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+The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome III, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les mystères de Paris, Tome III
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18923]
+[Last updated on January 8, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME III ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
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+
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+
+
+Eugène Sue
+
+LES MYSTÈRES DE PARIS
+
+Tome III
+
+(1842--1843)
+
+
+Table des matières
+
+CINQUIÈME PARTIE.
+
+ I Conseils.
+ II Le piège.
+ III Réflexions.
+ IV Projets d'avenir.
+ V Déjeuner de garçons.
+ VI Saint-Lazare.
+ VII Mont-Saint-Jean.
+VIII La Louve et la Goualeuse.
+ IX Châteaux en Espagne.
+ X La protectrice.
+ XI Une intimité forcée.
+ XII Cecily.
+XIII Le premier chagrin de Rigolette.
+ XIV Amitié.
+ XV Le testament.
+ XVI L'île du Ravageur.
+
+
+SIXIÈME PARTIE.
+
+ I Le pirate d'eau douce.
+ II La mère et le fils.
+ III François et Amandine.
+ IV Un garni.
+ V Les victimes d'un abus de confiance.
+ VI La rue de Chaillot.
+ VII Le comte de Saint-Remy.
+VIII L'entretien.
+ IX La perquisition.
+ X Les adieux.
+ XI Souvenirs.
+ XII Le bateau.
+ Notes
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+Conseils
+
+
+Rodolphe et Clémence causaient ensemble pendant que M. d'Harville
+lisait par deux fois la lettre de Sarah.
+
+Les traits du marquis restèrent calmes; un tremblement nerveux presque
+imperceptible agita seulement sa main, lorsque après un moment
+d'hésitation il mit le billet dans la poche de son gilet.
+
+--Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il à Rodolphe en
+souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller
+répondre à cette lettre... plus importante que je ne le pensais
+d'abord...
+
+--Ne vous reverrai-je pas ce soir?
+
+--Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'espère que Votre
+Altesse voudra bien m'excuser.
+
+--Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas,
+madame, de le retenir?
+
+--Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essayé en vain.
+
+--Sérieusement, mon cher Albert, tâchez de nous revenir dès que votre
+lettre sera écrite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments
+un matin... J'ai mille choses à vous dire.
+
+--Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondément.
+
+Et il se retira, laissant Clémence avec le prince.
+
+--Votre mari est préoccupé, dit Rodolphe à la marquise; son sourire m'a
+paru contraint...
+
+--Lorsque Votre Altesse est arrivée, M. d'Harville était profondément
+ému; il a eu grand-peine à vous le cacher.
+
+--Je suis peut-être arrivé mal à propos?
+
+--Non, monseigneur. Vous m'avez même épargné la fin d'un entretien
+pénible.
+
+--Comment cela?
+
+--J'ai dit à M. d'Harville la nouvelle conduite que j'étais résolue de
+suivre à son égard... en lui promettant soutien et consolation.
+
+--Qu'il a dû être heureux!
+
+--D'abord il l'a été autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont
+causé une émotion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je
+croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste
+vengeance! Mon chagrin n'en était ensuite que plus amer... Tandis que
+tout à l'heure... quelle différence! J'avais demandé à mon mari s'il
+sortait; il m'avait répondu tristement qu'il passerait la soirée seul,
+comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester auprès
+de lui... si vous aviez vu son étonnement, monseigneur! Combien ses
+traits, toujours sombres, sont tout à coup devenus radieux... Ah! vous
+aviez bien raison... rien de plus charmant à ménager que ces surprises
+de bonheur!...
+
+--Mais comment ces preuves de bonté de votre part ont-elles amené cet
+entretien pénible dont vous me parliez?
+
+--Hélas! monseigneur, dit Clémence en rougissant, à des espérances que
+j'avais fait naître, parce que je pouvais les réaliser... ont succédé
+chez M. d'Harville des espérances plus tendres... que je m'étais bien
+gardée de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les
+satisfaire...
+
+--Je comprends... il vous aime si tendrement...
+
+--Autant j'avais d'abord été touchée de sa reconnaissance... autant je
+me suis sentie glacée, effrayée, dès que son langage est devenu
+passionné... Enfin, lorsque dans son exaltation il a posé ses lèvres sur
+ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma
+frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi
+l'invincible éloignement que me causait son amour... Je le regrette...
+Mais au moins M. d'Harville est maintenant à jamais convaincu, malgré
+mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amitié la plus
+dévouée...
+
+--Je le plains... sans pouvoir vous blâmer; il est des susceptibilités
+pour ainsi dire sacrées... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!!
+d'un coeur si vaillant, d'une âme si ardente! Si vous saviez combien
+j'ai été longtemps préoccupé de la tristesse qui le dévorait, quoique
+j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu à
+peu il reconnaîtra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se
+résignera comme il s'était résigné jusqu'ici sans avoir les touchantes
+consolations que vous lui offrez...
+
+--Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur.
+
+--Maintenant, songeons à d'autres infortunes. Je vous ai promis une
+bonne oeuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens
+remplir mon engagement.
+
+--Déjà, monseigneur? Quel bonheur!
+
+--Ah! que j'ai été bien inspiré en louant cette pauvre chambre de la rue
+du Temple, dont je vous ai parlé... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai
+trouvé là de curieux, d'intéressant!... D'abord vos protégés de la
+mansarde jouissent du bonheur que votre présence leur avait promis; ils
+ont cependant encore à subir de rudes épreuves; mais je ne veux pas vous
+attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent
+accabler une seule famille...
+
+--Quelle doit être leur reconnaissance envers vous!
+
+--C'est votre nom qu'ils bénissent...
+
+--Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur?
+
+--Pour leur rendre l'aumône plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que
+réaliser vos promesses.
+
+--Oh! j'irai les détromper... leur dire ce qu'ils vous doivent.
+
+--Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison,
+redoutez de nouvelles lâchetés anonymes de vos ennemis... ou des
+miens... et puis les Morel sont maintenant à l'abri du besoin...
+Songeons à notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre mère et de sa fille,
+qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une
+spoliation infâme... réduites au sort le plus affreux.
+
+--Malheureuses femmes!... Et où demeurent-elles, monseigneur?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Mais comment avez-vous connu leur misère?
+
+--Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le
+Temple, madame la marquise?
+
+--Non, monseigneur...
+
+--C'est un bazar très-amusant à voir; j'allais donc faire là quelques
+emplettes avec ma voisine du quatrième...
+
+--Votre voisine?...
+
+--N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple?
+
+--Je l'oubliais, monseigneur...
+
+--Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle
+Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant.
+
+--Quelle vertu... pour une grisette!
+
+--Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle
+n'a pas, dit-elle, le loisir d'être amoureuse; cela lui prendrait trop
+de temps, car il lui faut travailler douze à quinze heures par jour pour
+gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...
+
+--Elle peut vivre de si peu?
+
+--Comment donc! Elle a même comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent
+plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus
+coquettes.
+
+--Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige...
+
+--Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'économie et de philosophie
+pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est,
+dit-elle, très-habile couturière... En tout cas, vous ne seriez pas
+obligée de porter les robes qu'elle vous ferait...
+
+--Dès demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec
+une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue à nous autres riches,
+que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur!
+
+--Vous vous intéressez donc à ma petite protégée, c'est convenu;
+revenons à notre aventure. J'étais donc allé au Temple, avec Mlle
+Rigolette, pour quelques achats destinés à vos pauvres gens de la
+mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secrétaire à
+vendre, je trouvai un brouillon de lettre, écrite par une femme qui se
+plaignait à un tiers d'être réduite à la misère, elle et sa fille, par
+l'infidélité d'un dépositaire. Je demandai au marchand d'où lui venait
+ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune
+encore, lui avait vendu, étant sans doute à bout de ressources... Cette
+femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient être des bourgeoises
+et supporter fièrement leur détresse.
+
+--Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur?
+
+--Malheureusement, non... jusqu'à présent... Mais j'ai donné ordre à M.
+de Graün de tâcher de la découvrir, en s'adressant, s'il le faut, à la
+préfecture de police. Il est probable que, dénuées de tout, la mère et
+la fille auront été chercher un refuge dans quelque misérable hôtel
+garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les maîtres de ces
+maisons y inscrivent chaque soir les étrangers qui y sont venus dans la
+journée.
+
+--Quel singulier concours de circonstances! dit Mme d'Harville avec
+étonnement. Combien cela est attachant!
+
+--Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre restée
+dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: «Écrire à Mme de Lucenay.»
+
+--Quel bonheur! Peut-être saurons-nous quelque chose par la duchesse,
+s'écria vivement Mme d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais,
+ignorant le nom de cette femme, comment la désigner à Mme de Lucenay?
+
+--Il faudra lui demander si elle ne connaît pas une veuve, jeune encore,
+d'une physionomie distinguée, et dont la fille, âgée de seize ou
+dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom.
+
+--Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de
+s'intéresser à ces infortunées.
+
+--J'oubliais de vous dire que le frère de cette veuve s'est suicidé il y
+a quelques mois.
+
+--Si Mme de Lucenay connaît cette famille, reprit Mme d'Harville en
+réfléchissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la
+voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura
+dû frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai hâte d'aller la voir! Je lui
+écrirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain
+matin. Quelles peuvent être ces femmes? D'après ce que vous savez
+d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir à une classe
+distinguée de la société... Et se voir réduites à une telle détresse!...
+Ah! pour elles la misère doit être doublement affreuse.
+
+--Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais
+déjà d'autres méfaits... un certain Jacques Ferrand.
+
+--Le notaire de mon mari! s'écria Clémence, le notaire de ma belle-mère!
+Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnête
+homme du monde.
+
+--J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire à personne mes
+doutes ou plutôt mes certitudes au sujet de ce misérable; il est aussi
+adroit que criminel, et, pour le démasquer, j'ai besoin qu'il croie
+encore quelques jours à l'impunité. Oui, c'est lui qui a dépouillé ces
+infortunées, en niant un dépôt qui, selon toute apparence, lui avait été
+remis par le frère de cette veuve.
+
+--Et cette somme?
+
+--Était toutes leurs ressources!
+
+--Oh! voilà de ces crimes...
+
+--De ces crimes, s'écria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni
+le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance
+au meurtre... Mais ce notaire déjà riche, mais cet homme revêtu par la
+société d'un caractère presque sacerdotal, d'un caractère qui impose,
+qui force la confiance... cet homme est poussé au crime, lui, par une
+cupidité froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et
+vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les
+formules du désespoir et de la misère où il vous plonge... Pour un homme
+comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si
+laborieusement amassés... rien n'est sacré! Vous lui confiez de l'or,
+cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la _volonté_ de
+cet homme vous fait mendiant et désolé!... À force de privations et de
+travaux, vous avez assuré le pain et l'abri de votre vieillesse... la
+_volonté_ de cet homme arrache à votre vieillesse ce pain et cet abri...
+
+«Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes conséquences de ces
+spoliations infâmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure
+de chagrin et de détresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans
+ressource, habituée à l'aisance, inapte, par son éducation, à gagner sa
+vie, se trouve bientôt entre le déshonneur et la faim! Qu'elle s'égare,
+qu'elle succombe... la voilà perdue, avilie, déshonorée!... Par sa
+spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la mère, de la
+prostitution de la fille!... Il a tué le corps de l'une, tué l'âme de
+l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les
+autres homicides, mais avec lenteur et cruauté.
+
+Clémence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant
+d'indignation et d'amertume; elle l'écoutait en silence, frappée de ces
+paroles d'une éloquence sans doute morose, mais qui révélaient une haine
+vigoureuse contre le mal.
+
+--Pardon, madame, lui dit Rodolphe après quelques instants de silence,
+je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles
+qui pourraient atteindre vos futures protégées... Ah! croyez-moi, on
+n'exagère jamais les conséquences qu'entraînent souvent la ruine et la
+misère.
+
+--Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles
+paroles, encore augmenté, s'il est possible, la tendre pitié que
+m'inspire cette mère infortunée. Hélas! c'est surtout pour sa fille
+qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons,
+nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je
+suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un
+nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai à M.
+d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser à aucun
+de mes nouveaux caprices, et je prévois que j'en aurai beaucoup de ce
+genre. Nos protégées sont fières, m'avez-vous dit, monseigneur; je les
+en aime davantage; la fierté dans l'infortune prouve toujours une âme
+élevée... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient
+devoir mes secours à un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux!
+Oh! j'ai déjà mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que
+l'adresse et la finesse ne me manqueront pas.
+
+--J'entrevois déjà les combinaisons les plus machiavéliques, dit
+Rodolphe en souriant.
+
+--Mais il faut d'abord les découvrir. Que j'ai hâte d'être à demain! En
+sortant de chez Mme de Lucenay, j'irai à leur ancienne demeure,
+j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-même, je demanderai des
+renseignements à tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je
+serais si fière d'obtenir par moi-même et par moi seule le résultat que
+je désire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante!
+Pauvres femmes! Il me semble que je m'intéresse encore davantage à elles
+quand je songe à ma fille.
+
+Rodolphe, ému de ce charitable empressement, souriait avec mélancolie en
+voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tâchant d'oublier
+dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient;
+les yeux de Clémence brillaient d'un vif éclat, ses joues étaient
+légèrement colorées, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un
+nouvel attrait à sa ravissante physionomie.
+
+
+
+
+II
+
+Le piège
+
+
+Mme d'Harville s'aperçut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle
+rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion
+charmante, elle lui dit:
+
+--Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente
+de goûter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu'à présent
+triste et inutile. Tel n'était pas sans doute le sort que j'avais
+rêvé... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je
+ne dois jamais connaître. Quoique bien jeune encore, il me faut y
+renoncer!... ajouta Clémence avec un soupir contraint. Puis elle reprit:
+Mais enfin, grâce à vous, mon sauveur, toujours grâce à vous, je me
+serai créé d'autres intérêts; la charité remplacera l'amour. J'ai déjà
+dû à vos conseils de si touchantes émotions! Vos paroles, monseigneur,
+ont tant d'influence sur moi!... Plus je médite, plus j'approfondis vos
+idées, plus je les trouve justes, grandes, fécondes. Puis, quand je
+songe que, non content de prendre en commisération des peines qui
+devraient vous être indifférentes, vous me donnez encore les avis les
+plus salutaires, en me guidant pas à pas dans cette voie nouvelle que
+vous avez ouverte à un pauvre coeur chagrin et abattu... oh!
+monseigneur, quel trésor de bonté renferme donc votre âme? Où avez-vous
+puisé tant de généreuse pitié?
+
+--J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voilà pourquoi je sais le
+secret de bien des douleurs!
+
+--Vous, monseigneur, vous malheureux!
+
+--Oui, car l'on dirait que, pour me préparer à compatir à toutes les
+infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a
+frappé dans mon ami; amant, il m'a frappé dans la première femme que
+j'ai aimée avec l'aveugle confiance de la jeunesse; époux, il m'a frappé
+dans ma femme; fils, il m'a frappé dans mon père; père, il m'a frappé
+dans mon enfant.
+
+--Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas
+laissé d'enfant.
+
+--En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute
+petite... Eh bien! si étrange que cela vous paraisse, la perte de cette
+enfant, que j'ai vue à peine, est le regret de toute ma vie. Plus je
+vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque année en redouble
+l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'âge que devrait avoir
+ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans!
+
+--Et sa mère, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clémence après un
+moment d'hésitation.
+
+--Oh! ne m'en parlez pas, s'écria Rodolphe, dont les traits se
+rembrunirent à la pensée de Sarah. Sa mère est une indigne créature, une
+âme bronzée par l'égoïsme et par l'ambition. Quelquefois je me demande
+s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'être morte que d'être restée aux
+mains de sa mère.
+
+Clémence éprouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe
+s'exprimer ainsi.
+
+--Oh! je conçois alors, s'écria-t-elle, que vous regrettiez doublement
+votre fille.
+
+--Je l'aurais tant aimée!... Et puis il me semble que chez nous autres
+princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte
+d'intérêt de race et de nom, d'arrière-pensée politique. Mais une fille!
+une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela même que l'on a vu,
+hélas! l'humanité sous ses faces les plus sinistres, quelles délices de
+se reposer dans la contemplation d'une âme candide et pure! de respirer
+son parfum virginal, d'épier avec une tendresse inquiète ses
+tressaillements ingénus! La mère la plus folle, la plus fière de sa
+fille, n'éprouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour
+l'apprécier, pour goûter ces douceurs ineffables; elle appréciera bien
+davantage les mâles qualités d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne
+trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-être l'amour
+d'une mère pour son fils, l'amour d'un père pour sa fille, c'est que
+dans ces affections il y a un être faible qui a toujours besoin de
+protection? Le fils protège sa mère, le père protège sa fille.
+
+--Oh! c'est vrai, monseigneur.
+
+--Mais, hélas! à quoi bon comprendre ces jouissances ineffables,
+lorsqu'on ne doit jamais les éprouver! reprit Rodolphe avec abattement.
+
+Clémence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait été
+profond, déchirant.
+
+Après un moment de silence, rougissant presque de l'émotion à laquelle
+il s'était laissé entraîner, il dit à Mme d'Harville en souriant
+tristement:
+
+--Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emporté malgré moi;
+vous m'excuserez, n'est-ce pas?
+
+--Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le
+droit? N'avez-vous pas partagé les miens? Malheureusement les
+consolations que je puis vous offrir sont vaines...
+
+--Non, non... le témoignage de votre intérêt m'est doux et salutaire;
+c'est déjà presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne
+vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a réveillé
+en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis
+entendre parler d'une jeune fille sans songer à celle que j'ai perdue...
+
+--Ces préoccupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que
+je vous ai vu, j'ai accompagné dans ses visites aux prisons une femme de
+mes amies qui est patronnesse de l'oeuvre des jeunes détenues de
+Saint-Lazare; cette maison renferme des créatures bien coupables. Si je
+n'avais pas été mère, je les aurais jugées, sans doute, avec encore plus
+de sévérité... tandis que je ressens pour elles une pitié douloureuse en
+songeant que peut-être elles n'eussent pas été perdues sans l'abandon et
+la misère où on les a laissées depuis leur enfance... Je ne sais
+pourquoi, après ces pensées, il me semble aimer ma fille davantage
+encore...
+
+--Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire mélancolique. Cet
+entretien me laisse rassuré sur vous... Une voie salutaire vous est
+ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces années
+d'épreuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme
+douée comme vous l'êtes. Votre mérite sera grand... vous aurez encore à
+lutter, à souffrir... car vous êtes bien jeune, mais vous reprendrez des
+forces en songeant au bien que vous aurez fait... à celui que vous aurez
+à faire encore...
+
+Mme d'Harville fondit en larmes.
+
+--Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais,
+n'est-ce pas, monseigneur?
+
+--De près ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intérêt à ce qui
+vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai à
+votre bonheur... à celui de l'homme auquel j'ai voué la plus constante
+amitié.
+
+--Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clémence en essuyant ses
+larmes. Sans votre généreux soutien, je le sens, mes forces
+m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici,
+j'accomplirai courageusement mon devoir.
+
+À ces mots, une petite porte cachée dans la tenture s'ouvrit
+brusquement.
+
+Clémence poussa un cri; Rodolphe tressaillit.
+
+M. d'Harville parut, pâle, ému, profondément attendri, les yeux humides
+de larmes.
+
+Le premier étonnement passé, le marquis dit à Rodolphe en lui donnant la
+lettre de Sarah:
+
+--Monseigneur... voici la lettre infâme que j'ai reçue tout à l'heure
+devant vous... Veuillez la brûler après l'avoir lue.
+
+Clémence regardait son mari avec stupeur.
+
+--Oh! c'est infâme! s'écria Rodolphe indigné.
+
+--Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus lâche encore que
+cette lâcheté anonyme... C'est ma conduite!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Tout à l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement,
+hardiment, je vous l'ai cachée, j'ai feint le calme pendant que j'avais
+la jalousie, la rage, le désespoir dans le coeur... Ce n'est pas tout...
+Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis allé honteusement me
+tapir derrière cette porte pour vous épier... Oui, j'ai été assez
+misérable pour douter de votre loyauté, de votre honneur... Oh! l'auteur
+de ces lettres sait à qui il les adresse... Il sait combien ma tête est
+faible... Eh bien! monseigneur, dites, après avoir entendu ce que je
+viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car
+je sais quels intérêts vous attirent rue du Temple... après avoir été
+assez bassement défiant pour me faire le complice de cette horrible
+calomnie en y croyant... n'est-ce pas à genoux que je dois vous demander
+grâce et pitié?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est
+ce que je fais, Clémence car je n'ai plus d'espoir que dans votre
+générosité.
+
+--Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je à vous pardonner? dit Rodolphe
+en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialité.
+Maintenant, vous savez nos secrets, à moi et à Mme d'Harville; j'en suis
+ravi, je pourrai vous sermonner tout à mon aise. Me voici votre
+confident forcé, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident
+de Mme d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que
+vous devez attendre de ce noble coeur.
+
+--Et vous, Clémence, dit tristement M. d'Harville à sa femme, me
+pardonnerez-vous encore cela?
+
+--Oui, à condition que vous m'aiderez à assurer votre bonheur... Et elle
+tendit la main à son mari, qui la serra avec émotion.
+
+--Ma foi, mon cher marquis, s'écria Rodolphe, nos ennemis sont
+maladroits! Grâce à eux, nous voici plus intimes que par le passé. Vous
+n'avez jamais plus justement apprécié Mme d'Harville, jamais elle ne
+vous a été plus dévouée. Avouez que nous sommes bien vengés des envieux
+et des méchants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je
+devine d'où le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir
+patiemment le mal que l'on fait à mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu,
+madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à
+secourir vos protégés. Soyez tranquille, nous renouerons bientôt quelque
+mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la découvre.
+
+Après avoir accompagné Rodolphe jusqu'à sa voiture pour le remercier
+encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Clémence.
+
+
+
+
+III
+
+Réflexions
+
+
+Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires
+dont fut agité M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul.
+
+Il reconnaissait avec joie l'insigne fausseté de l'accusation portée
+contre Rodolphe et contre Clémence; mais il était aussi convaincu qu'il
+lui fallait renoncer à l'espoir d'être aimé d'elle. Plus, dans sa
+conversation avec Rodolphe, Clémence s'était montrée résignée,
+courageuse, résolue au bien, plus il se reprochait amèrement d'avoir,
+par un coupable égoïsme, enchaîné cette malheureuse jeune femme à son
+sort.
+
+Loin d'être consolé par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans
+une tristesse, dans un accablement inexprimables.
+
+La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien
+ne la défend des ressentiments douloureux. N'étant jamais forcément
+préoccupée des nécessités de l'avenir ou des labeurs de chaque jour,
+elle demeure tout entière en proie aux grandes afflictions morales.
+
+Pouvant posséder ce qui se possède à prix d'or, elle désire ou elle
+regrette avec une violence inouïe ce que l'or seul ne peut donner.
+
+La douleur de M. d'Harville était désespérée, car il ne voulait, après
+tout, rien que de juste, que de légal.
+
+«La possession... sinon l'amour de sa femme.»
+
+Or, en face des refus inexorables de Clémence, il se demandait si ce
+n'était pas une dérision amère que ces paroles de la loi:
+
+«La femme appartient à son mari.»
+
+À quel pouvoir, à quelle intervention recourir pour vaincre cette
+froideur, cette répugnance qui changeaient sa vie en un long supplice,
+puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme?
+
+Il lui fallait reconnaître qu'en cela, comme en tant d'autres incidents
+de la vie conjugale, la simple volonté de l'homme ou de la femme se
+substituait impérieusement, sans appel, sans répression possible, à la
+volonté souveraine de la loi.
+
+À ces transports de vaine colère succédait parfois un morne abattement.
+
+L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glacé.
+
+Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus fréquentes encore
+les crises de son effroyable maladie.
+
+--Oh! s'écria-t-il, à la fois attendri et désolé, c'est ma faute...
+c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai trompée... indignement
+trompée! Elle peut... elle doit me haïr... et pourtant, tout à l'heure
+encore, elle m'a témoigné l'intérêt le plus touchant; mais, au lieu de
+me contenter de cela, ma folle passion m'a égaré, je suis devenu tendre,
+j'ai parlé de mon amour, et à peine mes lèvres ont-elles effleuré sa
+main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la
+répugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne
+m'aurait laissé aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux.
+
+«Et de quel droit lui a-t-elle confié ce hideux secret? Cela est une
+trahison indigne! De quel droit? Hélas! du droit que les victimes ont de
+se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout
+ce qu'elle a trouvé de plus cruel à dire contre l'horrible existence que
+je lui ai faite... c'est que tel n'était pas le sort qu'elle avait rêvé,
+et qu'elle était bien jeune pour renoncer à l'amour! Je connais
+Clémence... cette parole qu'elle m'a donnée, qu'elle a donnée au prince,
+elle la tiendra désormais: elle sera pour moi la plus tendre des soeurs.
+Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux
+rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succéder
+des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me
+traiter toujours avec un mépris glacial, sans qu'il me fût possible de
+me plaindre.
+
+«Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne
+serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible,
+que je suis lâche! N'est-ce pas ma femme, après tout? N'est-elle pas à
+moi, bien à moi? La loi ne me reconnaît-elle pas mon pouvoir sur elle?
+Ma femme résiste... eh bien! j'ai le droit de...
+
+Il s'interrompit avec un éclat de rire sardonique.
+
+--Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre
+infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un
+insensé... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour,
+et non sa tiède affection de soeur. Oh! à la fin il faudra bien qu'elle
+ait pitié... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non,
+non! jamais! Il est une cause d'éloignement qu'une femme ne surmonte
+pas. Le dégoût... oui... le dégoût... entends-tu? le dégoût!... Il faut
+bien te convaincre de cela: ton horrible infirmité lui fera horreur...
+toujours... entends-tu? toujours! s'écria M. d'Harville dans une
+douloureuse exaltation.
+
+Après un moment de farouche silence, il reprit:
+
+--Cette anonyme délation, qui accusait le prince et ma femme, part
+encore d'une main ennemie; et tout à l'heure, avant de l'avoir entendue,
+j'ai pu un instant le soupçonner! Lui, le croire capable d'une si lâche
+trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le même soupçon! Oh! la
+jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le
+prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus généreux, engage
+Clémence à occuper son esprit et son coeur par des oeuvres charitables;
+s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de
+conseils, d'appui.
+
+«Au fait, si belle, si jeune, si entourée, sans amour au coeur qui la
+défende, presque excusée de ses torts par les miens, qui sont atroces,
+ne peut-elle pas faillir?
+
+«Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue
+coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine.
+Clémence a juré de ne pas manquer à ses devoirs... elle tiendra ses
+promesses... mais à quel prix, mon Dieu! à quel prix! Tout à l'heure,
+lorsqu'elle revenait à moi avec d'affectueuses paroles, combien son
+sourire doux, triste, résigné, m'a fait de mal! Combien ce retour vers
+son bourreau a dû lui coûter! Pauvre femme! qu'elle était belle et
+touchante ainsi! Pour la première fois j'ai senti un remords déchirant;
+car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez vengée. Oh!
+malheureux, malheureux que je suis!
+
+Après une longue nuit d'insomnie et de réflexions amères, les agitations
+de M. d'Harville cessèrent comme par enchantement. Il attendit le jour
+avec impatience.
+
+
+
+
+IV
+
+Projets d'avenir
+
+
+Dès le matin, M. d'Harville sonna son valet de chambre.
+
+Le vieux Joseph en entrant chez son maître l'entendit, à son grand
+étonnement, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de
+la bonne humeur de M. d'Harville.
+
+--Ah! monsieur le marquis, dit le fidèle serviteur attendri, quelle
+jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus
+souvent!
+
+--Vraiment, monsieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'Harville en
+riant.
+
+--Monsieur le marquis aurait la voix aussi enrouée qu'un chat-huant ou
+qu'une crécelle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix.
+
+--Taisez-vous, flatteur!
+
+--Dame! quand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous
+êtes content... et alors votre voix me paraît la plus charmante musique
+du monde...
+
+--En ce cas, mon vieux Joseph, apprête-toi à ouvrir tes longues
+oreilles.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Tu pourras jouir tous les jours de cette charmante musique, dont tu
+parais si avide.
+
+--Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis! s'écria
+Joseph en joignant les mains avec un radieux étonnement.
+
+--Tous les jours, mon vieux Joseph, heureux tous les jours. Oui, plus de
+chagrins, plus de tristesse. Je puis te dire cela, à toi, seul et
+discret confident de mes peines... Je suis au comble du bonheur... Ma
+femme est un ange de bonté... elle m'a demandé pardon de son éloignement
+passé, l'attribuant, le devinerais-tu?... à la jalousie!...
+
+--À la jalousie?
+
+--Oui, d'absurdes soupçons excités par des lettres anonymes...
+
+--Quelle indignité!...
+
+--Tu comprends... les femmes ont tant d'amour-propre... Il n'en a pas
+fallu davantage pour nous séparer; mais heureusement hier soir elle s'en
+est franchement expliquée avec moi. Je l'ai désabusée; te dire son
+ravissement me serait impossible, car elle m'aime, oh! elle m'aime! La
+froideur qu'elle me témoignait lui pesait aussi cruellement qu'à
+moi-même... Enfin notre cruelle séparation a cessé... juge de ma
+joie!...
+
+--Il serait vrai! s'écria Joseph les yeux mouillés de larmes. Il serait
+donc vrai, monsieur le marquis! Vous voilà heureux pour toujours,
+puisque l'amour de Mme la marquise vous manquait seul... ou plutôt
+puisque son éloignement faisait seul votre malheur, comme vous me le
+disiez...
+
+--Et à qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne possédais-tu pas un
+secret plus triste encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour
+est trop beau... Tu t'aperçois peut-être que j'ai pleuré?... C'est
+qu'aussi, vois-tu, le bonheur me débordait... Je m'y attendais si
+peu!... Comme je suis faible, n'est-ce pas?
+
+--Allez... allez... monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de
+contentement, vous avez assez pleuré de douleur. Et moi donc! tenez...
+est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes! je ne les donnerais
+pas pour dix années de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne
+pouvoir pas m'empêcher de me jeter aux genoux de Mme la marquise la
+première fois que je vais la voir...
+
+--Vieux fou, tu es aussi déraisonnable que ton maître... Maintenant,
+j'ai une crainte aussi, moi...
+
+--Laquelle? mon Dieu!
+
+--C'est que cela ne dure pas... Je suis trop heureux... qu'est-ce qui me
+manque?
+
+--Rien, rien, monsieur le marquis, absolument rien...
+
+--C'est pour cela. Je me défie de ces bonheurs si parfaits, si
+complets...
+
+--Hélas! si ce n'est que cela... monsieur le marquis... mais non, je
+n'ose...
+
+--Je l'entends... eh bien! je crois tes craintes vaines!... La
+révolution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je
+suis sûr d'être à peu près sauvé!
+
+--Comment cela?
+
+--Mon médecin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent un violente
+secousse morale suffisait pour donner ou pour guérir cette funeste
+maladie?... Pourquoi les émotions heureuses seraient-elles impuissantes
+à nous sauver?
+
+--Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela est...
+vous êtes guéri! Mais c'est donc un jour béni que celui-ci? Ah! comme
+vous le dites, monsieur, Mme la marquise est un bon ange descendu du
+ciel, et je commence presque à m'effrayer aussi, monsieur: c'est
+peut-être trop de félicité en un jour; mais, j'y songe... si pour vous
+rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci! j'ai votre
+affaire.
+
+--Comment?
+
+--Un de vos amis a reçu très-heureusement et très à-propos, voyez comme
+ça se trouve! a reçu un coup d'épée, bien peu grave, il est vrai; mais
+c'est égal, ça suffira toujours à vous chagriner assez pour qu'il y ait,
+comme vous le désiriez, une petite tache dans ce trop beau jour. Il est
+vrai qu'eu égard à cela il vaudrait mieux que le coup d'épée fût plus
+dangereux, mais il faut se contenter de ce que l'on a.
+
+--Veux-tu te taire!... Et de qui veux-tu parler?
+
+--De M. le duc de Lucenay.
+
+--Il est blessé?
+
+--Une égratignure au bras, M. le duc est venu hier pour voir monsieur,
+et il a dit qu'il reviendrait ce matin lui demander une tasse de thé...
+
+--Ce pauvre Lucenay! et pourquoi ne m'as-tu pas dit...
+
+--Hier soir je n'ai pu voir M. le marquis.
+
+Après un moment de réflexion M. d'Harville reprit:
+
+--Tu as raison; ce léger chagrin satisfera sans doute la jalouse
+destinée... Mais il me vient une idée, j'ai envie d'improviser ce matin
+un déjeuner de garçons, tous amis de M. de Lucenay, pour fêter
+l'heureuse issue de son duel. Ne s'attendant pas à cette réunion il sera
+enchanté.
+
+--À la bonne heure, monsieur le marquis! Vive la joie! Rattrapez le
+temps perdu... Combien de couverts, que je donne les ordres au maître
+d'hôtel?
+
+--Six personnes dans la petite salle à manger d'hiver.
+
+--Et les invitations?
+
+--Je vais les écrire. Un homme d'écurie montera à cheval et les portera
+à l'instant; il est de bonne heure, on trouvera tout le monde. Sonne.
+
+Joseph sonna.
+
+M. d'Harville entra dans un cabinet et écrivit les lettres suivantes,
+sans autre variante que le nom de l'invité:
+
+«Mon cher..., ceci est une circulaire; il s'agit d'un impromptu. Lucenay
+doit venir déjeuner avec moi ce matin; il ne compte que sur un
+tête-à-tête; faites-lui la très-aimable surprise de vous joindre à moi
+et à quelques-uns de ses amis que je fais aussi prévenir. À midi sans
+faute.»
+
+ A. D'HARVILLE
+
+Un domestique entra.
+
+--Faites monter quelqu'un à cheval, et que l'on porte à l'instant ces
+lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant à Joseph: Écris les
+adresses: «M. le vicomte de Saint-Remy...», Lucenay ne peut se passer de
+lui, se dit M. d'Harville; «M. de Montville...», un des compagnons de
+voyage du duc; «lord Douglas», son fidèle partner au whist, «le baron de
+Sézannes», son ami d'enfance... As-tu écrit?
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah!
+Philippe, priez M. Doublet de venir me parler.
+
+Philippe sortit.
+
+--Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville à Joseph qui le regardait
+avec ébahissement.
+
+--Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en
+train, si gai. Et puis, vous qui êtes ordinairement pâle, vous avez de
+belles couleurs... vos yeux brillent...
+
+--Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah çà, il faut
+que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer auprès de Mlle
+Juliette, celle des femmes de Mme d'Harville qui a soin, je crois, de
+ses diamants...
+
+--Oui, monsieur le marquis, c'est Mlle Juliette qui en est chargée; je
+l'ai aidée, il n'y a pas huit jours, à les nettoyer.
+
+--Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa
+maîtresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci à la marquise!...
+
+--Ah! je comprends, monsieur... une surprise...
+
+--Va vite. Voici M. Doublet.
+
+En effet, l'intendant entra au moment où sortait Joseph.
+
+--J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis.
+
+--Mon cher monsieur Doublet, je vais vous épouvanter, dit M. d'Harville
+en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de détresse.
+
+--À moi, monsieur le marquis?
+
+--À vous.
+
+--Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis.
+
+--Je vais dépenser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, énormément
+d'argent.
+
+--Qu'à cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci!
+nous le pouvons.
+
+--Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de bâtisse: il
+s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin à l'aile droite de
+l'hôtel. Après avoir hésité devant cette folie, dont je ne vous ai pas
+parlé jusqu'ici, je me décide... Il faudra prévenir aujourd'hui mon
+architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien!
+monsieur Doublet, vous ne gémissez pas de cette dépense?
+
+--Je puis affirmer à monsieur le marquis que je ne gémis pas...
+
+--Cette galerie sera destinée à donner des fêtes; je veux qu'elle
+s'élève comme par enchantement: or, les enchantements étant fort chers,
+il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour être en
+mesure de fournir aux dépenses, car je veux que les travaux commencent
+le plus tôt possible.
+
+--Et c'est très-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais
+toujours: «Il ne manque rien à monsieur le marquis, si ce n'est un goût
+quelconque...» Celui des bâtiments a cela de bon que les bâtiments
+restent... Quant à l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquiète
+pas. Dieu merci! il peut, s'il lui plaît, se passer cette fantaisie de
+galerie-là.
+
+Joseph entra.
+
+--Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M.
+Baudoin, dit-il à M. d'Harville.
+
+--Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce
+bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivière de
+diamants, à laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes
+n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes...
+Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement.
+
+--Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne gémirai pas.
+Des diamants, c'est comme des bâtiments, ça reste; et puis cette
+surprise fera sans doute bien plaisir à Mme la marquise, sans compter le
+plaisir que cela vous procure à vous-même. C'est qu'aussi, comme j'avais
+l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence
+plus belle que celle de monsieur le marquis.
+
+--Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses
+félicitations sont toujours d'un à-propos inconcevable...
+
+--C'est leur seul mérite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-être,
+ce mérite, parce qu'elles partent du fond du coeur. Je cours chez le
+joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit.
+
+Dès qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras
+croisés sur la poitrine, l'oeil fixe, méditatif.
+
+Sa physionomie changea tout à coup; elle n'exprima plus ce contentement
+dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'être dupes,
+mais une résolution calme, morne, froide.
+
+Après avoir marché quelque temps, il s'assit lourdement et comme accablé
+sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et
+cacha son front dans ses mains.
+
+Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui
+vint mouiller sa paupière rougie et dit avec effort:
+
+--Allons... courage... allons.
+
+Il écrivit alors à diverses personnes sur des objets assez
+insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait
+différents rendez-vous à plusieurs jours de là.
+
+Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce
+dernier était si gai qu'il s'oubliait jusqu'à chantonner à son tour.
+
+--Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son maître en
+souriant.
+
+--Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; ça chante si
+fort au dedans de moi qu'il faut bien que ça s'entende au dehors...
+
+--Tu feras mettre ces lettres à la poste.
+
+--Oui, monsieur le marquis; mais où recevrez-vous ces messieurs tout à
+l'heure?
+
+--Ici, dans mon cabinet, ils fumeront après déjeuner, et l'odeur du
+tabac n'arrivera pas chez Mme d'Harville.
+
+À ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'hôtel.
+
+--C'est Mme la marquise qui va sortir, elle a demandé ce matin ses
+chevaux de très-bonne heure, dit Joseph.
+
+--Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir.
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+À peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une
+glace et s'examina attentivement.
+
+--Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues
+colorées, le regard brillant... Joie ou fièvre... peu importe... pourvu
+qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux lèvres. Il y a tant
+de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui
+pourrait pénétrer sous ce masque menteur, dire: «Ce rire cache un sombre
+désespoir, cette gaieté bruyante cache une pensée de mort»? Qui pourrait
+deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh!
+si... l'amour ne s'y méprendrait pas, lui; son instinct l'éclairerait.
+Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons... à ton rôle, histrion
+sinistre.
+
+Clémence entra dans le cabinet de M. d'Harville.
+
+--Bonjour, Albert, mon bon frère, lui dit-elle d'un ton plein de douceur
+et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression
+souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami?
+Vous avez l'air radieux.
+
+--C'est qu'au moment où vous êtes entrée, ma chère petite soeur, je
+pensais à vous... De plus, j'étais sous l'impression d'une excellente
+résolution...
+
+--Cela ne m'étonne pas...
+
+--Ce qui s'est passé hier, votre admirable générosité, la noble conduite
+du prince, tout cela m'a donné beaucoup à réfléchir, et je me suis
+converti à vos idées; mais converti tout à fait, en regrettant mes
+velléités de révolte d'hier... que vous excuserez, au moins par
+coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez
+pas pardonné, j'en suis sûr, de renoncer trop facilement à votre amour.
+
+--Quel langage! quel heureux changement! s'écria Mme d'Harville. Ah!
+j'étais bien sûre qu'en m'adressant à votre coeur, à votre raison, vous
+me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir.
+
+--Ni moi non plus, Clémence, je vous l'assure. Oui, depuis ma résolution
+de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est
+singulièrement éclairci, simplifié.
+
+--Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un même
+but, appuyés fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre
+carrière, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce
+sentiment sera inaltérable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce
+sera, car je l'ai mis là, dit Clémence en posant son doigt sur son
+front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa
+main sur son coeur: Non, je me trompe, c'est là... que cette bonne
+pensée veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous
+verrez, monsieur mon frère, ce que c'est que l'entêtement d'un coeur
+bien dévoué.
+
+--Chère Clémence! répondit M. d'Harville avec une émotion contenue.
+
+Puis, après un moment de silence, il reprit gaiement:
+
+--Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre départ,
+pour vous prévenir que je ne pouvais pas prendre ce matin le thé avec
+vous. J'ai plusieurs personnes à déjeuner; c'est une espèce d'impromptu
+pour fêter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste,
+n'a été que très-légèrement blessé par son adversaire.
+
+Mme d'Harville rougit en songeant à la cause de ce duel: un propos
+ridicule adressé devant elle par M. de Lucenay à M. Charles Robert.
+
+Ce souvenir fut cruel pour Clémence, il lui rappelait une erreur dont
+elle avait honte.
+
+Pour échapper à cette pénible impression, elle dit à son mari:
+
+--Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient déjeuner avec vous;
+je vais, moi, peut-être très-indiscrètement, m'inviter ce matin chez Mme
+de Lucenay; car j'ai beaucoup à causer avec elle de mes deux protégées
+inconnues. De là je compte aller à la prison de Saint-Lazare avec Mme de
+Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions: à cette heure
+j'intrigue pour être admise dans l'oeuvre des jeunes détenues.
+
+--En vérité vous êtes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il
+ajouta avec une douloureuse émotion qui, malgré ses efforts, se trahit
+quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se
+hâta-t-il de dire.
+
+--Êtes-vous contrarié que je sorte de si matin? lui demanda vivement
+Clémence, étonnée de l'accent de sa voix. Si vous le désirez, je puis
+remettre ma visite à Mme de Lucenay.
+
+Le marquis avait été sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus
+affectueux:
+
+--Oui, ma chère petite soeur, je suis aussi contrarié de vous voir
+sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voilà de ces défauts
+dont je ne me corrigerai jamais.
+
+--Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais désolée.
+
+Un timbre annonçant une visite retentit dans l'hôtel.
+
+--Voilà sans doute un de vos convives, dit Mme d'Harville. Je vous
+laisse. À propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas disposé
+de votre soirée, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-être
+maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage!
+
+--Je me mets à vos ordres avec le plus grand plaisir.
+
+--Sortez-vous tantôt, mon ami? Vous reverrai-je avant dîner?
+
+--Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici.
+
+--Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre déjeuner de garçon a
+été amusant.
+
+--Adieu, Clémence.
+
+--Adieu, mon ami... à bientôt!... Je vous laisse le champ libre, je vous
+souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai!
+
+Et, après avoir cordialement serré la main de son mari, Clémence sortit
+par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entrât par une autre.
+
+--Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage à être gai...
+Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon âme à l'agonie, dans
+cette parole de suprême et éternelle séparation, elle a compris: à
+bientôt... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait
+honneur à ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon
+comédien... Mais voici Lucenay...
+
+
+
+
+V
+
+Déjeuner de garçons
+
+
+M. de Lucenay entra chez M. d'Harville.
+
+La blessure du duc avait si peu de gravité qu'il ne portait même plus
+son bras en écharpe; sa physionomie était toujours goguenarde et
+hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser
+toujours insurmontable. Malgré ses travers, ses plaisanteries de mauvais
+goût, malgré son nez démesuré qui donnait à sa figure un caractère
+presque grotesque, M. de Lucenay n'était pas, nous l'avons dit, un type
+vulgaire, grâce à une sorte de dignité naturelle et de courageuse
+impertinence qui ne l'abandonnait jamais.
+
+--Combien vous devez me croire indifférent à ce qui vous regarde, mon
+cher Henri! dit M. d'Harville en tendant la main à M. de Lucenay; mais
+c'est seulement ce matin que j'ai appris votre fâcheuse aventure.
+
+--Fâcheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donné pour mon
+argent, comme on dit. Je n'ai jamais tant ri de ma vie!... Cet excellent
+M. Robert avait l'air si solennellement déterminé à ne pas passer pour
+avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pas? C'était la cause du
+duel. L'autre soir, à l'ambassade de ***, je lui avais demandé, devant
+votre femme et devant la comtesse Mac-Gregor, comme il la gouvernait,
+sa pituite. _Inde iræ_; car, entre nous, il n'avait pas cet
+inconvénient-là. Mais c'est égal. Vous comprenez... s'entendre dire cela
+devant de jolies femmes, c'est impatientant.
+
+--Quelle folie! Je vous reconnais bien! Mais qu'est-ce que M. Robert?
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai
+rencontré aux eaux; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de
+l'ambassade, je l'ai appelé pour lui faire cette bête plaisanterie, il y
+a répondu le surlendemain en me donnant très-galamment un petit coup
+d'épée; voilà nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je
+viens vous demander une tasse de thé.
+
+Ce disant, M. de Lucenay se jeta et s'étendit sur un sofa; après quoi,
+introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau
+placé au-dessus de sa tête, il commença de tracasser et de balancer ce
+cadre.
+
+--Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai ménagé une surprise,
+dit M. d'Harville.
+
+--Ah! bah! et laquelle? s'écria M. de Lucenay en imprimant au tableau un
+balancement très-inquiétant.
+
+--Vous allez finir par décrocher ce tableau, et vous le faire tomber sur
+la tête...
+
+--C'est pardieu, vrai! vous avez un coup d'oeil d'aigle... Mais votre
+surprise, dites-la donc?
+
+--J'ai prié quelques-uns de nos amis de venir déjeuner avec nous.
+
+--Ah bien! par exemple, pour ça, marquis, bravo! bravissimo!
+archi-bravissimo! cria M. de Lucenay à tue-tête en frappant de grands
+coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Saint-Remy?
+Non, au fait, il est à la campagne depuis quelques jours; que diable
+peut-il manigancer à la campagne en plein hiver?
+
+--Vous êtes sûr qu'il n'est pas à Paris?
+
+--Très-sûr; je lui avais écrit pour lui demander de me servir de
+témoin... Il était absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur
+Sézannes...
+
+--Cela se rencontre à merveille, ils déjeunent avec nous.
+
+--Bravo! bravo! bravo! se mit à crier de nouveau M. de Lucenay. Puis se
+tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois ses cris
+inhumains d'une série de sauts de carpe à désespérer un bateleur.
+
+Les évolutions acrobatiques du duc de Lucenay furent interrompues par
+l'arrivée de M. de Saint-Remy.
+
+--Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay était ici, dit gaiement
+le vicomte. On l'entend d'en bas!
+
+--Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loup-garou! s'écria le
+duc étonné, en se redressant brusquement; on vous croyait à la campagne.
+
+--Je suis de retour depuis hier; j'ai reçu tout à l'heure l'invitation
+de d'Harville et j'accours... tout joyeux de cette bonne surprise. Et M.
+de Saint-Remy tendit la main à M. de Lucenay, puis au marquis.
+
+--Et je vous sais bien gré de cet empressement, mon cher Saint-Remy.
+N'est-ce pas naturel? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se réjouir
+de l'heureuse issue de ce duel, qui, après tout, pouvait avoir des
+suites fâcheuses.
+
+--Mais, reprit obstinément le duc, qu'est-ce donc que vous avez été
+faire à la campagne en plein hiver, Saint-Remy? cela m'intrigue.
+
+--Est-il curieux! dit le vicomte en s'adressant à M. d'Harville. Puis il
+répondit au duc:--Je veux me sevrer peu à peu de Paris... puisque je
+dois le quitter bientôt...
+
+--Ah! oui, cette belle imagination de vous faire attacher à la légation
+de France à Gerolstein... Laissez-nous donc tranquilles avec vos
+billevesées de diplomatie! vous n'irez jamais là... ma femme le dit et
+tout le monde le répète...
+
+--Je vous assure que Mme de Lucenay se trompe comme tout le monde.
+
+--Elle vous a dit devant moi que c'était une folie...
+
+--J'en ai tant fait dans ma vie!
+
+--Des folies élégantes et charmantes, à la bonne heure, comme qui dirait
+de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j'admets ça; mais
+aller vous enterrer dans un trou de cour pareil... à Gerolstein! Voyez
+donc la belle poussée... Ça n'est pas une folie, c'est une bêtise, et
+vous avez trop d'esprit pour en faire... des bêtises.
+
+--Prenez garde, mon cher Lucenay; en médisant de cette cour allemande,
+vous allez-vous faire une querelle avec d'Harville, l'ami intime du
+grand-duc régnant, qui, du reste, m'a l'autre jour accueilli avec la
+meilleure grâce du monde à l'ambassade de ***, où je lui ai été
+présenté.
+
+--Vraiment! mon cher Henri, dit M. d'Harville, si vous connaissiez le
+grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Remy n'ait
+aucune répugnance à aller passer quelque temps à Gerolstein.
+
+--Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise fièrement original, votre
+grand-duc; mais ça n'empêche pas qu'un beau comme Saint-Remy, la fine
+fleur de la fleur des pois, ne peut vivre qu'à Paris... il n'est en
+toute valeur qu'à Paris.
+
+Les autres convives de M. d'Harville venaient d'arriver, lorsque Joseph
+entra et dit quelques mots tout bas à son maître.
+
+--Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier de ma
+femme qui m'apporte des diamants à choisir pour elle... une surprise.
+Vous connaissez cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille
+roche, nous autres...
+
+--Ah! pardieu, s'il s'agit de surprise, s'écria le duc, ma femme m'en a
+fait une hier... et une fameuse encore!!!
+
+--Quelque cadeau splendide?
+
+--Elle m'a demandé... cent mille francs...
+
+--Et comme vous êtes magnifique... vous les lui avez...
+
+--Prêtés!... Ils seront hypothéqués sur sa terre d'Arnouville... Les
+bons comptes font les bons amis... Mais c'est égal... prêter en deux
+heures cent mille francs à quelqu'un qui en a besoin, c'est gentil et
+c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vous qui êtes très-connaisseur
+en emprunts?... dit en riant le duc à M. de Saint-Remy, sans se douter
+de la portée de ses paroles.
+
+Malgré son audace, le vicomte rougit d'abord légèrement un peu, puis il
+reprit effrontément:
+
+--Cent mille francs! mais c'est énorme... Comment une femme peut-elle
+jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, à la
+bonne heure.
+
+--Ma foi, je ne sais pas ce qu'elle veut faire de cette somme-là... ma
+femme. D'ailleurs ça m'est égal. Des arriérés de toilette
+probablement... des fournisseurs impatientés et exigeants; ça la
+regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint-Remy, que, lui
+prêtant mon argent, il eût été du plus mauvais goût à moi de lui en
+demander l'emploi.
+
+--C'est pourtant presque toujours une curiosité particulière à ceux qui
+prêtent de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on leur
+emprunte..., dit le vicomte en riant.
+
+--Parbleu! Saint-Remy, dit M. d'Harville, vous qui avez un si excellent
+goût, vous allez m'aider à choisir la parure que je destine à ma femme;
+votre approbation consacrera mon choix, vos arrêts sont souverains en
+fait de modes...
+
+Le joaillier entra, portant plusieurs écrins dans un grand sac de peau.
+
+--Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay.
+
+--À vous rendre mes devoirs, monsieur le duc.
+
+--Je suis sûr que c'est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations
+infernales et éblouissantes? dit M. de Lucenay.
+
+--Mme la duchesse s'est contentée de faire seulement remonter ses
+diamants cet hiver, dit le joaillier avec un léger embarras. Et
+justement, en venant chez M. le marquis, je les ai portés à Mme la
+duchesse.
+
+M. de Saint-Remy savait que Mme de Lucenay, pour venir à son aide, avait
+changé ses pierreries pour des diamants faux; il fut désagréablement
+frappé de cette rencontre... mais il reprit audacieusement:
+
+--Ces maris sont-ils curieux! ne répondez donc pas, monsieur Baudoin.
+
+--Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut
+se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi...
+
+Pendant cet entretien, M. Baudoin avait étalé sur un bureau plusieurs
+admirables colliers de rubis et de diamants.
+
+--Quel éclat!... et que ces pierres sont divinement taillées! dit lord
+Douglas.
+
+--Hélas! monsieur, répondit le joaillier, j'employais à ce travail un
+des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu
+fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courtière en
+pierreries m'a dit que c'est probablement la misère qui lui a fait
+perdre la tête, à ce pauvre homme.
+
+--La misère!... Et vous confiez des diamants à des gens dans la misère!
+
+--Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait
+jamais rien détourné, quoique ce soit un rude et pauvre état que le
+leur.
+
+--Combien ce collier? demanda M. d'Harville.
+
+--Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une
+coupe magnifiques, presque toutes de la même grosseur.
+
+--Voici des précautions oratoires des plus menaçantes pour votre bourse,
+dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, à
+quelque prix exorbitant.
+
+--Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M.
+d'Harville.
+
+--Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier
+prix sera de quarante-deux mille francs.
+
+--Messieurs! s'écria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous
+autres maris... Ménager à sa femme une surprise de quarante-deux mille
+francs!... Diable! n'allons pas ébruiter cela, ce serait d'un exemple
+détestable.
+
+--Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je
+suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en
+vante!
+
+--On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus
+que toutes les protestations du monde.
+
+--Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette
+monture d'émail noir vous semble de bon goût, Saint-Remy.
+
+--Elle fait encore valoir l'éclat des pierreries; elle est disposée à
+merveille!
+
+--Je me décide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur
+Baudoin, à compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.
+
+--M. Doublet m'a prévenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il
+sortit après avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa
+confiance était grande), les diverses pierreries qu'il avait apportées,
+et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement maniées et
+examinées durant cet entretien.
+
+M. d'Harville, donnant le collier à Joseph qui avait attendu ses ordres,
+lui dit tout bas:
+
+--Il faut que Mlle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de
+sa maîtresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit
+plus complète.
+
+À ce moment, le maître d'hôtel annonça que le déjeuner était servi; les
+convives du marquis passèrent dans la salle à manger et s'attablèrent.
+
+--Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison
+est une des plus élégantes et des mieux distribuées de Paris?
+
+--Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon
+projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. Mme d'Harville
+désire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas.
+Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empiétements
+des fêtes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont
+elles vous exilent de temps à autre.
+
+--Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus
+mesquin, de plus bourgeois que ces déménagements forcés par autorité de
+bals ou de concerts... Pour donner des fêtes vraiment belles sans se
+gêner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de
+vastes éblouissantes salles, destinées à un bal splendide, doivent avoir
+un tout autre caractère que celui des salons ordinaires: il y a entre
+ces deux espèces d'appartements la même différence qu'entre la peinture
+à fresque monumentale et les tableaux de chevalet.
+
+--Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que
+Saint-Remy n'ait pas douze à quinze cent mille livres de rentes! Quelles
+merveilles il nous ferait admirer!
+
+--Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement
+représentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un
+million par an à Saint Remy, et le charger de représenter à Paris le
+goût et l'élégance française qui décideraient du goût et de l'élégance
+de l'Europe... du monde?
+
+--Adopté! cria-t-on en choeur.
+
+--Et l'on prélèverait ce million annuel, en manière d'impôt, sur ces
+abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes énormes,
+seraient prévenus, atteints et convaincus de vivre comme des
+grippe-sous, ajouta M. de Lucenay.
+
+--Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamnés à défrayer des
+magnificences qu'ils devraient étaler.
+
+--Sans compter que ces fonctions de grand prêtre, ou plutôt de grand
+maître de l'élégance, reprit M. de Lucenay, dévolues à Saint-Remy,
+auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le goût
+général.
+
+--Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler.
+
+--C'est clair.
+
+--Et en tâchant de le copier, le goût s'épurerait.
+
+--Au temps de la Renaissance, le goût est devenu partout excellent,
+parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui était exquis.
+
+--À la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M.
+d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une pétition aux
+chambres pour l'établissement de la charge de grand maître de l'élégance
+française.
+
+--Et comme les députés, sans exception, passent pour avoir des idées
+très-grandes, très-artistiques et très-magnifiques, cela sera voté par
+acclamation.
+
+--En attendant la décision qui consacrera en droit la suprématie que
+Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses
+conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai été
+frappé de ses idées sur la splendeur des fêtes.
+
+--Mes faibles lumières sont à vos ordres, d'Harville.
+
+--Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher?
+
+--L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immédiatement
+les travaux.
+
+--Quel homme à projets vous êtes!
+
+--J'en ai bien d'autres, ma foi... Je médite un bouleversement complet
+du Val-Richer.
+
+--Votre terre de Bourgogne?
+
+--Oui; il y a là quelque chose d'admirable à faire, si toutefois... Dieu
+me prête vie...
+
+--Pauvre vieillard!...
+
+--Mais n'avez-vous pas acheté dernièrement une ferme près du Val-Richer
+pour vous arrondir encore?
+
+--Oui, une très-bonne affaire que mon notaire m'a conseillée.
+
+--Et quel est ce rare et précieux notaire qui conseille de si bonnes
+affaires?
+
+--M. Jacques Ferrand.
+
+À ce nom, un léger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy.
+
+--Est-il vraiment aussi honnête homme qu'on le dit? demanda-t-il
+négligemment à M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe
+avait raconté à Clémence à propos du notaire.
+
+--Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probité
+antique, dit M. de Lucenay.
+
+--Aussi respecté que respectable.
+
+--Très-pieux... ce qui ne gâte rien.
+
+--Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients.
+
+--C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent
+pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reçu à
+propos de l'argent qu'on leur confie.
+
+--Rien qu'à cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune.
+
+--Mais où diable Saint-Remy a-t-il été chercher ses doutes à propos de
+ce digne homme d'une intégrité proverbiale?
+
+--Je ne suis que l'écho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune
+raison pour nier ce phénix des notaires... Mais, pour revenir à vos
+projets, d'Harville, que voulez-vous donc bâtir au Val-Richer? On dit le
+château admirable?...
+
+--Vous serez consulté, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus
+tôt peut-être que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces
+travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir
+ainsi des intérêts successifs qui échelonnent et occupent les années à
+venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard,
+c'est autre chose... Joignez à cela une femme charmante que l'on adore,
+qui est de moitié dans tous vos goûts, dans tous vos desseins, et ma
+foi, la vie se passe assez doucement.
+
+--Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre.
+
+--Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le déjeuner fut terminé,
+si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez
+d'excellents.
+
+On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de
+sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit
+que le seul ornement de cette pièce se composait de deux panoplies de
+très-belles armes.
+
+M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa
+chambre.
+
+--Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.
+
+--Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais et français; ma foi, je
+ne saurais auxquels donner la préférence... Douglas! cria M. de Lucenay,
+venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs
+Manton.
+
+Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la
+chambre du marquis pour examiner les armes.
+
+M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant:
+
+--Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux... le
+spleen... l'ennui...
+
+Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres.
+
+--Ma foi! moi, je préfère un autre spécifique! dit Saint-Remy; celui-là
+n'est bon que dans les cas désespérés.
+
+--Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la
+volonté n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.
+
+--Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-là sont toujours
+dangereuses; un malheur est si vite arrivé! dit M. de Lucenay, voyant le
+marquis approcher encore le pistolet de ses lèvres.
+
+--Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce
+jeu-là?
+
+--Sans doute, mais c'est toujours imprudent.
+
+--Tenez, messieurs, voilà comme on s'y prend: on introduit délicatement
+le canon entre ses dents... et alors...
+
+--Mon Dieu! que vous êtes donc bête, d'Harville, quand vous vous y
+mettez! dit M. de Lucenay en haussant les épaules.
+
+--On approche le doigt de la détente..., ajouta M. d'Harville.
+
+--Est-il enfant... est-il enfant... à son âge!
+
+--Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l'on va
+droit chez les âmes.
+
+Avec ces mots le coup partit.
+
+M. d'Harville s'était brûlé la cervelle.
+
+Nous renonçons à peindre la stupeur, l'épouvante des convives de M.
+d'Harville.
+
+Le lendemain on devait lire dans un journal:
+
+«Hier, un événement aussi imprévu que déplorable a mis en émoi tout le
+faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui amènent chaque année
+de si funestes accidents a causé un affreux malheur. Voici les faits que
+nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticité:
+
+«M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, âgé à peine
+de vingt-six ans, cité pour la bonté de son coeur, marié depuis peu
+d'années à une femme qu'il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de ses
+amis à déjeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre à coucher
+de M. d'Harville, où se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant
+examiner à ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en
+plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses
+lèvres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup
+partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la tête horriblement
+fracassée! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M.
+d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de
+bonheur et d'avenir, il faisait part de différents projets! Enfin, comme
+si toutes les circonstances de ce douloureux événement devaient le
+rendre plus cruel encore par de pénibles contrastes, le matin même, M.
+d'Harville, voulant ménager une surprise à sa femme, avait acheté une
+parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment où
+peut-être jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle
+qu'il tombe victime d'un effroyable accident...
+
+«En présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, on ne
+peut que rester anéanti devant les arrêts impénétrables de la
+Providence.»
+
+Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance
+générale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et
+déplorable imprudence.
+
+Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le
+mystérieux secret de sa mort volontaire?...
+
+Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que de
+générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon sur
+la véritable cause de ce suicide.
+
+Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et
+ses amis, ces heureuses confidences à son vieux serviteur, la surprise
+que le matin même il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant de
+pièges tendus à la crédulité publique. Comment supposer qu'un homme si
+préoccupé de l'avenir, si jaloux de plaire à sa femme, pût songer à se
+tuer?...
+
+Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une
+imprudence. Quant à sa résolution, un incurable désespoir l'avait
+dictée. En se montrant à son égard aussi affectueuse, aussi tendre
+qu'elle s'était montrée jadis froide et hautaine, en revenant noblement
+à lui, Clémence avait éveillé dans le coeur de son mari de douloureux
+remords.
+
+La voyant si mélancoliquement résignée à cette longue vie sans amour,
+passée auprès d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie;
+bien certain, d'après la solennité des paroles de Clémence, qu'elle ne
+pourrait jamais vaincre la répugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville
+s'était pris d'une profonde pitié pour sa femme et d'un effrayant dégoût
+de lui-même et de la vie.
+
+Dans l'exaspération de sa douleur, il se dit:
+
+«Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne.
+Sa conduite, pleine de coeur et d'élévation, augmenterait encore ma
+folle passion, s'il était possible de l'augmenter.
+
+«Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...
+
+«Elle a le droit de me mépriser, de me haïr...
+
+«Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mon
+détestable sort...
+
+«Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?
+
+«La délivrer des liens odieux que mon égoïsme lui a imposés.
+
+«Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...»
+
+Et voilà pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux
+sacrifice.
+
+Si le divorce eût existé, ce malheureux se serait-il suicidé?
+
+Non!
+
+Il pouvait réparer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à
+la liberté, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union...
+
+L'inexorable immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes
+irrémédiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par
+un nouveau crime.
+
+
+
+
+VI
+
+Saint-Lazare
+
+
+Nous croyons devoir prévenir les plus timorés de nos lecteurs que la
+prison de Saint-Lazare, spécialement destinée aux voleuses et aux
+prostituées, est journellement visitée par plusieurs femmes dont la
+charité, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de
+tous.
+
+Ces femmes, élevées au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes,
+à bon droit comptées parmi la société la plus choisie, viennent chaque
+semaine passer de longues heures auprès des misérables prisonnières de
+Saint-Lazare; épiant dans ces âmes dégradées la moindre aspiration vers
+le bien, le moindre regret d'un passé criminel, elles encouragent les
+tendances meilleures, fécondent le repentir, et par la puissante magie
+de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la
+fange une de ces créatures abandonnées, avilies, méprisées.
+
+Habituées aux délicatesses, à la politesse exquise de la meilleure
+compagnie, ces femmes courageuses quittent leur hôtel séculaire,
+appuient leurs lèvres au front virginal de leurs filles pures comme les
+anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indifférence
+grossière ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces
+prostituées...
+
+Fidèles à leur mission de haute moralité, elles descendent vaillamment
+dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces coeurs gangrenés,
+et, si quelque faible battement d'honneur leur révèle un léger espoir de
+salut, elles disputent et arrachent à une irrévocable perdition l'âme
+malade dont elles n'ont pas désespéré.
+
+Les lecteurs timorés auxquels nous nous adressons calmeront donc leur
+susceptibilité en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, après
+tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes vénérées que
+nous venons de citer.
+
+Sans oser établir un ambitieux parallèle entre leur mission et la nôtre,
+pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette oeuvre
+longue, pénible, difficile, c'est la conviction d'avoir éveillé quelques
+nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, imméritées,
+pour les repentirs sincères, pour l'honnêteté simple, naïve; et d'avoir
+inspiré le dégoût, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout
+ce qui était absolument impur et criminel?
+
+Nous n'avons pas reculé devant les tableaux les plus hideusement vrais,
+pensant que, comme le feu, la vérité morale purifie tout.
+
+Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorité,
+pour que nous prétendions enseigner ou réformer.
+
+Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens
+de bien sur de grandes misères sociales, dont on peut déplorer, mais non
+contester la réalité.
+
+Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, révoltés de la
+crudité de ces douloureuses peintures, ont crié à l'exagération, à
+l'invraisemblance, à l'impossibilité, pour n'avoir pas à plaindre (nous
+ne disons pas à secourir) tant de maux.
+
+Cela se conçoit.
+
+L'égoïste gorgé d'or ou bien repu veut avant tout digérer tranquille.
+L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est
+particulièrement importun, il préfère cuver sa richesse ou sa bonne
+chère, les yeux à demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet
+d'opéra.
+
+Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont
+généreusement compati à certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques
+personnes même nous ont su gré de leur avoir indiqué le bienfaisant
+emploi d'aumônes nouvelles.
+
+Nous avons été puissamment soutenu, encouragé par de pareilles
+adhésions.
+
+Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficulté pour un livre
+mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'être pas un
+mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous,
+n'aurait-il eu dans sa carrière éphémère que le dernier résultat dont
+nous avons parlé, que nous serions très-fier, très-honoré de notre
+oeuvre.
+
+Quelle plus glorieuse récompense pour nous que les bénédictions de
+quelques pauvres familles qui auront dû un peu de bien-être aux pensées
+que nous avons soulevées!
+
+Cela dit à propos de la nouvelle pérégrination où nous engageons le
+lecteur, après avoir, nous l'espérons, apaisé ses scrupules, nous
+l'introduirons à Saint-Lazare, immense édifice d'un aspect imposant et
+lugubre, situé rue du Faubourg-Saint-Denis.
+
+Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, Mme d'Harville
+s'était rendue à la prison, après avoir obtenu quelques renseignements
+de Mme de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidité
+du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la détresse.
+
+Mme de Blainval, une des patronnesses de l'oeuvre des jeunes détenues,
+n'ayant pu ce jour-là accompagner Clémence à Saint-Lazare, celle-ci y
+était venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le
+directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables à leurs
+vêtements noirs et au ruban bleu à médaillon d'argent qu'elles portaient
+en sautoir.
+
+Une de ces inspectrices, femme d'un âge mûr, d'une figure grave et
+douce, resta seule avec Mme d'Harville dans un petit salon attenant au
+greffe.
+
+On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dévouement ignoré, d'intelligence,
+de commisération, de sagacité, chez ces femmes respectables qui se
+consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des
+détenues.
+
+Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de
+travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnières, dans l'espoir que
+ces enseignements survivront au séjour de la prison.
+
+Tour à tour indulgentes et fermes, patientes et sévères, mais toujours
+justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les
+détenues, finissent, au bout de longues années, par acquérir une telle
+science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent
+presque toujours sûrement du premier coup d'oeil, et qu'elles les
+classent à l'instant selon leur degré d'immoralité.
+
+Mme Armand, l'inspectrice qui était restée seule avec Mme d'Harville,
+possédait à un point extrême cette prescience presque divinatrice du
+caractère des prisonnières; ses paroles, ses jugements, avaient dans la
+maison une autorité considérable.
+
+Mme Armand dit à Clémence:
+
+--Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui désigner
+celles de nos détenues qui, par une meilleure conduite ou par un
+repentir sincère, pourraient mériter son intérêt, je crois pouvoir lui
+recommander une infortunée que je crois plus malheureuse encore que
+coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas
+trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize
+ou dix-sept ans tout au plus.
+
+--Et qu'a-t-elle fait pour être emprisonnée?
+
+--Elle est coupable de s'être trouvée aux Champs-Élysées le soir. Comme
+il est défendu à ses pareilles, sous des peines très-sévères, de
+fréquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que
+les Champs-Élysées sont au nombre des promenades interdites, on l'a
+arrêtée.
+
+--Et elle vous semble intéressante?
+
+--Je n'ai jamais vu de traits plus réguliers, plus candides.
+Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait
+encore à sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en
+arrivant ici elle était vêtue comme une paysanne des environs de Paris.
+
+--C'est donc une fille de campagne?
+
+--Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle
+demeurait dans une horrible maison de la Cité, dont elle était absente
+depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demandé sa radiation
+des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel
+qui l'a envoyée ici.
+
+--Mais peut-être avait-elle quitté Paris pour tâcher de se réhabiliter?
+
+--Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intéressée à elle.
+Je l'ai interrogée sur le passé, je lui ai demandé si elle venait de la
+campagne, lui disant d'espérer, dans le cas où, comme je le croyais,
+elle voudrait revenir au bien.
+
+--Qu'a-t-elle répondu?
+
+--Levant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques et pleins de
+larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur angélique: «Je vous
+remercie, madame, de vos bontés; mais je ne puis rien dire sur le passé;
+on m'a arrêtée, j'étais dans mon tort, je ne me plains pas.--Mais d'où
+venez-vous? Où êtes-vous restée depuis votre départ de la Cité? Si vous
+êtes allée à la campagne chercher une existence honorable, dites-le,
+prouvez-le: nous ferons écrire à M. le préfet pour obtenir votre
+liberté; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera
+vos bonnes résolutions.--Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez
+pas, je ne pourrais vous répondre, a-t-elle repris.--Mais en sortant
+d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?--Oh!
+jamais, s'est-elle écriée.--Que ferez-vous donc alors?--Dieu le sait»,
+a-t-elle répondu en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.
+
+--Cela est étrange!... Et elle s'exprime...?
+
+--En très-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux,
+mais sans bassesse; je dirai plus: malgré la douceur extrême de sa voix
+et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une
+sorte de tristesse fière qui me confond. Si elle n'appartenait pas à la
+malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette
+fierté annonce une âme qui a la conscience de son élévation.
+
+--Mais c'est tout un roman! s'écria Clémence, intéressée au dernier
+point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien
+n'était souvent plus amusant à faire que le bien. Et quels sont ses
+rapports avec les autres prisonnières? Si elle est douée de l'élévation
+d'âme que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses
+misérables compagnes?
+
+--Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par état et par
+habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'étonnement. À peine
+ici depuis trois jours, elle possède déjà une sorte d'influence sur les
+autres détenues.
+
+--En si peu de temps?
+
+--Elles éprouvent pour elle non-seulement de l'intérêt, mais presque du
+respect.
+
+--Comment! ces malheureuses...
+
+--Ont quelquefois un instinct d'une singulière délicatesse pour
+reconnaître, deviner même les nobles qualités des autres. Seulement
+elles haïssent souvent les personnes dont elles sont obligées d'admettre
+la supériorité.
+
+--Et elles ne haïssent pas cette pauvre jeune fille?
+
+--Bien loin de là, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son
+entrée ici. Elles ont été d'abord frappées de sa beauté; ses traits,
+bien que d'une pureté rare, sont pour ainsi dire voilés par une pâleur
+touchante et maladive; ce mélancolique et doux visage leur a d'abord
+inspiré plus d'intérêt que de jalousie. Ensuite elle est
+très-silencieuse, autre sujet d'étonnement pour ces créatures qui, pour
+la plupart, tâchent toujours de s'étourdir à force de bruit, de paroles
+et de mouvements. Enfin, quoique digne et réservée, elle s'est montrée
+compatissante, ce qui a empêché ses compagnes de se choquer de sa
+froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une créature
+indomptable surnommée la Louve, tant son caractère est violent,
+audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile,
+d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcés de la
+mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle
+sortait de cellule, encore irritée de la punition qu'elle venait de
+subir; c'était l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne
+mangeait pas; elle dit tristement à ses compagnes: «Qui veut mon
+pain?--Moi! dit d'abord la Louve.--Moi!» dit ensuite une créature
+presque contrefaite, appelée Mont-Saint-Jean, qui sert de risée, et
+quelquefois, malgré nous, de souffre-douleur aux autres détenues,
+quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord
+son pain à cette dernière, à la grande colère de la Louve. «--C'est moi
+qui t'ai d'abord demandé ta ration, s'écria-t-elle furieuse.--C'est
+vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que
+vous», répondit la jeune fille. La Louve néanmoins arracha le pain des
+mains de Mont-Saint-Jean et commença de vociférer en agitant son
+couteau. Comme elle est très-méchante et très-redoutée, personne n'osa
+prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les détenues lui
+donnassent raison intérieurement.
+
+--Comment dites-vous ce nom, madame?
+
+--La Goualeuse... c'est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a été
+écrouée ici ma protégée, qui, je l'espère, sera bientôt la vôtre, madame
+la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.
+
+--Celui-ci est singulier...
+
+--Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune
+fille a, dit-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son
+accent est enchanteur...
+
+--Et comment a-t-elle échappé à cette vilaine Louve?
+
+--Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle
+courut à elle l'injure à la bouche, son couteau levé; toutes les
+prisonnières jetèrent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant
+sans crainte cette redoutable créature, lui sourit avec amertume, en lui
+disant de sa voix angélique: «Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien...
+et ne me faites pas trop souffrir!» Ces mots, m'a-t-on rapporté, furent
+prononcés avec une simplicité si navrante que presque toutes les
+détenues en eurent les larmes aux yeux.
+
+--Je le crois bien, dit Mme d'Harville, péniblement émue.
+
+--Les plus mauvais caractères, reprit l'inspectrice, ont heureusement
+quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une
+résignation déchirante, la Louve, remuée, a-t-elle dit plus tard,
+jusqu'au fond de l'âme, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds,
+et s'écria: «J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus
+forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime
+les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi
+qui te défendrais...»
+
+--Quel caractère singulier!
+
+--L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et
+aujourd'hui, chose à peu près sans exemple, presque aucune des
+prisonnières ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent même à
+lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre
+prisonnières. Je me suis adressée à quelques détenues de son dortoir
+pour savoir la cause de la déférence qu'elles lui témoignaient. «--C'est
+plus fort que nous, m'ont-elles répondu, on voit bien que ce n'est pas
+une personne comme nous autres.--Mais qui vous l'a dit?--On ne nous l'a
+pas dit, cela se voit.--Mais encore à quoi?--À mille choses. D'abord,
+hier, avant de se coucher, elle s'est mise à genoux et a fait sa prière:
+pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le
+droit.»
+
+--Quelle observation étrange!
+
+--Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se
+permettraient pourtant jamais ici un mot sacrilège ou impie; vous
+verrez, madame, dans toutes nos salles, des espèces d'autels où la
+statue de la Vierge est entourée d'offrandes et d'ornements faits par
+elles-mêmes. Chaque dimanche, il se brûle un grand nombre de cierges en
+ex-voto. Celles qui vont à la chapelle s'y comportent parfaitement; mais
+généralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour
+revenir à la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: «On voit
+qu'elle n'est pas comme nous autres, à son air doux, à sa tristesse, à
+la manière dont elle parle...--Et puis enfin, reprit brusquement la
+Louve, qui assistait à cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas
+des nôtres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi...
+nous étions honteuses de nous habiller devant elle...»
+
+--Quelle bizarre délicatesse au milieu de tant de dégradation! s'écria
+Mme d'Harville.
+
+--Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est
+inconnue, et elles sont péniblement confuses d'être vues à demi vêtues
+par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la
+marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que
+Dieu a mis en nous se révèle encore, même chez ces créatures, à l'aspect
+des seules personnes qu'elles puissent respecter.
+
+--Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments
+naturels plus forts que la dépravation.
+
+--Sans doute, car ces femmes sont capables de dévouements qui,
+honnêtement placés, seraient très-honorables... Il est encore un
+sentiment sacré pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien:
+c'est la maternité; elles s'en honorent, elles s'en réjouissent; il n'y
+a pas de meilleures mères, rien ne leur coûte pour garder leur enfant
+auprès d'elles; elles s'imposent, pour l'élever, les plus pénibles
+sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit être est le seul qui ne
+les méprise pas.
+
+--Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection?
+
+--On ne les méprise jamais autant qu'elles se méprisent elles-mêmes...
+Chez quelques-unes dont le repentir est sincère, cette tache originelle
+du vice reste ineffaçable à leurs yeux, lors même qu'elles se trouvent
+dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'idée de
+leur abjection première est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame,
+je ne serais pas étonnée que le chagrin profond de la Goualeuse ne fût
+causé par un remords de ce genre.
+
+--Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne
+peut calmer!
+
+--Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espèce humaine, ces remords
+sont plus fréquents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne
+s'endort jamais complètement; ou plutôt, chose étrange! quelquefois on
+dirait que l'âme veille pendant que le corps est assoupi; c'est une
+observation que j'ai faite de nouveau cette nuit à propos de ma
+protégée.
+
+--De la Goualeuse?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et comment donc cela?
+
+--Assez souvent, lorsque les prisonnières sont endormies, je vais faire
+une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame...
+combien les physionomies de ces femmes différent d'expression pendant
+qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour
+insouciantes, moqueuses, effrontées, hardies, me semblaient complètement
+changées lorsque le sommeil dépouillait leurs traits de toute
+exagération de cynisme; car le vice, hélas! a son orgueil. Oh! madame,
+que de tristes révélations sur ces visages alors abattus, mornes et
+sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux
+involontairement arrachés par quelques rêves empreints sans doute d'une
+inexorable réalité!... Je vous parlais tout à l'heure, madame, de cette
+fille surnommée la Louve, créature indomptée, indomptable. Il y a quinze
+jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les détenues; je
+haussai les épaules, mon indifférence exaspéra sa rage... Alors, pour me
+blesser sûrement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles
+injures sur ma mère... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici...
+
+--Ah! quelle horreur!...
+
+--Je l'avoue, toute stupide qu'était cette attaque, elle me fit mal...
+La Louve s'en aperçut et triompha. Ce soir-là, vers minuit, j'allai
+faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai près du lit de la Louve,
+qui ne devait être mise en cellule que le lendemain matin; je fus
+frappée, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, comparée à
+l'expression dure et insolente qui lui était habituelle; ses traits
+semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses lèvres
+étaient à demi ouvertes, sa poitrine oppressée; enfin, chose qui me
+parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux
+grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caractère de fer!...
+Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je
+l'entendis prononcer ces mots: «Pardon... pardon!... sa mère!...»
+J'écoutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu
+d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... Mme Armand...
+prononcé avec un soupir.
+
+--Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injurié votre mère...
+
+--Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins sévère. Sans doute, aux yeux
+de ses compagnes elle avait voulu, par une déplorable vanité, exagérer
+encore sa grossièreté naturelle; peut-être un bon instinct la faisait se
+repentir pendant son sommeil.
+
+--Et le lendemain, vous témoigna-t-elle quelque regret de sa conduite
+passée?
+
+--Aucun; elle se montra, comme toujours, grossière, farouche et
+emportée. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus à la
+pitié que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion
+peut-être! que pendant leur sommeil ces infortunées redeviennent
+meilleures, ou plutôt redeviennent elles-mêmes, avec tous leurs défauts,
+il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus
+dissimulés par une détestable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai été
+amenée à croire que ces créatures sont généralement moins méchantes
+qu'elles n'affectent de le paraître; agissant d'après cette conviction,
+j'ai souvent obtenu des résultats impossibles à réaliser si j'avais
+complètement désespéré d'elles.
+
+Mme d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon
+sens, tant de haute raison joints à des sentiments d'humanité si élevés,
+si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues.
+
+--Mon Dieu, madame, reprit Clémence, vous avez une telle manière
+d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent être pour vous des plus
+intéressantes. Que d'observations, que d'études curieuses, mais surtout
+que de bien vous pouvez, vous devez faire!
+
+--Le bien est très-difficile à obtenir: ces femmes ne restent ici que
+peu de temps; il est donc difficile d'agir très-efficacement sur elles;
+il faut se borner à semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons
+germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se réalise.
+
+--Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne
+pas reculer devant l'ingratitude d'une tâche qui vous donne de si rares
+satisfactions!
+
+--La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis
+quelquefois on est récompensé par d'heureuses découvertes: ce sont çà et
+là quelques éclaircies dans des coeurs que l'on aurait crus tout d'abord
+absolument ténébreux.
+
+--Il n'importe; les femmes comme vous doivent être bien rares, madame.
+
+--Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus
+de succès et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre
+quartier de Saint-Lazare, destinée aux prévenues de différents crimes,
+vous intéresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin
+l'arrivée d'une jeune fille prévenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien
+entendu de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête
+artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa
+fille; il paraît que rien n'était plus affreux que la misère de toute
+cette famille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple.
+
+--La rue du Temple! s'écria Mme d'Harville étonnée, quel est le nom de
+cet artisan?
+
+--Sa fille s'appelle Louise Morel...
+
+--C'est bien cela...
+
+--Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand,
+notaire.
+
+--Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en
+rougissant; mais j'étais loin de m'attendre à la voir frappée de ce
+nouveau coup terrible... Et Louise Morel?
+
+--Se dit innocente: elle jure que son enfant était mort... et il paraît
+que ces paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez
+à sa famille, madame la marquise, si vous étiez assez bonne pour daigner
+la voir, cette marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit
+effrayant.
+
+--Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une...
+Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette
+pauvre fille me touche à un point extrême... Mais que faut-il faire pour
+obtenir sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son
+avenir...
+
+--Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous
+sera très-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela
+dépend absolument de la volonté de M. le préfet de police... la
+recommandation d'une personne considérable serait décisive auprès de
+lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite
+sur le sommeil de la Goualeuse. Et à ce propos je dois vous avouer que
+je ne serais pas étonnée qu'au sentiment profondément douloureux de sa
+première abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel.
+
+--Que voulez-vous dire, madame?
+
+--Peut-être me trompé-je... mais je ne serais pas étonnée que cette
+jeune fille, sortie par je ne sais quel événement de la dégradation où
+elle était d'abord plongée, eût éprouvé... éprouvât peut-être un amour
+honnête... qui fût à la fois son bonheur et son tourment...
+
+--Et pour quelle raison croyez-vous cela?
+
+--Le silence obstiné qu'elle garde sur l'endroit où elle a passé les
+trois mois qui ont suivi son départ de la Cité me donne à penser qu'elle
+craint de se faire réclamer par les personnes chez qui peut-être elle
+avait trouvé un refuge.
+
+--Et pourquoi cette crainte?
+
+--Parce qu'il lui faudrait avouer un passé qu'on ignore sans doute.
+
+--En effet, ses vêtements de paysanne...
+
+--Puis une dernière circonstance est venue renforcer mes soupçons. Hier
+au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis
+approchée du lit de la Goualeuse; elle dormait profondément; au
+contraire de ses compagnes, sa figure était calme et sereine; ses grands
+cheveux blonds, à demi détachés sous sa cornette, tombaient en profusion
+sur son cou et sur ses épaules. Elle tenait ses deux petites mains
+jointes et croisées sur son sein, comme si elle se fût endormie en
+priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement
+cette angélique figure, lorsqu'à voix basse et avec un accent à la fois
+respectueux, triste et passionné elle prononça un nom...
+
+--Et ce nom?
+
+Après un moment de silence, Mme Armand reprit gravement:
+
+--Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant
+le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée,
+madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe...
+
+--Rodolphe! s'écria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis,
+réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne
+pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse,
+elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation:
+
+--Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes
+parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse
+m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui...
+tout à l'heure?...
+
+--Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chercher... Je pourrai
+m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la
+prison.
+
+--Je vous en serai très-obligée, madame, répondit Mme d'Harville, qui
+resta seule.
+
+«C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de
+l'impression étrange que m'a causée ce nom de Rodolphe... En vérité, je
+suis folle! Entre lui... et une créature pareille, quels rapports
+peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la marquise ajouta:
+Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... L'esprit, le coeur
+s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occupations!...
+Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la
+Providence en secourant ceux qui méritent... Et puis, ces excursions
+dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si
+amusantes, comme il se plaît à le dire! Quel roman me donnerait ces
+émotions touchantes, exciterait à ce point ma curiosité?... Cette pauvre
+Goualeuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une
+pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération,
+car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de
+notre protégée... Et cette autre infortunée... la fille de l'artisan...
+que le prince a si généreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur
+misère affreuse lui a servi de prétexte pour me sauver... J'ai échappé à
+la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite: cette
+tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de bienfaisance... cela me
+sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de
+Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens
+avec ivresse... son souffle seul anime et féconde la nouvelle vie qu'il
+m'a créée pour la consolation de ceux qui souffrent... j'éprouve une
+adorable jouissance à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que
+les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il
+ignorera cette éternelle passion de ma vie...»
+
+Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le
+lecteur au milieu des détenues.
+
+
+
+
+VII
+
+Mont-Saint-Jean
+
+
+Deux heures sonnaient à l'horloge de la prison de Saint-Lazare.
+
+Au froid qui régnait depuis quelques jours avait succédé une température
+douce, tiède, presque printanière; les rayons du soleil se reflétaient
+dans l'eau d'un grand bassin carré, à margelles de pierre, situé au
+milieu d'une cour plantée d'arbres et entourée de hautes murailles
+noirâtres, percées de nombreuses fenêtres grillées; des bancs de bois
+étaient scellés çà et là dans cette vaste enceinte pavée, qui servait de
+promenade aux détenues.
+
+Le tintement d'une cloche annonçant l'heure de la récréation, les
+prisonnières débouchèrent en tumulte par une porte épaisse et guichetée
+qu'on leur ouvrit.
+
+Ces femmes, uniformément vêtues, portaient des cornettes noires et de
+longs sarraus d'étoffe de laine bleue, serrés par une ceinture à boucle
+de fer. Elles étaient là deux cents prostituées, condamnées pour
+contraventions aux ordonnances particulières qui les régissent et les
+mettent en dehors de la loi commune.
+
+Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les
+observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces
+physionomies les stigmates presque ineffaçables du vice et surtout de
+l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la misère.
+
+À l'aspect de ces rassemblements de créatures perdues, on ne peut
+s'empêcher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont été
+pures et honnêtes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette
+restriction, parce qu'un grand nombre ont été viciées, corrompues,
+dépravées, non pas seulement dès leur jeunesse, mais dès leur plus
+tendre enfance... mais dès leur naissance, si cela se peut dire, ainsi
+qu'on le verra plus tard...
+
+On se demande donc avec une curiosité douloureuse quel enchaînement de
+causes funestes a pu amener là celles de ces misérables qui ont connu la
+pudeur et la chasteté.
+
+Tant de pentes diverses inclinent à cet égout!...
+
+C'est rarement la passion de la débauche pour la débauche, mais le
+délaissement, mais le mauvais exemple, mais l'éducation perverse, mais
+surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses à l'infamie; car
+les classes pauvres payent seules à la civilisation cet impôt de l'âme
+et du corps.
+
+Lorsque les détenues se précipitèrent en courant et en criant dans le
+préau, il était facile de voir que la seule joie de sortir de leurs
+ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Après avoir fait irruption par
+l'unique porte qui conduisait à la cour, cette foule s'écarta et fit
+cercle autour d'un être informe, qu'on accablait de huées.
+
+C'était une petite femme de trente-six à quarante ans, courte, ramassée,
+contrefaite, ayant le cou enfoncé entre des épaules inégales. On lui
+avait arraché sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plutôt d'un
+jaune blafard, hérissés, emmêlés, nuancés de gris, retombaient sur son
+front bas et stupide. Elle était vêtue d'un sarrau bleu comme les autres
+prisonnières et portait sous son bras droit un petit paquet enveloppé
+d'un mauvais mouchoir à carreaux, troué. Elle tâchait, avec son coude
+gauche, de parer les coups qu'on lui portait.
+
+Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse:
+c'était une ridicule et hideuse figure, allongée en museau, ridée,
+tannée, sordide, d'une couleur terreuse, percée de deux narines et de
+deux petits yeux rouges bridés et éraillés; tour à tour colère ou
+suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de
+ses plaintes que de ses menaces.
+
+Cette femme était le jouet des détenues.
+
+Une chose aurait dû pourtant la garantir de ces mauvais traitements...
+elle était grosse.
+
+Mais sa laideur, son imbécillité et l'habitude qu'on avait de la
+regarder comme une victime vouée à l'amusement général, rendaient ses
+persécutrices implacables malgré leur respect ordinaire pour la
+maternité.
+
+Parmi les ennemies les plus acharnées de Mont-Saint-Jean (c'était le nom
+du souffre-douleur), on remarquait la Louve.
+
+La Louve était une grande fille de vingt ans, leste, virilement
+découplée, et d'une figure assez régulière; ses rudes cheveux noirs se
+nuançaient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un
+duvet brun ombrageait ses lèvres charnues; ses sourcils châtains, épais
+et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves;
+quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de
+la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui,
+retroussant surtout sa lèvre supérieure lors de ses accès de colère,
+laissait voir ses dents blanches et écartées, expliquait son surnom de
+la Louve.
+
+Néanmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de
+cruauté; en un mot, on comprenait que, plutôt viciée que foncièrement
+mauvaise, cette femme fût encore susceptible de quelques bons
+mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter à Mme
+d'Harville.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait
+Mont-Saint-Jean en se débattant au milieu de ses compagnes. Pourquoi
+vous acharnez-vous après moi?...
+
+--Parce que ça nous amuse.
+
+--Parce que tu n'es bonne qu'à être tourmentée...
+
+--C'est ton état.
+
+--Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre...
+
+--Mais vous savez bien que je ne me plains qu'à la fin... je souffre
+tant que je peux.
+
+--Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu
+t'appelles Mont-Saint-Jean.
+
+--Oui, oui, raconte-nous ça.
+
+--Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aimé
+dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait été blessé à
+la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gardé son nom, là... Maintenant
+êtes-vous contentes? Quand vous me ferez répéter toujours la même chose?
+
+--S'il te ressemblait, il était frais, ton soldat!
+
+--Ça devait être un invalide...
+
+--Un restant d'homme...
+
+--Combien avait-il d'yeux de verre?
+
+--Et de nez de fer-blanc?
+
+--Il fallait qu'il eût les deux jambes et les deux bras de moins, avec
+ça sourd et aveugle... pour vouloir de toi...
+
+--Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi
+des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... ça m'est égal;
+mais ne me battez pas, je ne demande que ça.
+
+--Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve.
+
+--Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a là?
+
+--Qu'elle nous le montre!
+
+--Voyons! voyons!
+
+--Oh! non, je vous en supplie!... s'écria la misérable en serrant de
+toutes ses forces son petit paquet entre ses mains.
+
+--Il faut lui prendre...
+
+--Oui, arrache-lui... la Louve!
+
+--Mon Dieu! faut-il que vous soyez méchantes, allez... mais laissez donc
+ça... laissez donc ça...
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais
+ça avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je
+ramasse; ça vous est égal, n'est-ce pas?
+
+--Oh! la layette du petit à Mont-Saint-Jean! C'est ça qui doit être
+farce!
+
+--Voyons!!
+
+--La layette... la layette!
+
+--Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien
+sûr...
+
+--À vous, à vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des
+mains de Mont-Saint-Jean.
+
+Le mouchoir presque en lambeaux se déchira, bon nombre de rognures
+d'étoffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge à demi
+façonnés voltigèrent dans la cour et furent foulés aux pieds par les
+prisonnières, qui redoublèrent de huées et d'éclats de rire.
+
+--Que ça de guenilles!
+
+--On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier!
+
+--En voilà des échantillons de vieilles loques!
+
+--Quelle boutique!...
+
+--Et pour coudre tout ça...
+
+--Il y aura plus de fil que d'étoffe...
+
+--Ça fait des broderies!
+
+--Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean!
+
+--Faut-il être méchant, mon Dieu! faut-il être méchant! s'écria la
+pauvre créature en courant çà et là après les chiffons qu'elle tâchait
+de ramasser, malgré les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait
+de mal à personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour
+qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services
+qu'elles voudraient, de leur donner la moitié de ma ration, quoique
+j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de même... Mais qu'est-ce
+qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas
+seulement pitié d'une pauvre femme enceinte! Faut être plus sauvage que
+des bêtes... J'avais eu tant de peine à ramasser ces petits bouts de
+linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant,
+puisque je n'ai de quoi rien acheter? À qui ça fait-il du tort de
+ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout à
+coup Mont-Saint-Jean s'écria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous
+voilà... la Goualeuse... je suis sauvée... parlez-leur pour moi... elles
+vous écouteront, bien sûr, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me
+haïssent.
+
+La Goualeuse, arrivant la dernière des détenues, entrait alors dans le
+préau.
+
+Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des
+prisonnières; mais, sous ce grossier costume, elle était encore
+charmante. Pourtant, depuis son enlèvement de la ferme de Bouqueval
+(enlèvement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits
+semblaient profondément altérés; sa pâleur, autrefois légèrement rosée,
+était mate comme la blancheur de l'albâtre; l'expression de sa
+physionomie avait aussi changé: elle était alors empreinte d'une sorte
+de dignité triste.
+
+Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux
+sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre à la hauteur de la
+réhabilitation.
+
+--Demandez-leur donc grâce pour moi, la Goualeuse, reprit
+Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles traînent
+dans la cour tout ce que j'avais rassemblé avec tant de peine pour
+commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir ça peut-il leur
+faire?
+
+Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit à ramasser activement un à
+un, sous les pieds des détenues, tous les chiffons qu'elle put
+recueillir.
+
+Une prisonnière retenait méchamment sous son sabot une sorte de
+brassière de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baissée, leva
+sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce:
+
+--Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre
+femme qui pleure...
+
+La détenue recula son pied...
+
+La brassière fut sauvée ainsi que presque tous les autres haillons, que
+la Goualeuse conquit ainsi pièce à pièce.
+
+Il lui restait à récupérer un petit bonnet d'enfant que deux détenues se
+disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit:
+
+--Voyons, soyez tout à fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet...
+
+--Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il
+est fait d'un morceau d'étoffe grise, avec des pointes en futaine vertes
+et noires, et une doublure de toile à matelas.
+
+Ceci était exact.
+
+Cette description du bonnet fut accueillie avec des huées et des rires
+sans fin.
+
+--Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout
+ne le traînez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous
+avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta
+Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante.
+
+--À moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita
+en l'air comme un trophée.
+
+--Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse.
+
+--Non, c'est pour le rendre à Mont-Saint-Jean!
+
+--Certainement.
+
+--Ah! bah! ça en vaut bien la peine... une pareille guenille!
+
+--C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des
+guenilles... que vous devriez avoir pitié d'elle, la Louve, dit
+tristement Fleur-de-Marie en étendant la main vers le bonnet.
+
+--Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas
+toujours vous céder, à vous, parce que vous êtes la plus faible?... Vous
+abusez de cela à la fin!...
+
+--Où serait le mérite de me céder... si j'étais la plus forte?...
+répondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de grâce.
+
+--Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix
+douce... Vous ne l'aurez pas.
+
+--Voyons, la Louve, ne soyez pas méchante...
+
+--Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez...
+
+--Je vous en prie!...
+
+--Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'écria la
+Louve tout à fait irritée.
+
+--Ayez donc pitié d'elle... voyez comme elle pleure!
+
+--Qu'est-ce que ça me fait, à moi?... tant pis pour elle! Elle est notre
+souffre-douleur...
+
+--C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques,
+murmuraient les détenues, entraînées par l'exemple de la Louve. Tant pis
+pour Mont-Saint-Jean!...
+
+--Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec
+amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se résigner... ses
+gémissements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut
+bien passer le temps à quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle
+n'aurait rien à dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!...
+Cette pauvre femme ne fait de mal à personne, elle ne peut pas se
+défendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est
+surtout bien brave et bien généreux!
+
+--Nous sommes donc des lâches? s'écria la Louve emportée par la violence
+de son caractère et par son impatience de toute contradiction.
+Répondras-tu! Sommes-nous des lâches, hein? reprit-elle de plus en plus
+irritée.
+
+Des rumeurs menaçantes pour la Goualeuse commencèrent à se faire
+entendre.
+
+Les détenues offensées se rapprochèrent et l'entourèrent en vociférant,
+oubliant ou plutôt se révoltant contre l'ascendant que la jeune fille
+avait jusqu'alors pris sur elles.
+
+--Elle nous appelle lâches!
+
+--De quel droit vient-elle nous blâmer?
+
+--Est-ce qu'elle est plus que nous?
+
+--Nous avons été trop bonnes enfants avec elle.
+
+--Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous.
+
+--Si ça nous plaît de faire de la misère à Mont-Saint-Jean, qu'est-ce
+qu'elle a à dire?
+
+--Puisque c'est comme ça, tu seras encore plus battue qu'auparavant,
+entends-tu, Mont-Saint-Jean?
+
+--Tiens, voilà pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de
+poing.
+
+--Et si tu te mêles encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on
+te traitera de même.
+
+--Oui!... oui!
+
+--Ça n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous
+demande pardon de nous avoir appelées lâches! C'est vrai... si on la
+laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous
+sommes bien bêtes, aussi... de ne pas nous apercevoir de ça!
+
+--Qu'elle nous demande pardon!
+
+--À genoux!
+
+--À deux genoux!
+
+--Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa protégée.
+
+--À genoux! à genoux!
+
+--Ah! nous sommes des lâches!
+
+--Répète-le donc, hein!
+
+Fleur-de-Marie ne s'émut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la
+tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les
+prisonnières son beau regard calme et mélancolique, elle répondit à la
+Louve, qui vociférait de nouveau:
+
+--Ose donc répéter que nous sommes des lâches!»
+
+--Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez déchiré les
+vêtements, que vous avez battue, traînée dans la boue: c'est elle qui
+est lâche... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en
+vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est lâche, puisqu'elle a
+peur de vous!
+
+L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle eût invoqué
+la justice, le devoir, pour désarmer l'acharnement stupide et brutal des
+prisonnières contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'eût pas été écoutée. Elle
+les émut en s'adressant à ce sentiment de générosité naturelle qui
+jamais ne s'éteint tout à fait, même dans les masses les plus
+corrompues.
+
+La Louve et ses compagnes murmurèrent encore, mais elles se sentaient,
+elles s'avouaient lâches.
+
+Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua:
+
+--Votre souffre-douleur ne mérite pas de pitié, dites-vous; mais, mon
+Dieu! son enfant en mérite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous
+donnez à sa mère? Quand elle vous crie «grâce!» ce n'est pas pour
+elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre
+pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude,
+ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous
+supplie, les larmes aux yeux, d'épargner ses haillons qu'elle a eu tant
+de peine à rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!
+Ce pauvre petit bonnet de pièces et de morceaux doublé de toile à
+matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-être;
+pourtant, à moi, rien qu'à le voir, il me donne envie de pleurer, je
+vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous
+voulez.
+
+Les détenues ne rirent pas.
+
+La Louve regarda même tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore à
+la main.
+
+--Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa
+main blanche et délicate, je sais que vous n'êtes pas méchantes... Vous
+tourmentez Mont-Saint-Jean par désoeuvrement, non par cruauté. Mais vous
+oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre
+ses bras qu'il la protégerait contre vous... Non-seulement vous ne la
+battriez pas, de peur de faire du mal à ce pauvre innocent, mais s'il
+avait froid, vous donneriez à sa mère tout ce que vous pourriez pour le
+couvrir, n'est-ce pas, la Louve?
+
+--C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas pitié?...
+
+--C'est tout simple, ça...
+
+--S'il avait faim, vous vous ôteriez le pain de la bouche pour lui,
+n'est-ce pas, la Louve?
+
+--Oui, et de bon coeur... je ne suis pas plus méchante qu'une autre.
+
+--Ni nous non plus...
+
+--Un pauvre petit innocent!
+
+--Qu'est-ce qui aurait le coeur de vouloir lui faire mal?
+
+--Faudrait être des monstres!
+
+--Des sans-coeur!
+
+--Des bêtes sauvages!
+
+--Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'étiez pas
+méchantes; vous êtes bonnes, votre tort c'est de ne pas réfléchir que
+Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous
+apitoyer... l'a dans son sein... voilà tout...
+
+--Voilà tout! reprit la Louve avec exaltation, non, ça n'est pas tout.
+Vous avez raison, la Goualeuse, nous étions des lâches... et vous êtes
+brave d'avoir osé nous le dire, et vous êtes brave de n'avoir pas
+tremblé après nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau
+faire, nous débattre contre ça, que vous n'êtes pas une créature comme
+nous autres, faut toujours finir par en convenir... Ça me vexe, mais ça
+est... Tout à l'heure encore nous avons eu tort... vous étiez plus
+courageuse que nous...
+
+--C'est vrai qu'il lui a fallu du courage à cette blondinette pour nous
+dire comme ça nos vérités en face...
+
+--Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que
+ça s'y met...
+
+--Ça devient des vrais petits lions.
+
+--Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fière chandelle!
+
+--Après tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean,
+nous battons son enfant.
+
+--Je n'avais pas pensé à cela.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Mais la Goualeuse, elle, pense à tout.
+
+--Et battre un enfant... c'est affreux!
+
+--Pas une de nous n'en serait capable.
+
+Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque,
+de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal.
+
+Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient opéré
+une réaction subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait
+d'attendrissement.
+
+Tous les coeurs étaient émus, parce que, nous l'avons dit, les
+sentiments qui se rattachent à la maternité sont toujours vifs et
+puissants chez les malheureuses dont nous parlons.
+
+Tout à coup la Louve, violente et exaltée en toute chose, prit le petit
+bonnet qu'elle tenait à la main, en fit une sorte de bourse, fouilla
+dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'écria en
+le présentant à ses compagnes:
+
+--Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de
+Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-mêmes, afin
+que la façon ne lui coûte rien...
+
+--Oui... oui...
+
+--C'est ça!... cotisons-nous!...
+
+--J'en suis!
+
+--Fameuse idée!
+
+--Pauvre femme!
+
+--Elle est laide comme un monstre... mais elle est mère comme une
+autre...
+
+--La Goualeuse avait raison, au fait, c'est à pleurer toutes les larmes
+de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons.
+
+--Je mets dix sous.
+
+--Moi trente.
+
+--Moi vingt.
+
+--Moi, quatre sous... je n'ai que ça.
+
+--Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre à
+la masse. Qui me l'achète?
+
+--Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta
+ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse.
+
+Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son
+grotesque et laid visage, inondé de larmes, devenait presque touchant.
+Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient.
+
+Fleur-de-Marie aussi était bien heureuse, quoiqu'elle eût été obligée de
+dire à la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet:
+
+--Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra...
+
+--Oh! mon bon petit ange du paradis, s'écria Mont-Saint-Jean en tombant
+aux genoux de la Goualeuse, et en tâchant de lui prendre la main pour la
+baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi
+charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible,
+mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette,
+tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en
+deviendrai folle, c'est sûr. Moi qui tout à l'heure étais le _pâtiras_
+de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit...
+quelque chose... de votre chère petite voix de séraphin... voilà que
+vous les retournez de mal à bien, voilà qu'elles m'aiment à cette heure.
+Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me
+fâcher. Étais-je donc bête, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me
+faisaient, c'était pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'était
+pour mon bien, en voilà la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur
+la place que je ne dirais pas ouf. J'étais par trop susceptible aussi!
+
+--Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en
+finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans
+le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la trésorière jusqu'à ce qu'on ait
+employé l'argent! Faut pas le donner à Mont-Saint-Jean, elle est trop
+sotte.
+
+--Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix.
+
+--Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice,
+Mme Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes
+nécessaires à la layette; et puis, qui sait? Mme Armand sera sensible à
+la bonne action que vous avez faite, et peut-être demandera-t-elle qu'on
+ôte quelques jours de prison à celles qui sont bien notées... Eh bien!
+la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras,
+est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout à l'heure,
+quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean?
+
+La Louve ne répondit pas d'abord.
+
+À l'exaltation généreuse qui avait un moment animé ses traits succédait
+une sorte de défiance farouche.
+
+Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien à ce
+changement subit.
+
+--Goualeuse... venez... j'ai à vous parler, dit la Louve d'un air
+sombre.
+
+Et, se détachant du groupe des détenues, elle emmena brusquement
+Fleur-de-Marie près du bassin à margelles de pierre creusé au milieu du
+préau. Un banc était tout près.
+
+La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouvèrent ainsi presque
+isolées de leurs compagnes.
+
+
+
+
+VIII
+
+La Louve et la Goualeuse
+
+
+Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs,
+assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur
+imposer le bien ou le mal.
+
+Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises
+passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer;
+mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux
+qu'éphémères; à ces funestes effervescences succéderont de sourds
+ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus
+misérables conditions. Le déboire d'une violence est toujours amer, le
+réveil d'un excès toujours pénible.
+
+_La Louve_, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.
+
+D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs généreux
+instincts soient fécondés par l'intelligence, et que chez elles l'esprit
+soit au niveau du coeur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien,
+ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pénétrera doucement
+les âmes, comme les tièdes rayons du soleil pénètrent les corps d'une
+chaleur vivifiante... comme la fraîche rosée d'une nuit d'été imbibe la
+terre aride et brûlante.
+
+_Fleur-de-Marie_, si l'on veut, personnifiera cette influence
+bienfaisante.
+
+La réaction en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal; ses
+effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux,
+d'ineffable, qui peu à peu détend, calme, épanouit les coeurs les plus
+endurcis et leur fait goûter une sensation d'une inexprimable sérénité.
+
+Malheureusement le charme cesse.
+
+Après avoir entrevu de célestes clartés, les gens pervers retombent dans
+les ténèbres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves émotions qui
+les ont un moment surpris s'efface peu à peu. Parfois pourtant ils
+cherchent vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons de
+murmurer les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.
+
+Grâce à la bonne action qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la
+Goualeuse venaient de connaître la douceur passagère de ces
+ressentiments, aussi partagés par la Louve. Mais celle-ci, pour des
+raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longtemps que les
+autres prisonnières sous cette bienfaisante impression.
+
+Si l'on s'étonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, naguère si
+passivement, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et
+autorité, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait reçus pendant
+son séjour à la ferme de Bouqueval avaient rapidement développé les
+rares qualités de cette nature excellente.
+
+Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé
+irréparable, et qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en
+l'inspirant.
+
+Nous l'avons dit: la Louve s'était assise sur un banc de bois à côté de
+la Goualeuse.
+
+Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier
+contraste.
+
+Les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient; le ciel pur se
+pommelait çà et là de petites nuées blanches et floconneuses; quelques
+oiseaux, égayés par la tiédeur de la température, gazouillaient dans les
+branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois
+moineaux plus effrontés que les autres venaient boire et se baigner dans
+un petit ruisseau où s'écoulait le trop-plein du bassin; les mousses
+vertes veloutaient les revêtements de pierre des margelles; entre leurs
+assises disjointes poussaient çà et là quelques touffes d'herbe et de
+plantes pariétaires épargnées par la gelée.
+
+Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais
+Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces détails; les yeux tristement
+fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide où se
+réfléchissait la blancheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel,
+où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau
+soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature
+qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, et dont elle était
+encore privée.
+
+--Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa compagne, qui,
+assise auprès d'elle, restait sombre et silencieuse.
+
+--Il faut que nous ayons une explication, s'écria durement la Louve; ça
+ne peut pas durer ainsi.
+
+--Je ne vous comprends pas, la Louve.
+
+--Tout à l'heure, dans la cour, à propos de Mont-Saint-Jean, je m'étais
+dit: «Je ne veux plus céder à la Goualeuse», et pourtant je viens encore
+de vous céder...
+
+--Mais...
+
+--Mais je vous dis que ça ne peut pas durer...
+
+--Qu'avez-vous contre moi, la Louve?
+
+--J'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici, non, je
+n'ai plus ni coeur, ni force, ni hardiesse...
+
+Puis, s'interrompant, la Louve releva tout à coup la manche de sa robe,
+et, montrant à la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un
+duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie antérieure de ce bras,
+un tatouage indélébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans
+un coeur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots:
+
+ _Mort aux lâches!_
+ _Martial._
+ _P. L. V. (pour la vie)._
+
+--Voyez-vous cela? s'écria la Louve.
+
+--Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en
+détournant la vue.
+
+--Quand Martial, mon amant, m'a écrit, avec une aiguille rougie au feu,
+ces mots sur le bras: Mort aux lâches! il me croyait brave; s'il savait
+ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le
+corps comme ce poignard est planté dans ce coeur... et il aurait raison,
+car il a écrit là: Mort aux lâches! et je suis lâche.
+
+--Qu'avez-vous fait de lâche?
+
+--Tout...
+
+--Regrettez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure?
+
+--Oui...
+
+--Ah! je ne vous crois pas...
+
+--Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce
+que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu
+Mont-Saint-Jean quand elle était à genoux... à vous remercier?...
+
+--Qu'a-t-elle dit?
+
+--Elle a dit, en parlant de nous, que «d'un rien vous nous tourniez de
+mal à bien». Je l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, pour
+notre honte... c'était vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez
+du blanc au noir: on vous écoute, on se laisse aller à ses premiers
+mouvements... et on est votre dupe, comme tout à l'heure...
+
+--Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!
+
+--Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai
+jusqu'ici courbé la tête devant personne... La Louve est mon nom, et je
+suis bien nommée... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un
+homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me
+mettra sous ses pieds...
+
+--Moi!... et comment?
+
+--Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez
+d'abord par m'offenser...
+
+--Vous offenser?
+
+--Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds:
+«Moi!...» Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui
+donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon
+couteau levé...
+
+--Et je vous dis: «Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop
+souffrir...», reprit la Goualeuse... voilà tout.
+
+--Voilà tout?... oui, voilà tout!... Et pourtant ces seuls mots-là m'ont
+fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon...
+à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand
+je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le soir
+de votre arrivée ici, lorsque vous vous êtes mise à genoux pour votre
+prière, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le
+dortoir, pourquoi ai-je dit: «Faut la laisser tranquille... Elle prie,
+c'est qu'elle en a le droit...» Et le lendemain, pourquoi, moi et les
+autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?
+
+--Je ne sais pas... la Louve.
+
+--Vraiment! reprit cette violente créature avec ironie, vous ne le savez
+pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en
+plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez
+peut-être cela?
+
+--Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.
+
+--Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.
+
+--Je vous en prie, écoutez-moi.
+
+--Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouter... de vous regarder.
+Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien! deux ou trois fois
+je me suis surprise... faut-il être bête et lâche!... je me suis
+surprise à envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et
+triste... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux
+bleus, moi qui ai toujours détesté les blondes, vu que je suis brune...
+Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours,
+j'aurais marqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est pourtant pas votre
+sort qui peut tenter; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce
+naturel, dites?
+
+--Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous
+cause?
+
+--Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y
+toucher.
+
+--Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?
+
+--Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends
+rien à tout cela que je me défie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici
+j'avais été toujours gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous
+m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgré
+moi, m'ont remué le coeur et m'ont fait songer à toutes sortes de choses
+tristes.
+
+--Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je
+ne me souviens pas de vous avoir dit...
+
+--Eh! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une
+impatience courroucée, ce que vous faites est quelquefois aussi émouvant
+que ce que vous dites!... Vous êtes si maligne!...
+
+--Ne vous fâchez pas, la Louve... expliquez-vous...
+
+--Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la
+tête et les yeux baissés sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse
+larme est tombée sur votre main... Vous l'avez regardée pendant une
+minute... et puis vous avez porté votre main à vos lèvres, comme pour la
+baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?
+
+--C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.
+
+--Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si
+malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout écoeurée, toute
+sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est
+amusant? Comment! j'ai toujours été dure comme roc pour ce qui me
+touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il
+faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des
+lâchetés plein le coeur!... Oui, car tout ça c'est des pures lâchetés;
+et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas osé écrire à
+Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre
+fréquentation m'affadit le caractère, il faut que ça finisse... j'en ai
+assez; ça tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je
+suis... et ne pas me faire moquer de moi...
+
+--Et pourquoi se moquerait-on de vous?
+
+--Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la bête, moi qui
+faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis
+aussi belle que vous dans mon genre, je suis méchante... on me craint,
+c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Crève qui dit le
+contraire!
+
+--Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?
+
+--Oui, vous êtes pour moi une mauvaise connaissance; si ça continuait,
+dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la
+Brebis. Merci!... ça n'est pas moi qu'on châtrera jamais comme ça...
+Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fréquenter; pour
+me séparer tout à fait de vous, je vais demander à être changée de
+salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en
+haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'à ma sortie... Voilà ce
+que j'avais à vous dire, la Goualeuse.
+
+Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le coeur n'était pas
+complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contre de meilleures
+tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été
+éveillées chez la Louve par la sympathie, par l'intérêt involontaire que
+lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanité, de rares
+mais éclatants exemples prouvent, nous le répétons, qu'il est des âmes
+d'élite, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'attraction
+qu'elles forcent les êtres les plus réfractaires à entrer dans leur
+sphère et à tendre plus ou moins à s'assimiler à elles.
+
+Les résultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats,
+ne s'expliquent pas autrement...
+
+Dans un cercle infiniment borné, telle était la nature des rapports de
+Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction
+singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable
+et pervers, se défendait de tout son pouvoir contre la salutaire
+influence qui la gagnait... de même que les caractères honnêtes luttent
+énergiquement contre les influences mauvaises.
+
+Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne
+s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa
+réputation de créature indomptable et redoutée, et pour ne pas devenir
+de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.
+
+Pourtant ces hésitations, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de
+quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes
+trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât
+l'espoir qu'elle avait un moment conçu.
+
+Oui, pressentant que la Louve n'était pas absolument perdue, elle aurait
+voulu la sauver comme on l'avait sauvée elle-même.
+
+«La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur,
+pensait la Goualeuse, c'est de donner à d'autres, qui peuvent encore les
+entendre, les nobles conseils qu'il m'a donnés.»
+
+Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une
+sombre défiance, Fleur-de-Marie lui dit:
+
+--Je vous assure, la Louve... que vous vous intéressez à moi... non pas
+parce que vous êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse. Les
+braves coeurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des
+autres.
+
+--Il n'y a ni générosité ni courage là-dedans, dit brutalement la Louve;
+c'est de la lâcheté... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que
+je me suis attendrie... ça n'est pas vrai...
+
+--Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez témoigné de
+l'intérêt... vous me laisserez vous en être reconnaissante, n'est-ce
+pas?
+
+--Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que
+vous... ou seule au cachot, et bientôt je serai dehors, Dieu merci!
+
+--Et où irez-vous en sortant d'ici?
+
+--Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.
+
+--Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entretien en
+parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous
+serez bien contente de le revoir?
+
+--Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai
+été arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre qu'il avait eue parce
+qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept
+nuits, je ne l'ai pas quitté d'une minute, j'ai vendu la moitié de mon
+bazar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter,
+et je m'en vante... si mon homme vit, c'est à moi qu'il le doit... J'ai
+encore hier fait brûler un cierge pour lui... C'est des bêtises... mais
+c'est égal, on a vu quelquefois de très-bons effets de ça pour la
+convalescence...
+
+--Et où est-il maintenant? Que fait-il?
+
+--Il demeure toujours près du pont d'Asnières, sur le bord de l'eau.
+
+--Sur le bord de l'eau?
+
+--Oui, il est établi là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est
+toujours en guerre avec les gardes-pêche, et une fois qu'il est dans son
+bateau, avec son fusil à deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher,
+allez! dit orgueilleusement la Louve.
+
+--Quel est donc son état?
+
+--Il pêche en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un
+lion, quand un poltron veut faire chercher querelle à un autre, il s'en
+charge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore
+sa mère, deux soeurs et un frère... Autant vaudrait pour lui... ne pas
+l'avoir, ce frère-là, car c'est un scélérat qui se fera guillotiner un
+jour ou l'autre... ses soeurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux
+leur cou.
+
+--Et où l'avez-vous connu, Martial?
+
+--À Paris. Il avait voulu apprendre l'état de serrurier... un bel état,
+toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... ça
+lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tête, ça n'a pas pu
+marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses
+parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. Il vient me voir à
+Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières: c'est tout
+près: ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur
+les genoux et sur les mains.
+
+--Vous serez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit
+la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, à vous
+promener dans les champs.
+
+--J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes
+forêts, avec mon homme.
+
+--Dans les forêts?... Vous n'auriez pas peur?
+
+--Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt
+serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une hutte isolée où
+j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit
+tendre des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous
+arrêter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous
+cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est ça qui serait bon!
+
+--Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve?
+
+--Jamais.
+
+--Qui vous a donc donné ces idées-là?
+
+--Martial.
+
+--Comment?
+
+--Il était braconnier dans la forêt de Rambouillet. Il y a un an, il a
+_censé_ tirer sur un garde qui avait tiré sur lui... gueux de garde!
+Enfin ça n'a pas été prouvé en justice, mais Martial a été obligé de
+quitter le pays... Alors il est venu à Paris pour apprendre l'état de
+serrurier: c'est là où je l'ai connu. Comme il était trop mauvaise tête
+pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aimé retourner à Asnières
+près de ses parents, et marauder sur la rivière; c'est moins
+assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un
+jour ou l'autre. À force de me parler du braconnage et des forêts, il
+m'a fourré ces idées-là dans la tête... et maintenant il me semble que
+je suis née pour ça. Mais c'est toujours de même... ce que veut votre
+homme, vous le voulez... Si Martial avait été voleur... j'aurais été
+voleuse... Quand on a un homme, c'est pour être comme son homme.
+
+--Et vos parents, la Louve, où sont-ils?
+
+--Est-ce que je sais, moi!...
+
+--Il y a longtemps que vous ne les avez vus?
+
+--Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.
+
+--Ils étaient donc méchants pour vous?
+
+--Ni bons ni méchants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma mère
+s'en est allée d'un côté avec un soldat. Mon père, qui était journalier,
+a amené dans notre grenier une maîtresse à lui, avec deux garçons
+qu'elle avait, un de six ans et un de mon âge. Elle était marchande de
+pommes à la brouette. Ça n'a pas été trop mal dans les commencements;
+mais ensuite, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous
+une écaillère avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a
+su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison
+des batteries si enragées que ça nous en donnait la petite mort, à moi
+et aux deux garçons avec qui je couchais; car notre logement n'avait
+qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même
+chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour
+de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui
+reproche de ne pas lui avoir souhaité sa fête! De raisons en raisons,
+mon père a fini par lui fendre la tête d'un coup de manche à balai. J'ai
+joliment cru que c'était fini. Elle est tombée comme un plomb, la mère
+Madeleine mais elle avait la vie dure et la tête aussi. Après ça, elle
+le rendait bien à mon père; une fois, elle l'a mordu si fort à la main
+que le morceau lui est resté dans les dents. Faut dire que ces
+massacres-là, c'était comme qui dirait les jours des grandes eaux à
+Versailles; les jours ouvrables, les batteries étaient moins voyantes;
+il y avait des bleus, mais pas de rouge...
+
+--Et cette femme était méchante pour vous?
+
+--La mère Madeleine? Non, au contraire, elle n'était que vive; sauf ça
+une brave femme... Mais à la fin mon père en a eu assez; il lui a
+abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus
+revenu. Il était bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays.
+Alors j'avais quinze ou seize ans.
+
+--Et vous êtes restée avec l'ancienne maîtresse de votre père?
+
+--Où est-ce que je serais allée? Alors elle s'est mise avec un couvreur
+qui est venu habiter chez nous. Des deux garçons de la mère Madeleine,
+il y en a un, le plus grand, qui s'est noyé à l'île des Cygnes; l'autre
+est entré en apprentissage chez un menuisier.
+
+--Et que faisiez-vous chez cette femme?
+
+--Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter
+à manger à son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait
+plus souvent qu'à son tour, j'aidais la mère Madeleine à le rouer de
+coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la même
+chambre. Il était méchant comme un âne rouge quand il était dans le vin,
+il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraché sa
+hachette, il nous aurait assassinées toutes les deux. La mère Madeleine
+a eu pour sa part un coup sur l'épaule qui a saigné comme une vraie
+boucherie.
+
+--Et comment êtes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie
+en hésitant.
+
+--Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à
+l'île des Cygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps
+que lui, sa mère et son frère étaient venu loger chez nous, quand nous
+étions deux enfants... quoi!... Après lui le couvreur, ça m'est égal;
+mais j'avais peur d'être mise à la porte par la mère Madeleine, si elle
+s'apercevait de quelque chose. Ça est arrivé; comme elle était bonne
+femme, elle m'a dit: «Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es
+propre à rien, tu es trop mauvaise tête pour te mettre en place ou pour
+apprendre un état; tu vas venir avec moi te faire inscrire à la police;
+à défaut de tes parents, je répondrai de toi, ça te fera toujours un
+sort autorisé par le gouvernement; t'auras rien à faire qu'à nocer; je
+serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus à charge. Qu'est-ce que tu
+dis de cela, ma fille?--Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai
+répondu, je n'avais pas songé à ça.» Nous avons été au bureau des
+moeurs, elle m'a recommandée dans une maison et c'est depuis ce temps-là
+que je suis inscrite. J'ai revu la mère Madeleine, il y a de ça un an;
+j'étais à boire avec mon homme, nous l'avons invitée; elle nous a dit
+que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'ai pas rencontrée,
+elle; je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait qu'elle avait été
+apportée à la morgue il y a trois mois. Si ça est, ma foi, tant pis! car
+c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le coeur sur la
+main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.
+
+Fleur-de-Marie, quoique plongée jeune, dans une atmosphère de
+corruption, avait depuis respiré un air si pur qu'elle éprouva une
+oppression douloureuse à l'horrible récit de la Louve.
+
+Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il
+faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille
+fois au-dessous d'innombrables réalités.
+
+Oui, l'ignorance et la misère conduisent souvent les classes pauvres à
+ces effrayantes dégradations humaines et sociales.
+
+Oui, il est une foule de tanières où enfants et adultes, filles et
+garçons, légitimes ou bâtards, gisant pêle-mêle sur la même paillasse
+comme des bêtes dans la même litière, ont continuellement sous les yeux
+d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de
+meurtres.
+
+Oui, et trop fréquemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de
+plus à ces horreurs.
+
+Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de mystère, et
+respecter la sainteté du foyer domestique.
+
+Mais les artisans les plus honnêtes, occupant presque toujours une seule
+chambre avec leur famille, sont forcés, faute de lits et d'espace, de
+faire coucher leurs enfants ensemble frères et soeurs, à quelques pas
+d'eux, maris et femmes.
+
+Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités,
+presque toujours inévitablement imposées aux artisans pauvres, mais
+probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépravés par
+l'ignorance ou par l'inconduite?
+
+Quels épouvantables exemples ne donneront-ils pas à de malheureux
+enfants abandonnés, ou plutôt excités, dès leur plus tendre jeunesse, à
+tous les penchants brutaux, à toutes les passions animales! Auront-ils
+seulement l'idée du devoir, de l'honnêteté, de la pudeur?
+
+Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du
+nouveau monde?
+
+Pauvres créatures corrompues en naissant, qui, dans les prisons où les
+conduisent souvent le vagabondage et le délaissement, sont déjà flétries
+par cette grossière et terrible métaphore:
+
+«Graines de bagne!!!»
+
+Et la métaphore a raison.
+
+Cette sinistre prédiction s'accomplit presque toujours: galères ou
+lupanar, chaque sexe a son avenir.
+
+Nous ne voulons justifier ici aucun débordement.
+
+Que l'on compare seulement la dégradation volontaire d'une femme
+pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait donné
+que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette dégradation
+à celle de la Louve, créature pour ainsi dire élevée dans le vice, par
+le vice et pour le vice, à qui l'on montre, non sans raison, la
+prostitution comme un état protégé par le gouvernement!
+
+Ce qui est vrai.
+
+Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.
+
+Un bureau où souvent la mère vient autoriser la prostitution de sa
+fille; le mari, la prostitution de sa femme.
+
+Cet endroit s'appelle le «bureau des moeurs»!!!
+
+Ne faut-il pas qu'une société ait un vice d'organisation bien profond,
+bien incurable, à l'endroit des lois qui régissent la condition de
+l'homme et de la femme, pour que le pouvoir--le pouvoir... cette grave
+et morale abstraction--soit obligé non-seulement de tolérer, mais de
+réglementer, mais de légaliser, mais de protéger, pour la rendre moins
+dangereuse, cette vente du corps et de l'âme, qui, multipliée par les
+appétits effrénés d'une population immense, atteint chaque jour à un
+chiffre presque incommensurable!
+
+
+
+
+IX
+
+Châteaux en Espagne
+
+
+La Goualeuse, surmontant l'émotion que lui avait causé la triste
+confession de sa compagne, lui dit timidement:
+
+--Écoutez-moi sans vous fâcher.
+
+--Voyons, dites, j'espère que j'ai assez bavardé; mais au fait c'est
+égal, puisque c'est la dernière fois que nous causons ensemble.
+
+--Êtes-vous heureuse, la Louve?
+
+--Comment?
+
+--De la vie que vous menez?
+
+--Ici, à Saint-Lazare?
+
+--Non, chez vous, quand vous êtes libre?
+
+--Oui, je suis heureuse.
+
+--Toujours?
+
+--Toujours.
+
+--Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?
+
+--Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.
+
+--Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, après un moment de
+silence, est-ce que vous n'aimez pas à faire quelquefois des châteaux en
+Espagne? C'est si amusant en prison!
+
+--À propos de quoi, des châteaux en Espagne?
+
+--À propos de Martial.
+
+--De mon homme?
+
+--Oui.
+
+--Ma foi, je n'en ai jamais fait.
+
+--Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.
+
+--Bah! à quoi bon?
+
+--À passer le temps.
+
+--Eh bien! voyons ce château en Espagne.
+
+--Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois
+vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: «Abandonnée de votre
+père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais
+exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être
+devenue...»
+
+--D'être devenue quoi?
+
+--Ce que vous et moi nous sommes devenues, répondit la Goualeuse d'une
+voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise
+encore: «Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie
+mauvaise; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.»
+
+La Louve haussa les épaules.
+
+--Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?
+
+--Excepté le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre
+action coupable?
+
+--Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'était dans les
+bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme
+le gibier, à qui peut les prendre? Où donc est la marque de leur
+propriétaire?
+
+--Eh bien! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux métier de maraudeur
+de rivière, il veuille devenir tout à fait honnête; supposez qu'il
+inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de confiance
+à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de
+garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans
+ses goûts, j'espère; c'est le même état, mais en bien.
+
+--Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.
+
+--Seulement on ne lui donnerait cette place qu'à la condition qu'il vous
+épouserait et qu'il vous emmènerait avec lui.
+
+--M'en aller avec Martial!
+
+--Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond
+des forêts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de
+braconnier, où vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir
+une honnête petite chaumière dont vous seriez la ménagère active et
+laborieuse?
+
+--Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?
+
+--Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un château en Espagne.
+
+--Ah! comme ça, à la bonne heure.
+
+--Dites donc, la Louve, il me semble déjà vous voir établie dans votre
+maisonnette, en pleine forêt, avec votre mari et deux ou trois enfants.
+Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!
+
+--Des enfants de mon homme? s'écria la Louve avec une passion farouche;
+oh! oui, ils seraient fièrement aimés, ceux-là!
+
+--Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand
+ils seraient un peu grands, ils commenceraient à vous rendre bien des
+services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre
+chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la forêt faire pâturer
+une vache ou deux qu'on vous donnerait pour récompenser votre mari de
+son activité; car ayant été braconnier, il n'en serait que meilleur
+garde-chasse.
+
+--Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces châteaux en Espagne.
+Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!
+
+--On serait très-content de votre mari... vous auriez de son maître
+quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il
+vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au
+soir.
+
+--Oh! si ce n'était que ça, une fois auprès de mon homme, l'ouvrage ne
+me ferait pas peur, à moi... j'ai de bons bras...
+
+--Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en réponds... Il y a tant
+à faire!... tant à faire!... C'est l'étable à soigner, les repas à
+préparer, les habits de la famille à raccommoder; c'est un jour le
+blanchissage, un autre jour le pain à cuire, ou bien encore la maison à
+nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la forêt disent:
+«Oh! il n'y a pas une ménagère comme la femme à Martial; de la cave au
+grenier sa maison est un miracle de propreté... et des enfants toujours
+si bien soignés! C'est qu'aussi elle est fièrement laborieuse, Mme
+Martial...»
+
+--Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais Mme Martial...
+reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; Mme Martial!...
+
+--Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?
+
+--Bien sûr, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une
+bête... Mais, bah!... bah!... louve je suis née... louve je mourrai...
+
+--Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure,
+mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait
+pas?...
+
+--Oh! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches à
+soigner qui m'embarrasseraient, allez!
+
+--Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos;
+l'hiver, à la veillée, pendant que les enfants dorment, et que votre
+mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens...
+écoutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.
+
+--Bah! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma foi non;
+j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du
+feu; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!
+
+Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le
+présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivement intéressée que
+précédemment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parlé des douceurs
+rustiques de la ferme de Bouqueval.
+
+La Louve ne cachait pas les goûts sauvages que lui avait inspirés son
+amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait
+ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, à propos de la vie des
+champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la
+Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez
+émouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour
+désirer ardemment une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et
+pitié.
+
+Enchantée de voir sa compagne l'écouter avec curiosité, la Goualeuse
+reprit en souriant:
+
+--Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler
+ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?
+
+--Tiens, au contraire, ça me flatte... Puis la Louve haussa les épaules
+en souriant aussi et reprit: Quelle bêtise de jouer à la madame!
+Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est amusant...
+Vous dites donc?...
+
+--Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond
+des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons.
+
+--Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit
+dans la forêt et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien
+loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sois au
+coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou même toute seule sans mon
+homme, s'il était à faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, à
+moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne, là...
+allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!
+
+--Oh! je vous crois... vous êtes très-brave, vous... mais moi,
+poltronne, je préfère le printemps à l'hiver... Oh! le printemps! madame
+Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent
+les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est
+embaumé... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans
+l'herbe nouvelle; et puis la forêt serait si touffue qu'on apercevrait à
+peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois
+d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a
+plantée et qui ombrage le banc de gazon où il dort durant la grande
+chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux
+enfants de ne pas réveiller leur père... Je ne sais pas si vous avez
+remarqué cela: mais dans le fort de l'été, sur le midi, il se fait dans
+les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les
+feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...
+
+--Ça, c'est vrai, répéta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en
+plus la réalité, croyait presque voir se dérouler à ses yeux les riants
+tableaux que lui présentait l'imagination poétique de Fleur-de-Marie, si
+instinctivement amoureuse des beautés de la nature.
+
+Ravie de la profonde attention que lui prêtait sa compagne, la Goualeuse
+reprit en se laissant elle-même entraîner au charme des pensées qu'elle
+évoquait:
+
+--Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois,
+c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'été tombant sur les
+feuilles; aimez-vous cela aussi?
+
+--Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'été.
+
+--N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien
+trempé, quelle bonne odeur fraîche! Et puis, comme le soleil, en passant
+à travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui
+pendent aux feuilles après l'ondée! Avez-vous aussi remarqué cela?
+
+--Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites à présent...
+Comme c'est drôle pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on
+semble tout voir, tout voir, à mesure que vous parlez... et puis, dame!
+je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous
+dites... ça sent bon... ça rafraîchit... comme la pluie d'été dont nous
+parlons.
+
+Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent contagieuse. La
+Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence
+de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:
+
+--Il ne faut pas croire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été.
+Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs
+plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que
+vos enfants... vos enfants libres, gais et légers comme eux. Voyez-vous,
+à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de
+l'aîné, qui ramène deux génisses du pâturage? Ils ont bien vite reconnu
+le tintement lointain des clochettes, allez!...
+
+--Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus
+hardi, qui s'est fait mettre, par son frère aîné qui le soutient, à
+califourchon sur le dos d'une des vaches...
+
+--Et l'on dirait que la pauvre bête sait quel fardeau elle porte, tant
+elle marche avec précaution... Mais voilà l'heure du souper: votre aîné,
+tout en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un
+panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une
+couche épaisse de violettes sauvages.
+
+--Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume! Mais mon
+Dieu! mon Dieu! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la
+Goualeuse?
+
+--Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les
+violettes... il n'y a qu'à regarder et à ramasser, madame Martial...
+Mais parlons ménage... voici la nuit, il faut traire vos laitières,
+préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer
+les chiens de votre mari, et bientôt la voix de leur maître, qui, tout
+harassé qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de
+chanter, quand, par une belle soirée d'été, le coeur satisfait, on
+regarde la maison où vous attendent une bonne femme et deux enfants?
+N'est-ce pas, madame Martial?
+
+--C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve,
+devenant de plus en plus songeuse.
+
+--À moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, émue
+elle-même. Et ces larmes-là sont aussi douces que des chansons... Et
+puis, quand la nuit est venue tout à fait, quel bonheur de rester sous
+la tonnelle à jouir de la sérénité d'une belle soirée... à respirer
+l'odeur de la forêt... à écouter babiller ses enfants... à regarder les
+étoiles... Alors le coeur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il
+déborde par la prière... Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit
+la fraîcheur du soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel
+étoilé?... Après ce remerciement ou cette prière, on va dormir
+paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Créateur...
+car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honnête, est celle de
+tous les jours...
+
+--De tous les jours!... répéta la Louve, la tête baissée sur sa
+poitrine, le regard fixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu
+est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...
+
+--Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne
+devrait-il pas être béni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie
+paisible et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans
+la boue des rues de Paris?
+
+Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve à la réalité.
+
+Il venait de se passer dans l'âme de cette créature un phénomène
+étrange.
+
+Peinture naïve d'une condition humble et rude, ce simple récit, tour à
+tour éclairé des douces lueurs du foyer domestique, doré par quelques
+joyeux rayons de soleil, rafraîchi par la brise des grands bois ou
+parfumé de la senteur des fleurs sauvages, ce récit avait fait sur la
+Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait
+fait une exhortation d'une moralité transcendante.
+
+Oui, à mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait désiré d'être
+ménagère infatigable, vaillante épouse, mère pieuse et dévouée.
+
+Inspirer, même pendant un moment, à une femme violente, immorale,
+avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le goût du travail,
+la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement en lui
+promettant ce que Dieu donne à tous, le soleil du ciel et l'ombre des
+forêts... ce que l'homme doit à qui travaille, un toit et du pain,
+n'était-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!
+
+Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plus fulminant,
+auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions
+menaçantes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?
+
+La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à
+la réalité, après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et
+salutaire où, pour la première fois, l'avait plongée Fleur-de-Marie,
+prouvait l'influence des paroles de cette dernière sur sa malheureuse
+compagne.
+
+Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant
+mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse
+était manifeste.
+
+Après un moment de silence et de réflexion, la Louve redressa
+brusquement la tête, passa la main sur son front, et se levant
+menaçante, courroucée:
+
+--Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me défier de toi et de ne pas
+vouloir t'écouter... parce que ça tournerait mal pour moi! Pourquoi
+m'as-tu parlé ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela,
+parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aimé à vivre au
+fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me
+bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse!
+Maintenant, malgré moi, je vais toujours penser à cette forêt, à cette
+maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais...
+jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma
+vie va donc être un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui,
+par ta faute!...
+
+--Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.
+
+--Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants.
+
+--Oui, tant mieux; car si votre misérable vie d'à présent vous paraît un
+enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.
+
+--Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? À
+quoi bon regretter d'être une fille des rues, puisque je dois mourir
+fille des rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant
+dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. Réponds...
+réponds! Pourquoi es-tu venue me faire désirer ce que je ne peux pas
+avoir?
+
+--Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie,
+je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher à dégager sa
+main.
+
+--Eh bien! après, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? À
+quoi ça m'avancera-t-il?
+
+--À voir se réaliser ce que vous regardez comme un rêve, dit
+Fleur-de-Marie, d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée
+de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frappée
+d'étonnement.
+
+--Écoutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de
+compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces
+pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir
+de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir?
+
+--Vous? Vous pourriez cela?
+
+--Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...
+
+--Puissant comme Dieu?...
+
+--Écoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais une
+pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle
+avec des larmes de reconnaissance--et Fleur-de-Marie essuya ses yeux--un
+jour celui-là est venu à moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute
+méprisée que j'étais, de me dire de consolantes paroles... les premières
+que j'aie entendues!... Je lui avais raconté mes souffrances, mes
+misères, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à
+l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée avec bonté,
+il ne m'a pas blâmée, il m'a plainte; il ne m'a pas reproché mon
+abjection, il m'a vanté la vie calme et pure que l'on menait aux champs.
+
+--Comme vous tout à l'heure...
+
+--Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir
+qu'il me montrait me semblait plus beau!
+
+--Comme moi, bon Dieu!
+
+--Oui, et ainsi que vous je disais: «À quoi bon, hélas! me faire
+entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?...» Mais
+j'avais tort de désespérer... car celui dont je vous parle est, comme
+Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire
+luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à
+personne ni pitié, ni bonheur, ni espérance.
+
+--Et pour vous... qu'a-t-il fait?
+
+--Il m'a traitée en enfant malade; j'étais, comme vous, plongée dans un
+air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant; je
+vivais aussi parmi des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des
+êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit...
+car, comme Dieu encore, à tous ceux qui l'aiment et le respectent, il
+donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles
+vous émeuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que
+son esprit et sa pensée m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus
+heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous
+promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore à cette heure
+l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: «Espérez!...» c'est
+qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs...
+car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence...
+
+En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse,
+inspirée; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat,
+ses beaux yeux brillèrent doucement; elle rayonnait alors d'une beauté
+si noble, si touchante, que la Louve, déjà profondément émue de cet
+entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et
+s'écria:
+
+--Mon Dieu!... où suis-je? Est-ce que je rêve? Je n'ai jamais rien
+entendu, rien vu de pareil... ça n'est pas possible!... Mais qui
+êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout autre que
+nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant,
+vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous
+soyez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour
+nous tenter!!! Vous êtes donc pour le bien... comme le démon pour le
+mal?
+
+Fleur-de-Marie allait répondre, lorsque Mme Armand vint l'interrompre et
+la chercher pour la conduire auprès de Mme d'Harville.
+
+La Louve restait frappée de stupeur; l'inspectrice lui dit:
+
+--Je vois avec plaisir que la présence de la Goualeuse dans la prison
+vous a porté bonheur à vous et à vos compagnes... Je sais que vous avez
+fait une quête pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela
+est charitable, la Louve. Cela vous sera compté... J'étais bien sûre que
+vous valiez mieux que vous ne vouliez le paraître... En récompense de
+votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abréger
+de beaucoup les jours de prison qui vous restent à subir.
+
+Et Mme Armand s'éloigna, suivie de Fleur-de-Marie.
+
+L'on ne s'étonnera pas du langage presque éloquent de Fleur-de-Marie en
+songeant que cette nature, si merveilleusement douée, s'était rapidement
+développée, grâce à l'éducation et aux enseignements qu'elle avait reçus
+à la ferme de Bouqueval.
+
+Puis la jeune fille était surtout forte de son expérience.
+
+Les sentiments qu'elle avait éveillés dans le coeur de la Louve avaient
+été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circonstances à peu près
+semblables.
+
+Croyant reconnaître quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait
+tâché de la ramener à l'honnêteté en lui prouvant (selon la théorie de
+Rodolphe appliquée à la ferme de Bouqueval) qu'il était de son intérêt
+de devenir honnête, et en lui montrant sa réhabilitation sous de riantes
+et attrayantes couleurs...
+
+Et, à ce propos, répétons que l'on procède d'une manière incomplète et,
+ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes
+pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.
+
+Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace
+des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire à leurs
+oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, chaînes
+de bagne; et enfin au loin, dans une pénombre effrayante, à l'extrême
+horizon du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant
+aux lueurs des flammes éternelles...
+
+On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable,
+terrible...
+
+À qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...
+
+Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-t-elle dons
+honorables, distinctions glorieuses?
+
+Non.
+
+Par des bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la
+résignation, à l'ordre, à la probité, cette masse immense d'artisans
+voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à
+une misère profonde?
+
+Non.
+
+En regard de l'échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où
+monte le grand homme de bien?
+
+Non.
+
+Étrange, fatal symbole! On représente la justice aveugle, portant d'une
+main un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent
+l'accusation et la défense.
+
+Ceci n'est pas l'image de la justice.
+
+C'est l'image de la loi, ou plutôt de l'homme qui condamne ou absout
+selon sa conscience.
+
+La JUSTICE tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une
+pour frapper les méchants, l'autre pour récompenser les bons.
+
+Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles châtiments pour le
+mal, il est d'éclatants triomphes pour le bien; tandis qu'à cette heure,
+dans son naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des
+tribunaux, des geôles, des galères et des échafauds.
+
+Le peuple voit bien une justice criminelle _(sic),_ composée d'hommes
+fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir,
+à punir des scélérats.
+
+Il ne voit pas de justice vertueuse[1], composée d'hommes fermes,
+intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à récompenser les
+gens de bien.
+
+Tout lui dit: «Tremble!...»
+
+Rien ne lui dit: «Espère!...»
+
+Tout le menace...
+
+Rien ne le console.
+
+L'État dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile
+punition des crimes. Avec cette somme énorme, il entretient prisonniers
+et geôliers, galériens et argousins, échafauds et bourreaux.
+
+Cela est nécessaire, soit.
+
+Mais combien dépense l'État pour la rémunération si salutaire, si
+féconde, des gens de bien?
+
+Rien.
+
+Et ce n'est pas tout.
+
+Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous
+conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irréprochable
+probité seraient au comble de leurs voeux s'ils étaient certains de
+jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours
+assurés d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon gîte!
+
+Et pourtant, au nom de leur dignité d'honnêtes gens rudement et
+longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de prétendre à jouir du même
+bien-être que les scélérats, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire,
+auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu
+de la misère et des tentations?
+
+Ceux-là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la
+peine de les chercher et, sinon de les récompenser, à la glorification
+de l'humanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et
+difficile qu'ils parcourent vaillamment?
+
+Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus
+obscurément que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas
+toujours découverts par la justice criminelle?
+
+Hélas! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.
+
+Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle
+ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du
+crime.
+
+Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la
+reconnaissance de tous, comme on dénonce aujourd'hui les crimes à la
+vindicte des lois.
+
+Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus
+féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs:
+
+Un homme a tué un autre homme pour le voler:
+
+Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin
+reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la
+populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.
+
+Voilà le dernier mot de la société.
+
+Voilà le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voilà
+le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le
+plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...
+
+Le seul... car rien ne sert de contrepoids à ce billot dégouttant de
+sang.
+
+Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce
+spectacle funèbre.
+
+Continuons notre utopie...
+
+N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous
+les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifiées et
+matériellement rémunérées par l'État?
+
+Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un
+tribunal auguste, imposant, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une
+foule immense, un pauvre et honnête artisan, dont on raconterait la
+longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:
+
+--Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaillé, souffert,
+courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par
+vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus
+supérieures vous ont hautement distingué: soyez glorifié et récompensé.
+Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans
+l'oubli ni le mal ni le bien... À chacun elle paye selon ses oeuvres...
+l'État vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la
+considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance
+une vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront
+toujours exaltés ceux qui, comme vous, auront justifié, perdant beaucoup
+d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de
+rares et grandes qualités morales... Votre exemple encouragera le plus
+grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau
+que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une
+salutaire émulation, ils lutteront d'énergie dans l'accomplissement des
+devoirs les plus difficiles, afin d'être un jour distingués entre tous
+et rémunérés comme vous...
+
+Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier égorgé,
+du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon
+plus salutaire, plus féconde?
+
+Sans doute beaucoup d'esprits délicats s'indigneront à la seule pensée
+de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce qu'il y a au
+monde de plus éthéré: la vertu!
+
+Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou
+moins philosophiques, platoniques, théologiques, mais surtout
+économiques, telles que celles-ci:
+
+_Le bien porte en soi sa récompense..._
+
+_La vertu est une chose sans prix..._
+
+_La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses._
+
+Et enfin cette objection triomphante et sans réplique:
+
+_Le bonheur éternel qui attend les justes dans l'autre vie doit
+uniquement suffire pour les encourager au bien._
+
+À cela nous répondrons que la société, pour intimider et punir les
+coupables, ne nous paraît pas exclusivement se reposer sur la vengeance
+divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.
+
+La société prélude au jugement dernier par des jugements humains...
+
+En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe,
+aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente
+modestement... de gendarmes.
+
+Nous le répétons:
+
+Pour terrifier les méchants, on matérialise, ou plutôt on réduit à des
+proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticipés du
+courroux céleste...
+
+Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine
+à l'égard des gens de bien?
+
+Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables,
+comme de véritables utopies qu'elles sont.
+
+La société est si bien comme elle est! Interrogez plutôt tous ceux qui,
+la jambe avinée, l'oeil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux
+banquet!
+
+
+
+
+X
+
+La protectrice
+
+
+L'inspectrice entra bientôt avec la Goualeuse dans le petit salon où se
+trouvait Clémence; la pâleur de la jeune fille s'était légèrement
+colorée ensuite de son entretien avec la Louve.
+
+--Mme la marquise, touchée des excellents renseignements que je lui ai
+donnés sur vous, dit Mme Armand à Fleur-de-Marie, désire vous voir, et
+daignera peut-être vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre
+peine.
+
+--Je vous remercie, madame, répondit timidement Fleur-de-Marie à Mme
+Armand, qui la laissa seule avec la marquise.
+
+Celle-ci, frappée de l'expression candide des traits de sa protégée, de
+son maintien rempli de grâce et de modestie, ne put s'empêcher de se
+souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononcé le nom de
+Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnière en proie à
+un amour profond et caché.
+
+Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait être question du
+grand-duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à la
+beauté, la Goualeuse était digne de l'amour d'un prince...
+
+À l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit,
+respirait une bonté charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement
+attirée vers elle.
+
+--Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup la douceur de votre
+caractère et la sagesse exemplaire de votre conduite, Mme Armand se
+plaint de votre peu de confiance envers elle.
+
+Fleur-de-Marie baissa la tête sans répondre.
+
+--Les habits de paysanne dont vous étiez vêtue lorsqu'on vous a arrêtée,
+votre silence au sujet de l'endroit où vous demeuriez avant d'être
+amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances.
+
+--Madame...
+
+--Je n'ai aucun droit à votre confiance, ma pauvre enfant, je ne
+voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que
+si je demandais votre sortie de prison, cette grâce pourrait m'être
+accordée. Avant d'agir, je désirerais causer avec vous de vos projets,
+de vos ressources pour l'avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si,
+comme je n'en doute pas, vous êtes décidée à suivre la bonne voie où
+vous êtes entrée, ayez confiance en moi, je vous mettrai à même de
+gagner honorablement votre vie...
+
+La Goualeuse fut émue jusqu'aux larmes de l'intérêt que lui témoignait
+Mme d'Harville. Après un moment d'hésitation, elle lui dit:
+
+--Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si
+généreuse, que je dois peut-être rompre le silence que j'ai gardé
+jusqu'ici sur le passé... un serment m'y forçait.
+
+--Un serment?
+
+--Oui, madame, j'ai juré de taire à la justice et aux personnes
+employées dans cette prison par suite de quels événements j'ai été
+conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une
+promesse...
+
+--Laquelle?
+
+--Celle de me garder le secret, je pourrais, grâce à vous, madame, sans
+manquer pourtant à mon serment, rassurer des personnes respectables qui,
+sans doute, sont bien inquiètes de moi.
+
+--Comptez sur ma discrétion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez à
+dire.
+
+--Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes
+bienfaiteurs ne ressemblât à de l'ingratitude!...
+
+Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frappèrent
+Mme d'Harville d'un nouvel étonnement.
+
+--Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles,
+tout m'étonne au dernier point. Comment, avec une éducation qui paraît
+distinguée, avez-vous pu...
+
+--Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume.
+C'est qu'hélas! cette éducation, il y a bien peu de temps que je l'ai
+reçue. Je dois ce bienfait à un protecteur généreux, qui, comme vous,
+madame... sans me connaître... sans même avoir les favorables
+renseignements qu'on vous a donnés sur moi, m'a prise en pitié...
+
+--Et ce protecteur... quel est-il?
+
+--Je l'ignore, Madame...
+
+--Vous l'ignorez?
+
+--Il ne se fait connaître, dit-on, que par son inépuisable bonté; grâce
+au ciel, je me suis trouvée sur son passage.
+
+--Et où l'avez-vous rencontré?
+
+--Une nuit... dans la Cité, madame, dit la Goualeuse en baissant les
+yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a
+courageusement défendue: telle a été ma première rencontre avec lui.
+
+--C'était donc un homme... du peuple?
+
+--La première fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le
+langage... mais plus tard...
+
+--Plus tard?
+
+--La manière dont il m'a parlé, le profond respect dont l'entouraient
+les personnes auxquelles il m'a confiée, tout m'a prouvé qu'il avait
+pris par déguisement l'extérieur d'un de ces hommes qui fréquentent la
+Cité.
+
+--Mais dans quel but?
+
+--Je ne sais...
+
+--Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez-vous?
+
+--Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je
+puis sans cesse bénir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M.
+Rodolphe, madame...
+
+Clémence devint pourpre.
+
+--Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement à
+Fleur-de-Marie.
+
+--Je l'ignore, madame... Dans la ferme où il m'avait envoyée, on ne le
+connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.
+
+--Et son âge?
+
+--Il est jeune encore, madame...
+
+--Et beau?
+
+--Oh! oui... beau, noble... comme son coeur...
+
+L'accent reconnaissant, passionné de Fleur-de-Marie en prononçant ces
+mots, causa une impression douloureuse à Mme d'Harville.
+
+Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait
+du prince.
+
+Les remarques de l'inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la
+Goualeuse aimait Rodolphe... c'était son nom qu'elle avait prononcé
+pendant son sommeil...
+
+Dans quelles circonstances étranges le prince et cette malheureuse
+s'étaient-ils rencontrés?
+
+Pourquoi Rodolphe était-il allé déguisé dans la Cité?
+
+La marquise ne put résoudre ces questions.
+
+Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois méchamment
+et faussement raconté des prétendues excentricités de Rodolphe, de ses
+amours étranges... N'était-il pas, en effet, bizarre, qu'il eût retiré
+de la fange cette créature d'une ravissante beauté, d'une intelligence
+peu commune?...
+
+Clémence avait de nobles qualités; mais elle était femme, et elle aimait
+profondément Rodolphe, quoiqu'elle fût décidée à ensevelir ce secret au
+plus profond de son coeur...
+
+Sans réfléchir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions
+généreuses que le prince était accoutumé de faire dans l'ombre; sans
+réfléchir qu'elle confondait peut-être avec l'amour un sentiment de
+gratitude exalté; sans réfléchir enfin que, ce sentiment eût-il été plus
+tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment
+d'amertume et d'injustice, ne put s'empêcher de regarder la Goualeuse
+comme sa rivale.
+
+Son orgueil se révolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle
+souffrait malgré elle d'une rivalité si abjecte.
+
+Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec
+l'affectueuse bienveillance de ses premières paroles:
+
+--Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse
+en prison? Comment vous trouvez-vous ici?
+
+--Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frappée de ce brusque
+changement de langage, vous ai-je déplu en quelque chose?...
+
+--Et en quoi pouvez-vous m'avoir déplu? demanda Mme d'Harville avec
+hauteur.
+
+--C'est qu'il me semble... que tout à l'heure... vous me parliez avec
+plus de bonté, madame...
+
+--En vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de mes
+paroles? Puisque je consens à m'intéresser à vous... j'ai le droit, je
+pense, de vous adresser certaines questions...
+
+À peine ces mots étaient-ils prononcés que Clémence, pour plusieurs
+raisons, en regretta la dureté.
+
+D'abord par un louable retour de générosité, puis parce qu'elle songea
+qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle
+désirait savoir.
+
+En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et
+confiante, devint tout à coup craintive.
+
+De même que la sensitive, à la première atteinte, referme ses feuilles
+délicates et se replie sur elle-même... le coeur de Fleur-de-Marie se
+serra douloureusement.
+
+Clémence reprit doucement, pour ne pas éveiller les soupçons de sa
+protégée par un revirement trop subit:
+
+--En vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant autant à
+vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonnière. Comment,
+après être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter
+la nuit dans une promenade qui vous était interdite? Tout cela, je vous
+l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a
+jusqu'ici imposé le silence... mais ce serment même est si étrange!...
+
+--J'ai dit la vérité, madame...
+
+--J'en suis certaine... il n'y a qu'à vous voir, qu'à vous entendre,
+pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a
+d'incompréhensible dans votre situation augmente, irrite encore mon
+impatiente curiosité; c'est seulement à cela que vous devez attribuer la
+vivacité de mes paroles de tout à l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai
+eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit à vos confidences que mon
+vif désir de vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous
+n'avez dit à personne, et je suis très-touchée, croyez-moi, pauvre
+enfant, de cette preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte...
+Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si
+vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous
+vous proposez.
+
+Grâce à ce _replâtrage_ assez habile (qu'on nous passe cette
+trivialité), Mme d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un
+moment effarouchée.
+
+Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha même d'avoir mal interprété
+les mots qui l'avaient blessée.
+
+--Pardonnez-moi, madame, dit-elle à Clémence; j'ai sans doute eu tort de
+ne pas vous dire tout de suite ce que vous désirez savoir; mais vous
+m'avez demandé le nom de mon sauveur... malgré moi je n'ai pu résister
+au bonheur de parler de lui...
+
+--Rien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes reconnaissante.
+Mais par quelle circonstance avez-vous quitté les honnêtes gens chez
+lesquels il vous avait placée sans doute? Est-ce à cet événement que se
+rapporte le serment dont vous m'avez parlé?
+
+--Oui, madame; mais, grâce à vous, je crois maintenant pouvoir, tout en
+restant fidèle à ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma
+disparition...
+
+--Voyons, ma pauvre enfant, je vous écoute.
+
+--Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait placée dans une ferme
+située à quatre ou cinq lieues d'ici...
+
+--Il vous y avait conduite... lui-même?
+
+--Oui, madame... il m'avait confiée à une dame aussi bonne que
+vénérable... que j'aimai bientôt comme ma mère... Elle et le curé du
+village, à la recommandation de M. Rodolphe, s'occupèrent de mon
+éducation...
+
+--Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent à la ferme?
+
+--Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis
+restée.
+
+Clémence ne put cacher un tressaillement de joie.
+
+--Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse...
+n'est-ce pas?
+
+--Oh! oui, madame!... C'était pour moi plus que du bonheur... c'était un
+sentiment mêlé de reconnaissance, de respect, d'admiration et même d'un
+peu de crainte...
+
+--De la crainte?
+
+--De lui à moi... de lui aux autres... la distance est si grande!...
+
+--Mais... quel est donc son rang?
+
+--J'ignore s'il a un rang, madame.
+
+--Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les
+autres.
+
+--Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est
+l'élévation de son caractère... c'est son inépuisable générosité pour
+ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire à tous... Les
+méchants mêmes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le
+respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler
+encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une idée
+incomplète de celui que l'on doit se borner à adorer en silence...
+autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.
+
+--Cette comparaison...
+
+--Est peut-être sacrilège, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de
+lui comparer celui qui m'a donné la conscience du bien et du mal, celui
+qui m'a retirée de l'abîme... celui enfin à qui je dois une vie
+nouvelle?
+
+--Je ne vous blâme pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles
+exagérations. Mais comment avez-vous abandonné cette ferme où vous
+deviez vous trouver si heureuse?
+
+--Hélas!... cela n'a pas été volontairement, madame!
+
+--Qui vous y a donc forcée?
+
+--Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore à
+ce récit, je me rendais au presbytère du village, lorsqu'une méchante
+femme, qui m'avait tourmentée pendant mon enfance... et un homme son
+complice... qui était embusqué avec elle dans un chemin creux, se
+jetèrent sur moi, et, après m'avoir bâillonnée, m'emportèrent dans un
+fiacre.
+
+--Et dans quel but?
+
+--Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs obéissaient, je crois, à des
+personnes puissantes.
+
+--Quelles furent les suites de cet enlèvement?
+
+--À peine le fiacre était-il en marche que la méchante femme, qui
+s'appelle la Chouette, s'écria: «J'ai du vitriol, je vais en frotter le
+visage de la Goualeuse pour la défigurer.»
+
+--Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauvée de ce
+danger?
+
+--Le complice de cette femme... un aveugle, nommé le Maître d'école.
+
+--Il a pris votre défense?
+
+--Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois
+une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le
+Maître d'école la força de jeter par la portière la bouteille qui
+contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu,
+après avoir pourtant aidé à mon enlèvement... La nuit était profonde...
+Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrêta, je crois, sur la
+grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme à cheval
+attendait à cet endroit... «--Eh bien! dit-il, la tenez-vous
+enfin?--Oui, nous la tenons! répondit la Chouette, qui était furieuse de
+ce qu'on l'avait empêchée de me défigurer. Si vous voulez vous
+débarrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'étendre par
+terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la
+tête... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.»
+
+--Mais c'est épouvantable!
+
+--Hélas! madame, la Chouette était bien capable de faire ce qu'elle
+disait. Heureusement l'homme à cheval lui répondit qu'il ne voulait pas
+qu'on me fît mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois
+enfermée dans un endroit d'où je ne pourrais ni sortir ni écrire à
+personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appelé
+Bras-Rouge, maître d'une taverne située aux Champs-Élysées. Dans cette
+taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles
+pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme à cheval
+accepta cette proposition; puis il me promit qu'après être restée deux
+mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'empêcherait de
+regretter la ferme de Bouqueval.
+
+--Quel mystère étrange!
+
+--Cet homme donna de l'argent à la Chouette, lui en promit encore
+lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son
+cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant
+d'arriver à la barrière, le Maître d'école dit à la Chouette: «Tu veux
+enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien
+qu'étant près de la rivière, ces caves sont dans l'hiver toujours
+submergées!... Tu veux donc la noyer?--Oui», répondit la Chouette.
+
+--Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait à cette horrible femme?
+
+--Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharnée
+sur moi... Le Maître d'école lui répondit: «--Je ne veux pas qu'on noie
+la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.»--La Chouette était aussi
+étonnée que moi, madame, d'entendre cet homme me défendre ainsi. Elle se
+mit alors dans une colère horrible et jura qu'elle me conduirait chez
+Bras-Rouge, malgré le Maître d'école. «--Je t'en prie, dit celui-ci, car
+je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la lâcherai pas et je
+t'étranglerai si tu t'approches d'elle.--Mais que veux-tu donc en faire
+alors? s'écria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant
+deux mois sans qu'on sache où elle est?--Il y a un moyen, dit le Maître
+d'école; nous allons aller aux Champs-Élysées, nous ferons stationner le
+fiacre à quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher
+Bras-Rouge à sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le
+ramèneras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en
+déclarant que c'est une fille de la Cité qu'il a trouvée rôdant autour
+de son cabaret. Comme les filles sont condamnées à trois mois de prison
+quand on les surprend aux Champs-Élysées, et que la Goualeuse est encore
+inscrite à la police, on l'arrêtera, on la mettra à Saint-Lazare, où
+elle sera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de
+Bras-Rouge.--Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas
+arrêter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlevée,
+elle nous dénoncera. En supposant même qu'on l'emprisonne, elle écrira à
+ses protecteurs, tout sera découvert.--Non, elle ira en prison de bonne
+volonté, reprit le Maître d'école, et elle va jurer de ne nous dénoncer
+à personne tant qu'elle restera à Saint-Lazare, ni ensuite non plus;
+elle me doit cela, car je l'ai empêchée d'être défigurée par toi, la
+Chouette, et noyée chez Bras-Rouge. Mais si, après avoir juré de ne pas
+parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de
+Bouqueval à feu et à sang. Puis, s'adressant à moi, le Maître d'école
+ajouta:--Décide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras
+quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne à la
+Chouette, qui te mènera dans la cave de Bras-Rouge, où tu seras noyée.
+Voyons, dépêche-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le
+tiendras.»
+
+--Et vous avez juré?
+
+--Hélas! oui, madame, tant je craignais d'être défigurée par la Chouette
+ou d'être noyée par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux...
+Une autre mort m'eût paru moins effrayante; je n'aurais peut-être pas
+cherché à y échapper.
+
+--Quelle idée sinistre, à votre âge!... dit Mme d'Harville en regardant
+la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de
+vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir
+n'aura-t-il pas effacé le passé?
+
+--Est-ce que le passé s'efface? Est-ce que le passé s'oublie? Est-ce que
+le repentir tue la mémoire, madame? s'écria Fleur-de-Marie d'un ton si
+désespéré que Clémence tressaillit.
+
+--Mais toutes les fautes se rachètent, malheureuse enfant!
+
+--Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en
+plus terrible à mesure que l'âme s'épure, à mesure que l'esprit s'élève!
+Hélas! plus vous montez, plus l'abîme dont vous sortez vous paraît
+profond.
+
+--Ainsi, vous renoncez à tout espoir de réhabilitation, de pardon?
+
+--De la part des autres... non, madame; vos bontés prouvent que
+l'indulgence ne manque jamais aux remords.
+
+--Vous serez donc la seule impitoyable envers vous?
+
+--Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai été...
+Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier...
+
+--Et quelquefois vous désirez mourir?
+
+--Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle
+reprit, après un moment de silence: Quelquefois... oui, madame.
+
+--Pourtant, vous craigniez d'être défigurée par cette horrible femme;
+vous teniez donc à votre beauté, pauvre petite? Cela annonce que la vie
+a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!...
+
+--C'est peut-être une faiblesse de penser cela; mais si j'étais belle,
+comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en prononçant le
+nom de mon bienfaiteur...
+
+Les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.
+
+Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits
+angéliques, pâles, abattus, son douloureux sourire, étaient tellement
+d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la réalité de son
+funeste désir.
+
+Mme d'Harville était douée de trop de délicatesse pour ne pas sentir ce
+qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pensée de la Goualeuse:
+
+«Je n'oublierai jamais ce que j'ai été...»
+
+Idée fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de
+Fleur-de-Marie.
+
+Clémence, honteuse d'avoir un instant méconnu la générosité toujours si
+désintéressée du prince, regrettait aussi de s'être laissé entraîner à
+un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec
+une naïve exaltation sa reconnaissance envers son protecteur.
+
+Chose étrange, l'admiration que cette pauvre prisonnière ressentait si
+vivement pour Rodolphe augmentait peut-être encore l'amour profond que
+Clémence devait toujours lui cacher.
+
+Elle reprit, pour fuir ces pensées:
+
+--J'espère qu'à l'avenir vous serez moins sévère pour vous-même. Mais
+parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous
+n'avez pas voulu dénoncer ces misérables?
+
+--Quoique le Maître d'école eût pris part à mon enlèvement, il m'avait
+deux fois défendue... j'aurais craint d'être ingrate envers lui.
+
+--Et vous vous êtes prêtée aux desseins de ces monstres?
+
+--Oui, madame... j'étais si effrayée! La Chouette alla chercher
+Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait
+trouvée rôdant autour de son cabaret; je ne l'ai pas nié, on m'a arrêtée
+et l'on m'a conduite ici.
+
+--Mais vos amis de la ferme doivent être en proie à une inquiétude
+mortelle?
+
+--Hélas madame, dans mon premier mouvement d'épouvante, je n'avais pas
+réfléchi que mon serment m'empêcherait de les rassurer... Maintenant
+cela me désole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer à ma
+parole, je puis vous prier d'écrire à Mme Georges, à la ferme de
+Bouqueval, de n'avoir aucune inquiétude à mon égard, sans lui apprendre
+pourtant où je suis, car j'ai promis de le taire...
+
+--Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma
+recommandation, on vous fait grâce. Demain vous retournerez à la ferme,
+sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos
+bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage cette promesse
+arrachée par la menace.
+
+--Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de
+sortir bientôt d'ici?
+
+--Vous méritez tant d'intérêt que je réussirai, j'en suis sûre; et je ne
+doute pas qu'après-demain vous ne puissiez aller vous-même rassurer vos
+bienfaiteurs...
+
+--Mon Dieu, madame, comment ai-je pu mériter tant de bontés de votre
+part? Comment les reconnaître?...
+
+--En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette
+seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur
+que vos amis se sont réservé...
+
+Mme Armand entra tout à coup d'un air consterné.
+
+--Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, je suis
+désolée du message que j'ai à remplir auprès de vous.
+
+--Que voulez-vous dire, madame?...
+
+--M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame...
+
+--Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il?
+
+--Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est chargé pour vous, dit-il,
+d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris chez Mme la
+duchesse, sa femme, que vous étiez ici, et il est venu en toute hâte...
+
+--Une triste nouvelle!... se dit Mme d'Harville. Puis, tout à coup, elle
+s'écria avec un accent déchirant: Ma fille... ma fille... peut-être!...
+Oh! parlez, madame!...
+
+--J'ignore, madame...
+
+--Oh! de grâce, de grâce, madame, conduisez-moi auprès de M. de Lucenay!
+s'écria Mme d'Harville en sortant, tout éperdue, suivie de Mme Armand.
+
+--Pauvre mère! dit tristement la Goualeuse en suivant Clémence du
+regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment même où elle vient de
+se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non,
+non, encore une fois, c'est impossible.
+
+
+
+
+XI
+
+Une intimité forcée
+
+
+Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour
+du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir.
+
+M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable,
+s'occupait de restaurer la botte qui lui était plus d'une fois tombée
+des mains lors de la dernière et audacieuse incartade de Cabrion.
+
+La physionomie du chaste portier était abattue et beaucoup plus
+mélancolique que de coutume.
+
+Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa défaite, passe tristement
+la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait
+un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt
+tremblant sur la cassure transversale dont son vénérable chapeau
+tromblon avait été sillonné par la main insolente de Cabrion.
+
+Alors tous les chagrins, toutes les inquiétudes, toutes les craintes
+d'Alfred se réveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes
+poursuites du rapin.
+
+M. Pipelet n'avait pas un esprit très-étendu, très-élevé; son
+imagination n'était pas des plus vives ni des plus poétiques, mais il
+possédait un sens très-droit, très-solide et très-logique.
+
+Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de son
+jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle portée de ce
+qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforçait de
+trouver des motifs raisonnables, possibles, à la conduite exorbitante de
+Cabrion, et il se posait à ce sujet une foule de questions insolubles.
+
+Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige à
+force de sonder l'abîme sans fond que le génie infernal du peintre avait
+creusé sous ses pas.
+
+Que de fois, blessé dans ses épanchements, il avait été forcé de se
+replier sur lui-même, grâce au pyrrhonisme effréné de Mme Pipelet, qui,
+ne s'arrêtant qu'aux faits et dédaignant d'approfondir les causes,
+considérait grossièrement la conduite incompréhensible de Cabrion à
+l'égard d'Alfred comme une simple farce!
+
+M. Pipelet, homme sérieux et grave, ne pouvait admettre une telle
+interprétation; il gémissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignité
+d'homme se révoltait à cette pensée qu'il pouvait être le jouet d'une
+combinaison aussi vulgaire: une farce... Il était absolument convaincu
+que la conduite inouïe de Cabrion cachait quelque complot ténébreux
+dissimulé sous une frivole apparence.
+
+Nous l'avons dit, c'est à résoudre ce funeste problème que l'homme au
+chapeau tromblon épuisait incessamment sa puissance dialectique.
+
+--Je porterais plutôt ma tête sur l'échafaud, disait cet homme austère,
+qui, dès qu'il les touchait, agrandissait immensément les questions, je
+porterais ma tête sur l'échafaud plutôt que d'admettre que, dans
+l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne
+si opiniâtrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie.
+Or, dans sa dernière entreprise, cette créature malfaisante n'avait
+aucun témoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est
+clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour déposer sur
+mon front indigné son hideux baiser. Et cela, je le demanderai à toute
+personne désintéressée: dans quel but? Ce n'était pas par bravade...
+personne ne le voyait; ce n'était pas par plaisir... les lois de la
+nature s'y opposent; ce n'était pas par amitié... je n'ai qu'un ennemi
+au monde, c'est lui. Il faut donc reconnaître qu'il y a là un mystère
+que ma raison ne peut pénétrer! Alors, où tend ce plan diabolique,
+concerté de longue main et poursuivi avec une persistance qui
+m'épouvante? Voilà ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilité
+où je suis de soulever ce voile qui peu à peu me mine et me consume!
+
+Telles étaient les réflexions pénibles de M. Pipelet au moment où nous
+les présentons au lecteur.
+
+L'honnête portier venait même de raviver ses plaies toujours saignantes
+en portant mélancoliquement la main à la cassure de son chapeau,
+lorsqu'une voix perçante, partant d'un des étages supérieurs de la
+maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier:
+
+--Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dépêchez-vous!
+
+--Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, après un moment d'audition
+réfléchie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chaussé de
+la botte qu'il réparait.
+
+--Monsieur Pipelet, dépêchez-vous donc! répéta la voix d'un ton
+pressant.
+
+--Cet organe m'est complètement étranger. Il est mâle, il m'appelle,
+lui... voilà ce que je puis affirmer... Ça n'est pas une raison
+suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la
+déserter en l'absence de mon épouse... jamais! s'écria héroïquement
+Alfred, jamais!!
+
+--Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... Mme Pipelet se
+trouve mal!...
+
+--Anastasie!... s'écria Alfred en se levant de son siège; puis il
+retomba, en se disant à lui-même: «Enfant que je suis... c'est
+impossible, mon épouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne
+peut-elle pas être rentrée sans que je l'aie aperçue? Ceci serait peu
+régulier; mais je dois déclarer que cela peut être.»
+
+--Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras!
+
+--On a mon épouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant
+brusquement.
+
+--Je ne puis pas délacer Mme Pipelet tout seul! ajouta la voix.
+
+Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa
+chasteté se révolta.
+
+--L'organe mâle et inconnu parler de délacer Anastasie! s'écria-t-il, je
+m'y oppose! Je le défends!!
+
+Et il se précipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrêta.
+
+M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques
+et éminemment dramatiques souvent exploitées par les poëtes. D'un côté
+le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre côté sa pudique et
+conjugale susceptibilité l'appelait aux étages supérieurs de la maison.
+
+Au milieu de ces perplexités terribles, la voix reprit:
+
+--Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les
+cordons et je ferme les yeux!...
+
+Cette menace décida M. Pipelet.
+
+--Môssieurr..., s'écria-t-il d'une voix de stentor, en sortant
+éperdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, môssieurr,
+de ne rien couper, de laisser mon épouse intacte!... Je monte... Et
+Alfred s'élança dans les ténèbres de l'escalier, en laissant, dans son
+trouble, la porte de sa loge ouverte.
+
+À peine l'eut-il quittée que tout à coup un homme y entra vivement, prit
+sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de
+quatre pointes fichées d'avance à chaque coin d'un épais carton qu'il
+tenait à la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcôve de M.
+Pipelet, puis disparut.
+
+Cette opération fut faite si prestement que le portier, s'étant souvenu
+presque au même instant qu'il avait laissé la porte de sa loge ouverte,
+redescendit précipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans
+pouvoir soupçonner que quelqu'un était entré chez lui. Après cette
+mesure de précaution, Alfred s'élança de nouveau au secours d'Anastasie
+en criant de toutes ses forces:
+
+--Môssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon
+épouse sous la sauvegarde de votre délicatesse!
+
+Le digne portier devait tomber d'étonnement en étonnement.
+
+À peine avait-il de nouveau gravi les premières marches de l'escalier
+qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas à l'étage supérieur, mais
+dans l'allée.
+
+Cette voix, plus glapissante que jamais, s'écriait:
+
+--Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... Où es-tu donc, vieux
+coureur?
+
+À ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du
+premier étage; il resta pétrifié, la tête tournée vers le bas de
+l'escalier, la bouche béante, les yeux fixes, le pied levé.
+
+--Alfred!!! cria de nouveau Mme Pipelet.
+
+«Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupée à se
+trouver mal!... se dit M. Pipelet, fidèle à son argumentation logique et
+serrée. Mais alors... cet organe mâle et inconnu qui me menaçait de la
+délacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un
+jeu cruel de mon inquiétude?... Quel est son dessein? Il se passe ici
+quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. «Fais ton devoir,
+advienne que pourra...» Après avoir été répondre à mon épouse, je
+remonterai pour éclaircir ce mystère et vérifier cet organe.»
+
+M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face à face avec sa
+femme.
+
+--C'est toi! lui dit-il.
+
+--Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que ça _soye_?
+
+--C'est toi, ma vue ne m'abuse point?
+
+--Ah çà! qu'est-ce que tu as encore à faire tes gros yeux en boules de
+loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger...
+
+--C'est que ta présence me révèle qu'il se passe ici des choses... des
+choses...
+
+--Quelles choses? Voyons, donne-moi la clef de la loge; pourquoi la
+laisses-tu seule? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, où
+j'étais allée en fiacre porter la malle de M. Bradamanti, qui ne veut
+pas qu'on sache qu'il part ce soir et qui ne se fie pas à ce petit gueux
+de Tortillard... et il a raison!
+
+En disant ces mots, Mme Pipelet prit la clef que son mari tenait à la
+main, ouvrit la loge et y précéda son mari.
+
+À peine le couple était-il rentré qu'un personnage, descendant
+légèrement l'escalier, passa rapidement et inaperçu devant la loge.
+
+C'était l'organe mâle qui avait si vivement excité les inquiétudes
+d'Alfred.
+
+M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dit à sa femme d'une voix
+émue:
+
+--Anastasie... je ne me sens pas dans mon assiette accoutumée; il se
+passe ici des choses... des choses...
+
+--Voilà que tu rabâches encore; mais il s'en passe partout, des choses!
+Qu'est-ce que tu as? Voyons... ah çà! mais tu es tout en eau... tout en
+nage... mais tu viens donc de faire un effort. Il ruisselle... ce vieux
+chéri!
+
+--Oui, je ruisselle... et j'en ai le droit... et M. Pipelet passa la
+main sur son visage baigné de sueur, car il se passe ici des choses à
+vous renverser...
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir en repos... Il
+faut toujours que tu trottes comme un chat maigre, au lieu de rester
+tranquille sur ta chaise à garder la loge.
+
+--Anastasie, vous êtes injuste... en disant que je trotte comme un chat
+maigre. Si je trotte... c'est pour vous.
+
+--Pour moi?
+
+--Oui... Pour vous épargner un outrage dont nous eussions tous les deux
+gémi et rougi... j'ai déserté un poste que je considère comme aussi
+sacré que la guérite du soldat...
+
+--On voulait me faire outrage, à moi?
+
+--Ce n'était pas à vous... puisque l'outrage dont on vous menaçait
+devait s'accomplir là-haut, et que vous étiez sortie... mais...
+
+--Que le diable m'emporte si je comprends rien à ce que tu me chantes
+là! Ah çà! est-ce que décidément tu perds la boule?... Tiens, vois-tu...
+je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et
+ça par la faute de ce gredin de Cabrion, que Dieu confonde!... Depuis sa
+farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri...
+cet être-là sera donc toujours ton cauchemar?
+
+À peine Anastasie avait-elle prononcé ces mots qu'il se passa une chose
+étrange.
+
+Alfred se tenait assis, le visage tourné du côté du lit.
+
+La loge était éclairée par la clarté blafarde d'un jour d'hiver et par
+une lampe. À la lueur de ces deux lumières douteuses, M. Pipelet, au
+moment où sa femme prononça le nom de Cabrion, crut voir apparaître dans
+l'ombre de l'alcôve la figure immobile et narquoise du peintre.
+
+C'était lui, son chapeau pointu, ses longs cheveux, son visage maigre,
+son rire satanique, sa barbe en pointe et son regard fascinateur...
+
+Un moment M. Pipelet crut rêver; il passa sa main sur ses yeux... se
+croyant le jouet d'une illusion...
+
+Ce n'était pas une illusion...
+
+Rien de plus réel que cette apparition...
+
+Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement une tête,
+dont la carnation vivante se détachait de l'obscurité de l'alcôve...
+
+À cette vue, M. Pipelet se renversa brusquement en arrière sans
+prononcer une parole; il leva le bras droit vers le lit et désigna cette
+terrible vision d'un geste si épouvanté que Mme Pipelet se retourna pour
+chercher la cause d'un effroi qu'elle partagea bientôt, malgré sa
+crânerie habituelle.
+
+Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s'écria:
+
+--CABRION!!!
+
+--Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix éteinte et caverneuse, en
+fermant les yeux.
+
+La stupeur des deux époux faisait le plus grand honneur au talent de
+l'artiste qui avait admirablement peint sur carton les traits de
+Cabrion.
+
+Sa première surprise passée, Anastasie, intrépide comme une lionne,
+courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le
+carton du mur où il avait été cloué.
+
+L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri
+de guerre son exclamation favorite:
+
+--Et alllllez donc!...
+
+Alfred, les yeux toujours fermés, les mains tendues en avant, restait
+immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances
+critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon
+révélait seule de temps à autre la violence contenue de ses émotions
+intérieures.
+
+--Ouvre donc l'oeil, vieux chéri, dit Mme Pipelet triomphante, ça n'est
+rien... c'est une peinture... le portrait de ce scélérat de Cabrion!...
+Tiens, regarde comme je le trépigne! Et Anastasie, dans son indignation,
+jeta la peinture à terre et la foula aux pieds en s'écriant: Voilà comme
+je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le
+portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc!
+
+Alfred secoua négativement la tête sans dire un mot, et en faisant signe
+à sa femme d'éloigner de lui cette image détestée.
+
+--A-t-on vu un effronté pareil!... Ça n'est pas tout... il y a écrit au
+bas, en lettres rouges: _Cabrion à son bon ami Pipelet, pour la vie,
+_dit la portière en examinant le carton à la lumière.
+
+--«Son bon ami... pour la vie!...» murmura Alfred.
+
+Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de cette
+nouvelle et outrageante ironie.
+
+--Mais à propos, comment ça se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y
+était pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien sûr... tu avais tout à
+l'heure emporté la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y
+entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait
+se trouve-t-il ici?... Ah çà! est-ce que par hasard ce serait toi qui
+l'aurais mis là, vieux chéri?
+
+À cette monstrueuse hypothèse, Alfred bondit sur son siège; il ouvrit
+des yeux furieux, menaçants.
+
+--Moi... moi, accrocher dans mon alcôve le portrait de cet être
+malfaisant qui, non content de me persécuter de son odieuse présence, me
+poursuit encore la nuit en rêve, le jour en peinture! Mais vous voulez
+donc me rendre fou, Anastasie... fou à lier?...
+
+--Eh bien! après? Quand pour avoir la paix, tu te serais raccommodé...
+avec Cabrion pendant mon absence... où serait le grand mal?
+
+--Moi... raccommodé avec... Ô mon Dieu! vous l'entendez!...
+
+--Et alors... il t'aurait donné son portrait... en gage de bonne
+amitié... Si ça est, ne t'en défends pas...
+
+--Anastasie!...
+
+--Si ça est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie
+femme.
+
+--Mon épouse!
+
+--Mais, enfin, il faut bien que ça soit toi qui aies accroché ce
+portrait?
+
+--Moi!... Ô mon Dieu! mon Dieu!...
+
+--Mais... qui est-ce, alors?
+
+--Vous, madame...
+
+--Moi!...
+
+--Oui! s'écria M. Pipelet avec égarement, c'est vous, j'ai besoin de
+croire que c'est vous. Ce matin, ayant le dos tourné au lit, je ne me
+serai aperçu de rien.
+
+--Mais... vieux chéri...
+
+--Je vous dis qu'il faut que ça soit vous... sinon je croirai que c'est
+le diable... puisque je n'ai pas quitté la loge, et que lorsque je suis
+monté en haut pour répondre à l'appel de l'organe mâle j'avais la clef.
+La porte était bien fermée, c'est vous qui l'avez ouverte... Niez cela?
+
+--C'est ma foi, vrai!
+
+--Vous avouez donc?
+
+--J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, et elle est
+joliment faite... faut être juste.
+
+--Une farce! s'écria M. Pipelet, emporté par une indignation délirante.
+Ah! vous y voilà encore, une farce! Je vous dis, moi, que tout cela
+cache quelque trame abominable... il y a quelque chose là-dessous. C'est
+un coup monté... un complot. On dissimule l'abîme sous des fleurs, on
+tente de m'étourdir pour m'empêcher de voir le précipice où l'on veut me
+plonger... Il ne me reste plus qu'à me mettre sous la protection des
+lois... Heureusement, Dieu protège la France.
+
+Et M. Pipelet se dirigea vers la porte.
+
+--Où vas-tu donc, vieux chéri?
+
+--Chez M. le commissaire... déposer ma plainte et ce portrait, comme
+preuve des persécutions dont on m'accable.
+
+--Mais de quoi te plaindras-tu?
+
+--De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharné trouvera
+moyen par des procédés frauduleux... de me forcer à avoir son portrait
+chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront
+pas sous leur égide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie...
+donnez-le-moi... pas du côté de la peinture... cette vue me révolte! Le
+traître ne pourra pas nier... il y a de sa main: _Cabrion à son bon ami
+Pipelet, pour la vie..._ Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est
+pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par
+l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que
+cet être infernal est là, toujours là! sous le plancher, dans la
+muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon
+épouse... le jour, qu'il est debout derrière moi, toujours avec son
+sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment même il n'est pas
+ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y
+es-tu, monstre? Y es-tu?... s'écria M. Pipelet en accompagnant cette
+imprécation furibonde d'un mouvement de tête circulaire, comme s'il eût
+voulu interroger du regard toutes les parties de la loge.
+
+--J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion.
+
+Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcôve, grâce à un simple
+effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la
+porte de la loge, jouissant des moindres détails de cette scène.
+Pourtant, après avoir prononcé ces derniers mots, il s'esquiva
+prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau
+sujet de colère, d'étonnement et de méditation à sa victime.
+
+Mme Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit,
+les derniers recoins de la loge sans rien découvrir, explora l'allée
+sans être plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet,
+atterré par ce dernier coup, était retombé assis sur sa chaise, dans un
+état d'accablement désespéré.
+
+--Ça n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours
+très-esprit fort, le gredin était caché près de la porte, et, pendant
+que nous cherchions d'un côté, il se sera sauvé de l'autre. Patience! je
+l'attraperai un jour, et alors... gare à lui! il mangera mon manche à
+balai!
+
+La porte s'ouvrit, et Mme Séraphin, femme de charge du notaire Jacques
+Ferrand, entra dans la loge.
+
+--Bonjour, madame Séraphin, dit Mme Pipelet, qui, voulant cacher à une
+étrangère ses chagrins domestiques, prit tout à coup un air gracieux et
+avenant; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
+
+--D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne?
+
+--Notre nouvelle enseigne?
+
+--Le petit écriteau...
+
+--Un petit écriteau?
+
+--Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroché au-dessus de la
+porte de votre allée.
+
+--Comment! Dans la rue?...
+
+--Mais oui, dans la rue, juste au-dessus de votre porte.
+
+--Ma chère madame Séraphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y
+comprends rien du tout; et toi, vieux chéri?
+
+Alfred resta muet.
+
+--Au fait, c'est M. Pipelet que ça regarde, dit Mme Séraphin; il va
+m'expliquer ça, lui.
+
+Alfred poussa une sorte de gémissement sourd, inarticulé, en agitant son
+chapeau tromblon.
+
+Cette pantomime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien
+expliquer aux autres, étant suffisamment préoccupé d'une infinité de
+problèmes plus insolubles les uns que les autres.
+
+--Ne faites pas attention, madame Séraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre
+Alfred a sa crampe au pylore, ça le rend tout chose... Mais qu'est-ce
+que c'est donc que cet écriteau dont vous parlez... peut-être celui du
+rogomiste d'à côté?
+
+--Mais non, mais non; je vous dis que c'est un petit écriteau accroché
+tout juste au-dessus de votre porte.
+
+--Allons, vous voulez rire...
+
+--Pas du tout, je viens de le voir en entrant; il y a dessus écrit en
+grosses lettres: PIPELET ET CABRION FONT COMMERCE D'AMITIÉ ET AUTRES.
+_S'adresser au portier._
+
+--Ah! mon Dieu!... il y a cela écrit au-dessus de notre porte!
+Entends-tu, Alfred?
+
+M. Pipelet regarda Mme Séraphin d'un air égaré; il ne comprenait pas, il
+ne voulait pas comprendre.
+
+--Il y a cela... dans la rue... sur un écriteau? reprit Mme Pipelet,
+confondue de cette nouvelle audace.
+
+--Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit: «Quelle drôle
+de chose! M. Pipelet est cordonnier, de son état, et il apprend aux
+passants par une affiche qu'il fait «commerce d'amitié» avec un M.
+Cabrion... Qu'est-ce que cela signifie?... Il y a quelque chose
+là-dessous... ça n'est pas clair. Mais comme il y a sur l'écriteau:
+«Adressez-vous au portier», Mme Pipelet va m'expliquer cela.» Mais
+regardez donc, s'écria tout à coup Mme Séraphin en s'interrompant, votre
+mari a l'air de se trouver mal... prenez donc garde! Il va tomber à la
+renverse!...
+
+Mme Pipelet reçut Alfred dans ses bras, à demi pâmé. Ce dernier coup
+avait été trop violent; l'homme au chapeau tromblon perdit à peu près
+connaissance en murmurant ces mots:
+
+--Le malheureux! il m'a publiquement affiché!!
+
+--Je vous le disais, madame Séraphin, Alfred a sa crampe au pylore, sans
+compter un polisson déchaîné qui le mine à coups d'épingle... Ce pauvre
+vieux chéri n'y résistera pas! Heureusement, j'ai là une goutte
+d'absinthe, ça va peut-être le remettre sur ses pattes...
+
+En effet, grâce au remède infaillible de Mme Pipelet, Alfred reprit peu
+à peu ses sens; mais, hélas! à peine renaissait-il à la vie qu'il fut
+soumis à une nouvelle et cruelle épreuve.
+
+Un personnage d'un âge mûr, honnêtement vêtu et d'une physionomie si
+candide, ou plutôt si niaise qu'on ne pouvait supposer la moindre
+arrière-pensée ironique à ce type du _gobe-mouche_ parisien, ouvrit la
+partie mobile et vitrée de la porte et dit d'un air singulièrement
+intrigué:
+
+--Je viens de voir écrit sur un écriteau placé au-dessus de cette allée:
+«Pipelet et Cabrion font commerce d'amitié et autres. Adressez-vous au
+portier.» Pourriez-vous, s'il vous plaît, me faire l'honneur de
+m'enseigner ce que cela veut dire, vous qui êtes le portier de la
+maison?
+
+--Ce que cela veut dire!... s'écria M. Pipelet d'une voix tonnante, en
+donnant enfin cours à ses ressentiments si longtemps comprimés, cela
+veut dire que M. Cabrion est un infâme imposteur, _môssieur_!...
+
+Le gobe-mouche, à cette explosion soudaine et furieuse, recula d'un pas.
+
+Alfred, exaspéré, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le
+corps à demi sorti de sa loge et appuyait ses deux mains crispées au
+panneau inférieur de la porte, pendant que les figures de Mme Séraphin
+et d'Anastasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la
+demi-obscurité de la loge.
+
+--Apprenez, _môssieur_! cria M. Pipelet, que je n'ai aucun commerce avec
+ce gueux de Cabrion, et celui d'amitié encore moins que tout autre!
+
+--C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en
+bocal, vieux cornichon que vous êtes, pour venir faire une telle
+demande! s'écria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse
+au-dessus de l'épaule de son mari.
+
+--Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d'un autre
+pas, les affiches sont faites pour être lues. Vous affichez, je lis, je
+suis dans mon droit, et vous n'êtes pas dans le vôtre en me disant une
+grossièreté!
+
+--Grossièreté vous-même... grigou! riposta Anastasie en montrant les
+dents.
+
+--Vous êtes une manante!
+
+--Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui
+apprendre à venir faire le farceur à son âge... vieux paltoquet!
+
+--Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous
+indiquez sur votre affiche! Ça ne se passera pas comme ça, madame!
+
+--Mais, _môssieur_..., s'écria le malheureux portier.
+
+--Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exaspéré, faites amitié tant
+qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l'affichez
+pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans
+l'obligation de vous prévenir que vous êtes un fier malotru, et que je
+vais déposer ma plainte chez le commissaire.
+
+Et le gobe-mouche s'en alla courroucé.
+
+--Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le
+sens, je suis frappé à mort... je n'ai pas l'espoir de lui échapper. Tu
+le vois, mon nom est publiquement accolé à celui de ce misérable. Il ose
+afficher que je fais commerce d'amitié avec lui, et le public le croit;
+j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux...
+c'est énorme, c'est une idée infernale; mais il faut que ça finisse...
+la mesure est comblée... il faut que lui ou moi succombions dans cette
+lutte!
+
+Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, déterminé à une
+vigoureuse résolution, saisit le portrait de Cabrion et s'élança vers la
+porte.
+
+--Où vas-tu, Alfred?
+
+--Chez le commissaire. Je vais enlever en même temps cet infâme
+écriteau; alors, cet écriteau et ce portrait à la main, je crierai au
+commissaire: Défendez-moi! Vengez-moi! Délivrez-moi de Cabrion!
+
+--Bien dit, vieux chéri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas
+enlever l'écriteau, dis au rogomiste de t'aider et de te prêter sa
+petite échelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le
+pouvais, je le mettrais frire dans ma poêle, tant je voudrais le voir
+souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas
+autant mérité que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Grève, le
+scélérat!
+
+Alfred fit preuve dans cette circonstance d'une longanimité sublime.
+Malgré ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la générosité
+de manifester quelques sentiments pitoyables à l'égard du rapin.
+
+--Non, dit-il, non, quand même je le pourrais, je ne demanderais pas sa
+tête!
+
+--Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s'écria la féroce
+Anastasie.
+
+--Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de
+réclamer la réclusion perpétuelle de cet être malfaisant; mon repos
+l'exige, ma santé me le commande... la loi doit m'accorder cette
+réparation... sinon, je quitte la France... ma belle France! Voilà ce
+qu'on y gagnera.
+
+Et Alfred, abîmé dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge,
+comme une de ces imposantes victimes de la fatalité antique.
+
+
+
+
+XII
+
+Cecily
+
+
+Avant de faire assister le lecteur à l'entretien de Mme Séraphin et de
+Mme Pipelet, nous le préviendrons qu'Anastasie, sans suspecter le moins
+du monde la vertu et la dévotion du notaire, blâmait extrêmement la
+sévérité qu'il avait déployée à l'égard de Louise Morel et de Germain.
+Naturellement la portière enveloppait Mme Séraphin dans la même
+réprobation; mais, en habile politique, Mme Pipelet, pour des raisons
+que nous dirons plus bas, dissimulait son éloignement pour la femme de
+charge sous l'accueil le plus cordial.
+
+Après avoir formellement désapprouvé l'indigne conduite de Cabrion, Mme
+Séraphin reprit:
+
+--Ah çà! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui écris, pas de
+réponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'espère qu'à
+cette heure j'aurai plus de bonheur.
+
+Mme Pipelet feignit la contrariété la plus vive.
+
+--Ah! par exemple, s'écria-t-elle, faut avoir du guignon!
+
+--Comment?
+
+--M. Bradamanti n'est pas encore rentré.
+
+--C'est insupportable!
+
+--Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Séraphin!
+
+--Moi qui ai tant à lui parler!
+
+--Si ça n'est pas comme un sort!
+
+--D'autant plus qu'il faut que j'invente des prétextes pour venir ici;
+car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui
+est si dévot... si scrupuleux... vous jugez... quelle scène!
+
+--C'est comme Alfred: il est si bégueule, si bégueule qu'il s'effarouche
+de tout.
+
+--Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti?
+
+--Il a donné rendez-vous à quelqu'un pour six ou sept heures du soir, et
+il m'a priée de dire, à la personne qu'il attend, de repasser s'il
+n'était pas encore rentré. Revenez dans la soirée, vous serez sûre de le
+trouver.
+
+Et Anastasie ajouta mentalement: «Compte là-dessus; dans une heure il
+sera en route pour la Normandie.»
+
+--Je reviendrai donc ce soir, dit Mme Séraphin d'un air contrarié. Puis
+elle ajouta: J'avais autre chose à vous dire, ma chère madame Pipelet.
+Vous savez ce qui est arrivé à cette drôlesse de Louise, que tout le
+monde croyait si honnête?
+
+--Ne m'en parlez pas, répondit Mme Pipelet en levant les yeux avec
+componction, ça fait dresser les cheveux sur la tête.
+
+--C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par
+hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien sage, bien bonne
+travailleuse, bien honnête, vous seriez bien aimable de me l'adresser.
+Les excellents sujets sont si difficiles à rencontrer qu'il faut se
+mettre en quête de vingt côtés pour les trouver.
+
+--Soyez tranquille, madame Séraphin. Si j'entends parler de quelqu'un je
+vous préviendrai... Écoutez donc, les bonnes places sont aussi rares que
+les bons sujets.
+
+Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement:
+
+«Plus souvent que je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crève de
+faim dans ta baraque! Ton maître est trop avare et trop méchant;
+dénoncer du même coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain!»
+
+--Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit Mme Séraphin, combien notre
+maison est tranquille; il n'y a qu'à gagner pour une jeune fille à être
+placée chez nous, et il a fallu que cette Louise fût un mauvais sujet
+incarné pour avoir mal tourné, malgré les bons et saints conseils que
+lui donnait M. Ferrand.
+
+--Bien sûr... Aussi fiez-vous à moi si j'entends parler d'une jeunesse
+comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite.
+
+--Il y a encore une chose, reprit Mme Séraphin: M. Ferrand tiendrait,
+autant que possible, à ce que cette servante n'eût pas de famille, parce
+qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, elle
+risquerait moins de se déranger; de sorte que, si par hasard cela se
+trouvait, monsieur préférerait une orpheline, je suppose... d'abord
+parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai
+dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prétexte
+pour sortir. Cette misérable Louise est une fière leçon pour monsieur...
+allez... ma pauvre madame Pipelet! C'est ce qui maintenant le rend si
+difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une
+pieuse maison comme la nôtre... quelle horreur! Allons, à ce soir; en
+montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la mère Burette.
+
+--À ce soir, madame Séraphin, et vous trouverez M. Bradamanti pour sûr.
+
+Mme Séraphin sortit.
+
+--Est-elle acharnée après Bradamanti! dit Mme Pipelet; qu'est-ce qu'elle
+peut lui vouloir? Et lui, est-il acharné à ne pas la voir avant son
+départ pour la Normandie! J'avais une fière peur qu'elle ne s'en allât
+pas, la Séraphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame qui est
+déjà venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir; mais cette fois-ci je
+vas joliment tâcher de la dévisager, ni plus ni moins que l'autre jour
+la particulière de ce commandant de deux liards. Il n'a pas remis les
+pieds ici! Pour lui apprendre, je vas lui brûler son bois... oui, je le
+brûlerai, tout ton bois! freluquet manqué. Va donc! avec tes mauvais
+douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! Ça t'a servi à
+grand-chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanti?
+Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je
+suis curieuse comme une pie; ça n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a
+faite comme ça. Qu'il s'arrange! voilà mon caractère. Tiens... une idée,
+et fameuse encore, pour savoir son nom, à cette dame! Il faudra que
+j'essaie. Mais qui est-ce qui vient là? Ah! c'est mon roi des
+locataires. Salut! monsieur Rodolphe, dit Mme Pipelet en se mettant au
+port d'arme, le revers de sa main gauche à sa perruque.
+
+C'était en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'Harville.
+
+--Bonjour, madame Pipelet, dit-il en entrant. Mlle Rigolette est-elle
+chez elle? J'ai à lui parler.
+
+--Elle? Ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours! Et
+son travail, donc! Est-ce qu'elle chôme jamais!...
+
+--Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grâce à vous ou au protecteur dont vous
+êtes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont
+comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits,
+une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter Mlle
+Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir
+l'air de rien, ne les perd pas de l'oeil, allez!... et puis il est venu
+de votre part un médecin nègre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh!
+dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit à moi-même: «Ah çà! mais
+c'est donc le médecin des charbonniers, ce moricaud-là? Il peut leur
+tâter le pouls sans se salir les mains.» C'est égal, la couleur n'y fait
+rien; il paraît qu'il est fameux médecin, tout de même! Il a ordonné une
+potion à la femme Morel, qui l'a soulagée tout de suite.
+
+--Pauvre femme! Elle doit être toujours bien triste?
+
+--Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou...
+et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son
+crève-coeur! Pour une famille honnête, c'est terrible... Et quand je
+pense que tout à l'heure la mère Séraphin, la femme de charge du
+notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je
+n'avais pas eu un goujon à lui faire avaler, à la Séraphin, ça ne se
+serait pas passé comme ça; mais pour le quart d'heure j'ai filé doux.
+Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne
+connaîtrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de
+notaire?... Sont-ils roués et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une
+orpheline pour servante, si ça se rencontre. Savez-vous pourquoi,
+monsieur Rodolphe? C'est censé parce qu'une orpheline, n'ayant pas de
+parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien
+plus tranquille. Mais ça n'est pas ça, c'est une frime. La vérité vraie
+est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait à rien,
+parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur
+ses gages tout à leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe?
+
+--Oui... oui..., répondit celui-ci d'un air préoccupé.
+
+Apprenant que Mme Séraphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise
+comme servante auprès de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette
+circonstance un moyen peut-être certain d'arriver à la punition du
+notaire. Pendant que Mme Pipelet parlait, il modifiait donc peu à peu le
+rôle qu'il avait jusqu'alors dans sa pensée destiné à Cecily, principal
+instrument du juste châtiment qu'il voulait infliger au bourreau de
+Louise Morel.
+
+--J'étais bien sûre que vous penseriez comme moi, reprit Mme Pipelet;
+oui, je le répète, ils ne veulent chez eux une jeunesse isolée que pour
+rogner ses gages; aussi plutôt mourir que de leur adresser quelqu'un.
+D'abord je ne connais personne... mais je connaîtrais n'importe qui, que
+je l'empêcherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque.
+N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison?
+
+--Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service?
+
+--Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu,
+friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je
+morde quelqu'un? Parlez... je suis toute à vous... moi et mon coeur nous
+sommes des esclaves... excepté ce qui serait de faire des traits à
+Alfred...
+
+--Rassurez-vous, madame Pipelet... voilà de quoi il s'agit... J'ai à
+placer une jeune orpheline... elle est étrangère... elle n'était jamais
+venue à Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand...
+
+--Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil
+avare?...
+
+--C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne
+s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle
+gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son
+compte.
+
+--Dame, monsieur Rodolphe, ça vous regarde, vous êtes prévenu... Si,
+malgré ça, vous trouvez la place bonne... vous êtes le maître... Et puis
+aussi, faut être juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y
+a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un âne, bigot comme
+un sacristain, c'est vrai... mais il est honnête homme comme il n'y en a
+pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur _l'oncle...
+_La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la même
+chose. Enfin, c'est une maison où il faut travailler comme un cheval;
+mais c'est une maison on ne peut pas plus embêtante... où il n'y a
+jamais de risque qu'une jeune fille prenne les _allures_... Louise,
+c'est un hasard.
+
+--Madame Pipelet, je vais confier un secret à votre honneur.
+
+--Foi d'Anastasie Pipelet, née Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
+ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette
+comme une tanche...
+
+--Il ne faudra rien dire à M. Pipelet!...
+
+--Je le jure sur la tête de mon vieux chéri... si le motif est
+honnête...
+
+--Ah! madame Pipelet!
+
+--Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien
+de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence
+et la malice.
+
+--J'ai confiance en vous. Écoutez-moi donc.
+
+--C'est entre nous à la vie, à la mort, mon roi des locataires... Allez
+votre train.
+
+--La jeune fille dont je vous parle a fait une faute...
+
+--Connu!... Si je n'avais pas à quinze ans épousé Alfred, j'en aurais
+peut-être commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi,
+telle que vous ne voyez... j'étais un vrai salpêtre déchaîné, nom d'un
+petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a éteinte dans sa vertu... sans
+ça... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que
+si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de
+l'espoir.
+
+--Je le crois aussi. Cette jeune fille était servante, en Allemagne,
+chez une de mes parentes; le fils de cette parente a été le complice de
+la faute; vous comprenez?
+
+--Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la
+faute.
+
+--La mère a chassé la servante; mais le jeune homme a été assez fou pour
+quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille à Paris.
+
+--Que voulez-vous?... Ces jeunes gens...
+
+--Après le coup de tête sont venues les réflexions, réflexions d'autant
+plus sages que le peu d'argent qu'il possédait était mangé. Mon jeune
+parent s'est adressé à moi; j'ai consenti à lui donner de quoi retourner
+auprès de sa mère, mais à condition qu'il laisserait ici cette fille et
+que je tâcherais de la placer.
+
+--Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'était plu à
+m'en accorder un...
+
+--Je suis enchanté de votre approbation; seulement, comme la jeune fille
+n'a pas de répondants et qu'elle est étrangère, il est très-difficile de
+la placer... Si vous vouliez dire à Mme Séraphin qu'un de vos parents,
+établi en Allemagne, vous a adressé et recommandé cette jeune fille, le
+notaire la prendrait peut-être à son service; j'en serais doublement
+satisfait. Cecily, n'ayant été qu'égarée, se corrigerait certainement
+dans une maison aussi sévère que celle du notaire... C'est pour cette
+raison surtout que je tiendrais à la voir, cette jeune fille, entrer
+chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que présentée
+par vous... personne si respectable...
+
+--Ah! monsieur Rodolphe...
+
+--Si estimable...
+
+--Ah! mon roi des locataires...
+
+--Que cette jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement
+acceptée par Mme Séraphin, tandis que présentée par moi...
+
+--Connu!... C'est comme si je présentais un petit jeune homme! Eh bien!
+tope... ça me chausse... Allez donc!... Enfoncée la Séraphin! Tant
+mieux, j'ai une dent contre elle; je vous réponds de l'affaire, monsieur
+Rodolphe! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dirai que
+depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine établie en
+Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle
+est défunte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me
+tomber sur le dos d'un jour à l'autre.
+
+--Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en
+parler davantage à Mme Séraphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez
+vu votre cousine, vous n'aurez rien à répondre, si ce n'est que depuis
+son départ pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.
+
+--Ah çà! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand?
+
+--Elle parle parfaitement français. Je lui ferai sa leçon; ne vous
+occupez de rien, sinon de la recommander très-instamment à Mme Séraphin;
+ou plutôt, j'y songe, non... car elle soupçonnerait peut-être que vous
+voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on
+demande quelque chose pour qu'on vous refuse...
+
+--À qui le dites-vous!... C'est pour ça que j'ai toujours rembarré les
+enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien demandé... je ne dis pas...
+
+--Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition à Mme
+Séraphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est
+orpheline, étrangère, très-jeune, très-jolie, qu'elle va être pour vous
+une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une
+très-médiocre affection, vu que vous étiez brouillée avec votre cousine,
+et que vous ne concevez rien au _cadeau_ qu'elle vous fait là...
+
+--Dieu de Dieu! que vous êtes malin!... Mais soyez tranquille, à nous
+deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous
+nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez
+été de mon âge dans le temps où j'étais un vrai salpêtre... ma foi, je
+ne sais pas... et vous?
+
+--Chut!... Si M. Pipelet...
+
+--Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien à la gaudriole! Vous
+ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous
+dirai cela plus tard... Quant à votre jeune fille, soyez calme... je
+gage que j'amène la Séraphin à me demander de placer ma parente chez
+eux.
+
+--Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, il y a cent francs pour
+vous. Je ne suis pas riche, mais...
+
+--Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que
+vous croyez que je fais ça par intérêt? Dieu de Dieu!... C'est de la
+pure amitié... Cent francs!
+
+--Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille à ma
+charge, cela me coûterait bien plus que cette somme... au bout de
+quelques mois...
+
+--C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs,
+monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine à la loterie pour nous que
+vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous
+êtes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la
+petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien
+la voir... Je vas lanterner à lui répondre pour la bien dévisager; sans
+compter que j'ai inventé un moyen pour avoir son nom... Vous allez me
+voir _travailler_... ça vous amusera.
+
+--Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette
+dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge.
+
+--Madame! cria Anastasie en se précipitant au-devant de la personne qui
+entrait, où allez-vous, madame?
+
+--Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrariée d'être ainsi
+arrêtée au passage.
+
+--Il n'y est pas...
+
+--C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui.
+
+--Il n'y est pas...
+
+--Vous vous trompez...
+
+--Je ne me trompe pas du tout..., dit la portière en manoeuvrant
+toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M.
+Bradamanti est sorti, bien sorti, très-sorti... c'est-à-dire excepté
+pour une dame...
+
+--Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer.
+
+--Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne
+que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce
+nom-là... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter...
+
+--Il vous a dit mon nom? s'écria la femme avec autant de surprise que
+d'inquiétude.
+
+--Oui, madame...
+
+--Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, après un moment
+d'hésitation, elle ajouta impatiemment à voix basse, et comme si elle
+eût craint d'être entendue:--Eh bien! je me nomme Mme d'Orbigny.
+
+À ce nom, Rodolphe tressaillit.
+
+C'était le nom de la belle-mère de Mme d'Harville.
+
+Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et, à la lueur du jour et
+de la lampe, il reconnut facilement cette femme grâce au portrait que
+Clémence lui en avait plus d'une fois tracé.
+
+--Mme d'Orbigny? répéta Mme Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M.
+Bradamanti; vous pouvez monter, madame.
+
+La belle-mère de Mme d'Harville passa rapidement devant la loge.
+
+--Et alllllez donc! s'écria la portière d'un air triomphant, enfoncée la
+bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais
+le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc?
+Vous voilà tout pensif!
+
+--Cette dame est déjà venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe à la
+portière.
+
+--Oui. Hier soir, dès qu'elle a été partie, M. Bradamanti est tout de
+suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place à la diligence
+pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a priée d'accompagner ce
+matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas
+à ce petit gueux de Tortillard.
+
+--Et où va M. Bradamanti? Le savez-vous?
+
+--En Normandie... route d'Alençon.
+
+Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny,
+était située en Normandie.
+
+Plus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémence,
+nécessairement dans de sinistres intentions!
+
+--C'est son départ, à M. Bradamanti, qui va joliment _ostiner_ la
+Séraphin! reprit Mme Pipelet. Elle est comme une enragée pour voir M.
+Bradamanti, qui l'évite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommandé
+de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, quand elle va
+revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de ça pour lui
+parler de votre jeunesse. À propos, comment donc qu'elle s'appelle...
+_Cicé_?
+
+--Cecily...
+
+--C'est comme qui dirait Cécile avec un i au bout. C'est égal, faudra
+que je mette un morceau de papier dans ma tabatière pour me rappeler ce
+diable de nom-là... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voilà.
+
+--Maintenant, je monte chez Mlle Rigolette, dit Rodolphe à Mme Pipelet,
+en sortant de sa loge.
+
+--Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas
+bonjour à ce pauvre vieux chéri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous
+contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...
+
+--Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame
+Pipelet...
+
+Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de Mme d'Orbigny à
+Polidori, monta chez Mlle Rigolette.
+
+
+
+
+XIII
+
+Le premier chagrin de Rigolette
+
+
+La chambre de Rigolette brillait toujours de la même propreté coquette;
+la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de
+buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe
+ouvrière n'avait pas allumé son poêle.
+
+À peine de la fenêtre apercevait-on un coin du ciel bleu à travers la
+masse irrégulière de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de
+l'autre côté de la rue formait l'horizon.
+
+Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre
+deux pignons élevés, vint pendant quelques instants empourprer d'une
+teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.
+
+Rigolette travaillait assise à côté de la croisée; le doux clair-obscur
+de son charmant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse
+de la vitre comme un camée d'une blancheur rosée sur un fond vermeil.
+
+De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derrière
+sa tête, et nuançaient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses
+petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une
+incomparable agilité.
+
+Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure
+d'un tablier vert, cachaient à demi son fauteuil de paille; ses deux
+jolis pieds, toujours parfaitement chaussés, s'appuyaient au rebord d'un
+tabouret placé devant elle.
+
+Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les
+murs d'une chaumière sous d'éblouissantes draperies, un moment le soleil
+couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de
+reflets dorés les rideaux de perse grise et verte, fit étinceler le poli
+des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge
+et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.
+
+Mais, hélas! malgré la joyeuseté provocante de ce rayon de soleil, les
+deux canaris mâle et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur
+habitude, ne chantaient pas.
+
+C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.
+
+Tous trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Presque
+toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux
+chansons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de
+si bonne heure.
+
+C'étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores,
+perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas
+toujours l'avantage.
+
+Rigolette ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie
+elle éprouvait un chagrin.
+
+Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée;
+mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur
+causer des sentiments très-durables.
+
+Après avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le
+pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune fille se
+sentait à la fois émue et satisfaite... émue de ces infortunes...
+satisfaite de s'y être montrée pitoyable.
+
+Mais ce n'était pas là un chagrin.
+
+Bientôt la gaieté naturelle du caractère de Rigolette reprenait son
+empire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de comparaison,
+elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de
+l'horrible réduit des Morel que sa tristesse éphémère se dissipait
+bientôt.
+
+Cette mobilité d'impression était si peu entachée de personnalité que,
+par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la grisette regardait
+presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle,
+pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien précaire sans
+doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, auprès de
+l'épouvantable détresse de la famille du lapidaire, lui paraissait
+presque luxueuse.
+
+--Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à
+plaindre, disait-elle naïvement, il faut leur avoir été aussi charitable
+que possible.
+
+Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette,
+nous désirons le rassurer et l'édifier complètement sur la vertu de
+cette jeune fille.
+
+Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux,
+solennel, qui entraîne presque toujours avec soi des idées de sacrifice
+douloureux, de lutte pénible contre les passions, d'austères méditations
+sur la fin des choses d'ici-bas.
+
+Telle n'était pas la vertu de Rigolette.
+
+Elle n'avait ni lutté ni médité.
+
+Elle avait travaillé, ri et chanté.
+
+Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sincèrement à
+Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas
+le loisir d'être amoureuse.
+
+Avant tout, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, la gaieté,
+l'avaient, à son insu, défendue, soutenue, sauvée.
+
+On trouvera peut-être cette morale légère, facile et joyeuse; mais
+qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?
+
+Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur
+s'épanouisse pure, brillante et parfumée?...
+
+À propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les
+récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables
+par d'éminentes qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de
+la vertu, un des projets de l'empereur.
+
+Supposons cette féconde pensée du grand homme réalisée!...
+
+Un de ces vrais philanthropes, chargés par lui de rechercher le bien, a
+découvert Rigolette.
+
+Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers de la
+pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté sont
+entourées, cette charmante fille est restée pure; sa vie honnête,
+laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.
+
+Cette enfant ne méritera-t-elle pas, non une récompense, non un secours,
+mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui
+donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront à ses propres
+yeux, qui l'obligeront même pour l'avenir?
+
+Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de
+protection dans la voie difficile où elle marche avec tant de courage et
+de sérénité.
+
+Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait
+de rompre l'équilibre de cette vie pauvre et préoccupée qui repose tout
+entière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses
+mérites passés lui viendrait en aide.
+
+L'on se récriera sans doute sur l'impossibilité de cette surveillance
+tutélaire dont seraient entourées les personnes particulièrement dignes
+d'intérêt par leurs excellents antécédents.
+
+Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.
+
+N'a-t-elle pas imaginé la surveillance de la haute police à vie ou à
+temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler incessamment la
+conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables
+antécédents?
+
+Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de
+haute charité morale?
+
+Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du
+premier chagrin de Rigolette.
+
+Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette
+avaient pris tout d'abord son originale familiarité, ses offres de bon
+voisinage, pour des agaceries très-significatives; mais ces messieurs
+avaient été obligés de reconnaître, avec autant de surprise que de
+dépit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon
+pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne
+enfant, mais non pas une maîtresse.
+
+Leur surprise et leur dépit, très-vifs d'abord, cédèrent peu à peu
+devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi
+qu'elle l'avait judicieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient fiers
+le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de
+plus d'une manière (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne
+leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence et sa
+gentillesse doublaient le prix.
+
+D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement!... Dans les jours
+de pénurie elle dînait si bien et si gaiement avec un beau morceau de
+galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dents
+blanches! Après quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les
+boulevards ou dans les passages!
+
+Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils
+conviendront qu'il aurait fallu être bien sot ou bien barbare pour
+refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions à une si
+gracieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'être jalouse,
+n'empêchait jamais ses sigisbées de se consoler de ses rigueurs auprès
+de belles moins cruelles!
+
+François Germain seul ne fonda aucune folle espérance sur la familiarité
+de la jeune fille; fût-ce instinct du coeur ou délicatesse d'esprit, il
+devina, dès le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant
+dans la camaraderie singulière que lui offrait Rigolette.
+
+Ce qui devait fatalement arriver arriva.
+
+Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dire
+un mot de cet amour.
+
+Loin d'imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de
+leurs poursuites, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela
+vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait
+délicieusement joui de son intimité avec la jeune fille, passant auprès
+d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soirées où il n'était
+pas occupé. Durant ces longues heures, Rigolette s'était montrée, comme
+toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent
+même un peu triste.
+
+Cette tristesse était son seul inconvénient; car ses manières,
+naturellement distinguées, ne pouvaient se comparer aux ridicules
+prétentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes
+excentricités de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable
+loquacité, et le peintre par son hilarité non moins intarissable
+l'emportaient sur Germain, dont la douce gravité imposait un peu à sa
+voisine.
+
+Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préférence marquée pour aucun
+de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement,
+elle trouvait que Germain réunissait seul toutes les qualités
+nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.
+
+Ces antécédents posés, nous dirons pourquoi Rigolette était chagrine et
+pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.
+
+Sa ronde et fraîche figure avait un peu pâli; ses grands yeux noirs,
+ordinairement gais et brillants, étaient légèrement battus et voilés;
+ses traits révélaient une fatigue inaccoutumée. Elle avait employé à
+travailler une grande partie de la nuit.
+
+De temps à autre, elle regardait tristement une lettre placée tout
+ouverte sur une table auprès d'elle; celle lettre venait de lui être
+adressée par Germain, et contenait ce qui suit:
+
+ «Prison de la Conciergerie.
+
+«Mademoiselle,
+
+«Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis
+incarcéré comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et
+j'ose pourtant vous écrire!
+
+«C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi
+comme un être criminel et dégradé. Je vous en supplie, ne me condamnez
+pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier
+coup m'accablerait tout à fait!
+
+«Voici ce qui s'est passé.
+
+«Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais
+par la pauvre Louise que la famille Morel, à laquelle vous et moi nous
+nous intéressions tant, était de plus en plus misérable. Hélas! ma pitié
+pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort
+est bien cruel!...
+
+«Hier, j'étais resté assez tard chez M. Ferrand, occupé d'écritures
+pressées. Dans la chambre où je travaillais se trouvait un bureau, mon
+patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-là,
+il paraissait inquiet, agité; il me dit: «Ne vous en allez pas que ces
+comptes ne soient terminés, vous les déposerez dans le bureau dont je
+vous laisse la clef.» Et il sortit.
+
+«Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes
+yeux s'arrêtèrent sur une lettre déployée, où je lus le nom de Jérôme
+Morel, le lapidaire.
+
+«Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus
+l'indiscrétion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait
+être le lendemain arrêté pour une lettre de change de mille trois cent
+francs à la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom supposé, le
+faisait emprisonner.
+
+«Cet avis était de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais
+assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui
+porterait l'incarcération de son seul soutien... Je fus aussi désolé
+qu'indigné. Malheureusement je vis dans le même tiroir une boîte
+ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... À ce
+moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans réfléchir à la gravité
+de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris
+mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis
+l'argent dans la main, et lui dis: «On doit arrêter votre père demain au
+point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais
+dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est
+un méchant homme!...»
+
+«Vous le voyez, mademoiselle, mon intention était bonne, mais ma
+conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.
+
+«Depuis longtemps, à force d'économies, j'avais réalisé et placé chez un
+banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours,
+il me prévint que, le terme de son obligation envers moi étant arrivé,
+il tenait mes fonds à ma disposition dans le cas où je ne les lui
+laisserais pas.
+
+«Je possédais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le
+lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du
+banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du
+jour qu'on devait arrêter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en
+mesure de payer de très-bonne heure; sinon, lors même que je serais allé
+dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et
+emmené aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De
+plus, les frais considérables de l'arrestation auraient encore été à la
+charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs
+n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais
+pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand
+se fût aperçu de quelque chose. Malheureusement je me suis trompé.
+
+«Je sortis de chez M. Ferrand n'étant plus sous l'impression
+d'indignation et de pitié qui m'avait fait agir. Je réfléchis à tout le
+danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je
+connaissais la sévérité du notaire; il pouvait, après mon départ,
+revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car à ses yeux,
+aux yeux de tous, c'est un vol.
+
+«Ces idées me bouleversèrent: quoiqu'il fût tard, je courus chez le
+banquier pour le supplier de me rendre mes fonds à l'instant; j'aurais
+motivé cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourné chez M.
+Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.
+
+«Le banquier, par un funeste hasard, était depuis deux jours à
+Belleville dans une maison de campagne, où il faisait faire des
+plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin
+j'arrivai à Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait
+de repartir à l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent.
+Je me présente chez M. Ferrand, tout était découvert!
+
+«Mais ce n'est là qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire
+m'accuse de lui avoir volé quinze mille francs, en billets de banque,
+qui étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille
+francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge infâme! Je
+m'avoue coupable de la première soustraction; mais par tout ce qu'il y a
+de plus sacré au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent
+de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y
+avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize
+cents francs que je rapportais.
+
+«Telle est la vérité, mademoiselle: je suis sous le coup d'une
+accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir
+incapable de mentir... mais me croirez-vous? Hélas! comme m'a dit M.
+Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte,
+et ses paroles ne méritent aucune confiance.
+
+«Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les malheureux,
+mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre coeur vous
+guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérité. Je ne demande
+rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous me trouverez aussi à
+plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon intention était bonne, des
+circonstances impossibles à prévoir m'ont perdu.
+
+«Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au
+milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon
+jugement!
+
+«Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dépôt de préfecture
+de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé lorsque après
+avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une porte à
+guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bientôt refermée sur moi.
+
+«J'étais si troublé que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud,
+nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix
+mêlé çà et là de rires sinistres, d'accents de colère et de chansons
+grossières; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles
+de grès de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant
+que tout le monde m'examinait.
+
+«On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inquiète
+peu ces gens-là. Enfin je me suis hasardé à lever la tête. Quelles
+horribles figures, mon Dieu! Que de vêtements en lambeaux! Que de
+haillons souillés de boue! Tous les dehors de la misère et du vice. Ils
+étaient là quarante ou cinquante, assis, debout, ou couchés sur des
+bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous
+ceux qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la journée.
+
+«Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste
+consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des
+leurs. Quelques-uns me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis
+ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage
+hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux
+vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma
+bienvenue.
+
+«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repos:
+cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé. Alors
+plusieurs m'ont entouré en m'accablant d'injures et de menaces; ils
+allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré par le
+tumulte, un gardien est entré. Je me suis plaint à lui: il a exigé que
+l'on me rendît l'argent que j'avais donné, et m'a dit que si je voulais
+je serais, pour une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la
+pistole, c'est-à-dire que je pourrais être seul dans une cellule.
+J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de
+leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous
+retrouver, et alors je resterais sur la place.
+
+«Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.
+
+«C'est de là que je vous écris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tantôt,
+après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on
+appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons
+du dépôt.
+
+«Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de
+vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui
+soient très-sévèrement défendues.
+
+«J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne
+amitié, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amitié.
+
+«Dans le cas où vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:
+
+«Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le
+portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n° 11. Je le
+préviens que vous pouvez disposer comme moi-même de tout ce qui
+m'appartient, et qu'il doit exécuter vos ordres. Il vous conduira dans
+ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que
+je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant
+différents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous était
+destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont été écrits
+à propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en fâchez
+pas, vous ne deviez jamais les connaître. Je vous prie aussi de prendre
+le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin
+renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de
+nos dernières promenades du dimanche, et que vous m'avez donnée le jour
+où j'ai quitté la rue du Temple.
+
+«Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous
+m'enverriez à la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que
+je possède: acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins flétri et
+obligé de quitter Paris. Où irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu
+le sait.
+
+«Mme Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objets, se chargerait
+peut-être du tout; c'est une honnête femme; cet arrangement vous
+épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est
+précieux.
+
+«J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien
+seulement donner une petite gratification au portier. Pardon,
+mademoiselle, de vous importuner de tous ces détails, mais vous êtes la
+seule personne au monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.
+
+«J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec
+lequel je suis assez lié; mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet
+de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit;
+quelques autres ont rapport à de tristes événements de ma vie.
+
+«Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette
+dernière preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation
+dans le grand malheur qui m'accable; malgré moi j'espère que vous ne me
+refuserez pas.
+
+«Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me
+serait si doux, si précieux, de pouvoir épancher dans un coeur
+bienveillant la tristesse qui m'accable!
+
+«Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet
+isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant!...
+
+«Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais
+nui à personne, d'avoir toujours, même au péril de ma vie, témoigné de
+mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les
+papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand
+je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde,
+sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il y a un juste
+grief à me reprocher... il m'écrasera... Je me résigne d'avance à mon
+sort.
+
+«Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je
+l'espère, aucun mépris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez
+quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pitié,
+peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un
+dimanche (hélas! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'à venir un
+dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir
+dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous êtes si
+bonne... que...
+
+«Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi
+avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais écrire à la
+hâte. Le gardien vient m'avertir que je vais être conduit devant le
+juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas...
+je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!
+
+ «FRANÇOIS GERMAIN
+
+_«P. S.--_Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la
+Force.»
+
+On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son
+coeur excellent s'était profondément ému d'une infortune dont elle
+n'avait eu jusqu'alors aucun soupçon. Elle croyait aveuglément à
+l'entière véracité du récit de Germain, ce fils infortuné du Maître
+d'école.
+
+Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin
+s'exagérait énormément sa faute. Pour sauver un malheureux père de
+famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette
+action, aux yeux de la grisette, n'était que généreuse.
+
+Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux
+femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé
+pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse
+amitié, ressentit pour lui une vive préférence.
+
+Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son
+souvenir effaça celui de ses anciens rivaux.
+
+Chez Rigolette, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection
+vive, sincère, remplie de commisération et de dévouement résolu:
+sentiment très-nouveau pour elle en raison même de l'amertume qui s'y
+joignait.
+
+Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra
+dans sa chambre, après avoir discrètement frappé à la porte.
+
+
+
+
+XIV
+
+Amitié
+
+
+--Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette; je ne vous dérange pas?
+
+--Non, mon voisin; je suis au contraire très-contente de vous voir, car
+j'ai beaucoup de chagrin.
+
+--En effet, je vous trouve pâle, vous semblez avoir pleuré.
+
+--Je crois bien que j'ai pleuré!... Il y a de quoi! Pauvre Germain!
+Tenez, lisez. Et Rigolette remit à Rodolphe la lettre du prisonnier. Si
+ce n'est pas à fendre le coeur! Vous m'avez dit que vous vous
+intéressiez à lui... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle
+pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M.
+Ferrand soit acharné après tout le monde! D'abord ç'a été contre Louise,
+maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il
+arriverait quelque bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente.
+Accuser un si honnête garçon de lui avoir volé quinze mille francs!
+Germain! lui! la probité en personne!... Et puis, si rangé, si doux, si
+triste. Va-t-il être à plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces
+scélérats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je
+commence à voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.
+
+--Et que comptez-vous faire, ma voisine?
+
+--Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et
+cela le plus tôt possible. Je serais déjà partie sans cet ouvrage
+très-pressé que je finis et que je vais porter tout à l'heure rue
+Saint-Honoré, en me rendant à la chambre de Germain chercher les papiers
+dont il me parle. J'ai passé une partie de la nuit à travailler pour
+gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire en
+dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord Mme
+Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-être
+très-difficile, mais enfin je tâcherai... Malheureusement je ne sais pas
+seulement à qui m'adresser...
+
+--J'avais songé à cela.
+
+--Vous, mon voisin?
+
+--Voici une permission.
+
+--Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi
+pour la prison de ce malheureux Germain?... Ça lui ferait tant de
+plaisir!
+
+--Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.
+
+--Oh! merci, monsieur Rodolphe.
+
+--Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?
+
+--Bien sûr le coeur me battra très-fort la première fois... Mais c'est
+égal. Est-ce que, quand Germain était heureux, je ne le trouvais pas
+toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au
+spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à
+arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien il est dans
+la peine, c'est à mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne
+peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je
+le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez,
+monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me désole, c'est sa méfiance. Me
+croire capable de le mépriser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce
+vieil avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'est-ce que ça me
+fait?... Je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne
+m'aurait pas prouvé clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne
+l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'à le voir, qu'à le connaître, pour
+être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi
+méchant que M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles.
+
+--Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.
+
+--Oh! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce
+notaire, et lui dire: «Ah! vous soutenez que Germain vous a volé, eh
+bien! tenez, voilà pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela,
+toujours!» Et pan! pan! pan! je le battrais comme plâtre.
+
+--Vous avez une justice très-expéditive, dit Rodolphe en souriant de
+l'animation de Rigolette.
+
+--C'est que ça révolte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout
+le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron
+est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans
+protection, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Rodolphe,
+vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y
+aurait pas à faire quelque chose?
+
+--Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitté, comme je le
+crois, de nombreuses preuves d'intérêt lui seront données, je vous
+l'assure. Mais écoutez, ma voisine, je sais par expérience qu'on peut
+compter sur votre discrétion.
+
+--Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais été bavarde.
+
+--Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-même ignore
+que des amis veillent sur lui... car il a des amis.
+
+--Vraiment?
+
+--De très-puissants, de très-dévoués.
+
+--Ça lui donnerait tant de courage de le savoir!
+
+--Sans doute; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M.
+Ferrand, effrayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait,
+et, comme il est très-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre:
+ce qui serait fâcheux, car il faut non-seulement que l'innocence de
+Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit démasqué.
+
+--Je vous comprends, monsieur Rodolphe.
+
+--Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission de la
+voir, afin que vous la priiez de ne parler à personne de ce qu'elle m'a
+révélé; elle saura ce que cela signifie.
+
+--Cela suffit, monsieur Rodolphe.
+
+--En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la
+méchanceté de son maître, c'est très-important. Mais elle devra ne rien
+cacher à un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa
+défense; faites-lui bien toutes ces recommandations.
+
+--Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire.
+Mais je parle de bonté! C'est vous qui êtes bon et généreux! Quelqu'un
+est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite là.
+
+--Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand;
+mais quand, en flânant de côté et d'autre, je trouve de braves gens qui
+méritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute
+confiance en moi, et on les secourt. Ça n'est pas plus malin que ça.
+
+--Et où logez-vous, maintenant que vous avez cédé votre chambre aux
+Morel?
+
+--Je loge... en garni.
+
+--Oh! que je détesterais ça! Être où a été tout le monde, c'est comme si
+tout le monde avait été chez vous.
+
+--Je n'y suis que la nuit, et alors...
+
+--Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous,
+pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je
+m'étais arrangé une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru
+possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux
+pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a porté. J'ai vu les
+Morel et d'autres encore bien à plaindre, c'est vrai; mais enfin la
+misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend
+pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain
+c'est l'autre. Quant à soi, avec du courage et de la gaieté, on se tire
+d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnête et bon, qui a été
+votre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné
+pêle-mêle avec des scélérats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je
+suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais
+pensé, ça me bouleverse.
+
+Et les grands yeux de Rigolette se voilèrent de larmes.
+
+--Courage! courage! Votre gaieté reviendra quand votre ami sera
+acquitté.
+
+--Oh! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux
+juges la lettre qu'il m'a écrite: ça suffira, n'est-ce pas, monsieur
+Rodolphe?
+
+--En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caractère de la
+vérité; il faudra même que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera
+nécessaire à la défense de Germain.
+
+--Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai
+chat, malgré les leçons qu'il m'a données, ce bon Germain, je vous
+proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de
+travers, et puis il y a tant, tant de fautes...
+
+--Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain.
+
+--La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas?
+J'ai brûlé tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau
+m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des
+coeurs enflammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils
+croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries; mais cette
+pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres
+aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça
+prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?
+
+--Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure petite amie qu'on
+puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout à l'heure seule
+chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?
+
+--Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne
+pas être toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte
+de l'ouvrage près le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous
+fatiguer et vous ennuyer peut-être?
+
+--Pas du tout... nous prendrons un fiacre.
+
+--Vraiment! Oh! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais
+pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voilà la
+première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la
+journée. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites bêtes! ils
+ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Crétu a
+chanté un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui répondre; ah bien! oui... au
+bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramonette a recommencé,
+mais je n'ai pas pu lui répondre davantage.
+
+--Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Crétu et
+Ramonette!
+
+--Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce
+sont mes meilleurs amis; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont
+fait la joie de mon enfance et qui ont été aussi mes meilleurs amis;
+sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Crétu et Ramonette
+étaient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.
+
+--Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs
+s'appelaient ainsi.
+
+--Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais,
+mais ça ne regarde que moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai
+vu que Germain avait bien bon coeur.
+
+--Comment donc?
+
+--Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout,
+étaient toujours à faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux;
+appeler un serin papa Crétu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas,
+et il partait de là pour faire des gorges chaudes à n'en plus finir. «Si
+c'était un coq, disait-il à la bonne heure, vous pourriez l'appeler
+Crétu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; ça ressemble à
+Ramona.» Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches
+sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit
+très-sérieusement que s'il recommençait ses moqueries, qui me faisaient
+de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.
+
+--Quelle courageuse résolution!
+
+--Ça m'a coûté, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties
+du dimanche comme le Messie: j'avais le coeur bien gros de rester toute
+seule par un temps superbe; mais, c'est égal, j'aimais encore mieux
+sacrifier mon dimanche que de continuer à entendre M. Cabrion se moquer
+de ce que je respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée que j'y
+attachais, j'aurais préféré donner d'autres noms à mes oiseaux. Tenez,
+il y a surtout un nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh
+bien! je m'en suis privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux
+que j'aurai autrement que Crétu et Ramonette; sinon il me semblerait que
+je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas,
+monsieur Rodolphe?
+
+--Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de
+ces noms, lui?
+
+--Au contraire; seulement la première fois ils lui ont semblé drôles,
+ainsi qu'à tout le monde: c'était tout simple; mais, quand je lui ai
+expliqué mes raisons, comme je les avais pourtant expliquées à M.
+Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-là je me
+suis dit: «M. Germain est un bien bon coeur; il n'a contre lui que sa
+tristesse.» Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de
+lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on pût être
+triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voilà mon paquet
+fini, mon ouvrage prêt à emporter. Voulez-vous me donner mon châle, mon
+voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce
+pas?
+
+--Nous allons en voiture et je vous ramènerai.
+
+--C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours
+ça de temps gagné.
+
+--Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir
+de vos visites aux prisons?
+
+--Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches
+à moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-là, ça me servira de
+promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai à
+la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes
+heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver à mon aise, je
+travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai à minuit au
+lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept
+ou huit heures par semaine, que je pourrai dépenser pour aller voir
+Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air,
+ajouta Rigolette en souriant.
+
+--Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?
+
+--Bah! je m'y ferai, on se fait à tout. Et puis ça ne durera pas
+toujours.
+
+--Voilà votre châle, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret
+qu'hier, je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou charmant.
+
+--Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui
+c'est différent. Prenez garde de me piquer.
+
+--Allons, l'épingle est tordue.
+
+--Eh bien! prenez-en une autre, là, sur la pelote. Ah! j'oubliais,
+voulez-vous être bien gentil, mon voisin?
+
+--Ordonnez, ma voisine.
+
+--Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en
+rentrant, écrire à ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il
+aura ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon
+réveil.
+
+--Et où sont vos plumes?
+
+--Là, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous
+allumer ma bougie, car il commence à n'y plus faire clair.
+
+--Ça ne sera pas de refus pour tailler la plume.
+
+--Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit
+pétiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un
+petit bougeoir bien luisant.
+
+--Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!
+
+--Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la
+chandelle, et c'est bien plus propre.
+
+--Pas plus cher?
+
+--Mon Dieu, non! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une
+demi-livre me fait presque mon année.
+
+--Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la
+grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de
+préparatifs pour votre dîner.
+
+--Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin,
+j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.
+
+--Vous ne voulez pas venir sans façon dîner avec moi en sortant de chez
+Germain?
+
+--Je vous remercie, mon voisin, j'ai le coeur trop gros; une autre fois,
+avec plaisir. Tenez, la veille du jour où ce pauvre Germain sortira de
+prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit?
+
+--C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet
+engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade,
+sans compter que ça me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est
+surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que
+je dépense un quart d'heure mal à propos.
+
+--Allons, je renonce à ce plaisir... pour aujourd'hui.
+
+--Tenez, voilà mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la
+porte.
+
+--Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.
+
+--Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, ça garde le pli;
+tenez-le à votre main, comme ça, légèrement. Bien, passez, je vous
+éclairerai.
+
+Et Rodolphe descendit, précédé de Rigolette.
+
+Au moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du
+portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avançait vers
+eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au
+public qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il
+tenait le portrait du damné peintre.
+
+Le désespoir d'Alfred était si écrasant que son menton touchait à sa
+poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau
+tromblon.
+
+En le voyant venir ainsi, la tête baissée, vers Rodolphe et Rigolette,
+on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat.
+
+Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge et s'écria à l'aspect de
+son mari:
+
+--Eh bien! vieux chéri, te voilà donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le
+commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer
+dans mon roi des locataires qui te crève les yeux. Pardon, monsieur
+Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le
+fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, mais
+réponds donc!
+
+À cette voix chère à son coeur, M. Pipelet releva la tête; ses traits
+étaient empreints d'une sombre amertume.
+
+--Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.
+
+--Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos
+amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de
+la France... de ma belle France! car, sûr maintenant de l'impunité, le
+monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des
+départements du royaume.
+
+--Comment! Le commissaire?
+
+--Le commissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le
+commissaire!... Il m'a ri au nez...
+
+--À toi... un homme d'âge, qui as l'air si respectable que tu en
+paraîtrais bête comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...
+
+--Eh bien! malgré cela, lorsque j'eus respectueusement déposé par-devant
+lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce
+magistrat, après avoir regardé en riant... oui, en riant... et, j'ose le
+dire, en riant indécemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais
+comme pièces justificatives, ce magistrat m'a répondu:
+
+«--Mon brave homme, ce Cabrion est un très-drôle de corps, c'est un
+mauvais farceur; ne faites pas attention à ses plaisanteries. Je vous
+conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de
+quoi!--D'en rire, _môssieur_! me suis-je écrié, d'en rire!... Mais le
+chagrin me dévore... mais ce gueux-là empoisonne mon existence... il
+m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme,
+qu'on l'exile... au moins de ma rue.» À ces mots, le commissaire a
+souri, il m'a obligeamment montré la porte... J'ai compris ce geste du
+magistrat... et me voici.
+
+--Magistrat de rien du tout!... s'écria Mme Pipelet.
+
+--Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a
+plus de justice en France... je suis atrocement sacrifié!...
+
+Et, pour péroraison, M. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et
+le portrait au fond de l'allée...
+
+Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir
+de M. Pipelet.
+
+Après avoir adressé quelques mots de consolation à Alfred, qu'Anastasie
+calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue
+du Temple avec Rigolette, et tous deux montèrent en fiacre pour se
+rendre chez François Germain.
+
+
+
+
+XV
+
+Le testament
+
+
+François Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n° 11. Nous
+rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oublié, que Mme Mathieu, la
+courtière en diamants dont nous avons parlé à propos de Morel le
+lapidaire, logeait dans la même maison que Germain.
+
+Pendant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saint-Honoré, où
+demeurait la maîtresse couturière à qui Rigolette avait d'abord voulu
+rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davantage encore
+l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caractères
+instinctivement bons et dévoués, elle n'avait pas la conscience de la
+délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semblait fort
+simple.
+
+Rien n'eût été plus facile à Rodolphe que de libéralement assurer le
+présent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi à même d'aller
+charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se préoccupât du
+temps que ses visites dérobaient à son travail, son unique ressource;
+mais le prince craignait d'affaiblir le mérite du dévouement de la
+grisette en le rendant trop facile; bien décidé à récompenser les
+qualités rares et charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait
+la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et intéressante épreuve.
+
+Est-il besoin de dire que, dans le cas où la santé de la jeune fille se
+fût le moins du monde altérée par le surcroît de travail qu'elle
+s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine à
+la fille du lapidaire et au fils du Maître d'école, Rodolphe fût à
+l'instant venu au secours de sa protégée?
+
+Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si
+naturellement heureux et si peu habitué au chagrin que çà et là un
+éclair de gaieté venait l'illuminer encore.
+
+Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue
+Saint-Honoré, s'arrêta boulevard Saint-Denis, n° 11, devant une maison
+de modeste apparence.
+
+Rodolphe aida Rigolette à descendre; celle-ci entra chez le portier et
+lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification
+promise. Grâce à l'aménité de son caractère, le fils du Maître d'école
+était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre
+que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles
+furent ses expressions.
+
+La grisette, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne
+devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières
+instructions.
+
+La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant
+devant la porte, Rigolette dit à Rodolphe, en lui donnant la clef:
+
+--Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez
+vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra
+plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un
+mort...
+
+--Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces idées-là!
+
+--J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.
+
+Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins une
+impression pénible en pénétrant dans ce modeste réduit.
+
+Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître
+d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il
+pressentait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures
+dans cette solitude.
+
+Rigolette posa la lumière sur une table.
+
+Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon,
+composé d'une couchette, d'une commode, d'un secrétaire de noyer, de
+quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc
+drapaient les fenêtres et l'alcôve; pour tout ornement on voyait sur la
+cheminée une carafe et un verre.
+
+À l'affaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que
+Germain avait dû s'y jeter quelques instants tout habillé pendant la
+nuit qui avait précédé son arrestation.
+
+--Pauvre garçon! dit tristement Rigolette en examinant avec intérêt
+l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa
+voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné; il y a de la poussière
+partout, les rideaux sont enfumés, les vitres sont ternes, le carreau
+n'est pas ciré... Ah! quelle différence! Rue du Temple, ça n'était pas
+plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté,
+comme chez moi...
+
+--C'est qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis.
+
+--Mais voyez donc! s'écria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas
+couché l'autre nuit, tant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a
+laissé là, il a été tout trempé de larmes. Ça se voit bien... Et elle le
+prit en ajoutant: Germain a gardé une petite cravate de soie orange que
+je lui ai donnée quand nous étions heureux; moi, je garderai ce mouchoir
+en souvenir de ses malheurs; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas...
+
+--Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre
+affection.
+
+--Maintenant songeons aux choses sérieuses: je ferai tout à l'heure un
+paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter
+en prison; la mère Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du
+reste... Je vais d'abord ouvrir le secrétaire pour y prendre les papiers
+et l'argent que Germain me prie de lui garder.
+
+--Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize
+cents francs en or que Germain lui avait donnés pour acquitter la dette
+du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent: il appartient à
+Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remettre,
+vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire.
+
+--Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque
+autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs
+maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... on n'a rien à craindre,
+mais de l'argent... c'est dangereux...
+
+--Vous avez peut-être raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge
+de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez
+savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai
+ce qu'il vous demandera.
+
+--Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce
+service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra
+de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en
+ouvrant le secrétaire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela.
+Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe,
+comme c'est triste ce qu'il y a d'écrit dessus.
+
+Et elle lut d'une voix émue:
+
+«Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la
+personne qui ouvrira ce secrétaire de porter ces papiers chez Mlle
+Rigolette, couturière, rue du Temple, n° 17.»
+
+--Est-ce que je puis décacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?
+
+--Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les
+papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particulièrement
+adressée?
+
+La jeune fille rompit le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient
+renfermés; l'un d'eux portant cette suscription: _À Mademoiselle
+Rigolette_, contenait ces mots:
+
+«Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus...
+Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un
+guet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques
+renseignements joints ici sous le titre de: _Notes sur ma vie_, pourront
+mettre sur la trace de mes assassins.»
+
+--Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'étonne
+plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! Toujours
+poursuivi de pareilles idées!
+
+--Oui, il a dû être bien affligé; mais ses plus mauvais jours sont
+passés... croyez-moi.
+
+--Hélas! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, être en
+prison... accusé de vol...
+
+--Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber
+dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère
+bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enfance.
+
+--Sa mère! Il a encore sa mère?
+
+--Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle
+le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui!
+J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient
+passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous confie ce secret parce que
+vous vous intéressez si généreusement à Germain qu'il faut au moins qu'à
+votre dévouement ne se joignent pas de trop cruelles inquiétudes sur son
+sort à venir.
+
+--Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je
+garderai votre secret...
+
+Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.
+
+«Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous
+verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le
+temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé
+vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de _memento
+_intitulé: _Mes seuls jours de bonheur._
+
+«Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les
+consolantes pensées que votre affection m'inspirait, et qui seules
+adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui était amitié chez vous était
+de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jusqu'à
+ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma
+destinée était si malheureuse que je ne vous aurais jamais parlé de ce
+sentiment; quoique sincère et profond, il vous eût porté malheur.
+
+«Il me reste un dernier voeu à former, et j'espère que vous voudrez bien
+l'accomplir.
+
+«J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous
+fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous
+gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en
+pensant qu'une maladie, causée peut-être par l'excès du labeur, pouvait
+vous réduire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager
+sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous
+épargner en grande partie les tourments et peut-être... les misères que
+votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heureusement.»
+
+--Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette étonnée.
+
+--Continuez... nous allons voir.
+
+Rigolette reprit:
+
+«Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait,
+en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre,
+mais à force d'économie, j'ai mis de côté quinze cents francs, placés
+chez un banquier; c'est tout ce que je possède. Par mon testament, que
+vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer; acceptez cela d'un
+ami, d'un bon frère... qui n'est plus.»
+
+--Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant
+la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper
+ainsi de mon avenir! Ah! quel coeur, mon Dieu! Quel coeur excellent!
+
+--Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais
+calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce
+testament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous
+aimait... combien il vous aime.
+
+--Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes,
+que je ne m'en étais jamais doutée! Dans les commencements de notre
+voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur
+passion enflammée, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les
+menait à rien, ils s'étaient déshabitués de me dire de ces choses-là;
+Germain, au contraire, ne m'avait jamais parlé d'amour. Quand je lui ai
+proposé d'être bons amis, il a franchement accepté, et depuis nous avons
+vécu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela
+maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'étais pas fâchée que
+Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.
+
+--Mais enfin vous en étiez... étonnée?
+
+--Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'était sa tristesse... qui le
+rendait ainsi.
+
+--Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?
+
+--C'était son seul défaut, dit naïvement la grisette; mais maintenant je
+l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée.
+
+--D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de
+sujets de chagrin, et puis... peut-être parce que vous voilà certaine
+que, malgré cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe
+en souriant.
+
+--C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le
+coeur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
+
+--Et un jour peut-être vous partagerez cet amour.
+
+--Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si
+à plaindre! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais
+abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait à
+moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse.
+Après un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre
+côté... nous sommes si pauvres tous les deux que ça ne serait peut-être
+pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela,
+je me trompe peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai pour
+Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois
+libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié
+que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon
+voisin... ça sera de l'amour... Jusque-là ça me gênerait de savoir à
+quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous
+rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah!
+j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai
+donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh! voyez donc
+comme il est joli, ce sachet, et tout brodé! Pauvre Germain, il l'a
+gardée comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la
+dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée... Il a été
+si content, si content!...
+
+À ce moment on frappa à la porte de la chambre.
+
+--Qui est là? demanda Rodolphe.
+
+--On voudrait parler à _m'ame_ Mathieu, répondit une voix grêle et
+enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Mme
+Mathieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.)
+
+Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs
+dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et
+alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des
+habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant
+l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur cette
+physionomie imberbe et juvénile: c'était Barbillon.
+
+Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Maître d'école
+et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du
+mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contre la Goualeuse
+les laboureurs de la ferme d'Arnouville.
+
+Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait
+vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de
+costume l'empêchât de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne
+manifesta aucun étonnement à son aspect.
+
+--Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.
+
+--C'est une lettre pour _m'ame_ Mathieu... Faut que je lui remette à
+elle-même, répondit Barbillon.
+
+--Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.
+
+--Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé.
+
+Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que
+Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc
+aucun motif de s'intéresser à la femme auprès de laquelle Barbillon
+venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce
+bandit, sa figure avait un tel caractère de perversité qu'il resta sur
+le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon
+apportait cette lettre.
+
+À peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain
+qu'elle s'ouvrit et que la courtière, grosse femme de cinquante ans
+environ, y parut tenant une chandelle à la main.
+
+--_M'ame_ Mathieu? dit Barbillon.
+
+--C'est moi, mon garçon.
+
+--Voilà une lettre, il y a réponse...
+
+Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courtière; mais celle-ci lui
+fit signe de ne pas avancer, décacheta la lettre tout en tenant son
+flambeau, lut et répondit d'un air satisfait:
+
+--Vous direz que c'est bon, mon garçon; j'apporterai ce qu'on demande.
+J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette
+dame...
+
+--Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...
+
+--Va demander à ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...
+
+Et la courtière ferma sa porte.
+
+Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement
+l'escalier.
+
+Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce,
+qui l'attendait devant une boutique.
+
+Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre,
+il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'empêcher de
+dire à son compagnon:
+
+--Viens _pitancher l'eau d'aff_, Nicolas; _la birbasse fauche dans le
+point_ à mort... elle _aboulera_ chez la Chouette; la mère Martial nous
+aidera à lui _pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin_, et après
+nous _trimballerons le refroidi_ dans ton _passe-lance_[2].
+
+--_Esbignons-nous_[3], alors; faut que je sois à Asnières de bonne
+heure; je crains que mon frère Martial se doute de quelque chose.
+
+Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible
+pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue
+Saint-Denis.
+
+Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain,
+remontèrent en fiacre et arrivèrent rue du Temple.
+
+Le fiacre s'arrêta.
+
+Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du
+quinquet du rogomiste, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de
+l'allée.
+
+La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou
+inattendu, car lui seul savait où trouver le prince.
+
+--Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette
+rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.
+
+--Un grand malheur, monseigneur!
+
+--Parle, au nom du ciel!
+
+--M. le marquis d'Harville...
+
+--Tu m'effraies!
+
+--Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Tout
+s'était passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai,
+lorsqu'une fatale imprudence...
+
+--Achève... achève donc!
+
+--En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé...
+
+--Il s'est blessé grièvement?
+
+--Monseigneur!...
+
+--Eh bien?...
+
+--Quelque chose de terrible!
+
+--Que dis-tu?
+
+--Il est mort!...
+
+--D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe avec un accent si
+déchirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses
+paquets, s'écria:
+
+--Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?
+
+--Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami,
+mademoiselle, dit Murph à la jeune fille; car le prince, accablé, ne
+pouvait répondre.
+
+--C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.
+
+--Un bien grand malheur, répondit le squire.
+
+--Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes de
+silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:
+
+--Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous...
+Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer à la
+prison de Germain... bientôt je vous reverrai.
+
+--Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au
+chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... À
+bientôt, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon enfant, à bientôt.
+
+--Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut
+dans l'allée, avec les différents objets quelle rapportait de chez
+Germain.
+
+Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue
+Plumet. Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant:
+
+«Madame,
+
+«J'apprends à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui
+m'enlève un de mes meilleurs amis; je renonce à vous peindre ma stupeur,
+mon chagrin.
+
+«Il faut pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à ce
+cruel événement... Je viens d'apprendre que votre belle-mère, à Paris
+depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie
+emmenant avec elle Polidori.
+
+«C'est vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père.
+Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après
+l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de
+quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez
+à l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre
+belle-mère, du moins en même temps qu'elle.
+
+«Soyez tranquille, madame, de près comme de loin je veille sur vous...
+Les abominables projets de votre belle-mère seront déjoués...
+
+«Adieu, madame; je vous écris ces mots à la hâte... J'ai l'âme brisée
+quand je songe à cette soirée d'hier où je l'_ai_ quitté, _lui_... plus
+tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait été depuis longtemps...
+
+«Croyez, madame, à mon dévouement profond et sincère...
+
+ «RODOLPHE»
+
+Suivant les avis du prince, Mme d'Harville, trois heures après avoir
+reçu cette lettre, était en route avec sa fille pour la Normandie.
+
+Une voiture de poste, partie de l'hôtel de Rodolphe, suivait la même
+route.
+
+Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent cette complication
+d'événements et la précipitation de son départ, Clémence oublia de faire
+savoir au prince qu'elle avait rencontré Fleur-de-Marie à Saint-Lazare.
+
+On se souvient peut-être que, la veille, la Chouette était venue menacer
+Mme Séraphin de dévoiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir
+(et elle disait vrai) où était alors cette jeune fille.
+
+On se souvient encore qu'après cet entretien le notaire Jacques Ferrand,
+craignant la révélation de ses criminelles menées, se crut un puissant
+intérêt à faire disparaître la Goualeuse, dont l'existence, une fois
+connue, pouvait le compromettre dangereusement.
+
+Il avait donc fait écrire à Bradamanti, un de ses complices, de venir le
+trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont
+Fleur-de-Marie devait être la victime.
+
+Bradamanti, occupé des intérêts non moins pressants de la belle-mère de
+Mme d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan
+auprès de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage
+à servir son ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du notaire
+et partit pour la Normandie sans voir Mme Séraphin.
+
+L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journée, la Chouette était
+venue réitérer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'étaient pas
+vaines, elle avait déclaré au notaire que la petite fille autrefois
+abandonnée par Mme Séraphin était alors prisonnière à Saint-Lazare sous
+le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans
+trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui
+apprendraient qu'elle avait été dans son enfance confiée aux soins de
+Jacques Ferrand.
+
+Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la
+Chouette comme une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et
+effrayé de la dangereuse portée de ses menaces.
+
+Grâce à ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer
+dans la journée même (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de Mme
+d'Harville) que la Goualeuse était en effet prisonnière à Saint-Lazare
+et si parfaitement citée pour sa bonne conduite qu'on s'attendait à voir
+cesser sa détention d'un moment à l'autre.
+
+Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant mûri un projet
+diabolique, sentit que, pour l'exécuter, le secours de Bradamanti lui
+était de plus en plus indispensable; de là les vaines instances de Mme
+Séraphin pour rencontrer le charlatan.
+
+Apprenant le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé
+d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la
+famille Martial, ces pirates d'eau douce établis près du pont
+d'Asnières, chez lesquels Bradamanti lui avait proposé d'envoyer Louise
+Morel pour s'en défaire impunément.
+
+Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres
+desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les précautions les plus
+habiles pour n'être pas compromis dans le cas où un nouveau crime serait
+commis et, le lendemain du départ de Bradamanti pour la Normandie, Mme
+Séraphin se rendit en hâte chez Martial.
+
+
+
+
+XVI
+
+L'île du Ravageur
+
+
+Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où Mme
+Séraphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue
+chez les Martial, pirates d'eau douce, établis à la pointe d'une petite
+île de la Seine, non loin du pont d'Asnières.
+
+Le père Martial, mort sur l'échafaud comme son père, avait laissé une
+veuve, quatre fils et deux filles...
+
+Le second de ces fils était déjà condamné aux galères à perpétuité...
+
+De cette nombreuse famille il restait donc à l'île du Ravageur (nom que
+dans le pays on donnait à ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait,
+disons-nous:
+
+La mère Martial;
+
+Trois fils: l'aîné (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre
+vingt ans; le plus jeune douze ans;
+
+Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.
+
+Les exemples de ces familles, où se perpétue une sorte d'épouvantable
+hérédité dans le crime, ne sont que trop fréquents.
+
+Cela doit être.
+
+Répétons-le sans cesse: la société songe à punir, jamais à prévenir le
+mal.
+
+Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie... Un autre sera décapité...
+
+Ces condamnés laisseront de jeunes enfants...
+
+La société prendra-t-elle souci des orphelins?...
+
+De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort
+civile, ou en lui coupant la tête?
+
+Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, préservatrice, à la
+déchéance de celui que la loi a déclaré indigne, infâme... à la
+déchéance de celui que la loi a tué?
+
+Non... «Morte la bête... mort le venin...» dit la société...
+
+Elle se trompe.
+
+Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux,
+qu'il devient presque toujours héréditaire; mais, combattu à temps, il
+ne serait jamais incurable.
+
+Contradiction bizarre!...
+
+L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie
+transmissible? À force de soins préservatifs, on mettra les descendants
+de cet homme à l'abri de l'affection dont il a été victime...
+
+Que les mêmes faits se reproduisent dans l'ordre moral...
+
+Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fils le
+germe d'une perversité précoce...
+
+Fera-t-on pour le salut de cette jeune âme ce que le médecin fait pour
+le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire?
+
+Non...
+
+Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la
+mort...
+
+Et alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcément
+bourreau... on croira le fils d'un criminel forcément criminel...
+
+Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale
+une corruption causée par l'égoïste incurie de la société...
+
+De sorte que si, malgré de funestes enseignements, l'orphelin que la loi
+a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera
+rejaillir sur lui la flétrissure paternelle. En butte à une réprobation
+imméritée, à peine trouvera-t-il du travail...
+
+Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du
+désespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui
+poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la révolte, au
+mal... la société dira:
+
+«Qu'il tourne à mal... nous verrons bien. N'ai-je pas là geôliers,
+gardes-chiourme et bourreaux?»
+
+Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur
+malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encouragement.
+
+Ainsi, pour celui qui, plongé en naissant dans un foyer de dépravation
+domestique, est vicié tout jeune encore, aucun espoir de guérison!
+
+«Si! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai fait, répond la
+société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus tard.
+
+«Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il faut qu'ils
+soient à point.»
+
+Un criminel demande à être attendu...
+
+«Prisons et galères, voilà mes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai
+le couperet.
+
+«Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais
+patience, laissons mûrir le germe de corruption héréditaire qui couve en
+lui, laissons-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages.
+
+«Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au
+coeur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol
+ou un bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis son
+père, oh! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons
+guéri le donateur.
+
+«Au bagne ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore
+toute chaude...»
+
+Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi.
+
+Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des
+traditions de vol et de meurtre fatalement perpétuées de génération en
+génération.
+
+Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de
+montrer ce que peut être dans une famille l'hérédité du mal, lorsque la
+société ne vient pas, soit légalement, soit officieusement, préserver
+les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt
+fulminé contre leur père.
+
+Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode d'une sorte
+d'introduction.
+
+Voici pourquoi nous agissons ainsi:
+
+À mesure que nous avançons dans cette publication, son but moral est
+attaqué avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice,
+qu'on nous permettra d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui,
+jusqu'à présent, nous a soutenu, guidé.
+
+Plusieurs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous
+encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des témoignages
+flatteurs de leur adhésion, nous devons peut-être à ces amis connus et
+inconnus de répondre une dernière fois à des récriminations aveugles,
+obstinées, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assemblée
+législative.
+
+Proclamer l'odieuse immoralité de notre oeuvre, c'est proclamer
+implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des
+personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.
+
+C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au nôtre que nous
+tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet
+ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques.
+
+L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre nous avons
+donné l'aperçu d'une ferme modèle, fondée par Rodolphe pour encourager,
+enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.
+
+À ce propos, nous ajoutions:
+
+«Les honnêtes gens malheureux méritent au moins autant d'intérêt que les
+criminels; pourtant il y a de nombreuses sociétés destinées au patronage
+des jeunes détenus ou libérés, mais aucune société n'est fondée dans le
+but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours
+été exemplaire. De sorte qu'il faut nécessairement avoir commis un
+délit... pour être apte à jouir du bénéfice de ces institutions,
+d'ailleurs si méritantes et si salutaires.»
+
+Et nous faisions dire à un paysan de la ferme de Bouqueval:
+
+«Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais
+il faudrait aussi faire espérer les bons. Un honnête garçon, robuste et
+laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présenterait
+à cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu
+un brin volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a point de place ici
+pour toi.».
+
+Cette discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre.
+Grâce à eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'être
+réalisé.
+
+Sous la présidence d'un des hommes les plus éminents, les plus
+honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente
+direction d'un véritable philanthrope au coeur généreux, à l'esprit
+pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le
+but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honnêtes du
+département de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.
+
+Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pensée morale
+de notre oeuvre.
+
+Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rencontré dans un même
+milieu d'idées, de voeux et d'espérance avec les fondateurs de cette
+nouvelle oeuvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les
+plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vérités:
+qu'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d'encourager, de
+récompenser le bien autant qu'il est en elle.
+
+Puisque nous avons parlé de cette nouvelle oeuvre de charité, dont la
+pensée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde,
+espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler une autre
+lacune, en étendant plus tard leur tutélaire patronage ou du moins leur
+sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait été
+supplicié ou condamné à une peine infamante entraînant la mort civile,
+et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de
+l'application de la loi.
+
+Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par
+leurs saines tendances et par leur misère mériteraient encore une
+attention particulière, en raison même de leur position exceptionnelle,
+pénible, difficile, dangereuse.
+
+Oui, pénible, difficile, dangereuse.
+
+Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles répulsions,
+souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit,
+pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les
+lieux où elle trouvait des moyens d'existence.
+
+Alors, aigris, irrités par l'injustice, déjà flétris à l'égal des
+criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout
+de ressources honorables, les infortunés ne seront-ils pas bien près de
+faillir, s'ils sont restés probes?
+
+Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement
+corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps
+encore?
+
+La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants
+recueillis par la société dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous
+d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est
+inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent même dans
+l'estime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à
+réhabiliter un nom déshonoré.
+
+Dira-t-on que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible
+encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son
+fils innocent?
+
+Cela serait barbare, immoral, insensé.
+
+N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple:
+
+--Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire.
+
+--Que la tache originelle n'est pas ineffaçable?
+
+Osons espérer que ces réflexions paraîtront dignes de quelque intérêt à
+la nouvelle société de patronage.
+
+Sans doute, il est douloureux de songer que l'État ne prend jamais
+l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif
+de l'organisation sociale.
+
+En peut-il être autrement?
+
+À l'une des dernières séances législatives, un pétitionnaire, frappé,
+dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé,
+entre autres moyens d'y remédier, «la fondation de maisons d'invalides
+destinées aux travailleurs».
+
+Ce projet, sans doute défectueux dans sa forme, mais qui renfermait du
+moins une haute idée philanthropique digne du plus sérieux examen, en
+cela qu'elle se rattache à l'immense question de l'organisation du
+travail, ce projet, disons-nous, «a été accueilli par une hilarité
+générale et prolongée».
+
+Cela dit, passons.
+
+Revenons aux pirates d'eau douce et à l'île du Ravageur.
+
+Le chef de la famille Martial, qui le premier s'établit dans cette
+petite île moyennant un loyer modique, était _ravageur_.
+
+Les ravageurs, ainsi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux,
+restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture
+pour exercer leur métier.
+
+Les débardeurs débarquent le bois flotté.
+
+Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois.
+
+Tout aussi aquatique que les industries précédentes, l'industrie des
+ravageurs a un but différent.
+
+S'avançant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, à
+l'aide d'une longue drague, le sable de rivière sous la vase; puis le
+recueillant dans de grandes sébiles de bois, il le lave comme un minerai
+ou comme un gravier aurifère et en retire ainsi une grande quantité de
+parcelles métalliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb,
+étain, provenant des débris d'une foule d'ustensiles.
+
+Souvent même les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de
+bijoux d'or ou d'argent apportés dans la Seine, soit par les égouts où
+se dégorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace
+ramassées dans les rues et que l'hiver on jette à la rivière.
+
+Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces
+industriels, généralement honnêtes, paisibles et laborieux, sont si
+formidablement baptisés.
+
+Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, étant
+ravageur (fâcheuse exception), les riverains du fleuve la nommèrent
+l'île du Ravageur.
+
+L'habitation des pirates d'eau douce est donc située à la partie
+méridionale de cette _terre_.
+
+Dans le jour, on peut lire sur un écriteau qui se balance au-dessus de
+la porte:
+
+ AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS
+
+ bon vin, bonne matelote et friture
+
+ _On loue des bachots_ (bateaux) _pour la promenade_
+
+On le voit, à ses métiers patents ou occultes le chef de cette famille
+maudite avait joint ceux de cabaretier, de pêcheur et de loueur de
+bateaux.
+
+La veuve de ce supplicié continuait de tenir la maison: des gens sans
+aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des
+charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non
+fériés en parties de plaisir.
+
+Martial (l'amant de la Louve), fils aîné de la famille, le moins
+coupable de tous, pêchait en fraude et, au besoin, prenait, en véritable
+_bravo_, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.
+
+Un de ses autres frères, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le
+meurtre de la courtière en diamants, était en apparence ravageur, mais
+de fait il se livrait à la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses
+rives.
+
+Enfin François, le plus jeune des fils du supplicié, conduisait les
+curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mémoire
+d'Ambroise Martial, condamné aux galères pour vol de nuit avec
+effraction et tentative de meurtre.
+
+La fille aînée, surnommée _Calebasse_, aidait sa mère à faire la cuisine
+et à servir les hôtes; sa soeur Amandine, âgée de neuf ans, s'occupait
+aussi des soins du ménage, selon ses forces.
+
+Ce soir-là, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et
+opaques, chassés par le vent, laissent voir çà et là, à travers leurs
+déchirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'étoiles.
+
+La silhouette de l'île, bordée de hauts peupliers dépouillés, se dessine
+vigoureusement en noir sur l'obscurité diaphane du ciel et sur la
+transparence blanchâtre de la rivière.
+
+La maison, à pignons irréguliers, est complètement ensevelie dans
+l'ombre; deux fenêtres du rez-de-chaussée sont seulement éclairées;
+leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se reflètent comme de longues
+traînées de feu dans les petites vagues qui baignent le débarcadère,
+situé proche de l'habitation.
+
+Les chaînes des bateaux qui y sont amarrés font entendre un cliquetis
+sinistre: il se mêle tristement aux rafales de la bise dans les branches
+des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux...
+
+Une partie de la famille est rassemblée dans la cuisine de la maison.
+
+Cette pièce est vaste et basse; en face de la porte sont deux fenêtres,
+au-dessous desquelles s'étend un long fourneau; à gauche, une haute
+cheminée; à droite, un escalier qui monte à l'étage supérieur; à côté de
+cet escalier, l'entrée d'une grande salle garnie de plusieurs tables
+destinées aux habitués du cabaret.
+
+La lumière d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un
+grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long
+des murailles ou rangés sur des tablettes avec différentes poteries; une
+grande table occupe le milieu de cette cuisine.
+
+La veuve du supplicié, entourée de trois de ses enfants, est assise au
+coin du foyer.
+
+Cette femme, grande et maigre, paraît avoir quarante-cinq ans. Elle est
+vêtue de noir; un mouchoir de deuil noué en marmotte, cachant ses
+cheveux, entoure son front plat, blême, déjà sillonné de rides; son nez
+est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses,
+son teint bilieux, blafard, et profondément marqué de petite vérole; les
+coins de sa bouche, toujours abaissés, rendent plus dure encore
+l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de
+marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne.
+
+La veuve du supplicié s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses
+deux filles.
+
+L'aînée, sèche et grande, ressemble beaucoup à sa mère... C'est sa
+physionomie calme, dure et méchante, son nez mince, sa bouche sévère,
+son regard pâle... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing,
+lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe
+est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de
+cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet.
+
+François, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau,
+remaille un aldret, filet de pêche destructeur sévèrement interdit sur
+la Seine.
+
+Malgré le hâle qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une
+forêt de cheveux roux couvre sa tête; ses traits sont arrondis, ses
+lèvres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, perçants: il ne
+ressemble ni à sa mère, ni à sa soeur aînée; il a l'air sournois,
+craintif; de temps à autre, à travers l'espèce de crinière qui retombe
+sur son front, il jette obliquement sur sa mère un coup d'oeil défiant,
+ou échange avec sa petite soeur Amandine un regard d'intelligence et
+d'affection...
+
+Celle-ci, assise à côté de son frère, s'occupe non pas à marquer, mais à
+démarquer du linge volé la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble
+autant à son frère que sa soeur ressemble à sa mère; ses traits, sans
+être plus réguliers, sont moins grossiers que ceux de François. Quoique
+couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fraîcheur éclatante;
+ses lèvres sont épaisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins,
+soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux.
+
+Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son frère, elle lui
+montre la porte; à ce signe, François répond par un soupir; puis,
+appelant l'attention de sa soeur par un geste rapide, il compte
+distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet...
+
+Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur frère
+Martial ne doit rentrer qu'à dix heures.
+
+En voyant ces deux femmes silencieuses, à l'air méchant, et ces deux
+pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine là deux bourreaux
+et deux victimes.
+
+Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui
+dit d'une voix dure:
+
+--Auras-tu bientôt fini de démarquer cette chemise?...
+
+L'enfant baissa la tête sans répondre; à l'aide de ses doigts et de ses
+ciseaux, elle acheva d'enlever à la hâte les fils de coton rouge qui
+dessinaient des lettres sur la toile.
+
+Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement à la
+veuve, lui présenta son ouvrage:
+
+--Ma mère, j'ai fini, lui dit-elle.
+
+Sans lui répondre, la veuve lui jeta une autre pièce de linge.
+
+L'enfant ne put la recevoir à temps et la laissa tomber. Sa grande soeur
+lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en
+s'écriant:
+
+--Petite bête!!!
+
+Amandine regagna sa place et se mit activement à l'oeuvre, après avoir
+échangé avec son frère un regard où roulait une larme.
+
+Le même silence continua de régner dans la cuisine.
+
+Au-dehors le vent gémissait toujours et agitait l'enseigne du cabaret.
+
+Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite placée
+devant le feu étaient les seuls bruits qu'on entendît.
+
+Les deux enfants observaient avec une secrète frayeur que leur mère ne
+parlait pas.
+
+Quoiqu'elle fût habituellement silencieuse, ce mutisme complet et
+certain pincement de ses lèvres leur annonçaient que la veuve était dans
+ce qu'ils appelaient ses colères blanches, c'est-à-dire en proie à une
+irritation concentrée.
+
+Le feu menaçait de s'éteindre faute de bois.
+
+--François, une bûche! dit Calebasse.
+
+Le jeune raccommodeur de filets défendus regarda derrière le pilier de
+la cheminée et répondit:
+
+--Il n'y en a plus là...
+
+--Va au bûcher, reprit Calebasse.
+
+François murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas.
+
+--Ah çà! François, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse.
+
+La veuve du supplicié posa sur ses genoux une serviette, qu'elle
+démarquait aussi et jeta les yeux sur son fils.
+
+Celui-ci avait la tête baissée, mais il devina, mais il sentit pour
+ainsi dire le terrible regard de sa mère peser sur lui... Craignant de
+rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile.
+
+--Ah çà! es-tu sourd, François? reprit Calebasse irritée. Ma mère... tu
+vois...
+
+La grande soeur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants
+et de requérir les peines que la veuve appliquait impitoyablement.
+
+Amandine, sans qu'on pût remarquer son mouvement, poussa doucement le
+coude de son frère pour l'engager tacitement à obéir à Calebasse.
+
+François ne bougea pas.
+
+La soeur aînée regarda sa mère pour lui demander la punition du
+coupable: la veuve l'entendit.
+
+De son long doigt décharné elle lui montra une baguette de saule forte
+et souple, placée dans l'encoignure de la cheminée.
+
+Calebasse se pencha en arrière, prit cet instrument de correction et le
+remit à sa mère.
+
+François avait parfaitement suivi le geste de sa mère; il se leva
+brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la menaçante
+baguette.
+
+--Tu veux donc que ma mère te roue de coups? s'écria Calebasse.
+
+La veuve, tenant toujours le bâton à la main, pinçant de plus en plus
+ses lèvres pâles, regardait François d'un oeil fixe, sans prononcer un
+mot.
+
+Au léger tremblement des mains d'Amandine, dont la tête était baissée, à
+la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant,
+quoique habituée à de pareilles scènes, s'effrayait du sort qui
+attendait son frère.
+
+Celui-ci, réfugié dans un coin de la cuisine, semblait craintif et
+irrité.
+
+--Prends garde à toi, ma mère va se lever, et il ne sera plus temps! dit
+la grande soeur.
+
+--Ça m'est égal, reprit François en pâlissant. J'aime mieux être battu
+comme avant-hier... que d'aller dans le bûcher... et la nuit...
+encore...
+
+--Et pourquoi ça? reprit Calebasse avec impatience.
+
+--J'ai peur dans le bûcher... moi..., répondit l'enfant en frissonnant
+malgré lui.
+
+--Tu as peur... imbécile... et de quoi?
+
+François hocha la tête sans répondre.
+
+--Parleras-tu?... De quoi as-tu peur?
+
+--Je ne sais pas... mais j'ai peur...
+
+--Tu es allé là cent fois, et encore hier soir?
+
+--Je ne veux plus y aller maintenant...
+
+--Voilà ma mère qui se lève!...
+
+--Tant pis! s'écria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne
+me fera pas aller dans le bûcher... la nuit... surtout...
+
+--Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse.
+
+--Eh bien! parce que...
+
+--Parce que?
+
+--Parce qu'il y a quelqu'un...
+
+--Il y a quelqu'un?
+
+--D'enterré là..., murmura François en frissonnant.
+
+La veuve du supplicié, malgré son impassibilité, ne put réprimer un
+brusque tressaillement; sa fille l'imita; on eût dit ces deux femmes
+frappées d'une même secousse électrique.
+
+--Il y a quelqu'un d'enterré dans le bûcher? reprit Calebasse en
+haussant les épaules.
+
+--Oui, dit François d'une voix si basse qu'on l'entendit à peine.
+
+--Menteur!... s'écria Calebasse.
+
+--Je te dis, moi, que tantôt, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin
+noir du bûcher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui était
+humide à l'entour..., répliqua François.
+
+--L'entends-tu, ma mère? Est-il bête! dit Calebasse en faisant un signe
+d'intelligence à la veuve, ce sont des os de mouton que je mets là pour
+la lessive.
+
+--Ce n'était pas un os de mouton, reprit l'enfant avec épouvante,
+c'étaient des os enterrés... des os de mort... un pied qui sortait de
+terre... je l'ai bien vu.
+
+--Et tu as tout de suite raconté cette belle trouvaille-là... à ton
+frère... à ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une
+ironie sauvage.
+
+François ne répondit pas.
+
+--Méchant petit _raille_[4]! s'écria Calebasse furieuse, parce qu'il est
+poltron comme une vache, il serait capable de nous faire _faucher_ comme
+on a _fauché_[5] notre père!
+
+--Puisque tu m'appelles _raille_, s'écria François exaspéré, je dirai
+tout à mon frère Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai
+pas vu depuis tantôt... Mais quand il reviendra ce soir... je...
+
+L'enfant n'osa pas achever. Sa mère s'avançait vers lui, calme, mais
+inexorable.
+
+Quoiqu'elle se tînt habituellement un peu courbée, sa taille était
+très-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la
+veuve prit son fils par le bras et, malgré la terreur, la résistance,
+les prières, les pleurs de l'enfant, l'entraînant après elle, elle le
+força de monter l'escalier du fond de la cuisine.
+
+Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des trépignements
+sourds, mêlés de cris et de sanglots.
+
+Quelques minutes après ce bruit cessa.
+
+Une porte se referma violemment.
+
+Et la veuve du supplicié redescendit.
+
+Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule à sa place,
+se rassit auprès du foyer et reprit son travail de couture sans
+prononcer une parole.
+
+_Fin de la cinquième partie_
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+Le pirate d'eau douce
+
+
+Après quelques moments de silence, la veuve du supplicié dit à sa fille:
+
+--Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le bûcher... au retour
+de Nicolas et de Martial.
+
+--De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que...
+
+--Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille.
+Celle-ci, habituée à subir cette volonté de fer, alluma une lanterne et
+sortit.
+
+Au moment où elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on
+entendit le craquement des hauts peupliers agités par le vent, le
+cliquetis des chaînes de bateaux, les sifflements de la bise, le
+mugissement de la rivière.
+
+Ces bruits étaient profondément tristes.
+
+Pendant la scène précédente, Amandine, péniblement émue du sort de
+François, qu'elle aimait tendrement, n'avait osé ni lever les yeux, ni
+essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte à goutte sur ses genoux. Ses
+sanglots contenus la suffoquaient, elle tâchait de réprimer jusqu'aux
+battements de son coeur palpitant de crainte.
+
+Les larmes obscurcissaient sa vue. En se hâtant de démarquer la chemise
+qu'on lui avait donnée, elle s'était blessée à la main avec ses ciseaux;
+la piqûre saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins à sa
+douleur qu'à la punition qui l'attendait pour avoir taché de son sang
+cette pièce de linge. Heureusement, la veuve, absorbée dans une
+réflexion profonde, ne s'aperçut de rien.
+
+Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa mère,
+elle répondit par un signe de tête affirmatif.
+
+Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre...
+
+La veuve pinça ses lèvres et continua de travailler, seulement elle
+parut manier plus précipitamment son aiguille.
+
+Calebasse ranima le feu, surveilla l'ébullition de la marmite qui
+cuisait au coin du foyer, puis se rassit auprès de sa mère.
+
+--Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce
+matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de
+Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait
+l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni
+d'où elle venait.
+
+La veuve haussa les épaules.
+
+--Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma mère? Après
+tout, vous avez peut-être raison... La vieille lui demandait de se
+trouver à sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et là
+d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti
+pour mot de passe. Au fait, ça n'est pas bien périlleux. Si Nicolas
+s'attarde, c'est qu'il aura peut-être trouvé quelque chose en route,
+comme avant-hier ce linge-là, qu'il a _grinchi_[6] sur un bateau de
+blanchisseuse. Et elle montra une des pièces que démarquait Amandine;
+puis, s'adressant à l'enfant: Qu'est-ce que ça veut dire, _grinchir_?
+
+--Ça veut dire... prendre..., répondit l'enfant sans lever les yeux.
+
+--Ça veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler...
+
+--Oui, ma soeur...
+
+--Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque
+chose à gagner... Le linge qu'il a volé hier nous a remontés et ne nous
+coûtera que la façon du démarquage, n'est-ce pas... ma mère? ajouta
+Calebasse avec un éclat de rire qui laissa voir des dents déchaussées et
+jaunes comme son teint.
+
+La veuve resta froide à cette plaisanterie.
+
+--À propos de remonter notre ménage gratis, reprit Calebasse, nous
+pourrons peut-être nous fournir à une autre boutique. Vous savez bien
+qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de
+campagne de M. Griffon, le médecin de l'hospice de Paris; cette maison
+isolée à cent pas du bord de l'eau, en face du four à plâtre?
+
+La veuve baissa la tête.
+
+--Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-être là un bon
+coup à faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a
+là du butin pour sûr; il faudra envoyer Amandine flâner autour de la
+maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera
+bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce
+que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant à Amandine.
+
+--Oui, ma soeur, j'irai, répondit l'enfant en tremblant.
+
+--Tu dis toujours: «Je ferai» et tu ne fais pas, sournoise! La fois où
+je t'avais commandé de prendre cent sous dans le comptoir de l'épicier
+d'Asnières pendant que je l'occupais d'un autre côté de sa boutique,
+c'était facile: on ne se défie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas
+obéi?
+
+--Ma soeur... le coeur m'a manqué... je n'ai pas osé...
+
+--L'autre jour tu as bien osé voler un mouchoir dans la balle du
+colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aperçu de
+quelque chose, imbécile?
+
+--Ma soeur, vous m'y avez forcée... le mouchoir était pour vous; et puis
+ce n'était pas de l'argent...
+
+--Qu'est-ce que ça fait?
+
+--Dame!... prendre un mouchoir, ça n'est pas si mal que de prendre de
+l'argent.
+
+--Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-là,
+n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter,
+petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton
+Martial?... Puis, s'adressant à la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma
+mère, ça finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est
+furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et François contre
+nous, contre toi... Est-ce que ça peut durer?...
+
+--Non..., dit la mère d'un ton bref et dur.
+
+--C'est surtout depuis que sa Louve est à Saint-Lazare qu'il est comme
+un déchaîné après tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, à nous,
+si elle est en prison... sa maîtresse? Une fois sortie, elle n'a qu'à
+venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la
+méchante...
+
+La veuve, après un moment de réflexion, dit à sa fille:
+
+--Tu crois qu'il y a un coup à faire sur ce vieux qui habite la maison
+du médecin?
+
+--Oui, ma mère...
+
+--Il a l'air d'un mendiant!
+
+--Ça n'empêche pas que c'est un noble.
+
+--Un noble?
+
+--Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille à Paris à
+pied tous les jours, et qu'il revienne de même, avec son gros bâton pour
+toute voiture.
+
+--Qu'en sais-tu s'il a de l'or?
+
+--Tantôt j'ai été au bureau de poste d'Asnières pour voir s'il n'y avait
+pas de lettre de Toulon...
+
+À ces mots qui lui rappelaient le séjour de son fils au bagne, la veuve
+du supplicié fronça ses sourcils et étouffa un soupir.
+
+Calebasse continua:
+
+--J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le médecin est
+entré; je l'ai tout de suite reconnu à sa barbe blanche comme ses
+cheveux, à sa face couleur de buis, et à ses sourcils noirs. Il n'a pas
+l'air facile... Malgré son âge, ça doit être un vieux déterminé... Il a
+dit à la buraliste: «Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de
+Saint-Remy?--Oui, a-t-elle répondu, en voilà une.--C'est pour moi,
+a-t-il dit; voilà mon passeport.» Pendant que la buraliste l'examinait,
+le vieux, pour payer le port, a tiré sa bourse de soie verte. À un bout
+j'ai vu de l'or reluire à travers les mailles; il y en avait gros comme
+un oeuf... au moins quarante ou cinquante louis! s'écria Calebasse, les
+yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux.
+C'est un de ces vieux avares farcis de trésors... Allez, ma mère! nous
+savons son nom, ça pourra peut-être servir... pour s'introduire chez lui
+quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.
+
+Des aboiements violents interrompirent Calebasse.
+
+--Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est
+Martial ou Nicolas...
+
+Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprimèrent une joie
+contrainte.
+
+Après quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un oeil
+impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, à son grand regret,
+entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon.
+
+La physionomie de Nicolas Martial était à la fois ignoble et féroce;
+petit, grêle, chétif, on ne concevait pas qu'il pût exercer son
+dangereux et criminel métier. Malheureusement une sauvage énergie morale
+suppléait chez ce misérable à la force physique qui lui manquait.
+
+Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans
+manches, faite d'une peau de bouc à longs poils bruns; en entrant il
+jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait péniblement apporté sur
+son épaule.
+
+--Bonne nuit et bon butin, la mère! s'écria-t-il d'une voix creuse et
+enrouée, après s'être débarrassé de son fardeau; il y a encore trois
+saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse
+remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amusé à l'ouvrir.
+Peut-être que je suis volé... on verra!
+
+--Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve
+regardait silencieusement son fils.
+
+Celui-ci, pour toute réponse, plongea sa main dans la poche de son
+pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pièces
+d'argent.
+
+--Tu lui as pris tout ça?... s'écria Calebasse.
+
+--Non, il a aboulé de lui-même deux cents francs; et il en aboulera
+encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord déchargeons
+mon bachot, nous jaserons après... Martial n'est pas ici?
+
+--Non, dit la soeur.
+
+--Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache
+pas...
+
+--Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.
+
+--Peur de lui?... moi!... (Il haussa les épaules.) J'ai peur qu'il ne
+nous vende... voilà tout. Quant à le craindre... _Coupe-sifflet_[7] a la
+langue trop bien affilée!...
+
+--Oh! quand il n'est pas là... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, ça
+te clôt le bec.
+
+Nicolas parut insensible à ce reproche et dit:
+
+--Allons, vite! vite!... Au bateau... Où est donc François, la mère? Il
+nous aiderait.
+
+--Ma mère l'a enfermé là-haut après l'avoir rincé; il se couchera sans
+souper, dit Calebasse.
+
+--Bon; mais qu'il vienne tout de même aider à décharger le bachot,
+n'est-ce pas, la mère? Moi, lui et Calebasse, en une tournée nous
+rentrerons tout ici...
+
+La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher
+François.
+
+Le sombre visage de la mère Martial s'était quelque peu déridé depuis
+l'arrivée de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore
+cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour
+maternel de cette farouche créature s'élevait en proportion de la
+criminalité des siens.
+
+Cette préférence perverse explique suffisamment l'éloignement de la
+veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annonçaient pas de dispositions
+mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils aîné, qui, sans
+mener une vie irréprochable, pouvait passer pour un très-honnête homme
+si on le comparait à Nicolas, à Calebasse et à son frère le forçat de
+Toulon.
+
+--Où as-tu picoré cette nuit? dit la veuve à Nicolas.
+
+--En m'en retournant du quai de Billy, où j'ai rencontré le bourgeois
+avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqué, près du pont
+des Invalides, une galiote amarrée au quai. Il faisait noir; j'ai dit:
+«Pas de lumière dans la cabine... les mariniers sont à terre...
+J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, censé
+pour reficeler ma rame...» J'entre dans la cabine... personne... Alors
+j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont,
+quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tournées, la galiote était
+chargée de cuivre et de fer. Mais voilà François et Calebasse: vite au
+bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les
+hardes... Avant de chasser... faut rapporter...
+
+Restée seule, la veuve s'occupa des préparatifs du souper de la famille,
+plaça sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de faïence
+et des couverts d'argent.
+
+Au moment où elle terminait ses apprêts, ses enfants rentrèrent
+pesamment chargés.
+
+Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses épaules
+semblait écraser le petit François; Amandine disparaissait à moitié sous
+le monceau de hardes volées qu'elle tenait sur sa tête; enfin Nicolas,
+aidé de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il
+avait placé le quatrième saumon de cuivre.
+
+--La caisse, la caisse!... Éventrons-la, la caisse! s'écria Calebasse
+avec une sauvage impatience.
+
+Les saumons de cuivre furent jetés sur le sol.
+
+Nicolas s'arma du fer épais de la hachette qu'il portait à sa ceinture
+et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, placée au milieu de la
+cuisine, afin de le soulever.
+
+La lueur rougeâtre et vacillante du foyer éclairait cette scène de
+pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.
+
+Nicolas, vêtu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, tâchait de
+le briser, et proférait d'horribles blasphèmes en voyant l'épais
+couvercle résister à de vigoureuses pesées.
+
+Les yeux enflammés de cupidité, les joues colorées par l'emportement de
+la rapine, Calebasse, agenouillée sur la caisse, y faisait porter tout
+le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe à
+l'action du levier de Nicolas.
+
+La veuve, séparée de ce groupe par la largeur de la table, où elle
+allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet volé, le
+regard étincelant d'une fiévreuse convoitise.
+
+Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants,
+dont les bons instincts naturels avaient souvent triomphé de l'influence
+maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants,
+oubliant leurs scrupules et leurs craintes, cédaient à l'attrait d'une
+curiosité fatale...
+
+Serrés l'un contre l'autre, l'oeil brillant, la respiration oppressée,
+François et Amandine n'étaient pas les moins empressés de connaître le
+contenu du coffre, ni les moins irrités des lenteurs de l'effraction de
+Nicolas.
+
+Enfin le couvercle sauta en éclats.
+
+--Ah!... s'écria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.
+
+Et tous, depuis la mère jusqu'à la petite fille, s'abattirent et se
+précipitèrent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondrée. Sans
+doute expédiée de Paris à un marchand de nouveautés d'un bourg riverain,
+elle contenait une grande quantité de pièces d'étoffe à l'usage des
+femmes.
+
+--Nicolas n'est pas volé! s'écria Calebasse en déroulant une pièce de
+mousseline de laine.
+
+--Non, répondit le brigand en déployant à son tour un paquet de
+foulards, j'ai fait mes frais...
+
+--De la levantine... ça se vendra comme du pain..., dit la veuve en
+puisant à son tour dans la caisse.
+
+--La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, achètera les
+étoffes, ajouta Nicolas; et le père Micou, le logeur en garni du
+quartier Saint-Honoré, s'arrangera du _rouget_[8].
+
+--Amandine, dit tout bas François à sa petite soeur, comme ça ferait une
+jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient à
+la main!...
+
+--Ça ferait aussi une bien jolie marmotte, répondit l'enfant avec
+admiration.
+
+--Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote,
+Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voilà des
+châles... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma
+mère!...
+
+--La mère Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la
+veuve après un mûr examen.
+
+--Alors ça doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais,
+comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais
+pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer
+par où la mère Burette voudra et le père Micou aussi; mais lui, c'est un
+ami.
+
+--C'est égal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de
+ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux,
+reprit Calebasse en se drapant dans un des châles, et ils en abusent!
+
+--Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.
+
+--Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.
+
+--Moi, je garde ce châle-là, reprit Calebasse.
+
+--Tu gardes... tu gardes..., s'écria brusquement Nicolas, tu le
+garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame
+_Pas-Gênée.._.
+
+--Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre!
+
+--Moi... je _grinche_ en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais été
+_enflaquée_ si on m'avait pincé sur la galiote...
+
+--Eh bien! le voilà, ton châle, je m'en moque pas mal! dit aigrement
+Calebasse en le rejetant dans la caisse.
+
+--C'est pas à cause du châle... que je parle; je ne suis pas assez
+chiche pour lésiner sur un châle: un de plus ou un de moins, la mère
+Burette ne changera pas son prix; elle achète en bloc, reprit Nicolas.
+Mais, au lieu de dire que tu prends ce châle, tu peux me demander que je
+te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou
+sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite.
+
+Ces paroles calmèrent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le
+châle sans rancune.
+
+Nicolas était sans doute en veine de générosité, car, déchirant avec ses
+dents le chef d'une des pièces de soierie, il en détacha deux foulards
+et les jeta à Amandine et à François, qui n'avaient pas cessé de
+contempler cette étoffe avec envie.
+
+--Voilà pour vous, gamins! Cette bouchée-là vous mettra en goût de
+grinchir. L'appétit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher...
+j'ai à jaser avec la mère; on vous portera à souper là-haut.
+
+Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agitèrent
+triomphalement les foulards volés qu'on venait de leur donner.
+
+--Eh bien! petits bêtas, dit Calebasse, écouterez-vous encore Martial?
+Est-ce qu'il vous a jamais donné des beaux foulards comme ça, lui?
+
+François et Amandine se regardèrent, puis ils baissèrent la tête sans
+répondre.
+
+--Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais
+fait des cadeaux, Martial?
+
+--Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit François en regardant
+son mouchoir de soie rouge avec bonheur.
+
+Amandine ajouta bien bas:
+
+--Notre frère Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas
+de quoi...
+
+--S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas,
+François?
+
+--Oui, mon frère, répondit François. Puis il ajouta: Oh le beau
+foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche!
+
+--Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine.
+
+--Sans compter que les enfants du chaufournier du four à plâtre rageront
+joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les
+traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la méchante portée de
+ces paroles. L'abominable créature appelait la vanité à son aide pour
+étouffer les derniers scrupules de ces malheureux.--Les enfants du
+chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en crèveront
+de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous
+aurez l'air de petits bourgeois!
+
+--Tiens! c'est vrai, reprit François; alors je suis bien plus content de
+ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en
+avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine?
+
+--Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voilà tout.
+
+--Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit dédaigneusement
+Calebasse.
+
+Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les
+donna aux enfants et leur dit:
+
+--Montez vous coucher... Voilà une lanterne, prenez garde au feu, et
+éteignez-la avant de vous endormir.
+
+--Ah çà! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur
+de parler à Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes,
+vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous
+retirerai les foulards.
+
+Après le départ des enfants, Nicolas et sa soeur enfouirent les hardes,
+la caisse d'étoffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau
+surbaissé de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin
+de la cheminée.
+
+--Ah çà! la mère... à boire et du chenu!... s'écria le bandit; du
+cacheté, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagné ma journée... Sers le
+souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons
+maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou après-demain il
+faut que ça chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je
+vas te conter ça, la mère... Mais à boire, tonnerre!!! à boire... C'est
+moi qui régale!
+
+Et Nicolas fit de nouveau bruire les pièces de cent sous qu'il avait
+dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine
+noire, il s'assit à table devant un énorme plat de ragoût de mouton, un
+morceau de veau froid et une salade.
+
+Lorsque Calebasse eut apporté du vin et de l'eau-de-vie, la veuve,
+toujours impassible et sombre, s'assit d'un côté de la table, ayant
+Nicolas à sa droite, sa fille à sa gauche; en face d'elle étaient les
+places inoccupées de Martial et des deux enfants.
+
+Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan à manche de
+corne, à lame aiguë. Contemplant cette arme meurtrière avec une sorte de
+satisfaction féroce, il dit à la veuve:
+
+--_Coupe-sifflet_ tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la
+mère!...
+
+--À propos de couteau, dit Calebasse, François s'est aperçu de la chose
+dans le bûcher.
+
+--De quoi? dit Nicolas sans la comprendre.
+
+--Il a vu un des pieds...
+
+--De l'homme? s'écria, Nicolas.
+
+--Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de
+son fils.
+
+--C'est drôle!... La fosse était pourtant bien profonde, dit le brigand,
+mais depuis le temps... la terre aura tassé...
+
+--Il faudra cette nuit jeter tout à la rivière, dit la veuve.
+
+--C'est plus sûr, répondit Nicolas.
+
+--On y attachera un pavé avec un brin de vieille chaîne de bateau, dit
+Calebasse.
+
+--Pas si bête!... répondit Nicolas en se versant à boire; puis,
+s'adressant à la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec
+nous, ça vous égaiera, la mère!
+
+La veuve secoua la tête, recula son verre et dit à son fils:
+
+--Et l'homme du quai de Billy?
+
+--Voilà la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de
+boire. En arrivant à la gare, j'ai attaché mon bachot et j'ai monté au
+quai; sept heures sonnaient à la boulangerie militaire de Chaillot, on
+ne s'y voyait pas à quatre pas. Je me promenais le long du parapet
+depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derrière
+moi; je ralentis; un homme embaluchonné dans un manteau s'approche de
+moi en toussant; je m'arrête, il s'arrête... Tout ce que je sais de sa
+figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les
+yeux.
+
+(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage mystérieux était Jacques
+Ferrand le notaire, qui, voulant se défaire de Fleur-de-Marie, avait, le
+matin même, dépêché Mme Séraphin chez les Martial, dont il espérait
+faire les instruments de son nouveau crime.)
+
+«--_Bradamanti_, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'était le mot de
+passe convenu avec la vieille pour me reconnaître avec le particulier.
+
+«--_Ravageur_, que je lui réponds, comme c'était encore convenu.
+
+«--Vous vous appelez Martial? me dit-il.
+
+«--Oui, bourgeois.
+
+«--Il est venu ce matin une femme à votre île; que vous a-t-elle dit?
+
+«--Que vous aviez à me parler de la part de M. Bradamanti.
+
+«--Voulez-vous gagner de l'argent?
+
+«--Oui, bourgeois, beaucoup.
+
+«--Vous avez un bateau?
+
+«--Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et
+ravageurs de père en fils, à votre service.
+
+«--Voilà ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...
+
+«--Peur... de quoi, bourgeois?
+
+«--De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait
+d'aider à l'accident... Comprenez-vous?
+
+«--Ah çà! bourgeois, faut donc faire boire un particulier à même la
+Seine comme par hasard? Ça me va... Mais, comme c'est un fricot délicat,
+ça coûte cher d'assaisonnement...
+
+«--Combien... pour deux?...
+
+«--Pour deux... il y aura deux personnes à mettre au court-bouillon dans
+la rivière?
+
+«--Oui...
+
+«--Cinq cents francs par tête, bourgeois... c'est pas cher!
+
+«--Va pour mille francs...
+
+«--Payés d'avance, bourgeois.
+
+«--Deux cents francs d'avance, le reste après...
+
+«--Vous vous défiez de moi, bourgeois?
+
+«--Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos
+conventions.
+
+«--Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai
+les huit cents francs, vous pouvez me répondre: Merci, je sors d'en
+prendre!
+
+«--C'est une chance, ça vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs
+comptant, et après-demain soir, ici à neuf heures, je vous remettrai
+huit cents francs.
+
+«--Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes?
+
+«--Je le saurai... ça me regarde... Est-ce dit?
+
+«--C'est dit, bourgeois.
+
+«--Voilà deux cents francs... Maintenant, écoutez-moi: vous reconnaîtrez
+bien la vieille femme qui est allée vous trouver ce matin?
+
+«--Oui, bourgeois.
+
+«--Demain ou après-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les
+quatre heures du soir, sur la rive en face de votre île, avec une jeune
+fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir.
+
+«--Oui, bourgeois.
+
+«--Combien faut-il de temps pour aller de la rive à votre île?
+
+«--Vingt bonnes minutes.
+
+«--Vos bateaux sont à fond plat?
+
+«--Plat comme la main, bourgeois.
+
+«--Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond
+de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le
+faire couler à volonté en un clin d'oeil... Comprenez-vous?
+
+«--Très-bien, bourgeois; vous êtes malin! J'ai justement un vieux bateau
+à moitié pourri; je voulais le déchirer... il sera bon pour ce dernier
+voyage.
+
+«--Vous partez donc de votre île avec ce bateau à soupape; un bon bateau
+vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous
+prenez la vieille femme et la jeune fille blonde à bord du bateau troué,
+et vous regagnez votre île: mais, à une distance raisonnable du rivage,
+vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez
+la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la
+vieille femme et la jeune fille blonde...
+
+«--Boivent à la même tasse... ça y est, bourgeois!
+
+«--Mais êtes-vous sûr de n'être pas dérangé? S'il venait des pratiques
+dans votre cabaret?
+
+«--Il n'y a pas de crainte, bourgeois. À cette heure-là, et en hiver
+surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en
+viendrait, qu'ils ne seraient pas gênants, au contraire... c'est tous
+des amis connus.
+
+«--Très-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau
+sera censé couler par vétusté, et la vieille femme qui vous aura amené
+la jeune fille disparaîtra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que
+toutes deux seront noyées (toujours par accident), vous pourrez, si
+elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir
+l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et...
+
+«--Et les aider... à replonger. Bien, bourgeois!
+
+«--Il faudra même que la promenade se fasse après le soleil couché, afin
+que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont à l'eau.
+
+«--Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si
+les deux femmes ont bu leur soûl, ou si elles en veulent encore?
+
+«--C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil.
+
+«--À la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien?
+
+«--Non. En arrivant elle vous dira à l'oreille: «Il faut noyer la
+petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour
+que je sois prête à me sauver avec vous.» Vous répondrez à la vieille de
+manière à éloigner ses soupçons.
+
+«--De façon qu'elle croira mener la petite blonde boire...
+
+«--Et qu'elle boira avec la petite blonde.
+
+«--C'est crânement arrangé, bourgeois.
+
+«--Et surtout que la vieille ne se doute de rien!
+
+«--Calmez-vous, bourgeois, elle avalera ça doux comme miel.
+
+«--Allons, bonne chance, mon garçon! Si je suis content, peut-être je
+vous emploierai encore.
+
+«--À votre service, bourgeois!»
+
+«Là-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitté
+l'homme au manteau, j'ai regagné mon bateau et, en passant devant la
+galiote, j'ai raflé le butin de tout à l'heure.
+
+On voit, par le récit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un
+double crime, se débarrasser à la fois de Fleur-de-Marie et de Mme
+Séraphin, en faisant tomber celle-ci dans le piège qu'elle croyait
+seulement tendu à la Goualeuse.
+
+Avons-nous besoin de répéter que, craignant à juste titre que la
+Chouette n'apprît, d'un moment à l'autre, à Fleur-de-Marie qu'elle avait
+été abandonnée par Mme Séraphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant
+intérêt à faire disparaître cette jeune fille, dont les réclamations
+auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa
+réputation?
+
+Quant à Mme Séraphin, le notaire, en la sacrifiant, se défaisait de l'un
+des deux complices (Bradamanti était l'autre) qui pouvaient le perdre en
+se perdant eux-mêmes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses
+secrets mieux gardés par la tombe que par l'intérêt personnel.
+
+La veuve du supplicié et Calebasse avaient attentivement écouté Nicolas,
+qui ne s'était interrompu que pour boire avec excès. Aussi commençait-il
+à parler avec une exaltation singulière:
+
+--Ça n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanché une autre affaire avec la
+Chouette et Barbillon, de la rue aux Fèves. C'est un fameux coup
+crânement monté; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi
+frire, je m'en vante. Il s'agit de dépouiller une courtière en diamants,
+qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son
+cabas.
+
+--Cinquante mille francs! s'écrièrent la mère et la fille, dont les yeux
+étincelèrent de cupidité.
+
+--Oui... rien que ça. Bras-Rouge en sera. Hier il a déjà empaumé la
+courtière par une lettre que nous lui avons portée nous deux Barbillon,
+boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a
+de quoi, on ne se méfie pas de lui. Pour amorcer la courtière, il lui a
+déjà vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se défiera pas de
+venir, à la tombée du jour, dans son cabaret des Champs-Élysées. Nous
+serons là cachés. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le
+long de la Seine. S'il faut emballer la courtière morte ou vive, ça sera
+une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voilà un plan!
+Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne!
+
+--Je me défie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Après l'affaire de
+la rue Montmartre, ton frère Ambroise a été à Toulon et Bras-Rouge a été
+relâché.
+
+--Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais
+trahir les autres... jamais!
+
+La veuve secoua la tête, comme si elle n'eût été qu'à demi convaincue de
+la probité de Bras-Rouge. Après quelques moments de réflexion, elle dit:
+
+--J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou après-demain
+soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous gênera... comme
+toujours...
+
+--Le tonnerre du diable ne nous débarrassera donc pas de lui?... s'écria
+Nicolas à moitié ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la
+table.
+
+--J'ai dit à ma mère que nous en avions assez, que ça ne pouvait pas
+durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire
+des enfants...
+
+--Je vous dis qu'il est capable de nous dénoncer un jour ou l'autre, le
+brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la mère... si tu m'en avais cru...,
+ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa mère, tout
+serait dit...
+
+--Il y a d'autres moyens.
+
+--C'est le meilleur! dit le brigand.
+
+--Maintenant... non, répondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas
+se tut, dominé par l'influence de sa mère, qu'il savait aussi
+criminelle, aussi méchante, mais encore plus déterminée que lui.
+
+La veuve ajouta:
+
+--Demain matin il quittera l'île pour toujours.
+
+--Comment? dirent à la fois Calebasse et Nicolas.
+
+--Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face...
+comme vous n'avez jamais osé le faire... Venez-en aux coups, s'il le
+faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai...
+Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas blessé.
+
+--Et puis après, la mère? demanda Nicolas.
+
+--Après... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'île demain...
+sinon que tous les jours la scène de ce soir recommencera... Je le
+connais, ces batteries continuelles le dégoûteront. Jusqu'à présent on
+l'a laissé trop tranquille...
+
+--Mais il est entêté comme un mulet; il est capable de vouloir rester
+tout de même à cause des enfants..., dit Calebasse.
+
+--C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit
+Nicolas.
+
+--Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est
+l'enfer... il cédera...
+
+--Et s'il ne cédait pas?
+
+--Alors j'ai un autre moyen sûr de le forcer à partir cette nuit, ou
+demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire étrange.
+
+--Vraiment, la mère?
+
+--Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y
+réussissais pas... alors, à l'autre moyen.
+
+--Et si l'autre moyen ne réussissait pas non plus, la mère? dit Nicolas.
+
+--Il y en a un dernier qui réussit toujours, répondit la veuve.
+
+Tout à coup la porte s'ouvrit, Martial entra.
+
+Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements
+des chiens annoncer le retour du fils aîné de la veuve du supplicié.
+
+
+
+
+II
+
+La mère et le fils
+
+
+Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement
+dans la cuisine.
+
+Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont
+déjà fait connaître la singulière existence de cet homme.
+
+Doué de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement
+basse ou méchante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu
+régulière. Il pêchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient
+assez de crainte aux gardes-pêche pour qu'ils fermassent les yeux sur
+son braconnage de rivière.
+
+À cette industrie déjà très-peu légale, Martial en joignait une autre
+fort illicite.
+
+Bravo redouté, il se chargeait volontiers, plus encore par excès de
+courage, par crânerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres
+de pugilat ou de bâton, les victimes d'adversaires d'une force trop
+inégale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de
+droiture les causes qu'il plaidait à coups de poing; généralement il
+prenait le parti du faible contre le fort.
+
+L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François et à Amandine; il
+était de taille moyenne, mais robuste, large d'épaules; ses épais
+cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front
+bien ouvert; sa barbe épaisse, drue et courte, ses joues larges, son nez
+saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient à ce mâle
+visage une expression singulièrement résolue.
+
+Il était coiffé d'un vieux chapeau ciré; malgré le froid, il ne portait
+qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros
+velours de coton tout usé. Il tenait à la main un énorme bâton noueux,
+qu'il déposa près de lui sur le buffet...
+
+Un gros chien basset, à jambes torses, au pelage noir marqué de feux
+très-vifs, était entré avec Martial; mais il restait auprès de la porte,
+n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives déjà attablés,
+l'expérience ayant prouvé au vieux Miraut (c'était le nom du basset,
+ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que son
+maître, très-peu sympathique à la famille.
+
+--Où sont donc les enfants?
+
+Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit à table.
+
+--Ils sont où ils sont, répondit aigrement Calebasse.
+
+--Où sont les enfants, ma mère? reprit Martial sans s'inquiéter de la
+réponse de sa soeur.
+
+--Ils sont couchés, reprit sèchement la veuve.
+
+--Est-ce qu'ils n'ont pas soupé, ma mère?
+
+--Qu'est-ce que ça te fait, à toi? s'écria brutalement Nicolas, après
+avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le
+caractère et la force de son frère lui imposaient beaucoup.
+
+Martial, aussi indifférent aux attaques de Nicolas qu'à celles de
+Calebasse, dit de nouveau à sa mère:
+
+--Je suis fâché que les enfants soient déjà couchés.
+
+--Tant pis..., répondit la veuve.
+
+--Oui, tant pis!... car j'aime à les avoir à côté de moi quand je soupe.
+
+--Et nous, comme ils nous embêtent, nous les avons renvoyés, s'écria
+Nicolas. Si ça ne te plaît pas, va-t'en les retrouver!
+
+Martial, surpris, regarda fixement son frère.
+
+Puis, comme s'il eût réfléchi à la vanité d'une querelle, il haussa les
+épaules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.
+
+Le basset s'était approché de Nicolas, quoiqu'à distance
+très-respectueuse; le bandit, irrité de la dédaigneuse insouciance de
+son frère, et espérant lui faire perdre patience en frappant son chien,
+donna un furieux coup de pied à Miraut, qui poussa des cris lamentables.
+
+Martial devint pourpre, serra dans ses mains contractées le couteau
+qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant
+encore, il appela son chien et lui dit doucement:
+
+--Ici, Miraut.
+
+Le basset vint se coucher aux pieds de son maître.
+
+Cette modération contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser
+son frère à bout pour amener un éclat.
+
+Il ajouta donc:
+
+--Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste
+ici.
+
+Pour toute réponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement.
+
+Échangeant un coup d'oeil rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea
+d'un signe à continuer ses hostilités contre Martial, espérant, nous
+l'avons dit, qu'une violente querelle amènerait une rupture et une
+séparation complète.
+
+Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'était servie la veuve
+pour battre François, et, s'avançant vers le basset, il le frappa
+rudement en disant:
+
+--Hors d'ici, hé, Miraut!
+
+Jusqu'alors Nicolas s'était souvent montré sournoisement agressif envers
+Martial; mais jamais il n'avait osé le provoquer avec tant d'audace et
+de persistance.
+
+L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser à bout, dans
+quelque but caché, redoubla de modération.
+
+Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte
+de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper.
+
+Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caractère
+ordinairement emporté de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se
+regardèrent profondément surpris.
+
+Lui, paraissant complètement étranger à ce qui se passait, mangeait
+glorieusement et gardait un profond silence.
+
+--Calebasse, ôte le vin, dit la veuve à sa fille.
+
+Celle-ci se hâtait d'obéir, lorsque Martial dit:
+
+--Attends... je n'ai pas fini de souper...
+
+--Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-même la bouteille.
+
+--Ah!... c'est différent!... reprit l'amant de la Louve.
+
+Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue
+contre son palais et dit:
+
+--Voilà de fameuse eau!
+
+Cet imperturbable sang-froid irritait la colère haineuse de Nicolas,
+déjà très-exalté par de nombreuses libations; néanmoins il reculait
+encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de
+son frère; tout à coup il s'écria, ravi de son inspiration:
+
+--Tu as bien fait de céder pour ton basset, Martial; c'est une bonne
+habitude à prendre; car il faut t'attendre à nous voir chasser ta
+maîtresse à coups de pied, comme nous avons chassé ton chien.
+
+--Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'île, en
+sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas,
+c'est moi qui la souffletterais drôlement!
+
+--Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, près la baraque
+du bout de l'île, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la
+renfoncerais dedans à coups de soulier... la carne...
+
+Cette insulte adressée à la Louve, qu'il aimait avec une passion
+sauvage, triompha des pacifiques résolutions de Martial; il fronça ses
+sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se
+gonflèrent et se tendirent comme des cordes; néanmoins il eut assez
+d'empire pour dire à Nicolas d'une voix légèrement altérée par une
+colère contenue:
+
+--Prends garde à toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une
+tournée que tu ne cherches pas.
+
+--Une tournée... à moi?
+
+--Oui... meilleure que la dernière.
+
+--Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un étonnement sardonique, Martial
+t'a battu... Dites donc, ma mère, entendez-vous?... Ça ne m'étonne plus,
+que Nicolas ait si peur de lui.
+
+--Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en traître, s'écria Nicolas
+devenant blême de fureur.
+
+--Tu mens; tu m'avais attaqué en sournois, je t'ai crossé et j'ai eu
+pitié de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma maîtresse...
+entends-tu bien, de ma maîtresse... cette fois-ci pas de grâce... tu
+porteras longtemps mes marques.
+
+--Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...
+
+--Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu
+recommences... je recommencerai à t'avertir.
+
+--Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve.
+
+--Vous?
+
+--Oui... moi.
+
+--Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-même, vous?
+
+--Tu me battras aussi? N'est-ce pas?
+
+--Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas;
+maintenant, allez... ça vous regarde... et lui aussi...
+
+--Toi, s'écria le bandit furieux en levant son dangereux couteau
+catalan, tu me rosseras!!!
+
+--Nicolas... pas de couteau! s'écria la veuve en se levant promptement
+pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de
+colère, se leva, repoussa rudement sa mère et se précipita sur son
+frère.
+
+Martial se recula vivement, saisit le gros bâton noueux qu'il avait en
+entrant déposé sur le buffet et se mit sur la défensive.
+
+--Nicolas, pas de couteau! répéta la veuve.
+
+--Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du
+ravageur.
+
+Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, épiait le moment
+de se jeter sur son frère.
+
+--Je te dis, s'écria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous
+crèverai tous les deux, et je commence... À moi, ma mère!... À moi,
+Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure!
+
+Et, croyant le moment favorable à son attaque, le brigand s'élança sur
+son frère le couteau levé.
+
+Martial, bâtonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son
+bâton, qui, rapide comme la foudre, décrivit en sifflant un huit de
+chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que
+celui-ci, frappé d'un engourdissement subit, douloureux, laissa échapper
+son couteau.
+
+--Brigand... tu m'as cassé le bras! s'écria-t-il en saisissant de sa
+main gauche son bras droit, qui pendait inerte à son côté.
+
+--Non, j'ai senti mon bâton rebondir..., répondit Martial en envoyant
+d'un coup de pied le couteau sous le buffet.
+
+Puis, profitant de la souffrance qu'éprouvait Nicolas, il le prit au
+collet, le poussa rudement en arrière, jusqu'à la porte du petit caveau
+dont nous avons parlé, l'ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y
+enferma son frère, encore tout étourdi de cette brusque attaque.
+
+Revenant ensuite aux deux femmes, il saisit Calebasse par les épaules
+et, malgré sa résistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa
+légèrement à la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui
+communiquait à la cuisine.
+
+Alors, s'adressant à la veuve, encore stupéfaite de cette manoeuvre
+aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement:
+
+--Maintenant, ma mère... à nous deux...
+
+--Eh bien!... oui... à nous deux..., s'écria la veuve; et sa figure
+impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina
+sa prunelle jusqu'alors éteinte; la colère, la haine, donnèrent à ses
+traits un caractère terrible. Oui... à nous deux!... reprit-elle d'une
+voix menaçante; j'attendais ce moment, tu vas savoir à la fin ce que
+j'ai sur le coeur.
+
+--Et moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le coeur.
+
+--Tu vivrais cent ans, vois-tu, que tu te souviendrais de cette nuit...
+
+--Je m'en souviendrai!... Mon frère et ma soeur ont voulu m'assassiner,
+vous n'avez rien fait pour les en empêcher... Mais voyons... parlez...
+qu'avez-vous contre moi?
+
+--Ce que j'ai?...
+
+--Oui...
+
+--Depuis la mort de ton père... tu n'as fait que des lâchetés!
+
+--Moi?
+
+--Oui, lâche!... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t'es
+sauvé à Rambouillet, braconner dans les bois avec ce colporteur de
+gibier que tu avais connu à Bercy.
+
+--Si j'étais resté ici, maintenant je serais aux galères comme Ambroise,
+ou près d'y aller comme Nicolas: je n'ai pas voulu être voleur comme
+vous autres... de là votre haine.
+
+--Et quel métier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol
+sans danger, vol de lâche!...
+
+--Le poisson, comme le gibier, n'appartient à personne; aujourd'hui chez
+l'un, demain chez l'autre, il est à qui sait le prendre... Je ne vole
+pas... Quant à être lâche...
+
+--Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi!
+
+--Parce qu'ils avaient battu plus faible qu'eux.
+
+--Métier de lâche!... Métier de lâche!...
+
+--Il y en a de plus honnêtes, c'est vrai; ce n'est pas à vous à me le
+dire!
+
+--Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces métiers honnêtes, au lieu de
+venir ici fainéantiser et vivre à mes crochets?
+
+--Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai!... Ça
+n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous coûte rien... J'ai
+essayé d'être serrurier pour gagner plus... mais quand depuis son
+enfance on a vagabondé sur la rivière et dans les bois, on ne peut pas
+s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis...,
+ajouta Martial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aimé vivre seul sur
+l'eau ou dans une forêt... là personne ne me questionne. Au lieu
+qu'ailleurs, qu'on me parle de mon père, faut-il pas que je réponde...
+guillotiné! de mon frère... galérien! de ma soeur... voleuse!
+
+--Et de ta mère, qu'en dis-tu?
+
+--Je dis...
+
+--Quoi?
+
+--Je dis qu'elle est morte...
+
+--Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, lâche! Ton frère est
+au bagne! Ton grand-père et ton père ont bravement fini sur l'échafaud
+en narguant le prêtre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu
+trembles!...
+
+--Les venger?
+
+--Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Charlot et sur
+la casaque rouge, et finir comme père et mère, frère et soeur...
+
+Si habitué qu'il fût aux exaltations féroces de sa mère, Martial ne put
+s'empêcher de frissonner.
+
+La physionomie de la veuve du supplicié, en prononçant ces derniers
+mots, était épouvantable.
+
+Elle reprit avec une fureur croissante:
+
+--Oh! lâche, encore plus crétin que lâche! Tu veux être honnête!!!
+Honnête? Est-ce que tu ne seras pas toujours méprisé, rebuté, comme fils
+d'assassin, frère de galérien! Mais toi, au lieu de te mettre la
+vengeance et la rage au ventre, ça t'y met la peur! Au lieu de mordre tu
+te sauves: quand ils ont eu guillotiné ton père... tu nous as quittés...
+lâche! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l'île pour aller
+au bourg sans qu'on hurle après nous, en nous poursuivant à coups de
+pierres comme des chiens enragés... Oh! on nous payera ça, vois-tu! on
+nous payera ça!!!
+
+--Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais être hué par tout le
+monde comme fils et frère de condamné... eh bien! non! je n'ai pas pu...
+j'ai mieux aimé m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le
+vendeur de gibier.
+
+--Fallait y rester... dans tes bois.
+
+--Je suis revenu à cause de mon affaire avec un garde, et surtout à
+cause des enfants... parce qu'ils étaient en âge de tourner à mal par
+l'exemple.
+
+--Qu'est-ce que ça te fait?
+
+--Ça me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme
+Ambroise, Nicolas et Calebasse...
+
+--Pas possible!
+
+--Et seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqué. Je m'étais mis
+en apprentissage pour tâcher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces
+enfants, et quitter l'île... mais à Paris, tout se sait... c'était
+toujours fils de guillotiné... frère de forçat... j'avais des batteries
+tous les jours... ça m'a lassé...
+
+--Et ça ne t'a pas lassé d'être honnête... ça te réussissait si bien!...
+Au lieu d'avoir le coeur de revenir avec nous, pour faire comme nous...
+comme feront les enfants... malgré toi... oui, malgré toi... Tu crois
+les enjôler avec ton prêche... mais nous sommes là... François est déjà
+à nous... à peu près... une occasion, et il sera de la bande...
+
+--Je vous dis que non...
+
+--Tu verras que si... je m'y connais... Au fond il a du vice; mais tu le
+gênes... Quant à Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira
+toute seule... Ah! on nous a jeté des pierres! Ah! on nous a poursuivis
+comme des chiens enragés!... On verra ce que c'est que notre famille...
+excepté toi, lâche, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte[9]!
+
+--C'est dommage...
+
+--Et comme tu te gâterais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n'y
+jamais rentrer...
+
+Martial regarda sa mère avec surprise; après un moment de silence, il
+lui dit:
+
+--Vous m'avez cherché querelle à souper pour en arriver là?
+
+--Oui, pour te montrer ce qui t'attend si tu voulais rester ici malgré
+nous: un enfer... entends-tu?... Un enfer!... Chaque jour une querelle,
+des coups, des rixes; et nous ne serons pas seuls comme ce soir: nous
+aurons des amis qui nous aideront... tu n'y tiendras pas huit jours...
+
+--Vous croyez me faire peur?
+
+--Je ne te dis que ce qui t'arrivera...
+
+--Ça m'est égal... je reste...
+
+--Tu resteras ici?
+
+--Oui.
+
+--Malgré nous?
+
+--Malgré vous, malgré Calebasse, malgré Nicolas, malgré tous les gueux
+de sa trempe!
+
+--Tiens... tu me fais rire.
+
+Dans la bouche de cette femme à figure sinistre et féroce, ces mots
+étaient horribles.
+
+--Je vous dis que je resterai ici jusqu'à ce que je trouve le moyen de
+gagner ma vie ailleurs avec les enfants: seul, je ne serais pas
+embarrassé, je retournerais dans les bois; mais à cause d'eux, il me
+faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En
+attendant, je reste.
+
+--Ah! tu restes... jusqu'au moment où tu emmèneras les enfants?
+
+--Comme vous dites!
+
+--Emmener les enfants?
+
+--Quand je leur dirai: «Venez», ils viendront... et en courant, je vous
+en réponds.
+
+La veuve haussa les épaules et reprit:
+
+--Écoute: je t'ai dit tout à l'heure que, quand bien même tu vivrais
+cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais t'expliquer pourquoi;
+mais avant, es-tu bien décidé à ne pas t'en aller d'ici?
+
+--Oui! Oui! Mille fois oui!
+
+--Tout à l'heure, tu diras non! Mille fois non! Écoute-moi bien...
+Sais-tu quel métier fait ton frère?
+
+--Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir...
+
+--Tu le sauras... il vole...
+
+--Tant pis pour lui.
+
+--Et pour toi...
+
+--Pour moi?
+
+--Il vole la nuit avec effraction, cas de galères; nous recélons ses
+vols; qu'on le découvre, nous sommes condamnés à la même peine que lui
+comme receleurs, et toi aussi; on rafle la famille, et les enfants
+seront sur le pavé, où ils apprendront l'état de ton père et de ton
+grand-père aussi bien qu'ici.
+
+--Moi, arrêté comme receleur, comme votre complice! Sur quelle preuve?
+
+--On ne sait pas comment tu vis: tu vagabondes sur l'eau, tu as la
+réputation d'un mauvais homme, tu habites avec nous; à qui feras-tu
+croire que tu ignores nos vols et nos recels?
+
+--Je prouverai que non.
+
+--Nous te chargerons comme notre complice.
+
+--Me charger! Pourquoi?
+
+--Pour te récompenser d'avoir voulu rester ici malgré nous.
+
+--Tout à l'heure vous vouliez me faire peur d'une façon, maintenant
+c'est d'une autre; ça ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais
+volé. Je reste.
+
+--Ah tu restes! Écoute donc encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, ce
+qui s'est passé ici pendant la nuit de Noël?
+
+--La nuit de Noël? dit Martial en cherchant à rassembler ses souvenirs.
+
+--Cherche bien... cherche bien...
+
+--Je ne me rappelle pas...
+
+--Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amené ici, le soir, un homme
+bien mis, qui avait besoin de se cacher?...
+
+--Oui, maintenant je me souviens; je suis monté me coucher, et je l'ai
+laissé souper avec vous... Il a passé la nuit dans la maison; avant le
+jour, Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen...
+
+--Tu es sûr que Nicolas l'a conduit à Saint-Ouen?
+
+--Vous me l'avez dit le lendemain matin.
+
+--La nuit de Noël, tu étais donc ici?
+
+--Oui... eh bien?
+
+--Cette nuit-là... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a été
+assassiné dans cette maison.
+
+--Lui!... Ici?...
+
+--Et volé... et enterré dans le petit bûcher.
+
+--Cela n'est pas vrai, s'écria Martial devenant pâle de terreur, et ne
+voulant pas croire à ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer.
+Encore une fois, ça n'est pas vrai!
+
+--Demande à ton protégé François ce qu'il a vu ce matin dans le bûcher!
+
+--François! Et qu'a-t-il vu?
+
+--Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne,
+vas-y, tu t'en assureras.
+
+--Non, dit Martial en essuyant son front baigné d'une sueur froide, non
+je ne vous crois pas... Vous dites cela pour...
+
+--Pour te prouver que, si tu demeures ici malgré nous, tu risques à
+chaque instant d'être arrêté comme complice de vol et de meurtre; tu
+étais ici la nuit de Noël; nous dirons que tu nous as aidés à faire le
+coup. Comment prouveras-tu le contraire?
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains.
+
+--Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique.
+
+Martial était atterré: il ne doutait malheureusement pas de ce que
+venait de lui dire sa mère; la vie vagabonde qu'il menait, sa
+cohabitation avec une famille si criminelle devaient en effet faire
+peser sur lui de terribles soupçons, et ces soupçons pouvaient se
+changer en certitude aux yeux de la justice, si sa mère, son frère, sa
+soeur, le désignaient comme leur complice.
+
+La veuve jouissait de l'abattement de son fils.
+
+--Tu as un moyen de sortir d'embarras: dénonce-nous!
+
+--Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien.
+
+--C'est pour cela que j'ai tout dit... Maintenant t'en iras-tu?
+
+Martial voulut tenter d'attendrir cette mégère; d'une voix moins rude il
+lui dit:
+
+--Ma mère, je ne vous crois pas capable de ce meurtre...
+
+--Comme tu voudras, mais va-t'en...
+
+--Je m'en irai à une condition.
+
+--Pas de condition!
+
+--Vous mettrez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en
+province...
+
+--Ils resteront ici...
+
+--Voyons, ma mère, quand vous les aurez rendus semblables à Nicolas, à
+Calebasse, à Ambroise, à mon père... à quoi ça vous servira-t-il?
+
+--À faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas déjà de
+trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est
+seul: une fois dressés, François et Amandine l'aideront; on leur a aussi
+jeté des pierres, à eux, tout petits... faut qu'ils se vengent!...
+
+--Ma mère, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas?
+
+--Après?
+
+--Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se
+découvrent...
+
+--Après?
+
+--Ils vont à l'échafaud, comme mon père.
+
+--Après, après?
+
+--Et leur sort ne vous fait pas trembler!
+
+--Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je
+tue, ils tuent; qui prendra la mère prendra les petits... Nous ne nous
+quitterons pas. Si nos têtes tombent, elles tomberont dans le même
+panier... où elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que
+toi de lâche dans la famille, nous te chassons... va-t'en!
+
+--Mais les enfants! Les enfants!
+
+--Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient
+déjà formés. François est presque prêt; quand tu seras parti, Amandine
+rattrapera le temps perdu...
+
+--Ma mère, je vous en supplie, consentez à envoyer les enfants en
+apprentissage loin d'ici.
+
+--Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici?
+
+La veuve du supplicié articula ces derniers mots d'une manière si
+inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette âme de bronze.
+
+--Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et résolu, écoutez-moi
+bien à votre tour, ma mère... Je reste.
+
+--Ah! ah!
+
+--Pas dans cette maison... je serais assassiné par Nicolas ou empoisonné
+par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et
+les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'île; la porte est
+solide, je la renforcerai encore... Une fois là, bien barricadé, avec
+mon fusil, mon bâton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin
+j'emmènerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon
+bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront près de moi, dans la
+cabane; nous vivrons de ma pêche; ça durera jusqu'à ce que j'aie trouvé
+à les placer, et je trouverai...
+
+--Ah! c'est ainsi!
+
+--Ni vous, ni mon frère, ni Calebasse ne pouvez empêcher que ça soit,
+n'est-ce pas!... Si on découvre vos vols ou votre assassinat durant mon
+séjour dans l'île... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que
+je suis revenu, que je suis resté à cause des enfants, pour les empêcher
+de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'écrase si je
+quitte l'île, et si les enfants restent un jour de plus dans cette
+maison... Oui, et je vous défie, vous et les vôtres, de me chasser de
+l'île!
+
+La veuve connaissait la résolution de Martial; les enfants aimaient leur
+frère aîné autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans
+hésiter lorsqu'il le voudrait. Quant à lui, bien armé, bien résolu,
+toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranché et
+barricadé dans la cabane de l'île pendant la nuit, il n'avait rien à
+redouter des mauvais desseins de sa famille.
+
+Le projet de Martial pouvait donc de tout point se réaliser... Mais la
+veuve avait beaucoup de raisons pour en empêcher l'exécution.
+
+D'abord, ainsi que les honnêtes artisans considèrent quelquefois le
+nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services
+qu'ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur François pour
+l'assister dans ses crimes.
+
+Puis, ce qu'elle avait dit de son désir de venger son mari et son fils
+était vrai. Certains êtres, nourris, vieillis, durcis dans le crime,
+entrent en révolte ouverte; en guerre acharnée contre la société, et
+croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a
+frappé eux ou les leurs.
+
+Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et
+plus tard contre la courtière, pouvaient être contrariés par la présence
+de Martial. La veuve avait espéré amener une séparation immédiate entre
+elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en
+lui révélant que, s'il s'obstinait à rester dans l'île, il risquait de
+passer pour complice de plusieurs crimes.
+
+Aussi rusée que pénétrante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'était
+trompée, sentit qu'il fallait recourir à la perfidie pour faire tomber
+son fils dans un piège sanglant... Elle reprit donc, après un assez long
+silence, avec une amertume affectée:
+
+--Je vois ton plan: tu ne veux pas nous dénoncer toi-même, tu veux nous
+faire dénoncer par les enfants.
+
+--Moi!
+
+--Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterré ici; ils savent que
+Nicolas a volé... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous
+prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voilà ce qui
+arriverait si je t'écoutais, si je te laissais chercher à placer les
+enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de
+mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne hâte pas le moment où
+nous serons pris.
+
+Le ton radouci de la veuve fit croire à Martial que ses menaces avaient
+produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un piège affreux.
+
+--Je connais les enfants, reprit-il, je suis sûr qu'en leur recommandant
+de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une façon ou
+d'une autre, je serais toujours avec eux et je répondrais de leur
+silence.
+
+--Est-ce qu'on peut répondre des paroles d'un enfant... à Paris surtout,
+où l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils
+puissent nous aider à faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas
+nous vendre, que je veux les garder ici.
+
+--Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et à Paris? Qui les
+empêcherait de parler... s'ils ont à parler? S'ils étaient loin d'ici, à
+la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger...
+
+--Loin d'ici? Et où ça? dit la veuve en regardant fixement son fils.
+
+--Laissez-moi les emmener... peu vous importe...
+
+--Comment vivras-tu, et eux aussi?
+
+--Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce
+qu'il faudra lui dire, et peut-être qu'il me prêtera quelque chose à
+cause des enfants; avec ça j'irai les mettre en apprentissage loin
+d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de
+nous...
+
+--Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus sûre
+d'eux.
+
+--Alors je m'établis demain à la baraque de l'île, en attendant mieux...
+J'ai une tête aussi, vous le savez?...
+
+--Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi
+n'es-tu pas resté dans tes bois?
+
+--Je vous offre de vous débarrasser de moi et des enfants...
+
+--Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout à coup
+la veuve.
+
+--Ça me regarde: je sais ce que j'ai à faire, j'ai mon idée...
+
+--Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et François, vous ne
+remettriez jamais les pieds à Paris?
+
+--Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous.
+
+--J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'être toujours à me
+défier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y résigner, emmène-les... et
+allez-vous-en tous le plus tôt possible... que je ne vous revoie
+jamais!...
+
+--C'est dit!...
+
+--C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre à Nicolas.
+
+--Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin.
+
+--Et Calebasse?
+
+--C'est différent; ouvrez-lui quand je serai monté; elle me répugne à
+voir.
+
+--Va... que l'enfer te confonde!
+
+--C'est votre bonsoir, ma mère?
+
+--Oui...
+
+--Ça sera le dernier, heureusement, dit Martial.
+
+--Le dernier, reprit la veuve.
+
+Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine,
+siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son
+maître à l'étage supérieur de la maison.
+
+--Va, ton compte est bon! murmura la mère en montrant le poing à son
+fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu.
+
+Puis, aidée de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs,
+la veuve crocheta le caveau où se trouvait Nicolas et remit celui-ci en
+liberté.
+
+
+
+
+III
+
+François et Amandine
+
+
+François et Amandine couchaient dans une pièce située immédiatement
+au-dessus de la cuisine, à l'extrémité d'un corridor sur lequel
+s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de société aux
+habitués du cabaret.
+
+Après avoir partagé leur souper frugal, au lieu d'éteindre leur
+lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veillé
+laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur frère Martial au
+passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre.
+
+Posée sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de pâles clartés à
+travers sa corne transparente.
+
+Des murs de plâtre rayés de voliges brunes, un grabat pour François, un
+vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de
+débris de chaises et de bancs brisés par les hôtes turbulents de la
+taverne de l'île du Ravageur, tel était l'intérieur de ce réduit.
+
+Amandine, assise sur le bord du grabat, s'étudiait à se coiffer en
+marmotte avec le foulard volé, don de son frère Nicolas.
+
+François, agenouillé, présentait un fragment de miroir à sa soeur, qui,
+la tête à demi tournée, s'occupait alors d'épanouir la grosse rosette,
+qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir.
+
+Fort attentif et fort émerveillé de cette coiffure, François négligea un
+moment de présenter le morceau de glace de façon à ce que l'image de sa
+soeur pût s'y réfléchir.
+
+--Lève donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois
+plus... Là... bien... attends encore un peu... voilà que j'ai fini...
+Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiffée?
+
+--Oh! très-bien! très-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en
+feras une pareille à ma cravate, n'est-ce pas?
+
+--Oui, tout à l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras
+devant moi... à reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que
+je puisse me voir en marchant...
+
+François exécuta de son mieux cette manoeuvre difficile, à la grande
+satisfaction d'Amandine, qui se prélassait, triomphante et glorieuse,
+sous les cornes et l'énorme bouffette de son foulard.
+
+Très-innocente et très-naïve dans toute autre circonstance, cette
+coquetterie devenait coupable en s'exerçant à propos du produit d'un vol
+que François et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante
+facilité avec laquelle des enfants, même bien doués, se corrompent
+presque à leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plongés dans une
+atmosphère criminelle.
+
+Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur frère
+Martial, n'était pas lui-même irréprochable, nous l'avons dit; incapable
+de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie
+vagabonde et peu régulière. Sans doute les crimes de sa famille le
+révoltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les défendait
+contre les mauvais traitements; il tâchait de les soustraire à la
+pernicieuse influence de sa famille; mais, n'étant pas appuyés sur des
+enseignements d'une moralité rigoureuse, absolue, ses conseils
+sauvegardaient faiblement ses protégés. Ils se refusaient à commettre
+certaines mauvaises actions, non par honnêteté, mais pour obéir à
+Martial, qu'ils aimaient, et pour désobéir à leur mère, qu'ils
+redoutaient et haïssaient.
+
+Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune,
+familiarisés qu'ils étaient avec les détestables exemples qu'ils avaient
+chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champêtre,
+hanté pas le rebut de la plus basse populace, servait de théâtre à
+d'ignobles orgies, à de crapuleuses débauches; et Martial, si ennemi du
+vol et du meurtres se montrait assez indifférent à ces immondes
+saturnales.
+
+C'est dire combien les instincts de moralité des enfants étaient
+douteux, vacillants, précaires, chez François surtout, arrivé à ce terme
+dangereux où l'âme hésitant indécise, entre le bien et le mal, peut être
+en un moment à jamais perdue ou sauvée...
+
+--Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma soeur! reprit François; est-il
+joli! Quand nous irons jouer sur la grève devant le four à plâtre du
+chaufournier, faudra te coiffer comme ça, pour faire enrager ses
+enfants, qui sont toujours à nous jeter des pierres et à nous appeler
+petits guillotinés... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et
+nous leur dirons: «C'est égal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de
+soie comme nous deux!»
+
+--Mais, dis donc, François..., reprit Amandine après un moment de
+réflexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont volés,
+ils nous appelleraient petits voleurs...
+
+--Avec ça qu'ils s'en gênent de nous appeler voleurs!
+
+--Quand c'est pas vrai... c'est égal... Mais maintenant...
+
+--Puisque Nicolas nous les a donnés, ces deux mouchoirs, nous ne les
+avons pas volés.
+
+--Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre frère Martial dit
+qu'il ne faut pas voler...
+
+--Mais, puisque c'est Nicolas qui a volé, ça ne nous regarde pas.
+
+--Tu crois, François?
+
+--Bien sûr...
+
+--Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne à qui ils
+étaient nous les eût donnés... Et toi, François?
+
+--Moi, ça m'est égal... On nous en a fait cadeau; c'est à nous.
+
+--Tu en es bien sûr?
+
+--Mais, oui, oui, sois donc tranquille!...
+
+--Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon frère Martial nous
+défend, et nous avons de beaux mouchoirs.
+
+--Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait
+prendre ce fichu à carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il
+avait le dos tourné?
+
+--Oh! François, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se
+mouillèrent de larmes. Mon frère Martial serait capable de ne plus nous
+aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici...
+
+--N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je
+riais...
+
+--Oh! ne ris pas de cela, François; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais
+il a bien fallu; ma soeur m'a pincée jusqu'au sang, et puis elle me
+faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le coeur m'a
+manqué, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne
+s'est aperçu de rien, et ma soeur a gardé le fichu. Si on m'avait prise
+pourtant, François, on m'aurait mise en prison...
+
+--On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas volé.
+
+--Tu crois?
+
+--Pardi!
+
+--Et en prison, comme on doit être malheureux!
+
+--Ah! bien oui... au contraire...
+
+--Comment, François, au contraire?
+
+--Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge à Paris chez le père
+Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni à Paris, passage de
+la Brasserie?
+
+--Un gros boiteux?
+
+--Mais oui, qui est venu ici, à la fin de l'automne, de la part du père
+Micou, avec un montreur de singes et deux femmes.
+
+--Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a dépensé tant, tant d'argent?
+
+--Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les
+promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... même que le montreur
+de singes avait emporté son orgue pour faire de la musique dans le
+bateau?...
+
+--Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tiré, François!
+
+--Et le gros boiteux n'était pas chiche! Il m'a donné dix sous pour moi!
+Il ne prenait jamais que du vin cacheté; ils avaient du poulet à tous
+leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs.
+
+--Tant que ça, François?
+
+--Oh! oui...
+
+--Il était donc bien riche?
+
+--Du tout... ce qu'il dépensait, c'était de l'argent qu'il avait gagné
+en prison, d'où il sortait.
+
+--Il avait gagné tout cet argent-là en prison?
+
+--Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand
+il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on
+le prenait... ça lui était bien égal, parce qu'il retournerait rejoindre
+les bons enfants de la geôle, comme il dit.
+
+--Il n'avait donc pas peur de la prison, François?
+
+--Mais au contraire... il disait à Calebasse qu'ils sont là un tas
+d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit
+et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre
+fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant...
+tandis qu'il y a des bêtes d'ouvriers honnêtes qui crèvent de faim et de
+froid, faute d'ouvrage...
+
+--Pour sûr, François, il disait ça, le gros boiteux?
+
+--Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot
+pendant qu'il racontait son histoire à Calebasse et aux deux femmes, qui
+disaient que c'était la même chose dans les prisons de femmes d'où elles
+sortaient.
+
+--Mais alors, François, faut donc pas que ça soit si mal de voler,
+puisqu'on est si bien en prison?
+
+--Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre frère Martial qui
+dise que c'est mal de voler... peut-être qu'il se trompe...
+
+--C'est égal, il faut le croire, François... il nous aime tant!
+
+--Il nous aime, c'est vrai... quand il est là, il n'y a pas de risque
+qu'on nous batte... S'il avait été ici ce soir, notre mère ne m'aurait
+pas roué de coups... Vieille bête! Est-elle mauvaise!... Oh! je la
+hais... je la hais... que je voudrais être grand pour lui rendre tous
+les coups qu'elle nous a donnés... à toi, surtout, qui est bien moins
+dure que moi...
+
+--Oh! François, tais-toi... ça me fait peur de t'entendre dire que tu
+voudrais battre notre mère! s'écria la pauvre petite en pleurant et en
+jetant ses bras autour du cou de son frère, qu'elle embrassa tendrement.
+
+--Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit François en repoussant
+Amandine avec douceur, pourquoi ma mère et Calebasse sont-elles toujours
+si acharnées sur nous?
+
+--Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa
+main; c'est peut-être parce qu'on a mis notre frère Ambroise aux galères
+et qu'on a guillotiné notre père, qu'elles sont injustes pour nous...
+
+--Est-ce que c'est notre faute?
+
+--Mon Dieu, non; mais que veux-tu?
+
+--Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups, à la
+fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi... À quoi ça
+m'avance-t-il de ne pas voler?
+
+--Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait?
+
+--Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car ça lasse
+aussi d'être battu; tiens, ce soir, jamais ma mère n'avait été aussi
+méchante... c'était comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne
+disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par
+le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait
+voir ses yeux reluire...
+
+--Pauvre François... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans
+le bûcher.
+
+--Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit François en
+tressaillant d'effroi; j'en suis bien sûr.
+
+--Peut-être qu'il y aura eu autrefois un cimetière ici, n'est-ce pas?
+
+--Faut croire... mais alors pourquoi notre mère m'a-t-elle dit qu'elle
+m'abîmerait encore si je parlais de l'os de mort à mon frère Martial?...
+Vois-tu, c'est plutôt quelqu'un qu'on aura tué dans une dispute et qu'on
+aura enterré là pour que ça ne se sache pas.
+
+--Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a déjà manqué
+d'arriver.
+
+--Quand cela?
+
+--Tu sais, la fois où M. Barbillon a donné un coup de couteau à ce grand
+qui est si décharné, si décharné, si décharné, qu'il se fait voir pour
+de l'argent.
+
+--Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma mère est
+venue, les a séparés... sans ça, Barbillon aurait peut-être tué le grand
+décharné! As-tu vu comme il écumait et comme les yeux lui sortaient de
+la tête, à Barbillon?...
+
+--Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien.
+C'est lui qui est un crâne!
+
+--Si jeune et si méchant... François!
+
+--Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi méchant
+que lui, s'il était assez fort.
+
+--Oh! oui, il est bien méchant... L'autre jour il m'a battue, parce que
+je n'ai pas voulu jouer avec lui.
+
+--Il t'a battue?... Bon... la première fois qu'il viendra...
+
+--Non, non, vois-tu, François, c'était pour rire...
+
+--Bien sûr?
+
+--Oui, bien vrai.
+
+--À la bonne heure... sans ça... Mais je ne sais pas comment il fait, ce
+gamin-là, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois
+qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montré des pièces d'or de
+vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: «Vous en
+auriez comme ça, si vous n'étiez pas des petits _sinves_.»
+
+--Des sinves?
+
+--Oui, en argot ça veut dire des bêtes, des imbéciles.
+
+--Ah! oui, c'est vrai.
+
+--Quarante francs... en or... comme j'achèterais des belles choses avec
+ça... Et toi, Amandine?
+
+--Oh! moi aussi.
+
+--Qu'est-ce que tu achèterais?
+
+--Voyons, dit l'enfant en baissant la tête d'un air méditatif;
+j'achèterais d'abord pour mon frère Martial une bonne casaque bien
+chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau.
+
+--Mais pour toi?... Pour toi?...
+
+--J'aimerais bien un petit Jésus en cire avec son mouton et sa croix,
+comme ce marchand de figures de plâtre en avait dimanche... tu sais,
+sous le porche de l'église d'Asnières?
+
+--À propos, pourvu qu'on ne dise pas à ma mère ou à Calebasse qu'on nous
+a vus dans l'église!
+
+--C'est vrai, elle qui nous a toujours tant défendu d'y entrer... C'est
+dommage, car c'est bien gentil en dedans, une église... n'est-ce pas,
+François?
+
+--Oui... quels beaux chandeliers d'argent!
+
+--Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne...
+
+--Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand
+buffet du fond, où le prêtre disait la messe avec ses deux amis,
+habillés comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin?
+
+--Dis donc, François, te souviens-tu, l'autre année à la Fête-Dieu,
+quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites
+communiantes avec leurs voiles blancs?
+
+--Avaient-elles de beaux bouquets!
+
+--Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur
+bannière!
+
+--Et comme les broderies d'argent de leur bannière reluisaient au
+soleil!... C'est ça qui doit coûter cher!...
+
+--Mon Dieu, que c'était donc joli, hein, François!
+
+--Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc
+au bras... et leurs cierges à poignée de velours rouge avec de l'or
+après.
+
+--Ils avaient aussi leur bannière, les petits garçons, n'est-ce pas,
+François? Ah! mon Dieu! ai-je été battue encore ce jour-là pour avoir
+demandé à notre mère pourquoi nous n'allions pas à la procession comme
+les autres enfants!
+
+--C'est alors qu'elle nous a défendu d'entrer jamais dans l'église,
+quand nous irions au bourg ou à Paris, à moins que ça ne soit pour y
+voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant
+qu'ils écouteraient la messe, a ajouté Calebasse en riant et en montrant
+ses vieilles dents jaunes. Mauvaise bête, va!
+
+--Oh! pour ça... voler dans une église, on me tuerait plutôt, n'est-ce
+pas, François?
+
+--Là ou ailleurs, qu'est-ce que ça fait, une fois qu'on est décidé?
+
+--Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais
+jamais...
+
+--À cause des prêtres?
+
+--Non... peut-être à cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a
+l'air si douce, si bonne.
+
+--Qu'est-ce que ça fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse
+bête!...
+
+--C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... Ça n'est pas ma
+faute...
+
+--À propos de prêtres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... où Nicolas
+m'a donné deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le
+curé sur la grève? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais
+pas faire mal, moi.
+
+--Oui, mais cette fois-là, par exemple, notre frère Martial a dit, comme
+Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les prêtres.
+
+À ce moment, François et Amandine entendirent marcher dans le corridor.
+
+Martial regagnait sa chambre sans défiance après son entretien avec sa
+mère, croyant Nicolas enfermé jusqu'au lendemain matin.
+
+Voyant un rayon de lumière s'échapper du cabinet des enfants par la
+porte entr'ouverte, Martial entra chez eux.
+
+Tous deux coururent à lui, il les embrassa tendrement.
+
+--Comment! Vous n'êtes pas encore couchés petits bavards?
+
+--Non, mon frère, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et
+vous dire bonsoir, dit Amandine.
+
+--Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on
+s'était disputé, ajouta François.
+
+--Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est
+rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai
+une bonne nouvelle à vous apprendre.
+
+--À nous, mon frère?
+
+--Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi
+ailleurs, bien loin, bien loin?
+
+--Oh! oui, mon frère!...
+
+--Oui, mon frère.
+
+--Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'île tous les
+trois.
+
+--Quel bonheur! s'écria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains.
+
+--Et où irons-nous? demanda François.
+
+--Tu le verras, curieux... mais n'importe, où nous irons tu apprendras
+un bon état... qui te mettra à même de gagner ta vie... voilà ce qu'il y
+a de sûr.
+
+--Je n'irai plus à la pêche avec toi, mon frère?
+
+--Non, mon garçon, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un
+serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du coeur et en travaillant
+ferme, au bout d'un an tu pourras déjà gagner quelque chose. Ah çà!
+qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content.
+
+--C'est que... mon frère... je...
+
+--Voyons, parle.
+
+--C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi à
+pêcher... à raccommoder tes filets, que d'apprendre un état.
+
+--Vraiment?
+
+--Dame! être enfermé dans un atelier toute la journée, c'est triste...
+et puis être apprenti, c'est ennuyeux...
+
+Martial haussa les épaules.
+
+--Vaut mieux être paresseux, vagabond, flâneur, n'est-ce pas? lui dit-il
+sévèrement, en attendant qu'on devienne voleur...
+
+--Non, mon frère, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous
+vivons ici, voilà tout...
+
+--Oui, c'est ça, boire, manger, dormir et t'amuser à pêcher comme un
+bourgeois, n'est-ce pas?
+
+--J'aimerais mieux ça...
+
+--C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon
+pauvre François, il est crânement temps que je t'emmène d'ici; sans t'en
+douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma mère avait
+raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce
+que ça ne te plairait pas d'apprendre un état?
+
+--Oh! si, mon frère... j'aimerais bien à apprendre, j'aime mieux que de
+rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec
+François!
+
+--Mais qu'est-ce que tu as là sur la tête, ma fille? dit Martial en
+remarquant la triomphante coiffure d'Amandine.
+
+--Un foulard que Nicolas m'a donné...
+
+--Il m'en a donné un aussi, à moi, dit orgueilleusement François.
+
+--Et d'où viennent-ils, ces foulards? Ça m'étonnerait que Nicolas les
+eût achetés pour vous en faire cadeau.
+
+Les deux enfants baissèrent la tête sans répondre.
+
+Au bout d'une seconde, François dit résolument:
+
+--Nicolas nous les a donnés; nous ne savons pas d'où ils viennent,
+n'est-ce pas, Amandine?
+
+--Non... non... mon frère, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant
+pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial.
+
+--Ne mentez pas, dit sévèrement Martial.
+
+--Nous ne mentons pas, ajouta hardiment François.
+
+--Amandine, mon enfant..., dis la vérité, reprit Martial avec douceur.
+
+--Eh bien! pour dire toute la vérité, reprit timidement Amandine, ces
+beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'étoffes que Nicolas a rapportée
+ce soir dans son bateau...
+
+--Et qu'il a volée?
+
+--Je crois que oui, mon frère... sur une galiote.
+
+--Vois-tu, François! tu mentais, dit Martial.
+
+L'enfant baissa la tête sans répondre.
+
+--Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, François.
+
+La petite se décoiffa, regarda une dernière fois l'énorme rosette qui ne
+s'était pas défaite et remit le foulard à Martial en étouffant un soupir
+de regret.
+
+François tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa soeur, le
+rendit à Martial.
+
+--Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards à Nicolas; vous
+n'auriez pas dû les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme
+si on volait soi-même.
+
+--C'est dommage; il étaient bien jolis, ces mouchoirs, dit François.
+
+--Quand tu auras un état et que tu gagneras de l'argent en travaillant,
+tu en achèteras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes
+enfants.
+
+--Vous n'êtes pas fâché, mon frère? dit timidement Amandine.
+
+--Non, non, ma fille, ce n'est pas votre faute... Vous vivez avec des
+gueux, vous faites comme eux sans savoir... Quand vous serez avec de
+braves gens, vous ferez comme les braves gens; et vous y serez
+bientôt... ou le diable m'emportera... Allons, bonsoir!
+
+--Bonsoir, mon frère!
+
+Martial embrassa les enfants.
+
+Ils restèrent seuls.
+
+--Qu'est-ce que tu as donc, François? Tu as l'air tout triste! dit
+Amandine.
+
+--Tiens! mon frère m'a pris mon beau foulard et puis, tu n'as donc pas
+entendu?
+
+--Il veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage...
+
+--Ça ne te fait pas plaisir?
+
+--Ma foi, non...
+
+--Tu aimes mieux rester ici à être battu tous les jours?
+
+--Je suis battu; mais au moins je ne travaille pas, je suis toute la
+journée en bateau ou à pêcher, ou à jouer, ou à servir les pratiques,
+qui quelquefois me donnent pour boire, comme le gros boiteux; c'est bien
+plus amusant que d'être du matin au soir enfermé dans un atelier à
+travailler comme un chien.
+
+--Mais tu n'as donc pas entendu?... Mon frère nous a dit que si nous
+restions ici plus longtemps nous deviendrions des gueux!
+
+--Ah bah! ça m'est bien égal... puisque les autres enfants nous
+appellent déjà petits voleurs... petits guillotinés... Et puis,
+travailler... c'est trop ennuyeux...
+
+--Mais ici on nous bat toujours, mon frère!
+
+--On nous bat parce que nous écoutons plutôt Martial que les autres...
+
+--Il est si bon pour nous!
+
+--Il est bon, il est bon; je ne dis pas... aussi je l'aime bien... On
+n'ose pas nous faire du mal devant lui... il nous emmène promener...
+c'est vrai... mais c'est tout... il ne nous donne jamais rien...
+
+--Dame! il n'a rien... ce qu'il gagne, il le donne à notre mère pour sa
+nourriture.
+
+--Nicolas a quelque chose, lui... Bien sûr que si nous l'écoutions, et
+ma mère aussi, ils ne nous rendraient pas la vie si dure... ils nous
+donneraient des belles nippes comme aujourd'hui... ils ne se défieraient
+plus de nous... nous aurions de l'argent comme Tortillard.
+
+--Mais, mon Dieu, pour ça il faudrait voler, et ça ferait tant de peine
+à notre frère Martial!
+
+--Eh bien! tant pis!
+
+--Oh! François... et puis si on nous prenait, nous irions en prison.
+
+--Être en prison ou être enfermé dans un atelier toute la journée...
+c'est la même chose... D'ailleurs le gros boiteux dit qu'on s'amuse...
+en prison.
+
+--Mais le chagrin que nous ferions à Martial... tu n'y penses donc pas?
+Enfin c'est pour nous qu'il est revenu ici et qu'il y reste; pour lui
+tout seul, il ne serait pas gêné, il retournerait être braconnier dans
+les bois qu'il aime tant.
+
+--Eh bien! qu'il nous emmène avec lui dans les bois, dit François, ça
+vaudrait mieux que tout. Je serais avec lui que j'aime bien, et je ne
+travaillerais pas à des métiers qui m'ennuient.
+
+La conversation de François et d'Amandine fut interrompue. Du dehors on
+ferma la porte à double tour.
+
+--On nous enferme! s'écria François.
+
+--Ah! mon Dieu... et pourquoi donc, mon frère? Qu'est-ce qu'on va nous
+faire?
+
+--C'est peut-être Martial.
+
+--Écoute... écoute... comme son chien aboie!... dit Amandine en prêtant
+l'oreille.
+
+Au bout de quelques instants François ajouta:
+
+--On dirait qu'on frappe à sa porte avec un marteau... on veut
+l'enfoncer peut-être!
+
+--Oui, oui, son chien aboie toujours...
+
+--Écoute, François! maintenant c'est comme si on clouait quelque
+chose... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur... Qu'est-ce donc qu'on fait à
+notre frère? Voilà son chien qui hurle maintenant.
+
+--Amandine... on n'entend plus rien..., reprit François en s'approchant
+de la porte.
+
+Les deux enfants, suspendant leur respiration, écoutaient avec anxiété.
+
+--Voilà qu'ils reviennent de chez mon frère, dit François à voix basse;
+j'entends marcher dans le corridor.
+
+--Jetons-nous sur nos lits; ma mère nous tuerait si elle nous trouvait
+levés, dit Amandine avec terreur.
+
+--Non..., reprit François en écoutant toujours, ils viennent de passer
+devant notre porte... ils descendent l'escalier en courant...
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est donc?...
+
+--Ah! on ouvre la porte de la cuisine... maintenant...
+
+--Tu crois?
+
+--Oui, oui... j'ai reconnu son bruit...
+
+--Le chien de Martial hurle toujours..., dit Amandine en écoutant...
+
+Tout à coup, elle s'écria:
+
+--François! Mon frère nous appelle...
+
+--Martial?
+
+--Oui... entends-tu? Entends-tu?...
+
+En effet, malgré l'épaisseur des deux portes fermées, la voix
+retentissante de Martial, qui de sa chambre appelait les deux enfants,
+arriva jusqu'à eux.
+
+--Mon Dieu, nous ne pouvons aller à lui... nous sommes enfermés, dit
+Amandine; on veut lui faire du mal, puisqu'il nous appelle...
+
+--Oh! pour ça... si je pouvais les en empêcher, s'écria résolument
+François, je les empêcherais, quand on devrait me couper en morceaux!...
+
+--Mais notre frère ne sait pas qu'on a donné un tour de clef à notre
+porte; il va croire que nous ne voulons pas aller à son secours;
+crie-lui donc que nous sommes enfermés, François!
+
+Ce dernier allait suivre le conseil de sa soeur, lorsqu'un coup violent
+ébranla au-dehors la persienne de la petite fenêtre du cabinet des deux
+enfants.
+
+--Ils viennent par la croisée pour nous tuer! s'écria Amandine; et, dans
+son épouvante, elle se précipita sur son lit et cacha sa tête dans ses
+mains.
+
+François resta immobile, quoiqu'il partageât la terreur de sa soeur.
+
+Pourtant, après le choc violent dont on a parlé, la persienne ne
+s'ouvrit pas; le plus profond silence régna dans la maison.
+
+Martial avait cessé d'appeler les enfants.
+
+Un peu rassuré, et excité par une vive curiosité, François se hasarda
+d'entrebâiller doucement sa croisée et tâcha de regarder au-dehors à
+travers les feuilles de la persienne.
+
+--Prends bien garde, mon frère! dit tout bas Amandine, qui, entendant
+François ouvrir la fenêtre, s'était mise sur son séant. Est-ce que tu
+vois quelque chose? ajouta-t-elle.
+
+--Non... la nuit est trop noire.
+
+--Tu n'entends rien?
+
+--Non, il fait trop grand vent.
+
+--Reviens... reviens alors!
+
+--Ah! maintenant je vois quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--La lueur d'une lanterne... elle va et elle vient.
+
+--Qui est-ce qui la porte?
+
+--Je ne vois que la lueur... Ah! elle se rapproche... on parle.
+
+--Qui ça?
+
+--Écoute... écoute... c'est Calebasse.
+
+--Que dit-elle?
+
+--Elle dit de bien tenir le pied de l'échelle.
+
+--Ah! vois-tu, c'est en prenant la grande échelle qui était appuyée
+contre notre persienne qu'ils auront fait le bruit de tout à l'heure.
+
+--Je n'entends plus rien.
+
+--Et qu'est-ce qu'ils en font, de l'échelle, maintenant?
+
+--Je ne peux plus voir...
+
+--Tu n'entends plus rien?
+
+--Non...
+
+--Mon Dieu, François, c'est peut-être pour monter chez notre frère
+Martial par la fenêtre... qu'ils ont pris l'échelle!
+
+--Ça se peut bien.
+
+--Si tu ouvrais un tout petit peu la jalousie pour voir...
+
+--Je n'ose pas.
+
+--Rien qu'un peu.
+
+--Oh! non, non. Si ma mère s'en apercevait!
+
+--Il fait si noir, il n'y a pas de danger.
+
+François se rendit, quoique à regret, au désir de sa soeur, entrebâilla
+la persienne et regarda.
+
+--Eh bien! mon frère? dit Amandine en surmontant ses craintes et
+s'approchant de François sur la pointe du pied.
+
+--À la clarté de la lanterne, dit celui-ci, je vois Calebasse qui tient
+le pied de l'échelle... ils l'ont appuyée à la fenêtre de Martial.
+
+--Et puis?
+
+--Nicolas monte à l'échelle, il a sa hachette à la main, je la vois
+reluire...
+
+--Ah! vous n'êtes pas couchés et vous nous espionnez! s'écria tout à
+coup la veuve, en s'adressant du dehors à François et à sa soeur.
+
+Au moment de rentrer dans la cuisine, elle venait d'apercevoir la lueur
+qui s'échappait de la persienne entr'ouverte.
+
+Les malheureux enfants avaient négligé d'éteindre leur lumière.
+
+--Je monte, ajouta la veuve d'une voix terrible, je monte vous trouver,
+petits mouchards!
+
+Tels étaient les événements qui se passèrent à l'île du Ravageur, la
+veille du jour où Mme Séraphin devait y amener Fleur-de-Marie.
+
+
+
+
+IV
+
+Un garni
+
+
+Le passage de la Brasserie, passage ténébreux et assez peu connu,
+quoique situé au centre de Paris, aboutit d'un côté à la rue
+Traversière-Saint-Honoré, de l'autre à la cour Saint-Guillaume.
+
+Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, où
+presque jamais le soleil ne pénètre, s'élevait une maison garnie
+(vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers).
+
+Sur un méchant écriteau on lisait: _Chambres et cabinets meublés_; à
+droite d'une allée obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins
+obscur, où se tenait habituellement le principal locataire du garni.
+
+Cet homme, dont le nom a été plusieurs fois prononcé à l'île du
+Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles
+ferrailles, mais secrètement il achète et recèle les métaux volés, tels
+que fer, plomb, cuivre et étain.
+
+Dire que le père Micou était en relation d'affaires et d'amitié avec les
+Martial, c'est apprécier suffisamment sa moralité.
+
+Il est, du reste, un fait à la fois curieux et effrayant; c'est l'espèce
+d'affiliation, de communion mystérieuse qui relie presque tous les
+malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres où
+affluent et d'où refluent incessamment ces flots de corruption qui
+envahissent peu à peu la capitale et y laissent de si sanglantes épaves.
+
+Le père Micou est un gros homme de cinquante ans, à physionomie basse,
+rusée, au nez bourgeonnant, aux joues avinées; il porte un bonnet de
+loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert.
+
+Au-dessus du petit poêle de fonte auprès duquel il se chauffe, on
+remarque une planche numérotée attachée au mur; là sont accrochées les
+clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la
+devanture vitrée qui s'ouvrait sur la rue, derrière d'épais barreaux de
+fer, étaient peints de façon à ce que du dehors on ne pût pas voir (et
+pour cause) ce qui se passait dans la boutique.
+
+Il règne dans ce vaste magasin une assez grande obscurité; aux murailles
+noirâtres et humides pendent des chaînes rouillées de toutes grosseurs
+et de toutes longueurs; le sol disparaît presque entièrement sous des
+monceaux de débris de fer et de fonte.
+
+Trois coups frappés à la porte, d'une façon particulière, attirèrent
+l'attention du logeur-revendeur-receleur.
+
+--Entrez! cria-t-il.
+
+On entra.
+
+C'était Nicolas, le fils de la veuve du supplicié.
+
+Il était très-pâle; sa figure semblait encore plus sinistre que la
+veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaieté bruyante
+pendant l'entretien suivant. (Cette scène se passait le lendemain de la
+querelle de ce bandit avec son frère Martial.)
+
+--Ah! te voilà, bon sujet! lui dit cordialement le logeur.
+
+--Oui, père Micou; je viens faire affaire avec vous.
+
+--Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte...
+
+--C'est que mon chien et ma petite charrette sont là... avec la chose.
+
+--Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du _gras-double_[10]?
+
+--Non, père Micou.
+
+--C'est pas du _ravage_[11]; t'es trop feignant maintenant; tu ne
+travailles plus... c'est peut-être du _dur_[12]?
+
+--Non, père Micou; c'est du _rouget_[13]... quatre saumons... Il doit y
+en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage.
+
+--Va me chercher le _rouget_; nous allons peser.
+
+--Faut que vous m'aidiez, père Micou; j'ai mal au bras.
+
+Et, au souvenir de sa lutte avec son frère Martial, les traits du bandit
+exprimèrent à la fois un ressentiment de haine et de joie féroce, comme
+si déjà sa vengeance eût été satisfaite.
+
+--Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon garçon?
+
+--Rien... une foulure.
+
+--Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre
+ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un remède de
+ferrailleur, mais excellent.
+
+--Merci, père Micou.
+
+--Allons, viens chercher le _rouget_; je vais t'aider, paresseux!
+
+En deux voyages, les saumons furent retirés d'une petite charrette tirée
+par un énorme dogue, et apportés dans la boutique.
+
+--C'est une bonne idée, ta charrette! dit le père Micou en ajustant les
+plateaux de bois d'énormes balances pendues à une des solives du
+plafond.
+
+--Oui, quand j'ai quelque chose à apporter, je mets mon dogue et la
+charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait
+peut-être, mon chien ne jase pas.
+
+--Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le
+cuivre; ta mère et ta soeur sont en bonne santé?
+
+--Oui, père Micou.
+
+--Les enfants aussi?
+
+--Les enfants aussi. Et votre neveu, André, où donc est-il?
+
+--Ne m'en parle pas! Il était en ribote hier; Barbillon et le gros
+boiteux me l'ont emmené, il n'est rentré que ce matin; il est déjà en
+course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton
+frère Martial, toujours sauvage?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien.
+
+--Comment! Tu n'en sais rien?
+
+--Non, dit Nicolas en affectant un air indifférent: depuis deux jours
+nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-être retourné braconner dans les
+bois, à moins que son bateau qui était vieux, vieux... n'ait coulé bas
+au milieu de la rivière, et lui avec...
+
+--Ça ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le
+sentir, ton frère!
+
+--C'est vrai... on a comme ça des idées sur les uns et sur les autres.
+Combien y a-t-il de livres de cuivre?
+
+--T'as le coup d'oeil juste... cent quarante-huit livres, mon garçon.
+
+--Et vous me devez?
+
+--Trente francs tout au juste.
+
+--Trente francs, quand le cuivre est à vingt sous la livre! Trente
+francs!
+
+--Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au
+diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette.
+
+--Mais, père Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens!
+
+--Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en
+donne quinze sous la livre.
+
+--Toujours la même chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de
+brigands! peut-on écorcher les amis comme ça! Mais c'est pas tout: si je
+vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au
+moins?
+
+--Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des chaînes ou des crampons
+pour tes bachots?
+
+--Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de tôle très-forte, comme
+qui dirait pour doubler des volets.
+
+--J'ai ton affaire... quatre lignes d'épaisseur... une balle de pistolet
+ne traverserait pas ça.
+
+--C'est ce que je veux... justement!...
+
+--Et de quelle grandeur?
+
+--Mais... en tout, sept à huit pieds carrés.
+
+--Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore?
+
+--Trois barres de fer de trois à quatre pieds de long et de deux pouces
+carrés.
+
+--J'ai démoli l'autre jour une grille de croisée, ça t'ira comme un
+gant... Et puis?
+
+--Deux fortes charnières et un loquet pour ajuster et fermer à volonté
+une soupape de deux pieds carrés.
+
+--Une trappe, tu veux dire?
+
+--Non, une soupape...
+
+--Je ne comprends pas à quoi ça peut te servir, une soupape.
+
+--C'est possible; moi, je le comprends.
+
+--À la bonne heure; tu n'auras qu'à choisir, j'ai là un tas de
+charnières. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore?
+
+--C'est tout.
+
+--Ça n'est guère.
+
+--Préparez-moi tout de suite ma marchandise, père Micou, je la prendrai
+en repassant; j'ai encore des courses à faire.
+
+--Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est
+encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet à tout le monde,
+petit gourmand?
+
+--Comme vous dites, père Micou; mais vous ne mangez pas de ça. Ne me
+faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois à l'île
+avant midi.
+
+--Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une
+heure tu peux revenir, tout sera prêt, argent et fournitures... Veux-tu
+boire la goutte?
+
+--Toujours... vous me la devez bien!...
+
+Le père Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie,
+un verre fêlé, une tasse sans anse, et versa.
+
+--À la vôtre, père Micou!
+
+--À la tienne, mon garçon, et à ces dames de chez toi!
+
+--Merci... Et ça va bien toujours, votre garni?
+
+--Comme ci, comme ça... J'ai toujours quelques locataires pour qui je
+crains les descentes du commissaire... mais ils paient en conséquence.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Es-tu bête! Quelquefois je loge comme j'achète... à ceux-là, je ne
+demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente à
+toi.
+
+--Connu!... Mais, à ceux-là, vous louez aussi cher que vous m'achetez
+bon marché.
+
+--Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle
+maison garnie de la rue Saint-Honoré, même que sa femme est une forte
+couturière qui emploie jusqu'à des vingt ouvrières, soit chez elle, soit
+dans leur chambre.
+
+--Dites donc, vieux obstiné, il doit y en avoir de _girondes_[14]
+là-dedans?
+
+--Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois
+apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite
+surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle
+Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses
+vingt ans!
+
+--Allons, papa, éteignez-vous, ou je crie au feu!
+
+--Mais c'est honnête, mon garçon... c'est honnête...
+
+--Colasse! va... et vous disiez que votre cousin...
+
+--Tient très-bien sa maison; et, comme il est du même numéro que cette
+petite Rigolette...
+
+--Honnête?
+
+--Tout juste!
+
+--_Colas_!
+
+--Il ne veut que des locataires à passeport ou à papiers. Mais s'il s'en
+présente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il
+m'envoie ces pratiques-là.
+
+--Et elles paient en conséquence?
+
+--Toujours.
+
+--Mais c'est tous amis de la _pègre_[15] ceux qui n'ont pas de papiers!
+
+--Eh! non! Tiens, justement, à propos de ça, mon cousin m'a envoyé il y
+a quelques jours une pratique... que le diable me brûle si j'y comprends
+rien... Encore une tournée!
+
+--Ça va... le liquide est bon... À la vôtre, père Micou!
+
+--À la tienne, garçon! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a
+envoyé une pratique où je ne comprends rien. Figure-toi une mère et sa
+fille qui avaient l'air bien panées et bien râpées, c'est vrai; elles
+portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique ça doive être
+des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent à
+la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que
+des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais
+d'hommes... et pourtant, si elles n'étaient pas si maigres et si pâles,
+ça ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! Ça vous a quinze
+ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des
+yeux grands comme ça... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux!
+
+--Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces
+deux femmes?
+
+--Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient
+honnêtes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles reçoivent
+des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit guère bon à écrire.
+
+--Comment cela?
+
+--Elles ont envoyé ce matin mon neveu André au bureau de la poste
+restante, pour réclamer une lettre adressée à Mme X. Z. La lettre doit
+venir de Normandie, d'un bourg appelé Les Aubiers. Elles ont écrit cela
+sur un papier, afin qu'André puisse réclamer la lettre en donnant ces
+renseignements-là... Tu vois que ça n'a pas l'air de grand-chose, des
+femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais
+d'hommes!
+
+--Elles ne vous payeront pas.
+
+--Ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces.
+Elles ont pris un cabinet sans cheminée, que je leur fais payer vingt
+francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-être malades, car,
+depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas
+d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles
+aient jamais allumé un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont
+ici. Mais j'en reviens toujours là... jamais d'hommes et pas de
+papiers...
+
+--Si vous n'avez que des pratiques comme ça, père Micou...
+
+--Ça va et ça vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je
+loge aussi des gens calés. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs,
+un facteur de la poste, le chef d'orchestre du café des Aveugles et une
+rentière, tous gens honnêtes; ce sont eux qui sauveraient la réputation
+de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop près... C'est
+pas des locataires de nuit, ceux-là, c'est des locataires de plein
+soleil.
+
+--Quand il en fait dans votre passage, père Micou.
+
+--Farceur!... Encore une tournée?
+
+--Mais la dernière; faut que je file... À propos, Robin le gros boiteux
+loge donc encore ici?
+
+--En haut... la porte à côté de la mère et de la fille... Il finit de
+manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste guère.
+
+--Dites donc, gare à vous! il est en rupture de ban.
+
+--Je sais bien, mais je ne peux pas m'en dépêtrer. Je crois qu'il monte
+quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici
+l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse
+tort à mes bons locataires, ce damné Robin; aussi, une fois sa quinzaine
+finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par
+un ambassadeur ou par le mari de Mme de Saint-Ildefonse, ma rentière.
+
+--Une rentière?
+
+--Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que
+ça... remeublés à neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne...
+Quatre-vingts francs par mois... et payés d'avance par son oncle, à qui
+elle donne une de ses chambres en pied-à-terre, quand il vient de la
+campagne. Après ça, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait
+rue Vivienne, rue Saint-Honoré, ou dans les environs de ces paysages-là.
+
+--Connu!... Elle est rentière parce que le vieux lui fait des rentes.
+
+--Tais-toi donc! Justement voilà sa bonne!
+
+Une femme assez âgée, portant un tablier blanc d'une propreté douteuse,
+entra dans le magasin du revendeur.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles?
+
+--Père Micou, votre neveu n'est pas là?
+
+--Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va
+rentrer tout à l'heure.
+
+--M. Badinot voudrait qu'il portât tout de suite cette lettre à son
+adresse; il n'y a pas de réponse, mais c'est très-pressé.
+
+--Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles.
+
+--Et qu'il se dépêche.
+
+--Soyez tranquille.
+
+La bonne sortit.
+
+--C'est donc la bonne d'un de vos locataires, père Micou?
+
+--Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma rentière, Mme de Saint-Ildefonse.
+Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le
+logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse:
+Vois donc: que ça de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des
+gens calés: il écrit à un vicomte.
+
+--Ah bah!
+
+--Tiens, vois plutôt: _À Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de
+Chaillot... Très-pressée... À lui-même._ J'espère que quand on loge des
+rentières qui ont des oncles qui écrivent à des vicomtes, on peut bien
+ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la
+maison, hein?
+
+--Je crois bien. Allons, à tout à l'heure, père Micou. Je vas attacher
+mon chien à votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai à
+porter à pied... Préparez ma marchandise et mon argent, que je n'aie
+qu'à filer.
+
+--Sois tranquille: quatre bonnes plaques de tôle de deux pieds carrés
+chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charnières pour ta
+soupape. Cette soupape me paraît drôle; enfin c'est égal... est-ce là
+tout?
+
+--Oui, et mon argent?
+
+--Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te
+dise... depuis que tu es là... je t'examine...
+
+--Eh bien?
+
+--Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose.
+
+--Moi?
+
+--Oui.
+
+--Vous êtes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim.
+
+--Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu
+veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et
+qui te cuit... _une puce à la muette_[16], comme dit l'autre... et pour
+que ça te démange, il faut que ça te gratte fort... car tu n'es pas
+bégueule.
+
+--Je vous dis que vous êtes fou, père Micou, dit Nicolas en tressaillant
+malgré lui.
+
+--On dirait que tu viens de trembler, vois-tu.
+
+--C'est mon bras qui me fait mal.
+
+--Alors n'oublie pas ma recette, ça te guérira.
+
+--Merci, père Micou... à tout à l'heure.
+
+Et le bandit sortit.
+
+Le receleur, après avoir dissimulé les saumons de cuivre derrière son
+buffet, s'occupait de rassembler les différents objets que lui avait
+demandés Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique.
+
+C'était un homme de cinquante ans environ, à figure fine et sagace,
+portant un épais collier de favoris gris très-touffu et des besicles
+d'or; il était vêtu avec assez de recherche; les larges manches de son
+paletot brun, à parements de velours noir, laissaient voir des mains
+gantées de gants paille; ses bottes devaient avoir été enduites la
+veille d'un brillant vernis.
+
+Tel était M. Badinot, l'oncle de la rentière, cette Mme de
+Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la
+sécurité du père Micou.
+
+On se souvient peut-être que M. Badinot, ancien avoué, chassé de sa
+corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires équivoques,
+servait d'espion au baron de Graün et avait donné à ce diplomate des
+renseignements assez nombreux et très-précis sur bon nombre des
+personnages de cette histoire.
+
+--Mme Charles vient de vous donner une lettre à porter, dit M. Badinot
+au logeur.
+
+--Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira.
+
+--Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravisé, j'irai moi-même
+chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention
+et fatuité sur cette adresse aristocratique.
+
+--Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission?
+
+--Non, père Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des
+reproches à vous faire.
+
+--À moi, monsieur?
+
+--De très-graves reproches.
+
+--Comment, monsieur?
+
+--Certainement... Mme de Saint-Ildefonse paie très-cher votre premier;
+ma nièce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands
+égards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le
+bruit des voitures, elle espérait être ici comme à la campagne.
+
+--Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y
+connaître, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un
+vrai hameau.
+
+--Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.
+
+--Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille;
+au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du café des Aveugles et
+un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il
+y a...
+
+--Il ne s'agit pas de ces personnes-là, elles sont fort tranquilles et
+fort honnêtes, ma nièce n'en disconvient pas; mais il y a au quatrième
+un gros boiteux que Mme de Saint-Ildefonse a rencontré hier encore ivre
+dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque
+une révolution, tant elle a été effrayée... Si vous croyez qu'avec de
+tels locataires votre maison ressemble à un hameau...
+
+--Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce
+gros boiteux à la porte; il m'a payé sa dernière quinzaine d'avance sans
+quoi il serait déjà dehors.
+
+--Il ne fallait pas l'accepter pour locataire.
+
+--Mais, sauf lui, j'espère que madame n'a pas à se plaindre; il y a un
+facteur à la petite poste, qui est la crème des honnêtes gens; et
+au-dessus, à côté de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille
+qui ne bougent pas plus que des marmottes.
+
+--Encore une fois, Mme de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros
+boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce drôle-là! Je vous en
+préviens, si vous le gardez, il fera déserter tous les honnêtes gens.
+
+--Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas à lui.
+
+--Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas à votre maison.
+
+--Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros
+boiteux comme déjà parti, car il n'a plus que quatre jours à rester ici.
+
+--C'est beaucoup trop; enfin ça vous regarde... À la première algarade,
+ma nièce abandonne cette maison.
+
+--Soyez tranquille, monsieur.
+
+--Tout ceci est dans votre intérêt, mon cher. Faites-en votre profit...
+car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur.
+
+Et il sortit.
+
+Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui
+vivaient si solitaires, étaient les deux victimes de la cupidité du
+notaire?
+
+Nous conduirons le lecteur dans le triste réduit qu'elles habitaient.
+
+
+
+
+V
+
+Les victimes d'un abus de confiance
+
+
+Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois
+de prison et vingt-cinq francs d'amende.
+
+ Art. 406 et 408 du Code pénal
+
+Que le lecteur se figure un cabinet situé au quatrième étage de la
+triste maison du passage de la Brasserie.
+
+Un jour pâle et sombré pénètre à peine dans cette pièce étroite par une
+petite fenêtre à un seul vantail, garnie de trois vitres fêlées,
+sordides; un papier délabré, d'une couleur jaunâtre, couvre les
+murailles; aux angles du plafond lézardé pendent d'épaisses toiles
+d'araignées. Le sol, décarrelé en plusieurs endroits, laisse voir çà et
+là les poutres et les lattes qui supportent les carreaux.
+
+Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et
+un lit de sangle à dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de
+grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le
+mobilier de ce garni.
+
+Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont.
+
+Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel était le nom des deux
+victimes de Jacques Ferrand).
+
+Ne possédant qu'un lit, la mère et la fille s'y couchaient tour à tour,
+se partageant ainsi les heures de la nuit.
+
+Trop d'inquiétudes, trop d'angoisses torturaient la mère pour qu'elle
+cédât souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques
+instants de repos et d'oubli.
+
+Dans ce moment elle dormait.
+
+Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette
+misère imposée par la cupidité du notaire à deux femmes jusqu'alors
+habituées aux modestes douceurs de l'aisance et entourées dans leur
+ville natale de la considération qu'inspire toujours une famille
+honorable et honorée.
+
+Mme de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est à la fois
+remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beauté
+remarquable, sont pâles et altérés; ses cheveux noirs, séparés sur son
+front et aplatis en bandeaux, se tordent derrière sa tête; le chagrin y
+a déjà mêlé quelques mèches argentées. Vêtue d'une robe de deuil
+rapiécée en plusieurs endroits, Mme de Fermont, le front appuyé sur sa
+main, s'accoude au misérable chevet de sa fille et la regarde avec une
+affliction inexprimable.
+
+Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage,
+amaigri comme celui de sa mère, se dessine sur la couleur grise des gros
+draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois.
+
+Le teint de la jeune fille a perdu de son éclatante pureté; ses grands
+yeux fermés projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange
+de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sèches et
+pâles, ses lèvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc émail de ses
+dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine
+avait rougi, marbré en plusieurs endroits la carnation délicate du cou,
+des épaules et des bras de la jeune fille.
+
+De temps à autre, un léger tressaillement rapprochait ses sourcils
+minces et veloutés, comme si elle eût été poursuivie par un rêve
+pénible. L'aspect de ce visage, déjà empreint d'une expression morbide,
+est pénible; on y découvre les sinistres symptômes d'une maladie qui
+couve et menace.
+
+Depuis longtemps Mme de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait
+sur sa fille un oeil sec et enflammé par l'ardeur d'une fièvre lente qui
+la minait sourdement. De jour en jour, Mme de Fermont se trouvait plus
+faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement,
+précurseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant
+d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire,
+s'effrayer soi-même, elle luttait de toutes ses forces contre les
+premières atteintes de la maladie.
+
+Par des motifs d'une générosité pareille, Claire, afin de ne pas
+inquiéter sa mère, tâchait de dissimuler ses souffrances. Ces deux
+malheureuses créatures, frappées des mêmes chagrins, devaient être
+encore frappées des mêmes maux.
+
+Il arrive un moment suprême dans l'infortune où l'avenir se montre sous
+un aspect si effrayant que les caractères les plus énergiques, n'osant
+l'envisager en face, ferment les yeux et tâchent de se tromper par de
+folles illusions.
+
+Telle était la position de Mme et de Mlle de Fermont.
+
+Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures où elle
+contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au passé, au présent, à
+l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une
+mère ont de plus poignant, de plus désespéré, de plus insensé; souvenirs
+enchanteurs, craintes sinistres, prévisions terribles, regrets amers,
+abattement mortel, élans de fureur impuissante contre l'auteur de tant
+de maux, supplications vaines, prières violentes, et enfin... enfin...
+doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste
+inexorable à ce cri arraché des entrailles maternelles... à ce cri sacré
+dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Pitié pour
+ma fille!
+
+--Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre mère en touchant
+légèrement de sa main glacée les bras glacés de son enfant, elle a bien
+froid... Il y a une heure elle était brûlante... c'est la fièvre!...
+Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!...
+Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux châle
+sur le lit... mais si je l'ôte de la porte où je l'ai suspendu... ces
+hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous
+qui sont à la serrure ou par les ais disjoints du chambranle...
+
+«Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle était
+habitée... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions
+pas restées ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers,
+on est repoussé des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que
+j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers
+dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille
+voyageât dans une voiture publique... pouvais-je croire que...
+
+Puis, s'interrompant avec un élan de colère:
+
+--Mais c'est pourtant infâme, cela... parce que ce notaire a voulu me
+dépouiller, me voici réduite aux plus affreuses extrémités, et contre
+lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas où j'aurais de
+l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre traîner dans la
+boue la mémoire de mon bon et noble frère... pour entendre dire que dans
+sa ruine il a mis fin à ses jours, après avoir dissipé toute ma fortune
+et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a
+réduites à la dernière misère!... Oh! jamais! Jamais!
+
+«Pourtant... si la mémoire de mon frère est sacrée... la vie... l'avenir
+de ma fille... me sont aussi sacrés... mais je n'ai pas de preuves
+contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile...
+
+«Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle après un moment de silence,
+c'est que quelquefois, aigrie, irritée par ce sort atroce, j'ose accuser
+mon frère... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant
+deux noms à maudire, ma peine serait soulagée... et puis je m'indigne de
+mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal
+des frères. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables
+conséquences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont
+deux âmes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir à petit feu...
+
+«Hélas! oui, je n'ose jamais dire à ma pauvre enfant toutes mes craintes
+pour ne pas la désoler... mais je souffre... j'ai la fièvre... je ne me
+soutiens qu'à force d'énergie; je sens en moi les germes d'une
+maladie... dangereuse peut-être... oui, je la sens venir... elle
+s'approche... ma poitrine brûle; ma tête se fend... Ces symptômes sont
+plus graves que je ne veux me l'avouer à moi-même... Mon Dieu... si
+j'allais tomber... tout à fait malade... si j'allais mourir!...
+
+«Non! Non! s'écria Mme de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je
+ne veux pas mourir... Laisser Claire... à seize ans... sans ressources,
+seule, abandonnée au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?...
+Non! je ne suis pas malade, après tout... qu'est-ce que j'éprouve? un
+peu de chaleur à la poitrine, quelque pesanteur à la tête; c'est la
+suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inquiétudes; tout le
+monde à ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de
+sérieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se
+laissant aller à des idées pareilles, c'est en s'écoutant ainsi... que
+l'on tombe réellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!...
+Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour
+Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures à colorier...
+
+Après un moment de silence, Mme de Fermont ajouta avec indignation:
+
+--Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de
+Claire!... Nous retirer impitoyablement ce chétif moyen d'existence,
+parce que je n'ai pas voulu que ma fille allât travailler seule le soir
+chez lui!... Peut-être trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture
+ou en broderie... Mais, quand on ne connaît personne, c'est si
+difficile!... Dernièrement encore, j'ai tenté en vain... Lorsqu'on est
+si misérablement logé, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la
+petite somme qui nous reste une fois épuisée, que faire?... Que
+devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la
+terre... mais pas une obole... et j'étais riche pourtant!... Ne songeons
+pas à cela... ces pensées me donnent le vertige... me rendent folle...
+Voilà ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces idées, au lieu de
+tâcher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non,
+non, je ne suis pas malade... je crois même que j'ai moins de fièvre,
+ajouta la malheureuse mère en se tâtant le pouls elle-même.
+
+Mais, hélas! les pulsations précipitées, saccadées, irrégulières,
+qu'elle sentit battre sous sa peau à la fois sèche et froide ne lui
+laissèrent pas d'illusion.
+
+Après un moment de morne et sombre désespoir, elle dit avec amertume:
+
+--Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous
+jamais fait? Ma fille n'était-elle pas un modèle de candeur et de piété?
+son père, l'honneur même? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes
+devoirs d'épouse et de mère? Pourquoi permettre qu'un misérable fasse de
+nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que
+sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma
+fille... Nous serions à cette heure dans notre maison, sans inquiétude
+pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon
+pauvre frère; dans deux ou trois ans, j'aurais songé à marier Claire, et
+j'aurais trouvé un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si
+belle!... Qui n'eût pas été heureux d'obtenir sa main?... Je voulais
+d'ailleurs, me réservant une petite pension pour vivre auprès d'elle,
+lui abandonner en mariage tout ce que je possédais, cent mille écus au
+moins... car j'aurais pu encore faire quelques économies; et quand une
+jeune personne aussi jolie, aussi bien élevée que mon enfant chérie,
+apporte en dot plus de cent mille écus...
+
+Puis, revenant par un douloureux contraste à la triste réalité de sa
+position, Mme de Fermont s'écria dans une sorte de délire:
+
+--Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je
+voie patiemment ma fille réduite à la plus affreuse misère... elle qui
+avait droit à tant de félicité...
+
+«Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car,
+enfin, si le sort me pousse à bout, si je ne trouve pas moyen de sortir
+de l'atroce position où ce misérable m'a jetée avec mon enfant, je ne
+sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme.
+Après, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les
+mères...
+
+«Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonnée, voilà
+ma terreur, voilà pourquoi je ne veux pas mourir... voilà pourquoi je ne
+puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle
+est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais
+l'abandon, mais la misère, mais la faim... quel effrayant vertige tous
+ces malheurs réunis ne peuvent-ils pas causer à une enfant de cet âge...
+et alors... et alors dans quel abîme ne peut-elle pas tomber?
+
+«Oh! c'est affreux... à mesure que je creuse ce mot, misère, j'y trouve
+d'épouvantables choses. La misère... la misère est atroce pour tous,
+mais peut-être plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie vécu
+dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en présence de tant
+de maux menaçants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de
+fierté. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me
+résigner à mendier... Comme je suis lâche, pourtant!
+
+Et elle ajouta avec une sombre amertume:
+
+--Ce notaire m'a réduite à l'aumône, il faut pourtant que je me rompe
+aux nécessités de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de
+délicatesse, cela était bon autrefois; maintenant il faut que je tende
+la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de
+travail... il faudra bien me résoudre à implorer la charité des autres,
+puisque le notaire l'aura voulu.
+
+«Il y a sans doute là-dedans une adresse, un art que l'expérience vous
+donne; j'apprendrai; c'est un métier comme un autre, ajouta-t-elle avec
+une sorte d'exaltation délirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce
+qu'il faut pour intéresser... des malheurs horribles, immérités, et une
+fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser
+faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Après tout, de quoi me
+plaindrais-je? s'écria-t-elle avec un éclat de rire sinistre. La fortune
+est précaire, périssable... Le notaire m'aura au moins appris un état.
+
+Mme de Fermont resta un moment absorbée dans ses pensées; puis elle
+reprit avec plus de calme:
+
+--J'ai souvent pensé à demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort
+de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette
+place, peut-être, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de
+Claire... peut-être, par la protection de cette femme, pourrais-je
+trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela
+je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger
+ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un rêve!... Et
+puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette
+servante... et peut-être son sort serait-il alors aussi malheureux que
+le nôtre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule à me
+dépouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez
+cette femme du premier? Par quel moyen évincer sa domestique? Car une
+telle place serait pour nous une position inespérée.
+
+Deux ou trois coups violents frappés à la porte firent tressaillir Mme
+de Fermont et éveillèrent sa fille en sursaut.
+
+--Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'écria Claire en se levant brusquement
+sur son séant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras
+autour du cou de sa mère, qui, aussi effrayée, se serra contre sa fille
+en regardant la porte avec terreur.
+
+--Maman, qu'est-ce donc? répéta Claire.
+
+--Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a
+seulement frappé... c'est peut-être la réponse qu'on nous apporte de la
+poste restante...
+
+À cet instant la porte vermoulue s'ébranla de nouveau sous le choc de
+plusieurs vigoureux coups de poing.
+
+--Qui est là? dit Mme de Fermont d'une voix tremblante.
+
+Une voix ignoble, rauque, enrouée, répondit:
+
+--Ah çà! vous êtes donc sourdes, les voisines? Ohé!... les voisines!
+Ohé!...
+
+--Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit Mme de Fermont
+en tâchant de dissimuler l'altération de sa voix.
+
+--Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma
+pipe... allons, houp! et plus vite que ça!
+
+--Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas
+la mère à sa fille.
+
+--Ah çà!... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un
+tonnerre!
+
+--Monsieur... je n'ai pas de feu...
+
+--Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a...
+ouvrez-vous... voyons?
+
+--Monsieur... retirez-vous...
+
+--Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?...
+
+--Je vous prie de vous retirer ou j'appelle...
+
+--Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas?
+Alors je démolis tout!... Hue! donc.
+
+Et le misérable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle céda, la
+méchante serrure qui la fermait ayant été brisée.
+
+Les deux femmes poussèrent un grand cri d'effroi.
+
+Mme de Fermont, malgré sa faiblesse, se précipita au-devant du bandit au
+moment où il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage.
+
+--Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'écria la
+malheureuse mère en retenant de toutes ses forces la porte entrebâillée.
+Je vais crier au secours...
+
+Et elle frissonnait à l'aspect de cet homme à figure hideuse et avinée.
+
+--De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre
+voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfoncé.
+
+Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant
+sur ses jambes inégales:
+
+--Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie
+allumé ma pipe.
+
+--Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous.
+
+--C'est pas vrai, vous dites ça pour que je ne voie pas la petite qui
+est couchée. Hier vous avez bouché les trous de la porte. Elle est
+gentille, je veux la voir... Prenez garde à vous... je vous casse la
+figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la
+petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je démolis
+tout! Et vous avec!...
+
+--Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria Mme de Fermont, qui
+sentit la porte céder sous un violent coup d'épaule du gros boiteux.
+
+Intimidé par ces cris, l'homme fit un pas en arrière et montra le poing
+à Mme de Fermont en lui disant:
+
+--Tu me payeras ça, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la
+langue et tu ne pourras pas crier...
+
+Et le gros boiteux, comme on l'appelait à l'île du Ravageur, descendit
+en proférant d'horribles menaces.
+
+Mme de Fermont, craignant qu'il ne revînt sur ses pas et voyant la
+serrure brisée, traîna la table contre la porte afin de la barricader.
+
+Claire avait été si émue, si bouleversée de cette horrible scène,
+qu'elle était retombée sur son grabat presque sans mouvement, en proie à
+une crise nerveuse.
+
+Mme de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut à sa fille, la serra
+dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et, à force de soins, de
+caresses, parvint à la ranimer.
+
+Elle la vit bientôt reprendre peu à peu ses sens et lui dit:
+
+--Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce méchant homme s'en
+est allé.
+
+Puis la malheureuse mère s'écria avec un accent d'indignation et de
+douleur indicible:
+
+--C'est pourtant ce notaire qui est la cause première de toutes nos
+tortures!...
+
+Claire regardait autour d'elle avec autant d'étonnement que de crainte.
+
+--Rassure-toi, mon enfant, reprit Mme de Fermont en embrassant
+tendrement sa fille, ce misérable est parti.
+
+--Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as crié au
+secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette
+maison... j'y mourrai de peur.
+
+--Comme tu trembles!... Tu as la fièvre.
+
+--Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa mère, ce n'est rien,
+c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes
+mains... Mon Dieu, comme elles sont brûlantes! Vois-tu, c'est toi qui
+souffres, tu veux me le cacher.
+
+--Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'émotion
+que cet homme m'a causée qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise
+très-profondément, je ne me suis éveillée qu'en même temps que toi...
+
+--Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflammés!
+
+--Ah! tu conçois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins...
+vois-tu!
+
+--Bien vrai, tu ne souffres pas?
+
+--Non, non, je t'assure... Et toi?
+
+--Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie,
+maman, quittons cette maison.
+
+--Et où irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouvé ce
+malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et
+puis nous avons payé quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas
+notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons
+ménager le plus possible.
+
+--Peut-être M. de Saint-Remy te répondra-t-il un jour ou l'autre.
+
+--Je ne l'espère plus... Il y a si longtemps que je lui ai écrit!
+
+--Il n'aura pas reçu ta lettre... Pourquoi ne lui écrirais-tu pas de
+nouveau? D'ici à Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa
+réponse.
+
+--Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a coûté déjà...
+
+--Que risques-tu? Il est si bon malgré sa brusquerie! N'était-il pas un
+des plus vieux amis de mon père?... Et puis enfin il est notre parent...
+
+--Mais il est pauvre lui-même; sa fortune est bien modeste... Peut-être
+ne nous répond-il pas pour s'éviter le chagrin de nous refuser.
+
+--Mais s'il n'avait pas reçu ta lettre, maman?
+
+--Et s'il l'a reçue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est
+lui-même dans une position trop gênée pour venir à notre secours... ou
+il ne ressent aucun intérêt pour nous: alors à quoi bon nous exposer à
+un refus ou à une humiliation?
+
+--Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-être ce
+matin nous rapportera-t-on une bonne réponse...
+
+--De M. d'Orbigny?
+
+--Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon
+était si simple, si touchante... exposait si naturellement notre
+malheur, qu'il aura pitié de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que
+vous avez tort de désespérer de lui.
+
+--Il a si peu de raisons de s'intéresser à nous! Il avait, il est vrai,
+autrefois connu ton père, et j'avais souvent entendu mon pauvre frère
+parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de
+très-bonnes relations avant que celui-ci ne quittât Paris pour se
+retirer en Normandie avec sa jeune femme.
+
+--C'est justement cela qui me fait espérer; il a une jeune femme, elle
+sera compatissante... Et puis, à la campagne, on peut faire tant de
+bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je
+travaillerais à la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est très-riche, dans
+une grande maison il y a toujours de l'emploi...
+
+--Oui; mais nous avons si peu de droits à son intérêt!...
+
+--Nous sommes si malheureuses!
+
+--C'est un titre aux yeux des gens très-charitables, il est vrai.
+
+--Espérons que M. d'Orbigny et sa femme le sont...
+
+--Enfin, dans le cas où il ne faudrait rien attendre de lui, je
+surmonterais encore ma fausse honte, et j'écrirais à Mme la duchesse de
+Lucenay.
+
+--Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il
+vantait sans cesse le bon coeur et la générosité?
+
+--Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il
+la traitait presque comme son enfant... car il était intimement lié avec
+le prince. Mme de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle
+pourrait peut-être trouver à nous placer.
+
+--Sans doute, maman; mais je comprends ta réserve, tu ne la connais pas
+du tout, tandis qu'au moins mon père et mon pauvre oncle connaissaient
+un peu M. d'Orbigny.
+
+--Enfin, dans le cas où Mme de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous,
+j'aurais recours à une dernière ressource.
+
+--Laquelle, maman?
+
+--C'est une bien faible... une bien folle espérance, peut-être; mais
+pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est...
+
+--M. de Saint-Remy a un fils? s'écria Claire en interrompant sa mère
+avec étonnement.
+
+--Oui, mon enfant, il a un fils...
+
+--Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais à Angers...
+
+--En effet, et pour des raisons que tu ne peux connaître, M. de
+Saint-Remy, ayant quitté Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils
+depuis cette époque.
+
+--Quinze ans sans voir son père... cela est-il possible, mon Dieu.
+
+--Hélas! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy
+étant fort répandu dans le monde, et fort riche...
+
+--Fort riche?... Et son père est pauvre?
+
+--Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa mère...
+
+--Mais il n'importe... comment laisse-t-il son père...?
+
+--Son père n'aurait rien accepté de lui.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--C'est encore une question à laquelle je ne puis répondre, ma chère
+enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre frère qu'on vantait
+beaucoup la générosité de ce jeune homme... Jeune et généreux, il doit
+être bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari était l'ami intime de
+son père, peut-être voudra-t-il bien s'intéresser à nous pour tâcher de
+nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si
+brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile...
+
+--Et puis l'on saurait par lui peut-être si M. de Saint-Remy, son père,
+n'aurait pas quitté Angers avant que vous ne lui ayez écrit; cela
+expliquerait alors son silence.
+
+--Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conservé aucune
+relation. Enfin, c'est toujours à tenter...
+
+--À moins que M. d'Orbigny ne vous réponde d'une manière favorable...
+et, je vous le répète, je ne sais pourquoi, malgré moi, j'ai de
+l'espoir.
+
+--Mais voilà plusieurs jours que je lui ai écrit, mon enfant, lui
+exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une
+lettre mise à la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain
+matin à la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir
+reçu sa réponse...
+
+--Peut-être cherche-t-il, avant de t'écrire, de quelle manière il pourra
+nous être utile avant de nous répondre.
+
+--Dieu t'entende, mon enfant!
+
+--Cela me paraît tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous,
+il t'en aurait instruite tout de suite.
+
+--À moins qu'il ne veuille rien faire...
+
+--Ah! maman... est-ce possible? Dédaigner de nous répondre et nous
+laisser espérer quatre jours, huit jours, peut-être... car lorsqu'on est
+malheureux on espère toujours...
+
+--Hélas! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indifférence pour les
+maux que l'on ne connaît pas!
+
+--Mais votre lettre...
+
+--Ma lettre ne peut lui donner une idée de nos inquiétudes, de nos
+souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si
+malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans
+cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout à l'heure
+encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous
+attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon
+Dieu... tu trembles... tu as froid...
+
+--Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout
+nous manque, que le peu d'argent qui nous reste là, dans cette malle,
+soit dépensé... il serait donc possible que dans une ville riche comme
+Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de misère... faute
+d'ouvrage, et parce qu'un méchant homme t'a pris tout ce que tu
+avais?...
+
+--Tais-toi, malheureuse enfant...
+
+--Mais enfin, maman, cela est donc possible?...
+
+--Hélas!...
+
+--Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il
+ainsi, lui que nous n'avons jamais offensé?
+
+--Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces idées désolantes...
+j'aime mieux encore te voir espérer, sans grande raison peut-être...
+Allons, rassure-moi au contraire par tes chères illusions; je ne suis
+que trop sujette au découragement... tu sais bien...
+
+--Oui! oui! espérons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans
+doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore
+une course à payer sur votre petit trésor... et par ma faute... Si je
+n'avais pas été si faible hier et aujourd'hui, nous serions allées à la
+poste nous-mêmes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me
+laisser seule ici en y allant vous-même.
+
+--Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout à l'heure... ce
+misérable qui a enfoncé cette porte, si tu t'étais trouvée seule ici,
+pourtant!
+
+--Oh! maman, tais-toi... rien qu'à y songer, cela épouvante...
+
+À ce moment, on frappa assez brusquement à la porte.
+
+--Ciel!... c'est lui! s'écria Mme de Fermont encore sous sa première
+impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table
+contre la porte.
+
+Ses craintes cessèrent lorsqu'elle entendit la voix du père Micou.
+
+--Madame, mon neveu André arrive de la poste restante... C'est une
+lettre avec un X et un Z pour adresse... ça vient de loin... Il y a huit
+sous de port et la commission... c'est vingt sous...
+
+--Maman... une lettre de province, nous sommes sauvés... c'est de M. de
+Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre mère, tu ne souffriras plus, tu ne
+t'inquiéteras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu
+est bon!... s'écria la jeune fille; et un rayon d'espoir éclaira sa
+douce et charmante figure.
+
+--Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit Mme de Fermont en
+dérangeant la table à la hâte et en entrebâillant la porte.
+
+--C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si
+impatiemment désirée.
+
+--Je vais vous payer, monsieur.
+
+--Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux
+combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en
+passant.
+
+Le revendeur remit la lettre à Mme de Fermont et disparut.
+
+--La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers...
+c'est de M. d'Orbigny! s'écria Mme de Fermont en examinant l'adresse: _À
+Madame_ _X. Z., poste restante, à Paris_[17].
+
+--Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le coeur me bat!
+
+--Notre bon ou mauvais sort est là pourtant..., dit Mme de Fermont d'une
+voix altérée, en montrant la lettre.
+
+Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre.
+
+Elle n'en eut pas le courage.
+
+Peut-on espérer de peindre la terrible angoisse à laquelle sont en proie
+ceux qui, comme Mme de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le
+désespoir?
+
+La brûlante et fiévreuse émotion du joueur dont les dernières pièces
+sont aventurées sur une carte et qui, haletant, l'oeil enflammé, attend
+d'un coup décisif sa ruine ou son salut; cette émotion si violente
+donnerait pourtant à peine une idée de la terrible angoisse dont nous
+parlons.
+
+En une seconde l'âme s'élève jusqu'à la plus radieuse espérance, ou
+retombe dans un découragement mortel. Selon qu'il croit être secouru ou
+repoussé, le malheureux passe tour à tour par les émotions les plus
+violemment contraires: ineffables élans de bonheur et de reconnaissance
+envers le coeur généreux qui s'est apitoyé sur un sort misérable; amers
+et douloureux ressentiments contre l'égoïste indifférence!
+
+Lorsqu'il s'agit d'infortunes méritantes, ceux qui donnent souvent
+donneraient peut-être toujours... et ceux qui refusent toujours
+donneraient peut-être souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que
+l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus
+dédaigneux... ce que leur volonté enfin... peut soulever d'ineffable ou
+d'affreux dans le coeur de ceux qui les implorent.
+
+--Quelle faiblesse! dit Mme de Fermont avec un triste sourire en
+s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire,
+notre sort est là... (Elle montrait la lettre.) Je brûle de le connaître
+et je n'ose... Si c'est un refus, hélas! il sera toujours assez tôt...
+
+--Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre
+petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous
+rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la
+maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment
+de bonheur perdu?
+
+--Oui, mon enfant; mais si au contraire...
+
+--Non, maman, vous vous trompez, j'en suis sûre. Quand je vous disais
+que M. d'Orbigny n'avait autant tardé à vous répondre que pour pouvoir
+vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la
+lettre, maman; je suis sûre de deviner, seulement à l'écriture, si la
+nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis sûre maintenant, dit
+Claire en prenant la lettre; rien qu'à voir cette bonne écriture simple,
+droite et ferme, on devine une main loyale et généreuse, habituée à
+s'offrir à ceux qui souffrent...
+
+--Je t'en supplie, Claire, pas de folles espérances, sinon j'oserais
+encore moins ouvrir cette lettre.
+
+--Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire à
+peu près ce qu'elle contient; écoute-moi: «Madame, votre sort et celui
+de votre fille sont si dignes d'intérêt que je vous prie de vouloir bien
+vous rendre auprès de moi dans le cas où vous voudriez vous charger de
+la surveillance de ma maison...»
+
+--De grâce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir
+insensé... Le réveil serait affreux... Voyons, du courage, dit Mme de
+Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'apprêtant à
+briser le cachet.
+
+--Du courage? Pour vous, à la bonne heure! dit Claire, souriant et
+entraînée par un de ces accès de confiance si naturels à son âge; moi,
+je n'en ai pas besoin; je suis sûre de ce que j'avance. Tenez,
+voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse...
+
+--Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce
+soit moi!
+
+Et Mme de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de coeur.
+
+Sa fille, aussi profondément émue, malgré son apparente confiance,
+respirait à peine.
+
+--Lis tout haut, maman, dit-elle.
+
+--La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit Mme
+de Fermont en regardant la signature.
+
+--Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune
+dame aura voulu te répondre elle-même.
+
+--Nous allons voir.
+
+Et Mme de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante:
+
+«Madame,
+
+«M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous
+répondre pendant mon absence...»
+
+--Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute.
+
+--Écoute, écoute!
+
+«Arrivée ce matin de Paris, je m'empresse de vous écrire, madame, après
+avoir conféré de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort
+confusément les relations que vous dites avoir existé entre lui et
+monsieur votre frère. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il
+n'est pas inconnu à M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle
+circonstance il l'a entendu prononcer. La prétendue spoliation dont vous
+accusez si légèrement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur
+d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle
+calomnie dont vous n'avez sans doute pas calculé la portée. Ainsi que
+moi, madame, mon mari connaît et admire l'éclatante probité de l'homme
+respectable et pieux que vous attaquez si aveuglément. C'est vous dire,
+madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part à la fâcheuse position
+dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de
+rechercher la véritable cause, se voit dans l'impossibilité de vous
+secourir.
+
+«Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M.
+d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
+
+ «Comtesse d'ORBIGNY»
+
+La mère et la fille se regardèrent avec une stupeur douloureuse,
+incapables de prononcer une parole.
+
+Le père Micou frappa à la porte et dit:
+
+--Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission?
+C'est vingt sous.
+
+--Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous
+dépenserons en deux jours pour notre existence, dit Mme de Fermont avec
+un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle
+alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit.
+
+--Nous sommes volées! s'écria la malheureuse femme avec épouvante; rien,
+plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne.
+
+Et, anéantie, elle s'appuya sur la malle.
+
+--Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent...
+
+Mais Mme de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et,
+s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier:
+
+--Monsieur, lui dit-elle, l'oeil étincelant, les joues colorées par
+l'indignation et par l'épouvante, j'avais un sac d'argent dans cette
+malle... On me l'a volé avant-hier sans doute, car je suis sortie
+pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve,
+entendez-vous? Vous en êtes responsable.
+
+--On vous a volée! Ça n'est pas vrai; ma maison est honnête, dit
+insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me
+payer mon port de lettre et ma commission.
+
+--Je vous dis, monsieur, que cet argent étant tout ce que je possédais
+au monde, on me l'a volé; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma
+plainte. Oh! je ne ménagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous,
+je vous en avertis.
+
+--Ça serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y
+donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en
+défie, moi!
+
+La malheureuse femme était atterrée.
+
+Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alitée, depuis la
+frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout après
+les menaces que lui adressait le revendeur.
+
+Celui-ci reprit:
+
+--C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or;
+vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! ça
+m'est égal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai
+votre vieux châle noir des épaules... il est bien pané, mais il vaut
+toujours au moins vingt sous.
+
+--Oh! monsieur, s'écria Mme de Fermont en fondant en larmes, de grâce,
+ayez pitié de nous... cette faible somme était tout ce que nous
+possédions, ma fille et moi; cela volé, mon Dieu, il ne nous reste plus
+rien, entendez-vous?... Rien qu'à mourir de faim!...
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a
+volée... et de l'argent encore (ce qui me paraît louche), il y a
+longtemps qu'il est frit, l'argent!
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu!
+
+--Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas été assez bon enfant pour
+marquer les pièces et les garder ici pour se faire pincer, si c'est
+quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le
+disais encore ce matin à l'oncle de la dame du premier, ici c'est un
+vrai hameau; si l'on vous a volée... c'est un malheur. Vous déposeriez
+cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en
+serez pas plus avancée... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien!
+s'écria le receleur en s'interrompant et en voyant Mme de Fermont
+chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous pâlissez?... Prenez donc
+garde... Mademoiselle, votre mère se trouve mal!... ajouta le revendeur
+en s'avançant assez à temps pour retenir la malheureuse mère, qui,
+frappée par ce dernier coup, se sentait défaillir; l'énergie factice qui
+la soutenait depuis si longtemps cédait à cette nouvelle atteinte.
+
+--Ma mère... mon Dieu, qu'avez-vous? s'écria Claire toujours couchée.
+
+Le receleur, encore vigoureux malgré ses cinquante ans, saisi d'un
+mouvement de pitié passagère, prit Mme de Fermont entre ses bras, poussa
+du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit:
+
+--Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous êtes couchée, mais faut
+pourtant que je vous ramène votre mère... elle est évanouie... ça ne
+peut pas durer.
+
+En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la
+malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture.
+
+Le revendeur assit Mme de Fermont sur la chaise à côté du lit de sangle
+et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant
+brisé la serrure.
+
+Une heure après cette dernière secousse, la violente maladie qui depuis
+longtemps couvait et menaçait Mme de Fermont avait éclaté.
+
+En proie à une fièvre ardente, à un délire affreux, la malheureuse femme
+était couchée dans le lit de sa fille, éperdue, épouvantée, qui, seule,
+presque aussi malade que sa mère, n'avait ni argent ni ressources, et
+craignait à chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le
+même palier.
+
+
+
+
+VI
+
+La rue de Chaillot
+
+
+Nous précéderons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la
+Brasserie, se rendait en hâte chez le vicomte de Saint-Remy.
+
+Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait
+seul une charmante petite maison, bâtie entre cour et jardin, dans ce
+quartier solitaire, quoique très-voisin des Champs-Élysées, la promenade
+la plus à la mode de Paris.
+
+Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy,
+spécialement homme à bonnes fortunes, retirait de la position d'une
+demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait
+entrer très-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste
+jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument déserte, communiquant de
+la rue Marbeuf à la rue de Chaillot.
+
+Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux établissements
+d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage écarté, une sortie
+peu fréquentée; les mystérieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas
+de surprise ou de rencontre imprévue, étaient donc armées d'un prétexte
+parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle
+fatale.
+
+Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un
+célèbre jardinier fleuriste renommé par la beauté de ses serres chaudes.
+
+Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu'à demi: le vicomte,
+largement doué de tous les goûts d'un luxe distingué, avait une
+charmante serre chaude qui s'étendait en partie le long de la ruelle
+dont nous avons parlé; la petite porte dérobée donnait dans ce délicieux
+jardin d'hiver, qui aboutissait à un boudoir (qu'on nous pardonne cette
+expression surannée) située au rez-de-chaussée de la maison.
+
+Il serait donc permis de dire sans métaphore qu'une femme qui passait ce
+seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait à sa perte par
+un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette élégante allée était
+bordée de véritables buissons de fleurs éclatantes et parfumées.
+
+Mme de Lucenay, jalouse comme une femme passionnée, avait exigé une clef
+de cette petite porte.
+
+Si nous insistons quelque peu sur le caractère général de cette
+singulière habitation, c'est qu'elle reflétait, pour ainsi dire, une de
+ces existences dégradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement
+plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de
+l'époque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux
+femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression
+plus particulière, nous appellerions ces gens-là des hommes-courtisanes,
+si cela se pouvait dire.
+
+L'intérieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport,
+un aspect curieux, ou plutôt cette maison était séparée en deux zones
+très-distinctes:
+
+Le rez-de-chaussée, où il recevait les femmes;
+
+Le premier étage, où il recevait ses compagnons de jeu, de table, de
+chasse, ce qu'on appelle enfin des amis...
+
+Ainsi, au rez-de-chaussée se trouvaient une chambre à coucher qui
+n'était qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de
+musique où l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy était
+excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosités, le boudoir
+communiquant à la serre chaude; une salle à manger pour deux personnes,
+servie et desservie par un tour; une salle de bains, modèle achevé du
+luxe et du raffinement oriental, et tout auprès une petite bibliothèque
+en partie formée d'après le catalogue de celle que La Mettrie avait
+colligée pour le grand Frédéric.
+
+Il est inutile de dire que toutes ces pièces, meublées avec un goût
+exquis, avec une recherche véritablement sardanapalesque, avaient pour
+ornement des Watteau peu connus, des Boucher inédits, des groupes de
+biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de
+brèche antique, quelques précieuses copies des plus jolis groupes du
+musée, en marbre blanc. Joignez à cela, l'été, pour perspective, les
+vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombré de fleurs,
+peuplé d'oiseaux, arrosé d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de
+se répandre sur la fraîche pelouse, tombe du haut d'une roche noire et
+agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame
+nacrée dans un bassin limpide où de beaux cygnes blancs se jouent avec
+grâce.
+
+Et quand venait la nuit tiède et sereine, que d'ombre, que de parfum,
+que de silence dans les bosquets odorants dont l'épais feuillage servait
+de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes!
+
+Pendant l'hiver, au contraire, excepté la porte de glace qui s'ouvrait
+sur la serre chaude, tout était bien clos: la soie transparente des
+stores, le réseau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus
+mystérieux encore; sur tous les meubles, des masses de végétaux
+exotiques semblaient jaillir de grandes coupes étincelantes d'or et
+d'émail.
+
+Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de
+tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosphère amoureuse,
+enivrante, qui plongeait l'âme et les sens dans de brûlantes
+langueurs...
+
+Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait élevé à
+l'amour antique ou aux divinités nues de la Grèce, un homme, jeune et
+beau, élégant et distingué, tour à tour spirituel ou tendre, romanesque
+ou libertin, tantôt moqueur et gai jusqu'à la folie, tantôt plein de
+charme et de grâce, excellent musicien, doué d'une de ces voix
+vibrantes, passionnées, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans
+ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme
+amoureux surtout... amoureux toujours... tel était le vicomte.
+
+À Athènes il eût été sans doute admiré, exalté, déifié à l'égal
+d'Alcibiade; de nos jours, et à l'époque dont nous parlons, le vicomte
+n'était plus qu'un ignoble faussaire, qu'un misérable escroc.
+
+Le premier étage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un
+aspect tout viril.
+
+C'est là qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la
+meilleure compagnie.
+
+Là, rien de coquet, rien d'efféminé: un ameublement simple et sévère,
+pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui
+avaient gagné au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et
+d'argent posés sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu
+avoisinaient une joyeuse salle à manger, où huit personnes (nombre de
+convives strictement limité lorsqu'il s'agit d'un dîner _savant)
+_avaient bien des fois apprécié l'excellence du cuisinier et le non
+moins excellent mérite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui
+quelque nerveuse partie de whist de cinq à six cents louis, ou d'agiter
+bruyamment les cornets d'un creps infernal.
+
+Ces deux nuances assez tranchées de l'habitation de M. de Saint-Remy
+exposées, le lecteur voudra bien nous suivre dans des régions plus
+infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui
+conduisait au très-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef
+d'écurie de M. de Saint-Remy.
+
+Cet illustre coachman avait invité à déjeuner M. Boyer, valet de chambre
+de confiance du vicomte. Une très-jolie servante anglaise s'étant
+retirée après avoir apporté la théière d'argent, nos deux personnages
+restèrent seuls.
+
+Edwards était âgé de quarante ans environ; jamais plus habile et plus
+gros cocher ne fit gémir son siège sous une rotondité plus imposante,
+n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne
+réunit plus élégamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un
+_four-in-hand_; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de
+Londres, ayant été dans sa jeunesse aussi bon entraîneur que le vieux et
+célèbre Chiffney, le vicomte avait trouvé dans Edwards, chose rare, un
+excellent cocher et un homme très-capable de diriger l'entraînement de
+quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris.
+
+Edwards, lorsqu'il n'étalait pas sa somptueuse livrée brun et argent sur
+la housse blasonnée de son siège, ressemblait fort à un honnête fermier
+anglais; c'est sous cette dernière apparence que nous le présenterons au
+lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et colorée, on
+devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon.
+
+M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, était
+un grand homme mince, à cheveux gris et plats, au front chauve, au
+regard fin, à la physionomie froide, discrète et réservée; il
+s'exprimait en termes choisis, avait des manières polies, aisées,
+quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et
+pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor
+d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une
+prise de tabac dans une tabatière d'or rehaussée de perles fines...
+après quoi il secouait négligemment du revers de sa main, aussi soignée
+que celle de son maître, les plis de sa chemise de fine toile de
+Hollande.
+
+--Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait
+une petite cuisine bourgeoise fort supportable?
+
+--Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement
+français, et je l'emmènerai avec moi dans mon établissement, si
+toutefois je me décide à le prendre; et à ce propos, puisque nous voici
+seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez très-bien?
+
+--Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac.
+Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des
+autres.
+
+--J'ai donc un conseil très-important à vous demander; c'est pour cela
+que je vous avais prié de venir prendre une tasse de thé avec moi.
+
+--Tout à votre service, mon cher Edwards.
+
+--Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec
+M. le vicomte, pour l'entretien complet de son écurie, bêtes et gens,
+c'est-à-dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys, à raison de
+vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris.
+
+--C'était raisonnable.
+
+--Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement payé; mais, vers le
+milieu de l'an passé, il m'a dit: «Edwards, je vous dois environ
+vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes
+chevaux et mes voitures?--Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne
+peuvent pas être vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans
+l'autre, et encore c'est donné (et c'est vrai, Boyer; car la paire de
+chevaux de phaéton a été payée cinq cents guinées), ça fera donc
+vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en
+a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre
+mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.--Eh bien! a
+repris M. le vicomte, achetez-moi le tout à ce prix-là, à condition que
+pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances
+remboursées, vous entretiendrez et laisserez à ma disposition chevaux,
+gens et voitures pendant six mois.»
+
+--Et vous avez sagement accepté le marché, Edwards? C'était une affaire
+d'or.
+
+--Sans doute; dans quinze jours les six mois seront écoulés, je rentre
+dans la propriété des chevaux et des voitures.
+
+--Rien de plus simple. L'acte a été rédigé par M. Badinot, l'homme
+d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils?
+
+--Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de
+départ de M. le vicomte, et tout se vendra très-bien, car il est connu
+pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'établir marchand de
+chevaux, avec mon écurie, qui ferait un joli commencement? Que me
+conseillez-vous?
+
+--Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-même.
+
+--Comment?
+
+--Je me trouve dans la même position que vous.
+
+--Vous?
+
+--M. le vicomte déteste les détails; quand je suis entré ici, j'avais
+d'économies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait
+les dépenses de la maison comme vous celles de l'écurie, et tous les ans
+M. le vicomte m'a payé sans examen; à peu près à la même époque que
+vous, je me suis trouvé à découvert, pour moi, d'une vingtaine de mille
+francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le
+vicomte m'a proposé comme à vous, pour me rembourser, de me vendre le
+mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est très-belle, de
+très-bons tableaux, etc.; le tout a été estimé, au plus bas prix, cent
+quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs à payer,
+restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu'à leur
+entier épuisement, aux dépenses de la table, aux gages des gens, etc.,
+et non à autre chose: c'était une condition du marché.
+
+--Parce que sur ces dépenses vous gagniez encore?
+
+--Nécessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs
+que je ne payerai qu'après la vente, dit Boyer en aspirant une forte
+prise de tabac, de sorte qu'à la fin de ce mois-ci...
+
+--Le mobilier est à vous comme les chevaux et les voitures sont à moi.
+
+--Évidemment. M. le vicomte a gagné à cela de vivre pendant les derniers
+temps comme il aime à vivre... en grand seigneur, et ceci à la barbe de
+ses créanciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait
+été payé comptant à sa majorité, et était devenu notre propriété à vous
+et à moi.
+
+--Ainsi M. le vicomte se sera ruiné?...
+
+--En cinq ans...
+
+--Et M. le vicomte avait hérité?...
+
+--D'un pauvre petit million comptant, dit assez dédaigneusement M. Boyer
+en prenant une prise de tabac, ajoutez à ce million deux cent mille
+francs de dettes environ, c'est passable... C'était donc pour vous dire,
+mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison
+admirablement meublée, comme elle l'est, à des Anglais, linge, cristaux,
+porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes
+auraient payé cela fort cher.
+
+--Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas?
+
+--Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me décide donc à vendre
+le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cité comme connaisseur en
+meubles précieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura
+toujours une double valeur: de la sorte, je réaliserai une somme ronde.
+Faites comme moi, Edwards, réalisez, réalisez et n'aventurez pas vos
+gains dans des spéculations; vous, premier cocher de M. le vicomte de
+Saint-Remy, c'est à qui voudra vous avoir: on m'a justement parlé hier
+d'un mineur émancipé, un cousin de Mme la duchesse de Lucenay, le jeune
+duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son précepteur, et qui monte
+sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres,
+mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec
+cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la
+confiance, tous les enivrements de la dépense, prodigue comme un
+prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence:
+il m'a déjà presque agréé comme premier valet de chambre: il me protège,
+le niais!
+
+Et M. Boyer leva les épaules en aspirant violemment sa prise de tabac.
+
+--Vous espérez le débusquer?
+
+--Parbleu! c'est un imbécile ou un impertinent. Il me met là, comme si
+je n'étais pas à craindre pour lui! Avant deux mois je serai à sa place.
+
+--Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards
+en réfléchissant, et jeune homme, c'est une bonne maison...
+
+--Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous à mon
+protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez là, c'est une fortune qui a
+des racines et à laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est
+pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de
+neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout
+de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage;
+car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je
+servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus.
+
+--Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre
+proposition: mais, j'y songe, si je proposais à ce jeune duc l'écurie de
+M. le vicomte! Elle est toute prête, elle est connue et admirée de tout
+Paris.
+
+--C'est juste, vous pouvez faire là une affaire d'or.
+
+--Mais vous-même, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si
+admirablement montée en tout? Que trouverait-il de mieux?
+
+--Pardieu, Edwards, vous êtes un homme d'esprit, ça ne m'étonne pas,
+mais vous me donnez là une excellente idée; il faut nous adresser à M.
+le vicomte, il est si bon maître qu'il ne refusera pas de parler pour
+nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la légation de
+Gerolstein, où il est attaché, il veut se défaire de tout son
+établissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute
+meublée, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante
+mille francs pour l'écurie et les voitures, ça fait deux cent trente
+mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut
+se monter de tout; il dépenserait trois fois cette somme avant de réunir
+quelque chose d'aussi complètement élégant et choisi que l'ensemble de
+cet établissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un
+second comme M. le vicomte pour entendre la vie.
+
+--Et les chevaux!
+
+--Et la bonne chère! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois
+meilleur qu'il n'y est entré; M. le vicomte lui a donné d'excellents
+conseils, l'a énormément raffiné.
+
+--Par là-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur!
+
+--Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indifférence
+qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment.
+
+--Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long
+là-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du
+rez-de-chaussée...
+
+--J'ai mes secrets comme vous avez les vôtres, mon cher.
+
+--Les miens?
+
+--Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos
+confidences? Je ne veux pas attaquer la probité des jockeys de vos
+adversaires... Mais enfin certains bruits...
+
+--Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la
+réputation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'écouter...
+
+--Qu'un galant homme ne compromet la réputation d'une femme qui a eu des
+bontés pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plutôt les
+secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards.
+
+--Ah çà!... qu'est-ce qu'il va faire maintenant?
+
+--Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou
+huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas
+embarrassé de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent
+toujours sur leurs jambes, comme on dit...
+
+--Et il n'a plus aucun héritage à attendre?
+
+--Aucun, car son père a tout juste une petite aisance.
+
+--Son père?
+
+--Certainement...
+
+--Le père de M. le vicomte n'est pas mort?...
+
+--Il ne l'était pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte
+lui a écrit pour certains papiers de famille...
+
+--Mais on ne le voit jamais ici?
+
+--Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'années il habite en
+province, à Angers.
+
+--Mais M. le vicomte ne va pas le visiter?
+
+--Son père?
+
+--Oui.
+
+--Jamais... jamais... ah bien! non.
+
+--Ils sont donc brouillés?
+
+--Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de
+l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont.
+
+--Le père de Mme de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et
+significatif dont M. Boyer, fidèle à ses habitudes de réserve et de
+discrétion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit
+donc froidement:
+
+--Mme la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de
+Noirmont; le père de M. le vicomte était intimement lié avec le prince;
+Mme la duchesse était alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy
+père, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi familièrement que si elle
+eût été sa fille. Je tiens ces détails de Simon, l'homme de confiance du
+prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous
+raconter a été dans le temps la fable de tout Paris. Malgré ses soixante
+ans, le père de M. le vicomte est un homme d'un caractère de fer, d'un
+courage de lion, d'une probité que je me permettrai d'appeler fabuleuse;
+il ne possédait presque rien et avait épousé par amour la mère de M. le
+vicomte, jeune personne assez riche, qui possédait le million à la fonte
+duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister.
+
+Et M. Boyer s'inclina.
+
+Edwards l'imita.
+
+--Le mariage fut très-heureux jusqu'au moment où le père de M. le
+vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient
+évidemment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans après
+son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain
+comte polonais.
+
+--Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'étais chez M. le marquis de
+Senneval, Mme la marquise... une enragée...
+
+M. Boyer interrompit son compagnon.
+
+--Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes
+familles avant de parler; sans cela, vous vous réservez de cruels
+mécomptes.
+
+--Comment?
+
+--Mme la marquise de Senneval est la soeur de M. le duc de Montbrison,
+où vous désirez entrer...
+
+--Ah! diable!
+
+--Jugez de l'effet, si vous aviez été parler d'elle en des termes
+pareils devant les envieux ou des délateurs: vous ne seriez pas resté
+vingt-quatre heures dans la maison.
+
+--C'est juste, Boyer... je tâcherai de connaître les alliances...
+
+--Je reprends... Le père de M. le vicomte découvrit donc, après douze ou
+quinze ans d'un mariage jusque-là fort heureux, qu'il avait à se
+plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le
+vicomte était né neuf mois après que son père... ou plutôt que M. le
+comte de Saint-Remy, était revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne
+pouvait pas être certain, malgré de grandes probabilités, que M. le
+vicomte fût le fruit de l'adultère. Néanmoins, M. le comte se sépara à
+l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher à un sou de la fortune
+qu'elle lui avait apportée et se retira en province avec environ
+quatre-vingt mille francs qu'il possédait; mais vous allez voir la
+rancune de ce caractère diabolique. Quoique l'outrage datât de quinze
+ans lorsqu'il le découvrit, et qu'il dût y avoir prescription, le père
+de M. le vicomte, accompagné de M. de Fermont, un de ses parents, se mit
+aux trousses du Polonais séducteur et l'atteignit à Venise, après
+l'avoir cherché pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de
+l'Europe.
+
+--Quel obstiné!...
+
+--Une rancune de démon, vous dis-je, mon cher Edwards... À Venise eut
+lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tué. Tout s'était
+passé loyalement; mais le père de M. le vicomte montra, dit-on, une joie
+si féroce de voir le Polonais blessé mortellement que son parent, M. de
+Fermont, fut obligé de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant
+voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux.
+
+--Quel homme! Quel homme!
+
+--Le comte, lui, revint à Paris, alla chez sa femme, lui annonça qu'il
+venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni
+elle ni son fils, et il s'est retiré à Angers; c'est là qu'il vit,
+dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses
+quatre-vingt mille francs, bien écornés par ses courses après le
+Polonais, comme vous pensez. À Angers il ne voit personne, si ce n'est
+la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis
+quelques années. Du reste, cette famille a du malheur, car le frère de
+M. de Fermont s'est brûlé, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois.
+
+--Et la mère de M. le vicomte?
+
+--Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, à
+sa majorité, a joui de la fortune de sa mère... Vous voyez donc bien,
+mon cher Edwards, qu'en fait d'héritage, M. le vicomte n'a rien ou
+presque rien à attendre de son père...
+
+--Qui, du reste, doit le détester.
+
+--Il n'a jamais voulu le voir, depuis la découverte en question,
+persuadé sans doute qu'il est fils du Polonais.
+
+L'entretien des deux personnages fut interrompu par un valet de pied
+géant, soigneusement poudré quoiqu'il fût à peine onze heures.
+
+--Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonné deux fois, dit le géant.
+
+Boyer parut désolé d'avoir manqué à son service, se leva précipitamment
+et suivit le domestique avec autant d'empressement et de respect que
+s'il n'eût pas été le propriétaire de la maison de son maître.
+
+
+
+
+VII
+
+Le comte de Saint-Remy
+
+
+Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'était
+rendu auprès de M. de Saint-Remy, lorsque le père de ce dernier vint
+frapper à la porte cochère de la maison de la rue de Chaillot.
+
+Le comte de Saint-Remy était un homme de haute taille, encore alerte et
+vigoureux malgré son âge; la couleur presque cuivrée de son teint
+contrastait étrangement avec la blancheur éclatante de sa barbe et de
+ses cheveux; ses épais sourcils, restés noirs, recouvraient à demi ses
+yeux perçants profondément enfoncés dans leur orbite. Quoiqu'il portât,
+par une sorte de manie misanthropique, des vêtements presque sordides,
+il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui
+commandait le respect.
+
+La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra.
+
+Un portier en grande livrée brun et argent, parfaitement poudré et
+chaussé de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge élégante, qui
+avait autant de rapport avec l'antre enfumé des Pipelet que le tonneau
+d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une
+lingerie à la mode.
+
+--M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref.
+
+Le portier, au lieu de répondre, examinait avec une dédaigneuse surprise
+la barbe blanche, la redingote râpée et le vieux chapeau de l'inconnu,
+qui tenait à la main une grosse canne.
+
+--M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqué de
+l'impertinent examen du portier.
+
+--M. le vicomte n'y est pas.
+
+Ce disant, le confrère de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste
+significatif, invita l'inconnu à se retirer.
+
+--J'attendrai, dit le comte.
+
+Et il passa outre.
+
+--Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'écria le
+portier en courant après le comte et en le prenant par le bras.
+
+--Comment, drôle! répondit le vieillard d'un air menaçant en levant sa
+canne, tu oses me toucher!...
+
+--J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous
+ai dit que M. le vicomte n'y était pas, ainsi allez-vous-en.
+
+À ce moment, Boyer, attiré par ces éclats de voix, parut sur le perron
+de la maison.
+
+--Quel est ce bruit? demanda-t-il.
+
+--Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je
+lui aie dit que M. le vicomte n'y était pas.
+
+--Finissons! reprit le comte en s'adressant à Boyer, qui s'était
+approché; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai...
+
+Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du
+père de son maître; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un
+moment de l'identité du comte, le salua respectueusement et répondit:
+
+--Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis à ses ordres...
+
+--Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond
+ébahissement du portier.
+
+Toujours précédé du valet de chambre, le comte arriva au premier étage
+et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de
+Florestan de Saint-Remy (nous désignerons désormais le vicomte par ce
+nom de baptême pour le distinguer de son père), l'introduisit dans un
+petit salon communiquant à cette pièce, et situé immédiatement au-dessus
+du boudoir du rez-de-chaussée.
+
+--M. le vicomte a été obligé de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur
+le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas à
+rentrer.
+
+Et le valet de chambre disparut.
+
+Resté seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indifférence;
+mais tout à coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses
+joues s'empourprèrent, la colère contracta ses traits.
+
+Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la mère de
+Florestan de Saint-Remy.
+
+Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tête comme pour échapper à
+cette vision et marcha à grands pas.
+
+--Cela est étrange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tué son
+amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier
+jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore éteinte, ma farouche
+misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laissé face
+à face avec la pensée de mon outrage. Oui, car la mort du complice de
+cette infâme a vengé mon outrage, mais ne l'a pas effacé de mon
+souvenir.
+
+«Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que
+pendant quinze ans j'ai été dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai
+entouré d'estime, de respect, une misérable qui m'avait indignement
+trompé. C'est que j'ai aimé son fils, le fils de son crime, comme s'il
+eût été mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce
+Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adultère!
+
+«Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son illégitimité; il
+est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est
+affreux... S'il était mon fils pourtant! Alors l'abandon où je l'ai
+laissé, l'éloignement, que je lui ai toujours témoigné, mon refus de le
+jamais voir, seraient impardonnables. Mais, après tout, il est riche,
+jeune, heureux: à quoi lui aurais-je été utile?... Oui, mais sa
+tendresse eût peut-être adouci les chagrins que m'a causés sa mère!
+
+Après un moment de réflexion profonde, le comte reprit en haussant les
+épaules:
+
+--Encore ces suppositions insensées, sans issue, qui ravivent toutes les
+peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et pénible émotion que je
+ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix années,
+j'ai aimé avec la plus folle idolâtrie, que j'ai aimé comme mon fils,
+lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon épée avec
+tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de
+joie! Et ils m'ont empêché d'assister à son agonie... à sa mort!... Oh!
+ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir été frappé aussi
+cruellement que je l'ai été!... Et puis, penser que mon nom, toujours
+respecté, honoré, a dû être si souvent prononcé avec insolence et
+dérision... comme on prononce celui d'un mari trompé!... Penser que mon
+nom... mon nom dont j'ai toujours été si fier, appartient à cette heure
+au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le coeur!... Oh! je ne
+sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe à cela!
+
+Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva
+machinalement la portière qui séparait le salon du cabinet de travail de
+Florestan et fit quelques pas dans cette dernière pièce.
+
+Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masquée dans
+la tenture s'ouvrit doucement, et Mme de Lucenay, enveloppée d'un grand
+châle de cachemire vert, coiffée d'un chapeau de velours noir
+très-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un
+moment.
+
+Expliquons la cause de cette apparition inattendue.
+
+Florestan de Saint-Remy avait donné la veille rendez-vous à la duchesse
+pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de
+la petite porte de la ruelle était, comme d'habitude, entrée par la
+serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du
+rez-de-chaussée; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela était
+arrivé quelquefois) le vicomte occupé à écrire dans son cabinet... Un
+escalier dérobé conduisait du boudoir au premier. Mme de Lucenay monta
+sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours,
+défendu sa porte.
+
+Malheureusement, une visite assez menaçante de M. Badinot ayant obligé
+Florestan de sortir précipitamment, il avait oublié le rendez-vous de
+Mme de Lucenay.
+
+Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les
+rideaux de la portière du salon s'écartèrent, et la duchesse se trouva
+en face à face avec le père de Florestan.
+
+Elle ne put retenir un cri d'effroi.
+
+--Clotilde! s'écria le comte stupéfait.
+
+Intimement lié avec le comte de Noirmont, père de Mme de Lucenay, M. de
+Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait
+autrefois ainsi familièrement appelée par son nom de baptême.
+
+La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard à
+barbe blanche et mal vêtu, dont elle se rappelait pourtant confusément
+les traits.
+
+--Vous, Clotilde! répéta le comte avec un accent de reproche douloureux,
+vous... ici... chez mon fils!
+
+Ces derniers mots fixèrent les souvenirs indécis de Mme de Lucenay; elle
+reconnut enfin le père de Florestan et s'écria:
+
+--Monsieur de Saint-Remy!
+
+La position était tellement nette et significative que la duchesse, dont
+on sait d'ailleurs le caractère excentrique et résolu, dédaigna de
+recourir à un mensonge pour expliquer le motif de sa présence chez
+Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui
+avait jadis témoignée, elle lui tendit la main et lui dit de cet air à
+la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu'à elle:
+
+--Voyons... ne me grondez pas... vous êtes mon plus vieil ami;
+souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre chère
+Clotilde...
+
+--Oui... je vous appelais ainsi... mais...
+
+--Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma
+devise: «Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...»
+
+--Ah! Clotilde!...
+
+--Épargnez-moi vos reproches, laissez-moi plutôt vous parler de ma joie
+de vous revoir; votre présence me rappelle tant de choses: mon pauvre
+père... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est
+beau!
+
+--C'est parce que votre père était mon ami, que...
+
+--Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous
+aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux
+rubans verts... Vous lui disiez toujours: «Vous gâtez Clotilde... prenez
+garde»; et il vous répondait en m'embrassant: «Je le crois bien que je
+la gâte, et il faut que je me dépêche et que je redouble, car bientôt le
+monde me l'enlèvera pour la gâter à son tour.» Excellent père! Quel ami
+j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de Mme de Lucenay;
+puis, tendant la main à M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix émue:
+Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous éveillez des
+souvenirs si précieux, si chers à mon coeur!...
+
+Le comte, quoiqu'il connût dès longtemps ce caractère original et
+délibéré, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait
+cette position si délicate: rencontrer chez son amant le père de son
+amant!
+
+--Si vous êtes à Paris depuis longtemps, reprit Mme de Lucenay, il est
+mal à vous de n'être pas venu me voir plus tôt; nous aurions tant causé
+du passé... car savez-vous que je commence à atteindre l'âge où il y a
+un charme extrême à dire à de vieux amis: Vous souvenez-vous?
+
+Certes, la duchesse n'eût pas parlé avec un plus tranquille nonchaloir
+si elle eût reçu une visite du matin à l'hôtel de Lucenay. M. de
+Saint-Remy ne put s'empêcher de lui dire sévèrement:
+
+--Au lieu de parler du passé, il serait plus à propos de parler du
+présent... mon fils peut rentrer d'un moment à l'autre, et...
+
+--Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte
+de la serre, et on annonce toujours son arrivée par un coup de timbre
+lorsqu'il rentre par la porte cochère; à ce bruit je disparaîtrai aussi
+mystérieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout à votre
+joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer...
+depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais
+des reproches à vous faire.
+
+--À moi?... À moi?...
+
+--Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le
+monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un père sont
+indispensables... Aussi, franchement, il est très-mal à vous de...
+
+Ici Mme de Lucenay, cédant à la bizarrerie de son caractère, ne put
+s'empêcher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au
+comte:
+
+--Avouez que la position est au moins singulière, et qu'il est
+très-piquant que ce soit moi qui vous sermonne.
+
+--Cela est étrange, en effet; mais je ne mérite ni vos sermons ni vos
+louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... À
+son âge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris
+en horreur, dit le comte avec une expression pénible et contrainte. Il a
+donc fallu des circonstances de la dernière importance pour m'obliger à
+quitter Angers, et surtout à venir ici... dans cette maison... Mais j'ai
+dû braver mes répugnances et recourir à toutes les personnes qui
+pouvaient m'aider ou me renseigner à propos de recherches d'un grand
+intérêt pour moi.
+
+--Oh! alors, dit Mme de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux,
+je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous être utile à quelque
+chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un
+certain crédit, car les jours où je vais dîner chez ma grand'tante de
+Montbrison, il donne à manger chez moi à des députés; on ne fait pas ça
+sans motifs; cet inconvénient doit être racheté par quelque avantage,
+probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui
+en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous
+pouvons vous servir, regardez-nous comme à vous. Il y a encore mon jeune
+cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-même, est lié avec
+toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je
+vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je
+puis me dire amie vaillante et dévouée!
+
+--Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant...
+
+--Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en
+gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je
+suppose, à l'affaire qui vous intéresse, et qui maintenant m'intéresse
+extrêmement, puisqu'elle est vôtre. Causons donc de cela, et très-à
+fond... je l'exige...
+
+Ce disant, la duchesse s'approcha de la cheminée, s'y appuya et avança
+vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment,
+était glacé.
+
+Avec un tact parfait, Mme de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus
+parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce
+dernier attachait beaucoup d'importance...
+
+La conduite de Clotilde eût été différente en présence de la mère de
+Florestan; c'est avec bonheur, avec fierté, qu'elle lui eût longuement
+avoué combien il lui était cher.
+
+Malgré son rigorisme et son âpreté, M. de Saint-Remy subit l'influence
+de la grâce cavalière et cordiale de cette femme qu'il avait vue et
+aimée tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait à la maîtresse de
+son fils.
+
+Comment, d'ailleurs, résister à la contagion de l'exemple, lorsque le
+héros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas même se
+douter ou vouloir se douter de la difficulté de la circonstance où il se
+trouve?
+
+--Vous ignorez peut-être, Clotilde, dit le comte, que depuis
+très-longtemps j'habite Angers?
+
+--Non, je le savais.
+
+--Malgré l'espèce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette
+ville, parce que là habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors
+de l'affreux malheur qui m'a frappé, s'est conduit pour moi comme un
+frère. Après m'avoir accompagné dans toutes les villes de l'Europe, où
+j'espérais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi
+de témoin lors d'un duel...
+
+--Oui, un duel terrible; mon père m'a tout dit autrefois, reprit
+tristement Mme de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce
+duel... et aussi la cause qui l'a amené...
+
+--J'ai voulu lui laisser respecter sa mère, répondit le comte en
+étouffant un soupir...
+
+Il continua:
+
+--Au bout de quelques années, M. de Fermont mourut à Angers, dans mes
+bras, laissant une fille et une femme que, malgré ma misanthropie,
+j'avais été obligé d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus
+pur, de plus noble que ces deux excellentes créatures. Je vivais seul
+dans un faubourg éloigné de la ville; mais, quand mes accès de noire
+tristesse me laissaient quelque relâche, j'allais chez Mme de Fermont
+parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme
+de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce
+intimité, où j'avais désormais concentré toutes mes affections. Le frère
+de Mme de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires
+de sa soeur lors de la mort de son mari et plaça chez un notaire cent
+mille écus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au
+bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa Mme de
+Fermont; son frère, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ
+huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa première douleur
+calmée, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires. Au
+bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le
+modeste mobilier de la maison qu'elle louait à Angers et que cette somme
+avait été employée à payer quelques dettes laissées par elle. Inquiet de
+cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette
+malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la détresse, victimes
+sans doute d'une banqueroute. Si Mme de Fermont pouvait, dans une
+extrémité pareille, compter sur quelqu'un, c'était sur moi... pourtant
+je ne reçus d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette
+intimité si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous
+figurer mes souffrances, mes inquiétudes depuis le départ de Mme de
+Fermont et de sa fille... Leur père, leur mari était pour moi un
+frère... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi
+dans leur ruine elles ne s'adressaient pas à moi, tout pauvre que
+j'étais; je partis pour venir ici, laissant à Angers, une personne qui,
+si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en
+instruire.
+
+--Eh bien?
+
+--Hier encore j'ai reçu une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En
+arrivant à Paris j'ai commencé mes recherches... je suis allé d'abord à
+l'ancien domicile du frère de Mme de Fermont. Là on m'a dit qu'elle
+demeurait sur le quai du canal Saint-Martin.
+
+--Et cette adresse?
+
+--Avait été la sienne, mais on ignorait son nouveau logement.
+Malheureusement, jusqu'à présent mes recherches ont été inutiles. Après
+mille vaines tentatives avant de désespérer tout à fait, je me suis
+décidé à venir ici: peut-être Mme de Fermont, qui, par un motif
+inexplicable, ne m'a demandé ni aide ni appui, aura eu recours à mon
+fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier
+espoir est bien peu fondé... mais je ne veux rien avoir négligé pour
+retrouver cette pauvre femme et sa fille.
+
+Depuis quelques minutes Mme de Lucenay écoutait le comte avec un
+redoublement d'attention; tout à coup elle dit:
+
+--En vérité, il serait bien singulier qu'il s'agît des mêmes
+personnes... auxquelles s'intéresse Mme d'Harville...
+
+--Quelles personnes? demanda le comte.
+
+--La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure
+est très-noble?
+
+--Sans doute; mais comment savez-vous...
+
+--Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus?
+
+--Oui... oui...
+
+--Et elle s'appelle Claire?
+
+--Oh! de grâce! dites, où sont-elles?
+
+--Hélas! je l'ignore...
+
+--Vous l'ignorez?
+
+--Voici ce qui est arrivé: une femme de ma société, Mme d'Harville, est
+venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont
+la fille se nommait Claire, et dont le frère se serait suicidé; Mme
+d'Harville s'adressait à moi, parce qu'elle avait vu ces mots: «Écrire à
+Mme de Lucenay», tracés au bas d'un brouillon de lettre que cette
+malheureuse femme écrivait à une personne inconnue, dont elle réclamait
+l'appui.
+
+--Elle voulait vous écrire... à vous, et pourquoi?
+
+--Je l'ignore... je ne la connais pas.
+
+--Mais elle vous connaissait, elle! s'écria M. de Saint-Remy, frappé
+d'une idée subite.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Cent fois elle m'avait entendu parler de votre père, de vous, de votre
+généreux et excellent coeur. Dans son infortune, elle aura songé à
+recourir à vous.
+
+--En effet, cela peut s'expliquer ainsi.
+
+--Et Mme d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en
+sa possession?
+
+--Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore où
+étaient réfugiées cette pauvre mère et sa fille, elle était, je crois,
+sur leurs traces.
+
+--Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire auprès de Mme
+d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui.
+
+--Impossible! Son mari vient d'être victime d'un effroyable accident;
+une arme qu'il ne croyait pas chargée est partie entre ses mains, il a
+été tué sur le coup.
+
+--Ah! c'est horrible!
+
+--La marquise est aussitôt partie pour aller passer les premiers temps
+de son deuil chez son père, en Normandie.
+
+--Clotilde, je vous en conjure, écrivez-lui aujourd'hui, demandez-lui
+les renseignements qu'elle possède déjà; puisqu'elle s'intéresse à ces
+pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux
+auxiliaire que moi; mon seul désir est de retrouver la veuve de mon ami
+et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je possède.
+Maintenant c'est ma seule famille.
+
+--Toujours le même, toujours généreux et dévoué! Comptez sur moi,
+j'écrirai aujourd'hui même à Mme d'Harville. Où adresserai-je ma
+réponse?
+
+--À Asnières, poste restante.
+
+--Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger là, et pas à Paris?
+
+--J'exècre Paris, à cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de
+Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien médecin, le docteur Griffon, avec
+qui je suis resté en correspondance, possède une petite maison de
+campagne sur le bord de la Seine, près d'Asnières; il ne l'habite pas
+l'hiver, il me l'a proposée; c'était presque un faubourg de Paris; je
+pouvais, après m'être livré à mes recherches, trouver là l'isolement qui
+me plaît... J'ai accepté.
+
+--Je vous écrirai donc à Asnières; je puis d'ailleurs vous donner déjà
+un renseignement qui pourra vous servir peut-être... et que je dois à
+Mme d'Harville... La ruine de Mme de Fermont a été causée par la
+friponnerie du notaire chez qui était placée toute la fortune de votre
+parente... Ce notaire a nié le dépôt.
+
+--Le misérable!... Et il se nomme?
+
+--M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie
+de rire.
+
+--Que vous êtes étrange, Clotilde! Il n'y a rien que de sérieux, que de
+triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et mécontent.
+
+En effet, Mme de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse déclaration du
+notaire, n'avait pu réprimer un mouvement d'hilarité.
+
+--Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort
+singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais,
+sérieusement, si sa réputation d'honnête homme n'est pas plus méritée
+que sa réputation de saint homme (et je déclare celle-ci usurpée), c'est
+un grand misérable!
+
+--Et il demeure?
+
+--Rue du Sentier.
+
+--Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui coïnciderait alors
+assez avec certains soupçons...
+
+--Quels soupçons?
+
+--D'après quelques renseignements pris sur la mort du frère de ma pauvre
+amie, je serais presque tenté de croire que ce malheureux, au lieu de se
+suicider... a été victime d'un assassinat.
+
+--Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?...
+
+--Plusieurs raisons qui seraient trop longues à vous dire; je vous
+laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en
+votre nom et en celui de M. de Lucenay...
+
+--Comment! vous partez... sans voir Florestan?
+
+--Cette entrevue me serait trop pénible, vous devez le comprendre... Je
+la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements
+sur Mme de Fermont, voulant n'avoir au moins rien négligé pour la
+retrouver; maintenant, adieu...
+
+--Ah! vous êtes impitoyable!
+
+--Ne savez-vous pas...?
+
+--Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils...
+
+--Comment? N'est-il pas riche, heureux?...
+
+--Oui, mais il ne connaît pas les hommes. Aveuglément prodigue, parce
+qu'il est confiant et généreux, en tout, partout et toujours très-grand
+seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bonté. Si vous saviez ce qu'il y
+a de noblesse dans ce coeur! Je n'ai jamais osé le sermonner au sujet de
+ses dépenses et de son désordre, d'abord parce que je suis au moins
+aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au
+contraire, vous pourriez...
+
+Mme de Lucenay n'acheva pas.
+
+Tout à coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy.
+
+Il entra précipitamment dans le cabinet voisin du salon; après en avoir
+brusquement fermé la porte, il dit d'une voix altérée à quelqu'un qui
+l'accompagnait:
+
+--Mais c'est impossible!...
+
+--Je vous le répète, répondit la voix claire et perçante de M. Badinot,
+je vous répète que, sans cela, avant quatre heures vous serez arrêté...
+Car s'il n'a pas l'argent tantôt, notre homme va déposer sa plainte au
+parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme
+celui-là: les galères, mon pauvre vicomte!...
+
+
+
+
+VIII
+
+L'entretien
+
+
+Il est impossible de peindre le regard qu'échangèrent Mme de Lucenay et
+le père de Florestan en entendant ces terribles paroles: _Il_ _y va pour
+vous... des galères!_ Le comte devint livide; il s'appuya au dossier
+d'un fauteuil, ses genoux se dérobaient sous lui.
+
+Son nom vénérable et respecté... son nom déshonoré par un homme qu'il
+accusait d'être le fruit de l'adultère!
+
+Ce premier abattement passé, les traits courroucés du vieillard, un
+geste menaçant qu'il fit en s'avançant vers le cabinet, révélèrent une
+résolution si effrayante que Mme de Lucenay lui saisit la main, l'arrêta
+et lui dit à voix basse, avec l'accent de la plus profonde conviction:
+
+--Il est innocent... je vous le jure!... Écoutez en silence...
+
+Le comte s'arrêta. Il voulait croire à ce que lui disait la duchesse.
+
+Celle-ci était en effet persuadée de la loyauté de Florestan.
+
+Pour obtenir de nouveaux sacrifices de cette femme si aveuglément
+généreuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre à l'abri d'une
+prise de corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait
+affirmé à Mme de Lucenay que, dupe d'un misérable dont il avait reçu en
+paiement une traite fausse, il risquait d'être regardé comme complice du
+faussaire, ayant lui-même mis cette traite en circulation.
+
+Mme de Lucenay savait le vicomte imprudent, prodigue, désordonné; mais
+jamais elle ne l'aurait un moment supposé capable, non pas d'une
+bassesse ou d'une infamie, mais seulement de la plus légère
+indélicatesse.
+
+En lui prêtant par deux fois des sommes considérables dans des
+circonstances très-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service
+d'ami, le vicomte n'acceptant jamais ces avances qu'à la condition
+expresse de les rembourser; car on lui devait, disait-il, plus du double
+de ces sommes.
+
+Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs, Mme de Lucenay,
+cédant à l'impulsion de sa bonté naturelle, n'avait songé qu'à être
+utile à Florestan, et nullement à s'assurer s'il pouvait s'acquitter
+envers elle. Il l'affirmait, elle n'en doutait pas; eût-il accepté sans
+cela des prêts aussi importants? En répondant de l'honneur de Florestan,
+en suppliant le vieux comte d'écouter la conversation de son fils, la
+duchesse pensait qu'il allait être question de l'abus de confiance dont
+le vicomte se prétendait victime, et qu'il serait ainsi complètement
+innocenté aux yeux de son père.
+
+--Encore une fois, reprit Florestan d'une voix altérée, ce Petit-Jean
+est un infâme; il m'avait assuré n'avoir pas d'autres traites que celles
+que j'ai retirées de ses mains hier et il y a trois jours... Je croyais
+celle-ci en circulation, elle n'était payable que dans trois mois à
+Londres, chez Adams et Compagnie.
+
+--Oui, oui, dit la voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vicomte,
+que vous aviez adroitement combiné votre affaire; vos faux ne devaient
+être découverts que lorsque vous seriez déjà loin... Mais vous avez
+voulu attraper plus fin que vous.
+
+--Eh! il est bien temps maintenant de me dire cela, malheureux que vous
+êtes..., s'écria Florestan furieux; n'est-ce pas vous qui m'avez mis en
+rapport avec celui qui m'a négocié ces traites!
+
+--Voyons, mon cher aristocrate, répondit froidement Badinot, du
+calme!... Vous contrefaites habilement les signatures de commerce; c'est
+à merveille, mais ce n'est pas une raison pour traiter vos amis avec une
+familiarité désagréable. Si vous vous emportez encore... je vous laisse,
+arrangez-vous comme vous voudrez...
+
+--Et croyez-vous qu'on puisse conserver son sang-froid dans une position
+pareille?... Si ce que vous me dites est vrai, si cette plainte doit
+être déposée aujourd'hui au parquet du procureur du roi, je suis
+perdu...
+
+--C'est justement ce que je vous dis, à moins que... vous n'ayez encore
+recours à votre charmante Providence aux yeux bleus...
+
+--C'est impossible.
+
+--Alors, résignez-vous. C'est dommage, c'était la dernière traite... et
+pour vingt-cinq mauvais mille francs... aller prendre l'air du Midi à
+Toulon... C'est maladroit, c'est absurde, c'est bête! Comment un habile
+homme comme vous peut-il se laisser acculer ainsi?
+
+--Mon Dieu, que faire? Que faire?... Rien de ce qui est ici ne
+m'appartient plus, je n'ai pas vingt louis à moi.
+
+--Vos amis?
+
+--Eh! je dois à tous ceux qui pourraient me prêter; me croyez-vous assez
+sot pour avoir attendu jusqu'à aujourd'hui pour m'adresser à eux?
+
+--C'est vrai; pardon... tenez, causons tranquillement, c'est le meilleur
+moyen d'arriver à une solution raisonnable. Tout à l'heure je voulais
+vous expliquer comment vous vous étiez attaqué à plus fin que vous. Vous
+ne m'avez pas écouté.
+
+--Allons, parlez, si cela peut être bon à quelque chose.
+
+--Récapitulons: vous m'avez dit, il y a deux mois: «J'ai pour cent
+treize mille francs de traites sur différentes maisons de banque à
+longues échéances; mon cher Badinot, trouvez moyen de me les
+négocier...»
+
+--Eh bien!... Ensuite?...
+
+--Attendez... je vous ai demandé à voir ces valeurs... Un certain je ne
+sais quoi m'a dit que ces traites étaient fausses, quoique parfaitement
+imitées. Je ne vous soupçonnais pas, il est vrai, un talent
+calligraphique aussi avancé; mais, m'occupant du soin de votre fortune
+depuis que vous n'aviez plus de fortune, je vous savais complètement
+ruiné. J'avais fait passer l'acte par lequel vos chevaux, vos voitures,
+le mobilier de cet hôtel, appartenaient à Boyer et à Edwards... Il
+n'était donc pas indiscret à moi de m'étonner de vous voir possesseur de
+valeurs de commerce si considérables, hein?
+
+--Faites-moi grâce de vos étonnements, arrivons au fait.
+
+--M'y voici... J'ai assez d'expérience ou de timidité... pour ne pas me
+soucier de me mêler directement d'affaires de cette sorte; je vous
+adressai donc à un tiers qui, non moins clairvoyant que moi, soupçonna
+le mauvais tour que vous vouliez lui jouer.
+
+--C'est impossible, il n'aurait pas escompté ces valeurs s'il les avait
+crues fausses.
+
+--Combien vous a-t-il donné d'argent comptant, pour ces cent treize
+mille francs?
+
+--Vingt-cinq mille francs comptant, et le reste en créances à
+recouvrer...
+
+--Et qu'avez-vous retiré de ces créances?...
+
+--Rien, vous le savez bien; elles étaient illusoires... mais il
+aventurait toujours vingt-cinq mille francs.
+
+--Que vous êtes jeune, mon cher vicomte! Ayant à recevoir de vous ma
+commission de cent louis si l'affaire se faisait, je m'étais bien gardé
+de dire au tiers l'état réel de vos affaires... Il vous croyait encore à
+votre aise, et il vous savait surtout très-adoré d'une grande dame
+puissamment riche qui ne vous laisserait jamais dans l'embarras; il
+était donc à peu près sûr de rentrer au moins dans ses fonds, par
+transaction; il risquait sans doute de perdre, mais il risquait aussi de
+gagner beaucoup, et son calcul était bon; car l'autre jour, vous lui
+avez déjà compté bel et bien cent mille francs, pour retirer la fausse
+traite de cinquante-huit mille francs, et hier trente mille francs pour
+la seconde... Pour celle-ci, il s'est contenté, il est vrai, du
+remboursement intégral. Comment vous êtes-vous procuré ces trente mille
+francs d'hier? que le diable m'emporte si je le sais! car vous êtes un
+homme unique... Vous voyez donc bien qu'en fin de compte, si Petit-Jean
+vous force à payer la dernière traite de vingt-cinq mille francs, il
+aura reçu de vous cent cinquante-cinq mille francs pour vingt-cinq mille
+qu'il vous aura comptés; or, j'avais raison de dire que vous vous étiez
+joué à plus fin que vous.
+
+--Mais pourquoi m'a-t-il dit que cette dernière traite, qu'il présente
+aujourd'hui, était négociée?
+
+--Pour ne pas vous effrayer; il vous avait dit aussi qu'excepté celle de
+cinquante-huit mille francs, les autres étaient en circulation; une fois
+la première payée, hier est venue la seconde, et aujourd'hui la
+troisième.
+
+--Le misérable!...
+
+--Écoutez donc, chacun pour soi, chacun chez soi, comme dit un célèbre
+jurisconsulte dont j'admire beaucoup la maxime. Mais causons de
+sang-froid: ceci vous prouve que le Petit-Jean (et entre nous je ne
+serais pas étonné que, malgré sa sainte renommée, le Jacques Ferrand ne
+fût de moitié dans ses spéculations), ceci vous prouve, dis-je, que le
+Petit-Jean, alléché par vos premiers paiements, spécule sur cette
+dernière traite, comme il a spéculé sur les autres, bien certain que vos
+amis ne vous laisseront pas traduire en cour d'assises. C'est à vous de
+voir si ces amitiés ne sont pas exploitées, pressurées jusqu'à l'écorce,
+et s'il ne reste pas encore quelques gouttes d'or à en exprimer; car si
+dans trois heures vous n'avez pas les vingt-cinq mille francs, mon noble
+vicomte, vous êtes coffré.
+
+--Quand vous me répéterez cela sans cesse...
+
+--À force de m'entendre vous consentirez peut-être à essayer de tirer
+une dernière plume de l'aile de cette généreuse duchesse...
+
+--Je vous répète qu'il n'y faut pas songer... En trois heures trouver
+encore vingt-cinq mille francs, après les sacrifices qu'elle a déjà
+faits, ce serait folie que de l'espérer.
+
+--Pour vous plaire, heureux mortel, on tente l'impossible.
+
+--Eh! elle l'a déjà tenté, l'impossible... c'était d'emprunter cent
+mille francs à son mari et de réussir; mais ce sont de ces phénomènes
+qui ne se reproduisent pas deux fois. Voyons, mon cher Badinot,
+jusqu'ici vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi... j'ai toujours été
+généreux, tâchez d'obtenir quelque sursis de ce misérable Petit-Jean...
+Vous le savez, je trouve toujours moyen de récompenser qui me sert; une
+fois cette dernière affaire assoupie, je prends un nouvel essor... vous
+serez content de moi.
+
+--Petit-Jean est aussi inflexible que vous êtes peu raisonnable.
+
+--Moi!...
+
+--Tâchez seulement d'intéresser encore votre généreuse amie à votre
+funeste sort... Que diable! dites-lui seulement ce qu'il en est; non
+plus, comme déjà, que vous avez été dupe de faussaires, mais que vous
+êtes faussaire vous-même.
+
+--Jamais je ne lui ferai un tel aveu, ce serait une honte sans avantage.
+
+--Aimez-vous mieux qu'elle apprenne demain la chose par _La Gazette des
+tribunaux?_
+
+--J'ai trois heures devant moi, je puis fuir.
+
+--Et où irez-vous sans argent? Jugez donc, au contraire: ce dernier faux
+retiré, vous vous trouverez dans une position superbe, vous n'aurez plus
+que des dettes. Voyons, promettez-moi de parler encore à la duchesse.
+Vous êtes si roué! vous saurez vous rendre intéressant malgré vos
+erreurs; au pis-aller on vous estimera peut-être un peu moins ou plus du
+tout, mais on vous tirera d'affaire. Voyons, promettez-moi de voir votre
+belle amie; je cours chez Petit-Jean, je me fais fort d'obtenir une
+heure ou deux de sursis.
+
+--Enfer! Il faut boire la honte jusqu'à la lie!
+
+--Allons! bonne chance, soyez tendre, passionné, charmant; je cours chez
+Petit-Jean, vous m'y trouverez jusqu'à trois heures... plus tard il ne
+serait plus temps... le parquet du procureur du roi n'est ouvert que
+jusqu'à quatre heures...
+
+Et M. Badinot sortit.
+
+Lorsque la porte fut fermée, on entendit Florestan s'écrier avec un
+profond désespoir:
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
+
+Pendant cet entretien, qui dévoilait au comte l'infamie de son fils, et
+à Mme de Lucenay l'infamie de l'homme qu'elle avait aveuglément aimé,
+tous deux étaient restés immobiles, respirant à peine, sous cette
+épouvantable révélation.
+
+Il serait impossible de rendre l'éloquence muette de la scène
+douloureuse qui se passa entre cette jeune femme et le comte lorsqu'il
+n'y eut plus de doute possible sur le crime de Florestan. Étendant le
+bras vers la pièce où se trouvait son fils, le vieillard sourit avec une
+ironie amère, jetant un regard écrasant sur Mme de Lucenay, et sembla
+lui dire:
+
+«Voilà celui pour lequel vous avez bravé toutes les hontes, consommé
+tous les sacrifices! Voilà celui que vous me reprochiez d'avoir
+abandonné!...»
+
+La duchesse comprit le reproche; un moment elle baissa la tête sous le
+poids de sa honte.
+
+La leçon était terrible...
+
+Puis, peu à peu, à l'anxiété cruelle qui avait contracté les traits de
+Mme de Lucenay, succéda une sorte d'indignation hautaine. Les fautes
+inexcusables de cette femme étaient au moins palliées par la loyauté de
+son amour, par la hardiesse de son dévouement, par la grandeur de sa
+générosité, par la franchise de son caractère et par son inexorable
+aversion pour tout ce qui était bas ou lâche.
+
+Encore trop jeune, trop belle, trop recherchée, pour éprouver
+l'humiliation d'avoir été exploitée, une fois le prestige de l'amour
+subitement évanoui chez elle, cette femme altière et décidée ne
+ressentit ni haine ni colère; instantanément, sans transition aucune, un
+dégoût mortel, un dédain glacial, tua son affection jusqu'alors si
+vivace; ce ne fut plus une maîtresse indignement trompée par son amant,
+ce fut une femme de bonne compagnie découvrant qu'un homme de sa société
+était un escroc et un faussaire, et le chassant de chez elle.
+
+En supposant même que quelques circonstances eussent pu atténuer
+l'ignominie de Florestan, Mme de Lucenay ne les aurait pas admises;
+selon elle, l'homme qui franchissait certaines limites d'honneur, soit
+par vice, entraînement ou faiblesse, n'existait plus à ses yeux;
+l'honorabilité étant pour elle une question d'être ou de non-être.
+
+Le seul ressentiment douloureux qu'éprouva la duchesse fut excité par
+l'effet terrible que cette révélation inattendue produisait sur le
+comte, son vieil ami.
+
+Depuis quelques moments il semblait ne pas voir, ne pas entendre; ses
+yeux étaient fixes, sa tête baissée, ses bras pendants, sa pâleur
+livide; de temps à autre un soupir convulsif soulevait sa poitrine.
+
+Chez un homme aussi résolu qu'énergique, un tel abattement était plus
+effrayant que les transports de la colère.
+
+Mme de Lucenay le regardait avec inquiétude.
+
+--Courage, mon ami, lui dit-elle à voix basse. Pour vous... pour moi...
+pour cet homme... je sais ce qu'il me reste à faire...
+
+Le vieillard la regarda fixement; puis, comme s'il eût été arraché à sa
+stupeur par une commotion violente, il redressa la tête, ses traits
+devinrent menaçants, et, oubliant que son fils pouvait l'entendre, il
+s'écria:
+
+--Et moi aussi, pour vous, pour moi, pour cet homme, je sais ce qu'il me
+reste à faire...
+
+--Qui est donc là? demanda Florestan surpris.
+
+Mme de Lucenay, craignant de se trouver avec le vicomte, disparut par la
+petite porte et descendit par l'escalier dérobé.
+
+Florestan, ayant encore demandé qui était là et ne recevant pas de
+réponse, entra dans le salon. Il s'y trouva seul avec le comte.
+
+La longue barbe du vieillard le changeait tellement, il était si
+pauvrement vêtu, que son fils, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs
+années, ne le reconnaissant pas d'abord, s'avança vers lui d'un air
+menaçant.
+
+--Que faites-vous là...? Qui êtes-vous?
+
+--Je suis le mari de cette femme! répondit le comte en montrant le
+portrait de Mme de Saint-Remy.
+
+--Mon père! s'écria Florestan en reculant avec frayeur; et il se rappela
+les traits du comte, depuis longtemps oubliés.
+
+Debout, formidable, le regard irrité, le front empourpré par la colère,
+ses cheveux blancs rejetés en arrière, ses bras croisés sur sa poitrine,
+le comte dominait, écrasait son fils, qui, la tête baissée, n'osait
+lever les yeux sur lui.
+
+Pourtant M. de Saint-Remy, par un secret motif, fit un violent effort
+pour rester calme et pour dissimuler ses terribles ressentiments.
+
+--Mon père! reprit Florestan d'une voix altérée, vous étiez là?...
+
+--J'étais là...
+
+--Vous avez entendu?...
+
+--Tout.
+
+--Ah! s'écria douloureusement le vicomte en cachant son visage dans ses
+mains.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+Florestan, d'abord aussi étonné que chagrin de l'apparition inattendue
+de son père, songea bientôt, en homme de ressources, au parti qu'il
+pourrait tirer de cet incident.
+
+«Tout n'est pas perdu, se dit-il. La présence de mon père est un coup du
+sort. Il sait tout, il ne voudra pas laisser flétrir son nom; il n'est
+pas riche, mais il doit toujours posséder plus de vingt-cinq mille
+francs. Jouons serré... De l'adresse, de l'entrain, de l'émotion... je
+laisse reposer la duchesse et je suis sauvé!»
+
+Puis, donnant à ses traits charmants une expression de douloureux
+abattement, mouillant son regard des larmes du repentir, prenant sa voix
+la plus vibrante, son accent le plus pathétique, il s'écria en joignant
+les mains avec un geste désespéré:
+
+--Ah! mon père... je suis bien malheureux!... Après tant d'années...
+vous revoir... et dans un tel moment!... Je dois vous paraître si
+coupable! Mais daignez m'écouter, je vous en supplie; permettez-moi, non
+de me justifier, mais de vous expliquer ma conduite... Le voulez-vous,
+mon père?...
+
+M. de Saint-Remy ne répondit pas un mot; ses traits restèrent
+impassibles; il s'assit dans un fauteuil, où il s'accouda, et là, le
+menton appuyé sur la paume de sa main, il contempla le vicomte en
+silence.
+
+Si Florestan eût connu les motifs qui remplissaient l'âme de son père de
+haine, de fureur et de vengeance, épouvanté du calme apparent du comte,
+il n'eût pas sans doute essayé de le duper, ni plus ni moins qu'un
+bonhomme Géronte.
+
+Mais ignorant les funestes soupçons qui pesaient sur la légitimité de sa
+naissance, mais ignorant la faute de sa mère, Florestan ne douta pas du
+succès de sa piperie, croyant n'avoir qu'à attendrir un père qui, à la
+fois très-misanthrope et très-fier de son nom, serait capable, plutôt
+que de le laisser déshonorer, de se décider aux derniers sacrifices.
+
+--Mon père, reprit timidement Florestan, me permettez-vous de tâcher,
+non de me disculper, mais de vous dire par suite de quels entraînements
+involontaires... je suis arrivé, presque malgré moi, jusqu'à des
+actions... infâmes... je l'avoue?...
+
+Le vicomte prit le silence de son père pour un consentement tacite et
+continua:
+
+--Lorsque j'eus le malheur de perdre ma mère... ma pauvre mère qui
+m'avait tant aimé... je n'avais pas vingt ans... Je me trouvai seul...
+sans conseil... sans appui... Maître d'une fortune considérable...
+habitué au luxe dès mon enfance... je m'en étais fait une habitude... un
+besoin. Ignorant combien il était difficile de gagner de l'argent, je le
+prodiguais sans mesure... Malheureusement... et je dis malheureusement,
+parce que cela m'a perdu, mes dépenses, toutes folles qu'elles étaient,
+furent remarquables par leur élégance... À force de goût, j'éclipsai des
+gens dix fois plus riches que moi. Ce premier succès m'enivra, je devins
+homme de luxe comme on devient homme de guerre, homme d'État; oui,
+j'aime le luxe, non par ostentation vulgaire, mais je l'aime comme le
+peintre aime la peinture, comme le poëte aime la poésie; comme tout
+artiste, j'étais jaloux de mon oeuvre... et mon oeuvre, à moi, c'était
+mon luxe. Je sacrifiai tout à sa perfection... Je le voulus beau, grand,
+complet, splendidement harmonieux en toute chose... depuis mon écurie
+jusqu'à ma table, depuis mon habit jusqu'à ma maison... Je voulus que ma
+vie fût comme un enseignement de goût et d'élégance. Comme un artiste
+enfin, j'étais à la fois avide des applaudissements de la foule et de
+l'admiration des gens d'élite: ce succès si rare, je l'obtins...
+
+En parlant ainsi, les traits de Florestan perdaient peu à peu leur
+expression hypocrite, ses yeux brillaient d'une sorte d'enthousiasme. Il
+disait vrai; il avait été d'abord séduit par cette manière assez peu
+commune de comprendre le luxe.
+
+Le vicomte interrogea du regard la physionomie de son père; elle lui
+parut s'adoucir un peu.
+
+Il reprit avec une exaltation croissante:
+
+--Oracles et régulateurs de la mode, mon blâme ou ma louange faisaient
+loi; j'étais cité, copié, vanté, admiré, et cela par la meilleure
+compagnie de Paris, c'est-à-dire de l'Europe, du monde... Les femmes
+partagèrent l'engouement général, les plus charmantes se disputaient le
+plaisir de venir à quelques fêtes très-restreintes que je donnais, et
+partout et toujours on s'extasiait sur l'élégance incomparable, sur le
+goût exquis de ces fêtes... que les millionnaires ne pouvaient ni égaler
+ni éclipser; enfin, je fus ce que l'on appelle le roi de la mode... Ce
+mot vous dira tout, mon père, si vous le comprenez.
+
+--Je le comprends... et je suis sûr qu'au bagne vous inventeriez quelque
+élégance raffinée dans la manière de porter votre chaîne... cela
+deviendrait à la mode dans la chiourme et s'appellerait... à la
+Saint-Remy, dit le vieillard avec une sanglante ironie... Puis il
+ajouta: Et Saint-Remy... c'est mon nom!...
+
+Et il se tut, restant toujours accoudé, toujours le menton dans la paume
+de sa main.
+
+Il fallut à Florestan beaucoup d'empire sur lui-même pour cacher la
+blessure que lui fit ce sarcasme acéré.
+
+Il reprit d'un ton plus humble:
+
+--Hélas! mon père, ce n'est pas par orgueil que j'évoque le souvenir de
+ces succès... car, je vous le répète, ce succès m'a perdu... Recherché,
+envié, flatté, adulé, non par des parasites intéressés, mais par des
+gens dont la position dépassait de beaucoup la mienne et sur lesquels
+j'avais seulement l'avantage que donne l'élégance... qui est au luxe ce
+que le goût est aux arts... la tête me tourna. Je ne calculai plus: ma
+fortune devait être dissipée en quelques années, peu m'importait.
+Pouvais-je renoncer à cette vie fiévreuse, éblouissante, dans laquelle
+les plaisirs succédaient aux plaisirs, les jouissances aux jouissances,
+les fêtes aux fêtes, les ivresses de toutes sortes aux enchantements de
+toutes sortes?... Oh! si vous saviez, mon père, ce que c'est que d'être
+partout signalé comme le héros du jour... d'entendre le murmure qui
+accueille votre entrée dans un salon... d'entendre les femmes se dire:
+«C'est lui!... le voilà!...» Oh! si vous saviez...
+
+--Je sais, dit le vieillard en interrompant son fils et sans changer
+d'attitude, je sais... Oui, l'autre jour, sur une place publique, il y
+avait foule; tout à coup on entendit un murmure... pareil à celui qui
+vous accueille quand vous entrez quelque part, puis les regards des
+femmes surtout se fixèrent sur un très-beau garçon... toujours comme ils
+se fixent sur vous... et elles se le montraient les unes aux autres en
+se disant: «C'est lui... le voilà...», toujours comme s'il s'était agi
+de vous...
+
+--Mais cet homme, mon père?
+
+--Était un faussaire que l'on mettait au carcan.
+
+--Ah! s'écria Florestan avec une rage concentrée; puis feignant une
+affliction profonde, il ajouta: Mon père, vous êtes sans pitié... Que
+voulez-vous que je vous dise pourtant? Je ne cherche pas à nier les
+torts... je veux seulement vous expliquer l'entraînement fatal qui les a
+causés. Eh bien! oui, dussiez-vous encore m'accabler de sanglants
+sarcasmes, je tâcherai d'aller jusqu'au bout de cette confession, je
+tâcherai de vous faire comprendre cette exaltation fiévreuse qui m'a
+perdu, parce que alors peut-être vous me plaindrez... Oui, car on plaint
+un fou... et j'étais fou... Fermant les yeux, je m'abandonnais à
+l'étincelant tourbillon dans lequel j'entraînais avec moi les femmes les
+plus charmantes, les hommes les plus aimables. M'arrêter, le pouvais-je?
+Autant dire au poëte qui s'épuise, et dont le génie dévore la santé:
+«Arrêtez-vous au milieu de l'inspiration qui vous emporte!...» Non, je
+ne pouvais pas, moi!... Moi!... Abdiquer cette royauté que j'exerçais,
+et rentrer honteux, ruiné, moqué, dans la plèbe inconnue; donner ce
+triomphe à mes envieux que j'avais jusqu'alors défiés, dominés,
+écrasés!... Non, non, je ne le pouvais pas!... Volontairement du moins.
+Vint le jour fatal où pour la première fois l'argent m'a manqué. Je fus
+surpris comme si ce moment n'avait jamais dû arriver. Cependant j'avais
+encore à moi mes chevaux, mes voitures, le mobilier de cette maison...
+Mes dettes payées, il me serait resté soixante mille francs...
+peut-être... Qu'aurai-je fait de cette misère? Alors, mon père, je fis
+le premier pas dans une voie infâme... j'étais encore honnête... je
+n'avais dépensé que ce qui m'appartenait; mais alors je commençai à
+faire des dettes que je ne pouvais pas payer... je vendis tout ce que je
+possédais à deux de mes gens, afin de m'acquitter envers eux, et de
+pouvoir, pendant six mois encore, malgré mes créanciers, jouir du luxe
+qui m'enivrait... Pour subvenir à mes besoins de jeu et de folles
+dépenses, j'empruntai d'abord à des juifs; puis, pour payer les juifs, à
+mes amis, et, pour payer mes amis, à mes maîtresses. Ces ressources
+épuisées, il y eut un nouveau temps d'arrêt dans ma vie... D'honnête
+homme j'étais devenu chevalier d'industrie... mais je n'étais pas encore
+criminel... Cependant j'hésitai... je voulais prendre une résolution
+violente... j'avais prouvé dans plusieurs duels que je ne craignais pas
+la mort... je voulais me tuer!...
+
+--Ah bah!..., vraiment? dit le comte avec une ironie farouche.
+
+--Vous ne me croyez pas, mon père?
+
+--C'était bien tôt ou bien tard! ajouta le vieillard toujours impassible
+et dans la même attitude.
+
+Florestan, pensant avoir ému son père en lui parlant de son projet de
+suicide, crut nécessaire de remonter la scène par un coup de théâtre.
+
+Il ouvrit un meuble, y prit un petit flacon de cristal verdâtre et dit
+au comte en le posant sur la table:
+
+--Un charlatan italien m'a vendu ce poison...
+
+--Et... il était pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours
+accoudé.
+
+Florestan comprit la portée des paroles de son père.
+
+Ses traits exprimèrent cette fois une indignation réelle, car il disait
+vrai.
+
+Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer: fantaisie éphémère! Les
+gens de sa sorte sont trop lâches pour se résoudre froidement et sans
+témoins à la mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel.
+
+Il s'écria donc avec l'accent de la vérité:
+
+--Je suis tombé bien bas... mais du moins pas jusque-là, mon père!
+C'était pour moi que je réservais ce poison!
+
+--Et vous avez eu peur? fit le comte sans changer de position.
+
+--Je l'avoue, j'ai reculé devant cette extrémité terrible; rien n'était
+encore désespéré: les personnes auxquelles je devais étaient riches et
+pouvaient attendre... À mon âge, avec mes relations, j'espérai un
+moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position
+honorable, indépendante, qui m'en eût tenu lieu... Plusieurs de mes
+amis, peut-être moins bien doués que moi, avaient fait un chemin rapide
+dans la diplomatie. J'eus une velléité d'ambition... Je n'eus qu'à
+vouloir, et je fus attaché à la légation de Gerolstein...
+Malheureusement, quelques jours après cette nomination, une dette de jeu
+contractée envers un homme que je haïssais me mit dans un cruel
+embarras... J'avais épuisé mes dernières ressources... Une idée fatale
+me vint. Me croyant certain de l'impunité, je commis une action
+infâme... Vous le voyez... mon père... je ne vous ai rien caché...
+j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche à l'atténuer en
+rien... Deux partis me restent à prendre, et je suis également décidé à
+tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom
+déshonoré, car si je ne paie pas aujourd'hui même vingt-cinq mille
+francs, la plainte est déposée, l'éclat a lieu, et, mort ou vivant, je
+suis flétri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon père...
+de vous dire: «Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je
+vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y
+trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment réhabilité...» Ce
+que je vous dis là, mon père, voyez-vous, est vrai... En présence de
+l'extrémité qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... Décidez... ou je
+mourrai couvert de honte, ou, grâce à vous... je vivrai pour réparer ma
+faute... Ce ne sont pas là des menaces et des paroles de jeune homme,
+mon père... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de
+courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas
+aller au bagne...
+
+Le comte se leva.
+
+--Je ne veux pas que mon nom soit déshonoré, dit-il froidement à
+Florestan.
+
+--Ah! mon père!... Mon sauveur, s'écria chaleureusement le vicomte; et
+il allait se précipiter dans les bras de son père, lorsque celui-ci,
+d'un geste glacial, calma cet entraînement.
+
+--On vous attend jusqu'à trois heures... chez cet homme qui a le faux?
+
+--Oui, mon père... il est deux heures...
+
+--Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi écrire.
+
+--Voici, mon père.
+
+Le comte s'assit devant le bureau de Florestan et écrivit d'une main
+ferme:
+
+«Je m'engage à payer ce soir à dix heures les vingt-cinq mille francs
+que doit mon fils.
+
+ «Comte de SAINT-REMY»
+
+--Votre créancier ne veut que de l'argent; malgré ses menaces, cet
+engagement de moi le fera consentir à un nouveau délai; il ira chez M.
+Dupont, banquier, rue de Richelieu, n° 7, qui lui répondra de la valeur
+de cet acte.
+
+--Ô mon père!... Comment jamais...
+
+--Vous m'attendrez ce soir... à dix heures, je vous apporterai
+l'argent... Que votre créancier se trouve ici...
+
+--Oui, mon père: et après-demain je pars pour l'Afrique... Vous verrez
+si je suis ingrat!... Alors, peut-être, lorsque je serai réhabilité,
+vous accepterez mes remerciements.
+
+--Vous ne me devez rien; j'ai dit que mon nom ne serait pas déshonoré
+davantage; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Remy en prenant
+sa canne qu'il avait déposée sur le bureau; et il se dirigea vers la
+porte.
+
+--Mon père, votre main, au moins! reprit Florestan d'un ton suppliant.
+
+--Ici, ce soir, à dix heures, dit le comte en refusant sa main.
+
+Et il sortit.
+
+--Sauvé!... s'écria Florestan radieux. Sauvé! Puis il reprit, après un
+moment de réflexion: Sauvé à peu près... N'importe, c'est toujours
+cela... Peut-être ce soir lui avouerai-je l'_autre chose_. Il est en
+train... il ne voudra pas s'arrêter en si beau chemin, et que son
+premier sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi
+lui dire?... Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se découvre, je
+garderai l'argent qu'il me donnera pour éteindre cette dernière dette...
+J'ai eu de la peine à l'émouvoir, ce diable d'homme!!! L'amertume de ses
+sarcasmes m'avait fait douter de sa bonne résolution; mais ma menace de
+suicide, la crainte de voir son nom flétri, l'ont décidé; c'était bien
+là qu'il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre
+qu'il n'affecte de l'être... S'il possède une centaine de mille francs,
+il a dû faire des économies en vivant comme il vit... Encore une fois,
+sa venue est un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond je le
+crois bon homme... Courons chez cet huissier!
+
+Il sonna. M. Boyer parut.
+
+--Comment ne m'avez-vous pas averti que mon père était ici? Vous êtes
+d'une négligence...
+
+--Par deux fois j'ai voulu adresser la parole à monsieur le vicomte, qui
+rentrait avec M. Badinot par le jardin; mais monsieur le vicomte,
+probablement préoccupé de son entretien avec M. Badinot, m'a fait signe
+de la main de ne pas l'interrompre... Je ne me suis pas permis
+d'insister... Je serais désolé que monsieur le vicomte pût me croire
+coupable de négligence...
+
+--C'est bien... Dites à Edwards de me faire tout de suite atteler
+_Orion_, non, _Plower_ au cabriolet.
+
+M. Boyer s'inclina respectueusement.
+
+Au moment où il allait sortir, on frappa.
+
+M. Boyer regarda le vicomte d'un air interrogatif.
+
+--Entre! dit Florestan.
+
+Un second valet de chambre parut, tenant à la main un petit plateau de
+vermeil.
+
+M. Boyer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse prévenance, de
+respectueux empressement, et vint le présenter au vicomte.
+
+Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scellée d'un cachet de
+cire noire.
+
+Les deux serviteurs se retirèrent discrètement.
+
+Florestan ouvrit l'enveloppe. Elle contenait vingt-cinq mille francs en
+bons du Trésor... sans autre avis.
+
+--Décidément, s'écria-t-il avec joie, la journée est bonne... Sauvé!
+Cette fois, et pour le coup complètement sauvé... je cours chez le
+joaillier... et encore..., se dit-il, peut-être... Non, attendons on ne
+peut avoir aucun soupçon sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bons à
+garder... Pardieu! je suis bien sot de jamais douter de mon étoile... au
+moment où elle semble obscurcie, ne reparaît-elle pas plus brillante
+encore?... Mais d'où vient cet argent? l'écriture de l'adresse m'est
+inconnue... voyons le cachet... le chiffre. Mais oui, oui... je ne me
+trompe pas... un N et un L... c'est Clotilde! Comment a-t-elle su? Et
+pas un mot... c'est bizarre! Quel à-propos!... Ah! mon Dieu! j'y
+songe... je lui avais donné rendez-vous ce matin... Ces menaces de
+Badinot m'ont bouleversé... J'ai oublié Clotilde... après m'avoir
+attendu au rez-de-chaussée, elle s'en sera allée?... Sans doute, cet
+envoi est un moyen délicat de me faire entendre qu'elle craint de se
+voir oubliée pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect
+de ne m'être pas adressé à elle comme toujours... Bonne Clotilde;
+toujours la même! Généreuse comme une reine! Quel dommage d'en être venu
+là avec elle... encore si jolie! Quelquefois j'en ai regret... mais je
+ne me suis adressé à elle qu'à la dernière extrémité. J'y ai été forcé.
+
+--Le cabriolet de monsieur le vicomte est avancé, vint dire M. Boyer.
+
+--Qui a apporté cette lettre? lui demanda Florestan.
+
+--Je l'ignore, monsieur le vicomte.
+
+--Au fait, je le demanderai en bas.
+
+--Mais dites-moi, il n'y a personne au rez-de-chaussée? ajouta le
+vicomte en regardant Boyer d'un air significatif.
+
+--Il n'y a plus personne, monsieur le vicomte.
+
+«Je ne m'étais pas trompé, pensa Florestan, Clotilde m'a attendu et s'en
+est allée.»
+
+--Si monsieur le vicomte voulait avoir la bonté de m'accorder deux
+minutes, dit Boyer.
+
+--Dites et dépêchez-vous.
+
+--Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison désirait
+monter sa maison; si monsieur le vicomte voulait être assez bon pour lui
+proposer la sienne toute meublée, ainsi que son écurie toute montée...
+ce serait pour moi et pour Edwards une très-bonne occasion de nous
+défaire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-être une bonne
+occasion de motiver cette vente.
+
+--Mais vous avez pardieu raison, Boyer... pour moi-même je préfère
+cela... Je verrai Montbrison, je lui parlerai. Quelles sont vos
+conditions?
+
+--Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons tâcher de
+profiter le plus possible de sa générosité.
+
+--Et gagner sur votre marché; rien de plus simple! Voyons... le prix?
+
+--Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte.
+
+--Vous gagnez là-dessus, vous et Edwards?...
+
+--Environ quarante mille francs, monsieur le vicomte...
+
+--C'est joli! Du reste, tant mieux; car, après tout, je suis content de
+vous... et si j'avais eu un testament à faire, je vous aurais laissé
+cette somme, à vous et à Edwards.
+
+Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son créancier, puis
+chez Mme de Lucenay qu'il ne soupçonnait pas d'avoir assisté à son
+entretien avec Badinot.
+
+
+
+
+IX
+
+La perquisition
+
+
+L'hôtel de Lucenay était une de ces royales habitations du faubourg
+Saint-Germain que le _terrain perdu_ rendait si grandioses; une maison
+moderne tiendrait à l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces
+palais, et on bâtirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils
+occupent.
+
+Vers les neuf heures du soir de ce même jour, les deux battants de
+l'énorme porte de cet hôtel s'ouvrirent devant un étincelant coupé qui,
+après avoir décrit une courbe savante dans la cour immense, s'arrêta
+devant un large perron abrité qui conduisait à une première antichambre.
+
+Pendant que le piétinement de deux chevaux ardents et vigoureux
+retentissait sur le pavé sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la
+portière armoriée; un jeune homme descendit lestement de cette brillante
+voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron.
+
+Ce jeune homme était le vicomte de Saint-Remy.
+
+En sortant de chez son créancier, qui, satisfait de l'engagement du père
+de Florestan, avait accordé le délai demandé et devait revenir toucher
+son argent à dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy
+s'était rendu chez Mme de Lucenay pour la remercier du nouveau service
+qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontré la duchesse le
+matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en _prima sera,
+_heure qu'elle lui réservait habituellement.
+
+À l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent
+ouvrir la porte vitrée dès qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, à
+l'air profondément respectueux avec lequel le reste de la livrée se leva
+spontanément sur le passage du vicomte; enfin à quelques nuances presque
+imperceptibles, on devinait le second, ou plutôt le véritable maître de
+la maison.
+
+Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie à la main
+et les pieds chaussés de socques démesurés (il détestait de sortir le
+jour en voiture), les mêmes évolutions domestiques se répétaient tout
+aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait
+une grande différence de physionomie entre l'accueil fait au mari et
+celui qu'on réservait à l'amant.
+
+Le même empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre
+lorsque Florestan y entra; à l'instant l'un d'eux le précéda pour aller
+l'annoncer à Mme de Lucenay.
+
+Jamais le vicomte n'avait été plus glorieux, ne s'était senti plus
+léger, plus sûr de lui, plus conquérant...
+
+La victoire qu'il avait remportée le matin sur son père, la nouvelle
+preuve d'attachement de Mme de Lucenay, la joie d'être sorti si
+miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans
+son étoile donnaient à sa jolie figure une expression d'audace et de
+bonne humeur qui la rendait plus séduisante encore; jamais enfin il ne
+s'était senti mieux.
+
+Et il avait raison.
+
+Jamais sa taille mince et flexible ne s'était dressée plus cavalière;
+jamais il n'avait porté le front et le regard plus haut; jamais son
+orgueil n'avait été plus délicieusement chatouillé par cette pensée:
+
+«La très-grande dame, maîtresse de ce palais, est à moi, est à mes
+pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi...»
+
+Florestan s'était livré à ces réflexions singulièrement vaniteuses en
+traversant trois ou quatre salons qui conduisaient à une petite pièce où
+la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'oeil jeté sur
+une glace compléta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-même.
+
+Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et
+annonça:
+
+--M. le vicomte de Saint-Remy!
+
+L'étonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables.
+
+Elle croyait que le comte n'avait pas caché à son fils qu'elle aussi
+avait tout entendu...
+
+Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan était infâme, l'amour
+de Mme de Lucenay, subitement éteint, s'était changé en un dédain
+glacial.
+
+Nous l'avons dit encore: au milieu de ses légèretés, de ses erreurs, Mme
+de Lucenay avait conservé purs et intacts des sentiments de droiture,
+d'honneur, de loyauté chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence
+toutes viriles; elle avait les qualités de ses défauts, les vertus de
+ses vices: traitant l'amour aussi cavalièrement qu'un homme le traite,
+elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le dévouement, la
+générosité, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse.
+
+Mme de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, était, quoique sans
+diamants, habillée avec son goût et sa magnificence habituels; cette
+toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment,
+en femme de cour, jusque sous les paupières, sa beauté surtout éclatante
+aux lumières, sa taille de déesse marchant sur les nues, rendaient plus
+frappant encore ce grand air que personne au monde ne possédait comme
+elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu'à une foudroyante
+insolence...
+
+On connaît le caractère altier, déterminé de la duchesse: qu'on se
+figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avançant,
+pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour:
+
+--Ma chère Clotilde... combien vous êtes bonne!... Combien vous...
+
+Le vicomte ne put achever.
+
+La duchesse était assise et n'avait pas bougé: mais son geste, son coup
+d'oeil révélèrent un mépris à la fois si calme et si écrasant... que
+Florestan s'arrêta court...
+
+Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus.
+
+Jamais de Lucenay ne s'était montrée à lui sous cet aspect. Il ne
+pouvait croire que ce fût la même femme qu'il avait toujours trouvée
+douce, tendre, passionnément soumise; car rien n'est plus humble, plus
+timide qu'une femme résolue, devant l'homme qu'elle aime et qui la
+domine.
+
+Sa première surprise passée, Florestan eut honte de sa faiblesse; son
+audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers Mme de Lucenay
+pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante:
+
+--Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie,
+et pourtant...
+
+--Ah! c'est trop d'impudence! s'écria la duchesse en se reculant avec
+tant de dégoût et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et
+atterré.
+
+Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit:
+
+--M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si
+soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous?
+
+Sans lui répondre, Mme de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement,
+des pieds à la tête, avec une expression si insultante que Florestan
+sentit le rouge de la colère lui monter au front, et il s'écria:
+
+--Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures...
+Est-ce une rupture que vous voulez?
+
+--La prétention est curieuse! dit Mme de Lucenay avec un éclat de rire
+sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec
+lui... je le chasse...
+
+--Madame!...
+
+--Finissons, dit la duchesse d'une voix brève et insolente, votre
+présence me répugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu
+votre argent?
+
+--Il était donc vrai... Je vous avais devinée... Ces vingt-cinq mille
+francs...
+
+--Votre dernier FAUX est retiré, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre
+famille est sauvé. C'est bien... allez-vous-en...
+
+--Ah! croyez...
+
+--Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honnêtes
+gens... mais il fallait songer à la honte de votre père et à la mienne.
+
+--Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il
+ne me reste plus qu'à mourir..., s'écria Florestan du ton le plus
+pathétique et le plus désespéré.
+
+Un impertinent éclat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation
+tragique, et elle ajouta entre deux accès d'hilarité:
+
+--Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie pût être si ridicule!
+
+--Madame!... s'écria Florestan les traits contractés par la rage.
+
+Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annonça:
+
+--M. le duc de Montbrison!
+
+Malgré son empire sur lui-même, Florestan contint à peine la violence de
+ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc eût
+certainement remarqués.
+
+M. de Montbrison avait à peine dix-huit ans.
+
+Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et
+rose, dont les lèvres vermeilles et le menton satiné seraient légèrement
+ombragés d'une barbe naissante; qu'on ajoute à cela de grands yeux bruns
+encore un peu timides, qui ne demandent qu'à s'émerillonner, une taille
+aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-être l'idée de
+ce jeune duc, le chérubin le plus idéal que jamais comtesse et suivante
+aient coiffé d'un bonnet de femme, après avoir remarqué la blancheur de
+son cou d'ivoire.
+
+Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester...
+
+--Que vous êtes aimable, Conrad, d'avoir pensé à moi ce soir! dit Mme de
+Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc.
+
+Celui-ci allait donner un _shake-hands_ à sa cousine, mais Clotilde
+haussa légèrement la main et lui dit gaiement:
+
+--Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants.
+
+--Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lèvres sur la
+main nue et charmante qu'on lui présentait.
+
+--Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda Mme de Lucenay, sans
+paraître s'occuper le moins du monde de Florestan.
+
+--Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club.
+
+--Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez Mme
+de Senneval, c'est son jour; elle m'a déjà demandé plusieurs fois de
+vous présenter à elle.
+
+--Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre à vos ordres.
+
+--Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir déjà ces habitudes et
+ces goûts de club; vous avez tout ce qu'il faut pour être parfaitement
+accueilli et même recherché dans le monde... il faut donc y aller
+beaucoup.
+
+--Oui, ma cousine.
+
+--Et comme je suis avec vous à peu près sur le pied d'une grand'mère...
+mon cher Conrad, je me dispose à exiger infiniment. Vous êtes émancipé,
+c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une
+tutelle... Et il faudra vous résoudre à accepter la mienne.
+
+--Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc.
+
+Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours
+debout, appuyé à la cheminée.
+
+Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention à lui. Sachant combien Mme
+de Lucenay se décidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et
+le mépris jusqu'à vouloir se mettre aussitôt et devant lui en
+coquetterie réglée avec M. de Montbrison.
+
+Il n'en était rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une
+affection toute maternelle, l'ayant presque vu naître. Mais le jeune duc
+était si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine
+que la jalousie, ou plutôt l'orgueil, de Florestan s'exaspéra; son coeur
+se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad
+de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans
+cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fête, d'où il sortait, lui,
+ruiné, flétri, méprisé, déshonoré.
+
+M. de Saint-Remy était brave de cette bravoure de tête, si cela se peut
+dire, qui fait par colère ou par vanité affronter un duel; mais, vil et
+corrompu, il n'avait pas ce courage de coeur qui triomphe des mauvais
+penchants, ou qui, du moins, vous donne l'énergie d'échapper à l'infamie
+par une mort volontaire.
+
+Furieux de l'infernal mépris de la duchesse, croyant voir un successeur
+dans le jeune duc, M. de Saint-Remy résolut de lutter d'insolence avec
+Mme de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle à Conrad.
+
+La duchesse, irritée de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et
+M. de Montbrison, dans son empressement auprès de sa cousine, oubliant
+un peu les convenances, n'avait pas salué ni dit un mot, au vicomte,
+qu'il connaissait pourtant.
+
+Celui-ci, s'avançant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha
+légèrement le bras et dit d'un ton sec et ironique:
+
+--Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperçu.
+
+M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse,
+se retourna vivement et dit cordialement au vicomte:
+
+--Monsieur, je suis confus, en vérité... Mais j'ose espérer que ma
+cousine, qui a causé ma distraction, voudra bien l'excuser auprès de
+vous... et...
+
+--Conrad, dit la duchesse, poussée à bout par l'impudence de Florestan,
+qui persistait à rester chez elle et à la braver, Conrad, c'est bon; pas
+d'excuses... ça n'en vaut pas la peine.
+
+M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant
+d'être trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blême de colère:
+
+--Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le défend...
+Vous le voyez, sa tutelle commence.
+
+--Et cette tutelle ne s'arrêtera pas là... mon cher monsieur, soyez-en
+certain. Aussi dans cette prévision (que Mme la duchesse s'empressera de
+réaliser, je n'en doute pas), dans cette prévision, dis-je, il me vient
+l'idée de vous faire une proposition...
+
+--À moi, monsieur? dit Conrad, commençant à se choquer du ton sardonique
+de Florestan.
+
+--À vous-même... je pars dans quelques jours pour la légation de
+Gerolstein, à laquelle je suis attaché... Je voulais me défaire de ma
+maison toute meublée, de mon écurie toute montée; vous devriez vous en
+arranger aussi...--Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers
+mots en regardant Mme de Lucenay.--Ce serait fort piquant... n'est-ce
+pas, madame la duchesse?
+
+--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en
+plus étonné.
+
+--Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on
+vous fait, dit Clotilde.
+
+--Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la
+duchesse?
+
+--Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est déjà vendu à
+d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvénient d'être volé
+comme dans un bois.
+
+Florestan se mordit les lèvres de rage.
+
+--Prenez garde, madame! s'écria-t-il.
+
+--Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'écria Conrad.
+
+--Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit Mme de Lucenay, en
+prenant une pastille dans une bonbonnière avec un imperturbable
+sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec
+monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi!
+
+Un terrible éclat allait avoir lieu peut-être, lorsque les deux battants
+de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra
+bruyamment, violemment, étourdiment, selon sa coutume.
+
+--Comment, ma chère, vous êtes déjà prête? dit-il à sa femme; mais c'est
+étonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir,
+Conrad... Ah! vous voyez le plus désespéré des hommes... c'est-à-dire
+que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne
+peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel événement!
+
+Et M. de Lucenay, se jetant à la renverse sur une sorte de causeuse à
+deux dossiers, lança son chapeau loin de lui avec un geste de désespoir,
+et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manière de
+contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations
+désolées.
+
+L'émotion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de
+Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se fût aperçu
+de rien.
+
+Mme de Lucenay, non par embarras, elle n'était pas femme à s'embarrasser
+jamais, on le sait, mais parce que la présence de Florestan lui était
+aussi répugnante qu'insupportable, dit au duc:
+
+--Quand vous voudrez, nous partirons, je présente Conrad à Mme de
+Senneval.
+
+--Non, non, non! se mit à crier le duc, en abandonnant son pied pour
+saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux
+poings au grand émoi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari,
+bondit sur son fauteuil.
+
+--Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une
+peur horrible.
+
+--Non! répéta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement
+et se mit à gesticuler en marchant; je ne puis me faire à l'idée de la
+mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy?
+
+--En effet, cet événement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et
+la rage dans le coeur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais
+celui-ci, d'après les derniers mots de sa cousine, non par manque de
+coeur, mais par fierté, détournait sa vue d'un homme si cruellement
+flétri.
+
+--De grâce, monsieur, dit la duchesse à son mari, en se levant, ne
+regrettez pas M. d'Harville d'une manière si bruyante et surtout si
+singulière... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens.
+
+--C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon
+de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il était plein de vie et de
+santé... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!!
+
+Ces trois dernières exclamations furent accompagnées de trois secousses
+si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait à la main,
+toujours en gesticulant, se sépara du ressort supérieur, tomba sur un
+candélabre garni de bougies allumées, en renversa deux; l'une,
+s'arrêtant sur la cheminée, brisa une charmante petite coupe de vieux
+sèvres, l'autre roula à terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un
+moment enflammé, fut presque aussitôt éteint sous le pied de Conrad.
+
+Au même instant deux valets de chambre, appelés par cette sonnerie
+formidable, accoururent en hâte et trouvèrent M. de Lucenay le cordon de
+sonnette à la main, la duchesse riant aux éclats de cette ridicule
+cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarité de sa
+cousine.
+
+M. de Saint-Remy seul ne riait pas.
+
+M. de Lucenay, fort habitué à ces sortes d'accidents, conservait un
+sérieux parfait; il jeta le cordon de sonnette à un des gens et leur
+dit:
+
+--La voiture de madame.
+
+Clotilde, un peu calmée, reprit:
+
+--En vérité, monsieur, il n'y a que vous au monde capable de donner à
+rire à propos d'un événement aussi lamentable.
+
+--Lamentable!... Mais dites donc effroyable... mais dites donc
+épouvantable. Tenez, depuis hier, je suis à chercher combien il y a de
+personnes, même dans ma propre famille, que j'aurais voulu voir mourir à
+la place de ce pauvre d'Harville. Mon neveu d'Emberval, par exemple, qui
+est si impatientant à cause de son bégaiement; ou bien encore votre
+tante Merinville, qui parle toujours de ses nerfs, de sa migraine, et
+qui vous avale tous les jours, pour attendre le dîner, une abominable
+croûte au pot, comme une portière! Est-ce que vous y tenez beaucoup à
+votre tante Merinville?
+
+--Allons donc, monsieur, vous êtes fou! dit la duchesse en haussant les
+épaules.
+
+--Mais c'est que c'est vrai, reprit le duc, on donnerait vingt
+indifférents pour un ami... n'est-ce pas, Saint-Remy?
+
+--Sans doute.
+
+--C'est toujours cette vieille histoire du tailleur. La connais-tu,
+Conrad, l'histoire du tailleur?
+
+--Non, mon cousin.
+
+--Tu vas comprendre tout de suite l'allégorie. Un tailleur est condamné
+à être pendu; il n'y avait que lui de tailleur dans le bourg; que font
+les habitants? Ils disent au juge: «Monsieur le juge, nous n'avons qu'un
+tailleur, et nous avons trois cordonniers; si ça vous était égal de
+pendre un des trois cordonniers à la place du tailleur, nous aurions
+bien assez de deux cordonniers.» Comprends-tu l'allégorie, Conrad?
+
+--Oui, mon cousin.
+
+--Et vous, Saint-Remy?
+
+--Moi aussi.
+
+--La voiture de madame la duchesse! dit un des gens.
+
+--Ah çà! mais pourquoi donc n'avez-vous pas mis vos diamants? dit tout à
+coup M. de Lucenay; avec cette toilette-là ils iraient joliment bien!
+
+Saint-Remy tressaillit.
+
+--Pour une pauvre fois que nous allons dans le monde ensemble, reprit le
+duc, vous auriez bien pu m'en faire honneur de vos diamants. C'est
+qu'ils sont beaux, les diamants de la duchesse... Les avez-vous vus,
+Saint-Remy?
+
+--Oui... monsieur les connaît parfaitement, dit Clotilde; puis elle
+ajouta: Votre bras, Conrad...
+
+M. de Lucenay suivit la duchesse avec Saint-Remy, qui ne se possédait
+pas de colère.
+
+--Est-ce que vous ne venez pas avec nous chez les Senneval, Saint-Remy?
+lui dit M. de Lucenay.
+
+--Non... impossible, répondit-il brusquement.
+
+--Tenez, Saint-Remy, Mme de Senneval, voilà encore une personne...
+qu'est-ce que je dis, une?... deux... que je sacrifierais volontiers;
+car son mari est aussi sur ma liste.
+
+--Quelle liste?
+
+--Celle des gens qu'il m'aurait été bien égal de voir mourir, pourvu que
+d'Harville nous fût resté.
+
+Au moment où, dans le salon d'attente, M. de Montbrison aidait la
+duchesse à mettre sa mante, M. de Lucenay, s'adressant à son cousin, lui
+dit:
+
+--Puisque tu viens avec nous, Conrad... dis à ta voiture de suivre la
+nôtre... à moins que vous ne veniez, Saint-Remy, alors vous me donneriez
+une place... et je vous raconterais une bonne autre histoire, qui vaut
+bien celle du tailleur.
+
+--Je vous remercie, dit sèchement Saint-Remy; je ne puis vous
+accompagner.
+
+--Alors, au revoir, mon cher... Est-ce que vous êtes en querelle avec ma
+femme? La voilà qui monte en voiture sans vous dire un mot.
+
+En effet, la voiture de la duchesse étant avancée au bas du perron, elle
+y monta légèrement.
+
+--Mon cousin?... dit Conrad en attendant M. de Lucenay par déférence.
+
+--Monte donc! Monte donc! dit le duc, qui, arrêté un moment au haut du
+perron, considérait l'élégant attelage de la voiture du vicomte. Ce sont
+vos chevaux alezans... Saint-Remy?
+
+--Oui...
+
+--Et votre gros Edwards... quelle tournure!... Voilà ce qui s'appelle un
+cocher de bonne maison!... Voyez comme il a bien ses chevaux dans la
+main!... Il faut être juste, il n'y a pourtant que ce diable de
+Saint-Remy pour avoir ce qu'il y a de mieux en tout.
+
+--Mme de Lucenay et son cousin vous attendent, mon cher, dit M. de
+Saint-Remy avec amertume.
+
+--C'est pardieu vrai... suis-je grossier... Au revoir, Saint-Remy... Ah!
+j'oubliais, dit le duc en s'arrêtant au milieu du perron, si vous n'avez
+rien de mieux à faire, venez donc dîner avec nous demain; lord Dudley
+m'a envoyé d'Écosse des grouses (coqs de bruyère). Figurez-vous que
+c'est quelque chose de monstrueux... C'est dit, n'est-ce pas?
+
+Et le duc rejoignit sa femme et Conrad.
+
+Saint-Remy, resté seul sur le perron, vit la voiture partir.
+
+La sienne s'avança.
+
+Il y monta en jetant un regard de colère, de haine et de désespoir sur
+cette maison, où il était entré si souvent en maître, et qu'il quittait
+ignominieusement chassé.
+
+--Chez moi! dit-il brusquement.
+
+--À l'hôtel! dit le valet de pied à Edwards, en fermant la portière. On
+comprend quelles furent les pensées amères et désolantes de Saint-Remy
+en revenant chez lui.
+
+Au moment où il rentra, Boyer, qui l'attendait sous le péristyle, lui
+dit:
+
+--M. le comte est en haut qui attend M. le vicomte.
+
+--C'est bien...
+
+--Il y a aussi là un homme à qui M. le vicomte a donné rendez-vous à dix
+heures, M. Petit-Jean...
+
+--Bien, bien. Oh! quelle soirée! dit Florestan en montant rejoindre son
+père, qu'il trouva dans le salon du premier étage, où s'était passée
+leur entrevue du matin.
+
+--Mille pardons! mon père, de ne pas m'être trouvé ici lors de votre
+arrivée... mais je...
+
+--L'homme qui a en main cette traite fausse est-il ici? dit le comte en
+interrompant son fils.
+
+--Oui, mon père, il est en bas.
+
+--Faites-le monter...
+
+Florestan sonna; Boyer parut.
+
+--Dites à M. Petit-Jean de monter.
+
+--Oui, monsieur le vicomte. Et Boyer sortit.
+
+--Combien vous êtes bon, mon père, de vous être souvenu de votre
+promesse.
+
+--Je me souviens toujours de ce que je promets...
+
+--Que de reconnaissance!... Comment jamais vous prouver...
+
+--Je ne voulais pas que mon nom fût déshonoré... Il ne le sera pas...
+
+--Il ne le sera pas!... non... et il ne le sera plus, je vous le jure,
+mon père...
+
+Le comte regarda son fils d'un air singulier et il répéta:
+
+--Non, il ne le sera plus.
+
+Puis il ajouta d'un air sardonique:
+
+--Vous êtes devin?
+
+--C'est que je lis ma résolution dans mon coeur.
+
+Le père de Florestan ne répondit rien.
+
+Il se promena de long en large dans la chambre, les deux mains plongées
+dans les poches de sa longue redingote.
+
+Il était pâle.
+
+--Monsieur Petit-Jean, dit Boyer en introduisant un homme à figure
+basse, sordide et rusée.
+
+--Où est cette traite? dit le comte.
+
+--La voici, monsieur, dit Petit-Jean (l'homme de paille de Jacques
+Ferrand le notaire), en présentant le titre au comte.
+
+--Est-ce bien cela? dit celui-ci à son fils, en lui montrant la traite
+d'un coup d'oeil.
+
+--Oui, mon père.
+
+Le comte tira de la poche de son gilet vingt-cinq billets de mille
+francs, les remit à son fils et lui dit:
+
+--Payez!
+
+Florestan paya et prit la traite avec un profond soupir de satisfaction.
+
+M. Petit-Jean plaça soigneusement les billets dans un vieux portefeuille
+et salua.
+
+M. de Saint-Remy sortit avec lui du salon, pendant que Florestan
+déchirait prudemment la traite.
+
+«Au moins les vingt-cinq mille francs de Clotilde me restent. Si rien ne
+se découvre... c'est une consolation. Mais comme elle m'a traité!... Ah
+çà! qu'est-ce que mon père peut avoir à dire à M. Petit-Jean?»
+
+Le bruit d'une serrure que l'on fermait à double tour fit tressaillir le
+vicomte.
+
+Son père rentra.
+
+Sa pâleur avait augmenté.
+
+--Il me semble, mon père, avoir entendu fermer la porte de mon cabinet?
+
+--Oui, je l'ai fermée.
+
+--Vous, mon père? Et pourquoi? demanda Florestan stupéfait.
+
+--Je vais vous le dire.
+
+Et le comte se plaça de manière à ce que son fils ne pût passer par
+l'escalier dérobé qui conduisait au rez-de-chaussée.
+
+Florestan, inquiet, commençait à remarquer la physionomie sinistre de
+son père et suivait tous ses mouvements avec défiance.
+
+Sans pouvoir se l'expliquer, il ressentait une vague terreur.
+
+--Mon père... qu'avez-vous?
+
+--Ce matin, en me voyant, votre seule pensée a été celle-ci: «Mon père
+ne laissera pas déshonorer son nom, il payera... si je parviens à
+l'étourdir par quelques feintes paroles de repentir.»
+
+--Ah! pouvez-vous croire que...?
+
+--Ne m'interrompez pas... Je n'ai pas été votre dupe: il n'y a chez vous
+ni honte, ni regrets, ni remords: vous êtes vicié jusqu'au coeur, vous
+n'avez jamais eu un sentiment honnête; vous n'avez pas volé tant que
+vous avez possédé de quoi satisfaire vos caprices, c'est ce qu'on
+appelle la probité des riches de votre espèce; puis sont venues les
+indélicatesses, puis les bassesses, puis le crime, les faux. Ceci n'est
+que la première période de votre vie... elle est belle et pure, comparée
+à celle qui vous attendrait...
+
+--Si je ne changeais pas de conduite, je l'avoue; mais j'en changerai,
+mon père, je vous l'ai juré.
+
+--Vous n'en changeriez pas...
+
+--Mais...
+
+--Vous n'en changeriez pas... Chassé de la société où vous avez
+jusqu'ici vécu, vous deviendriez bientôt criminel à la manière des
+misérables parmi lesquels vous serez rejeté, voleur inévitablement...
+et, si besoin est, assassin. Voilà votre avenir.
+
+--Assassin!... Moi!...
+
+--Oui, parce que vous êtes lâche!
+
+--J'ai eu des duels, et j'ai prouvé...
+
+--Je vous dis que vous êtes lâche! Vous avez préféré l'infamie à la
+mort! Un jour viendrait où vous préféreriez l'impunité de vos nouveaux
+crimes à la vie d'autrui. Cela ne peut pas être, je ne veux pas que cela
+soit. J'arrive à temps pour sauver du moins désormais mon nom d'un
+déshonneur public. Il faut en finir.
+
+--Comment, mon père... en finir! Que voulez-vous dire? s'écria Florestan
+de plus en plus effrayé de l'expression redoutable de la figure de son
+père et de sa pâleur croissante.
+
+Tout à coup on heurta violemment à la porte du cabinet; Florestan fit un
+mouvement pour aller ouvrir, afin de mettre un terme à une scène qui
+l'effrayait, mais le comte le saisit d'une main de fer et le retint.
+
+--Qui frappe? demanda le comte.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!... Ouvrez!... dit une voix.
+
+--Ce faux n'était donc pas le dernier? s'écria le comte à voix basse, en
+regardant son fils d'un air terrible.
+
+--Si, mon père... je vous le jure, dit Florestan en tâchant en vain de
+se débarrasser de la vigoureuse étreinte de son père.
+
+--Au nom de la loi... ouvrez!... répéta la voix.
+
+--Que voulez-vous? demanda le comte.
+
+--Je suis le commissaire de police; je viens procéder à des
+perquisitions pour un vol de diamants dont est accusé M. de
+Saint-Remy... M. Baudoin, joaillier, a des preuves. Si vous n'ouvrez
+pas, monsieur... je serai obligé de faire enfoncer la porte.
+
+--Déjà voleur! Je ne m'étais pas trompé, dit le comte à voix basse. Je
+venais vous tuer... j'ai trop tardé.
+
+--Me tuer!
+
+--Assez de déshonneur sur mon nom; finissons: j'ai là deux pistolets...
+vous allez vous brûler la cervelle... sinon, moi, je vous la brûle, et
+je dirai que vous vous êtes tué de désespoir pour échapper à la honte.
+
+Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet
+et, de la main qu'il avait de libre, le présenta à son fils en lui
+disant:
+
+--Allons! finissons, si vous n'êtes pas un lâche!
+
+Après de nouveaux et inutiles efforts pour échapper aux mains du comte,
+son fils se renversa en arrière, frappé d'épouvante, et devint livide.
+
+Au regard terrible, inexorable de son père, il vit qu'il n'y avait
+aucune pitié à attendre de lui.
+
+--Mon père! s'écria-t-il.
+
+--Il faut mourir!
+
+--Je me repens!
+
+--Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils ébranlent la porte!
+
+--J'expierai mes fautes!
+
+--Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue?
+
+--Grâce!
+
+--La porte va céder! Tu l'auras voulu!...
+
+Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan.
+
+Le bruit extérieur annonçait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait
+résister plus longtemps.
+
+Le vicomte se vit perdu.
+
+Une résolution soudaine et désespérée éclata sur son front; il ne se
+débattit plus contre son père, et lui dit avec autant de fermeté que de
+résignation:
+
+--Vous avez raison, mon père... donnez cette arme. Assez d'infamie sur
+mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine
+d'être disputée. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis lâche. Et
+il étendit sa main vers le pistolet.--Mais, au moins, un mot, un seul
+mot de consolation, de pitié, d'adieu, dit Florestan.
+
+Et ses lèvres tremblantes, sa pâleur, sa physionomie bouleversée
+annonçaient l'émotion terrible de ce moment suprême.
+
+«Si c'était mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en hésitant
+à lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins
+hésiter devant ce sacrifice.»
+
+Un long craquement de la porte du cabinet annonça qu'elle venait d'être
+forcée.
+
+--Mon père... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un
+bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et
+pardonnez-moi!
+
+Malgré sa dureté, le comte ne put s'empêcher de tressaillir et de dire
+d'une voix émue:
+
+--Je vous pardonne.
+
+--Mon père... la porte s'ouvre... allez à eux... qu'on ne vous soupçonne
+pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'empêcheraient d'en
+finir... Adieu.
+
+Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pièce voisine.
+
+Florestan se posa le canon du pistolet sur le coeur.
+
+Le coup partit au moment où le comte, pour échapper à cet horrible
+spectacle, détournait la vue et se précipitait hors du salon, dont les
+portières se refermèrent sur lui.
+
+Au bruit de l'explosion, à la vue du comte pâle et égaré, le commissaire
+s'arrêta subitement près du seuil de la porte, faisant signe à ses
+agents de ne pas avancer.
+
+Averti par Boyer que le vicomte était enfermé avec son père, le
+magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur.
+
+--Mort!... s'écria le comte en cachant sa figure dans ses mains...
+mort!!! répéta-t-il avec accablement. Cela était juste... mieux vaut la
+mort que l'infamie... mais c'est affreux!
+
+--Monsieur, dit tristement le magistrat après quelques minutes de
+silence, épargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison...
+Maintenant il me reste à remplir un autre devoir plus pénible encore que
+celui qui m'appelait ici.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant à la victime
+du vol, vous pouvez lui dire de se présenter chez M. Dupont, banquier.
+
+--Rue de Richelieu... il est bien connu, répondit le magistrat.
+
+--À quelle somme sont estimés les diamants volés?
+
+--À trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a
+achetés, et par laquelle le vol s'est découvert, en a donné cette
+somme... à votre fils.
+
+--Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve
+après-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui.
+
+Le commissaire s'inclina.
+
+Le comte sortit.
+
+Après le départ de ce dernier, le magistrat, profondément touché de
+cette scène inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les
+portières étaient baissées.
+
+Il les souleva avec émotion.
+
+--Personne!... s'écria-t-il stupéfait, en regardant autour du salon et
+n'y voyant pas la moindre trace de l'événement tragique qui avait dû s'y
+passer.
+
+Puis, remarquant la petite porte pratiquée dans la tenture, il y courut.
+
+Elle était fermée du côté de l'escalier dérobé.
+
+--C'était une ruse... c'est par là qu'il aura pris la fuite!
+s'écria-t-il avec dépit.
+
+En effet, le vicomte, devant son père, s'était posé le pistolet sur le
+coeur, mais il avait ensuite fort habilement tiré par-dessous son bras
+et avait prestement disparu.
+
+Malgré les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put
+retrouver Florestan.
+
+Pendant l'entretien de son père et du commissaire, il avait rapidement
+gagné le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle déserte et enfin
+les Champs-Élysées.
+
+Le tableau de cette ignoble dépravation dans l'opulence est chose
+triste...
+
+Nous le savons.
+
+Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement
+leurs misères, leurs vices, leurs crimes.
+
+Rien de plus fréquent et de plus affligeant que ces prodigalités
+insensées, stériles, que nous venons de peindre, et qui toujours
+entraînent ruine, déconsidération, bassesse ou infamie.
+
+C'est un spectacle déplorable... funeste... autant voir un florissant
+champ de blé inutilement ravagé par une horde de bêtes fauves.
+
+Sans doute l'héritage, la propriété sont et doivent être inviolables,
+sacrés...
+
+La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunément et
+magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes.
+
+Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui
+existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel.
+
+Mais, par cela même que ces disproportions inévitables sont consacrées,
+protégées par la loi, ceux qui possèdent tant de biens en doivent user
+moralement comme ceux qui ne possèdent que probité, résignation, courage
+et ardeur au travail.
+
+Aux yeux de la raison, du droit humain et même de l'intérêt social bien
+entendu, une grande fortune serait un dépôt héréditaire, confié à des
+mains prudentes, fermes, habiles, généreuses, qui, chargées à la fois de
+faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser,
+vivifier, améliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son
+rayonnement splendide et salutaire.
+
+Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares.
+
+Que de jeunes gens comme Saint-Remy (à l'infamie près), maîtres à vingt
+ans d'un patrimoine considérable, le dissipent follement dans
+l'oisiveté, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux
+ces biens et pour eux et pour autrui!
+
+D'autres, effrayés de l'instabilité des choses humaines, thésaurisent
+d'une manière sordide.
+
+Enfin ceux-là, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se
+livrent, forcément dupes ou fripons, à cet agiotage hasardeux, immoral,
+que le pouvoir encourage et patronne.
+
+Comment en serait-il autrement?
+
+Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'économie individuelle
+et par cela même sociale, qui les donne à la jeunesse inexpérimentée?
+
+Personne.
+
+Le riche est jeté au milieu de la société avec sa richesse, comme le
+pauvre avec sa pauvreté.
+
+On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de
+l'autre.
+
+On ne songe pas plus à moraliser la fortune que l'infortune.
+
+N'est-ce pas au pouvoir à remplir cette grande et noble tâche?
+
+Si, prenant enfin en pitié les misères, les douleurs toujours
+croissantes des travailleurs encore résignés... réprimant une
+concurrence mortelle à tous, abordant enfin l'imminente question de
+l'organisation du travail, il donnait lui-même le salutaire exemple de
+l'association des capitaux et du labeur...
+
+Mais d'une association honnête, intelligente, équitable, qui assurerait
+le bien-être de l'artisan sans nuire à la fortune du riche... et qui,
+établissant entre ces deux classes des liens d'affection, de
+reconnaissance, sauvegarderait à jamais la tranquillité de l'État...
+
+Combien seraient puissantes les conséquences d'un tel enseignement
+pratique!
+
+Parmi les riches, qui hésiterait alors:
+
+Entre les chances improbes, désastreuses de l'agiotage,
+
+Les farouches jouissances de l'avarice,
+
+Les folles vanités d'une dissipation ruineuse,
+
+Ou un placement à la fois fructueux, bienfaisant, qui répandrait
+l'aisance, la moralité, le bonheur, la joie dans vingt familles?...
+
+
+
+
+X
+
+Les adieux
+
+
+ ...J'ai cru--j'ai vu--je pleure...
+
+ WORDSWORTH
+
+Le lendemain de cette soirée où le comte de Saint-Remy avait été si
+indignement joué par son fils, une scène touchante se passait à
+Saint-Lazare, à l'heure de la récréation des détenues.
+
+Ce jour-là, pendant la promenade des autres prisonnières, Fleur-de-Marie
+était assise sur un banc avoisinant le bassin du préau, et déjà surnommé
+le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les
+détenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce
+influence de la jeune fille avait encore augmenté.
+
+La Goualeuse affectionnait ce banc situé près du bassin, parce qu'au
+moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce réservoir lui
+rappelait la verdure des champs, de même que l'eau limpide dont il était
+rempli lui rappelait la petite rivière du village de Bouqueval.
+
+Pour le regard attristé du prisonnier, une touffe d'herbe est une
+prairie... une fleur est un parterre...
+
+Confiante dans les affectueuses promesses de Mme d'Harville,
+Fleur-de-Marie s'était attendue depuis deux jours à quitter
+Saint-Lazare.
+
+Quoiqu'elle n'eût aucune raison de s'inquiéter du retard que l'on
+apportait à sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du
+malheur, osait à peine espérer d'être libre...
+
+Depuis son retour parmi ces créatures, dont l'aspect, dont le langage
+ravivaient à chaque instant dans son âme le souvenir incurable de sa
+première honte, la tristesse de Fleur-de-Marie était devenue plus
+accablante encore.
+
+Ce n'est pas tout.
+
+Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'épouvante pour elle,
+naissait de l'exaltation passionnée de sa reconnaissance envers
+Rodolphe.
+
+Chose étrange! elle ne sondait la profondeur de l'abîme où elle avait
+été plongée que pour mesurer la distance qui la séparait de cet homme
+dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme à la fois d'une
+bonté si auguste... et d'une puissance si redoutable aux méchants...
+
+Malgré le respect dont était empreinte son adoration pour lui,
+quelquefois hélas! Fleur-de-Marie craignait de reconnaître dans cette
+adoration les caractères de l'amour, mais d'un amour aussi caché que
+profond, aussi chaste que caché, aussi désespéré que chaste.
+
+La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son coeur cette désolante
+révélation qu'après son entretien avec Mme d'Harville, éprise elle-même
+pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.
+
+Après le départ et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait
+dû être transportée de joie en songeant à ses amis de Bouqueval, à
+Rodolphe qu'elle allait revoir...
+
+Il n'en fut rien.
+
+Son coeur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient à son souvenir
+les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de Mme
+d'Harville, lorsque la pauvre prisonnière s'était élevée jusqu'à
+l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.
+
+Par une singulière intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une
+partie du secret de Mme d'Harville.
+
+«L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a blessé cette jeune
+dame si belle et d'un rang si élevé, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant
+je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie
+dédaigneuse...
+
+«Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime
+aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgré moi?...
+
+«L'aimer... moi, moi... créature à jamais flétrie, ingrate et misérable
+que je suis... oh! si cela était... mieux vaudrait cent fois la mort...»
+
+Hâtons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vouée à tous
+les martyres, s'exagérait ce qu'elle appelait son amour.
+
+À sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration
+involontaire pour la grâce, la force, la beauté qui le distinguaient
+entre tous; rien de plus immatériel, rien de plus pur que cette
+admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beauté
+physique est toujours attrayante.
+
+Et puis enfin, la voix du sang, si souvent niée, muette, ignorante ou
+méconnue, se fait parfois entendre; ces élans de tendresse passionnée
+qui entraînaient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait,
+parce que, dans son ignorance, elle en dénaturait la tendance, ces élans
+résultaient de mystérieuses sympathies, aussi évidentes mais aussi
+inexplicables que la ressemblance des traits...
+
+En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle était fille de Rodolphe, se
+fût expliqué la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors,
+complètement éclairée, elle eût admiré, sans scrupule, la beauté de son
+père.
+
+Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle dût
+s'attendre d'un moment à l'autre, d'après la promesse de Mme d'Harville,
+à quitter Saint-Lazare.
+
+Fleur-de-Marie, mélancolique et pensive, était donc assise sur un banc
+auprès du bassin, regardant avec une sorte d'intérêt machinal les jeux
+de quelques oiseaux effrontés qui venaient s'ébattre sur les margelles
+de pierre. Un moment elle avait cessé de travailler à une petite
+brassière d'enfant qu'elle finissait d'ourler.
+
+Est-il besoin de dire que cette brassière appartenait à la nouvelle
+layette si généreusement offerte à Mont-Saint-Jean par les prisonnières,
+grâce à la touchante intervention de Fleur-de-Marie?
+
+La pauvre et difforme protégée de la Goualeuse était assise à ses pieds;
+tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps à autre elle
+jetait sur sa bienfaitrice un regard à la fois reconnaissant, timide et
+dévoué... le regard du chien sur son maître.
+
+La beauté, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient
+à cette femme avilie autant d'attrait que de respect.
+
+Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations
+d'un coeur même dégradé, qui, pour la première fois, s'ouvre à la
+reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean à
+même d'éprouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour
+elle.
+
+Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit légèrement,
+essuya une larme et se remit à coudre avec activité.
+
+--Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la
+récréation, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean à la Goualeuse.
+
+--Je n'ai pas donné d'argent pour acheter la layette... je dois fournir
+ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille.
+
+--Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne
+toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon
+enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on traînait dans la boue de
+la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont
+été très-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous? Ô vous!... comment
+donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre créature en hésitant et
+très-embarrassée d'exprimer sa pensée. Tenez, reprit-elle, voilà le
+soleil, n'est-ce pas? Voilà le soleil?...
+
+--Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous écoute, répondit
+Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure
+de sa compagne.
+
+--Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement,
+je veux me mêler de parler... et je ne le sais pas...
+
+--Dites toujours, Mont-Saint-Jean.
+
+--Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonnière en contemplant
+Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons
+yeux... voyons, je vas tâcher de dire ce que je voulais; voilà le
+soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il égaie la prison, il est bien
+agréable à voir et à sentir, pas vrai?
+
+--Sans doute...
+
+--Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et
+si on est reconnaissant pour lui, à plus forte raison pour...
+
+--Pour celui qui l'a créé, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez
+raison... aussi celui-là on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu.
+
+--C'est ça... voilà mon idée, s'écria joyeusement la prisonnière; c'est
+ça: je dois être reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous
+prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez
+rendues bonnes pour moi, au lieu de méchantes qu'elles étaient.
+
+--C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi.
+
+--Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et
+par vous et par les autres.
+
+--Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu
+qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier.
+
+--Ah! dame... alors, peut-être bien... puisque vous le dites, reprit la
+prisonnière indécise; si ça vous fait plaisir... comme ça... à la bonne
+heure...
+
+--Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la
+meilleure manière de me prouver que vous m'aimez un peu...
+
+--Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous
+souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres détenues pour les
+empêcher de me battre? «Ce n'est pas seulement elle que vous battez...
+c'est aussi son enfant...» Eh bien!... c'est tout de même, pour vous
+aimer; ça n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi
+pour mon enfant...
+
+--Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant
+cela.
+
+Et Fleur-de-Marie émue tendit sa main à sa compagne.
+
+--Quelle belle petite menotte de fée!... Est-elle blanche et mignonne!
+dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle eût craint de toucher,
+de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante.
+
+Pourtant, après un moment d'hésitation, elle effleura respectueusement
+de ses lèvres le bout des doigts effilés que lui présentait
+Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit à la
+contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.
+
+--Mais venez donc vous asseoir là... près de moi, lui dit la Goualeuse.
+
+--Oh! pour ça non, par exemple... jamais... jamais...
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave
+Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses
+pareils.
+
+--Vous êtes folle... Il n'y a aucune différence entre nous deux...
+
+--Aucune différence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous
+vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez...
+qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi là, à genoux, vous bien,
+bien regarder comme tout à l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je
+sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-être... On dit
+que quelquefois par un regard... ça arrive.
+
+Puis, par un scrupule d'une incroyable délicatesse chez une créature de
+cette espèce, craignant d'avoir peut-être humilié ou blessé
+Fleur-de-Marie par ce voeu singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement:
+
+--Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me
+permettrais pas de vous regarder dans cette idée-là... sans que vous me
+le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que ça
+me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il
+n'a pas demandé à naître, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il
+deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. Hélas!... oui...
+qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?
+
+La Goualeuse tressaillit à ces paroles.
+
+En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette misérable, avilie,
+dégradée, pauvre et méprisée?... Quel sort!... Quel avenir!...
+
+--Ne pensez pas à cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; espérez
+que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin.
+
+--Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit
+amèrement Mont-Saint-Jean en secouant la tête; je vous ai rencontrée...
+vous, c'est déjà un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous
+offenser, j'aurais mieux aimé que mon enfant ait eu ce bonheur-là que
+moi. Ce voeu-là... c'est tout ce que je peux lui donner.
+
+--Priez, priez... Dieu vous exaucera.
+
+--Allons, je prierai, si ça vous fait plaisir, la Goualeuse, ça me
+portera peut-être bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me
+battait, et que j'étais le _pâtiras_ de tout le monde, qu'il se
+trouverait là un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce,
+serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et
+si méchante?...
+
+--Oui, mais la Louve a été bien bonne pour vous... quand elle a réfléchi
+que vous étiez doublement à plaindre.
+
+--Oh! ça c'est vrai... grâce à vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais
+dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour,
+demandé à changer de quartier, la Louve... elle qui, malgré ses colères,
+avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous?
+
+--Elle est un peu capricieuse...
+
+--C'est drôle... une femme qui est venue ce matin du quartier de la
+prison où est la Louve dit qu'elle est toute changée...
+
+--Comment cela?
+
+--Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste...
+triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le
+dos et ne vous répond pas. À présent la voir muette, elle qui criait
+toujours, c'est étonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit
+encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.
+
+--Quoi donc?
+
+--Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est
+impossible.
+
+--Pauvre Louve! c'est à cause de moi qu'elle a voulu changer de
+quartier... je l'ai chagrinée sans le vouloir, dit la Goualeuse en
+soupirant.
+
+--Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...
+
+À ce moment l'inspectrice, Mme Armand, entra dans le préau. Après avoir
+cherché des yeux Fleur-de-Marie, elle vint à elle l'air satisfait et
+souriant.
+
+--Bonne nouvelle, mon enfant...
+
+--Que dites-vous, madame? s'écria la Goualeuse en se levant.
+
+--Vos amis ne vous ont pas oubliée, ils ont obtenu votre mise en
+liberté... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis.
+
+--Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et
+l'émotion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle pâlit, mit sa main
+sur son coeur qui battait avec violence et retomba sur son banc.
+
+--Calmez-vous, mon enfant, lui dit Mme Armand avec bonté, heureusement
+ces secousses-là sont sans danger.
+
+--Ah! madame, que de reconnaissance!...
+
+--C'est sans doute Mme d'Harville qui a obtenu votre liberté... Il y a
+là une vieille dame chargée de vous conduire chez des personnes qui
+s'intéressent à vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai
+quelques mots à dire à l'atelier.
+
+Il serait difficile de peindre l'expression de morne désolation qui
+assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange
+sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare.
+
+La douleur de cette femme était moins causée par la crainte de redevenir
+le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir séparée du
+seul être qui lui eût jamais témoigné quelque intérêt.
+
+Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux
+deux touffes de cheveux hérissés qui sortaient en désordre de son vieux
+bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction
+faisant place à l'abattement, elle laissa retomber sa tête et resta
+muette, immobile, le front caché dans ses mains, les coudes appuyés sur
+ses genoux.
+
+Malgré sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'empêcher de
+frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Maître d'école, se
+rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas
+informer ses bienfaiteurs de son triste sort.
+
+Mais ces funestes pensées s'effacèrent bientôt de l'esprit de
+Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, Mme Georges,
+Rodolphe, à qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui
+semblait même que le sentiment exalté qu'elle se reprochait d'éprouver
+pour son bienfaiteur, n'étant plus nourri par le chagrin et par la
+solitude, se calmerait dès qu'elle reprendrait ses occupations
+rustiques, qu'elle aimait tant à partager avec les bons et simples
+habitants de la ferme.
+
+Étonnée du silence de sa compagne, silence dont elle ne soupçonnait pas
+la cause, la Goualeuse lui toucha légèrement l'épaule, en disant:
+
+--Mont-Saint-Jean, puisque me voilà libre... ne pourrais-je pas vous
+être utile à quelque chose?
+
+En sentant la main de la Goualeuse, la prisonnière tressaillit, laissa
+retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son
+visage ruisselant de larmes.
+
+Une si amère douleur éclatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa
+laideur disparaissait.
+
+--Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez!
+
+--Vous vous en allez! murmura la détenue d'une voix entrecoupée de
+sanglots; je n'avais pourtant jamais pensé que d'un moment à l'autre
+vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus...
+jamais...
+
+--Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amitié...
+Mont-Saint-Jean.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais déjà tant... Quand
+j'étais là assise par terre, à vos pieds... il me semblait que j'étais
+sauvée... que je n'avais plus rien à craindre. Ce n'est pas pour les
+coups que les autres vont peut-être recommencer à me donner que je dis
+cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous étiez ma
+bonne chance et que vous porteriez bonheur à mon enfant, rien que parce
+que vous aviez eu pitié de moi... C'est vrai, allez, ça; quand on est
+habitué à être maltraité, on est plus sensible que d'autres à la bonté.
+Puis, s'interrompant pour éclater encore en sanglots, elle s'écria:
+Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... ça devait arriver un jour
+ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pensé... C'est fini...
+plus rien... plus rien...
+
+--Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous
+souviendrez de moi.
+
+--Oh! pour ça on me couperait en morceaux plutôt que de me faire vous
+renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues,
+que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le
+premier mot que j'apprendrai à mon enfant, ça sera votre nom, la
+Goualeuse, car il vous aura dû de n'être pas mort de froid...
+
+--Écoutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touchée de
+l'affection de cette misérable, je ne puis rien vous promettre pour
+vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour
+votre enfant... c'est différent... il est innocent de tout, lui, et les
+personnes dont je vous parle voudront peut-être bien se charger de le
+faire élever quand vous pourrez vous en séparer...
+
+--M'en séparer... jamais, oh! jamais, s'écria Mont-Saint-Jean avec
+exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compté
+sur lui...
+
+--Mais... comment l'élèverez-vous? Fille ou garçon, il faut qu'il soit
+honnête, et pour cela...
+
+--Il faut qu'il mange un pain honnête, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je
+crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en
+sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai
+chiffonnière, balayeuse des rues, mais honnête; on doit ça, sinon à soi,
+du moins à son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle
+avec une sorte de fierté.
+
+--Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la
+Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je
+l'espère, le placer à la campagne chez de braves gens qui en feraient
+une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps
+en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-être moyen de vous en
+rapprocher tout à fait; à la campagne on vit de si peu!
+
+--Mais m'en séparer, m'en séparer! Je mettais toute ma joie en lui, moi
+qui n'ai rien qui m'aime.
+
+--Il faut songer plus à lui qu'à vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans
+deux ou trois jours j'écrirai à Mme Armand, et, si la demande que je
+compte faire en faveur de votre enfant réussit, vous n'aurez plus à dire
+de lui ce qui tout à l'heure m'a tant navrée: «Hélas! mon Dieu, que
+deviendra-t-il?»
+
+L'inspectrice, Mme Armand, interrompit cet entretien; elle venait
+chercher Fleur-de-Marie. Après avoir de nouveau éclaté en sanglots et
+baigné de larmes désespérées les mains de la jeune fille,
+Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne
+songeant pas même à la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire à
+propos de son enfant.
+
+--Pauvre créature! dit Mme Armand en sortant du préau suivie de
+Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion
+d'elle.
+
+En apprenant que la Goualeuse était graciée, les autres détenues, loin
+de se montrer jalouses de cette faveur, en témoignèrent leur joie;
+quelques-unes entourèrent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins
+de cordialité, la félicitèrent franchement de sa prompte sortie de
+prison.
+
+--C'est égal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer
+un bon moment... c'est quand nous avons boursillé pour la layette de
+Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela à Saint-Lazare.
+
+Lorsque Fleur-de-Marie eut quitté le bâtiment des prisons sous la
+conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit:
+
+--Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire où vous déposerez vos
+vêtements de détenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par
+leur simplicité rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez être
+heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes
+recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer.
+Mais... tenez... je ne suis guère raisonnable, dit Mme Armand, dont les
+yeux se mouillèrent de larmes; il m'est impossible de vous cacher
+combien je m'étais déjà attachée à vous, pauvre petite! Puis, voyant le
+regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta:
+Vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'attrister ainsi votre départ?
+
+--Ah! madame... n'est-ce pas grâce à votre recommandation que cette
+jeune dame, à qui je dois ma liberté, s'est intéressée à mon sort?
+
+--Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne
+m'avaient pas trompée.
+
+À ce moment une cloche sonna.
+
+--Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu,
+encore adieu, ma chère enfant!...
+
+Et Mme Armand, aussi émue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement;
+puis elle dit à un des employés de la maison:
+
+--Conduisez mademoiselle au vestiaire.
+
+Un quart d'heure après, Fleur-de-Marie, vêtue en paysanne ainsi que nous
+l'avons vue à la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, où
+l'attendait Mme Séraphin.
+
+La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette
+malheureuse enfant pour la conduire à l'île du Ravageur.
+
+
+
+
+XI
+
+Souvenirs
+
+
+Jacques Ferrand avait facilement et promptement obtenu la liberté de
+Fleur-de-Marie, liberté qui dépendait d'une simple décision
+administrative.
+
+Instruit par la Chouette du séjour de la Goualeuse à Saint-Lazare, il
+s'était aussitôt adressé à l'un de ses clients, homme honorable et
+influent, lui disant qu'une jeune fille, d'abord égarée mais sincèrement
+repentante et récemment enfermée à Saint-Lazare, risquait, par le
+contact des autres prisonnières, de voir s'affaiblir peut-être ses
+bonnes résolutions. Cette jeune fille lui ayant été vivement recommandée
+par des personnes respectables qui devaient se charger d'elle à sa
+sortie de prison, avait ajouté Jacques Ferrand, il priait son
+tout-puissant client, au nom de la morale, de la religion et de la
+réhabilitation future de cette infortunée, de solliciter sa libération.
+
+Enfin le notaire, pour se mettre à l'abri de toute recherche ultérieure,
+avait surtout et instamment prié son client de ne pas le nommer dans
+l'accomplissement de cette bonne oeuvre; ce voeu, attribué à la modestie
+philanthropique de Jacques Ferrand, homme aussi pieux que respectable,
+fut scrupuleusement observé: la liberté de Fleur-de-Marie fut demandée
+et obtenue au seul nom du client qui, pour comble d'obligeance, envoya
+directement à Jacques Ferrand l'ordre de sortie, afin qu'il pût
+l'adresser aux protecteurs de la jeune fille.
+
+Mme Séraphin, en remettant cet ordre au directeur de la prison, ajouta
+qu'elle était chargée de conduire la Goualeuse auprès des personnes qui
+s'intéressaient à elle.
+
+D'après les excellents renseignements donnés par l'inspectrice à Mme
+d'Harville sur Fleur-de-Marie, personne ne douta que celle-ci ne dût sa
+liberté à l'intervention de la marquise.
+
+La femme de charge du notaire ne pouvait donc en rien exciter la
+défiance de sa victime.
+
+Mme Séraphin avait, selon l'occasion et ainsi qu'on le dit vulgairement,
+l'air bonne femme; il fallait assez d'observation pour remarquer quelque
+chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard patelin, dans son
+sourire hypocrite.
+
+Malgré sa profonde scélératesse, qui l'avait rendue complice ou
+confidente des crimes de son maître, Mme Séraphin ne put s'empêcher
+d'être frappée de la touchante beauté de cette jeune fille, qu'elle
+avait livrée tout enfant à la Chouette... et qu'elle conduisait alors à
+une mort certaine.
+
+--Eh bien! ma chère demoiselle, lui dit Mme Séraphin d'une voix
+mielleuse, vous devez être bien contente de sortir de prison?
+
+--Oh! oui, madame, et c'est, sans doute, à la protection de Mme
+d'Harville, qui a été si bonne pour moi...
+
+--Vous ne vous trompez pas... mais venez... nous sommes déjà un peu en
+retard... et nous avons une longue route à faire.
+
+--Nous allons à la ferme de Bouqueval, chez Mme Georges, n'est-ce pas...
+madame? s'écria la Goualeuse.
+
+--Oui... certainement, nous allons à la campagne... chez Mme Georges,
+dit la femme de charge pour éloigner tout soupçon de l'esprit de
+Fleur-de-Marie, puis elle ajouta, avec un air de malicieuse bonhomie:
+Mais ce n'est pas tout: avant de voir Mme Georges, une petite surprise
+vous attend; venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel _ouf_ vous
+allez pousser en sortant d'ici... chère demoiselle!... Allons,
+partons... Votre servante, messieurs.
+
+Et Mme Séraphin, après avoir salué le greffier et son commis, descendit
+avec la Goualeuse.
+
+Un gardien les suivait, chargé de faire ouvrir les portes.
+
+La dernière venait de se refermer, et les deux femmes se trouvaient sous
+le vaste porche qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis,
+lorsqu'elles se rencontrèrent avec une jeune fille qui venait sans doute
+visiter quelque prisonnière.
+
+C'était Rigolette... Rigolette toujours leste et coquette; un petit
+bonnet très-simple, mais bien frais et orné de faveurs cerise qui
+accompagnaient à merveille ses bandeaux de cheveux noirs, encadrait son
+joli minois: un col bien blanc se rabattait sur son long tartan brun.
+Elle portait au bras un cabas de paille; grâce à sa démarche de chatte
+attentive et proprette, ses brodequins à semelles épaisses étaient d'une
+propreté miraculeuse, quoiqu'elle vînt, hélas! de bien loin, la pauvre
+enfant.
+
+--Rigolette! s'écria Fleur-de-Marie en reconnaissant son ancienne
+compagne de prison[18] et de promenades champêtres.
+
+--La Goualeuse! dit à son tour la grisette.
+
+Et les deux jeunes filles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.
+
+Rien de plus enchanteur que le contraste de ces deux enfants de seize
+ans, tendrement embrassées, toutes deux si charmantes, et pourtant si
+différentes de physionomie et de beauté.
+
+L'une blonde, aux grands yeux bleus mélancoliques, au profil d'une
+angélique pureté idéale, un peu pâli, un peu attristé, un peu
+spiritualisé, de ces adorables paysannes de Greuze, d'un coloris si
+frais et si transparent... mélange ineffable de rêverie, de candeur et
+de grâce...
+
+L'autre, brune piquante, aux joues rondes et vermeilles, aux jolis yeux
+noirs, au rire ingénu, à la mine éveillée, type ravissant de jeunesse,
+d'insouciance et de gaieté, exemple rare et touchant du bonheur dans
+l'indigence, de l'honnêteté dans l'abandon et de la joie dans le
+travail.
+
+Après l'échange de leurs naïves caresses, les deux jeunes filles se
+regardèrent...
+
+Rigolette était radieuse de cette rencontre... Fleur-de-Marie confuse...
+
+La vue de son amie lui rappelait le peu de jours de bonheur calme qui
+avait précédé sa dégradation première.
+
+--C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette...
+
+--Mon Dieu, oui, quelle douce surprise!... Il y a si longtemps que nous
+ne sommes vues..., répondit la Goualeuse.
+
+--Ah! maintenant, je ne m'étonne plus de ne t'avoir pas rencontrée
+depuis six mois..., reprit Rigolette en remarquant les vêtements
+rustiques de la Goualeuse, tu habites donc la campagne?...
+
+--Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-Marie en baissant les
+yeux...
+
+--Et tu viens, comme moi, voir quelqu'un en prison?
+
+--Oui... je venais... je viens de voir quelqu'un, dit Fleur-de-Marie en
+balbutiant et en rougissant de honte.
+
+--Et tu t'en retournes chez toi? Loin de Paris sans doute? Chère petite
+Goualeuse... toujours bonne: je te reconnais bien là... Te rappelles-tu
+cette pauvre femme en couches à qui tu avais donné ton matelas, du linge
+et le peu d'argent qui te restait, et que nous allions dépenser à la
+campagne... Car alors tu étais déjà folle de la campagne, toi...
+mademoiselle la villageoise.
+
+--Et toi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette; étais-tu complaisante!
+C'est pour moi que tu y venais pourtant.
+
+--Et pour moi aussi... car toi, qui étais toujours un peu sérieuse, tu
+devenais si contente, si gaie, si folle, une fois au milieu des champs
+ou des bois... que rien que de t'y voir... c'était pour moi un
+plaisir... Mais laisse-moi donc encore te regarder. Comme ce joli bonnet
+rond te va bien! Es-tu gentille ainsi! Décidément... c'était ta vocation
+de porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de porter un bonnet de
+grisette. Te voilà selon ton goût, tu dois être contente... Du reste, ça
+ne m'étonne pas... quand je ne t'ai plus vue, je me suis dit: «Cette
+bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris, c'est une vraie fleur
+des bois, comme dit la chanson, et ces fleurs-là ne vivent pas dans la
+capitale, l'air n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se sera
+mise en place chez de braves gens à la campagne: c'est ce que tu as
+fait, n'est-ce pas?»
+
+--Oui..., dit Fleur-de-Marie en rougissant.
+
+--Seulement... j'ai un reproche à te faire.
+
+--À moi?...
+
+--Tu aurais dû me prévenir... on ne se quitte pas ainsi du jour au
+lendemain... ou du moins sans donner de ses nouvelles.
+
+--Je... j'ai quitté Paris... si vite, dit Fleur-de-Marie de plus en plus
+confuse, que je n'ai pas pu...
+
+--Oh! je ne t'en veux pas, je suis trop contente de te revoir... Au
+fait, tu as eu bien raison de quitter Paris, va, c'est si difficile d'y
+vivre tranquille; sans compter qu'une pauvre fille isolée comme nous
+sommes peut tourner à mal sans le vouloir... Quand on n'a personne pour
+vous conseiller... on a si peu de défense... les hommes vous font
+toujours de si belles promesses; et puis, dame, quelquefois la misère
+est si dure... Tiens, te souviens-tu de la petite Julie qui était si
+gentille? Et de Rosine, la blonde aux yeux noirs?
+
+--Oui... je m'en souviens.
+
+--Eh bien! ma pauvre Goualeuse, elles ont été trompées toutes les deux,
+puis abandonnées, et enfin de malheur en malheur elles en sont tombées à
+être de ces vilaines femmes que l'on renferme ici...
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie qui baissa la tête et devint
+pourpre.
+
+Rigolette, se trompant sur le sens de l'exclamation de son amie, reprit:
+
+--Elles sont coupables, méprisables... même, si tu veux, je ne dis pas;
+mais, vois-tu, ma bonne Goualeuse, parce que nous avons eu le bonheur de
+rester honnêtes: toi, parce que tu as été vivre à la campagne auprès de
+braves paysans; moi, parce que je n'avais pas de temps à perdre avec les
+amoureux... que je leur préférais mes oiseaux, et que je mettais tout
+mon plaisir à avoir, grâce à mon travail, un petit ménage, bien
+gentil... il ne faut pas être trop sévère pour les autres; mon Dieu; qui
+sait... si l'occasion, la tromperie, la misère n'ont pas été pour
+beaucoup dans la mauvaise conduite de Rosine et de Julie... et si à leur
+place nous n'aurions pas fait comme elles!...
+
+--Oh! dit amèrement Fleur-de-Marie, je ne les accuse pas... je les
+plains...
+
+--Allons, allons, nous sommes pressées, ma chère demoiselle, dit Mme
+Séraphin en offrant son bras à sa victime avec impatience.
+
+--Madame, donnez-nous encore quelques moments; il y a si longtemps que
+je n'ai vu ma pauvre Goualeuse, dit Rigolette.
+
+--C'est qu'il est tard, mesdemoiselles; déjà trois heures, et nous avons
+une longue course à faire, répondit Mme Séraphin fort contrariée de
+cette rencontre; puis elle ajouta: Je vous donne encore dix minutes...
+
+--Et toi, reprit Fleur-de-Marie en prenant les mains de son amie dans
+les siennes, tu as un caractère si heureux; tu es toujours gaie?
+toujours contente?...
+
+--Je l'étais il y a quelques jours... contente et gaie, maintenant...
+
+--Tu as des chagrins?
+
+--Moi? Ah bien! oui, tu me connais... un vrai Roger-Bontemps... Je ne
+suis pas changée... mais malheureusement tout le monde n'est pas comme
+moi... Et comme les autres ont des chagrins, ça fait que j'en ai.
+
+--Toujours bonne...
+
+--Que veux-tu!... Figure-toi que je viens ici pour une pauvre fille...
+une voisine... la brebis du bon Dieu, qu'on accuse à tort et qui est
+bien à plaindre, va; elle s'appelle Louise Morel, c'est la fille d'un
+honnête ouvrier qui est devenu fou tant il était malheureux.
+
+Au nom de Louise Morel, une des victimes du notaire, Mme Séraphin
+tressaillit et regarda très-attentivement Rigolette.
+
+La figure de la grisette lui était absolument inconnue; néanmoins la
+femme de charge prêta dès lors beaucoup d'attention à l'entretien des
+deux jeunes filles.
+
+--Pauvre femme! reprit la Goualeuse, comme elle doit être contente de ce
+que tu ne l'oublies pas dans son malheur!
+
+--Ce n'est pas tout, c'est comme un sort; telle que tu me vois, je viens
+de bien loin... et encore d'une prison... mais d'une prison d'hommes.
+
+--D'une prison d'hommes, toi?...
+
+--Ah! mon Dieu oui, j'ai là une autre pauvre pratique bien triste...
+aussi tu vois mon cabas (et Rigolette le montra), il est partagé en
+deux, chacun a son côté: aujourd'hui j'apporte à Louise un peu de linge,
+et tantôt j'ai aussi porté quelque chose à ce pauvre Germain... mon
+prisonnier s'appelle Germain; tiens, je ne peux pas penser à ce qui
+vient de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer... c'est bête,
+je sais que cela n'en vaut pas la peine, mais enfin je suis comme ça.
+
+--Et pourquoi as-tu envie de pleurer?
+
+--Figure-toi que Germain est si malheureux d'être confondu avec ces
+mauvais hommes de la prison qu'il est tout accablé, n'ayant de goût à
+rien, ne mangeant pas et maigrissant à vue d'oeil... Je m'aperçois de
+ça, et je me dis: «Il n'a pas faim, je vais lui faire une petite
+friandise qu'il aimait bien quand il était mon voisin, ça le
+ragoûtera...» Quand je dis friandise, entendons-nous, c'étaient tout
+bonnement de belles pommes de terre jaunes, écrasées avec un peu de lait
+et du sucre; j'en emplis une jolie tasse bien propre, et tantôt je lui
+porte ça à sa prison en lui disant que j'avais préparé moi-même ce
+pauvre petit régal, comme autrefois, dans le bon temps, tu comprends; je
+croyais ainsi lui donner un peu envie de manger... Ah bien! oui...
+
+--Comment?
+
+--Ça lui a donné envie de pleurer; quand il a reconnu la tasse dans
+laquelle j'avais si souvent pris mon lait devant lui, il s'est mis à
+fondre en larmes... et, par-dessus le marché, j'ai fini par faire comme
+lui, quoique j'aie voulu m'en empêcher. Tu vois comme j'ai de la chance,
+je croyais bien faire... le consoler, et je l'ai attristé davantage
+encore.
+
+--Oui, mais ces larmes-là lui auront été si douces!
+
+--C'est égal, j'aurais autant aimé le consoler autrement; mais je te
+parle de lui sans te dire qui il est; c'est un ancien voisin à moi... le
+plus honnête garçon du monde, aussi doux, aussi timide qu'une jeune
+fille, et que j'aimais comme un camarade, comme un frère.
+
+--Oh! alors, je conçois que ses chagrins soient devenus les tiens.
+
+--N'est-ce pas? Mais tu vas voir comme il a bon coeur. Quand je me suis
+en allée, je lui ai demandé, comme toujours, ses commissions, lui disant
+en riant, afin de l'égayer un peu, que j'étais sa petite femme de ménage
+et que je serais bien exacte, bien active, pour garder sa pratique.
+Alors lui, s'efforçant de sourire, m'a demandé de lui apporter un des
+romans de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lus le soir pendant que
+je travaillais; ce roman-là s'appelle _Ivan... Ivanhoé..._ oui, c'est
+ça. J'aimais tant ce livre-là qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre
+Germain! il était si complaisant!...
+
+--C'est un souvenir de cet heureux temps passé qu'il veut avoir...
+
+--Certainement, puisqu'il m'a priée d'aller dans le même cabinet de
+lecture, non pour louer, mais pour acheter les mêmes volumes que nous
+lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un
+sacrifice, car il est aussi pauvre que nous.
+
+--Excellent coeur! dit la Goualeuse tout émue.
+
+--Te voilà aussi attendrie que moi... quand il m'a chargée de cette
+commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me
+sentais envie de pleurer, plus je tâchais de rire, car, pleurer deux
+fois dans une visite faite exprès pour l'égayer, c'était trop fort...
+Aussi, pour cacher ça, je me suis mise à lui rappeler les drôles
+d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant
+autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses,
+grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, ça m'a fendu le coeur; j'avais
+beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire
+comme lui; quand je l'ai quitté, il sanglotait et je me disais, furieuse
+de ma sottise: «Si c'est comme ça que je le console et que je l'égaie,
+c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le
+faire rire, c'est étonnant comme j'y réussis!»
+
+Au nom de Germain, autre victime du notaire, Mme Séraphin avait redoublé
+d'attention.
+
+--Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour être en prison? demanda
+Fleur-de-Marie.
+
+--Lui! s'écria Rigolette, dont l'attendrissement cédait à l'indignation,
+il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est
+aussi le dénonciateur de Louise.
+
+--De Louise, que tu viens voir ici?
+
+--Sans doute; elle était la servante du notaire, et Germain était son
+caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien
+injustement ce pauvre garçon... Mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que ce
+méchant homme est comme un enragé après ces deux malheureux, qui ne lui
+ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son
+tour...
+
+Rigolette prononça ces derniers mots avec une expression qui inquiéta
+Mme Séraphin. Se mêlant à la conversation, au lieu d'y demeurer
+étrangère, elle dit à Fleur-de-Marie d'un air patelin:
+
+--Ma chère demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je
+comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous intéresse, car moi,
+qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, ça me
+désole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si méchants! Et
+comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez,
+mademoiselle?
+
+Rigolette n'avait aucune raison de se défier de Mme Séraphin. Néanmoins,
+se souvenant des recommandations de Rodolphe, qui lui avait enjoint la
+plus grande réserve au sujet de la protection cachée qu'il accordait à
+Germain et à Louise, elle regretta de s'être laissé entraîner à dire:
+«Patience, chacun aura son tour.»
+
+--Ce méchant homme s'appelle M. Ferrand, madame, reprit donc Rigolette,
+ajoutant très-adroitement, pour réparer sa légère indiscrétion: Et c'est
+d'autant plus mal à lui de tourmenter Louise et Germain que personne ne
+s'intéresse à eux... excepté moi... ce qui ne leur sert pas à
+grand-chose.
+
+--Quel malheur! reprit Mme Séraphin, j'avais espéré le contraire quand
+vous avez dit: «Mais patience...» Je croyais que vous comptiez sur
+quelque protecteur pour soutenir ces deux infortunés contre ce méchant
+notaire.
+
+--Hélas! non, madame, ajouta Rigolette, afin de détourner complètement
+les soupçons de Mme Séraphin; qui serait assez généreux pour prendre le
+parti de ces deux pauvres jeunes gens contre un homme riche et puissant,
+comme l'est ce M. Ferrand?
+
+--Oh! il y a des coeurs assez généreux pour cela! reprit Fleur-de-Marie
+après un moment de réflexion et avec une exaltation contrainte, oui, je
+connais quelqu'un qui se fait un devoir de protéger ceux qui souffrent
+et de les défendre, car celui dont je te parle est aussi secourable aux
+honnêtes gens que redoutable aux méchants.
+
+Rigolette regarda la Goualeuse avec étonnement et fut sur le point de
+lui dire, en songeant à Rodolphe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un
+qui prenait courageusement le parti du faible contre le fort; mais,
+toujours fidèle aux recommandations de son voisin (ainsi qu'elle
+appelait le prince), la grisette répondit à Fleur-de-Marie:
+
+--Vraiment! tu connais quelqu'un d'assez généreux pour venir aussi en
+aide aux pauvres gens?...
+
+--Oui... et, quoique j'aie déjà à implorer sa pitié, sa bienfaisance
+pour d'autres personnes, je suis sûre que s'il connaissait le malheur
+immérité de Louise et de M. Germain... il les sauverait et punirait leur
+persécuteur... car sa justice et sa bonté sont inépuisables comme celles
+de Dieu...
+
+Mme Séraphin regarda sa victime avec surprise. «Cette petite fille
+serait-elle donc encore plus dangereuse que nous ne le pensions? se
+dit-elle; si j'avais pu en avoir pitié, ce qu'elle vient de dire
+rendrait inévitable l'accident qui va nous en débarrasser.»
+
+--Ma bonne petite Goualeuse, puisque tu as une si bonne connaissance, je
+t'en supplie, recommande-lui ma bonne Louise et mon Germain, car ils ne
+méritent pas leur mauvais sort, dit Rigolette en songeant que ses amis
+ne pouvaient que gagner à avoir deux défenseurs au lieu d'un.
+
+--Sois tranquille, je te promets de faire ce que je pourrai pour tes
+protégés auprès de M. Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.
+
+--M. Rodolphe! s'écria Rigolette étrangement surprise.
+
+--Sans doute, dit la Goualeuse.
+
+--M. Rodolphe!... Un commis voyageur?
+
+--Je ne sais pas ce qu'il est... mais pourquoi cet étonnement?
+
+--Parce que je connais aussi un M. Rodolphe.
+
+--Ce n'est peut-être pas le même.
+
+--Voyons, voyons le tien; comment est-il?
+
+--Jeune!...
+
+--C'est ça.
+
+--Une figure pleine de noblesse et de bonté.
+
+--C'est bien ça... mais, mon Dieu! c'est tout comme le mien, dit
+Rigolette de plus en plus étonnée, et elle ajouta: Est-il brun, a-t-il
+de petites moustaches?
+
+--Oui.
+
+--Enfin, il est grand et mince... il a une taille charmante... et l'air
+si comme il faut... pour un commis voyageur... Est-ce toujours bien ça
+le tien?
+
+--Sans doute, c'est lui, répondit Fleur-de-Marie; seulement, ce qui
+m'étonne, c'est que tu croies qu'il est commis voyageur.
+
+--Quant à cela, j'en suis sûre... il me l'a dit.
+
+--Tu le connais?
+
+--Si je le connais? c'est mon voisin.
+
+--M. Rodolphe?
+
+--Il a une chambre au quatrième, à côté de la mienne.
+
+--Lui?... Lui?...
+
+--Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela? C'est tout simple; il ne gagne
+guère que quinze ou dix-huit cents francs par an; il ne peut prendre
+qu'un logement modeste, quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir beaucoup
+d'ordre... car il ne sait pas seulement ce que ses habits lui coûtent...
+mon cher voisin...
+
+--Non... non..., ce n'est pas le même..., dit Fleur-de-Marie en
+réfléchissant.
+
+--Ah çà! le tien est donc un phénix pour l'ordre?
+
+--Celui dont je te parle, vois-tu, Rigolette, dit Fleur-de-Marie avec
+enthousiasme, est tout-puissant... on ne prononce son nom qu'avec amour
+et vénération... son aspect trouble, impose... et l'on est tenté de
+s'agenouiller devant sa grandeur et sa bonté...
+
+--Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse; je dis comme toi, ça n'est
+plus le même, car le mien n'est ni tout-puissant, ni imposant, il est
+très-bon enfant, très-gai, et on ne s'agenouille pas devant lui; au
+contraire, car il m'avait promis de m'aider à cirer ma chambre, sans
+compter qu'il devait me mener promener le dimanche... Tu vois que ça
+n'est pas un gros seigneur. Mais à quoi est-ce que je pense, j'ai
+joliment le coeur à la promenade! Et Louise, et mon pauvre Germain! Tant
+qu'ils seront en prison, il n'y aura pas de plaisir pour moi.
+
+Depuis quelques moments, Fleur-de-Marie réfléchissait profondément; elle
+s'était tout à coup rappelé que, lors de sa première entrevue avec
+Rodolphe chez l'ogresse, il avait l'extérieur et le langage des hôtes du
+tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer ce rôle de commis voyageur auprès
+de Rigolette?
+
+Mais quel était le but de cette nouvelle transformation?
+
+La grisette reprit, voyant l'air pensif de Fleur-de-Marie:
+
+--Il n'est pas besoin de te creuser la tête pour cela, ma bonne
+Goualeuse; nous saurons bien si nous connaissons le même M. Rodolphe;
+quand tu verras le tien, parle-lui de moi; quand je verrai le mien, je
+lui parlerai de toi; de cette manière-là nous saurons tout de suite à
+quoi nous en tenir.
+
+--Et où demeures-tu, Rigolette?
+
+--Rue du Temple, n° 17.
+
+«Voilà qui est étrange et bon à savoir, se dit Mme Séraphin, qui avait
+attentivement écouté cette conversation. Ce M. Rodolphe, mystérieux et
+tout-puissant personnage qui se fait sans doute passer pour commis
+voyageur, occupe un logement voisin de celui de cette petite ouvrière,
+qui a l'air d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire, et ce défenseur des
+opprimés loge ainsi qu'elle dans la maison de Morel et de Bradamanti...
+Bon, bon, si la grisette et le prétendu commis voyageur continuent à se
+mêler de ce qui ne les regarde pas, on saura où les trouver.»
+
+--Lorsque j'aurai parlé à M. Rodolphe, je t'écrirai, dit la Goualeuse,
+et je te donnerai mon adresse pour que tu puisses me répondre; mais
+répète-moi la tienne, je crains de l'oublier.
+
+--Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes que je laisse à mes
+pratiques, et elle donna à Fleur-de-Marie une petite carte sur laquelle
+était écrit en magnifique bâtarde: _Mademoiselle Rigolette, couturière,
+rue du Temple, n° 17._ C'est comme imprimé, n'est-ce pas? ajouta la
+grisette. C'est encore ce pauvre Germain qui me les a écrites dans le
+temps, ces cartes-là; il était si bon, si prévenant!... Tiens, vois-tu,
+c'est comme un fait exprès, on dirait que je ne m'aperçois de toutes ses
+excellentes qualités que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je
+suis toujours à me reprocher d'avoir attendu si tard pour l'aimer...
+
+--Tu l'aimes donc?
+
+--Ah! mon Dieu oui!... Il faut bien que j'aie un prétexte pour aller le
+voir en prison... Avoue que je suis une drôle de fille, dit Rigolette en
+étouffant un soupir et en riant dans ses larmes, comme dit le poëte.
+
+--Tu es bonne et généreuse comme toujours, dit Fleur-de-Marie en
+pressant tendrement les mains de son amie.
+
+Mme Séraphin en avait sans doute assez appris par l'entretien des deux
+jeunes filles, car elle dit presque brusquement à Fleur-de-Marie:
+
+--Allons, allons, ma chère demoiselle, partons; il est tard, voilà un
+quart d'heure de perdu.
+
+--A-t-elle l'air bougon, cette vieille!... Je n'aime pas sa figure, dit
+tout bas Rigolette à Fleur-de-Marie. Puis elle reprit tout haut: Quand
+tu viendras à Paris, ma bonne Goualeuse, ne m'oublie pas; ta visite me
+ferait tant de plaisir! Je serais si contente de passer une journée avec
+toi, de te montrer mon petit ménage, ma chambre, mes oiseaux!... J'ai
+des oiseaux... c'est mon luxe.
+
+--Je tâcherai de t'aller voir, mais certainement je t'écrirai; allons,
+adieu, Rigolette, adieu... Si tu savais comme je suis heureuse de
+t'avoir rencontrée!
+
+--Et moi donc... mais ce ne sera pas la dernière fois, je l'espère; et
+puis je suis si impatiente de savoir si ton M. Rodolphe est le même que
+le mien... Écris-moi bien vite à ce sujet, je t'en prie.
+
+--Oui, oui... adieu, Rigolette.
+
+--Adieu, ma bonne petite Goualeuse.
+
+Et les deux jeunes filles s'embrassèrent tendrement en dissimulant leur
+émotion.
+
+Rigolette entra dans la prison pour voir Louise, grâce au permis que lui
+avait fait obtenir Rodolphe.
+
+Fleur-de-Marie monta en fiacre avec Mme Séraphin, qui ordonna au cocher
+d'aller aux Batignolles et de s'arrêter à la barrière.
+
+Un chemin de traverse très-court conduisait de cet endroit presque
+directement au bord de la Seine, non loin de l'île du Ravageur.
+
+Fleur-de-Marie, ne connaissant pas Paris, n'avait pu s'apercevoir que la
+voiture suivait une autre route que celle de la barrière Saint-Denis. Ce
+fut seulement lorsque le fiacre s'arrêta aux Batignolles qu'elle dit à
+Mme Séraphin, qui l'invitait à descendre:
+
+--Mais il me semble, madame, que ce n'est pas là le chemin de
+Bouqueval... Et puis comment irons-nous à pied d'ici jusqu'à la ferme?
+
+--Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, reprit
+cordialement la femme de charge, c'est que j'exécute les ordres de vos
+bienfaiteurs et que vous leur feriez grand-peine si vous hésitiez à me
+suivre...
+
+--Oh! madame, ne le pensez pas! s'écria Fleur-de-Marie; vous êtes
+envoyée par eux, je n'ai aucune question à vous adresser... Je vous suis
+aveuglément; dites-moi seulement si Mme Georges se porte toujours bien.
+
+--Elle se porte à ravir.
+
+--Et M. Rodolphe?
+
+--Parfaitement bien aussi.
+
+--Vous le connaissez donc, madame; mais tout à l'heure, quand je parlais
+de lui avec Rigolette, vous n'en avez rien dit?
+
+--Parce que je ne devais rien en dire... apparemment. J'ai mes ordres...
+
+--C'est lui qui vous les a donnés?
+
+--Est-elle curieuse, cette chère demoiselle, est-elle curieuse! dit en
+riant la femme de charge.
+
+--Vous avez raison; pardonnez mes questions, madame. Puisque nous allons
+à pied à l'endroit où vous me conduisez, ajouta Fleur-de-Marie en
+souriant doucement, je saurai bientôt ce que je désire tant de savoir.
+
+--En effet, ma chère demoiselle, avant un quart d'heure, nous serons
+arrivées.
+
+La femme de charge, ayant laissé derrière elle les dernières maisons des
+Batignolles, suivit avec Fleur-de-Marie un chemin gazonné bordé de
+noyers.
+
+Le jour était tiède et beau, le ciel à demi-voilé de nuages empourprés
+par le couchant; le soleil, commençant à décliner, jetait ses rayons
+obliques sur les hauteurs de Colombes, de l'autre côté de la Seine.
+
+À mesure que Fleur-de-Marie approchait des bords de la rivière, ses
+joues pâles se coloraient légèrement; elle aspirait avec délices l'air
+vif et pur de la campagne.
+
+Sa touchante physionomie exprimait une satisfaction si douce que Mme
+Séraphin lui dit:
+
+--Vous semblez bien contente, ma chère demoiselle?
+
+--Oh! oui, madame... je vais revoir Mme Georges, peut-être M.
+Rodolphe... j'ai de pauvres créatures très-malheureuses à leur
+recommander... j'espère qu'on les soulagera... comment ne serais-je pas
+contente? Si j'étais triste, comment ma tristesse ne s'effacerait-elle
+pas? Et puis, voyez donc... le ciel est si gai avec ses nuages roses! Et
+le gazon... est-il vert malgré la saison! et là-bas... là-bas...
+derrière ces saules, la rivière... est-elle grande, mon Dieu! Le soleil
+y brille, c'est éblouissant... on dirait des reflets d'or... Il brillait
+ainsi tout à l'heure dans l'eau du petit bassin de la prison... Dieu
+n'oublie pas les pauvres prisonniers... il leur donne aussi leur rayon
+de soleil, ajouta Fleur-de-Marie avec une sorte de pieuse
+reconnaissance; puis, ramenée par le souvenir de sa captivité à mieux
+apprécier encore le bonheur d'être libre, elle s'écria dans un élan de
+joie naïve:
+
+--Ah! madame... et là-bas, au milieu de la rivière, voyez donc cette
+jolie petite île bordée de saules et de peupliers, avec cette maison
+blanche au bord de l'eau... comme cette habitation doit être charmante
+l'été quand tous les arbres sont couverts de feuilles; quel silence,
+quelle fraîcheur on doit y trouver!
+
+--Ma foi, dit Mme Séraphin avec un sourire étrange, je suis ravie que
+vous trouviez cette île jolie.
+
+--Pourquoi cela, madame?
+
+--Parce que nous y allons.
+
+--Dans cette île?
+
+--Oui, cela vous surprend?
+
+--Un peu, madame.
+
+--Et si vous trouviez là vos amis?
+
+--Que dites-vous?
+
+--Vos amis rassemblés pour fêter votre sortie de prison? ne seriez-vous
+pas encore plus agréablement surprise?
+
+--Il serait possible! Mme Georges... M. Rodolphe...
+
+--Tenez, ma chère demoiselle, je n'ai pas plus de défense qu'un
+enfant... avec votre petit air innocent vous me feriez dire ce que je ne
+dois pas dire.
+
+--Je vais les revoir... oh! madame, comme mon coeur bat!
+
+--N'allez donc pas si vite, je conçois votre impatience, mais je puis à
+peine vous suivre... petite folle...
+
+--Pardon, madame, j'ai tant de hâte d'arriver...
+
+--C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un reproche, au
+contraire...
+
+--Voici le chemin qui descend, il est mauvais, voulez-vous mon bras,
+madame?
+
+--Ce n'est pas de refus, ma chère demoiselle... car vous êtes leste et
+ingambe, et moi je suis vieille.
+
+--Appuyez-vous sur moi, madame, n'ayez pas peur de me fatiguer...
+
+--Merci, ma chère demoiselle, votre aide n'est pas de trop, cette
+descente est si rapide... enfin nous voici dans une belle route.
+
+--Ah! madame, il est donc vrai, je vais revoir Mme Georges? je ne puis
+le croire.
+
+--Encore un peu de patience... dans un quart d'heure... vous la verrez
+et vous le croirez alors!
+
+--Ce que je ne puis pas comprendre, ajouta Fleur-de-Marie après un
+moment de réflexion, c'est que Mme Georges m'attende là au lieu de
+m'attendre à la ferme.
+
+--Toujours curieuse, cette chère demoiselle, toujours curieuse...
+
+--Comme je suis indiscrète, n'est-ce pas, madame? dit Fleur-de-Marie en
+souriant.
+
+--Aussi pour vous j'ai bien envie de vous apprendre la surprise que vos
+amis vous ménagent.
+
+--Une surprise? à moi, madame?
+
+--Tenez, laissez-moi tranquille, petite espiègle, vous me feriez encore
+parler malgré moi.
+
+Nous laisserons Mme Séraphin et sa victime dans le chemin qui conduit à
+la rivière.
+
+Nous les précéderons toutes deux de quelques moments à l'île du
+Ravageur.
+
+
+
+
+XII
+
+Le bateau
+
+
+ --Eh quoi! déjà partir?
+
+--Partir ne plus entendre vos nobles paroles! Non, par le ciel! je reste
+ici, maître...
+
+ WOLFGANG, _Scène_ _II_
+
+Pendant la nuit, l'aspect de l'île habitée par la famille Martial était
+sinistre; mais, à la brillante clarté du soleil, rien de plus riant que
+ce séjour maudit.
+
+Bordée de saules et de peupliers, presque entièrement couverte d'une
+herbe épaisse, où serpentaient quelques allées de sable jaune, l'île
+renfermait un petit jardin potager et un assez grand nombre d'arbres à
+fruits. Au milieu de ce verger on voyait la baraque à toit de chaume
+dans laquelle Martial voulait se retirer avec François et Amandine. De
+ce côté, l'île se terminait à sa pointe par une sorte d'estacade formée
+de gros pieux destinés à contenir l'éboulement des terres.
+
+Devant la maison, touchant presque au débarcadère, s'arrondissait une
+tonnelle de treillage vert, destinée à supporter pendant l'été les tiges
+grimpantes de la vigne vierge et du houblon, berceau de verdure sous
+lequel on disposait alors les tables des buveurs.
+
+À l'une des extrémités de la maison, peinte en blanc et recouverte de
+tuiles, un bûcher surmonté d'un grenier formait en retour une petite
+aile beaucoup plus basse que le corps de logis principal. Presque
+au-dessus de cette aile on remarquait une fenêtre aux volets garnis de
+plaques de tôle, et extérieurement condamnés par deux barres de fer
+transversales, que de forts crampons fixaient au mur.
+
+Trois bachots se balançaient, amarrés aux pilotis du débarcadère.
+
+Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas s'assurait du libre jeu
+de la soupape qu'il y avait adaptée.
+
+Debout sur un banc situé en dehors de la tonnelle, Calebasse, la main
+placée au-dessus de ses yeux en manière d'abat-jour, regardait au loin
+dans la direction que Mme Séraphin et Fleur-de-Marie devaient suivre
+pour se rendre à l'île.
+
+--Personne ne paraît encore, ni vieille ni jeune, dit Calebasse en
+descendant de son banc et s'adressant à Nicolas. Ce sera comme hier!
+nous aurons attendu pour le roi de Prusse. Si ces femmes n'arrivent pas
+avant une demi-heure... il faudra partir; le coup de Bras-Rouge vaut
+mieux, il nous attend. La courtière doit venir à cinq heures chez lui,
+aux Champs-Élysées. Il faut que nous soyons arrivés avant elle. Ce matin
+la Chouette nous l'a répété...
+
+--Tu as raison, reprit Nicolas en quittant son bateau. Que le tonnerre
+écrase cette vieille qui nous fait droguer pour rien! La soupape va...
+comme un charme. Des deux affaires nous n'en aurons peut-être pas une...
+
+--Du reste, Bras-Rouge et Barbillon ont besoin de nous... à eux deux ils
+ne peuvent rien.
+
+--C'est vrai; car, pendant qu'on fera le coup, il faudra que Bras-Rouge
+reste en dehors de son cabaret pour être au guet, et Barbillon n'est pas
+assez fort pour entraîner à lui tout seul la courtière dans le caveau...
+elle regimbera, cette vieille.
+
+--Est-ce que la Chouette ne nous disait pas en riant, qu'elle y tenait
+le Maître d'école... en pension... dans ce caveau?
+
+--Pas dans celui-là. Dans un autre qui est bien plus profond, et qui est
+inondé quand la rivière est haute.
+
+--Doit-il marronner dans ce caveau, le Maître d'école! Être là-dedans
+tout seul, et aveugle!
+
+--Il y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre chose: le caveau est
+noir comme un four.
+
+--C'est égal, quand il a fini de chanter, pour se distraire, toutes les
+romances qu'il sait, le temps doit lui paraître joliment long.
+
+--La Chouette dit qu'il s'amuse à faire la chasse aux rats, et que ce
+caveau-là est très-giboyeux.
+
+--Dis donc, Nicolas, à propos de particuliers qui doivent s'ennuyer et
+marronner, reprit Calebasse avec un sourire féroce, en montrant du doigt
+la fenêtre garnie de plaques de tôle, il y en a là un qui doit se manger
+le sang.
+
+--Bah!... il dort... Depuis ce matin il ne cogne plus... et son chien
+est muet.
+
+--Peut-être qu'il l'a étranglé pour le manger. Depuis deux jours ils
+doivent tous deux enrager la faim et la soif là-dedans.
+
+--Ça les regarde... Martial peut durer encore longtemps comme ça, si ça
+l'amuse. Quand il sera fini... on dira qu'il est mort de maladie; ça ne
+fera pas un pli.
+
+--Tu crois?
+
+--Bien sûr. En allant ce matin à Asnières, la mère a rencontré le père
+Férot, le pêcheur, comme il s'étonnait de ne pas avoir vu son ami
+Martial depuis deux jours, la mère lui a dit que Martial ne quittait pas
+son lit, tant il était malade, et qu'on désespérait de lui. Le père
+Férot a avalé ça doux comme miel... il le redira à d'autres... et quand
+la chose arrivera... elle paraîtra toute simple.
+
+--Oui, mais il ne mourra pas encore tout de suite; c'est long de cette
+manière-là.
+
+--Qu'est-ce que tu veux? il n'y avait pas moyen d'en venir à bout
+autrement. Cet enragé de Martial, quand il s'y met, est méchant en
+diable, et fort comme un taureau, par là-dessus; il se défiait, nous
+n'aurions pas pu l'approcher sans danger; tandis que sa porte une fois
+bien clouée en dehors, qu'est-ce qu'il pouvait faire? Sa fenêtre était
+grillée.
+
+--Tiens... il pouvait desceller les barreaux... en creusant le plâtre
+avec son couteau, ce qu'il aurait fait si, montée à l'échelle, je ne lui
+avais pas déchiqueté les mains à coups de hachette toutes les fois qu'il
+voulait commencer son ouvrage.
+
+--Quelle faction! dit le brigand en ricanant; c'est toi qui as dû
+t'amuser!
+
+--Il fallait bien te donner le temps d'arriver avec la tôle que tu avais
+été chercher chez le père Micou.
+
+--Devait-il écumer... cher frère!
+
+--Il grinçait des dents comme un possédé; deux ou trois fois il a voulu
+me repousser à travers les barreaux à grands coups de bâton; mais alors,
+n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas travailler et
+desceller la grille. C'est ce qu'il fallait.
+
+--Heureusement qu'il n'y a pas de cheminée dans sa chambre!
+
+--Et que la porte est solide et qu'il a les mains abîmées! sans ça, il
+serait capable de trouer le plancher.
+
+--Et les poutres, il passerait donc à travers? Non, non, va, il n'y a
+pas de danger qu'il s'échappe; les volets sont garnis de tôle et assurés
+par deux barres de fer; la porte... clouée en dehors avec des clous à
+bateau de trois pouces. Sa bière est plus solide que si elle était en
+chêne et en plomb.
+
+--Dis donc, et quand, en sortant de prison, la Louve viendra ici pour
+chercher son homme... comme elle l'appelle?
+
+--Eh bien! on lui dira: «Cherche.»
+
+--À propos, sais-tu que si ma mère n'avait pas enfermé ces gueux
+d'enfants, ils auraient été capables de ronger la porte comme des rats
+pour délivrer Martial? Ce petit gredin de François est un vrai démon
+depuis qu'il se doute que nous avons emballé le grand frère.
+
+--Ah çà! mais est-ce qu'on va les laisser dans la chambre d'en haut
+pendant que nous allons quitter l'île? Leur fenêtre n'est pas grillée;
+ils n'ont qu'à descendre en dehors...
+
+À ce moment, des cris et des sanglots, partant de la maison, attirèrent
+l'attention de Calebasse et de Nicolas.
+
+Ils virent la porte du rez-de-chaussée, jusqu'alors ouverte, se fermer
+violemment, une minute après, la figure pâle et sinistre de la mère
+Martial apparut à travers les barreaux de la fenêtre de la cuisine.
+
+De son long bras décharné, la veuve du supplicié fit signe à ses enfants
+de venir à elle.
+
+--Allons, il y a du grabuge; je parie que c'est encore François qui se
+rebiffe, dit Nicolas. Gredin de Martial! Sans lui, ce gamin-là aurait
+été tout seul. Veille toujours bien: et si tu vois les deux femelles,
+appelle-moi.
+
+Pendant que Calebasse, remontée sur son banc, épiait au loin la venue de
+Mme Séraphin et de la Goualeuse, Nicolas entra dans la maison.
+
+La petite Amandine, agenouillée au milieu de la cuisine, sanglotait et
+demandait grâce pour son frère François.
+
+Irrité, menaçant, celui-ci, acculé dans un des angles de cette pièce,
+brandissait la hachette de Nicolas et semblait décidé à apporter cette
+fois une résistance désespérée aux volontés de sa mère.
+
+Toujours impassible, toujours silencieuse, montrant à Nicolas l'entrée
+du caveau qui s'ouvrait dans la cuisine et dont la porte était
+entrebâillée, la veuve fit signe à son fils d'y enfermer François.
+
+--On ne m'enfermera pas là-dedans! s'écria l'enfant déterminé dont les
+yeux brillaient comme ceux d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y
+laisser mourir de faim avec Amandine, comme notre frère Martial.
+
+--Maman... pour l'amour de Dieu, laissez-nous en haut dans notre
+chambre, comme hier, demanda la petite fille d'un ton suppliant, en
+joignant les mains... dans le caveau noir, nous aurons trop peur.
+
+La veuve regarda Nicolas d'un air impatient, comme pour lui reprocher de
+n'avoir pas encore exécuté ses ordres, puis, d'un nouveau geste
+impérieux, lui désigna François.
+
+Voyant son frère s'avancer vers lui, le jeune garçon brandit sa hachette
+d'un air désespéré et s'écria:
+
+--Si on veut m'enfermer là, que ce soit ma mère, mon frère ou Calebasse,
+tant pis... je frappe, et la hache coupe.
+
+Ainsi que la veuve, Nicolas sentait l'imminente nécessité d'empêcher les
+deux enfants d'aller au secours de Martial pendant que la maison
+resterait seule, et aussi de leur dérober la connaissance des scènes qui
+allaient se passer, car de leur fenêtre on découvrait la rivière, où
+l'on voulait noyer Fleur-de-Marie.
+
+Mais Nicolas, aussi féroce que lâche, et se souciant peu de recevoir un
+coup de la dangereuse hachette dont son jeune frère était armé, hésitait
+à s'approcher de lui.
+
+La veuve, courroucée de l'hésitation de son fils aîné, le poussa
+rudement par l'épaule au-devant de François.
+
+Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'écria:
+
+--Quand il m'aura blessé, qu'est-ce que je ferai, la mère? Vous savez
+bien que je vais avoir besoin de mes bras tout à l'heure, et je me
+ressens encore du coup que ce gueux de Martial m'a donné.
+
+La veuve haussa les épaules avec mépris et fit un pas vers François.
+
+--N'approchez pas, ma mère, s'écria François furieux, ou vous allez me
+payer tous les coups que vous nous avez donnés à nous deux Amandine.
+
+--Mon frère, laisse-toi plutôt renfermer. Oh! mon Dieu, ne frappe pas
+notre mère! s'écria Amandine épouvantée.
+
+Tout à coup Nicolas vit sur une chaise une grande couverture de laine
+dont on s'était servi pour le repassage; il la saisit, la déploya à
+moitié et la lança adroitement sur la tête de François, qui, malgré ses
+efforts, se trouvant engagé sous ses plis épais, ne put faire usage de
+son arme.
+
+Alors Nicolas se précipita sur lui et, aidé de sa mère, il le porta dans
+le caveau.
+
+Amandine était restée agenouillée au milieu de la cuisine; dès qu'elle
+vit le sort de son frère, elle se leva vivement et, malgré sa terreur,
+alla d'elle-même le rejoindre dans le sombre réduit.
+
+La porte fut fermée à double tour sur le frère et sur la soeur.
+
+--C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial si ces enfants sont
+maintenant comme des déchaînés après nous, s'écria Nicolas.
+
+--On n'entend plus rien dans sa chambre depuis ce matin, dit la veuve
+d'un air pensif, et elle tressaillit; plus rien...
+
+--C'est ce qui prouve, la mère, que tu as bien fait de dire tantôt au
+père Férot, le pêcheur d'Asnières, que Martial était depuis deux jours
+dans son lit malade à crever. Comme ça, quand tout sera dit, on ne
+s'étonnera de rien.
+
+Après un moment de silence, et comme si elle eût voulu échapper à une
+pensée pénible, la veuve reprit brusquement:
+
+--La Chouette est venue ici pendant que j'étais à Asnières?
+
+--Oui, la mère.
+
+--Pourquoi n'est-elle pas restée pour nous accompagner chez Bras-Rouge?
+Je me défie d'elle.
+
+--Bah! vous vous défiez de tout le monde, la mère: aujourd'hui c'est de
+la Chouette, hier c'était de Bras-Rouge.
+
+--Bras-Rouge est libre, mon fils est à Toulon, et ils avaient commis le
+même vol.
+
+--Quand vous répéterez toujours cela... Bras-Rouge a échappé parce qu'il
+est fin comme l'ambre, voilà tout. La Chouette n'est pas restée ici
+parce qu'elle avait rendez-vous à deux heures, près de l'Observatoire,
+avec le grand monsieur en deuil au compte de qui elle a enlevé cette
+jeune fille de campagne avec l'aide du Maître d'école et de Tortillard,
+même que c'était Barbillon qui menait le fiacre que ce grand monsieur en
+deuil avait loué pour cette affaire. Voyons, la mère, comment
+voulez-vous que la Chouette nous dénonce, puisqu'elle nous dit les coups
+qu'elle monte, et que nous ne lui disons pas les nôtres? Car elle ne
+sait rien de la noyade de tout à l'heure. Soyez tranquille, allez, la
+mère, les loups ne se mangent pas, la journée sera bonne; quand je pense
+que la courtière a souvent pour des vingt, des trente mille francs de
+diamants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la tiendrons dans le
+caveau de Bras-Rouge!... Trente mille francs de diamants!... Pensez
+donc!
+
+--Et pendant que nous tiendrons la courtière, Bras-Rouge restera en
+dehors de son cabaret? dit la veuve d'un air soupçonneux.
+
+--Et où voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un chez lui, ne
+faut-il pas qu'il réponde et qu'il empêche d'approcher de l'endroit où
+nous ferons notre affaire?
+
+--Nicolas! Nicolas! cria tout à coup Calebasse au-dehors, voilà les deux
+femmes.
+
+--Vite, vite, la mère, votre châle; je vais vous conduire à terre, ça
+sera autant de fait, dit Nicolas.
+
+La veuve avait remplacé sa marmotte de deuil par un bonnet de tulle
+noir. Elle s'enveloppa dans un grand châle de tartan à carreaux gris et
+blancs, ferma la porte de la cuisine, plaça la clef derrière un des
+volets du rez-de-chaussée et suivit son fils à l'embarcadère.
+
+Presque malgré elle, avant de quitter l'île, elle jeta un long regard
+sur la fenêtre de Martial, fronça les sourcils, pinça ses lèvres; puis,
+après un brusque et nouveau tressaillement, elle murmura tout bas:
+«C'est sa faute, c'est sa faute.»
+
+--Nicolas, les vois-tu... là-bas, le long de la butte? il y a une
+paysanne et une bourgeoise, s'écria Calebasse en montrant, de l'autre
+côté de la rivière, Mme Séraphin et Fleur-de-Marie qui descendaient un
+petit sentier contournant un escarpement assez élevé d'où l'on dominait
+un four à plâtre.
+
+--Attendons le signal, n'allons pas faire de mauvaise besogne, dit
+Nicolas.
+
+--Tu es donc aveugle? Est-ce que tu ne reconnais pas la grosse femme qui
+est venue avant-hier! Vois donc son châle orange. Et la petite paysanne,
+comme elle se dépêche! Elle est encore bonne enfant, celle-là, on voit
+bien qu'elle ne sait pas ce qui l'attend.
+
+--Oui, je reconnais la grosse femme. Allons, ça chauffe, ça chauffe. Ah
+çà! convenons bien du coup, Calebasse, dit Nicolas. Je prendrai la
+vieille et la jeune dans le bachot à soupape, tu me suivras dans l'autre
+bout à bout, et attention à ramer juste, pour que d'un saut je puisse me
+lancer dans ton bateau dès que j'aurai fait jouer la trappe et que le
+mien enfoncera.
+
+--N'aie pas peur, ce n'est pas la première fois que je rame, n'est-ce
+pas?
+
+--Je n'ai pas peur de me noyer, tu sais comme je nage. Mais, si je ne
+sautais pas à temps dans l'autre bachot, les femelles, en se débattant
+contre la noyade, pourraient s'accrocher à moi, et, merci, je n'ai pas
+envie de faire une pleine eau avec elles.
+
+--La vieille fait signe avec son mouchoir, dit Calebasse; les voilà sur
+la grève.
+
+--Allons, allons, embarquez, la mère, dit Nicolas en démarrant, venez
+dans le bachot à soupape. Comme ça, les deux femmes ne se défieront de
+rien. Et toi, Calebasse, saute dans l'autre, et des bras, ma fille, rame
+dur. Ah! tiens, prends mon croc, mets-le à côté de toi, il est pointu
+comme une lance, ça pourra servir, et en route! dit le bandit en plaçant
+dans le bateau de Calebasse un long croc armé d'un fer aigu.
+
+En peu d'instants les deux bachots, conduits l'un par Nicolas, l'autre
+par Calebasse, abordèrent sur la grève, où Mme Séraphin et
+Fleur-de-Marie attendaient depuis quelques minutes.
+
+Pendant que Nicolas attachait son bateau à un pieu placé sur le rivage,
+Mme Séraphin s'approcha et lui dit tout bas et très-rapidement:
+
+--Dites que Mme Georges nous attend; puis la femme de charge reprit à
+haute voix:
+
+--Nous sommes un peu en retard, mon garçon?
+
+--Oui, ma brave dame; Mme Georges vous a déjà demandées plusieurs fois.
+
+--Vous voyez, ma chère demoiselle, Mme Georges nous attend, dit Mme
+Séraphin en se retournant vers Fleur-de-Marie, qui, malgré sa confiance,
+avait senti son coeur se serrer à l'aspect des sinistres figures de la
+veuve, de Calebasse et de Nicolas. Mais le nom de Mme Georges la
+rassura, et elle répondit:
+
+--Je suis aussi bien impatiente de voir Mme Georges, heureusement le
+trajet n'est pas long.
+
+--Va-t-elle être contente, cette chère dame! dit Mme Séraphin. Puis,
+s'adressant à Nicolas:--Voyons, mon garçon, approchez encore un peu plus
+votre bateau que nous puissions monter. Et elle ajouta tout bas: Il faut
+absolument noyer la petite; si elle revient sur l'eau, replongez-la.
+
+--C'est dit; et vous, n'ayez pas peur, quand je vous ferai signe,
+donnez-moi la main. Elle enfoncera toute seule, tout est préparé, vous
+n'avez rien à craindre, répondit tout bas Nicolas. Puis, avec une
+impassibilité féroce, sans être touché ni de la beauté ni de la jeunesse
+de Fleur-de-Marie, il lui tendit son bras.
+
+La jeune fille s'y appuya légèrement et entra dans le bateau.
+
+--À vous, ma brave dame, dit Nicolas à Mme Séraphin.
+
+Et il lui offrit la main à son tour.
+
+Fut-ce pressentiment, défiance ou seulement crainte de ne pas sauter
+assez lestement de l'embarcation dans laquelle se trouvaient Nicolas et
+la Goualeuse lorsqu'elle coulerait à fond, la femme de charge de Jacques
+Ferrand dit à Nicolas en se reculant:
+
+--Au fait, moi, j'irai dans le bateau de mademoiselle.
+
+Et elle se plaça près de Calebasse.
+
+--À la bonne heure, dit Nicolas en échangeant un coup d'oeil expressif
+avec sa soeur.
+
+Et, du bout de sa rame, il donna une vigoureuse impulsion à son bachot.
+
+Sa soeur l'imita lorsque Mme Séraphin fut à côté d'elle.
+
+Debout, immobile, sur le rivage, indifférente à cette scène, la veuve,
+pensive et absorbée, attachait obstinément son regard sur la fenêtre de
+Martial, que l'on distinguait de la grève à travers les peupliers.
+
+Pendant ce temps, les deux bachots, dont le premier portait
+Fleur-de-Marie et Nicolas, l'autre Mme Séraphin et Calebasse,
+s'éloignèrent lentement du bord.
+
+_Fin de la sixième partie_
+
+
+
+
+[Note 1: Quelques jours après avoir écrit ces lignes, nous relisions le
+_Mémorial de Sainte-Hélène_, ce livre immortel qui nous semble un
+sublime traité de philosophie pratique; nous avons remarqué ce passage,
+qui nous avait jusqu'alors échappé. «Après un de mes rêves (c'est
+l'empereur qui parle), nos grands événements de guerre accomplis et
+soldés, de retour à l'intérieur, en repos et respirant, eût été de
+chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens ne
+vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse
+disséminés dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me
+rendre compte à moi-même; ils eussent été les «espions de la vertu»; ils
+seraient venus me trouver directement; ils eussent été mes confesseurs,
+mes directeurs spirituels, et mes décisions avec eux eussent été mes
+bonnes oeuvres secrètes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos,
+eût été, du sommet de ma puissance, de m'occuper à fond d'améliorer la
+condition de la société; j'eusse descendu jusqu'aux _jouissances
+individuelles.»_ (_Mémorial_, t. V, p. 100, édition de 1824.)]
+
+[Note 2: Viens _boire de l'eau-de-vie_, Nicolas; _la vieille donne dans
+le piège_ à mort; elle _viendra_ chez la Chouette; la mère Martial nous
+aidera à _lui prendre de force ses pierreries_, et après nous
+_emporterons le cadavre dans ton bateau_.]
+
+[Note 3: Dépêchons-nous.]
+
+[Note 4: Mouchard.]
+
+[Note 5: Guillotiné.]
+
+[Note 6: Volé.]
+
+[Note 7: Mon couteau.]
+
+[Note 8: Cuivre.]
+
+[Note 9: Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas
+exagérés. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de
+Bretignères sur la colonie pénitentiaire de Mettray (séance du 12 mars
+1842): «L'état civil de nos colons est important à constater: parmi eux
+nous comptons: 32 enfants naturels, 34 dont les père et mère sont
+remariés, 51 dont les parents sont en prison, 124 dont les parents n'ont
+pas été l'objet de poursuites de la justice, mais sont plongés dans la
+plus profonde misère. Ces chiffres sont éloquents et grands
+d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux causes et
+donnent l'espoir d'arrêter les progrès d'un mal dont l'origine est ainsi
+constatée. «Le nombre des parents criminels fait apprécier l'éducation
+qu'ont dû recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides.
+Instruits au mal par leurs pères, les fils ont failli sous leurs ordres
+et ont cru bien faire en suivant leur exemple. Atteints par la justice,
+ils se résignent à partager dans la prison le destin de leur famille;
+ils n'y apportent que l'émulation du vice, et il faut vraiment qu'une
+lueur de la grâce divine existe encore au fond de ces rudes et
+grossières natures pour que tous germes honnêtes ne soient pas
+éteints.»]
+
+[Note 10: Lames de plomb généralement volées sur les toits.]
+
+[Note 11: Débris métalliques recueillis par les ravageurs.]
+
+[Note 12: Fer.]
+
+[Note 13: Cuivre.]
+
+[Note 14: Jolies.]
+
+[Note 15: Voleurs.]
+
+[Note 16: À la conscience.]
+
+[Note 17: Mme de Fermont ayant écrit cette lettre dans son dernier
+domicile, et ignorant alors où elle irait se loger, avait prié M.
+d'Orbigny de lui répondre poste restante; mais, faute de passeport pour
+retirer sa lettre au bureau, elle avait indiqué une de ces adresses
+d'initiales qu'il suffit de désigner pour qu'on vous remette la lettre
+qui porte cette suscription.]
+
+[Note 18: Le lecteur se souvient peut-être que, dans le récit de ses
+premières années qu'elle a fait à Rodolphe lors de son entretien avec
+lui chez l'ogresse, la Goualeuse lui avait parlé de Rigolette, qui,
+enfant vagabond comme elle, avait été enfermée jusqu'à seize ans dans
+une maison de détention.]
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les mystères de Paris, Tome III, by Eugène Sue
+
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+
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+
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+The Project Gutenberg EBook of Les mystères de Paris, Tome III, by Eugène Sue
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+Title: Les mystères de Paris, Tome III
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+Author: Eugène Sue
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME III ***
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+<h2>Eug&egrave;ne Sue</h2>
+
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+
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+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3><a name="table" id="table"></a>Table des mati&egrave;res</h3>
+<h3>CINQUI&Egrave;ME PARTIE.</h3>
+<table summary="table" cellspacing="2" cellpadding="2">
+<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#I">&mdash;<b> Conseils.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#II">&mdash;<b> Le pi&egrave;ge.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#III">&mdash;<b> R&eacute;flexions.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IV">&mdash;<b> Projets d'avenir.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#V">&mdash;<b> D&eacute;jeuner de gar&ccedil;ons.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VI">&mdash;<b> Saint-Lazare.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VII">&mdash;<b> Mont-Saint-Jean.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VIII</b></td><td align="left"><a href="#VIII">&mdash;<b> La Louve et la Goualeuse.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IX</b></td><td align="left"><a href="#IX">&mdash;<b> Ch&acirc;teaux en Espagne.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>X</b></td><td align="left"><a href="#X">&mdash;<b> La protectrice.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XI</b></td><td align="left"><a href="#XI">&mdash;<b> Une intimit&eacute; forc&eacute;e.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XII</b></td><td align="left"><a href="#XII">&mdash;<b> Cecily.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIII</b></td><td align="left"><a href="#XIII">&mdash;<b> Le premier chagrin de Rigolette.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XIV</b></td><td align="left"><a href="#XIV">&mdash;<b> Amiti&eacute;.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XV</b></td><td align="left"><a href="#XV">&mdash;<b> Le testament</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XVI</b></td><td align="left"><a href="#XVI">&mdash;<b> L'&icirc;le du Ravageur.</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<h3><a name="tablea" id="tablea"></a>SIXI&Egrave;ME PARTIE.</h3>
+
+<table summary="table" cellspacing="2" cellpadding="2">
+<tr><td align="right"><b>I</b></td><td align="left"><a href="#Ia">&mdash;<b> Le pirate d'eau douce.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>II</b></td><td align="left"><a href="#IIa">&mdash;<b> La m&egrave;re et le fils.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>III</b></td><td align="left"><a href="#IIIa">&mdash;<b> Fran&ccedil;ois et Amandine.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IV</b></td><td align="left"><a href="#IVa">&mdash;<b> Un garni</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>V</b></td><td align="left"><a href="#Va">&mdash;<b> Les victimes d'un abus de confiance.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VI</b></td><td align="left"><a href="#VIa">&mdash;<b> La rue de Chaillot</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VII</b></td><td align="left"><a href="#VIIa">&mdash;<b> Le comte de Saint-Remy.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>VIII</b></td><td align="left"><a href="#VIIIa">&mdash;<b> L'entretien.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>IX</b></td><td align="left"><a href="#IXa">&mdash;<b> La perquisition.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>X</b></td><td align="left"><a href="#Xa">&mdash;<b> Les adieux.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XI</b></td><td align="left"><a href="#XIa">&mdash;<b> Souvenirs.</b></a></td></tr>
+<tr><td align="right"><b>XII</b></td><td align="left"><a href="#XIIa">&mdash;<b> Le bateau.</b></a></td></tr>
+</table>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>CINQUI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Conseils</a></h3>
+
+
+<p>Rodolphe et Cl&eacute;mence causaient ensemble pendant que M. d'Harville lisait
+par deux fois la lettre de Sarah.</p>
+
+<p>Les traits du marquis rest&egrave;rent calmes; un tremblement nerveux presque
+imperceptible agita seulement sa main, lorsque apr&egrave;s un moment
+d'h&eacute;sitation il mit le billet dans la poche de son gilet.</p>
+
+<p>&mdash;Au risque de passer encore pour un sauvage, dit-il &agrave; Rodolphe en
+souriant, je vous demanderai la permission, monseigneur, d'aller
+r&eacute;pondre &agrave; cette lettre... plus importante que je ne le pensais
+d'abord...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous reverrai-je pas ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas avoir cet honneur, monseigneur. J'esp&egrave;re que Votre
+Altesse voudra bien m'excuser.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerez-vous pas,
+madame, de le retenir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose tenter ce que Votre Altesse a essay&eacute; en vain.</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;rieusement, mon cher Albert, t&acirc;chez de nous revenir d&egrave;s que votre
+lettre sera &eacute;crite... sinon promettez-moi de m'accorder quelques moments
+un matin... J'ai mille choses &agrave; vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Et il se retira, laissant Cl&eacute;mence avec le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari est pr&eacute;occup&eacute;, dit Rodolphe &agrave; la marquise; son sourire m'a
+paru contraint...</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque Votre Altesse est arriv&eacute;e, M. d'Harville &eacute;tait profond&eacute;ment
+&eacute;mu; il a eu grand-peine &agrave; vous le cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis peut-&ecirc;tre arriv&eacute; mal &agrave; propos?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur. Vous m'avez m&ecirc;me &eacute;pargn&eacute; la fin d'un entretien
+p&eacute;nible.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit &agrave; M. d'Harville la nouvelle conduite que j'&eacute;tais r&eacute;solue de
+suivre &agrave; son &eacute;gard... en lui promettant soutien et consolation.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il a d&ucirc; &ecirc;tre heureux!</p>
+
+<p>&mdash;D'abord il l'a &eacute;t&eacute; autant que moi, car ses larmes, sa joie, m'ont
+caus&eacute; une &eacute;motion que je ne connaissais pas encore... Autrefois, je
+croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste
+vengeance! Mon chagrin n'en &eacute;tait ensuite que plus amer... Tandis que
+tout &agrave; l'heure... quelle diff&eacute;rence! J'avais demand&eacute; &agrave; mon mari s'il
+sortait; il m'avait r&eacute;pondu tristement qu'il passerait la soir&eacute;e seul,
+comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai offert de rester aupr&egrave;s
+de lui... si vous aviez vu son &eacute;tonnement, monseigneur! Combien ses
+traits, toujours sombres, sont tout &agrave; coup devenus radieux... Ah! vous
+aviez bien raison... rien de plus charmant &agrave; m&eacute;nager que ces surprises
+de bonheur!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment ces preuves de bont&eacute; de votre part ont-elles amen&eacute; cet
+entretien p&eacute;nible dont vous me parliez?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monseigneur, dit Cl&eacute;mence en rougissant, &agrave; des esp&eacute;rances que
+j'avais fait na&icirc;tre, parce que je pouvais les r&eacute;aliser... ont succ&eacute;d&eacute;
+chez M. d'Harville des esp&eacute;rances plus tendres... que je m'&eacute;tais bien
+gard&eacute;e de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les
+satisfaire...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends... il vous aime si tendrement...</p>
+
+<p>&mdash;Autant j'avais d'abord &eacute;t&eacute; touch&eacute;e de sa reconnaissance... autant je
+me suis sentie glac&eacute;e, effray&eacute;e, d&egrave;s que son langage est devenu
+passionn&eacute;... Enfin, lorsque dans son exaltation il a pos&eacute; ses l&egrave;vres sur
+ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma
+frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi
+l'invincible &eacute;loignement que me causait son amour... Je le regrette...
+Mais au moins M. d'Harville est maintenant &agrave; jamais convaincu, malgr&eacute;
+mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amiti&eacute; la plus
+d&eacute;vou&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Je le plains... sans pouvoir vous bl&acirc;mer; il est des susceptibilit&eacute;s
+pour ainsi dire sacr&eacute;es... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!!
+d'un c&oelig;ur si vaillant, d'une &acirc;me si ardente! Si vous saviez combien
+j'ai &eacute;t&eacute; longtemps pr&eacute;occup&eacute; de la tristesse qui le d&eacute;vorait, quoique
+j'en ignorasse la cause... Attendons tout du temps, de la raison. Peu &agrave;
+peu il reconna&icirc;tra le prix de l'affection que vous lui offrez, et il se
+r&eacute;signera comme il s'&eacute;tait r&eacute;sign&eacute; jusqu'ici sans avoir les touchantes
+consolations que vous lui offrez...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, songeons &agrave; d'autres infortunes. Je vous ai promis une
+bonne &oelig;uvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens
+remplir mon engagement.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;, monseigneur? Quel bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que j'ai &eacute;t&eacute; bien inspir&eacute; en louant cette pauvre chambre de la rue
+du Temple, dont je vous ai parl&eacute;... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai
+trouv&eacute; l&agrave; de curieux, d'int&eacute;ressant!... D'abord vos prot&eacute;g&eacute;s de la
+mansarde jouissent du bonheur que votre pr&eacute;sence leur avait promis; ils
+ont cependant encore &agrave; subir de rudes &eacute;preuves; mais je ne veux pas vous
+attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent
+accabler une seule famille...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle doit &ecirc;tre leur reconnaissance envers vous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre nom qu'ils b&eacute;nissent...</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Pour leur rendre l'aum&ocirc;ne plus douce... D'ailleurs, je n'ai fait que
+r&eacute;aliser vos promesses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'irai les d&eacute;tromper... leur dire ce qu'ils vous doivent.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas cela! Vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison,
+redoutez de nouvelles l&acirc;chet&eacute;s anonymes de vos ennemis... ou des
+miens... et puis les Morel sont maintenant &agrave; l'abri du besoin...
+Songeons &agrave; notre intrigue. Il s'agit d'une pauvre m&egrave;re et de sa fille,
+qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une
+spoliation inf&acirc;me... r&eacute;duites au sort le plus affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuses femmes!... Et o&ugrave; demeurent-elles, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment avez-vous connu leur mis&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le
+Temple, madame la marquise?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bazar tr&egrave;s-amusant &agrave; voir; j'allais donc faire l&agrave; quelques
+emplettes avec ma voisine du quatri&egrave;me...</p>
+
+<p>&mdash;Votre voisine?...</p>
+
+<p>&mdash;N'ai-je pas ma chambre, rue du Temple?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'oubliais, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Cette voisine est une ravissante petite grisette, elle s'appelle
+Rigolette; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle vertu... pour une grisette!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle
+n'a pas, dit-elle, le loisir d'&ecirc;tre amoureuse; cela lui prendrait trop
+de temps, car il lui faut travailler douze &agrave; quinze heures par jour pour
+gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle peut vivre de si peu?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! Elle a m&ecirc;me comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent
+plus qu'elle; sa chambrette est des plus proprettes, et sa mise des plus
+coquettes.</p>
+
+<p>&mdash;Vivre avec vingt-cinq sous par jour! C'est un prodige...</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'&eacute;conomie et de philosophie
+pratique, je vous assure; aussi je vous la recommande: elle est,
+dit-elle, tr&egrave;s-habile couturi&egrave;re... En tout cas, vous ne seriez pas
+oblig&eacute;e de porter les robes qu'elle vous ferait...</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s demain je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre fille!... Vivre avec
+une somme si minime et pour ainsi dire si inconnue &agrave; nous autres riches,
+que le prix du moindre de nos caprices a cent fois cette valeur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous int&eacute;ressez donc &agrave; ma petite prot&eacute;g&eacute;e, c'est convenu;
+revenons &agrave; notre aventure. J'&eacute;tais donc all&eacute; au Temple, avec M<sup>lle</sup>
+Rigolette, pour quelques achats destin&eacute;s &agrave; vos pauvres gens de la
+mansarde, lorsque, fouillant par hasard dans un vieux secr&eacute;taire &agrave;
+vendre, je trouvai un brouillon de lettre, &eacute;crite par une femme qui se
+plaignait &agrave; un tiers d'&ecirc;tre r&eacute;duite &agrave; la mis&egrave;re, elle et sa fille, par
+l'infid&eacute;lit&eacute; d'un d&eacute;positaire. Je demandai au marchand d'o&ugrave; lui venait
+ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune
+encore, lui avait vendu, &eacute;tant sans doute &agrave; bout de ressources... Cette
+femme et sa fille, me dit le marchand, semblaient &ecirc;tre des bourgeoises
+et supporter fi&egrave;rement leur d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, non... jusqu'&agrave; pr&eacute;sent... Mais j'ai donn&eacute; ordre &agrave; M.
+de Gra&uuml;n de t&acirc;cher de la d&eacute;couvrir, en s'adressant, s'il le faut, &agrave; la
+pr&eacute;fecture de police. Il est probable que, d&eacute;nu&eacute;es de tout, la m&egrave;re et
+la fille auront &eacute;t&eacute; chercher un refuge dans quelque mis&eacute;rable h&ocirc;tel
+garni. S'il en est ainsi, nous avons bon espoir; car les ma&icirc;tres de ces
+maisons y inscrivent chaque soir les &eacute;trangers qui y sont venus dans la
+journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quel singulier concours de circonstances! dit M<sup>me</sup> d'Harville avec
+&eacute;tonnement. Combien cela est attachant!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre rest&eacute;e
+dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots: &laquo;&Eacute;crire &agrave; M<sup>me</sup> de Lucenay.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! Peut-&ecirc;tre saurons-nous quelque chose par la duchesse,
+s'&eacute;cria vivement M<sup>me</sup> d'Harville. Puis elle reprit avec un soupir: Mais,
+ignorant le nom de cette femme, comment la d&eacute;signer &agrave; M<sup>me</sup> de Lucenay?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra lui demander si elle ne conna&icirc;t pas une veuve, jeune encore,
+d'une physionomie distingu&eacute;e, et dont la fille, &acirc;g&eacute;e de seize ou
+dix-sept ans, se nomme Claire... Je me souviens du nom.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de ma fille! Il me semble que c'est un motif de plus de
+s'int&eacute;resser &agrave; ces infortun&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais de vous dire que le fr&egrave;re de cette veuve s'est suicid&eacute; il y
+a quelques mois.</p>
+
+<p>&mdash;Si M<sup>me</sup> de Lucenay conna&icirc;t cette famille, reprit M<sup>me</sup> d'Harville en
+r&eacute;fl&eacute;chissant, de tels renseignements suffiront pour la mettre sur la
+voie; dans ce cas encore, le triste genre de mort de ce malheureux aura
+d&ucirc; frapper la duchesse. Mon Dieu! que j'ai h&acirc;te d'aller la voir! Je lui
+&eacute;crirai un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain
+matin. Quelles peuvent &ecirc;tre ces femmes? D'apr&egrave;s ce que vous savez
+d'elles, monseigneur, elles paraissent appartenir &agrave; une classe
+distingu&eacute;e de la soci&eacute;t&eacute;... Et se voir r&eacute;duites &agrave; une telle d&eacute;tresse!...
+Ah! pour elles la mis&egrave;re doit &ecirc;tre doublement affreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela par la volerie d'un notaire, abominable coquin dont je savais
+d&eacute;j&agrave; d'autres m&eacute;faits... un certain Jacques Ferrand.</p>
+
+<p>&mdash;Le notaire de mon mari! s'&eacute;cria Cl&eacute;mence, le notaire de ma belle-m&egrave;re!
+Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honn&ecirc;te
+homme du monde.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire &agrave; personne mes
+doutes ou plut&ocirc;t mes certitudes au sujet de ce mis&eacute;rable; il est aussi
+adroit que criminel, et, pour le d&eacute;masquer, j'ai besoin qu'il croie
+encore quelques jours &agrave; l'impunit&eacute;. Oui, c'est lui qui a d&eacute;pouill&eacute; ces
+infortun&eacute;es, en niant un d&eacute;p&ocirc;t qui, selon toute apparence, lui avait &eacute;t&eacute;
+remis par le fr&egrave;re de cette veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette somme?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tait toutes leurs ressources!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voil&agrave; de ces crimes...</p>
+
+<p>&mdash;De ces crimes, s'&eacute;cria Rodolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni
+le besoin, ni la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance
+au meurtre... Mais ce notaire d&eacute;j&agrave; riche, mais cet homme rev&ecirc;tu par la
+soci&eacute;t&eacute; d'un caract&egrave;re presque sacerdotal, d'un caract&egrave;re qui impose,
+qui force la confiance... cet homme est pouss&eacute; au crime, lui, par une
+cupidit&eacute; froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et
+vite... avec son couteau; lui vous tue lentement, par toutes les
+formules du d&eacute;sespoir et de la mis&egrave;re o&ugrave; il vous plonge... Pour un homme
+comme ce Ferrand, le patrimoine de l'orphelin, les deniers du pauvre si
+laborieusement amass&eacute;s... rien n'est sacr&eacute;! Vous lui confiez de l'or,
+cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la <i>volont&eacute;</i> de
+cet homme vous fait mendiant et d&eacute;sol&eacute;!... &Agrave; force de privations et de
+travaux, vous avez assur&eacute; le pain et l'abri de votre vieillesse... la
+<i>volont&eacute;</i> de cet homme arrache &agrave; votre vieillesse ce pain et cet abri...</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est pas tout. Voyez les effrayantes cons&eacute;quences de ces
+spoliations inf&acirc;mes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure
+de chagrin et de d&eacute;tresse, sa fille, jeune et belle, sans appui, sans
+ressource, habitu&eacute;e &agrave; l'aisance, inapte, par son &eacute;ducation, &agrave; gagner sa
+vie, se trouve bient&ocirc;t entre le d&eacute;shonneur et la faim! Qu'elle s'&eacute;gare,
+qu'elle succombe... la voil&agrave; perdue, avilie, d&eacute;shonor&eacute;e!... Par sa
+spoliation, Jacques Ferrand est donc cause de la mort de la m&egrave;re, de la
+prostitution de la fille!... Il a tu&eacute; le corps de l'une, tu&eacute; l'&acirc;me de
+l'autre; et cela, encore une fois, non pas tout d'un coup, comme les
+autres homicides, mais avec lenteur et cruaut&eacute;.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence n'avait pas encore entendu Rodolphe parler avec autant
+d'indignation et d'amertume; elle l'&eacute;coutait en silence, frapp&eacute;e de ces
+paroles d'une &eacute;loquence sans doute morose, mais qui r&eacute;v&eacute;laient une haine
+vigoureuse contre le mal.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, lui dit Rodolphe apr&egrave;s quelques instants de silence,
+je n'ai pu contenir mon indignation en songeant aux malheurs horribles
+qui pourraient atteindre vos futures prot&eacute;g&eacute;es... Ah! croyez-moi, on
+n'exag&egrave;re jamais les cons&eacute;quences qu'entra&icirc;nent souvent la ruine et la
+mis&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, au contraire, monseigneur, d'avoir, par ces terribles
+paroles, encore augment&eacute;, s'il est possible, la tendre piti&eacute; que
+m'inspire cette m&egrave;re infortun&eacute;e. H&eacute;las! c'est surtout pour sa fille
+qu'elle doit souffrir... Oh! c'est affreux... Mais nous les sauverons,
+nous assurerons leur avenir, n'est-ce pas, monseigneur! Dieu merci, je
+suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant que j'entrevois un
+nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai &agrave; M.
+d'Harville, je le rendrai si heureux qu'il ne pourra se refuser &agrave; aucun
+de mes nouveaux caprices, et je pr&eacute;vois que j'en aurai beaucoup de ce
+genre. Nos prot&eacute;g&eacute;es sont fi&egrave;res, m'avez-vous dit, monseigneur; je les
+en aime davantage; la fiert&eacute; dans l'infortune prouve toujours une &acirc;me
+&eacute;lev&eacute;e... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient
+devoir mes secours &agrave; un bienfait... Cela sera difficile... tant mieux!
+Oh! j'ai d&eacute;j&agrave; mon projet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que
+l'adresse et la finesse ne me manqueront pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'entrevois d&eacute;j&agrave; les combinaisons les plus machiav&eacute;liques, dit
+Rodolphe en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut d'abord les d&eacute;couvrir. Que j'ai h&acirc;te d'&ecirc;tre &agrave; demain! En
+sortant de chez M<sup>me</sup> de Lucenay, j'irai &agrave; leur ancienne demeure,
+j'interrogerai leurs voisins, je verrai par moi-m&ecirc;me, je demanderai des
+renseignements &agrave; tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut! Je
+serais si fi&egrave;re d'obtenir par moi-m&ecirc;me et par moi seule le r&eacute;sultat que
+je d&eacute;sire... Oh! j'y parviendrai... cette aventure est si touchante!
+Pauvres femmes! Il me semble que je m'int&eacute;resse encore davantage &agrave; elles
+quand je songe &agrave; ma fille.</p>
+
+<p>Rodolphe, &eacute;mu de ce charitable empressement, souriait avec m&eacute;lancolie en
+voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, t&acirc;chant d'oublier
+dans de nobles distractions les malheurs domestiques qui la frappaient;
+les yeux de Cl&eacute;mence brillaient d'un vif &eacute;clat, ses joues &eacute;taient
+l&eacute;g&egrave;rement color&eacute;es, l'animation de son geste, de sa parole, donnait un
+nouvel attrait &agrave; sa ravissante physionomie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le pi&egrave;ge</a></h3>
+
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville s'aper&ccedil;ut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle
+rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion
+charmante, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez de mon exaltation, monseigneur! C'est que je suis impatiente
+de go&ucirc;ter ces douces joies qui vont animer ma vie, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent
+triste et inutile. Tel n'&eacute;tait pas sans doute le sort que j'avais
+r&ecirc;v&eacute;... Il est un sentiment, un bonheur, le plus vif de tous... que je
+ne dois jamais conna&icirc;tre. Quoique bien jeune encore, il me faut y
+renoncer!... ajouta Cl&eacute;mence avec un soupir contraint. Puis elle reprit:
+Mais enfin, gr&acirc;ce &agrave; vous, mon sauveur, toujours gr&acirc;ce &agrave; vous, je me
+serai cr&eacute;&eacute; d'autres int&eacute;r&ecirc;ts; la charit&eacute; remplacera l'amour. J'ai d&eacute;j&agrave;
+d&ucirc; &agrave; vos conseils de si touchantes &eacute;motions! Vos paroles, monseigneur,
+ont tant d'influence sur moi!... Plus je m&eacute;dite, plus j'approfondis vos
+id&eacute;es, plus je les trouve justes, grandes, f&eacute;condes. Puis, quand je
+songe que, non content de prendre en commis&eacute;ration des peines qui
+devraient vous &ecirc;tre indiff&eacute;rentes, vous me donnez encore les avis les
+plus salutaires, en me guidant pas &agrave; pas dans cette voie nouvelle que
+vous avez ouverte &agrave; un pauvre c&oelig;ur chagrin et abattu... oh!
+monseigneur, quel tr&eacute;sor de bont&eacute; renferme donc votre &acirc;me? O&ugrave; avez-vous
+puis&eacute; tant de g&eacute;n&eacute;reuse piti&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voil&agrave; pourquoi je sais le
+secret de bien des douleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monseigneur, vous malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car l'on dirait que, pour me pr&eacute;parer &agrave; compatir &agrave; toutes les
+infortunes, le sort a voulu que je les subisse toutes... Ami, il m'a
+frapp&eacute; dans mon ami; amant, il m'a frapp&eacute; dans la premi&egrave;re femme que
+j'ai aim&eacute;e avec l'aveugle confiance de la jeunesse; &eacute;poux, il m'a frapp&eacute;
+dans ma femme; fils, il m'a frapp&eacute; dans mon p&egrave;re; p&egrave;re, il m'a frapp&eacute;
+dans mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas
+laiss&eacute; d'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;En effet; mais avant mon mariage j'avais une fille, morte toute
+petite... Eh bien! si &eacute;trange que cela vous paraisse, la perte de cette
+enfant, que j'ai vue &agrave; peine, est le regret de toute ma vie. Plus je
+vieillis, plus ce chagrin devient profond! Chaque ann&eacute;e en redouble
+l'amertume; on dirait qu'il grandit en raison de l'&acirc;ge que devrait avoir
+ma fille. Maintenant elle aurait dix-sept ans!</p>
+
+<p>&mdash;Et sa m&egrave;re, monseigneur, vit-elle encore? demanda Cl&eacute;mence apr&egrave;s un
+moment d'h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne m'en parlez pas, s'&eacute;cria Rodolphe, dont les traits se
+rembrunirent &agrave; la pens&eacute;e de Sarah. Sa m&egrave;re est une indigne cr&eacute;ature, une
+&acirc;me bronz&eacute;e par l'&eacute;go&iuml;sme et par l'ambition. Quelquefois je me demande
+s'il ne vaut pas mieux pour ma fille d'&ecirc;tre morte que d'&ecirc;tre rest&eacute;e aux
+mains de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence &eacute;prouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe
+s'exprimer ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je con&ccedil;ois alors, s'&eacute;cria-t-elle, que vous regrettiez doublement
+votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aurais tant aim&eacute;e!... Et puis il me semble que chez nous autres
+princes il y a toujours dans notre amour pour un fils une sorte
+d'int&eacute;r&ecirc;t de race et de nom, d'arri&egrave;re-pens&eacute;e politique. Mais une fille!
+une fille! on l'aime pour elle seule. Par cela m&ecirc;me que l'on a vu,
+h&eacute;las! l'humanit&eacute; sous ses faces les plus sinistres, quelles d&eacute;lices de
+se reposer dans la contemplation d'une &acirc;me candide et pure! de respirer
+son parfum virginal, d'&eacute;pier avec une tendresse inqui&egrave;te ses
+tressaillements ing&eacute;nus! La m&egrave;re la plus folle, la plus fi&egrave;re de sa
+fille, n'&eacute;prouve pas ces ravissements; elle lui est trop pareille pour
+l'appr&eacute;cier, pour go&ucirc;ter ces douceurs ineffables; elle appr&eacute;ciera bien
+davantage les m&acirc;les qualit&eacute;s d'un fils vaillant et hardi. Car enfin ne
+trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-&ecirc;tre l'amour
+d'une m&egrave;re pour son fils, l'amour d'un p&egrave;re pour sa fille, c'est que
+dans ces affections il y a un &ecirc;tre faible qui a toujours besoin de
+protection? Le fils prot&egrave;ge sa m&egrave;re, le p&egrave;re prot&egrave;ge sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est vrai, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, h&eacute;las! &agrave; quoi bon comprendre ces jouissances ineffables,
+lorsqu'on ne doit jamais les &eacute;prouver! reprit Rodolphe avec abattement.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait &eacute;t&eacute;
+profond, d&eacute;chirant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, rougissant presque de l'&eacute;motion &agrave; laquelle
+il s'&eacute;tait laiss&eacute; entra&icirc;ner, il dit &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville en souriant
+tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, mes regrets et mes souvenirs m'ont emport&eacute; malgr&eacute; moi;
+vous m'excuserez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins. N'en ai-je pas le
+droit? N'avez-vous pas partag&eacute; les miens? Malheureusement les
+consolations que je puis vous offrir sont vaines...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... le t&eacute;moignage de votre int&eacute;r&ecirc;t m'est doux et salutaire;
+c'est d&eacute;j&agrave; presque un soulagement de dire que l'on souffre... et je ne
+vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a r&eacute;veill&eacute;
+en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis
+entendre parler d'une jeune fille sans songer &agrave; celle que j'ai perdue...</p>
+
+<p>&mdash;Ces pr&eacute;occupations sont si naturelles! Tenez, monseigneur, depuis que
+je vous ai vu, j'ai accompagn&eacute; dans ses visites aux prisons une femme de
+mes amies qui est patronnesse de l'&oelig;uvre des jeunes d&eacute;tenues de
+Saint-Lazare; cette maison renferme des cr&eacute;atures bien coupables. Si je
+n'avais pas &eacute;t&eacute; m&egrave;re, je les aurais jug&eacute;es, sans doute, avec encore plus
+de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;... tandis que je ressens pour elles une piti&eacute; douloureuse en
+songeant que peut-&ecirc;tre elles n'eussent pas &eacute;t&eacute; perdues sans l'abandon et
+la mis&egrave;re o&ugrave; on les a laiss&eacute;es depuis leur enfance... Je ne sais
+pourquoi, apr&egrave;s ces pens&eacute;es, il me semble aimer ma fille davantage
+encore...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, courage, dit Rodolphe avec un sourire m&eacute;lancolique. Cet
+entretien me laisse rassur&eacute; sur vous... Une voie salutaire vous est
+ouverte; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces ann&eacute;es
+d'&eacute;preuves si dangereuses pour les femmes, et surtout pour une femme
+dou&eacute;e comme vous l'&ecirc;tes. Votre m&eacute;rite sera grand... vous aurez encore &agrave;
+lutter, &agrave; souffrir... car vous &ecirc;tes bien jeune, mais vous reprendrez des
+forces en songeant au bien que vous aurez fait... &agrave; celui que vous aurez
+&agrave; faire encore...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville fondit en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais,
+n'est-ce pas, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;De pr&egrave;s ou de loin, toujours je prendrai le plus vif int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ce qui
+vous touche... toujours, autant qu'il sera en moi, je contribuerai &agrave;
+votre bonheur... &agrave; celui de l'homme auquel j'ai vou&eacute; la plus constante
+amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci de cette promesse, monseigneur, dit Cl&eacute;mence en essuyant ses
+larmes. Sans votre g&eacute;n&eacute;reux soutien, je le sens, mes forces
+m'abandonneraient... mais, croyez-moi... je vous le jure ici,
+j'accomplirai courageusement mon devoir.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, une petite porte cach&eacute;e dans la tenture s'ouvrit
+brusquement.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence poussa un cri; Rodolphe tressaillit.</p>
+
+<p>M. d'Harville parut, p&acirc;le, &eacute;mu, profond&eacute;ment attendri, les yeux humides
+de larmes.</p>
+
+<p>Le premier &eacute;tonnement pass&eacute;, le marquis dit &agrave; Rodolphe en lui donnant la
+lettre de Sarah:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... voici la lettre inf&acirc;me que j'ai re&ccedil;ue tout &agrave; l'heure
+devant vous... Veuillez la br&ucirc;ler apr&egrave;s l'avoir lue.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence regardait son mari avec stupeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est inf&acirc;me! s'&eacute;cria Rodolphe indign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur... Il y a quelque chose de plus l&acirc;che encore que
+cette l&acirc;chet&eacute; anonyme... C'est ma conduite!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre franchement,
+hardiment, je vous l'ai cach&eacute;e, j'ai feint le calme pendant que j'avais
+la jalousie, la rage, le d&eacute;sespoir dans le c&oelig;ur... Ce n'est pas tout...
+Savez-vous ce que j'ai fait, monseigneur? Je suis all&eacute; honteusement me
+tapir derri&egrave;re cette porte pour vous &eacute;pier... Oui, j'ai &eacute;t&eacute; assez
+mis&eacute;rable pour douter de votre loyaut&eacute;, de votre honneur... Oh! l'auteur
+de ces lettres sait &agrave; qui il les adresse... Il sait combien ma t&ecirc;te est
+faible... Eh bien! monseigneur, dites, apr&egrave;s avoir entendu ce que je
+viens d'entendre, car je n'ai pas perdu un mot de votre entretien, car
+je sais quels int&eacute;r&ecirc;ts vous attirent rue du Temple... apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute;
+assez bassement d&eacute;fiant pour me faire le complice de cette horrible
+calomnie en y croyant... n'est-ce pas &agrave; genoux que je dois vous demander
+gr&acirc;ce et piti&eacute;?... Et c'est que ce que je fais, monseigneur... et c'est
+ce que je fais, Cl&eacute;mence car je n'ai plus d'espoir que dans votre
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, mon cher Albert, qu'ai-je &agrave; vous pardonner? dit Rodolphe
+en tendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante cordialit&eacute;.
+Maintenant, vous savez nos secrets, &agrave; moi et &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville; j'en suis
+ravi, je pourrai vous sermonner tout &agrave; mon aise. Me voici votre
+confident forc&eacute;, et, ce qui vaut encore mieux, vous voici le confident
+de M<sup>me</sup> d'Harville: c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que
+vous devez attendre de ce noble c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Cl&eacute;mence, dit tristement M. d'Harville &agrave; sa femme, me
+pardonnerez-vous encore cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; condition que vous m'aiderez &agrave; assurer votre bonheur... Et elle
+tendit la main &agrave; son mari, qui la serra avec &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher marquis, s'&eacute;cria Rodolphe, nos ennemis sont
+maladroits! Gr&acirc;ce &agrave; eux, nous voici plus intimes que par le pass&eacute;. Vous
+n'avez jamais plus justement appr&eacute;ci&eacute; M<sup>me</sup> d'Harville, jamais elle ne
+vous a &eacute;t&eacute; plus d&eacute;vou&eacute;e. Avouez que nous sommes bien veng&eacute;s des envieux
+et des m&eacute;chants! C'est toujours cela, en attendant mieux... car je
+devine d'o&ugrave; le coup est parti, et je n'ai pas l'habitude de souffrir
+patiemment le mal que l'on fait &agrave; mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu,
+madame, voici notre intrigue d&eacute;couverte, vous ne serez plus seule &agrave;
+secourir vos prot&eacute;g&eacute;s. Soyez tranquille, nous renouerons bient&ocirc;t quelque
+myst&eacute;rieuse entreprise, et le marquis sera bien fin s'il la d&eacute;couvre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir accompagn&eacute; Rodolphe jusqu'&agrave; sa voiture pour le remercier
+encore, le marquis rentra chez lui sans revoir Cl&eacute;mence.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">R&eacute;flexions</a></h3>
+
+
+<p>Il serait difficile de peindre les sentiments tumultueux et contraires
+dont fut agit&eacute; M. d'Harville lorsqu'il se trouva seul.</p>
+
+<p>Il reconnaissait avec joie l'insigne fausset&eacute; de l'accusation port&eacute;e
+contre Rodolphe et contre Cl&eacute;mence; mais il &eacute;tait aussi convaincu qu'il
+lui fallait renoncer &agrave; l'espoir d'&ecirc;tre aim&eacute; d'elle. Plus, dans sa
+conversation avec Rodolphe, Cl&eacute;mence s'&eacute;tait montr&eacute;e r&eacute;sign&eacute;e,
+courageuse, r&eacute;solue au bien, plus il se reprochait am&egrave;rement d'avoir,
+par un coupable &eacute;go&iuml;sme, encha&icirc;n&eacute; cette malheureuse jeune femme &agrave; son
+sort.</p>
+
+<p>Loin d'&ecirc;tre consol&eacute; par l'entretien qu'il avait surpris, il tomba dans
+une tristesse, dans un accablement inexprimables.</p>
+
+<p>La richesse oisive a cela de terrible que rien ne la distrait, que rien
+ne la d&eacute;fend des ressentiments douloureux. N'&eacute;tant jamais forc&eacute;ment
+pr&eacute;occup&eacute;e des n&eacute;cessit&eacute;s de l'avenir ou des labeurs de chaque jour,
+elle demeure tout enti&egrave;re en proie aux grandes afflictions morales.</p>
+
+<p>Pouvant poss&eacute;der ce qui se poss&egrave;de &agrave; prix d'or, elle d&eacute;sire ou elle
+regrette avec une violence inou&iuml;e ce que l'or seul ne peut donner.</p>
+
+<p>La douleur de M. d'Harville &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, car il ne voulait, apr&egrave;s
+tout, rien que de juste, que de l&eacute;gal.</p>
+
+<p>&laquo;La possession... sinon l'amour de sa femme.&raquo;</p>
+
+<p>Or, en face des refus inexorables de Cl&eacute;mence, il se demandait si ce
+n'&eacute;tait pas une d&eacute;rision am&egrave;re que ces paroles de la loi:</p>
+
+<p>&laquo;La femme appartient &agrave; son mari.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; quel pouvoir, &agrave; quelle intervention recourir pour vaincre cette
+froideur, cette r&eacute;pugnance qui changeaient sa vie en un long supplice,
+puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voulait aimer que sa femme?</p>
+
+<p>Il lui fallait reconna&icirc;tre qu'en cela, comme en tant d'autres incidents
+de la vie conjugale, la simple volont&eacute; de l'homme ou de la femme se
+substituait imp&eacute;rieusement, sans appel, sans r&eacute;pression possible, &agrave; la
+volont&eacute; souveraine de la loi.</p>
+
+<p>&Agrave; ces transports de vaine col&egrave;re succ&eacute;dait parfois un morne abattement.</p>
+
+<p>L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glac&eacute;.</p>
+
+<p>Il pressentait que le chagrin rendrait sans doute plus fr&eacute;quentes encore
+les crises de son effroyable maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria-t-il, &agrave; la fois attendri et d&eacute;sol&eacute;, c'est ma faute...
+c'est ma faute! Pauvre malheureuse femme! je l'ai tromp&eacute;e... indignement
+tromp&eacute;e! Elle peut... elle doit me ha&iuml;r... et pourtant, tout &agrave; l'heure
+encore, elle m'a t&eacute;moign&eacute; l'int&eacute;r&ecirc;t le plus touchant; mais, au lieu de
+me contenter de cela, ma folle passion m'a &eacute;gar&eacute;, je suis devenu tendre,
+j'ai parl&eacute; de mon amour, et &agrave; peine mes l&egrave;vres ont-elles effleur&eacute; sa
+main qu'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la
+r&eacute;pugnance invincible que je lui inspire, ce qu'elle a dit au prince ne
+m'aurait laiss&eacute; aucune illusion. Oh! c'est affreux... affreux.</p>
+
+<p>&laquo;Et de quel droit lui a-t-elle confi&eacute; ce hideux secret? Cela est une
+trahison indigne! De quel droit? H&eacute;las! du droit que les victimes ont de
+se plaindre de leur bourreau. Pauvre enfant, si jeune, si aimante, tout
+ce qu'elle a trouv&eacute; de plus cruel &agrave; dire contre l'horrible existence que
+je lui ai faite... c'est que tel n'&eacute;tait pas le sort qu'elle avait r&ecirc;v&eacute;,
+et qu'elle &eacute;tait bien jeune pour renoncer &agrave; l'amour! Je connais
+Cl&eacute;mence... cette parole qu'elle m'a donn&eacute;e, qu'elle a donn&eacute;e au prince,
+elle la tiendra d&eacute;sormais: elle sera pour moi la plus tendre des s&oelig;urs.
+Eh bien!... ma position n'est-elle pas encore digne d'envie?... Aux
+rapports froids et contraints qui existaient entre nous vont succ&eacute;der
+des relations affectueuses et douces, tandis qu'elle aurait pu me
+traiter toujours avec un m&eacute;pris glacial, sans qu'il me f&ucirc;t possible de
+me plaindre.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, je me consolerai en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne
+serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible,
+que je suis l&acirc;che! N'est-ce pas ma femme, apr&egrave;s tout? N'est-elle pas &agrave;
+moi, bien &agrave; moi? La loi ne me reconna&icirc;t-elle pas mon pouvoir sur elle?
+Ma femme r&eacute;siste... eh bien! j'ai le droit de...</p>
+
+<p>Il s'interrompit avec un &eacute;clat de rire sardonique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, la violence, n'est-ce pas! Maintenant la violence! Autre
+infamie. Mais que faire alors? Car je l'aime, moi! je l'aime comme un
+insens&eacute;... Je n'aime qu'elle... Je ne veux qu'elle... Je veux son amour,
+et non sa ti&egrave;de affection de s&oelig;ur. Oh! &agrave; la fin il faudra bien qu'elle
+ait piti&eacute;... elle est si bonne, elle me verra si malheureux! Mais non,
+non! jamais! Il est une cause d'&eacute;loignement qu'une femme ne surmonte
+pas. Le d&eacute;go&ucirc;t... oui... le d&eacute;go&ucirc;t... entends-tu? le d&eacute;go&ucirc;t!... Il faut
+bien te convaincre de cela: ton horrible infirmit&eacute; lui fera horreur...
+toujours... entends-tu? toujours! s'&eacute;cria M. d'Harville dans une
+douloureuse exaltation.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de farouche silence, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Cette anonyme d&eacute;lation, qui accusait le prince et ma femme, part
+encore d'une main ennemie; et tout &agrave; l'heure, avant de l'avoir entendue,
+j'ai pu un instant le soup&ccedil;onner! Lui, le croire capable d'une si l&acirc;che
+trahison! Et ma femme, l'envelopper dans le m&ecirc;me soup&ccedil;on! Oh! la
+jalousie est incurable! Et pourtant il ne faut pas que je m'abuse. Si le
+prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus g&eacute;n&eacute;reux, engage
+Cl&eacute;mence &agrave; occuper son esprit et son c&oelig;ur par des &oelig;uvres charitables;
+s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de
+conseils, d'appui.</p>
+
+<p>&laquo;Au fait, si belle, si jeune, si entour&eacute;e, sans amour au c&oelig;ur qui la
+d&eacute;fende, presque excus&eacute;e de ses torts par les miens, qui sont atroces,
+ne peut-elle pas faillir?</p>
+
+<p>&laquo;Autre torture! Que j'ai souffert, mon Dieu! quand je l'ai crue
+coupable... quelle terrible agonie! Mais non, cette crainte est vaine.
+Cl&eacute;mence a jur&eacute; de ne pas manquer &agrave; ses devoirs... elle tiendra ses
+promesses... mais &agrave; quel prix, mon Dieu! &agrave; quel prix! Tout &agrave; l'heure,
+lorsqu'elle revenait &agrave; moi avec d'affectueuses paroles, combien son
+sourire doux, triste, r&eacute;sign&eacute;, m'a fait de mal! Combien ce retour vers
+son bourreau a d&ucirc; lui co&ucirc;ter! Pauvre femme! qu'elle &eacute;tait belle et
+touchante ainsi! Pour la premi&egrave;re fois j'ai senti un remords d&eacute;chirant;
+car jusqu'alors sa froideur hautaine l'avait assez veng&eacute;e. Oh!
+malheureux, malheureux que je suis!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une longue nuit d'insomnie et de r&eacute;flexions am&egrave;res, les agitations
+de M. d'Harville cess&egrave;rent comme par enchantement. Il attendit le jour
+avec impatience.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Projets d'avenir</a></h3>
+
+
+<p>D&egrave;s le matin, M. d'Harville sonna son valet de chambre.</p>
+
+<p>Le vieux Joseph en entrant chez son ma&icirc;tre l'entendit, &agrave; son grand
+&eacute;tonnement, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de
+la bonne humeur de M. d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le marquis, dit le fid&egrave;le serviteur attendri, quelle
+jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus
+souvent!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'Harville en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis aurait la voix aussi enrou&eacute;e qu'un chat-huant ou
+qu'une cr&eacute;celle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, flatteur!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! quand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous
+&ecirc;tes content... et alors votre voix me para&icirc;t la plus charmante musique
+du monde...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, mon vieux Joseph, appr&ecirc;te-toi &agrave; ouvrir tes longues
+oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourras jouir tous les jours de cette charmante musique, dont tu
+parais si avide.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis! s'&eacute;cria
+Joseph en joignant les mains avec un radieux &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours, mon vieux Joseph, heureux tous les jours. Oui, plus de
+chagrins, plus de tristesse. Je puis te dire cela, &agrave; toi, seul et
+discret confident de mes peines... Je suis au comble du bonheur... Ma
+femme est un ange de bont&eacute;... elle m'a demand&eacute; pardon de son &eacute;loignement
+pass&eacute;, l'attribuant, le devinerais-tu?... &agrave; la jalousie!...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la jalousie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, d'absurdes soup&ccedil;ons excit&eacute;s par des lettres anonymes...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle indignit&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends... les femmes ont tant d'amour-propre... Il n'en a pas
+fallu davantage pour nous s&eacute;parer; mais heureusement hier soir elle s'en
+est franchement expliqu&eacute;e avec moi. Je l'ai d&eacute;sabus&eacute;e; te dire son
+ravissement me serait impossible, car elle m'aime, oh! elle m'aime! La
+froideur qu'elle me t&eacute;moignait lui pesait aussi cruellement qu'&agrave;
+moi-m&ecirc;me... Enfin notre cruelle s&eacute;paration a cess&eacute;... juge de ma
+joie!...</p>
+
+<p>&mdash;Il serait vrai! s'&eacute;cria Joseph les yeux mouill&eacute;s de larmes. Il serait
+donc vrai, monsieur le marquis! Vous voil&agrave; heureux pour toujours,
+puisque l'amour de M<sup>me</sup> la marquise vous manquait seul... ou plut&ocirc;t
+puisque son &eacute;loignement faisait seul votre malheur, comme vous me le
+disiez...</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne poss&eacute;dais-tu pas un
+secret plus triste encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour
+est trop beau... Tu t'aper&ccedil;ois peut-&ecirc;tre que j'ai pleur&eacute;?... C'est
+qu'aussi, vois-tu, le bonheur me d&eacute;bordait... Je m'y attendais si
+peu!... Comme je suis faible, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Allez... allez... monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de
+contentement, vous avez assez pleur&eacute; de douleur. Et moi donc! tenez...
+est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes! je ne les donnerais
+pas pour dix ann&eacute;es de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne
+pouvoir pas m'emp&ecirc;cher de me jeter aux genoux de M<sup>me</sup> la marquise la
+premi&egrave;re fois que je vais la voir...</p>
+
+<p>&mdash;Vieux fou, tu es aussi d&eacute;raisonnable que ton ma&icirc;tre... Maintenant,
+j'ai une crainte aussi, moi...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cela ne dure pas... Je suis trop heureux... qu'est-ce qui me
+manque?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien, monsieur le marquis, absolument rien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela. Je me d&eacute;fie de ces bonheurs si parfaits, si
+complets...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! si ce n'est que cela... monsieur le marquis... mais non, je
+n'ose...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'entends... eh bien! je crois tes craintes vaines!... La
+r&eacute;volution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je
+suis s&ucirc;r d'&ecirc;tre &agrave; peu pr&egrave;s sauv&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mon m&eacute;decin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent un violente
+secousse morale suffisait pour donner ou pour gu&eacute;rir cette funeste
+maladie?... Pourquoi les &eacute;motions heureuses seraient-elles impuissantes
+&agrave; nous sauver?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela est...
+vous &ecirc;tes gu&eacute;ri! Mais c'est donc un jour b&eacute;ni que celui-ci? Ah! comme
+vous le dites, monsieur, M<sup>me</sup> la marquise est un bon ange descendu du
+ciel, et je commence presque &agrave; m'effrayer aussi, monsieur: c'est
+peut-&ecirc;tre trop de f&eacute;licit&eacute; en un jour; mais, j'y songe... si pour vous
+rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci! j'ai votre
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Un de vos amis a re&ccedil;u tr&egrave;s-heureusement et tr&egrave;s &agrave;-propos, voyez comme
+&ccedil;a se trouve! a re&ccedil;u un coup d'&eacute;p&eacute;e, bien peu grave, il est vrai; mais
+c'est &eacute;gal, &ccedil;a suffira toujours &agrave; vous chagriner assez pour qu'il y ait,
+comme vous le d&eacute;siriez, une petite tache dans ce trop beau jour. Il est
+vrai qu'eu &eacute;gard &agrave; cela il vaudrait mieux que le coup d'&eacute;p&eacute;e f&ucirc;t plus
+dangereux, mais il faut se contenter de ce que l'on a.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu te taire!... Et de qui veux-tu parler?</p>
+
+<p>&mdash;De M. le duc de Lucenay.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bless&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Une &eacute;gratignure au bras, M. le duc est venu hier pour voir monsieur,
+et il a dit qu'il reviendrait ce matin lui demander une tasse de th&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Lucenay! et pourquoi ne m'as-tu pas dit...</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir je n'ai pu voir M. le marquis.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion M. d'Harville reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison; ce l&eacute;ger chagrin satisfera sans doute la jalouse
+destin&eacute;e... Mais il me vient une id&eacute;e, j'ai envie d'improviser ce matin
+un d&eacute;jeuner de gar&ccedil;ons, tous amis de M. de Lucenay, pour f&ecirc;ter
+l'heureuse issue de son duel. Ne s'attendant pas &agrave; cette r&eacute;union il sera
+enchant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, monsieur le marquis! Vive la joie! Rattrapez le
+temps perdu... Combien de couverts, que je donne les ordres au ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel?</p>
+
+<p>&mdash;Six personnes dans la petite salle &agrave; manger d'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Et les invitations?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais les &eacute;crire. Un homme d'&eacute;curie montera &agrave; cheval et les portera
+&agrave; l'instant; il est de bonne heure, on trouvera tout le monde. Sonne.</p>
+
+<p>Joseph sonna.</p>
+
+<p>M. d'Harville entra dans un cabinet et &eacute;crivit les lettres suivantes,
+sans autre variante que le nom de l'invit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher..., ceci est une circulaire; il s'agit d'un impromptu. Lucenay
+doit venir d&eacute;jeuner avec moi ce matin; il ne compte que sur un
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te; faites-lui la tr&egrave;s-aimable surprise de vous joindre &agrave; moi
+et &agrave; quelques-uns de ses amis que je fais aussi pr&eacute;venir. &Agrave; midi sans
+faute.&raquo;</p>
+
+<p class="right">A. D'HARVILLE</p>
+
+<p>Un domestique entra.</p>
+
+<p>&mdash;Faites monter quelqu'un &agrave; cheval, et que l'on porte &agrave; l'instant ces
+lettres, dit M. d'Harville; puis, s'adressant &agrave; Joseph: &Eacute;cris les
+adresses: &laquo;M. le vicomte de Saint-Remy...&raquo;, Lucenay ne peut se passer de
+lui, se dit M. d'Harville; &laquo;M. de Montville...&raquo;, un des compagnons de
+voyage du duc; &laquo;lord Douglas&raquo;, son fid&egrave;le partner au whist, &laquo;le baron de
+S&eacute;zannes&raquo;, son ami d'enfance... As-tu &eacute;crit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez ces lettres sans perdre une minute, dit M. d'Harville. Ah!
+Philippe, priez M. Doublet de venir me parler.</p>
+
+<p>Philippe sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'as-tu? demanda M. d'Harville &agrave; Joseph qui le regardait
+avec &eacute;bahissement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en reviens pas, monsieur; je ne vous ai jamais vu l'air si en
+train, si gai. Et puis, vous qui &ecirc;tes ordinairement p&acirc;le, vous avez de
+belles couleurs... vos yeux brillent...</p>
+
+<p>&mdash;Le bonheur, mon vieux Joseph, toujours le bonheur... Ah &ccedil;&agrave;, il faut
+que tu m'aides dans un complot... Tu vas aller t'informer aupr&egrave;s de M<sup>lle</sup>
+Juliette, celle des femmes de M<sup>me</sup> d'Harville qui a soin, je crois, de
+ses diamants...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis, c'est M<sup>lle</sup> Juliette qui en est charg&eacute;e; je
+l'ai aid&eacute;e, il n'y a pas huit jours, &agrave; les nettoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas lui demander le nom et l'adresse du joaillier de sa
+ma&icirc;tresse... mais qu'elle ne dise pas un mot de ceci &agrave; la marquise!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, monsieur... une surprise...</p>
+
+<p>&mdash;Va vite. Voici M. Doublet.</p>
+
+<p>En effet, l'intendant entra au moment o&ugrave; sortait Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de M. le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Doublet, je vais vous &eacute;pouvanter, dit M. d'Harville
+en riant; je vais vous faire pousser d'affreux cris de d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, monsieur le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais d&eacute;penser beaucoup d'argent, monsieur Doublet, &eacute;norm&eacute;ment
+d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'&agrave; cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu Merci!
+nous le pouvons.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de b&acirc;tisse: il
+s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin &agrave; l'aile droite de
+l'h&ocirc;tel. Apr&egrave;s avoir h&eacute;sit&eacute; devant cette folie, dont je ne vous ai pas
+parl&eacute; jusqu'ici, je me d&eacute;cide... Il faudra pr&eacute;venir aujourd'hui mon
+architecte afin qu'il vienne causer des plans avec moi... Eh bien!
+monsieur Doublet, vous ne g&eacute;missez pas de cette d&eacute;pense?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis affirmer &agrave; monsieur le marquis que je ne g&eacute;mis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Cette galerie sera destin&eacute;e &agrave; donner des f&ecirc;tes; je veux qu'elle
+s'&eacute;l&egrave;ve comme par enchantement: or, les enchantements &eacute;tant fort chers,
+il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de rente pour &ecirc;tre en
+mesure de fournir aux d&eacute;penses, car je veux que les travaux commencent
+le plus t&ocirc;t possible.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tr&egrave;s-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais
+toujours: &laquo;Il ne manque rien &agrave; monsieur le marquis, si ce n'est un go&ucirc;t
+quelconque...&raquo; Celui des b&acirc;timents a cela de bon que les b&acirc;timents
+restent... Quant &agrave; l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inqui&egrave;te
+pas. Dieu merci! il peut, s'il lui pla&icirc;t, se passer cette fantaisie de
+galerie-l&agrave;.</p>
+
+<p>Joseph entra.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier; il se nomme M.
+Baudoin, dit-il &agrave; M. d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce
+bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivi&egrave;re de
+diamants, &agrave; laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les femmes
+n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes...
+Vous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis. C'est pour le coup que je ne g&eacute;mirai pas.
+Des diamants, c'est comme des b&acirc;timents, &ccedil;a reste; et puis cette
+surprise fera sans doute bien plaisir &agrave; M<sup>me</sup> la marquise, sans compter le
+plaisir que cela vous procure &agrave; vous-m&ecirc;me. C'est qu'aussi, comme j'avais
+l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence
+plus belle que celle de monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'Harville en souriant, ses
+f&eacute;licitations sont toujours d'un &agrave;-propos inconcevable...</p>
+
+<p>&mdash;C'est leur seul m&eacute;rite, monsieur le marquis, et elles l'ont peut-&ecirc;tre,
+ce m&eacute;rite, parce qu'elles partent du fond du c&oelig;ur. Je cours chez le
+joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut seul, M. d'Harville se promena dans son cabinet, les bras
+crois&eacute;s sur la poitrine, l'&oelig;il fixe, m&eacute;ditatif.</p>
+
+<p>Sa physionomie changea tout &agrave; coup; elle n'exprima plus ce contentement
+dont l'intendant et le vieux serviteur du marquis venaient d'&ecirc;tre dupes,
+mais une r&eacute;solution calme, morne, froide.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir march&eacute; quelque temps, il s'assit lourdement et comme accabl&eacute;
+sous le poids de ses peines; il posa ses deux coudes sur son bureau et
+cacha son front dans ses mains.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, il se redressa brusquement, essuya une larme qui
+vint mouiller sa paupi&egrave;re rougie et dit avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;Allons... courage... allons.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit alors &agrave; diverses personnes sur des objets assez
+insignifiants; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait
+diff&eacute;rents rendez-vous &agrave; plusieurs jours de l&agrave;.</p>
+
+<p>Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce
+dernier &eacute;tait si gai qu'il s'oubliait jusqu'&agrave; chantonner &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie voix, lui dit son ma&icirc;tre en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, tant pis, monsieur le marquis, je n'y tiens pas; &ccedil;a chante si
+fort au dedans de moi qu'il faut bien que &ccedil;a s'entende au dehors...</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras mettre ces lettres &agrave; la poste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis; mais o&ugrave; recevrez-vous ces messieurs tout &agrave;
+l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dans mon cabinet, ils fumeront apr&egrave;s d&eacute;jeuner, et l'odeur du
+tabac n'arrivera pas chez M<sup>me</sup> d'Harville.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M<sup>me</sup> la marquise qui va sortir, elle a demand&eacute; ce matin ses
+chevaux de tr&egrave;s-bonne heure, dit Joseph.</p>
+
+<p>&mdash;Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&Agrave; peine le domestique fut-il parti que M. d'Harville s'approcha d'une
+glace et s'examina attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joues
+color&eacute;es, le regard brillant... Joie ou fi&egrave;vre... peu importe... pourvu
+qu'on s'y trompe. Voyons, maintenant, le sourire aux l&egrave;vres. Il y a tant
+de sortes de sourires! Mais qui pourrait distinguer le faux du vrai? Qui
+pourrait p&eacute;n&eacute;trer sous ce masque menteur, dire: &laquo;Ce rire cache un sombre
+d&eacute;sespoir, cette gaiet&eacute; bruyante cache une pens&eacute;e de mort&raquo;? Qui pourrait
+deviner cela? Personne... heureusement... personne... Personne? Oh!
+si... l'amour ne s'y m&eacute;prendrait pas, lui; son instinct l'&eacute;clairerait.
+Mais j'entends ma femme... ma femme! Allons... &agrave; ton r&ocirc;le, histrion
+sinistre.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence entra dans le cabinet de M. d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Albert, mon bon fr&egrave;re, lui dit-elle d'un ton plein de douceur
+et d'affection en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expression
+souriante de la physionomie de son mari: Qu'avez-vous donc, mon ami?
+Vous avez l'air radieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'au moment o&ugrave; vous &ecirc;tes entr&eacute;e, ma ch&egrave;re petite s&oelig;ur, je
+pensais &agrave; vous... De plus, j'&eacute;tais sous l'impression d'une excellente
+r&eacute;solution...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'&eacute;tonne pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui s'est pass&eacute; hier, votre admirable g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, la noble conduite
+du prince, tout cela m'a donn&eacute; beaucoup &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir, et je me suis
+converti &agrave; vos id&eacute;es; mais converti tout &agrave; fait, en regrettant mes
+vell&eacute;it&eacute;s de r&eacute;volte d'hier... que vous excuserez, au moins par
+coquetterie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez
+pas pardonn&eacute;, j'en suis s&ucirc;r, de renoncer trop facilement &agrave; votre amour.</p>
+
+<p>&mdash;Quel langage! quel heureux changement! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> d'Harville. Ah!
+j'&eacute;tais bien s&ucirc;re qu'en m'adressant &agrave; votre c&oelig;ur, &agrave; votre raison, vous
+me comprendriez. Maintenant, je ne doute plus de l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, Cl&eacute;mence, je vous l'assure. Oui, depuis ma r&eacute;solution
+de cette nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre s'est
+singuli&egrave;rement &eacute;clairci, simplifi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus naturel, mon ami; maintenant nous marchons vers un m&ecirc;me
+but, appuy&eacute;s fraternellement l'un sur l'autre. Au bout de notre
+carri&egrave;re, nous nous retrouverons ce que nous sommes aujourd'hui. Ce
+sentiment sera inalt&eacute;rable. Enfin, je veux que vous soyez heureux; et ce
+sera, car je l'ai mis l&agrave;, dit Cl&eacute;mence en posant son doigt sur son
+front. Puis, elle reprit avec une expression charmante, en abaissant sa
+main sur son c&oelig;ur: Non, je me trompe, c'est l&agrave;... que cette bonne
+pens&eacute;e veillera incessamment... pour vous... et pour moi aussi; et vous
+verrez, monsieur mon fr&egrave;re, ce que c'est que l'ent&ecirc;tement d'un c&oelig;ur
+bien d&eacute;vou&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re Cl&eacute;mence! r&eacute;pondit M. d'Harville avec une &eacute;motion contenue.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s un moment de silence, il reprit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre d&eacute;part,
+pour vous pr&eacute;venir que je ne pouvais pas prendre ce matin le th&eacute; avec
+vous. J'ai plusieurs personnes &agrave; d&eacute;jeuner; c'est une esp&egrave;ce d'impromptu
+pour f&ecirc;ter l'heureuse issue du duel de ce pauvre Lucenay, qui, du reste,
+n'a &eacute;t&eacute; que tr&egrave;s-l&eacute;g&egrave;rement bless&eacute; par son adversaire.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville rougit en songeant &agrave; la cause de ce duel: un propos
+ridicule adress&eacute; devant elle par M. de Lucenay &agrave; M. Charles Robert.</p>
+
+<p>Ce souvenir fut cruel pour Cl&eacute;mence, il lui rappelait une erreur dont
+elle avait honte.</p>
+
+<p>Pour &eacute;chapper &agrave; cette p&eacute;nible impression, elle dit &agrave; son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez quel singulier hasard: M. de Lucenay vient d&eacute;jeuner avec vous;
+je vais, moi, peut-&ecirc;tre tr&egrave;s-indiscr&egrave;tement, m'inviter ce matin chez M<sup>me</sup>
+de Lucenay; car j'ai beaucoup &agrave; causer avec elle de mes deux prot&eacute;g&eacute;es
+inconnues. De l&agrave; je compte aller &agrave; la prison de Saint-Lazare avec M<sup>me</sup> de
+Blainval; car vous ne savez pas toutes mes ambitions: &agrave; cette heure
+j'intrigue pour &ecirc;tre admise dans l'&oelig;uvre des jeunes d&eacute;tenues.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute; vous &ecirc;tes insatiable, dit M. d'Harville en souriant; puis il
+ajouta avec une douloureuse &eacute;motion qui, malgr&eacute; ses efforts, se trahit
+quelque peu: Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujourd'hui? se
+h&acirc;ta-t-il de dire.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous contrari&eacute; que je sorte de si matin? lui demanda vivement
+Cl&eacute;mence, &eacute;tonn&eacute;e de l'accent de sa voix. Si vous le d&eacute;sirez, je puis
+remettre ma visite &agrave; M<sup>me</sup> de Lucenay.</p>
+
+<p>Le marquis avait &eacute;t&eacute; sur le point de se trahir; il reprit du ton le plus
+affectueux:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma ch&egrave;re petite s&oelig;ur, je suis aussi contrari&eacute; de vous voir
+sortir que je serai impatient de vous voir rentrer. Voil&agrave; de ces d&eacute;fauts
+dont je ne me corrigerai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais d&eacute;sol&eacute;e.</p>
+
+<p>Un timbre annon&ccedil;ant une visite retentit dans l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; sans doute un de vos convives, dit M<sup>me</sup> d'Harville. Je vous
+laisse. &Agrave; propos, ce soir, que faites-vous? Si vous n'avez pas dispos&eacute;
+de votre soir&eacute;e, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-&ecirc;tre
+maintenant la musique vous plaira-t-elle davantage!</p>
+
+<p>&mdash;Je me mets &agrave; vos ordres avec le plus grand plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez-vous tant&ocirc;t, mon ami? Vous reverrai-je avant d&icirc;ner?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sors pas... Vous me retrouverez... ici.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, en revenant, je viendrai savoir si votre d&eacute;jeuner de gar&ccedil;on a
+&eacute;t&eacute; amusant.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Cl&eacute;mence.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami... &agrave; bient&ocirc;t!... Je vous laisse le champ libre, je vous
+souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai!</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s avoir cordialement serr&eacute; la main de son mari, Cl&eacute;mence sortit
+par une porte un moment avant que M. de Lucenay n'entr&acirc;t par une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me souhaite mille bonnes folies... Elle m'engage &agrave; &ecirc;tre gai...
+Dans ce mot: adieu, dans ce dernier cri de mon &acirc;me &agrave; l'agonie, dans
+cette parole de supr&ecirc;me et &eacute;ternelle s&eacute;paration, elle a compris: &agrave;
+bient&ocirc;t... Et elle s'en va tranquille, souriante... Allons... cela fait
+honneur &agrave; ma dissimulation... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon
+com&eacute;dien... Mais voici Lucenay...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">D&eacute;jeuner de gar&ccedil;ons</a></h3>
+
+
+<p>M. de Lucenay entra chez M. d'Harville.</p>
+
+<p>La blessure du duc avait si peu de gravit&eacute; qu'il ne portait m&ecirc;me plus
+son bras en &eacute;charpe; sa physionomie &eacute;tait toujours goguenarde et
+hautaine, son agitation toujours incessante, sa manie de tracasser
+toujours insurmontable. Malgr&eacute; ses travers, ses plaisanteries de mauvais
+go&ucirc;t, malgr&eacute; son nez d&eacute;mesur&eacute; qui donnait &agrave; sa figure un caract&egrave;re
+presque grotesque, M. de Lucenay n'&eacute;tait pas, nous l'avons dit, un type
+vulgaire, gr&acirc;ce &agrave; une sorte de dignit&eacute; naturelle et de courageuse
+impertinence qui ne l'abandonnait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Combien vous devez me croire indiff&eacute;rent &agrave; ce qui vous regarde, mon
+cher Henri! dit M. d'Harville en tendant la main &agrave; M. de Lucenay; mais
+c'est seulement ce matin que j'ai appris votre f&acirc;cheuse aventure.</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;cheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donn&eacute; pour mon
+argent, comme on dit. Je n'ai jamais tant ri de ma vie!... Cet excellent
+M. Robert avait l'air si solennellement d&eacute;termin&eacute; &agrave; ne pas passer pour
+avoir la pituite... Au fait, vous ne savez pas? C'&eacute;tait la cause du
+duel. L'autre soir, &agrave; l'ambassade de ***, je lui avais demand&eacute;, devant
+votre femme et devant la comtesse Mac-Gregor, comme il la gouvernait,
+sa pituite. <i>Inde ir&aelig;</i>; car, entre nous, il n'avait pas cet
+inconv&eacute;nient-l&agrave;. Mais c'est &eacute;gal. Vous comprenez... s'entendre dire cela
+devant de jolies femmes, c'est impatientant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! Je vous reconnais bien! Mais qu'est-ce que M. Robert?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai
+rencontr&eacute; aux eaux; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de
+l'ambassade, je l'ai appel&eacute; pour lui faire cette b&ecirc;te plaisanterie, il y
+a r&eacute;pondu le surlendemain en me donnant tr&egrave;s-galamment un petit coup
+d'&eacute;p&eacute;e; voil&agrave; nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je
+viens vous demander une tasse de th&eacute;.</p>
+
+<p>Ce disant, M. de Lucenay se jeta et s'&eacute;tendit sur un sofa; apr&egrave;s quoi,
+introduisant le bout de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau
+plac&eacute; au-dessus de sa t&ecirc;te, il commen&ccedil;a de tracasser et de balancer ce
+cadre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai m&eacute;nag&eacute; une surprise,
+dit M. d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! et laquelle? s'&eacute;cria M. de Lucenay en imprimant au tableau un
+balancement tr&egrave;s-inqui&eacute;tant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez finir par d&eacute;crocher ce tableau, et vous le faire tomber sur
+la t&ecirc;te...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pardieu, vrai! vous avez un coup d'&oelig;il d'aigle... Mais votre
+surprise, dites-la donc?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pri&eacute; quelques-uns de nos amis de venir d&eacute;jeuner avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! par exemple, pour &ccedil;a, marquis, bravo! bravissimo!
+archi-bravissimo! cria M. de Lucenay &agrave; tue-t&ecirc;te en frappant de grands
+coups de canne sur les coussins du sofa. Et qui aurons-nous? Saint-Remy?
+Non, au fait, il est &agrave; la campagne depuis quelques jours; que diable
+peut-il manigancer &agrave; la campagne en plein hiver?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes s&ucirc;r qu'il n'est pas &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-s&ucirc;r; je lui avais &eacute;crit pour lui demander de me servir de
+t&eacute;moin... Il &eacute;tait absent, je me suis rabattu sur lord Douglas et sur
+S&eacute;zannes...</p>
+
+<p>&mdash;Cela se rencontre &agrave; merveille, ils d&eacute;jeunent avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! bravo! se mit &agrave; crier de nouveau M. de Lucenay. Puis se
+tordant et se roulant sur le sofa, il accompagna cette fois ses cris
+inhumains d'une s&eacute;rie de sauts de carpe &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer un bateleur.</p>
+
+<p>Les &eacute;volutions acrobatiques du duc de Lucenay furent interrompues par
+l'arriv&eacute;e de M. de Saint-Remy.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay &eacute;tait ici, dit gaiement
+le vicomte. On l'entend d'en bas!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loup-garou! s'&eacute;cria le
+duc &eacute;tonn&eacute;, en se redressant brusquement; on vous croyait &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de retour depuis hier; j'ai re&ccedil;u tout &agrave; l'heure l'invitation
+de d'Harville et j'accours... tout joyeux de cette bonne surprise. Et M.
+de Saint-Remy tendit la main &agrave; M. de Lucenay, puis au marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous sais bien gr&eacute; de cet empressement, mon cher Saint-Remy.
+N'est-ce pas naturel? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se r&eacute;jouir
+de l'heureuse issue de ce duel, qui, apr&egrave;s tout, pouvait avoir des
+suites f&acirc;cheuses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit obstin&eacute;ment le duc, qu'est-ce donc que vous avez &eacute;t&eacute;
+faire &agrave; la campagne en plein hiver, Saint-Remy? cela m'intrigue.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il curieux! dit le vicomte en s'adressant &agrave; M. d'Harville. Puis il
+r&eacute;pondit au duc:&mdash;Je veux me sevrer peu &agrave; peu de Paris... puisque je
+dois le quitter bient&ocirc;t...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, cette belle imagination de vous faire attacher &agrave; la l&eacute;gation
+de France &agrave; Gerolstein... Laissez-nous donc tranquilles avec vos
+billeves&eacute;es de diplomatie! vous n'irez jamais l&agrave;... ma femme le dit et
+tout le monde le r&eacute;p&egrave;te...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que M<sup>me</sup> de Lucenay se trompe comme tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a dit devant moi que c'&eacute;tait une folie...</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai tant fait dans ma vie!</p>
+
+<p>&mdash;Des folies &eacute;l&eacute;gantes et charmantes, &agrave; la bonne heure, comme qui dirait
+de vous ruiner par vos magnificences de Sardanapale, j'admets &ccedil;a; mais
+aller vous enterrer dans un trou de cour pareil... &agrave; Gerolstein! Voyez
+donc la belle pouss&eacute;e... &Ccedil;a n'est pas une folie, c'est une b&ecirc;tise, et
+vous avez trop d'esprit pour en faire... des b&ecirc;tises.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mon cher Lucenay; en m&eacute;disant de cette cour allemande,
+vous allez-vous faire une querelle avec d'Harville, l'ami intime du
+grand-duc r&eacute;gnant, qui, du reste, m'a l'autre jour accueilli avec la
+meilleure gr&acirc;ce du monde &agrave; l'ambassade de ***, o&ugrave; je lui ai &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! mon cher Henri, dit M. d'Harville, si vous connaissiez le
+grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Saint-Remy n'ait
+aucune r&eacute;pugnance &agrave; aller passer quelque temps &agrave; Gerolstein.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, marquis, quoiqu'on le dise fi&egrave;rement original, votre
+grand-duc; mais &ccedil;a n'emp&ecirc;che pas qu'un beau comme Saint-Remy, la fine
+fleur de la fleur des pois, ne peut vivre qu'&agrave; Paris... il n'est en
+toute valeur qu'&agrave; Paris.</p>
+
+<p>Les autres convives de M. d'Harville venaient d'arriver, lorsque Joseph
+entra et dit quelques mots tout bas &agrave; son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier de ma
+femme qui m'apporte des diamants &agrave; choisir pour elle... une surprise.
+Vous connaissez cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille
+roche, nous autres...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardieu, s'il s'agit de surprise, s'&eacute;cria le duc, ma femme m'en a
+fait une hier... et une fameuse encore!!!</p>
+
+<p>&mdash;Quelque cadeau splendide?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a demand&eacute;... cent mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Et comme vous &ecirc;tes magnifique... vous les lui avez...</p>
+
+<p>&mdash;Pr&ecirc;t&eacute;s!... Ils seront hypoth&eacute;qu&eacute;s sur sa terre d'Arnouville... Les
+bons comptes font les bons amis... Mais c'est &eacute;gal... pr&ecirc;ter en deux
+heures cent mille francs &agrave; quelqu'un qui en a besoin, c'est gentil et
+c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vous qui &ecirc;tes tr&egrave;s-connaisseur
+en emprunts?... dit en riant le duc &agrave; M. de Saint-Remy, sans se douter
+de la port&eacute;e de ses paroles.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son audace, le vicomte rougit d'abord l&eacute;g&egrave;rement un peu, puis il
+reprit effront&eacute;ment:</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille francs! mais c'est &eacute;norme... Comment une femme peut-elle
+jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, &agrave; la
+bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je ne sais pas ce qu'elle veut faire de cette somme-l&agrave;... ma
+femme. D'ailleurs &ccedil;a m'est &eacute;gal. Des arri&eacute;r&eacute;s de toilette
+probablement... des fournisseurs impatient&eacute;s et exigeants; &ccedil;a la
+regarde... et puis vous sentez bien, mon cher Saint-Remy, que, lui
+pr&ecirc;tant mon argent, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; du plus mauvais go&ucirc;t &agrave; moi de lui en
+demander l'emploi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant presque toujours une curiosit&eacute; particuli&egrave;re &agrave; ceux qui
+pr&ecirc;tent de savoir ce qu'on veut faire de l'argent qu'on leur
+emprunte..., dit le vicomte en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Saint-Remy, dit M. d'Harville, vous qui avez un si excellent
+go&ucirc;t, vous allez m'aider &agrave; choisir la parure que je destine &agrave; ma femme;
+votre approbation consacrera mon choix, vos arr&ecirc;ts sont souverains en
+fait de modes...</p>
+
+<p>Le joaillier entra, portant plusieurs &eacute;crins dans un grand sac de peau.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous rendre mes devoirs, monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;r que c'est vous qui ruinez ma femme avec vos tentations
+infernales et &eacute;blouissantes? dit M. de Lucenay.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> la duchesse s'est content&eacute;e de faire seulement remonter ses
+diamants cet hiver, dit le joaillier avec un l&eacute;ger embarras. Et
+justement, en venant chez M. le marquis, je les ai port&eacute;s &agrave; M<sup>me</sup> la
+duchesse.</p>
+
+<p>M. de Saint-Remy savait que M<sup>me</sup> de Lucenay, pour venir &agrave; son aide, avait
+chang&eacute; ses pierreries pour des diamants faux; il fut d&eacute;sagr&eacute;ablement
+frapp&eacute; de cette rencontre... mais il reprit audacieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Ces maris sont-ils curieux! ne r&eacute;pondez donc pas, monsieur Baudoin.</p>
+
+<p>&mdash;Curieux! ma foi, non, dit le duc; c'est ma femme qui paye... elle peut
+se passer toutes ses fantaisies... elle est plus riche que moi...</p>
+
+<p>Pendant cet entretien, M. Baudoin avait &eacute;tal&eacute; sur un bureau plusieurs
+admirables colliers de rubis et de diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &eacute;clat!... et que ces pierres sont divinement taill&eacute;es! dit lord
+Douglas.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monsieur, r&eacute;pondit le joaillier, j'employais &agrave; ce travail un
+des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu
+fou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier pareil. Ma courti&egrave;re en
+pierreries m'a dit que c'est probablement la mis&egrave;re qui lui a fait
+perdre la t&ecirc;te, &agrave; ce pauvre homme.</p>
+
+<p>&mdash;La mis&egrave;re!... Et vous confiez des diamants &agrave; des gens dans la mis&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ait
+jamais rien d&eacute;tourn&eacute;, quoique ce soit un rude et pauvre &eacute;tat que le
+leur.</p>
+
+<p>&mdash;Combien ce collier? demanda M. d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis remarquera que les pierres sont d'une eau et d'une
+coupe magnifiques, presque toutes de la m&ecirc;me grosseur.</p>
+
+<p>&mdash;Voici des pr&eacute;cautions oratoires des plus mena&ccedil;antes pour votre bourse,
+dit M. de Saint-Remy en riant; attendez-vous, mon cher d'Harville, &agrave;
+quelque prix exorbitant.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mot? dit M.
+d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier
+prix sera de quarante-deux mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs! s'&eacute;cria M. de Lucenay, admirons d'Harville en silence, nous
+autres maris... M&eacute;nager &agrave; sa femme une surprise de quarante-deux mille
+francs!... Diable! n'allons pas &eacute;bruiter cela, ce serait d'un exemple
+d&eacute;testable.</p>
+
+<p>&mdash;Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je
+suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en
+vante!</p>
+
+<p>&mdash;On le voit bien, reprit M. de Saint-Remy; un tel cadeau en dit plus
+que toutes les protestations du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends donc ce collier, dit M. d'Harville, si toutefois cette
+monture d'&eacute;mail noir vous semble de bon go&ucirc;t, Saint-Remy.</p>
+
+<p>&mdash;Elle fait encore valoir l'&eacute;clat des pierreries; elle est dispos&eacute;e &agrave;
+merveille!</p>
+
+<p>&mdash;Je me d&eacute;cide pour ce collier, dit M. d'Harville. Vous aurez, monsieur
+Baudoin, &agrave; compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;M. Doublet m'a pr&eacute;venu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il
+sortit apr&egrave;s avoir remis dans son sac, sans les compter (tant sa
+confiance &eacute;tait grande), les diverses pierreries qu'il avait apport&eacute;es,
+et que M. de Saint-Remy avait longtemps et curieusement mani&eacute;es et
+examin&eacute;es durant cet entretien.</p>
+
+<p>M. d'Harville, donnant le collier &agrave; Joseph qui avait attendu ses ordres,
+lui dit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que M<sup>lle</sup> Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de
+sa ma&icirc;tresse, sans que celle-ci s'en doute, pour que la surprise soit
+plus compl&egrave;te.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel annon&ccedil;a que le d&eacute;jeuner &eacute;tait servi; les
+convives du marquis pass&egrave;rent dans la salle &agrave; manger et s'attabl&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, mon cher d'Harville, dit M. de Lucenay, que cette maison
+est une des plus &eacute;l&eacute;gantes et des mieux distribu&eacute;es de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est assez commode, en effet, mais elle manque d'espace... mon
+projet est de faire ajouter une galerie sur le jardin. M<sup>me</sup> d'Harville
+d&eacute;sire donner quelques grands bals, et nos salons ne suffiraient pas.
+Puis je trouve qu'il n'y a rien de plus incommode que les empi&eacute;tements
+des f&ecirc;tes sur les appartements que l'on occupe habituellement, et dont
+elles vous exilent de temps &agrave; autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de l'avis de d'Harville, dit M. de Saint-Remy; rien de plus
+mesquin, de plus bourgeois que ces d&eacute;m&eacute;nagements forc&eacute;s par autorit&eacute; de
+bals ou de concerts... Pour donner des f&ecirc;tes vraiment belles sans se
+g&ecirc;ner, il faut leur consacrer un emplacement particulier; et puis de
+vastes &eacute;blouissantes salles, destin&eacute;es &agrave; un bal splendide, doivent avoir
+un tout autre caract&egrave;re que celui des salons ordinaires: il y a entre
+ces deux esp&egrave;ces d'appartements la m&ecirc;me diff&eacute;rence qu'entre la peinture
+&agrave; fresque monumentale et les tableaux de chevalet.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, dit M. d'Harville; quel dommage, messieurs, que
+Saint-Remy n'ait pas douze &agrave; quinze cent mille livres de rentes! Quelles
+merveilles il nous ferait admirer!</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouvernement
+repr&eacute;sentatif, dit le duc de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un
+million par an &agrave; Saint Remy, et le charger de repr&eacute;senter &agrave; Paris le
+go&ucirc;t et l'&eacute;l&eacute;gance fran&ccedil;aise qui d&eacute;cideraient du go&ucirc;t et de l'&eacute;l&eacute;gance
+de l'Europe... du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Adopt&eacute;! cria-t-on en ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on pr&eacute;l&egrave;verait ce million annuel, en mani&egrave;re d'imp&ocirc;t, sur ces
+abominables fesse-mathieux qui, possesseurs de fortunes &eacute;normes,
+seraient pr&eacute;venus, atteints et convaincus de vivre comme des
+grippe-sous, ajouta M. de Lucenay.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme tels, reprit M. d'Harville, condamn&eacute;s &agrave; d&eacute;frayer des
+magnificences qu'ils devraient &eacute;taler.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter que ces fonctions de grand pr&ecirc;tre, ou plut&ocirc;t de grand
+ma&icirc;tre de l'&eacute;l&eacute;gance, reprit M. de Lucenay, d&eacute;volues &agrave; Saint-Remy,
+auraient, par l'imitation, une prodigieuse influence sur le go&ucirc;t
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait le type auquel on voudrait toujours ressembler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est clair.</p>
+
+<p>&mdash;Et en t&acirc;chant de le copier, le go&ucirc;t s'&eacute;purerait.</p>
+
+<p>&mdash;Au temps de la Renaissance, le go&ucirc;t est devenu partout excellent,
+parce qu'il se modelait sur celui des aristocraties, qui &eacute;tait exquis.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la grave tournure que prend la question, reprit gaiement M.
+d'Harville, je vois qu'il ne s'agit plus que d'adresser une p&eacute;tition aux
+chambres pour l'&eacute;tablissement de la charge de grand ma&icirc;tre de l'&eacute;l&eacute;gance
+fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme les d&eacute;put&eacute;s, sans exception, passent pour avoir des id&eacute;es
+tr&egrave;s-grandes, tr&egrave;s-artistiques et tr&egrave;s-magnifiques, cela sera vot&eacute; par
+acclamation.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant la d&eacute;cision qui consacrera en droit la supr&eacute;matie que
+Saint-Remy exerce en fait, dit M. d'Harville, je lui demanderai ses
+conseils pour la galerie que je vais faire construire: car j'ai &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; de ses id&eacute;es sur la splendeur des f&ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Mes faibles lumi&egrave;res sont &agrave; vos ordres, d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand inaugurerons-nous vos magnificences, mon cher?</p>
+
+<p>&mdash;L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer imm&eacute;diatement
+les travaux.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme &agrave; projets vous &ecirc;tes!</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai bien d'autres, ma foi... Je m&eacute;dite un bouleversement complet
+du Val-Richer.</p>
+
+<p>&mdash;Votre terre de Bourgogne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il y a l&agrave; quelque chose d'admirable &agrave; faire, si toutefois... Dieu
+me pr&ecirc;te vie...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre vieillard!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'avez-vous pas achet&eacute; derni&egrave;rement une ferme pr&egrave;s du Val-Richer
+pour vous arrondir encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une tr&egrave;s-bonne affaire que mon notaire m'a conseill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce rare et pr&eacute;cieux notaire qui conseille de si bonnes
+affaires?</p>
+
+<p>&mdash;M. Jacques Ferrand.</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, un l&eacute;ger tressaillement plissa le front de M. de Saint-Remy.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vraiment aussi honn&ecirc;te homme qu'on le dit? demanda-t-il
+n&eacute;gligemment &agrave; M. d'Harville, qui se souvint alors de ce que Rodolphe
+avait racont&eacute; &agrave; Cl&eacute;mence &agrave; propos du notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Ferrand? Quelle question! Mais c'est un homme d'une probit&eacute;
+antique, dit M. de Lucenay.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi respect&eacute; que respectable.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-pieux... ce qui ne g&acirc;te rien.</p>
+
+<p>&mdash;Excessivement avare... ce qui est une garantie pour ses clients.</p>
+
+<p>&mdash;C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent
+pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de re&ccedil;u &agrave;
+propos de l'argent qu'on leur confie.</p>
+
+<p>&mdash;Rien qu'&agrave; cause de cela, moi, je leur confierais toute ma fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; diable Saint-Remy a-t-il &eacute;t&eacute; chercher ses doutes &agrave; propos de
+ce digne homme d'une int&eacute;grit&eacute; proverbiale?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis que l'&eacute;cho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune
+raison pour nier ce ph&eacute;nix des notaires... Mais, pour revenir &agrave; vos
+projets, d'Harville, que voulez-vous donc b&acirc;tir au Val-Richer? On dit le
+ch&acirc;teau admirable?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez consult&eacute;, soyez tranquille, mon cher Saint-Remy, et plus
+t&ocirc;t peut-&ecirc;tre que vous ne pensez, car je me fais une joie de ces
+travaux; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir
+ainsi des int&eacute;r&ecirc;ts successifs qui &eacute;chelonnent et occupent les ann&eacute;es &agrave;
+venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus tard,
+c'est autre chose... Joignez &agrave; cela une femme charmante que l'on adore,
+qui est de moiti&eacute; dans tous vos go&ucirc;ts, dans tous vos desseins, et ma
+foi, la vie se passe assez doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, pardieu, bien! C'est un vrai paradis sur terre.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, messieurs, dit d'Harville lorsque le d&eacute;jeuner fut termin&eacute;,
+si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez
+d'excellents.</p>
+
+<p>On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis; la porte de
+sa chambre &agrave; coucher, qui y communiquait, &eacute;tait ouverte. Nous avons dit
+que le seul ornement de cette pi&egrave;ce se composait de deux panoplies de
+tr&egrave;s-belles armes.</p>
+
+<p>M. de Lucenay, ayant allum&eacute; un cigare, suivit le marquis dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dit M. d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, en effet, de magnifiques fusils anglais et fran&ccedil;ais; ma foi, je
+ne saurais auxquels donner la pr&eacute;f&eacute;rence... Douglas! cria M. de Lucenay,
+venez donc voir si ces fusils ne peuvent rivaliser avec vos meilleurs
+Manton.</p>
+
+<p>Lord Douglas, Saint-Remy et deux autres convives entr&egrave;rent dans la
+chambre du marquis pour examiner les armes.</p>
+
+<p>M. d'Harville, prenant un pistolet de combat, l'arma et dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, messieurs, la panac&eacute;e universelle pour tous les maux... le
+spleen... l'ennui...</p>
+
+<p>Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! moi, je pr&eacute;f&egrave;re un autre sp&eacute;cifique! dit Saint-Remy; celui-l&agrave;
+n'est bon que dans les cas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest! et c'est fait; la
+volont&eacute; n'est pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc garde, d'Harville; ces plaisanteries-l&agrave; sont toujours
+dangereuses; un malheur est si vite arriv&eacute;! dit M. de Lucenay, voyant le
+marquis approcher encore le pistolet de ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, mon cher, croyez-vous que s'il &eacute;tait charg&eacute; je jouerais ce
+jeu-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais c'est toujours imprudent.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, messieurs, voil&agrave; comme on s'y prend: on introduit d&eacute;licatement
+le canon entre ses dents... et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que vous &ecirc;tes donc b&ecirc;te, d'Harville, quand vous vous y
+mettez! dit M. de Lucenay en haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;On approche le doigt de la d&eacute;tente..., ajouta M. d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il enfant... est-il enfant... &agrave; son &acirc;ge!</p>
+
+<p>&mdash;Un petit mouvement sur la g&acirc;chette, reprit le marquis, et l'on va
+droit chez les &acirc;mes.</p>
+
+<p>Avec ces mots le coup partit.</p>
+
+<p>M. d'Harville s'&eacute;tait br&ucirc;l&eacute; la cervelle.</p>
+
+<p>Nous renon&ccedil;ons &agrave; peindre la stupeur, l'&eacute;pouvante des convives de M.
+d'Harville.</p>
+
+<p>Le lendemain on devait lire dans un journal:</p>
+
+<p>&laquo;Hier, un &eacute;v&eacute;nement aussi impr&eacute;vu que d&eacute;plorable a mis en &eacute;moi tout le
+faubourg Saint-Germain. Une de ces imprudences qui am&egrave;nent chaque ann&eacute;e
+de si funestes accidents a caus&eacute; un affreux malheur. Voici les faits que
+nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'authenticit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;M. le marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, &acirc;g&eacute; &agrave; peine
+de vingt-six ans, cit&eacute; pour la bont&eacute; de son c&oelig;ur, mari&eacute; depuis peu
+d'ann&eacute;es &agrave; une femme qu'il idol&acirc;trait, avait r&eacute;uni quelques-uns de ses
+amis &agrave; d&eacute;jeuner. En sortant de table, on passa dans la chambre &agrave; coucher
+de M. d'Harville, o&ugrave; se trouvaient plusieurs armes de prix. En faisant
+examiner &agrave; ses convives quelques fusils, M. d'Harville prit en
+plaisantant un pistolet qu'il ne croyait pas charg&eacute; et l'approcha de ses
+l&egrave;vres... Dans sa s&eacute;curit&eacute;, il pesa sur la g&acirc;chette... le coup
+partit!... et le malheureux jeune homme tomba mort, la t&ecirc;te horriblement
+fracass&eacute;e! Que l'on juge de l'effroyable consternation des amis de M.
+d'Harville, auxquels un instant auparavant, plein de jeunesse, de
+bonheur et d'avenir, il faisait part de diff&eacute;rents projets! Enfin, comme
+si toutes les circonstances de ce douloureux &eacute;v&eacute;nement devaient le
+rendre plus cruel encore par de p&eacute;nibles contrastes, le matin m&ecirc;me, M.
+d'Harville, voulant m&eacute;nager une surprise &agrave; sa femme, avait achet&eacute; une
+parure d'un grand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment o&ugrave;
+peut-&ecirc;tre jamais la vie ne lui avait paru plus riante et plus belle
+qu'il tombe victime d'un effroyable accident...</p>
+
+<p>&laquo;En pr&eacute;sence d'un pareil malheur, toutes r&eacute;flexions sont inutiles, on ne
+peut que rester an&eacute;anti devant les arr&ecirc;ts imp&eacute;n&eacute;trables de la
+Providence.&raquo;</p>
+
+<p>Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance
+g&eacute;n&eacute;rale, qui attribua la mort du mari de Cl&eacute;mence &agrave; une fatale et
+d&eacute;plorable imprudence.</p>
+
+<p>Est-il besoin de dire que M. d'Harville emporta seul dans la tombe le
+myst&eacute;rieux secret de sa mort volontaire?...</p>
+
+<p>Oui, volontaire et calcul&eacute;e, et m&eacute;dit&eacute;e avec autant de sang-froid que de
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, afin que Cl&eacute;mence ne p&ucirc;t concevoir le plus l&eacute;ger soup&ccedil;on sur
+la v&eacute;ritable cause de ce suicide.</p>
+
+<p>Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et
+ses amis, ces heureuses confidences &agrave; son vieux serviteur, la surprise
+que le matin m&ecirc;me il avait m&eacute;nag&eacute;e &agrave; sa femme, tout cela &eacute;tait autant de
+pi&egrave;ges tendus &agrave; la cr&eacute;dulit&eacute; publique. Comment supposer qu'un homme si
+pr&eacute;occup&eacute; de l'avenir, si jaloux de plaire &agrave; sa femme, p&ucirc;t songer &agrave; se
+tuer?...</p>
+
+<p>Sa mort ne fut donc attribu&eacute;e et ne pouvait qu'&ecirc;tre attribu&eacute;e &agrave; une
+imprudence. Quant &agrave; sa r&eacute;solution, un incurable d&eacute;sespoir l'avait
+dict&eacute;e. En se montrant &agrave; son &eacute;gard aussi affectueuse, aussi tendre
+qu'elle s'&eacute;tait montr&eacute;e jadis froide et hautaine, en revenant noblement
+&agrave; lui, Cl&eacute;mence avait &eacute;veill&eacute; dans le c&oelig;ur de son mari de douloureux
+remords.</p>
+
+<p>La voyant si m&eacute;lancoliquement r&eacute;sign&eacute;e &agrave; cette longue vie sans amour,
+pass&eacute;e aupr&egrave;s d'un homme atteint d'une incurable et effrayante maladie;
+bien certain, d'apr&egrave;s la solennit&eacute; des paroles de Cl&eacute;mence, qu'elle ne
+pourrait jamais vaincre la r&eacute;pugnance qu'il lui inspirait, M. d'Harville
+s'&eacute;tait pris d'une profonde piti&eacute; pour sa femme et d'un effrayant d&eacute;go&ucirc;t
+de lui-m&ecirc;me et de la vie.</p>
+
+<p>Dans l'exasp&eacute;ration de sa douleur, il se dit:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'aime, je ne puis aimer qu'une femme au monde... c'est la mienne.
+Sa conduite, pleine de c&oelig;ur et d'&eacute;l&eacute;vation, augmenterait encore ma
+folle passion, s'il &eacute;tait possible de l'augmenter.</p>
+
+<p>&laquo;Et cette femme, qui est la mienne, ne peut jamais m'appartenir...</p>
+
+<p>&laquo;Elle a le droit de me m&eacute;priser, de me ha&iuml;r...</p>
+
+<p>&laquo;Je l'ai, par une tromperie inf&acirc;me, encha&icirc;n&eacute;e, jeune fille, &agrave; mon
+d&eacute;testable sort...</p>
+
+<p>&laquo;Je m'en repens... Que dois-je faire pour elle maintenant?</p>
+
+<p>&laquo;La d&eacute;livrer des liens odieux que mon &eacute;go&iuml;sme lui a impos&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue...&raquo;</p>
+
+<p>Et voil&agrave; pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux
+sacrifice.</p>
+
+<p>Si le divorce e&ucirc;t exist&eacute;, ce malheureux se serait-il suicid&eacute;?</p>
+
+<p>Non!</p>
+
+<p>Il pouvait r&eacute;parer en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme &agrave;
+la libert&eacute;, lui permettre de trouver le bonheur dans une autre union...</p>
+
+<p>L'inexorable immutabilit&eacute; de la loi rend donc souvent certaines fautes
+irr&eacute;m&eacute;diables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par
+un nouveau crime.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Saint-Lazare</a></h3>
+
+
+<p>Nous croyons devoir pr&eacute;venir les plus timor&eacute;s de nos lecteurs que la
+prison de Saint-Lazare, sp&eacute;cialement destin&eacute;e aux voleuses et aux
+prostitu&eacute;es, est journellement visit&eacute;e par plusieurs femmes dont la
+charit&eacute;, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de
+tous.</p>
+
+<p>Ces femmes, &eacute;lev&eacute;es au milieu des splendeurs de la fortune, ces femmes,
+&agrave; bon droit compt&eacute;es parmi la soci&eacute;t&eacute; la plus choisie, viennent chaque
+semaine passer de longues heures aupr&egrave;s des mis&eacute;rables prisonni&egrave;res de
+Saint-Lazare; &eacute;piant dans ces &acirc;mes d&eacute;grad&eacute;es la moindre aspiration vers
+le bien, le moindre regret d'un pass&eacute; criminel, elles encouragent les
+tendances meilleures, f&eacute;condent le repentir, et par la puissante magie
+de ces mots: devoir, honneur, vertu, elles retirent quelquefois de la
+fange une de ces cr&eacute;atures abandonn&eacute;es, avilies, m&eacute;pris&eacute;es.</p>
+
+<p>Habitu&eacute;es aux d&eacute;licatesses, &agrave; la politesse exquise de la meilleure
+compagnie, ces femmes courageuses quittent leur h&ocirc;tel s&eacute;culaire,
+appuient leurs l&egrave;vres au front virginal de leurs filles pures comme les
+anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indiff&eacute;rence
+grossi&egrave;re ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces
+prostitu&eacute;es...</p>
+
+<p>Fid&egrave;les &agrave; leur mission de haute moralit&eacute;, elles descendent vaillamment
+dans cette boue infecte, posent la main sur tous ces c&oelig;urs gangren&eacute;s,
+et, si quelque faible battement d'honneur leur r&eacute;v&egrave;le un l&eacute;ger espoir de
+salut, elles disputent et arrachent &agrave; une irr&eacute;vocable perdition l'&acirc;me
+malade dont elles n'ont pas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Les lecteurs timor&eacute;s auxquels nous nous adressons calmeront donc leur
+susceptibilit&eacute; en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, apr&egrave;s
+tout, que ce que voient et entendent chaque jour les femmes v&eacute;n&eacute;r&eacute;es que
+nous venons de citer.</p>
+
+<p>Sans oser &eacute;tablir un ambitieux parall&egrave;le entre leur mission et la n&ocirc;tre,
+pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette &oelig;uvre
+longue, p&eacute;nible, difficile, c'est la conviction d'avoir &eacute;veill&eacute; quelques
+nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, imm&eacute;rit&eacute;es,
+pour les repentirs sinc&egrave;res, pour l'honn&ecirc;tet&eacute; simple, na&iuml;ve; et d'avoir
+inspir&eacute; le d&eacute;go&ucirc;t, l'aversion, l'horreur, la crainte salutaire et tout
+ce qui &eacute;tait absolument impur et criminel?</p>
+
+<p>Nous n'avons pas recul&eacute; devant les tableaux les plus hideusement vrais,
+pensant que, comme le feu, la v&eacute;rit&eacute; morale purifie tout.</p>
+
+<p>Notre parole a trop peu de valeur, notre opinion trop peu d'autorit&eacute;,
+pour que nous pr&eacute;tendions enseigner ou r&eacute;former.</p>
+
+<p>Notre unique espoir est d'appeler l'attention des penseurs et des gens
+de bien sur de grandes mis&egrave;res sociales, dont on peut d&eacute;plorer, mais non
+contester la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Pourtant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, r&eacute;volt&eacute;s de la
+crudit&eacute; de ces douloureuses peintures, ont cri&eacute; &agrave; l'exag&eacute;ration, &agrave;
+l'invraisemblance, &agrave; l'impossibilit&eacute;, pour n'avoir pas &agrave; plaindre (nous
+ne disons pas &agrave; secourir) tant de maux.</p>
+
+<p>Cela se con&ccedil;oit.</p>
+
+<p>L'&eacute;go&iuml;ste gorg&eacute; d'or ou bien repu veut avant tout dig&eacute;rer tranquille.
+L'aspect des pauvres frissonnant de faim et de froid lui est
+particuli&egrave;rement importun, il pr&eacute;f&egrave;re cuver sa richesse ou sa bonne
+ch&egrave;re, les yeux &agrave; demi ouverts aux visions voluptueuses d'un ballet
+d'op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Le plus grand nombre, au contraire, des riches et des heureux ont
+g&eacute;n&eacute;reusement compati &agrave; certains malheurs qu'ils ignoraient: quelques
+personnes m&ecirc;me nous ont su gr&eacute; de leur avoir indiqu&eacute; le bienfaisant
+emploi d'aum&ocirc;nes nouvelles.</p>
+
+<p>Nous avons &eacute;t&eacute; puissamment soutenu, encourag&eacute; par de pareilles
+adh&eacute;sions.</p>
+
+<p>Cet ouvrage, que nous reconnaissons sans difficult&eacute; pour un livre
+mauvais au point de vue de l'art, mais que nous maintenons n'&ecirc;tre pas un
+mauvais livre au point de vue moral cet ouvrage, disons-nous,
+n'aurait-il eu dans sa carri&egrave;re &eacute;ph&eacute;m&egrave;re que le dernier r&eacute;sultat dont
+nous avons parl&eacute;, que nous serions tr&egrave;s-fier, tr&egrave;s-honor&eacute; de notre
+&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Quelle plus glorieuse r&eacute;compense pour nous que les b&eacute;n&eacute;dictions de
+quelques pauvres familles qui auront d&ucirc; un peu de bien-&ecirc;tre aux pens&eacute;es
+que nous avons soulev&eacute;es!</p>
+
+<p>Cela dit &agrave; propos de la nouvelle p&eacute;r&eacute;grination o&ugrave; nous engageons le
+lecteur, apr&egrave;s avoir, nous l'esp&eacute;rons, apais&eacute; ses scrupules, nous
+l'introduirons &agrave; Saint-Lazare, immense &eacute;difice d'un aspect imposant et
+lugubre, situ&eacute; rue du Faubourg-Saint-Denis.</p>
+
+<p>Ignorant le terrible drame qui se passait chez elle, M<sup>me</sup> d'Harville
+s'&eacute;tait rendue &agrave; la prison, apr&egrave;s avoir obtenu quelques renseignements
+de M<sup>me</sup> de Lucenay au sujet des deux malheureuses femmes que la cupidit&eacute;
+du notaire Jacques Ferrand plongeait dans la d&eacute;tresse.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Blainval, une des patronnesses de l'&oelig;uvre des jeunes d&eacute;tenues,
+n'ayant pu ce jour-l&agrave; accompagner Cl&eacute;mence &agrave; Saint-Lazare, celle-ci y
+&eacute;tait venue seule. Elle fut accueillie avec empressement par le
+directeur et par plusieurs dames inspectrices, reconnaissables &agrave; leurs
+v&ecirc;tements noirs et au ruban bleu &agrave; m&eacute;daillon d'argent qu'elles portaient
+en sautoir.</p>
+
+<p>Une de ces inspectrices, femme d'un &acirc;ge m&ucirc;r, d'une figure grave et
+douce, resta seule avec M<sup>me</sup> d'Harville dans un petit salon attenant au
+greffe.</p>
+
+<p>On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de d&eacute;vouement ignor&eacute;, d'intelligence,
+de commis&eacute;ration, de sagacit&eacute;, chez ces femmes respectables qui se
+consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des
+d&eacute;tenues.</p>
+
+<p>Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de
+travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonni&egrave;res, dans l'espoir que
+ces enseignements survivront au s&eacute;jour de la prison.</p>
+
+<p>Tour &agrave; tour indulgentes et fermes, patientes et s&eacute;v&egrave;res, mais toujours
+justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les
+d&eacute;tenues, finissent, au bout de longues ann&eacute;es, par acqu&eacute;rir une telle
+science de la physionomie de ces malheureuses qu'elles les jugent
+presque toujours s&ucirc;rement du premier coup d'&oelig;il, et qu'elles les
+classent &agrave; l'instant selon leur degr&eacute; d'immoralit&eacute;.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Armand, l'inspectrice qui &eacute;tait rest&eacute;e seule avec M<sup>me</sup> d'Harville,
+poss&eacute;dait &agrave; un point extr&ecirc;me cette prescience presque divinatrice du
+caract&egrave;re des prisonni&egrave;res; ses paroles, ses jugements, avaient dans la
+maison une autorit&eacute; consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Armand dit &agrave; Cl&eacute;mence:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui d&eacute;signer
+celles de nos d&eacute;tenues qui, par une meilleure conduite ou par un
+repentir sinc&egrave;re, pourraient m&eacute;riter son int&eacute;r&ecirc;t, je crois pouvoir lui
+recommander une infortun&eacute;e que je crois plus malheureuse encore que
+coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu'il n'est pas
+trop tard pour sauver cette jeune fille, une malheureuse enfant de seize
+ou dix-sept ans tout au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-elle fait pour &ecirc;tre emprisonn&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est coupable de s'&ecirc;tre trouv&eacute;e aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es le soir. Comme
+il est d&eacute;fendu &agrave; ses pareilles, sous des peines tr&egrave;s-s&eacute;v&egrave;res, de
+fr&eacute;quenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que
+les Champs-&Eacute;lys&eacute;es sont au nombre des promenades interdites, on l'a
+arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle vous semble int&eacute;ressante?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu de traits plus r&eacute;guliers, plus candides.
+Imaginez-vous, madame la marquise, une figure de vierge. Ce qui donnait
+encore &agrave; sa physionomie une expression plus modeste, c'est qu'en
+arrivant ici elle &eacute;tait v&ecirc;tue comme une paysanne des environs de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une fille de campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue; elle
+demeurait dans une horrible maison de la Cit&eacute;, dont elle &eacute;tait absente
+depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demand&eacute; sa radiation
+des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel
+qui l'a envoy&eacute;e ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais peut-&ecirc;tre avait-elle quitt&eacute; Paris pour t&acirc;cher de se r&eacute;habiliter?</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite int&eacute;ress&eacute;e &agrave; elle.
+Je l'ai interrog&eacute;e sur le pass&eacute;, je lui ai demand&eacute; si elle venait de la
+campagne, lui disant d'esp&eacute;rer, dans le cas o&ugrave;, comme je le croyais,
+elle voudrait revenir au bien.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle r&eacute;pondu?</p>
+
+<p>&mdash;Levant sur moi ses grands yeux bleus m&eacute;lancoliques et pleins de
+larmes, elle m'a dit avec un accent de douceur ang&eacute;lique: &laquo;Je vous
+remercie, madame, de vos bont&eacute;s; mais je ne puis rien dire sur le pass&eacute;;
+on m'a arr&ecirc;t&eacute;e, j'&eacute;tais dans mon tort, je ne me plains pas.&mdash;Mais d'o&ugrave;
+venez-vous? O&ugrave; &ecirc;tes-vous rest&eacute;e depuis votre d&eacute;part de la Cit&eacute;? Si vous
+&ecirc;tes all&eacute;e &agrave; la campagne chercher une existence honorable, dites-le,
+prouvez-le: nous ferons &eacute;crire &agrave; M. le pr&eacute;fet pour obtenir votre
+libert&eacute;; on vous rayera des registres de la police, et on encouragera
+vos bonnes r&eacute;solutions.&mdash;Je vous en supplie, madame, ne m'interrogez
+pas, je ne pourrais vous r&eacute;pondre, a-t-elle repris.&mdash;Mais en sortant
+d'ici voulez-vous donc retourner dans cette affreuse maison?&mdash;Oh!
+jamais, s'est-elle &eacute;cri&eacute;e.&mdash;Que ferez-vous donc alors?&mdash;Dieu le sait&raquo;,
+a-t-elle r&eacute;pondu en laissant retomber sa t&ecirc;te sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est &eacute;trange!... Et elle s'exprime...?</p>
+
+<p>&mdash;En tr&egrave;s-bons termes, madame; son maintien est timide, respectueux,
+mais sans bassesse; je dirai plus: malgr&eacute; la douceur extr&ecirc;me de sa voix
+et de son regard, il y a parfois dans son accent, dans son attitude, une
+sorte de tristesse fi&egrave;re qui me confond. Si elle n'appartenait pas &agrave; la
+malheureuse classe dont elle fait partie, je croirais presque que cette
+fiert&eacute; annonce une &acirc;me qui a la conscience de son &eacute;l&eacute;vation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout un roman! s'&eacute;cria Cl&eacute;mence, int&eacute;ress&eacute;e au dernier
+point, et trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien
+n'&eacute;tait souvent plus amusant &agrave; faire que le bien. Et quels sont ses
+rapports avec les autres prisonni&egrave;res? Si elle est dou&eacute;e de l'&eacute;l&eacute;vation
+d'&acirc;me que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses
+mis&eacute;rables compagnes?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, madame la marquise, pour moi qui observe par &eacute;tat et par
+habitude, tout dans cette jeune fille est un sujet d'&eacute;tonnement. &Agrave; peine
+ici depuis trois jours, elle poss&egrave;de d&eacute;j&agrave; une sorte d'influence sur les
+autres d&eacute;tenues.</p>
+
+<p>&mdash;En si peu de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Elles &eacute;prouvent pour elle non-seulement de l'int&eacute;r&ecirc;t, mais presque du
+respect.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ces malheureuses...</p>
+
+<p>&mdash;Ont quelquefois un instinct d'une singuli&egrave;re d&eacute;licatesse pour
+reconna&icirc;tre, deviner m&ecirc;me les nobles qualit&eacute;s des autres. Seulement
+elles ha&iuml;ssent souvent les personnes dont elles sont oblig&eacute;es d'admettre
+la sup&eacute;riorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles ne ha&iuml;ssent pas cette pauvre jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Bien loin de l&agrave;, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son
+entr&eacute;e ici. Elles ont &eacute;t&eacute; d'abord frapp&eacute;es de sa beaut&eacute;; ses traits,
+bien que d'une puret&eacute; rare, sont pour ainsi dire voil&eacute;s par une p&acirc;leur
+touchante et maladive; ce m&eacute;lancolique et doux visage leur a d'abord
+inspir&eacute; plus d'int&eacute;r&ecirc;t que de jalousie. Ensuite elle est
+tr&egrave;s-silencieuse, autre sujet d'&eacute;tonnement pour ces cr&eacute;atures qui, pour
+la plupart, t&acirc;chent toujours de s'&eacute;tourdir &agrave; force de bruit, de paroles
+et de mouvements. Enfin, quoique digne et r&eacute;serv&eacute;e, elle s'est montr&eacute;e
+compatissante, ce qui a emp&ecirc;ch&eacute; ses compagnes de se choquer de sa
+froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une cr&eacute;ature
+indomptable surnomm&eacute;e la Louve, tant son caract&egrave;re est violent,
+audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile,
+d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forc&eacute;s de la
+mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle
+sortait de cellule, encore irrit&eacute;e de la punition qu'elle venait de
+subir; c'&eacute;tait l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne
+mangeait pas; elle dit tristement &agrave; ses compagnes: &laquo;Qui veut mon
+pain?&mdash;Moi! dit d'abord la Louve.&mdash;Moi!&raquo; dit ensuite une cr&eacute;ature
+presque contrefaite, appel&eacute;e Mont-Saint-Jean, qui sert de ris&eacute;e, et
+quelquefois, malgr&eacute; nous, de souffre-douleur aux autres d&eacute;tenues,
+quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord
+son pain &agrave; cette derni&egrave;re, &agrave; la grande col&egrave;re de la Louve. &laquo;&mdash;C'est moi
+qui t'ai d'abord demand&eacute; ta ration, s'&eacute;cria-t-elle furieuse.&mdash;C'est
+vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que
+vous&raquo;, r&eacute;pondit la jeune fille. La Louve n&eacute;anmoins arracha le pain des
+mains de Mont-Saint-Jean et commen&ccedil;a de vocif&eacute;rer en agitant son
+couteau. Comme elle est tr&egrave;s-m&eacute;chante et tr&egrave;s-redout&eacute;e, personne n'osa
+prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les d&eacute;tenues lui
+donnassent raison int&eacute;rieurement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous ce nom, madame?</p>
+
+<p>&mdash;La Goualeuse... c'est le nom ou plut&ocirc;t le surnom sous lequel a &eacute;t&eacute;
+&eacute;crou&eacute;e ici ma prot&eacute;g&eacute;e, qui, je l'esp&egrave;re, sera bient&ocirc;t la v&ocirc;tre, madame
+la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci est singulier...</p>
+
+<p>&mdash;Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune
+fille a, dit-on, une tr&egrave;s-jolie voix; je le crois sans peine, car son
+accent est enchanteur...</p>
+
+<p>&mdash;Et comment a-t-elle &eacute;chapp&eacute; &agrave; cette vilaine Louve?</p>
+
+<p>&mdash;Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualeuse, elle
+courut &agrave; elle l'injure &agrave; la bouche, son couteau lev&eacute;; toutes les
+prisonni&egrave;res jet&egrave;rent un cri d'effroi... Seule, la Goualeuse, regardant
+sans crainte cette redoutable cr&eacute;ature, lui sourit avec amertume, en lui
+disant de sa voix ang&eacute;lique: &laquo;Oh! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien...
+et ne me faites pas trop souffrir!&raquo; Ces mots, m'a-t-on rapport&eacute;, furent
+prononc&eacute;s avec une simplicit&eacute; si navrante que presque toutes les
+d&eacute;tenues en eurent les larmes aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, dit M<sup>me</sup> d'Harville, p&eacute;niblement &eacute;mue.</p>
+
+<p>&mdash;Les plus mauvais caract&egrave;res, reprit l'inspectrice, ont heureusement
+quelquefois de bons revirements. En entendant ces mots empreints d'une
+r&eacute;signation d&eacute;chirante, la Louve, remu&eacute;e, a-t-elle dit plus tard,
+jusqu'au fond de l'&acirc;me, jeta son couteau par terre, le foula aux pieds,
+et s'&eacute;cria: &laquo;J'ai eu tort de te menacer, la Goualeuse, car je suis plus
+forte que toi; tu n'as pas eu peur de mon couteau, tu es brave... j'aime
+les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est moi
+qui te d&eacute;fendrais...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quel caract&egrave;re singulier!</p>
+
+<p>&mdash;L'exemple de la Louve augmenta encore l'influence de la Goualeuse, et
+aujourd'hui, chose &agrave; peu pr&egrave;s sans exemple, presque aucune des
+prisonni&egrave;res ne la tutoie; la plupart la respectent et s'offrent m&ecirc;me &agrave;
+lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre entre
+prisonni&egrave;res. Je me suis adress&eacute;e &agrave; quelques d&eacute;tenues de son dortoir
+pour savoir la cause de la d&eacute;f&eacute;rence qu'elles lui t&eacute;moignaient. &laquo;&mdash;C'est
+plus fort que nous, m'ont-elles r&eacute;pondu, on voit bien que ce n'est pas
+une personne comme nous autres.&mdash;Mais qui vous l'a dit?&mdash;On ne nous l'a
+pas dit, cela se voit.&mdash;Mais encore &agrave; quoi?&mdash;&Agrave; mille choses. D'abord,
+hier, avant de se coucher, elle s'est mise &agrave; genoux et a fait sa pri&egrave;re:
+pour qu'elle prie, comme a dit la Louve, il faut bien qu'elle en ait le
+droit.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quelle observation &eacute;trange!</p>
+
+<p>&mdash;Ces malheureuses n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se
+permettraient pourtant jamais ici un mot sacril&egrave;ge ou impie; vous
+verrez, madame, dans toutes nos salles, des esp&egrave;ces d'autels o&ugrave; la
+statue de la Vierge est entour&eacute;e d'offrandes et d'ornements faits par
+elles-m&ecirc;mes. Chaque dimanche, il se br&ucirc;le un grand nombre de cierges en
+ex-voto. Celles qui vont &agrave; la chapelle s'y comportent parfaitement; mais
+g&eacute;n&eacute;ralement l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour
+revenir &agrave; la Goualeuse, ses compagnes me disaient encore: &laquo;On voit
+qu'elle n'est pas comme nous autres, &agrave; son air doux, &agrave; sa tristesse, &agrave;
+la mani&egrave;re dont elle parle...&mdash;Et puis enfin, reprit brusquement la
+Louve, qui assistait &agrave; cet entretien, il faut bien qu'elle ne soit pas
+des n&ocirc;tres; car ce matin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi...
+nous &eacute;tions honteuses de nous habiller devant elle...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bizarre d&eacute;licatesse au milieu de tant de d&eacute;gradation! s'&eacute;cria
+M<sup>me</sup> d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est
+inconnue, et elles sont p&eacute;niblement confuses d'&ecirc;tre vues &agrave; demi v&ecirc;tues
+par nous ou par les personnes charitables qui, comme vous, madame la
+marquise, visitent les prisons. Ainsi ce profond instinct de pudeur que
+Dieu a mis en nous se r&eacute;v&egrave;le encore, m&ecirc;me chez ces cr&eacute;atures, &agrave; l'aspect
+des seules personnes qu'elles puissent respecter.</p>
+
+<p>&mdash;Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments
+naturels plus forts que la d&eacute;pravation.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, car ces femmes sont capables de d&eacute;vouements qui,
+honn&ecirc;tement plac&eacute;s, seraient tr&egrave;s-honorables... Il est encore un
+sentiment sacr&eacute; pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien:
+c'est la maternit&eacute;; elles s'en honorent, elles s'en r&eacute;jouissent; il n'y
+a pas de meilleures m&egrave;res, rien ne leur co&ucirc;te pour garder leur enfant
+aupr&egrave;s d'elles; elles s'imposent, pour l'&eacute;lever, les plus p&eacute;nibles
+sacrifices; car, ainsi qu'elles disent, ce petit &ecirc;tre est le seul qui ne
+les m&eacute;prise pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection?</p>
+
+<p>&mdash;On ne les m&eacute;prise jamais autant qu'elles se m&eacute;prisent elles-m&ecirc;mes...
+Chez quelques-unes dont le repentir est sinc&egrave;re, cette tache originelle
+du vice reste ineffa&ccedil;able &agrave; leurs yeux, lors m&ecirc;me qu'elles se trouvent
+dans une condition meilleure; d'autres deviennent folles, tant l'id&eacute;e de
+leur abjection premi&egrave;re est chez elle fixe et implacable. Aussi, madame,
+je ne serais pas &eacute;tonn&eacute;e que le chagrin profond de la Goualeuse ne f&ucirc;t
+caus&eacute; par un remords de ce genre.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est, en effet, quel supplice pour elle! Un remords que rien ne
+peut calmer!</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, madame, pour l'honneur de l'esp&egrave;ce humaine, ces remords
+sont plus fr&eacute;quents qu'on ne le croit; la conscience vengeresse ne
+s'endort jamais compl&egrave;tement; ou plut&ocirc;t, chose &eacute;trange! quelquefois on
+dirait que l'&acirc;me veille pendant que le corps est assoupi; c'est une
+observation que j'ai faite de nouveau cette nuit &agrave; propos de ma
+prot&eacute;g&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;De la Goualeuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment donc cela?</p>
+
+<p>&mdash;Assez souvent, lorsque les prisonni&egrave;res sont endormies, je vais faire
+une ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, madame...
+combien les physionomies de ces femmes diff&eacute;rent d'expression pendant
+qu'elles dorment. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le jour
+insouciantes, moqueuses, effront&eacute;es, hardies, me semblaient compl&egrave;tement
+chang&eacute;es lorsque le sommeil d&eacute;pouillait leurs traits de toute
+exag&eacute;ration de cynisme; car le vice, h&eacute;las! a son orgueil. Oh! madame,
+que de tristes r&eacute;v&eacute;lations sur ces visages alors abattus, mornes et
+sombres! que de tressaillements! que de soupirs douloureux
+involontairement arrach&eacute;s par quelques r&ecirc;ves empreints sans doute d'une
+inexorable r&eacute;alit&eacute;!... Je vous parlais tout &agrave; l'heure, madame, de cette
+fille surnomm&eacute;e la Louve, cr&eacute;ature indompt&eacute;e, indomptable. Il y a quinze
+jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les d&eacute;tenues; je
+haussai les &eacute;paules, mon indiff&eacute;rence exasp&eacute;ra sa rage... Alors, pour me
+blesser s&ucirc;rement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles ignobles
+injures sur ma m&egrave;re... qu'elle avait souvent vue venir me visiter ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle horreur!...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue, toute stupide qu'&eacute;tait cette attaque, elle me fit mal...
+La Louve s'en aper&ccedil;ut et triompha. Ce soir-l&agrave;, vers minuit, j'allai
+faire inspection dans les dortoirs; j'arrivai pr&egrave;s du lit de la Louve,
+qui ne devait &ecirc;tre mise en cellule que le lendemain matin; je fus
+frapp&eacute;e, je dirai presque de la douceur de sa physionomie, compar&eacute;e &agrave;
+l'expression dure et insolente qui lui &eacute;tait habituelle; ses traits
+semblaient suppliants, pleins de tristesse et de contrition; ses l&egrave;vres
+&eacute;taient &agrave; demi ouvertes, sa poitrine oppress&eacute;e; enfin, chose qui me
+parut incroyable... car je la croyais impossible, deux larmes, deux
+grosses larmes coulaient des yeux de cette femme au caract&egrave;re de fer!...
+Je la contemplais en silence depuis quelques minutes, lorsque je
+l'entendis prononcer ces mots: &laquo;Pardon... pardon!... sa m&egrave;re!...&raquo;
+J'&eacute;coutais plus attentivement, mais tout ce que je pus saisir au milieu
+d'un murmure presque inintelligible, fut mon nom... M<sup>me</sup> Armand...
+prononc&eacute; avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se repentait pendant son sommeil d'avoir injuri&eacute; votre m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins s&eacute;v&egrave;re. Sans doute, aux yeux
+de ses compagnes elle avait voulu, par une d&eacute;plorable vanit&eacute;, exag&eacute;rer
+encore sa grossi&egrave;ret&eacute; naturelle; peut-&ecirc;tre un bon instinct la faisait se
+repentir pendant son sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Et le lendemain, vous t&eacute;moigna-t-elle quelque regret de sa conduite
+pass&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun; elle se montra, comme toujours, grossi&egrave;re, farouche et
+emport&eacute;e. Je vous assure pourtant, madame, que rien ne dispose plus &agrave; la
+piti&eacute; que ces observations dont je vous parle. Je me persuade, illusion
+peut-&ecirc;tre! que pendant leur sommeil ces infortun&eacute;es redeviennent
+meilleures, ou plut&ocirc;t redeviennent elles-m&ecirc;mes, avec tous leurs d&eacute;fauts,
+il est vrai, mais parfois aussi avec quelques bons instincts non plus
+dissimul&eacute;s par une d&eacute;testable forfanterie de vice. De tout ceci j'ai &eacute;t&eacute;
+amen&eacute;e &agrave; croire que ces cr&eacute;atures sont g&eacute;n&eacute;ralement moins m&eacute;chantes
+qu'elles n'affectent de le para&icirc;tre; agissant d'apr&egrave;s cette conviction,
+j'ai souvent obtenu des r&eacute;sultats impossibles &agrave; r&eacute;aliser si j'avais
+compl&egrave;tement d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; d'elles.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville ne pouvait cacher sa surprise de trouver tant de bon
+sens, tant de haute raison joints &agrave; des sentiments d'humanit&eacute; si &eacute;lev&eacute;s,
+si pratiques, chez une obscure inspectrice de filles perdues.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, madame, reprit Cl&eacute;mence, vous avez une telle mani&egrave;re
+d'exercer vos tristes fonctions qu'elles doivent &ecirc;tre pour vous des plus
+int&eacute;ressantes. Que d'observations, que d'&eacute;tudes curieuses, mais surtout
+que de bien vous pouvez, vous devez faire!</p>
+
+<p>&mdash;Le bien est tr&egrave;s-difficile &agrave; obtenir: ces femmes ne restent ici que
+peu de temps; il est donc difficile d'agir tr&egrave;s-efficacement sur elles;
+il faut se borner &agrave; semer... dans l'espoir que quelques-uns de ces bons
+germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se r&eacute;alise.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne
+pas reculer devant l'ingratitude d'une t&acirc;che qui vous donne de si rares
+satisfactions!</p>
+
+<p>&mdash;La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis
+quelquefois on est r&eacute;compens&eacute; par d'heureuses d&eacute;couvertes: ce sont &ccedil;&agrave; et
+l&agrave; quelques &eacute;claircies dans des c&oelig;urs que l'on aurait crus tout d'abord
+absolument t&eacute;n&eacute;breux.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'importe; les femmes comme vous doivent &ecirc;tre bien rares, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus
+de succ&egrave;s et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre
+quartier de Saint-Lazare, destin&eacute;e aux pr&eacute;venues de diff&eacute;rents crimes,
+vous int&eacute;resserait bien davantage... Elle me racontait ce matin
+l'arriv&eacute;e d'une jeune fille pr&eacute;venue d'infanticide. Jamais je n'ai rien
+entendu de plus d&eacute;chirant... Le p&egrave;re de cette malheureuse, un honn&ecirc;te
+artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa
+fille; il para&icirc;t que rien n'&eacute;tait plus affreux que la mis&egrave;re de toute
+cette famille, log&eacute;e dans une mis&eacute;rable mansarde de la rue du Temple.</p>
+
+<p>&mdash;La rue du Temple! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> d'Harville &eacute;tonn&eacute;e, quel est le nom de
+cet artisan?</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille s'appelle Louise Morel...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela...</p>
+
+<p>&mdash;Elle &eacute;tait au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand,
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Cette pauvre famille m'avait &eacute;t&eacute; recommand&eacute;e, dit Cl&eacute;mence en
+rougissant; mais j'&eacute;tais loin de m'attendre &agrave; la voir frapp&eacute;e de ce
+nouveau coup terrible... Et Louise Morel?</p>
+
+<p>&mdash;Se dit innocente: elle jure que son enfant &eacute;tait mort... et il para&icirc;t
+que ces paroles ont l'accent de la v&eacute;rit&eacute;. Puisque vous vous int&eacute;ressez
+&agrave; sa famille, madame la marquise, si vous &eacute;tiez assez bonne pour daigner
+la voir, cette marque de votre bont&eacute; calmerait son d&eacute;sespoir, qu'on dit
+effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement je la verrai; j'aurai ici deux prot&eacute;g&eacute;es au lieu d'une...
+Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette
+pauvre fille me touche &agrave; un point extr&ecirc;me... Mais que faut-il faire pour
+obtenir sa libert&eacute;? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son
+avenir...</p>
+
+<p>&mdash;Avec les relations que vous devez avoir, madame la marquise, il vous
+sera tr&egrave;s-facile de la faire sortir de prison du jour au lendemain. Cela
+d&eacute;pend absolument de la volont&eacute; de M. le pr&eacute;fet de police... la
+recommandation d'une personne consid&eacute;rable serait d&eacute;cisive aupr&egrave;s de
+lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais faite
+sur le sommeil de la Goualeuse. Et &agrave; ce propos je dois vous avouer que
+je ne serais pas &eacute;tonn&eacute;e qu'au sentiment profond&eacute;ment douloureux de sa
+premi&egrave;re abjection se joignit un autre chagrin... non moins cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre me tromp&eacute;-je... mais je ne serais pas &eacute;tonn&eacute;e que cette
+jeune fille, sortie par je ne sais quel &eacute;v&eacute;nement de la d&eacute;gradation o&ugrave;
+elle &eacute;tait d'abord plong&eacute;e, e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute;... &eacute;prouv&acirc;t peut-&ecirc;tre un amour
+honn&ecirc;te... qui f&ucirc;t &agrave; la fois son bonheur et son tourment...</p>
+
+<p>&mdash;Et pour quelle raison croyez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le silence obstin&eacute; qu'elle garde sur l'endroit o&ugrave; elle a pass&eacute; les
+trois mois qui ont suivi son d&eacute;part de la Cit&eacute; me donne &agrave; penser qu'elle
+craint de se faire r&eacute;clamer par les personnes chez qui peut-&ecirc;tre elle
+avait trouv&eacute; un refuge.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cette crainte?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il lui faudrait avouer un pass&eacute; qu'on ignore sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ses v&ecirc;tements de paysanne...</p>
+
+<p>&mdash;Puis une derni&egrave;re circonstance est venue renforcer mes soup&ccedil;ons. Hier
+au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis
+approch&eacute;e du lit de la Goualeuse; elle dormait profond&eacute;ment; au
+contraire de ses compagnes, sa figure &eacute;tait calme et sereine; ses grands
+cheveux blonds, &agrave; demi d&eacute;tach&eacute;s sous sa cornette, tombaient en profusion
+sur son cou et sur ses &eacute;paules. Elle tenait ses deux petites mains
+jointes et crois&eacute;es sur son sein, comme si elle se f&ucirc;t endormie en
+priant... Je contemplais depuis quelques moments avec attendrissement
+cette ang&eacute;lique figure, lorsqu'&agrave; voix basse et avec un accent &agrave; la fois
+respectueux, triste et passionn&eacute; elle pronon&ccedil;a un nom...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce nom?</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, M<sup>me</sup> Armand reprit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Bien que je consid&egrave;re comme sacr&eacute; ce que l'on peut surprendre pendant
+le sommeil, vous vous int&eacute;ressez si g&eacute;n&eacute;reusement &agrave; cette infortun&eacute;e,
+madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom &eacute;tait Rodolphe...</p>
+
+<p>&mdash;Rodolphe! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> d'Harville en songeant au prince. Puis,
+r&eacute;fl&eacute;chissant qu'apr&egrave;s tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne
+pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse,
+elle dit &agrave; l'inspectrice, qui semblait &eacute;tonn&eacute;e de son exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes
+parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse
+m'int&eacute;resse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui...
+tout &agrave; l'heure?...</p>
+
+<p>&mdash;Si, madame; je vais, si vous le d&eacute;sirez, la chercher... Je pourrai
+m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la
+prison.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en serai tr&egrave;s-oblig&eacute;e, madame, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> d'Harville, qui
+resta seule.</p>
+
+<p>&laquo;C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de
+l'impression &eacute;trange que m'a caus&eacute;e ce nom de Rodolphe... En v&eacute;rit&eacute;, je
+suis folle! Entre lui... et une cr&eacute;ature pareille, quels rapports
+peuvent exister? Puis, apr&egrave;s un moment de silence, la marquise ajouta:
+Il avait raison!... combien tout cela m'int&eacute;resse!... L'esprit, le c&oelig;ur
+s'agrandissent lorsqu'on les applique &agrave; de si nobles occupations!...
+Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la
+Providence en secourant ceux qui m&eacute;ritent... Et puis, ces excursions
+dans un monde que nous ne soup&ccedil;onnons m&ecirc;me pas sont si attachantes, si
+amusantes, comme il se pla&icirc;t &agrave; le dire! Quel roman me donnerait ces
+&eacute;motions touchantes, exciterait &agrave; ce point ma curiosit&eacute;?... Cette pauvre
+Goualeuse, par exemple, d'apr&egrave;s ce qu'on vient de me dire, m'inspire une
+piti&eacute; profonde; je me laisse aveugl&eacute;ment aller &agrave; cette commis&eacute;ration,
+car la surveillante a trop d'exp&eacute;rience pour se tromper &agrave; l'&eacute;gard de
+notre prot&eacute;g&eacute;e... Et cette autre infortun&eacute;e... la fille de l'artisan...
+que le prince a si g&eacute;n&eacute;reusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur
+mis&egrave;re affreuse lui a servi de pr&eacute;texte pour me sauver... J'ai &eacute;chapp&eacute; &agrave;
+la honte, &agrave; la mort peut-&ecirc;tre... par un mensonge hypocrite: cette
+tromperie me p&egrave;se, mais je l'expierai &agrave; force de bienfaisance... cela me
+sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de
+Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui ob&eacute;ir!... Oh! je le sens
+avec ivresse... son souffle seul anime et f&eacute;conde la nouvelle vie qu'il
+m'a cr&eacute;&eacute;e pour la consolation de ceux qui souffrent... j'&eacute;prouve une
+adorable jouissance &agrave; n'agir que par lui, &agrave; n'avoir d'autres id&eacute;es que
+les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il
+ignorera cette &eacute;ternelle passion de ma vie...&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que M<sup>me</sup> d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le
+lecteur au milieu des d&eacute;tenues.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Mont-Saint-Jean</a></h3>
+
+
+<p>Deux heures sonnaient &agrave; l'horloge de la prison de Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Au froid qui r&eacute;gnait depuis quelques jours avait succ&eacute;d&eacute; une temp&eacute;rature
+douce, ti&egrave;de, presque printani&egrave;re; les rayons du soleil se refl&eacute;taient
+dans l'eau d'un grand bassin carr&eacute;, &agrave; margelles de pierre, situ&eacute; au
+milieu d'une cour plant&eacute;e d'arbres et entour&eacute;e de hautes murailles
+noir&acirc;tres, perc&eacute;es de nombreuses fen&ecirc;tres grill&eacute;es; des bancs de bois
+&eacute;taient scell&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans cette vaste enceinte pav&eacute;e, qui servait de
+promenade aux d&eacute;tenues.</p>
+
+<p>Le tintement d'une cloche annon&ccedil;ant l'heure de la r&eacute;cr&eacute;ation, les
+prisonni&egrave;res d&eacute;bouch&egrave;rent en tumulte par une porte &eacute;paisse et guichet&eacute;e
+qu'on leur ouvrit.</p>
+
+<p>Ces femmes, uniform&eacute;ment v&ecirc;tues, portaient des cornettes noires et de
+longs sarraus d'&eacute;toffe de laine bleue, serr&eacute;s par une ceinture &agrave; boucle
+de fer. Elles &eacute;taient l&agrave; deux cents prostitu&eacute;es, condamn&eacute;es pour
+contraventions aux ordonnances particuli&egrave;res qui les r&eacute;gissent et les
+mettent en dehors de la loi commune.</p>
+
+<p>Au premier abord, leur aspect n'avait rien de particulier; mais, en les
+observant plus attentivement, on reconnaissait sur presque toutes ces
+physionomies les stigmates presque ineffa&ccedil;ables du vice et surtout de
+l'abrutissement qu'engendrent l'ignorance et la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; l'aspect de ces rassemblements de cr&eacute;atures perdues, on ne peut
+s'emp&ecirc;cher de songer avec tristesse que beaucoup d'entre elles ont &eacute;t&eacute;
+pures et honn&ecirc;tes au moins pendant quelque temps. Nous faisons cette
+restriction, parce qu'un grand nombre ont &eacute;t&eacute; vici&eacute;es, corrompues,
+d&eacute;prav&eacute;es, non pas seulement d&egrave;s leur jeunesse, mais d&egrave;s leur plus
+tendre enfance... mais d&egrave;s leur naissance, si cela se peut dire, ainsi
+qu'on le verra plus tard...</p>
+
+<p>On se demande donc avec une curiosit&eacute; douloureuse quel encha&icirc;nement de
+causes funestes a pu amener l&agrave; celles de ces mis&eacute;rables qui ont connu la
+pudeur et la chastet&eacute;.</p>
+
+<p>Tant de pentes diverses inclinent &agrave; cet &eacute;gout!...</p>
+
+<p>C'est rarement la passion de la d&eacute;bauche pour la d&eacute;bauche, mais le
+d&eacute;laissement, mais le mauvais exemple, mais l'&eacute;ducation perverse, mais
+surtout la faim, qui conduisent tant de malheureuses &agrave; l'infamie; car
+les classes pauvres payent seules &agrave; la civilisation cet imp&ocirc;t de l'&acirc;me
+et du corps.</p>
+
+<p>Lorsque les d&eacute;tenues se pr&eacute;cipit&egrave;rent en courant et en criant dans le
+pr&eacute;au, il &eacute;tait facile de voir que la seule joie de sortir de leurs
+ateliers ne les rendait pas si bruyantes. Apr&egrave;s avoir fait irruption par
+l'unique porte qui conduisait &agrave; la cour, cette foule s'&eacute;carta et fit
+cercle autour d'un &ecirc;tre informe, qu'on accablait de hu&eacute;es.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une petite femme de trente-six &agrave; quarante ans, courte, ramass&eacute;e,
+contrefaite, ayant le cou enfonc&eacute; entre des &eacute;paules in&eacute;gales. On lui
+avait arrach&eacute; sa cornette; et ses cheveux, d'un blond ou plut&ocirc;t d'un
+jaune blafard, h&eacute;riss&eacute;s, emm&ecirc;l&eacute;s, nuanc&eacute;s de gris, retombaient sur son
+front bas et stupide. Elle &eacute;tait v&ecirc;tue d'un sarrau bleu comme les autres
+prisonni&egrave;res et portait sous son bras droit un petit paquet envelopp&eacute;
+d'un mauvais mouchoir &agrave; carreaux, trou&eacute;. Elle t&acirc;chait, avec son coude
+gauche, de parer les coups qu'on lui portait.</p>
+
+<p>Rien de plus tristement grotesque que les traits de cette malheureuse:
+c'&eacute;tait une ridicule et hideuse figure, allong&eacute;e en museau, rid&eacute;e,
+tann&eacute;e, sordide, d'une couleur terreuse, perc&eacute;e de deux narines et de
+deux petits yeux rouges brid&eacute;s et &eacute;raill&eacute;s; tour &agrave; tour col&egrave;re ou
+suppliante, elle grondait, elle implorait, mais on riait encore plus de
+ses plaintes que de ses menaces.</p>
+
+<p>Cette femme &eacute;tait le jouet des d&eacute;tenues.</p>
+
+<p>Une chose aurait d&ucirc; pourtant la garantir de ces mauvais traitements...
+elle &eacute;tait grosse.</p>
+
+<p>Mais sa laideur, son imb&eacute;cillit&eacute; et l'habitude qu'on avait de la
+regarder comme une victime vou&eacute;e &agrave; l'amusement g&eacute;n&eacute;ral, rendaient ses
+pers&eacute;cutrices implacables malgr&eacute; leur respect ordinaire pour la
+maternit&eacute;.</p>
+
+<p>Parmi les ennemies les plus acharn&eacute;es de Mont-Saint-Jean (c'&eacute;tait le nom
+du souffre-douleur), on remarquait la Louve.</p>
+
+<p>La Louve &eacute;tait une grande fille de vingt ans, leste, virilement
+d&eacute;coupl&eacute;e, et d'une figure assez r&eacute;guli&egrave;re; ses rudes cheveux noirs se
+nuan&ccedil;aient de reflets roux; l'ardeur du sang couperosait son teint; un
+duvet brun ombrageait ses l&egrave;vres charnues; ses sourcils ch&acirc;tains, &eacute;pais
+et drus, se rejoignaient entre eux, au-dessus de ses grands yeux fauves;
+quelque chose de violent, de farouche, de bestial, dans l'expression de
+la physionomie de cette femme; une sorte de rictus habituel, qui,
+retroussant surtout sa l&egrave;vre sup&eacute;rieure lors de ses acc&egrave;s de col&egrave;re,
+laissait voir ses dents blanches et &eacute;cart&eacute;es, expliquait son surnom de
+la Louve.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, on lisait sur ce visage plus d'audace et d'insolence que de
+cruaut&eacute;; en un mot, on comprenait que, plut&ocirc;t vici&eacute;e que fonci&egrave;rement
+mauvaise, cette femme f&ucirc;t encore susceptible de quelques bons
+mouvements, ainsi que l'inspectrice venait de le raconter &agrave; M<sup>me</sup>
+d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vous ai donc fait? criait
+Mont-Saint-Jean en se d&eacute;battant au milieu de ses compagnes. Pourquoi
+vous acharnez-vous apr&egrave;s moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que &ccedil;a nous amuse.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu n'es bonne qu'&agrave; &ecirc;tre tourment&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-toi... tu verras, que tu n'as pas le droit de te plaindre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous savez bien que je ne me plains qu'&agrave; la fin... je souffre
+tant que je peux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous te laisserons tranquille si tu nous dis pourquoi tu
+t'appelles Mont-Saint-Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, raconte-nous &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Je vous l'ai dit cent fois, c'est un ancien soldat que j'ai aim&eacute;
+dans les temps, et qu'on appelait ainsi parce qu'il avait &eacute;t&eacute; bless&eacute; &agrave;
+la bataille de Mont-Saint-Jean... J'ai gard&eacute; son nom, l&agrave;... Maintenant
+&ecirc;tes-vous contentes? Quand vous me ferez r&eacute;p&eacute;ter toujours la m&ecirc;me chose?</p>
+
+<p>&mdash;S'il te ressemblait, il &eacute;tait frais, ton soldat!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a devait &ecirc;tre un invalide...</p>
+
+<p>&mdash;Un restant d'homme...</p>
+
+<p>&mdash;Combien avait-il d'yeux de verre?</p>
+
+<p>&mdash;Et de nez de fer-blanc?</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait qu'il e&ucirc;t les deux jambes et les deux bras de moins, avec
+&ccedil;a sourd et aveugle... pour vouloir de toi...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis laide, un vrai monstre... je le sais bien, allez. Dites-moi
+des sottises, moquez vous de moi tant que vous voudrez... &ccedil;a m'est &eacute;gal;
+mais ne me battez pas, je ne demande que &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as dans ce vieux mouchoir? dit la Louve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... oui!... qu'est-ce qu'elle a l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle nous le montre!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je vous en supplie!... s'&eacute;cria la mis&eacute;rable en serrant de
+toutes ses forces son petit paquet entre ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut lui prendre...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, arrache-lui... la Louve!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! faut-il que vous soyez m&eacute;chantes, allez... mais laissez donc
+&ccedil;a... laissez donc &ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est un commencement de layette pour mon enfant... je fais
+&ccedil;a avec les vieux morceaux de linge dont personne ne veut et que je
+ramasse; &ccedil;a vous est &eacute;gal, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la layette du petit &agrave; Mont-Saint-Jean! C'est &ccedil;a qui doit &ecirc;tre
+farce!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!!</p>
+
+<p>&mdash;La layette... la layette!</p>
+
+<p>&mdash;Elle aura pris mesure sur le petit chien de la gardienne... bien
+s&ucirc;r...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous, &agrave; vous, la layette! cria la Louve en arrachant le paquet des
+mains de Mont-Saint-Jean.</p>
+
+<p>Le mouchoir presque en lambeaux se d&eacute;chira, bon nombre de rognures
+d'&eacute;toffes de toutes couleurs et de vieux morceaux de linge &agrave; demi
+fa&ccedil;onn&eacute;s voltig&egrave;rent dans la cour et furent foul&eacute;s aux pieds par les
+prisonni&egrave;res, qui redoubl&egrave;rent de hu&eacute;es et d'&eacute;clats de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Que &ccedil;a de guenilles!</p>
+
+<p>&mdash;On dirait le fond de la hotte d'un chiffonnier!</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; des &eacute;chantillons de vieilles loques!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle boutique!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pour coudre tout &ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura plus de fil que d'&eacute;toffe...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a fait des broderies!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, rattrape-les maintenant tes haillons... Mont-Saint-Jean!</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il &ecirc;tre m&eacute;chant, mon Dieu! faut-il &ecirc;tre m&eacute;chant! s'&eacute;cria la
+pauvre cr&eacute;ature en courant &ccedil;&agrave; et l&agrave; apr&egrave;s les chiffons qu'elle t&acirc;chait
+de ramasser, malgr&eacute; les bourrades qu'on lui donnait. Je n'ai jamais fait
+de mal &agrave; personne, ajouta-t-elle en pleurant, je leur ai offert, pour
+qu'elles me laissent tranquille, de leur rendre tous les services
+qu'elles voudraient, de leur donner la moiti&eacute; de ma ration, quoique
+j'aie bien faim; eh bien! non, non, c'est tout de m&ecirc;me... Mais qu'est-ce
+qu'il faut donc que je fasse pour avoir la paix?... Elles n'ont pas
+seulement piti&eacute; d'une pauvre femme enceinte! Faut &ecirc;tre plus sauvage que
+des b&ecirc;tes... J'avais eu tant de peine &agrave; ramasser ces petits bouts de
+linge! Avec quoi voulez-vous que je fasse la layette de mon enfant,
+puisque je n'ai de quoi rien acheter? &Agrave; qui &ccedil;a fait-il du tort de
+ramasser ce que personne ne veut plus, puisqu'on le jette. Mais tout &agrave;
+coup Mont-Saint-Jean s'&eacute;cria avec un accent d'espoir: Oh! puisque vous
+voil&agrave;... la Goualeuse... je suis sauv&eacute;e... parlez-leur pour moi... elles
+vous &eacute;couteront, bien s&ucirc;r, puisqu'elles vous aiment autant qu'elles me
+ha&iuml;ssent.</p>
+
+<p>La Goualeuse, arrivant la derni&egrave;re des d&eacute;tenues, entrait alors dans le
+pr&eacute;au.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie portait le sarrau bleu et la cornette noire des
+prisonni&egrave;res; mais, sous ce grossier costume, elle &eacute;tait encore
+charmante. Pourtant, depuis son enl&egrave;vement de la ferme de Bouqueval
+(enl&egrave;vement dont nous expliquerons plus tard l'issue), ses traits
+semblaient profond&eacute;ment alt&eacute;r&eacute;s; sa p&acirc;leur, autrefois l&eacute;g&egrave;rement ros&eacute;e,
+&eacute;tait mate comme la blancheur de l'alb&acirc;tre; l'expression de sa
+physionomie avait aussi chang&eacute;: elle &eacute;tait alors empreinte d'une sorte
+de dignit&eacute; triste.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie sentait qu'accepter courageusement les douloureux
+sacrifices de l'expiation, c'est presque atteindre &agrave; la hauteur de la
+r&eacute;habilitation.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-leur donc gr&acirc;ce pour moi, la Goualeuse, reprit
+Mont-Saint-Jean, implorant la jeune fille; voyez comme elles tra&icirc;nent
+dans la cour tout ce que j'avais rassembl&eacute; avec tant de peine pour
+commencer la layette de mon enfant... Quel beau plaisir &ccedil;a peut-il leur
+faire?</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie ne dit mot, mais elle se mit &agrave; ramasser activement un &agrave;
+un, sous les pieds des d&eacute;tenues, tous les chiffons qu'elle put
+recueillir.</p>
+
+<p>Une prisonni&egrave;re retenait m&eacute;chamment sous son sabot une sorte de
+brassi&egrave;re de grosse toile bise; Fleur-de-Marie, toujours baiss&eacute;e, leva
+sur cette femme son regard enchanteur et lui dit de sa voix douce:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, laissez-moi reprendre cela, au nom de cette pauvre
+femme qui pleure...</p>
+
+<p>La d&eacute;tenue recula son pied...</p>
+
+<p>La brassi&egrave;re fut sauv&eacute;e ainsi que presque tous les autres haillons, que
+la Goualeuse conquit ainsi pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Il lui restait &agrave; r&eacute;cup&eacute;rer un petit bonnet d'enfant que deux d&eacute;tenues se
+disputaient en riant. Fleur-de-Marie leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, soyez tout &agrave; fait bonnes... rendez-lui ce petit bonnet...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui... c'est donc pour un arlequin au maillot, ce bonnet! il
+est fait d'un morceau d'&eacute;toffe grise, avec des pointes en futaine vertes
+et noires, et une doublure de toile &agrave; matelas.</p>
+
+<p>Ceci &eacute;tait exact.</p>
+
+<p>Cette description du bonnet fut accueillie avec des hu&eacute;es et des rires
+sans fin.</p>
+
+<p>&mdash;Moquez-vous-en, mais rendez-le-moi, disait Mont-Saint-Jean, et surtout
+ne le tra&icirc;nez pas dans le ruisseau comme le reste... Pardon de vous
+avoir fait salir les mains pour moi, la Goualeuse, ajouta
+Mont-Saint-Jean d'une voix reconnaissante.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi le bonnet d'arlequin! dit la Louve, qui s'en empara et l'agita
+en l'air comme un troph&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, donnez-le-moi, dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est pour le rendre &agrave; Mont-Saint-Jean!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! &ccedil;a en vaut bien la peine... une pareille guenille!</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que Mont-Saint-Jean, pour habiller son enfant, n'a que des
+guenilles... que vous devriez avoir piti&eacute; d'elle, la Louve, dit
+tristement Fleur-de-Marie en &eacute;tendant la main vers le bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aurez pas! reprit brutalement la Louve; ne faudrait-il pas
+toujours vous c&eacute;der, &agrave; vous, parce que vous &ecirc;tes la plus faible?... Vous
+abusez de cela &agrave; la fin!...</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; serait le m&eacute;rite de me c&eacute;der... si j'&eacute;tais la plus forte?...
+r&eacute;pondit la Goualeuse avec un demi-sourire plein de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; vous voulez encore m'entortiller avec votre petite voix
+douce... Vous ne l'aurez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, la Louve, ne soyez pas m&eacute;chante...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi tranquille, vous m'ennuyez...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie!...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! ne m'impatiente pas... j'ai dit non, c'est non! s'&eacute;cria la
+Louve tout &agrave; fait irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez donc piti&eacute; d'elle... voyez comme elle pleure!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a me fait, &agrave; moi?... tant pis pour elle! Elle est notre
+souffre-douleur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai... il ne fallait pas lui rendre ses loques,
+murmuraient les d&eacute;tenues, entra&icirc;n&eacute;es par l'exemple de la Louve. Tant pis
+pour Mont-Saint-Jean!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, tant pis pour elle! dit Fleur-de-Marie avec
+amertume, elle est votre souffre-douleur... elle doit se r&eacute;signer... ses
+g&eacute;missements vous amusent... ses larmes vous font rire... Il vous faut
+bien passer le temps &agrave; quelque chose! On la tuerait sur place qu'elle
+n'aurait rien &agrave; dire... Vous avez raison, la Louve, cela est juste!...
+Cette pauvre femme ne fait de mal &agrave; personne, elle ne peut pas se
+d&eacute;fendre, elle est seule contre toutes... vous l'accablez... cela est
+surtout bien brave et bien g&eacute;n&eacute;reux!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc des l&acirc;ches? s'&eacute;cria la Louve emport&eacute;e par la violence
+de son caract&egrave;re et par son impatience de toute contradiction.
+R&eacute;pondras-tu! Sommes-nous des l&acirc;ches, hein? reprit-elle de plus en plus
+irrit&eacute;e.</p>
+
+<p>Des rumeurs mena&ccedil;antes pour la Goualeuse commenc&egrave;rent &agrave; se faire
+entendre.</p>
+
+<p>Les d&eacute;tenues offens&eacute;es se rapproch&egrave;rent et l'entour&egrave;rent en vocif&eacute;rant,
+oubliant ou plut&ocirc;t se r&eacute;voltant contre l'ascendant que la jeune fille
+avait jusqu'alors pris sur elles.</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous appelle l&acirc;ches!</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit vient-elle nous bl&acirc;mer?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle est plus que nous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons &eacute;t&eacute; trop bonnes enfants avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant elle veut prendre des airs avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Si &ccedil;a nous pla&icirc;t de faire de la mis&egrave;re &agrave; Mont-Saint-Jean, qu'est-ce
+qu'elle a &agrave; dire?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est comme &ccedil;a, tu seras encore plus battue qu'auparavant,
+entends-tu, Mont-Saint-Jean?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voil&agrave; pour commencer, dit l'une en lui donnant un coup de
+poing.</p>
+
+<p>&mdash;Et si tu te m&ecirc;les encore de ce qui ne te regarde pas, la Goualeuse, on
+te traitera de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... oui!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas tout! cria la Louve; il faut que la Goualeuse nous
+demande pardon de nous avoir appel&eacute;es l&acirc;ches! C'est vrai... si on la
+laissait faire, elle finirait par nous manger la laine sur le dos. Nous
+sommes bien b&ecirc;tes, aussi... de ne pas nous apercevoir de &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle nous demande pardon!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; genoux!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; deux genoux!</p>
+
+<p>&mdash;Ou nous allons la traiter comme Mont-Saint-Jean, sa prot&eacute;g&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; genoux! &agrave; genoux!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous sommes des l&acirc;ches!</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;p&egrave;te-le donc, hein!</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie ne s'&eacute;mut pas de ces cris furieux; elle laissa passer la
+tourmente; puis, lorsqu'elle put se faire entendre, promenant sur les
+prisonni&egrave;res son beau regard calme et m&eacute;lancolique, elle r&eacute;pondit &agrave; la
+Louve, qui vocif&eacute;rait de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Ose donc r&eacute;p&eacute;ter que nous sommes des l&acirc;ches!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous? Non, non, c'est cette pauvre femme dont vous avez d&eacute;chir&eacute; les
+v&ecirc;tements, que vous avez battue, tra&icirc;n&eacute;e dans la boue: c'est elle qui
+est l&acirc;che... Ne voyez-vous pas comme elle pleure, comme elle tremble en
+vous regardant? Encore une fois, c'est elle qui est l&acirc;che, puisqu'elle a
+peur de vous!</p>
+
+<p>L'instinct de Fleur-de-Marie la servait parfaitement. Elle e&ucirc;t invoqu&eacute;
+la justice, le devoir, pour d&eacute;sarmer l'acharnement stupide et brutal des
+prisonni&egrave;res contre Mont-Saint-Jean, qu'elle n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; &eacute;cout&eacute;e. Elle
+les &eacute;mut en s'adressant &agrave; ce sentiment de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; naturelle qui
+jamais ne s'&eacute;teint tout &agrave; fait, m&ecirc;me dans les masses les plus
+corrompues.</p>
+
+<p>La Louve et ses compagnes murmur&egrave;rent encore, mais elles se sentaient,
+elles s'avouaient l&acirc;ches.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie ne voulut pas abuser de ce premier triomphe et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Votre souffre-douleur ne m&eacute;rite pas de piti&eacute;, dites-vous; mais, mon
+Dieu! son enfant en m&eacute;rite, lui! Ne ressent-il pas les coups que vous
+donnez &agrave; sa m&egrave;re? Quand elle vous crie &laquo;gr&acirc;ce!&raquo; ce n'est pas pour
+elle... c'est pour son enfant! Quand elle vous demande un peu de votre
+pain, si vous en avez de trop, parce qu'elle a plus faim que d'habitude,
+ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!... Quand elle vous
+supplie, les larmes aux yeux, d'&eacute;pargner ses haillons qu'elle a eu tant
+de peine &agrave; rassembler, ce n'est pas pour elle... c'est pour son enfant!
+Ce pauvre petit bonnet de pi&egrave;ces et de morceaux doubl&eacute; de toile &agrave;
+matelas, dont vous vous moquez tant, est bien risible... peut-&ecirc;tre;
+pourtant, &agrave; moi, rien qu'&agrave; le voir, il me donne envie de pleurer, je
+vous l'avoue... Moquez-vous de moi et de Mont-Saint-Jean, si vous
+voulez.</p>
+
+<p>Les d&eacute;tenues ne rirent pas.</p>
+
+<p>La Louve regarda m&ecirc;me tristement ce petit bonnet qu'elle tenait encore &agrave;
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! reprit Fleur-de-Marie en essuyant ses yeux du revers de sa
+main blanche et d&eacute;licate, je sais que vous n'&ecirc;tes pas m&eacute;chantes... Vous
+tourmentez Mont-Saint-Jean par d&eacute;s&oelig;uvrement, non par cruaut&eacute;. Mais vous
+oubliez qu'ils sont deux... elle et son enfant. Elle le tiendrait entre
+ses bras qu'il la prot&eacute;gerait contre vous... Non-seulement vous ne la
+battriez pas, de peur de faire du mal &agrave; ce pauvre innocent, mais s'il
+avait froid, vous donneriez &agrave; sa m&egrave;re tout ce que vous pourriez pour le
+couvrir, n'est-ce pas, la Louve?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... un enfant, qui est-ce qui n'en aurait pas piti&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple, &ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;S'il avait faim, vous vous &ocirc;teriez le pain de la bouche pour lui,
+n'est-ce pas, la Louve?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et de bon c&oelig;ur... je ne suis pas plus m&eacute;chante qu'une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ni nous non plus...</p>
+
+<p>&mdash;Un pauvre petit innocent!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui aurait le c&oelig;ur de vouloir lui faire mal?</p>
+
+<p>&mdash;Faudrait &ecirc;tre des monstres!</p>
+
+<p>&mdash;Des sans-c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Des b&ecirc;tes sauvages!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais bien, reprit Fleur-de-Marie, que vous n'&eacute;tiez pas
+m&eacute;chantes; vous &ecirc;tes bonnes, votre tort c'est de ne pas r&eacute;fl&eacute;chir que
+Mont-Saint-Jean, au lieu d'avoir son enfant dans ses bras pour vous
+apitoyer... l'a dans son sein... voil&agrave; tout...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout! reprit la Louve avec exaltation, non, &ccedil;a n'est pas tout.
+Vous avez raison, la Goualeuse, nous &eacute;tions des l&acirc;ches... et vous &ecirc;tes
+brave d'avoir os&eacute; nous le dire, et vous &ecirc;tes brave de n'avoir pas
+trembl&eacute; apr&egrave;s nous l'avoir dit. Voyez-vous, nous avons beau dire et beau
+faire, nous d&eacute;battre contre &ccedil;a, que vous n'&ecirc;tes pas une cr&eacute;ature comme
+nous autres, faut toujours finir par en convenir... &Ccedil;a me vexe, mais &ccedil;a
+est... Tout &agrave; l'heure encore nous avons eu tort... vous &eacute;tiez plus
+courageuse que nous...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai qu'il lui a fallu du courage &agrave; cette blondinette pour nous
+dire comme &ccedil;a nos v&eacute;rit&eacute;s en face...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, c'est que ces yeux bleus tout doux, tout doux, une fois que
+&ccedil;a s'y met...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a devient des vrais petits lions.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Mont-Saint-Jean! Elle lui doit une fi&egrave;re chandelle!</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout, c'est que c'est vrai, quand nous battons Mont-Saint-Jean,
+nous battons son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas pens&eacute; &agrave; cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la Goualeuse, elle, pense &agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et battre un enfant... c'est affreux!</p>
+
+<p>&mdash;Pas une de nous n'en serait capable.</p>
+
+<p>Rien de plus mobile que les passions populaires; rien de plus brusque,
+de plus rapide que leurs retours du mal au bien et du bien au mal.</p>
+
+<p>Quelques simples et touchantes paroles de Fleur-de-Marie avaient op&eacute;r&eacute;
+une r&eacute;action subite en faveur de Mont-Saint-Jean, qui pleurait
+d'attendrissement.</p>
+
+<p>Tous les c&oelig;urs &eacute;taient &eacute;mus, parce que, nous l'avons dit, les
+sentiments qui se rattachent &agrave; la maternit&eacute; sont toujours vifs et
+puissants chez les malheureuses dont nous parlons.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la Louve, violente et exalt&eacute;e en toute chose, prit le petit
+bonnet qu'elle tenait &agrave; la main, en fit une sorte de bourse, fouilla
+dans sa poche, en tira vingt sous, les jeta dans le bonnet et s'&eacute;cria en
+le pr&eacute;sentant &agrave; ses compagnes:</p>
+
+<p>&mdash;Je mets vingt sous pour acheter de quoi faire une layette au petit de
+Mont-Saint-Jean. Nous taillerons et nous coudrons tout nous-m&ecirc;mes, afin
+que la fa&ccedil;on ne lui co&ucirc;te rien...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui...</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a!... cotisons-nous!...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis!</p>
+
+<p>&mdash;Fameuse id&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est laide comme un monstre... mais elle est m&egrave;re comme une
+autre...</p>
+
+<p>&mdash;La Goualeuse avait raison, au fait, c'est &agrave; pleurer toutes les larmes
+de son corps que de voir cette malheureuse layette de haillons.</p>
+
+<p>&mdash;Je mets dix sous.</p>
+
+<p>&mdash;Moi trente.</p>
+
+<p>&mdash;Moi vingt.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, quatre sous... je n'ai que &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je n'ai rien... mais je vends ma ration de demain pour mettre &agrave;
+la masse. Qui me l'ach&egrave;te?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit la Louve, je mets dix sous pour toi... mais tu garderas ta
+ration, et Mont-Saint-Jean aura une layette comme une princesse.</p>
+
+<p>Exprimer la surprise, la joie de Mont-Saint-Jean serait impossible; son
+grotesque et laid visage, inond&eacute; de larmes, devenait presque touchant.
+Le bonheur, la reconnaissance y rayonnaient.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie aussi &eacute;tait bien heureuse, quoiqu'elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de
+dire &agrave; la Louve, quand celle-ci lui tendit le petit bonnet:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'argent... mais je travaillerai tant qu'on voudra...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon bon petit ange du paradis, s'&eacute;cria Mont-Saint-Jean en tombant
+aux genoux de la Goualeuse, et en t&acirc;chant de lui prendre la main pour la
+baiser; qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous soyez aussi
+charitable pour moi, et toutes ces dames aussi? C'est-il bien possible,
+mon bon Dieu sauveur!... Une layette pour mon enfant, une bonne layette,
+tout ce qu'il lui faudra? Qui aurait jamais cru cela pourtant! J'en
+deviendrai folle, c'est s&ucirc;r. Moi qui tout &agrave; l'heure &eacute;tais le <i>p&acirc;tiras</i>
+de tout le monde, en un rien de temps, parce que vous leur avez dit...
+quelque chose... de votre ch&egrave;re petite voix de s&eacute;raphin... voil&agrave; que
+vous les retournez de mal &agrave; bien, voil&agrave; qu'elles m'aiment &agrave; cette heure.
+Et moi aussi, je les aime. Elles sont si bonnes! J'avais tort de me
+f&acirc;cher. &Eacute;tais-je donc b&ecirc;te, et injuste, et ingrate; tout ce qu'elles me
+faisaient, c'&eacute;tait pour rire, elles ne me voulaient pas de mal, c'&eacute;tait
+pour mon bien, en voil&agrave; la preuve. Oh! maintenant on m'assommerait sur
+la place que je ne dirais pas ouf. J'&eacute;tais par trop susceptible aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons quatre-vingt-huit francs et sept sous, dit la Louve en
+finissant, de compter le montant de la collecte, qu'elle enveloppa dans
+le petit bonnet. Qui est-ce qui sera la tr&eacute;sori&egrave;re jusqu'&agrave; ce qu'on ait
+employ&eacute; l'argent! Faut pas le donner &agrave; Mont-Saint-Jean, elle est trop
+sotte.</p>
+
+<p>&mdash;Que la Goualeuse garde l'argent, cria-t-on tout d'une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'en croyez, dit Fleur-de-Marie, vous prierez l'inspectrice,
+M<sup>me</sup> Armand, de se charger de cette somme et de faire les emplettes
+n&eacute;cessaires &agrave; la layette; et puis, qui sait? M<sup>me</sup> Armand sera sensible &agrave;
+la bonne action que vous avez faite, et peut-&ecirc;tre demandera-t-elle qu'on
+&ocirc;te quelques jours de prison &agrave; celles qui sont bien not&eacute;es... Eh bien!
+la Louve, ajouta Fleur-de-Marie en prenant sa compagne par le bras,
+est-ce que vous ne vous sentez pas plus contente que tout &agrave; l'heure,
+quand vous jetiez au vent les pauvres haillons de Mont-Saint-Jean?</p>
+
+<p>La Louve ne r&eacute;pondit pas d'abord.</p>
+
+<p>&Agrave; l'exaltation g&eacute;n&eacute;reuse qui avait un moment anim&eacute; ses traits succ&eacute;dait
+une sorte de d&eacute;fiance farouche.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie la regardait avec surprise, ne comprenant rien &agrave; ce
+changement subit.</p>
+
+<p>&mdash;Goualeuse... venez... j'ai &agrave; vous parler, dit la Louve d'un air
+sombre.</p>
+
+<p>Et, se d&eacute;tachant du groupe des d&eacute;tenues, elle emmena brusquement
+Fleur-de-Marie pr&egrave;s du bassin &agrave; margelles de pierre creus&eacute; au milieu du
+pr&eacute;au. Un banc &eacute;tait tout pr&egrave;s.</p>
+
+<p>La Louve et la Goualeuse s'y assirent et se trouv&egrave;rent ainsi presque
+isol&eacute;es de leurs compagnes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La Louve et la Goualeuse</a></h3>
+
+
+<p>Nous croyons fermement &agrave; l'influence de certains caract&egrave;res dominateurs,
+assez sympathiques aux masses, assez puissants sur elles pour leur
+imposer le bien ou le mal.</p>
+
+<p>Les uns, audacieux, emport&eacute;s, indomptables, s'adressant aux mauvaises
+passions, les soul&egrave;veront comme l'ouragan soul&egrave;ve l'&eacute;cume de la mer;
+mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux
+qu'&eacute;ph&eacute;m&egrave;res; &agrave; ces funestes effervescences succ&eacute;deront de sourds
+ressentiments de tristesse, de malaise, qui empireront les plus
+mis&eacute;rables conditions. Le d&eacute;boire d'une violence est toujours amer, le
+r&eacute;veil d'un exc&egrave;s toujours p&eacute;nible.</p>
+
+<p><i>La Louve</i>, si l'on veut, personnifiera cette influence funeste.</p>
+
+<p>D'autres organisations, plus rares, parce qu'il faut que leurs g&eacute;n&eacute;reux
+instincts soient f&eacute;cond&eacute;s par l'intelligence, et que chez elles l'esprit
+soit au niveau du c&oelig;ur, d'autres, disons-nous, inspireront le bien,
+ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action p&eacute;n&eacute;trera doucement
+les &acirc;mes, comme les ti&egrave;des rayons du soleil p&eacute;n&egrave;trent les corps d'une
+chaleur vivifiante... comme la fra&icirc;che ros&eacute;e d'une nuit d'&eacute;t&eacute; imbibe la
+terre aride et br&ucirc;lante.</p>
+
+<p><i>Fleur-de-Marie</i>, si l'on veut, personnifiera cette influence
+bienfaisante.</p>
+
+<p>La r&eacute;action en bien n'est pas brusque comme la r&eacute;action en mal; ses
+effets se prolongent davantage. C'est quelque chose d'onctueux,
+d'ineffable, qui peu &agrave; peu d&eacute;tend, calme, &eacute;panouit les c&oelig;urs les plus
+endurcis et leur fait go&ucirc;ter une sensation d'une inexprimable s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>Malheureusement le charme cesse.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir entrevu de c&eacute;lestes clart&eacute;s, les gens pervers retombent dans
+les t&eacute;n&egrave;bres de leur vie habituelle; le souvenir des suaves &eacute;motions qui
+les ont un moment surpris s'efface peu &agrave; peu. Parfois pourtant ils
+cherchent vaguement &agrave; se les rappeler, de m&ecirc;me que nous essayons de
+murmurer les chants dont notre heureuse enfance a &eacute;t&eacute; berc&eacute;e.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; la bonne action qu'elle leur avait inspir&eacute;e, les compagnes de la
+Goualeuse venaient de conna&icirc;tre la douceur passag&egrave;re de ces
+ressentiments, aussi partag&eacute;s par la Louve. Mais celle-ci, pour des
+raisons que nous dirons bient&ocirc;t, devait rester moins longtemps que les
+autres prisonni&egrave;res sous cette bienfaisante impression.</p>
+
+<p>Si l'on s'&eacute;tonne d'entendre et de voir Fleur-de-Marie, nagu&egrave;re si
+passivement, si douloureusement r&eacute;sign&eacute;e, agir, parler avec courage et
+autorit&eacute;, c'est que les nobles enseignements qu'elle avait re&ccedil;us pendant
+son s&eacute;jour &agrave; la ferme de Bouqueval avaient rapidement d&eacute;velopp&eacute; les
+rares qualit&eacute;s de cette nature excellente.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un pass&eacute;
+irr&eacute;parable, et qu'on ne se r&eacute;habilitait qu'en faisant le bien ou en
+l'inspirant.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit: la Louve s'&eacute;tait assise sur un banc de bois &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+la Goualeuse.</p>
+
+<p>Le rapprochement de ces deux jeunes filles offrait un singulier
+contraste.</p>
+
+<p>Les p&acirc;les rayons d'un soleil d'hiver les &eacute;clairaient; le ciel pur se
+pommelait &ccedil;&agrave; et l&agrave; de petites nu&eacute;es blanches et floconneuses; quelques
+oiseaux, &eacute;gay&eacute;s par la ti&eacute;deur de la temp&eacute;rature, gazouillaient dans les
+branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois
+moineaux plus effront&eacute;s que les autres venaient boire et se baigner dans
+un petit ruisseau o&ugrave; s'&eacute;coulait le trop-plein du bassin; les mousses
+vertes veloutaient les rev&ecirc;tements de pierre des margelles; entre leurs
+assises disjointes poussaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques touffes d'herbe et de
+plantes pari&eacute;taires &eacute;pargn&eacute;es par la gel&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette description d'un bassin de prison semblera pu&eacute;rile, mais
+Fleur-de-Marie ne perdait pas un de ces d&eacute;tails; les yeux tristement
+fix&eacute;s sur ce petit coin de verdure et sur cette eau limpide o&ugrave; se
+r&eacute;fl&eacute;chissait la blancheur mobile des nu&eacute;es courant sur l'azur du ciel,
+o&ugrave; se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un beau
+soleil, elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature
+qu'elle aimait, qu'elle admirait si po&eacute;tiquement, et dont elle &eacute;tait
+encore priv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse &agrave; sa compagne, qui,
+assise aupr&egrave;s d'elle, restait sombre et silencieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que nous ayons une explication, s'&eacute;cria durement la Louve; &ccedil;a
+ne peut pas durer ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, la Louve.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, dans la cour, &agrave; propos de Mont-Saint-Jean, je m'&eacute;tais
+dit: &laquo;Je ne veux plus c&eacute;der &agrave; la Goualeuse&raquo;, et pourtant je viens encore
+de vous c&eacute;der...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous dis que &ccedil;a ne peut pas durer...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous contre moi, la Louve?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai... que je ne suis plus la m&ecirc;me depuis votre arriv&eacute;e ici, non, je
+n'ai plus ni c&oelig;ur, ni force, ni hardiesse...</p>
+
+<p>Puis, s'interrompant, la Louve releva tout &agrave; coup la manche de sa robe,
+et, montrant &agrave; la Goualeuse son bras blanc, nerveux et couvert d'un
+duvet noir, elle lui fit remarquer, sur la partie ant&eacute;rieure de ce bras,
+un tatouage ind&eacute;l&eacute;bile repr&eacute;sentant un poignard bleu &agrave; demi enfonc&eacute; dans
+un c&oelig;ur rouge; au-dessous de cet embl&egrave;me on lisait ces mots:</p>
+
+<p class="center">
+<i>Mort aux l&acirc;ches!</i><br />
+<i>Martial.</i><br />
+<i>P. L. V. (pour la vie).</i><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous cela? s'&eacute;cria la Louve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en
+d&eacute;tournant la vue.</p>
+
+<p>&mdash;Quand Martial, mon amant, m'a &eacute;crit, avec une aiguille rougie au feu,
+ces mots sur le bras: Mort aux l&acirc;ches! il me croyait brave; s'il savait
+ma conduite depuis trois jours, il me planterait son couteau dans le
+corps comme ce poignard est plant&eacute; dans ce c&oelig;ur... et il aurait raison,
+car il a &eacute;crit l&agrave;: Mort aux l&acirc;ches! et je suis l&acirc;che.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait de l&acirc;che?</p>
+
+<p>&mdash;Tout...</p>
+
+<p>&mdash;Regrettez-vous votre bonne pens&eacute;e de tout &agrave; l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne vous crois pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que je la regrette, moi, car c'est encore une preuve de ce
+que vous pouvez sur nous toutes. Est-ce que vous n'avez pas entendu
+Mont-Saint-Jean quand elle &eacute;tait &agrave; genoux... &agrave; vous remercier?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit, en parlant de nous, que &laquo;d'un rien vous nous tourniez de
+mal &agrave; bien&raquo;. Je l'aurais &eacute;trangl&eacute;e quand elle a dit &ccedil;a... car, pour
+notre honte... c'&eacute;tait vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez
+du blanc au noir: on vous &eacute;coute, on se laisse aller &agrave; ses premiers
+mouvements... et on est votre dupe, comme tout &agrave; l'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Ma dupe... pour avoir secouru g&eacute;n&eacute;reusement cette pauvre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de tout &ccedil;a, s'&eacute;cria la Louve avec col&egrave;re, je n'ai
+jusqu'ici courb&eacute; la t&ecirc;te devant personne... La Louve est mon nom, et je
+suis bien nomm&eacute;e... plus d'une femme porte mes marques... plus d'un
+homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me
+mettra sous ses pieds...</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez
+d'abord par m'offenser...</p>
+
+<p>&mdash;Vous offenser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous demandez qui veut votre pain... la premi&egrave;re, je r&eacute;ponds:
+&laquo;Moi!...&raquo; Mont-Saint-Jean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui
+donnez la pr&eacute;f&eacute;rence... Furieuse de cela, je m'&eacute;lance sur vous, mon
+couteau lev&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous dis: &laquo;Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop
+souffrir...&raquo;, reprit la Goualeuse... voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout?... oui, voil&agrave; tout!... Et pourtant ces seuls mots-l&agrave; m'ont
+fait tomber mon couteau des mains... m'ont fait vous demander pardon...
+&agrave; vous qui m'aviez offens&eacute;e... Est-ce que c'est naturel?... Tenez, quand
+je reviens dans mon bon sens, je me fais piti&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me... Et le soir
+de votre arriv&eacute;e ici, lorsque vous vous &ecirc;tes mise &agrave; genoux pour votre
+pri&egrave;re, pourquoi, au lieu de me moquer de vous, et d'ameuter tout le
+dortoir, pourquoi ai-je dit: &laquo;Faut la laisser tranquille... Elle prie,
+c'est qu'elle en a le droit...&raquo; Et le lendemain, pourquoi, moi et les
+autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... la Louve.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! reprit cette violente cr&eacute;ature avec ironie, vous ne le savez
+pas! C'est sans doute, comme nous l'avons dit quelquefois en
+plaisantant, que vous &ecirc;tes d'une autre esp&egrave;ce que nous. Vous croyez
+peut-&ecirc;tre cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai jamais dit que je le croyais.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne le dites pas... mais vous faites tout comme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, &eacute;coutez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, &ccedil;a m'a &eacute;t&eacute; trop mauvais de vous &eacute;couter... de vous regarder.
+Jusqu'ici je n'avais jamais envi&eacute; personne; eh bien! deux ou trois fois
+je me suis surprise... faut-il &ecirc;tre b&ecirc;te et l&acirc;che!... je me suis
+surprise &agrave; envier votre figure de sainte Vierge, votre air doux et
+triste... Oui, j'ai envi&eacute; jusqu'&agrave; vos cheveux blonds et &agrave; vos yeux
+bleus, moi qui ai toujours d&eacute;test&eacute; les blondes, vu que je suis brune...
+Vouloir vous ressembler... moi, la Louve!... moi!... Il y a huit jours,
+j'aurais marqu&eacute; celui qui m'aurait dit &ccedil;a... Ce n'est pourtant pas votre
+sort qui peut tenter; vous &ecirc;tes chagrine comme une Madeleine. Est-ce
+naturel, dites?</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous
+cause?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec votre air de ne pas y
+toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je le sais, moi? C'est justement parce que je ne comprends
+rien &agrave; tout cela que je me d&eacute;fie de vous. Il y a autre chose: jusqu'ici
+j'avais &eacute;t&eacute; toujours gaie ou col&egrave;re... mais jamais songeuse... et vous
+m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mots que vous dites qui, malgr&eacute;
+moi, m'ont remu&eacute; le c&oelig;ur et m'ont fait songer &agrave; toutes sortes de choses
+tristes.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis f&acirc;ch&eacute;e de vous avoir peut-&ecirc;tre attrist&eacute;e, la Louve... mais je
+ne me souviens pas de vous avoir dit...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, s'&eacute;cria la Louve en interrompant sa compagne avec une
+impatience courrouc&eacute;e, ce que vous faites est quelquefois aussi &eacute;mouvant
+que ce que vous dites!... Vous &ecirc;tes si maligne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous f&acirc;chez pas, la Louve... expliquez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Hier, dans l'atelier de travail, je vous voyais bien... vous aviez la
+t&ecirc;te et les yeux baiss&eacute;s sur l'ouvrage que vous cousiez; une grosse
+larme est tomb&eacute;e sur votre main... Vous l'avez regard&eacute;e pendant une
+minute... et puis vous avez port&eacute; votre main &agrave; vos l&egrave;vres, comme pour la
+baiser et l'essuyer, cette larme; est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'a l'air de rien... mais dans cet instant-l&agrave; vous aviez l'air si
+malheureux, si malheureux, que je me suis sentie tout &eacute;c&oelig;ur&eacute;e, toute
+sens dessus dessous... Dites donc, est-ce que vous croyez que c'est
+amusant? Comment! j'ai toujours &eacute;t&eacute; dure comme roc pour ce qui me
+touche... personne ne peut se vanter de m'avoir vue pleurer... et il
+faut qu'en regardant seulement votre petite frimousse je me sente des
+l&acirc;chet&eacute;s plein le c&oelig;ur!... Oui, car tout &ccedil;a c'est des pures l&acirc;chet&eacute;s;
+et la preuve, c'est que depuis trois jours je n'ai pas os&eacute; &eacute;crire &agrave;
+Martial, mon amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre
+fr&eacute;quentation m'affadit le caract&egrave;re, il faut que &ccedil;a finisse... j'en ai
+assez; &ccedil;a tournerait mal... je m'entends... Je veux rester comme je
+suis... et ne pas me faire moquer de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi se moquerait-on de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! parce qu'on me verrait faire la bonne et la b&ecirc;te, moi qui
+faisais trembler tout le monde ici! Non, non; j'ai vingt ans, je suis
+aussi belle que vous dans mon genre, je suis m&eacute;chante... on me craint,
+c'est ce que je veux... Je me moque du reste... Cr&egrave;ve qui dit le
+contraire!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes f&acirc;ch&eacute;e contre moi, la Louve?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous &ecirc;tes pour moi une mauvaise connaissance; si &ccedil;a continuait,
+dans quinze jours, au lieu de m'appeler la Louve, on m'appellerait... la
+Brebis. Merci!... &ccedil;a n'est pas moi qu'on ch&acirc;trera jamais comme &ccedil;a...
+Martial me tuerait... Finalement, je ne veux plus vous fr&eacute;quenter; pour
+me s&eacute;parer tout &agrave; fait de vous, je vais demander &agrave; &ecirc;tre chang&eacute;e de
+salle; si on me refuse, je ferai un mauvais coup pour me remettre en
+haleine et pour qu'on m'envoie au cachot jusqu'&agrave; ma sortie... Voil&agrave; ce
+que j'avais &agrave; vous dire, la Goualeuse.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie comprit que sa compagne, dont le c&oelig;ur n'&eacute;tait pas
+compl&egrave;tement vici&eacute;, se d&eacute;battait, pour ainsi dire, contre de meilleures
+tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient &eacute;t&eacute;
+&eacute;veill&eacute;es chez la Louve par la sympathie, par l'int&eacute;r&ecirc;t involontaire que
+lui inspirait Fleur-de-Marie. Heureusement pour l'humanit&eacute;, de rares
+mais &eacute;clatants exemples prouvent, nous le r&eacute;p&eacute;tons, qu'il est des &acirc;mes
+d'&eacute;lite, dou&eacute;es, presque &agrave; leur insu, d'une telle puissance d'attraction
+qu'elles forcent les &ecirc;tres les plus r&eacute;fractaires &agrave; entrer dans leur
+sph&egrave;re et &agrave; tendre plus ou moins &agrave; s'assimiler &agrave; elles.</p>
+
+<p>Les r&eacute;sultats prodigieux de certaines missions, de certains apostolats,
+ne s'expliquent pas autrement...</p>
+
+<p>Dans un cercle infiniment born&eacute;, telle &eacute;tait la nature des rapports de
+Fleur-de-Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiction
+singuli&egrave;re, ou plut&ocirc;t par une cons&eacute;quence de son caract&egrave;re intraitable
+et pervers, se d&eacute;fendait de tout son pouvoir contre la salutaire
+influence qui la gagnait... de m&ecirc;me que les caract&egrave;res honn&ecirc;tes luttent
+&eacute;nergiquement contre les influences mauvaises.</p>
+
+<p>Si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne
+s'&eacute;tonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa
+r&eacute;putation de cr&eacute;ature indomptable et redout&eacute;e, et pour ne pas devenir
+de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.</p>
+
+<p>Pourtant ces h&eacute;sitations, ces col&egrave;res, ces combats, m&ecirc;l&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; de
+quelques &eacute;lans g&eacute;n&eacute;reux, r&eacute;v&eacute;laient chez cette malheureuse des sympt&ocirc;mes
+trop favorables et trop significatifs pour que Fleur-de-Marie abandonn&acirc;t
+l'espoir qu'elle avait un moment con&ccedil;u.</p>
+
+<p>Oui, pressentant que la Louve n'&eacute;tait pas absolument perdue, elle aurait
+voulu la sauver comme on l'avait sauv&eacute;e elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;La meilleure mani&egrave;re de prouver ma reconnaissance &agrave; mon bienfaiteur,
+pensait la Goualeuse, c'est de donner &agrave; d'autres, qui peuvent encore les
+entendre, les nobles conseils qu'il m'a donn&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Prenant timidement la main de sa compagne, qui la regardait avec une
+sombre d&eacute;fiance, Fleur-de-Marie lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, la Louve... que vous vous int&eacute;ressez &agrave; moi... non pas
+parce que vous &ecirc;tes l&acirc;che, mais parce que vous &ecirc;tes g&eacute;n&eacute;reuse. Les
+braves c&oelig;urs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a ni g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; ni courage l&agrave;-dedans, dit brutalement la Louve;
+c'est de la l&acirc;chet&eacute;... D'ailleurs, je ne veux pas que vous me disiez que
+je me suis attendrie... &ccedil;a n'est pas vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le dirai plus, la Louve; mais puisque vous m'avez t&eacute;moign&eacute; de
+l'int&eacute;r&ecirc;t... vous me laisserez vous en &ecirc;tre reconnaissante, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que
+vous... ou seule au cachot, et bient&ocirc;t je serai dehors, Dieu merci!</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; irez-vous en sortant d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... chez moi, donc, rue Pierre-Lescot. Je suis dans mes meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Et Martial... dit la Goualeuse, qui esp&eacute;rait continuer l'entretien en
+parlant &agrave; la Louve d'un objet int&eacute;ressant pour elle, et Martial, vous
+serez bien contente de le revoir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oh, oui!... r&eacute;pondit-elle avec un accent passionn&eacute;. Quand j'ai
+&eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;e, il relevait de maladie... une fi&egrave;vre qu'il avait eue parce
+qu'il demeure toujours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sept
+nuits, je ne l'ai pas quitt&eacute; d'une minute, j'ai vendu la moiti&eacute; de mon
+bazar pour payer le m&eacute;decin, les drogues, tout... Je peux m'en vanter,
+et je m'en vante... si mon homme vit, c'est &agrave; moi qu'il le doit... J'ai
+encore hier fait br&ucirc;ler un cierge pour lui... C'est des b&ecirc;tises... mais
+c'est &eacute;gal, on a vu quelquefois de tr&egrave;s-bons effets de &ccedil;a pour la
+convalescence...</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; est-il maintenant? Que fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il demeure toujours pr&egrave;s du pont d'Asni&egrave;res, sur le bord de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Sur le bord de l'eau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est &eacute;tabli l&agrave;, avec sa famille, dans une maison isol&eacute;e. Il est
+toujours en guerre avec les gardes-p&ecirc;che, et une fois qu'il est dans son
+bateau, avec son fusil &agrave; deux coups, il ne ferait pas bon l'approcher,
+allez! dit orgueilleusement la Louve.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc son &eacute;tat?</p>
+
+<p>&mdash;Il p&ecirc;che en fraude, la nuit; et puis, comme il est brave comme un
+lion, quand un poltron veut faire chercher querelle &agrave; un autre, il s'en
+charge, lui... Son p&egrave;re a eu des malheurs avec la justice. Il a encore
+sa m&egrave;re, deux s&oelig;urs et un fr&egrave;re... Autant vaudrait pour lui... ne pas
+l'avoir, ce fr&egrave;re-l&agrave;, car c'est un sc&eacute;l&eacute;rat qui se fera guillotiner un
+jour ou l'autre... ses s&oelig;urs aussi... Enfin, n'importe, c'est &agrave; eux
+leur cou.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; l'avez-vous connu, Martial?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Paris. Il avait voulu apprendre l'&eacute;tat de serrurier... un bel &eacute;tat,
+toujours du fer rouge et du feu autour de soi... du danger, quoi!... &ccedil;a
+lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise t&ecirc;te, &ccedil;a n'a pas pu
+marcher avec ses bourgeois; alors il s'en est retourn&eacute; aupr&egrave;s de ses
+parents, et il s'est mis &agrave; marauder sur la rivi&egrave;re. Il vient me voir &agrave;
+Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir &agrave; Asni&egrave;res: c'est tout
+pr&egrave;s: &ccedil;a serait plus loin que j'irais tout de m&ecirc;me, quand &ccedil;a serait sur
+les genoux et sur les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez bien heureuse d'aller &agrave; la campagne... vous la Louve! dit
+la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, &agrave; vous
+promener dans les champs.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais bien mieux me promener dans les bois, dans les grandes
+for&ecirc;ts, avec mon homme.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les for&ecirc;ts?... Vous n'auriez pas peur?</p>
+
+<p>&mdash;Peur? ah! bien oui, peur! Est-ce qu'une louve a peur? Plus la for&ecirc;t
+serait d&eacute;serte et &eacute;paisse, plus j'aimerais &ccedil;a. Une hutte isol&eacute;e o&ugrave;
+j'habiterais avec Martial, qui serait braconnier; aller avec lui la nuit
+tendre des pi&egrave;ges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous
+arr&ecirc;ter, leur tirer des coups de fusils, nous deux mon homme, en nous
+cachant dans les broussailles, ah! dame... c'est &ccedil;a qui serait bon!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc d&eacute;j&agrave; habit&eacute; des bois, la Louve?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a donc donn&eacute; ces id&eacute;es-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait braconnier dans la for&ecirc;t de Rambouillet. Il y a un an, il a
+<i>cens&eacute;</i> tirer sur un garde qui avait tir&eacute; sur lui... gueux de garde!
+Enfin &ccedil;a n'a pas &eacute;t&eacute; prouv&eacute; en justice, mais Martial a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de
+quitter le pays... Alors il est venu &agrave; Paris pour apprendre l'&eacute;tat de
+serrurier: c'est l&agrave; o&ugrave; je l'ai connu. Comme il &eacute;tait trop mauvaise t&ecirc;te
+pour s'arranger avec son bourgeois, il a mieux aim&eacute; retourner &agrave; Asni&egrave;res
+pr&egrave;s de ses parents, et marauder sur la rivi&egrave;re; c'est moins
+assujettissant... Mais il regrette toujours les bois; il y retournera un
+jour ou l'autre. &Agrave; force de me parler du braconnage et des for&ecirc;ts, il
+m'a fourr&eacute; ces id&eacute;es-l&agrave; dans la t&ecirc;te... et maintenant il me semble que
+je suis n&eacute;e pour &ccedil;a. Mais c'est toujours de m&ecirc;me... ce que veut votre
+homme, vous le voulez... Si Martial avait &eacute;t&eacute; voleur... j'aurais &eacute;t&eacute;
+voleuse... Quand on a un homme, c'est pour &ecirc;tre comme son homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos parents, la Louve, o&ugrave; sont-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais, moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que vous ne les avez vus?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais seulement pas s'ils sont morts ou en vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ils &eacute;taient donc m&eacute;chants pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ni bons ni m&eacute;chants: j'avais, je crois bien, onze ans quand ma m&egrave;re
+s'en est all&eacute;e d'un c&ocirc;t&eacute; avec un soldat. Mon p&egrave;re, qui &eacute;tait journalier,
+a amen&eacute; dans notre grenier une ma&icirc;tresse &agrave; lui, avec deux gar&ccedil;ons
+qu'elle avait, un de six ans et un de mon &acirc;ge. Elle &eacute;tait marchande de
+pommes &agrave; la brouette. &Ccedil;a n'a pas &eacute;t&eacute; trop mal dans les commencements;
+mais ensuite, pendant qu'elle &eacute;tait &agrave; sa charret&eacute;e, il venait chez nous
+une &eacute;caill&egrave;re avec qui mon p&egrave;re faisait des traits &agrave; l'autre... qui l'a
+su. Depuis ce temps-l&agrave;, il y avait presque tous les soirs &agrave; la maison
+des batteries si enrag&eacute;es que &ccedil;a nous en donnait la petite mort, &agrave; moi
+et aux deux gar&ccedil;ons avec qui je couchais; car notre logement n'avait
+qu'une pi&egrave;ce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la m&ecirc;me
+chambre que mon p&egrave;re et sa ma&icirc;tresse. Un jour, c'&eacute;tait justement le jour
+de sa f&ecirc;te, &agrave; elle, la Sainte-Madeleine, voil&agrave;-t-il pas qu'elle lui
+reproche de ne pas lui avoir souhait&eacute; sa f&ecirc;te! De raisons en raisons,
+mon p&egrave;re a fini par lui fendre la t&ecirc;te d'un coup de manche &agrave; balai. J'ai
+joliment cru que c'&eacute;tait fini. Elle est tomb&eacute;e comme un plomb, la m&egrave;re
+Madeleine mais elle avait la vie dure et la t&ecirc;te aussi. Apr&egrave;s &ccedil;a, elle
+le rendait bien &agrave; mon p&egrave;re; une fois, elle l'a mordu si fort &agrave; la main
+que le morceau lui est rest&eacute; dans les dents. Faut dire que ces
+massacres-l&agrave;, c'&eacute;tait comme qui dirait les jours des grandes eaux &agrave;
+Versailles; les jours ouvrables, les batteries &eacute;taient moins voyantes;
+il y avait des bleus, mais pas de rouge...</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme &eacute;tait m&eacute;chante pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;La m&egrave;re Madeleine? Non, au contraire, elle n'&eacute;tait que vive; sauf &ccedil;a
+une brave femme... Mais &agrave; la fin mon p&egrave;re en a eu assez; il lui a
+abandonn&eacute; le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus
+revenu. Il &eacute;tait bourguignon, faut croire qu'il sera retourn&eacute; au pays.
+Alors j'avais quinze ou seize ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous &ecirc;tes rest&eacute;e avec l'ancienne ma&icirc;tresse de votre p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-ce que je serais all&eacute;e? Alors elle s'est mise avec un couvreur
+qui est venu habiter chez nous. Des deux gar&ccedil;ons de la m&egrave;re Madeleine,
+il y en a un, le plus grand, qui s'est noy&eacute; &agrave; l'&icirc;le des Cygnes; l'autre
+est entr&eacute; en apprentissage chez un menuisier.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faisiez-vous chez cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Je tirais sa charrette avec elle, je faisais la soupe, j'allais porter
+&agrave; manger &agrave; son homme, et quand il rentrait gris, ce qui lui arrivait
+plus souvent qu'&agrave; son tour, j'aidais la m&egrave;re Madeleine &agrave; le rouer de
+coups pour en avoir la paix, car nous habitions toujours la m&ecirc;me
+chambre. Il &eacute;tait m&eacute;chant comme un &acirc;ne rouge quand il &eacute;tait dans le vin,
+il voulait tout tuer. Une fois, si nous ne lui avions pas arrach&eacute; sa
+hachette, il nous aurait assassin&eacute;es toutes les deux. La m&egrave;re Madeleine
+a eu pour sa part un coup sur l'&eacute;paule qui a saign&eacute; comme une vraie
+boucherie.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment &ecirc;tes-vous devenue... ce que nous sommes? dit Fleur-de-Marie
+en h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de la Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noy&eacute; &agrave;
+l'&icirc;le des Cygnes, avait &eacute;t&eacute;... avec moi... &agrave; peu pr&egrave;s depuis le temps
+que lui, sa m&egrave;re et son fr&egrave;re &eacute;taient venu loger chez nous, quand nous
+&eacute;tions deux enfants... quoi!... Apr&egrave;s lui le couvreur, &ccedil;a m'est &eacute;gal;
+mais j'avais peur d'&ecirc;tre mise &agrave; la porte par la m&egrave;re Madeleine, si elle
+s'apercevait de quelque chose. &Ccedil;a est arriv&eacute;; comme elle &eacute;tait bonne
+femme, elle m'a dit: &laquo;Puisque c'est ainsi, tu as seize ans, tu n'es
+propre &agrave; rien, tu es trop mauvaise t&ecirc;te pour te mettre en place ou pour
+apprendre un &eacute;tat; tu vas venir avec moi te faire inscrire &agrave; la police;
+&agrave; d&eacute;faut de tes parents, je r&eacute;pondrai de toi, &ccedil;a te fera toujours un
+sort autoris&eacute; par le gouvernement; t'auras rien &agrave; faire qu'&agrave; nocer; je
+serai tranquille sur toi, et tu ne seras plus &agrave; charge. Qu'est-ce que tu
+dis de cela, ma fille?&mdash;Ma foi, au fait, vous avez raison, que je lui ai
+r&eacute;pondu, je n'avais pas song&eacute; &agrave; &ccedil;a.&raquo; Nous avons &eacute;t&eacute; au bureau des
+m&oelig;urs, elle m'a recommand&eacute;e dans une maison et c'est depuis ce temps-l&agrave;
+que je suis inscrite. J'ai revu la m&egrave;re Madeleine, il y a de &ccedil;a un an;
+j'&eacute;tais &agrave; boire avec mon homme, nous l'avons invit&eacute;e; elle nous a dit
+que le couvreur &eacute;tait aux gal&egrave;res. Depuis je ne l'ai pas rencontr&eacute;e,
+elle; je ne sais plus qui, derni&egrave;rement, soutenait qu'elle avait &eacute;t&eacute;
+apport&eacute;e &agrave; la morgue il y a trois mois. Si &ccedil;a est, ma foi, tant pis! car
+c'&eacute;tait une brave femme, la m&egrave;re Madeleine, elle avait le c&oelig;ur sur la
+main, et pas plus de fiel qu'un pigeon.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, quoique plong&eacute;e jeune, dans une atmosph&egrave;re de
+corruption, avait depuis respir&eacute; un air si pur qu'elle &eacute;prouva une
+oppression douloureuse &agrave; l'horrible r&eacute;cit de la Louve.</p>
+
+<p>Et si nous avons eu le triste courage de le faire, ce r&eacute;cit, c'est qu'il
+faut bien qu'on sache que, si hideux qu'il soit, il est encore mille
+fois au-dessous d'innombrables r&eacute;alit&eacute;s.</p>
+
+<p>Oui, l'ignorance et la mis&egrave;re conduisent souvent les classes pauvres &agrave;
+ces effrayantes d&eacute;gradations humaines et sociales.</p>
+
+<p>Oui, il est une foule de tani&egrave;res o&ugrave; enfants et adultes, filles et
+gar&ccedil;ons, l&eacute;gitimes ou b&acirc;tards, gisant p&ecirc;le-m&ecirc;le sur la m&ecirc;me paillasse
+comme des b&ecirc;tes dans la m&ecirc;me liti&egrave;re, ont continuellement sous les yeux
+d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de d&eacute;bauches et de
+meurtres.</p>
+
+<p>Oui, et trop fr&eacute;quemment encore, l'inceste vient ajouter une horreur de
+plus &agrave; ces horreurs.</p>
+
+<p>Les riches peuvent entourer leurs vices d'ombre et de myst&egrave;re, et
+respecter la saintet&eacute; du foyer domestique.</p>
+
+<p>Mais les artisans les plus honn&ecirc;tes, occupant presque toujours une seule
+chambre avec leur famille, sont forc&eacute;s, faute de lits et d'espace, de
+faire coucher leurs enfants ensemble fr&egrave;res et s&oelig;urs, &agrave; quelques pas
+d'eux, maris et femmes.</p>
+
+<p>Si l'on fr&eacute;mit d&eacute;j&agrave; des fatales cons&eacute;quences de telles n&eacute;cessit&eacute;s,
+presque toujours in&eacute;vitablement impos&eacute;es aux artisans pauvres, mais
+probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans d&eacute;prav&eacute;s par
+l'ignorance ou par l'inconduite?</p>
+
+<p>Quels &eacute;pouvantables exemples ne donneront-ils pas &agrave; de malheureux
+enfants abandonn&eacute;s, ou plut&ocirc;t excit&eacute;s, d&egrave;s leur plus tendre jeunesse, &agrave;
+tous les penchants brutaux, &agrave; toutes les passions animales! Auront-ils
+seulement l'id&eacute;e du devoir, de l'honn&ecirc;tet&eacute;, de la pudeur?</p>
+
+<p>Ne seront-ils pas aussi &eacute;trangers aux lois sociales que les sauvages du
+nouveau monde?</p>
+
+<p>Pauvres cr&eacute;atures corrompues en naissant, qui, dans les prisons o&ugrave; les
+conduisent souvent le vagabondage et le d&eacute;laissement, sont d&eacute;j&agrave; fl&eacute;tries
+par cette grossi&egrave;re et terrible m&eacute;taphore:</p>
+
+<p>&laquo;Graines de bagne!!!&raquo;</p>
+
+<p>Et la m&eacute;taphore a raison.</p>
+
+<p>Cette sinistre pr&eacute;diction s'accomplit presque toujours: gal&egrave;res ou
+lupanar, chaque sexe a son avenir.</p>
+
+<p>Nous ne voulons justifier ici aucun d&eacute;bordement.</p>
+
+<p>Que l'on compare seulement la d&eacute;gradation volontaire d'une femme
+pieusement &eacute;lev&eacute;e au sein d'une famille ais&eacute;e, qui ne lui aurait donn&eacute;
+que de nobles exemples; que l'on compare, disons-nous, cette d&eacute;gradation
+&agrave; celle de la Louve, cr&eacute;ature pour ainsi dire &eacute;lev&eacute;e dans le vice, par
+le vice et pour le vice, &agrave; qui l'on montre, non sans raison, la
+prostitution comme un &eacute;tat prot&eacute;g&eacute; par le gouvernement!</p>
+
+<p>Ce qui est vrai.</p>
+
+<p>Il y a un bureau o&ugrave; cela s'enregistre, se certifie et se paraphe.</p>
+
+<p>Un bureau o&ugrave; souvent la m&egrave;re vient autoriser la prostitution de sa
+fille; le mari, la prostitution de sa femme.</p>
+
+<p>Cet endroit s'appelle le &laquo;bureau des m&oelig;urs&raquo;!!!</p>
+
+<p>Ne faut-il pas qu'une soci&eacute;t&eacute; ait un vice d'organisation bien profond,
+bien incurable, &agrave; l'endroit des lois qui r&eacute;gissent la condition de
+l'homme et de la femme, pour que le pouvoir&mdash;le pouvoir... cette grave
+et morale abstraction&mdash;soit oblig&eacute; non-seulement de tol&eacute;rer, mais de
+r&eacute;glementer, mais de l&eacute;galiser, mais de prot&eacute;ger, pour la rendre moins
+dangereuse, cette vente du corps et de l'&acirc;me, qui, multipli&eacute;e par les
+app&eacute;tits effr&eacute;n&eacute;s d'une population immense, atteint chaque jour &agrave; un
+chiffre presque incommensurable!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Ch&acirc;teaux en Espagne</a></h3>
+
+
+<p>La Goualeuse, surmontant l'&eacute;motion que lui avait caus&eacute; la triste
+confession de sa compagne, lui dit timidement:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi sans vous f&acirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dites, j'esp&egrave;re que j'ai assez bavard&eacute;; mais au fait c'est
+&eacute;gal, puisque c'est la derni&egrave;re fois que nous causons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous heureuse, la Louve?</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;De la vie que vous menez?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, &agrave; Saint-Lazare?</p>
+
+<p>&mdash;Non, chez vous, quand vous &ecirc;tes libre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voudriez pas changer votre sort contre un autre?</p>
+
+<p>&mdash;Contre quel sort? Il n'y a pas d'autre sort pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie, apr&egrave;s un moment de
+silence, est-ce que vous n'aimez pas &agrave; faire quelquefois des ch&acirc;teaux en
+Espagne? C'est si amusant en prison!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de quoi, des ch&acirc;teaux en Espagne?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de Martial.</p>
+
+<p>&mdash;De mon homme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en ai jamais fait.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi en faire un pour vous et pour Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! &agrave; quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; passer le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyons ce ch&acirc;teau en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il en arrive quelquefois
+vous fasse rencontrer une personne qui vous dise: &laquo;Abandonn&eacute;e de votre
+p&egrave;re et de votre m&egrave;re, votre enfance a &eacute;t&eacute; entour&eacute;e de si mauvais
+exemples qu'il faut vous plaindre autant que vous bl&acirc;mer d'&ecirc;tre
+devenue...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;D'&ecirc;tre devenue quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous et moi nous sommes devenues, r&eacute;pondit la Goualeuse d'une
+voix douce; et elle continua: Supposez que cette personne vous dise
+encore: &laquo;Vous aimez Martial, il vous aime; vous et lui, quittez une vie
+mauvaise; au lieu d'&ecirc;tre sa ma&icirc;tresse, soyez sa femme.&raquo;</p>
+
+<p>La Louve haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Except&eacute; le braconnage, il n'a commis, n'est-ce pas, aucune autre
+action coupable?</p>
+
+<p>&mdash;Non... il est braconnier sur la rivi&egrave;re comme il l'&eacute;tait dans les
+bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sont pas comme
+le gibier, &agrave; qui peut les prendre? O&ugrave; donc est la marque de leur
+propri&eacute;taire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! supposez qu'ayant renonc&eacute; &agrave; son dangereux m&eacute;tier de maraudeur
+de rivi&egrave;re, il veuille devenir tout &agrave; fait honn&ecirc;te; supposez qu'il
+inspire, par la franchise de ses bonnes r&eacute;solutions, assez de confiance
+&agrave; un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de
+garde-chasse, par exemple, &agrave; lui qui &eacute;tait braconnier, &ccedil;a serait dans
+ses go&ucirc;ts, j'esp&egrave;re; c'est le m&ecirc;me &eacute;tat, mais en bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui, c'est toujours vivre dans les bois.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement on ne lui donnerait cette place qu'&agrave; la condition qu'il vous
+&eacute;pouserait et qu'il vous emm&egrave;nerait avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;M'en aller avec Martial!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiter ensemble au fond
+des for&ecirc;ts! N'aimeriez-vous pas mieux, au lieu d'une mauvaise hutte de
+braconnier, o&ugrave; vous vous cacheriez tous deux comme des coupables, avoir
+une honn&ecirc;te petite chaumi&egrave;re dont vous seriez la m&eacute;nag&egrave;re active et
+laborieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous moquez de moi! Est-ce que c'est possible?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? Le hasard! D'ailleurs c'est toujours un ch&acirc;teau en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comme &ccedil;a, &agrave; la bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, la Louve, il me semble d&eacute;j&agrave; vous voir &eacute;tablie dans votre
+maisonnette, en pleine for&ecirc;t, avec votre mari et deux ou trois enfants.
+Des enfants! quel bonheur, n'est-ce pas!</p>
+
+<p>&mdash;Des enfants de mon homme? s'&eacute;cria la Louve avec une passion farouche;
+oh! oui, ils seraient fi&egrave;rement aim&eacute;s, ceux-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils vous tiendraient compagnie dans votre solitude! Puis, quand
+ils seraient un peu grands, ils commenceraient &agrave; vous rendre bien des
+services; les plus petits ramasseraient des branches mortes pour votre
+chauffage; le plus grand irait dans les herbes de la for&ecirc;t faire p&acirc;turer
+une vache ou deux qu'on vous donnerait pour r&eacute;compenser votre mari de
+son activit&eacute;; car ayant &eacute;t&eacute; braconnier, il n'en serait que meilleur
+garde-chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait... c'est vrai. Tiens, c'est amusant, ces ch&acirc;teaux en Espagne.
+Dites-m'en donc encore, la Goualeuse!</p>
+
+<p>&mdash;On serait tr&egrave;s-content de votre mari... vous auriez de son ma&icirc;tre
+quelques douceurs... une basse-cour, un jardin; mais, dame! aussi, il
+vous faudrait courageusement travailler, la Louve! et cela du matin au
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si ce n'&eacute;tait que &ccedil;a, une fois aupr&egrave;s de mon homme, l'ouvrage ne
+me ferait pas peur, &agrave; moi... j'ai de bons bras...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous auriez de quoi les occuper, je vous en r&eacute;ponds... Il y a tant
+&agrave; faire!... tant &agrave; faire!... C'est l'&eacute;table &agrave; soigner, les repas &agrave;
+pr&eacute;parer, les habits de la famille &agrave; raccommoder; c'est un jour le
+blanchissage, un autre jour le pain &agrave; cuire, ou bien encore la maison &agrave;
+nettoyer du haut en bas, pour que les autres gardes de la for&ecirc;t disent:
+&laquo;Oh! il n'y a pas une m&eacute;nag&egrave;re comme la femme &agrave; Martial; de la cave au
+grenier sa maison est un miracle de propret&eacute;... et des enfants toujours
+si bien soign&eacute;s! C'est qu'aussi elle est fi&egrave;rement laborieuse, M<sup>me</sup>
+Martial...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, la Goualeuse, c'est vrai, je m'appellerais M<sup>me</sup> Martial...
+reprit la Louve avec une sorte d'orgueil; M<sup>me</sup> Martial!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui vaudrait mieux que de vous appeler la Louve, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r, j'aimerais mieux le nom de mon homme que le nom d'une
+b&ecirc;te... Mais, bah!... bah!... louve je suis n&eacute;e... louve je mourrai...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?... qui sait?... Ne pas reculer devant une vie bien dure,
+mais honn&ecirc;te, &ccedil;a porte bonheur... Ainsi, le travail ne vous effrayerait
+pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour &ccedil;a non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre mioches &agrave;
+soigner qui m'embarrasseraient, allez!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos;
+l'hiver, &agrave; la veill&eacute;e, pendant que les enfants dorment, et que votre
+mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens...
+&eacute;coutez donc, vous pouvez prendre un peu de bon temps.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! du bon temps... rester les bras crois&eacute;s! ma foi non;
+j'aimerais mieux raccommoder le linge de la famille, le soir, au coin du
+feu; &ccedil;a n'est pas d&eacute;j&agrave; si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts!</p>
+
+<p>Aux paroles de Fleur-de-Marie, la Louve oubliait de plus en plus le
+pr&eacute;sent pour ces r&ecirc;ves d'avenir... aussi vivement int&eacute;ress&eacute;e que
+pr&eacute;c&eacute;demment la Goualeuse, lorsque Rodolphe lui avait parl&eacute; des douceurs
+rustiques de la ferme de Bouqueval.</p>
+
+<p>La Louve ne cachait pas les go&ucirc;ts sauvages que lui avait inspir&eacute;s son
+amant. Se souvenant de l'impression profonde, salutaire, qu'elle avait
+ressentie aux riantes peintures de Rodolphe, &agrave; propos de la vie des
+champs, Fleur-de-Marie voulait tenter le m&ecirc;me moyen d'action sur la
+Louve, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez
+&eacute;mouvoir au tableau d'une existence rude, pauvre et solitaire, pour
+d&eacute;sirer ardemment une vie pareille... cette femme m&eacute;riterait int&eacute;r&ecirc;t et
+piti&eacute;.</p>
+
+<p>Enchant&eacute;e de voir sa compagne l'&eacute;couter avec curiosit&eacute;, la Goualeuse
+reprit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, voyez-vous... madame Martial... laissez-moi vous appeler
+ainsi... qu'est-ce que cela vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, au contraire, &ccedil;a me flatte... Puis la Louve haussa les &eacute;paules
+en souriant aussi et reprit: Quelle b&ecirc;tise de jouer &agrave; la madame!
+Sommes-nous enfants!... C'est &eacute;gal... allez toujours... c'est amusant...
+Vous dites donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, madame Martial, qu'en parlant de votre vie, l'hiver au fond
+des bois, nous ne songeons qu'&agrave; la pire des saisons.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, &ccedil;a n'est pas la pire... Entendre le vent siffler la nuit
+dans la for&ecirc;t et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien
+loin... je ne trouverais pas &ccedil;a ennuyeux, moi, pourvu que je sois au
+coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou m&ecirc;me toute seule sans mon
+homme, s'il &eacute;tait &agrave; faire sa ronde; oh! un fusil ne me fait pas peur, &agrave;
+moi... Si j'avais mes enfants &agrave; d&eacute;fendre... je serais bonne, l&agrave;...
+allez... La Louve garderait bien ses louveteaux!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous crois... vous &ecirc;tes tr&egrave;s-brave, vous... mais moi,
+poltronne, je pr&eacute;f&egrave;re le printemps &agrave; l'hiver... Oh! le printemps! madame
+Martial, le printemps! quand verdissent les feuilles, quand fleurissent
+les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si bon, que l'air est
+embaum&eacute;... C'est alors que vos enfants se rouleraient gaiement dans
+l'herbe nouvelle; et puis la for&ecirc;t serait si touffue qu'on apercevrait &agrave;
+peine votre maison au milieu du feuillage. Il me semble que je la vois
+d'ici. Il y a devant la porte un berceau de vigne que votre mari a
+plant&eacute;e et qui ombrage le banc de gazon o&ugrave; il dort durant la grande
+chaleur du jour, pendant que vous allez et venez en recommandant aux
+enfants de ne pas r&eacute;veiller leur p&egrave;re... Je ne sais pas si vous avez
+remarqu&eacute; cela: mais dans le fort de l'&eacute;t&eacute;, sur le midi, il se fait dans
+les bois autant de silence que pendant la nuit... on n'entend ni les
+feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est vrai, r&eacute;p&eacute;ta machinalement la Louve qui, oubliant de plus en
+plus la r&eacute;alit&eacute;, croyait presque voir se d&eacute;rouler &agrave; ses yeux les riants
+tableaux que lui pr&eacute;sentait l'imagination po&eacute;tique de Fleur-de-Marie, si
+instinctivement amoureuse des beaut&eacute;s de la nature.</p>
+
+<p>Ravie de la profonde attention que lui pr&ecirc;tait sa compagne, la Goualeuse
+reprit en se laissant elle-m&ecirc;me entra&icirc;ner au charme des pens&eacute;es qu'elle
+&eacute;voquait:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose que j'aime presque autant que le silence des bois,
+c'est le bruit des grosses gouttes de pluie d'&eacute;t&eacute; tombant sur les
+feuilles; aimez-vous cela aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... j'aime bien aussi la pluie d'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Lorsque les arbres, la mousse, l'herbe, tout est bien
+tremp&eacute;, quelle bonne odeur fra&icirc;che! Et puis, comme le soleil, en passant
+&agrave; travers les arbres, fait briller toutes ces gouttelettes d'eau qui
+pendent aux feuilles apr&egrave;s l'ond&eacute;e! Avez-vous aussi remarqu&eacute; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais je m'en souviens parce que vous me le dites &agrave; pr&eacute;sent...
+Comme c'est dr&ocirc;le pourtant! Vous racontez si bien, la Goualeuse, qu'on
+semble tout voir, tout voir, &agrave; mesure que vous parlez... et puis, dame!
+je ne sais pas comment vous expliquer cela... mais, tenez, ce que vous
+dites... &ccedil;a sent bon... &ccedil;a rafra&icirc;chit... comme la pluie d'&eacute;t&eacute; dont nous
+parlons.</p>
+
+<p>Ainsi que le beau, que le bien, la po&eacute;sie est souvent contagieuse. La
+Louve, cette nature brute et farouche, devait subir en tout l'influence
+de Fleur-de-Marie. Celle-ci reprit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas croire que nous soyons seules &agrave; aimer la pluie d'&eacute;t&eacute;.
+Et les oiseaux donc! Comme ils sont contents, comme ils secouent leurs
+plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que
+vos enfants... vos enfants libres, gais et l&eacute;gers comme eux. Voyez-vous,
+&agrave; la tomb&eacute;e du jour, les plus petits courir &agrave; travers bois au-devant de
+l'a&icirc;n&eacute;, qui ram&egrave;ne deux g&eacute;nisses du p&acirc;turage? Ils ont bien vite reconnu
+le tintement lointain des clochettes, allez!...</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, la Goualeuse, il me semble voir le plus petit et le plus
+hardi, qui s'est fait mettre, par son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; qui le soutient, &agrave;
+califourchon sur le dos d'une des vaches...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on dirait que la pauvre b&ecirc;te sait quel fardeau elle porte, tant
+elle marche avec pr&eacute;caution... Mais voil&agrave; l'heure du souper: votre a&icirc;n&eacute;,
+tout en menant p&acirc;turer son b&eacute;tail, s'est amus&eacute; &agrave; remplir pour vous un
+panier de belles fraises des bois, qu'il a rapport&eacute;es au frais, sous une
+couche &eacute;paisse de violettes sauvages.</p>
+
+<p>&mdash;Fraises et violettes... c'est &ccedil;a qui doit &ecirc;tre un baume! Mais mon
+Dieu! mon Dieu! o&ugrave; diable allez-vous donc chercher ces id&eacute;es-l&agrave;, la
+Goualeuse?</p>
+
+<p>&mdash;Dans les bois o&ugrave; m&ucirc;rissent les fraises, o&ugrave; fleurissent les
+violettes... il n'y a qu'&agrave; regarder et &agrave; ramasser, madame Martial...
+Mais parlons m&eacute;nage... voici la nuit, il faut traire vos laiti&egrave;res,
+pr&eacute;parer le souper sous le berceau de vigne; car vous entendez aboyer
+les chiens de votre mari, et bient&ocirc;t la voix de leur ma&icirc;tre, qui, tout
+harass&eacute; qu'il est, rentre en chantant... Et comment n'avoir pas envie de
+chanter, quand, par une belle soir&eacute;e d'&eacute;t&eacute;, le c&oelig;ur satisfait, on
+regarde la maison o&ugrave; vous attendent une bonne femme et deux enfants?
+N'est-ce pas, madame Martial?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, on ne peut faire autrement que de chanter, dit la Louve,
+devenant de plus en plus songeuse.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins qu'on ne pleure d'attendrissement, reprit Fleur-de-Marie, &eacute;mue
+elle-m&ecirc;me. Et ces larmes-l&agrave; sont aussi douces que des chansons... Et
+puis, quand la nuit est venue tout &agrave; fait, quel bonheur de rester sous
+la tonnelle &agrave; jouir de la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une belle soir&eacute;e... &agrave; respirer
+l'odeur de la for&ecirc;t... &agrave; &eacute;couter babiller ses enfants... &agrave; regarder les
+&eacute;toiles... Alors le c&oelig;ur est si plein, si plein... qu'il faut qu'il
+d&eacute;borde par la pri&egrave;re... Comment ne pas remercier celui &agrave; qui l'on doit
+la fra&icirc;cheur du soir, la senteur des bois, la douce clart&eacute; du ciel
+&eacute;toil&eacute;?... Apr&egrave;s ce remerciement ou cette pri&egrave;re, on va dormir
+paisiblement jusqu'au lendemain, et on remercie encore le Cr&eacute;ateur...
+car cette vie pauvre, laborieuse, mais calme et honn&ecirc;te, est celle de
+tous les jours...</p>
+
+<p>&mdash;De tous les jours!... r&eacute;p&eacute;ta la Louve, la t&ecirc;te baiss&eacute;e sur sa
+poitrine, le regard fixe, le sein oppress&eacute;, car c'est vrai, le bon Dieu
+est bon de nous donner de quoi vivre si heureux avec si peu...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites maintenant, reprit doucement Fleur-de-Marie, dites, ne
+devrait-il pas &ecirc;tre b&eacute;ni comme Dieu celui qui vous donnerait cette vie
+paisible et laborieuse, au lieu de la vie mis&eacute;rable que vous menez dans
+la boue des rues de Paris?</p>
+
+<p>Ce mot de Paris rappela brusquement la Louve &agrave; la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Il venait de se passer dans l'&acirc;me de cette cr&eacute;ature un ph&eacute;nom&egrave;ne
+&eacute;trange.</p>
+
+<p>Peinture na&iuml;ve d'une condition humble et rude, ce simple r&eacute;cit, tour &agrave;
+tour &eacute;clair&eacute; des douces lueurs du foyer domestique, dor&eacute; par quelques
+joyeux rayons de soleil, rafra&icirc;chi par la brise des grands bois ou
+parfum&eacute; de la senteur des fleurs sauvages, ce r&eacute;cit avait fait sur la
+Louve une impression plus profonde, plus saisissante que ne l'aurait
+fait une exhortation d'une moralit&eacute; transcendante.</p>
+
+<p>Oui, &agrave; mesure que parlait Fleur-de-Marie, la Louve avait d&eacute;sir&eacute; d'&ecirc;tre
+m&eacute;nag&egrave;re infatigable, vaillante &eacute;pouse, m&egrave;re pieuse et d&eacute;vou&eacute;e.</p>
+
+<p>Inspirer, m&ecirc;me pendant un moment, &agrave; une femme violente, immorale,
+avilie, l'amour de la famille, le respect du devoir, le go&ucirc;t du travail,
+la reconnaissance envers le Cr&eacute;ateur, et cela seulement en lui
+promettant ce que Dieu donne &agrave; tous, le soleil du ciel et l'ombre des
+for&ecirc;ts... ce que l'homme doit &agrave; qui travaille, un toit et du pain,
+n'&eacute;tait-ce pas un beau triomphe pour Fleur-de-Marie!</p>
+
+<p>Le moraliste le plus s&eacute;v&egrave;re, le pr&eacute;dicateur le plus fulminant,
+auraient-ils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs pr&eacute;dictions
+mena&ccedil;antes toutes les vengeances humaines, toutes les foudres divines?</p>
+
+<p>La col&egrave;re douloureuse dont se sentit transport&eacute;e la Louve en revenant &agrave;
+la r&eacute;alit&eacute;, apr&egrave;s s'&ecirc;tre laiss&eacute; charmer par la r&ecirc;verie nouvelle et
+salutaire o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, l'avait plong&eacute;e Fleur-de-Marie,
+prouvait l'influence des paroles de cette derni&egrave;re sur sa malheureuse
+compagne.</p>
+
+<p>Plus les regrets de la Louve &eacute;taient amers en retombant de ce consolant
+mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goualeuse
+&eacute;tait manifeste.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence et de r&eacute;flexion, la Louve redressa
+brusquement la t&ecirc;te, passa la main sur son front, et se levant
+mena&ccedil;ante, courrouc&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu... vois-tu que j'avais raison de me d&eacute;fier de toi et de ne pas
+vouloir t'&eacute;couter... parce que &ccedil;a tournerait mal pour moi! Pourquoi
+m'as-tu parl&eacute; ainsi? Pour te moquer de moi? Pour me tourmenter? Et cela,
+parce que j'ai &eacute;t&eacute; assez b&ecirc;te pour te dire que j'aurais aim&eacute; &agrave; vivre au
+fond des bois avec mon homme!... Mais qui es-tu donc?... Pourquoi me
+bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, malheureuse!
+Maintenant, malgr&eacute; moi, je vais toujours penser &agrave; cette for&ecirc;t, &agrave; cette
+maison, &agrave; ces enfants, &agrave; tout ce bonheur que je n'aurai jamais...
+jamais!... Et si je ne peux pas oublier ce que tu viens de dire, moi, ma
+vie va donc &ecirc;tre un supplice, un enfer... et cela, par ta faute... oui,
+par ta faute!...</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! oh! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis tant mieux? s'&eacute;cria la Louve, les yeux mena&ccedil;ants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tant mieux; car si votre mis&eacute;rable vie d'&agrave; pr&eacute;sent vous para&icirc;t un
+enfer, vous pr&eacute;f&eacute;rerez celle dont je vous ai parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi bon la pr&eacute;f&eacute;rer, puisqu'elle n'est pas faite pour moi? &Agrave;
+quoi bon regretter d'&ecirc;tre une fille des rues, puisque je dois mourir
+fille des rues? s'&eacute;cria la Louve de plus en plus irrit&eacute;e, en saisissant
+dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-Marie. R&eacute;ponds...
+r&eacute;ponds! Pourquoi es-tu venue me faire d&eacute;sirer ce que je ne peux pas
+avoir?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;sirer une vie honn&ecirc;te et laborieuse, c'est &ecirc;tre digne de cette vie,
+je vous l'ai dit, reprit Fleur-de-Marie, sans chercher &agrave; d&eacute;gager sa
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! apr&egrave;s, quand j'en serais digne? Qu'est-ce que cela prouve? &Agrave;
+quoi &ccedil;a m'avancera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; voir se r&eacute;aliser ce que vous regardez comme un r&ecirc;ve, dit
+Fleur-de-Marie, d'un ton si s&eacute;rieux, si convaincu, que la Louve, domin&eacute;e
+de nouveau, abandonna la main de la Goualeuse et resta frapp&eacute;e
+d'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, la Louve, reprit Fleur-de-Marie d'une voix pleine de
+compassion, me croyez-vous assez m&eacute;chante pour &eacute;veiller chez vous ces
+pens&eacute;es, ces esp&eacute;rances, si je n'&eacute;tais pas s&ucirc;re, en vous faisant rougir
+de votre condition pr&eacute;sente, de vous donner les moyens d'en sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous? Vous pourriez cela?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... non; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Puissant comme Dieu?...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'&eacute;tais une
+pauvre cr&eacute;ature perdue... abandonn&eacute;e. Un jour, celui dont je vous parle
+avec des larmes de reconnaissance&mdash;et Fleur-de-Marie essuya ses yeux&mdash;un
+jour celui-l&agrave; est venu &agrave; moi; il n'a pas craint, tout avilie, toute
+m&eacute;pris&eacute;e que j'&eacute;tais, de me dire de consolantes paroles... les premi&egrave;res
+que j'aie entendues!... Je lui avais racont&eacute; mes souffrances, mes
+mis&egrave;res, ma honte, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout &agrave;
+l'heure racont&eacute; votre vie, la Louve... Apr&egrave;s m'avoir &eacute;cout&eacute;e avec bont&eacute;,
+il ne m'a pas bl&acirc;m&eacute;e, il m'a plainte; il ne m'a pas reproch&eacute; mon
+abjection, il m'a vant&eacute; la vie calme et pure que l'on menait aux champs.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous tout &agrave; l'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir
+qu'il me montrait me semblait plus beau!</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi, bon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et ainsi que vous je disais: &laquo;&Agrave; quoi bon, h&eacute;las! me faire
+entrevoir ce paradis, &agrave; moi qui suis condamn&eacute;e &agrave; l'enfer?...&raquo; Mais
+j'avais tort de d&eacute;sesp&eacute;rer... car celui dont je vous parle est, comme
+Dieu, souverainement juste, souverainement bon, et incapable de faire
+luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre cr&eacute;ature qui ne demandait &agrave;
+personne ni piti&eacute;, ni bonheur, ni esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour vous... qu'a-t-il fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a trait&eacute;e en enfant malade; j'&eacute;tais, comme vous, plong&eacute;e dans un
+air corrompu, il m'a envoy&eacute; respirer un air salubre et vivifiant; je
+vivais aussi parmi des &ecirc;tres hideux et criminels, il m'a confi&eacute;e &agrave; des
+&ecirc;tres faits &agrave; son image... qui ont &eacute;pur&eacute; mon &acirc;me, &eacute;lev&eacute; mon esprit...
+car, comme Dieu encore, &agrave; tous ceux qui l'aiment et le respectent, il
+donne une &eacute;tincelle de sa c&eacute;leste intelligence... Oui, si mes paroles
+vous &eacute;meuvent, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que
+son esprit et sa pens&eacute;e m'inspirent! Si je vous parle de l'avenir plus
+heureux que vous obtiendrez par le repentir, c'est que je puis vous
+promettre cet avenir en son nom quoiqu'il ignore &agrave; cette heure
+l'engagement que je prends! Enfin, si je vous dis: &laquo;Esp&eacute;rez!...&raquo; c'est
+qu'il entend toujours la voix de ceux qui veulent devenir meilleurs...
+car Dieu l'a envoy&eacute; sur terre pour faire croire &agrave; la Providence...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse,
+inspir&eacute;e; ses joues p&acirc;les se color&egrave;rent un moment d'un l&eacute;ger incarnat,
+ses beaux yeux brill&egrave;rent doucement; elle rayonnait alors d'une beaut&eacute;
+si noble, si touchante, que la Louve, d&eacute;j&agrave; profond&eacute;ment &eacute;mue de cet
+entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration et
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... o&ugrave; suis-je? Est-ce que je r&ecirc;ve? Je n'ai jamais rien
+entendu, rien vu de pareil... &ccedil;a n'est pas possible!... Mais qui
+&ecirc;tes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous &eacute;tiez tout autre que
+nous!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant,
+vous qui connaissez des gens si puissants... comment se fait-il que vous
+soyez ici... prisonni&egrave;re avec nous?... Mais... mais... c'est donc pour
+nous tenter!!! Vous &ecirc;tes donc pour le bien... comme le d&eacute;mon pour le
+mal?</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie allait r&eacute;pondre, lorsque M<sup>me</sup> Armand vint l'interrompre et
+la chercher pour la conduire aupr&egrave;s de M<sup>me</sup> d'Harville.</p>
+
+<p>La Louve restait frapp&eacute;e de stupeur; l'inspectrice lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir que la pr&eacute;sence de la Goualeuse dans la prison
+vous a port&eacute; bonheur &agrave; vous et &agrave; vos compagnes... Je sais que vous avez
+fait une qu&ecirc;te pour cette pauvre Mont-Saint-Jean; cela est bien... cela
+est charitable, la Louve. Cela vous sera compt&eacute;... J'&eacute;tais bien s&ucirc;re que
+vous valiez mieux que vous ne vouliez le para&icirc;tre... En r&eacute;compense de
+votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre qu'on fera abr&eacute;ger
+de beaucoup les jours de prison qui vous restent &agrave; subir.</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> Armand s'&eacute;loigna, suivie de Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>L'on ne s'&eacute;tonnera pas du langage presque &eacute;loquent de Fleur-de-Marie en
+songeant que cette nature, si merveilleusement dou&eacute;e, s'&eacute;tait rapidement
+d&eacute;velopp&eacute;e, gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;ducation et aux enseignements qu'elle avait re&ccedil;us
+&agrave; la ferme de Bouqueval.</p>
+
+<p>Puis la jeune fille &eacute;tait surtout forte de son exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>Les sentiments qu'elle avait &eacute;veill&eacute;s dans le c&oelig;ur de la Louve avaient
+&eacute;t&eacute; &eacute;veill&eacute;s en elle par Rodolphe, lors de circonstances &agrave; peu pr&egrave;s
+semblables.</p>
+
+<p>Croyant reconna&icirc;tre quelques bons instincts chez sa compagne, elle avait
+t&acirc;ch&eacute; de la ramener &agrave; l'honn&ecirc;tet&eacute; en lui prouvant (selon la th&eacute;orie de
+Rodolphe appliqu&eacute;e &agrave; la ferme de Bouqueval) qu'il &eacute;tait de son int&eacute;r&ecirc;t
+de devenir honn&ecirc;te, et en lui montrant sa r&eacute;habilitation sous de riantes
+et attrayantes couleurs...</p>
+
+<p>Et, &agrave; ce propos, r&eacute;p&eacute;tons que l'on proc&egrave;de d'une mani&egrave;re incompl&egrave;te et,
+ce nous semble, inintelligente et inefficace, pour inspirer aux classes
+pauvres et ignorantes l'horreur du mal et l'amour du bien.</p>
+
+<p>Afin de les d&eacute;tourner de la voie mauvaise, incessamment on les menace
+des vengeances divines et humaines; incessamment on fait bruire &agrave; leurs
+oreilles un cliquetis sinistre: clefs de prison, carcans de fer, cha&icirc;nes
+de bagne; et enfin au loin, dans une p&eacute;nombre effrayante, &agrave; l'extr&ecirc;me
+horizon du crime, on leur montre le coupe-t&ecirc;te du bourreau, &eacute;tincelant
+aux lueurs des flammes &eacute;ternelles...</p>
+
+<p>On le voit, la part de l'intimidation est incessante, formidable,
+terrible...</p>
+
+<p>&Agrave; qui fait le mal... captivit&eacute;, infamie, supplice...</p>
+
+<p>Cela est juste; mais &agrave; qui fait le bien, la soci&eacute;t&eacute; d&eacute;cerne-t-elle dons
+honorables, distinctions glorieuses?</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p>Par des bienfaisantes r&eacute;mun&eacute;rations, la soci&eacute;t&eacute; encourage-t-elle &agrave; la
+r&eacute;signation, &agrave; l'ordre, &agrave; la probit&eacute;, cette masse immense d'artisans
+vou&eacute;s &agrave; tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours &agrave;
+une mis&egrave;re profonde?</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p>En regard de l'&eacute;chafaud o&ugrave; monte le grand coupable, est-il un pavois o&ugrave;
+monte le grand homme de bien?</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p>&Eacute;trange, fatal symbole! On repr&eacute;sente la justice aveugle, portant d'une
+main un glaive pour punir, de l'autre des balances o&ugrave; se p&egrave;sent
+l'accusation et la d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Ceci n'est pas l'image de la justice.</p>
+
+<p>C'est l'image de la loi, ou plut&ocirc;t de l'homme qui condamne ou absout
+selon sa conscience.</p>
+
+<p>La JUSTICE tiendrait d'une main une &eacute;p&eacute;e, de l'autre une couronne; l'une
+pour frapper les m&eacute;chants, l'autre pour r&eacute;compenser les bons.</p>
+
+<p>Le peuple verrait alors que, s'il est de terribles ch&acirc;timents pour le
+mal, il est d'&eacute;clatants triomphes pour le bien; tandis qu'&agrave; cette heure,
+dans son na&iuml;f et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des
+tribunaux, des ge&ocirc;les, des gal&egrave;res et des &eacute;chafauds.</p>
+
+<p>Le peuple voit bien une justice criminelle <i>(sic),</i> compos&eacute;e d'hommes
+fermes, int&egrave;gres, &eacute;clair&eacute;s, toujours occup&eacute;s &agrave; rechercher, &agrave; d&eacute;couvrir,
+&agrave; punir des sc&eacute;l&eacute;rats.</p>
+
+<p>Il ne voit pas de justice vertueuse<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, compos&eacute;e d'hommes fermes,
+int&egrave;gres, &eacute;clair&eacute;s, toujours occup&eacute;s &agrave; rechercher, &agrave; r&eacute;compenser les
+gens de bien.</p>
+
+<p>Tout lui dit: &laquo;Tremble!...&raquo;</p>
+
+<p>Rien ne lui dit: &laquo;Esp&egrave;re!...&raquo;</p>
+
+<p>Tout le menace...</p>
+
+<p>Rien ne le console.</p>
+
+<p>L'&Eacute;tat d&eacute;pense annuellement beaucoup de millions pour la st&eacute;rile
+punition des crimes. Avec cette somme &eacute;norme, il entretient prisonniers
+et ge&ocirc;liers, gal&eacute;riens et argousins, &eacute;chafauds et bourreaux.</p>
+
+<p>Cela est n&eacute;cessaire, soit.</p>
+
+<p>Mais combien d&eacute;pense l'&Eacute;tat pour la r&eacute;mun&eacute;ration si salutaire, si
+f&eacute;conde, des gens de bien?</p>
+
+<p>Rien.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas tout.</p>
+
+<p>Ainsi que nous le d&eacute;montrerons lorsque le cours de ce r&eacute;cit nous
+conduira aux prisons d'hommes, combien d'artisans d'une irr&eacute;prochable
+probit&eacute; seraient au comble de leurs v&oelig;ux s'ils &eacute;taient certains de
+jouir un jour de la condition mat&eacute;rielle des prisonniers, toujours
+assur&eacute;s d'une bonne nourriture, d'un bon lit, d'un bon g&icirc;te!</p>
+
+<p>Et pourtant, au nom de leur dignit&eacute; d'honn&ecirc;tes gens rudement et
+longuement &eacute;prouv&eacute;e, n'ont-ils pas le droit de pr&eacute;tendre &agrave; jouir du m&ecirc;me
+bien-&ecirc;tre que les sc&eacute;l&eacute;rats, ceux-l&agrave; qui, comme Morel le lapidaire,
+auraient pendant vingt ans v&eacute;cu laborieux, probes, r&eacute;sign&eacute;s, au milieu
+de la mis&egrave;re et des tentations?</p>
+
+<p>Ceux-l&agrave; ne m&eacute;ritent-ils pas assez de la soci&eacute;t&eacute; pour qu'elle se donne la
+peine de les chercher et, sinon de les r&eacute;compenser, &agrave; la glorification
+de l'humanit&eacute;, du moins de les soutenir dans la voie p&eacute;nible et
+difficile qu'ils parcourent vaillamment?</p>
+
+<p>Le grand homme de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus
+obscur&eacute;ment que le voleur ou l'assassin?... Et ceux-ci ne sont-ils pas
+toujours d&eacute;couverts par la justice criminelle?</p>
+
+<p>H&eacute;las! c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.</p>
+
+<p>Supposez, par la pens&eacute;e, une soci&eacute;t&eacute; organis&eacute;e de telle sorte qu'elle
+ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du
+crime.</p>
+
+<p>Un minist&egrave;re public signalant les nobles actions, les d&eacute;non&ccedil;ant &agrave; la
+reconnaissance de tous, comme on d&eacute;nonce aujourd'hui les crimes &agrave; la
+vindicte des lois.</p>
+
+<p>Voici deux exemples, deux justices: que l'on dise quelle est la plus
+f&eacute;conde en enseignements, en cons&eacute;quences, en r&eacute;sultats positifs:</p>
+
+<p>Un homme a tu&eacute; un autre homme pour le voler:</p>
+
+<p>Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin
+recul&eacute; de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la
+populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.</p>
+
+<p>Voil&agrave; le dernier mot de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Voil&agrave; le plus grand crime que l'on puisse commettre contre elle, voil&agrave;
+le plus grand ch&acirc;timent... voil&agrave; l'enseignement le plus terrible, le
+plus salutaire qu'elle puisse donner au peuple...</p>
+
+<p>Le seul... car rien ne sert de contrepoids &agrave; ce billot d&eacute;gouttant de
+sang.</p>
+
+<p>Non... la soci&eacute;t&eacute; n'a aucun spectacle doux et bienfaisant &agrave; opposer &agrave; ce
+spectacle fun&egrave;bre.</p>
+
+<p>Continuons notre utopie...</p>
+
+<p>N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous
+les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement glorifi&eacute;es et
+mat&eacute;riellement r&eacute;mun&eacute;r&eacute;es par l'&Eacute;tat?</p>
+
+<p>Ne serait-il pas sans cesse encourag&eacute; au bien, s'il voyait souvent un
+tribunal auguste, imposant, v&eacute;n&eacute;r&eacute;, &eacute;voquer devant lui, aux yeux d'une
+foule immense, un pauvre et honn&ecirc;te artisan, dont on raconterait la
+longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait:</p>
+
+<p>&mdash;Pendant vingt ans vous avez plus qu'aucun autre travaill&eacute;, souffert,
+courageusement lutt&eacute; contre l'infortune; votre famille a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e par
+vous dans des principes de droiture et d'honneur... vos vertus
+sup&eacute;rieures vous ont hautement distingu&eacute;: soyez glorifi&eacute; et r&eacute;compens&eacute;.
+Vigilante, juste et toute-puissante, la soci&eacute;t&eacute; ne laisse jamais dans
+l'oubli ni le mal ni le bien... &Agrave; chacun elle paye selon ses &oelig;uvres...
+l'&Eacute;tat vous assure une pension suffisante &agrave; vos besoins. Environn&eacute; de la
+consid&eacute;ration publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance
+une vie qui doit servir d'enseignement &agrave; tous... et ainsi sont et seront
+toujours exalt&eacute;s ceux qui, comme vous, auront justifi&eacute;, perdant beaucoup
+d'ann&eacute;es, d'une admirable pers&eacute;v&eacute;rance dans le bien... et fait preuve de
+rares et grandes qualit&eacute;s morales... Votre exemple encouragera le plus
+grand nombre &agrave; vous imiter... l'esp&eacute;rance all&eacute;gera le p&eacute;nible fardeau
+que le sort leur impose durant une longue carri&egrave;re. Anim&eacute;s d'une
+salutaire &eacute;mulation, ils lutteront d'&eacute;nergie dans l'accomplissement des
+devoirs les plus difficiles, afin d'&ecirc;tre un jour distingu&eacute;s entre tous
+et r&eacute;mun&eacute;r&eacute;s comme vous...</p>
+
+<p>Nous le demandons: lequel de ces deux spectacles, du meurtrier &eacute;gorg&eacute;,
+du grand homme de bien r&eacute;compens&eacute;, r&eacute;agira sur le peuple d'une fa&ccedil;on
+plus salutaire, plus f&eacute;conde?</p>
+
+<p>Sans doute beaucoup d'esprits d&eacute;licats s'indigneront &agrave; la seule pens&eacute;e
+de ces ignobles r&eacute;mun&eacute;rations mat&eacute;rielles accord&eacute;es &agrave; ce qu'il y a au
+monde de plus &eacute;th&eacute;r&eacute;: la vertu!</p>
+
+<p>Ils trouveront contre ces tendances toutes sortes de raisons plus ou
+moins philosophiques, platoniques, th&eacute;ologiques, mais surtout
+&eacute;conomiques, telles que celles-ci:</p>
+
+<p><i>Le bien porte en soi sa r&eacute;compense...</i></p>
+
+<p><i>La vertu est une chose sans prix...</i></p>
+
+<p><i>La satisfaction de la conscience est la plus noble des r&eacute;compenses.</i></p>
+
+
+<p>Et enfin cette objection triomphante et sans r&eacute;plique:</p>
+
+<p><i>Le bonheur &eacute;ternel qui attend les justes dans l'autre vie doit
+uniquement suffire pour les encourager au bien.</i></p>
+
+
+<p>&Agrave; cela nous r&eacute;pondrons que la soci&eacute;t&eacute;, pour intimider et punir les
+coupables, ne nous para&icirc;t pas exclusivement se reposer sur la vengeance
+divine qui les atteindra certainement dans l'autre vie.</p>
+
+<p>La soci&eacute;t&eacute; pr&eacute;lude au jugement dernier par des jugements humains...</p>
+
+<p>En attendant l'heure inexorable des archanges aux armures d'hyacinthe,
+aux trompettes retentissantes et aux glaives de flamme, elle se contente
+modestement... de gendarmes.</p>
+
+<p>Nous le r&eacute;p&eacute;tons:</p>
+
+<p>Pour terrifier les m&eacute;chants, on mat&eacute;rialise, ou plut&ocirc;t on r&eacute;duit &agrave; des
+proportions humaines, perceptibles, visibles, les effets anticip&eacute;s du
+courroux c&eacute;leste...</p>
+
+<p>Pourquoi n'en serait-il pas de m&ecirc;me des effets de la r&eacute;mun&eacute;ration divine
+&agrave; l'&eacute;gard des gens de bien?</p>
+
+<p>Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables,
+comme de v&eacute;ritables utopies qu'elles sont.</p>
+
+<p>La soci&eacute;t&eacute; est si bien comme elle est! Interrogez plut&ocirc;t tous ceux qui,
+la jambe avin&eacute;e, l'&oelig;il incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux
+banquet!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La protectrice</a></h3>
+
+
+<p>L'inspectrice entra bient&ocirc;t avec la Goualeuse dans le petit salon o&ugrave; se
+trouvait Cl&eacute;mence; la p&acirc;leur de la jeune fille s'&eacute;tait l&eacute;g&egrave;rement
+color&eacute;e ensuite de son entretien avec la Louve.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> la marquise, touch&eacute;e des excellents renseignements que je lui ai
+donn&eacute;s sur vous, dit M<sup>me</sup> Armand &agrave; Fleur-de-Marie, d&eacute;sire vous voir, et
+daignera peut-&ecirc;tre vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, madame, r&eacute;pondit timidement Fleur-de-Marie &agrave; M<sup>me</sup>
+Armand, qui la laissa seule avec la marquise.</p>
+
+<p>Celle-ci, frapp&eacute;e de l'expression candide des traits de sa prot&eacute;g&eacute;e, de
+son maintien rempli de gr&acirc;ce et de modestie, ne put s'emp&ecirc;cher de se
+souvenir que la Goualeuse avait, en dormant, prononc&eacute; le nom de
+Rodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonni&egrave;re en proie &agrave;
+un amour profond et cach&eacute;.</p>
+
+<p>Quoique parfaitement convaincue qu'il ne pouvait &ecirc;tre question du
+grand-duc Rodolphe, Cl&eacute;mence reconnaissait que du moins, quant &agrave; la
+beaut&eacute;, la Goualeuse &eacute;tait digne de l'amour d'un prince...</p>
+
+<p>&Agrave; l'aspect de sa protectrice, dont la physionomie, nous l'avons dit,
+respirait une bont&eacute; charmante, Fleur-de-Marie se sentit sympathiquement
+attir&eacute;e vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, lui dit Cl&eacute;mence, en louant beaucoup la douceur de votre
+caract&egrave;re et la sagesse exemplaire de votre conduite, M<sup>me</sup> Armand se
+plaint de votre peu de confiance envers elle.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie baissa la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Les habits de paysanne dont vous &eacute;tiez v&ecirc;tue lorsqu'on vous a arr&ecirc;t&eacute;e,
+votre silence au sujet de l'endroit o&ugrave; vous demeuriez avant d'&ecirc;tre
+amen&eacute;e ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucun droit &agrave; votre confiance, ma pauvre enfant, je ne
+voudrais pas vous faire de question importune; seulement on m'assure que
+si je demandais votre sortie de prison, cette gr&acirc;ce pourrait m'&ecirc;tre
+accord&eacute;e. Avant d'agir, je d&eacute;sirerais causer avec vous de vos projets,
+de vos ressources pour l'avenir. Une fois lib&eacute;r&eacute;e... que ferez-vous? Si,
+comme je n'en doute pas, vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute;e &agrave; suivre la bonne voie o&ugrave;
+vous &ecirc;tes entr&eacute;e, ayez confiance en moi, je vous mettrai &agrave; m&ecirc;me de
+gagner honorablement votre vie...</p>
+
+<p>La Goualeuse fut &eacute;mue jusqu'aux larmes de l'int&eacute;r&ecirc;t que lui t&eacute;moignait
+M<sup>me</sup> d'Harville. Apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous daignez, madame, vous montrer pour moi si bienveillante, si
+g&eacute;n&eacute;reuse, que je dois peut-&ecirc;tre rompre le silence que j'ai gard&eacute;
+jusqu'ici sur le pass&eacute;... un serment m'y for&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&mdash;Un serment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, j'ai jur&eacute; de taire &agrave; la justice et aux personnes
+employ&eacute;es dans cette prison par suite de quels &eacute;v&eacute;nements j'ai &eacute;t&eacute;
+conduite ici; pourtant... si vous vouliez, madame, me faire une
+promesse...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Celle de me garder le secret, je pourrais, gr&acirc;ce &agrave; vous, madame, sans
+manquer pourtant &agrave; mon serment, rassurer des personnes respectables qui,
+sans doute, sont bien inqui&egrave;tes de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez sur ma discr&eacute;tion; je ne dirai que ce que vous m'autoriserez &agrave;
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, madame; je craignais tant que mon silence envers mes
+bienfaiteurs ne ressembl&acirc;t &agrave; de l'ingratitude!...</p>
+
+<p>Le doux accent de Fleur-de-Marie, son langage presque choisi, frapp&egrave;rent
+M<sup>me</sup> d'Harville d'un nouvel &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous cache pas, lui dit-elle, que votre maintien, vos paroles,
+tout m'&eacute;tonne au dernier point. Comment, avec une &eacute;ducation qui para&icirc;t
+distingu&eacute;e, avez-vous pu...</p>
+
+<p>&mdash;Tomber si bas, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeuse avec amertume.
+C'est qu'h&eacute;las! cette &eacute;ducation, il y a bien peu de temps que je l'ai
+re&ccedil;ue. Je dois ce bienfait &agrave; un protecteur g&eacute;n&eacute;reux, qui, comme vous,
+madame... sans me conna&icirc;tre... sans m&ecirc;me avoir les favorables
+renseignements qu'on vous a donn&eacute;s sur moi, m'a prise en piti&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce protecteur... quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'ignorez?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne se fait conna&icirc;tre, dit-on, que par son in&eacute;puisable bont&eacute;; gr&acirc;ce
+au ciel, je me suis trouv&eacute;e sur son passage.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; l'avez-vous rencontr&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Une nuit... dans la Cit&eacute;, madame, dit la Goualeuse en baissant les
+yeux, un homme voulait me battre; ce bienfaiteur inconnu m'a
+courageusement d&eacute;fendue: telle a &eacute;t&eacute; ma premi&egrave;re rencontre avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait donc un homme... du peuple?</p>
+
+<p>&mdash;La premi&egrave;re fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le
+langage... mais plus tard...</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard?</p>
+
+<p>&mdash;La mani&egrave;re dont il m'a parl&eacute;, le profond respect dont l'entouraient
+les personnes auxquelles il m'a confi&eacute;e, tout m'a prouv&eacute; qu'il avait
+pris par d&eacute;guisement l'ext&eacute;rieur d'un de ces hommes qui fr&eacute;quentent la
+Cit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais...</p>
+
+<p>&mdash;Et le nom de ce protecteur myst&eacute;rieux, le connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, madame, dit la Goualeuse avec exaltation. Dieu merci car je
+puis sans cesse b&eacute;nir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M.
+Rodolphe, madame...</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence devint pourpre.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'a-t-il pas d'autre nom?... demanda-t-elle vivement &agrave;
+Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, madame... Dans la ferme o&ugrave; il m'avait envoy&eacute;e, on ne le
+connaissait que sous le nom de M. Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Et son &acirc;ge?</p>
+
+<p>&mdash;Il est jeune encore, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Et beau?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... beau, noble... comme son c&oelig;ur...</p>
+
+<p>L'accent reconnaissant, passionn&eacute; de Fleur-de-Marie en pronon&ccedil;ant ces
+mots, causa une impression douloureuse &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville.</p>
+
+<p>Un invincible, un inexplicable pressentiment lui disait qu'il s'agissait
+du prince.</p>
+
+<p>Les remarques de l'inspectrice &eacute;taient fond&eacute;es, pensait Cl&eacute;mence... la
+Goualeuse aimait Rodolphe... c'&eacute;tait son nom qu'elle avait prononc&eacute;
+pendant son sommeil...</p>
+
+<p>Dans quelles circonstances &eacute;tranges le prince et cette malheureuse
+s'&eacute;taient-ils rencontr&eacute;s?</p>
+
+<p>Pourquoi Rodolphe &eacute;tait-il all&eacute; d&eacute;guis&eacute; dans la Cit&eacute;?</p>
+
+<p>La marquise ne put r&eacute;soudre ces questions.</p>
+
+<p>Seulement elle se souvint de ce que Sarah lui avait autrefois m&eacute;chamment
+et faussement racont&eacute; des pr&eacute;tendues excentricit&eacute;s de Rodolphe, de ses
+amours &eacute;tranges... N'&eacute;tait-il pas, en effet, bizarre, qu'il e&ucirc;t retir&eacute;
+de la fange cette cr&eacute;ature d'une ravissante beaut&eacute;, d'une intelligence
+peu commune?...</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence avait de nobles qualit&eacute;s; mais elle &eacute;tait femme, et elle aimait
+profond&eacute;ment Rodolphe, quoiqu'elle f&ucirc;t d&eacute;cid&eacute;e &agrave; ensevelir ce secret au
+plus profond de son c&oelig;ur...</p>
+
+<p>Sans r&eacute;fl&eacute;chir qu'il ne s'agissait sans doute que d'une de ces actions
+g&eacute;n&eacute;reuses que le prince &eacute;tait accoutum&eacute; de faire dans l'ombre; sans
+r&eacute;fl&eacute;chir qu'elle confondait peut-&ecirc;tre avec l'amour un sentiment de
+gratitude exalt&eacute;; sans r&eacute;fl&eacute;chir enfin que, ce sentiment e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; plus
+tendre, Rodolphe pouvait l'ignorer, la marquise, dans un premier moment
+d'amertume et d'injustice, ne put s'emp&ecirc;cher de regarder la Goualeuse
+comme sa rivale.</p>
+
+<p>Son orgueil se r&eacute;volta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle
+souffrait malgr&eacute; elle d'une rivalit&eacute; si abjecte.</p>
+
+<p>Elle reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec
+l'affectueuse bienveillance de ses premi&egrave;res paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se fait-il, mademoiselle, que votre protecteur vous laisse
+en prison? Comment vous trouvez-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! madame, dit timidement Fleur-de-Marie, frapp&eacute;e de ce brusque
+changement de langage, vous ai-je d&eacute;plu en quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Et en quoi pouvez-vous m'avoir d&eacute;plu? demanda M<sup>me</sup> d'Harville avec
+hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il me semble... que tout &agrave; l'heure... vous me parliez avec
+plus de bont&eacute;, madame...</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, mademoiselle, ne faut-il pas que je p&egrave;se chacune de mes
+paroles? Puisque je consens &agrave; m'int&eacute;resser &agrave; vous... j'ai le droit, je
+pense, de vous adresser certaines questions...</p>
+
+<p>&Agrave; peine ces mots &eacute;taient-ils prononc&eacute;s que Cl&eacute;mence, pour plusieurs
+raisons, en regretta la duret&eacute;.</p>
+
+<p>D'abord par un louable retour de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, puis parce qu'elle songea
+qu'en brusquant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle
+d&eacute;sirait savoir.</p>
+
+<p>En effet, la physionomie de la Goualeuse, un moment ouverte et
+confiante, devint tout &agrave; coup craintive.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que la sensitive, &agrave; la premi&egrave;re atteinte, referme ses feuilles
+d&eacute;licates et se replie sur elle-m&ecirc;me... le c&oelig;ur de Fleur-de-Marie se
+serra douloureusement.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence reprit doucement, pour ne pas &eacute;veiller les soup&ccedil;ons de sa
+prot&eacute;g&eacute;e par un revirement trop subit:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, je vous le r&eacute;p&egrave;te, je ne puis comprendre qu'ayant autant &agrave;
+vous louer de votre bienfaiteur, vous soyez ici prisonni&egrave;re. Comment,
+apr&egrave;s &ecirc;tre sinc&egrave;rement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arr&ecirc;ter
+la nuit dans une promenade qui vous &eacute;tait interdite? Tout cela, je vous
+l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a
+jusqu'ici impos&eacute; le silence... mais ce serment m&ecirc;me est si &eacute;trange!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit la v&eacute;rit&eacute;, madame...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certaine... il n'y a qu'&agrave; vous voir, qu'&agrave; vous entendre,
+pour vous croire incapable de mentir; mais ce qu'il y a
+d'incompr&eacute;hensible dans votre situation augmente, irrite encore mon
+impatiente curiosit&eacute;; c'est seulement &agrave; cela que vous devez attribuer la
+vivacit&eacute; de mes paroles de tout &agrave; l'heure. Allons... je l'avoue... j'ai
+eu tort; car bien que je n'aie d'autre droit &agrave; vos confidences que mon
+vif d&eacute;sir de vous &ecirc;tre utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous
+n'avez dit &agrave; personne, et je suis tr&egrave;s-touch&eacute;e, croyez-moi, pauvre
+enfant, de cette preuve de votre foi dans l'int&eacute;r&ecirc;t que je vous porte...
+Aussi, je vous le promets, en gardant scrupuleusement votre secret, si
+vous me le confiez... je ferai mon possible pour arriver au but que vous
+vous proposez.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ce <i>repl&acirc;trage</i> assez habile (qu'on nous passe cette
+trivialit&eacute;), M<sup>me</sup> d'Harville regagna la confiance de la Goualeuse, un
+moment effarouch&eacute;e.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha m&ecirc;me d'avoir mal interpr&eacute;t&eacute;
+les mots qui l'avaient bless&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, dit-elle &agrave; Cl&eacute;mence; j'ai sans doute eu tort de
+ne pas vous dire tout de suite ce que vous d&eacute;sirez savoir; mais vous
+m'avez demand&eacute; le nom de mon sauveur... malgr&eacute; moi je n'ai pu r&eacute;sister
+au bonheur de parler de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Rien de mieux... cela prouve combien vous lui &ecirc;tes reconnaissante.
+Mais par quelle circonstance avez-vous quitt&eacute; les honn&ecirc;tes gens chez
+lesquels il vous avait plac&eacute;e sans doute? Est-ce &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement que se
+rapporte le serment dont vous m'avez parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame; mais, gr&acirc;ce &agrave; vous, je crois maintenant pouvoir, tout en
+restant fid&egrave;le &agrave; ma parole, rassurer mes bienfaiteurs sur ma
+disparition...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma pauvre enfant, je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois mois environ, M. Rodolphe m'avait plac&eacute;e dans une ferme
+situ&eacute;e &agrave; quatre ou cinq lieues d'ici...</p>
+
+<p>&mdash;Il vous y avait conduite... lui-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... il m'avait confi&eacute;e &agrave; une dame aussi bonne que
+v&eacute;n&eacute;rable... que j'aimai bient&ocirc;t comme ma m&egrave;re... Elle et le cur&eacute; du
+village, &agrave; la recommandation de M. Rodolphe, s'occup&egrave;rent de mon
+&eacute;ducation...</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur... Rodolphe venait-il souvent &agrave; la ferme?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame... il y est venu trois fois pendant le temps que j'y suis
+rest&eacute;e.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence ne put cacher un tressaillement de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse...
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, madame!... C'&eacute;tait pour moi plus que du bonheur... c'&eacute;tait un
+sentiment m&ecirc;l&eacute; de reconnaissance, de respect, d'admiration et m&ecirc;me d'un
+peu de crainte...</p>
+
+<p>&mdash;De la crainte?</p>
+
+<p>&mdash;De lui &agrave; moi... de lui aux autres... la distance est si grande!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... quel est donc son rang?</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore s'il a un rang, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, vous parlez de la distance qui existe entre lui... et les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est
+l'&eacute;l&eacute;vation de son caract&egrave;re... c'est son in&eacute;puisable g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; pour
+ceux qui souffrent... c'est l'enthousiasme qu'il inspire &agrave; tous... Les
+m&eacute;chants m&ecirc;mes ne peuvent entendre son nom sans trembler... ils le
+respectent autant qu'ils le redoutent... Mais, pardon, madame, de parler
+encore de lui... je dois me taire... je vous donnerais une id&eacute;e
+incompl&egrave;te de celui que l'on doit se borner &agrave; adorer en silence...
+autant vouloir exprimer par des paroles la grandeur de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Cette comparaison...</p>
+
+<p>&mdash;Est peut-&ecirc;tre sacril&egrave;ge, madame... Mais est-ce offenser Dieu que de
+lui comparer celui qui m'a donn&eacute; la conscience du bien et du mal, celui
+qui m'a retir&eacute;e de l'ab&icirc;me... celui enfin &agrave; qui je dois une vie
+nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous bl&acirc;me pas, mon enfant; je comprends toutes les nobles
+exag&eacute;rations. Mais comment avez-vous abandonn&eacute; cette ferme o&ugrave; vous
+deviez vous trouver si heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!... cela n'a pas &eacute;t&eacute; volontairement, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous y a donc forc&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Un soir, il y a quelques jours, dit Fleur-de-Marie, tremblant encore &agrave;
+ce r&eacute;cit, je me rendais au presbyt&egrave;re du village, lorsqu'une m&eacute;chante
+femme, qui m'avait tourment&eacute;e pendant mon enfance... et un homme son
+complice... qui &eacute;tait embusqu&eacute; avec elle dans un chemin creux, se
+jet&egrave;rent sur moi, et, apr&egrave;s m'avoir b&acirc;illonn&eacute;e, m'emport&egrave;rent dans un
+fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, madame. Mes ravisseurs ob&eacute;issaient, je crois, &agrave; des
+personnes puissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles furent les suites de cet enl&egrave;vement?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; peine le fiacre &eacute;tait-il en marche que la m&eacute;chante femme, qui
+s'appelle la Chouette, s'&eacute;cria: &laquo;J'ai du vitriol, je vais en frotter le
+visage de la Goualeuse pour la d&eacute;figurer.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horreur!... malheureuse enfant!... Et qui vous a sauv&eacute;e de ce
+danger?</p>
+
+<p>&mdash;Le complice de cette femme... un aveugle, nomm&eacute; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>&mdash;Il a pris votre d&eacute;fense?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dans cette occasion et dans une autre encore. Cette fois
+une lutte s'engagea entre lui et la Chouette... Usant de sa force, le
+Ma&icirc;tre d'&eacute;cole la for&ccedil;a de jeter par la porti&egrave;re la bouteille qui
+contenait le vitriol. Tel est le premier service qu'il m'ait rendu,
+apr&egrave;s avoir pourtant aid&eacute; &agrave; mon enl&egrave;vement... La nuit &eacute;tait profonde...
+Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arr&ecirc;ta, je crois, sur la
+grande route qui traverse la plaine Saint-Denis; un homme &agrave; cheval
+attendait &agrave; cet endroit... &laquo;&mdash;Eh bien! dit-il, la tenez-vous
+enfin?&mdash;Oui, nous la tenons! r&eacute;pondit la Chouette, qui &eacute;tait furieuse de
+ce qu'on l'avait emp&ecirc;ch&eacute;e de me d&eacute;figurer. Si vous voulez vous
+d&eacute;barrasser de cette petite, il y a un bon moyen: je vais l'&eacute;tendre par
+terre, sur la route, je lui ferai passer les roues de la voiture sur la
+t&ecirc;te... elle aura l'air d'avoir &eacute;t&eacute; &eacute;cras&eacute;e par accident.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est &eacute;pouvantable!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! madame, la Chouette &eacute;tait bien capable de faire ce qu'elle
+disait. Heureusement l'homme &agrave; cheval lui r&eacute;pondit qu'il ne voulait pas
+qu'on me f&icirc;t mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois
+enferm&eacute;e dans un endroit d'o&ugrave; je ne pourrais ni sortir ni &eacute;crire &agrave;
+personne. Alors la Chouette proposa de me mener chez un homme appel&eacute;
+Bras-Rouge, ma&icirc;tre d'une taverne situ&eacute;e aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Dans cette
+taverne, il y avait plusieurs chambres souterraines; l'une d'elles
+pourrait, disait la Chouette, me servir de prison. L'homme &agrave; cheval
+accepta cette proposition; puis il me promit qu'apr&egrave;s &ecirc;tre rest&eacute;e deux
+mois chez Bras-Rouge, on m'assurerait un sort qui m'emp&ecirc;cherait de
+regretter la ferme de Bouqueval.</p>
+
+<p>&mdash;Quel myst&egrave;re &eacute;trange!</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme donna de l'argent &agrave; la Chouette, lui en promit encore
+lorsqu'on me retirerait de chez Bras-Rouge et partit au galop de son
+cheval. Notre fiacre continua sa route vers Paris. Peu de temps avant
+d'arriver &agrave; la barri&egrave;re, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole dit &agrave; la Chouette: &laquo;Tu veux
+enfermer la Goualeuse dans une des caves de Bras-Rouge; tu sais bien
+qu'&eacute;tant pr&egrave;s de la rivi&egrave;re, ces caves sont dans l'hiver toujours
+submerg&eacute;es!... Tu veux donc la noyer?&mdash;Oui&raquo;, r&eacute;pondit la Chouette.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait &agrave; cette horrible femme?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, et depuis mon enfance elle s'est toujours ainsi acharn&eacute;e
+sur moi... Le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole lui r&eacute;pondit: &laquo;&mdash;Je ne veux pas qu'on noie
+la Goualeuse; elle n'ira pas chez Bras-Rouge.&raquo;&mdash;La Chouette &eacute;tait aussi
+&eacute;tonn&eacute;e que moi, madame, d'entendre cet homme me d&eacute;fendre ainsi. Elle se
+mit alors dans une col&egrave;re horrible et jura qu'elle me conduirait chez
+Bras-Rouge, malgr&eacute; le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole. &laquo;&mdash;Je t'en prie, dit celui-ci, car
+je tiens la Goualeuse par le bras, je ne la l&acirc;cherai pas et je
+t'&eacute;tranglerai si tu t'approches d'elle.&mdash;Mais que veux-tu donc en faire
+alors? s'&eacute;cria la Chouette, puisqu'il faut qu'elle disparaisse pendant
+deux mois sans qu'on sache o&ugrave; elle est?&mdash;Il y a un moyen, dit le Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole; nous allons aller aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es, nous ferons stationner le
+fiacre &agrave; quelque distance d'un corps de garde; tu iras chercher
+Bras-Rouge &agrave; sa taverne; il est minuit, tu le trouveras, tu le
+ram&egrave;neras, il prendra la Goualeuse et il la conduira au poste, en
+d&eacute;clarant que c'est une fille de la Cit&eacute; qu'il a trouv&eacute;e r&ocirc;dant autour
+de son cabaret. Comme les filles sont condamn&eacute;es &agrave; trois mois de prison
+quand on les surprend aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es, et que la Goualeuse est encore
+inscrite &agrave; la police, on l'arr&ecirc;tera, on la mettra &agrave; Saint-Lazare, o&ugrave;
+elle sera aussi bien gard&eacute;e et cach&eacute;e que dans la cave de
+Bras-Rouge.&mdash;Mais, reprit la Chouette, la Goualeuse ne se laissera pas
+arr&ecirc;ter. Une fois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlev&eacute;e,
+elle nous d&eacute;noncera. En supposant m&ecirc;me qu'on l'emprisonne, elle &eacute;crira &agrave;
+ses protecteurs, tout sera d&eacute;couvert.&mdash;Non, elle ira en prison de bonne
+volont&eacute;, reprit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, et elle va jurer de ne nous d&eacute;noncer
+&agrave; personne tant qu'elle restera &agrave; Saint-Lazare, ni ensuite non plus;
+elle me doit cela, car je l'ai emp&ecirc;ch&eacute;e d'&ecirc;tre d&eacute;figur&eacute;e par toi, la
+Chouette, et noy&eacute;e chez Bras-Rouge. Mais si, apr&egrave;s avoir jur&eacute; de ne pas
+parler, elle avait le malheur de le faire, nous mettrions la ferme de
+Bouqueval &agrave; feu et &agrave; sang. Puis, s'adressant &agrave; moi, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+ajouta:&mdash;D&eacute;cide-toi; fais le serment que je te demande; tu en seras
+quitte pour aller deux mois en prison; sinon je t'abandonne &agrave; la
+Chouette, qui te m&egrave;nera dans la cave de Bras-Rouge, o&ugrave; tu seras noy&eacute;e.
+Voyons, d&eacute;p&ecirc;che-toi... Je sais que si tu fais le serment, tu le
+tiendras.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez jur&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, madame, tant je craignais d'&ecirc;tre d&eacute;figur&eacute;e par la Chouette
+ou d'&ecirc;tre noy&eacute;e par elle dans une cave... Cela me paraissait affreux...
+Une autre mort m'e&ucirc;t paru moins effrayante; je n'aurais peut-&ecirc;tre pas
+cherch&eacute; &agrave; y &eacute;chapper.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle id&eacute;e sinistre, &agrave; votre &acirc;ge!... dit M<sup>me</sup> d'Harville en regardant
+la Goualeuse avec surprise. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de
+vos bienfaiteurs, ne serez-vous pas bien heureuse? Votre repentir
+n'aura-t-il pas effac&eacute; le pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le pass&eacute; s'efface? Est-ce que le pass&eacute; s'oublie? Est-ce que
+le repentir tue la m&eacute;moire, madame? s'&eacute;cria Fleur-de-Marie d'un ton si
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que Cl&eacute;mence tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toutes les fautes se rach&egrave;tent, malheureuse enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Et le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en
+plus terrible &agrave; mesure que l'&acirc;me s'&eacute;pure, &agrave; mesure que l'esprit s'&eacute;l&egrave;ve!
+H&eacute;las! plus vous montez, plus l'ab&icirc;me dont vous sortez vous para&icirc;t
+profond.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous renoncez &agrave; tout espoir de r&eacute;habilitation, de pardon?</p>
+
+<p>&mdash;De la part des autres... non, madame; vos bont&eacute;s prouvent que
+l'indulgence ne manque jamais aux remords.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez donc la seule impitoyable envers vous?</p>
+
+<p>&mdash;Les autres pourront ignorer, pardonner, oublier ce que j'ai &eacute;t&eacute;...
+Moi, madame, je ne pourrai jamais l'oublier...</p>
+
+<p>&mdash;Et quelquefois vous d&eacute;sirez mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois! dit la Goualeuse en souriant avec amertume. Puis elle
+reprit, apr&egrave;s un moment de silence: Quelquefois... oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, vous craigniez d'&ecirc;tre d&eacute;figur&eacute;e par cette horrible femme;
+vous teniez donc &agrave; votre beaut&eacute;, pauvre petite? Cela annonce que la vie
+a encore quelque attrait pour vous. Courage donc, courage!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre une faiblesse de penser cela; mais si j'&eacute;tais belle,
+comme vous le dites, madame, je voudrais mourir belle en pronon&ccedil;ant le
+nom de mon bienfaiteur...</p>
+
+<p>Les yeux de M<sup>me</sup> d'Harville se remplirent de larmes.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses traits
+ang&eacute;liques, p&acirc;les, abattus, son douloureux sourire, &eacute;taient tellement
+d'accord avec ses paroles, qu'on ne pouvait douter de la r&eacute;alit&eacute; de son
+funeste d&eacute;sir.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d'Harville &eacute;tait dou&eacute;e de trop de d&eacute;licatesse pour ne pas sentir ce
+qu'il y avait d'inexorable, de fatal dans cette pens&eacute;e de la Goualeuse:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'oublierai jamais ce que j'ai &eacute;t&eacute;...&raquo;</p>
+
+<p>Id&eacute;e fixe, incessante, qui devait dominer, torturer la vie de
+Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>Cl&eacute;mence, honteuse d'avoir un instant m&eacute;connu la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; toujours si
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e du prince, regrettait aussi de s'&ecirc;tre laiss&eacute; entra&icirc;ner &agrave;
+un mouvement de jalousie absurde contre la Goualeuse, qui exprimait avec
+une na&iuml;ve exaltation sa reconnaissance envers son protecteur.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange, l'admiration que cette pauvre prisonni&egrave;re ressentait si
+vivement pour Rodolphe augmentait peut-&ecirc;tre encore l'amour profond que
+Cl&eacute;mence devait toujours lui cacher.</p>
+
+<p>Elle reprit, pour fuir ces pens&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&egrave;re qu'&agrave; l'avenir vous serez moins s&eacute;v&egrave;re pour vous-m&ecirc;me. Mais
+parlons de votre serment; maintenant je m'explique votre silence. Vous
+n'avez pas voulu d&eacute;noncer ces mis&eacute;rables?</p>
+
+<p>&mdash;Quoique le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole e&ucirc;t pris part &agrave; mon enl&egrave;vement, il m'avait
+deux fois d&eacute;fendue... j'aurais craint d'&ecirc;tre ingrate envers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous &ecirc;tes pr&ecirc;t&eacute;e aux desseins de ces monstres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame... j'&eacute;tais si effray&eacute;e! La Chouette alla chercher
+Bras-Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'avait
+trouv&eacute;e r&ocirc;dant autour de son cabaret; je ne l'ai pas ni&eacute;, on m'a arr&ecirc;t&eacute;e
+et l'on m'a conduite ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vos amis de la ferme doivent &ecirc;tre en proie &agrave; une inqui&eacute;tude
+mortelle?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las madame, dans mon premier mouvement d'&eacute;pouvante, je n'avais pas
+r&eacute;fl&eacute;chi que mon serment m'emp&ecirc;cherait de les rassurer... Maintenant
+cela me d&eacute;sole... Mais je crois, n'est-ce pas? que, sans manquer &agrave; ma
+parole, je puis vous prier d'&eacute;crire &agrave; M<sup>me</sup> Georges, &agrave; la ferme de
+Bouqueval, de n'avoir aucune inqui&eacute;tude &agrave; mon &eacute;gard, sans lui apprendre
+pourtant o&ugrave; je suis, car j'ai promis de le taire...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, ces pr&eacute;cautions deviendront inutiles si, &agrave; ma
+recommandation, on vous fait gr&acirc;ce. Demain vous retournerez &agrave; la ferme,
+sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos
+bienfaiteurs pour savoir jusqu'&agrave; quel point vous engage cette promesse
+arrach&eacute;e par la menace.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, madame... que, gr&acirc;ce &agrave; vos bont&eacute;s... je puis esp&eacute;rer de
+sortir bient&ocirc;t d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m&eacute;ritez tant d'int&eacute;r&ecirc;t que je r&eacute;ussirai, j'en suis s&ucirc;re; et je ne
+doute pas qu'apr&egrave;s-demain vous ne puissiez aller vous-m&ecirc;me rassurer vos
+bienfaiteurs...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, madame, comment ai-je pu m&eacute;riter tant de bont&eacute;s de votre
+part? Comment les reconna&icirc;tre?...</p>
+
+<p>&mdash;En continuant de vous conduire comme vous faites. Je regrette
+seulement de ne pouvoir rien faire pour votre avenir; c'est un bonheur
+que vos amis se sont r&eacute;serv&eacute;...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Armand entra tout &agrave; coup d'un air constern&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise, dit-elle &agrave; Cl&eacute;mence avec h&eacute;sitation, je suis
+d&eacute;sol&eacute;e du message que j'ai &agrave; remplir aupr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;M. le duc de Lucenay est en bas... il vient de chez vous, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, vous m'effrayez; qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, madame; mais M. de Lucenay est charg&eacute; pour vous, dit-il,
+d'une nouvelle... aussi triste qu'impr&eacute;vue... Il a appris chez M<sup>me</sup> la
+duchesse, sa femme, que vous &eacute;tiez ici, et il est venu en toute h&acirc;te...</p>
+
+<p>&mdash;Une triste nouvelle!... se dit M<sup>me</sup> d'Harville. Puis, tout &agrave; coup, elle
+s'&eacute;cria avec un accent d&eacute;chirant: Ma fille... ma fille... peut-&ecirc;tre!...
+Oh! parlez, madame!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de gr&acirc;ce, de gr&acirc;ce, madame, conduisez-moi aupr&egrave;s de M. de Lucenay!
+s'&eacute;cria M<sup>me</sup> d'Harville en sortant, tout &eacute;perdue, suivie de M<sup>me</sup> Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre m&egrave;re! dit tristement la Goualeuse en suivant Cl&eacute;mence du
+regard. Oh! non... c'est impossible!... Au moment m&ecirc;me o&ugrave; elle vient de
+se montrer si bienveillante pour moi, un tel coup la frapper!... Non,
+non, encore une fois, c'est impossible.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Une intimit&eacute; forc&eacute;e</a></h3>
+
+
+<p>Nous conduirons le lecteur dans la maison de la rue du Temple, le jour
+du suicide de M. d'Harville, vers les trois heures du soir.</p>
+
+<p>M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable,
+s'occupait de restaurer la botte qui lui &eacute;tait plus d'une fois tomb&eacute;e
+des mains lors de la derni&egrave;re et audacieuse incartade de Cabrion.</p>
+
+<p>La physionomie du chaste portier &eacute;tait abattue et beaucoup plus
+m&eacute;lancolique que de coutume.</p>
+
+<p>Ainsi qu'un soldat, dans l'humiliation de sa d&eacute;faite, passe tristement
+la main sur la cicatrice de ses blessures, souvent M. Pipelet poussait
+un profond soupir, s'interrompait de travailler et promenait un doigt
+tremblant sur la cassure transversale dont son v&eacute;n&eacute;rable chapeau
+tromblon avait &eacute;t&eacute; sillonn&eacute; par la main insolente de Cabrion.</p>
+
+<p>Alors tous les chagrins, toutes les inqui&eacute;tudes, toutes les craintes
+d'Alfred se r&eacute;veillaient en songeant aux inconcevables et incessantes
+poursuites du rapin.</p>
+
+<p>M. Pipelet n'avait pas un esprit tr&egrave;s-&eacute;tendu, tr&egrave;s-&eacute;lev&eacute;; son
+imagination n'&eacute;tait pas des plus vives ni des plus po&eacute;tiques, mais il
+poss&eacute;dait un sens tr&egrave;s-droit, tr&egrave;s-solide et tr&egrave;s-logique.</p>
+
+<p>Malheureusement, par une cons&eacute;quence naturelle de la rectitude de son
+jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle port&eacute;e de ce
+qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'effor&ccedil;ait de
+trouver des motifs raisonnables, possibles, &agrave; la conduite exorbitante de
+Cabrion, et il se posait &agrave; ce sujet une foule de questions insolubles.</p>
+
+<p>Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige &agrave;
+force de sonder l'ab&icirc;me sans fond que le g&eacute;nie infernal du peintre avait
+creus&eacute; sous ses pas.</p>
+
+<p>Que de fois, bless&eacute; dans ses &eacute;panchements, il avait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de se
+replier sur lui-m&ecirc;me, gr&acirc;ce au pyrrhonisme effr&eacute;n&eacute; de M<sup>me</sup> Pipelet, qui,
+ne s'arr&ecirc;tant qu'aux faits et d&eacute;daignant d'approfondir les causes,
+consid&eacute;rait grossi&egrave;rement la conduite incompr&eacute;hensible de Cabrion &agrave;
+l'&eacute;gard d'Alfred comme une simple farce!</p>
+
+<p>M. Pipelet, homme s&eacute;rieux et grave, ne pouvait admettre une telle
+interpr&eacute;tation; il g&eacute;missait de l'aveuglement de sa femme; sa dignit&eacute;
+d'homme se r&eacute;voltait &agrave; cette pens&eacute;e qu'il pouvait &ecirc;tre le jouet d'une
+combinaison aussi vulgaire: une farce... Il &eacute;tait absolument convaincu
+que la conduite inou&iuml;e de Cabrion cachait quelque complot t&eacute;n&eacute;breux
+dissimul&eacute; sous une frivole apparence.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, c'est &agrave; r&eacute;soudre ce funeste probl&egrave;me que l'homme au
+chapeau tromblon &eacute;puisait incessamment sa puissance dialectique.</p>
+
+<p>&mdash;Je porterais plut&ocirc;t ma t&ecirc;te sur l'&eacute;chafaud, disait cet homme aust&egrave;re,
+qui, d&egrave;s qu'il les touchait, agrandissait immens&eacute;ment les questions, je
+porterais ma t&ecirc;te sur l'&eacute;chafaud plut&ocirc;t que d'admettre que, dans
+l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne
+si opini&acirc;trement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie.
+Or, dans sa derni&egrave;re entreprise, cette cr&eacute;ature malfaisante n'avait
+aucun t&eacute;moin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est
+clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour d&eacute;poser sur
+mon front indign&eacute; son hideux baiser. Et cela, je le demanderai &agrave; toute
+personne d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e: dans quel but? Ce n'&eacute;tait pas par bravade...
+personne ne le voyait; ce n'&eacute;tait pas par plaisir... les lois de la
+nature s'y opposent; ce n'&eacute;tait pas par amiti&eacute;... je n'ai qu'un ennemi
+au monde, c'est lui. Il faut donc reconna&icirc;tre qu'il y a l&agrave; un myst&egrave;re
+que ma raison ne peut p&eacute;n&eacute;trer! Alors, o&ugrave; tend ce plan diabolique,
+concert&eacute; de longue main et poursuivi avec une persistance qui
+m'&eacute;pouvante? Voil&agrave; ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilit&eacute;
+o&ugrave; je suis de soulever ce voile qui peu &agrave; peu me mine et me consume!</p>
+
+<p>Telles &eacute;taient les r&eacute;flexions p&eacute;nibles de M. Pipelet au moment o&ugrave; nous
+les pr&eacute;sentons au lecteur.</p>
+
+<p>L'honn&ecirc;te portier venait m&ecirc;me de raviver ses plaies toujours saignantes
+en portant m&eacute;lancoliquement la main &agrave; la cassure de son chapeau,
+lorsqu'une voix per&ccedil;ante, partant d'un des &eacute;tages sup&eacute;rieurs de la
+maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier:</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... d&eacute;p&ecirc;chez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas cet organe, dit Alfred, apr&egrave;s un moment d'audition
+r&eacute;fl&eacute;chie; et il laissa tomber sur ses genoux son avant-bras chauss&eacute; de
+la botte qu'il r&eacute;parait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pipelet, d&eacute;p&ecirc;chez-vous donc! r&eacute;p&eacute;ta la voix d'un ton
+pressant.</p>
+
+<p>&mdash;Cet organe m'est compl&egrave;tement &eacute;tranger. Il est m&acirc;le, il m'appelle,
+lui... voil&agrave; ce que je puis affirmer... &Ccedil;a n'est pas une raison
+suffisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la
+d&eacute;serter en l'absence de mon &eacute;pouse... jamais! s'&eacute;cria h&eacute;ro&iuml;quement
+Alfred, jamais!!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... M<sup>me</sup> Pipelet se
+trouve mal!...</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie!... s'&eacute;cria Alfred en se levant de son si&egrave;ge; puis il
+retomba, en se disant &agrave; lui-m&ecirc;me: &laquo;Enfant que je suis... c'est
+impossible, mon &eacute;pouse est sortie il y a une heure! Oui, mais ne
+peut-elle pas &ecirc;tre rentr&eacute;e sans que je l'aie aper&ccedil;ue? Ceci serait peu
+r&eacute;gulier; mais je dois d&eacute;clarer que cela peut &ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras!</p>
+
+<p>&mdash;On a mon &eacute;pouse entre les bras! dit M. Pipelet en se levant
+brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas d&eacute;lacer M<sup>me</sup> Pipelet tout seul! ajouta la voix.</p>
+
+<p>Ces mots firent un effet magique sur Alfred; il devint pourpre; sa
+chastet&eacute; se r&eacute;volta.</p>
+
+<p>&mdash;L'organe m&acirc;le et inconnu parler de d&eacute;lacer Anastasie! s'&eacute;cria-t-il, je
+m'y oppose! Je le d&eacute;fends!!</p>
+
+<p>Et il se pr&eacute;cipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement critiques
+et &eacute;minemment dramatiques souvent exploit&eacute;es par les po&euml;tes. D'un c&ocirc;t&eacute;
+le devoir le retenait dans sa loge; d'un autre c&ocirc;t&eacute; sa pudique et
+conjugale susceptibilit&eacute; l'appelait aux &eacute;tages sup&eacute;rieurs de la maison.</p>
+
+<p>Au milieu de ces perplexit&eacute;s terribles, la voix reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!... Tant pis... je coupe les
+cordons et je ferme les yeux!...</p>
+
+<p>Cette menace d&eacute;cida M. Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;M&ocirc;ssieurr..., s'&eacute;cria-t-il d'une voix de stentor, en sortant
+&eacute;perdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, m&ocirc;ssieurr,
+de ne rien couper, de laisser mon &eacute;pouse intacte!... Je monte... Et
+Alfred s'&eacute;lan&ccedil;a dans les t&eacute;n&egrave;bres de l'escalier, en laissant, dans son
+trouble, la porte de sa loge ouverte.</p>
+
+<p>&Agrave; peine l'eut-il quitt&eacute;e que tout &agrave; coup un homme y entra vivement, prit
+sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de
+quatre pointes fich&eacute;es d'avance &agrave; chaque coin d'un &eacute;pais carton qu'il
+tenait &agrave; la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alc&ocirc;ve de M.
+Pipelet, puis disparut.</p>
+
+<p>Cette op&eacute;ration fut faite si prestement que le portier, s'&eacute;tant souvenu
+presque au m&ecirc;me instant qu'il avait laiss&eacute; la porte de sa loge ouverte,
+redescendit pr&eacute;cipitamment, la ferma, emporta la clef et remonta sans
+pouvoir soup&ccedil;onner que quelqu'un &eacute;tait entr&eacute; chez lui. Apr&egrave;s cette
+mesure de pr&eacute;caution, Alfred s'&eacute;lan&ccedil;a de nouveau au secours d'Anastasie
+en criant de toutes ses forces:</p>
+
+<p>&mdash;M&ocirc;ssieurr, ne coupez rien... je monte... me voici... je mets mon
+&eacute;pouse sous la sauvegarde de votre d&eacute;licatesse!</p>
+
+<p>Le digne portier devait tomber d'&eacute;tonnement en &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avait-il de nouveau gravi les premi&egrave;res marches de l'escalier
+qu'il entendit la voix d'Anastasie, non pas &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, mais
+dans l'all&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette voix, plus glapissante que jamais, s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&mdash;Alfred! comment, tu laisses la loge seule?... O&ugrave; es-tu donc, vieux
+coureur?</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, M. Pipelet allait poser son pied droit sur le palier du
+premier &eacute;tage; il resta p&eacute;trifi&eacute;, la t&ecirc;te tourn&eacute;e vers le bas de
+l'escalier, la bouche b&eacute;ante, les yeux fixes, le pied lev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred!!! cria de nouveau M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+<p>&laquo;Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occup&eacute;e &agrave; se
+trouver mal!... se dit M. Pipelet, fid&egrave;le &agrave; son argumentation logique et
+serr&eacute;e. Mais alors... cet organe m&acirc;le et inconnu qui me mena&ccedil;ait de la
+d&eacute;lacer, quel est-il?... C'est donc un imposteur?... Il se fait donc un
+jeu cruel de mon inqui&eacute;tude?... Quel est son dessein? Il se passe ici
+quelque chose d'extraordinaire... Il n'importe. &laquo;Fais ton devoir,
+advienne que pourra...&raquo; Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; r&eacute;pondre &agrave; mon &eacute;pouse, je
+remonterai pour &eacute;claircir ce myst&egrave;re et v&eacute;rifier cet organe.&raquo;</p>
+
+<p>M. Pipelet descendit fort inquiet et se trouva face &agrave; face avec sa
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi! lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, c'est moi; qui veux-tu que &ccedil;a <i>soye</i>?</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, ma vue ne m'abuse point?</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! qu'est-ce que tu as encore &agrave; faire tes gros yeux en boules de
+loto? Tu me regardes comme si tu allais me manger...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ta pr&eacute;sence me r&eacute;v&egrave;le qu'il se passe ici des choses... des
+choses...</p>
+
+<p>&mdash;Quelles choses? Voyons, donne-moi la clef de la loge; pourquoi la
+laisses-tu seule? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, o&ugrave;
+j'&eacute;tais all&eacute;e en fiacre porter la malle de M. Bradamanti, qui ne veut
+pas qu'on sache qu'il part ce soir et qui ne se fie pas &agrave; ce petit gueux
+de Tortillard... et il a raison!</p>
+
+<p>En disant ces mots, M<sup>me</sup> Pipelet prit la clef que son mari tenait &agrave; la
+main, ouvrit la loge et y pr&eacute;c&eacute;da son mari.</p>
+
+<p>&Agrave; peine le couple &eacute;tait-il rentr&eacute; qu'un personnage, descendant
+l&eacute;g&egrave;rement l'escalier, passa rapidement et inaper&ccedil;u devant la loge.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'organe m&acirc;le qui avait si vivement excit&eacute; les inqui&eacute;tudes
+d'Alfred.</p>
+
+<p>M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dit &agrave; sa femme d'une voix
+&eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie... je ne me sens pas dans mon assiette accoutum&eacute;e; il se
+passe ici des choses... des choses...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; que tu rab&acirc;ches encore; mais il s'en passe partout, des choses!
+Qu'est-ce que tu as? Voyons... ah &ccedil;&agrave;! mais tu es tout en eau... tout en
+nage... mais tu viens donc de faire un effort. Il ruisselle... ce vieux
+ch&eacute;ri!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je ruisselle... et j'en ai le droit... et M. Pipelet passa la
+main sur son visage baign&eacute; de sueur, car il se passe ici des choses &agrave;
+vous renverser...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te tenir en repos... Il
+faut toujours que tu trottes comme un chat maigre, au lieu de rester
+tranquille sur ta chaise &agrave; garder la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie, vous &ecirc;tes injuste... en disant que je trotte comme un chat
+maigre. Si je trotte... c'est pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Pour vous &eacute;pargner un outrage dont nous eussions tous les deux
+g&eacute;mi et rougi... j'ai d&eacute;sert&eacute; un poste que je consid&egrave;re comme aussi
+sacr&eacute; que la gu&eacute;rite du soldat...</p>
+
+<p>&mdash;On voulait me faire outrage, &agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait pas &agrave; vous... puisque l'outrage dont on vous mena&ccedil;ait
+devait s'accomplir l&agrave;-haut, et que vous &eacute;tiez sortie... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable m'emporte si je comprends rien &agrave; ce que tu me chantes
+l&agrave;! Ah &ccedil;&agrave;! est-ce que d&eacute;cid&eacute;ment tu perds la boule?... Tiens, vois-tu...
+je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et
+&ccedil;a par la faute de ce gredin de Cabrion, que Dieu confonde!... Depuis sa
+farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri...
+cet &ecirc;tre-l&agrave; sera donc toujours ton cauchemar?</p>
+
+<p>&Agrave; peine Anastasie avait-elle prononc&eacute; ces mots qu'il se passa une chose
+&eacute;trange.</p>
+
+<p>Alfred se tenait assis, le visage tourn&eacute; du c&ocirc;t&eacute; du lit.</p>
+
+<p>La loge &eacute;tait &eacute;clair&eacute;e par la clart&eacute; blafarde d'un jour d'hiver et par
+une lampe. &Agrave; la lueur de ces deux lumi&egrave;res douteuses, M. Pipelet, au
+moment o&ugrave; sa femme pronon&ccedil;a le nom de Cabrion, crut voir appara&icirc;tre dans
+l'ombre de l'alc&ocirc;ve la figure immobile et narquoise du peintre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lui, son chapeau pointu, ses longs cheveux, son visage maigre,
+son rire satanique, sa barbe en pointe et son regard fascinateur...</p>
+
+<p>Un moment M. Pipelet crut r&ecirc;ver; il passa sa main sur ses yeux... se
+croyant le jouet d'une illusion...</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une illusion...</p>
+
+<p>Rien de plus r&eacute;el que cette apparition...</p>
+
+<p>Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement une t&ecirc;te,
+dont la carnation vivante se d&eacute;tachait de l'obscurit&eacute; de l'alc&ocirc;ve...</p>
+
+<p>&Agrave; cette vue, M. Pipelet se renversa brusquement en arri&egrave;re sans
+prononcer une parole; il leva le bras droit vers le lit et d&eacute;signa cette
+terrible vision d'un geste si &eacute;pouvant&eacute; que M<sup>me</sup> Pipelet se retourna pour
+chercher la cause d'un effroi qu'elle partagea bient&ocirc;t, malgr&eacute; sa
+cr&acirc;nerie habituelle.</p>
+
+<p>Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;CABRION!!!</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix &eacute;teinte et caverneuse, en
+fermant les yeux.</p>
+
+<p>La stupeur des deux &eacute;poux faisait le plus grand honneur au talent de
+l'artiste qui avait admirablement peint sur carton les traits de
+Cabrion.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re surprise pass&eacute;e, Anastasie, intr&eacute;pide comme une lionne,
+courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le
+carton du mur o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; clou&eacute;.</p>
+
+<p>L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri
+de guerre son exclamation favorite:</p>
+
+<p>&mdash;Et alllllez donc!...</p>
+
+<p>Alfred, les yeux toujours ferm&eacute;s, les mains tendues en avant, restait
+immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances
+critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon
+r&eacute;v&eacute;lait seule de temps &agrave; autre la violence contenue de ses &eacute;motions
+int&eacute;rieures.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre donc l'&oelig;il, vieux ch&eacute;ri, dit M<sup>me</sup> Pipelet triomphante, &ccedil;a n'est
+rien... c'est une peinture... le portrait de ce sc&eacute;l&eacute;rat de Cabrion!...
+Tiens, regarde comme je le tr&eacute;pigne! Et Anastasie, dans son indignation,
+jeta la peinture &agrave; terre et la foula aux pieds en s'&eacute;criant: Voil&agrave; comme
+je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le
+portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc!</p>
+
+<p>Alfred secoua n&eacute;gativement la t&ecirc;te sans dire un mot, et en faisant signe
+&agrave; sa femme d'&eacute;loigner de lui cette image d&eacute;test&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on vu un effront&eacute; pareil!... &Ccedil;a n'est pas tout... il y a &eacute;crit au
+bas, en lettres rouges: <i>Cabrion &agrave; son bon ami Pipelet, pour la vie,
+</i>dit la porti&egrave;re en examinant le carton &agrave; la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Son bon ami... pour la vie!...&raquo; murmura Alfred.</p>
+
+<p>Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre &agrave; t&eacute;moin de cette
+nouvelle et outrageante ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; propos, comment &ccedil;a se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y
+&eacute;tait pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien s&ucirc;r... tu avais tout &agrave;
+l'heure emport&eacute; la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y
+entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait
+se trouve-t-il ici?... Ah &ccedil;&agrave;! est-ce que par hasard ce serait toi qui
+l'aurais mis l&agrave;, vieux ch&eacute;ri?</p>
+
+<p>&Agrave; cette monstrueuse hypoth&egrave;se, Alfred bondit sur son si&egrave;ge; il ouvrit
+des yeux furieux, mena&ccedil;ants.</p>
+
+<p>&mdash;Moi... moi, accrocher dans mon alc&ocirc;ve le portrait de cet &ecirc;tre
+malfaisant qui, non content de me pers&eacute;cuter de son odieuse pr&eacute;sence, me
+poursuit encore la nuit en r&ecirc;ve, le jour en peinture! Mais vous voulez
+donc me rendre fou, Anastasie... fou &agrave; lier?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! apr&egrave;s? Quand pour avoir la paix, tu te serais raccommod&eacute;...
+avec Cabrion pendant mon absence... o&ugrave; serait le grand mal?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... raccommod&eacute; avec... &Ocirc; mon Dieu! vous l'entendez!...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors... il t'aurait donn&eacute; son portrait... en gage de bonne
+amiti&eacute;... Si &ccedil;a est, ne t'en d&eacute;fends pas...</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie!...</p>
+
+<p>&mdash;Si &ccedil;a est, il faut convenir que tu es capricieux comme une jolie
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon &eacute;pouse!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, il faut bien que &ccedil;a soit toi qui aies accroch&eacute; ce
+portrait?</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... &Ocirc; mon Dieu! mon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... qui est-ce, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! s'&eacute;cria M. Pipelet avec &eacute;garement, c'est vous, j'ai besoin de
+croire que c'est vous. Ce matin, ayant le dos tourn&eacute; au lit, je ne me
+serai aper&ccedil;u de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... vieux ch&eacute;ri...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'il faut que &ccedil;a soit vous... sinon je croirai que c'est
+le diable... puisque je n'ai pas quitt&eacute; la loge, et que lorsque je suis
+mont&eacute; en haut pour r&eacute;pondre &agrave; l'appel de l'organe m&acirc;le j'avais la clef.
+La porte &eacute;tait bien ferm&eacute;e, c'est vous qui l'avez ouverte... Niez cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma foi, vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouez donc?</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, et elle est
+joliment faite... faut &ecirc;tre juste.</p>
+
+<p>&mdash;Une farce! s'&eacute;cria M. Pipelet, emport&eacute; par une indignation d&eacute;lirante.
+Ah! vous y voil&agrave; encore, une farce! Je vous dis, moi, que tout cela
+cache quelque trame abominable... il y a quelque chose l&agrave;-dessous. C'est
+un coup mont&eacute;... un complot. On dissimule l'ab&icirc;me sous des fleurs, on
+tente de m'&eacute;tourdir pour m'emp&ecirc;cher de voir le pr&eacute;cipice o&ugrave; l'on veut me
+plonger... Il ne me reste plus qu'&agrave; me mettre sous la protection des
+lois... Heureusement, Dieu prot&egrave;ge la France.</p>
+
+<p>Et M. Pipelet se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu donc, vieux ch&eacute;ri?</p>
+
+<p>&mdash;Chez M. le commissaire... d&eacute;poser ma plainte et ce portrait, comme
+preuve des pers&eacute;cutions dont on m'accable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi te plaindras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi je me plaindrai? Comment! mon ennemi le plus acharn&eacute; trouvera
+moyen par des proc&eacute;d&eacute;s frauduleux... de me forcer &agrave; avoir son portrait
+chez moi, jusque dans mon lit nuptial, et les magistrats ne me prendront
+pas sous leur &eacute;gide?... Donnez-moi ce portrait, Anastasie...
+donnez-le-moi... pas du c&ocirc;t&eacute; de la peinture... cette vue me r&eacute;volte! Le
+tra&icirc;tre ne pourra pas nier... il y a de sa main: <i>Cabrion &agrave; son bon ami
+Pipelet, pour la vie...</i> Pour la vie!... Oui, c'est bien cela... C'est
+pour avoir ma vie sans doute qu'il me poursuit... et il finira par
+l'avoir... Je vais vivre dans des alarmes continuelles; je croirai que
+cet &ecirc;tre infernal est l&agrave;, toujours l&agrave;! sous le plancher, dans la
+muraille, au plafond! la nuit, qu'il me regarde dormir aux bras de mon
+&eacute;pouse... le jour, qu'il est debout derri&egrave;re moi, toujours avec son
+sourire satanique... Et qui me dit qu'en ce moment m&ecirc;me il n'est pas
+ici... tapi quelque part, tapi comme un insecte venimeux? Voyons? y
+es-tu, monstre? Y es-tu?... s'&eacute;cria M. Pipelet en accompagnant cette
+impr&eacute;cation furibonde d'un mouvement de t&ecirc;te circulaire, comme s'il e&ucirc;t
+voulu interroger du regard toutes les parties de la loge.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis, bon ami! dit affectueusement la voix bien connue de Cabrion.</p>
+
+<p>Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alc&ocirc;ve, gr&acirc;ce &agrave; un simple
+effet de ventriloquie; car l'infernal rapin se tenait en dehors de la
+porte de la loge, jouissant des moindres d&eacute;tails de cette sc&egrave;ne.
+Pourtant, apr&egrave;s avoir prononc&eacute; ces derniers mots, il s'esquiva
+prudemment, non sans laisser, ainsi qu'on le verra plus tard, un nouveau
+sujet de col&egrave;re, d'&eacute;tonnement et de m&eacute;ditation &agrave; sa victime.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pipelet, toujours courageuse et sceptique, visita le dessous du lit,
+les derniers recoins de la loge sans rien d&eacute;couvrir, explora l'all&eacute;e
+sans &ecirc;tre plus heureuse dans ses recherches, pendant que M. Pipelet,
+atterr&eacute; par ce dernier coup, &eacute;tait retomb&eacute; assis sur sa chaise, dans un
+&eacute;tat d'accablement d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours
+tr&egrave;s-esprit fort, le gredin &eacute;tait cach&eacute; pr&egrave;s de la porte, et, pendant
+que nous cherchions d'un c&ocirc;t&eacute;, il se sera sauv&eacute; de l'autre. Patience! je
+l'attraperai un jour, et alors... gare &agrave; lui! il mangera mon manche &agrave;
+balai!</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, femme de charge du notaire Jacques
+Ferrand, entra dans la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, madame S&eacute;raphin, dit M<sup>me</sup> Pipelet, qui, voulant cacher &agrave; une
+&eacute;trang&egrave;re ses chagrins domestiques, prit tout &agrave; coup un air gracieux et
+avenant; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne?</p>
+
+<p>&mdash;Notre nouvelle enseigne?</p>
+
+<p>&mdash;Le petit &eacute;criteau...</p>
+
+<p>&mdash;Un petit &eacute;criteau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroch&eacute; au-dessus de la
+porte de votre all&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Dans la rue?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, dans la rue, juste au-dessus de votre porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re madame S&eacute;raphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y
+comprends rien du tout; et toi, vieux ch&eacute;ri?</p>
+
+<p>Alfred resta muet.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est M. Pipelet que &ccedil;a regarde, dit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin; il va
+m'expliquer &ccedil;a, lui.</p>
+
+<p>Alfred poussa une sorte de g&eacute;missement sourd, inarticul&eacute;, en agitant son
+chapeau tromblon.</p>
+
+<p>Cette pantomime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien
+expliquer aux autres, &eacute;tant suffisamment pr&eacute;occup&eacute; d'une infinit&eacute; de
+probl&egrave;mes plus insolubles les uns que les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention, madame S&eacute;raphin, reprit Anastasie. Ce pauvre
+Alfred a sa crampe au pylore, &ccedil;a le rend tout chose... Mais qu'est-ce
+que c'est donc que cet &eacute;criteau dont vous parlez... peut-&ecirc;tre celui du
+rogomiste d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non; je vous dis que c'est un petit &eacute;criteau accroch&eacute;
+tout juste au-dessus de votre porte.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous voulez rire...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, je viens de le voir en entrant; il y a dessus &eacute;crit en
+grosses lettres: PIPELET ET CABRION FONT COMMERCE D'AMITI&Eacute; ET AUTRES.
+<i>S'adresser au portier.</i></p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu!... il y a cela &eacute;crit au-dessus de notre porte!
+Entends-tu, Alfred?</p>
+
+<p>M. Pipelet regarda M<sup>me</sup> S&eacute;raphin d'un air &eacute;gar&eacute;; il ne comprenait pas, il
+ne voulait pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cela... dans la rue... sur un &eacute;criteau? reprit M<sup>me</sup> Pipelet,
+confondue de cette nouvelle audace.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit: &laquo;Quelle dr&ocirc;le
+de chose! M. Pipelet est cordonnier, de son &eacute;tat, et il apprend aux
+passants par une affiche qu'il fait &laquo;commerce d'amiti&eacute;&raquo; avec un M.
+Cabrion... Qu'est-ce que cela signifie?... Il y a quelque chose
+l&agrave;-dessous... &ccedil;a n'est pas clair. Mais comme il y a sur l'&eacute;criteau:
+&laquo;Adressez-vous au portier&raquo;, M<sup>me</sup> Pipelet va m'expliquer cela.&raquo; Mais
+regardez donc, s'&eacute;cria tout &agrave; coup M<sup>me</sup> S&eacute;raphin en s'interrompant, votre
+mari a l'air de se trouver mal... prenez donc garde! Il va tomber &agrave; la
+renverse!...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pipelet re&ccedil;ut Alfred dans ses bras, &agrave; demi p&acirc;m&eacute;. Ce dernier coup
+avait &eacute;t&eacute; trop violent; l'homme au chapeau tromblon perdit &agrave; peu pr&egrave;s
+connaissance en murmurant ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheureux! il m'a publiquement affich&eacute;!!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais, madame S&eacute;raphin, Alfred a sa crampe au pylore, sans
+compter un polisson d&eacute;cha&icirc;n&eacute; qui le mine &agrave; coups d'&eacute;pingle... Ce pauvre
+vieux ch&eacute;ri n'y r&eacute;sistera pas! Heureusement, j'ai l&agrave; une goutte
+d'absinthe, &ccedil;a va peut-&ecirc;tre le remettre sur ses pattes...</p>
+
+<p>En effet, gr&acirc;ce au rem&egrave;de infaillible de M<sup>me</sup> Pipelet, Alfred reprit peu
+&agrave; peu ses sens; mais, h&eacute;las! &agrave; peine renaissait-il &agrave; la vie qu'il fut
+soumis &agrave; une nouvelle et cruelle &eacute;preuve.</p>
+
+<p>Un personnage d'un &acirc;ge m&ucirc;r, honn&ecirc;tement v&ecirc;tu et d'une physionomie si
+candide, ou plut&ocirc;t si niaise qu'on ne pouvait supposer la moindre
+arri&egrave;re-pens&eacute;e ironique &agrave; ce type du <i>gobe-mouche</i> parisien, ouvrit la
+partie mobile et vitr&eacute;e de la porte et dit d'un air singuli&egrave;rement
+intrigu&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de voir &eacute;crit sur un &eacute;criteau plac&eacute; au-dessus de cette all&eacute;e:
+&laquo;Pipelet et Cabrion font commerce d'amiti&eacute; et autres. Adressez-vous au
+portier.&raquo; Pourriez-vous, s'il vous pla&icirc;t, me faire l'honneur de
+m'enseigner ce que cela veut dire, vous qui &ecirc;tes le portier de la
+maison?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que cela veut dire!... s'&eacute;cria M. Pipelet d'une voix tonnante, en
+donnant enfin cours &agrave; ses ressentiments si longtemps comprim&eacute;s, cela
+veut dire que M. Cabrion est un inf&acirc;me imposteur, <i>m&ocirc;ssieur</i>!...</p>
+
+<p>Le gobe-mouche, &agrave; cette explosion soudaine et furieuse, recula d'un pas.</p>
+
+<p>Alfred, exasp&eacute;r&eacute;, le regard flamboyant, le visage pourpre, avait le
+corps &agrave; demi sorti de sa loge et appuyait ses deux mains crisp&eacute;es au
+panneau inf&eacute;rieur de la porte, pendant que les figures de M<sup>me</sup> S&eacute;raphin
+et d'Anastasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la
+demi-obscurit&eacute; de la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Apprenez, <i>m&ocirc;ssieur</i>! cria M. Pipelet, que je n'ai aucun commerce avec
+ce gueux de Cabrion, et celui d'amiti&eacute; encore moins que tout autre!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en
+bocal, vieux cornichon que vous &ecirc;tes, pour venir faire une telle
+demande! s'&eacute;cria aigrement la Pipelet, en montrant sa mine hargneuse
+au-dessus de l'&eacute;paule de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d'un autre
+pas, les affiches sont faites pour &ecirc;tre lues. Vous affichez, je lis, je
+suis dans mon droit, et vous n'&ecirc;tes pas dans le v&ocirc;tre en me disant une
+grossi&egrave;ret&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Grossi&egrave;ret&eacute; vous-m&ecirc;me... grigou! riposta Anastasie en montrant les
+dents.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes une manante!</p>
+
+<p>&mdash;Alfred, ton tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui
+apprendre &agrave; venir faire le farceur &agrave; son &acirc;ge... vieux paltoquet!</p>
+
+<p>&mdash;Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous
+indiquez sur votre affiche! &Ccedil;a ne se passera pas comme &ccedil;a, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, <i>m&ocirc;ssieur</i>..., s'&eacute;cria le malheureux portier.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exasp&eacute;r&eacute;, faites amiti&eacute; tant
+qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l'affichez
+pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans
+l'obligation de vous pr&eacute;venir que vous &ecirc;tes un fier malotru, et que je
+vais d&eacute;poser ma plainte chez le commissaire.</p>
+
+<p>Et le gobe-mouche s'en alla courrouc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le
+sens, je suis frapp&eacute; &agrave; mort... je n'ai pas l'espoir de lui &eacute;chapper. Tu
+le vois, mon nom est publiquement accol&eacute; &agrave; celui de ce mis&eacute;rable. Il ose
+afficher que je fais commerce d'amiti&eacute; avec lui, et le public le croit;
+j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux...
+c'est &eacute;norme, c'est une id&eacute;e infernale; mais il faut que &ccedil;a finisse...
+la mesure est combl&eacute;e... il faut que lui ou moi succombions dans cette
+lutte!</p>
+
+<p>Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, d&eacute;termin&eacute; &agrave; une
+vigoureuse r&eacute;solution, saisit le portrait de Cabrion et s'&eacute;lan&ccedil;a vers la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu, Alfred?</p>
+
+<p>&mdash;Chez le commissaire. Je vais enlever en m&ecirc;me temps cet inf&acirc;me
+&eacute;criteau; alors, cet &eacute;criteau et ce portrait &agrave; la main, je crierai au
+commissaire: D&eacute;fendez-moi! Vengez-moi! D&eacute;livrez-moi de Cabrion!</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, vieux ch&eacute;ri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas
+enlever l'&eacute;criteau, dis au rogomiste de t'aider et de te pr&ecirc;ter sa
+petite &eacute;chelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le
+pouvais, je le mettrais frire dans ma po&ecirc;le, tant je voudrais le voir
+souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas
+autant m&eacute;rit&eacute; que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Gr&egrave;ve, le
+sc&eacute;l&eacute;rat!</p>
+
+<p>Alfred fit preuve dans cette circonstance d'une longanimit&eacute; sublime.
+Malgr&eacute; ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;
+de manifester quelques sentiments pitoyables &agrave; l'&eacute;gard du rapin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, non, quand m&ecirc;me je le pourrais, je ne demanderais pas sa
+t&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc! s'&eacute;cria la f&eacute;roce
+Anastasie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de
+r&eacute;clamer la r&eacute;clusion perp&eacute;tuelle de cet &ecirc;tre malfaisant; mon repos
+l'exige, ma sant&eacute; me le commande... la loi doit m'accorder cette
+r&eacute;paration... sinon, je quitte la France... ma belle France! Voil&agrave; ce
+qu'on y gagnera.</p>
+
+<p>Et Alfred, ab&icirc;m&eacute; dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge,
+comme une de ces imposantes victimes de la fatalit&eacute; antique.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Cecily</a></h3>
+
+
+<p>Avant de faire assister le lecteur &agrave; l'entretien de M<sup>me</sup> S&eacute;raphin et de
+M<sup>me</sup> Pipelet, nous le pr&eacute;viendrons qu'Anastasie, sans suspecter le moins
+du monde la vertu et la d&eacute;votion du notaire, bl&acirc;mait extr&ecirc;mement la
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; qu'il avait d&eacute;ploy&eacute;e &agrave; l'&eacute;gard de Louise Morel et de Germain.
+Naturellement la porti&egrave;re enveloppait M<sup>me</sup> S&eacute;raphin dans la m&ecirc;me
+r&eacute;probation; mais, en habile politique, M<sup>me</sup> Pipelet, pour des raisons
+que nous dirons plus bas, dissimulait son &eacute;loignement pour la femme de
+charge sous l'accueil le plus cordial.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir formellement d&eacute;sapprouv&eacute; l'indigne conduite de Cabrion, M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui &eacute;cris, pas de
+r&eacute;ponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'esp&egrave;re qu'&agrave;
+cette heure j'aurai plus de bonheur.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Pipelet feignit la contrari&eacute;t&eacute; la plus vive.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, s'&eacute;cria-t-elle, faut avoir du guignon!</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;M. Bradamanti n'est pas encore rentr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est insupportable!</p>
+
+<p>&mdash;Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame S&eacute;raphin!</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui ai tant &agrave; lui parler!</p>
+
+<p>&mdash;Si &ccedil;a n'est pas comme un sort!</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus qu'il faut que j'invente des pr&eacute;textes pour venir ici;
+car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui
+est si d&eacute;vot... si scrupuleux... vous jugez... quelle sc&egrave;ne!</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme Alfred: il est si b&eacute;gueule, si b&eacute;gueule qu'il s'effarouche
+de tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti?</p>
+
+<p>&mdash;Il a donn&eacute; rendez-vous &agrave; quelqu'un pour six ou sept heures du soir, et
+il m'a pri&eacute;e de dire, &agrave; la personne qu'il attend, de repasser s'il
+n'&eacute;tait pas encore rentr&eacute;. Revenez dans la soir&eacute;e, vous serez s&ucirc;re de le
+trouver.</p>
+
+<p>Et Anastasie ajouta mentalement: &laquo;Compte l&agrave;-dessus; dans une heure il
+sera en route pour la Normandie.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai donc ce soir, dit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin d'un air contrari&eacute;. Puis
+elle ajouta: J'avais autre chose &agrave; vous dire, ma ch&egrave;re madame Pipelet.
+Vous savez ce qui est arriv&eacute; &agrave; cette dr&ocirc;lesse de Louise, que tout le
+monde croyait si honn&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parlez pas, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> Pipelet en levant les yeux avec
+componction, &ccedil;a fait dresser les cheveux sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par
+hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien sage, bien bonne
+travailleuse, bien honn&ecirc;te, vous seriez bien aimable de me l'adresser.
+Les excellents sujets sont si difficiles &agrave; rencontrer qu'il faut se
+mettre en qu&ecirc;te de vingt c&ocirc;t&eacute;s pour les trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, madame S&eacute;raphin. Si j'entends parler de quelqu'un je
+vous pr&eacute;viendrai... &Eacute;coutez donc, les bonnes places sont aussi rares que
+les bons sujets.</p>
+
+<p>Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement:</p>
+
+<p>&laquo;Plus souvent que je t'enverrai une pauvre fille pour qu'elle cr&egrave;ve de
+faim dans ta baraque! Ton ma&icirc;tre est trop avare et trop m&eacute;chant;
+d&eacute;noncer du m&ecirc;me coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, combien notre
+maison est tranquille; il n'y a qu'&agrave; gagner pour une jeune fille &agrave; &ecirc;tre
+plac&eacute;e chez nous, et il a fallu que cette Louise f&ucirc;t un mauvais sujet
+incarn&eacute; pour avoir mal tourn&eacute;, malgr&eacute; les bons et saints conseils que
+lui donnait M. Ferrand.</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r... Aussi fiez-vous &agrave; moi si j'entends parler d'une jeunesse
+comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore une chose, reprit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin: M. Ferrand tiendrait,
+autant que possible, &agrave; ce que cette servante n'e&ucirc;t pas de famille, parce
+qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de sortir, elle
+risquerait moins de se d&eacute;ranger; de sorte que, si par hasard cela se
+trouvait, monsieur pr&eacute;f&eacute;rerait une orpheline, je suppose... d'abord
+parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai
+dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun pr&eacute;texte
+pour sortir. Cette mis&eacute;rable Louise est une fi&egrave;re le&ccedil;on pour monsieur...
+allez... ma pauvre madame Pipelet! C'est ce qui maintenant le rend si
+difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une
+pieuse maison comme la n&ocirc;tre... quelle horreur! Allons, &agrave; ce soir; en
+montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la m&egrave;re Burette.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce soir, madame S&eacute;raphin, et vous trouverez M. Bradamanti pour s&ucirc;r.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> S&eacute;raphin sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle acharn&eacute;e apr&egrave;s Bradamanti! dit M<sup>me</sup> Pipelet; qu'est-ce qu'elle
+peut lui vouloir? Et lui, est-il acharn&eacute; &agrave; ne pas la voir avant son
+d&eacute;part pour la Normandie! J'avais une fi&egrave;re peur qu'elle ne s'en all&acirc;t
+pas, la S&eacute;raphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame qui est
+d&eacute;j&agrave; venue hier soir. Je n'ai pas pu bien la voir; mais cette fois-ci je
+vas joliment t&acirc;cher de la d&eacute;visager, ni plus ni moins que l'autre jour
+la particuli&egrave;re de ce commandant de deux liards. Il n'a pas remis les
+pieds ici! Pour lui apprendre, je vas lui br&ucirc;ler son bois... oui, je le
+br&ucirc;lerai, tout ton bois! freluquet manqu&eacute;. Va donc! avec tes mauvais
+douze francs et ta robe de chambre de ver luisant! &Ccedil;a t'a servi &agrave;
+grand-chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanti?
+Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je
+suis curieuse comme une pie; &ccedil;a n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a
+faite comme &ccedil;a. Qu'il s'arrange! voil&agrave; mon caract&egrave;re. Tiens... une id&eacute;e,
+et fameuse encore, pour savoir son nom, &agrave; cette dame! Il faudra que
+j'essaie. Mais qui est-ce qui vient l&agrave;? Ah! c'est mon roi des
+locataires. Salut! monsieur Rodolphe, dit M<sup>me</sup> Pipelet en se mettant au
+port d'arme, le revers de sa main gauche &agrave; sa perruque.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'Harville.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, madame Pipelet, dit-il en entrant. M<sup>lle</sup> Rigolette est-elle
+chez elle? J'ai &agrave; lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Elle? Ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours! Et
+son travail, donc! Est-ce qu'elle ch&ocirc;me jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Rodolphe. Dame! gr&acirc;ce &agrave; vous ou au protecteur dont vous
+&ecirc;tes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant! Ils sont
+comme des poissons dans l'eau: ils ont du feu, de l'air, de bons lits,
+une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter M<sup>lle</sup>
+Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir
+l'air de rien, ne les perd pas de l'&oelig;il, allez!... et puis il est venu
+de votre part un m&eacute;decin n&egrave;gre voir la femme de Morel... Eh! eh! eh!
+dites donc, monsieur Rodolphe, je me suis dit &agrave; moi-m&ecirc;me: &laquo;Ah &ccedil;&agrave;! mais
+c'est donc le m&eacute;decin des charbonniers, ce moricaud-l&agrave;? Il peut leur
+t&acirc;ter le pouls sans se salir les mains.&raquo; C'est &eacute;gal, la couleur n'y fait
+rien; il para&icirc;t qu'il est fameux m&eacute;decin, tout de m&ecirc;me! Il a ordonn&eacute; une
+potion &agrave; la femme Morel, qui l'a soulag&eacute;e tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! Elle doit &ecirc;tre toujours bien triste?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez-vous! avoir son mari fou...
+et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est son
+cr&egrave;ve-c&oelig;ur! Pour une famille honn&ecirc;te, c'est terrible... Et quand je
+pense que tout &agrave; l'heure la m&egrave;re S&eacute;raphin, la femme de charge du
+notaire, est venue ici dire des horreurs de cette pauvre fille! Si je
+n'avais pas eu un goujon &agrave; lui faire avaler, &agrave; la S&eacute;raphin, &ccedil;a ne se
+serait pas pass&eacute; comme &ccedil;a; mais pour le quart d'heure j'ai fil&eacute; doux.
+Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne
+conna&icirc;trais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de
+notaire?... Sont-ils rou&eacute;s et avares! Figurez-vous qu'ils veulent une
+orpheline pour servante, si &ccedil;a se rencontre. Savez-vous pourquoi,
+monsieur Rodolphe? C'est cens&eacute; parce qu'une orpheline, n'ayant pas de
+parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien
+plus tranquille. Mais &ccedil;a n'est pas &ccedil;a, c'est une frime. La v&eacute;rit&eacute; vraie
+est qu'ils voudraient empaumer une pauvre fille qui ne tiendrait &agrave; rien,
+parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur
+ses gages tout &agrave; leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui..., r&eacute;pondit celui-ci d'un air pr&eacute;occup&eacute;.</p>
+
+<p>Apprenant que M<sup>me</sup> S&eacute;raphin cherchait une orpheline pour remplacer Louise
+comme servante aupr&egrave;s de M. Ferrand, Rodolphe entrevoyait dans cette
+circonstance un moyen peut-&ecirc;tre certain d'arriver &agrave; la punition du
+notaire. Pendant que M<sup>me</sup> Pipelet parlait, il modifiait donc peu &agrave; peu le
+r&ocirc;le qu'il avait jusqu'alors dans sa pens&eacute;e destin&eacute; &agrave; Cecily, principal
+instrument du juste ch&acirc;timent qu'il voulait infliger au bourreau de
+Louise Morel.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais bien s&ucirc;re que vous penseriez comme moi, reprit M<sup>me</sup> Pipelet;
+oui, je le r&eacute;p&egrave;te, ils ne veulent chez eux une jeunesse isol&eacute;e que pour
+rogner ses gages; aussi plut&ocirc;t mourir que de leur adresser quelqu'un.
+D'abord je ne connais personne... mais je conna&icirc;trais n'importe qui, que
+je l'emp&ecirc;cherais bien d'entrer jamais dans une pareille baraque.
+N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, que j'aurais raison?</p>
+
+<p>&mdash;Madame Pipelet, voulez-vous me rendre un grand service?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu de Dieu! monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu,
+friser ma perruque avec de l'huile bouillante? Aimez-vous mieux que je
+morde quelqu'un? Parlez... je suis toute &agrave; vous... moi et mon c&oelig;ur nous
+sommes des esclaves... except&eacute; ce qui serait de faire des traits &agrave;
+Alfred...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, madame Pipelet... voil&agrave; de quoi il s'agit... J'ai &agrave;
+placer une jeune orpheline... elle est &eacute;trang&egrave;re... elle n'&eacute;tait jamais
+venue &agrave; Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me suffoquez!... Comment! Dans cette baraque, chez ce vieil
+avare?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je vous parle ne
+s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle
+gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tranquille sur son
+compte.</p>
+
+<p>&mdash;Dame, monsieur Rodolphe, &ccedil;a vous regarde, vous &ecirc;tes pr&eacute;venu... Si,
+malgr&eacute; &ccedil;a, vous trouvez la place bonne... vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre... Et puis
+aussi, faut &ecirc;tre juste, par rapport au notaire: s'il y a du contre, il y
+a du pour... Il est avare comme un chien, dur comme un &acirc;ne, bigot comme
+un sacristain, c'est vrai... mais il est honn&ecirc;te homme comme il n'y en a
+pas... Il donne peu de gages... mais il les paie rubis sur <i>l'oncle...
+</i>La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la m&ecirc;me
+chose. Enfin, c'est une maison o&ugrave; il faut travailler comme un cheval;
+mais c'est une maison on ne peut pas plus emb&ecirc;tante... o&ugrave; il n'y a
+jamais de risque qu'une jeune fille prenne les <i>allures</i>... Louise,
+c'est un hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Pipelet, je vais confier un secret &agrave; votre honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Foi d'Anastasie Pipelet, n&eacute;e Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
+ciel... et qu'Alfred ne porte que des habits verts... je serai muette
+comme une tanche...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudra rien dire &agrave; M. Pipelet!...</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure sur la t&ecirc;te de mon vieux ch&eacute;ri... si le motif est
+honn&ecirc;te...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame Pipelet!</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs; il ne saura rien
+de rien; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'innocence
+et la malice.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai confiance en vous. &Eacute;coutez-moi donc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entre nous &agrave; la vie, &agrave; la mort, mon roi des locataires... Allez
+votre train.</p>
+
+<p>&mdash;La jeune fille dont je vous parle a fait une faute...</p>
+
+<p>&mdash;Connu!... Si je n'avais pas &agrave; quinze ans &eacute;pous&eacute; Alfred, j'en aurais
+peut-&ecirc;tre commis des cinquantaines... des centaines de fautes! Moi,
+telle que vous ne voyez... j'&eacute;tais un vrai salp&ecirc;tre d&eacute;cha&icirc;n&eacute;, nom d'un
+petit bonhomme! Heureusement, Pipelet m'a &eacute;teinte dans sa vertu... sans
+&ccedil;a... j'aurais fait des folies pour les hommes. C'est pour vous dire que
+si votre jeune fille n'en a commis qu'une de faute... il y a encore de
+l'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois aussi. Cette jeune fille &eacute;tait servante, en Allemagne,
+chez une de mes parentes; le fils de cette parente a &eacute;t&eacute; le complice de
+la faute; vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Alllllez donc!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la
+faute.</p>
+
+<p>&mdash;La m&egrave;re a chass&eacute; la servante; mais le jeune homme a &eacute;t&eacute; assez fou pour
+quitter la maison paternelle et pour amener cette pauvre fille &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?... Ces jeunes gens...</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s le coup de t&ecirc;te sont venues les r&eacute;flexions, r&eacute;flexions d'autant
+plus sages que le peu d'argent qu'il poss&eacute;dait &eacute;tait mang&eacute;. Mon jeune
+parent s'est adress&eacute; &agrave; moi; j'ai consenti &agrave; lui donner de quoi retourner
+aupr&egrave;s de sa m&egrave;re, mais &agrave; condition qu'il laisserait ici cette fille et
+que je t&acirc;cherais de la placer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais pas mieux fait pour mon fils... si Pipelet s'&eacute;tait plu &agrave;
+m'en accorder un...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis enchant&eacute; de votre approbation; seulement, comme la jeune fille
+n'a pas de r&eacute;pondants et qu'elle est &eacute;trang&egrave;re, il est tr&egrave;s-difficile de
+la placer... Si vous vouliez dire &agrave; M<sup>me</sup> S&eacute;raphin qu'un de vos parents,
+&eacute;tabli en Allemagne, vous a adress&eacute; et recommand&eacute; cette jeune fille, le
+notaire la prendrait peut-&ecirc;tre &agrave; son service; j'en serais doublement
+satisfait. Cecily, n'ayant &eacute;t&eacute; qu'&eacute;gar&eacute;e, se corrigerait certainement
+dans une maison aussi s&eacute;v&egrave;re que celle du notaire... C'est pour cette
+raison surtout que je tiendrais &agrave; la voir, cette jeune fille, entrer
+chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que pr&eacute;sent&eacute;e
+par vous... personne si respectable...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Rodolphe...</p>
+
+<p>&mdash;Si estimable...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon roi des locataires...</p>
+
+<p>&mdash;Que cette jeune fille enfin, recommand&eacute;e par vous, serait certainement
+accept&eacute;e par M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, tandis que pr&eacute;sent&eacute;e par moi...</p>
+
+<p>&mdash;Connu!... C'est comme si je pr&eacute;sentais un petit jeune homme! Eh bien!
+tope... &ccedil;a me chausse... Allez donc!... Enfonc&eacute;e la S&eacute;raphin! Tant
+mieux, j'ai une dent contre elle; je vous r&eacute;ponds de l'affaire, monsieur
+Rodolphe! Je lui ferai voir des &eacute;toiles en plein midi; je lui dirai que
+depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine &eacute;tablie en
+Allemagne, une Galimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle
+est d&eacute;funte, comme son mari, et que leur fille, qui est orpheline, va me
+tomber sur le dos d'un jour &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien... Vous conduirez vous-m&ecirc;me Cecily chez M. Ferrand, sans en
+parler davantage &agrave; M<sup>me</sup> S&eacute;raphin. Comme il y a vingt ans que vous n'avez
+vu votre cousine, vous n'aurez rien &agrave; r&eacute;pondre, si ce n'est que depuis
+son d&eacute;part pour l'Allemagne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand?</p>
+
+<p>&mdash;Elle parle parfaitement fran&ccedil;ais. Je lui ferai sa le&ccedil;on; ne vous
+occupez de rien, sinon de la recommander tr&egrave;s-instamment &agrave; M<sup>me</sup> S&eacute;raphin;
+ou plut&ocirc;t, j'y songe, non... car elle soup&ccedil;onnerait peut-&ecirc;tre que vous
+voulez lui forcer la main... Vous le savez, souvent il suffit qu'on
+demande quelque chose pour qu'on vous refuse...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui le dites-vous!... C'est pour &ccedil;a que j'ai toujours rembarr&eacute; les
+enj&ocirc;leurs. S'ils ne m'avaient rien demand&eacute;... je ne dis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Cela arrive toujours ainsi... Ne faites donc aucune proposition &agrave; M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin et voyez-la venir... Dites-lui seulement que Cecily est
+orpheline, &eacute;trang&egrave;re, tr&egrave;s-jeune, tr&egrave;s-jolie, qu'elle va &ecirc;tre pour vous
+une bien lourde charge, et que vous ne sentez pour elle qu'une
+tr&egrave;s-m&eacute;diocre affection, vu que vous &eacute;tiez brouill&eacute;e avec votre cousine,
+et que vous ne concevez rien au <i>cadeau</i> qu'elle vous fait l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu de Dieu! que vous &ecirc;tes malin!... Mais soyez tranquille, &agrave; nous
+deux nous faisons la paire. Dites donc, monsieur Rodolphe, comme nous
+nous entendons bien... nous deux!... Quand je pense que si vous aviez
+&eacute;t&eacute; de mon &acirc;ge dans le temps o&ugrave; j'&eacute;tais un vrai salp&ecirc;tre... ma foi, je
+ne sais pas... et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Chut!... Si M. Pipelet...</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! oui... Pauvre cher homme, il pense bien &agrave; la gaudriole! Vous
+ne savez pas... une nouvelle infamie de ce Cabrion?... Mais je vous
+dirai cela plus tard... Quant &agrave; votre jeune fille, soyez calme... je
+gage que j'am&egrave;ne la S&eacute;raphin &agrave; me demander de placer ma parente chez
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous y r&eacute;ussissez, ma ch&egrave;re madame Pipelet, il y a cent francs pour
+vous. Je ne suis pas riche, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe? Est-ce que
+vous croyez que je fais &ccedil;a par int&eacute;r&ecirc;t? Dieu de Dieu!... C'est de la
+pure amiti&eacute;... Cent francs!</p>
+
+<p>&mdash;Mais jugez donc que si j'avais longtemps cette jeune fille &agrave; ma
+charge, cela me co&ucirc;terait bien plus que cette somme... au bout de
+quelques mois...</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent francs,
+monsieur Rodolphe; mais c'est un fameux quine &agrave; la loterie pour nous que
+vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous
+&ecirc;tes le roi des locataires... Tiens, un fiacre!... C'est sans doute la
+petite dame de M. Bradamanti... Elle est venue hier, je n'ai pas pu bien
+la voir... Je vas lanterner &agrave; lui r&eacute;pondre pour la bien d&eacute;visager; sans
+compter que j'ai invent&eacute; un moyen pour avoir son nom... Vous allez me
+voir <i>travailler</i>... &ccedil;a vous amusera.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, madame Pipelet, peu m'importent le nom et la figura de cette
+dame, dit Rodolphe en se reculant dans le fond de la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! cria Anastasie en se pr&eacute;cipitant au-devant de la personne qui
+entrait, o&ugrave; allez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Chez M. Bradamanti, dit la femme visiblement contrari&eacute;e d'&ecirc;tre ainsi
+arr&ecirc;t&eacute;e au passage.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est pas...</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, j'ai rendez-vous avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y est pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe pas du tout..., dit la porti&egrave;re en man&oelig;uvrant
+toujours habilement afin de distinguer les traits de cette femme, M.
+Bradamanti est sorti, bien sorti, tr&egrave;s-sorti... c'est-&agrave;-dire except&eacute;
+pour une dame...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est moi... vous m'impatientez... laissez-moi passer.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom, madame?... Je verrai bien si c'est le nom de la personne
+que M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne portez pas ce
+nom-l&agrave;... il faudra que vous me passiez sur le corps pour monter...</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a dit mon nom? s'&eacute;cria la femme avec autant de surprise que
+d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle imprudence! murmura la jeune femme. Puis, apr&egrave;s un moment
+d'h&eacute;sitation, elle ajouta impatiemment &agrave; voix basse, et comme si elle
+e&ucirc;t craint d'&ecirc;tre entendue:&mdash;Eh bien! je me nomme M<sup>me</sup> d'Orbigny.</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, Rodolphe tressaillit.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le nom de la belle-m&egrave;re de M<sup>me</sup> d'Harville.</p>
+
+<p>Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avan&ccedil;a, et, &agrave; la lueur du jour et
+de la lampe, il reconnut facilement cette femme gr&acirc;ce au portrait que
+Cl&eacute;mence lui en avait plus d'une fois trac&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> d'Orbigny? r&eacute;p&eacute;ta M<sup>me</sup> Pipelet, c'est bien &ccedil;a le nom que m'a dit M.
+Bradamanti; vous pouvez monter, madame.</p>
+
+<p>La belle-m&egrave;re de M<sup>me</sup> d'Harville passa rapidement devant la loge.</p>
+
+<p>&mdash;Et alllllez donc! s'&eacute;cria la porti&egrave;re d'un air triomphant, enfonc&eacute;e la
+bourgeoise!... Je sais son nom, elle s'appelle d'Orbigny... pas mauvais
+le moyen, hein... monsieur Rodolphe? Mais qu'est-ce que vous avez donc?
+Vous voil&agrave; tout pensif!</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame est d&eacute;j&agrave; venue voir M. Bradamanti? demanda Rodolphe &agrave; la
+porti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Hier soir, d&egrave;s qu'elle a &eacute;t&eacute; partie, M. Bradamanti est tout de
+suite sorti, afin d'aller probablement retenir sa place &agrave; la diligence
+pour aujourd'hui: car hier, en revenant, il m'a pri&eacute;e d'accompagner ce
+matin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas
+&agrave; ce petit gueux de Tortillard.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; va M. Bradamanti? Le savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;En Normandie... route d'Alen&ccedil;on.</p>
+
+<p>Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny,
+&eacute;tait situ&eacute;e en Normandie.</p>
+
+<p>Plus de doute, le charlatan se rendait aupr&egrave;s du p&egrave;re de Cl&eacute;mence,
+n&eacute;cessairement dans de sinistres intentions!</p>
+
+<p>&mdash;C'est son d&eacute;part, &agrave; M. Bradamanti, qui va joliment <i>ostiner</i> la
+S&eacute;raphin! reprit M<sup>me</sup> Pipelet. Elle est comme une enrag&eacute;e pour voir M.
+Bradamanti, qui l'&eacute;vite le plus qu'il peut; car il m'a bien recommand&eacute;
+de lui cacher qu'il partait ce soir &agrave; six heures; aussi, quand elle va
+revenir, elle trouvera visage de bois! Je profiterai de &ccedil;a pour lui
+parler de votre jeunesse. &Agrave; propos, comment donc qu'elle s'appelle...
+<i>Cic&eacute;</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Cecily...</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme qui dirait C&eacute;cile avec un i au bout. C'est &eacute;gal, faudra
+que je mette un morceau de papier dans ma tabati&egrave;re pour me rappeler ce
+diable de nom-l&agrave;... Cici... Caci... Cecily; bon, m'y voil&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je monte chez M<sup>lle</sup> Rigolette, dit Rodolphe &agrave; M<sup>me</sup> Pipelet,
+en sortant de sa loge.</p>
+
+<p>&mdash;Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas
+bonjour &agrave; ce pauvre vieux ch&eacute;ri? Il a bien du chagrin, allez! Il vous
+contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...</p>
+
+<p>&mdash;Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame
+Pipelet...</p>
+
+<p>Et Rodolphe, singuli&egrave;rement pr&eacute;occup&eacute; de la visite de M<sup>me</sup> d'Orbigny &agrave;
+Polidori, monta chez M<sup>lle</sup> Rigolette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le premier chagrin de Rigolette</a></h3>
+
+
+<p>La chambre de Rigolette brillait toujours de la m&ecirc;me propret&eacute; coquette;
+la grosse montre d'argent, plac&eacute;e sur la chemin&eacute;e dans un cartel de
+buis, marquait quatre heures; la rigueur du froid ayant cess&eacute;, l'&eacute;conome
+ouvri&egrave;re n'avait pas allum&eacute; son po&ecirc;le.</p>
+
+<p>&Agrave; peine de la fen&ecirc;tre apercevait-on un coin du ciel bleu &agrave; travers la
+masse irr&eacute;guli&egrave;re de toits, de mansardes et de hautes chemin&eacute;es qui de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue formait l'horizon.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un rayon de soleil, pour ainsi dire &eacute;gar&eacute;, glissant entre
+deux pignons &eacute;lev&eacute;s, vint pendant quelques instants empourprer d'une
+teinte resplendissante les carreaux de la chambre de la jeune fille.</p>
+
+<p>Rigolette travaillait assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la crois&eacute;e; le doux clair-obscur
+de son charmant profil se d&eacute;tachait alors sur la transparence lumineuse
+de la vitre comme un cam&eacute;e d'une blancheur ros&eacute;e sur un fond vermeil.</p>
+
+<p>De brillants reflets couraient sur sa noire chevelure, tordue derri&egrave;re
+sa t&ecirc;te, et nuan&ccedil;aient d'une chaude couleur d'ambre l'ivoire de ses
+petites mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une
+incomparable agilit&eacute;.</p>
+
+<p>Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la dentelure
+d'un tablier vert, cachaient &agrave; demi son fauteuil de paille; ses deux
+jolis pieds, toujours parfaitement chauss&eacute;s, s'appuyaient au rebord d'un
+tabouret plac&eacute; devant elle.</p>
+
+<p>Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice &agrave; cacher les
+murs d'une chaumi&egrave;re sous d'&eacute;blouissantes draperies, un moment le soleil
+couchant illumina cette chambrette de mille feux chatoyants, moira de
+reflets dor&eacute;s les rideaux de perse grise et verte, fit &eacute;tinceler le poli
+des meubles de noyer, miroiter le carrelage du sol comme du cuivre rouge
+et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.</p>
+
+<p>Mais, h&eacute;las! malgr&eacute; la joyeuset&eacute; provocante de ce rayon de soleil, les
+deux canaris m&acirc;le et femelle voletaient d'un air inquiet et, contre leur
+habitude, ne chantaient pas.</p>
+
+<p>C'est que, contre son habitude, Rigolette ne chantait pas.</p>
+
+<p>Tous trois ne gazouillaient gu&egrave;re les uns sans les autres. Presque
+toujours le chant frais et matinal de celle-ci donnait l'&eacute;veil aux
+chansons de ceux-l&agrave;, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de
+si bonne heure.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient alors des d&eacute;fis, des luttes de notes claires, sonores,
+perl&eacute;es, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pas
+toujours l'avantage.</p>
+
+<p>Rigolette ne chantait plus... parce que pour la premi&egrave;re fois de sa vie
+elle &eacute;prouvait un chagrin.</p>
+
+<p>Jusqu'alors l'aspect de la mis&egrave;re des Morel l'avait souvent affect&eacute;e;
+mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres pour leur
+causer des sentiments tr&egrave;s-durables.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir presque chaque jour secouru ces malheureux autant qu'elle le
+pouvait, sinc&egrave;rement pleur&eacute; avec eux et sur eux, la jeune fille se
+sentait &agrave; la fois &eacute;mue et satisfaite... &eacute;mue de ces infortunes...
+satisfaite de s'y &ecirc;tre montr&eacute;e pitoyable.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas l&agrave; un chagrin.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t la gaiet&eacute; naturelle du caract&egrave;re de Rigolette reprenait son
+empire... Et puis, sans &eacute;go&iuml;sme, mais par un simple fait de comparaison,
+elle se trouvait si heureuse dans sa petite chambre en sortant de
+l'horrible r&eacute;duit des Morel que sa tristesse &eacute;ph&eacute;m&egrave;re se dissipait
+bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Cette mobilit&eacute; d'impression &eacute;tait si peu entach&eacute;e de personnalit&eacute; que,
+par un raisonnement d'une touchante d&eacute;licatesse, la grisette regardait
+presque comme un devoir de faire la part des plus malheureux qu'elle,
+pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien pr&eacute;caire sans
+doute, et enti&egrave;rement acquise par son travail, mais qui, aupr&egrave;s de
+l'&eacute;pouvantable d&eacute;tresse de la famille du lapidaire, lui paraissait
+presque luxueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Pour chanter sans remords, lorsqu'on a aupr&egrave;s de soi des gens si &agrave;
+plaindre, disait-elle na&iuml;vement, il faut leur avoir &eacute;t&eacute; aussi charitable
+que possible.</p>
+
+<p>Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de Rigolette,
+nous d&eacute;sirons le rassurer et l'&eacute;difier compl&egrave;tement sur la vertu de
+cette jeune fille.</p>
+
+<p>Nous regrettons d'employer le mot de vertu, mot grave, pompeux,
+solennel, qui entra&icirc;ne presque toujours avec soi des id&eacute;es de sacrifice
+douloureux, de lutte p&eacute;nible contre les passions, d'aust&egrave;res m&eacute;ditations
+sur la fin des choses d'ici-bas.</p>
+
+<p>Telle n'&eacute;tait pas la vertu de Rigolette.</p>
+
+<p>Elle n'avait ni lutt&eacute; ni m&eacute;dit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle avait travaill&eacute;, ri et chant&eacute;.</p>
+
+<p>Sa sagesse, ainsi qu'elle le disait simplement et sinc&egrave;rement &agrave;
+Rodolphe, d&eacute;pendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas
+le loisir d'&ecirc;tre amoureuse.</p>
+
+<p>Avant tout, gaie, laborieuse, ordonn&eacute;e, l'ordre, le travail, la gaiet&eacute;,
+l'avaient, &agrave; son insu, d&eacute;fendue, soutenue, sauv&eacute;e.</p>
+
+<p>On trouvera peut-&ecirc;tre cette morale l&eacute;g&egrave;re, facile et joyeuse; mais
+qu'importe la cause, pourvu que l'effet subsiste?</p>
+
+<p>Qu'importe la direction des racines de la plante, pourvu que sa fleur
+s'&eacute;panouisse pure, brillante et parfum&eacute;e?...</p>
+
+<p>&Agrave; propos de notre utopie sur les encouragements, les secours, les
+r&eacute;compenses que la soci&eacute;t&eacute; devrait accorder aux artisans remarquables
+par d'&eacute;minentes qualit&eacute;s sociales, nous avons parl&eacute; de cet espionnage de
+la vertu, un des projets de l'empereur.</p>
+
+<p>Supposons cette f&eacute;conde pens&eacute;e du grand homme r&eacute;alis&eacute;e!...</p>
+
+<p>Un de ces vrais philanthropes, charg&eacute;s par lui de rechercher le bien, a
+d&eacute;couvert Rigolette.</p>
+
+<p>Abandonn&eacute;e, sans conseils, sans appui, expos&eacute;e &agrave; tous les dangers de la
+pauvret&eacute;, &agrave; toutes les s&eacute;ductions dont la jeunesse et la beaut&eacute; sont
+entour&eacute;es, cette charmante fille est rest&eacute;e pure; sa vie honn&ecirc;te,
+laborieuse, pourrait servir d'enseignement et d'exemple.</p>
+
+<p>Cette enfant ne m&eacute;ritera-t-elle pas, non une r&eacute;compense, non un secours,
+mais quelques touchantes paroles d'approbation, d'encouragement, qui lui
+donneront la conscience de sa valeur, qui la rehausseront &agrave; ses propres
+yeux, qui l'obligeront m&ecirc;me pour l'avenir?</p>
+
+<p>Car elle saura qu'on la suit d'un regard plein de sollicitude et de
+protection dans la voie difficile o&ugrave; elle marche avec tant de courage et
+de s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>Car elle saura que si un jour le manque d'ouvrage ou la maladie mena&ccedil;ait
+de rompre l'&eacute;quilibre de cette vie pauvre et pr&eacute;occup&eacute;e qui repose tout
+enti&egrave;re sur le travail et sur la sant&eacute;, un l&eacute;ger secours d&ucirc; &agrave; ses
+m&eacute;rites pass&eacute;s lui viendrait en aide.</p>
+
+<p>L'on se r&eacute;criera sans doute sur l'impossibilit&eacute; de cette surveillance
+tut&eacute;laire dont seraient entour&eacute;es les personnes particuli&egrave;rement dignes
+d'int&eacute;r&ecirc;t par leurs excellents ant&eacute;c&eacute;dents.</p>
+
+<p>Il nous semble que la soci&eacute;t&eacute; a d&eacute;j&agrave; r&eacute;solu ce probl&egrave;me.</p>
+
+<p>N'a-t-elle pas imagin&eacute; la surveillance de la haute police &agrave; vie ou &agrave;
+temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contr&ocirc;ler incessamment la
+conduite des personnes dangereuses signal&eacute;es par leurs d&eacute;testables
+ant&eacute;c&eacute;dents?</p>
+
+<p>Pourquoi la soci&eacute;t&eacute; n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de
+haute charit&eacute; morale?</p>
+
+<p>Mais descendons de la sph&egrave;re des utopies et revenons &agrave; la cause du
+premier chagrin de Rigolette.</p>
+
+<p>Sauf Germain, candide et grave jeune homme, les voisins de la grisette
+avaient pris tout d'abord son originale familiarit&eacute;, ses offres de bon
+voisinage, pour des agaceries tr&egrave;s-significatives; mais ces messieurs
+avaient &eacute;t&eacute; oblig&eacute;s de reconna&icirc;tre, avec autant de surprise que de
+d&eacute;pit, qu'ils trouveraient dans Rigolette un aimable et gai compagnon
+pour leurs r&eacute;cr&eacute;ations dominicales, une voisine serviable et bonne
+enfant, mais non pas une ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Leur surprise et leur d&eacute;pit, tr&egrave;s-vifs d'abord, c&eacute;d&egrave;rent peu &agrave; peu
+devant la franche et charmante humeur de la grisette; et puis, ainsi
+qu'elle l'avait judicieusement dit &agrave; Rodolphe, ses voisins &eacute;taient fiers
+le dimanche d'avoir au bras une jolie fille qui leur faisait honneur de
+plus d'une mani&egrave;re (Rigolette se souciait peu des apparences), et qui ne
+leur co&ucirc;tait que le partage de modestes plaisirs dont sa pr&eacute;sence et sa
+gentillesse doublaient le prix.</p>
+
+<p>D'ailleurs la ch&egrave;re fille se contentait si facilement!... Dans les jours
+de p&eacute;nurie elle d&icirc;nait si bien et si gaiement avec un beau morceau de
+galette chaude o&ugrave; elle mordait de toutes les forces de ses petites dents
+blanches! Apr&egrave;s quoi elle s'amusait tant d'une promenade sur les
+boulevards ou dans les passages!</p>
+
+<p>Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour Rigolette, ils
+conviendront qu'il aurait fallu &ecirc;tre bien sot ou bien barbare pour
+refuser, une fois par semaine, ces modestes distractions &agrave; une si
+gracieuse cr&eacute;ature, qui, du reste, n'ayant pas le droit d'&ecirc;tre jalouse,
+n'emp&ecirc;chait jamais ses sigisb&eacute;es de se consoler de ses rigueurs aupr&egrave;s
+de belles moins cruelles!</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois Germain seul ne fonda aucune folle esp&eacute;rance sur la familiarit&eacute;
+de la jeune fille; f&ucirc;t-ce instinct du c&oelig;ur ou d&eacute;licatesse d'esprit, il
+devina, d&egrave;s le premier jour, tout ce qu'il pouvait y avoir de ravissant
+dans la camaraderie singuli&egrave;re que lui offrait Rigolette.</p>
+
+<p>Ce qui devait fatalement arriver arriva.</p>
+
+<p>Germain devint passionn&eacute;ment amoureux de sa voisine, sans oser lui dire
+un mot de cet amour.</p>
+
+<p>Loin d'imiter ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs, qui, bien convaincus de la vanit&eacute; de
+leurs poursuites, s'&eacute;taient consol&eacute;s par d'autres amours, sans pour cela
+vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait
+d&eacute;licieusement joui de son intimit&eacute; avec la jeune fille, passant aupr&egrave;s
+d'elle non-seulement le dimanche, mais toutes les soir&eacute;es o&ugrave; il n'&eacute;tait
+pas occup&eacute;. Durant ces longues heures, Rigolette s'&eacute;tait montr&eacute;e, comme
+toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, s&eacute;rieux, souvent
+m&ecirc;me un peu triste.</p>
+
+<p>Cette tristesse &eacute;tait son seul inconv&eacute;nient; car ses mani&egrave;res,
+naturellement distingu&eacute;es, ne pouvaient se comparer aux ridicules
+pr&eacute;tentions de M. Giraudeau, le commis voyageur, ou aux turbulentes
+excentricit&eacute;s de Cabrion; mais M. Giraudeau, par son intarissable
+loquacit&eacute;, et le peintre par son hilarit&eacute; non moins intarissable
+l'emportaient sur Germain, dont la douce gravit&eacute; imposait un peu &agrave; sa
+voisine.</p>
+
+<p>Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de pr&eacute;f&eacute;rence marqu&eacute;e pour aucun
+de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait pas de jugement,
+elle trouvait que Germain r&eacute;unissait seul toutes les qualit&eacute;s
+n&eacute;cessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.</p>
+
+<p>Ces ant&eacute;c&eacute;dents pos&eacute;s, nous dirons pourquoi Rigolette &eacute;tait chagrine et
+pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient.</p>
+
+<p>Sa ronde et fra&icirc;che figure avait un peu p&acirc;li; ses grands yeux noirs,
+ordinairement gais et brillants, &eacute;taient l&eacute;g&egrave;rement battus et voil&eacute;s;
+ses traits r&eacute;v&eacute;laient une fatigue inaccoutum&eacute;e. Elle avait employ&eacute; &agrave;
+travailler une grande partie de la nuit.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, elle regardait tristement une lettre plac&eacute;e tout
+ouverte sur une table aupr&egrave;s d'elle; celle lettre venait de lui &ecirc;tre
+adress&eacute;e par Germain, et contenait ce qui suit:</p>
+
+<p class="right">&laquo;Prison de la Conciergerie.</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle,</p>
+
+<p>&laquo;Le lieu d'o&ugrave; je vous &eacute;cris vous dira l'&eacute;tendue de mon malheur. Je suis
+incarc&eacute;r&eacute; comme voleur... Je suis coupable aux yeux de tout le monde, et
+j'ose pourtant vous &eacute;crire!</p>
+
+<p>&laquo;C'est qu'il me serait affreux de croire que vous me regardez aussi
+comme un &ecirc;tre criminel et d&eacute;grad&eacute;. Je vous en supplie, ne me condamnez
+pas avant d'avoir lu cette lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier
+coup m'accablerait tout &agrave; fait!</p>
+
+<p>&laquo;Voici ce qui s'est pass&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis quelque temps, je n'habitais plus rue du Temple; mais je savais
+par la pauvre Louise que la famille Morel, &agrave; laquelle vous et moi nous
+nous int&eacute;ressions tant, &eacute;tait de plus en plus mis&eacute;rable. H&eacute;las! ma piti&eacute;
+pour ces pauvres gens m'a perdu! Je ne m'en repens pas, mais mon sort
+est bien cruel!...</p>
+
+<p>&laquo;Hier, j'&eacute;tais rest&eacute; assez tard chez M. Ferrand, occup&eacute; d'&eacute;critures
+press&eacute;es. Dans la chambre o&ugrave; je travaillais se trouvait un bureau, mon
+patron y serrait chaque jour la besogne que j'avais faite. Ce soir-l&agrave;,
+il paraissait inquiet, agit&eacute;; il me dit: &laquo;Ne vous en allez pas que ces
+comptes ne soient termin&eacute;s, vous les d&eacute;poserez dans le bureau dont je
+vous laisse la clef.&raquo; Et il sortit.</p>
+
+<p>&laquo;Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir pour l'y serrer; machinalement mes
+yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur une lettre d&eacute;ploy&eacute;e, o&ugrave; je lus le nom de J&eacute;r&ocirc;me
+Morel, le lapidaire.</p>
+
+<p>&laquo;Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortun&eacute;, j'eus
+l'indiscr&eacute;tion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'artisan devait
+&ecirc;tre le lendemain arr&ecirc;t&eacute; pour une lettre de change de mille trois cent
+francs &agrave; la poursuite de M. Ferrand, qui, sous un nom suppos&eacute;, le
+faisait emprisonner.</p>
+
+<p>&laquo;Cet avis &eacute;tait de l'agent d'affaires de mon patron. Je connaissais
+assez la situation de la famille Morel pour savoir quel coup lui
+porterait l'incarc&eacute;ration de son seul soutien... Je fus aussi d&eacute;sol&eacute;
+qu'indign&eacute;. Malheureusement je vis dans le m&ecirc;me tiroir une bo&icirc;te
+ouverte, renfermant de l'or; elle contenait deux mille francs... &Agrave; ce
+moment, j'entendis Louise monter l'escalier; sans r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; la gravit&eacute;
+de mon action, profitant de l'occasion que le hasard m'offrait, je pris
+mille trois cents francs. J'attendis Louise au passage; je lui mis
+l'argent dans la main, et lui dis: &laquo;On doit arr&ecirc;ter votre p&egrave;re demain au
+point du jour pour mille trois cents francs, les voici, sauvez-le, mais
+dites pas que c'est de moi que vous tenez cet argent... M. Ferrand est
+un m&eacute;chant homme!...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Vous le voyez, mademoiselle, mon intention &eacute;tait bonne, mais ma
+conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.</p>
+
+<p>&laquo;Depuis longtemps, &agrave; force d'&eacute;conomies, j'avais r&eacute;alis&eacute; et plac&eacute; chez un
+banquier une petite somme de mille cinq cents francs. Il y a huit jours,
+il me pr&eacute;vint que, le terme de son obligation envers moi &eacute;tant arriv&eacute;,
+il tenait mes fonds &agrave; ma disposition dans le cas o&ugrave; je ne les lui
+laisserais pas.</p>
+
+<p>&laquo;Je poss&eacute;dais donc plus que je ne prenais au notaire: je pouvais le
+lendemain toucher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du
+banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du
+jour qu'on devait arr&ecirc;ter Morel. Il me fallait donc mettre celui-ci en
+mesure de payer de tr&egrave;s-bonne heure; sinon, lors m&ecirc;me que je serais all&eacute;
+dans la journ&eacute;e le tirer de prison, il n'en e&ucirc;t pas moins &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; et
+emmen&eacute; aux yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De
+plus, les frais consid&eacute;rables de l'arrestation auraient encore &eacute;t&eacute; &agrave; la
+charge du lapidaire. Vous comprenez, n'est-ce pas, que tous ces malheurs
+n'arrivaient pas, si je prenais les treize cents francs, que je croyais
+pouvoir remettre le lendemain matin dans le bureau, avant que M. Ferrand
+se f&ucirc;t aper&ccedil;u de quelque chose. Malheureusement je me suis tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je sortis de chez M. Ferrand n'&eacute;tant plus sous l'impression
+d'indignation et de piti&eacute; qui m'avait fait agir. Je r&eacute;fl&eacute;chis &agrave; tout le
+danger de ma position: mille craintes vinrent alors m'assaillir; je
+connaissais la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; du notaire; il pouvait, apr&egrave;s mon d&eacute;part,
+revenir fouiller dans son bureau, s'apercevoir du vol; car &agrave; ses yeux,
+aux yeux de tous, c'est un vol.</p>
+
+<p>&laquo;Ces id&eacute;es me boulevers&egrave;rent: quoiqu'il f&ucirc;t tard, je courus chez le
+banquier pour le supplier de me rendre mes fonds &agrave; l'instant; j'aurais
+motiv&eacute; cette demande extraordinaire; je serais ensuite retourn&eacute; chez M.
+Ferrand remplacer l'argent que j'avais pris.</p>
+
+<p>&laquo;Le banquier, par un funeste hasard, &eacute;tait depuis deux jours &agrave;
+Belleville dans une maison de campagne, o&ugrave; il faisait faire des
+plantations; j'attendis le jour avec une angoisse croissante, enfin
+j'arrivai &agrave; Belleville. Tout se liguait contre moi; le banquier venait
+de repartir &agrave; l'instant pour Paris; j'y accours, j'ai enfin mon argent.
+Je me pr&eacute;sente chez M. Ferrand, tout &eacute;tait d&eacute;couvert!</p>
+
+<p>&laquo;Mais ce n'est l&agrave; qu'une partie de mes infortunes. Maintenant le notaire
+m'accuse de lui avoir vol&eacute; quinze mille francs, en billets de banque,
+qui &eacute;taient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille
+francs en or. C'est une accusation indigne, un mensonge inf&acirc;me! Je
+m'avoue coupable de la premi&egrave;re soustraction; mais par tout ce qu'il y a
+de plus sacr&eacute; au monde, je vous jure, mademoiselle, que je suis innocent
+de la seconde. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce tiroir: il n'y
+avait que deux mille francs en or, sur lesquels j'ai pris les treize
+cents francs que je rapportais.</p>
+
+<p>&laquo;Telle est la v&eacute;rit&eacute;, mademoiselle: je suis sous le coup d'une
+accusation accablante, et pourtant j'affirme que vous devez me savoir
+incapable de mentir... mais me croirez-vous? H&eacute;las! comme m'a dit M.
+Ferrand, celui qui a vol&eacute; une faible somme peut en voler une plus forte,
+et ses paroles ne m&eacute;ritent aucune confiance.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai toujours vue si bonne et si d&eacute;vou&eacute;e pour les malheureux,
+mademoiselle; je vous sais si loyale et si franche, que votre c&oelig;ur vous
+guidera, je l'esp&egrave;re, dans l'appr&eacute;ciation de la v&eacute;rit&eacute;. Je ne demande
+rien de plus... Ajoutez foi &agrave; mes paroles, et vous me trouverez aussi &agrave;
+plaindre qu'&agrave; bl&acirc;mer; car, je le r&eacute;p&egrave;te, mon intention &eacute;tait bonne, des
+circonstances impossibles &agrave; pr&eacute;voir m'ont perdu.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mademoiselle Rigolette, je suis bien malheureux! Si vous saviez au
+milieu de quelles gens je suis destin&eacute; &agrave; vivre jusqu'au jour de mon
+jugement!</p>
+
+<p>&laquo;Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le d&eacute;p&ocirc;t de pr&eacute;fecture
+de police. Je ne saurais vous dire ce que j'ai &eacute;prouv&eacute; lorsque apr&egrave;s
+avoir mont&eacute; un sombre escalier, je suis arriv&eacute; devant une porte &agrave;
+guichet de fer que l'on a ouverte et qui s'est bient&ocirc;t referm&eacute;e sur moi.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais si troubl&eacute; que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud,
+naus&eacute;abond, m'a frapp&eacute; au visage; j'ai entendu un grand bruit de voix
+m&ecirc;l&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; de rires sinistres, d'accents de col&egrave;re et de chansons
+grossi&egrave;res; je me tenais immobile pr&egrave;s de la porte, regardant les dalles
+de gr&egrave;s de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux, croyant
+que tout le monde m'examinait.</p>
+
+<p>&laquo;On ne s'occupait pas de moi: un prisonnier de plus ou de moins inqui&egrave;te
+peu ces gens-l&agrave;. Enfin je me suis hasard&eacute; &agrave; lever la t&ecirc;te. Quelles
+horribles figures, mon Dieu! Que de v&ecirc;tements en lambeaux! Que de
+haillons souill&eacute;s de boue! Tous les dehors de la mis&egrave;re et du vice. Ils
+&eacute;taient l&agrave; quarante ou cinquante, assis, debout, ou couch&eacute;s sur des
+bancs scell&eacute;s dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous
+ceux qui avaient &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s la nuit ou dans la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsqu'ils se sont aper&ccedil;us de ma pr&eacute;sence, j'ai &eacute;prouv&eacute; une triste
+consolation en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'&eacute;tais pas des
+leurs. Quelques-uns me regard&egrave;rent d'un air insolent et moqueur; puis
+ils se mirent &agrave; parler entre eux &agrave; voix basse je ne sais quel langage
+hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux
+vint me frapper sur l'&eacute;paule et me demander de l'argent pour payer ma
+bienvenue.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai donn&eacute; quelques pi&egrave;ces de monnaie, esp&eacute;rant acheter ainsi le repos:
+cela ne leur a pas suffi, ils ont exig&eacute; davantage, j'ai refus&eacute;. Alors
+plusieurs m'ont entour&eacute; en m'accablant d'injures et de menaces; ils
+allaient se pr&eacute;cipiter sur moi lorsque heureusement, attir&eacute; par le
+tumulte, un gardien est entr&eacute;. Je me suis plaint &agrave; lui: il a exig&eacute; que
+l'on me rend&icirc;t l'argent que j'avais donn&eacute;, et m'a dit que si je voulais
+je serais, pour une modique somme, conduit &agrave; ce qu'on appelle la
+pistole, c'est-&agrave;-dire que je pourrais &ecirc;tre seul dans une cellule.
+J'acceptai avec reconnaissance et je quittai ces bandits au milieu de
+leurs menaces pour l'avenir; car nous devions, disaient-ils, nous
+retrouver, et alors je resterais sur la place.</p>
+
+<p>&laquo;Le gardien me mena dans une cellule o&ugrave; je passai le reste de la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;C'est de l&agrave; que je vous &eacute;cris ce matin, mademoiselle Rigolette. Tant&ocirc;t,
+apr&egrave;s mon interrogatoire, je serai conduit &agrave; une autre prison qu'on
+appelle la Force, o&ugrave; je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons
+du d&eacute;p&ocirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Le gardien, int&eacute;ress&eacute; par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de
+vous faire parvenir cette lettre quoique de telles complaisances lui
+soient tr&egrave;s-s&eacute;v&egrave;rement d&eacute;fendues.</p>
+
+<p>&laquo;J'attends, mademoiselle Rigolette, un dernier service de votre ancienne
+amiti&eacute;, si toutefois vous ne rougissez pas maintenant de cette amiti&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Dans le cas o&ugrave; vous voudriez bien m'accorder ma demande, la voici:</p>
+
+<p>&laquo;Vous recevrez avec cette lettre une petite clef et un mot pour le
+portier de la maison que j'habite, boulevard Saint-Denis, n&deg; 11. Je le
+pr&eacute;viens que vous pouvez disposer comme moi-m&ecirc;me de tout ce qui
+m'appartient, et qu'il doit ex&eacute;cuter vos ordres. Il vous conduira dans
+ma chambre. Vous aurez la bont&eacute; d'ouvrir mon secr&eacute;taire avec la clef que
+je vous envoie; vous trouverez une grande enveloppe renfermant
+diff&eacute;rents papiers que je vous prie de me garder: l'un d'eux vous &eacute;tait
+destin&eacute;, ainsi que vous le verrez par l'adresse. D'autres ont &eacute;t&eacute; &eacute;crits
+&agrave; propos de vous, et cela dans des temps bien heureux. Ne vous en f&acirc;chez
+pas, vous ne deviez jamais les conna&icirc;tre. Je vous prie aussi de prendre
+le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin
+renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de
+nos derni&egrave;res promenades du dimanche, et que vous m'avez donn&eacute;e le jour
+o&ugrave; j'ai quitt&eacute; la rue du Temple.</p>
+
+<p>&laquo;Je voudrais enfin qu'&agrave; l'exception d'un peu de linge que vous
+m'enverriez &agrave; la Force vous fissiez vendre les meubles et les effets que
+je poss&egrave;de: acquitt&eacute; ou condamn&eacute;, je n'en serai pas moins fl&eacute;tri et
+oblig&eacute; de quitter Paris. O&ugrave; irai-je? Quelles seront mes ressources? Dieu
+le sait.</p>
+
+<p>&laquo;M<sup>me</sup> Bouvard, qui a d&eacute;j&agrave; vendu et achet&eacute; plusieurs objets, se chargerait
+peut-&ecirc;tre du tout; c'est une honn&ecirc;te femme; cet arrangement vous
+&eacute;pargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien votre temps est
+pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais pay&eacute; mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien
+seulement donner une petite gratification au portier. Pardon,
+mademoiselle, de vous importuner de tous ces d&eacute;tails, mais vous &ecirc;tes la
+seule personne au monde &agrave; laquelle j'ose et je puisse m'adresser.</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais pu r&eacute;clamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec
+lequel je suis assez li&eacute;; mais j'aurais craint son indiscr&eacute;tion au sujet
+de divers papiers; plusieurs vous concernent, comme je vous l'ai dit;
+quelques autres ont rapport &agrave; de tristes &eacute;v&eacute;nements de ma vie.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! croyez-moi, mademoiselle Rigolette, si vous me l'accordez, cette
+derni&egrave;re preuve de votre ancienne affection sera ma seule consolation
+dans le grand malheur qui m'accable; malgr&eacute; moi j'esp&egrave;re que vous ne me
+refuserez pas.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous demande aussi la permission de vous &eacute;crire quelquefois... Il me
+serait si doux, si pr&eacute;cieux, de pouvoir &eacute;pancher dans un c&oelig;ur
+bienveillant la tristesse qui m'accable!</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! je suis seul au monde; personne ne s'int&eacute;resse &agrave; moi. Cet
+isolement m'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien p&eacute;nible, jugez maintenant!...</p>
+
+<p>&laquo;Et je suis honn&ecirc;te pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais
+nui &agrave; personne, d'avoir toujours, m&ecirc;me au p&eacute;ril de ma vie, t&eacute;moign&eacute; de
+mon aversion pour ce qui &eacute;tait mal... ainsi que vous le verrez par les
+papiers que je vous prie de garder et que vous pouvez lire... Mais quand
+je dirai cela, qui me croira? M. Ferrand est respect&eacute; par tout le monde,
+sa r&eacute;putation de probit&eacute; est &eacute;tablie depuis longtemps, il y a un juste
+grief &agrave; me reprocher... il m'&eacute;crasera... Je me r&eacute;signe d'avance &agrave; mon
+sort.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin, mademoiselle Rigolette, si vous me croyez, vous n'aurez, je
+l'esp&egrave;re, aucun m&eacute;pris pour moi, vous me plaindrez, et vous penserez
+quelquefois &agrave; un ami sinc&egrave;re. Alors, si je vous fais bien... bien piti&eacute;,
+peut-&ecirc;tre vous pousserez la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; jusqu'&agrave; venir un jour... un
+dimanche (h&eacute;las! que de souvenirs ce mot me rappelle!), jusqu'&agrave; venir un
+dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir
+dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous &ecirc;tes si
+bonne... que...</p>
+
+<p>&laquo;Je suis oblig&eacute; d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi
+avec la clef et le petit mot pour le portier, que je vais &eacute;crire &agrave; la
+h&acirc;te. Le gardien vient m'avertir que je vais &ecirc;tre conduit devant le
+juge... Adieu, adieu, mademoiselle Rigolette... ne me repoussez pas...
+je n'ai d'espoir qu'en vous, qu'en vous seule!</p>
+
+<p class="right">&laquo;FRAN&Ccedil;OIS GERMAIN</p>
+
+<p><i>&laquo;P. S.&mdash;</i>Si vous me r&eacute;pondez, adressez votre lettre &agrave; la prison de la
+Force.&raquo;</p>
+
+<p>On comprend maintenant la cause du premier chagrin de Rigolette. Son
+c&oelig;ur excellent s'&eacute;tait profond&eacute;ment &eacute;mu d'une infortune dont elle
+n'avait eu jusqu'alors aucun soup&ccedil;on. Elle croyait aveugl&eacute;ment &agrave;
+l'enti&egrave;re v&eacute;racit&eacute; du r&eacute;cit de Germain, ce fils infortun&eacute; du Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole.</p>
+
+<p>Assez peu rigoriste, elle trouvait m&ecirc;me que son ancien voisin
+s'exag&eacute;rait &eacute;norm&eacute;ment sa faute. Pour sauver un malheureux p&egrave;re de
+famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette
+action, aux yeux de la grisette, n'&eacute;tait que g&eacute;n&eacute;reuse.</p>
+
+<p>Par une de ces contradictions naturelles aux femmes, et surtout aux
+femmes de sa classe, cette jeune fille, qui jusqu'alors n'avait &eacute;prouv&eacute;
+pour Germain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse
+amiti&eacute;, ressentit pour lui une vive pr&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle le sut malheureux... injustement accus&eacute; et prisonnier, son
+souvenir effa&ccedil;a celui de ses anciens rivaux.</p>
+
+<p>Chez Rigolette, ce n'&eacute;tait pas encore l'amour, c'&eacute;tait une affection
+vive, sinc&egrave;re, remplie de commis&eacute;ration et de d&eacute;vouement r&eacute;solu:
+sentiment tr&egrave;s-nouveau pour elle en raison m&ecirc;me de l'amertume qui s'y
+joignait.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe entra
+dans sa chambre, apr&egrave;s avoir discr&egrave;tement frapp&eacute; &agrave; la porte.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Amiti&eacute;</a></h3>
+
+
+<p>&mdash;Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe &agrave; Rigolette; je ne vous d&eacute;range pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon voisin; je suis au contraire tr&egrave;s-contente de vous voir, car
+j'ai beaucoup de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je vous trouve p&acirc;le, vous semblez avoir pleur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que j'ai pleur&eacute;!... Il y a de quoi! Pauvre Germain!
+Tenez, lisez. Et Rigolette remit &agrave; Rodolphe la lettre du prisonnier. Si
+ce n'est pas &agrave; fendre le c&oelig;ur! Vous m'avez dit que vous vous
+int&eacute;ressiez &agrave; lui... voil&agrave; le moment de le montrer, ajouta-t-elle
+pendant que Rodolphe lisait attentivement. Faut-il que ce vilain M.
+Ferrand soit acharn&eacute; apr&egrave;s tout le monde! D'abord &ccedil;'a &eacute;t&eacute; contre Louise,
+maintenant c'est contre Germain. Oh! je ne suis pas m&eacute;chante; mais il
+arriverait quelque bon malheur &agrave; ce notaire, que j'en serais contente.
+Accuser un si honn&ecirc;te gar&ccedil;on de lui avoir vol&eacute; quinze mille francs!
+Germain! lui! la probit&eacute; en personne!... Et puis, si rang&eacute;, si doux, si
+triste. Va-t-il &ecirc;tre &agrave; plaindre, mon Dieu! au milieu de tous ces
+sc&eacute;l&eacute;rats, dans sa prison! Ah! monsieur Rodolphe, d'aujourd'hui je
+commence &agrave; voir que tout n'est pas couleur de rose dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et que comptez-vous faire, ma voisine?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je compte faire?... Mais tout ce que Germain me demande; et
+cela le plus t&ocirc;t possible. Je serais d&eacute;j&agrave; partie sans cet ouvrage
+tr&egrave;s-press&eacute; que je finis et que je vais porter tout &agrave; l'heure rue
+Saint-Honor&eacute;, en me rendant &agrave; la chambre de Germain chercher les papiers
+dont il me parle. J'ai pass&eacute; une partie de la nuit &agrave; travailler pour
+gagner quelques heures d'avance. Je vais avoir tant de choses &agrave; faire en
+dehors de mon ouvrage qu'il faut que je me mette en mesure. D'abord M<sup>me</sup>
+Morel voudrait que je puisse voir Louise dans sa prison. C'est peut-&ecirc;tre
+tr&egrave;s-difficile, mais enfin je t&acirc;cherai... Malheureusement je ne sais pas
+seulement &agrave; qui m'adresser...</p>
+
+<p>&mdash;J'avais song&eacute; &agrave; cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon voisin?</p>
+
+<p>&mdash;Voici une permission.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi
+pour la prison de ce malheureux Germain?... &Ccedil;a lui ferait tant de
+plaisir!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison?</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r le c&oelig;ur me battra tr&egrave;s-fort la premi&egrave;re fois... Mais c'est
+&eacute;gal. Est-ce que, quand Germain &eacute;tait heureux, je ne le trouvais pas
+toujours pr&ecirc;t &agrave; aller au-devant de toutes mes volont&eacute;s, &agrave; me mener au
+spectacle ou promener, &agrave; me faire la lecture le soir, &agrave; m'aider &agrave;
+arranger mes caisses de fleurs, &agrave; cirer ma chambre? Eh bien il est dans
+la peine, c'est &agrave; mon tour maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne
+peut pas grand-chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je
+le ferai, il peut y compter; il verra si je suis bonne amie. Tenez,
+monsieur Rodolphe, il y a une chose qui me d&eacute;sole, c'est sa m&eacute;fiance. Me
+croire capable de le m&eacute;priser, moi! Je vous demande un peu pourquoi. Ce
+vieil avare de notaire l'accuse d'avoir vol&eacute;; qu'est-ce que &ccedil;a me
+fait?... Je sais bien que &ccedil;a n'est pas vrai. La lettre de Germain ne
+m'aurait pas prouv&eacute; clair comme le jour qu'il est innocent, que je ne
+l'aurais pas cru coupable; il n'y qu'&agrave; le voir, qu'&agrave; le conna&icirc;tre, pour
+&ecirc;tre s&ucirc;r qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut &ecirc;tre aussi
+m&eacute;chant que M. Ferrand pour soutenir des fausset&eacute;s pareilles.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tenez, je voudrais &ecirc;tre homme pour pouvoir aller trouver ce
+notaire, et lui dire: &laquo;Ah! vous soutenez que Germain vous a vol&eacute;, eh
+bien! tenez, voil&agrave; pour vous vieux menteur! Il ne vous volera pas cela,
+toujours!&raquo; Et pan! pan! pan! je le battrais comme pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une justice tr&egrave;s-exp&eacute;ditive, dit Rodolphe en souriant de
+l'animation de Rigolette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que &ccedil;a r&eacute;volte aussi; et, comme dit Germain dans sa lettre, tout
+le monde sera du parti de son patron contre lui, parce que son patron
+est riche, consid&eacute;r&eacute;, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune homme sans
+protection, &agrave; moins que vous ne veniez &agrave; son secours, monsieur Rodolphe,
+vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ce qu'il n'y
+aurait pas &agrave; faire quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il attende son jugement. Une fois acquitt&eacute;, comme je le
+crois, de nombreuses preuves d'int&eacute;r&ecirc;t lui seront donn&eacute;es, je vous
+l'assure. Mais &eacute;coutez, ma voisine, je sais par exp&eacute;rience qu'on peut
+compter sur votre discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur Rodolphe; je n'ai jamais &eacute;t&eacute; bavarde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut que personne ne sache, et que Germain lui-m&ecirc;me ignore
+que des amis veillent sur lui... car il a des amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;De tr&egrave;s-puissants, de tr&egrave;s-d&eacute;vou&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a lui donnerait tant de courage de le savoir!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais il ne pourrait peut-&ecirc;tre pas s'en taire. Alors M.
+Ferrand, effray&eacute;, se mettrait sur ses gardes, sa d&eacute;fiance s'&eacute;veillerait,
+et, comme il est tr&egrave;s-adroit, il deviendrait difficile de l'atteindre:
+ce qui serait f&acirc;cheux, car il faut non-seulement que l'innocence de
+Germain soit reconnue, mais que son calomniateur soit d&eacute;masqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est de m&ecirc;me de Louise; je vous apportais cette permission de la
+voir, afin que vous la priiez de ne parler &agrave; personne de ce qu'elle m'a
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;; elle saura ce que cela signifie.</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffit, monsieur Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa prison de la
+m&eacute;chancet&eacute; de son ma&icirc;tre, c'est tr&egrave;s-important. Mais elle devra ne rien
+cacher &agrave; un avocat qui viendra de ma part s'entendre avec elle pour sa
+d&eacute;fense; faites-lui bien toutes ces recommandations.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne m&eacute;moire.
+Mais je parle de bont&eacute;! C'est vous qui &ecirc;tes bon et g&eacute;n&eacute;reux! Quelqu'un
+est-il dans la peine, vous vous trouvez tout de suite l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis qu'un pauvre commis marchand;
+mais quand, en fl&acirc;nant de c&ocirc;t&eacute; et d'autre, je trouve de braves gens qui
+m&eacute;ritent protection, j'en instruis une personne bienfaisante qui a toute
+confiance en moi, et on les secourt. &Ccedil;a n'est pas plus malin que &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; logez-vous, maintenant que vous avez c&eacute;d&eacute; votre chambre aux
+Morel?</p>
+
+<p>&mdash;Je loge... en garni.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je d&eacute;testerais &ccedil;a! &Ecirc;tre o&ugrave; a &eacute;t&eacute; tout le monde, c'est comme si
+tout le monde avait &eacute;t&eacute; chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis que la nuit, et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Je con&ccedil;ois, c'est moins d&eacute;sagr&eacute;able. Ce que c'est que de nous,
+pourtant, monsieur Rodolphe! Mon chez-moi me rendait si heureuse! Je
+m'&eacute;tais arrang&eacute; une petite vie si tranquille que je n'aurais jamais cru
+possible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... Non, je ne peux
+pas vous dire le coup que le malheur de Germain m'a port&eacute;. J'ai vu les
+Morel et d'autres encore bien &agrave; plaindre, c'est vrai; mais enfin la
+mis&egrave;re est la mis&egrave;re, entre pauvres gens on s'y attend, &ccedil;a ne surprend
+pas, et l'on s'entraide comme on peut. Aujourd'hui c'est l'un, demain
+c'est l'autre. Quant &agrave; soi, avec du courage et de la gaiet&eacute;, on se tire
+d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honn&ecirc;te et bon, qui a &eacute;t&eacute;
+votre ami pendant longtemps, le voir accus&eacute; de vol et emprisonn&eacute;
+p&ecirc;le-m&ecirc;le avec des sc&eacute;l&eacute;rats!... Ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je
+suis sans force contre &ccedil;a, c'est un malheur auquel je n'avais jamais
+pens&eacute;, &ccedil;a me bouleverse.</p>
+
+<p>Et les grands yeux de Rigolette se voil&egrave;rent de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! courage! Votre gaiet&eacute; reviendra quand votre ami sera
+acquitt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faudra bien qu'il soit acquitt&eacute;. Il n'y aura qu'&agrave; lire aux
+juges la lettre qu'il m'a &eacute;crite: &ccedil;a suffira, n'est-ce pas, monsieur
+Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, cette lettre simple et touchante a tout le caract&egrave;re de la
+v&eacute;rit&eacute;; il faudra m&ecirc;me que vous m'en laissiez prendre copie, cela sera
+n&eacute;cessaire &agrave; la d&eacute;fense de Germain.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'&eacute;crivais pas comme un vrai
+chat, malgr&eacute; les le&ccedil;ons qu'il m'a donn&eacute;es, ce bon Germain, je vous
+proposerais de vous la copier; mais mon &eacute;criture est si grosse, si de
+travers, et puis il y a tant, tant de fautes...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'&agrave; demain.</p>
+
+<p>&mdash;La voil&agrave;, mon voisin, mais vous y ferez bien attention, n'est-ce pas?
+J'ai br&ucirc;l&eacute; tous les billets doux que Cabrion et M. Giraudeau
+m'&eacute;crivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des
+c&oelig;urs enflamm&eacute;s et des colombes sur le haut du papier, quand ils
+croyaient que je me laisserais prendre &agrave; leurs cajoleries; mais cette
+pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement et les autres
+aussi, s'il m'en &eacute;crit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, &ccedil;a
+prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, cela prouve que vous &ecirc;tes la meilleure petite amie qu'on
+puisse d&eacute;sirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller tout &agrave; l'heure seule
+chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, et le soir j'aime autant ne
+pas &ecirc;tre toute seule dans les rues; sans compter qu'il faut que je porte
+de l'ouvrage pr&egrave;s le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, &ccedil;a va vous
+fatiguer et vous ennuyer peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout... nous prendrons un fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Oh! comme &ccedil;a m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais
+pas de chagrin! Et il faut que j'en aie, du chagrin, car voil&agrave; la
+premi&egrave;re fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chant&eacute; de la
+journ&eacute;e. Mes oiseaux en sont tout interdits. Pauvres petites b&ecirc;tes! ils
+ne savent pas ce que cela signifie; deux ou trois fois papa Cr&eacute;tu a
+chant&eacute; un peu pour m'agacer; j'ai voulu lui r&eacute;pondre; ah bien! oui... au
+bout d'une minute je me suis mise &agrave; pleurer. Ramonette a recommenc&eacute;,
+mais je n'ai pas pu lui r&eacute;pondre davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Quels singuliers noms vous avez donn&eacute;s &agrave; vos oiseaux, papa Cr&eacute;tu et
+Ramonette!</p>
+
+<p>&mdash;Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaux font la joie de ma solitude, ce
+sont mes meilleurs amis; je leur ai donn&eacute; le nom des braves gens qui ont
+fait la joie de mon enfance et qui ont &eacute;t&eacute; aussi mes meilleurs amis;
+sans compter, pour achever la ressemblance, que papa Cr&eacute;tu et Ramonette
+&eacute;taient gais et chantaient comme les oiseaux du bon Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs
+s'appelaient ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon voisin; ces noms sont ridicules pour des oiseaux, je le sais,
+mais &ccedil;a ne regarde que moi. Tenez, c'est encore &agrave; ce sujet-l&agrave; que j'ai
+vu que Germain avait bien bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement: M. Giraudeau et M. Cabrion..., M. Cabrion surtout,
+&eacute;taient toujours &agrave; faire des plaisanteries sur les noms de mes oiseaux;
+appeler un serin papa Cr&eacute;tu, voyez donc! M. Cabrion n'en revenait pas,
+et il partait de l&agrave; pour faire des gorges chaudes &agrave; n'en plus finir. &laquo;Si
+c'&eacute;tait un coq, disait-il &agrave; la bonne heure, vous pourriez l'appeler
+Cr&eacute;tu. C'est comme le nom de la serine, Ramonette; &ccedil;a ressemble &agrave;
+Ramona.&raquo; Enfin il m'a si fort impatient&eacute;e que j'ai &eacute;t&eacute; deux dimanches
+sans vouloir sortir avec lui pour lui apprendre, et je lui ai dit
+tr&egrave;s-s&eacute;rieusement que s'il recommen&ccedil;ait ses moqueries, qui me faisaient
+de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle courageuse r&eacute;solution!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'a co&ucirc;t&eacute;, allez, monsieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties
+du dimanche comme le Messie: j'avais le c&oelig;ur bien gros de rester toute
+seule par un temps superbe; mais, c'est &eacute;gal, j'aimais encore mieux
+sacrifier mon dimanche que de continuer &agrave; entendre M. Cabrion se moquer
+de ce que je respectais. Apr&egrave;s &ccedil;a, certainement que, sans l'id&eacute;e que j'y
+attachais, j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; donner d'autres noms &agrave; mes oiseaux. Tenez,
+il y a surtout un nom que j'aurais aim&eacute; &agrave; l'adoration. Colibri... Eh
+bien! je m'en suis priv&eacute;e, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux
+que j'aurai autrement que Cr&eacute;tu et Ramonette; sinon il me semblerait que
+je sacrifie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'est-ce pas,
+monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de
+ces noms, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire; seulement la premi&egrave;re fois ils lui ont sembl&eacute; dr&ocirc;les,
+ainsi qu'&agrave; tout le monde: c'&eacute;tait tout simple; mais, quand je lui ai
+expliqu&eacute; mes raisons, comme je les avais pourtant expliqu&eacute;es &agrave; M.
+Cabrion, les larmes lui en sont venues aux yeux. De ce jour-l&agrave; je me
+suis dit: &laquo;M. Germain est un bien bon c&oelig;ur; il n'a contre lui que sa
+tristesse.&raquo; Et voyez-vous, monsieur Rodolphe, &ccedil;a m'a port&eacute; malheur de
+lui reprocher sa tristesse. Alors je ne comprenais pas qu'on p&ucirc;t &ecirc;tre
+triste, maintenant je ne le comprends que trop. Mais voil&agrave; mon paquet
+fini, mon ouvrage pr&ecirc;t &agrave; emporter. Voulez-vous me donner mon ch&acirc;le, mon
+voisin? Il ne fait pas assez froid pour prendre un manteau, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons en voiture et je vous ram&egrave;nerai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, nous irons et nous reviendrons plus vite; ce sera toujours
+&ccedil;a de temps gagn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, j'y songe, comment allez-vous faire? Votre travail va souffrir
+de vos visites aux prisons?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que non, que non, j'ai fait mon compte. D'abord j'ai mes dimanches
+&agrave; moi; j'irai voir Louise et Germain ces jours-l&agrave;, &ccedil;a me servira de
+promenade et de distraction; ensuite, dans la semaine, je retournerai &agrave;
+la prison une ou deux autres fois; chacune me prendra trois bonnes
+heures, n'est-ce pas? Eh bien! pour me trouver &agrave; mon aise, je
+travaillerai une heure de plus par jour, je me coucherai &agrave; minuit au
+lieu de me coucher &agrave; onze heures; &ccedil;a me fera un gain tout clair de sept
+ou huit heures par semaine, que je pourrai d&eacute;penser pour aller voir
+Louise et Germain. Vous voyez, je suis plus riche que je n'en ai l'air,
+ajouta Rigolette en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je m'y ferai, on se fait &agrave; tout. Et puis &ccedil;a ne durera pas
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; votre ch&acirc;le, ma voisine. Je ne serai pas aussi indiscret
+qu'hier, je n'approcherai pas trop mes l&egrave;vres de ce cou charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon voisin, hier, c'&eacute;tait hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui
+c'est diff&eacute;rent. Prenez garde de me piquer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, l'&eacute;pingle est tordue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! prenez-en une autre, l&agrave;, sur la pelote. Ah! j'oubliais,
+voulez-vous &ecirc;tre bien gentil, mon voisin?</p>
+
+<p>&mdash;Ordonnez, ma voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Taillez-moi une bonne plume, bien grosse, pour que je puisse, en
+rentrant, &eacute;crire &agrave; ce pauvre Germain que ses commissions sont faites. Il
+aura ma lettre demain de bonne heure &agrave; la prison, &ccedil;a lui fera un bon
+r&eacute;veil.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; sont vos plumes?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, sur la table, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous
+allumer ma bougie, car il commence &agrave; n'y plus faire clair.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne sera pas de refus pour tailler la plume.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis il faut que je puisse attacher mon bonnet. Rigolette fit
+p&eacute;tiller une allumette chimique et alluma un bout de bougie dans un
+petit bougeoir bien luisant.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, de la bougie, ma voisine! Quel luxe!</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce que j'en br&ucirc;le, &ccedil;a me co&ucirc;te une id&eacute;e plus cher que de la
+chandelle, et c'est bien plus propre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus cher?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, non! J'ach&egrave;te ces bouts de bougie &agrave; la livre, et une
+demi-livre me fait presque mon ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Rodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la
+grisette nouait son bonnet devant son miroir, je ne vois pas de
+pr&eacute;paratifs pour votre d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'ombre de faim. J'ai pris une tasse de lait ce matin,
+j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bien assez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas venir sans fa&ccedil;on d&icirc;ner avec moi en sortant de chez
+Germain?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, mon voisin, j'ai le c&oelig;ur trop gros; une autre fois,
+avec plaisir. Tenez, la veille du jour o&ugrave; ce pauvre Germain sortira de
+prison, je m'invite, et apr&egrave;s vous me m&egrave;nerez au spectacle. Est-ce dit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, ma voisine; je vous assure que je n'oublierai pas cet
+engagement. Mais aujourd'hui vous me refusez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie trop maussade,
+sans compter que &ccedil;a me prendrait beaucoup de temps. Pensez donc... c'est
+surtout maintenant qu'il ne faut pas que je fasse la paresseuse, et que
+je d&eacute;pense un quart d'heure mal &agrave; propos.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je renonce &agrave; ce plaisir... pour aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voil&agrave; mon paquet, mon voisin; passez devant, je fermerai la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Voici une plume excellente. Maintenant, votre paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde de le chiffonner, c'est du pou-de-soie, &ccedil;a garde le pli;
+tenez-le &agrave; votre main, comme &ccedil;a, l&eacute;g&egrave;rement. Bien, passez, je vous
+&eacute;clairerai.</p>
+
+<p>Et Rodolphe descendit, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de Rigolette.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le voisin et la voisine pass&egrave;rent devant la loge du
+portier, ils virent M. Pipelet qui, les bras pendants, s'avan&ccedil;ait vers
+eux du fond de l'all&eacute;e; d'une main il tenait l'enseigne qui annon&ccedil;ait au
+public qu'il ferait commerce d'amiti&eacute; avec Cabrion, de l'autre main il
+tenait le portrait du damn&eacute; peintre.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sespoir d'Alfred &eacute;tait si &eacute;crasant que son menton touchait &agrave; sa
+poitrine et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau
+tromblon.</p>
+
+<p>En le voyant venir ainsi, la t&ecirc;te baiss&eacute;e, vers Rodolphe et Rigolette,
+on e&ucirc;t dit un b&eacute;lier ou un brave champion breton se pr&eacute;parant au combat.</p>
+
+<p>Anastasie parut bient&ocirc;t sur le seuil de sa loge et s'&eacute;cria &agrave; l'aspect de
+son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vieux ch&eacute;ri, te voil&agrave; donc! Qu'est-ce qu'il t'a dit le
+commissaire? Alfred! Alfred! mais fais donc attention, tu vas poquer
+dans mon roi des locataires qui te cr&egrave;ve les yeux. Pardon, monsieur
+Rodolphe, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abrutit de plus en plus. Il le
+fera, bien s&ucirc;r, tourner en bourrique, ce vieux ch&eacute;ri!!! Alfred, mais
+r&eacute;ponds donc!</p>
+
+<p>&Agrave; cette voix ch&egrave;re &agrave; son c&oelig;ur, M. Pipelet releva la t&ecirc;te; ses traits
+&eacute;taient empreints d'une sombre amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il t'a dit, le commissaire? reprit Anastasie.</p>
+
+<p>&mdash;Anastasie, il faudra rassembler le peu que nous poss&eacute;dons, serrer nos
+amis dans nos bras, faire nos malles... et nous expatrier de Paris... de
+la France... de ma belle France! car, s&ucirc;r maintenant de l'impunit&eacute;, le
+monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'&eacute;tendue des
+d&eacute;partements du royaume.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Le commissaire?</p>
+
+<p>&mdash;Le commissaire! s'&eacute;cria M. Pipelet avec une indignation courrouc&eacute;e, le
+commissaire!... Il m'a ri au nez...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; toi... un homme d'&acirc;ge, qui as l'air si respectable que tu en
+para&icirc;trais b&ecirc;te comme une oie si on ne connaissait pas tes vertus!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! malgr&eacute; cela, lorsque j'eus respectueusement d&eacute;pos&eacute; par-devant
+lui mon amas de plaintes et de griefs contre cet infernal Cabrion... ce
+magistrat, apr&egrave;s avoir regard&eacute; en riant... oui, en riant... et, j'ose le
+dire, en riant ind&eacute;cemment... l'enseigne et le portrait que j'apportais
+comme pi&egrave;ces justificatives, ce magistrat m'a r&eacute;pondu:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon brave homme, ce Cabrion est un tr&egrave;s-dr&ocirc;le de corps, c'est un
+mauvais farceur; ne faites pas attention &agrave; ses plaisanteries. Je vous
+conseille, moi, tout bonnement, d'en rire, car il y a vraiment de
+quoi!&mdash;D'en rire, <i>m&ocirc;ssieur</i>! me suis-je &eacute;cri&eacute;, d'en rire!... Mais le
+chagrin me d&eacute;vore... mais ce gueux-l&agrave; empoisonne mon existence... il
+m'affiche, il me fera perdre la raison... Je demande qu'on l'enferme,
+qu'on l'exile... au moins de ma rue.&raquo; &Agrave; ces mots, le commissaire a
+souri, il m'a obligeamment montr&eacute; la porte... J'ai compris ce geste du
+magistrat... et me voici.</p>
+
+<p>&mdash;Magistrat de rien du tout!... s'&eacute;cria M<sup>me</sup> Pipelet.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est fini, Anastasie, tout est fini... plus d'espoir! Il n'y a
+plus de justice en France... je suis atrocement sacrifi&eacute;!...</p>
+
+<p>Et, pour p&eacute;roraison, M. Pipelet lan&ccedil;a de toutes ses forces l'enseigne et
+le portrait au fond de l'all&eacute;e...</p>
+
+<p>Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du d&eacute;sespoir
+de M. Pipelet.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir adress&eacute; quelques mots de consolation &agrave; Alfred, qu'Anastasie
+calmait de son mieux, le roi des locataires quitta la maison de la rue
+du Temple avec Rigolette, et tous deux mont&egrave;rent en fiacre pour se
+rendre chez Fran&ccedil;ois Germain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a><a href="#table">XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le testament</a></h3>
+
+
+<p>Fran&ccedil;ois Germain demeurait boulevard Saint-Denis, n&deg; 11. Nous
+rappellerons au lecteur, qui l'a sans doute oubli&eacute;, que M<sup>me</sup> Mathieu, la
+courti&egrave;re en diamants dont nous avons parl&eacute; &agrave; propos de Morel le
+lapidaire, logeait dans la m&ecirc;me maison que Germain.</p>
+
+<p>Pendant le long trajet de la rue du Temple &agrave; la rue Saint-Honor&eacute;, o&ugrave;
+demeurait la ma&icirc;tresse couturi&egrave;re &agrave; qui Rigolette avait d'abord voulu
+rapporter son ouvrage, Rodolphe put appr&eacute;cier davantage encore
+l'excellent naturel de la jeune fille. Ainsi que les caract&egrave;res
+instinctivement bons et d&eacute;vou&eacute;s, elle n'avait pas la conscience de la
+d&eacute;licatesse, de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de sa conduite, qui lui semblait fort
+simple.</p>
+
+<p>Rien n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus facile &agrave; Rodolphe que de lib&eacute;ralement assurer le
+pr&eacute;sent et l'avenir de Rigolette, et de la mettre ainsi &agrave; m&ecirc;me d'aller
+charitablement consoler Louise et Germain, sans qu'elle se pr&eacute;occup&acirc;t du
+temps que ses visites d&eacute;robaient &agrave; son travail, son unique ressource;
+mais le prince craignait d'affaiblir le m&eacute;rite du d&eacute;vouement de la
+grisette en le rendant trop facile; bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; r&eacute;compenser les
+qualit&eacute;s rares et charmantes qu'il avait d&eacute;couvertes en elle, il voulait
+la suivre jusqu'au terme de cette nouvelle et int&eacute;ressante &eacute;preuve.</p>
+
+<p>Est-il besoin de dire que, dans le cas o&ugrave; la sant&eacute; de la jeune fille se
+f&ucirc;t le moins du monde alt&eacute;r&eacute;e par le surcro&icirc;t de travail qu'elle
+s'imposait vaillamment pour consacrer quelques heures chaque semaine &agrave;
+la fille du lapidaire et au fils du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, Rodolphe f&ucirc;t &agrave;
+l'instant venu au secours de sa prot&eacute;g&eacute;e?</p>
+
+<p>Il &eacute;tudiait avec autant de bonheur que d'&eacute;motion ce caract&egrave;re si
+naturellement heureux et si peu habitu&eacute; au chagrin que &ccedil;&agrave; et l&agrave; un
+&eacute;clair de gaiet&eacute; venait l'illuminer encore.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure environ, le fiacre, de retour de la rue
+Saint-Honor&eacute;, s'arr&ecirc;ta boulevard Saint-Denis, n&deg; 11, devant une maison
+de modeste apparence.</p>
+
+<p>Rodolphe aida Rigolette &agrave; descendre; celle-ci entra chez le portier et
+lui communiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification
+promise. Gr&acirc;ce &agrave; l'am&eacute;nit&eacute; de son caract&egrave;re, le fils du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+&eacute;tait partout aim&eacute;. Le confr&egrave;re de M. Pipelet fut constern&eacute; d'apprendre
+que la maison perdait un locataire si honn&ecirc;te et si tranquille... Telles
+furent ses expressions.</p>
+
+<p>La grisette, munie d'une lumi&egrave;re, rejoignit son compagnon, le portier ne
+devant monter que quelque temps apr&egrave;s pour recevoir ses derni&egrave;res
+instructions.</p>
+
+<p>La chambre de Germain &eacute;tait situ&eacute;e au quatri&egrave;me &eacute;tage. En arrivant
+devant la porte, Rigolette dit &agrave; Rodolphe, en lui donnant la clef:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon voisin... ouvrez; la main me tremble trop... Vous allez
+vous moquer de moi; mais, en pensant que ce pauvre Germain ne reviendra
+plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un
+mort...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayez pas de ces id&eacute;es-l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme.</p>
+
+<p>Sans &ecirc;tre aussi &eacute;mu que sa compagne, Rodolphe &eacute;prouvait n&eacute;anmoins une
+impression p&eacute;nible en p&eacute;n&eacute;trant dans ce modeste r&eacute;duit.</p>
+
+<p>Sachant de quelles d&eacute;testables obsessions les complices du Ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole avaient poursuivi et poursuivaient peut-&ecirc;tre encore Germain, il
+pressentait que cet infortun&eacute; avait d&ucirc; passer de bien tristes heures
+dans cette solitude.</p>
+
+<p>Rigolette posa la lumi&egrave;re sur une table.</p>
+
+<p>Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de gar&ccedil;on,
+compos&eacute; d'une couchette, d'une commode, d'un secr&eacute;taire de noyer, de
+quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc
+drapaient les fen&ecirc;tres et l'alc&ocirc;ve; pour tout ornement on voyait sur la
+chemin&eacute;e une carafe et un verre.</p>
+
+<p>&Agrave; l'affaissement du lit, qui n'&eacute;tait pas d&eacute;fait, on s'apercevait que
+Germain avait d&ucirc; s'y jeter quelques instants tout habill&eacute; pendant la
+nuit qui avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; son arrestation.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on! dit tristement Rigolette en examinant avec int&eacute;r&ecirc;t
+l'int&eacute;rieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa
+voisine... C'est rang&eacute;, mais &ccedil;a n'est pas soign&eacute;; il y a de la poussi&egrave;re
+partout, les rideaux sont enfum&eacute;s, les vitres sont ternes, le carreau
+n'est pas cir&eacute;... Ah! quelle diff&eacute;rence! Rue du Temple, &ccedil;a n'&eacute;tait pas
+plus beau, mais c'&eacute;tait plus gai, parce que tout brillait de propret&eacute;,
+comme chez moi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'aussi vous &eacute;tiez l&agrave; pour donner vos avis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyez donc! s'&eacute;cria Rigolette en montrant le lit, il ne s'est pas
+couch&eacute; l'autre nuit, tant il &eacute;tait inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a
+laiss&eacute; l&agrave;, il a &eacute;t&eacute; tout tremp&eacute; de larmes. &Ccedil;a se voit bien... Et elle le
+prit en ajoutant: Germain a gard&eacute; une petite cravate de soie orange que
+je lui ai donn&eacute;e quand nous &eacute;tions heureux; moi, je garderai ce mouchoir
+en souvenir de ses malheurs; je suis s&ucirc;r qu'il ne s'en f&acirc;chera pas...</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, il sera tr&egrave;s-heureux de ce t&eacute;moignage de votre
+affection.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant songeons aux choses s&eacute;rieuses: je ferai tout &agrave; l'heure un
+paquet du linge que je trouverai dans la commode, afin de le lui porter
+en prison; la m&egrave;re Bouvard, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du
+reste... Je vais d'abord ouvrir le secr&eacute;taire pour y prendre les papiers
+et l'argent que Germain me prie de lui garder.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y songe, dit Rodolphe, Louise Morel m'a remis hier les treize
+cents francs en or que Germain lui avait donn&eacute;s pour acquitter la dette
+du lapidaire, que j'avais d&eacute;j&agrave; pay&eacute;e; j'ai cet argent: il appartient &agrave;
+Germain, puisqu'il a rembours&eacute; le notaire; je vais vous le remettre,
+vous le joindrez &agrave; celui dont vous allez &ecirc;tre d&eacute;positaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe; pourtant, j'aimerais presque
+autant ne pas avoir chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs
+maintenant!... Des papiers, &agrave; la bonne heure... on n'a rien &agrave; craindre,
+mais de l'argent... c'est dangereux...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-&ecirc;tre raison, ma voisine; voulez-vous que je me charge
+de cette somme? Si Germain a besoin de quelque chose, vous me le ferez
+savoir tout de suite; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai
+ce qu'il vous demandera.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon voisin, je n'aurais pas os&eacute; vous prier de nous rendre ce
+service; cela vaut bien mieux; je vous remettrai aussi ce qui proviendra
+de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune fille en
+ouvrant le secr&eacute;taire et plusieurs tiroirs. Ah! c'est probablement cela.
+Voici une grosse enveloppe. Ah! mon Dieu! voyez donc, monsieur Rodolphe,
+comme c'est triste ce qu'il y a d'&eacute;crit dessus.</p>
+
+<p>Et elle lut d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&laquo;Dans le cas o&ugrave; je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la
+personne qui ouvrira ce secr&eacute;taire de porter ces papiers chez M<sup>lle</sup>
+Rigolette, couturi&egrave;re, rue du Temple, n&deg; 17.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je puis d&eacute;cacheter cette enveloppe, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; Germain ne vous annonce-t-il pas qu'il y a parmi les
+papiers qu'elle contient une lettre qui vous est particuli&egrave;rement
+adress&eacute;e?</p>
+
+<p>La jeune fille rompit le cachet; plusieurs &eacute;crits s'y trouvaient
+renferm&eacute;s; l'un d'eux portant cette suscription: <i>&Agrave; Mademoiselle
+Rigolette</i>, contenait ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus...
+Si, comme je le crains, je meurs de mort violente en tombant dans un
+guet-apens semblable &agrave; celui auquel j'ai derni&egrave;rement &eacute;chapp&eacute;, quelques
+renseignements joints ici sous le titre de: <i>Footnotes sur ma vie</i>, pourront
+mettre sur la trace de mes assassins.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Rodolphe, dit Rigolette en s'interrompant, je ne m'&eacute;tonne
+plus maintenant de ce qu'il &eacute;tait si triste! Pauvre Germain! Toujours
+poursuivi de pareilles id&eacute;es!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il a d&ucirc; &ecirc;tre bien afflig&eacute;; mais ses plus mauvais jours sont
+pass&eacute;s... croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je le d&eacute;sire, monsieur Rodolphe; mais pourtant, &ecirc;tre en
+prison... accus&eacute; de vol...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille: une fois son innocence reconnue, au lieu de retomber
+dans l'isolement il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une m&egrave;re
+bien-aim&eacute;e, dont il a &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute; depuis son enfance.</p>
+
+<p>&mdash;Sa m&egrave;re! Il a encore sa m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle
+le reverra, mais absous de l'indigne accusation port&eacute;e contre lui!
+J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours &eacute;taient
+pass&eacute;s. Ne lui parlez pas de sa m&egrave;re. Je vous confie ce secret parce que
+vous vous int&eacute;ressez si g&eacute;n&eacute;reusement &agrave; Germain qu'il faut au moins qu'&agrave;
+votre d&eacute;vouement ne se joignent pas de trop cruelles inqui&eacute;tudes sur son
+sort &agrave; venir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez &ecirc;tre tranquille, je
+garderai votre secret...</p>
+
+<p>Et Rigolette continua de lire la lettre de Germain.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'&oelig;il sur ces notes, vous
+verrez que j'ai &eacute;t&eacute; toute ma vie bien malheureux... except&eacute; pendant le
+temps que j'ai pass&eacute; aupr&egrave;s de vous... Ce que je n'aurais jamais os&eacute;
+vous dire, vous le trouverez &eacute;crit dans une esp&egrave;ce de <i>memento
+</i>intitul&eacute;: <i>Mes seuls jours de bonheur.</i></p>
+
+<p>&laquo;Presque chaque soir, en vous quittant, j'&eacute;panchais ainsi les
+consolantes pens&eacute;es que votre affection m'inspirait, et qui seules
+adoucissaient l'amertume de ma vie. Ce qui &eacute;tait amiti&eacute; chez vous &eacute;tait
+de l'amour chez moi. Je vous ai cach&eacute; que je vous aimais ainsi jusqu'&agrave;
+ce moment o&ugrave; je ne suis plus pour vous qu'un triste souvenir. Ma
+destin&eacute;e &eacute;tait si malheureuse que je ne vous aurais jamais parl&eacute; de ce
+sentiment; quoique sinc&egrave;re et profond, il vous e&ucirc;t port&eacute; malheur.</p>
+
+<p>&laquo;Il me reste un dernier v&oelig;u &agrave; former, et j'esp&egrave;re que vous voudrez bien
+l'accomplir.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, et combien il vous
+fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique salaire que vous
+gagnez si p&eacute;niblement; souvent, sans vous le dire, j'ai trembl&eacute; en
+pensant qu'une maladie, caus&eacute;e peut-&ecirc;tre par l'exc&egrave;s du labeur, pouvait
+vous r&eacute;duire &agrave; une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager
+sans fr&eacute;mir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous
+&eacute;pargner en grande partie les tourments et peut-&ecirc;tre... les mis&egrave;res que
+votre insouciante jeunesse ne pr&eacute;voit pas, heureusement.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolette &eacute;tonn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez... nous allons voir.</p>
+
+<p>Rigolette reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait,
+en des temps difficiles, la plus modique somme; je suis bien pauvre,
+mais &agrave; force d'&eacute;conomie, j'ai mis de c&ocirc;t&eacute; quinze cents francs, plac&eacute;s
+chez un banquier; c'est tout ce que je poss&egrave;de. Par mon testament, que
+vous trouverez ici, je me permets de vous les l&eacute;guer; acceptez cela d'un
+ami, d'un bon fr&egrave;re... qui n'est plus.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Rodolphe! dit Rigolette en fondant en larmes et donnant
+la lettre au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper
+ainsi de mon avenir! Ah! quel c&oelig;ur, mon Dieu! Quel c&oelig;ur excellent!</p>
+
+<p>&mdash;Digne et brave jeune homme! reprit Rodolphe avec &eacute;motion. Mais
+calmez-vous, mon enfant; Dieu merci, Germain n'est pas mort; ce
+testament anticip&eacute; aura du moins servi &agrave; vous apprendre combien il vous
+aimait... combien il vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Et dire, monsieur Rodolphe, reprit Rigolette en essuyant ses larmes,
+que je ne m'en &eacute;tais jamais dout&eacute;e! Dans les commencements de notre
+voisinage, M. Giraudeau et M. Cabrion me parlaient toujours de leur
+passion enflamm&eacute;e, comme ils disaient; mais, voyant que cela ne les
+menait &agrave; rien, ils s'&eacute;taient d&eacute;shabitu&eacute;s de me dire de ces choses-l&agrave;;
+Germain, au contraire, ne m'avait jamais parl&eacute; d'amour. Quand je lui ai
+propos&eacute; d'&ecirc;tre bons amis, il a franchement accept&eacute;, et depuis nous avons
+v&eacute;cu en vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cela
+maintenant, monsieur Rodolphe, certainement; je n'&eacute;tais pas f&acirc;ch&eacute;e que
+Germain ne m'e&ucirc;t pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin vous en &eacute;tiez... &eacute;tonn&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Rodolphe, je pensais que c'&eacute;tait sa tristesse... qui le
+rendait ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait son seul d&eacute;faut, dit na&iuml;vement la grisette; mais maintenant je
+l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reproch&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord parce que vous savez qu'il avait malheureusement beaucoup de
+sujets de chagrin, et puis... peut-&ecirc;tre parce que vous voil&agrave; certaine
+que, malgr&eacute; cette tristesse... il vous aimait d'amour? ajouta Rodolphe
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... &ecirc;tre aim&eacute;e d'un si brave jeune homme, &ccedil;a flatte le
+c&oelig;ur... n'est-ce pas, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Et un jour peut-&ecirc;tre vous partagerez cet amour.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! monsieur Rodolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si
+&agrave; plaindre! Je me mets &agrave; sa place... si, au moment o&ugrave; je me croyais
+abandonn&eacute;e, m&eacute;pris&eacute;e de tout le monde, une personne, bien amie, venait &agrave;
+moi encore plus tendre que je ne l'esp&eacute;rais, je serais si heureuse.
+Apr&egrave;s un moment de silence, Rigolette reprit avec un soupir: D'un autre
+c&ocirc;t&eacute;... nous sommes si pauvres tous les deux que &ccedil;a ne serait peut-&ecirc;tre
+pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser &agrave; cela,
+je me trompe peut-&ecirc;tre; ce qu'il y a de s&ucirc;r, c'est que je ferai pour
+Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois
+libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amiti&eacute;
+que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon
+voisin... &ccedil;a sera de l'amour... Jusque-l&agrave; &ccedil;a me g&ecirc;nerait de savoir &agrave;
+quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe; voulez-vous
+rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge? Ah!
+j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai
+donn&eacute;e. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voil&agrave;. Oh! voyez donc
+comme il est joli, ce sachet, et tout brod&eacute;! Pauvre Germain, il l'a
+gard&eacute;e comme une relique, cette petite cravate! Je me rappelle bien la
+derni&egrave;re fois o&ugrave; je l'ai mise, et quand je la lui ai donn&eacute;e... Il a &eacute;t&eacute;
+si content, si content!...</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment on frappa &agrave; la porte de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;? demanda Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;On voudrait parler &agrave; <i>m'ame</i> Mathieu, r&eacute;pondit une voix gr&ecirc;le et
+enrou&eacute;e, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (M<sup>me</sup>
+Mathieu &eacute;tait la courti&egrave;re en diamants dont nous avons parl&eacute;.)</p>
+
+<p>Cette voix, singuli&egrave;rement accentu&eacute;e, &eacute;veilla quelques vagues souvenirs
+dans la pens&eacute;e de Rodolphe. Voulant les &eacute;claircir, il prit la lumi&egrave;re et
+alla lui-m&ecirc;me ouvrir la porte. Il se trouva face &agrave; face avec un des
+habitu&eacute;s du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant
+l'empreinte du vice &eacute;tait fatalement, profond&eacute;ment marqu&eacute;e sur cette
+physionomie imberbe et juv&eacute;nile: c'&eacute;tait Barbillon.</p>
+
+<p>Barbillon, le faux cocher de fiacre qui avait conduit le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole
+et la Chouette au chemin creux de Bouqueval; Barbillon, l'assassin du
+mari de cette malheureuse laiti&egrave;re qui avait ameut&eacute; contre la Goualeuse
+les laboureurs de la ferme d'Arnouville.</p>
+
+<p>Soit que ce mis&eacute;rable e&ucirc;t oubli&eacute; les traits de Rodolphe, qu'il n'avait
+vu qu'une fois au tapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de
+costume l'emp&ecirc;ch&acirc;t de reconna&icirc;tre le vainqueur du Chourineur, il ne
+manifesta aucun &eacute;tonnement &agrave; son aspect.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? lui dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre pour <i>m'ame</i> Mathieu... Faut que je lui remette &agrave;
+elle-m&ecirc;me, r&eacute;pondit Barbillon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ici qu'elle demeure; voyez en face, dit Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte &agrave; gauche, je me suis tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courti&egrave;re en diamants, que
+Morel le lapidaire n'avait prononc&eacute; qu'une ou deux fois. Il n'avait donc
+aucun motif de s'int&eacute;resser &agrave; la femme aupr&egrave;s de laquelle Barbillon
+venait comme messager. N&eacute;anmoins, quoiqu'il ignor&acirc;t les crimes de ce
+bandit, sa figure avait un tel caract&egrave;re de perversit&eacute; qu'il resta sur
+le seuil de la porte, curieux de voir la personne &agrave; qui Barbillon
+apportait cette lettre.</p>
+
+<p>&Agrave; peine Barbillon eut-il frapp&eacute; &agrave; la porte oppos&eacute;e &agrave; celle de Germain
+qu'elle s'ouvrit et que la courti&egrave;re, grosse femme de cinquante ans
+environ, y parut tenant une chandelle &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;<i>M'ame</i> Mathieu? dit Barbillon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une lettre, il y a r&eacute;ponse...</p>
+
+<p>Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la courti&egrave;re; mais celle-ci lui
+fit signe de ne pas avancer, d&eacute;cacheta la lettre tout en tenant son
+flambeau, lut et r&eacute;pondit d'un air satisfait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz que c'est bon, mon gar&ccedil;on; j'apporterai ce qu'on demande.
+J'irai &agrave; la m&ecirc;me heure que l'autre fois. Bien des compliments... &agrave; cette
+dame...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...</p>
+
+<p>&mdash;Va demander &agrave; ceux qui t'envoient, ils sont plus riches que moi...</p>
+
+<p>Et la courti&egrave;re ferma sa porte.</p>
+
+<p>Rodolphe rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidement
+l'escalier.</p>
+
+<p>Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et f&eacute;roce,
+qui l'attendait devant une boutique.</p>
+
+<p>Quoique plusieurs personnes pussent l'entendre, mais non le comprendre,
+il est vrai, Barbillon semblait si satisfait qu'il ne put s'emp&ecirc;cher de
+dire &agrave; son compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Viens <i>pitancher l'eau d'aff</i>, Nicolas; <i>la birbasse fauche dans le
+point</i> &agrave; mort... elle <i>aboulera</i> chez la Chouette; la m&egrave;re Martial nous
+aidera &agrave; lui <i>pessiller d'esbrouffe ses durailles d'orphelin</i>, et apr&egrave;s
+nous <i>trimballerons le refroidi</i> dans ton <i>passe-lance</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Esbignons-nous</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, alors; faut que je sois &agrave; Asni&egrave;res de bonne
+heure; je crains que mon fr&egrave;re Martial se doute de quelque chose.</p>
+
+<p>Et les deux bandits, apr&egrave;s avoir tenu cette conversation inintelligible
+pour ceux qui auraient pu les &eacute;couter, se dirig&egrave;rent vers la rue
+Saint-Denis.</p>
+
+<p>Quelques moments apr&egrave;s, Rigolette et Rodolphe sortirent de chez Germain,
+remont&egrave;rent en fiacre et arriv&egrave;rent rue du Temple.</p>
+
+<p>Le fiacre s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; la porti&egrave;re s'ouvrit, Rodolphe reconnut, &agrave; la lueur du
+quinquet du rogomiste, son fid&egrave;le Murph qui l'attendait &agrave; la porte de
+l'all&eacute;e.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sence du squire annon&ccedil;ait toujours quelque &eacute;v&eacute;nement grave ou
+inattendu, car lui seul savait o&ugrave; trouver le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolette
+rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Un grand malheur, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Parle, au nom du ciel!</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis d'Harville...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'effraies!</p>
+
+<p>&mdash;Il avait donn&eacute; ce matin &agrave; d&eacute;jeuner &agrave; plusieurs de ses amis... Tout
+s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; merveille... lui surtout n'avait jamais &eacute;t&eacute; plus gai,
+lorsqu'une fatale imprudence...</p>
+
+<p>&mdash;Ach&egrave;ve... ach&egrave;ve donc!</p>
+
+<p>&mdash;En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas charg&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est bless&eacute; gri&egrave;vement?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose de terrible!</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort!...</p>
+
+<p>&mdash;D'Harville!!! ah! c'est affreux! s'&eacute;cria Rodolphe avec un accent si
+d&eacute;chirant que Rigolette, qui descendait alors du fiacre avec ses
+paquets, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Qu'avez-vous, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Une bien triste nouvelle que je viens d'apprendre &agrave; mon ami,
+mademoiselle, dit Murph &agrave; la jeune fille; car le prince, accabl&eacute;, ne
+pouvait r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Un bien grand malheur, r&eacute;pondit le squire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est &eacute;pouvantable! dit Rodolphe apr&egrave;s quelques minutes de
+silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon enfant... si je ne vous accompagne pas chez vous...
+Demain... je vous enverrai mon adresse et un permis pour entrer &agrave; la
+prison de Germain... bient&ocirc;t je vous reverrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au
+chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagn&eacute;e... &Agrave;
+bient&ocirc;t, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, &agrave; bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, monsieur Rodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui disparut
+dans l'all&eacute;e, avec les diff&eacute;rents objets quelle rapportait de chez
+Germain.</p>
+
+<p>Le prince et Murph mont&egrave;rent dans le fiacre, qui les conduisit rue
+Plumet. Aussit&ocirc;t Rodolphe &eacute;crivit &agrave; Cl&eacute;mence le billet suivant:</p>
+
+<p>&laquo;Madame,</p>
+
+<p>&laquo;J'apprends &agrave; l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui
+m'enl&egrave;ve un de mes meilleurs amis; je renonce &agrave; vous peindre ma stupeur,
+mon chagrin.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut pourtant que je vous entretienne d'int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;trangers &agrave; ce
+cruel &eacute;v&eacute;nement... Je viens d'apprendre que votre belle-m&egrave;re, &agrave; Paris
+depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la Normandie
+emmenant avec elle Polidori.</p>
+
+<p>&laquo;C'est vous dire le p&eacute;ril qui sans doute menace monsieur votre p&egrave;re.
+Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Apr&egrave;s
+l'affreux malheur de ce matin, on ne comprendra que trop votre besoin de
+quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, croyez-moi, partez, partez
+&agrave; l'instant pour les Aubiers, afin d'y arriver, sinon avant votre
+belle-m&egrave;re, du moins en m&ecirc;me temps qu'elle.</p>
+
+<p>&laquo;Soyez tranquille, madame, de pr&egrave;s comme de loin je veille sur vous...
+Les abominables projets de votre belle-m&egrave;re seront d&eacute;jou&eacute;s...</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, madame; je vous &eacute;cris ces mots &agrave; la h&acirc;te... J'ai l'&acirc;me bris&eacute;e
+quand je songe &agrave; cette soir&eacute;e d'hier o&ugrave; je l'<i>ai</i> quitt&eacute;, <i>lui</i>... plus
+tranquille, plus heureux qu'il ne l'avait &eacute;t&eacute; depuis longtemps...</p>
+
+<p>&laquo;Croyez, madame, &agrave; mon d&eacute;vouement profond et sinc&egrave;re...</p>
+
+<p class="right">&laquo;RODOLPHE&raquo;</p>
+
+<p>Suivant les avis du prince, M<sup>me</sup> d'Harville, trois heures apr&egrave;s avoir
+re&ccedil;u cette lettre, &eacute;tait en route avec sa fille pour la Normandie.</p>
+
+<p>Une voiture de poste, partie de l'h&ocirc;tel de Rodolphe, suivait la m&ecirc;me
+route.</p>
+
+<p>Malheureusement, dans le trouble o&ugrave; la plong&egrave;rent cette complication
+d'&eacute;v&eacute;nements et la pr&eacute;cipitation de son d&eacute;part, Cl&eacute;mence oublia de faire
+savoir au prince qu'elle avait rencontr&eacute; Fleur-de-Marie &agrave; Saint-Lazare.</p>
+
+<p>On se souvient peut-&ecirc;tre que, la veille, la Chouette &eacute;tait venue menacer
+M<sup>me</sup> S&eacute;raphin de d&eacute;voiler l'existence de la Goualeuse, affirmant savoir
+(et elle disait vrai) o&ugrave; &eacute;tait alors cette jeune fille.</p>
+
+<p>On se souvient encore qu'apr&egrave;s cet entretien le notaire Jacques Ferrand,
+craignant la r&eacute;v&eacute;lation de ses criminelles men&eacute;es, se crut un puissant
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; faire dispara&icirc;tre la Goualeuse, dont l'existence, une fois
+connue, pouvait le compromettre dangereusement.</p>
+
+<p>Il avait donc fait &eacute;crire &agrave; Bradamanti, un de ses complices, de venir le
+trouver pour tramer avec lui une nouvelle machination dont
+Fleur-de-Marie devait &ecirc;tre la victime.</p>
+
+<p>Bradamanti, occup&eacute; des int&eacute;r&ecirc;ts non moins pressants de la belle-m&egrave;re de
+M<sup>me</sup> d'Harville, qui avait de sinistres raisons pour emmener le charlatan
+aupr&egrave;s de M. d'Orbigny, Bradamanti, trouvant sans doute plus d'avantage
+&agrave; servir son ancienne amie, ne se rendit pas &agrave; l'invitation du notaire
+et partit pour la Normandie sans voir M<sup>me</sup> S&eacute;raphin.</p>
+
+<p>L'orage grondait sur Jacques Ferrand; dans la journ&eacute;e, la Chouette &eacute;tait
+venue r&eacute;it&eacute;rer ses menaces et, pour prouver qu'elles n'&eacute;taient pas
+vaines, elle avait d&eacute;clar&eacute; au notaire que la petite fille autrefois
+abandonn&eacute;e par M<sup>me</sup> S&eacute;raphin &eacute;tait alors prisonni&egrave;re &agrave; Saint-Lazare sous
+le nom de la Goualeuse et que, s'il ne donnait pas dix mille francs dans
+trois jours, cette jeune fille recevrait des papiers qui lui
+apprendraient qu'elle avait &eacute;t&eacute; dans son enfance confi&eacute;e aux soins de
+Jacques Ferrand.</p>
+
+<p>Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la
+Chouette comme une effront&eacute;e menteuse, quoiqu'il f&ucirc;t convaincu et
+effray&eacute; de la dangereuse port&eacute;e de ses menaces.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assurer
+dans la journ&eacute;e m&ecirc;me (pendant l'entretien de Fleur-de-Marie et de M<sup>me</sup>
+d'Harville) que la Goualeuse &eacute;tait en effet prisonni&egrave;re &agrave; Saint-Lazare
+et si parfaitement cit&eacute;e pour sa bonne conduite qu'on s'attendait &agrave; voir
+cesser sa d&eacute;tention d'un moment &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Muni de ces renseignements, Jacques Ferrand, ayant m&ucirc;ri un projet
+diabolique, sentit que, pour l'ex&eacute;cuter, le secours de Bradamanti lui
+&eacute;tait de plus en plus indispensable; de l&agrave; les vaines instances de M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin pour rencontrer le charlatan.</p>
+
+<p>Apprenant le soir m&ecirc;me le d&eacute;part de ce dernier, le notaire, press&eacute;
+d'agir par l'imminence de ses craintes et du danger, se souvint de la
+famille Martial, ces pirates d'eau douce &eacute;tablis pr&egrave;s du pont
+d'Asni&egrave;res, chez lesquels Bradamanti lui avait propos&eacute; d'envoyer Louise
+Morel pour s'en d&eacute;faire impun&eacute;ment.</p>
+
+<p>Ayant absolument besoin d'un complice pour accomplir ses sinistres
+desseins contre Fleur-de-Marie, le notaire prit les pr&eacute;cautions les plus
+habiles pour n'&ecirc;tre pas compromis dans le cas o&ugrave; un nouveau crime serait
+commis et, le lendemain du d&eacute;part de Bradamanti pour la Normandie, M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin se rendit en h&acirc;te chez Martial.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a><a href="#table">XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'&icirc;le du Ravageur</a></h3>
+
+
+<p>Les sc&egrave;nes suivantes vont se passer pendant la soir&eacute;e du jour o&ugrave; M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin, suivant les ordres du notaire Jacques Ferrand, s'est rendue
+chez les Martial, pirates d'eau douce, &eacute;tablis &agrave; la pointe d'une petite
+&icirc;le de la Seine, non loin du pont d'Asni&egrave;res.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Martial, mort sur l'&eacute;chafaud comme son p&egrave;re, avait laiss&eacute; une
+veuve, quatre fils et deux filles...</p>
+
+<p>Le second de ces fils &eacute;tait d&eacute;j&agrave; condamn&eacute; aux gal&egrave;res &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;...</p>
+
+<p>De cette nombreuse famille il restait donc &agrave; l'&icirc;le du Ravageur (nom que
+dans le pays on donnait &agrave; ce repaire, nous dirons pourquoi), il restait,
+disons-nous:</p>
+
+<p>La m&egrave;re Martial;</p>
+
+<p>Trois fils: l'a&icirc;n&eacute; (l'amant de la Louve) avait vingt-cinq ans; l'autre
+vingt ans; le plus jeune douze ans;</p>
+
+<p>Deux filles, l'une de dix-huit ans, la seconde de neuf ans.</p>
+
+<p>Les exemples de ces familles, o&ugrave; se perp&eacute;tue une sorte d'&eacute;pouvantable
+h&eacute;r&eacute;dit&eacute; dans le crime, ne sont que trop fr&eacute;quents.</p>
+
+<p>Cela doit &ecirc;tre.</p>
+
+<p>R&eacute;p&eacute;tons-le sans cesse: la soci&eacute;t&eacute; songe &agrave; punir, jamais &agrave; pr&eacute;venir le
+mal.</p>
+
+<p>Un criminel sera jet&eacute; au bagne pour sa vie... Un autre sera d&eacute;capit&eacute;...</p>
+
+<p>Ces condamn&eacute;s laisseront de jeunes enfants...</p>
+
+<p>La soci&eacute;t&eacute; prendra-t-elle souci des orphelins?...</p>
+
+<p>De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur p&egrave;re de mort
+civile, ou en lui coupant la t&ecirc;te?</p>
+
+<p>Viendra-t-elle substituer une tutelle salutaire, pr&eacute;servatrice, &agrave; la
+d&eacute;ch&eacute;ance de celui que la loi a d&eacute;clar&eacute; indigne, inf&acirc;me... &agrave; la
+d&eacute;ch&eacute;ance de celui que la loi a tu&eacute;?</p>
+
+<p>Non... &laquo;Morte la b&ecirc;te... mort le venin...&raquo; dit la soci&eacute;t&eacute;...</p>
+
+<p>Elle se trompe.</p>
+
+<p>Le venin de la corruption est si subtil, si corrosif, si contagieux,
+qu'il devient presque toujours h&eacute;r&eacute;ditaire; mais, combattu &agrave; temps, il
+ne serait jamais incurable.</p>
+
+<p>Contradiction bizarre!...</p>
+
+<p>L'autopsie prouve-t-elle qu'un homme est mort d'une maladie
+transmissible? &Agrave; force de soins pr&eacute;servatifs, on mettra les descendants
+de cet homme &agrave; l'abri de l'affection dont il a &eacute;t&eacute; victime...</p>
+
+<p>Que les m&ecirc;mes faits se reproduisent dans l'ordre moral...</p>
+
+<p>Qu'il soit d&eacute;montr&eacute; qu'un criminel l&egrave;gue presque toujours &agrave; son fils le
+germe d'une perversit&eacute; pr&eacute;coce...</p>
+
+<p>Fera-t-on pour le salut de cette jeune &acirc;me ce que le m&eacute;decin fait pour
+le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice h&eacute;r&eacute;ditaire?</p>
+
+<p>Non...</p>
+
+<p>Au lieu de gu&eacute;rir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'&agrave; la
+mort...</p>
+
+<p>Et alors, de m&ecirc;me que le peuple croit le fils du bourreau forc&eacute;ment
+bourreau... on croira le fils d'un criminel forc&eacute;ment criminel...</p>
+
+<p>Et alors on regardera comme le fait d'une h&eacute;r&eacute;dit&eacute; inexorablement fatale
+une corruption caus&eacute;e par l'&eacute;go&iuml;ste incurie de la soci&eacute;t&eacute;...</p>
+
+<p>De sorte que si, malgr&eacute; de funestes enseignements, l'orphelin que la loi
+a fait... reste par hasard laborieux et honn&ecirc;te, un pr&eacute;jug&eacute; barbare fera
+rejaillir sur lui la fl&eacute;trissure paternelle. En butte &agrave; une r&eacute;probation
+imm&eacute;rit&eacute;e, &agrave; peine trouvera-t-il du travail...</p>
+
+<p>Et, au lieu de lui venir en aide, de le sauver du d&eacute;couragement, du
+d&eacute;sespoir, et surtout des dangereux ressentiments de l'injustice, qui
+poussent quelquefois les caract&egrave;res les plus g&eacute;n&eacute;reux &agrave; la r&eacute;volte, au
+mal... la soci&eacute;t&eacute; dira:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il tourne &agrave; mal... nous verrons bien. N'ai-je pas l&agrave; ge&ocirc;liers,
+gardes-chiourme et bourreaux?&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur
+malgr&eacute; de d&eacute;testables exemples, aucun appui, aucun encouragement.</p>
+
+<p>Ainsi, pour celui qui, plong&eacute; en naissant dans un foyer de d&eacute;pravation
+domestique, est vici&eacute; tout jeune encore, aucun espoir de gu&eacute;rison!</p>
+
+<p>&laquo;Si! si! moi je le gu&eacute;rirai, cet orphelin que j'ai fait, r&eacute;pond la
+soci&eacute;t&eacute;, mais en temps et lieu... mais &agrave; ma mode... mais plus tard.</p>
+
+<p>&laquo;Pour extirper la verrue, pour inciser l'apost&egrave;me... il faut qu'ils
+soient &agrave; point.&raquo;</p>
+
+<p>Un criminel demande &agrave; &ecirc;tre attendu...</p>
+
+<p>&laquo;Prisons et gal&egrave;res, voil&agrave; mes h&ocirc;pitaux... Dans les cas incurables, j'ai
+le couperet.</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je; mais
+patience, laissons m&ucirc;rir le germe de corruption h&eacute;r&eacute;ditaire qui couve en
+lui, laissons-le grandir, laissons-le &eacute;tendre profond&eacute;ment ses ravages.</p>
+
+<p>&laquo;Patience donc, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au
+c&oelig;ur, lorsqu'il suintera le crime par tous les pores, lorsqu'un bon vol
+ou un bon meurtre l'auront jet&eacute; sur le banc d'infamie o&ugrave; s'est assis son
+p&egrave;re, oh! alors nous gu&eacute;rirons l'h&eacute;ritier du mal... comme nous avons
+gu&eacute;ri le donateur.</p>
+
+<p>&laquo;Au bagne ou sur l'&eacute;chafaud, le fils trouvera la place paternelle encore
+toute chaude...&raquo;</p>
+
+<p>Oui, dans ce cas, la soci&eacute;t&eacute; raisonne ainsi.</p>
+
+<p>Et elle s'&eacute;tonne, et elle s'indigne, et elle s'&eacute;pouvante de voir des
+traditions de vol et de meurtre fatalement perp&eacute;tu&eacute;es de g&eacute;n&eacute;ration en
+g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+
+<p>Le sombre tableau qui va suivre, les pirates d'eau douce, a pour but de
+montrer ce que peut &ecirc;tre dans une famille l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; du mal, lorsque la
+soci&eacute;t&eacute; ne vient pas, soit l&eacute;galement, soit officieusement, pr&eacute;server
+les malheureux orphelins de la loi des terribles cons&eacute;quences de l'arr&ecirc;t
+fulmin&eacute; contre leur p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le lecteur nous excusera de faire pr&eacute;c&eacute;der ce nouvel &eacute;pisode d'une sorte
+d'introduction.</p>
+
+<p>Voici pourquoi nous agissons ainsi:</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que nous avan&ccedil;ons dans cette publication, son but moral est
+attaqu&eacute; avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice,
+qu'on nous permettra d'insister sur la pens&eacute;e s&eacute;rieuse, honn&ecirc;te, qui,
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, nous a soutenu, guid&eacute;.</p>
+
+<p>Plusieurs esprits graves, d&eacute;licats, &eacute;lev&eacute;s, ayant bien voulu nous
+encourager dans nos tentatives et nous faire parvenir des t&eacute;moignages
+flatteurs de leur adh&eacute;sion, nous devons peut-&ecirc;tre &agrave; ces amis connus et
+inconnus de r&eacute;pondre une derni&egrave;re fois &agrave; des r&eacute;criminations aveugles,
+obstin&eacute;es, qui ont retenti, nous dit-on, jusqu'au sein de l'assembl&eacute;e
+l&eacute;gislative.</p>
+
+<p>Proclamer l'odieuse immoralit&eacute; de notre &oelig;uvre, c'est proclamer
+implicitement, ce nous semble, les tendances odieusement immorales des
+personnes qui nous honorent de leurs vives sympathies.</p>
+
+<p>C'est donc au nom de ces sympathies autant qu'au n&ocirc;tre que nous
+tenterons de prouver par un exemple, choisi parmi plusieurs, que cet
+ouvrage n'est pas compl&egrave;tement d&eacute;pourvu d'id&eacute;es g&eacute;n&eacute;reuses et pratiques.</p>
+
+<p>L'an pass&eacute;, dans l'une des premi&egrave;res parties de ce livre nous avons
+donn&eacute; l'aper&ccedil;u d'une ferme mod&egrave;le, fond&eacute;e par Rodolphe pour encourager,
+enseigner et r&eacute;mun&eacute;rer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.</p>
+
+<p>&Agrave; ce propos, nous ajoutions:</p>
+
+<p>&laquo;Les honn&ecirc;tes gens malheureux m&eacute;ritent au moins autant d'int&eacute;r&ecirc;t que les
+criminels; pourtant il y a de nombreuses soci&eacute;t&eacute;s destin&eacute;es au patronage
+des jeunes d&eacute;tenus ou lib&eacute;r&eacute;s, mais aucune soci&eacute;t&eacute; n'est fond&eacute;e dans le
+but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduite aurait toujours
+&eacute;t&eacute; exemplaire. De sorte qu'il faut n&eacute;cessairement avoir commis un
+d&eacute;lit... pour &ecirc;tre apte &agrave; jouir du b&eacute;n&eacute;fice de ces institutions,
+d'ailleurs si m&eacute;ritantes et si salutaires.&raquo;</p>
+
+<p>Et nous faisions dire &agrave; un paysan de la ferme de Bouqueval:</p>
+
+<p>&laquo;Il est humain et charitable de ne jamais d&eacute;sesp&eacute;rer des m&eacute;chants; mais
+il faudrait aussi faire esp&eacute;rer les bons. Un honn&ecirc;te gar&ccedil;on, robuste et
+laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se pr&eacute;senterait
+&agrave; cette ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:&mdash;Mon gars, as-tu
+un brin vol&eacute; et vagabond&eacute;?&mdash;Non.&mdash;Eh bien! il n'y a point de place ici
+pour toi.&raquo;.</p>
+
+<p>Cette discordance avait aussi frapp&eacute; des esprits meilleurs que le n&ocirc;tre.
+Gr&acirc;ce &agrave; eux, ce que nous regardions comme une utopie vient d'&ecirc;tre
+r&eacute;alis&eacute;.</p>
+
+<p>Sous la pr&eacute;sidence d'un des hommes les plus &eacute;minents, les plus
+honorables de ce temps-ci, M. le comte Portalis, et sous l'intelligente
+direction d'un v&eacute;ritable philanthrope au c&oelig;ur g&eacute;n&eacute;reux, &agrave; l'esprit
+pratique et &eacute;clair&eacute;, M. Allier, une soci&eacute;t&eacute; vient d'&ecirc;tre fond&eacute;e dans le
+but de venir au secours des jeunes gens pauvres et honn&ecirc;tes du
+d&eacute;partement de la Seine, et de les employer dans les colonies agricoles.</p>
+
+<p>Ce seul et simple rapprochement suffit pour constater la pens&eacute;e morale
+de notre &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Nous sommes tr&egrave;s-fier, tr&egrave;s-heureux de nous &ecirc;tre rencontr&eacute; dans un m&ecirc;me
+milieu d'id&eacute;es, de v&oelig;ux et d'esp&eacute;rance avec les fondateurs de cette
+nouvelle &oelig;uvre et patronage; car nous sommes un des propagateurs les
+plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes v&eacute;rit&eacute;s:
+qu'il est du devoir de la soci&eacute;t&eacute; de pr&eacute;venir le mal et d'encourager, de
+r&eacute;compenser le bien autant qu'il est en elle.</p>
+
+<p>Puisque nous avons parl&eacute; de cette nouvelle &oelig;uvre de charit&eacute;, dont la
+pens&eacute;e juste et morale doit avoir une action salutaire et f&eacute;conde,
+esp&eacute;rons que ses fondateurs songeront peut-&ecirc;tre &agrave; combler une autre
+lacune, en &eacute;tendant plus tard leur tut&eacute;laire patronage ou du moins leur
+sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le p&egrave;re aurait &eacute;t&eacute;
+supplici&eacute; ou condamn&eacute; &agrave; une peine infamante entra&icirc;nant la mort civile,
+et qui, nous le r&eacute;p&eacute;tons, sont rendus orphelins par le fait de
+l'application de la loi.</p>
+
+<p>Ceux de ces malheureux enfants qui seraient d&eacute;j&agrave; dignes d'int&eacute;r&ecirc;t par
+leurs saines tendances et par leur mis&egrave;re m&eacute;riteraient encore une
+attention particuli&egrave;re, en raison m&ecirc;me de leur position exceptionnelle,
+p&eacute;nible, difficile, dangereuse.</p>
+
+<p>Oui, p&eacute;nible, difficile, dangereuse.</p>
+
+<p>Disons-le encore: presque toujours victime de cruelles r&eacute;pulsions,
+souvent la famille d'un condamn&eacute;, demandant en vain du travail, se voit,
+pour &eacute;chapper &agrave; la r&eacute;probation g&eacute;n&eacute;rale, contrainte d'abandonner les
+lieux o&ugrave; elle trouvait des moyens d'existence.</p>
+
+<p>Alors, aigris, irrit&eacute;s par l'injustice, d&eacute;j&agrave; fl&eacute;tris &agrave; l'&eacute;gal des
+criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois &agrave; bout
+de ressources honorables, les infortun&eacute;s ne seront-ils pas bien pr&egrave;s de
+faillir, s'ils sont rest&eacute;s probes?</p>
+
+<p>Ont-ils, au contraire, d&eacute;j&agrave; subi une influence presque in&eacute;vitablement
+corruptrice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps
+encore?</p>
+
+<p>La pr&eacute;sence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants
+recueillis par la soci&eacute;t&eacute; dont nous parlons serait d'ailleurs pour tous
+d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est
+inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent m&ecirc;me dans
+l'estime du monde, si, &agrave; force de courage, de vertus, ils parviennent &agrave;
+r&eacute;habiliter un nom d&eacute;shonor&eacute;.</p>
+
+<p>Dira-t-on que le l&eacute;gislateur a voulu rendre le ch&acirc;timent plus terrible
+encore, en frappant virtuellement le p&egrave;re criminel dans l'avenir de son
+fils innocent?</p>
+
+<p>Cela serait barbare, immoral, insens&eacute;.</p>
+
+<p>N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralit&eacute; de prouver au peuple:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarit&eacute; h&eacute;r&eacute;ditaire.</p>
+
+<p>&mdash;Que la tache originelle n'est pas ineffa&ccedil;able?</p>
+
+<p>Osons esp&eacute;rer que ces r&eacute;flexions para&icirc;tront dignes de quelque int&eacute;r&ecirc;t &agrave;
+la nouvelle soci&eacute;t&eacute; de patronage.</p>
+
+<p>Sans doute, il est douloureux de songer que l'&Eacute;tat ne prend jamais
+l'initiative dans toutes ces questions palpitantes qui touchent au vif
+de l'organisation sociale.</p>
+
+<p>En peut-il &ecirc;tre autrement?</p>
+
+<p>&Agrave; l'une des derni&egrave;res s&eacute;ances l&eacute;gislatives, un p&eacute;titionnaire, frapp&eacute;,
+dit-il, de la mis&egrave;re et des souffrances des classes pauvres, a propos&eacute;,
+entre autres moyens d'y rem&eacute;dier, &laquo;la fondation de maisons d'invalides
+destin&eacute;es aux travailleurs&raquo;.</p>
+
+<p>Ce projet, sans doute d&eacute;fectueux dans sa forme, mais qui renfermait du
+moins une haute id&eacute;e philanthropique digne du plus s&eacute;rieux examen, en
+cela qu'elle se rattache &agrave; l'immense question de l'organisation du
+travail, ce projet, disons-nous, &laquo;a &eacute;t&eacute; accueilli par une hilarit&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale et prolong&eacute;e&raquo;.</p>
+
+<p>Cela dit, passons.</p>
+
+<p>Revenons aux pirates d'eau douce et &agrave; l'&icirc;le du Ravageur.</p>
+
+<p>Le chef de la famille Martial, qui le premier s'&eacute;tablit dans cette
+petite &icirc;le moyennant un loyer modique, &eacute;tait <i>ravageur</i>.</p>
+
+<p>Les ravageurs, ainsi que les d&eacute;bardeurs et les d&eacute;chireurs de bateaux,
+restent pendant toute la journ&eacute;e plong&eacute;s dans l'eau jusqu'&agrave; la ceinture
+pour exercer leur m&eacute;tier.</p>
+
+<p>Les d&eacute;bardeurs d&eacute;barquent le bois flott&eacute;.</p>
+
+<p>Les d&eacute;chireurs d&eacute;molissent les trains qui ont amen&eacute; le bois.</p>
+
+<p>Tout aussi aquatique que les industries pr&eacute;c&eacute;dentes, l'industrie des
+ravageurs a un but diff&eacute;rent.</p>
+
+<p>S'avan&ccedil;ant dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, &agrave;
+l'aide d'une longue drague, le sable de rivi&egrave;re sous la vase; puis le
+recueillant dans de grandes s&eacute;biles de bois, il le lave comme un minerai
+ou comme un gravier aurif&egrave;re et en retire ainsi une grande quantit&eacute; de
+parcelles m&eacute;talliques de toutes sortes, fer, cuivre, fonte, plomb,
+&eacute;tain, provenant des d&eacute;bris d'une foule d'ustensiles.</p>
+
+<p>Souvent m&ecirc;me les ravageurs trouvent dans le sable des fragments de
+bijoux d'or ou d'argent apport&eacute;s dans la Seine, soit par les &eacute;gouts o&ugrave;
+se d&eacute;gorgent les ruisseaux, soit par les masses de neige ou de glace
+ramass&eacute;es dans les rues et que l'hiver on jette &agrave; la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces
+industriels, g&eacute;n&eacute;ralement honn&ecirc;tes, paisibles et laborieux, sont si
+formidablement baptis&eacute;s.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Martial, premier habitant de l'&icirc;le, jusqu'alors inoccup&eacute;e, &eacute;tant
+ravageur (f&acirc;cheuse exception), les riverains du fleuve la nomm&egrave;rent
+l'&icirc;le du Ravageur.</p>
+
+<p>L'habitation des pirates d'eau douce est donc situ&eacute;e &agrave; la partie
+m&eacute;ridionale de cette <i>terre</i>.</p>
+
+<p>Dans le jour, on peut lire sur un &eacute;criteau qui se balance au-dessus de
+la porte:</p>
+
+<p class="center">
+AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS<br />
+bon vin, bonne matelote et friture<br />
+<i>On loue des bachots</i> (bateaux) <i>pour la promenade</i>
+</p>
+
+<p>On le voit, &agrave; ses m&eacute;tiers patents ou occultes le chef de cette famille
+maudite avait joint ceux de cabaretier, de p&ecirc;cheur et de loueur de
+bateaux.</p>
+
+<p>La veuve de ce supplici&eacute; continuait de tenir la maison: des gens sans
+aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des
+charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non
+f&eacute;ri&eacute;s en parties de plaisir.</p>
+
+<p>Martial (l'amant de la Louve), fils a&icirc;n&eacute; de la famille, le moins
+coupable de tous, p&ecirc;chait en fraude et, au besoin, prenait, en v&eacute;ritable
+<i>bravo</i>, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.</p>
+
+<p>Un de ses autres fr&egrave;res, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le
+meurtre de la courti&egrave;re en diamants, &eacute;tait en apparence ravageur, mais
+de fait il se livrait &agrave; la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses
+rives.</p>
+
+<p>Enfin Fran&ccedil;ois, le plus jeune des fils du supplici&eacute;, conduisait les
+curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour m&eacute;moire
+d'Ambroise Martial, condamn&eacute; aux gal&egrave;res pour vol de nuit avec
+effraction et tentative de meurtre.</p>
+
+<p>La fille a&icirc;n&eacute;e, surnomm&eacute;e <i>Calebasse</i>, aidait sa m&egrave;re &agrave; faire la cuisine
+et &agrave; servir les h&ocirc;tes; sa s&oelig;ur Amandine, &acirc;g&eacute;e de neuf ans, s'occupait
+aussi des soins du m&eacute;nage, selon ses forces.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, au-dehors, la nuit est sombre; de lourds nuages gris et
+opaques, chass&eacute;s par le vent, laissent voir &ccedil;&agrave; et l&agrave;, &agrave; travers leurs
+d&eacute;chirures bizarres, quelque peu de sombre azur scintillant d'&eacute;toiles.</p>
+
+<p>La silhouette de l'&icirc;le, bord&eacute;e de hauts peupliers d&eacute;pouill&eacute;s, se dessine
+vigoureusement en noir sur l'obscurit&eacute; diaphane du ciel et sur la
+transparence blanch&acirc;tre de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>La maison, &agrave; pignons irr&eacute;guliers, est compl&egrave;tement ensevelie dans
+l'ombre; deux fen&ecirc;tres du rez-de-chauss&eacute;e sont seulement &eacute;clair&eacute;es;
+leurs vitres flamboient; ces lueurs rouges se refl&egrave;tent comme de longues
+tra&icirc;n&eacute;es de feu dans les petites vagues qui baignent le d&eacute;barcad&egrave;re,
+situ&eacute; proche de l'habitation.</p>
+
+<p>Les cha&icirc;nes des bateaux qui y sont amarr&eacute;s font entendre un cliquetis
+sinistre: il se m&ecirc;le tristement aux rafales de la bise dans les branches
+des peupliers et au sourd mugissement des grandes eaux...</p>
+
+<p>Une partie de la famille est rassembl&eacute;e dans la cuisine de la maison.</p>
+
+<p>Cette pi&egrave;ce est vaste et basse; en face de la porte sont deux fen&ecirc;tres,
+au-dessous desquelles s'&eacute;tend un long fourneau; &agrave; gauche, une haute
+chemin&eacute;e; &agrave; droite, un escalier qui monte &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+cet escalier, l'entr&eacute;e d'une grande salle garnie de plusieurs tables
+destin&eacute;es aux habitu&eacute;s du cabaret.</p>
+
+<p>La lumi&egrave;re d'une lampe, jointe aux flammes du foyer, fait reluire un
+grand nombre de casseroles et autres ustensiles en cuivre pendus le long
+des murailles ou rang&eacute;s sur des tablettes avec diff&eacute;rentes poteries; une
+grande table occupe le milieu de cette cuisine.</p>
+
+<p>La veuve du supplici&eacute;, entour&eacute;e de trois de ses enfants, est assise au
+coin du foyer.</p>
+
+<p>Cette femme, grande et maigre, para&icirc;t avoir quarante-cinq ans. Elle est
+v&ecirc;tue de noir; un mouchoir de deuil nou&eacute; en marmotte, cachant ses
+cheveux, entoure son front plat, bl&ecirc;me, d&eacute;j&agrave; sillonn&eacute; de rides; son nez
+est long, droit et pointu; ses pommettes saillantes, ses joues creuses,
+son teint bilieux, blafard, et profond&eacute;ment marqu&eacute; de petite v&eacute;role; les
+coins de sa bouche, toujours abaiss&eacute;s, rendent plus dure encore
+l'expression de ce visage froid, sinistre, impassible comme un masque de
+marbre. Ses sourcils gris surmontent ses yeux d'un bleu terne.</p>
+
+<p>La veuve du supplici&eacute; s'occupe d'un travail de couture, ainsi que ses
+deux filles.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e, s&egrave;che et grande, ressemble beaucoup &agrave; sa m&egrave;re... C'est sa
+physionomie calme, dure et m&eacute;chante, son nez mince, sa bouche s&eacute;v&egrave;re,
+son regard p&acirc;le... Seulement, son teint terreux, jaune comme un coing,
+lui a valu le surnom de Calebasse. Elle ne porte pas le deuil; sa robe
+est brune; son bonnet de tulle noir laisse apercevoir deux bandeaux de
+cheveux rares, d'un blond fade et sans reflet.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois, le plus jeune des fils de Martial, accroupi sur un escabeau,
+remaille un aldret, filet de p&ecirc;che destructeur s&eacute;v&egrave;rement interdit sur
+la Seine.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le h&acirc;le qui le brunit, le teint de cet enfant est florissant; une
+for&ecirc;t de cheveux roux couvre sa t&ecirc;te; ses traits sont arrondis, ses
+l&egrave;vres grosses, son front saillant, ses yeux vifs, per&ccedil;ants: il ne
+ressemble ni &agrave; sa m&egrave;re, ni &agrave; sa s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e; il a l'air sournois,
+craintif; de temps &agrave; autre, &agrave; travers l'esp&egrave;ce de crini&egrave;re qui retombe
+sur son front, il jette obliquement sur sa m&egrave;re un coup d'&oelig;il d&eacute;fiant,
+ou &eacute;change avec sa petite s&oelig;ur Amandine un regard d'intelligence et
+d'affection...</p>
+
+<p>Celle-ci, assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son fr&egrave;re, s'occupe non pas &agrave; marquer, mais &agrave;
+d&eacute;marquer du linge vol&eacute; la veille. Elle a neuf ans; elle ressemble
+autant &agrave; son fr&egrave;re que sa s&oelig;ur ressemble &agrave; sa m&egrave;re; ses traits, sans
+&ecirc;tre plus r&eacute;guliers, sont moins grossiers que ceux de Fran&ccedil;ois. Quoique
+couvert de taches de rousseur, son teint est d'une fra&icirc;cheur &eacute;clatante;
+ses l&egrave;vres sont &eacute;paisses, mais vermeilles; ses cheveux roux, mais fins,
+soyeux, brillants; ses yeux petits, mais d'un bleu pur et doux.</p>
+
+<p>Lorsque le regard d'Amandine rencontre celui de son fr&egrave;re, elle lui
+montre la porte; &agrave; ce signe, Fran&ccedil;ois r&eacute;pond par un soupir; puis,
+appelant l'attention de sa s&oelig;ur par un geste rapide, il compte
+distinctement du bout de son filoir dix mailles de filet...</p>
+
+<p>Cela veut dire, dans le langage symbolique des enfants, que leur fr&egrave;re
+Martial ne doit rentrer qu'&agrave; dix heures.</p>
+
+<p>En voyant ces deux femmes silencieuses, &agrave; l'air m&eacute;chant, et ces deux
+pauvres petits, inquiets, muets, craintifs, on devine l&agrave; deux bourreaux
+et deux victimes.</p>
+
+<p>Calebasse, s'apercevant qu'Amandine cessait un moment de travailler, lui
+dit d'une voix dure:</p>
+
+<p>&mdash;Auras-tu bient&ocirc;t fini de d&eacute;marquer cette chemise?...</p>
+
+<p>L'enfant baissa la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre; &agrave; l'aide de ses doigts et de ses
+ciseaux, elle acheva d'enlever &agrave; la h&acirc;te les fils de coton rouge qui
+dessinaient des lettres sur la toile.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, Amandine, s'adressant timidement &agrave; la
+veuve, lui pr&eacute;senta son ouvrage:</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, j'ai fini, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Sans lui r&eacute;pondre, la veuve lui jeta une autre pi&egrave;ce de linge.</p>
+
+<p>L'enfant ne put la recevoir &agrave; temps et la laissa tomber. Sa grande s&oelig;ur
+lui donna de sa main dure comme du bois un coup rigoureux sur le bras en
+s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Petite b&ecirc;te!!!</p>
+
+<p>Amandine regagna sa place et se mit activement &agrave; l'&oelig;uvre, apr&egrave;s avoir
+&eacute;chang&eacute; avec son fr&egrave;re un regard o&ugrave; roulait une larme.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me silence continua de r&eacute;gner dans la cuisine.</p>
+
+<p>Au-dehors le vent g&eacute;missait toujours et agitait l'enseigne du cabaret.</p>
+
+<p>Ce triste grincement et le sourd bouillonnement d'une marmite plac&eacute;e
+devant le feu &eacute;taient les seuls bruits qu'on entend&icirc;t.</p>
+
+<p>Les deux enfants observaient avec une secr&egrave;te frayeur que leur m&egrave;re ne
+parlait pas.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle f&ucirc;t habituellement silencieuse, ce mutisme complet et
+certain pincement de ses l&egrave;vres leur annon&ccedil;aient que la veuve &eacute;tait dans
+ce qu'ils appelaient ses col&egrave;res blanches, c'est-&agrave;-dire en proie &agrave; une
+irritation concentr&eacute;e.</p>
+
+<p>Le feu mena&ccedil;ait de s'&eacute;teindre faute de bois.</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ois, une b&ucirc;che! dit Calebasse.</p>
+
+<p>Le jeune raccommodeur de filets d&eacute;fendus regarda derri&egrave;re le pilier de
+la chemin&eacute;e et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a plus l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Va au b&ucirc;cher, reprit Calebasse.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois murmura quelques paroles inintelligibles et ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! Fran&ccedil;ois, m'entends-tu? dit aigrement Calebasse.</p>
+
+<p>La veuve du supplici&eacute; posa sur ses genoux une serviette, qu'elle
+d&eacute;marquait aussi et jeta les yeux sur son fils.</p>
+
+<p>Celui-ci avait la t&ecirc;te baiss&eacute;e, mais il devina, mais il sentit pour
+ainsi dire le terrible regard de sa m&egrave;re peser sur lui... Craignant de
+rencontrer ce visage redoutable, l'enfant restait immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! es-tu sourd, Fran&ccedil;ois? reprit Calebasse irrit&eacute;e. Ma m&egrave;re... tu
+vois...</p>
+
+<p>La grande s&oelig;ur semblait avoir pour fonction d'accuser les deux enfants
+et de requ&eacute;rir les peines que la veuve appliquait impitoyablement.</p>
+
+<p>Amandine, sans qu'on p&ucirc;t remarquer son mouvement, poussa doucement le
+coude de son fr&egrave;re pour l'engager tacitement &agrave; ob&eacute;ir &agrave; Calebasse.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois ne bougea pas.</p>
+
+<p>La s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e regarda sa m&egrave;re pour lui demander la punition du
+coupable: la veuve l'entendit.</p>
+
+<p>De son long doigt d&eacute;charn&eacute; elle lui montra une baguette de saule forte
+et souple, plac&eacute;e dans l'encoignure de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Calebasse se pencha en arri&egrave;re, prit cet instrument de correction et le
+remit &agrave; sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois avait parfaitement suivi le geste de sa m&egrave;re; il se leva
+brusquement et d'un saut se mit hors de l'atteinte de la mena&ccedil;ante
+baguette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux donc que ma m&egrave;re te roue de coups? s'&eacute;cria Calebasse.</p>
+
+<p>La veuve, tenant toujours le b&acirc;ton &agrave; la main, pin&ccedil;ant de plus en plus
+ses l&egrave;vres p&acirc;les, regardait Fran&ccedil;ois d'un &oelig;il fixe, sans prononcer un
+mot.</p>
+
+<p>Au l&eacute;ger tremblement des mains d'Amandine, dont la t&ecirc;te &eacute;tait baiss&eacute;e, &agrave;
+la rougeur qui couvrit subitement son cou, on voyait que l'enfant,
+quoique habitu&eacute;e &agrave; de pareilles sc&egrave;nes, s'effrayait du sort qui
+attendait son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Celui-ci, r&eacute;fugi&eacute; dans un coin de la cuisine, semblait craintif et
+irrit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde &agrave; toi, ma m&egrave;re va se lever, et il ne sera plus temps! dit
+la grande s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'est &eacute;gal, reprit Fran&ccedil;ois en p&acirc;lissant. J'aime mieux &ecirc;tre battu
+comme avant-hier... que d'aller dans le b&ucirc;cher... et la nuit...
+encore...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi &ccedil;a? reprit Calebasse avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur dans le b&ucirc;cher... moi..., r&eacute;pondit l'enfant en frissonnant
+malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peur... imb&eacute;cile... et de quoi?</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois hocha la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Parleras-tu?... De quoi as-tu peur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... mais j'ai peur...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es all&eacute; l&agrave; cent fois, et encore hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux plus y aller maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ma m&egrave;re qui se l&egrave;ve!...</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! s'&eacute;cria l'enfant, qu'elle me batte, qu'elle me tue, elle ne
+me fera pas aller dans le b&ucirc;cher... la nuit... surtout...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, encore une fois, pourquoi? reprit Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! parce que...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il y a quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;D'enterr&eacute; l&agrave;..., murmura Fran&ccedil;ois en frissonnant.</p>
+
+<p>La veuve du supplici&eacute;, malgr&eacute; son impassibilit&eacute;, ne put r&eacute;primer un
+brusque tressaillement; sa fille l'imita; on e&ucirc;t dit ces deux femmes
+frapp&eacute;es d'une m&ecirc;me secousse &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelqu'un d'enterr&eacute; dans le b&ucirc;cher? reprit Calebasse en
+haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Fran&ccedil;ois d'une voix si basse qu'on l'entendit &agrave; peine.</p>
+
+<p>&mdash;Menteur!... s'&eacute;cria Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis, moi, que tant&ocirc;t, en rangeant du bois, j'ai vu dans le coin
+noir du b&ucirc;cher un os de mort... il sortait un peu de la terre qui &eacute;tait
+humide &agrave; l'entour..., r&eacute;pliqua Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;L'entends-tu, ma m&egrave;re? Est-il b&ecirc;te! dit Calebasse en faisant un signe
+d'intelligence &agrave; la veuve, ce sont des os de mouton que je mets l&agrave; pour
+la lessive.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait pas un os de mouton, reprit l'enfant avec &eacute;pouvante,
+c'&eacute;taient des os enterr&eacute;s... des os de mort... un pied qui sortait de
+terre... je l'ai bien vu.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as tout de suite racont&eacute; cette belle trouvaille-l&agrave;... &agrave; ton
+fr&egrave;re... &agrave; ton bon ami Martial, n'est-ce pas? dit Calebasse avec une
+ironie sauvage.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;chant petit <i>raille</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>! s'&eacute;cria Calebasse furieuse, parce qu'il est
+poltron comme une vache, il serait capable de nous faire <i>faucher</i> comme
+on a <i>fauch&eacute;</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> notre p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu m'appelles <i>raille</i>, s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois exasp&eacute;r&eacute;, je dirai
+tout &agrave; mon fr&egrave;re Martial. Je ne lui avais pas dit encore, car je ne l'ai
+pas vu depuis tant&ocirc;t... Mais quand il reviendra ce soir... je...</p>
+
+<p>L'enfant n'osa pas achever. Sa m&egrave;re s'avan&ccedil;ait vers lui, calme, mais
+inexorable.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle se t&icirc;nt habituellement un peu courb&eacute;e, sa taille &eacute;tait
+tr&egrave;s-haute pour une femme; tenant sa baguette d'une main, de l'autre la
+veuve prit son fils par le bras et, malgr&eacute; la terreur, la r&eacute;sistance,
+les pri&egrave;res, les pleurs de l'enfant, l'entra&icirc;nant apr&egrave;s elle, elle le
+for&ccedil;a de monter l'escalier du fond de la cuisine.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, on entendit au-dessus du plafond des tr&eacute;pignements
+sourds, m&ecirc;l&eacute;s de cris et de sanglots.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s ce bruit cessa.</p>
+
+<p>Une porte se referma violemment.</p>
+
+<p>Et la veuve du supplici&eacute; redescendit.</p>
+
+<p>Puis, toujours impassible, elle remit la baguette de saule &agrave; sa place,
+se rassit aupr&egrave;s du foyer et reprit son travail de couture sans
+prononcer une parole.</p>
+
+<h3><i>Fin de la cinqui&egrave;me partie</i></h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>SIXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Ia" id="Ia"></a><a href="#tablea">I</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Le pirate d'eau douce</a></h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s quelques moments de silence, la veuve du supplici&eacute; dit &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher du bois; cette nuit, nous rangerons le b&ucirc;cher... au retour
+de Nicolas et de Martial.</p>
+
+<p>&mdash;De Martial? Vous voulez donc lui dire aussi que...</p>
+
+<p>&mdash;Du bois, reprit la veuve en interrompant brusquement sa fille.
+Celle-ci, habitu&eacute;e &agrave; subir cette volont&eacute; de fer, alluma une lanterne et
+sortit.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; elle ouvrit la porte, on vit au-dehors la nuit noire, on
+entendit le craquement des hauts peupliers agit&eacute;s par le vent, le
+cliquetis des cha&icirc;nes de bateaux, les sifflements de la bise, le
+mugissement de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Ces bruits &eacute;taient profond&eacute;ment tristes.</p>
+
+<p>Pendant la sc&egrave;ne pr&eacute;c&eacute;dente, Amandine, p&eacute;niblement &eacute;mue du sort de
+Fran&ccedil;ois, qu'elle aimait tendrement, n'avait os&eacute; ni lever les yeux, ni
+essuyer ses pleurs, qui tombaient goutte &agrave; goutte sur ses genoux. Ses
+sanglots contenus la suffoquaient, elle t&acirc;chait de r&eacute;primer jusqu'aux
+battements de son c&oelig;ur palpitant de crainte.</p>
+
+<p>Les larmes obscurcissaient sa vue. En se h&acirc;tant de d&eacute;marquer la chemise
+qu'on lui avait donn&eacute;e, elle s'&eacute;tait bless&eacute;e &agrave; la main avec ses ciseaux;
+la piq&ucirc;re saignait beaucoup, mais la pauvre enfant songeait moins &agrave; sa
+douleur qu'&agrave; la punition qui l'attendait pour avoir tach&eacute; de son sang
+cette pi&egrave;ce de linge. Heureusement, la veuve, absorb&eacute;e dans une
+r&eacute;flexion profonde, ne s'aper&ccedil;ut de rien.</p>
+
+<p>Calebasse rentra portant un panier rempli de bois. Au regard de sa m&egrave;re,
+elle r&eacute;pondit par un signe de t&ecirc;te affirmatif.</p>
+
+<p>Cela voulait dire qu'en effet le pied du mort sortait de terre...</p>
+
+<p>La veuve pin&ccedil;a ses l&egrave;vres et continua de travailler, seulement elle
+parut manier plus pr&eacute;cipitamment son aiguille.</p>
+
+<p>Calebasse ranima le feu, surveilla l'&eacute;bullition de la marmite qui
+cuisait au coin du foyer, puis se rassit aupr&egrave;s de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas n'arrive pas! lui dit-elle. Pourvu que la vieille femme de ce
+matin, en lui donnant un rendez-vous avec un bourgeois de la part de
+Bradamanti, ne l'ait pas mis dans une mauvaise affaire... Elle avait
+l'air si en dessous! Elle n'a voulu ni s'expliquer, ni dire son nom, ni
+d'o&ugrave; elle venait.</p>
+
+<p>La veuve haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez qu'il n'y a pas de danger pour Nicolas, ma m&egrave;re? Apr&egrave;s
+tout, vous avez peut-&ecirc;tre raison... La vieille lui demandait de se
+trouver &agrave; sept heures du soir quai de Billy, en face la gare, et l&agrave;
+d'attendre un homme qui voulait lui parler et qui lui dirait Bradamanti
+pour mot de passe. Au fait, &ccedil;a n'est pas bien p&eacute;rilleux. Si Nicolas
+s'attarde, c'est qu'il aura peut-&ecirc;tre trouv&eacute; quelque chose en route,
+comme avant-hier ce linge-l&agrave;, qu'il a <i>grinchi</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> sur un bateau de
+blanchisseuse. Et elle montra une des pi&egrave;ces que d&eacute;marquait Amandine;
+puis, s'adressant &agrave; l'enfant: Qu'est-ce que &ccedil;a veut dire, <i>grinchir</i>?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a veut dire... prendre..., r&eacute;pondit l'enfant sans lever les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a veut dire voler, petite sotte; entends-tu?... Voler...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma s&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Et quand on sait bien grinchir comme Nicolas, il y a toujours quelque
+chose &agrave; gagner... Le linge qu'il a vol&eacute; hier nous a remont&eacute;s et ne nous
+co&ucirc;tera que la fa&ccedil;on du d&eacute;marquage, n'est-ce pas... ma m&egrave;re? ajouta
+Calebasse avec un &eacute;clat de rire qui laissa voir des dents d&eacute;chauss&eacute;es et
+jaunes comme son teint.</p>
+
+<p>La veuve resta froide &agrave; cette plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de remonter notre m&eacute;nage gratis, reprit Calebasse, nous
+pourrons peut-&ecirc;tre nous fournir &agrave; une autre boutique. Vous savez bien
+qu'un vieux homme est venu habiter, depuis quelques jours, la maison de
+campagne de M. Griffon, le m&eacute;decin de l'hospice de Paris; cette maison
+isol&eacute;e &agrave; cent pas du bord de l'eau, en face du four &agrave; pl&acirc;tre?</p>
+
+<p>La veuve baissa la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas disait hier que maintenant il y aurait peut-&ecirc;tre l&agrave; un bon
+coup &agrave; faire, reprit Calebasse. Et moi je sais depuis ce matin qu'il y a
+l&agrave; du butin pour s&ucirc;r; il faudra envoyer Amandine fl&acirc;ner autour de la
+maison, on n'y fera pas attention; elle aura l'air de jouer, regardera
+bien partout et viendra nous rapporter ce qu'elle aura vu. Entends-tu ce
+que je te dis? ajouta durement Calebasse en s'adressant &agrave; Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma s&oelig;ur, j'irai, r&eacute;pondit l'enfant en tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis toujours: &laquo;Je ferai&raquo; et tu ne fais pas, sournoise! La fois o&ugrave;
+je t'avais command&eacute; de prendre cent sous dans le comptoir de l'&eacute;picier
+d'Asni&egrave;res pendant que je l'occupais d'un autre c&ocirc;t&eacute; de sa boutique,
+c'&eacute;tait facile: on ne se d&eacute;fie pas d'un enfant. Pourquoi ne m'as-tu pas
+ob&eacute;i?</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur... le c&oelig;ur m'a manqu&eacute;... je n'ai pas os&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;L'autre jour tu as bien os&eacute; voler un mouchoir dans la balle du
+colporteur, pendant qu'il vendait dans le cabaret. S'est-il aper&ccedil;u de
+quelque chose, imb&eacute;cile?</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, vous m'y avez forc&eacute;e... le mouchoir &eacute;tait pour vous; et puis
+ce n'&eacute;tait pas de l'argent...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a fait?</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... prendre un mouchoir, &ccedil;a n'est pas si mal que de prendre de
+l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole d'honneur! c'est Martial qui t'apprend ces vertucheries-l&agrave;,
+n'est-ce pas? reprit Calebasse avec ironie; tu vas tout lui rapporter,
+petite moucharde; crois-tu que nous ayons peur qu'il nous mange, ton
+Martial?... Puis, s'adressant &agrave; la veuve, Calebasse ajouta: Vois-tu, ma
+m&egrave;re, &ccedil;a finira mal pour lui... Il veut faire la loi ici. Nicolas est
+furieux contre lui, moi aussi. Il excite Amandine et Fran&ccedil;ois contre
+nous, contre toi... Est-ce que &ccedil;a peut durer?...</p>
+
+<p>&mdash;Non..., dit la m&egrave;re d'un ton bref et dur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est surtout depuis que sa Louve est &agrave; Saint-Lazare qu'il est comme
+un d&eacute;cha&icirc;n&eacute; apr&egrave;s tout le monde... Est-ce que c'est notre faute, &agrave; nous,
+si elle est en prison... sa ma&icirc;tresse? Une fois sortie, elle n'a qu'&agrave;
+venir ici... et je la servirai... bonne mesure... quoiqu'elle fasse la
+m&eacute;chante...</p>
+
+<p>La veuve, apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion, dit &agrave; sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois qu'il y a un coup &agrave; faire sur ce vieux qui habite la maison
+du m&eacute;decin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Il a l'air d'un mendiant!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas que c'est un noble.</p>
+
+<p>&mdash;Un noble?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et qu'il ait de l'or dans sa bourse, quoiqu'il aille &agrave; Paris &agrave;
+pied tous les jours, et qu'il revienne de m&ecirc;me, avec son gros b&acirc;ton pour
+toute voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en sais-tu s'il a de l'or?</p>
+
+<p>&mdash;Tant&ocirc;t j'ai &eacute;t&eacute; au bureau de poste d'Asni&egrave;res pour voir s'il n'y avait
+pas de lettre de Toulon...</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots qui lui rappelaient le s&eacute;jour de son fils au bagne, la veuve
+du supplici&eacute; fron&ccedil;a ses sourcils et &eacute;touffa un soupir.</p>
+
+<p>Calebasse continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'attendais mon tour, quand le vieux qui loge chez le m&eacute;decin est
+entr&eacute;; je l'ai tout de suite reconnu &agrave; sa barbe blanche comme ses
+cheveux, &agrave; sa face couleur de buis, et &agrave; ses sourcils noirs. Il n'a pas
+l'air facile... Malgr&eacute; son &acirc;ge, &ccedil;a doit &ecirc;tre un vieux d&eacute;termin&eacute;... Il a
+dit &agrave; la buraliste: &laquo;Avez-vous des lettres d'Angers pour M. le comte de
+Saint-Remy?&mdash;Oui, a-t-elle r&eacute;pondu, en voil&agrave; une.&mdash;C'est pour moi,
+a-t-il dit; voil&agrave; mon passeport.&raquo; Pendant que la buraliste l'examinait,
+le vieux, pour payer le port, a tir&eacute; sa bourse de soie verte. &Agrave; un bout
+j'ai vu de l'or reluire &agrave; travers les mailles; il y en avait gros comme
+un &oelig;uf... au moins quarante ou cinquante louis! s'&eacute;cria Calebasse, les
+yeux brillants de convoitise... et pourtant il est mis comme un gueux.
+C'est un de ces vieux avares farcis de tr&eacute;sors... Allez, ma m&egrave;re! nous
+savons son nom, &ccedil;a pourra peut-&ecirc;tre servir... pour s'introduire chez lui
+quand Amandine nous aura dit s'il a des domestiques.</p>
+
+<p>Des aboiements violents interrompirent Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les chiens crient, dit-elle; ils entendent un bateau. C'est
+Martial ou Nicolas...</p>
+
+<p>Au nom de Martial, les traits d'Amandine exprim&egrave;rent une joie
+contrainte.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques minutes d'attente, pendant lesquelles elle fixait un &oelig;il
+impatient et inquiet sur la porte, l'enfant vit, &agrave; son grand regret,
+entrer Nicolas, le futur complice de Barbillon.</p>
+
+<p>La physionomie de Nicolas Martial &eacute;tait &agrave; la fois ignoble et f&eacute;roce;
+petit, gr&ecirc;le, ch&eacute;tif, on ne concevait pas qu'il p&ucirc;t exercer son
+dangereux et criminel m&eacute;tier. Malheureusement une sauvage &eacute;nergie morale
+suppl&eacute;ait chez ce mis&eacute;rable &agrave; la force physique qui lui manquait.</p>
+
+<p>Par-dessus son bourgeron bleu, Nicolas portait une sorte de casaque sans
+manches, faite d'une peau de bouc &agrave; longs poils bruns; en entrant il
+jeta par terre un saumon de cuivre qu'il avait p&eacute;niblement apport&eacute; sur
+son &eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit et bon butin, la m&egrave;re! s'&eacute;cria-t-il d'une voix creuse et
+enrou&eacute;e, apr&egrave;s s'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute; de son fardeau; il y a encore trois
+saumons pareils dans mon bachot, un paquet de hardes et une caisse
+remplie de je ne sais quoi; car je ne me suis pas amus&eacute; &agrave; l'ouvrir.
+Peut-&ecirc;tre que je suis vol&eacute;... on verra!</p>
+
+<p>&mdash;Et l'homme du quai de Billy? demanda Calebasse pendant que la veuve
+regardait silencieusement son fils.</p>
+
+<p>Celui-ci, pour toute r&eacute;ponse, plongea sa main dans la poche de son
+pantalon et, la secouant, y fit bruire un grand nombre de pi&egrave;ces
+d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui as pris tout &ccedil;a?... s'&eacute;cria Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il a aboul&eacute; de lui-m&ecirc;me deux cents francs; et il en aboulera
+encore huit cents quand j'aurai... mais suffit!... D'abord d&eacute;chargeons
+mon bachot, nous jaserons apr&egrave;s... Martial n'est pas ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit la s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! Nous serrerons le butin sans lui... Autant qu'il ne sache
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peur de lui, poltron? dit aigrement Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Peur de lui?... moi!... (Il haussa les &eacute;paules.) J'ai peur qu'il ne
+nous vende... voil&agrave; tout. Quant &agrave; le craindre... <i>Coupe-sifflet</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> a la
+langue trop bien affil&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quand il n'est pas l&agrave;... tu fanfaronnes... mais qu'il arrive, &ccedil;a
+te cl&ocirc;t le bec.</p>
+
+<p>Nicolas parut insensible &agrave; ce reproche et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vite! vite!... Au bateau... O&ugrave; est donc Fran&ccedil;ois, la m&egrave;re? Il
+nous aiderait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re l'a enferm&eacute; l&agrave;-haut apr&egrave;s l'avoir rinc&eacute;; il se couchera sans
+souper, dit Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Bon; mais qu'il vienne tout de m&ecirc;me aider &agrave; d&eacute;charger le bachot,
+n'est-ce pas, la m&egrave;re? Moi, lui et Calebasse, en une tourn&eacute;e nous
+rentrerons tout ici...</p>
+
+<p>La veuve leva le doigt au plafond. Calebasse comprit et monta chercher
+Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Le sombre visage de la m&egrave;re Martial s'&eacute;tait quelque peu d&eacute;rid&eacute; depuis
+l'arriv&eacute;e de Nicolas; elle l'aimait plus que Calebasse, moins encore
+cependant que son fils de Toulon, comme elle disait... car l'amour
+maternel de cette farouche cr&eacute;ature s'&eacute;levait en proportion de la
+criminalit&eacute; des siens.</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;f&eacute;rence perverse explique suffisamment l'&eacute;loignement de la
+veuve pour ses deux jeunes enfants qui n'annon&ccedil;aient pas de dispositions
+mauvaises, et sa haine profonde pour Martial, son fils a&icirc;n&eacute;, qui, sans
+mener une vie irr&eacute;prochable, pouvait passer pour un tr&egrave;s-honn&ecirc;te homme
+si on le comparait &agrave; Nicolas, &agrave; Calebasse et &agrave; son fr&egrave;re le for&ccedil;at de
+Toulon.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; as-tu picor&eacute; cette nuit? dit la veuve &agrave; Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;En m'en retournant du quai de Billy, o&ugrave; j'ai rencontr&eacute; le bourgeois
+avec qui j'avais rendez-vous pour ce soir, j'ai reluqu&eacute;, pr&egrave;s du pont
+des Invalides, une galiote amarr&eacute;e au quai. Il faisait noir; j'ai dit:
+&laquo;Pas de lumi&egrave;re dans la cabine... les mariniers sont &agrave; terre...
+J'aborde... Si je trouve un curieux, je demande un bout de corde, cens&eacute;
+pour reficeler ma rame...&raquo; J'entre dans la cabine... personne... Alors
+j'y rafle ce que je peux, des hardes, une grande caisse et, sur le pont,
+quatre saumons de cuivre; car j'ai fait deux tourn&eacute;es, la galiote &eacute;tait
+charg&eacute;e de cuivre et de fer. Mais voil&agrave; Fran&ccedil;ois et Calebasse: vite au
+bachot!... Allons, file aussi, toi, eh!... Amandine, tu porteras les
+hardes... Avant de chasser... faut rapporter...</p>
+
+<p>Rest&eacute;e seule, la veuve s'occupa des pr&eacute;paratifs du souper de la famille,
+pla&ccedil;a sur la table des verres, des bouteilles, des assiettes de fa&iuml;ence
+et des couverts d'argent.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; elle terminait ses appr&ecirc;ts, ses enfants rentr&egrave;rent
+pesamment charg&eacute;s.</p>
+
+<p>Le poids de deux saumons de cuivre qu'il portait sur ses &eacute;paules
+semblait &eacute;craser le petit Fran&ccedil;ois; Amandine disparaissait &agrave; moiti&eacute; sous
+le monceau de hardes vol&eacute;es qu'elle tenait sur sa t&ecirc;te; enfin Nicolas,
+aid&eacute; de Calebasse, apportait une caisse de bois blanc, sur laquelle il
+avait plac&eacute; le quatri&egrave;me saumon de cuivre.</p>
+
+<p>&mdash;La caisse, la caisse!... &Eacute;ventrons-la, la caisse! s'&eacute;cria Calebasse
+avec une sauvage impatience.</p>
+
+<p>Les saumons de cuivre furent jet&eacute;s sur le sol.</p>
+
+<p>Nicolas s'arma du fer &eacute;pais de la hachette qu'il portait &agrave; sa ceinture
+et l'introduisit sous le couvercle de la caisse, plac&eacute;e au milieu de la
+cuisine, afin de le soulever.</p>
+
+<p>La lueur rouge&acirc;tre et vacillante du foyer &eacute;clairait cette sc&egrave;ne de
+pillage; au-dehors, les sifflements du vent redoublaient de violence.</p>
+
+<p>Nicolas, v&ecirc;tu de sa peau de bouc, accroupi devant le coffre, t&acirc;chait de
+le briser, et prof&eacute;rait d'horribles blasph&egrave;mes en voyant l'&eacute;pais
+couvercle r&eacute;sister &agrave; de vigoureuses pes&eacute;es.</p>
+
+<p>Les yeux enflamm&eacute;s de cupidit&eacute;, les joues color&eacute;es par l'emportement de
+la rapine, Calebasse, agenouill&eacute;e sur la caisse, y faisait porter tout
+le poids de son corps, afin de donner un point d'appui plus fixe &agrave;
+l'action du levier de Nicolas.</p>
+
+<p>La veuve, s&eacute;par&eacute;e de ce groupe par la largeur de la table, o&ugrave; elle
+allongeait sa grande taille, se penchait aussi vers l'objet vol&eacute;, le
+regard &eacute;tincelant d'une fi&eacute;vreuse convoitise.</p>
+
+<p>Enfin, chose cruelle et malheureusement trop humaine! les deux enfants,
+dont les bons instincts naturels avaient souvent triomph&eacute; de l'influence
+maudite de cette abominable corruption domestique; les deux enfants,
+oubliant leurs scrupules et leurs craintes, c&eacute;daient &agrave; l'attrait d'une
+curiosit&eacute; fatale...</p>
+
+<p>Serr&eacute;s l'un contre l'autre, l'&oelig;il brillant, la respiration oppress&eacute;e,
+Fran&ccedil;ois et Amandine n'&eacute;taient pas les moins empress&eacute;s de conna&icirc;tre le
+contenu du coffre, ni les moins irrit&eacute;s des lenteurs de l'effraction de
+Nicolas.</p>
+
+<p>Enfin le couvercle sauta en &eacute;clats.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... s'&eacute;cria la famille d'une seule voix, haletante et joyeuse.</p>
+
+<p>Et tous, depuis la m&egrave;re jusqu'&agrave; la petite fille, s'abattirent et se
+pr&eacute;cipit&egrave;rent avec une ardeur sauvage sur la caisse effondr&eacute;e. Sans
+doute exp&eacute;di&eacute;e de Paris &agrave; un marchand de nouveaut&eacute;s d'un bourg riverain,
+elle contenait une grande quantit&eacute; de pi&egrave;ces d'&eacute;toffe &agrave; l'usage des
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas n'est pas vol&eacute;! s'&eacute;cria Calebasse en d&eacute;roulant une pi&egrave;ce de
+mousseline de laine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit le brigand en d&eacute;ployant &agrave; son tour un paquet de
+foulards, j'ai fait mes frais...</p>
+
+<p>&mdash;De la levantine... &ccedil;a se vendra comme du pain..., dit la veuve en
+puisant &agrave; son tour dans la caisse.</p>
+
+<p>&mdash;La receleuse de Bras-Rouge, qui demeure rue du Temple, ach&egrave;tera les
+&eacute;toffes, ajouta Nicolas; et le p&egrave;re Micou, le logeur en garni du
+quartier Saint-Honor&eacute;, s'arrangera du <i>rouget</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Amandine, dit tout bas Fran&ccedil;ois &agrave; sa petite s&oelig;ur, comme &ccedil;a ferait une
+jolie cravate, un de ces beaux mouchoirs de soie... que Nicolas tient &agrave;
+la main!...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ferait aussi une bien jolie marmotte, r&eacute;pondit l'enfant avec
+admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Faut avouer que tu as eu de la chance de monter sur cette galiote,
+Nicolas, dit Calebasse. Tiens, fameux!... Maintenant, voil&agrave; des
+ch&acirc;les... il y en a trois... vraie bourre de soie... Vois donc, ma
+m&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;La m&egrave;re Burette donnera au moins cinq cents francs du tout, dit la
+veuve apr&egrave;s un m&ucirc;r examen.</p>
+
+<p>&mdash;Alors &ccedil;a doit valoir au moins quinze cents francs, dit Nicolas; mais,
+comme on dit, tout receleur... tout voleur. Bah! tant pis, je ne sais
+pas chicaner... je serai encore assez colas cette fois-ci pour en passer
+par o&ugrave; la m&egrave;re Burette voudra et le p&egrave;re Micou aussi; mais lui, c'est un
+ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, il est voleur comme les autres, le vieux revendeur de
+ferraille; mais ces canailles de receleurs savent qu'on a besoin d'eux,
+reprit Calebasse en se drapant dans un des ch&acirc;les, et ils en abusent!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus rien, dit Nicolas, en arrivant au fond de la caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant il faut tout resserrer, dit la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je garde ce ch&acirc;le-l&agrave;, reprit Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu gardes... tu gardes..., s'&eacute;cria brusquement Nicolas, tu le
+garderas... si je te le donne... Tu prends toujours... toi... madame
+<i>Pas-G&ecirc;n&eacute;e..</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens!... et toi donc, tu t'en prives... de prendre!</p>
+
+<p>&mdash;Moi... je <i>grinche</i> en risquant ma peau; c'est pas toi qui aurais &eacute;t&eacute;
+<i>enflaqu&eacute;e</i> si on m'avait pinc&eacute; sur la galiote...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le voil&agrave;, ton ch&acirc;le, je m'en moque pas mal! dit aigrement
+Calebasse en le rejetant dans la caisse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas &agrave; cause du ch&acirc;le... que je parle; je ne suis pas assez
+chiche pour l&eacute;siner sur un ch&acirc;le: un de plus ou un de moins, la m&egrave;re
+Burette ne changera pas son prix; elle ach&egrave;te en bloc, reprit Nicolas.
+Mais, au lieu de dire que tu prends ce ch&acirc;le, tu peux me demander que je
+te le donne... Allons, voyons, garde-le... Garde-le... je te dis... ou
+sinon je l'envoie au feu pour faire bouillir la marmite.</p>
+
+<p>Ces paroles calm&egrave;rent la mauvaise humeur de Calebasse; elle prit le
+ch&acirc;le sans rancune.</p>
+
+<p>Nicolas &eacute;tait sans doute en veine de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, car, d&eacute;chirant avec ses
+dents le chef d'une des pi&egrave;ces de soierie, il en d&eacute;tacha deux foulards
+et les jeta &agrave; Amandine et &agrave; Fran&ccedil;ois, qui n'avaient pas cess&eacute; de
+contempler cette &eacute;toffe avec envie.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pour vous, gamins! Cette bouch&eacute;e-l&agrave; vous mettra en go&ucirc;t de
+grinchir. L'app&eacute;tit vient en mangeant. Maintenant allez vous coucher...
+j'ai &agrave; jaser avec la m&egrave;re; on vous portera &agrave; souper l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>Les deux enfants battirent joyeusement des mains et agit&egrave;rent
+triomphalement les foulards vol&eacute;s qu'on venait de leur donner.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! petits b&ecirc;tas, dit Calebasse, &eacute;couterez-vous encore Martial?
+Est-ce qu'il vous a jamais donn&eacute; des beaux foulards comme &ccedil;a, lui?</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois et Amandine se regard&egrave;rent, puis ils baiss&egrave;rent la t&ecirc;te sans
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc, reprit durement Calebasse; est-ce qu'il vous a jamais
+fait des cadeaux, Martial?</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... non... il ne nous en a jamais fait, dit Fran&ccedil;ois en regardant
+son mouchoir de soie rouge avec bonheur.</p>
+
+<p>Amandine ajouta bien bas:</p>
+
+<p>&mdash;Notre fr&egrave;re Martial ne nous fait pas de cadeaux... parce qu'il n'a pas
+de quoi...</p>
+
+<p>&mdash;S'il volait, il aurait de quoi, dit durement Nicolas; n'est-ce pas,
+Fran&ccedil;ois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon fr&egrave;re, r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois. Puis il ajouta: Oh le beau
+foulard!... Quelle jolie cravate pour le dimanche!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, quelle belle marmotte! reprit Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter que les enfants du chaufournier du four &agrave; pl&acirc;tre rageront
+joliment en vous voyant passer, dit Calebasse; et elle examina les
+traits des enfants pour voir s'ils comprendraient la m&eacute;chante port&eacute;e de
+ces paroles. L'abominable cr&eacute;ature appelait la vanit&eacute; &agrave; son aide pour
+&eacute;touffer les derniers scrupules de ces malheureux.&mdash;Les enfants du
+chaufournier, reprit-elle, auront l'air de mendiants, ils en cr&egrave;veront
+de jalousie; car vous autres, avec vos beaux mouchoirs de soie, vous
+aurez l'air de petits bourgeois!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vrai, reprit Fran&ccedil;ois; alors je suis bien plus content de
+ma belle cravate, puisque les petits chaufourniers rageront de ne pas en
+avoir une pareille... N'est-ce pas, Amandine?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis contente d'avoir ma belle marmotte... voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, toi, tu ne seras jamais qu'une colasse! dit d&eacute;daigneusement
+Calebasse.</p>
+
+<p>Puis, prenant sur la table du pain et un morceau de fromage, elle les
+donna aux enfants et leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Montez vous coucher... Voil&agrave; une lanterne, prenez garde au feu, et
+&eacute;teignez-la avant de vous endormir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! ajouta Nicolas, rappelez-vous bien que si vous avez le malheur
+de parler &agrave; Martial de la caisse, des saumons de cuivre et des hardes,
+vous aurez une danse que le feu y prendra; sans compter que je vous
+retirerai les foulards.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part des enfants, Nicolas et sa s&oelig;ur enfouirent les hardes,
+la caisse d'&eacute;toffes et les saumons de cuivre au fond d'un petit caveau
+surbaiss&eacute; de quelques marches, qui s'ouvrait dans la cuisine, non loin
+de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! la m&egrave;re... &agrave; boire et du chenu!... s'&eacute;cria le bandit; du
+cachet&eacute;, de l'eau-de-vie!... J'ai bien gagn&eacute; ma journ&eacute;e... Sers le
+souper, Calebasse; Martial rongera nos os, c'est bon pour lui... Jasons
+maintenant du bourgeois du quai de Billy, car demain ou apr&egrave;s-demain il
+faut que &ccedil;a chauffe, si je veux empocher l'argent qu'il a promis... Je
+vas te conter &ccedil;a, la m&egrave;re... Mais &agrave; boire, tonnerre!!! &agrave; boire... C'est
+moi qui r&eacute;gale!</p>
+
+<p>Et Nicolas fit de nouveau bruire les pi&egrave;ces de cent sous qu'il avait
+dans sa poche; puis, jetant au loin sa peau de bouc, son bonnet de laine
+noire, il s'assit &agrave; table devant un &eacute;norme plat de rago&ucirc;t de mouton, un
+morceau de veau froid et une salade.</p>
+
+<p>Lorsque Calebasse eut apport&eacute; du vin et de l'eau-de-vie, la veuve,
+toujours impassible et sombre, s'assit d'un c&ocirc;t&eacute; de la table, ayant
+Nicolas &agrave; sa droite, sa fille &agrave; sa gauche; en face d'elle &eacute;taient les
+places inoccup&eacute;es de Martial et des deux enfants.</p>
+
+<p>Le bandit tira de sa poche un large et long couteau catalan &agrave; manche de
+corne, &agrave; lame aigu&euml;. Contemplant cette arme meurtri&egrave;re avec une sorte de
+satisfaction f&eacute;roce, il dit &agrave; la veuve:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Coupe-sifflet</i> tranche toujours bien!... Passez-moi le pain, la
+m&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de couteau, dit Calebasse, Fran&ccedil;ois s'est aper&ccedil;u de la chose
+dans le b&ucirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? dit Nicolas sans la comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il a vu un des pieds...</p>
+
+<p>&mdash;De l'homme? s'&eacute;cria, Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit la veuve en mettant une tranche de viande dans l'assiette de
+son fils.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le!... La fosse &eacute;tait pourtant bien profonde, dit le brigand,
+mais depuis le temps... la terre aura tass&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra cette nuit jeter tout &agrave; la rivi&egrave;re, dit la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus s&ucirc;r, r&eacute;pondit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;On y attachera un pav&eacute; avec un brin de vieille cha&icirc;ne de bateau, dit
+Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si b&ecirc;te!... r&eacute;pondit Nicolas en se versant &agrave; boire; puis,
+s'adressant &agrave; la veuve, tenant la bouteille haute: Voyons, trinquez avec
+nous, &ccedil;a vous &eacute;gaiera, la m&egrave;re!</p>
+
+<p>La veuve secoua la t&ecirc;te, recula son verre et dit &agrave; son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Et l'homme du quai de Billy?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; la chose..., dit Nicolas, sans s'interrompre de manger et de
+boire. En arrivant &agrave; la gare, j'ai attach&eacute; mon bachot et j'ai mont&eacute; au
+quai; sept heures sonnaient &agrave; la boulangerie militaire de Chaillot, on
+ne s'y voyait pas &agrave; quatre pas. Je me promenais le long du parapet
+depuis un quart d'heure, lorsque j'entends marcher doucement derri&egrave;re
+moi; je ralentis; un homme embaluchonn&eacute; dans un manteau s'approche de
+moi en toussant; je m'arr&ecirc;te, il s'arr&ecirc;te... Tout ce que je sais de sa
+figure, c'est que son manteau lui cachait le nez, et son chapeau les
+yeux.</p>
+
+<p>(Nous rappellerons au lecteur que ce personnage myst&eacute;rieux &eacute;tait Jacques
+Ferrand le notaire, qui, voulant se d&eacute;faire de Fleur-de-Marie, avait, le
+matin m&ecirc;me, d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; M<sup>me</sup> S&eacute;raphin chez les Martial, dont il esp&eacute;rait
+faire les instruments de son nouveau crime.)</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;<i>Bradamanti</i>, me dit le bourgeois, reprit Nicolas; c'&eacute;tait le mot de
+passe convenu avec la vieille pour me reconna&icirc;tre avec le particulier.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;<i>Ravageur</i>, que je lui r&eacute;ponds, comme c'&eacute;tait encore convenu.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous vous appelez Martial? me dit-il.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, bourgeois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il est venu ce matin une femme &agrave; votre &icirc;le; que vous a-t-elle dit?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Que vous aviez &agrave; me parler de la part de M. Bradamanti.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voulez-vous gagner de l'argent?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, bourgeois, beaucoup.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous avez un bateau?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Nous en avons quatre, bourgeois, c'est notre partie: bachoteurs et
+ravageurs de p&egrave;re en fils, &agrave; votre service.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voil&agrave; ce qu'il faudrait faire... si vous n'avez pas peur...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Peur... de quoi, bourgeois?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De voir quelqu'un se noyer par accident... seulement il s'agirait
+d'aider &agrave; l'accident... Comprenez-vous?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! bourgeois, faut donc faire boire un particulier &agrave; m&ecirc;me la
+Seine comme par hasard? &Ccedil;a me va... Mais, comme c'est un fricot d&eacute;licat,
+&ccedil;a co&ucirc;te cher d'assaisonnement...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Combien... pour deux?...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pour deux... il y aura deux personnes &agrave; mettre au court-bouillon dans
+la rivi&egrave;re?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Cinq cents francs par t&ecirc;te, bourgeois... c'est pas cher!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Va pour mille francs...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Pay&eacute;s d'avance, bourgeois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Deux cents francs d'avance, le reste apr&egrave;s...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous vous d&eacute;fiez de moi, bourgeois?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non; vous pouvez empocher mes deux cents francs sans remplir nos
+conventions.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et vous, bourgeois, une fois le coup fait, quand je vous demanderai
+les huit cents francs, vous pouvez me r&eacute;pondre: Merci, je sors d'en
+prendre!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est une chance, &ccedil;a vous convient-il, oui ou non? Deux cents francs
+comptant, et apr&egrave;s-demain soir, ici &agrave; neuf heures, je vous remettrai
+huit cents francs.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et qui vous dira que j'aurai fait boire les deux personnes?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Je le saurai... &ccedil;a me regarde... Est-ce dit?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est dit, bourgeois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Voil&agrave; deux cents francs... Maintenant, &eacute;coutez-moi: vous reconna&icirc;trez
+bien la vieille femme qui est all&eacute;e vous trouver ce matin?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, bourgeois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Demain ou apr&egrave;s-demain au plus tard, vous la verrez venir, vers les
+quatre heures du soir, sur la rive en face de votre &icirc;le, avec une jeune
+fille blonde, la vieille vous fera un signal en agitant un mouchoir.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Oui, bourgeois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Combien faut-il de temps pour aller de la rive &agrave; votre &icirc;le?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vingt bonnes minutes.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vos bateaux sont &agrave; fond plat?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Plat comme la main, bourgeois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous pratiquerez adroitement une sorte de large soupape dans le fond
+de l'un de ces bateaux, afin de pouvoir, en ouvrant cette soupape, le
+faire couler &agrave; volont&eacute; en un clin d'&oelig;il... Comprenez-vous?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tr&egrave;s-bien, bourgeois; vous &ecirc;tes malin! J'ai justement un vieux bateau
+&agrave; moiti&eacute; pourri; je voulais le d&eacute;chirer... il sera bon pour ce dernier
+voyage.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Vous partez donc de votre &icirc;le avec ce bateau &agrave; soupape; un bon bateau
+vous suit, conduit par quelqu'un de votre famille. Vous abordez, vous
+prenez la vieille femme et la jeune fille blonde &agrave; bord du bateau trou&eacute;,
+et vous regagnez votre &icirc;le: mais, &agrave; une distance raisonnable du rivage,
+vous feignez de vous baisser pour raccommoder quelque chose, vous ouvrez
+la soupape et vous sautez lestement dans l'autre bateau, pendant que la
+vieille femme et la jeune fille blonde...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Boivent &agrave; la m&ecirc;me tasse... &ccedil;a y est, bourgeois!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mais &ecirc;tes-vous s&ucirc;r de n'&ecirc;tre pas d&eacute;rang&eacute;? S'il venait des pratiques
+dans votre cabaret?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il n'y a pas de crainte, bourgeois. &Agrave; cette heure-l&agrave;, et en hiver
+surtout, il n'en vient jamais... c'est notre morte-saison; et il en
+viendrait, qu'ils ne seraient pas g&ecirc;nants, au contraire... c'est tous
+des amis connus.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Tr&egrave;s-bien! D'ailleurs vous ne vous compromettez en rien: le bateau
+sera cens&eacute; couler par v&eacute;tust&eacute;, et la vieille femme qui vous aura amen&eacute;
+la jeune fille dispara&icirc;tra avec elle. Enfin, pour bien vous assurer que
+toutes deux seront noy&eacute;es (toujours par accident), vous pourrez, si
+elles revenaient sur l'eau ou si elles s'accrochaient au bateau, avoir
+l'air de faire tous vos efforts pour les secourir, et...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et les aider... &agrave; replonger. Bien, bourgeois!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il faudra m&ecirc;me que la promenade se fasse apr&egrave;s le soleil couch&eacute;, afin
+que la nuit soit noire lorsqu'elles tomberont &agrave; l'eau.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non, bourgeois; car si on n'y voit pas clair, comment saura-t-on si
+les deux femmes ont bu leur so&ucirc;l, ou si elles en veulent encore?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est juste... Alors l'accident aura lieu avant le coucher du soleil.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Agrave; la bonne heure, bourgeois. Mais la vieille ne se doutera de rien?</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Non. En arrivant elle vous dira &agrave; l'oreille: &laquo;Il faut noyer la
+petite; un peu avant de faire enfoncer le bateau, faites-moi signe pour
+que je sois pr&ecirc;te &agrave; me sauver avec vous.&raquo; Vous r&eacute;pondrez &agrave; la vieille de
+mani&egrave;re &agrave; &eacute;loigner ses soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;De fa&ccedil;on qu'elle croira mener la petite blonde boire...</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et qu'elle boira avec la petite blonde.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est cr&acirc;nement arrang&eacute;, bourgeois.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Et surtout que la vieille ne se doute de rien!</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Calmez-vous, bourgeois, elle avalera &ccedil;a doux comme miel.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Allons, bonne chance, mon gar&ccedil;on! Si je suis content, peut-&ecirc;tre je
+vous emploierai encore.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;&Agrave; votre service, bourgeois!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;L&agrave;-dessus, dit le brigand en terminant sa narration, j'ai quitt&eacute;
+l'homme au manteau, j'ai regagn&eacute; mon bateau et, en passant devant la
+galiote, j'ai rafl&eacute; le butin de tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>On voit, par le r&eacute;cit de Nicolas, que le notaire voulait, au moyen d'un
+double crime, se d&eacute;barrasser &agrave; la fois de Fleur-de-Marie et de M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin, en faisant tomber celle-ci dans le pi&egrave;ge qu'elle croyait
+seulement tendu &agrave; la Goualeuse.</p>
+
+<p>Avons-nous besoin de r&eacute;p&eacute;ter que, craignant &agrave; juste titre que la
+Chouette n'appr&icirc;t, d'un moment &agrave; l'autre, &agrave; Fleur-de-Marie qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; abandonn&eacute;e par M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, Jacques Ferrand se croyait un puissant
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; faire dispara&icirc;tre cette jeune fille, dont les r&eacute;clamations
+auraient pu le frapper mortellement et dans sa fortune et dans sa
+r&eacute;putation?</p>
+
+<p>Quant &agrave; M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, le notaire, en la sacrifiant, se d&eacute;faisait de l'un
+des deux complices (Bradamanti &eacute;tait l'autre) qui pouvaient le perdre en
+se perdant eux-m&ecirc;mes, il est vrai; mais Jacques Ferrand croyait ses
+secrets mieux gard&eacute;s par la tombe que par l'int&eacute;r&ecirc;t personnel.</p>
+
+<p>La veuve du supplici&eacute; et Calebasse avaient attentivement &eacute;cout&eacute; Nicolas,
+qui ne s'&eacute;tait interrompu que pour boire avec exc&egrave;s. Aussi commen&ccedil;ait-il
+&agrave; parler avec une exaltation singuli&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est pas tout, reprit-il; j'ai emmanch&eacute; une autre affaire avec la
+Chouette et Barbillon, de la rue aux F&egrave;ves. C'est un fameux coup
+cr&acirc;nement mont&eacute;; et, si nous ne le manquons pas, il y aura de quoi
+frire, je m'en vante. Il s'agit de d&eacute;pouiller une courti&egrave;re en diamants,
+qui a quelquefois pour des cinquante mille francs de pierreries dans son
+cabas.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante mille francs! s'&eacute;cri&egrave;rent la m&egrave;re et la fille, dont les yeux
+&eacute;tincel&egrave;rent de cupidit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... rien que &ccedil;a. Bras-Rouge en sera. Hier il a d&eacute;j&agrave; empaum&eacute; la
+courti&egrave;re par une lettre que nous lui avons port&eacute;e nous deux Barbillon,
+boulevard Saint-Denis. C'est un fameux homme que Bras-Rouge! Comme il a
+de quoi, on ne se m&eacute;fie pas de lui. Pour amorcer la courti&egrave;re, il lui a
+d&eacute;j&agrave; vendu un diamant de quatre cents francs. Elle ne se d&eacute;fiera pas de
+venir, &agrave; la tomb&eacute;e du jour, dans son cabaret des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Nous
+serons l&agrave; cach&eacute;s. Calebasse viendra aussi, elle gardera mon bateau le
+long de la Seine. S'il faut emballer la courti&egrave;re morte ou vive, &ccedil;a sera
+une voiture commode et qui ne laisse pas de traces. En voil&agrave; un plan!
+Gueux de Bras-Rouge, quelle sorbonne!</p>
+
+<p>&mdash;Je me d&eacute;fie toujours de Bras-Rouge, dit la veuve. Apr&egrave;s l'affaire de
+la rue Montmartre, ton fr&egrave;re Ambroise a &eacute;t&eacute; &agrave; Toulon et Bras-Rouge a &eacute;t&eacute;
+rel&acirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il n'y avait pas de preuves contre lui; il est si malin! Mais
+trahir les autres... jamais!</p>
+
+<p>La veuve secoua la t&ecirc;te, comme si elle n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; qu'&agrave; demi convaincue de
+la probit&eacute; de Bras-Rouge. Apr&egrave;s quelques moments de r&eacute;flexion, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux l'affaire du quai de Billy pour demain ou apr&egrave;s-demain
+soir... la noyade des deux femmes... Mais Martial nous g&ecirc;nera... comme
+toujours...</p>
+
+<p>&mdash;Le tonnerre du diable ne nous d&eacute;barrassera donc pas de lui?... s'&eacute;cria
+Nicolas &agrave; moiti&eacute; ivre, en plantant avec fureur son long couteau dans la
+table.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit &agrave; ma m&egrave;re que nous en avions assez, que &ccedil;a ne pouvait pas
+durer, reprit Calebasse. Tant qu'il sera ici, on ne pourra rien faire
+des enfants...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'il est capable de nous d&eacute;noncer un jour ou l'autre, le
+brigand! dit Nicolas. Vois-tu, la m&egrave;re... si tu m'en avais cru...,
+ajouta-t-il d'un air farouche et significatif en regardant sa m&egrave;re, tout
+serait dit...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a d'autres moyens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le meilleur! dit le brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant... non, r&eacute;pondit la veuve, d'un ton si absolu que Nicolas
+se tut, domin&eacute; par l'influence de sa m&egrave;re, qu'il savait aussi
+criminelle, aussi m&eacute;chante, mais encore plus d&eacute;termin&eacute;e que lui.</p>
+
+<p>La veuve ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin il quittera l'&icirc;le pour toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dirent &agrave; la fois Calebasse et Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Il va rentrer; cherchez-lui querelle... mais hardiment, en face...
+comme vous n'avez jamais os&eacute; le faire... Venez-en aux coups, s'il le
+faut... Il est fort... mais vous serez deux, et je vous aiderai...
+Surtout pas de couteaux!... Pas de sang... qu'il soit battu, pas bless&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis apr&egrave;s, la m&egrave;re? demanda Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s... on s'expliquera... Nous lui dirons de quitter l'&icirc;le demain...
+sinon que tous les jours la sc&egrave;ne de ce soir recommencera... Je le
+connais, ces batteries continuelles le d&eacute;go&ucirc;teront. Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent on
+l'a laiss&eacute; trop tranquille...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est ent&ecirc;t&eacute; comme un mulet; il est capable de vouloir rester
+tout de m&ecirc;me &agrave; cause des enfants..., dit Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gueux fini... mais une batterie ne lui fait pas peur, dit
+Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Une... oui, dit la veuve, mais tous les jours, tous les jours... c'est
+l'enfer... il c&eacute;dera...</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il ne c&eacute;dait pas?</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'ai un autre moyen s&ucirc;r de le forcer &agrave; partir cette nuit, ou
+demain matin au plus tard, reprit la veuve avec un sourire &eacute;trange.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, la m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'aimerais mieux l'effrayer par les batteries: si je n'y
+r&eacute;ussissais pas... alors, &agrave; l'autre moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'autre moyen ne r&eacute;ussissait pas non plus, la m&egrave;re? dit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a un dernier qui r&eacute;ussit toujours, r&eacute;pondit la veuve.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la porte s'ouvrit, Martial entra.</p>
+
+<p>Il ventait si fort au-dehors qu'on n'avait pas entendu les aboiements
+des chiens annoncer le retour du fils a&icirc;n&eacute; de la veuve du supplici&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIa" id="IIa"></a><a href="#tablea">II</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">La m&egrave;re et le fils</a></h3>
+
+
+<p>Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement
+dans la cuisine.</p>
+
+<p>Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont
+d&eacute;j&agrave; fait conna&icirc;tre la singuli&egrave;re existence de cet homme.</p>
+
+<p>Dou&eacute; de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement
+basse ou m&eacute;chante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu
+r&eacute;guli&egrave;re. Il p&ecirc;chait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient
+assez de crainte aux gardes-p&ecirc;che pour qu'ils fermassent les yeux sur
+son braconnage de rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>&Agrave; cette industrie d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-peu l&eacute;gale, Martial en joignait une autre
+fort illicite.</p>
+
+<p>Bravo redout&eacute;, il se chargeait volontiers, plus encore par exc&egrave;s de
+courage, par cr&acirc;nerie, que par cupidit&eacute;, de venger, dans des rencontres
+de pugilat ou de b&acirc;ton, les victimes d'adversaires d'une force trop
+in&eacute;gale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de
+droiture les causes qu'il plaidait &agrave; coups de poing; g&eacute;n&eacute;ralement il
+prenait le parti du faible contre le fort.</p>
+
+<p>L'amant de la Louve ressemblait beaucoup &agrave; Fran&ccedil;ois et &agrave; Amandine; il
+&eacute;tait de taille moyenne, mais robuste, large d'&eacute;paules; ses &eacute;pais
+cheveux roux, coup&eacute;s en brosse, formaient cinq pointes sur son front
+bien ouvert; sa barbe &eacute;paisse, drue et courte, ses joues larges, son nez
+saillant carr&eacute;ment accus&eacute;, ses yeux bleus et hardis, donnaient &agrave; ce m&acirc;le
+visage une expression singuli&egrave;rement r&eacute;solue.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait coiff&eacute; d'un vieux chapeau cir&eacute;; malgr&eacute; le froid, il ne portait
+qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros
+velours de coton tout us&eacute;. Il tenait &agrave; la main un &eacute;norme b&acirc;ton noueux,
+qu'il d&eacute;posa pr&egrave;s de lui sur le buffet...</p>
+
+<p>Un gros chien basset, &agrave; jambes torses, au pelage noir marqu&eacute; de feux
+tr&egrave;s-vifs, &eacute;tait entr&eacute; avec Martial; mais il restait aupr&egrave;s de la porte,
+n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives d&eacute;j&agrave; attabl&eacute;s,
+l'exp&eacute;rience ayant prouv&eacute; au vieux Miraut (c'&eacute;tait le nom du basset,
+ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il &eacute;tait, ainsi que son
+ma&icirc;tre, tr&egrave;s-peu sympathique &agrave; la famille.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont donc les enfants?</p>
+
+<p>Tels furent les premiers mots de Martial lorsqu'il s'assit &agrave; table.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont o&ugrave; ils sont, r&eacute;pondit aigrement Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont les enfants, ma m&egrave;re? reprit Martial sans s'inqui&eacute;ter de la
+r&eacute;ponse de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont couch&eacute;s, reprit s&egrave;chement la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils n'ont pas soup&eacute;, ma m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a te fait, &agrave; toi? s'&eacute;cria brutalement Nicolas, apr&egrave;s
+avoir bu un grand verre de vin pour augmenter son audace; car le
+caract&egrave;re et la force de son fr&egrave;re lui imposaient beaucoup.</p>
+
+<p>Martial, aussi indiff&eacute;rent aux attaques de Nicolas qu'&agrave; celles de
+Calebasse, dit de nouveau &agrave; sa m&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis f&acirc;ch&eacute; que les enfants soient d&eacute;j&agrave; couch&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis..., r&eacute;pondit la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tant pis!... car j'aime &agrave; les avoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi quand je soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, comme ils nous emb&ecirc;tent, nous les avons renvoy&eacute;s, s'&eacute;cria
+Nicolas. Si &ccedil;a ne te pla&icirc;t pas, va-t'en les retrouver!</p>
+
+<p>Martial, surpris, regarda fixement son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Puis, comme s'il e&ucirc;t r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; la vanit&eacute; d'une querelle, il haussa les
+&eacute;paules, coupa un morceau de pain et se servit une tranche de viande.</p>
+
+<p>Le basset s'&eacute;tait approch&eacute; de Nicolas, quoiqu'&agrave; distance
+tr&egrave;s-respectueuse; le bandit, irrit&eacute; de la d&eacute;daigneuse insouciance de
+son fr&egrave;re, et esp&eacute;rant lui faire perdre patience en frappant son chien,
+donna un furieux coup de pied &agrave; Miraut, qui poussa des cris lamentables.</p>
+
+<p>Martial devint pourpre, serra dans ses mains contract&eacute;es le couteau
+qu'il tenait et frappa violemment sur la table; mais, se contenant
+encore, il appela son chien et lui dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Miraut.</p>
+
+<p>Le basset vint se coucher aux pieds de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Cette mod&eacute;ration contrariait les projets de Nicolas; il voulait pousser
+son fr&egrave;re &agrave; bout pour amener un &eacute;clat.</p>
+
+<p>Il ajouta donc:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas les chiens, moi... je ne veux pas que ton chien reste
+ici.</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, Martial se versa un verre de vin et but lentement.</p>
+
+<p>&Eacute;changeant un coup d'&oelig;il rapide avec Nicolas, la veuve l'encouragea
+d'un signe &agrave; continuer ses hostilit&eacute;s contre Martial, esp&eacute;rant, nous
+l'avons dit, qu'une violente querelle am&egrave;nerait une rupture et une
+s&eacute;paration compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Nicolas alla prendre la baguette de saule dont s'&eacute;tait servie la veuve
+pour battre Fran&ccedil;ois, et, s'avan&ccedil;ant vers le basset, il le frappa
+rudement en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Hors d'ici, h&eacute;, Miraut!</p>
+
+<p>Jusqu'alors Nicolas s'&eacute;tait souvent montr&eacute; sournoisement agressif envers
+Martial; mais jamais il n'avait os&eacute; le provoquer avec tant d'audace et
+de persistance.</p>
+
+<p>L'amant de la Louve, pensant qu'on voulait le pousser &agrave; bout, dans
+quelque but cach&eacute;, redoubla de mod&eacute;ration.</p>
+
+<p>Au cri de son chien battu par Nicolas, Martial se leva, ouvrit la porte
+de la cuisine, mit le basset dehors et revint continuer son souper.</p>
+
+<p>Cette incroyable patience, si peu en harmonie avec le caract&egrave;re
+ordinairement emport&eacute; de Martial, confondit ses agresseurs... Ils se
+regard&egrave;rent profond&eacute;ment surpris.</p>
+
+<p>Lui, paraissant compl&egrave;tement &eacute;tranger &agrave; ce qui se passait, mangeait
+glorieusement et gardait un profond silence.</p>
+
+<p>&mdash;Calebasse, &ocirc;te le vin, dit la veuve &agrave; sa fille.</p>
+
+<p>Celle-ci se h&acirc;tait d'ob&eacute;ir, lorsque Martial dit:</p>
+
+<p>&mdash;Attends... je n'ai pas fini de souper...</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! dit la veuve en enlevant elle-m&ecirc;me la bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est diff&eacute;rent!... reprit l'amant de la Louve.</p>
+
+<p>Et, se versant un grand verre d'eau, il le but, fit claquer sa langue
+contre son palais et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; de fameuse eau!</p>
+
+<p>Cet imperturbable sang-froid irritait la col&egrave;re haineuse de Nicolas,
+d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-exalt&eacute; par de nombreuses libations; n&eacute;anmoins il reculait
+encore devant une attaque directe, connaissant la force peu commune de
+son fr&egrave;re; tout &agrave; coup il s'&eacute;cria, ravi de son inspiration:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait de c&eacute;der pour ton basset, Martial; c'est une bonne
+habitude &agrave; prendre; car il faut t'attendre &agrave; nous voir chasser ta
+ma&icirc;tresse &agrave; coups de pied, comme nous avons chass&eacute; ton chien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... car si la Louve avait le malheur de venir dans l'&icirc;le, en
+sortant de prison, dit Calebasse, qui comprit l'intention de Nicolas,
+c'est moi qui la souffletterais dr&ocirc;lement!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je lui ferais faire un plongeon dans la vase, pr&egrave;s la baraque
+du bout de l'&icirc;le, ajouta Nicolas. Et si elle en ressortait, je la
+renfoncerais dedans &agrave; coups de soulier... la carne...</p>
+
+<p>Cette insulte adress&eacute;e &agrave; la Louve, qu'il aimait avec une passion
+sauvage, triompha des pacifiques r&eacute;solutions de Martial; il fron&ccedil;a ses
+sourcils, le sang lui monta au visage, les veines de son front se
+gonfl&egrave;rent et se tendirent comme des cordes; n&eacute;anmoins il eut assez
+d'empire pour dire &agrave; Nicolas d'une voix l&eacute;g&egrave;rement alt&eacute;r&eacute;e par une
+col&egrave;re contenue:</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde &agrave; toi... tu cherches une querelle, et tu trouveras une
+tourn&eacute;e que tu ne cherches pas.</p>
+
+<p>&mdash;Une tourn&eacute;e... &agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... meilleure que la derni&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Nicolas! dit Calebasse avec un &eacute;tonnement sardonique, Martial
+t'a battu... Dites donc, ma m&egrave;re, entendez-vous?... &Ccedil;a ne m'&eacute;tonne plus,
+que Nicolas ait si peur de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a battu... parce qu'il m'a pris en tra&icirc;tre, s'&eacute;cria Nicolas
+devenant bl&ecirc;me de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens; tu m'avais attaqu&eacute; en sournois, je t'ai cross&eacute; et j'ai eu
+piti&eacute; de toi; mais si tu t'avises encore de parler de ma ma&icirc;tresse...
+entends-tu bien, de ma ma&icirc;tresse... cette fois-ci pas de gr&acirc;ce... tu
+porteras longtemps mes marques.</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'en veux parler, moi, de la Louve, dit Calebasse...</p>
+
+<p>&mdash;Je te donnerai une paire de calottes pour t'avertir, et si tu
+recommences... je recommencerai &agrave; t'avertir.</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'en parle, moi? dit lentement la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? dit Martial en faisant un violent effort sur lui-m&ecirc;me, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me battras aussi? N'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais si vous me parlez de la Louve, je rosserai Nicolas;
+maintenant, allez... &ccedil;a vous regarde... et lui aussi...</p>
+
+<p>&mdash;Toi, s'&eacute;cria le bandit furieux en levant son dangereux couteau
+catalan, tu me rosseras!!!</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas... pas de couteau! s'&eacute;cria la veuve en se levant promptement
+pour saisir le bras de son fils; mais celui-ci, ivre de vin et de
+col&egrave;re, se leva, repoussa rudement sa m&egrave;re et se pr&eacute;cipita sur son
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Martial se recula vivement, saisit le gros b&acirc;ton noueux qu'il avait en
+entrant d&eacute;pos&eacute; sur le buffet et se mit sur la d&eacute;fensive.</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas, pas de couteau! r&eacute;p&eacute;ta la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le donc faire! cria Calebasse en s'armant de la hachette du
+ravageur.</p>
+
+<p>Nicolas, brandissant toujours son formidable couteau, &eacute;piait le moment
+de se jeter sur son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis, s'&eacute;cria-t-il, que toi et ta canaille de Louve je vous
+cr&egrave;verai tous les deux, et je commence... &Agrave; moi, ma m&egrave;re!... &Agrave; moi,
+Calebasse!... Refroidissons-le, il y a trop longtemps qu'il dure!</p>
+
+<p>Et, croyant le moment favorable &agrave; son attaque, le brigand s'&eacute;lan&ccedil;a sur
+son fr&egrave;re le couteau lev&eacute;.</p>
+
+<p>Martial, b&acirc;tonniste expert, fit une brusque retraite de corps, leva son
+b&acirc;ton, qui, rapide comme la foudre, d&eacute;crivit en sifflant un huit de
+chiffre et retomba si pesamment sur l'avant-bras droit de Nicolas que
+celui-ci, frapp&eacute; d'un engourdissement subit, douloureux, laissa &eacute;chapper
+son couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Brigand... tu m'as cass&eacute; le bras! s'&eacute;cria-t-il en saisissant de sa
+main gauche son bras droit, qui pendait inerte &agrave; son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai senti mon b&acirc;ton rebondir..., r&eacute;pondit Martial en envoyant
+d'un coup de pied le couteau sous le buffet.</p>
+
+<p>Puis, profitant de la souffrance qu'&eacute;prouvait Nicolas, il le prit au
+collet, le poussa rudement en arri&egrave;re, jusqu'&agrave; la porte du petit caveau
+dont nous avons parl&eacute;, l'ouvrit d'une main, de l'autre y jeta et y
+enferma son fr&egrave;re, encore tout &eacute;tourdi de cette brusque attaque.</p>
+
+<p>Revenant ensuite aux deux femmes, il saisit Calebasse par les &eacute;paules
+et, malgr&eacute; sa r&eacute;sistance, ses cris et un coup de hachette qui le blessa
+l&eacute;g&egrave;rement &agrave; la main, il l'enferma dans la salle basse du cabaret qui
+communiquait &agrave; la cuisine.</p>
+
+<p>Alors, s'adressant &agrave; la veuve, encore stup&eacute;faite de cette man&oelig;uvre
+aussi habile qu'inattendue, Martial lui dit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ma m&egrave;re... &agrave; nous deux...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... oui... &agrave; nous deux..., s'&eacute;cria la veuve; et sa figure
+impassible s'anima, son teint blafard se colora, un feu sombre illumina
+sa prunelle jusqu'alors &eacute;teinte; la col&egrave;re, la haine, donn&egrave;rent &agrave; ses
+traits un caract&egrave;re terrible. Oui... &agrave; nous deux!... reprit-elle d'une
+voix mena&ccedil;ante; j'attendais ce moment, tu vas savoir &agrave; la fin ce que
+j'ai sur le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, je vais vous dire ce que j'ai sur le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vivrais cent ans, vois-tu, que tu te souviendrais de cette nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviendrai!... Mon fr&egrave;re et ma s&oelig;ur ont voulu m'assassiner,
+vous n'avez rien fait pour les en emp&ecirc;cher... Mais voyons... parlez...
+qu'avez-vous contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis la mort de ton p&egrave;re... tu n'as fait que des l&acirc;chet&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l&acirc;che!... Au lieu de rester avec nous pour nous soutenir, tu t'es
+sauv&eacute; &agrave; Rambouillet, braconner dans les bois avec ce colporteur de
+gibier que tu avais connu &agrave; Bercy.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'&eacute;tais rest&eacute; ici, maintenant je serais aux gal&egrave;res comme Ambroise,
+ou pr&egrave;s d'y aller comme Nicolas: je n'ai pas voulu &ecirc;tre voleur comme
+vous autres... de l&agrave; votre haine.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel m&eacute;tier fais-tu? Tu volais du gibier, tu voles du poisson; vol
+sans danger, vol de l&acirc;che!...</p>
+
+<p>&mdash;Le poisson, comme le gibier, n'appartient &agrave; personne; aujourd'hui chez
+l'un, demain chez l'autre, il est &agrave; qui sait le prendre... Je ne vole
+pas... Quant &agrave; &ecirc;tre l&acirc;che...</p>
+
+<p>&mdash;Tu bats pour de l'argent des hommes plus faibles que toi!</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils avaient battu plus faible qu'eux.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;tier de l&acirc;che!... M&eacute;tier de l&acirc;che!...</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a de plus honn&ecirc;tes, c'est vrai; ce n'est pas &agrave; vous &agrave; me le
+dire!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne les as-tu pas pris alors, ces m&eacute;tiers honn&ecirc;tes, au lieu de
+venir ici fain&eacute;antiser et vivre &agrave; mes crochets?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne le poisson que je prends et l'argent que j'ai!... &Ccedil;a
+n'est pas beaucoup, mais c'est assez... je ne vous co&ucirc;te rien... J'ai
+essay&eacute; d'&ecirc;tre serrurier pour gagner plus... mais quand depuis son
+enfance on a vagabond&eacute; sur la rivi&egrave;re et dans les bois, on ne peut pas
+s'attacher ailleurs; c'est fini... on en a pour sa vie... Et puis...,
+ajouta Martial d'un air sombre, j'ai toujours mieux aim&eacute; vivre seul sur
+l'eau ou dans une for&ecirc;t... l&agrave; personne ne me questionne. Au lieu
+qu'ailleurs, qu'on me parle de mon p&egrave;re, faut-il pas que je r&eacute;ponde...
+guillotin&eacute;! de mon fr&egrave;re... gal&eacute;rien! de ma s&oelig;ur... voleuse!</p>
+
+<p>&mdash;Et de ta m&egrave;re, qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'elle est morte...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu fais bien; c'est tout comme... Je te renie, l&acirc;che! Ton fr&egrave;re est
+au bagne! Ton grand-p&egrave;re et ton p&egrave;re ont bravement fini sur l'&eacute;chafaud
+en narguant le pr&ecirc;tre et le bourreau! Au lieu de les venger, tu
+trembles!...</p>
+
+<p>&mdash;Les venger?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, te montrer vrai Martial, cracher sur le couteau de Charlot et sur
+la casaque rouge, et finir comme p&egrave;re et m&egrave;re, fr&egrave;re et s&oelig;ur...</p>
+
+<p>Si habitu&eacute; qu'il f&ucirc;t aux exaltations f&eacute;roces de sa m&egrave;re, Martial ne put
+s'emp&ecirc;cher de frissonner.</p>
+
+<p>La physionomie de la veuve du supplici&eacute;, en pronon&ccedil;ant ces derniers
+mots, &eacute;tait &eacute;pouvantable.</p>
+
+<p>Elle reprit avec une fureur croissante:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l&acirc;che, encore plus cr&eacute;tin que l&acirc;che! Tu veux &ecirc;tre honn&ecirc;te!!!
+Honn&ecirc;te? Est-ce que tu ne seras pas toujours m&eacute;pris&eacute;, rebut&eacute;, comme fils
+d'assassin, fr&egrave;re de gal&eacute;rien! Mais toi, au lieu de te mettre la
+vengeance et la rage au ventre, &ccedil;a t'y met la peur! Au lieu de mordre tu
+te sauves: quand ils ont eu guillotin&eacute; ton p&egrave;re... tu nous as quitt&eacute;s...
+l&acirc;che! Et tu savais que nous ne pouvions pas sortir de l'&icirc;le pour aller
+au bourg sans qu'on hurle apr&egrave;s nous, en nous poursuivant &agrave; coups de
+pierres comme des chiens enrag&eacute;s... Oh! on nous payera &ccedil;a, vois-tu! on
+nous payera &ccedil;a!!!</p>
+
+<p>&mdash;Un homme, dix hommes ne me font pas peur; mais &ecirc;tre hu&eacute; par tout le
+monde comme fils et fr&egrave;re de condamn&eacute;... eh bien! non! je n'ai pas pu...
+j'ai mieux aim&eacute; m'en aller dans les bois braconner avec Pierre, le
+vendeur de gibier.</p>
+
+<p>&mdash;Fallait y rester... dans tes bois.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis revenu &agrave; cause de mon affaire avec un garde, et surtout &agrave;
+cause des enfants... parce qu'ils &eacute;taient en &acirc;ge de tourner &agrave; mal par
+l'exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a te fait?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me fait que je ne veux pas qu'ils deviennent des gueux comme
+Ambroise, Nicolas et Calebasse...</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Et seuls, avec vous tous, ils n'y auraient pas manqu&eacute;. Je m'&eacute;tais mis
+en apprentissage pour t&acirc;cher de gagner de quoi les prendre avec moi, ces
+enfants, et quitter l'&icirc;le... mais &agrave; Paris, tout se sait... c'&eacute;tait
+toujours fils de guillotin&eacute;... fr&egrave;re de for&ccedil;at... j'avais des batteries
+tous les jours... &ccedil;a m'a lass&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Et &ccedil;a ne t'a pas lass&eacute; d'&ecirc;tre honn&ecirc;te... &ccedil;a te r&eacute;ussissait si bien!...
+Au lieu d'avoir le c&oelig;ur de revenir avec nous, pour faire comme nous...
+comme feront les enfants... malgr&eacute; toi... oui, malgr&eacute; toi... Tu crois
+les enj&ocirc;ler avec ton pr&ecirc;che... mais nous sommes l&agrave;... Fran&ccedil;ois est d&eacute;j&agrave;
+&agrave; nous... &agrave; peu pr&egrave;s... une occasion, et il sera de la bande...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que non...</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras que si... je m'y connais... Au fond il a du vice; mais tu le
+g&ecirc;nes... Quant &agrave; Amandine, une fois qu'elle aura quinze ans, elle ira
+toute seule... Ah! on nous a jet&eacute; des pierres! Ah! on nous a poursuivis
+comme des chiens enrag&eacute;s!... On verra ce que c'est que notre famille...
+except&eacute; toi, l&acirc;che, car il n'y a ici que toi qui nous fasses honte<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>!</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage...</p>
+
+<p>&mdash;Et comme tu te g&acirc;terais avec nous... demain tu sortiras d'ici pour n'y
+jamais rentrer...</p>
+
+<p>Martial regarda sa m&egrave;re avec surprise; apr&egrave;s un moment de silence, il
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez cherch&eacute; querelle &agrave; souper pour en arriver l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour te montrer ce qui t'attend si tu voulais rester ici malgr&eacute;
+nous: un enfer... entends-tu?... Un enfer!... Chaque jour une querelle,
+des coups, des rixes; et nous ne serons pas seuls comme ce soir: nous
+aurons des amis qui nous aideront... tu n'y tiendras pas huit jours...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez me faire peur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te dis que ce qui t'arrivera...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'est &eacute;gal... je reste...</p>
+
+<p>&mdash;Tu resteras ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute; nous?</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute; vous, malgr&eacute; Calebasse, malgr&eacute; Nicolas, malgr&eacute; tous les gueux
+de sa trempe!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... tu me fais rire.</p>
+
+<p>Dans la bouche de cette femme &agrave; figure sinistre et f&eacute;roce, ces mots
+&eacute;taient horribles.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que je resterai ici jusqu'&agrave; ce que je trouve le moyen de
+gagner ma vie ailleurs avec les enfants: seul, je ne serais pas
+embarrass&eacute;, je retournerais dans les bois; mais &agrave; cause d'eux, il me
+faudra plus de temps... pour rencontrer ce que je cherche... En
+attendant, je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu restes... jusqu'au moment o&ugrave; tu emm&egrave;neras les enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites!</p>
+
+<p>&mdash;Emmener les enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je leur dirai: &laquo;Venez&raquo;, ils viendront... et en courant, je vous
+en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>La veuve haussa les &eacute;paules et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute: je t'ai dit tout &agrave; l'heure que, quand bien m&ecirc;me tu vivrais
+cent ans, tu te rappellerais cette nuit; je vais t'expliquer pourquoi;
+mais avant, es-tu bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne pas t'en aller d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Oui! Mille fois oui!</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure, tu diras non! Mille fois non! &Eacute;coute-moi bien...
+Sais-tu quel m&eacute;tier fait ton fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doute, mais je ne veux pas le savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras... il vole...</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour toi...</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Il vole la nuit avec effraction, cas de gal&egrave;res; nous rec&eacute;lons ses
+vols; qu'on le d&eacute;couvre, nous sommes condamn&eacute;s &agrave; la m&ecirc;me peine que lui
+comme receleurs, et toi aussi; on rafle la famille, et les enfants
+seront sur le pav&eacute;, o&ugrave; ils apprendront l'&eacute;tat de ton p&egrave;re et de ton
+grand-p&egrave;re aussi bien qu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, arr&ecirc;t&eacute; comme receleur, comme votre complice! Sur quelle preuve?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas comment tu vis: tu vagabondes sur l'eau, tu as la
+r&eacute;putation d'un mauvais homme, tu habites avec nous; &agrave; qui feras-tu
+croire que tu ignores nos vols et nos recels?</p>
+
+<p>&mdash;Je prouverai que non.</p>
+
+<p>&mdash;Nous te chargerons comme notre complice.</p>
+
+<p>&mdash;Me charger! Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour te r&eacute;compenser d'avoir voulu rester ici malgr&eacute; nous.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure vous vouliez me faire peur d'une fa&ccedil;on, maintenant
+c'est d'une autre; &ccedil;a ne prend pas, je prouverai que je n'ai jamais
+vol&eacute;. Je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah tu restes! &Eacute;coute donc encore. Te rappelles-tu, l'an dernier, ce
+qui s'est pass&eacute; ici pendant la nuit de No&euml;l?</p>
+
+<p>&mdash;La nuit de No&euml;l? dit Martial en cherchant &agrave; rassembler ses souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Cherche bien... cherche bien...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me rappelle pas...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te rappelles pas que Bras-Rouge a amen&eacute; ici, le soir, un homme
+bien mis, qui avait besoin de se cacher?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maintenant je me souviens; je suis mont&eacute; me coucher, et je l'ai
+laiss&eacute; souper avec vous... Il a pass&eacute; la nuit dans la maison; avant le
+jour, Nicolas l'a conduit &agrave; Saint-Ouen...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es s&ucirc;r que Nicolas l'a conduit &agrave; Saint-Ouen?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me l'avez dit le lendemain matin.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit de No&euml;l, tu &eacute;tais donc ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit-l&agrave;... cet homme, qui avait beaucoup d'argent sur lui, a &eacute;t&eacute;
+assassin&eacute; dans cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Lui!... Ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Et vol&eacute;... et enterr&eacute; dans le petit b&ucirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas vrai, s'&eacute;cria Martial devenant p&acirc;le de terreur, et ne
+voulant pas croire &agrave; ce nouveau crime des siens. Vous voulez m'effrayer.
+Encore une fois, &ccedil;a n'est pas vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Demande &agrave; ton prot&eacute;g&eacute; Fran&ccedil;ois ce qu'il a vu ce matin dans le b&ucirc;cher!</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ois! Et qu'a-t-il vu?</p>
+
+<p>&mdash;Un des pieds de l'homme qui sortait de terre... Prends la lanterne,
+vas-y, tu t'en assureras.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Martial en essuyant son front baign&eacute; d'une sueur froide, non
+je ne vous crois pas... Vous dites cela pour...</p>
+
+<p>&mdash;Pour te prouver que, si tu demeures ici malgr&eacute; nous, tu risques &agrave;
+chaque instant d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; comme complice de vol et de meurtre; tu
+&eacute;tais ici la nuit de No&euml;l; nous dirons que tu nous as aid&eacute;s &agrave; faire le
+coup. Comment prouveras-tu le contraire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! dit Martial en cachant sa figure dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant t'en iras-tu? dit la veuve avec un sourire sardonique.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait atterr&eacute;: il ne doutait malheureusement pas de ce que
+venait de lui dire sa m&egrave;re; la vie vagabonde qu'il menait, sa
+cohabitation avec une famille si criminelle devaient en effet faire
+peser sur lui de terribles soup&ccedil;ons, et ces soup&ccedil;ons pouvaient se
+changer en certitude aux yeux de la justice, si sa m&egrave;re, son fr&egrave;re, sa
+s&oelig;ur, le d&eacute;signaient comme leur complice.</p>
+
+<p>La veuve jouissait de l'abattement de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as un moyen de sortir d'embarras: d&eacute;nonce-nous!</p>
+
+<p>&mdash;Je le devrais... mais je ne le ferai pas... vous le savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que j'ai tout dit... Maintenant t'en iras-tu?</p>
+
+<p>Martial voulut tenter d'attendrir cette m&eacute;g&egrave;re; d'une voix moins rude il
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, je ne vous crois pas capable de ce meurtre...</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, mais va-t'en...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en irai &agrave; une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de condition!</p>
+
+<p>&mdash;Vous mettrez les enfants en apprentissage... loin d'ici... en
+province...</p>
+
+<p>&mdash;Ils resteront ici...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma m&egrave;re, quand vous les aurez rendus semblables &agrave; Nicolas, &agrave;
+Calebasse, &agrave; Ambroise, &agrave; mon p&egrave;re... &agrave; quoi &ccedil;a vous servira-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; faire de bons coups avec leur aide... Nous ne sommes pas d&eacute;j&agrave; de
+trop... Calebasse reste ici avec moi pour tenir le cabaret. Nicolas est
+seul: une fois dress&eacute;s, Fran&ccedil;ois et Amandine l'aideront; on leur a aussi
+jet&eacute; des pierres, &agrave; eux, tout petits... faut qu'ils se vengent!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, vous aimez Calebasse et Nicolas, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Que les enfants les imitent... que vos crimes et les leurs se
+d&eacute;couvrent...</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont &agrave; l'&eacute;chafaud, comme mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Et leur sort ne vous fait pas trembler!</p>
+
+<p>&mdash;Leur sort sera le mien, ni meilleur ni pire... Je vole, ils volent; je
+tue, ils tuent; qui prendra la m&egrave;re prendra les petits... Nous ne nous
+quitterons pas. Si nos t&ecirc;tes tombent, elles tomberont dans le m&ecirc;me
+panier... o&ugrave; elles se diront adieu! Nous ne reculerons pas; il n'y a que
+toi de l&acirc;che dans la famille, nous te chassons... va-t'en!</p>
+
+<p>&mdash;Mais les enfants! Les enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient
+d&eacute;j&agrave; form&eacute;s. Fran&ccedil;ois est presque pr&ecirc;t; quand tu seras parti, Amandine
+rattrapera le temps perdu...</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re, je vous en supplie, consentez &agrave; envoyer les enfants en
+apprentissage loin d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici?</p>
+
+<p>La veuve du supplici&eacute; articula ces derniers mots d'une mani&egrave;re si
+inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette &acirc;me de bronze.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et r&eacute;solu, &eacute;coutez-moi
+bien &agrave; votre tour, ma m&egrave;re... Je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Pas dans cette maison... je serais assassin&eacute; par Nicolas ou empoisonn&eacute;
+par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et
+les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'&icirc;le; la porte est
+solide, je la renforcerai encore... Une fois l&agrave;, bien barricad&eacute;, avec
+mon fusil, mon b&acirc;ton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin
+j'emm&egrave;nerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon
+bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront pr&egrave;s de moi, dans la
+cabane; nous vivrons de ma p&ecirc;che; &ccedil;a durera jusqu'&agrave; ce que j'aie trouv&eacute;
+&agrave; les placer, et je trouverai...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;Ni vous, ni mon fr&egrave;re, ni Calebasse ne pouvez emp&ecirc;cher que &ccedil;a soit,
+n'est-ce pas!... Si on d&eacute;couvre vos vols ou votre assassinat durant mon
+s&eacute;jour dans l'&icirc;le... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que
+je suis revenu, que je suis rest&eacute; &agrave; cause des enfants, pour les emp&ecirc;cher
+de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'&eacute;crase si je
+quitte l'&icirc;le, et si les enfants restent un jour de plus dans cette
+maison... Oui, et je vous d&eacute;fie, vous et les v&ocirc;tres, de me chasser de
+l'&icirc;le!</p>
+
+<p>La veuve connaissait la r&eacute;solution de Martial; les enfants aimaient leur
+fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans
+h&eacute;siter lorsqu'il le voudrait. Quant &agrave; lui, bien arm&eacute;, bien r&eacute;solu,
+toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranch&eacute; et
+barricad&eacute; dans la cabane de l'&icirc;le pendant la nuit, il n'avait rien &agrave;
+redouter des mauvais desseins de sa famille.</p>
+
+<p>Le projet de Martial pouvait donc de tout point se r&eacute;aliser... Mais la
+veuve avait beaucoup de raisons pour en emp&ecirc;cher l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>D'abord, ainsi que les honn&ecirc;tes artisans consid&egrave;rent quelquefois le
+nombre de leurs enfants comme une richesse, en raison des services
+qu'ils en retirent, la veuve comptait sur Amandine et sur Fran&ccedil;ois pour
+l'assister dans ses crimes.</p>
+
+<p>Puis, ce qu'elle avait dit de son d&eacute;sir de venger son mari et son fils
+&eacute;tait vrai. Certains &ecirc;tres, nourris, vieillis, durcis dans le crime,
+entrent en r&eacute;volte ouverte; en guerre acharn&eacute;e contre la soci&eacute;t&eacute;, et
+croient par de nouveaux crimes se venger de la juste punition qui a
+frapp&eacute; eux ou les leurs.</p>
+
+<p>Puis enfin les sinistres desseins de Nicolas contre Fleur-de-Marie, et
+plus tard contre la courti&egrave;re, pouvaient &ecirc;tre contrari&eacute;s par la pr&eacute;sence
+de Martial. La veuve avait esp&eacute;r&eacute; amener une s&eacute;paration imm&eacute;diate entre
+elle et Martial, soit en lui suscitant la querelle de Nicolas, soit en
+lui r&eacute;v&eacute;lant que, s'il s'obstinait &agrave; rester dans l'&icirc;le, il risquait de
+passer pour complice de plusieurs crimes.</p>
+
+<p>Aussi rus&eacute;e que p&eacute;n&eacute;trante, la veuve, s'apercevant qu'elle s'&eacute;tait
+tromp&eacute;e, sentit qu'il fallait recourir &agrave; la perfidie pour faire tomber
+son fils dans un pi&egrave;ge sanglant... Elle reprit donc, apr&egrave;s un assez long
+silence, avec une amertume affect&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois ton plan: tu ne veux pas nous d&eacute;noncer toi-m&ecirc;me, tu veux nous
+faire d&eacute;noncer par les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ils savent maintenant qu'il y a un homme enterr&eacute; ici; ils savent que
+Nicolas a vol&eacute;... Une fois en apprentissage, ils parleraient, on nous
+prendrait, et nous y passerions tous... toi comme nous: voil&agrave; ce qui
+arriverait si je t'&eacute;coutais, si je te laissais chercher &agrave; placer les
+enfants ailleurs... Et pourtant tu dis que tu ne nous veux pas de
+mal!... Je ne te demande pas de m'aimer; mais ne h&acirc;te pas le moment o&ugrave;
+nous serons pris.</p>
+
+<p>Le ton radouci de la veuve fit croire &agrave; Martial que ses menaces avaient
+produit sur elle un effet salutaire; il donna dans un pi&egrave;ge affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais les enfants, reprit-il, je suis s&ucirc;r qu'en leur recommandant
+de ne rien dire, ils ne diraient rien... D'ailleurs, d'une fa&ccedil;on ou
+d'une autre, je serais toujours avec eux et je r&eacute;pondrais de leur
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on peut r&eacute;pondre des paroles d'un enfant... &agrave; Paris surtout,
+o&ugrave; l'on est si curieux et si bavard!... C'est autant pour qu'ils
+puissent nous aider &agrave; faire nos coups que pour qu'ils ne puissent pas
+nous vendre, que je veux les garder ici.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils ne vont pas quelquefois au bourg et &agrave; Paris? Qui les
+emp&ecirc;cherait de parler... s'ils ont &agrave; parler? S'ils &eacute;taient loin d'ici, &agrave;
+la bonne heure! Ce qu'ils pourraient dire n'aurait aucun danger...</p>
+
+<p>&mdash;Loin d'ici? Et o&ugrave; &ccedil;a? dit la veuve en regardant fixement son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi les emmener... peu vous importe...</p>
+
+<p>&mdash;Comment vivras-tu, et eux aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ancien bourgeois, serrurier, est brave homme; je lui dirai ce
+qu'il faudra lui dire, et peut-&ecirc;tre qu'il me pr&ecirc;tera quelque chose &agrave;
+cause des enfants; avec &ccedil;a j'irai les mettre en apprentissage loin
+d'ici. Nous partons dans deux jours, et vous n'entendrez plus parler de
+nous...</p>
+
+<p>&mdash;Non, au fait... je veux qu'ils restent avec moi, je serai plus s&ucirc;re
+d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je m'&eacute;tablis demain &agrave; la baraque de l'&icirc;le, en attendant mieux...
+J'ai une t&ecirc;te aussi, vous le savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le sais... Oh! que je te voudrais voir loin d'ici!... Pourquoi
+n'es-tu pas rest&eacute; dans tes bois?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous offre de vous d&eacute;barrasser de moi et des enfants...</p>
+
+<p>&mdash;Tu laisseras donc ici la Louve, que tu aimes tant?... dit tout &agrave; coup
+la veuve.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me regarde: je sais ce que j'ai &agrave; faire, j'ai mon id&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Si je te les laissais emmener, toi, Amandine et Fran&ccedil;ois, vous ne
+remettriez jamais les pieds &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Avant trois jours nous serions partis et comme morts pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime encore mieux cela que de t'avoir ici et d'&ecirc;tre toujours &agrave; me
+d&eacute;fier d'eux... Allons, puisqu'il faut s'y r&eacute;signer, emm&egrave;ne-les... et
+allez-vous-en tous le plus t&ocirc;t possible... que je ne vous revoie
+jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit. Rends-moi la clef du caveau, que j'ouvre &agrave; Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il y cuvera son vin; je vous rendrai la clef demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;Et Calebasse?</p>
+
+<p>&mdash;C'est diff&eacute;rent; ouvrez-lui quand je serai mont&eacute;; elle me r&eacute;pugne &agrave;
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Va... que l'enfer te confonde!</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre bonsoir, ma m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a sera le dernier, heureusement, dit Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Le dernier, reprit la veuve.</p>
+
+<p>Son fils alluma une chandelle, puis il ouvrit la porte de la cuisine,
+siffla son chien, qui accourut tout joyeux du dehors, et suivit son
+ma&icirc;tre &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Va, ton compte est bon! murmura la m&egrave;re en montrant le poing &agrave; son
+fils, qui venait de monter l'escalier; c'est toi qui l'auras voulu.</p>
+
+<p>Puis, aid&eacute;e de Calebasse, qui alla chercher un paquet de fausses clefs,
+la veuve crocheta le caveau o&ugrave; se trouvait Nicolas et remit celui-ci en
+libert&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIa" id="IIIa"></a><a href="#tablea">III</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Fran&ccedil;ois et Amandine</a></h3>
+
+
+<p>Fran&ccedil;ois et Amandine couchaient dans une pi&egrave;ce situ&eacute;e imm&eacute;diatement
+au-dessus de la cuisine, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'un corridor sur lequel
+s'ouvraient plusieurs autres chambres servant de cabinets de soci&eacute;t&eacute; aux
+habitu&eacute;s du cabaret.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir partag&eacute; leur souper frugal, au lieu d'&eacute;teindre leur
+lanterne, selon les ordres de la veuve, les deux enfants avaient veill&eacute;
+laissant leur porte entr'ouverte pour guetter leur fr&egrave;re Martial au
+passage, lorsqu'il rentrerait dans sa chambre.</p>
+
+<p>Pos&eacute;e sur un escabeau boiteux, la lanterne jetait de p&acirc;les clart&eacute;s &agrave;
+travers sa corne transparente.</p>
+
+<p>Des murs de pl&acirc;tre ray&eacute;s de voliges brunes, un grabat pour Fran&ccedil;ois, un
+vieux petit lit d'enfant beaucoup trop court pour Amandine, une pile de
+d&eacute;bris de chaises et de bancs bris&eacute;s par les h&ocirc;tes turbulents de la
+taverne de l'&icirc;le du Ravageur, tel &eacute;tait l'int&eacute;rieur de ce r&eacute;duit.</p>
+
+<p>Amandine, assise sur le bord du grabat, s'&eacute;tudiait &agrave; se coiffer en
+marmotte avec le foulard vol&eacute;, don de son fr&egrave;re Nicolas.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois, agenouill&eacute;, pr&eacute;sentait un fragment de miroir &agrave; sa s&oelig;ur, qui,
+la t&ecirc;te &agrave; demi tourn&eacute;e, s'occupait alors d'&eacute;panouir la grosse rosette,
+qu'elle avait faite en nouant les deux pointes du mouchoir.</p>
+
+<p>Fort attentif et fort &eacute;merveill&eacute; de cette coiffure, Fran&ccedil;ois n&eacute;gligea un
+moment de pr&eacute;senter le morceau de glace de fa&ccedil;on &agrave; ce que l'image de sa
+s&oelig;ur p&ucirc;t s'y r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&mdash;L&egrave;ve donc le miroir plus haut, dit Amandine; maintenant je ne me vois
+plus... L&agrave;... bien... attends encore un peu... voil&agrave; que j'ai fini...
+Tiens, regarde! Comment me trouves-tu coiff&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tr&egrave;s-bien! tr&egrave;s-bien!... Dieu! Oh! la belle rosette!... Tu m'en
+feras une pareille &agrave; ma cravate, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout &agrave; l'heure... mais laisse-moi me promener un peu. Tu iras
+devant moi... &agrave; reculons, en tenant toujours le miroir haut... pour que
+je puisse me voir en marchant...</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois ex&eacute;cuta de son mieux cette man&oelig;uvre difficile, &agrave; la grande
+satisfaction d'Amandine, qui se pr&eacute;lassait, triomphante et glorieuse,
+sous les cornes et l'&eacute;norme bouffette de son foulard.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s-innocente et tr&egrave;s-na&iuml;ve dans toute autre circonstance, cette
+coquetterie devenait coupable en s'exer&ccedil;ant &agrave; propos du produit d'un vol
+que Fran&ccedil;ois et Amandine n'ignoraient pas. Autre preuve de l'effrayante
+facilit&eacute; avec laquelle des enfants, m&ecirc;me bien dou&eacute;s, se corrompent
+presque &agrave; leur insu, lorsqu'ils sont continuellement plong&eacute;s dans une
+atmosph&egrave;re criminelle.</p>
+
+<p>Et d'ailleurs le seul mentor de ces petits malheureux, leur fr&egrave;re
+Martial, n'&eacute;tait pas lui-m&ecirc;me irr&eacute;prochable, nous l'avons dit; incapable
+de commettre un vol ou un meurtre, il n'en menait pas moins une vie
+vagabonde et peu r&eacute;guli&egrave;re. Sans doute les crimes de sa famille le
+r&eacute;voltaient; il aimait tendrement les deux enfants; il les d&eacute;fendait
+contre les mauvais traitements; il t&acirc;chait de les soustraire &agrave; la
+pernicieuse influence de sa famille; mais, n'&eacute;tant pas appuy&eacute;s sur des
+enseignements d'une moralit&eacute; rigoureuse, absolue, ses conseils
+sauvegardaient faiblement ses prot&eacute;g&eacute;s. Ils se refusaient &agrave; commettre
+certaines mauvaises actions, non par honn&ecirc;tet&eacute;, mais pour ob&eacute;ir &agrave;
+Martial, qu'ils aimaient, et pour d&eacute;sob&eacute;ir &agrave; leur m&egrave;re, qu'ils
+redoutaient et ha&iuml;ssaient.</p>
+
+<p>Quant aux notions du juste et de l'injuste, ils n'en avaient aucune,
+familiaris&eacute;s qu'ils &eacute;taient avec les d&eacute;testables exemples qu'ils avaient
+chaque jour sous les yeux, car, nous l'avons dit, ce cabaret champ&ecirc;tre,
+hant&eacute; pas le rebut de la plus basse populace, servait de th&eacute;&acirc;tre &agrave;
+d'ignobles orgies, &agrave; de crapuleuses d&eacute;bauches; et Martial, si ennemi du
+vol et du meurtres se montrait assez indiff&eacute;rent &agrave; ces immondes
+saturnales.</p>
+
+<p>C'est dire combien les instincts de moralit&eacute; des enfants &eacute;taient
+douteux, vacillants, pr&eacute;caires, chez Fran&ccedil;ois surtout, arriv&eacute; &agrave; ce terme
+dangereux o&ugrave; l'&acirc;me h&eacute;sitant ind&eacute;cise, entre le bien et le mal, peut &ecirc;tre
+en un moment &agrave; jamais perdue ou sauv&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Comme ce mouchoir rouge te va bien, ma s&oelig;ur! reprit Fran&ccedil;ois; est-il
+joli! Quand nous irons jouer sur la gr&egrave;ve devant le four &agrave; pl&acirc;tre du
+chaufournier, faudra te coiffer comme &ccedil;a, pour faire enrager ses
+enfants, qui sont toujours &agrave; nous jeter des pierres et &agrave; nous appeler
+petits guillotin&eacute;s... Moi, je mettrai aussi ma belle cravate rouge, et
+nous leur dirons: &laquo;C'est &eacute;gal, vous n'avez pas de beaux mouchoirs de
+soie comme nous deux!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis donc, Fran&ccedil;ois..., reprit Amandine apr&egrave;s un moment de
+r&eacute;flexion, s'ils savaient que les mouchoirs que nous portons sont vol&eacute;s,
+ils nous appelleraient petits voleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Avec &ccedil;a qu'ils s'en g&ecirc;nent de nous appeler voleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Quand c'est pas vrai... c'est &eacute;gal... Mais maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque Nicolas nous les a donn&eacute;s, ces deux mouchoirs, nous ne les
+avons pas vol&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais lui, il les a pris sur un bateau, et notre fr&egrave;re Martial dit
+qu'il ne faut pas voler...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, puisque c'est Nicolas qui a vol&eacute;, &ccedil;a ne nous regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois, Fran&ccedil;ois?</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant il me semble que j'aimerais mieux que la personne &agrave; qui ils
+&eacute;taient nous les e&ucirc;t donn&eacute;s... Et toi, Fran&ccedil;ois?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, &ccedil;a m'est &eacute;gal... On nous en a fait cadeau; c'est &agrave; nous.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en es bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui, oui, sois donc tranquille!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors... tant mieux, nous ne faisons pas ce que mon fr&egrave;re Martial nous
+d&eacute;fend, et nous avons de beaux mouchoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Amandine, s'il savait que, l'autre jour, Calebasse t'a fait
+prendre ce fichu &agrave; carreaux dans la balle du colporteur pendant qu'il
+avait le dos tourn&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Fran&ccedil;ois, ne dis pas cela! dit la pauvre enfant dont les yeux se
+mouill&egrave;rent de larmes. Mon fr&egrave;re Martial serait capable de ne plus nous
+aimer... vois-tu... de nous laisser tout seuls ici...</p>
+
+<p>&mdash;N'aie donc pas peur... est-ce que je lui en parlerai jamais? Je
+riais...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne ris pas de cela, Fran&ccedil;ois; j'ai eu assez de chagrin, va! Mais
+il a bien fallu; ma s&oelig;ur m'a pinc&eacute;e jusqu'au sang, et puis elle me
+faisait des yeux... des yeux... Et pourtant, par deux fois le c&oelig;ur m'a
+manqu&eacute;, je croyais que je ne pourrais jamais... Enfin, le colporteur ne
+s'est aper&ccedil;u de rien, et ma s&oelig;ur a gard&eacute; le fichu. Si on m'avait prise
+pourtant, Fran&ccedil;ois, on m'aurait mise en prison...</p>
+
+<p>&mdash;On ne t'a pas prise, c'est comme si tu n'avais pas vol&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Pardi!</p>
+
+<p>&mdash;Et en prison, comme on doit &ecirc;tre malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui... au contraire...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Fran&ccedil;ois, au contraire?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tu sais bien le gros boiteux qui loge &agrave; Paris chez le p&egrave;re
+Micou, le revendeur de Nicolas... qui tient un garni &agrave; Paris, passage de
+la Brasserie?</p>
+
+<p>&mdash;Un gros boiteux?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, qui est venu ici, &agrave; la fin de l'automne, de la part du p&egrave;re
+Micou, avec un montreur de singes et deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, oui; un gros boiteux qui a d&eacute;pens&eacute; tant, tant d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, il payait pour tout le monde... Te souviens-tu, les
+promenades sur l'eau... c'est moi qui les menais... m&ecirc;me que le montreur
+de singes avait emport&eacute; son orgue pour faire de la musique dans le
+bateau?...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, le soir, le beau feu d'artifice qu'ils ont tir&eacute;, Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>&mdash;Et le gros boiteux n'&eacute;tait pas chiche! Il m'a donn&eacute; dix sous pour moi!
+Il ne prenait jamais que du vin cachet&eacute;; ils avaient du poulet &agrave; tous
+leurs repas; il en a eu au moins pour quatre-vingts francs.</p>
+
+<p>&mdash;Tant que &ccedil;a, Fran&ccedil;ois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui...</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait donc bien riche?</p>
+
+<p>&mdash;Du tout... ce qu'il d&eacute;pensait, c'&eacute;tait de l'argent qu'il avait gagn&eacute;
+en prison, d'o&ugrave; il sortait.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait gagn&eacute; tout cet argent-l&agrave; en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... il disait qu'il lui restait encore sept cents francs; que quand
+il ne lui resterait plus rien... il ferait un bon coup... et que si on
+le prenait... &ccedil;a lui &eacute;tait bien &eacute;gal, parce qu'il retournerait rejoindre
+les bons enfants de la ge&ocirc;le, comme il dit.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'avait donc pas peur de la prison, Fran&ccedil;ois?</p>
+
+<p>&mdash;Mais au contraire... il disait &agrave; Calebasse qu'ils sont l&agrave; un tas
+d'amis et de noceurs ensemble... qu'il n'avait jamais eu un meilleur lit
+et une meilleure nourriture qu'en prison... de la bonne viande quatre
+fois la semaine, du feu tout l'hiver, et une bonne somme en sortant...
+tandis qu'il y a des b&ecirc;tes d'ouvriers honn&ecirc;tes qui cr&egrave;vent de faim et de
+froid, faute d'ouvrage...</p>
+
+<p>&mdash;Pour s&ucirc;r, Fran&ccedil;ois, il disait &ccedil;a, le gros boiteux?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai bien entendu... puisque c'est moi qui ramais dans le bachot
+pendant qu'il racontait son histoire &agrave; Calebasse et aux deux femmes, qui
+disaient que c'&eacute;tait la m&ecirc;me chose dans les prisons de femmes d'o&ugrave; elles
+sortaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, Fran&ccedil;ois, faut donc pas que &ccedil;a soit si mal de voler,
+puisqu'on est si bien en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je ne sais pas, moi... ici, il n'y a que notre fr&egrave;re Martial qui
+dise que c'est mal de voler... peut-&ecirc;tre qu'il se trompe...</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, il faut le croire, Fran&ccedil;ois... il nous aime tant!</p>
+
+<p>&mdash;Il nous aime, c'est vrai... quand il est l&agrave;, il n'y a pas de risque
+qu'on nous batte... S'il avait &eacute;t&eacute; ici ce soir, notre m&egrave;re ne m'aurait
+pas rou&eacute; de coups... Vieille b&ecirc;te! Est-elle mauvaise!... Oh! je la
+hais... je la hais... que je voudrais &ecirc;tre grand pour lui rendre tous
+les coups qu'elle nous a donn&eacute;s... &agrave; toi, surtout, qui est bien moins
+dure que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Fran&ccedil;ois, tais-toi... &ccedil;a me fait peur de t'entendre dire que tu
+voudrais battre notre m&egrave;re! s'&eacute;cria la pauvre petite en pleurant et en
+jetant ses bras autour du cou de son fr&egrave;re, qu'elle embrassa tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est que c'est vrai aussi, reprit Fran&ccedil;ois en repoussant
+Amandine avec douceur, pourquoi ma m&egrave;re et Calebasse sont-elles toujours
+si acharn&eacute;es sur nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, reprit Amandine en essuyant ses yeux du revers de sa
+main; c'est peut-&ecirc;tre parce qu'on a mis notre fr&egrave;re Ambroise aux gal&egrave;res
+et qu'on a guillotin&eacute; notre p&egrave;re, qu'elles sont injustes pour nous...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que c'est notre faute?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, non; mais que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, si je devais recevoir ainsi toujours, toujours des coups, &agrave; la
+fin j'aimerais mieux voler comme ils veulent, moi... &Agrave; quoi &ccedil;a
+m'avance-t-il de ne pas voler?</p>
+
+<p>&mdash;Et Martial, qu'est-ce qu'il dirait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans lui... il y a longtemps que j'aurais dit oui, car &ccedil;a lasse
+aussi d'&ecirc;tre battu; tiens, ce soir, jamais ma m&egrave;re n'avait &eacute;t&eacute; aussi
+m&eacute;chante... c'&eacute;tait comme une furie... il faisait noir, noir... elle ne
+disait pas un mot... je ne sentais que sa main froide qui me tenait par
+le cou pendant que de l'autre elle me battait... et puis il me semblait
+voir ses yeux reluire...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Fran&ccedil;ois... pour avoir dit que tu avais vu un os de mort dans
+le b&ucirc;cher.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un pied qui sortait de dessous terre, dit Fran&ccedil;ois en
+tressaillant d'effroi; j'en suis bien s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre qu'il y aura eu autrefois un cimeti&egrave;re ici, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Faut croire... mais alors pourquoi notre m&egrave;re m'a-t-elle dit qu'elle
+m'ab&icirc;merait encore si je parlais de l'os de mort &agrave; mon fr&egrave;re Martial?...
+Vois-tu, c'est plut&ocirc;t quelqu'un qu'on aura tu&eacute; dans une dispute et qu'on
+aura enterr&eacute; l&agrave; pour que &ccedil;a ne se sache pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison... car te souviens-tu? un pareil malheur a d&eacute;j&agrave; manqu&eacute;
+d'arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, la fois o&ugrave; M. Barbillon a donn&eacute; un coup de couteau &agrave; ce grand
+qui est si d&eacute;charn&eacute;, si d&eacute;charn&eacute;, si d&eacute;charn&eacute;, qu'il se fait voir pour
+de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, le Squelette ambulant... comme ils l'appellent; ma m&egrave;re est
+venue, les a s&eacute;par&eacute;s... sans &ccedil;a, Barbillon aurait peut-&ecirc;tre tu&eacute; le grand
+d&eacute;charn&eacute;! As-tu vu comme il &eacute;cumait et comme les yeux lui sortaient de
+la t&ecirc;te, &agrave; Barbillon?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il n'a pas peur de vous allonger un coup de couteau pour rien.
+C'est lui qui est un cr&acirc;ne!</p>
+
+<p>&mdash;Si jeune et si m&eacute;chant... Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>&mdash;Tortillard est bien plus jeune, et il serait au moins aussi m&eacute;chant
+que lui, s'il &eacute;tait assez fort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, il est bien m&eacute;chant... L'autre jour il m'a battue, parce que
+je n'ai pas voulu jouer avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il t'a battue?... Bon... la premi&egrave;re fois qu'il viendra...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, vois-tu, Fran&ccedil;ois, c'&eacute;tait pour rire...</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien vrai.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure... sans &ccedil;a... Mais je ne sais pas comment il fait, ce
+gamin-l&agrave;, pour avoir toujours autant d'argent; est-il heureux! La fois
+qu'il est venu ici avec la Chouette, il nous a montr&eacute; des pi&egrave;ces d'or de
+vingt francs. Avait-il l'air moqueur, quand il nous a dit: &laquo;Vous en
+auriez comme &ccedil;a, si vous n'&eacute;tiez pas des petits <i>sinves</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Des sinves?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en argot &ccedil;a veut dire des b&ecirc;tes, des imb&eacute;ciles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante francs... en or... comme j'ach&egrave;terais des belles choses avec
+&ccedil;a... Et toi, Amandine?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu ach&egrave;terais?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit l'enfant en baissant la t&ecirc;te d'un air m&eacute;ditatif;
+j'ach&egrave;terais d'abord pour mon fr&egrave;re Martial une bonne casaque bien
+chaude pour qu'il n'ait pas froid dans son bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour toi?... Pour toi?...</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais bien un petit J&eacute;sus en cire avec son mouton et sa croix,
+comme ce marchand de figures de pl&acirc;tre en avait dimanche... tu sais,
+sous le porche de l'&eacute;glise d'Asni&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, pourvu qu'on ne dise pas &agrave; ma m&egrave;re ou &agrave; Calebasse qu'on nous
+a vus dans l'&eacute;glise!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, elle qui nous a toujours tant d&eacute;fendu d'y entrer... C'est
+dommage, car c'est bien gentil en dedans, une &eacute;glise... n'est-ce pas,
+Fran&ccedil;ois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... quels beaux chandeliers d'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Et le portrait de la Sainte Vierge... comme elle a l'air bonne...</p>
+
+<p>&mdash;Et les belles lampes... as-tu vu? Et la belle nappe sur le grand
+buffet du fond, o&ugrave; le pr&ecirc;tre disait la messe avec ses deux amis,
+habill&eacute;s comme lui... et qui lui donnaient de l'eau et du vin?</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Fran&ccedil;ois, te souviens-tu, l'autre ann&eacute;e &agrave; la F&ecirc;te-Dieu,
+quand nous avons d'ici vu passer sur le pont toutes ces petites
+communiantes avec leurs voiles blancs?</p>
+
+<p>&mdash;Avaient-elles de beaux bouquets!</p>
+
+<p>&mdash;Comme elles chantaient d'une voix douce en tenant les rubans de leur
+banni&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Et comme les broderies d'argent de leur banni&egrave;re reluisaient au
+soleil!... C'est &ccedil;a qui doit co&ucirc;ter cher!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que c'&eacute;tait donc joli, hein, Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien; et les communiants avec leurs bouffettes de satin blanc
+au bras... et leurs cierges &agrave; poign&eacute;e de velours rouge avec de l'or
+apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ils avaient aussi leur banni&egrave;re, les petits gar&ccedil;ons, n'est-ce pas,
+Fran&ccedil;ois? Ah! mon Dieu! ai-je &eacute;t&eacute; battue encore ce jour-l&agrave; pour avoir
+demand&eacute; &agrave; notre m&egrave;re pourquoi nous n'allions pas &agrave; la procession comme
+les autres enfants!</p>
+
+<p>&mdash;C'est alors qu'elle nous a d&eacute;fendu d'entrer jamais dans l'&eacute;glise,
+quand nous irions au bourg ou &agrave; Paris, &agrave; moins que &ccedil;a ne soit pour y
+voler le tronc des pauvres, ou dans les poches des paroissiens, pendant
+qu'ils &eacute;couteraient la messe, a ajout&eacute; Calebasse en riant et en montrant
+ses vieilles dents jaunes. Mauvaise b&ecirc;te, va!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour &ccedil;a... voler dans une &eacute;glise, on me tuerait plut&ocirc;t, n'est-ce
+pas, Fran&ccedil;ois?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave; ou ailleurs, qu'est-ce que &ccedil;a fait, une fois qu'on est d&eacute;cid&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je ne sais pas... j'aurais bien plus peur... je ne pourrais
+jamais...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cause des pr&ecirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Non... peut-&ecirc;tre &agrave; cause de ce portrait de la Sainte Vierge, qui a
+l'air si douce, si bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a fait, ce portrait? Il ne te mangerait pas... grosse
+b&ecirc;te!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... mais enfin, je ne pourrais pas... &Ccedil;a n'est pas ma
+faute...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de pr&ecirc;tres, Amandine, te souviens-tu de ce jour... o&ugrave; Nicolas
+m'a donn&eacute; deux si grands soufflets, parce qu'il m'avait vu saluer le
+cur&eacute; sur la gr&egrave;ve? Je l'avais vu saluer, je le saluais; je ne croyais
+pas faire mal, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cette fois-l&agrave;, par exemple, notre fr&egrave;re Martial a dit, comme
+Nicolas, que nous n'avions pas besoin de saluer les pr&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, Fran&ccedil;ois et Amandine entendirent marcher dans le corridor.</p>
+
+<p>Martial regagnait sa chambre sans d&eacute;fiance apr&egrave;s son entretien avec sa
+m&egrave;re, croyant Nicolas enferm&eacute; jusqu'au lendemain matin.</p>
+
+<p>Voyant un rayon de lumi&egrave;re s'&eacute;chapper du cabinet des enfants par la
+porte entr'ouverte, Martial entra chez eux.</p>
+
+<p>Tous deux coururent &agrave; lui, il les embrassa tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Vous n'&ecirc;tes pas encore couch&eacute;s petits bavards?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon fr&egrave;re, nous attendions pour vous voir rentrer chez vous et
+vous dire bonsoir, dit Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, nous avions entendu parler bien fort en bas... comme si on
+s'&eacute;tait disput&eacute;, ajouta Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Martial, j'ai eu des raisons avec Nicolas... Mais ce n'est
+rien... Du reste, je suis content de vous trouver encore debout, j'ai
+une bonne nouvelle &agrave; vous apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; nous, mon fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous contents de vous en aller d'ici et de venir avec moi
+ailleurs, bien loin, bien loin?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, mon fr&egrave;re!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dans deux ou trois jours nous quitterons l'&icirc;le tous les
+trois.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! s'&eacute;cria Amandine en frappant joyeusement dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; irons-nous? demanda Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le verras, curieux... mais n'importe, o&ugrave; nous irons tu apprendras
+un bon &eacute;tat... qui te mettra &agrave; m&ecirc;me de gagner ta vie... voil&agrave; ce qu'il y
+a de s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai plus &agrave; la p&ecirc;che avec toi, mon fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon gar&ccedil;on, tu iras en apprentissage chez un menuisier ou chez un
+serrurier; tu es fort, tu es adroit; avec du c&oelig;ur et en travaillant
+ferme, au bout d'un an tu pourras d&eacute;j&agrave; gagner quelque chose. Ah &ccedil;&agrave;!
+qu'est-ce que tu as?... Tu n'as pas l'air content.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... mon fr&egrave;re... je...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, parle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'aimerais mieux ne pas te quitter, rester avec toi &agrave;
+p&ecirc;cher... &agrave; raccommoder tes filets, que d'apprendre un &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! &ecirc;tre enferm&eacute; dans un atelier toute la journ&eacute;e, c'est triste...
+et puis &ecirc;tre apprenti, c'est ennuyeux...</p>
+
+<p>Martial haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Vaut mieux &ecirc;tre paresseux, vagabond, fl&acirc;neur, n'est-ce pas? lui dit-il
+s&eacute;v&egrave;rement, en attendant qu'on devienne voleur...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon fr&egrave;re, mais je voudrais vivre avec toi ailleurs comme nous
+vivons ici, voil&agrave; tout...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est &ccedil;a, boire, manger, dormir et t'amuser &agrave; p&ecirc;cher comme un
+bourgeois, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux &ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais tu aimeras autre chose... Tiens, vois-tu, mon
+pauvre Fran&ccedil;ois, il est cr&acirc;nement temps que je t'emm&egrave;ne d'ici; sans t'en
+douter tu deviendrais aussi gueux que les autres... Ma m&egrave;re avait
+raison... je crains que tu n'aies du vice... Et toi, Amandine, est-ce
+que &ccedil;a ne te plairait pas d'apprendre un &eacute;tat?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si, mon fr&egrave;re... j'aimerais bien &agrave; apprendre, j'aime mieux que de
+rester ici. Je serais si contente de m'en aller avec vous et avec
+Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que tu as l&agrave; sur la t&ecirc;te, ma fille? dit Martial en
+remarquant la triomphante coiffure d'Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Un foulard que Nicolas m'a donn&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Il m'en a donn&eacute; un aussi, &agrave; moi, dit orgueilleusement Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'o&ugrave; viennent-ils, ces foulards? &Ccedil;a m'&eacute;tonnerait que Nicolas les
+e&ucirc;t achet&eacute;s pour vous en faire cadeau.</p>
+
+<p>Les deux enfants baiss&egrave;rent la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Au bout d'une seconde, Fran&ccedil;ois dit r&eacute;solument:</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas nous les a donn&eacute;s; nous ne savons pas d'o&ugrave; ils viennent,
+n'est-ce pas, Amandine?</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... mon fr&egrave;re, ajouta Amandine en balbutiant et en devenant
+pourpre, sans oser lever les yeux sur Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Ne mentez pas, dit s&eacute;v&egrave;rement Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne mentons pas, ajouta hardiment Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;Amandine, mon enfant..., dis la v&eacute;rit&eacute;, reprit Martial avec douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pour dire toute la v&eacute;rit&eacute;, reprit timidement Amandine, ces
+beaux mouchoirs viennent d'une caisse d'&eacute;toffes que Nicolas a rapport&eacute;e
+ce soir dans son bateau...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il a vol&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, mon fr&egrave;re... sur une galiote.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, Fran&ccedil;ois! tu mentais, dit Martial.</p>
+
+<p>L'enfant baissa la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ce foulard, Amandine; donne-moi aussi le tien, Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>La petite se d&eacute;coiffa, regarda une derni&egrave;re fois l'&eacute;norme rosette qui ne
+s'&eacute;tait pas d&eacute;faite et remit le foulard &agrave; Martial en &eacute;touffant un soupir
+de regret.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois tira lentement le mouchoir de sa poche et, comme sa s&oelig;ur, le
+rendit &agrave; Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, dit celui-ci, je rendrai les foulards &agrave; Nicolas; vous
+n'auriez pas d&ucirc; les prendre, mes enfants; profiter d'un vol, c'est comme
+si on volait soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage; il &eacute;taient bien jolis, ces mouchoirs, dit Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu auras un &eacute;tat et que tu gagneras de l'argent en travaillant,
+tu en ach&egrave;teras d'aussi beaux. Allons, couchez-vous, il est tard... mes
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas f&acirc;ch&eacute;, mon fr&egrave;re? dit timidement Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ma fille, ce n'est pas votre faute... Vous vivez avec des
+gueux, vous faites comme eux sans savoir... Quand vous serez avec de
+braves gens, vous ferez comme les braves gens; et vous y serez
+bient&ocirc;t... ou le diable m'emportera... Allons, bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, mon fr&egrave;re!</p>
+
+<p>Martial embrassa les enfants.</p>
+
+<p>Ils rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as donc, Fran&ccedil;ois? Tu as l'air tout triste! dit
+Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! mon fr&egrave;re m'a pris mon beau foulard et puis, tu n'as donc pas
+entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Il veut nous emmener pour nous mettre en apprentissage...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne te fait pas plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non...</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes mieux rester ici &agrave; &ecirc;tre battu tous les jours?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis battu; mais au moins je ne travaille pas, je suis toute la
+journ&eacute;e en bateau ou &agrave; p&ecirc;cher, ou &agrave; jouer, ou &agrave; servir les pratiques,
+qui quelquefois me donnent pour boire, comme le gros boiteux; c'est bien
+plus amusant que d'&ecirc;tre du matin au soir enferm&eacute; dans un atelier &agrave;
+travailler comme un chien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu n'as donc pas entendu?... Mon fr&egrave;re nous a dit que si nous
+restions ici plus longtemps nous deviendrions des gueux!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! &ccedil;a m'est bien &eacute;gal... puisque les autres enfants nous
+appellent d&eacute;j&agrave; petits voleurs... petits guillotin&eacute;s... Et puis,
+travailler... c'est trop ennuyeux...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ici on nous bat toujours, mon fr&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;On nous bat parce que nous &eacute;coutons plut&ocirc;t Martial que les autres...</p>
+
+<p>&mdash;Il est si bon pour nous!</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon, il est bon; je ne dis pas... aussi je l'aime bien... On
+n'ose pas nous faire du mal devant lui... il nous emm&egrave;ne promener...
+c'est vrai... mais c'est tout... il ne nous donne jamais rien...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! il n'a rien... ce qu'il gagne, il le donne &agrave; notre m&egrave;re pour sa
+nourriture.</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas a quelque chose, lui... Bien s&ucirc;r que si nous l'&eacute;coutions, et
+ma m&egrave;re aussi, ils ne nous rendraient pas la vie si dure... ils nous
+donneraient des belles nippes comme aujourd'hui... ils ne se d&eacute;fieraient
+plus de nous... nous aurions de l'argent comme Tortillard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu, pour &ccedil;a il faudrait voler, et &ccedil;a ferait tant de peine
+&agrave; notre fr&egrave;re Martial!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tant pis!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Fran&ccedil;ois... et puis si on nous prenait, nous irions en prison.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tre en prison ou &ecirc;tre enferm&eacute; dans un atelier toute la journ&eacute;e...
+c'est la m&ecirc;me chose... D'ailleurs le gros boiteux dit qu'on s'amuse...
+en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le chagrin que nous ferions &agrave; Martial... tu n'y penses donc pas?
+Enfin c'est pour nous qu'il est revenu ici et qu'il y reste; pour lui
+tout seul, il ne serait pas g&ecirc;n&eacute;, il retournerait &ecirc;tre braconnier dans
+les bois qu'il aime tant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'il nous emm&egrave;ne avec lui dans les bois, dit Fran&ccedil;ois, &ccedil;a
+vaudrait mieux que tout. Je serais avec lui que j'aime bien, et je ne
+travaillerais pas &agrave; des m&eacute;tiers qui m'ennuient.</p>
+
+<p>La conversation de Fran&ccedil;ois et d'Amandine fut interrompue. Du dehors on
+ferma la porte &agrave; double tour.</p>
+
+<p>&mdash;On nous enferme! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu... et pourquoi donc, mon fr&egrave;re? Qu'est-ce qu'on va nous
+faire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre Martial.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute... &eacute;coute... comme son chien aboie!... dit Amandine en pr&ecirc;tant
+l'oreille.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants Fran&ccedil;ois ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;On dirait qu'on frappe &agrave; sa porte avec un marteau... on veut
+l'enfoncer peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, son chien aboie toujours...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, Fran&ccedil;ois! maintenant c'est comme si on clouait quelque
+chose... Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur... Qu'est-ce donc qu'on fait &agrave;
+notre fr&egrave;re? Voil&agrave; son chien qui hurle maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Amandine... on n'entend plus rien..., reprit Fran&ccedil;ois en s'approchant
+de la porte.</p>
+
+<p>Les deux enfants, suspendant leur respiration, &eacute;coutaient avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qu'ils reviennent de chez mon fr&egrave;re, dit Fran&ccedil;ois &agrave; voix basse;
+j'entends marcher dans le corridor.</p>
+
+<p>&mdash;Jetons-nous sur nos lits; ma m&egrave;re nous tuerait si elle nous trouvait
+lev&eacute;s, dit Amandine avec terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Non..., reprit Fran&ccedil;ois en &eacute;coutant toujours, ils viennent de passer
+devant notre porte... ils descendent l'escalier en courant...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! Qu'est-ce que c'est donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on ouvre la porte de la cuisine... maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... j'ai reconnu son bruit...</p>
+
+<p>&mdash;Le chien de Martial hurle toujours..., dit Amandine en &eacute;coutant...</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ois! Mon fr&egrave;re nous appelle...</p>
+
+<p>&mdash;Martial?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... entends-tu? Entends-tu?...</p>
+
+<p>En effet, malgr&eacute; l'&eacute;paisseur des deux portes ferm&eacute;es, la voix
+retentissante de Martial, qui de sa chambre appelait les deux enfants,
+arriva jusqu'&agrave; eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, nous ne pouvons aller &agrave; lui... nous sommes enferm&eacute;s, dit
+Amandine; on veut lui faire du mal, puisqu'il nous appelle...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour &ccedil;a... si je pouvais les en emp&ecirc;cher, s'&eacute;cria r&eacute;solument
+Fran&ccedil;ois, je les emp&ecirc;cherais, quand on devrait me couper en morceaux!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais notre fr&egrave;re ne sait pas qu'on a donn&eacute; un tour de clef &agrave; notre
+porte; il va croire que nous ne voulons pas aller &agrave; son secours;
+crie-lui donc que nous sommes enferm&eacute;s, Fran&ccedil;ois!</p>
+
+<p>Ce dernier allait suivre le conseil de sa s&oelig;ur, lorsqu'un coup violent
+&eacute;branla au-dehors la persienne de la petite fen&ecirc;tre du cabinet des deux
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Ils viennent par la crois&eacute;e pour nous tuer! s'&eacute;cria Amandine; et, dans
+son &eacute;pouvante, elle se pr&eacute;cipita sur son lit et cacha sa t&ecirc;te dans ses
+mains.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois resta immobile, quoiqu'il partage&acirc;t la terreur de sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Pourtant, apr&egrave;s le choc violent dont on a parl&eacute;, la persienne ne
+s'ouvrit pas; le plus profond silence r&eacute;gna dans la maison.</p>
+
+<p>Martial avait cess&eacute; d'appeler les enfants.</p>
+
+<p>Un peu rassur&eacute;, et excit&eacute; par une vive curiosit&eacute;, Fran&ccedil;ois se hasarda
+d'entreb&acirc;iller doucement sa crois&eacute;e et t&acirc;cha de regarder au-dehors &agrave;
+travers les feuilles de la persienne.</p>
+
+<p>&mdash;Prends bien garde, mon fr&egrave;re! dit tout bas Amandine, qui, entendant
+Fran&ccedil;ois ouvrir la fen&ecirc;tre, s'&eacute;tait mise sur son s&eacute;ant. Est-ce que tu
+vois quelque chose? ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non... la nuit est trop noire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'entends rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il fait trop grand vent.</p>
+
+<p>&mdash;Reviens... reviens alors!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant je vois quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;La lueur d'une lanterne... elle va et elle vient.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois que la lueur... Ah! elle se rapproche... on parle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute... &eacute;coute... c'est Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle dit de bien tenir le pied de l'&eacute;chelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vois-tu, c'est en prenant la grande &eacute;chelle qui &eacute;tait appuy&eacute;e
+contre notre persienne qu'ils auront fait le bruit de tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'ils en font, de l'&eacute;chelle, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux plus voir...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'entends plus rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Fran&ccedil;ois, c'est peut-&ecirc;tre pour monter chez notre fr&egrave;re
+Martial par la fen&ecirc;tre... qu'ils ont pris l'&eacute;chelle!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a se peut bien.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ouvrais un tout petit peu la jalousie pour voir...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose pas.</p>
+
+<p>&mdash;Rien qu'un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non. Si ma m&egrave;re s'en apercevait!</p>
+
+<p>&mdash;Il fait si noir, il n'y a pas de danger.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois se rendit, quoique &agrave; regret, au d&eacute;sir de sa s&oelig;ur, entreb&acirc;illa
+la persienne et regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon fr&egrave;re? dit Amandine en surmontant ses craintes et
+s'approchant de Fran&ccedil;ois sur la pointe du pied.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la clart&eacute; de la lanterne, dit celui-ci, je vois Calebasse qui tient
+le pied de l'&eacute;chelle... ils l'ont appuy&eacute;e &agrave; la fen&ecirc;tre de Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas monte &agrave; l'&eacute;chelle, il a sa hachette &agrave; la main, je la vois
+reluire...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'&ecirc;tes pas couch&eacute;s et vous nous espionnez! s'&eacute;cria tout &agrave;
+coup la veuve, en s'adressant du dehors &agrave; Fran&ccedil;ois et &agrave; sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Au moment de rentrer dans la cuisine, elle venait d'apercevoir la lueur
+qui s'&eacute;chappait de la persienne entr'ouverte.</p>
+
+<p>Les malheureux enfants avaient n&eacute;glig&eacute; d'&eacute;teindre leur lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je monte, ajouta la veuve d'une voix terrible, je monte vous trouver,
+petits mouchards!</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les &eacute;v&eacute;nements qui se pass&egrave;rent &agrave; l'&icirc;le du Ravageur, la
+veille du jour o&ugrave; M<sup>me</sup> S&eacute;raphin devait y amener Fleur-de-Marie.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVa" id="IVa"></a><a href="#tablea">IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Un garni</a></h3>
+
+
+<p>Le passage de la Brasserie, passage t&eacute;n&eacute;breux et assez peu connu,
+quoique situ&eacute; au centre de Paris, aboutit d'un c&ocirc;t&eacute; &agrave; la rue
+Traversi&egrave;re-Saint-Honor&eacute;, de l'autre &agrave; la cour Saint-Guillaume.</p>
+
+<p>Vers le milieu de cette ruelle, humide, boueuse, sombre et triste, o&ugrave;
+presque jamais le soleil ne p&eacute;n&egrave;tre, s'&eacute;levait une maison garnie
+(vulgairement un garni, en raison du bas prix de ses loyers).</p>
+
+<p>Sur un m&eacute;chant &eacute;criteau on lisait: <i>Chambres et cabinets meubl&eacute;s</i>; &agrave;
+droite d'une all&eacute;e obscure s'ouvrait la porte d'un magasin non moins
+obscur, o&ugrave; se tenait habituellement le principal locataire du garni.</p>
+
+<p>Cet homme, dont le nom a &eacute;t&eacute; plusieurs fois prononc&eacute; &agrave; l'&icirc;le du
+Ravageur, se nomme Micou: il est ouvertement marchand de vieilles
+ferrailles, mais secr&egrave;tement il ach&egrave;te et rec&egrave;le les m&eacute;taux vol&eacute;s, tels
+que fer, plomb, cuivre et &eacute;tain.</p>
+
+<p>Dire que le p&egrave;re Micou &eacute;tait en relation d'affaires et d'amiti&eacute; avec les
+Martial, c'est appr&eacute;cier suffisamment sa moralit&eacute;.</p>
+
+<p>Il est, du reste, un fait &agrave; la fois curieux et effrayant; c'est l'esp&egrave;ce
+d'affiliation, de communion myst&eacute;rieuse qui relie presque tous les
+malfaiteurs de Paris. Les prisons en commun sont les grands centres o&ugrave;
+affluent et d'o&ugrave; refluent incessamment ces flots de corruption qui
+envahissent peu &agrave; peu la capitale et y laissent de si sanglantes &eacute;paves.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Micou est un gros homme de cinquante ans, &agrave; physionomie basse,
+rus&eacute;e, au nez bourgeonnant, aux joues avin&eacute;es; il porte un bonnet de
+loutre et s'enveloppe d'un vieux carrick vert.</p>
+
+<p>Au-dessus du petit po&ecirc;le de fonte aupr&egrave;s duquel il se chauffe, on
+remarque une planche num&eacute;rot&eacute;e attach&eacute;e au mur; l&agrave; sont accroch&eacute;es les
+clefs des chambres dont les locataires sont absents. Les carreaux de la
+devanture vitr&eacute;e qui s'ouvrait sur la rue, derri&egrave;re d'&eacute;pais barreaux de
+fer, &eacute;taient peints de fa&ccedil;on &agrave; ce que du dehors on ne p&ucirc;t pas voir (et
+pour cause) ce qui se passait dans la boutique.</p>
+
+<p>Il r&egrave;gne dans ce vaste magasin une assez grande obscurit&eacute;; aux murailles
+noir&acirc;tres et humides pendent des cha&icirc;nes rouill&eacute;es de toutes grosseurs
+et de toutes longueurs; le sol dispara&icirc;t presque enti&egrave;rement sous des
+monceaux de d&eacute;bris de fer et de fonte.</p>
+
+<p>Trois coups frapp&eacute;s &agrave; la porte, d'une fa&ccedil;on particuli&egrave;re, attir&egrave;rent
+l'attention du logeur-revendeur-receleur.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! cria-t-il.</p>
+
+<p>On entra.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Nicolas, le fils de la veuve du supplici&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s-p&acirc;le; sa figure semblait encore plus sinistre que la
+veille, et pourtant on le verra feindre une sorte de gaiet&eacute; bruyante
+pendant l'entretien suivant. (Cette sc&egrave;ne se passait le lendemain de la
+querelle de ce bandit avec son fr&egrave;re Martial.)</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voil&agrave;, bon sujet! lui dit cordialement le logeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, p&egrave;re Micou; je viens faire affaire avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ferme donc la porte, alors... ferme donc la porte...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que mon chien et ma petite charrette sont l&agrave;... avec la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que tu m'apportes? du <i>gras-double</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;Non, p&egrave;re Micou.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas du <i>ravage</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; t'es trop feignant maintenant; tu ne
+travailles plus... c'est peut-&ecirc;tre du <i>dur</i><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>?</p>
+
+<p>&mdash;Non, p&egrave;re Micou; c'est du <i>rouget</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>... quatre saumons... Il doit y
+en avoir au moins cent cinquante livres; mon chien en a tout son tirage.</p>
+
+<p>&mdash;Va me chercher le <i>rouget</i>; nous allons peser.</p>
+
+<p>&mdash;Faut que vous m'aidiez, p&egrave;re Micou; j'ai mal au bras.</p>
+
+<p>Et, au souvenir de sa lutte avec son fr&egrave;re Martial, les traits du bandit
+exprim&egrave;rent &agrave; la fois un ressentiment de haine et de joie f&eacute;roce, comme
+si d&eacute;j&agrave; sa vengeance e&ucirc;t &eacute;t&eacute; satisfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as donc au bras, mon gar&ccedil;on?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... une foulure.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire rougir un fer au feu, le tremper dans l'eau, et mettre
+ton bras dans cette eau presque bouillante; c'est un rem&egrave;de de
+ferrailleur, mais excellent.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, p&egrave;re Micou.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens chercher le <i>rouget</i>; je vais t'aider, paresseux!</p>
+
+<p>En deux voyages, les saumons furent retir&eacute;s d'une petite charrette tir&eacute;e
+par un &eacute;norme dogue, et apport&eacute;s dans la boutique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bonne id&eacute;e, ta charrette! dit le p&egrave;re Micou en ajustant les
+plateaux de bois d'&eacute;normes balances pendues &agrave; une des solives du
+plafond.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand j'ai quelque chose &agrave; apporter, je mets mon dogue et la
+charrette dans mon bachot, et j'attelle en abordant. Un fiacre jaserait
+peut-&ecirc;tre, mon chien ne jase pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et on va toujours bien chez toi? demanda le receleur en pesant le
+cuivre; ta m&egrave;re et ta s&oelig;ur sont en bonne sant&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, p&egrave;re Micou.</p>
+
+<p>&mdash;Les enfants aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Les enfants aussi. Et votre neveu, Andr&eacute;, o&ugrave; donc est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parle pas! Il &eacute;tait en ribote hier; Barbillon et le gros
+boiteux me l'ont emmen&eacute;, il n'est rentr&eacute; que ce matin; il est d&eacute;j&agrave; en
+course... au grand bureau de la poste, rue Jean-Jacques Rousseau. Et ton
+fr&egrave;re Martial, toujours sauvage?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Tu n'en sais rien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Nicolas en affectant un air indiff&eacute;rent: depuis deux jours
+nous ne l'avons pas vu... Il sera peut-&ecirc;tre retourn&eacute; braconner dans les
+bois, &agrave; moins que son bateau qui &eacute;tait vieux, vieux... n'ait coul&eacute; bas
+au milieu de la rivi&egrave;re, et lui avec...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne te ferait pas de peine, garnement, car tu ne pouvais pas le
+sentir, ton fr&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... on a comme &ccedil;a des id&eacute;es sur les uns et sur les autres.
+Combien y a-t-il de livres de cuivre?</p>
+
+<p>&mdash;T'as le coup d'&oelig;il juste... cent quarante-huit livres, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me devez?</p>
+
+<p>&mdash;Trente francs tout au juste.</p>
+
+<p>&mdash;Trente francs, quand le cuivre est &agrave; vingt sous la livre! Trente
+francs!</p>
+
+<p>&mdash;Mettons trente-cinq francs et ne souffle pas, ou je t'envoie au
+diable, toi, ton cuivre, ton chien et ta charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, p&egrave;re Micou, vous me filoutez par trop! Il n'y a pas de bon sens!</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me prouver comme quoi il t'appartient, ce cuivre, et je t'en
+donne quinze sous la livre.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la m&ecirc;me chanson... Vous vous ressemblez tous, allez, tas de
+brigands! peut-on &eacute;corcher les amis comme &ccedil;a! Mais c'est pas tout: si je
+vous prends de la marchandise en troc, vous me ferez bonne mesure, au
+moins?</p>
+
+<p>&mdash;Comme de juste. Qu'est-ce qu'il te faut? des cha&icirc;nes ou des crampons
+pour tes bachots?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il me faudrait quatre ou cinq plaques de t&ocirc;le tr&egrave;s-forte, comme
+qui dirait pour doubler des volets.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ton affaire... quatre lignes d'&eacute;paisseur... une balle de pistolet
+ne traverserait pas &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je veux... justement!...</p>
+
+<p>&mdash;Et de quelle grandeur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... en tout, sept &agrave; huit pieds carr&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Qu'est-ce qu'il te faudrait encore?</p>
+
+<p>&mdash;Trois barres de fer de trois &agrave; quatre pieds de long et de deux pouces
+carr&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;moli l'autre jour une grille de crois&eacute;e, &ccedil;a t'ira comme un
+gant... Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Deux fortes charni&egrave;res et un loquet pour ajuster et fermer &agrave; volont&eacute;
+une soupape de deux pieds carr&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Une trappe, tu veux dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non, une soupape...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas &agrave; quoi &ccedil;a peut te servir, une soupape.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; moi, je le comprends.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure; tu n'auras qu'&agrave; choisir, j'ai l&agrave; un tas de
+charni&egrave;res. Et qu'est-ce qu'il te faudra encore?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a n'est gu&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;parez-moi tout de suite ma marchandise, p&egrave;re Micou, je la prendrai
+en repassant; j'ai encore des courses &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ta charrette? Dis donc, farceur, j'ai vu un ballot au fond; c'est
+encore quelque friandise que tu as prise dans le buffet &agrave; tout le monde,
+petit gourmand?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, p&egrave;re Micou; mais vous ne mangez pas de &ccedil;a. Ne me
+faites pas attendre mes ferrailles, car il faut que je sois &agrave; l'&icirc;le
+avant midi.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, il est huit heures; si tu ne vas pas loin, dans une
+heure tu peux revenir, tout sera pr&ecirc;t, argent et fournitures... Veux-tu
+boire la goutte?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours... vous me la devez bien!...</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Micou prit dans une vieille armoire une bouteille d'eau-de-vie,
+un verre f&ecirc;l&eacute;, une tasse sans anse, et versa.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la v&ocirc;tre, p&egrave;re Micou!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la tienne, mon gar&ccedil;on, et &agrave; ces dames de chez toi!</p>
+
+<p>&mdash;Merci... Et &ccedil;a va bien toujours, votre garni?</p>
+
+<p>&mdash;Comme ci, comme &ccedil;a... J'ai toujours quelques locataires pour qui je
+crains les descentes du commissaire... mais ils paient en cons&eacute;quence.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu b&ecirc;te! Quelquefois je loge comme j'ach&egrave;te... &agrave; ceux-l&agrave;, je ne
+demande pas plus de passeport que je ne te demande de facture de vente &agrave;
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Connu!... Mais, &agrave; ceux-l&agrave;, vous louez aussi cher que vous m'achetez
+bon march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Faut bien se rattraper... J'ai un de mes cousins qui tient une belle
+maison garnie de la rue Saint-Honor&eacute;, m&ecirc;me que sa femme est une forte
+couturi&egrave;re qui emploie jusqu'&agrave; des vingt ouvri&egrave;res, soit chez elle, soit
+dans leur chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, vieux obstin&eacute;, il doit y en avoir de <i>girondes</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>
+l&agrave;-dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! Il y en a deux ou trois que j'ai vues quelquefois
+apporter leur ouvrage... Mille z'yeux! Sont-elles gentilles! Une petite
+surtout, qui travaille en chambre, qui rit toujours, et qui s'appelle
+Rigolette... Dieu de Dieu, mon fiston, quel dommage de ne plus avoir ses
+vingt ans!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, papa, &eacute;teignez-vous, ou je crie au feu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est honn&ecirc;te, mon gar&ccedil;on... c'est honn&ecirc;te...</p>
+
+<p>&mdash;Colasse! va... et vous disiez que votre cousin...</p>
+
+<p>&mdash;Tient tr&egrave;s-bien sa maison; et, comme il est du m&ecirc;me num&eacute;ro que cette
+petite Rigolette...</p>
+
+<p>&mdash;Honn&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Tout juste!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Colas</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne veut que des locataires &agrave; passeport ou &agrave; papiers. Mais s'il s'en
+pr&eacute;sente qui n'en aient pas, comme il sait que j'y regarde moins, il
+m'envoie ces pratiques-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles paient en cons&eacute;quence?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tous amis de la <i>p&egrave;gre</i><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> ceux qui n'ont pas de papiers!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non! Tiens, justement, &agrave; propos de &ccedil;a, mon cousin m'a envoy&eacute; il y
+a quelques jours une pratique... que le diable me br&ucirc;le si j'y comprends
+rien... Encore une tourn&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va... le liquide est bon... &Agrave; la v&ocirc;tre, p&egrave;re Micou!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la tienne, gar&ccedil;on! Je te disais donc que l'autre jour mon cousin m'a
+envoy&eacute; une pratique o&ugrave; je ne comprends rien. Figure-toi une m&egrave;re et sa
+fille qui avaient l'air bien pan&eacute;es et bien r&acirc;p&eacute;es, c'est vrai; elles
+portaient leur butin dans un mouchoir. Eh bien! quoique &ccedil;a doive &ecirc;tre
+des rien du tout, puisqu'elles n'ont pas de papiers et qu'elles logent &agrave;
+la quinzaine... depuis qu'elles sont ici, elles ne bougent pas plus que
+des marmottes; il n'y vient jamais d'hommes, mon fiston, jamais
+d'hommes... et pourtant, si elles n'&eacute;taient pas si maigres et si p&acirc;les,
+&ccedil;a ferait deux fameux brins de femme, la fille surtout! &Ccedil;a vous a quinze
+ou seize ans tout au plus... c'est blanc comme un lapin blanc, avec des
+yeux grands comme &ccedil;a... Nom de nom, quels yeux! Quels yeux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez encore vous incendier... Et qu'est-ce qu'elles font, ces
+deux femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que je n'y comprends rien... Il faut qu'elles soient
+honn&ecirc;tes et pourtant pas de papiers... Sans compter qu'elles re&ccedil;oivent
+des lettres sans adresse... Faut que leur nom soit gu&egrave;re bon &agrave; &eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont envoy&eacute; ce matin mon neveu Andr&eacute; au bureau de la poste
+restante, pour r&eacute;clamer une lettre adress&eacute;e &agrave; M<sup>me</sup> X. Z. La lettre doit
+venir de Normandie, d'un bourg appel&eacute; Les Aubiers. Elles ont &eacute;crit cela
+sur un papier, afin qu'Andr&eacute; puisse r&eacute;clamer la lettre en donnant ces
+renseignements-l&agrave;... Tu vois que &ccedil;a n'a pas l'air de grand-chose, des
+femmes qui prennent le nom d'un X et d'un Z. Eh bien, pourtant, jamais
+d'hommes!</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne vous payeront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas &agrave; un vieux singe comme moi qu'on apprend des grimaces.
+Elles ont pris un cabinet sans chemin&eacute;e, que je leur fais payer vingt
+francs par quinzaine et d'avance. Elles sont peut-&ecirc;tre malades, car,
+depuis deux jours, elles ne sont pas descendues. C'est toujours pas
+d'indigestion qu'elles seraient malades, car je ne crois pas qu'elles
+aient jamais allum&eacute; un fourneau pour leur manger depuis qu'elles sont
+ici. Mais j'en reviens toujours l&agrave;... jamais d'hommes et pas de
+papiers...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez que des pratiques comme &ccedil;a, p&egrave;re Micou...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va et &ccedil;a vient; si je loge des gens sans passeport, dis donc, je
+loge aussi des gens cal&eacute;s. J'ai dans ce moment-ci deux commis voyageurs,
+un facteur de la poste, le chef d'orchestre du caf&eacute; des Aveugles et une
+renti&egrave;re, tous gens honn&ecirc;tes; ce sont eux qui sauveraient la r&eacute;putation
+de la maison, si le commissaire voulait y regarder de trop pr&egrave;s... C'est
+pas des locataires de nuit, ceux-l&agrave;, c'est des locataires de plein
+soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il en fait dans votre passage, p&egrave;re Micou.</p>
+
+<p>&mdash;Farceur!... Encore une tourn&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Mais la derni&egrave;re; faut que je file... &Agrave; propos, Robin le gros boiteux
+loge donc encore ici?</p>
+
+<p>&mdash;En haut... la porte &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la m&egrave;re et de la fille... Il finit de
+manger son argent de prison... et je crois qu'il ne lui en reste gu&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, gare &agrave; vous! il est en rupture de ban.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, mais je ne peux pas m'en d&eacute;p&ecirc;trer. Je crois qu'il monte
+quelque coup; le petit Tortillard, le fils de Bras-Rouge, est venu ici
+l'autre soir avec Barbillon pour le chercher... J'ai peur qu'il ne fasse
+tort &agrave; mes bons locataires, ce damn&eacute; Robin; aussi, une fois sa quinzaine
+finie, je le mets dehors, en lui disant que son cabinet est retenu par
+un ambassadeur ou par le mari de M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse, ma renti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Une renti&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien! Trois chambres et un cabinet sur le devant, rien que
+&ccedil;a... remeubl&eacute;s &agrave; neuf, sans compter une mansarde pour sa bonne...
+Quatre-vingts francs par mois... et pay&eacute;s d'avance par son oncle, &agrave; qui
+elle donne une de ses chambres en pied-&agrave;-terre, quand il vient de la
+campagne. Apr&egrave;s &ccedil;a, je crois bien que sa campagne est comme qui dirait
+rue Vivienne, rue Saint-Honor&eacute;, ou dans les environs de ces paysages-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Connu!... Elle est renti&egrave;re parce que le vieux lui fait des rentes.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc! Justement voil&agrave; sa bonne!</p>
+
+<p>Une femme assez &acirc;g&eacute;e, portant un tablier blanc d'une propret&eacute; douteuse,
+entra dans le magasin du revendeur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, madame Charles?</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Micou, votre neveu n'est pas l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Il est en course, au grand bureau de la poste aux lettres; il va
+rentrer tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;M. Badinot voudrait qu'il port&acirc;t tout de suite cette lettre &agrave; son
+adresse; il n'y a pas de r&eacute;ponse, mais c'est tr&egrave;s-press&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un quart d'heure il sera en route, madame Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il se d&eacute;p&ecirc;che.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille.</p>
+
+<p>La bonne sortit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc la bonne d'un de vos locataires, p&egrave;re Micou?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non! Colas, c'est la bonne de ma renti&egrave;re, M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse.
+Mais M. Badinot est son oncle; il est venu hier de la campagne, dit le
+logeur, qui examinait la lettre; puis il ajouta en lisant l'adresse:
+Vois donc: que &ccedil;a de belles connaissances! Quand je te dis que c'est des
+gens cal&eacute;s: il &eacute;crit &agrave; un vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vois plut&ocirc;t: <i>&Agrave; Monsieur le vicomte de Saint-Remy, rue de
+Chaillot... Tr&egrave;s-press&eacute;e... &Agrave; lui-m&ecirc;me.</i> J'esp&egrave;re que quand on loge des
+renti&egrave;res qui ont des oncles qui &eacute;crivent &agrave; des vicomtes, on peut bien
+ne pas tenir aux passe-ports de quelques locataires du haut de la
+maison, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien. Allons, &agrave; tout &agrave; l'heure, p&egrave;re Micou. Je vas attacher
+mon chien &agrave; votre porte avec sa charrette; je porterai ce que j'ai &agrave;
+porter &agrave; pied... Pr&eacute;parez ma marchandise et mon argent, que je n'aie
+qu'&agrave; filer.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille: quatre bonnes plaques de t&ocirc;le de deux pieds carr&eacute;s
+chaque, trois barres de fer de trois pieds et deux charni&egrave;res pour ta
+soupape. Cette soupape me para&icirc;t dr&ocirc;le; enfin c'est &eacute;gal... est-ce l&agrave;
+tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et mon argent?</p>
+
+<p>&mdash;Et ton argent... Mais dis donc, avant de t'en aller, faut que je te
+dise... depuis que tu es l&agrave;... je t'examine...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... mais tu as l'air d'avoir quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou. Si j'ai quelque chose... c'est que... j'ai faim.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as faim... tu as faim... c'est possible... mais on dirait que tu
+veux avoir l'air gai, et qu'au fond tu as quelque chose qui te pince et
+qui te cuit... <i>une puce &agrave; la muette</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, comme dit l'autre... et pour
+que &ccedil;a te d&eacute;mange, il faut que &ccedil;a te gratte fort... car tu n'es pas
+b&eacute;gueule.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous &ecirc;tes fou, p&egrave;re Micou, dit Nicolas en tressaillant
+malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que tu viens de trembler, vois-tu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon bras qui me fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Alors n'oublie pas ma recette, &ccedil;a te gu&eacute;rira.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, p&egrave;re Micou... &agrave; tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Et le bandit sortit.</p>
+
+<p>Le receleur, apr&egrave;s avoir dissimul&eacute; les saumons de cuivre derri&egrave;re son
+buffet, s'occupait de rassembler les diff&eacute;rents objets que lui avait
+demand&eacute;s Nicolas, lorsqu'un nouveau personnage entra dans sa boutique.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de cinquante ans environ, &agrave; figure fine et sagace,
+portant un &eacute;pais collier de favoris gris tr&egrave;s-touffu et des besicles
+d'or; il &eacute;tait v&ecirc;tu avec assez de recherche; les larges manches de son
+paletot brun, &agrave; parements de velours noir, laissaient voir des mains
+gant&eacute;es de gants paille; ses bottes devaient avoir &eacute;t&eacute; enduites la
+veille d'un brillant vernis.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait M. Badinot, l'oncle de la renti&egrave;re, cette M<sup>me</sup> de
+Saint-Ildefonse dont la position sociale faisait l'orgueil et la
+s&eacute;curit&eacute; du p&egrave;re Micou.</p>
+
+<p>On se souvient peut-&ecirc;tre que M. Badinot, ancien avou&eacute;, chass&eacute; de sa
+corporation, alors chevalier d'industrie et agent d'affaires &eacute;quivoques,
+servait d'espion au baron de Gra&uuml;n et avait donn&eacute; &agrave; ce diplomate des
+renseignements assez nombreux et tr&egrave;s-pr&eacute;cis sur bon nombre des
+personnages de cette histoire.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Charles vient de vous donner une lettre &agrave; porter, dit M. Badinot
+au logeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... Mon neveu va rentrer... dans un moment il partira.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rendez-moi cette lettre... je me suis ravis&eacute;, j'irai moi-m&ecirc;me
+chez le vicomte de Saint-Remy, dit M. Badinot en appuyant avec intention
+et fatuit&eacute; sur cette adresse aristocratique.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la lettre, monsieur... Vous n'avez pas d'autre commission?</p>
+
+<p>&mdash;Non, p&egrave;re Micou, dit M. Badinot d'un air protecteur; mais j'ai des
+reproches &agrave; vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;De tr&egrave;s-graves reproches.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse paie tr&egrave;s-cher votre premier;
+ma ni&egrave;ce est une de ces locataires auxquelles on doit les plus grands
+&eacute;gards; elle est venue de confiance dans cette maison; redoutant le
+bruit des voitures, elle esp&eacute;rait &ecirc;tre ici comme &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle y est, c'est ici comme un hameau... Vous devez vous y
+conna&icirc;tre, vous, monsieur, qui habitez la campagne... c'est ici comme un
+vrai hameau.</p>
+
+<p>&mdash;Un hameau? Il est joli! Toujours un tapage infernal.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant il est impossible de trouver une maison plus tranquille;
+au-dessus de madame il y a un chef d'orchestre du caf&eacute; des Aveugles et
+un commis voyageur... Au-dessus, un autre commis voyageur. Au-dessus il
+y a...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de ces personnes-l&agrave;, elles sont fort tranquilles et
+fort honn&ecirc;tes, ma ni&egrave;ce n'en disconvient pas; mais il y a au quatri&egrave;me
+un gros boiteux que M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse a rencontr&eacute; hier encore ivre
+dans l'escalier; il poussait des cris de sauvage; elle en a eu presque
+une r&eacute;volution, tant elle a &eacute;t&eacute; effray&eacute;e... Si vous croyez qu'avec de
+tels locataires votre maison ressemble &agrave; un hameau...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous jure que je n'attends que l'occasion pour mettre ce
+gros boiteux &agrave; la porte; il m'a pay&eacute; sa derni&egrave;re quinzaine d'avance sans
+quoi il serait d&eacute;j&agrave; dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fallait pas l'accepter pour locataire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sauf lui, j'esp&egrave;re que madame n'a pas &agrave; se plaindre; il y a un
+facteur &agrave; la petite poste, qui est la cr&egrave;me des honn&ecirc;tes gens; et
+au-dessus, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la chambre du gros boiteux, une femme et sa fille
+qui ne bougent pas plus que des marmottes.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, M<sup>me</sup> de Saint-Ildefonse ne se plaint que du gros
+boiteux: c'est le cauchemar de la maison que ce dr&ocirc;le-l&agrave;! Je vous en
+pr&eacute;viens, si vous le gardez, il fera d&eacute;serter tous les honn&ecirc;tes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Je le renverrai, soyez tranquille... je ne tiens pas &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ferez bien... car on ne tiendrait pas &agrave; votre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne ferait pas mon affaire... Aussi, monsieur, regardez le gros
+boiteux comme d&eacute;j&agrave; parti, car il n'a plus que quatre jours &agrave; rester ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup trop; enfin &ccedil;a vous regarde... &Agrave; la premi&egrave;re algarade,
+ma ni&egrave;ce abandonne cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci est dans votre int&eacute;r&ecirc;t, mon cher. Faites-en votre profit...
+car je n'ai qu'une parole, dit M. Badinot d'un air protecteur.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>Avons-nous besoin de dire que cette femme et cette jeune fille, qui
+vivaient si solitaires, &eacute;taient les deux victimes de la cupidit&eacute; du
+notaire?</p>
+
+<p>Nous conduirons le lecteur dans le triste r&eacute;duit qu'elles habitaient.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Va" id="Va"></a><a href="#tablea">V</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Les victimes d'un abus de confiance</a></h3>
+
+
+<p>Lorsque l'abus de confiance est puni, terme moyen de punition: deux mois
+de prison et vingt-cinq francs d'amende.</p>
+
+<p class="right">Art. 406 et 408 du Code p&eacute;nal</p>
+
+<p>Que le lecteur se figure un cabinet situ&eacute; au quatri&egrave;me &eacute;tage de la
+triste maison du passage de la Brasserie.</p>
+
+<p>Un jour p&acirc;le et sombr&eacute; p&eacute;n&egrave;tre &agrave; peine dans cette pi&egrave;ce &eacute;troite par une
+petite fen&ecirc;tre &agrave; un seul vantail, garnie de trois vitres f&ecirc;l&eacute;es,
+sordides; un papier d&eacute;labr&eacute;, d'une couleur jaun&acirc;tre, couvre les
+murailles; aux angles du plafond l&eacute;zard&eacute; pendent d'&eacute;paisses toiles
+d'araign&eacute;es. Le sol, d&eacute;carrel&eacute; en plusieurs endroits, laisse voir &ccedil;&agrave; et
+l&agrave; les poutres et les lattes qui supportent les carreaux.</p>
+
+<p>Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et
+un lit de sangle &agrave; dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de
+grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le
+mobilier de ce garni.</p>
+
+<p>Sur la chaise est assise M<sup>me</sup> la baronne de Fermont.</p>
+
+<p>Dans le lit repose M<sup>lle</sup> Claire de Fermont (tel &eacute;tait le nom des deux
+victimes de Jacques Ferrand).</p>
+
+<p>Ne poss&eacute;dant qu'un lit, la m&egrave;re et la fille s'y couchaient tour &agrave; tour,
+se partageant ainsi les heures de la nuit.</p>
+
+<p>Trop d'inqui&eacute;tudes, trop d'angoisses torturaient la m&egrave;re pour qu'elle
+c&eacute;d&acirc;t souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques
+instants de repos et d'oubli.</p>
+
+<p>Dans ce moment elle dormait.</p>
+
+<p>Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette
+mis&egrave;re impos&eacute;e par la cupidit&eacute; du notaire &agrave; deux femmes jusqu'alors
+habitu&eacute;es aux modestes douceurs de l'aisance et entour&eacute;es dans leur
+ville natale de la consid&eacute;ration qu'inspire toujours une famille
+honorable et honor&eacute;e.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est &agrave; la fois
+remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beaut&eacute;
+remarquable, sont p&acirc;les et alt&eacute;r&eacute;s; ses cheveux noirs, s&eacute;par&eacute;s sur son
+front et aplatis en bandeaux, se tordent derri&egrave;re sa t&ecirc;te; le chagrin y
+a d&eacute;j&agrave; m&ecirc;l&eacute; quelques m&egrave;ches argent&eacute;es. V&ecirc;tue d'une robe de deuil
+rapi&eacute;c&eacute;e en plusieurs endroits, M<sup>me</sup> de Fermont, le front appuy&eacute; sur sa
+main, s'accoude au mis&eacute;rable chevet de sa fille et la regarde avec une
+affliction inexprimable.</p>
+
+<p>Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage,
+amaigri comme celui de sa m&egrave;re, se dessine sur la couleur grise des gros
+draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois.</p>
+
+<p>Le teint de la jeune fille a perdu de son &eacute;clatante puret&eacute;; ses grands
+yeux ferm&eacute;s projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange
+de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors s&egrave;ches et
+p&acirc;les, ses l&egrave;vres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc &eacute;mail de ses
+dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine
+avait rougi, marbr&eacute; en plusieurs endroits la carnation d&eacute;licate du cou,
+des &eacute;paules et des bras de la jeune fille.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, un l&eacute;ger tressaillement rapprochait ses sourcils
+minces et velout&eacute;s, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; poursuivie par un r&ecirc;ve
+p&eacute;nible. L'aspect de ce visage, d&eacute;j&agrave; empreint d'une expression morbide,
+est p&eacute;nible; on y d&eacute;couvre les sinistres sympt&ocirc;mes d'une maladie qui
+couve et menace.</p>
+
+<p>Depuis longtemps M<sup>me</sup> de Fermont n'avait plus de larmes; elle attachait
+sur sa fille un &oelig;il sec et enflamm&eacute; par l'ardeur d'une fi&egrave;vre lente qui
+la minait sourdement. De jour en jour, M<sup>me</sup> de Fermont se trouvait plus
+faible; ainsi que sa fille, elle ressentait ce malaise, cet accablement,
+pr&eacute;curseurs certains d'un mal grave et latent; mais, craignant
+d'effrayer Claire, et ne voulant pas surtout, si cela peut se dire,
+s'effrayer soi-m&ecirc;me, elle luttait de toutes ses forces contre les
+premi&egrave;res atteintes de la maladie.</p>
+
+<p>Par des motifs d'une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; pareille, Claire, afin de ne pas
+inqui&eacute;ter sa m&egrave;re, t&acirc;chait de dissimuler ses souffrances. Ces deux
+malheureuses cr&eacute;atures, frapp&eacute;es des m&ecirc;mes chagrins, devaient &ecirc;tre
+encore frapp&eacute;es des m&ecirc;mes maux.</p>
+
+<p>Il arrive un moment supr&ecirc;me dans l'infortune o&ugrave; l'avenir se montre sous
+un aspect si effrayant que les caract&egrave;res les plus &eacute;nergiques, n'osant
+l'envisager en face, ferment les yeux et t&acirc;chent de se tromper par de
+folles illusions.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait la position de M<sup>me</sup> et de M<sup>lle</sup> de Fermont.</p>
+
+<p>Exprimer les tortures de cette femme, pendant les longues heures o&ugrave; elle
+contemplait ainsi son enfant endormie, songeant au pass&eacute;, au pr&eacute;sent, &agrave;
+l'avenir, serait peindre ce que les augustes et saintes douleurs d'une
+m&egrave;re ont de plus poignant, de plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, de plus insens&eacute;; souvenirs
+enchanteurs, craintes sinistres, pr&eacute;visions terribles, regrets amers,
+abattement mortel, &eacute;lans de fureur impuissante contre l'auteur de tant
+de maux, supplications vaines, pri&egrave;res violentes, et enfin... enfin...
+doutes effrayants sur la toute-puissante justice de celui qui reste
+inexorable &agrave; ce cri arrach&eacute; des entrailles maternelles... &agrave; ce cri sacr&eacute;
+dont le retentissement doit pourtant arriver jusqu'au ciel: Piti&eacute; pour
+ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle a froid, maintenant! disait la pauvre m&egrave;re en touchant
+l&eacute;g&egrave;rement de sa main glac&eacute;e les bras glac&eacute;s de son enfant, elle a bien
+froid... Il y a une heure elle &eacute;tait br&ucirc;lante... c'est la fi&egrave;vre!...
+Heureusement elle ne sait pas l'avoir... Mon Dieu, qu'elle a froid!...
+Cette couverture est si mince aussi... Je mettrais bien mon vieux ch&acirc;le
+sur le lit... mais si je l'&ocirc;te de la porte o&ugrave; je l'ai suspendu... ces
+hommes ivres viendront encore comme hier regarder au travers des trous
+qui sont &agrave; la serrure ou par les ais disjoints du chambranle...</p>
+
+<p>&laquo;Quelle horrible maison, mon Dieu! Si j'avais su comment elle &eacute;tait
+habit&eacute;e... avant de payer notre quinzaine d'avance... nous ne serions
+pas rest&eacute;es ici... mais je ne savais pas... Quand on est sans papiers,
+on est repouss&eacute; des autres maisons garnies. Pouvais-je deviner que
+j'aurais jamais besoin de passeport?... Quand je suis partie d'Angers
+dans ma voiture... parce que je ne croyais pas convenable que ma fille
+voyage&acirc;t dans une voiture publique... pouvais-je croire que...</p>
+
+<p>Puis, s'interrompant avec un &eacute;lan de col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est pourtant inf&acirc;me, cela... parce que ce notaire a voulu me
+d&eacute;pouiller, me voici r&eacute;duite aux plus affreuses extr&eacute;mit&eacute;s, et contre
+lui je ne puis rien!... Rien!... Si... Dans le cas o&ugrave; j'aurais de
+l'argent je pourrais plaider; plaider... pour entendre tra&icirc;ner dans la
+boue la m&eacute;moire de mon bon et noble fr&egrave;re... pour entendre dire que dans
+sa ruine il a mis fin &agrave; ses jours, apr&egrave;s avoir dissip&eacute; toute ma fortune
+et celle de ma fille... Plaider... pour entendre dire qu'il nous a
+r&eacute;duites &agrave; la derni&egrave;re mis&egrave;re!... Oh! jamais! Jamais!</p>
+
+<p>&laquo;Pourtant... si la m&eacute;moire de mon fr&egrave;re est sacr&eacute;e... la vie... l'avenir
+de ma fille... me sont aussi sacr&eacute;s... mais je n'ai pas de preuves
+contre le notaire, moi, et c'est soulever un scandale inutile...</p>
+
+<p>&laquo;Ce qui est affreux... affreux, reprit-elle apr&egrave;s un moment de silence,
+c'est que quelquefois, aigrie, irrit&eacute;e par ce sort atroce, j'ose accuser
+mon fr&egrave;re... donner raison au notaire contre lui... comme si, en ayant
+deux noms &agrave; maudire, ma peine serait soulag&eacute;e... et puis je m'indigne de
+mes suppositions injustes, odieuses... contre le meilleur, le plus loyal
+des fr&egrave;res. Oh! ce notaire, il ne sait pas toutes les effroyables
+cons&eacute;quences de son vol... Il a cru ne voler que de l'argent, ce sont
+deux &acirc;mes qu'il torture... deux femmes qu'il fait mourir &agrave; petit feu...</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! oui, je n'ose jamais dire &agrave; ma pauvre enfant toutes mes craintes
+pour ne pas la d&eacute;soler... mais je souffre... j'ai la fi&egrave;vre... je ne me
+soutiens qu'&agrave; force d'&eacute;nergie; je sens en moi les germes d'une
+maladie... dangereuse peut-&ecirc;tre... oui, je la sens venir... elle
+s'approche... ma poitrine br&ucirc;le; ma t&ecirc;te se fend... Ces sympt&ocirc;mes sont
+plus graves que je ne veux me l'avouer &agrave; moi-m&ecirc;me... Mon Dieu... si
+j'allais tomber... tout &agrave; fait malade... si j'allais mourir!...</p>
+
+<p>&laquo;Non! Non! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> de Fermont avec exaltation, je ne veux pas... je
+ne veux pas mourir... Laisser Claire... &agrave; seize ans... sans ressources,
+seule, abandonn&eacute;e au milieu de Paris... est-ce que cela est possible?...
+Non! je ne suis pas malade, apr&egrave;s tout... qu'est-ce que j'&eacute;prouve? un
+peu de chaleur &agrave; la poitrine, quelque pesanteur &agrave; la t&ecirc;te; c'est la
+suite du chagrin, des insomnies, du froid, des inqui&eacute;tudes; tout le
+monde &agrave; ma place ressentirait cet abattement... mais cela n'a rien de
+s&eacute;rieux. Allons, allons, pas de faiblesse... mon Dieu! c'est en se
+laissant aller &agrave; des id&eacute;es pareilles, c'est en s'&eacute;coutant ainsi... que
+l'on tombe r&eacute;ellement malade... et j'en ai bien le loisir, vraiment!...
+Ne faut-il pas que je m'occupe de trouver de l'ouvrage pour moi et pour
+Claire, puisque cet homme qui nous donnait des gravures &agrave; colorier...</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, M<sup>me</sup> de Fermont ajouta avec indignation:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela est abominable!... Mettre ce travail au prix de la honte de
+Claire!... Nous retirer impitoyablement ce ch&eacute;tif moyen d'existence,
+parce que je n'ai pas voulu que ma fille all&acirc;t travailler seule le soir
+chez lui!... Peut-&ecirc;tre trouverons-nous de l'ouvrage ailleurs, en couture
+ou en broderie... Mais, quand on ne conna&icirc;t personne, c'est si
+difficile!... Derni&egrave;rement encore, j'ai tent&eacute; en vain... Lorsqu'on est
+si mis&eacute;rablement log&eacute;, on n'inspire aucune confiance, et pourtant la
+petite somme qui nous reste une fois &eacute;puis&eacute;e, que faire?... Que
+devenir?... Il ne nous restera plus rien... mais plus rien... sur la
+terre... mais pas une obole... et j'&eacute;tais riche pourtant!... Ne songeons
+pas &agrave; cela... ces pens&eacute;es me donnent le vertige... me rendent folle...
+Voil&agrave; ma faute, c'est de trop m'appesantir sur ces id&eacute;es, au lieu de
+t&acirc;cher de m'en distraire... C'est cela qui m'aura rendue malade... non,
+non, je ne suis pas malade... je crois m&ecirc;me que j'ai moins de fi&egrave;vre,
+ajouta la malheureuse m&egrave;re en se t&acirc;tant le pouls elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais, h&eacute;las! les pulsations pr&eacute;cipit&eacute;es, saccad&eacute;es, irr&eacute;guli&egrave;res,
+qu'elle sentit battre sous sa peau &agrave; la fois s&egrave;che et froide ne lui
+laiss&egrave;rent pas d'illusion.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de morne et sombre d&eacute;sespoir, elle dit avec amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, mon Dieu! pourquoi nous accabler ainsi? Quel mal avons-nous
+jamais fait? Ma fille n'&eacute;tait-elle pas un mod&egrave;le de candeur et de pi&eacute;t&eacute;?
+son p&egrave;re, l'honneur m&ecirc;me? N'ai-je pas toujours vaillamment rempli mes
+devoirs d'&eacute;pouse et de m&egrave;re? Pourquoi permettre qu'un mis&eacute;rable fasse de
+nous ses victimes?... Cette pauvre enfant surtout!... Quand je pense que
+sans le vol de ce notaire je n'aurais aucune crainte sur le sort de ma
+fille... Nous serions &agrave; cette heure dans notre maison, sans inqui&eacute;tude
+pour l'avenir, seulement tristes et malheureuses de la mort de mon
+pauvre fr&egrave;re; dans deux ou trois ans, j'aurais song&eacute; &agrave; marier Claire, et
+j'aurais trouv&eacute; un homme digne d'elle, si bonne, si charmante, si
+belle!... Qui n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; heureux d'obtenir sa main?... Je voulais
+d'ailleurs, me r&eacute;servant une petite pension pour vivre aupr&egrave;s d'elle,
+lui abandonner en mariage tout ce que je poss&eacute;dais, cent mille &eacute;cus au
+moins... car j'aurais pu encore faire quelques &eacute;conomies; et quand une
+jeune personne aussi jolie, aussi bien &eacute;lev&eacute;e que mon enfant ch&eacute;rie,
+apporte en dot plus de cent mille &eacute;cus...</p>
+
+<p>Puis, revenant par un douloureux contraste &agrave; la triste r&eacute;alit&eacute; de sa
+position, M<sup>me</sup> de Fermont s'&eacute;cria dans une sorte de d&eacute;lire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est pourtant impossible que, parce que le notaire le veut, je
+voie patiemment ma fille r&eacute;duite &agrave; la plus affreuse mis&egrave;re... elle qui
+avait droit &agrave; tant de f&eacute;licit&eacute;...</p>
+
+<p>&laquo;Si les lois laissent ce crime impuni, je ne le laisserai pas; car,
+enfin, si le sort me pousse &agrave; bout, si je ne trouve pas moyen de sortir
+de l'atroce position o&ugrave; ce mis&eacute;rable m'a jet&eacute;e avec mon enfant, je ne
+sais pas ce que je ferai... je serai capable de le tuer, moi, cet homme.
+Apr&egrave;s, on fera de moi ce qu'on voudra... j'aurai pour moi toutes les
+m&egrave;res...</p>
+
+<p>&laquo;Oui... mais ma fille?... Ma fille? La laisser seule, abandonn&eacute;e, voil&agrave;
+ma terreur, voil&agrave; pourquoi je ne veux pas mourir... voil&agrave; pourquoi je ne
+puis pas tuer cet homme. Que deviendrait-elle? elle a seize ans... elle
+est jeune et sainte comme un ange... mais elle est si belle!... Mais
+l'abandon, mais la mis&egrave;re, mais la faim... quel effrayant vertige tous
+ces malheurs r&eacute;unis ne peuvent-ils pas causer &agrave; une enfant de cet &acirc;ge...
+et alors... et alors dans quel ab&icirc;me ne peut-elle pas tomber?</p>
+
+<p>&laquo;Oh! c'est affreux... &agrave; mesure que je creuse ce mot, mis&egrave;re, j'y trouve
+d'&eacute;pouvantables choses. La mis&egrave;re... la mis&egrave;re est atroce pour tous,
+mais peut-&ecirc;tre plus atroce encore pour ceux qui ont toute leur vie v&eacute;cu
+dans l'aisance. Ce que je ne me pardonne pas, c'est, en pr&eacute;sence de tant
+de maux mena&ccedil;ants, de ne pouvoir vaincre un malheureux sentiment de
+fiert&eacute;. Il me faudrait voir ma fille manquer absolument de pain pour me
+r&eacute;signer &agrave; mendier... Comme je suis l&acirc;che, pourtant!</p>
+
+<p>Et elle ajouta avec une sombre amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Ce notaire m'a r&eacute;duite &agrave; l'aum&ocirc;ne, il faut pourtant que je me rompe
+aux n&eacute;cessit&eacute;s de ma position; il ne s'agit plus de scrupules, de
+d&eacute;licatesse, cela &eacute;tait bon autrefois; maintenant il faut que je tende
+la main pour ma fille et pour moi; oui, si je ne trouve pas de
+travail... il faudra bien me r&eacute;soudre &agrave; implorer la charit&eacute; des autres,
+puisque le notaire l'aura voulu.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a sans doute l&agrave;-dedans une adresse, un art que l'exp&eacute;rience vous
+donne; j'apprendrai; c'est un m&eacute;tier comme un autre, ajouta-t-elle avec
+une sorte d'exaltation d&eacute;lirante. Il me semble pourtant que j'ai tout ce
+qu'il faut pour int&eacute;resser... des malheurs horribles, imm&eacute;rit&eacute;s, et une
+fille de seize ans... un ange... oui, mais il faut savoir, il faut oser
+faire valoir ces avantages; j'y parviendrai. Apr&egrave;s tout, de quoi me
+plaindrais-je? s'&eacute;cria-t-elle avec un &eacute;clat de rire sinistre. La fortune
+est pr&eacute;caire, p&eacute;rissable... Le notaire m'aura au moins appris un &eacute;tat.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Fermont resta un moment absorb&eacute;e dans ses pens&eacute;es; puis elle
+reprit avec plus de calme:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai souvent pens&eacute; &agrave; demander un emploi; ce que j'envie, c'est le sort
+de la domestique de cette femme qui loge au premier; si j'avais cette
+place, peut-&ecirc;tre, avec mes gages, pourrais-je suffire aux besoins de
+Claire... peut-&ecirc;tre, par la protection de cette femme, pourrais-je
+trouver quelque ouvrage pour ma fille... qui resterait ici... Comme cela
+je ne la quitterais pas. Quel bonheur... si cela pouvait s'arranger
+ainsi!... Oh! non, non, ce serait trop beau... ce serait un r&ecirc;ve!... Et
+puis, pour prendre sa place, il faudrait faire renvoyer cette
+servante... et peut-&ecirc;tre son sort serait-il alors aussi malheureux que
+le n&ocirc;tre. Eh bien! tant pis, tant pis... a-t-on mis du scrupule &agrave; me
+d&eacute;pouiller, moi? Ma fille avant tout. Voyons, comment m'introduire chez
+cette femme du premier? Par quel moyen &eacute;vincer sa domestique? Car une
+telle place serait pour nous une position inesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>Deux ou trois coups violents frapp&eacute;s &agrave; la porte firent tressaillir M<sup>me</sup>
+de Fermont et &eacute;veill&egrave;rent sa fille en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! maman, qu'y a-t-il? s'&eacute;cria Claire en se levant brusquement
+sur son s&eacute;ant; puis, par un mouvement machinal, elle jeta ses bras
+autour du cou de sa m&egrave;re, qui, aussi effray&eacute;e, se serra contre sa fille
+en regardant la porte avec terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, qu'est-ce donc? r&eacute;p&eacute;ta Claire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mon enfant... Rassure-toi... ce n'est rien... on a
+seulement frapp&eacute;... c'est peut-&ecirc;tre la r&eacute;ponse qu'on nous apporte de la
+poste restante...</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant la porte vermoulue s'&eacute;branla de nouveau sous le choc de
+plusieurs vigoureux coups de poing.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;? dit M<sup>me</sup> de Fermont d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>Une voix ignoble, rauque, enrou&eacute;e, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! vous &ecirc;tes donc sourdes, les voisines? Oh&eacute;!... les voisines!
+Oh&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? Monsieur, je ne vous connais pas, dit M<sup>me</sup> de Fermont
+en t&acirc;chant de dissimuler l'alt&eacute;ration de sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Robin... votre voisin... donnez-moi du feu pour allumer ma
+pipe... allons, houp! et plus vite que &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! c'est cet homme boiteux qui est toujours ivre, dit tout bas
+la m&egrave;re &agrave; sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;!... allez-vous me donner du feu, ou j'enfonce tout... nom d'un
+tonnerre!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... je n'ai pas de feu...</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez avoir des allumettes chimiques... tout le monde en a...
+ouvrez-vous... voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... retirez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas ouvrir, une fois... deux fois?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de vous retirer ou j'appelle...</p>
+
+<p>&mdash;Une fois... deux fois... trois fois... non... vous ne voulez pas?
+Alors je d&eacute;molis tout!... Hue! donc.</p>
+
+<p>Et le mis&eacute;rable donna un si furieux coup dans la porte qu'elle c&eacute;da, la
+m&eacute;chante serrure qui la fermait ayant &eacute;t&eacute; bris&eacute;e.</p>
+
+<p>Les deux femmes pouss&egrave;rent un grand cri d'effroi.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Fermont, malgr&eacute; sa faiblesse, se pr&eacute;cipita au-devant du bandit au
+moment o&ugrave; il mettait un pied dans le cabinet et lui barra le passage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, cela est indigne! Vous n'entrerez pas! s'&eacute;cria la
+malheureuse m&egrave;re en retenant de toutes ses forces la porte entreb&acirc;ill&eacute;e.
+Je vais crier au secours...</p>
+
+<p>Et elle frissonnait &agrave; l'aspect de cet homme &agrave; figure hideuse et avin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi, de quoi? reprit-il, est-ce que l'on ne s'oblige pas entre
+voisins? Il fallait m'ouvrir, j'aurais rien enfonc&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, avec l'obstination stupide de l'ivresse, il ajouta, en chancelant
+sur ses jambes in&eacute;gales:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux entrer, j'entrerai... et je ne sortirai pas que je n'aie
+allum&eacute; ma pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai ni feu ni allumettes. Au nom du ciel, monsieur, retirez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas vrai, vous dites &ccedil;a pour que je ne voie pas la petite qui
+est couch&eacute;e. Hier vous avez bouch&eacute; les trous de la porte. Elle est
+gentille, je veux la voir... Prenez garde &agrave; vous... je vous casse la
+figure, si vous ne me laissez pas entrer... je vous dis que je verrai la
+petite dans son lit et que j'allumerai ma pipe... Ou bien je d&eacute;molis
+tout! Et vous avec!...</p>
+
+<p>&mdash;Au secours, mon Dieu!... Au secours!... cria M<sup>me</sup> de Fermont, qui
+sentit la porte c&eacute;der sous un violent coup d'&eacute;paule du gros boiteux.</p>
+
+<p>Intimid&eacute; par ces cris, l'homme fit un pas en arri&egrave;re et montra le poing
+&agrave; M<sup>me</sup> de Fermont en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me payeras &ccedil;a, va... Je reviendrai cette nuit, je t'empoignerai la
+langue et tu ne pourras pas crier...</p>
+
+<p>Et le gros boiteux, comme on l'appelait &agrave; l'&icirc;le du Ravageur, descendit
+en prof&eacute;rant d'horribles menaces.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Fermont, craignant qu'il ne rev&icirc;nt sur ses pas et voyant la
+serrure bris&eacute;e, tra&icirc;na la table contre la porte afin de la barricader.</p>
+
+<p>Claire avait &eacute;t&eacute; si &eacute;mue, si boulevers&eacute;e de cette horrible sc&egrave;ne,
+qu'elle &eacute;tait retomb&eacute;e sur son grabat presque sans mouvement, en proie &agrave;
+une crise nerveuse.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Fermont, oubliant sa propre frayeur, courut &agrave; sa fille, la serra
+dans ses bras, lui fit boire un peu d'eau et, &agrave; force de soins, de
+caresses, parvint &agrave; la ranimer.</p>
+
+<p>Elle la vit bient&ocirc;t reprendre peu &agrave; peu ses sens et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi... rassure-toi, ma pauvre enfant... ce m&eacute;chant homme s'en
+est all&eacute;.</p>
+
+<p>Puis la malheureuse m&egrave;re s'&eacute;cria avec un accent d'indignation et de
+douleur indicible:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant ce notaire qui est la cause premi&egrave;re de toutes nos
+tortures!...</p>
+
+<p>Claire regardait autour d'elle avec autant d'&eacute;tonnement que de crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, mon enfant, reprit M<sup>me</sup> de Fermont en embrassant
+tendrement sa fille, ce mis&eacute;rable est parti.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, maman, s'il allait remonter? Tu vois bien, tu as cri&eacute; au
+secours, et personne n'est venu... Oh! je t'en supplie, quittons cette
+maison... j'y mourrai de peur.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu trembles!... Tu as la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit la jeune fille pour rassurer sa m&egrave;re, ce n'est rien,
+c'est la frayeur, cela se passe... Et toi, comment vas-tu? Donne tes
+mains... Mon Dieu, comme elles sont br&ucirc;lantes! Vois-tu, c'est toi qui
+souffres, tu veux me le cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crois pas cela, je me trouvais mieux que jamais! C'est l'&eacute;motion
+que cet homme m'a caus&eacute;e qui me rend ainsi; je dormais sur la chaise
+tr&egrave;s-profond&eacute;ment, je ne me suis &eacute;veill&eacute;e qu'en m&ecirc;me temps que toi...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, maman, tes pauvres yeux sont bien rouges... bien enflamm&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu con&ccedil;ois, mon enfant, sur une chaise, le sommeil repose moins...
+vois-tu!</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, tu ne souffres pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je t'assure... Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus; seulement je tremble encore de peur. Je t'en supplie,
+maman, quittons cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; irons-nous? Tu sais avec combien de peine nous avons trouv&eacute; ce
+malheureux cabinet... car nous sommes malheureusement sans papiers, et
+puis nous avons pay&eacute; quinze jours d'avance, on ne nous rendrait pas
+notre argent... et il nous reste si peu, si peu... que nous devons
+m&eacute;nager le plus possible.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre M. de Saint-Remy te r&eacute;pondra-t-il un jour ou l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'esp&egrave;re plus... Il y a si longtemps que je lui ai &eacute;crit!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'aura pas re&ccedil;u ta lettre... Pourquoi ne lui &eacute;crirais-tu pas de
+nouveau? D'ici &agrave; Angers ce n'est pas si loin, nous aurions bien vite sa
+r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant, tu sais combien cela m'a co&ucirc;t&eacute; d&eacute;j&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Que risques-tu? Il est si bon malgr&eacute; sa brusquerie! N'&eacute;tait-il pas un
+des plus vieux amis de mon p&egrave;re?... Et puis enfin il est notre parent...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est pauvre lui-m&ecirc;me; sa fortune est bien modeste... Peut-&ecirc;tre
+ne nous r&eacute;pond-il pas pour s'&eacute;viter le chagrin de nous refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il n'avait pas re&ccedil;u ta lettre, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il l'a re&ccedil;ue, mon enfant... De deux choses l'une: ou il est
+lui-m&ecirc;me dans une position trop g&ecirc;n&eacute;e pour venir &agrave; notre secours... ou
+il ne ressent aucun int&eacute;r&ecirc;t pour nous: alors &agrave; quoi bon nous exposer &agrave;
+un refus ou &agrave; une humiliation?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, courage, maman, il nous reste encore un espoir... Peut-&ecirc;tre ce
+matin nous rapportera-t-on une bonne r&eacute;ponse...</p>
+
+<p>&mdash;De M. d'Orbigny?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute... Cette lettre dont vous aviez fait autrefois le brouillon
+&eacute;tait si simple, si touchante... exposait si naturellement notre
+malheur, qu'il aura piti&eacute; de nous... Vraiment, je ne sais qui me dit que
+vous avez tort de d&eacute;sesp&eacute;rer de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il a si peu de raisons de s'int&eacute;resser &agrave; nous! Il avait, il est vrai,
+autrefois connu ton p&egrave;re, et j'avais souvent entendu mon pauvre fr&egrave;re
+parler de M. d'Orbigny comme d'un homme avec lequel il avait eu de
+tr&egrave;s-bonnes relations avant que celui-ci ne quitt&acirc;t Paris pour se
+retirer en Normandie avec sa jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement cela qui me fait esp&eacute;rer; il a une jeune femme, elle
+sera compatissante... Et puis, &agrave; la campagne, on peut faire tant de
+bien! Il vous prendrait, je suppose, pour femme de charge, moi je
+travaillerais &agrave; la lingerie... Puisque M. d'Orbigny est tr&egrave;s-riche, dans
+une grande maison il y a toujours de l'emploi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais nous avons si peu de droits &agrave; son int&eacute;r&ecirc;t!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes si malheureuses!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un titre aux yeux des gens tr&egrave;s-charitables, il est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Esp&eacute;rons que M. d'Orbigny et sa femme le sont...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dans le cas o&ugrave; il ne faudrait rien attendre de lui, je
+surmonterais encore ma fausse honte, et j'&eacute;crirais &agrave; M<sup>me</sup> la duchesse de
+Lucenay.</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame dont M. de Saint-Remy nous parlait si souvent, dont il
+vantait sans cesse le bon c&oelig;ur et la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la fille du prince de Noirmont. Il l'a connue toute petite, et il
+la traitait presque comme son enfant... car il &eacute;tait intimement li&eacute; avec
+le prince. M<sup>me</sup> de Lucenay doit avoir de nombreuses connaissances, elle
+pourrait peut-&ecirc;tre trouver &agrave; nous placer.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, maman; mais je comprends ta r&eacute;serve, tu ne la connais pas
+du tout, tandis qu'au moins mon p&egrave;re et mon pauvre oncle connaissaient
+un peu M. d'Orbigny.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dans le cas o&ugrave; M<sup>me</sup> de Lucenay ne pourrait rien faire pour nous,
+j'aurais recours &agrave; une derni&egrave;re ressource.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, maman?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une bien faible... une bien folle esp&eacute;rance, peut-&ecirc;tre; mais
+pourquoi ne pas la tenter?... Le fils de M. de Saint-Remy est...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Remy a un fils? s'&eacute;cria Claire en interrompant sa m&egrave;re
+avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, il a un fils...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en parlait jamais... il ne venait jamais &agrave; Angers...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, et pour des raisons que tu ne peux conna&icirc;tre, M. de
+Saint-Remy, ayant quitt&eacute; Paris il y a quinze ans, n'a pas revu son fils
+depuis cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze ans sans voir son p&egrave;re... cela est-il possible, mon Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, tu le vois... Je te dirai que le fils de M. de Saint-Remy
+&eacute;tant fort r&eacute;pandu dans le monde, et fort riche...</p>
+
+<p>&mdash;Fort riche?... Et son p&egrave;re est pauvre?</p>
+
+<p>&mdash;Toute la fortune de M. de Saint-Remy fils vient de sa m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'importe... comment laisse-t-il son p&egrave;re...?</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re n'aurait rien accept&eacute; de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore une question &agrave; laquelle je ne puis r&eacute;pondre, ma ch&egrave;re
+enfant. Mais j'ai entendu dire par mon pauvre fr&egrave;re qu'on vantait
+beaucoup la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de ce jeune homme... Jeune et g&eacute;n&eacute;reux, il doit
+&ecirc;tre bon... Aussi, apprenant par moi que mon mari &eacute;tait l'ami intime de
+son p&egrave;re, peut-&ecirc;tre voudra-t-il bien s'int&eacute;resser &agrave; nous pour t&acirc;cher de
+nous trouver de l'ouvrage ou de l'emploi... il a des relations si
+brillantes, si nombreuses, que cela lui sera facile...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis l'on saurait par lui peut-&ecirc;tre si M. de Saint-Remy, son p&egrave;re,
+n'aurait pas quitt&eacute; Angers avant que vous ne lui ayez &eacute;crit; cela
+expliquerait alors son silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que M. de Saint-Remy, mon enfant, n'a conserv&eacute; aucune
+relation. Enfin, c'est toujours &agrave; tenter...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins que M. d'Orbigny ne vous r&eacute;ponde d'une mani&egrave;re favorable...
+et, je vous le r&eacute;p&egrave;te, je ne sais pourquoi, malgr&eacute; moi, j'ai de
+l'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voil&agrave; plusieurs jours que je lui ai &eacute;crit, mon enfant, lui
+exposant les causes de notre malheur, et rien... rien encore... Une
+lettre mise &agrave; la poste avant quatre heures du soir arrive le lendemain
+matin &agrave; la terre des Aubiers... Depuis cinq jours, nous pourrions avoir
+re&ccedil;u sa r&eacute;ponse...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre cherche-t-il, avant de t'&eacute;crire, de quelle mani&egrave;re il pourra
+nous &ecirc;tre utile avant de nous r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu t'entende, mon enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Cela me para&icirc;t tout simple, maman... S'il ne pouvait rien pour nous,
+il t'en aurait instruite tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins qu'il ne veuille rien faire...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman... est-ce possible? D&eacute;daigner de nous r&eacute;pondre et nous
+laisser esp&eacute;rer quatre jours, huit jours, peut-&ecirc;tre... car lorsqu'on est
+malheureux on esp&egrave;re toujours...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! mon enfant, il y a quelquefois tant d'indiff&eacute;rence pour les
+maux que l'on ne conna&icirc;t pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre lettre...</p>
+
+<p>&mdash;Ma lettre ne peut lui donner une id&eacute;e de nos inqui&eacute;tudes, de nos
+souffrances de chaque minute; ma lettre lui peindra-t-elle notre vie si
+malheureuse, nos humiliations de toutes sortes, notre existence dans
+cette affreuse maison, la frayeur que nous avons eue tout &agrave; l'heure
+encore?... Ma lettre lui peindra-t-elle enfin l'horrible avenir qui nous
+attend, si...? Mais, tiens... mon enfant, ne parlons pas de cela... Mon
+Dieu... tu trembles... tu as froid...</p>
+
+<p>&mdash;Non, maman... ne fais pas attention; mais, dis-moi, supposons que tout
+nous manque, que le peu d'argent qui nous reste l&agrave;, dans cette malle,
+soit d&eacute;pens&eacute;... il serait donc possible que dans une ville riche comme
+Paris... nous mourussions toutes les deux de faim et de mis&egrave;re... faute
+d'ouvrage, et parce qu'un m&eacute;chant homme t'a pris tout ce que tu
+avais?...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, malheureuse enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, maman, cela est donc possible?...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Dieu, qui sait tout, qui peut tout, comment nous abandonne-t-il
+ainsi, lui que nous n'avons jamais offens&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en supplie, mon enfant, n'aie pas de ces id&eacute;es d&eacute;solantes...
+j'aime mieux encore te voir esp&eacute;rer, sans grande raison peut-&ecirc;tre...
+Allons, rassure-moi au contraire par tes ch&egrave;res illusions; je ne suis
+que trop sujette au d&eacute;couragement... tu sais bien...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! esp&eacute;rons... cela vaut mieux. Le neveu du portier va sans
+doute revenir aujourd'hui de la poste restante avec une lettre... Encore
+une course &agrave; payer sur votre petit tr&eacute;sor... et par ma faute... Si je
+n'avais pas &eacute;t&eacute; si faible hier et aujourd'hui, nous serions all&eacute;es &agrave; la
+poste nous-m&ecirc;mes, comme avant-hier... mais vous n'avez pas voulu me
+laisser seule ici en y allant vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Le pouvais-je... mon enfant?... Juge donc... tout &agrave; l'heure... ce
+mis&eacute;rable qui a enfonc&eacute; cette porte, si tu t'&eacute;tais trouv&eacute;e seule ici,
+pourtant!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, tais-toi... rien qu'&agrave; y songer, cela &eacute;pouvante...</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, on frappa assez brusquement &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel!... c'est lui! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> de Fermont encore sous sa premi&egrave;re
+impression de terreur. Et elle poussa de toutes ses forces la table
+contre la porte.</p>
+
+<p>Ses craintes cess&egrave;rent lorsqu'elle entendit la voix du p&egrave;re Micou.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, mon neveu Andr&eacute; arrive de la poste restante... C'est une
+lettre avec un X et un Z pour adresse... &ccedil;a vient de loin... Il y a huit
+sous de port et la commission... c'est vingt sous...</p>
+
+<p>&mdash;Maman... une lettre de province, nous sommes sauv&eacute;s... c'est de M. de
+Saint-Remy ou de M. d'Orbigny! Pauvre m&egrave;re, tu ne souffriras plus, tu ne
+t'inqui&eacute;teras plus de moi, tu seras heureuse... Dieu est juste... Dieu
+est bon!... s'&eacute;cria la jeune fille; et un rayon d'espoir &eacute;claira sa
+douce et charmante figure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, merci... donnez... donnez vite! dit M<sup>me</sup> de Fermont en
+d&eacute;rangeant la table &agrave; la h&acirc;te et en entreb&acirc;illant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vingt sous, madame, dit le receleur en montrant la lettre si
+impatiemment d&eacute;sir&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous payer, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, par exemple... il n'y a pas de presse... Je monte aux
+combles; dans dix minutes je redescends, je prendrai l'argent en
+passant.</p>
+
+<p>Le revendeur remit la lettre &agrave; M<sup>me</sup> de Fermont et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre est de Normandie... Sur le timbre il y a Les Aubiers...
+c'est de M. d'Orbigny! s'&eacute;cria M<sup>me</sup> de Fermont en examinant l'adresse: <i>&Agrave;
+Madame</i> <i>X. Z., poste restante, &agrave; Paris</i><a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maman, avais-je raison?... Mon Dieu, comme le c&oelig;ur me bat!</p>
+
+<p>&mdash;Notre bon ou mauvais sort est l&agrave; pourtant..., dit M<sup>me</sup> de Fermont d'une
+voix alt&eacute;r&eacute;e, en montrant la lettre.</p>
+
+<p>Deux fois sa main tremblante s'approcha du cachet pour le rompre.</p>
+
+<p>Elle n'en eut pas le courage.</p>
+
+<p>Peut-on esp&eacute;rer de peindre la terrible angoisse &agrave; laquelle sont en proie
+ceux qui, comme M<sup>me</sup> de Fermont, attendent d'une lettre l'espoir ou le
+d&eacute;sespoir?</p>
+
+<p>La br&ucirc;lante et fi&eacute;vreuse &eacute;motion du joueur dont les derni&egrave;res pi&egrave;ces
+sont aventur&eacute;es sur une carte et qui, haletant, l'&oelig;il enflamm&eacute;, attend
+d'un coup d&eacute;cisif sa ruine ou son salut; cette &eacute;motion si violente
+donnerait pourtant &agrave; peine une id&eacute;e de la terrible angoisse dont nous
+parlons.</p>
+
+<p>En une seconde l'&acirc;me s'&eacute;l&egrave;ve jusqu'&agrave; la plus radieuse esp&eacute;rance, ou
+retombe dans un d&eacute;couragement mortel. Selon qu'il croit &ecirc;tre secouru ou
+repouss&eacute;, le malheureux passe tour &agrave; tour par les &eacute;motions les plus
+violemment contraires: ineffables &eacute;lans de bonheur et de reconnaissance
+envers le c&oelig;ur g&eacute;n&eacute;reux qui s'est apitoy&eacute; sur un sort mis&eacute;rable; amers
+et douloureux ressentiments contre l'&eacute;go&iuml;ste indiff&eacute;rence!</p>
+
+<p>Lorsqu'il s'agit d'infortunes m&eacute;ritantes, ceux qui donnent souvent
+donneraient peut-&ecirc;tre toujours... et ceux qui refusent toujours
+donneraient peut-&ecirc;tre souvent, s'ils savaient ou s'ils voyaient ce que
+l'espoir d'un appui bienveillant ou ce que la crainte d'un refus
+d&eacute;daigneux... ce que leur volont&eacute; enfin... peut soulever d'ineffable ou
+d'affreux dans le c&oelig;ur de ceux qui les implorent.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle faiblesse! dit M<sup>me</sup> de Fermont avec un triste sourire en
+s'asseyant sur le lit de sa fille. Encore une fois, ma pauvre Claire,
+notre sort est l&agrave;... (Elle montrait la lettre.) Je br&ucirc;le de le conna&icirc;tre
+et je n'ose... Si c'est un refus, h&eacute;las! il sera toujours assez t&ocirc;t...</p>
+
+<p>&mdash;Et si c'est une promesse de secours, dis, maman... Si cette pauvre
+petite lettre contient de bonnes et consolantes paroles qui nous
+rassureront sur l'avenir en nous promettant un modeste emploi dans la
+maison de M. d'Orbigny, chaque minute de perdue n'est-elle pas un moment
+de bonheur perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant; mais si au contraire...</p>
+
+<p>&mdash;Non, maman, vous vous trompez, j'en suis s&ucirc;re. Quand je vous disais
+que M. d'Orbigny n'avait autant tard&eacute; &agrave; vous r&eacute;pondre que pour pouvoir
+vous donner quelque certitude favorable... Permettez-moi de voir la
+lettre, maman; je suis s&ucirc;re de deviner, seulement &agrave; l'&eacute;criture, si la
+nouvelle est bonne ou mauvaise... Tenez, j'en suis s&ucirc;re maintenant, dit
+Claire en prenant la lettre; rien qu'&agrave; voir cette bonne &eacute;criture simple,
+droite et ferme, on devine une main loyale et g&eacute;n&eacute;reuse, habitu&eacute;e &agrave;
+s'offrir &agrave; ceux qui souffrent...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en supplie, Claire, pas de folles esp&eacute;rances, sinon j'oserais
+encore moins ouvrir cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, bonne petite maman, sans l'ouvrir, moi, je puis te dire &agrave;
+peu pr&egrave;s ce qu'elle contient; &eacute;coute-moi: &laquo;Madame, votre sort et celui
+de votre fille sont si dignes d'int&eacute;r&ecirc;t que je vous prie de vouloir bien
+vous rendre aupr&egrave;s de moi dans le cas o&ugrave; vous voudriez vous charger de
+la surveillance de ma maison...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, mon enfant, je t'en supplie encore... pas d'espoir
+insens&eacute;... Le r&eacute;veil serait affreux... Voyons, du courage, dit M<sup>me</sup> de
+Fermont en prenant la lettre des mains de sa fille et s'appr&ecirc;tant &agrave;
+briser le cachet.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage? Pour vous, &agrave; la bonne heure! dit Claire, souriant et
+entra&icirc;n&eacute;e par un de ces acc&egrave;s de confiance si naturels &agrave; son &acirc;ge; moi,
+je n'en ai pas besoin; je suis s&ucirc;re de ce que j'avance. Tenez,
+voulez-vous que j'ouvre la lettre? Que je la lise? Donnez, peureuse...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'aime mieux cela, tiens... Mais non, non, il vaut mieux que ce
+soit moi!</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> de Fermont rompit le cachet avec un terrible serrement de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Sa fille, aussi profond&eacute;ment &eacute;mue, malgr&eacute; son apparente confiance,
+respirait &agrave; peine.</p>
+
+<p>&mdash;Lis tout haut, maman, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre n'est pas longue; elle est de la comtesse d'Orbigny, dit M<sup>me</sup>
+de Fermont en regardant la signature.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, c'est bon signe... Vois-tu, maman, cette excellente jeune
+dame aura voulu te r&eacute;pondre elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons voir.</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> de Fermont lut ce qui suit d'une voix tremblante:</p>
+
+<p>&laquo;Madame,</p>
+
+<p>&laquo;M. le comte d'Orbigny, fort souffrant depuis quelque temps, n'a pu vous
+r&eacute;pondre pendant mon absence...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, maman, il n'y a pas de sa faute.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, &eacute;coute!</p>
+
+<p>&laquo;Arriv&eacute;e ce matin de Paris, je m'empresse de vous &eacute;crire, madame, apr&egrave;s
+avoir conf&eacute;r&eacute; de votre lettre avec M. d'Orbigny. Il se rappelle fort
+confus&eacute;ment les relations que vous dites avoir exist&eacute; entre lui et
+monsieur votre fr&egrave;re. Quant au nom de monsieur votre mari, madame, il
+n'est pas inconnu &agrave; M. d'Orbigny, mais il ne peut se rappeler en quelle
+circonstance il l'a entendu prononcer. La pr&eacute;tendue spoliation dont vous
+accusez si l&eacute;g&egrave;rement M. Jacques Ferrand, que nous avons le bonheur
+d'avoir pour notaire, est, aux yeux de M. d'Orbigny, une cruelle
+calomnie dont vous n'avez sans doute pas calcul&eacute; la port&eacute;e. Ainsi que
+moi, madame, mon mari conna&icirc;t et admire l'&eacute;clatante probit&eacute; de l'homme
+respectable et pieux que vous attaquez si aveugl&eacute;ment. C'est vous dire,
+madame, que M. d'Orbigny, prenant sans doute part &agrave; la f&acirc;cheuse position
+dans laquelle vous vous trouvez, et dont il ne lui appartient pas de
+rechercher la v&eacute;ritable cause, se voit dans l'impossibilit&eacute; de vous
+secourir.</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez recevoir, madame, avec l'expression de tous les regrets de M.
+d'Orbigny, l'assurance de mes sentiments les plus distingu&eacute;s.</p>
+
+<p class="right">&laquo;Comtesse d'ORBIGNY&raquo;</p>
+
+<p>La m&egrave;re et la fille se regard&egrave;rent avec une stupeur douloureuse,
+incapables de prononcer une parole.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Micou frappa &agrave; la porte et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, est-ce que je peux entrer, pour le port et pour la commission?
+C'est vingt sous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste; une si bonne nouvelle vaut bien ce que nous
+d&eacute;penserons en deux jours pour notre existence, dit M<sup>me</sup> de Fermont avec
+un sourire amer; et, laissant la lettre sur le lit de sa fille, elle
+alla vers une vieille malle sans serrure, se baissa et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes vol&eacute;es! s'&eacute;cria la malheureuse femme avec &eacute;pouvante; rien,
+plus rien, ajouta-t-elle d'une voix morne.</p>
+
+<p>Et, an&eacute;antie, elle s'appuya sur la malle.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu, maman?... Le sac d'argent...</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> de Fermont, se relevant vivement, sortit de la chambre et,
+s'adressant au revendeur, qui se trouvait ainsi avec elle sur le palier:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle, l'&oelig;il &eacute;tincelant, les joues color&eacute;es par
+l'indignation et par l'&eacute;pouvante, j'avais un sac d'argent dans cette
+malle... On me l'a vol&eacute; avant-hier sans doute, car je suis sortie
+pendant une heure avec ma fille... Il faut que cet argent se retrouve,
+entendez-vous? Vous en &ecirc;tes responsable.</p>
+
+<p>&mdash;On vous a vol&eacute;e! &Ccedil;a n'est pas vrai; ma maison est honn&ecirc;te, dit
+insolemment et brutalement le receleur; vous dites cela pour ne pas me
+payer mon port de lettre et ma commission.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, monsieur, que cet argent &eacute;tant tout ce que je poss&eacute;dais
+au monde, on me l'a vol&eacute;; il faut qu'il se retrouve, ou je porte ma
+plainte. Oh! je ne m&eacute;nagerai rien, je ne respecterai rien... voyez-vous,
+je vous en avertis.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a serait joli, vous qui n'avez seulement pas de papiers... allez-y
+donc, porter votre plainte! Allez-y donc tout de suite... je vous en
+d&eacute;fie, moi!</p>
+
+<p>La malheureuse femme &eacute;tait atterr&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait sortir et laisser sa fille seule, alit&eacute;e, depuis la
+frayeur que le gros boiteux lui avait faite le matin, et surtout apr&egrave;s
+les menaces que lui adressait le revendeur.</p>
+
+<p>Celui-ci reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une frime; vous n'avez pas plus de sac d'argent que de sac d'or;
+vous voulez ne pas me payer mon port de lettre, n'est-ce pas? Bon! &ccedil;a
+m'est &eacute;gal... quand vous passerez devant ma porte, je vous arracherai
+votre vieux ch&acirc;le noir des &eacute;paules... il est bien pan&eacute;, mais il vaut
+toujours au moins vingt sous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, s'&eacute;cria M<sup>me</sup> de Fermont en fondant en larmes, de gr&acirc;ce,
+ayez piti&eacute; de nous... cette faible somme &eacute;tait tout ce que nous
+poss&eacute;dions, ma fille et moi; cela vol&eacute;, mon Dieu, il ne nous reste plus
+rien, entendez-vous?... Rien qu'&agrave; mourir de faim!...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que j'y fasse... moi? S'il est vrai qu'on vous a
+vol&eacute;e... et de l'argent encore (ce qui me para&icirc;t louche), il y a
+longtemps qu'il est frit, l'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Le gaillard qui a fait le coup n'aura pas &eacute;t&eacute; assez bon enfant pour
+marquer les pi&egrave;ces et les garder ici pour se faire pincer, si c'est
+quelqu'un de la maison, et je ne le crois pas; car, ainsi que je le
+disais encore ce matin &agrave; l'oncle de la dame du premier, ici c'est un
+vrai hameau; si l'on vous a vol&eacute;e... c'est un malheur. Vous d&eacute;poseriez
+cent mille plaintes que vous n'en retireriez pas un centime... vous n'en
+serez pas plus avanc&eacute;e... je vous le dis... croyez-moi... Eh bien!
+s'&eacute;cria le receleur en s'interrompant et en voyant M<sup>me</sup> de Fermont
+chanceler, qu'est-ce que vous avez?... Vous p&acirc;lissez?... Prenez donc
+garde... Mademoiselle, votre m&egrave;re se trouve mal!... ajouta le revendeur
+en s'avan&ccedil;ant assez &agrave; temps pour retenir la malheureuse m&egrave;re, qui,
+frapp&eacute;e par ce dernier coup, se sentait d&eacute;faillir; l'&eacute;nergie factice qui
+la soutenait depuis si longtemps c&eacute;dait &agrave; cette nouvelle atteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re... mon Dieu, qu'avez-vous? s'&eacute;cria Claire toujours couch&eacute;e.</p>
+
+<p>Le receleur, encore vigoureux malgr&eacute; ses cinquante ans, saisi d'un
+mouvement de piti&eacute; passag&egrave;re, prit M<sup>me</sup> de Fermont entre ses bras, poussa
+du genou la porte pour entrer dans le cabinet, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, pardon d'entrer pendant que vous &ecirc;tes couch&eacute;e, mais faut
+pourtant que je vous ram&egrave;ne votre m&egrave;re... elle est &eacute;vanouie... &ccedil;a ne
+peut pas durer.</p>
+
+<p>En voyant cet homme entrer, Claire poussa un cri d'effroi, et la
+malheureuse enfant se cacha du mieux qu'elle put sous sa couverture.</p>
+
+<p>Le revendeur assit M<sup>me</sup> de Fermont sur la chaise &agrave; c&ocirc;t&eacute; du lit de sangle
+et se retira, laissant la porte entr'ouverte, le gros boiteux en ayant
+bris&eacute; la serrure.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s cette derni&egrave;re secousse, la violente maladie qui depuis
+longtemps couvait et mena&ccedil;ait M<sup>me</sup> de Fermont avait &eacute;clat&eacute;.</p>
+
+<p>En proie &agrave; une fi&egrave;vre ardente, &agrave; un d&eacute;lire affreux, la malheureuse femme
+&eacute;tait couch&eacute;e dans le lit de sa fille, &eacute;perdue, &eacute;pouvant&eacute;e, qui, seule,
+presque aussi malade que sa m&egrave;re, n'avait ni argent ni ressources, et
+craignait &agrave; chaque instant de voir entrer le bandit qui logeait sur le
+m&ecirc;me palier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIa" id="VIa"></a><a href="#tablea">VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">La rue de Chaillot</a></h3>
+
+
+<p>Nous pr&eacute;c&eacute;derons de quelques heures M. Badinot, qui, du passage de la
+Brasserie, se rendait en h&acirc;te chez le vicomte de Saint-Remy.</p>
+
+<p>Ce dernier, nous l'avons dit, demeurait rue de Chaillot, et occupait
+seul une charmante petite maison, b&acirc;tie entre cour et jardin, dans ce
+quartier solitaire, quoique tr&egrave;s-voisin des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, la promenade
+la plus &agrave; la mode de Paris.</p>
+
+<p>Il est inutile de nombrer les avantages que M. de Saint-Remy,
+sp&eacute;cialement homme &agrave; bonnes fortunes, retirait de la position d'une
+demeure si savamment choisie. Disons seulement qu'une femme pouvait
+entrer tr&egrave;s-promptement chez lui, par une petite porte de son vaste
+jardin qui s'ouvrait sur une ruelle absolument d&eacute;serte, communiquant de
+la rue Marbeuf &agrave; la rue de Chaillot.</p>
+
+<p>Enfin, par un miraculeux hasard, l'un des plus beaux &eacute;tablissements
+d'horticulture de Paris avait aussi, dans ce passage &eacute;cart&eacute;, une sortie
+peu fr&eacute;quent&eacute;e; les myst&eacute;rieuses visiteuses de M. de Saint-Remy, en cas
+de surprise ou de rencontre impr&eacute;vue, &eacute;taient donc arm&eacute;es d'un pr&eacute;texte
+parfaitement plausible et bucolique pour s'aventurer dans la ruelle
+fatale.</p>
+
+<p>Elles allaient (pouvaient-elles dire) choisir des fleurs rares chez un
+c&eacute;l&egrave;bre jardinier fleuriste renomm&eacute; par la beaut&eacute; de ses serres chaudes.</p>
+
+<p>Ces belles visiteuses n'auraient d'ailleurs menti qu'&agrave; demi: le vicomte,
+largement dou&eacute; de tous les go&ucirc;ts d'un luxe distingu&eacute;, avait une
+charmante serre chaude qui s'&eacute;tendait en partie le long de la ruelle
+dont nous avons parl&eacute;; la petite porte d&eacute;rob&eacute;e donnait dans ce d&eacute;licieux
+jardin d'hiver, qui aboutissait &agrave; un boudoir (qu'on nous pardonne cette
+expression surann&eacute;e) situ&eacute;e au rez-de-chauss&eacute;e de la maison.</p>
+
+<p>Il serait donc permis de dire sans m&eacute;taphore qu'une femme qui passait ce
+seuil dangereux pour entrer chez M. de Saint-Remy courait &agrave; sa perte par
+un sentier fleuri; car, l'hiver surtout, cette &eacute;l&eacute;gante all&eacute;e &eacute;tait
+bord&eacute;e de v&eacute;ritables buissons de fleurs &eacute;clatantes et parfum&eacute;es.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Lucenay, jalouse comme une femme passionn&eacute;e, avait exig&eacute; une clef
+de cette petite porte.</p>
+
+<p>Si nous insistons quelque peu sur le caract&egrave;re g&eacute;n&eacute;ral de cette
+singuli&egrave;re habitation, c'est qu'elle refl&eacute;tait, pour ainsi dire, une de
+ces existences d&eacute;gradantes qui, de jour en jour, deviennent heureusement
+plus rares, mais qu'il est bon de signaler comme une des bizarreries de
+l'&eacute;poque; nous voulons parler de l'existence de ces hommes qui sont aux
+femmes ce que les courtisanes sont aux hommes; faute d'une expression
+plus particuli&egrave;re, nous appellerions ces gens-l&agrave; des hommes-courtisanes,
+si cela se pouvait dire.</p>
+
+<p>L'int&eacute;rieur de la maison de M. de Saint-Remy offrait, sous ce rapport,
+un aspect curieux, ou plut&ocirc;t cette maison &eacute;tait s&eacute;par&eacute;e en deux zones
+tr&egrave;s-distinctes:</p>
+
+<p>Le rez-de-chauss&eacute;e, o&ugrave; il recevait les femmes;</p>
+
+<p>Le premier &eacute;tage, o&ugrave; il recevait ses compagnons de jeu, de table, de
+chasse, ce qu'on appelle enfin des amis...</p>
+
+<p>Ainsi, au rez-de-chauss&eacute;e se trouvaient une chambre &agrave; coucher qui
+n'&eacute;tait qu'or, glaces, fleurs, satin et dentelles, un petit salon de
+musique o&ugrave; l'on voyait une harpe et un piano (M. de Saint-Remy &eacute;tait
+excellent musicien), un cabinet de tableaux et de curiosit&eacute;s, le boudoir
+communiquant &agrave; la serre chaude; une salle &agrave; manger pour deux personnes,
+servie et desservie par un tour; une salle de bains, mod&egrave;le achev&eacute; du
+luxe et du raffinement oriental, et tout aupr&egrave;s une petite biblioth&egrave;que
+en partie form&eacute;e d'apr&egrave;s le catalogue de celle que La Mettrie avait
+collig&eacute;e pour le grand Fr&eacute;d&eacute;ric.</p>
+
+<p>Il est inutile de dire que toutes ces pi&egrave;ces, meubl&eacute;es avec un go&ucirc;t
+exquis, avec une recherche v&eacute;ritablement sardanapalesque, avaient pour
+ornement des Watteau peu connus, des Boucher in&eacute;dits, des groupes de
+biscuit ou de terre cuite de Clodion, et, sur des socles de jaspe ou de
+br&egrave;che antique, quelques pr&eacute;cieuses copies des plus jolis groupes du
+mus&eacute;e, en marbre blanc. Joignez &agrave; cela, l'&eacute;t&eacute;, pour perspective, les
+vertes profondeurs d'un jardin touffu, solitaire, encombr&eacute; de fleurs,
+peupl&eacute; d'oiseaux, arros&eacute; d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, avant de
+se r&eacute;pandre sur la fra&icirc;che pelouse, tombe du haut d'une roche noire et
+agreste, y brille comme un pli de gaze d'argent et se fond en lame
+nacr&eacute;e dans un bassin limpide o&ugrave; de beaux cygnes blancs se jouent avec
+gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Et quand venait la nuit ti&egrave;de et sereine, que d'ombre, que de parfum,
+que de silence dans les bosquets odorants dont l'&eacute;pais feuillage servait
+de dais aux sofas rustiques faits de joncs et de nattes indiennes!</p>
+
+<p>Pendant l'hiver, au contraire, except&eacute; la porte de glace qui s'ouvrait
+sur la serre chaude, tout &eacute;tait bien clos: la soie transparente des
+stores, le r&eacute;seau de dentelles des rideaux rendaient le jour plus
+myst&eacute;rieux encore; sur tous les meubles, des masses de v&eacute;g&eacute;taux
+exotiques semblaient jaillir de grandes coupes &eacute;tincelantes d'or et
+d'&eacute;mail.</p>
+
+<p>Dans cette retraite silencieuse, remplie de fleurs odorantes, de
+tableaux voluptueux, on aspirait une sorte d'atmosph&egrave;re amoureuse,
+enivrante, qui plongeait l'&acirc;me et les sens dans de br&ucirc;lantes
+langueurs...</p>
+
+<p>Enfin, pour faire les honneurs de ce temple qui paraissait &eacute;lev&eacute; &agrave;
+l'amour antique ou aux divinit&eacute;s nues de la Gr&egrave;ce, un homme, jeune et
+beau, &eacute;l&eacute;gant et distingu&eacute;, tour &agrave; tour spirituel ou tendre, romanesque
+ou libertin, tant&ocirc;t moqueur et gai jusqu'&agrave; la folie, tant&ocirc;t plein de
+charme et de gr&acirc;ce, excellent musicien, dou&eacute; d'une de ces voix
+vibrantes, passionn&eacute;es, que les femmes ne peuvent entendre chanter sans
+ressentir une impression profonde... presque physique, enfin un homme
+amoureux surtout... amoureux toujours... tel &eacute;tait le vicomte.</p>
+
+<p>&Agrave; Ath&egrave;nes il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sans doute admir&eacute;, exalt&eacute;, d&eacute;ifi&eacute; &agrave; l'&eacute;gal
+d'Alcibiade; de nos jours, et &agrave; l'&eacute;poque dont nous parlons, le vicomte
+n'&eacute;tait plus qu'un ignoble faussaire, qu'un mis&eacute;rable escroc.</p>
+
+<p>Le premier &eacute;tage de la maison de M. de Saint-Remy avait au contraire un
+aspect tout viril.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; qu'il recevait ses nombreux amis, tous d'ailleurs de la
+meilleure compagnie.</p>
+
+<p>L&agrave;, rien de coquet, rien d'eff&eacute;min&eacute;: un ameublement simple et s&eacute;v&egrave;re,
+pour ornements de belles armes, des portraits de chevaux de course, qui
+avaient gagn&eacute; au vicomte bon nombre de magnifiques vases d'or et
+d'argent pos&eacute;s sur les meubles; la tabagie et le salon de jeu
+avoisinaient une joyeuse salle &agrave; manger, o&ugrave; huit personnes (nombre de
+convives strictement limit&eacute; lorsqu'il s'agit d'un d&icirc;ner <i>savant)
+</i>avaient bien des fois appr&eacute;ci&eacute; l'excellence du cuisinier et le non
+moins excellent m&eacute;rite de la cave du vicomte, avant de tenir contre lui
+quelque nerveuse partie de whist de cinq &agrave; six cents louis, ou d'agiter
+bruyamment les cornets d'un creps infernal.</p>
+
+<p>Ces deux nuances assez tranch&eacute;es de l'habitation de M. de Saint-Remy
+expos&eacute;es, le lecteur voudra bien nous suivre dans des r&eacute;gions plus
+infimes, entrer dans la cour des remises et monter le petit escalier qui
+conduisait au tr&egrave;s-confortable appartement d'Edwards Patterson, chef
+d'&eacute;curie de M. de Saint-Remy.</p>
+
+<p>Cet illustre coachman avait invit&eacute; &agrave; d&eacute;jeuner M. Boyer, valet de chambre
+de confiance du vicomte. Une tr&egrave;s-jolie servante anglaise s'&eacute;tant
+retir&eacute;e apr&egrave;s avoir apport&eacute; la th&eacute;i&egrave;re d'argent, nos deux personnages
+rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>Edwards &eacute;tait &acirc;g&eacute; de quarante ans environ; jamais plus habile et plus
+gros cocher ne fit g&eacute;mir son si&egrave;ge sous une rotondit&eacute; plus imposante,
+n'encadra dans sa perruque blanche une figure plus rubiconde et ne
+r&eacute;unit plus &eacute;l&eacute;gamment dans sa main gauche les quadruples guides d'un
+<i>four-in-hand</i>; aussi fin connaisseur en chevaux que Tatersail de
+Londres, ayant &eacute;t&eacute; dans sa jeunesse aussi bon entra&icirc;neur que le vieux et
+c&eacute;l&egrave;bre Chiffney, le vicomte avait trouv&eacute; dans Edwards, chose rare, un
+excellent cocher et un homme tr&egrave;s-capable de diriger l'entra&icirc;nement de
+quelques chevaux de course qu'il avait eus pour tenir des paris.</p>
+
+<p>Edwards, lorsqu'il n'&eacute;talait pas sa somptueuse livr&eacute;e brun et argent sur
+la housse blasonn&eacute;e de son si&egrave;ge, ressemblait fort &agrave; un honn&ecirc;te fermier
+anglais; c'est sous cette derni&egrave;re apparence que nous le pr&eacute;senterons au
+lecteur, en ajoutant toutefois que, sous cette face large et color&eacute;e, on
+devinait l'impitoyable et diabolique astuce d'un maquignon.</p>
+
+<p>M. Boyer, son convive, valet de chambre de confiance du vicomte, &eacute;tait
+un grand homme mince, &agrave; cheveux gris et plats, au front chauve, au
+regard fin, &agrave; la physionomie froide, discr&egrave;te et r&eacute;serv&eacute;e; il
+s'exprimait en termes choisis, avait des mani&egrave;res polies, ais&eacute;es,
+quelque peu de lettres, des opinions politiques conservatrices, et
+pouvait honorablement tenir sa partie de premier violon dans un quatuor
+d'amateurs; de temps en temps, il prenait du meilleur air du monde une
+prise de tabac dans une tabati&egrave;re d'or rehauss&eacute;e de perles fines...
+apr&egrave;s quoi il secouait n&eacute;gligemment du revers de sa main, aussi soign&eacute;e
+que celle de son ma&icirc;tre, les plis de sa chemise de fine toile de
+Hollande.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, mon cher Edwards, dit Boyer, que votre servante Betty fait
+une petite cuisine bourgeoise fort supportable?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, c'est une bonne fille, dit Edwards, qui parlait parfaitement
+fran&ccedil;ais, et je l'emm&egrave;nerai avec moi dans mon &eacute;tablissement, si
+toutefois je me d&eacute;cide &agrave; le prendre; et &agrave; ce propos, puisque nous voici
+seuls, mon cher Boyer, parlons affaires, vous les entendez tr&egrave;s-bien?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, oui, un peu, dit modestement Boyer en prenant une prise de tabac.
+Cela s'apprend si naturellement... quand on s'occupe de celles des
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donc un conseil tr&egrave;s-important &agrave; vous demander; c'est pour cela
+que je vous avais pri&eacute; de venir prendre une tasse de th&eacute; avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; votre service, mon cher Edwards.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'en dehors des chevaux de course, j'avais un forfait avec
+M. le vicomte, pour l'entretien complet de son &eacute;curie, b&ecirc;tes et gens,
+c'est-&agrave;-dire huit chevaux et cinq ou six grooms et boys, &agrave; raison de
+vingt-quatre mille francs par an, mes gages compris.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant quatre ans, M. le vicomte m'a exactement pay&eacute;; mais, vers le
+milieu de l'an pass&eacute;, il m'a dit: &laquo;Edwards, je vous dois environ
+vingt-quatre mille francs. Combien estimez-vous, au plus bas prix, mes
+chevaux et mes voitures?&mdash;Monsieur le vicomte, les huit chevaux ne
+peuvent pas &ecirc;tre vendus moins de trois mille francs chaque, l'un dans
+l'autre, et encore c'est donn&eacute; (et c'est vrai, Boyer; car la paire de
+chevaux de pha&eacute;ton a &eacute;t&eacute; pay&eacute;e cinq cents guin&eacute;es), &ccedil;a fera donc
+vingt-quatre mille francs pour les chevaux. Quant aux voitures, il y en
+a quatre, mettons douze mille francs, ce qui, joint aux vingt-quatre
+mille francs des chevaux, fait trente-six mille francs.&mdash;Eh bien! a
+repris M. le vicomte, achetez-moi le tout &agrave; ce prix-l&agrave;, &agrave; condition que
+pour les douze mille francs que vous me redevrez, vos avances
+rembours&eacute;es, vous entretiendrez et laisserez &agrave; ma disposition chevaux,
+gens et voitures pendant six mois.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez sagement accept&eacute; le march&eacute;, Edwards? C'&eacute;tait une affaire
+d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; dans quinze jours les six mois seront &eacute;coul&eacute;s, je rentre
+dans la propri&eacute;t&eacute; des chevaux et des voitures.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple. L'acte a &eacute;t&eacute; r&eacute;dig&eacute; par M. Badinot, l'homme
+d'affaires de M. le vicomte. En quoi avez-vous besoin de mes conseils?</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je faire? Vendre les chevaux et les voitures par cause de
+d&eacute;part de M. le vicomte, et tout se vendra tr&egrave;s-bien, car il est connu
+pour le premier amateur de Paris; ou dois-je m'&eacute;tablir marchand de
+chevaux, avec mon &eacute;curie, qui ferait un joli commencement? Que me
+conseillez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conseille de faire ce que je ferai moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je me trouve dans la m&ecirc;me position que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte d&eacute;teste les d&eacute;tails; quand je suis entr&eacute; ici, j'avais
+d'&eacute;conomies et de patrimoine une soixantaine de mille francs, j'ai fait
+les d&eacute;penses de la maison comme vous celles de l'&eacute;curie, et tous les ans
+M. le vicomte m'a pay&eacute; sans examen; &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque que
+vous, je me suis trouv&eacute; &agrave; d&eacute;couvert, pour moi, d'une vingtaine de mille
+francs, et, pour les fournisseurs, d'une soixantaine; alors M. le
+vicomte m'a propos&eacute; comme &agrave; vous, pour me rembourser, de me vendre le
+mobilier de cette maison, y compris l'argenterie, qui est tr&egrave;s-belle, de
+tr&egrave;s-bons tableaux, etc.; le tout a &eacute;t&eacute; estim&eacute;, au plus bas prix, cent
+quarante mille francs. Il y avait quatre-vingt mille francs &agrave; payer,
+restaient soixante mille francs que je devais affecter, jusqu'&agrave; leur
+entier &eacute;puisement, aux d&eacute;penses de la table, aux gages des gens, etc.,
+et non &agrave; autre chose: c'&eacute;tait une condition du march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que sur ces d&eacute;penses vous gagniez encore?</p>
+
+<p>&mdash;N&eacute;cessairement, car j'ai pris des arrangements avec les fournisseurs
+que je ne payerai qu'apr&egrave;s la vente, dit Boyer en aspirant une forte
+prise de tabac, de sorte qu'&agrave; la fin de ce mois-ci...</p>
+
+<p>&mdash;Le mobilier est &agrave; vous comme les chevaux et les voitures sont &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment. M. le vicomte a gagn&eacute; &agrave; cela de vivre pendant les derniers
+temps comme il aime &agrave; vivre... en grand seigneur, et ceci &agrave; la barbe de
+ses cr&eacute;anciers; car mobilier, argenterie, chevaux, voitures, tout avait
+&eacute;t&eacute; pay&eacute; comptant &agrave; sa majorit&eacute;, et &eacute;tait devenu notre propri&eacute;t&eacute; &agrave; vous
+et &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi M. le vicomte se sera ruin&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;En cinq ans...</p>
+
+<p>&mdash;Et M. le vicomte avait h&eacute;rit&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;D'un pauvre petit million comptant, dit assez d&eacute;daigneusement M. Boyer
+en prenant une prise de tabac, ajoutez &agrave; ce million deux cent mille
+francs de dettes environ, c'est passable... C'&eacute;tait donc pour vous dire,
+mon cher Edwards, que j'avais eu l'intention de louer cette maison
+admirablement meubl&eacute;e, comme elle l'est, &agrave; des Anglais, linge, cristaux,
+porcelaine, argenterie, serre chaude; quelques-uns de vos compatriotes
+auraient pay&eacute; cela fort cher.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Pourquoi ne le faites-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais les non-valeurs! c'est chanceux; je me d&eacute;cide donc &agrave; vendre
+le mobilier. M. le vicomte est aussi tellement cit&eacute; comme connaisseur en
+meubles pr&eacute;cieux, en objets d'art, que ce qui sortira de chez lui aura
+toujours une double valeur: de la sorte, je r&eacute;aliserai une somme ronde.
+Faites comme moi, Edwards, r&eacute;alisez, r&eacute;alisez et n'aventurez pas vos
+gains dans des sp&eacute;culations; vous, premier cocher de M. le vicomte de
+Saint-Remy, c'est &agrave; qui voudra vous avoir: on m'a justement parl&eacute; hier
+d'un mineur &eacute;mancip&eacute;, un cousin de M<sup>me</sup> la duchesse de Lucenay, le jeune
+duc de Montbrison, qui arrive d'Italie avec son pr&eacute;cepteur, et qui monte
+sa maison. Deux cent cinquante bonnes mille livres de rentes en terres,
+mon cher Edwards, deux cent cinquante mille livres de rentes... Et avec
+cela entrant dans la vie. Vingt ans, toutes les illusions de la
+confiance, tous les enivrements de la d&eacute;pense, prodigue comme un
+prince... Je connais l'intendant, je puis vous dire cela en confidence:
+il m'a d&eacute;j&agrave; presque agr&eacute;&eacute; comme premier valet de chambre: il me prot&egrave;ge,
+le niais!</p>
+
+<p>Et M. Boyer leva les &eacute;paules en aspirant violemment sa prise de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Vous esp&eacute;rez le d&eacute;busquer?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! c'est un imb&eacute;cile ou un impertinent. Il me met l&agrave;, comme si
+je n'&eacute;tais pas &agrave; craindre pour lui! Avant deux mois je serai &agrave; sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Deux cent cinquante mille livres de rentes en terres! reprit Edwards
+en r&eacute;fl&eacute;chissant, et jeune homme, c'est une bonne maison...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis qu'il y a de quoi faire. Je parlerai pour vous &agrave; mon
+protecteur, dit M. Boyer avec ironie. Entrez l&agrave;, c'est une fortune qui a
+des racines et &agrave; laquelle on peut s'attacher pour longtemps. Ce n'est
+pas comme ce malheureux million de M. le vicomte, une vraie boule de
+neige: un rayon du soleil parisien, et tout est dit. J'ai bien vu tout
+de suite que je ne serais ici qu'un oiseau de passage: c'est dommage;
+car notre maison nous faisait honneur, et jusqu'au dernier moment je
+servirai M. le vicomte avec le respect et l'estime qui lui sont dus.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher Boyer, je vous remercie et j'accepte votre
+proposition: mais, j'y songe, si je proposais &agrave; ce jeune duc l'&eacute;curie de
+M. le vicomte! Elle est toute pr&ecirc;te, elle est connue et admir&eacute;e de tout
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, vous pouvez faire l&agrave; une affaire d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-m&ecirc;me, pourquoi ne pas lui proposer cette maison si
+admirablement mont&eacute;e en tout? Que trouverait-il de mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, Edwards, vous &ecirc;tes un homme d'esprit, &ccedil;a ne m'&eacute;tonne pas,
+mais vous me donnez l&agrave; une excellente id&eacute;e; il faut nous adresser &agrave; M.
+le vicomte, il est si bon ma&icirc;tre qu'il ne refusera pas de parler pour
+nous au jeune duc; il lui dira que, partant pour la l&eacute;gation de
+Gerolstein, o&ugrave; il est attach&eacute;, il veut se d&eacute;faire de tout son
+&eacute;tablissement. Voyons, cent soixante mille francs pour la maison toute
+meubl&eacute;e, vingt mille francs pour l'argenterie et les tableaux, cinquante
+mille francs pour l'&eacute;curie et les voitures, &ccedil;a fait deux cent trente
+mille francs; c'est une affaire excellente pour un jeune homme qui veut
+se monter de tout; il d&eacute;penserait trois fois cette somme avant de r&eacute;unir
+quelque chose d'aussi compl&egrave;tement &eacute;l&eacute;gant et choisi que l'ensemble de
+cet &eacute;tablissement. Car, il faut l'avouer, Edwards, il n'y en a pas un
+second comme M. le vicomte pour entendre la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Et les chevaux!</p>
+
+<p>&mdash;Et la bonne ch&egrave;re! Godefroi, son cuisinier, sort d'ici cent fois
+meilleur qu'il n'y est entr&eacute;; M. le vicomte lui a donn&eacute; d'excellents
+conseils, l'a &eacute;norm&eacute;ment raffin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Par l&agrave;-dessus on dit que M. le vicomte est si beau joueur!</p>
+
+<p>&mdash;Admirable... gagnant de grosses sommes avec encore plus d'indiff&eacute;rence
+qu'il ne perd... Et pourtant je n'ai jamais vu perdre plus galamment.</p>
+
+<p>&mdash;Et les femmes! Boyer, les femmes!!! Ah! vous pourriez en dire long
+l&agrave;-dessus, vous qui entrez seul dans les appartements du
+rez-de-chauss&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mes secrets comme vous avez les v&ocirc;tres, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Les miens?</p>
+
+<p>&mdash;Quand M. le vicomte faisait courir, n'aviez-vous pas aussi vos
+confidences? Je ne veux pas attaquer la probit&eacute; des jockeys de vos
+adversaires... Mais enfin certains bruits...</p>
+
+<p>&mdash;Silence, mon cher Boyer; un gentleman ne compromet pas plus la
+r&eacute;putation d'un jockey adversaire qui a eu la faiblesse de l'&eacute;couter...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'un galant homme ne compromet la r&eacute;putation d'une femme qui a eu des
+bont&eacute;s pour lui; aussi, vous dis-je, gardons nos secrets, ou plut&ocirc;t les
+secrets de M. le vicomte, mon cher Edwards.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;!... qu'est-ce qu'il va faire maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Partir pour l'Allemagne avec une bonne voiture de voyage et sept ou
+huit mille francs qu'il saura bien trouver. Oh! je ne suis pas
+embarrass&eacute; de M. le vicomte; il est de ces personnages qui retombent
+toujours sur leurs jambes, comme on dit...</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'a plus aucun h&eacute;ritage &agrave; attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, car son p&egrave;re a tout juste une petite aisance.</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement...</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re de M. le vicomte n'est pas mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne l'&eacute;tait pas, du moins, il y a cinq ou six mois; M. le vicomte
+lui a &eacute;crit pour certains papiers de famille...</p>
+
+<p>&mdash;Mais on ne le voit jamais ici?</p>
+
+<p>&mdash;Par une bonne raison: depuis une quinzaine d'ann&eacute;es il habite en
+province, &agrave; Angers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. le vicomte ne va pas le visiter?</p>
+
+<p>&mdash;Son p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais... jamais... ah bien! non.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont donc brouill&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vais vous dire n'est pas un secret, car je le tiens de
+l'ancien homme de confiance de M. le prince de Noirmont.</p>
+
+<p>&mdash;Le p&egrave;re de M<sup>me</sup> de Lucenay? dit Edwards avec un regard malin et
+significatif dont M. Boyer, fid&egrave;le &agrave; ses habitudes de r&eacute;serve et de
+discr&eacute;tion, n'eut pas l'air de comprendre la signification; il reprit
+donc froidement:</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> la duchesse de Lucenay est en effet fille de M. le prince de
+Noirmont; le p&egrave;re de M. le vicomte &eacute;tait intimement li&eacute; avec le prince;
+M<sup>me</sup> la duchesse &eacute;tait alors toute jeune personne, et M. de Saint-Remy
+p&egrave;re, qui l'aimait beaucoup, la traitait aussi famili&egrave;rement que si elle
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sa fille. Je tiens ces d&eacute;tails de Simon, l'homme de confiance du
+prince; je puis parler sans scrupules, car l'aventure que je vais vous
+raconter a &eacute;t&eacute; dans le temps la fable de tout Paris. Malgr&eacute; ses soixante
+ans, le p&egrave;re de M. le vicomte est un homme d'un caract&egrave;re de fer, d'un
+courage de lion, d'une probit&eacute; que je me permettrai d'appeler fabuleuse;
+il ne poss&eacute;dait presque rien et avait &eacute;pous&eacute; par amour la m&egrave;re de M. le
+vicomte, jeune personne assez riche, qui poss&eacute;dait le million &agrave; la fonte
+duquel nous venons d'avoir l'honneur d'assister.</p>
+
+<p>Et M. Boyer s'inclina.</p>
+
+<p>Edwards l'imita.</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage fut tr&egrave;s-heureux jusqu'au moment o&ugrave; le p&egrave;re de M. le
+vicomte trouva, dit-on, par hasard, de diables de lettres qui prouvaient
+&eacute;videmment que, pendant une de ses absences, trois ou quatre ans apr&egrave;s
+son mariage, sa femme avait eu une tendre faiblesse pour un certain
+comte polonais.</p>
+
+<p>&mdash;Cela arrive souvent aux Polonais. Quand j'&eacute;tais chez M. le marquis de
+Senneval, M<sup>me</sup> la marquise... une enrag&eacute;e...</p>
+
+<p>M. Boyer interrompit son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez, mon cher Edwards, savoir les alliances de nos grandes
+familles avant de parler; sans cela, vous vous r&eacute;servez de cruels
+m&eacute;comptes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> la marquise de Senneval est la s&oelig;ur de M. le duc de Montbrison,
+o&ugrave; vous d&eacute;sirez entrer...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable!</p>
+
+<p>&mdash;Jugez de l'effet, si vous aviez &eacute;t&eacute; parler d'elle en des termes
+pareils devant les envieux ou des d&eacute;lateurs: vous ne seriez pas rest&eacute;
+vingt-quatre heures dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, Boyer... je t&acirc;cherai de conna&icirc;tre les alliances...</p>
+
+<p>&mdash;Je reprends... Le p&egrave;re de M. le vicomte d&eacute;couvrit donc, apr&egrave;s douze ou
+quinze ans d'un mariage jusque-l&agrave; fort heureux, qu'il avait &agrave; se
+plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le
+vicomte &eacute;tait n&eacute; neuf mois apr&egrave;s que son p&egrave;re... ou plut&ocirc;t que M. le
+comte de Saint-Remy, &eacute;tait revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne
+pouvait pas &ecirc;tre certain, malgr&eacute; de grandes probabilit&eacute;s, que M. le
+vicomte f&ucirc;t le fruit de l'adult&egrave;re. N&eacute;anmoins, M. le comte se s&eacute;para &agrave;
+l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher &agrave; un sou de la fortune
+qu'elle lui avait apport&eacute;e et se retira en province avec environ
+quatre-vingt mille francs qu'il poss&eacute;dait; mais vous allez voir la
+rancune de ce caract&egrave;re diabolique. Quoique l'outrage dat&acirc;t de quinze
+ans lorsqu'il le d&eacute;couvrit, et qu'il d&ucirc;t y avoir prescription, le p&egrave;re
+de M. le vicomte, accompagn&eacute; de M. de Fermont, un de ses parents, se mit
+aux trousses du Polonais s&eacute;ducteur et l'atteignit &agrave; Venise, apr&egrave;s
+l'avoir cherch&eacute; pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de
+l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Quel obstin&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Une rancune de d&eacute;mon, vous dis-je, mon cher Edwards... &Agrave; Venise eut
+lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tu&eacute;. Tout s'&eacute;tait
+pass&eacute; loyalement; mais le p&egrave;re de M. le vicomte montra, dit-on, une joie
+si f&eacute;roce de voir le Polonais bless&eacute; mortellement que son parent, M. de
+Fermont, fut oblig&eacute; de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant
+voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme! Quel homme!</p>
+
+<p>&mdash;Le comte, lui, revint &agrave; Paris, alla chez sa femme, lui annon&ccedil;a qu'il
+venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni
+elle ni son fils, et il s'est retir&eacute; &agrave; Angers; c'est l&agrave; qu'il vit,
+dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses
+quatre-vingt mille francs, bien &eacute;corn&eacute;s par ses courses apr&egrave;s le
+Polonais, comme vous pensez. &Agrave; Angers il ne voit personne, si ce n'est
+la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis
+quelques ann&eacute;es. Du reste, cette famille a du malheur, car le fr&egrave;re de
+M. de Fermont s'est br&ucirc;l&eacute;, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois.</p>
+
+<p>&mdash;Et la m&egrave;re de M. le vicomte?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, &agrave;
+sa majorit&eacute;, a joui de la fortune de sa m&egrave;re... Vous voyez donc bien,
+mon cher Edwards, qu'en fait d'h&eacute;ritage, M. le vicomte n'a rien ou
+presque rien &agrave; attendre de son p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Qui, du reste, doit le d&eacute;tester.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a jamais voulu le voir, depuis la d&eacute;couverte en question,
+persuad&eacute; sans doute qu'il est fils du Polonais.</p>
+
+<p>L'entretien des deux personnages fut interrompu par un valet de pied
+g&eacute;ant, soigneusement poudr&eacute; quoiqu'il f&ucirc;t &agrave; peine onze heures.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Boyer, M. le vicomte a sonn&eacute; deux fois, dit le g&eacute;ant.</p>
+
+<p>Boyer parut d&eacute;sol&eacute; d'avoir manqu&eacute; &agrave; son service, se leva pr&eacute;cipitamment
+et suivit le domestique avec autant d'empressement et de respect que
+s'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; le propri&eacute;taire de la maison de son ma&icirc;tre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIa" id="VIIa"></a><a href="#tablea">VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Le comte de Saint-Remy</a></h3>
+
+
+<p>Il y avait environ deux heures que Boyer, quittant Edwards, s'&eacute;tait
+rendu aupr&egrave;s de M. de Saint-Remy, lorsque le p&egrave;re de ce dernier vint
+frapper &agrave; la porte coch&egrave;re de la maison de la rue de Chaillot.</p>
+
+<p>Le comte de Saint-Remy &eacute;tait un homme de haute taille, encore alerte et
+vigoureux malgr&eacute; son &acirc;ge; la couleur presque cuivr&eacute;e de son teint
+contrastait &eacute;trangement avec la blancheur &eacute;clatante de sa barbe et de
+ses cheveux; ses &eacute;pais sourcils, rest&eacute;s noirs, recouvraient &agrave; demi ses
+yeux per&ccedil;ants profond&eacute;ment enfonc&eacute;s dans leur orbite. Quoiqu'il port&acirc;t,
+par une sorte de manie misanthropique, des v&ecirc;tements presque sordides,
+il y avait dans toute sa personne quelque chose de calme, de fier, qui
+commandait le respect.</p>
+
+<p>La porte de la maison de son fils s'ouvrit, il entra.</p>
+
+<p>Un portier en grande livr&eacute;e brun et argent, parfaitement poudr&eacute; et
+chauss&eacute; de bas de soie, parut sur le seuil d'une loge &eacute;l&eacute;gante, qui
+avait autant de rapport avec l'antre enfum&eacute; des Pipelet que le tonneau
+d'une ravaudeuse peut en avoir avec la somptueuse boutique d'une
+lingerie &agrave; la mode.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Remy? demanda le comte d'un ton bref.</p>
+
+<p>Le portier, au lieu de r&eacute;pondre, examinait avec une d&eacute;daigneuse surprise
+la barbe blanche, la redingote r&acirc;p&eacute;e et le vieux chapeau de l'inconnu,
+qui tenait &agrave; la main une grosse canne.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Remy? reprit impatiemment le comte, choqu&eacute; de
+l'impertinent examen du portier.</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte n'y est pas.</p>
+
+<p>Ce disant, le confr&egrave;re de M. Pipelet tira le cordon et, d'un geste
+significatif, invita l'inconnu &agrave; se retirer.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai, dit le comte.</p>
+
+<p>Et il passa outre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! l'ami, l'ami! on n'entre pas ainsi dans les maisons! s'&eacute;cria le
+portier en courant apr&egrave;s le comte et en le prenant par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dr&ocirc;le! r&eacute;pondit le vieillard d'un air mena&ccedil;ant en levant sa
+canne, tu oses me toucher!...</p>
+
+<p>&mdash;J'oserai bien autre chose si vous ne sortez pas tout de suite. Je vous
+ai dit que M. le vicomte n'y &eacute;tait pas, ainsi allez-vous-en.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, Boyer, attir&eacute; par ces &eacute;clats de voix, parut sur le perron
+de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce bruit? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Boyer, c'est cet homme qui veut absolument entrer, quoique je
+lui aie dit que M. le vicomte n'y &eacute;tait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Finissons! reprit le comte en s'adressant &agrave; Boyer, qui s'&eacute;tait
+approch&eacute;; je veux voir mon fils... S'il est sorti, je l'attendrai...</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, Boyer n'ignorait ni l'existence ni la misanthropie du
+p&egrave;re de son ma&icirc;tre; assez physionomiste d'ailleurs, il ne douta pas un
+moment de l'identit&eacute; du comte, le salua respectueusement et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Si Monsieur le comte veut bien me suivre, je suis &agrave; ses ordres...</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit M. de Saint-Remy, qui accompagna Boyer, au profond
+&eacute;bahissement du portier.</p>
+
+<p>Toujours pr&eacute;c&eacute;d&eacute; du valet de chambre, le comte arriva au premier &eacute;tage
+et suivit son guide, qui, lui faisant traverser le cabinet de travail de
+Florestan de Saint-Remy (nous d&eacute;signerons d&eacute;sormais le vicomte par ce
+nom de bapt&ecirc;me pour le distinguer de son p&egrave;re), l'introduisit dans un
+petit salon communiquant &agrave; cette pi&egrave;ce, et situ&eacute; imm&eacute;diatement au-dessus
+du boudoir du rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte a &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de sortir ce matin, dit Boyer; si Monsieur
+le comte veut prendre la peine de l'attendre, il ne tardera pas &agrave;
+rentrer.</p>
+
+<p>Et le valet de chambre disparut.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, le comte regarda autour de lui avec assez d'indiff&eacute;rence;
+mais tout &agrave; coup, il fit un brusque mouvement, sa figure s'anima, ses
+joues s'empourpr&egrave;rent, la col&egrave;re contracta ses traits.</p>
+
+<p>Il venait d'apercevoir le portrait de sa femme... de la m&egrave;re de
+Florestan de Saint-Remy.</p>
+
+<p>Il croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la t&ecirc;te comme pour &eacute;chapper &agrave;
+cette vision et marcha &agrave; grands pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est &eacute;trange! disait-il; cette femme est morte; j'ai tu&eacute; son
+amant, et ma blessure est aussi vive, aussi douloureuse qu'au premier
+jour... Ma soif de vengeance n'est pas encore &eacute;teinte, ma farouche
+misanthropie, en m'isolant presque absolument du monde, m'a laiss&eacute; face
+&agrave; face avec la pens&eacute;e de mon outrage. Oui, car la mort du complice de
+cette inf&acirc;me a veng&eacute; mon outrage, mais ne l'a pas effac&eacute; de mon
+souvenir.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! je le sens, ce qui rend ma haine incurable, c'est de songer que
+pendant quinze ans j'ai &eacute;t&eacute; dupe; c'est que pendant quinze ans j'ai
+entour&eacute; d'estime, de respect, une mis&eacute;rable qui m'avait indignement
+tromp&eacute;. C'est que j'ai aim&eacute; son fils, le fils de son crime, comme s'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mon enfant... car l'aversion que m'inspire maintenant ce
+Florestan ne me prouve que trop qu'il est le fruit de l'adult&egrave;re!</p>
+
+<p>&laquo;Et pourtant je n'ai pas la certitude absolue de son ill&eacute;gitimit&eacute;; il
+est possible enfin qu'il soit mon fils... quelquefois ce doute m'est
+affreux... S'il &eacute;tait mon fils pourtant! Alors l'abandon o&ugrave; je l'ai
+laiss&eacute;, l'&eacute;loignement, que je lui ai toujours t&eacute;moign&eacute;, mon refus de le
+jamais voir, seraient impardonnables. Mais, apr&egrave;s tout, il est riche,
+jeune, heureux: &agrave; quoi lui aurais-je &eacute;t&eacute; utile?... Oui, mais sa
+tendresse e&ucirc;t peut-&ecirc;tre adouci les chagrins que m'a caus&eacute;s sa m&egrave;re!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion profonde, le comte reprit en haussant les
+&eacute;paules:</p>
+
+<p>&mdash;Encore ces suppositions insens&eacute;es, sans issue, qui ravivent toutes les
+peines! Soyons homme, et surmontons la stupide et p&eacute;nible &eacute;motion que je
+ressens en songeant que je vais revoir celui que, pendant dix ann&eacute;es,
+j'ai aim&eacute; avec la plus folle idol&acirc;trie, que j'ai aim&eacute; comme mon fils,
+lui! lui! l'enfant de cet homme que j'ai vu tomber sous mon &eacute;p&eacute;e avec
+tant de bonheur, de cet homme dont j'ai vu couler le sang avec tant de
+joie! Et ils m'ont emp&ecirc;ch&eacute; d'assister &agrave; son agonie... &agrave; sa mort!... Oh!
+ils ne savaient pas ce que c'est que d'avoir &eacute;t&eacute; frapp&eacute; aussi
+cruellement que je l'ai &eacute;t&eacute;!... Et puis, penser que mon nom, toujours
+respect&eacute;, honor&eacute;, a d&ucirc; &ecirc;tre si souvent prononc&eacute; avec insolence et
+d&eacute;rision... comme on prononce celui d'un mari tromp&eacute;!... Penser que mon
+nom... mon nom dont j'ai toujours &eacute;t&eacute; si fier, appartient &agrave; cette heure
+au fils de l'homme dont j'aurais voulu arracher le c&oelig;ur!... Oh! je ne
+sais pas comment je ne deviens pas fou quand je songe &agrave; cela!</p>
+
+<p>Et M. de Saint-Remy, continuant de marcher avec agitation, souleva
+machinalement la porti&egrave;re qui s&eacute;parait le salon du cabinet de travail de
+Florestan et fit quelques pas dans cette derni&egrave;re pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Il avait disparu depuis un instant, lorsqu'une petite porte masqu&eacute;e dans
+la tenture s'ouvrit doucement, et M<sup>me</sup> de Lucenay, envelopp&eacute;e d'un grand
+ch&acirc;le de cachemire vert, coiff&eacute;e d'un chapeau de velours noir
+tr&egrave;s-simple, entra dans le salon que le comte venait de quitter pour un
+moment.</p>
+
+<p>Expliquons la cause de cette apparition inattendue.</p>
+
+<p>Florestan de Saint-Remy avait donn&eacute; la veille rendez-vous &agrave; la duchesse
+pour le lendemain matin. Celle-ci ayant, nous l'avons dit, une clef de
+la petite porte de la ruelle &eacute;tait, comme d'habitude, entr&eacute;e par la
+serre chaude, comptant trouver Florestan dans l'appartement du
+rez-de-chauss&eacute;e; ne l'y trouvant pas, elle crut (ainsi que cela &eacute;tait
+arriv&eacute; quelquefois) le vicomte occup&eacute; &agrave; &eacute;crire dans son cabinet... Un
+escalier d&eacute;rob&eacute; conduisait du boudoir au premier. M<sup>me</sup> de Lucenay monta
+sans crainte, supposant que M. de Saint-Remy avait, comme toujours,
+d&eacute;fendu sa porte.</p>
+
+<p>Malheureusement, une visite assez mena&ccedil;ante de M. Badinot ayant oblig&eacute;
+Florestan de sortir pr&eacute;cipitamment, il avait oubli&eacute; le rendez-vous de
+M<sup>me</sup> de Lucenay.</p>
+
+<p>Celle-ci, ne voyant personne, allait entrer dans le cabinet, lorsque les
+rideaux de la porti&egrave;re du salon s'&eacute;cart&egrave;rent, et la duchesse se trouva
+en face &agrave; face avec le p&egrave;re de Florestan.</p>
+
+<p>Elle ne put retenir un cri d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Clotilde! s'&eacute;cria le comte stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>Intimement li&eacute; avec le comte de Noirmont, p&egrave;re de M<sup>me</sup> de Lucenay, M. de
+Saint-Remy, ayant connu celle-ci enfant et toute jeune fille, l'avait
+autrefois ainsi famili&egrave;rement appel&eacute;e par son nom de bapt&ecirc;me.</p>
+
+<p>La duchesse restait immobile, contemplant avec surprise ce vieillard &agrave;
+barbe blanche et mal v&ecirc;tu, dont elle se rappelait pourtant confus&eacute;ment
+les traits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Clotilde! r&eacute;p&eacute;ta le comte avec un accent de reproche douloureux,
+vous... ici... chez mon fils!</p>
+
+<p>Ces derniers mots fix&egrave;rent les souvenirs ind&eacute;cis de M<sup>me</sup> de Lucenay; elle
+reconnut enfin le p&egrave;re de Florestan et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Saint-Remy!</p>
+
+<p>La position &eacute;tait tellement nette et significative que la duchesse, dont
+on sait d'ailleurs le caract&egrave;re excentrique et r&eacute;solu, d&eacute;daigna de
+recourir &agrave; un mensonge pour expliquer le motif de sa pr&eacute;sence chez
+Florestan; comptant sur l'affection toute paternelle que le comte lui
+avait jadis t&eacute;moign&eacute;e, elle lui tendit la main et lui dit de cet air &agrave;
+la fois gracieux, cordial et hardi qui n'appartenait qu'&agrave; elle:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... ne me grondez pas... vous &ecirc;tes mon plus vieil ami;
+souvenez-vous qu'il y a vingt ans vous m'appeliez votre ch&egrave;re
+Clotilde...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je vous appelais ainsi... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais d'avance tout ce que vous allez me dire, vous connaissez ma
+devise: &laquo;Ce qui est, est... Ce qui sera, sera...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Clotilde!...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;pargnez-moi vos reproches, laissez-moi plut&ocirc;t vous parler de ma joie
+de vous revoir; votre pr&eacute;sence me rappelle tant de choses: mon pauvre
+p&egrave;re... d'abord, et puis mes quinze ans... Ah! quinze ans, que c'est
+beau!</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que votre p&egrave;re &eacute;tait mon ami, que...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, reprit la duchesse en interrompant M. de Saint-Remy, il vous
+aimait tant! Vous souvenez-vous, il vous appelait en riant l'homme aux
+rubans verts... Vous lui disiez toujours: &laquo;Vous g&acirc;tez Clotilde... prenez
+garde&raquo;; et il vous r&eacute;pondait en m'embrassant: &laquo;Je le crois bien que je
+la g&acirc;te, et il faut que je me d&eacute;p&ecirc;che et que je redouble, car bient&ocirc;t le
+monde me l'enl&egrave;vera pour la g&acirc;ter &agrave; son tour.&raquo; Excellent p&egrave;re! Quel ami
+j'ai perdu!... Une larme brilla dans les beaux yeux de M<sup>me</sup> de Lucenay;
+puis, tendant la main &agrave; M. de Saint-Remy, elle lui dit d'une voix &eacute;mue:
+Vrai, je suis heureuse, bien heureuse de vous revoir; vous &eacute;veillez des
+souvenirs si pr&eacute;cieux, si chers &agrave; mon c&oelig;ur!...</p>
+
+<p>Le comte, quoiqu'il conn&ucirc;t d&egrave;s longtemps ce caract&egrave;re original et
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, restait confondu de l'aisance avec laquelle Clotilde acceptait
+cette position si d&eacute;licate: rencontrer chez son amant le p&egrave;re de son
+amant!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous &ecirc;tes &agrave; Paris depuis longtemps, reprit M<sup>me</sup> de Lucenay, il est
+mal &agrave; vous de n'&ecirc;tre pas venu me voir plus t&ocirc;t; nous aurions tant caus&eacute;
+du pass&eacute;... car savez-vous que je commence &agrave; atteindre l'&acirc;ge o&ugrave; il y a
+un charme extr&ecirc;me &agrave; dire &agrave; de vieux amis: Vous souvenez-vous?</p>
+
+<p>Certes, la duchesse n'e&ucirc;t pas parl&eacute; avec un plus tranquille nonchaloir
+si elle e&ucirc;t re&ccedil;u une visite du matin &agrave; l'h&ocirc;tel de Lucenay. M. de
+Saint-Remy ne put s'emp&ecirc;cher de lui dire s&eacute;v&egrave;rement:</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de parler du pass&eacute;, il serait plus &agrave; propos de parler du
+pr&eacute;sent... mon fils peut rentrer d'un moment &agrave; l'autre, et...</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Clotilde en l'interrompant, j'ai la clef de la petite porte
+de la serre, et on annonce toujours son arriv&eacute;e par un coup de timbre
+lorsqu'il rentre par la porte coch&egrave;re; &agrave; ce bruit je dispara&icirc;trai aussi
+myst&eacute;rieusement que je suis venue, et je vous laisserai tout &agrave; votre
+joie de revoir Florestan. Quelle douce surprise vous allez lui causer...
+depuis si longtemps vous l'abandonniez!... Tenez, c'est moi qui aurais
+des reproches &agrave; vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi?... &Agrave; moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... Quel guide, quel appui a-t-il eu en entrant dans le
+monde? Et pour mille choses positives les conseils d'un p&egrave;re sont
+indispensables... Aussi, franchement, il est tr&egrave;s-mal &agrave; vous de...</p>
+
+<p>Ici M<sup>me</sup> de Lucenay, c&eacute;dant &agrave; la bizarrerie de son caract&egrave;re, ne put
+s'emp&ecirc;cher de s'interrompre en riant comme une folle et de dire au
+comte:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez que la position est au moins singuli&egrave;re, et qu'il est
+tr&egrave;s-piquant que ce soit moi qui vous sermonne.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est &eacute;trange, en effet; mais je ne m&eacute;rite ni vos sermons ni vos
+louanges; je viens chez mon fils... mais ce n'est pas pour mon fils... &Agrave;
+son &acirc;ge, il n'a pas ou il n'a plus besoin de mes conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez savoir pour quelles raisons j'ai le monde et surtout Paris
+en horreur, dit le comte avec une expression p&eacute;nible et contrainte. Il a
+donc fallu des circonstances de la derni&egrave;re importance pour m'obliger &agrave;
+quitter Angers, et surtout &agrave; venir ici... dans cette maison... Mais j'ai
+d&ucirc; braver mes r&eacute;pugnances et recourir &agrave; toutes les personnes qui
+pouvaient m'aider ou me renseigner &agrave; propos de recherches d'un grand
+int&eacute;r&ecirc;t pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, dit M<sup>me</sup> de Lucenay avec l'empressement le plus affectueux,
+je vous en prie, disposez de moi, si je puis vous &ecirc;tre utile &agrave; quelque
+chose. Est-il besoin de sollicitations? M. de Lucenay doit avoir un
+certain cr&eacute;dit, car les jours o&ugrave; je vais d&icirc;ner chez ma grand'tante de
+Montbrison, il donne &agrave; manger chez moi &agrave; des d&eacute;put&eacute;s; on ne fait pas &ccedil;a
+sans motifs; cet inconv&eacute;nient doit &ecirc;tre rachet&eacute; par quelque avantage,
+probablement... comme qui dirait une certaine influence sur des gens qui
+en ont beaucoup dans ce temps-ci, dit-on. Encore une fois, si nous
+pouvons vous servir, regardez-nous comme &agrave; vous. Il y a encore mon jeune
+cousin, le petit duc de Montbrison, qui, pair lui-m&ecirc;me, est li&eacute; avec
+toute la jeune pairie. Pourrait-il aussi quelque chose? En ce cas, je
+vous l'offre. En un mot, disposez de moi et des miens, vous savez si je
+puis me dire amie vaillante et d&eacute;vou&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais... et je ne refuse pas votre appui... quoique pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher Alceste, nous sommes gens du monde, agissons donc en
+gens du monde; que nous soyons ici ou ailleurs, cela importe peu, je
+suppose, &agrave; l'affaire qui vous int&eacute;resse, et qui maintenant m'int&eacute;resse
+extr&ecirc;mement, puisqu'elle est v&ocirc;tre. Causons donc de cela, et tr&egrave;s-&agrave;
+fond... je l'exige...</p>
+
+<p>Ce disant, la duchesse s'approcha de la chemin&eacute;e, s'y appuya et avan&ccedil;a
+vers le foyer le plus joli petit pied du monde, qui, pour le moment,
+&eacute;tait glac&eacute;.</p>
+
+<p>Avec un tact parfait, M<sup>me</sup> de Lucenay saisissait l'occasion de ne plus
+parler du vicomte et d'entretenir M. de Saint-Remy d'un sujet auquel ce
+dernier attachait beaucoup d'importance...</p>
+
+<p>La conduite de Clotilde e&ucirc;t &eacute;t&eacute; diff&eacute;rente en pr&eacute;sence de la m&egrave;re de
+Florestan; c'est avec bonheur, avec fiert&eacute;, qu'elle lui e&ucirc;t longuement
+avou&eacute; combien il lui &eacute;tait cher.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son rigorisme et son &acirc;pret&eacute;, M. de Saint-Remy subit l'influence
+de la gr&acirc;ce cavali&egrave;re et cordiale de cette femme qu'il avait vue et
+aim&eacute;e tout enfant, et il oublia presque qu'il parlait &agrave; la ma&icirc;tresse de
+son fils.</p>
+
+<p>Comment, d'ailleurs, r&eacute;sister &agrave; la contagion de l'exemple, lorsque le
+h&eacute;ros d'une position souverainement embarrassante ne semble pas m&ecirc;me se
+douter ou vouloir se douter de la difficult&eacute; de la circonstance o&ugrave; il se
+trouve?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez peut-&ecirc;tre, Clotilde, dit le comte, que depuis
+tr&egrave;s-longtemps j'habite Angers?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je le savais.</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute; l'esp&egrave;ce d'isolement que je recherchais, j'avais choisi cette
+ville, parce que l&agrave; habitait un de mes parents, M. de Fermont, qui, lors
+de l'affreux malheur qui m'a frapp&eacute;, s'est conduit pour moi comme un
+fr&egrave;re. Apr&egrave;s m'avoir accompagn&eacute; dans toutes les villes de l'Europe, o&ugrave;
+j'esp&eacute;rais rencontrer... un homme que je voulais tuer, il m'avait servi
+de t&eacute;moin lors d'un duel...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un duel terrible; mon p&egrave;re m'a tout dit autrefois, reprit
+tristement M<sup>me</sup> de Lucenay; mais, heureusement, Florestan ignore ce
+duel... et aussi la cause qui l'a amen&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu lui laisser respecter sa m&egrave;re, r&eacute;pondit le comte en
+&eacute;touffant un soupir...</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Au bout de quelques ann&eacute;es, M. de Fermont mourut &agrave; Angers, dans mes
+bras, laissant une fille et une femme que, malgr&eacute; ma misanthropie,
+j'avais &eacute;t&eacute; oblig&eacute; d'aimer, parce qu'il n'y avait rien au monde de plus
+pur, de plus noble que ces deux excellentes cr&eacute;atures. Je vivais seul
+dans un faubourg &eacute;loign&eacute; de la ville; mais, quand mes acc&egrave;s de noire
+tristesse me laissaient quelque rel&acirc;che, j'allais chez M<sup>me</sup> de Fermont
+parler avec elle et avec sa fille de celui que nous avions perdu. Comme
+de son vivant, je venais me retremper, me calmer dans cette douce
+intimit&eacute;, o&ugrave; j'avais d&eacute;sormais concentr&eacute; toutes mes affections. Le fr&egrave;re
+de M<sup>me</sup> de Fermont habitait Paris; il se chargea de toutes les affaires
+de sa s&oelig;ur lors de la mort de son mari et pla&ccedil;a chez un notaire cent
+mille &eacute;cus environ, qui composaient toute la fortune de la veuve. Au
+bout de quelque temps, un nouveau et affreux malheur frappa M<sup>me</sup> de
+Fermont; son fr&egrave;re, M. de Renneville, se suicida, il y a de cela environ
+huit mois. Je la consolai du mieux que je pus. Sa premi&egrave;re douleur
+calm&eacute;e, elle partit pour Paris, afin de mettre ordre &agrave; ses affaires. Au
+bout de quelque temps, j'appris que l'on vendait par son ordre le
+modeste mobilier de la maison qu'elle louait &agrave; Angers et que cette somme
+avait &eacute;t&eacute; employ&eacute;e &agrave; payer quelques dettes laiss&eacute;es par elle. Inquiet de
+cette circonstance, je m'informai, et j'appris vaguement que cette
+malheureuse femme et sa fille se trouvaient dans la d&eacute;tresse, victimes
+sans doute d'une banqueroute. Si M<sup>me</sup> de Fermont pouvait, dans une
+extr&eacute;mit&eacute; pareille, compter sur quelqu'un, c'&eacute;tait sur moi... pourtant
+je ne re&ccedil;us d'elle aucune nouvelle. Ce fut surtout en perdant cette
+intimit&eacute; si douce que j'en reconnus toute la valeur. Vous ne pouvez vous
+figurer mes souffrances, mes inqui&eacute;tudes depuis le d&eacute;part de M<sup>me</sup> de
+Fermont et de sa fille... Leur p&egrave;re, leur mari &eacute;tait pour moi un
+fr&egrave;re... il me fallait donc absolument les retrouver, savoir pourquoi
+dans leur ruine elles ne s'adressaient pas &agrave; moi, tout pauvre que
+j'&eacute;tais; je partis pour venir ici, laissant &agrave; Angers, une personne qui,
+si par hasard on apprenait quelque chose de nouveau, devait m'en
+instruire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Hier encore j'ai re&ccedil;u une lettre d'Anjou... on ne sait rien. En
+arrivant &agrave; Paris j'ai commenc&eacute; mes recherches... je suis all&eacute; d'abord &agrave;
+l'ancien domicile du fr&egrave;re de M<sup>me</sup> de Fermont. L&agrave; on m'a dit qu'elle
+demeurait sur le quai du canal Saint-Martin.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette adresse?</p>
+
+<p>&mdash;Avait &eacute;t&eacute; la sienne, mais on ignorait son nouveau logement.
+Malheureusement, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent mes recherches ont &eacute;t&eacute; inutiles. Apr&egrave;s
+mille vaines tentatives avant de d&eacute;sesp&eacute;rer tout &agrave; fait, je me suis
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; venir ici: peut-&ecirc;tre M<sup>me</sup> de Fermont, qui, par un motif
+inexplicable, ne m'a demand&eacute; ni aide ni appui, aura eu recours &agrave; mon
+fils comme au fils du meilleur ami de son mari. Sans doute ce dernier
+espoir est bien peu fond&eacute;... mais je ne veux rien avoir n&eacute;glig&eacute; pour
+retrouver cette pauvre femme et sa fille.</p>
+
+<p>Depuis quelques minutes M<sup>me</sup> de Lucenay &eacute;coutait le comte avec un
+redoublement d'attention; tout &agrave; coup elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, il serait bien singulier qu'il s'ag&icirc;t des m&ecirc;mes
+personnes... auxquelles s'int&eacute;resse M<sup>me</sup> d'Harville...</p>
+
+<p>&mdash;Quelles personnes? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;La veuve dont vous parlez est jeune encore, n'est-ce pas? Sa figure
+est tr&egrave;s-noble?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais comment savez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille, belle comme un ange, a seize ans au plus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui...</p>
+
+<p>&mdash;Et elle s'appelle Claire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de gr&acirc;ce! dites, o&ugrave; sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je l'ignore...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'ignorez?</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce qui est arriv&eacute;: une femme de ma soci&eacute;t&eacute;, M<sup>me</sup> d'Harville, est
+venue chez moi me demander si je ne connaissais pas une femme veuve dont
+la fille se nommait Claire, et dont le fr&egrave;re se serait suicid&eacute;; M<sup>me</sup>
+d'Harville s'adressait &agrave; moi, parce qu'elle avait vu ces mots: &laquo;&Eacute;crire &agrave;
+M<sup>me</sup> de Lucenay&raquo;, trac&eacute;s au bas d'un brouillon de lettre que cette
+malheureuse femme &eacute;crivait &agrave; une personne inconnue, dont elle r&eacute;clamait
+l'appui.</p>
+
+<p>&mdash;Elle voulait vous &eacute;crire... &agrave; vous, et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore... je ne la connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle vous connaissait, elle! s'&eacute;cria M. de Saint-Remy, frapp&eacute;
+d'une id&eacute;e subite.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Cent fois elle m'avait entendu parler de votre p&egrave;re, de vous, de votre
+g&eacute;n&eacute;reux et excellent c&oelig;ur. Dans son infortune, elle aura song&eacute; &agrave;
+recourir &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, cela peut s'expliquer ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Et M<sup>me</sup> d'Harville... comment avait-elle eu ce brouillon de lettre en
+sa possession?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que, sans savoir encore o&ugrave;
+&eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;es cette pauvre m&egrave;re et sa fille, elle &eacute;tait, je crois,
+sur leurs traces.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je compte sur vous, Clotilde, pour m'introduire aupr&egrave;s de M<sup>me</sup>
+d'Harville; il faut que je la voie aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! Son mari vient d'&ecirc;tre victime d'un effroyable accident;
+une arme qu'il ne croyait pas charg&eacute;e est partie entre ses mains, il a
+&eacute;t&eacute; tu&eacute; sur le coup.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est horrible!</p>
+
+<p>&mdash;La marquise est aussit&ocirc;t partie pour aller passer les premiers temps
+de son deuil chez son p&egrave;re, en Normandie.</p>
+
+<p>&mdash;Clotilde, je vous en conjure, &eacute;crivez-lui aujourd'hui, demandez-lui
+les renseignements qu'elle poss&egrave;de d&eacute;j&agrave;; puisqu'elle s'int&eacute;resse &agrave; ces
+pauvres femmes, dites-lui qu'elle n'aura pas de plus chaleureux
+auxiliaire que moi; mon seul d&eacute;sir est de retrouver la veuve de mon ami
+et de partager avec elle et avec sa fille le peu que je poss&egrave;de.
+Maintenant c'est ma seule famille.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le m&ecirc;me, toujours g&eacute;n&eacute;reux et d&eacute;vou&eacute;! Comptez sur moi,
+j'&eacute;crirai aujourd'hui m&ecirc;me &agrave; M<sup>me</sup> d'Harville. O&ugrave; adresserai-je ma
+r&eacute;ponse?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Asni&egrave;res, poste restante.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bizarrerie! Pourquoi vous loger l&agrave;, et pas &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;J'ex&egrave;cre Paris, &agrave; cause des souvenirs qu'il me rappelle, dit M. de
+Saint-Remy d'un air sombre; mon ancien m&eacute;decin, le docteur Griffon, avec
+qui je suis rest&eacute; en correspondance, poss&egrave;de une petite maison de
+campagne sur le bord de la Seine, pr&egrave;s d'Asni&egrave;res; il ne l'habite pas
+l'hiver, il me l'a propos&eacute;e; c'&eacute;tait presque un faubourg de Paris; je
+pouvais, apr&egrave;s m'&ecirc;tre livr&eacute; &agrave; mes recherches, trouver l&agrave; l'isolement qui
+me pla&icirc;t... J'ai accept&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;crirai donc &agrave; Asni&egrave;res; je puis d'ailleurs vous donner d&eacute;j&agrave;
+un renseignement qui pourra vous servir peut-&ecirc;tre... et que je dois &agrave;
+M<sup>me</sup> d'Harville... La ruine de M<sup>me</sup> de Fermont a &eacute;t&eacute; caus&eacute;e par la
+friponnerie du notaire chez qui &eacute;tait plac&eacute;e toute la fortune de votre
+parente... Ce notaire a ni&eacute; le d&eacute;p&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Le mis&eacute;rable!... Et il se nomme?</p>
+
+<p>&mdash;M. Jacques Ferrand, dit la duchesse, sans pouvoir dissimuler son envie
+de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous &ecirc;tes &eacute;trange, Clotilde! Il n'y a rien que de s&eacute;rieux, que de
+triste dans tout ceci, et vous riez! dit le comte surpris et m&eacute;content.</p>
+
+<p>En effet, M<sup>me</sup> de Lucenay, au souvenir de l'amoureuse d&eacute;claration du
+notaire, n'avait pu r&eacute;primer un mouvement d'hilarit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon ami, reprit-elle; c'est que ce notaire est un homme fort
+singulier... et l'on raconte de lui des choses fort ridicules... Mais,
+s&eacute;rieusement, si sa r&eacute;putation d'honn&ecirc;te homme n'est pas plus m&eacute;rit&eacute;e
+que sa r&eacute;putation de saint homme (et je d&eacute;clare celle-ci usurp&eacute;e), c'est
+un grand mis&eacute;rable!</p>
+
+<p>&mdash;Et il demeure?</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Sentier.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura ma visite... Ce que vous me dites de lui co&iuml;nciderait alors
+assez avec certains soup&ccedil;ons...</p>
+
+<p>&mdash;Quels soup&ccedil;ons?</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s quelques renseignements pris sur la mort du fr&egrave;re de ma pauvre
+amie, je serais presque tent&eacute; de croire que ce malheureux, au lieu de se
+suicider... a &eacute;t&eacute; victime d'un assassinat.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! Et qui vous ferait supposer?...</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs raisons qui seraient trop longues &agrave; vous dire; je vous
+laisse... N'oubliez pas les offres de service que vous m'avez faites en
+votre nom et en celui de M. de Lucenay...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous partez... sans voir Florestan?</p>
+
+<p>&mdash;Cette entrevue me serait trop p&eacute;nible, vous devez le comprendre... Je
+la bravais dans le seul espoir de trouver ici quelques renseignements
+sur M<sup>me</sup> de Fermont, voulant n'avoir au moins rien n&eacute;glig&eacute; pour la
+retrouver; maintenant, adieu...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes impitoyable!</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous pas...?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que votre fils n'a jamais eu plus besoin de vos conseils...</p>
+
+<p>&mdash;Comment? N'est-il pas riche, heureux?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il ne conna&icirc;t pas les hommes. Aveugl&eacute;ment prodigue, parce
+qu'il est confiant et g&eacute;n&eacute;reux, en tout, partout et toujours tr&egrave;s-grand
+seigneur, je crains qu'on n'abuse de sa bont&eacute;. Si vous saviez ce qu'il y
+a de noblesse dans ce c&oelig;ur! Je n'ai jamais os&eacute; le sermonner au sujet de
+ses d&eacute;penses et de son d&eacute;sordre, d'abord parce que je suis au moins
+aussi folle que lui, et puis... pour d'autres raisons; mais vous, au
+contraire, vous pourriez...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Lucenay n'acheva pas.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on entendit la voix de Florestan de Saint-Remy.</p>
+
+<p>Il entra pr&eacute;cipitamment dans le cabinet voisin du salon; apr&egrave;s en avoir
+brusquement ferm&eacute; la porte, il dit d'une voix alt&eacute;r&eacute;e &agrave; quelqu'un qui
+l'accompagnait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le r&eacute;p&egrave;te, r&eacute;pondit la voix claire et per&ccedil;ante de M. Badinot,
+je vous r&eacute;p&egrave;te que, sans cela, avant quatre heures vous serez arr&ecirc;t&eacute;...
+Car s'il n'a pas l'argent tant&ocirc;t, notre homme va d&eacute;poser sa plainte au
+parquet du procureur du roi, et vous savez ce que vaut un FAUX comme
+celui-l&agrave;: les gal&egrave;res, mon pauvre vicomte!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIIa" id="VIIIa"></a><a href="#tablea">VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">L'entretien</a></h3>
+
+
+<p>Il est impossible de peindre le regard qu'&eacute;chang&egrave;rent M<sup>me</sup> de Lucenay et
+le p&egrave;re de Florestan en entendant ces terribles paroles: <i>Il</i> <i>y va pour
+vous... des gal&egrave;res!</i> Le comte devint livide; il s'appuya au dossier
+d'un fauteuil, ses genoux se d&eacute;robaient sous lui.</p>
+
+<p>Son nom v&eacute;n&eacute;rable et respect&eacute;... son nom d&eacute;shonor&eacute; par un homme qu'il
+accusait d'&ecirc;tre le fruit de l'adult&egrave;re!</p>
+
+<p>Ce premier abattement pass&eacute;, les traits courrouc&eacute;s du vieillard, un
+geste mena&ccedil;ant qu'il fit en s'avan&ccedil;ant vers le cabinet, r&eacute;v&eacute;l&egrave;rent une
+r&eacute;solution si effrayante que M<sup>me</sup> de Lucenay lui saisit la main, l'arr&ecirc;ta
+et lui dit &agrave; voix basse, avec l'accent de la plus profonde conviction:</p>
+
+<p>&mdash;Il est innocent... je vous le jure!... &Eacute;coutez en silence...</p>
+
+<p>Le comte s'arr&ecirc;ta. Il voulait croire &agrave; ce que lui disait la duchesse.</p>
+
+<p>Celle-ci &eacute;tait en effet persuad&eacute;e de la loyaut&eacute; de Florestan.</p>
+
+<p>Pour obtenir de nouveaux sacrifices de cette femme si aveugl&eacute;ment
+g&eacute;n&eacute;reuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre &agrave; l'abri d'une
+prise de corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait
+affirm&eacute; &agrave; M<sup>me</sup> de Lucenay que, dupe d'un mis&eacute;rable dont il avait re&ccedil;u en
+paiement une traite fausse, il risquait d'&ecirc;tre regard&eacute; comme complice du
+faussaire, ayant lui-m&ecirc;me mis cette traite en circulation.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Lucenay savait le vicomte imprudent, prodigue, d&eacute;sordonn&eacute;; mais
+jamais elle ne l'aurait un moment suppos&eacute; capable, non pas d'une
+bassesse ou d'une infamie, mais seulement de la plus l&eacute;g&egrave;re
+ind&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>En lui pr&ecirc;tant par deux fois des sommes consid&eacute;rables dans des
+circonstances tr&egrave;s-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service
+d'ami, le vicomte n'acceptant jamais ces avances qu'&agrave; la condition
+expresse de les rembourser; car on lui devait, disait-il, plus du double
+de ces sommes.</p>
+
+<p>Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs, M<sup>me</sup> de Lucenay,
+c&eacute;dant &agrave; l'impulsion de sa bont&eacute; naturelle, n'avait song&eacute; qu'&agrave; &ecirc;tre
+utile &agrave; Florestan, et nullement &agrave; s'assurer s'il pouvait s'acquitter
+envers elle. Il l'affirmait, elle n'en doutait pas; e&ucirc;t-il accept&eacute; sans
+cela des pr&ecirc;ts aussi importants? En r&eacute;pondant de l'honneur de Florestan,
+en suppliant le vieux comte d'&eacute;couter la conversation de son fils, la
+duchesse pensait qu'il allait &ecirc;tre question de l'abus de confiance dont
+le vicomte se pr&eacute;tendait victime, et qu'il serait ainsi compl&egrave;tement
+innocent&eacute; aux yeux de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, reprit Florestan d'une voix alt&eacute;r&eacute;e, ce Petit-Jean
+est un inf&acirc;me; il m'avait assur&eacute; n'avoir pas d'autres traites que celles
+que j'ai retir&eacute;es de ses mains hier et il y a trois jours... Je croyais
+celle-ci en circulation, elle n'&eacute;tait payable que dans trois mois &agrave;
+Londres, chez Adams et Compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit la voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vicomte,
+que vous aviez adroitement combin&eacute; votre affaire; vos faux ne devaient
+&ecirc;tre d&eacute;couverts que lorsque vous seriez d&eacute;j&agrave; loin... Mais vous avez
+voulu attraper plus fin que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! il est bien temps maintenant de me dire cela, malheureux que vous
+&ecirc;tes..., s'&eacute;cria Florestan furieux; n'est-ce pas vous qui m'avez mis en
+rapport avec celui qui m'a n&eacute;goci&eacute; ces traites!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon cher aristocrate, r&eacute;pondit froidement Badinot, du
+calme!... Vous contrefaites habilement les signatures de commerce; c'est
+&agrave; merveille, mais ce n'est pas une raison pour traiter vos amis avec une
+familiarit&eacute; d&eacute;sagr&eacute;able. Si vous vous emportez encore... je vous laisse,
+arrangez-vous comme vous voudrez...</p>
+
+<p>&mdash;Et croyez-vous qu'on puisse conserver son sang-froid dans une position
+pareille?... Si ce que vous me dites est vrai, si cette plainte doit
+&ecirc;tre d&eacute;pos&eacute;e aujourd'hui au parquet du procureur du roi, je suis
+perdu...</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je vous dis, &agrave; moins que... vous n'ayez encore
+recours &agrave; votre charmante Providence aux yeux bleus...</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, r&eacute;signez-vous. C'est dommage, c'&eacute;tait la derni&egrave;re traite... et
+pour vingt-cinq mauvais mille francs... aller prendre l'air du Midi &agrave;
+Toulon... C'est maladroit, c'est absurde, c'est b&ecirc;te! Comment un habile
+homme comme vous peut-il se laisser acculer ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que faire? Que faire?... Rien de ce qui est ici ne
+m'appartient plus, je n'ai pas vingt louis &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je dois &agrave; tous ceux qui pourraient me pr&ecirc;ter; me croyez-vous assez
+sot pour avoir attendu jusqu'&agrave; aujourd'hui pour m'adresser &agrave; eux?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; pardon... tenez, causons tranquillement, c'est le meilleur
+moyen d'arriver &agrave; une solution raisonnable. Tout &agrave; l'heure je voulais
+vous expliquer comment vous vous &eacute;tiez attaqu&eacute; &agrave; plus fin que vous. Vous
+ne m'avez pas &eacute;cout&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, parlez, si cela peut &ecirc;tre bon &agrave; quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;capitulons: vous m'avez dit, il y a deux mois: &laquo;J'ai pour cent
+treize mille francs de traites sur diff&eacute;rentes maisons de banque &agrave;
+longues &eacute;ch&eacute;ances; mon cher Badinot, trouvez moyen de me les
+n&eacute;gocier...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... Ensuite?...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez... je vous ai demand&eacute; &agrave; voir ces valeurs... Un certain je ne
+sais quoi m'a dit que ces traites &eacute;taient fausses, quoique parfaitement
+imit&eacute;es. Je ne vous soup&ccedil;onnais pas, il est vrai, un talent
+calligraphique aussi avanc&eacute;; mais, m'occupant du soin de votre fortune
+depuis que vous n'aviez plus de fortune, je vous savais compl&egrave;tement
+ruin&eacute;. J'avais fait passer l'acte par lequel vos chevaux, vos voitures,
+le mobilier de cet h&ocirc;tel, appartenaient &agrave; Boyer et &agrave; Edwards... Il
+n'&eacute;tait donc pas indiscret &agrave; moi de m'&eacute;tonner de vous voir possesseur de
+valeurs de commerce si consid&eacute;rables, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi gr&acirc;ce de vos &eacute;tonnements, arrivons au fait.</p>
+
+<p>&mdash;M'y voici... J'ai assez d'exp&eacute;rience ou de timidit&eacute;... pour ne pas me
+soucier de me m&ecirc;ler directement d'affaires de cette sorte; je vous
+adressai donc &agrave; un tiers qui, non moins clairvoyant que moi, soup&ccedil;onna
+le mauvais tour que vous vouliez lui jouer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, il n'aurait pas escompt&eacute; ces valeurs s'il les avait
+crues fausses.</p>
+
+<p>&mdash;Combien vous a-t-il donn&eacute; d'argent comptant, pour ces cent treize
+mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq mille francs comptant, et le reste en cr&eacute;ances &agrave;
+recouvrer...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous retir&eacute; de ces cr&eacute;ances?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien, vous le savez bien; elles &eacute;taient illusoires... mais il
+aventurait toujours vingt-cinq mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous &ecirc;tes jeune, mon cher vicomte! Ayant &agrave; recevoir de vous ma
+commission de cent louis si l'affaire se faisait, je m'&eacute;tais bien gard&eacute;
+de dire au tiers l'&eacute;tat r&eacute;el de vos affaires... Il vous croyait encore &agrave;
+votre aise, et il vous savait surtout tr&egrave;s-ador&eacute; d'une grande dame
+puissamment riche qui ne vous laisserait jamais dans l'embarras; il
+&eacute;tait donc &agrave; peu pr&egrave;s s&ucirc;r de rentrer au moins dans ses fonds, par
+transaction; il risquait sans doute de perdre, mais il risquait aussi de
+gagner beaucoup, et son calcul &eacute;tait bon; car l'autre jour, vous lui
+avez d&eacute;j&agrave; compt&eacute; bel et bien cent mille francs, pour retirer la fausse
+traite de cinquante-huit mille francs, et hier trente mille francs pour
+la seconde... Pour celle-ci, il s'est content&eacute;, il est vrai, du
+remboursement int&eacute;gral. Comment vous &ecirc;tes-vous procur&eacute; ces trente mille
+francs d'hier? que le diable m'emporte si je le sais! car vous &ecirc;tes un
+homme unique... Vous voyez donc bien qu'en fin de compte, si Petit-Jean
+vous force &agrave; payer la derni&egrave;re traite de vingt-cinq mille francs, il
+aura re&ccedil;u de vous cent cinquante-cinq mille francs pour vingt-cinq mille
+qu'il vous aura compt&eacute;s; or, j'avais raison de dire que vous vous &eacute;tiez
+jou&eacute; &agrave; plus fin que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi m'a-t-il dit que cette derni&egrave;re traite, qu'il pr&eacute;sente
+aujourd'hui, &eacute;tait n&eacute;goci&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Pour ne pas vous effrayer; il vous avait dit aussi qu'except&eacute; celle de
+cinquante-huit mille francs, les autres &eacute;taient en circulation; une fois
+la premi&egrave;re pay&eacute;e, hier est venue la seconde, et aujourd'hui la
+troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Le mis&eacute;rable!...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez donc, chacun pour soi, chacun chez soi, comme dit un c&eacute;l&egrave;bre
+jurisconsulte dont j'admire beaucoup la maxime. Mais causons de
+sang-froid: ceci vous prouve que le Petit-Jean (et entre nous je ne
+serais pas &eacute;tonn&eacute; que, malgr&eacute; sa sainte renomm&eacute;e, le Jacques Ferrand ne
+f&ucirc;t de moiti&eacute; dans ses sp&eacute;culations), ceci vous prouve, dis-je, que le
+Petit-Jean, all&eacute;ch&eacute; par vos premiers paiements, sp&eacute;cule sur cette
+derni&egrave;re traite, comme il a sp&eacute;cul&eacute; sur les autres, bien certain que vos
+amis ne vous laisseront pas traduire en cour d'assises. C'est &agrave; vous de
+voir si ces amiti&eacute;s ne sont pas exploit&eacute;es, pressur&eacute;es jusqu'&agrave; l'&eacute;corce,
+et s'il ne reste pas encore quelques gouttes d'or &agrave; en exprimer; car si
+dans trois heures vous n'avez pas les vingt-cinq mille francs, mon noble
+vicomte, vous &ecirc;tes coffr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous me r&eacute;p&eacute;terez cela sans cesse...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; force de m'entendre vous consentirez peut-&ecirc;tre &agrave; essayer de tirer
+une derni&egrave;re plume de l'aile de cette g&eacute;n&eacute;reuse duchesse...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te qu'il n'y faut pas songer... En trois heures trouver
+encore vingt-cinq mille francs, apr&egrave;s les sacrifices qu'elle a d&eacute;j&agrave;
+faits, ce serait folie que de l'esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous plaire, heureux mortel, on tente l'impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! elle l'a d&eacute;j&agrave; tent&eacute;, l'impossible... c'&eacute;tait d'emprunter cent
+mille francs &agrave; son mari et de r&eacute;ussir; mais ce sont de ces ph&eacute;nom&egrave;nes
+qui ne se reproduisent pas deux fois. Voyons, mon cher Badinot,
+jusqu'ici vous n'avez pas eu &agrave; vous plaindre de moi... j'ai toujours &eacute;t&eacute;
+g&eacute;n&eacute;reux, t&acirc;chez d'obtenir quelque sursis de ce mis&eacute;rable Petit-Jean...
+Vous le savez, je trouve toujours moyen de r&eacute;compenser qui me sert; une
+fois cette derni&egrave;re affaire assoupie, je prends un nouvel essor... vous
+serez content de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Petit-Jean est aussi inflexible que vous &ecirc;tes peu raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;T&acirc;chez seulement d'int&eacute;resser encore votre g&eacute;n&eacute;reuse amie &agrave; votre
+funeste sort... Que diable! dites-lui seulement ce qu'il en est; non
+plus, comme d&eacute;j&agrave;, que vous avez &eacute;t&eacute; dupe de faussaires, mais que vous
+&ecirc;tes faussaire vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne lui ferai un tel aveu, ce serait une honte sans avantage.</p>
+
+<p>&mdash;Aimez-vous mieux qu'elle apprenne demain la chose par <i>La Gazette des
+tribunaux?</i></p>
+
+
+<p>&mdash;J'ai trois heures devant moi, je puis fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; irez-vous sans argent? Jugez donc, au contraire: ce dernier faux
+retir&eacute;, vous vous trouverez dans une position superbe, vous n'aurez plus
+que des dettes. Voyons, promettez-moi de parler encore &agrave; la duchesse.
+Vous &ecirc;tes si rou&eacute;! vous saurez vous rendre int&eacute;ressant malgr&eacute; vos
+erreurs; au pis-aller on vous estimera peut-&ecirc;tre un peu moins ou plus du
+tout, mais on vous tirera d'affaire. Voyons, promettez-moi de voir votre
+belle amie; je cours chez Petit-Jean, je me fais fort d'obtenir une
+heure ou deux de sursis.</p>
+
+<p>&mdash;Enfer! Il faut boire la honte jusqu'&agrave; la lie!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! bonne chance, soyez tendre, passionn&eacute;, charmant; je cours chez
+Petit-Jean, vous m'y trouverez jusqu'&agrave; trois heures... plus tard il ne
+serait plus temps... le parquet du procureur du roi n'est ouvert que
+jusqu'&agrave; quatre heures...</p>
+
+<p>Et M. Badinot sortit.</p>
+
+<p>Lorsque la porte fut ferm&eacute;e, on entendit Florestan s'&eacute;crier avec un
+profond d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>Pendant cet entretien, qui d&eacute;voilait au comte l'infamie de son fils, et
+&agrave; M<sup>me</sup> de Lucenay l'infamie de l'homme qu'elle avait aveugl&eacute;ment aim&eacute;,
+tous deux &eacute;taient rest&eacute;s immobiles, respirant &agrave; peine, sous cette
+&eacute;pouvantable r&eacute;v&eacute;lation.</p>
+
+<p>Il serait impossible de rendre l'&eacute;loquence muette de la sc&egrave;ne
+douloureuse qui se passa entre cette jeune femme et le comte lorsqu'il
+n'y eut plus de doute possible sur le crime de Florestan. &Eacute;tendant le
+bras vers la pi&egrave;ce o&ugrave; se trouvait son fils, le vieillard sourit avec une
+ironie am&egrave;re, jetant un regard &eacute;crasant sur M<sup>me</sup> de Lucenay, et sembla
+lui dire:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; celui pour lequel vous avez brav&eacute; toutes les hontes, consomm&eacute;
+tous les sacrifices! Voil&agrave; celui que vous me reprochiez d'avoir
+abandonn&eacute;!...&raquo;</p>
+
+<p>La duchesse comprit le reproche; un moment elle baissa la t&ecirc;te sous le
+poids de sa honte.</p>
+
+<p>La le&ccedil;on &eacute;tait terrible...</p>
+
+<p>Puis, peu &agrave; peu, &agrave; l'anxi&eacute;t&eacute; cruelle qui avait contract&eacute; les traits de
+M<sup>me</sup> de Lucenay, succ&eacute;da une sorte d'indignation hautaine. Les fautes
+inexcusables de cette femme &eacute;taient au moins palli&eacute;es par la loyaut&eacute; de
+son amour, par la hardiesse de son d&eacute;vouement, par la grandeur de sa
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, par la franchise de son caract&egrave;re et par son inexorable
+aversion pour tout ce qui &eacute;tait bas ou l&acirc;che.</p>
+
+<p>Encore trop jeune, trop belle, trop recherch&eacute;e, pour &eacute;prouver
+l'humiliation d'avoir &eacute;t&eacute; exploit&eacute;e, une fois le prestige de l'amour
+subitement &eacute;vanoui chez elle, cette femme alti&egrave;re et d&eacute;cid&eacute;e ne
+ressentit ni haine ni col&egrave;re; instantan&eacute;ment, sans transition aucune, un
+d&eacute;go&ucirc;t mortel, un d&eacute;dain glacial, tua son affection jusqu'alors si
+vivace; ce ne fut plus une ma&icirc;tresse indignement tromp&eacute;e par son amant,
+ce fut une femme de bonne compagnie d&eacute;couvrant qu'un homme de sa soci&eacute;t&eacute;
+&eacute;tait un escroc et un faussaire, et le chassant de chez elle.</p>
+
+<p>En supposant m&ecirc;me que quelques circonstances eussent pu att&eacute;nuer
+l'ignominie de Florestan, M<sup>me</sup> de Lucenay ne les aurait pas admises;
+selon elle, l'homme qui franchissait certaines limites d'honneur, soit
+par vice, entra&icirc;nement ou faiblesse, n'existait plus &agrave; ses yeux;
+l'honorabilit&eacute; &eacute;tant pour elle une question d'&ecirc;tre ou de non-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le seul ressentiment douloureux qu'&eacute;prouva la duchesse fut excit&eacute; par
+l'effet terrible que cette r&eacute;v&eacute;lation inattendue produisait sur le
+comte, son vieil ami.</p>
+
+<p>Depuis quelques moments il semblait ne pas voir, ne pas entendre; ses
+yeux &eacute;taient fixes, sa t&ecirc;te baiss&eacute;e, ses bras pendants, sa p&acirc;leur
+livide; de temps &agrave; autre un soupir convulsif soulevait sa poitrine.</p>
+
+<p>Chez un homme aussi r&eacute;solu qu'&eacute;nergique, un tel abattement &eacute;tait plus
+effrayant que les transports de la col&egrave;re.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Lucenay le regardait avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, mon ami, lui dit-elle &agrave; voix basse. Pour vous... pour moi...
+pour cet homme... je sais ce qu'il me reste &agrave; faire...</p>
+
+<p>Le vieillard la regarda fixement; puis, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; arrach&eacute; &agrave; sa
+stupeur par une commotion violente, il redressa la t&ecirc;te, ses traits
+devinrent mena&ccedil;ants, et, oubliant que son fils pouvait l'entendre, il
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, pour vous, pour moi, pour cet homme, je sais ce qu'il me
+reste &agrave; faire...</p>
+
+<p>&mdash;Qui est donc l&agrave;? demanda Florestan surpris.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Lucenay, craignant de se trouver avec le vicomte, disparut par la
+petite porte et descendit par l'escalier d&eacute;rob&eacute;.</p>
+
+<p>Florestan, ayant encore demand&eacute; qui &eacute;tait l&agrave; et ne recevant pas de
+r&eacute;ponse, entra dans le salon. Il s'y trouva seul avec le comte.</p>
+
+<p>La longue barbe du vieillard le changeait tellement, il &eacute;tait si
+pauvrement v&ecirc;tu, que son fils, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs
+ann&eacute;es, ne le reconnaissant pas d'abord, s'avan&ccedil;a vers lui d'un air
+mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous l&agrave;...? Qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le mari de cette femme! r&eacute;pondit le comte en montrant le
+portrait de M<sup>me</sup> de Saint-Remy.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! s'&eacute;cria Florestan en reculant avec frayeur; et il se rappela
+les traits du comte, depuis longtemps oubli&eacute;s.</p>
+
+<p>Debout, formidable, le regard irrit&eacute;, le front empourpr&eacute; par la col&egrave;re,
+ses cheveux blancs rejet&eacute;s en arri&egrave;re, ses bras crois&eacute;s sur sa poitrine,
+le comte dominait, &eacute;crasait son fils, qui, la t&ecirc;te baiss&eacute;e, n'osait
+lever les yeux sur lui.</p>
+
+<p>Pourtant M. de Saint-Remy, par un secret motif, fit un violent effort
+pour rester calme et pour dissimuler ses terribles ressentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! reprit Florestan d'une voix alt&eacute;r&eacute;e, vous &eacute;tiez l&agrave;?...</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria douloureusement le vicomte en cachant son visage dans ses
+mains.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>Florestan, d'abord aussi &eacute;tonn&eacute; que chagrin de l'apparition inattendue
+de son p&egrave;re, songea bient&ocirc;t, en homme de ressources, au parti qu'il
+pourrait tirer de cet incident.</p>
+
+<p>&laquo;Tout n'est pas perdu, se dit-il. La pr&eacute;sence de mon p&egrave;re est un coup du
+sort. Il sait tout, il ne voudra pas laisser fl&eacute;trir son nom; il n'est
+pas riche, mais il doit toujours poss&eacute;der plus de vingt-cinq mille
+francs. Jouons serr&eacute;... De l'adresse, de l'entrain, de l'&eacute;motion... je
+laisse reposer la duchesse et je suis sauv&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, donnant &agrave; ses traits charmants une expression de douloureux
+abattement, mouillant son regard des larmes du repentir, prenant sa voix
+la plus vibrante, son accent le plus path&eacute;tique, il s'&eacute;cria en joignant
+les mains avec un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon p&egrave;re... je suis bien malheureux!... Apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es...
+vous revoir... et dans un tel moment!... Je dois vous para&icirc;tre si
+coupable! Mais daignez m'&eacute;couter, je vous en supplie; permettez-moi, non
+de me justifier, mais de vous expliquer ma conduite... Le voulez-vous,
+mon p&egrave;re?...</p>
+
+<p>M. de Saint-Remy ne r&eacute;pondit pas un mot; ses traits rest&egrave;rent
+impassibles; il s'assit dans un fauteuil, o&ugrave; il s'accouda, et l&agrave;, le
+menton appuy&eacute; sur la paume de sa main, il contempla le vicomte en
+silence.</p>
+
+<p>Si Florestan e&ucirc;t connu les motifs qui remplissaient l'&acirc;me de son p&egrave;re de
+haine, de fureur et de vengeance, &eacute;pouvant&eacute; du calme apparent du comte,
+il n'e&ucirc;t pas sans doute essay&eacute; de le duper, ni plus ni moins qu'un
+bonhomme G&eacute;ronte.</p>
+
+<p>Mais ignorant les funestes soup&ccedil;ons qui pesaient sur la l&eacute;gitimit&eacute; de sa
+naissance, mais ignorant la faute de sa m&egrave;re, Florestan ne douta pas du
+succ&egrave;s de sa piperie, croyant n'avoir qu'&agrave; attendrir un p&egrave;re qui, &agrave; la
+fois tr&egrave;s-misanthrope et tr&egrave;s-fier de son nom, serait capable, plut&ocirc;t
+que de le laisser d&eacute;shonorer, de se d&eacute;cider aux derniers sacrifices.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, reprit timidement Florestan, me permettez-vous de t&acirc;cher,
+non de me disculper, mais de vous dire par suite de quels entra&icirc;nements
+involontaires... je suis arriv&eacute;, presque malgr&eacute; moi, jusqu'&agrave; des
+actions... inf&acirc;mes... je l'avoue?...</p>
+
+<p>Le vicomte prit le silence de son p&egrave;re pour un consentement tacite et
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque j'eus le malheur de perdre ma m&egrave;re... ma pauvre m&egrave;re qui
+m'avait tant aim&eacute;... je n'avais pas vingt ans... Je me trouvai seul...
+sans conseil... sans appui... Ma&icirc;tre d'une fortune consid&eacute;rable...
+habitu&eacute; au luxe d&egrave;s mon enfance... je m'en &eacute;tais fait une habitude... un
+besoin. Ignorant combien il &eacute;tait difficile de gagner de l'argent, je le
+prodiguais sans mesure... Malheureusement... et je dis malheureusement,
+parce que cela m'a perdu, mes d&eacute;penses, toutes folles qu'elles &eacute;taient,
+furent remarquables par leur &eacute;l&eacute;gance... &Agrave; force de go&ucirc;t, j'&eacute;clipsai des
+gens dix fois plus riches que moi. Ce premier succ&egrave;s m'enivra, je devins
+homme de luxe comme on devient homme de guerre, homme d'&Eacute;tat; oui,
+j'aime le luxe, non par ostentation vulgaire, mais je l'aime comme le
+peintre aime la peinture, comme le po&euml;te aime la po&eacute;sie; comme tout
+artiste, j'&eacute;tais jaloux de mon &oelig;uvre... et mon &oelig;uvre, &agrave; moi, c'&eacute;tait
+mon luxe. Je sacrifiai tout &agrave; sa perfection... Je le voulus beau, grand,
+complet, splendidement harmonieux en toute chose... depuis mon &eacute;curie
+jusqu'&agrave; ma table, depuis mon habit jusqu'&agrave; ma maison... Je voulus que ma
+vie f&ucirc;t comme un enseignement de go&ucirc;t et d'&eacute;l&eacute;gance. Comme un artiste
+enfin, j'&eacute;tais &agrave; la fois avide des applaudissements de la foule et de
+l'admiration des gens d'&eacute;lite: ce succ&egrave;s si rare, je l'obtins...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, les traits de Florestan perdaient peu &agrave; peu leur
+expression hypocrite, ses yeux brillaient d'une sorte d'enthousiasme. Il
+disait vrai; il avait &eacute;t&eacute; d'abord s&eacute;duit par cette mani&egrave;re assez peu
+commune de comprendre le luxe.</p>
+
+<p>Le vicomte interrogea du regard la physionomie de son p&egrave;re; elle lui
+parut s'adoucir un peu.</p>
+
+<p>Il reprit avec une exaltation croissante:</p>
+
+<p>&mdash;Oracles et r&eacute;gulateurs de la mode, mon bl&acirc;me ou ma louange faisaient
+loi; j'&eacute;tais cit&eacute;, copi&eacute;, vant&eacute;, admir&eacute;, et cela par la meilleure
+compagnie de Paris, c'est-&agrave;-dire de l'Europe, du monde... Les femmes
+partag&egrave;rent l'engouement g&eacute;n&eacute;ral, les plus charmantes se disputaient le
+plaisir de venir &agrave; quelques f&ecirc;tes tr&egrave;s-restreintes que je donnais, et
+partout et toujours on s'extasiait sur l'&eacute;l&eacute;gance incomparable, sur le
+go&ucirc;t exquis de ces f&ecirc;tes... que les millionnaires ne pouvaient ni &eacute;galer
+ni &eacute;clipser; enfin, je fus ce que l'on appelle le roi de la mode... Ce
+mot vous dira tout, mon p&egrave;re, si vous le comprenez.</p>
+
+<p>&mdash;Je le comprends... et je suis s&ucirc;r qu'au bagne vous inventeriez quelque
+&eacute;l&eacute;gance raffin&eacute;e dans la mani&egrave;re de porter votre cha&icirc;ne... cela
+deviendrait &agrave; la mode dans la chiourme et s'appellerait... &agrave; la
+Saint-Remy, dit le vieillard avec une sanglante ironie... Puis il
+ajouta: Et Saint-Remy... c'est mon nom!...</p>
+
+<p>Et il se tut, restant toujours accoud&eacute;, toujours le menton dans la paume
+de sa main.</p>
+
+<p>Il fallut &agrave; Florestan beaucoup d'empire sur lui-m&ecirc;me pour cacher la
+blessure que lui fit ce sarcasme ac&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Il reprit d'un ton plus humble:</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! mon p&egrave;re, ce n'est pas par orgueil que j'&eacute;voque le souvenir de
+ces succ&egrave;s... car, je vous le r&eacute;p&egrave;te, ce succ&egrave;s m'a perdu... Recherch&eacute;,
+envi&eacute;, flatt&eacute;, adul&eacute;, non par des parasites int&eacute;ress&eacute;s, mais par des
+gens dont la position d&eacute;passait de beaucoup la mienne et sur lesquels
+j'avais seulement l'avantage que donne l'&eacute;l&eacute;gance... qui est au luxe ce
+que le go&ucirc;t est aux arts... la t&ecirc;te me tourna. Je ne calculai plus: ma
+fortune devait &ecirc;tre dissip&eacute;e en quelques ann&eacute;es, peu m'importait.
+Pouvais-je renoncer &agrave; cette vie fi&eacute;vreuse, &eacute;blouissante, dans laquelle
+les plaisirs succ&eacute;daient aux plaisirs, les jouissances aux jouissances,
+les f&ecirc;tes aux f&ecirc;tes, les ivresses de toutes sortes aux enchantements de
+toutes sortes?... Oh! si vous saviez, mon p&egrave;re, ce que c'est que d'&ecirc;tre
+partout signal&eacute; comme le h&eacute;ros du jour... d'entendre le murmure qui
+accueille votre entr&eacute;e dans un salon... d'entendre les femmes se dire:
+&laquo;C'est lui!... le voil&agrave;!...&raquo; Oh! si vous saviez...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit le vieillard en interrompant son fils et sans changer
+d'attitude, je sais... Oui, l'autre jour, sur une place publique, il y
+avait foule; tout &agrave; coup on entendit un murmure... pareil &agrave; celui qui
+vous accueille quand vous entrez quelque part, puis les regards des
+femmes surtout se fix&egrave;rent sur un tr&egrave;s-beau gar&ccedil;on... toujours comme ils
+se fixent sur vous... et elles se le montraient les unes aux autres en
+se disant: &laquo;C'est lui... le voil&agrave;...&raquo;, toujours comme s'il s'&eacute;tait agi
+de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet homme, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tait un faussaire que l'on mettait au carcan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Florestan avec une rage concentr&eacute;e; puis feignant une
+affliction profonde, il ajouta: Mon p&egrave;re, vous &ecirc;tes sans piti&eacute;... Que
+voulez-vous que je vous dise pourtant? Je ne cherche pas &agrave; nier les
+torts... je veux seulement vous expliquer l'entra&icirc;nement fatal qui les a
+caus&eacute;s. Eh bien! oui, dussiez-vous encore m'accabler de sanglants
+sarcasmes, je t&acirc;cherai d'aller jusqu'au bout de cette confession, je
+t&acirc;cherai de vous faire comprendre cette exaltation fi&eacute;vreuse qui m'a
+perdu, parce que alors peut-&ecirc;tre vous me plaindrez... Oui, car on plaint
+un fou... et j'&eacute;tais fou... Fermant les yeux, je m'abandonnais &agrave;
+l'&eacute;tincelant tourbillon dans lequel j'entra&icirc;nais avec moi les femmes les
+plus charmantes, les hommes les plus aimables. M'arr&ecirc;ter, le pouvais-je?
+Autant dire au po&euml;te qui s'&eacute;puise, et dont le g&eacute;nie d&eacute;vore la sant&eacute;:
+&laquo;Arr&ecirc;tez-vous au milieu de l'inspiration qui vous emporte!...&raquo; Non, je
+ne pouvais pas, moi!... Moi!... Abdiquer cette royaut&eacute; que j'exer&ccedil;ais,
+et rentrer honteux, ruin&eacute;, moqu&eacute;, dans la pl&egrave;be inconnue; donner ce
+triomphe &agrave; mes envieux que j'avais jusqu'alors d&eacute;fi&eacute;s, domin&eacute;s,
+&eacute;cras&eacute;s!... Non, non, je ne le pouvais pas!... Volontairement du moins.
+Vint le jour fatal o&ugrave; pour la premi&egrave;re fois l'argent m'a manqu&eacute;. Je fus
+surpris comme si ce moment n'avait jamais d&ucirc; arriver. Cependant j'avais
+encore &agrave; moi mes chevaux, mes voitures, le mobilier de cette maison...
+Mes dettes pay&eacute;es, il me serait rest&eacute; soixante mille francs...
+peut-&ecirc;tre... Qu'aurai-je fait de cette mis&egrave;re? Alors, mon p&egrave;re, je fis
+le premier pas dans une voie inf&acirc;me... j'&eacute;tais encore honn&ecirc;te... je
+n'avais d&eacute;pens&eacute; que ce qui m'appartenait; mais alors je commen&ccedil;ai &agrave;
+faire des dettes que je ne pouvais pas payer... je vendis tout ce que je
+poss&eacute;dais &agrave; deux de mes gens, afin de m'acquitter envers eux, et de
+pouvoir, pendant six mois encore, malgr&eacute; mes cr&eacute;anciers, jouir du luxe
+qui m'enivrait... Pour subvenir &agrave; mes besoins de jeu et de folles
+d&eacute;penses, j'empruntai d'abord &agrave; des juifs; puis, pour payer les juifs, &agrave;
+mes amis, et, pour payer mes amis, &agrave; mes ma&icirc;tresses. Ces ressources
+&eacute;puis&eacute;es, il y eut un nouveau temps d'arr&ecirc;t dans ma vie... D'honn&ecirc;te
+homme j'&eacute;tais devenu chevalier d'industrie... mais je n'&eacute;tais pas encore
+criminel... Cependant j'h&eacute;sitai... je voulais prendre une r&eacute;solution
+violente... j'avais prouv&eacute; dans plusieurs duels que je ne craignais pas
+la mort... je voulais me tuer!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!..., vraiment? dit le comte avec une ironie farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me croyez pas, mon p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait bien t&ocirc;t ou bien tard! ajouta le vieillard toujours impassible
+et dans la m&ecirc;me attitude.</p>
+
+<p>Florestan, pensant avoir &eacute;mu son p&egrave;re en lui parlant de son projet de
+suicide, crut n&eacute;cessaire de remonter la sc&egrave;ne par un coup de th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>Il ouvrit un meuble, y prit un petit flacon de cristal verd&acirc;tre et dit
+au comte en le posant sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Un charlatan italien m'a vendu ce poison...</p>
+
+<p>&mdash;Et... il &eacute;tait pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours
+accoud&eacute;.</p>
+
+<p>Florestan comprit la port&eacute;e des paroles de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Ses traits exprim&egrave;rent cette fois une indignation r&eacute;elle, car il disait
+vrai.</p>
+
+<p>Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer: fantaisie &eacute;ph&eacute;m&egrave;re! Les
+gens de sa sorte sont trop l&acirc;ches pour se r&eacute;soudre froidement et sans
+t&eacute;moins &agrave; la mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;cria donc avec l'accent de la v&eacute;rit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tomb&eacute; bien bas... mais du moins pas jusque-l&agrave;, mon p&egrave;re!
+C'&eacute;tait pour moi que je r&eacute;servais ce poison!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez eu peur? fit le comte sans changer de position.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue, j'ai recul&eacute; devant cette extr&eacute;mit&eacute; terrible; rien n'&eacute;tait
+encore d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;: les personnes auxquelles je devais &eacute;taient riches et
+pouvaient attendre... &Agrave; mon &acirc;ge, avec mes relations, j'esp&eacute;rai un
+moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position
+honorable, ind&eacute;pendante, qui m'en e&ucirc;t tenu lieu... Plusieurs de mes
+amis, peut-&ecirc;tre moins bien dou&eacute;s que moi, avaient fait un chemin rapide
+dans la diplomatie. J'eus une vell&eacute;it&eacute; d'ambition... Je n'eus qu'&agrave;
+vouloir, et je fus attach&eacute; &agrave; la l&eacute;gation de Gerolstein...
+Malheureusement, quelques jours apr&egrave;s cette nomination, une dette de jeu
+contract&eacute;e envers un homme que je ha&iuml;ssais me mit dans un cruel
+embarras... J'avais &eacute;puis&eacute; mes derni&egrave;res ressources... Une id&eacute;e fatale
+me vint. Me croyant certain de l'impunit&eacute;, je commis une action
+inf&acirc;me... Vous le voyez... mon p&egrave;re... je ne vous ai rien cach&eacute;...
+j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche &agrave; l'att&eacute;nuer en
+rien... Deux partis me restent &agrave; prendre, et je suis &eacute;galement d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom
+d&eacute;shonor&eacute;, car si je ne paie pas aujourd'hui m&ecirc;me vingt-cinq mille
+francs, la plainte est d&eacute;pos&eacute;e, l'&eacute;clat a lieu, et, mort ou vivant, je
+suis fl&eacute;tri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon p&egrave;re...
+de vous dire: &laquo;Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je
+vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y
+trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment r&eacute;habilit&eacute;...&raquo; Ce
+que je vous dis l&agrave;, mon p&egrave;re, voyez-vous, est vrai... En pr&eacute;sence de
+l'extr&eacute;mit&eacute; qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... D&eacute;cidez... ou je
+mourrai couvert de honte, ou, gr&acirc;ce &agrave; vous... je vivrai pour r&eacute;parer ma
+faute... Ce ne sont pas l&agrave; des menaces et des paroles de jeune homme,
+mon p&egrave;re... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de
+courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas
+aller au bagne...</p>
+
+<p>Le comte se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que mon nom soit d&eacute;shonor&eacute;, dit-il froidement &agrave;
+Florestan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon p&egrave;re!... Mon sauveur, s'&eacute;cria chaleureusement le vicomte; et
+il allait se pr&eacute;cipiter dans les bras de son p&egrave;re, lorsque celui-ci,
+d'un geste glacial, calma cet entra&icirc;nement.</p>
+
+<p>&mdash;On vous attend jusqu'&agrave; trois heures... chez cet homme qui a le faux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re... il est deux heures...</p>
+
+<p>&mdash;Passons dans votre cabinet... donnez-moi de quoi &eacute;crire.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le comte s'assit devant le bureau de Florestan et &eacute;crivit d'une main
+ferme:</p>
+
+<p>&laquo;Je m'engage &agrave; payer ce soir &agrave; dix heures les vingt-cinq mille francs
+que doit mon fils.</p>
+
+<p class="right">&laquo;Comte de SAINT-REMY&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Votre cr&eacute;ancier ne veut que de l'argent; malgr&eacute; ses menaces, cet
+engagement de moi le fera consentir &agrave; un nouveau d&eacute;lai; il ira chez M.
+Dupont, banquier, rue de Richelieu, n&deg; 7, qui lui r&eacute;pondra de la valeur
+de cet acte.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; mon p&egrave;re!... Comment jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'attendrez ce soir... &agrave; dix heures, je vous apporterai
+l'argent... Que votre cr&eacute;ancier se trouve ici...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re: et apr&egrave;s-demain je pars pour l'Afrique... Vous verrez
+si je suis ingrat!... Alors, peut-&ecirc;tre, lorsque je serai r&eacute;habilit&eacute;,
+vous accepterez mes remerciements.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me devez rien; j'ai dit que mon nom ne serait pas d&eacute;shonor&eacute;
+davantage; il ne le sera pas, dit simplement M. de Saint-Remy en prenant
+sa canne qu'il avait d&eacute;pos&eacute;e sur le bureau; et il se dirigea vers la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, votre main, au moins! reprit Florestan d'un ton suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, ce soir, &agrave; dix heures, dit le comte en refusant sa main.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Sauv&eacute;!... s'&eacute;cria Florestan radieux. Sauv&eacute;! Puis il reprit, apr&egrave;s un
+moment de r&eacute;flexion: Sauv&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s... N'importe, c'est toujours
+cela... Peut-&ecirc;tre ce soir lui avouerai-je l'<i>autre chose</i>. Il est en
+train... il ne voudra pas s'arr&ecirc;ter en si beau chemin, et que son
+premier sacrifice reste inutile faute d'un second... Et encore, pourquoi
+lui dire?... Qui saura jamais?... Au fait, si rien ne se d&eacute;couvre, je
+garderai l'argent qu'il me donnera pour &eacute;teindre cette derni&egrave;re dette...
+J'ai eu de la peine &agrave; l'&eacute;mouvoir, ce diable d'homme!!! L'amertume de ses
+sarcasmes m'avait fait douter de sa bonne r&eacute;solution; mais ma menace de
+suicide, la crainte de voir son nom fl&eacute;tri, l'ont d&eacute;cid&eacute;; c'&eacute;tait bien
+l&agrave; qu'il fallait frapper... Il est sans doute beaucoup moins pauvre
+qu'il n'affecte de l'&ecirc;tre... S'il poss&egrave;de une centaine de mille francs,
+il a d&ucirc; faire des &eacute;conomies en vivant comme il vit... Encore une fois,
+sa venue est un coup du sort... Il a l'air sauvage, mais au fond je le
+crois bon homme... Courons chez cet huissier!</p>
+
+<p>Il sonna. M. Boyer parut.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne m'avez-vous pas averti que mon p&egrave;re &eacute;tait ici? Vous &ecirc;tes
+d'une n&eacute;gligence...</p>
+
+<p>&mdash;Par deux fois j'ai voulu adresser la parole &agrave; monsieur le vicomte, qui
+rentrait avec M. Badinot par le jardin; mais monsieur le vicomte,
+probablement pr&eacute;occup&eacute; de son entretien avec M. Badinot, m'a fait signe
+de la main de ne pas l'interrompre... Je ne me suis pas permis
+d'insister... Je serais d&eacute;sol&eacute; que monsieur le vicomte p&ucirc;t me croire
+coupable de n&eacute;gligence...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... Dites &agrave; Edwards de me faire tout de suite atteler
+<i>Orion</i>, non, <i>Plower</i> au cabriolet.</p>
+
+<p>M. Boyer s'inclina respectueusement.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il allait sortir, on frappa.</p>
+
+<p>M. Boyer regarda le vicomte d'un air interrogatif.</p>
+
+<p>&mdash;Entre! dit Florestan.</p>
+
+<p>Un second valet de chambre parut, tenant &agrave; la main un petit plateau de
+vermeil.</p>
+
+<p>M. Boyer s'empara du plateau avec une sorte de jalouse pr&eacute;venance, de
+respectueux empressement, et vint le pr&eacute;senter au vicomte.</p>
+
+<p>Celui-ci y prit une assez volumineuse enveloppe scell&eacute;e d'un cachet de
+cire noire.</p>
+
+<p>Les deux serviteurs se retir&egrave;rent discr&egrave;tement.</p>
+
+<p>Florestan ouvrit l'enveloppe. Elle contenait vingt-cinq mille francs en
+bons du Tr&eacute;sor... sans autre avis.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, s'&eacute;cria-t-il avec joie, la journ&eacute;e est bonne... Sauv&eacute;!
+Cette fois, et pour le coup compl&egrave;tement sauv&eacute;... je cours chez le
+joaillier... et encore..., se dit-il, peut-&ecirc;tre... Non, attendons on ne
+peut avoir aucun soup&ccedil;on sur moi... Vingt-cinq mille francs sont bons &agrave;
+garder... Pardieu! je suis bien sot de jamais douter de mon &eacute;toile... au
+moment o&ugrave; elle semble obscurcie, ne repara&icirc;t-elle pas plus brillante
+encore?... Mais d'o&ugrave; vient cet argent? l'&eacute;criture de l'adresse m'est
+inconnue... voyons le cachet... le chiffre. Mais oui, oui... je ne me
+trompe pas... un N et un L... c'est Clotilde! Comment a-t-elle su? Et
+pas un mot... c'est bizarre! Quel &agrave;-propos!... Ah! mon Dieu! j'y
+songe... je lui avais donn&eacute; rendez-vous ce matin... Ces menaces de
+Badinot m'ont boulevers&eacute;... J'ai oubli&eacute; Clotilde... apr&egrave;s m'avoir
+attendu au rez-de-chauss&eacute;e, elle s'en sera all&eacute;e?... Sans doute, cet
+envoi est un moyen d&eacute;licat de me faire entendre qu'elle craint de se
+voir oubli&eacute;e pour des embarras d'argent. Oui, c'est un reproche indirect
+de ne m'&ecirc;tre pas adress&eacute; &agrave; elle comme toujours... Bonne Clotilde;
+toujours la m&ecirc;me! G&eacute;n&eacute;reuse comme une reine! Quel dommage d'en &ecirc;tre venu
+l&agrave; avec elle... encore si jolie! Quelquefois j'en ai regret... mais je
+ne me suis adress&eacute; &agrave; elle qu'&agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;. J'y ai &eacute;t&eacute; forc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Le cabriolet de monsieur le vicomte est avanc&eacute;, vint dire M. Boyer.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a apport&eacute; cette lettre? lui demanda Florestan.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, monsieur le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, je le demanderai en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dites-moi, il n'y a personne au rez-de-chauss&eacute;e? ajouta le
+vicomte en regardant Boyer d'un air significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus personne, monsieur le vicomte.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;, pensa Florestan, Clotilde m'a attendu et s'en
+est all&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Si monsieur le vicomte voulait avoir la bont&eacute; de m'accorder deux
+minutes, dit Boyer.</p>
+
+<p>&mdash;Dites et d&eacute;p&ecirc;chez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Edwards et moi nous avons appris que M. le duc de Montbrison d&eacute;sirait
+monter sa maison; si monsieur le vicomte voulait &ecirc;tre assez bon pour lui
+proposer la sienne toute meubl&eacute;e, ainsi que son &eacute;curie toute mont&eacute;e...
+ce serait pour moi et pour Edwards une tr&egrave;s-bonne occasion de nous
+d&eacute;faire de tout, et pour monsieur le vicomte peut-&ecirc;tre une bonne
+occasion de motiver cette vente.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez pardieu raison, Boyer... pour moi-m&ecirc;me je pr&eacute;f&egrave;re
+cela... Je verrai Montbrison, je lui parlerai. Quelles sont vos
+conditions?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le vicomte comprend bien... que nous devons t&acirc;cher de
+profiter le plus possible de sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et gagner sur votre march&eacute;; rien de plus simple! Voyons... le prix?</p>
+
+<p>&mdash;Le tout, deux cent soixante mille francs... monsieur le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous gagnez l&agrave;-dessus, vous et Edwards?...</p>
+
+<p>&mdash;Environ quarante mille francs, monsieur le vicomte...</p>
+
+<p>&mdash;C'est joli! Du reste, tant mieux; car, apr&egrave;s tout, je suis content de
+vous... et si j'avais eu un testament &agrave; faire, je vous aurais laiss&eacute;
+cette somme, &agrave; vous et &agrave; Edwards.</p>
+
+<p>Et le vicomte sortit pour se rendre d'abord chez son cr&eacute;ancier, puis
+chez M<sup>me</sup> de Lucenay qu'il ne soup&ccedil;onnait pas d'avoir assist&eacute; &agrave; son
+entretien avec Badinot.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IXa" id="IXa"></a><a href="#tablea">IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">La perquisition</a></h3>
+
+
+<p>L'h&ocirc;tel de Lucenay &eacute;tait une de ces royales habitations du faubourg
+Saint-Germain que le <i>terrain perdu</i> rendait si grandioses; une maison
+moderne tiendrait &agrave; l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces
+palais, et on b&acirc;tirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils
+occupent.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures du soir de ce m&ecirc;me jour, les deux battants de
+l'&eacute;norme porte de cet h&ocirc;tel s'ouvrirent devant un &eacute;tincelant coup&eacute; qui,
+apr&egrave;s avoir d&eacute;crit une courbe savante dans la cour immense, s'arr&ecirc;ta
+devant un large perron abrit&eacute; qui conduisait &agrave; une premi&egrave;re antichambre.</p>
+
+<p>Pendant que le pi&eacute;tinement de deux chevaux ardents et vigoureux
+retentissait sur le pav&eacute; sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la
+porti&egrave;re armori&eacute;e; un jeune homme descendit lestement de cette brillante
+voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron.</p>
+
+<p>Ce jeune homme &eacute;tait le vicomte de Saint-Remy.</p>
+
+<p>En sortant de chez son cr&eacute;ancier, qui, satisfait de l'engagement du p&egrave;re
+de Florestan, avait accord&eacute; le d&eacute;lai demand&eacute; et devait revenir toucher
+son argent &agrave; dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy
+s'&eacute;tait rendu chez M<sup>me</sup> de Lucenay pour la remercier du nouveau service
+qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontr&eacute; la duchesse le
+matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en <i>prima sera,
+</i>heure qu'elle lui r&eacute;servait habituellement.</p>
+
+<p>&Agrave; l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent
+ouvrir la porte vitr&eacute;e d&egrave;s qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, &agrave;
+l'air profond&eacute;ment respectueux avec lequel le reste de la livr&eacute;e se leva
+spontan&eacute;ment sur le passage du vicomte; enfin &agrave; quelques nuances presque
+imperceptibles, on devinait le second, ou plut&ocirc;t le v&eacute;ritable ma&icirc;tre de
+la maison.</p>
+
+<p>Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie &agrave; la main
+et les pieds chauss&eacute;s de socques d&eacute;mesur&eacute;s (il d&eacute;testait de sortir le
+jour en voiture), les m&ecirc;mes &eacute;volutions domestiques se r&eacute;p&eacute;taient tout
+aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait
+une grande diff&eacute;rence de physionomie entre l'accueil fait au mari et
+celui qu'on r&eacute;servait &agrave; l'amant.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre
+lorsque Florestan y entra; &agrave; l'instant l'un d'eux le pr&eacute;c&eacute;da pour aller
+l'annoncer &agrave; M<sup>me</sup> de Lucenay.</p>
+
+<p>Jamais le vicomte n'avait &eacute;t&eacute; plus glorieux, ne s'&eacute;tait senti plus
+l&eacute;ger, plus s&ucirc;r de lui, plus conqu&eacute;rant...</p>
+
+<p>La victoire qu'il avait remport&eacute;e le matin sur son p&egrave;re, la nouvelle
+preuve d'attachement de M<sup>me</sup> de Lucenay, la joie d'&ecirc;tre sorti si
+miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans
+son &eacute;toile donnaient &agrave; sa jolie figure une expression d'audace et de
+bonne humeur qui la rendait plus s&eacute;duisante encore; jamais enfin il ne
+s'&eacute;tait senti mieux.</p>
+
+<p>Et il avait raison.</p>
+
+<p>Jamais sa taille mince et flexible ne s'&eacute;tait dress&eacute;e plus cavali&egrave;re;
+jamais il n'avait port&eacute; le front et le regard plus haut; jamais son
+orgueil n'avait &eacute;t&eacute; plus d&eacute;licieusement chatouill&eacute; par cette pens&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;La tr&egrave;s-grande dame, ma&icirc;tresse de ce palais, est &agrave; moi, est &agrave; mes
+pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi...&raquo;</p>
+
+<p>Florestan s'&eacute;tait livr&eacute; &agrave; ces r&eacute;flexions singuli&egrave;rement vaniteuses en
+traversant trois ou quatre salons qui conduisaient &agrave; une petite pi&egrave;ce o&ugrave;
+la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'&oelig;il jet&eacute; sur
+une glace compl&eacute;ta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et
+annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;M. le vicomte de Saint-Remy!</p>
+
+<p>L'&eacute;tonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables.</p>
+
+<p>Elle croyait que le comte n'avait pas cach&eacute; &agrave; son fils qu'elle aussi
+avait tout entendu...</p>
+
+<p>Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan &eacute;tait inf&acirc;me, l'amour
+de M<sup>me</sup> de Lucenay, subitement &eacute;teint, s'&eacute;tait chang&eacute; en un d&eacute;dain
+glacial.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit encore: au milieu de ses l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s, de ses erreurs, M<sup>me</sup>
+de Lucenay avait conserv&eacute; purs et intacts des sentiments de droiture,
+d'honneur, de loyaut&eacute; chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence
+toutes viriles; elle avait les qualit&eacute;s de ses d&eacute;fauts, les vertus de
+ses vices: traitant l'amour aussi cavali&egrave;rement qu'un homme le traite,
+elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le d&eacute;vouement, la
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, &eacute;tait, quoique sans
+diamants, habill&eacute;e avec son go&ucirc;t et sa magnificence habituels; cette
+toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment,
+en femme de cour, jusque sous les paupi&egrave;res, sa beaut&eacute; surtout &eacute;clatante
+aux lumi&egrave;res, sa taille de d&eacute;esse marchant sur les nues, rendaient plus
+frappant encore ce grand air que personne au monde ne poss&eacute;dait comme
+elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu'&agrave; une foudroyante
+insolence...</p>
+
+<p>On conna&icirc;t le caract&egrave;re altier, d&eacute;termin&eacute; de la duchesse: qu'on se
+figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avan&ccedil;ant,
+pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re Clotilde... combien vous &ecirc;tes bonne!... Combien vous...</p>
+
+<p>Le vicomte ne put achever.</p>
+
+<p>La duchesse &eacute;tait assise et n'avait pas boug&eacute;: mais son geste, son coup
+d'&oelig;il r&eacute;v&eacute;l&egrave;rent un m&eacute;pris &agrave; la fois si calme et si &eacute;crasant... que
+Florestan s'arr&ecirc;ta court...</p>
+
+<p>Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus.</p>
+
+<p>Jamais de Lucenay ne s'&eacute;tait montr&eacute;e &agrave; lui sous cet aspect. Il ne
+pouvait croire que ce f&ucirc;t la m&ecirc;me femme qu'il avait toujours trouv&eacute;e
+douce, tendre, passionn&eacute;ment soumise; car rien n'est plus humble, plus
+timide qu'une femme r&eacute;solue, devant l'homme qu'elle aime et qui la
+domine.</p>
+
+<p>Sa premi&egrave;re surprise pass&eacute;e, Florestan eut honte de sa faiblesse; son
+audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers M<sup>me</sup> de Lucenay
+pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie,
+et pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est trop d'impudence! s'&eacute;cria la duchesse en se reculant avec
+tant de d&eacute;go&ucirc;t et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et
+atterr&eacute;.</p>
+
+<p>Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si
+soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous?</p>
+
+<p>Sans lui r&eacute;pondre, M<sup>me</sup> de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement,
+des pieds &agrave; la t&ecirc;te, avec une expression si insultante que Florestan
+sentit le rouge de la col&egrave;re lui monter au front, et il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures...
+Est-ce une rupture que vous voulez?</p>
+
+<p>&mdash;La pr&eacute;tention est curieuse! dit M<sup>me</sup> de Lucenay avec un &eacute;clat de rire
+sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec
+lui... je le chasse...</p>
+
+<p>&mdash;Madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Finissons, dit la duchesse d'une voix br&egrave;ve et insolente, votre
+pr&eacute;sence me r&eacute;pugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu
+votre argent?</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait donc vrai... Je vous avais devin&eacute;e... Ces vingt-cinq mille
+francs...</p>
+
+<p>&mdash;Votre dernier FAUX est retir&eacute;, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre
+famille est sauv&eacute;. C'est bien... allez-vous-en...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! croyez...</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honn&ecirc;tes
+gens... mais il fallait songer &agrave; la honte de votre p&egrave;re et &agrave; la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il
+ne me reste plus qu'&agrave; mourir..., s'&eacute;cria Florestan du ton le plus
+path&eacute;tique et le plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Un impertinent &eacute;clat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation
+tragique, et elle ajouta entre deux acc&egrave;s d'hilarit&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie p&ucirc;t &ecirc;tre si ridicule!</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... s'&eacute;cria Florestan les traits contract&eacute;s par la rage.</p>
+
+<p>Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;M. le duc de Montbrison!</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son empire sur lui-m&ecirc;me, Florestan contint &agrave; peine la violence de
+ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc e&ucirc;t
+certainement remarqu&eacute;s.</p>
+
+<p>M. de Montbrison avait &agrave; peine dix-huit ans.</p>
+
+<p>Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et
+rose, dont les l&egrave;vres vermeilles et le menton satin&eacute; seraient l&eacute;g&egrave;rement
+ombrag&eacute;s d'une barbe naissante; qu'on ajoute &agrave; cela de grands yeux bruns
+encore un peu timides, qui ne demandent qu'&agrave; s'&eacute;merillonner, une taille
+aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-&ecirc;tre l'id&eacute;e de
+ce jeune duc, le ch&eacute;rubin le plus id&eacute;al que jamais comtesse et suivante
+aient coiff&eacute; d'un bonnet de femme, apr&egrave;s avoir remarqu&eacute; la blancheur de
+son cou d'ivoire.</p>
+
+<p>Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous &ecirc;tes aimable, Conrad, d'avoir pens&eacute; &agrave; moi ce soir! dit M<sup>me</sup> de
+Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc.</p>
+
+<p>Celui-ci allait donner un <i>shake-hands</i> &agrave; sa cousine, mais Clotilde
+haussa l&eacute;g&egrave;rement la main et lui dit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses l&egrave;vres sur la
+main nue et charmante qu'on lui pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda M<sup>me</sup> de Lucenay, sans
+para&icirc;tre s'occuper le moins du monde de Florestan.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez M<sup>me</sup>
+de Senneval, c'est son jour; elle m'a d&eacute;j&agrave; demand&eacute; plusieurs fois de
+vous pr&eacute;senter &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir d&eacute;j&agrave; ces habitudes et
+ces go&ucirc;ts de club; vous avez tout ce qu'il faut pour &ecirc;tre parfaitement
+accueilli et m&ecirc;me recherch&eacute; dans le monde... il faut donc y aller
+beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme je suis avec vous &agrave; peu pr&egrave;s sur le pied d'une grand'm&egrave;re...
+mon cher Conrad, je me dispose &agrave; exiger infiniment. Vous &ecirc;tes &eacute;mancip&eacute;,
+c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une
+tutelle... Et il faudra vous r&eacute;soudre &agrave; accepter la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc.</p>
+
+<p>Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours
+debout, appuy&eacute; &agrave; la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention &agrave; lui. Sachant combien M<sup>me</sup>
+de Lucenay se d&eacute;cidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et
+le m&eacute;pris jusqu'&agrave; vouloir se mettre aussit&ocirc;t et devant lui en
+coquetterie r&eacute;gl&eacute;e avec M. de Montbrison.</p>
+
+<p>Il n'en &eacute;tait rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une
+affection toute maternelle, l'ayant presque vu na&icirc;tre. Mais le jeune duc
+&eacute;tait si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine
+que la jalousie, ou plut&ocirc;t l'orgueil, de Florestan s'exasp&eacute;ra; son c&oelig;ur
+se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad
+de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans
+cette vie de plaisirs, d'enivrement et de f&ecirc;te, d'o&ugrave; il sortait, lui,
+ruin&eacute;, fl&eacute;tri, m&eacute;pris&eacute;, d&eacute;shonor&eacute;.</p>
+
+<p>M. de Saint-Remy &eacute;tait brave de cette bravoure de t&ecirc;te, si cela se peut
+dire, qui fait par col&egrave;re ou par vanit&eacute; affronter un duel; mais, vil et
+corrompu, il n'avait pas ce courage de c&oelig;ur qui triomphe des mauvais
+penchants, ou qui, du moins, vous donne l'&eacute;nergie d'&eacute;chapper &agrave; l'infamie
+par une mort volontaire.</p>
+
+<p>Furieux de l'infernal m&eacute;pris de la duchesse, croyant voir un successeur
+dans le jeune duc, M. de Saint-Remy r&eacute;solut de lutter d'insolence avec
+M<sup>me</sup> de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle &agrave; Conrad.</p>
+
+<p>La duchesse, irrit&eacute;e de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et
+M. de Montbrison, dans son empressement aupr&egrave;s de sa cousine, oubliant
+un peu les convenances, n'avait pas salu&eacute; ni dit un mot, au vicomte,
+qu'il connaissait pourtant.</p>
+
+<p>Celui-ci, s'avan&ccedil;ant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha
+l&eacute;g&egrave;rement le bras et dit d'un ton sec et ironique:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aper&ccedil;u.</p>
+
+<p>M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse,
+se retourna vivement et dit cordialement au vicomte:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis confus, en v&eacute;rit&eacute;... Mais j'ose esp&eacute;rer que ma
+cousine, qui a caus&eacute; ma distraction, voudra bien l'excuser aupr&egrave;s de
+vous... et...</p>
+
+<p>&mdash;Conrad, dit la duchesse, pouss&eacute;e &agrave; bout par l'impudence de Florestan,
+qui persistait &agrave; rester chez elle et &agrave; la braver, Conrad, c'est bon; pas
+d'excuses... &ccedil;a n'en vaut pas la peine.</p>
+
+<p>M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant
+d'&ecirc;tre trop formaliste, dit gaiement au vicomte, bl&ecirc;me de col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le d&eacute;fend...
+Vous le voyez, sa tutelle commence.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette tutelle ne s'arr&ecirc;tera pas l&agrave;... mon cher monsieur, soyez-en
+certain. Aussi dans cette pr&eacute;vision (que M<sup>me</sup> la duchesse s'empressera de
+r&eacute;aliser, je n'en doute pas), dans cette pr&eacute;vision, dis-je, il me vient
+l'id&eacute;e de vous faire une proposition...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi, monsieur? dit Conrad, commen&ccedil;ant &agrave; se choquer du ton sardonique
+de Florestan.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous-m&ecirc;me... je pars dans quelques jours pour la l&eacute;gation de
+Gerolstein, &agrave; laquelle je suis attach&eacute;... Je voulais me d&eacute;faire de ma
+maison toute meubl&eacute;e, de mon &eacute;curie toute mont&eacute;e; vous devriez vous en
+arranger aussi...&mdash;Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers
+mots en regardant M<sup>me</sup> de Lucenay.&mdash;Ce serait fort piquant... n'est-ce
+pas, madame la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en
+plus &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on
+vous fait, dit Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la
+duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est d&eacute;j&agrave; vendu &agrave;
+d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconv&eacute;nient d'&ecirc;tre vol&eacute;
+comme dans un bois.</p>
+
+<p>Florestan se mordit les l&egrave;vres de rage.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, madame! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'&eacute;cria Conrad.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit M<sup>me</sup> de Lucenay, en
+prenant une pastille dans une bonbonni&egrave;re avec un imperturbable
+sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec
+monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi!</p>
+
+<p>Un terrible &eacute;clat allait avoir lieu peut-&ecirc;tre, lorsque les deux battants
+de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra
+bruyamment, violemment, &eacute;tourdiment, selon sa coutume.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ma ch&egrave;re, vous &ecirc;tes d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;te? dit-il &agrave; sa femme; mais c'est
+&eacute;tonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir,
+Conrad... Ah! vous voyez le plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; des hommes... c'est-&agrave;-dire
+que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne
+peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel &eacute;v&eacute;nement!</p>
+
+<p>Et M. de Lucenay, se jetant &agrave; la renverse sur une sorte de causeuse &agrave;
+deux dossiers, lan&ccedil;a son chapeau loin de lui avec un geste de d&eacute;sespoir,
+et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par mani&egrave;re de
+contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations
+d&eacute;sol&eacute;es.</p>
+
+<p>L'&eacute;motion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de
+Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se f&ucirc;t aper&ccedil;u
+de rien.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Lucenay, non par embarras, elle n'&eacute;tait pas femme &agrave; s'embarrasser
+jamais, on le sait, mais parce que la pr&eacute;sence de Florestan lui &eacute;tait
+aussi r&eacute;pugnante qu'insupportable, dit au duc:</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, nous partirons, je pr&eacute;sente Conrad &agrave; M<sup>me</sup> de
+Senneval.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, non! se mit &agrave; crier le duc, en abandonnant son pied pour
+saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux
+poings au grand &eacute;moi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari,
+bondit sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une
+peur horrible.</p>
+
+<p>&mdash;Non! r&eacute;p&eacute;ta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement
+et se mit &agrave; gesticuler en marchant; je ne puis me faire &agrave; l'id&eacute;e de la
+mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, cet &eacute;v&eacute;nement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et
+la rage dans le c&oelig;ur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais
+celui-ci, d'apr&egrave;s les derniers mots de sa cousine, non par manque de
+c&oelig;ur, mais par fiert&eacute;, d&eacute;tournait sa vue d'un homme si cruellement
+fl&eacute;tri.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, monsieur, dit la duchesse &agrave; son mari, en se levant, ne
+regrettez pas M. d'Harville d'une mani&egrave;re si bruyante et surtout si
+singuli&egrave;re... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon
+de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il &eacute;tait plein de vie et de
+sant&eacute;... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!!</p>
+
+<p>Ces trois derni&egrave;res exclamations furent accompagn&eacute;es de trois secousses
+si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait &agrave; la main,
+toujours en gesticulant, se s&eacute;para du ressort sup&eacute;rieur, tomba sur un
+cand&eacute;labre garni de bougies allum&eacute;es, en renversa deux; l'une,
+s'arr&ecirc;tant sur la chemin&eacute;e, brisa une charmante petite coupe de vieux
+s&egrave;vres, l'autre roula &agrave; terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un
+moment enflamm&eacute;, fut presque aussit&ocirc;t &eacute;teint sous le pied de Conrad.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant deux valets de chambre, appel&eacute;s par cette sonnerie
+formidable, accoururent en h&acirc;te et trouv&egrave;rent M. de Lucenay le cordon de
+sonnette &agrave; la main, la duchesse riant aux &eacute;clats de cette ridicule
+cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarit&eacute; de sa
+cousine.</p>
+
+<p>M. de Saint-Remy seul ne riait pas.</p>
+
+<p>M. de Lucenay, fort habitu&eacute; &agrave; ces sortes d'accidents, conservait un
+s&eacute;rieux parfait; il jeta le cordon de sonnette &agrave; un des gens et leur
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;La voiture de madame.</p>
+
+<p>Clotilde, un peu calm&eacute;e, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur, il n'y a que vous au monde capable de donner &agrave;
+rire &agrave; propos d'un &eacute;v&eacute;nement aussi lamentable.</p>
+
+<p>&mdash;Lamentable!... Mais dites donc effroyable... mais dites donc
+&eacute;pouvantable. Tenez, depuis hier, je suis &agrave; chercher combien il y a de
+personnes, m&ecirc;me dans ma propre famille, que j'aurais voulu voir mourir &agrave;
+la place de ce pauvre d'Harville. Mon neveu d'Emberval, par exemple, qui
+est si impatientant &agrave; cause de son b&eacute;gaiement; ou bien encore votre
+tante Merinville, qui parle toujours de ses nerfs, de sa migraine, et
+qui vous avale tous les jours, pour attendre le d&icirc;ner, une abominable
+cro&ucirc;te au pot, comme une porti&egrave;re! Est-ce que vous y tenez beaucoup &agrave;
+votre tante Merinville?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, monsieur, vous &ecirc;tes fou! dit la duchesse en haussant les
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est que c'est vrai, reprit le duc, on donnerait vingt
+indiff&eacute;rents pour un ami... n'est-ce pas, Saint-Remy?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours cette vieille histoire du tailleur. La connais-tu,
+Conrad, l'histoire du tailleur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas comprendre tout de suite l'all&eacute;gorie. Un tailleur est condamn&eacute;
+&agrave; &ecirc;tre pendu; il n'y avait que lui de tailleur dans le bourg; que font
+les habitants? Ils disent au juge: &laquo;Monsieur le juge, nous n'avons qu'un
+tailleur, et nous avons trois cordonniers; si &ccedil;a vous &eacute;tait &eacute;gal de
+pendre un des trois cordonniers &agrave; la place du tailleur, nous aurions
+bien assez de deux cordonniers.&raquo; Comprends-tu l'all&eacute;gorie, Conrad?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Saint-Remy?</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;La voiture de madame la duchesse! dit un des gens.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais pourquoi donc n'avez-vous pas mis vos diamants? dit tout &agrave;
+coup M. de Lucenay; avec cette toilette-l&agrave; ils iraient joliment bien!</p>
+
+<p>Saint-Remy tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une pauvre fois que nous allons dans le monde ensemble, reprit le
+duc, vous auriez bien pu m'en faire honneur de vos diamants. C'est
+qu'ils sont beaux, les diamants de la duchesse... Les avez-vous vus,
+Saint-Remy?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... monsieur les conna&icirc;t parfaitement, dit Clotilde; puis elle
+ajouta: Votre bras, Conrad...</p>
+
+<p>M. de Lucenay suivit la duchesse avec Saint-Remy, qui ne se poss&eacute;dait
+pas de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne venez pas avec nous chez les Senneval, Saint-Remy?
+lui dit M. de Lucenay.</p>
+
+<p>&mdash;Non... impossible, r&eacute;pondit-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Saint-Remy, M<sup>me</sup> de Senneval, voil&agrave; encore une personne...
+qu'est-ce que je dis, une?... deux... que je sacrifierais volontiers;
+car son mari est aussi sur ma liste.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle liste?</p>
+
+<p>&mdash;Celle des gens qu'il m'aurait &eacute;t&eacute; bien &eacute;gal de voir mourir, pourvu que
+d'Harville nous f&ucirc;t rest&eacute;.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave;, dans le salon d'attente, M. de Montbrison aidait la
+duchesse &agrave; mettre sa mante, M. de Lucenay, s'adressant &agrave; son cousin, lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu viens avec nous, Conrad... dis &agrave; ta voiture de suivre la
+n&ocirc;tre... &agrave; moins que vous ne veniez, Saint-Remy, alors vous me donneriez
+une place... et je vous raconterais une bonne autre histoire, qui vaut
+bien celle du tailleur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, dit s&egrave;chement Saint-Remy; je ne puis vous
+accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, au revoir, mon cher... Est-ce que vous &ecirc;tes en querelle avec ma
+femme? La voil&agrave; qui monte en voiture sans vous dire un mot.</p>
+
+<p>En effet, la voiture de la duchesse &eacute;tant avanc&eacute;e au bas du perron, elle
+y monta l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin?... dit Conrad en attendant M. de Lucenay par d&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Monte donc! Monte donc! dit le duc, qui, arr&ecirc;t&eacute; un moment au haut du
+perron, consid&eacute;rait l'&eacute;l&eacute;gant attelage de la voiture du vicomte. Ce sont
+vos chevaux alezans... Saint-Remy?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Et votre gros Edwards... quelle tournure!... Voil&agrave; ce qui s'appelle un
+cocher de bonne maison!... Voyez comme il a bien ses chevaux dans la
+main!... Il faut &ecirc;tre juste, il n'y a pourtant que ce diable de
+Saint-Remy pour avoir ce qu'il y a de mieux en tout.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> de Lucenay et son cousin vous attendent, mon cher, dit M. de
+Saint-Remy avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pardieu vrai... suis-je grossier... Au revoir, Saint-Remy... Ah!
+j'oubliais, dit le duc en s'arr&ecirc;tant au milieu du perron, si vous n'avez
+rien de mieux &agrave; faire, venez donc d&icirc;ner avec nous demain; lord Dudley
+m'a envoy&eacute; d'&Eacute;cosse des grouses (coqs de bruy&egrave;re). Figurez-vous que
+c'est quelque chose de monstrueux... C'est dit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Et le duc rejoignit sa femme et Conrad.</p>
+
+<p>Saint-Remy, rest&eacute; seul sur le perron, vit la voiture partir.</p>
+
+<p>La sienne s'avan&ccedil;a.</p>
+
+<p>Il y monta en jetant un regard de col&egrave;re, de haine et de d&eacute;sespoir sur
+cette maison, o&ugrave; il &eacute;tait entr&eacute; si souvent en ma&icirc;tre, et qu'il quittait
+ignominieusement chass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi! dit-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'h&ocirc;tel! dit le valet de pied &agrave; Edwards, en fermant la porti&egrave;re. On
+comprend quelles furent les pens&eacute;es am&egrave;res et d&eacute;solantes de Saint-Remy
+en revenant chez lui.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il rentra, Boyer, qui l'attendait sous le p&eacute;ristyle, lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte est en haut qui attend M. le vicomte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a aussi l&agrave; un homme &agrave; qui M. le vicomte a donn&eacute; rendez-vous &agrave; dix
+heures, M. Petit-Jean...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien. Oh! quelle soir&eacute;e! dit Florestan en montant rejoindre son
+p&egrave;re, qu'il trouva dans le salon du premier &eacute;tage, o&ugrave; s'&eacute;tait pass&eacute;e
+leur entrevue du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Mille pardons! mon p&egrave;re, de ne pas m'&ecirc;tre trouv&eacute; ici lors de votre
+arriv&eacute;e... mais je...</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui a en main cette traite fausse est-il ici? dit le comte en
+interrompant son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re, il est en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le monter...</p>
+
+<p>Florestan sonna; Boyer parut.</p>
+
+<p>&mdash;Dites &agrave; M. Petit-Jean de monter.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le vicomte. Et Boyer sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Combien vous &ecirc;tes bon, mon p&egrave;re, de vous &ecirc;tre souvenu de votre
+promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviens toujours de ce que je promets...</p>
+
+<p>&mdash;Que de reconnaissance!... Comment jamais vous prouver...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas que mon nom f&ucirc;t d&eacute;shonor&eacute;... Il ne le sera pas...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne le sera pas!... non... et il ne le sera plus, je vous le jure,
+mon p&egrave;re...</p>
+
+<p>Le comte regarda son fils d'un air singulier et il r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Non, il ne le sera plus.</p>
+
+<p>Puis il ajouta d'un air sardonique:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes devin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je lis ma r&eacute;solution dans mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re de Florestan ne r&eacute;pondit rien.</p>
+
+<p>Il se promena de long en large dans la chambre, les deux mains plong&eacute;es
+dans les poches de sa longue redingote.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Petit-Jean, dit Boyer en introduisant un homme &agrave; figure
+basse, sordide et rus&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est cette traite? dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;La voici, monsieur, dit Petit-Jean (l'homme de paille de Jacques
+Ferrand le notaire), en pr&eacute;sentant le titre au comte.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien cela? dit celui-ci &agrave; son fils, en lui montrant la traite
+d'un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le comte tira de la poche de son gilet vingt-cinq billets de mille
+francs, les remit &agrave; son fils et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Payez!</p>
+
+<p>Florestan paya et prit la traite avec un profond soupir de satisfaction.</p>
+
+<p>M. Petit-Jean pla&ccedil;a soigneusement les billets dans un vieux portefeuille
+et salua.</p>
+
+<p>M. de Saint-Remy sortit avec lui du salon, pendant que Florestan
+d&eacute;chirait prudemment la traite.</p>
+
+<p>&laquo;Au moins les vingt-cinq mille francs de Clotilde me restent. Si rien ne
+se d&eacute;couvre... c'est une consolation. Mais comme elle m'a trait&eacute;!... Ah
+&ccedil;&agrave;! qu'est-ce que mon p&egrave;re peut avoir &agrave; dire &agrave; M. Petit-Jean?&raquo;</p>
+
+<p>Le bruit d'une serrure que l'on fermait &agrave; double tour fit tressaillir le
+vicomte.</p>
+
+<p>Son p&egrave;re rentra.</p>
+
+<p>Sa p&acirc;leur avait augment&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, mon p&egrave;re, avoir entendu fermer la porte de mon cabinet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, mon p&egrave;re? Et pourquoi? demanda Florestan stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire.</p>
+
+<p>Et le comte se pla&ccedil;a de mani&egrave;re &agrave; ce que son fils ne p&ucirc;t passer par
+l'escalier d&eacute;rob&eacute; qui conduisait au rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>Florestan, inquiet, commen&ccedil;ait &agrave; remarquer la physionomie sinistre de
+son p&egrave;re et suivait tous ses mouvements avec d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>Sans pouvoir se l'expliquer, il ressentait une vague terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, en me voyant, votre seule pens&eacute;e a &eacute;t&eacute; celle-ci: &laquo;Mon p&egrave;re
+ne laissera pas d&eacute;shonorer son nom, il payera... si je parviens &agrave;
+l'&eacute;tourdir par quelques feintes paroles de repentir.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pouvez-vous croire que...?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'interrompez pas... Je n'ai pas &eacute;t&eacute; votre dupe: il n'y a chez vous
+ni honte, ni regrets, ni remords: vous &ecirc;tes vici&eacute; jusqu'au c&oelig;ur, vous
+n'avez jamais eu un sentiment honn&ecirc;te; vous n'avez pas vol&eacute; tant que
+vous avez poss&eacute;d&eacute; de quoi satisfaire vos caprices, c'est ce qu'on
+appelle la probit&eacute; des riches de votre esp&egrave;ce; puis sont venues les
+ind&eacute;licatesses, puis les bassesses, puis le crime, les faux. Ceci n'est
+que la premi&egrave;re p&eacute;riode de votre vie... elle est belle et pure, compar&eacute;e
+&agrave; celle qui vous attendrait...</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne changeais pas de conduite, je l'avoue; mais j'en changerai,
+mon p&egrave;re, je vous l'ai jur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en changeriez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en changeriez pas... Chass&eacute; de la soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; vous avez
+jusqu'ici v&eacute;cu, vous deviendriez bient&ocirc;t criminel &agrave; la mani&egrave;re des
+mis&eacute;rables parmi lesquels vous serez rejet&eacute;, voleur in&eacute;vitablement...
+et, si besoin est, assassin. Voil&agrave; votre avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Assassin!... Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parce que vous &ecirc;tes l&acirc;che!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu des duels, et j'ai prouv&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous &ecirc;tes l&acirc;che! Vous avez pr&eacute;f&eacute;r&eacute; l'infamie &agrave; la
+mort! Un jour viendrait o&ugrave; vous pr&eacute;f&eacute;reriez l'impunit&eacute; de vos nouveaux
+crimes &agrave; la vie d'autrui. Cela ne peut pas &ecirc;tre, je ne veux pas que cela
+soit. J'arrive &agrave; temps pour sauver du moins d&eacute;sormais mon nom d'un
+d&eacute;shonneur public. Il faut en finir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon p&egrave;re... en finir! Que voulez-vous dire? s'&eacute;cria Florestan
+de plus en plus effray&eacute; de l'expression redoutable de la figure de son
+p&egrave;re et de sa p&acirc;leur croissante.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on heurta violemment &agrave; la porte du cabinet; Florestan fit un
+mouvement pour aller ouvrir, afin de mettre un terme &agrave; une sc&egrave;ne qui
+l'effrayait, mais le comte le saisit d'une main de fer et le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Qui frappe? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez!... Ouvrez!... dit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ce faux n'&eacute;tait donc pas le dernier? s'&eacute;cria le comte &agrave; voix basse, en
+regardant son fils d'un air terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Si, mon p&egrave;re... je vous le jure, dit Florestan en t&acirc;chant en vain de
+se d&eacute;barrasser de la vigoureuse &eacute;treinte de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi... ouvrez!... r&eacute;p&eacute;ta la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le commissaire de police; je viens proc&eacute;der &agrave; des
+perquisitions pour un vol de diamants dont est accus&eacute; M. de
+Saint-Remy... M. Baudoin, joaillier, a des preuves. Si vous n'ouvrez
+pas, monsieur... je serai oblig&eacute; de faire enfoncer la porte.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave; voleur! Je ne m'&eacute;tais pas tromp&eacute;, dit le comte &agrave; voix basse. Je
+venais vous tuer... j'ai trop tard&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Me tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Assez de d&eacute;shonneur sur mon nom; finissons: j'ai l&agrave; deux pistolets...
+vous allez vous br&ucirc;ler la cervelle... sinon, moi, je vous la br&ucirc;le, et
+je dirai que vous vous &ecirc;tes tu&eacute; de d&eacute;sespoir pour &eacute;chapper &agrave; la honte.</p>
+
+<p>Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet
+et, de la main qu'il avait de libre, le pr&eacute;senta &agrave; son fils en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! finissons, si vous n'&ecirc;tes pas un l&acirc;che!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s de nouveaux et inutiles efforts pour &eacute;chapper aux mains du comte,
+son fils se renversa en arri&egrave;re, frapp&eacute; d'&eacute;pouvante, et devint livide.</p>
+
+<p>Au regard terrible, inexorable de son p&egrave;re, il vit qu'il n'y avait
+aucune piti&eacute; &agrave; attendre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Je me repens!</p>
+
+<p>&mdash;Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils &eacute;branlent la porte!</p>
+
+<p>&mdash;J'expierai mes fautes!</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue?</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;La porte va c&eacute;der! Tu l'auras voulu!...</p>
+
+<p>Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan.</p>
+
+<p>Le bruit ext&eacute;rieur annon&ccedil;ait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait
+r&eacute;sister plus longtemps.</p>
+
+<p>Le vicomte se vit perdu.</p>
+
+<p>Une r&eacute;solution soudaine et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e &eacute;clata sur son front; il ne se
+d&eacute;battit plus contre son p&egrave;re, et lui dit avec autant de fermet&eacute; que de
+r&eacute;signation:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon p&egrave;re... donnez cette arme. Assez d'infamie sur
+mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine
+d'&ecirc;tre disput&eacute;e. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis l&acirc;che. Et
+il &eacute;tendit sa main vers le pistolet.&mdash;Mais, au moins, un mot, un seul
+mot de consolation, de piti&eacute;, d'adieu, dit Florestan.</p>
+
+<p>Et ses l&egrave;vres tremblantes, sa p&acirc;leur, sa physionomie boulevers&eacute;e
+annon&ccedil;aient l'&eacute;motion terrible de ce moment supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Si c'&eacute;tait mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en h&eacute;sitant
+&agrave; lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins
+h&eacute;siter devant ce sacrifice.&raquo;</p>
+
+<p>Un long craquement de la porte du cabinet annon&ccedil;a qu'elle venait d'&ecirc;tre
+forc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un
+bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et
+pardonnez-moi!</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa duret&eacute;, le comte ne put s'emp&ecirc;cher de tressaillir et de dire
+d'une voix &eacute;mue:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re... la porte s'ouvre... allez &agrave; eux... qu'on ne vous soup&ccedil;onne
+pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'emp&ecirc;cheraient d'en
+finir... Adieu.</p>
+
+<p>Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pi&egrave;ce voisine.</p>
+
+<p>Florestan se posa le canon du pistolet sur le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le coup partit au moment o&ugrave; le comte, pour &eacute;chapper &agrave; cet horrible
+spectacle, d&eacute;tournait la vue et se pr&eacute;cipitait hors du salon, dont les
+porti&egrave;res se referm&egrave;rent sur lui.</p>
+
+<p>Au bruit de l'explosion, &agrave; la vue du comte p&acirc;le et &eacute;gar&eacute;, le commissaire
+s'arr&ecirc;ta subitement pr&egrave;s du seuil de la porte, faisant signe &agrave; ses
+agents de ne pas avancer.</p>
+
+<p>Averti par Boyer que le vicomte &eacute;tait enferm&eacute; avec son p&egrave;re, le
+magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mort!... s'&eacute;cria le comte en cachant sa figure dans ses mains...
+mort!!! r&eacute;p&eacute;ta-t-il avec accablement. Cela &eacute;tait juste... mieux vaut la
+mort que l'infamie... mais c'est affreux!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit tristement le magistrat apr&egrave;s quelques minutes de
+silence, &eacute;pargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison...
+Maintenant il me reste &agrave; remplir un autre devoir plus p&eacute;nible encore que
+celui qui m'appelait ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant &agrave; la victime
+du vol, vous pouvez lui dire de se pr&eacute;senter chez M. Dupont, banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Rue de Richelieu... il est bien connu, r&eacute;pondit le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle somme sont estim&eacute;s les diamants vol&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a
+achet&eacute;s, et par laquelle le vol s'est d&eacute;couvert, en a donn&eacute; cette
+somme... &agrave; votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve
+apr&egrave;s-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui.</p>
+
+<p>Le commissaire s'inclina.</p>
+
+<p>Le comte sortit.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de ce dernier, le magistrat, profond&eacute;ment touch&eacute; de
+cette sc&egrave;ne inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les
+porti&egrave;res &eacute;taient baiss&eacute;es.</p>
+
+<p>Il les souleva avec &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Personne!... s'&eacute;cria-t-il stup&eacute;fait, en regardant autour du salon et
+n'y voyant pas la moindre trace de l'&eacute;v&eacute;nement tragique qui avait d&ucirc; s'y
+passer.</p>
+
+<p>Puis, remarquant la petite porte pratiqu&eacute;e dans la tenture, il y courut.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait ferm&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; de l'escalier d&eacute;rob&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait une ruse... c'est par l&agrave; qu'il aura pris la fuite!
+s'&eacute;cria-t-il avec d&eacute;pit.</p>
+
+<p>En effet, le vicomte, devant son p&egrave;re, s'&eacute;tait pos&eacute; le pistolet sur le
+c&oelig;ur, mais il avait ensuite fort habilement tir&eacute; par-dessous son bras
+et avait prestement disparu.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put
+retrouver Florestan.</p>
+
+<p>Pendant l'entretien de son p&egrave;re et du commissaire, il avait rapidement
+gagn&eacute; le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle d&eacute;serte et enfin
+les Champs-&Eacute;lys&eacute;es.</p>
+
+<p>Le tableau de cette ignoble d&eacute;pravation dans l'opulence est chose
+triste...</p>
+
+<p>Nous le savons.</p>
+
+<p>Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement
+leurs mis&egrave;res, leurs vices, leurs crimes.</p>
+
+<p>Rien de plus fr&eacute;quent et de plus affligeant que ces prodigalit&eacute;s
+insens&eacute;es, st&eacute;riles, que nous venons de peindre, et qui toujours
+entra&icirc;nent ruine, d&eacute;consid&eacute;ration, bassesse ou infamie.</p>
+
+<p>C'est un spectacle d&eacute;plorable... funeste... autant voir un florissant
+champ de bl&eacute; inutilement ravag&eacute; par une horde de b&ecirc;tes fauves.</p>
+
+<p>Sans doute l'h&eacute;ritage, la propri&eacute;t&eacute; sont et doivent &ecirc;tre inviolables,
+sacr&eacute;s...</p>
+
+<p>La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impun&eacute;ment et
+magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes.</p>
+
+<p>Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui
+existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel.</p>
+
+<p>Mais, par cela m&ecirc;me que ces disproportions in&eacute;vitables sont consacr&eacute;es,
+prot&eacute;g&eacute;es par la loi, ceux qui poss&egrave;dent tant de biens en doivent user
+moralement comme ceux qui ne poss&egrave;dent que probit&eacute;, r&eacute;signation, courage
+et ardeur au travail.</p>
+
+<p>Aux yeux de la raison, du droit humain et m&ecirc;me de l'int&eacute;r&ecirc;t social bien
+entendu, une grande fortune serait un d&eacute;p&ocirc;t h&eacute;r&eacute;ditaire, confi&eacute; &agrave; des
+mains prudentes, fermes, habiles, g&eacute;n&eacute;reuses, qui, charg&eacute;es &agrave; la fois de
+faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser,
+vivifier, am&eacute;liorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son
+rayonnement splendide et salutaire.</p>
+
+<p>Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares.</p>
+
+<p>Que de jeunes gens comme Saint-Remy (&agrave; l'infamie pr&egrave;s), ma&icirc;tres &agrave; vingt
+ans d'un patrimoine consid&eacute;rable, le dissipent follement dans
+l'oisivet&eacute;, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux
+ces biens et pour eux et pour autrui!</p>
+
+<p>D'autres, effray&eacute;s de l'instabilit&eacute; des choses humaines, th&eacute;saurisent
+d'une mani&egrave;re sordide.</p>
+
+<p>Enfin ceux-l&agrave;, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se
+livrent, forc&eacute;ment dupes ou fripons, &agrave; cet agiotage hasardeux, immoral,
+que le pouvoir encourage et patronne.</p>
+
+<p>Comment en serait-il autrement?</p>
+
+<p>Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'&eacute;conomie individuelle
+et par cela m&ecirc;me sociale, qui les donne &agrave; la jeunesse inexp&eacute;riment&eacute;e?</p>
+
+<p>Personne.</p>
+
+<p>Le riche est jet&eacute; au milieu de la soci&eacute;t&eacute; avec sa richesse, comme le
+pauvre avec sa pauvret&eacute;.</p>
+
+<p>On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de
+l'autre.</p>
+
+<p>On ne songe pas plus &agrave; moraliser la fortune que l'infortune.</p>
+
+<p>N'est-ce pas au pouvoir &agrave; remplir cette grande et noble t&acirc;che?</p>
+
+<p>Si, prenant enfin en piti&eacute; les mis&egrave;res, les douleurs toujours
+croissantes des travailleurs encore r&eacute;sign&eacute;s... r&eacute;primant une
+concurrence mortelle &agrave; tous, abordant enfin l'imminente question de
+l'organisation du travail, il donnait lui-m&ecirc;me le salutaire exemple de
+l'association des capitaux et du labeur...</p>
+
+<p>Mais d'une association honn&ecirc;te, intelligente, &eacute;quitable, qui assurerait
+le bien-&ecirc;tre de l'artisan sans nuire &agrave; la fortune du riche... et qui,
+&eacute;tablissant entre ces deux classes des liens d'affection, de
+reconnaissance, sauvegarderait &agrave; jamais la tranquillit&eacute; de l'&Eacute;tat...</p>
+
+<p>Combien seraient puissantes les cons&eacute;quences d'un tel enseignement
+pratique!</p>
+
+<p>Parmi les riches, qui h&eacute;siterait alors:</p>
+
+<p>Entre les chances improbes, d&eacute;sastreuses de l'agiotage,</p>
+
+<p>Les farouches jouissances de l'avarice,</p>
+
+<p>Les folles vanit&eacute;s d'une dissipation ruineuse,</p>
+
+<p>Ou un placement &agrave; la fois fructueux, bienfaisant, qui r&eacute;pandrait
+l'aisance, la moralit&eacute;, le bonheur, la joie dans vingt familles?...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Xa" id="Xa"></a><a href="#tablea">X</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Les adieux</a></h3>
+
+
+<p class="right">...J'ai cru&mdash;j'ai vu&mdash;je pleure...<br /><br />
+WORDSWORTH</p>
+
+<p>Le lendemain de cette soir&eacute;e o&ugrave; le comte de Saint-Remy avait &eacute;t&eacute; si
+indignement jou&eacute; par son fils, une sc&egrave;ne touchante se passait &agrave;
+Saint-Lazare, &agrave; l'heure de la r&eacute;cr&eacute;ation des d&eacute;tenues.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, pendant la promenade des autres prisonni&egrave;res, Fleur-de-Marie
+&eacute;tait assise sur un banc avoisinant le bassin du pr&eacute;au, et d&eacute;j&agrave; surnomm&eacute;
+le banc de la Goualeuse: par une sorte de convention tacite, les
+d&eacute;tenues lui abandonnaient cette place, qu'elle aimait, car la douce
+influence de la jeune fille avait encore augment&eacute;.</p>
+
+<p>La Goualeuse affectionnait ce banc situ&eacute; pr&egrave;s du bassin, parce qu'au
+moins le peu de mousse qui veloutait les margelles de ce r&eacute;servoir lui
+rappelait la verdure des champs, de m&ecirc;me que l'eau limpide dont il &eacute;tait
+rempli lui rappelait la petite rivi&egrave;re du village de Bouqueval.</p>
+
+<p>Pour le regard attrist&eacute; du prisonnier, une touffe d'herbe est une
+prairie... une fleur est un parterre...</p>
+
+<p>Confiante dans les affectueuses promesses de M<sup>me</sup> d'Harville,
+Fleur-de-Marie s'&eacute;tait attendue depuis deux jours &agrave; quitter
+Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle n'e&ucirc;t aucune raison de s'inqui&eacute;ter du retard que l'on
+apportait &agrave; sa sortie de prison, la jeune fille, dans son habitude du
+malheur, osait &agrave; peine esp&eacute;rer d'&ecirc;tre libre...</p>
+
+<p>Depuis son retour parmi ces cr&eacute;atures, dont l'aspect, dont le langage
+ravivaient &agrave; chaque instant dans son &acirc;me le souvenir incurable de sa
+premi&egrave;re honte, la tristesse de Fleur-de-Marie &eacute;tait devenue plus
+accablante encore.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout.</p>
+
+<p>Un nouveau sujet de trouble, de chagrin, presque d'&eacute;pouvante pour elle,
+naissait de l'exaltation passionn&eacute;e de sa reconnaissance envers
+Rodolphe.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange! elle ne sondait la profondeur de l'ab&icirc;me o&ugrave; elle avait
+&eacute;t&eacute; plong&eacute;e que pour mesurer la distance qui la s&eacute;parait de cet homme
+dont la grandeur lui semblait surhumaine... de cet homme &agrave; la fois d'une
+bont&eacute; si auguste... et d'une puissance si redoutable aux m&eacute;chants...</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le respect dont &eacute;tait empreinte son adoration pour lui,
+quelquefois h&eacute;las! Fleur-de-Marie craignait de reconna&icirc;tre dans cette
+adoration les caract&egrave;res de l'amour, mais d'un amour aussi cach&eacute; que
+profond, aussi chaste que cach&eacute;, aussi d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que chaste.</p>
+
+<p>La malheureuse enfant n'avait cru lire dans son c&oelig;ur cette d&eacute;solante
+r&eacute;v&eacute;lation qu'apr&egrave;s son entretien avec M<sup>me</sup> d'Harville, &eacute;prise elle-m&ecirc;me
+pour Rodolphe d'une passion qu'il ignorait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part et les promesses de la marquise, Fleur-de-Marie aurait
+d&ucirc; &ecirc;tre transport&eacute;e de joie en songeant &agrave; ses amis de Bouqueval, &agrave;
+Rodolphe qu'elle allait revoir...</p>
+
+<p>Il n'en fut rien.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur se serra douloureusement. Sans cesse revenaient &agrave; son souvenir
+les paroles acerbes, les regards hautains, scrutateurs, de M<sup>me</sup>
+d'Harville, lorsque la pauvre prisonni&egrave;re s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e jusqu'&agrave;
+l'enthousiasme en parlant de son bienfaiteur.</p>
+
+<p>Par une singuli&egrave;re intuition, la Goualeuse avait ainsi surpris une
+partie du secret de M<sup>me</sup> d'Harville.</p>
+
+<p>&laquo;L'exaltation de ma reconnaissance pour M. Rodolphe a bless&eacute; cette jeune
+dame si belle et d'un rang si &eacute;lev&eacute;, pensa Fleur-de-Marie... Maintenant
+je comprends l'amertume de ses paroles, elles exprimaient une jalousie
+d&eacute;daigneuse...</p>
+
+<p>&laquo;Elle! jalouse de moi? Il faut donc qu'elle l'aime... et que je l'aime
+aussi, lui?... Il faut donc que mon amour se soit trahi malgr&eacute; moi?...</p>
+
+<p>&laquo;L'aimer... moi, moi... cr&eacute;ature &agrave; jamais fl&eacute;trie, ingrate et mis&eacute;rable
+que je suis... oh! si cela &eacute;tait... mieux vaudrait cent fois la mort...&raquo;</p>
+
+<p>H&acirc;tons-nous de le dire, la malheureuse enfant, qui semblait vou&eacute;e &agrave; tous
+les martyres, s'exag&eacute;rait ce qu'elle appelait son amour.</p>
+
+<p>&Agrave; sa gratitude profonde envers Rodolphe, se joignait son admiration
+involontaire pour la gr&acirc;ce, la force, la beaut&eacute; qui le distinguaient
+entre tous; rien de plus immat&eacute;riel, rien de plus pur que cette
+admiration; mais elle existait vive et puissante, parce que la beaut&eacute;
+physique est toujours attrayante.</p>
+
+<p>Et puis enfin, la voix du sang, si souvent ni&eacute;e, muette, ignorante ou
+m&eacute;connue, se fait parfois entendre; ces &eacute;lans de tendresse passionn&eacute;e
+qui entra&icirc;naient Fleur-de-Marie vers Rodolphe, et dont elle s'effrayait,
+parce que, dans son ignorance, elle en d&eacute;naturait la tendance, ces &eacute;lans
+r&eacute;sultaient de myst&eacute;rieuses sympathies, aussi &eacute;videntes mais aussi
+inexplicables que la ressemblance des traits...</p>
+
+<p>En un mot, Fleur-de-Marie, apprenant qu'elle &eacute;tait fille de Rodolphe, se
+f&ucirc;t expliqu&eacute; la vive attraction qu'elle ressentait pour lui; alors,
+compl&egrave;tement &eacute;clair&eacute;e, elle e&ucirc;t admir&eacute;, sans scrupule, la beaut&eacute; de son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>Ainsi s'explique l'abattement de Fleur-de-Marie, quoiqu'elle d&ucirc;t
+s'attendre d'un moment &agrave; l'autre, d'apr&egrave;s la promesse de M<sup>me</sup> d'Harville,
+&agrave; quitter Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, m&eacute;lancolique et pensive, &eacute;tait donc assise sur un banc
+aupr&egrave;s du bassin, regardant avec une sorte d'int&eacute;r&ecirc;t machinal les jeux
+de quelques oiseaux effront&eacute;s qui venaient s'&eacute;battre sur les margelles
+de pierre. Un moment elle avait cess&eacute; de travailler &agrave; une petite
+brassi&egrave;re d'enfant qu'elle finissait d'ourler.</p>
+
+<p>Est-il besoin de dire que cette brassi&egrave;re appartenait &agrave; la nouvelle
+layette si g&eacute;n&eacute;reusement offerte &agrave; Mont-Saint-Jean par les prisonni&egrave;res,
+gr&acirc;ce &agrave; la touchante intervention de Fleur-de-Marie?</p>
+
+<p>La pauvre et difforme prot&eacute;g&eacute;e de la Goualeuse &eacute;tait assise &agrave; ses pieds;
+tout en s'occupant de parfaire un petit bonnet, de temps &agrave; autre elle
+jetait sur sa bienfaitrice un regard &agrave; la fois reconnaissant, timide et
+d&eacute;vou&eacute;... le regard du chien sur son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>La beaut&eacute;, le charme, la douceur adorable de Fleur-de-Marie inspiraient
+&agrave; cette femme avilie autant d'attrait que de respect.</p>
+
+<p>Il y a toujours quelque chose de saint, de grand dans les aspirations
+d'un c&oelig;ur m&ecirc;me d&eacute;grad&eacute;, qui, pour la premi&egrave;re fois, s'ouvre &agrave; la
+reconnaissance; et jusqu'alors personne n'avait mis Mont-Saint-Jean &agrave;
+m&ecirc;me d'&eacute;prouver la religieuse ardeur de ce sentiment si nouveau pour
+elle.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, Fleur-de-Marie tressaillit l&eacute;g&egrave;rement,
+essuya une larme et se remit &agrave; coudre avec activit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez donc pas vous reposer de travailler pendant la
+r&eacute;cr&eacute;ation, mon bon ange sauveur? dit Mont-Saint-Jean &agrave; la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas donn&eacute; d'argent pour acheter la layette... je dois fournir
+ma part en ouvrage..., reprit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Votre part! mon bon Dieu!... mais sans vous, au lieu de cette bonne
+toile bien blanche, de cette futaine bien chaude, pour habiller mon
+enfant, je n'aurais que ces haillons que l'on tra&icirc;nait dans la boue de
+la cour... Je suis bien reconnaissante envers mes compagnes, elles ont
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s-bonnes pour moi... c'est vrai... mais vous? &Ocirc; vous!... comment
+donc que je vous dirai cela? ajouta la pauvre cr&eacute;ature en h&eacute;sitant et
+tr&egrave;s-embarrass&eacute;e d'exprimer sa pens&eacute;e. Tenez, reprit-elle, voil&agrave; le
+soleil, n'est-ce pas? Voil&agrave; le soleil?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Mont-Saint-Jean... voyons, je vous &eacute;coute, r&eacute;pondit
+Fleur-de-Marie en inclinant son visage enchanteur vers la hideuse figure
+de sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu... vous allez vous moquer de moi, reprit celle-ci tristement,
+je veux me m&ecirc;ler de parler... et je ne le sais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours, Mont-Saint-Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous de bons yeux d'ange! dit la prisonni&egrave;re en contemplant
+Fleur-de-Marie dans une sorte d'extase, ils m'encouragent... vos bons
+yeux... voyons, je vas t&acirc;cher de dire ce que je voulais; voil&agrave; le
+soleil, n'est-ce pas? Il est bien chaud, il &eacute;gaie la prison, il est bien
+agr&eacute;able &agrave; voir et &agrave; sentir, pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Mais une supposition... ce soleil... ne s'est pas fait tout seul, et
+si on est reconnaissant pour lui, &agrave; plus forte raison pour...</p>
+
+<p>&mdash;Pour celui qui l'a cr&eacute;&eacute;, n'est-ce pas, Mont-Saint-Jean?... Vous avez
+raison... aussi celui-l&agrave; on doit le prier, l'adorer... C'est Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a... voil&agrave; mon id&eacute;e, s'&eacute;cria joyeusement la prisonni&egrave;re; c'est
+&ccedil;a: je dois &ecirc;tre reconnaissante pour mes compagnes; mais je dois vous
+prier, vous adorer, vous, la Goualeuse, car c'est vous qui les avez
+rendues bonnes pour moi, au lieu de m&eacute;chantes qu'elles &eacute;taient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qu'il faut remercier, Mont-Saint-Jean, et non pas moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si... vous, vous... je vous vois... vous m'avez fait du bien et
+par vous et par les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je suis bonne comme vous dites, Mont-Saint-Jean, c'est Dieu
+qui m'a faite ainsi... c'est donc lui qu'il faut remercier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame... alors, peut-&ecirc;tre bien... puisque vous le dites, reprit la
+prisonni&egrave;re ind&eacute;cise; si &ccedil;a vous fait plaisir... comme &ccedil;a... &agrave; la bonne
+heure...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma pauvre Mont-Saint-Jean... priez-le souvent... ce sera la
+meilleure mani&egrave;re de me prouver que vous m'aimez un peu...</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous aime, la Goualeuse! Mon Dieu, mon Dieu!!! Mais vous ne vous
+souvenez donc plus de ce que vous disiez aux autres d&eacute;tenues pour les
+emp&ecirc;cher de me battre? &laquo;Ce n'est pas seulement elle que vous battez...
+c'est aussi son enfant...&raquo; Eh bien!... c'est tout de m&ecirc;me, pour vous
+aimer; &ccedil;a n'est pas seulement pour moi que je vous aime, c'est aussi
+pour mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, Mont-Saint-Jean, vous me faites plaisir en me disant
+cela.</p>
+
+<p>Et Fleur-de-Marie &eacute;mue tendit sa main &agrave; sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle belle petite menotte de f&eacute;e!... Est-elle blanche et mignonne!
+dit Mont-Saint-Jean en se reculant comme si elle e&ucirc;t craint de toucher,
+de ses vilaines mains rouges et sordides, cette main charmante.</p>
+
+<p>Pourtant, apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, elle effleura respectueusement
+de ses l&egrave;vres le bout des doigts effil&eacute;s que lui pr&eacute;sentait
+Fleur-de-Marie; puis, s'agenouillant brusquement, elle se mit &agrave; la
+contempler fixement dans un recueillement attentif, profond.</p>
+
+<p>&mdash;Mais venez donc vous asseoir l&agrave;... pr&egrave;s de moi, lui dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour &ccedil;a non, par exemple... jamais... jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Respect de la discipline, comme disait autrefois mon brave
+Mont-Saint-Jean; soldats ensemble, officiers ensemble, chacun avec ses
+pareils.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes folle... Il n'y a aucune diff&eacute;rence entre nous deux...</p>
+
+<p>&mdash;Aucune diff&eacute;rence... mon bon Dieu! Et vous dites cela quand je vous
+vois comme je vous vois, aussi belle qu'une reine; oh! tenez...
+qu'est-ce que cela vous fait?... Laissez-moi l&agrave;, &agrave; genoux, vous bien,
+bien regarder comme tout &agrave; l'heure... Dame... qui sait?... Quoique je
+sois un vrai monstre, mon enfant vous ressemblera peut-&ecirc;tre... On dit
+que quelquefois par un regard... &ccedil;a arrive.</p>
+
+<p>Puis, par un scrupule d'une incroyable d&eacute;licatesse chez une cr&eacute;ature de
+cette esp&egrave;ce, craignant d'avoir peut-&ecirc;tre humili&eacute; ou bless&eacute;
+Fleur-de-Marie par ce v&oelig;u singulier. Mont-Saint-Jean ajouta tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je dis cela en plaisantant, allez, la Goualeuse... je ne me
+permettrais pas de vous regarder dans cette id&eacute;e-l&agrave;... sans que vous me
+le permettiez... Mon enfant sera aussi laid que moi... qu'est-ce que &ccedil;a
+me fait?... Je ne l'en aimerai pas moins; pauvre petit malheureux, il
+n'a pas demand&eacute; &agrave; na&icirc;tre, comme on dit... Et s'il vit... qu'est-ce qu'il
+deviendra? dit-elle d'un air sombre et abattu. H&eacute;las!... oui...
+qu'est-ce qu'il deviendra, mon Dieu?</p>
+
+<p>La Goualeuse tressaillit &agrave; ces paroles.</p>
+
+<p>En effet, que pouvait devenir l'enfant de cette mis&eacute;rable, avilie,
+d&eacute;grad&eacute;e, pauvre et m&eacute;pris&eacute;e?... Quel sort!... Quel avenir!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensez pas &agrave; cela, Mont-Saint-Jean, reprit Fleur-de-Marie; esp&eacute;rez
+que votre enfant trouvera des personnes charitables sur son chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! on n'a pas deux fois la chance, voyez-vous, la Goualeuse, dit
+am&egrave;rement Mont-Saint-Jean en secouant la t&ecirc;te; je vous ai rencontr&eacute;e...
+vous, c'est d&eacute;j&agrave; un grand hasard... Et, tenez, soit dit sans vous
+offenser, j'aurais mieux aim&eacute; que mon enfant ait eu ce bonheur-l&agrave; que
+moi. Ce v&oelig;u-l&agrave;... c'est tout ce que je peux lui donner.</p>
+
+<p>&mdash;Priez, priez... Dieu vous exaucera.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je prierai, si &ccedil;a vous fait plaisir, la Goualeuse, &ccedil;a me
+portera peut-&ecirc;tre bonheur; au fait, qui m'aurait dit, quand la Louve me
+battait, et que j'&eacute;tais le <i>p&acirc;tiras</i> de tout le monde, qu'il se
+trouverait l&agrave; un bon petit ange sauveur qui, avec sa jolie voix douce,
+serait plus fort que tout le monde et que la Louve, qui est si forte et
+si m&eacute;chante?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais la Louve a &eacute;t&eacute; bien bonne pour vous... quand elle a r&eacute;fl&eacute;chi
+que vous &eacute;tiez doublement &agrave; plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a c'est vrai... gr&acirc;ce &agrave; vous, et je ne l'oublierai jamais... Mais
+dites donc, la Goualeuse, pourquoi donc a-t-elle, depuis l'autre jour,
+demand&eacute; &agrave; changer de quartier, la Louve... elle qui, malgr&eacute; ses col&egrave;res,
+avait l'air de ne pouvoir plus se passer de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est un peu capricieuse...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le... une femme qui est venue ce matin du quartier de la
+prison o&ugrave; est la Louve dit qu'elle est toute chang&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de quereller ou de menacer le monde, elle est triste...
+triste, et s'isole dans les coins; si on lui parle, elle vous tourne le
+dos et ne vous r&eacute;pond pas. &Agrave; pr&eacute;sent la voir muette, elle qui criait
+toujours, c'est &eacute;tonnant, n'est-ce pas? Et puis cette femme m'a dit
+encore une chose, mais pour cela... je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit avoir vu pleurer la Louve... pleurer la Louve, c'est
+impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Louve! c'est &agrave; cause de moi qu'elle a voulu changer de
+quartier... je l'ai chagrin&eacute;e sans le vouloir, dit la Goualeuse en
+soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, chagriner quelqu'un, mon bon ange sauveur...</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment l'inspectrice, M<sup>me</sup> Armand, entra dans le pr&eacute;au. Apr&egrave;s avoir
+cherch&eacute; des yeux Fleur-de-Marie, elle vint &agrave; elle l'air satisfait et
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nouvelle, mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, madame? s'&eacute;cria la Goualeuse en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis ne vous ont pas oubli&eacute;e, ils ont obtenu votre mise en
+libert&eacute;... M. le directeur vient d'en recevoir l'avis.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait possible, madame? Ah! quel bonheur! Mon Dieu!... Et
+l'&eacute;motion de Fleur-de-Marie fut si violente qu'elle p&acirc;lit, mit sa main
+sur son c&oelig;ur qui battait avec violence et retomba sur son banc.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, mon enfant, lui dit M<sup>me</sup> Armand avec bont&eacute;, heureusement
+ces secousses-l&agrave; sont sans danger.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, que de reconnaissance!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute M<sup>me</sup> d'Harville qui a obtenu votre libert&eacute;... Il y a
+l&agrave; une vieille dame charg&eacute;e de vous conduire chez des personnes qui
+s'int&eacute;ressent &agrave; vous... Attendez-moi, je vais revenir vous prendre, j'ai
+quelques mots &agrave; dire &agrave; l'atelier.</p>
+
+<p>Il serait difficile de peindre l'expression de morne d&eacute;solation qui
+assombrit les traits de Mont-Saint-Jean, en apprenant que son bon ange
+sauveur, comme elle appelait la Goualeuse, allait quitter Saint-Lazare.</p>
+
+<p>La douleur de cette femme &eacute;tait moins caus&eacute;e par la crainte de redevenir
+le souffre-douleur de la prison que par le chagrin de se voir s&eacute;par&eacute;e du
+seul &ecirc;tre qui lui e&ucirc;t jamais t&eacute;moign&eacute; quelque int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>Toujours assise au pied du banc, Mont-Saint-Jean porta ses mains aux
+deux touffes de cheveux h&eacute;riss&eacute;s qui sortaient en d&eacute;sordre de son vieux
+bonnet noir, comme pour se les arracher; puis, cette violente affliction
+faisant place &agrave; l'abattement, elle laissa retomber sa t&ecirc;te et resta
+muette, immobile, le front cach&eacute; dans ses mains, les coudes appuy&eacute;s sur
+ses genoux.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa joie de quitter la prison, Fleur-de-Marie ne put s'emp&ecirc;cher de
+frissonner un moment au souvenir de la Chouette et du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole, se
+rappelant que ces deux monstres lui avaient fait jurer de ne pas
+informer ses bienfaiteurs de son triste sort.</p>
+
+<p>Mais ces funestes pens&eacute;es s'effac&egrave;rent bient&ocirc;t de l'esprit de
+Fleur-de-Marie devant l'espoir de revoir Bouqueval, M<sup>me</sup> Georges,
+Rodolphe, &agrave; qui elle voulait recommander la Louve et Martial; il lui
+semblait m&ecirc;me que le sentiment exalt&eacute; qu'elle se reprochait d'&eacute;prouver
+pour son bienfaiteur, n'&eacute;tant plus nourri par le chagrin et par la
+solitude, se calmerait d&egrave;s qu'elle reprendrait ses occupations
+rustiques, qu'elle aimait tant &agrave; partager avec les bons et simples
+habitants de la ferme.</p>
+
+<p>&Eacute;tonn&eacute;e du silence de sa compagne, silence dont elle ne soup&ccedil;onnait pas
+la cause, la Goualeuse lui toucha l&eacute;g&egrave;rement l'&eacute;paule, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mont-Saint-Jean, puisque me voil&agrave; libre... ne pourrais-je pas vous
+&ecirc;tre utile &agrave; quelque chose?</p>
+
+<p>En sentant la main de la Goualeuse, la prisonni&egrave;re tressaillit, laissa
+retomber ses bras sur ses genoux et tourna vers la jeune fille son
+visage ruisselant de larmes.</p>
+
+<p>Une si am&egrave;re douleur &eacute;clatait sur la figure de Mont-Saint-Jean que sa
+laideur disparaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... Qu'avez-vous? lui dit la Goualeuse; comme vous pleurez!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous en allez! murmura la d&eacute;tenue d'une voix entrecoup&eacute;e de
+sanglots; je n'avais pourtant jamais pens&eacute; que d'un moment &agrave; l'autre
+vous partiriez d'ici... et que je ne vous verrais plus... plus...
+jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que je me souviendrai toujours de votre amiti&eacute;...
+Mont-Saint-Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu!... Et dire que je vous aimais d&eacute;j&agrave; tant... Quand
+j'&eacute;tais l&agrave; assise par terre, &agrave; vos pieds... il me semblait que j'&eacute;tais
+sauv&eacute;e... que je n'avais plus rien &agrave; craindre. Ce n'est pas pour les
+coups que les autres vont peut-&ecirc;tre recommencer &agrave; me donner que je dis
+cela... j'ai la vie dure... Mais enfin il me semblait que vous &eacute;tiez ma
+bonne chance et que vous porteriez bonheur &agrave; mon enfant, rien que parce
+que vous aviez eu piti&eacute; de moi... C'est vrai, allez, &ccedil;a; quand on est
+habitu&eacute; &agrave; &ecirc;tre maltrait&eacute;, on est plus sensible que d'autres &agrave; la bont&eacute;.
+Puis, s'interrompant pour &eacute;clater encore en sanglots, elle s'&eacute;cria:
+Allons, c'est fini... c'est fini... Au fait... &ccedil;a devait arriver un jour
+ou l'autre... mon tort est de n'y avoir jamais pens&eacute;... C'est fini...
+plus rien... plus rien...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, courage, je me souviendrai de vous, comme vous vous
+souviendrez de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour &ccedil;a on me couperait en morceaux plut&ocirc;t que de me faire vous
+renier ou vous oublier: je deviendrais vieille, vieille, comme les rues,
+que j'aurais toujours devant les yeux votre belle figure d'ange. Le
+premier mot que j'apprendrai &agrave; mon enfant, &ccedil;a sera votre nom, la
+Goualeuse, car il vous aura d&ucirc; de n'&ecirc;tre pas mort de froid...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, Mont-Saint-Jean, dit Fleur-de-Marie, touch&eacute;e de
+l'affection de cette mis&eacute;rable, je ne puis rien vous promettre pour
+vous... quoique je connaisse des personnes bien charitables; mais pour
+votre enfant... c'est diff&eacute;rent... il est innocent de tout, lui, et les
+personnes dont je vous parle voudront peut-&ecirc;tre bien se charger de le
+faire &eacute;lever quand vous pourrez vous en s&eacute;parer...</p>
+
+<p>&mdash;M'en s&eacute;parer... jamais, oh! jamais, s'&eacute;cria Mont-Saint-Jean avec
+exaltation: qu'est-ce que je deviendrais donc maintenant que j'ai compt&eacute;
+sur lui...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... comment l'&eacute;l&egrave;verez-vous? Fille ou gar&ccedil;on, il faut qu'il soit
+honn&ecirc;te, et pour cela...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il mange un pain honn&ecirc;te, n'est-ce pas, la Goualeuse? Je
+crois bien, c'est mon ambition; je me le dis tous les jours; aussi, en
+sortant d'ici, je ne remettrai pas le pied sous un pont... Je me ferai
+chiffonni&egrave;re, balayeuse des rues, mais honn&ecirc;te; on doit &ccedil;a, sinon &agrave; soi,
+du moins &agrave; son enfant, quand on a l'honneur d'en avoir un..., dit-elle
+avec une sorte de fiert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui gardera votre enfant pendant que vous travaillerez? reprit la
+Goualeuse; ne vaudrait-il pas mieux, si cela est possible, comme je
+l'esp&egrave;re, le placer &agrave; la campagne chez de braves gens qui en feraient
+une brave fille de ferme ou un bon cultivateur? Vous viendriez de temps
+en temps le voir, et un jour vous trouveriez peut-&ecirc;tre moyen de vous en
+rapprocher tout &agrave; fait; &agrave; la campagne on vit de si peu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais m'en s&eacute;parer, m'en s&eacute;parer! Je mettais toute ma joie en lui, moi
+qui n'ai rien qui m'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut songer plus &agrave; lui qu'&agrave; vous, ma pauvre Mont-Saint-Jean; dans
+deux ou trois jours j'&eacute;crirai &agrave; M<sup>me</sup> Armand, et, si la demande que je
+compte faire en faveur de votre enfant r&eacute;ussit, vous n'aurez plus &agrave; dire
+de lui ce qui tout &agrave; l'heure m'a tant navr&eacute;e: &laquo;H&eacute;las! mon Dieu, que
+deviendra-t-il?&raquo;</p>
+
+<p>L'inspectrice, M<sup>me</sup> Armand, interrompit cet entretien; elle venait
+chercher Fleur-de-Marie. Apr&egrave;s avoir de nouveau &eacute;clat&eacute; en sanglots et
+baign&eacute; de larmes d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es les mains de la jeune fille,
+Mont-Saint-Jean retomba sur le banc dans un accablement stupide, ne
+songeant pas m&ecirc;me &agrave; la promesse que Fleur-de-Marie venait de lui faire &agrave;
+propos de son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre cr&eacute;ature! dit M<sup>me</sup> Armand en sortant du pr&eacute;au suivie de
+Fleur-de-Marie. Sa reconnaissance envers vous me donne meilleure opinion
+d'elle.</p>
+
+<p>En apprenant que la Goualeuse &eacute;tait graci&eacute;e, les autres d&eacute;tenues, loin
+de se montrer jalouses de cette faveur, en t&eacute;moign&egrave;rent leur joie;
+quelques-unes entour&egrave;rent Fleur-de-Marie et lui firent des adieux pleins
+de cordialit&eacute;, la f&eacute;licit&egrave;rent franchement de sa prompte sortie de
+prison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, dit l'une d'elles; cette petite blonde nous a fait passer
+un bon moment... c'est quand nous avons boursill&eacute; pour la layette de
+Mont-Saint-Jean. On se souviendra de cela &agrave; Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Lorsque Fleur-de-Marie eut quitt&eacute; le b&acirc;timent des prisons sous la
+conduite de l'inspectrice, celle-ci lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon enfant, rendez-vous au vestiaire o&ugrave; vous d&eacute;poserez vos
+v&ecirc;tements de d&eacute;tenue pour reprendre vos habits de paysanne, qui, par
+leur simplicit&eacute; rustique, vous seyaient si bien; adieu, vous allez &ecirc;tre
+heureuse, car vous allez vous trouver sous la protection de personnes
+recommandables, et vous quittez cette maison pour n'y jamais rentrer.
+Mais... tenez... je ne suis gu&egrave;re raisonnable, dit M<sup>me</sup> Armand, dont les
+yeux se mouill&egrave;rent de larmes; il m'est impossible de vous cacher
+combien je m'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; attach&eacute;e &agrave; vous, pauvre petite! Puis, voyant le
+regard de Fleur-de-Marie devenir humide aussi, l'inspectrice ajouta:
+Vous ne m'en voudrez pas, je l'esp&egrave;re, d'attrister ainsi votre d&eacute;part?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame... n'est-ce pas gr&acirc;ce &agrave; votre recommandation que cette
+jeune dame, &agrave; qui je dois ma libert&eacute;, s'est int&eacute;ress&eacute;e &agrave; mon sort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je suis heureuse de ce que j'ai fait; mes pressentiments ne
+m'avaient pas tromp&eacute;e.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment une cloche sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'heure du travail des ateliers, il faut que je rentre... Adieu,
+encore adieu, ma ch&egrave;re enfant!...</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> Armand, aussi &eacute;mue que Fleur-de-Marie, l'embrassa tendrement;
+puis elle dit &agrave; un des employ&eacute;s de la maison:</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez mademoiselle au vestiaire.</p>
+
+<p>Un quart d'heure apr&egrave;s, Fleur-de-Marie, v&ecirc;tue en paysanne ainsi que nous
+l'avons vue &agrave; la ferme de Bouqueval, entrait dans le greffe, o&ugrave;
+l'attendait M<sup>me</sup> S&eacute;raphin.</p>
+
+<p>La femme de charge du notaire Jacques Ferrand venait chercher cette
+malheureuse enfant pour la conduire &agrave; l'&icirc;le du Ravageur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIa" id="XIa"></a><a href="#tablea">XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Souvenirs</a></h3>
+
+
+<p>Jacques Ferrand avait facilement et promptement obtenu la libert&eacute; de
+Fleur-de-Marie, libert&eacute; qui d&eacute;pendait d'une simple d&eacute;cision
+administrative.</p>
+
+<p>Instruit par la Chouette du s&eacute;jour de la Goualeuse &agrave; Saint-Lazare, il
+s'&eacute;tait aussit&ocirc;t adress&eacute; &agrave; l'un de ses clients, homme honorable et
+influent, lui disant qu'une jeune fille, d'abord &eacute;gar&eacute;e mais sinc&egrave;rement
+repentante et r&eacute;cemment enferm&eacute;e &agrave; Saint-Lazare, risquait, par le
+contact des autres prisonni&egrave;res, de voir s'affaiblir peut-&ecirc;tre ses
+bonnes r&eacute;solutions. Cette jeune fille lui ayant &eacute;t&eacute; vivement recommand&eacute;e
+par des personnes respectables qui devaient se charger d'elle &agrave; sa
+sortie de prison, avait ajout&eacute; Jacques Ferrand, il priait son
+tout-puissant client, au nom de la morale, de la religion et de la
+r&eacute;habilitation future de cette infortun&eacute;e, de solliciter sa lib&eacute;ration.</p>
+
+<p>Enfin le notaire, pour se mettre &agrave; l'abri de toute recherche ult&eacute;rieure,
+avait surtout et instamment pri&eacute; son client de ne pas le nommer dans
+l'accomplissement de cette bonne &oelig;uvre; ce v&oelig;u, attribu&eacute; &agrave; la modestie
+philanthropique de Jacques Ferrand, homme aussi pieux que respectable,
+fut scrupuleusement observ&eacute;: la libert&eacute; de Fleur-de-Marie fut demand&eacute;e
+et obtenue au seul nom du client qui, pour comble d'obligeance, envoya
+directement &agrave; Jacques Ferrand l'ordre de sortie, afin qu'il p&ucirc;t
+l'adresser aux protecteurs de la jeune fille.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, en remettant cet ordre au directeur de la prison, ajouta
+qu'elle &eacute;tait charg&eacute;e de conduire la Goualeuse aupr&egrave;s des personnes qui
+s'int&eacute;ressaient &agrave; elle.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s les excellents renseignements donn&eacute;s par l'inspectrice &agrave; M<sup>me</sup>
+d'Harville sur Fleur-de-Marie, personne ne douta que celle-ci ne d&ucirc;t sa
+libert&eacute; &agrave; l'intervention de la marquise.</p>
+
+<p>La femme de charge du notaire ne pouvait donc en rien exciter la
+d&eacute;fiance de sa victime.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> S&eacute;raphin avait, selon l'occasion et ainsi qu'on le dit vulgairement,
+l'air bonne femme; il fallait assez d'observation pour remarquer quelque
+chose d'insidieux, de faux, de cruel dans son regard patelin, dans son
+sourire hypocrite.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; sa profonde sc&eacute;l&eacute;ratesse, qui l'avait rendue complice ou
+confidente des crimes de son ma&icirc;tre, M<sup>me</sup> S&eacute;raphin ne put s'emp&ecirc;cher
+d'&ecirc;tre frapp&eacute;e de la touchante beaut&eacute; de cette jeune fille, qu'elle
+avait livr&eacute;e tout enfant &agrave; la Chouette... et qu'elle conduisait alors &agrave;
+une mort certaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma ch&egrave;re demoiselle, lui dit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin d'une voix
+mielleuse, vous devez &ecirc;tre bien contente de sortir de prison?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, madame, et c'est, sans doute, &agrave; la protection de M<sup>me</sup>
+d'Harville, qui a &eacute;t&eacute; si bonne pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous trompez pas... mais venez... nous sommes d&eacute;j&agrave; un peu en
+retard... et nous avons une longue route &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons &agrave; la ferme de Bouqueval, chez M<sup>me</sup> Georges, n'est-ce pas...
+madame? s'&eacute;cria la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... certainement, nous allons &agrave; la campagne... chez M<sup>me</sup> Georges,
+dit la femme de charge pour &eacute;loigner tout soup&ccedil;on de l'esprit de
+Fleur-de-Marie, puis elle ajouta, avec un air de malicieuse bonhomie:
+Mais ce n'est pas tout: avant de voir M<sup>me</sup> Georges, une petite surprise
+vous attend; venez... venez, notre fiacre est en bas... Quel <i>ouf</i> vous
+allez pousser en sortant d'ici... ch&egrave;re demoiselle!... Allons,
+partons... Votre servante, messieurs.</p>
+
+<p>Et M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, apr&egrave;s avoir salu&eacute; le greffier et son commis, descendit
+avec la Goualeuse.</p>
+
+<p>Un gardien les suivait, charg&eacute; de faire ouvrir les portes.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re venait de se refermer, et les deux femmes se trouvaient sous
+le vaste porche qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Denis,
+lorsqu'elles se rencontr&egrave;rent avec une jeune fille qui venait sans doute
+visiter quelque prisonni&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Rigolette... Rigolette toujours leste et coquette; un petit
+bonnet tr&egrave;s-simple, mais bien frais et orn&eacute; de faveurs cerise qui
+accompagnaient &agrave; merveille ses bandeaux de cheveux noirs, encadrait son
+joli minois: un col bien blanc se rabattait sur son long tartan brun.
+Elle portait au bras un cabas de paille; gr&acirc;ce &agrave; sa d&eacute;marche de chatte
+attentive et proprette, ses brodequins &agrave; semelles &eacute;paisses &eacute;taient d'une
+propret&eacute; miraculeuse, quoiqu'elle v&icirc;nt, h&eacute;las! de bien loin, la pauvre
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Rigolette! s'&eacute;cria Fleur-de-Marie en reconnaissant son ancienne
+compagne de prison<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> et de promenades champ&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;La Goualeuse! dit &agrave; son tour la grisette.</p>
+
+<p>Et les deux jeunes filles se jet&egrave;rent dans les bras l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Rien de plus enchanteur que le contraste de ces deux enfants de seize
+ans, tendrement embrass&eacute;es, toutes deux si charmantes, et pourtant si
+diff&eacute;rentes de physionomie et de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>L'une blonde, aux grands yeux bleus m&eacute;lancoliques, au profil d'une
+ang&eacute;lique puret&eacute; id&eacute;ale, un peu p&acirc;li, un peu attrist&eacute;, un peu
+spiritualis&eacute;, de ces adorables paysannes de Greuze, d'un coloris si
+frais et si transparent... m&eacute;lange ineffable de r&ecirc;verie, de candeur et
+de gr&acirc;ce...</p>
+
+<p>L'autre, brune piquante, aux joues rondes et vermeilles, aux jolis yeux
+noirs, au rire ing&eacute;nu, &agrave; la mine &eacute;veill&eacute;e, type ravissant de jeunesse,
+d'insouciance et de gaiet&eacute;, exemple rare et touchant du bonheur dans
+l'indigence, de l'honn&ecirc;tet&eacute; dans l'abandon et de la joie dans le
+travail.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'&eacute;change de leurs na&iuml;ves caresses, les deux jeunes filles se
+regard&egrave;rent...</p>
+
+<p>Rigolette &eacute;tait radieuse de cette rencontre... Fleur-de-Marie confuse...</p>
+
+<p>La vue de son amie lui rappelait le peu de jours de bonheur calme qui
+avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; sa d&eacute;gradation premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi... quel bonheur!... disait la grisette...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, quelle douce surprise!... Il y a si longtemps que nous
+ne sommes vues..., r&eacute;pondit la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant, je ne m'&eacute;tonne plus de ne t'avoir pas rencontr&eacute;e
+depuis six mois..., reprit Rigolette en remarquant les v&ecirc;tements
+rustiques de la Goualeuse, tu habites donc la campagne?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... depuis quelque temps, dit Fleur-de-Marie en baissant les
+yeux...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu viens, comme moi, voir quelqu'un en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je venais... je viens de voir quelqu'un, dit Fleur-de-Marie en
+balbutiant et en rougissant de honte.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu t'en retournes chez toi? Loin de Paris sans doute? Ch&egrave;re petite
+Goualeuse... toujours bonne: je te reconnais bien l&agrave;... Te rappelles-tu
+cette pauvre femme en couches &agrave; qui tu avais donn&eacute; ton matelas, du linge
+et le peu d'argent qui te restait, et que nous allions d&eacute;penser &agrave; la
+campagne... Car alors tu &eacute;tais d&eacute;j&agrave; folle de la campagne, toi...
+mademoiselle la villageoise.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, tu ne l'aimais pas beaucoup, Rigolette; &eacute;tais-tu complaisante!
+C'est pour moi que tu y venais pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour moi aussi... car toi, qui &eacute;tais toujours un peu s&eacute;rieuse, tu
+devenais si contente, si gaie, si folle, une fois au milieu des champs
+ou des bois... que rien que de t'y voir... c'&eacute;tait pour moi un
+plaisir... Mais laisse-moi donc encore te regarder. Comme ce joli bonnet
+rond te va bien! Es-tu gentille ainsi! D&eacute;cid&eacute;ment... c'&eacute;tait ta vocation
+de porter un bonnet de paysanne, comme la mienne de porter un bonnet de
+grisette. Te voil&agrave; selon ton go&ucirc;t, tu dois &ecirc;tre contente... Du reste, &ccedil;a
+ne m'&eacute;tonne pas... quand je ne t'ai plus vue, je me suis dit: &laquo;Cette
+bonne petite Goualeuse n'est pas faite pour Paris, c'est une vraie fleur
+des bois, comme dit la chanson, et ces fleurs-l&agrave; ne vivent pas dans la
+capitale, l'air n'y est pas bon pour elles... Aussi la Goualeuse se sera
+mise en place chez de braves gens &agrave; la campagne: c'est ce que tu as
+fait, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., dit Fleur-de-Marie en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement... j'ai un reproche &agrave; te faire.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais d&ucirc; me pr&eacute;venir... on ne se quitte pas ainsi du jour au
+lendemain... ou du moins sans donner de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Je... j'ai quitt&eacute; Paris... si vite, dit Fleur-de-Marie de plus en plus
+confuse, que je n'ai pas pu...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne t'en veux pas, je suis trop contente de te revoir... Au
+fait, tu as eu bien raison de quitter Paris, va, c'est si difficile d'y
+vivre tranquille; sans compter qu'une pauvre fille isol&eacute;e comme nous
+sommes peut tourner &agrave; mal sans le vouloir... Quand on n'a personne pour
+vous conseiller... on a si peu de d&eacute;fense... les hommes vous font
+toujours de si belles promesses; et puis, dame, quelquefois la mis&egrave;re
+est si dure... Tiens, te souviens-tu de la petite Julie qui &eacute;tait si
+gentille? Et de Rosine, la blonde aux yeux noirs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je m'en souviens.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma pauvre Goualeuse, elles ont &eacute;t&eacute; tromp&eacute;es toutes les deux,
+puis abandonn&eacute;es, et enfin de malheur en malheur elles en sont tomb&eacute;es &agrave;
+&ecirc;tre de ces vilaines femmes que l'on renferme ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;cria Fleur-de-Marie qui baissa la t&ecirc;te et devint
+pourpre.</p>
+
+<p>Rigolette, se trompant sur le sens de l'exclamation de son amie, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont coupables, m&eacute;prisables... m&ecirc;me, si tu veux, je ne dis pas;
+mais, vois-tu, ma bonne Goualeuse, parce que nous avons eu le bonheur de
+rester honn&ecirc;tes: toi, parce que tu as &eacute;t&eacute; vivre &agrave; la campagne aupr&egrave;s de
+braves paysans; moi, parce que je n'avais pas de temps &agrave; perdre avec les
+amoureux... que je leur pr&eacute;f&eacute;rais mes oiseaux, et que je mettais tout
+mon plaisir &agrave; avoir, gr&acirc;ce &agrave; mon travail, un petit m&eacute;nage, bien
+gentil... il ne faut pas &ecirc;tre trop s&eacute;v&egrave;re pour les autres; mon Dieu; qui
+sait... si l'occasion, la tromperie, la mis&egrave;re n'ont pas &eacute;t&eacute; pour
+beaucoup dans la mauvaise conduite de Rosine et de Julie... et si &agrave; leur
+place nous n'aurions pas fait comme elles!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit am&egrave;rement Fleur-de-Marie, je ne les accuse pas... je les
+plains...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, nous sommes press&eacute;es, ma ch&egrave;re demoiselle, dit M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin en offrant son bras &agrave; sa victime avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, donnez-nous encore quelques moments; il y a si longtemps que
+je n'ai vu ma pauvre Goualeuse, dit Rigolette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il est tard, mesdemoiselles; d&eacute;j&agrave; trois heures, et nous avons
+une longue course &agrave; faire, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin fort contrari&eacute;e de
+cette rencontre; puis elle ajouta: Je vous donne encore dix minutes...</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, reprit Fleur-de-Marie en prenant les mains de son amie dans
+les siennes, tu as un caract&egrave;re si heureux; tu es toujours gaie?
+toujours contente?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'&eacute;tais il y a quelques jours... contente et gaie, maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as des chagrins?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Ah bien! oui, tu me connais... un vrai Roger-Bontemps... Je ne
+suis pas chang&eacute;e... mais malheureusement tout le monde n'est pas comme
+moi... Et comme les autres ont des chagrins, &ccedil;a fait que j'en ai.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours bonne...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu!... Figure-toi que je viens ici pour une pauvre fille...
+une voisine... la brebis du bon Dieu, qu'on accuse &agrave; tort et qui est
+bien &agrave; plaindre, va; elle s'appelle Louise Morel, c'est la fille d'un
+honn&ecirc;te ouvrier qui est devenu fou tant il &eacute;tait malheureux.</p>
+
+<p>Au nom de Louise Morel, une des victimes du notaire, M<sup>me</sup> S&eacute;raphin
+tressaillit et regarda tr&egrave;s-attentivement Rigolette.</p>
+
+<p>La figure de la grisette lui &eacute;tait absolument inconnue; n&eacute;anmoins la
+femme de charge pr&ecirc;ta d&egrave;s lors beaucoup d'attention &agrave; l'entretien des
+deux jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! reprit la Goualeuse, comme elle doit &ecirc;tre contente de ce
+que tu ne l'oublies pas dans son malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, c'est comme un sort; telle que tu me vois, je viens
+de bien loin... et encore d'une prison... mais d'une prison d'hommes.</p>
+
+<p>&mdash;D'une prison d'hommes, toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu oui, j'ai l&agrave; une autre pauvre pratique bien triste...
+aussi tu vois mon cabas (et Rigolette le montra), il est partag&eacute; en
+deux, chacun a son c&ocirc;t&eacute;: aujourd'hui j'apporte &agrave; Louise un peu de linge,
+et tant&ocirc;t j'ai aussi port&eacute; quelque chose &agrave; ce pauvre Germain... mon
+prisonnier s'appelle Germain; tiens, je ne peux pas penser &agrave; ce qui
+vient de m'arriver avec lui sans avoir envie de pleurer... c'est b&ecirc;te,
+je sais que cela n'en vaut pas la peine, mais enfin je suis comme &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi as-tu envie de pleurer?</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi que Germain est si malheureux d'&ecirc;tre confondu avec ces
+mauvais hommes de la prison qu'il est tout accabl&eacute;, n'ayant de go&ucirc;t &agrave;
+rien, ne mangeant pas et maigrissant &agrave; vue d'&oelig;il... Je m'aper&ccedil;ois de
+&ccedil;a, et je me dis: &laquo;Il n'a pas faim, je vais lui faire une petite
+friandise qu'il aimait bien quand il &eacute;tait mon voisin, &ccedil;a le
+rago&ucirc;tera...&raquo; Quand je dis friandise, entendons-nous, c'&eacute;taient tout
+bonnement de belles pommes de terre jaunes, &eacute;cras&eacute;es avec un peu de lait
+et du sucre; j'en emplis une jolie tasse bien propre, et tant&ocirc;t je lui
+porte &ccedil;a &agrave; sa prison en lui disant que j'avais pr&eacute;par&eacute; moi-m&ecirc;me ce
+pauvre petit r&eacute;gal, comme autrefois, dans le bon temps, tu comprends; je
+croyais ainsi lui donner un peu envie de manger... Ah bien! oui...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a lui a donn&eacute; envie de pleurer; quand il a reconnu la tasse dans
+laquelle j'avais si souvent pris mon lait devant lui, il s'est mis &agrave;
+fondre en larmes... et, par-dessus le march&eacute;, j'ai fini par faire comme
+lui, quoique j'aie voulu m'en emp&ecirc;cher. Tu vois comme j'ai de la chance,
+je croyais bien faire... le consoler, et je l'ai attrist&eacute; davantage
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ces larmes-l&agrave; lui auront &eacute;t&eacute; si douces!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, j'aurais autant aim&eacute; le consoler autrement; mais je te
+parle de lui sans te dire qui il est; c'est un ancien voisin &agrave; moi... le
+plus honn&ecirc;te gar&ccedil;on du monde, aussi doux, aussi timide qu'une jeune
+fille, et que j'aimais comme un camarade, comme un fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, je con&ccedil;ois que ses chagrins soient devenus les tiens.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Mais tu vas voir comme il a bon c&oelig;ur. Quand je me suis
+en all&eacute;e, je lui ai demand&eacute;, comme toujours, ses commissions, lui disant
+en riant, afin de l'&eacute;gayer un peu, que j'&eacute;tais sa petite femme de m&eacute;nage
+et que je serais bien exacte, bien active, pour garder sa pratique.
+Alors lui, s'effor&ccedil;ant de sourire, m'a demand&eacute; de lui apporter un des
+romans de Walter Scott qu'il m'avait autrefois lus le soir pendant que
+je travaillais; ce roman-l&agrave; s'appelle <i>Ivan... Ivanho&eacute;...</i> oui, c'est
+&ccedil;a. J'aimais tant ce livre-l&agrave; qu'il me l'avait lu deux fois... Pauvre
+Germain! il &eacute;tait si complaisant!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un souvenir de cet heureux temps pass&eacute; qu'il veut avoir...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, puisqu'il m'a pri&eacute;e d'aller dans le m&ecirc;me cabinet de
+lecture, non pour louer, mais pour acheter les m&ecirc;mes volumes que nous
+lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un
+sacrifice, car il est aussi pauvre que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent c&oelig;ur! dit la Goualeuse tout &eacute;mue.</p>
+
+<p>&mdash;Te voil&agrave; aussi attendrie que moi... quand il m'a charg&eacute;e de cette
+commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me
+sentais envie de pleurer, plus je t&acirc;chais de rire, car, pleurer deux
+fois dans une visite faite expr&egrave;s pour l'&eacute;gayer, c'&eacute;tait trop fort...
+Aussi, pour cacher &ccedil;a, je me suis mise &agrave; lui rappeler les dr&ocirc;les
+d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant
+autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses,
+grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, &ccedil;a m'a fendu le c&oelig;ur; j'avais
+beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire
+comme lui; quand je l'ai quitt&eacute;, il sanglotait et je me disais, furieuse
+de ma sottise: &laquo;Si c'est comme &ccedil;a que je le console et que je l'&eacute;gaie,
+c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le
+faire rire, c'est &eacute;tonnant comme j'y r&eacute;ussis!&raquo;</p>
+
+<p>Au nom de Germain, autre victime du notaire, M<sup>me</sup> S&eacute;raphin avait redoubl&eacute;
+d'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour &ecirc;tre en prison? demanda
+Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! s'&eacute;cria Rigolette, dont l'attendrissement c&eacute;dait &agrave; l'indignation,
+il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est
+aussi le d&eacute;nonciateur de Louise.</p>
+
+<p>&mdash;De Louise, que tu viens voir ici?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; elle &eacute;tait la servante du notaire, et Germain &eacute;tait son
+caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien
+injustement ce pauvre gar&ccedil;on... Mais, ce qu'il y a de s&ucirc;r, c'est que ce
+m&eacute;chant homme est comme un enrag&eacute; apr&egrave;s ces deux malheureux, qui ne lui
+ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son
+tour...</p>
+
+<p>Rigolette pronon&ccedil;a ces derniers mots avec une expression qui inqui&eacute;ta
+M<sup>me</sup> S&eacute;raphin. Se m&ecirc;lant &agrave; la conversation, au lieu d'y demeurer
+&eacute;trang&egrave;re, elle dit &agrave; Fleur-de-Marie d'un air patelin:</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je
+comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous int&eacute;resse, car moi,
+qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, &ccedil;a me
+d&eacute;sole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si m&eacute;chants! Et
+comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez,
+mademoiselle?</p>
+
+<p>Rigolette n'avait aucune raison de se d&eacute;fier de M<sup>me</sup> S&eacute;raphin. N&eacute;anmoins,
+se souvenant des recommandations de Rodolphe, qui lui avait enjoint la
+plus grande r&eacute;serve au sujet de la protection cach&eacute;e qu'il accordait &agrave;
+Germain et &agrave; Louise, elle regretta de s'&ecirc;tre laiss&eacute; entra&icirc;ner &agrave; dire:
+&laquo;Patience, chacun aura son tour.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ce m&eacute;chant homme s'appelle M. Ferrand, madame, reprit donc Rigolette,
+ajoutant tr&egrave;s-adroitement, pour r&eacute;parer sa l&eacute;g&egrave;re indiscr&eacute;tion: Et c'est
+d'autant plus mal &agrave; lui de tourmenter Louise et Germain que personne ne
+s'int&eacute;resse &agrave; eux... except&eacute; moi... ce qui ne leur sert pas &agrave;
+grand-chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur! reprit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, j'avais esp&eacute;r&eacute; le contraire quand
+vous avez dit: &laquo;Mais patience...&raquo; Je croyais que vous comptiez sur
+quelque protecteur pour soutenir ces deux infortun&eacute;s contre ce m&eacute;chant
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! non, madame, ajouta Rigolette, afin de d&eacute;tourner compl&egrave;tement
+les soup&ccedil;ons de M<sup>me</sup> S&eacute;raphin; qui serait assez g&eacute;n&eacute;reux pour prendre le
+parti de ces deux pauvres jeunes gens contre un homme riche et puissant,
+comme l'est ce M. Ferrand?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y a des c&oelig;urs assez g&eacute;n&eacute;reux pour cela! reprit Fleur-de-Marie
+apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion et avec une exaltation contrainte, oui, je
+connais quelqu'un qui se fait un devoir de prot&eacute;ger ceux qui souffrent
+et de les d&eacute;fendre, car celui dont je te parle est aussi secourable aux
+honn&ecirc;tes gens que redoutable aux m&eacute;chants.</p>
+
+<p>Rigolette regarda la Goualeuse avec &eacute;tonnement et fut sur le point de
+lui dire, en songeant &agrave; Rodolphe, qu'elle aussi connaissait quelqu'un
+qui prenait courageusement le parti du faible contre le fort; mais,
+toujours fid&egrave;le aux recommandations de son voisin (ainsi qu'elle
+appelait le prince), la grisette r&eacute;pondit &agrave; Fleur-de-Marie:</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! tu connais quelqu'un d'assez g&eacute;n&eacute;reux pour venir aussi en
+aide aux pauvres gens?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et, quoique j'aie d&eacute;j&agrave; &agrave; implorer sa piti&eacute;, sa bienfaisance
+pour d'autres personnes, je suis s&ucirc;re que s'il connaissait le malheur
+imm&eacute;rit&eacute; de Louise et de M. Germain... il les sauverait et punirait leur
+pers&eacute;cuteur... car sa justice et sa bont&eacute; sont in&eacute;puisables comme celles
+de Dieu...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> S&eacute;raphin regarda sa victime avec surprise. &laquo;Cette petite fille
+serait-elle donc encore plus dangereuse que nous ne le pensions? se
+dit-elle; si j'avais pu en avoir piti&eacute;, ce qu'elle vient de dire
+rendrait in&eacute;vitable l'accident qui va nous en d&eacute;barrasser.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne petite Goualeuse, puisque tu as une si bonne connaissance, je
+t'en supplie, recommande-lui ma bonne Louise et mon Germain, car ils ne
+m&eacute;ritent pas leur mauvais sort, dit Rigolette en songeant que ses amis
+ne pouvaient que gagner &agrave; avoir deux d&eacute;fenseurs au lieu d'un.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, je te promets de faire ce que je pourrai pour tes
+prot&eacute;g&eacute;s aupr&egrave;s de M. Rodolphe, dit Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>&mdash;M. Rodolphe! s'&eacute;cria Rigolette &eacute;trangement surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit la Goualeuse.</p>
+
+<p>&mdash;M. Rodolphe!... Un commis voyageur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce qu'il est... mais pourquoi cet &eacute;tonnement?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je connais aussi un M. Rodolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est peut-&ecirc;tre pas le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons le tien; comment est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Jeune!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Une figure pleine de noblesse et de bont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien &ccedil;a... mais, mon Dieu! c'est tout comme le mien, dit
+Rigolette de plus en plus &eacute;tonn&eacute;e, et elle ajouta: Est-il brun, a-t-il
+de petites moustaches?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, il est grand et mince... il a une taille charmante... et l'air
+si comme il faut... pour un commis voyageur... Est-ce toujours bien &ccedil;a
+le tien?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, c'est lui, r&eacute;pondit Fleur-de-Marie; seulement, ce qui
+m'&eacute;tonne, c'est que tu croies qu'il est commis voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; cela, j'en suis s&ucirc;re... il me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le connais?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le connais? c'est mon voisin.</p>
+
+<p>&mdash;M. Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Il a une chambre au quatri&egrave;me, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Lui?... Lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a d'&eacute;tonnant &agrave; cela? C'est tout simple; il ne gagne
+gu&egrave;re que quinze ou dix-huit cents francs par an; il ne peut prendre
+qu'un logement modeste, quoiqu'il ait l'air de ne pas avoir beaucoup
+d'ordre... car il ne sait pas seulement ce que ses habits lui co&ucirc;tent...
+mon cher voisin...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non..., ce n'est pas le m&ecirc;me..., dit Fleur-de-Marie en
+r&eacute;fl&eacute;chissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! le tien est donc un ph&eacute;nix pour l'ordre?</p>
+
+<p>&mdash;Celui dont je te parle, vois-tu, Rigolette, dit Fleur-de-Marie avec
+enthousiasme, est tout-puissant... on ne prononce son nom qu'avec amour
+et v&eacute;n&eacute;ration... son aspect trouble, impose... et l'on est tent&eacute; de
+s'agenouiller devant sa grandeur et sa bont&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Alors je m'y perds, ma pauvre Goualeuse; je dis comme toi, &ccedil;a n'est
+plus le m&ecirc;me, car le mien n'est ni tout-puissant, ni imposant, il est
+tr&egrave;s-bon enfant, tr&egrave;s-gai, et on ne s'agenouille pas devant lui; au
+contraire, car il m'avait promis de m'aider &agrave; cirer ma chambre, sans
+compter qu'il devait me mener promener le dimanche... Tu vois que &ccedil;a
+n'est pas un gros seigneur. Mais &agrave; quoi est-ce que je pense, j'ai
+joliment le c&oelig;ur &agrave; la promenade! Et Louise, et mon pauvre Germain! Tant
+qu'ils seront en prison, il n'y aura pas de plaisir pour moi.</p>
+
+<p>Depuis quelques moments, Fleur-de-Marie r&eacute;fl&eacute;chissait profond&eacute;ment; elle
+s'&eacute;tait tout &agrave; coup rappel&eacute; que, lors de sa premi&egrave;re entrevue avec
+Rodolphe chez l'ogresse, il avait l'ext&eacute;rieur et le langage des h&ocirc;tes du
+tapis-franc. Ne pouvait-il pas jouer ce r&ocirc;le de commis voyageur aupr&egrave;s
+de Rigolette?</p>
+
+<p>Mais quel &eacute;tait le but de cette nouvelle transformation?</p>
+
+<p>La grisette reprit, voyant l'air pensif de Fleur-de-Marie:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas besoin de te creuser la t&ecirc;te pour cela, ma bonne
+Goualeuse; nous saurons bien si nous connaissons le m&ecirc;me M. Rodolphe;
+quand tu verras le tien, parle-lui de moi; quand je verrai le mien, je
+lui parlerai de toi; de cette mani&egrave;re-l&agrave; nous saurons tout de suite &agrave;
+quoi nous en tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; demeures-tu, Rigolette?</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Temple, n&deg; 17.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; qui est &eacute;trange et bon &agrave; savoir, se dit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, qui avait
+attentivement &eacute;cout&eacute; cette conversation. Ce M. Rodolphe, myst&eacute;rieux et
+tout-puissant personnage qui se fait sans doute passer pour commis
+voyageur, occupe un logement voisin de celui de cette petite ouvri&egrave;re,
+qui a l'air d'en savoir plus qu'elle n'en veut dire, et ce d&eacute;fenseur des
+opprim&eacute;s loge ainsi qu'elle dans la maison de Morel et de Bradamanti...
+Bon, bon, si la grisette et le pr&eacute;tendu commis voyageur continuent &agrave; se
+m&ecirc;ler de ce qui ne les regarde pas, on saura o&ugrave; les trouver.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque j'aurai parl&eacute; &agrave; M. Rodolphe, je t'&eacute;crirai, dit la Goualeuse,
+et je te donnerai mon adresse pour que tu puisses me r&eacute;pondre; mais
+r&eacute;p&egrave;te-moi la tienne, je crains de l'oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, j'ai justement sur moi une des cartes que je laisse &agrave; mes
+pratiques, et elle donna &agrave; Fleur-de-Marie une petite carte sur laquelle
+&eacute;tait &eacute;crit en magnifique b&acirc;tarde: <i>Mademoiselle Rigolette, couturi&egrave;re,
+rue du Temple, n&deg; 17.</i> C'est comme imprim&eacute;, n'est-ce pas? ajouta la
+grisette. C'est encore ce pauvre Germain qui me les a &eacute;crites dans le
+temps, ces cartes-l&agrave;; il &eacute;tait si bon, si pr&eacute;venant!... Tiens, vois-tu,
+c'est comme un fait expr&egrave;s, on dirait que je ne m'aper&ccedil;ois de toutes ses
+excellentes qualit&eacute;s que depuis qu'il est malheureux... et maintenant je
+suis toujours &agrave; me reprocher d'avoir attendu si tard pour l'aimer...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimes donc?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu oui!... Il faut bien que j'aie un pr&eacute;texte pour aller le
+voir en prison... Avoue que je suis une dr&ocirc;le de fille, dit Rigolette en
+&eacute;touffant un soupir et en riant dans ses larmes, comme dit le po&euml;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bonne et g&eacute;n&eacute;reuse comme toujours, dit Fleur-de-Marie en
+pressant tendrement les mains de son amie.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> S&eacute;raphin en avait sans doute assez appris par l'entretien des deux
+jeunes filles, car elle dit presque brusquement &agrave; Fleur-de-Marie:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, ma ch&egrave;re demoiselle, partons; il est tard, voil&agrave; un
+quart d'heure de perdu.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle l'air bougon, cette vieille!... Je n'aime pas sa figure, dit
+tout bas Rigolette &agrave; Fleur-de-Marie. Puis elle reprit tout haut: Quand
+tu viendras &agrave; Paris, ma bonne Goualeuse, ne m'oublie pas; ta visite me
+ferait tant de plaisir! Je serais si contente de passer une journ&eacute;e avec
+toi, de te montrer mon petit m&eacute;nage, ma chambre, mes oiseaux!... J'ai
+des oiseaux... c'est mon luxe.</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;cherai de t'aller voir, mais certainement je t'&eacute;crirai; allons,
+adieu, Rigolette, adieu... Si tu savais comme je suis heureuse de
+t'avoir rencontr&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc... mais ce ne sera pas la derni&egrave;re fois, je l'esp&egrave;re; et
+puis je suis si impatiente de savoir si ton M. Rodolphe est le m&ecirc;me que
+le mien... &Eacute;cris-moi bien vite &agrave; ce sujet, je t'en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... adieu, Rigolette.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, ma bonne petite Goualeuse.</p>
+
+<p>Et les deux jeunes filles s'embrass&egrave;rent tendrement en dissimulant leur
+&eacute;motion.</p>
+
+<p>Rigolette entra dans la prison pour voir Louise, gr&acirc;ce au permis que lui
+avait fait obtenir Rodolphe.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie monta en fiacre avec M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, qui ordonna au cocher
+d'aller aux Batignolles et de s'arr&ecirc;ter &agrave; la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>Un chemin de traverse tr&egrave;s-court conduisait de cet endroit presque
+directement au bord de la Seine, non loin de l'&icirc;le du Ravageur.</p>
+
+<p>Fleur-de-Marie, ne connaissant pas Paris, n'avait pu s'apercevoir que la
+voiture suivait une autre route que celle de la barri&egrave;re Saint-Denis. Ce
+fut seulement lorsque le fiacre s'arr&ecirc;ta aux Batignolles qu'elle dit &agrave;
+M<sup>me</sup> S&eacute;raphin, qui l'invitait &agrave; descendre:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, madame, que ce n'est pas l&agrave; le chemin de
+Bouqueval... Et puis comment irons-nous &agrave; pied d'ici jusqu'&agrave; la ferme?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je puis vous dire, ma ch&egrave;re demoiselle, reprit
+cordialement la femme de charge, c'est que j'ex&eacute;cute les ordres de vos
+bienfaiteurs et que vous leur feriez grand-peine si vous h&eacute;sitiez &agrave; me
+suivre...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, ne le pensez pas! s'&eacute;cria Fleur-de-Marie; vous &ecirc;tes
+envoy&eacute;e par eux, je n'ai aucune question &agrave; vous adresser... Je vous suis
+aveugl&eacute;ment; dites-moi seulement si M<sup>me</sup> Georges se porte toujours bien.</p>
+
+<p>&mdash;Elle se porte &agrave; ravir.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. Rodolphe?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement bien aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez donc, madame; mais tout &agrave; l'heure, quand je parlais
+de lui avec Rigolette, vous n'en avez rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne devais rien en dire... apparemment. J'ai mes ordres...</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui qui vous les a donn&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle curieuse, cette ch&egrave;re demoiselle, est-elle curieuse! dit en
+riant la femme de charge.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison; pardonnez mes questions, madame. Puisque nous allons
+&agrave; pied &agrave; l'endroit o&ugrave; vous me conduisez, ajouta Fleur-de-Marie en
+souriant doucement, je saurai bient&ocirc;t ce que je d&eacute;sire tant de savoir.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ma ch&egrave;re demoiselle, avant un quart d'heure, nous serons
+arriv&eacute;es.</p>
+
+<p>La femme de charge, ayant laiss&eacute; derri&egrave;re elle les derni&egrave;res maisons des
+Batignolles, suivit avec Fleur-de-Marie un chemin gazonn&eacute; bord&eacute; de
+noyers.</p>
+
+<p>Le jour &eacute;tait ti&egrave;de et beau, le ciel &agrave; demi-voil&eacute; de nuages empourpr&eacute;s
+par le couchant; le soleil, commen&ccedil;ant &agrave; d&eacute;cliner, jetait ses rayons
+obliques sur les hauteurs de Colombes, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la Seine.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que Fleur-de-Marie approchait des bords de la rivi&egrave;re, ses
+joues p&acirc;les se coloraient l&eacute;g&egrave;rement; elle aspirait avec d&eacute;lices l'air
+vif et pur de la campagne.</p>
+
+<p>Sa touchante physionomie exprimait une satisfaction si douce que M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous semblez bien contente, ma ch&egrave;re demoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, madame... je vais revoir M<sup>me</sup> Georges, peut-&ecirc;tre M.
+Rodolphe... j'ai de pauvres cr&eacute;atures tr&egrave;s-malheureuses &agrave; leur
+recommander... j'esp&egrave;re qu'on les soulagera... comment ne serais-je pas
+contente? Si j'&eacute;tais triste, comment ma tristesse ne s'effacerait-elle
+pas? Et puis, voyez donc... le ciel est si gai avec ses nuages roses! Et
+le gazon... est-il vert malgr&eacute; la saison! et l&agrave;-bas... l&agrave;-bas...
+derri&egrave;re ces saules, la rivi&egrave;re... est-elle grande, mon Dieu! Le soleil
+y brille, c'est &eacute;blouissant... on dirait des reflets d'or... Il brillait
+ainsi tout &agrave; l'heure dans l'eau du petit bassin de la prison... Dieu
+n'oublie pas les pauvres prisonniers... il leur donne aussi leur rayon
+de soleil, ajouta Fleur-de-Marie avec une sorte de pieuse
+reconnaissance; puis, ramen&eacute;e par le souvenir de sa captivit&eacute; &agrave; mieux
+appr&eacute;cier encore le bonheur d'&ecirc;tre libre, elle s'&eacute;cria dans un &eacute;lan de
+joie na&iuml;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame... et l&agrave;-bas, au milieu de la rivi&egrave;re, voyez donc cette
+jolie petite &icirc;le bord&eacute;e de saules et de peupliers, avec cette maison
+blanche au bord de l'eau... comme cette habitation doit &ecirc;tre charmante
+l'&eacute;t&eacute; quand tous les arbres sont couverts de feuilles; quel silence,
+quelle fra&icirc;cheur on doit y trouver!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin avec un sourire &eacute;trange, je suis ravie que
+vous trouviez cette &icirc;le jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous y allons.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette &icirc;le?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela vous surprend?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous trouviez l&agrave; vos amis?</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis rassembl&eacute;s pour f&ecirc;ter votre sortie de prison? ne seriez-vous
+pas encore plus agr&eacute;ablement surprise?</p>
+
+<p>&mdash;Il serait possible! M<sup>me</sup> Georges... M. Rodolphe...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ma ch&egrave;re demoiselle, je n'ai pas plus de d&eacute;fense qu'un
+enfant... avec votre petit air innocent vous me feriez dire ce que je ne
+dois pas dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais les revoir... oh! madame, comme mon c&oelig;ur bat!</p>
+
+<p>&mdash;N'allez donc pas si vite, je con&ccedil;ois votre impatience, mais je puis &agrave;
+peine vous suivre... petite folle...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, j'ai tant de h&acirc;te d'arriver...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien naturel... je ne vous en fais pas un reproche, au
+contraire...</p>
+
+<p>&mdash;Voici le chemin qui descend, il est mauvais, voulez-vous mon bras,
+madame?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de refus, ma ch&egrave;re demoiselle... car vous &ecirc;tes leste et
+ingambe, et moi je suis vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez-vous sur moi, madame, n'ayez pas peur de me fatiguer...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma ch&egrave;re demoiselle, votre aide n'est pas de trop, cette
+descente est si rapide... enfin nous voici dans une belle route.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, il est donc vrai, je vais revoir M<sup>me</sup> Georges? je ne puis
+le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un peu de patience... dans un quart d'heure... vous la verrez
+et vous le croirez alors!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ne puis pas comprendre, ajouta Fleur-de-Marie apr&egrave;s un
+moment de r&eacute;flexion, c'est que M<sup>me</sup> Georges m'attende l&agrave; au lieu de
+m'attendre &agrave; la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours curieuse, cette ch&egrave;re demoiselle, toujours curieuse...</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis indiscr&egrave;te, n'est-ce pas, madame? dit Fleur-de-Marie en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi pour vous j'ai bien envie de vous apprendre la surprise que vos
+amis vous m&eacute;nagent.</p>
+
+<p>&mdash;Une surprise? &agrave; moi, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, laissez-moi tranquille, petite espi&egrave;gle, vous me feriez encore
+parler malgr&eacute; moi.</p>
+
+<p>Nous laisserons M<sup>me</sup> S&eacute;raphin et sa victime dans le chemin qui conduit &agrave;
+la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous les pr&eacute;c&eacute;derons toutes deux de quelques moments &agrave; l'&icirc;le du
+Ravageur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIIa" id="XIIa"></a><a href="#tablea">XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#tablea">Le bateau</a></h3>
+
+
+<p class="center">&mdash;Eh quoi! d&eacute;j&agrave; partir?</p>
+
+<p class="center">&mdash;Partir ne plus entendre vos nobles paroles! Non, par le ciel! je reste
+ici, ma&icirc;tre...</p>
+
+<p class="right">WOLFGANG, <i>Sc&egrave;ne</i> <i>II</i></p>
+
+<p>Pendant la nuit, l'aspect de l'&icirc;le habit&eacute;e par la famille Martial &eacute;tait
+sinistre; mais, &agrave; la brillante clart&eacute; du soleil, rien de plus riant que
+ce s&eacute;jour maudit.</p>
+
+<p>Bord&eacute;e de saules et de peupliers, presque enti&egrave;rement couverte d'une
+herbe &eacute;paisse, o&ugrave; serpentaient quelques all&eacute;es de sable jaune, l'&icirc;le
+renfermait un petit jardin potager et un assez grand nombre d'arbres &agrave;
+fruits. Au milieu de ce verger on voyait la baraque &agrave; toit de chaume
+dans laquelle Martial voulait se retirer avec Fran&ccedil;ois et Amandine. De
+ce c&ocirc;t&eacute;, l'&icirc;le se terminait &agrave; sa pointe par une sorte d'estacade form&eacute;e
+de gros pieux destin&eacute;s &agrave; contenir l'&eacute;boulement des terres.</p>
+
+<p>Devant la maison, touchant presque au d&eacute;barcad&egrave;re, s'arrondissait une
+tonnelle de treillage vert, destin&eacute;e &agrave; supporter pendant l'&eacute;t&eacute; les tiges
+grimpantes de la vigne vierge et du houblon, berceau de verdure sous
+lequel on disposait alors les tables des buveurs.</p>
+
+<p>&Agrave; l'une des extr&eacute;mit&eacute;s de la maison, peinte en blanc et recouverte de
+tuiles, un b&ucirc;cher surmont&eacute; d'un grenier formait en retour une petite
+aile beaucoup plus basse que le corps de logis principal. Presque
+au-dessus de cette aile on remarquait une fen&ecirc;tre aux volets garnis de
+plaques de t&ocirc;le, et ext&eacute;rieurement condamn&eacute;s par deux barres de fer
+transversales, que de forts crampons fixaient au mur.</p>
+
+<p>Trois bachots se balan&ccedil;aient, amarr&eacute;s aux pilotis du d&eacute;barcad&egrave;re.</p>
+
+<p>Accroupi au fond de l'un de ces bachots, Nicolas s'assurait du libre jeu
+de la soupape qu'il y avait adapt&eacute;e.</p>
+
+<p>Debout sur un banc situ&eacute; en dehors de la tonnelle, Calebasse, la main
+plac&eacute;e au-dessus de ses yeux en mani&egrave;re d'abat-jour, regardait au loin
+dans la direction que M<sup>me</sup> S&eacute;raphin et Fleur-de-Marie devaient suivre
+pour se rendre &agrave; l'&icirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne para&icirc;t encore, ni vieille ni jeune, dit Calebasse en
+descendant de son banc et s'adressant &agrave; Nicolas. Ce sera comme hier!
+nous aurons attendu pour le roi de Prusse. Si ces femmes n'arrivent pas
+avant une demi-heure... il faudra partir; le coup de Bras-Rouge vaut
+mieux, il nous attend. La courti&egrave;re doit venir &agrave; cinq heures chez lui,
+aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Il faut que nous soyons arriv&eacute;s avant elle. Ce matin
+la Chouette nous l'a r&eacute;p&eacute;t&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, reprit Nicolas en quittant son bateau. Que le tonnerre
+&eacute;crase cette vieille qui nous fait droguer pour rien! La soupape va...
+comme un charme. Des deux affaires nous n'en aurons peut-&ecirc;tre pas une...</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, Bras-Rouge et Barbillon ont besoin de nous... &agrave; eux deux ils
+ne peuvent rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; car, pendant qu'on fera le coup, il faudra que Bras-Rouge
+reste en dehors de son cabaret pour &ecirc;tre au guet, et Barbillon n'est pas
+assez fort pour entra&icirc;ner &agrave; lui tout seul la courti&egrave;re dans le caveau...
+elle regimbera, cette vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la Chouette ne nous disait pas en riant, qu'elle y tenait
+le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole... en pension... dans ce caveau?</p>
+
+<p>&mdash;Pas dans celui-l&agrave;. Dans un autre qui est bien plus profond, et qui est
+inond&eacute; quand la rivi&egrave;re est haute.</p>
+
+<p>&mdash;Doit-il marronner dans ce caveau, le Ma&icirc;tre d'&eacute;cole! &Ecirc;tre l&agrave;-dedans
+tout seul, et aveugle!</p>
+
+<p>&mdash;Il y verrait clair qu'il n'y verrait pas autre chose: le caveau est
+noir comme un four.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, quand il a fini de chanter, pour se distraire, toutes les
+romances qu'il sait, le temps doit lui para&icirc;tre joliment long.</p>
+
+<p>&mdash;La Chouette dit qu'il s'amuse &agrave; faire la chasse aux rats, et que ce
+caveau-l&agrave; est tr&egrave;s-giboyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Nicolas, &agrave; propos de particuliers qui doivent s'ennuyer et
+marronner, reprit Calebasse avec un sourire f&eacute;roce, en montrant du doigt
+la fen&ecirc;tre garnie de plaques de t&ocirc;le, il y en a l&agrave; un qui doit se manger
+le sang.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... il dort... Depuis ce matin il ne cogne plus... et son chien
+est muet.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre qu'il l'a &eacute;trangl&eacute; pour le manger. Depuis deux jours ils
+doivent tous deux enrager la faim et la soif l&agrave;-dedans.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a les regarde... Martial peut durer encore longtemps comme &ccedil;a, si &ccedil;a
+l'amuse. Quand il sera fini... on dira qu'il est mort de maladie; &ccedil;a ne
+fera pas un pli.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Bien s&ucirc;r. En allant ce matin &agrave; Asni&egrave;res, la m&egrave;re a rencontr&eacute; le p&egrave;re
+F&eacute;rot, le p&ecirc;cheur, comme il s'&eacute;tonnait de ne pas avoir vu son ami
+Martial depuis deux jours, la m&egrave;re lui a dit que Martial ne quittait pas
+son lit, tant il &eacute;tait malade, et qu'on d&eacute;sesp&eacute;rait de lui. Le p&egrave;re
+F&eacute;rot a aval&eacute; &ccedil;a doux comme miel... il le redira &agrave; d'autres... et quand
+la chose arrivera... elle para&icirc;tra toute simple.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il ne mourra pas encore tout de suite; c'est long de cette
+mani&egrave;re-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux? il n'y avait pas moyen d'en venir &agrave; bout
+autrement. Cet enrag&eacute; de Martial, quand il s'y met, est m&eacute;chant en
+diable, et fort comme un taureau, par l&agrave;-dessus; il se d&eacute;fiait, nous
+n'aurions pas pu l'approcher sans danger; tandis que sa porte une fois
+bien clou&eacute;e en dehors, qu'est-ce qu'il pouvait faire? Sa fen&ecirc;tre &eacute;tait
+grill&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... il pouvait desceller les barreaux... en creusant le pl&acirc;tre
+avec son couteau, ce qu'il aurait fait si, mont&eacute;e &agrave; l'&eacute;chelle, je ne lui
+avais pas d&eacute;chiquet&eacute; les mains &agrave; coups de hachette toutes les fois qu'il
+voulait commencer son ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle faction! dit le brigand en ricanant; c'est toi qui as d&ucirc;
+t'amuser!</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait bien te donner le temps d'arriver avec la t&ocirc;le que tu avais
+&eacute;t&eacute; chercher chez le p&egrave;re Micou.</p>
+
+<p>&mdash;Devait-il &eacute;cumer... cher fr&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Il grin&ccedil;ait des dents comme un poss&eacute;d&eacute;; deux ou trois fois il a voulu
+me repousser &agrave; travers les barreaux &agrave; grands coups de b&acirc;ton; mais alors,
+n'ayant plus qu'une main de libre, il ne pouvait pas travailler et
+desceller la grille. C'est ce qu'il fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement qu'il n'y a pas de chemin&eacute;e dans sa chambre!</p>
+
+<p>&mdash;Et que la porte est solide et qu'il a les mains ab&icirc;m&eacute;es! sans &ccedil;a, il
+serait capable de trouer le plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Et les poutres, il passerait donc &agrave; travers? Non, non, va, il n'y a
+pas de danger qu'il s'&eacute;chappe; les volets sont garnis de t&ocirc;le et assur&eacute;s
+par deux barres de fer; la porte... clou&eacute;e en dehors avec des clous &agrave;
+bateau de trois pouces. Sa bi&egrave;re est plus solide que si elle &eacute;tait en
+ch&ecirc;ne et en plomb.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, et quand, en sortant de prison, la Louve viendra ici pour
+chercher son homme... comme elle l'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! on lui dira: &laquo;Cherche.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, sais-tu que si ma m&egrave;re n'avait pas enferm&eacute; ces gueux
+d'enfants, ils auraient &eacute;t&eacute; capables de ronger la porte comme des rats
+pour d&eacute;livrer Martial? Ce petit gredin de Fran&ccedil;ois est un vrai d&eacute;mon
+depuis qu'il se doute que nous avons emball&eacute; le grand fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais est-ce qu'on va les laisser dans la chambre d'en haut
+pendant que nous allons quitter l'&icirc;le? Leur fen&ecirc;tre n'est pas grill&eacute;e;
+ils n'ont qu'&agrave; descendre en dehors...</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, des cris et des sanglots, partant de la maison, attir&egrave;rent
+l'attention de Calebasse et de Nicolas.</p>
+
+<p>Ils virent la porte du rez-de-chauss&eacute;e, jusqu'alors ouverte, se fermer
+violemment, une minute apr&egrave;s, la figure p&acirc;le et sinistre de la m&egrave;re
+Martial apparut &agrave; travers les barreaux de la fen&ecirc;tre de la cuisine.</p>
+
+<p>De son long bras d&eacute;charn&eacute;, la veuve du supplici&eacute; fit signe &agrave; ses enfants
+de venir &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il y a du grabuge; je parie que c'est encore Fran&ccedil;ois qui se
+rebiffe, dit Nicolas. Gredin de Martial! Sans lui, ce gamin-l&agrave; aurait
+&eacute;t&eacute; tout seul. Veille toujours bien: et si tu vois les deux femelles,
+appelle-moi.</p>
+
+<p>Pendant que Calebasse, remont&eacute;e sur son banc, &eacute;piait au loin la venue de
+M<sup>me</sup> S&eacute;raphin et de la Goualeuse, Nicolas entra dans la maison.</p>
+
+<p>La petite Amandine, agenouill&eacute;e au milieu de la cuisine, sanglotait et
+demandait gr&acirc;ce pour son fr&egrave;re Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Irrit&eacute;, mena&ccedil;ant, celui-ci, accul&eacute; dans un des angles de cette pi&egrave;ce,
+brandissait la hachette de Nicolas et semblait d&eacute;cid&eacute; &agrave; apporter cette
+fois une r&eacute;sistance d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e aux volont&eacute;s de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Toujours impassible, toujours silencieuse, montrant &agrave; Nicolas l'entr&eacute;e
+du caveau qui s'ouvrait dans la cuisine et dont la porte &eacute;tait
+entreb&acirc;ill&eacute;e, la veuve fit signe &agrave; son fils d'y enfermer Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;On ne m'enfermera pas l&agrave;-dedans! s'&eacute;cria l'enfant d&eacute;termin&eacute; dont les
+yeux brillaient comme ceux d'un jeune chat sauvage. Vous voulez nous y
+laisser mourir de faim avec Amandine, comme notre fr&egrave;re Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Maman... pour l'amour de Dieu, laissez-nous en haut dans notre
+chambre, comme hier, demanda la petite fille d'un ton suppliant, en
+joignant les mains... dans le caveau noir, nous aurons trop peur.</p>
+
+<p>La veuve regarda Nicolas d'un air impatient, comme pour lui reprocher de
+n'avoir pas encore ex&eacute;cut&eacute; ses ordres, puis, d'un nouveau geste
+imp&eacute;rieux, lui d&eacute;signa Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Voyant son fr&egrave;re s'avancer vers lui, le jeune gar&ccedil;on brandit sa hachette
+d'un air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Si on veut m'enfermer l&agrave;, que ce soit ma m&egrave;re, mon fr&egrave;re ou Calebasse,
+tant pis... je frappe, et la hache coupe.</p>
+
+<p>Ainsi que la veuve, Nicolas sentait l'imminente n&eacute;cessit&eacute; d'emp&ecirc;cher les
+deux enfants d'aller au secours de Martial pendant que la maison
+resterait seule, et aussi de leur d&eacute;rober la connaissance des sc&egrave;nes qui
+allaient se passer, car de leur fen&ecirc;tre on d&eacute;couvrait la rivi&egrave;re, o&ugrave;
+l'on voulait noyer Fleur-de-Marie.</p>
+
+<p>Mais Nicolas, aussi f&eacute;roce que l&acirc;che, et se souciant peu de recevoir un
+coup de la dangereuse hachette dont son jeune fr&egrave;re &eacute;tait arm&eacute;, h&eacute;sitait
+&agrave; s'approcher de lui.</p>
+
+<p>La veuve, courrouc&eacute;e de l'h&eacute;sitation de son fils a&icirc;n&eacute;, le poussa
+rudement par l'&eacute;paule au-devant de Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Mais Nicolas, reculant de nouveau, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Quand il m'aura bless&eacute;, qu'est-ce que je ferai, la m&egrave;re? Vous savez
+bien que je vais avoir besoin de mes bras tout &agrave; l'heure, et je me
+ressens encore du coup que ce gueux de Martial m'a donn&eacute;.</p>
+
+<p>La veuve haussa les &eacute;paules avec m&eacute;pris et fit un pas vers Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&mdash;N'approchez pas, ma m&egrave;re, s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois furieux, ou vous allez me
+payer tous les coups que vous nous avez donn&eacute;s &agrave; nous deux Amandine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, laisse-toi plut&ocirc;t renfermer. Oh! mon Dieu, ne frappe pas
+notre m&egrave;re! s'&eacute;cria Amandine &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Nicolas vit sur une chaise une grande couverture de laine
+dont on s'&eacute;tait servi pour le repassage; il la saisit, la d&eacute;ploya &agrave;
+moiti&eacute; et la lan&ccedil;a adroitement sur la t&ecirc;te de Fran&ccedil;ois, qui, malgr&eacute; ses
+efforts, se trouvant engag&eacute; sous ses plis &eacute;pais, ne put faire usage de
+son arme.</p>
+
+<p>Alors Nicolas se pr&eacute;cipita sur lui et, aid&eacute; de sa m&egrave;re, il le porta dans
+le caveau.</p>
+
+<p>Amandine &eacute;tait rest&eacute;e agenouill&eacute;e au milieu de la cuisine; d&egrave;s qu'elle
+vit le sort de son fr&egrave;re, elle se leva vivement et, malgr&eacute; sa terreur,
+alla d'elle-m&ecirc;me le rejoindre dans le sombre r&eacute;duit.</p>
+
+<p>La porte fut ferm&eacute;e &agrave; double tour sur le fr&egrave;re et sur la s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant la faute de ce gueux de Martial si ces enfants sont
+maintenant comme des d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s apr&egrave;s nous, s'&eacute;cria Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;On n'entend plus rien dans sa chambre depuis ce matin, dit la veuve
+d'un air pensif, et elle tressaillit; plus rien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui prouve, la m&egrave;re, que tu as bien fait de dire tant&ocirc;t au
+p&egrave;re F&eacute;rot, le p&ecirc;cheur d'Asni&egrave;res, que Martial &eacute;tait depuis deux jours
+dans son lit malade &agrave; crever. Comme &ccedil;a, quand tout sera dit, on ne
+s'&eacute;tonnera de rien.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de silence, et comme si elle e&ucirc;t voulu &eacute;chapper &agrave; une
+pens&eacute;e p&eacute;nible, la veuve reprit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;La Chouette est venue ici pendant que j'&eacute;tais &agrave; Asni&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'est-elle pas rest&eacute;e pour nous accompagner chez Bras-Rouge?
+Je me d&eacute;fie d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vous vous d&eacute;fiez de tout le monde, la m&egrave;re: aujourd'hui c'est de
+la Chouette, hier c'&eacute;tait de Bras-Rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Bras-Rouge est libre, mon fils est &agrave; Toulon, et ils avaient commis le
+m&ecirc;me vol.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous r&eacute;p&eacute;terez toujours cela... Bras-Rouge a &eacute;chapp&eacute; parce qu'il
+est fin comme l'ambre, voil&agrave; tout. La Chouette n'est pas rest&eacute;e ici
+parce qu'elle avait rendez-vous &agrave; deux heures, pr&egrave;s de l'Observatoire,
+avec le grand monsieur en deuil au compte de qui elle a enlev&eacute; cette
+jeune fille de campagne avec l'aide du Ma&icirc;tre d'&eacute;cole et de Tortillard,
+m&ecirc;me que c'&eacute;tait Barbillon qui menait le fiacre que ce grand monsieur en
+deuil avait lou&eacute; pour cette affaire. Voyons, la m&egrave;re, comment
+voulez-vous que la Chouette nous d&eacute;nonce, puisqu'elle nous dit les coups
+qu'elle monte, et que nous ne lui disons pas les n&ocirc;tres? Car elle ne
+sait rien de la noyade de tout &agrave; l'heure. Soyez tranquille, allez, la
+m&egrave;re, les loups ne se mangent pas, la journ&eacute;e sera bonne; quand je pense
+que la courti&egrave;re a souvent pour des vingt, des trente mille francs de
+diamants dans son sac, et qu'avant deux heures nous la tiendrons dans le
+caveau de Bras-Rouge!... Trente mille francs de diamants!... Pensez
+donc!</p>
+
+<p>&mdash;Et pendant que nous tiendrons la courti&egrave;re, Bras-Rouge restera en
+dehors de son cabaret? dit la veuve d'un air soup&ccedil;onneux.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; voulez-vous qu'il soit? S'il vient quelqu'un chez lui, ne
+faut-il pas qu'il r&eacute;ponde et qu'il emp&ecirc;che d'approcher de l'endroit o&ugrave;
+nous ferons notre affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas! Nicolas! cria tout &agrave; coup Calebasse au-dehors, voil&agrave; les deux
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, la m&egrave;re, votre ch&acirc;le; je vais vous conduire &agrave; terre, &ccedil;a
+sera autant de fait, dit Nicolas.</p>
+
+<p>La veuve avait remplac&eacute; sa marmotte de deuil par un bonnet de tulle
+noir. Elle s'enveloppa dans un grand ch&acirc;le de tartan &agrave; carreaux gris et
+blancs, ferma la porte de la cuisine, pla&ccedil;a la clef derri&egrave;re un des
+volets du rez-de-chauss&eacute;e et suivit son fils &agrave; l'embarcad&egrave;re.</p>
+
+<p>Presque malgr&eacute; elle, avant de quitter l'&icirc;le, elle jeta un long regard
+sur la fen&ecirc;tre de Martial, fron&ccedil;a les sourcils, pin&ccedil;a ses l&egrave;vres; puis,
+apr&egrave;s un brusque et nouveau tressaillement, elle murmura tout bas:
+&laquo;C'est sa faute, c'est sa faute.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas, les vois-tu... l&agrave;-bas, le long de la butte? il y a une
+paysanne et une bourgeoise, s'&eacute;cria Calebasse en montrant, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re, M<sup>me</sup> S&eacute;raphin et Fleur-de-Marie qui descendaient un
+petit sentier contournant un escarpement assez &eacute;lev&eacute; d'o&ugrave; l'on dominait
+un four &agrave; pl&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons le signal, n'allons pas faire de mauvaise besogne, dit
+Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc aveugle? Est-ce que tu ne reconnais pas la grosse femme qui
+est venue avant-hier! Vois donc son ch&acirc;le orange. Et la petite paysanne,
+comme elle se d&eacute;p&ecirc;che! Elle est encore bonne enfant, celle-l&agrave;, on voit
+bien qu'elle ne sait pas ce qui l'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je reconnais la grosse femme. Allons, &ccedil;a chauffe, &ccedil;a chauffe. Ah
+&ccedil;&agrave;! convenons bien du coup, Calebasse, dit Nicolas. Je prendrai la
+vieille et la jeune dans le bachot &agrave; soupape, tu me suivras dans l'autre
+bout &agrave; bout, et attention &agrave; ramer juste, pour que d'un saut je puisse me
+lancer dans ton bateau d&egrave;s que j'aurai fait jouer la trappe et que le
+mien enfoncera.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, ce n'est pas la premi&egrave;re fois que je rame, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur de me noyer, tu sais comme je nage. Mais, si je ne
+sautais pas &agrave; temps dans l'autre bachot, les femelles, en se d&eacute;battant
+contre la noyade, pourraient s'accrocher &agrave; moi, et, merci, je n'ai pas
+envie de faire une pleine eau avec elles.</p>
+
+<p>&mdash;La vieille fait signe avec son mouchoir, dit Calebasse; les voil&agrave; sur
+la gr&egrave;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, embarquez, la m&egrave;re, dit Nicolas en d&eacute;marrant, venez
+dans le bachot &agrave; soupape. Comme &ccedil;a, les deux femmes ne se d&eacute;fieront de
+rien. Et toi, Calebasse, saute dans l'autre, et des bras, ma fille, rame
+dur. Ah! tiens, prends mon croc, mets-le &agrave; c&ocirc;t&eacute; de toi, il est pointu
+comme une lance, &ccedil;a pourra servir, et en route! dit le bandit en pla&ccedil;ant
+dans le bateau de Calebasse un long croc arm&eacute; d'un fer aigu.</p>
+
+<p>En peu d'instants les deux bachots, conduits l'un par Nicolas, l'autre
+par Calebasse, abord&egrave;rent sur la gr&egrave;ve, o&ugrave; M<sup>me</sup> S&eacute;raphin et
+Fleur-de-Marie attendaient depuis quelques minutes.</p>
+
+<p>Pendant que Nicolas attachait son bateau &agrave; un pieu plac&eacute; sur le rivage,
+M<sup>me</sup> S&eacute;raphin s'approcha et lui dit tout bas et tr&egrave;s-rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Dites que M<sup>me</sup> Georges nous attend; puis la femme de charge reprit &agrave;
+haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes un peu en retard, mon gar&ccedil;on?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma brave dame; M<sup>me</sup> Georges vous a d&eacute;j&agrave; demand&eacute;es plusieurs fois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, ma ch&egrave;re demoiselle, M<sup>me</sup> Georges nous attend, dit M<sup>me</sup>
+S&eacute;raphin en se retournant vers Fleur-de-Marie, qui, malgr&eacute; sa confiance,
+avait senti son c&oelig;ur se serrer &agrave; l'aspect des sinistres figures de la
+veuve, de Calebasse et de Nicolas. Mais le nom de M<sup>me</sup> Georges la
+rassura, et elle r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aussi bien impatiente de voir M<sup>me</sup> Georges, heureusement le
+trajet n'est pas long.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t-elle &ecirc;tre contente, cette ch&egrave;re dame! dit M<sup>me</sup> S&eacute;raphin. Puis,
+s'adressant &agrave; Nicolas:&mdash;Voyons, mon gar&ccedil;on, approchez encore un peu plus
+votre bateau que nous puissions monter. Et elle ajouta tout bas: Il faut
+absolument noyer la petite; si elle revient sur l'eau, replongez-la.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit; et vous, n'ayez pas peur, quand je vous ferai signe,
+donnez-moi la main. Elle enfoncera toute seule, tout est pr&eacute;par&eacute;, vous
+n'avez rien &agrave; craindre, r&eacute;pondit tout bas Nicolas. Puis, avec une
+impassibilit&eacute; f&eacute;roce, sans &ecirc;tre touch&eacute; ni de la beaut&eacute; ni de la jeunesse
+de Fleur-de-Marie, il lui tendit son bras.</p>
+
+<p>La jeune fille s'y appuya l&eacute;g&egrave;rement et entra dans le bateau.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous, ma brave dame, dit Nicolas &agrave; M<sup>me</sup> S&eacute;raphin.</p>
+
+<p>Et il lui offrit la main &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Fut-ce pressentiment, d&eacute;fiance ou seulement crainte de ne pas sauter
+assez lestement de l'embarcation dans laquelle se trouvaient Nicolas et
+la Goualeuse lorsqu'elle coulerait &agrave; fond, la femme de charge de Jacques
+Ferrand dit &agrave; Nicolas en se reculant:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, moi, j'irai dans le bateau de mademoiselle.</p>
+
+<p>Et elle se pla&ccedil;a pr&egrave;s de Calebasse.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, dit Nicolas en &eacute;changeant un coup d'&oelig;il expressif
+avec sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et, du bout de sa rame, il donna une vigoureuse impulsion &agrave; son bachot.</p>
+
+<p>Sa s&oelig;ur l'imita lorsque M<sup>me</sup> S&eacute;raphin fut &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle.</p>
+
+<p>Debout, immobile, sur le rivage, indiff&eacute;rente &agrave; cette sc&egrave;ne, la veuve,
+pensive et absorb&eacute;e, attachait obstin&eacute;ment son regard sur la fen&ecirc;tre de
+Martial, que l'on distinguait de la gr&egrave;ve &agrave; travers les peupliers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les deux bachots, dont le premier portait
+Fleur-de-Marie et Nicolas, l'autre M<sup>me</sup> S&eacute;raphin et Calebasse,
+s'&eacute;loign&egrave;rent lentement du bord.</p>
+
+<h3><i>Fin de la sixi&egrave;me partie</i></h3>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Quelques jours apr&egrave;s avoir &eacute;crit ces lignes, nous relisions le
+<i>M&eacute;morial de Sainte-H&eacute;l&egrave;ne</i>, ce livre immortel qui nous semble un
+sublime trait&eacute; de philosophie pratique; nous avons remarqu&eacute; ce passage,
+qui nous avait jusqu'alors &eacute;chapp&eacute;. &laquo;Apr&egrave;s un de mes r&ecirc;ves (c'est
+l'empereur qui parle), nos grands &eacute;v&eacute;nements de guerre accomplis et
+sold&eacute;s, de retour &agrave; l'int&eacute;rieur, en repos et respirant, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de
+chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens ne
+vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse
+diss&eacute;min&eacute;s dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me
+rendre compte &agrave; moi-m&ecirc;me; ils eussent &eacute;t&eacute; les &laquo;espions de la vertu&raquo;; ils
+seraient venus me trouver directement; ils eussent &eacute;t&eacute; mes confesseurs,
+mes directeurs spirituels, et mes d&eacute;cisions avec eux eussent &eacute;t&eacute; mes
+bonnes &oelig;uvres secr&egrave;tes. Ma grande occupation, lors de mon entier repos,
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, du sommet de ma puissance, de m'occuper &agrave; fond d'am&eacute;liorer la
+condition de la soci&eacute;t&eacute;; j'eusse descendu jusqu'aux <i>jouissances
+individuelles.&raquo;</i> (<i>M&eacute;morial</i>, t. V, p. 100, &eacute;dition de 1824.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Viens <i>boire de l'eau-de-vie</i>, Nicolas; <i>la vieille donne dans
+le pi&egrave;ge</i> &agrave; mort; elle <i>viendra</i> chez la Chouette; la m&egrave;re Martial nous
+aidera &agrave; <i>lui prendre de force ses pierreries</i>, et apr&egrave;s nous
+<i>emporterons le cadavre dans ton bateau</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> D&eacute;p&ecirc;chons-nous.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Mouchard.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Guillotin&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Vol&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Mon couteau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Cuivre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Ces effroyables enseignements ne sont malheureusement pas
+exag&eacute;r&eacute;s. Voici ce que nous lisons dans l'excellent rapport de M. de
+Bretign&egrave;res sur la colonie p&eacute;nitentiaire de Mettray (s&eacute;ance du 12 mars
+1842): &laquo;L'&eacute;tat civil de nos colons est important &agrave; constater: parmi eux
+nous comptons: 32 enfants naturels, 34 dont les p&egrave;re et m&egrave;re sont
+remari&eacute;s, 51 dont les parents sont en prison, 124 dont les parents n'ont
+pas &eacute;t&eacute; l'objet de poursuites de la justice, mais sont plong&eacute;s dans la
+plus profonde mis&egrave;re. Ces chiffres sont &eacute;loquents et grands
+d'enseignements; ils permettent de remonter des effets aux causes et
+donnent l'espoir d'arr&ecirc;ter les progr&egrave;s d'un mal dont l'origine est ainsi
+constat&eacute;e. &laquo;Le nombre des parents criminels fait appr&eacute;cier l'&eacute;ducation
+qu'ont d&ucirc; recevoir les enfants sous la tutelle de semblables guides.
+Instruits au mal par leurs p&egrave;res, les fils ont failli sous leurs ordres
+et ont cru bien faire en suivant leur exemple. Atteints par la justice,
+ils se r&eacute;signent &agrave; partager dans la prison le destin de leur famille;
+ils n'y apportent que l'&eacute;mulation du vice, et il faut vraiment qu'une
+lueur de la gr&acirc;ce divine existe encore au fond de ces rudes et
+grossi&egrave;res natures pour que tous germes honn&ecirc;tes ne soient pas
+&eacute;teints.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Lames de plomb g&eacute;n&eacute;ralement vol&eacute;es sur les toits.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> D&eacute;bris m&eacute;talliques recueillis par les ravageurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Fer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Cuivre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Jolies.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Voleurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> &Agrave; la conscience.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> M<sup>me</sup> de Fermont ayant &eacute;crit cette lettre dans son dernier
+domicile, et ignorant alors o&ugrave; elle irait se loger, avait pri&eacute; M.
+d'Orbigny de lui r&eacute;pondre poste restante; mais, faute de passeport pour
+retirer sa lettre au bureau, elle avait indiqu&eacute; une de ces adresses
+d'initiales qu'il suffit de d&eacute;signer pour qu'on vous remette la lettre
+qui porte cette suscription.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le lecteur se souvient peut-&ecirc;tre que, dans le r&eacute;cit de ses
+premi&egrave;res ann&eacute;es qu'elle a fait &agrave; Rodolphe lors de son entretien avec
+lui chez l'ogresse, la Goualeuse lui avait parl&eacute; de Rigolette, qui,
+enfant vagabond comme elle, avait &eacute;t&eacute; enferm&eacute;e jusqu'&agrave; seize ans dans
+une maison de d&eacute;tention.</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les mystères de Paris, Tome III, by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DE PARIS, TOME III ***
+
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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