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+The Project Gutenberg EBook of Du style gothique au dix-neuvième siècle, by
+Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Du style gothique au dix-neuvième siècle
+
+Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18919]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreaders Europe team at http://dp.rastko.net
+
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+
+
+
+
+
+
+
+DU
+
+STYLE GOTHIQUE
+
+AU
+
+DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
+
+PAR
+
+PAR E. VIOLLET-LEDUC, ARCHITECTE
+
+PARIS
+
+ * * * * *
+
+LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE DE VICTOR DIDRON
+
+PLACE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 30
+
+Juin 1846
+
+ * * * * *
+
+Pendant que, le mois dernier, nous poursuivions notre tâche dans les
+«Annales Archéologiques» et que nous ajoutions quelques pages à nos
+études sur les monuments religieux du XIIIème siècle, un orage
+s'amoncelait dans le sein de l'Académie des Beaux-Arts, prêt à fondre
+sur nos têtes aux premiers jours du printemps. S'il faut en croire un
+journal, pour lequel plusieurs membres de cette illustre assemblée
+daignent parfois prendre la plume, «le Moniteur des Arts», les questions
+suivantes auraient été posées il y a quelque temps en séance solennelle
+par un architecte académicien:
+
+ 1° «Est-il convenable, à notre époque, de construire une église
+ dans le style dit gothique, c'est-à-dire de copier ce qui, à
+ l'époque du moyen âge, avait sa signification, et cela en raison
+ des croyances et des nécessités de ces époques mêmes?»
+
+Si c'est un membre de l'Académie qui a posé cette question (ce dont nous
+doutons, je l'avoue), son amour pour Jupiter et Vénus lui aurait-il fait
+complétement oublier que nous avons tous été baptisés, lui-même aussi
+probablement, et que nous sommes encore chrétiens, voire même
+catholiques? La _signification_ des églises était au XIIIe siècle ce
+qu'elle est en 1846. L'illustre membre ne peut pas ignorer cela.
+
+ 2° «Peut-on copier une église gothique avec quelques chances de
+ succès?»
+
+Il y a de bonnes et de mauvaises copies, selon le talent de l'artiste;
+il y a encore le choix de l'original, qui peut compter pour quelque
+chose.
+
+ 3° «Doit-on, par respect pour les édifices du moyen âge (_sic_), en
+ faire, de nos jours, des copies?»
+
+Nous répondrons à cette question par une autre.--Est-on dans l'habitude
+de copier autre chose que ce que l'on aime et respecte? La respect pour
+un objet n'est-il pas une conséquence de la perfection que l'on suppose
+à cet objet, et n'est-ce pas un sentiment naturel à l'homme de chercher
+à se rapprocher le plus possible de ce qu'il regarde comme la
+perfection?
+
+ 4° «S'il est évidemment démontré que cette impuissance et cette
+ incapacité sont réelles, dans ce cas même, une époque ne doit-elle
+ pas assez se respecter pour se montrer telle qu'elle est?»
+
+Voici maintenant une époque impuissante et incapable, qui doit se
+respecter assez pour se montrer telle qu'elle est! C'est du respect fort
+mal placé, nous le croyons, et nous ne voyons pas ce qu'il peut y avoir
+de bon à montrer partout de si cruelles infirmités.
+
+ 5° «Les époques qui ont précédé la nôtre ont-elles donné le funeste
+ exemple de copier les édifices d'un autre temps?
+
+Mais, oui! Les Hellènes ont commencé par copier les Pélasges; les
+Romains ont copié les Étrusques et les Grecs; les Italiens, les
+Allemands, et les Gaulois ont copié les Romains; les Français ont copié
+une seconde fois les Romains, à l'époque de la Renaissance; et qu'a donc
+fait l'Académie des Beaux-Arts depuis cinquante ans?
+
+ 6° «Enfin, les églises du moyen âge, et particulièrement celles de
+ la période comprise entre les XIIIe et XVIe siècles, peuvent-elles
+ s'appliquer aujourd'hui à nos moeurs, à nos croyances, à nos
+ usages?»
+
+Probablement mieux que les temples grecs ou romains. Nous serions
+décidément curieux de savoir quelles sont les croyances de l'illustre
+membre; serait-il mahométan ou appartiendrait-il à l'Église de l'abbé
+Châtel?
+
+Nous avons cru (car nous voulons être sincères) que ces questions, assez
+mal en ordre, peu claires, formulées en langage surprenant chez un
+académicien, étaient tronquées ou corrompues par le journal qui les
+rapportait; nous pensons même qu'il en est ainsi... Nous les donnons
+telles que nous les avons trouvées et n'y attachons qu'une médiocre
+importance, puisque l'organe de l'Académie des Beaux-Arts, dans le
+manifeste qu'il vient de fulminer contre nous, n'a pas cru devoir les
+reproduire.
+
+Voici ce manifeste:
+
+INSTITUT ROYAL DE FRANCE.
+
+ACADÉMIE ROYALE DES BEAUX-ARTS.
+
+_Considérations sur la question de savoir s'il est convenable, au XIXe
+siècle, de bâtir des églises en style gothique._
+
+Une grave discussion s'est élevée dans le sein de l'Académie sur un des
+sujets les plus faits pour exciter tout son intérêt; il s'agissait
+d'examiner, d'après une série de questions proposées par un de nos
+honorables confrères, qui joint à sa profession d'architecte une
+profonde connaissance de l'histoire de son art, d'examiner, disons-nous,
+si, à l'époque où nous sommes, au XIXe siècle de l'ère chrétienne, il
+convenait de bâtir des églises dans le style de l'architecture dite
+gothique.
+
+Cette question principale, résolue négativement par l'auteur de la
+proposition, devait naturellement provoquer des explications de plus
+d'un genre dans une réunion d'artistes, où tout ce qui touche aux
+intérêts de l'art, à ses principes, à ses traditions, excite des
+sympathies si puissantes et si éclairées. Ainsi posée devant l'Académie,
+la question du gothique a donc été envisagée sous toutes ses faces par
+les honorables membres qui ont pris part à cette discussion, soit de
+vive voix, soit par écrit: et lorsqu'à la suite de débats si
+intéressants, l'opinion de l'Académie s'est prononcée d'une manière si
+imposante, il importe qu'il reste dans ses archives un témoignage de
+cette discussion, ne fût-ce que pour servir d'avertissement ou du
+protestation, dans le cas possible d'une faute du pouvoir ou d'une
+erreur de l'opinion.
+
+L'intérêt qu'excitent les beaux édifices gothiques de notre pays ne
+pouvait manquer de trouver dans l'Académie de nombreux et d'éloquents
+interprètes. Ces édifices, dont les plus parfaits rappellent l'un des
+plus grands siècles de notre histoire, celui de Philippe-Auguste et de
+saint Louis, captivent au plus haut degré le sentiment religieux; ils
+élèvent, à l'aspect de leurs voûtes sublimes, la pensée chrétienne vers
+le ciel; ils plaisent à l'imagination; ils agissent même sur les sens
+par l'effet de leurs brillants vitraux, où tous les mystères de l'Église
+se montrent étincelants de l'éclat des plus vives couleurs, et ils
+réalisent ainsi, à l'oeil et à l'esprit, l'image de cette Jérusalem
+céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien. À ne les juger que par
+les impressions qu'elles produisent, impressions toutes de respect, de
+recueillement et de piété, les églises gothiques charment et touchent
+profondément; et c'est vainement que la froide et sévère raison
+s'efforce de détruire un effet qui s'adresse au goût et au sentiment.
+
+Mais aussi n'est-il pas question ni de contester cet effet, ni de
+combattre ce sentiment, en ce qui regarde les édifices de ce style qui
+couvrent notre pays, et qui sont les monuments sacrés de notre culte,
+les témoins respectables de notre histoire; loin de là: il s'agit de les
+entourer de tous les soins que leur vieillesse exige, que leur caducité
+réclame; il s'agit de les conserver, de les perpétuer, s'il est
+possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les consacrent,
+aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la France; et, pour
+cela, l'état dans lequel ils se trouvent aujourd'hui ne fournira
+malheureusement que trop d'occasions de se signaler au zèle patriotique,
+pourvu de toutes les ressources d'une nation telle que la nôtre. Que
+l'on répare donc les édifices gothiques, sur lesquels s'est si
+sensiblement appesanti le poids de huit siècles, joint à trois siècles
+d'indifférence et d'abandon; qu'on les répare avec ce respect de l'art
+qui est aussi une religion, c'est-à-dire avec cette profonde
+intelligence de leur vrai caractère, qui n'y ajoute aucun élément
+étranger, qui n'en altère aucune forme essentielle; c'est ce que demande
+la raison, c'est ce que conseille le goût, c'est ce que veut l'Académie.
+
+La question se présente tout autrement, si l'on propose de bâtir de
+nouvelles églises dans le style gothique, c'est-à-dire de rétrograder de
+plus de quatre siècles en arrière, et de donner, pour expression
+monumentale à une société qui a ses besoins, ses moeurs, ses habitudes
+propres, une architecture née des besoins, des moeurs, des habitudes de
+la société du XIIe siècle; en un mot, il s'agit de savoir si, au sein
+d'une nation telle que la nôtre, en présence d'une civilisation qui n'a
+plus rien de celle du moyen âge, il est convenable, je dirai même s'il
+est possible de construire des églises qui seraient une singularité, un
+anachronisme, une bizarrerie; qui apparaîtraient comme un accident au
+milieu de tout un système de société nouvelle, puisqu'elles ne
+pourraient prétendre à passer pour une relique d'une société défunte;
+qui formeraient un contraste choquant avec tout qui se bâtirait, avec
+tout ce qui se ferait autour d'elles, et qui, par cette contradiction
+seule, élevée a la puissance d'un monument, blesseraient la raison, le
+goût, et surtout le sentiment religieux. Envisagée sous ce point de vue,
+la question a paru à l'Académie digne d'être sérieusement approfondie,
+et tout ce qu'elle a entendu de considérations alléguées de part et
+d'autre sur ce sujet, n'a pu que la confirmer dans l'opinion qu'elle
+s'était faite.
+
+Il importe d'écarter d'abord de cette grave discussion un de ces
+préjugés, nés d'un sentiment respectable, mais qui ne saurait résister
+au plus léger examen, l'idée que l'architecture gothique serait
+l'expression propre du christianisme, qu'elle serait, comme on voudrait
+l'appeler, l'art chrétien par excellence. Il suffit, pour réfuter cette
+idée, de la plus simple connaissance de l'histoire de notre religion,
+considérée, comme le peuvent faire les artistes, dans les monuments de
+son culte. S'il est un fait avéré par les travaux de tant d'hommes
+habiles, Français, Allemands, Italiens, Anglais, qui ont étudié
+l'architecture gothique dans toutes ses formes, qui en ont recherché
+l'origine, qui en ont suivi, sur le terrain et dans le temps, les
+développements successifs et les phases diverses, c'est que cette
+architecture s'est formée à la fin du XIIe siècle, à la suite d'une
+lutte qui avait commencé, un siècle auparavant, entre l'arc cintré,
+principal élément de l'architecture romaine, et l'arc ogive, conception
+de toute une société nouvelle, plutôt qu'invention de tel peuple ou de
+telle époque. S'il est aussi une notion familière aux artistes, tels que
+ceux qui remplissent l'Académie, c'est que l'architecture gothique, à
+quelques exceptions près, absolument sans conséquence, n'a jamais
+pénétré à Rome, dans le centre même du catholicisme. Rome, la ville
+chrétienne par excellence. Rome la grande ville, la ville éternelle,
+possède des monuments de toutes les époques du christianisme, depuis
+ceux des Catacombes, qui ont été son berceau, jusqu'à ceux du Vatican,
+qui offrent le plus haut degré de sa magnificence et de son génie; elle
+montre, à côté des premières basiliques élevées par Constantin et ses
+successeurs, une longue suite d'édifices chrétiens, qui expriment chacun
+la physionomie de chaque âge, et qui aboutissent à l'immense et superbe
+basilique où s'est imprimé le siècle de Jules II et de Léon X, par la
+main de Bramante et de Michel-Ange, et Rome n'a rien de gothique. Cette
+architecture, née dans les siècles du moyen âge, par des causes qui ont
+dû produire alors leur effet et qui ont cessé plus tard d'avoir leur
+action, n'est donc, en réalité, ni une ancienne forme, ni un type
+exclusivement propre de l'art chrétien; c'est l'expression d'une partie
+de la société chrétienne du moyen âge, très-respectable sans doute à ce
+titre, mais non pas au point de constituer à elle seule une règle
+absolue du génie chrétien.
+
+Il y a plus, et c'est sur ce point surtout qu'il importe de réfuter un
+préjugé qui ne repose sur aucune base historique. On ferait tort au
+christianisme, on méconnaîtrait tout à fait son esprit, si l'on croyait
+qu'il ait besoin d'une forme d'art particulière pour exprimer son culte.
+Le christianisme, cette religion du genre humain, appartient à tous les
+temps, à tous les pays, à toutes les sociétés; il ne se renferme pas
+plus dans telle forme de société, de politique et d'art, que dans telle
+contrée ou dans telle époque; immuable dans sa doctrine, il se modifie
+dans les monuments extérieurs de son culte, suivant les besoins de
+chaque âge et les convenances de chaque pays. S'il corrige, s'il adoucit
+la barbarie, il provoque, il favorise la civilisation; et s'il s'est
+réfléchi dans le gothique du XIIIe siècle, il s'est imprimé dans la
+renaissance du XVIe. Ce qui est sensible, ce qui éclate dans l'histoire
+du christianisme, ce qui est le signe de sa divinité et le garant de sa
+durée, c'est que partout il a marché avec l'esprit humain: c'est qu'à
+toutes les époques il s'est servi de tous les matériaux qu'il avait à sa
+portée; c'est qu'il a employé à son usage, en les marquant de son
+empreinte, non-seulement des éléments de l'architecture antique, des
+colonnes, des chapiteaux, des entablements restés sans emploi sur le sol
+païen, mais des édifices antiques tout entiers, dans les deux Églises
+d'Orient et d'Occident, à Athènes aussi bien qu'à Rome. Le christianisme
+n'a donc jamais été exclusif, en fait d'art ni en rien de ce qui touche
+au régime des sociétés humaines; il s'accommode à tous les besoins, il
+se prête à tout les progrès; et soutenir qu'il n'a que le gothique pour
+expression de son culte, ce serait vouloir que l'esprit humain n'ait
+d'autre société possible que celle du XIIème siècle.
+
+Si ces considérations sont fondées, et elles ont paru telles à
+l'Académie, elles s'appliquent naturellement à l'abus, que l'on a
+reproché à l'art moderne, de faire de l'architecture grecque et romaine
+dans la construction de nos églises; car cet abus, s'il existe en effet,
+n'est pas moins condamné par l'esprit du christianisme que par le
+sentiment de l'art, et l'Académie n'est pas plus d'avis que l'on refasse
+le _Parthénon_ que la _Sainte-Chapelle_. Les monuments, qui
+appartiennent à tout un système de croyance, de civilisation et d'art
+qui a fourni sa carrière et accompli sa destinée, doivent rester ce
+qu'ils sont, l'expression d'une société détruite, un objet d'étude et de
+respect, suivant ce qu'ils ont en eux-mêmes de mérite propre ou
+d'intérêt national, et non en objet d'imitation servile et de
+contrefaçon impuissante. Ressusciter un art qui a cessé d'exister, parce
+qu'il n'avait plus sa raison d'être dans les conditions sociales où il
+se trouvait, c'est tenter un effort impossible, c'est lutter vainement
+contre la force des choses, c'est méconnaître la nature de la société,
+qui tend sans cesse au progrès par le changement, c'est résister au
+dessein même de la Providence, qui, en créant l'homme libre et
+intelligent, n'a pas voulu que son génie restât éternellement
+stationnaire et captif dans une forme déterminée; et cette vérité
+s'applique aussi bien au grec qu'au gothique; car il n'est pas plus
+possible a l'esprit humain, dans le temps où nous sommes, de revenir au
+siècle de Périclès ou d'Auguste, que de reculer à celui de saint Louis.
+
+À l'appui de ces idées générales présentées par plusieurs de nos
+confrères, l'Académie a entendu des observations particulières dictées
+pareillement à quelques autres de ses membres par la connaissance
+profonde de l'art qu'ils exercent. Elle a pu se convaincre que, sous le
+rapport de la solidité, les églises gothiques manquaient des conditions
+qu'exigerait aujourd'hui la science de l'art de bâtir. Il est certain
+que la hauteur de ces édifices, se trouvant hors de proportion avec leur
+largeur, il a fallu les étayer de tous côtés, pour empêcher, autant que
+possible, l'écartement des voûtes. Ceux qui admirent à l'intérieur
+l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères, et qui se
+laissent aller, en les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et
+d'une disposition mystique, ne se donnent pas la peine de réfléchir que
+cet agréable effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et
+de ces puissants contreforts, qui masquent toute la face extérieure de
+ces édifices, et qui représentent réellement en pierre l'énorme
+échafaudage nécessaire pour les appuyer. Or, est-il possible de nier que
+cet aspect extérieur des églises gothiques ne nuise essentiellement à
+l'effet qu'elles produisent à l'intérieur, et qui n'est acheté qu'aux
+dépens de la solidité, première condition de toute construction
+publique!
+
+Sous d'autres rapports, l'architecture gothique n'offre pas moins de ces
+inconvénients qu'il semble impossible de justifier par les lois du goût,
+et de concilier avec l'état de civilisation des sociétés modernes. Il
+n'y règne, dans la distribution des membres de l'architecture, aucun de
+ces principes qui sont devenus la règle de l'art que parce qu'ils
+étaient le produit de l'expérience. On n'y voit aucun système de
+proportions; les détails n'y sont jamais en rapport avec les masses;
+tout y est capricieux et arbitraire, dans l'invention comme dans
+l'emploi des ornements; et la profusion de ces ornements à la façade de
+ces églises, comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un
+défaut choquant et un contre-sens véritable. Mais que dire de la
+disposition et du goût des sculptures employées à la décoration des
+églises gothiques, et qui, aussi bien que les vitraux coloriés, en sont
+certainement un élément essentiel? Ces figures si longues, si maigres,
+si roides, à cause du champ étroit qu'elles occupent et qui tient à
+l'emploi général des formes pyramidales; ces figures sculptées en dehors
+de toutes les conditions de l'art, sans aucun égard à l'imitation de la
+nature, et qui semblent toutes exécutées d'après un type de convention,
+peuvent bien offrir au sentiment religieux l'espèce d'intérêt qu'elles
+reçoivent de l'empreinte de la vétusté, et qu'elles doivent à leur
+imperfection même, et à ce qui s'y trouve de naïf, en même temps que de
+traditionnel. Mais, si on les comprend, si on les excuse, à raison de
+l'ignorance des temps dont elles sont l'ouvrage, voudrait-on,
+pourrait-on les reproduire aujourd'hui que nous sommes habitués à
+traiter la sculpture autrement, aujourd'hui que la vérité est pour nous
+la première condition de l'imitation, et la nature le seul type de
+l'art? Où trouverait-on parmi nous des artistes capables de désapprendre
+assez tout ce qu'ils ont étudié, de se détacher assez du modèle vivant
+qu'ils ont sous les yeux pour refaire des figures gothiques? Et si, dans
+ces tentatives désespérées d'un art qui chercherait à se renier
+lui-même, il restait un peu de cette vérité imitative à laquelle l'oeil
+et la main de nos artistes sont nécessairement accoutumés: si l'on y
+sentait quelque chose qui accusât la nature, ne serait-on pas fondé à
+dire que ce n'est plus là de la sculpture gothique? et ne refuserait-on
+pas avec raison à ces fruits avortés d'une contrefaçon malheureuse,
+l'estime et l'intérêt qui ne sont dus qu'à des oeuvres originales?
+
+Il en serait certainement de même de la peinture, qui aurait de plus à
+lutter contre le jour faux produit par les vitraux coloriés, et qui
+verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette illumination
+factice. Il faudrait donc renoncer à exécuter des peintures dans nos
+nouvelles églises gothiques; et ce serait là véritablement, avec la
+perte de l'art, la condamnation de notre siècle. Dira-t-on que les
+peintures, qui ne pourraient plus s'étaler sur les murs de nos
+basiliques, se montreraient dans des vitraux? Mais c'est encore là une
+illusion à laquelle il est impossible de se prêter. Où trouverait-on,
+dans une société constituée comme la nôtre, avec nos goûts, nos moeurs,
+nos habitudes, des peintres qui pussent modifier leur manière et
+transformer leur talent au point de produire des verrières telles que
+celles du XIIIe siècle, qui sont certainement, au point de vue gothique,
+les plus parfaites, les plus en rapport avec ce système d'architecture?
+Et cette supposition même est d'ailleurs démentie par les faits. Qui ne
+sait qu'à mesure que l'art, entraîné, comme la société, dans une voie
+nouvelle, s'éloignait de l'ignorance, pour ne pas dire de la barbarie du
+moyen âge, la peinture sur verre, suivant cette tendance générale,
+arrivait à produire au XVIe siècle, par la main des Bernard Palissy, des
+Pinaigrier, des Jean Cousin, des vitraux qui rivalisaient avec les
+fresques sous le rapport du goût et de la science du dessin? Mais cette
+perfection même, acquise en dehors de toutes les conditions du gothique,
+était le signal de la chute de cet art; et les verrières du XVIe siècle,
+produites sous l'influence de la renaissance, marquent effectivement la
+dernière période des arts du moyen âge arrivés au terme naturel de leur
+existence et transformés au service d'une société nouvelle.
+
+Maintenant que l'architecture gothique est morte au sein même de la
+civilisation qui l'avait produite, avec la sculpture, avec la peinture,
+qui étaient ses acolytes nécessaires, ses auxiliaires indispensables,
+entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister
+depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une
+résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art? Où en
+est la raison, où en est la nécessité, dans les conditions de la société
+actuelle? Où est la main puissante qui peut soulever une nation entière,
+au point de la faire rétrograder de quatre siècles en arrière? Où est
+l'exemple de tout un peuple qui ait rompu avec son présent et avec son
+avenir pour revenir à son passé? L'Académie ne peut croire à ces
+prodiges d'une volonté humaine qui s'opéreraient contre la nature des
+choses, en faisant violence à tous les goûts, à tous les instincts, à
+toutes les habitudes d'une société. Elle admet bien qu'on puisse faire,
+par caprice ou par amusement, une église ou un château gothique, bien
+que ce puisse être quelque chose d'assez périlleux qu'une fantaisie
+administrative de cette espèce. Mais elle est convaincue que cette
+tentative de retour à des types surannés resterait sans effet, parce
+qu'elle serait sans raison: elle croit que ce nouveau gothique qu'on
+voudrait faire, en l'épurant, en le corrigeant autant que possible, en
+l'accommodant au goût du jour, n'aurait pas le succès de l'ancien; elle
+croit qu'en présence de ce gothique de plagiat, de contrefaçon, les
+populations qui se sentent émues devant le vieux, devant le vrai
+gothique, resteraient froides et indifférentes; elle croit que la
+conviction du chrétien n'irait pas où aurait manqué la conviction de
+l'artiste; et c'est parce qu'elle aime, parce qu'elle comprend, parce
+qu'elle respecte les édifices religieux du moyen âge, qu'elle ne veut
+pas d'une imitation malheureuse qui ferait perdre à ces monuments sacrés
+du culte de nos pères l'intérêt qu'ils inspirent en les faisant
+apparaître, sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste
+que la vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.
+
+En résumé, il n'y a, pour les arts, comme pour les sociétés, qu'un moyen
+naturel et légitime de se produire; c'est d'être de leur temps, c'est de
+vivre des idées de leur siècle; c'est de s'approprier tous les éléments
+de la civilisation qui se trouvent à leur portée; c'est de créer des
+oeuvres qui leur soient propres, en recueillant dans le passé, en
+choisissant dans le présent tout ce qui peut servir à leur usage. C'est,
+avons-nous dit, ce que fit le christianisme à toutes les époques, et
+c'est ce qu'il doit faire aussi dans la nôtre, dont il faut que l'on
+dise qu'elle a eu son art chrétien du XIXe siècle, au lieu de dire
+qu'elle n'a su que reproduire l'art chrétien du XIIIe. Serait-ce donc,
+au milieu de ce progrès général dont on se vante, surtout au sein de ce
+retour sincère aux idées chrétiennes dont on se flatte, que notre
+société se déclarerait ainsi impuissante à rien inventer, et que l'on
+désespérerait du talent des artistes et de la foi des peuples, au point
+de n'en rien attendre, que de refaire ce qui a été fait! Mais
+n'avons-nous pas l'exemple de la renaissance pour nous apprendre comment
+on peut être original, en employant des éléments, en appliquant des
+règles que l'ignorance avait longtemps méconnus; comment on peut être
+chrétien, sans être gothique, en puisant dans les modèles antiques tout
+ce qui peut se convertir a des besoins nouveaux! Ces grands architectes
+des XVème et XVIème siècles, les Léon-Baptiste Alberti, les
+Brunelleschi, les Bramante, les San Gallo, les Peruzzi, les Palladjo,
+les Vignolo, qui construisirent tant d'églises chrétiennes sur la terre
+classique de l'antiquité et du catholicisme, n'ont-ils pas su imprimer à
+leurs monuments le caractère qui leur convenait, en s'assimilant, si
+l'on peut dire, tout ce qu'ils empruntaient à l'art antique! N'est-ce
+pas à la même école que s'étaient formés ces illustres artistes de notre
+pays, les Jean Bullant, les Philibert Delorme, les Pierre Lescot, sous
+la main desquels l'architecture antique prit une physionomie française!
+Et qui empêche nos architectes modernes de faire de même en élevant,
+avec toutes les ressources de notre âge, des monuments qui répondent à
+tous les besoins de notre culte, et qui soient à la fois marqués du
+sceau du christianisme et du génie de notre société! C'est évidemment là
+ce que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de l'art,
+c'est ce que réclame l'honneur même de notre époque; et c'est aussi ce
+que pense l'Académie. S'il devait en être autrement, il faudrait effacer
+de l'esprit et de la langue des peuples modernes le mot de renaissance
+et l'idée qui s'y attache; il faudrait déclarer non avenus tous
+les progrès accomplis et tous ceux qui restent encore à s'opérer;
+il faudrait immobiliser le présent et jusqu'à l'avenir dans les
+traditions du passé; il faudrait, en restaurant _Notre-Dame_ et la
+_Saint-Chapelle_, ce que demande le patriotisme, d'accord avec la
+religion, laisser tomber le _Val-de-Grâce_ et le _Dôme des Invalides_,
+ce que défend l'honneur national, non moins que l'intérêt de l'art; il
+faudrait enfin condamner tous nos monuments de quatre siècles pour
+refaire quelques tristes imitations de ceux du moyen âge, et fermer
+toutes nos écoles où l'on enseigne, non pas a copier les Grecs et les
+Romains, mais à les imiter, en prenant, comme eux, dans l'art et dans la
+nature, tout ce qui se prête aux convenances de toutes les sociétés et
+aux besoins de tous les temps.
+
+Le secrétaire perpétuel
+
+RAOUL-ROCHETTE.
+
+L'Académie a décidé qu'il serait donné à M. le ministre de l'intérieur
+communication de ce travail, qui résume son opinion sur les questions
+débattues dans son sein au sujet de l'architecture gothique.
+
+_Certifié conforme,_
+
+Le secrétaire perpétuel,
+
+RAOUL-ROCHETTE.
+
+
+RÉPONSE
+
+_Aux considérations de l'Académie des Beaux-Arts, sur la question de
+savoir s'il est convenable, au XIXème siècle, de bâtir des églises en
+style gothique._
+
+Nous avions cru longtemps que l'Académie des Beaux-Arts, qui trône si
+fort au-dessus de la sphère où nous nous débattons depuis déjà bien des
+années, n'entendait pas ces clameurs, ces discussions élevées pour
+reconquérir notre art national; qu'elle ne se sentait pas ébranlée par
+ces luttes qui divisent aujourd'hui l'école d'architecture. Nous
+pensions que, cachés dans les hauteurs de leur olympe, entourés des
+lauriers sur lesquels nous osions à peine jeter un regard ambitieux,
+heureux du calme officiel qui leur est donné après de longs et
+respectables travaux, les illustres ne daignaient même pas être
+spectateurs de nos combats et de nos luttes. Nous nous trompions!
+L'Académie a tout su: nos vicissitudes, nos revers et nos succès.
+L'Académie s'est émue, et, par la voix de son secrétaire perpétuel,
+l'Académie nous foudroie:
+
+«Etenim sagittæ tuæ transeunt: vox tonitrus tui in rota.»
+
+L'Académie nous renvoie dédaigneusement à l'école, l'Académie avertit le
+pouvoir, l'Académie rectifie l'opinion; il était temps!... Grâce à elle,
+les combattants vont laisser tomber leurs armes; silencieux et
+attentifs, ils écouteront cette voix «imposante» qui nous trace en
+quelques pages la roule à suivre, à nous qui la cherchions à tâtons
+depuis plus de vingt ans. Que n'est-elle apparue plus tôt, cette vive
+lumière qui nous montre le but, et le moyen d'y arriver? Hélas! oui, la
+tâche était belle, elle était immense; mais malheureusement l'Académie
+des Beaux-Arts n'a de commun avec ces dieux passés qu'elle aime tant,
+que d'être enveloppée de nuages: cela l'empêche de voir, et voilà tout!
+Un membre de l' Institut nous disait l'autre jour, après avoir lu ce
+_factum_:--«Ces messieurs, qui défendent des dieux que personne n'adore
+plus, ressemblent aux païens du temps de Constantin.» Mot vrai, et qui
+peint la situation des choses mieux que tout ce que nous pourrons dire.
+Cependant nos lecteurs, dans l'intérêt des principes qu'ils soutiennent
+comme nous, voudront bien nous permettre d'examiner en détail le
+manifeste en question, ne fût-ce que pour prouver à messieurs de
+l'Académie que nous avons quelques bonnes raisons pour marcher plus
+droit que jamais dans la voie que nous avons choisie après mûre
+délibération.
+
+Que devrons-nous penser de la stabilité des opinions de l'Académie en
+matière d'art? Ne serait-ce pas le cas de dire, avec la Rochefoucauld:
+«Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
+nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que nous
+approuvions dans un autre.» Si M. Raoul-Rochette fait une seconde
+édition des «Considérations», il pourra prendre cette maxime comme
+épigraphe. M. Quatremère de Quincy disait, il n'y a pas encore bien
+longtemps, dans son «Dictionnaire historique d'Architecture»: «Il serait
+inutile de chercher ce qu'il faut appeler un système de proportion dans
+l'architecture gothique, qui, en fait d'ordonnance, de formes, de
+détails et d'ornement, ne fit qu'une compilation incohérente de tout ce
+que lui avait pu transmettre le goût dégénéré du Bas-Empire[1].» Et plus
+loin: «Or voilà ce que nous présente, avec surcroît de désordre et
+d'_insignifiance_, l'architecture gothique, héritière de tous les abus,
+de tous les mélanges opérés dans les âges de décadence... Ce qui
+_paraît_ avoir exigé des architectes gothiques le plus de science, je
+veux parler des voûtes, ne comporte, comme on le montrera tout à
+l'heure, qu'une _intelligente_ fort ordinaire[2].» Voici maintenant M.
+Raoul Rochette qui vient, au commencement des «Considérations», nous
+faire un éloge poétique de ces édifices qui «charment et touchent
+profondément, et qui réalisent à l'oeil et à l'esprit l'image de cette
+Jérusalem céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien.» Et cependant
+M. R. Rochette lui-même, dans sa notice sur la Villa Pia de Rome[3],
+s'élève contre le goût aride et la triste nudité des églises gothiques.»
+Que dis-je (car il faut croire que le fauteuil académique permet de voir
+les mêmes objets sous des aspects bien variés)? tournez quelques pages
+du manifeste, et vous verrez que ces «monuments qui réalisent l'image de
+la Jérusalem céleste», et que l'Académie voudrait voir «perpétuer, s'il
+est possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les
+consacrent, aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la
+France,» ne deviennent plus que des productions «qu'il est impossible de
+justifier par les lois du goût, etc., etc. «Qui faut-il croire de M.
+Quatremère ou de M. R. Rochette, de M. Rochette à la «Villa Pia», ou de
+M. R. Rochette au commencement ou à la fin du manifeste académique?
+
+[Note 1: T. II, p. 320.]
+
+[Note 2: (T. II, p. 675.) M. Quatremère de Quincy était secrétaire
+perpétuel de l'Académie avant M. Raoul Rochette. Il ne faudrait pas
+juger tout le «Dictionnaire d'Architecture» sur les citations que nous
+venons de faire; tout le monde est d'accord pour rendre à cet ouvrage,
+sur beaucoup de points, toute la justice qui lui est due.]
+
+[Note 3: Voir les pages 133 et suivantes des _Annales
+Archéologiques_, t. I; septembre 1844.]
+
+Suivons maintenant l'Académie, autant que possible, dans tous les
+détours de son manifeste. La tâche est difficile, car les
+«Considérations» sont le résultat d'opinions tellement diverses, que M.
+le secrétaire perpétuel, malgré toute la souplesse de son talent, n'a pu
+éviter les énigmes et les contradictions.
+
+Ces messieurs, toutefois, ont compris la position: il fallait faire la
+part de l'opinion, ne pas choquer dès l'abord un public prévenu; il
+fallait ménager même certaines susceptibilités qui s'élevaient dans le
+sein de l'illustre corps. Aussi voyons-nous le manifeste commencer par
+un paragraphe attendrissant sur l'intérêt que MM. les membres de
+l'Académie des Beaux-Arts prennent à l'architecture française des XIIème
+et XIIIème siècles.
+
+«Aujourd'hui, (cela est bien heureux!) la raison demande, le goût
+conseille, et l'Académie veut que l'on répare les églises gothiques,
+avec ce respect de l'art qui est aussi une religion, ces édifices sur
+lesquels s'est si sensiblement appesanti le poids de huit siècles,
+_joint à trois siècles d'indifférence et d'abandon..._» Voilà qui nous
+semble hardi, «TROIS SIÈCLES D'INDIFFÉRENCE ET D'ABANDON!» Eh!
+messieurs, qui comptez bientôt deux siècles d'existence, ne pouviez-vous
+«vouloir» plus tôt; ne siégez-vous pas pour protéger les arts et les
+monuments de votre pays; ne craignez-vous pas que les malveillants (il y
+en a partout) ne pensent qu'il n'a pas tenu à vous que le quatrième
+siècle d'abandon ne commençât? Grâce à Dieu, tout est sauvé, l'Académie
+«veut» qu'on répare nos monuments gothiques!
+
+ Allons, monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit,
+ Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.
+
+Mais nous arrivons à l'endroit délicat: «Est-il convenable, est-il
+possible de construire des églises qui seraient une singularité, un
+anachronisme, une bizarrerie... des églises gothiques enfin?»--Il faut
+croire que ce mot gothique, que nous n'aimons guère, dont nous ne nous
+servons que parce qu'il est consacré par l'usage, et que nous
+abandonnerions volontiers si cela pouvait être agréable à l'Académie,
+cause des spasmes, des éblouissements à l'illustre assemblée. Après le
+bel éloge que nous avons lu, M. le secrétaire perpétuel nous conduit à
+Rome, pour nous démontrer comme quoi l'architecture gothique n'est pas
+une conséquence du christianisme, puisque la grande métropole chrétienne
+ne l'a jamais admise sur son territoire; comme quoi Saint-Pierre «est
+une immense et superbe basilique,» et enfin que l'architecture française
+des XIIème et XIIIème siècles «ne constitue pas à elle seule une règle
+absolue du génie chrétien.» Mais quel est l'homme sérieux qui ait jamais
+prétendu que le gothique résumât à lui seul l'art chrétien? Ce que nous
+demandons à tous, messieurs, c'est le retour à un art né dans notre
+pays. Nous gommes par le 48° degré de latitude; est-ce pour nous qu'ont
+été faites les basiliques de Rome ou d'Orient? Laissons à Rome ce qui
+est à Rome, à Athènes ce qui est à Athènes. Rome, la reine du monde
+chrétien, a eu le bon sens de garder son architecture. Rome n'a pas
+voulu (peut-être seule en Europe) de notre gothique, et elle a bien
+fait; car, lorsqu'on a le bonheur de posséder une architecture
+nationale, le mieux est de la garder. Voilà, messieurs, un exemple
+qu'elle nous donne, cette Rome que vous vantez à bon droit, et cet
+exemple en vaut bien un autre. Le christianisme n'a jamais été exclusif,
+dites-vous; cela est vrai, le culte catholique est l'expression d'une
+religion assez grande et assez belle, pour dire imposant partout. Mais
+est-ce a dire pour cela qu'il doive s'accommoder de tout; qu'il soit
+disposé à prendre pour temples, dans un même diocèse, des salles de
+thermes et des basiliques antiques, des rotondes et des églises
+byzantines, des croix grecques et des croix latines? Faut-il, parce que
+ce culte a pu être exercé dans des carrières et dans des ruines
+antiques, le soumettre aujourd'hui à toutes les fantaisies qu'il plaît
+et qu'il plairait encore aux inventeurs d'architecture de lui imposer?
+Quand nous avons chez nous, dans toutes nos villes, un art complet,
+applicable, né sur notre sol, envié par toute l'Europe, un art qui vous
+cause à vous-mêmes des émotions si vives, comment se fait-il que ce soit
+précisément celui-là dont vous ne vouliez pas? Serait-ce parce que ceux
+qui, après tant d'efforts, ont su l'amener à sa perfection n'étalent pas
+de l'Académie des Beaux-Arts?... Vous nous permettez de le dépecer, cet
+art, de prendre des bribes par-ci par-là, d'y mêler d'autres éléments
+étrangers, et d'en faire quelque chose pour notre usage. Mais cela
+est-il possible? L'_unité_, messieurs, cette grande loi que les anciens
+ont si bien su nous enseigner dans leurs écrits, par leurs monuments, et
+que vous-mêmes vous avez prêchée, qu'en faites-vous? vous? «C'est de la
+conception d'un monument que dépend cette unité d'intention et de vues
+qui doit devenir le lien commun de toutes les parties. Aussi faut-il
+qu'un monument émane d'une seule intelligence, qui en combine
+l'ensemble, de telle manière qu'on ne puisse, sans en altérer l'accord,
+ni en _rien retrancher_, ni _rien y ajouter_, ni _rien y changer_[4].»
+Ce n'est pas moi qui parle, messieurs; c'est M. Quatremère de Quincy.
+Écoutez encore ceci: «On appelle ainsi (l'unité de système et de
+principes) celle qui consiste à ne point confondre dans le même édifice
+certaines diversités qui sont le produit, chez différentes nations, d'un
+principe originaire particulier, et de types formés sur des modèles sans
+rapports entre eux.» Toujours M. Quatremère.
+
+[Note 4: _Dictionnaire historique d'Architecture_, t. II, p. 636.]
+
+Vous vous étiez faits païens, messieurs; aujourd'hui, serrés de près par
+l'opinion des gens qui ont étudié l'art national, vous vous faites
+éclectiques, et vous feriez, s'il le fallait, d'autres concessions à
+nos principes pour éviter d'être franchement de votre pays. Vous jetez
+votre plus précieux bagage à la mer, à l'heure qu'il est; vous renoncez
+à l'unité, pour sauver le vaisseau de l'Académie. Nous craignons que
+vous ne sauviez rien, et que vous ne détruisiez l'École. Lorsque
+l'Académie des Beaux-Arts installait franchement l'antiquité chez nous,
+avec toutes ses conséquences, il y avait au moins unité, harmonie dans
+l'enseignement, dans les exemples et dans les résultats. C'était un art
+dont la forme était en désaccord avec nos moeurs et notre climat; mais
+c'était un art admirable, sur lequel il était aisé de fonder un
+enseignement. Aujourd'hui vous prêchez l'anarchie, l'éclectisme,
+messieurs! Mais vous mettez le feu aux quatre coins de l'École! Comment?
+vous allez dire à vos élèves (je vous cite): «Recueillez dans le passé,
+choisissez dans le présent...» Mais que choisir? vous répondra-t-on.
+L'Académie croit qu'avec cela nous aurons une architecture de notre
+époque; nous aurons ce que nous avons depuis vingt ans, du désordre.
+Pour nous, le désordre nous fatigue; nous n'en voulons plus, et, autant
+qu'il dépendra de nous, nous le combattrons, qu'il vienne d'en haut ou
+d'en bas. J'en appelle aux architectes qui font partie de l'Académie des
+Beaux-Arts, à ceux qui ont construit toutefois; est-ce à l'aide de
+théories aussi vagues que l'on élève un édifice, est-ce avec des phrases
+bien tournées que vous donnerez, dès le sol, un aspect d'_unité_ à votre
+monument? Une fois le crayon à la main, le papier devant vous, et les
+ouvriers prêts à exécuter vos ordres, chercherez-vous cette pierre
+philosophale introuvable, «une architecture recueillie dans le passé...
+choisie dans le présent... qui ait une physionomie toute française...;
+qui, avec toutes les ressources de notre âge, réponde à tous les besoins
+de notre culte, et qui soit à la fois marquée du sceau du christianisme
+et du génie de notre société?» À l'oeuvre! «car c'est évidemment là ce
+que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de
+l'art.»--C'est incontestable, messieurs! mais c'est ce que la plume peut
+dire, et ce que le crayon ne peut faire. Pour élever quoi que ce soit,
+ne fût-ce qu'une guérite, il nous faut un art arrêté, coordonné par un
+système qui soit soumis à des principes et à des règles
+infranchissables. C'est pour avoir méconnu un instant ces règles et ces
+principes, en voulant mêler l'architecture antique aux traditions du
+moyen âge, que la Renaissance n'a produit que des oeuvres quelquefois
+attrayantes, mais toujours bâtardes, et qui, de chute en chute, nous ont
+conduits à l'anarchie, d'où vous ne nous aidez guère à sortir. Pour
+Dieu, messieurs, reprenez l'antiquité pure si vous voulez, mais
+n'appelez pas le désordre pour nous combattre. En suivant les principes
+émis dans le manifeste, à savoir, qu'il ne faut pas plus imiter le
+siècle de Périclès que celui de saint Louis, qu'il est bon de prendre
+partout dans le passé et le présent «pour créer un art» comme si l'on
+créait un art! l'Académie, pour être conséquente, aura donc demain, à
+l'école des Beaux-Arts, des professeurs d'architecture grecque, romaine,
+gothique, de la renaissance, qui se critiqueront les uns les autres, qui
+détruiront leurs systèmes réciproquement. On enseignera le même jour, à
+une heure de distance, la construction grecque et la construction
+gothique; on démontrera aux mêmes élèves comme quoi la plate-bande
+l'emporte sur l'arc, et l'arc sur la plate-bande; et ce sera là créer un
+art!--Miséricorde! Si nos fils se font architectes, que deviendront-ils
+dans cette tour de Babel? Voilà où la terreur du gothique vous a
+conduits, messieurs!... Est-ce à nous de vous rappeler à vos
+convictions, à vos doctrines d'autrefois? Divisés en autant de sectes
+qu'il y a de membres à l'Académie, un point seul vous trouve sinon
+unanimes, du moins en majorité; c'est le mépris de la seule architecture
+vraiment nationale; car, permettez-nous de vous le répéter, messieurs,
+nous ne pouvons regarder comme bien sincère l'éloge que vous en faites
+au commencement de vos «Considérations», puisque vous avez eu le soin
+d'en diminuer toute la valeur quelques pages plus loin...
+
+Oserons-nous exprimer un doute qui nous vient? Avez-vous eu le loisir
+d'étudier cette architecture que vous proscrivez, d'en suivre tous les
+développements, d'en examiner les ressources? Je dois vous avouer que
+les «Considérations» de l'Académie des Beaux-Arts ont mis quelque
+incertitude dans notre esprit à cet égard. «L'Académie (dites-vous),
+après avoir entendu les observations particulières dictées à
+quelques-uns de ses membres par la _connaissance profonde_ de l'art
+qu'ils exercent, a pu se convaincre que, sous le rapport de la solidité,
+les églises gothiques manquaient des conditions qu'exigerait aujourd'hui
+la science de l'art de bâtir.»
+
+Nous ne voudrions pas faire de rapprochements fâcheux, quoique
+certainement la tentation soit forte; cependant la vérité est une si
+belle chose que la déguiser dans certains cas est une honte. D'un côté,
+voici des monuments qui durent depuis six ou sept cents ans, malgré un
+climat destructeur, malgré «trois siècles d'abandon», malgré des
+restaurations souvent plus funestes que l'abandon même, malgré les
+incendies et les révolutions; des monuments qui sont encore d'un usage
+journalier, qui sont commodes, et ne demandent souvent que des
+restaurations qui équivalent à un simple entretien.--Ces monuments-là ne
+sont pas solides, «ils manquent des conditions qu'exige aujourd'hui la
+science de l'art de bâtir!»--D'un autre côté, nous voyons des édifices,
+véritables carrières de pierre, qui ne sont élevés qu'avec des moyens
+factices, qui, lorsqu'on les examine avec soin, ne présentent que des
+armatures en fer, qu'une décoration n'indiquant ni la nature, ni la
+dimension des matériaux, qu'un assemblage monstrueux d'arcs portant des
+plates-bandes suspendues à des chaînes, de chapiteaux ou de corniches
+composés de quatre ou cinq assises, de soffites formés de claveaux, de
+contreforts dissimulés par l'épaisseur uniforme et inutile des murs, de
+voûtes sphériques masquées sous des combles de basiliques, de clochers
+portant à faux, de toits plats qu'il faut balayer par les temps de
+neige...--Sont-ce là des monuments solides, parce qu'ils résument «la
+science de l'art de bâtir aujourd'hui?»--Je ne suis pas bien vieux, et
+cependant il m'a semblé déjà voir quelques-uns de ces monuments modernes
+(entretenus du reste avec un soin tout particulier), échafaudés pendant
+des mois entiers, à l'effet de remplacer des dizaines de mètres de ces
+grosses corniches dont la saillie exagérée semble folie pour arrêter les
+eaux au lieu de les déverser. J'ai cru voir souvent quelques-unes de ces
+colonnes, composées de centaines de rondelles, que des maçons étaient
+occupés à rejointoyer, frotter, huiler. Il m'a semblé parfois rencontrer
+des conduites engorgées dans l'épaisseur des murs, et bon nombre de
+plates-bandes appareillées bâillant sur la tête des passants. J'avais
+cru de bonne foi que «la science de l'art de bâtir aujourd'hui» ne
+valait pas celle d'autrefois; je me serai trompé, et j'en demande
+humblement pardon aux membres de l'Académie, dont la «connaissance
+profonde» de l'art de bâtir est trop peu contestable pour ne pas faire
+loi en cette matière.
+
+Mais poursuivons. L'Académie nous fait part d'une découverte curieuse.
+«Ceux (dit M. le secrétaire perpétuel) qui admirent à l'intérieur
+l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères (elles le
+sont réellement, monsieur Raoul-Rochette), et qui se laissent aller, en
+les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et d'une disposition
+mystique, ne se donnent pus la peine de réfléchir que cet _agréable_
+effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et de ces
+puissants contreforts...»
+
+Effectivement, nous qui admirons «à l'intérieur l'effet de ces voûtes du
+XIIIème siècle», nous n'aurions jamais «réfléchi» que derrière ces
+voûtes se trouvent des arcs-boutants, et nous remercions l'Académie
+d'avoir attiré notre attention sur ce phénomène. Un service en vaut un
+autre, et nous sommes heureux de pouvoir faire part à M. Raoul-Rochette
+d'une découverte non moins intéressante que celle qu'il veut bien nous
+signaler: c'est que toutes les plates-bandes des temples de Karnac sont
+d'un seul morceau[5].
+
+[Note 5: Nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs, en revenant sur
+les trois ou quatre articles que nous avons déjà publiés dans les
+«Annales Archéologiques» sur les constructions des XIIème et XIIIème
+siècles, et notamment sur arcs-boutants. L'Académie ne lit pas les
+«Annales»; elle a bien pu croire de bonne foi avoir remarqué que les
+arcs-boutants étaient nécessaires à la stabilité des voûtes gothiques.]
+
+L'Académie glisse d'ailleurs assez légèrement sur les prétendus vices de
+construction des églises du XIIIème siècle. Ce n'est pas sur ce point
+que l'attaque est la plus vive; puis il faudrait entrer dans des détails
+techniques, et l'on a pu voir que l'Académie, sur ce chapitre important,
+a ses opinions arrêtées d'avance... Ce n'est pas solide, parce que ce
+n'est pas solide; la «connaissance profonde» de messieurs les
+Académiciens nous tiendra lieu de preuve.
+
+L'Académie des Beaux-Arts ne doit pas manquer, dans ses archives, de
+procès-verbaux de démolitions d'églises gothiques, elle doit donc savoir
+mieux que nous si ces édifices sont solides ou non.
+
+Mais si l'Académie passe légèrement sur la construction gothique, il
+n'en est pas de même au sujet du goût. Sur ce point (M. le secrétaire
+perpétuel ne prendra qu'en bonne part ce que nous allons dire, nous en
+sommes convaincus) M. Quatremère de Quincy s'exprima plus hardiment que
+le manifeste; il est vrai qu'il n'avait pas à ménager un sentiment
+répandu partout aujourd'hui, le retour vers notre art national. Aussi
+l'Académie nous permettra-t-elle de le citer ici: «Le genre de bâtisse
+(dit-il) auquel on donne le nom de gothique, naquit de tant d'éléments
+hétérogènes, et prit naissance dans des temps d'une telle confusion,
+d'une telle ignorance, que l'extrême diversité de formes, inspirées par
+le seul caprice, empêcha tout vrai système de proportion de s'introduire
+dans une architecture qui n'exprime réellement à l'esprit, par le
+mélange d'éléments qui la constituent, que l'idée du désordre[6].»
+L'Académie ne juge pas, dans ses «Considérations» le gothique d'une
+manière aussi sévère; cependant, si nous l'en croyons, l'architecture du
+XIIIème siècle est un art qu'il est impossible «de justifier par les
+lois du GOÛT; qui ne présente à l'oeil aucun système de proportion. Tout
+y est capricieux et arbitraire dans l'invention comme dans l'emploi des
+ornements, et la profusion de ces ornements à la façade de ces églises,
+comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un défaut choquant
+et un contre-sens véritable.» Nous l'avons déjà dit, il est difficile
+réellement d'accorder l'Académie avec elle-même. Comment supposer que
+des édifices qui produisent des «impressions si vives de recueillement
+et de piété, qui charment et touchent profondément, au point que la
+froide raison ne peut détruire un effet qui s'adresse au GOÛT et au
+sentiment», comment supposer que ces édifices puissent manquer à la fois
+de proportions, de GOÛT et d'ordre? Ou les proportions, le goût et
+l'ordre sont des qualités que l'Académie seule a la faculté de saisir,
+ou ces qualités sont tellement conventionnelles qu'elles deviennent
+inutiles, puisqu'on peut produire tant d'effet sans elles. Enfin,
+qu'est-ce donc qu'un art qu'il est impossible «de justifier par les lois
+du «GOÛT», et qui charme en produisant «un effet qui s'adresse au GOÛT?»
+
+[Note 6: _Dictionnaire hist. d'Archit._, t. II, p. 475.]
+
+Nous supplions l'Académie de nous résoudre ce problème, qui est
+au-dessus de notre intelligence. Ce n'est pas tout, M. le secrétaire
+perpétuel prétend que «tout est capricieux et arbitraire dans
+l'invention comme dans l'emploi des ornements gothiques du XIIIème
+siècle.» Or, «arbitraire» veut dire, si je ne me trompe, qui se fait
+sans loi; sans système. Eh bien! si nous examinons quelques instants une
+église du XIIIème siècle, nous verrons d'abord que toute la construction
+est soumise à un système invariable. Nous verrons l'ogive adoptée pour
+tous les arcs, pour toutes les voûtes; toutes les forces et les poussées
+rejetées à l'extérieur; une disposition laissant à l'intérieur les plus
+grands vides possibles. Nous verrons que les murs ne sont que de simples
+remplissages, de véritables cloisons qui ne portent rien; que les
+éperons, les arcs-boutants et les contreforts, chargés seuls de soutenir
+l'édifice, ont toujours un aspect de résistance, de force et de
+stabilité qui rassure l'oeil et l'esprit; que les voûtes légères,
+construites en petits matériaux faciles à monter et à poser à une grande
+hauteur, sont combinées de façon à reporter la _totalité_ de leur poids
+sur les piles; que les moyens les plus simples sont toujours préférés;
+que les _arcs ogives_ et _arcs doubleaux_, tracés sans exception avec
+des arcs de cercle, n'exigent ni déchet de pierre, ni épures
+compliquées, ni _coupes_ difficiles; que tous les membres de ces
+constructions, indépendants les uns des outres, quoique reliés entre
+eux, présentent un ensemble d'une élasticité et d'une légèreté bien
+nécessaires dans des édifices d'une aussi grande dimension. Si nous en
+venons à nous occuper des proportions, nous verrons, n'en déplaise à
+l'Académie des Beaux-Arts, qu'il y a toujours, dans chaque monument, un
+rapport relatif entre la largeur et la hauteur des bas-côtés, entre la
+hauteur de ces bas-côtés et celle de la galerie, entre la hauteur de la
+galerie et celle des fenêtres supérieures; que les rapports de hauteur
+et de largeur sont les mêmes pour la nef et les bas-côtés. Nous verrons
+encore (et ceci appartient exclusivement à cette architecture) que la
+proportion humaine y devient une loi fixe. Notre ami et collaborateur,
+M. Lassus, disait dans les «Annales Archéologiques» (avril 1845): «Que
+le monument soit grand, qu'il soit petit, toujours et partout vous
+retrouverez la conséquence du même principe (la proportion humaine). Au
+XIIIème siècle, les bases, les chapiteaux, les colonnettes, les meneaux,
+les nervures, enfin tous les détails sont exactement les mêmes, dans la
+grande cathédrale, comme dans la simple église de campagne, et cela
+parce que dans tous ces monuments l'homme seul sert toujours d'unité, et
+que l'homme ne peut se grandir ni ne diminuer. Vraiment il faut être
+aveugle pour ne pas être frappé de ce principe si vrai, si juste, qui
+fait que nos cathédrales paraissent grandes parce qu'elles sont grandes,
+que nos chapelles paraissent petites lors qu'elles sont petites, enfin
+que tous nos monuments donnent rigoureusement, mathématiquement, l'idée
+de ce qu'ils sont réellement.» Nous le demandons, n'y a-t-il pas là un
+système de construction et de proportion? Et si nous en venons aux
+ornements des monuments du XIIIème siècle, ne les verrons-nous pas
+soumis à deux lois fixes: la première, qui est l'imitation de la
+végétation locale; la seconde qui restreint invariablement la dimension
+de ces ornements aux dimensions des matériaux de notre pays. Où est
+donc, en tout ceci, le «caprice et l'arbitraire?» Nos lecteurs nous
+pardonneront de revenir ici sur des sujets que nous avons déjà traités
+longuement, et avec lesquels ils sont familiers; mais l'Académie n'a
+probablement pas eu l'occasion d'observer tous ces faits, et c'est
+pourquoi nous avons cru devoir insister sur ce point.
+
+Que M. le secrétaire perpétuel ne nous lise pas, cela est trop naturel;
+mais il y a plus d'un an que l'un des collègues de M. Raoul-Rochette, à
+l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, M. Vitet, dans sa «Notice
+sur la cathédrale de Noyon», disait: «L'ornementation du XIIIème siècle
+se distingue de celle des XIVème et XVème siècles, au moyen
+d'indications plus précises que celles qui servent à classer
+chronologiquement la décoration des édifices antiques... Pour nous, loin
+d'être un plagiat et une oeuvre de déraison, l'ornementation du XIIIème
+siècle est une des créations les plus originales, les plus spontanées,
+les plus imprévues de l'esprit humain, en même temps qu'une de ses
+oeuvres les plus raisonnables et les plus méthodiques... L'art du
+XIIIème siècle n'imite presque exclusivement que des végétaux: plus
+d'oves, plus de perles, plus de rais-de-coeur;... l'ornementation
+devient essentiellement végétale. Ce n'est pas tout; au lieu d'idéaliser
+les végétaux, comme on l'avait fait jusque-là, au lieu de leur prêter
+une forme conventionnelle, en harmonie avec le caractère des monuments
+antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d'après
+nature;... ce n'est plus en Grèce ou en Italie que l'on cherche des
+modèles, mais dans nos forêts et dans nos champs... Jamais ces végétaux
+modestes n'avaient reçu tant d'honneur...»
+
+Nous ajouterons ici que bien que les ornements du XIIIème siècle soient
+imités de la végétation de nos forêts et de nos champs, ils n'en sont
+pas moins soumis à certaines conventions architectoniques, à certaines
+lois de goût et de style, qui les font distinguer à la première vue des
+ornements des XIVème et XVème siècles. Il en est de même des moulures,
+des profils, et de tout ce qui contribue à la décoration des édifices de
+ces époques. Ces monuments sont si peu abandonnés dans leur ensemble,
+comme dans leurs détails, au «caprice et à l'arbitraire,» que, pour
+celui qui les a étudiés, il ne peut y avoir d'incertitudes dans leur
+classement chronologique. Les faits perlent d'eux-mêmes; les monuments
+sont là, et nous voudrions que l'Académie des Beaux-Arts fît plus
+d'attention aux faits lorsqu'ils ont cette importance. Il nous faut
+faire remarquer encore, quoi qu'il nous en coûte, que le manifeste de
+l'Académie confond tous les styles. À propos du gothique du XIIIème
+siècle, on nous a jeté à la tête l'ornementation luxuriante du XVème
+siècle; voici maintenant que l'Académie fait le procès aux statues du
+XIIème, «ces figures, si longues, si maigres, si roides, à cause du
+champ étroit qu'elles occupent et qui tient à l'emploi général des
+formes pyramidales!»
+
+Je ne sais si nos lecteurs éprouvent le même sentiment que moi; mais,
+par moments, le découragement me prend. Après tous les efforts tentés
+depuis vingt ans pour faire, je ne dirai pus reproduire, mais étudier,
+regarder la statuaire du XIIIème siècle; après tant d'ouvrages publiés à
+grands frais, soit par le gouvernement, soit par des particuliers,
+songer qu'il est un corps enseignant, à la tête des arts en France, qui
+n'a rien vu, rien étudié, mêlant tous les styles et tous les âges, oui,
+cela parfois décourage les gens les plus convaincus, les plus décidés à
+lutter. Que diriez-vous, messieurs, si l'un de nous prétendait ne juger
+la statuaire grecque que sur les bas-reliefs de Sélinonte, ou sur ceux
+du Bas-Empire? si, passant sous silence l'époque de Phidias, nous nous
+laissions aller à nous égayer sur les figures immobiles et souriantes
+des métopes des temples siciliens, ou à tonner contre la sculpture molle
+et lâche des sarcophages du IVème siècle? Vous vous soulèveriez contre
+notre ignorance, ou vous nous accuseriez peut-être de mauvaise fol; et
+vous auriez raison. La statuaire ne s'apprécie pas comme la construction
+d'un édifice, laquelle peut se démontrer mathématiquement; il est, dans
+bien des cas, difficile de prouver qu'une statue est belle; car une
+statue peut, tout en reproduisant fidèlement la nature, n'être cependant
+qu'une oeuvre misérable; elle peut aussi représenter irrégulièrement la
+forme humaine, et n'en être pas moins empreinte de ce parfum d'art et de
+goût que l'on est convenu d'appeler _stylé_. Lorsque la statuaire réunit
+à une imitation, non pas minutieuse, mais large et choisie de la nature,
+cette poésie à laquelle tout le monde est sensible, il nous paraît alors
+que son oeuvre est belle. Dire «qu'aujourd'hui la vérité est la première
+condition de l'imitation, et la nature le seul type de l'art,» cela nous
+paraît une théorie étrange dans la bouche d'un académicien, qui n'a
+pas encore admis parmi les statuaires M. Curtius, l'auteur des plus
+fidèles imitations de la nature. Tel n'est cependant pas le but de
+la sculpture, qui serait ainsi bornée à ne faire aujourd'hui que des
+messieurs en frac. Les Grecs n'ont imité la nature que jusqu'à un
+certain point de vérité qu'ils n'ont jamais dépassé; donc nos artistes
+«désapprendraient», suivant l'Académie, s'ils faisaient de la sculpture
+comme les Grecs. Il faut être logique, tout académicien qu'on soit. Que
+l'on préfère un moulage sur nature à un buste de Phidias, un
+daguerréotype à un portrait de Raphaël, cela se comprend de la part d'un
+ignorant; mais il faut d'autres principes pour apprécier une oeuvre
+d'art. Nous ne sommes pas extravagants au point de prétendre que le
+tympan de la porte de la Vierge, au portail de Notre-Dame de Paris, soit
+préférable aux bas-reliefs du Parthénon; mais certainement, pour qui
+sait voir, il y a dans ces deux oeuvres, si différentes de caractères et
+de pensée, une origine pareille qui conduit à un résultat analogue;
+l'imitation de la nature, soumise à un rhythme, à un style enfin. Que
+nos artistes actuels ne puissent en venir là, hélas! qui le sait mieux
+que nous? mais il n'y a pas lieu de s'en vanter. Que vous prétendiez,
+messieurs, que personne aujourd'hui ne parle en vers alexandrins, nous
+en conviendrons; mais si vous ajoutez que nos littérateurs seraient
+forcés de «désapprendre ce qu'ils ont étudié, de se détacher du modèle
+vivant», pour arriver à parler comme Corneille, vous nous laisserez
+désirer que ces hommes de lettres en question en sachent un peu moins.
+Pour faire croire aujourd'hui, messieurs, que l'on ne «sent rien dans la
+statuaire gothique qui accuse la nature», il faudrait avoir détruit tous
+les manuscrits du XIIIème siècle; et il en reste encore assez pour que
+nous engagions l'Académie tout entière à se transporter à Chartres, ou à
+Amiens, ou à la cathédrale de Paris, ou même à la Sainte-Chapelle, qui
+se trouve plus rapprochée de l' Institut. Dans ces quatre monuments (et
+j'en passe), l'Académie pourrait se faire indiquer, de peur de méprise,
+quelques milliers de figures du XIIIème siècle, qui ne sont ni «maigres,
+ni longues, ni roides; qui n'occupent pas de champ étroit, et ne sont
+nullement soumises aux formes _pyramidales_.» Les chefs-d'oeuvre sont
+rares dans tous les temps, et nous ne prétendons pas donner toutes les
+figures du XIIIème siècle comme des productions irréprochables; mais,
+certes, s'il est une époque, après celle des Grecs, qui ait possédé une
+école puissante et vraiment digne de ce nom, c'est bien le XIIIème et le
+XIVème siècles: vous trouverez des figures plus ou moins bien exécutées,
+plus ou moins régulières, jamais insignifiantes, ni comme pensée, ni
+comme style, et souvent, très-souvent d'admirables chefs-d'oeuvre qui
+pourraient enseigner beaucoup de choses à nos statuaires, si nos
+statuaires voulaient prendre la peine de les regarder.
+
+Cette longue digression, à propos de la sculpture gothique, me ramène à
+cette phrase du manifeste de l'académie; «Tout y est capricieux et
+arbitraire, dans l'invention comme dans l'emploi des ornements.»
+Comment! ces grands portails, si bien disposés pour accueillir et
+laisser écouler la foule, sont ornés capricieusement? Cette porte
+centrale avec le Dieu-Homme au centre, les douze apôtres et les
+attributs des quatre évangélistes autour de lui, les vierges sages et
+les vierges folles à droite et à gauche, le dragon sous ses pieds, le
+Jugement dernier sur sa tête; plus haut le Christ encore, mais
+ressuscité, assis sur le monde, entouré d'anges qui portent les
+instruments de la passion; sa mère divine et saint Jean qui l'adorent;
+dans ces voussures, des myriades d'anges d'abord, l'enfer à la gauche du
+Rédempteur; puis les martyrs, les prophètes; tout cet abrégé des
+mystères de la religion catholique se trouve être un pur effet du
+hasard, un caprice! Vous plaisantez, messieurs, je le suppose, et
+rependant cela ne prête guère à la plaisanterie. Quant à la nudité que
+vous reprochez à l'intérieur de nos églises, si nos églises avaient une
+voix, messieurs, voici ce qu'elles répondraient; «Qui donc nous a
+dépouillées, badigeonnées, raclées? Qui donc, à Notre-Dame de Paris, a
+brisé l'admirable clôture du choeur, dont quelques fragments nous
+restent comme témoins accusateurs? Qui donc a enlevé cet autel entouré
+de ses reliquaires, ces stalles du XIVème siècle, et ces tombeaux, et
+ces monuments votifs, et ces tables de bronze sous lesquelles les
+anciens évêques de Paris espéraient laisser leurs cendres tant que le
+monument serait debout? Qui donc a détruit toutes nos verrières? À
+Chartres, qui donc a jeté bas, pour en faire des dalles, le beau jubé du
+XIIIème siècle? qui donc a plâtré tout le choeur avec des bas-reliefs en
+stuc? Qu'a-t-on fait de nos retables, de nos piscines, de nos crédences,
+de nos autels?...» Là-dessus, messieurs, n'invoquez pas les souvenirs;
+je crois qu'un de mes amis vous l'a déjà dit, on n'insulte pas ceux
+qu'on a tués[7].
+
+[Note 7: _Annales archéologiques_, vol. I, p. 433.]
+
+On serait tenté de croire que M. le secrétaire perpétuel n'a jamais vu
+de vitraux que dans les kiosques et les chalets des environs de Paris;
+que l'on en juge; «Il en serait de même de la peinture, qui aurait de
+plus à lutter contre le jour faux produit par les vitraux _coloriés_, et
+qui verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette _illumination
+factice_.» Lorsque messieurs les membres de l'Académie voudront nous
+faire l'honneur de visiter la Sainte Chapelle, ils pourront s'assurer
+que les vitraux ne produisent pas de jour faux, et qu'ils ne nuisent en
+rien à la peinture, je veux dire à la peinture monumentale, car je ne
+parle pas des tableaux accrochés; quant à ceux-ci, nous préférerons
+toujours, de toute manière, les rencontrer dans une galerie que pendus
+gauchement dans une église où on ne les voit jamais, grâce au luisant du
+vernis et à bien d'autres causes qu'il n'est pas nécessaire de signaler
+ici.
+
+Voici venir la péroraison; «Maintenant que l'architecture gothique est
+morte au sein même de la civilisation qui l'avait produite,
+entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister
+depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une
+résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art?» (Et
+la Renaissance, messieurs, qu'en faites-vous?) «Où en est la raison, où
+en est la nécessité, dans les conditions de la société actuelle?»--Il
+est vrai, Messieurs, que nous avons un art tellement arrêté, une école
+dirigée avec tant d'unité, une architecture, que dis-je une! dix
+architectures si conformes à nos besoins! nous sommes tous tellement
+d'accord sur les principes! qu'à votre avis, il est inutile de chercher
+à rentrer dans un système approprié à nos matériaux et à notre climat, à
+nos moeurs et à notre religion. Nos églises modernes, dont les unes
+ressemblent tant bien que mal à des basiliques antiques, les autres à
+des salles de thermes, nos monuments à toits plats, à portiques ouverts
+à tous vents, à plates-bandes enfilées dans des barres de fer; ces
+églises qui n'osent montrer leurs fenêtres à l'extérieur, de peur de ne
+pas ressembler assez à un monument antique, sont-elles donc assez
+conformes à notre climat, à nos matériaux, à nos usages, pour qu'il n'y
+ait pas nécessité de rentrer dans une voie plus vraie? Il ne faut
+cependant, dites-vous, refaire ni le Parthénon, ni la Sainte-Chapelle...
+Ceci devient plus embarrassant; qu'allons-nous donc faire? Que
+serons-nous donc, puisque le grec et le français nous sont interdits? M.
+le secrétaire perpétuel répond: «Il faut être _original_, en puisant
+dans les modèles _antiques_ tout ce qui peut se convertir à des besoins
+nouveaux. Voilà ce qu'ont fait les Jean Bullant, les Philibert Delorme,
+etc., sous la main desquels l'architecture prit une physionomie
+française.» Ainsi, il faut être original en interprétant l'antique, de
+la même façon que l'ont fait les Jean Bullant... etc. Mais, messieurs,
+puisque les Philibert Delorme, les Pierre Lescot ont déjà fait une
+imitation de l'antique, il devient d'autant plus difficile d'en faire
+une seconde, maintenant que la place est prise; puis l'antique est bien
+loin de nous; puis l'originalité des architectes de la Renaissance
+pourrait être contestée; pourquoi donc n'essaierions-nous pas d'être
+_originaux_ «en nous assimilant, si l'on peut ainsi dire, tout ce que
+nous emprunterions à l'art» français du XIIIème siècle? Quand nous
+laisserions dormir la Renaissance que vous invoquez, il n'y aurait pas
+grand mal. La Renaissance, «avec ses anarchiques et splendides
+déviations,» comme le dit si heureusement M. Victor Hugo, ne nous
+paraît pas le meilleur exemple à suivre. Le gothique étant perverti, la
+Renaissance s'est servie de l'antique. Aujourd'hui la Renaissance est
+usée à son tour; eh bien, nous voulons nous servir du gothique. Qu'y
+a-t-il là d'inouï? n'est-ce pas au contraire conforme à la marche
+ordinaire des choses de ce monde? n'est-ce pas une conséquence naturelle
+de ce «retour sincère aux idées chrétiennes DONT ON SE FLATTE?»
+
+D'ailleurs, messieurs, vous l'avez dit, une architecture que l'on
+respecte comme une oeuvre d'art _impossible_ à reproduire, ne doit être
+ni copiée, ni «imitée»; et pour nous l'architecture antique est dans ce
+cas. S'il est un art _impossible_ à reproduire aujourd'hui, c'est bien
+celui qui est né sous un autre climat, sous l'influence de moeurs
+particulières, et d'une religion différente de la nôtre; aussi
+permettez-nous de vous renvoyer la phrase qui précède votre conclusion,
+si conclusion il y a. «C'est parce que nous aimons, c'est parce que nous
+comprenons les édifices (antiques), que nous ne voulons pas d'une
+IMITATION MALHEUREUSE, qui ferait perdre à ces monuments sacrés du culte
+(des anciens) l'intérêt qu'ils inspirent, en les faisant apparaître,
+sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste que la
+vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.» Nos
+lecteurs sont priés de remarquer que ce passage est reproduit
+textuellement, si ce n'est que M. le secrétaire perpétuel l'applique,
+non point aux édifices antiques, ainsi que j'ai cru devoir le faire,
+mais bien aux monuments catholiques. Il résulte de là que l'Académie ne
+peut pas supposer un instant que les populations qui font aujourd'hui
+élever des églises, puissent _sceller_ ces monuments de leur _foi_,
+«privées du sceau de la foi qui les éleva.» Parlez pour vous, messieurs,
+s'il vous plaît; et respectez la foi des autres. Un critique, un poëte,
+un historien, peuvent porter un jugement sur ces matières; cela n'a
+nulle importance, un autre rectifiera le lendemain la pensée du premier.
+Mais un corps enseignant au milieu de l'État, en France, qui pense
+«qu'_on se flatte_ de revenir sincèrement aux idées chrétiennes»; que
+des villes qui bâtissent des églises «ne peuvent plus les sceller de
+leur foi», voilà qui est étrange... Au reste, ne prenons pas la chose au
+sérieux; car, à la fin de votre conclusion, nous trouvons cette phrase:
+«Et qui empêche, dites-vous, nos architectes modernes de faire de même
+que ceux de la Renaissance, en élevant, avec toutes les ressources de
+notre âge, des monuments qui répondent à tous les besoins de notre
+culte, et qui soient à la fois marqués du sceau du christianisme et du
+génie de notre société?» Voilà le sceau retrouvé, et nous sommes tous du
+même avis. Prenons pour modèles les artistes de la Renaissance;
+seulement, comme il ne faut pas toujours aller puiser à la même source,
+nous allons «non pas copier, mais imiter» les arts du XIIIème siècle,
+d'autant qu'il n'y a pas grand effort à faire pour concilier les
+monuments de cette époque avec «tous les besoins de notre culte»; car le
+culte n'a pas changé, et ces édifices sont tous marqués du «sceau du
+christianisme», qui n'a pas changé non plus, que je sache, depuis le
+XIIIème siècle.
+
+Nos lecteurs, déjà au fait de toutes ces questions, trouveront peut-être
+que nous défendons une cause gagnée, et que nous nous escrimons dans le
+vide. Cependant il y a en tout ceci une chose utile, c'est que la vérité
+se fait jour, et qu'il n'y aura que les gens intéressés à ne pas la voir
+qui chercheront à l'étouffer. Les hommes de bonne foi finiront par
+s'entendre, et alors disparaîtront les petites susceptibilités d'école
+qui les séparent encore. L'Académie nous demande «où est la main
+puissante qui peut soulever une nation entière au point de la faire
+rétrograder de quatre siècles en arrière». Cette main, c'est celle de la
+vérité; cette force, c'est celle du bon sens. Et que l'Académie des
+Beaux-Arts ne croie pas que cela pourrait arriver; cela est, et nous
+nous en félicitons, car ce n'est pas rétrograder que d'abandonner ces
+constructions qui ne sont ni antiques ni modernes, en désaccord avec
+notre climat, nos habitudes et notre caractère national, avec notre
+religion et nos moeurs. Ce qui soulève et soulèvera une nation entière,
+messieurs, c'est votre long dédain pour ces monuments que vous louez
+aujourd'hui du bout des lèvres, et comme pour faire la part de
+l'opinion; c'est votre mépris superbe pour ces édifices vraiment
+nationaux, que ni l'engouement de la Renaissance pour l'antique, ni
+l'orgueil de Louis XIV qui repoussait tout ce qu'il n'avait pas élevé,
+ni l'indifférence du siècle dernier, n'ont pu anéantir ou sur notre sol,
+ou dans les souvenirs du peuple. Vous aurez beau faire, ce peuple se
+croira toujours mieux baptisé, mieux marié dans une église gothique que
+dans une basilique romaine. Non, messieurs, vous ne l'arrêterez pas ce
+flot de l'opinion qui monte toujours; cette digue, que vous tentez de
+lui opposer, le fera déborder plus violent, plus rapide et plus
+envahissant. Nous verrons longtemps encore faire de tristes et fâcheuses
+tentatives; nous le savons, nous nous y attendons. Mais nous
+poursuivrons notre route, parce que nous sommes convaincus; parce que,
+si le génie ne nous accompagne pas (c'est un compagnon difficile à
+rencontrer), du moins nous marchons côte à côte avec le bon sens. Nous
+élevons et nous élèverons des églises françaises du XIIIème siècle,
+parce que nous sommes indignés de voir plier le culte, en France, à des
+dispositions monumentales pillées à l'antiquité ou à l'Italie du moyen
+âge[8]; parce que nous sommes fatigués de voir tant de fâcheuses copies
+qui ont failli éloigner les architectes de l'étude si nécessaire de
+l'antique; parce qu'enfin nous sommes dégoûtés de fouiller vainement
+parmi des théories tantôt absolues, tantôt rationnelles, et d'être
+ballottés du Romain à la Renaissance, et du Grec au Bas-Empire. Vous
+n'avez pas pris la chose au sérieux, messieurs; vous nous avez regardés
+comme des enfants qui jouent à la poupée, et qui, «par caprice ou par
+_amusement_, veulent bâtir des châteaux ou des églises gothiques.» Non,
+messieurs, donnez-nous un ART logique, beau de forme, on laissez-nous
+reprendre le seul qui ait réuni au plus haut degré ces deux qualités,
+chez nous, sur notre sol, quand il n'a pas été mutilé «par l'ignorance
+ou la barbarie». Ce ne sont pas des théories vagues qu'il nous faut;
+c'est un art _adulte_. Mais où est-il?--La Renaissance vous le fournira,
+direz-vous.--Que de détours, mon Dieu, pour ne pas revenir nettement et
+franchement à notre vieil art français! Dans votre pensée, messieurs,
+vous comparez toujours le XVème siècle au XVIème, et vous dites alors:
+«La Renaissance est un progrès! Donc la marche adoptée par les artistes
+de cette époque est celle qui doit être suivie.» Certes, s'il fallait
+absolument choisir entre ces deux arts, celui du XVème siècle ou celui
+du XVIème, peut-être donnerions-nous la préférence au dernier. L'art
+gothique, corrompu à la fin du XVème siècle, n'était plus viable.
+L'_ignorance_, résultat de longues luttes et de commotions violentes,
+avait fait perdre à notre art national sa raison, son système. Ce
+n'était plus alors qu'une tradition expirante; le principe de cet art
+était étouffé sous l'enveloppe la plus compliquée sans motifs, la plus
+surchargée de «détails sans signification». Il fallait en revenir à ce
+principe, ou chercher de nouvelles inspirations dans un autre art;
+l'antiquité fut adoptée avec plus d'enthousiasme que de réflexion. Il y
+avait à choisir entre trois partis: le retour à l'art national dans sa
+pureté, l'adoption d'une forme antérieure (l'art romain), enfin
+l'éclectisme. Il n'y avait alors que ces trois routes ouvertes aux
+architectes, et il n'y en a pas plus aujourd'hui. Des hommes comme
+Philibert Delorme avaient trop de bon sens, étaient trop praticiens pour
+prêcher l'éclectisme; les défauts qui les avaient frappés dans la
+décadence de l'art gothique les empêchaient de remonter au principe de
+cet art, et d'ailleurs, il n'est pas dans la nature de l'esprit humain
+de revenir à un système, quelque bon qu'il soit, quand on a vu les
+résultais de sa corruption. Ces grands artistes prirent franchement
+l'antique pour modèle; ils l'étudièrent, et crurent sincèrement faire de
+l'architecture romaine. Il n'y a qu'à lire ce qu'ont écrit les
+architectes de ce temps pour s'en assurer.
+
+[Note 8: Nous ne comprenons pas pourquoi l'Académie des Beaux-Arts,
+qui s'est fait si peu de scrupules de ne tenir aucun compte des besoins
+du culte catholique, dans les églises bâties depuis une centaine
+d'années, est aujourd'hui si susceptible à l'endroit des minimes
+différences qui existent entre le culte du XIIIème siècle et le nôtre.]
+
+Il se présentait alors peu d'églises à construire; la déformation était
+imminente. D'ailleurs le sol était couvert d'édifices religieux des
+XIIème, XIIIème et XIVème siècles. Et cependant veuillez bien observer,
+messieurs, que les architectes de la Renaissance et du XVIIème siècle,
+lorsqu'ils ont élevé des églises, ont toujours suivi le plan et la
+structure des églises françaises du XIIIème siècle. Saint-Eustache est
+un monument du XIIIème siècle mal construit, et choquant par son manque
+d'unité. Ces bas-côtés d'une élévation inutile, ces piles formées d'un
+amalgame de pilastres et de colonnes qui s'enchevêtrent sans raison, ces
+voûtes à nervures croisées dans tous les sens et qui n'indiquent plus la
+véritable construction, ces clefs pendantes accrochées à la charpente,
+ces fenêtres d'une proportion désagréable et qui semblent avoir de la
+peine à trouver leur place au-dessus de ce petit triforium que l'on
+prendrait plutôt pour une balustrade que pour une galerie, ces meneaux
+dont les formes molles n'indiquent ni une construction de pierre, ni une
+construction de bois, ces arcs-boutants concaves à l'extrados, toutes
+ces combinaisons sans motifs, et qui (c'est ici le cas de le dire)
+paraissent être bien plutôt le produit du caprice que celui de la
+réflexion, sont-elles un progrès? L'élément antique ajoute-t-il, dans ce
+cas, quelque chose à la belle disposition du plan qui est du XIIIème ou
+du XIVème siècle? Nous ne le croyons pas. Saint-Sulpice, cette église
+même, n'est-elle pas encore un édifice tout gothique comme plan et comme
+disposition générale, mais grossièrement construit, sans nulle
+connaissance de la force et de l'emploi des matériaux? L'élément antique
+ne joue-t-il pas là un misérable rôle? Mais au moins cet édifice, sauf
+la grosseur immodérée de ses piles intérieures, est-il encore commode,
+approprié au culte; et pourquoi? si ce n'est parce qu'il a conservé la
+forme ancienne des églises françaises, et qu'il n'est ni une salle de
+thermes, ni une basilique romaine, ni une église orientale. Laissez-nous
+donc revenir à notre art, messieurs, plutôt que de vouloir nous
+replonger dans le désordre et l'anarchie, au moment où nous tâchons d'en
+sortir. N'embarrassez pas le pouvoir, qui n'est pas artiste, ne
+rectifiez pas l'opinion par une profession de foi qui ne constata que
+votre impuissance; mais donnez-nous un art logique et complet, qui
+remplisse surtout les conditions d'unité que demande la société
+d'aujourd'hui. Si vous ne le pouvez pas, si vous ne vous guidez que par
+des théories stériles, ne trouvez pas mauvais que, lorsqu'il s'agit
+d'élever des édifices durables, nous prenions pour modèles des types
+consacrés par un long usage et qui sont admirables, de votre propre
+aveu, plutôt que de nous mettre à la recherche d'un art nouveau, ou de
+continuer à copier péniblement des monuments antiques que repoussent
+notre climat, nos matériaux, notre religion et nos usages modernes. Pour
+former un art nouveau, il faut une civilisation nouvelle, et nous ne
+sommes pas dans ce cas. L'architecture est de tous les arts celui qui
+procède le plus par transition, et cela est tout simple; mais quand il a
+corrompu les types, et qu'il les a laissés perdre, il faut qu'il
+retourne en arrière, qu'il revienne à sa source. Cela est fâcheux,
+personne de nous ne le conteste; mais il n'y a pas d'autre moyen de
+sortir du désordre, résultat de l'oubli de toutes les traditions. Nous
+nous contentons des essais que nos prédécesseurs ont faits depuis
+bientôt cent ans; trop modestes pour croire que nous serions plus
+habiles, ou plus heureux, nous regardons comme plus sensé de revenir
+franchement à un art qui nous paraît être le seul encore applicable à
+nos usages, le seul conforme à nos moeurs. Ce n'est pas dire que nous
+voulions «immobiliser» l'art de l'architecture en France; ce serait
+folie que d'y songer. Non, messieurs, ne nous prêtez pas des idées
+extravagantes, pour vous donner le plaisir de les réfuter
+victorieusement. Nous demandons que notre architecture du XIIIème siècle
+soit d'abord étudiée par nos artistes, mais étudiée comme on doit
+étudier sa langue, c'est-à-dire de façon à en connaître non-seulement
+les mots, mais la grammaire, et l'esprit. Nous demandons que
+l'enseignement officiel entre dans cette voie; que l'étude de
+l'antiquité ne devienne que ce qu'elle aurait toujours dû être,
+l'_archéologie_, et l'étude de l'architecture française au XIIIème
+siècle, l'_art_. Nous ne poserons pas des bornes pour cela (nul pouvoir
+humain ne le pourrait); mais, partant d'un art dont les principes sont
+simples et applicables dans notre pays, dont la forme est belle et
+rationnelle à la fois, nos architectes auront assez de talent pour
+apporter à cet art les modifications nécessitées par des besoins
+récents, par des coutumes nouvelles. Le principe une fois enseigné, mais
+sans restrictions, laissez faire à chacun; dans notre pays, au milieu de
+l'activité et de l'industrie moderne, cet art national ne tardera pas à
+progresser. Vous commencerez par avoir des copies; cela est inévitable,
+cela est nécessaire même pour connaître toutes les ressources de
+l'architecture gothique. Nous dirons plus, vous aurez probablement de
+mauvaises copies (nous ne sommes pas à cela près d'un méchant monument
+de plus ou de moins); mais le principe étant bon, l'art type inépuisable
+d'enseignement, les artistes en auront bientôt saisi le sens; leurs
+copies alors deviendront intelligentes, raisonnées, et enfin
+l'architecture nationale, tout en conservant son unité, sa _racine_
+toute française, pourra se perfectionner aussi bien que la langue l'a
+déjà fait. Quel est le rôle de l'Académie française, messieurs? Ce n'est
+pas de nous faire savoir si le latin l'emporte sur la français, ou le
+sanscrit sur le grec. Elle conseille, elle encourage l'étude des langues
+étrangères; mais son rôle c'est de garder le dépôt de la langue. C'est
+là ce qui lui donne une immense importance, non-seulement en France,
+mais en Europe. Nous ne parlons plus comme au XIIIème siècle, mais
+cependant ne nous servons-nous pas toujours de la même langue?
+
+Nous n'en sommes pas encore à savoir quelles sont les modifications que
+le génie moderne apporterait à notre art national; il faudrait d'abord
+que nous fussions pénétrés de cet art, et c'est à ce but que tendent
+tous nos efforts. Un jour, nous l'espérons, l'Académie des Beaux-Arts
+deviendra aussi la gardienne du vieil art français, et saura empêcher
+que le principe n'en soit corrompu, sans pour cela «laisser tomber» les
+monuments bâtards qui ont été construits en France depuis trois cents
+ans. Elle dira, en parlant du _Val-de-Grâce_ et du _Dôme des Invalides_,
+«que l'on répare donc ces édifices, qu'on les répare avec ce respect de
+l'art qui est aussi une religion, c'est ce que demande la raison, c'est
+ce que veut l'Académie...» Si le XIIIème siècle eut fondé l'Académie,
+notre art national ne se serait pas perdu. Gardienne sévère des types
+anciens, l'Académie n'eût pas laissé altérer cette belle architecture de
+saint Louis; elle n'eût pas permis à l'archéologie antique d'empiéter
+sur l'art moderne. S'il est une chose que nous puissions reprocher à ce
+grand siècle, qui a tant produit, c'est ce funeste oubli.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Du style gothique au dix-neuvième
+siècle, by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU ***
+
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+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+*** END: FULL LICENSE ***
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