, ému de ce charitable empressement, souriait avec mélancolie en +voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tâchant d'oublier +dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient; +les yeux de Clémence brillaient d'un vif éclat, ses joues étaient +légèrement colorées, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un +nouvel attrait à sa ravissante physionomie. + + + + +II + +Le piège + + +Mme d'Harville s'aperçut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle +rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion +charmante, elle lui dit: + +--Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente +de goûter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu'à présent +triste et inutile. Tel n'était pas sans doute le sort que j'avais +rêvé... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je +ne dois jamais connaître. Quoique bien jeune encore, il me faut y +renoncer!... ajouta Clémence avec un soupir contraint. Puis elle reprit: +Mais enfin, grâce à vous, mon sauveur, toujours grâce à vous, je me +serai créé d'autres intérêts; la charité remplacera l'amour. J'ai déjà +dû à vos conseils de si touchantes émotions! Vos paroles, monseigneur, +ont tant d'influence sur moi!... Plus je médite, plus j'approfondis vos +idées, plus je les trouve justes, grandes, fécondes. Puis, quand je +songe que, non content de prendre en commisération des peines qui +devraient vous être indifférentes, vous me donnez encore les avis les +plus salutaires, en me guidant pas à pas dans cette voie nouvelle que +vous avez ouverte à un pauvre coeur chagrin et abattu... oh! +monseigneur, quel trésor de bonté renferme donc votre âme? Où avez-vous +puisé tant de généreuse pitié? + +--J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voilà pourquoi je sais le +secret de bien des douleurs! + +--Vous, monseigneur, vous malheureux! + +--Oui, car l'on dirait que, pour me préparer à compatir à toutes les +infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a +frappé dans mon ami; amant, il m'a frappé dans la première femme que +j'ai aimée avec l'aveugle confiance de la jeunesse; époux, il m'a frappé +dans ma femme; fils, il m'a frappé dans mon père; père, il m'a frappé +dans mon enfant. + +--Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas +laissé d'enfant. + +--En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute +petite... Eh bien! si étrange que cela vous paraisse, la perte de cette +enfant, que j'ai vue à peine, est le regret de toute ma vie. Plus je +vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque année en redouble +l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'âge que devrait avoir +ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans! + +--Et sa mère, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clémence après un +moment d'hésitation. + +--Oh! ne m'en parlez pas, s'écria Rodolphe, dont les traits se +rembrunirent à la pensée de Sarah. Sa mère est une indigne créature, une +âme bronzée par l'égoïsme et par l'ambition. Quelquefois je me demande +s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'être morte que d'être restée aux +mains de sa mère. + +Clémence éprouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe +s'exprimer ainsi. + +--Oh! je conçois alors, s'écria-t-elle, que vous regrettiez doublement +votre fille. + +--Je l'aurais tant aimée!... Et puis il me semble que chez nous autres +princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte +d'intérêt de race et de nom, d'arrière-pensée politique. Mais une fille! +une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela même que l'on a vu, +hélas! l'humanité sous ses faces les plus sinistres, quelles délices de +se reposer dans la contemplation d'une âme candide et pure! de respirer +son parfum virginal, d'épier avec une tendresse inquiète ses +tressaillements ingénus! La mère la plus folle, la plus fière de sa +fille, n'éprouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour +l'apprécier, pour goûter ces douceurs ineffables; elle appréciera bien +davantage les mâles qualités d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne +trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-être l'amour +d'une mère pour son fils, l'amour d'un père pour sa fille, c'est que +dans ces affections il y a un être faible qui a toujours besoin de +protection? Le fils protège sa mère, le père protège sa fille. + +--Oh! c'est vrai, monseigneur. + +--Mais, hélas! à quoi bon comprendre ces jouissances ineffables, +lorsqu'on ne doit jamais les éprouver! reprit Rodolphe avec abattement. + +Clémence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait été +profond, déchirant. + +Après un moment de silence, rougissant presque de l'émotion à laquelle +il s'était laissé entraîner, il dit à Mme d'Harville en souriant +tristement: + +--Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emporté malgré moi; +vous m'excuserez, n'est-ce pas? + +--Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le +droit? N'avez-vous pas partagé les miens? Malheureusement les +consolations que je puis vous offrir sont vaines... + +--Non, non... le témoignage de votre intérêt m'est doux et salutaire; +c'est déjà presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne +vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a réveillé +en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis +entendre parler d'une jeune fille sans songer à celle que j'ai perdue... + +--Ces préoccupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que +je vous ai vu, j'ai accompagné dans ses visites aux prisons une femme de +mes amies qui est patronnesse de l'oeuvre des jeunes détenues de +Saint-Lazare; cette maison renferme des créatures bien coupables. Si je +n'avais pas été mère, je les aurais jugées, sans doute, avec encore plus +de sévérité... tandis que je ressens pour elles une pitié douloureuse en +songeant que peut-être elles n'eussent pas été perdues sans l'abandon et +la misère où on les a laissées depuis leur enfance... Je ne sais +pourquoi, après ces pensées, il me semble aimer ma fille davantage +encore... + +--Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mélancolique. Cet +entretien me laisse rassuré sur vous... Une voie salutaire vous est +ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces années +d'épreuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme +douée comme vous l'êtes. Votre mérite sera grand... vous aurez encore à +lutter, à souffrir... car vous êtes bien jeune, mais vous reprendrez des +forces en songeant au bien que vous aurez fait... à celui que vous aurez +à faire encore... + +Mme d'Harville fondit en larmes. + +--Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais, +n'est-ce pas, monseigneur? + +--De près ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intérêt à ce qui +vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai à +votre bonheur... à celui de l'homme auquel j'ai voué la plus constante +amitié. + +--Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clémence en essuyant ses +larmes. Sans votre généreux soutien, je le sens, mes forces +m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici, +j'accomplirai courageusement mon devoir. + +À ces mots, une petite porte cachée dans la tenture s'ouvrit +brusquement. + +Clémence poussa un cri; Rodolphe tressaillit. + +M. d'Harville parut, pâle, ému, profondément attendri, les yeux humides +de larmes. + +Le premier étonnement passé, le marquis dit à Rodolphe en lui donnant la +lettre de Sarah: + +--Monseigneur... voici la lettre infâme que j'ai reçue tout à l'heure +devant vous... Veuillez la brûler après l'avoir lue. + +Clémence regardait son mari avec stupeur. + +--Oh! c'est infâme! s'écria Rodolphe indigné. + +--Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus lâche encore que +cette lâcheté anonyme... C'est ma conduite! + +--Que voulez-vous dire? + +--Tout à l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement, +hardiment, je vous l'ai cachée, j'ai feint le calme pendant que j'avais +la jalousie, la rage, le désespoir dans le coeur... Ce n'est pas tout... +Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis allé honteusement me +tapir derrière cette porte pour vous épier... Oui, j'ai été assez +misérable pour douter de votre loyauté, de votre honneur... Oh! l'auteur +de ces lettres sait à qui il les adresse... Il sait combien ma tête est +faible... Eh bien! monseigneur, dites, après avoir entendu ce que je +viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car +je sais quels intérêts vous attirent rue du Temple... après avoir été +assez bassement défiant pour me faire le complice de cette horrible +calomnie en y croyant... n'est-ce pas à genoux que je dois vous demander +grâce et pitié?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est +ce que je fais, Clémence car je n'ai plus d'espoir que dans votre +générosité. + +--Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je à vous pardonner? dit Rodolphe +en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialité. +Maintenant, vous savez nos secrets, à moi et à Mme d'Harville; j'en suis +ravi, je pourrai vous sermonner tout à mon aise. Me voici votre +confident forcé, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident +de Mme d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que +vous devez attendre de ce noble coeur. + +--Et vous, Clémence, dit tristement M. d'Harville à sa femme, me +pardonnerez-vous encore cela? + +--Oui, à condition que vous m'aiderez à assurer votre bonheur... Et elle +tendit la main à son mari, qui la serra avec émotion. + +--Ma foi, mon cher marquis, s'écria Rodolphe, nos ennemis sont +maladroits! Grâce à eux, nous voici plus intimes que par le passé. Vous +n'avez jamais plus justement apprécié Mme d'Harville, jamais elle ne +vous a été plus dévouée. Avouez que nous sommes bien vengés des envieux +et des méchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je +devine d'où le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir +patiemment le mal que l'on fait à mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu, +madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à +secourir vos protégés. Soyez tranquille, nous renouerons bientôt quelque +mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la découvre. + +Après avoir accompagné Rodolphe jusqu'à sa voiture pour le remercier +encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clémence. + + + + +III + +Réflexions + + +Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires +dont fut agité M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul. + +Il reconnaissait avec joie l'insigne fausseté de l'accusation portée +contre Rodolphe et contre Clémence; mais il était aussi convaincu qu'il +lui fallait renoncer à l'espoir d'être aimé d'elle. Plus, dans sa +conversation avec Rodolphe, Clémence s'était montrée résignée, +courageuse, résolue au bien, plus il se reprochait amèrement d'avoir, +par un coupable égoïsme, enchaîné cette malheureuse jeune femme à son +sort. + +Loin d'être consolé par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans +une tristesse, dans un accablement inexprimables. + +La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien +ne la défend des ressentiments douloureux. N'étant jamais forcément +préoccupée des nécessités de l'avenir ou des labeurs de chaque jour, +elle demeure tout entière en proie aux grandes afflictions morales. + +Pouvant posséder ce qui se possède à prix d'or, elle désire ou elle +regrette avec une violence inouïe ce que l'or seul ne peut donner. + +La douleur de M. d'Harville était désespérée, car il ne voulait, après +tout, rien que de juste, que de légal. + +«La possession... sinon l'amour de sa femme.» + +Or, en face des refus inexorables de Clémence, il se demandait si ce +n'était pas une dérision amère que ces paroles de la loi: + +«La femme appartient à son mari.» + +À quel pouvoir, à quelle intervention recourir pour vaincre cette +froideur, cette répugnance qui changeaient sa vie en un long supplice, +puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme? + +Il lui fallait reconnaître qu'en cela, comme en tant d'autres incidents +de la vie conjugale, la simple volonté de l'homme ou de la femme se +substituait impérieusement, sans appel, sans répression possible, à la +volonté souveraine de la loi. + +À ces transports de vaine colère succédait parfois un morne abattement. + +L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glacé. + +Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus fréquentes encore +les crises de son effroyable maladie. + +--Oh! s'écria-t-il, à la fois attendri et désolé, c'est ma faute... +c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai trompée... indignement +trompée! Elle peut... elle doit me haïr... et pourtant, tout à l'heure +encore, elle m'a témoigné l'intérêt le plus touchant; mais, au lieu de +me contenter de cela, ma folle passion m'a égaré, je suis devenu tendre, +j'ai parlé de mon amour, et à peine mes lèvres ont-elles effleuré sa +main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la +répugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne +m'aurait laissé aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux. + +«Et de quel droit lui a-t-elle confié ce hideux secret? Cela est une +trahison indigne! De quel droit? Hélas! du droit que les victimes ont de +se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout +ce qu'elle a trouvé de plus cruel à dire contre l'horrible existence que +je lui ai faite... c'est que tel n'était pas le sort qu'elle avait rêvé, +et qu'elle était bien jeune pour renoncer à l'amour! Je connais +Clémence... cette parole qu'elle m'a donnée, qu'elle a donnée au prince, +elle la tiendra désormais: elle sera pour moi la plus tendre des soeurs. +Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux +rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succéder +des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me +traiter toujours avec un mépris glacial, sans qu'il me fût possible de +me plaindre. + +«Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne +serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible, +que je suis lâche! N'est-ce pas ma femme, après tout? N'est-elle pas à +moi, bien à moi? La loi ne me reconnaît-elle pas mon pouvoir sur elle? +Ma femme résiste... eh bien! j'ai le droit de... + +Il s'interrompit avec un éclat de rire sardonique. + +--Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre +infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un +insensé... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour, +et non sa tiède affection de soeur. Oh! à la fin il faudra bien qu'elle +ait pitié... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non, +non! jamais! Il est une cause d'éloignement qu'une femme ne surmonte +pas. Le dégoût... oui... le dégoût... entends-tu? le dégoût!... Il faut +bien te convaincre de cela: ton horrible infirmité lui fera horreur... +toujours... entends-tu? toujours! s'écria M. d'Harville dans une +douloureuse exaltation. + +Après un moment de farouche silence, il reprit: + +--Cette anonyme délation, qui accusait le prince et ma femme, part +encore d'une main ennemie; et tout à l'heure, avant de l'avoir entendue, +j'ai pu un instant le soupçonner! Lui, le croire capable d'une si lâche +trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le même soupçon! Oh! la +jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le +prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus généreux, engage +Clémence à occuper son esprit et son coeur par des oeuvres charitables; +s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de +conseils, d'appui. + +«Au fait, si belle, si jeune, si entourée, sans amour au coeur qui la +défende, presque excusée de ses torts par les miens, qui sont atroces, +ne peut-elle pas faillir? + +«Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue +coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine. +Clémence a juré de ne pas manquer à ses devoirs... elle tiendra ses +promesses... mais à quel prix, mon Dieu! à quel prix! Tout à l'heure, +lorsqu'elle revenait à moi avec d'affectueuses paroles, combien son +sourire doux, triste, résigné, m'a fait de mal! Combien ce retour vers +son bourreau a dû lui coûter! Pauvre femme! qu'elle était belle et +touchante ainsi! Pour la première fois j'ai senti un remords déchirant; +car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez vengée. Oh! +malheureux, malheureux que je suis! + +Après une longue nuit d'insomnie et de réflexions amères, les agitations +de M. d'Harville cessèrent comme par enchantement. Il attendit le jour +avec impatience. + + + + +IV + +Projets d'avenir + + +Dès le matin, M. d'Harville sonna son valet de chambre. + +Le vieux Joseph en entrant chez son maître l'entendit, à son grand +étonnement, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de +la bonne humeur de M. d'Harville. + +--Ah! monsieur le marquis, dit le fidèle serviteur attendri, quelle +jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus +souvent! + +--Vraiment, monsieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'Harville en +riant. + +--Monsieur le marquis aurait la voix aussi enrouée qu'un chat-huant ou +qu'une crécelle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix. + +--Taisez-vous, flatteur! + +--Dame! quand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous +êtes content... et alors votre voix me paraît la plus charmante musique +du monde... + +--En ce cas, mon vieux Joseph, apprête-toi à ouvrir tes longues +oreilles. + +--Que dites-vous? + +--Tu pourras jouir tous les jours de cette charmante musique, dont tu +parais si avide. + +--Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis! s'écria +Joseph en joignant les mains avec un radieux étonnement. + +--Tous les jours, mon vieux Joseph, heureux tous les jours. Oui, plus de +chagrins, plus de tristesse. Je puis te dire cela, à toi, seul et +discret confident de mes peines... Je suis au comble du bonheur... Ma +femme est un ange de bonté... elle m'a demandé pardon de son éloignement +passé, l'attribuant, le devinerais-tu?... à la jalousie!... + +--À la jalousie? + +--Oui, d'absurdes soupçons excités par des lettres anonymes... + +--Quelle indignité!... + +--Tu comprends... les femmes ont tant d'amour-propre... Il n'en a pas +fallu davantage pour nous séparer; mais heureusement hier soir elle s'en +est franchement expliquée avec moi. Je l'ai désabusée; te dire son +ravissement me serait impossible, car elle m'aime, oh! elle m'aime! La +froideur qu'elle me témoignait lui pesait aussi cruellement qu'à +moi-même... Enfin notre cruelle séparation a cessé... juge de ma +joie!... + +--Il serait vrai! s'écria Joseph les yeux mouillés de larmes. Il serait +donc vrai, monsieur le marquis! Vous voilà heureux pour toujours, +puisque l'amour de Mme la marquise vous manquait seul... ou plutôt +puisque son éloignement faisait seul votre malheur, comme vous me le +disiez... + +--Et à qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne possédais-tu pas un +secret plus triste encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour +est trop beau... Tu t'aperçois peut-être que j'ai pleuré?... C'est +qu'aussi, vois-tu, le bonheur me débordait... Je m'y attendais si +peu!... Comme je suis faible, n'est-ce pas? + +--Allez... allez... monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de +contentement, vous avez assez pleuré de douleur. Et moi donc! tenez... +est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes! je ne les donnerais +pas pour dix années de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne +pouvoir pas m'empêcher de me jeter aux genoux de Mme la marquise la +première fois que je vais la voir... + +--Vieux fou, tu es aussi déraisonnable que ton maître... Maintenant, +j'ai une crainte aussi, moi... + +--Laquelle? mon Dieu! + +--C'est que cela ne dure pas... Je suis trop heureux... qu'est-ce qui me +manque? + +--Rien, rien, monsieur le marquis, absolument rien... + +--C'est pour cela. Je me défie de ces bonheurs si parfaits, si +complets... + +--Hélas! si ce n'est que cela... monsieur le marquis... mais non, je +n'ose... + +--Je l'entends... eh bien! je crois tes craintes vaines!... La +révolution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je +suis sûr d'être à peu près sauvé! + +--Comment cela? + +--Mon médecin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent un violente +secousse morale suffisait pour donner ou pour guérir cette funeste +maladie?... Pourquoi les émotions heureuses seraient-elles impuissantes +à nous sauver? + +--Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela est... +vous êtes guéri! Mais c'est donc un jour béni que celui-ci? Ah! comme +vous le dites, monsieur, Mme la marquise est un bon ange descendu du +ciel, et je commence presque à m'effrayer aussi, monsieur: c'est +peut-être trop de félicité en un jour; mais, j'y songe... si pour vous +rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci! j'ai votre +affaire. + +--Comment? + +--Un de vos amis a reçu très-heureusement et très à-propos, voyez comme +ça se trouve! a reçu un coup d'épée, bien peu grave, il est vrai; mais +c'est égal, ça suffira toujours à vous chagriner assez pour qu'il y ait, +comme vous le désiriez, une petite tache dans ce trop beau jour. Il est +vrai qu'eu égard à cela il vaudrait mieux que le coup d'épée fût plus +dangereux, mais il faut se contenter de ce que l'on a. + +--Veux-tu te taire!... Et de qui veux-tu parler? + +--De M. le duc de Lucenay. + +--Il est blessé? + +--Une égratignure au bras, M. le duc est venu hier pour voir monsieur, +et il a dit qu'il reviendrait ce matin lui demander une tasse de thé... + +--Ce pauvre Lucenay! et pourquoi ne m'as-tu pas dit... + +--Hier soir je n'ai pu voir M. le marquis. + +Après un moment de réflexion M. d'Harville reprit: + +--Tu as raison; ce léger chagrin satisfera sans doute la jalouse +destinée... Mais il me vient une idée, j'ai envie d'improviser ce matin +un déjeuner de garçons, tous amis de M. de Lucenay, pour fêter +l'heureuse issue de son duel. Ne s'attendant pas à cette réunion il sera +enchanté. + +--À la bonne heure, monsieur le marquis! Vive la joie! Rattrapez le +temps perdu... Combien de couverts, que je donne les ordres au maître +d'hôtel? + +--Six personnes dans la petite salle à manger d'hiver. + +--Et les invitations? + +--Je vais les écrire. Un homme d'écurie montera à cheval et les portera +à l'instant; il est de bonne heure, on trouvera tout le monde. Sonne. + +Joseph sonna. + +M. d'Harville entra dans un cabinet et écrivit les lettres suivantes, +sans autre variante que le nom de l'invité: + +«Mon cher..., ceci est une circulaire; il s'agit d'un impromptu. Lucenay +doit venir déjeuner avec moi ce matin; il ne compte que sur un +tête-à-tête; faites-lui la très-aimable surprise de vous joindre à moi +et à quelques-uns de ses amis que je fais aussi prévenir. À midi sans +faute.» + + A. D'HARVILLE + +Un domestique entra. + +--Faites monter quelqu'un à cheval, et que l'on porte à l'instant ces +lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant à Joseph: Écris les +adresses: «M. le vicomte de Saint-Remy...», Lucenay ne peut se passer de +lui, se dit M. d'Harville; «M. de Montville...», un des compagnons de +voyage du duc; «lord Douglas», son fidèle partner au whist, «le baron de +Sézannes», son ami d'enfance... As-tu écrit? + +--Oui, monsieur le marquis. + +--Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah! +Philippe, priez M. Doublet de venir me parler. + +Philippe sortit. + +--Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville à Joseph qui le regardait +avec ébahissement. + +--Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en +train, si gai. Et puis, vous qui êtes ordinairement pâle, vous avez de +belles couleurs... vos yeux brillent... + +--Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah çà, il faut +que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer auprès de Mlle +Juliette, celle des femmes de Mme d'Harville qui a soin, je crois, de +ses diamants... + +--Oui, monsieur le marquis, c'est Mlle Juliette qui en est chargée; je +l'ai aidée, il n'y a pas huit jours, à les nettoyer. + +--Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa +maîtresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci à la marquise!... + +--Ah! je comprends, monsieur... une surprise... + +--Va vite. Voici M. Doublet. + +En effet, l'intendant entra au moment où sortait Joseph. + +--J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis. + +--Mon cher monsieur Doublet, je vais vous épouvanter, dit M. d'Harville +en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de détresse. + +--À moi, monsieur le marquis? + +--À vous. + +--Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis. + +--Je vais dépenser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, énormément +d'argent. + +--Qu'à cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci! +nous le pouvons. + +--Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de bâtisse: il +s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin à l'aile droite de +l'hôtel. Après avoir hésité devant cette folie, dont je ne vous ai pas +parlé jusqu'ici, je me décide... Il faudra prévenir aujourd'hui mon +architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien! +monsieur Doublet, vous ne gémissez pas de cette dépense? + +--Je puis affirmer à monsieur le marquis que je ne gémis pas... + +--Cette galerie sera destinée à donner des fêtes; je veux qu'elle +s'élève comme par enchantement: or, les enchantements étant fort chers, +il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour être en +mesure de fournir aux dépenses, car je veux que les travaux commencent +le plus tôt possible. + +--Et c'est très-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais +toujours: «Il ne manque rien à monsieur le marquis, si ce n'est un goût +quelconque...» Celui des bâtiments a cela de bon que les bâtiments +restent... Quant à l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquiète +pas. Dieu merci! il peut, s'il lui plaît, se passer cette fantaisie de +galerie-là. + +Joseph entra. + +--Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M. +Baudoin, dit-il à M. d'Harville. + +--Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce +bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivière de +diamants, à laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes +n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes... +Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement. + +--Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne gémirai pas. +Des diamants, c'est comme des bâtiments, ça reste; et puis cette +surprise fera sans doute bien plaisir à Mme la marquise, sans compter le +plaisir que cela vous procure à vous-même. C'est qu'aussi, comme j'avais +l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence +plus belle que celle de monsieur le marquis. + +--Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses +félicitations sont toujours d'un à-propos inconcevable... + +--C'est leur seul mérite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-être, +ce mérite, parce qu'elles partent du fond du coeur. Je cours chez le +joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit. + +Dès qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras +croisés sur la poitrine, l'oeil fixe, méditatif. + +Sa physionomie changea tout à coup; elle n'exprima plus ce contentement +dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'être dupes, +mais une résolution calme, morne, froide. + +Après avoir marché quelque temps, il s'assit lourdement et comme accablé +sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et +cacha son front dans ses mains. + +Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui +vint mouiller sa paupière rougie et dit avec effort: + +--Allons... courage... allons. + +Il écrivit alors à diverses personnes sur des objets assez +insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait +différents rendez-vous à plusieurs jours de là. + +Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce +dernier était si gai qu'il s'oubliait jusqu'à chantonner à son tour. + +--Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son maître en +souriant. + +--Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; ça chante si +fort au dedans de moi qu'il faut bien que ça s'entende au dehors... + +--Tu feras mettre ces lettres à la poste. + +--Oui, monsieur le marquis; mais où recevrez-vous ces messieurs tout à +l'heure? + +--Ici, dans mon cabinet, ils fumeront après déjeuner, et l'odeur du +tabac n'arrivera pas chez Mme d'Harville. + +À ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'hôtel. + +--C'est Mme la marquise qui va sortir, elle a demandé ce matin ses +chevaux de très-bonne heure, dit Joseph. + +--Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir. + +--Oui, monsieur le marquis. + +À peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une +glace et s'examina attentivement. + +--Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues +colorées, le regard brillant... Joie ou fièvre... peu importe... pourvu +qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux lèvres. Il y a tant +de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui +pourrait pénétrer sous ce masque menteur, dire: «Ce rire cache un sombre +désespoir, cette gaieté bruyante cache une pensée de mort»? Qui pourrait +deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh! +si... l'amour ne s'y méprendrait pas, lui; son instinct l'éclairerait. +Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons... à ton rôle, histrion +sinistre. + +Clémence entra dans le cabinet de M. d'Harville. + +--Bonjour, Albert, mon bon frère, lui dit-elle d'un ton plein de douceur +et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression +souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami? +Vous avez l'air radieux. + +--C'est qu'au moment où vous êtes entrée, ma chère petite soeur, je +pensais à vous... De plus, j'étais sous l'impression d'une excellente +résolution... + +--Cela ne m'étonne pas... + +--Ce qui s'est passé hier, votre admirable générosité, la noble conduite +du prince, tout cela m'a donné beaucoup à réfléchir, et je me suis +converti à vos idées; mais converti tout à fait, en regrettant mes +velléités de révolte d'hier... que vous excuserez, au moins par +coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez +pas pardonné, j'en suis sûr, de renoncer trop facilement à votre amour. + +--Quel langage! quel heureux changement! s'écria Mme d'Harville. Ah! +j'étais bien sûre qu'en m'adressant à votre coeur, à votre raison, vous +me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir. + +--Ni moi non plus, Clémence, je vous l'assure. Oui, depuis ma résolution +de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est +singulièrement éclairci, simplifié. + +--Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un même +but, appuyés fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre +carrière, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce +sentiment sera inaltérable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce +sera, car je l'ai mis là, dit Clémence en posant son doigt sur son +front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa +main sur son coeur: Non, je me trompe, c'est là... que cette bonne +pensée veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous +verrez, monsieur mon frère, ce que c'est que l'entêtement d'un coeur +bien dévoué. + +--Chère Clémence! répondit M. d'Harville avec une émotion contenue. + +Puis, après un moment de silence, il reprit gaiement: + +--Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre départ, +pour vous prévenir que je ne pouvais pas prendre ce matin le thé avec +vous. J'ai plusieurs personnes à déjeuner; c'est une espèce d'impromptu +pour fêter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste, +n'a été que très-légèrement blessé par son adversaire. + +Mme d'Harville rougit en songeant à la cause de ce duel: un propos +ridicule adressé devant elle par M. de Lucenay à M. Charles Robert. + +Ce souvenir fut cruel pour Clémence, il lui rappelait une erreur dont +elle avait honte. + +Pour échapper à cette pénible impression, elle dit à son mari: + +--Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient déjeuner avec vous; +je vais, moi, peut-être très-indiscrètement, m'inviter ce matin chez Mme +de Lucenay; car j'ai beaucoup à causer avec elle de mes deux protégées +inconnues. De là je compte aller à la prison de Saint-Lazare avec Mme de +Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions: à cette heure +j'intrigue pour être admise dans l'oeuvre des jeunes détenues. + +--En vérité vous êtes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il +ajouta avec une douloureuse émotion qui, malgré ses efforts, se trahit +quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se +hâta-t-il de dire. + +--Êtes-vous contrarié que je sorte de si matin? lui demanda vivement +Clémence, étonnée de l'accent de sa voix. Si vous le désirez, je puis +remettre ma visite à Mme de Lucenay. + +Le marquis avait été sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus +affectueux: + +--Oui, ma chère petite soeur, je suis aussi contrarié de vous voir +sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voilà de ces défauts +dont je ne me corrigerai jamais. + +--Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais désolée. + +Un timbre annonçant une visite retentit dans l'hôtel. + +--Voilà sans doute un de vos convives, dit Mme d'Harville. Je vous +laisse. À propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas disposé +de votre soirée, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-être +maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage! + +--Je me mets à vos ordres avec le plus grand plaisir. + +--Sortez-vous tantôt, mon ami? Vous reverrai-je avant dîner? + +--Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici. + +--Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre déjeuner de garçon a +été amusant. + +--Adieu, Clémence. + +--Adieu, mon ami... à bientôt!... Je vous laisse le champ libre, je vous +souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai! + +Et, après avoir cordialement serré la main de son mari, Clémence sortit +par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entrât par une autre. + +--Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage à être gai... +Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon âme à l'agonie, dans +cette parole de suprême et éternelle séparation, elle a compris: à +bientôt... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait +honneur à ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon +comédien... Mais voici Lucenay... + + + + +V + +Déjeuner de garçons + + +M. de Lucenay entra chez M. d'Harville. + +La blessure du duc avait si peu de gravité qu'il ne portait même plus +son bras en écharpe; sa physionomie était toujours goguenarde et +hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser +toujours insurmontable. Malgré ses travers, ses plaisanteries de mauvais +goût, malgré son nez démesuré qui donnait à sa figure un caractère +presque grotesque, M. de Lucenay n'était pas, nous l'avons dit, un type +vulgaire, grâce à une sorte de dignité naturelle et de courageuse +impertinence qui ne l'abandonnait jamais. + +--Combien vous devez me croire indifférent à ce qui vous regarde, mon +cher Henri! dit M. d'Harville en tendant la main à M. de Lucenay; mais +c'est seulement ce matin que j'ai appris votre fâcheuse aventure. + +--Fâcheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donné pour mon +argent, comme on dit. Je n'ai jamais tant ri de ma vie!... Cet excellent +M. Robert avait l'air si solennellement déterminé à ne pas passer pour +avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pas? C'était la cause du +duel. L'autre soir, à l'ambassade de ***, je lui avais demandé, devant +votre femme et devant la comtesse Mac-Gregor, comme il la gouvernait, +sa pituite. _Inde iræ_; car, entre nous, il n'avait pas cet +inconvénient-là. Mais c'est égal. Vous comprenez... s'entendre dire cela +devant de jolies femmes, c'est impatientant. + +--Quelle folie! Je vous reconnais bien! Mais qu'est-ce que M. Robert? + +--Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai +rencontré aux eaux; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de +l'ambassade, je l'ai appelé pour lui faire cette bête plaisanterie, il y +a répondu le surlendemain en me donnant très-galamment un petit coup +d'épée; voilà nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je +viens vous demander une tasse de thé. + +Ce disant, M. de Lucenay se jeta et s'étendit sur un sofa; après quoi, +introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau +placé au-dessus de sa tête, il commença de tracasser et de balancer ce +cadre. + +--Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai ménagé une surprise, +dit M. d'Harville. + +--Ah! bah! et laquelle? s'écria M. de Lucenay en imprimant au tableau un +balancement très-inquiétant. + +--Vous allez finir par décrocher ce tableau, et vous le faire tomber sur +la tête... + +--C'est pardieu, vrai! vous avez un coup d'oeil d'aigle... Mais votre +surprise, dites-la donc? + +--J'ai prié quelques-uns de nos amis de venir déjeuner avec nous. + +--Ah bien! par exemple, pour ça, marquis, bravo! bravissimo! +archi-bravissimo! cria M. de Lucenay à tue-tête en frappant de grands +coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Saint-Remy? +Non, au fait, il est à la campagne depuis quelques jours; que diable +peut-il manigancer à la campagne en plein hiver? + +--Vous êtes sûr qu'il n'est pas à Paris? + +--Très-sûr; je lui avais écrit pour lui demander de me servir de +témoin... Il était absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur +Sézannes... + +--Cela se rencontre à merveille, ils déjeunent avec nous. + +--Bravo! bravo! bravo! se mit à crier de nouveau M. de Lucenay. Puis se +tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois ses cris +inhumains d'une série de sauts de carpe à désespérer un bateleur. + +Les évolutions acrobatiques du duc de Lucenay furent interrompues par +l'arrivée de M. de Saint-Remy. + +--Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay était ici, dit gaiement +le vicomte. On l'entend d'en bas! + +--Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loup-garou! s'écria le +duc étonné, en se redressant brusquement; on vous croyait à la campagne. + +--Je suis de retour depuis hier; j'ai reçu tout à l'heure l'invitation +de d'Harville et j'accours... tout joyeux de cette bonne surprise. Et M. +de Saint-Remy tendit la main à M. de Lucenay, puis au marquis. + +--Et je vous sais bien gré de cet empressement, mon cher Saint-Remy. +N'est-ce pas naturel? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se réjouir +de l'heureuse issue de ce duel, qui, après tout, pouvait avoir des +suites fâcheuses. + +--Mais, reprit obstinément le duc, qu'est-ce donc que vous avez été +faire à la campagne en plein hiver, Saint-Remy? cela m'intrigue. + +--Est-il curieux! dit le vicomte en s'adressant à M. d'Harville. Puis il +répondit au duc:--Je veux me sevrer peu à peu de Paris... puisque je +dois le quitter bientôt... + +--Ah! oui, cette belle imagination de vous faire attacher à la légation +de France à Gerolstein... Laissez-nous donc tranquilles avec vos +billevesées de diplomatie! vous n'irez jamais là... ma femme le dit et +tout le monde le répète... + +--Je vous assure que Mme de Lucenay se trompe comme tout le monde. + +--Elle vous a dit devant moi que c'était une folie... + +--J'en ai tant fait dans ma vie! + +--Des folies élégantes et charmantes, à la bonne heure, comme qui dirait +de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j'admets ça; mais +aller vous enterrer dans un trou de cour pareil... à Gerolstein! Voyez +donc la belle poussée... Ça n'est pas une folie, c'est une bêtise, et +vous avez trop d'esprit pour en faire... des bêtises. + +--Prenez garde, mon cher Lucenay; en médisant de cette cour allemande, +vous allez-vous faire une querelle avec d'Harville, l'ami intime du +grand-duc régnant, qui, du reste, m'a l'autre jour accueilli avec la +meilleure grâce du monde à l'ambassade de ***, où je lui ai été +présenté. + +--Vraiment! mon cher Henri, dit M. d'Harville, si vous connaissiez le +grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Remy n'ait +aucune répugnance à aller passer quelque temps à Gerolstein. + +--Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise fièrement original, votre +grand-duc; mais ça n'empêche pas qu'un beau comme Saint-Remy, la fine +fleur de la fleur des pois, ne peut vivre qu'à Paris... il n'est en +toute valeur qu'à Paris. + +Les autres convives de M. d'Harville venaient d'arriver, lorsque Joseph +entra et dit quelques mots tout bas à son maître. + +--Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier de ma +femme qui m'apporte des diamants à choisir pour elle... une surprise. +Vous connaissez cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille +roche, nous autres... + +--Ah! pardieu, s'il s'agit de surprise, s'écria le duc, ma femme m'en a +fait une hier... et une fameuse encore!!! + +--Quelque cadeau splendide? + +--Elle m'a demandé... cent mille francs... + +--Et comme vous êtes magnifique... vous les lui avez... + +--Prêtés!... Ils seront hypothéqués sur sa terre d'Arnouville... Les +bons comptes font les bons amis... Mais c'est égal... prêter en deux +heures cent mille francs à quelqu'un qui en a besoin, c'est gentil et +c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vous qui êtes très-connaisseur +en emprunts?... dit en riant le duc à M. de Saint-Remy, sans se douter +de la portée de ses paroles. + +Malgré son audace, le vicomte rougit d'abord légèrement un peu, puis il +reprit effrontément: + +--Cent mille francs! mais c'est énorme... Comment une femme peut-elle +jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, à la +bonne heure. + +--Ma foi, je ne sais pas ce qu'elle veut faire de cette somme-là... ma +femme. D'ailleurs ça m'est égal. Des arriérés de toilette +probablement... des fournisseurs impatientés et exigeants; ça la +regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint-Remy, que, lui +prêtant mon argent, il eût été du plus mauvais goût à moi de lui en +demander l'emploi. + +--C'est pourtant presque toujours une curiosité particulière à ceux qui +prêtent de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on leur +emprunte..., dit le vicomte en riant. + +--Parbleu! Saint-Remy, dit M. d'Harville, vous qui avez un si excellent +goût, vous allez m'aider à choisir la parure que je destine à ma femme; +votre approbation consacrera mon choix, vos arrêts sont souverains en +fait de modes... + +Le joaillier entra, portant plusieurs écrins dans un grand sac de peau. + +--Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay. + +--À vous rendre mes devoirs, monsieur le duc. + +--Je suis sûr que c'est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations +infernales et éblouissantes? dit M. de Lucenay. + +--Mme la duchesse s'est contentée de faire seulement remonter ses +diamants cet hiver, dit le joaillier avec un léger embarras. Et +justement, en venant chez M. le marquis, je les ai portés à Mme la +duchesse. + +M. de Saint-Remy savait que Mme de Lucenay, pour venir à son aide, avait +changé ses pierreries pour des diamants faux; il fut désagréablement +frappé de cette rencontre... mais il reprit audacieusement: + +--Ces maris sont-ils curieux! ne répondez donc pas, monsieur Baudoin. + +--Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut +se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi... + +Pendant cet entretien, M. Baudoin avait étalé sur un bureau plusieurs +admirables colliers de rubis et de diamants. + +--Quel éclat!... et que ces pierres sont divinement taillées! dit lord +Douglas. + +--Hélas! monsieur, répondit le joaillier, j'employais à ce travail un +des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu +fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtière en +pierreries m'a dit que c'est probablement la misère qui lui a fait +perdre la tête, à ce pauvre homme. + +--La misère!... Et vous confiez des diamants à des gens dans la misère! + +--Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait +jamais rien détourné, quoique ce soit un rude et pauvre état que le +leur. + +--Combien ce collier? demanda M. d'Harville. + +--Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une +coupe magnifiques, presque toutes de la même grosseur. + +--Voici des précautions oratoires des plus menaçantes pour votre bourse, +dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, à +quelque prix exorbitant. + +--Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M. +d'Harville. + +--Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier +prix sera de quarante-deux mille francs. + +--Messieurs! s'écria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous +autres maris... Ménager à sa femme une surprise de quarante-deux mille +francs!... Diable! n'allons pas ébruiter cela, ce serait d'un exemple +détestable. + +--Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je +suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en +vante! + +--On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus +que toutes les protestations du monde. + +--Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette +monture d'émail noir vous semble de bon goût, Saint-Remy. + +--Elle fait encore valoir l'éclat des pierreries; elle est disposée à +merveille! + +--Je me décide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur +Baudoin, à compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires. + +--M. Doublet m'a prévenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il +sortit après avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa +confiance était grande), les diverses pierreries qu'il avait apportées, +et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement maniées et +examinées durant cet entretien. + +M. d'Harville, donnant le collier à Joseph qui avait attendu ses ordres, +lui dit tout bas: + +--Il faut que Mlle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de +sa maîtresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit +plus complète. + +À ce moment, le maître d'hôtel annonça que le déjeuner était servi; les +convives du marquis passèrent dans la salle à manger et s'attablèrent. + +--Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison +est une des plus élégantes et des mieux distribuées de Paris? + +--Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon +projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. Mme d'Harville +désire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas. +Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empiétements +des fêtes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont +elles vous exilent de temps à autre. + +--Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus +mesquin, de plus bourgeois que ces déménagements forcés par autorité de +bals ou de concerts... Pour donner des fêtes vraiment belles sans se +gêner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de +vastes éblouissantes salles, destinées à un bal splendide, doivent avoir +un tout autre caractère que celui des salons ordinaires: il y a entre +ces deux espèces d'appartements la même différence qu'entre la peinture +à fresque monumentale et les tableaux de chevalet. + +--Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que +Saint-Remy n'ait pas douze à quinze cent mille livres de rentes! Quelles +merveilles il nous ferait admirer! + +--Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement +représentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un +million par an à Saint Remy, et le charger de représenter à Paris le +goût et l'élégance française qui décideraient du goût et de l'élégance +de l'Europe... du monde? + +--Adopté! cria-t-on en choeur. + +--Et l'on prélèverait ce million annuel, en manière d'impôt, sur ces +abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes énormes, +seraient prévenus, atteints et convaincus de vivre comme des +grippe-sous, ajouta M. de Lucenay. + +--Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamnés à défrayer des +magnificences qu'ils devraient étaler. + +--Sans compter que ces fonctions de grand prêtre, ou plutôt de grand +maître de l'élégance, reprit M. de Lucenay, dévolues à Saint-Remy, +auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le goût +général. + +--Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler. + +--C'est clair. + +--Et en tâchant de le copier, le goût s'épurerait. + +--Au temps de la Renaissance, le goût est devenu partout excellent, +parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui était exquis. + +--À la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M. +d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une pétition aux +chambres pour l'établissement de la charge de grand maître de l'élégance +française. + +--Et comme les députés, sans exception, passent pour avoir des idées +très-grandes, très-artistiques et très-magnifiques, cela sera voté par +acclamation. + +--En attendant la décision qui consacrera en droit la suprématie que +Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses +conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai été +frappé de ses idées sur la splendeur des fêtes. + +--Mes faibles lumières sont à vos ordres, d'Harville. + +--Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher? + +--L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immédiatement +les travaux. + +--Quel homme à projets vous êtes! + +--J'en ai bien d'autres, ma foi... Je médite un bouleversement complet +du Val-Richer. + +--Votre terre de Bourgogne? + +--Oui; il y a là quelque chose d'admirable à faire, si toutefois... Dieu +me prête vie... + +--Pauvre vieillard!... + +--Mais n'avez-vous pas acheté dernièrement une ferme près du Val-Richer +pour vous arrondir encore? + +--Oui, une très-bonne affaire que mon notaire m'a conseillée. + +--Et quel est ce rare et précieux notaire qui conseille de si bonnes +affaires? + +--M. Jacques Ferrand. + +À ce nom, un léger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy. + +--Est-il vraiment aussi honnête homme qu'on le dit? demanda-t-il +négligemment à M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe +avait raconté à Clémence à propos du notaire. + +--Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probité +antique, dit M. de Lucenay. + +--Aussi respecté que respectable. + +--Très-pieux... ce qui ne gâte rien. + +--Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients. + +--C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent +pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reçu à +propos de l'argent qu'on leur confie. + +--Rien qu'à cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune. + +--Mais où diable Saint-Remy a-t-il été chercher ses doutes à propos de +ce digne homme d'une intégrité proverbiale? + +--Je ne suis que l'écho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune +raison pour nier ce phénix des notaires... Mais, pour revenir à vos +projets, d'Harville, que voulez-vous donc bâtir au Val-Richer? On dit le +château admirable?... + +--Vous serez consulté, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus +tôt peut-être que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces +travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir +ainsi des intérêts successifs qui échelonnent et occupent les années à +venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard, +c'est autre chose... Joignez à cela une femme charmante que l'on adore, +qui est de moitié dans tous vos goûts, dans tous vos desseins, et ma +foi, la vie se passe assez doucement. + +--Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre. + +--Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le déjeuner fut terminé, +si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez +d'excellents. + +On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de +sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit +que le seul ornement de cette pièce se composait de deux panoplies de +très-belles armes. + +M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa +chambre. + +--Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville. + +--Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais et français; ma foi, je +ne saurais auxquels donner la préférence... Douglas! cria M. de Lucenay, +venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs +Manton. + +Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la +chambre du marquis pour examiner les armes. + +M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant: + +--Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux... le +spleen... l'ennui... + +Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres. + +--Ma foi! moi, je préfère un autre spécifique! dit Saint-Remy; celui-là +n'est bon que dans les cas désespérés. + +--Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la +volonté n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux. + +--Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-là sont toujours +dangereuses; un malheur est si vite arrivé! dit M. de Lucenay, voyant le +marquis approcher encore le pistolet de ses lèvres. + +--Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce +jeu-là? + +--Sans doute, mais c'est toujours imprudent. + +--Tenez, messieurs, voilà comme on s'y prend: on introduit délicatement +le canon entre ses dents... et alors... + +--Mon Dieu! que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous y +mettez! dit M. de Lucenay en haussant les épaules. + +--On approche le doigt de la détente..., ajouta M. d'Harville. + +--Est-il enfant... est-il enfant... à son âge! + +--Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l'on va +droit chez les âmes. + +Avec ces mots le coup partit. + +M. d'Harville s'était brûlé la cervelle. + +Nous renonçons à peindre la stupeur, l'épouvante des convives de M. +d'Harville. + +Le lendemain on devait lire dans un journal: + +«Hier, un événement aussi imprévu que déplorable a mis en émoi tout le +faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amènent chaque année +de si funestes accidents a causé un affreux malheur. Voici les faits que +nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticité: + +«M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, âgé à peine +de vingt-six ans, cité pour la bonté de son coeur, marié depuis peu +d'années à une femme qu'il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de ses +amis à déjeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre à coucher +de M. d'Harville, où se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant +examiner à ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en +plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses +lèvres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup +partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tête horriblement +fracassée! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M. +d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de +bonheur et d'avenir, il faisait part de différents projets! Enfin, comme +si toutes les circonstances de ce douloureux événement devaient le +rendre plus cruel encore par de pénibles contrastes, le matin même, M. +d'Harville, voulant ménager une surprise à sa femme, avait acheté une +parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment où +peut-être jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle +qu'il tombe victime d'un effroyable accident... + +«En présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, on ne +peut que rester anéanti devant les arrêts impénétrables de la +Providence.» + +Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance +générale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et +déplorable imprudence. + +Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le +mystérieux secret de sa mort volontaire?... + +Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de +générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur +la véritable cause de ce suicide. + +Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et +ses amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise +que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant de +pièges tendus à la crédulité publique. Comment supposer qu'un homme si +préoccupé de l'avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se +tuer?... + +Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une +imprudence. Quant à sa résolution, un incurable désespoir l'avait +dictée. En se montrant à son égard aussi affectueuse, aussi tendre +qu'elle s'était montrée jadis froide et hautaine, en revenant noblement +à lui, Clémence avait éveillé dans le coeur de son mari de douloureux +remords. + +La voyant si mélancoliquement résignée à cette longue vie sans amour, +passée auprès d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie; +bien certain, d'après la solennité des paroles de Clémence, qu'elle ne +pourrait jamais vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville +s'était pris d'une profonde pitié pour sa femme et d'un effrayant dégoût +de lui-même et de la vie. + +Dans l'exaspération de sa douleur, il se dit: + +«Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne. +Sa conduite, pleine de coeur et d'élévation, augmenterait encore ma +folle passion, s'il était possible de l'augmenter. + +«Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir... + +«Elle a le droit de me mépriser, de me haïr... + +«Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mon +détestable sort... + +«Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant? + +«La délivrer des liens odieux que mon égoïsme lui a imposés. + +«Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...» + +Et voilà pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux +sacrifice. + +Si le divorce eût existé, ce malheureux se serait-il suicidé? + +Non! + +Il pouvait réparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à +la liberté, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union... + +L'inexorable immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes +irrémédiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par +un nouveau crime. + + + + +VI + +Saint-Lazare + + +Nous croyons devoir prévenir les plus timorés de nos lecteurs que la +prison de Saint-Lazare, spécialement destinée aux voleuses et aux +prostituées, est journellement visitée par plusieurs femmes dont la +charité, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de +tous. + +Ces femmes, élevées au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes, +à bon droit comptées parmi la société la plus choisie, viennent chaque +semaine passer de longues heures auprès des misérables prisonnières de +Saint-Lazare; épiant dans ces âmes dégradées la moindre aspiration vers +le bien, le moindre regret d'un passé criminel, elles encouragent les +tendances meilleures, fécondent le repentir, et par la puissante magie +de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la +fange une de ces créatures abandonnées, avilies, méprisées. + +Habituées aux délicatesses, à la politesse exquise de la meilleure +compagnie, ces femmes courageuses quittent leur hôtel séculaire, +appuient leurs lèvres au front virginal de leurs filles pures comme les +anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indifférence +grossière ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces +prostituées... + +Fidèles à leur mission de haute moralité, elles descendent vaillamment +dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces coeurs gangrenés, +et, si quelque faible battement d'honneur leur révèle un léger espoir de +salut, elles disputent et arrachent à une irrévocable perdition l'âme +malade dont elles n'ont pas désespéré. + +Les lecteurs timorés auxquels nous nous adressons calmeront donc leur +susceptibilité en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, après +tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes vénérées que +nous venons de citer. + +Sans oser établir un ambitieux parallèle entre leur mission et la nôtre, +pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette oeuvre +longue, pénible, difficile, c'est la conviction d'avoir éveillé quelques +nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, imméritées, +pour les repentirs sincères, pour l'honnêteté simple, naïve; et d'avoir +inspiré le dégoût, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout +ce qui était absolument impur et criminel? + +Nous n'avons pas reculé devant les tableaux les plus hideusement vrais, +pensant que, comme le feu, la vérité morale purifie tout. + +Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorité, +pour que nous prétendions enseigner ou réformer. + +Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens +de bien sur de grandes misères sociales, dont on peut déplorer, mais non +contester la réalité. + +Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, révoltés de la +crudité de ces douloureuses peintures, ont crié à l'exagération, à +l'invraisemblance, à l'impossibilité, pour n'avoir pas à plaindre (nous +ne disons pas à secourir) tant de maux. + +Cela se conçoit. + +L'égoïste gorgé d'or ou bien repu veut avant tout digérer tranquille. +L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est +particulièrement importun, il préfère cuver sa richesse ou sa bonne +chère, les yeux à demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet +d'opéra. + +Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont +généreusement compati à certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques +personnes même nous ont su gré de leur avoir indiqué le bienfaisant +emploi d'aumônes nouvelles. + +Nous avons été puissamment soutenu, encouragé par de pareilles +adhésions. + +Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficulté pour un livre +mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'être pas un +mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous, +n'aurait-il eu dans sa carrière éphémère que le dernier résultat dont +nous avons parlé, que nous serions très-fier, très-honoré de notre +oeuvre. + +Quelle plus glorieuse récompense pour nous que les bénédictions de +quelques pauvres familles qui auront dû un peu de bien-être aux pensées +que nous avons soulevées! + +Cela dit à propos de la nouvelle pérégrination où nous engageons le +lecteur, après avoir, nous l'espérons, apaisé ses scrupules, nous +l'introduirons à Saint-Lazare, immense édifice d'un aspect imposant et +lugubre, situé rue du Faubourg-Saint-Denis. + +Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, Mme d'Harville +s'était rendue à la prison, après avoir obtenu quelques renseignements +de Mme de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidité +du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la détresse. + +Mme de Blainval, une des patronnesses de l'oeuvre des jeunes détenues, +n'ayant pu ce jour-là accompagner Clémence à Saint-Lazare, celle-ci y +était venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le +directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables à leurs +vêtements noirs et au ruban bleu à médaillon d'argent qu'elles portaient +en sautoir. + +Une de ces inspectrices, femme d'un âge mûr, d'une figure grave et +douce, resta seule avec Mme d'Harville dans un petit salon attenant au +greffe. + +On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dévouement ignoré, d'intelligence, +de commisération, de sagacité, chez ces femmes respectables qui se +consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des +détenues. + +Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de +travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnières, dans l'espoir que +ces enseignements survivront au séjour de la prison. + +Tour à tour indulgentes et fermes, patientes et sévères, mais toujours +justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les +détenues, finissent, au bout de longues années, par acquérir une telle +science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent +presque toujours sûrement du premier coup d'oeil, et qu'elles les +classent à l'instant selon leur degré d'immoralité. + +Mme Armand, l'inspectrice qui était restée seule avec Mme d'Harville, +possédait à un point extrême cette prescience presque divinatrice du +caractère des prisonnières; ses paroles, ses jugements, avaient dans la +maison une autorité considérable. + +Mme Armand dit à Clémence: + +--Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui désigner +celles de nos détenues qui, par une meilleure conduite ou par un +repentir sincère, pourraient mériter son intérêt, je crois pouvoir lui +recommander une infortunée que je crois plus malheureuse encore que +coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas +trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize +ou dix-sept ans tout au plus. + +--Et qu'a-t-elle fait pour être emprisonnée? + +--Elle est coupable de s'être trouvée aux Champs-Élysées le soir. Comme +il est défendu à ses pareilles, sous des peines très-sévères, de +fréquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que +les Champs-Élysées sont au nombre des promenades interdites, on l'a +arrêtée. + +--Et elle vous semble intéressante? + +--Je n'ai jamais vu de traits plus réguliers, plus candides. +Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait +encore à sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en +arrivant ici elle était vêtue comme une paysanne des environs de Paris. + +--C'est donc une fille de campagne? + +--Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle +demeurait dans une horrible maison de la Cité, dont elle était absente +depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demandé sa radiation +des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel +qui l'a envoyée ici. + +--Mais peut-être avait-elle quitté Paris pour tâcher de se réhabiliter? + +--Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intéressée à elle. +Je l'ai interrogée sur le passé, je lui ai demandé si elle venait de la +campagne, lui disant d'espérer, dans le cas où, comme je le croyais, +elle voudrait revenir au bien. + +--Qu'a-t-elle répondu? + +--Levant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques et pleins de +larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur angélique: «Je vous +remercie, madame, de vos bontés; mais je ne puis rien dire sur le passé; +on m'a arrêtée, j'étais dans mon tort, je ne me plains pas.--Mais d'où +venez-vous? Où êtes-vous restée depuis votre départ de la Cité? Si vous +êtes allée à la campagne chercher une existence honorable, dites-le, +prouvez-le: nous ferons écrire à M. le préfet pour obtenir votre +liberté; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera +vos bonnes résolutions.--Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez +pas, je ne pourrais vous répondre, a-t-elle repris.--Mais en sortant +d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?--Oh! +jamais, s'est-elle écriée.--Que ferez-vous donc alors?--Dieu le sait», +a-t-elle répondu en laissant retomber sa tête sur sa poitrine. + +--Cela est étrange!... Et elle s'exprime...? + +--En très-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux, +mais sans bassesse; je dirai plus: malgré la douceur extrême de sa voix +et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une +sorte de tristesse fière qui me confond. Si elle n'appartenait pas à la +malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette +fierté annonce une âme qui a la conscience de son élévation. + +--Mais c'est tout un roman! s'écria Clémence, intéressée au dernier +point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien +n'était souvent plus amusant à faire que le bien. Et quels sont ses +rapports avec les autres prisonnières? Si elle est douée de l'élévation +d'âme que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses +misérables compagnes? + +--Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par état et par +habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'étonnement. À peine +ici depuis trois jours, elle possède déjà une sorte d'influence sur les +autres détenues. + +--En si peu de temps? + +--Elles éprouvent pour elle non-seulement de l'intérêt, mais presque du +respect. + +--Comment! ces malheureuses... + +--Ont quelquefois un instinct d'une singulière délicatesse pour +reconnaître, deviner même les nobles qualités des autres. Seulement +elles haïssent souvent les personnes dont elles sont obligées d'admettre +la supériorité. + +--Et elles ne haïssent pas cette pauvre jeune fille? + +--Bien loin de là, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son +entrée ici. Elles ont été d'abord frappées de sa beauté; ses traits, +bien que d'une pureté rare, sont pour ainsi dire voilés par une pâleur +touchante et maladive; ce mélancolique et doux visage leur a d'abord +inspiré plus d'intérêt que de jalousie. Ensuite elle est +très-silencieuse, autre sujet d'étonnement pour ces créatures qui, pour +la plupart, tâchent toujours de s'étourdir à force de bruit, de paroles +et de mouvements. Enfin, quoique digne et réservée, elle s'est montrée +compatissante, ce qui a empêché ses compagnes de se choquer de sa +froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une créature +indomptable surnommée la Louve, tant son caractère est violent, +audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile, +d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcés de la +mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle +sortait de cellule, encore irritée de la punition qu'elle venait de +subir; c'était l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne +mangeait pas; elle dit tristement à ses compagnes: «Qui veut mon +pain?--Moi! dit d'abord la Louve.--Moi!» dit ensuite une créature +presque contrefaite, appelée Mont-Saint-Jean, qui sert de risée, et +quelquefois, malgré nous, de souffre-douleur aux autres détenues, +quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord +son pain à cette dernière, à la grande colère de la Louve. «--C'est moi +qui t'ai d'abord demandé ta ration, s'écria-t-elle furieuse.--C'est +vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que +vous», répondit la jeune fille. La Louve néanmoins arracha le pain des +mains de Mont-Saint-Jean et commença de vociférer en agitant son +couteau. Comme elle est très-méchante et très-redoutée, personne n'osa +prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les détenues lui +donnassent raison intérieurement. + +--Comment dites-vous ce nom, madame? + +--La Goualeuse... c'est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a été +écrouée ici ma protégée, qui, je l'espère, sera bientôt la vôtre, madame +la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt. + +--Celui-ci est singulier... + +--Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune +fille a, dit-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son +accent est enchanteur... + +--Et comment a-t-elle échappé à cette vilaine Louve? + +--Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle +courut à elle l'injure à la bouche, son couteau levé; toutes les +prisonnières jetèrent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant +sans crainte cette redoutable créature, lui sourit avec amertume, en lui +disant de sa voix angélique: «Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien... +et ne me faites pas trop souffrir!» Ces mots, m'a-t-on rapporté, furent +prononcés avec une simplicité si navrante que presque toutes les +détenues en eurent les larmes aux yeux. + +--Je le crois bien, dit Mme d'Harville, péniblement émue. + +--Les plus mauvais caractères, reprit l'inspectrice, ont heureusement +quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une +résignation déchirante, la Louve, remuée, a-t-elle dit plus tard, +jusqu'au fond de l'âme, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds, +et s'écria: «J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus +forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime +les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi +qui te défendrais...» + +--Quel caractère singulier! + +--L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et +aujourd'hui, chose à peu près sans exemple, presque aucune des +prisonnières ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent même à +lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre +prisonnières. Je me suis adressée à quelques détenues de son dortoir +pour savoir la cause de la déférence qu'elles lui témoignaient. «--C'est +plus fort que nous, m'ont-elles répondu, on voit bien que ce n'est pas +une personne comme nous autres.--Mais qui vous l'a dit?--On ne nous l'a +pas dit, cela se voit.--Mais encore à quoi?--À mille choses. D'abord, +hier, avant de se coucher, elle s'est mise à genoux et a fait sa prière: +pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le +droit.» + +--Quelle observation étrange! + +--Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se +permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilège ou impie; vous +verrez, madame, dans toutes nos salles, des espèces d'autels où la +statue de la Vierge est entourée d'offrandes et d'ornements faits par +elles-mêmes. Chaque dimanche, il se brûle un grand nombre de cierges en +ex-voto. Celles qui vont à la chapelle s'y comportent parfaitement; mais +généralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour +revenir à la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: «On voit +qu'elle n'est pas comme nous autres, à son air doux, à sa tristesse, à +la manière dont elle parle...--Et puis enfin, reprit brusquement la +Louve, qui assistait à cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas +des nôtres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi... +nous étions honteuses de nous habiller devant elle...» + +--Quelle bizarre délicatesse au milieu de tant de dégradation! s'écria +Mme d'Harville. + +--Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est +inconnue, et elles sont péniblement confuses d'être vues à demi vêtues +par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la +marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que +Dieu a mis en nous se révèle encore, même chez ces créatures, à l'aspect +des seules personnes qu'elles puissent respecter. + +--Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments +naturels plus forts que la dépravation. + +--Sans doute, car ces femmes sont capables de dévouements qui, +honnêtement placés, seraient très-honorables... Il est encore un +sentiment sacré pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien: +c'est la maternité; elles s'en honorent, elles s'en réjouissent; il n'y +a pas de meilleures mères, rien ne leur coûte pour garder leur enfant +auprès d'elles; elles s'imposent, pour l'élever, les plus pénibles +sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit être est le seul qui ne +les méprise pas. + +--Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection? + +--On ne les méprise jamais autant qu'elles se méprisent elles-mêmes... +Chez quelques-unes dont le repentir est sincère, cette tache originelle +du vice reste ineffaçable à leurs yeux, lors même qu'elles se trouvent +dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'idée de +leur abjection première est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame, +je ne serais pas étonnée que le chagrin profond de la Goualeuse ne fût +causé par un remords de ce genre. + +--Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne +peut calmer! + +--Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espèce humaine, ces remords +sont plus fréquents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne +s'endort jamais complètement; ou plutôt, chose étrange! quelquefois on +dirait que l'âme veille pendant que le corps est assoupi; c'est une +observation que j'ai faite de nouveau cette nuit à propos de ma +protégée. + +--De la Goualeuse? + +--Oui, madame. + +--Et comment donc cela? + +--Assez souvent, lorsque les prisonnières sont endormies, je vais faire +une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame... +combien les physionomies de ces femmes différent d'expression pendant +qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour +insouciantes, moqueuses, effrontées, hardies, me semblaient complètement +changées lorsque le sommeil dépouillait leurs traits de toute +exagération de cynisme; car le vice, hélas! a son orgueil. Oh! madame, +que de tristes révélations sur ces visages alors abattus, mornes et +sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux +involontairement arrachés par quelques rêves empreints sans doute d'une +inexorable réalité!... Je vous parlais tout à l'heure, madame, de cette +fille surnommée la Louve, créature indomptée, indomptable. Il y a quinze +jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les détenues; je +haussai les épaules, mon indifférence exaspéra sa rage... Alors, pour me +blesser sûrement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles +injures sur ma mère... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici... + +--Ah! quelle horreur!... + +--Je l'avoue, toute stupide qu'était cette attaque, elle me fit mal... +La Louve s'en aperçut et triompha. Ce soir-là, vers minuit, j'allai +faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai près du lit de la Louve, +qui ne devait être mise en cellule que le lendemain matin; je fus +frappée, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, comparée à +l'expression dure et insolente qui lui était habituelle; ses traits +semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses lèvres +étaient à demi ouvertes, sa poitrine oppressée; enfin, chose qui me +parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux +grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caractère de fer!... +Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je +l'entendis prononcer ces mots: «Pardon... pardon!... sa mère!...» +J'écoutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu +d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... Mme Armand... +prononcé avec un soupir. + +--Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injurié votre mère... + +--Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins sévère. Sans doute, aux yeux +de ses compagnes elle avait voulu, par une déplorable vanité, exagérer +encore sa grossièreté naturelle; peut-être un bon instinct la faisait se +repentir pendant son sommeil. + +--Et le lendemain, vous témoigna-t-elle quelque regret de sa conduite +passée? + +--Aucun; elle se montra, comme toujours, grossière, farouche et +emportée. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus à la +pitié que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion +peut-être! que pendant leur sommeil ces infortunées redeviennent +meilleures, ou plutôt redeviennent elles-mêmes, avec tous leurs défauts, +il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus +dissimulés par une détestable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai été +amenée à croire que ces créatures sont généralement moins méchantes +qu'elles n'affectent de le paraître; agissant d'après cette conviction, +j'ai souvent obtenu des résultats impossibles à réaliser si j'avais +complètement désespéré d'elles. + +Mme d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon +sens, tant de haute raison joints à des sentiments d'humanité si élevés, +si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues. + +--Mon Dieu, madame, reprit Clémence, vous avez une telle manière +d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent être pour vous des plus +intéressantes. Que d'observations, que d'études curieuses, mais surtout +que de bien vous pouvez, vous devez faire! + +--Le bien est très-difficile à obtenir: ces femmes ne restent ici que +peu de temps; il est donc difficile d'agir très-efficacement sur elles; +il faut se borner à semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons +germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se réalise. + +--Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne +pas reculer devant l'ingratitude d'une tâche qui vous donne de si rares +satisfactions! + +--La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis +quelquefois on est récompensé par d'heureuses découvertes: ce sont çà et +là quelques éclaircies dans des coeurs que l'on aurait crus tout d'abord +absolument ténébreux. + +--Il n'importe; les femmes comme vous doivent être bien rares, madame. + +--Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus +de succès et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre +quartier de Saint-Lazare, destinée aux prévenues de différents crimes, +vous intéresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin +l'arrivée d'une jeune fille prévenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien +entendu de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête +artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa +fille; il paraît que rien n'était plus affreux que la misère de toute +cette famille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple. + +--La rue du Temple! s'écria Mme d'Harville étonnée, quel est le nom de +cet artisan? + +--Sa fille s'appelle Louise Morel... + +--C'est bien cela... + +--Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand, +notaire. + +--Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en +rougissant; mais j'étais loin de m'attendre à la voir frappée de ce +nouveau coup terrible... Et Louise Morel? + +--Se dit innocente: elle jure que son enfant était mort... et il paraît +que ces paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez +à sa famille, madame la marquise, si vous étiez assez bonne pour daigner +la voir, cette marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit +effrayant. + +--Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une... +Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette +pauvre fille me touche à un point extrême... Mais que faut-il faire pour +obtenir sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son +avenir... + +--Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous +sera très-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela +dépend absolument de la volonté de M. le préfet de police... la +recommandation d'une personne considérable serait décisive auprès de +lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite +sur le sommeil de la Goualeuse. Et à ce propos je dois vous avouer que +je ne serais pas étonnée qu'au sentiment profondément douloureux de sa +première abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel. + +--Que voulez-vous dire, madame? + +--Peut-être me trompé-je... mais je ne serais pas étonnée que cette +jeune fille, sortie par je ne sais quel événement de la dégradation où +elle était d'abord plongée, eût éprouvé... éprouvât peut-être un amour +honnête... qui fût à la fois son bonheur et son tourment... + +--Et pour quelle raison croyez-vous cela? + +--Le silence obstiné qu'elle garde sur l'endroit où elle a passé les +trois mois qui ont suivi son départ de la Cité me donne à penser qu'elle +craint de se faire réclamer par les personnes chez qui peut-être elle +avait trouvé un refuge. + +--Et pourquoi cette crainte? + +--Parce qu'il lui faudrait avouer un passé qu'on ignore sans doute. + +--En effet, ses vêtements de paysanne... + +--Puis une dernière circonstance est venue renforcer mes soupçons. Hier +au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis +approchée du lit de la Goualeuse; elle dormait profondément; au +contraire de ses compagnes, sa figure était calme et sereine; ses grands +cheveux blonds, à demi détachés sous sa cornette, tombaient en profusion +sur son cou et sur ses épaules. Elle tenait ses deux petites mains +jointes et croisées sur son sein, comme si elle se fût endormie en +priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement +cette angélique figure, lorsqu'à voix basse et avec un accent à la fois +respectueux, triste et passionné elle prononça un nom... + +--Et ce nom? + +Après un moment de silence, Mme Armand reprit gravement: + +--Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant +le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée, +madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe... + +--Rodolphe! s'écria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis, +réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne +pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse, +elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation: + +--Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes +parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse +m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui... +tout à l'heure?... + +--Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chercher... Je pourrai +m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la +prison. + +--Je vous en serai très-obligée, madame, répondit Mme d'Harville, qui +resta seule. + +«C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de +l'impression étrange que m'a causée ce nom de Rodolphe... En vérité, je +suis folle! Entre lui... et une créature pareille, quels rapports +peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la marquise ajouta: +Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... L'esprit, le coeur +s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occupations!... +Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la +Providence en secourant ceux qui méritent... Et puis, ces excursions +dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si +amusantes, comme il se plaît à le dire! Quel roman me donnerait ces +émotions touchantes, exciterait à ce point ma curiosité?... Cette pauvre +Goualeuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une +pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération, +car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de +notre protégée... Et cette autre infortunée... la fille de l'artisan... +que le prince a si généreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur +misère affreuse lui a servi de prétexte pour me sauver... J'ai échappé à +la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite: cette +tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de bienfaisance... cela me +sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de +Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens +avec ivresse... son souffle seul anime et féconde la nouvelle vie qu'il +m'a créée pour la consolation de ceux qui souffrent... j'éprouve une +adorable jouissance à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que +les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il +ignorera cette éternelle passion de ma vie...» + +Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le +lecteur au milieu des détenues. + + + + +VII + +Mont-Saint-Jean + + +Deux heures sonnaient à l'horloge de la prison de Saint-Lazare. + +Au froid qui régnait depuis quelques jours avait succédé une température +douce, tiède, presque printanière; les rayons du soleil se reflétaient +dans l'eau d'un grand bassin carré, à margelles de pierre, situé au +milieu d'une cour plantée d'arbres et entourée de hautes murailles +noirâtres, percées de nombreuses fenêtres grillées; des bancs de bois +étaient scellés çà et là dans cette vaste enceinte pavée, qui servait de +promenade aux détenues. + +Le tintement d'une cloche annonçant l'heure de la récréation, les +prisonnières débouchèrent en tumulte par une porte épaisse et guichetée +qu'on leur ouvrit. + +Ces femmes, uniformément vêtues, portaient des cornettes noires et de +longs sarraus d'étoffe de laine bleue, serrés par une ceinture à boucle +de fer. Elles étaient là deux cents prostituées, condamnées pour +contraventions aux ordonnances particulières qui les régissent et les +mettent en dehors de la loi commune. + +Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les +observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces +physionomies les stigmates presque ineffaçables du vice et surtout de +l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misère. + +À l'aspect de ces rassemblements de créatures perdues, on ne peut +s'empêcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont été +pures et honnêtes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette +restriction, parce qu'un grand nombre ont été viciées, corrompues, +dépravées, non pas seulement dès leur jeunesse, mais dès leur plus +tendre enfance... mais dès leur naissance, si cela se peut dire, ainsi +qu'on le verra plus tard... + +On se demande donc avec une curiosité douloureuse quel enchaînement de +causes funestes a pu amener là celles de ces misérables qui ont connu la +pudeur et la chasteté. + +Tant de pentes diverses inclinent à cet égout!... + +C'est rarement la passion de la débauche pour la débauche, mais le +délaissement, mais le mauvais exemple, mais l'éducation perverse, mais +surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses à l'infamie; car +les classes pauvres payent seules à la civilisation cet impôt de l'âme +et du corps. + +Lorsque les détenues se précipitèrent en courant et en criant dans le +préau, il était facile de voir que la seule joie de sortir de leurs +ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Après avoir fait irruption par +l'unique porte qui conduisait à la cour, cette foule s'écarta et fit +cercle autour d'un être informe, qu'on accablait de huées. + +C'était une petite femme de trente-six à quarante ans, courte, ramassée, +contrefaite, ayant le cou enfoncé entre des épaules inégales. On lui +avait arraché sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutôt d'un +jaune blafard, hérissés, emmêlés, nuancés de gris, retombaient sur son +front bas et stupide. Elle était vêtue d'un sarrau bleu comme les autres +prisonnières et portait sous son bras droit un petit paquet enveloppé +d'un mauvais mouchoir à carreaux, troué. Elle tâchait, avec son coude +gauche, de parer les coups qu'on lui portait. + +Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse: +c'était une ridicule et hideuse figure, allongée en museau, ridée, +tannée, sordide, d'une couleur terreuse, percée de deux narines et de +deux petits yeux rouges bridés et éraillés; tour à tour colère ou +suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de +ses plaintes que de ses menaces. + +Cette femme était le jouet des détenues. + +Une chose aurait dû pourtant la garantir de ces mauvais traitements... +elle était grosse. + +Mais sa laideur, son imbécillité et l'habitude qu'on avait de la +regarder comme une victime vouée à l'amusement général, rendaient ses +persécutrices implacables malgré leur respect ordinaire pour la +maternité. + +Parmi les ennemies les plus acharnées de Mont-Saint-Jean (c'était le nom +du souffre-douleur), on remarquait la Louve. + +La Louve était une grande fille de vingt ans, leste, virilement +découplée, et d'une figure assez régulière; ses rudes cheveux noirs se +nuançaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un +duvet brun ombrageait ses lèvres charnues; ses sourcils châtains, épais +et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves; +quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de +la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui, +retroussant surtout sa lèvre supérieure lors de ses accès de colère, +laissait voir ses dents blanches et écartées, expliquait son surnom de +la Louve. + +Néanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de +cruauté; en un mot, on comprenait que, plutôt viciée que foncièrement +mauvaise, cette femme fût encore susceptible de quelques bons +mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter à Mme +d'Harville. + +--Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait +Mont-Saint-Jean en se débattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi +vous acharnez-vous après moi?... + +--Parce que ça nous amuse. + +--Parce que tu n'es bonne qu'à être tourmentée... + +--C'est ton état. + +--Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre... + +--Mais vous savez bien que je ne me plains qu'à la fin... je souffre +tant que je peux. + +--Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu +t'appelles Mont-Saint-Jean. + +--Oui, oui, raconte-nous ça. + +--Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aimé +dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait été blessé à +la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gardé son nom, là... Maintenant +êtes-vous contentes? Quand vous me ferez répéter toujours la même chose? + +--S'il te ressemblait, il était frais, ton soldat! + +--Ça devait être un invalide... + +--Un restant d'homme... + +--Combien avait-il d'yeux de verre? + +--Et de nez de fer-blanc? + +--Il fallait qu'il eût les deux jambes et les deux bras de moins, avec +ça sourd et aveugle... pour vouloir de toi... + +--Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi +des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... ça m'est égal; +mais ne me battez pas, je ne demande que ça. + +--Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve. + +--Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a là? + +--Qu'elle nous le montre! + +--Voyons! voyons! + +--Oh! non, je vous en supplie!... s'écria la misérable en serrant de +toutes ses forces son petit paquet entre ses mains. + +--Il faut lui prendre... + +--Oui, arrache-lui... la Louve! + +--Mon Dieu! faut-il que vous soyez méchantes, allez... mais laissez donc +ça... laissez donc ça... + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais +ça avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je +ramasse; ça vous est égal, n'est-ce pas? + +--Oh! la layette du petit à Mont-Saint-Jean! C'est ça qui doit être +farce! + +--Voyons!! + +--La layette... la layette! + +--Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien +sûr... + +--À vous, à vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des +mains de Mont-Saint-Jean. + +Le mouchoir presque en lambeaux se déchira, bon nombre de rognures +d'étoffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge à demi +façonnés voltigèrent dans la cour et furent foulés aux pieds par les +prisonnières, qui redoublèrent de huées et d'éclats de rire. + +--Que ça de guenilles! + +--On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier! + +--En voilà des échantillons de vieilles loques! + +--Quelle boutique!... + +--Et pour coudre tout ça... + +--Il y aura plus de fil que d'étoffe... + +--Ça fait des broderies! + +--Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean! + +--Faut-il être méchant, mon Dieu! faut-il être méchant! s'écria la +pauvre créature en courant çà et là après les chiffons qu'elle tâchait +de ramasser, malgré les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait +de mal à personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour +qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services +qu'elles voudraient, de leur donner la moitié de ma ration, quoique +j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de même... Mais qu'est-ce +qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas +seulement pitié d'une pauvre femme enceinte! Faut être plus sauvage que +des bêtes... J'avais eu tant de peine à ramasser ces petits bouts de +linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant, +puisque je n'ai de quoi rien acheter? À qui ça fait-il du tort de +ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout à +coup Mont-Saint-Jean s'écria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous +voilà... la Goualeuse... je suis sauvée... parlez-leur pour moi... elles +vous écouteront, bien sûr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me +haïssent. + +La Goualeuse, arrivant la dernière des détenues, entrait alors dans le +préau. + +Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des +prisonnières; mais, sous ce grossier costume, elle était encore +charmante. Pourtant, depuis son enlèvement de la ferme de Bouqueval +(enlèvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits +semblaient profondément altérés; sa pâleur, autrefois légèrement rosée, +était mate comme la blancheur de l'albâtre; l'expression de sa +physionomie avait aussi changé: elle était alors empreinte d'une sorte +de dignité triste. + +Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux +sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre à la hauteur de la +réhabilitation. + +--Demandez-leur donc grâce pour moi, la Goualeuse, reprit +Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles traînent +dans la cour tout ce que j'avais rassemblé avec tant de peine pour +commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir ça peut-il leur +faire? + +Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit à ramasser activement un à +un, sous les pieds des détenues, tous les chiffons qu'elle put +recueillir. + +Une prisonnière retenait méchamment sous son sabot une sorte de +brassière de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baissée, leva +sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce: + +--Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre +femme qui pleure... + +La détenue recula son pied... + +La brassière fut sauvée ainsi que presque tous les autres haillons, que +la Goualeuse conquit ainsi pièce à pièce. + +Il lui restait à récupérer un petit bonnet d'enfant que deux détenues se +disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit: + +--Voyons, soyez tout à fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet... + +--Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il +est fait d'un morceau d'étoffe grise, avec des pointes en futaine vertes +et noires, et une doublure de toile à matelas. + +Ceci était exact. + +Cette description du bonnet fut accueillie avec des huées et des rires +sans fin. + +--Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout +ne le traînez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous +avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta +Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante. + +--À moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita +en l'air comme un trophée. + +--Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse. + +--Non, c'est pour le rendre à Mont-Saint-Jean! + +--Certainement. + +--Ah! bah! ça en vaut bien la peine... une pareille guenille! + +--C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des +guenilles... que vous devriez avoir pitié d'elle, la Louve, dit +tristement Fleur-de-Marie en étendant la main vers le bonnet. + +--Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas +toujours vous céder, à vous, parce que vous êtes la plus faible?... Vous +abusez de cela à la fin!... + +--Où serait le mérite de me céder... si j'étais la plus forte?... +répondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grâce. + +--Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix +douce... Vous ne l'aurez pas. + +--Voyons, la Louve, ne soyez pas méchante... + +--Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez... + +--Je vous en prie!... + +--Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'écria la +Louve tout à fait irritée. + +--Ayez donc pitié d'elle... voyez comme elle pleure! + +--Qu'est-ce que ça me fait, à moi?... tant pis pour elle! Elle est notre +souffre-douleur... + +--C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques, +murmuraient les détenues, entraînées par l'exemple de la Louve. Tant pis +pour Mont-Saint-Jean!... + +--Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec +amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se résigner... ses +gémissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut +bien passer le temps à quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle +n'aurait rien à dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!... +Cette pauvre femme ne fait de mal à personne, elle ne peut pas se +défendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est +surtout bien brave et bien généreux! + +--Nous sommes donc des lâches? s'écria la Louve emportée par la violence +de son caractère et par son impatience de toute contradiction. +Répondras-tu! Sommes-nous des lâches, hein? reprit-elle de plus en plus +irritée. + +Des rumeurs menaçantes pour la Goualeuse commencèrent à se faire +entendre. + +Les détenues offensées se rapprochèrent et l'entourèrent en vociférant, +oubliant ou plutôt se révoltant contre l'ascendant que la jeune fille +avait jusqu'alors pris sur elles. + +--Elle nous appelle lâches! + +--De quel droit vient-elle nous blâmer? + +--Est-ce qu'elle est plus que nous? + +--Nous avons été trop bonnes enfants avec elle. + +--Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous. + +--Si ça nous plaît de faire de la misère à Mont-Saint-Jean, qu'est-ce +qu'elle a à dire? + +--Puisque c'est comme ça, tu seras encore plus battue qu'auparavant, +entends-tu, Mont-Saint-Jean? + +--Tiens, voilà pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de +poing. + +--Et si tu te mêles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on +te traitera de même. + +--Oui!... oui! + +--Ça n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous +demande pardon de nous avoir appelées lâches! C'est vrai... si on la +laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous +sommes bien bêtes, aussi... de ne pas nous apercevoir de ça! + +--Qu'elle nous demande pardon! + +--À genoux! + +--À deux genoux! + +--Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protégée. + +--À genoux! à genoux! + +--Ah! nous sommes des lâches! + +--Répète-le donc, hein! + +Fleur-de-Marie ne s'émut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la +tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les +prisonnières son beau regard calme et mélancolique, elle répondit à la +Louve, qui vociférait de nouveau: + +--Ose donc répéter que nous sommes des lâches!» + +--Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez déchiré les +vêtements, que vous avez battue, traînée dans la boue: c'est elle qui +est lâche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en +vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lâche, puisqu'elle a +peur de vous! + +L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle eût invoqué +la justice, le devoir, pour désarmer l'acharnement stupide et brutal des +prisonnières contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'eût pas été écoutée. Elle +les émut en s'adressant à ce sentiment de générosité naturelle qui +jamais ne s'éteint tout à fait, même dans les masses les plus +corrompues. + +La Louve et ses compagnes murmurèrent encore, mais elles se sentaient, +elles s'avouaient lâches. + +Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua: + +--Votre souffre-douleur ne mérite pas de pitié, dites-vous; mais, mon +Dieu! son enfant en mérite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous +donnez à sa mère? Quand elle vous crie «grâce!» ce n'est pas pour +elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre +pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude, +ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous +supplie, les larmes aux yeux, d'épargner ses haillons qu'elle a eu tant +de peine à rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant! +Ce pauvre petit bonnet de pièces et de morceaux doublé de toile à +matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-être; +pourtant, à moi, rien qu'à le voir, il me donne envie de pleurer, je +vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous +voulez. + +Les détenues ne rirent pas. + +La Louve regarda même tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore à +la main. + +--Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa +main blanche et délicate, je sais que vous n'êtes pas méchantes... Vous +tourmentez Mont-Saint-Jean par désoeuvrement, non par cruauté. Mais vous +oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre +ses bras qu'il la protégerait contre vous... Non-seulement vous ne la +battriez pas, de peur de faire du mal à ce pauvre innocent, mais s'il +avait froid, vous donneriez à sa mère tout ce que vous pourriez pour le +couvrir, n'est-ce pas, la Louve? + +--C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas pitié?... + +--C'est tout simple, ça... + +--S'il avait faim, vous vous ôteriez le pain de la bouche pour lui, +n'est-ce pas, la Louve? + +--Oui, et de bon coeur... je ne suis pas plus méchante qu'une autre. + +--Ni nous non plus... + +--Un pauvre petit innocent! + +--Qu'est-ce qui aurait le coeur de vouloir lui faire mal? + +--Faudrait être des monstres! + +--Des sans-coeur! + +--Des bêtes sauvages! + +--Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'étiez pas +méchantes; vous êtes bonnes, votre tort c'est de ne pas réfléchir que +Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous +apitoyer... l'a dans son sein... voilà tout... + +--Voilà tout! reprit la Louve avec exaltation, non, ça n'est pas tout. +Vous avez raison, la Goualeuse, nous étions des lâches... et vous êtes +brave d'avoir osé nous le dire, et vous êtes brave de n'avoir pas +tremblé après nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau +faire, nous débattre contre ça, que vous n'êtes pas une créature comme +nous autres, faut toujours finir par en convenir... Ça me vexe, mais ça +est... Tout à l'heure encore nous avons eu tort... vous étiez plus +courageuse que nous... + +--C'est vrai qu'il lui a fallu du courage à cette blondinette pour nous +dire comme ça nos vérités en face... + +--Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que +ça s'y met... + +--Ça devient des vrais petits lions. + +--Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fière chandelle! + +--Après tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean, +nous battons son enfant. + +--Je n'avais pas pensé à cela. + +--Ni moi non plus. + +--Mais la Goualeuse, elle, pense à tout. + +--Et battre un enfant... c'est affreux! + +--Pas une de nous n'en serait capable. + +Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque, +de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal. + +Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opéré +une réaction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait +d'attendrissement. + +Tous les coeurs étaient émus, parce que, nous l'avons dit, les +sentiments qui se rattachent à la maternité sont toujours vifs et +puissants chez les malheureuses dont nous parlons. + +Tout à coup la Louve, violente et exaltée en toute chose, prit le petit +bonnet qu'elle tenait à la main, en fit une sorte de bourse, fouilla +dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'écria en +le présentant à ses compagnes: + +--Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de +Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mêmes, afin +que la façon ne lui coûte rien... + +--Oui... oui... + +--C'est ça!... cotisons-nous!... + +--J'en suis! + +--Fameuse idée! + +--Pauvre femme! + +--Elle est laide comme un monstre... mais elle est mère comme une +autre... + +--La Goualeuse avait raison, au fait, c'est à pleurer toutes les larmes +de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons. + +--Je mets dix sous. + +--Moi trente. + +--Moi vingt. + +--Moi, quatre sous... je n'ai que ça. + +--Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre à +la masse. Qui me l'achète? + +--Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta +ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse. + +Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son +grotesque et laid visage, inondé de larmes, devenait presque touchant. +Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient. + +Fleur-de-Marie aussi était bien heureuse, quoiqu'elle eût été obligée de +dire à la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet: + +--Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra... + +--Oh! mon bon petit ange du paradis, s'écria Mont-Saint-Jean en tombant +aux genoux de la Goualeuse, et en tâchant de lui prendre la main pour la +baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi +charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible, +mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette, +tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en +deviendrai folle, c'est sûr. Moi qui tout à l'heure étais le _pâtiras_ +de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit... +quelque chose... de votre chère petite voix de séraphin... voilà que +vous les retournez de mal à bien, voilà qu'elles m'aiment à cette heure. +Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me +fâcher. Étais-je donc bête, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me +faisaient, c'était pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'était +pour mon bien, en voilà la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur +la place que je ne dirais pas ouf. J'étais par trop susceptible aussi! + +--Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en +finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans +le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trésorière jusqu'à ce qu'on ait +employé l'argent! Faut pas le donner à Mont-Saint-Jean, elle est trop +sotte. + +--Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix. + +--Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice, +Mme Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes +nécessaires à la layette; et puis, qui sait? Mme Armand sera sensible à +la bonne action que vous avez faite, et peut-être demandera-t-elle qu'on +ôte quelques jours de prison à celles qui sont bien notées... Eh bien! +la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras, +est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout à l'heure, +quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean? + +La Louve ne répondit pas d'abord. + +À l'exaltation généreuse qui avait un moment animé ses traits succédait +une sorte de défiance farouche. + +Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien à ce +changement subit. + +--Goualeuse... venez... j'ai à vous parler, dit la Louve d'un air +sombre. + +Et, se détachant du groupe des détenues, elle emmena brusquement +Fleur-de-Marie près du bassin à margelles de pierre creusé au milieu du +préau. Un banc était tout près. + +La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvèrent ainsi presque +isolées de leurs compagnes. + + + + +VIII + +La Louve et la Goualeuse + + +Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs, +assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur +imposer le bien ou le mal. + +Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises +passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer; +mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux +qu'éphémères; à ces funestes effervescences succéderont de sourds +ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus +misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le +réveil d'un excès toujours pénible. + +_La Louve_, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste. + +D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux +instincts soient fécondés par l'intelligence, et que chez elles l'esprit +soit au niveau du coeur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien, +ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pénétrera doucement +les âmes, comme les tièdes rayons du soleil pénètrent les corps d'une +chaleur vivifiante... comme la fraîche rosée d'une nuit d'été imbibe la +terre aride et brûlante. + +_Fleur-de-Marie_, si l'on veut, personnifiera cette influence +bienfaisante. + +La réaction en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal; ses +effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux, +d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit les coeurs les plus +endurcis et leur fait goûter une sensation d'une inexprimable sérénité. + +Malheureusement le charme cesse. + +Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans +les ténèbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves émotions qui +les ont un moment surpris s'efface peu à peu. Parfois pourtant ils +cherchent vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de +murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée. + +Grâce à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la +Goualeuse venaient de connaître la douceur passagère de ces +ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais celle-ci, pour des +raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les +autres prisonnières sous cette bienfaisante impression. + +Si l'on s'étonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, naguère si +passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et +autorité, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reçus pendant +son séjour à la ferme de Bouqueval avaient rapidement développé les +rares qualités de cette nature excellente. + +Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé +irréparable, et qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en +l'inspirant. + +Nous l'avons dit: la Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de +la Goualeuse. + +Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier +contraste. + +Les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient; le ciel pur se +pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques +oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les +branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois +moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans +un petit ruisseau où s'écoulait le trop-plein du bassin; les mousses +vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs +assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d'herbe et de +plantes pariétaires épargnées par la gelée. + +Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais +Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement +fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se +réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel, +où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau +soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature +qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, et dont elle était +encore privée. + +--Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui, +assise auprès d'elle, restait sombre et silencieuse. + +--Il faut que nous ayons une explication, s'écria durement la Louve; ça +ne peut pas durer ainsi. + +--Je ne vous comprends pas, la Louve. + +--Tout à l'heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m'étais +dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore +de vous céder... + +--Mais... + +--Mais je vous dis que ça ne peut pas durer... + +--Qu'avez-vous contre moi, la Louve? + +--J'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je +n'ai plus ni coeur, ni force, ni hardiesse... + +Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe, +et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un +duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras, +un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans +un coeur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots: + + _Mort aux lâches!_ + _Martial._ + _P. L. V. (pour la vie)._ + +--Voyez-vous cela? s'écria la Louve. + +--Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en +détournant la vue. + +--Quand Martial, mon amant, m'a écrit, avec une aiguille rougie au feu, +ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait +ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le +corps comme ce poignard est planté dans ce coeur... et il aurait raison, +car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche. + +--Qu'avez-vous fait de lâche? + +--Tout... + +--Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure? + +--Oui... + +--Ah! je ne vous crois pas... + +--Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce +que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu +Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux... à vous remercier?... + +--Qu'a-t-elle dit? + +--Elle a dit, en parlant de nous, que «d'un rien vous nous tourniez de +mal à bien». Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour +notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez +du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers +mouvements... et on est votre dupe, comme tout à l'heure... + +--Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme! + +--Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai +jusqu'ici courbé la tête devant personne... La Louve est mon nom, et je +suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un +homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me +mettra sous ses pieds... + +--Moi!... et comment? + +--Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez +d'abord par m'offenser... + +--Vous offenser? + +--Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds: +«Moi!...» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui +donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon +couteau levé... + +--Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop +souffrir...», reprit la Goualeuse... voilà tout. + +--Voilà tout?... oui, voilà tout!... Et pourtant ces seuls mots-là m'ont +fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon... +à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand +je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le soir +de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre +prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le +dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille... Elle prie, +c'est qu'elle en a le droit...» Et le lendemain, pourquoi, moi et les +autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous? + +--Je ne sais pas... la Louve. + +--Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez +pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en +plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez +peut-être cela? + +--Je ne vous ai jamais dit que je le croyais. + +--Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme. + +--Je vous en prie, écoutez-moi. + +--Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder. +Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois +je me suis surprise... faut-il être bête et lâche!... je me suis +surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et +triste... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux +bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune... +Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours, +j'aurais marqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est pourtant pas votre +sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce +naturel, dites? + +--Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous +cause? + +--Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y +toucher. + +--Mais quel mauvais dessein me supposez-vous? + +--Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends +rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici +j'avais été toujours gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous +m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré +moi, m'ont remué le coeur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses +tristes. + +--Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je +ne me souviens pas de vous avoir dit... + +--Eh! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une +impatience courroucée, ce que vous faites est quelquefois aussi émouvant +que ce que vous dites!... Vous êtes si maligne!... + +--Ne vous fâchez pas, la Louve... expliquez-vous... + +--Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la +tête et les yeux baissés sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse +larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant une +minute... et puis vous avez porté votre main à vos lèvres, comme pour la +baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai? + +--C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant. + +--Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si +malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écoeurée, toute +sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est +amusant? Comment! j'ai toujours été dure comme roc pour ce qui me +touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il +faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des +lâchetés plein le coeur!... Oui, car tout ça c'est des pures lâchetés; +et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas osé écrire à +Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre +fréquentation m'affadit le caractère, il faut que ça finisse... j'en ai +assez; ça tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je +suis... et ne pas me faire moquer de moi... + +--Et pourquoi se moquerait-on de vous? + +--Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bête, moi qui +faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis +aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint, +c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crève qui dit le +contraire! + +--Vous êtes fâchée contre moi, la Louve? + +--Oui, vous êtes pour moi une mauvaise connaissance; si ça continuait, +dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la +Brebis. Merci!... ça n'est pas moi qu'on châtrera jamais comme ça... +Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fréquenter; pour +me séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de +salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en +haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'à ma sortie... Voilà ce +que j'avais à vous dire, la Goualeuse. + +Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le coeur n'était pas +complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contre de meilleures +tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été +éveillées chez la Louve par la sympathie, par l'intérêt involontaire que +lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanité, de rares +mais éclatants exemples prouvent, nous le répétons, qu'il est des âmes +d'élite, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'attraction +qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur +sphère et à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles. + +Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats, +ne s'expliquent pas autrement... + +Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de +Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction +singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable +et pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire +influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent +énergiquement contre les influences mauvaises. + +Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne +s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa +réputation de créature indomptable et redoutée, et pour ne pas devenir +de louve... brebis, ainsi qu'elle disait. + +Pourtant ces hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de +quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes +trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât +l'espoir qu'elle avait un moment conçu. + +Oui, pressentant que la Louve n'était pas absolument perdue, elle aurait +voulu la sauver comme on l'avait sauvée elle-même. + +«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur, +pensait la Goualeuse, c'est de donner à d'autres, qui peuvent encore les +entendre, les nobles conseils qu'il m'a donnés.» + +Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une +sombre défiance, Fleur-de-Marie lui dit: + +--Je vous assure, la Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas +parce que vous êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse. Les +braves coeurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des +autres. + +--Il n'y a ni générosité ni courage là-dedans, dit brutalement la Louve; +c'est de la lâcheté... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que +je me suis attendrie... ça n'est pas vrai... + +--Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez témoigné de +l'intérêt... vous me laisserez vous en être reconnaissante, n'est-ce +pas? + +--Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que +vous... ou seule au cachot, et bientôt je serai dehors, Dieu merci! + +--Et où irez-vous en sortant d'ici? + +--Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles. + +--Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entretien en +parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous +serez bien contente de le revoir? + +--Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai +été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu'il avait eue parce +qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept +nuits, je ne l'ai pas quitté d'une minute, j'ai vendu la moitié de mon +bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter, +et je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai +encore hier fait brûler un cierge pour lui... C'est des bêtises... mais +c'est égal, on a vu quelquefois de très-bons effets de ça pour la +convalescence... + +--Et où est-il maintenant? Que fait-il? + +--Il demeure toujours près du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau. + +--Sur le bord de l'eau? + +--Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est +toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fois qu'il est dans son +bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher, +allez! dit orgueilleusement la Louve. + +--Quel est donc son état? + +--Il pêche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un +lion, quand un poltron veut faire chercher querelle à un autre, il s'en +charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore +sa mère, deux soeurs et un frère... Autant vaudrait pour lui... ne pas +l'avoir, ce frère-là, car c'est un scélérat qui se fera guillotiner un +jour ou l'autre... ses soeurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux +leur cou. + +--Et où l'avez-vous connu, Martial? + +--À Paris. Il avait voulu apprendre l'état de serrurier... un bel état, +toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... ça +lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu +marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses +parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à +Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières: c'est tout +près: ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur +les genoux et sur les mains. + +--Vous serez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit +la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, à vous +promener dans les champs. + +--J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes +forêts, avec mon homme. + +--Dans les forêts?... Vous n'auriez pas peur? + +--Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt +serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où +j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit +tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous +arrêter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous +cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est ça qui serait bon! + +--Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve? + +--Jamais. + +--Qui vous a donc donné ces idées-là? + +--Martial. + +--Comment? + +--Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a +_censé_ tirer sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde! +Enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de +quitter le pays... Alors il est venu à Paris pour apprendre l'état de +serrurier: c'est là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tête +pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aimé retourner à Asnières +près de ses parents, et marauder sur la rivière; c'est moins +assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un +jour ou l'autre. À force de me parler du braconnage et des forêts, il +m'a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que +je suis née pour ça. Mais c'est toujours de même... ce que veut votre +homme, vous le voulez... Si Martial avait été voleur... j'aurais été +voleuse... Quand on a un homme, c'est pour être comme son homme. + +--Et vos parents, la Louve, où sont-ils? + +--Est-ce que je sais, moi!... + +--Il y a longtemps que vous ne les avez vus? + +--Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie. + +--Ils étaient donc méchants pour vous? + +--Ni bons ni méchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère +s'en est allée d'un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier, +a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons +qu'elle avait, un de six ans et un de mon âge. Elle était marchande de +pommes à la brouette. Ça n'a pas été trop mal dans les commencements; +mais ensuite, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous +une écaillère avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a +su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison +des batteries si enragées que ça nous en donnait la petite mort, à moi +et aux deux garçons avec qui je couchais; car notre logement n'avait +qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même +chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour +de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui +reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons en raisons, +mon père a fini par lui fendre la tête d'un coup de manche à balai. J'ai +joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, la mère +Madeleine mais elle avait la vie dure et la tête aussi. Après ça, elle +le rendait bien à mon père; une fois, elle l'a mordu si fort à la main +que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces +massacres-là, c'était comme qui dirait les jours des grandes eaux à +Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes; +il y avait des bleus, mais pas de rouge... + +--Et cette femme était méchante pour vous? + +--La mère Madeleine? Non, au contraire, elle n'était que vive; sauf ça +une brave femme... Mais à la fin mon père en a eu assez; il lui a +abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus +revenu. Il était bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays. +Alors j'avais quinze ou seize ans. + +--Et vous êtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre père? + +--Où est-ce que je serais allée? Alors elle s'est mise avec un couvreur +qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons de la mère Madeleine, +il y en a un, le plus grand, qui s'est noyé à l'île des Cygnes; l'autre +est entré en apprentissage chez un menuisier. + +--Et que faisiez-vous chez cette femme? + +--Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter +à manger à son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait +plus souvent qu'à son tour, j'aidais la mère Madeleine à le rouer de +coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même +chambre. Il était méchant comme un âne rouge quand il était dans le vin, +il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa +hachette, il nous aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine +a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie +boucherie. + +--Et comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie +en hésitant. + +--Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à +l'île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps +que lui, sa mère et son frère étaient venu loger chez nous, quand nous +étions deux enfants... quoi!... Après lui le couvreur, ça m'est égal; +mais j'avais peur d'être mise à la porte par la mère Madeleine, si elle +s'apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; comme elle était bonne +femme, elle m'a dit: «Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es +propre à rien, tu es trop mauvaise tête pour te mettre en place ou pour +apprendre un état; tu vas venir avec moi te faire inscrire à la police; +à défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça te fera toujours un +sort autorisé par le gouvernement; t'auras rien à faire qu'à nocer; je +serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus à charge. Qu'est-ce que tu +dis de cela, ma fille?--Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai +répondu, je n'avais pas songé à ça.» Nous avons été au bureau des +moeurs, elle m'a recommandée dans une maison et c'est depuis ce temps-là +que je suis inscrite. J'ai revu la mère Madeleine, il y a de ça un an; +j'étais à boire avec mon homme, nous l'avons invitée; elle nous a dit +que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'ai pas rencontrée, +elle; je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait qu'elle avait été +apportée à la morgue il y a trois mois. Si ça est, ma foi, tant pis! car +c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le coeur sur la +main, et pas plus de fiel qu'un pigeon. + +Fleur-de-Marie, quoique plongée jeune, dans une atmosphère de +corruption, avait depuis respiré un air si pur qu'elle éprouva une +oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve. + +Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il +faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille +fois au-dessous d'innombrables réalités. + +Oui, l'ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à +ces effrayantes dégradations humaines et sociales. + +Oui, il est une foule de tanières où enfants et adultes, filles et +garçons, légitimes ou bâtards, gisant pêle-mêle sur la même paillasse +comme des bêtes dans la même litière, ont continuellement sous les yeux +d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de +meurtres. + +Oui, et trop fréquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de +plus à ces horreurs. + +Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystère, et +respecter la sainteté du foyer domestique. + +Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une seule +chambre avec leur famille, sont forcés, faute de lits et d'espace, de +faire coucher leurs enfants ensemble frères et soeurs, à quelques pas +d'eux, maris et femmes. + +Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités, +presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, mais +probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépravés par +l'ignorance ou par l'inconduite? + +Quels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux +enfants abandonnés, ou plutôt excités, dès leur plus tendre jeunesse, à +tous les penchants brutaux, à toutes les passions animales! Auront-ils +seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur? + +Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du +nouveau monde? + +Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les +conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, sont déjà flétries +par cette grossière et terrible métaphore: + +«Graines de bagne!!!» + +Et la métaphore a raison. + +Cette sinistre prédiction s'accomplit presque toujours: galères ou +lupanar, chaque sexe a son avenir. + +Nous ne voulons justifier ici aucun débordement. + +Que l'on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme +pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait donné +que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dégradation +à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice, par +le vice et pour le vice, à qui l'on montre, non sans raison, la +prostitution comme un état protégé par le gouvernement! + +Ce qui est vrai. + +Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe. + +Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa +fille; le mari, la prostitution de sa femme. + +Cet endroit s'appelle le «bureau des moeurs»!!! + +Ne faut-il pas qu'une société ait un vice d'organisation bien profond, +bien incurable, à l'endroit des lois qui régissent la condition de +l'homme et de la femme, pour que le pouvoir--le pouvoir... cette grave +et morale abstraction--soit obligé non-seulement de tolérer, mais de +réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, pour la rendre moins +dangereuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les +appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour à un +chiffre presque incommensurable! + + + + +IX + +Châteaux en Espagne + + +La Goualeuse, surmontant l'émotion que lui avait causé la triste +confession de sa compagne, lui dit timidement: + +--Écoutez-moi sans vous fâcher. + +--Voyons, dites, j'espère que j'ai assez bavardé; mais au fait c'est +égal, puisque c'est la dernière fois que nous causons ensemble. + +--Êtes-vous heureuse, la Louve? + +--Comment? + +--De la vie que vous menez? + +--Ici, à Saint-Lazare? + +--Non, chez vous, quand vous êtes libre? + +--Oui, je suis heureuse. + +--Toujours? + +--Toujours. + +--Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre? + +--Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi. + +--Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, après un moment de +silence, est-ce que vous n'aimez pas à faire quelquefois des châteaux en +Espagne? C'est si amusant en prison! + +--À propos de quoi, des châteaux en Espagne? + +--À propos de Martial. + +--De mon homme? + +--Oui. + +--Ma foi, je n'en ai jamais fait. + +--Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial. + +--Bah! à quoi bon? + +--À passer le temps. + +--Eh bien! voyons ce château en Espagne. + +--Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois +vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: «Abandonnée de votre +père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais +exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être +devenue...» + +--D'être devenue quoi? + +--Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Goualeuse d'une +voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise +encore: «Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie +mauvaise; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.» + +La Louve haussa les épaules. + +--Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme? + +--Excepté le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre +action coupable? + +--Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les +bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme +le gibier, à qui peut les prendre? Où donc est la marque de leur +propriétaire? + +--Eh bien! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux métier de maraudeur +de rivière, il veuille devenir tout à fait honnête; supposez qu'il +inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de confiance +à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de +garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans +ses goûts, j'espère; c'est le même état, mais en bien. + +--Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois. + +--Seulement on ne lui donnerait cette place qu'à la condition qu'il vous +épouserait et qu'il vous emmènerait avec lui. + +--M'en aller avec Martial! + +--Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond +des forêts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de +braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir +une honnête petite chaumière dont vous seriez la ménagère active et +laborieuse? + +--Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible? + +--Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un château en Espagne. + +--Ah! comme ça, à la bonne heure. + +--Dites donc, la Louve, il me semble déjà vous voir établie dans votre +maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants. +Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas! + +--Des enfants de mon homme? s'écria la Louve avec une passion farouche; +oh! oui, ils seraient fièrement aimés, ceux-là! + +--Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand +ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des +services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre +chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la forêt faire pâturer +une vache ou deux qu'on vous donnerait pour récompenser votre mari de +son activité; car ayant été braconnier, il n'en serait que meilleur +garde-chasse. + +--Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces châteaux en Espagne. +Dites-m'en donc encore, la Goualeuse! + +--On serait très-content de votre mari... vous auriez de son maître +quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il +vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au +soir. + +--Oh! si ce n'était que ça, une fois auprès de mon homme, l'ouvrage ne +me ferait pas peur, à moi... j'ai de bons bras... + +--Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en réponds... Il y a tant +à faire!... tant à faire!... C'est l'étable à soigner, les repas à +préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour le +blanchissage, un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à +nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la forêt disent: +«Oh! il n'y a pas une ménagère comme la femme à Martial; de la cave au +grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours +si bien soignés! C'est qu'aussi elle est fièrement laborieuse, Mme +Martial...» + +--Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial... +reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!... + +--Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas? + +--Bien sûr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une +bête... Mais, bah!... bah!... louve je suis née... louve je mourrai... + +--Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure, +mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait +pas?... + +--Oh! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches à +soigner qui m'embarrasseraient, allez! + +--Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos; +l'hiver, à la veillée, pendant que les enfants dorment, et que votre +mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens... +écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps. + +--Bah! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma foi non; +j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du +feu; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts! + +Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le +présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivement intéressée que +précédemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parlé des douceurs +rustiques de la ferme de Bouqueval. + +La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son +amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait +ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, à propos de la vie des +champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la +Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez +émouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour +désirer ardemment une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et +pitié. + +Enchantée de voir sa compagne l'écouter avec curiosité, la Goualeuse +reprit en souriant: + +--Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler +ainsi... qu'est-ce que cela vous fait? + +--Tiens, au contraire, ça me flatte... Puis la Louve haussa les épaules +en souriant aussi et reprit: Quelle bêtise de jouer à la madame! +Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est amusant... +Vous dites donc?... + +--Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond +des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons. + +--Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit +dans la forêt et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien +loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sois au +coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule sans mon +homme, s'il était à faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, à +moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne, là... +allez... La Louve garderait bien ses louveteaux! + +--Oh! je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi, +poltronne, je préfère le printemps à l'hiver... Oh! le printemps! madame +Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent +les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est +embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans +l'herbe nouvelle; et puis la forêt serait si touffue qu'on apercevrait à +peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois +d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a +plantée et qui ombrage le banc de gazon où il dort durant la grande +chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux +enfants de ne pas réveiller leur père... Je ne sais pas si vous avez +remarqué cela: mais dans le fort de l'été, sur le midi, il se fait dans +les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les +feuilles remuer, ni les oiseaux chanter... + +--Ça, c'est vrai, répéta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en +plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants +tableaux que lui présentait l'imagination poétique de Fleur-de-Marie, si +instinctivement amoureuse des beautés de la nature. + +Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Goualeuse +reprit en se laissant elle-même entraîner au charme des pensées qu'elle +évoquait: + +--Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois, +c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'été tombant sur les +feuilles; aimez-vous cela aussi? + +--Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'été. + +--N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien +trempé, quelle bonne odeur fraîche! Et puis, comme le soleil, en passant +à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui +pendent aux feuilles après l'ondée! Avez-vous aussi remarqué cela? + +--Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent... +Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on +semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame! +je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous +dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous +parlons. + +Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La +Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence +de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant: + +--Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été. +Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs +plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que +vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous, +à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de +l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu +le tintement lointain des clochettes, allez!... + +--Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus +hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à +califourchon sur le dos d'une des vaches... + +--Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant +elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné, +tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un +panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une +couche épaisse de violettes sauvages. + +--Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon +Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la +Goualeuse? + +--Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les +violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial... +Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières, +préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer +les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout +harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de +chanter, quand, par une belle soirée d'été, le coeur satisfait, on +regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants? +N'est-ce pas, madame Martial? + +--C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve, +devenant de plus en plus songeuse. + +--À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue +elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et +puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous +la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer +l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les +étoiles... Alors le coeur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il +déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit +la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel +étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir +paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur... +car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de +tous les jours... + +--De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa +poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu +est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu... + +--Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne +devrait-il pas être béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie +paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans +la boue des rues de Paris? + +Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve à la réalité. + +Il venait de se passer dans l'âme de cette créature un phénomène +étrange. + +Peinture naïve d'une condition humble et rude, ce simple récit, tour à +tour éclairé des douces lueurs du foyer domestique, doré par quelques +joyeux rayons de soleil, rafraîchi par la brise des grands bois ou +parfumé de la senteur des fleurs sauvages, ce récit avait fait sur la +Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait +fait une exhortation d'une moralité transcendante. + +Oui, à mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait désiré d'être +ménagère infatigable, vaillante épouse, mère pieuse et dévouée. + +Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale, +avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail, +la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui +promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des +forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, un toit et du pain, +n'était-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie! + +Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant, +auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions +menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines? + +La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à +la réalité, après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et +salutaire où, pour la première fois, l'avait plongée Fleur-de-Marie, +prouvait l'influence des paroles de cette dernière sur sa malheureuse +compagne. + +Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant +mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse +était manifeste. + +Après un moment de silence et de réflexion, la Louve redressa +brusquement la tête, passa la main sur son front, et se levant +menaçante, courroucée: + +--Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me défier de toi et de ne pas +vouloir t'écouter... parce que ça tournerait mal pour moi! Pourquoi +m'as-tu parlé ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela, +parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aimé à vivre au +fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me +bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse! +Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à cette forêt, à cette +maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais... +jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma +vie va donc être un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui, +par ta faute!... + +--Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie. + +--Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants. + +--Oui, tant mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous paraît un +enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé. + +--Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? À +quoi bon regretter d'être une fille des rues, puisque je dois mourir +fille des rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant +dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Réponds... +réponds! Pourquoi es-tu venue me faire désirer ce que je ne peux pas +avoir? + +--Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie, +je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa +main. + +--Eh bien! après, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? À +quoi ça m'avancera-t-il? + +--À voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit +Fleur-de-Marie, d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée +de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappée +d'étonnement. + +--Écoutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de +compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces +pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir +de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir? + +--Vous? Vous pourriez cela? + +--Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu... + +--Puissant comme Dieu?... + +--Écoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais une +pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle +avec des larmes de reconnaissance--et Fleur-de-Marie essuya ses yeux--un +jour celui-là est venu à moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute +méprisée que j'étais, de me dire de consolantes paroles... les premières +que j'aie entendues!... Je lui avais raconté mes souffrances, mes +misères, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à +l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée avec bonté, +il ne m'a pas blâmée, il m'a plainte; il ne m'a pas reproché mon +abjection, il m'a vanté la vie calme et pure que l'on menait aux champs. + +--Comme vous tout à l'heure... + +--Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir +qu'il me montrait me semblait plus beau! + +--Comme moi, bon Dieu! + +--Oui, et ainsi que vous je disais: «À quoi bon, hélas! me faire +entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?...» Mais +j'avais tort de désespérer... car celui dont je vous parle est, comme +Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire +luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à +personne ni pitié, ni bonheur, ni espérance. + +--Et pour vous... qu'a-t-il fait? + +--Il m'a traitée en enfant malade; j'étais, comme vous, plongée dans un +air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant; je +vivais aussi parmi des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des +êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit... +car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il +donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles +vous émeuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que +son esprit et sa pensée m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus +heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous +promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore à cette heure +l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: «Espérez!...» c'est +qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs... +car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence... + +En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse, +inspirée; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat, +ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alors d'une beauté +si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet +entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et +s'écria: + +--Mon Dieu!... où suis-je? Est-ce que je rêve? Je n'ai jamais rien +entendu, rien vu de pareil... ça n'est pas possible!... Mais qui +êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout autre que +nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant, +vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous +soyez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour +nous tenter!!! Vous êtes donc pour le bien... comme le démon pour le +mal? + +Fleur-de-Marie allait répondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et +la chercher pour la conduire auprès de Mme d'Harville. + +La Louve restait frappée de stupeur; l'inspectrice lui dit: + +--Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans la prison +vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez +fait une quête pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela +est charitable, la Louve. Cela vous sera compté... J'étais bien sûre que +vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de +votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abréger +de beaucoup les jours de prison qui vous restent à subir. + +Et Mme Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie. + +L'on ne s'étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-de-Marie en +songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement +développée, grâce à l'éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus +à la ferme de Bouqueval. + +Puis la jeune fille était surtout forte de son expérience. + +Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le coeur de la Louve avaient +été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près +semblables. + +Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait +tâché de la ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon la théorie de +Rodolphe appliquée à la ferme de Bouqueval) qu'il était de son intérêt +de devenir honnête, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes +et attrayantes couleurs... + +Et, à ce propos, répétons que l'on procède d'une manière incomplète et, +ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes +pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien. + +Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace +des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire à leurs +oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chaînes +de bagne; et enfin au loin, dans une pénombre effrayante, à l'extrême +horizon du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant +aux lueurs des flammes éternelles... + +On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable, +terrible... + +À qui fait le mal... captivité, infamie, supplice... + +Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-t-elle dons +honorables, distinctions glorieuses? + +Non. + +Par des bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la +résignation, à l'ordre, à la probité, cette masse immense d'artisans +voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à +une misère profonde? + +Non. + +En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où +monte le grand homme de bien? + +Non. + +Étrange, fatal symbole! On représente la justice aveugle, portant d'une +main un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent +l'accusation et la défense. + +Ceci n'est pas l'image de la justice. + +C'est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absout +selon sa conscience. + +La JUSTICE tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une +pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons. + +Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le +mal, il est d'éclatants triomphes pour le bien; tandis qu'à cette heure, +dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des +tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds. + +Le peuple voit bien une justice criminelle _(sic),_ composée d'hommes +fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir, +à punir des scélérats. + +Il ne voit pas de justice vertueuse[1], composée d'hommes fermes, +intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les +gens de bien. + +Tout lui dit: «Tremble!...» + +Rien ne lui dit: «Espère!...» + +Tout le menace... + +Rien ne le console. + +L'État dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile +punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers +et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux. + +Cela est nécessaire, soit. + +Mais combien dépense l'État pour la rémunération si salutaire, si +féconde, des gens de bien? + +Rien. + +Et ce n'est pas tout. + +Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous +conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irréprochable +probité seraient au comble de leurs voeux s'ils étaient certains de +jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours +assurés d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gîte! + +Et pourtant, au nom de leur dignité d'honnêtes gens rudement et +longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de prétendre à jouir du même +bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire, +auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu +de la misère et des tentations? + +Ceux-là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la +peine de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification +de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et +difficile qu'ils parcourent vaillamment? + +Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus +obscurément que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas +toujours découverts par la justice criminelle? + +Hélas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant. + +Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle +ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du +crime. + +Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la +reconnaissance de tous, comme on dénonce aujourd'hui les crimes à la +vindicte des lois. + +Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus +féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs: + +Un homme a tué un autre homme pour le voler: + +Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin +reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la +populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau. + +Voilà le dernier mot de la société. + +Voilà le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voilà +le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le +plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple... + +Le seul... car rien ne sert de contrepoids à ce billot dégouttant de +sang. + +Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce +spectacle funèbre. + +Continuons notre utopie... + +N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous +les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifiées et +matériellement rémunérées par l'État? + +Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un +tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une +foule immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la +longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait: + +--Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert, +courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par +vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus +supérieures vous ont hautement distingué: soyez glorifié et récompensé. +Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans +l'oubli ni le mal ni le bien... À chacun elle paye selon ses oeuvres... +l'État vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la +considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance +une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront +toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, perdant beaucoup +d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de +rares et grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus +grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau +que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une +salutaire émulation, ils lutteront d'énergie dans l'accomplissement des +devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous +et rémunérés comme vous... + +Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé, +du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon +plus salutaire, plus féconde? + +Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée +de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce qu'il y a au +monde de plus éthéré: la vertu! + +Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou +moins philosophiques, platoniques, théologiques, mais surtout +économiques, telles que celles-ci: + +_Le bien porte en soi sa récompense..._ + +_La vertu est une chose sans prix..._ + +_La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses._ + +Et enfin cette objection triomphante et sans réplique: + +_Le bonheur éternel qui attend les justes dans l'autre vie doit +uniquement suffire pour les encourager au bien._ + +À cela nous répondrons que la société, pour intimider et punir les +coupables, ne nous paraît pas exclusivement se reposer sur la vengeance +divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie. + +La société prélude au jugement dernier par des jugements humains... + +En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe, +aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente +modestement... de gendarmes. + +Nous le répétons: + +Pour terrifier les méchants, on matérialise, ou plutôt on réduit à des +proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du +courroux céleste... + +Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine +à l'égard des gens de bien? + +Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables, +comme de véritables utopies qu'elles sont. + +La société est si bien comme elle est! Interrogez plutôt tous ceux qui, +la jambe avinée, l'oeil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux +banquet! + + + + +X + +La protectrice + + +L'inspectrice entra bientôt avec la Goualeuse dans le petit salon où se +trouvait Clémence; la pâleur de la jeune fille s'était légèrement +colorée ensuite de son entretien avec la Louve. + +--Mme la marquise, touchée des excellents renseignements que je lui ai +donnés sur vous, dit Mme Armand à Fleur-de-Marie, désire vous voir, et +daignera peut-être vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre +peine. + +--Je vous remercie, madame, répondit timidement Fleur-de-Marie à Mme +Armand, qui la laissa seule avec la marquise. + +Celle-ci, frappée de l'expression candide des traits de sa protégée, de +son maintien rempli de grâce et de modestie, ne put s'empêcher de se +souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononcé le nom de +Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnière en proie à +un amour profond et caché. + +Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait être question du +grand-duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à la +beauté, la Goualeuse était digne de l'amour d'un prince... + +À l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit, +respirait une bonté charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement +attirée vers elle. + +--Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup la douceur de votre +caractère et la sagesse exemplaire de votre conduite, Mme Armand se +plaint de votre peu de confiance envers elle. + +Fleur-de-Marie baissa la tête sans répondre. + +--Les habits de paysanne dont vous étiez vêtue lorsqu'on vous a arrêtée, +votre silence au sujet de l'endroit où vous demeuriez avant d'être +amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances. + +--Madame... + +--Je n'ai aucun droit à votre confiance, ma pauvre enfant, je ne +voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que +si je demandais votre sortie de prison, cette grâce pourrait m'être +accordée. Avant d'agir, je désirerais causer avec vous de vos projets, +de vos ressources pour l'avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si, +comme je n'en doute pas, vous êtes décidée à suivre la bonne voie où +vous êtes entrée, ayez confiance en moi, je vous mettrai à même de +gagner honorablement votre vie... + +La Goualeuse fut émue jusqu'aux larmes de l'intérêt que lui témoignait +Mme d'Harville. Après un moment d'hésitation, elle lui dit: + +--Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si +généreuse, que je dois peut-être rompre le silence que j'ai gardé +jusqu'ici sur le passé... un serment m'y forçait. + +--Un serment? + +--Oui, madame, j'ai juré de taire à la justice et aux personnes +employées dans cette prison par suite de quels événements j'ai été +conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une +promesse... + +--Laquelle? + +--Celle de me garder le secret, je pourrais, grâce à vous, madame, sans +manquer pourtant à mon serment, rassurer des personnes respectables qui, +sans doute, sont bien inquiètes de moi. + +--Comptez sur ma discrétion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez à +dire. + +--Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes +bienfaiteurs ne ressemblât à de l'ingratitude!... + +Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frappèrent +Mme d'Harville d'un nouvel étonnement. + +--Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles, +tout m'étonne au dernier point. Comment, avec une éducation qui paraît +distinguée, avez-vous pu... + +--Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume. +C'est qu'hélas! cette éducation, il y a bien peu de temps que je l'ai +reçue. Je dois ce bienfait à un protecteur généreux, qui, comme vous, +madame... sans me connaître... sans même avoir les favorables +renseignements qu'on vous a donnés sur moi, m'a prise en pitié... + +--Et ce protecteur... quel est-il? + +--Je l'ignore, Madame... + +--Vous l'ignorez? + +--Il ne se fait connaître, dit-on, que par son inépuisable bonté; grâce +au ciel, je me suis trouvée sur son passage. + +--Et où l'avez-vous rencontré? + +--Une nuit... dans la Cité, madame, dit la Goualeuse en baissant les +yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a +courageusement défendue: telle a été ma première rencontre avec lui. + +--C'était donc un homme... du peuple? + +--La première fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le +langage... mais plus tard... + +--Plus tard? + +--La manière dont il m'a parlé, le profond respect dont l'entouraient +les personnes auxquelles il m'a confiée, tout m'a prouvé qu'il avait +pris par déguisement l'extérieur d'un de ces hommes qui fréquentent la +Cité. + +--Mais dans quel but? + +--Je ne sais... + +--Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez-vous? + +--Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je +puis sans cesse bénir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M. +Rodolphe, madame... + +Clémence devint pourpre. + +--Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement à +Fleur-de-Marie. + +--Je l'ignore, madame... Dans la ferme où il m'avait envoyée, on ne le +connaissait que sous le nom de M. Rodolphe. + +--Et son âge? + +--Il est jeune encore, madame... + +--Et beau? + +--Oh! oui... beau, noble... comme son coeur... + +L'accent reconnaissant, passionné de Fleur-de-Marie en prononçant ces +mots, causa une impression douloureuse à Mme d'Harville. + +Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait +du prince. + +Les remarques de l'inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la +Goualeuse aimait Rodolphe... c'était son nom qu'elle avait prononcé +pendant son sommeil... + +Dans quelles circonstances étranges le prince et cette malheureuse +s'étaient-ils rencontrés? + +Pourquoi Rodolphe était-il allé déguisé dans la Cité? + +La marquise ne put résoudre ces questions. + +Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois méchamment +et faussement raconté des prétendues excentricités de Rodolphe, de ses +amours étranges... N'était-il pas, en effet, bizarre, qu'il eût retiré +de la fange cette créature d'une ravissante beauté, d'une intelligence +peu commune?... + +Clémence avait de nobles qualités; mais elle était femme, et elle aimait +profondément Rodolphe, quoiqu'elle fût décidée à ensevelir ce secret au +plus profond de son coeur... + +Sans réfléchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions +généreuses que le prince était accoutumé de faire dans l'ombre; sans +réfléchir qu'elle confondait peut-être avec l'amour un sentiment de +gratitude exalté; sans réfléchir enfin que, ce sentiment eût-il été plus +tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment +d'amertume et d'injustice, ne put s'empêcher de regarder la Goualeuse +comme sa rivale. + +Son orgueil se révolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle +souffrait malgré elle d'une rivalité si abjecte. + +Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec +l'affectueuse bienveillance de ses premières paroles: + +--Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse +en prison? Comment vous trouvez-vous ici? + +--Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappée de ce brusque +changement de langage, vous ai-je déplu en quelque chose?... + +--Et en quoi pouvez-vous m'avoir déplu? demanda Mme d'Harville avec +hauteur. + +--C'est qu'il me semble... que tout à l'heure... vous me parliez avec +plus de bonté, madame... + +--En vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de mes +paroles? Puisque je consens à m'intéresser à vous... j'ai le droit, je +pense, de vous adresser certaines questions... + +À peine ces mots étaient-ils prononcés que Clémence, pour plusieurs +raisons, en regretta la dureté. + +D'abord par un louable retour de générosité, puis parce qu'elle songea +qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle +désirait savoir. + +En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et +confiante, devint tout à coup craintive. + +De même que la sensitive, à la première atteinte, referme ses feuilles +délicates et se replie sur elle-même... le coeur de Fleur-de-Marie se +serra douloureusement. + +Clémence reprit doucement, pour ne pas éveiller les soupçons de sa +protégée par un revirement trop subit: + +--En vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant autant à +vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnière. Comment, +après être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter +la nuit dans une promenade qui vous était interdite? Tout cela, je vous +l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a +jusqu'ici imposé le silence... mais ce serment même est si étrange!... + +--J'ai dit la vérité, madame... + +--J'en suis certaine... il n'y a qu'à vous voir, qu'à vous entendre, +pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a +d'incompréhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon +impatiente curiosité; c'est seulement à cela que vous devez attribuer la +vivacité de mes paroles de tout à l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai +eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit à vos confidences que mon +vif désir de vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous +n'avez dit à personne, et je suis très-touchée, croyez-moi, pauvre +enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte... +Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si +vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous +vous proposez. + +Grâce à ce _replâtrage_ assez habile (qu'on nous passe cette +trivialité), Mme d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un +moment effarouchée. + +Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha même d'avoir mal interprété +les mots qui l'avaient blessée. + +--Pardonnez-moi, madame, dit-elle à Clémence; j'ai sans doute eu tort de +ne pas vous dire tout de suite ce que vous désirez savoir; mais vous +m'avez demandé le nom de mon sauveur... malgré moi je n'ai pu résister +au bonheur de parler de lui... + +--Rien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes reconnaissante. +Mais par quelle circonstance avez-vous quitté les honnêtes gens chez +lesquels il vous avait placée sans doute? Est-ce à cet événement que se +rapporte le serment dont vous m'avez parlé? + +--Oui, madame; mais, grâce à vous, je crois maintenant pouvoir, tout en +restant fidèle à ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma +disparition... + +--Voyons, ma pauvre enfant, je vous écoute. + +--Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait placée dans une ferme +située à quatre ou cinq lieues d'ici... + +--Il vous y avait conduite... lui-même? + +--Oui, madame... il m'avait confiée à une dame aussi bonne que +vénérable... que j'aimai bientôt comme ma mère... Elle et le curé du +village, à la recommandation de M. Rodolphe, s'occupèrent de mon +éducation... + +--Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent à la ferme? + +--Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis +restée. + +Clémence ne put cacher un tressaillement de joie. + +--Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse... +n'est-ce pas? + +--Oh! oui, madame!... C'était pour moi plus que du bonheur... c'était un +sentiment mêlé de reconnaissance, de respect, d'admiration et même d'un +peu de crainte... + +--De la crainte? + +--De lui à moi... de lui aux autres... la distance est si grande!... + +--Mais... quel est donc son rang? + +--J'ignore s'il a un rang, madame. + +--Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les +autres. + +--Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est +l'élévation de son caractère... c'est son inépuisable générosité pour +ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire à tous... Les +méchants mêmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le +respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler +encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une idée +incomplète de celui que l'on doit se borner à adorer en silence... +autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu. + +--Cette comparaison... + +--Est peut-être sacrilège, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de +lui comparer celui qui m'a donné la conscience du bien et du mal, celui +qui m'a retirée de l'abîme... celui enfin à qui je dois une vie +nouvelle? + +--Je ne vous blâme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles +exagérations. Mais comment avez-vous abandonné cette ferme où vous +deviez vous trouver si heureuse? + +--Hélas!... cela n'a pas été volontairement, madame! + +--Qui vous y a donc forcée? + +--Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore à +ce récit, je me rendais au presbytère du village, lorsqu'une méchante +femme, qui m'avait tourmentée pendant mon enfance... et un homme son +complice... qui était embusqué avec elle dans un chemin creux, se +jetèrent sur moi, et, après m'avoir bâillonnée, m'emportèrent dans un +fiacre. + +--Et dans quel but? + +--Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obéissaient, je crois, à des +personnes puissantes. + +--Quelles furent les suites de cet enlèvement? + +--À peine le fiacre était-il en marche que la méchante femme, qui +s'appelle la Chouette, s'écria: «J'ai du vitriol, je vais en frotter le +visage de la Goualeuse pour la défigurer.» + +--Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauvée de ce +danger? + +--Le complice de cette femme... un aveugle, nommé le Maître d'école. + +--Il a pris votre défense? + +--Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois +une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le +Maître d'école la força de jeter par la portière la bouteille qui +contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu, +après avoir pourtant aidé à mon enlèvement... La nuit était profonde... +Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrêta, je crois, sur la +grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme à cheval +attendait à cet endroit... «--Eh bien! dit-il, la tenez-vous +enfin?--Oui, nous la tenons! répondit la Chouette, qui était furieuse de +ce qu'on l'avait empêchée de me défigurer. Si vous voulez vous +débarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'étendre par +terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la +tête... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.» + +--Mais c'est épouvantable! + +--Hélas! madame, la Chouette était bien capable de faire ce qu'elle +disait. Heureusement l'homme à cheval lui répondit qu'il ne voulait pas +qu'on me fît mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois +enfermée dans un endroit d'où je ne pourrais ni sortir ni écrire à +personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appelé +Bras-Rouge, maître d'une taverne située aux Champs-Élysées. Dans cette +taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles +pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme à cheval +accepta cette proposition; puis il me promit qu'après être restée deux +mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empêcherait de +regretter la ferme de Bouqueval. + +--Quel mystère étrange! + +--Cet homme donna de l'argent à la Chouette, lui en promit encore +lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son +cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant +d'arriver à la barrière, le Maître d'école dit à la Chouette: «Tu veux +enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien +qu'étant près de la rivière, ces caves sont dans l'hiver toujours +submergées!... Tu veux donc la noyer?--Oui», répondit la Chouette. + +--Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait à cette horrible femme? + +--Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharnée +sur moi... Le Maître d'école lui répondit: «--Je ne veux pas qu'on noie +la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.»--La Chouette était aussi +étonnée que moi, madame, d'entendre cet homme me défendre ainsi. Elle se +mit alors dans une colère horrible et jura qu'elle me conduirait chez +Bras-Rouge, malgré le Maître d'école. «--Je t'en prie, dit celui-ci, car +je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lâcherai pas et je +t'étranglerai si tu t'approches d'elle.--Mais que veux-tu donc en faire +alors? s'écria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant +deux mois sans qu'on sache où elle est?--Il y a un moyen, dit le Maître +d'école; nous allons aller aux Champs-Élysées, nous ferons stationner le +fiacre à quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher +Bras-Rouge à sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le +ramèneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en +déclarant que c'est une fille de la Cité qu'il a trouvée rôdant autour +de son cabaret. Comme les filles sont condamnées à trois mois de prison +quand on les surprend aux Champs-Élysées, et que la Goualeuse est encore +inscrite à la police, on l'arrêtera, on la mettra à Saint-Lazare, où +elle sera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de +Bras-Rouge.--Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas +arrêter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlevée, +elle nous dénoncera. En supposant même qu'on l'emprisonne, elle écrira à +ses protecteurs, tout sera découvert.--Non, elle ira en prison de bonne +volonté, reprit le Maître d'école, et elle va jurer de ne nous dénoncer +à personne tant qu'elle restera à Saint-Lazare, ni ensuite non plus; +elle me doit cela, car je l'ai empêchée d'être défigurée par toi, la +Chouette, et noyée chez Bras-Rouge. Mais si, après avoir juré de ne pas +parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de +Bouqueval à feu et à sang. Puis, s'adressant à moi, le Maître d'école +ajouta:--Décide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras +quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne à la +Chouette, qui te mènera dans la cave de Bras-Rouge, où tu seras noyée. +Voyons, dépêche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le +tiendras.» + +--Et vous avez juré? + +--Hélas! oui, madame, tant je craignais d'être défigurée par la Chouette +ou d'être noyée par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux... +Une autre mort m'eût paru moins effrayante; je n'aurais peut-être pas +cherché à y échapper. + +--Quelle idée sinistre, à votre âge!... dit Mme d'Harville en regardant +la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de +vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir +n'aura-t-il pas effacé le passé? + +--Est-ce que le passé s'efface? Est-ce que le passé s'oublie? Est-ce que +le repentir tue la mémoire, madame? s'écria Fleur-de-Marie d'un ton si +désespéré que Clémence tressaillit. + +--Mais toutes les fautes se rachètent, malheureuse enfant! + +--Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en +plus terrible à mesure que l'âme s'épure, à mesure que l'esprit s'élève! +Hélas! plus vous montez, plus l'abîme dont vous sortez vous paraît +profond. + +--Ainsi, vous renoncez à tout espoir de réhabilitation, de pardon? + +--De la part des autres... non, madame; vos bontés prouvent que +l'indulgence ne manque jamais aux remords. + +--Vous serez donc la seule impitoyable envers vous? + +--Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai été... +Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier... + +--Et quelquefois vous désirez mourir? + +--Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle +reprit, après un moment de silence: Quelquefois... oui, madame. + +--Pourtant, vous craigniez d'être défigurée par cette horrible femme; +vous teniez donc à votre beauté, pauvre petite? Cela annonce que la vie +a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!... + +--C'est peut-être une faiblesse de penser cela; mais si j'étais belle, +comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononçant le +nom de mon bienfaiteur... + +Les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes. + +Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits +angéliques, pâles, abattus, son douloureux sourire, étaient tellement +d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la réalité de son +funeste désir. + +Mme d'Harville était douée de trop de délicatesse pour ne pas sentir ce +qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pensée de la Goualeuse: + +«Je n'oublierai jamais ce que j'ai été...» + +Idée fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de +Fleur-de-Marie. + +Clémence, honteuse d'avoir un instant méconnu la générosité toujours si +désintéressée du prince, regrettait aussi de s'être laissé entraîner à +un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec +une naïve exaltation sa reconnaissance envers son protecteur. + +Chose étrange, l'admiration que cette pauvre prisonnière ressentait si +vivement pour Rodolphe augmentait peut-être encore l'amour profond que +Clémence devait toujours lui cacher. + +Elle reprit, pour fuir ces pensées: + +--J'espère qu'à l'avenir vous serez moins sévère pour vous-même. Mais +parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous +n'avez pas voulu dénoncer ces misérables? + +--Quoique le Maître d'école eût pris part à mon enlèvement, il m'avait +deux fois défendue... j'aurais craint d'être ingrate envers lui. + +--Et vous vous êtes prêtée aux desseins de ces monstres? + +--Oui, madame... j'étais si effrayée! La Chouette alla chercher +Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait +trouvée rôdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas nié, on m'a arrêtée +et l'on m'a conduite ici. + +--Mais vos amis de la ferme doivent être en proie à une inquiétude +mortelle? + +--Hélas madame, dans mon premier mouvement d'épouvante, je n'avais pas +réfléchi que mon serment m'empêcherait de les rassurer... Maintenant +cela me désole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer à ma +parole, je puis vous prier d'écrire à Mme Georges, à la ferme de +Bouqueval, de n'avoir aucune inquiétude à mon égard, sans lui apprendre +pourtant où je suis, car j'ai promis de le taire... + +--Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma +recommandation, on vous fait grâce. Demain vous retournerez à la ferme, +sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos +bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage cette promesse +arrachée par la menace. + +--Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de +sortir bientôt d'ici? + +--Vous méritez tant d'intérêt que je réussirai, j'en suis sûre; et je ne +doute pas qu'après-demain vous ne puissiez aller vous-même rassurer vos +bienfaiteurs... + +--Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mériter tant de bontés de votre +part? Comment les reconnaître?... + +--En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette +seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur +que vos amis se sont réservé... + +Mme Armand entra tout à coup d'un air consterné. + +--Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, je suis +désolée du message que j'ai à remplir auprès de vous. + +--Que voulez-vous dire, madame?... + +--M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame... + +--Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il? + +--Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est chargé pour vous, dit-il, +d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris chez Mme la +duchesse, sa femme, que vous étiez ici, et il est venu en toute hâte... + +--Une triste nouvelle!... se dit Mme d'Harville. Puis, tout à coup, elle +s'écria avec un accent déchirant: Ma fille... ma fille... peut-être!... +Oh! parlez, madame!... + +--J'ignore, madame... + +--Oh! de grâce, de grâce, madame, conduisez-moi auprès de M. de Lucenay! +s'écria Mme d'Harville en sortant, tout éperdue, suivie de Mme Armand. + +--Pauvre mère! dit tristement la Goualeuse en suivant Clémence du +regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment même où elle vient de +se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non, +non, encore une fois, c'est impossible. + + + + +XI + +Une intimité forcée + + +Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour +du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir. + +M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable, +s'occupait de restaurer la botte qui lui était plus d'une fois tombée +des mains lors de la dernière et audacieuse incartade de Cabrion. + +La physionomie du chaste portier était abattue et beaucoup plus +mélancolique que de coutume. + +Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa défaite, passe tristement +la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait +un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt +tremblant sur la cassure transversale dont son vénérable chapeau +tromblon avait été sillonné par la main insolente de Cabrion. + +Alors tous les chagrins, toutes les inquiétudes, toutes les craintes +d'Alfred se réveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes +poursuites du rapin. + +M. Pipelet n'avait pas un esprit très-étendu, très-élevé; son +imagination n'était pas des plus vives ni des plus poétiques, mais il +possédait un sens très-droit, très-solide et très-logique. + +Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de son +jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle portée de ce +qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforçait de +trouver des motifs raisonnables, possibles, à la conduite exorbitante de +Cabrion, et il se posait à ce sujet une foule de questions insolubles. + +Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige à +force de sonder l'abîme sans fond que le génie infernal du peintre avait +creusé sous ses pas. + +Que de fois, blessé dans ses épanchements, il avait été forcé de se +replier sur lui-même, grâce au pyrrhonisme effréné de Mme Pipelet, qui, +ne s'arrêtant qu'aux faits et dédaignant d'approfondir les causes, +considérait grossièrement la conduite incompréhensible de Cabrion à +l'égard d'Alfred comme une simple farce! + +M. Pipelet, homme sérieux et grave, ne pouvait admettre une telle +interprétation; il gémissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignité +d'homme se révoltait à cette pensée qu'il pouvait être le jouet d'une +combinaison aussi vulgaire: une farce... Il était absolument convaincu +que la conduite inouïe de Cabrion cachait quelque complot ténébreux +dissimulé sous une frivole apparence. + +Nous l'avons dit, c'est à résoudre ce funeste problème que l'homme au +chapeau tromblon épuisait incessamment sa puissance dialectique. + +--Je porterais plutôt ma tête sur l'échafaud, disait cet homme austère, +qui, dès qu'il les touchait, agrandissait immensément les questions, je +porterais ma tête sur l'échafaud plutôt que d'admettre que, dans +l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne +si opiniâtrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie. +Or, dans sa dernière entreprise, cette créature malfaisante n'avait +aucun témoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est +clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour déposer sur +mon front indigné son hideux baiser. Et cela, je le demanderai à toute +personne désintéressée: dans quel but? Ce n'était pas par bravade... +personne ne le voyait; ce n'était pas par plaisir... les lois de la +nature s'y opposent; ce n'était pas par amitié... je n'ai qu'un ennemi +au monde, c'est lui. Il faut donc reconnaître qu'il y a là un mystère +que ma raison ne peut pénétrer! Alors, où tend ce plan diabolique, +concerté de longue main et poursuivi avec une persistance qui +m'épouvante? Voilà ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilité +où je suis de soulever ce voile qui peu à peu me mine et me consume! + +Telles étaient les réflexions pénibles de M. Pipelet au moment où nous +les présentons au lecteur. + +L'honnête portier venait même de raviver ses plaies toujours saignantes +en portant mélancoliquement la main à la cassure de son chapeau, +lorsqu'une voix perçante, partant d'un des étages supérieurs de la +maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier: + +--Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dépêchez-vous! + +--Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, après un moment d'audition +réfléchie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chaussé de +la botte qu'il réparait. + +--Monsieur Pipelet, dépêchez-vous donc! répéta la voix d'un ton +pressant. + +--Cet organe m'est complètement étranger. Il est mâle, il m'appelle, +lui... voilà ce que je puis affirmer... Ça n'est pas une raison +suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la +déserter en l'absence de mon épouse... jamais! s'écria héroïquement +Alfred, jamais!! + +--Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... Mme Pipelet se +trouve mal!... + +--Anastasie!... s'écria Alfred en se levant de son siège; puis il +retomba, en se disant à lui-même: «Enfant que je suis... c'est +impossible, mon épouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne +peut-elle pas être rentrée sans que je l'aie aperçue? Ceci serait peu +régulier; mais je dois déclarer que cela peut être.» + +--Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras! + +--On a mon épouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant +brusquement. + +--Je ne puis pas délacer Mme Pipelet tout seul! ajouta la voix. + +Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa +chasteté se révolta. + +--L'organe mâle et inconnu parler de délacer Anastasie! s'écria-t-il, je +m'y oppose! Je le défends!! + +Et il se précipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrêta. + +M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques +et éminemment dramatiques souvent exploitées par les poëtes. D'un côté +le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre côté sa pudique et +conjugale susceptibilité l'appelait aux étages supérieurs de la maison. + +Au milieu de ces perplexités terribles, la voix reprit: + +--Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les +cordons et je ferme les yeux!... + +Cette menace décida M. Pipelet. + +--Môssieurr..., s'écria-t-il d'une voix de stentor, en sortant +éperdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, môssieurr, +de ne rien couper, de laisser mon épouse intacte!... Je monte... Et +Alfred s'élança dans les ténèbres de l'escalier, en laissant, dans son +trouble, la porte de sa loge ouverte. + +À peine l'eut-il quittée que tout à coup un homme y entra vivement, prit +sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de +quatre pointes fichées d'avance à chaque coin d'un épais carton qu'il +tenait à la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcôve de M. +Pipelet, puis disparut. + +Cette opération fut faite si prestement que le portier, s'étant souvenu +presque au même instant qu'il avait laissé la porte de sa loge ouverte, +redescendit précipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans +pouvoir soupçonner que quelqu'un était entré chez lui. Après cette +mesure de précaution, Alfred s'élança de nouveau au secours d'Anastasie +en criant de toutes ses forces: + +--Môssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon +épouse sous la sauvegarde de votre délicatesse! + +Le digne portier devait tomber d'étonnement en étonnement. + +À peine avait-il de nouveau gravi les premières marches de l'escalier +qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas à l'étage supérieur, mais +dans l'allée. + +Cette voix, plus glapissante que jamais, s'écriait: + +--Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... Où es-tu donc, vieux +coureur? + +À ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du +premier étage; il resta pétrifié, la tête tournée vers le bas de +l'escalier, la bouche béante, les yeux fixes, le pied levé. + +--Alfred!!! cria de nouveau Mme Pipelet. + +«Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupée à se +trouver mal!... se dit M. Pipelet, fidèle à son argumentation logique et +serrée. Mais alors... cet organe mâle et inconnu qui me menaçait de la +délacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un +jeu cruel de mon inquiétude?... Quel est son dessein? Il se passe ici +quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. «Fais ton devoir, +advienne que pourra...» Après avoir été répondre à mon épouse, je +remonterai pour éclaircir ce mystère et vérifier cet organe.» + +M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face à face avec sa +femme. + +--C'est toi! lui dit-il. + +--Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que ça _soye_? + +--C'est toi, ma vue ne m'abuse point? + +--Ah çà! qu'est-ce que tu as encore à faire tes gros yeux en boules de +loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger... + +--C'est que ta présence me révèle qu'il se passe ici des choses... des +choses... + +--Quelles choses? Voyons, donne-moi la clef de la loge; pourquoi la +laisses-tu seule? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, où +j'étais allée en fiacre porter la malle de M. Bradamanti, qui ne veut +pas qu'on sache qu'il part ce soir et qui ne se fie pas à ce petit gueux +de Tortillard... et il a raison! + +En disant ces mots, Mme Pipelet prit la clef que son mari tenait à la +main, ouvrit la loge et y précéda son mari. + +À peine le couple était-il rentré qu'un personnage, descendant +légèrement l'escalier, passa rapidement et inaperçu devant la loge. + +C'était l'organe mâle qui avait si vivement excité les inquiétudes +d'Alfred. + +M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dit à sa femme d'une voix +émue: + +--Anastasie... je ne me sens pas dans mon assiette accoutumée; il se +passe ici des choses... des choses... + +--Voilà que tu rabâches encore; mais il s'en passe partout, des choses! +Qu'est-ce que tu as? Voyons... ah çà! mais tu es tout en eau... tout en +nage... mais tu viens donc de faire un effort. Il ruisselle... ce vieux +chéri! + +--Oui, je ruisselle... et j'en ai le droit... et M. Pipelet passa la +main sur son visage baigné de sueur, car il se passe ici des choses à +vous renverser... + +--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir en repos... Il +faut toujours que tu trottes comme un chat maigre, au lieu de rester +tranquille sur ta chaise à garder la loge. + +--Anastasie, vous êtes injuste... en disant que je trotte comme un chat +maigre. Si je trotte... c'est pour vous. + +--Pour moi? + +--Oui... Pour vous épargner un outrage dont nous eussions tous les deux +gémi et rougi... j'ai déserté un poste que je considère comme aussi +sacré que la guérite du soldat... + +--On voulait me faire outrage, à moi? + +--Ce n'était pas à vous... puisque l'outrage dont on vous menaçait +devait s'accomplir là-haut, et que vous étiez sortie... mais... + +--Que le diable m'emporte si je comprends rien à ce que tu me chantes +là! Ah çà! est-ce que décidément tu perds la boule?... Tiens, vois-tu... +je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et +ça par la faute de ce gredin de Cabrion, que Dieu confonde!... Depuis sa +farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri... +cet être-là sera donc toujours ton cauchemar? + +À peine Anastasie avait-elle prononcé ces mots qu'il se passa une chose +étrange. + +Alfred se tenait assis, le visage tourné du côté du lit. + +La loge était éclairée par la clarté blafarde d'un jour d'hiver et par +une lampe. À la lueur de ces deux lumières douteuses, M. Pipelet, au +moment où sa femme prononça le nom de Cabrion, crut voir apparaître dans +l'ombre de l'alcôve la figure immobile et narquoise du peintre. + +C'était lui, son chapeau pointu, ses longs cheveux, son visage maigre, +son rire satanique, sa barbe en pointe et son regard fascinateur... + +Un moment M. Pipelet crut rêver; il passa sa main sur ses yeux... se +croyant le jouet d'une illusion... + +Ce n'était pas une illusion... + +Rien de plus réel que cette apparition... + +Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement une tête, +dont la carnation vivante se détachait de l'obscurité de l'alcôve... + +À cette vue, M. Pipelet se renversa brusquement en arrière sans +prononcer une parole; il leva le bras droit vers le lit et désigna cette +terrible vision d'un geste si épouvanté que Mme Pipelet se retourna pour +chercher la cause d'un effroi qu'elle partagea bientôt, malgré sa +crânerie habituelle. + +Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s'écria: + +--CABRION!!! + +--Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix éteinte et caverneuse, en +fermant les yeux. + +La stupeur des deux époux faisait le plus grand honneur au talent de +l'artiste qui avait admirablement peint sur carton les traits de +Cabrion. + +Sa première surprise passée, Anastasie, intrépide comme une lionne, +courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le +carton du mur où il avait été cloué. + +L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri +de guerre son exclamation favorite: + +--Et alllllez donc!... + +Alfred, les yeux toujours fermés, les mains tendues en avant, restait +immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances +critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon +révélait seule de temps à autre la violence contenue de ses émotions +intérieures. + +--Ouvre donc l'oeil, vieux chéri, dit Mme Pipelet triomphante, ça n'est +rien... c'est une peinture... le portrait de ce scélérat de Cabrion!... +Tiens, regarde comme je le trépigne! Et Anastasie, dans son indignation, +jeta la peinture à terre et la foula aux pieds en s'écriant: Voilà comme +je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le +portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc! + +Alfred secoua négativement la tête sans dire un mot, et en faisant signe +à sa femme d'éloigner de lui cette image détestée. + +--A-t-on vu un effronté pareil!... Ça n'est pas tout... il y a écrit au +bas, en lettres rouges: _Cabrion à son bon ami Pipelet, pour la vie, +_dit la portière en examinant le carton à la lumière. + +--«Son bon ami... pour la vie!...» murmura Alfred. + +Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de cette +nouvelle et outrageante ironie. + +--Mais à propos, comment ça se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y +était pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien sûr... tu avais tout à +l'heure emporté la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y +entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait +se trouve-t-il ici?... Ah çà! est-ce que par hasard ce serait toi qui +l'aurais mis là, vieux chéri? + +À cette monstrueuse hypothèse, Alfred bondit sur son siège; il ouvrit +des yeux furieux, menaçants. + +--Moi... moi, accrocher dans mon alcôve le portrait de cet être +malfaisant qui, non content de me persécuter de son odieuse présence, me +poursuit encore la nuit en rêve, le jour en peinture! Mais vous voulez +donc me rendre fou, Anastasie... fou à lier?... + +--Eh bien! après? Quand pour avoir la paix, tu te serais raccommodé... +avec Cabrion pendant mon absence... où serait le grand mal? + +--Moi... raccommodé avec... Ô mon Dieu! vous l'entendez!... + +--Et alors... il t'aurait donné son portrait... en gage de bonne +amitié... Si ça est, ne t'en défends pas... + +--Anastasie!... + +--Si ça est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie +femme. + +--Mon épouse! + +--Mais, enfin, il faut bien que ça soit toi qui aies accroché ce +portrait? + +--Moi!... Ô mon Dieu! mon Dieu!... + +--Mais... qui est-ce, alors? + +--Vous, madame... + +--Moi!... + +--Oui! s'écria M. Pipelet avec égarement, c'est vous, j'ai besoin de +croire que c'est vous. Ce matin, ayant le dos tourné au lit, je ne me +serai aperçu de rien. + +--Mais... vieux chéri... + +--Je vous dis qu'il faut que ça soit vous... sinon je croirai que c'est +le diable... puisque je n'ai pas quitté la loge, et que lorsque je suis +monté en haut pour répondre à l'appel de l'organe mâle j'avais la clef. +La porte était bien fermée, c'est vous qui l'avez ouverte... Niez cela? + +--C'est ma foi, vrai! + +--Vous avouez donc? + +--J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, et elle est +joliment faite... faut être juste. + +--Une farce! s'écria M. Pipelet, emporté par une indignation délirante. +Ah! vous y voilà encore, une farce! Je vous dis, moi, que tout cela +cache quelque trame abominable... il y a quelque chose là-dessous. C'est +un coup monté... un complot. On dissimule l'abîme sous des fleurs, on +tente de m'étourdir pour m'empêcher de voir le précipice où l'on veut me +plonger... Il ne me reste plus qu'à me mettre sous la protection des +lois... Heureusement, Dieu protège la France. + +Et M. Pipelet se dirigea vers la porte. + +--Où vas-tu donc, vieux chéri? + +--Chez M. le commissaire... déposer ma plainte et ce portrait, comme +preuve des persécutions dont on m'accable. + +--Mais de quoi te plaindras-tu? + +--De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharné trouvera +moyen par des procédés frauduleux... de me forcer à avoir son portrait +chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront +pas sous leur égide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie... +donnez-le-moi... pas du côté de la peinture... cette vue me révolte! Le +traître ne pourra pas nier... il y a de sa main: _Cabrion à son bon ami +Pipelet, pour la vie..._ Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est +pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par +l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que +cet être infernal est là, toujours là! sous le plancher, dans la +muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon +épouse... le jour, qu'il est debout derrière moi, toujours avec son +sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment même il n'est pas +ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y +es-tu, monstre? Y es-tu?... s'écria M. Pipelet en accompagnant cette +imprécation furibonde d'un mouvement de tête circulaire, comme s'il eût +voulu interroger du regard toutes les parties de la loge. + +--J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion. + +Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcôve, grâce à un simple +effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la +porte de la loge, jouissant des moindres détails de cette scène. +Pourtant, après avoir prononcé ces derniers mots, il s'esquiva +prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau +sujet de colère, d'étonnement et de méditation à sa victime. + +Mme Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit, +les derniers recoins de la loge sans rien découvrir, explora l'allée +sans être plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet, +atterré par ce dernier coup, était retombé assis sur sa chaise, dans un +état d'accablement désespéré. + +--Ça n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours +très-esprit fort, le gredin était caché près de la porte, et, pendant +que nous cherchions d'un côté, il se sera sauvé de l'autre. Patience! je +l'attraperai un jour, et alors... gare à lui! il mangera mon manche à +balai! + +La porte s'ouvrit, et Mme Séraphin, femme de charge du notaire Jacques +Ferrand, entra dans la loge. + +--Bonjour, madame Séraphin, dit Mme Pipelet, qui, voulant cacher à une +étrangère ses chagrins domestiques, prit tout à coup un air gracieux et +avenant; qu'est-ce qu'il y a pour votre service? + +--D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne? + +--Notre nouvelle enseigne? + +--Le petit écriteau... + +--Un petit écriteau? + +--Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroché au-dessus de la +porte de votre allée. + +--Comment! Dans la rue?... + +--Mais oui, dans la rue, juste au-dessus de votre porte. + +--Ma chère madame Séraphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y +comprends rien du tout; et toi, vieux chéri? + +Alfred resta muet. + +--Au fait, c'est M. Pipelet que ça regarde, dit Mme Séraphin; il va +m'expliquer ça, lui. + +Alfred poussa une sorte de gémissement sourd, inarticulé, en agitant son +chapeau tromblon. + +Cette pantomime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien +expliquer aux autres, étant suffisamment préoccupé d'une infinité de +problèmes plus insolubles les uns que les autres. + +--Ne faites pas attention, madame Séraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre +Alfred a sa crampe au pylore, ça le rend tout chose... Mais qu'est-ce +que c'est donc que cet écriteau dont vous parlez... peut-être celui du +rogomiste d'à côté? + +--Mais non, mais non; je vous dis que c'est un petit écriteau accroché +tout juste au-dessus de votre porte. + +--Allons, vous voulez rire... + +--Pas du tout, je viens de le voir en entrant; il y a dessus écrit en +grosses lettres: PIPELET ET CABRION FONT COMMERCE D'AMITIÉ ET AUTRES. +_S'adresser au portier._ + +--Ah! mon Dieu!... il y a cela écrit au-dessus de notre porte! +Entends-tu, Alfred? + +M. Pipelet regarda Mme Séraphin d'un air égaré; il ne comprenait pas, il +ne voulait pas comprendre. + +--Il y a cela... dans la rue... sur un écriteau? reprit Mme Pipelet, +confondue de cette nouvelle audace. + +--Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit: «Quelle drôle +de chose! M. Pipelet est cordonnier, de son état, et il apprend aux +passants par une affiche qu'il fait «commerce d'amitié» avec un M. +Cabrion... Qu'est-ce que cela signifie?... Il y a quelque chose +là-dessous... ça n'est pas clair. Mais comme il y a sur l'écriteau: +«Adressez-vous au portier», Mme Pipelet va m'expliquer cela.» Mais +regardez donc, s'écria tout à coup Mme Séraphin en s'interrompant, votre +mari a l'air de se trouver mal... prenez donc garde! Il va tomber à la +renverse!... + +Mme Pipelet reçut Alfred dans ses bras, à demi pâmé. Ce dernier coup +avait été trop violent; l'homme au chapeau tromblon perdit à peu près +connaissance en murmurant ces mots: + +--Le malheureux! il m'a publiquement affiché!! + +--Je vous le disais, madame Séraphin, Alfred a sa crampe au pylore, sans +compter un polisson déchaîné qui le mine à coups d'épingle... Ce pauvre +vieux chéri n'y résistera pas! Heureusement, j'ai là une goutte +d'absinthe, ça va peut-être le remettre sur ses pattes... + +En effet, grâce au remède infaillible de Mme Pipelet, Alfred reprit peu +à peu ses sens; mais, hélas! à peine renaissait-il à la vie qu'il fut +soumis à une nouvelle et cruelle épreuve. + +Un personnage d'un âge mûr, honnêtement vêtu et d'une physionomie si +candide, ou plutôt si niaise qu'on ne pouvait supposer la moindre +arrière-pensée ironique à ce type du _gobe-mouche_ parisien, ouvrit la +partie mobile et vitrée de la porte et dit d'un air singulièrement +intrigué: + +--Je viens de voir écrit sur un écriteau placé au-dessus de cette allée: +«Pipelet et Cabrion font commerce d'amitié et autres. Adressez-vous au +portier.» Pourriez-vous, s'il vous plaît, me faire l'honneur de +m'enseigner ce que cela veut dire, vous qui êtes le portier de la +maison? + +--Ce que cela veut dire!... s'écria M. Pipelet d'une voix tonnante, en +donnant enfin cours à ses ressentiments si longtemps comprimés, cela +veut dire que M. Cabrion est un infâme imposteur, _môssieur_!... + +Le gobe-mouche, à cette explosion soudaine et furieuse, recula d'un pas. + +Alfred, exaspéré, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le +corps à demi sorti de sa loge et appuyait ses deux mains crispées au +panneau inférieur de la porte, pendant que les figures de Mme Séraphin +et d'Anastasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la +demi-obscurité de la loge. + +--Apprenez, _môssieur_! cria M. Pipelet, que je n'ai aucun commerce avec +ce gueux de Cabrion, et celui d'amitié encore moins que tout autre! + +--C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en +bocal, vieux cornichon que vous êtes, pour venir faire une telle +demande! s'écria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse +au-dessus de l'épaule de son mari. + +--Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d'un autre +pas, les affiches sont faites pour être lues. Vous affichez, je lis, je +suis dans mon droit, et vous n'êtes pas dans le vôtre en me disant une +grossièreté! + +--Grossièreté vous-même... grigou! riposta Anastasie en montrant les +dents. + +--Vous êtes une manante! + +--Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui +apprendre à venir faire le farceur à son âge... vieux paltoquet! + +--Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous +indiquez sur votre affiche! Ça ne se passera pas comme ça, madame! + +--Mais, _môssieur_..., s'écria le malheureux portier. + +--Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exaspéré, faites amitié tant +qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l'affichez +pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans +l'obligation de vous prévenir que vous êtes un fier malotru, et que je +vais déposer ma plainte chez le commissaire. + +Et le gobe-mouche s'en alla courroucé. + +--Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le +sens, je suis frappé à mort... je n'ai pas l'espoir de lui échapper. Tu +le vois, mon nom est publiquement accolé à celui de ce misérable. Il ose +afficher que je fais commerce d'amitié avec lui, et le public le croit; +j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux... +c'est énorme, c'est une idée infernale; mais il faut que ça finisse... +la mesure est comblée... il faut que lui ou moi succombions dans cette +lutte! + +Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, déterminé à une +vigoureuse résolution, saisit le portrait de Cabrion et s'élança vers la +porte. + +--Où vas-tu, Alfred? + +--Chez le commissaire. Je vais enlever en même temps cet infâme +écriteau; alors, cet écriteau et ce portrait à la main, je crierai au +commissaire: Défendez-moi! Vengez-moi! Délivrez-moi de Cabrion! + +--Bien dit, vieux chéri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas +enlever l'écriteau, dis au rogomiste de t'aider et de te prêter sa +petite échelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le +pouvais, je le mettrais frire dans ma poêle, tant je voudrais le voir +souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas +autant mérité que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Grève, le +scélérat! + +Alfred fit preuve dans cette circonstance d'une longanimité sublime. +Malgré ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la générosité +de manifester quelques sentiments pitoyables à l'égard du rapin. + +--Non, dit-il, non, quand même je le pourrais, je ne demanderais pas sa +tête! + +--Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s'écria la féroce +Anastasie. + +--Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de +réclamer la réclusion perpétuelle de cet être malfaisant; mon repos +l'exige, ma santé me le commande... la loi doit m'accorder cette +réparation... sinon, je quitte la France... ma belle France! Voilà ce +qu'on y gagnera. + +Et Alfred, abîmé dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge, +comme une de ces imposantes victimes de la fatalité antique. + + + + +XII + +Cecily + + +Avant de faire assister le lecteur à l'entretien de Mme Séraphin et de +Mme Pipelet, nous le préviendrons qu'Anastasie, sans suspecter le moins +du monde la vertu et la dévotion du notaire, blâmait extrêmement la +sévérité qu'il avait déployée à l'égard de Louise Morel et de Germain. +Naturellement la portière enveloppait Mme Séraphin dans la même +réprobation; mais, en habile politique, Mme Pipelet, pour des raisons +que nous dirons plus bas, dissimulait son éloignement pour la femme de +charge sous l'accueil le plus cordial. + +Après avoir formellement désapprouvé l'indigne conduite de Cabrion, Mme +Séraphin reprit: + +--Ah çà! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui écris, pas de +réponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'espère qu'à +cette heure j'aurai plus de bonheur. + +Mme Pipelet feignit la contrariété la plus vive. + +--Ah! par exemple, s'écria-t-elle, faut avoir du guignon! + +--Comment? + +--M. Bradamanti n'est pas encore rentré. + +--C'est insupportable! + +--Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Séraphin! + +--Moi qui ai tant à lui parler! + +--Si ça n'est pas comme un sort! + +--D'autant plus qu'il faut que j'invente des prétextes pour venir ici; +car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui +est si dévot... si scrupuleux... vous jugez... quelle scène! + +--C'est comme Alfred: il est si bégueule, si bégueule qu'il s'effarouche +de tout. + +--Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti? + +--Il a donné rendez-vous à quelqu'un pour six ou sept heures du soir, et +il m'a priée de dire, à la personne qu'il attend, de repasser s'il +n'était pas encore rentré. Revenez dans la soirée, vous serez sûre de le +trouver. + +Et Anastasie ajouta mentalement: «Compte là-dessus; dans une heure il +sera en route pour la Normandie.» + +--Je reviendrai donc ce soir, dit Mme Séraphin d'un air contrarié. Puis +elle ajouta: J'avais autre chose à vous dire, ma chère madame Pipelet. +Vous savez ce qui est arrivé à cette drôlesse de Louise, que tout le +monde croyait si honnête? + +--Ne m'en parlez pas, répondit Mme Pipelet en levant les yeux avec +componction, ça fait dresser les cheveux sur la tête. + +--C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par +hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien sage, bien bonne +travailleuse, bien honnête, vous seriez bien aimable de me l'adresser. +Les excellents sujets sont si difficiles à rencontrer qu'il faut se +mettre en quête de vingt côtés pour les trouver. + +--Soyez tranquille, madame Séraphin. Si j'entends parler de quelqu'un je +vous préviendrai... Écoutez donc, les bonnes places sont aussi rares que +les bons sujets. + +Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement: + +«Plus souvent que je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crève de +faim dans ta baraque! Ton maître est trop avare et trop méchant; +dénoncer du même coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain!» + +--Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit Mme Séraphin, combien notre +maison est tranquille; il n'y a qu'à gagner pour une jeune fille à être +placée chez nous, et il a fallu que cette Louise fût un mauvais sujet +incarné pour avoir mal tourné, malgré les bons et saints conseils que +lui donnait M. Ferrand. + +--Bien sûr... Aussi fiez-vous à moi si j'entends parler d'une jeunesse +comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite. + +--Il y a encore une chose, reprit Mme Séraphin: M. Ferrand tiendrait, +autant que possible, à ce que cette servante n'eût pas de famille, parce +qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, elle +risquerait moins de se déranger; de sorte que, si par hasard cela se +trouvait, monsieur préférerait une orpheline, je suppose... d'abord +parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai +dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prétexte +pour sortir. Cette misérable Louise est une fière leçon pour monsieur... +allez... ma pauvre madame Pipelet! C'est ce qui maintenant le rend si +difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une +pieuse maison comme la nôtre... quelle horreur! Allons, à ce soir; en +montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la mère Burette. + +--À ce soir, madame Séraphin, et vous trouverez M. Bradamanti pour sûr. + +Mme Séraphin sortit. + +--Est-elle acharnée après Bradamanti! dit Mme Pipelet; qu'est-ce qu'elle +peut lui vouloir? Et lui, est-il acharné à ne pas la voir avant son +départ pour la Normandie! J'avais une fière peur qu'elle ne s'en allât +pas, la Séraphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame qui est +déjà venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir; mais cette fois-ci je +vas joliment tâcher de la dévisager, ni plus ni moins que l'autre jour +la particulière de ce commandant de deux liards. Il n'a pas remis les +pieds ici! Pour lui apprendre, je vas lui brûler son bois... oui, je le +brûlerai, tout ton bois! freluquet manqué. Va donc! avec tes mauvais +douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! Ça t'a servi à +grand-chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanti? +Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je +suis curieuse comme une pie; ça n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a +faite comme ça. Qu'il s'arrange! voilà mon caractère. Tiens... une idée, +et fameuse encore, pour savoir son nom, à cette dame! Il faudra que +j'essaie. Mais qui est-ce qui vient là? Ah! c'est mon roi des +locataires. Salut! monsieur Rodolphe, dit Mme Pipelet en se mettant au +port d'arme, le revers de sa main gauche à sa perruque. + +C'était en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'Harville. + +--Bonjour, madame Pipelet, dit-il en entrant. Mlle Rigolette est-elle +chez elle? J'ai à lui parler. + +--Elle? Ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours! Et +son travail, donc! Est-ce qu'elle chôme jamais!... + +--Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage? + +--Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grâce à vous ou au protecteur dont vous +êtes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont +comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits, +une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter Mlle +Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir +l'air de rien, ne les perd pas de l'oeil, allez!... et puis il est venu +de votre part un médecin nègre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh! +dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit à moi-même: «Ah çà! mais +c'est donc le médecin des charbonniers, ce moricaud-là? Il peut leur +tâter le pouls sans se salir les mains.» C'est égal, la couleur n'y fait +rien; il paraît qu'il est fameux médecin, tout de même! Il a ordonné une +potion à la femme Morel, qui l'a soulagée tout de suite. + +--Pauvre femme! Elle doit être toujours bien triste? + +--Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou... +et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son +crève-coeur! Pour une famille honnête, c'est terrible... Et quand je +pense que tout à l'heure la mère Séraphin, la femme de charge du +notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je +n'avais pas eu un goujon à lui faire avaler, à la Séraphin, ça ne se +serait pas passé comme ça; mais pour le quart d'heure j'ai filé doux. +Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne +connaîtrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de +notaire?... Sont-ils roués et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une +orpheline pour servante, si ça se rencontre. Savez-vous pourquoi, +monsieur Rodolphe? C'est censé parce qu'une orpheline, n'ayant pas de +parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien +plus tranquille. Mais ça n'est pas ça, c'est une frime. La vérité vraie +est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait à rien, +parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur +ses gages tout à leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe? + +--Oui... oui..., répondit celui-ci d'un air préoccupé. + +Apprenant que Mme Séraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise +comme servante auprès de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette +circonstance un moyen peut-être certain d'arriver à la punition du +notaire. Pendant que Mme Pipelet parlait, il modifiait donc peu à peu le +rôle qu'il avait jusqu'alors dans sa pensée destiné à Cecily, principal +instrument du juste châtiment qu'il voulait infliger au bourreau de +Louise Morel. + +--J'étais bien sûre que vous penseriez comme moi, reprit Mme Pipelet; +oui, je le répète, ils ne veulent chez eux une jeunesse isolée que pour +rogner ses gages; aussi plutôt mourir que de leur adresser quelqu'un. +D'abord je ne connais personne... mais je connaîtrais n'importe qui, que +je l'empêcherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque. +N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison? + +--Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service? + +--Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu, +friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je +morde quelqu'un? Parlez... je suis toute à vous... moi et mon coeur nous +sommes des esclaves... excepté ce qui serait de faire des traits à +Alfred... + +--Rassurez-vous, madame Pipelet... voilà de quoi il s'agit... J'ai à +placer une jeune orpheline... elle est étrangère... elle n'était jamais +venue à Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand... + +--Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil +avare?... + +--C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne +s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle +gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son +compte. + +--Dame, monsieur Rodolphe, ça vous regarde, vous êtes prévenu... Si, +malgré ça, vous trouvez la place bonne... vous êtes le maître... Et puis +aussi, faut être juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y +a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un âne, bigot comme +un sacristain, c'est vrai... mais il est honnête homme comme il n'y en a +pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur _l'oncle... +_La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la même +chose. Enfin, c'est une maison où il faut travailler comme un cheval; +mais c'est une maison on ne peut pas plus embêtante... où il n'y a +jamais de risque qu'une jeune fille prenne les _allures_... Louise, +c'est un hasard. + +--Madame Pipelet, je vais confier un secret à votre honneur. + +--Foi d'Anastasie Pipelet, née Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au +ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette +comme une tanche... + +--Il ne faudra rien dire à M. Pipelet!... + +--Je le jure sur la tête de mon vieux chéri... si le motif est +honnête... + +--Ah! madame Pipelet! + +--Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien +de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence +et la malice. + +--J'ai confiance en vous. Écoutez-moi donc. + +--C'est entre nous à la vie, à la mort, mon roi des locataires... Allez +votre train. + +--La jeune fille dont je vous parle a fait une faute... + +--Connu!... Si je n'avais pas à quinze ans épousé Alfred, j'en aurais +peut-être commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi, +telle que vous ne voyez... j'étais un vrai salpêtre déchaîné, nom d'un +petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a éteinte dans sa vertu... sans +ça... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que +si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de +l'espoir. + +--Je le crois aussi. Cette jeune fille était servante, en Allemagne, +chez une de mes parentes; le fils de cette parente a été le complice de +la faute; vous comprenez? + +--Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la +faute. + +--La mère a chassé la servante; mais le jeune homme a été assez fou pour +quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille à Paris. + +--Que voulez-vous?... Ces jeunes gens... + +--Après le coup de tête sont venues les réflexions, réflexions d'autant +plus sages que le peu d'argent qu'il possédait était mangé. Mon jeune +parent s'est adressé à moi; j'ai consenti à lui donner de quoi retourner +auprès de sa mère, mais à condition qu'il laisserait ici cette fille et +que je tâcherais de la placer. + +--Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'était plu à +m'en accorder un... + +--Je suis enchanté de votre approbation; seulement, comme la jeune fille +n'a pas de répondants et qu'elle est étrangère, il est très-difficile de +la placer... Si vous vouliez dire à Mme Séraphin qu'un de vos parents, +établi en Allemagne, vous a adressé et recommandé cette jeune fille, le +notaire la prendrait peut-être à son service; j'en serais doublement +satisfait. Cecily, n'ayant été qu'égarée, se corrigerait certainement +dans une maison aussi sévère que celle du notaire... C'est pour cette +raison surtout que je tiendrais à la voir, cette jeune fille, entrer +chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que présentée +par vous... personne si respectable... + +--Ah! monsieur Rodolphe... + +--Si estimable... + +--Ah! mon roi des locataires... + +--Que cette jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement +acceptée par Mme Séraphin, tandis que présentée par moi... + +--Connu!... C'est comme si je présentais un petit jeune homme! Eh bien! +tope... ça me chausse... Allez donc!... Enfoncée la Séraphin! Tant +mieux, j'ai une dent contre elle; je vous réponds de l'affaire, monsieur +Rodolphe! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dirai que +depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine établie en +Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle +est défunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me +tomber sur le dos d'un jour à l'autre. + +--Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en +parler davantage à Mme Séraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez +vu votre cousine, vous n'aurez rien à répondre, si ce n'est que depuis +son départ pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle. + +--Ah çà! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand? + +--Elle parle parfaitement français. Je lui ferai sa leçon; ne vous +occupez de rien, sinon de la recommander très-instamment à Mme Séraphin; +ou plutôt, j'y songe, non... car elle soupçonnerait peut-être que vous +voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on +demande quelque chose pour qu'on vous refuse... + +--À qui le dites-vous!... C'est pour ça que j'ai toujours rembarré les +enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien demandé... je ne dis pas... + +--Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition à Mme +Séraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est +orpheline, étrangère, très-jeune, très-jolie, qu'elle va être pour vous +une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une +très-médiocre affection, vu que vous étiez brouillée avec votre cousine, +et que vous ne concevez rien au _cadeau_ qu'elle vous fait là... + +--Dieu de Dieu! que vous êtes malin!... Mais soyez tranquille, à nous +deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous +nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez +été de mon âge dans le temps où j'étais un vrai salpêtre... ma foi, je +ne sais pas... et vous? + +--Chut!... Si M. Pipelet... + +--Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien à la gaudriole! Vous +ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous +dirai cela plus tard... Quant à votre jeune fille, soyez calme... je +gage que j'amène la Séraphin à me demander de placer ma parente chez +eux. + +--Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, il y a cent francs pour +vous. Je ne suis pas riche, mais... + +--Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que +vous croyez que je fais ça par intérêt? Dieu de Dieu!... C'est de la +pure amitié... Cent francs! + +--Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille à ma +charge, cela me coûterait bien plus que cette somme... au bout de +quelques mois... + +--C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs, +monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine à la loterie pour nous que +vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous +êtes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la +petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien +la voir... Je vas lanterner à lui répondre pour la bien dévisager; sans +compter que j'ai inventé un moyen pour avoir son nom... Vous allez me +voir _travailler_... ça vous amusera. + +--Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette +dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge. + +--Madame! cria Anastasie en se précipitant au-devant de la personne qui +entrait, où allez-vous, madame? + +--Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrariée d'être ainsi +arrêtée au passage. + +--Il n'y est pas... + +--C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui. + +--Il n'y est pas... + +--Vous vous trompez... + +--Je ne me trompe pas du tout..., dit la portière en manoeuvrant +toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M. +Bradamanti est sorti, bien sorti, très-sorti... c'est-à-dire excepté +pour une dame... + +--Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer. + +--Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne +que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce +nom-là... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter... + +--Il vous a dit mon nom? s'écria la femme avec autant de surprise que +d'inquiétude. + +--Oui, madame... + +--Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, après un moment +d'hésitation, elle ajouta impatiemment à voix basse, et comme si elle +eût craint d'être entendue:--Eh bien! je me nomme Mme d'Orbigny. + +À ce nom, Rodolphe tressaillit. + +C'était le nom de la belle-mère de Mme d'Harville. + +Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et, à la lueur du jour et +de la lampe, il reconnut facilement cette femme grâce au portrait que +Clémence lui en avait plus d'une fois tracé. + +--Mme d'Orbigny? répéta Mme Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M. +Bradamanti; vous pouvez monter, madame. + +La belle-mère de Mme d'Harville passa rapidement devant la loge. + +--Et alllllez donc! s'écria la portière d'un air triomphant, enfoncée la +bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais +le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc? +Vous voilà tout pensif! + +--Cette dame est déjà venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe à la +portière. + +--Oui. Hier soir, dès qu'elle a été partie, M. Bradamanti est tout de +suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place à la diligence +pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a priée d'accompagner ce +matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas +à ce petit gueux de Tortillard. + +--Et où va M. Bradamanti? Le savez-vous? + +--En Normandie... route d'Alençon. + +Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny, +était située en Normandie. + +Plus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémence, +nécessairement dans de sinistres intentions! + +--C'est son départ, à M. Bradamanti, qui va joliment _ostiner_ la +Séraphin! reprit Mme Pipelet. Elle est comme une enragée pour voir M. +Bradamanti, qui l'évite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommandé +de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, quand elle va +revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de ça pour lui +parler de votre jeunesse. À propos, comment donc qu'elle s'appelle... +_Cicé_? + +--Cecily... + +--C'est comme qui dirait Cécile avec un i au bout. C'est égal, faudra +que je mette un morceau de papier dans ma tabatière pour me rappeler ce +diable de nom-là... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voilà. + +--Maintenant, je monte chez Mlle Rigolette, dit Rodolphe à Mme Pipelet, +en sortant de sa loge. + +--Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas +bonjour à ce pauvre vieux chéri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous +contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes... + +--Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame +Pipelet... + +Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de Mme d'Orbigny à +Polidori, monta chez Mlle Rigolette. + + + + +XIII + +Le premier chagrin de Rigolette + + +La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté coquette; +la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de +buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe +ouvrière n'avait pas allumé son poêle. + +À peine de la fenêtre apercevait-on un coin du ciel bleu à travers la +masse irrégulière de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de +l'autre côté de la rue formait l'horizon. + +Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre +deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d'une +teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille. + +Rigolette travaillait assise à côté de la croisée; le doux clair-obscur +de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse +de la vitre comme un camée d'une blancheur rosée sur un fond vermeil. + +De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrière +sa tête, et nuançaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses +petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une +incomparable agilité. + +Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure +d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux +jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un +tabouret placé devant elle. + +Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les +murs d'une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le soleil +couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de +reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fit étinceler le poli +des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge +et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette. + +Mais, hélas! malgré la joyeuseté provocante de ce rayon de soleil, les +deux canaris mâle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur +habitude, ne chantaient pas. + +C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas. + +Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque +toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux +chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de +si bonne heure. + +C'étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores, +perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas +toujours l'avantage. + +Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie +elle éprouvait un chagrin. + +Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée; +mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur +causer des sentiments très-durables. + +Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le +pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se +sentait à la fois émue et satisfaite... émue de ces infortunes... +satisfaite de s'y être montrée pitoyable. + +Mais ce n'était pas là un chagrin. + +Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son +empire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de comparaison, +elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de +l'horrible réduit des Morel que sa tristesse éphémère se dissipait +bientôt. + +Cette mobilité d'impression était si peu entachée de personnalité que, +par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la grisette regardait +presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle, +pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sans +doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de +l'épouvantable détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait +presque luxueuse. + +--Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à +plaindre, disait-elle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable +que possible. + +Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette, +nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu de +cette jeune fille. + +Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux, +solennel, qui entraîne presque toujours avec soi des idées de sacrifice +douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditations +sur la fin des choses d'ici-bas. + +Telle n'était pas la vertu de Rigolette. + +Elle n'avait ni lutté ni médité. + +Elle avait travaillé, ri et chanté. + +Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincèrement à +Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas +le loisir d'être amoureuse. + +Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, la gaieté, +l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée. + +On trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse; mais +qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste? + +Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur +s'épanouisse pure, brillante et parfumée?... + +À propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les +récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables +par d'éminentes qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de +la vertu, un des projets de l'empereur. + +Supposons cette féconde pensée du grand homme réalisée!... + +Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a +découvert Rigolette. + +Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la +pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté sont +entourées, cette charmante fille est restée pure; sa vie honnête, +laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple. + +Cette enfant ne méritera-t-elle pas, non une récompense, non un secours, +mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui +donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront à ses propres +yeux, qui l'obligeront même pour l'avenir? + +Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de +protection dans la voie difficile où elle marche avec tant de courage et +de sérénité. + +Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait +de rompre l'équilibre de cette vie pauvre et préoccupée qui repose tout +entière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses +mérites passés lui viendrait en aide. + +L'on se récriera sans doute sur l'impossibilité de cette surveillance +tutélaire dont seraient entourées les personnes particulièrement dignes +d'intérêt par leurs excellents antécédents. + +Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème. + +N'a-t-elle pas imaginé la surveillance de la haute police à vie ou à +temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la +conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables +antécédents? + +Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de +haute charité morale? + +Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du +premier chagrin de Rigolette. + +Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette +avaient pris tout d'abord son originale familiarité, ses offres de bon +voisinage, pour des agaceries très-significatives; mais ces messieurs +avaient été obligés de reconnaître, avec autant de surprise que de +dépit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon +pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne +enfant, mais non pas une maîtresse. + +Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent peu à peu +devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi +qu'elle l'avait judicieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient fiers +le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de +plus d'une manière (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne +leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence et sa +gentillesse doublaient le prix. + +D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement!... Dans les jours +de pénurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de +galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents +blanches! Après quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les +boulevards ou dans les passages! + +Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils +conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour +refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions à une si +gracieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'être jalouse, +n'empêchait jamais ses sigisbées de se consoler de ses rigueurs auprès +de belles moins cruelles! + +François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité +de la jeune fille; fût-ce instinct du coeur ou délicatesse d'esprit, il +devina, dès le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant +dans la camaraderie singulière que lui offrait Rigolette. + +Ce qui devait fatalement arriver arriva. + +Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dire +un mot de cet amour. + +Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de +leurs poursuites, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela +vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait +délicieusement joui de son intimité avec la jeune fille, passant auprès +d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soirées où il n'était +pas occupé. Durant ces longues heures, Rigolette s'était montrée, comme +toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent +même un peu triste. + +Cette tristesse était son seul inconvénient; car ses manières, +naturellement distinguées, ne pouvaient se comparer aux ridicules +prétentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes +excentricités de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable +loquacité, et le peintre par son hilarité non moins intarissable +l'emportaient sur Germain, dont la douce gravité imposait un peu à sa +voisine. + +Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucun +de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement, +elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités +nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable. + +Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine et +pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient. + +Sa ronde et fraîche figure avait un peu pâli; ses grands yeux noirs, +ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés; +ses traits révélaient une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à +travailler une grande partie de la nuit. + +De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placée tout +ouverte sur une table auprès d'elle; celle lettre venait de lui être +adressée par Germain, et contenait ce qui suit: + + «Prison de la Conciergerie. + +«Mademoiselle, + +«Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis +incarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et +j'ose pourtant vous écrire! + +«C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi +comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez +pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier +coup m'accablerait tout à fait! + +«Voici ce qui s'est passé. + +«Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais +par la pauvre Louise que la famille Morel, à laquelle vous et moi nous +nous intéressions tant, était de plus en plus misérable. Hélas! ma pitié +pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort +est bien cruel!... + +«Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures +pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon +patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-là, +il paraissait inquiet, agité; il me dit: «Ne vous en allez pas que ces +comptes ne soient terminés, vous les déposerez dans le bureau dont je +vous laisse la clef.» Et il sortit. + +«Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes +yeux s'arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme +Morel, le lapidaire. + +«Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus +l'indiscrétion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait +être le lendemain arrêté pour une lettre de change de mille trois cent +francs à la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom supposé, le +faisait emprisonner. + +«Cet avis était de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais +assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui +porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé +qu'indigné. Malheureusement je vis dans le même tiroir une boîte +ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... À ce +moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans réfléchir à la gravité +de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris +mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis +l'argent dans la main, et lui dis: «On doit arrêter votre père demain au +point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais +dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est +un méchant homme!...» + +«Vous le voyez, mademoiselle, mon intention était bonne, mais ma +conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse. + +«Depuis longtemps, à force d'économies, j'avais réalisé et placé chez un +banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours, +il me prévint que, le terme de son obligation envers moi étant arrivé, +il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui +laisserais pas. + +«Je possédais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le +lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du +banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du +jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en +mesure de payer de très-bonne heure; sinon, lors même que je serais allé +dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et +emmené aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De +plus, les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la +charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs +n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais +pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand +se fût aperçu de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé. + +«Je sortis de chez M. Ferrand n'étant plus sous l'impression +d'indignation et de pitié qui m'avait fait agir. Je réfléchis à tout le +danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je +connaissais la sévérité du notaire; il pouvait, après mon départ, +revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car à ses yeux, +aux yeux de tous, c'est un vol. + +«Ces idées me bouleversèrent: quoiqu'il fût tard, je courus chez le +banquier pour le supplier de me rendre mes fonds à l'instant; j'aurais +motivé cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourné chez M. +Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris. + +«Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à +Belleville dans une maison de campagne, où il faisait faire des +plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin +j'arrivai à Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait +de repartir à l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent. +Je me présente chez M. Ferrand, tout était découvert! + +«Mais ce n'est là qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire +m'accuse de lui avoir volé quinze mille francs, en billets de banque, +qui étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille +francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je +m'avoue coupable de la première soustraction; mais par tout ce qu'il y a +de plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent +de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y +avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize +cents francs que je rapportais. + +«Telle est la vérité, mademoiselle: je suis sous le coup d'une +accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir +incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hélas! comme m'a dit M. +Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte, +et ses paroles ne méritent aucune confiance. + +«Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux, +mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre coeur vous +guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérité. Je ne demande +rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous me trouverez aussi à +plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des +circonstances impossibles à prévoir m'ont perdu. + +«Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au +milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon +jugement! + +«Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture +de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsque après +avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à +guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientôt refermée sur moi. + +«J'étais si troublé que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud, +nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix +mêlé çà et là de rires sinistres, d'accents de colère et de chansons +grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles +de grès de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant +que tout le monde m'examinait. + +«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète +peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles +horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de +haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils +étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des +bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous +ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée. + +«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste +consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des +leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis +ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage +hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux +vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma +bienvenue. + +«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos: +cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors +plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils +allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le +tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que +l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais +je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la +pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule. +J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de +leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous +retrouver, et alors je resterais sur la place. + +«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit. + +«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt, +après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on +appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons +du dépôt. + +«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de +vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui +soient très-sévèrement défendues. + +«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne +amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié. + +«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici: + +«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le +portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le +préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui +m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans +ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que +je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant +différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était +destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits +à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez +pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre +le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin +renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de +nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour +où j'ai quitté la rue du Temple. + +«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous +m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que +je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et +obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu +le sait. + +«Mme Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait +peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous +épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est +précieux. + +«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien +seulement donner une petite gratification au portier. Pardon, +mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la +seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser. + +«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec +lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet +de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit; +quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie. + +«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette +dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation +dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me +refuserez pas. + +«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me +serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un coeur +bienveillant la tristesse qui m'accable! + +«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet +isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!... + +«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais +nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de +mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les +papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand +je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde, +sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste +grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon +sort. + +«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je +l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez +quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié, +peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un +dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un +dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir +dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si +bonne... que... + +«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi +avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la +hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le +juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas... +je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule! + + «FRANÇOIS GERMAIN + +_«P. S.--_Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la +Force.» + +On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son +coeur excellent s'était profondément ému d'une infortune dont elle +n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait aveuglément à +l'entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître +d'école. + +Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin +s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver un malheureux père de +famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette +action, aux yeux de la grisette, n'était que généreuse. + +Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux +femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé +pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse +amitié, ressentit pour lui une vive préférence. + +Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son +souvenir effaça celui de ses anciens rivaux. + +Chez Rigolette, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection +vive, sincère, remplie de commisération et de dévouement résolu: +sentiment très-nouveau pour elle en raison même de l'amertume qui s'y +joignait. + +Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra +dans sa chambre, après avoir discrètement frappé à la porte. + + + + +XIV + +Amitié + + +--Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette; je ne vous dérange pas? + +--Non, mon voisin; je suis au contraire très-contente de vous voir, car +j'ai beaucoup de chagrin. + +--En effet, je vous trouve pâle, vous semblez avoir pleuré. + +--Je crois bien que j'ai pleuré!... Il y a de quoi! Pauvre Germain! +Tenez, lisez. Et Rigolette remit à Rodolphe la lettre du prisonnier. Si +ce n'est pas à fendre le coeur! Vous m'avez dit que vous vous +intéressiez à lui... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle +pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M. +Ferrand soit acharné après tout le monde! D'abord ç'a été contre Louise, +maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il +arriverait quelque bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente. +Accuser un si honnête garçon de lui avoir volé quinze mille francs! +Germain! lui! la probité en personne!... Et puis, si rangé, si doux, si +triste. Va-t-il être à plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces +scélérats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je +commence à voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie. + +--Et que comptez-vous faire, ma voisine? + +--Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et +cela le plus tôt possible. Je serais déjà partie sans cet ouvrage +très-pressé que je finis et que je vais porter tout à l'heure rue +Saint-Honoré, en me rendant à la chambre de Germain chercher les papiers +dont il me parle. J'ai passé une partie de la nuit à travailler pour +gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire en +dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme +Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-être +très-difficile, mais enfin je tâcherai... Malheureusement je ne sais pas +seulement à qui m'adresser... + +--J'avais songé à cela. + +--Vous, mon voisin? + +--Voici une permission. + +--Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi +pour la prison de ce malheureux Germain?... Ça lui ferait tant de +plaisir! + +--Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain. + +--Oh! merci, monsieur Rodolphe. + +--Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison? + +--Bien sûr le coeur me battra très-fort la première fois... Mais c'est +égal. Est-ce que, quand Germain était heureux, je ne le trouvais pas +toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au +spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à +arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien il est dans +la peine, c'est à mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne +peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je +le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez, +monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me désole, c'est sa méfiance. Me +croire capable de le mépriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce +vieil avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'est-ce que ça me +fait?... Je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne +m'aurait pas prouvé clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne +l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'à le voir, qu'à le connaître, pour +être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi +méchant que M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles. + +--Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation. + +--Oh! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce +notaire, et lui dire: «Ah! vous soutenez que Germain vous a volé, eh +bien! tenez, voilà pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela, +toujours!» Et pan! pan! pan! je le battrais comme plâtre. + +--Vous avez une justice très-expéditive, dit Rodolphe en souriant de +l'animation de Rigolette. + +--C'est que ça révolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout +le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron +est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans +protection, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Rodolphe, +vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y +aurait pas à faire quelque chose? + +--Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitté, comme je le +crois, de nombreuses preuves d'intérêt lui seront données, je vous +l'assure. Mais écoutez, ma voisine, je sais par expérience qu'on peut +compter sur votre discrétion. + +--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais été bavarde. + +--Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-même ignore +que des amis veillent sur lui... car il a des amis. + +--Vraiment? + +--De très-puissants, de très-dévoués. + +--Ça lui donnerait tant de courage de le savoir! + +--Sans doute; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M. +Ferrand, effrayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait, +et, comme il est très-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre: +ce qui serait fâcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de +Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit démasqué. + +--Je vous comprends, monsieur Rodolphe. + +--Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission de la +voir, afin que vous la priiez de ne parler à personne de ce qu'elle m'a +révélé; elle saura ce que cela signifie. + +--Cela suffit, monsieur Rodolphe. + +--En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la +méchanceté de son maître, c'est très-important. Mais elle devra ne rien +cacher à un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa +défense; faites-lui bien toutes ces recommandations. + +--Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire. +Mais je parle de bonté! C'est vous qui êtes bon et généreux! Quelqu'un +est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite là. + +--Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand; +mais quand, en flânant de côté et d'autre, je trouve de braves gens qui +méritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute +confiance en moi, et on les secourt. Ça n'est pas plus malin que ça. + +--Et où logez-vous, maintenant que vous avez cédé votre chambre aux +Morel? + +--Je loge... en garni. + +--Oh! que je détesterais ça! Être où a été tout le monde, c'est comme si +tout le monde avait été chez vous. + +--Je n'y suis que la nuit, et alors... + +--Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous, +pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je +m'étais arrangé une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru +possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux +pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a porté. J'ai vu les +Morel et d'autres encore bien à plaindre, c'est vrai; mais enfin la +misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend +pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain +c'est l'autre. Quant à soi, avec du courage et de la gaieté, on se tire +d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnête et bon, qui a été +votre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné +pêle-mêle avec des scélérats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je +suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais +pensé, ça me bouleverse. + +Et les grands yeux de Rigolette se voilèrent de larmes. + +--Courage! courage! Votre gaieté reviendra quand votre ami sera +acquitté. + +--Oh! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux +juges la lettre qu'il m'a écrite: ça suffira, n'est-ce pas, monsieur +Rodolphe? + +--En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractère de la +vérité; il faudra même que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera +nécessaire à la défense de Germain. + +--Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai +chat, malgré les leçons qu'il m'a données, ce bon Germain, je vous +proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de +travers, et puis il y a tant, tant de fautes... + +--Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain. + +--La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas? +J'ai brûlé tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau +m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des +coeurs enflammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils +croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries; mais cette +pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres +aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça +prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services? + +--Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure petite amie qu'on +puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout à l'heure seule +chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne? + +--Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne +pas être toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte +de l'ouvrage près le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous +fatiguer et vous ennuyer peut-être? + +--Pas du tout... nous prendrons un fiacre. + +--Vraiment! Oh! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais +pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voilà la +première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la +journée. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites bêtes! ils +ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crétu a +chanté un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui répondre; ah bien! oui... au +bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramonette a recommencé, +mais je n'ai pas pu lui répondre davantage. + +--Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Crétu et +Ramonette! + +--Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce +sont mes meilleurs amis; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont +fait la joie de mon enfance et qui ont été aussi mes meilleurs amis; +sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crétu et Ramonette +étaient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu. + +--Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs +s'appelaient ainsi. + +--Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais, +mais ça ne regarde que moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai +vu que Germain avait bien bon coeur. + +--Comment donc? + +--Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout, +étaient toujours à faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux; +appeler un serin papa Crétu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas, +et il partait de là pour faire des gorges chaudes à n'en plus finir. «Si +c'était un coq, disait-il à la bonne heure, vous pourriez l'appeler +Crétu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; ça ressemble à +Ramona.» Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches +sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit +très-sérieusement que s'il recommençait ses moqueries, qui me faisaient +de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble. + +--Quelle courageuse résolution! + +--Ça m'a coûté, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties +du dimanche comme le Messie: j'avais le coeur bien gros de rester toute +seule par un temps superbe; mais, c'est égal, j'aimais encore mieux +sacrifier mon dimanche que de continuer à entendre M. Cabrion se moquer +de ce que je respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée que j'y +attachais, j'aurais préféré donner d'autres noms à mes oiseaux. Tenez, +il y a surtout un nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh +bien! je m'en suis privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux +que j'aurai autrement que Crétu et Ramonette; sinon il me semblerait que +je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas, +monsieur Rodolphe? + +--Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de +ces noms, lui? + +--Au contraire; seulement la première fois ils lui ont semblé drôles, +ainsi qu'à tout le monde: c'était tout simple; mais, quand je lui ai +expliqué mes raisons, comme je les avais pourtant expliquées à M. +Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-là je me +suis dit: «M. Germain est un bien bon coeur; il n'a contre lui que sa +tristesse.» Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de +lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pût être +triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voilà mon paquet +fini, mon ouvrage prêt à emporter. Voulez-vous me donner mon châle, mon +voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce +pas? + +--Nous allons en voiture et je vous ramènerai. + +--C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours +ça de temps gagné. + +--Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir +de vos visites aux prisons? + +--Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches +à moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-là, ça me servira de +promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai à +la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes +heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver à mon aise, je +travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai à minuit au +lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept +ou huit heures par semaine, que je pourrai dépenser pour aller voir +Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air, +ajouta Rigolette en souriant. + +--Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue? + +--Bah! je m'y ferai, on se fait à tout. Et puis ça ne durera pas +toujours. + +--Voilà votre châle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret +qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou charmant. + +--Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui +c'est différent. Prenez garde de me piquer. + +--Allons, l'épingle est tordue. + +--Eh bien! prenez-en une autre, là, sur la pelote. Ah! j'oubliais, +voulez-vous être bien gentil, mon voisin? + +--Ordonnez, ma voisine. + +--Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en +rentrant, écrire à ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il +aura ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon +réveil. + +--Et où sont vos plumes? + +--Là, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous +allumer ma bougie, car il commence à n'y plus faire clair. + +--Ça ne sera pas de refus pour tailler la plume. + +--Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit +pétiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un +petit bougeoir bien luisant. + +--Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe! + +--Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la +chandelle, et c'est bien plus propre. + +--Pas plus cher? + +--Mon Dieu, non! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une +demi-livre me fait presque mon année. + +--Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la +grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de +préparatifs pour votre dîner. + +--Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin, +j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez. + +--Vous ne voulez pas venir sans façon dîner avec moi en sortant de chez +Germain? + +--Je vous remercie, mon voisin, j'ai le coeur trop gros; une autre fois, +avec plaisir. Tenez, la veille du jour où ce pauvre Germain sortira de +prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit? + +--C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet +engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez? + +--Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade, +sans compter que ça me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est +surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que +je dépense un quart d'heure mal à propos. + +--Allons, je renonce à ce plaisir... pour aujourd'hui. + +--Tenez, voilà mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la +porte. + +--Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet. + +--Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, ça garde le pli; +tenez-le à votre main, comme ça, légèrement. Bien, passez, je vous +éclairerai. + +Et Rodolphe descendit, précédé de Rigolette. + +Au moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du +portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avançait vers +eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au +public qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il +tenait le portrait du damné peintre. + +Le désespoir d'Alfred était si écrasant que son menton touchait à sa +poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau +tromblon. + +En le voyant venir ainsi, la tête baissée, vers Rodolphe et Rigolette, +on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat. + +Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge et s'écria à l'aspect de +son mari: + +--Eh bien! vieux chéri, te voilà donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le +commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer +dans mon roi des locataires qui te crève les yeux. Pardon, monsieur +Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le +fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, mais +réponds donc! + +À cette voix chère à son coeur, M. Pipelet releva la tête; ses traits +étaient empreints d'une sombre amertume. + +--Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie. + +--Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos +amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de +la France... de ma belle France! car, sûr maintenant de l'impunité, le +monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des +départements du royaume. + +--Comment! Le commissaire? + +--Le commissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le +commissaire!... Il m'a ri au nez... + +--À toi... un homme d'âge, qui as l'air si respectable que tu en +paraîtrais bête comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!... + +--Eh bien! malgré cela, lorsque j'eus respectueusement déposé par-devant +lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce +magistrat, après avoir regardé en riant... oui, en riant... et, j'ose le +dire, en riant indécemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais +comme pièces justificatives, ce magistrat m'a répondu: + +«--Mon brave homme, ce Cabrion est un très-drôle de corps, c'est un +mauvais farceur; ne faites pas attention à ses plaisanteries. Je vous +conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de +quoi!--D'en rire, _môssieur_! me suis-je écrié, d'en rire!... Mais le +chagrin me dévore... mais ce gueux-là empoisonne mon existence... il +m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme, +qu'on l'exile... au moins de ma rue.» À ces mots, le commissaire a +souri, il m'a obligeamment montré la porte... J'ai compris ce geste du +magistrat... et me voici. + +--Magistrat de rien du tout!... s'écria Mme Pipelet. + +--Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a +plus de justice en France... je suis atrocement sacrifié!... + +Et, pour péroraison, M. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et +le portrait au fond de l'allée... + +Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir +de M. Pipelet. + +Après avoir adressé quelques mots de consolation à Alfred, qu'Anastasie +calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue +du Temple avec Rigolette, et tous deux montèrent en fiacre pour se +rendre chez François Germain. + + + + +XV + +Le testament + + +François Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n° 11. Nous +rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oublié, que Mme Mathieu, la +courtière en diamants dont nous avons parlé à propos de Morel le +lapidaire, logeait dans la même maison que Germain. + +Pendant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saint-Honoré, où +demeurait la maîtresse couturière à qui Rigolette avait d'abord voulu +rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davantage encore +l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractères +instinctivement bons et dévoués, elle n'avait pas la conscience de la +délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semblait fort +simple. + +Rien n'eût été plus facile à Rodolphe que de libéralement assurer le +présent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi à même d'aller +charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se préoccupât du +temps que ses visites dérobaient à son travail, son unique ressource; +mais le prince craignait d'affaiblir le mérite du dévouement de la +grisette en le rendant trop facile; bien décidé à récompenser les +qualités rares et charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait +la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intéressante épreuve. + +Est-il besoin de dire que, dans le cas où la santé de la jeune fille se +fût le moins du monde altérée par le surcroît de travail qu'elle +s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine à +la fille du lapidaire et au fils du Maître d'école, Rodolphe fût à +l'instant venu au secours de sa protégée? + +Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si +naturellement heureux et si peu habitué au chagrin que çà et là un +éclair de gaieté venait l'illuminer encore. + +Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue +Saint-Honoré, s'arrêta boulevard Saint-Denis, n° 11, devant une maison +de modeste apparence. + +Rodolphe aida Rigolette à descendre; celle-ci entra chez le portier et +lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification +promise. Grâce à l'aménité de son caractère, le fils du Maître d'école +était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre +que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles +furent ses expressions. + +La grisette, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne +devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières +instructions. + +La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant +devant la porte, Rigolette dit à Rodolphe, en lui donnant la clef: + +--Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez +vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra +plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un +mort... + +--Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces idées-là! + +--J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme. + +Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins une +impression pénible en pénétrant dans ce modeste réduit. + +Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître +d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il +pressentait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures +dans cette solitude. + +Rigolette posa la lumière sur une table. + +Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon, +composé d'une couchette, d'une commode, d'un secrétaire de noyer, de +quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc +drapaient les fenêtres et l'alcôve; pour tout ornement on voyait sur la +cheminée une carafe et un verre. + +À l'affaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que +Germain avait dû s'y jeter quelques instants tout habillé pendant la +nuit qui avait précédé son arrestation. + +--Pauvre garçon! dit tristement Rigolette en examinant avec intérêt +l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa +voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné; il y a de la poussière +partout, les rideaux sont enfumés, les vitres sont ternes, le carreau +n'est pas ciré... Ah! quelle différence! Rue du Temple, ça n'était pas +plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté, +comme chez moi... + +--C'est qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis. + +--Mais voyez donc! s'écria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas +couché l'autre nuit, tant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a +laissé là, il a été tout trempé de larmes. Ça se voit bien... Et elle le +prit en ajoutant: Germain a gardé une petite cravate de soie orange que +je lui ai donnée quand nous étions heureux; moi, je garderai ce mouchoir +en souvenir de ses malheurs; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas... + +--Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre +affection. + +--Maintenant songeons aux choses sérieuses: je ferai tout à l'heure un +paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter +en prison; la mère Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du +reste... Je vais d'abord ouvrir le secrétaire pour y prendre les papiers +et l'argent que Germain me prie de lui garder. + +--Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize +cents francs en or que Germain lui avait donnés pour acquitter la dette +du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent: il appartient à +Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remettre, +vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire. + +--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque +autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs +maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... on n'a rien à craindre, +mais de l'argent... c'est dangereux... + +--Vous avez peut-être raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge +de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez +savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai +ce qu'il vous demandera. + +--Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce +service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra +de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en +ouvrant le secrétaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela. +Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe, +comme c'est triste ce qu'il y a d'écrit dessus. + +Et elle lut d'une voix émue: + +«Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la +personne qui ouvrira ce secrétaire de porter ces papiers chez Mlle +Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17.» + +--Est-ce que je puis décacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe? + +--Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les +papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulièrement +adressée? + +La jeune fille rompit le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient +renfermés; l'un d'eux portant cette suscription: _À Mademoiselle +Rigolette_, contenait ces mots: + +«Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus... +Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un +guet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques +renseignements joints ici sous le titre de: _Notes sur ma vie_, pourront +mettre sur la trace de mes assassins.» + +--Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'étonne +plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! Toujours +poursuivi de pareilles idées! + +--Oui, il a dû être bien affligé; mais ses plus mauvais jours sont +passés... croyez-moi. + +--Hélas! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, être en +prison... accusé de vol... + +--Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber +dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère +bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enfance. + +--Sa mère! Il a encore sa mère? + +--Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle +le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui! +J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient +passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous confie ce secret parce que +vous vous intéressez si généreusement à Germain qu'il faut au moins qu'à +votre dévouement ne se joignent pas de trop cruelles inquiétudes sur son +sort à venir. + +--Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je +garderai votre secret... + +Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain. + +«Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous +verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le +temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé +vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de _memento +_intitulé: _Mes seuls jours de bonheur._ + +«Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les +consolantes pensées que votre affection m'inspirait, et qui seules +adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui était amitié chez vous était +de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jusqu'à +ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma +destinée était si malheureuse que je ne vous aurais jamais parlé de ce +sentiment; quoique sincère et profond, il vous eût porté malheur. + +«Il me reste un dernier voeu à former, et j'espère que vous voudrez bien +l'accomplir. + +«J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous +fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous +gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en +pensant qu'une maladie, causée peut-être par l'excès du labeur, pouvait +vous réduire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager +sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous +épargner en grande partie les tourments et peut-être... les misères que +votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heureusement.» + +--Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette étonnée. + +--Continuez... nous allons voir. + +Rigolette reprit: + +«Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait, +en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre, +mais à force d'économie, j'ai mis de côté quinze cents francs, placés +chez un banquier; c'est tout ce que je possède. Par mon testament, que +vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer; acceptez cela d'un +ami, d'un bon frère... qui n'est plus.» + +--Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant +la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper +ainsi de mon avenir! Ah! quel coeur, mon Dieu! Quel coeur excellent! + +--Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais +calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce +testament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous +aimait... combien il vous aime. + +--Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes, +que je ne m'en étais jamais doutée! Dans les commencements de notre +voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur +passion enflammée, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les +menait à rien, ils s'étaient déshabitués de me dire de ces choses-là; +Germain, au contraire, ne m'avait jamais parlé d'amour. Quand je lui ai +proposé d'être bons amis, il a franchement accepté, et depuis nous avons +vécu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela +maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'étais pas fâchée que +Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour. + +--Mais enfin vous en étiez... étonnée? + +--Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'était sa tristesse... qui le +rendait ainsi. + +--Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse? + +--C'était son seul défaut, dit naïvement la grisette; mais maintenant je +l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée. + +--D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de +sujets de chagrin, et puis... peut-être parce que vous voilà certaine +que, malgré cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe +en souriant. + +--C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le +coeur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe? + +--Et un jour peut-être vous partagerez cet amour. + +--Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si +à plaindre! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais +abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait à +moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse. +Après un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre +côté... nous sommes si pauvres tous les deux que ça ne serait peut-être +pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela, +je me trompe peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai pour +Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois +libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié +que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon +voisin... ça sera de l'amour... Jusque-là ça me gênerait de savoir à +quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous +rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah! +j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai +donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh! voyez donc +comme il est joli, ce sachet, et tout brodé! Pauvre Germain, il l'a +gardée comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la +dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée... Il a été +si content, si content!... + +À ce moment on frappa à la porte de la chambre. + +--Qui est là? demanda Rodolphe. + +--On voudrait parler à _m'ame_ Mathieu, répondit une voix grêle et +enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme +Mathieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.) + +Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs +dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et +alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des +habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant +l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur cette +physionomie imberbe et juvénile: c'était Barbillon. + +Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Maître d'école +et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du +mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contre la Goualeuse +les laboureurs de la ferme d'Arnouville. + +Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait +vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de +costume l'empêchât de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne +manifesta aucun étonnement à son aspect. + +--Que voulez-vous? lui dit Rodolphe. + +--C'est une lettre pour _m'ame_ Mathieu... Faut que je lui remette à +elle-même, répondit Barbillon. + +--Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe. + +--Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé. + +Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que +Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc +aucun motif de s'intéresser à la femme auprès de laquelle Barbillon +venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce +bandit, sa figure avait un tel caractère de perversité qu'il resta sur +le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon +apportait cette lettre. + +À peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain +qu'elle s'ouvrit et que la courtière, grosse femme de cinquante ans +environ, y parut tenant une chandelle à la main. + +--_M'ame_ Mathieu? dit Barbillon. + +--C'est moi, mon garçon. + +--Voilà une lettre, il y a réponse... + +Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtière; mais celle-ci lui +fit signe de ne pas avancer, décacheta la lettre tout en tenant son +flambeau, lut et répondit d'un air satisfait: + +--Vous direz que c'est bon, mon garçon; j'apporterai ce qu'on demande. +J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette +dame... + +--Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire... + +--Va demander à ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi... + +Et la courtière ferma sa porte. + +Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement +l'escalier. + +Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce, +qui l'attendait devant une boutique. + +Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre, +il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empêcher de +dire à son compagnon: + +--Viens _pitancher l'eau d'aff_, Nicolas; _la birbasse fauche dans le +point_ à mort... elle _aboulera_ chez la Chouette; la mère Martial nous +aidera à lui _pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin_, et après +nous _trimballerons le refroidi_ dans ton _passe-lance_[2]. + +--_Esbignons-nous_[3], alors; faut que je sois à Asnières de bonne +heure; je crains que mon frère Martial se doute de quelque chose. + +Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible +pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue +Saint-Denis. + +Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain, +remontèrent en fiacre et arrivèrent rue du Temple. + +Le fiacre s'arrêta. + +Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du +quinquet du rogomiste, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de +l'allée. + +La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou +inattendu, car lui seul savait où trouver le prince. + +--Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette +rassemblait plusieurs paquets dans la voiture. + +--Un grand malheur, monseigneur! + +--Parle, au nom du ciel! + +--M. le marquis d'Harville... + +--Tu m'effraies! + +--Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Tout +s'était passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai, +lorsqu'une fatale imprudence... + +--Achève... achève donc! + +--En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé... + +--Il s'est blessé grièvement? + +--Monseigneur!... + +--Eh bien?... + +--Quelque chose de terrible! + +--Que dis-tu? + +--Il est mort!... + +--D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe avec un accent si +déchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses +paquets, s'écria: + +--Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe? + +--Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami, +mademoiselle, dit Murph à la jeune fille; car le prince, accablé, ne +pouvait répondre. + +--C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante. + +--Un bien grand malheur, répondit le squire. + +--Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes de +silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit: + +--Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous... +Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer à la +prison de Germain... bientôt je vous reverrai. + +--Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au +chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... À +bientôt, n'est-ce pas? + +--Oui, mon enfant, à bientôt. + +--Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut +dans l'allée, avec les différents objets quelle rapportait de chez +Germain. + +Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue +Plumet. Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant: + +«Madame, + +«J'apprends à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui +m'enlève un de mes meilleurs amis; je renonce à vous peindre ma stupeur, +mon chagrin. + +«Il faut pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à ce +cruel événement... Je viens d'apprendre que votre belle-mère, à Paris +depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie +emmenant avec elle Polidori. + +«C'est vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père. +Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après +l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de +quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez +à l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre +belle-mère, du moins en même temps qu'elle. + +«Soyez tranquille, madame, de près comme de loin je veille sur vous... +Les abominables projets de votre belle-mère seront déjoués... + +«Adieu, madame; je vous écris ces mots à la hâte... J'ai l'âme brisée +quand je songe à cette soirée d'hier où je l'_ai_ quitté, _lui_... plus +tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps... + +«Croyez, madame, à mon dévouement profond et sincère... + + «RODOLPHE» + +Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures après avoir +reçu cette lettre, était en route avec sa fille pour la Normandie. + +Une voiture de poste, partie de l'hôtel de Rodolphe, suivait la même +route. + +Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent cette complication +d'événements et la précipitation de son départ, Clémence oublia de faire +savoir au prince qu'elle avait rencontré Fleur-de-Marie à Saint-Lazare. + +On se souvient peut-être que, la veille, la Chouette était venue menacer +Mme Séraphin de dévoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir +(et elle disait vrai) où était alors cette jeune fille. + +On se souvient encore qu'après cet entretien le notaire Jacques Ferrand, +craignant la révélation de ses criminelles menées, se crut un puissant +intérêt à faire disparaître la Goualeuse, dont l'existence, une fois +connue, pouvait le compromettre dangereusement. + +Il avait donc fait écrire à Bradamanti, un de ses complices, de venir le +trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont +Fleur-de-Marie devait être la victime. + +Bradamanti, occupé des intérêts non moins pressants de la belle-mère de +Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan +auprès de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage +à servir son ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du notaire +et partit pour la Normandie sans voir Mme Séraphin. + +L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journée, la Chouette était +venue réitérer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'étaient pas +vaines, elle avait déclaré au notaire que la petite fille autrefois +abandonnée par Mme Séraphin était alors prisonnière à Saint-Lazare sous +le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans +trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui +apprendraient qu'elle avait été dans son enfance confiée aux soins de +Jacques Ferrand. + +Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la +Chouette comme une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et +effrayé de la dangereuse portée de ses menaces. + +Grâce à ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer +dans la journée même (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme +d'Harville) que la Goualeuse était en effet prisonnière à Saint-Lazare +et si parfaitement citée pour sa bonne conduite qu'on s'attendait à voir +cesser sa détention d'un moment à l'autre. + +Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mûri un projet +diabolique, sentit que, pour l'exécuter, le secours de Bradamanti lui +était de plus en plus indispensable; de là les vaines instances de Mme +Séraphin pour rencontrer le charlatan. + +Apprenant le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé +d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la +famille Martial, ces pirates d'eau douce établis près du pont +d'Asnières, chez lesquels Bradamanti lui avait proposé d'envoyer Louise +Morel pour s'en défaire impunément. + +Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres +desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les précautions les plus +habiles pour n'être pas compromis dans le cas où un nouveau crime serait +commis et, le lendemain du départ de Bradamanti pour la Normandie, Mme +Séraphin se rendit en hâte chez Martial. + + + + +XVI + +L'île du Ravageur + + +Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où Mme +Séraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue +chez les Martial, pirates d'eau douce, établis à la pointe d'une petite +île de la Seine, non loin du pont d'Asnières. + +Le père Martial, mort sur l'échafaud comme son père, avait laissé une +veuve, quatre fils et deux filles... + +Le second de ces fils était déjà condamné aux galères à perpétuité... + +De cette nombreuse famille il restait donc à l'île du Ravageur (nom que +dans le pays on donnait à ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait, +disons-nous: + +La mère Martial; + +Trois fils: l'aîné (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre +vingt ans; le plus jeune douze ans; + +Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans. + +Les exemples de ces familles, où se perpétue une sorte d'épouvantable +hérédité dans le crime, ne sont que trop fréquents. + +Cela doit être. + +Répétons-le sans cesse: la société songe à punir, jamais à prévenir le +mal. + +Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie... Un autre sera décapité... + +Ces condamnés laisseront de jeunes enfants... + +La société prendra-t-elle souci des orphelins?... + +De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort +civile, ou en lui coupant la tête? + +Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, préservatrice, à la +déchéance de celui que la loi a déclaré indigne, infâme... à la +déchéance de celui que la loi a tué? + +Non... «Morte la bête... mort le venin...» dit la société... + +Elle se trompe. + +Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux, +qu'il devient presque toujours héréditaire; mais, combattu à temps, il +ne serait jamais incurable. + +Contradiction bizarre!... + +L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie +transmissible? À force de soins préservatifs, on mettra les descendants +de cet homme à l'abri de l'affection dont il a été victime... + +Que les mêmes faits se reproduisent dans l'ordre moral... + +Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fils le +germe d'une perversité précoce... + +Fera-t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour +le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire? + +Non... + +Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la +mort... + +Et alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcément +bourreau... on croira le fils d'un criminel forcément criminel... + +Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale +une corruption causée par l'égoïste incurie de la société... + +De sorte que si, malgré de funestes enseignements, l'orphelin que la loi +a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera +rejaillir sur lui la flétrissure paternelle. En butte à une réprobation +imméritée, à peine trouvera-t-il du travail... + +Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du +désespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui +poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la révolte, au +mal... la société dira: + +«Qu'il tourne à mal... nous verrons bien. N'ai-je pas là geôliers, +gardes-chiourme et bourreaux?» + +Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur +malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encouragement. + +Ainsi, pour celui qui, plongé en naissant dans un foyer de dépravation +domestique, est vicié tout jeune encore, aucun espoir de guérison! + +«Si! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai fait, répond la +société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus tard. + +«Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il faut qu'ils +soient à point.» + +Un criminel demande à être attendu... + +«Prisons et galères, voilà mes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai +le couperet. + +«Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais +patience, laissons mûrir le germe de corruption héréditaire qui couve en +lui, laissons-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages. + +«Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au +coeur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol +ou un bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis son +père, oh! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons +guéri le donateur. + +«Au bagne ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore +toute chaude...» + +Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi. + +Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des +traditions de vol et de meurtre fatalement perpétuées de génération en +génération. + +Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de +montrer ce que peut être dans une famille l'hérédité du mal, lorsque la +société ne vient pas, soit légalement, soit officieusement, préserver +les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt +fulminé contre leur père. + +Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode d'une sorte +d'introduction. + +Voici pourquoi nous agissons ainsi: + +À mesure que nous avançons dans cette publication, son but moral est +attaqué avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice, +qu'on nous permettra d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui, +jusqu'à présent, nous a soutenu, guidé. + +Plusieurs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous +encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des témoignages +flatteurs de leur adhésion, nous devons peut-être à ces amis connus et +inconnus de répondre une dernière fois à des récriminations aveugles, +obstinées, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemblée +législative. + +Proclamer l'odieuse immoralité de notre oeuvre, c'est proclamer +implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des +personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies. + +C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au nôtre que nous +tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet +ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques. + +L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre nous avons +donné l'aperçu d'une ferme modèle, fondée par Rodolphe pour encourager, +enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux. + +À ce propos, nous ajoutions: + +«Les honnêtes gens malheureux méritent au moins autant d'intérêt que les +criminels; pourtant il y a de nombreuses sociétés destinées au patronage +des jeunes détenus ou libérés, mais aucune société n'est fondée dans le +but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours +été exemplaire. De sorte qu'il faut nécessairement avoir commis un +délit... pour être apte à jouir du bénéfice de ces institutions, +d'ailleurs si méritantes et si salutaires.» + +Et nous faisions dire à un paysan de la ferme de Bouqueval: + +«Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais +il faudrait aussi faire espérer les bons. Un honnête garçon, robuste et +laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présenterait +à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu +un brin volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a point de place ici +pour toi.». + +Cette discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre. +Grâce à eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'être +réalisé. + +Sous la présidence d'un des hommes les plus éminents, les plus +honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente +direction d'un véritable philanthrope au coeur généreux, à l'esprit +pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le +but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes du +département de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles. + +Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pensée morale +de notre oeuvre. + +Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rencontré dans un même +milieu d'idées, de voeux et d'espérance avec les fondateurs de cette +nouvelle oeuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les +plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vérités: +qu'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d'encourager, de +récompenser le bien autant qu'il est en elle. + +Puisque nous avons parlé de cette nouvelle oeuvre de charité, dont la +pensée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde, +espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler une autre +lacune, en étendant plus tard leur tutélaire patronage ou du moins leur +sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait été +supplicié ou condamné à une peine infamante entraînant la mort civile, +et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de +l'application de la loi. + +Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par +leurs saines tendances et par leur misère mériteraient encore une +attention particulière, en raison même de leur position exceptionnelle, +pénible, difficile, dangereuse. + +Oui, pénible, difficile, dangereuse. + +Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles répulsions, +souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit, +pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les +lieux où elle trouvait des moyens d'existence. + +Alors, aigris, irrités par l'injustice, déjà flétris à l'égal des +criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout +de ressources honorables, les infortunés ne seront-ils pas bien près de +faillir, s'ils sont restés probes? + +Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement +corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps +encore? + +La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants +recueillis par la société dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous +d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est +inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent même dans +l'estime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à +réhabiliter un nom déshonoré. + +Dira-t-on que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible +encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son +fils innocent? + +Cela serait barbare, immoral, insensé. + +N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple: + +--Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire. + +--Que la tache originelle n'est pas ineffaçable? + +Osons espérer que ces réflexions paraîtront dignes de quelque intérêt à +la nouvelle société de patronage. + +Sans doute, il est douloureux de songer que l'État ne prend jamais +l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif +de l'organisation sociale. + +En peut-il être autrement? + +À l'une des dernières séances législatives, un pétitionnaire, frappé, +dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé, +entre autres moyens d'y remédier, «la fondation de maisons d'invalides +destinées aux travailleurs». + +Ce projet, sans doute défectueux dans sa forme, mais qui renfermait du +moins une haute idée philanthropique digne du plus sérieux examen, en +cela qu'elle se rattache à l'immense question de l'organisation du +travail, ce projet, disons-nous, «a été accueilli par une hilarité +générale et prolongée». + +Cela dit, passons. + +Revenons aux pirates d'eau douce et à l'île du Ravageur. + +Le chef de la famille Martial, qui le premier s'établit dans cette +petite île moyennant un loyer modique, était _ravageur_. + +Les ravageurs, ainsi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux, +restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture +pour exercer leur métier. + +Les débardeurs débarquent le bois flotté. + +Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois. + +Tout aussi aquatique que les industries précédentes, l'industrie des +ravageurs a un but différent. + +S'avançant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, à +l'aide d'une longue drague, le sable de rivière sous la vase; puis le +recueillant dans de grandes sébiles de bois, il le lave comme un minerai +ou comme un gravier aurifère et en retire ainsi une grande quantité de +parcelles métalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb, +étain, provenant des débris d'une foule d'ustensiles. + +Souvent même les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de +bijoux d'or ou d'argent apportés dans la Seine, soit par les égouts où +se dégorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace +ramassées dans les rues et que l'hiver on jette à la rivière. + +Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces +industriels, généralement honnêtes, paisibles et laborieux, sont si +formidablement baptisés. + +Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, étant +ravageur (fâcheuse exception), les riverains du fleuve la nommèrent +l'île du Ravageur. + +L'habitation des pirates d'eau douce est donc située à la partie +méridionale de cette _terre_. + +Dans le jour, on peut lire sur un écriteau qui se balance au-dessus de +la porte: + + AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS + + bon vin, bonne matelote et friture + + _On loue des bachots_ (bateaux) _pour la promenade_ + +On le voit, à ses métiers patents ou occultes le chef de cette famille +maudite avait joint ceux de cabaretier, de pêcheur et de loueur de +bateaux. + +La veuve de ce supplicié continuait de tenir la maison: des gens sans +aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des +charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non +fériés en parties de plaisir. + +Martial (l'amant de la Louve), fils aîné de la famille, le moins +coupable de tous, pêchait en fraude et, au besoin, prenait, en véritable +_bravo_, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts. + +Un de ses autres frères, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le +meurtre de la courtière en diamants, était en apparence ravageur, mais +de fait il se livrait à la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses +rives. + +Enfin François, le plus jeune des fils du supplicié, conduisait les +curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mémoire +d'Ambroise Martial, condamné aux galères pour vol de nuit avec +effraction et tentative de meurtre. + +La fille aînée, surnommée _Calebasse_, aidait sa mère à faire la cuisine +et à servir les hôtes; sa soeur Amandine, âgée de neuf ans, s'occupait +aussi des soins du ménage, selon ses forces. + +Ce soir-là, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et +opaques, chassés par le vent, laissent voir çà et là, à travers leurs +déchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'étoiles. + +La silhouette de l'île, bordée de hauts peupliers dépouillés, se dessine +vigoureusement en noir sur l'obscurité diaphane du ciel et sur la +transparence blanchâtre de la rivière. + +La maison, à pignons irréguliers, est complètement ensevelie dans +l'ombre; deux fenêtres du rez-de-chaussée sont seulement éclairées; +leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se reflètent comme de longues +traînées de feu dans les petites vagues qui baignent le débarcadère, +situé proche de l'habitation. + +Les chaînes des bateaux qui y sont amarrés font entendre un cliquetis +sinistre: il se mêle tristement aux rafales de la bise dans les branches +des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux... + +Une partie de la famille est rassemblée dans la cuisine de la maison. + +Cette pièce est vaste et basse; en face de la porte sont deux fenêtres, +au-dessous desquelles s'étend un long fourneau; à gauche, une haute +cheminée; à droite, un escalier qui monte à l'étage supérieur; à côté de +cet escalier, l'entrée d'une grande salle garnie de plusieurs tables +destinées aux habitués du cabaret. + +La lumière d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un +grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long +des murailles ou rangés sur des tablettes avec différentes poteries; une +grande table occupe le milieu de cette cuisine. + +La veuve du supplicié, entourée de trois de ses enfants, est assise au +coin du foyer. + +Cette femme, grande et maigre, paraît avoir quarante-cinq ans. Elle est +vêtue de noir; un mouchoir de deuil noué en marmotte, cachant ses +cheveux, entoure son front plat, blême, déjà sillonné de rides; son nez +est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses, +son teint bilieux, blafard, et profondément marqué de petite vérole; les +coins de sa bouche, toujours abaissés, rendent plus dure encore +l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de +marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne. + +La veuve du supplicié s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses +deux filles. + +L'aînée, sèche et grande, ressemble beaucoup à sa mère... C'est sa +physionomie calme, dure et méchante, son nez mince, sa bouche sévère, +son regard pâle... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing, +lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe +est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de +cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet. + +François, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau, +remaille un aldret, filet de pêche destructeur sévèrement interdit sur +la Seine. + +Malgré le hâle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une +forêt de cheveux roux couvre sa tête; ses traits sont arrondis, ses +lèvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perçants: il ne +ressemble ni à sa mère, ni à sa soeur aînée; il a l'air sournois, +craintif; de temps à autre, à travers l'espèce de crinière qui retombe +sur son front, il jette obliquement sur sa mère un coup d'oeil défiant, +ou échange avec sa petite soeur Amandine un regard d'intelligence et +d'affection... + +Celle-ci, assise à côté de son frère, s'occupe non pas à marquer, mais à +démarquer du linge volé la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble +autant à son frère que sa soeur ressemble à sa mère; ses traits, sans +être plus réguliers, sont moins grossiers que ceux de François. Quoique +couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fraîcheur éclatante; +ses lèvres sont épaisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins, +soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux. + +Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frère, elle lui +montre la porte; à ce signe, François répond par un soupir; puis, +appelant l'attention de sa soeur par un geste rapide, il compte +distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet... + +Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frère +Martial ne doit rentrer qu'à dix heures. + +En voyant ces deux femmes silencieuses, à l'air méchant, et ces deux +pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine là deux bourreaux +et deux victimes. + +Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui +dit d'une voix dure: + +--Auras-tu bientôt fini de démarquer cette chemise?... + +L'enfant baissa la tête sans répondre; à l'aide de ses doigts et de ses +ciseaux, elle acheva d'enlever à la hâte les fils de coton rouge qui +dessinaient des lettres sur la toile. + +Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement à la +veuve, lui présenta son ouvrage: + +--Ma mère, j'ai fini, lui dit-elle. + +Sans lui répondre, la veuve lui jeta une autre pièce de linge. + +L'enfant ne put la recevoir à temps et la laissa tomber. Sa grande soeur +lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en +s'écriant: + +--Petite bête!!! + +Amandine regagna sa place et se mit activement à l'oeuvre, après avoir +échangé avec son frère un regard où roulait une larme. + +Le même silence continua de régner dans la cuisine. + +Au-dehors le vent gémissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret. + +Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite placée +devant le feu étaient les seuls bruits qu'on entendît. + +Les deux enfants observaient avec une secrète frayeur que leur mère ne +parlait pas. + +Quoiqu'elle fût habituellement silencieuse, ce mutisme complet et +certain pincement de ses lèvres leur annonçaient que la veuve était dans +ce qu'ils appelaient ses colères blanches, c'est-à-dire en proie à une +irritation concentrée. + +Le feu menaçait de s'éteindre faute de bois. + +--François, une bûche! dit Calebasse. + +Le jeune raccommodeur de filets défendus regarda derrière le pilier de +la cheminée et répondit: + +--Il n'y en a plus là... + +--Va au bûcher, reprit Calebasse. + +François murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas. + +--Ah çà! François, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse. + +La veuve du supplicié posa sur ses genoux une serviette, qu'elle +démarquait aussi et jeta les yeux sur son fils. + +Celui-ci avait la tête baissée, mais il devina, mais il sentit pour +ainsi dire le terrible regard de sa mère peser sur lui... Craignant de +rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile. + +--Ah çà! es-tu sourd, François? reprit Calebasse irritée. Ma mère... tu +vois... + +La grande soeur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants +et de requérir les peines que la veuve appliquait impitoyablement. + +Amandine, sans qu'on pût remarquer son mouvement, poussa doucement le +coude de son frère pour l'engager tacitement à obéir à Calebasse. + +François ne bougea pas. + +La soeur aînée regarda sa mère pour lui demander la punition du +coupable: la veuve l'entendit. + +De son long doigt décharné elle lui montra une baguette de saule forte +et souple, placée dans l'encoignure de la cheminée. + +Calebasse se pencha en arrière, prit cet instrument de correction et le +remit à sa mère. + +François avait parfaitement suivi le geste de sa mère; il se leva +brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaçante +baguette. + +--Tu veux donc que ma mère te roue de coups? s'écria Calebasse. + +La veuve, tenant toujours le bâton à la main, pinçant de plus en plus +ses lèvres pâles, regardait François d'un oeil fixe, sans prononcer un +mot. + +Au léger tremblement des mains d'Amandine, dont la tête était baissée, à +la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant, +quoique habituée à de pareilles scènes, s'effrayait du sort qui +attendait son frère. + +Celui-ci, réfugié dans un coin de la cuisine, semblait craintif et +irrité. + +--Prends garde à toi, ma mère va se lever, et il ne sera plus temps! dit +la grande soeur. + +--Ça m'est égal, reprit François en pâlissant. J'aime mieux être battu +comme avant-hier... que d'aller dans le bûcher... et la nuit... +encore... + +--Et pourquoi ça? reprit Calebasse avec impatience. + +--J'ai peur dans le bûcher... moi..., répondit l'enfant en frissonnant +malgré lui. + +--Tu as peur... imbécile... et de quoi? + +François hocha la tête sans répondre. + +--Parleras-tu?... De quoi as-tu peur? + +--Je ne sais pas... mais j'ai peur... + +--Tu es allé là cent fois, et encore hier soir? + +--Je ne veux plus y aller maintenant... + +--Voilà ma mère qui se lève!... + +--Tant pis! s'écria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne +me fera pas aller dans le bûcher... la nuit... surtout... + +--Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse. + +--Eh bien! parce que... + +--Parce que? + +--Parce qu'il y a quelqu'un... + +--Il y a quelqu'un? + +--D'enterré là..., murmura François en frissonnant. + +La veuve du supplicié, malgré son impassibilité, ne put réprimer un +brusque tressaillement; sa fille l'imita; on eût dit ces deux femmes +frappées d'une même secousse électrique. + +--Il y a quelqu'un d'enterré dans le bûcher? reprit Calebasse en +haussant les épaules. + +--Oui, dit François d'une voix si basse qu'on l'entendit à peine. + +--Menteur!... s'écria Calebasse. + +--Je te dis, moi, que tantôt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin +noir du bûcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui était +humide à l'entour..., répliqua François. + +--L'entends-tu, ma mère? Est-il bête! dit Calebasse en faisant un signe +d'intelligence à la veuve, ce sont des os de mouton que je mets là pour +la lessive. + +--Ce n'était pas un os de mouton, reprit l'enfant avec épouvante, +c'étaient des os enterrés... des os de mort... un pied qui sortait de +terre... je l'ai bien vu. + +--Et tu as tout de suite raconté cette belle trouvaille-là... à ton +frère... à ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une +ironie sauvage. + +François ne répondit pas. + +--Méchant petit _raille_[4]! s'écria Calebasse furieuse, parce qu'il est +poltron comme une vache, il serait capable de nous faire _faucher_ comme +on a _fauché_[5] notre père! + +--Puisque tu m'appelles _raille_, s'écria François exaspéré, je dirai +tout à mon frère Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai +pas vu depuis tantôt... Mais quand il reviendra ce soir... je... + +L'enfant n'osa pas achever. Sa mère s'avançait vers lui, calme, mais +inexorable. + +Quoiqu'elle se tînt habituellement un peu courbée, sa taille était +très-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la +veuve prit son fils par le bras et, malgré la terreur, la résistance, +les prières, les pleurs de l'enfant, l'entraînant après elle, elle le +força de monter l'escalier du fond de la cuisine. + +Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trépignements +sourds, mêlés de cris et de sanglots. + +Quelques minutes après ce bruit cessa. + +Une porte se referma violemment. + +Et la veuve du supplicié redescendit. + +Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule à sa place, +se rassit auprès du foyer et reprit son travail de couture sans +prononcer une parole. + +_Fin de la cinquième partie_ + + + + +SIXIÈME PARTIE + + + + +I + +Le pirate d'eau douce + + +Après quelques moments de silence, la veuve du supplicié dit à sa fille: + +--Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bûcher... au retour +de Nicolas et de Martial. + +--De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que... + +--Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille. +Celle-ci, habituée à subir cette volonté de fer, alluma une lanterne et +sortit. + +Au moment où elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on +entendit le craquement des hauts peupliers agités par le vent, le +cliquetis des chaînes de bateaux, les sifflements de la bise, le +mugissement de la rivière. + +Ces bruits étaient profondément tristes. + +Pendant la scène précédente, Amandine, péniblement émue du sort de +François, qu'elle aimait tendrement, n'avait osé ni lever les yeux, ni +essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte à goutte sur ses genoux. Ses +sanglots contenus la suffoquaient, elle tâchait de réprimer jusqu'aux +battements de son coeur palpitant de crainte. + +Les larmes obscurcissaient sa vue. En se hâtant de démarquer la chemise +qu'on lui avait donnée, elle s'était blessée à la main avec ses ciseaux; +la piqûre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins à sa +douleur qu'à la punition qui l'attendait pour avoir taché de son sang +cette pièce de linge. Heureusement, la veuve, absorbée dans une +réflexion profonde, ne s'aperçut de rien. + +Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mère, +elle répondit par un signe de tête affirmatif. + +Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre... + +La veuve pinça ses lèvres et continua de travailler, seulement elle +parut manier plus précipitamment son aiguille. + +Calebasse ranima le feu, surveilla l'ébullition de la marmite qui +cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprès de sa mère. + +--Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce +matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de +Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait +l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni +d'où elle venait. + +La veuve haussa les épaules. + +--Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mère? Après +tout, vous avez peut-être raison... La vieille lui demandait de se +trouver à sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et là +d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti +pour mot de passe. Au fait, ça n'est pas bien périlleux. Si Nicolas +s'attarde, c'est qu'il aura peut-être trouvé quelque chose en route, +comme avant-hier ce linge-là, qu'il a _grinchi_[6] sur un bateau de +blanchisseuse. Et elle montra une des pièces que démarquait Amandine; +puis, s'adressant à l'enfant: Qu'est-ce que ça veut dire, _grinchir_? + +--Ça veut dire... prendre..., répondit l'enfant sans lever les yeux. + +--Ça veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler... + +--Oui, ma soeur... + +--Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque +chose à gagner... Le linge qu'il a volé hier nous a remontés et ne nous +coûtera que la façon du démarquage, n'est-ce pas... ma mère? ajouta +Calebasse avec un éclat de rire qui laissa voir des dents déchaussées et +jaunes comme son teint. + +La veuve resta froide à cette plaisanterie. + +--À propos de remonter notre ménage gratis, reprit Calebasse, nous +pourrons peut-être nous fournir à une autre boutique. Vous savez bien +qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de +campagne de M. Griffon, le médecin de l'hospice de Paris; cette maison +isolée à cent pas du bord de l'eau, en face du four à plâtre? + +La veuve baissa la tête. + +--Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-être là un bon +coup à faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a +là du butin pour sûr; il faudra envoyer Amandine flâner autour de la +maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera +bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce +que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant à Amandine. + +--Oui, ma soeur, j'irai, répondit l'enfant en tremblant. + +--Tu dis toujours: «Je ferai» et tu ne fais pas, sournoise! La fois où +je t'avais commandé de prendre cent sous dans le comptoir de l'épicier +d'Asnières pendant que je l'occupais d'un autre côté de sa boutique, +c'était facile: on ne se défie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas +obéi? + +--Ma soeur... le coeur m'a manqué... je n'ai pas osé... + +--L'autre jour tu as bien osé voler un mouchoir dans la balle du +colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperçu de +quelque chose, imbécile? + +--Ma soeur, vous m'y avez forcée... le mouchoir était pour vous; et puis +ce n'était pas de l'argent... + +--Qu'est-ce que ça fait? + +--Dame!... prendre un mouchoir, ça n'est pas si mal que de prendre de +l'argent. + +--Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-là, +n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter, +petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton +Martial?... Puis, s'adressant à la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma +mère, ça finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est +furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et François contre +nous, contre toi... Est-ce que ça peut durer?... + +--Non..., dit la mère d'un ton bref et dur. + +--C'est surtout depuis que sa Louve est à Saint-Lazare qu'il est comme +un déchaîné après tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, à nous, +si elle est en prison... sa maîtresse? Une fois sortie, elle n'a qu'à +venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la +méchante... + +La veuve, après un moment de réflexion, dit à sa fille: + +--Tu crois qu'il y a un coup à faire sur ce vieux qui habite la maison +du médecin? + +--Oui, ma mère... + +--Il a l'air d'un mendiant! + +--Ça n'empêche pas que c'est un noble. + +--Un noble? + +--Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille à Paris à +pied tous les jours, et qu'il revienne de même, avec son gros bâton pour +toute voiture. + +--Qu'en sais-tu s'il a de l'or? + +--Tantôt j'ai été au bureau de poste d'Asnières pour voir s'il n'y avait +pas de lettre de Toulon... + +À ces mots qui lui rappelaient le séjour de son fils au bagne, la veuve +du supplicié fronça ses sourcils et étouffa un soupir. + +Calebasse continua: + +--J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le médecin est +entré; je l'ai tout de suite reconnu à sa barbe blanche comme ses +cheveux, à sa face couleur de buis, et à ses sourcils noirs. Il n'a pas +l'air facile... Malgré son âge, ça doit être un vieux déterminé... Il a +dit à la buraliste: «Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de +Saint-Remy?--Oui, a-t-elle répondu, en voilà une.--C'est pour moi, +a-t-il dit; voilà mon passeport.» Pendant que la buraliste l'examinait, +le vieux, pour payer le port, a tiré sa bourse de soie verte. À un bout +j'ai vu de l'or reluire à travers les mailles; il y en avait gros comme +un oeuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'écria Calebasse, les +yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux. +C'est un de ces vieux avares farcis de trésors... Allez, ma mère! nous +savons son nom, ça pourra peut-être servir... pour s'introduire chez lui +quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques. + +Des aboiements violents interrompirent Calebasse. + +--Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est +Martial ou Nicolas... + +Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimèrent une joie +contrainte. + +Après quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un oeil +impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, à son grand regret, +entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon. + +La physionomie de Nicolas Martial était à la fois ignoble et féroce; +petit, grêle, chétif, on ne concevait pas qu'il pût exercer son +dangereux et criminel métier. Malheureusement une sauvage énergie morale +suppléait chez ce misérable à la force physique qui lui manquait. + +Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans +manches, faite d'une peau de bouc à longs poils bruns; en entrant il +jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait péniblement apporté sur +son épaule. + +--Bonne nuit et bon butin, la mère! s'écria-t-il d'une voix creuse et +enrouée, après s'être débarrassé de son fardeau; il y a encore trois +saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse +remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amusé à l'ouvrir. +Peut-être que je suis volé... on verra! + +--Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve +regardait silencieusement son fils. + +Celui-ci, pour toute réponse, plongea sa main dans la poche de son +pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pièces +d'argent. + +--Tu lui as pris tout ça?... s'écria Calebasse. + +--Non, il a aboulé de lui-même deux cents francs; et il en aboulera +encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord déchargeons +mon bachot, nous jaserons après... Martial n'est pas ici? + +--Non, dit la soeur. + +--Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache +pas... + +--Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse. + +--Peur de lui?... moi!... (Il haussa les épaules.) J'ai peur qu'il ne +nous vende... voilà tout. Quant à le craindre... _Coupe-sifflet_[7] a la +langue trop bien affilée!... + +--Oh! quand il n'est pas là... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, ça +te clôt le bec. + +Nicolas parut insensible à ce reproche et dit: + +--Allons, vite! vite!... Au bateau... Où est donc François, la mère? Il +nous aiderait. + +--Ma mère l'a enfermé là-haut après l'avoir rincé; il se couchera sans +souper, dit Calebasse. + +--Bon; mais qu'il vienne tout de même aider à décharger le bachot, +n'est-ce pas, la mère? Moi, lui et Calebasse, en une tournée nous +rentrerons tout ici... + +La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher +François. + +Le sombre visage de la mère Martial s'était quelque peu déridé depuis +l'arrivée de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore +cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour +maternel de cette farouche créature s'élevait en proportion de la +criminalité des siens. + +Cette préférence perverse explique suffisamment l'éloignement de la +veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonçaient pas de dispositions +mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils aîné, qui, sans +mener une vie irréprochable, pouvait passer pour un très-honnête homme +si on le comparait à Nicolas, à Calebasse et à son frère le forçat de +Toulon. + +--Où as-tu picoré cette nuit? dit la veuve à Nicolas. + +--En m'en retournant du quai de Billy, où j'ai rencontré le bourgeois +avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqué, près du pont +des Invalides, une galiote amarrée au quai. Il faisait noir; j'ai dit: +«Pas de lumière dans la cabine... les mariniers sont à terre... +J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, censé +pour reficeler ma rame...» J'entre dans la cabine... personne... Alors +j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont, +quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournées, la galiote était +chargée de cuivre et de fer. Mais voilà François et Calebasse: vite au +bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les +hardes... Avant de chasser... faut rapporter... + +Restée seule, la veuve s'occupa des préparatifs du souper de la famille, +plaça sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faïence +et des couverts d'argent. + +Au moment où elle terminait ses apprêts, ses enfants rentrèrent +pesamment chargés. + +Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses épaules +semblait écraser le petit François; Amandine disparaissait à moitié sous +le monceau de hardes volées qu'elle tenait sur sa tête; enfin Nicolas, +aidé de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il +avait placé le quatrième saumon de cuivre. + +--La caisse, la caisse!... Éventrons-la, la caisse! s'écria Calebasse +avec une sauvage impatience. + +Les saumons de cuivre furent jetés sur le sol. + +Nicolas s'arma du fer épais de la hachette qu'il portait à sa ceinture +et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, placée au milieu de la +cuisine, afin de le soulever. + +La lueur rougeâtre et vacillante du foyer éclairait cette scène de +pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence. + +Nicolas, vêtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tâchait de +le briser, et proférait d'horribles blasphèmes en voyant l'épais +couvercle résister à de vigoureuses pesées. + +Les yeux enflammés de cupidité, les joues colorées par l'emportement de +la rapine, Calebasse, agenouillée sur la caisse, y faisait porter tout +le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe à +l'action du levier de Nicolas. + +La veuve, séparée de ce groupe par la largeur de la table, où elle +allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet volé, le +regard étincelant d'une fiévreuse convoitise. + +Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants, +dont les bons instincts naturels avaient souvent triomphé de l'influence +maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants, +oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cédaient à l'attrait d'une +curiosité fatale... + +Serrés l'un contre l'autre, l'oeil brillant, la respiration oppressée, +François et Amandine n'étaient pas les moins empressés de connaître le +contenu du coffre, ni les moins irrités des lenteurs de l'effraction de +Nicolas. + +Enfin le couvercle sauta en éclats. + +--Ah!... s'écria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse. + +Et tous, depuis la mère jusqu'à la petite fille, s'abattirent et se +précipitèrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondrée. Sans +doute expédiée de Paris à un marchand de nouveautés d'un bourg riverain, +elle contenait une grande quantité de pièces d'étoffe à l'usage des +femmes. + +--Nicolas n'est pas volé! s'écria Calebasse en déroulant une pièce de +mousseline de laine. + +--Non, répondit le brigand en déployant à son tour un paquet de +foulards, j'ai fait mes frais... + +--De la levantine... ça se vendra comme du pain..., dit la veuve en +puisant à son tour dans la caisse. + +--La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achètera les +étoffes, ajouta Nicolas; et le père Micou, le logeur en garni du +quartier Saint-Honoré, s'arrangera du _rouget_[8]. + +--Amandine, dit tout bas François à sa petite soeur, comme ça ferait une +jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient à +la main!... + +--Ça ferait aussi une bien jolie marmotte, répondit l'enfant avec +admiration. + +--Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote, +Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voilà des +châles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma +mère!... + +--La mère Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la +veuve après un mûr examen. + +--Alors ça doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais, +comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais +pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer +par où la mère Burette voudra et le père Micou aussi; mais lui, c'est un +ami. + +--C'est égal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de +ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux, +reprit Calebasse en se drapant dans un des châles, et ils en abusent! + +--Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse. + +--Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve. + +--Moi, je garde ce châle-là, reprit Calebasse. + +--Tu gardes... tu gardes..., s'écria brusquement Nicolas, tu le +garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame +_Pas-Gênée.._. + +--Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre! + +--Moi... je _grinche_ en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais été +_enflaquée_ si on m'avait pincé sur la galiote... + +--Eh bien! le voilà, ton châle, je m'en moque pas mal! dit aigrement +Calebasse en le rejetant dans la caisse. + +--C'est pas à cause du châle... que je parle; je ne suis pas assez +chiche pour lésiner sur un châle: un de plus ou un de moins, la mère +Burette ne changera pas son prix; elle achète en bloc, reprit Nicolas. +Mais, au lieu de dire que tu prends ce châle, tu peux me demander que je +te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou +sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite. + +Ces paroles calmèrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le +châle sans rancune. + +Nicolas était sans doute en veine de générosité, car, déchirant avec ses +dents le chef d'une des pièces de soierie, il en détacha deux foulards +et les jeta à Amandine et à François, qui n'avaient pas cessé de +contempler cette étoffe avec envie. + +--Voilà pour vous, gamins! Cette bouchée-là vous mettra en goût de +grinchir. L'appétit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher... +j'ai à jaser avec la mère; on vous portera à souper là-haut. + +Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitèrent +triomphalement les foulards volés qu'on venait de leur donner. + +--Eh bien! petits bêtas, dit Calebasse, écouterez-vous encore Martial? +Est-ce qu'il vous a jamais donné des beaux foulards comme ça, lui? + +François et Amandine se regardèrent, puis ils baissèrent la tête sans +répondre. + +--Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais +fait des cadeaux, Martial? + +--Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit François en regardant +son mouchoir de soie rouge avec bonheur. + +Amandine ajouta bien bas: + +--Notre frère Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas +de quoi... + +--S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas, +François? + +--Oui, mon frère, répondit François. Puis il ajouta: Oh le beau +foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche! + +--Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine. + +--Sans compter que les enfants du chaufournier du four à plâtre rageront +joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les +traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la méchante portée de +ces paroles. L'abominable créature appelait la vanité à son aide pour +étouffer les derniers scrupules de ces malheureux.--Les enfants du +chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crèveront +de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous +aurez l'air de petits bourgeois! + +--Tiens! c'est vrai, reprit François; alors je suis bien plus content de +ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en +avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine? + +--Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voilà tout. + +--Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit dédaigneusement +Calebasse. + +Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les +donna aux enfants et leur dit: + +--Montez vous coucher... Voilà une lanterne, prenez garde au feu, et +éteignez-la avant de vous endormir. + +--Ah çà! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur +de parler à Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes, +vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous +retirerai les foulards. + +Après le départ des enfants, Nicolas et sa soeur enfouirent les hardes, +la caisse d'étoffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau +surbaissé de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin +de la cheminée. + +--Ah çà! la mère... à boire et du chenu!... s'écria le bandit; du +cacheté, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagné ma journée... Sers le +souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons +maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou après-demain il +faut que ça chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je +vas te conter ça, la mère... Mais à boire, tonnerre!!! à boire... C'est +moi qui régale! + +Et Nicolas fit de nouveau bruire les pièces de cent sous qu'il avait +dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine +noire, il s'assit à table devant un énorme plat de ragoût de mouton, un +morceau de veau froid et une salade. + +Lorsque Calebasse eut apporté du vin et de l'eau-de-vie, la veuve, +toujours impassible et sombre, s'assit d'un côté de la table, ayant +Nicolas à sa droite, sa fille à sa gauche; en face d'elle étaient les +places inoccupées de Martial et des deux enfants. + +Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan à manche de +corne, à lame aiguë. Contemplant cette arme meurtrière avec une sorte de +satisfaction féroce, il dit à la veuve: + +--_Coupe-sifflet_ tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la +mère!... + +--À propos de couteau, dit Calebasse, François s'est aperçu de la chose +dans le bûcher. + +--De quoi? dit Nicolas sans la comprendre. + +--Il a vu un des pieds... + +--De l'homme? s'écria, Nicolas. + +--Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de +son fils. + +--C'est drôle!... La fosse était pourtant bien profonde, dit le brigand, +mais depuis le temps... la terre aura tassé... + +--Il faudra cette nuit jeter tout à la rivière, dit la veuve. + +--C'est plus sûr, répondit Nicolas. + +--On y attachera un pavé avec un brin de vieille chaîne de bateau, dit +Calebasse. + +--Pas si bête!... répondit Nicolas en se versant à boire; puis, +s'adressant à la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec +nous, ça vous égaiera, la mère! + +La veuve secoua la tête, recula son verre et dit à son fils: + +--Et l'homme du quai de Billy? + +--Voilà la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de +boire. En arrivant à la gare, j'ai attaché mon bachot et j'ai monté au +quai; sept heures sonnaient à la boulangerie militaire de Chaillot, on +ne s'y voyait pas à quatre pas. Je me promenais le long du parapet +depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrière +moi; je ralentis; un homme embaluchonné dans un manteau s'approche de +moi en toussant; je m'arrête, il s'arrête... Tout ce que je sais de sa +figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les +yeux. + +(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystérieux était Jacques +Ferrand le notaire, qui, voulant se défaire de Fleur-de-Marie, avait, le +matin même, dépêché Mme Séraphin chez les Martial, dont il espérait +faire les instruments de son nouveau crime.) + +«--_Bradamanti_, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'était le mot de +passe convenu avec la vieille pour me reconnaître avec le particulier. + +«--_Ravageur_, que je lui réponds, comme c'était encore convenu. + +«--Vous vous appelez Martial? me dit-il. + +«--Oui, bourgeois. + +«--Il est venu ce matin une femme à votre île; que vous a-t-elle dit? + +«--Que vous aviez à me parler de la part de M. Bradamanti. + +«--Voulez-vous gagner de l'argent? + +«--Oui, bourgeois, beaucoup. + +«--Vous avez un bateau? + +«--Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et +ravageurs de père en fils, à votre service. + +«--Voilà ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur... + +«--Peur... de quoi, bourgeois? + +«--De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait +d'aider à l'accident... Comprenez-vous? + +«--Ah çà! bourgeois, faut donc faire boire un particulier à même la +Seine comme par hasard? Ça me va... Mais, comme c'est un fricot délicat, +ça coûte cher d'assaisonnement... + +«--Combien... pour deux?... + +«--Pour deux... il y aura deux personnes à mettre au court-bouillon dans +la rivière? + +«--Oui... + +«--Cinq cents francs par tête, bourgeois... c'est pas cher! + +«--Va pour mille francs... + +«--Payés d'avance, bourgeois. + +«--Deux cents francs d'avance, le reste après... + +«--Vous vous défiez de moi, bourgeois? + +«--Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos +conventions. + +«--Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai +les huit cents francs, vous pouvez me répondre: Merci, je sors d'en +prendre! + +«--C'est une chance, ça vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs +comptant, et après-demain soir, ici à neuf heures, je vous remettrai +huit cents francs. + +«--Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes? + +«--Je le saurai... ça me regarde... Est-ce dit? + +«--C'est dit, bourgeois. + +«--Voilà deux cents francs... Maintenant, écoutez-moi: vous reconnaîtrez +bien la vieille femme qui est allée vous trouver ce matin? + +«--Oui, bourgeois. + +«--Demain ou après-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les +quatre heures du soir, sur la rive en face de votre île, avec une jeune +fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir. + +«--Oui, bourgeois. + +«--Combien faut-il de temps pour aller de la rive à votre île? + +«--Vingt bonnes minutes. + +«--Vos bateaux sont à fond plat? + +«--Plat comme la main, bourgeois. + +«--Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond +de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le +faire couler à volonté en un clin d'oeil... Comprenez-vous? + +«--Très-bien, bourgeois; vous êtes malin! J'ai justement un vieux bateau +à moitié pourri; je voulais le déchirer... il sera bon pour ce dernier +voyage. + +«--Vous partez donc de votre île avec ce bateau à soupape; un bon bateau +vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous +prenez la vieille femme et la jeune fille blonde à bord du bateau troué, +et vous regagnez votre île: mais, à une distance raisonnable du rivage, +vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez +la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la +vieille femme et la jeune fille blonde... + +«--Boivent à la même tasse... ça y est, bourgeois! + +«--Mais êtes-vous sûr de n'être pas dérangé? S'il venait des pratiques +dans votre cabaret? + +«--Il n'y a pas de crainte, bourgeois. À cette heure-là, et en hiver +surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en +viendrait, qu'ils ne seraient pas gênants, au contraire... c'est tous +des amis connus. + +«--Très-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau +sera censé couler par vétusté, et la vieille femme qui vous aura amené +la jeune fille disparaîtra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que +toutes deux seront noyées (toujours par accident), vous pourrez, si +elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir +l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et... + +«--Et les aider... à replonger. Bien, bourgeois! + +«--Il faudra même que la promenade se fasse après le soleil couché, afin +que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont à l'eau. + +«--Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si +les deux femmes ont bu leur soûl, ou si elles en veulent encore? + +«--C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil. + +«--À la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien? + +«--Non. En arrivant elle vous dira à l'oreille: «Il faut noyer la +petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour +que je sois prête à me sauver avec vous.» Vous répondrez à la vieille de +manière à éloigner ses soupçons. + +«--De façon qu'elle croira mener la petite blonde boire... + +«--Et qu'elle boira avec la petite blonde. + +«--C'est crânement arrangé, bourgeois. + +«--Et surtout que la vieille ne se doute de rien! + +«--Calmez-vous, bourgeois, elle avalera ça doux comme miel. + +«--Allons, bonne chance, mon garçon! Si je suis content, peut-être je +vous emploierai encore. + +«--À votre service, bourgeois!» + +«Là-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitté +l'homme au manteau, j'ai regagné mon bateau et, en passant devant la +galiote, j'ai raflé le butin de tout à l'heure. + +On voit, par le récit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un +double crime, se débarrasser à la fois de Fleur-de-Marie et de Mme +Séraphin, en faisant tomber celle-ci dans le piège qu'elle croyait +seulement tendu à la Goualeuse. + +Avons-nous besoin de répéter que, craignant à juste titre que la +Chouette n'apprît, d'un moment à l'autre, à Fleur-de-Marie qu'elle avait +été abandonnée par Mme Séraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant +intérêt à faire disparaître cette jeune fille, dont les réclamations +auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa +réputation? + +Quant à Mme Séraphin, le notaire, en la sacrifiant, se défaisait de l'un +des deux complices (Bradamanti était l'autre) qui pouvaient le perdre en +se perdant eux-mêmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses +secrets mieux gardés par la tombe que par l'intérêt personnel. + +La veuve du supplicié et Calebasse avaient attentivement écouté Nicolas, +qui ne s'était interrompu que pour boire avec excès. Aussi commençait-il +à parler avec une exaltation singulière: + +--Ça n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanché une autre affaire avec la +Chouette et Barbillon, de la rue aux Fèves. C'est un fameux coup +crânement monté; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi +frire, je m'en vante. Il s'agit de dépouiller une courtière en diamants, +qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son +cabas. + +--Cinquante mille francs! s'écrièrent la mère et la fille, dont les yeux +étincelèrent de cupidité. + +--Oui... rien que ça. Bras-Rouge en sera. Hier il a déjà empaumé la +courtière par une lettre que nous lui avons portée nous deux Barbillon, +boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a +de quoi, on ne se méfie pas de lui. Pour amorcer la courtière, il lui a +déjà vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se défiera pas de +venir, à la tombée du jour, dans son cabaret des Champs-Élysées. Nous +serons là cachés. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le +long de la Seine. S'il faut emballer la courtière morte ou vive, ça sera +une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voilà un plan! +Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne! + +--Je me défie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Après l'affaire de +la rue Montmartre, ton frère Ambroise a été à Toulon et Bras-Rouge a été +relâché. + +--Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais +trahir les autres... jamais! + +La veuve secoua la tête, comme si elle n'eût été qu'à demi convaincue de +la probité de Bras-Rouge. Après quelques moments de réflexion, elle dit: + +--J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou après-demain +soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gênera... comme +toujours... + +--Le tonnerre du diable ne nous débarrassera donc pas de lui?... s'écria +Nicolas à moitié ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la +table. + +--J'ai dit à ma mère que nous en avions assez, que ça ne pouvait pas +durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire +des enfants... + +--Je vous dis qu'il est capable de nous dénoncer un jour ou l'autre, le +brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mère... si tu m'en avais cru..., +ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mère, tout +serait dit... + +--Il y a d'autres moyens. + +--C'est le meilleur! dit le brigand. + +--Maintenant... non, répondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas +se tut, dominé par l'influence de sa mère, qu'il savait aussi +criminelle, aussi méchante, mais encore plus déterminée que lui. + +La veuve ajouta: + +--Demain matin il quittera l'île pour toujours. + +--Comment? dirent à la fois Calebasse et Nicolas. + +--Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face... +comme vous n'avez jamais osé le faire... Venez-en aux coups, s'il le +faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai... +Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas blessé. + +--Et puis après, la mère? demanda Nicolas. + +--Après... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'île demain... +sinon que tous les jours la scène de ce soir recommencera... Je le +connais, ces batteries continuelles le dégoûteront. Jusqu'à présent on +l'a laissé trop tranquille... + +--Mais il est entêté comme un mulet; il est capable de vouloir rester +tout de même à cause des enfants..., dit Calebasse. + +--C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit +Nicolas. + +--Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est +l'enfer... il cédera... + +--Et s'il ne cédait pas? + +--Alors j'ai un autre moyen sûr de le forcer à partir cette nuit, ou +demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire étrange. + +--Vraiment, la mère? + +--Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y +réussissais pas... alors, à l'autre moyen. + +--Et si l'autre moyen ne réussissait pas non plus, la mère? dit Nicolas. + +--Il y en a un dernier qui réussit toujours, répondit la veuve. + +Tout à coup la porte s'ouvrit, Martial entra. + +Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements +des chiens annoncer le retour du fils aîné de la veuve du supplicié. + + + + +II + +La mère et le fils + + +Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement +dans la cuisine. + +Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont +déjà fait connaître la singulière existence de cet homme. + +Doué de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement +basse ou méchante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu +régulière. Il pêchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient +assez de crainte aux gardes-pêche pour qu'ils fermassent les yeux sur +son braconnage de rivière. + +À cette industrie déjà très-peu légale, Martial en joignait une autre +fort illicite. + +Bravo redouté, il se chargeait volontiers, plus encore par excès de +courage, par crânerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres +de pugilat ou de bâton, les victimes d'adversaires d'une force trop +inégale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de +droiture les causes qu'il plaidait à coups de poing; généralement il +prenait le parti du faible contre le fort. + +L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François et à Amandine; il +était de taille moyenne, mais robuste, large d'épaules; ses épais +cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front +bien ouvert; sa barbe épaisse, drue et courte, ses joues larges, son nez +saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient à ce mâle +visage une expression singulièrement résolue. + +Il était coiffé d'un vieux chapeau ciré; malgré le froid, il ne portait +qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros +velours de coton tout usé. Il tenait à la main un énorme bâton noueux, +qu'il déposa près de lui sur le buffet... + +Un gros chien basset, à jambes torses, au pelage noir marqué de feux +très-vifs, était entré avec Martial; mais il restait auprès de la porte, +n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives déjà attablés, +l'expérience ayant prouvé au vieux Miraut (c'était le nom du basset, +ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que son +maître, très-peu sympathique à la famille. + +--Où sont donc les enfants? + +Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit à table. + +--Ils sont où ils sont, répondit aigrement Calebasse. + +--Où sont les enfants, ma mère? reprit Martial sans s'inquiéter de la +réponse de sa soeur. + +--Ils sont couchés, reprit sèchement la veuve. + +--Est-ce qu'ils n'ont pas soupé, ma mère? + +--Qu'est-ce que ça te fait, à toi? s'écria brutalement Nicolas, après +avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le +caractère et la force de son frère lui imposaient beaucoup. + +Martial, aussi indifférent aux attaques de Nicolas qu'à celles de +Calebasse, dit de nouveau à sa mère: + +--Je suis fâché que les enfants soient déjà couchés. + +--Tant pis..., répondit la veuve. + +--Oui, tant pis!... car j'aime à les avoir à côté de moi quand je soupe. + +--Et nous, comme ils nous embêtent, nous les avons renvoyés, s'écria +Nicolas. Si ça ne te plaît pas, va-t'en les retrouver! + +Martial, surpris, regarda fixement son frère. + +Puis, comme s'il eût réfléchi à la vanité d'une querelle, il haussa les +épaules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande. + +Le basset s'était approché de Nicolas, quoiqu'à distance +très-respectueuse; le bandit, irrité de la dédaigneuse insouciance de +son frère, et espérant lui faire perdre patience en frappant son chien, +donna un furieux coup de pied à Miraut, qui poussa des cris lamentables. + +Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractées le couteau +qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant +encore, il appela son chien et lui dit doucement: + +--Ici, Miraut. + +Le basset vint se coucher aux pieds de son maître. + +Cette modération contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser +son frère à bout pour amener un éclat. + +Il ajouta donc: + +--Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste +ici. + +Pour toute réponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement. + +Échangeant un coup d'oeil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea +d'un signe à continuer ses hostilités contre Martial, espérant, nous +l'avons dit, qu'une violente querelle amènerait une rupture et une +séparation complète. + +Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'était servie la veuve +pour battre François, et, s'avançant vers le basset, il le frappa +rudement en disant: + +--Hors d'ici, hé, Miraut! + +Jusqu'alors Nicolas s'était souvent montré sournoisement agressif envers +Martial; mais jamais il n'avait osé le provoquer avec tant d'audace et +de persistance. + +L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser à bout, dans +quelque but caché, redoubla de modération. + +Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte +de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper. + +Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caractère +ordinairement emporté de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se +regardèrent profondément surpris. + +Lui, paraissant complètement étranger à ce qui se passait, mangeait +glorieusement et gardait un profond silence. + +--Calebasse, ôte le vin, dit la veuve à sa fille. + +Celle-ci se hâtait d'obéir, lorsque Martial dit: + +--Attends... je n'ai pas fini de souper... + +--Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-même la bouteille. + +--Ah!... c'est différent!... reprit l'amant de la Louve. + +Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue +contre son palais et dit: + +--Voilà de fameuse eau! + +Cet imperturbable sang-froid irritait la colère haineuse de Nicolas, +déjà très-exalté par de nombreuses libations; néanmoins il reculait +encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de +son frère; tout à coup il s'écria, ravi de son inspiration: + +--Tu as bien fait de céder pour ton basset, Martial; c'est une bonne +habitude à prendre; car il faut t'attendre à nous voir chasser ta +maîtresse à coups de pied, comme nous avons chassé ton chien. + +--Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'île, en +sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas, +c'est moi qui la souffletterais drôlement! + +--Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, près la baraque +du bout de l'île, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la +renfoncerais dedans à coups de soulier... la carne... + +Cette insulte adressée à la Louve, qu'il aimait avec une passion +sauvage, triompha des pacifiques résolutions de Martial; il fronça ses +sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se +gonflèrent et se tendirent comme des cordes; néanmoins il eut assez +d'empire pour dire à Nicolas d'une voix légèrement altérée par une +colère contenue: + +--Prends garde à toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une +tournée que tu ne cherches pas. + +--Une tournée... à moi? + +--Oui... meilleure que la dernière. + +--Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un étonnement sardonique, Martial +t'a battu... Dites donc, ma mère, entendez-vous?... Ça ne m'étonne plus, +que Nicolas ait si peur de lui. + +--Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en traître, s'écria Nicolas +devenant blême de fureur. + +--Tu mens; tu m'avais attaqué en sournois, je t'ai crossé et j'ai eu +pitié de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma maîtresse... +entends-tu bien, de ma maîtresse... cette fois-ci pas de grâce... tu +porteras longtemps mes marques. + +--Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse... + +--Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu +recommences... je recommencerai à t'avertir. + +--Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve. + +--Vous? + +--Oui... moi. + +--Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-même, vous? + +--Tu me battras aussi? N'est-ce pas? + +--Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas; +maintenant, allez... ça vous regarde... et lui aussi... + +--Toi, s'écria le bandit furieux en levant son dangereux couteau +catalan, tu me rosseras!!! + +--Nicolas... pas de couteau! s'écria la veuve en se levant promptement +pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de +colère, se leva, repoussa rudement sa mère et se précipita sur son +frère. + +Martial se recula vivement, saisit le gros bâton noueux qu'il avait en +entrant déposé sur le buffet et se mit sur la défensive. + +--Nicolas, pas de couteau! répéta la veuve. + +--Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du +ravageur. + +Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, épiait le moment +de se jeter sur son frère. + +--Je te dis, s'écria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous +crèverai tous les deux, et je commence... À moi, ma mère!... À moi, +Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure! + +Et, croyant le moment favorable à son attaque, le brigand s'élança sur +son frère le couteau levé. + +Martial, bâtonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son +bâton, qui, rapide comme la foudre, décrivit en sifflant un huit de +chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que +celui-ci, frappé d'un engourdissement subit, douloureux, laissa échapper +son couteau. + +--Brigand... tu m'as cassé le bras! s'écria-t-il en saisissant de sa +main gauche son bras droit, qui pendait inerte à son côté. + +--Non, j'ai senti mon bâton rebondir..., répondit Martial en envoyant +d'un coup de pied le couteau sous le buffet. + +Puis, profitant de la souffrance qu'éprouvait Nicolas, il le prit au +collet, le poussa rudement en arrière, jusqu'à la porte du petit caveau +dont nous avons parlé, l'ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y +enferma son frère, encore tout étourdi de cette brusque attaque. + +Revenant ensuite aux deux femmes, il saisit Calebasse par les épaules +et, malgré sa résistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa +légèrement à la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui +communiquait à la cuisine. + +Alors, s'adressant à la veuve, encore stupéfaite de cette manoeuvre +aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement: + +--Maintenant, ma mère... à nous deux... + +--Eh bien!... oui... à nous deux..., s'écria la veuve; et sa figure +impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina +sa prunelle jusqu'alors éteinte; la colère, la haine, donnèrent à ses +traits un caractère terrible. Oui... à nous deux!... reprit-elle d'une +voix menaçante; j'attendais ce moment, tu vas savoir à la fin ce que +j'ai sur le coeur. + +--Et moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le coeur. + +--Tu vivrais cent ans, vois-tu, que tu te souviendrais de cette nuit... + +--Je m'en souviendrai!... Mon frère et ma soeur ont voulu m'assassiner, +vous n'avez rien fait pour les en empêcher... Mais voyons... parlez... +qu'avez-vous contre moi? + +--Ce que j'ai?... + +--Oui... + +--Depuis la mort de ton père... tu n'as fait que des lâchetés! + +--Moi? + +--Oui, lâche!... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t'es +sauvé à Rambouillet, braconner dans les bois avec ce colporteur de +gibier que tu avais connu à Bercy. + +--Si j'étais resté ici, maintenant je serais aux galères comme Ambroise, +ou près d'y aller comme Nicolas: je n'ai pas voulu être voleur comme +vous autres... de là votre haine. + +--Et quel métier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol +sans danger, vol de lâche!... + +--Le poisson, comme le gibier, n'appartient à personne; aujourd'hui chez +l'un, demain chez l'autre, il est à qui sait le prendre... Je ne vole +pas... Quant à être lâche... + +--Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi! + +--Parce qu'ils avaient battu plus faible qu'eux. + +--Métier de lâche!... Métier de lâche!... + +--Il y en a de plus honnêtes, c'est vrai; ce n'est pas à vous à me le +dire! + +--Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces métiers honnêtes, au lieu de +venir ici fainéantiser et vivre à mes crochets? + +--Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai!... Ça +n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous coûte rien... J'ai +essayé d'être serrurier pour gagner plus... mais quand depuis son +enfance on a vagabondé sur la rivière et dans les bois, on ne peut pas +s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis..., +ajouta Martial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aimé vivre seul sur +l'eau ou dans une forêt... là personne ne me questionne. Au lieu +qu'ailleurs, qu'on me parle de mon père, faut-il pas que je réponde... +guillotiné! de mon frère... galérien! de ma soeur... voleuse! + +--Et de ta mère, qu'en dis-tu? + +--Je dis... + +--Quoi? + +--Je dis qu'elle est morte... + +--Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, lâche! Ton frère est +au bagne! Ton grand-père et ton père ont bravement fini sur l'échafaud +en narguant le prêtre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu +trembles!... + +--Les venger? + +--Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Charlot et sur +la casaque rouge, et finir comme père et mère, frère et soeur... + +Si habitué qu'il fût aux exaltations féroces de sa mère, Martial ne put +s'empêcher de frissonner. + +La physionomie de la veuve du supplicié, en prononçant ces derniers +mots, était épouvantable. + +Elle reprit avec une fureur croissante: + +--Oh! lâche, encore plus crétin que lâche! Tu veux être honnête!!! +Honnête? Est-ce que tu ne seras pas toujours méprisé, rebuté, comme fils +d'assassin, frère de galérien! Mais toi, au lieu de te mettre la +vengeance et la rage au ventre, ça t'y met la peur! Au lieu de mordre tu +te sauves: quand ils ont eu guillotiné ton père... tu nous as quittés... +lâche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l'île pour aller +au bourg sans qu'on hurle après nous, en nous poursuivant à coups de +pierres comme des chiens enragés... Oh! on nous payera ça, vois-tu! on +nous payera ça!!! + +--Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais être hué par tout le +monde comme fils et frère de condamné... eh bien! non! je n'ai pas pu... +j'ai mieux aimé m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le +vendeur de gibier. + +--Fallait y rester... dans tes bois. + +--Je suis revenu à cause de mon affaire avec un garde, et surtout à +cause des enfants... parce qu'ils étaient en âge de tourner à mal par +l'exemple. + +--Qu'est-ce que ça te fait? + +--Ça me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme +Ambroise, Nicolas et Calebasse... + +--Pas possible! + +--Et seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqué. Je m'étais mis +en apprentissage pour tâcher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces +enfants, et quitter l'île... mais à Paris, tout se sait... c'était +toujours fils de guillotiné... frère de forçat... j'avais des batteries +tous les jours... ça m'a lassé... + +--Et ça ne t'a pas lassé d'être honnête... ça te réussissait si bien!... +Au lieu d'avoir le coeur de revenir avec nous, pour faire comme nous... +comme feront les enfants... malgré toi... oui, malgré toi... Tu crois +les enjôler avec ton prêche... mais nous sommes là... François est déjà +à nous... à peu près... une occasion, et il sera de la bande... + +--Je vous dis que non... + +--Tu verras que si... je m'y connais... Au fond il a du vice; mais tu le +gênes... Quant à Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira +toute seule... Ah! on nous a jeté des pierres! Ah! on nous a poursuivis +comme des chiens enragés!... On verra ce que c'est que notre famille... +excepté toi, lâche, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte[9]! + +--C'est dommage... + +--Et comme tu te gâterais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n'y +jamais rentrer... + +Martial regarda sa mère avec surprise; après un moment de silence, il +lui dit: + +--Vous m'avez cherché querelle à souper pour en arriver là? + +--Oui, pour te montrer ce qui t'attend si tu voulais rester ici malgré +nous: un enfer... entends-tu?... Un enfer!... Chaque jour une querelle, +des coups, des rixes; et nous ne serons pas seuls comme ce soir: nous +aurons des amis qui nous aideront... tu n'y tiendras pas huit jours... + +--Vous croyez me faire peur? + +--Je ne te dis que ce qui t'arrivera... + +--Ça m'est égal... je reste... + +--Tu resteras ici? + +--Oui. + +--Malgré nous? + +--Malgré vous, malgré Calebasse, malgré Nicolas, malgré tous les gueux +de sa trempe! + +--Tiens... tu me fais rire. + +Dans la bouche de cette femme à figure sinistre et féroce, ces mots +étaient horribles. + +--Je vous dis que je resterai ici jusqu'à ce que je trouve le moyen de +gagner ma vie ailleurs avec les enfants: seul, je ne serais pas +embarrassé, je retournerais dans les bois; mais à cause d'eux, il me +faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En +attendant, je reste. + +--Ah! tu restes... jusqu'au moment où tu emmèneras les enfants? + +--Comme vous dites! + +--Emmener les enfants? + +--Quand je leur dirai: «Venez», ils viendront... et en courant, je vous +en réponds. + +La veuve haussa les épaules et reprit: + +--Écoute: je t'ai dit tout à l'heure que, quand bien même tu vivrais +cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais t'expliquer pourquoi; +mais avant, es-tu bien décidé à ne pas t'en aller d'ici? + +--Oui! Oui! Mille fois oui! + +--Tout à l'heure, tu diras non! Mille fois non! Écoute-moi bien... +Sais-tu quel métier fait ton frère? + +--Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir... + +--Tu le sauras... il vole... + +--Tant pis pour lui. + +--Et pour toi... + +--Pour moi? + +--Il vole la nuit avec effraction, cas de galères; nous recélons ses +vols; qu'on le découvre, nous sommes condamnés à la même peine que lui +comme receleurs, et toi aussi; on rafle la famille, et les enfants +seront sur le pavé, où ils apprendront l'état de ton père et de ton +grand-père aussi bien qu'ici. + +--Moi, arrêté comme receleur, comme votre complice! Sur quelle preuve? + +--On ne sait pas comment tu vis: tu vagabondes sur l'eau, tu as la +réputation d'un mauvais homme, tu habites avec nous; à qui feras-tu +croire que tu ignores nos vols et nos recels? + +--Je prouverai que non. + +--Nous te chargerons comme notre complice. + +--Me charger! Pourquoi? + +--Pour te récompenser d'avoir voulu rester ici malgré nous. + +--Tout à l'heure vous vouliez me faire peur d'une façon, maintenant +c'est d'une autre; ça ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais +volé. Je reste. + +--Ah tu restes! Écoute donc encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, ce +qui s'est passé ici pendant la nuit de Noël? + +--La nuit de Noël? dit Martial en cherchant à rassembler ses souvenirs. + +--Cherche bien... cherche bien... + +--Je ne me rappelle pas... + +--Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amené ici, le soir, un homme +bien mis, qui avait besoin de se cacher?... + +--Oui, maintenant je me souviens; je suis monté me coucher, et je l'ai +laissé souper avec vous... Il a passé la nuit dans la maison; avant le +jour, Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen... + +--Tu es sûr que Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen? + +--Vous me l'avez dit le lendemain matin. + +--La nuit de Noël, tu étais donc ici? + +--Oui... eh bien? + +--Cette nuit-là... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a été +assassiné dans cette maison. + +--Lui!... Ici?... + +--Et volé... et enterré dans le petit bûcher. + +--Cela n'est pas vrai, s'écria Martial devenant pâle de terreur, et ne +voulant pas croire à ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer. +Encore une fois, ça n'est pas vrai! + +--Demande à ton protégé François ce qu'il a vu ce matin dans le bûcher! + +--François! Et qu'a-t-il vu? + +--Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne, +vas-y, tu t'en assureras. + +--Non, dit Martial en essuyant son front baigné d'une sueur froide, non +je ne vous crois pas... Vous dites cela pour... + +--Pour te prouver que, si tu demeures ici malgré nous, tu risques à +chaque instant d'être arrêté comme complice de vol et de meurtre; tu +étais ici la nuit de Noël; nous dirons que tu nous as aidés à faire le +coup. Comment prouveras-tu le contraire? + +--Mon Dieu! mon Dieu! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains. + +--Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique. + +Martial était atterré: il ne doutait malheureusement pas de ce que +venait de lui dire sa mère; la vie vagabonde qu'il menait, sa +cohabitation avec une famille si criminelle devaient en effet faire +peser sur lui de terribles soupçons, et ces soupçons pouvaient se +changer en certitude aux yeux de la justice, si sa mère, son frère, sa +soeur, le désignaient comme leur complice. + +La veuve jouissait de l'abattement de son fils. + +--Tu as un moyen de sortir d'embarras: dénonce-nous! + +--Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien. + +--C'est pour cela que j'ai tout dit... Maintenant t'en iras-tu? + +Martial voulut tenter d'attendrir cette mégère; d'une voix moins rude il +lui dit: + +--Ma mère, je ne vous crois pas capable de ce meurtre... + +--Comme tu voudras, mais va-t'en... + +--Je m'en irai à une condition. + +--Pas de condition! + +--Vous mettrez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en +province... + +--Ils resteront ici... + +--Voyons, ma mère, quand vous les aurez rendus semblables à Nicolas, à +Calebasse, à Ambroise, à mon père... à quoi ça vous servira-t-il? + +--À faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas déjà de +trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est +seul: une fois dressés, François et Amandine l'aideront; on leur a aussi +jeté des pierres, à eux, tout petits... faut qu'ils se vengent!... + +--Ma mère, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas? + +--Après? + +--Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se +découvrent... + +--Après? + +--Ils vont à l'échafaud, comme mon père. + +--Après, après? + +--Et leur sort ne vous fait pas trembler! + +--Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je +tue, ils tuent; qui prendra la mère prendra les petits... Nous ne nous +quitterons pas. Si nos têtes tombent, elles tomberont dans le même +panier... où elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que +toi de lâche dans la famille, nous te chassons... va-t'en! + +--Mais les enfants! Les enfants! + +--Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient +déjà formés. François est presque prêt; quand tu seras parti, Amandine +rattrapera le temps perdu... + +--Ma mère, je vous en supplie, consentez à envoyer les enfants en +apprentissage loin d'ici. + +--Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici? + +La veuve du supplicié articula ces derniers mots d'une manière si +inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette âme de bronze. + +--Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et résolu, écoutez-moi +bien à votre tour, ma mère... Je reste. + +--Ah! ah! + +--Pas dans cette maison... je serais assassiné par Nicolas ou empoisonné +par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et +les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'île; la porte est +solide, je la renforcerai encore... Une fois là, bien barricadé, avec +mon fusil, mon bâton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin +j'emmènerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon +bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront près de moi, dans la +cabane; nous vivrons de ma pêche; ça durera jusqu'à ce que j'aie trouvé +à les placer, et je trouverai... + +--Ah! c'est ainsi! + +--Ni vous, ni mon frère, ni Calebasse ne pouvez empêcher que ça soit, +n'est-ce pas!... Si on découvre vos vols ou votre assassinat durant mon +séjour dans l'île... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que +je suis revenu, que je suis resté à cause des enfants, pour les empêcher +de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'écrase si je +quitte l'île, et si les enfants restent un jour de plus dans cette +maison... Oui, et je vous défie, vous et les vôtres, de me chasser de +l'île! + +La veuve connaissait la résolution de Martial; les enfants aimaient leur +frère aîné autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans +hésiter lorsqu'il le voudrait. Quant à lui, bien armé, bien résolu, +toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranché et +barricadé dans la cabane de l'île pendant la nuit, il n'avait rien à +redouter des mauvais desseins de sa famille. + +Le projet de Martial pouvait donc de tout point se réaliser... Mais la +veuve avait beaucoup de raisons pour en empêcher l'exécution. + +D'abord, ainsi que les honnêtes artisans considèrent quelquefois le +nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services +qu'ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur François pour +l'assister dans ses crimes. + +Puis, ce qu'elle avait dit de son désir de venger son mari et son fils +était vrai. Certains êtres, nourris, vieillis, durcis dans le crime, +entrent en révolte ouverte; en guerre acharnée contre la société, et +croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a +frappé eux ou les leurs. + +Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et +plus tard contre la courtière, pouvaient être contrariés par la présence +de Martial. La veuve avait espéré amener une séparation immédiate entre +elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en +lui révélant que, s'il s'obstinait à rester dans l'île, il risquait de +passer pour complice de plusieurs crimes. + +Aussi rusée que pénétrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'était +trompée, sentit qu'il fallait recourir à la perfidie pour faire tomber +son fils dans un piège sanglant... Elle reprit donc, après un assez long +silence, avec une amertume affectée: + +--Je vois ton plan: tu ne veux pas nous dénoncer toi-même, tu veux nous +faire dénoncer par les enfants. + +--Moi! + +--Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterré ici; ils savent que +Nicolas a volé... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous +prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voilà ce qui +arriverait si je t'écoutais, si je te laissais chercher à placer les +enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de +mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne hâte pas le moment où +nous serons pris. + +Le ton radouci de la veuve fit croire à Martial que ses menaces avaient +produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un piège affreux. + +--Je connais les enfants, reprit-il, je suis sûr qu'en leur recommandant +de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une façon ou +d'une autre, je serais toujours avec eux et je répondrais de leur +silence. + +--Est-ce qu'on peut répondre des paroles d'un enfant... à Paris surtout, +où l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils +puissent nous aider à faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas +nous vendre, que je veux les garder ici. + +--Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et à Paris? Qui les +empêcherait de parler... s'ils ont à parler? S'ils étaient loin d'ici, à +la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger... + +--Loin d'ici? Et où ça? dit la veuve en regardant fixement son fils. + +--Laissez-moi les emmener... peu vous importe... + +--Comment vivras-tu, et eux aussi? + +--Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce +qu'il faudra lui dire, et peut-être qu'il me prêtera quelque chose à +cause des enfants; avec ça j'irai les mettre en apprentissage loin +d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de +nous... + +--Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sûre +d'eux. + +--Alors je m'établis demain à la baraque de l'île, en attendant mieux... +J'ai une tête aussi, vous le savez?... + +--Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi +n'es-tu pas resté dans tes bois? + +--Je vous offre de vous débarrasser de moi et des enfants... + +--Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout à coup +la veuve. + +--Ça me regarde: je sais ce que j'ai à faire, j'ai mon idée... + +--Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et François, vous ne +remettriez jamais les pieds à Paris? + +--Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous. + +--J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'être toujours à me +défier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y résigner, emmène-les... et +allez-vous-en tous le plus tôt possible... que je ne vous revoie +jamais!... + +--C'est dit!... + +--C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre à Nicolas. + +--Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin. + +--Et Calebasse? + +--C'est différent; ouvrez-lui quand je serai monté; elle me répugne à +voir. + +--Va... que l'enfer te confonde! + +--C'est votre bonsoir, ma mère? + +--Oui... + +--Ça sera le dernier, heureusement, dit Martial. + +--Le dernier, reprit la veuve. + +Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine, +siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son +maître à l'étage supérieur de la maison. + +--Va, ton compte est bon! murmura la mère en montrant le poing à son +fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu. + +Puis, aidée de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs, +la veuve crocheta le caveau où se trouvait Nicolas et remit celui-ci en +liberté. + + + + +III + +François et Amandine + + +François et Amandine couchaient dans une pièce située immédiatement +au-dessus de la cuisine, à l'extrémité d'un corridor sur lequel +s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de société aux +habitués du cabaret. + +Après avoir partagé leur souper frugal, au lieu d'éteindre leur +lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veillé +laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur frère Martial au +passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre. + +Posée sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de pâles clartés à +travers sa corne transparente. + +Des murs de plâtre rayés de voliges brunes, un grabat pour François, un +vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de +débris de chaises et de bancs brisés par les hôtes turbulents de la +taverne de l'île du Ravageur, tel était l'intérieur de ce réduit. + +Amandine, assise sur le bord du grabat, s'étudiait à se coiffer en +marmotte avec le foulard volé, don de son frère Nicolas. + +François, agenouillé, présentait un fragment de miroir à sa soeur, qui, +la tête à demi tournée, s'occupait alors d'épanouir la grosse rosette, +qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir. + +Fort attentif et fort émerveillé de cette coiffure, François négligea un +moment de présenter le morceau de glace de façon à ce que l'image de sa +soeur pût s'y réfléchir. + +--Lève donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois +plus... Là... bien... attends encore un peu... voilà que j'ai fini... +Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiffée? + +--Oh! très-bien! très-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en +feras une pareille à ma cravate, n'est-ce pas? + +--Oui, tout à l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras +devant moi... à reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que +je puisse me voir en marchant... + +François exécuta de son mieux cette manoeuvre difficile, à la grande +satisfaction d'Amandine, qui se prélassait, triomphante et glorieuse, +sous les cornes et l'énorme bouffette de son foulard. + +Très-innocente et très-naïve dans toute autre circonstance, cette +coquetterie devenait coupable en s'exerçant à propos du produit d'un vol +que François et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante +facilité avec laquelle des enfants, même bien doués, se corrompent +presque à leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plongés dans une +atmosphère criminelle. + +Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur frère +Martial, n'était pas lui-même irréprochable, nous l'avons dit; incapable +de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie +vagabonde et peu régulière. Sans doute les crimes de sa famille le +révoltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les défendait +contre les mauvais traitements; il tâchait de les soustraire à la +pernicieuse influence de sa famille; mais, n'étant pas appuyés sur des +enseignements d'une moralité rigoureuse, absolue, ses conseils +sauvegardaient faiblement ses protégés. Ils se refusaient à commettre +certaines mauvaises actions, non par honnêteté, mais pour obéir à +Martial, qu'ils aimaient, et pour désobéir à leur mère, qu'ils +redoutaient et haïssaient. + +Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune, +familiarisés qu'ils étaient avec les détestables exemples qu'ils avaient +chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champêtre, +hanté pas le rebut de la plus basse populace, servait de théâtre à +d'ignobles orgies, à de crapuleuses débauches; et Martial, si ennemi du +vol et du meurtres se montrait assez indifférent à ces immondes +saturnales. + +C'est dire combien les instincts de moralité des enfants étaient +douteux, vacillants, précaires, chez François surtout, arrivé à ce terme +dangereux où l'âme hésitant indécise, entre le bien et le mal, peut être +en un moment à jamais perdue ou sauvée... + +--Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma soeur! reprit François; est-il +joli! Quand nous irons jouer sur la grève devant le four à plâtre du +chaufournier, faudra te coiffer comme ça, pour faire enrager ses +enfants, qui sont toujours à nous jeter des pierres et à nous appeler +petits guillotinés... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et +nous leur dirons: «C'est égal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de +soie comme nous deux!» + +--Mais, dis donc, François..., reprit Amandine après un moment de +réflexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont volés, +ils nous appelleraient petits voleurs... + +--Avec ça qu'ils s'en gênent de nous appeler voleurs! + +--Quand c'est pas vrai... c'est égal... Mais maintenant... + +--Puisque Nicolas nous les a donnés, ces deux mouchoirs, nous ne les +avons pas volés. + +--Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre frère Martial dit +qu'il ne faut pas voler... + +--Mais, puisque c'est Nicolas qui a volé, ça ne nous regarde pas. + +--Tu crois, François? + +--Bien sûr... + +--Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne à qui ils +étaient nous les eût donnés... Et toi, François? + +--Moi, ça m'est égal... On nous en a fait cadeau; c'est à nous. + +--Tu en es bien sûr? + +--Mais, oui, oui, sois donc tranquille!... + +--Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon frère Martial nous +défend, et nous avons de beaux mouchoirs. + +--Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait +prendre ce fichu à carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il +avait le dos tourné? + +--Oh! François, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se +mouillèrent de larmes. Mon frère Martial serait capable de ne plus nous +aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici... + +--N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je +riais... + +--Oh! ne ris pas de cela, François; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais +il a bien fallu; ma soeur m'a pincée jusqu'au sang, et puis elle me +faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le coeur m'a +manqué, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne +s'est aperçu de rien, et ma soeur a gardé le fichu. Si on m'avait prise +pourtant, François, on m'aurait mise en prison... + +--On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas volé. + +--Tu crois? + +--Pardi! + +--Et en prison, comme on doit être malheureux! + +--Ah! bien oui... au contraire... + +--Comment, François, au contraire? + +--Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge à Paris chez le père +Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni à Paris, passage de +la Brasserie? + +--Un gros boiteux? + +--Mais oui, qui est venu ici, à la fin de l'automne, de la part du père +Micou, avec un montreur de singes et deux femmes. + +--Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a dépensé tant, tant d'argent? + +--Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les +promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... même que le montreur +de singes avait emporté son orgue pour faire de la musique dans le +bateau?... + +--Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tiré, François! + +--Et le gros boiteux n'était pas chiche! Il m'a donné dix sous pour moi! +Il ne prenait jamais que du vin cacheté; ils avaient du poulet à tous +leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs. + +--Tant que ça, François? + +--Oh! oui... + +--Il était donc bien riche? + +--Du tout... ce qu'il dépensait, c'était de l'argent qu'il avait gagné +en prison, d'où il sortait. + +--Il avait gagné tout cet argent-là en prison? + +--Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand +il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on +le prenait... ça lui était bien égal, parce qu'il retournerait rejoindre +les bons enfants de la geôle, comme il dit. + +--Il n'avait donc pas peur de la prison, François? + +--Mais au contraire... il disait à Calebasse qu'ils sont là un tas +d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit +et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre +fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant... +tandis qu'il y a des bêtes d'ouvriers honnêtes qui crèvent de faim et de +froid, faute d'ouvrage... + +--Pour sûr, François, il disait ça, le gros boiteux? + +--Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot +pendant qu'il racontait son histoire à Calebasse et aux deux femmes, qui +disaient que c'était la même chose dans les prisons de femmes d'où elles +sortaient. + +--Mais alors, François, faut donc pas que ça soit si mal de voler, +puisqu'on est si bien en prison? + +--Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre frère Martial qui +dise que c'est mal de voler... peut-être qu'il se trompe... + +--C'est égal, il faut le croire, François... il nous aime tant! + +--Il nous aime, c'est vrai... quand il est là, il n'y a pas de risque +qu'on nous batte... S'il avait été ici ce soir, notre mère ne m'aurait +pas roué de coups... Vieille bête! Est-elle mauvaise!... Oh! je la +hais... je la hais... que je voudrais être grand pour lui rendre tous +les coups qu'elle nous a donnés... à toi, surtout, qui est bien moins +dure que moi... + +--Oh! François, tais-toi... ça me fait peur de t'entendre dire que tu +voudrais battre notre mère! s'écria la pauvre petite en pleurant et en +jetant ses bras autour du cou de son frère, qu'elle embrassa tendrement. + +--Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit François en repoussant +Amandine avec douceur, pourquoi ma mère et Calebasse sont-elles toujours +si acharnées sur nous? + +--Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa +main; c'est peut-être parce qu'on a mis notre frère Ambroise aux galères +et qu'on a guillotiné notre père, qu'elles sont injustes pour nous... + +--Est-ce que c'est notre faute? + +--Mon Dieu, non; mais que veux-tu? + +--Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups, à la +fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi... À quoi ça +m'avance-t-il de ne pas voler? + +--Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait? + +--Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car ça lasse +aussi d'être battu; tiens, ce soir, jamais ma mère n'avait été aussi +méchante... c'était comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne +disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par +le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait +voir ses yeux reluire... + +--Pauvre François... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans +le bûcher. + +--Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit François en +tressaillant d'effroi; j'en suis bien sûr. + +--Peut-être qu'il y aura eu autrefois un cimetière ici, n'est-ce pas? + +--Faut croire... mais alors pourquoi notre mère m'a-t-elle dit qu'elle +m'abîmerait encore si je parlais de l'os de mort à mon frère Martial?... +Vois-tu, c'est plutôt quelqu'un qu'on aura tué dans une dispute et qu'on +aura enterré là pour que ça ne se sache pas. + +--Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a déjà manqué +d'arriver. + +--Quand cela? + +--Tu sais, la fois où M. Barbillon a donné un coup de couteau à ce grand +qui est si décharné, si décharné, si décharné, qu'il se fait voir pour +de l'argent. + +--Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma mère est +venue, les a séparés... sans ça, Barbillon aurait peut-être tué le grand +décharné! As-tu vu comme il écumait et comme les yeux lui sortaient de +la tête, à Barbillon?... + +--Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien. +C'est lui qui est un crâne! + +--Si jeune et si méchant... François! + +--Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi méchant +que lui, s'il était assez fort. + +--Oh! oui, il est bien méchant... L'autre jour il m'a battue, parce que +je n'ai pas voulu jouer avec lui. + +--Il t'a battue?... Bon... la première fois qu'il viendra... + +--Non, non, vois-tu, François, c'était pour rire... + +--Bien sûr? + +--Oui, bien vrai. + +--À la bonne heure... sans ça... Mais je ne sais pas comment il fait, ce +gamin-là, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois +qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montré des pièces d'or de +vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: «Vous en +auriez comme ça, si vous n'étiez pas des petits _sinves_.» + +--Des sinves? + +--Oui, en argot ça veut dire des bêtes, des imbéciles. + +--Ah! oui, c'est vrai. + +--Quarante francs... en or... comme j'achèterais des belles choses avec +ça... Et toi, Amandine? + +--Oh! moi aussi. + +--Qu'est-ce que tu achèterais? + +--Voyons, dit l'enfant en baissant la tête d'un air méditatif; +j'achèterais d'abord pour mon frère Martial une bonne casaque bien +chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau. + +--Mais pour toi?... Pour toi?... + +--J'aimerais bien un petit Jésus en cire avec son mouton et sa croix, +comme ce marchand de figures de plâtre en avait dimanche... tu sais, +sous le porche de l'église d'Asnières? + +--À propos, pourvu qu'on ne dise pas à ma mère ou à Calebasse qu'on nous +a vus dans l'église! + +--C'est vrai, elle qui nous a toujours tant défendu d'y entrer... C'est +dommage, car c'est bien gentil en dedans, une église... n'est-ce pas, +François? + +--Oui... quels beaux chandeliers d'argent! + +--Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne... + +--Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand +buffet du fond, où le prêtre disait la messe avec ses deux amis, +habillés comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin? + +--Dis donc, François, te souviens-tu, l'autre année à la Fête-Dieu, +quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites +communiantes avec leurs voiles blancs? + +--Avaient-elles de beaux bouquets! + +--Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur +bannière! + +--Et comme les broderies d'argent de leur bannière reluisaient au +soleil!... C'est ça qui doit coûter cher!... + +--Mon Dieu, que c'était donc joli, hein, François! + +--Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc +au bras... et leurs cierges à poignée de velours rouge avec de l'or +après. + +--Ils avaient aussi leur bannière, les petits garçons, n'est-ce pas, +François? Ah! mon Dieu! ai-je été battue encore ce jour-là pour avoir +demandé à notre mère pourquoi nous n'allions pas à la procession comme +les autres enfants! + +--C'est alors qu'elle nous a défendu d'entrer jamais dans l'église, +quand nous irions au bourg ou à Paris, à moins que ça ne soit pour y +voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant +qu'ils écouteraient la messe, a ajouté Calebasse en riant et en montrant +ses vieilles dents jaunes. Mauvaise bête, va! + +--Oh! pour ça... voler dans une église, on me tuerait plutôt, n'est-ce +pas, François? + +--Là ou ailleurs, qu'est-ce que ça fait, une fois qu'on est décidé? + +--Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais +jamais... + +--À cause des prêtres? + +--Non... peut-être à cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a +l'air si douce, si bonne. + +--Qu'est-ce que ça fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse +bête!... + +--C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... Ça n'est pas ma +faute... + +--À propos de prêtres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... où Nicolas +m'a donné deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le +curé sur la grève? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais +pas faire mal, moi. + +--Oui, mais cette fois-là, par exemple, notre frère Martial a dit, comme +Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les prêtres. + +À ce moment, François et Amandine entendirent marcher dans le corridor. + +Martial regagnait sa chambre sans défiance après son entretien avec sa +mère, croyant Nicolas enfermé jusqu'au lendemain matin. + +Voyant un rayon de lumière s'échapper du cabinet des enfants par la +porte entr'ouverte, Martial entra chez eux. + +Tous deux coururent à lui, il les embrassa tendrement. + +--Comment! Vous n'êtes pas encore couchés petits bavards? + +--Non, mon frère, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et +vous dire bonsoir, dit Amandine. + +--Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on +s'était disputé, ajouta François. + +--Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est +rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai +une bonne nouvelle à vous apprendre. + +--À nous, mon frère? + +--Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi +ailleurs, bien loin, bien loin? + +--Oh! oui, mon frère!... + +--Oui, mon frère. + +--Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'île tous les +trois. + +--Quel bonheur! s'écria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains. + +--Et où irons-nous? demanda François. + +--Tu le verras, curieux... mais n'importe, où nous irons tu apprendras +un bon état... qui te mettra à même de gagner ta vie... voilà ce qu'il y +a de sûr. + +--Je n'irai plus à la pêche avec toi, mon frère? + +--Non, mon garçon, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un +serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du coeur et en travaillant +ferme, au bout d'un an tu pourras déjà gagner quelque chose. Ah çà! +qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content. + +--C'est que... mon frère... je... + +--Voyons, parle. + +--C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi à +pêcher... à raccommoder tes filets, que d'apprendre un état. + +--Vraiment? + +--Dame! être enfermé dans un atelier toute la journée, c'est triste... +et puis être apprenti, c'est ennuyeux... + +Martial haussa les épaules. + +--Vaut mieux être paresseux, vagabond, flâneur, n'est-ce pas? lui dit-il +sévèrement, en attendant qu'on devienne voleur... + +--Non, mon frère, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous +vivons ici, voilà tout... + +--Oui, c'est ça, boire, manger, dormir et t'amuser à pêcher comme un +bourgeois, n'est-ce pas? + +--J'aimerais mieux ça... + +--C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon +pauvre François, il est crânement temps que je t'emmène d'ici; sans t'en +douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma mère avait +raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce +que ça ne te plairait pas d'apprendre un état? + +--Oh! si, mon frère... j'aimerais bien à apprendre, j'aime mieux que de +rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec +François! + +--Mais qu'est-ce que tu as là sur la tête, ma fille? dit Martial en +remarquant la triomphante coiffure d'Amandine. + +--Un foulard que Nicolas m'a donné... + +--Il m'en a donné un aussi, à moi, dit orgueilleusement François. + +--Et d'où viennent-ils, ces foulards? Ça m'étonnerait que Nicolas les +eût achetés pour vous en faire cadeau. + +Les deux enfants baissèrent la tête sans répondre. + +Au bout d'une seconde, François dit résolument: + +--Nicolas nous les a donnés; nous ne savons pas d'où ils viennent, +n'est-ce pas, Amandine? + +--Non... non... mon frère, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant +pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial. + +--Ne mentez pas, dit sévèrement Martial. + +--Nous ne mentons pas, ajouta hardiment François. + +--Amandine, mon enfant..., dis la vérité, reprit Martial avec douceur. + +--Eh bien! pour dire toute la vérité, reprit timidement Amandine, ces +beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'étoffes que Nicolas a rapportée +ce soir dans son bateau... + +--Et qu'il a volée? + +--Je crois que oui, mon frère... sur une galiote. + +--Vois-tu, François! tu mentais, dit Martial. + +L'enfant baissa la tête sans répondre. + +--Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, François. + +La petite se décoiffa, regarda une dernière fois l'énorme rosette qui ne +s'était pas défaite et remit le foulard à Martial en étouffant un soupir +de regret. + +François tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa soeur, le +rendit à Martial. + +--Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards à Nicolas; vous +n'auriez pas dû les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme +si on volait soi-même. + +--C'est dommage; il étaient bien jolis, ces mouchoirs, dit François. + +--Quand tu auras un état et que tu gagneras de l'argent en travaillant, +tu en achèteras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes +enfants. + +--Vous n'êtes pas fâché, mon frère? dit timidement Amandine. + +--Non, non, ma fille, ce n'est pas votre faute... Vous vivez avec des +gueux, vous faites comme eux sans savoir... Quand vous serez avec de +braves gens, vous ferez comme les braves gens; et vous y serez +bientôt... ou le diable m'emportera... Allons, bonsoir! + +--Bonsoir, mon frère! + +Martial embrassa les enfants. + +Ils restèrent seuls. + +--Qu'est-ce que tu as donc, François? Tu as l'air tout triste! dit +Amandine. + +--Tiens! mon frère m'a pris mon beau foulard et puis, tu n'as donc pas +entendu? + +--Il veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage... + +--Ça ne te fait pas plaisir? + +--Ma foi, non... + +--Tu aimes mieux rester ici à être battu tous les jours? + +--Je suis battu; mais au moins je ne travaille pas, je suis toute la +journée en bateau ou à pêcher, ou à jouer, ou à servir les pratiques, +qui quelquefois me donnent pour boire, comme le gros boiteux; c'est bien +plus amusant que d'être du matin au soir enfermé dans un atelier à +travailler comme un chien. + +--Mais tu n'as donc pas entendu?... Mon frère nous a dit que si nous +restions ici plus longtemps nous deviendrions des gueux! + +--Ah bah! ça m'est bien égal... puisque les autres enfants nous +appellent déjà petits voleurs... petits guillotinés... Et puis, +travailler... c'est trop ennuyeux... + +--Mais ici on nous bat toujours, mon frère! + +--On nous bat parce que nous écoutons plutôt Martial que les autres... + +--Il est si bon pour nous! + +--Il est bon, il est bon; je ne dis pas... aussi je l'aime bien... On +n'ose pas nous faire du mal devant lui... il nous emmène promener... +c'est vrai... mais c'est tout... il ne nous donne jamais rien... + +--Dame! il n'a rien... ce qu'il gagne, il le donne à notre mère pour sa +nourriture. + +--Nicolas a quelque chose, lui... Bien sûr que si nous l'écoutions, et +ma mère aussi, ils ne nous rendraient pas la vie si dure... ils nous +donneraient des belles nippes comme aujourd'hui... ils ne se défieraient +plus de nous... nous aurions de l'argent comme Tortillard. + +--Mais, mon Dieu, pour ça il faudrait voler, et ça ferait tant de peine +à notre frère Martial! + +--Eh bien! tant pis! + +--Oh! François... et puis si on nous prenait, nous irions en prison. + +--Être en prison ou être enfermé dans un atelier toute la journée... +c'est la même chose... D'ailleurs le gros boiteux dit qu'on s'amuse... +en prison. + +--Mais le chagrin que nous ferions à Martial... tu n'y penses donc pas? +Enfin c'est pour nous qu'il est revenu ici et qu'il y reste; pour lui +tout seul, il ne serait pas gêné, il retournerait être braconnier dans +les bois qu'il aime tant. + +--Eh bien! qu'il nous emmène avec lui dans les bois, dit François, ça +vaudrait mieux que tout. Je serais avec lui que j'aime bien, et je ne +travaillerais pas à des métiers qui m'ennuient. + +La conversation de François et d'Amandine fut interrompue. Du dehors on +ferma la porte à double tour. + +--On nous enferme! s'écria François. + +--Ah! mon Dieu... et pourquoi donc, mon frère? Qu'est-ce qu'on va nous +faire? + +--C'est peut-être Martial. + +--Écoute... écoute... comme son chien aboie!... dit Amandine en prêtant +l'oreille. + +Au bout de quelques instants François ajouta: + +--On dirait qu'on frappe à sa porte avec un marteau... on veut +l'enfoncer peut-être! + +--Oui, oui, son chien aboie toujours... + +--Écoute, François! maintenant c'est comme si on clouait quelque +chose... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur... Qu'est-ce donc qu'on fait à +notre frère? Voilà son chien qui hurle maintenant. + +--Amandine... on n'entend plus rien..., reprit François en s'approchant +de la porte. + +Les deux enfants, suspendant leur respiration, écoutaient avec anxiété. + +--Voilà qu'ils reviennent de chez mon frère, dit François à voix basse; +j'entends marcher dans le corridor. + +--Jetons-nous sur nos lits; ma mère nous tuerait si elle nous trouvait +levés, dit Amandine avec terreur. + +--Non..., reprit François en écoutant toujours, ils viennent de passer +devant notre porte... ils descendent l'escalier en courant... + +--Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est donc?... + +--Ah! on ouvre la porte de la cuisine... maintenant... + +--Tu crois? + +--Oui, oui... j'ai reconnu son bruit... + +--Le chien de Martial hurle toujours..., dit Amandine en écoutant... + +Tout à coup, elle s'écria: + +--François! Mon frère nous appelle... + +--Martial? + +--Oui... entends-tu? Entends-tu?... + +En effet, malgré l'épaisseur des deux portes fermées, la voix +retentissante de Martial, qui de sa chambre appelait les deux enfants, +arriva jusqu'à eux. + +--Mon Dieu, nous ne pouvons aller à lui... nous sommes enfermés, dit +Amandine; on veut lui faire du mal, puisqu'il nous appelle... + +--Oh! pour ça... si je pouvais les en empêcher, s'écria résolument +François, je les empêcherais, quand on devrait me couper en morceaux!... + +--Mais notre frère ne sait pas qu'on a donné un tour de clef à notre +porte; il va croire que nous ne voulons pas aller à son secours; +crie-lui donc que nous sommes enfermés, François! + +Ce dernier allait suivre le conseil de sa soeur, lorsqu'un coup violent +ébranla au-dehors la persienne de la petite fenêtre du cabinet des deux +enfants. + +--Ils viennent par la croisée pour nous tuer! s'écria Amandine; et, dans +son épouvante, elle se précipita sur son lit et cacha sa tête dans ses +mains. + +François resta immobile, quoiqu'il partageât la terreur de sa soeur. + +Pourtant, après le choc violent dont on a parlé, la persienne ne +s'ouvrit pas; le plus profond silence régna dans la maison. + +Martial avait cessé d'appeler les enfants. + +Un peu rassuré, et excité par une vive curiosité, François se hasarda +d'entrebâiller doucement sa croisée et tâcha de regarder au-dehors à +travers les feuilles de la persienne. + +--Prends bien garde, mon frère! dit tout bas Amandine, qui, entendant +François ouvrir la fenêtre, s'était mise sur son séant. Est-ce que tu +vois quelque chose? ajouta-t-elle. + +--Non... la nuit est trop noire. + +--Tu n'entends rien? + +--Non, il fait trop grand vent. + +--Reviens... reviens alors! + +--Ah! maintenant je vois quelque chose. + +--Quoi donc? + +--La lueur d'une lanterne... elle va et elle vient. + +--Qui est-ce qui la porte? + +--Je ne vois que la lueur... Ah! elle se rapproche... on parle. + +--Qui ça? + +--Écoute... écoute... c'est Calebasse. + +--Que dit-elle? + +--Elle dit de bien tenir le pied de l'échelle. + +--Ah! vois-tu, c'est en prenant la grande échelle qui était appuyée +contre notre persienne qu'ils auront fait le bruit de tout à l'heure. + +--Je n'entends plus rien. + +--Et qu'est-ce qu'ils en font, de l'échelle, maintenant? + +--Je ne peux plus voir... + +--Tu n'entends plus rien? + +--Non... + +--Mon Dieu, François, c'est peut-être pour monter chez notre frère +Martial par la fenêtre... qu'ils ont pris l'échelle! + +--Ça se peut bien. + +--Si tu ouvrais un tout petit peu la jalousie pour voir... + +--Je n'ose pas. + +--Rien qu'un peu. + +--Oh! non, non. Si ma mère s'en apercevait! + +--Il fait si noir, il n'y a pas de danger. + +François se rendit, quoique à regret, au désir de sa soeur, entrebâilla +la persienne et regarda. + +--Eh bien! mon frère? dit Amandine en surmontant ses craintes et +s'approchant de François sur la pointe du pied. + +--À la clarté de la lanterne, dit celui-ci, je vois Calebasse qui tient +le pied de l'échelle... ils l'ont appuyée à la fenêtre de Martial. + +--Et puis? + +--Nicolas monte à l'échelle, il a sa hachette à la main, je la vois +reluire... + +--Ah! vous n'êtes pas couchés et vous nous espionnez! s'écria tout à +coup la veuve, en s'adressant du dehors à François et à sa soeur. + +Au moment de rentrer dans la cuisine, elle venait d'apercevoir la lueur +qui s'échappait de la persienne entr'ouverte. + +Les malheureux enfants avaient négligé d'éteindre leur lumière. + +--Je monte, ajouta la veuve d'une voix terrible, je monte vous trouver, +petits mouchards! + +Tels étaient les événements qui se passèrent à l'île du Ravageur, la +veille du jour où Mme Séraphin devait y amener Fleur-de-Marie. + + + + +IV + +Un garni + + +Le passage de la Brasserie, passage ténébreux et assez peu connu, +quoique situé au centre de Paris, aboutit d'un côté à la rue +Traversière-Saint-Honoré, de l'autre à la cour Saint-Guillaume. + +Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, où +presque jamais le soleil ne pénètre, s'élevait une maison garnie +(vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers). + +Sur un méchant écriteau on lisait: _Chambres et cabinets meublés_; à +droite d'une allée obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins +obscur, où se tenait habituellement le principal locataire du garni. + +Cet homme, dont le nom a été plusieurs fois prononcé à l'île du +Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles +ferrailles, mais secrètement il achète et recèle les métaux volés, tels +que fer, plomb, cuivre et étain. + +Dire que le père Micou était en relation d'affaires et d'amitié avec les +Martial, c'est apprécier suffisamment sa moralité. + +Il est, du reste, un fait à la fois curieux et effrayant; c'est l'espèce +d'affiliation, de communion mystérieuse qui relie presque tous les +malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres où +affluent et d'où refluent incessamment ces flots de corruption qui +envahissent peu à peu la capitale et y laissent de si sanglantes épaves. + +Le père Micou est un gros homme de cinquante ans, à physionomie basse, +rusée, au nez bourgeonnant, aux joues avinées; il porte un bonnet de +loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert. + +Au-dessus du petit poêle de fonte auprès duquel il se chauffe, on +remarque une planche numérotée attachée au mur; là sont accrochées les +clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la +devanture vitrée qui s'ouvrait sur la rue, derrière d'épais barreaux de +fer, étaient peints de façon à ce que du dehors on ne pût pas voir (et +pour cause) ce qui se passait dans la boutique. + +Il règne dans ce vaste magasin une assez grande obscurité; aux murailles +noirâtres et humides pendent des chaînes rouillées de toutes grosseurs +et de toutes longueurs; le sol disparaît presque entièrement sous des +monceaux de débris de fer et de fonte. + +Trois coups frappés à la porte, d'une façon particulière, attirèrent +l'attention du logeur-revendeur-receleur. + +--Entrez! cria-t-il. + +On entra. + +C'était Nicolas, le fils de la veuve du supplicié. + +Il était très-pâle; sa figure semblait encore plus sinistre que la +veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaieté bruyante +pendant l'entretien suivant. (Cette scène se passait le lendemain de la +querelle de ce bandit avec son frère Martial.) + +--Ah! te voilà, bon sujet! lui dit cordialement le logeur. + +--Oui, père Micou; je viens faire affaire avec vous. + +--Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte... + +--C'est que mon chien et ma petite charrette sont là... avec la chose. + +--Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du _gras-double_[10]? + +--Non, père Micou. + +--C'est pas du _ravage_[11]; t'es trop feignant maintenant; tu ne +travailles plus... c'est peut-être du _dur_[12]? + +--Non, père Micou; c'est du _rouget_[13]... quatre saumons... Il doit y +en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage. + +--Va me chercher le _rouget_; nous allons peser. + +--Faut que vous m'aidiez, père Micou; j'ai mal au bras. + +Et, au souvenir de sa lutte avec son frère Martial, les traits du bandit +exprimèrent à la fois un ressentiment de haine et de joie féroce, comme +si déjà sa vengeance eût été satisfaite. + +--Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon garçon? + +--Rien... une foulure. + +--Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre +ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un remède de +ferrailleur, mais excellent. + +--Merci, père Micou. + +--Allons, viens chercher le _rouget_; je vais t'aider, paresseux! + +En deux voyages, les saumons furent retirés d'une petite charrette tirée +par un énorme dogue, et apportés dans la boutique. + +--C'est une bonne idée, ta charrette! dit le père Micou en ajustant les +plateaux de bois d'énormes balances pendues à une des solives du +plafond. + +--Oui, quand j'ai quelque chose à apporter, je mets mon dogue et la +charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait +peut-être, mon chien ne jase pas. + +--Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le +cuivre; ta mère et ta soeur sont en bonne santé? + +--Oui, père Micou. + +--Les enfants aussi? + +--Les enfants aussi. Et votre neveu, André, où donc est-il? + +--Ne m'en parle pas! Il était en ribote hier; Barbillon et le gros +boiteux me l'ont emmené, il n'est rentré que ce matin; il est déjà en +course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton +frère Martial, toujours sauvage? + +--Ma foi, je n'en sais rien. + +--Comment! Tu n'en sais rien? + +--Non, dit Nicolas en affectant un air indifférent: depuis deux jours +nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-être retourné braconner dans les +bois, à moins que son bateau qui était vieux, vieux... n'ait coulé bas +au milieu de la rivière, et lui avec... + +--Ça ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le +sentir, ton frère! + +--C'est vrai... on a comme ça des idées sur les uns et sur les autres. +Combien y a-t-il de livres de cuivre? + +--T'as le coup d'oeil juste... cent quarante-huit livres, mon garçon. + +--Et vous me devez? + +--Trente francs tout au juste. + +--Trente francs, quand le cuivre est à vingt sous la livre! Trente +francs! + +--Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au +diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette. + +--Mais, père Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens! + +--Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en +donne quinze sous la livre. + +--Toujours la même chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de +brigands! peut-on écorcher les amis comme ça! Mais c'est pas tout: si je +vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au +moins? + +--Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des chaînes ou des crampons +pour tes bachots? + +--Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de tôle très-forte, comme +qui dirait pour doubler des volets. + +--J'ai ton affaire... quatre lignes d'épaisseur... une balle de pistolet +ne traverserait pas ça. + +--C'est ce que je veux... justement!... + +--Et de quelle grandeur? + +--Mais... en tout, sept à huit pieds carrés. + +--Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore? + +--Trois barres de fer de trois à quatre pieds de long et de deux pouces +carrés. + +--J'ai démoli l'autre jour une grille de croisée, ça t'ira comme un +gant... Et puis? + +--Deux fortes charnières et un loquet pour ajuster et fermer à volonté +une soupape de deux pieds carrés. + +--Une trappe, tu veux dire? + +--Non, une soupape... + +--Je ne comprends pas à quoi ça peut te servir, une soupape. + +--C'est possible; moi, je le comprends. + +--À la bonne heure; tu n'auras qu'à choisir, j'ai là un tas de +charnières. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore? + +--C'est tout. + +--Ça n'est guère. + +--Préparez-moi tout de suite ma marchandise, père Micou, je la prendrai +en repassant; j'ai encore des courses à faire. + +--Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est +encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet à tout le monde, +petit gourmand? + +--Comme vous dites, père Micou; mais vous ne mangez pas de ça. Ne me +faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois à l'île +avant midi. + +--Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une +heure tu peux revenir, tout sera prêt, argent et fournitures... Veux-tu +boire la goutte? + +--Toujours... vous me la devez bien!... + +Le père Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie, +un verre fêlé, une tasse sans anse, et versa. + +--À la vôtre, père Micou! + +--À la tienne, mon garçon, et à ces dames de chez toi! + +--Merci... Et ça va bien toujours, votre garni? + +--Comme ci, comme ça... J'ai toujours quelques locataires pour qui je +crains les descentes du commissaire... mais ils paient en conséquence. + +--Pourquoi donc? + +--Es-tu bête! Quelquefois je loge comme j'achète... à ceux-là, je ne +demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente à +toi. + +--Connu!... Mais, à ceux-là, vous louez aussi cher que vous m'achetez +bon marché. + +--Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle +maison garnie de la rue Saint-Honoré, même que sa femme est une forte +couturière qui emploie jusqu'à des vingt ouvrières, soit chez elle, soit +dans leur chambre. + +--Dites donc, vieux obstiné, il doit y en avoir de _girondes_[14] +là-dedans? + +--Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois +apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite +surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle +Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses +vingt ans! + +--Allons, papa, éteignez-vous, ou je crie au feu! + +--Mais c'est honnête, mon garçon... c'est honnête... + +--Colasse! va... et vous disiez que votre cousin... + +--Tient très-bien sa maison; et, comme il est du même numéro que cette +petite Rigolette... + +--Honnête? + +--Tout juste! + +--_Colas_! + +--Il ne veut que des locataires à passeport ou à papiers. Mais s'il s'en +présente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il +m'envoie ces pratiques-là. + +--Et elles paient en conséquence? + +--Toujours. + +--Mais c'est tous amis de la _pègre_[15] ceux qui n'ont pas de papiers! + +--Eh! non! Tiens, justement, à propos de ça, mon cousin m'a envoyé il y +a quelques jours une pratique... que le diable me brûle si j'y comprends +rien... Encore une tournée! + +--Ça va... le liquide est bon... À la vôtre, père Micou! + +--À la tienne, garçon! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a +envoyé une pratique où je ne comprends rien. Figure-toi une mère et sa +fille qui avaient l'air bien panées et bien râpées, c'est vrai; elles +portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique ça doive être +des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent à +la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que +des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais +d'hommes... et pourtant, si elles n'étaient pas si maigres et si pâles, +ça ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! Ça vous a quinze +ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des +yeux grands comme ça... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux! + +--Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces +deux femmes? + +--Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient +honnêtes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles reçoivent +des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit guère bon à écrire. + +--Comment cela? + +--Elles ont envoyé ce matin mon neveu André au bureau de la poste +restante, pour réclamer une lettre adressée à Mme X. Z. La lettre doit +venir de Normandie, d'un bourg appelé Les Aubiers. Elles ont écrit cela +sur un papier, afin qu'André puisse réclamer la lettre en donnant ces +renseignements-là... Tu vois que ça n'a pas l'air de grand-chose, des +femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais +d'hommes! + +--Elles ne vous payeront pas. + +--Ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces. +Elles ont pris un cabinet sans cheminée, que je leur fais payer vingt +francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-être malades, car, +depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas +d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles +aient jamais allumé un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont +ici. Mais j'en reviens toujours là... jamais d'hommes et pas de +papiers... + +--Si vous n'avez que des pratiques comme ça, père Micou... + +--Ça va et ça vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je +loge aussi des gens calés. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs, +un facteur de la poste, le chef d'orchestre du café des Aveugles et une +rentière, tous gens honnêtes; ce sont eux qui sauveraient la réputation +de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop près... C'est +pas des locataires de nuit, ceux-là, c'est des locataires de plein +soleil. + +--Quand il en fait dans votre passage, père Micou. + +--Farceur!... Encore une tournée? + +--Mais la dernière; faut que je file... À propos, Robin le gros boiteux +loge donc encore ici? + +--En haut... la porte à côté de la mère et de la fille... Il finit de +manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste guère. + +--Dites donc, gare à vous! il est en rupture de ban. + +--Je sais bien, mais je ne peux pas m'en dépêtrer. Je crois qu'il monte +quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici +l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse +tort à mes bons locataires, ce damné Robin; aussi, une fois sa quinzaine +finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par +un ambassadeur ou par le mari de Mme de Saint-Ildefonse, ma rentière. + +--Une rentière? + +--Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que +ça... remeublés à neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne... +Quatre-vingts francs par mois... et payés d'avance par son oncle, à qui +elle donne une de ses chambres en pied-à-terre, quand il vient de la +campagne. Après ça, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait +rue Vivienne, rue Saint-Honoré, ou dans les environs de ces paysages-là. + +--Connu!... Elle est rentière parce que le vieux lui fait des rentes. + +--Tais-toi donc! Justement voilà sa bonne! + +Une femme assez âgée, portant un tablier blanc d'une propreté douteuse, +entra dans le magasin du revendeur. + +--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles? + +--Père Micou, votre neveu n'est pas là? + +--Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va +rentrer tout à l'heure. + +--M. Badinot voudrait qu'il portât tout de suite cette lettre à son +adresse; il n'y a pas de réponse, mais c'est très-pressé. + +--Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles. + +--Et qu'il se dépêche. + +--Soyez tranquille. + +La bonne sortit. + +--C'est donc la bonne d'un de vos locataires, père Micou? + +--Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma rentière, Mme de Saint-Ildefonse. +Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le +logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse: +Vois donc: que ça de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des +gens calés: il écrit à un vicomte. + +--Ah bah! + +--Tiens, vois plutôt: _À Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de +Chaillot... Très-pressée... À lui-même._ J'espère que quand on loge des +rentières qui ont des oncles qui écrivent à des vicomtes, on peut bien +ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la +maison, hein? + +--Je crois bien. Allons, à tout à l'heure, père Micou. Je vas attacher +mon chien à votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai à +porter à pied... Préparez ma marchandise et mon argent, que je n'aie +qu'à filer. + +--Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tôle de deux pieds carrés +chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnières pour ta +soupape. Cette soupape me paraît drôle; enfin c'est égal... est-ce là +tout? + +--Oui, et mon argent? + +--Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te +dise... depuis que tu es là... je t'examine... + +--Eh bien? + +--Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose. + +--Moi? + +--Oui. + +--Vous êtes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim. + +--Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu +veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et +qui te cuit... _une puce à la muette_[16], comme dit l'autre... et pour +que ça te démange, il faut que ça te gratte fort... car tu n'es pas +bégueule. + +--Je vous dis que vous êtes fou, père Micou, dit Nicolas en tressaillant +malgré lui. + +--On dirait que tu viens de trembler, vois-tu. + +--C'est mon bras qui me fait mal. + +--Alors n'oublie pas ma recette, ça te guérira. + +--Merci, père Micou... à tout à l'heure. + +Et le bandit sortit. + +Le receleur, après avoir dissimulé les saumons de cuivre derrière son +buffet, s'occupait de rassembler les différents objets que lui avait +demandés Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique. + +C'était un homme de cinquante ans environ, à figure fine et sagace, +portant un épais collier de favoris gris très-touffu et des besicles +d'or; il était vêtu avec assez de recherche; les larges manches de son +paletot brun, à parements de velours noir, laissaient voir des mains +gantées de gants paille; ses bottes devaient avoir été enduites la +veille d'un brillant vernis. + +Tel était M. Badinot, l'oncle de la rentière, cette Mme de +Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la +sécurité du père Micou. + +On se souvient peut-être que M. Badinot, ancien avoué, chassé de sa +corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires équivoques, +servait d'espion au baron de Graün et avait donné à ce diplomate des +renseignements assez nombreux et très-précis sur bon nombre des +personnages de cette histoire. + +--Mme Charles vient de vous donner une lettre à porter, dit M. Badinot +au logeur. + +--Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira. + +--Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravisé, j'irai moi-même +chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention +et fatuité sur cette adresse aristocratique. + +--Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission? + +--Non, père Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des +reproches à vous faire. + +--À moi, monsieur? + +--De très-graves reproches. + +--Comment, monsieur? + +--Certainement... Mme de Saint-Ildefonse paie très-cher votre premier; +ma nièce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands +égards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le +bruit des voitures, elle espérait être ici comme à la campagne. + +--Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y +connaître, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un +vrai hameau. + +--Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal. + +--Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille; +au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du café des Aveugles et +un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il +y a... + +--Il ne s'agit pas de ces personnes-là, elles sont fort tranquilles et +fort honnêtes, ma nièce n'en disconvient pas; mais il y a au quatrième +un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontré hier encore ivre +dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque +une révolution, tant elle a été effrayée... Si vous croyez qu'avec de +tels locataires votre maison ressemble à un hameau... + +--Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce +gros boiteux à la porte; il m'a payé sa dernière quinzaine d'avance sans +quoi il serait déjà dehors. + +--Il ne fallait pas l'accepter pour locataire. + +--Mais, sauf lui, j'espère que madame n'a pas à se plaindre; il y a un +facteur à la petite poste, qui est la crème des honnêtes gens; et +au-dessus, à côté de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille +qui ne bougent pas plus que des marmottes. + +--Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros +boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drôle-là! Je vous en +préviens, si vous le gardez, il fera déserter tous les honnêtes gens. + +--Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas à lui. + +--Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas à votre maison. + +--Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros +boiteux comme déjà parti, car il n'a plus que quatre jours à rester ici. + +--C'est beaucoup trop; enfin ça vous regarde... À la première algarade, +ma nièce abandonne cette maison. + +--Soyez tranquille, monsieur. + +--Tout ceci est dans votre intérêt, mon cher. Faites-en votre profit... +car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur. + +Et il sortit. + +Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui +vivaient si solitaires, étaient les deux victimes de la cupidité du +notaire? + +Nous conduirons le lecteur dans le triste réduit qu'elles habitaient. + + + + +V + +Les victimes d'un abus de confiance + + +Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois +de prison et vingt-cinq francs d'amende. + + Art. 406 et 408 du Code pénal + +Que le lecteur se figure un cabinet situé au quatrième étage de la +triste maison du passage de la Brasserie. + +Un jour pâle et sombré pénètre à peine dans cette pièce étroite par une +petite fenêtre à un seul vantail, garnie de trois vitres fêlées, +sordides; un papier délabré, d'une couleur jaunâtre, couvre les +murailles; aux angles du plafond lézardé pendent d'épaisses toiles +d'araignées. Le sol, décarrelé en plusieurs endroits, laisse voir çà et +là les poutres et les lattes qui supportent les carreaux. + +Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et +un lit de sangle à dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de +grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le +mobilier de ce garni. + +Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont. + +Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel était le nom des deux +victimes de Jacques Ferrand). + +Ne possédant qu'un lit, la mère et la fille s'y couchaient tour à tour, +se partageant ainsi les heures de la nuit. + +Trop d'inquiétudes, trop d'angoisses torturaient la mère pour qu'elle +cédât souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques +instants de repos et d'oubli. + +Dans ce moment elle dormait. + +Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette +misère imposée par la cupidité du notaire à deux femmes jusqu'alors +habituées aux modestes douceurs de l'aisance et entourées dans leur +ville natale de la considération qu'inspire toujours une famille +honorable et honorée. + +Mme de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est à la fois +remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beauté +remarquable, sont pâles et altérés; ses cheveux noirs, séparés sur son +front et aplatis en bandeaux, se tordent derrière sa tête; le chagrin y +a déjà mêlé quelques mèches argentées. Vêtue d'une robe de deuil +rapiécée en plusieurs endroits, Mme de Fermont, le front appuyé sur sa +main, s'accoude au misérable chevet de sa fille et la regarde avec une +affliction inexprimable. + +Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage, +amaigri comme celui de sa mère, se dessine sur la couleur grise des gros +draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois. + +Le teint de la jeune fille a perdu de son éclatante pureté; ses grands +yeux fermés projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange +de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sèches et +pâles, ses lèvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc émail de ses +dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine +avait rougi, marbré en plusieurs endroits la carnation délicate du cou, +des épaules et des bras de la jeune fille. + +De temps à autre, un léger tressaillement rapprochait ses sourcils +minces et veloutés, comme si elle eût été poursuivie par un rêve +pénible. L'aspect de ce visage, déjà empreint d'une expression morbide, +est pénible; on y découvre les sinistres symptômes d'une maladie qui +couve et menace. + +Depuis longtemps Mme de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait +sur sa fille un oeil sec et enflammé par l'ardeur d'une fièvre lente qui +la minait sourdement. De jour en jour, Mme de Fermont se trouvait plus +faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement, +précurseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant +d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire, +s'effrayer soi-même, elle luttait de toutes ses forces contre les +premières atteintes de la maladie. + +Par des motifs d'une générosité pareille, Claire, afin de ne pas +inquiéter sa mère, tâchait de dissimuler ses souffrances. Ces deux +malheureuses créatures, frappées des mêmes chagrins, devaient être +encore frappées des mêmes maux. + +Il arrive un moment suprême dans l'infortune où l'avenir se montre sous +un aspect si effrayant que les caractères les plus énergiques, n'osant +l'envisager en face, ferment les yeux et tâchent de se tromper par de +folles illusions. + +Telle était la position de Mme et de Mlle de Fermont. + +Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures où elle +contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au passé, au présent, à +l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une +mère ont de plus poignant, de plus désespéré, de plus insensé; souvenirs +enchanteurs, craintes sinistres, prévisions terribles, regrets amers, +abattement mortel, élans de fureur impuissante contre l'auteur de tant +de maux, supplications vaines, prières violentes, et enfin... enfin... +doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste +inexorable à ce cri arraché des entrailles maternelles... à ce cri sacré +dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Pitié pour +ma fille! + +--Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre mère en touchant +légèrement de sa main glacée les bras glacés de son enfant, elle a bien +froid... Il y a une heure elle était brûlante... c'est la fièvre!... +Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!... +Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux châle +sur le lit... mais si je l'ôte de la porte où je l'ai suspendu... ces +hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous +qui sont à la serrure ou par les ais disjoints du chambranle... + +«Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle était +habitée... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions +pas restées ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers, +on est repoussé des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que +j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers +dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille +voyageât dans une voiture publique... pouvais-je croire que... + +Puis, s'interrompant avec un élan de colère: + +--Mais c'est pourtant infâme, cela... parce que ce notaire a voulu me +dépouiller, me voici réduite aux plus affreuses extrémités, et contre +lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas où j'aurais de +l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre traîner dans la +boue la mémoire de mon bon et noble frère... pour entendre dire que dans +sa ruine il a mis fin à ses jours, après avoir dissipé toute ma fortune +et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a +réduites à la dernière misère!... Oh! jamais! Jamais! + +«Pourtant... si la mémoire de mon frère est sacrée... la vie... l'avenir +de ma fille... me sont aussi sacrés... mais je n'ai pas de preuves +contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile... + +«Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle après un moment de silence, +c'est que quelquefois, aigrie, irritée par ce sort atroce, j'ose accuser +mon frère... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant +deux noms à maudire, ma peine serait soulagée... et puis je m'indigne de +mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal +des frères. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables +conséquences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont +deux âmes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir à petit feu... + +«Hélas! oui, je n'ose jamais dire à ma pauvre enfant toutes mes craintes +pour ne pas la désoler... mais je souffre... j'ai la fièvre... je ne me +soutiens qu'à force d'énergie; je sens en moi les germes d'une +maladie... dangereuse peut-être... oui, je la sens venir... elle +s'approche... ma poitrine brûle; ma tête se fend... Ces symptômes sont +plus graves que je ne veux me l'avouer à moi-même... Mon Dieu... si +j'allais tomber... tout à fait malade... si j'allais mourir!... + +«Non! Non! s'écria Mme de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je +ne veux pas mourir... Laisser Claire... à seize ans... sans ressources, +seule, abandonnée au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?... +Non! je ne suis pas malade, après tout... qu'est-ce que j'éprouve? un +peu de chaleur à la poitrine, quelque pesanteur à la tête; c'est la +suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inquiétudes; tout le +monde à ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de +sérieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se +laissant aller à des idées pareilles, c'est en s'écoutant ainsi... que +l'on tombe réellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!... +Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour +Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures à colorier... + +Après un moment de silence, Mme de Fermont ajouta avec indignation: + +--Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de +Claire!... Nous retirer impitoyablement ce chétif moyen d'existence, +parce que je n'ai pas voulu que ma fille allât travailler seule le soir +chez lui!... Peut-être trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture +ou en broderie... Mais, quand on ne connaît personne, c'est si +difficile!... Dernièrement encore, j'ai tenté en vain... Lorsqu'on est +si misérablement logé, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la +petite somme qui nous reste une fois épuisée, que faire?... Que +devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la +terre... mais pas une obole... et j'étais riche pourtant!... Ne songeons +pas à cela... ces pensées me donnent le vertige... me rendent folle... +Voilà ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces idées, au lieu de +tâcher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non, +non, je ne suis pas malade... je crois même que j'ai moins de fièvre, +ajouta la malheureuse mère en se tâtant le pouls elle-même. + +Mais, hélas! les pulsations précipitées, saccadées, irrégulières, +qu'elle sentit battre sous sa peau à la fois sèche et froide ne lui +laissèrent pas d'illusion. + +Après un moment de morne et sombre désespoir, elle dit avec amertume: + +--Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous +jamais fait? Ma fille n'était-elle pas un modèle de candeur et de piété? +son père, l'honneur même? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes +devoirs d'épouse et de mère? Pourquoi permettre qu'un misérable fasse de +nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que +sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma +fille... Nous serions à cette heure dans notre maison, sans inquiétude +pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon +pauvre frère; dans deux ou trois ans, j'aurais songé à marier Claire, et +j'aurais trouvé un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si +belle!... Qui n'eût pas été heureux d'obtenir sa main?... Je voulais +d'ailleurs, me réservant une petite pension pour vivre auprès d'elle, +lui abandonner en mariage tout ce que je possédais, cent mille écus au +moins... car j'aurais pu encore faire quelques économies; et quand une +jeune personne aussi jolie, aussi bien élevée que mon enfant chérie, +apporte en dot plus de cent mille écus... + +Puis, revenant par un douloureux contraste à la triste réalité de sa +position, Mme de Fermont s'écria dans une sorte de délire: + +--Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je +voie patiemment ma fille réduite à la plus affreuse misère... elle qui +avait droit à tant de félicité... + +«Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car, +enfin, si le sort me pousse à bout, si je ne trouve pas moyen de sortir +de l'atroce position où ce misérable m'a jetée avec mon enfant, je ne +sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme. +Après, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les +mères... + +«Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonnée, voilà +ma terreur, voilà pourquoi je ne veux pas mourir... voilà pourquoi je ne +puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle +est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais +l'abandon, mais la misère, mais la faim... quel effrayant vertige tous +ces malheurs réunis ne peuvent-ils pas causer à une enfant de cet âge... +et alors... et alors dans quel abîme ne peut-elle pas tomber? + +«Oh! c'est affreux... à mesure que je creuse ce mot, misère, j'y trouve +d'épouvantables choses. La misère... la misère est atroce pour tous, +mais peut-être plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie vécu +dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en présence de tant +de maux menaçants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de +fierté. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me +résigner à mendier... Comme je suis lâche, pourtant! + +Et elle ajouta avec une sombre amertume: + +--Ce notaire m'a réduite à l'aumône, il faut pourtant que je me rompe +aux nécessités de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de +délicatesse, cela était bon autrefois; maintenant il faut que je tende +la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de +travail... il faudra bien me résoudre à implorer la charité des autres, +puisque le notaire l'aura voulu. + +«Il y a sans doute là-dedans une adresse, un art que l'expérience vous +donne; j'apprendrai; c'est un métier comme un autre, ajouta-t-elle avec +une sorte d'exaltation délirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce +qu'il faut pour intéresser... des malheurs horribles, immérités, et une +fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser +faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Après tout, de quoi me +plaindrais-je? s'écria-t-elle avec un éclat de rire sinistre. La fortune +est précaire, périssable... Le notaire m'aura au moins appris un état. + +Mme de Fermont resta un moment absorbée dans ses pensées; puis elle +reprit avec plus de calme: + +--J'ai souvent pensé à demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort +de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette +place, peut-être, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de +Claire... peut-être, par la protection de cette femme, pourrais-je +trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela +je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger +ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un rêve!... Et +puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette +servante... et peut-être son sort serait-il alors aussi malheureux que +le nôtre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule à me +dépouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez +cette femme du premier? Par quel moyen évincer sa domestique? Car une +telle place serait pour nous une position inespérée. + +Deux ou trois coups violents frappés à la porte firent tressaillir Mme +de Fermont et éveillèrent sa fille en sursaut. + +--Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'écria Claire en se levant brusquement +sur son séant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras +autour du cou de sa mère, qui, aussi effrayée, se serra contre sa fille +en regardant la porte avec terreur. + +--Maman, qu'est-ce donc? répéta Claire. + +--Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a +seulement frappé... c'est peut-être la réponse qu'on nous apporte de la +poste restante... + +À cet instant la porte vermoulue s'ébranla de nouveau sous le choc de +plusieurs vigoureux coups de poing. + +--Qui est là? dit Mme de Fermont d'une voix tremblante. + +Une voix ignoble, rauque, enrouée, répondit: + +--Ah çà! vous êtes donc sourdes, les voisines? Ohé!... les voisines! +Ohé!... + +--Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit Mme de Fermont +en tâchant de dissimuler l'altération de sa voix. + +--Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma +pipe... allons, houp! et plus vite que ça! + +--Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas +la mère à sa fille. + +--Ah çà!... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un +tonnerre! + +--Monsieur... je n'ai pas de feu... + +--Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a... +ouvrez-vous... voyons? + +--Monsieur... retirez-vous... + +--Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?... + +--Je vous prie de vous retirer ou j'appelle... + +--Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas? +Alors je démolis tout!... Hue! donc. + +Et le misérable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle céda, la +méchante serrure qui la fermait ayant été brisée. + +Les deux femmes poussèrent un grand cri d'effroi. + +Mme de Fermont, malgré sa faiblesse, se précipita au-devant du bandit au +moment où il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage. + +--Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'écria la +malheureuse mère en retenant de toutes ses forces la porte entrebâillée. +Je vais crier au secours... + +Et elle frissonnait à l'aspect de cet homme à figure hideuse et avinée. + +--De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre +voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfoncé. + +Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant +sur ses jambes inégales: + +--Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie +allumé ma pipe. + +--Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous. + +--C'est pas vrai, vous dites ça pour que je ne voie pas la petite qui +est couchée. Hier vous avez bouché les trous de la porte. Elle est +gentille, je veux la voir... Prenez garde à vous... je vous casse la +figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la +petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je démolis +tout! Et vous avec!... + +--Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria Mme de Fermont, qui +sentit la porte céder sous un violent coup d'épaule du gros boiteux. + +Intimidé par ces cris, l'homme fit un pas en arrière et montra le poing +à Mme de Fermont en lui disant: + +--Tu me payeras ça, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la +langue et tu ne pourras pas crier... + +Et le gros boiteux, comme on l'appelait à l'île du Ravageur, descendit +en proférant d'horribles menaces. + +Mme de Fermont, craignant qu'il ne revînt sur ses pas et voyant la +serrure brisée, traîna la table contre la porte afin de la barricader. + +Claire avait été si émue, si bouleversée de cette horrible scène, +qu'elle était retombée sur son grabat presque sans mouvement, en proie à +une crise nerveuse. + +Mme de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut à sa fille, la serra +dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et, à force de soins, de +caresses, parvint à la ranimer. + +Elle la vit bientôt reprendre peu à peu ses sens et lui dit: + +--Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce méchant homme s'en +est allé. + +Puis la malheureuse mère s'écria avec un accent d'indignation et de +douleur indicible: + +--C'est pourtant ce notaire qui est la cause première de toutes nos +tortures!... + +Claire regardait autour d'elle avec autant d'étonnement que de crainte. + +--Rassure-toi, mon enfant, reprit Mme de Fermont en embrassant +tendrement sa fille, ce misérable est parti. + +--Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as crié au +secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette +maison... j'y mourrai de peur. + +--Comme tu trembles!... Tu as la fièvre. + +--Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa mère, ce n'est rien, +c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes +mains... Mon Dieu, comme elles sont brûlantes! Vois-tu, c'est toi qui +souffres, tu veux me le cacher. + +--Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'émotion +que cet homme m'a causée qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise +très-profondément, je ne me suis éveillée qu'en même temps que toi... + +--Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflammés! + +--Ah! tu conçois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins... +vois-tu! + +--Bien vrai, tu ne souffres pas? + +--Non, non, je t'assure... Et toi? + +--Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie, +maman, quittons cette maison. + +--Et où irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouvé ce +malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et +puis nous avons payé quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas +notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons +ménager le plus possible. + +--Peut-être M. de Saint-Remy te répondra-t-il un jour ou l'autre. + +--Je ne l'espère plus... Il y a si longtemps que je lui ai écrit! + +--Il n'aura pas reçu ta lettre... Pourquoi ne lui écrirais-tu pas de +nouveau? D'ici à Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa +réponse. + +--Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a coûté déjà... + +--Que risques-tu? Il est si bon malgré sa brusquerie! N'était-il pas un +des plus vieux amis de mon père?... Et puis enfin il est notre parent... + +--Mais il est pauvre lui-même; sa fortune est bien modeste... Peut-être +ne nous répond-il pas pour s'éviter le chagrin de nous refuser. + +--Mais s'il n'avait pas reçu ta lettre, maman? + +--Et s'il l'a reçue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est +lui-même dans une position trop gênée pour venir à notre secours... ou +il ne ressent aucun intérêt pour nous: alors à quoi bon nous exposer à +un refus ou à une humiliation? + +--Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-être ce +matin nous rapportera-t-on une bonne réponse... + +--De M. d'Orbigny? + +--Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon +était si simple, si touchante... exposait si naturellement notre +malheur, qu'il aura pitié de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que +vous avez tort de désespérer de lui. + +--Il a si peu de raisons de s'intéresser à nous! Il avait, il est vrai, +autrefois connu ton père, et j'avais souvent entendu mon pauvre frère +parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de +très-bonnes relations avant que celui-ci ne quittât Paris pour se +retirer en Normandie avec sa jeune femme. + +--C'est justement cela qui me fait espérer; il a une jeune femme, elle +sera compatissante... Et puis, à la campagne, on peut faire tant de +bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je +travaillerais à la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est très-riche, dans +une grande maison il y a toujours de l'emploi... + +--Oui; mais nous avons si peu de droits à son intérêt!... + +--Nous sommes si malheureuses! + +--C'est un titre aux yeux des gens très-charitables, il est vrai. + +--Espérons que M. d'Orbigny et sa femme le sont... + +--Enfin, dans le cas où il ne faudrait rien attendre de lui, je +surmonterais encore ma fausse honte, et j'écrirais à Mme la duchesse de +Lucenay. + +--Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il +vantait sans cesse le bon coeur et la générosité? + +--Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il +la traitait presque comme son enfant... car il était intimement lié avec +le prince. Mme de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle +pourrait peut-être trouver à nous placer. + +--Sans doute, maman; mais je comprends ta réserve, tu ne la connais pas +du tout, tandis qu'au moins mon père et mon pauvre oncle connaissaient +un peu M. d'Orbigny. + +--Enfin, dans le cas où Mme de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous, +j'aurais recours à une dernière ressource. + +--Laquelle, maman? + +--C'est une bien faible... une bien folle espérance, peut-être; mais +pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est... + +--M. de Saint-Remy a un fils? s'écria Claire en interrompant sa mère +avec étonnement. + +--Oui, mon enfant, il a un fils... + +--Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais à Angers... + +--En effet, et pour des raisons que tu ne peux connaître, M. de +Saint-Remy, ayant quitté Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils +depuis cette époque. + +--Quinze ans sans voir son père... cela est-il possible, mon Dieu. + +--Hélas! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy +étant fort répandu dans le monde, et fort riche... + +--Fort riche?... Et son père est pauvre? + +--Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mère... + +--Mais il n'importe... comment laisse-t-il son père...? + +--Son père n'aurait rien accepté de lui. + +--Pourquoi cela? + +--C'est encore une question à laquelle je ne puis répondre, ma chère +enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frère qu'on vantait +beaucoup la générosité de ce jeune homme... Jeune et généreux, il doit +être bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari était l'ami intime de +son père, peut-être voudra-t-il bien s'intéresser à nous pour tâcher de +nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si +brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile... + +--Et puis l'on saurait par lui peut-être si M. de Saint-Remy, son père, +n'aurait pas quitté Angers avant que vous ne lui ayez écrit; cela +expliquerait alors son silence. + +--Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conservé aucune +relation. Enfin, c'est toujours à tenter... + +--À moins que M. d'Orbigny ne vous réponde d'une manière favorable... +et, je vous le répète, je ne sais pourquoi, malgré moi, j'ai de +l'espoir. + +--Mais voilà plusieurs jours que je lui ai écrit, mon enfant, lui +exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une +lettre mise à la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain +matin à la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir +reçu sa réponse... + +--Peut-être cherche-t-il, avant de t'écrire, de quelle manière il pourra +nous être utile avant de nous répondre. + +--Dieu t'entende, mon enfant! + +--Cela me paraît tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous, +il t'en aurait instruite tout de suite. + +--À moins qu'il ne veuille rien faire... + +--Ah! maman... est-ce possible? Dédaigner de nous répondre et nous +laisser espérer quatre jours, huit jours, peut-être... car lorsqu'on est +malheureux on espère toujours... + +--Hélas! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indifférence pour les +maux que l'on ne connaît pas! + +--Mais votre lettre... + +--Ma lettre ne peut lui donner une idée de nos inquiétudes, de nos +souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si +malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans +cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout à l'heure +encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous +attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon +Dieu... tu trembles... tu as froid... + +--Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout +nous manque, que le peu d'argent qui nous reste là, dans cette malle, +soit dépensé... il serait donc possible que dans une ville riche comme +Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de misère... faute +d'ouvrage, et parce qu'un méchant homme t'a pris tout ce que tu +avais?... + +--Tais-toi, malheureuse enfant... + +--Mais enfin, maman, cela est donc possible?... + +--Hélas!... + +--Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il +ainsi, lui que nous n'avons jamais offensé? + +--Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces idées désolantes... +j'aime mieux encore te voir espérer, sans grande raison peut-être... +Allons, rassure-moi au contraire par tes chères illusions; je ne suis +que trop sujette au découragement... tu sais bien... + +--Oui! oui! espérons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans +doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore +une course à payer sur votre petit trésor... et par ma faute... Si je +n'avais pas été si faible hier et aujourd'hui, nous serions allées à la +poste nous-mêmes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me +laisser seule ici en y allant vous-même. + +--Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout à l'heure... ce +misérable qui a enfoncé cette porte, si tu t'étais trouvée seule ici, +pourtant! + +--Oh! maman, tais-toi... rien qu'à y songer, cela épouvante... + +À ce moment, on frappa assez brusquement à la porte. + +--Ciel!... c'est lui! s'écria Mme de Fermont encore sous sa première +impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table +contre la porte. + +Ses craintes cessèrent lorsqu'elle entendit la voix du père Micou. + +--Madame, mon neveu André arrive de la poste restante... C'est une +lettre avec un X et un Z pour adresse... ça vient de loin... Il y a huit +sous de port et la commission... c'est vingt sous... + +--Maman... une lettre de province, nous sommes sauvés... c'est de M. de +Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre mère, tu ne souffriras plus, tu ne +t'inquiéteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu +est bon!... s'écria la jeune fille; et un rayon d'espoir éclaira sa +douce et charmante figure. + +--Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit Mme de Fermont en +dérangeant la table à la hâte et en entrebâillant la porte. + +--C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si +impatiemment désirée. + +--Je vais vous payer, monsieur. + +--Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux +combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en +passant. + +Le revendeur remit la lettre à Mme de Fermont et disparut. + +--La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers... +c'est de M. d'Orbigny! s'écria Mme de Fermont en examinant l'adresse: _À +Madame_ _X. Z., poste restante, à Paris_[17]. + +--Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le coeur me bat! + +--Notre bon ou mauvais sort est là pourtant..., dit Mme de Fermont d'une +voix altérée, en montrant la lettre. + +Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre. + +Elle n'en eut pas le courage. + +Peut-on espérer de peindre la terrible angoisse à laquelle sont en proie +ceux qui, comme Mme de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le +désespoir? + +La brûlante et fiévreuse émotion du joueur dont les dernières pièces +sont aventurées sur une carte et qui, haletant, l'oeil enflammé, attend +d'un coup décisif sa ruine ou son salut; cette émotion si violente +donnerait pourtant à peine une idée de la terrible angoisse dont nous +parlons. + +En une seconde l'âme s'élève jusqu'à la plus radieuse espérance, ou +retombe dans un découragement mortel. Selon qu'il croit être secouru ou +repoussé, le malheureux passe tour à tour par les émotions les plus +violemment contraires: ineffables élans de bonheur et de reconnaissance +envers le coeur généreux qui s'est apitoyé sur un sort misérable; amers +et douloureux ressentiments contre l'égoïste indifférence! + +Lorsqu'il s'agit d'infortunes méritantes, ceux qui donnent souvent +donneraient peut-être toujours... et ceux qui refusent toujours +donneraient peut-être souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que +l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus +dédaigneux... ce que leur volonté enfin... peut soulever d'ineffable ou +d'affreux dans le coeur de ceux qui les implorent. + +--Quelle faiblesse! dit Mme de Fermont avec un triste sourire en +s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire, +notre sort est là... (Elle montrait la lettre.) Je brûle de le connaître +et je n'ose... Si c'est un refus, hélas! il sera toujours assez tôt... + +--Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre +petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous +rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la +maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment +de bonheur perdu? + +--Oui, mon enfant; mais si au contraire... + +--Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sûre. Quand je vous disais +que M. d'Orbigny n'avait autant tardé à vous répondre que pour pouvoir +vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la +lettre, maman; je suis sûre de deviner, seulement à l'écriture, si la +nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis sûre maintenant, dit +Claire en prenant la lettre; rien qu'à voir cette bonne écriture simple, +droite et ferme, on devine une main loyale et généreuse, habituée à +s'offrir à ceux qui souffrent... + +--Je t'en supplie, Claire, pas de folles espérances, sinon j'oserais +encore moins ouvrir cette lettre. + +--Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire à +peu près ce qu'elle contient; écoute-moi: «Madame, votre sort et celui +de votre fille sont si dignes d'intérêt que je vous prie de vouloir bien +vous rendre auprès de moi dans le cas où vous voudriez vous charger de +la surveillance de ma maison...» + +--De grâce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir +insensé... Le réveil serait affreux... Voyons, du courage, dit Mme de +Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'apprêtant à +briser le cachet. + +--Du courage? Pour vous, à la bonne heure! dit Claire, souriant et +entraînée par un de ces accès de confiance si naturels à son âge; moi, +je n'en ai pas besoin; je suis sûre de ce que j'avance. Tenez, +voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse... + +--Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce +soit moi! + +Et Mme de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de coeur. + +Sa fille, aussi profondément émue, malgré son apparente confiance, +respirait à peine. + +--Lis tout haut, maman, dit-elle. + +--La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit Mme +de Fermont en regardant la signature. + +--Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune +dame aura voulu te répondre elle-même. + +--Nous allons voir. + +Et Mme de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante: + +«Madame, + +«M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous +répondre pendant mon absence...» + +--Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute. + +--Écoute, écoute! + +«Arrivée ce matin de Paris, je m'empresse de vous écrire, madame, après +avoir conféré de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort +confusément les relations que vous dites avoir existé entre lui et +monsieur votre frère. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il +n'est pas inconnu à M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle +circonstance il l'a entendu prononcer. La prétendue spoliation dont vous +accusez si légèrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur +d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle +calomnie dont vous n'avez sans doute pas calculé la portée. Ainsi que +moi, madame, mon mari connaît et admire l'éclatante probité de l'homme +respectable et pieux que vous attaquez si aveuglément. C'est vous dire, +madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part à la fâcheuse position +dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de +rechercher la véritable cause, se voit dans l'impossibilité de vous +secourir. + +«Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M. +d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingués. + + «Comtesse d'ORBIGNY» + +La mère et la fille se regardèrent avec une stupeur douloureuse, +incapables de prononcer une parole. + +Le père Micou frappa à la porte et dit: + +--Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission? +C'est vingt sous. + +--Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous +dépenserons en deux jours pour notre existence, dit Mme de Fermont avec +un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle +alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit. + +--Nous sommes volées! s'écria la malheureuse femme avec épouvante; rien, +plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne. + +Et, anéantie, elle s'appuya sur la malle. + +--Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent... + +Mais Mme de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et, +s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier: + +--Monsieur, lui dit-elle, l'oeil étincelant, les joues colorées par +l'indignation et par l'épouvante, j'avais un sac d'argent dans cette +malle... On me l'a volé avant-hier sans doute, car je suis sortie +pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve, +entendez-vous? Vous en êtes responsable. + +--On vous a volée! Ça n'est pas vrai; ma maison est honnête, dit +insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me +payer mon port de lettre et ma commission. + +--Je vous dis, monsieur, que cet argent étant tout ce que je possédais +au monde, on me l'a volé; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma +plainte. Oh! je ne ménagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous, +je vous en avertis. + +--Ça serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y +donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en +défie, moi! + +La malheureuse femme était atterrée. + +Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alitée, depuis la +frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout après +les menaces que lui adressait le revendeur. + +Celui-ci reprit: + +--C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or; +vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! ça +m'est égal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai +votre vieux châle noir des épaules... il est bien pané, mais il vaut +toujours au moins vingt sous. + +--Oh! monsieur, s'écria Mme de Fermont en fondant en larmes, de grâce, +ayez pitié de nous... cette faible somme était tout ce que nous +possédions, ma fille et moi; cela volé, mon Dieu, il ne nous reste plus +rien, entendez-vous?... Rien qu'à mourir de faim!... + +--Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a +volée... et de l'argent encore (ce qui me paraît louche), il y a +longtemps qu'il est frit, l'argent! + +--Mon Dieu! Mon Dieu! + +--Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas été assez bon enfant pour +marquer les pièces et les garder ici pour se faire pincer, si c'est +quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le +disais encore ce matin à l'oncle de la dame du premier, ici c'est un +vrai hameau; si l'on vous a volée... c'est un malheur. Vous déposeriez +cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en +serez pas plus avancée... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien! +s'écria le receleur en s'interrompant et en voyant Mme de Fermont +chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous pâlissez?... Prenez donc +garde... Mademoiselle, votre mère se trouve mal!... ajouta le revendeur +en s'avançant assez à temps pour retenir la malheureuse mère, qui, +frappée par ce dernier coup, se sentait défaillir; l'énergie factice qui +la soutenait depuis si longtemps cédait à cette nouvelle atteinte. + +--Ma mère... mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria Claire toujours couchée. + +Le receleur, encore vigoureux malgré ses cinquante ans, saisi d'un +mouvement de pitié passagère, prit Mme de Fermont entre ses bras, poussa +du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit: + +--Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous êtes couchée, mais faut +pourtant que je vous ramène votre mère... elle est évanouie... ça ne +peut pas durer. + +En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la +malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture. + +Le revendeur assit Mme de Fermont sur la chaise à côté du lit de sangle +et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant +brisé la serrure. + +Une heure après cette dernière secousse, la violente maladie qui depuis +longtemps couvait et menaçait Mme de Fermont avait éclaté. + +En proie à une fièvre ardente, à un délire affreux, la malheureuse femme +était couchée dans le lit de sa fille, éperdue, épouvantée, qui, seule, +presque aussi malade que sa mère, n'avait ni argent ni ressources, et +craignait à chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le +même palier. + + + + +VI + +La rue de Chaillot + + +Nous précéderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la +Brasserie, se rendait en hâte chez le vicomte de Saint-Remy. + +Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait +seul une charmante petite maison, bâtie entre cour et jardin, dans ce +quartier solitaire, quoique très-voisin des Champs-Élysées, la promenade +la plus à la mode de Paris. + +Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy, +spécialement homme à bonnes fortunes, retirait de la position d'une +demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait +entrer très-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste +jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument déserte, communiquant de +la rue Marbeuf à la rue de Chaillot. + +Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux établissements +d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage écarté, une sortie +peu fréquentée; les mystérieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas +de surprise ou de rencontre imprévue, étaient donc armées d'un prétexte +parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle +fatale. + +Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un +célèbre jardinier fleuriste renommé par la beauté de ses serres chaudes. + +Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu'à demi: le vicomte, +largement doué de tous les goûts d'un luxe distingué, avait une +charmante serre chaude qui s'étendait en partie le long de la ruelle +dont nous avons parlé; la petite porte dérobée donnait dans ce délicieux +jardin d'hiver, qui aboutissait à un boudoir (qu'on nous pardonne cette +expression surannée) située au rez-de-chaussée de la maison. + +Il serait donc permis de dire sans métaphore qu'une femme qui passait ce +seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait à sa perte par +un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette élégante allée était +bordée de véritables buissons de fleurs éclatantes et parfumées. + +Mme de Lucenay, jalouse comme une femme passionnée, avait exigé une clef +de cette petite porte. + +Si nous insistons quelque peu sur le caractère général de cette +singulière habitation, c'est qu'elle reflétait, pour ainsi dire, une de +ces existences dégradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement +plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de +l'époque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux +femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression +plus particulière, nous appellerions ces gens-là des hommes-courtisanes, +si cela se pouvait dire. + +L'intérieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport, +un aspect curieux, ou plutôt cette maison était séparée en deux zones +très-distinctes: + +Le rez-de-chaussée, où il recevait les femmes; + +Le premier étage, où il recevait ses compagnons de jeu, de table, de +chasse, ce qu'on appelle enfin des amis... + +Ainsi, au rez-de-chaussée se trouvaient une chambre à coucher qui +n'était qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de +musique où l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy était +excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosités, le boudoir +communiquant à la serre chaude; une salle à manger pour deux personnes, +servie et desservie par un tour; une salle de bains, modèle achevé du +luxe et du raffinement oriental, et tout auprès une petite bibliothèque +en partie formée d'après le catalogue de celle que La Mettrie avait +colligée pour le grand Frédéric. + +Il est inutile de dire que toutes ces pièces, meublées avec un goût +exquis, avec une recherche véritablement sardanapalesque, avaient pour +ornement des Watteau peu connus, des Boucher inédits, des groupes de +biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de +brèche antique, quelques précieuses copies des plus jolis groupes du +musée, en marbre blanc. Joignez à cela, l'été, pour perspective, les +vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombré de fleurs, +peuplé d'oiseaux, arrosé d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de +se répandre sur la fraîche pelouse, tombe du haut d'une roche noire et +agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame +nacrée dans un bassin limpide où de beaux cygnes blancs se jouent avec +grâce. + +Et quand venait la nuit tiède et sereine, que d'ombre, que de parfum, +que de silence dans les bosquets odorants dont l'épais feuillage servait +de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes! + +Pendant l'hiver, au contraire, excepté la porte de glace qui s'ouvrait +sur la serre chaude, tout était bien clos: la soie transparente des +stores, le réseau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus +mystérieux encore; sur tous les meubles, des masses de végétaux +exotiques semblaient jaillir de grandes coupes étincelantes d'or et +d'émail. + +Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de +tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosphère amoureuse, +enivrante, qui plongeait l'âme et les sens dans de brûlantes +langueurs... + +Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait élevé à +l'amour antique ou aux divinités nues de la Grèce, un homme, jeune et +beau, élégant et distingué, tour à tour spirituel ou tendre, romanesque +ou libertin, tantôt moqueur et gai jusqu'à la folie, tantôt plein de +charme et de grâce, excellent musicien, doué d'une de ces voix +vibrantes, passionnées, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans +ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme +amoureux surtout... amoureux toujours... tel était le vicomte. + +À Athènes il eût été sans doute admiré, exalté, déifié à l'égal +d'Alcibiade; de nos jours, et à l'époque dont nous parlons, le vicomte +n'était plus qu'un ignoble faussaire, qu'un misérable escroc. + +Le premier étage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un +aspect tout viril. + +C'est là qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la +meilleure compagnie. + +Là, rien de coquet, rien d'efféminé: un ameublement simple et sévère, +pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui +avaient gagné au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et +d'argent posés sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu +avoisinaient une joyeuse salle à manger, où huit personnes (nombre de +convives strictement limité lorsqu'il s'agit d'un dîner _savant) +_avaient bien des fois apprécié l'excellence du cuisinier et le non +moins excellent mérite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui +quelque nerveuse partie de whist de cinq à six cents louis, ou d'agiter +bruyamment les cornets d'un creps infernal. + +Ces deux nuances assez tranchées de l'habitation de M. de Saint-Remy +exposées, le lecteur voudra bien nous suivre dans des régions plus +infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui +conduisait au très-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef +d'écurie de M. de Saint-Remy. + +Cet illustre coachman avait invité à déjeuner M. Boyer, valet de chambre +de confiance du vicomte. Une très-jolie servante anglaise s'étant +retirée après avoir apporté la théière d'argent, nos deux personnages +restèrent seuls. + +Edwards était âgé de quarante ans environ; jamais plus habile et plus +gros cocher ne fit gémir son siège sous une rotondité plus imposante, +n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne +réunit plus élégamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un +_four-in-hand_; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de +Londres, ayant été dans sa jeunesse aussi bon entraîneur que le vieux et +célèbre Chiffney, le vicomte avait trouvé dans Edwards, chose rare, un +excellent cocher et un homme très-capable de diriger l'entraînement de +quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris. + +Edwards, lorsqu'il n'étalait pas sa somptueuse livrée brun et argent sur +la housse blasonnée de son siège, ressemblait fort à un honnête fermier +anglais; c'est sous cette dernière apparence que nous le présenterons au +lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et colorée, on +devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon. + +M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, était +un grand homme mince, à cheveux gris et plats, au front chauve, au +regard fin, à la physionomie froide, discrète et réservée; il +s'exprimait en termes choisis, avait des manières polies, aisées, +quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et +pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor +d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une +prise de tabac dans une tabatière d'or rehaussée de perles fines... +après quoi il secouait négligemment du revers de sa main, aussi soignée +que celle de son maître, les plis de sa chemise de fine toile de +Hollande. + +--Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait +une petite cuisine bourgeoise fort supportable? + +--Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement +français, et je l'emmènerai avec moi dans mon établissement, si +toutefois je me décide à le prendre; et à ce propos, puisque nous voici +seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez très-bien? + +--Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac. +Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des +autres. + +--J'ai donc un conseil très-important à vous demander; c'est pour cela +que je vous avais prié de venir prendre une tasse de thé avec moi. + +--Tout à votre service, mon cher Edwards. + +--Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec +M. le vicomte, pour l'entretien complet de son écurie, bêtes et gens, +c'est-à-dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys, à raison de +vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris. + +--C'était raisonnable. + +--Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement payé; mais, vers le +milieu de l'an passé, il m'a dit: «Edwards, je vous dois environ +vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes +chevaux et mes voitures?--Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne +peuvent pas être vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans +l'autre, et encore c'est donné (et c'est vrai, Boyer; car la paire de +chevaux de phaéton a été payée cinq cents guinées), ça fera donc +vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en +a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre +mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.--Eh bien! a +repris M. le vicomte, achetez-moi le tout à ce prix-là, à condition que +pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances +remboursées, vous entretiendrez et laisserez à ma disposition chevaux, +gens et voitures pendant six mois.» + +--Et vous avez sagement accepté le marché, Edwards? C'était une affaire +d'or. + +--Sans doute; dans quinze jours les six mois seront écoulés, je rentre +dans la propriété des chevaux et des voitures. + +--Rien de plus simple. L'acte a été rédigé par M. Badinot, l'homme +d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils? + +--Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de +départ de M. le vicomte, et tout se vendra très-bien, car il est connu +pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'établir marchand de +chevaux, avec mon écurie, qui ferait un joli commencement? Que me +conseillez-vous? + +--Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-même. + +--Comment? + +--Je me trouve dans la même position que vous. + +--Vous? + +--M. le vicomte déteste les détails; quand je suis entré ici, j'avais +d'économies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait +les dépenses de la maison comme vous celles de l'écurie, et tous les ans +M. le vicomte m'a payé sans examen; à peu près à la même époque que +vous, je me suis trouvé à découvert, pour moi, d'une vingtaine de mille +francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le +vicomte m'a proposé comme à vous, pour me rembourser, de me vendre le +mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est très-belle, de +très-bons tableaux, etc.; le tout a été estimé, au plus bas prix, cent +quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs à payer, +restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu'à leur +entier épuisement, aux dépenses de la table, aux gages des gens, etc., +et non à autre chose: c'était une condition du marché. + +--Parce que sur ces dépenses vous gagniez encore? + +--Nécessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs +que je ne payerai qu'après la vente, dit Boyer en aspirant une forte +prise de tabac, de sorte qu'à la fin de ce mois-ci... + +--Le mobilier est à vous comme les chevaux et les voitures sont à moi. + +--Évidemment. M. le vicomte a gagné à cela de vivre pendant les derniers +temps comme il aime à vivre... en grand seigneur, et ceci à la barbe de +ses créanciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait +été payé comptant à sa majorité, et était devenu notre propriété à vous +et à moi. + +--Ainsi M. le vicomte se sera ruiné?... + +--En cinq ans... + +--Et M. le vicomte avait hérité?... + +--D'un pauvre petit million comptant, dit assez dédaigneusement M. Boyer +en prenant une prise de tabac, ajoutez à ce million deux cent mille +francs de dettes environ, c'est passable... C'était donc pour vous dire, +mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison +admirablement meublée, comme elle l'est, à des Anglais, linge, cristaux, +porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes +auraient payé cela fort cher. + +--Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas? + +--Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me décide donc à vendre +le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cité comme connaisseur en +meubles précieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura +toujours une double valeur: de la sorte, je réaliserai une somme ronde. +Faites comme moi, Edwards, réalisez, réalisez et n'aventurez pas vos +gains dans des spéculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de +Saint-Remy, c'est à qui voudra vous avoir: on m'a justement parlé hier +d'un mineur émancipé, un cousin de Mme la duchesse de Lucenay, le jeune +duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son précepteur, et qui monte +sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres, +mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec +cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la +confiance, tous les enivrements de la dépense, prodigue comme un +prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence: +il m'a déjà presque agréé comme premier valet de chambre: il me protège, +le niais! + +Et M. Boyer leva les épaules en aspirant violemment sa prise de tabac. + +--Vous espérez le débusquer? + +--Parbleu! c'est un imbécile ou un impertinent. Il me met là, comme si +je n'étais pas à craindre pour lui! Avant deux mois je serai à sa place. + +--Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards +en réfléchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison... + +--Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous à mon +protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez là, c'est une fortune qui a +des racines et à laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est +pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de +neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout +de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage; +car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je +servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus. + +--Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre +proposition: mais, j'y songe, si je proposais à ce jeune duc l'écurie de +M. le vicomte! Elle est toute prête, elle est connue et admirée de tout +Paris. + +--C'est juste, vous pouvez faire là une affaire d'or. + +--Mais vous-même, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si +admirablement montée en tout? Que trouverait-il de mieux? + +--Pardieu, Edwards, vous êtes un homme d'esprit, ça ne m'étonne pas, +mais vous me donnez là une excellente idée; il faut nous adresser à M. +le vicomte, il est si bon maître qu'il ne refusera pas de parler pour +nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la légation de +Gerolstein, où il est attaché, il veut se défaire de tout son +établissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute +meublée, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante +mille francs pour l'écurie et les voitures, ça fait deux cent trente +mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut +se monter de tout; il dépenserait trois fois cette somme avant de réunir +quelque chose d'aussi complètement élégant et choisi que l'ensemble de +cet établissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un +second comme M. le vicomte pour entendre la vie. + +--Et les chevaux! + +--Et la bonne chère! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois +meilleur qu'il n'y est entré; M. le vicomte lui a donné d'excellents +conseils, l'a énormément raffiné. + +--Par là-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur! + +--Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indifférence +qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment. + +--Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long +là-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du +rez-de-chaussée... + +--J'ai mes secrets comme vous avez les vôtres, mon cher. + +--Les miens? + +--Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos +confidences? Je ne veux pas attaquer la probité des jockeys de vos +adversaires... Mais enfin certains bruits... + +--Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la +réputation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'écouter... + +--Qu'un galant homme ne compromet la réputation d'une femme qui a eu des +bontés pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutôt les +secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards. + +--Ah çà!... qu'est-ce qu'il va faire maintenant? + +--Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou +huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas +embarrassé de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent +toujours sur leurs jambes, comme on dit... + +--Et il n'a plus aucun héritage à attendre? + +--Aucun, car son père a tout juste une petite aisance. + +--Son père? + +--Certainement... + +--Le père de M. le vicomte n'est pas mort?... + +--Il ne l'était pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte +lui a écrit pour certains papiers de famille... + +--Mais on ne le voit jamais ici? + +--Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'années il habite en +province, à Angers. + +--Mais M. le vicomte ne va pas le visiter? + +--Son père? + +--Oui. + +--Jamais... jamais... ah bien! non. + +--Ils sont donc brouillés? + +--Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de +l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont. + +--Le père de Mme de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et +significatif dont M. Boyer, fidèle à ses habitudes de réserve et de +discrétion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit +donc froidement: + +--Mme la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de +Noirmont; le père de M. le vicomte était intimement lié avec le prince; +Mme la duchesse était alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy +père, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familièrement que si elle +eût été sa fille. Je tiens ces détails de Simon, l'homme de confiance du +prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous +raconter a été dans le temps la fable de tout Paris. Malgré ses soixante +ans, le père de M. le vicomte est un homme d'un caractère de fer, d'un +courage de lion, d'une probité que je me permettrai d'appeler fabuleuse; +il ne possédait presque rien et avait épousé par amour la mère de M. le +vicomte, jeune personne assez riche, qui possédait le million à la fonte +duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister. + +Et M. Boyer s'inclina. + +Edwards l'imita. + +--Le mariage fut très-heureux jusqu'au moment où le père de M. le +vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient +évidemment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans après +son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain +comte polonais. + +--Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'étais chez M. le marquis de +Senneval, Mme la marquise... une enragée... + +M. Boyer interrompit son compagnon. + +--Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes +familles avant de parler; sans cela, vous vous réservez de cruels +mécomptes. + +--Comment? + +--Mme la marquise de Senneval est la soeur de M. le duc de Montbrison, +où vous désirez entrer... + +--Ah! diable! + +--Jugez de l'effet, si vous aviez été parler d'elle en des termes +pareils devant les envieux ou des délateurs: vous ne seriez pas resté +vingt-quatre heures dans la maison. + +--C'est juste, Boyer... je tâcherai de connaître les alliances... + +--Je reprends... Le père de M. le vicomte découvrit donc, après douze ou +quinze ans d'un mariage jusque-là fort heureux, qu'il avait à se +plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le +vicomte était né neuf mois après que son père... ou plutôt que M. le +comte de Saint-Remy, était revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne +pouvait pas être certain, malgré de grandes probabilités, que M. le +vicomte fût le fruit de l'adultère. Néanmoins, M. le comte se sépara à +l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher à un sou de la fortune +qu'elle lui avait apportée et se retira en province avec environ +quatre-vingt mille francs qu'il possédait; mais vous allez voir la +rancune de ce caractère diabolique. Quoique l'outrage datât de quinze +ans lorsqu'il le découvrit, et qu'il dût y avoir prescription, le père +de M. le vicomte, accompagné de M. de Fermont, un de ses parents, se mit +aux trousses du Polonais séducteur et l'atteignit à Venise, après +l'avoir cherché pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de +l'Europe. + +--Quel obstiné!... + +--Une rancune de démon, vous dis-je, mon cher Edwards... À Venise eut +lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tué. Tout s'était +passé loyalement; mais le père de M. le vicomte montra, dit-on, une joie +si féroce de voir le Polonais blessé mortellement que son parent, M. de +Fermont, fut obligé de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant +voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux. + +--Quel homme! Quel homme! + +--Le comte, lui, revint à Paris, alla chez sa femme, lui annonça qu'il +venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni +elle ni son fils, et il s'est retiré à Angers; c'est là qu'il vit, +dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses +quatre-vingt mille francs, bien écornés par ses courses après le +Polonais, comme vous pensez. À Angers il ne voit personne, si ce n'est +la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis +quelques années. Du reste, cette famille a du malheur, car le frère de +M. de Fermont s'est brûlé, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois. + +--Et la mère de M. le vicomte? + +--Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, à +sa majorité, a joui de la fortune de sa mère... Vous voyez donc bien, +mon cher Edwards, qu'en fait d'héritage, M. le vicomte n'a rien ou +presque rien à attendre de son père... + +--Qui, du reste, doit le détester. + +--Il n'a jamais voulu le voir, depuis la découverte en question, +persuadé sans doute qu'il est fils du Polonais. + +L'entretien des deux personnages fut interrompu par un valet de pied +géant, soigneusement poudré quoiqu'il fût à peine onze heures. + +--Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonné deux fois, dit le géant. + +Boyer parut désolé d'avoir manqué à son service, se leva précipitamment +et suivit le domestique avec autant d'empressement et de respect que +s'il n'eût pas été le propriétaire de la maison de son maître. + + + + +VII + +Le comte de Saint-Remy + + +Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'était +rendu auprès de M. de Saint-Remy, lorsque le père de ce dernier vint +frapper à la porte cochère de la maison de la rue de Chaillot. + +Le comte de Saint-Remy était un homme de haute taille, encore alerte et +vigoureux malgré son âge; la couleur presque cuivrée de son teint +contrastait étrangement avec la blancheur éclatante de sa barbe et de +ses cheveux; ses épais sourcils, restés noirs, recouvraient à demi ses +yeux perçants profondément enfoncés dans leur orbite. Quoiqu'il portât, +par une sorte de manie misanthropique, des vêtements presque sordides, +il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui +commandait le respect. + +La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra. + +Un portier en grande livrée brun et argent, parfaitement poudré et +chaussé de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge élégante, qui +avait autant de rapport avec l'antre enfumé des Pipelet que le tonneau +d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une +lingerie à la mode. + +--M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref. + +Le portier, au lieu de répondre, examinait avec une dédaigneuse surprise +la barbe blanche, la redingote râpée et le vieux chapeau de l'inconnu, +qui tenait à la main une grosse canne. + +--M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqué de +l'impertinent examen du portier. + +--M. le vicomte n'y est pas. + +Ce disant, le confrère de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste +significatif, invita l'inconnu à se retirer. + +--J'attendrai, dit le comte. + +Et il passa outre. + +--Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'écria le +portier en courant après le comte et en le prenant par le bras. + +--Comment, drôle! répondit le vieillard d'un air menaçant en levant sa +canne, tu oses me toucher!... + +--J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous +ai dit que M. le vicomte n'y était pas, ainsi allez-vous-en. + +À ce moment, Boyer, attiré par ces éclats de voix, parut sur le perron +de la maison. + +--Quel est ce bruit? demanda-t-il. + +--Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je +lui aie dit que M. le vicomte n'y était pas. + +--Finissons! reprit le comte en s'adressant à Boyer, qui s'était +approché; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai... + +Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du +père de son maître; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un +moment de l'identité du comte, le salua respectueusement et répondit: + +--Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis à ses ordres... + +--Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond +ébahissement du portier. + +Toujours précédé du valet de chambre, le comte arriva au premier étage +et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de +Florestan de Saint-Remy (nous désignerons désormais le vicomte par ce +nom de baptême pour le distinguer de son père), l'introduisit dans un +petit salon communiquant à cette pièce, et situé immédiatement au-dessus +du boudoir du rez-de-chaussée. + +--M. le vicomte a été obligé de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur +le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas à +rentrer. + +Et le valet de chambre disparut. + +Resté seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indifférence; +mais tout à coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses +joues s'empourprèrent, la colère contracta ses traits. + +Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la mère de +Florestan de Saint-Remy. + +Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête comme pour échapper à +cette vision et marcha à grands pas. + +--Cela est étrange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tué son +amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier +jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore éteinte, ma farouche +misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laissé face +à face avec la pensée de mon outrage. Oui, car la mort du complice de +cette infâme a vengé mon outrage, mais ne l'a pas effacé de mon +souvenir. + +«Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que +pendant quinze ans j'ai été dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai +entouré d'estime, de respect, une misérable qui m'avait indignement +trompé. C'est que j'ai aimé son fils, le fils de son crime, comme s'il +eût été mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce +Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adultère! + +«Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son illégitimité; il +est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est +affreux... S'il était mon fils pourtant! Alors l'abandon où je l'ai +laissé, l'éloignement, que je lui ai toujours témoigné, mon refus de le +jamais voir, seraient impardonnables. Mais, après tout, il est riche, +jeune, heureux: à quoi lui aurais-je été utile?... Oui, mais sa +tendresse eût peut-être adouci les chagrins que m'a causés sa mère! + +Après un moment de réflexion profonde, le comte reprit en haussant les +épaules: + +--Encore ces suppositions insensées, sans issue, qui ravivent toutes les +peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et pénible émotion que je +ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix années, +j'ai aimé avec la plus folle idolâtrie, que j'ai aimé comme mon fils, +lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon épée avec +tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de +joie! Et ils m'ont empêché d'assister à son agonie... à sa mort!... Oh! +ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir été frappé aussi +cruellement que je l'ai été!... Et puis, penser que mon nom, toujours +respecté, honoré, a dû être si souvent prononcé avec insolence et +dérision... comme on prononce celui d'un mari trompé!... Penser que mon +nom... mon nom dont j'ai toujours été si fier, appartient à cette heure +au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le coeur!... Oh! je ne +sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe à cela! + +Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva +machinalement la portière qui séparait le salon du cabinet de travail de +Florestan et fit quelques pas dans cette dernière pièce. + +Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masquée dans +la tenture s'ouvrit doucement, et Mme de Lucenay, enveloppée d'un grand +châle de cachemire vert, coiffée d'un chapeau de velours noir +très-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un +moment. + +Expliquons la cause de cette apparition inattendue. + +Florestan de Saint-Remy avait donné la veille rendez-vous à la duchesse +pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de +la petite porte de la ruelle était, comme d'habitude, entrée par la +serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du +rez-de-chaussée; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela était +arrivé quelquefois) le vicomte occupé à écrire dans son cabinet... Un +escalier dérobé conduisait du boudoir au premier. Mme de Lucenay monta +sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours, +défendu sa porte. + +Malheureusement, une visite assez menaçante de M. Badinot ayant obligé +Florestan de sortir précipitamment, il avait oublié le rendez-vous de +Mme de Lucenay. + +Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les +rideaux de la portière du salon s'écartèrent, et la duchesse se trouva +en face à face avec le père de Florestan. + +Elle ne put retenir un cri d'effroi. + +--Clotilde! s'écria le comte stupéfait. + +Intimement lié avec le comte de Noirmont, père de Mme de Lucenay, M. de +Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait +autrefois ainsi familièrement appelée par son nom de baptême. + +La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard à +barbe blanche et mal vêtu, dont elle se rappelait pourtant confusément +les traits. + +--Vous, Clotilde! répéta le comte avec un accent de reproche douloureux, +vous... ici... chez mon fils! + +Ces derniers mots fixèrent les souvenirs indécis de Mme de Lucenay; elle +reconnut enfin le père de Florestan et s'écria: + +--Monsieur de Saint-Remy! + +La position était tellement nette et significative que la duchesse, dont +on sait d'ailleurs le caractère excentrique et résolu, dédaigna de +recourir à un mensonge pour expliquer le motif de sa présence chez +Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui +avait jadis témoignée, elle lui tendit la main et lui dit de cet air à +la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu'à elle: + +--Voyons... ne me grondez pas... vous êtes mon plus vieil ami; +souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chère +Clotilde... + +--Oui... je vous appelais ainsi... mais... + +--Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma +devise: «Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...» + +--Ah! Clotilde!... + +--Épargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutôt vous parler de ma joie +de vous revoir; votre présence me rappelle tant de choses: mon pauvre +père... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est +beau! + +--C'est parce que votre père était mon ami, que... + +--Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous +aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux +rubans verts... Vous lui disiez toujours: «Vous gâtez Clotilde... prenez +garde»; et il vous répondait en m'embrassant: «Je le crois bien que je +la gâte, et il faut que je me dépêche et que je redouble, car bientôt le +monde me l'enlèvera pour la gâter à son tour.» Excellent père! Quel ami +j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de Mme de Lucenay; +puis, tendant la main à M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix émue: +Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous éveillez des +souvenirs si précieux, si chers à mon coeur!... + +Le comte, quoiqu'il connût dès longtemps ce caractère original et +délibéré, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait +cette position si délicate: rencontrer chez son amant le père de son +amant! + +--Si vous êtes à Paris depuis longtemps, reprit Mme de Lucenay, il est +mal à vous de n'être pas venu me voir plus tôt; nous aurions tant causé +du passé... car savez-vous que je commence à atteindre l'âge où il y a +un charme extrême à dire à de vieux amis: Vous souvenez-vous? + +Certes, la duchesse n'eût pas parlé avec un plus tranquille nonchaloir +si elle eût reçu une visite du matin à l'hôtel de Lucenay. M. de +Saint-Remy ne put s'empêcher de lui dire sévèrement: + +--Au lieu de parler du passé, il serait plus à propos de parler du +présent... mon fils peut rentrer d'un moment à l'autre, et... + +--Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte +de la serre, et on annonce toujours son arrivée par un coup de timbre +lorsqu'il rentre par la porte cochère; à ce bruit je disparaîtrai aussi +mystérieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout à votre +joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer... +depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais +des reproches à vous faire. + +--À moi?... À moi?... + +--Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le +monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un père sont +indispensables... Aussi, franchement, il est très-mal à vous de... + +Ici Mme de Lucenay, cédant à la bizarrerie de son caractère, ne put +s'empêcher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au +comte: + +--Avouez que la position est au moins singulière, et qu'il est +très-piquant que ce soit moi qui vous sermonne. + +--Cela est étrange, en effet; mais je ne mérite ni vos sermons ni vos +louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... À +son âge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils. + +--Que voulez-vous dire? + +--Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris +en horreur, dit le comte avec une expression pénible et contrainte. Il a +donc fallu des circonstances de la dernière importance pour m'obliger à +quitter Angers, et surtout à venir ici... dans cette maison... Mais j'ai +dû braver mes répugnances et recourir à toutes les personnes qui +pouvaient m'aider ou me renseigner à propos de recherches d'un grand +intérêt pour moi. + +--Oh! alors, dit Mme de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux, +je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous être utile à quelque +chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un +certain crédit, car les jours où je vais dîner chez ma grand'tante de +Montbrison, il donne à manger chez moi à des députés; on ne fait pas ça +sans motifs; cet inconvénient doit être racheté par quelque avantage, +probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui +en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous +pouvons vous servir, regardez-nous comme à vous. Il y a encore mon jeune +cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-même, est lié avec +toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je +vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je +puis me dire amie vaillante et dévouée! + +--Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant... + +--Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en +gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je +suppose, à l'affaire qui vous intéresse, et qui maintenant m'intéresse +extrêmement, puisqu'elle est vôtre. Causons donc de cela, et très-à +fond... je l'exige... + +Ce disant, la duchesse s'approcha de la cheminée, s'y appuya et avança +vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment, +était glacé. + +Avec un tact parfait, Mme de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus +parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce +dernier attachait beaucoup d'importance... + +La conduite de Clotilde eût été différente en présence de la mère de +Florestan; c'est avec bonheur, avec fierté, qu'elle lui eût longuement +avoué combien il lui était cher. + +Malgré son rigorisme et son âpreté, M. de Saint-Remy subit l'influence +de la grâce cavalière et cordiale de cette femme qu'il avait vue et +aimée tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait à la maîtresse de +son fils. + +Comment, d'ailleurs, résister à la contagion de l'exemple, lorsque le +héros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas même se +douter ou vouloir se douter de la difficulté de la circonstance où il se +trouve? + +--Vous ignorez peut-être, Clotilde, dit le comte, que depuis +très-longtemps j'habite Angers? + +--Non, je le savais. + +--Malgré l'espèce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette +ville, parce que là habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors +de l'affreux malheur qui m'a frappé, s'est conduit pour moi comme un +frère. Après m'avoir accompagné dans toutes les villes de l'Europe, où +j'espérais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi +de témoin lors d'un duel... + +--Oui, un duel terrible; mon père m'a tout dit autrefois, reprit +tristement Mme de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce +duel... et aussi la cause qui l'a amené... + +--J'ai voulu lui laisser respecter sa mère, répondit le comte en +étouffant un soupir... + +Il continua: + +--Au bout de quelques années, M. de Fermont mourut à Angers, dans mes +bras, laissant une fille et une femme que, malgré ma misanthropie, +j'avais été obligé d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus +pur, de plus noble que ces deux excellentes créatures. Je vivais seul +dans un faubourg éloigné de la ville; mais, quand mes accès de noire +tristesse me laissaient quelque relâche, j'allais chez Mme de Fermont +parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme +de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce +intimité, où j'avais désormais concentré toutes mes affections. Le frère +de Mme de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires +de sa soeur lors de la mort de son mari et plaça chez un notaire cent +mille écus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au +bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa Mme de +Fermont; son frère, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ +huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa première douleur +calmée, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires. Au +bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le +modeste mobilier de la maison qu'elle louait à Angers et que cette somme +avait été employée à payer quelques dettes laissées par elle. Inquiet de +cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette +malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la détresse, victimes +sans doute d'une banqueroute. Si Mme de Fermont pouvait, dans une +extrémité pareille, compter sur quelqu'un, c'était sur moi... pourtant +je ne reçus d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette +intimité si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous +figurer mes souffrances, mes inquiétudes depuis le départ de Mme de +Fermont et de sa fille... Leur père, leur mari était pour moi un +frère... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi +dans leur ruine elles ne s'adressaient pas à moi, tout pauvre que +j'étais; je partis pour venir ici, laissant à Angers, une personne qui, +si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en +instruire. + +--Eh bien? + +--Hier encore j'ai reçu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En +arrivant à Paris j'ai commencé mes recherches... je suis allé d'abord à +l'ancien domicile du frère de Mme de Fermont. Là on m'a dit qu'elle +demeurait sur le quai du canal Saint-Martin. + +--Et cette adresse? + +--Avait été la sienne, mais on ignorait son nouveau logement. +Malheureusement, jusqu'à présent mes recherches ont été inutiles. Après +mille vaines tentatives avant de désespérer tout à fait, je me suis +décidé à venir ici: peut-être Mme de Fermont, qui, par un motif +inexplicable, ne m'a demandé ni aide ni appui, aura eu recours à mon +fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier +espoir est bien peu fondé... mais je ne veux rien avoir négligé pour +retrouver cette pauvre femme et sa fille. + +Depuis quelques minutes Mme de Lucenay écoutait le comte avec un +redoublement d'attention; tout à coup elle dit: + +--En vérité, il serait bien singulier qu'il s'agît des mêmes +personnes... auxquelles s'intéresse Mme d'Harville... + +--Quelles personnes? demanda le comte. + +--La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure +est très-noble? + +--Sans doute; mais comment savez-vous... + +--Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus? + +--Oui... oui... + +--Et elle s'appelle Claire? + +--Oh! de grâce! dites, où sont-elles? + +--Hélas! je l'ignore... + +--Vous l'ignorez? + +--Voici ce qui est arrivé: une femme de ma société, Mme d'Harville, est +venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont +la fille se nommait Claire, et dont le frère se serait suicidé; Mme +d'Harville s'adressait à moi, parce qu'elle avait vu ces mots: «Écrire à +Mme de Lucenay», tracés au bas d'un brouillon de lettre que cette +malheureuse femme écrivait à une personne inconnue, dont elle réclamait +l'appui. + +--Elle voulait vous écrire... à vous, et pourquoi? + +--Je l'ignore... je ne la connais pas. + +--Mais elle vous connaissait, elle! s'écria M. de Saint-Remy, frappé +d'une idée subite. + +--Que dites-vous? + +--Cent fois elle m'avait entendu parler de votre père, de vous, de votre +généreux et excellent coeur. Dans son infortune, elle aura songé à +recourir à vous. + +--En effet, cela peut s'expliquer ainsi. + +--Et Mme d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en +sa possession? + +--Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore où +étaient réfugiées cette pauvre mère et sa fille, elle était, je crois, +sur leurs traces. + +--Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire auprès de Mme +d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui. + +--Impossible! Son mari vient d'être victime d'un effroyable accident; +une arme qu'il ne croyait pas chargée est partie entre ses mains, il a +été tué sur le coup. + +--Ah! c'est horrible! + +--La marquise est aussitôt partie pour aller passer les premiers temps +de son deuil chez son père, en Normandie. + +--Clotilde, je vous en conjure, écrivez-lui aujourd'hui, demandez-lui +les renseignements qu'elle possède déjà; puisqu'elle s'intéresse à ces +pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux +auxiliaire que moi; mon seul désir est de retrouver la veuve de mon ami +et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possède. +Maintenant c'est ma seule famille. + +--Toujours le même, toujours généreux et dévoué! Comptez sur moi, +j'écrirai aujourd'hui même à Mme d'Harville. Où adresserai-je ma +réponse? + +--À Asnières, poste restante. + +--Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger là, et pas à Paris? + +--J'exècre Paris, à cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de +Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien médecin, le docteur Griffon, avec +qui je suis resté en correspondance, possède une petite maison de +campagne sur le bord de la Seine, près d'Asnières; il ne l'habite pas +l'hiver, il me l'a proposée; c'était presque un faubourg de Paris; je +pouvais, après m'être livré à mes recherches, trouver là l'isolement qui +me plaît... J'ai accepté. + +--Je vous écrirai donc à Asnières; je puis d'ailleurs vous donner déjà +un renseignement qui pourra vous servir peut-être... et que je dois à +Mme d'Harville... La ruine de Mme de Fermont a été causée par la +friponnerie du notaire chez qui était placée toute la fortune de votre +parente... Ce notaire a nié le dépôt. + +--Le misérable!... Et il se nomme? + +--M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie +de rire. + +--Que vous êtes étrange, Clotilde! Il n'y a rien que de sérieux, que de +triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et mécontent. + +En effet, Mme de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse déclaration du +notaire, n'avait pu réprimer un mouvement d'hilarité. + +--Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort +singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais, +sérieusement, si sa réputation d'honnête homme n'est pas plus méritée +que sa réputation de saint homme (et je déclare celle-ci usurpée), c'est +un grand misérable! + +--Et il demeure? + +--Rue du Sentier. + +--Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui coïnciderait alors +assez avec certains soupçons... + +--Quels soupçons? + +--D'après quelques renseignements pris sur la mort du frère de ma pauvre +amie, je serais presque tenté de croire que ce malheureux, au lieu de se +suicider... a été victime d'un assassinat. + +--Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?... + +--Plusieurs raisons qui seraient trop longues à vous dire; je vous +laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en +votre nom et en celui de M. de Lucenay... + +--Comment! vous partez... sans voir Florestan? + +--Cette entrevue me serait trop pénible, vous devez le comprendre... Je +la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements +sur Mme de Fermont, voulant n'avoir au moins rien négligé pour la +retrouver; maintenant, adieu... + +--Ah! vous êtes impitoyable! + +--Ne savez-vous pas...? + +--Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils... + +--Comment? N'est-il pas riche, heureux?... + +--Oui, mais il ne connaît pas les hommes. Aveuglément prodigue, parce +qu'il est confiant et généreux, en tout, partout et toujours très-grand +seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bonté. Si vous saviez ce qu'il y +a de noblesse dans ce coeur! Je n'ai jamais osé le sermonner au sujet de +ses dépenses et de son désordre, d'abord parce que je suis au moins +aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au +contraire, vous pourriez... + +Mme de Lucenay n'acheva pas. + +Tout à coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy. + +Il entra précipitamment dans le cabinet voisin du salon; après en avoir +brusquement fermé la porte, il dit d'une voix altérée à quelqu'un qui +l'accompagnait: + +--Mais c'est impossible!... + +--Je vous le répète, répondit la voix claire et perçante de M. Badinot, +je vous répète que, sans cela, avant quatre heures vous serez arrêté... +Car s'il n'a pas l'argent tantôt, notre homme va déposer sa plainte au +parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme +celui-là: les galères, mon pauvre vicomte!... + + + + +VIII + +L'entretien + + +Il est impossible de peindre le regard qu'échangèrent Mme de Lucenay et +le père de Florestan en entendant ces terribles paroles: _Il_ _y va pour +vous... des galères!_ Le comte devint livide; il s'appuya au dossier +d'un fauteuil, ses genoux se dérobaient sous lui. + +Son nom vénérable et respecté... son nom déshonoré par un homme qu'il +accusait d'être le fruit de l'adultère! + +Ce premier abattement passé, les traits courroucés du vieillard, un +geste menaçant qu'il fit en s'avançant vers le cabinet, révélèrent une +résolution si effrayante que Mme de Lucenay lui saisit la main, l'arrêta +et lui dit à voix basse, avec l'accent de la plus profonde conviction: + +--Il est innocent... je vous le jure!... Écoutez en silence... + +Le comte s'arrêta. Il voulait croire à ce que lui disait la duchesse. + +Celle-ci était en effet persuadée de la loyauté de Florestan. + +Pour obtenir de nouveaux sacrifices de cette femme si aveuglément +généreuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre à l'abri d'une +prise de corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait +affirmé à Mme de Lucenay que, dupe d'un misérable dont il avait reçu en +paiement une traite fausse, il risquait d'être regardé comme complice du +faussaire, ayant lui-même mis cette traite en circulation. + +Mme de Lucenay savait le vicomte imprudent, prodigue, désordonné; mais +jamais elle ne l'aurait un moment supposé capable, non pas d'une +bassesse ou d'une infamie, mais seulement de la plus légère +indélicatesse. + +En lui prêtant par deux fois des sommes considérables dans des +circonstances très-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service +d'ami, le vicomte n'acceptant jamais ces avances qu'à la condition +expresse de les rembourser; car on lui devait, disait-il, plus du double +de ces sommes. + +Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs, Mme de Lucenay, +cédant à l'impulsion de sa bonté naturelle, n'avait songé qu'à être +utile à Florestan, et nullement à s'assurer s'il pouvait s'acquitter +envers elle. Il l'affirmait, elle n'en doutait pas; eût-il accepté sans +cela des prêts aussi importants? En répondant de l'honneur de Florestan, +en suppliant le vieux comte d'écouter la conversation de son fils, la +duchesse pensait qu'il allait être question de l'abus de confiance dont +le vicomte se prétendait victime, et qu'il serait ainsi complètement +innocenté aux yeux de son père. + +--Encore une fois, reprit Florestan d'une voix altérée, ce Petit-Jean +est un infâme; il m'avait assuré n'avoir pas d'autres traites que celles +que j'ai retirées de ses mains hier et il y a trois jours... Je croyais +celle-ci en circulation, elle n'était payable que dans trois mois à +Londres, chez Adams et Compagnie. + +--Oui, oui, dit la voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vicomte, +que vous aviez adroitement combiné votre affaire; vos faux ne devaient +être découverts que lorsque vous seriez déjà loin... Mais vous avez +voulu attraper plus fin que vous. + +--Eh! il est bien temps maintenant de me dire cela, malheureux que vous +êtes..., s'écria Florestan furieux; n'est-ce pas vous qui m'avez mis en +rapport avec celui qui m'a négocié ces traites! + +--Voyons, mon cher aristocrate, répondit froidement Badinot, du +calme!... Vous contrefaites habilement les signatures de commerce; c'est +à merveille, mais ce n'est pas une raison pour traiter vos amis avec une +familiarité désagréable. Si vous vous emportez encore... je vous laisse, +arrangez-vous comme vous voudrez... + +--Et croyez-vous qu'on puisse conserver son sang-froid dans une position +pareille?... Si ce que vous me dites est vrai, si cette plainte doit +être déposée aujourd'hui au parquet du procureur du roi, je suis +perdu... + +--C'est justement ce que je vous dis, à moins que... vous n'ayez encore +recours à votre charmante Providence aux yeux bleus... + +--C'est impossible. + +--Alors, résignez-vous. C'est dommage, c'était la dernière traite... et +pour vingt-cinq mauvais mille francs... aller prendre l'air du Midi à +Toulon... C'est maladroit, c'est absurde, c'est bête! Comment un habile +homme comme vous peut-il se laisser acculer ainsi? + +--Mon Dieu, que faire? Que faire?... Rien de ce qui est ici ne +m'appartient plus, je n'ai pas vingt louis à moi. + +--Vos amis? + +--Eh! je dois à tous ceux qui pourraient me prêter; me croyez-vous assez +sot pour avoir attendu jusqu'à aujourd'hui pour m'adresser à eux? + +--C'est vrai; pardon... tenez, causons tranquillement, c'est le meilleur +moyen d'arriver à une solution raisonnable. Tout à l'heure je voulais +vous expliquer comment vous vous étiez attaqué à plus fin que vous. Vous +ne m'avez pas écouté. + +--Allons, parlez, si cela peut être bon à quelque chose. + +--Récapitulons: vous m'avez dit, il y a deux mois: «J'ai pour cent +treize mille francs de traites sur différentes maisons de banque à +longues échéances; mon cher Badinot, trouvez moyen de me les +négocier...» + +--Eh bien!... Ensuite?... + +--Attendez... je vous ai demandé à voir ces valeurs... Un certain je ne +sais quoi m'a dit que ces traites étaient fausses, quoique parfaitement +imitées. Je ne vous soupçonnais pas, il est vrai, un talent +calligraphique aussi avancé; mais, m'occupant du soin de votre fortune +depuis que vous n'aviez plus de fortune, je vous savais complètement +ruiné. J'avais fait passer l'acte par lequel vos chevaux, vos voitures, +le mobilier de cet hôtel, appartenaient à Boyer et à Edwards... Il +n'était donc pas indiscret à moi de m'étonner de vous voir possesseur de +valeurs de commerce si considérables, hein? + +--Faites-moi grâce de vos étonnements, arrivons au fait. + +--M'y voici... J'ai assez d'expérience ou de timidité... pour ne pas me +soucier de me mêler directement d'affaires de cette sorte; je vous +adressai donc à un tiers qui, non moins clairvoyant que moi, soupçonna +le mauvais tour que vous vouliez lui jouer. + +--C'est impossible, il n'aurait pas escompté ces valeurs s'il les avait +crues fausses. + +--Combien vous a-t-il donné d'argent comptant, pour ces cent treize +mille francs? + +--Vingt-cinq mille francs comptant, et le reste en créances à +recouvrer... + +--Et qu'avez-vous retiré de ces créances?... + +--Rien, vous le savez bien; elles étaient illusoires... mais il +aventurait toujours vingt-cinq mille francs. + +--Que vous êtes jeune, mon cher vicomte! Ayant à recevoir de vous ma +commission de cent louis si l'affaire se faisait, je m'étais bien gardé +de dire au tiers l'état réel de vos affaires... Il vous croyait encore à +votre aise, et il vous savait surtout très-adoré d'une grande dame +puissamment riche qui ne vous laisserait jamais dans l'embarras; il +était donc à peu près sûr de rentrer au moins dans ses fonds, par +transaction; il risquait sans doute de perdre, mais il risquait aussi de +gagner beaucoup, et son calcul était bon; car l'autre jour, vous lui +avez déjà compté bel et bien cent mille francs, pour retirer la fausse +traite de cinquante-huit mille francs, et hier trente mille francs pour +la seconde... Pour celle-ci, il s'est contenté, il est vrai, du +remboursement intégral. Comment vous êtes-vous procuré ces trente mille +francs d'hier? que le diable m'emporte si je le sais! car vous êtes un +homme unique... Vous voyez donc bien qu'en fin de compte, si Petit-Jean +vous force à payer la dernière traite de vingt-cinq mille francs, il +aura reçu de vous cent cinquante-cinq mille francs pour vingt-cinq mille +qu'il vous aura comptés; or, j'avais raison de dire que vous vous étiez +joué à plus fin que vous. + +--Mais pourquoi m'a-t-il dit que cette dernière traite, qu'il présente +aujourd'hui, était négociée? + +--Pour ne pas vous effrayer; il vous avait dit aussi qu'excepté celle de +cinquante-huit mille francs, les autres étaient en circulation; une fois +la première payée, hier est venue la seconde, et aujourd'hui la +troisième. + +--Le misérable!... + +--Écoutez donc, chacun pour soi, chacun chez soi, comme dit un célèbre +jurisconsulte dont j'admire beaucoup la maxime. Mais causons de +sang-froid: ceci vous prouve que le Petit-Jean (et entre nous je ne +serais pas étonné que, malgré sa sainte renommée, le Jacques Ferrand ne +fût de moitié dans ses spéculations), ceci vous prouve, dis-je, que le +Petit-Jean, alléché par vos premiers paiements, spécule sur cette +dernière traite, comme il a spéculé sur les autres, bien certain que vos +amis ne vous laisseront pas traduire en cour d'assises. C'est à vous de +voir si ces amitiés ne sont pas exploitées, pressurées jusqu'à l'écorce, +et s'il ne reste pas encore quelques gouttes d'or à en exprimer; car si +dans trois heures vous n'avez pas les vingt-cinq mille francs, mon noble +vicomte, vous êtes coffré. + +--Quand vous me répéterez cela sans cesse... + +--À force de m'entendre vous consentirez peut-être à essayer de tirer +une dernière plume de l'aile de cette généreuse duchesse... + +--Je vous répète qu'il n'y faut pas songer... En trois heures trouver +encore vingt-cinq mille francs, après les sacrifices qu'elle a déjà +faits, ce serait folie que de l'espérer. + +--Pour vous plaire, heureux mortel, on tente l'impossible. + +--Eh! elle l'a déjà tenté, l'impossible... c'était d'emprunter cent +mille francs à son mari et de réussir; mais ce sont de ces phénomènes +qui ne se reproduisent pas deux fois. Voyons, mon cher Badinot, +jusqu'ici vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi... j'ai toujours été +généreux, tâchez d'obtenir quelque sursis de ce misérable Petit-Jean... +Vous le savez, je trouve toujours moyen de récompenser qui me sert; une +fois cette dernière affaire assoupie, je prends un nouvel essor... vous +serez content de moi. + +--Petit-Jean est aussi inflexible que vous êtes peu raisonnable. + +--Moi!... + +--Tâchez seulement d'intéresser encore votre généreuse amie à votre +funeste sort... Que diable! dites-lui seulement ce qu'il en est; non +plus, comme déjà, que vous avez été dupe de faussaires, mais que vous +êtes faussaire vous-même. + +--Jamais je ne lui ferai un tel aveu, ce serait une honte sans avantage. + +--Aimez-vous mieux qu'elle apprenne demain la chose par _La Gazette des +tribunaux?_ + +--J'ai trois heures devant moi, je puis fuir. + +--Et où irez-vous sans argent? Jugez donc, au contraire: ce dernier faux +retiré, vous vous trouverez dans une position superbe, vous n'aurez plus +que des dettes. Voyons, promettez-moi de parler encore à la duchesse. +Vous êtes si roué! vous saurez vous rendre intéressant malgré vos +erreurs; au pis-aller on vous estimera peut-être un peu moins ou plus du +tout, mais on vous tirera d'affaire. Voyons, promettez-moi de voir votre +belle amie; je cours chez Petit-Jean, je me fais fort d'obtenir une +heure ou deux de sursis. + +--Enfer! Il faut boire la honte jusqu'à la lie! + +--Allons! bonne chance, soyez tendre, passionné, charmant; je cours chez +Petit-Jean, vous m'y trouverez jusqu'à trois heures... plus tard il ne +serait plus temps... le parquet du procureur du roi n'est ouvert que +jusqu'à quatre heures... + +Et M. Badinot sortit. + +Lorsque la porte fut fermée, on entendit Florestan s'écrier avec un +profond désespoir: + +--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! + +Pendant cet entretien, qui dévoilait au comte l'infamie de son fils, et +à Mme de Lucenay l'infamie de l'homme qu'elle avait aveuglément aimé, +tous deux étaient restés immobiles, respirant à peine, sous cette +épouvantable révélation. + +Il serait impossible de rendre l'éloquence muette de la scène +douloureuse qui se passa entre cette jeune femme et le comte lorsqu'il +n'y eut plus de doute possible sur le crime de Florestan. Étendant le +bras vers la pièce où se trouvait son fils, le vieillard sourit avec une +ironie amère, jetant un regard écrasant sur Mme de Lucenay, et sembla +lui dire: + +«Voilà celui pour lequel vous avez bravé toutes les hontes, consommé +tous les sacrifices! Voilà celui que vous me reprochiez d'avoir +abandonné!...» + +La duchesse comprit le reproche; un moment elle baissa la tête sous le +poids de sa honte. + +La leçon était terrible... + +Puis, peu à peu, à l'anxiété cruelle qui avait contracté les traits de +Mme de Lucenay, succéda une sorte d'indignation hautaine. Les fautes +inexcusables de cette femme étaient au moins palliées par la loyauté de +son amour, par la hardiesse de son dévouement, par la grandeur de sa +générosité, par la franchise de son caractère et par son inexorable +aversion pour tout ce qui était bas ou lâche. + +Encore trop jeune, trop belle, trop recherchée, pour éprouver +l'humiliation d'avoir été exploitée, une fois le prestige de l'amour +subitement évanoui chez elle, cette femme altière et décidée ne +ressentit ni haine ni colère; instantanément, sans transition aucune, un +dégoût mortel, un dédain glacial, tua son affection jusqu'alors si +vivace; ce ne fut plus une maîtresse indignement trompée par son amant, +ce fut une femme de bonne compagnie découvrant qu'un homme de sa société +était un escroc et un faussaire, et le chassant de chez elle. + +En supposant même que quelques circonstances eussent pu atténuer +l'ignominie de Florestan, Mme de Lucenay ne les aurait pas admises; +selon elle, l'homme qui franchissait certaines limites d'honneur, soit +par vice, entraînement ou faiblesse, n'existait plus à ses yeux; +l'honorabilité étant pour elle une question d'être ou de non-être. + +Le seul ressentiment douloureux qu'éprouva la duchesse fut excité par +l'effet terrible que cette révélation inattendue produisait sur le +comte, son vieil ami. + +Depuis quelques moments il semblait ne pas voir, ne pas entendre; ses +yeux étaient fixes, sa tête baissée, ses bras pendants, sa pâleur +livide; de temps à autre un soupir convulsif soulevait sa poitrine. + +Chez un homme aussi résolu qu'énergique, un tel abattement était plus +effrayant que les transports de la colère. + +Mme de Lucenay le regardait avec inquiétude. + +--Courage, mon ami, lui dit-elle à voix basse. Pour vous... pour moi... +pour cet homme... je sais ce qu'il me reste à faire... + +Le vieillard la regarda fixement; puis, comme s'il eût été arraché à sa +stupeur par une commotion violente, il redressa la tête, ses traits +devinrent menaçants, et, oubliant que son fils pouvait l'entendre, il +s'écria: + +--Et moi aussi, pour vous, pour moi, pour cet homme, je sais ce qu'il me +reste à faire... + +--Qui est donc là? demanda Florestan surpris. + +Mme de Lucenay, craignant de se trouver avec le vicomte, disparut par la +petite porte et descendit par l'escalier dérobé. + +Florestan, ayant encore demandé qui était là et ne recevant pas de +réponse, entra dans le salon. Il s'y trouva seul avec le comte. + +La longue barbe du vieillard le changeait tellement, il était si +pauvrement vêtu, que son fils, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs +années, ne le reconnaissant pas d'abord, s'avança vers lui d'un air +menaçant. + +--Que faites-vous là...? Qui êtes-vous? + +--Je suis le mari de cette femme! répondit le comte en montrant le +portrait de Mme de Saint-Remy. + +--Mon père! s'écria Florestan en reculant avec frayeur; et il se rappela +les traits du comte, depuis longtemps oubliés. + +Debout, formidable, le regard irrité, le front empourpré par la colère, +ses cheveux blancs rejetés en arrière, ses bras croisés sur sa poitrine, +le comte dominait, écrasait son fils, qui, la tête baissée, n'osait +lever les yeux sur lui. + +Pourtant M. de Saint-Remy, par un secret motif, fit un violent effort +pour rester calme et pour dissimuler ses terribles ressentiments. + +--Mon père! reprit Florestan d'une voix altérée, vous étiez là?... + +--J'étais là... + +--Vous avez entendu?... + +--Tout. + +--Ah! s'écria douloureusement le vicomte en cachant son visage dans ses +mains. + +Il y eut un moment de silence. + +Florestan, d'abord aussi étonné que chagrin de l'apparition inattendue +de son père, songea bientôt, en homme de ressources, au parti qu'il +pourrait tirer de cet incident. + +«Tout n'est pas perdu, se dit-il. La présence de mon père est un coup du +sort. Il sait tout, il ne voudra pas laisser flétrir son nom; il n'est +pas riche, mais il doit toujours posséder plus de vingt-cinq mille +francs. Jouons serré... De l'adresse, de l'entrain, de l'émotion... je +laisse reposer la duchesse et je suis sauvé!» + +Puis, donnant à ses traits charmants une expression de douloureux +abattement, mouillant son regard des larmes du repentir, prenant sa voix +la plus vibrante, son accent le plus pathétique, il s'écria en joignant +les mains avec un geste désespéré: + +--Ah! mon père... je suis bien malheureux!... Après tant d'années... +vous revoir... et dans un tel moment!... Je dois vous paraître si +coupable! Mais daignez m'écouter, je vous en supplie; permettez-moi, non +de me justifier, mais de vous expliquer ma conduite... Le voulez-vous, +mon père?... + +M. de Saint-Remy ne répondit pas un mot; ses traits restèrent +impassibles; il s'assit dans un fauteuil, où il s'accouda, et là, le +menton appuyé sur la paume de sa main, il contempla le vicomte en +silence. + +Si Florestan eût connu les motifs qui remplissaient l'âme de son père de +haine, de fureur et de vengeance, épouvanté du calme apparent du comte, +il n'eût pas sans doute essayé de le duper, ni plus ni moins qu'un +bonhomme Géronte. + +Mais ignorant les funestes soupçons qui pesaient sur la légitimité de sa +naissance, mais ignorant la faute de sa mère, Florestan ne douta pas du +succès de sa piperie, croyant n'avoir qu'à attendrir un père qui, à la +fois très-misanthrope et très-fier de son nom, serait capable, plutôt +que de le laisser déshonorer, de se décider aux derniers sacrifices. + +--Mon père, reprit timidement Florestan, me permettez-vous de tâcher, +non de me disculper, mais de vous dire par suite de quels entraînements +involontaires... je suis arrivé, presque malgré moi, jusqu'à des +actions... infâmes... je l'avoue?... + +Le vicomte prit le silence de son père pour un consentement tacite et +continua: + +--Lorsque j'eus le malheur de perdre ma mère... ma pauvre mère qui +m'avait tant aimé... je n'avais pas vingt ans... Je me trouvai seul... +sans conseil... sans appui... Maître d'une fortune considérable... +habitué au luxe dès mon enfance... je m'en étais fait une habitude... un +besoin. Ignorant combien il était difficile de gagner de l'argent, je le +prodiguais sans mesure... Malheureusement... et je dis malheureusement, +parce que cela m'a perdu, mes dépenses, toutes folles qu'elles étaient, +furent remarquables par leur élégance... À force de goût, j'éclipsai des +gens dix fois plus riches que moi. Ce premier succès m'enivra, je devins +homme de luxe comme on devient homme de guerre, homme d'État; oui, +j'aime le luxe, non par ostentation vulgaire, mais je l'aime comme le +peintre aime la peinture, comme le poëte aime la poésie; comme tout +artiste, j'étais jaloux de mon oeuvre... et mon oeuvre, à moi, c'était +mon luxe. Je sacrifiai tout à sa perfection... Je le voulus beau, grand, +complet, splendidement harmonieux en toute chose... depuis mon écurie +jusqu'à ma table, depuis mon habit jusqu'à ma maison... Je voulus que ma +vie fût comme un enseignement de goût et d'élégance. Comme un artiste +enfin, j'étais à la fois avide des applaudissements de la foule et de +l'admiration des gens d'élite: ce succès si rare, je l'obtins... + +En parlant ainsi, les traits de Florestan perdaient peu à peu leur +expression hypocrite, ses yeux brillaient d'une sorte d'enthousiasme. Il +disait vrai; il avait été d'abord séduit par cette manière assez peu +commune de comprendre le luxe. + +Le vicomte interrogea du regard la physionomie de son père; elle lui +parut s'adoucir un peu. + +Il reprit avec une exaltation croissante: + +--Oracles et régulateurs de la mode, mon blâme ou ma louange faisaient +loi; j'étais cité, copié, vanté, admiré, et cela par la meilleure +compagnie de Paris, c'est-à-dire de l'Europe, du monde... Les femmes +partagèrent l'engouement général, les plus charmantes se disputaient le +plaisir de venir à quelques fêtes très-restreintes que je donnais, et +partout et toujours on s'extasiait sur l'élégance incomparable, sur le +goût exquis de ces fêtes... que les millionnaires ne pouvaient ni égaler +ni éclipser; enfin, je fus ce que l'on appelle le roi de la mode... Ce +mot vous dira tout, mon père, si vous le comprenez. + +--Je le comprends... et je suis sûr qu'au bagne vous inventeriez quelque +élégance raffinée dans la manière de porter votre chaîne... cela +deviendrait à la mode dans la chiourme et s'appellerait... à la +Saint-Remy, dit le vieillard avec une sanglante ironie... Puis il +ajouta: Et Saint-Remy... c'est mon nom!... + +Et il se tut, restant toujours accoudé, toujours le menton dans la paume +de sa main. + +Il fallut à Florestan beaucoup d'empire sur lui-même pour cacher la +blessure que lui fit ce sarcasme acéré. + +Il reprit d'un ton plus humble: + +--Hélas! mon père, ce n'est pas par orgueil que j'évoque le souvenir de +ces succès... car, je vous le répète, ce succès m'a perdu... Recherché, +envié, flatté, adulé, non par des parasites intéressés, mais par des +gens dont la position dépassait de beaucoup la mienne et sur lesquels +j'avais seulement l'avantage que donne l'élégance... qui est au luxe ce +que le goût est aux arts... la tête me tourna. Je ne calculai plus: ma +fortune devait être dissipée en quelques années, peu m'importait. +Pouvais-je renoncer à cette vie fiévreuse, éblouissante, dans laquelle +les plaisirs succédaient aux plaisirs, les jouissances aux jouissances, +les fêtes aux fêtes, les ivresses de toutes sortes aux enchantements de +toutes sortes?... Oh! si vous saviez, mon père, ce que c'est que d'être +partout signalé comme le héros du jour... d'entendre le murmure qui +accueille votre entrée dans un salon... d'entendre les femmes se dire: +«C'est lui!... le voilà!...» Oh! si vous saviez... + +--Je sais, dit le vieillard en interrompant son fils et sans changer +d'attitude, je sais... Oui, l'autre jour, sur une place publique, il y +avait foule; tout à coup on entendit un murmure... pareil à celui qui +vous accueille quand vous entrez quelque part, puis les regards des +femmes surtout se fixèrent sur un très-beau garçon... toujours comme ils +se fixent sur vous... et elles se le montraient les unes aux autres en +se disant: «C'est lui... le voilà...», toujours comme s'il s'était agi +de vous... + +--Mais cet homme, mon père? + +--Était un faussaire que l'on mettait au carcan. + +--Ah! s'écria Florestan avec une rage concentrée; puis feignant une +affliction profonde, il ajouta: Mon père, vous êtes sans pitié... Que +voulez-vous que je vous dise pourtant? Je ne cherche pas à nier les +torts... je veux seulement vous expliquer l'entraînement fatal qui les a +causés. Eh bien! oui, dussiez-vous encore m'accabler de sanglants +sarcasmes, je tâcherai d'aller jusqu'au bout de cette confession, je +tâcherai de vous faire comprendre cette exaltation fiévreuse qui m'a +perdu, parce que alors peut-être vous me plaindrez... Oui, car on plaint +un fou... et j'étais fou... Fermant les yeux, je m'abandonnais à +l'étincelant tourbillon dans lequel j'entraînais avec moi les femmes les +plus charmantes, les hommes les plus aimables. M'arrêter, le pouvais-je? +Autant dire au poëte qui s'épuise, et dont le génie dévore la santé: +«Arrêtez-vous au milieu de l'inspiration qui vous emporte!...» Non, je +ne pouvais pas, moi!... Moi!... Abdiquer cette royauté que j'exerçais, +et rentrer honteux, ruiné, moqué, dans la plèbe inconnue; donner ce +triomphe à mes envieux que j'avais jusqu'alors défiés, dominés, +écrasés!... Non, non, je ne le pouvais pas!... Volontairement du moins. +Vint le jour fatal où pour la première fois l'argent m'a manqué. Je fus +surpris comme si ce moment n'avait jamais dû arriver. Cependant j'avais +encore à moi mes chevaux, mes voitures, le mobilier de cette maison... +Mes dettes payées, il me serait resté soixante mille francs... +peut-être... Qu'aurai-je fait de cette misère? Alors, mon père, je fis +le premier pas dans une voie infâme... j'étais encore honnête... je +n'avais dépensé que ce qui m'appartenait; mais alors je commençai à +faire des dettes que je ne pouvais pas payer... je vendis tout ce que je +possédais à deux de mes gens, afin de m'acquitter envers eux, et de +pouvoir, pendant six mois encore, malgré mes créanciers, jouir du luxe +qui m'enivrait... Pour subvenir à mes besoins de jeu et de folles +dépenses, j'empruntai d'abord à des juifs; puis, pour payer les juifs, à +mes amis, et, pour payer mes amis, à mes maîtresses. Ces ressources +épuisées, il y eut un nouveau temps d'arrêt dans ma vie... D'honnête +homme j'étais devenu chevalier d'industrie... mais je n'étais pas encore +criminel... Cependant j'hésitai... je voulais prendre une résolution +violente... j'avais prouvé dans plusieurs duels que je ne craignais pas +la mort... je voulais me tuer!... + +--Ah bah!..., vraiment? dit le comte avec une ironie farouche. + +--Vous ne me croyez pas, mon père? + +--C'était bien tôt ou bien tard! ajouta le vieillard toujours impassible +et dans la même attitude. + +Florestan, pensant avoir ému son père en lui parlant de son projet de +suicide, crut nécessaire de remonter la scène par un coup de théâtre. + +Il ouvrit un meuble, y prit un petit flacon de cristal verdâtre et dit +au comte en le posant sur la table: + +--Un charlatan italien m'a vendu ce poison... + +--Et... il était pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours +accoudé. + +Florestan comprit la portée des paroles de son père. + +Ses traits exprimèrent cette fois une indignation réelle, car il disait +vrai. + +Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer: fantaisie éphémère! Les +gens de sa sorte sont trop lâches pour se résoudre froidement et sans +témoins à la mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel. + +Il s'écria donc avec l'accent de la vérité: + +--Je suis tombé bien bas... mais du moins pas jusque-là, mon père! +C'était pour moi que je réservais ce poison! + +--Et vous avez eu peur? fit le comte sans changer de position. + +--Je l'avoue, j'ai reculé devant cette extrémité terrible; rien n'était +encore désespéré: les personnes auxquelles je devais étaient riches et +pouvaient attendre... À mon âge, avec mes relations, j'espérai un +moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position +honorable, indépendante, qui m'en eût tenu lieu... Plusieurs de mes +amis, peut-être moins bien doués que moi, avaient fait un chemin rapide +dans la diplomatie. J'eus une velléité d'ambition... Je n'eus qu'à +vouloir, et je fus attaché à la légation de Gerolstein... +Malheureusement, quelques jours après cette nomination, une dette de jeu +contractée envers un homme que je haïssais me mit dans un cruel +embarras... J'avais épuisé mes dernières ressources... Une idée fatale +me vint. Me croyant certain de l'impunité, je commis une action +infâme... Vous le voyez... mon père... je ne vous ai rien caché... +j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche à l'atténuer en +rien... Deux partis me restent à prendre, et je suis également décidé à +tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom +déshonoré, car si je ne paie pas aujourd'hui même vingt-cinq mille +francs, la plainte est déposée, l'éclat a lieu, et, mort ou vivant, je +suis flétri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon père... +de vous dire: «Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je +vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y +trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment réhabilité...» Ce +que je vous dis là, mon père, voyez-vous, est vrai... En présence de +l'extrémité qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... Décidez... ou je +mourrai couvert de honte, ou, grâce à vous... je vivrai pour réparer ma +faute... Ce ne sont pas là des menaces et des paroles de jeune homme, +mon père... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de +courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas +aller au bagne... + +Le comte se leva. + +--Je ne veux pas que mon nom soit déshonoré, dit-il froidement à +Florestan. + +--Ah! mon père!... Mon sauveur, s'écria chaleureusement le vicomte; et +il allait se précipiter dans les bras de son père, lorsque celui-ci, +d'un geste glacial, calma cet entraînement. + +--On vous attend jusqu'à trois heures... chez cet homme qui a le faux? + +--Oui, mon père... il est deux heures... + +--Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi écrire. + +--Voici, mon père. + +Le comte s'assit devant le bureau de Florestan et écrivit d'une main +ferme: + +«Je m'engage à payer ce soir à dix heures les vingt-cinq mille francs +que doit mon fils. + + «Comte de SAINT-REMY» + +--Votre créancier ne veut que de l'argent; malgré ses menaces, cet +engagement de moi le fera consentir à un nouveau délai; il ira chez M. +Dupont, banquier, rue de Richelieu, n° 7, qui lui répondra de la valeur +de cet acte. + +--Ô mon père!... Comment jamais... + +--Vous m'attendrez ce soir... à dix heures, je vous apporterai +l'argent... Que votre créancier se trouve ici... + +--Oui, mon père: et après-demain je pars pour l'Afrique... Vous verrez +si je suis ingrat!... Alors, peut-être, lorsque je serai réhabilité, +vous accepterez mes remerciements. + +--Vous ne me devez rien; j'ai dit que mon nom ne serait pas déshonoré +davantage; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Remy en prenant +sa canne qu'il avait déposée sur le bureau; et il se dirigea vers la +porte. + +--Mon père, votre main, au moins! reprit Florestan d'un ton suppliant. + +--Ici, ce soir, à dix heures, dit le comte en refusant sa main. + +Et il sortit. + +--Sauvé!... s'écria Florestan radieux. Sauvé! Puis il reprit, après un +moment de réflexion: Sauvé à peu près... N'importe, c'est toujours +cela... Peut-être ce soir lui avouerai-je l'_autre chose_. Il est en +train... il ne voudra pas s'arrêter en si beau chemin, et que son +premier sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi +lui dire?... Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se découvre, je +garderai l'argent qu'il me donnera pour éteindre cette dernière dette... +J'ai eu de la peine à l'émouvoir, ce diable d'homme!!! L'amertume de ses +sarcasmes m'avait fait douter de sa bonne résolution; mais ma menace de +suicide, la crainte de voir son nom flétri, l'ont décidé; c'était bien +là qu'il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre +qu'il n'affecte de l'être... S'il possède une centaine de mille francs, +il a dû faire des économies en vivant comme il vit... Encore une fois, +sa venue est un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond je le +crois bon homme... Courons chez cet huissier! + +Il sonna. M. Boyer parut. + +--Comment ne m'avez-vous pas averti que mon père était ici? Vous êtes +d'une négligence... + +--Par deux fois j'ai voulu adresser la parole à monsieur le vicomte, qui +rentrait avec M. Badinot par le jardin; mais monsieur le vicomte, +probablement préoccupé de son entretien avec M. Badinot, m'a fait signe +de la main de ne pas l'interrompre... Je ne me suis pas permis +d'insister... Je serais désolé que monsieur le vicomte pût me croire +coupable de négligence... + +--C'est bien... Dites à Edwards de me faire tout de suite atteler +_Orion_, non, _Plower_ au cabriolet. + +M. Boyer s'inclina respectueusement. + +Au moment où il allait sortir, on frappa. + +M. Boyer regarda le vicomte d'un air interrogatif. + +--Entre! dit Florestan. + +Un second valet de chambre parut, tenant à la main un petit plateau de +vermeil. + +M. Boyer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse prévenance, de +respectueux empressement, et vint le présenter au vicomte. + +Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scellée d'un cachet de +cire noire. + +Les deux serviteurs se retirèrent discrètement. + +Florestan ouvrit l'enveloppe. Elle contenait vingt-cinq mille francs en +bons du Trésor... sans autre avis. + +--Décidément, s'écria-t-il avec joie, la journée est bonne... Sauvé! +Cette fois, et pour le coup complètement sauvé... je cours chez le +joaillier... et encore..., se dit-il, peut-être... Non, attendons on ne +peut avoir aucun soupçon sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bons à +garder... Pardieu! je suis bien sot de jamais douter de mon étoile... au +moment où elle semble obscurcie, ne reparaît-elle pas plus brillante +encore?... Mais d'où vient cet argent? l'écriture de l'adresse m'est +inconnue... voyons le cachet... le chiffre. Mais oui, oui... je ne me +trompe pas... un N et un L... c'est Clotilde! Comment a-t-elle su? Et +pas un mot... c'est bizarre! Quel à-propos!... Ah! mon Dieu! j'y +songe... je lui avais donné rendez-vous ce matin... Ces menaces de +Badinot m'ont bouleversé... J'ai oublié Clotilde... après m'avoir +attendu au rez-de-chaussée, elle s'en sera allée?... Sans doute, cet +envoi est un moyen délicat de me faire entendre qu'elle craint de se +voir oubliée pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect +de ne m'être pas adressé à elle comme toujours... Bonne Clotilde; +toujours la même! Généreuse comme une reine! Quel dommage d'en être venu +là avec elle... encore si jolie! Quelquefois j'en ai regret... mais je +ne me suis adressé à elle qu'à la dernière extrémité. J'y ai été forcé. + +--Le cabriolet de monsieur le vicomte est avancé, vint dire M. Boyer. + +--Qui a apporté cette lettre? lui demanda Florestan. + +--Je l'ignore, monsieur le vicomte. + +--Au fait, je le demanderai en bas. + +--Mais dites-moi, il n'y a personne au rez-de-chaussée? ajouta le +vicomte en regardant Boyer d'un air significatif. + +--Il n'y a plus personne, monsieur le vicomte. + +«Je ne m'étais pas trompé, pensa Florestan, Clotilde m'a attendu et s'en +est allée.» + +--Si monsieur le vicomte voulait avoir la bonté de m'accorder deux +minutes, dit Boyer. + +--Dites et dépêchez-vous. + +--Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison désirait +monter sa maison; si monsieur le vicomte voulait être assez bon pour lui +proposer la sienne toute meublée, ainsi que son écurie toute montée... +ce serait pour moi et pour Edwards une très-bonne occasion de nous +défaire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-être une bonne +occasion de motiver cette vente. + +--Mais vous avez pardieu raison, Boyer... pour moi-même je préfère +cela... Je verrai Montbrison, je lui parlerai. Quelles sont vos +conditions? + +--Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons tâcher de +profiter le plus possible de sa générosité. + +--Et gagner sur votre marché; rien de plus simple! Voyons... le prix? + +--Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte. + +--Vous gagnez là-dessus, vous et Edwards?... + +--Environ quarante mille francs, monsieur le vicomte... + +--C'est joli! Du reste, tant mieux; car, après tout, je suis content de +vous... et si j'avais eu un testament à faire, je vous aurais laissé +cette somme, à vous et à Edwards. + +Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son créancier, puis +chez Mme de Lucenay qu'il ne soupçonnait pas d'avoir assisté à son +entretien avec Badinot. + + + + +IX + +La perquisition + + +L'hôtel de Lucenay était une de ces royales habitations du faubourg +Saint-Germain que le _terrain perdu_ rendait si grandioses; une maison +moderne tiendrait à l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces +palais, et on bâtirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils +occupent. + +Vers les neuf heures du soir de ce même jour, les deux battants de +l'énorme porte de cet hôtel s'ouvrirent devant un étincelant coupé qui, +après avoir décrit une courbe savante dans la cour immense, s'arrêta +devant un large perron abrité qui conduisait à une première antichambre. + +Pendant que le piétinement de deux chevaux ardents et vigoureux +retentissait sur le pavé sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la +portière armoriée; un jeune homme descendit lestement de cette brillante +voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron. + +Ce jeune homme était le vicomte de Saint-Remy. + +En sortant de chez son créancier, qui, satisfait de l'engagement du père +de Florestan, avait accordé le délai demandé et devait revenir toucher +son argent à dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy +s'était rendu chez Mme de Lucenay pour la remercier du nouveau service +qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontré la duchesse le +matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en _prima sera, +_heure qu'elle lui réservait habituellement. + +À l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent +ouvrir la porte vitrée dès qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, à +l'air profondément respectueux avec lequel le reste de la livrée se leva +spontanément sur le passage du vicomte; enfin à quelques nuances presque +imperceptibles, on devinait le second, ou plutôt le véritable maître de +la maison. + +Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie à la main +et les pieds chaussés de socques démesurés (il détestait de sortir le +jour en voiture), les mêmes évolutions domestiques se répétaient tout +aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait +une grande différence de physionomie entre l'accueil fait au mari et +celui qu'on réservait à l'amant. + +Le même empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre +lorsque Florestan y entra; à l'instant l'un d'eux le précéda pour aller +l'annoncer à Mme de Lucenay. + +Jamais le vicomte n'avait été plus glorieux, ne s'était senti plus +léger, plus sûr de lui, plus conquérant... + +La victoire qu'il avait remportée le matin sur son père, la nouvelle +preuve d'attachement de Mme de Lucenay, la joie d'être sorti si +miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans +son étoile donnaient à sa jolie figure une expression d'audace et de +bonne humeur qui la rendait plus séduisante encore; jamais enfin il ne +s'était senti mieux. + +Et il avait raison. + +Jamais sa taille mince et flexible ne s'était dressée plus cavalière; +jamais il n'avait porté le front et le regard plus haut; jamais son +orgueil n'avait été plus délicieusement chatouillé par cette pensée: + +«La très-grande dame, maîtresse de ce palais, est à moi, est à mes +pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi...» + +Florestan s'était livré à ces réflexions singulièrement vaniteuses en +traversant trois ou quatre salons qui conduisaient à une petite pièce où +la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'oeil jeté sur +une glace compléta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-même. + +Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et +annonça: + +--M. le vicomte de Saint-Remy! + +L'étonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables. + +Elle croyait que le comte n'avait pas caché à son fils qu'elle aussi +avait tout entendu... + +Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan était infâme, l'amour +de Mme de Lucenay, subitement éteint, s'était changé en un dédain +glacial. + +Nous l'avons dit encore: au milieu de ses légèretés, de ses erreurs, Mme +de Lucenay avait conservé purs et intacts des sentiments de droiture, +d'honneur, de loyauté chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence +toutes viriles; elle avait les qualités de ses défauts, les vertus de +ses vices: traitant l'amour aussi cavalièrement qu'un homme le traite, +elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le dévouement, la +générosité, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse. + +Mme de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, était, quoique sans +diamants, habillée avec son goût et sa magnificence habituels; cette +toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment, +en femme de cour, jusque sous les paupières, sa beauté surtout éclatante +aux lumières, sa taille de déesse marchant sur les nues, rendaient plus +frappant encore ce grand air que personne au monde ne possédait comme +elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu'à une foudroyante +insolence... + +On connaît le caractère altier, déterminé de la duchesse: qu'on se +figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avançant, +pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour: + +--Ma chère Clotilde... combien vous êtes bonne!... Combien vous... + +Le vicomte ne put achever. + +La duchesse était assise et n'avait pas bougé: mais son geste, son coup +d'oeil révélèrent un mépris à la fois si calme et si écrasant... que +Florestan s'arrêta court... + +Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus. + +Jamais de Lucenay ne s'était montrée à lui sous cet aspect. Il ne +pouvait croire que ce fût la même femme qu'il avait toujours trouvée +douce, tendre, passionnément soumise; car rien n'est plus humble, plus +timide qu'une femme résolue, devant l'homme qu'elle aime et qui la +domine. + +Sa première surprise passée, Florestan eut honte de sa faiblesse; son +audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers Mme de Lucenay +pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante: + +--Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie, +et pourtant... + +--Ah! c'est trop d'impudence! s'écria la duchesse en se reculant avec +tant de dégoût et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et +atterré. + +Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit: + +--M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si +soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous? + +Sans lui répondre, Mme de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement, +des pieds à la tête, avec une expression si insultante que Florestan +sentit le rouge de la colère lui monter au front, et il s'écria: + +--Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures... +Est-ce une rupture que vous voulez? + +--La prétention est curieuse! dit Mme de Lucenay avec un éclat de rire +sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec +lui... je le chasse... + +--Madame!... + +--Finissons, dit la duchesse d'une voix brève et insolente, votre +présence me répugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu +votre argent? + +--Il était donc vrai... Je vous avais devinée... Ces vingt-cinq mille +francs... + +--Votre dernier FAUX est retiré, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre +famille est sauvé. C'est bien... allez-vous-en... + +--Ah! croyez... + +--Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honnêtes +gens... mais il fallait songer à la honte de votre père et à la mienne. + +--Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il +ne me reste plus qu'à mourir..., s'écria Florestan du ton le plus +pathétique et le plus désespéré. + +Un impertinent éclat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation +tragique, et elle ajouta entre deux accès d'hilarité: + +--Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie pût être si ridicule! + +--Madame!... s'écria Florestan les traits contractés par la rage. + +Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annonça: + +--M. le duc de Montbrison! + +Malgré son empire sur lui-même, Florestan contint à peine la violence de +ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc eût +certainement remarqués. + +M. de Montbrison avait à peine dix-huit ans. + +Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et +rose, dont les lèvres vermeilles et le menton satiné seraient légèrement +ombragés d'une barbe naissante; qu'on ajoute à cela de grands yeux bruns +encore un peu timides, qui ne demandent qu'à s'émerillonner, une taille +aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-être l'idée de +ce jeune duc, le chérubin le plus idéal que jamais comtesse et suivante +aient coiffé d'un bonnet de femme, après avoir remarqué la blancheur de +son cou d'ivoire. + +Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester... + +--Que vous êtes aimable, Conrad, d'avoir pensé à moi ce soir! dit Mme de +Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc. + +Celui-ci allait donner un _shake-hands_ à sa cousine, mais Clotilde +haussa légèrement la main et lui dit gaiement: + +--Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants. + +--Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lèvres sur la +main nue et charmante qu'on lui présentait. + +--Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda Mme de Lucenay, sans +paraître s'occuper le moins du monde de Florestan. + +--Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club. + +--Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez Mme +de Senneval, c'est son jour; elle m'a déjà demandé plusieurs fois de +vous présenter à elle. + +--Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre à vos ordres. + +--Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir déjà ces habitudes et +ces goûts de club; vous avez tout ce qu'il faut pour être parfaitement +accueilli et même recherché dans le monde... il faut donc y aller +beaucoup. + +--Oui, ma cousine. + +--Et comme je suis avec vous à peu près sur le pied d'une grand'mère... +mon cher Conrad, je me dispose à exiger infiniment. Vous êtes émancipé, +c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une +tutelle... Et il faudra vous résoudre à accepter la mienne. + +--Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc. + +Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours +debout, appuyé à la cheminée. + +Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention à lui. Sachant combien Mme +de Lucenay se décidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et +le mépris jusqu'à vouloir se mettre aussitôt et devant lui en +coquetterie réglée avec M. de Montbrison. + +Il n'en était rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une +affection toute maternelle, l'ayant presque vu naître. Mais le jeune duc +était si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine +que la jalousie, ou plutôt l'orgueil, de Florestan s'exaspéra; son coeur +se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad +de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans +cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fête, d'où il sortait, lui, +ruiné, flétri, méprisé, déshonoré. + +M. de Saint-Remy était brave de cette bravoure de tête, si cela se peut +dire, qui fait par colère ou par vanité affronter un duel; mais, vil et +corrompu, il n'avait pas ce courage de coeur qui triomphe des mauvais +penchants, ou qui, du moins, vous donne l'énergie d'échapper à l'infamie +par une mort volontaire. + +Furieux de l'infernal mépris de la duchesse, croyant voir un successeur +dans le jeune duc, M. de Saint-Remy résolut de lutter d'insolence avec +Mme de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle à Conrad. + +La duchesse, irritée de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et +M. de Montbrison, dans son empressement auprès de sa cousine, oubliant +un peu les convenances, n'avait pas salué ni dit un mot, au vicomte, +qu'il connaissait pourtant. + +Celui-ci, s'avançant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha +légèrement le bras et dit d'un ton sec et ironique: + +--Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperçu. + +M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse, +se retourna vivement et dit cordialement au vicomte: + +--Monsieur, je suis confus, en vérité... Mais j'ose espérer que ma +cousine, qui a causé ma distraction, voudra bien l'excuser auprès de +vous... et... + +--Conrad, dit la duchesse, poussée à bout par l'impudence de Florestan, +qui persistait à rester chez elle et à la braver, Conrad, c'est bon; pas +d'excuses... ça n'en vaut pas la peine. + +M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant +d'être trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blême de colère: + +--Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le défend... +Vous le voyez, sa tutelle commence. + +--Et cette tutelle ne s'arrêtera pas là... mon cher monsieur, soyez-en +certain. Aussi dans cette prévision (que Mme la duchesse s'empressera de +réaliser, je n'en doute pas), dans cette prévision, dis-je, il me vient +l'idée de vous faire une proposition... + +--À moi, monsieur? dit Conrad, commençant à se choquer du ton sardonique +de Florestan. + +--À vous-même... je pars dans quelques jours pour la légation de +Gerolstein, à laquelle je suis attaché... Je voulais me défaire de ma +maison toute meublée, de mon écurie toute montée; vous devriez vous en +arranger aussi...--Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers +mots en regardant Mme de Lucenay.--Ce serait fort piquant... n'est-ce +pas, madame la duchesse? + +--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en +plus étonné. + +--Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on +vous fait, dit Clotilde. + +--Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la +duchesse? + +--Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est déjà vendu à +d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvénient d'être volé +comme dans un bois. + +Florestan se mordit les lèvres de rage. + +--Prenez garde, madame! s'écria-t-il. + +--Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'écria Conrad. + +--Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit Mme de Lucenay, en +prenant une pastille dans une bonbonnière avec un imperturbable +sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec +monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi! + +Un terrible éclat allait avoir lieu peut-être, lorsque les deux battants +de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra +bruyamment, violemment, étourdiment, selon sa coutume. + +--Comment, ma chère, vous êtes déjà prête? dit-il à sa femme; mais c'est +étonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir, +Conrad... Ah! vous voyez le plus désespéré des hommes... c'est-à-dire +que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne +peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel événement! + +Et M. de Lucenay, se jetant à la renverse sur une sorte de causeuse à +deux dossiers, lança son chapeau loin de lui avec un geste de désespoir, +et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manière de +contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations +désolées. + +L'émotion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de +Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se fût aperçu +de rien. + +Mme de Lucenay, non par embarras, elle n'était pas femme à s'embarrasser +jamais, on le sait, mais parce que la présence de Florestan lui était +aussi répugnante qu'insupportable, dit au duc: + +--Quand vous voudrez, nous partirons, je présente Conrad à Mme de +Senneval. + +--Non, non, non! se mit à crier le duc, en abandonnant son pied pour +saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux +poings au grand émoi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari, +bondit sur son fauteuil. + +--Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une +peur horrible. + +--Non! répéta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement +et se mit à gesticuler en marchant; je ne puis me faire à l'idée de la +mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy? + +--En effet, cet événement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et +la rage dans le coeur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais +celui-ci, d'après les derniers mots de sa cousine, non par manque de +coeur, mais par fierté, détournait sa vue d'un homme si cruellement +flétri. + +--De grâce, monsieur, dit la duchesse à son mari, en se levant, ne +regrettez pas M. d'Harville d'une manière si bruyante et surtout si +singulière... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens. + +--C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon +de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il était plein de vie et de +santé... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!! + +Ces trois dernières exclamations furent accompagnées de trois secousses +si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait à la main, +toujours en gesticulant, se sépara du ressort supérieur, tomba sur un +candélabre garni de bougies allumées, en renversa deux; l'une, +s'arrêtant sur la cheminée, brisa une charmante petite coupe de vieux +sèvres, l'autre roula à terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un +moment enflammé, fut presque aussitôt éteint sous le pied de Conrad. + +Au même instant deux valets de chambre, appelés par cette sonnerie +formidable, accoururent en hâte et trouvèrent M. de Lucenay le cordon de +sonnette à la main, la duchesse riant aux éclats de cette ridicule +cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarité de sa +cousine. + +M. de Saint-Remy seul ne riait pas. + +M. de Lucenay, fort habitué à ces sortes d'accidents, conservait un +sérieux parfait; il jeta le cordon de sonnette à un des gens et leur +dit: + +--La voiture de madame. + +Clotilde, un peu calmée, reprit: + +--En vérité, monsieur, il n'y a que vous au monde capable de donner à +rire à propos d'un événement aussi lamentable. + +--Lamentable!... Mais dites donc effroyable... mais dites donc +épouvantable. Tenez, depuis hier, je suis à chercher combien il y a de +personnes, même dans ma propre famille, que j'aurais voulu voir mourir à +la place de ce pauvre d'Harville. Mon neveu d'Emberval, par exemple, qui +est si impatientant à cause de son bégaiement; ou bien encore votre +tante Merinville, qui parle toujours de ses nerfs, de sa migraine, et +qui vous avale tous les jours, pour attendre le dîner, une abominable +croûte au pot, comme une portière! Est-ce que vous y tenez beaucoup à +votre tante Merinville? + +--Allons donc, monsieur, vous êtes fou! dit la duchesse en haussant les +épaules. + +--Mais c'est que c'est vrai, reprit le duc, on donnerait vingt +indifférents pour un ami... n'est-ce pas, Saint-Remy? + +--Sans doute. + +--C'est toujours cette vieille histoire du tailleur. La connais-tu, +Conrad, l'histoire du tailleur? + +--Non, mon cousin. + +--Tu vas comprendre tout de suite l'allégorie. Un tailleur est condamné +à être pendu; il n'y avait que lui de tailleur dans le bourg; que font +les habitants? Ils disent au juge: «Monsieur le juge, nous n'avons qu'un +tailleur, et nous avons trois cordonniers; si ça vous était égal de +pendre un des trois cordonniers à la place du tailleur, nous aurions +bien assez de deux cordonniers.» Comprends-tu l'allégorie, Conrad? + +--Oui, mon cousin. + +--Et vous, Saint-Remy? + +--Moi aussi. + +--La voiture de madame la duchesse! dit un des gens. + +--Ah çà! mais pourquoi donc n'avez-vous pas mis vos diamants? dit tout à +coup M. de Lucenay; avec cette toilette-là ils iraient joliment bien! + +Saint-Remy tressaillit. + +--Pour une pauvre fois que nous allons dans le monde ensemble, reprit le +duc, vous auriez bien pu m'en faire honneur de vos diamants. C'est +qu'ils sont beaux, les diamants de la duchesse... Les avez-vous vus, +Saint-Remy? + +--Oui... monsieur les connaît parfaitement, dit Clotilde; puis elle +ajouta: Votre bras, Conrad... + +M. de Lucenay suivit la duchesse avec Saint-Remy, qui ne se possédait +pas de colère. + +--Est-ce que vous ne venez pas avec nous chez les Senneval, Saint-Remy? +lui dit M. de Lucenay. + +--Non... impossible, répondit-il brusquement. + +--Tenez, Saint-Remy, Mme de Senneval, voilà encore une personne... +qu'est-ce que je dis, une?... deux... que je sacrifierais volontiers; +car son mari est aussi sur ma liste. + +--Quelle liste? + +--Celle des gens qu'il m'aurait été bien égal de voir mourir, pourvu que +d'Harville nous fût resté. + +Au moment où, dans le salon d'attente, M. de Montbrison aidait la +duchesse à mettre sa mante, M. de Lucenay, s'adressant à son cousin, lui +dit: + +--Puisque tu viens avec nous, Conrad... dis à ta voiture de suivre la +nôtre... à moins que vous ne veniez, Saint-Remy, alors vous me donneriez +une place... et je vous raconterais une bonne autre histoire, qui vaut +bien celle du tailleur. + +--Je vous remercie, dit sèchement Saint-Remy; je ne puis vous +accompagner. + +--Alors, au revoir, mon cher... Est-ce que vous êtes en querelle avec ma +femme? La voilà qui monte en voiture sans vous dire un mot. + +En effet, la voiture de la duchesse étant avancée au bas du perron, elle +y monta légèrement. + +--Mon cousin?... dit Conrad en attendant M. de Lucenay par déférence. + +--Monte donc! Monte donc! dit le duc, qui, arrêté un moment au haut du +perron, considérait l'élégant attelage de la voiture du vicomte. Ce sont +vos chevaux alezans... Saint-Remy? + +--Oui... + +--Et votre gros Edwards... quelle tournure!... Voilà ce qui s'appelle un +cocher de bonne maison!... Voyez comme il a bien ses chevaux dans la +main!... Il faut être juste, il n'y a pourtant que ce diable de +Saint-Remy pour avoir ce qu'il y a de mieux en tout. + +--Mme de Lucenay et son cousin vous attendent, mon cher, dit M. de +Saint-Remy avec amertume. + +--C'est pardieu vrai... suis-je grossier... Au revoir, Saint-Remy... Ah! +j'oubliais, dit le duc en s'arrêtant au milieu du perron, si vous n'avez +rien de mieux à faire, venez donc dîner avec nous demain; lord Dudley +m'a envoyé d'Écosse des grouses (coqs de bruyère). Figurez-vous que +c'est quelque chose de monstrueux... C'est dit, n'est-ce pas? + +Et le duc rejoignit sa femme et Conrad. + +Saint-Remy, resté seul sur le perron, vit la voiture partir. + +La sienne s'avança. + +Il y monta en jetant un regard de colère, de haine et de désespoir sur +cette maison, où il était entré si souvent en maître, et qu'il quittait +ignominieusement chassé. + +--Chez moi! dit-il brusquement. + +--À l'hôtel! dit le valet de pied à Edwards, en fermant la portière. On +comprend quelles furent les pensées amères et désolantes de Saint-Remy +en revenant chez lui. + +Au moment où il rentra, Boyer, qui l'attendait sous le péristyle, lui +dit: + +--M. le comte est en haut qui attend M. le vicomte. + +--C'est bien... + +--Il y a aussi là un homme à qui M. le vicomte a donné rendez-vous à dix +heures, M. Petit-Jean... + +--Bien, bien. Oh! quelle soirée! dit Florestan en montant rejoindre son +père, qu'il trouva dans le salon du premier étage, où s'était passée +leur entrevue du matin. + +--Mille pardons! mon père, de ne pas m'être trouvé ici lors de votre +arrivée... mais je... + +--L'homme qui a en main cette traite fausse est-il ici? dit le comte en +interrompant son fils. + +--Oui, mon père, il est en bas. + +--Faites-le monter... + +Florestan sonna; Boyer parut. + +--Dites à M. Petit-Jean de monter. + +--Oui, monsieur le vicomte. Et Boyer sortit. + +--Combien vous êtes bon, mon père, de vous être souvenu de votre +promesse. + +--Je me souviens toujours de ce que je promets... + +--Que de reconnaissance!... Comment jamais vous prouver... + +--Je ne voulais pas que mon nom fût déshonoré... Il ne le sera pas... + +--Il ne le sera pas!... non... et il ne le sera plus, je vous le jure, +mon père... + +Le comte regarda son fils d'un air singulier et il répéta: + +--Non, il ne le sera plus. + +Puis il ajouta d'un air sardonique: + +--Vous êtes devin? + +--C'est que je lis ma résolution dans mon coeur. + +Le père de Florestan ne répondit rien. + +Il se promena de long en large dans la chambre, les deux mains plongées +dans les poches de sa longue redingote. + +Il était pâle. + +--Monsieur Petit-Jean, dit Boyer en introduisant un homme à figure +basse, sordide et rusée. + +--Où est cette traite? dit le comte. + +--La voici, monsieur, dit Petit-Jean (l'homme de paille de Jacques +Ferrand le notaire), en présentant le titre au comte. + +--Est-ce bien cela? dit celui-ci à son fils, en lui montrant la traite +d'un coup d'oeil. + +--Oui, mon père. + +Le comte tira de la poche de son gilet vingt-cinq billets de mille +francs, les remit à son fils et lui dit: + +--Payez! + +Florestan paya et prit la traite avec un profond soupir de satisfaction. + +M. Petit-Jean plaça soigneusement les billets dans un vieux portefeuille +et salua. + +M. de Saint-Remy sortit avec lui du salon, pendant que Florestan +déchirait prudemment la traite. + +«Au moins les vingt-cinq mille francs de Clotilde me restent. Si rien ne +se découvre... c'est une consolation. Mais comme elle m'a traité!... Ah +çà! qu'est-ce que mon père peut avoir à dire à M. Petit-Jean?» + +Le bruit d'une serrure que l'on fermait à double tour fit tressaillir le +vicomte. + +Son père rentra. + +Sa pâleur avait augmenté. + +--Il me semble, mon père, avoir entendu fermer la porte de mon cabinet? + +--Oui, je l'ai fermée. + +--Vous, mon père? Et pourquoi? demanda Florestan stupéfait. + +--Je vais vous le dire. + +Et le comte se plaça de manière à ce que son fils ne pût passer par +l'escalier dérobé qui conduisait au rez-de-chaussée. + +Florestan, inquiet, commençait à remarquer la physionomie sinistre de +son père et suivait tous ses mouvements avec défiance. + +Sans pouvoir se l'expliquer, il ressentait une vague terreur. + +--Mon père... qu'avez-vous? + +--Ce matin, en me voyant, votre seule pensée a été celle-ci: «Mon père +ne laissera pas déshonorer son nom, il payera... si je parviens à +l'étourdir par quelques feintes paroles de repentir.» + +--Ah! pouvez-vous croire que...? + +--Ne m'interrompez pas... Je n'ai pas été votre dupe: il n'y a chez vous +ni honte, ni regrets, ni remords: vous êtes vicié jusqu'au coeur, vous +n'avez jamais eu un sentiment honnête; vous n'avez pas volé tant que +vous avez possédé de quoi satisfaire vos caprices, c'est ce qu'on +appelle la probité des riches de votre espèce; puis sont venues les +indélicatesses, puis les bassesses, puis le crime, les faux. Ceci n'est +que la première période de votre vie... elle est belle et pure, comparée +à celle qui vous attendrait... + +--Si je ne changeais pas de conduite, je l'avoue; mais j'en changerai, +mon père, je vous l'ai juré. + +--Vous n'en changeriez pas... + +--Mais... + +--Vous n'en changeriez pas... Chassé de la société où vous avez +jusqu'ici vécu, vous deviendriez bientôt criminel à la manière des +misérables parmi lesquels vous serez rejeté, voleur inévitablement... +et, si besoin est, assassin. Voilà votre avenir. + +--Assassin!... Moi!... + +--Oui, parce que vous êtes lâche! + +--J'ai eu des duels, et j'ai prouvé... + +--Je vous dis que vous êtes lâche! Vous avez préféré l'infamie à la +mort! Un jour viendrait où vous préféreriez l'impunité de vos nouveaux +crimes à la vie d'autrui. Cela ne peut pas être, je ne veux pas que cela +soit. J'arrive à temps pour sauver du moins désormais mon nom d'un +déshonneur public. Il faut en finir. + +--Comment, mon père... en finir! Que voulez-vous dire? s'écria Florestan +de plus en plus effrayé de l'expression redoutable de la figure de son +père et de sa pâleur croissante. + +Tout à coup on heurta violemment à la porte du cabinet; Florestan fit un +mouvement pour aller ouvrir, afin de mettre un terme à une scène qui +l'effrayait, mais le comte le saisit d'une main de fer et le retint. + +--Qui frappe? demanda le comte. + +--Au nom de la loi, ouvrez!... Ouvrez!... dit une voix. + +--Ce faux n'était donc pas le dernier? s'écria le comte à voix basse, en +regardant son fils d'un air terrible. + +--Si, mon père... je vous le jure, dit Florestan en tâchant en vain de +se débarrasser de la vigoureuse étreinte de son père. + +--Au nom de la loi... ouvrez!... répéta la voix. + +--Que voulez-vous? demanda le comte. + +--Je suis le commissaire de police; je viens procéder à des +perquisitions pour un vol de diamants dont est accusé M. de +Saint-Remy... M. Baudoin, joaillier, a des preuves. Si vous n'ouvrez +pas, monsieur... je serai obligé de faire enfoncer la porte. + +--Déjà voleur! Je ne m'étais pas trompé, dit le comte à voix basse. Je +venais vous tuer... j'ai trop tardé. + +--Me tuer! + +--Assez de déshonneur sur mon nom; finissons: j'ai là deux pistolets... +vous allez vous brûler la cervelle... sinon, moi, je vous la brûle, et +je dirai que vous vous êtes tué de désespoir pour échapper à la honte. + +Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet +et, de la main qu'il avait de libre, le présenta à son fils en lui +disant: + +--Allons! finissons, si vous n'êtes pas un lâche! + +Après de nouveaux et inutiles efforts pour échapper aux mains du comte, +son fils se renversa en arrière, frappé d'épouvante, et devint livide. + +Au regard terrible, inexorable de son père, il vit qu'il n'y avait +aucune pitié à attendre de lui. + +--Mon père! s'écria-t-il. + +--Il faut mourir! + +--Je me repens! + +--Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils ébranlent la porte! + +--J'expierai mes fautes! + +--Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue? + +--Grâce! + +--La porte va céder! Tu l'auras voulu!... + +Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan. + +Le bruit extérieur annonçait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait +résister plus longtemps. + +Le vicomte se vit perdu. + +Une résolution soudaine et désespérée éclata sur son front; il ne se +débattit plus contre son père, et lui dit avec autant de fermeté que de +résignation: + +--Vous avez raison, mon père... donnez cette arme. Assez d'infamie sur +mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine +d'être disputée. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis lâche. Et +il étendit sa main vers le pistolet.--Mais, au moins, un mot, un seul +mot de consolation, de pitié, d'adieu, dit Florestan. + +Et ses lèvres tremblantes, sa pâleur, sa physionomie bouleversée +annonçaient l'émotion terrible de ce moment suprême. + +«Si c'était mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en hésitant +à lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins +hésiter devant ce sacrifice.» + +Un long craquement de la porte du cabinet annonça qu'elle venait d'être +forcée. + +--Mon père... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un +bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et +pardonnez-moi! + +Malgré sa dureté, le comte ne put s'empêcher de tressaillir et de dire +d'une voix émue: + +--Je vous pardonne. + +--Mon père... la porte s'ouvre... allez à eux... qu'on ne vous soupçonne +pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'empêcheraient d'en +finir... Adieu. + +Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pièce voisine. + +Florestan se posa le canon du pistolet sur le coeur. + +Le coup partit au moment où le comte, pour échapper à cet horrible +spectacle, détournait la vue et se précipitait hors du salon, dont les +portières se refermèrent sur lui. + +Au bruit de l'explosion, à la vue du comte pâle et égaré, le commissaire +s'arrêta subitement près du seuil de la porte, faisant signe à ses +agents de ne pas avancer. + +Averti par Boyer que le vicomte était enfermé avec son père, le +magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur. + +--Mort!... s'écria le comte en cachant sa figure dans ses mains... +mort!!! répéta-t-il avec accablement. Cela était juste... mieux vaut la +mort que l'infamie... mais c'est affreux! + +--Monsieur, dit tristement le magistrat après quelques minutes de +silence, épargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison... +Maintenant il me reste à remplir un autre devoir plus pénible encore que +celui qui m'appelait ici. + +--Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant à la victime +du vol, vous pouvez lui dire de se présenter chez M. Dupont, banquier. + +--Rue de Richelieu... il est bien connu, répondit le magistrat. + +--À quelle somme sont estimés les diamants volés? + +--À trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a +achetés, et par laquelle le vol s'est découvert, en a donné cette +somme... à votre fils. + +--Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve +après-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui. + +Le commissaire s'inclina. + +Le comte sortit. + +Après le départ de ce dernier, le magistrat, profondément touché de +cette scène inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les +portières étaient baissées. + +Il les souleva avec émotion. + +--Personne!... s'écria-t-il stupéfait, en regardant autour du salon et +n'y voyant pas la moindre trace de l'événement tragique qui avait dû s'y +passer. + +Puis, remarquant la petite porte pratiquée dans la tenture, il y courut. + +Elle était fermée du côté de l'escalier dérobé. + +--C'était une ruse... c'est par là qu'il aura pris la fuite! +s'écria-t-il avec dépit. + +En effet, le vicomte, devant son père, s'était posé le pistolet sur le +coeur, mais il avait ensuite fort habilement tiré par-dessous son bras +et avait prestement disparu. + +Malgré les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put +retrouver Florestan. + +Pendant l'entretien de son père et du commissaire, il avait rapidement +gagné le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle déserte et enfin +les Champs-Élysées. + +Le tableau de cette ignoble dépravation dans l'opulence est chose +triste... + +Nous le savons. + +Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement +leurs misères, leurs vices, leurs crimes. + +Rien de plus fréquent et de plus affligeant que ces prodigalités +insensées, stériles, que nous venons de peindre, et qui toujours +entraînent ruine, déconsidération, bassesse ou infamie. + +C'est un spectacle déplorable... funeste... autant voir un florissant +champ de blé inutilement ravagé par une horde de bêtes fauves. + +Sans doute l'héritage, la propriété sont et doivent être inviolables, +sacrés... + +La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunément et +magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes. + +Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui +existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel. + +Mais, par cela même que ces disproportions inévitables sont consacrées, +protégées par la loi, ceux qui possèdent tant de biens en doivent user +moralement comme ceux qui ne possèdent que probité, résignation, courage +et ardeur au travail. + +Aux yeux de la raison, du droit humain et même de l'intérêt social bien +entendu, une grande fortune serait un dépôt héréditaire, confié à des +mains prudentes, fermes, habiles, généreuses, qui, chargées à la fois de +faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser, +vivifier, améliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son +rayonnement splendide et salutaire. + +Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares. + +Que de jeunes gens comme Saint-Remy (à l'infamie près), maîtres à vingt +ans d'un patrimoine considérable, le dissipent follement dans +l'oisiveté, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux +ces biens et pour eux et pour autrui! + +D'autres, effrayés de l'instabilité des choses humaines, thésaurisent +d'une manière sordide. + +Enfin ceux-là, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se +livrent, forcément dupes ou fripons, à cet agiotage hasardeux, immoral, +que le pouvoir encourage et patronne. + +Comment en serait-il autrement? + +Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'économie individuelle +et par cela même sociale, qui les donne à la jeunesse inexpérimentée? + +Personne. + +Le riche est jeté au milieu de la société avec sa richesse, comme le +pauvre avec sa pauvreté. + +On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de +l'autre. + +On ne songe pas plus à moraliser la fortune que l'infortune. + +N'est-ce pas au pouvoir à remplir cette grande et noble tâche? + +Si, prenant enfin en pitié les misères, les douleurs toujours +croissantes des travailleurs encore résignés... réprimant une +concurrence mortelle à tous, abordant enfin l'imminente question de +l'organisation du travail, il donnait lui-même le salutaire exemple de +l'association des capitaux et du labeur... + +Mais d'une association honnête, intelligente, équitable, qui assurerait +le bien-être de l'artisan sans nuire à la fortune du riche... et qui, +établissant entre ces deux classes des liens d'affection, de +reconnaissance, sauvegarderait à jamais la tranquillité de l'État... + +Combien seraient puissantes les conséquences d'un tel enseignement +pratique! + +Parmi les riches, qui hésiterait alors: + +Entre les chances improbes, désastreuses de l'agiotage, + +Les farouches jouissances de l'avarice, + +Les folles vanités d'une dissipation ruineuse, + +Ou un placement à la fois fructueux, bienfaisant, qui répandrait +l'aisance, la moralité, le bonheur, la joie dans vingt familles?... + + + + +X + +Les adieux + + + ...J'ai cru--j'ai vu--je pleure... + + WORDSWORTH + +Le lendemain de cette soirée où le comte de Saint-Remy avait été si +indignement joué par son fils, une scène touchante se passait à +Saint-Lazare, à l'heure de la récréation des détenues. + +Ce jour-là, pendant la promenade des autres prisonnières, Fleur-de-Marie +était assise sur un banc avoisinant le bassin du préau, et déjà surnommé +le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les +détenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce +influence de la jeune fille avait encore augmenté. + +La Goualeuse affectionnait ce banc situé près du bassin, parce qu'au +moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce réservoir lui +rappelait la verdure des champs, de même que l'eau limpide dont il était +rempli lui rappelait la petite rivière du village de Bouqueval. + +Pour le regard attristé du prisonnier, une touffe d'herbe est une +prairie... une fleur est un parterre... + +Confiante dans les affectueuses promesses de Mme d'Harville, +Fleur-de-Marie s'était attendue depuis deux jours à quitter +Saint-Lazare. + +Quoiqu'elle n'eût aucune raison de s'inquiéter du retard que l'on +apportait à sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du +malheur, osait à peine espérer d'être libre... + +Depuis son retour parmi ces créatures, dont l'aspect, dont le langage +ravivaient à chaque instant dans son âme le souvenir incurable de sa +première honte, la tristesse de Fleur-de-Marie était devenue plus +accablante encore. + +Ce n'est pas tout. + +Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'épouvante pour elle, +naissait de l'exaltation passionnée de sa reconnaissance envers +Rodolphe. + +Chose étrange! elle ne sondait la profondeur de l'abîme où elle avait +été plongée que pour mesurer la distance qui la séparait de cet homme +dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme à la fois d'une +bonté si auguste... et d'une puissance si redoutable aux méchants... + +Malgré le respect dont était empreinte son adoration pour lui, +quelquefois hélas! Fleur-de-Marie craignait de reconnaître dans cette +adoration les caractères de l'amour, mais d'un amour aussi caché que +profond, aussi chaste que caché, aussi désespéré que chaste. + +La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son coeur cette désolante +révélation qu'après son entretien avec Mme d'Harville, éprise elle-même +pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait. + +Après le départ et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait +dû être transportée de joie en songeant à ses amis de Bouqueval, à +Rodolphe qu'elle allait revoir... + +Il n'en fut rien. + +Son coeur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient à son souvenir +les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de Mme +d'Harville, lorsque la pauvre prisonnière s'était élevée jusqu'à +l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur. + +Par une singulière intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une +partie du secret de Mme d'Harville. + +«L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a blessé cette jeune +dame si belle et d'un rang si élevé, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant +je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie +dédaigneuse... + +«Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime +aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgré moi?... + +«L'aimer... moi, moi... créature à jamais flétrie, ingrate et misérable +que je suis... oh! si cela était... mieux vaudrait cent fois la mort...» + +Hâtons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vouée à tous +les martyres, s'exagérait ce qu'elle appelait son amour. + +À sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration +involontaire pour la grâce, la force, la beauté qui le distinguaient +entre tous; rien de plus immatériel, rien de plus pur que cette +admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beauté +physique est toujours attrayante. + +Et puis enfin, la voix du sang, si souvent niée, muette, ignorante ou +méconnue, se fait parfois entendre; ces élans de tendresse passionnée +qui entraînaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait, +parce que, dans son ignorance, elle en dénaturait la tendance, ces élans +résultaient de mystérieuses sympathies, aussi évidentes mais aussi +inexplicables que la ressemblance des traits... + +En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle était fille de Rodolphe, se +fût expliqué la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors, +complètement éclairée, elle eût admiré, sans scrupule, la beauté de son +père. + +Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dût +s'attendre d'un moment à l'autre, d'après la promesse de Mme d'Harville, +à quitter Saint-Lazare. + +Fleur-de-Marie, mélancolique et pensive, était donc assise sur un banc +auprès du bassin, regardant avec une sorte d'intérêt machinal les jeux +de quelques oiseaux effrontés qui venaient s'ébattre sur les margelles +de pierre. Un moment elle avait cessé de travailler à une petite +brassière d'enfant qu'elle finissait d'ourler. + +Est-il besoin de dire que cette brassière appartenait à la nouvelle +layette si généreusement offerte à Mont-Saint-Jean par les prisonnières, +grâce à la touchante intervention de Fleur-de-Marie? + +La pauvre et difforme protégée de la Goualeuse était assise à ses pieds; +tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps à autre elle +jetait sur sa bienfaitrice un regard à la fois reconnaissant, timide et +dévoué... le regard du chien sur son maître. + +La beauté, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient +à cette femme avilie autant d'attrait que de respect. + +Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations +d'un coeur même dégradé, qui, pour la première fois, s'ouvre à la +reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean à +même d'éprouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour +elle. + +Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit légèrement, +essuya une larme et se remit à coudre avec activité. + +--Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la +récréation, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean à la Goualeuse. + +--Je n'ai pas donné d'argent pour acheter la layette... je dois fournir +ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille. + +--Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne +toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon +enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on traînait dans la boue de +la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont +été très-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous? Ô vous!... comment +donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre créature en hésitant et +très-embarrassée d'exprimer sa pensée. Tenez, reprit-elle, voilà le +soleil, n'est-ce pas? Voilà le soleil?... + +--Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous écoute, répondit +Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure +de sa compagne. + +--Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement, +je veux me mêler de parler... et je ne le sais pas... + +--Dites toujours, Mont-Saint-Jean. + +--Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonnière en contemplant +Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons +yeux... voyons, je vas tâcher de dire ce que je voulais; voilà le +soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il égaie la prison, il est bien +agréable à voir et à sentir, pas vrai? + +--Sans doute... + +--Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et +si on est reconnaissant pour lui, à plus forte raison pour... + +--Pour celui qui l'a créé, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez +raison... aussi celui-là on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu. + +--C'est ça... voilà mon idée, s'écria joyeusement la prisonnière; c'est +ça: je dois être reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous +prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez +rendues bonnes pour moi, au lieu de méchantes qu'elles étaient. + +--C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi. + +--Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et +par vous et par les autres. + +--Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu +qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier. + +--Ah! dame... alors, peut-être bien... puisque vous le dites, reprit la +prisonnière indécise; si ça vous fait plaisir... comme ça... à la bonne +heure... + +--Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la +meilleure manière de me prouver que vous m'aimez un peu... + +--Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous +souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres détenues pour les +empêcher de me battre? «Ce n'est pas seulement elle que vous battez... +c'est aussi son enfant...» Eh bien!... c'est tout de même, pour vous +aimer; ça n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi +pour mon enfant... + +--Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant +cela. + +Et Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa compagne. + +--Quelle belle petite menotte de fée!... Est-elle blanche et mignonne! +dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle eût craint de toucher, +de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante. + +Pourtant, après un moment d'hésitation, elle effleura respectueusement +de ses lèvres le bout des doigts effilés que lui présentait +Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit à la +contempler fixement dans un recueillement attentif, profond. + +--Mais venez donc vous asseoir là... près de moi, lui dit la Goualeuse. + +--Oh! pour ça non, par exemple... jamais... jamais... + +--Pourquoi cela? + +--Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave +Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses +pareils. + +--Vous êtes folle... Il n'y a aucune différence entre nous deux... + +--Aucune différence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous +vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez... +qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi là, à genoux, vous bien, +bien regarder comme tout à l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je +sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-être... On dit +que quelquefois par un regard... ça arrive. + +Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse chez une créature de +cette espèce, craignant d'avoir peut-être humilié ou blessé +Fleur-de-Marie par ce voeu singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement: + +--Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me +permettrais pas de vous regarder dans cette idée-là... sans que vous me +le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que ça +me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il +n'a pas demandé à naître, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il +deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Hélas!... oui... +qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu? + +La Goualeuse tressaillit à ces paroles. + +En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette misérable, avilie, +dégradée, pauvre et méprisée?... Quel sort!... Quel avenir!... + +--Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; espérez +que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin. + +--Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit +amèrement Mont-Saint-Jean en secouant la tête; je vous ai rencontrée... +vous, c'est déjà un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous +offenser, j'aurais mieux aimé que mon enfant ait eu ce bonheur-là que +moi. Ce voeu-là... c'est tout ce que je peux lui donner. + +--Priez, priez... Dieu vous exaucera. + +--Allons, je prierai, si ça vous fait plaisir, la Goualeuse, ça me +portera peut-être bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me +battait, et que j'étais le _pâtiras_ de tout le monde, qu'il se +trouverait là un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce, +serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et +si méchante?... + +--Oui, mais la Louve a été bien bonne pour vous... quand elle a réfléchi +que vous étiez doublement à plaindre. + +--Oh! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais +dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour, +demandé à changer de quartier, la Louve... elle qui, malgré ses colères, +avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous? + +--Elle est un peu capricieuse... + +--C'est drôle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la +prison où est la Louve dit qu'elle est toute changée... + +--Comment cela? + +--Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste... +triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le +dos et ne vous répond pas. À présent la voir muette, elle qui criait +toujours, c'est étonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit +encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas. + +--Quoi donc? + +--Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est +impossible. + +--Pauvre Louve! c'est à cause de moi qu'elle a voulu changer de +quartier... je l'ai chagrinée sans le vouloir, dit la Goualeuse en +soupirant. + +--Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur... + +À ce moment l'inspectrice, Mme Armand, entra dans le préau. Après avoir +cherché des yeux Fleur-de-Marie, elle vint à elle l'air satisfait et +souriant. + +--Bonne nouvelle, mon enfant... + +--Que dites-vous, madame? s'écria la Goualeuse en se levant. + +--Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont obtenu votre mise en +liberté... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis. + +--Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et +l'émotion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle pâlit, mit sa main +sur son coeur qui battait avec violence et retomba sur son banc. + +--Calmez-vous, mon enfant, lui dit Mme Armand avec bonté, heureusement +ces secousses-là sont sans danger. + +--Ah! madame, que de reconnaissance!... + +--C'est sans doute Mme d'Harville qui a obtenu votre liberté... Il y a +là une vieille dame chargée de vous conduire chez des personnes qui +s'intéressent à vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai +quelques mots à dire à l'atelier. + +Il serait difficile de peindre l'expression de morne désolation qui +assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange +sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare. + +La douleur de cette femme était moins causée par la crainte de redevenir +le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir séparée du +seul être qui lui eût jamais témoigné quelque intérêt. + +Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux +deux touffes de cheveux hérissés qui sortaient en désordre de son vieux +bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction +faisant place à l'abattement, elle laissa retomber sa tête et resta +muette, immobile, le front caché dans ses mains, les coudes appuyés sur +ses genoux. + +Malgré sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'empêcher de +frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Maître d'école, se +rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas +informer ses bienfaiteurs de son triste sort. + +Mais ces funestes pensées s'effacèrent bientôt de l'esprit de +Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, Mme Georges, +Rodolphe, à qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui +semblait même que le sentiment exalté qu'elle se reprochait d'éprouver +pour son bienfaiteur, n'étant plus nourri par le chagrin et par la +solitude, se calmerait dès qu'elle reprendrait ses occupations +rustiques, qu'elle aimait tant à partager avec les bons et simples +habitants de la ferme. + +Étonnée du silence de sa compagne, silence dont elle ne soupçonnait pas +la cause, la Goualeuse lui toucha légèrement l'épaule, en disant: + +--Mont-Saint-Jean, puisque me voilà libre... ne pourrais-je pas vous +être utile à quelque chose? + +En sentant la main de la Goualeuse, la prisonnière tressaillit, laissa +retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son +visage ruisselant de larmes. + +Une si amère douleur éclatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa +laideur disparaissait. + +--Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez! + +--Vous vous en allez! murmura la détenue d'une voix entrecoupée de +sanglots; je n'avais pourtant jamais pensé que d'un moment à l'autre +vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus... +jamais... + +--Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amitié... +Mont-Saint-Jean. + +--Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais déjà tant... Quand +j'étais là assise par terre, à vos pieds... il me semblait que j'étais +sauvée... que je n'avais plus rien à craindre. Ce n'est pas pour les +coups que les autres vont peut-être recommencer à me donner que je dis +cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous étiez ma +bonne chance et que vous porteriez bonheur à mon enfant, rien que parce +que vous aviez eu pitié de moi... C'est vrai, allez, ça; quand on est +habitué à être maltraité, on est plus sensible que d'autres à la bonté. +Puis, s'interrompant pour éclater encore en sanglots, elle s'écria: +Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... ça devait arriver un jour +ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pensé... C'est fini... +plus rien... plus rien... + +--Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous +souviendrez de moi. + +--Oh! pour ça on me couperait en morceaux plutôt que de me faire vous +renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues, +que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le +premier mot que j'apprendrai à mon enfant, ça sera votre nom, la +Goualeuse, car il vous aura dû de n'être pas mort de froid... + +--Écoutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touchée de +l'affection de cette misérable, je ne puis rien vous promettre pour +vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour +votre enfant... c'est différent... il est innocent de tout, lui, et les +personnes dont je vous parle voudront peut-être bien se charger de le +faire élever quand vous pourrez vous en séparer... + +--M'en séparer... jamais, oh! jamais, s'écria Mont-Saint-Jean avec +exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compté +sur lui... + +--Mais... comment l'élèverez-vous? Fille ou garçon, il faut qu'il soit +honnête, et pour cela... + +--Il faut qu'il mange un pain honnête, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je +crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en +sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai +chiffonnière, balayeuse des rues, mais honnête; on doit ça, sinon à soi, +du moins à son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle +avec une sorte de fierté. + +--Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la +Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je +l'espère, le placer à la campagne chez de braves gens qui en feraient +une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps +en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-être moyen de vous en +rapprocher tout à fait; à la campagne on vit de si peu! + +--Mais m'en séparer, m'en séparer! Je mettais toute ma joie en lui, moi +qui n'ai rien qui m'aime. + +--Il faut songer plus à lui qu'à vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans +deux ou trois jours j'écrirai à Mme Armand, et, si la demande que je +compte faire en faveur de votre enfant réussit, vous n'aurez plus à dire +de lui ce qui tout à l'heure m'a tant navrée: «Hélas! mon Dieu, que +deviendra-t-il?» + +L'inspectrice, Mme Armand, interrompit cet entretien; elle venait +chercher Fleur-de-Marie. Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et +baigné de larmes désespérées les mains de la jeune fille, +Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne +songeant pas même à la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à +propos de son enfant. + +--Pauvre créature! dit Mme Armand en sortant du préau suivie de +Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion +d'elle. + +En apprenant que la Goualeuse était graciée, les autres détenues, loin +de se montrer jalouses de cette faveur, en témoignèrent leur joie; +quelques-unes entourèrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins +de cordialité, la félicitèrent franchement de sa prompte sortie de +prison. + +--C'est égal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer +un bon moment... c'est quand nous avons boursillé pour la layette de +Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela à Saint-Lazare. + +Lorsque Fleur-de-Marie eut quitté le bâtiment des prisons sous la +conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit: + +--Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire où vous déposerez vos +vêtements de détenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par +leur simplicité rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez être +heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes +recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer. +Mais... tenez... je ne suis guère raisonnable, dit Mme Armand, dont les +yeux se mouillèrent de larmes; il m'est impossible de vous cacher +combien je m'étais déjà attachée à vous, pauvre petite! Puis, voyant le +regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta: +Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'attrister ainsi votre départ? + +--Ah! madame... n'est-ce pas grâce à votre recommandation que cette +jeune dame, à qui je dois ma liberté, s'est intéressée à mon sort? + +--Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne +m'avaient pas trompée. + +À ce moment une cloche sonna. + +--Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu, +encore adieu, ma chère enfant!... + +Et Mme Armand, aussi émue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement; +puis elle dit à un des employés de la maison: + +--Conduisez mademoiselle au vestiaire. + +Un quart d'heure après, Fleur-de-Marie, vêtue en paysanne ainsi que nous +l'avons vue à la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, où +l'attendait Mme Séraphin. + +La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette +malheureuse enfant pour la conduire à l'île du Ravageur. + + + + +XI + +Souvenirs + + +Jacques Ferrand avait facilement et promptement obtenu la liberté de +Fleur-de-Marie, liberté qui dépendait d'une simple décision +administrative. + +Instruit par la Chouette du séjour de la Goualeuse à Saint-Lazare, il +s'était aussitôt adressé à l'un de ses clients, homme honorable et +influent, lui disant qu'une jeune fille, d'abord égarée mais sincèrement +repentante et récemment enfermée à Saint-Lazare, risquait, par le +contact des autres prisonnières, de voir s'affaiblir peut-être ses +bonnes résolutions. Cette jeune fille lui ayant été vivement recommandée +par des personnes respectables qui devaient se charger d'elle à sa +sortie de prison, avait ajouté Jacques Ferrand, il priait son +tout-puissant client, au nom de la morale, de la religion et de la +réhabilitation future de cette infortunée, de solliciter sa libération. + +Enfin le notaire, pour se mettre à l'abri de toute recherche ultérieure, +avait surtout et instamment prié son client de ne pas le nommer dans +l'accomplissement de cette bonne oeuvre; ce voeu, attribué à la modestie +philanthropique de Jacques Ferrand, homme aussi pieux que respectable, +fut scrupuleusement observé: la liberté de Fleur-de-Marie fut demandée +et obtenue au seul nom du client qui, pour comble d'obligeance, envoya +directement à Jacques Ferrand l'ordre de sortie, afin qu'il pût +l'adresser aux protecteurs de la jeune fille. + +Mme Séraphin, en remettant cet ordre au directeur de la prison, ajouta +qu'elle était chargée de conduire la Goualeuse auprès des personnes qui +s'intéressaient à elle. + +D'après les excellents renseignements donnés par l'inspectrice à Mme +d'Harville sur Fleur-de-Marie, personne ne douta que celle-ci ne dût sa +liberté à l'intervention de la marquise. + +La femme de charge du notaire ne pouvait donc en rien exciter la +défiance de sa victime. + +Mme Séraphin avait, selon l'occasion et ainsi qu'on le dit vulgairement, +l'air bonne femme; il fallait assez d'observation pour remarquer quelque +chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard patelin, dans son +sourire hypocrite. + +Malgré sa profonde scélératesse, qui l'avait rendue complice ou +confidente des crimes de son maître, Mme Séraphin ne put s'empêcher +d'être frappée de la touchante beauté de cette jeune fille, qu'elle +avait livrée tout enfant à la Chouette... et qu'elle conduisait alors à +une mort certaine. + +--Eh bien! ma chère demoiselle, lui dit Mme Séraphin d'une voix +mielleuse, vous devez être bien contente de sortir de prison? + +--Oh! oui, madame, et c'est, sans doute, à la protection de Mme +d'Harville, qui a été si bonne pour moi... + +--Vous ne vous trompez pas... mais venez... nous sommes déjà un peu en +retard... et nous avons une longue route à faire. + +--Nous allons à la ferme de Bouqueval, chez Mme Georges, n'est-ce pas... +madame? s'écria la Goualeuse. + +--Oui... certainement, nous allons à la campagne... chez Mme Georges, +dit la femme de charge pour éloigner tout soupçon de l'esprit de +Fleur-de-Marie, puis elle ajouta, avec un air de malicieuse bonhomie: +Mais ce n'est pas tout: avant de voir Mme Georges, une petite surprise +vous attend; venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel _ouf_ vous +allez pousser en sortant d'ici... chère demoiselle!... Allons, +partons... Votre servante, messieurs. + +Et Mme Séraphin, après avoir salué le greffier et son commis, descendit +avec la Goualeuse. + +Un gardien les suivait, chargé de faire ouvrir les portes. + +La dernière venait de se refermer, et les deux femmes se trouvaient sous +le vaste porche qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis, +lorsqu'elles se rencontrèrent avec une jeune fille qui venait sans doute +visiter quelque prisonnière. + +C'était Rigolette... Rigolette toujours leste et coquette; un petit +bonnet très-simple, mais bien frais et orné de faveurs cerise qui +accompagnaient à merveille ses bandeaux de cheveux noirs, encadrait son +joli minois: un col bien blanc se rabattait sur son long tartan brun. +Elle portait au bras un cabas de paille; grâce à sa démarche de chatte +attentive et proprette, ses brodequins à semelles épaisses étaient d'une +propreté miraculeuse, quoiqu'elle vînt, hélas! de bien loin, la pauvre +enfant. + +--Rigolette! s'écria Fleur-de-Marie en reconnaissant son ancienne +compagne de prison[18] et de promenades champêtres. + +--La Goualeuse! dit à son tour la grisette. + +Et les deux jeunes filles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre. + +Rien de plus enchanteur que le contraste de ces deux enfants de seize +ans, tendrement embrassées, toutes deux si charmantes, et pourtant si +différentes de physionomie et de beauté. + +L'une blonde, aux grands yeux bleus mélancoliques, au profil d'une +angélique pureté idéale, un peu pâli, un peu attristé, un peu +spiritualisé, de ces adorables paysannes de Greuze, d'un coloris si +frais et si transparent... mélange ineffable de rêverie, de candeur et +de grâce... + +L'autre, brune piquante, aux joues rondes et vermeilles, aux jolis yeux +noirs, au rire ingénu, à la mine éveillée, type ravissant de jeunesse, +d'insouciance et de gaieté, exemple rare et touchant du bonheur dans +l'indigence, de l'honnêteté dans l'abandon et de la joie dans le +travail. + +Après l'échange de leurs naïves caresses, les deux jeunes filles se +regardèrent... + +Rigolette était radieuse de cette rencontre... Fleur-de-Marie confuse... + +La vue de son amie lui rappelait le peu de jours de bonheur calme qui +avait précédé sa dégradation première. + +--C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette... + +--Mon Dieu, oui, quelle douce surprise!... Il y a si longtemps que nous +ne sommes vues..., répondit la Goualeuse. + +--Ah! maintenant, je ne m'étonne plus de ne t'avoir pas rencontrée +depuis six mois..., reprit Rigolette en remarquant les vêtements +rustiques de la Goualeuse, tu habites donc la campagne?... + +--Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-Marie en baissant les +yeux... + +--Et tu viens, comme moi, voir quelqu'un en prison? + +--Oui... je venais... je viens de voir quelqu'un, dit Fleur-de-Marie en +balbutiant et en rougissant de honte. + +--Et tu t'en retournes chez toi? Loin de Paris sans doute? Chère petite +Goualeuse... toujours bonne: je te reconnais bien là... Te rappelles-tu +cette pauvre femme en couches à qui tu avais donné ton matelas, du linge +et le peu d'argent qui te restait, et que nous allions dépenser à la +campagne... Car alors tu étais déjà folle de la campagne, toi... +mademoiselle la villageoise. + +--Et toi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette; étais-tu complaisante! +C'est pour moi que tu y venais pourtant. + +--Et pour moi aussi... car toi, qui étais toujours un peu sérieuse, tu +devenais si contente, si gaie, si folle, une fois au milieu des champs +ou des bois... que rien que de t'y voir... c'était pour moi un +plaisir... Mais laisse-moi donc encore te regarder. Comme ce joli bonnet +rond te va bien! Es-tu gentille ainsi! Décidément... c'était ta vocation +de porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de porter un bonnet de +grisette. Te voilà selon ton goût, tu dois être contente... Du reste, ça +ne m'étonne pas... quand je ne t'ai plus vue, je me suis dit: «Cette +bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris, c'est une vraie fleur +des bois, comme dit la chanson, et ces fleurs-là ne vivent pas dans la +capitale, l'air n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se sera +mise en place chez de braves gens à la campagne: c'est ce que tu as +fait, n'est-ce pas?» + +--Oui..., dit Fleur-de-Marie en rougissant. + +--Seulement... j'ai un reproche à te faire. + +--À moi?... + +--Tu aurais dû me prévenir... on ne se quitte pas ainsi du jour au +lendemain... ou du moins sans donner de ses nouvelles. + +--Je... j'ai quitté Paris... si vite, dit Fleur-de-Marie de plus en plus +confuse, que je n'ai pas pu... + +--Oh! je ne t'en veux pas, je suis trop contente de te revoir... Au +fait, tu as eu bien raison de quitter Paris, va, c'est si difficile d'y +vivre tranquille; sans compter qu'une pauvre fille isolée comme nous +sommes peut tourner à mal sans le vouloir... Quand on n'a personne pour +vous conseiller... on a si peu de défense... les hommes vous font +toujours de si belles promesses; et puis, dame, quelquefois la misère +est si dure... Tiens, te souviens-tu de la petite Julie qui était si +gentille? Et de Rosine, la blonde aux yeux noirs? + +--Oui... je m'en souviens. + +--Eh bien! ma pauvre Goualeuse, elles ont été trompées toutes les deux, +puis abandonnées, et enfin de malheur en malheur elles en sont tombées à +être de ces vilaines femmes que l'on renferme ici... + +--Ah! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie qui baissa la tête et devint +pourpre. + +Rigolette, se trompant sur le sens de l'exclamation de son amie, reprit: + +--Elles sont coupables, méprisables... même, si tu veux, je ne dis pas; +mais, vois-tu, ma bonne Goualeuse, parce que nous avons eu le bonheur de +rester honnêtes: toi, parce que tu as été vivre à la campagne auprès de +braves paysans; moi, parce que je n'avais pas de temps à perdre avec les +amoureux... que je leur préférais mes oiseaux, et que je mettais tout +mon plaisir à avoir, grâce à mon travail, un petit ménage, bien +gentil... il ne faut pas être trop sévère pour les autres; mon Dieu; qui +sait... si l'occasion, la tromperie, la misère n'ont pas été pour +beaucoup dans la mauvaise conduite de Rosine et de Julie... et si à leur +place nous n'aurions pas fait comme elles!... + +--Oh! dit amèrement Fleur-de-Marie, je ne les accuse pas... je les +plains... + +--Allons, allons, nous sommes pressées, ma chère demoiselle, dit Mme +Séraphin en offrant son bras à sa victime avec impatience. + +--Madame, donnez-nous encore quelques moments; il y a si longtemps que +je n'ai vu ma pauvre Goualeuse, dit Rigolette. + +--C'est qu'il est tard, mesdemoiselles; déjà trois heures, et nous avons +une longue course à faire, répondit Mme Séraphin fort contrariée de +cette rencontre; puis elle ajouta: Je vous donne encore dix minutes... + +--Et toi, reprit Fleur-de-Marie en prenant les mains de son amie dans +les siennes, tu as un caractère si heureux; tu es toujours gaie? +toujours contente?... + +--Je l'étais il y a quelques jours... contente et gaie, maintenant... + +--Tu as des chagrins? + +--Moi? Ah bien! oui, tu me connais... un vrai Roger-Bontemps... Je ne +suis pas changée... mais malheureusement tout le monde n'est pas comme +moi... Et comme les autres ont des chagrins, ça fait que j'en ai. + +--Toujours bonne... + +--Que veux-tu!... Figure-toi que je viens ici pour une pauvre fille... +une voisine... la brebis du bon Dieu, qu'on accuse à tort et qui est +bien à plaindre, va; elle s'appelle Louise Morel, c'est la fille d'un +honnête ouvrier qui est devenu fou tant il était malheureux. + +Au nom de Louise Morel, une des victimes du notaire, Mme Séraphin +tressaillit et regarda très-attentivement Rigolette. + +La figure de la grisette lui était absolument inconnue; néanmoins la +femme de charge prêta dès lors beaucoup d'attention à l'entretien des +deux jeunes filles. + +--Pauvre femme! reprit la Goualeuse, comme elle doit être contente de ce +que tu ne l'oublies pas dans son malheur! + +--Ce n'est pas tout, c'est comme un sort; telle que tu me vois, je viens +de bien loin... et encore d'une prison... mais d'une prison d'hommes. + +--D'une prison d'hommes, toi?... + +--Ah! mon Dieu oui, j'ai là une autre pauvre pratique bien triste... +aussi tu vois mon cabas (et Rigolette le montra), il est partagé en +deux, chacun a son côté: aujourd'hui j'apporte à Louise un peu de linge, +et tantôt j'ai aussi porté quelque chose à ce pauvre Germain... mon +prisonnier s'appelle Germain; tiens, je ne peux pas penser à ce qui +vient de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer... c'est bête, +je sais que cela n'en vaut pas la peine, mais enfin je suis comme ça. + +--Et pourquoi as-tu envie de pleurer? + +--Figure-toi que Germain est si malheureux d'être confondu avec ces +mauvais hommes de la prison qu'il est tout accablé, n'ayant de goût à +rien, ne mangeant pas et maigrissant à vue d'oeil... Je m'aperçois de +ça, et je me dis: «Il n'a pas faim, je vais lui faire une petite +friandise qu'il aimait bien quand il était mon voisin, ça le +ragoûtera...» Quand je dis friandise, entendons-nous, c'étaient tout +bonnement de belles pommes de terre jaunes, écrasées avec un peu de lait +et du sucre; j'en emplis une jolie tasse bien propre, et tantôt je lui +porte ça à sa prison en lui disant que j'avais préparé moi-même ce +pauvre petit régal, comme autrefois, dans le bon temps, tu comprends; je +croyais ainsi lui donner un peu envie de manger... Ah bien! oui... + +--Comment? + +--Ça lui a donné envie de pleurer; quand il a reconnu la tasse dans +laquelle j'avais si souvent pris mon lait devant lui, il s'est mis à +fondre en larmes... et, par-dessus le marché, j'ai fini par faire comme +lui, quoique j'aie voulu m'en empêcher. Tu vois comme j'ai de la chance, +je croyais bien faire... le consoler, et je l'ai attristé davantage +encore. + +--Oui, mais ces larmes-là lui auront été si douces! + +--C'est égal, j'aurais autant aimé le consoler autrement; mais je te +parle de lui sans te dire qui il est; c'est un ancien voisin à moi... le +plus honnête garçon du monde, aussi doux, aussi timide qu'une jeune +fille, et que j'aimais comme un camarade, comme un frère. + +--Oh! alors, je conçois que ses chagrins soient devenus les tiens. + +--N'est-ce pas? Mais tu vas voir comme il a bon coeur. Quand je me suis +en allée, je lui ai demandé, comme toujours, ses commissions, lui disant +en riant, afin de l'égayer un peu, que j'étais sa petite femme de ménage +et que je serais bien exacte, bien active, pour garder sa pratique. +Alors lui, s'efforçant de sourire, m'a demandé de lui apporter un des +romans de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lus le soir pendant que +je travaillais; ce roman-là s'appelle _Ivan... Ivanhoé..._ oui, c'est +ça. J'aimais tant ce livre-là qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre +Germain! il était si complaisant!... + +--C'est un souvenir de cet heureux temps passé qu'il veut avoir... + +--Certainement, puisqu'il m'a priée d'aller dans le même cabinet de +lecture, non pour louer, mais pour acheter les mêmes volumes que nous +lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un +sacrifice, car il est aussi pauvre que nous. + +--Excellent coeur! dit la Goualeuse tout émue. + +--Te voilà aussi attendrie que moi... quand il m'a chargée de cette +commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me +sentais envie de pleurer, plus je tâchais de rire, car, pleurer deux +fois dans une visite faite exprès pour l'égayer, c'était trop fort... +Aussi, pour cacher ça, je me suis mise à lui rappeler les drôles +d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant +autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses, +grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, ça m'a fendu le coeur; j'avais +beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire +comme lui; quand je l'ai quitté, il sanglotait et je me disais, furieuse +de ma sottise: «Si c'est comme ça que je le console et que je l'égaie, +c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le +faire rire, c'est étonnant comme j'y réussis!» + +Au nom de Germain, autre victime du notaire, Mme Séraphin avait redoublé +d'attention. + +--Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour être en prison? demanda +Fleur-de-Marie. + +--Lui! s'écria Rigolette, dont l'attendrissement cédait à l'indignation, +il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est +aussi le dénonciateur de Louise. + +--De Louise, que tu viens voir ici? + +--Sans doute; elle était la servante du notaire, et Germain était son +caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien +injustement ce pauvre garçon... Mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que ce +méchant homme est comme un enragé après ces deux malheureux, qui ne lui +ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son +tour... + +Rigolette prononça ces derniers mots avec une expression qui inquiéta +Mme Séraphin. Se mêlant à la conversation, au lieu d'y demeurer +étrangère, elle dit à Fleur-de-Marie d'un air patelin: + +--Ma chère demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je +comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous intéresse, car moi, +qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, ça me +désole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si méchants! Et +comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez, +mademoiselle? + +Rigolette n'avait aucune raison de se défier de Mme Séraphin. Néanmoins, +se souvenant des recommandations de Rodolphe, qui lui avait enjoint la +plus grande réserve au sujet de la protection cachée qu'il accordait à +Germain et à Louise, elle regretta de s'être laissé entraîner à dire: +«Patience, chacun aura son tour.» + +--Ce méchant homme s'appelle M. Ferrand, madame, reprit donc Rigolette, +ajoutant très-adroitement, pour réparer sa légère indiscrétion: Et c'est +d'autant plus mal à lui de tourmenter Louise et Germain que personne ne +s'intéresse à eux... excepté moi... ce qui ne leur sert pas à +grand-chose. + +--Quel malheur! reprit Mme Séraphin, j'avais espéré le contraire quand +vous avez dit: «Mais patience...» Je croyais que vous comptiez sur +quelque protecteur pour soutenir ces deux infortunés contre ce méchant +notaire. + +--Hélas! non, madame, ajouta Rigolette, afin de détourner complètement +les soupçons de Mme Séraphin; qui serait assez généreux pour prendre le +parti de ces deux pauvres jeunes gens contre un homme riche et puissant, +comme l'est ce M. Ferrand? + +--Oh! il y a des coeurs assez généreux pour cela! reprit Fleur-de-Marie +après un moment de réflexion et avec une exaltation contrainte, oui, je +connais quelqu'un qui se fait un devoir de protéger ceux qui souffrent +et de les défendre, car celui dont je te parle est aussi secourable aux +honnêtes gens que redoutable aux méchants. + +Rigolette regarda la Goualeuse avec étonnement et fut sur le point de +lui dire, en songeant à Rodolphe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un +qui prenait courageusement le parti du faible contre le fort; mais, +toujours fidèle aux recommandations de son voisin (ainsi qu'elle +appelait le prince), la grisette répondit à Fleur-de-Marie: + +--Vraiment! tu connais quelqu'un d'assez généreux pour venir aussi en +aide aux pauvres gens?... + +--Oui... et, quoique j'aie déjà à implorer sa pitié, sa bienfaisance +pour d'autres personnes, je suis sûre que s'il connaissait le malheur +immérité de Louise et de M. Germain... il les sauverait et punirait leur +persécuteur... car sa justice et sa bonté sont inépuisables comme celles +de Dieu... + +Mme Séraphin regarda sa victime avec surprise. «Cette petite fille +serait-elle donc encore plus dangereuse que nous ne le pensions? se +dit-elle; si j'avais pu en avoir pitié, ce qu'elle vient de dire +rendrait inévitable l'accident qui va nous en débarrasser.» + +--Ma bonne petite Goualeuse, puisque tu as une si bonne connaissance, je +t'en supplie, recommande-lui ma bonne Louise et mon Germain, car ils ne +méritent pas leur mauvais sort, dit Rigolette en songeant que ses amis +ne pouvaient que gagner à avoir deux défenseurs au lieu d'un. + +--Sois tranquille, je te promets de faire ce que je pourrai pour tes +protégés auprès de M. Rodolphe, dit Fleur-de-Marie. + +--M. Rodolphe! s'écria Rigolette étrangement surprise. + +--Sans doute, dit la Goualeuse. + +--M. Rodolphe!... Un commis voyageur? + +--Je ne sais pas ce qu'il est... mais pourquoi cet étonnement? + +--Parce que je connais aussi un M. Rodolphe. + +--Ce n'est peut-être pas le même. + +--Voyons, voyons le tien; comment est-il? + +--Jeune!... + +--C'est ça. + +--Une figure pleine de noblesse et de bonté. + +--C'est bien ça... mais, mon Dieu! c'est tout comme le mien, dit +Rigolette de plus en plus étonnée, et elle ajouta: Est-il brun, a-t-il +de petites moustaches? + +--Oui. + +--Enfin, il est grand et mince... il a une taille charmante... et l'air +si comme il faut... pour un commis voyageur... Est-ce toujours bien ça +le tien? + +--Sans doute, c'est lui, répondit Fleur-de-Marie; seulement, ce qui +m'étonne, c'est que tu croies qu'il est commis voyageur. + +--Quant à cela, j'en suis sûre... il me l'a dit. + +--Tu le connais? + +--Si je le connais? c'est mon voisin. + +--M. Rodolphe? + +--Il a une chambre au quatrième, à côté de la mienne. + +--Lui?... Lui?... + +--Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela? C'est tout simple; il ne gagne +guère que quinze ou dix-huit cents francs par an; il ne peut prendre +qu'un logement modeste, quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir beaucoup +d'ordre... car il ne sait pas seulement ce que ses habits lui coûtent... +mon cher voisin... + +--Non... non..., ce n'est pas le même..., dit Fleur-de-Marie en +réfléchissant. + +--Ah çà! le tien est donc un phénix pour l'ordre? + +--Celui dont je te parle, vois-tu, Rigolette, dit Fleur-de-Marie avec +enthousiasme, est tout-puissant... on ne prononce son nom qu'avec amour +et vénération... son aspect trouble, impose... et l'on est tenté de +s'agenouiller devant sa grandeur et sa bonté... + +--Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse; je dis comme toi, ça n'est +plus le même, car le mien n'est ni tout-puissant, ni imposant, il est +très-bon enfant, très-gai, et on ne s'agenouille pas devant lui; au +contraire, car il m'avait promis de m'aider à cirer ma chambre, sans +compter qu'il devait me mener promener le dimanche... Tu vois que ça +n'est pas un gros seigneur. Mais à quoi est-ce que je pense, j'ai +joliment le coeur à la promenade! Et Louise, et mon pauvre Germain! Tant +qu'ils seront en prison, il n'y aura pas de plaisir pour moi. + +Depuis quelques moments, Fleur-de-Marie réfléchissait profondément; elle +s'était tout à coup rappelé que, lors de sa première entrevue avec +Rodolphe chez l'ogresse, il avait l'extérieur et le langage des hôtes du +tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer ce rôle de commis voyageur auprès +de Rigolette? + +Mais quel était le but de cette nouvelle transformation? + +La grisette reprit, voyant l'air pensif de Fleur-de-Marie: + +--Il n'est pas besoin de te creuser la tête pour cela, ma bonne +Goualeuse; nous saurons bien si nous connaissons le même M. Rodolphe; +quand tu verras le tien, parle-lui de moi; quand je verrai le mien, je +lui parlerai de toi; de cette manière-là nous saurons tout de suite à +quoi nous en tenir. + +--Et où demeures-tu, Rigolette? + +--Rue du Temple, n° 17. + +«Voilà qui est étrange et bon à savoir, se dit Mme Séraphin, qui avait +attentivement écouté cette conversation. Ce M. Rodolphe, mystérieux et +tout-puissant personnage qui se fait sans doute passer pour commis +voyageur, occupe un logement voisin de celui de cette petite ouvrière, +qui a l'air d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire, et ce défenseur des +opprimés loge ainsi qu'elle dans la maison de Morel et de Bradamanti... +Bon, bon, si la grisette et le prétendu commis voyageur continuent à se +mêler de ce qui ne les regarde pas, on saura où les trouver.» + +--Lorsque j'aurai parlé à M. Rodolphe, je t'écrirai, dit la Goualeuse, +et je te donnerai mon adresse pour que tu puisses me répondre; mais +répète-moi la tienne, je crains de l'oublier. + +--Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes que je laisse à mes +pratiques, et elle donna à Fleur-de-Marie une petite carte sur laquelle +était écrit en magnifique bâtarde: _Mademoiselle Rigolette, couturière, +rue du Temple, n° 17._ C'est comme imprimé, n'est-ce pas? ajouta la +grisette. C'est encore ce pauvre Germain qui me les a écrites dans le +temps, ces cartes-là; il était si bon, si prévenant!... Tiens, vois-tu, +c'est comme un fait exprès, on dirait que je ne m'aperçois de toutes ses +excellentes qualités que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je +suis toujours à me reprocher d'avoir attendu si tard pour l'aimer... + +--Tu l'aimes donc? + +--Ah! mon Dieu oui!... Il faut bien que j'aie un prétexte pour aller le +voir en prison... Avoue que je suis une drôle de fille, dit Rigolette en +étouffant un soupir et en riant dans ses larmes, comme dit le poëte. + +--Tu es bonne et généreuse comme toujours, dit Fleur-de-Marie en +pressant tendrement les mains de son amie. + +Mme Séraphin en avait sans doute assez appris par l'entretien des deux +jeunes filles, car elle dit presque brusquement à Fleur-de-Marie: + +--Allons, allons, ma chère demoiselle, partons; il est tard, voilà un +quart d'heure de perdu. + +--A-t-elle l'air bougon, cette vieille!... Je n'aime pas sa figure, dit +tout bas Rigolette à Fleur-de-Marie. Puis elle reprit tout haut: Quand +tu viendras à Paris, ma bonne Goualeuse, ne m'oublie pas; ta visite me +ferait tant de plaisir! Je serais si contente de passer une journée avec +toi, de te montrer mon petit ménage, ma chambre, mes oiseaux!... J'ai +des oiseaux... c'est mon luxe. + +--Je tâcherai de t'aller voir, mais certainement je t'écrirai; allons, +adieu, Rigolette, adieu... Si tu savais comme je suis heureuse de +t'avoir rencontrée! + +--Et moi donc... mais ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère; et +puis je suis si impatiente de savoir si ton M. Rodolphe est le même que +le mien... Écris-moi bien vite à ce sujet, je t'en prie. + +--Oui, oui... adieu, Rigolette. + +--Adieu, ma bonne petite Goualeuse. + +Et les deux jeunes filles s'embrassèrent tendrement en dissimulant leur +émotion. + +Rigolette entra dans la prison pour voir Louise, grâce au permis que lui +avait fait obtenir Rodolphe. + +Fleur-de-Marie monta en fiacre avec Mme Séraphin, qui ordonna au cocher +d'aller aux Batignolles et de s'arrêter à la barrière. + +Un chemin de traverse très-court conduisait de cet endroit presque +directement au bord de la Seine, non loin de l'île du Ravageur. + +Fleur-de-Marie, ne connaissant pas Paris, n'avait pu s'apercevoir que la +voiture suivait une autre route que celle de la barrière Saint-Denis. Ce +fut seulement lorsque le fiacre s'arrêta aux Batignolles qu'elle dit à +Mme Séraphin, qui l'invitait à descendre: + +--Mais il me semble, madame, que ce n'est pas là le chemin de +Bouqueval... Et puis comment irons-nous à pied d'ici jusqu'à la ferme? + +--Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, reprit +cordialement la femme de charge, c'est que j'exécute les ordres de vos +bienfaiteurs et que vous leur feriez grand-peine si vous hésitiez à me +suivre... + +--Oh! madame, ne le pensez pas! s'écria Fleur-de-Marie; vous êtes +envoyée par eux, je n'ai aucune question à vous adresser... Je vous suis +aveuglément; dites-moi seulement si Mme Georges se porte toujours bien. + +--Elle se porte à ravir. + +--Et M. Rodolphe? + +--Parfaitement bien aussi. + +--Vous le connaissez donc, madame; mais tout à l'heure, quand je parlais +de lui avec Rigolette, vous n'en avez rien dit? + +--Parce que je ne devais rien en dire... apparemment. J'ai mes ordres... + +--C'est lui qui vous les a donnés? + +--Est-elle curieuse, cette chère demoiselle, est-elle curieuse! dit en +riant la femme de charge. + +--Vous avez raison; pardonnez mes questions, madame. Puisque nous allons +à pied à l'endroit où vous me conduisez, ajouta Fleur-de-Marie en +souriant doucement, je saurai bientôt ce que je désire tant de savoir. + +--En effet, ma chère demoiselle, avant un quart d'heure, nous serons +arrivées. + +La femme de charge, ayant laissé derrière elle les dernières maisons des +Batignolles, suivit avec Fleur-de-Marie un chemin gazonné bordé de +noyers. + +Le jour était tiède et beau, le ciel à demi-voilé de nuages empourprés +par le couchant; le soleil, commençant à décliner, jetait ses rayons +obliques sur les hauteurs de Colombes, de l'autre côté de la Seine. + +À mesure que Fleur-de-Marie approchait des bords de la rivière, ses +joues pâles se coloraient légèrement; elle aspirait avec délices l'air +vif et pur de la campagne. + +Sa touchante physionomie exprimait une satisfaction si douce que Mme +Séraphin lui dit: + +--Vous semblez bien contente, ma chère demoiselle? + +--Oh! oui, madame... je vais revoir Mme Georges, peut-être M. +Rodolphe... j'ai de pauvres créatures très-malheureuses à leur +recommander... j'espère qu'on les soulagera... comment ne serais-je pas +contente? Si j'étais triste, comment ma tristesse ne s'effacerait-elle +pas? Et puis, voyez donc... le ciel est si gai avec ses nuages roses! Et +le gazon... est-il vert malgré la saison! et là-bas... là-bas... +derrière ces saules, la rivière... est-elle grande, mon Dieu! Le soleil +y brille, c'est éblouissant... on dirait des reflets d'or... Il brillait +ainsi tout à l'heure dans l'eau du petit bassin de la prison... Dieu +n'oublie pas les pauvres prisonniers... il leur donne aussi leur rayon +de soleil, ajouta Fleur-de-Marie avec une sorte de pieuse +reconnaissance; puis, ramenée par le souvenir de sa captivité à mieux +apprécier encore le bonheur d'être libre, elle s'écria dans un élan de +joie naïve: + +--Ah! madame... et là-bas, au milieu de la rivière, voyez donc cette +jolie petite île bordée de saules et de peupliers, avec cette maison +blanche au bord de l'eau... comme cette habitation doit être charmante +l'été quand tous les arbres sont couverts de feuilles; quel silence, +quelle fraîcheur on doit y trouver! + +--Ma foi, dit Mme Séraphin avec un sourire étrange, je suis ravie que +vous trouviez cette île jolie. + +--Pourquoi cela, madame? + +--Parce que nous y allons. + +--Dans cette île? + +--Oui, cela vous surprend? + +--Un peu, madame. + +--Et si vous trouviez là vos amis? + +--Que dites-vous? + +--Vos amis rassemblés pour fêter votre sortie de prison? ne seriez-vous +pas encore plus agréablement surprise? + +--Il serait possible! Mme Georges... M. Rodolphe... + +--Tenez, ma chère demoiselle, je n'ai pas plus de défense qu'un +enfant... avec votre petit air innocent vous me feriez dire ce que je ne +dois pas dire. + +--Je vais les revoir... oh! madame, comme mon coeur bat! + +--N'allez donc pas si vite, je conçois votre impatience, mais je puis à +peine vous suivre... petite folle... + +--Pardon, madame, j'ai tant de hâte d'arriver... + +--C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un reproche, au +contraire... + +--Voici le chemin qui descend, il est mauvais, voulez-vous mon bras, +madame? + +--Ce n'est pas de refus, ma chère demoiselle... car vous êtes leste et +ingambe, et moi je suis vieille. + +--Appuyez-vous sur moi, madame, n'ayez pas peur de me fatiguer... + +--Merci, ma chère demoiselle, votre aide n'est pas de trop, cette +descente est si rapide... enfin nous voici dans une belle route. + +--Ah! madame, il est donc vrai, je vais revoir Mme Georges? je ne puis +le croire. + +--Encore un peu de patience... dans un quart d'heure... vous la verrez +et vous le croirez alors! + +--Ce que je ne puis pas comprendre, ajouta Fleur-de-Marie après un +moment de réflexion, c'est que Mme Georges m'attende là au lieu de +m'attendre à la ferme. + +--Toujours curieuse, cette chère demoiselle, toujours curieuse... + +--Comme je suis indiscrète, n'est-ce pas, madame? dit Fleur-de-Marie en +souriant. + +--Aussi pour vous j'ai bien envie de vous apprendre la surprise que vos +amis vous ménagent. + +--Une surprise? à moi, madame? + +--Tenez, laissez-moi tranquille, petite espiègle, vous me feriez encore +parler malgré moi. + +Nous laisserons Mme Séraphin et sa victime dans le chemin qui conduit à +la rivière. + +Nous les précéderons toutes deux de quelques moments à l'île du +Ravageur. + + + + +XII + +Le bateau + + + --Eh quoi! déjà partir? + +--Partir ne plus entendre vos nobles paroles! Non, par le ciel! je reste +ici, maître... + + WOLFGANG, _Scène_ _II_ + +Pendant la nuit, l'aspect de l'île habitée par la famille Martial était +sinistre; mais, à la brillante clarté du soleil, rien de plus riant que +ce séjour maudit. + +Bordée de saules et de peupliers, presque entièrement couverte d'une +herbe épaisse, où serpentaient quelques allées de sable jaune, l'île +renfermait un petit jardin potager et un assez grand nombre d'arbres à +fruits. Au milieu de ce verger on voyait la baraque à toit de chaume +dans laquelle Martial voulait se retirer avec François et Amandine. De +ce côté, l'île se terminait à sa pointe par une sorte d'estacade formée +de gros pieux destinés à contenir l'éboulement des terres. + +Devant la maison, touchant presque au débarcadère, s'arrondissait une +tonnelle de treillage vert, destinée à supporter pendant l'été les tiges +grimpantes de la vigne vierge et du houblon, berceau de verdure sous +lequel on disposait alors les tables des buveurs. + +À l'une des extrémités de la maison, peinte en blanc et recouverte de +tuiles, un bûcher surmonté d'un grenier formait en retour une petite +aile beaucoup plus basse que le corps de logis principal. Presque +au-dessus de cette aile on remarquait une fenêtre aux volets garnis de +plaques de tôle, et extérieurement condamnés par deux barres de fer +transversales, que de forts crampons fixaient au mur. + +Trois bachots se balançaient, amarrés aux pilotis du débarcadère. + +Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas s'assurait du libre jeu +de la soupape qu'il y avait adaptée. + +Debout sur un banc situé en dehors de la tonnelle, Calebasse, la main +placée au-dessus de ses yeux en manière d'abat-jour, regardait au loin +dans la direction que Mme Séraphin et Fleur-de-Marie devaient suivre +pour se rendre à l'île. + +--Personne ne paraît encore, ni vieille ni jeune, dit Calebasse en +descendant de son banc et s'adressant à Nicolas. Ce sera comme hier! +nous aurons attendu pour le roi de Prusse. Si ces femmes n'arrivent pas +avant une demi-heure... il faudra partir; le coup de Bras-Rouge vaut +mieux, il nous attend. La courtière doit venir à cinq heures chez lui, +aux Champs-Élysées. Il faut que nous soyons arrivés avant elle. Ce matin +la Chouette nous l'a répété... + +--Tu as raison, reprit Nicolas en quittant son bateau. Que le tonnerre +écrase cette vieille qui nous fait droguer pour rien! La soupape va... +comme un charme. Des deux affaires nous n'en aurons peut-être pas une... + +--Du reste, Bras-Rouge et Barbillon ont besoin de nous... à eux deux ils +ne peuvent rien. + +--C'est vrai; car, pendant qu'on fera le coup, il faudra que Bras-Rouge +reste en dehors de son cabaret pour être au guet, et Barbillon n'est pas +assez fort pour entraîner à lui tout seul la courtière dans le caveau... +elle regimbera, cette vieille. + +--Est-ce que la Chouette ne nous disait pas en riant, qu'elle y tenait +le Maître d'école... en pension... dans ce caveau? + +--Pas dans celui-là. Dans un autre qui est bien plus profond, et qui est +inondé quand la rivière est haute. + +--Doit-il marronner dans ce caveau, le Maître d'école! Être là-dedans +tout seul, et aveugle! + +--Il y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre chose: le caveau est +noir comme un four. + +--C'est égal, quand il a fini de chanter, pour se distraire, toutes les +romances qu'il sait, le temps doit lui paraître joliment long. + +--La Chouette dit qu'il s'amuse à faire la chasse aux rats, et que ce +caveau-là est très-giboyeux. + +--Dis donc, Nicolas, à propos de particuliers qui doivent s'ennuyer et +marronner, reprit Calebasse avec un sourire féroce, en montrant du doigt +la fenêtre garnie de plaques de tôle, il y en a là un qui doit se manger +le sang. + +--Bah!... il dort... Depuis ce matin il ne cogne plus... et son chien +est muet. + +--Peut-être qu'il l'a étranglé pour le manger. Depuis deux jours ils +doivent tous deux enrager la faim et la soif là-dedans. + +--Ça les regarde... Martial peut durer encore longtemps comme ça, si ça +l'amuse. Quand il sera fini... on dira qu'il est mort de maladie; ça ne +fera pas un pli. + +--Tu crois? + +--Bien sûr. En allant ce matin à Asnières, la mère a rencontré le père +Férot, le pêcheur, comme il s'étonnait de ne pas avoir vu son ami +Martial depuis deux jours, la mère lui a dit que Martial ne quittait pas +son lit, tant il était malade, et qu'on désespérait de lui. Le père +Férot a avalé ça doux comme miel... il le redira à d'autres... et quand +la chose arrivera... elle paraîtra toute simple. + +--Oui, mais il ne mourra pas encore tout de suite; c'est long de cette +manière-là. + +--Qu'est-ce que tu veux? il n'y avait pas moyen d'en venir à bout +autrement. Cet enragé de Martial, quand il s'y met, est méchant en +diable, et fort comme un taureau, par là-dessus; il se défiait, nous +n'aurions pas pu l'approcher sans danger; tandis que sa porte une fois +bien clouée en dehors, qu'est-ce qu'il pouvait faire? Sa fenêtre était +grillée. + +--Tiens... il pouvait desceller les barreaux... en creusant le plâtre +avec son couteau, ce qu'il aurait fait si, montée à l'échelle, je ne lui +avais pas déchiqueté les mains à coups de hachette toutes les fois qu'il +voulait commencer son ouvrage. + +--Quelle faction! dit le brigand en ricanant; c'est toi qui as dû +t'amuser! + +--Il fallait bien te donner le temps d'arriver avec la tôle que tu avais +été chercher chez le père Micou. + +--Devait-il écumer... cher frère! + +--Il grinçait des dents comme un possédé; deux ou trois fois il a voulu +me repousser à travers les barreaux à grands coups de bâton; mais alors, +n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas travailler et +desceller la grille. C'est ce qu'il fallait. + +--Heureusement qu'il n'y a pas de cheminée dans sa chambre! + +--Et que la porte est solide et qu'il a les mains abîmées! sans ça, il +serait capable de trouer le plancher. + +--Et les poutres, il passerait donc à travers? Non, non, va, il n'y a +pas de danger qu'il s'échappe; les volets sont garnis de tôle et assurés +par deux barres de fer; la porte... clouée en dehors avec des clous à +bateau de trois pouces. Sa bière est plus solide que si elle était en +chêne et en plomb. + +--Dis donc, et quand, en sortant de prison, la Louve viendra ici pour +chercher son homme... comme elle l'appelle? + +--Eh bien! on lui dira: «Cherche.» + +--À propos, sais-tu que si ma mère n'avait pas enfermé ces gueux +d'enfants, ils auraient été capables de ronger la porte comme des rats +pour délivrer Martial? Ce petit gredin de François est un vrai démon +depuis qu'il se doute que nous avons emballé le grand frère. + +--Ah çà! mais est-ce qu'on va les laisser dans la chambre d'en haut +pendant que nous allons quitter l'île? Leur fenêtre n'est pas grillée; +ils n'ont qu'à descendre en dehors... + +À ce moment, des cris et des sanglots, partant de la maison, attirèrent +l'attention de Calebasse et de Nicolas. + +Ils virent la porte du rez-de-chaussée, jusqu'alors ouverte, se fermer +violemment, une minute après, la figure pâle et sinistre de la mère +Martial apparut à travers les barreaux de la fenêtre de la cuisine. + +De son long bras décharné, la veuve du supplicié fit signe à ses enfants +de venir à elle. + +--Allons, il y a du grabuge; je parie que c'est encore François qui se +rebiffe, dit Nicolas. Gredin de Martial! Sans lui, ce gamin-là aurait +été tout seul. Veille toujours bien: et si tu vois les deux femelles, +appelle-moi. + +Pendant que Calebasse, remontée sur son banc, épiait au loin la venue de +Mme Séraphin et de la Goualeuse, Nicolas entra dans la maison. + +La petite Amandine, agenouillée au milieu de la cuisine, sanglotait et +demandait grâce pour son frère François. + +Irrité, menaçant, celui-ci, acculé dans un des angles de cette pièce, +brandissait la hachette de Nicolas et semblait décidé à apporter cette +fois une résistance désespérée aux volontés de sa mère. + +Toujours impassible, toujours silencieuse, montrant à Nicolas l'entrée +du caveau qui s'ouvrait dans la cuisine et dont la porte était +entrebâillée, la veuve fit signe à son fils d'y enfermer François. + +--On ne m'enfermera pas là-dedans! s'écria l'enfant déterminé dont les +yeux brillaient comme ceux d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y +laisser mourir de faim avec Amandine, comme notre frère Martial. + +--Maman... pour l'amour de Dieu, laissez-nous en haut dans notre +chambre, comme hier, demanda la petite fille d'un ton suppliant, en +joignant les mains... dans le caveau noir, nous aurons trop peur. + +La veuve regarda Nicolas d'un air impatient, comme pour lui reprocher de +n'avoir pas encore exécuté ses ordres, puis, d'un nouveau geste +impérieux, lui désigna François. + +Voyant son frère s'avancer vers lui, le jeune garçon brandit sa hachette +d'un air désespéré et s'écria: + +--Si on veut m'enfermer là, que ce soit ma mère, mon frère ou Calebasse, +tant pis... je frappe, et la hache coupe. + +Ainsi que la veuve, Nicolas sentait l'imminente nécessité d'empêcher les +deux enfants d'aller au secours de Martial pendant que la maison +resterait seule, et aussi de leur dérober la connaissance des scènes qui +allaient se passer, car de leur fenêtre on découvrait la rivière, où +l'on voulait noyer Fleur-de-Marie. + +Mais Nicolas, aussi féroce que lâche, et se souciant peu de recevoir un +coup de la dangereuse hachette dont son jeune frère était armé, hésitait +à s'approcher de lui. + +La veuve, courroucée de l'hésitation de son fils aîné, le poussa +rudement par l'épaule au-devant de François. + +Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'écria: + +--Quand il m'aura blessé, qu'est-ce que je ferai, la mère? Vous savez +bien que je vais avoir besoin de mes bras tout à l'heure, et je me +ressens encore du coup que ce gueux de Martial m'a donné. + +La veuve haussa les épaules avec mépris et fit un pas vers François. + +--N'approchez pas, ma mère, s'écria François furieux, ou vous allez me +payer tous les coups que vous nous avez donnés à nous deux Amandine. + +--Mon frère, laisse-toi plutôt renfermer. Oh! mon Dieu, ne frappe pas +notre mère! s'écria Amandine épouvantée. + +Tout à coup Nicolas vit sur une chaise une grande couverture de laine +dont on s'était servi pour le repassage; il la saisit, la déploya à +moitié et la lança adroitement sur la tête de François, qui, malgré ses +efforts, se trouvant engagé sous ses plis épais, ne put faire usage de +son arme. + +Alors Nicolas se précipita sur lui et, aidé de sa mère, il le porta dans +le caveau. + +Amandine était restée agenouillée au milieu de la cuisine; dès qu'elle +vit le sort de son frère, elle se leva vivement et, malgré sa terreur, +alla d'elle-même le rejoindre dans le sombre réduit. + +La porte fut fermée à double tour sur le frère et sur la soeur. + +--C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial si ces enfants sont +maintenant comme des déchaînés après nous, s'écria Nicolas. + +--On n'entend plus rien dans sa chambre depuis ce matin, dit la veuve +d'un air pensif, et elle tressaillit; plus rien... + +--C'est ce qui prouve, la mère, que tu as bien fait de dire tantôt au +père Férot, le pêcheur d'Asnières, que Martial était depuis deux jours +dans son lit malade à crever. Comme ça, quand tout sera dit, on ne +s'étonnera de rien. + +Après un moment de silence, et comme si elle eût voulu échapper à une +pensée pénible, la veuve reprit brusquement: + +--La Chouette est venue ici pendant que j'étais à Asnières? + +--Oui, la mère. + +--Pourquoi n'est-elle pas restée pour nous accompagner chez Bras-Rouge? +Je me défie d'elle. + +--Bah! vous vous défiez de tout le monde, la mère: aujourd'hui c'est de +la Chouette, hier c'était de Bras-Rouge. + +--Bras-Rouge est libre, mon fils est à Toulon, et ils avaient commis le +même vol. + +--Quand vous répéterez toujours cela... Bras-Rouge a échappé parce qu'il +est fin comme l'ambre, voilà tout. La Chouette n'est pas restée ici +parce qu'elle avait rendez-vous à deux heures, près de l'Observatoire, +avec le grand monsieur en deuil au compte de qui elle a enlevé cette +jeune fille de campagne avec l'aide du Maître d'école et de Tortillard, +même que c'était Barbillon qui menait le fiacre que ce grand monsieur en +deuil avait loué pour cette affaire. Voyons, la mère, comment +voulez-vous que la Chouette nous dénonce, puisqu'elle nous dit les coups +qu'elle monte, et que nous ne lui disons pas les nôtres? Car elle ne +sait rien de la noyade de tout à l'heure. Soyez tranquille, allez, la +mère, les loups ne se mangent pas, la journée sera bonne; quand je pense +que la courtière a souvent pour des vingt, des trente mille francs de +diamants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la tiendrons dans le +caveau de Bras-Rouge!... Trente mille francs de diamants!... Pensez +donc! + +--Et pendant que nous tiendrons la courtière, Bras-Rouge restera en +dehors de son cabaret? dit la veuve d'un air soupçonneux. + +--Et où voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un chez lui, ne +faut-il pas qu'il réponde et qu'il empêche d'approcher de l'endroit où +nous ferons notre affaire? + +--Nicolas! Nicolas! cria tout à coup Calebasse au-dehors, voilà les deux +femmes. + +--Vite, vite, la mère, votre châle; je vais vous conduire à terre, ça +sera autant de fait, dit Nicolas. + +La veuve avait remplacé sa marmotte de deuil par un bonnet de tulle +noir. Elle s'enveloppa dans un grand châle de tartan à carreaux gris et +blancs, ferma la porte de la cuisine, plaça la clef derrière un des +volets du rez-de-chaussée et suivit son fils à l'embarcadère. + +Presque malgré elle, avant de quitter l'île, elle jeta un long regard +sur la fenêtre de Martial, fronça les sourcils, pinça ses lèvres; puis, +après un brusque et nouveau tressaillement, elle murmura tout bas: +«C'est sa faute, c'est sa faute.» + +--Nicolas, les vois-tu... là-bas, le long de la butte? il y a une +paysanne et une bourgeoise, s'écria Calebasse en montrant, de l'autre +côté de la rivière, Mme Séraphin et Fleur-de-Marie qui descendaient un +petit sentier contournant un escarpement assez élevé d'où l'on dominait +un four à plâtre. + +--Attendons le signal, n'allons pas faire de mauvaise besogne, dit +Nicolas. + +--Tu es donc aveugle? Est-ce que tu ne reconnais pas la grosse femme qui +est venue avant-hier! Vois donc son châle orange. Et la petite paysanne, +comme elle se dépêche! Elle est encore bonne enfant, celle-là, on voit +bien qu'elle ne sait pas ce qui l'attend. + +--Oui, je reconnais la grosse femme. Allons, ça chauffe, ça chauffe. Ah +çà! convenons bien du coup, Calebasse, dit Nicolas. Je prendrai la +vieille et la jeune dans le bachot à soupape, tu me suivras dans l'autre +bout à bout, et attention à ramer juste, pour que d'un saut je puisse me +lancer dans ton bateau dès que j'aurai fait jouer la trappe et que le +mien enfoncera. + +--N'aie pas peur, ce n'est pas la première fois que je rame, n'est-ce +pas? + +--Je n'ai pas peur de me noyer, tu sais comme je nage. Mais, si je ne +sautais pas à temps dans l'autre bachot, les femelles, en se débattant +contre la noyade, pourraient s'accrocher à moi, et, merci, je n'ai pas +envie de faire une pleine eau avec elles. + +--La vieille fait signe avec son mouchoir, dit Calebasse; les voilà sur +la grève. + +--Allons, allons, embarquez, la mère, dit Nicolas en démarrant, venez +dans le bachot à soupape. Comme ça, les deux femmes ne se défieront de +rien. Et toi, Calebasse, saute dans l'autre, et des bras, ma fille, rame +dur. Ah! tiens, prends mon croc, mets-le à côté de toi, il est pointu +comme une lance, ça pourra servir, et en route! dit le bandit en plaçant +dans le bateau de Calebasse un long croc armé d'un fer aigu. + +En peu d'instants les deux bachots, conduits l'un par Nicolas, l'autre +par Calebasse, abordèrent sur la grève, où Mme Séraphin et +Fleur-de-Marie attendaient depuis quelques minutes. + +Pendant que Nicolas attachait son bateau à un pieu placé sur le rivage, +Mme Séraphin s'approcha et lui dit tout bas et très-rapidement: + +--Dites que Mme Georges nous attend; puis la femme de charge reprit à +haute voix: + +--Nous sommes un peu en retard, mon garçon? + +--Oui, ma brave dame; Mme Georges vous a déjà demandées plusieurs fois. + +--Vous voyez, ma chère demoiselle, Mme Georges nous attend, dit Mme +Séraphin en se retournant vers Fleur-de-Marie, qui, malgré sa confiance, +avait senti son coeur se serrer à l'aspect des sinistres figures de la +veuve, de Calebasse et de Nicolas. Mais le nom de Mme Georges la +rassura, et elle répondit: + +--Je suis aussi bien impatiente de voir Mme Georges, heureusement le +trajet n'est pas long. + +--Va-t-elle être contente, cette chère dame! dit Mme Séraphin. Puis, +s'adressant à Nicolas:--Voyons, mon garçon, approchez encore un peu plus +votre bateau que nous puissions monter. Et elle ajouta tout bas: Il faut +absolument noyer la petite; si elle revient sur l'eau, replongez-la. + +--C'est dit; et vous, n'ayez pas peur, quand je vous ferai signe, +donnez-moi la main. Elle enfoncera toute seule, tout est préparé, vous +n'avez rien à craindre, répondit tout bas Nicolas. Puis, avec une +impassibilité féroce, sans être touché ni de la beauté ni de la jeunesse +de Fleur-de-Marie, il lui tendit son bras. + +La jeune fille s'y appuya légèrement et entra dans le bateau. + +--À vous, ma brave dame, dit Nicolas à Mme Séraphin. + +Et il lui offrit la main à son tour. + +Fut-ce pressentiment, défiance ou seulement crainte de ne pas sauter +assez lestement de l'embarcation dans laquelle se trouvaient Nicolas et +la Goualeuse lorsqu'elle coulerait à fond, la femme de charge de Jacques +Ferrand dit à Nicolas en se reculant: + +--Au fait, moi, j'irai dans le bateau de mademoiselle. + +Et elle se plaça près de Calebasse. + +--À la bonne heure, dit Nicolas en échangeant un coup d'oeil expressif +avec sa soeur. + +Et, du bout de sa rame, il donna une vigoureuse impulsion à son bachot. + +Sa soeur l'imita lorsque Mme Séraphin fut à côté d'elle. + +Debout, immobile, sur le rivage, indifférente à cette scène, la veuve, +pensive et absorbée, attachait obstinément son regard sur la fenêtre de +Martial, que l'on distinguait de la grève à travers les peupliers. + +Pendant ce temps, les deux bachots, dont le premier portait +Fleur-de-Marie et Nicolas, l'autre Mme Séraphin et Calebasse, +s'éloignèrent lentement du bord. + +_Fin de la sixième partie_ + + + + +[Note 1: Quelques jours après avoir écrit ces lignes, nous relisions le +_Mémorial de Sainte-Hélène_, ce livre immortel qui nous semble un +sublime traité de philosophie pratique; nous avons remarqué ce passage, +qui nous avait jusqu'alors échappé. «Après un de mes rêves (c'est +l'empereur qui parle), nos grands événements de guerre accomplis et +soldés, de retour à l'intérieur, en repos et respirant, eût été de +chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens ne +vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse +disséminés dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me +rendre compte à moi-même; ils eussent été les «espions de la vertu»; ils +seraient venus me trouver directement; ils eussent été mes confesseurs, +mes directeurs spirituels, et mes décisions avec eux eussent été mes +bonnes oeuvres secrètes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos, +eût été, du sommet de ma puissance, de m'occuper à fond d'améliorer la +condition de la société; j'eusse descendu jusqu'aux _jouissances +individuelles.»_ (_Mémorial_, t. V, p. 100, édition de 1824.)] + +[Note 2: Viens _boire de l'eau-de-vie_, Nicolas; _la vieille donne dans +le piège_ à mort; elle _viendra_ chez la Chouette; la mère Martial nous +aidera à _lui prendre de force ses pierreries_, et après nous +_emporterons le cadavre dans ton bateau_.] + +[Note 3: Dépêchons-nous.] + +[Note 4: Mouchard.] + +[Note 5: Guillotiné.] + +[Note 6: Volé.] + +[Note 7: Mon couteau.] + +[Note 8: Cuivre.] + +[Note 9: Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas +exagérés. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de +Bretignères sur la colonie pénitentiaire de Mettray (séance du 12 mars +1842): «L'état civil de nos colons est important à constater: parmi eux +nous comptons: 32 enfants naturels, 34 dont les père et mère sont +remariés, 51 dont les parents sont en prison, 124 dont les parents n'ont +pas été l'objet de poursuites de la justice, mais sont plongés dans la +plus profonde misère. Ces chiffres sont éloquents et grands +d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux causes et +donnent l'espoir d'arrêter les progrès d'un mal dont l'origine est ainsi +constatée. «Le nombre des parents criminels fait apprécier l'éducation +qu'ont dû recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides. +Instruits au mal par leurs pères, les fils ont failli sous leurs ordres +et ont cru bien faire en suivant leur exemple. Atteints par la justice, +ils se résignent à partager dans la prison le destin de leur famille; +ils n'y apportent que l'émulation du vice, et il faut vraiment qu'une +lueur de la grâce divine existe encore au fond de ces rudes et +grossières natures pour que tous germes honnêtes ne soient pas +éteints.»] + +[Note 10: Lames de plomb généralement volées sur les toits.] + +[Note 11: Débris métalliques recueillis par les ravageurs.] + +[Note 12: Fer.] + +[Note 13: Cuivre.] + +[Note 14: Jolies.] + +[Note 15: Voleurs.] + +[Note 16: À la conscience.] + +[Note 17: Mme de Fermont ayant écrit cette lettre dans son dernier +domicile, et ignorant alors où elle irait se loger, avait prié M. +d'Orbigny de lui répondre poste restante; mais, faute de passeport pour +retirer sa lettre au bureau, elle avait indiqué une de ces adresses +d'initiales qu'il suffit de désigner pour qu'on vous remette la lettre +qui porte cette suscription.] + +[Note 18: Le lecteur se souvient peut-être que, dans le récit de ses +premières années qu'elle a fait à Rodolphe lors de son entretien avec +lui chez l'ogresse, la Goualeuse lui avait parlé de Rigolette, qui, +enfant vagabond comme elle, avait été enfermée jusqu'à seize ans dans +une maison de détention.] + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les mystères de Paris, Tome III, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME III *** + +***** This file should be named 18923-8.txt or 18923-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/2/18923/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18923-8.zip b/18923-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f6b4365 --- /dev/null +++ b/18923-8.zip diff --git a/18923-h.zip b/18923-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..296a8e8 --- /dev/null +++ b/18923-h.zip diff --git a/18923-h/18923-h.htm b/18923-h/18923-h.htm new file mode 100644 index 0000000..fca3590 --- /dev/null +++ b/18923-h/18923-h.htm @@ -0,0 +1,16832 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les Mystères de Paris Tome III, by Eugène Sue + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + .right {margin-left: 60%; + margin-right: auto; + } + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: 30%; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color: black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + .center {text-align: center;} + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome III, by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les mystères de Paris, Tome III + +Author: Eugène Sue + +Release Date: July 27, 2006 [EBook #18923] +[Last updated on January 8, 2007] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME III *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + + +<h2>Eugène Sue</h2> + +<h1>LES MYSTÈRES DE PARIS</h1> + +<h3>Tome III</h3> + +<h3>(1842—1843)</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3><a name="table" id="table"></a>Table des matières</h3> +<h3>CINQUIÈME PARTIE.</h3> +<table summary="table" cellspacing="2" cellpadding="2"> +<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#I">—<b> Conseils.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#II">—<b> Le piège.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#III">—<b> Réflexions.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IV">—<b> Projets d'avenir.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#V">—<b> Déjeuner de garçons.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VI">—<b> Saint-Lazare.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VII">—<b> Mont-Saint-Jean.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VIII</b></td><td align="left"><a href="#VIII">—<b> La Louve et la Goualeuse.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>IX</b></td><td align="left"><a href="#IX">—<b> Châteaux en Espagne.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>X</b></td><td align="left"><a href="#X">—<b> La protectrice.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XI</b></td><td align="left"><a href="#XI">—<b> Une intimité forcée.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XII</b></td><td align="left"><a href="#XII">—<b> Cecily.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XIII</b></td><td align="left"><a href="#XIII">—<b> Le premier chagrin de Rigolette.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XIV</b></td><td align="left"><a href="#XIV">—<b> Amitié.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XV</b></td><td align="left"><a href="#XV">—<b> Le testament</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XVI</b></td><td align="left"><a href="#XVI">—<b> L'île du Ravageur.</b></a></td></tr> +</table> + +<h3><a name="tablea" id="tablea"></a>SIXIÈME PARTIE.</h3> + +<table summary="table" cellspacing="2" cellpadding="2"> +<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#Ia">—<b> Le pirate d'eau douce.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#IIa">—<b> La mère et le fils.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#IIIa">—<b> François et Amandine.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IVa">—<b> Un garni</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#Va">—<b> Les victimes d'un abus de confiance.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VIa">—<b> La rue de Chaillot</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VIIa">—<b> Le comte de Saint-Remy.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>VIII</b></td><td align="left"><a href="#VIIIa">—<b> L'entretien.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>IX</b></td><td align="left"><a href="#IXa">—<b> La perquisition.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>X</b></td><td align="left"><a href="#Xa">—<b> Les adieux.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XI</b></td><td align="left"><a href="#XIa">—<b> Souvenirs.</b></a></td></tr> +<tr><td align="right"><b>XII</b></td><td align="left"><a href="#XIIa">—<b> Le bateau.</b></a></td></tr> +</table> + + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>CINQUIÈME PARTIE</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + +<h3><a href="#table">Conseils</a></h3> + + +<p>Rodolphe et Clémence causaient ensemble pendant que M. d'Harville lisait +par deux fois la lettre de Sarah.</p> + +<p>Les traits du marquis restèrent calmes; un tremblement nerveux presque +imperceptible agita seulement sa main, lorsque après un moment +d'hésitation il mit le billet dans la poche de son gilet.</p> + +<p>—Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il à Rodolphe en +souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller +répondre à cette lettre... plus importante que je ne le pensais +d'abord...</p> + +<p>—Ne vous reverrai-je pas ce soir?</p> + +<p>—Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'espère que Votre +Altesse voudra bien m'excuser.</p> + +<p>—Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas, +madame, de le retenir?</p> + +<p>—Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essayé en vain.</p> + +<p>—Sérieusement, mon cher Albert, tâchez de nous revenir dès que votre +lettre sera écrite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments +un matin... J'ai mille choses à vous dire.</p> + +<p>—Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondément.</p> + +<p>Et il se retira, laissant Clémence avec le prince.</p> + +<p>—Votre mari est préoccupé, dit Rodolphe à la marquise; son sourire m'a +paru contraint...</p> + +<p>—Lorsque Votre Altesse est arrivée, M. d'Harville était profondément +ému; il a eu grand-peine à vous le cacher.</p> + +<p>—Je suis peut-être arrivé mal à propos?</p> + +<p>—Non, monseigneur. Vous m'avez même épargné la fin d'un entretien +pénible.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—J'ai dit à M. d'Harville la nouvelle conduite que j'étais résolue de +suivre à son égard... en lui promettant soutien et consolation.</p> + +<p>—Qu'il a dû être heureux!</p> + +<p>—D'abord il l'a été autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont +causé une émotion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je +croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste +vengeance! Mon chagrin n'en était ensuite que plus amer... Tandis que +tout à l'heure... quelle différence! J'avais demandé à mon mari s'il +sortait; il m'avait répondu tristement qu'il passerait la soirée seul, +comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester auprès +de lui... si vous aviez vu son étonnement, monseigneur! Combien ses +traits, toujours sombres, sont tout à coup devenus radieux... Ah! vous +aviez bien raison... rien de plus charmant à ménager que ces surprises +de bonheur!...</p> + +<p>—Mais comment ces preuves de bonté de votre part ont-elles amené cet +entretien pénible dont vous me parliez?</p> + +<p>—Hélas! monseigneur, dit Clémence en rougissant, à des espérances que +j'avais fait naître, parce que je pouvais les réaliser... ont succédé +chez M. d'Harville des espérances plus tendres... que je m'étais bien +gardée de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les +satisfaire...</p> + +<p>—Je comprends... il vous aime si tendrement...</p> + +<p>—Autant j'avais d'abord été touchée de sa reconnaissance... autant je +me suis sentie glacée, effrayée, dès que son langage est devenu +passionné... Enfin, lorsque dans son exaltation il a posé ses lèvres sur +ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma +frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi +l'invincible éloignement que me causait son amour... Je le regrette... +Mais au moins M. d'Harville est maintenant à jamais convaincu, malgré +mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amitié la plus +dévouée...</p> + +<p>—Je le plains... sans pouvoir vous blâmer; il est des susceptibilités +pour ainsi dire sacrées... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!! +d'un cœur si vaillant, d'une âme si ardente! Si vous saviez combien +j'ai été longtemps préoccupé de la tristesse qui le dévorait, quoique +j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu à +peu il reconnaîtra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se +résignera comme il s'était résigné jusqu'ici sans avoir les touchantes +consolations que vous lui offrez...</p> + +<p>—Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur.</p> + +<p>—Maintenant, songeons à d'autres infortunes. Je vous ai promis une +bonne œuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens +remplir mon engagement.</p> + +<p>—Déjà, monseigneur? Quel bonheur!</p> + +<p>—Ah! que j'ai été bien inspiré en louant cette pauvre chambre de la rue +du Temple, dont je vous ai parlé... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai +trouvé là de curieux, d'intéressant!... D'abord vos protégés de la +mansarde jouissent du bonheur que votre présence leur avait promis; ils +ont cependant encore à subir de rudes épreuves; mais je ne veux pas vous +attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent +accabler une seule famille...</p> + +<p>—Quelle doit être leur reconnaissance envers vous!</p> + +<p>—C'est votre nom qu'ils bénissent...</p> + +<p>—Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur?</p> + +<p>—Pour leur rendre l'aumône plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que +réaliser vos promesses.</p> + +<p>—Oh! j'irai les détromper... leur dire ce qu'ils vous doivent.</p> + +<p>—Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison, +redoutez de nouvelles lâchetés anonymes de vos ennemis... ou des +miens... et puis les Morel sont maintenant à l'abri du besoin... +Songeons à notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre mère et de sa fille, +qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une +spoliation infâme... réduites au sort le plus affreux.</p> + +<p>—Malheureuses femmes!... Et où demeurent-elles, monseigneur?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Mais comment avez-vous connu leur misère?</p> + +<p>—Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le +Temple, madame la marquise?</p> + +<p>—Non, monseigneur...</p> + +<p>—C'est un bazar très-amusant à voir; j'allais donc faire là quelques +emplettes avec ma voisine du quatrième...</p> + +<p>—Votre voisine?...</p> + +<p>—N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple?</p> + +<p>—Je l'oubliais, monseigneur...</p> + +<p>—Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle +Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant.</p> + +<p>—Quelle vertu... pour une grisette!</p> + +<p>—Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle +n'a pas, dit-elle, le loisir d'être amoureuse; cela lui prendrait trop +de temps, car il lui faut travailler douze à quinze heures par jour pour +gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...</p> + +<p>—Elle peut vivre de si peu?</p> + +<p>—Comment donc! Elle a même comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent +plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus +coquettes.</p> + +<p>—Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige...</p> + +<p>—Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'économie et de philosophie +pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est, +dit-elle, très-habile couturière... En tout cas, vous ne seriez pas +obligée de porter les robes qu'elle vous ferait...</p> + +<p>—Dès demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec +une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue à nous autres riches, +que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur!</p> + +<p>—Vous vous intéressez donc à ma petite protégée, c'est convenu; +revenons à notre aventure. J'étais donc allé au Temple, avec M<sup>lle</sup> +Rigolette, pour quelques achats destinés à vos pauvres gens de la +mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secrétaire à +vendre, je trouvai un brouillon de lettre, écrite par une femme qui se +plaignait à un tiers d'être réduite à la misère, elle et sa fille, par +l'infidélité d'un dépositaire. Je demandai au marchand d'où lui venait +ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune +encore, lui avait vendu, étant sans doute à bout de ressources... Cette +femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient être des bourgeoises +et supporter fièrement leur détresse.</p> + +<p>—Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur?</p> + +<p>—Malheureusement, non... jusqu'à présent... Mais j'ai donné ordre à M. +de Graün de tâcher de la découvrir, en s'adressant, s'il le faut, à la +préfecture de police. Il est probable que, dénuées de tout, la mère et +la fille auront été chercher un refuge dans quelque misérable hôtel +garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les maîtres de ces +maisons y inscrivent chaque soir les étrangers qui y sont venus dans la +journée.</p> + +<p>—Quel singulier concours de circonstances! dit M<sup>me</sup> d'Harville avec +étonnement. Combien cela est attachant!</p> + +<p>—Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre restée +dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: «Écrire à M<sup>me</sup> de Lucenay.»</p> + +<p>—Quel bonheur! Peut-être saurons-nous quelque chose par la duchesse, +s'écria vivement M<sup>me</sup> d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais, +ignorant le nom de cette femme, comment la désigner à M<sup>me</sup> de Lucenay?</p> + +<p>—Il faudra lui demander si elle ne connaît pas une veuve, jeune encore, +d'une physionomie distinguée, et dont la fille, âgée de seize ou +dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom.</p> + +<p>—Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de +s'intéresser à ces infortunées.</p> + +<p>—J'oubliais de vous dire que le frère de cette veuve s'est suicidé il y +a quelques mois.</p> + +<p>—Si M<sup>me</sup> de Lucenay connaît cette famille, reprit M<sup>me</sup> d'Harville en +réfléchissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la +voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura +dû frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai hâte d'aller la voir! Je lui +écrirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain +matin. Quelles peuvent être ces femmes? D'après ce que vous savez +d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir à une classe +distinguée de la société... Et se voir réduites à une telle détresse!... +Ah! pour elles la misère doit être doublement affreuse.</p> + +<p>—Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais +déjà d'autres méfaits... un certain Jacques Ferrand.</p> + +<p>—Le notaire de mon mari! s'écria Clémence, le notaire de ma belle-mère! +Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnête +homme du monde.</p> + +<p>—J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire à personne mes +doutes ou plutôt mes certitudes au sujet de ce misérable; il est aussi +adroit que criminel, et, pour le démasquer, j'ai besoin qu'il croie +encore quelques jours à l'impunité. Oui, c'est lui qui a dépouillé ces +infortunées, en niant un dépôt qui, selon toute apparence, lui avait été +remis par le frère de cette veuve.</p> + +<p>—Et cette somme?</p> + +<p>—Était toutes leurs ressources!</p> + +<p>—Oh! voilà de ces crimes...</p> + +<p>—De ces crimes, s'écria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni +le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance +au meurtre... Mais ce notaire déjà riche, mais cet homme revêtu par la +société d'un caractère presque sacerdotal, d'un caractère qui impose, +qui force la confiance... cet homme est poussé au crime, lui, par une +cupidité froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et +vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les +formules du désespoir et de la misère où il vous plonge... Pour un homme +comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si +laborieusement amassés... rien n'est sacré! Vous lui confiez de l'or, +cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la <i>volonté</i> de +cet homme vous fait mendiant et désolé!... À force de privations et de +travaux, vous avez assuré le pain et l'abri de votre vieillesse... la +<i>volonté</i> de cet homme arrache à votre vieillesse ce pain et cet abri...</p> + +<p>«Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes conséquences de ces +spoliations infâmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure +de chagrin et de détresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans +ressource, habituée à l'aisance, inapte, par son éducation, à gagner sa +vie, se trouve bientôt entre le déshonneur et la faim! Qu'elle s'égare, +qu'elle succombe... la voilà perdue, avilie, déshonorée!... Par sa +spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mère, de la +prostitution de la fille!... Il a tué le corps de l'une, tué l'âme de +l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les +autres homicides, mais avec lenteur et cruauté.</p> + +<p>Clémence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant +d'indignation et d'amertume; elle l'écoutait en silence, frappée de ces +paroles d'une éloquence sans doute morose, mais qui révélaient une haine +vigoureuse contre le mal.</p> + +<p>—Pardon, madame, lui dit Rodolphe après quelques instants de silence, +je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles +qui pourraient atteindre vos futures protégées... Ah! croyez-moi, on +n'exagère jamais les conséquences qu'entraînent souvent la ruine et la +misère.</p> + +<p>—Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles +paroles, encore augmenté, s'il est possible, la tendre pitié que +m'inspire cette mère infortunée. Hélas! c'est surtout pour sa fille +qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons, +nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je +suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un +nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai à M. +d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser à aucun +de mes nouveaux caprices, et je prévois que j'en aurai beaucoup de ce +genre. Nos protégées sont fières, m'avez-vous dit, monseigneur; je les +en aime davantage; la fierté dans l'infortune prouve toujours une âme +élevée... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient +devoir mes secours à un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux! +Oh! j'ai déjà mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que +l'adresse et la finesse ne me manqueront pas.</p> + +<p>—J'entrevois déjà les combinaisons les plus machiavéliques, dit +Rodolphe en souriant.</p> + +<p>—Mais il faut d'abord les découvrir. Que j'ai hâte d'être à demain! En +sortant de chez M<sup>me</sup> de Lucenay, j'irai à leur ancienne demeure, +j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-même, je demanderai des +renseignements à tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je +serais si fière d'obtenir par moi-même et par moi seule le résultat que +je désire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante! +Pauvres femmes! Il me semble que je m'intéresse encore davantage à elles +quand je songe à ma fille.</p> + +<p>Rodolphe, ému de ce charitable empressement, souriait avec mélancolie en +voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tâchant d'oublier +dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient; +les yeux de Clémence brillaient d'un vif éclat, ses joues étaient +légèrement colorées, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un +nouvel attrait à sa ravissante physionomie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le piège</a></h3> + + +<p>M<sup>me</sup> d'Harville s'aperçut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle +rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion +charmante, elle lui dit:</p> + +<p>—Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente +de goûter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu'à présent +triste et inutile. Tel n'était pas sans doute le sort que j'avais +rêvé... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je +ne dois jamais connaître. Quoique bien jeune encore, il me faut y +renoncer!... ajouta Clémence avec un soupir contraint. Puis elle reprit: +Mais enfin, grâce à vous, mon sauveur, toujours grâce à vous, je me +serai créé d'autres intérêts; la charité remplacera l'amour. J'ai déjà +dû à vos conseils de si touchantes émotions! Vos paroles, monseigneur, +ont tant d'influence sur moi!... Plus je médite, plus j'approfondis vos +idées, plus je les trouve justes, grandes, fécondes. Puis, quand je +songe que, non content de prendre en commisération des peines qui +devraient vous être indifférentes, vous me donnez encore les avis les +plus salutaires, en me guidant pas à pas dans cette voie nouvelle que +vous avez ouverte à un pauvre cœur chagrin et abattu... oh! +monseigneur, quel trésor de bonté renferme donc votre âme? Où avez-vous +puisé tant de généreuse pitié?</p> + +<p>—J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voilà pourquoi je sais le +secret de bien des douleurs!</p> + +<p>—Vous, monseigneur, vous malheureux!</p> + +<p>—Oui, car l'on dirait que, pour me préparer à compatir à toutes les +infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a +frappé dans mon ami; amant, il m'a frappé dans la première femme que +j'ai aimée avec l'aveugle confiance de la jeunesse; époux, il m'a frappé +dans ma femme; fils, il m'a frappé dans mon père; père, il m'a frappé +dans mon enfant.</p> + +<p>—Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas +laissé d'enfant.</p> + +<p>—En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute +petite... Eh bien! si étrange que cela vous paraisse, la perte de cette +enfant, que j'ai vue à peine, est le regret de toute ma vie. Plus je +vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque année en redouble +l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'âge que devrait avoir +ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans!</p> + +<p>—Et sa mère, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clémence après un +moment d'hésitation.</p> + +<p>—Oh! ne m'en parlez pas, s'écria Rodolphe, dont les traits se +rembrunirent à la pensée de Sarah. Sa mère est une indigne créature, une +âme bronzée par l'égoïsme et par l'ambition. Quelquefois je me demande +s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'être morte que d'être restée aux +mains de sa mère.</p> + +<p>Clémence éprouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe +s'exprimer ainsi.</p> + +<p>—Oh! je conçois alors, s'écria-t-elle, que vous regrettiez doublement +votre fille.</p> + +<p>—Je l'aurais tant aimée!... Et puis il me semble que chez nous autres +princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte +d'intérêt de race et de nom, d'arrière-pensée politique. Mais une fille! +une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela même que l'on a vu, +hélas! l'humanité sous ses faces les plus sinistres, quelles délices de +se reposer dans la contemplation d'une âme candide et pure! de respirer +son parfum virginal, d'épier avec une tendresse inquiète ses +tressaillements ingénus! La mère la plus folle, la plus fière de sa +fille, n'éprouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour +l'apprécier, pour goûter ces douceurs ineffables; elle appréciera bien +davantage les mâles qualités d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne +trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-être l'amour +d'une mère pour son fils, l'amour d'un père pour sa fille, c'est que +dans ces affections il y a un être faible qui a toujours besoin de +protection? Le fils protège sa mère, le père protège sa fille.</p> + +<p>—Oh! c'est vrai, monseigneur.</p> + +<p>—Mais, hélas! à quoi bon comprendre ces jouissances ineffables, +lorsqu'on ne doit jamais les éprouver! reprit Rodolphe avec abattement.</p> + +<p>Clémence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait été +profond, déchirant.</p> + +<p>Après un moment de silence, rougissant presque de l'émotion à laquelle +il s'était laissé entraîner, il dit à M<sup>me</sup> d'Harville en souriant +tristement:</p> + +<p>—Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emporté malgré moi; +vous m'excuserez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le +droit? N'avez-vous pas partagé les miens? Malheureusement les +consolations que je puis vous offrir sont vaines...</p> + +<p>—Non, non... le témoignage de votre intérêt m'est doux et salutaire; +c'est déjà presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne +vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a réveillé +en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis +entendre parler d'une jeune fille sans songer à celle que j'ai perdue...</p> + +<p>—Ces préoccupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que +je vous ai vu, j'ai accompagné dans ses visites aux prisons une femme de +mes amies qui est patronnesse de l'œuvre des jeunes détenues de +Saint-Lazare; cette maison renferme des créatures bien coupables. Si je +n'avais pas été mère, je les aurais jugées, sans doute, avec encore plus +de sévérité... tandis que je ressens pour elles une pitié douloureuse en +songeant que peut-être elles n'eussent pas été perdues sans l'abandon et +la misère où on les a laissées depuis leur enfance... Je ne sais +pourquoi, après ces pensées, il me semble aimer ma fille davantage +encore...</p> + +<p>—Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mélancolique. Cet +entretien me laisse rassuré sur vous... Une voie salutaire vous est +ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces années +d'épreuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme +douée comme vous l'êtes. Votre mérite sera grand... vous aurez encore à +lutter, à souffrir... car vous êtes bien jeune, mais vous reprendrez des +forces en songeant au bien que vous aurez fait... à celui que vous aurez +à faire encore...</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Harville fondit en larmes.</p> + +<p>—Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais, +n'est-ce pas, monseigneur?</p> + +<p>—De près ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intérêt à ce qui +vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai à +votre bonheur... à celui de l'homme auquel j'ai voué la plus constante +amitié.</p> + +<p>—Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clémence en essuyant ses +larmes. Sans votre généreux soutien, je le sens, mes forces +m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici, +j'accomplirai courageusement mon devoir.</p> + +<p>À ces mots, une petite porte cachée dans la tenture s'ouvrit +brusquement.</p> + +<p>Clémence poussa un cri; Rodolphe tressaillit.</p> + +<p>M. d'Harville parut, pâle, ému, profondément attendri, les yeux humides +de larmes.</p> + +<p>Le premier étonnement passé, le marquis dit à Rodolphe en lui donnant la +lettre de Sarah:</p> + +<p>—Monseigneur... voici la lettre infâme que j'ai reçue tout à l'heure +devant vous... Veuillez la brûler après l'avoir lue.</p> + +<p>Clémence regardait son mari avec stupeur.</p> + +<p>—Oh! c'est infâme! s'écria Rodolphe indigné.</p> + +<p>—Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus lâche encore que +cette lâcheté anonyme... C'est ma conduite!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Tout à l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement, +hardiment, je vous l'ai cachée, j'ai feint le calme pendant que j'avais +la jalousie, la rage, le désespoir dans le cœur... Ce n'est pas tout... +Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis allé honteusement me +tapir derrière cette porte pour vous épier... Oui, j'ai été assez +misérable pour douter de votre loyauté, de votre honneur... Oh! l'auteur +de ces lettres sait à qui il les adresse... Il sait combien ma tête est +faible... Eh bien! monseigneur, dites, après avoir entendu ce que je +viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car +je sais quels intérêts vous attirent rue du Temple... après avoir été +assez bassement défiant pour me faire le complice de cette horrible +calomnie en y croyant... n'est-ce pas à genoux que je dois vous demander +grâce et pitié?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est +ce que je fais, Clémence car je n'ai plus d'espoir que dans votre +générosité.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je à vous pardonner? dit Rodolphe +en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialité. +Maintenant, vous savez nos secrets, à moi et à M<sup>me</sup> d'Harville; j'en suis +ravi, je pourrai vous sermonner tout à mon aise. Me voici votre +confident forcé, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident +de M<sup>me</sup> d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que +vous devez attendre de ce noble cœur.</p> + +<p>—Et vous, Clémence, dit tristement M. d'Harville à sa femme, me +pardonnerez-vous encore cela?</p> + +<p>—Oui, à condition que vous m'aiderez à assurer votre bonheur... Et elle +tendit la main à son mari, qui la serra avec émotion.</p> + +<p>—Ma foi, mon cher marquis, s'écria Rodolphe, nos ennemis sont +maladroits! Grâce à eux, nous voici plus intimes que par le passé. Vous +n'avez jamais plus justement apprécié M<sup>me</sup> d'Harville, jamais elle ne +vous a été plus dévouée. Avouez que nous sommes bien vengés des envieux +et des méchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je +devine d'où le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir +patiemment le mal que l'on fait à mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu, +madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à +secourir vos protégés. Soyez tranquille, nous renouerons bientôt quelque +mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la découvre.</p> + +<p>Après avoir accompagné Rodolphe jusqu'à sa voiture pour le remercier +encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clémence.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + +<h3><a href="#table">Réflexions</a></h3> + + +<p>Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires +dont fut agité M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul.</p> + +<p>Il reconnaissait avec joie l'insigne fausseté de l'accusation portée +contre Rodolphe et contre Clémence; mais il était aussi convaincu qu'il +lui fallait renoncer à l'espoir d'être aimé d'elle. Plus, dans sa +conversation avec Rodolphe, Clémence s'était montrée résignée, +courageuse, résolue au bien, plus il se reprochait amèrement d'avoir, +par un coupable égoïsme, enchaîné cette malheureuse jeune femme à son +sort.</p> + +<p>Loin d'être consolé par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans +une tristesse, dans un accablement inexprimables.</p> + +<p>La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien +ne la défend des ressentiments douloureux. N'étant jamais forcément +préoccupée des nécessités de l'avenir ou des labeurs de chaque jour, +elle demeure tout entière en proie aux grandes afflictions morales.</p> + +<p>Pouvant posséder ce qui se possède à prix d'or, elle désire ou elle +regrette avec une violence inouïe ce que l'or seul ne peut donner.</p> + +<p>La douleur de M. d'Harville était désespérée, car il ne voulait, après +tout, rien que de juste, que de légal.</p> + +<p>«La possession... sinon l'amour de sa femme.»</p> + +<p>Or, en face des refus inexorables de Clémence, il se demandait si ce +n'était pas une dérision amère que ces paroles de la loi:</p> + +<p>«La femme appartient à son mari.»</p> + +<p>À quel pouvoir, à quelle intervention recourir pour vaincre cette +froideur, cette répugnance qui changeaient sa vie en un long supplice, +puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme?</p> + +<p>Il lui fallait reconnaître qu'en cela, comme en tant d'autres incidents +de la vie conjugale, la simple volonté de l'homme ou de la femme se +substituait impérieusement, sans appel, sans répression possible, à la +volonté souveraine de la loi.</p> + +<p>À ces transports de vaine colère succédait parfois un morne abattement.</p> + +<p>L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glacé.</p> + +<p>Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus fréquentes encore +les crises de son effroyable maladie.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-il, à la fois attendri et désolé, c'est ma faute... +c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai trompée... indignement +trompée! Elle peut... elle doit me haïr... et pourtant, tout à l'heure +encore, elle m'a témoigné l'intérêt le plus touchant; mais, au lieu de +me contenter de cela, ma folle passion m'a égaré, je suis devenu tendre, +j'ai parlé de mon amour, et à peine mes lèvres ont-elles effleuré sa +main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la +répugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne +m'aurait laissé aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux.</p> + +<p>«Et de quel droit lui a-t-elle confié ce hideux secret? Cela est une +trahison indigne! De quel droit? Hélas! du droit que les victimes ont de +se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout +ce qu'elle a trouvé de plus cruel à dire contre l'horrible existence que +je lui ai faite... c'est que tel n'était pas le sort qu'elle avait rêvé, +et qu'elle était bien jeune pour renoncer à l'amour! Je connais +Clémence... cette parole qu'elle m'a donnée, qu'elle a donnée au prince, +elle la tiendra désormais: elle sera pour moi la plus tendre des sœurs. +Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux +rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succéder +des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me +traiter toujours avec un mépris glacial, sans qu'il me fût possible de +me plaindre.</p> + +<p>«Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne +serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible, +que je suis lâche! N'est-ce pas ma femme, après tout? N'est-elle pas à +moi, bien à moi? La loi ne me reconnaît-elle pas mon pouvoir sur elle? +Ma femme résiste... eh bien! j'ai le droit de...</p> + +<p>Il s'interrompit avec un éclat de rire sardonique.</p> + +<p>—Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre +infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un +insensé... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour, +et non sa tiède affection de sœur. Oh! à la fin il faudra bien qu'elle +ait pitié... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non, +non! jamais! Il est une cause d'éloignement qu'une femme ne surmonte +pas. Le dégoût... oui... le dégoût... entends-tu? le dégoût!... Il faut +bien te convaincre de cela: ton horrible infirmité lui fera horreur... +toujours... entends-tu? toujours! s'écria M. d'Harville dans une +douloureuse exaltation.</p> + +<p>Après un moment de farouche silence, il reprit:</p> + +<p>—Cette anonyme délation, qui accusait le prince et ma femme, part +encore d'une main ennemie; et tout à l'heure, avant de l'avoir entendue, +j'ai pu un instant le soupçonner! Lui, le croire capable d'une si lâche +trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le même soupçon! Oh! la +jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le +prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus généreux, engage +Clémence à occuper son esprit et son cœur par des œuvres charitables; +s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de +conseils, d'appui.</p> + +<p>«Au fait, si belle, si jeune, si entourée, sans amour au cœur qui la +défende, presque excusée de ses torts par les miens, qui sont atroces, +ne peut-elle pas faillir?</p> + +<p>«Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue +coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine. +Clémence a juré de ne pas manquer à ses devoirs... elle tiendra ses +promesses... mais à quel prix, mon Dieu! à quel prix! Tout à l'heure, +lorsqu'elle revenait à moi avec d'affectueuses paroles, combien son +sourire doux, triste, résigné, m'a fait de mal! Combien ce retour vers +son bourreau a dû lui coûter! Pauvre femme! qu'elle était belle et +touchante ainsi! Pour la première fois j'ai senti un remords déchirant; +car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez vengée. Oh! +malheureux, malheureux que je suis!</p> + +<p>Après une longue nuit d'insomnie et de réflexions amères, les agitations +de M. d'Harville cessèrent comme par enchantement. Il attendit le jour +avec impatience.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Projets d'avenir</a></h3> + + +<p>Dès le matin, M. d'Harville sonna son valet de chambre.</p> + +<p>Le vieux Joseph en entrant chez son maître l'entendit, à son grand +étonnement, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de +la bonne humeur de M. d'Harville.</p> + +<p>—Ah! monsieur le marquis, dit le fidèle serviteur attendri, quelle +jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus +souvent!</p> + +<p>—Vraiment, monsieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'Harville en +riant.</p> + +<p>—Monsieur le marquis aurait la voix aussi enrouée qu'un chat-huant ou +qu'une crécelle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix.</p> + +<p>—Taisez-vous, flatteur!</p> + +<p>—Dame! quand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous +êtes content... et alors votre voix me paraît la plus charmante musique +du monde...</p> + +<p>—En ce cas, mon vieux Joseph, apprête-toi à ouvrir tes longues +oreilles.</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Tu pourras jouir tous les jours de cette charmante musique, dont tu +parais si avide.</p> + +<p>—Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis! s'écria +Joseph en joignant les mains avec un radieux étonnement.</p> + +<p>—Tous les jours, mon vieux Joseph, heureux tous les jours. Oui, plus de +chagrins, plus de tristesse. Je puis te dire cela, à toi, seul et +discret confident de mes peines... Je suis au comble du bonheur... Ma +femme est un ange de bonté... elle m'a demandé pardon de son éloignement +passé, l'attribuant, le devinerais-tu?... à la jalousie!...</p> + +<p>—À la jalousie?</p> + +<p>—Oui, d'absurdes soupçons excités par des lettres anonymes...</p> + +<p>—Quelle indignité!...</p> + +<p>—Tu comprends... les femmes ont tant d'amour-propre... Il n'en a pas +fallu davantage pour nous séparer; mais heureusement hier soir elle s'en +est franchement expliquée avec moi. Je l'ai désabusée; te dire son +ravissement me serait impossible, car elle m'aime, oh! elle m'aime! La +froideur qu'elle me témoignait lui pesait aussi cruellement qu'à +moi-même... Enfin notre cruelle séparation a cessé... juge de ma +joie!...</p> + +<p>—Il serait vrai! s'écria Joseph les yeux mouillés de larmes. Il serait +donc vrai, monsieur le marquis! Vous voilà heureux pour toujours, +puisque l'amour de M<sup>me</sup> la marquise vous manquait seul... ou plutôt +puisque son éloignement faisait seul votre malheur, comme vous me le +disiez...</p> + +<p>—Et à qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne possédais-tu pas un +secret plus triste encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour +est trop beau... Tu t'aperçois peut-être que j'ai pleuré?... C'est +qu'aussi, vois-tu, le bonheur me débordait... Je m'y attendais si +peu!... Comme je suis faible, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Allez... allez... monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de +contentement, vous avez assez pleuré de douleur. Et moi donc! tenez... +est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes! je ne les donnerais +pas pour dix années de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne +pouvoir pas m'empêcher de me jeter aux genoux de M<sup>me</sup> la marquise la +première fois que je vais la voir...</p> + +<p>—Vieux fou, tu es aussi déraisonnable que ton maître... Maintenant, +j'ai une crainte aussi, moi...</p> + +<p>—Laquelle? mon Dieu!</p> + +<p>—C'est que cela ne dure pas... Je suis trop heureux... qu'est-ce qui me +manque?</p> + +<p>—Rien, rien, monsieur le marquis, absolument rien...</p> + +<p>—C'est pour cela. Je me défie de ces bonheurs si parfaits, si +complets...</p> + +<p>—Hélas! si ce n'est que cela... monsieur le marquis... mais non, je +n'ose...</p> + +<p>—Je l'entends... eh bien! je crois tes craintes vaines!... La +révolution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je +suis sûr d'être à peu près sauvé!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Mon médecin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent un violente +secousse morale suffisait pour donner ou pour guérir cette funeste +maladie?... Pourquoi les émotions heureuses seraient-elles impuissantes +à nous sauver?</p> + +<p>—Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela est... +vous êtes guéri! Mais c'est donc un jour béni que celui-ci? Ah! comme +vous le dites, monsieur, M<sup>me</sup> la marquise est un bon ange descendu du +ciel, et je commence presque à m'effrayer aussi, monsieur: c'est +peut-être trop de félicité en un jour; mais, j'y songe... si pour vous +rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci! j'ai votre +affaire.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Un de vos amis a reçu très-heureusement et très à-propos, voyez comme +ça se trouve! a reçu un coup d'épée, bien peu grave, il est vrai; mais +c'est égal, ça suffira toujours à vous chagriner assez pour qu'il y ait, +comme vous le désiriez, une petite tache dans ce trop beau jour. Il est +vrai qu'eu égard à cela il vaudrait mieux que le coup d'épée fût plus +dangereux, mais il faut se contenter de ce que l'on a.</p> + +<p>—Veux-tu te taire!... Et de qui veux-tu parler?</p> + +<p>—De M. le duc de Lucenay.</p> + +<p>—Il est blessé?</p> + +<p>—Une égratignure au bras, M. le duc est venu hier pour voir monsieur, +et il a dit qu'il reviendrait ce matin lui demander une tasse de thé...</p> + +<p>—Ce pauvre Lucenay! et pourquoi ne m'as-tu pas dit...</p> + +<p>—Hier soir je n'ai pu voir M. le marquis.</p> + +<p>Après un moment de réflexion M. d'Harville reprit:</p> + +<p>—Tu as raison; ce léger chagrin satisfera sans doute la jalouse +destinée... Mais il me vient une idée, j'ai envie d'improviser ce matin +un déjeuner de garçons, tous amis de M. de Lucenay, pour fêter +l'heureuse issue de son duel. Ne s'attendant pas à cette réunion il sera +enchanté.</p> + +<p>—À la bonne heure, monsieur le marquis! Vive la joie! Rattrapez le +temps perdu... Combien de couverts, que je donne les ordres au maître +d'hôtel?</p> + +<p>—Six personnes dans la petite salle à manger d'hiver.</p> + +<p>—Et les invitations?</p> + +<p>—Je vais les écrire. Un homme d'écurie montera à cheval et les portera +à l'instant; il est de bonne heure, on trouvera tout le monde. Sonne.</p> + +<p>Joseph sonna.</p> + +<p>M. d'Harville entra dans un cabinet et écrivit les lettres suivantes, +sans autre variante que le nom de l'invité:</p> + +<p>«Mon cher..., ceci est une circulaire; il s'agit d'un impromptu. Lucenay +doit venir déjeuner avec moi ce matin; il ne compte que sur un +tête-à-tête; faites-lui la très-aimable surprise de vous joindre à moi +et à quelques-uns de ses amis que je fais aussi prévenir. À midi sans +faute.»</p> + +<p class="right">A. D'HARVILLE</p> + +<p>Un domestique entra.</p> + +<p>—Faites monter quelqu'un à cheval, et que l'on porte à l'instant ces +lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant à Joseph: Écris les +adresses: «M. le vicomte de Saint-Remy...», Lucenay ne peut se passer de +lui, se dit M. d'Harville; «M. de Montville...», un des compagnons de +voyage du duc; «lord Douglas», son fidèle partner au whist, «le baron de +Sézannes», son ami d'enfance... As-tu écrit?</p> + +<p>—Oui, monsieur le marquis.</p> + +<p>—Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah! +Philippe, priez M. Doublet de venir me parler.</p> + +<p>Philippe sortit.</p> + +<p>—Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville à Joseph qui le regardait +avec ébahissement.</p> + +<p>—Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en +train, si gai. Et puis, vous qui êtes ordinairement pâle, vous avez de +belles couleurs... vos yeux brillent...</p> + +<p>—Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah çà, il faut +que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer auprès de M<sup>lle</sup> +Juliette, celle des femmes de M<sup>me</sup> d'Harville qui a soin, je crois, de +ses diamants...</p> + +<p>—Oui, monsieur le marquis, c'est M<sup>lle</sup> Juliette qui en est chargée; je +l'ai aidée, il n'y a pas huit jours, à les nettoyer.</p> + +<p>—Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa +maîtresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci à la marquise!...</p> + +<p>—Ah! je comprends, monsieur... une surprise...</p> + +<p>—Va vite. Voici M. Doublet.</p> + +<p>En effet, l'intendant entra au moment où sortait Joseph.</p> + +<p>—J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Doublet, je vais vous épouvanter, dit M. d'Harville +en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de détresse.</p> + +<p>—À moi, monsieur le marquis?</p> + +<p>—À vous.</p> + +<p>—Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis.</p> + +<p>—Je vais dépenser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, énormément +d'argent.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci! +nous le pouvons.</p> + +<p>—Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de bâtisse: il +s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin à l'aile droite de +l'hôtel. Après avoir hésité devant cette folie, dont je ne vous ai pas +parlé jusqu'ici, je me décide... Il faudra prévenir aujourd'hui mon +architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien! +monsieur Doublet, vous ne gémissez pas de cette dépense?</p> + +<p>—Je puis affirmer à monsieur le marquis que je ne gémis pas...</p> + +<p>—Cette galerie sera destinée à donner des fêtes; je veux qu'elle +s'élève comme par enchantement: or, les enchantements étant fort chers, +il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour être en +mesure de fournir aux dépenses, car je veux que les travaux commencent +le plus tôt possible.</p> + +<p>—Et c'est très-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais +toujours: «Il ne manque rien à monsieur le marquis, si ce n'est un goût +quelconque...» Celui des bâtiments a cela de bon que les bâtiments +restent... Quant à l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquiète +pas. Dieu merci! il peut, s'il lui plaît, se passer cette fantaisie de +galerie-là.</p> + +<p>Joseph entra.</p> + +<p>—Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M. +Baudoin, dit-il à M. d'Harville.</p> + +<p>—Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce +bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivière de +diamants, à laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes +n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes... +Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement.</p> + +<p>—Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne gémirai pas. +Des diamants, c'est comme des bâtiments, ça reste; et puis cette +surprise fera sans doute bien plaisir à M<sup>me</sup> la marquise, sans compter le +plaisir que cela vous procure à vous-même. C'est qu'aussi, comme j'avais +l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence +plus belle que celle de monsieur le marquis.</p> + +<p>—Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses +félicitations sont toujours d'un à-propos inconcevable...</p> + +<p>—C'est leur seul mérite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-être, +ce mérite, parce qu'elles partent du fond du cœur. Je cours chez le +joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit.</p> + +<p>Dès qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras +croisés sur la poitrine, l'œil fixe, méditatif.</p> + +<p>Sa physionomie changea tout à coup; elle n'exprima plus ce contentement +dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'être dupes, +mais une résolution calme, morne, froide.</p> + +<p>Après avoir marché quelque temps, il s'assit lourdement et comme accablé +sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et +cacha son front dans ses mains.</p> + +<p>Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui +vint mouiller sa paupière rougie et dit avec effort:</p> + +<p>—Allons... courage... allons.</p> + +<p>Il écrivit alors à diverses personnes sur des objets assez +insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait +différents rendez-vous à plusieurs jours de là.</p> + +<p>Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce +dernier était si gai qu'il s'oubliait jusqu'à chantonner à son tour.</p> + +<p>—Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son maître en +souriant.</p> + +<p>—Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; ça chante si +fort au dedans de moi qu'il faut bien que ça s'entende au dehors...</p> + +<p>—Tu feras mettre ces lettres à la poste.</p> + +<p>—Oui, monsieur le marquis; mais où recevrez-vous ces messieurs tout à +l'heure?</p> + +<p>—Ici, dans mon cabinet, ils fumeront après déjeuner, et l'odeur du +tabac n'arrivera pas chez M<sup>me</sup> d'Harville.</p> + +<p>À ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'hôtel.</p> + +<p>—C'est M<sup>me</sup> la marquise qui va sortir, elle a demandé ce matin ses +chevaux de très-bonne heure, dit Joseph.</p> + +<p>—Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir.</p> + +<p>—Oui, monsieur le marquis.</p> + +<p>À peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une +glace et s'examina attentivement.</p> + +<p>—Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues +colorées, le regard brillant... Joie ou fièvre... peu importe... pourvu +qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux lèvres. Il y a tant +de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui +pourrait pénétrer sous ce masque menteur, dire: «Ce rire cache un sombre +désespoir, cette gaieté bruyante cache une pensée de mort»? Qui pourrait +deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh! +si... l'amour ne s'y méprendrait pas, lui; son instinct l'éclairerait. +Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons... à ton rôle, histrion +sinistre.</p> + +<p>Clémence entra dans le cabinet de M. d'Harville.</p> + +<p>—Bonjour, Albert, mon bon frère, lui dit-elle d'un ton plein de douceur +et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression +souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami? +Vous avez l'air radieux.</p> + +<p>—C'est qu'au moment où vous êtes entrée, ma chère petite sœur, je +pensais à vous... De plus, j'étais sous l'impression d'une excellente +résolution...</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas...</p> + +<p>—Ce qui s'est passé hier, votre admirable générosité, la noble conduite +du prince, tout cela m'a donné beaucoup à réfléchir, et je me suis +converti à vos idées; mais converti tout à fait, en regrettant mes +velléités de révolte d'hier... que vous excuserez, au moins par +coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez +pas pardonné, j'en suis sûr, de renoncer trop facilement à votre amour.</p> + +<p>—Quel langage! quel heureux changement! s'écria M<sup>me</sup> d'Harville. Ah! +j'étais bien sûre qu'en m'adressant à votre cœur, à votre raison, vous +me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir.</p> + +<p>—Ni moi non plus, Clémence, je vous l'assure. Oui, depuis ma résolution +de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est +singulièrement éclairci, simplifié.</p> + +<p>—Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un même +but, appuyés fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre +carrière, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce +sentiment sera inaltérable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce +sera, car je l'ai mis là, dit Clémence en posant son doigt sur son +front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa +main sur son cœur: Non, je me trompe, c'est là... que cette bonne +pensée veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous +verrez, monsieur mon frère, ce que c'est que l'entêtement d'un cœur +bien dévoué.</p> + +<p>—Chère Clémence! répondit M. d'Harville avec une émotion contenue.</p> + +<p>Puis, après un moment de silence, il reprit gaiement:</p> + +<p>—Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre départ, +pour vous prévenir que je ne pouvais pas prendre ce matin le thé avec +vous. J'ai plusieurs personnes à déjeuner; c'est une espèce d'impromptu +pour fêter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste, +n'a été que très-légèrement blessé par son adversaire.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Harville rougit en songeant à la cause de ce duel: un propos +ridicule adressé devant elle par M. de Lucenay à M. Charles Robert.</p> + +<p>Ce souvenir fut cruel pour Clémence, il lui rappelait une erreur dont +elle avait honte.</p> + +<p>Pour échapper à cette pénible impression, elle dit à son mari:</p> + +<p>—Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient déjeuner avec vous; +je vais, moi, peut-être très-indiscrètement, m'inviter ce matin chez M<sup>me</sup> +de Lucenay; car j'ai beaucoup à causer avec elle de mes deux protégées +inconnues. De là je compte aller à la prison de Saint-Lazare avec M<sup>me</sup> de +Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions: à cette heure +j'intrigue pour être admise dans l'œuvre des jeunes détenues.</p> + +<p>—En vérité vous êtes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il +ajouta avec une douloureuse émotion qui, malgré ses efforts, se trahit +quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se +hâta-t-il de dire.</p> + +<p>—Êtes-vous contrarié que je sorte de si matin? lui demanda vivement +Clémence, étonnée de l'accent de sa voix. Si vous le désirez, je puis +remettre ma visite à M<sup>me</sup> de Lucenay.</p> + +<p>Le marquis avait été sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus +affectueux:</p> + +<p>—Oui, ma chère petite sœur, je suis aussi contrarié de vous voir +sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voilà de ces défauts +dont je ne me corrigerai jamais.</p> + +<p>—Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais désolée.</p> + +<p>Un timbre annonçant une visite retentit dans l'hôtel.</p> + +<p>—Voilà sans doute un de vos convives, dit M<sup>me</sup> d'Harville. Je vous +laisse. À propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas disposé +de votre soirée, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-être +maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage!</p> + +<p>—Je me mets à vos ordres avec le plus grand plaisir.</p> + +<p>—Sortez-vous tantôt, mon ami? Vous reverrai-je avant dîner?</p> + +<p>—Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici.</p> + +<p>—Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre déjeuner de garçon a +été amusant.</p> + +<p>—Adieu, Clémence.</p> + +<p>—Adieu, mon ami... à bientôt!... Je vous laisse le champ libre, je vous +souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai!</p> + +<p>Et, après avoir cordialement serré la main de son mari, Clémence sortit +par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entrât par une autre.</p> + +<p>—Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage à être gai... +Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon âme à l'agonie, dans +cette parole de suprême et éternelle séparation, elle a compris: à +bientôt... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait +honneur à ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon +comédien... Mais voici Lucenay...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + +<h3><a href="#table">Déjeuner de garçons</a></h3> + + +<p>M. de Lucenay entra chez M. d'Harville.</p> + +<p>La blessure du duc avait si peu de gravité qu'il ne portait même plus +son bras en écharpe; sa physionomie était toujours goguenarde et +hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser +toujours insurmontable. Malgré ses travers, ses plaisanteries de mauvais +goût, malgré son nez démesuré qui donnait à sa figure un caractère +presque grotesque, M. de Lucenay n'était pas, nous l'avons dit, un type +vulgaire, grâce à une sorte de dignité naturelle et de courageuse +impertinence qui ne l'abandonnait jamais.</p> + +<p>—Combien vous devez me croire indifférent à ce qui vous regarde, mon +cher Henri! dit M. d'Harville en tendant la main à M. de Lucenay; mais +c'est seulement ce matin que j'ai appris votre fâcheuse aventure.</p> + +<p>—Fâcheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donné pour mon +argent, comme on dit. Je n'ai jamais tant ri de ma vie!... Cet excellent +M. Robert avait l'air si solennellement déterminé à ne pas passer pour +avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pas? C'était la cause du +duel. L'autre soir, à l'ambassade de ***, je lui avais demandé, devant +votre femme et devant la comtesse Mac-Gregor, comme il la gouvernait, +sa pituite. <i>Inde iræ</i>; car, entre nous, il n'avait pas cet +inconvénient-là. Mais c'est égal. Vous comprenez... s'entendre dire cela +devant de jolies femmes, c'est impatientant.</p> + +<p>—Quelle folie! Je vous reconnais bien! Mais qu'est-ce que M. Robert?</p> + +<p>—Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai +rencontré aux eaux; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de +l'ambassade, je l'ai appelé pour lui faire cette bête plaisanterie, il y +a répondu le surlendemain en me donnant très-galamment un petit coup +d'épée; voilà nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je +viens vous demander une tasse de thé.</p> + +<p>Ce disant, M. de Lucenay se jeta et s'étendit sur un sofa; après quoi, +introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau +placé au-dessus de sa tête, il commença de tracasser et de balancer ce +cadre.</p> + +<p>—Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai ménagé une surprise, +dit M. d'Harville.</p> + +<p>—Ah! bah! et laquelle? s'écria M. de Lucenay en imprimant au tableau un +balancement très-inquiétant.</p> + +<p>—Vous allez finir par décrocher ce tableau, et vous le faire tomber sur +la tête...</p> + +<p>—C'est pardieu, vrai! vous avez un coup d'œil d'aigle... Mais votre +surprise, dites-la donc?</p> + +<p>—J'ai prié quelques-uns de nos amis de venir déjeuner avec nous.</p> + +<p>—Ah bien! par exemple, pour ça, marquis, bravo! bravissimo! +archi-bravissimo! cria M. de Lucenay à tue-tête en frappant de grands +coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Saint-Remy? +Non, au fait, il est à la campagne depuis quelques jours; que diable +peut-il manigancer à la campagne en plein hiver?</p> + +<p>—Vous êtes sûr qu'il n'est pas à Paris?</p> + +<p>—Très-sûr; je lui avais écrit pour lui demander de me servir de +témoin... Il était absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur +Sézannes...</p> + +<p>—Cela se rencontre à merveille, ils déjeunent avec nous.</p> + +<p>—Bravo! bravo! bravo! se mit à crier de nouveau M. de Lucenay. Puis se +tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois ses cris +inhumains d'une série de sauts de carpe à désespérer un bateleur.</p> + +<p>Les évolutions acrobatiques du duc de Lucenay furent interrompues par +l'arrivée de M. de Saint-Remy.</p> + +<p>—Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay était ici, dit gaiement +le vicomte. On l'entend d'en bas!</p> + +<p>—Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loup-garou! s'écria le +duc étonné, en se redressant brusquement; on vous croyait à la campagne.</p> + +<p>—Je suis de retour depuis hier; j'ai reçu tout à l'heure l'invitation +de d'Harville et j'accours... tout joyeux de cette bonne surprise. Et M. +de Saint-Remy tendit la main à M. de Lucenay, puis au marquis.</p> + +<p>—Et je vous sais bien gré de cet empressement, mon cher Saint-Remy. +N'est-ce pas naturel? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se réjouir +de l'heureuse issue de ce duel, qui, après tout, pouvait avoir des +suites fâcheuses.</p> + +<p>—Mais, reprit obstinément le duc, qu'est-ce donc que vous avez été +faire à la campagne en plein hiver, Saint-Remy? cela m'intrigue.</p> + +<p>—Est-il curieux! dit le vicomte en s'adressant à M. d'Harville. Puis il +répondit au duc:—Je veux me sevrer peu à peu de Paris... puisque je +dois le quitter bientôt...</p> + +<p>—Ah! oui, cette belle imagination de vous faire attacher à la légation +de France à Gerolstein... Laissez-nous donc tranquilles avec vos +billevesées de diplomatie! vous n'irez jamais là... ma femme le dit et +tout le monde le répète...</p> + +<p>—Je vous assure que M<sup>me</sup> de Lucenay se trompe comme tout le monde.</p> + +<p>—Elle vous a dit devant moi que c'était une folie...</p> + +<p>—J'en ai tant fait dans ma vie!</p> + +<p>—Des folies élégantes et charmantes, à la bonne heure, comme qui dirait +de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j'admets ça; mais +aller vous enterrer dans un trou de cour pareil... à Gerolstein! Voyez +donc la belle poussée... Ça n'est pas une folie, c'est une bêtise, et +vous avez trop d'esprit pour en faire... des bêtises.</p> + +<p>—Prenez garde, mon cher Lucenay; en médisant de cette cour allemande, +vous allez-vous faire une querelle avec d'Harville, l'ami intime du +grand-duc régnant, qui, du reste, m'a l'autre jour accueilli avec la +meilleure grâce du monde à l'ambassade de ***, où je lui ai été +présenté.</p> + +<p>—Vraiment! mon cher Henri, dit M. d'Harville, si vous connaissiez le +grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Remy n'ait +aucune répugnance à aller passer quelque temps à Gerolstein.</p> + +<p>—Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise fièrement original, votre +grand-duc; mais ça n'empêche pas qu'un beau comme Saint-Remy, la fine +fleur de la fleur des pois, ne peut vivre qu'à Paris... il n'est en +toute valeur qu'à Paris.</p> + +<p>Les autres convives de M. d'Harville venaient d'arriver, lorsque Joseph +entra et dit quelques mots tout bas à son maître.</p> + +<p>—Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier de ma +femme qui m'apporte des diamants à choisir pour elle... une surprise. +Vous connaissez cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille +roche, nous autres...</p> + +<p>—Ah! pardieu, s'il s'agit de surprise, s'écria le duc, ma femme m'en a +fait une hier... et une fameuse encore!!!</p> + +<p>—Quelque cadeau splendide?</p> + +<p>—Elle m'a demandé... cent mille francs...</p> + +<p>—Et comme vous êtes magnifique... vous les lui avez...</p> + +<p>—Prêtés!... Ils seront hypothéqués sur sa terre d'Arnouville... Les +bons comptes font les bons amis... Mais c'est égal... prêter en deux +heures cent mille francs à quelqu'un qui en a besoin, c'est gentil et +c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vous qui êtes très-connaisseur +en emprunts?... dit en riant le duc à M. de Saint-Remy, sans se douter +de la portée de ses paroles.</p> + +<p>Malgré son audace, le vicomte rougit d'abord légèrement un peu, puis il +reprit effrontément:</p> + +<p>—Cent mille francs! mais c'est énorme... Comment une femme peut-elle +jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, à la +bonne heure.</p> + +<p>—Ma foi, je ne sais pas ce qu'elle veut faire de cette somme-là... ma +femme. D'ailleurs ça m'est égal. Des arriérés de toilette +probablement... des fournisseurs impatientés et exigeants; ça la +regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint-Remy, que, lui +prêtant mon argent, il eût été du plus mauvais goût à moi de lui en +demander l'emploi.</p> + +<p>—C'est pourtant presque toujours une curiosité particulière à ceux qui +prêtent de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on leur +emprunte..., dit le vicomte en riant.</p> + +<p>—Parbleu! Saint-Remy, dit M. d'Harville, vous qui avez un si excellent +goût, vous allez m'aider à choisir la parure que je destine à ma femme; +votre approbation consacrera mon choix, vos arrêts sont souverains en +fait de modes...</p> + +<p>Le joaillier entra, portant plusieurs écrins dans un grand sac de peau.</p> + +<p>—Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay.</p> + +<p>—À vous rendre mes devoirs, monsieur le duc.</p> + +<p>—Je suis sûr que c'est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations +infernales et éblouissantes? dit M. de Lucenay.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> la duchesse s'est contentée de faire seulement remonter ses +diamants cet hiver, dit le joaillier avec un léger embarras. Et +justement, en venant chez M. le marquis, je les ai portés à M<sup>me</sup> la +duchesse.</p> + +<p>M. de Saint-Remy savait que M<sup>me</sup> de Lucenay, pour venir à son aide, avait +changé ses pierreries pour des diamants faux; il fut désagréablement +frappé de cette rencontre... mais il reprit audacieusement:</p> + +<p>—Ces maris sont-ils curieux! ne répondez donc pas, monsieur Baudoin.</p> + +<p>—Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut +se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi...</p> + +<p>Pendant cet entretien, M. Baudoin avait étalé sur un bureau plusieurs +admirables colliers de rubis et de diamants.</p> + +<p>—Quel éclat!... et que ces pierres sont divinement taillées! dit lord +Douglas.</p> + +<p>—Hélas! monsieur, répondit le joaillier, j'employais à ce travail un +des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu +fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtière en +pierreries m'a dit que c'est probablement la misère qui lui a fait +perdre la tête, à ce pauvre homme.</p> + +<p>—La misère!... Et vous confiez des diamants à des gens dans la misère!</p> + +<p>—Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait +jamais rien détourné, quoique ce soit un rude et pauvre état que le +leur.</p> + +<p>—Combien ce collier? demanda M. d'Harville.</p> + +<p>—Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une +coupe magnifiques, presque toutes de la même grosseur.</p> + +<p>—Voici des précautions oratoires des plus menaçantes pour votre bourse, +dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, à +quelque prix exorbitant.</p> + +<p>—Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M. +d'Harville.</p> + +<p>—Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier +prix sera de quarante-deux mille francs.</p> + +<p>—Messieurs! s'écria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous +autres maris... Ménager à sa femme une surprise de quarante-deux mille +francs!... Diable! n'allons pas ébruiter cela, ce serait d'un exemple +détestable.</p> + +<p>—Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je +suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en +vante!</p> + +<p>—On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus +que toutes les protestations du monde.</p> + +<p>—Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette +monture d'émail noir vous semble de bon goût, Saint-Remy.</p> + +<p>—Elle fait encore valoir l'éclat des pierreries; elle est disposée à +merveille!</p> + +<p>—Je me décide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur +Baudoin, à compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.</p> + +<p>—M. Doublet m'a prévenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il +sortit après avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa +confiance était grande), les diverses pierreries qu'il avait apportées, +et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement maniées et +examinées durant cet entretien.</p> + +<p>M. d'Harville, donnant le collier à Joseph qui avait attendu ses ordres, +lui dit tout bas:</p> + +<p>—Il faut que M<sup>lle</sup> Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de +sa maîtresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit +plus complète.</p> + +<p>À ce moment, le maître d'hôtel annonça que le déjeuner était servi; les +convives du marquis passèrent dans la salle à manger et s'attablèrent.</p> + +<p>—Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison +est une des plus élégantes et des mieux distribuées de Paris?</p> + +<p>—Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon +projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. M<sup>me</sup> d'Harville +désire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas. +Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empiétements +des fêtes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont +elles vous exilent de temps à autre.</p> + +<p>—Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus +mesquin, de plus bourgeois que ces déménagements forcés par autorité de +bals ou de concerts... Pour donner des fêtes vraiment belles sans se +gêner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de +vastes éblouissantes salles, destinées à un bal splendide, doivent avoir +un tout autre caractère que celui des salons ordinaires: il y a entre +ces deux espèces d'appartements la même différence qu'entre la peinture +à fresque monumentale et les tableaux de chevalet.</p> + +<p>—Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que +Saint-Remy n'ait pas douze à quinze cent mille livres de rentes! Quelles +merveilles il nous ferait admirer!</p> + +<p>—Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement +représentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un +million par an à Saint Remy, et le charger de représenter à Paris le +goût et l'élégance française qui décideraient du goût et de l'élégance +de l'Europe... du monde?</p> + +<p>—Adopté! cria-t-on en chœur.</p> + +<p>—Et l'on prélèverait ce million annuel, en manière d'impôt, sur ces +abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes énormes, +seraient prévenus, atteints et convaincus de vivre comme des +grippe-sous, ajouta M. de Lucenay.</p> + +<p>—Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamnés à défrayer des +magnificences qu'ils devraient étaler.</p> + +<p>—Sans compter que ces fonctions de grand prêtre, ou plutôt de grand +maître de l'élégance, reprit M. de Lucenay, dévolues à Saint-Remy, +auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le goût +général.</p> + +<p>—Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler.</p> + +<p>—C'est clair.</p> + +<p>—Et en tâchant de le copier, le goût s'épurerait.</p> + +<p>—Au temps de la Renaissance, le goût est devenu partout excellent, +parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui était exquis.</p> + +<p>—À la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M. +d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une pétition aux +chambres pour l'établissement de la charge de grand maître de l'élégance +française.</p> + +<p>—Et comme les députés, sans exception, passent pour avoir des idées +très-grandes, très-artistiques et très-magnifiques, cela sera voté par +acclamation.</p> + +<p>—En attendant la décision qui consacrera en droit la suprématie que +Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses +conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai été +frappé de ses idées sur la splendeur des fêtes.</p> + +<p>—Mes faibles lumières sont à vos ordres, d'Harville.</p> + +<p>—Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher?</p> + +<p>—L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immédiatement +les travaux.</p> + +<p>—Quel homme à projets vous êtes!</p> + +<p>—J'en ai bien d'autres, ma foi... Je médite un bouleversement complet +du Val-Richer.</p> + +<p>—Votre terre de Bourgogne?</p> + +<p>—Oui; il y a là quelque chose d'admirable à faire, si toutefois... Dieu +me prête vie...</p> + +<p>—Pauvre vieillard!...</p> + +<p>—Mais n'avez-vous pas acheté dernièrement une ferme près du Val-Richer +pour vous arrondir encore?</p> + +<p>—Oui, une très-bonne affaire que mon notaire m'a conseillée.</p> + +<p>—Et quel est ce rare et précieux notaire qui conseille de si bonnes +affaires?</p> + +<p>—M. Jacques Ferrand.</p> + +<p>À ce nom, un léger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy.</p> + +<p>—Est-il vraiment aussi honnête homme qu'on le dit? demanda-t-il +négligemment à M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe +avait raconté à Clémence à propos du notaire.</p> + +<p>—Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probité +antique, dit M. de Lucenay.</p> + +<p>—Aussi respecté que respectable.</p> + +<p>—Très-pieux... ce qui ne gâte rien.</p> + +<p>—Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients.</p> + +<p>—C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent +pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reçu à +propos de l'argent qu'on leur confie.</p> + +<p>—Rien qu'à cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune.</p> + +<p>—Mais où diable Saint-Remy a-t-il été chercher ses doutes à propos de +ce digne homme d'une intégrité proverbiale?</p> + +<p>—Je ne suis que l'écho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune +raison pour nier ce phénix des notaires... Mais, pour revenir à vos +projets, d'Harville, que voulez-vous donc bâtir au Val-Richer? On dit le +château admirable?...</p> + +<p>—Vous serez consulté, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus +tôt peut-être que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces +travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir +ainsi des intérêts successifs qui échelonnent et occupent les années à +venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard, +c'est autre chose... Joignez à cela une femme charmante que l'on adore, +qui est de moitié dans tous vos goûts, dans tous vos desseins, et ma +foi, la vie se passe assez doucement.</p> + +<p>—Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre.</p> + +<p>—Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le déjeuner fut terminé, +si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez +d'excellents.</p> + +<p>On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de +sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit +que le seul ornement de cette pièce se composait de deux panoplies de +très-belles armes.</p> + +<p>M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa +chambre.</p> + +<p>—Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.</p> + +<p>—Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais et français; ma foi, je +ne saurais auxquels donner la préférence... Douglas! cria M. de Lucenay, +venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs +Manton.</p> + +<p>Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la +chambre du marquis pour examiner les armes.</p> + +<p>M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant:</p> + +<p>—Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux... le +spleen... l'ennui...</p> + +<p>Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres.</p> + +<p>—Ma foi! moi, je préfère un autre spécifique! dit Saint-Remy; celui-là +n'est bon que dans les cas désespérés.</p> + +<p>—Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la +volonté n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.</p> + +<p>—Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-là sont toujours +dangereuses; un malheur est si vite arrivé! dit M. de Lucenay, voyant le +marquis approcher encore le pistolet de ses lèvres.</p> + +<p>—Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce +jeu-là?</p> + +<p>—Sans doute, mais c'est toujours imprudent.</p> + +<p>—Tenez, messieurs, voilà comme on s'y prend: on introduit délicatement +le canon entre ses dents... et alors...</p> + +<p>—Mon Dieu! que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous y +mettez! dit M. de Lucenay en haussant les épaules.</p> + +<p>—On approche le doigt de la détente..., ajouta M. d'Harville.</p> + +<p>—Est-il enfant... est-il enfant... à son âge!</p> + +<p>—Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l'on va +droit chez les âmes.</p> + +<p>Avec ces mots le coup partit.</p> + +<p>M. d'Harville s'était brûlé la cervelle.</p> + +<p>Nous renonçons à peindre la stupeur, l'épouvante des convives de M. +d'Harville.</p> + +<p>Le lendemain on devait lire dans un journal:</p> + +<p>«Hier, un événement aussi imprévu que déplorable a mis en émoi tout le +faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amènent chaque année +de si funestes accidents a causé un affreux malheur. Voici les faits que +nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticité:</p> + +<p>«M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, âgé à peine +de vingt-six ans, cité pour la bonté de son cœur, marié depuis peu +d'années à une femme qu'il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de ses +amis à déjeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre à coucher +de M. d'Harville, où se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant +examiner à ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en +plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses +lèvres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup +partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tête horriblement +fracassée! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M. +d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de +bonheur et d'avenir, il faisait part de différents projets! Enfin, comme +si toutes les circonstances de ce douloureux événement devaient le +rendre plus cruel encore par de pénibles contrastes, le matin même, M. +d'Harville, voulant ménager une surprise à sa femme, avait acheté une +parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment où +peut-être jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle +qu'il tombe victime d'un effroyable accident...</p> + +<p>«En présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, on ne +peut que rester anéanti devant les arrêts impénétrables de la +Providence.»</p> + +<p>Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance +générale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et +déplorable imprudence.</p> + +<p>Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le +mystérieux secret de sa mort volontaire?...</p> + +<p>Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de +générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur +la véritable cause de ce suicide.</p> + +<p>Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et +ses amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise +que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant de +pièges tendus à la crédulité publique. Comment supposer qu'un homme si +préoccupé de l'avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se +tuer?...</p> + +<p>Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une +imprudence. Quant à sa résolution, un incurable désespoir l'avait +dictée. En se montrant à son égard aussi affectueuse, aussi tendre +qu'elle s'était montrée jadis froide et hautaine, en revenant noblement +à lui, Clémence avait éveillé dans le cœur de son mari de douloureux +remords.</p> + +<p>La voyant si mélancoliquement résignée à cette longue vie sans amour, +passée auprès d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie; +bien certain, d'après la solennité des paroles de Clémence, qu'elle ne +pourrait jamais vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville +s'était pris d'une profonde pitié pour sa femme et d'un effrayant dégoût +de lui-même et de la vie.</p> + +<p>Dans l'exaspération de sa douleur, il se dit:</p> + +<p>«Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne. +Sa conduite, pleine de cœur et d'élévation, augmenterait encore ma +folle passion, s'il était possible de l'augmenter.</p> + +<p>«Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...</p> + +<p>«Elle a le droit de me mépriser, de me haïr...</p> + +<p>«Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mon +détestable sort...</p> + +<p>«Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?</p> + +<p>«La délivrer des liens odieux que mon égoïsme lui a imposés.</p> + +<p>«Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...»</p> + +<p>Et voilà pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux +sacrifice.</p> + +<p>Si le divorce eût existé, ce malheureux se serait-il suicidé?</p> + +<p>Non!</p> + +<p>Il pouvait réparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à +la liberté, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union...</p> + +<p>L'inexorable immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes +irrémédiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par +un nouveau crime.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Saint-Lazare</a></h3> + + +<p>Nous croyons devoir prévenir les plus timorés de nos lecteurs que la +prison de Saint-Lazare, spécialement destinée aux voleuses et aux +prostituées, est journellement visitée par plusieurs femmes dont la +charité, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de +tous.</p> + +<p>Ces femmes, élevées au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes, +à bon droit comptées parmi la société la plus choisie, viennent chaque +semaine passer de longues heures auprès des misérables prisonnières de +Saint-Lazare; épiant dans ces âmes dégradées la moindre aspiration vers +le bien, le moindre regret d'un passé criminel, elles encouragent les +tendances meilleures, fécondent le repentir, et par la puissante magie +de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la +fange une de ces créatures abandonnées, avilies, méprisées.</p> + +<p>Habituées aux délicatesses, à la politesse exquise de la meilleure +compagnie, ces femmes courageuses quittent leur hôtel séculaire, +appuient leurs lèvres au front virginal de leurs filles pures comme les +anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indifférence +grossière ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces +prostituées...</p> + +<p>Fidèles à leur mission de haute moralité, elles descendent vaillamment +dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces cœurs gangrenés, +et, si quelque faible battement d'honneur leur révèle un léger espoir de +salut, elles disputent et arrachent à une irrévocable perdition l'âme +malade dont elles n'ont pas désespéré.</p> + +<p>Les lecteurs timorés auxquels nous nous adressons calmeront donc leur +susceptibilité en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, après +tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes vénérées que +nous venons de citer.</p> + +<p>Sans oser établir un ambitieux parallèle entre leur mission et la nôtre, +pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette œuvre +longue, pénible, difficile, c'est la conviction d'avoir éveillé quelques +nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, imméritées, +pour les repentirs sincères, pour l'honnêteté simple, naïve; et d'avoir +inspiré le dégoût, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout +ce qui était absolument impur et criminel?</p> + +<p>Nous n'avons pas reculé devant les tableaux les plus hideusement vrais, +pensant que, comme le feu, la vérité morale purifie tout.</p> + +<p>Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorité, +pour que nous prétendions enseigner ou réformer.</p> + +<p>Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens +de bien sur de grandes misères sociales, dont on peut déplorer, mais non +contester la réalité.</p> + +<p>Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, révoltés de la +crudité de ces douloureuses peintures, ont crié à l'exagération, à +l'invraisemblance, à l'impossibilité, pour n'avoir pas à plaindre (nous +ne disons pas à secourir) tant de maux.</p> + +<p>Cela se conçoit.</p> + +<p>L'égoïste gorgé d'or ou bien repu veut avant tout digérer tranquille. +L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est +particulièrement importun, il préfère cuver sa richesse ou sa bonne +chère, les yeux à demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet +d'opéra.</p> + +<p>Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont +généreusement compati à certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques +personnes même nous ont su gré de leur avoir indiqué le bienfaisant +emploi d'aumônes nouvelles.</p> + +<p>Nous avons été puissamment soutenu, encouragé par de pareilles +adhésions.</p> + +<p>Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficulté pour un livre +mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'être pas un +mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous, +n'aurait-il eu dans sa carrière éphémère que le dernier résultat dont +nous avons parlé, que nous serions très-fier, très-honoré de notre +œuvre.</p> + +<p>Quelle plus glorieuse récompense pour nous que les bénédictions de +quelques pauvres familles qui auront dû un peu de bien-être aux pensées +que nous avons soulevées!</p> + +<p>Cela dit à propos de la nouvelle pérégrination où nous engageons le +lecteur, après avoir, nous l'espérons, apaisé ses scrupules, nous +l'introduirons à Saint-Lazare, immense édifice d'un aspect imposant et +lugubre, situé rue du Faubourg-Saint-Denis.</p> + +<p>Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, M<sup>me</sup> d'Harville +s'était rendue à la prison, après avoir obtenu quelques renseignements +de M<sup>me</sup> de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidité +du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la détresse.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Blainval, une des patronnesses de l'œuvre des jeunes détenues, +n'ayant pu ce jour-là accompagner Clémence à Saint-Lazare, celle-ci y +était venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le +directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables à leurs +vêtements noirs et au ruban bleu à médaillon d'argent qu'elles portaient +en sautoir.</p> + +<p>Une de ces inspectrices, femme d'un âge mûr, d'une figure grave et +douce, resta seule avec M<sup>me</sup> d'Harville dans un petit salon attenant au +greffe.</p> + +<p>On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dévouement ignoré, d'intelligence, +de commisération, de sagacité, chez ces femmes respectables qui se +consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des +détenues.</p> + +<p>Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de +travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnières, dans l'espoir que +ces enseignements survivront au séjour de la prison.</p> + +<p>Tour à tour indulgentes et fermes, patientes et sévères, mais toujours +justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les +détenues, finissent, au bout de longues années, par acquérir une telle +science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent +presque toujours sûrement du premier coup d'œil, et qu'elles les +classent à l'instant selon leur degré d'immoralité.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Armand, l'inspectrice qui était restée seule avec M<sup>me</sup> d'Harville, +possédait à un point extrême cette prescience presque divinatrice du +caractère des prisonnières; ses paroles, ses jugements, avaient dans la +maison une autorité considérable.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Armand dit à Clémence:</p> + +<p>—Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui désigner +celles de nos détenues qui, par une meilleure conduite ou par un +repentir sincère, pourraient mériter son intérêt, je crois pouvoir lui +recommander une infortunée que je crois plus malheureuse encore que +coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas +trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize +ou dix-sept ans tout au plus.</p> + +<p>—Et qu'a-t-elle fait pour être emprisonnée?</p> + +<p>—Elle est coupable de s'être trouvée aux Champs-Élysées le soir. Comme +il est défendu à ses pareilles, sous des peines très-sévères, de +fréquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que +les Champs-Élysées sont au nombre des promenades interdites, on l'a +arrêtée.</p> + +<p>—Et elle vous semble intéressante?</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu de traits plus réguliers, plus candides. +Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait +encore à sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en +arrivant ici elle était vêtue comme une paysanne des environs de Paris.</p> + +<p>—C'est donc une fille de campagne?</p> + +<p>—Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle +demeurait dans une horrible maison de la Cité, dont elle était absente +depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demandé sa radiation +des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel +qui l'a envoyée ici.</p> + +<p>—Mais peut-être avait-elle quitté Paris pour tâcher de se réhabiliter?</p> + +<p>—Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intéressée à elle. +Je l'ai interrogée sur le passé, je lui ai demandé si elle venait de la +campagne, lui disant d'espérer, dans le cas où, comme je le croyais, +elle voudrait revenir au bien.</p> + +<p>—Qu'a-t-elle répondu?</p> + +<p>—Levant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques et pleins de +larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur angélique: «Je vous +remercie, madame, de vos bontés; mais je ne puis rien dire sur le passé; +on m'a arrêtée, j'étais dans mon tort, je ne me plains pas.—Mais d'où +venez-vous? Où êtes-vous restée depuis votre départ de la Cité? Si vous +êtes allée à la campagne chercher une existence honorable, dites-le, +prouvez-le: nous ferons écrire à M. le préfet pour obtenir votre +liberté; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera +vos bonnes résolutions.—Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez +pas, je ne pourrais vous répondre, a-t-elle repris.—Mais en sortant +d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?—Oh! +jamais, s'est-elle écriée.—Que ferez-vous donc alors?—Dieu le sait», +a-t-elle répondu en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.</p> + +<p>—Cela est étrange!... Et elle s'exprime...?</p> + +<p>—En très-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux, +mais sans bassesse; je dirai plus: malgré la douceur extrême de sa voix +et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une +sorte de tristesse fière qui me confond. Si elle n'appartenait pas à la +malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette +fierté annonce une âme qui a la conscience de son élévation.</p> + +<p>—Mais c'est tout un roman! s'écria Clémence, intéressée au dernier +point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien +n'était souvent plus amusant à faire que le bien. Et quels sont ses +rapports avec les autres prisonnières? Si elle est douée de l'élévation +d'âme que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses +misérables compagnes?</p> + +<p>—Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par état et par +habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'étonnement. À peine +ici depuis trois jours, elle possède déjà une sorte d'influence sur les +autres détenues.</p> + +<p>—En si peu de temps?</p> + +<p>—Elles éprouvent pour elle non-seulement de l'intérêt, mais presque du +respect.</p> + +<p>—Comment! ces malheureuses...</p> + +<p>—Ont quelquefois un instinct d'une singulière délicatesse pour +reconnaître, deviner même les nobles qualités des autres. Seulement +elles haïssent souvent les personnes dont elles sont obligées d'admettre +la supériorité.</p> + +<p>—Et elles ne haïssent pas cette pauvre jeune fille?</p> + +<p>—Bien loin de là, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son +entrée ici. Elles ont été d'abord frappées de sa beauté; ses traits, +bien que d'une pureté rare, sont pour ainsi dire voilés par une pâleur +touchante et maladive; ce mélancolique et doux visage leur a d'abord +inspiré plus d'intérêt que de jalousie. Ensuite elle est +très-silencieuse, autre sujet d'étonnement pour ces créatures qui, pour +la plupart, tâchent toujours de s'étourdir à force de bruit, de paroles +et de mouvements. Enfin, quoique digne et réservée, elle s'est montrée +compatissante, ce qui a empêché ses compagnes de se choquer de sa +froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une créature +indomptable surnommée la Louve, tant son caractère est violent, +audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile, +d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcés de la +mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle +sortait de cellule, encore irritée de la punition qu'elle venait de +subir; c'était l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne +mangeait pas; elle dit tristement à ses compagnes: «Qui veut mon +pain?—Moi! dit d'abord la Louve.—Moi!» dit ensuite une créature +presque contrefaite, appelée Mont-Saint-Jean, qui sert de risée, et +quelquefois, malgré nous, de souffre-douleur aux autres détenues, +quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord +son pain à cette dernière, à la grande colère de la Louve. «—C'est moi +qui t'ai d'abord demandé ta ration, s'écria-t-elle furieuse.—C'est +vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que +vous», répondit la jeune fille. La Louve néanmoins arracha le pain des +mains de Mont-Saint-Jean et commença de vociférer en agitant son +couteau. Comme elle est très-méchante et très-redoutée, personne n'osa +prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les détenues lui +donnassent raison intérieurement.</p> + +<p>—Comment dites-vous ce nom, madame?</p> + +<p>—La Goualeuse... c'est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a été +écrouée ici ma protégée, qui, je l'espère, sera bientôt la vôtre, madame +la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.</p> + +<p>—Celui-ci est singulier...</p> + +<p>—Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune +fille a, dit-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son +accent est enchanteur...</p> + +<p>—Et comment a-t-elle échappé à cette vilaine Louve?</p> + +<p>—Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle +courut à elle l'injure à la bouche, son couteau levé; toutes les +prisonnières jetèrent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant +sans crainte cette redoutable créature, lui sourit avec amertume, en lui +disant de sa voix angélique: «Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien... +et ne me faites pas trop souffrir!» Ces mots, m'a-t-on rapporté, furent +prononcés avec une simplicité si navrante que presque toutes les +détenues en eurent les larmes aux yeux.</p> + +<p>—Je le crois bien, dit M<sup>me</sup> d'Harville, péniblement émue.</p> + +<p>—Les plus mauvais caractères, reprit l'inspectrice, ont heureusement +quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une +résignation déchirante, la Louve, remuée, a-t-elle dit plus tard, +jusqu'au fond de l'âme, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds, +et s'écria: «J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus +forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime +les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi +qui te défendrais...»</p> + +<p>—Quel caractère singulier!</p> + +<p>—L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et +aujourd'hui, chose à peu près sans exemple, presque aucune des +prisonnières ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent même à +lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre +prisonnières. Je me suis adressée à quelques détenues de son dortoir +pour savoir la cause de la déférence qu'elles lui témoignaient. «—C'est +plus fort que nous, m'ont-elles répondu, on voit bien que ce n'est pas +une personne comme nous autres.—Mais qui vous l'a dit?—On ne nous l'a +pas dit, cela se voit.—Mais encore à quoi?—À mille choses. D'abord, +hier, avant de se coucher, elle s'est mise à genoux et a fait sa prière: +pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le +droit.»</p> + +<p>—Quelle observation étrange!</p> + +<p>—Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se +permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilège ou impie; vous +verrez, madame, dans toutes nos salles, des espèces d'autels où la +statue de la Vierge est entourée d'offrandes et d'ornements faits par +elles-mêmes. Chaque dimanche, il se brûle un grand nombre de cierges en +ex-voto. Celles qui vont à la chapelle s'y comportent parfaitement; mais +généralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour +revenir à la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: «On voit +qu'elle n'est pas comme nous autres, à son air doux, à sa tristesse, à +la manière dont elle parle...—Et puis enfin, reprit brusquement la +Louve, qui assistait à cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas +des nôtres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi... +nous étions honteuses de nous habiller devant elle...»</p> + +<p>—Quelle bizarre délicatesse au milieu de tant de dégradation! s'écria +M<sup>me</sup> d'Harville.</p> + +<p>—Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est +inconnue, et elles sont péniblement confuses d'être vues à demi vêtues +par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la +marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que +Dieu a mis en nous se révèle encore, même chez ces créatures, à l'aspect +des seules personnes qu'elles puissent respecter.</p> + +<p>—Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments +naturels plus forts que la dépravation.</p> + +<p>—Sans doute, car ces femmes sont capables de dévouements qui, +honnêtement placés, seraient très-honorables... Il est encore un +sentiment sacré pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien: +c'est la maternité; elles s'en honorent, elles s'en réjouissent; il n'y +a pas de meilleures mères, rien ne leur coûte pour garder leur enfant +auprès d'elles; elles s'imposent, pour l'élever, les plus pénibles +sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit être est le seul qui ne +les méprise pas.</p> + +<p>—Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection?</p> + +<p>—On ne les méprise jamais autant qu'elles se méprisent elles-mêmes... +Chez quelques-unes dont le repentir est sincère, cette tache originelle +du vice reste ineffaçable à leurs yeux, lors même qu'elles se trouvent +dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'idée de +leur abjection première est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame, +je ne serais pas étonnée que le chagrin profond de la Goualeuse ne fût +causé par un remords de ce genre.</p> + +<p>—Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne +peut calmer!</p> + +<p>—Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espèce humaine, ces remords +sont plus fréquents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne +s'endort jamais complètement; ou plutôt, chose étrange! quelquefois on +dirait que l'âme veille pendant que le corps est assoupi; c'est une +observation que j'ai faite de nouveau cette nuit à propos de ma +protégée.</p> + +<p>—De la Goualeuse?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Et comment donc cela?</p> + +<p>—Assez souvent, lorsque les prisonnières sont endormies, je vais faire +une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame... +combien les physionomies de ces femmes différent d'expression pendant +qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour +insouciantes, moqueuses, effrontées, hardies, me semblaient complètement +changées lorsque le sommeil dépouillait leurs traits de toute +exagération de cynisme; car le vice, hélas! a son orgueil. Oh! madame, +que de tristes révélations sur ces visages alors abattus, mornes et +sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux +involontairement arrachés par quelques rêves empreints sans doute d'une +inexorable réalité!... Je vous parlais tout à l'heure, madame, de cette +fille surnommée la Louve, créature indomptée, indomptable. Il y a quinze +jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les détenues; je +haussai les épaules, mon indifférence exaspéra sa rage... Alors, pour me +blesser sûrement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles +injures sur ma mère... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici...</p> + +<p>—Ah! quelle horreur!...</p> + +<p>—Je l'avoue, toute stupide qu'était cette attaque, elle me fit mal... +La Louve s'en aperçut et triompha. Ce soir-là, vers minuit, j'allai +faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai près du lit de la Louve, +qui ne devait être mise en cellule que le lendemain matin; je fus +frappée, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, comparée à +l'expression dure et insolente qui lui était habituelle; ses traits +semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses lèvres +étaient à demi ouvertes, sa poitrine oppressée; enfin, chose qui me +parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux +grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caractère de fer!... +Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je +l'entendis prononcer ces mots: «Pardon... pardon!... sa mère!...» +J'écoutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu +d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... M<sup>me</sup> Armand... +prononcé avec un soupir.</p> + +<p>—Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injurié votre mère...</p> + +<p>—Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins sévère. Sans doute, aux yeux +de ses compagnes elle avait voulu, par une déplorable vanité, exagérer +encore sa grossièreté naturelle; peut-être un bon instinct la faisait se +repentir pendant son sommeil.</p> + +<p>—Et le lendemain, vous témoigna-t-elle quelque regret de sa conduite +passée?</p> + +<p>—Aucun; elle se montra, comme toujours, grossière, farouche et +emportée. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus à la +pitié que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion +peut-être! que pendant leur sommeil ces infortunées redeviennent +meilleures, ou plutôt redeviennent elles-mêmes, avec tous leurs défauts, +il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus +dissimulés par une détestable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai été +amenée à croire que ces créatures sont généralement moins méchantes +qu'elles n'affectent de le paraître; agissant d'après cette conviction, +j'ai souvent obtenu des résultats impossibles à réaliser si j'avais +complètement désespéré d'elles.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon +sens, tant de haute raison joints à des sentiments d'humanité si élevés, +si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues.</p> + +<p>—Mon Dieu, madame, reprit Clémence, vous avez une telle manière +d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent être pour vous des plus +intéressantes. Que d'observations, que d'études curieuses, mais surtout +que de bien vous pouvez, vous devez faire!</p> + +<p>—Le bien est très-difficile à obtenir: ces femmes ne restent ici que +peu de temps; il est donc difficile d'agir très-efficacement sur elles; +il faut se borner à semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons +germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se réalise.</p> + +<p>—Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne +pas reculer devant l'ingratitude d'une tâche qui vous donne de si rares +satisfactions!</p> + +<p>—La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis +quelquefois on est récompensé par d'heureuses découvertes: ce sont çà et +là quelques éclaircies dans des cœurs que l'on aurait crus tout d'abord +absolument ténébreux.</p> + +<p>—Il n'importe; les femmes comme vous doivent être bien rares, madame.</p> + +<p>—Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus +de succès et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre +quartier de Saint-Lazare, destinée aux prévenues de différents crimes, +vous intéresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin +l'arrivée d'une jeune fille prévenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien +entendu de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête +artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa +fille; il paraît que rien n'était plus affreux que la misère de toute +cette famille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple.</p> + +<p>—La rue du Temple! s'écria M<sup>me</sup> d'Harville étonnée, quel est le nom de +cet artisan?</p> + +<p>—Sa fille s'appelle Louise Morel...</p> + +<p>—C'est bien cela...</p> + +<p>—Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand, +notaire.</p> + +<p>—Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en +rougissant; mais j'étais loin de m'attendre à la voir frappée de ce +nouveau coup terrible... Et Louise Morel?</p> + +<p>—Se dit innocente: elle jure que son enfant était mort... et il paraît +que ces paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez +à sa famille, madame la marquise, si vous étiez assez bonne pour daigner +la voir, cette marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit +effrayant.</p> + +<p>—Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une... +Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette +pauvre fille me touche à un point extrême... Mais que faut-il faire pour +obtenir sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son +avenir...</p> + +<p>—Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous +sera très-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela +dépend absolument de la volonté de M. le préfet de police... la +recommandation d'une personne considérable serait décisive auprès de +lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite +sur le sommeil de la Goualeuse. Et à ce propos je dois vous avouer que +je ne serais pas étonnée qu'au sentiment profondément douloureux de sa +première abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, madame?</p> + +<p>—Peut-être me trompé-je... mais je ne serais pas étonnée que cette +jeune fille, sortie par je ne sais quel événement de la dégradation où +elle était d'abord plongée, eût éprouvé... éprouvât peut-être un amour +honnête... qui fût à la fois son bonheur et son tourment...</p> + +<p>—Et pour quelle raison croyez-vous cela?</p> + +<p>—Le silence obstiné qu'elle garde sur l'endroit où elle a passé les +trois mois qui ont suivi son départ de la Cité me donne à penser qu'elle +craint de se faire réclamer par les personnes chez qui peut-être elle +avait trouvé un refuge.</p> + +<p>—Et pourquoi cette crainte?</p> + +<p>—Parce qu'il lui faudrait avouer un passé qu'on ignore sans doute.</p> + +<p>—En effet, ses vêtements de paysanne...</p> + +<p>—Puis une dernière circonstance est venue renforcer mes soupçons. Hier +au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis +approchée du lit de la Goualeuse; elle dormait profondément; au +contraire de ses compagnes, sa figure était calme et sereine; ses grands +cheveux blonds, à demi détachés sous sa cornette, tombaient en profusion +sur son cou et sur ses épaules. Elle tenait ses deux petites mains +jointes et croisées sur son sein, comme si elle se fût endormie en +priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement +cette angélique figure, lorsqu'à voix basse et avec un accent à la fois +respectueux, triste et passionné elle prononça un nom...</p> + +<p>—Et ce nom?</p> + +<p>Après un moment de silence, M<sup>me</sup> Armand reprit gravement:</p> + +<p>—Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant +le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée, +madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe...</p> + +<p>—Rodolphe! s'écria M<sup>me</sup> d'Harville en songeant au prince. Puis, +réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne +pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse, +elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation:</p> + +<p>—Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes +parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse +m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui... +tout à l'heure?...</p> + +<p>—Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chercher... Je pourrai +m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la +prison.</p> + +<p>—Je vous en serai très-obligée, madame, répondit M<sup>me</sup> d'Harville, qui +resta seule.</p> + +<p>«C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de +l'impression étrange que m'a causée ce nom de Rodolphe... En vérité, je +suis folle! Entre lui... et une créature pareille, quels rapports +peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la marquise ajouta: +Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... L'esprit, le cœur +s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occupations!... +Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la +Providence en secourant ceux qui méritent... Et puis, ces excursions +dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si +amusantes, comme il se plaît à le dire! Quel roman me donnerait ces +émotions touchantes, exciterait à ce point ma curiosité?... Cette pauvre +Goualeuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une +pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération, +car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de +notre protégée... Et cette autre infortunée... la fille de l'artisan... +que le prince a si généreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur +misère affreuse lui a servi de prétexte pour me sauver... J'ai échappé à +la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite: cette +tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de bienfaisance... cela me +sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de +Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens +avec ivresse... son souffle seul anime et féconde la nouvelle vie qu'il +m'a créée pour la consolation de ceux qui souffrent... j'éprouve une +adorable jouissance à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que +les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il +ignorera cette éternelle passion de ma vie...»</p> + +<p>Pendant que M<sup>me</sup> d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le +lecteur au milieu des détenues.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Mont-Saint-Jean</a></h3> + + +<p>Deux heures sonnaient à l'horloge de la prison de Saint-Lazare.</p> + +<p>Au froid qui régnait depuis quelques jours avait succédé une température +douce, tiède, presque printanière; les rayons du soleil se reflétaient +dans l'eau d'un grand bassin carré, à margelles de pierre, situé au +milieu d'une cour plantée d'arbres et entourée de hautes murailles +noirâtres, percées de nombreuses fenêtres grillées; des bancs de bois +étaient scellés çà et là dans cette vaste enceinte pavée, qui servait de +promenade aux détenues.</p> + +<p>Le tintement d'une cloche annonçant l'heure de la récréation, les +prisonnières débouchèrent en tumulte par une porte épaisse et guichetée +qu'on leur ouvrit.</p> + +<p>Ces femmes, uniformément vêtues, portaient des cornettes noires et de +longs sarraus d'étoffe de laine bleue, serrés par une ceinture à boucle +de fer. Elles étaient là deux cents prostituées, condamnées pour +contraventions aux ordonnances particulières qui les régissent et les +mettent en dehors de la loi commune.</p> + +<p>Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les +observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces +physionomies les stigmates presque ineffaçables du vice et surtout de +l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misère.</p> + +<p>À l'aspect de ces rassemblements de créatures perdues, on ne peut +s'empêcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont été +pures et honnêtes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette +restriction, parce qu'un grand nombre ont été viciées, corrompues, +dépravées, non pas seulement dès leur jeunesse, mais dès leur plus +tendre enfance... mais dès leur naissance, si cela se peut dire, ainsi +qu'on le verra plus tard...</p> + +<p>On se demande donc avec une curiosité douloureuse quel enchaînement de +causes funestes a pu amener là celles de ces misérables qui ont connu la +pudeur et la chasteté.</p> + +<p>Tant de pentes diverses inclinent à cet égout!...</p> + +<p>C'est rarement la passion de la débauche pour la débauche, mais le +délaissement, mais le mauvais exemple, mais l'éducation perverse, mais +surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses à l'infamie; car +les classes pauvres payent seules à la civilisation cet impôt de l'âme +et du corps.</p> + +<p>Lorsque les détenues se précipitèrent en courant et en criant dans le +préau, il était facile de voir que la seule joie de sortir de leurs +ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Après avoir fait irruption par +l'unique porte qui conduisait à la cour, cette foule s'écarta et fit +cercle autour d'un être informe, qu'on accablait de huées.</p> + +<p>C'était une petite femme de trente-six à quarante ans, courte, ramassée, +contrefaite, ayant le cou enfoncé entre des épaules inégales. On lui +avait arraché sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutôt d'un +jaune blafard, hérissés, emmêlés, nuancés de gris, retombaient sur son +front bas et stupide. Elle était vêtue d'un sarrau bleu comme les autres +prisonnières et portait sous son bras droit un petit paquet enveloppé +d'un mauvais mouchoir à carreaux, troué. Elle tâchait, avec son coude +gauche, de parer les coups qu'on lui portait.</p> + +<p>Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse: +c'était une ridicule et hideuse figure, allongée en museau, ridée, +tannée, sordide, d'une couleur terreuse, percée de deux narines et de +deux petits yeux rouges bridés et éraillés; tour à tour colère ou +suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de +ses plaintes que de ses menaces.</p> + +<p>Cette femme était le jouet des détenues.</p> + +<p>Une chose aurait dû pourtant la garantir de ces mauvais traitements... +elle était grosse.</p> + +<p>Mais sa laideur, son imbécillité et l'habitude qu'on avait de la +regarder comme une victime vouée à l'amusement général, rendaient ses +persécutrices implacables malgré leur respect ordinaire pour la +maternité.</p> + +<p>Parmi les ennemies les plus acharnées de Mont-Saint-Jean (c'était le nom +du souffre-douleur), on remarquait la Louve.</p> + +<p>La Louve était une grande fille de vingt ans, leste, virilement +découplée, et d'une figure assez régulière; ses rudes cheveux noirs se +nuançaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un +duvet brun ombrageait ses lèvres charnues; ses sourcils châtains, épais +et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves; +quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de +la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui, +retroussant surtout sa lèvre supérieure lors de ses accès de colère, +laissait voir ses dents blanches et écartées, expliquait son surnom de +la Louve.</p> + +<p>Néanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de +cruauté; en un mot, on comprenait que, plutôt viciée que foncièrement +mauvaise, cette femme fût encore susceptible de quelques bons +mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter à M<sup>me</sup> +d'Harville.</p> + +<p>—Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait +Mont-Saint-Jean en se débattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi +vous acharnez-vous après moi?...</p> + +<p>—Parce que ça nous amuse.</p> + +<p>—Parce que tu n'es bonne qu'à être tourmentée...</p> + +<p>—C'est ton état.</p> + +<p>—Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre...</p> + +<p>—Mais vous savez bien que je ne me plains qu'à la fin... je souffre +tant que je peux.</p> + +<p>—Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu +t'appelles Mont-Saint-Jean.</p> + +<p>—Oui, oui, raconte-nous ça.</p> + +<p>—Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aimé +dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait été blessé à +la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gardé son nom, là... Maintenant +êtes-vous contentes? Quand vous me ferez répéter toujours la même chose?</p> + +<p>—S'il te ressemblait, il était frais, ton soldat!</p> + +<p>—Ça devait être un invalide...</p> + +<p>—Un restant d'homme...</p> + +<p>—Combien avait-il d'yeux de verre?</p> + +<p>—Et de nez de fer-blanc?</p> + +<p>—Il fallait qu'il eût les deux jambes et les deux bras de moins, avec +ça sourd et aveugle... pour vouloir de toi...</p> + +<p>—Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi +des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... ça m'est égal; +mais ne me battez pas, je ne demande que ça.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve.</p> + +<p>—Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a là?</p> + +<p>—Qu'elle nous le montre!</p> + +<p>—Voyons! voyons!</p> + +<p>—Oh! non, je vous en supplie!... s'écria la misérable en serrant de +toutes ses forces son petit paquet entre ses mains.</p> + +<p>—Il faut lui prendre...</p> + +<p>—Oui, arrache-lui... la Louve!</p> + +<p>—Mon Dieu! faut-il que vous soyez méchantes, allez... mais laissez donc +ça... laissez donc ça...</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais +ça avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je +ramasse; ça vous est égal, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! la layette du petit à Mont-Saint-Jean! C'est ça qui doit être +farce!</p> + +<p>—Voyons!!</p> + +<p>—La layette... la layette!</p> + +<p>—Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien +sûr...</p> + +<p>—À vous, à vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des +mains de Mont-Saint-Jean.</p> + +<p>Le mouchoir presque en lambeaux se déchira, bon nombre de rognures +d'étoffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge à demi +façonnés voltigèrent dans la cour et furent foulés aux pieds par les +prisonnières, qui redoublèrent de huées et d'éclats de rire.</p> + +<p>—Que ça de guenilles!</p> + +<p>—On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier!</p> + +<p>—En voilà des échantillons de vieilles loques!</p> + +<p>—Quelle boutique!...</p> + +<p>—Et pour coudre tout ça...</p> + +<p>—Il y aura plus de fil que d'étoffe...</p> + +<p>—Ça fait des broderies!</p> + +<p>—Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean!</p> + +<p>—Faut-il être méchant, mon Dieu! faut-il être méchant! s'écria la +pauvre créature en courant çà et là après les chiffons qu'elle tâchait +de ramasser, malgré les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait +de mal à personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour +qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services +qu'elles voudraient, de leur donner la moitié de ma ration, quoique +j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de même... Mais qu'est-ce +qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas +seulement pitié d'une pauvre femme enceinte! Faut être plus sauvage que +des bêtes... J'avais eu tant de peine à ramasser ces petits bouts de +linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant, +puisque je n'ai de quoi rien acheter? À qui ça fait-il du tort de +ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout à +coup Mont-Saint-Jean s'écria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous +voilà... la Goualeuse... je suis sauvée... parlez-leur pour moi... elles +vous écouteront, bien sûr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me +haïssent.</p> + +<p>La Goualeuse, arrivant la dernière des détenues, entrait alors dans le +préau.</p> + +<p>Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des +prisonnières; mais, sous ce grossier costume, elle était encore +charmante. Pourtant, depuis son enlèvement de la ferme de Bouqueval +(enlèvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits +semblaient profondément altérés; sa pâleur, autrefois légèrement rosée, +était mate comme la blancheur de l'albâtre; l'expression de sa +physionomie avait aussi changé: elle était alors empreinte d'une sorte +de dignité triste.</p> + +<p>Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux +sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre à la hauteur de la +réhabilitation.</p> + +<p>—Demandez-leur donc grâce pour moi, la Goualeuse, reprit +Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles traînent +dans la cour tout ce que j'avais rassemblé avec tant de peine pour +commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir ça peut-il leur +faire?</p> + +<p>Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit à ramasser activement un à +un, sous les pieds des détenues, tous les chiffons qu'elle put +recueillir.</p> + +<p>Une prisonnière retenait méchamment sous son sabot une sorte de +brassière de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baissée, leva +sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce:</p> + +<p>—Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre +femme qui pleure...</p> + +<p>La détenue recula son pied...</p> + +<p>La brassière fut sauvée ainsi que presque tous les autres haillons, que +la Goualeuse conquit ainsi pièce à pièce.</p> + +<p>Il lui restait à récupérer un petit bonnet d'enfant que deux détenues se +disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit:</p> + +<p>—Voyons, soyez tout à fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet...</p> + +<p>—Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il +est fait d'un morceau d'étoffe grise, avec des pointes en futaine vertes +et noires, et une doublure de toile à matelas.</p> + +<p>Ceci était exact.</p> + +<p>Cette description du bonnet fut accueillie avec des huées et des rires +sans fin.</p> + +<p>—Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout +ne le traînez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous +avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta +Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante.</p> + +<p>—À moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita +en l'air comme un trophée.</p> + +<p>—Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse.</p> + +<p>—Non, c'est pour le rendre à Mont-Saint-Jean!</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Ah! bah! ça en vaut bien la peine... une pareille guenille!</p> + +<p>—C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des +guenilles... que vous devriez avoir pitié d'elle, la Louve, dit +tristement Fleur-de-Marie en étendant la main vers le bonnet.</p> + +<p>—Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas +toujours vous céder, à vous, parce que vous êtes la plus faible?... Vous +abusez de cela à la fin!...</p> + +<p>—Où serait le mérite de me céder... si j'étais la plus forte?... +répondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grâce.</p> + +<p>—Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix +douce... Vous ne l'aurez pas.</p> + +<p>—Voyons, la Louve, ne soyez pas méchante...</p> + +<p>—Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez...</p> + +<p>—Je vous en prie!...</p> + +<p>—Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'écria la +Louve tout à fait irritée.</p> + +<p>—Ayez donc pitié d'elle... voyez comme elle pleure!</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça me fait, à moi?... tant pis pour elle! Elle est notre +souffre-douleur...</p> + +<p>—C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques, +murmuraient les détenues, entraînées par l'exemple de la Louve. Tant pis +pour Mont-Saint-Jean!...</p> + +<p>—Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec +amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se résigner... ses +gémissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut +bien passer le temps à quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle +n'aurait rien à dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!... +Cette pauvre femme ne fait de mal à personne, elle ne peut pas se +défendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est +surtout bien brave et bien généreux!</p> + +<p>—Nous sommes donc des lâches? s'écria la Louve emportée par la violence +de son caractère et par son impatience de toute contradiction. +Répondras-tu! Sommes-nous des lâches, hein? reprit-elle de plus en plus +irritée.</p> + +<p>Des rumeurs menaçantes pour la Goualeuse commencèrent à se faire +entendre.</p> + +<p>Les détenues offensées se rapprochèrent et l'entourèrent en vociférant, +oubliant ou plutôt se révoltant contre l'ascendant que la jeune fille +avait jusqu'alors pris sur elles.</p> + +<p>—Elle nous appelle lâches!</p> + +<p>—De quel droit vient-elle nous blâmer?</p> + +<p>—Est-ce qu'elle est plus que nous?</p> + +<p>—Nous avons été trop bonnes enfants avec elle.</p> + +<p>—Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous.</p> + +<p>—Si ça nous plaît de faire de la misère à Mont-Saint-Jean, qu'est-ce +qu'elle a à dire?</p> + +<p>—Puisque c'est comme ça, tu seras encore plus battue qu'auparavant, +entends-tu, Mont-Saint-Jean?</p> + +<p>—Tiens, voilà pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de +poing.</p> + +<p>—Et si tu te mêles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on +te traitera de même.</p> + +<p>—Oui!... oui!</p> + +<p>—Ça n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous +demande pardon de nous avoir appelées lâches! C'est vrai... si on la +laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous +sommes bien bêtes, aussi... de ne pas nous apercevoir de ça!</p> + +<p>—Qu'elle nous demande pardon!</p> + +<p>—À genoux!</p> + +<p>—À deux genoux!</p> + +<p>—Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protégée.</p> + +<p>—À genoux! à genoux!</p> + +<p>—Ah! nous sommes des lâches!</p> + +<p>—Répète-le donc, hein!</p> + +<p>Fleur-de-Marie ne s'émut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la +tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les +prisonnières son beau regard calme et mélancolique, elle répondit à la +Louve, qui vociférait de nouveau:</p> + +<p>—Ose donc répéter que nous sommes des lâches!»</p> + +<p>—Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez déchiré les +vêtements, que vous avez battue, traînée dans la boue: c'est elle qui +est lâche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en +vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lâche, puisqu'elle a +peur de vous!</p> + +<p>L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle eût invoqué +la justice, le devoir, pour désarmer l'acharnement stupide et brutal des +prisonnières contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'eût pas été écoutée. Elle +les émut en s'adressant à ce sentiment de générosité naturelle qui +jamais ne s'éteint tout à fait, même dans les masses les plus +corrompues.</p> + +<p>La Louve et ses compagnes murmurèrent encore, mais elles se sentaient, +elles s'avouaient lâches.</p> + +<p>Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua:</p> + +<p>—Votre souffre-douleur ne mérite pas de pitié, dites-vous; mais, mon +Dieu! son enfant en mérite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous +donnez à sa mère? Quand elle vous crie «grâce!» ce n'est pas pour +elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre +pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude, +ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous +supplie, les larmes aux yeux, d'épargner ses haillons qu'elle a eu tant +de peine à rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant! +Ce pauvre petit bonnet de pièces et de morceaux doublé de toile à +matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-être; +pourtant, à moi, rien qu'à le voir, il me donne envie de pleurer, je +vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous +voulez.</p> + +<p>Les détenues ne rirent pas.</p> + +<p>La Louve regarda même tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore à +la main.</p> + +<p>—Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa +main blanche et délicate, je sais que vous n'êtes pas méchantes... Vous +tourmentez Mont-Saint-Jean par désœuvrement, non par cruauté. Mais vous +oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre +ses bras qu'il la protégerait contre vous... Non-seulement vous ne la +battriez pas, de peur de faire du mal à ce pauvre innocent, mais s'il +avait froid, vous donneriez à sa mère tout ce que vous pourriez pour le +couvrir, n'est-ce pas, la Louve?</p> + +<p>—C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas pitié?...</p> + +<p>—C'est tout simple, ça...</p> + +<p>—S'il avait faim, vous vous ôteriez le pain de la bouche pour lui, +n'est-ce pas, la Louve?</p> + +<p>—Oui, et de bon cœur... je ne suis pas plus méchante qu'une autre.</p> + +<p>—Ni nous non plus...</p> + +<p>—Un pauvre petit innocent!</p> + +<p>—Qu'est-ce qui aurait le cœur de vouloir lui faire mal?</p> + +<p>—Faudrait être des monstres!</p> + +<p>—Des sans-cœur!</p> + +<p>—Des bêtes sauvages!</p> + +<p>—Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'étiez pas +méchantes; vous êtes bonnes, votre tort c'est de ne pas réfléchir que +Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous +apitoyer... l'a dans son sein... voilà tout...</p> + +<p>—Voilà tout! reprit la Louve avec exaltation, non, ça n'est pas tout. +Vous avez raison, la Goualeuse, nous étions des lâches... et vous êtes +brave d'avoir osé nous le dire, et vous êtes brave de n'avoir pas +tremblé après nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau +faire, nous débattre contre ça, que vous n'êtes pas une créature comme +nous autres, faut toujours finir par en convenir... Ça me vexe, mais ça +est... Tout à l'heure encore nous avons eu tort... vous étiez plus +courageuse que nous...</p> + +<p>—C'est vrai qu'il lui a fallu du courage à cette blondinette pour nous +dire comme ça nos vérités en face...</p> + +<p>—Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que +ça s'y met...</p> + +<p>—Ça devient des vrais petits lions.</p> + +<p>—Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fière chandelle!</p> + +<p>—Après tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean, +nous battons son enfant.</p> + +<p>—Je n'avais pas pensé à cela.</p> + +<p>—Ni moi non plus.</p> + +<p>—Mais la Goualeuse, elle, pense à tout.</p> + +<p>—Et battre un enfant... c'est affreux!</p> + +<p>—Pas une de nous n'en serait capable.</p> + +<p>Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque, +de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal.</p> + +<p>Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opéré +une réaction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait +d'attendrissement.</p> + +<p>Tous les cœurs étaient émus, parce que, nous l'avons dit, les +sentiments qui se rattachent à la maternité sont toujours vifs et +puissants chez les malheureuses dont nous parlons.</p> + +<p>Tout à coup la Louve, violente et exaltée en toute chose, prit le petit +bonnet qu'elle tenait à la main, en fit une sorte de bourse, fouilla +dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'écria en +le présentant à ses compagnes:</p> + +<p>—Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de +Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mêmes, afin +que la façon ne lui coûte rien...</p> + +<p>—Oui... oui...</p> + +<p>—C'est ça!... cotisons-nous!...</p> + +<p>—J'en suis!</p> + +<p>—Fameuse idée!</p> + +<p>—Pauvre femme!</p> + +<p>—Elle est laide comme un monstre... mais elle est mère comme une +autre...</p> + +<p>—La Goualeuse avait raison, au fait, c'est à pleurer toutes les larmes +de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons.</p> + +<p>—Je mets dix sous.</p> + +<p>—Moi trente.</p> + +<p>—Moi vingt.</p> + +<p>—Moi, quatre sous... je n'ai que ça.</p> + +<p>—Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre à +la masse. Qui me l'achète?</p> + +<p>—Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta +ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse.</p> + +<p>Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son +grotesque et laid visage, inondé de larmes, devenait presque touchant. +Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient.</p> + +<p>Fleur-de-Marie aussi était bien heureuse, quoiqu'elle eût été obligée de +dire à la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet:</p> + +<p>—Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra...</p> + +<p>—Oh! mon bon petit ange du paradis, s'écria Mont-Saint-Jean en tombant +aux genoux de la Goualeuse, et en tâchant de lui prendre la main pour la +baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi +charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible, +mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette, +tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en +deviendrai folle, c'est sûr. Moi qui tout à l'heure étais le <i>pâtiras</i> +de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit... +quelque chose... de votre chère petite voix de séraphin... voilà que +vous les retournez de mal à bien, voilà qu'elles m'aiment à cette heure. +Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me +fâcher. Étais-je donc bête, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me +faisaient, c'était pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'était +pour mon bien, en voilà la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur +la place que je ne dirais pas ouf. J'étais par trop susceptible aussi!</p> + +<p>—Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en +finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans +le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trésorière jusqu'à ce qu'on ait +employé l'argent! Faut pas le donner à Mont-Saint-Jean, elle est trop +sotte.</p> + +<p>—Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix.</p> + +<p>—Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice, +M<sup>me</sup> Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes +nécessaires à la layette; et puis, qui sait? M<sup>me</sup> Armand sera sensible à +la bonne action que vous avez faite, et peut-être demandera-t-elle qu'on +ôte quelques jours de prison à celles qui sont bien notées... Eh bien! +la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras, +est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout à l'heure, +quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean?</p> + +<p>La Louve ne répondit pas d'abord.</p> + +<p>À l'exaltation généreuse qui avait un moment animé ses traits succédait +une sorte de défiance farouche.</p> + +<p>Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien à ce +changement subit.</p> + +<p>—Goualeuse... venez... j'ai à vous parler, dit la Louve d'un air +sombre.</p> + +<p>Et, se détachant du groupe des détenues, elle emmena brusquement +Fleur-de-Marie près du bassin à margelles de pierre creusé au milieu du +préau. Un banc était tout près.</p> + +<p>La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvèrent ainsi presque +isolées de leurs compagnes.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">La Louve et la Goualeuse</a></h3> + + +<p>Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs, +assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur +imposer le bien ou le mal.</p> + +<p>Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises +passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer; +mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux +qu'éphémères; à ces funestes effervescences succéderont de sourds +ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus +misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le +réveil d'un excès toujours pénible.</p> + +<p><i>La Louve</i>, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.</p> + +<p>D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux +instincts soient fécondés par l'intelligence, et que chez elles l'esprit +soit au niveau du cœur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien, +ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pénétrera doucement +les âmes, comme les tièdes rayons du soleil pénètrent les corps d'une +chaleur vivifiante... comme la fraîche rosée d'une nuit d'été imbibe la +terre aride et brûlante.</p> + +<p><i>Fleur-de-Marie</i>, si l'on veut, personnifiera cette influence +bienfaisante.</p> + +<p>La réaction en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal; ses +effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux, +d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit les cœurs les plus +endurcis et leur fait goûter une sensation d'une inexprimable sérénité.</p> + +<p>Malheureusement le charme cesse.</p> + +<p>Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans +les ténèbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves émotions qui +les ont un moment surpris s'efface peu à peu. Parfois pourtant ils +cherchent vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de +murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.</p> + +<p>Grâce à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la +Goualeuse venaient de connaître la douceur passagère de ces +ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais celle-ci, pour des +raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les +autres prisonnières sous cette bienfaisante impression.</p> + +<p>Si l'on s'étonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, naguère si +passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et +autorité, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reçus pendant +son séjour à la ferme de Bouqueval avaient rapidement développé les +rares qualités de cette nature excellente.</p> + +<p>Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé +irréparable, et qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en +l'inspirant.</p> + +<p>Nous l'avons dit: la Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de +la Goualeuse.</p> + +<p>Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier +contraste.</p> + +<p>Les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient; le ciel pur se +pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques +oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les +branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois +moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans +un petit ruisseau où s'écoulait le trop-plein du bassin; les mousses +vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs +assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d'herbe et de +plantes pariétaires épargnées par la gelée.</p> + +<p>Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais +Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement +fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se +réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel, +où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau +soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature +qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, et dont elle était +encore privée.</p> + +<p>—Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui, +assise auprès d'elle, restait sombre et silencieuse.</p> + +<p>—Il faut que nous ayons une explication, s'écria durement la Louve; ça +ne peut pas durer ainsi.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, la Louve.</p> + +<p>—Tout à l'heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m'étais +dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore +de vous céder...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Mais je vous dis que ça ne peut pas durer...</p> + +<p>—Qu'avez-vous contre moi, la Louve?</p> + +<p>—J'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je +n'ai plus ni cœur, ni force, ni hardiesse...</p> + +<p>Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe, +et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un +duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras, +un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans +un cœur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots:</p> + +<p class="center"> +<i>Mort aux lâches!</i><br /> +<i>Martial.</i><br /> +<i>P. L. V. (pour la vie).</i><br /> +</p> + +<p>—Voyez-vous cela? s'écria la Louve.</p> + +<p>—Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en +détournant la vue.</p> + +<p>—Quand Martial, mon amant, m'a écrit, avec une aiguille rougie au feu, +ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait +ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le +corps comme ce poignard est planté dans ce cœur... et il aurait raison, +car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche.</p> + +<p>—Qu'avez-vous fait de lâche?</p> + +<p>—Tout...</p> + +<p>—Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Ah! je ne vous crois pas...</p> + +<p>—Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce +que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu +Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux... à vous remercier?...</p> + +<p>—Qu'a-t-elle dit?</p> + +<p>—Elle a dit, en parlant de nous, que «d'un rien vous nous tourniez de +mal à bien». Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour +notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez +du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers +mouvements... et on est votre dupe, comme tout à l'heure...</p> + +<p>—Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai +jusqu'ici courbé la tête devant personne... La Louve est mon nom, et je +suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un +homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me +mettra sous ses pieds...</p> + +<p>—Moi!... et comment?</p> + +<p>—Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez +d'abord par m'offenser...</p> + +<p>—Vous offenser?</p> + +<p>—Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds: +«Moi!...» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui +donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon +couteau levé...</p> + +<p>—Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop +souffrir...», reprit la Goualeuse... voilà tout.</p> + +<p>—Voilà tout?... oui, voilà tout!... Et pourtant ces seuls mots-là m'ont +fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon... +à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand +je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le soir +de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre +prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le +dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille... Elle prie, +c'est qu'elle en a le droit...» Et le lendemain, pourquoi, moi et les +autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?</p> + +<p>—Je ne sais pas... la Louve.</p> + +<p>—Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez +pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en +plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez +peut-être cela?</p> + +<p>—Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.</p> + +<p>—Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.</p> + +<p>—Je vous en prie, écoutez-moi.</p> + +<p>—Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder. +Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois +je me suis surprise... faut-il être bête et lâche!... je me suis +surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et +triste... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux +bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune... +Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours, +j'aurais marqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est pourtant pas votre +sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce +naturel, dites?</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous +cause?</p> + +<p>—Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y +toucher.</p> + +<p>—Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?</p> + +<p>—Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends +rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici +j'avais été toujours gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous +m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré +moi, m'ont remué le cœur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses +tristes.</p> + +<p>—Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je +ne me souviens pas de vous avoir dit...</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une +impatience courroucée, ce que vous faites est quelquefois aussi émouvant +que ce que vous dites!... Vous êtes si maligne!...</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas, la Louve... expliquez-vous...</p> + +<p>—Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la +tête et les yeux baissés sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse +larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant une +minute... et puis vous avez porté votre main à vos lèvres, comme pour la +baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?</p> + +<p>—C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.</p> + +<p>—Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si +malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écœurée, toute +sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est +amusant? Comment! j'ai toujours été dure comme roc pour ce qui me +touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il +faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des +lâchetés plein le cœur!... Oui, car tout ça c'est des pures lâchetés; +et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas osé écrire à +Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre +fréquentation m'affadit le caractère, il faut que ça finisse... j'en ai +assez; ça tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je +suis... et ne pas me faire moquer de moi...</p> + +<p>—Et pourquoi se moquerait-on de vous?</p> + +<p>—Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bête, moi qui +faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis +aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint, +c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crève qui dit le +contraire!</p> + +<p>—Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?</p> + +<p>—Oui, vous êtes pour moi une mauvaise connaissance; si ça continuait, +dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la +Brebis. Merci!... ça n'est pas moi qu'on châtrera jamais comme ça... +Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fréquenter; pour +me séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de +salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en +haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'à ma sortie... Voilà ce +que j'avais à vous dire, la Goualeuse.</p> + +<p>Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le cœur n'était pas +complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contre de meilleures +tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été +éveillées chez la Louve par la sympathie, par l'intérêt involontaire que +lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanité, de rares +mais éclatants exemples prouvent, nous le répétons, qu'il est des âmes +d'élite, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'attraction +qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur +sphère et à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles.</p> + +<p>Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats, +ne s'expliquent pas autrement...</p> + +<p>Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de +Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction +singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable +et pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire +influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent +énergiquement contre les influences mauvaises.</p> + +<p>Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne +s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa +réputation de créature indomptable et redoutée, et pour ne pas devenir +de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.</p> + +<p>Pourtant ces hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de +quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes +trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât +l'espoir qu'elle avait un moment conçu.</p> + +<p>Oui, pressentant que la Louve n'était pas absolument perdue, elle aurait +voulu la sauver comme on l'avait sauvée elle-même.</p> + +<p>«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur, +pensait la Goualeuse, c'est de donner à d'autres, qui peuvent encore les +entendre, les nobles conseils qu'il m'a donnés.»</p> + +<p>Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une +sombre défiance, Fleur-de-Marie lui dit:</p> + +<p>—Je vous assure, la Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas +parce que vous êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse. Les +braves cœurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des +autres.</p> + +<p>—Il n'y a ni générosité ni courage là-dedans, dit brutalement la Louve; +c'est de la lâcheté... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que +je me suis attendrie... ça n'est pas vrai...</p> + +<p>—Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez témoigné de +l'intérêt... vous me laisserez vous en être reconnaissante, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que +vous... ou seule au cachot, et bientôt je serai dehors, Dieu merci!</p> + +<p>—Et où irez-vous en sortant d'ici?</p> + +<p>—Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.</p> + +<p>—Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entretien en +parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous +serez bien contente de le revoir?</p> + +<p>—Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai +été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu'il avait eue parce +qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept +nuits, je ne l'ai pas quitté d'une minute, j'ai vendu la moitié de mon +bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter, +et je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai +encore hier fait brûler un cierge pour lui... C'est des bêtises... mais +c'est égal, on a vu quelquefois de très-bons effets de ça pour la +convalescence...</p> + +<p>—Et où est-il maintenant? Que fait-il?</p> + +<p>—Il demeure toujours près du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau.</p> + +<p>—Sur le bord de l'eau?</p> + +<p>—Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est +toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fois qu'il est dans son +bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher, +allez! dit orgueilleusement la Louve.</p> + +<p>—Quel est donc son état?</p> + +<p>—Il pêche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un +lion, quand un poltron veut faire chercher querelle à un autre, il s'en +charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore +sa mère, deux sœurs et un frère... Autant vaudrait pour lui... ne pas +l'avoir, ce frère-là, car c'est un scélérat qui se fera guillotiner un +jour ou l'autre... ses sœurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux +leur cou.</p> + +<p>—Et où l'avez-vous connu, Martial?</p> + +<p>—À Paris. Il avait voulu apprendre l'état de serrurier... un bel état, +toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... ça +lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu +marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses +parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à +Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières: c'est tout +près: ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur +les genoux et sur les mains.</p> + +<p>—Vous serez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit +la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, à vous +promener dans les champs.</p> + +<p>—J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes +forêts, avec mon homme.</p> + +<p>—Dans les forêts?... Vous n'auriez pas peur?</p> + +<p>—Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt +serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où +j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit +tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous +arrêter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous +cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est ça qui serait bon!</p> + +<p>—Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve?</p> + +<p>—Jamais.</p> + +<p>—Qui vous a donc donné ces idées-là?</p> + +<p>—Martial.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a +<i>censé</i> tirer sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde! +Enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de +quitter le pays... Alors il est venu à Paris pour apprendre l'état de +serrurier: c'est là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tête +pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aimé retourner à Asnières +près de ses parents, et marauder sur la rivière; c'est moins +assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un +jour ou l'autre. À force de me parler du braconnage et des forêts, il +m'a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que +je suis née pour ça. Mais c'est toujours de même... ce que veut votre +homme, vous le voulez... Si Martial avait été voleur... j'aurais été +voleuse... Quand on a un homme, c'est pour être comme son homme.</p> + +<p>—Et vos parents, la Louve, où sont-ils?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi!...</p> + +<p>—Il y a longtemps que vous ne les avez vus?</p> + +<p>—Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.</p> + +<p>—Ils étaient donc méchants pour vous?</p> + +<p>—Ni bons ni méchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère +s'en est allée d'un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier, +a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons +qu'elle avait, un de six ans et un de mon âge. Elle était marchande de +pommes à la brouette. Ça n'a pas été trop mal dans les commencements; +mais ensuite, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous +une écaillère avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a +su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison +des batteries si enragées que ça nous en donnait la petite mort, à moi +et aux deux garçons avec qui je couchais; car notre logement n'avait +qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même +chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour +de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui +reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons en raisons, +mon père a fini par lui fendre la tête d'un coup de manche à balai. J'ai +joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, la mère +Madeleine mais elle avait la vie dure et la tête aussi. Après ça, elle +le rendait bien à mon père; une fois, elle l'a mordu si fort à la main +que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces +massacres-là, c'était comme qui dirait les jours des grandes eaux à +Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes; +il y avait des bleus, mais pas de rouge...</p> + +<p>—Et cette femme était méchante pour vous?</p> + +<p>—La mère Madeleine? Non, au contraire, elle n'était que vive; sauf ça +une brave femme... Mais à la fin mon père en a eu assez; il lui a +abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus +revenu. Il était bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays. +Alors j'avais quinze ou seize ans.</p> + +<p>—Et vous êtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre père?</p> + +<p>—Où est-ce que je serais allée? Alors elle s'est mise avec un couvreur +qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons de la mère Madeleine, +il y en a un, le plus grand, qui s'est noyé à l'île des Cygnes; l'autre +est entré en apprentissage chez un menuisier.</p> + +<p>—Et que faisiez-vous chez cette femme?</p> + +<p>—Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter +à manger à son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait +plus souvent qu'à son tour, j'aidais la mère Madeleine à le rouer de +coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même +chambre. Il était méchant comme un âne rouge quand il était dans le vin, +il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa +hachette, il nous aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine +a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie +boucherie.</p> + +<p>—Et comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie +en hésitant.</p> + +<p>—Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à +l'île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps +que lui, sa mère et son frère étaient venu loger chez nous, quand nous +étions deux enfants... quoi!... Après lui le couvreur, ça m'est égal; +mais j'avais peur d'être mise à la porte par la mère Madeleine, si elle +s'apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; comme elle était bonne +femme, elle m'a dit: «Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es +propre à rien, tu es trop mauvaise tête pour te mettre en place ou pour +apprendre un état; tu vas venir avec moi te faire inscrire à la police; +à défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça te fera toujours un +sort autorisé par le gouvernement; t'auras rien à faire qu'à nocer; je +serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus à charge. Qu'est-ce que tu +dis de cela, ma fille?—Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai +répondu, je n'avais pas songé à ça.» Nous avons été au bureau des +mœurs, elle m'a recommandée dans une maison et c'est depuis ce temps-là +que je suis inscrite. J'ai revu la mère Madeleine, il y a de ça un an; +j'étais à boire avec mon homme, nous l'avons invitée; elle nous a dit +que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'ai pas rencontrée, +elle; je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait qu'elle avait été +apportée à la morgue il y a trois mois. Si ça est, ma foi, tant pis! car +c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le cœur sur la +main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.</p> + +<p>Fleur-de-Marie, quoique plongée jeune, dans une atmosphère de +corruption, avait depuis respiré un air si pur qu'elle éprouva une +oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve.</p> + +<p>Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il +faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille +fois au-dessous d'innombrables réalités.</p> + +<p>Oui, l'ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à +ces effrayantes dégradations humaines et sociales.</p> + +<p>Oui, il est une foule de tanières où enfants et adultes, filles et +garçons, légitimes ou bâtards, gisant pêle-mêle sur la même paillasse +comme des bêtes dans la même litière, ont continuellement sous les yeux +d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de +meurtres.</p> + +<p>Oui, et trop fréquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de +plus à ces horreurs.</p> + +<p>Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystère, et +respecter la sainteté du foyer domestique.</p> + +<p>Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une seule +chambre avec leur famille, sont forcés, faute de lits et d'espace, de +faire coucher leurs enfants ensemble frères et sœurs, à quelques pas +d'eux, maris et femmes.</p> + +<p>Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités, +presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, mais +probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépravés par +l'ignorance ou par l'inconduite?</p> + +<p>Quels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux +enfants abandonnés, ou plutôt excités, dès leur plus tendre jeunesse, à +tous les penchants brutaux, à toutes les passions animales! Auront-ils +seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur?</p> + +<p>Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du +nouveau monde?</p> + +<p>Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les +conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, sont déjà flétries +par cette grossière et terrible métaphore:</p> + +<p>«Graines de bagne!!!»</p> + +<p>Et la métaphore a raison.</p> + +<p>Cette sinistre prédiction s'accomplit presque toujours: galères ou +lupanar, chaque sexe a son avenir.</p> + +<p>Nous ne voulons justifier ici aucun débordement.</p> + +<p>Que l'on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme +pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait donné +que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dégradation +à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice, par +le vice et pour le vice, à qui l'on montre, non sans raison, la +prostitution comme un état protégé par le gouvernement!</p> + +<p>Ce qui est vrai.</p> + +<p>Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.</p> + +<p>Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa +fille; le mari, la prostitution de sa femme.</p> + +<p>Cet endroit s'appelle le «bureau des mœurs»!!!</p> + +<p>Ne faut-il pas qu'une société ait un vice d'organisation bien profond, +bien incurable, à l'endroit des lois qui régissent la condition de +l'homme et de la femme, pour que le pouvoir—le pouvoir... cette grave +et morale abstraction—soit obligé non-seulement de tolérer, mais de +réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, pour la rendre moins +dangereuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les +appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour à un +chiffre presque incommensurable!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2> + +<h3><a href="#table">Châteaux en Espagne</a></h3> + + +<p>La Goualeuse, surmontant l'émotion que lui avait causé la triste +confession de sa compagne, lui dit timidement:</p> + +<p>—Écoutez-moi sans vous fâcher.</p> + +<p>—Voyons, dites, j'espère que j'ai assez bavardé; mais au fait c'est +égal, puisque c'est la dernière fois que nous causons ensemble.</p> + +<p>—Êtes-vous heureuse, la Louve?</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—De la vie que vous menez?</p> + +<p>—Ici, à Saint-Lazare?</p> + +<p>—Non, chez vous, quand vous êtes libre?</p> + +<p>—Oui, je suis heureuse.</p> + +<p>—Toujours?</p> + +<p>—Toujours.</p> + +<p>—Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?</p> + +<p>—Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.</p> + +<p>—Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, après un moment de +silence, est-ce que vous n'aimez pas à faire quelquefois des châteaux en +Espagne? C'est si amusant en prison!</p> + +<p>—À propos de quoi, des châteaux en Espagne?</p> + +<p>—À propos de Martial.</p> + +<p>—De mon homme?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ma foi, je n'en ai jamais fait.</p> + +<p>—Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.</p> + +<p>—Bah! à quoi bon?</p> + +<p>—À passer le temps.</p> + +<p>—Eh bien! voyons ce château en Espagne.</p> + +<p>—Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois +vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: «Abandonnée de votre +père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais +exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être +devenue...»</p> + +<p>—D'être devenue quoi?</p> + +<p>—Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Goualeuse d'une +voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise +encore: «Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie +mauvaise; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.»</p> + +<p>La Louve haussa les épaules.</p> + +<p>—Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?</p> + +<p>—Excepté le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre +action coupable?</p> + +<p>—Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les +bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme +le gibier, à qui peut les prendre? Où donc est la marque de leur +propriétaire?</p> + +<p>—Eh bien! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux métier de maraudeur +de rivière, il veuille devenir tout à fait honnête; supposez qu'il +inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de confiance +à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de +garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans +ses goûts, j'espère; c'est le même état, mais en bien.</p> + +<p>—Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.</p> + +<p>—Seulement on ne lui donnerait cette place qu'à la condition qu'il vous +épouserait et qu'il vous emmènerait avec lui.</p> + +<p>—M'en aller avec Martial!</p> + +<p>—Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond +des forêts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de +braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir +une honnête petite chaumière dont vous seriez la ménagère active et +laborieuse?</p> + +<p>—Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?</p> + +<p>—Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un château en Espagne.</p> + +<p>—Ah! comme ça, à la bonne heure.</p> + +<p>—Dites donc, la Louve, il me semble déjà vous voir établie dans votre +maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants. +Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!</p> + +<p>—Des enfants de mon homme? s'écria la Louve avec une passion farouche; +oh! oui, ils seraient fièrement aimés, ceux-là!</p> + +<p>—Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand +ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des +services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre +chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la forêt faire pâturer +une vache ou deux qu'on vous donnerait pour récompenser votre mari de +son activité; car ayant été braconnier, il n'en serait que meilleur +garde-chasse.</p> + +<p>—Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces châteaux en Espagne. +Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!</p> + +<p>—On serait très-content de votre mari... vous auriez de son maître +quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il +vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au +soir.</p> + +<p>—Oh! si ce n'était que ça, une fois auprès de mon homme, l'ouvrage ne +me ferait pas peur, à moi... j'ai de bons bras...</p> + +<p>—Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en réponds... Il y a tant +à faire!... tant à faire!... C'est l'étable à soigner, les repas à +préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour le +blanchissage, un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à +nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la forêt disent: +«Oh! il n'y a pas une ménagère comme la femme à Martial; de la cave au +grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours +si bien soignés! C'est qu'aussi elle est fièrement laborieuse, M<sup>me</sup> +Martial...»</p> + +<p>—Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais M<sup>me</sup> Martial... +reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; M<sup>me</sup> Martial!...</p> + +<p>—Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Bien sûr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une +bête... Mais, bah!... bah!... louve je suis née... louve je mourrai...</p> + +<p>—Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure, +mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait +pas?...</p> + +<p>—Oh! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches à +soigner qui m'embarrasseraient, allez!</p> + +<p>—Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos; +l'hiver, à la veillée, pendant que les enfants dorment, et que votre +mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens... +écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.</p> + +<p>—Bah! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma foi non; +j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du +feu; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!</p> + +<p>Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le +présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivement intéressée que +précédemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parlé des douceurs +rustiques de la ferme de Bouqueval.</p> + +<p>La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son +amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait +ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, à propos de la vie des +champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la +Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez +émouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour +désirer ardemment une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et +pitié.</p> + +<p>Enchantée de voir sa compagne l'écouter avec curiosité, la Goualeuse +reprit en souriant:</p> + +<p>—Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler +ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?</p> + +<p>—Tiens, au contraire, ça me flatte... Puis la Louve haussa les épaules +en souriant aussi et reprit: Quelle bêtise de jouer à la madame! +Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est amusant... +Vous dites donc?...</p> + +<p>—Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond +des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons.</p> + +<p>—Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit +dans la forêt et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien +loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sois au +coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule sans mon +homme, s'il était à faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, à +moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne, là... +allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!</p> + +<p>—Oh! je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi, +poltronne, je préfère le printemps à l'hiver... Oh! le printemps! madame +Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent +les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est +embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans +l'herbe nouvelle; et puis la forêt serait si touffue qu'on apercevrait à +peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois +d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a +plantée et qui ombrage le banc de gazon où il dort durant la grande +chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux +enfants de ne pas réveiller leur père... Je ne sais pas si vous avez +remarqué cela: mais dans le fort de l'été, sur le midi, il se fait dans +les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les +feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...</p> + +<p>—Ça, c'est vrai, répéta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en +plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants +tableaux que lui présentait l'imagination poétique de Fleur-de-Marie, si +instinctivement amoureuse des beautés de la nature.</p> + +<p>Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Goualeuse +reprit en se laissant elle-même entraîner au charme des pensées qu'elle +évoquait:</p> + +<p>—Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois, +c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'été tombant sur les +feuilles; aimez-vous cela aussi?</p> + +<p>—Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'été.</p> + +<p>—N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien +trempé, quelle bonne odeur fraîche! Et puis, comme le soleil, en passant +à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui +pendent aux feuilles après l'ondée! Avez-vous aussi remarqué cela?</p> + +<p>—Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent... +Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on +semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame! +je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous +dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous +parlons.</p> + +<p>Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La +Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence +de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:</p> + +<p>—Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été. +Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs +plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que +vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous, +à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de +l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu +le tintement lointain des clochettes, allez!...</p> + +<p>—Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus +hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à +califourchon sur le dos d'une des vaches...</p> + +<p>—Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant +elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné, +tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un +panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une +couche épaisse de violettes sauvages.</p> + +<p>—Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon +Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la +Goualeuse?</p> + +<p>—Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les +violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial... +Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières, +préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer +les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout +harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de +chanter, quand, par une belle soirée d'été, le cœur satisfait, on +regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants? +N'est-ce pas, madame Martial?</p> + +<p>—C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve, +devenant de plus en plus songeuse.</p> + +<p>—À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue +elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et +puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous +la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer +l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les +étoiles... Alors le cœur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il +déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit +la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel +étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir +paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur... +car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de +tous les jours...</p> + +<p>—De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa +poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu +est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...</p> + +<p>—Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne +devrait-il pas être béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie +paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans +la boue des rues de Paris?</p> + +<p>Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve à la réalité.</p> + +<p>Il venait de se passer dans l'âme de cette créature un phénomène +étrange.</p> + +<p>Peinture naïve d'une condition humble et rude, ce simple récit, tour à +tour éclairé des douces lueurs du foyer domestique, doré par quelques +joyeux rayons de soleil, rafraîchi par la brise des grands bois ou +parfumé de la senteur des fleurs sauvages, ce récit avait fait sur la +Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait +fait une exhortation d'une moralité transcendante.</p> + +<p>Oui, à mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait désiré d'être +ménagère infatigable, vaillante épouse, mère pieuse et dévouée.</p> + +<p>Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale, +avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail, +la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui +promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des +forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, un toit et du pain, +n'était-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!</p> + +<p>Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant, +auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions +menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?</p> + +<p>La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à +la réalité, après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et +salutaire où, pour la première fois, l'avait plongée Fleur-de-Marie, +prouvait l'influence des paroles de cette dernière sur sa malheureuse +compagne.</p> + +<p>Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant +mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse +était manifeste.</p> + +<p>Après un moment de silence et de réflexion, la Louve redressa +brusquement la tête, passa la main sur son front, et se levant +menaçante, courroucée:</p> + +<p>—Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me défier de toi et de ne pas +vouloir t'écouter... parce que ça tournerait mal pour moi! Pourquoi +m'as-tu parlé ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela, +parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aimé à vivre au +fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me +bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse! +Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à cette forêt, à cette +maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais... +jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma +vie va donc être un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui, +par ta faute!...</p> + +<p>—Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants.</p> + +<p>—Oui, tant mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous paraît un +enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.</p> + +<p>—Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? À +quoi bon regretter d'être une fille des rues, puisque je dois mourir +fille des rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant +dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Réponds... +réponds! Pourquoi es-tu venue me faire désirer ce que je ne peux pas +avoir?</p> + +<p>—Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie, +je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa +main.</p> + +<p>—Eh bien! après, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? À +quoi ça m'avancera-t-il?</p> + +<p>—À voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit +Fleur-de-Marie, d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée +de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappée +d'étonnement.</p> + +<p>—Écoutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de +compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces +pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir +de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir?</p> + +<p>—Vous? Vous pourriez cela?</p> + +<p>—Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...</p> + +<p>—Puissant comme Dieu?...</p> + +<p>—Écoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais une +pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle +avec des larmes de reconnaissance—et Fleur-de-Marie essuya ses yeux—un +jour celui-là est venu à moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute +méprisée que j'étais, de me dire de consolantes paroles... les premières +que j'aie entendues!... Je lui avais raconté mes souffrances, mes +misères, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à +l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée avec bonté, +il ne m'a pas blâmée, il m'a plainte; il ne m'a pas reproché mon +abjection, il m'a vanté la vie calme et pure que l'on menait aux champs.</p> + +<p>—Comme vous tout à l'heure...</p> + +<p>—Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir +qu'il me montrait me semblait plus beau!</p> + +<p>—Comme moi, bon Dieu!</p> + +<p>—Oui, et ainsi que vous je disais: «À quoi bon, hélas! me faire +entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?...» Mais +j'avais tort de désespérer... car celui dont je vous parle est, comme +Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire +luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à +personne ni pitié, ni bonheur, ni espérance.</p> + +<p>—Et pour vous... qu'a-t-il fait?</p> + +<p>—Il m'a traitée en enfant malade; j'étais, comme vous, plongée dans un +air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant; je +vivais aussi parmi des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des +êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit... +car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il +donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles +vous émeuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que +son esprit et sa pensée m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus +heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous +promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore à cette heure +l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: «Espérez!...» c'est +qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs... +car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence...</p> + +<p>En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse, +inspirée; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat, +ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alors d'une beauté +si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet +entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et +s'écria:</p> + +<p>—Mon Dieu!... où suis-je? Est-ce que je rêve? Je n'ai jamais rien +entendu, rien vu de pareil... ça n'est pas possible!... Mais qui +êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout autre que +nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant, +vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous +soyez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour +nous tenter!!! Vous êtes donc pour le bien... comme le démon pour le +mal?</p> + +<p>Fleur-de-Marie allait répondre, lorsque M<sup>me</sup> Armand vint l'interrompre et +la chercher pour la conduire auprès de M<sup>me</sup> d'Harville.</p> + +<p>La Louve restait frappée de stupeur; l'inspectrice lui dit:</p> + +<p>—Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans la prison +vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez +fait une quête pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela +est charitable, la Louve. Cela vous sera compté... J'étais bien sûre que +vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de +votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abréger +de beaucoup les jours de prison qui vous restent à subir.</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie.</p> + +<p>L'on ne s'étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-de-Marie en +songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement +développée, grâce à l'éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus +à la ferme de Bouqueval.</p> + +<p>Puis la jeune fille était surtout forte de son expérience.</p> + +<p>Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le cœur de la Louve avaient +été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près +semblables.</p> + +<p>Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait +tâché de la ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon la théorie de +Rodolphe appliquée à la ferme de Bouqueval) qu'il était de son intérêt +de devenir honnête, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes +et attrayantes couleurs...</p> + +<p>Et, à ce propos, répétons que l'on procède d'une manière incomplète et, +ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes +pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.</p> + +<p>Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace +des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire à leurs +oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chaînes +de bagne; et enfin au loin, dans une pénombre effrayante, à l'extrême +horizon du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant +aux lueurs des flammes éternelles...</p> + +<p>On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable, +terrible...</p> + +<p>À qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...</p> + +<p>Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-t-elle dons +honorables, distinctions glorieuses?</p> + +<p>Non.</p> + +<p>Par des bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la +résignation, à l'ordre, à la probité, cette masse immense d'artisans +voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à +une misère profonde?</p> + +<p>Non.</p> + +<p>En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où +monte le grand homme de bien?</p> + +<p>Non.</p> + +<p>Étrange, fatal symbole! On représente la justice aveugle, portant d'une +main un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent +l'accusation et la défense.</p> + +<p>Ceci n'est pas l'image de la justice.</p> + +<p>C'est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absout +selon sa conscience.</p> + +<p>La JUSTICE tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une +pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons.</p> + +<p>Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le +mal, il est d'éclatants triomphes pour le bien; tandis qu'à cette heure, +dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des +tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds.</p> + +<p>Le peuple voit bien une justice criminelle <i>(sic),</i> composée d'hommes +fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir, +à punir des scélérats.</p> + +<p>Il ne voit pas de justice vertueuse<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, composée d'hommes fermes, +intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les +gens de bien.</p> + +<p>Tout lui dit: «Tremble!...»</p> + +<p>Rien ne lui dit: «Espère!...»</p> + +<p>Tout le menace...</p> + +<p>Rien ne le console.</p> + +<p>L'État dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile +punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers +et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux.</p> + +<p>Cela est nécessaire, soit.</p> + +<p>Mais combien dépense l'État pour la rémunération si salutaire, si +féconde, des gens de bien?</p> + +<p>Rien.</p> + +<p>Et ce n'est pas tout.</p> + +<p>Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous +conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irréprochable +probité seraient au comble de leurs vœux s'ils étaient certains de +jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours +assurés d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gîte!</p> + +<p>Et pourtant, au nom de leur dignité d'honnêtes gens rudement et +longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de prétendre à jouir du même +bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire, +auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu +de la misère et des tentations?</p> + +<p>Ceux-là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la +peine de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification +de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et +difficile qu'ils parcourent vaillamment?</p> + +<p>Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus +obscurément que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas +toujours découverts par la justice criminelle?</p> + +<p>Hélas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.</p> + +<p>Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle +ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du +crime.</p> + +<p>Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la +reconnaissance de tous, comme on dénonce aujourd'hui les crimes à la +vindicte des lois.</p> + +<p>Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus +féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs:</p> + +<p>Un homme a tué un autre homme pour le voler:</p> + +<p>Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin +reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la +populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.</p> + +<p>Voilà le dernier mot de la société.</p> + +<p>Voilà le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voilà +le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le +plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...</p> + +<p>Le seul... car rien ne sert de contrepoids à ce billot dégouttant de +sang.</p> + +<p>Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce +spectacle funèbre.</p> + +<p>Continuons notre utopie...</p> + +<p>N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous +les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifiées et +matériellement rémunérées par l'État?</p> + +<p>Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un +tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une +foule immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la +longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:</p> + +<p>—Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert, +courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par +vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus +supérieures vous ont hautement distingué: soyez glorifié et récompensé. +Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans +l'oubli ni le mal ni le bien... À chacun elle paye selon ses œuvres... +l'État vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la +considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance +une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront +toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, perdant beaucoup +d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de +rares et grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus +grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau +que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une +salutaire émulation, ils lutteront d'énergie dans l'accomplissement des +devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous +et rémunérés comme vous...</p> + +<p>Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé, +du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon +plus salutaire, plus féconde?</p> + +<p>Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée +de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce qu'il y a au +monde de plus éthéré: la vertu!</p> + +<p>Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou +moins philosophiques, platoniques, théologiques, mais surtout +économiques, telles que celles-ci:</p> + +<p><i>Le bien porte en soi sa récompense...</i></p> + +<p><i>La vertu est une chose sans prix...</i></p> + +<p><i>La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses.</i></p> + + +<p>Et enfin cette objection triomphante et sans réplique:</p> + +<p><i>Le bonheur éternel qui attend les justes dans l'autre vie doit +uniquement suffire pour les encourager au bien.</i></p> + + +<p>À cela nous répondrons que la société, pour intimider et punir les +coupables, ne nous paraît pas exclusivement se reposer sur la vengeance +divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.</p> + +<p>La société prélude au jugement dernier par des jugements humains...</p> + +<p>En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe, +aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente +modestement... de gendarmes.</p> + +<p>Nous le répétons:</p> + +<p>Pour terrifier les méchants, on matérialise, ou plutôt on réduit à des +proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du +courroux céleste...</p> + +<p>Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine +à l'égard des gens de bien?</p> + +<p>Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables, +comme de véritables utopies qu'elles sont.</p> + +<p>La société est si bien comme elle est! Interrogez plutôt tous ceux qui, +la jambe avinée, l'œil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux +banquet!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2> + +<h3><a href="#table">La protectrice</a></h3> + + +<p>L'inspectrice entra bientôt avec la Goualeuse dans le petit salon où se +trouvait Clémence; la pâleur de la jeune fille s'était légèrement +colorée ensuite de son entretien avec la Louve.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> la marquise, touchée des excellents renseignements que je lui ai +donnés sur vous, dit M<sup>me</sup> Armand à Fleur-de-Marie, désire vous voir, et +daignera peut-être vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre +peine.</p> + +<p>—Je vous remercie, madame, répondit timidement Fleur-de-Marie à M<sup>me</sup> +Armand, qui la laissa seule avec la marquise.</p> + +<p>Celle-ci, frappée de l'expression candide des traits de sa protégée, de +son maintien rempli de grâce et de modestie, ne put s'empêcher de se +souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononcé le nom de +Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnière en proie à +un amour profond et caché.</p> + +<p>Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait être question du +grand-duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à la +beauté, la Goualeuse était digne de l'amour d'un prince...</p> + +<p>À l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit, +respirait une bonté charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement +attirée vers elle.</p> + +<p>—Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup la douceur de votre +caractère et la sagesse exemplaire de votre conduite, M<sup>me</sup> Armand se +plaint de votre peu de confiance envers elle.</p> + +<p>Fleur-de-Marie baissa la tête sans répondre.</p> + +<p>—Les habits de paysanne dont vous étiez vêtue lorsqu'on vous a arrêtée, +votre silence au sujet de l'endroit où vous demeuriez avant d'être +amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances.</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Je n'ai aucun droit à votre confiance, ma pauvre enfant, je ne +voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que +si je demandais votre sortie de prison, cette grâce pourrait m'être +accordée. Avant d'agir, je désirerais causer avec vous de vos projets, +de vos ressources pour l'avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si, +comme je n'en doute pas, vous êtes décidée à suivre la bonne voie où +vous êtes entrée, ayez confiance en moi, je vous mettrai à même de +gagner honorablement votre vie...</p> + +<p>La Goualeuse fut émue jusqu'aux larmes de l'intérêt que lui témoignait +M<sup>me</sup> d'Harville. Après un moment d'hésitation, elle lui dit:</p> + +<p>—Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si +généreuse, que je dois peut-être rompre le silence que j'ai gardé +jusqu'ici sur le passé... un serment m'y forçait.</p> + +<p>—Un serment?</p> + +<p>—Oui, madame, j'ai juré de taire à la justice et aux personnes +employées dans cette prison par suite de quels événements j'ai été +conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une +promesse...</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Celle de me garder le secret, je pourrais, grâce à vous, madame, sans +manquer pourtant à mon serment, rassurer des personnes respectables qui, +sans doute, sont bien inquiètes de moi.</p> + +<p>—Comptez sur ma discrétion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez à +dire.</p> + +<p>—Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes +bienfaiteurs ne ressemblât à de l'ingratitude!...</p> + +<p>Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frappèrent +M<sup>me</sup> d'Harville d'un nouvel étonnement.</p> + +<p>—Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles, +tout m'étonne au dernier point. Comment, avec une éducation qui paraît +distinguée, avez-vous pu...</p> + +<p>—Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume. +C'est qu'hélas! cette éducation, il y a bien peu de temps que je l'ai +reçue. Je dois ce bienfait à un protecteur généreux, qui, comme vous, +madame... sans me connaître... sans même avoir les favorables +renseignements qu'on vous a donnés sur moi, m'a prise en pitié...</p> + +<p>—Et ce protecteur... quel est-il?</p> + +<p>—Je l'ignore, Madame...</p> + +<p>—Vous l'ignorez?</p> + +<p>—Il ne se fait connaître, dit-on, que par son inépuisable bonté; grâce +au ciel, je me suis trouvée sur son passage.</p> + +<p>—Et où l'avez-vous rencontré?</p> + +<p>—Une nuit... dans la Cité, madame, dit la Goualeuse en baissant les +yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a +courageusement défendue: telle a été ma première rencontre avec lui.</p> + +<p>—C'était donc un homme... du peuple?</p> + +<p>—La première fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le +langage... mais plus tard...</p> + +<p>—Plus tard?</p> + +<p>—La manière dont il m'a parlé, le profond respect dont l'entouraient +les personnes auxquelles il m'a confiée, tout m'a prouvé qu'il avait +pris par déguisement l'extérieur d'un de ces hommes qui fréquentent la +Cité.</p> + +<p>—Mais dans quel but?</p> + +<p>—Je ne sais...</p> + +<p>—Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez-vous?</p> + +<p>—Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je +puis sans cesse bénir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M. +Rodolphe, madame...</p> + +<p>Clémence devint pourpre.</p> + +<p>—Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement à +Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—Je l'ignore, madame... Dans la ferme où il m'avait envoyée, on ne le +connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.</p> + +<p>—Et son âge?</p> + +<p>—Il est jeune encore, madame...</p> + +<p>—Et beau?</p> + +<p>—Oh! oui... beau, noble... comme son cœur...</p> + +<p>L'accent reconnaissant, passionné de Fleur-de-Marie en prononçant ces +mots, causa une impression douloureuse à M<sup>me</sup> d'Harville.</p> + +<p>Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait +du prince.</p> + +<p>Les remarques de l'inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la +Goualeuse aimait Rodolphe... c'était son nom qu'elle avait prononcé +pendant son sommeil...</p> + +<p>Dans quelles circonstances étranges le prince et cette malheureuse +s'étaient-ils rencontrés?</p> + +<p>Pourquoi Rodolphe était-il allé déguisé dans la Cité?</p> + +<p>La marquise ne put résoudre ces questions.</p> + +<p>Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois méchamment +et faussement raconté des prétendues excentricités de Rodolphe, de ses +amours étranges... N'était-il pas, en effet, bizarre, qu'il eût retiré +de la fange cette créature d'une ravissante beauté, d'une intelligence +peu commune?...</p> + +<p>Clémence avait de nobles qualités; mais elle était femme, et elle aimait +profondément Rodolphe, quoiqu'elle fût décidée à ensevelir ce secret au +plus profond de son cœur...</p> + +<p>Sans réfléchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions +généreuses que le prince était accoutumé de faire dans l'ombre; sans +réfléchir qu'elle confondait peut-être avec l'amour un sentiment de +gratitude exalté; sans réfléchir enfin que, ce sentiment eût-il été plus +tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment +d'amertume et d'injustice, ne put s'empêcher de regarder la Goualeuse +comme sa rivale.</p> + +<p>Son orgueil se révolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle +souffrait malgré elle d'une rivalité si abjecte.</p> + +<p>Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec +l'affectueuse bienveillance de ses premières paroles:</p> + +<p>—Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse +en prison? Comment vous trouvez-vous ici?</p> + +<p>—Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappée de ce brusque +changement de langage, vous ai-je déplu en quelque chose?...</p> + +<p>—Et en quoi pouvez-vous m'avoir déplu? demanda M<sup>me</sup> d'Harville avec +hauteur.</p> + +<p>—C'est qu'il me semble... que tout à l'heure... vous me parliez avec +plus de bonté, madame...</p> + +<p>—En vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de mes +paroles? Puisque je consens à m'intéresser à vous... j'ai le droit, je +pense, de vous adresser certaines questions...</p> + +<p>À peine ces mots étaient-ils prononcés que Clémence, pour plusieurs +raisons, en regretta la dureté.</p> + +<p>D'abord par un louable retour de générosité, puis parce qu'elle songea +qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle +désirait savoir.</p> + +<p>En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et +confiante, devint tout à coup craintive.</p> + +<p>De même que la sensitive, à la première atteinte, referme ses feuilles +délicates et se replie sur elle-même... le cœur de Fleur-de-Marie se +serra douloureusement.</p> + +<p>Clémence reprit doucement, pour ne pas éveiller les soupçons de sa +protégée par un revirement trop subit:</p> + +<p>—En vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant autant à +vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnière. Comment, +après être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter +la nuit dans une promenade qui vous était interdite? Tout cela, je vous +l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a +jusqu'ici imposé le silence... mais ce serment même est si étrange!...</p> + +<p>—J'ai dit la vérité, madame...</p> + +<p>—J'en suis certaine... il n'y a qu'à vous voir, qu'à vous entendre, +pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a +d'incompréhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon +impatiente curiosité; c'est seulement à cela que vous devez attribuer la +vivacité de mes paroles de tout à l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai +eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit à vos confidences que mon +vif désir de vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous +n'avez dit à personne, et je suis très-touchée, croyez-moi, pauvre +enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte... +Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si +vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous +vous proposez.</p> + +<p>Grâce à ce <i>replâtrage</i> assez habile (qu'on nous passe cette +trivialité), M<sup>me</sup> d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un +moment effarouchée.</p> + +<p>Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha même d'avoir mal interprété +les mots qui l'avaient blessée.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, dit-elle à Clémence; j'ai sans doute eu tort de +ne pas vous dire tout de suite ce que vous désirez savoir; mais vous +m'avez demandé le nom de mon sauveur... malgré moi je n'ai pu résister +au bonheur de parler de lui...</p> + +<p>—Rien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes reconnaissante. +Mais par quelle circonstance avez-vous quitté les honnêtes gens chez +lesquels il vous avait placée sans doute? Est-ce à cet événement que se +rapporte le serment dont vous m'avez parlé?</p> + +<p>—Oui, madame; mais, grâce à vous, je crois maintenant pouvoir, tout en +restant fidèle à ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma +disparition...</p> + +<p>—Voyons, ma pauvre enfant, je vous écoute.</p> + +<p>—Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait placée dans une ferme +située à quatre ou cinq lieues d'ici...</p> + +<p>—Il vous y avait conduite... lui-même?</p> + +<p>—Oui, madame... il m'avait confiée à une dame aussi bonne que +vénérable... que j'aimai bientôt comme ma mère... Elle et le curé du +village, à la recommandation de M. Rodolphe, s'occupèrent de mon +éducation...</p> + +<p>—Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent à la ferme?</p> + +<p>—Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis +restée.</p> + +<p>Clémence ne put cacher un tressaillement de joie.</p> + +<p>—Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse... +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! oui, madame!... C'était pour moi plus que du bonheur... c'était un +sentiment mêlé de reconnaissance, de respect, d'admiration et même d'un +peu de crainte...</p> + +<p>—De la crainte?</p> + +<p>—De lui à moi... de lui aux autres... la distance est si grande!...</p> + +<p>—Mais... quel est donc son rang?</p> + +<p>—J'ignore s'il a un rang, madame.</p> + +<p>—Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les +autres.</p> + +<p>—Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est +l'élévation de son caractère... c'est son inépuisable générosité pour +ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire à tous... Les +méchants mêmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le +respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler +encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une idée +incomplète de celui que l'on doit se borner à adorer en silence... +autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.</p> + +<p>—Cette comparaison...</p> + +<p>—Est peut-être sacrilège, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de +lui comparer celui qui m'a donné la conscience du bien et du mal, celui +qui m'a retirée de l'abîme... celui enfin à qui je dois une vie +nouvelle?</p> + +<p>—Je ne vous blâme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles +exagérations. Mais comment avez-vous abandonné cette ferme où vous +deviez vous trouver si heureuse?</p> + +<p>—Hélas!... cela n'a pas été volontairement, madame!</p> + +<p>—Qui vous y a donc forcée?</p> + +<p>—Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore à +ce récit, je me rendais au presbytère du village, lorsqu'une méchante +femme, qui m'avait tourmentée pendant mon enfance... et un homme son +complice... qui était embusqué avec elle dans un chemin creux, se +jetèrent sur moi, et, après m'avoir bâillonnée, m'emportèrent dans un +fiacre.</p> + +<p>—Et dans quel but?</p> + +<p>—Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obéissaient, je crois, à des +personnes puissantes.</p> + +<p>—Quelles furent les suites de cet enlèvement?</p> + +<p>—À peine le fiacre était-il en marche que la méchante femme, qui +s'appelle la Chouette, s'écria: «J'ai du vitriol, je vais en frotter le +visage de la Goualeuse pour la défigurer.»</p> + +<p>—Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauvée de ce +danger?</p> + +<p>—Le complice de cette femme... un aveugle, nommé le Maître d'école.</p> + +<p>—Il a pris votre défense?</p> + +<p>—Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois +une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le +Maître d'école la força de jeter par la portière la bouteille qui +contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu, +après avoir pourtant aidé à mon enlèvement... La nuit était profonde... +Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrêta, je crois, sur la +grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme à cheval +attendait à cet endroit... «—Eh bien! dit-il, la tenez-vous +enfin?—Oui, nous la tenons! répondit la Chouette, qui était furieuse de +ce qu'on l'avait empêchée de me défigurer. Si vous voulez vous +débarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'étendre par +terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la +tête... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.»</p> + +<p>—Mais c'est épouvantable!</p> + +<p>—Hélas! madame, la Chouette était bien capable de faire ce qu'elle +disait. Heureusement l'homme à cheval lui répondit qu'il ne voulait pas +qu'on me fît mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois +enfermée dans un endroit d'où je ne pourrais ni sortir ni écrire à +personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appelé +Bras-Rouge, maître d'une taverne située aux Champs-Élysées. Dans cette +taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles +pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme à cheval +accepta cette proposition; puis il me promit qu'après être restée deux +mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empêcherait de +regretter la ferme de Bouqueval.</p> + +<p>—Quel mystère étrange!</p> + +<p>—Cet homme donna de l'argent à la Chouette, lui en promit encore +lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son +cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant +d'arriver à la barrière, le Maître d'école dit à la Chouette: «Tu veux +enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien +qu'étant près de la rivière, ces caves sont dans l'hiver toujours +submergées!... Tu veux donc la noyer?—Oui», répondit la Chouette.</p> + +<p>—Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait à cette horrible femme?</p> + +<p>—Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharnée +sur moi... Le Maître d'école lui répondit: «—Je ne veux pas qu'on noie +la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.»—La Chouette était aussi +étonnée que moi, madame, d'entendre cet homme me défendre ainsi. Elle se +mit alors dans une colère horrible et jura qu'elle me conduirait chez +Bras-Rouge, malgré le Maître d'école. «—Je t'en prie, dit celui-ci, car +je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lâcherai pas et je +t'étranglerai si tu t'approches d'elle.—Mais que veux-tu donc en faire +alors? s'écria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant +deux mois sans qu'on sache où elle est?—Il y a un moyen, dit le Maître +d'école; nous allons aller aux Champs-Élysées, nous ferons stationner le +fiacre à quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher +Bras-Rouge à sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le +ramèneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en +déclarant que c'est une fille de la Cité qu'il a trouvée rôdant autour +de son cabaret. Comme les filles sont condamnées à trois mois de prison +quand on les surprend aux Champs-Élysées, et que la Goualeuse est encore +inscrite à la police, on l'arrêtera, on la mettra à Saint-Lazare, où +elle sera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de +Bras-Rouge.—Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas +arrêter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlevée, +elle nous dénoncera. En supposant même qu'on l'emprisonne, elle écrira à +ses protecteurs, tout sera découvert.—Non, elle ira en prison de bonne +volonté, reprit le Maître d'école, et elle va jurer de ne nous dénoncer +à personne tant qu'elle restera à Saint-Lazare, ni ensuite non plus; +elle me doit cela, car je l'ai empêchée d'être défigurée par toi, la +Chouette, et noyée chez Bras-Rouge. Mais si, après avoir juré de ne pas +parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de +Bouqueval à feu et à sang. Puis, s'adressant à moi, le Maître d'école +ajouta:—Décide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras +quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne à la +Chouette, qui te mènera dans la cave de Bras-Rouge, où tu seras noyée. +Voyons, dépêche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le +tiendras.»</p> + +<p>—Et vous avez juré?</p> + +<p>—Hélas! oui, madame, tant je craignais d'être défigurée par la Chouette +ou d'être noyée par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux... +Une autre mort m'eût paru moins effrayante; je n'aurais peut-être pas +cherché à y échapper.</p> + +<p>—Quelle idée sinistre, à votre âge!... dit M<sup>me</sup> d'Harville en regardant +la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de +vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir +n'aura-t-il pas effacé le passé?</p> + +<p>—Est-ce que le passé s'efface? Est-ce que le passé s'oublie? Est-ce que +le repentir tue la mémoire, madame? s'écria Fleur-de-Marie d'un ton si +désespéré que Clémence tressaillit.</p> + +<p>—Mais toutes les fautes se rachètent, malheureuse enfant!</p> + +<p>—Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en +plus terrible à mesure que l'âme s'épure, à mesure que l'esprit s'élève! +Hélas! plus vous montez, plus l'abîme dont vous sortez vous paraît +profond.</p> + +<p>—Ainsi, vous renoncez à tout espoir de réhabilitation, de pardon?</p> + +<p>—De la part des autres... non, madame; vos bontés prouvent que +l'indulgence ne manque jamais aux remords.</p> + +<p>—Vous serez donc la seule impitoyable envers vous?</p> + +<p>—Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai été... +Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier...</p> + +<p>—Et quelquefois vous désirez mourir?</p> + +<p>—Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle +reprit, après un moment de silence: Quelquefois... oui, madame.</p> + +<p>—Pourtant, vous craigniez d'être défigurée par cette horrible femme; +vous teniez donc à votre beauté, pauvre petite? Cela annonce que la vie +a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!...</p> + +<p>—C'est peut-être une faiblesse de penser cela; mais si j'étais belle, +comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononçant le +nom de mon bienfaiteur...</p> + +<p>Les yeux de M<sup>me</sup> d'Harville se remplirent de larmes.</p> + +<p>Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits +angéliques, pâles, abattus, son douloureux sourire, étaient tellement +d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la réalité de son +funeste désir.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d'Harville était douée de trop de délicatesse pour ne pas sentir ce +qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pensée de la Goualeuse:</p> + +<p>«Je n'oublierai jamais ce que j'ai été...»</p> + +<p>Idée fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de +Fleur-de-Marie.</p> + +<p>Clémence, honteuse d'avoir un instant méconnu la générosité toujours si +désintéressée du prince, regrettait aussi de s'être laissé entraîner à +un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec +une naïve exaltation sa reconnaissance envers son protecteur.</p> + +<p>Chose étrange, l'admiration que cette pauvre prisonnière ressentait si +vivement pour Rodolphe augmentait peut-être encore l'amour profond que +Clémence devait toujours lui cacher.</p> + +<p>Elle reprit, pour fuir ces pensées:</p> + +<p>—J'espère qu'à l'avenir vous serez moins sévère pour vous-même. Mais +parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous +n'avez pas voulu dénoncer ces misérables?</p> + +<p>—Quoique le Maître d'école eût pris part à mon enlèvement, il m'avait +deux fois défendue... j'aurais craint d'être ingrate envers lui.</p> + +<p>—Et vous vous êtes prêtée aux desseins de ces monstres?</p> + +<p>—Oui, madame... j'étais si effrayée! La Chouette alla chercher +Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait +trouvée rôdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas nié, on m'a arrêtée +et l'on m'a conduite ici.</p> + +<p>—Mais vos amis de la ferme doivent être en proie à une inquiétude +mortelle?</p> + +<p>—Hélas madame, dans mon premier mouvement d'épouvante, je n'avais pas +réfléchi que mon serment m'empêcherait de les rassurer... Maintenant +cela me désole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer à ma +parole, je puis vous prier d'écrire à M<sup>me</sup> Georges, à la ferme de +Bouqueval, de n'avoir aucune inquiétude à mon égard, sans lui apprendre +pourtant où je suis, car j'ai promis de le taire...</p> + +<p>—Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma +recommandation, on vous fait grâce. Demain vous retournerez à la ferme, +sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos +bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage cette promesse +arrachée par la menace.</p> + +<p>—Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de +sortir bientôt d'ici?</p> + +<p>—Vous méritez tant d'intérêt que je réussirai, j'en suis sûre; et je ne +doute pas qu'après-demain vous ne puissiez aller vous-même rassurer vos +bienfaiteurs...</p> + +<p>—Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mériter tant de bontés de votre +part? Comment les reconnaître?...</p> + +<p>—En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette +seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur +que vos amis se sont réservé...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Armand entra tout à coup d'un air consterné.</p> + +<p>—Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, je suis +désolée du message que j'ai à remplir auprès de vous.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, madame?...</p> + +<p>—M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame...</p> + +<p>—Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est chargé pour vous, dit-il, +d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris chez M<sup>me</sup> la +duchesse, sa femme, que vous étiez ici, et il est venu en toute hâte...</p> + +<p>—Une triste nouvelle!... se dit M<sup>me</sup> d'Harville. Puis, tout à coup, elle +s'écria avec un accent déchirant: Ma fille... ma fille... peut-être!... +Oh! parlez, madame!...</p> + +<p>—J'ignore, madame...</p> + +<p>—Oh! de grâce, de grâce, madame, conduisez-moi auprès de M. de Lucenay! +s'écria M<sup>me</sup> d'Harville en sortant, tout éperdue, suivie de M<sup>me</sup> Armand.</p> + +<p>—Pauvre mère! dit tristement la Goualeuse en suivant Clémence du +regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment même où elle vient de +se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non, +non, encore une fois, c'est impossible.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2> + +<h3><a href="#table">Une intimité forcée</a></h3> + + +<p>Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour +du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir.</p> + +<p>M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable, +s'occupait de restaurer la botte qui lui était plus d'une fois tombée +des mains lors de la dernière et audacieuse incartade de Cabrion.</p> + +<p>La physionomie du chaste portier était abattue et beaucoup plus +mélancolique que de coutume.</p> + +<p>Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa défaite, passe tristement +la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait +un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt +tremblant sur la cassure transversale dont son vénérable chapeau +tromblon avait été sillonné par la main insolente de Cabrion.</p> + +<p>Alors tous les chagrins, toutes les inquiétudes, toutes les craintes +d'Alfred se réveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes +poursuites du rapin.</p> + +<p>M. Pipelet n'avait pas un esprit très-étendu, très-élevé; son +imagination n'était pas des plus vives ni des plus poétiques, mais il +possédait un sens très-droit, très-solide et très-logique.</p> + +<p>Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de son +jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle portée de ce +qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforçait de +trouver des motifs raisonnables, possibles, à la conduite exorbitante de +Cabrion, et il se posait à ce sujet une foule de questions insolubles.</p> + +<p>Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige à +force de sonder l'abîme sans fond que le génie infernal du peintre avait +creusé sous ses pas.</p> + +<p>Que de fois, blessé dans ses épanchements, il avait été forcé de se +replier sur lui-même, grâce au pyrrhonisme effréné de M<sup>me</sup> Pipelet, qui, +ne s'arrêtant qu'aux faits et dédaignant d'approfondir les causes, +considérait grossièrement la conduite incompréhensible de Cabrion à +l'égard d'Alfred comme une simple farce!</p> + +<p>M. Pipelet, homme sérieux et grave, ne pouvait admettre une telle +interprétation; il gémissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignité +d'homme se révoltait à cette pensée qu'il pouvait être le jouet d'une +combinaison aussi vulgaire: une farce... Il était absolument convaincu +que la conduite inouïe de Cabrion cachait quelque complot ténébreux +dissimulé sous une frivole apparence.</p> + +<p>Nous l'avons dit, c'est à résoudre ce funeste problème que l'homme au +chapeau tromblon épuisait incessamment sa puissance dialectique.</p> + +<p>—Je porterais plutôt ma tête sur l'échafaud, disait cet homme austère, +qui, dès qu'il les touchait, agrandissait immensément les questions, je +porterais ma tête sur l'échafaud plutôt que d'admettre que, dans +l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne +si opiniâtrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie. +Or, dans sa dernière entreprise, cette créature malfaisante n'avait +aucun témoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est +clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour déposer sur +mon front indigné son hideux baiser. Et cela, je le demanderai à toute +personne désintéressée: dans quel but? Ce n'était pas par bravade... +personne ne le voyait; ce n'était pas par plaisir... les lois de la +nature s'y opposent; ce n'était pas par amitié... je n'ai qu'un ennemi +au monde, c'est lui. Il faut donc reconnaître qu'il y a là un mystère +que ma raison ne peut pénétrer! Alors, où tend ce plan diabolique, +concerté de longue main et poursuivi avec une persistance qui +m'épouvante? Voilà ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilité +où je suis de soulever ce voile qui peu à peu me mine et me consume!</p> + +<p>Telles étaient les réflexions pénibles de M. Pipelet au moment où nous +les présentons au lecteur.</p> + +<p>L'honnête portier venait même de raviver ses plaies toujours saignantes +en portant mélancoliquement la main à la cassure de son chapeau, +lorsqu'une voix perçante, partant d'un des étages supérieurs de la +maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier:</p> + +<p>—Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dépêchez-vous!</p> + +<p>—Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, après un moment d'audition +réfléchie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chaussé de +la botte qu'il réparait.</p> + +<p>—Monsieur Pipelet, dépêchez-vous donc! répéta la voix d'un ton +pressant.</p> + +<p>—Cet organe m'est complètement étranger. Il est mâle, il m'appelle, +lui... voilà ce que je puis affirmer... Ça n'est pas une raison +suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la +déserter en l'absence de mon épouse... jamais! s'écria héroïquement +Alfred, jamais!!</p> + +<p>—Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... M<sup>me</sup> Pipelet se +trouve mal!...</p> + +<p>—Anastasie!... s'écria Alfred en se levant de son siège; puis il +retomba, en se disant à lui-même: «Enfant que je suis... c'est +impossible, mon épouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne +peut-elle pas être rentrée sans que je l'aie aperçue? Ceci serait peu +régulier; mais je dois déclarer que cela peut être.»</p> + +<p>—Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras!</p> + +<p>—On a mon épouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant +brusquement.</p> + +<p>—Je ne puis pas délacer M<sup>me</sup> Pipelet tout seul! ajouta la voix.</p> + +<p>Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa +chasteté se révolta.</p> + +<p>—L'organe mâle et inconnu parler de délacer Anastasie! s'écria-t-il, je +m'y oppose! Je le défends!!</p> + +<p>Et il se précipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrêta.</p> + +<p>M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques +et éminemment dramatiques souvent exploitées par les poëtes. D'un côté +le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre côté sa pudique et +conjugale susceptibilité l'appelait aux étages supérieurs de la maison.</p> + +<p>Au milieu de ces perplexités terribles, la voix reprit:</p> + +<p>—Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les +cordons et je ferme les yeux!...</p> + +<p>Cette menace décida M. Pipelet.</p> + +<p>—Môssieurr..., s'écria-t-il d'une voix de stentor, en sortant +éperdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, môssieurr, +de ne rien couper, de laisser mon épouse intacte!... Je monte... Et +Alfred s'élança dans les ténèbres de l'escalier, en laissant, dans son +trouble, la porte de sa loge ouverte.</p> + +<p>À peine l'eut-il quittée que tout à coup un homme y entra vivement, prit +sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de +quatre pointes fichées d'avance à chaque coin d'un épais carton qu'il +tenait à la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcôve de M. +Pipelet, puis disparut.</p> + +<p>Cette opération fut faite si prestement que le portier, s'étant souvenu +presque au même instant qu'il avait laissé la porte de sa loge ouverte, +redescendit précipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans +pouvoir soupçonner que quelqu'un était entré chez lui. Après cette +mesure de précaution, Alfred s'élança de nouveau au secours d'Anastasie +en criant de toutes ses forces:</p> + +<p>—Môssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon +épouse sous la sauvegarde de votre délicatesse!</p> + +<p>Le digne portier devait tomber d'étonnement en étonnement.</p> + +<p>À peine avait-il de nouveau gravi les premières marches de l'escalier +qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas à l'étage supérieur, mais +dans l'allée.</p> + +<p>Cette voix, plus glapissante que jamais, s'écriait:</p> + +<p>—Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... Où es-tu donc, vieux +coureur?</p> + +<p>À ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du +premier étage; il resta pétrifié, la tête tournée vers le bas de +l'escalier, la bouche béante, les yeux fixes, le pied levé.</p> + +<p>—Alfred!!! cria de nouveau M<sup>me</sup> Pipelet.</p> + +<p>«Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupée à se +trouver mal!... se dit M. Pipelet, fidèle à son argumentation logique et +serrée. Mais alors... cet organe mâle et inconnu qui me menaçait de la +délacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un +jeu cruel de mon inquiétude?... Quel est son dessein? Il se passe ici +quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. «Fais ton devoir, +advienne que pourra...» Après avoir été répondre à mon épouse, je +remonterai pour éclaircir ce mystère et vérifier cet organe.»</p> + +<p>M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face à face avec sa +femme.</p> + +<p>—C'est toi! lui dit-il.</p> + +<p>—Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que ça <i>soye</i>?</p> + +<p>—C'est toi, ma vue ne m'abuse point?</p> + +<p>—Ah çà! qu'est-ce que tu as encore à faire tes gros yeux en boules de +loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger...</p> + +<p>—C'est que ta présence me révèle qu'il se passe ici des choses... des +choses...</p> + +<p>—Quelles choses? Voyons, donne-moi la clef de la loge; pourquoi la +laisses-tu seule? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, où +j'étais allée en fiacre porter la malle de M. Bradamanti, qui ne veut +pas qu'on sache qu'il part ce soir et qui ne se fie pas à ce petit gueux +de Tortillard... et il a raison!</p> + +<p>En disant ces mots, M<sup>me</sup> Pipelet prit la clef que son mari tenait à la +main, ouvrit la loge et y précéda son mari.</p> + +<p>À peine le couple était-il rentré qu'un personnage, descendant +légèrement l'escalier, passa rapidement et inaperçu devant la loge.</p> + +<p>C'était l'organe mâle qui avait si vivement excité les inquiétudes +d'Alfred.</p> + +<p>M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dit à sa femme d'une voix +émue:</p> + +<p>—Anastasie... je ne me sens pas dans mon assiette accoutumée; il se +passe ici des choses... des choses...</p> + +<p>—Voilà que tu rabâches encore; mais il s'en passe partout, des choses! +Qu'est-ce que tu as? Voyons... ah çà! mais tu es tout en eau... tout en +nage... mais tu viens donc de faire un effort. Il ruisselle... ce vieux +chéri!</p> + +<p>—Oui, je ruisselle... et j'en ai le droit... et M. Pipelet passa la +main sur son visage baigné de sueur, car il se passe ici des choses à +vous renverser...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir en repos... Il +faut toujours que tu trottes comme un chat maigre, au lieu de rester +tranquille sur ta chaise à garder la loge.</p> + +<p>—Anastasie, vous êtes injuste... en disant que je trotte comme un chat +maigre. Si je trotte... c'est pour vous.</p> + +<p>—Pour moi?</p> + +<p>—Oui... Pour vous épargner un outrage dont nous eussions tous les deux +gémi et rougi... j'ai déserté un poste que je considère comme aussi +sacré que la guérite du soldat...</p> + +<p>—On voulait me faire outrage, à moi?</p> + +<p>—Ce n'était pas à vous... puisque l'outrage dont on vous menaçait +devait s'accomplir là-haut, et que vous étiez sortie... mais...</p> + +<p>—Que le diable m'emporte si je comprends rien à ce que tu me chantes +là! Ah çà! est-ce que décidément tu perds la boule?... Tiens, vois-tu... +je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et +ça par la faute de ce gredin de Cabrion, que Dieu confonde!... Depuis sa +farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri... +cet être-là sera donc toujours ton cauchemar?</p> + +<p>À peine Anastasie avait-elle prononcé ces mots qu'il se passa une chose +étrange.</p> + +<p>Alfred se tenait assis, le visage tourné du côté du lit.</p> + +<p>La loge était éclairée par la clarté blafarde d'un jour d'hiver et par +une lampe. À la lueur de ces deux lumières douteuses, M. Pipelet, au +moment où sa femme prononça le nom de Cabrion, crut voir apparaître dans +l'ombre de l'alcôve la figure immobile et narquoise du peintre.</p> + +<p>C'était lui, son chapeau pointu, ses longs cheveux, son visage maigre, +son rire satanique, sa barbe en pointe et son regard fascinateur...</p> + +<p>Un moment M. Pipelet crut rêver; il passa sa main sur ses yeux... se +croyant le jouet d'une illusion...</p> + +<p>Ce n'était pas une illusion...</p> + +<p>Rien de plus réel que cette apparition...</p> + +<p>Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement une tête, +dont la carnation vivante se détachait de l'obscurité de l'alcôve...</p> + +<p>À cette vue, M. Pipelet se renversa brusquement en arrière sans +prononcer une parole; il leva le bras droit vers le lit et désigna cette +terrible vision d'un geste si épouvanté que M<sup>me</sup> Pipelet se retourna pour +chercher la cause d'un effroi qu'elle partagea bientôt, malgré sa +crânerie habituelle.</p> + +<p>Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s'écria:</p> + +<p>—CABRION!!!</p> + +<p>—Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix éteinte et caverneuse, en +fermant les yeux.</p> + +<p>La stupeur des deux époux faisait le plus grand honneur au talent de +l'artiste qui avait admirablement peint sur carton les traits de +Cabrion.</p> + +<p>Sa première surprise passée, Anastasie, intrépide comme une lionne, +courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le +carton du mur où il avait été cloué.</p> + +<p>L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri +de guerre son exclamation favorite:</p> + +<p>—Et alllllez donc!...</p> + +<p>Alfred, les yeux toujours fermés, les mains tendues en avant, restait +immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances +critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon +révélait seule de temps à autre la violence contenue de ses émotions +intérieures.</p> + +<p>—Ouvre donc l'œil, vieux chéri, dit M<sup>me</sup> Pipelet triomphante, ça n'est +rien... c'est une peinture... le portrait de ce scélérat de Cabrion!... +Tiens, regarde comme je le trépigne! Et Anastasie, dans son indignation, +jeta la peinture à terre et la foula aux pieds en s'écriant: Voilà comme +je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le +portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc!</p> + +<p>Alfred secoua négativement la tête sans dire un mot, et en faisant signe +à sa femme d'éloigner de lui cette image détestée.</p> + +<p>—A-t-on vu un effronté pareil!... Ça n'est pas tout... il y a écrit au +bas, en lettres rouges: <i>Cabrion à son bon ami Pipelet, pour la vie, +</i>dit la portière en examinant le carton à la lumière.</p> + +<p>—«Son bon ami... pour la vie!...» murmura Alfred.</p> + +<p>Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de cette +nouvelle et outrageante ironie.</p> + +<p>—Mais à propos, comment ça se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y +était pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien sûr... tu avais tout à +l'heure emporté la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y +entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait +se trouve-t-il ici?... Ah çà! est-ce que par hasard ce serait toi qui +l'aurais mis là, vieux chéri?</p> + +<p>À cette monstrueuse hypothèse, Alfred bondit sur son siège; il ouvrit +des yeux furieux, menaçants.</p> + +<p>—Moi... moi, accrocher dans mon alcôve le portrait de cet être +malfaisant qui, non content de me persécuter de son odieuse présence, me +poursuit encore la nuit en rêve, le jour en peinture! Mais vous voulez +donc me rendre fou, Anastasie... fou à lier?...</p> + +<p>—Eh bien! après? Quand pour avoir la paix, tu te serais raccommodé... +avec Cabrion pendant mon absence... où serait le grand mal?</p> + +<p>—Moi... raccommodé avec... Ô mon Dieu! vous l'entendez!...</p> + +<p>—Et alors... il t'aurait donné son portrait... en gage de bonne +amitié... Si ça est, ne t'en défends pas...</p> + +<p>—Anastasie!...</p> + +<p>—Si ça est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie +femme.</p> + +<p>—Mon épouse!</p> + +<p>—Mais, enfin, il faut bien que ça soit toi qui aies accroché ce +portrait?</p> + +<p>—Moi!... Ô mon Dieu! mon Dieu!...</p> + +<p>—Mais... qui est-ce, alors?</p> + +<p>—Vous, madame...</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>—Oui! s'écria M. Pipelet avec égarement, c'est vous, j'ai besoin de +croire que c'est vous. Ce matin, ayant le dos tourné au lit, je ne me +serai aperçu de rien.</p> + +<p>—Mais... vieux chéri...</p> + +<p>—Je vous dis qu'il faut que ça soit vous... sinon je croirai que c'est +le diable... puisque je n'ai pas quitté la loge, et que lorsque je suis +monté en haut pour répondre à l'appel de l'organe mâle j'avais la clef. +La porte était bien fermée, c'est vous qui l'avez ouverte... Niez cela?</p> + +<p>—C'est ma foi, vrai!</p> + +<p>—Vous avouez donc?</p> + +<p>—J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, et elle est +joliment faite... faut être juste.</p> + +<p>—Une farce! s'écria M. Pipelet, emporté par une indignation délirante. +Ah! vous y voilà encore, une farce! Je vous dis, moi, que tout cela +cache quelque trame abominable... il y a quelque chose là-dessous. C'est +un coup monté... un complot. On dissimule l'abîme sous des fleurs, on +tente de m'étourdir pour m'empêcher de voir le précipice où l'on veut me +plonger... Il ne me reste plus qu'à me mettre sous la protection des +lois... Heureusement, Dieu protège la France.</p> + +<p>Et M. Pipelet se dirigea vers la porte.</p> + +<p>—Où vas-tu donc, vieux chéri?</p> + +<p>—Chez M. le commissaire... déposer ma plainte et ce portrait, comme +preuve des persécutions dont on m'accable.</p> + +<p>—Mais de quoi te plaindras-tu?</p> + +<p>—De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharné trouvera +moyen par des procédés frauduleux... de me forcer à avoir son portrait +chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront +pas sous leur égide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie... +donnez-le-moi... pas du côté de la peinture... cette vue me révolte! Le +traître ne pourra pas nier... il y a de sa main: <i>Cabrion à son bon ami +Pipelet, pour la vie...</i> Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est +pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par +l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que +cet être infernal est là, toujours là! sous le plancher, dans la +muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon +épouse... le jour, qu'il est debout derrière moi, toujours avec son +sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment même il n'est pas +ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y +es-tu, monstre? Y es-tu?... s'écria M. Pipelet en accompagnant cette +imprécation furibonde d'un mouvement de tête circulaire, comme s'il eût +voulu interroger du regard toutes les parties de la loge.</p> + +<p>—J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion.</p> + +<p>Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcôve, grâce à un simple +effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la +porte de la loge, jouissant des moindres détails de cette scène. +Pourtant, après avoir prononcé ces derniers mots, il s'esquiva +prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau +sujet de colère, d'étonnement et de méditation à sa victime.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit, +les derniers recoins de la loge sans rien découvrir, explora l'allée +sans être plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet, +atterré par ce dernier coup, était retombé assis sur sa chaise, dans un +état d'accablement désespéré.</p> + +<p>—Ça n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours +très-esprit fort, le gredin était caché près de la porte, et, pendant +que nous cherchions d'un côté, il se sera sauvé de l'autre. Patience! je +l'attraperai un jour, et alors... gare à lui! il mangera mon manche à +balai!</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et M<sup>me</sup> Séraphin, femme de charge du notaire Jacques +Ferrand, entra dans la loge.</p> + +<p>—Bonjour, madame Séraphin, dit M<sup>me</sup> Pipelet, qui, voulant cacher à une +étrangère ses chagrins domestiques, prit tout à coup un air gracieux et +avenant; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?</p> + +<p>—D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne?</p> + +<p>—Notre nouvelle enseigne?</p> + +<p>—Le petit écriteau...</p> + +<p>—Un petit écriteau?</p> + +<p>—Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroché au-dessus de la +porte de votre allée.</p> + +<p>—Comment! Dans la rue?...</p> + +<p>—Mais oui, dans la rue, juste au-dessus de votre porte.</p> + +<p>—Ma chère madame Séraphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y +comprends rien du tout; et toi, vieux chéri?</p> + +<p>Alfred resta muet.</p> + +<p>—Au fait, c'est M. Pipelet que ça regarde, dit M<sup>me</sup> Séraphin; il va +m'expliquer ça, lui.</p> + +<p>Alfred poussa une sorte de gémissement sourd, inarticulé, en agitant son +chapeau tromblon.</p> + +<p>Cette pantomime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien +expliquer aux autres, étant suffisamment préoccupé d'une infinité de +problèmes plus insolubles les uns que les autres.</p> + +<p>—Ne faites pas attention, madame Séraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre +Alfred a sa crampe au pylore, ça le rend tout chose... Mais qu'est-ce +que c'est donc que cet écriteau dont vous parlez... peut-être celui du +rogomiste d'à côté?</p> + +<p>—Mais non, mais non; je vous dis que c'est un petit écriteau accroché +tout juste au-dessus de votre porte.</p> + +<p>—Allons, vous voulez rire...</p> + +<p>—Pas du tout, je viens de le voir en entrant; il y a dessus écrit en +grosses lettres: PIPELET ET CABRION FONT COMMERCE D'AMITIÉ ET AUTRES. +<i>S'adresser au portier.</i></p> + +<p>—Ah! mon Dieu!... il y a cela écrit au-dessus de notre porte! +Entends-tu, Alfred?</p> + +<p>M. Pipelet regarda M<sup>me</sup> Séraphin d'un air égaré; il ne comprenait pas, il +ne voulait pas comprendre.</p> + +<p>—Il y a cela... dans la rue... sur un écriteau? reprit M<sup>me</sup> Pipelet, +confondue de cette nouvelle audace.</p> + +<p>—Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit: «Quelle drôle +de chose! M. Pipelet est cordonnier, de son état, et il apprend aux +passants par une affiche qu'il fait «commerce d'amitié» avec un M. +Cabrion... Qu'est-ce que cela signifie?... Il y a quelque chose +là-dessous... ça n'est pas clair. Mais comme il y a sur l'écriteau: +«Adressez-vous au portier», M<sup>me</sup> Pipelet va m'expliquer cela.» Mais +regardez donc, s'écria tout à coup M<sup>me</sup> Séraphin en s'interrompant, votre +mari a l'air de se trouver mal... prenez donc garde! Il va tomber à la +renverse!...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Pipelet reçut Alfred dans ses bras, à demi pâmé. Ce dernier coup +avait été trop violent; l'homme au chapeau tromblon perdit à peu près +connaissance en murmurant ces mots:</p> + +<p>—Le malheureux! il m'a publiquement affiché!!</p> + +<p>—Je vous le disais, madame Séraphin, Alfred a sa crampe au pylore, sans +compter un polisson déchaîné qui le mine à coups d'épingle... Ce pauvre +vieux chéri n'y résistera pas! Heureusement, j'ai là une goutte +d'absinthe, ça va peut-être le remettre sur ses pattes...</p> + +<p>En effet, grâce au remède infaillible de M<sup>me</sup> Pipelet, Alfred reprit peu +à peu ses sens; mais, hélas! à peine renaissait-il à la vie qu'il fut +soumis à une nouvelle et cruelle épreuve.</p> + +<p>Un personnage d'un âge mûr, honnêtement vêtu et d'une physionomie si +candide, ou plutôt si niaise qu'on ne pouvait supposer la moindre +arrière-pensée ironique à ce type du <i>gobe-mouche</i> parisien, ouvrit la +partie mobile et vitrée de la porte et dit d'un air singulièrement +intrigué:</p> + +<p>—Je viens de voir écrit sur un écriteau placé au-dessus de cette allée: +«Pipelet et Cabrion font commerce d'amitié et autres. Adressez-vous au +portier.» Pourriez-vous, s'il vous plaît, me faire l'honneur de +m'enseigner ce que cela veut dire, vous qui êtes le portier de la +maison?</p> + +<p>—Ce que cela veut dire!... s'écria M. Pipelet d'une voix tonnante, en +donnant enfin cours à ses ressentiments si longtemps comprimés, cela +veut dire que M. Cabrion est un infâme imposteur, <i>môssieur</i>!...</p> + +<p>Le gobe-mouche, à cette explosion soudaine et furieuse, recula d'un pas.</p> + +<p>Alfred, exaspéré, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le +corps à demi sorti de sa loge et appuyait ses deux mains crispées au +panneau inférieur de la porte, pendant que les figures de M<sup>me</sup> Séraphin +et d'Anastasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la +demi-obscurité de la loge.</p> + +<p>—Apprenez, <i>môssieur</i>! cria M. Pipelet, que je n'ai aucun commerce avec +ce gueux de Cabrion, et celui d'amitié encore moins que tout autre!</p> + +<p>—C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en +bocal, vieux cornichon que vous êtes, pour venir faire une telle +demande! s'écria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse +au-dessus de l'épaule de son mari.</p> + +<p>—Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d'un autre +pas, les affiches sont faites pour être lues. Vous affichez, je lis, je +suis dans mon droit, et vous n'êtes pas dans le vôtre en me disant une +grossièreté!</p> + +<p>—Grossièreté vous-même... grigou! riposta Anastasie en montrant les +dents.</p> + +<p>—Vous êtes une manante!</p> + +<p>—Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui +apprendre à venir faire le farceur à son âge... vieux paltoquet!</p> + +<p>—Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous +indiquez sur votre affiche! Ça ne se passera pas comme ça, madame!</p> + +<p>—Mais, <i>môssieur</i>..., s'écria le malheureux portier.</p> + +<p>—Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exaspéré, faites amitié tant +qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l'affichez +pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans +l'obligation de vous prévenir que vous êtes un fier malotru, et que je +vais déposer ma plainte chez le commissaire.</p> + +<p>Et le gobe-mouche s'en alla courroucé.</p> + +<p>—Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le +sens, je suis frappé à mort... je n'ai pas l'espoir de lui échapper. Tu +le vois, mon nom est publiquement accolé à celui de ce misérable. Il ose +afficher que je fais commerce d'amitié avec lui, et le public le croit; +j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux... +c'est énorme, c'est une idée infernale; mais il faut que ça finisse... +la mesure est comblée... il faut que lui ou moi succombions dans cette +lutte!</p> + +<p>Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, déterminé à une +vigoureuse résolution, saisit le portrait de Cabrion et s'élança vers la +porte.</p> + +<p>—Où vas-tu, Alfred?</p> + +<p>—Chez le commissaire. Je vais enlever en même temps cet infâme +écriteau; alors, cet écriteau et ce portrait à la main, je crierai au +commissaire: Défendez-moi! Vengez-moi! Délivrez-moi de Cabrion!</p> + +<p>—Bien dit, vieux chéri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas +enlever l'écriteau, dis au rogomiste de t'aider et de te prêter sa +petite échelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le +pouvais, je le mettrais frire dans ma poêle, tant je voudrais le voir +souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas +autant mérité que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Grève, le +scélérat!</p> + +<p>Alfred fit preuve dans cette circonstance d'une longanimité sublime. +Malgré ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la générosité +de manifester quelques sentiments pitoyables à l'égard du rapin.</p> + +<p>—Non, dit-il, non, quand même je le pourrais, je ne demanderais pas sa +tête!</p> + +<p>—Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s'écria la féroce +Anastasie.</p> + +<p>—Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de +réclamer la réclusion perpétuelle de cet être malfaisant; mon repos +l'exige, ma santé me le commande... la loi doit m'accorder cette +réparation... sinon, je quitte la France... ma belle France! Voilà ce +qu'on y gagnera.</p> + +<p>Et Alfred, abîmé dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge, +comme une de ces imposantes victimes de la fatalité antique.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Cecily</a></h3> + + +<p>Avant de faire assister le lecteur à l'entretien de M<sup>me</sup> Séraphin et de +M<sup>me</sup> Pipelet, nous le préviendrons qu'Anastasie, sans suspecter le moins +du monde la vertu et la dévotion du notaire, blâmait extrêmement la +sévérité qu'il avait déployée à l'égard de Louise Morel et de Germain. +Naturellement la portière enveloppait M<sup>me</sup> Séraphin dans la même +réprobation; mais, en habile politique, M<sup>me</sup> Pipelet, pour des raisons +que nous dirons plus bas, dissimulait son éloignement pour la femme de +charge sous l'accueil le plus cordial.</p> + +<p>Après avoir formellement désapprouvé l'indigne conduite de Cabrion, M<sup>me</sup> +Séraphin reprit:</p> + +<p>—Ah çà! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui écris, pas de +réponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'espère qu'à +cette heure j'aurai plus de bonheur.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Pipelet feignit la contrariété la plus vive.</p> + +<p>—Ah! par exemple, s'écria-t-elle, faut avoir du guignon!</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—M. Bradamanti n'est pas encore rentré.</p> + +<p>—C'est insupportable!</p> + +<p>—Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Séraphin!</p> + +<p>—Moi qui ai tant à lui parler!</p> + +<p>—Si ça n'est pas comme un sort!</p> + +<p>—D'autant plus qu'il faut que j'invente des prétextes pour venir ici; +car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui +est si dévot... si scrupuleux... vous jugez... quelle scène!</p> + +<p>—C'est comme Alfred: il est si bégueule, si bégueule qu'il s'effarouche +de tout.</p> + +<p>—Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti?</p> + +<p>—Il a donné rendez-vous à quelqu'un pour six ou sept heures du soir, et +il m'a priée de dire, à la personne qu'il attend, de repasser s'il +n'était pas encore rentré. Revenez dans la soirée, vous serez sûre de le +trouver.</p> + +<p>Et Anastasie ajouta mentalement: «Compte là-dessus; dans une heure il +sera en route pour la Normandie.»</p> + +<p>—Je reviendrai donc ce soir, dit M<sup>me</sup> Séraphin d'un air contrarié. Puis +elle ajouta: J'avais autre chose à vous dire, ma chère madame Pipelet. +Vous savez ce qui est arrivé à cette drôlesse de Louise, que tout le +monde croyait si honnête?</p> + +<p>—Ne m'en parlez pas, répondit M<sup>me</sup> Pipelet en levant les yeux avec +componction, ça fait dresser les cheveux sur la tête.</p> + +<p>—C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par +hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien sage, bien bonne +travailleuse, bien honnête, vous seriez bien aimable de me l'adresser. +Les excellents sujets sont si difficiles à rencontrer qu'il faut se +mettre en quête de vingt côtés pour les trouver.</p> + +<p>—Soyez tranquille, madame Séraphin. Si j'entends parler de quelqu'un je +vous préviendrai... Écoutez donc, les bonnes places sont aussi rares que +les bons sujets.</p> + +<p>Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement:</p> + +<p>«Plus souvent que je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crève de +faim dans ta baraque! Ton maître est trop avare et trop méchant; +dénoncer du même coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain!»</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit M<sup>me</sup> Séraphin, combien notre +maison est tranquille; il n'y a qu'à gagner pour une jeune fille à être +placée chez nous, et il a fallu que cette Louise fût un mauvais sujet +incarné pour avoir mal tourné, malgré les bons et saints conseils que +lui donnait M. Ferrand.</p> + +<p>—Bien sûr... Aussi fiez-vous à moi si j'entends parler d'une jeunesse +comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite.</p> + +<p>—Il y a encore une chose, reprit M<sup>me</sup> Séraphin: M. Ferrand tiendrait, +autant que possible, à ce que cette servante n'eût pas de famille, parce +qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, elle +risquerait moins de se déranger; de sorte que, si par hasard cela se +trouvait, monsieur préférerait une orpheline, je suppose... d'abord +parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai +dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prétexte +pour sortir. Cette misérable Louise est une fière leçon pour monsieur... +allez... ma pauvre madame Pipelet! C'est ce qui maintenant le rend si +difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une +pieuse maison comme la nôtre... quelle horreur! Allons, à ce soir; en +montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la mère Burette.</p> + +<p>—À ce soir, madame Séraphin, et vous trouverez M. Bradamanti pour sûr.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Séraphin sortit.</p> + +<p>—Est-elle acharnée après Bradamanti! dit M<sup>me</sup> Pipelet; qu'est-ce qu'elle +peut lui vouloir? Et lui, est-il acharné à ne pas la voir avant son +départ pour la Normandie! J'avais une fière peur qu'elle ne s'en allât +pas, la Séraphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame qui est +déjà venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir; mais cette fois-ci je +vas joliment tâcher de la dévisager, ni plus ni moins que l'autre jour +la particulière de ce commandant de deux liards. Il n'a pas remis les +pieds ici! Pour lui apprendre, je vas lui brûler son bois... oui, je le +brûlerai, tout ton bois! freluquet manqué. Va donc! avec tes mauvais +douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! Ça t'a servi à +grand-chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanti? +Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je +suis curieuse comme une pie; ça n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a +faite comme ça. Qu'il s'arrange! voilà mon caractère. Tiens... une idée, +et fameuse encore, pour savoir son nom, à cette dame! Il faudra que +j'essaie. Mais qui est-ce qui vient là? Ah! c'est mon roi des +locataires. Salut! monsieur Rodolphe, dit M<sup>me</sup> Pipelet en se mettant au +port d'arme, le revers de sa main gauche à sa perruque.</p> + +<p>C'était en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'Harville.</p> + +<p>—Bonjour, madame Pipelet, dit-il en entrant. M<sup>lle</sup> Rigolette est-elle +chez elle? J'ai à lui parler.</p> + +<p>—Elle? Ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours! Et +son travail, donc! Est-ce qu'elle chôme jamais!...</p> + +<p>—Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage?</p> + +<p>—Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grâce à vous ou au protecteur dont vous +êtes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont +comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits, +une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter M<sup>lle</sup> +Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir +l'air de rien, ne les perd pas de l'œil, allez!... et puis il est venu +de votre part un médecin nègre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh! +dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit à moi-même: «Ah çà! mais +c'est donc le médecin des charbonniers, ce moricaud-là? Il peut leur +tâter le pouls sans se salir les mains.» C'est égal, la couleur n'y fait +rien; il paraît qu'il est fameux médecin, tout de même! Il a ordonné une +potion à la femme Morel, qui l'a soulagée tout de suite.</p> + +<p>—Pauvre femme! Elle doit être toujours bien triste?</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou... +et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son +crève-cœur! Pour une famille honnête, c'est terrible... Et quand je +pense que tout à l'heure la mère Séraphin, la femme de charge du +notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je +n'avais pas eu un goujon à lui faire avaler, à la Séraphin, ça ne se +serait pas passé comme ça; mais pour le quart d'heure j'ai filé doux. +Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne +connaîtrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de +notaire?... Sont-ils roués et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une +orpheline pour servante, si ça se rencontre. Savez-vous pourquoi, +monsieur Rodolphe? C'est censé parce qu'une orpheline, n'ayant pas de +parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien +plus tranquille. Mais ça n'est pas ça, c'est une frime. La vérité vraie +est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait à rien, +parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur +ses gages tout à leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe?</p> + +<p>—Oui... oui..., répondit celui-ci d'un air préoccupé.</p> + +<p>Apprenant que M<sup>me</sup> Séraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise +comme servante auprès de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette +circonstance un moyen peut-être certain d'arriver à la punition du +notaire. Pendant que M<sup>me</sup> Pipelet parlait, il modifiait donc peu à peu le +rôle qu'il avait jusqu'alors dans sa pensée destiné à Cecily, principal +instrument du juste châtiment qu'il voulait infliger au bourreau de +Louise Morel.</p> + +<p>—J'étais bien sûre que vous penseriez comme moi, reprit M<sup>me</sup> Pipelet; +oui, je le répète, ils ne veulent chez eux une jeunesse isolée que pour +rogner ses gages; aussi plutôt mourir que de leur adresser quelqu'un. +D'abord je ne connais personne... mais je connaîtrais n'importe qui, que +je l'empêcherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque. +N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison?</p> + +<p>—Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service?</p> + +<p>—Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu, +friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je +morde quelqu'un? Parlez... je suis toute à vous... moi et mon cœur nous +sommes des esclaves... excepté ce qui serait de faire des traits à +Alfred...</p> + +<p>—Rassurez-vous, madame Pipelet... voilà de quoi il s'agit... J'ai à +placer une jeune orpheline... elle est étrangère... elle n'était jamais +venue à Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand...</p> + +<p>—Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil +avare?...</p> + +<p>—C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne +s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle +gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son +compte.</p> + +<p>—Dame, monsieur Rodolphe, ça vous regarde, vous êtes prévenu... Si, +malgré ça, vous trouvez la place bonne... vous êtes le maître... Et puis +aussi, faut être juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y +a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un âne, bigot comme +un sacristain, c'est vrai... mais il est honnête homme comme il n'y en a +pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur <i>l'oncle... +</i>La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la même +chose. Enfin, c'est une maison où il faut travailler comme un cheval; +mais c'est une maison on ne peut pas plus embêtante... où il n'y a +jamais de risque qu'une jeune fille prenne les <i>allures</i>... Louise, +c'est un hasard.</p> + +<p>—Madame Pipelet, je vais confier un secret à votre honneur.</p> + +<p>—Foi d'Anastasie Pipelet, née Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au +ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette +comme une tanche...</p> + +<p>—Il ne faudra rien dire à M. Pipelet!...</p> + +<p>—Je le jure sur la tête de mon vieux chéri... si le motif est +honnête...</p> + +<p>—Ah! madame Pipelet!</p> + +<p>—Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien +de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence +et la malice.</p> + +<p>—J'ai confiance en vous. Écoutez-moi donc.</p> + +<p>—C'est entre nous à la vie, à la mort, mon roi des locataires... Allez +votre train.</p> + +<p>—La jeune fille dont je vous parle a fait une faute...</p> + +<p>—Connu!... Si je n'avais pas à quinze ans épousé Alfred, j'en aurais +peut-être commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi, +telle que vous ne voyez... j'étais un vrai salpêtre déchaîné, nom d'un +petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a éteinte dans sa vertu... sans +ça... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que +si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de +l'espoir.</p> + +<p>—Je le crois aussi. Cette jeune fille était servante, en Allemagne, +chez une de mes parentes; le fils de cette parente a été le complice de +la faute; vous comprenez?</p> + +<p>—Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la +faute.</p> + +<p>—La mère a chassé la servante; mais le jeune homme a été assez fou pour +quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille à Paris.</p> + +<p>—Que voulez-vous?... Ces jeunes gens...</p> + +<p>—Après le coup de tête sont venues les réflexions, réflexions d'autant +plus sages que le peu d'argent qu'il possédait était mangé. Mon jeune +parent s'est adressé à moi; j'ai consenti à lui donner de quoi retourner +auprès de sa mère, mais à condition qu'il laisserait ici cette fille et +que je tâcherais de la placer.</p> + +<p>—Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'était plu à +m'en accorder un...</p> + +<p>—Je suis enchanté de votre approbation; seulement, comme la jeune fille +n'a pas de répondants et qu'elle est étrangère, il est très-difficile de +la placer... Si vous vouliez dire à M<sup>me</sup> Séraphin qu'un de vos parents, +établi en Allemagne, vous a adressé et recommandé cette jeune fille, le +notaire la prendrait peut-être à son service; j'en serais doublement +satisfait. Cecily, n'ayant été qu'égarée, se corrigerait certainement +dans une maison aussi sévère que celle du notaire... C'est pour cette +raison surtout que je tiendrais à la voir, cette jeune fille, entrer +chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que présentée +par vous... personne si respectable...</p> + +<p>—Ah! monsieur Rodolphe...</p> + +<p>—Si estimable...</p> + +<p>—Ah! mon roi des locataires...</p> + +<p>—Que cette jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement +acceptée par M<sup>me</sup> Séraphin, tandis que présentée par moi...</p> + +<p>—Connu!... C'est comme si je présentais un petit jeune homme! Eh bien! +tope... ça me chausse... Allez donc!... Enfoncée la Séraphin! Tant +mieux, j'ai une dent contre elle; je vous réponds de l'affaire, monsieur +Rodolphe! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dirai que +depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine établie en +Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle +est défunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me +tomber sur le dos d'un jour à l'autre.</p> + +<p>—Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en +parler davantage à M<sup>me</sup> Séraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez +vu votre cousine, vous n'aurez rien à répondre, si ce n'est que depuis +son départ pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.</p> + +<p>—Ah çà! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand?</p> + +<p>—Elle parle parfaitement français. Je lui ferai sa leçon; ne vous +occupez de rien, sinon de la recommander très-instamment à M<sup>me</sup> Séraphin; +ou plutôt, j'y songe, non... car elle soupçonnerait peut-être que vous +voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on +demande quelque chose pour qu'on vous refuse...</p> + +<p>—À qui le dites-vous!... C'est pour ça que j'ai toujours rembarré les +enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien demandé... je ne dis pas...</p> + +<p>—Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition à M<sup>me</sup> +Séraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est +orpheline, étrangère, très-jeune, très-jolie, qu'elle va être pour vous +une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une +très-médiocre affection, vu que vous étiez brouillée avec votre cousine, +et que vous ne concevez rien au <i>cadeau</i> qu'elle vous fait là...</p> + +<p>—Dieu de Dieu! que vous êtes malin!... Mais soyez tranquille, à nous +deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous +nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez +été de mon âge dans le temps où j'étais un vrai salpêtre... ma foi, je +ne sais pas... et vous?</p> + +<p>—Chut!... Si M. Pipelet...</p> + +<p>—Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien à la gaudriole! Vous +ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous +dirai cela plus tard... Quant à votre jeune fille, soyez calme... je +gage que j'amène la Séraphin à me demander de placer ma parente chez +eux.</p> + +<p>—Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, il y a cent francs pour +vous. Je ne suis pas riche, mais...</p> + +<p>—Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que +vous croyez que je fais ça par intérêt? Dieu de Dieu!... C'est de la +pure amitié... Cent francs!</p> + +<p>—Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille à ma +charge, cela me coûterait bien plus que cette somme... au bout de +quelques mois...</p> + +<p>—C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs, +monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine à la loterie pour nous que +vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous +êtes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la +petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien +la voir... Je vas lanterner à lui répondre pour la bien dévisager; sans +compter que j'ai inventé un moyen pour avoir son nom... Vous allez me +voir <i>travailler</i>... ça vous amusera.</p> + +<p>—Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette +dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge.</p> + +<p>—Madame! cria Anastasie en se précipitant au-devant de la personne qui +entrait, où allez-vous, madame?</p> + +<p>—Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrariée d'être ainsi +arrêtée au passage.</p> + +<p>—Il n'y est pas...</p> + +<p>—C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui.</p> + +<p>—Il n'y est pas...</p> + +<p>—Vous vous trompez...</p> + +<p>—Je ne me trompe pas du tout..., dit la portière en manœuvrant +toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M. +Bradamanti est sorti, bien sorti, très-sorti... c'est-à-dire excepté +pour une dame...</p> + +<p>—Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer.</p> + +<p>—Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne +que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce +nom-là... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter...</p> + +<p>—Il vous a dit mon nom? s'écria la femme avec autant de surprise que +d'inquiétude.</p> + +<p>—Oui, madame...</p> + +<p>—Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, après un moment +d'hésitation, elle ajouta impatiemment à voix basse, et comme si elle +eût craint d'être entendue:—Eh bien! je me nomme M<sup>me</sup> d'Orbigny.</p> + +<p>À ce nom, Rodolphe tressaillit.</p> + +<p>C'était le nom de la belle-mère de M<sup>me</sup> d'Harville.</p> + +<p>Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et, à la lueur du jour et +de la lampe, il reconnut facilement cette femme grâce au portrait que +Clémence lui en avait plus d'une fois tracé.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> d'Orbigny? répéta M<sup>me</sup> Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M. +Bradamanti; vous pouvez monter, madame.</p> + +<p>La belle-mère de M<sup>me</sup> d'Harville passa rapidement devant la loge.</p> + +<p>—Et alllllez donc! s'écria la portière d'un air triomphant, enfoncée la +bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais +le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc? +Vous voilà tout pensif!</p> + +<p>—Cette dame est déjà venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe à la +portière.</p> + +<p>—Oui. Hier soir, dès qu'elle a été partie, M. Bradamanti est tout de +suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place à la diligence +pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a priée d'accompagner ce +matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas +à ce petit gueux de Tortillard.</p> + +<p>—Et où va M. Bradamanti? Le savez-vous?</p> + +<p>—En Normandie... route d'Alençon.</p> + +<p>Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny, +était située en Normandie.</p> + +<p>Plus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémence, +nécessairement dans de sinistres intentions!</p> + +<p>—C'est son départ, à M. Bradamanti, qui va joliment <i>ostiner</i> la +Séraphin! reprit M<sup>me</sup> Pipelet. Elle est comme une enragée pour voir M. +Bradamanti, qui l'évite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommandé +de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, quand elle va +revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de ça pour lui +parler de votre jeunesse. À propos, comment donc qu'elle s'appelle... +<i>Cicé</i>?</p> + +<p>—Cecily...</p> + +<p>—C'est comme qui dirait Cécile avec un i au bout. C'est égal, faudra +que je mette un morceau de papier dans ma tabatière pour me rappeler ce +diable de nom-là... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voilà.</p> + +<p>—Maintenant, je monte chez M<sup>lle</sup> Rigolette, dit Rodolphe à M<sup>me</sup> Pipelet, +en sortant de sa loge.</p> + +<p>—Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas +bonjour à ce pauvre vieux chéri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous +contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...</p> + +<p>—Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame +Pipelet...</p> + +<p>Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de M<sup>me</sup> d'Orbigny à +Polidori, monta chez M<sup>lle</sup> Rigolette.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le premier chagrin de Rigolette</a></h3> + + +<p>La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté coquette; +la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de +buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe +ouvrière n'avait pas allumé son poêle.</p> + +<p>À peine de la fenêtre apercevait-on un coin du ciel bleu à travers la +masse irrégulière de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de +l'autre côté de la rue formait l'horizon.</p> + +<p>Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre +deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d'une +teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.</p> + +<p>Rigolette travaillait assise à côté de la croisée; le doux clair-obscur +de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse +de la vitre comme un camée d'une blancheur rosée sur un fond vermeil.</p> + +<p>De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrière +sa tête, et nuançaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses +petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une +incomparable agilité.</p> + +<p>Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure +d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux +jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un +tabouret placé devant elle.</p> + +<p>Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les +murs d'une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le soleil +couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de +reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fit étinceler le poli +des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge +et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.</p> + +<p>Mais, hélas! malgré la joyeuseté provocante de ce rayon de soleil, les +deux canaris mâle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur +habitude, ne chantaient pas.</p> + +<p>C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.</p> + +<p>Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque +toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux +chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de +si bonne heure.</p> + +<p>C'étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores, +perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas +toujours l'avantage.</p> + +<p>Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie +elle éprouvait un chagrin.</p> + +<p>Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée; +mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur +causer des sentiments très-durables.</p> + +<p>Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le +pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se +sentait à la fois émue et satisfaite... émue de ces infortunes... +satisfaite de s'y être montrée pitoyable.</p> + +<p>Mais ce n'était pas là un chagrin.</p> + +<p>Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son +empire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de comparaison, +elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de +l'horrible réduit des Morel que sa tristesse éphémère se dissipait +bientôt.</p> + +<p>Cette mobilité d'impression était si peu entachée de personnalité que, +par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la grisette regardait +presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle, +pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sans +doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de +l'épouvantable détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait +presque luxueuse.</p> + +<p>—Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à +plaindre, disait-elle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable +que possible.</p> + +<p>Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette, +nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu de +cette jeune fille.</p> + +<p>Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux, +solennel, qui entraîne presque toujours avec soi des idées de sacrifice +douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditations +sur la fin des choses d'ici-bas.</p> + +<p>Telle n'était pas la vertu de Rigolette.</p> + +<p>Elle n'avait ni lutté ni médité.</p> + +<p>Elle avait travaillé, ri et chanté.</p> + +<p>Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincèrement à +Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas +le loisir d'être amoureuse.</p> + +<p>Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, la gaieté, +l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée.</p> + +<p>On trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse; mais +qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?</p> + +<p>Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur +s'épanouisse pure, brillante et parfumée?...</p> + +<p>À propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les +récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables +par d'éminentes qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de +la vertu, un des projets de l'empereur.</p> + +<p>Supposons cette féconde pensée du grand homme réalisée!...</p> + +<p>Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a +découvert Rigolette.</p> + +<p>Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la +pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté sont +entourées, cette charmante fille est restée pure; sa vie honnête, +laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.</p> + +<p>Cette enfant ne méritera-t-elle pas, non une récompense, non un secours, +mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui +donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront à ses propres +yeux, qui l'obligeront même pour l'avenir?</p> + +<p>Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de +protection dans la voie difficile où elle marche avec tant de courage et +de sérénité.</p> + +<p>Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait +de rompre l'équilibre de cette vie pauvre et préoccupée qui repose tout +entière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses +mérites passés lui viendrait en aide.</p> + +<p>L'on se récriera sans doute sur l'impossibilité de cette surveillance +tutélaire dont seraient entourées les personnes particulièrement dignes +d'intérêt par leurs excellents antécédents.</p> + +<p>Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.</p> + +<p>N'a-t-elle pas imaginé la surveillance de la haute police à vie ou à +temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la +conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables +antécédents?</p> + +<p>Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de +haute charité morale?</p> + +<p>Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du +premier chagrin de Rigolette.</p> + +<p>Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette +avaient pris tout d'abord son originale familiarité, ses offres de bon +voisinage, pour des agaceries très-significatives; mais ces messieurs +avaient été obligés de reconnaître, avec autant de surprise que de +dépit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon +pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne +enfant, mais non pas une maîtresse.</p> + +<p>Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent peu à peu +devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi +qu'elle l'avait judicieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient fiers +le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de +plus d'une manière (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne +leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence et sa +gentillesse doublaient le prix.</p> + +<p>D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement!... Dans les jours +de pénurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de +galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents +blanches! Après quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les +boulevards ou dans les passages!</p> + +<p>Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils +conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour +refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions à une si +gracieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'être jalouse, +n'empêchait jamais ses sigisbées de se consoler de ses rigueurs auprès +de belles moins cruelles!</p> + +<p>François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité +de la jeune fille; fût-ce instinct du cœur ou délicatesse d'esprit, il +devina, dès le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant +dans la camaraderie singulière que lui offrait Rigolette.</p> + +<p>Ce qui devait fatalement arriver arriva.</p> + +<p>Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dire +un mot de cet amour.</p> + +<p>Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de +leurs poursuites, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela +vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait +délicieusement joui de son intimité avec la jeune fille, passant auprès +d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soirées où il n'était +pas occupé. Durant ces longues heures, Rigolette s'était montrée, comme +toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent +même un peu triste.</p> + +<p>Cette tristesse était son seul inconvénient; car ses manières, +naturellement distinguées, ne pouvaient se comparer aux ridicules +prétentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes +excentricités de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable +loquacité, et le peintre par son hilarité non moins intarissable +l'emportaient sur Germain, dont la douce gravité imposait un peu à sa +voisine.</p> + +<p>Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucun +de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement, +elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités +nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.</p> + +<p>Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine et +pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.</p> + +<p>Sa ronde et fraîche figure avait un peu pâli; ses grands yeux noirs, +ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés; +ses traits révélaient une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à +travailler une grande partie de la nuit.</p> + +<p>De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placée tout +ouverte sur une table auprès d'elle; celle lettre venait de lui être +adressée par Germain, et contenait ce qui suit:</p> + +<p class="right">«Prison de la Conciergerie.</p> + +<p>«Mademoiselle,</p> + +<p>«Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis +incarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et +j'ose pourtant vous écrire!</p> + +<p>«C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi +comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez +pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier +coup m'accablerait tout à fait!</p> + +<p>«Voici ce qui s'est passé.</p> + +<p>«Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais +par la pauvre Louise que la famille Morel, à laquelle vous et moi nous +nous intéressions tant, était de plus en plus misérable. Hélas! ma pitié +pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort +est bien cruel!...</p> + +<p>«Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures +pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon +patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-là, +il paraissait inquiet, agité; il me dit: «Ne vous en allez pas que ces +comptes ne soient terminés, vous les déposerez dans le bureau dont je +vous laisse la clef.» Et il sortit.</p> + +<p>«Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes +yeux s'arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme +Morel, le lapidaire.</p> + +<p>«Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus +l'indiscrétion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait +être le lendemain arrêté pour une lettre de change de mille trois cent +francs à la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom supposé, le +faisait emprisonner.</p> + +<p>«Cet avis était de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais +assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui +porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé +qu'indigné. Malheureusement je vis dans le même tiroir une boîte +ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... À ce +moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans réfléchir à la gravité +de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris +mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis +l'argent dans la main, et lui dis: «On doit arrêter votre père demain au +point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais +dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est +un méchant homme!...»</p> + +<p>«Vous le voyez, mademoiselle, mon intention était bonne, mais ma +conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.</p> + +<p>«Depuis longtemps, à force d'économies, j'avais réalisé et placé chez un +banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours, +il me prévint que, le terme de son obligation envers moi étant arrivé, +il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui +laisserais pas.</p> + +<p>«Je possédais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le +lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du +banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du +jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en +mesure de payer de très-bonne heure; sinon, lors même que je serais allé +dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et +emmené aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De +plus, les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la +charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs +n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais +pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand +se fût aperçu de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé.</p> + +<p>«Je sortis de chez M. Ferrand n'étant plus sous l'impression +d'indignation et de pitié qui m'avait fait agir. Je réfléchis à tout le +danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je +connaissais la sévérité du notaire; il pouvait, après mon départ, +revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car à ses yeux, +aux yeux de tous, c'est un vol.</p> + +<p>«Ces idées me bouleversèrent: quoiqu'il fût tard, je courus chez le +banquier pour le supplier de me rendre mes fonds à l'instant; j'aurais +motivé cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourné chez M. +Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.</p> + +<p>«Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à +Belleville dans une maison de campagne, où il faisait faire des +plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin +j'arrivai à Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait +de repartir à l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent. +Je me présente chez M. Ferrand, tout était découvert!</p> + +<p>«Mais ce n'est là qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire +m'accuse de lui avoir volé quinze mille francs, en billets de banque, +qui étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille +francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je +m'avoue coupable de la première soustraction; mais par tout ce qu'il y a +de plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent +de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y +avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize +cents francs que je rapportais.</p> + +<p>«Telle est la vérité, mademoiselle: je suis sous le coup d'une +accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir +incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hélas! comme m'a dit M. +Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte, +et ses paroles ne méritent aucune confiance.</p> + +<p>«Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux, +mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre cœur vous +guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérité. Je ne demande +rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous me trouverez aussi à +plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des +circonstances impossibles à prévoir m'ont perdu.</p> + +<p>«Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au +milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon +jugement!</p> + +<p>«Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture +de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsque après +avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à +guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientôt refermée sur moi.</p> + +<p>«J'étais si troublé que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud, +nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix +mêlé çà et là de rires sinistres, d'accents de colère et de chansons +grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles +de grès de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant +que tout le monde m'examinait.</p> + +<p>«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète +peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles +horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de +haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils +étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des +bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous +ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.</p> + +<p>«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste +consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des +leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis +ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage +hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux +vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma +bienvenue.</p> + +<p>«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos: +cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors +plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils +allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le +tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que +l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais +je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la +pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule. +J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de +leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous +retrouver, et alors je resterais sur la place.</p> + +<p>«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.</p> + +<p>«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt, +après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on +appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons +du dépôt.</p> + +<p>«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de +vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui +soient très-sévèrement défendues.</p> + +<p>«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne +amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié.</p> + +<p>«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:</p> + +<p>«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le +portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le +préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui +m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans +ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que +je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant +différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était +destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits +à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez +pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre +le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin +renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de +nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour +où j'ai quitté la rue du Temple.</p> + +<p>«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous +m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que +je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et +obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu +le sait.</p> + +<p>«M<sup>me</sup> Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait +peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous +épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est +précieux.</p> + +<p>«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien +seulement donner une petite gratification au portier. Pardon, +mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la +seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.</p> + +<p>«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec +lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet +de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit; +quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.</p> + +<p>«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette +dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation +dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me +refuserez pas.</p> + +<p>«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me +serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un cœur +bienveillant la tristesse qui m'accable!</p> + +<p>«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet +isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!...</p> + +<p>«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais +nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de +mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les +papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand +je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde, +sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste +grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon +sort.</p> + +<p>«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je +l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez +quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié, +peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un +dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un +dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir +dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si +bonne... que...</p> + +<p>«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi +avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la +hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le +juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas... +je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!</p> + +<p class="right">«FRANÇOIS GERMAIN</p> + +<p><i>«P. S.—</i>Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la +Force.»</p> + +<p>On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son +cœur excellent s'était profondément ému d'une infortune dont elle +n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait aveuglément à +l'entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître +d'école.</p> + +<p>Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin +s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver un malheureux père de +famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette +action, aux yeux de la grisette, n'était que généreuse.</p> + +<p>Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux +femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé +pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse +amitié, ressentit pour lui une vive préférence.</p> + +<p>Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son +souvenir effaça celui de ses anciens rivaux.</p> + +<p>Chez Rigolette, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection +vive, sincère, remplie de commisération et de dévouement résolu: +sentiment très-nouveau pour elle en raison même de l'amertume qui s'y +joignait.</p> + +<p>Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra +dans sa chambre, après avoir discrètement frappé à la porte.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Amitié</a></h3> + + +<p>—Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette; je ne vous dérange pas?</p> + +<p>—Non, mon voisin; je suis au contraire très-contente de vous voir, car +j'ai beaucoup de chagrin.</p> + +<p>—En effet, je vous trouve pâle, vous semblez avoir pleuré.</p> + +<p>—Je crois bien que j'ai pleuré!... Il y a de quoi! Pauvre Germain! +Tenez, lisez. Et Rigolette remit à Rodolphe la lettre du prisonnier. Si +ce n'est pas à fendre le cœur! Vous m'avez dit que vous vous +intéressiez à lui... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle +pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M. +Ferrand soit acharné après tout le monde! D'abord ç'a été contre Louise, +maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il +arriverait quelque bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente. +Accuser un si honnête garçon de lui avoir volé quinze mille francs! +Germain! lui! la probité en personne!... Et puis, si rangé, si doux, si +triste. Va-t-il être à plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces +scélérats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je +commence à voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.</p> + +<p>—Et que comptez-vous faire, ma voisine?</p> + +<p>—Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et +cela le plus tôt possible. Je serais déjà partie sans cet ouvrage +très-pressé que je finis et que je vais porter tout à l'heure rue +Saint-Honoré, en me rendant à la chambre de Germain chercher les papiers +dont il me parle. J'ai passé une partie de la nuit à travailler pour +gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire en +dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord M<sup>me</sup> +Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-être +très-difficile, mais enfin je tâcherai... Malheureusement je ne sais pas +seulement à qui m'adresser...</p> + +<p>—J'avais songé à cela.</p> + +<p>—Vous, mon voisin?</p> + +<p>—Voici une permission.</p> + +<p>—Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi +pour la prison de ce malheureux Germain?... Ça lui ferait tant de +plaisir!</p> + +<p>—Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.</p> + +<p>—Oh! merci, monsieur Rodolphe.</p> + +<p>—Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?</p> + +<p>—Bien sûr le cœur me battra très-fort la première fois... Mais c'est +égal. Est-ce que, quand Germain était heureux, je ne le trouvais pas +toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au +spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à +arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien il est dans +la peine, c'est à mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne +peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je +le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez, +monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me désole, c'est sa méfiance. Me +croire capable de le mépriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce +vieil avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'est-ce que ça me +fait?... Je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne +m'aurait pas prouvé clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne +l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'à le voir, qu'à le connaître, pour +être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi +méchant que M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles.</p> + +<p>—Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.</p> + +<p>—Oh! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce +notaire, et lui dire: «Ah! vous soutenez que Germain vous a volé, eh +bien! tenez, voilà pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela, +toujours!» Et pan! pan! pan! je le battrais comme plâtre.</p> + +<p>—Vous avez une justice très-expéditive, dit Rodolphe en souriant de +l'animation de Rigolette.</p> + +<p>—C'est que ça révolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout +le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron +est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans +protection, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Rodolphe, +vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y +aurait pas à faire quelque chose?</p> + +<p>—Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitté, comme je le +crois, de nombreuses preuves d'intérêt lui seront données, je vous +l'assure. Mais écoutez, ma voisine, je sais par expérience qu'on peut +compter sur votre discrétion.</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais été bavarde.</p> + +<p>—Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-même ignore +que des amis veillent sur lui... car il a des amis.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—De très-puissants, de très-dévoués.</p> + +<p>—Ça lui donnerait tant de courage de le savoir!</p> + +<p>—Sans doute; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M. +Ferrand, effrayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait, +et, comme il est très-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre: +ce qui serait fâcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de +Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit démasqué.</p> + +<p>—Je vous comprends, monsieur Rodolphe.</p> + +<p>—Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission de la +voir, afin que vous la priiez de ne parler à personne de ce qu'elle m'a +révélé; elle saura ce que cela signifie.</p> + +<p>—Cela suffit, monsieur Rodolphe.</p> + +<p>—En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la +méchanceté de son maître, c'est très-important. Mais elle devra ne rien +cacher à un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa +défense; faites-lui bien toutes ces recommandations.</p> + +<p>—Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire. +Mais je parle de bonté! C'est vous qui êtes bon et généreux! Quelqu'un +est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite là.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand; +mais quand, en flânant de côté et d'autre, je trouve de braves gens qui +méritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute +confiance en moi, et on les secourt. Ça n'est pas plus malin que ça.</p> + +<p>—Et où logez-vous, maintenant que vous avez cédé votre chambre aux +Morel?</p> + +<p>—Je loge... en garni.</p> + +<p>—Oh! que je détesterais ça! Être où a été tout le monde, c'est comme si +tout le monde avait été chez vous.</p> + +<p>—Je n'y suis que la nuit, et alors...</p> + +<p>—Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous, +pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je +m'étais arrangé une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru +possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux +pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a porté. J'ai vu les +Morel et d'autres encore bien à plaindre, c'est vrai; mais enfin la +misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend +pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain +c'est l'autre. Quant à soi, avec du courage et de la gaieté, on se tire +d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnête et bon, qui a été +votre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné +pêle-mêle avec des scélérats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je +suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais +pensé, ça me bouleverse.</p> + +<p>Et les grands yeux de Rigolette se voilèrent de larmes.</p> + +<p>—Courage! courage! Votre gaieté reviendra quand votre ami sera +acquitté.</p> + +<p>—Oh! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux +juges la lettre qu'il m'a écrite: ça suffira, n'est-ce pas, monsieur +Rodolphe?</p> + +<p>—En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractère de la +vérité; il faudra même que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera +nécessaire à la défense de Germain.</p> + +<p>—Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai +chat, malgré les leçons qu'il m'a données, ce bon Germain, je vous +proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de +travers, et puis il y a tant, tant de fautes...</p> + +<p>—Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain.</p> + +<p>—La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas? +J'ai brûlé tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau +m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des +cœurs enflammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils +croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries; mais cette +pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres +aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça +prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?</p> + +<p>—Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure petite amie qu'on +puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout à l'heure seule +chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?</p> + +<p>—Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne +pas être toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte +de l'ouvrage près le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous +fatiguer et vous ennuyer peut-être?</p> + +<p>—Pas du tout... nous prendrons un fiacre.</p> + +<p>—Vraiment! Oh! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais +pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voilà la +première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la +journée. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites bêtes! ils +ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crétu a +chanté un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui répondre; ah bien! oui... au +bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramonette a recommencé, +mais je n'ai pas pu lui répondre davantage.</p> + +<p>—Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Crétu et +Ramonette!</p> + +<p>—Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce +sont mes meilleurs amis; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont +fait la joie de mon enfance et qui ont été aussi mes meilleurs amis; +sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crétu et Ramonette +étaient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.</p> + +<p>—Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs +s'appelaient ainsi.</p> + +<p>—Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais, +mais ça ne regarde que moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai +vu que Germain avait bien bon cœur.</p> + +<p>—Comment donc?</p> + +<p>—Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout, +étaient toujours à faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux; +appeler un serin papa Crétu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas, +et il partait de là pour faire des gorges chaudes à n'en plus finir. «Si +c'était un coq, disait-il à la bonne heure, vous pourriez l'appeler +Crétu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; ça ressemble à +Ramona.» Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches +sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit +très-sérieusement que s'il recommençait ses moqueries, qui me faisaient +de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.</p> + +<p>—Quelle courageuse résolution!</p> + +<p>—Ça m'a coûté, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties +du dimanche comme le Messie: j'avais le cœur bien gros de rester toute +seule par un temps superbe; mais, c'est égal, j'aimais encore mieux +sacrifier mon dimanche que de continuer à entendre M. Cabrion se moquer +de ce que je respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée que j'y +attachais, j'aurais préféré donner d'autres noms à mes oiseaux. Tenez, +il y a surtout un nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh +bien! je m'en suis privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux +que j'aurai autrement que Crétu et Ramonette; sinon il me semblerait que +je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas, +monsieur Rodolphe?</p> + +<p>—Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de +ces noms, lui?</p> + +<p>—Au contraire; seulement la première fois ils lui ont semblé drôles, +ainsi qu'à tout le monde: c'était tout simple; mais, quand je lui ai +expliqué mes raisons, comme je les avais pourtant expliquées à M. +Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-là je me +suis dit: «M. Germain est un bien bon cœur; il n'a contre lui que sa +tristesse.» Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de +lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pût être +triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voilà mon paquet +fini, mon ouvrage prêt à emporter. Voulez-vous me donner mon châle, mon +voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Nous allons en voiture et je vous ramènerai.</p> + +<p>—C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours +ça de temps gagné.</p> + +<p>—Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir +de vos visites aux prisons?</p> + +<p>—Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches +à moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-là, ça me servira de +promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai à +la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes +heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver à mon aise, je +travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai à minuit au +lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept +ou huit heures par semaine, que je pourrai dépenser pour aller voir +Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air, +ajouta Rigolette en souriant.</p> + +<p>—Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?</p> + +<p>—Bah! je m'y ferai, on se fait à tout. Et puis ça ne durera pas +toujours.</p> + +<p>—Voilà votre châle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret +qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou charmant.</p> + +<p>—Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui +c'est différent. Prenez garde de me piquer.</p> + +<p>—Allons, l'épingle est tordue.</p> + +<p>—Eh bien! prenez-en une autre, là, sur la pelote. Ah! j'oubliais, +voulez-vous être bien gentil, mon voisin?</p> + +<p>—Ordonnez, ma voisine.</p> + +<p>—Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en +rentrant, écrire à ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il +aura ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon +réveil.</p> + +<p>—Et où sont vos plumes?</p> + +<p>—Là, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous +allumer ma bougie, car il commence à n'y plus faire clair.</p> + +<p>—Ça ne sera pas de refus pour tailler la plume.</p> + +<p>—Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit +pétiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un +petit bougeoir bien luisant.</p> + +<p>—Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!</p> + +<p>—Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la +chandelle, et c'est bien plus propre.</p> + +<p>—Pas plus cher?</p> + +<p>—Mon Dieu, non! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une +demi-livre me fait presque mon année.</p> + +<p>—Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la +grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de +préparatifs pour votre dîner.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin, +j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas venir sans façon dîner avec moi en sortant de chez +Germain?</p> + +<p>—Je vous remercie, mon voisin, j'ai le cœur trop gros; une autre fois, +avec plaisir. Tenez, la veille du jour où ce pauvre Germain sortira de +prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit?</p> + +<p>—C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet +engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?</p> + +<p>—Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade, +sans compter que ça me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est +surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que +je dépense un quart d'heure mal à propos.</p> + +<p>—Allons, je renonce à ce plaisir... pour aujourd'hui.</p> + +<p>—Tenez, voilà mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la +porte.</p> + +<p>—Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.</p> + +<p>—Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, ça garde le pli; +tenez-le à votre main, comme ça, légèrement. Bien, passez, je vous +éclairerai.</p> + +<p>Et Rodolphe descendit, précédé de Rigolette.</p> + +<p>Au moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du +portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avançait vers +eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au +public qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il +tenait le portrait du damné peintre.</p> + +<p>Le désespoir d'Alfred était si écrasant que son menton touchait à sa +poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau +tromblon.</p> + +<p>En le voyant venir ainsi, la tête baissée, vers Rodolphe et Rigolette, +on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat.</p> + +<p>Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge et s'écria à l'aspect de +son mari:</p> + +<p>—Eh bien! vieux chéri, te voilà donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le +commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer +dans mon roi des locataires qui te crève les yeux. Pardon, monsieur +Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le +fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, mais +réponds donc!</p> + +<p>À cette voix chère à son cœur, M. Pipelet releva la tête; ses traits +étaient empreints d'une sombre amertume.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.</p> + +<p>—Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos +amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de +la France... de ma belle France! car, sûr maintenant de l'impunité, le +monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des +départements du royaume.</p> + +<p>—Comment! Le commissaire?</p> + +<p>—Le commissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le +commissaire!... Il m'a ri au nez...</p> + +<p>—À toi... un homme d'âge, qui as l'air si respectable que tu en +paraîtrais bête comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...</p> + +<p>—Eh bien! malgré cela, lorsque j'eus respectueusement déposé par-devant +lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce +magistrat, après avoir regardé en riant... oui, en riant... et, j'ose le +dire, en riant indécemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais +comme pièces justificatives, ce magistrat m'a répondu:</p> + +<p>«—Mon brave homme, ce Cabrion est un très-drôle de corps, c'est un +mauvais farceur; ne faites pas attention à ses plaisanteries. Je vous +conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de +quoi!—D'en rire, <i>môssieur</i>! me suis-je écrié, d'en rire!... Mais le +chagrin me dévore... mais ce gueux-là empoisonne mon existence... il +m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme, +qu'on l'exile... au moins de ma rue.» À ces mots, le commissaire a +souri, il m'a obligeamment montré la porte... J'ai compris ce geste du +magistrat... et me voici.</p> + +<p>—Magistrat de rien du tout!... s'écria M<sup>me</sup> Pipelet.</p> + +<p>—Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a +plus de justice en France... je suis atrocement sacrifié!...</p> + +<p>Et, pour péroraison, M. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et +le portrait au fond de l'allée...</p> + +<p>Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir +de M. Pipelet.</p> + +<p>Après avoir adressé quelques mots de consolation à Alfred, qu'Anastasie +calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue +du Temple avec Rigolette, et tous deux montèrent en fiacre pour se +rendre chez François Germain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2> + +<h3><a href="#table">Le testament</a></h3> + + +<p>François Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n° 11. Nous +rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oublié, que M<sup>me</sup> Mathieu, la +courtière en diamants dont nous avons parlé à propos de Morel le +lapidaire, logeait dans la même maison que Germain.</p> + +<p>Pendant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saint-Honoré, où +demeurait la maîtresse couturière à qui Rigolette avait d'abord voulu +rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davantage encore +l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractères +instinctivement bons et dévoués, elle n'avait pas la conscience de la +délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semblait fort +simple.</p> + +<p>Rien n'eût été plus facile à Rodolphe que de libéralement assurer le +présent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi à même d'aller +charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se préoccupât du +temps que ses visites dérobaient à son travail, son unique ressource; +mais le prince craignait d'affaiblir le mérite du dévouement de la +grisette en le rendant trop facile; bien décidé à récompenser les +qualités rares et charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait +la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intéressante épreuve.</p> + +<p>Est-il besoin de dire que, dans le cas où la santé de la jeune fille se +fût le moins du monde altérée par le surcroît de travail qu'elle +s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine à +la fille du lapidaire et au fils du Maître d'école, Rodolphe fût à +l'instant venu au secours de sa protégée?</p> + +<p>Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si +naturellement heureux et si peu habitué au chagrin que çà et là un +éclair de gaieté venait l'illuminer encore.</p> + +<p>Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue +Saint-Honoré, s'arrêta boulevard Saint-Denis, n° 11, devant une maison +de modeste apparence.</p> + +<p>Rodolphe aida Rigolette à descendre; celle-ci entra chez le portier et +lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification +promise. Grâce à l'aménité de son caractère, le fils du Maître d'école +était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre +que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles +furent ses expressions.</p> + +<p>La grisette, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne +devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières +instructions.</p> + +<p>La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant +devant la porte, Rigolette dit à Rodolphe, en lui donnant la clef:</p> + +<p>—Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez +vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra +plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un +mort...</p> + +<p>—Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces idées-là!</p> + +<p>—J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.</p> + +<p>Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins une +impression pénible en pénétrant dans ce modeste réduit.</p> + +<p>Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître +d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il +pressentait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures +dans cette solitude.</p> + +<p>Rigolette posa la lumière sur une table.</p> + +<p>Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon, +composé d'une couchette, d'une commode, d'un secrétaire de noyer, de +quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc +drapaient les fenêtres et l'alcôve; pour tout ornement on voyait sur la +cheminée une carafe et un verre.</p> + +<p>À l'affaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que +Germain avait dû s'y jeter quelques instants tout habillé pendant la +nuit qui avait précédé son arrestation.</p> + +<p>—Pauvre garçon! dit tristement Rigolette en examinant avec intérêt +l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa +voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné; il y a de la poussière +partout, les rideaux sont enfumés, les vitres sont ternes, le carreau +n'est pas ciré... Ah! quelle différence! Rue du Temple, ça n'était pas +plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté, +comme chez moi...</p> + +<p>—C'est qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis.</p> + +<p>—Mais voyez donc! s'écria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas +couché l'autre nuit, tant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a +laissé là, il a été tout trempé de larmes. Ça se voit bien... Et elle le +prit en ajoutant: Germain a gardé une petite cravate de soie orange que +je lui ai donnée quand nous étions heureux; moi, je garderai ce mouchoir +en souvenir de ses malheurs; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas...</p> + +<p>—Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre +affection.</p> + +<p>—Maintenant songeons aux choses sérieuses: je ferai tout à l'heure un +paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter +en prison; la mère Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du +reste... Je vais d'abord ouvrir le secrétaire pour y prendre les papiers +et l'argent que Germain me prie de lui garder.</p> + +<p>—Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize +cents francs en or que Germain lui avait donnés pour acquitter la dette +du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent: il appartient à +Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remettre, +vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque +autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs +maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... on n'a rien à craindre, +mais de l'argent... c'est dangereux...</p> + +<p>—Vous avez peut-être raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge +de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez +savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai +ce qu'il vous demandera.</p> + +<p>—Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce +service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra +de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en +ouvrant le secrétaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela. +Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe, +comme c'est triste ce qu'il y a d'écrit dessus.</p> + +<p>Et elle lut d'une voix émue:</p> + +<p>«Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la +personne qui ouvrira ce secrétaire de porter ces papiers chez M<sup>lle</sup> +Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17.»</p> + +<p>—Est-ce que je puis décacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?</p> + +<p>—Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les +papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulièrement +adressée?</p> + +<p>La jeune fille rompit le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient +renfermés; l'un d'eux portant cette suscription: <i>À Mademoiselle +Rigolette</i>, contenait ces mots:</p> + +<p>«Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus... +Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un +guet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques +renseignements joints ici sous le titre de: <i>Footnotes sur ma vie</i>, pourront +mettre sur la trace de mes assassins.»</p> + +<p>—Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'étonne +plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! Toujours +poursuivi de pareilles idées!</p> + +<p>—Oui, il a dû être bien affligé; mais ses plus mauvais jours sont +passés... croyez-moi.</p> + +<p>—Hélas! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, être en +prison... accusé de vol...</p> + +<p>—Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber +dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère +bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enfance.</p> + +<p>—Sa mère! Il a encore sa mère?</p> + +<p>—Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle +le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui! +J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient +passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous confie ce secret parce que +vous vous intéressez si généreusement à Germain qu'il faut au moins qu'à +votre dévouement ne se joignent pas de trop cruelles inquiétudes sur son +sort à venir.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je +garderai votre secret...</p> + +<p>Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.</p> + +<p>«Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'œil sur ces notes, vous +verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le +temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé +vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de <i>memento +</i>intitulé: <i>Mes seuls jours de bonheur.</i></p> + +<p>«Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les +consolantes pensées que votre affection m'inspirait, et qui seules +adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui était amitié chez vous était +de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jusqu'à +ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma +destinée était si malheureuse que je ne vous aurais jamais parlé de ce +sentiment; quoique sincère et profond, il vous eût porté malheur.</p> + +<p>«Il me reste un dernier vœu à former, et j'espère que vous voudrez bien +l'accomplir.</p> + +<p>«J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous +fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous +gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en +pensant qu'une maladie, causée peut-être par l'excès du labeur, pouvait +vous réduire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager +sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous +épargner en grande partie les tourments et peut-être... les misères que +votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heureusement.»</p> + +<p>—Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette étonnée.</p> + +<p>—Continuez... nous allons voir.</p> + +<p>Rigolette reprit:</p> + +<p>«Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait, +en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre, +mais à force d'économie, j'ai mis de côté quinze cents francs, placés +chez un banquier; c'est tout ce que je possède. Par mon testament, que +vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer; acceptez cela d'un +ami, d'un bon frère... qui n'est plus.»</p> + +<p>—Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant +la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper +ainsi de mon avenir! Ah! quel cœur, mon Dieu! Quel cœur excellent!</p> + +<p>—Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais +calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce +testament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous +aimait... combien il vous aime.</p> + +<p>—Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes, +que je ne m'en étais jamais doutée! Dans les commencements de notre +voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur +passion enflammée, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les +menait à rien, ils s'étaient déshabitués de me dire de ces choses-là; +Germain, au contraire, ne m'avait jamais parlé d'amour. Quand je lui ai +proposé d'être bons amis, il a franchement accepté, et depuis nous avons +vécu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela +maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'étais pas fâchée que +Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.</p> + +<p>—Mais enfin vous en étiez... étonnée?</p> + +<p>—Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'était sa tristesse... qui le +rendait ainsi.</p> + +<p>—Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?</p> + +<p>—C'était son seul défaut, dit naïvement la grisette; mais maintenant je +l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée.</p> + +<p>—D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de +sujets de chagrin, et puis... peut-être parce que vous voilà certaine +que, malgré cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe +en souriant.</p> + +<p>—C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le +cœur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?</p> + +<p>—Et un jour peut-être vous partagerez cet amour.</p> + +<p>—Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si +à plaindre! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais +abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait à +moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse. +Après un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre +côté... nous sommes si pauvres tous les deux que ça ne serait peut-être +pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela, +je me trompe peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai pour +Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois +libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié +que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon +voisin... ça sera de l'amour... Jusque-là ça me gênerait de savoir à +quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous +rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah! +j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai +donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh! voyez donc +comme il est joli, ce sachet, et tout brodé! Pauvre Germain, il l'a +gardée comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la +dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée... Il a été +si content, si content!...</p> + +<p>À ce moment on frappa à la porte de la chambre.</p> + +<p>—Qui est là? demanda Rodolphe.</p> + +<p>—On voudrait parler à <i>m'ame</i> Mathieu, répondit une voix grêle et +enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (M<sup>me</sup> +Mathieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.)</p> + +<p>Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs +dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et +alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des +habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant +l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur cette +physionomie imberbe et juvénile: c'était Barbillon.</p> + +<p>Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Maître d'école +et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du +mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contre la Goualeuse +les laboureurs de la ferme d'Arnouville.</p> + +<p>Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait +vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de +costume l'empêchât de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne +manifesta aucun étonnement à son aspect.</p> + +<p>—Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.</p> + +<p>—C'est une lettre pour <i>m'ame</i> Mathieu... Faut que je lui remette à +elle-même, répondit Barbillon.</p> + +<p>—Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.</p> + +<p>—Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé.</p> + +<p>Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que +Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc +aucun motif de s'intéresser à la femme auprès de laquelle Barbillon +venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce +bandit, sa figure avait un tel caractère de perversité qu'il resta sur +le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon +apportait cette lettre.</p> + +<p>À peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain +qu'elle s'ouvrit et que la courtière, grosse femme de cinquante ans +environ, y parut tenant une chandelle à la main.</p> + +<p>—<i>M'ame</i> Mathieu? dit Barbillon.</p> + +<p>—C'est moi, mon garçon.</p> + +<p>—Voilà une lettre, il y a réponse...</p> + +<p>Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtière; mais celle-ci lui +fit signe de ne pas avancer, décacheta la lettre tout en tenant son +flambeau, lut et répondit d'un air satisfait:</p> + +<p>—Vous direz que c'est bon, mon garçon; j'apporterai ce qu'on demande. +J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette +dame...</p> + +<p>—Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...</p> + +<p>—Va demander à ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...</p> + +<p>Et la courtière ferma sa porte.</p> + +<p>Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement +l'escalier.</p> + +<p>Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce, +qui l'attendait devant une boutique.</p> + +<p>Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre, +il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empêcher de +dire à son compagnon:</p> + +<p>—Viens <i>pitancher l'eau d'aff</i>, Nicolas; <i>la birbasse fauche dans le +point</i> à mort... elle <i>aboulera</i> chez la Chouette; la mère Martial nous +aidera à lui <i>pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin</i>, et après +nous <i>trimballerons le refroidi</i> dans ton <i>passe-lance</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>—<i>Esbignons-nous</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, alors; faut que je sois à Asnières de bonne +heure; je crains que mon frère Martial se doute de quelque chose.</p> + +<p>Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible +pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue +Saint-Denis.</p> + +<p>Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain, +remontèrent en fiacre et arrivèrent rue du Temple.</p> + +<p>Le fiacre s'arrêta.</p> + +<p>Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du +quinquet du rogomiste, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de +l'allée.</p> + +<p>La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou +inattendu, car lui seul savait où trouver le prince.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette +rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.</p> + +<p>—Un grand malheur, monseigneur!</p> + +<p>—Parle, au nom du ciel!</p> + +<p>—M. le marquis d'Harville...</p> + +<p>—Tu m'effraies!</p> + +<p>—Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Tout +s'était passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai, +lorsqu'une fatale imprudence...</p> + +<p>—Achève... achève donc!</p> + +<p>—En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé...</p> + +<p>—Il s'est blessé grièvement?</p> + +<p>—Monseigneur!...</p> + +<p>—Eh bien?...</p> + +<p>—Quelque chose de terrible!</p> + +<p>—Que dis-tu?</p> + +<p>—Il est mort!...</p> + +<p>—D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe avec un accent si +déchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses +paquets, s'écria:</p> + +<p>—Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?</p> + +<p>—Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami, +mademoiselle, dit Murph à la jeune fille; car le prince, accablé, ne +pouvait répondre.</p> + +<p>—C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.</p> + +<p>—Un bien grand malheur, répondit le squire.</p> + +<p>—Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes de +silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:</p> + +<p>—Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous... +Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer à la +prison de Germain... bientôt je vous reverrai.</p> + +<p>—Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au +chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... À +bientôt, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, mon enfant, à bientôt.</p> + +<p>—Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut +dans l'allée, avec les différents objets quelle rapportait de chez +Germain.</p> + +<p>Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue +Plumet. Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«J'apprends à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui +m'enlève un de mes meilleurs amis; je renonce à vous peindre ma stupeur, +mon chagrin.</p> + +<p>«Il faut pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à ce +cruel événement... Je viens d'apprendre que votre belle-mère, à Paris +depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie +emmenant avec elle Polidori.</p> + +<p>«C'est vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père. +Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après +l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de +quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez +à l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre +belle-mère, du moins en même temps qu'elle.</p> + +<p>«Soyez tranquille, madame, de près comme de loin je veille sur vous... +Les abominables projets de votre belle-mère seront déjoués...</p> + +<p>«Adieu, madame; je vous écris ces mots à la hâte... J'ai l'âme brisée +quand je songe à cette soirée d'hier où je l'<i>ai</i> quitté, <i>lui</i>... plus +tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps...</p> + +<p>«Croyez, madame, à mon dévouement profond et sincère...</p> + +<p class="right">«RODOLPHE»</p> + +<p>Suivant les avis du prince, M<sup>me</sup> d'Harville, trois heures après avoir +reçu cette lettre, était en route avec sa fille pour la Normandie.</p> + +<p>Une voiture de poste, partie de l'hôtel de Rodolphe, suivait la même +route.</p> + +<p>Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent cette complication +d'événements et la précipitation de son départ, Clémence oublia de faire +savoir au prince qu'elle avait rencontré Fleur-de-Marie à Saint-Lazare.</p> + +<p>On se souvient peut-être que, la veille, la Chouette était venue menacer +M<sup>me</sup> Séraphin de dévoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir +(et elle disait vrai) où était alors cette jeune fille.</p> + +<p>On se souvient encore qu'après cet entretien le notaire Jacques Ferrand, +craignant la révélation de ses criminelles menées, se crut un puissant +intérêt à faire disparaître la Goualeuse, dont l'existence, une fois +connue, pouvait le compromettre dangereusement.</p> + +<p>Il avait donc fait écrire à Bradamanti, un de ses complices, de venir le +trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont +Fleur-de-Marie devait être la victime.</p> + +<p>Bradamanti, occupé des intérêts non moins pressants de la belle-mère de +M<sup>me</sup> d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan +auprès de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage +à servir son ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du notaire +et partit pour la Normandie sans voir M<sup>me</sup> Séraphin.</p> + +<p>L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journée, la Chouette était +venue réitérer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'étaient pas +vaines, elle avait déclaré au notaire que la petite fille autrefois +abandonnée par M<sup>me</sup> Séraphin était alors prisonnière à Saint-Lazare sous +le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans +trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui +apprendraient qu'elle avait été dans son enfance confiée aux soins de +Jacques Ferrand.</p> + +<p>Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la +Chouette comme une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et +effrayé de la dangereuse portée de ses menaces.</p> + +<p>Grâce à ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer +dans la journée même (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de M<sup>me</sup> +d'Harville) que la Goualeuse était en effet prisonnière à Saint-Lazare +et si parfaitement citée pour sa bonne conduite qu'on s'attendait à voir +cesser sa détention d'un moment à l'autre.</p> + +<p>Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mûri un projet +diabolique, sentit que, pour l'exécuter, le secours de Bradamanti lui +était de plus en plus indispensable; de là les vaines instances de M<sup>me</sup> +Séraphin pour rencontrer le charlatan.</p> + +<p>Apprenant le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé +d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la +famille Martial, ces pirates d'eau douce établis près du pont +d'Asnières, chez lesquels Bradamanti lui avait proposé d'envoyer Louise +Morel pour s'en défaire impunément.</p> + +<p>Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres +desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les précautions les plus +habiles pour n'être pas compromis dans le cas où un nouveau crime serait +commis et, le lendemain du départ de Bradamanti pour la Normandie, M<sup>me</sup> +Séraphin se rendit en hâte chez Martial.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2> + +<h3><a href="#table">L'île du Ravageur</a></h3> + + +<p>Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où M<sup>me</sup> +Séraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue +chez les Martial, pirates d'eau douce, établis à la pointe d'une petite +île de la Seine, non loin du pont d'Asnières.</p> + +<p>Le père Martial, mort sur l'échafaud comme son père, avait laissé une +veuve, quatre fils et deux filles...</p> + +<p>Le second de ces fils était déjà condamné aux galères à perpétuité...</p> + +<p>De cette nombreuse famille il restait donc à l'île du Ravageur (nom que +dans le pays on donnait à ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait, +disons-nous:</p> + +<p>La mère Martial;</p> + +<p>Trois fils: l'aîné (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre +vingt ans; le plus jeune douze ans;</p> + +<p>Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.</p> + +<p>Les exemples de ces familles, où se perpétue une sorte d'épouvantable +hérédité dans le crime, ne sont que trop fréquents.</p> + +<p>Cela doit être.</p> + +<p>Répétons-le sans cesse: la société songe à punir, jamais à prévenir le +mal.</p> + +<p>Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie... Un autre sera décapité...</p> + +<p>Ces condamnés laisseront de jeunes enfants...</p> + +<p>La société prendra-t-elle souci des orphelins?...</p> + +<p>De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort +civile, ou en lui coupant la tête?</p> + +<p>Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, préservatrice, à la +déchéance de celui que la loi a déclaré indigne, infâme... à la +déchéance de celui que la loi a tué?</p> + +<p>Non... «Morte la bête... mort le venin...» dit la société...</p> + +<p>Elle se trompe.</p> + +<p>Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux, +qu'il devient presque toujours héréditaire; mais, combattu à temps, il +ne serait jamais incurable.</p> + +<p>Contradiction bizarre!...</p> + +<p>L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie +transmissible? À force de soins préservatifs, on mettra les descendants +de cet homme à l'abri de l'affection dont il a été victime...</p> + +<p>Que les mêmes faits se reproduisent dans l'ordre moral...</p> + +<p>Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fils le +germe d'une perversité précoce...</p> + +<p>Fera-t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour +le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire?</p> + +<p>Non...</p> + +<p>Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la +mort...</p> + +<p>Et alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcément +bourreau... on croira le fils d'un criminel forcément criminel...</p> + +<p>Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale +une corruption causée par l'égoïste incurie de la société...</p> + +<p>De sorte que si, malgré de funestes enseignements, l'orphelin que la loi +a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera +rejaillir sur lui la flétrissure paternelle. En butte à une réprobation +imméritée, à peine trouvera-t-il du travail...</p> + +<p>Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du +désespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui +poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la révolte, au +mal... la société dira:</p> + +<p>«Qu'il tourne à mal... nous verrons bien. N'ai-je pas là geôliers, +gardes-chiourme et bourreaux?»</p> + +<p>Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur +malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encouragement.</p> + +<p>Ainsi, pour celui qui, plongé en naissant dans un foyer de dépravation +domestique, est vicié tout jeune encore, aucun espoir de guérison!</p> + +<p>«Si! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai fait, répond la +société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus tard.</p> + +<p>«Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il faut qu'ils +soient à point.»</p> + +<p>Un criminel demande à être attendu...</p> + +<p>«Prisons et galères, voilà mes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai +le couperet.</p> + +<p>«Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais +patience, laissons mûrir le germe de corruption héréditaire qui couve en +lui, laissons-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages.</p> + +<p>«Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au +cœur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol +ou un bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis son +père, oh! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons +guéri le donateur.</p> + +<p>«Au bagne ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore +toute chaude...»</p> + +<p>Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi.</p> + +<p>Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des +traditions de vol et de meurtre fatalement perpétuées de génération en +génération.</p> + +<p>Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de +montrer ce que peut être dans une famille l'hérédité du mal, lorsque la +société ne vient pas, soit légalement, soit officieusement, préserver +les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt +fulminé contre leur père.</p> + +<p>Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode d'une sorte +d'introduction.</p> + +<p>Voici pourquoi nous agissons ainsi:</p> + +<p>À mesure que nous avançons dans cette publication, son but moral est +attaqué avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice, +qu'on nous permettra d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui, +jusqu'à présent, nous a soutenu, guidé.</p> + +<p>Plusieurs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous +encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des témoignages +flatteurs de leur adhésion, nous devons peut-être à ces amis connus et +inconnus de répondre une dernière fois à des récriminations aveugles, +obstinées, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemblée +législative.</p> + +<p>Proclamer l'odieuse immoralité de notre œuvre, c'est proclamer +implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des +personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.</p> + +<p>C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au nôtre que nous +tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet +ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques.</p> + +<p>L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre nous avons +donné l'aperçu d'une ferme modèle, fondée par Rodolphe pour encourager, +enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.</p> + +<p>À ce propos, nous ajoutions:</p> + +<p>«Les honnêtes gens malheureux méritent au moins autant d'intérêt que les +criminels; pourtant il y a de nombreuses sociétés destinées au patronage +des jeunes détenus ou libérés, mais aucune société n'est fondée dans le +but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours +été exemplaire. De sorte qu'il faut nécessairement avoir commis un +délit... pour être apte à jouir du bénéfice de ces institutions, +d'ailleurs si méritantes et si salutaires.»</p> + +<p>Et nous faisions dire à un paysan de la ferme de Bouqueval:</p> + +<p>«Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais +il faudrait aussi faire espérer les bons. Un honnête garçon, robuste et +laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présenterait +à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:—Mon gars, as-tu +un brin volé et vagabondé?—Non.—Eh bien! il n'y a point de place ici +pour toi.».</p> + +<p>Cette discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre. +Grâce à eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'être +réalisé.</p> + +<p>Sous la présidence d'un des hommes les plus éminents, les plus +honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente +direction d'un véritable philanthrope au cœur généreux, à l'esprit +pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le +but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes du +département de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.</p> + +<p>Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pensée morale +de notre œuvre.</p> + +<p>Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rencontré dans un même +milieu d'idées, de vœux et d'espérance avec les fondateurs de cette +nouvelle œuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les +plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vérités: +qu'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d'encourager, de +récompenser le bien autant qu'il est en elle.</p> + +<p>Puisque nous avons parlé de cette nouvelle œuvre de charité, dont la +pensée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde, +espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler une autre +lacune, en étendant plus tard leur tutélaire patronage ou du moins leur +sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait été +supplicié ou condamné à une peine infamante entraînant la mort civile, +et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de +l'application de la loi.</p> + +<p>Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par +leurs saines tendances et par leur misère mériteraient encore une +attention particulière, en raison même de leur position exceptionnelle, +pénible, difficile, dangereuse.</p> + +<p>Oui, pénible, difficile, dangereuse.</p> + +<p>Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles répulsions, +souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit, +pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les +lieux où elle trouvait des moyens d'existence.</p> + +<p>Alors, aigris, irrités par l'injustice, déjà flétris à l'égal des +criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout +de ressources honorables, les infortunés ne seront-ils pas bien près de +faillir, s'ils sont restés probes?</p> + +<p>Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement +corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps +encore?</p> + +<p>La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants +recueillis par la société dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous +d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est +inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent même dans +l'estime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à +réhabiliter un nom déshonoré.</p> + +<p>Dira-t-on que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible +encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son +fils innocent?</p> + +<p>Cela serait barbare, immoral, insensé.</p> + +<p>N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple:</p> + +<p>—Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire.</p> + +<p>—Que la tache originelle n'est pas ineffaçable?</p> + +<p>Osons espérer que ces réflexions paraîtront dignes de quelque intérêt à +la nouvelle société de patronage.</p> + +<p>Sans doute, il est douloureux de songer que l'État ne prend jamais +l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif +de l'organisation sociale.</p> + +<p>En peut-il être autrement?</p> + +<p>À l'une des dernières séances législatives, un pétitionnaire, frappé, +dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé, +entre autres moyens d'y remédier, «la fondation de maisons d'invalides +destinées aux travailleurs».</p> + +<p>Ce projet, sans doute défectueux dans sa forme, mais qui renfermait du +moins une haute idée philanthropique digne du plus sérieux examen, en +cela qu'elle se rattache à l'immense question de l'organisation du +travail, ce projet, disons-nous, «a été accueilli par une hilarité +générale et prolongée».</p> + +<p>Cela dit, passons.</p> + +<p>Revenons aux pirates d'eau douce et à l'île du Ravageur.</p> + +<p>Le chef de la famille Martial, qui le premier s'établit dans cette +petite île moyennant un loyer modique, était <i>ravageur</i>.</p> + +<p>Les ravageurs, ainsi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux, +restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture +pour exercer leur métier.</p> + +<p>Les débardeurs débarquent le bois flotté.</p> + +<p>Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois.</p> + +<p>Tout aussi aquatique que les industries précédentes, l'industrie des +ravageurs a un but différent.</p> + +<p>S'avançant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, à +l'aide d'une longue drague, le sable de rivière sous la vase; puis le +recueillant dans de grandes sébiles de bois, il le lave comme un minerai +ou comme un gravier aurifère et en retire ainsi une grande quantité de +parcelles métalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb, +étain, provenant des débris d'une foule d'ustensiles.</p> + +<p>Souvent même les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de +bijoux d'or ou d'argent apportés dans la Seine, soit par les égouts où +se dégorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace +ramassées dans les rues et que l'hiver on jette à la rivière.</p> + +<p>Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces +industriels, généralement honnêtes, paisibles et laborieux, sont si +formidablement baptisés.</p> + +<p>Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, étant +ravageur (fâcheuse exception), les riverains du fleuve la nommèrent +l'île du Ravageur.</p> + +<p>L'habitation des pirates d'eau douce est donc située à la partie +méridionale de cette <i>terre</i>.</p> + +<p>Dans le jour, on peut lire sur un écriteau qui se balance au-dessus de +la porte:</p> + +<p class="center"> +AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS<br /> +bon vin, bonne matelote et friture<br /> +<i>On loue des bachots</i> (bateaux) <i>pour la promenade</i> +</p> + +<p>On le voit, à ses métiers patents ou occultes le chef de cette famille +maudite avait joint ceux de cabaretier, de pêcheur et de loueur de +bateaux.</p> + +<p>La veuve de ce supplicié continuait de tenir la maison: des gens sans +aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des +charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non +fériés en parties de plaisir.</p> + +<p>Martial (l'amant de la Louve), fils aîné de la famille, le moins +coupable de tous, pêchait en fraude et, au besoin, prenait, en véritable +<i>bravo</i>, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.</p> + +<p>Un de ses autres frères, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le +meurtre de la courtière en diamants, était en apparence ravageur, mais +de fait il se livrait à la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses +rives.</p> + +<p>Enfin François, le plus jeune des fils du supplicié, conduisait les +curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mémoire +d'Ambroise Martial, condamné aux galères pour vol de nuit avec +effraction et tentative de meurtre.</p> + +<p>La fille aînée, surnommée <i>Calebasse</i>, aidait sa mère à faire la cuisine +et à servir les hôtes; sa sœur Amandine, âgée de neuf ans, s'occupait +aussi des soins du ménage, selon ses forces.</p> + +<p>Ce soir-là, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et +opaques, chassés par le vent, laissent voir çà et là, à travers leurs +déchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'étoiles.</p> + +<p>La silhouette de l'île, bordée de hauts peupliers dépouillés, se dessine +vigoureusement en noir sur l'obscurité diaphane du ciel et sur la +transparence blanchâtre de la rivière.</p> + +<p>La maison, à pignons irréguliers, est complètement ensevelie dans +l'ombre; deux fenêtres du rez-de-chaussée sont seulement éclairées; +leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se reflètent comme de longues +traînées de feu dans les petites vagues qui baignent le débarcadère, +situé proche de l'habitation.</p> + +<p>Les chaînes des bateaux qui y sont amarrés font entendre un cliquetis +sinistre: il se mêle tristement aux rafales de la bise dans les branches +des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux...</p> + +<p>Une partie de la famille est rassemblée dans la cuisine de la maison.</p> + +<p>Cette pièce est vaste et basse; en face de la porte sont deux fenêtres, +au-dessous desquelles s'étend un long fourneau; à gauche, une haute +cheminée; à droite, un escalier qui monte à l'étage supérieur; à côté de +cet escalier, l'entrée d'une grande salle garnie de plusieurs tables +destinées aux habitués du cabaret.</p> + +<p>La lumière d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un +grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long +des murailles ou rangés sur des tablettes avec différentes poteries; une +grande table occupe le milieu de cette cuisine.</p> + +<p>La veuve du supplicié, entourée de trois de ses enfants, est assise au +coin du foyer.</p> + +<p>Cette femme, grande et maigre, paraît avoir quarante-cinq ans. Elle est +vêtue de noir; un mouchoir de deuil noué en marmotte, cachant ses +cheveux, entoure son front plat, blême, déjà sillonné de rides; son nez +est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses, +son teint bilieux, blafard, et profondément marqué de petite vérole; les +coins de sa bouche, toujours abaissés, rendent plus dure encore +l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de +marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne.</p> + +<p>La veuve du supplicié s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses +deux filles.</p> + +<p>L'aînée, sèche et grande, ressemble beaucoup à sa mère... C'est sa +physionomie calme, dure et méchante, son nez mince, sa bouche sévère, +son regard pâle... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing, +lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe +est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de +cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet.</p> + +<p>François, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau, +remaille un aldret, filet de pêche destructeur sévèrement interdit sur +la Seine.</p> + +<p>Malgré le hâle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une +forêt de cheveux roux couvre sa tête; ses traits sont arrondis, ses +lèvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perçants: il ne +ressemble ni à sa mère, ni à sa sœur aînée; il a l'air sournois, +craintif; de temps à autre, à travers l'espèce de crinière qui retombe +sur son front, il jette obliquement sur sa mère un coup d'œil défiant, +ou échange avec sa petite sœur Amandine un regard d'intelligence et +d'affection...</p> + +<p>Celle-ci, assise à côté de son frère, s'occupe non pas à marquer, mais à +démarquer du linge volé la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble +autant à son frère que sa sœur ressemble à sa mère; ses traits, sans +être plus réguliers, sont moins grossiers que ceux de François. Quoique +couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fraîcheur éclatante; +ses lèvres sont épaisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins, +soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux.</p> + +<p>Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frère, elle lui +montre la porte; à ce signe, François répond par un soupir; puis, +appelant l'attention de sa sœur par un geste rapide, il compte +distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet...</p> + +<p>Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frère +Martial ne doit rentrer qu'à dix heures.</p> + +<p>En voyant ces deux femmes silencieuses, à l'air méchant, et ces deux +pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine là deux bourreaux +et deux victimes.</p> + +<p>Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui +dit d'une voix dure:</p> + +<p>—Auras-tu bientôt fini de démarquer cette chemise?...</p> + +<p>L'enfant baissa la tête sans répondre; à l'aide de ses doigts et de ses +ciseaux, elle acheva d'enlever à la hâte les fils de coton rouge qui +dessinaient des lettres sur la toile.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement à la +veuve, lui présenta son ouvrage:</p> + +<p>—Ma mère, j'ai fini, lui dit-elle.</p> + +<p>Sans lui répondre, la veuve lui jeta une autre pièce de linge.</p> + +<p>L'enfant ne put la recevoir à temps et la laissa tomber. Sa grande sœur +lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en +s'écriant:</p> + +<p>—Petite bête!!!</p> + +<p>Amandine regagna sa place et se mit activement à l'œuvre, après avoir +échangé avec son frère un regard où roulait une larme.</p> + +<p>Le même silence continua de régner dans la cuisine.</p> + +<p>Au-dehors le vent gémissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret.</p> + +<p>Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite placée +devant le feu étaient les seuls bruits qu'on entendît.</p> + +<p>Les deux enfants observaient avec une secrète frayeur que leur mère ne +parlait pas.</p> + +<p>Quoiqu'elle fût habituellement silencieuse, ce mutisme complet et +certain pincement de ses lèvres leur annonçaient que la veuve était dans +ce qu'ils appelaient ses colères blanches, c'est-à-dire en proie à une +irritation concentrée.</p> + +<p>Le feu menaçait de s'éteindre faute de bois.</p> + +<p>—François, une bûche! dit Calebasse.</p> + +<p>Le jeune raccommodeur de filets défendus regarda derrière le pilier de +la cheminée et répondit:</p> + +<p>—Il n'y en a plus là...</p> + +<p>—Va au bûcher, reprit Calebasse.</p> + +<p>François murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas.</p> + +<p>—Ah çà! François, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse.</p> + +<p>La veuve du supplicié posa sur ses genoux une serviette, qu'elle +démarquait aussi et jeta les yeux sur son fils.</p> + +<p>Celui-ci avait la tête baissée, mais il devina, mais il sentit pour +ainsi dire le terrible regard de sa mère peser sur lui... Craignant de +rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile.</p> + +<p>—Ah çà! es-tu sourd, François? reprit Calebasse irritée. Ma mère... tu +vois...</p> + +<p>La grande sœur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants +et de requérir les peines que la veuve appliquait impitoyablement.</p> + +<p>Amandine, sans qu'on pût remarquer son mouvement, poussa doucement le +coude de son frère pour l'engager tacitement à obéir à Calebasse.</p> + +<p>François ne bougea pas.</p> + +<p>La sœur aînée regarda sa mère pour lui demander la punition du +coupable: la veuve l'entendit.</p> + +<p>De son long doigt décharné elle lui montra une baguette de saule forte +et souple, placée dans l'encoignure de la cheminée.</p> + +<p>Calebasse se pencha en arrière, prit cet instrument de correction et le +remit à sa mère.</p> + +<p>François avait parfaitement suivi le geste de sa mère; il se leva +brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaçante +baguette.</p> + +<p>—Tu veux donc que ma mère te roue de coups? s'écria Calebasse.</p> + +<p>La veuve, tenant toujours le bâton à la main, pinçant de plus en plus +ses lèvres pâles, regardait François d'un œil fixe, sans prononcer un +mot.</p> + +<p>Au léger tremblement des mains d'Amandine, dont la tête était baissée, à +la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant, +quoique habituée à de pareilles scènes, s'effrayait du sort qui +attendait son frère.</p> + +<p>Celui-ci, réfugié dans un coin de la cuisine, semblait craintif et +irrité.</p> + +<p>—Prends garde à toi, ma mère va se lever, et il ne sera plus temps! dit +la grande sœur.</p> + +<p>—Ça m'est égal, reprit François en pâlissant. J'aime mieux être battu +comme avant-hier... que d'aller dans le bûcher... et la nuit... +encore...</p> + +<p>—Et pourquoi ça? reprit Calebasse avec impatience.</p> + +<p>—J'ai peur dans le bûcher... moi..., répondit l'enfant en frissonnant +malgré lui.</p> + +<p>—Tu as peur... imbécile... et de quoi?</p> + +<p>François hocha la tête sans répondre.</p> + +<p>—Parleras-tu?... De quoi as-tu peur?</p> + +<p>—Je ne sais pas... mais j'ai peur...</p> + +<p>—Tu es allé là cent fois, et encore hier soir?</p> + +<p>—Je ne veux plus y aller maintenant...</p> + +<p>—Voilà ma mère qui se lève!...</p> + +<p>—Tant pis! s'écria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne +me fera pas aller dans le bûcher... la nuit... surtout...</p> + +<p>—Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse.</p> + +<p>—Eh bien! parce que...</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Parce qu'il y a quelqu'un...</p> + +<p>—Il y a quelqu'un?</p> + +<p>—D'enterré là..., murmura François en frissonnant.</p> + +<p>La veuve du supplicié, malgré son impassibilité, ne put réprimer un +brusque tressaillement; sa fille l'imita; on eût dit ces deux femmes +frappées d'une même secousse électrique.</p> + +<p>—Il y a quelqu'un d'enterré dans le bûcher? reprit Calebasse en +haussant les épaules.</p> + +<p>—Oui, dit François d'une voix si basse qu'on l'entendit à peine.</p> + +<p>—Menteur!... s'écria Calebasse.</p> + +<p>—Je te dis, moi, que tantôt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin +noir du bûcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui était +humide à l'entour..., répliqua François.</p> + +<p>—L'entends-tu, ma mère? Est-il bête! dit Calebasse en faisant un signe +d'intelligence à la veuve, ce sont des os de mouton que je mets là pour +la lessive.</p> + +<p>—Ce n'était pas un os de mouton, reprit l'enfant avec épouvante, +c'étaient des os enterrés... des os de mort... un pied qui sortait de +terre... je l'ai bien vu.</p> + +<p>—Et tu as tout de suite raconté cette belle trouvaille-là... à ton +frère... à ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une +ironie sauvage.</p> + +<p>François ne répondit pas.</p> + +<p>—Méchant petit <i>raille</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>! s'écria Calebasse furieuse, parce qu'il est +poltron comme une vache, il serait capable de nous faire <i>faucher</i> comme +on a <i>fauché</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> notre père!</p> + +<p>—Puisque tu m'appelles <i>raille</i>, s'écria François exaspéré, je dirai +tout à mon frère Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai +pas vu depuis tantôt... Mais quand il reviendra ce soir... je...</p> + +<p>L'enfant n'osa pas achever. Sa mère s'avançait vers lui, calme, mais +inexorable.</p> + +<p>Quoiqu'elle se tînt habituellement un peu courbée, sa taille était +très-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la +veuve prit son fils par le bras et, malgré la terreur, la résistance, +les prières, les pleurs de l'enfant, l'entraînant après elle, elle le +força de monter l'escalier du fond de la cuisine.</p> + +<p>Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trépignements +sourds, mêlés de cris et de sanglots.</p> + +<p>Quelques minutes après ce bruit cessa.</p> + +<p>Une porte se referma violemment.</p> + +<p>Et la veuve du supplicié redescendit.</p> + +<p>Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule à sa place, +se rassit auprès du foyer et reprit son travail de couture sans +prononcer une parole.</p> + +<h3><i>Fin de la cinquième partie</i></h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2>SIXIÈME PARTIE</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Ia" id="Ia"></a><a href="#tablea">I</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Le pirate d'eau douce</a></h3> + + +<p>Après quelques moments de silence, la veuve du supplicié dit à sa fille:</p> + +<p>—Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bûcher... au retour +de Nicolas et de Martial.</p> + +<p>—De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que...</p> + +<p>—Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille. +Celle-ci, habituée à subir cette volonté de fer, alluma une lanterne et +sortit.</p> + +<p>Au moment où elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on +entendit le craquement des hauts peupliers agités par le vent, le +cliquetis des chaînes de bateaux, les sifflements de la bise, le +mugissement de la rivière.</p> + +<p>Ces bruits étaient profondément tristes.</p> + +<p>Pendant la scène précédente, Amandine, péniblement émue du sort de +François, qu'elle aimait tendrement, n'avait osé ni lever les yeux, ni +essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte à goutte sur ses genoux. Ses +sanglots contenus la suffoquaient, elle tâchait de réprimer jusqu'aux +battements de son cœur palpitant de crainte.</p> + +<p>Les larmes obscurcissaient sa vue. En se hâtant de démarquer la chemise +qu'on lui avait donnée, elle s'était blessée à la main avec ses ciseaux; +la piqûre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins à sa +douleur qu'à la punition qui l'attendait pour avoir taché de son sang +cette pièce de linge. Heureusement, la veuve, absorbée dans une +réflexion profonde, ne s'aperçut de rien.</p> + +<p>Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mère, +elle répondit par un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre...</p> + +<p>La veuve pinça ses lèvres et continua de travailler, seulement elle +parut manier plus précipitamment son aiguille.</p> + +<p>Calebasse ranima le feu, surveilla l'ébullition de la marmite qui +cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprès de sa mère.</p> + +<p>—Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce +matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de +Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait +l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni +d'où elle venait.</p> + +<p>La veuve haussa les épaules.</p> + +<p>—Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mère? Après +tout, vous avez peut-être raison... La vieille lui demandait de se +trouver à sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et là +d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti +pour mot de passe. Au fait, ça n'est pas bien périlleux. Si Nicolas +s'attarde, c'est qu'il aura peut-être trouvé quelque chose en route, +comme avant-hier ce linge-là, qu'il a <i>grinchi</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> sur un bateau de +blanchisseuse. Et elle montra une des pièces que démarquait Amandine; +puis, s'adressant à l'enfant: Qu'est-ce que ça veut dire, <i>grinchir</i>?</p> + +<p>—Ça veut dire... prendre..., répondit l'enfant sans lever les yeux.</p> + +<p>—Ça veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler...</p> + +<p>—Oui, ma sœur...</p> + +<p>—Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque +chose à gagner... Le linge qu'il a volé hier nous a remontés et ne nous +coûtera que la façon du démarquage, n'est-ce pas... ma mère? ajouta +Calebasse avec un éclat de rire qui laissa voir des dents déchaussées et +jaunes comme son teint.</p> + +<p>La veuve resta froide à cette plaisanterie.</p> + +<p>—À propos de remonter notre ménage gratis, reprit Calebasse, nous +pourrons peut-être nous fournir à une autre boutique. Vous savez bien +qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de +campagne de M. Griffon, le médecin de l'hospice de Paris; cette maison +isolée à cent pas du bord de l'eau, en face du four à plâtre?</p> + +<p>La veuve baissa la tête.</p> + +<p>—Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-être là un bon +coup à faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a +là du butin pour sûr; il faudra envoyer Amandine flâner autour de la +maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera +bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce +que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant à Amandine.</p> + +<p>—Oui, ma sœur, j'irai, répondit l'enfant en tremblant.</p> + +<p>—Tu dis toujours: «Je ferai» et tu ne fais pas, sournoise! La fois où +je t'avais commandé de prendre cent sous dans le comptoir de l'épicier +d'Asnières pendant que je l'occupais d'un autre côté de sa boutique, +c'était facile: on ne se défie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas +obéi?</p> + +<p>—Ma sœur... le cœur m'a manqué... je n'ai pas osé...</p> + +<p>—L'autre jour tu as bien osé voler un mouchoir dans la balle du +colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperçu de +quelque chose, imbécile?</p> + +<p>—Ma sœur, vous m'y avez forcée... le mouchoir était pour vous; et puis +ce n'était pas de l'argent...</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça fait?</p> + +<p>—Dame!... prendre un mouchoir, ça n'est pas si mal que de prendre de +l'argent.</p> + +<p>—Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-là, +n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter, +petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton +Martial?... Puis, s'adressant à la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma +mère, ça finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est +furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et François contre +nous, contre toi... Est-ce que ça peut durer?...</p> + +<p>—Non..., dit la mère d'un ton bref et dur.</p> + +<p>—C'est surtout depuis que sa Louve est à Saint-Lazare qu'il est comme +un déchaîné après tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, à nous, +si elle est en prison... sa maîtresse? Une fois sortie, elle n'a qu'à +venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la +méchante...</p> + +<p>La veuve, après un moment de réflexion, dit à sa fille:</p> + +<p>—Tu crois qu'il y a un coup à faire sur ce vieux qui habite la maison +du médecin?</p> + +<p>—Oui, ma mère...</p> + +<p>—Il a l'air d'un mendiant!</p> + +<p>—Ça n'empêche pas que c'est un noble.</p> + +<p>—Un noble?</p> + +<p>—Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille à Paris à +pied tous les jours, et qu'il revienne de même, avec son gros bâton pour +toute voiture.</p> + +<p>—Qu'en sais-tu s'il a de l'or?</p> + +<p>—Tantôt j'ai été au bureau de poste d'Asnières pour voir s'il n'y avait +pas de lettre de Toulon...</p> + +<p>À ces mots qui lui rappelaient le séjour de son fils au bagne, la veuve +du supplicié fronça ses sourcils et étouffa un soupir.</p> + +<p>Calebasse continua:</p> + +<p>—J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le médecin est +entré; je l'ai tout de suite reconnu à sa barbe blanche comme ses +cheveux, à sa face couleur de buis, et à ses sourcils noirs. Il n'a pas +l'air facile... Malgré son âge, ça doit être un vieux déterminé... Il a +dit à la buraliste: «Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de +Saint-Remy?—Oui, a-t-elle répondu, en voilà une.—C'est pour moi, +a-t-il dit; voilà mon passeport.» Pendant que la buraliste l'examinait, +le vieux, pour payer le port, a tiré sa bourse de soie verte. À un bout +j'ai vu de l'or reluire à travers les mailles; il y en avait gros comme +un œuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'écria Calebasse, les +yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux. +C'est un de ces vieux avares farcis de trésors... Allez, ma mère! nous +savons son nom, ça pourra peut-être servir... pour s'introduire chez lui +quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.</p> + +<p>Des aboiements violents interrompirent Calebasse.</p> + +<p>—Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est +Martial ou Nicolas...</p> + +<p>Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimèrent une joie +contrainte.</p> + +<p>Après quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un œil +impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, à son grand regret, +entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon.</p> + +<p>La physionomie de Nicolas Martial était à la fois ignoble et féroce; +petit, grêle, chétif, on ne concevait pas qu'il pût exercer son +dangereux et criminel métier. Malheureusement une sauvage énergie morale +suppléait chez ce misérable à la force physique qui lui manquait.</p> + +<p>Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans +manches, faite d'une peau de bouc à longs poils bruns; en entrant il +jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait péniblement apporté sur +son épaule.</p> + +<p>—Bonne nuit et bon butin, la mère! s'écria-t-il d'une voix creuse et +enrouée, après s'être débarrassé de son fardeau; il y a encore trois +saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse +remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amusé à l'ouvrir. +Peut-être que je suis volé... on verra!</p> + +<p>—Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve +regardait silencieusement son fils.</p> + +<p>Celui-ci, pour toute réponse, plongea sa main dans la poche de son +pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pièces +d'argent.</p> + +<p>—Tu lui as pris tout ça?... s'écria Calebasse.</p> + +<p>—Non, il a aboulé de lui-même deux cents francs; et il en aboulera +encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord déchargeons +mon bachot, nous jaserons après... Martial n'est pas ici?</p> + +<p>—Non, dit la sœur.</p> + +<p>—Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache +pas...</p> + +<p>—Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.</p> + +<p>—Peur de lui?... moi!... (Il haussa les épaules.) J'ai peur qu'il ne +nous vende... voilà tout. Quant à le craindre... <i>Coupe-sifflet</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> a la +langue trop bien affilée!...</p> + +<p>—Oh! quand il n'est pas là... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, ça +te clôt le bec.</p> + +<p>Nicolas parut insensible à ce reproche et dit:</p> + +<p>—Allons, vite! vite!... Au bateau... Où est donc François, la mère? Il +nous aiderait.</p> + +<p>—Ma mère l'a enfermé là-haut après l'avoir rincé; il se couchera sans +souper, dit Calebasse.</p> + +<p>—Bon; mais qu'il vienne tout de même aider à décharger le bachot, +n'est-ce pas, la mère? Moi, lui et Calebasse, en une tournée nous +rentrerons tout ici...</p> + +<p>La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher +François.</p> + +<p>Le sombre visage de la mère Martial s'était quelque peu déridé depuis +l'arrivée de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore +cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour +maternel de cette farouche créature s'élevait en proportion de la +criminalité des siens.</p> + +<p>Cette préférence perverse explique suffisamment l'éloignement de la +veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonçaient pas de dispositions +mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils aîné, qui, sans +mener une vie irréprochable, pouvait passer pour un très-honnête homme +si on le comparait à Nicolas, à Calebasse et à son frère le forçat de +Toulon.</p> + +<p>—Où as-tu picoré cette nuit? dit la veuve à Nicolas.</p> + +<p>—En m'en retournant du quai de Billy, où j'ai rencontré le bourgeois +avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqué, près du pont +des Invalides, une galiote amarrée au quai. Il faisait noir; j'ai dit: +«Pas de lumière dans la cabine... les mariniers sont à terre... +J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, censé +pour reficeler ma rame...» J'entre dans la cabine... personne... Alors +j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont, +quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournées, la galiote était +chargée de cuivre et de fer. Mais voilà François et Calebasse: vite au +bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les +hardes... Avant de chasser... faut rapporter...</p> + +<p>Restée seule, la veuve s'occupa des préparatifs du souper de la famille, +plaça sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faïence +et des couverts d'argent.</p> + +<p>Au moment où elle terminait ses apprêts, ses enfants rentrèrent +pesamment chargés.</p> + +<p>Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses épaules +semblait écraser le petit François; Amandine disparaissait à moitié sous +le monceau de hardes volées qu'elle tenait sur sa tête; enfin Nicolas, +aidé de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il +avait placé le quatrième saumon de cuivre.</p> + +<p>—La caisse, la caisse!... Éventrons-la, la caisse! s'écria Calebasse +avec une sauvage impatience.</p> + +<p>Les saumons de cuivre furent jetés sur le sol.</p> + +<p>Nicolas s'arma du fer épais de la hachette qu'il portait à sa ceinture +et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, placée au milieu de la +cuisine, afin de le soulever.</p> + +<p>La lueur rougeâtre et vacillante du foyer éclairait cette scène de +pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.</p> + +<p>Nicolas, vêtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tâchait de +le briser, et proférait d'horribles blasphèmes en voyant l'épais +couvercle résister à de vigoureuses pesées.</p> + +<p>Les yeux enflammés de cupidité, les joues colorées par l'emportement de +la rapine, Calebasse, agenouillée sur la caisse, y faisait porter tout +le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe à +l'action du levier de Nicolas.</p> + +<p>La veuve, séparée de ce groupe par la largeur de la table, où elle +allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet volé, le +regard étincelant d'une fiévreuse convoitise.</p> + +<p>Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants, +dont les bons instincts naturels avaient souvent triomphé de l'influence +maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants, +oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cédaient à l'attrait d'une +curiosité fatale...</p> + +<p>Serrés l'un contre l'autre, l'œil brillant, la respiration oppressée, +François et Amandine n'étaient pas les moins empressés de connaître le +contenu du coffre, ni les moins irrités des lenteurs de l'effraction de +Nicolas.</p> + +<p>Enfin le couvercle sauta en éclats.</p> + +<p>—Ah!... s'écria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.</p> + +<p>Et tous, depuis la mère jusqu'à la petite fille, s'abattirent et se +précipitèrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondrée. Sans +doute expédiée de Paris à un marchand de nouveautés d'un bourg riverain, +elle contenait une grande quantité de pièces d'étoffe à l'usage des +femmes.</p> + +<p>—Nicolas n'est pas volé! s'écria Calebasse en déroulant une pièce de +mousseline de laine.</p> + +<p>—Non, répondit le brigand en déployant à son tour un paquet de +foulards, j'ai fait mes frais...</p> + +<p>—De la levantine... ça se vendra comme du pain..., dit la veuve en +puisant à son tour dans la caisse.</p> + +<p>—La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achètera les +étoffes, ajouta Nicolas; et le père Micou, le logeur en garni du +quartier Saint-Honoré, s'arrangera du <i>rouget</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p>—Amandine, dit tout bas François à sa petite sœur, comme ça ferait une +jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient à +la main!...</p> + +<p>—Ça ferait aussi une bien jolie marmotte, répondit l'enfant avec +admiration.</p> + +<p>—Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote, +Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voilà des +châles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma +mère!...</p> + +<p>—La mère Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la +veuve après un mûr examen.</p> + +<p>—Alors ça doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais, +comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais +pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer +par où la mère Burette voudra et le père Micou aussi; mais lui, c'est un +ami.</p> + +<p>—C'est égal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de +ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux, +reprit Calebasse en se drapant dans un des châles, et ils en abusent!</p> + +<p>—Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.</p> + +<p>—Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.</p> + +<p>—Moi, je garde ce châle-là, reprit Calebasse.</p> + +<p>—Tu gardes... tu gardes..., s'écria brusquement Nicolas, tu le +garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame +<i>Pas-Gênée..</i>.</p> + +<p>—Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre!</p> + +<p>—Moi... je <i>grinche</i> en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais été +<i>enflaquée</i> si on m'avait pincé sur la galiote...</p> + +<p>—Eh bien! le voilà, ton châle, je m'en moque pas mal! dit aigrement +Calebasse en le rejetant dans la caisse.</p> + +<p>—C'est pas à cause du châle... que je parle; je ne suis pas assez +chiche pour lésiner sur un châle: un de plus ou un de moins, la mère +Burette ne changera pas son prix; elle achète en bloc, reprit Nicolas. +Mais, au lieu de dire que tu prends ce châle, tu peux me demander que je +te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou +sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite.</p> + +<p>Ces paroles calmèrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le +châle sans rancune.</p> + +<p>Nicolas était sans doute en veine de générosité, car, déchirant avec ses +dents le chef d'une des pièces de soierie, il en détacha deux foulards +et les jeta à Amandine et à François, qui n'avaient pas cessé de +contempler cette étoffe avec envie.</p> + +<p>—Voilà pour vous, gamins! Cette bouchée-là vous mettra en goût de +grinchir. L'appétit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher... +j'ai à jaser avec la mère; on vous portera à souper là-haut.</p> + +<p>Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitèrent +triomphalement les foulards volés qu'on venait de leur donner.</p> + +<p>—Eh bien! petits bêtas, dit Calebasse, écouterez-vous encore Martial? +Est-ce qu'il vous a jamais donné des beaux foulards comme ça, lui?</p> + +<p>François et Amandine se regardèrent, puis ils baissèrent la tête sans +répondre.</p> + +<p>—Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais +fait des cadeaux, Martial?</p> + +<p>—Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit François en regardant +son mouchoir de soie rouge avec bonheur.</p> + +<p>Amandine ajouta bien bas:</p> + +<p>—Notre frère Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas +de quoi...</p> + +<p>—S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas, +François?</p> + +<p>—Oui, mon frère, répondit François. Puis il ajouta: Oh le beau +foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche!</p> + +<p>—Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine.</p> + +<p>—Sans compter que les enfants du chaufournier du four à plâtre rageront +joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les +traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la méchante portée de +ces paroles. L'abominable créature appelait la vanité à son aide pour +étouffer les derniers scrupules de ces malheureux.—Les enfants du +chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crèveront +de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous +aurez l'air de petits bourgeois!</p> + +<p>—Tiens! c'est vrai, reprit François; alors je suis bien plus content de +ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en +avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine?</p> + +<p>—Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voilà tout.</p> + +<p>—Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit dédaigneusement +Calebasse.</p> + +<p>Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les +donna aux enfants et leur dit:</p> + +<p>—Montez vous coucher... Voilà une lanterne, prenez garde au feu, et +éteignez-la avant de vous endormir.</p> + +<p>—Ah çà! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur +de parler à Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes, +vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous +retirerai les foulards.</p> + +<p>Après le départ des enfants, Nicolas et sa sœur enfouirent les hardes, +la caisse d'étoffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau +surbaissé de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin +de la cheminée.</p> + +<p>—Ah çà! la mère... à boire et du chenu!... s'écria le bandit; du +cacheté, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagné ma journée... Sers le +souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons +maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou après-demain il +faut que ça chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je +vas te conter ça, la mère... Mais à boire, tonnerre!!! à boire... C'est +moi qui régale!</p> + +<p>Et Nicolas fit de nouveau bruire les pièces de cent sous qu'il avait +dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine +noire, il s'assit à table devant un énorme plat de ragoût de mouton, un +morceau de veau froid et une salade.</p> + +<p>Lorsque Calebasse eut apporté du vin et de l'eau-de-vie, la veuve, +toujours impassible et sombre, s'assit d'un côté de la table, ayant +Nicolas à sa droite, sa fille à sa gauche; en face d'elle étaient les +places inoccupées de Martial et des deux enfants.</p> + +<p>Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan à manche de +corne, à lame aiguë. Contemplant cette arme meurtrière avec une sorte de +satisfaction féroce, il dit à la veuve:</p> + +<p>—<i>Coupe-sifflet</i> tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la +mère!...</p> + +<p>—À propos de couteau, dit Calebasse, François s'est aperçu de la chose +dans le bûcher.</p> + +<p>—De quoi? dit Nicolas sans la comprendre.</p> + +<p>—Il a vu un des pieds...</p> + +<p>—De l'homme? s'écria, Nicolas.</p> + +<p>—Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de +son fils.</p> + +<p>—C'est drôle!... La fosse était pourtant bien profonde, dit le brigand, +mais depuis le temps... la terre aura tassé...</p> + +<p>—Il faudra cette nuit jeter tout à la rivière, dit la veuve.</p> + +<p>—C'est plus sûr, répondit Nicolas.</p> + +<p>—On y attachera un pavé avec un brin de vieille chaîne de bateau, dit +Calebasse.</p> + +<p>—Pas si bête!... répondit Nicolas en se versant à boire; puis, +s'adressant à la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec +nous, ça vous égaiera, la mère!</p> + +<p>La veuve secoua la tête, recula son verre et dit à son fils:</p> + +<p>—Et l'homme du quai de Billy?</p> + +<p>—Voilà la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de +boire. En arrivant à la gare, j'ai attaché mon bachot et j'ai monté au +quai; sept heures sonnaient à la boulangerie militaire de Chaillot, on +ne s'y voyait pas à quatre pas. Je me promenais le long du parapet +depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrière +moi; je ralentis; un homme embaluchonné dans un manteau s'approche de +moi en toussant; je m'arrête, il s'arrête... Tout ce que je sais de sa +figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les +yeux.</p> + +<p>(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystérieux était Jacques +Ferrand le notaire, qui, voulant se défaire de Fleur-de-Marie, avait, le +matin même, dépêché M<sup>me</sup> Séraphin chez les Martial, dont il espérait +faire les instruments de son nouveau crime.)</p> + +<p>«—<i>Bradamanti</i>, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'était le mot de +passe convenu avec la vieille pour me reconnaître avec le particulier.</p> + +<p>«—<i>Ravageur</i>, que je lui réponds, comme c'était encore convenu.</p> + +<p>«—Vous vous appelez Martial? me dit-il.</p> + +<p>«—Oui, bourgeois.</p> + +<p>«—Il est venu ce matin une femme à votre île; que vous a-t-elle dit?</p> + +<p>«—Que vous aviez à me parler de la part de M. Bradamanti.</p> + +<p>«—Voulez-vous gagner de l'argent?</p> + +<p>«—Oui, bourgeois, beaucoup.</p> + +<p>«—Vous avez un bateau?</p> + +<p>«—Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et +ravageurs de père en fils, à votre service.</p> + +<p>«—Voilà ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...</p> + +<p>«—Peur... de quoi, bourgeois?</p> + +<p>«—De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait +d'aider à l'accident... Comprenez-vous?</p> + +<p>«—Ah çà! bourgeois, faut donc faire boire un particulier à même la +Seine comme par hasard? Ça me va... Mais, comme c'est un fricot délicat, +ça coûte cher d'assaisonnement...</p> + +<p>«—Combien... pour deux?...</p> + +<p>«—Pour deux... il y aura deux personnes à mettre au court-bouillon dans +la rivière?</p> + +<p>«—Oui...</p> + +<p>«—Cinq cents francs par tête, bourgeois... c'est pas cher!</p> + +<p>«—Va pour mille francs...</p> + +<p>«—Payés d'avance, bourgeois.</p> + +<p>«—Deux cents francs d'avance, le reste après...</p> + +<p>«—Vous vous défiez de moi, bourgeois?</p> + +<p>«—Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos +conventions.</p> + +<p>«—Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai +les huit cents francs, vous pouvez me répondre: Merci, je sors d'en +prendre!</p> + +<p>«—C'est une chance, ça vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs +comptant, et après-demain soir, ici à neuf heures, je vous remettrai +huit cents francs.</p> + +<p>«—Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes?</p> + +<p>«—Je le saurai... ça me regarde... Est-ce dit?</p> + +<p>«—C'est dit, bourgeois.</p> + +<p>«—Voilà deux cents francs... Maintenant, écoutez-moi: vous reconnaîtrez +bien la vieille femme qui est allée vous trouver ce matin?</p> + +<p>«—Oui, bourgeois.</p> + +<p>«—Demain ou après-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les +quatre heures du soir, sur la rive en face de votre île, avec une jeune +fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir.</p> + +<p>«—Oui, bourgeois.</p> + +<p>«—Combien faut-il de temps pour aller de la rive à votre île?</p> + +<p>«—Vingt bonnes minutes.</p> + +<p>«—Vos bateaux sont à fond plat?</p> + +<p>«—Plat comme la main, bourgeois.</p> + +<p>«—Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond +de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le +faire couler à volonté en un clin d'œil... Comprenez-vous?</p> + +<p>«—Très-bien, bourgeois; vous êtes malin! J'ai justement un vieux bateau +à moitié pourri; je voulais le déchirer... il sera bon pour ce dernier +voyage.</p> + +<p>«—Vous partez donc de votre île avec ce bateau à soupape; un bon bateau +vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous +prenez la vieille femme et la jeune fille blonde à bord du bateau troué, +et vous regagnez votre île: mais, à une distance raisonnable du rivage, +vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez +la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la +vieille femme et la jeune fille blonde...</p> + +<p>«—Boivent à la même tasse... ça y est, bourgeois!</p> + +<p>«—Mais êtes-vous sûr de n'être pas dérangé? S'il venait des pratiques +dans votre cabaret?</p> + +<p>«—Il n'y a pas de crainte, bourgeois. À cette heure-là, et en hiver +surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en +viendrait, qu'ils ne seraient pas gênants, au contraire... c'est tous +des amis connus.</p> + +<p>«—Très-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau +sera censé couler par vétusté, et la vieille femme qui vous aura amené +la jeune fille disparaîtra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que +toutes deux seront noyées (toujours par accident), vous pourrez, si +elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir +l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et...</p> + +<p>«—Et les aider... à replonger. Bien, bourgeois!</p> + +<p>«—Il faudra même que la promenade se fasse après le soleil couché, afin +que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont à l'eau.</p> + +<p>«—Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si +les deux femmes ont bu leur soûl, ou si elles en veulent encore?</p> + +<p>«—C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil.</p> + +<p>«—À la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien?</p> + +<p>«—Non. En arrivant elle vous dira à l'oreille: «Il faut noyer la +petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour +que je sois prête à me sauver avec vous.» Vous répondrez à la vieille de +manière à éloigner ses soupçons.</p> + +<p>«—De façon qu'elle croira mener la petite blonde boire...</p> + +<p>«—Et qu'elle boira avec la petite blonde.</p> + +<p>«—C'est crânement arrangé, bourgeois.</p> + +<p>«—Et surtout que la vieille ne se doute de rien!</p> + +<p>«—Calmez-vous, bourgeois, elle avalera ça doux comme miel.</p> + +<p>«—Allons, bonne chance, mon garçon! Si je suis content, peut-être je +vous emploierai encore.</p> + +<p>«—À votre service, bourgeois!»</p> + +<p>«Là-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitté +l'homme au manteau, j'ai regagné mon bateau et, en passant devant la +galiote, j'ai raflé le butin de tout à l'heure.</p> + +<p>On voit, par le récit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un +double crime, se débarrasser à la fois de Fleur-de-Marie et de M<sup>me</sup> +Séraphin, en faisant tomber celle-ci dans le piège qu'elle croyait +seulement tendu à la Goualeuse.</p> + +<p>Avons-nous besoin de répéter que, craignant à juste titre que la +Chouette n'apprît, d'un moment à l'autre, à Fleur-de-Marie qu'elle avait +été abandonnée par M<sup>me</sup> Séraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant +intérêt à faire disparaître cette jeune fille, dont les réclamations +auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa +réputation?</p> + +<p>Quant à M<sup>me</sup> Séraphin, le notaire, en la sacrifiant, se défaisait de l'un +des deux complices (Bradamanti était l'autre) qui pouvaient le perdre en +se perdant eux-mêmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses +secrets mieux gardés par la tombe que par l'intérêt personnel.</p> + +<p>La veuve du supplicié et Calebasse avaient attentivement écouté Nicolas, +qui ne s'était interrompu que pour boire avec excès. Aussi commençait-il +à parler avec une exaltation singulière:</p> + +<p>—Ça n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanché une autre affaire avec la +Chouette et Barbillon, de la rue aux Fèves. C'est un fameux coup +crânement monté; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi +frire, je m'en vante. Il s'agit de dépouiller une courtière en diamants, +qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son +cabas.</p> + +<p>—Cinquante mille francs! s'écrièrent la mère et la fille, dont les yeux +étincelèrent de cupidité.</p> + +<p>—Oui... rien que ça. Bras-Rouge en sera. Hier il a déjà empaumé la +courtière par une lettre que nous lui avons portée nous deux Barbillon, +boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a +de quoi, on ne se méfie pas de lui. Pour amorcer la courtière, il lui a +déjà vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se défiera pas de +venir, à la tombée du jour, dans son cabaret des Champs-Élysées. Nous +serons là cachés. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le +long de la Seine. S'il faut emballer la courtière morte ou vive, ça sera +une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voilà un plan! +Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne!</p> + +<p>—Je me défie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Après l'affaire de +la rue Montmartre, ton frère Ambroise a été à Toulon et Bras-Rouge a été +relâché.</p> + +<p>—Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais +trahir les autres... jamais!</p> + +<p>La veuve secoua la tête, comme si elle n'eût été qu'à demi convaincue de +la probité de Bras-Rouge. Après quelques moments de réflexion, elle dit:</p> + +<p>—J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou après-demain +soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gênera... comme +toujours...</p> + +<p>—Le tonnerre du diable ne nous débarrassera donc pas de lui?... s'écria +Nicolas à moitié ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la +table.</p> + +<p>—J'ai dit à ma mère que nous en avions assez, que ça ne pouvait pas +durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire +des enfants...</p> + +<p>—Je vous dis qu'il est capable de nous dénoncer un jour ou l'autre, le +brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mère... si tu m'en avais cru..., +ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mère, tout +serait dit...</p> + +<p>—Il y a d'autres moyens.</p> + +<p>—C'est le meilleur! dit le brigand.</p> + +<p>—Maintenant... non, répondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas +se tut, dominé par l'influence de sa mère, qu'il savait aussi +criminelle, aussi méchante, mais encore plus déterminée que lui.</p> + +<p>La veuve ajouta:</p> + +<p>—Demain matin il quittera l'île pour toujours.</p> + +<p>—Comment? dirent à la fois Calebasse et Nicolas.</p> + +<p>—Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face... +comme vous n'avez jamais osé le faire... Venez-en aux coups, s'il le +faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai... +Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas blessé.</p> + +<p>—Et puis après, la mère? demanda Nicolas.</p> + +<p>—Après... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'île demain... +sinon que tous les jours la scène de ce soir recommencera... Je le +connais, ces batteries continuelles le dégoûteront. Jusqu'à présent on +l'a laissé trop tranquille...</p> + +<p>—Mais il est entêté comme un mulet; il est capable de vouloir rester +tout de même à cause des enfants..., dit Calebasse.</p> + +<p>—C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit +Nicolas.</p> + +<p>—Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est +l'enfer... il cédera...</p> + +<p>—Et s'il ne cédait pas?</p> + +<p>—Alors j'ai un autre moyen sûr de le forcer à partir cette nuit, ou +demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire étrange.</p> + +<p>—Vraiment, la mère?</p> + +<p>—Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y +réussissais pas... alors, à l'autre moyen.</p> + +<p>—Et si l'autre moyen ne réussissait pas non plus, la mère? dit Nicolas.</p> + +<p>—Il y en a un dernier qui réussit toujours, répondit la veuve.</p> + +<p>Tout à coup la porte s'ouvrit, Martial entra.</p> + +<p>Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements +des chiens annoncer le retour du fils aîné de la veuve du supplicié.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#tablea">II</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">La mère et le fils</a></h3> + + +<p>Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement +dans la cuisine.</p> + +<p>Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont +déjà fait connaître la singulière existence de cet homme.</p> + +<p>Doué de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement +basse ou méchante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu +régulière. Il pêchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient +assez de crainte aux gardes-pêche pour qu'ils fermassent les yeux sur +son braconnage de rivière.</p> + +<p>À cette industrie déjà très-peu légale, Martial en joignait une autre +fort illicite.</p> + +<p>Bravo redouté, il se chargeait volontiers, plus encore par excès de +courage, par crânerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres +de pugilat ou de bâton, les victimes d'adversaires d'une force trop +inégale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de +droiture les causes qu'il plaidait à coups de poing; généralement il +prenait le parti du faible contre le fort.</p> + +<p>L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François et à Amandine; il +était de taille moyenne, mais robuste, large d'épaules; ses épais +cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front +bien ouvert; sa barbe épaisse, drue et courte, ses joues larges, son nez +saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient à ce mâle +visage une expression singulièrement résolue.</p> + +<p>Il était coiffé d'un vieux chapeau ciré; malgré le froid, il ne portait +qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros +velours de coton tout usé. Il tenait à la main un énorme bâton noueux, +qu'il déposa près de lui sur le buffet...</p> + +<p>Un gros chien basset, à jambes torses, au pelage noir marqué de feux +très-vifs, était entré avec Martial; mais il restait auprès de la porte, +n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives déjà attablés, +l'expérience ayant prouvé au vieux Miraut (c'était le nom du basset, +ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que son +maître, très-peu sympathique à la famille.</p> + +<p>—Où sont donc les enfants?</p> + +<p>Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit à table.</p> + +<p>—Ils sont où ils sont, répondit aigrement Calebasse.</p> + +<p>—Où sont les enfants, ma mère? reprit Martial sans s'inquiéter de la +réponse de sa sœur.</p> + +<p>—Ils sont couchés, reprit sèchement la veuve.</p> + +<p>—Est-ce qu'ils n'ont pas soupé, ma mère?</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça te fait, à toi? s'écria brutalement Nicolas, après +avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le +caractère et la force de son frère lui imposaient beaucoup.</p> + +<p>Martial, aussi indifférent aux attaques de Nicolas qu'à celles de +Calebasse, dit de nouveau à sa mère:</p> + +<p>—Je suis fâché que les enfants soient déjà couchés.</p> + +<p>—Tant pis..., répondit la veuve.</p> + +<p>—Oui, tant pis!... car j'aime à les avoir à côté de moi quand je soupe.</p> + +<p>—Et nous, comme ils nous embêtent, nous les avons renvoyés, s'écria +Nicolas. Si ça ne te plaît pas, va-t'en les retrouver!</p> + +<p>Martial, surpris, regarda fixement son frère.</p> + +<p>Puis, comme s'il eût réfléchi à la vanité d'une querelle, il haussa les +épaules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.</p> + +<p>Le basset s'était approché de Nicolas, quoiqu'à distance +très-respectueuse; le bandit, irrité de la dédaigneuse insouciance de +son frère, et espérant lui faire perdre patience en frappant son chien, +donna un furieux coup de pied à Miraut, qui poussa des cris lamentables.</p> + +<p>Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractées le couteau +qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant +encore, il appela son chien et lui dit doucement:</p> + +<p>—Ici, Miraut.</p> + +<p>Le basset vint se coucher aux pieds de son maître.</p> + +<p>Cette modération contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser +son frère à bout pour amener un éclat.</p> + +<p>Il ajouta donc:</p> + +<p>—Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste +ici.</p> + +<p>Pour toute réponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement.</p> + +<p>Échangeant un coup d'œil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea +d'un signe à continuer ses hostilités contre Martial, espérant, nous +l'avons dit, qu'une violente querelle amènerait une rupture et une +séparation complète.</p> + +<p>Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'était servie la veuve +pour battre François, et, s'avançant vers le basset, il le frappa +rudement en disant:</p> + +<p>—Hors d'ici, hé, Miraut!</p> + +<p>Jusqu'alors Nicolas s'était souvent montré sournoisement agressif envers +Martial; mais jamais il n'avait osé le provoquer avec tant d'audace et +de persistance.</p> + +<p>L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser à bout, dans +quelque but caché, redoubla de modération.</p> + +<p>Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte +de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper.</p> + +<p>Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caractère +ordinairement emporté de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se +regardèrent profondément surpris.</p> + +<p>Lui, paraissant complètement étranger à ce qui se passait, mangeait +glorieusement et gardait un profond silence.</p> + +<p>—Calebasse, ôte le vin, dit la veuve à sa fille.</p> + +<p>Celle-ci se hâtait d'obéir, lorsque Martial dit:</p> + +<p>—Attends... je n'ai pas fini de souper...</p> + +<p>—Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-même la bouteille.</p> + +<p>—Ah!... c'est différent!... reprit l'amant de la Louve.</p> + +<p>Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue +contre son palais et dit:</p> + +<p>—Voilà de fameuse eau!</p> + +<p>Cet imperturbable sang-froid irritait la colère haineuse de Nicolas, +déjà très-exalté par de nombreuses libations; néanmoins il reculait +encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de +son frère; tout à coup il s'écria, ravi de son inspiration:</p> + +<p>—Tu as bien fait de céder pour ton basset, Martial; c'est une bonne +habitude à prendre; car il faut t'attendre à nous voir chasser ta +maîtresse à coups de pied, comme nous avons chassé ton chien.</p> + +<p>—Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'île, en +sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas, +c'est moi qui la souffletterais drôlement!</p> + +<p>—Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, près la baraque +du bout de l'île, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la +renfoncerais dedans à coups de soulier... la carne...</p> + +<p>Cette insulte adressée à la Louve, qu'il aimait avec une passion +sauvage, triompha des pacifiques résolutions de Martial; il fronça ses +sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se +gonflèrent et se tendirent comme des cordes; néanmoins il eut assez +d'empire pour dire à Nicolas d'une voix légèrement altérée par une +colère contenue:</p> + +<p>—Prends garde à toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une +tournée que tu ne cherches pas.</p> + +<p>—Une tournée... à moi?</p> + +<p>—Oui... meilleure que la dernière.</p> + +<p>—Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un étonnement sardonique, Martial +t'a battu... Dites donc, ma mère, entendez-vous?... Ça ne m'étonne plus, +que Nicolas ait si peur de lui.</p> + +<p>—Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en traître, s'écria Nicolas +devenant blême de fureur.</p> + +<p>—Tu mens; tu m'avais attaqué en sournois, je t'ai crossé et j'ai eu +pitié de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma maîtresse... +entends-tu bien, de ma maîtresse... cette fois-ci pas de grâce... tu +porteras longtemps mes marques.</p> + +<p>—Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...</p> + +<p>—Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu +recommences... je recommencerai à t'avertir.</p> + +<p>—Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui... moi.</p> + +<p>—Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-même, vous?</p> + +<p>—Tu me battras aussi? N'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas; +maintenant, allez... ça vous regarde... et lui aussi...</p> + +<p>—Toi, s'écria le bandit furieux en levant son dangereux couteau +catalan, tu me rosseras!!!</p> + +<p>—Nicolas... pas de couteau! s'écria la veuve en se levant promptement +pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de +colère, se leva, repoussa rudement sa mère et se précipita sur son +frère.</p> + +<p>Martial se recula vivement, saisit le gros bâton noueux qu'il avait en +entrant déposé sur le buffet et se mit sur la défensive.</p> + +<p>—Nicolas, pas de couteau! répéta la veuve.</p> + +<p>—Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du +ravageur.</p> + +<p>Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, épiait le moment +de se jeter sur son frère.</p> + +<p>—Je te dis, s'écria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous +crèverai tous les deux, et je commence... À moi, ma mère!... À moi, +Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure!</p> + +<p>Et, croyant le moment favorable à son attaque, le brigand s'élança sur +son frère le couteau levé.</p> + +<p>Martial, bâtonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son +bâton, qui, rapide comme la foudre, décrivit en sifflant un huit de +chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que +celui-ci, frappé d'un engourdissement subit, douloureux, laissa échapper +son couteau.</p> + +<p>—Brigand... tu m'as cassé le bras! s'écria-t-il en saisissant de sa +main gauche son bras droit, qui pendait inerte à son côté.</p> + +<p>—Non, j'ai senti mon bâton rebondir..., répondit Martial en envoyant +d'un coup de pied le couteau sous le buffet.</p> + +<p>Puis, profitant de la souffrance qu'éprouvait Nicolas, il le prit au +collet, le poussa rudement en arrière, jusqu'à la porte du petit caveau +dont nous avons parlé, l'ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y +enferma son frère, encore tout étourdi de cette brusque attaque.</p> + +<p>Revenant ensuite aux deux femmes, il saisit Calebasse par les épaules +et, malgré sa résistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa +légèrement à la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui +communiquait à la cuisine.</p> + +<p>Alors, s'adressant à la veuve, encore stupéfaite de cette manœuvre +aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement:</p> + +<p>—Maintenant, ma mère... à nous deux...</p> + +<p>—Eh bien!... oui... à nous deux..., s'écria la veuve; et sa figure +impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina +sa prunelle jusqu'alors éteinte; la colère, la haine, donnèrent à ses +traits un caractère terrible. Oui... à nous deux!... reprit-elle d'une +voix menaçante; j'attendais ce moment, tu vas savoir à la fin ce que +j'ai sur le cœur.</p> + +<p>—Et moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le cœur.</p> + +<p>—Tu vivrais cent ans, vois-tu, que tu te souviendrais de cette nuit...</p> + +<p>—Je m'en souviendrai!... Mon frère et ma sœur ont voulu m'assassiner, +vous n'avez rien fait pour les en empêcher... Mais voyons... parlez... +qu'avez-vous contre moi?</p> + +<p>—Ce que j'ai?...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Depuis la mort de ton père... tu n'as fait que des lâchetés!</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, lâche!... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t'es +sauvé à Rambouillet, braconner dans les bois avec ce colporteur de +gibier que tu avais connu à Bercy.</p> + +<p>—Si j'étais resté ici, maintenant je serais aux galères comme Ambroise, +ou près d'y aller comme Nicolas: je n'ai pas voulu être voleur comme +vous autres... de là votre haine.</p> + +<p>—Et quel métier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol +sans danger, vol de lâche!...</p> + +<p>—Le poisson, comme le gibier, n'appartient à personne; aujourd'hui chez +l'un, demain chez l'autre, il est à qui sait le prendre... Je ne vole +pas... Quant à être lâche...</p> + +<p>—Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi!</p> + +<p>—Parce qu'ils avaient battu plus faible qu'eux.</p> + +<p>—Métier de lâche!... Métier de lâche!...</p> + +<p>—Il y en a de plus honnêtes, c'est vrai; ce n'est pas à vous à me le +dire!</p> + +<p>—Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces métiers honnêtes, au lieu de +venir ici fainéantiser et vivre à mes crochets?</p> + +<p>—Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai!... Ça +n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous coûte rien... J'ai +essayé d'être serrurier pour gagner plus... mais quand depuis son +enfance on a vagabondé sur la rivière et dans les bois, on ne peut pas +s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis..., +ajouta Martial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aimé vivre seul sur +l'eau ou dans une forêt... là personne ne me questionne. Au lieu +qu'ailleurs, qu'on me parle de mon père, faut-il pas que je réponde... +guillotiné! de mon frère... galérien! de ma sœur... voleuse!</p> + +<p>—Et de ta mère, qu'en dis-tu?</p> + +<p>—Je dis...</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Je dis qu'elle est morte...</p> + +<p>—Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, lâche! Ton frère est +au bagne! Ton grand-père et ton père ont bravement fini sur l'échafaud +en narguant le prêtre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu +trembles!...</p> + +<p>—Les venger?</p> + +<p>—Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Charlot et sur +la casaque rouge, et finir comme père et mère, frère et sœur...</p> + +<p>Si habitué qu'il fût aux exaltations féroces de sa mère, Martial ne put +s'empêcher de frissonner.</p> + +<p>La physionomie de la veuve du supplicié, en prononçant ces derniers +mots, était épouvantable.</p> + +<p>Elle reprit avec une fureur croissante:</p> + +<p>—Oh! lâche, encore plus crétin que lâche! Tu veux être honnête!!! +Honnête? Est-ce que tu ne seras pas toujours méprisé, rebuté, comme fils +d'assassin, frère de galérien! Mais toi, au lieu de te mettre la +vengeance et la rage au ventre, ça t'y met la peur! Au lieu de mordre tu +te sauves: quand ils ont eu guillotiné ton père... tu nous as quittés... +lâche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l'île pour aller +au bourg sans qu'on hurle après nous, en nous poursuivant à coups de +pierres comme des chiens enragés... Oh! on nous payera ça, vois-tu! on +nous payera ça!!!</p> + +<p>—Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais être hué par tout le +monde comme fils et frère de condamné... eh bien! non! je n'ai pas pu... +j'ai mieux aimé m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le +vendeur de gibier.</p> + +<p>—Fallait y rester... dans tes bois.</p> + +<p>—Je suis revenu à cause de mon affaire avec un garde, et surtout à +cause des enfants... parce qu'ils étaient en âge de tourner à mal par +l'exemple.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça te fait?</p> + +<p>—Ça me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme +Ambroise, Nicolas et Calebasse...</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—Et seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqué. Je m'étais mis +en apprentissage pour tâcher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces +enfants, et quitter l'île... mais à Paris, tout se sait... c'était +toujours fils de guillotiné... frère de forçat... j'avais des batteries +tous les jours... ça m'a lassé...</p> + +<p>—Et ça ne t'a pas lassé d'être honnête... ça te réussissait si bien!... +Au lieu d'avoir le cœur de revenir avec nous, pour faire comme nous... +comme feront les enfants... malgré toi... oui, malgré toi... Tu crois +les enjôler avec ton prêche... mais nous sommes là... François est déjà +à nous... à peu près... une occasion, et il sera de la bande...</p> + +<p>—Je vous dis que non...</p> + +<p>—Tu verras que si... je m'y connais... Au fond il a du vice; mais tu le +gênes... Quant à Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira +toute seule... Ah! on nous a jeté des pierres! Ah! on nous a poursuivis +comme des chiens enragés!... On verra ce que c'est que notre famille... +excepté toi, lâche, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>!</p> + +<p>—C'est dommage...</p> + +<p>—Et comme tu te gâterais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n'y +jamais rentrer...</p> + +<p>Martial regarda sa mère avec surprise; après un moment de silence, il +lui dit:</p> + +<p>—Vous m'avez cherché querelle à souper pour en arriver là?</p> + +<p>—Oui, pour te montrer ce qui t'attend si tu voulais rester ici malgré +nous: un enfer... entends-tu?... Un enfer!... Chaque jour une querelle, +des coups, des rixes; et nous ne serons pas seuls comme ce soir: nous +aurons des amis qui nous aideront... tu n'y tiendras pas huit jours...</p> + +<p>—Vous croyez me faire peur?</p> + +<p>—Je ne te dis que ce qui t'arrivera...</p> + +<p>—Ça m'est égal... je reste...</p> + +<p>—Tu resteras ici?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Malgré nous?</p> + +<p>—Malgré vous, malgré Calebasse, malgré Nicolas, malgré tous les gueux +de sa trempe!</p> + +<p>—Tiens... tu me fais rire.</p> + +<p>Dans la bouche de cette femme à figure sinistre et féroce, ces mots +étaient horribles.</p> + +<p>—Je vous dis que je resterai ici jusqu'à ce que je trouve le moyen de +gagner ma vie ailleurs avec les enfants: seul, je ne serais pas +embarrassé, je retournerais dans les bois; mais à cause d'eux, il me +faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En +attendant, je reste.</p> + +<p>—Ah! tu restes... jusqu'au moment où tu emmèneras les enfants?</p> + +<p>—Comme vous dites!</p> + +<p>—Emmener les enfants?</p> + +<p>—Quand je leur dirai: «Venez», ils viendront... et en courant, je vous +en réponds.</p> + +<p>La veuve haussa les épaules et reprit:</p> + +<p>—Écoute: je t'ai dit tout à l'heure que, quand bien même tu vivrais +cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais t'expliquer pourquoi; +mais avant, es-tu bien décidé à ne pas t'en aller d'ici?</p> + +<p>—Oui! Oui! Mille fois oui!</p> + +<p>—Tout à l'heure, tu diras non! Mille fois non! Écoute-moi bien... +Sais-tu quel métier fait ton frère?</p> + +<p>—Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir...</p> + +<p>—Tu le sauras... il vole...</p> + +<p>—Tant pis pour lui.</p> + +<p>—Et pour toi...</p> + +<p>—Pour moi?</p> + +<p>—Il vole la nuit avec effraction, cas de galères; nous recélons ses +vols; qu'on le découvre, nous sommes condamnés à la même peine que lui +comme receleurs, et toi aussi; on rafle la famille, et les enfants +seront sur le pavé, où ils apprendront l'état de ton père et de ton +grand-père aussi bien qu'ici.</p> + +<p>—Moi, arrêté comme receleur, comme votre complice! Sur quelle preuve?</p> + +<p>—On ne sait pas comment tu vis: tu vagabondes sur l'eau, tu as la +réputation d'un mauvais homme, tu habites avec nous; à qui feras-tu +croire que tu ignores nos vols et nos recels?</p> + +<p>—Je prouverai que non.</p> + +<p>—Nous te chargerons comme notre complice.</p> + +<p>—Me charger! Pourquoi?</p> + +<p>—Pour te récompenser d'avoir voulu rester ici malgré nous.</p> + +<p>—Tout à l'heure vous vouliez me faire peur d'une façon, maintenant +c'est d'une autre; ça ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais +volé. Je reste.</p> + +<p>—Ah tu restes! Écoute donc encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, ce +qui s'est passé ici pendant la nuit de Noël?</p> + +<p>—La nuit de Noël? dit Martial en cherchant à rassembler ses souvenirs.</p> + +<p>—Cherche bien... cherche bien...</p> + +<p>—Je ne me rappelle pas...</p> + +<p>—Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amené ici, le soir, un homme +bien mis, qui avait besoin de se cacher?...</p> + +<p>—Oui, maintenant je me souviens; je suis monté me coucher, et je l'ai +laissé souper avec vous... Il a passé la nuit dans la maison; avant le +jour, Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen...</p> + +<p>—Tu es sûr que Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen?</p> + +<p>—Vous me l'avez dit le lendemain matin.</p> + +<p>—La nuit de Noël, tu étais donc ici?</p> + +<p>—Oui... eh bien?</p> + +<p>—Cette nuit-là... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a été +assassiné dans cette maison.</p> + +<p>—Lui!... Ici?...</p> + +<p>—Et volé... et enterré dans le petit bûcher.</p> + +<p>—Cela n'est pas vrai, s'écria Martial devenant pâle de terreur, et ne +voulant pas croire à ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer. +Encore une fois, ça n'est pas vrai!</p> + +<p>—Demande à ton protégé François ce qu'il a vu ce matin dans le bûcher!</p> + +<p>—François! Et qu'a-t-il vu?</p> + +<p>—Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne, +vas-y, tu t'en assureras.</p> + +<p>—Non, dit Martial en essuyant son front baigné d'une sueur froide, non +je ne vous crois pas... Vous dites cela pour...</p> + +<p>—Pour te prouver que, si tu demeures ici malgré nous, tu risques à +chaque instant d'être arrêté comme complice de vol et de meurtre; tu +étais ici la nuit de Noël; nous dirons que tu nous as aidés à faire le +coup. Comment prouveras-tu le contraire?</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains.</p> + +<p>—Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique.</p> + +<p>Martial était atterré: il ne doutait malheureusement pas de ce que +venait de lui dire sa mère; la vie vagabonde qu'il menait, sa +cohabitation avec une famille si criminelle devaient en effet faire +peser sur lui de terribles soupçons, et ces soupçons pouvaient se +changer en certitude aux yeux de la justice, si sa mère, son frère, sa +sœur, le désignaient comme leur complice.</p> + +<p>La veuve jouissait de l'abattement de son fils.</p> + +<p>—Tu as un moyen de sortir d'embarras: dénonce-nous!</p> + +<p>—Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien.</p> + +<p>—C'est pour cela que j'ai tout dit... Maintenant t'en iras-tu?</p> + +<p>Martial voulut tenter d'attendrir cette mégère; d'une voix moins rude il +lui dit:</p> + +<p>—Ma mère, je ne vous crois pas capable de ce meurtre...</p> + +<p>—Comme tu voudras, mais va-t'en...</p> + +<p>—Je m'en irai à une condition.</p> + +<p>—Pas de condition!</p> + +<p>—Vous mettrez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en +province...</p> + +<p>—Ils resteront ici...</p> + +<p>—Voyons, ma mère, quand vous les aurez rendus semblables à Nicolas, à +Calebasse, à Ambroise, à mon père... à quoi ça vous servira-t-il?</p> + +<p>—À faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas déjà de +trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est +seul: une fois dressés, François et Amandine l'aideront; on leur a aussi +jeté des pierres, à eux, tout petits... faut qu'ils se vengent!...</p> + +<p>—Ma mère, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se +découvrent...</p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Ils vont à l'échafaud, comme mon père.</p> + +<p>—Après, après?</p> + +<p>—Et leur sort ne vous fait pas trembler!</p> + +<p>—Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je +tue, ils tuent; qui prendra la mère prendra les petits... Nous ne nous +quitterons pas. Si nos têtes tombent, elles tomberont dans le même +panier... où elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que +toi de lâche dans la famille, nous te chassons... va-t'en!</p> + +<p>—Mais les enfants! Les enfants!</p> + +<p>—Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient +déjà formés. François est presque prêt; quand tu seras parti, Amandine +rattrapera le temps perdu...</p> + +<p>—Ma mère, je vous en supplie, consentez à envoyer les enfants en +apprentissage loin d'ici.</p> + +<p>—Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici?</p> + +<p>La veuve du supplicié articula ces derniers mots d'une manière si +inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette âme de bronze.</p> + +<p>—Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et résolu, écoutez-moi +bien à votre tour, ma mère... Je reste.</p> + +<p>—Ah! ah!</p> + +<p>—Pas dans cette maison... je serais assassiné par Nicolas ou empoisonné +par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et +les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'île; la porte est +solide, je la renforcerai encore... Une fois là, bien barricadé, avec +mon fusil, mon bâton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin +j'emmènerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon +bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront près de moi, dans la +cabane; nous vivrons de ma pêche; ça durera jusqu'à ce que j'aie trouvé +à les placer, et je trouverai...</p> + +<p>—Ah! c'est ainsi!</p> + +<p>—Ni vous, ni mon frère, ni Calebasse ne pouvez empêcher que ça soit, +n'est-ce pas!... Si on découvre vos vols ou votre assassinat durant mon +séjour dans l'île... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que +je suis revenu, que je suis resté à cause des enfants, pour les empêcher +de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'écrase si je +quitte l'île, et si les enfants restent un jour de plus dans cette +maison... Oui, et je vous défie, vous et les vôtres, de me chasser de +l'île!</p> + +<p>La veuve connaissait la résolution de Martial; les enfants aimaient leur +frère aîné autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans +hésiter lorsqu'il le voudrait. Quant à lui, bien armé, bien résolu, +toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranché et +barricadé dans la cabane de l'île pendant la nuit, il n'avait rien à +redouter des mauvais desseins de sa famille.</p> + +<p>Le projet de Martial pouvait donc de tout point se réaliser... Mais la +veuve avait beaucoup de raisons pour en empêcher l'exécution.</p> + +<p>D'abord, ainsi que les honnêtes artisans considèrent quelquefois le +nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services +qu'ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur François pour +l'assister dans ses crimes.</p> + +<p>Puis, ce qu'elle avait dit de son désir de venger son mari et son fils +était vrai. Certains êtres, nourris, vieillis, durcis dans le crime, +entrent en révolte ouverte; en guerre acharnée contre la société, et +croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a +frappé eux ou les leurs.</p> + +<p>Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et +plus tard contre la courtière, pouvaient être contrariés par la présence +de Martial. La veuve avait espéré amener une séparation immédiate entre +elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en +lui révélant que, s'il s'obstinait à rester dans l'île, il risquait de +passer pour complice de plusieurs crimes.</p> + +<p>Aussi rusée que pénétrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'était +trompée, sentit qu'il fallait recourir à la perfidie pour faire tomber +son fils dans un piège sanglant... Elle reprit donc, après un assez long +silence, avec une amertume affectée:</p> + +<p>—Je vois ton plan: tu ne veux pas nous dénoncer toi-même, tu veux nous +faire dénoncer par les enfants.</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterré ici; ils savent que +Nicolas a volé... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous +prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voilà ce qui +arriverait si je t'écoutais, si je te laissais chercher à placer les +enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de +mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne hâte pas le moment où +nous serons pris.</p> + +<p>Le ton radouci de la veuve fit croire à Martial que ses menaces avaient +produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un piège affreux.</p> + +<p>—Je connais les enfants, reprit-il, je suis sûr qu'en leur recommandant +de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une façon ou +d'une autre, je serais toujours avec eux et je répondrais de leur +silence.</p> + +<p>—Est-ce qu'on peut répondre des paroles d'un enfant... à Paris surtout, +où l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils +puissent nous aider à faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas +nous vendre, que je veux les garder ici.</p> + +<p>—Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et à Paris? Qui les +empêcherait de parler... s'ils ont à parler? S'ils étaient loin d'ici, à +la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger...</p> + +<p>—Loin d'ici? Et où ça? dit la veuve en regardant fixement son fils.</p> + +<p>—Laissez-moi les emmener... peu vous importe...</p> + +<p>—Comment vivras-tu, et eux aussi?</p> + +<p>—Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce +qu'il faudra lui dire, et peut-être qu'il me prêtera quelque chose à +cause des enfants; avec ça j'irai les mettre en apprentissage loin +d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de +nous...</p> + +<p>—Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sûre +d'eux.</p> + +<p>—Alors je m'établis demain à la baraque de l'île, en attendant mieux... +J'ai une tête aussi, vous le savez?...</p> + +<p>—Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi +n'es-tu pas resté dans tes bois?</p> + +<p>—Je vous offre de vous débarrasser de moi et des enfants...</p> + +<p>—Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout à coup +la veuve.</p> + +<p>—Ça me regarde: je sais ce que j'ai à faire, j'ai mon idée...</p> + +<p>—Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et François, vous ne +remettriez jamais les pieds à Paris?</p> + +<p>—Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous.</p> + +<p>—J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'être toujours à me +défier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y résigner, emmène-les... et +allez-vous-en tous le plus tôt possible... que je ne vous revoie +jamais!...</p> + +<p>—C'est dit!...</p> + +<p>—C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre à Nicolas.</p> + +<p>—Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin.</p> + +<p>—Et Calebasse?</p> + +<p>—C'est différent; ouvrez-lui quand je serai monté; elle me répugne à +voir.</p> + +<p>—Va... que l'enfer te confonde!</p> + +<p>—C'est votre bonsoir, ma mère?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Ça sera le dernier, heureusement, dit Martial.</p> + +<p>—Le dernier, reprit la veuve.</p> + +<p>Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine, +siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son +maître à l'étage supérieur de la maison.</p> + +<p>—Va, ton compte est bon! murmura la mère en montrant le poing à son +fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu.</p> + +<p>Puis, aidée de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs, +la veuve crocheta le caveau où se trouvait Nicolas et remit celui-ci en +liberté.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#tablea">III</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">François et Amandine</a></h3> + + +<p>François et Amandine couchaient dans une pièce située immédiatement +au-dessus de la cuisine, à l'extrémité d'un corridor sur lequel +s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de société aux +habitués du cabaret.</p> + +<p>Après avoir partagé leur souper frugal, au lieu d'éteindre leur +lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veillé +laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur frère Martial au +passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre.</p> + +<p>Posée sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de pâles clartés à +travers sa corne transparente.</p> + +<p>Des murs de plâtre rayés de voliges brunes, un grabat pour François, un +vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de +débris de chaises et de bancs brisés par les hôtes turbulents de la +taverne de l'île du Ravageur, tel était l'intérieur de ce réduit.</p> + +<p>Amandine, assise sur le bord du grabat, s'étudiait à se coiffer en +marmotte avec le foulard volé, don de son frère Nicolas.</p> + +<p>François, agenouillé, présentait un fragment de miroir à sa sœur, qui, +la tête à demi tournée, s'occupait alors d'épanouir la grosse rosette, +qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir.</p> + +<p>Fort attentif et fort émerveillé de cette coiffure, François négligea un +moment de présenter le morceau de glace de façon à ce que l'image de sa +sœur pût s'y réfléchir.</p> + +<p>—Lève donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois +plus... Là... bien... attends encore un peu... voilà que j'ai fini... +Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiffée?</p> + +<p>—Oh! très-bien! très-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en +feras une pareille à ma cravate, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, tout à l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras +devant moi... à reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que +je puisse me voir en marchant...</p> + +<p>François exécuta de son mieux cette manœuvre difficile, à la grande +satisfaction d'Amandine, qui se prélassait, triomphante et glorieuse, +sous les cornes et l'énorme bouffette de son foulard.</p> + +<p>Très-innocente et très-naïve dans toute autre circonstance, cette +coquetterie devenait coupable en s'exerçant à propos du produit d'un vol +que François et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante +facilité avec laquelle des enfants, même bien doués, se corrompent +presque à leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plongés dans une +atmosphère criminelle.</p> + +<p>Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur frère +Martial, n'était pas lui-même irréprochable, nous l'avons dit; incapable +de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie +vagabonde et peu régulière. Sans doute les crimes de sa famille le +révoltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les défendait +contre les mauvais traitements; il tâchait de les soustraire à la +pernicieuse influence de sa famille; mais, n'étant pas appuyés sur des +enseignements d'une moralité rigoureuse, absolue, ses conseils +sauvegardaient faiblement ses protégés. Ils se refusaient à commettre +certaines mauvaises actions, non par honnêteté, mais pour obéir à +Martial, qu'ils aimaient, et pour désobéir à leur mère, qu'ils +redoutaient et haïssaient.</p> + +<p>Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune, +familiarisés qu'ils étaient avec les détestables exemples qu'ils avaient +chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champêtre, +hanté pas le rebut de la plus basse populace, servait de théâtre à +d'ignobles orgies, à de crapuleuses débauches; et Martial, si ennemi du +vol et du meurtres se montrait assez indifférent à ces immondes +saturnales.</p> + +<p>C'est dire combien les instincts de moralité des enfants étaient +douteux, vacillants, précaires, chez François surtout, arrivé à ce terme +dangereux où l'âme hésitant indécise, entre le bien et le mal, peut être +en un moment à jamais perdue ou sauvée...</p> + +<p>—Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma sœur! reprit François; est-il +joli! Quand nous irons jouer sur la grève devant le four à plâtre du +chaufournier, faudra te coiffer comme ça, pour faire enrager ses +enfants, qui sont toujours à nous jeter des pierres et à nous appeler +petits guillotinés... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et +nous leur dirons: «C'est égal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de +soie comme nous deux!»</p> + +<p>—Mais, dis donc, François..., reprit Amandine après un moment de +réflexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont volés, +ils nous appelleraient petits voleurs...</p> + +<p>—Avec ça qu'ils s'en gênent de nous appeler voleurs!</p> + +<p>—Quand c'est pas vrai... c'est égal... Mais maintenant...</p> + +<p>—Puisque Nicolas nous les a donnés, ces deux mouchoirs, nous ne les +avons pas volés.</p> + +<p>—Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre frère Martial dit +qu'il ne faut pas voler...</p> + +<p>—Mais, puisque c'est Nicolas qui a volé, ça ne nous regarde pas.</p> + +<p>—Tu crois, François?</p> + +<p>—Bien sûr...</p> + +<p>—Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne à qui ils +étaient nous les eût donnés... Et toi, François?</p> + +<p>—Moi, ça m'est égal... On nous en a fait cadeau; c'est à nous.</p> + +<p>—Tu en es bien sûr?</p> + +<p>—Mais, oui, oui, sois donc tranquille!...</p> + +<p>—Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon frère Martial nous +défend, et nous avons de beaux mouchoirs.</p> + +<p>—Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait +prendre ce fichu à carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il +avait le dos tourné?</p> + +<p>—Oh! François, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se +mouillèrent de larmes. Mon frère Martial serait capable de ne plus nous +aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici...</p> + +<p>—N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je +riais...</p> + +<p>—Oh! ne ris pas de cela, François; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais +il a bien fallu; ma sœur m'a pincée jusqu'au sang, et puis elle me +faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le cœur m'a +manqué, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne +s'est aperçu de rien, et ma sœur a gardé le fichu. Si on m'avait prise +pourtant, François, on m'aurait mise en prison...</p> + +<p>—On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas volé.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Pardi!</p> + +<p>—Et en prison, comme on doit être malheureux!</p> + +<p>—Ah! bien oui... au contraire...</p> + +<p>—Comment, François, au contraire?</p> + +<p>—Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge à Paris chez le père +Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni à Paris, passage de +la Brasserie?</p> + +<p>—Un gros boiteux?</p> + +<p>—Mais oui, qui est venu ici, à la fin de l'automne, de la part du père +Micou, avec un montreur de singes et deux femmes.</p> + +<p>—Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a dépensé tant, tant d'argent?</p> + +<p>—Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les +promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... même que le montreur +de singes avait emporté son orgue pour faire de la musique dans le +bateau?...</p> + +<p>—Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tiré, François!</p> + +<p>—Et le gros boiteux n'était pas chiche! Il m'a donné dix sous pour moi! +Il ne prenait jamais que du vin cacheté; ils avaient du poulet à tous +leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs.</p> + +<p>—Tant que ça, François?</p> + +<p>—Oh! oui...</p> + +<p>—Il était donc bien riche?</p> + +<p>—Du tout... ce qu'il dépensait, c'était de l'argent qu'il avait gagné +en prison, d'où il sortait.</p> + +<p>—Il avait gagné tout cet argent-là en prison?</p> + +<p>—Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand +il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on +le prenait... ça lui était bien égal, parce qu'il retournerait rejoindre +les bons enfants de la geôle, comme il dit.</p> + +<p>—Il n'avait donc pas peur de la prison, François?</p> + +<p>—Mais au contraire... il disait à Calebasse qu'ils sont là un tas +d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit +et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre +fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant... +tandis qu'il y a des bêtes d'ouvriers honnêtes qui crèvent de faim et de +froid, faute d'ouvrage...</p> + +<p>—Pour sûr, François, il disait ça, le gros boiteux?</p> + +<p>—Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot +pendant qu'il racontait son histoire à Calebasse et aux deux femmes, qui +disaient que c'était la même chose dans les prisons de femmes d'où elles +sortaient.</p> + +<p>—Mais alors, François, faut donc pas que ça soit si mal de voler, +puisqu'on est si bien en prison?</p> + +<p>—Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre frère Martial qui +dise que c'est mal de voler... peut-être qu'il se trompe...</p> + +<p>—C'est égal, il faut le croire, François... il nous aime tant!</p> + +<p>—Il nous aime, c'est vrai... quand il est là, il n'y a pas de risque +qu'on nous batte... S'il avait été ici ce soir, notre mère ne m'aurait +pas roué de coups... Vieille bête! Est-elle mauvaise!... Oh! je la +hais... je la hais... que je voudrais être grand pour lui rendre tous +les coups qu'elle nous a donnés... à toi, surtout, qui est bien moins +dure que moi...</p> + +<p>—Oh! François, tais-toi... ça me fait peur de t'entendre dire que tu +voudrais battre notre mère! s'écria la pauvre petite en pleurant et en +jetant ses bras autour du cou de son frère, qu'elle embrassa tendrement.</p> + +<p>—Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit François en repoussant +Amandine avec douceur, pourquoi ma mère et Calebasse sont-elles toujours +si acharnées sur nous?</p> + +<p>—Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa +main; c'est peut-être parce qu'on a mis notre frère Ambroise aux galères +et qu'on a guillotiné notre père, qu'elles sont injustes pour nous...</p> + +<p>—Est-ce que c'est notre faute?</p> + +<p>—Mon Dieu, non; mais que veux-tu?</p> + +<p>—Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups, à la +fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi... À quoi ça +m'avance-t-il de ne pas voler?</p> + +<p>—Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait?</p> + +<p>—Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car ça lasse +aussi d'être battu; tiens, ce soir, jamais ma mère n'avait été aussi +méchante... c'était comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne +disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par +le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait +voir ses yeux reluire...</p> + +<p>—Pauvre François... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans +le bûcher.</p> + +<p>—Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit François en +tressaillant d'effroi; j'en suis bien sûr.</p> + +<p>—Peut-être qu'il y aura eu autrefois un cimetière ici, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Faut croire... mais alors pourquoi notre mère m'a-t-elle dit qu'elle +m'abîmerait encore si je parlais de l'os de mort à mon frère Martial?... +Vois-tu, c'est plutôt quelqu'un qu'on aura tué dans une dispute et qu'on +aura enterré là pour que ça ne se sache pas.</p> + +<p>—Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a déjà manqué +d'arriver.</p> + +<p>—Quand cela?</p> + +<p>—Tu sais, la fois où M. Barbillon a donné un coup de couteau à ce grand +qui est si décharné, si décharné, si décharné, qu'il se fait voir pour +de l'argent.</p> + +<p>—Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma mère est +venue, les a séparés... sans ça, Barbillon aurait peut-être tué le grand +décharné! As-tu vu comme il écumait et comme les yeux lui sortaient de +la tête, à Barbillon?...</p> + +<p>—Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien. +C'est lui qui est un crâne!</p> + +<p>—Si jeune et si méchant... François!</p> + +<p>—Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi méchant +que lui, s'il était assez fort.</p> + +<p>—Oh! oui, il est bien méchant... L'autre jour il m'a battue, parce que +je n'ai pas voulu jouer avec lui.</p> + +<p>—Il t'a battue?... Bon... la première fois qu'il viendra...</p> + +<p>—Non, non, vois-tu, François, c'était pour rire...</p> + +<p>—Bien sûr?</p> + +<p>—Oui, bien vrai.</p> + +<p>—À la bonne heure... sans ça... Mais je ne sais pas comment il fait, ce +gamin-là, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois +qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montré des pièces d'or de +vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: «Vous en +auriez comme ça, si vous n'étiez pas des petits <i>sinves</i>.»</p> + +<p>—Des sinves?</p> + +<p>—Oui, en argot ça veut dire des bêtes, des imbéciles.</p> + +<p>—Ah! oui, c'est vrai.</p> + +<p>—Quarante francs... en or... comme j'achèterais des belles choses avec +ça... Et toi, Amandine?</p> + +<p>—Oh! moi aussi.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu achèterais?</p> + +<p>—Voyons, dit l'enfant en baissant la tête d'un air méditatif; +j'achèterais d'abord pour mon frère Martial une bonne casaque bien +chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau.</p> + +<p>—Mais pour toi?... Pour toi?...</p> + +<p>—J'aimerais bien un petit Jésus en cire avec son mouton et sa croix, +comme ce marchand de figures de plâtre en avait dimanche... tu sais, +sous le porche de l'église d'Asnières?</p> + +<p>—À propos, pourvu qu'on ne dise pas à ma mère ou à Calebasse qu'on nous +a vus dans l'église!</p> + +<p>—C'est vrai, elle qui nous a toujours tant défendu d'y entrer... C'est +dommage, car c'est bien gentil en dedans, une église... n'est-ce pas, +François?</p> + +<p>—Oui... quels beaux chandeliers d'argent!</p> + +<p>—Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne...</p> + +<p>—Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand +buffet du fond, où le prêtre disait la messe avec ses deux amis, +habillés comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin?</p> + +<p>—Dis donc, François, te souviens-tu, l'autre année à la Fête-Dieu, +quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites +communiantes avec leurs voiles blancs?</p> + +<p>—Avaient-elles de beaux bouquets!</p> + +<p>—Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur +bannière!</p> + +<p>—Et comme les broderies d'argent de leur bannière reluisaient au +soleil!... C'est ça qui doit coûter cher!...</p> + +<p>—Mon Dieu, que c'était donc joli, hein, François!</p> + +<p>—Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc +au bras... et leurs cierges à poignée de velours rouge avec de l'or +après.</p> + +<p>—Ils avaient aussi leur bannière, les petits garçons, n'est-ce pas, +François? Ah! mon Dieu! ai-je été battue encore ce jour-là pour avoir +demandé à notre mère pourquoi nous n'allions pas à la procession comme +les autres enfants!</p> + +<p>—C'est alors qu'elle nous a défendu d'entrer jamais dans l'église, +quand nous irions au bourg ou à Paris, à moins que ça ne soit pour y +voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant +qu'ils écouteraient la messe, a ajouté Calebasse en riant et en montrant +ses vieilles dents jaunes. Mauvaise bête, va!</p> + +<p>—Oh! pour ça... voler dans une église, on me tuerait plutôt, n'est-ce +pas, François?</p> + +<p>—Là ou ailleurs, qu'est-ce que ça fait, une fois qu'on est décidé?</p> + +<p>—Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais +jamais...</p> + +<p>—À cause des prêtres?</p> + +<p>—Non... peut-être à cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a +l'air si douce, si bonne.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse +bête!...</p> + +<p>—C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... Ça n'est pas ma +faute...</p> + +<p>—À propos de prêtres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... où Nicolas +m'a donné deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le +curé sur la grève? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais +pas faire mal, moi.</p> + +<p>—Oui, mais cette fois-là, par exemple, notre frère Martial a dit, comme +Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les prêtres.</p> + +<p>À ce moment, François et Amandine entendirent marcher dans le corridor.</p> + +<p>Martial regagnait sa chambre sans défiance après son entretien avec sa +mère, croyant Nicolas enfermé jusqu'au lendemain matin.</p> + +<p>Voyant un rayon de lumière s'échapper du cabinet des enfants par la +porte entr'ouverte, Martial entra chez eux.</p> + +<p>Tous deux coururent à lui, il les embrassa tendrement.</p> + +<p>—Comment! Vous n'êtes pas encore couchés petits bavards?</p> + +<p>—Non, mon frère, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et +vous dire bonsoir, dit Amandine.</p> + +<p>—Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on +s'était disputé, ajouta François.</p> + +<p>—Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est +rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai +une bonne nouvelle à vous apprendre.</p> + +<p>—À nous, mon frère?</p> + +<p>—Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi +ailleurs, bien loin, bien loin?</p> + +<p>—Oh! oui, mon frère!...</p> + +<p>—Oui, mon frère.</p> + +<p>—Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'île tous les +trois.</p> + +<p>—Quel bonheur! s'écria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains.</p> + +<p>—Et où irons-nous? demanda François.</p> + +<p>—Tu le verras, curieux... mais n'importe, où nous irons tu apprendras +un bon état... qui te mettra à même de gagner ta vie... voilà ce qu'il y +a de sûr.</p> + +<p>—Je n'irai plus à la pêche avec toi, mon frère?</p> + +<p>—Non, mon garçon, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un +serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du cœur et en travaillant +ferme, au bout d'un an tu pourras déjà gagner quelque chose. Ah çà! +qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content.</p> + +<p>—C'est que... mon frère... je...</p> + +<p>—Voyons, parle.</p> + +<p>—C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi à +pêcher... à raccommoder tes filets, que d'apprendre un état.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Dame! être enfermé dans un atelier toute la journée, c'est triste... +et puis être apprenti, c'est ennuyeux...</p> + +<p>Martial haussa les épaules.</p> + +<p>—Vaut mieux être paresseux, vagabond, flâneur, n'est-ce pas? lui dit-il +sévèrement, en attendant qu'on devienne voleur...</p> + +<p>—Non, mon frère, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous +vivons ici, voilà tout...</p> + +<p>—Oui, c'est ça, boire, manger, dormir et t'amuser à pêcher comme un +bourgeois, n'est-ce pas?</p> + +<p>—J'aimerais mieux ça...</p> + +<p>—C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon +pauvre François, il est crânement temps que je t'emmène d'ici; sans t'en +douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma mère avait +raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce +que ça ne te plairait pas d'apprendre un état?</p> + +<p>—Oh! si, mon frère... j'aimerais bien à apprendre, j'aime mieux que de +rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec +François!</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que tu as là sur la tête, ma fille? dit Martial en +remarquant la triomphante coiffure d'Amandine.</p> + +<p>—Un foulard que Nicolas m'a donné...</p> + +<p>—Il m'en a donné un aussi, à moi, dit orgueilleusement François.</p> + +<p>—Et d'où viennent-ils, ces foulards? Ça m'étonnerait que Nicolas les +eût achetés pour vous en faire cadeau.</p> + +<p>Les deux enfants baissèrent la tête sans répondre.</p> + +<p>Au bout d'une seconde, François dit résolument:</p> + +<p>—Nicolas nous les a donnés; nous ne savons pas d'où ils viennent, +n'est-ce pas, Amandine?</p> + +<p>—Non... non... mon frère, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant +pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial.</p> + +<p>—Ne mentez pas, dit sévèrement Martial.</p> + +<p>—Nous ne mentons pas, ajouta hardiment François.</p> + +<p>—Amandine, mon enfant..., dis la vérité, reprit Martial avec douceur.</p> + +<p>—Eh bien! pour dire toute la vérité, reprit timidement Amandine, ces +beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'étoffes que Nicolas a rapportée +ce soir dans son bateau...</p> + +<p>—Et qu'il a volée?</p> + +<p>—Je crois que oui, mon frère... sur une galiote.</p> + +<p>—Vois-tu, François! tu mentais, dit Martial.</p> + +<p>L'enfant baissa la tête sans répondre.</p> + +<p>—Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, François.</p> + +<p>La petite se décoiffa, regarda une dernière fois l'énorme rosette qui ne +s'était pas défaite et remit le foulard à Martial en étouffant un soupir +de regret.</p> + +<p>François tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa sœur, le +rendit à Martial.</p> + +<p>—Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards à Nicolas; vous +n'auriez pas dû les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme +si on volait soi-même.</p> + +<p>—C'est dommage; il étaient bien jolis, ces mouchoirs, dit François.</p> + +<p>—Quand tu auras un état et que tu gagneras de l'argent en travaillant, +tu en achèteras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes +enfants.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas fâché, mon frère? dit timidement Amandine.</p> + +<p>—Non, non, ma fille, ce n'est pas votre faute... Vous vivez avec des +gueux, vous faites comme eux sans savoir... Quand vous serez avec de +braves gens, vous ferez comme les braves gens; et vous y serez +bientôt... ou le diable m'emportera... Allons, bonsoir!</p> + +<p>—Bonsoir, mon frère!</p> + +<p>Martial embrassa les enfants.</p> + +<p>Ils restèrent seuls.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as donc, François? Tu as l'air tout triste! dit +Amandine.</p> + +<p>—Tiens! mon frère m'a pris mon beau foulard et puis, tu n'as donc pas +entendu?</p> + +<p>—Il veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage...</p> + +<p>—Ça ne te fait pas plaisir?</p> + +<p>—Ma foi, non...</p> + +<p>—Tu aimes mieux rester ici à être battu tous les jours?</p> + +<p>—Je suis battu; mais au moins je ne travaille pas, je suis toute la +journée en bateau ou à pêcher, ou à jouer, ou à servir les pratiques, +qui quelquefois me donnent pour boire, comme le gros boiteux; c'est bien +plus amusant que d'être du matin au soir enfermé dans un atelier à +travailler comme un chien.</p> + +<p>—Mais tu n'as donc pas entendu?... Mon frère nous a dit que si nous +restions ici plus longtemps nous deviendrions des gueux!</p> + +<p>—Ah bah! ça m'est bien égal... puisque les autres enfants nous +appellent déjà petits voleurs... petits guillotinés... Et puis, +travailler... c'est trop ennuyeux...</p> + +<p>—Mais ici on nous bat toujours, mon frère!</p> + +<p>—On nous bat parce que nous écoutons plutôt Martial que les autres...</p> + +<p>—Il est si bon pour nous!</p> + +<p>—Il est bon, il est bon; je ne dis pas... aussi je l'aime bien... On +n'ose pas nous faire du mal devant lui... il nous emmène promener... +c'est vrai... mais c'est tout... il ne nous donne jamais rien...</p> + +<p>—Dame! il n'a rien... ce qu'il gagne, il le donne à notre mère pour sa +nourriture.</p> + +<p>—Nicolas a quelque chose, lui... Bien sûr que si nous l'écoutions, et +ma mère aussi, ils ne nous rendraient pas la vie si dure... ils nous +donneraient des belles nippes comme aujourd'hui... ils ne se défieraient +plus de nous... nous aurions de l'argent comme Tortillard.</p> + +<p>—Mais, mon Dieu, pour ça il faudrait voler, et ça ferait tant de peine +à notre frère Martial!</p> + +<p>—Eh bien! tant pis!</p> + +<p>—Oh! François... et puis si on nous prenait, nous irions en prison.</p> + +<p>—Être en prison ou être enfermé dans un atelier toute la journée... +c'est la même chose... D'ailleurs le gros boiteux dit qu'on s'amuse... +en prison.</p> + +<p>—Mais le chagrin que nous ferions à Martial... tu n'y penses donc pas? +Enfin c'est pour nous qu'il est revenu ici et qu'il y reste; pour lui +tout seul, il ne serait pas gêné, il retournerait être braconnier dans +les bois qu'il aime tant.</p> + +<p>—Eh bien! qu'il nous emmène avec lui dans les bois, dit François, ça +vaudrait mieux que tout. Je serais avec lui que j'aime bien, et je ne +travaillerais pas à des métiers qui m'ennuient.</p> + +<p>La conversation de François et d'Amandine fut interrompue. Du dehors on +ferma la porte à double tour.</p> + +<p>—On nous enferme! s'écria François.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu... et pourquoi donc, mon frère? Qu'est-ce qu'on va nous +faire?</p> + +<p>—C'est peut-être Martial.</p> + +<p>—Écoute... écoute... comme son chien aboie!... dit Amandine en prêtant +l'oreille.</p> + +<p>Au bout de quelques instants François ajouta:</p> + +<p>—On dirait qu'on frappe à sa porte avec un marteau... on veut +l'enfoncer peut-être!</p> + +<p>—Oui, oui, son chien aboie toujours...</p> + +<p>—Écoute, François! maintenant c'est comme si on clouait quelque +chose... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur... Qu'est-ce donc qu'on fait à +notre frère? Voilà son chien qui hurle maintenant.</p> + +<p>—Amandine... on n'entend plus rien..., reprit François en s'approchant +de la porte.</p> + +<p>Les deux enfants, suspendant leur respiration, écoutaient avec anxiété.</p> + +<p>—Voilà qu'ils reviennent de chez mon frère, dit François à voix basse; +j'entends marcher dans le corridor.</p> + +<p>—Jetons-nous sur nos lits; ma mère nous tuerait si elle nous trouvait +levés, dit Amandine avec terreur.</p> + +<p>—Non..., reprit François en écoutant toujours, ils viennent de passer +devant notre porte... ils descendent l'escalier en courant...</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est donc?...</p> + +<p>—Ah! on ouvre la porte de la cuisine... maintenant...</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Oui, oui... j'ai reconnu son bruit...</p> + +<p>—Le chien de Martial hurle toujours..., dit Amandine en écoutant...</p> + +<p>Tout à coup, elle s'écria:</p> + +<p>—François! Mon frère nous appelle...</p> + +<p>—Martial?</p> + +<p>—Oui... entends-tu? Entends-tu?...</p> + +<p>En effet, malgré l'épaisseur des deux portes fermées, la voix +retentissante de Martial, qui de sa chambre appelait les deux enfants, +arriva jusqu'à eux.</p> + +<p>—Mon Dieu, nous ne pouvons aller à lui... nous sommes enfermés, dit +Amandine; on veut lui faire du mal, puisqu'il nous appelle...</p> + +<p>—Oh! pour ça... si je pouvais les en empêcher, s'écria résolument +François, je les empêcherais, quand on devrait me couper en morceaux!...</p> + +<p>—Mais notre frère ne sait pas qu'on a donné un tour de clef à notre +porte; il va croire que nous ne voulons pas aller à son secours; +crie-lui donc que nous sommes enfermés, François!</p> + +<p>Ce dernier allait suivre le conseil de sa sœur, lorsqu'un coup violent +ébranla au-dehors la persienne de la petite fenêtre du cabinet des deux +enfants.</p> + +<p>—Ils viennent par la croisée pour nous tuer! s'écria Amandine; et, dans +son épouvante, elle se précipita sur son lit et cacha sa tête dans ses +mains.</p> + +<p>François resta immobile, quoiqu'il partageât la terreur de sa sœur.</p> + +<p>Pourtant, après le choc violent dont on a parlé, la persienne ne +s'ouvrit pas; le plus profond silence régna dans la maison.</p> + +<p>Martial avait cessé d'appeler les enfants.</p> + +<p>Un peu rassuré, et excité par une vive curiosité, François se hasarda +d'entrebâiller doucement sa croisée et tâcha de regarder au-dehors à +travers les feuilles de la persienne.</p> + +<p>—Prends bien garde, mon frère! dit tout bas Amandine, qui, entendant +François ouvrir la fenêtre, s'était mise sur son séant. Est-ce que tu +vois quelque chose? ajouta-t-elle.</p> + +<p>—Non... la nuit est trop noire.</p> + +<p>—Tu n'entends rien?</p> + +<p>—Non, il fait trop grand vent.</p> + +<p>—Reviens... reviens alors!</p> + +<p>—Ah! maintenant je vois quelque chose.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—La lueur d'une lanterne... elle va et elle vient.</p> + +<p>—Qui est-ce qui la porte?</p> + +<p>—Je ne vois que la lueur... Ah! elle se rapproche... on parle.</p> + +<p>—Qui ça?</p> + +<p>—Écoute... écoute... c'est Calebasse.</p> + +<p>—Que dit-elle?</p> + +<p>—Elle dit de bien tenir le pied de l'échelle.</p> + +<p>—Ah! vois-tu, c'est en prenant la grande échelle qui était appuyée +contre notre persienne qu'ils auront fait le bruit de tout à l'heure.</p> + +<p>—Je n'entends plus rien.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'ils en font, de l'échelle, maintenant?</p> + +<p>—Je ne peux plus voir...</p> + +<p>—Tu n'entends plus rien?</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>—Mon Dieu, François, c'est peut-être pour monter chez notre frère +Martial par la fenêtre... qu'ils ont pris l'échelle!</p> + +<p>—Ça se peut bien.</p> + +<p>—Si tu ouvrais un tout petit peu la jalousie pour voir...</p> + +<p>—Je n'ose pas.</p> + +<p>—Rien qu'un peu.</p> + +<p>—Oh! non, non. Si ma mère s'en apercevait!</p> + +<p>—Il fait si noir, il n'y a pas de danger.</p> + +<p>François se rendit, quoique à regret, au désir de sa sœur, entrebâilla +la persienne et regarda.</p> + +<p>—Eh bien! mon frère? dit Amandine en surmontant ses craintes et +s'approchant de François sur la pointe du pied.</p> + +<p>—À la clarté de la lanterne, dit celui-ci, je vois Calebasse qui tient +le pied de l'échelle... ils l'ont appuyée à la fenêtre de Martial.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Nicolas monte à l'échelle, il a sa hachette à la main, je la vois +reluire...</p> + +<p>—Ah! vous n'êtes pas couchés et vous nous espionnez! s'écria tout à +coup la veuve, en s'adressant du dehors à François et à sa sœur.</p> + +<p>Au moment de rentrer dans la cuisine, elle venait d'apercevoir la lueur +qui s'échappait de la persienne entr'ouverte.</p> + +<p>Les malheureux enfants avaient négligé d'éteindre leur lumière.</p> + +<p>—Je monte, ajouta la veuve d'une voix terrible, je monte vous trouver, +petits mouchards!</p> + +<p>Tels étaient les événements qui se passèrent à l'île du Ravageur, la +veille du jour où M<sup>me</sup> Séraphin devait y amener Fleur-de-Marie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IVa" id="IVa"></a><a href="#tablea">IV</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Un garni</a></h3> + + +<p>Le passage de la Brasserie, passage ténébreux et assez peu connu, +quoique situé au centre de Paris, aboutit d'un côté à la rue +Traversière-Saint-Honoré, de l'autre à la cour Saint-Guillaume.</p> + +<p>Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, où +presque jamais le soleil ne pénètre, s'élevait une maison garnie +(vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers).</p> + +<p>Sur un méchant écriteau on lisait: <i>Chambres et cabinets meublés</i>; à +droite d'une allée obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins +obscur, où se tenait habituellement le principal locataire du garni.</p> + +<p>Cet homme, dont le nom a été plusieurs fois prononcé à l'île du +Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles +ferrailles, mais secrètement il achète et recèle les métaux volés, tels +que fer, plomb, cuivre et étain.</p> + +<p>Dire que le père Micou était en relation d'affaires et d'amitié avec les +Martial, c'est apprécier suffisamment sa moralité.</p> + +<p>Il est, du reste, un fait à la fois curieux et effrayant; c'est l'espèce +d'affiliation, de communion mystérieuse qui relie presque tous les +malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres où +affluent et d'où refluent incessamment ces flots de corruption qui +envahissent peu à peu la capitale et y laissent de si sanglantes épaves.</p> + +<p>Le père Micou est un gros homme de cinquante ans, à physionomie basse, +rusée, au nez bourgeonnant, aux joues avinées; il porte un bonnet de +loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert.</p> + +<p>Au-dessus du petit poêle de fonte auprès duquel il se chauffe, on +remarque une planche numérotée attachée au mur; là sont accrochées les +clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la +devanture vitrée qui s'ouvrait sur la rue, derrière d'épais barreaux de +fer, étaient peints de façon à ce que du dehors on ne pût pas voir (et +pour cause) ce qui se passait dans la boutique.</p> + +<p>Il règne dans ce vaste magasin une assez grande obscurité; aux murailles +noirâtres et humides pendent des chaînes rouillées de toutes grosseurs +et de toutes longueurs; le sol disparaît presque entièrement sous des +monceaux de débris de fer et de fonte.</p> + +<p>Trois coups frappés à la porte, d'une façon particulière, attirèrent +l'attention du logeur-revendeur-receleur.</p> + +<p>—Entrez! cria-t-il.</p> + +<p>On entra.</p> + +<p>C'était Nicolas, le fils de la veuve du supplicié.</p> + +<p>Il était très-pâle; sa figure semblait encore plus sinistre que la +veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaieté bruyante +pendant l'entretien suivant. (Cette scène se passait le lendemain de la +querelle de ce bandit avec son frère Martial.)</p> + +<p>—Ah! te voilà, bon sujet! lui dit cordialement le logeur.</p> + +<p>—Oui, père Micou; je viens faire affaire avec vous.</p> + +<p>—Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte...</p> + +<p>—C'est que mon chien et ma petite charrette sont là... avec la chose.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du <i>gras-double</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>?</p> + +<p>—Non, père Micou.</p> + +<p>—C'est pas du <i>ravage</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; t'es trop feignant maintenant; tu ne +travailles plus... c'est peut-être du <i>dur</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>?</p> + +<p>—Non, père Micou; c'est du <i>rouget</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>... quatre saumons... Il doit y +en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage.</p> + +<p>—Va me chercher le <i>rouget</i>; nous allons peser.</p> + +<p>—Faut que vous m'aidiez, père Micou; j'ai mal au bras.</p> + +<p>Et, au souvenir de sa lutte avec son frère Martial, les traits du bandit +exprimèrent à la fois un ressentiment de haine et de joie féroce, comme +si déjà sa vengeance eût été satisfaite.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon garçon?</p> + +<p>—Rien... une foulure.</p> + +<p>—Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre +ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un remède de +ferrailleur, mais excellent.</p> + +<p>—Merci, père Micou.</p> + +<p>—Allons, viens chercher le <i>rouget</i>; je vais t'aider, paresseux!</p> + +<p>En deux voyages, les saumons furent retirés d'une petite charrette tirée +par un énorme dogue, et apportés dans la boutique.</p> + +<p>—C'est une bonne idée, ta charrette! dit le père Micou en ajustant les +plateaux de bois d'énormes balances pendues à une des solives du +plafond.</p> + +<p>—Oui, quand j'ai quelque chose à apporter, je mets mon dogue et la +charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait +peut-être, mon chien ne jase pas.</p> + +<p>—Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le +cuivre; ta mère et ta sœur sont en bonne santé?</p> + +<p>—Oui, père Micou.</p> + +<p>—Les enfants aussi?</p> + +<p>—Les enfants aussi. Et votre neveu, André, où donc est-il?</p> + +<p>—Ne m'en parle pas! Il était en ribote hier; Barbillon et le gros +boiteux me l'ont emmené, il n'est rentré que ce matin; il est déjà en +course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton +frère Martial, toujours sauvage?</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien.</p> + +<p>—Comment! Tu n'en sais rien?</p> + +<p>—Non, dit Nicolas en affectant un air indifférent: depuis deux jours +nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-être retourné braconner dans les +bois, à moins que son bateau qui était vieux, vieux... n'ait coulé bas +au milieu de la rivière, et lui avec...</p> + +<p>—Ça ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le +sentir, ton frère!</p> + +<p>—C'est vrai... on a comme ça des idées sur les uns et sur les autres. +Combien y a-t-il de livres de cuivre?</p> + +<p>—T'as le coup d'œil juste... cent quarante-huit livres, mon garçon.</p> + +<p>—Et vous me devez?</p> + +<p>—Trente francs tout au juste.</p> + +<p>—Trente francs, quand le cuivre est à vingt sous la livre! Trente +francs!</p> + +<p>—Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au +diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette.</p> + +<p>—Mais, père Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens!</p> + +<p>—Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en +donne quinze sous la livre.</p> + +<p>—Toujours la même chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de +brigands! peut-on écorcher les amis comme ça! Mais c'est pas tout: si je +vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au +moins?</p> + +<p>—Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des chaînes ou des crampons +pour tes bachots?</p> + +<p>—Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de tôle très-forte, comme +qui dirait pour doubler des volets.</p> + +<p>—J'ai ton affaire... quatre lignes d'épaisseur... une balle de pistolet +ne traverserait pas ça.</p> + +<p>—C'est ce que je veux... justement!...</p> + +<p>—Et de quelle grandeur?</p> + +<p>—Mais... en tout, sept à huit pieds carrés.</p> + +<p>—Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore?</p> + +<p>—Trois barres de fer de trois à quatre pieds de long et de deux pouces +carrés.</p> + +<p>—J'ai démoli l'autre jour une grille de croisée, ça t'ira comme un +gant... Et puis?</p> + +<p>—Deux fortes charnières et un loquet pour ajuster et fermer à volonté +une soupape de deux pieds carrés.</p> + +<p>—Une trappe, tu veux dire?</p> + +<p>—Non, une soupape...</p> + +<p>—Je ne comprends pas à quoi ça peut te servir, une soupape.</p> + +<p>—C'est possible; moi, je le comprends.</p> + +<p>—À la bonne heure; tu n'auras qu'à choisir, j'ai là un tas de +charnières. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore?</p> + +<p>—C'est tout.</p> + +<p>—Ça n'est guère.</p> + +<p>—Préparez-moi tout de suite ma marchandise, père Micou, je la prendrai +en repassant; j'ai encore des courses à faire.</p> + +<p>—Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est +encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet à tout le monde, +petit gourmand?</p> + +<p>—Comme vous dites, père Micou; mais vous ne mangez pas de ça. Ne me +faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois à l'île +avant midi.</p> + +<p>—Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une +heure tu peux revenir, tout sera prêt, argent et fournitures... Veux-tu +boire la goutte?</p> + +<p>—Toujours... vous me la devez bien!...</p> + +<p>Le père Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie, +un verre fêlé, une tasse sans anse, et versa.</p> + +<p>—À la vôtre, père Micou!</p> + +<p>—À la tienne, mon garçon, et à ces dames de chez toi!</p> + +<p>—Merci... Et ça va bien toujours, votre garni?</p> + +<p>—Comme ci, comme ça... J'ai toujours quelques locataires pour qui je +crains les descentes du commissaire... mais ils paient en conséquence.</p> + +<p>—Pourquoi donc?</p> + +<p>—Es-tu bête! Quelquefois je loge comme j'achète... à ceux-là, je ne +demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente à +toi.</p> + +<p>—Connu!... Mais, à ceux-là, vous louez aussi cher que vous m'achetez +bon marché.</p> + +<p>—Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle +maison garnie de la rue Saint-Honoré, même que sa femme est une forte +couturière qui emploie jusqu'à des vingt ouvrières, soit chez elle, soit +dans leur chambre.</p> + +<p>—Dites donc, vieux obstiné, il doit y en avoir de <i>girondes</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> +là-dedans?</p> + +<p>—Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois +apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite +surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle +Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses +vingt ans!</p> + +<p>—Allons, papa, éteignez-vous, ou je crie au feu!</p> + +<p>—Mais c'est honnête, mon garçon... c'est honnête...</p> + +<p>—Colasse! va... et vous disiez que votre cousin...</p> + +<p>—Tient très-bien sa maison; et, comme il est du même numéro que cette +petite Rigolette...</p> + +<p>—Honnête?</p> + +<p>—Tout juste!</p> + +<p>—<i>Colas</i>!</p> + +<p>—Il ne veut que des locataires à passeport ou à papiers. Mais s'il s'en +présente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il +m'envoie ces pratiques-là.</p> + +<p>—Et elles paient en conséquence?</p> + +<p>—Toujours.</p> + +<p>—Mais c'est tous amis de la <i>pègre</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> ceux qui n'ont pas de papiers!</p> + +<p>—Eh! non! Tiens, justement, à propos de ça, mon cousin m'a envoyé il y +a quelques jours une pratique... que le diable me brûle si j'y comprends +rien... Encore une tournée!</p> + +<p>—Ça va... le liquide est bon... À la vôtre, père Micou!</p> + +<p>—À la tienne, garçon! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a +envoyé une pratique où je ne comprends rien. Figure-toi une mère et sa +fille qui avaient l'air bien panées et bien râpées, c'est vrai; elles +portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique ça doive être +des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent à +la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que +des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais +d'hommes... et pourtant, si elles n'étaient pas si maigres et si pâles, +ça ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! Ça vous a quinze +ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des +yeux grands comme ça... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux!</p> + +<p>—Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces +deux femmes?</p> + +<p>—Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient +honnêtes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles reçoivent +des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit guère bon à écrire.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Elles ont envoyé ce matin mon neveu André au bureau de la poste +restante, pour réclamer une lettre adressée à M<sup>me</sup> X. Z. La lettre doit +venir de Normandie, d'un bourg appelé Les Aubiers. Elles ont écrit cela +sur un papier, afin qu'André puisse réclamer la lettre en donnant ces +renseignements-là... Tu vois que ça n'a pas l'air de grand-chose, des +femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais +d'hommes!</p> + +<p>—Elles ne vous payeront pas.</p> + +<p>—Ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces. +Elles ont pris un cabinet sans cheminée, que je leur fais payer vingt +francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-être malades, car, +depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas +d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles +aient jamais allumé un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont +ici. Mais j'en reviens toujours là... jamais d'hommes et pas de +papiers...</p> + +<p>—Si vous n'avez que des pratiques comme ça, père Micou...</p> + +<p>—Ça va et ça vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je +loge aussi des gens calés. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs, +un facteur de la poste, le chef d'orchestre du café des Aveugles et une +rentière, tous gens honnêtes; ce sont eux qui sauveraient la réputation +de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop près... C'est +pas des locataires de nuit, ceux-là, c'est des locataires de plein +soleil.</p> + +<p>—Quand il en fait dans votre passage, père Micou.</p> + +<p>—Farceur!... Encore une tournée?</p> + +<p>—Mais la dernière; faut que je file... À propos, Robin le gros boiteux +loge donc encore ici?</p> + +<p>—En haut... la porte à côté de la mère et de la fille... Il finit de +manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste guère.</p> + +<p>—Dites donc, gare à vous! il est en rupture de ban.</p> + +<p>—Je sais bien, mais je ne peux pas m'en dépêtrer. Je crois qu'il monte +quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici +l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse +tort à mes bons locataires, ce damné Robin; aussi, une fois sa quinzaine +finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par +un ambassadeur ou par le mari de M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse, ma rentière.</p> + +<p>—Une rentière?</p> + +<p>—Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que +ça... remeublés à neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne... +Quatre-vingts francs par mois... et payés d'avance par son oncle, à qui +elle donne une de ses chambres en pied-à-terre, quand il vient de la +campagne. Après ça, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait +rue Vivienne, rue Saint-Honoré, ou dans les environs de ces paysages-là.</p> + +<p>—Connu!... Elle est rentière parce que le vieux lui fait des rentes.</p> + +<p>—Tais-toi donc! Justement voilà sa bonne!</p> + +<p>Une femme assez âgée, portant un tablier blanc d'une propreté douteuse, +entra dans le magasin du revendeur.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles?</p> + +<p>—Père Micou, votre neveu n'est pas là?</p> + +<p>—Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va +rentrer tout à l'heure.</p> + +<p>—M. Badinot voudrait qu'il portât tout de suite cette lettre à son +adresse; il n'y a pas de réponse, mais c'est très-pressé.</p> + +<p>—Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles.</p> + +<p>—Et qu'il se dépêche.</p> + +<p>—Soyez tranquille.</p> + +<p>La bonne sortit.</p> + +<p>—C'est donc la bonne d'un de vos locataires, père Micou?</p> + +<p>—Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma rentière, M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse. +Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le +logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse: +Vois donc: que ça de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des +gens calés: il écrit à un vicomte.</p> + +<p>—Ah bah!</p> + +<p>—Tiens, vois plutôt: <i>À Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de +Chaillot... Très-pressée... À lui-même.</i> J'espère que quand on loge des +rentières qui ont des oncles qui écrivent à des vicomtes, on peut bien +ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la +maison, hein?</p> + +<p>—Je crois bien. Allons, à tout à l'heure, père Micou. Je vas attacher +mon chien à votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai à +porter à pied... Préparez ma marchandise et mon argent, que je n'aie +qu'à filer.</p> + +<p>—Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tôle de deux pieds carrés +chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnières pour ta +soupape. Cette soupape me paraît drôle; enfin c'est égal... est-ce là +tout?</p> + +<p>—Oui, et mon argent?</p> + +<p>—Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te +dise... depuis que tu es là... je t'examine...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous êtes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim.</p> + +<p>—Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu +veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et +qui te cuit... <i>une puce à la muette</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, comme dit l'autre... et pour +que ça te démange, il faut que ça te gratte fort... car tu n'es pas +bégueule.</p> + +<p>—Je vous dis que vous êtes fou, père Micou, dit Nicolas en tressaillant +malgré lui.</p> + +<p>—On dirait que tu viens de trembler, vois-tu.</p> + +<p>—C'est mon bras qui me fait mal.</p> + +<p>—Alors n'oublie pas ma recette, ça te guérira.</p> + +<p>—Merci, père Micou... à tout à l'heure.</p> + +<p>Et le bandit sortit.</p> + +<p>Le receleur, après avoir dissimulé les saumons de cuivre derrière son +buffet, s'occupait de rassembler les différents objets que lui avait +demandés Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique.</p> + +<p>C'était un homme de cinquante ans environ, à figure fine et sagace, +portant un épais collier de favoris gris très-touffu et des besicles +d'or; il était vêtu avec assez de recherche; les larges manches de son +paletot brun, à parements de velours noir, laissaient voir des mains +gantées de gants paille; ses bottes devaient avoir été enduites la +veille d'un brillant vernis.</p> + +<p>Tel était M. Badinot, l'oncle de la rentière, cette M<sup>me</sup> de +Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la +sécurité du père Micou.</p> + +<p>On se souvient peut-être que M. Badinot, ancien avoué, chassé de sa +corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires équivoques, +servait d'espion au baron de Graün et avait donné à ce diplomate des +renseignements assez nombreux et très-précis sur bon nombre des +personnages de cette histoire.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Charles vient de vous donner une lettre à porter, dit M. Badinot +au logeur.</p> + +<p>—Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira.</p> + +<p>—Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravisé, j'irai moi-même +chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention +et fatuité sur cette adresse aristocratique.</p> + +<p>—Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission?</p> + +<p>—Non, père Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des +reproches à vous faire.</p> + +<p>—À moi, monsieur?</p> + +<p>—De très-graves reproches.</p> + +<p>—Comment, monsieur?</p> + +<p>—Certainement... M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse paie très-cher votre premier; +ma nièce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands +égards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le +bruit des voitures, elle espérait être ici comme à la campagne.</p> + +<p>—Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y +connaître, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un +vrai hameau.</p> + +<p>—Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.</p> + +<p>—Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille; +au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du café des Aveugles et +un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il +y a...</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de ces personnes-là, elles sont fort tranquilles et +fort honnêtes, ma nièce n'en disconvient pas; mais il y a au quatrième +un gros boiteux que M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse a rencontré hier encore ivre +dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque +une révolution, tant elle a été effrayée... Si vous croyez qu'avec de +tels locataires votre maison ressemble à un hameau...</p> + +<p>—Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce +gros boiteux à la porte; il m'a payé sa dernière quinzaine d'avance sans +quoi il serait déjà dehors.</p> + +<p>—Il ne fallait pas l'accepter pour locataire.</p> + +<p>—Mais, sauf lui, j'espère que madame n'a pas à se plaindre; il y a un +facteur à la petite poste, qui est la crème des honnêtes gens; et +au-dessus, à côté de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille +qui ne bougent pas plus que des marmottes.</p> + +<p>—Encore une fois, M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros +boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drôle-là! Je vous en +préviens, si vous le gardez, il fera déserter tous les honnêtes gens.</p> + +<p>—Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas à lui.</p> + +<p>—Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas à votre maison.</p> + +<p>—Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros +boiteux comme déjà parti, car il n'a plus que quatre jours à rester ici.</p> + +<p>—C'est beaucoup trop; enfin ça vous regarde... À la première algarade, +ma nièce abandonne cette maison.</p> + +<p>—Soyez tranquille, monsieur.</p> + +<p>—Tout ceci est dans votre intérêt, mon cher. Faites-en votre profit... +car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui +vivaient si solitaires, étaient les deux victimes de la cupidité du +notaire?</p> + +<p>Nous conduirons le lecteur dans le triste réduit qu'elles habitaient.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Va" id="Va"></a><a href="#tablea">V</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Les victimes d'un abus de confiance</a></h3> + + +<p>Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois +de prison et vingt-cinq francs d'amende.</p> + +<p class="right">Art. 406 et 408 du Code pénal</p> + +<p>Que le lecteur se figure un cabinet situé au quatrième étage de la +triste maison du passage de la Brasserie.</p> + +<p>Un jour pâle et sombré pénètre à peine dans cette pièce étroite par une +petite fenêtre à un seul vantail, garnie de trois vitres fêlées, +sordides; un papier délabré, d'une couleur jaunâtre, couvre les +murailles; aux angles du plafond lézardé pendent d'épaisses toiles +d'araignées. Le sol, décarrelé en plusieurs endroits, laisse voir çà et +là les poutres et les lattes qui supportent les carreaux.</p> + +<p>Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et +un lit de sangle à dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de +grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le +mobilier de ce garni.</p> + +<p>Sur la chaise est assise M<sup>me</sup> la baronne de Fermont.</p> + +<p>Dans le lit repose M<sup>lle</sup> Claire de Fermont (tel était le nom des deux +victimes de Jacques Ferrand).</p> + +<p>Ne possédant qu'un lit, la mère et la fille s'y couchaient tour à tour, +se partageant ainsi les heures de la nuit.</p> + +<p>Trop d'inquiétudes, trop d'angoisses torturaient la mère pour qu'elle +cédât souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques +instants de repos et d'oubli.</p> + +<p>Dans ce moment elle dormait.</p> + +<p>Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette +misère imposée par la cupidité du notaire à deux femmes jusqu'alors +habituées aux modestes douceurs de l'aisance et entourées dans leur +ville natale de la considération qu'inspire toujours une famille +honorable et honorée.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est à la fois +remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beauté +remarquable, sont pâles et altérés; ses cheveux noirs, séparés sur son +front et aplatis en bandeaux, se tordent derrière sa tête; le chagrin y +a déjà mêlé quelques mèches argentées. Vêtue d'une robe de deuil +rapiécée en plusieurs endroits, M<sup>me</sup> de Fermont, le front appuyé sur sa +main, s'accoude au misérable chevet de sa fille et la regarde avec une +affliction inexprimable.</p> + +<p>Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage, +amaigri comme celui de sa mère, se dessine sur la couleur grise des gros +draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois.</p> + +<p>Le teint de la jeune fille a perdu de son éclatante pureté; ses grands +yeux fermés projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange +de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sèches et +pâles, ses lèvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc émail de ses +dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine +avait rougi, marbré en plusieurs endroits la carnation délicate du cou, +des épaules et des bras de la jeune fille.</p> + +<p>De temps à autre, un léger tressaillement rapprochait ses sourcils +minces et veloutés, comme si elle eût été poursuivie par un rêve +pénible. L'aspect de ce visage, déjà empreint d'une expression morbide, +est pénible; on y découvre les sinistres symptômes d'une maladie qui +couve et menace.</p> + +<p>Depuis longtemps M<sup>me</sup> de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait +sur sa fille un œil sec et enflammé par l'ardeur d'une fièvre lente qui +la minait sourdement. De jour en jour, M<sup>me</sup> de Fermont se trouvait plus +faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement, +précurseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant +d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire, +s'effrayer soi-même, elle luttait de toutes ses forces contre les +premières atteintes de la maladie.</p> + +<p>Par des motifs d'une générosité pareille, Claire, afin de ne pas +inquiéter sa mère, tâchait de dissimuler ses souffrances. Ces deux +malheureuses créatures, frappées des mêmes chagrins, devaient être +encore frappées des mêmes maux.</p> + +<p>Il arrive un moment suprême dans l'infortune où l'avenir se montre sous +un aspect si effrayant que les caractères les plus énergiques, n'osant +l'envisager en face, ferment les yeux et tâchent de se tromper par de +folles illusions.</p> + +<p>Telle était la position de M<sup>me</sup> et de M<sup>lle</sup> de Fermont.</p> + +<p>Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures où elle +contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au passé, au présent, à +l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une +mère ont de plus poignant, de plus désespéré, de plus insensé; souvenirs +enchanteurs, craintes sinistres, prévisions terribles, regrets amers, +abattement mortel, élans de fureur impuissante contre l'auteur de tant +de maux, supplications vaines, prières violentes, et enfin... enfin... +doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste +inexorable à ce cri arraché des entrailles maternelles... à ce cri sacré +dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Pitié pour +ma fille!</p> + +<p>—Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre mère en touchant +légèrement de sa main glacée les bras glacés de son enfant, elle a bien +froid... Il y a une heure elle était brûlante... c'est la fièvre!... +Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!... +Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux châle +sur le lit... mais si je l'ôte de la porte où je l'ai suspendu... ces +hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous +qui sont à la serrure ou par les ais disjoints du chambranle...</p> + +<p>«Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle était +habitée... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions +pas restées ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers, +on est repoussé des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que +j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers +dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille +voyageât dans une voiture publique... pouvais-je croire que...</p> + +<p>Puis, s'interrompant avec un élan de colère:</p> + +<p>—Mais c'est pourtant infâme, cela... parce que ce notaire a voulu me +dépouiller, me voici réduite aux plus affreuses extrémités, et contre +lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas où j'aurais de +l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre traîner dans la +boue la mémoire de mon bon et noble frère... pour entendre dire que dans +sa ruine il a mis fin à ses jours, après avoir dissipé toute ma fortune +et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a +réduites à la dernière misère!... Oh! jamais! Jamais!</p> + +<p>«Pourtant... si la mémoire de mon frère est sacrée... la vie... l'avenir +de ma fille... me sont aussi sacrés... mais je n'ai pas de preuves +contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile...</p> + +<p>«Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle après un moment de silence, +c'est que quelquefois, aigrie, irritée par ce sort atroce, j'ose accuser +mon frère... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant +deux noms à maudire, ma peine serait soulagée... et puis je m'indigne de +mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal +des frères. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables +conséquences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont +deux âmes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir à petit feu...</p> + +<p>«Hélas! oui, je n'ose jamais dire à ma pauvre enfant toutes mes craintes +pour ne pas la désoler... mais je souffre... j'ai la fièvre... je ne me +soutiens qu'à force d'énergie; je sens en moi les germes d'une +maladie... dangereuse peut-être... oui, je la sens venir... elle +s'approche... ma poitrine brûle; ma tête se fend... Ces symptômes sont +plus graves que je ne veux me l'avouer à moi-même... Mon Dieu... si +j'allais tomber... tout à fait malade... si j'allais mourir!...</p> + +<p>«Non! Non! s'écria M<sup>me</sup> de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je +ne veux pas mourir... Laisser Claire... à seize ans... sans ressources, +seule, abandonnée au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?... +Non! je ne suis pas malade, après tout... qu'est-ce que j'éprouve? un +peu de chaleur à la poitrine, quelque pesanteur à la tête; c'est la +suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inquiétudes; tout le +monde à ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de +sérieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se +laissant aller à des idées pareilles, c'est en s'écoutant ainsi... que +l'on tombe réellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!... +Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour +Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures à colorier...</p> + +<p>Après un moment de silence, M<sup>me</sup> de Fermont ajouta avec indignation:</p> + +<p>—Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de +Claire!... Nous retirer impitoyablement ce chétif moyen d'existence, +parce que je n'ai pas voulu que ma fille allât travailler seule le soir +chez lui!... Peut-être trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture +ou en broderie... Mais, quand on ne connaît personne, c'est si +difficile!... Dernièrement encore, j'ai tenté en vain... Lorsqu'on est +si misérablement logé, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la +petite somme qui nous reste une fois épuisée, que faire?... Que +devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la +terre... mais pas une obole... et j'étais riche pourtant!... Ne songeons +pas à cela... ces pensées me donnent le vertige... me rendent folle... +Voilà ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces idées, au lieu de +tâcher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non, +non, je ne suis pas malade... je crois même que j'ai moins de fièvre, +ajouta la malheureuse mère en se tâtant le pouls elle-même.</p> + +<p>Mais, hélas! les pulsations précipitées, saccadées, irrégulières, +qu'elle sentit battre sous sa peau à la fois sèche et froide ne lui +laissèrent pas d'illusion.</p> + +<p>Après un moment de morne et sombre désespoir, elle dit avec amertume:</p> + +<p>—Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous +jamais fait? Ma fille n'était-elle pas un modèle de candeur et de piété? +son père, l'honneur même? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes +devoirs d'épouse et de mère? Pourquoi permettre qu'un misérable fasse de +nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que +sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma +fille... Nous serions à cette heure dans notre maison, sans inquiétude +pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon +pauvre frère; dans deux ou trois ans, j'aurais songé à marier Claire, et +j'aurais trouvé un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si +belle!... Qui n'eût pas été heureux d'obtenir sa main?... Je voulais +d'ailleurs, me réservant une petite pension pour vivre auprès d'elle, +lui abandonner en mariage tout ce que je possédais, cent mille écus au +moins... car j'aurais pu encore faire quelques économies; et quand une +jeune personne aussi jolie, aussi bien élevée que mon enfant chérie, +apporte en dot plus de cent mille écus...</p> + +<p>Puis, revenant par un douloureux contraste à la triste réalité de sa +position, M<sup>me</sup> de Fermont s'écria dans une sorte de délire:</p> + +<p>—Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je +voie patiemment ma fille réduite à la plus affreuse misère... elle qui +avait droit à tant de félicité...</p> + +<p>«Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car, +enfin, si le sort me pousse à bout, si je ne trouve pas moyen de sortir +de l'atroce position où ce misérable m'a jetée avec mon enfant, je ne +sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme. +Après, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les +mères...</p> + +<p>«Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonnée, voilà +ma terreur, voilà pourquoi je ne veux pas mourir... voilà pourquoi je ne +puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle +est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais +l'abandon, mais la misère, mais la faim... quel effrayant vertige tous +ces malheurs réunis ne peuvent-ils pas causer à une enfant de cet âge... +et alors... et alors dans quel abîme ne peut-elle pas tomber?</p> + +<p>«Oh! c'est affreux... à mesure que je creuse ce mot, misère, j'y trouve +d'épouvantables choses. La misère... la misère est atroce pour tous, +mais peut-être plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie vécu +dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en présence de tant +de maux menaçants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de +fierté. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me +résigner à mendier... Comme je suis lâche, pourtant!</p> + +<p>Et elle ajouta avec une sombre amertume:</p> + +<p>—Ce notaire m'a réduite à l'aumône, il faut pourtant que je me rompe +aux nécessités de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de +délicatesse, cela était bon autrefois; maintenant il faut que je tende +la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de +travail... il faudra bien me résoudre à implorer la charité des autres, +puisque le notaire l'aura voulu.</p> + +<p>«Il y a sans doute là-dedans une adresse, un art que l'expérience vous +donne; j'apprendrai; c'est un métier comme un autre, ajouta-t-elle avec +une sorte d'exaltation délirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce +qu'il faut pour intéresser... des malheurs horribles, immérités, et une +fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser +faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Après tout, de quoi me +plaindrais-je? s'écria-t-elle avec un éclat de rire sinistre. La fortune +est précaire, périssable... Le notaire m'aura au moins appris un état.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Fermont resta un moment absorbée dans ses pensées; puis elle +reprit avec plus de calme:</p> + +<p>—J'ai souvent pensé à demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort +de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette +place, peut-être, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de +Claire... peut-être, par la protection de cette femme, pourrais-je +trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela +je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger +ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un rêve!... Et +puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette +servante... et peut-être son sort serait-il alors aussi malheureux que +le nôtre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule à me +dépouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez +cette femme du premier? Par quel moyen évincer sa domestique? Car une +telle place serait pour nous une position inespérée.</p> + +<p>Deux ou trois coups violents frappés à la porte firent tressaillir M<sup>me</sup> +de Fermont et éveillèrent sa fille en sursaut.</p> + +<p>—Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'écria Claire en se levant brusquement +sur son séant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras +autour du cou de sa mère, qui, aussi effrayée, se serra contre sa fille +en regardant la porte avec terreur.</p> + +<p>—Maman, qu'est-ce donc? répéta Claire.</p> + +<p>—Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a +seulement frappé... c'est peut-être la réponse qu'on nous apporte de la +poste restante...</p> + +<p>À cet instant la porte vermoulue s'ébranla de nouveau sous le choc de +plusieurs vigoureux coups de poing.</p> + +<p>—Qui est là? dit M<sup>me</sup> de Fermont d'une voix tremblante.</p> + +<p>Une voix ignoble, rauque, enrouée, répondit:</p> + +<p>—Ah çà! vous êtes donc sourdes, les voisines? Ohé!... les voisines! +Ohé!...</p> + +<p>—Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit M<sup>me</sup> de Fermont +en tâchant de dissimuler l'altération de sa voix.</p> + +<p>—Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma +pipe... allons, houp! et plus vite que ça!</p> + +<p>—Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas +la mère à sa fille.</p> + +<p>—Ah çà!... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un +tonnerre!</p> + +<p>—Monsieur... je n'ai pas de feu...</p> + +<p>—Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a... +ouvrez-vous... voyons?</p> + +<p>—Monsieur... retirez-vous...</p> + +<p>—Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?...</p> + +<p>—Je vous prie de vous retirer ou j'appelle...</p> + +<p>—Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas? +Alors je démolis tout!... Hue! donc.</p> + +<p>Et le misérable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle céda, la +méchante serrure qui la fermait ayant été brisée.</p> + +<p>Les deux femmes poussèrent un grand cri d'effroi.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Fermont, malgré sa faiblesse, se précipita au-devant du bandit au +moment où il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage.</p> + +<p>—Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'écria la +malheureuse mère en retenant de toutes ses forces la porte entrebâillée. +Je vais crier au secours...</p> + +<p>Et elle frissonnait à l'aspect de cet homme à figure hideuse et avinée.</p> + +<p>—De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre +voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfoncé.</p> + +<p>Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant +sur ses jambes inégales:</p> + +<p>—Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie +allumé ma pipe.</p> + +<p>—Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous.</p> + +<p>—C'est pas vrai, vous dites ça pour que je ne voie pas la petite qui +est couchée. Hier vous avez bouché les trous de la porte. Elle est +gentille, je veux la voir... Prenez garde à vous... je vous casse la +figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la +petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je démolis +tout! Et vous avec!...</p> + +<p>—Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria M<sup>me</sup> de Fermont, qui +sentit la porte céder sous un violent coup d'épaule du gros boiteux.</p> + +<p>Intimidé par ces cris, l'homme fit un pas en arrière et montra le poing +à M<sup>me</sup> de Fermont en lui disant:</p> + +<p>—Tu me payeras ça, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la +langue et tu ne pourras pas crier...</p> + +<p>Et le gros boiteux, comme on l'appelait à l'île du Ravageur, descendit +en proférant d'horribles menaces.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Fermont, craignant qu'il ne revînt sur ses pas et voyant la +serrure brisée, traîna la table contre la porte afin de la barricader.</p> + +<p>Claire avait été si émue, si bouleversée de cette horrible scène, +qu'elle était retombée sur son grabat presque sans mouvement, en proie à +une crise nerveuse.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut à sa fille, la serra +dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et, à force de soins, de +caresses, parvint à la ranimer.</p> + +<p>Elle la vit bientôt reprendre peu à peu ses sens et lui dit:</p> + +<p>—Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce méchant homme s'en +est allé.</p> + +<p>Puis la malheureuse mère s'écria avec un accent d'indignation et de +douleur indicible:</p> + +<p>—C'est pourtant ce notaire qui est la cause première de toutes nos +tortures!...</p> + +<p>Claire regardait autour d'elle avec autant d'étonnement que de crainte.</p> + +<p>—Rassure-toi, mon enfant, reprit M<sup>me</sup> de Fermont en embrassant +tendrement sa fille, ce misérable est parti.</p> + +<p>—Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as crié au +secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette +maison... j'y mourrai de peur.</p> + +<p>—Comme tu trembles!... Tu as la fièvre.</p> + +<p>—Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa mère, ce n'est rien, +c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes +mains... Mon Dieu, comme elles sont brûlantes! Vois-tu, c'est toi qui +souffres, tu veux me le cacher.</p> + +<p>—Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'émotion +que cet homme m'a causée qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise +très-profondément, je ne me suis éveillée qu'en même temps que toi...</p> + +<p>—Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflammés!</p> + +<p>—Ah! tu conçois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins... +vois-tu!</p> + +<p>—Bien vrai, tu ne souffres pas?</p> + +<p>—Non, non, je t'assure... Et toi?</p> + +<p>—Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie, +maman, quittons cette maison.</p> + +<p>—Et où irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouvé ce +malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et +puis nous avons payé quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas +notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons +ménager le plus possible.</p> + +<p>—Peut-être M. de Saint-Remy te répondra-t-il un jour ou l'autre.</p> + +<p>—Je ne l'espère plus... Il y a si longtemps que je lui ai écrit!</p> + +<p>—Il n'aura pas reçu ta lettre... Pourquoi ne lui écrirais-tu pas de +nouveau? D'ici à Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa +réponse.</p> + +<p>—Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a coûté déjà...</p> + +<p>—Que risques-tu? Il est si bon malgré sa brusquerie! N'était-il pas un +des plus vieux amis de mon père?... Et puis enfin il est notre parent...</p> + +<p>—Mais il est pauvre lui-même; sa fortune est bien modeste... Peut-être +ne nous répond-il pas pour s'éviter le chagrin de nous refuser.</p> + +<p>—Mais s'il n'avait pas reçu ta lettre, maman?</p> + +<p>—Et s'il l'a reçue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est +lui-même dans une position trop gênée pour venir à notre secours... ou +il ne ressent aucun intérêt pour nous: alors à quoi bon nous exposer à +un refus ou à une humiliation?</p> + +<p>—Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-être ce +matin nous rapportera-t-on une bonne réponse...</p> + +<p>—De M. d'Orbigny?</p> + +<p>—Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon +était si simple, si touchante... exposait si naturellement notre +malheur, qu'il aura pitié de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que +vous avez tort de désespérer de lui.</p> + +<p>—Il a si peu de raisons de s'intéresser à nous! Il avait, il est vrai, +autrefois connu ton père, et j'avais souvent entendu mon pauvre frère +parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de +très-bonnes relations avant que celui-ci ne quittât Paris pour se +retirer en Normandie avec sa jeune femme.</p> + +<p>—C'est justement cela qui me fait espérer; il a une jeune femme, elle +sera compatissante... Et puis, à la campagne, on peut faire tant de +bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je +travaillerais à la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est très-riche, dans +une grande maison il y a toujours de l'emploi...</p> + +<p>—Oui; mais nous avons si peu de droits à son intérêt!...</p> + +<p>—Nous sommes si malheureuses!</p> + +<p>—C'est un titre aux yeux des gens très-charitables, il est vrai.</p> + +<p>—Espérons que M. d'Orbigny et sa femme le sont...</p> + +<p>—Enfin, dans le cas où il ne faudrait rien attendre de lui, je +surmonterais encore ma fausse honte, et j'écrirais à M<sup>me</sup> la duchesse de +Lucenay.</p> + +<p>—Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il +vantait sans cesse le bon cœur et la générosité?</p> + +<p>—Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il +la traitait presque comme son enfant... car il était intimement lié avec +le prince. M<sup>me</sup> de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle +pourrait peut-être trouver à nous placer.</p> + +<p>—Sans doute, maman; mais je comprends ta réserve, tu ne la connais pas +du tout, tandis qu'au moins mon père et mon pauvre oncle connaissaient +un peu M. d'Orbigny.</p> + +<p>—Enfin, dans le cas où M<sup>me</sup> de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous, +j'aurais recours à une dernière ressource.</p> + +<p>—Laquelle, maman?</p> + +<p>—C'est une bien faible... une bien folle espérance, peut-être; mais +pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est...</p> + +<p>—M. de Saint-Remy a un fils? s'écria Claire en interrompant sa mère +avec étonnement.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, il a un fils...</p> + +<p>—Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais à Angers...</p> + +<p>—En effet, et pour des raisons que tu ne peux connaître, M. de +Saint-Remy, ayant quitté Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils +depuis cette époque.</p> + +<p>—Quinze ans sans voir son père... cela est-il possible, mon Dieu.</p> + +<p>—Hélas! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy +étant fort répandu dans le monde, et fort riche...</p> + +<p>—Fort riche?... Et son père est pauvre?</p> + +<p>—Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mère...</p> + +<p>—Mais il n'importe... comment laisse-t-il son père...?</p> + +<p>—Son père n'aurait rien accepté de lui.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—C'est encore une question à laquelle je ne puis répondre, ma chère +enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frère qu'on vantait +beaucoup la générosité de ce jeune homme... Jeune et généreux, il doit +être bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari était l'ami intime de +son père, peut-être voudra-t-il bien s'intéresser à nous pour tâcher de +nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si +brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile...</p> + +<p>—Et puis l'on saurait par lui peut-être si M. de Saint-Remy, son père, +n'aurait pas quitté Angers avant que vous ne lui ayez écrit; cela +expliquerait alors son silence.</p> + +<p>—Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conservé aucune +relation. Enfin, c'est toujours à tenter...</p> + +<p>—À moins que M. d'Orbigny ne vous réponde d'une manière favorable... +et, je vous le répète, je ne sais pourquoi, malgré moi, j'ai de +l'espoir.</p> + +<p>—Mais voilà plusieurs jours que je lui ai écrit, mon enfant, lui +exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une +lettre mise à la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain +matin à la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir +reçu sa réponse...</p> + +<p>—Peut-être cherche-t-il, avant de t'écrire, de quelle manière il pourra +nous être utile avant de nous répondre.</p> + +<p>—Dieu t'entende, mon enfant!</p> + +<p>—Cela me paraît tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous, +il t'en aurait instruite tout de suite.</p> + +<p>—À moins qu'il ne veuille rien faire...</p> + +<p>—Ah! maman... est-ce possible? Dédaigner de nous répondre et nous +laisser espérer quatre jours, huit jours, peut-être... car lorsqu'on est +malheureux on espère toujours...</p> + +<p>—Hélas! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indifférence pour les +maux que l'on ne connaît pas!</p> + +<p>—Mais votre lettre...</p> + +<p>—Ma lettre ne peut lui donner une idée de nos inquiétudes, de nos +souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si +malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans +cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout à l'heure +encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous +attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon +Dieu... tu trembles... tu as froid...</p> + +<p>—Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout +nous manque, que le peu d'argent qui nous reste là, dans cette malle, +soit dépensé... il serait donc possible que dans une ville riche comme +Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de misère... faute +d'ouvrage, et parce qu'un méchant homme t'a pris tout ce que tu +avais?...</p> + +<p>—Tais-toi, malheureuse enfant...</p> + +<p>—Mais enfin, maman, cela est donc possible?...</p> + +<p>—Hélas!...</p> + +<p>—Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il +ainsi, lui que nous n'avons jamais offensé?</p> + +<p>—Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces idées désolantes... +j'aime mieux encore te voir espérer, sans grande raison peut-être... +Allons, rassure-moi au contraire par tes chères illusions; je ne suis +que trop sujette au découragement... tu sais bien...</p> + +<p>—Oui! oui! espérons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans +doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore +une course à payer sur votre petit trésor... et par ma faute... Si je +n'avais pas été si faible hier et aujourd'hui, nous serions allées à la +poste nous-mêmes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me +laisser seule ici en y allant vous-même.</p> + +<p>—Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout à l'heure... ce +misérable qui a enfoncé cette porte, si tu t'étais trouvée seule ici, +pourtant!</p> + +<p>—Oh! maman, tais-toi... rien qu'à y songer, cela épouvante...</p> + +<p>À ce moment, on frappa assez brusquement à la porte.</p> + +<p>—Ciel!... c'est lui! s'écria M<sup>me</sup> de Fermont encore sous sa première +impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table +contre la porte.</p> + +<p>Ses craintes cessèrent lorsqu'elle entendit la voix du père Micou.</p> + +<p>—Madame, mon neveu André arrive de la poste restante... C'est une +lettre avec un X et un Z pour adresse... ça vient de loin... Il y a huit +sous de port et la commission... c'est vingt sous...</p> + +<p>—Maman... une lettre de province, nous sommes sauvés... c'est de M. de +Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre mère, tu ne souffriras plus, tu ne +t'inquiéteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu +est bon!... s'écria la jeune fille; et un rayon d'espoir éclaira sa +douce et charmante figure.</p> + +<p>—Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit M<sup>me</sup> de Fermont en +dérangeant la table à la hâte et en entrebâillant la porte.</p> + +<p>—C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si +impatiemment désirée.</p> + +<p>—Je vais vous payer, monsieur.</p> + +<p>—Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux +combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en +passant.</p> + +<p>Le revendeur remit la lettre à M<sup>me</sup> de Fermont et disparut.</p> + +<p>—La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers... +c'est de M. d'Orbigny! s'écria M<sup>me</sup> de Fermont en examinant l'adresse: <i>À +Madame</i> <i>X. Z., poste restante, à Paris</i><a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<p>—Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le cœur me bat!</p> + +<p>—Notre bon ou mauvais sort est là pourtant..., dit M<sup>me</sup> de Fermont d'une +voix altérée, en montrant la lettre.</p> + +<p>Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre.</p> + +<p>Elle n'en eut pas le courage.</p> + +<p>Peut-on espérer de peindre la terrible angoisse à laquelle sont en proie +ceux qui, comme M<sup>me</sup> de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le +désespoir?</p> + +<p>La brûlante et fiévreuse émotion du joueur dont les dernières pièces +sont aventurées sur une carte et qui, haletant, l'œil enflammé, attend +d'un coup décisif sa ruine ou son salut; cette émotion si violente +donnerait pourtant à peine une idée de la terrible angoisse dont nous +parlons.</p> + +<p>En une seconde l'âme s'élève jusqu'à la plus radieuse espérance, ou +retombe dans un découragement mortel. Selon qu'il croit être secouru ou +repoussé, le malheureux passe tour à tour par les émotions les plus +violemment contraires: ineffables élans de bonheur et de reconnaissance +envers le cœur généreux qui s'est apitoyé sur un sort misérable; amers +et douloureux ressentiments contre l'égoïste indifférence!</p> + +<p>Lorsqu'il s'agit d'infortunes méritantes, ceux qui donnent souvent +donneraient peut-être toujours... et ceux qui refusent toujours +donneraient peut-être souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que +l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus +dédaigneux... ce que leur volonté enfin... peut soulever d'ineffable ou +d'affreux dans le cœur de ceux qui les implorent.</p> + +<p>—Quelle faiblesse! dit M<sup>me</sup> de Fermont avec un triste sourire en +s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire, +notre sort est là... (Elle montrait la lettre.) Je brûle de le connaître +et je n'ose... Si c'est un refus, hélas! il sera toujours assez tôt...</p> + +<p>—Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre +petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous +rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la +maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment +de bonheur perdu?</p> + +<p>—Oui, mon enfant; mais si au contraire...</p> + +<p>—Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sûre. Quand je vous disais +que M. d'Orbigny n'avait autant tardé à vous répondre que pour pouvoir +vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la +lettre, maman; je suis sûre de deviner, seulement à l'écriture, si la +nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis sûre maintenant, dit +Claire en prenant la lettre; rien qu'à voir cette bonne écriture simple, +droite et ferme, on devine une main loyale et généreuse, habituée à +s'offrir à ceux qui souffrent...</p> + +<p>—Je t'en supplie, Claire, pas de folles espérances, sinon j'oserais +encore moins ouvrir cette lettre.</p> + +<p>—Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire à +peu près ce qu'elle contient; écoute-moi: «Madame, votre sort et celui +de votre fille sont si dignes d'intérêt que je vous prie de vouloir bien +vous rendre auprès de moi dans le cas où vous voudriez vous charger de +la surveillance de ma maison...»</p> + +<p>—De grâce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir +insensé... Le réveil serait affreux... Voyons, du courage, dit M<sup>me</sup> de +Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'apprêtant à +briser le cachet.</p> + +<p>—Du courage? Pour vous, à la bonne heure! dit Claire, souriant et +entraînée par un de ces accès de confiance si naturels à son âge; moi, +je n'en ai pas besoin; je suis sûre de ce que j'avance. Tenez, +voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse...</p> + +<p>—Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce +soit moi!</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de cœur.</p> + +<p>Sa fille, aussi profondément émue, malgré son apparente confiance, +respirait à peine.</p> + +<p>—Lis tout haut, maman, dit-elle.</p> + +<p>—La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit M<sup>me</sup> +de Fermont en regardant la signature.</p> + +<p>—Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune +dame aura voulu te répondre elle-même.</p> + +<p>—Nous allons voir.</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>«M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous +répondre pendant mon absence...»</p> + +<p>—Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute.</p> + +<p>—Écoute, écoute!</p> + +<p>«Arrivée ce matin de Paris, je m'empresse de vous écrire, madame, après +avoir conféré de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort +confusément les relations que vous dites avoir existé entre lui et +monsieur votre frère. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il +n'est pas inconnu à M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle +circonstance il l'a entendu prononcer. La prétendue spoliation dont vous +accusez si légèrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur +d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle +calomnie dont vous n'avez sans doute pas calculé la portée. Ainsi que +moi, madame, mon mari connaît et admire l'éclatante probité de l'homme +respectable et pieux que vous attaquez si aveuglément. C'est vous dire, +madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part à la fâcheuse position +dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de +rechercher la véritable cause, se voit dans l'impossibilité de vous +secourir.</p> + +<p>«Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M. +d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.</p> + +<p class="right">«Comtesse d'ORBIGNY»</p> + +<p>La mère et la fille se regardèrent avec une stupeur douloureuse, +incapables de prononcer une parole.</p> + +<p>Le père Micou frappa à la porte et dit:</p> + +<p>—Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission? +C'est vingt sous.</p> + +<p>—Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous +dépenserons en deux jours pour notre existence, dit M<sup>me</sup> de Fermont avec +un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle +alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit.</p> + +<p>—Nous sommes volées! s'écria la malheureuse femme avec épouvante; rien, +plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne.</p> + +<p>Et, anéantie, elle s'appuya sur la malle.</p> + +<p>—Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent...</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et, +s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-elle, l'œil étincelant, les joues colorées par +l'indignation et par l'épouvante, j'avais un sac d'argent dans cette +malle... On me l'a volé avant-hier sans doute, car je suis sortie +pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve, +entendez-vous? Vous en êtes responsable.</p> + +<p>—On vous a volée! Ça n'est pas vrai; ma maison est honnête, dit +insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me +payer mon port de lettre et ma commission.</p> + +<p>—Je vous dis, monsieur, que cet argent étant tout ce que je possédais +au monde, on me l'a volé; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma +plainte. Oh! je ne ménagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous, +je vous en avertis.</p> + +<p>—Ça serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y +donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en +défie, moi!</p> + +<p>La malheureuse femme était atterrée.</p> + +<p>Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alitée, depuis la +frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout après +les menaces que lui adressait le revendeur.</p> + +<p>Celui-ci reprit:</p> + +<p>—C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or; +vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! ça +m'est égal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai +votre vieux châle noir des épaules... il est bien pané, mais il vaut +toujours au moins vingt sous.</p> + +<p>—Oh! monsieur, s'écria M<sup>me</sup> de Fermont en fondant en larmes, de grâce, +ayez pitié de nous... cette faible somme était tout ce que nous +possédions, ma fille et moi; cela volé, mon Dieu, il ne nous reste plus +rien, entendez-vous?... Rien qu'à mourir de faim!...</p> + +<p>—Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a +volée... et de l'argent encore (ce qui me paraît louche), il y a +longtemps qu'il est frit, l'argent!</p> + +<p>—Mon Dieu! Mon Dieu!</p> + +<p>—Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas été assez bon enfant pour +marquer les pièces et les garder ici pour se faire pincer, si c'est +quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le +disais encore ce matin à l'oncle de la dame du premier, ici c'est un +vrai hameau; si l'on vous a volée... c'est un malheur. Vous déposeriez +cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en +serez pas plus avancée... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien! +s'écria le receleur en s'interrompant et en voyant M<sup>me</sup> de Fermont +chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous pâlissez?... Prenez donc +garde... Mademoiselle, votre mère se trouve mal!... ajouta le revendeur +en s'avançant assez à temps pour retenir la malheureuse mère, qui, +frappée par ce dernier coup, se sentait défaillir; l'énergie factice qui +la soutenait depuis si longtemps cédait à cette nouvelle atteinte.</p> + +<p>—Ma mère... mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria Claire toujours couchée.</p> + +<p>Le receleur, encore vigoureux malgré ses cinquante ans, saisi d'un +mouvement de pitié passagère, prit M<sup>me</sup> de Fermont entre ses bras, poussa +du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit:</p> + +<p>—Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous êtes couchée, mais faut +pourtant que je vous ramène votre mère... elle est évanouie... ça ne +peut pas durer.</p> + +<p>En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la +malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture.</p> + +<p>Le revendeur assit M<sup>me</sup> de Fermont sur la chaise à côté du lit de sangle +et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant +brisé la serrure.</p> + +<p>Une heure après cette dernière secousse, la violente maladie qui depuis +longtemps couvait et menaçait M<sup>me</sup> de Fermont avait éclaté.</p> + +<p>En proie à une fièvre ardente, à un délire affreux, la malheureuse femme +était couchée dans le lit de sa fille, éperdue, épouvantée, qui, seule, +presque aussi malade que sa mère, n'avait ni argent ni ressources, et +craignait à chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le +même palier.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIa" id="VIa"></a><a href="#tablea">VI</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">La rue de Chaillot</a></h3> + + +<p>Nous précéderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la +Brasserie, se rendait en hâte chez le vicomte de Saint-Remy.</p> + +<p>Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait +seul une charmante petite maison, bâtie entre cour et jardin, dans ce +quartier solitaire, quoique très-voisin des Champs-Élysées, la promenade +la plus à la mode de Paris.</p> + +<p>Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy, +spécialement homme à bonnes fortunes, retirait de la position d'une +demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait +entrer très-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste +jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument déserte, communiquant de +la rue Marbeuf à la rue de Chaillot.</p> + +<p>Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux établissements +d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage écarté, une sortie +peu fréquentée; les mystérieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas +de surprise ou de rencontre imprévue, étaient donc armées d'un prétexte +parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle +fatale.</p> + +<p>Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un +célèbre jardinier fleuriste renommé par la beauté de ses serres chaudes.</p> + +<p>Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu'à demi: le vicomte, +largement doué de tous les goûts d'un luxe distingué, avait une +charmante serre chaude qui s'étendait en partie le long de la ruelle +dont nous avons parlé; la petite porte dérobée donnait dans ce délicieux +jardin d'hiver, qui aboutissait à un boudoir (qu'on nous pardonne cette +expression surannée) située au rez-de-chaussée de la maison.</p> + +<p>Il serait donc permis de dire sans métaphore qu'une femme qui passait ce +seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait à sa perte par +un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette élégante allée était +bordée de véritables buissons de fleurs éclatantes et parfumées.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Lucenay, jalouse comme une femme passionnée, avait exigé une clef +de cette petite porte.</p> + +<p>Si nous insistons quelque peu sur le caractère général de cette +singulière habitation, c'est qu'elle reflétait, pour ainsi dire, une de +ces existences dégradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement +plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de +l'époque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux +femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression +plus particulière, nous appellerions ces gens-là des hommes-courtisanes, +si cela se pouvait dire.</p> + +<p>L'intérieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport, +un aspect curieux, ou plutôt cette maison était séparée en deux zones +très-distinctes:</p> + +<p>Le rez-de-chaussée, où il recevait les femmes;</p> + +<p>Le premier étage, où il recevait ses compagnons de jeu, de table, de +chasse, ce qu'on appelle enfin des amis...</p> + +<p>Ainsi, au rez-de-chaussée se trouvaient une chambre à coucher qui +n'était qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de +musique où l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy était +excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosités, le boudoir +communiquant à la serre chaude; une salle à manger pour deux personnes, +servie et desservie par un tour; une salle de bains, modèle achevé du +luxe et du raffinement oriental, et tout auprès une petite bibliothèque +en partie formée d'après le catalogue de celle que La Mettrie avait +colligée pour le grand Frédéric.</p> + +<p>Il est inutile de dire que toutes ces pièces, meublées avec un goût +exquis, avec une recherche véritablement sardanapalesque, avaient pour +ornement des Watteau peu connus, des Boucher inédits, des groupes de +biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de +brèche antique, quelques précieuses copies des plus jolis groupes du +musée, en marbre blanc. Joignez à cela, l'été, pour perspective, les +vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombré de fleurs, +peuplé d'oiseaux, arrosé d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de +se répandre sur la fraîche pelouse, tombe du haut d'une roche noire et +agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame +nacrée dans un bassin limpide où de beaux cygnes blancs se jouent avec +grâce.</p> + +<p>Et quand venait la nuit tiède et sereine, que d'ombre, que de parfum, +que de silence dans les bosquets odorants dont l'épais feuillage servait +de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes!</p> + +<p>Pendant l'hiver, au contraire, excepté la porte de glace qui s'ouvrait +sur la serre chaude, tout était bien clos: la soie transparente des +stores, le réseau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus +mystérieux encore; sur tous les meubles, des masses de végétaux +exotiques semblaient jaillir de grandes coupes étincelantes d'or et +d'émail.</p> + +<p>Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de +tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosphère amoureuse, +enivrante, qui plongeait l'âme et les sens dans de brûlantes +langueurs...</p> + +<p>Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait élevé à +l'amour antique ou aux divinités nues de la Grèce, un homme, jeune et +beau, élégant et distingué, tour à tour spirituel ou tendre, romanesque +ou libertin, tantôt moqueur et gai jusqu'à la folie, tantôt plein de +charme et de grâce, excellent musicien, doué d'une de ces voix +vibrantes, passionnées, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans +ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme +amoureux surtout... amoureux toujours... tel était le vicomte.</p> + +<p>À Athènes il eût été sans doute admiré, exalté, déifié à l'égal +d'Alcibiade; de nos jours, et à l'époque dont nous parlons, le vicomte +n'était plus qu'un ignoble faussaire, qu'un misérable escroc.</p> + +<p>Le premier étage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un +aspect tout viril.</p> + +<p>C'est là qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la +meilleure compagnie.</p> + +<p>Là, rien de coquet, rien d'efféminé: un ameublement simple et sévère, +pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui +avaient gagné au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et +d'argent posés sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu +avoisinaient une joyeuse salle à manger, où huit personnes (nombre de +convives strictement limité lorsqu'il s'agit d'un dîner <i>savant) +</i>avaient bien des fois apprécié l'excellence du cuisinier et le non +moins excellent mérite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui +quelque nerveuse partie de whist de cinq à six cents louis, ou d'agiter +bruyamment les cornets d'un creps infernal.</p> + +<p>Ces deux nuances assez tranchées de l'habitation de M. de Saint-Remy +exposées, le lecteur voudra bien nous suivre dans des régions plus +infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui +conduisait au très-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef +d'écurie de M. de Saint-Remy.</p> + +<p>Cet illustre coachman avait invité à déjeuner M. Boyer, valet de chambre +de confiance du vicomte. Une très-jolie servante anglaise s'étant +retirée après avoir apporté la théière d'argent, nos deux personnages +restèrent seuls.</p> + +<p>Edwards était âgé de quarante ans environ; jamais plus habile et plus +gros cocher ne fit gémir son siège sous une rotondité plus imposante, +n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne +réunit plus élégamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un +<i>four-in-hand</i>; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de +Londres, ayant été dans sa jeunesse aussi bon entraîneur que le vieux et +célèbre Chiffney, le vicomte avait trouvé dans Edwards, chose rare, un +excellent cocher et un homme très-capable de diriger l'entraînement de +quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris.</p> + +<p>Edwards, lorsqu'il n'étalait pas sa somptueuse livrée brun et argent sur +la housse blasonnée de son siège, ressemblait fort à un honnête fermier +anglais; c'est sous cette dernière apparence que nous le présenterons au +lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et colorée, on +devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon.</p> + +<p>M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, était +un grand homme mince, à cheveux gris et plats, au front chauve, au +regard fin, à la physionomie froide, discrète et réservée; il +s'exprimait en termes choisis, avait des manières polies, aisées, +quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et +pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor +d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une +prise de tabac dans une tabatière d'or rehaussée de perles fines... +après quoi il secouait négligemment du revers de sa main, aussi soignée +que celle de son maître, les plis de sa chemise de fine toile de +Hollande.</p> + +<p>—Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait +une petite cuisine bourgeoise fort supportable?</p> + +<p>—Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement +français, et je l'emmènerai avec moi dans mon établissement, si +toutefois je me décide à le prendre; et à ce propos, puisque nous voici +seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez très-bien?</p> + +<p>—Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac. +Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des +autres.</p> + +<p>—J'ai donc un conseil très-important à vous demander; c'est pour cela +que je vous avais prié de venir prendre une tasse de thé avec moi.</p> + +<p>—Tout à votre service, mon cher Edwards.</p> + +<p>—Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec +M. le vicomte, pour l'entretien complet de son écurie, bêtes et gens, +c'est-à-dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys, à raison de +vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris.</p> + +<p>—C'était raisonnable.</p> + +<p>—Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement payé; mais, vers le +milieu de l'an passé, il m'a dit: «Edwards, je vous dois environ +vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes +chevaux et mes voitures?—Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne +peuvent pas être vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans +l'autre, et encore c'est donné (et c'est vrai, Boyer; car la paire de +chevaux de phaéton a été payée cinq cents guinées), ça fera donc +vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en +a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre +mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.—Eh bien! a +repris M. le vicomte, achetez-moi le tout à ce prix-là, à condition que +pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances +remboursées, vous entretiendrez et laisserez à ma disposition chevaux, +gens et voitures pendant six mois.»</p> + +<p>—Et vous avez sagement accepté le marché, Edwards? C'était une affaire +d'or.</p> + +<p>—Sans doute; dans quinze jours les six mois seront écoulés, je rentre +dans la propriété des chevaux et des voitures.</p> + +<p>—Rien de plus simple. L'acte a été rédigé par M. Badinot, l'homme +d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils?</p> + +<p>—Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de +départ de M. le vicomte, et tout se vendra très-bien, car il est connu +pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'établir marchand de +chevaux, avec mon écurie, qui ferait un joli commencement? Que me +conseillez-vous?</p> + +<p>—Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-même.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Je me trouve dans la même position que vous.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—M. le vicomte déteste les détails; quand je suis entré ici, j'avais +d'économies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait +les dépenses de la maison comme vous celles de l'écurie, et tous les ans +M. le vicomte m'a payé sans examen; à peu près à la même époque que +vous, je me suis trouvé à découvert, pour moi, d'une vingtaine de mille +francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le +vicomte m'a proposé comme à vous, pour me rembourser, de me vendre le +mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est très-belle, de +très-bons tableaux, etc.; le tout a été estimé, au plus bas prix, cent +quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs à payer, +restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu'à leur +entier épuisement, aux dépenses de la table, aux gages des gens, etc., +et non à autre chose: c'était une condition du marché.</p> + +<p>—Parce que sur ces dépenses vous gagniez encore?</p> + +<p>—Nécessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs +que je ne payerai qu'après la vente, dit Boyer en aspirant une forte +prise de tabac, de sorte qu'à la fin de ce mois-ci...</p> + +<p>—Le mobilier est à vous comme les chevaux et les voitures sont à moi.</p> + +<p>—Évidemment. M. le vicomte a gagné à cela de vivre pendant les derniers +temps comme il aime à vivre... en grand seigneur, et ceci à la barbe de +ses créanciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait +été payé comptant à sa majorité, et était devenu notre propriété à vous +et à moi.</p> + +<p>—Ainsi M. le vicomte se sera ruiné?...</p> + +<p>—En cinq ans...</p> + +<p>—Et M. le vicomte avait hérité?...</p> + +<p>—D'un pauvre petit million comptant, dit assez dédaigneusement M. Boyer +en prenant une prise de tabac, ajoutez à ce million deux cent mille +francs de dettes environ, c'est passable... C'était donc pour vous dire, +mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison +admirablement meublée, comme elle l'est, à des Anglais, linge, cristaux, +porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes +auraient payé cela fort cher.</p> + +<p>—Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas?</p> + +<p>—Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me décide donc à vendre +le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cité comme connaisseur en +meubles précieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura +toujours une double valeur: de la sorte, je réaliserai une somme ronde. +Faites comme moi, Edwards, réalisez, réalisez et n'aventurez pas vos +gains dans des spéculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de +Saint-Remy, c'est à qui voudra vous avoir: on m'a justement parlé hier +d'un mineur émancipé, un cousin de M<sup>me</sup> la duchesse de Lucenay, le jeune +duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son précepteur, et qui monte +sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres, +mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec +cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la +confiance, tous les enivrements de la dépense, prodigue comme un +prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence: +il m'a déjà presque agréé comme premier valet de chambre: il me protège, +le niais!</p> + +<p>Et M. Boyer leva les épaules en aspirant violemment sa prise de tabac.</p> + +<p>—Vous espérez le débusquer?</p> + +<p>—Parbleu! c'est un imbécile ou un impertinent. Il me met là, comme si +je n'étais pas à craindre pour lui! Avant deux mois je serai à sa place.</p> + +<p>—Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards +en réfléchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison...</p> + +<p>—Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous à mon +protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez là, c'est une fortune qui a +des racines et à laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est +pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de +neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout +de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage; +car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je +servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus.</p> + +<p>—Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre +proposition: mais, j'y songe, si je proposais à ce jeune duc l'écurie de +M. le vicomte! Elle est toute prête, elle est connue et admirée de tout +Paris.</p> + +<p>—C'est juste, vous pouvez faire là une affaire d'or.</p> + +<p>—Mais vous-même, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si +admirablement montée en tout? Que trouverait-il de mieux?</p> + +<p>—Pardieu, Edwards, vous êtes un homme d'esprit, ça ne m'étonne pas, +mais vous me donnez là une excellente idée; il faut nous adresser à M. +le vicomte, il est si bon maître qu'il ne refusera pas de parler pour +nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la légation de +Gerolstein, où il est attaché, il veut se défaire de tout son +établissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute +meublée, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante +mille francs pour l'écurie et les voitures, ça fait deux cent trente +mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut +se monter de tout; il dépenserait trois fois cette somme avant de réunir +quelque chose d'aussi complètement élégant et choisi que l'ensemble de +cet établissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un +second comme M. le vicomte pour entendre la vie.</p> + +<p>—Et les chevaux!</p> + +<p>—Et la bonne chère! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois +meilleur qu'il n'y est entré; M. le vicomte lui a donné d'excellents +conseils, l'a énormément raffiné.</p> + +<p>—Par là-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur!</p> + +<p>—Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indifférence +qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment.</p> + +<p>—Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long +là-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du +rez-de-chaussée...</p> + +<p>—J'ai mes secrets comme vous avez les vôtres, mon cher.</p> + +<p>—Les miens?</p> + +<p>—Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos +confidences? Je ne veux pas attaquer la probité des jockeys de vos +adversaires... Mais enfin certains bruits...</p> + +<p>—Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la +réputation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'écouter...</p> + +<p>—Qu'un galant homme ne compromet la réputation d'une femme qui a eu des +bontés pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutôt les +secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards.</p> + +<p>—Ah çà!... qu'est-ce qu'il va faire maintenant?</p> + +<p>—Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou +huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas +embarrassé de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent +toujours sur leurs jambes, comme on dit...</p> + +<p>—Et il n'a plus aucun héritage à attendre?</p> + +<p>—Aucun, car son père a tout juste une petite aisance.</p> + +<p>—Son père?</p> + +<p>—Certainement...</p> + +<p>—Le père de M. le vicomte n'est pas mort?...</p> + +<p>—Il ne l'était pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte +lui a écrit pour certains papiers de famille...</p> + +<p>—Mais on ne le voit jamais ici?</p> + +<p>—Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'années il habite en +province, à Angers.</p> + +<p>—Mais M. le vicomte ne va pas le visiter?</p> + +<p>—Son père?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Jamais... jamais... ah bien! non.</p> + +<p>—Ils sont donc brouillés?</p> + +<p>—Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de +l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont.</p> + +<p>—Le père de M<sup>me</sup> de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et +significatif dont M. Boyer, fidèle à ses habitudes de réserve et de +discrétion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit +donc froidement:</p> + +<p>—M<sup>me</sup> la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de +Noirmont; le père de M. le vicomte était intimement lié avec le prince; +M<sup>me</sup> la duchesse était alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy +père, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familièrement que si elle +eût été sa fille. Je tiens ces détails de Simon, l'homme de confiance du +prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous +raconter a été dans le temps la fable de tout Paris. Malgré ses soixante +ans, le père de M. le vicomte est un homme d'un caractère de fer, d'un +courage de lion, d'une probité que je me permettrai d'appeler fabuleuse; +il ne possédait presque rien et avait épousé par amour la mère de M. le +vicomte, jeune personne assez riche, qui possédait le million à la fonte +duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister.</p> + +<p>Et M. Boyer s'inclina.</p> + +<p>Edwards l'imita.</p> + +<p>—Le mariage fut très-heureux jusqu'au moment où le père de M. le +vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient +évidemment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans après +son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain +comte polonais.</p> + +<p>—Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'étais chez M. le marquis de +Senneval, M<sup>me</sup> la marquise... une enragée...</p> + +<p>M. Boyer interrompit son compagnon.</p> + +<p>—Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes +familles avant de parler; sans cela, vous vous réservez de cruels +mécomptes.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—M<sup>me</sup> la marquise de Senneval est la sœur de M. le duc de Montbrison, +où vous désirez entrer...</p> + +<p>—Ah! diable!</p> + +<p>—Jugez de l'effet, si vous aviez été parler d'elle en des termes +pareils devant les envieux ou des délateurs: vous ne seriez pas resté +vingt-quatre heures dans la maison.</p> + +<p>—C'est juste, Boyer... je tâcherai de connaître les alliances...</p> + +<p>—Je reprends... Le père de M. le vicomte découvrit donc, après douze ou +quinze ans d'un mariage jusque-là fort heureux, qu'il avait à se +plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le +vicomte était né neuf mois après que son père... ou plutôt que M. le +comte de Saint-Remy, était revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne +pouvait pas être certain, malgré de grandes probabilités, que M. le +vicomte fût le fruit de l'adultère. Néanmoins, M. le comte se sépara à +l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher à un sou de la fortune +qu'elle lui avait apportée et se retira en province avec environ +quatre-vingt mille francs qu'il possédait; mais vous allez voir la +rancune de ce caractère diabolique. Quoique l'outrage datât de quinze +ans lorsqu'il le découvrit, et qu'il dût y avoir prescription, le père +de M. le vicomte, accompagné de M. de Fermont, un de ses parents, se mit +aux trousses du Polonais séducteur et l'atteignit à Venise, après +l'avoir cherché pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de +l'Europe.</p> + +<p>—Quel obstiné!...</p> + +<p>—Une rancune de démon, vous dis-je, mon cher Edwards... À Venise eut +lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tué. Tout s'était +passé loyalement; mais le père de M. le vicomte montra, dit-on, une joie +si féroce de voir le Polonais blessé mortellement que son parent, M. de +Fermont, fut obligé de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant +voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux.</p> + +<p>—Quel homme! Quel homme!</p> + +<p>—Le comte, lui, revint à Paris, alla chez sa femme, lui annonça qu'il +venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni +elle ni son fils, et il s'est retiré à Angers; c'est là qu'il vit, +dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses +quatre-vingt mille francs, bien écornés par ses courses après le +Polonais, comme vous pensez. À Angers il ne voit personne, si ce n'est +la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis +quelques années. Du reste, cette famille a du malheur, car le frère de +M. de Fermont s'est brûlé, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois.</p> + +<p>—Et la mère de M. le vicomte?</p> + +<p>—Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, à +sa majorité, a joui de la fortune de sa mère... Vous voyez donc bien, +mon cher Edwards, qu'en fait d'héritage, M. le vicomte n'a rien ou +presque rien à attendre de son père...</p> + +<p>—Qui, du reste, doit le détester.</p> + +<p>—Il n'a jamais voulu le voir, depuis la découverte en question, +persuadé sans doute qu'il est fils du Polonais.</p> + +<p>L'entretien des deux personnages fut interrompu par un valet de pied +géant, soigneusement poudré quoiqu'il fût à peine onze heures.</p> + +<p>—Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonné deux fois, dit le géant.</p> + +<p>Boyer parut désolé d'avoir manqué à son service, se leva précipitamment +et suivit le domestique avec autant d'empressement et de respect que +s'il n'eût pas été le propriétaire de la maison de son maître.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIa" id="VIIa"></a><a href="#tablea">VII</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Le comte de Saint-Remy</a></h3> + + +<p>Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'était +rendu auprès de M. de Saint-Remy, lorsque le père de ce dernier vint +frapper à la porte cochère de la maison de la rue de Chaillot.</p> + +<p>Le comte de Saint-Remy était un homme de haute taille, encore alerte et +vigoureux malgré son âge; la couleur presque cuivrée de son teint +contrastait étrangement avec la blancheur éclatante de sa barbe et de +ses cheveux; ses épais sourcils, restés noirs, recouvraient à demi ses +yeux perçants profondément enfoncés dans leur orbite. Quoiqu'il portât, +par une sorte de manie misanthropique, des vêtements presque sordides, +il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui +commandait le respect.</p> + +<p>La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra.</p> + +<p>Un portier en grande livrée brun et argent, parfaitement poudré et +chaussé de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge élégante, qui +avait autant de rapport avec l'antre enfumé des Pipelet que le tonneau +d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une +lingerie à la mode.</p> + +<p>—M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref.</p> + +<p>Le portier, au lieu de répondre, examinait avec une dédaigneuse surprise +la barbe blanche, la redingote râpée et le vieux chapeau de l'inconnu, +qui tenait à la main une grosse canne.</p> + +<p>—M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqué de +l'impertinent examen du portier.</p> + +<p>—M. le vicomte n'y est pas.</p> + +<p>Ce disant, le confrère de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste +significatif, invita l'inconnu à se retirer.</p> + +<p>—J'attendrai, dit le comte.</p> + +<p>Et il passa outre.</p> + +<p>—Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'écria le +portier en courant après le comte et en le prenant par le bras.</p> + +<p>—Comment, drôle! répondit le vieillard d'un air menaçant en levant sa +canne, tu oses me toucher!...</p> + +<p>—J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous +ai dit que M. le vicomte n'y était pas, ainsi allez-vous-en.</p> + +<p>À ce moment, Boyer, attiré par ces éclats de voix, parut sur le perron +de la maison.</p> + +<p>—Quel est ce bruit? demanda-t-il.</p> + +<p>—Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je +lui aie dit que M. le vicomte n'y était pas.</p> + +<p>—Finissons! reprit le comte en s'adressant à Boyer, qui s'était +approché; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai...</p> + +<p>Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du +père de son maître; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un +moment de l'identité du comte, le salua respectueusement et répondit:</p> + +<p>—Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis à ses ordres...</p> + +<p>—Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond +ébahissement du portier.</p> + +<p>Toujours précédé du valet de chambre, le comte arriva au premier étage +et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de +Florestan de Saint-Remy (nous désignerons désormais le vicomte par ce +nom de baptême pour le distinguer de son père), l'introduisit dans un +petit salon communiquant à cette pièce, et situé immédiatement au-dessus +du boudoir du rez-de-chaussée.</p> + +<p>—M. le vicomte a été obligé de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur +le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas à +rentrer.</p> + +<p>Et le valet de chambre disparut.</p> + +<p>Resté seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indifférence; +mais tout à coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses +joues s'empourprèrent, la colère contracta ses traits.</p> + +<p>Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la mère de +Florestan de Saint-Remy.</p> + +<p>Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête comme pour échapper à +cette vision et marcha à grands pas.</p> + +<p>—Cela est étrange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tué son +amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier +jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore éteinte, ma farouche +misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laissé face +à face avec la pensée de mon outrage. Oui, car la mort du complice de +cette infâme a vengé mon outrage, mais ne l'a pas effacé de mon +souvenir.</p> + +<p>«Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que +pendant quinze ans j'ai été dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai +entouré d'estime, de respect, une misérable qui m'avait indignement +trompé. C'est que j'ai aimé son fils, le fils de son crime, comme s'il +eût été mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce +Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adultère!</p> + +<p>«Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son illégitimité; il +est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est +affreux... S'il était mon fils pourtant! Alors l'abandon où je l'ai +laissé, l'éloignement, que je lui ai toujours témoigné, mon refus de le +jamais voir, seraient impardonnables. Mais, après tout, il est riche, +jeune, heureux: à quoi lui aurais-je été utile?... Oui, mais sa +tendresse eût peut-être adouci les chagrins que m'a causés sa mère!</p> + +<p>Après un moment de réflexion profonde, le comte reprit en haussant les +épaules:</p> + +<p>—Encore ces suppositions insensées, sans issue, qui ravivent toutes les +peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et pénible émotion que je +ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix années, +j'ai aimé avec la plus folle idolâtrie, que j'ai aimé comme mon fils, +lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon épée avec +tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de +joie! Et ils m'ont empêché d'assister à son agonie... à sa mort!... Oh! +ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir été frappé aussi +cruellement que je l'ai été!... Et puis, penser que mon nom, toujours +respecté, honoré, a dû être si souvent prononcé avec insolence et +dérision... comme on prononce celui d'un mari trompé!... Penser que mon +nom... mon nom dont j'ai toujours été si fier, appartient à cette heure +au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le cœur!... Oh! je ne +sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe à cela!</p> + +<p>Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva +machinalement la portière qui séparait le salon du cabinet de travail de +Florestan et fit quelques pas dans cette dernière pièce.</p> + +<p>Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masquée dans +la tenture s'ouvrit doucement, et M<sup>me</sup> de Lucenay, enveloppée d'un grand +châle de cachemire vert, coiffée d'un chapeau de velours noir +très-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un +moment.</p> + +<p>Expliquons la cause de cette apparition inattendue.</p> + +<p>Florestan de Saint-Remy avait donné la veille rendez-vous à la duchesse +pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de +la petite porte de la ruelle était, comme d'habitude, entrée par la +serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du +rez-de-chaussée; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela était +arrivé quelquefois) le vicomte occupé à écrire dans son cabinet... Un +escalier dérobé conduisait du boudoir au premier. M<sup>me</sup> de Lucenay monta +sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours, +défendu sa porte.</p> + +<p>Malheureusement, une visite assez menaçante de M. Badinot ayant obligé +Florestan de sortir précipitamment, il avait oublié le rendez-vous de +M<sup>me</sup> de Lucenay.</p> + +<p>Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les +rideaux de la portière du salon s'écartèrent, et la duchesse se trouva +en face à face avec le père de Florestan.</p> + +<p>Elle ne put retenir un cri d'effroi.</p> + +<p>—Clotilde! s'écria le comte stupéfait.</p> + +<p>Intimement lié avec le comte de Noirmont, père de M<sup>me</sup> de Lucenay, M. de +Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait +autrefois ainsi familièrement appelée par son nom de baptême.</p> + +<p>La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard à +barbe blanche et mal vêtu, dont elle se rappelait pourtant confusément +les traits.</p> + +<p>—Vous, Clotilde! répéta le comte avec un accent de reproche douloureux, +vous... ici... chez mon fils!</p> + +<p>Ces derniers mots fixèrent les souvenirs indécis de M<sup>me</sup> de Lucenay; elle +reconnut enfin le père de Florestan et s'écria:</p> + +<p>—Monsieur de Saint-Remy!</p> + +<p>La position était tellement nette et significative que la duchesse, dont +on sait d'ailleurs le caractère excentrique et résolu, dédaigna de +recourir à un mensonge pour expliquer le motif de sa présence chez +Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui +avait jadis témoignée, elle lui tendit la main et lui dit de cet air à +la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu'à elle:</p> + +<p>—Voyons... ne me grondez pas... vous êtes mon plus vieil ami; +souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chère +Clotilde...</p> + +<p>—Oui... je vous appelais ainsi... mais...</p> + +<p>—Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma +devise: «Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...»</p> + +<p>—Ah! Clotilde!...</p> + +<p>—Épargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutôt vous parler de ma joie +de vous revoir; votre présence me rappelle tant de choses: mon pauvre +père... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est +beau!</p> + +<p>—C'est parce que votre père était mon ami, que...</p> + +<p>—Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous +aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux +rubans verts... Vous lui disiez toujours: «Vous gâtez Clotilde... prenez +garde»; et il vous répondait en m'embrassant: «Je le crois bien que je +la gâte, et il faut que je me dépêche et que je redouble, car bientôt le +monde me l'enlèvera pour la gâter à son tour.» Excellent père! Quel ami +j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de M<sup>me</sup> de Lucenay; +puis, tendant la main à M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix émue: +Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous éveillez des +souvenirs si précieux, si chers à mon cœur!...</p> + +<p>Le comte, quoiqu'il connût dès longtemps ce caractère original et +délibéré, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait +cette position si délicate: rencontrer chez son amant le père de son +amant!</p> + +<p>—Si vous êtes à Paris depuis longtemps, reprit M<sup>me</sup> de Lucenay, il est +mal à vous de n'être pas venu me voir plus tôt; nous aurions tant causé +du passé... car savez-vous que je commence à atteindre l'âge où il y a +un charme extrême à dire à de vieux amis: Vous souvenez-vous?</p> + +<p>Certes, la duchesse n'eût pas parlé avec un plus tranquille nonchaloir +si elle eût reçu une visite du matin à l'hôtel de Lucenay. M. de +Saint-Remy ne put s'empêcher de lui dire sévèrement:</p> + +<p>—Au lieu de parler du passé, il serait plus à propos de parler du +présent... mon fils peut rentrer d'un moment à l'autre, et...</p> + +<p>—Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte +de la serre, et on annonce toujours son arrivée par un coup de timbre +lorsqu'il rentre par la porte cochère; à ce bruit je disparaîtrai aussi +mystérieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout à votre +joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer... +depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais +des reproches à vous faire.</p> + +<p>—À moi?... À moi?...</p> + +<p>—Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le +monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un père sont +indispensables... Aussi, franchement, il est très-mal à vous de...</p> + +<p>Ici M<sup>me</sup> de Lucenay, cédant à la bizarrerie de son caractère, ne put +s'empêcher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au +comte:</p> + +<p>—Avouez que la position est au moins singulière, et qu'il est +très-piquant que ce soit moi qui vous sermonne.</p> + +<p>—Cela est étrange, en effet; mais je ne mérite ni vos sermons ni vos +louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... À +son âge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris +en horreur, dit le comte avec une expression pénible et contrainte. Il a +donc fallu des circonstances de la dernière importance pour m'obliger à +quitter Angers, et surtout à venir ici... dans cette maison... Mais j'ai +dû braver mes répugnances et recourir à toutes les personnes qui +pouvaient m'aider ou me renseigner à propos de recherches d'un grand +intérêt pour moi.</p> + +<p>—Oh! alors, dit M<sup>me</sup> de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux, +je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous être utile à quelque +chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un +certain crédit, car les jours où je vais dîner chez ma grand'tante de +Montbrison, il donne à manger chez moi à des députés; on ne fait pas ça +sans motifs; cet inconvénient doit être racheté par quelque avantage, +probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui +en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous +pouvons vous servir, regardez-nous comme à vous. Il y a encore mon jeune +cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-même, est lié avec +toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je +vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je +puis me dire amie vaillante et dévouée!</p> + +<p>—Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant...</p> + +<p>—Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en +gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je +suppose, à l'affaire qui vous intéresse, et qui maintenant m'intéresse +extrêmement, puisqu'elle est vôtre. Causons donc de cela, et très-à +fond... je l'exige...</p> + +<p>Ce disant, la duchesse s'approcha de la cheminée, s'y appuya et avança +vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment, +était glacé.</p> + +<p>Avec un tact parfait, M<sup>me</sup> de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus +parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce +dernier attachait beaucoup d'importance...</p> + +<p>La conduite de Clotilde eût été différente en présence de la mère de +Florestan; c'est avec bonheur, avec fierté, qu'elle lui eût longuement +avoué combien il lui était cher.</p> + +<p>Malgré son rigorisme et son âpreté, M. de Saint-Remy subit l'influence +de la grâce cavalière et cordiale de cette femme qu'il avait vue et +aimée tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait à la maîtresse de +son fils.</p> + +<p>Comment, d'ailleurs, résister à la contagion de l'exemple, lorsque le +héros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas même se +douter ou vouloir se douter de la difficulté de la circonstance où il se +trouve?</p> + +<p>—Vous ignorez peut-être, Clotilde, dit le comte, que depuis +très-longtemps j'habite Angers?</p> + +<p>—Non, je le savais.</p> + +<p>—Malgré l'espèce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette +ville, parce que là habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors +de l'affreux malheur qui m'a frappé, s'est conduit pour moi comme un +frère. Après m'avoir accompagné dans toutes les villes de l'Europe, où +j'espérais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi +de témoin lors d'un duel...</p> + +<p>—Oui, un duel terrible; mon père m'a tout dit autrefois, reprit +tristement M<sup>me</sup> de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce +duel... et aussi la cause qui l'a amené...</p> + +<p>—J'ai voulu lui laisser respecter sa mère, répondit le comte en +étouffant un soupir...</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Au bout de quelques années, M. de Fermont mourut à Angers, dans mes +bras, laissant une fille et une femme que, malgré ma misanthropie, +j'avais été obligé d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus +pur, de plus noble que ces deux excellentes créatures. Je vivais seul +dans un faubourg éloigné de la ville; mais, quand mes accès de noire +tristesse me laissaient quelque relâche, j'allais chez M<sup>me</sup> de Fermont +parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme +de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce +intimité, où j'avais désormais concentré toutes mes affections. Le frère +de M<sup>me</sup> de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires +de sa sœur lors de la mort de son mari et plaça chez un notaire cent +mille écus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au +bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa M<sup>me</sup> de +Fermont; son frère, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ +huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa première douleur +calmée, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires. Au +bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le +modeste mobilier de la maison qu'elle louait à Angers et que cette somme +avait été employée à payer quelques dettes laissées par elle. Inquiet de +cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette +malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la détresse, victimes +sans doute d'une banqueroute. Si M<sup>me</sup> de Fermont pouvait, dans une +extrémité pareille, compter sur quelqu'un, c'était sur moi... pourtant +je ne reçus d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette +intimité si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous +figurer mes souffrances, mes inquiétudes depuis le départ de M<sup>me</sup> de +Fermont et de sa fille... Leur père, leur mari était pour moi un +frère... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi +dans leur ruine elles ne s'adressaient pas à moi, tout pauvre que +j'étais; je partis pour venir ici, laissant à Angers, une personne qui, +si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en +instruire.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Hier encore j'ai reçu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En +arrivant à Paris j'ai commencé mes recherches... je suis allé d'abord à +l'ancien domicile du frère de M<sup>me</sup> de Fermont. Là on m'a dit qu'elle +demeurait sur le quai du canal Saint-Martin.</p> + +<p>—Et cette adresse?</p> + +<p>—Avait été la sienne, mais on ignorait son nouveau logement. +Malheureusement, jusqu'à présent mes recherches ont été inutiles. Après +mille vaines tentatives avant de désespérer tout à fait, je me suis +décidé à venir ici: peut-être M<sup>me</sup> de Fermont, qui, par un motif +inexplicable, ne m'a demandé ni aide ni appui, aura eu recours à mon +fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier +espoir est bien peu fondé... mais je ne veux rien avoir négligé pour +retrouver cette pauvre femme et sa fille.</p> + +<p>Depuis quelques minutes M<sup>me</sup> de Lucenay écoutait le comte avec un +redoublement d'attention; tout à coup elle dit:</p> + +<p>—En vérité, il serait bien singulier qu'il s'agît des mêmes +personnes... auxquelles s'intéresse M<sup>me</sup> d'Harville...</p> + +<p>—Quelles personnes? demanda le comte.</p> + +<p>—La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure +est très-noble?</p> + +<p>—Sans doute; mais comment savez-vous...</p> + +<p>—Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus?</p> + +<p>—Oui... oui...</p> + +<p>—Et elle s'appelle Claire?</p> + +<p>—Oh! de grâce! dites, où sont-elles?</p> + +<p>—Hélas! je l'ignore...</p> + +<p>—Vous l'ignorez?</p> + +<p>—Voici ce qui est arrivé: une femme de ma société, M<sup>me</sup> d'Harville, est +venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont +la fille se nommait Claire, et dont le frère se serait suicidé; M<sup>me</sup> +d'Harville s'adressait à moi, parce qu'elle avait vu ces mots: «Écrire à +M<sup>me</sup> de Lucenay», tracés au bas d'un brouillon de lettre que cette +malheureuse femme écrivait à une personne inconnue, dont elle réclamait +l'appui.</p> + +<p>—Elle voulait vous écrire... à vous, et pourquoi?</p> + +<p>—Je l'ignore... je ne la connais pas.</p> + +<p>—Mais elle vous connaissait, elle! s'écria M. de Saint-Remy, frappé +d'une idée subite.</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Cent fois elle m'avait entendu parler de votre père, de vous, de votre +généreux et excellent cœur. Dans son infortune, elle aura songé à +recourir à vous.</p> + +<p>—En effet, cela peut s'expliquer ainsi.</p> + +<p>—Et M<sup>me</sup> d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en +sa possession?</p> + +<p>—Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore où +étaient réfugiées cette pauvre mère et sa fille, elle était, je crois, +sur leurs traces.</p> + +<p>—Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire auprès de M<sup>me</sup> +d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui.</p> + +<p>—Impossible! Son mari vient d'être victime d'un effroyable accident; +une arme qu'il ne croyait pas chargée est partie entre ses mains, il a +été tué sur le coup.</p> + +<p>—Ah! c'est horrible!</p> + +<p>—La marquise est aussitôt partie pour aller passer les premiers temps +de son deuil chez son père, en Normandie.</p> + +<p>—Clotilde, je vous en conjure, écrivez-lui aujourd'hui, demandez-lui +les renseignements qu'elle possède déjà; puisqu'elle s'intéresse à ces +pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux +auxiliaire que moi; mon seul désir est de retrouver la veuve de mon ami +et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possède. +Maintenant c'est ma seule famille.</p> + +<p>—Toujours le même, toujours généreux et dévoué! Comptez sur moi, +j'écrirai aujourd'hui même à M<sup>me</sup> d'Harville. Où adresserai-je ma +réponse?</p> + +<p>—À Asnières, poste restante.</p> + +<p>—Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger là, et pas à Paris?</p> + +<p>—J'exècre Paris, à cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de +Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien médecin, le docteur Griffon, avec +qui je suis resté en correspondance, possède une petite maison de +campagne sur le bord de la Seine, près d'Asnières; il ne l'habite pas +l'hiver, il me l'a proposée; c'était presque un faubourg de Paris; je +pouvais, après m'être livré à mes recherches, trouver là l'isolement qui +me plaît... J'ai accepté.</p> + +<p>—Je vous écrirai donc à Asnières; je puis d'ailleurs vous donner déjà +un renseignement qui pourra vous servir peut-être... et que je dois à +M<sup>me</sup> d'Harville... La ruine de M<sup>me</sup> de Fermont a été causée par la +friponnerie du notaire chez qui était placée toute la fortune de votre +parente... Ce notaire a nié le dépôt.</p> + +<p>—Le misérable!... Et il se nomme?</p> + +<p>—M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie +de rire.</p> + +<p>—Que vous êtes étrange, Clotilde! Il n'y a rien que de sérieux, que de +triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et mécontent.</p> + +<p>En effet, M<sup>me</sup> de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse déclaration du +notaire, n'avait pu réprimer un mouvement d'hilarité.</p> + +<p>—Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort +singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais, +sérieusement, si sa réputation d'honnête homme n'est pas plus méritée +que sa réputation de saint homme (et je déclare celle-ci usurpée), c'est +un grand misérable!</p> + +<p>—Et il demeure?</p> + +<p>—Rue du Sentier.</p> + +<p>—Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui coïnciderait alors +assez avec certains soupçons...</p> + +<p>—Quels soupçons?</p> + +<p>—D'après quelques renseignements pris sur la mort du frère de ma pauvre +amie, je serais presque tenté de croire que ce malheureux, au lieu de se +suicider... a été victime d'un assassinat.</p> + +<p>—Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?...</p> + +<p>—Plusieurs raisons qui seraient trop longues à vous dire; je vous +laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en +votre nom et en celui de M. de Lucenay...</p> + +<p>—Comment! vous partez... sans voir Florestan?</p> + +<p>—Cette entrevue me serait trop pénible, vous devez le comprendre... Je +la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements +sur M<sup>me</sup> de Fermont, voulant n'avoir au moins rien négligé pour la +retrouver; maintenant, adieu...</p> + +<p>—Ah! vous êtes impitoyable!</p> + +<p>—Ne savez-vous pas...?</p> + +<p>—Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils...</p> + +<p>—Comment? N'est-il pas riche, heureux?...</p> + +<p>—Oui, mais il ne connaît pas les hommes. Aveuglément prodigue, parce +qu'il est confiant et généreux, en tout, partout et toujours très-grand +seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bonté. Si vous saviez ce qu'il y +a de noblesse dans ce cœur! Je n'ai jamais osé le sermonner au sujet de +ses dépenses et de son désordre, d'abord parce que je suis au moins +aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au +contraire, vous pourriez...</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Lucenay n'acheva pas.</p> + +<p>Tout à coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy.</p> + +<p>Il entra précipitamment dans le cabinet voisin du salon; après en avoir +brusquement fermé la porte, il dit d'une voix altérée à quelqu'un qui +l'accompagnait:</p> + +<p>—Mais c'est impossible!...</p> + +<p>—Je vous le répète, répondit la voix claire et perçante de M. Badinot, +je vous répète que, sans cela, avant quatre heures vous serez arrêté... +Car s'il n'a pas l'argent tantôt, notre homme va déposer sa plainte au +parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme +celui-là: les galères, mon pauvre vicomte!...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIIIa" id="VIIIa"></a><a href="#tablea">VIII</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">L'entretien</a></h3> + + +<p>Il est impossible de peindre le regard qu'échangèrent M<sup>me</sup> de Lucenay et +le père de Florestan en entendant ces terribles paroles: <i>Il</i> <i>y va pour +vous... des galères!</i> Le comte devint livide; il s'appuya au dossier +d'un fauteuil, ses genoux se dérobaient sous lui.</p> + +<p>Son nom vénérable et respecté... son nom déshonoré par un homme qu'il +accusait d'être le fruit de l'adultère!</p> + +<p>Ce premier abattement passé, les traits courroucés du vieillard, un +geste menaçant qu'il fit en s'avançant vers le cabinet, révélèrent une +résolution si effrayante que M<sup>me</sup> de Lucenay lui saisit la main, l'arrêta +et lui dit à voix basse, avec l'accent de la plus profonde conviction:</p> + +<p>—Il est innocent... je vous le jure!... Écoutez en silence...</p> + +<p>Le comte s'arrêta. Il voulait croire à ce que lui disait la duchesse.</p> + +<p>Celle-ci était en effet persuadée de la loyauté de Florestan.</p> + +<p>Pour obtenir de nouveaux sacrifices de cette femme si aveuglément +généreuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre à l'abri d'une +prise de corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait +affirmé à M<sup>me</sup> de Lucenay que, dupe d'un misérable dont il avait reçu en +paiement une traite fausse, il risquait d'être regardé comme complice du +faussaire, ayant lui-même mis cette traite en circulation.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Lucenay savait le vicomte imprudent, prodigue, désordonné; mais +jamais elle ne l'aurait un moment supposé capable, non pas d'une +bassesse ou d'une infamie, mais seulement de la plus légère +indélicatesse.</p> + +<p>En lui prêtant par deux fois des sommes considérables dans des +circonstances très-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service +d'ami, le vicomte n'acceptant jamais ces avances qu'à la condition +expresse de les rembourser; car on lui devait, disait-il, plus du double +de ces sommes.</p> + +<p>Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs, M<sup>me</sup> de Lucenay, +cédant à l'impulsion de sa bonté naturelle, n'avait songé qu'à être +utile à Florestan, et nullement à s'assurer s'il pouvait s'acquitter +envers elle. Il l'affirmait, elle n'en doutait pas; eût-il accepté sans +cela des prêts aussi importants? En répondant de l'honneur de Florestan, +en suppliant le vieux comte d'écouter la conversation de son fils, la +duchesse pensait qu'il allait être question de l'abus de confiance dont +le vicomte se prétendait victime, et qu'il serait ainsi complètement +innocenté aux yeux de son père.</p> + +<p>—Encore une fois, reprit Florestan d'une voix altérée, ce Petit-Jean +est un infâme; il m'avait assuré n'avoir pas d'autres traites que celles +que j'ai retirées de ses mains hier et il y a trois jours... Je croyais +celle-ci en circulation, elle n'était payable que dans trois mois à +Londres, chez Adams et Compagnie.</p> + +<p>—Oui, oui, dit la voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vicomte, +que vous aviez adroitement combiné votre affaire; vos faux ne devaient +être découverts que lorsque vous seriez déjà loin... Mais vous avez +voulu attraper plus fin que vous.</p> + +<p>—Eh! il est bien temps maintenant de me dire cela, malheureux que vous +êtes..., s'écria Florestan furieux; n'est-ce pas vous qui m'avez mis en +rapport avec celui qui m'a négocié ces traites!</p> + +<p>—Voyons, mon cher aristocrate, répondit froidement Badinot, du +calme!... Vous contrefaites habilement les signatures de commerce; c'est +à merveille, mais ce n'est pas une raison pour traiter vos amis avec une +familiarité désagréable. Si vous vous emportez encore... je vous laisse, +arrangez-vous comme vous voudrez...</p> + +<p>—Et croyez-vous qu'on puisse conserver son sang-froid dans une position +pareille?... Si ce que vous me dites est vrai, si cette plainte doit +être déposée aujourd'hui au parquet du procureur du roi, je suis +perdu...</p> + +<p>—C'est justement ce que je vous dis, à moins que... vous n'ayez encore +recours à votre charmante Providence aux yeux bleus...</p> + +<p>—C'est impossible.</p> + +<p>—Alors, résignez-vous. C'est dommage, c'était la dernière traite... et +pour vingt-cinq mauvais mille francs... aller prendre l'air du Midi à +Toulon... C'est maladroit, c'est absurde, c'est bête! Comment un habile +homme comme vous peut-il se laisser acculer ainsi?</p> + +<p>—Mon Dieu, que faire? Que faire?... Rien de ce qui est ici ne +m'appartient plus, je n'ai pas vingt louis à moi.</p> + +<p>—Vos amis?</p> + +<p>—Eh! je dois à tous ceux qui pourraient me prêter; me croyez-vous assez +sot pour avoir attendu jusqu'à aujourd'hui pour m'adresser à eux?</p> + +<p>—C'est vrai; pardon... tenez, causons tranquillement, c'est le meilleur +moyen d'arriver à une solution raisonnable. Tout à l'heure je voulais +vous expliquer comment vous vous étiez attaqué à plus fin que vous. Vous +ne m'avez pas écouté.</p> + +<p>—Allons, parlez, si cela peut être bon à quelque chose.</p> + +<p>—Récapitulons: vous m'avez dit, il y a deux mois: «J'ai pour cent +treize mille francs de traites sur différentes maisons de banque à +longues échéances; mon cher Badinot, trouvez moyen de me les +négocier...»</p> + +<p>—Eh bien!... Ensuite?...</p> + +<p>—Attendez... je vous ai demandé à voir ces valeurs... Un certain je ne +sais quoi m'a dit que ces traites étaient fausses, quoique parfaitement +imitées. Je ne vous soupçonnais pas, il est vrai, un talent +calligraphique aussi avancé; mais, m'occupant du soin de votre fortune +depuis que vous n'aviez plus de fortune, je vous savais complètement +ruiné. J'avais fait passer l'acte par lequel vos chevaux, vos voitures, +le mobilier de cet hôtel, appartenaient à Boyer et à Edwards... Il +n'était donc pas indiscret à moi de m'étonner de vous voir possesseur de +valeurs de commerce si considérables, hein?</p> + +<p>—Faites-moi grâce de vos étonnements, arrivons au fait.</p> + +<p>—M'y voici... J'ai assez d'expérience ou de timidité... pour ne pas me +soucier de me mêler directement d'affaires de cette sorte; je vous +adressai donc à un tiers qui, non moins clairvoyant que moi, soupçonna +le mauvais tour que vous vouliez lui jouer.</p> + +<p>—C'est impossible, il n'aurait pas escompté ces valeurs s'il les avait +crues fausses.</p> + +<p>—Combien vous a-t-il donné d'argent comptant, pour ces cent treize +mille francs?</p> + +<p>—Vingt-cinq mille francs comptant, et le reste en créances à +recouvrer...</p> + +<p>—Et qu'avez-vous retiré de ces créances?...</p> + +<p>—Rien, vous le savez bien; elles étaient illusoires... mais il +aventurait toujours vingt-cinq mille francs.</p> + +<p>—Que vous êtes jeune, mon cher vicomte! Ayant à recevoir de vous ma +commission de cent louis si l'affaire se faisait, je m'étais bien gardé +de dire au tiers l'état réel de vos affaires... Il vous croyait encore à +votre aise, et il vous savait surtout très-adoré d'une grande dame +puissamment riche qui ne vous laisserait jamais dans l'embarras; il +était donc à peu près sûr de rentrer au moins dans ses fonds, par +transaction; il risquait sans doute de perdre, mais il risquait aussi de +gagner beaucoup, et son calcul était bon; car l'autre jour, vous lui +avez déjà compté bel et bien cent mille francs, pour retirer la fausse +traite de cinquante-huit mille francs, et hier trente mille francs pour +la seconde... Pour celle-ci, il s'est contenté, il est vrai, du +remboursement intégral. Comment vous êtes-vous procuré ces trente mille +francs d'hier? que le diable m'emporte si je le sais! car vous êtes un +homme unique... Vous voyez donc bien qu'en fin de compte, si Petit-Jean +vous force à payer la dernière traite de vingt-cinq mille francs, il +aura reçu de vous cent cinquante-cinq mille francs pour vingt-cinq mille +qu'il vous aura comptés; or, j'avais raison de dire que vous vous étiez +joué à plus fin que vous.</p> + +<p>—Mais pourquoi m'a-t-il dit que cette dernière traite, qu'il présente +aujourd'hui, était négociée?</p> + +<p>—Pour ne pas vous effrayer; il vous avait dit aussi qu'excepté celle de +cinquante-huit mille francs, les autres étaient en circulation; une fois +la première payée, hier est venue la seconde, et aujourd'hui la +troisième.</p> + +<p>—Le misérable!...</p> + +<p>—Écoutez donc, chacun pour soi, chacun chez soi, comme dit un célèbre +jurisconsulte dont j'admire beaucoup la maxime. Mais causons de +sang-froid: ceci vous prouve que le Petit-Jean (et entre nous je ne +serais pas étonné que, malgré sa sainte renommée, le Jacques Ferrand ne +fût de moitié dans ses spéculations), ceci vous prouve, dis-je, que le +Petit-Jean, alléché par vos premiers paiements, spécule sur cette +dernière traite, comme il a spéculé sur les autres, bien certain que vos +amis ne vous laisseront pas traduire en cour d'assises. C'est à vous de +voir si ces amitiés ne sont pas exploitées, pressurées jusqu'à l'écorce, +et s'il ne reste pas encore quelques gouttes d'or à en exprimer; car si +dans trois heures vous n'avez pas les vingt-cinq mille francs, mon noble +vicomte, vous êtes coffré.</p> + +<p>—Quand vous me répéterez cela sans cesse...</p> + +<p>—À force de m'entendre vous consentirez peut-être à essayer de tirer +une dernière plume de l'aile de cette généreuse duchesse...</p> + +<p>—Je vous répète qu'il n'y faut pas songer... En trois heures trouver +encore vingt-cinq mille francs, après les sacrifices qu'elle a déjà +faits, ce serait folie que de l'espérer.</p> + +<p>—Pour vous plaire, heureux mortel, on tente l'impossible.</p> + +<p>—Eh! elle l'a déjà tenté, l'impossible... c'était d'emprunter cent +mille francs à son mari et de réussir; mais ce sont de ces phénomènes +qui ne se reproduisent pas deux fois. Voyons, mon cher Badinot, +jusqu'ici vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi... j'ai toujours été +généreux, tâchez d'obtenir quelque sursis de ce misérable Petit-Jean... +Vous le savez, je trouve toujours moyen de récompenser qui me sert; une +fois cette dernière affaire assoupie, je prends un nouvel essor... vous +serez content de moi.</p> + +<p>—Petit-Jean est aussi inflexible que vous êtes peu raisonnable.</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>—Tâchez seulement d'intéresser encore votre généreuse amie à votre +funeste sort... Que diable! dites-lui seulement ce qu'il en est; non +plus, comme déjà, que vous avez été dupe de faussaires, mais que vous +êtes faussaire vous-même.</p> + +<p>—Jamais je ne lui ferai un tel aveu, ce serait une honte sans avantage.</p> + +<p>—Aimez-vous mieux qu'elle apprenne demain la chose par <i>La Gazette des +tribunaux?</i></p> + + +<p>—J'ai trois heures devant moi, je puis fuir.</p> + +<p>—Et où irez-vous sans argent? Jugez donc, au contraire: ce dernier faux +retiré, vous vous trouverez dans une position superbe, vous n'aurez plus +que des dettes. Voyons, promettez-moi de parler encore à la duchesse. +Vous êtes si roué! vous saurez vous rendre intéressant malgré vos +erreurs; au pis-aller on vous estimera peut-être un peu moins ou plus du +tout, mais on vous tirera d'affaire. Voyons, promettez-moi de voir votre +belle amie; je cours chez Petit-Jean, je me fais fort d'obtenir une +heure ou deux de sursis.</p> + +<p>—Enfer! Il faut boire la honte jusqu'à la lie!</p> + +<p>—Allons! bonne chance, soyez tendre, passionné, charmant; je cours chez +Petit-Jean, vous m'y trouverez jusqu'à trois heures... plus tard il ne +serait plus temps... le parquet du procureur du roi n'est ouvert que +jusqu'à quatre heures...</p> + +<p>Et M. Badinot sortit.</p> + +<p>Lorsque la porte fut fermée, on entendit Florestan s'écrier avec un +profond désespoir:</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!</p> + +<p>Pendant cet entretien, qui dévoilait au comte l'infamie de son fils, et +à M<sup>me</sup> de Lucenay l'infamie de l'homme qu'elle avait aveuglément aimé, +tous deux étaient restés immobiles, respirant à peine, sous cette +épouvantable révélation.</p> + +<p>Il serait impossible de rendre l'éloquence muette de la scène +douloureuse qui se passa entre cette jeune femme et le comte lorsqu'il +n'y eut plus de doute possible sur le crime de Florestan. Étendant le +bras vers la pièce où se trouvait son fils, le vieillard sourit avec une +ironie amère, jetant un regard écrasant sur M<sup>me</sup> de Lucenay, et sembla +lui dire:</p> + +<p>«Voilà celui pour lequel vous avez bravé toutes les hontes, consommé +tous les sacrifices! Voilà celui que vous me reprochiez d'avoir +abandonné!...»</p> + +<p>La duchesse comprit le reproche; un moment elle baissa la tête sous le +poids de sa honte.</p> + +<p>La leçon était terrible...</p> + +<p>Puis, peu à peu, à l'anxiété cruelle qui avait contracté les traits de +M<sup>me</sup> de Lucenay, succéda une sorte d'indignation hautaine. Les fautes +inexcusables de cette femme étaient au moins palliées par la loyauté de +son amour, par la hardiesse de son dévouement, par la grandeur de sa +générosité, par la franchise de son caractère et par son inexorable +aversion pour tout ce qui était bas ou lâche.</p> + +<p>Encore trop jeune, trop belle, trop recherchée, pour éprouver +l'humiliation d'avoir été exploitée, une fois le prestige de l'amour +subitement évanoui chez elle, cette femme altière et décidée ne +ressentit ni haine ni colère; instantanément, sans transition aucune, un +dégoût mortel, un dédain glacial, tua son affection jusqu'alors si +vivace; ce ne fut plus une maîtresse indignement trompée par son amant, +ce fut une femme de bonne compagnie découvrant qu'un homme de sa société +était un escroc et un faussaire, et le chassant de chez elle.</p> + +<p>En supposant même que quelques circonstances eussent pu atténuer +l'ignominie de Florestan, M<sup>me</sup> de Lucenay ne les aurait pas admises; +selon elle, l'homme qui franchissait certaines limites d'honneur, soit +par vice, entraînement ou faiblesse, n'existait plus à ses yeux; +l'honorabilité étant pour elle une question d'être ou de non-être.</p> + +<p>Le seul ressentiment douloureux qu'éprouva la duchesse fut excité par +l'effet terrible que cette révélation inattendue produisait sur le +comte, son vieil ami.</p> + +<p>Depuis quelques moments il semblait ne pas voir, ne pas entendre; ses +yeux étaient fixes, sa tête baissée, ses bras pendants, sa pâleur +livide; de temps à autre un soupir convulsif soulevait sa poitrine.</p> + +<p>Chez un homme aussi résolu qu'énergique, un tel abattement était plus +effrayant que les transports de la colère.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Lucenay le regardait avec inquiétude.</p> + +<p>—Courage, mon ami, lui dit-elle à voix basse. Pour vous... pour moi... +pour cet homme... je sais ce qu'il me reste à faire...</p> + +<p>Le vieillard la regarda fixement; puis, comme s'il eût été arraché à sa +stupeur par une commotion violente, il redressa la tête, ses traits +devinrent menaçants, et, oubliant que son fils pouvait l'entendre, il +s'écria:</p> + +<p>—Et moi aussi, pour vous, pour moi, pour cet homme, je sais ce qu'il me +reste à faire...</p> + +<p>—Qui est donc là? demanda Florestan surpris.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Lucenay, craignant de se trouver avec le vicomte, disparut par la +petite porte et descendit par l'escalier dérobé.</p> + +<p>Florestan, ayant encore demandé qui était là et ne recevant pas de +réponse, entra dans le salon. Il s'y trouva seul avec le comte.</p> + +<p>La longue barbe du vieillard le changeait tellement, il était si +pauvrement vêtu, que son fils, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs +années, ne le reconnaissant pas d'abord, s'avança vers lui d'un air +menaçant.</p> + +<p>—Que faites-vous là...? Qui êtes-vous?</p> + +<p>—Je suis le mari de cette femme! répondit le comte en montrant le +portrait de M<sup>me</sup> de Saint-Remy.</p> + +<p>—Mon père! s'écria Florestan en reculant avec frayeur; et il se rappela +les traits du comte, depuis longtemps oubliés.</p> + +<p>Debout, formidable, le regard irrité, le front empourpré par la colère, +ses cheveux blancs rejetés en arrière, ses bras croisés sur sa poitrine, +le comte dominait, écrasait son fils, qui, la tête baissée, n'osait +lever les yeux sur lui.</p> + +<p>Pourtant M. de Saint-Remy, par un secret motif, fit un violent effort +pour rester calme et pour dissimuler ses terribles ressentiments.</p> + +<p>—Mon père! reprit Florestan d'une voix altérée, vous étiez là?...</p> + +<p>—J'étais là...</p> + +<p>—Vous avez entendu?...</p> + +<p>—Tout.</p> + +<p>—Ah! s'écria douloureusement le vicomte en cachant son visage dans ses +mains.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>Florestan, d'abord aussi étonné que chagrin de l'apparition inattendue +de son père, songea bientôt, en homme de ressources, au parti qu'il +pourrait tirer de cet incident.</p> + +<p>«Tout n'est pas perdu, se dit-il. La présence de mon père est un coup du +sort. Il sait tout, il ne voudra pas laisser flétrir son nom; il n'est +pas riche, mais il doit toujours posséder plus de vingt-cinq mille +francs. Jouons serré... De l'adresse, de l'entrain, de l'émotion... je +laisse reposer la duchesse et je suis sauvé!»</p> + +<p>Puis, donnant à ses traits charmants une expression de douloureux +abattement, mouillant son regard des larmes du repentir, prenant sa voix +la plus vibrante, son accent le plus pathétique, il s'écria en joignant +les mains avec un geste désespéré:</p> + +<p>—Ah! mon père... je suis bien malheureux!... Après tant d'années... +vous revoir... et dans un tel moment!... Je dois vous paraître si +coupable! Mais daignez m'écouter, je vous en supplie; permettez-moi, non +de me justifier, mais de vous expliquer ma conduite... Le voulez-vous, +mon père?...</p> + +<p>M. de Saint-Remy ne répondit pas un mot; ses traits restèrent +impassibles; il s'assit dans un fauteuil, où il s'accouda, et là, le +menton appuyé sur la paume de sa main, il contempla le vicomte en +silence.</p> + +<p>Si Florestan eût connu les motifs qui remplissaient l'âme de son père de +haine, de fureur et de vengeance, épouvanté du calme apparent du comte, +il n'eût pas sans doute essayé de le duper, ni plus ni moins qu'un +bonhomme Géronte.</p> + +<p>Mais ignorant les funestes soupçons qui pesaient sur la légitimité de sa +naissance, mais ignorant la faute de sa mère, Florestan ne douta pas du +succès de sa piperie, croyant n'avoir qu'à attendrir un père qui, à la +fois très-misanthrope et très-fier de son nom, serait capable, plutôt +que de le laisser déshonorer, de se décider aux derniers sacrifices.</p> + +<p>—Mon père, reprit timidement Florestan, me permettez-vous de tâcher, +non de me disculper, mais de vous dire par suite de quels entraînements +involontaires... je suis arrivé, presque malgré moi, jusqu'à des +actions... infâmes... je l'avoue?...</p> + +<p>Le vicomte prit le silence de son père pour un consentement tacite et +continua:</p> + +<p>—Lorsque j'eus le malheur de perdre ma mère... ma pauvre mère qui +m'avait tant aimé... je n'avais pas vingt ans... Je me trouvai seul... +sans conseil... sans appui... Maître d'une fortune considérable... +habitué au luxe dès mon enfance... je m'en étais fait une habitude... un +besoin. Ignorant combien il était difficile de gagner de l'argent, je le +prodiguais sans mesure... Malheureusement... et je dis malheureusement, +parce que cela m'a perdu, mes dépenses, toutes folles qu'elles étaient, +furent remarquables par leur élégance... À force de goût, j'éclipsai des +gens dix fois plus riches que moi. Ce premier succès m'enivra, je devins +homme de luxe comme on devient homme de guerre, homme d'État; oui, +j'aime le luxe, non par ostentation vulgaire, mais je l'aime comme le +peintre aime la peinture, comme le poëte aime la poésie; comme tout +artiste, j'étais jaloux de mon œuvre... et mon œuvre, à moi, c'était +mon luxe. Je sacrifiai tout à sa perfection... Je le voulus beau, grand, +complet, splendidement harmonieux en toute chose... depuis mon écurie +jusqu'à ma table, depuis mon habit jusqu'à ma maison... Je voulus que ma +vie fût comme un enseignement de goût et d'élégance. Comme un artiste +enfin, j'étais à la fois avide des applaudissements de la foule et de +l'admiration des gens d'élite: ce succès si rare, je l'obtins...</p> + +<p>En parlant ainsi, les traits de Florestan perdaient peu à peu leur +expression hypocrite, ses yeux brillaient d'une sorte d'enthousiasme. Il +disait vrai; il avait été d'abord séduit par cette manière assez peu +commune de comprendre le luxe.</p> + +<p>Le vicomte interrogea du regard la physionomie de son père; elle lui +parut s'adoucir un peu.</p> + +<p>Il reprit avec une exaltation croissante:</p> + +<p>—Oracles et régulateurs de la mode, mon blâme ou ma louange faisaient +loi; j'étais cité, copié, vanté, admiré, et cela par la meilleure +compagnie de Paris, c'est-à-dire de l'Europe, du monde... Les femmes +partagèrent l'engouement général, les plus charmantes se disputaient le +plaisir de venir à quelques fêtes très-restreintes que je donnais, et +partout et toujours on s'extasiait sur l'élégance incomparable, sur le +goût exquis de ces fêtes... que les millionnaires ne pouvaient ni égaler +ni éclipser; enfin, je fus ce que l'on appelle le roi de la mode... Ce +mot vous dira tout, mon père, si vous le comprenez.</p> + +<p>—Je le comprends... et je suis sûr qu'au bagne vous inventeriez quelque +élégance raffinée dans la manière de porter votre chaîne... cela +deviendrait à la mode dans la chiourme et s'appellerait... à la +Saint-Remy, dit le vieillard avec une sanglante ironie... Puis il +ajouta: Et Saint-Remy... c'est mon nom!...</p> + +<p>Et il se tut, restant toujours accoudé, toujours le menton dans la paume +de sa main.</p> + +<p>Il fallut à Florestan beaucoup d'empire sur lui-même pour cacher la +blessure que lui fit ce sarcasme acéré.</p> + +<p>Il reprit d'un ton plus humble:</p> + +<p>—Hélas! mon père, ce n'est pas par orgueil que j'évoque le souvenir de +ces succès... car, je vous le répète, ce succès m'a perdu... Recherché, +envié, flatté, adulé, non par des parasites intéressés, mais par des +gens dont la position dépassait de beaucoup la mienne et sur lesquels +j'avais seulement l'avantage que donne l'élégance... qui est au luxe ce +que le goût est aux arts... la tête me tourna. Je ne calculai plus: ma +fortune devait être dissipée en quelques années, peu m'importait. +Pouvais-je renoncer à cette vie fiévreuse, éblouissante, dans laquelle +les plaisirs succédaient aux plaisirs, les jouissances aux jouissances, +les fêtes aux fêtes, les ivresses de toutes sortes aux enchantements de +toutes sortes?... Oh! si vous saviez, mon père, ce que c'est que d'être +partout signalé comme le héros du jour... d'entendre le murmure qui +accueille votre entrée dans un salon... d'entendre les femmes se dire: +«C'est lui!... le voilà!...» Oh! si vous saviez...</p> + +<p>—Je sais, dit le vieillard en interrompant son fils et sans changer +d'attitude, je sais... Oui, l'autre jour, sur une place publique, il y +avait foule; tout à coup on entendit un murmure... pareil à celui qui +vous accueille quand vous entrez quelque part, puis les regards des +femmes surtout se fixèrent sur un très-beau garçon... toujours comme ils +se fixent sur vous... et elles se le montraient les unes aux autres en +se disant: «C'est lui... le voilà...», toujours comme s'il s'était agi +de vous...</p> + +<p>—Mais cet homme, mon père?</p> + +<p>—Était un faussaire que l'on mettait au carcan.</p> + +<p>—Ah! s'écria Florestan avec une rage concentrée; puis feignant une +affliction profonde, il ajouta: Mon père, vous êtes sans pitié... Que +voulez-vous que je vous dise pourtant? Je ne cherche pas à nier les +torts... je veux seulement vous expliquer l'entraînement fatal qui les a +causés. Eh bien! oui, dussiez-vous encore m'accabler de sanglants +sarcasmes, je tâcherai d'aller jusqu'au bout de cette confession, je +tâcherai de vous faire comprendre cette exaltation fiévreuse qui m'a +perdu, parce que alors peut-être vous me plaindrez... Oui, car on plaint +un fou... et j'étais fou... Fermant les yeux, je m'abandonnais à +l'étincelant tourbillon dans lequel j'entraînais avec moi les femmes les +plus charmantes, les hommes les plus aimables. M'arrêter, le pouvais-je? +Autant dire au poëte qui s'épuise, et dont le génie dévore la santé: +«Arrêtez-vous au milieu de l'inspiration qui vous emporte!...» Non, je +ne pouvais pas, moi!... Moi!... Abdiquer cette royauté que j'exerçais, +et rentrer honteux, ruiné, moqué, dans la plèbe inconnue; donner ce +triomphe à mes envieux que j'avais jusqu'alors défiés, dominés, +écrasés!... Non, non, je ne le pouvais pas!... Volontairement du moins. +Vint le jour fatal où pour la première fois l'argent m'a manqué. Je fus +surpris comme si ce moment n'avait jamais dû arriver. Cependant j'avais +encore à moi mes chevaux, mes voitures, le mobilier de cette maison... +Mes dettes payées, il me serait resté soixante mille francs... +peut-être... Qu'aurai-je fait de cette misère? Alors, mon père, je fis +le premier pas dans une voie infâme... j'étais encore honnête... je +n'avais dépensé que ce qui m'appartenait; mais alors je commençai à +faire des dettes que je ne pouvais pas payer... je vendis tout ce que je +possédais à deux de mes gens, afin de m'acquitter envers eux, et de +pouvoir, pendant six mois encore, malgré mes créanciers, jouir du luxe +qui m'enivrait... Pour subvenir à mes besoins de jeu et de folles +dépenses, j'empruntai d'abord à des juifs; puis, pour payer les juifs, à +mes amis, et, pour payer mes amis, à mes maîtresses. Ces ressources +épuisées, il y eut un nouveau temps d'arrêt dans ma vie... D'honnête +homme j'étais devenu chevalier d'industrie... mais je n'étais pas encore +criminel... Cependant j'hésitai... je voulais prendre une résolution +violente... j'avais prouvé dans plusieurs duels que je ne craignais pas +la mort... je voulais me tuer!...</p> + +<p>—Ah bah!..., vraiment? dit le comte avec une ironie farouche.</p> + +<p>—Vous ne me croyez pas, mon père?</p> + +<p>—C'était bien tôt ou bien tard! ajouta le vieillard toujours impassible +et dans la même attitude.</p> + +<p>Florestan, pensant avoir ému son père en lui parlant de son projet de +suicide, crut nécessaire de remonter la scène par un coup de théâtre.</p> + +<p>Il ouvrit un meuble, y prit un petit flacon de cristal verdâtre et dit +au comte en le posant sur la table:</p> + +<p>—Un charlatan italien m'a vendu ce poison...</p> + +<p>—Et... il était pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours +accoudé.</p> + +<p>Florestan comprit la portée des paroles de son père.</p> + +<p>Ses traits exprimèrent cette fois une indignation réelle, car il disait +vrai.</p> + +<p>Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer: fantaisie éphémère! Les +gens de sa sorte sont trop lâches pour se résoudre froidement et sans +témoins à la mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel.</p> + +<p>Il s'écria donc avec l'accent de la vérité:</p> + +<p>—Je suis tombé bien bas... mais du moins pas jusque-là, mon père! +C'était pour moi que je réservais ce poison!</p> + +<p>—Et vous avez eu peur? fit le comte sans changer de position.</p> + +<p>—Je l'avoue, j'ai reculé devant cette extrémité terrible; rien n'était +encore désespéré: les personnes auxquelles je devais étaient riches et +pouvaient attendre... À mon âge, avec mes relations, j'espérai un +moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position +honorable, indépendante, qui m'en eût tenu lieu... Plusieurs de mes +amis, peut-être moins bien doués que moi, avaient fait un chemin rapide +dans la diplomatie. J'eus une velléité d'ambition... Je n'eus qu'à +vouloir, et je fus attaché à la légation de Gerolstein... +Malheureusement, quelques jours après cette nomination, une dette de jeu +contractée envers un homme que je haïssais me mit dans un cruel +embarras... J'avais épuisé mes dernières ressources... Une idée fatale +me vint. Me croyant certain de l'impunité, je commis une action +infâme... Vous le voyez... mon père... je ne vous ai rien caché... +j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche à l'atténuer en +rien... Deux partis me restent à prendre, et je suis également décidé à +tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom +déshonoré, car si je ne paie pas aujourd'hui même vingt-cinq mille +francs, la plainte est déposée, l'éclat a lieu, et, mort ou vivant, je +suis flétri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon père... +de vous dire: «Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je +vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y +trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment réhabilité...» Ce +que je vous dis là, mon père, voyez-vous, est vrai... En présence de +l'extrémité qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... Décidez... ou je +mourrai couvert de honte, ou, grâce à vous... je vivrai pour réparer ma +faute... Ce ne sont pas là des menaces et des paroles de jeune homme, +mon père... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de +courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas +aller au bagne...</p> + +<p>Le comte se leva.</p> + +<p>—Je ne veux pas que mon nom soit déshonoré, dit-il froidement à +Florestan.</p> + +<p>—Ah! mon père!... Mon sauveur, s'écria chaleureusement le vicomte; et +il allait se précipiter dans les bras de son père, lorsque celui-ci, +d'un geste glacial, calma cet entraînement.</p> + +<p>—On vous attend jusqu'à trois heures... chez cet homme qui a le faux?</p> + +<p>—Oui, mon père... il est deux heures...</p> + +<p>—Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi écrire.</p> + +<p>—Voici, mon père.</p> + +<p>Le comte s'assit devant le bureau de Florestan et écrivit d'une main +ferme:</p> + +<p>«Je m'engage à payer ce soir à dix heures les vingt-cinq mille francs +que doit mon fils.</p> + +<p class="right">«Comte de SAINT-REMY»</p> + +<p>—Votre créancier ne veut que de l'argent; malgré ses menaces, cet +engagement de moi le fera consentir à un nouveau délai; il ira chez M. +Dupont, banquier, rue de Richelieu, n° 7, qui lui répondra de la valeur +de cet acte.</p> + +<p>—Ô mon père!... Comment jamais...</p> + +<p>—Vous m'attendrez ce soir... à dix heures, je vous apporterai +l'argent... Que votre créancier se trouve ici...</p> + +<p>—Oui, mon père: et après-demain je pars pour l'Afrique... Vous verrez +si je suis ingrat!... Alors, peut-être, lorsque je serai réhabilité, +vous accepterez mes remerciements.</p> + +<p>—Vous ne me devez rien; j'ai dit que mon nom ne serait pas déshonoré +davantage; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Remy en prenant +sa canne qu'il avait déposée sur le bureau; et il se dirigea vers la +porte.</p> + +<p>—Mon père, votre main, au moins! reprit Florestan d'un ton suppliant.</p> + +<p>—Ici, ce soir, à dix heures, dit le comte en refusant sa main.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>—Sauvé!... s'écria Florestan radieux. Sauvé! Puis il reprit, après un +moment de réflexion: Sauvé à peu près... N'importe, c'est toujours +cela... Peut-être ce soir lui avouerai-je l'<i>autre chose</i>. Il est en +train... il ne voudra pas s'arrêter en si beau chemin, et que son +premier sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi +lui dire?... Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se découvre, je +garderai l'argent qu'il me donnera pour éteindre cette dernière dette... +J'ai eu de la peine à l'émouvoir, ce diable d'homme!!! L'amertume de ses +sarcasmes m'avait fait douter de sa bonne résolution; mais ma menace de +suicide, la crainte de voir son nom flétri, l'ont décidé; c'était bien +là qu'il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre +qu'il n'affecte de l'être... S'il possède une centaine de mille francs, +il a dû faire des économies en vivant comme il vit... Encore une fois, +sa venue est un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond je le +crois bon homme... Courons chez cet huissier!</p> + +<p>Il sonna. M. Boyer parut.</p> + +<p>—Comment ne m'avez-vous pas averti que mon père était ici? Vous êtes +d'une négligence...</p> + +<p>—Par deux fois j'ai voulu adresser la parole à monsieur le vicomte, qui +rentrait avec M. Badinot par le jardin; mais monsieur le vicomte, +probablement préoccupé de son entretien avec M. Badinot, m'a fait signe +de la main de ne pas l'interrompre... Je ne me suis pas permis +d'insister... Je serais désolé que monsieur le vicomte pût me croire +coupable de négligence...</p> + +<p>—C'est bien... Dites à Edwards de me faire tout de suite atteler +<i>Orion</i>, non, <i>Plower</i> au cabriolet.</p> + +<p>M. Boyer s'inclina respectueusement.</p> + +<p>Au moment où il allait sortir, on frappa.</p> + +<p>M. Boyer regarda le vicomte d'un air interrogatif.</p> + +<p>—Entre! dit Florestan.</p> + +<p>Un second valet de chambre parut, tenant à la main un petit plateau de +vermeil.</p> + +<p>M. Boyer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse prévenance, de +respectueux empressement, et vint le présenter au vicomte.</p> + +<p>Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scellée d'un cachet de +cire noire.</p> + +<p>Les deux serviteurs se retirèrent discrètement.</p> + +<p>Florestan ouvrit l'enveloppe. Elle contenait vingt-cinq mille francs en +bons du Trésor... sans autre avis.</p> + +<p>—Décidément, s'écria-t-il avec joie, la journée est bonne... Sauvé! +Cette fois, et pour le coup complètement sauvé... je cours chez le +joaillier... et encore..., se dit-il, peut-être... Non, attendons on ne +peut avoir aucun soupçon sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bons à +garder... Pardieu! je suis bien sot de jamais douter de mon étoile... au +moment où elle semble obscurcie, ne reparaît-elle pas plus brillante +encore?... Mais d'où vient cet argent? l'écriture de l'adresse m'est +inconnue... voyons le cachet... le chiffre. Mais oui, oui... je ne me +trompe pas... un N et un L... c'est Clotilde! Comment a-t-elle su? Et +pas un mot... c'est bizarre! Quel à-propos!... Ah! mon Dieu! j'y +songe... je lui avais donné rendez-vous ce matin... Ces menaces de +Badinot m'ont bouleversé... J'ai oublié Clotilde... après m'avoir +attendu au rez-de-chaussée, elle s'en sera allée?... Sans doute, cet +envoi est un moyen délicat de me faire entendre qu'elle craint de se +voir oubliée pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect +de ne m'être pas adressé à elle comme toujours... Bonne Clotilde; +toujours la même! Généreuse comme une reine! Quel dommage d'en être venu +là avec elle... encore si jolie! Quelquefois j'en ai regret... mais je +ne me suis adressé à elle qu'à la dernière extrémité. J'y ai été forcé.</p> + +<p>—Le cabriolet de monsieur le vicomte est avancé, vint dire M. Boyer.</p> + +<p>—Qui a apporté cette lettre? lui demanda Florestan.</p> + +<p>—Je l'ignore, monsieur le vicomte.</p> + +<p>—Au fait, je le demanderai en bas.</p> + +<p>—Mais dites-moi, il n'y a personne au rez-de-chaussée? ajouta le +vicomte en regardant Boyer d'un air significatif.</p> + +<p>—Il n'y a plus personne, monsieur le vicomte.</p> + +<p>«Je ne m'étais pas trompé, pensa Florestan, Clotilde m'a attendu et s'en +est allée.»</p> + +<p>—Si monsieur le vicomte voulait avoir la bonté de m'accorder deux +minutes, dit Boyer.</p> + +<p>—Dites et dépêchez-vous.</p> + +<p>—Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison désirait +monter sa maison; si monsieur le vicomte voulait être assez bon pour lui +proposer la sienne toute meublée, ainsi que son écurie toute montée... +ce serait pour moi et pour Edwards une très-bonne occasion de nous +défaire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-être une bonne +occasion de motiver cette vente.</p> + +<p>—Mais vous avez pardieu raison, Boyer... pour moi-même je préfère +cela... Je verrai Montbrison, je lui parlerai. Quelles sont vos +conditions?</p> + +<p>—Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons tâcher de +profiter le plus possible de sa générosité.</p> + +<p>—Et gagner sur votre marché; rien de plus simple! Voyons... le prix?</p> + +<p>—Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte.</p> + +<p>—Vous gagnez là-dessus, vous et Edwards?...</p> + +<p>—Environ quarante mille francs, monsieur le vicomte...</p> + +<p>—C'est joli! Du reste, tant mieux; car, après tout, je suis content de +vous... et si j'avais eu un testament à faire, je vous aurais laissé +cette somme, à vous et à Edwards.</p> + +<p>Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son créancier, puis +chez M<sup>me</sup> de Lucenay qu'il ne soupçonnait pas d'avoir assisté à son +entretien avec Badinot.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IXa" id="IXa"></a><a href="#tablea">IX</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">La perquisition</a></h3> + + +<p>L'hôtel de Lucenay était une de ces royales habitations du faubourg +Saint-Germain que le <i>terrain perdu</i> rendait si grandioses; une maison +moderne tiendrait à l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces +palais, et on bâtirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils +occupent.</p> + +<p>Vers les neuf heures du soir de ce même jour, les deux battants de +l'énorme porte de cet hôtel s'ouvrirent devant un étincelant coupé qui, +après avoir décrit une courbe savante dans la cour immense, s'arrêta +devant un large perron abrité qui conduisait à une première antichambre.</p> + +<p>Pendant que le piétinement de deux chevaux ardents et vigoureux +retentissait sur le pavé sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la +portière armoriée; un jeune homme descendit lestement de cette brillante +voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron.</p> + +<p>Ce jeune homme était le vicomte de Saint-Remy.</p> + +<p>En sortant de chez son créancier, qui, satisfait de l'engagement du père +de Florestan, avait accordé le délai demandé et devait revenir toucher +son argent à dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy +s'était rendu chez M<sup>me</sup> de Lucenay pour la remercier du nouveau service +qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontré la duchesse le +matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en <i>prima sera, +</i>heure qu'elle lui réservait habituellement.</p> + +<p>À l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent +ouvrir la porte vitrée dès qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, à +l'air profondément respectueux avec lequel le reste de la livrée se leva +spontanément sur le passage du vicomte; enfin à quelques nuances presque +imperceptibles, on devinait le second, ou plutôt le véritable maître de +la maison.</p> + +<p>Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie à la main +et les pieds chaussés de socques démesurés (il détestait de sortir le +jour en voiture), les mêmes évolutions domestiques se répétaient tout +aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait +une grande différence de physionomie entre l'accueil fait au mari et +celui qu'on réservait à l'amant.</p> + +<p>Le même empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre +lorsque Florestan y entra; à l'instant l'un d'eux le précéda pour aller +l'annoncer à M<sup>me</sup> de Lucenay.</p> + +<p>Jamais le vicomte n'avait été plus glorieux, ne s'était senti plus +léger, plus sûr de lui, plus conquérant...</p> + +<p>La victoire qu'il avait remportée le matin sur son père, la nouvelle +preuve d'attachement de M<sup>me</sup> de Lucenay, la joie d'être sorti si +miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans +son étoile donnaient à sa jolie figure une expression d'audace et de +bonne humeur qui la rendait plus séduisante encore; jamais enfin il ne +s'était senti mieux.</p> + +<p>Et il avait raison.</p> + +<p>Jamais sa taille mince et flexible ne s'était dressée plus cavalière; +jamais il n'avait porté le front et le regard plus haut; jamais son +orgueil n'avait été plus délicieusement chatouillé par cette pensée:</p> + +<p>«La très-grande dame, maîtresse de ce palais, est à moi, est à mes +pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi...»</p> + +<p>Florestan s'était livré à ces réflexions singulièrement vaniteuses en +traversant trois ou quatre salons qui conduisaient à une petite pièce où +la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'œil jeté sur +une glace compléta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-même.</p> + +<p>Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et +annonça:</p> + +<p>—M. le vicomte de Saint-Remy!</p> + +<p>L'étonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables.</p> + +<p>Elle croyait que le comte n'avait pas caché à son fils qu'elle aussi +avait tout entendu...</p> + +<p>Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan était infâme, l'amour +de M<sup>me</sup> de Lucenay, subitement éteint, s'était changé en un dédain +glacial.</p> + +<p>Nous l'avons dit encore: au milieu de ses légèretés, de ses erreurs, M<sup>me</sup> +de Lucenay avait conservé purs et intacts des sentiments de droiture, +d'honneur, de loyauté chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence +toutes viriles; elle avait les qualités de ses défauts, les vertus de +ses vices: traitant l'amour aussi cavalièrement qu'un homme le traite, +elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le dévouement, la +générosité, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, était, quoique sans +diamants, habillée avec son goût et sa magnificence habituels; cette +toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment, +en femme de cour, jusque sous les paupières, sa beauté surtout éclatante +aux lumières, sa taille de déesse marchant sur les nues, rendaient plus +frappant encore ce grand air que personne au monde ne possédait comme +elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu'à une foudroyante +insolence...</p> + +<p>On connaît le caractère altier, déterminé de la duchesse: qu'on se +figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avançant, +pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour:</p> + +<p>—Ma chère Clotilde... combien vous êtes bonne!... Combien vous...</p> + +<p>Le vicomte ne put achever.</p> + +<p>La duchesse était assise et n'avait pas bougé: mais son geste, son coup +d'œil révélèrent un mépris à la fois si calme et si écrasant... que +Florestan s'arrêta court...</p> + +<p>Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus.</p> + +<p>Jamais de Lucenay ne s'était montrée à lui sous cet aspect. Il ne +pouvait croire que ce fût la même femme qu'il avait toujours trouvée +douce, tendre, passionnément soumise; car rien n'est plus humble, plus +timide qu'une femme résolue, devant l'homme qu'elle aime et qui la +domine.</p> + +<p>Sa première surprise passée, Florestan eut honte de sa faiblesse; son +audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers M<sup>me</sup> de Lucenay +pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante:</p> + +<p>—Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie, +et pourtant...</p> + +<p>—Ah! c'est trop d'impudence! s'écria la duchesse en se reculant avec +tant de dégoût et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et +atterré.</p> + +<p>Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit:</p> + +<p>—M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si +soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous?</p> + +<p>Sans lui répondre, M<sup>me</sup> de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement, +des pieds à la tête, avec une expression si insultante que Florestan +sentit le rouge de la colère lui monter au front, et il s'écria:</p> + +<p>—Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures... +Est-ce une rupture que vous voulez?</p> + +<p>—La prétention est curieuse! dit M<sup>me</sup> de Lucenay avec un éclat de rire +sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec +lui... je le chasse...</p> + +<p>—Madame!...</p> + +<p>—Finissons, dit la duchesse d'une voix brève et insolente, votre +présence me répugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu +votre argent?</p> + +<p>—Il était donc vrai... Je vous avais devinée... Ces vingt-cinq mille +francs...</p> + +<p>—Votre dernier FAUX est retiré, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre +famille est sauvé. C'est bien... allez-vous-en...</p> + +<p>—Ah! croyez...</p> + +<p>—Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honnêtes +gens... mais il fallait songer à la honte de votre père et à la mienne.</p> + +<p>—Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il +ne me reste plus qu'à mourir..., s'écria Florestan du ton le plus +pathétique et le plus désespéré.</p> + +<p>Un impertinent éclat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation +tragique, et elle ajouta entre deux accès d'hilarité:</p> + +<p>—Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie pût être si ridicule!</p> + +<p>—Madame!... s'écria Florestan les traits contractés par la rage.</p> + +<p>Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annonça:</p> + +<p>—M. le duc de Montbrison!</p> + +<p>Malgré son empire sur lui-même, Florestan contint à peine la violence de +ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc eût +certainement remarqués.</p> + +<p>M. de Montbrison avait à peine dix-huit ans.</p> + +<p>Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et +rose, dont les lèvres vermeilles et le menton satiné seraient légèrement +ombragés d'une barbe naissante; qu'on ajoute à cela de grands yeux bruns +encore un peu timides, qui ne demandent qu'à s'émerillonner, une taille +aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-être l'idée de +ce jeune duc, le chérubin le plus idéal que jamais comtesse et suivante +aient coiffé d'un bonnet de femme, après avoir remarqué la blancheur de +son cou d'ivoire.</p> + +<p>Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester...</p> + +<p>—Que vous êtes aimable, Conrad, d'avoir pensé à moi ce soir! dit M<sup>me</sup> de +Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc.</p> + +<p>Celui-ci allait donner un <i>shake-hands</i> à sa cousine, mais Clotilde +haussa légèrement la main et lui dit gaiement:</p> + +<p>—Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants.</p> + +<p>—Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lèvres sur la +main nue et charmante qu'on lui présentait.</p> + +<p>—Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda M<sup>me</sup> de Lucenay, sans +paraître s'occuper le moins du monde de Florestan.</p> + +<p>—Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club.</p> + +<p>—Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez M<sup>me</sup> +de Senneval, c'est son jour; elle m'a déjà demandé plusieurs fois de +vous présenter à elle.</p> + +<p>—Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre à vos ordres.</p> + +<p>—Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir déjà ces habitudes et +ces goûts de club; vous avez tout ce qu'il faut pour être parfaitement +accueilli et même recherché dans le monde... il faut donc y aller +beaucoup.</p> + +<p>—Oui, ma cousine.</p> + +<p>—Et comme je suis avec vous à peu près sur le pied d'une grand'mère... +mon cher Conrad, je me dispose à exiger infiniment. Vous êtes émancipé, +c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une +tutelle... Et il faudra vous résoudre à accepter la mienne.</p> + +<p>—Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc.</p> + +<p>Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours +debout, appuyé à la cheminée.</p> + +<p>Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention à lui. Sachant combien M<sup>me</sup> +de Lucenay se décidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et +le mépris jusqu'à vouloir se mettre aussitôt et devant lui en +coquetterie réglée avec M. de Montbrison.</p> + +<p>Il n'en était rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une +affection toute maternelle, l'ayant presque vu naître. Mais le jeune duc +était si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine +que la jalousie, ou plutôt l'orgueil, de Florestan s'exaspéra; son cœur +se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad +de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans +cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fête, d'où il sortait, lui, +ruiné, flétri, méprisé, déshonoré.</p> + +<p>M. de Saint-Remy était brave de cette bravoure de tête, si cela se peut +dire, qui fait par colère ou par vanité affronter un duel; mais, vil et +corrompu, il n'avait pas ce courage de cœur qui triomphe des mauvais +penchants, ou qui, du moins, vous donne l'énergie d'échapper à l'infamie +par une mort volontaire.</p> + +<p>Furieux de l'infernal mépris de la duchesse, croyant voir un successeur +dans le jeune duc, M. de Saint-Remy résolut de lutter d'insolence avec +M<sup>me</sup> de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle à Conrad.</p> + +<p>La duchesse, irritée de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et +M. de Montbrison, dans son empressement auprès de sa cousine, oubliant +un peu les convenances, n'avait pas salué ni dit un mot, au vicomte, +qu'il connaissait pourtant.</p> + +<p>Celui-ci, s'avançant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha +légèrement le bras et dit d'un ton sec et ironique:</p> + +<p>—Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperçu.</p> + +<p>M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse, +se retourna vivement et dit cordialement au vicomte:</p> + +<p>—Monsieur, je suis confus, en vérité... Mais j'ose espérer que ma +cousine, qui a causé ma distraction, voudra bien l'excuser auprès de +vous... et...</p> + +<p>—Conrad, dit la duchesse, poussée à bout par l'impudence de Florestan, +qui persistait à rester chez elle et à la braver, Conrad, c'est bon; pas +d'excuses... ça n'en vaut pas la peine.</p> + +<p>M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant +d'être trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blême de colère:</p> + +<p>—Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le défend... +Vous le voyez, sa tutelle commence.</p> + +<p>—Et cette tutelle ne s'arrêtera pas là... mon cher monsieur, soyez-en +certain. Aussi dans cette prévision (que M<sup>me</sup> la duchesse s'empressera de +réaliser, je n'en doute pas), dans cette prévision, dis-je, il me vient +l'idée de vous faire une proposition...</p> + +<p>—À moi, monsieur? dit Conrad, commençant à se choquer du ton sardonique +de Florestan.</p> + +<p>—À vous-même... je pars dans quelques jours pour la légation de +Gerolstein, à laquelle je suis attaché... Je voulais me défaire de ma +maison toute meublée, de mon écurie toute montée; vous devriez vous en +arranger aussi...—Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers +mots en regardant M<sup>me</sup> de Lucenay.—Ce serait fort piquant... n'est-ce +pas, madame la duchesse?</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en +plus étonné.</p> + +<p>—Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on +vous fait, dit Clotilde.</p> + +<p>—Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la +duchesse?</p> + +<p>—Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est déjà vendu à +d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvénient d'être volé +comme dans un bois.</p> + +<p>Florestan se mordit les lèvres de rage.</p> + +<p>—Prenez garde, madame! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'écria Conrad.</p> + +<p>—Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit M<sup>me</sup> de Lucenay, en +prenant une pastille dans une bonbonnière avec un imperturbable +sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec +monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi!</p> + +<p>Un terrible éclat allait avoir lieu peut-être, lorsque les deux battants +de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra +bruyamment, violemment, étourdiment, selon sa coutume.</p> + +<p>—Comment, ma chère, vous êtes déjà prête? dit-il à sa femme; mais c'est +étonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir, +Conrad... Ah! vous voyez le plus désespéré des hommes... c'est-à-dire +que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne +peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel événement!</p> + +<p>Et M. de Lucenay, se jetant à la renverse sur une sorte de causeuse à +deux dossiers, lança son chapeau loin de lui avec un geste de désespoir, +et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manière de +contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations +désolées.</p> + +<p>L'émotion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de +Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se fût aperçu +de rien.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Lucenay, non par embarras, elle n'était pas femme à s'embarrasser +jamais, on le sait, mais parce que la présence de Florestan lui était +aussi répugnante qu'insupportable, dit au duc:</p> + +<p>—Quand vous voudrez, nous partirons, je présente Conrad à M<sup>me</sup> de +Senneval.</p> + +<p>—Non, non, non! se mit à crier le duc, en abandonnant son pied pour +saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux +poings au grand émoi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari, +bondit sur son fauteuil.</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une +peur horrible.</p> + +<p>—Non! répéta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement +et se mit à gesticuler en marchant; je ne puis me faire à l'idée de la +mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy?</p> + +<p>—En effet, cet événement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et +la rage dans le cœur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais +celui-ci, d'après les derniers mots de sa cousine, non par manque de +cœur, mais par fierté, détournait sa vue d'un homme si cruellement +flétri.</p> + +<p>—De grâce, monsieur, dit la duchesse à son mari, en se levant, ne +regrettez pas M. d'Harville d'une manière si bruyante et surtout si +singulière... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens.</p> + +<p>—C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon +de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il était plein de vie et de +santé... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!!</p> + +<p>Ces trois dernières exclamations furent accompagnées de trois secousses +si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait à la main, +toujours en gesticulant, se sépara du ressort supérieur, tomba sur un +candélabre garni de bougies allumées, en renversa deux; l'une, +s'arrêtant sur la cheminée, brisa une charmante petite coupe de vieux +sèvres, l'autre roula à terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un +moment enflammé, fut presque aussitôt éteint sous le pied de Conrad.</p> + +<p>Au même instant deux valets de chambre, appelés par cette sonnerie +formidable, accoururent en hâte et trouvèrent M. de Lucenay le cordon de +sonnette à la main, la duchesse riant aux éclats de cette ridicule +cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarité de sa +cousine.</p> + +<p>M. de Saint-Remy seul ne riait pas.</p> + +<p>M. de Lucenay, fort habitué à ces sortes d'accidents, conservait un +sérieux parfait; il jeta le cordon de sonnette à un des gens et leur +dit:</p> + +<p>—La voiture de madame.</p> + +<p>Clotilde, un peu calmée, reprit:</p> + +<p>—En vérité, monsieur, il n'y a que vous au monde capable de donner à +rire à propos d'un événement aussi lamentable.</p> + +<p>—Lamentable!... Mais dites donc effroyable... mais dites donc +épouvantable. Tenez, depuis hier, je suis à chercher combien il y a de +personnes, même dans ma propre famille, que j'aurais voulu voir mourir à +la place de ce pauvre d'Harville. Mon neveu d'Emberval, par exemple, qui +est si impatientant à cause de son bégaiement; ou bien encore votre +tante Merinville, qui parle toujours de ses nerfs, de sa migraine, et +qui vous avale tous les jours, pour attendre le dîner, une abominable +croûte au pot, comme une portière! Est-ce que vous y tenez beaucoup à +votre tante Merinville?</p> + +<p>—Allons donc, monsieur, vous êtes fou! dit la duchesse en haussant les +épaules.</p> + +<p>—Mais c'est que c'est vrai, reprit le duc, on donnerait vingt +indifférents pour un ami... n'est-ce pas, Saint-Remy?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—C'est toujours cette vieille histoire du tailleur. La connais-tu, +Conrad, l'histoire du tailleur?</p> + +<p>—Non, mon cousin.</p> + +<p>—Tu vas comprendre tout de suite l'allégorie. Un tailleur est condamné +à être pendu; il n'y avait que lui de tailleur dans le bourg; que font +les habitants? Ils disent au juge: «Monsieur le juge, nous n'avons qu'un +tailleur, et nous avons trois cordonniers; si ça vous était égal de +pendre un des trois cordonniers à la place du tailleur, nous aurions +bien assez de deux cordonniers.» Comprends-tu l'allégorie, Conrad?</p> + +<p>—Oui, mon cousin.</p> + +<p>—Et vous, Saint-Remy?</p> + +<p>—Moi aussi.</p> + +<p>—La voiture de madame la duchesse! dit un des gens.</p> + +<p>—Ah çà! mais pourquoi donc n'avez-vous pas mis vos diamants? dit tout à +coup M. de Lucenay; avec cette toilette-là ils iraient joliment bien!</p> + +<p>Saint-Remy tressaillit.</p> + +<p>—Pour une pauvre fois que nous allons dans le monde ensemble, reprit le +duc, vous auriez bien pu m'en faire honneur de vos diamants. C'est +qu'ils sont beaux, les diamants de la duchesse... Les avez-vous vus, +Saint-Remy?</p> + +<p>—Oui... monsieur les connaît parfaitement, dit Clotilde; puis elle +ajouta: Votre bras, Conrad...</p> + +<p>M. de Lucenay suivit la duchesse avec Saint-Remy, qui ne se possédait +pas de colère.</p> + +<p>—Est-ce que vous ne venez pas avec nous chez les Senneval, Saint-Remy? +lui dit M. de Lucenay.</p> + +<p>—Non... impossible, répondit-il brusquement.</p> + +<p>—Tenez, Saint-Remy, M<sup>me</sup> de Senneval, voilà encore une personne... +qu'est-ce que je dis, une?... deux... que je sacrifierais volontiers; +car son mari est aussi sur ma liste.</p> + +<p>—Quelle liste?</p> + +<p>—Celle des gens qu'il m'aurait été bien égal de voir mourir, pourvu que +d'Harville nous fût resté.</p> + +<p>Au moment où, dans le salon d'attente, M. de Montbrison aidait la +duchesse à mettre sa mante, M. de Lucenay, s'adressant à son cousin, lui +dit:</p> + +<p>—Puisque tu viens avec nous, Conrad... dis à ta voiture de suivre la +nôtre... à moins que vous ne veniez, Saint-Remy, alors vous me donneriez +une place... et je vous raconterais une bonne autre histoire, qui vaut +bien celle du tailleur.</p> + +<p>—Je vous remercie, dit sèchement Saint-Remy; je ne puis vous +accompagner.</p> + +<p>—Alors, au revoir, mon cher... Est-ce que vous êtes en querelle avec ma +femme? La voilà qui monte en voiture sans vous dire un mot.</p> + +<p>En effet, la voiture de la duchesse étant avancée au bas du perron, elle +y monta légèrement.</p> + +<p>—Mon cousin?... dit Conrad en attendant M. de Lucenay par déférence.</p> + +<p>—Monte donc! Monte donc! dit le duc, qui, arrêté un moment au haut du +perron, considérait l'élégant attelage de la voiture du vicomte. Ce sont +vos chevaux alezans... Saint-Remy?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Et votre gros Edwards... quelle tournure!... Voilà ce qui s'appelle un +cocher de bonne maison!... Voyez comme il a bien ses chevaux dans la +main!... Il faut être juste, il n'y a pourtant que ce diable de +Saint-Remy pour avoir ce qu'il y a de mieux en tout.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> de Lucenay et son cousin vous attendent, mon cher, dit M. de +Saint-Remy avec amertume.</p> + +<p>—C'est pardieu vrai... suis-je grossier... Au revoir, Saint-Remy... Ah! +j'oubliais, dit le duc en s'arrêtant au milieu du perron, si vous n'avez +rien de mieux à faire, venez donc dîner avec nous demain; lord Dudley +m'a envoyé d'Écosse des grouses (coqs de bruyère). Figurez-vous que +c'est quelque chose de monstrueux... C'est dit, n'est-ce pas?</p> + +<p>Et le duc rejoignit sa femme et Conrad.</p> + +<p>Saint-Remy, resté seul sur le perron, vit la voiture partir.</p> + +<p>La sienne s'avança.</p> + +<p>Il y monta en jetant un regard de colère, de haine et de désespoir sur +cette maison, où il était entré si souvent en maître, et qu'il quittait +ignominieusement chassé.</p> + +<p>—Chez moi! dit-il brusquement.</p> + +<p>—À l'hôtel! dit le valet de pied à Edwards, en fermant la portière. On +comprend quelles furent les pensées amères et désolantes de Saint-Remy +en revenant chez lui.</p> + +<p>Au moment où il rentra, Boyer, qui l'attendait sous le péristyle, lui +dit:</p> + +<p>—M. le comte est en haut qui attend M. le vicomte.</p> + +<p>—C'est bien...</p> + +<p>—Il y a aussi là un homme à qui M. le vicomte a donné rendez-vous à dix +heures, M. Petit-Jean...</p> + +<p>—Bien, bien. Oh! quelle soirée! dit Florestan en montant rejoindre son +père, qu'il trouva dans le salon du premier étage, où s'était passée +leur entrevue du matin.</p> + +<p>—Mille pardons! mon père, de ne pas m'être trouvé ici lors de votre +arrivée... mais je...</p> + +<p>—L'homme qui a en main cette traite fausse est-il ici? dit le comte en +interrompant son fils.</p> + +<p>—Oui, mon père, il est en bas.</p> + +<p>—Faites-le monter...</p> + +<p>Florestan sonna; Boyer parut.</p> + +<p>—Dites à M. Petit-Jean de monter.</p> + +<p>—Oui, monsieur le vicomte. Et Boyer sortit.</p> + +<p>—Combien vous êtes bon, mon père, de vous être souvenu de votre +promesse.</p> + +<p>—Je me souviens toujours de ce que je promets...</p> + +<p>—Que de reconnaissance!... Comment jamais vous prouver...</p> + +<p>—Je ne voulais pas que mon nom fût déshonoré... Il ne le sera pas...</p> + +<p>—Il ne le sera pas!... non... et il ne le sera plus, je vous le jure, +mon père...</p> + +<p>Le comte regarda son fils d'un air singulier et il répéta:</p> + +<p>—Non, il ne le sera plus.</p> + +<p>Puis il ajouta d'un air sardonique:</p> + +<p>—Vous êtes devin?</p> + +<p>—C'est que je lis ma résolution dans mon cœur.</p> + +<p>Le père de Florestan ne répondit rien.</p> + +<p>Il se promena de long en large dans la chambre, les deux mains plongées +dans les poches de sa longue redingote.</p> + +<p>Il était pâle.</p> + +<p>—Monsieur Petit-Jean, dit Boyer en introduisant un homme à figure +basse, sordide et rusée.</p> + +<p>—Où est cette traite? dit le comte.</p> + +<p>—La voici, monsieur, dit Petit-Jean (l'homme de paille de Jacques +Ferrand le notaire), en présentant le titre au comte.</p> + +<p>—Est-ce bien cela? dit celui-ci à son fils, en lui montrant la traite +d'un coup d'œil.</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>Le comte tira de la poche de son gilet vingt-cinq billets de mille +francs, les remit à son fils et lui dit:</p> + +<p>—Payez!</p> + +<p>Florestan paya et prit la traite avec un profond soupir de satisfaction.</p> + +<p>M. Petit-Jean plaça soigneusement les billets dans un vieux portefeuille +et salua.</p> + +<p>M. de Saint-Remy sortit avec lui du salon, pendant que Florestan +déchirait prudemment la traite.</p> + +<p>«Au moins les vingt-cinq mille francs de Clotilde me restent. Si rien ne +se découvre... c'est une consolation. Mais comme elle m'a traité!... Ah +çà! qu'est-ce que mon père peut avoir à dire à M. Petit-Jean?»</p> + +<p>Le bruit d'une serrure que l'on fermait à double tour fit tressaillir le +vicomte.</p> + +<p>Son père rentra.</p> + +<p>Sa pâleur avait augmenté.</p> + +<p>—Il me semble, mon père, avoir entendu fermer la porte de mon cabinet?</p> + +<p>—Oui, je l'ai fermée.</p> + +<p>—Vous, mon père? Et pourquoi? demanda Florestan stupéfait.</p> + +<p>—Je vais vous le dire.</p> + +<p>Et le comte se plaça de manière à ce que son fils ne pût passer par +l'escalier dérobé qui conduisait au rez-de-chaussée.</p> + +<p>Florestan, inquiet, commençait à remarquer la physionomie sinistre de +son père et suivait tous ses mouvements avec défiance.</p> + +<p>Sans pouvoir se l'expliquer, il ressentait une vague terreur.</p> + +<p>—Mon père... qu'avez-vous?</p> + +<p>—Ce matin, en me voyant, votre seule pensée a été celle-ci: «Mon père +ne laissera pas déshonorer son nom, il payera... si je parviens à +l'étourdir par quelques feintes paroles de repentir.»</p> + +<p>—Ah! pouvez-vous croire que...?</p> + +<p>—Ne m'interrompez pas... Je n'ai pas été votre dupe: il n'y a chez vous +ni honte, ni regrets, ni remords: vous êtes vicié jusqu'au cœur, vous +n'avez jamais eu un sentiment honnête; vous n'avez pas volé tant que +vous avez possédé de quoi satisfaire vos caprices, c'est ce qu'on +appelle la probité des riches de votre espèce; puis sont venues les +indélicatesses, puis les bassesses, puis le crime, les faux. Ceci n'est +que la première période de votre vie... elle est belle et pure, comparée +à celle qui vous attendrait...</p> + +<p>—Si je ne changeais pas de conduite, je l'avoue; mais j'en changerai, +mon père, je vous l'ai juré.</p> + +<p>—Vous n'en changeriez pas...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Vous n'en changeriez pas... Chassé de la société où vous avez +jusqu'ici vécu, vous deviendriez bientôt criminel à la manière des +misérables parmi lesquels vous serez rejeté, voleur inévitablement... +et, si besoin est, assassin. Voilà votre avenir.</p> + +<p>—Assassin!... Moi!...</p> + +<p>—Oui, parce que vous êtes lâche!</p> + +<p>—J'ai eu des duels, et j'ai prouvé...</p> + +<p>—Je vous dis que vous êtes lâche! Vous avez préféré l'infamie à la +mort! Un jour viendrait où vous préféreriez l'impunité de vos nouveaux +crimes à la vie d'autrui. Cela ne peut pas être, je ne veux pas que cela +soit. J'arrive à temps pour sauver du moins désormais mon nom d'un +déshonneur public. Il faut en finir.</p> + +<p>—Comment, mon père... en finir! Que voulez-vous dire? s'écria Florestan +de plus en plus effrayé de l'expression redoutable de la figure de son +père et de sa pâleur croissante.</p> + +<p>Tout à coup on heurta violemment à la porte du cabinet; Florestan fit un +mouvement pour aller ouvrir, afin de mettre un terme à une scène qui +l'effrayait, mais le comte le saisit d'une main de fer et le retint.</p> + +<p>—Qui frappe? demanda le comte.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez!... Ouvrez!... dit une voix.</p> + +<p>—Ce faux n'était donc pas le dernier? s'écria le comte à voix basse, en +regardant son fils d'un air terrible.</p> + +<p>—Si, mon père... je vous le jure, dit Florestan en tâchant en vain de +se débarrasser de la vigoureuse étreinte de son père.</p> + +<p>—Au nom de la loi... ouvrez!... répéta la voix.</p> + +<p>—Que voulez-vous? demanda le comte.</p> + +<p>—Je suis le commissaire de police; je viens procéder à des +perquisitions pour un vol de diamants dont est accusé M. de +Saint-Remy... M. Baudoin, joaillier, a des preuves. Si vous n'ouvrez +pas, monsieur... je serai obligé de faire enfoncer la porte.</p> + +<p>—Déjà voleur! Je ne m'étais pas trompé, dit le comte à voix basse. Je +venais vous tuer... j'ai trop tardé.</p> + +<p>—Me tuer!</p> + +<p>—Assez de déshonneur sur mon nom; finissons: j'ai là deux pistolets... +vous allez vous brûler la cervelle... sinon, moi, je vous la brûle, et +je dirai que vous vous êtes tué de désespoir pour échapper à la honte.</p> + +<p>Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet +et, de la main qu'il avait de libre, le présenta à son fils en lui +disant:</p> + +<p>—Allons! finissons, si vous n'êtes pas un lâche!</p> + +<p>Après de nouveaux et inutiles efforts pour échapper aux mains du comte, +son fils se renversa en arrière, frappé d'épouvante, et devint livide.</p> + +<p>Au regard terrible, inexorable de son père, il vit qu'il n'y avait +aucune pitié à attendre de lui.</p> + +<p>—Mon père! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Il faut mourir!</p> + +<p>—Je me repens!</p> + +<p>—Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils ébranlent la porte!</p> + +<p>—J'expierai mes fautes!</p> + +<p>—Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue?</p> + +<p>—Grâce!</p> + +<p>—La porte va céder! Tu l'auras voulu!...</p> + +<p>Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan.</p> + +<p>Le bruit extérieur annonçait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait +résister plus longtemps.</p> + +<p>Le vicomte se vit perdu.</p> + +<p>Une résolution soudaine et désespérée éclata sur son front; il ne se +débattit plus contre son père, et lui dit avec autant de fermeté que de +résignation:</p> + +<p>—Vous avez raison, mon père... donnez cette arme. Assez d'infamie sur +mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine +d'être disputée. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis lâche. Et +il étendit sa main vers le pistolet.—Mais, au moins, un mot, un seul +mot de consolation, de pitié, d'adieu, dit Florestan.</p> + +<p>Et ses lèvres tremblantes, sa pâleur, sa physionomie bouleversée +annonçaient l'émotion terrible de ce moment suprême.</p> + +<p>«Si c'était mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en hésitant +à lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins +hésiter devant ce sacrifice.»</p> + +<p>Un long craquement de la porte du cabinet annonça qu'elle venait d'être +forcée.</p> + +<p>—Mon père... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un +bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et +pardonnez-moi!</p> + +<p>Malgré sa dureté, le comte ne put s'empêcher de tressaillir et de dire +d'une voix émue:</p> + +<p>—Je vous pardonne.</p> + +<p>—Mon père... la porte s'ouvre... allez à eux... qu'on ne vous soupçonne +pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'empêcheraient d'en +finir... Adieu.</p> + +<p>Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pièce voisine.</p> + +<p>Florestan se posa le canon du pistolet sur le cœur.</p> + +<p>Le coup partit au moment où le comte, pour échapper à cet horrible +spectacle, détournait la vue et se précipitait hors du salon, dont les +portières se refermèrent sur lui.</p> + +<p>Au bruit de l'explosion, à la vue du comte pâle et égaré, le commissaire +s'arrêta subitement près du seuil de la porte, faisant signe à ses +agents de ne pas avancer.</p> + +<p>Averti par Boyer que le vicomte était enfermé avec son père, le +magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur.</p> + +<p>—Mort!... s'écria le comte en cachant sa figure dans ses mains... +mort!!! répéta-t-il avec accablement. Cela était juste... mieux vaut la +mort que l'infamie... mais c'est affreux!</p> + +<p>—Monsieur, dit tristement le magistrat après quelques minutes de +silence, épargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison... +Maintenant il me reste à remplir un autre devoir plus pénible encore que +celui qui m'appelait ici.</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant à la victime +du vol, vous pouvez lui dire de se présenter chez M. Dupont, banquier.</p> + +<p>—Rue de Richelieu... il est bien connu, répondit le magistrat.</p> + +<p>—À quelle somme sont estimés les diamants volés?</p> + +<p>—À trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a +achetés, et par laquelle le vol s'est découvert, en a donné cette +somme... à votre fils.</p> + +<p>—Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve +après-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui.</p> + +<p>Le commissaire s'inclina.</p> + +<p>Le comte sortit.</p> + +<p>Après le départ de ce dernier, le magistrat, profondément touché de +cette scène inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les +portières étaient baissées.</p> + +<p>Il les souleva avec émotion.</p> + +<p>—Personne!... s'écria-t-il stupéfait, en regardant autour du salon et +n'y voyant pas la moindre trace de l'événement tragique qui avait dû s'y +passer.</p> + +<p>Puis, remarquant la petite porte pratiquée dans la tenture, il y courut.</p> + +<p>Elle était fermée du côté de l'escalier dérobé.</p> + +<p>—C'était une ruse... c'est par là qu'il aura pris la fuite! +s'écria-t-il avec dépit.</p> + +<p>En effet, le vicomte, devant son père, s'était posé le pistolet sur le +cœur, mais il avait ensuite fort habilement tiré par-dessous son bras +et avait prestement disparu.</p> + +<p>Malgré les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put +retrouver Florestan.</p> + +<p>Pendant l'entretien de son père et du commissaire, il avait rapidement +gagné le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle déserte et enfin +les Champs-Élysées.</p> + +<p>Le tableau de cette ignoble dépravation dans l'opulence est chose +triste...</p> + +<p>Nous le savons.</p> + +<p>Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement +leurs misères, leurs vices, leurs crimes.</p> + +<p>Rien de plus fréquent et de plus affligeant que ces prodigalités +insensées, stériles, que nous venons de peindre, et qui toujours +entraînent ruine, déconsidération, bassesse ou infamie.</p> + +<p>C'est un spectacle déplorable... funeste... autant voir un florissant +champ de blé inutilement ravagé par une horde de bêtes fauves.</p> + +<p>Sans doute l'héritage, la propriété sont et doivent être inviolables, +sacrés...</p> + +<p>La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunément et +magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes.</p> + +<p>Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui +existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel.</p> + +<p>Mais, par cela même que ces disproportions inévitables sont consacrées, +protégées par la loi, ceux qui possèdent tant de biens en doivent user +moralement comme ceux qui ne possèdent que probité, résignation, courage +et ardeur au travail.</p> + +<p>Aux yeux de la raison, du droit humain et même de l'intérêt social bien +entendu, une grande fortune serait un dépôt héréditaire, confié à des +mains prudentes, fermes, habiles, généreuses, qui, chargées à la fois de +faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser, +vivifier, améliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son +rayonnement splendide et salutaire.</p> + +<p>Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares.</p> + +<p>Que de jeunes gens comme Saint-Remy (à l'infamie près), maîtres à vingt +ans d'un patrimoine considérable, le dissipent follement dans +l'oisiveté, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux +ces biens et pour eux et pour autrui!</p> + +<p>D'autres, effrayés de l'instabilité des choses humaines, thésaurisent +d'une manière sordide.</p> + +<p>Enfin ceux-là, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se +livrent, forcément dupes ou fripons, à cet agiotage hasardeux, immoral, +que le pouvoir encourage et patronne.</p> + +<p>Comment en serait-il autrement?</p> + +<p>Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'économie individuelle +et par cela même sociale, qui les donne à la jeunesse inexpérimentée?</p> + +<p>Personne.</p> + +<p>Le riche est jeté au milieu de la société avec sa richesse, comme le +pauvre avec sa pauvreté.</p> + +<p>On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de +l'autre.</p> + +<p>On ne songe pas plus à moraliser la fortune que l'infortune.</p> + +<p>N'est-ce pas au pouvoir à remplir cette grande et noble tâche?</p> + +<p>Si, prenant enfin en pitié les misères, les douleurs toujours +croissantes des travailleurs encore résignés... réprimant une +concurrence mortelle à tous, abordant enfin l'imminente question de +l'organisation du travail, il donnait lui-même le salutaire exemple de +l'association des capitaux et du labeur...</p> + +<p>Mais d'une association honnête, intelligente, équitable, qui assurerait +le bien-être de l'artisan sans nuire à la fortune du riche... et qui, +établissant entre ces deux classes des liens d'affection, de +reconnaissance, sauvegarderait à jamais la tranquillité de l'État...</p> + +<p>Combien seraient puissantes les conséquences d'un tel enseignement +pratique!</p> + +<p>Parmi les riches, qui hésiterait alors:</p> + +<p>Entre les chances improbes, désastreuses de l'agiotage,</p> + +<p>Les farouches jouissances de l'avarice,</p> + +<p>Les folles vanités d'une dissipation ruineuse,</p> + +<p>Ou un placement à la fois fructueux, bienfaisant, qui répandrait +l'aisance, la moralité, le bonheur, la joie dans vingt familles?...</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Xa" id="Xa"></a><a href="#tablea">X</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Les adieux</a></h3> + + +<p class="right">...J'ai cru—j'ai vu—je pleure...<br /><br /> +WORDSWORTH</p> + +<p>Le lendemain de cette soirée où le comte de Saint-Remy avait été si +indignement joué par son fils, une scène touchante se passait à +Saint-Lazare, à l'heure de la récréation des détenues.</p> + +<p>Ce jour-là, pendant la promenade des autres prisonnières, Fleur-de-Marie +était assise sur un banc avoisinant le bassin du préau, et déjà surnommé +le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les +détenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce +influence de la jeune fille avait encore augmenté.</p> + +<p>La Goualeuse affectionnait ce banc situé près du bassin, parce qu'au +moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce réservoir lui +rappelait la verdure des champs, de même que l'eau limpide dont il était +rempli lui rappelait la petite rivière du village de Bouqueval.</p> + +<p>Pour le regard attristé du prisonnier, une touffe d'herbe est une +prairie... une fleur est un parterre...</p> + +<p>Confiante dans les affectueuses promesses de M<sup>me</sup> d'Harville, +Fleur-de-Marie s'était attendue depuis deux jours à quitter +Saint-Lazare.</p> + +<p>Quoiqu'elle n'eût aucune raison de s'inquiéter du retard que l'on +apportait à sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du +malheur, osait à peine espérer d'être libre...</p> + +<p>Depuis son retour parmi ces créatures, dont l'aspect, dont le langage +ravivaient à chaque instant dans son âme le souvenir incurable de sa +première honte, la tristesse de Fleur-de-Marie était devenue plus +accablante encore.</p> + +<p>Ce n'est pas tout.</p> + +<p>Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'épouvante pour elle, +naissait de l'exaltation passionnée de sa reconnaissance envers +Rodolphe.</p> + +<p>Chose étrange! elle ne sondait la profondeur de l'abîme où elle avait +été plongée que pour mesurer la distance qui la séparait de cet homme +dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme à la fois d'une +bonté si auguste... et d'une puissance si redoutable aux méchants...</p> + +<p>Malgré le respect dont était empreinte son adoration pour lui, +quelquefois hélas! Fleur-de-Marie craignait de reconnaître dans cette +adoration les caractères de l'amour, mais d'un amour aussi caché que +profond, aussi chaste que caché, aussi désespéré que chaste.</p> + +<p>La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son cœur cette désolante +révélation qu'après son entretien avec M<sup>me</sup> d'Harville, éprise elle-même +pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.</p> + +<p>Après le départ et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait +dû être transportée de joie en songeant à ses amis de Bouqueval, à +Rodolphe qu'elle allait revoir...</p> + +<p>Il n'en fut rien.</p> + +<p>Son cœur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient à son souvenir +les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de M<sup>me</sup> +d'Harville, lorsque la pauvre prisonnière s'était élevée jusqu'à +l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.</p> + +<p>Par une singulière intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une +partie du secret de M<sup>me</sup> d'Harville.</p> + +<p>«L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a blessé cette jeune +dame si belle et d'un rang si élevé, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant +je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie +dédaigneuse...</p> + +<p>«Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime +aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgré moi?...</p> + +<p>«L'aimer... moi, moi... créature à jamais flétrie, ingrate et misérable +que je suis... oh! si cela était... mieux vaudrait cent fois la mort...»</p> + +<p>Hâtons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vouée à tous +les martyres, s'exagérait ce qu'elle appelait son amour.</p> + +<p>À sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration +involontaire pour la grâce, la force, la beauté qui le distinguaient +entre tous; rien de plus immatériel, rien de plus pur que cette +admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beauté +physique est toujours attrayante.</p> + +<p>Et puis enfin, la voix du sang, si souvent niée, muette, ignorante ou +méconnue, se fait parfois entendre; ces élans de tendresse passionnée +qui entraînaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait, +parce que, dans son ignorance, elle en dénaturait la tendance, ces élans +résultaient de mystérieuses sympathies, aussi évidentes mais aussi +inexplicables que la ressemblance des traits...</p> + +<p>En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle était fille de Rodolphe, se +fût expliqué la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors, +complètement éclairée, elle eût admiré, sans scrupule, la beauté de son +père.</p> + +<p>Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dût +s'attendre d'un moment à l'autre, d'après la promesse de M<sup>me</sup> d'Harville, +à quitter Saint-Lazare.</p> + +<p>Fleur-de-Marie, mélancolique et pensive, était donc assise sur un banc +auprès du bassin, regardant avec une sorte d'intérêt machinal les jeux +de quelques oiseaux effrontés qui venaient s'ébattre sur les margelles +de pierre. Un moment elle avait cessé de travailler à une petite +brassière d'enfant qu'elle finissait d'ourler.</p> + +<p>Est-il besoin de dire que cette brassière appartenait à la nouvelle +layette si généreusement offerte à Mont-Saint-Jean par les prisonnières, +grâce à la touchante intervention de Fleur-de-Marie?</p> + +<p>La pauvre et difforme protégée de la Goualeuse était assise à ses pieds; +tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps à autre elle +jetait sur sa bienfaitrice un regard à la fois reconnaissant, timide et +dévoué... le regard du chien sur son maître.</p> + +<p>La beauté, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient +à cette femme avilie autant d'attrait que de respect.</p> + +<p>Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations +d'un cœur même dégradé, qui, pour la première fois, s'ouvre à la +reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean à +même d'éprouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour +elle.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit légèrement, +essuya une larme et se remit à coudre avec activité.</p> + +<p>—Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la +récréation, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean à la Goualeuse.</p> + +<p>—Je n'ai pas donné d'argent pour acheter la layette... je dois fournir +ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille.</p> + +<p>—Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne +toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon +enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on traînait dans la boue de +la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont +été très-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous? Ô vous!... comment +donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre créature en hésitant et +très-embarrassée d'exprimer sa pensée. Tenez, reprit-elle, voilà le +soleil, n'est-ce pas? Voilà le soleil?...</p> + +<p>—Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous écoute, répondit +Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure +de sa compagne.</p> + +<p>—Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement, +je veux me mêler de parler... et je ne le sais pas...</p> + +<p>—Dites toujours, Mont-Saint-Jean.</p> + +<p>—Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonnière en contemplant +Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons +yeux... voyons, je vas tâcher de dire ce que je voulais; voilà le +soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il égaie la prison, il est bien +agréable à voir et à sentir, pas vrai?</p> + +<p>—Sans doute...</p> + +<p>—Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et +si on est reconnaissant pour lui, à plus forte raison pour...</p> + +<p>—Pour celui qui l'a créé, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez +raison... aussi celui-là on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu.</p> + +<p>—C'est ça... voilà mon idée, s'écria joyeusement la prisonnière; c'est +ça: je dois être reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous +prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez +rendues bonnes pour moi, au lieu de méchantes qu'elles étaient.</p> + +<p>—C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi.</p> + +<p>—Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et +par vous et par les autres.</p> + +<p>—Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu +qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier.</p> + +<p>—Ah! dame... alors, peut-être bien... puisque vous le dites, reprit la +prisonnière indécise; si ça vous fait plaisir... comme ça... à la bonne +heure...</p> + +<p>—Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la +meilleure manière de me prouver que vous m'aimez un peu...</p> + +<p>—Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous +souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres détenues pour les +empêcher de me battre? «Ce n'est pas seulement elle que vous battez... +c'est aussi son enfant...» Eh bien!... c'est tout de même, pour vous +aimer; ça n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi +pour mon enfant...</p> + +<p>—Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant +cela.</p> + +<p>Et Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa compagne.</p> + +<p>—Quelle belle petite menotte de fée!... Est-elle blanche et mignonne! +dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle eût craint de toucher, +de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante.</p> + +<p>Pourtant, après un moment d'hésitation, elle effleura respectueusement +de ses lèvres le bout des doigts effilés que lui présentait +Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit à la +contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.</p> + +<p>—Mais venez donc vous asseoir là... près de moi, lui dit la Goualeuse.</p> + +<p>—Oh! pour ça non, par exemple... jamais... jamais...</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave +Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses +pareils.</p> + +<p>—Vous êtes folle... Il n'y a aucune différence entre nous deux...</p> + +<p>—Aucune différence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous +vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez... +qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi là, à genoux, vous bien, +bien regarder comme tout à l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je +sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-être... On dit +que quelquefois par un regard... ça arrive.</p> + +<p>Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse chez une créature de +cette espèce, craignant d'avoir peut-être humilié ou blessé +Fleur-de-Marie par ce vœu singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement:</p> + +<p>—Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me +permettrais pas de vous regarder dans cette idée-là... sans que vous me +le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que ça +me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il +n'a pas demandé à naître, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il +deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Hélas!... oui... +qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?</p> + +<p>La Goualeuse tressaillit à ces paroles.</p> + +<p>En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette misérable, avilie, +dégradée, pauvre et méprisée?... Quel sort!... Quel avenir!...</p> + +<p>—Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; espérez +que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin.</p> + +<p>—Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit +amèrement Mont-Saint-Jean en secouant la tête; je vous ai rencontrée... +vous, c'est déjà un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous +offenser, j'aurais mieux aimé que mon enfant ait eu ce bonheur-là que +moi. Ce vœu-là... c'est tout ce que je peux lui donner.</p> + +<p>—Priez, priez... Dieu vous exaucera.</p> + +<p>—Allons, je prierai, si ça vous fait plaisir, la Goualeuse, ça me +portera peut-être bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me +battait, et que j'étais le <i>pâtiras</i> de tout le monde, qu'il se +trouverait là un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce, +serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et +si méchante?...</p> + +<p>—Oui, mais la Louve a été bien bonne pour vous... quand elle a réfléchi +que vous étiez doublement à plaindre.</p> + +<p>—Oh! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais +dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour, +demandé à changer de quartier, la Louve... elle qui, malgré ses colères, +avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous?</p> + +<p>—Elle est un peu capricieuse...</p> + +<p>—C'est drôle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la +prison où est la Louve dit qu'elle est toute changée...</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste... +triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le +dos et ne vous répond pas. À présent la voir muette, elle qui criait +toujours, c'est étonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit +encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est +impossible.</p> + +<p>—Pauvre Louve! c'est à cause de moi qu'elle a voulu changer de +quartier... je l'ai chagrinée sans le vouloir, dit la Goualeuse en +soupirant.</p> + +<p>—Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...</p> + +<p>À ce moment l'inspectrice, M<sup>me</sup> Armand, entra dans le préau. Après avoir +cherché des yeux Fleur-de-Marie, elle vint à elle l'air satisfait et +souriant.</p> + +<p>—Bonne nouvelle, mon enfant...</p> + +<p>—Que dites-vous, madame? s'écria la Goualeuse en se levant.</p> + +<p>—Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont obtenu votre mise en +liberté... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis.</p> + +<p>—Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et +l'émotion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle pâlit, mit sa main +sur son cœur qui battait avec violence et retomba sur son banc.</p> + +<p>—Calmez-vous, mon enfant, lui dit M<sup>me</sup> Armand avec bonté, heureusement +ces secousses-là sont sans danger.</p> + +<p>—Ah! madame, que de reconnaissance!...</p> + +<p>—C'est sans doute M<sup>me</sup> d'Harville qui a obtenu votre liberté... Il y a +là une vieille dame chargée de vous conduire chez des personnes qui +s'intéressent à vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai +quelques mots à dire à l'atelier.</p> + +<p>Il serait difficile de peindre l'expression de morne désolation qui +assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange +sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare.</p> + +<p>La douleur de cette femme était moins causée par la crainte de redevenir +le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir séparée du +seul être qui lui eût jamais témoigné quelque intérêt.</p> + +<p>Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux +deux touffes de cheveux hérissés qui sortaient en désordre de son vieux +bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction +faisant place à l'abattement, elle laissa retomber sa tête et resta +muette, immobile, le front caché dans ses mains, les coudes appuyés sur +ses genoux.</p> + +<p>Malgré sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'empêcher de +frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Maître d'école, se +rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas +informer ses bienfaiteurs de son triste sort.</p> + +<p>Mais ces funestes pensées s'effacèrent bientôt de l'esprit de +Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, M<sup>me</sup> Georges, +Rodolphe, à qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui +semblait même que le sentiment exalté qu'elle se reprochait d'éprouver +pour son bienfaiteur, n'étant plus nourri par le chagrin et par la +solitude, se calmerait dès qu'elle reprendrait ses occupations +rustiques, qu'elle aimait tant à partager avec les bons et simples +habitants de la ferme.</p> + +<p>Étonnée du silence de sa compagne, silence dont elle ne soupçonnait pas +la cause, la Goualeuse lui toucha légèrement l'épaule, en disant:</p> + +<p>—Mont-Saint-Jean, puisque me voilà libre... ne pourrais-je pas vous +être utile à quelque chose?</p> + +<p>En sentant la main de la Goualeuse, la prisonnière tressaillit, laissa +retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son +visage ruisselant de larmes.</p> + +<p>Une si amère douleur éclatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa +laideur disparaissait.</p> + +<p>—Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez!</p> + +<p>—Vous vous en allez! murmura la détenue d'une voix entrecoupée de +sanglots; je n'avais pourtant jamais pensé que d'un moment à l'autre +vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus... +jamais...</p> + +<p>—Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amitié... +Mont-Saint-Jean.</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais déjà tant... Quand +j'étais là assise par terre, à vos pieds... il me semblait que j'étais +sauvée... que je n'avais plus rien à craindre. Ce n'est pas pour les +coups que les autres vont peut-être recommencer à me donner que je dis +cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous étiez ma +bonne chance et que vous porteriez bonheur à mon enfant, rien que parce +que vous aviez eu pitié de moi... C'est vrai, allez, ça; quand on est +habitué à être maltraité, on est plus sensible que d'autres à la bonté. +Puis, s'interrompant pour éclater encore en sanglots, elle s'écria: +Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... ça devait arriver un jour +ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pensé... C'est fini... +plus rien... plus rien...</p> + +<p>—Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous +souviendrez de moi.</p> + +<p>—Oh! pour ça on me couperait en morceaux plutôt que de me faire vous +renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues, +que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le +premier mot que j'apprendrai à mon enfant, ça sera votre nom, la +Goualeuse, car il vous aura dû de n'être pas mort de froid...</p> + +<p>—Écoutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touchée de +l'affection de cette misérable, je ne puis rien vous promettre pour +vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour +votre enfant... c'est différent... il est innocent de tout, lui, et les +personnes dont je vous parle voudront peut-être bien se charger de le +faire élever quand vous pourrez vous en séparer...</p> + +<p>—M'en séparer... jamais, oh! jamais, s'écria Mont-Saint-Jean avec +exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compté +sur lui...</p> + +<p>—Mais... comment l'élèverez-vous? Fille ou garçon, il faut qu'il soit +honnête, et pour cela...</p> + +<p>—Il faut qu'il mange un pain honnête, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je +crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en +sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai +chiffonnière, balayeuse des rues, mais honnête; on doit ça, sinon à soi, +du moins à son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle +avec une sorte de fierté.</p> + +<p>—Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la +Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je +l'espère, le placer à la campagne chez de braves gens qui en feraient +une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps +en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-être moyen de vous en +rapprocher tout à fait; à la campagne on vit de si peu!</p> + +<p>—Mais m'en séparer, m'en séparer! Je mettais toute ma joie en lui, moi +qui n'ai rien qui m'aime.</p> + +<p>—Il faut songer plus à lui qu'à vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans +deux ou trois jours j'écrirai à M<sup>me</sup> Armand, et, si la demande que je +compte faire en faveur de votre enfant réussit, vous n'aurez plus à dire +de lui ce qui tout à l'heure m'a tant navrée: «Hélas! mon Dieu, que +deviendra-t-il?»</p> + +<p>L'inspectrice, M<sup>me</sup> Armand, interrompit cet entretien; elle venait +chercher Fleur-de-Marie. Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et +baigné de larmes désespérées les mains de la jeune fille, +Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne +songeant pas même à la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à +propos de son enfant.</p> + +<p>—Pauvre créature! dit M<sup>me</sup> Armand en sortant du préau suivie de +Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion +d'elle.</p> + +<p>En apprenant que la Goualeuse était graciée, les autres détenues, loin +de se montrer jalouses de cette faveur, en témoignèrent leur joie; +quelques-unes entourèrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins +de cordialité, la félicitèrent franchement de sa prompte sortie de +prison.</p> + +<p>—C'est égal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer +un bon moment... c'est quand nous avons boursillé pour la layette de +Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela à Saint-Lazare.</p> + +<p>Lorsque Fleur-de-Marie eut quitté le bâtiment des prisons sous la +conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit:</p> + +<p>—Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire où vous déposerez vos +vêtements de détenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par +leur simplicité rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez être +heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes +recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer. +Mais... tenez... je ne suis guère raisonnable, dit M<sup>me</sup> Armand, dont les +yeux se mouillèrent de larmes; il m'est impossible de vous cacher +combien je m'étais déjà attachée à vous, pauvre petite! Puis, voyant le +regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta: +Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'attrister ainsi votre départ?</p> + +<p>—Ah! madame... n'est-ce pas grâce à votre recommandation que cette +jeune dame, à qui je dois ma liberté, s'est intéressée à mon sort?</p> + +<p>—Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne +m'avaient pas trompée.</p> + +<p>À ce moment une cloche sonna.</p> + +<p>—Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu, +encore adieu, ma chère enfant!...</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Armand, aussi émue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement; +puis elle dit à un des employés de la maison:</p> + +<p>—Conduisez mademoiselle au vestiaire.</p> + +<p>Un quart d'heure après, Fleur-de-Marie, vêtue en paysanne ainsi que nous +l'avons vue à la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, où +l'attendait M<sup>me</sup> Séraphin.</p> + +<p>La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette +malheureuse enfant pour la conduire à l'île du Ravageur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIa" id="XIa"></a><a href="#tablea">XI</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Souvenirs</a></h3> + + +<p>Jacques Ferrand avait facilement et promptement obtenu la liberté de +Fleur-de-Marie, liberté qui dépendait d'une simple décision +administrative.</p> + +<p>Instruit par la Chouette du séjour de la Goualeuse à Saint-Lazare, il +s'était aussitôt adressé à l'un de ses clients, homme honorable et +influent, lui disant qu'une jeune fille, d'abord égarée mais sincèrement +repentante et récemment enfermée à Saint-Lazare, risquait, par le +contact des autres prisonnières, de voir s'affaiblir peut-être ses +bonnes résolutions. Cette jeune fille lui ayant été vivement recommandée +par des personnes respectables qui devaient se charger d'elle à sa +sortie de prison, avait ajouté Jacques Ferrand, il priait son +tout-puissant client, au nom de la morale, de la religion et de la +réhabilitation future de cette infortunée, de solliciter sa libération.</p> + +<p>Enfin le notaire, pour se mettre à l'abri de toute recherche ultérieure, +avait surtout et instamment prié son client de ne pas le nommer dans +l'accomplissement de cette bonne œuvre; ce vœu, attribué à la modestie +philanthropique de Jacques Ferrand, homme aussi pieux que respectable, +fut scrupuleusement observé: la liberté de Fleur-de-Marie fut demandée +et obtenue au seul nom du client qui, pour comble d'obligeance, envoya +directement à Jacques Ferrand l'ordre de sortie, afin qu'il pût +l'adresser aux protecteurs de la jeune fille.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Séraphin, en remettant cet ordre au directeur de la prison, ajouta +qu'elle était chargée de conduire la Goualeuse auprès des personnes qui +s'intéressaient à elle.</p> + +<p>D'après les excellents renseignements donnés par l'inspectrice à M<sup>me</sup> +d'Harville sur Fleur-de-Marie, personne ne douta que celle-ci ne dût sa +liberté à l'intervention de la marquise.</p> + +<p>La femme de charge du notaire ne pouvait donc en rien exciter la +défiance de sa victime.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Séraphin avait, selon l'occasion et ainsi qu'on le dit vulgairement, +l'air bonne femme; il fallait assez d'observation pour remarquer quelque +chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard patelin, dans son +sourire hypocrite.</p> + +<p>Malgré sa profonde scélératesse, qui l'avait rendue complice ou +confidente des crimes de son maître, M<sup>me</sup> Séraphin ne put s'empêcher +d'être frappée de la touchante beauté de cette jeune fille, qu'elle +avait livrée tout enfant à la Chouette... et qu'elle conduisait alors à +une mort certaine.</p> + +<p>—Eh bien! ma chère demoiselle, lui dit M<sup>me</sup> Séraphin d'une voix +mielleuse, vous devez être bien contente de sortir de prison?</p> + +<p>—Oh! oui, madame, et c'est, sans doute, à la protection de M<sup>me</sup> +d'Harville, qui a été si bonne pour moi...</p> + +<p>—Vous ne vous trompez pas... mais venez... nous sommes déjà un peu en +retard... et nous avons une longue route à faire.</p> + +<p>—Nous allons à la ferme de Bouqueval, chez M<sup>me</sup> Georges, n'est-ce pas... +madame? s'écria la Goualeuse.</p> + +<p>—Oui... certainement, nous allons à la campagne... chez M<sup>me</sup> Georges, +dit la femme de charge pour éloigner tout soupçon de l'esprit de +Fleur-de-Marie, puis elle ajouta, avec un air de malicieuse bonhomie: +Mais ce n'est pas tout: avant de voir M<sup>me</sup> Georges, une petite surprise +vous attend; venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel <i>ouf</i> vous +allez pousser en sortant d'ici... chère demoiselle!... Allons, +partons... Votre servante, messieurs.</p> + +<p>Et M<sup>me</sup> Séraphin, après avoir salué le greffier et son commis, descendit +avec la Goualeuse.</p> + +<p>Un gardien les suivait, chargé de faire ouvrir les portes.</p> + +<p>La dernière venait de se refermer, et les deux femmes se trouvaient sous +le vaste porche qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis, +lorsqu'elles se rencontrèrent avec une jeune fille qui venait sans doute +visiter quelque prisonnière.</p> + +<p>C'était Rigolette... Rigolette toujours leste et coquette; un petit +bonnet très-simple, mais bien frais et orné de faveurs cerise qui +accompagnaient à merveille ses bandeaux de cheveux noirs, encadrait son +joli minois: un col bien blanc se rabattait sur son long tartan brun. +Elle portait au bras un cabas de paille; grâce à sa démarche de chatte +attentive et proprette, ses brodequins à semelles épaisses étaient d'une +propreté miraculeuse, quoiqu'elle vînt, hélas! de bien loin, la pauvre +enfant.</p> + +<p>—Rigolette! s'écria Fleur-de-Marie en reconnaissant son ancienne +compagne de prison<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> et de promenades champêtres.</p> + +<p>—La Goualeuse! dit à son tour la grisette.</p> + +<p>Et les deux jeunes filles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.</p> + +<p>Rien de plus enchanteur que le contraste de ces deux enfants de seize +ans, tendrement embrassées, toutes deux si charmantes, et pourtant si +différentes de physionomie et de beauté.</p> + +<p>L'une blonde, aux grands yeux bleus mélancoliques, au profil d'une +angélique pureté idéale, un peu pâli, un peu attristé, un peu +spiritualisé, de ces adorables paysannes de Greuze, d'un coloris si +frais et si transparent... mélange ineffable de rêverie, de candeur et +de grâce...</p> + +<p>L'autre, brune piquante, aux joues rondes et vermeilles, aux jolis yeux +noirs, au rire ingénu, à la mine éveillée, type ravissant de jeunesse, +d'insouciance et de gaieté, exemple rare et touchant du bonheur dans +l'indigence, de l'honnêteté dans l'abandon et de la joie dans le +travail.</p> + +<p>Après l'échange de leurs naïves caresses, les deux jeunes filles se +regardèrent...</p> + +<p>Rigolette était radieuse de cette rencontre... Fleur-de-Marie confuse...</p> + +<p>La vue de son amie lui rappelait le peu de jours de bonheur calme qui +avait précédé sa dégradation première.</p> + +<p>—C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette...</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, quelle douce surprise!... Il y a si longtemps que nous +ne sommes vues..., répondit la Goualeuse.</p> + +<p>—Ah! maintenant, je ne m'étonne plus de ne t'avoir pas rencontrée +depuis six mois..., reprit Rigolette en remarquant les vêtements +rustiques de la Goualeuse, tu habites donc la campagne?...</p> + +<p>—Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-Marie en baissant les +yeux...</p> + +<p>—Et tu viens, comme moi, voir quelqu'un en prison?</p> + +<p>—Oui... je venais... je viens de voir quelqu'un, dit Fleur-de-Marie en +balbutiant et en rougissant de honte.</p> + +<p>—Et tu t'en retournes chez toi? Loin de Paris sans doute? Chère petite +Goualeuse... toujours bonne: je te reconnais bien là... Te rappelles-tu +cette pauvre femme en couches à qui tu avais donné ton matelas, du linge +et le peu d'argent qui te restait, et que nous allions dépenser à la +campagne... Car alors tu étais déjà folle de la campagne, toi... +mademoiselle la villageoise.</p> + +<p>—Et toi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette; étais-tu complaisante! +C'est pour moi que tu y venais pourtant.</p> + +<p>—Et pour moi aussi... car toi, qui étais toujours un peu sérieuse, tu +devenais si contente, si gaie, si folle, une fois au milieu des champs +ou des bois... que rien que de t'y voir... c'était pour moi un +plaisir... Mais laisse-moi donc encore te regarder. Comme ce joli bonnet +rond te va bien! Es-tu gentille ainsi! Décidément... c'était ta vocation +de porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de porter un bonnet de +grisette. Te voilà selon ton goût, tu dois être contente... Du reste, ça +ne m'étonne pas... quand je ne t'ai plus vue, je me suis dit: «Cette +bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris, c'est une vraie fleur +des bois, comme dit la chanson, et ces fleurs-là ne vivent pas dans la +capitale, l'air n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se sera +mise en place chez de braves gens à la campagne: c'est ce que tu as +fait, n'est-ce pas?»</p> + +<p>—Oui..., dit Fleur-de-Marie en rougissant.</p> + +<p>—Seulement... j'ai un reproche à te faire.</p> + +<p>—À moi?...</p> + +<p>—Tu aurais dû me prévenir... on ne se quitte pas ainsi du jour au +lendemain... ou du moins sans donner de ses nouvelles.</p> + +<p>—Je... j'ai quitté Paris... si vite, dit Fleur-de-Marie de plus en plus +confuse, que je n'ai pas pu...</p> + +<p>—Oh! je ne t'en veux pas, je suis trop contente de te revoir... Au +fait, tu as eu bien raison de quitter Paris, va, c'est si difficile d'y +vivre tranquille; sans compter qu'une pauvre fille isolée comme nous +sommes peut tourner à mal sans le vouloir... Quand on n'a personne pour +vous conseiller... on a si peu de défense... les hommes vous font +toujours de si belles promesses; et puis, dame, quelquefois la misère +est si dure... Tiens, te souviens-tu de la petite Julie qui était si +gentille? Et de Rosine, la blonde aux yeux noirs?</p> + +<p>—Oui... je m'en souviens.</p> + +<p>—Eh bien! ma pauvre Goualeuse, elles ont été trompées toutes les deux, +puis abandonnées, et enfin de malheur en malheur elles en sont tombées à +être de ces vilaines femmes que l'on renferme ici...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie qui baissa la tête et devint +pourpre.</p> + +<p>Rigolette, se trompant sur le sens de l'exclamation de son amie, reprit:</p> + +<p>—Elles sont coupables, méprisables... même, si tu veux, je ne dis pas; +mais, vois-tu, ma bonne Goualeuse, parce que nous avons eu le bonheur de +rester honnêtes: toi, parce que tu as été vivre à la campagne auprès de +braves paysans; moi, parce que je n'avais pas de temps à perdre avec les +amoureux... que je leur préférais mes oiseaux, et que je mettais tout +mon plaisir à avoir, grâce à mon travail, un petit ménage, bien +gentil... il ne faut pas être trop sévère pour les autres; mon Dieu; qui +sait... si l'occasion, la tromperie, la misère n'ont pas été pour +beaucoup dans la mauvaise conduite de Rosine et de Julie... et si à leur +place nous n'aurions pas fait comme elles!...</p> + +<p>—Oh! dit amèrement Fleur-de-Marie, je ne les accuse pas... je les +plains...</p> + +<p>—Allons, allons, nous sommes pressées, ma chère demoiselle, dit M<sup>me</sup> +Séraphin en offrant son bras à sa victime avec impatience.</p> + +<p>—Madame, donnez-nous encore quelques moments; il y a si longtemps que +je n'ai vu ma pauvre Goualeuse, dit Rigolette.</p> + +<p>—C'est qu'il est tard, mesdemoiselles; déjà trois heures, et nous avons +une longue course à faire, répondit M<sup>me</sup> Séraphin fort contrariée de +cette rencontre; puis elle ajouta: Je vous donne encore dix minutes...</p> + +<p>—Et toi, reprit Fleur-de-Marie en prenant les mains de son amie dans +les siennes, tu as un caractère si heureux; tu es toujours gaie? +toujours contente?...</p> + +<p>—Je l'étais il y a quelques jours... contente et gaie, maintenant...</p> + +<p>—Tu as des chagrins?</p> + +<p>—Moi? Ah bien! oui, tu me connais... un vrai Roger-Bontemps... Je ne +suis pas changée... mais malheureusement tout le monde n'est pas comme +moi... Et comme les autres ont des chagrins, ça fait que j'en ai.</p> + +<p>—Toujours bonne...</p> + +<p>—Que veux-tu!... Figure-toi que je viens ici pour une pauvre fille... +une voisine... la brebis du bon Dieu, qu'on accuse à tort et qui est +bien à plaindre, va; elle s'appelle Louise Morel, c'est la fille d'un +honnête ouvrier qui est devenu fou tant il était malheureux.</p> + +<p>Au nom de Louise Morel, une des victimes du notaire, M<sup>me</sup> Séraphin +tressaillit et regarda très-attentivement Rigolette.</p> + +<p>La figure de la grisette lui était absolument inconnue; néanmoins la +femme de charge prêta dès lors beaucoup d'attention à l'entretien des +deux jeunes filles.</p> + +<p>—Pauvre femme! reprit la Goualeuse, comme elle doit être contente de ce +que tu ne l'oublies pas dans son malheur!</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, c'est comme un sort; telle que tu me vois, je viens +de bien loin... et encore d'une prison... mais d'une prison d'hommes.</p> + +<p>—D'une prison d'hommes, toi?...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu oui, j'ai là une autre pauvre pratique bien triste... +aussi tu vois mon cabas (et Rigolette le montra), il est partagé en +deux, chacun a son côté: aujourd'hui j'apporte à Louise un peu de linge, +et tantôt j'ai aussi porté quelque chose à ce pauvre Germain... mon +prisonnier s'appelle Germain; tiens, je ne peux pas penser à ce qui +vient de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer... c'est bête, +je sais que cela n'en vaut pas la peine, mais enfin je suis comme ça.</p> + +<p>—Et pourquoi as-tu envie de pleurer?</p> + +<p>—Figure-toi que Germain est si malheureux d'être confondu avec ces +mauvais hommes de la prison qu'il est tout accablé, n'ayant de goût à +rien, ne mangeant pas et maigrissant à vue d'œil... Je m'aperçois de +ça, et je me dis: «Il n'a pas faim, je vais lui faire une petite +friandise qu'il aimait bien quand il était mon voisin, ça le +ragoûtera...» Quand je dis friandise, entendons-nous, c'étaient tout +bonnement de belles pommes de terre jaunes, écrasées avec un peu de lait +et du sucre; j'en emplis une jolie tasse bien propre, et tantôt je lui +porte ça à sa prison en lui disant que j'avais préparé moi-même ce +pauvre petit régal, comme autrefois, dans le bon temps, tu comprends; je +croyais ainsi lui donner un peu envie de manger... Ah bien! oui...</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Ça lui a donné envie de pleurer; quand il a reconnu la tasse dans +laquelle j'avais si souvent pris mon lait devant lui, il s'est mis à +fondre en larmes... et, par-dessus le marché, j'ai fini par faire comme +lui, quoique j'aie voulu m'en empêcher. Tu vois comme j'ai de la chance, +je croyais bien faire... le consoler, et je l'ai attristé davantage +encore.</p> + +<p>—Oui, mais ces larmes-là lui auront été si douces!</p> + +<p>—C'est égal, j'aurais autant aimé le consoler autrement; mais je te +parle de lui sans te dire qui il est; c'est un ancien voisin à moi... le +plus honnête garçon du monde, aussi doux, aussi timide qu'une jeune +fille, et que j'aimais comme un camarade, comme un frère.</p> + +<p>—Oh! alors, je conçois que ses chagrins soient devenus les tiens.</p> + +<p>—N'est-ce pas? Mais tu vas voir comme il a bon cœur. Quand je me suis +en allée, je lui ai demandé, comme toujours, ses commissions, lui disant +en riant, afin de l'égayer un peu, que j'étais sa petite femme de ménage +et que je serais bien exacte, bien active, pour garder sa pratique. +Alors lui, s'efforçant de sourire, m'a demandé de lui apporter un des +romans de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lus le soir pendant que +je travaillais; ce roman-là s'appelle <i>Ivan... Ivanhoé...</i> oui, c'est +ça. J'aimais tant ce livre-là qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre +Germain! il était si complaisant!...</p> + +<p>—C'est un souvenir de cet heureux temps passé qu'il veut avoir...</p> + +<p>—Certainement, puisqu'il m'a priée d'aller dans le même cabinet de +lecture, non pour louer, mais pour acheter les mêmes volumes que nous +lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un +sacrifice, car il est aussi pauvre que nous.</p> + +<p>—Excellent cœur! dit la Goualeuse tout émue.</p> + +<p>—Te voilà aussi attendrie que moi... quand il m'a chargée de cette +commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me +sentais envie de pleurer, plus je tâchais de rire, car, pleurer deux +fois dans une visite faite exprès pour l'égayer, c'était trop fort... +Aussi, pour cacher ça, je me suis mise à lui rappeler les drôles +d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant +autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses, +grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, ça m'a fendu le cœur; j'avais +beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire +comme lui; quand je l'ai quitté, il sanglotait et je me disais, furieuse +de ma sottise: «Si c'est comme ça que je le console et que je l'égaie, +c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le +faire rire, c'est étonnant comme j'y réussis!»</p> + +<p>Au nom de Germain, autre victime du notaire, M<sup>me</sup> Séraphin avait redoublé +d'attention.</p> + +<p>—Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour être en prison? demanda +Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—Lui! s'écria Rigolette, dont l'attendrissement cédait à l'indignation, +il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est +aussi le dénonciateur de Louise.</p> + +<p>—De Louise, que tu viens voir ici?</p> + +<p>—Sans doute; elle était la servante du notaire, et Germain était son +caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien +injustement ce pauvre garçon... Mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que ce +méchant homme est comme un enragé après ces deux malheureux, qui ne lui +ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son +tour...</p> + +<p>Rigolette prononça ces derniers mots avec une expression qui inquiéta +M<sup>me</sup> Séraphin. Se mêlant à la conversation, au lieu d'y demeurer +étrangère, elle dit à Fleur-de-Marie d'un air patelin:</p> + +<p>—Ma chère demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je +comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous intéresse, car moi, +qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, ça me +désole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si méchants! Et +comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez, +mademoiselle?</p> + +<p>Rigolette n'avait aucune raison de se défier de M<sup>me</sup> Séraphin. Néanmoins, +se souvenant des recommandations de Rodolphe, qui lui avait enjoint la +plus grande réserve au sujet de la protection cachée qu'il accordait à +Germain et à Louise, elle regretta de s'être laissé entraîner à dire: +«Patience, chacun aura son tour.»</p> + +<p>—Ce méchant homme s'appelle M. Ferrand, madame, reprit donc Rigolette, +ajoutant très-adroitement, pour réparer sa légère indiscrétion: Et c'est +d'autant plus mal à lui de tourmenter Louise et Germain que personne ne +s'intéresse à eux... excepté moi... ce qui ne leur sert pas à +grand-chose.</p> + +<p>—Quel malheur! reprit M<sup>me</sup> Séraphin, j'avais espéré le contraire quand +vous avez dit: «Mais patience...» Je croyais que vous comptiez sur +quelque protecteur pour soutenir ces deux infortunés contre ce méchant +notaire.</p> + +<p>—Hélas! non, madame, ajouta Rigolette, afin de détourner complètement +les soupçons de M<sup>me</sup> Séraphin; qui serait assez généreux pour prendre le +parti de ces deux pauvres jeunes gens contre un homme riche et puissant, +comme l'est ce M. Ferrand?</p> + +<p>—Oh! il y a des cœurs assez généreux pour cela! reprit Fleur-de-Marie +après un moment de réflexion et avec une exaltation contrainte, oui, je +connais quelqu'un qui se fait un devoir de protéger ceux qui souffrent +et de les défendre, car celui dont je te parle est aussi secourable aux +honnêtes gens que redoutable aux méchants.</p> + +<p>Rigolette regarda la Goualeuse avec étonnement et fut sur le point de +lui dire, en songeant à Rodolphe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un +qui prenait courageusement le parti du faible contre le fort; mais, +toujours fidèle aux recommandations de son voisin (ainsi qu'elle +appelait le prince), la grisette répondit à Fleur-de-Marie:</p> + +<p>—Vraiment! tu connais quelqu'un d'assez généreux pour venir aussi en +aide aux pauvres gens?...</p> + +<p>—Oui... et, quoique j'aie déjà à implorer sa pitié, sa bienfaisance +pour d'autres personnes, je suis sûre que s'il connaissait le malheur +immérité de Louise et de M. Germain... il les sauverait et punirait leur +persécuteur... car sa justice et sa bonté sont inépuisables comme celles +de Dieu...</p> + +<p>M<sup>me</sup> Séraphin regarda sa victime avec surprise. «Cette petite fille +serait-elle donc encore plus dangereuse que nous ne le pensions? se +dit-elle; si j'avais pu en avoir pitié, ce qu'elle vient de dire +rendrait inévitable l'accident qui va nous en débarrasser.»</p> + +<p>—Ma bonne petite Goualeuse, puisque tu as une si bonne connaissance, je +t'en supplie, recommande-lui ma bonne Louise et mon Germain, car ils ne +méritent pas leur mauvais sort, dit Rigolette en songeant que ses amis +ne pouvaient que gagner à avoir deux défenseurs au lieu d'un.</p> + +<p>—Sois tranquille, je te promets de faire ce que je pourrai pour tes +protégés auprès de M. Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.</p> + +<p>—M. Rodolphe! s'écria Rigolette étrangement surprise.</p> + +<p>—Sans doute, dit la Goualeuse.</p> + +<p>—M. Rodolphe!... Un commis voyageur?</p> + +<p>—Je ne sais pas ce qu'il est... mais pourquoi cet étonnement?</p> + +<p>—Parce que je connais aussi un M. Rodolphe.</p> + +<p>—Ce n'est peut-être pas le même.</p> + +<p>—Voyons, voyons le tien; comment est-il?</p> + +<p>—Jeune!...</p> + +<p>—C'est ça.</p> + +<p>—Une figure pleine de noblesse et de bonté.</p> + +<p>—C'est bien ça... mais, mon Dieu! c'est tout comme le mien, dit +Rigolette de plus en plus étonnée, et elle ajouta: Est-il brun, a-t-il +de petites moustaches?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Enfin, il est grand et mince... il a une taille charmante... et l'air +si comme il faut... pour un commis voyageur... Est-ce toujours bien ça +le tien?</p> + +<p>—Sans doute, c'est lui, répondit Fleur-de-Marie; seulement, ce qui +m'étonne, c'est que tu croies qu'il est commis voyageur.</p> + +<p>—Quant à cela, j'en suis sûre... il me l'a dit.</p> + +<p>—Tu le connais?</p> + +<p>—Si je le connais? c'est mon voisin.</p> + +<p>—M. Rodolphe?</p> + +<p>—Il a une chambre au quatrième, à côté de la mienne.</p> + +<p>—Lui?... Lui?...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela? C'est tout simple; il ne gagne +guère que quinze ou dix-huit cents francs par an; il ne peut prendre +qu'un logement modeste, quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir beaucoup +d'ordre... car il ne sait pas seulement ce que ses habits lui coûtent... +mon cher voisin...</p> + +<p>—Non... non..., ce n'est pas le même..., dit Fleur-de-Marie en +réfléchissant.</p> + +<p>—Ah çà! le tien est donc un phénix pour l'ordre?</p> + +<p>—Celui dont je te parle, vois-tu, Rigolette, dit Fleur-de-Marie avec +enthousiasme, est tout-puissant... on ne prononce son nom qu'avec amour +et vénération... son aspect trouble, impose... et l'on est tenté de +s'agenouiller devant sa grandeur et sa bonté...</p> + +<p>—Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse; je dis comme toi, ça n'est +plus le même, car le mien n'est ni tout-puissant, ni imposant, il est +très-bon enfant, très-gai, et on ne s'agenouille pas devant lui; au +contraire, car il m'avait promis de m'aider à cirer ma chambre, sans +compter qu'il devait me mener promener le dimanche... Tu vois que ça +n'est pas un gros seigneur. Mais à quoi est-ce que je pense, j'ai +joliment le cœur à la promenade! Et Louise, et mon pauvre Germain! Tant +qu'ils seront en prison, il n'y aura pas de plaisir pour moi.</p> + +<p>Depuis quelques moments, Fleur-de-Marie réfléchissait profondément; elle +s'était tout à coup rappelé que, lors de sa première entrevue avec +Rodolphe chez l'ogresse, il avait l'extérieur et le langage des hôtes du +tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer ce rôle de commis voyageur auprès +de Rigolette?</p> + +<p>Mais quel était le but de cette nouvelle transformation?</p> + +<p>La grisette reprit, voyant l'air pensif de Fleur-de-Marie:</p> + +<p>—Il n'est pas besoin de te creuser la tête pour cela, ma bonne +Goualeuse; nous saurons bien si nous connaissons le même M. Rodolphe; +quand tu verras le tien, parle-lui de moi; quand je verrai le mien, je +lui parlerai de toi; de cette manière-là nous saurons tout de suite à +quoi nous en tenir.</p> + +<p>—Et où demeures-tu, Rigolette?</p> + +<p>—Rue du Temple, n° 17.</p> + +<p>«Voilà qui est étrange et bon à savoir, se dit M<sup>me</sup> Séraphin, qui avait +attentivement écouté cette conversation. Ce M. Rodolphe, mystérieux et +tout-puissant personnage qui se fait sans doute passer pour commis +voyageur, occupe un logement voisin de celui de cette petite ouvrière, +qui a l'air d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire, et ce défenseur des +opprimés loge ainsi qu'elle dans la maison de Morel et de Bradamanti... +Bon, bon, si la grisette et le prétendu commis voyageur continuent à se +mêler de ce qui ne les regarde pas, on saura où les trouver.»</p> + +<p>—Lorsque j'aurai parlé à M. Rodolphe, je t'écrirai, dit la Goualeuse, +et je te donnerai mon adresse pour que tu puisses me répondre; mais +répète-moi la tienne, je crains de l'oublier.</p> + +<p>—Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes que je laisse à mes +pratiques, et elle donna à Fleur-de-Marie une petite carte sur laquelle +était écrit en magnifique bâtarde: <i>Mademoiselle Rigolette, couturière, +rue du Temple, n° 17.</i> C'est comme imprimé, n'est-ce pas? ajouta la +grisette. C'est encore ce pauvre Germain qui me les a écrites dans le +temps, ces cartes-là; il était si bon, si prévenant!... Tiens, vois-tu, +c'est comme un fait exprès, on dirait que je ne m'aperçois de toutes ses +excellentes qualités que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je +suis toujours à me reprocher d'avoir attendu si tard pour l'aimer...</p> + +<p>—Tu l'aimes donc?</p> + +<p>—Ah! mon Dieu oui!... Il faut bien que j'aie un prétexte pour aller le +voir en prison... Avoue que je suis une drôle de fille, dit Rigolette en +étouffant un soupir et en riant dans ses larmes, comme dit le poëte.</p> + +<p>—Tu es bonne et généreuse comme toujours, dit Fleur-de-Marie en +pressant tendrement les mains de son amie.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Séraphin en avait sans doute assez appris par l'entretien des deux +jeunes filles, car elle dit presque brusquement à Fleur-de-Marie:</p> + +<p>—Allons, allons, ma chère demoiselle, partons; il est tard, voilà un +quart d'heure de perdu.</p> + +<p>—A-t-elle l'air bougon, cette vieille!... Je n'aime pas sa figure, dit +tout bas Rigolette à Fleur-de-Marie. Puis elle reprit tout haut: Quand +tu viendras à Paris, ma bonne Goualeuse, ne m'oublie pas; ta visite me +ferait tant de plaisir! Je serais si contente de passer une journée avec +toi, de te montrer mon petit ménage, ma chambre, mes oiseaux!... J'ai +des oiseaux... c'est mon luxe.</p> + +<p>—Je tâcherai de t'aller voir, mais certainement je t'écrirai; allons, +adieu, Rigolette, adieu... Si tu savais comme je suis heureuse de +t'avoir rencontrée!</p> + +<p>—Et moi donc... mais ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère; et +puis je suis si impatiente de savoir si ton M. Rodolphe est le même que +le mien... Écris-moi bien vite à ce sujet, je t'en prie.</p> + +<p>—Oui, oui... adieu, Rigolette.</p> + +<p>—Adieu, ma bonne petite Goualeuse.</p> + +<p>Et les deux jeunes filles s'embrassèrent tendrement en dissimulant leur +émotion.</p> + +<p>Rigolette entra dans la prison pour voir Louise, grâce au permis que lui +avait fait obtenir Rodolphe.</p> + +<p>Fleur-de-Marie monta en fiacre avec M<sup>me</sup> Séraphin, qui ordonna au cocher +d'aller aux Batignolles et de s'arrêter à la barrière.</p> + +<p>Un chemin de traverse très-court conduisait de cet endroit presque +directement au bord de la Seine, non loin de l'île du Ravageur.</p> + +<p>Fleur-de-Marie, ne connaissant pas Paris, n'avait pu s'apercevoir que la +voiture suivait une autre route que celle de la barrière Saint-Denis. Ce +fut seulement lorsque le fiacre s'arrêta aux Batignolles qu'elle dit à +M<sup>me</sup> Séraphin, qui l'invitait à descendre:</p> + +<p>—Mais il me semble, madame, que ce n'est pas là le chemin de +Bouqueval... Et puis comment irons-nous à pied d'ici jusqu'à la ferme?</p> + +<p>—Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, reprit +cordialement la femme de charge, c'est que j'exécute les ordres de vos +bienfaiteurs et que vous leur feriez grand-peine si vous hésitiez à me +suivre...</p> + +<p>—Oh! madame, ne le pensez pas! s'écria Fleur-de-Marie; vous êtes +envoyée par eux, je n'ai aucune question à vous adresser... Je vous suis +aveuglément; dites-moi seulement si M<sup>me</sup> Georges se porte toujours bien.</p> + +<p>—Elle se porte à ravir.</p> + +<p>—Et M. Rodolphe?</p> + +<p>—Parfaitement bien aussi.</p> + +<p>—Vous le connaissez donc, madame; mais tout à l'heure, quand je parlais +de lui avec Rigolette, vous n'en avez rien dit?</p> + +<p>—Parce que je ne devais rien en dire... apparemment. J'ai mes ordres...</p> + +<p>—C'est lui qui vous les a donnés?</p> + +<p>—Est-elle curieuse, cette chère demoiselle, est-elle curieuse! dit en +riant la femme de charge.</p> + +<p>—Vous avez raison; pardonnez mes questions, madame. Puisque nous allons +à pied à l'endroit où vous me conduisez, ajouta Fleur-de-Marie en +souriant doucement, je saurai bientôt ce que je désire tant de savoir.</p> + +<p>—En effet, ma chère demoiselle, avant un quart d'heure, nous serons +arrivées.</p> + +<p>La femme de charge, ayant laissé derrière elle les dernières maisons des +Batignolles, suivit avec Fleur-de-Marie un chemin gazonné bordé de +noyers.</p> + +<p>Le jour était tiède et beau, le ciel à demi-voilé de nuages empourprés +par le couchant; le soleil, commençant à décliner, jetait ses rayons +obliques sur les hauteurs de Colombes, de l'autre côté de la Seine.</p> + +<p>À mesure que Fleur-de-Marie approchait des bords de la rivière, ses +joues pâles se coloraient légèrement; elle aspirait avec délices l'air +vif et pur de la campagne.</p> + +<p>Sa touchante physionomie exprimait une satisfaction si douce que M<sup>me</sup> +Séraphin lui dit:</p> + +<p>—Vous semblez bien contente, ma chère demoiselle?</p> + +<p>—Oh! oui, madame... je vais revoir M<sup>me</sup> Georges, peut-être M. +Rodolphe... j'ai de pauvres créatures très-malheureuses à leur +recommander... j'espère qu'on les soulagera... comment ne serais-je pas +contente? Si j'étais triste, comment ma tristesse ne s'effacerait-elle +pas? Et puis, voyez donc... le ciel est si gai avec ses nuages roses! Et +le gazon... est-il vert malgré la saison! et là-bas... là-bas... +derrière ces saules, la rivière... est-elle grande, mon Dieu! Le soleil +y brille, c'est éblouissant... on dirait des reflets d'or... Il brillait +ainsi tout à l'heure dans l'eau du petit bassin de la prison... Dieu +n'oublie pas les pauvres prisonniers... il leur donne aussi leur rayon +de soleil, ajouta Fleur-de-Marie avec une sorte de pieuse +reconnaissance; puis, ramenée par le souvenir de sa captivité à mieux +apprécier encore le bonheur d'être libre, elle s'écria dans un élan de +joie naïve:</p> + +<p>—Ah! madame... et là-bas, au milieu de la rivière, voyez donc cette +jolie petite île bordée de saules et de peupliers, avec cette maison +blanche au bord de l'eau... comme cette habitation doit être charmante +l'été quand tous les arbres sont couverts de feuilles; quel silence, +quelle fraîcheur on doit y trouver!</p> + +<p>—Ma foi, dit M<sup>me</sup> Séraphin avec un sourire étrange, je suis ravie que +vous trouviez cette île jolie.</p> + +<p>—Pourquoi cela, madame?</p> + +<p>—Parce que nous y allons.</p> + +<p>—Dans cette île?</p> + +<p>—Oui, cela vous surprend?</p> + +<p>—Un peu, madame.</p> + +<p>—Et si vous trouviez là vos amis?</p> + +<p>—Que dites-vous?</p> + +<p>—Vos amis rassemblés pour fêter votre sortie de prison? ne seriez-vous +pas encore plus agréablement surprise?</p> + +<p>—Il serait possible! M<sup>me</sup> Georges... M. Rodolphe...</p> + +<p>—Tenez, ma chère demoiselle, je n'ai pas plus de défense qu'un +enfant... avec votre petit air innocent vous me feriez dire ce que je ne +dois pas dire.</p> + +<p>—Je vais les revoir... oh! madame, comme mon cœur bat!</p> + +<p>—N'allez donc pas si vite, je conçois votre impatience, mais je puis à +peine vous suivre... petite folle...</p> + +<p>—Pardon, madame, j'ai tant de hâte d'arriver...</p> + +<p>—C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un reproche, au +contraire...</p> + +<p>—Voici le chemin qui descend, il est mauvais, voulez-vous mon bras, +madame?</p> + +<p>—Ce n'est pas de refus, ma chère demoiselle... car vous êtes leste et +ingambe, et moi je suis vieille.</p> + +<p>—Appuyez-vous sur moi, madame, n'ayez pas peur de me fatiguer...</p> + +<p>—Merci, ma chère demoiselle, votre aide n'est pas de trop, cette +descente est si rapide... enfin nous voici dans une belle route.</p> + +<p>—Ah! madame, il est donc vrai, je vais revoir M<sup>me</sup> Georges? je ne puis +le croire.</p> + +<p>—Encore un peu de patience... dans un quart d'heure... vous la verrez +et vous le croirez alors!</p> + +<p>—Ce que je ne puis pas comprendre, ajouta Fleur-de-Marie après un +moment de réflexion, c'est que M<sup>me</sup> Georges m'attende là au lieu de +m'attendre à la ferme.</p> + +<p>—Toujours curieuse, cette chère demoiselle, toujours curieuse...</p> + +<p>—Comme je suis indiscrète, n'est-ce pas, madame? dit Fleur-de-Marie en +souriant.</p> + +<p>—Aussi pour vous j'ai bien envie de vous apprendre la surprise que vos +amis vous ménagent.</p> + +<p>—Une surprise? à moi, madame?</p> + +<p>—Tenez, laissez-moi tranquille, petite espiègle, vous me feriez encore +parler malgré moi.</p> + +<p>Nous laisserons M<sup>me</sup> Séraphin et sa victime dans le chemin qui conduit à +la rivière.</p> + +<p>Nous les précéderons toutes deux de quelques moments à l'île du +Ravageur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIIa" id="XIIa"></a><a href="#tablea">XII</a></h2> + +<h3><a href="#tablea">Le bateau</a></h3> + + +<p class="center">—Eh quoi! déjà partir?</p> + +<p class="center">—Partir ne plus entendre vos nobles paroles! Non, par le ciel! je reste +ici, maître...</p> + +<p class="right">WOLFGANG, <i>Scène</i> <i>II</i></p> + +<p>Pendant la nuit, l'aspect de l'île habitée par la famille Martial était +sinistre; mais, à la brillante clarté du soleil, rien de plus riant que +ce séjour maudit.</p> + +<p>Bordée de saules et de peupliers, presque entièrement couverte d'une +herbe épaisse, où serpentaient quelques allées de sable jaune, l'île +renfermait un petit jardin potager et un assez grand nombre d'arbres à +fruits. Au milieu de ce verger on voyait la baraque à toit de chaume +dans laquelle Martial voulait se retirer avec François et Amandine. De +ce côté, l'île se terminait à sa pointe par une sorte d'estacade formée +de gros pieux destinés à contenir l'éboulement des terres.</p> + +<p>Devant la maison, touchant presque au débarcadère, s'arrondissait une +tonnelle de treillage vert, destinée à supporter pendant l'été les tiges +grimpantes de la vigne vierge et du houblon, berceau de verdure sous +lequel on disposait alors les tables des buveurs.</p> + +<p>À l'une des extrémités de la maison, peinte en blanc et recouverte de +tuiles, un bûcher surmonté d'un grenier formait en retour une petite +aile beaucoup plus basse que le corps de logis principal. Presque +au-dessus de cette aile on remarquait une fenêtre aux volets garnis de +plaques de tôle, et extérieurement condamnés par deux barres de fer +transversales, que de forts crampons fixaient au mur.</p> + +<p>Trois bachots se balançaient, amarrés aux pilotis du débarcadère.</p> + +<p>Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas s'assurait du libre jeu +de la soupape qu'il y avait adaptée.</p> + +<p>Debout sur un banc situé en dehors de la tonnelle, Calebasse, la main +placée au-dessus de ses yeux en manière d'abat-jour, regardait au loin +dans la direction que M<sup>me</sup> Séraphin et Fleur-de-Marie devaient suivre +pour se rendre à l'île.</p> + +<p>—Personne ne paraît encore, ni vieille ni jeune, dit Calebasse en +descendant de son banc et s'adressant à Nicolas. Ce sera comme hier! +nous aurons attendu pour le roi de Prusse. Si ces femmes n'arrivent pas +avant une demi-heure... il faudra partir; le coup de Bras-Rouge vaut +mieux, il nous attend. La courtière doit venir à cinq heures chez lui, +aux Champs-Élysées. Il faut que nous soyons arrivés avant elle. Ce matin +la Chouette nous l'a répété...</p> + +<p>—Tu as raison, reprit Nicolas en quittant son bateau. Que le tonnerre +écrase cette vieille qui nous fait droguer pour rien! La soupape va... +comme un charme. Des deux affaires nous n'en aurons peut-être pas une...</p> + +<p>—Du reste, Bras-Rouge et Barbillon ont besoin de nous... à eux deux ils +ne peuvent rien.</p> + +<p>—C'est vrai; car, pendant qu'on fera le coup, il faudra que Bras-Rouge +reste en dehors de son cabaret pour être au guet, et Barbillon n'est pas +assez fort pour entraîner à lui tout seul la courtière dans le caveau... +elle regimbera, cette vieille.</p> + +<p>—Est-ce que la Chouette ne nous disait pas en riant, qu'elle y tenait +le Maître d'école... en pension... dans ce caveau?</p> + +<p>—Pas dans celui-là. Dans un autre qui est bien plus profond, et qui est +inondé quand la rivière est haute.</p> + +<p>—Doit-il marronner dans ce caveau, le Maître d'école! Être là-dedans +tout seul, et aveugle!</p> + +<p>—Il y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre chose: le caveau est +noir comme un four.</p> + +<p>—C'est égal, quand il a fini de chanter, pour se distraire, toutes les +romances qu'il sait, le temps doit lui paraître joliment long.</p> + +<p>—La Chouette dit qu'il s'amuse à faire la chasse aux rats, et que ce +caveau-là est très-giboyeux.</p> + +<p>—Dis donc, Nicolas, à propos de particuliers qui doivent s'ennuyer et +marronner, reprit Calebasse avec un sourire féroce, en montrant du doigt +la fenêtre garnie de plaques de tôle, il y en a là un qui doit se manger +le sang.</p> + +<p>—Bah!... il dort... Depuis ce matin il ne cogne plus... et son chien +est muet.</p> + +<p>—Peut-être qu'il l'a étranglé pour le manger. Depuis deux jours ils +doivent tous deux enrager la faim et la soif là-dedans.</p> + +<p>—Ça les regarde... Martial peut durer encore longtemps comme ça, si ça +l'amuse. Quand il sera fini... on dira qu'il est mort de maladie; ça ne +fera pas un pli.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Bien sûr. En allant ce matin à Asnières, la mère a rencontré le père +Férot, le pêcheur, comme il s'étonnait de ne pas avoir vu son ami +Martial depuis deux jours, la mère lui a dit que Martial ne quittait pas +son lit, tant il était malade, et qu'on désespérait de lui. Le père +Férot a avalé ça doux comme miel... il le redira à d'autres... et quand +la chose arrivera... elle paraîtra toute simple.</p> + +<p>—Oui, mais il ne mourra pas encore tout de suite; c'est long de cette +manière-là.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux? il n'y avait pas moyen d'en venir à bout +autrement. Cet enragé de Martial, quand il s'y met, est méchant en +diable, et fort comme un taureau, par là-dessus; il se défiait, nous +n'aurions pas pu l'approcher sans danger; tandis que sa porte une fois +bien clouée en dehors, qu'est-ce qu'il pouvait faire? Sa fenêtre était +grillée.</p> + +<p>—Tiens... il pouvait desceller les barreaux... en creusant le plâtre +avec son couteau, ce qu'il aurait fait si, montée à l'échelle, je ne lui +avais pas déchiqueté les mains à coups de hachette toutes les fois qu'il +voulait commencer son ouvrage.</p> + +<p>—Quelle faction! dit le brigand en ricanant; c'est toi qui as dû +t'amuser!</p> + +<p>—Il fallait bien te donner le temps d'arriver avec la tôle que tu avais +été chercher chez le père Micou.</p> + +<p>—Devait-il écumer... cher frère!</p> + +<p>—Il grinçait des dents comme un possédé; deux ou trois fois il a voulu +me repousser à travers les barreaux à grands coups de bâton; mais alors, +n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas travailler et +desceller la grille. C'est ce qu'il fallait.</p> + +<p>—Heureusement qu'il n'y a pas de cheminée dans sa chambre!</p> + +<p>—Et que la porte est solide et qu'il a les mains abîmées! sans ça, il +serait capable de trouer le plancher.</p> + +<p>—Et les poutres, il passerait donc à travers? Non, non, va, il n'y a +pas de danger qu'il s'échappe; les volets sont garnis de tôle et assurés +par deux barres de fer; la porte... clouée en dehors avec des clous à +bateau de trois pouces. Sa bière est plus solide que si elle était en +chêne et en plomb.</p> + +<p>—Dis donc, et quand, en sortant de prison, la Louve viendra ici pour +chercher son homme... comme elle l'appelle?</p> + +<p>—Eh bien! on lui dira: «Cherche.»</p> + +<p>—À propos, sais-tu que si ma mère n'avait pas enfermé ces gueux +d'enfants, ils auraient été capables de ronger la porte comme des rats +pour délivrer Martial? Ce petit gredin de François est un vrai démon +depuis qu'il se doute que nous avons emballé le grand frère.</p> + +<p>—Ah çà! mais est-ce qu'on va les laisser dans la chambre d'en haut +pendant que nous allons quitter l'île? Leur fenêtre n'est pas grillée; +ils n'ont qu'à descendre en dehors...</p> + +<p>À ce moment, des cris et des sanglots, partant de la maison, attirèrent +l'attention de Calebasse et de Nicolas.</p> + +<p>Ils virent la porte du rez-de-chaussée, jusqu'alors ouverte, se fermer +violemment, une minute après, la figure pâle et sinistre de la mère +Martial apparut à travers les barreaux de la fenêtre de la cuisine.</p> + +<p>De son long bras décharné, la veuve du supplicié fit signe à ses enfants +de venir à elle.</p> + +<p>—Allons, il y a du grabuge; je parie que c'est encore François qui se +rebiffe, dit Nicolas. Gredin de Martial! Sans lui, ce gamin-là aurait +été tout seul. Veille toujours bien: et si tu vois les deux femelles, +appelle-moi.</p> + +<p>Pendant que Calebasse, remontée sur son banc, épiait au loin la venue de +M<sup>me</sup> Séraphin et de la Goualeuse, Nicolas entra dans la maison.</p> + +<p>La petite Amandine, agenouillée au milieu de la cuisine, sanglotait et +demandait grâce pour son frère François.</p> + +<p>Irrité, menaçant, celui-ci, acculé dans un des angles de cette pièce, +brandissait la hachette de Nicolas et semblait décidé à apporter cette +fois une résistance désespérée aux volontés de sa mère.</p> + +<p>Toujours impassible, toujours silencieuse, montrant à Nicolas l'entrée +du caveau qui s'ouvrait dans la cuisine et dont la porte était +entrebâillée, la veuve fit signe à son fils d'y enfermer François.</p> + +<p>—On ne m'enfermera pas là-dedans! s'écria l'enfant déterminé dont les +yeux brillaient comme ceux d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y +laisser mourir de faim avec Amandine, comme notre frère Martial.</p> + +<p>—Maman... pour l'amour de Dieu, laissez-nous en haut dans notre +chambre, comme hier, demanda la petite fille d'un ton suppliant, en +joignant les mains... dans le caveau noir, nous aurons trop peur.</p> + +<p>La veuve regarda Nicolas d'un air impatient, comme pour lui reprocher de +n'avoir pas encore exécuté ses ordres, puis, d'un nouveau geste +impérieux, lui désigna François.</p> + +<p>Voyant son frère s'avancer vers lui, le jeune garçon brandit sa hachette +d'un air désespéré et s'écria:</p> + +<p>—Si on veut m'enfermer là, que ce soit ma mère, mon frère ou Calebasse, +tant pis... je frappe, et la hache coupe.</p> + +<p>Ainsi que la veuve, Nicolas sentait l'imminente nécessité d'empêcher les +deux enfants d'aller au secours de Martial pendant que la maison +resterait seule, et aussi de leur dérober la connaissance des scènes qui +allaient se passer, car de leur fenêtre on découvrait la rivière, où +l'on voulait noyer Fleur-de-Marie.</p> + +<p>Mais Nicolas, aussi féroce que lâche, et se souciant peu de recevoir un +coup de la dangereuse hachette dont son jeune frère était armé, hésitait +à s'approcher de lui.</p> + +<p>La veuve, courroucée de l'hésitation de son fils aîné, le poussa +rudement par l'épaule au-devant de François.</p> + +<p>Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'écria:</p> + +<p>—Quand il m'aura blessé, qu'est-ce que je ferai, la mère? Vous savez +bien que je vais avoir besoin de mes bras tout à l'heure, et je me +ressens encore du coup que ce gueux de Martial m'a donné.</p> + +<p>La veuve haussa les épaules avec mépris et fit un pas vers François.</p> + +<p>—N'approchez pas, ma mère, s'écria François furieux, ou vous allez me +payer tous les coups que vous nous avez donnés à nous deux Amandine.</p> + +<p>—Mon frère, laisse-toi plutôt renfermer. Oh! mon Dieu, ne frappe pas +notre mère! s'écria Amandine épouvantée.</p> + +<p>Tout à coup Nicolas vit sur une chaise une grande couverture de laine +dont on s'était servi pour le repassage; il la saisit, la déploya à +moitié et la lança adroitement sur la tête de François, qui, malgré ses +efforts, se trouvant engagé sous ses plis épais, ne put faire usage de +son arme.</p> + +<p>Alors Nicolas se précipita sur lui et, aidé de sa mère, il le porta dans +le caveau.</p> + +<p>Amandine était restée agenouillée au milieu de la cuisine; dès qu'elle +vit le sort de son frère, elle se leva vivement et, malgré sa terreur, +alla d'elle-même le rejoindre dans le sombre réduit.</p> + +<p>La porte fut fermée à double tour sur le frère et sur la sœur.</p> + +<p>—C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial si ces enfants sont +maintenant comme des déchaînés après nous, s'écria Nicolas.</p> + +<p>—On n'entend plus rien dans sa chambre depuis ce matin, dit la veuve +d'un air pensif, et elle tressaillit; plus rien...</p> + +<p>—C'est ce qui prouve, la mère, que tu as bien fait de dire tantôt au +père Férot, le pêcheur d'Asnières, que Martial était depuis deux jours +dans son lit malade à crever. Comme ça, quand tout sera dit, on ne +s'étonnera de rien.</p> + +<p>Après un moment de silence, et comme si elle eût voulu échapper à une +pensée pénible, la veuve reprit brusquement:</p> + +<p>—La Chouette est venue ici pendant que j'étais à Asnières?</p> + +<p>—Oui, la mère.</p> + +<p>—Pourquoi n'est-elle pas restée pour nous accompagner chez Bras-Rouge? +Je me défie d'elle.</p> + +<p>—Bah! vous vous défiez de tout le monde, la mère: aujourd'hui c'est de +la Chouette, hier c'était de Bras-Rouge.</p> + +<p>—Bras-Rouge est libre, mon fils est à Toulon, et ils avaient commis le +même vol.</p> + +<p>—Quand vous répéterez toujours cela... Bras-Rouge a échappé parce qu'il +est fin comme l'ambre, voilà tout. La Chouette n'est pas restée ici +parce qu'elle avait rendez-vous à deux heures, près de l'Observatoire, +avec le grand monsieur en deuil au compte de qui elle a enlevé cette +jeune fille de campagne avec l'aide du Maître d'école et de Tortillard, +même que c'était Barbillon qui menait le fiacre que ce grand monsieur en +deuil avait loué pour cette affaire. Voyons, la mère, comment +voulez-vous que la Chouette nous dénonce, puisqu'elle nous dit les coups +qu'elle monte, et que nous ne lui disons pas les nôtres? Car elle ne +sait rien de la noyade de tout à l'heure. Soyez tranquille, allez, la +mère, les loups ne se mangent pas, la journée sera bonne; quand je pense +que la courtière a souvent pour des vingt, des trente mille francs de +diamants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la tiendrons dans le +caveau de Bras-Rouge!... Trente mille francs de diamants!... Pensez +donc!</p> + +<p>—Et pendant que nous tiendrons la courtière, Bras-Rouge restera en +dehors de son cabaret? dit la veuve d'un air soupçonneux.</p> + +<p>—Et où voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un chez lui, ne +faut-il pas qu'il réponde et qu'il empêche d'approcher de l'endroit où +nous ferons notre affaire?</p> + +<p>—Nicolas! Nicolas! cria tout à coup Calebasse au-dehors, voilà les deux +femmes.</p> + +<p>—Vite, vite, la mère, votre châle; je vais vous conduire à terre, ça +sera autant de fait, dit Nicolas.</p> + +<p>La veuve avait remplacé sa marmotte de deuil par un bonnet de tulle +noir. Elle s'enveloppa dans un grand châle de tartan à carreaux gris et +blancs, ferma la porte de la cuisine, plaça la clef derrière un des +volets du rez-de-chaussée et suivit son fils à l'embarcadère.</p> + +<p>Presque malgré elle, avant de quitter l'île, elle jeta un long regard +sur la fenêtre de Martial, fronça les sourcils, pinça ses lèvres; puis, +après un brusque et nouveau tressaillement, elle murmura tout bas: +«C'est sa faute, c'est sa faute.»</p> + +<p>—Nicolas, les vois-tu... là-bas, le long de la butte? il y a une +paysanne et une bourgeoise, s'écria Calebasse en montrant, de l'autre +côté de la rivière, M<sup>me</sup> Séraphin et Fleur-de-Marie qui descendaient un +petit sentier contournant un escarpement assez élevé d'où l'on dominait +un four à plâtre.</p> + +<p>—Attendons le signal, n'allons pas faire de mauvaise besogne, dit +Nicolas.</p> + +<p>—Tu es donc aveugle? Est-ce que tu ne reconnais pas la grosse femme qui +est venue avant-hier! Vois donc son châle orange. Et la petite paysanne, +comme elle se dépêche! Elle est encore bonne enfant, celle-là, on voit +bien qu'elle ne sait pas ce qui l'attend.</p> + +<p>—Oui, je reconnais la grosse femme. Allons, ça chauffe, ça chauffe. Ah +çà! convenons bien du coup, Calebasse, dit Nicolas. Je prendrai la +vieille et la jeune dans le bachot à soupape, tu me suivras dans l'autre +bout à bout, et attention à ramer juste, pour que d'un saut je puisse me +lancer dans ton bateau dès que j'aurai fait jouer la trappe et que le +mien enfoncera.</p> + +<p>—N'aie pas peur, ce n'est pas la première fois que je rame, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Je n'ai pas peur de me noyer, tu sais comme je nage. Mais, si je ne +sautais pas à temps dans l'autre bachot, les femelles, en se débattant +contre la noyade, pourraient s'accrocher à moi, et, merci, je n'ai pas +envie de faire une pleine eau avec elles.</p> + +<p>—La vieille fait signe avec son mouchoir, dit Calebasse; les voilà sur +la grève.</p> + +<p>—Allons, allons, embarquez, la mère, dit Nicolas en démarrant, venez +dans le bachot à soupape. Comme ça, les deux femmes ne se défieront de +rien. Et toi, Calebasse, saute dans l'autre, et des bras, ma fille, rame +dur. Ah! tiens, prends mon croc, mets-le à côté de toi, il est pointu +comme une lance, ça pourra servir, et en route! dit le bandit en plaçant +dans le bateau de Calebasse un long croc armé d'un fer aigu.</p> + +<p>En peu d'instants les deux bachots, conduits l'un par Nicolas, l'autre +par Calebasse, abordèrent sur la grève, où M<sup>me</sup> Séraphin et +Fleur-de-Marie attendaient depuis quelques minutes.</p> + +<p>Pendant que Nicolas attachait son bateau à un pieu placé sur le rivage, +M<sup>me</sup> Séraphin s'approcha et lui dit tout bas et très-rapidement:</p> + +<p>—Dites que M<sup>me</sup> Georges nous attend; puis la femme de charge reprit à +haute voix:</p> + +<p>—Nous sommes un peu en retard, mon garçon?</p> + +<p>—Oui, ma brave dame; M<sup>me</sup> Georges vous a déjà demandées plusieurs fois.</p> + +<p>—Vous voyez, ma chère demoiselle, M<sup>me</sup> Georges nous attend, dit M<sup>me</sup> +Séraphin en se retournant vers Fleur-de-Marie, qui, malgré sa confiance, +avait senti son cœur se serrer à l'aspect des sinistres figures de la +veuve, de Calebasse et de Nicolas. Mais le nom de M<sup>me</sup> Georges la +rassura, et elle répondit:</p> + +<p>—Je suis aussi bien impatiente de voir M<sup>me</sup> Georges, heureusement le +trajet n'est pas long.</p> + +<p>—Va-t-elle être contente, cette chère dame! dit M<sup>me</sup> Séraphin. Puis, +s'adressant à Nicolas:—Voyons, mon garçon, approchez encore un peu plus +votre bateau que nous puissions monter. Et elle ajouta tout bas: Il faut +absolument noyer la petite; si elle revient sur l'eau, replongez-la.</p> + +<p>—C'est dit; et vous, n'ayez pas peur, quand je vous ferai signe, +donnez-moi la main. Elle enfoncera toute seule, tout est préparé, vous +n'avez rien à craindre, répondit tout bas Nicolas. Puis, avec une +impassibilité féroce, sans être touché ni de la beauté ni de la jeunesse +de Fleur-de-Marie, il lui tendit son bras.</p> + +<p>La jeune fille s'y appuya légèrement et entra dans le bateau.</p> + +<p>—À vous, ma brave dame, dit Nicolas à M<sup>me</sup> Séraphin.</p> + +<p>Et il lui offrit la main à son tour.</p> + +<p>Fut-ce pressentiment, défiance ou seulement crainte de ne pas sauter +assez lestement de l'embarcation dans laquelle se trouvaient Nicolas et +la Goualeuse lorsqu'elle coulerait à fond, la femme de charge de Jacques +Ferrand dit à Nicolas en se reculant:</p> + +<p>—Au fait, moi, j'irai dans le bateau de mademoiselle.</p> + +<p>Et elle se plaça près de Calebasse.</p> + +<p>—À la bonne heure, dit Nicolas en échangeant un coup d'œil expressif +avec sa sœur.</p> + +<p>Et, du bout de sa rame, il donna une vigoureuse impulsion à son bachot.</p> + +<p>Sa sœur l'imita lorsque M<sup>me</sup> Séraphin fut à côté d'elle.</p> + +<p>Debout, immobile, sur le rivage, indifférente à cette scène, la veuve, +pensive et absorbée, attachait obstinément son regard sur la fenêtre de +Martial, que l'on distinguait de la grève à travers les peupliers.</p> + +<p>Pendant ce temps, les deux bachots, dont le premier portait +Fleur-de-Marie et Nicolas, l'autre M<sup>me</sup> Séraphin et Calebasse, +s'éloignèrent lentement du bord.</p> + +<h3><i>Fin de la sixième partie</i></h3> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Quelques jours après avoir écrit ces lignes, nous relisions le +<i>Mémorial de Sainte-Hélène</i>, ce livre immortel qui nous semble un +sublime traité de philosophie pratique; nous avons remarqué ce passage, +qui nous avait jusqu'alors échappé. «Après un de mes rêves (c'est +l'empereur qui parle), nos grands événements de guerre accomplis et +soldés, de retour à l'intérieur, en repos et respirant, eût été de +chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens ne +vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse +disséminés dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me +rendre compte à moi-même; ils eussent été les «espions de la vertu»; ils +seraient venus me trouver directement; ils eussent été mes confesseurs, +mes directeurs spirituels, et mes décisions avec eux eussent été mes +bonnes œuvres secrètes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos, +eût été, du sommet de ma puissance, de m'occuper à fond d'améliorer la +condition de la société; j'eusse descendu jusqu'aux <i>jouissances +individuelles.»</i> (<i>Mémorial</i>, t. V, p. 100, édition de 1824.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Viens <i>boire de l'eau-de-vie</i>, Nicolas; <i>la vieille donne dans +le piège</i> à mort; elle <i>viendra</i> chez la Chouette; la mère Martial nous +aidera à <i>lui prendre de force ses pierreries</i>, et après nous +<i>emporterons le cadavre dans ton bateau</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dépêchons-nous.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Mouchard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Guillotiné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Volé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Mon couteau.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Cuivre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas +exagérés. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de +Bretignères sur la colonie pénitentiaire de Mettray (séance du 12 mars +1842): «L'état civil de nos colons est important à constater: parmi eux +nous comptons: 32 enfants naturels, 34 dont les père et mère sont +remariés, 51 dont les parents sont en prison, 124 dont les parents n'ont +pas été l'objet de poursuites de la justice, mais sont plongés dans la +plus profonde misère. Ces chiffres sont éloquents et grands +d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux causes et +donnent l'espoir d'arrêter les progrès d'un mal dont l'origine est ainsi +constatée. «Le nombre des parents criminels fait apprécier l'éducation +qu'ont dû recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides. +Instruits au mal par leurs pères, les fils ont failli sous leurs ordres +et ont cru bien faire en suivant leur exemple. Atteints par la justice, +ils se résignent à partager dans la prison le destin de leur famille; +ils n'y apportent que l'émulation du vice, et il faut vraiment qu'une +lueur de la grâce divine existe encore au fond de ces rudes et +grossières natures pour que tous germes honnêtes ne soient pas +éteints.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Lames de plomb généralement volées sur les toits.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Débris métalliques recueillis par les ravageurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Fer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Cuivre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Jolies.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Voleurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> À la conscience.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> M<sup>me</sup> de Fermont ayant écrit cette lettre dans son dernier +domicile, et ignorant alors où elle irait se loger, avait prié M. +d'Orbigny de lui répondre poste restante; mais, faute de passeport pour +retirer sa lettre au bureau, elle avait indiqué une de ces adresses +d'initiales qu'il suffit de désigner pour qu'on vous remette la lettre +qui porte cette suscription.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le lecteur se souvient peut-être que, dans le récit de ses +premières années qu'elle a fait à Rodolphe lors de son entretien avec +lui chez l'ogresse, la Goualeuse lui avait parlé de Rigolette, qui, +enfant vagabond comme elle, avait été enfermée jusqu'à seize ans dans +une maison de détention.</p></div> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les mystères de Paris, Tome III, by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME III *** + +***** This file should be named 18923-h.htm or 18923-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/2/18923/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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