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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18919-8.txt b/18919-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9ef4498 --- /dev/null +++ b/18919-8.txt @@ -0,0 +1,1717 @@ +The Project Gutenberg EBook of Du style gothique au dix-neuvième siècle, by +Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Du style gothique au dix-neuvième siècle + +Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc + +Release Date: July 27, 2006 [EBook #18919] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreaders Europe team at http://dp.rastko.net + + + + + + + + + +DU + +STYLE GOTHIQUE + +AU + +DIX-NEUVIÈME SIÈCLE + +PAR + +PAR E. VIOLLET-LEDUC, ARCHITECTE + +PARIS + + * * * * * + +LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE DE VICTOR DIDRON + +PLACE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 30 + +Juin 1846 + + * * * * * + +Pendant que, le mois dernier, nous poursuivions notre tâche dans les +«Annales Archéologiques» et que nous ajoutions quelques pages à nos +études sur les monuments religieux du XIIIème siècle, un orage +s'amoncelait dans le sein de l'Académie des Beaux-Arts, prêt à fondre +sur nos têtes aux premiers jours du printemps. S'il faut en croire un +journal, pour lequel plusieurs membres de cette illustre assemblée +daignent parfois prendre la plume, «le Moniteur des Arts», les questions +suivantes auraient été posées il y a quelque temps en séance solennelle +par un architecte académicien: + + 1° «Est-il convenable, à notre époque, de construire une église + dans le style dit gothique, c'est-à-dire de copier ce qui, à + l'époque du moyen âge, avait sa signification, et cela en raison + des croyances et des nécessités de ces époques mêmes?» + +Si c'est un membre de l'Académie qui a posé cette question (ce dont nous +doutons, je l'avoue), son amour pour Jupiter et Vénus lui aurait-il fait +complétement oublier que nous avons tous été baptisés, lui-même aussi +probablement, et que nous sommes encore chrétiens, voire même +catholiques? La _signification_ des églises était au XIIIe siècle ce +qu'elle est en 1846. L'illustre membre ne peut pas ignorer cela. + + 2° «Peut-on copier une église gothique avec quelques chances de + succès?» + +Il y a de bonnes et de mauvaises copies, selon le talent de l'artiste; +il y a encore le choix de l'original, qui peut compter pour quelque +chose. + + 3° «Doit-on, par respect pour les édifices du moyen âge (_sic_), en + faire, de nos jours, des copies?» + +Nous répondrons à cette question par une autre.--Est-on dans l'habitude +de copier autre chose que ce que l'on aime et respecte? La respect pour +un objet n'est-il pas une conséquence de la perfection que l'on suppose +à cet objet, et n'est-ce pas un sentiment naturel à l'homme de chercher +à se rapprocher le plus possible de ce qu'il regarde comme la +perfection? + + 4° «S'il est évidemment démontré que cette impuissance et cette + incapacité sont réelles, dans ce cas même, une époque ne doit-elle + pas assez se respecter pour se montrer telle qu'elle est?» + +Voici maintenant une époque impuissante et incapable, qui doit se +respecter assez pour se montrer telle qu'elle est! C'est du respect fort +mal placé, nous le croyons, et nous ne voyons pas ce qu'il peut y avoir +de bon à montrer partout de si cruelles infirmités. + + 5° «Les époques qui ont précédé la nôtre ont-elles donné le funeste + exemple de copier les édifices d'un autre temps? + +Mais, oui! Les Hellènes ont commencé par copier les Pélasges; les +Romains ont copié les Étrusques et les Grecs; les Italiens, les +Allemands, et les Gaulois ont copié les Romains; les Français ont copié +une seconde fois les Romains, à l'époque de la Renaissance; et qu'a donc +fait l'Académie des Beaux-Arts depuis cinquante ans? + + 6° «Enfin, les églises du moyen âge, et particulièrement celles de + la période comprise entre les XIIIe et XVIe siècles, peuvent-elles + s'appliquer aujourd'hui à nos moeurs, à nos croyances, à nos + usages?» + +Probablement mieux que les temples grecs ou romains. Nous serions +décidément curieux de savoir quelles sont les croyances de l'illustre +membre; serait-il mahométan ou appartiendrait-il à l'Église de l'abbé +Châtel? + +Nous avons cru (car nous voulons être sincères) que ces questions, assez +mal en ordre, peu claires, formulées en langage surprenant chez un +académicien, étaient tronquées ou corrompues par le journal qui les +rapportait; nous pensons même qu'il en est ainsi... Nous les donnons +telles que nous les avons trouvées et n'y attachons qu'une médiocre +importance, puisque l'organe de l'Académie des Beaux-Arts, dans le +manifeste qu'il vient de fulminer contre nous, n'a pas cru devoir les +reproduire. + +Voici ce manifeste: + +INSTITUT ROYAL DE FRANCE. + +ACADÉMIE ROYALE DES BEAUX-ARTS. + +_Considérations sur la question de savoir s'il est convenable, au XIXe +siècle, de bâtir des églises en style gothique._ + +Une grave discussion s'est élevée dans le sein de l'Académie sur un des +sujets les plus faits pour exciter tout son intérêt; il s'agissait +d'examiner, d'après une série de questions proposées par un de nos +honorables confrères, qui joint à sa profession d'architecte une +profonde connaissance de l'histoire de son art, d'examiner, disons-nous, +si, à l'époque où nous sommes, au XIXe siècle de l'ère chrétienne, il +convenait de bâtir des églises dans le style de l'architecture dite +gothique. + +Cette question principale, résolue négativement par l'auteur de la +proposition, devait naturellement provoquer des explications de plus +d'un genre dans une réunion d'artistes, où tout ce qui touche aux +intérêts de l'art, à ses principes, à ses traditions, excite des +sympathies si puissantes et si éclairées. Ainsi posée devant l'Académie, +la question du gothique a donc été envisagée sous toutes ses faces par +les honorables membres qui ont pris part à cette discussion, soit de +vive voix, soit par écrit: et lorsqu'à la suite de débats si +intéressants, l'opinion de l'Académie s'est prononcée d'une manière si +imposante, il importe qu'il reste dans ses archives un témoignage de +cette discussion, ne fût-ce que pour servir d'avertissement ou du +protestation, dans le cas possible d'une faute du pouvoir ou d'une +erreur de l'opinion. + +L'intérêt qu'excitent les beaux édifices gothiques de notre pays ne +pouvait manquer de trouver dans l'Académie de nombreux et d'éloquents +interprètes. Ces édifices, dont les plus parfaits rappellent l'un des +plus grands siècles de notre histoire, celui de Philippe-Auguste et de +saint Louis, captivent au plus haut degré le sentiment religieux; ils +élèvent, à l'aspect de leurs voûtes sublimes, la pensée chrétienne vers +le ciel; ils plaisent à l'imagination; ils agissent même sur les sens +par l'effet de leurs brillants vitraux, où tous les mystères de l'Église +se montrent étincelants de l'éclat des plus vives couleurs, et ils +réalisent ainsi, à l'oeil et à l'esprit, l'image de cette Jérusalem +céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien. À ne les juger que par +les impressions qu'elles produisent, impressions toutes de respect, de +recueillement et de piété, les églises gothiques charment et touchent +profondément; et c'est vainement que la froide et sévère raison +s'efforce de détruire un effet qui s'adresse au goût et au sentiment. + +Mais aussi n'est-il pas question ni de contester cet effet, ni de +combattre ce sentiment, en ce qui regarde les édifices de ce style qui +couvrent notre pays, et qui sont les monuments sacrés de notre culte, +les témoins respectables de notre histoire; loin de là: il s'agit de les +entourer de tous les soins que leur vieillesse exige, que leur caducité +réclame; il s'agit de les conserver, de les perpétuer, s'il est +possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les consacrent, +aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la France; et, pour +cela, l'état dans lequel ils se trouvent aujourd'hui ne fournira +malheureusement que trop d'occasions de se signaler au zèle patriotique, +pourvu de toutes les ressources d'une nation telle que la nôtre. Que +l'on répare donc les édifices gothiques, sur lesquels s'est si +sensiblement appesanti le poids de huit siècles, joint à trois siècles +d'indifférence et d'abandon; qu'on les répare avec ce respect de l'art +qui est aussi une religion, c'est-à-dire avec cette profonde +intelligence de leur vrai caractère, qui n'y ajoute aucun élément +étranger, qui n'en altère aucune forme essentielle; c'est ce que demande +la raison, c'est ce que conseille le goût, c'est ce que veut l'Académie. + +La question se présente tout autrement, si l'on propose de bâtir de +nouvelles églises dans le style gothique, c'est-à-dire de rétrograder de +plus de quatre siècles en arrière, et de donner, pour expression +monumentale à une société qui a ses besoins, ses moeurs, ses habitudes +propres, une architecture née des besoins, des moeurs, des habitudes de +la société du XIIe siècle; en un mot, il s'agit de savoir si, au sein +d'une nation telle que la nôtre, en présence d'une civilisation qui n'a +plus rien de celle du moyen âge, il est convenable, je dirai même s'il +est possible de construire des églises qui seraient une singularité, un +anachronisme, une bizarrerie; qui apparaîtraient comme un accident au +milieu de tout un système de société nouvelle, puisqu'elles ne +pourraient prétendre à passer pour une relique d'une société défunte; +qui formeraient un contraste choquant avec tout qui se bâtirait, avec +tout ce qui se ferait autour d'elles, et qui, par cette contradiction +seule, élevée a la puissance d'un monument, blesseraient la raison, le +goût, et surtout le sentiment religieux. Envisagée sous ce point de vue, +la question a paru à l'Académie digne d'être sérieusement approfondie, +et tout ce qu'elle a entendu de considérations alléguées de part et +d'autre sur ce sujet, n'a pu que la confirmer dans l'opinion qu'elle +s'était faite. + +Il importe d'écarter d'abord de cette grave discussion un de ces +préjugés, nés d'un sentiment respectable, mais qui ne saurait résister +au plus léger examen, l'idée que l'architecture gothique serait +l'expression propre du christianisme, qu'elle serait, comme on voudrait +l'appeler, l'art chrétien par excellence. Il suffit, pour réfuter cette +idée, de la plus simple connaissance de l'histoire de notre religion, +considérée, comme le peuvent faire les artistes, dans les monuments de +son culte. S'il est un fait avéré par les travaux de tant d'hommes +habiles, Français, Allemands, Italiens, Anglais, qui ont étudié +l'architecture gothique dans toutes ses formes, qui en ont recherché +l'origine, qui en ont suivi, sur le terrain et dans le temps, les +développements successifs et les phases diverses, c'est que cette +architecture s'est formée à la fin du XIIe siècle, à la suite d'une +lutte qui avait commencé, un siècle auparavant, entre l'arc cintré, +principal élément de l'architecture romaine, et l'arc ogive, conception +de toute une société nouvelle, plutôt qu'invention de tel peuple ou de +telle époque. S'il est aussi une notion familière aux artistes, tels que +ceux qui remplissent l'Académie, c'est que l'architecture gothique, à +quelques exceptions près, absolument sans conséquence, n'a jamais +pénétré à Rome, dans le centre même du catholicisme. Rome, la ville +chrétienne par excellence. Rome la grande ville, la ville éternelle, +possède des monuments de toutes les époques du christianisme, depuis +ceux des Catacombes, qui ont été son berceau, jusqu'à ceux du Vatican, +qui offrent le plus haut degré de sa magnificence et de son génie; elle +montre, à côté des premières basiliques élevées par Constantin et ses +successeurs, une longue suite d'édifices chrétiens, qui expriment chacun +la physionomie de chaque âge, et qui aboutissent à l'immense et superbe +basilique où s'est imprimé le siècle de Jules II et de Léon X, par la +main de Bramante et de Michel-Ange, et Rome n'a rien de gothique. Cette +architecture, née dans les siècles du moyen âge, par des causes qui ont +dû produire alors leur effet et qui ont cessé plus tard d'avoir leur +action, n'est donc, en réalité, ni une ancienne forme, ni un type +exclusivement propre de l'art chrétien; c'est l'expression d'une partie +de la société chrétienne du moyen âge, très-respectable sans doute à ce +titre, mais non pas au point de constituer à elle seule une règle +absolue du génie chrétien. + +Il y a plus, et c'est sur ce point surtout qu'il importe de réfuter un +préjugé qui ne repose sur aucune base historique. On ferait tort au +christianisme, on méconnaîtrait tout à fait son esprit, si l'on croyait +qu'il ait besoin d'une forme d'art particulière pour exprimer son culte. +Le christianisme, cette religion du genre humain, appartient à tous les +temps, à tous les pays, à toutes les sociétés; il ne se renferme pas +plus dans telle forme de société, de politique et d'art, que dans telle +contrée ou dans telle époque; immuable dans sa doctrine, il se modifie +dans les monuments extérieurs de son culte, suivant les besoins de +chaque âge et les convenances de chaque pays. S'il corrige, s'il adoucit +la barbarie, il provoque, il favorise la civilisation; et s'il s'est +réfléchi dans le gothique du XIIIe siècle, il s'est imprimé dans la +renaissance du XVIe. Ce qui est sensible, ce qui éclate dans l'histoire +du christianisme, ce qui est le signe de sa divinité et le garant de sa +durée, c'est que partout il a marché avec l'esprit humain: c'est qu'à +toutes les époques il s'est servi de tous les matériaux qu'il avait à sa +portée; c'est qu'il a employé à son usage, en les marquant de son +empreinte, non-seulement des éléments de l'architecture antique, des +colonnes, des chapiteaux, des entablements restés sans emploi sur le sol +païen, mais des édifices antiques tout entiers, dans les deux Églises +d'Orient et d'Occident, à Athènes aussi bien qu'à Rome. Le christianisme +n'a donc jamais été exclusif, en fait d'art ni en rien de ce qui touche +au régime des sociétés humaines; il s'accommode à tous les besoins, il +se prête à tout les progrès; et soutenir qu'il n'a que le gothique pour +expression de son culte, ce serait vouloir que l'esprit humain n'ait +d'autre société possible que celle du XIIème siècle. + +Si ces considérations sont fondées, et elles ont paru telles à +l'Académie, elles s'appliquent naturellement à l'abus, que l'on a +reproché à l'art moderne, de faire de l'architecture grecque et romaine +dans la construction de nos églises; car cet abus, s'il existe en effet, +n'est pas moins condamné par l'esprit du christianisme que par le +sentiment de l'art, et l'Académie n'est pas plus d'avis que l'on refasse +le _Parthénon_ que la _Sainte-Chapelle_. Les monuments, qui +appartiennent à tout un système de croyance, de civilisation et d'art +qui a fourni sa carrière et accompli sa destinée, doivent rester ce +qu'ils sont, l'expression d'une société détruite, un objet d'étude et de +respect, suivant ce qu'ils ont en eux-mêmes de mérite propre ou +d'intérêt national, et non en objet d'imitation servile et de +contrefaçon impuissante. Ressusciter un art qui a cessé d'exister, parce +qu'il n'avait plus sa raison d'être dans les conditions sociales où il +se trouvait, c'est tenter un effort impossible, c'est lutter vainement +contre la force des choses, c'est méconnaître la nature de la société, +qui tend sans cesse au progrès par le changement, c'est résister au +dessein même de la Providence, qui, en créant l'homme libre et +intelligent, n'a pas voulu que son génie restât éternellement +stationnaire et captif dans une forme déterminée; et cette vérité +s'applique aussi bien au grec qu'au gothique; car il n'est pas plus +possible a l'esprit humain, dans le temps où nous sommes, de revenir au +siècle de Périclès ou d'Auguste, que de reculer à celui de saint Louis. + +À l'appui de ces idées générales présentées par plusieurs de nos +confrères, l'Académie a entendu des observations particulières dictées +pareillement à quelques autres de ses membres par la connaissance +profonde de l'art qu'ils exercent. Elle a pu se convaincre que, sous le +rapport de la solidité, les églises gothiques manquaient des conditions +qu'exigerait aujourd'hui la science de l'art de bâtir. Il est certain +que la hauteur de ces édifices, se trouvant hors de proportion avec leur +largeur, il a fallu les étayer de tous côtés, pour empêcher, autant que +possible, l'écartement des voûtes. Ceux qui admirent à l'intérieur +l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères, et qui se +laissent aller, en les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et +d'une disposition mystique, ne se donnent pas la peine de réfléchir que +cet agréable effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et +de ces puissants contreforts, qui masquent toute la face extérieure de +ces édifices, et qui représentent réellement en pierre l'énorme +échafaudage nécessaire pour les appuyer. Or, est-il possible de nier que +cet aspect extérieur des églises gothiques ne nuise essentiellement à +l'effet qu'elles produisent à l'intérieur, et qui n'est acheté qu'aux +dépens de la solidité, première condition de toute construction +publique! + +Sous d'autres rapports, l'architecture gothique n'offre pas moins de ces +inconvénients qu'il semble impossible de justifier par les lois du goût, +et de concilier avec l'état de civilisation des sociétés modernes. Il +n'y règne, dans la distribution des membres de l'architecture, aucun de +ces principes qui sont devenus la règle de l'art que parce qu'ils +étaient le produit de l'expérience. On n'y voit aucun système de +proportions; les détails n'y sont jamais en rapport avec les masses; +tout y est capricieux et arbitraire, dans l'invention comme dans +l'emploi des ornements; et la profusion de ces ornements à la façade de +ces églises, comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un +défaut choquant et un contre-sens véritable. Mais que dire de la +disposition et du goût des sculptures employées à la décoration des +églises gothiques, et qui, aussi bien que les vitraux coloriés, en sont +certainement un élément essentiel? Ces figures si longues, si maigres, +si roides, à cause du champ étroit qu'elles occupent et qui tient à +l'emploi général des formes pyramidales; ces figures sculptées en dehors +de toutes les conditions de l'art, sans aucun égard à l'imitation de la +nature, et qui semblent toutes exécutées d'après un type de convention, +peuvent bien offrir au sentiment religieux l'espèce d'intérêt qu'elles +reçoivent de l'empreinte de la vétusté, et qu'elles doivent à leur +imperfection même, et à ce qui s'y trouve de naïf, en même temps que de +traditionnel. Mais, si on les comprend, si on les excuse, à raison de +l'ignorance des temps dont elles sont l'ouvrage, voudrait-on, +pourrait-on les reproduire aujourd'hui que nous sommes habitués à +traiter la sculpture autrement, aujourd'hui que la vérité est pour nous +la première condition de l'imitation, et la nature le seul type de +l'art? Où trouverait-on parmi nous des artistes capables de désapprendre +assez tout ce qu'ils ont étudié, de se détacher assez du modèle vivant +qu'ils ont sous les yeux pour refaire des figures gothiques? Et si, dans +ces tentatives désespérées d'un art qui chercherait à se renier +lui-même, il restait un peu de cette vérité imitative à laquelle l'oeil +et la main de nos artistes sont nécessairement accoutumés: si l'on y +sentait quelque chose qui accusât la nature, ne serait-on pas fondé à +dire que ce n'est plus là de la sculpture gothique? et ne refuserait-on +pas avec raison à ces fruits avortés d'une contrefaçon malheureuse, +l'estime et l'intérêt qui ne sont dus qu'à des oeuvres originales? + +Il en serait certainement de même de la peinture, qui aurait de plus à +lutter contre le jour faux produit par les vitraux coloriés, et qui +verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette illumination +factice. Il faudrait donc renoncer à exécuter des peintures dans nos +nouvelles églises gothiques; et ce serait là véritablement, avec la +perte de l'art, la condamnation de notre siècle. Dira-t-on que les +peintures, qui ne pourraient plus s'étaler sur les murs de nos +basiliques, se montreraient dans des vitraux? Mais c'est encore là une +illusion à laquelle il est impossible de se prêter. Où trouverait-on, +dans une société constituée comme la nôtre, avec nos goûts, nos moeurs, +nos habitudes, des peintres qui pussent modifier leur manière et +transformer leur talent au point de produire des verrières telles que +celles du XIIIe siècle, qui sont certainement, au point de vue gothique, +les plus parfaites, les plus en rapport avec ce système d'architecture? +Et cette supposition même est d'ailleurs démentie par les faits. Qui ne +sait qu'à mesure que l'art, entraîné, comme la société, dans une voie +nouvelle, s'éloignait de l'ignorance, pour ne pas dire de la barbarie du +moyen âge, la peinture sur verre, suivant cette tendance générale, +arrivait à produire au XVIe siècle, par la main des Bernard Palissy, des +Pinaigrier, des Jean Cousin, des vitraux qui rivalisaient avec les +fresques sous le rapport du goût et de la science du dessin? Mais cette +perfection même, acquise en dehors de toutes les conditions du gothique, +était le signal de la chute de cet art; et les verrières du XVIe siècle, +produites sous l'influence de la renaissance, marquent effectivement la +dernière période des arts du moyen âge arrivés au terme naturel de leur +existence et transformés au service d'une société nouvelle. + +Maintenant que l'architecture gothique est morte au sein même de la +civilisation qui l'avait produite, avec la sculpture, avec la peinture, +qui étaient ses acolytes nécessaires, ses auxiliaires indispensables, +entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister +depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une +résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art? Où en +est la raison, où en est la nécessité, dans les conditions de la société +actuelle? Où est la main puissante qui peut soulever une nation entière, +au point de la faire rétrograder de quatre siècles en arrière? Où est +l'exemple de tout un peuple qui ait rompu avec son présent et avec son +avenir pour revenir à son passé? L'Académie ne peut croire à ces +prodiges d'une volonté humaine qui s'opéreraient contre la nature des +choses, en faisant violence à tous les goûts, à tous les instincts, à +toutes les habitudes d'une société. Elle admet bien qu'on puisse faire, +par caprice ou par amusement, une église ou un château gothique, bien +que ce puisse être quelque chose d'assez périlleux qu'une fantaisie +administrative de cette espèce. Mais elle est convaincue que cette +tentative de retour à des types surannés resterait sans effet, parce +qu'elle serait sans raison: elle croit que ce nouveau gothique qu'on +voudrait faire, en l'épurant, en le corrigeant autant que possible, en +l'accommodant au goût du jour, n'aurait pas le succès de l'ancien; elle +croit qu'en présence de ce gothique de plagiat, de contrefaçon, les +populations qui se sentent émues devant le vieux, devant le vrai +gothique, resteraient froides et indifférentes; elle croit que la +conviction du chrétien n'irait pas où aurait manqué la conviction de +l'artiste; et c'est parce qu'elle aime, parce qu'elle comprend, parce +qu'elle respecte les édifices religieux du moyen âge, qu'elle ne veut +pas d'une imitation malheureuse qui ferait perdre à ces monuments sacrés +du culte de nos pères l'intérêt qu'ils inspirent en les faisant +apparaître, sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste +que la vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva. + +En résumé, il n'y a, pour les arts, comme pour les sociétés, qu'un moyen +naturel et légitime de se produire; c'est d'être de leur temps, c'est de +vivre des idées de leur siècle; c'est de s'approprier tous les éléments +de la civilisation qui se trouvent à leur portée; c'est de créer des +oeuvres qui leur soient propres, en recueillant dans le passé, en +choisissant dans le présent tout ce qui peut servir à leur usage. C'est, +avons-nous dit, ce que fit le christianisme à toutes les époques, et +c'est ce qu'il doit faire aussi dans la nôtre, dont il faut que l'on +dise qu'elle a eu son art chrétien du XIXe siècle, au lieu de dire +qu'elle n'a su que reproduire l'art chrétien du XIIIe. Serait-ce donc, +au milieu de ce progrès général dont on se vante, surtout au sein de ce +retour sincère aux idées chrétiennes dont on se flatte, que notre +société se déclarerait ainsi impuissante à rien inventer, et que l'on +désespérerait du talent des artistes et de la foi des peuples, au point +de n'en rien attendre, que de refaire ce qui a été fait! Mais +n'avons-nous pas l'exemple de la renaissance pour nous apprendre comment +on peut être original, en employant des éléments, en appliquant des +règles que l'ignorance avait longtemps méconnus; comment on peut être +chrétien, sans être gothique, en puisant dans les modèles antiques tout +ce qui peut se convertir a des besoins nouveaux! Ces grands architectes +des XVème et XVIème siècles, les Léon-Baptiste Alberti, les +Brunelleschi, les Bramante, les San Gallo, les Peruzzi, les Palladjo, +les Vignolo, qui construisirent tant d'églises chrétiennes sur la terre +classique de l'antiquité et du catholicisme, n'ont-ils pas su imprimer à +leurs monuments le caractère qui leur convenait, en s'assimilant, si +l'on peut dire, tout ce qu'ils empruntaient à l'art antique! N'est-ce +pas à la même école que s'étaient formés ces illustres artistes de notre +pays, les Jean Bullant, les Philibert Delorme, les Pierre Lescot, sous +la main desquels l'architecture antique prit une physionomie française! +Et qui empêche nos architectes modernes de faire de même en élevant, +avec toutes les ressources de notre âge, des monuments qui répondent à +tous les besoins de notre culte, et qui soient à la fois marqués du +sceau du christianisme et du génie de notre société! C'est évidemment là +ce que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de l'art, +c'est ce que réclame l'honneur même de notre époque; et c'est aussi ce +que pense l'Académie. S'il devait en être autrement, il faudrait effacer +de l'esprit et de la langue des peuples modernes le mot de renaissance +et l'idée qui s'y attache; il faudrait déclarer non avenus tous +les progrès accomplis et tous ceux qui restent encore à s'opérer; +il faudrait immobiliser le présent et jusqu'à l'avenir dans les +traditions du passé; il faudrait, en restaurant _Notre-Dame_ et la +_Saint-Chapelle_, ce que demande le patriotisme, d'accord avec la +religion, laisser tomber le _Val-de-Grâce_ et le _Dôme des Invalides_, +ce que défend l'honneur national, non moins que l'intérêt de l'art; il +faudrait enfin condamner tous nos monuments de quatre siècles pour +refaire quelques tristes imitations de ceux du moyen âge, et fermer +toutes nos écoles où l'on enseigne, non pas a copier les Grecs et les +Romains, mais à les imiter, en prenant, comme eux, dans l'art et dans la +nature, tout ce qui se prête aux convenances de toutes les sociétés et +aux besoins de tous les temps. + +Le secrétaire perpétuel + +RAOUL-ROCHETTE. + +L'Académie a décidé qu'il serait donné à M. le ministre de l'intérieur +communication de ce travail, qui résume son opinion sur les questions +débattues dans son sein au sujet de l'architecture gothique. + +_Certifié conforme,_ + +Le secrétaire perpétuel, + +RAOUL-ROCHETTE. + + +RÉPONSE + +_Aux considérations de l'Académie des Beaux-Arts, sur la question de +savoir s'il est convenable, au XIXème siècle, de bâtir des églises en +style gothique._ + +Nous avions cru longtemps que l'Académie des Beaux-Arts, qui trône si +fort au-dessus de la sphère où nous nous débattons depuis déjà bien des +années, n'entendait pas ces clameurs, ces discussions élevées pour +reconquérir notre art national; qu'elle ne se sentait pas ébranlée par +ces luttes qui divisent aujourd'hui l'école d'architecture. Nous +pensions que, cachés dans les hauteurs de leur olympe, entourés des +lauriers sur lesquels nous osions à peine jeter un regard ambitieux, +heureux du calme officiel qui leur est donné après de longs et +respectables travaux, les illustres ne daignaient même pas être +spectateurs de nos combats et de nos luttes. Nous nous trompions! +L'Académie a tout su: nos vicissitudes, nos revers et nos succès. +L'Académie s'est émue, et, par la voix de son secrétaire perpétuel, +l'Académie nous foudroie: + +«Etenim sagittæ tuæ transeunt: vox tonitrus tui in rota.» + +L'Académie nous renvoie dédaigneusement à l'école, l'Académie avertit le +pouvoir, l'Académie rectifie l'opinion; il était temps!... Grâce à elle, +les combattants vont laisser tomber leurs armes; silencieux et +attentifs, ils écouteront cette voix «imposante» qui nous trace en +quelques pages la roule à suivre, à nous qui la cherchions à tâtons +depuis plus de vingt ans. Que n'est-elle apparue plus tôt, cette vive +lumière qui nous montre le but, et le moyen d'y arriver? Hélas! oui, la +tâche était belle, elle était immense; mais malheureusement l'Académie +des Beaux-Arts n'a de commun avec ces dieux passés qu'elle aime tant, +que d'être enveloppée de nuages: cela l'empêche de voir, et voilà tout! +Un membre de l' Institut nous disait l'autre jour, après avoir lu ce +_factum_:--«Ces messieurs, qui défendent des dieux que personne n'adore +plus, ressemblent aux païens du temps de Constantin.» Mot vrai, et qui +peint la situation des choses mieux que tout ce que nous pourrons dire. +Cependant nos lecteurs, dans l'intérêt des principes qu'ils soutiennent +comme nous, voudront bien nous permettre d'examiner en détail le +manifeste en question, ne fût-ce que pour prouver à messieurs de +l'Académie que nous avons quelques bonnes raisons pour marcher plus +droit que jamais dans la voie que nous avons choisie après mûre +délibération. + +Que devrons-nous penser de la stabilité des opinions de l'Académie en +matière d'art? Ne serait-ce pas le cas de dire, avec la Rochefoucauld: +«Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de +nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que nous +approuvions dans un autre.» Si M. Raoul-Rochette fait une seconde +édition des «Considérations», il pourra prendre cette maxime comme +épigraphe. M. Quatremère de Quincy disait, il n'y a pas encore bien +longtemps, dans son «Dictionnaire historique d'Architecture»: «Il serait +inutile de chercher ce qu'il faut appeler un système de proportion dans +l'architecture gothique, qui, en fait d'ordonnance, de formes, de +détails et d'ornement, ne fit qu'une compilation incohérente de tout ce +que lui avait pu transmettre le goût dégénéré du Bas-Empire[1].» Et plus +loin: «Or voilà ce que nous présente, avec surcroît de désordre et +d'_insignifiance_, l'architecture gothique, héritière de tous les abus, +de tous les mélanges opérés dans les âges de décadence... Ce qui +_paraît_ avoir exigé des architectes gothiques le plus de science, je +veux parler des voûtes, ne comporte, comme on le montrera tout à +l'heure, qu'une _intelligente_ fort ordinaire[2].» Voici maintenant M. +Raoul Rochette qui vient, au commencement des «Considérations», nous +faire un éloge poétique de ces édifices qui «charment et touchent +profondément, et qui réalisent à l'oeil et à l'esprit l'image de cette +Jérusalem céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien.» Et cependant +M. R. Rochette lui-même, dans sa notice sur la Villa Pia de Rome[3], +s'élève contre le goût aride et la triste nudité des églises gothiques.» +Que dis-je (car il faut croire que le fauteuil académique permet de voir +les mêmes objets sous des aspects bien variés)? tournez quelques pages +du manifeste, et vous verrez que ces «monuments qui réalisent l'image de +la Jérusalem céleste», et que l'Académie voudrait voir «perpétuer, s'il +est possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les +consacrent, aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la +France,» ne deviennent plus que des productions «qu'il est impossible de +justifier par les lois du goût, etc., etc. «Qui faut-il croire de M. +Quatremère ou de M. R. Rochette, de M. Rochette à la «Villa Pia», ou de +M. R. Rochette au commencement ou à la fin du manifeste académique? + +[Note 1: T. II, p. 320.] + +[Note 2: (T. II, p. 675.) M. Quatremère de Quincy était secrétaire +perpétuel de l'Académie avant M. Raoul Rochette. Il ne faudrait pas +juger tout le «Dictionnaire d'Architecture» sur les citations que nous +venons de faire; tout le monde est d'accord pour rendre à cet ouvrage, +sur beaucoup de points, toute la justice qui lui est due.] + +[Note 3: Voir les pages 133 et suivantes des _Annales +Archéologiques_, t. I; septembre 1844.] + +Suivons maintenant l'Académie, autant que possible, dans tous les +détours de son manifeste. La tâche est difficile, car les +«Considérations» sont le résultat d'opinions tellement diverses, que M. +le secrétaire perpétuel, malgré toute la souplesse de son talent, n'a pu +éviter les énigmes et les contradictions. + +Ces messieurs, toutefois, ont compris la position: il fallait faire la +part de l'opinion, ne pas choquer dès l'abord un public prévenu; il +fallait ménager même certaines susceptibilités qui s'élevaient dans le +sein de l'illustre corps. Aussi voyons-nous le manifeste commencer par +un paragraphe attendrissant sur l'intérêt que MM. les membres de +l'Académie des Beaux-Arts prennent à l'architecture française des XIIème +et XIIIème siècles. + +«Aujourd'hui, (cela est bien heureux!) la raison demande, le goût +conseille, et l'Académie veut que l'on répare les églises gothiques, +avec ce respect de l'art qui est aussi une religion, ces édifices sur +lesquels s'est si sensiblement appesanti le poids de huit siècles, +_joint à trois siècles d'indifférence et d'abandon..._» Voilà qui nous +semble hardi, «TROIS SIÈCLES D'INDIFFÉRENCE ET D'ABANDON!» Eh! +messieurs, qui comptez bientôt deux siècles d'existence, ne pouviez-vous +«vouloir» plus tôt; ne siégez-vous pas pour protéger les arts et les +monuments de votre pays; ne craignez-vous pas que les malveillants (il y +en a partout) ne pensent qu'il n'a pas tenu à vous que le quatrième +siècle d'abandon ne commençât? Grâce à Dieu, tout est sauvé, l'Académie +«veut» qu'on répare nos monuments gothiques! + + Allons, monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit, + Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit. + +Mais nous arrivons à l'endroit délicat: «Est-il convenable, est-il +possible de construire des églises qui seraient une singularité, un +anachronisme, une bizarrerie... des églises gothiques enfin?»--Il faut +croire que ce mot gothique, que nous n'aimons guère, dont nous ne nous +servons que parce qu'il est consacré par l'usage, et que nous +abandonnerions volontiers si cela pouvait être agréable à l'Académie, +cause des spasmes, des éblouissements à l'illustre assemblée. Après le +bel éloge que nous avons lu, M. le secrétaire perpétuel nous conduit à +Rome, pour nous démontrer comme quoi l'architecture gothique n'est pas +une conséquence du christianisme, puisque la grande métropole chrétienne +ne l'a jamais admise sur son territoire; comme quoi Saint-Pierre «est +une immense et superbe basilique,» et enfin que l'architecture française +des XIIème et XIIIème siècles «ne constitue pas à elle seule une règle +absolue du génie chrétien.» Mais quel est l'homme sérieux qui ait jamais +prétendu que le gothique résumât à lui seul l'art chrétien? Ce que nous +demandons à tous, messieurs, c'est le retour à un art né dans notre +pays. Nous gommes par le 48° degré de latitude; est-ce pour nous qu'ont +été faites les basiliques de Rome ou d'Orient? Laissons à Rome ce qui +est à Rome, à Athènes ce qui est à Athènes. Rome, la reine du monde +chrétien, a eu le bon sens de garder son architecture. Rome n'a pas +voulu (peut-être seule en Europe) de notre gothique, et elle a bien +fait; car, lorsqu'on a le bonheur de posséder une architecture +nationale, le mieux est de la garder. Voilà, messieurs, un exemple +qu'elle nous donne, cette Rome que vous vantez à bon droit, et cet +exemple en vaut bien un autre. Le christianisme n'a jamais été exclusif, +dites-vous; cela est vrai, le culte catholique est l'expression d'une +religion assez grande et assez belle, pour dire imposant partout. Mais +est-ce a dire pour cela qu'il doive s'accommoder de tout; qu'il soit +disposé à prendre pour temples, dans un même diocèse, des salles de +thermes et des basiliques antiques, des rotondes et des églises +byzantines, des croix grecques et des croix latines? Faut-il, parce que +ce culte a pu être exercé dans des carrières et dans des ruines +antiques, le soumettre aujourd'hui à toutes les fantaisies qu'il plaît +et qu'il plairait encore aux inventeurs d'architecture de lui imposer? +Quand nous avons chez nous, dans toutes nos villes, un art complet, +applicable, né sur notre sol, envié par toute l'Europe, un art qui vous +cause à vous-mêmes des émotions si vives, comment se fait-il que ce soit +précisément celui-là dont vous ne vouliez pas? Serait-ce parce que ceux +qui, après tant d'efforts, ont su l'amener à sa perfection n'étalent pas +de l'Académie des Beaux-Arts?... Vous nous permettez de le dépecer, cet +art, de prendre des bribes par-ci par-là, d'y mêler d'autres éléments +étrangers, et d'en faire quelque chose pour notre usage. Mais cela +est-il possible? L'_unité_, messieurs, cette grande loi que les anciens +ont si bien su nous enseigner dans leurs écrits, par leurs monuments, et +que vous-mêmes vous avez prêchée, qu'en faites-vous? vous? «C'est de la +conception d'un monument que dépend cette unité d'intention et de vues +qui doit devenir le lien commun de toutes les parties. Aussi faut-il +qu'un monument émane d'une seule intelligence, qui en combine +l'ensemble, de telle manière qu'on ne puisse, sans en altérer l'accord, +ni en _rien retrancher_, ni _rien y ajouter_, ni _rien y changer_[4].» +Ce n'est pas moi qui parle, messieurs; c'est M. Quatremère de Quincy. +Écoutez encore ceci: «On appelle ainsi (l'unité de système et de +principes) celle qui consiste à ne point confondre dans le même édifice +certaines diversités qui sont le produit, chez différentes nations, d'un +principe originaire particulier, et de types formés sur des modèles sans +rapports entre eux.» Toujours M. Quatremère. + +[Note 4: _Dictionnaire historique d'Architecture_, t. II, p. 636.] + +Vous vous étiez faits païens, messieurs; aujourd'hui, serrés de près par +l'opinion des gens qui ont étudié l'art national, vous vous faites +éclectiques, et vous feriez, s'il le fallait, d'autres concessions à +nos principes pour éviter d'être franchement de votre pays. Vous jetez +votre plus précieux bagage à la mer, à l'heure qu'il est; vous renoncez +à l'unité, pour sauver le vaisseau de l'Académie. Nous craignons que +vous ne sauviez rien, et que vous ne détruisiez l'École. Lorsque +l'Académie des Beaux-Arts installait franchement l'antiquité chez nous, +avec toutes ses conséquences, il y avait au moins unité, harmonie dans +l'enseignement, dans les exemples et dans les résultats. C'était un art +dont la forme était en désaccord avec nos moeurs et notre climat; mais +c'était un art admirable, sur lequel il était aisé de fonder un +enseignement. Aujourd'hui vous prêchez l'anarchie, l'éclectisme, +messieurs! Mais vous mettez le feu aux quatre coins de l'École! Comment? +vous allez dire à vos élèves (je vous cite): «Recueillez dans le passé, +choisissez dans le présent...» Mais que choisir? vous répondra-t-on. +L'Académie croit qu'avec cela nous aurons une architecture de notre +époque; nous aurons ce que nous avons depuis vingt ans, du désordre. +Pour nous, le désordre nous fatigue; nous n'en voulons plus, et, autant +qu'il dépendra de nous, nous le combattrons, qu'il vienne d'en haut ou +d'en bas. J'en appelle aux architectes qui font partie de l'Académie des +Beaux-Arts, à ceux qui ont construit toutefois; est-ce à l'aide de +théories aussi vagues que l'on élève un édifice, est-ce avec des phrases +bien tournées que vous donnerez, dès le sol, un aspect d'_unité_ à votre +monument? Une fois le crayon à la main, le papier devant vous, et les +ouvriers prêts à exécuter vos ordres, chercherez-vous cette pierre +philosophale introuvable, «une architecture recueillie dans le passé... +choisie dans le présent... qui ait une physionomie toute française...; +qui, avec toutes les ressources de notre âge, réponde à tous les besoins +de notre culte, et qui soit à la fois marquée du sceau du christianisme +et du génie de notre société?» À l'oeuvre! «car c'est évidemment là ce +que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de +l'art.»--C'est incontestable, messieurs! mais c'est ce que la plume peut +dire, et ce que le crayon ne peut faire. Pour élever quoi que ce soit, +ne fût-ce qu'une guérite, il nous faut un art arrêté, coordonné par un +système qui soit soumis à des principes et à des règles +infranchissables. C'est pour avoir méconnu un instant ces règles et ces +principes, en voulant mêler l'architecture antique aux traditions du +moyen âge, que la Renaissance n'a produit que des oeuvres quelquefois +attrayantes, mais toujours bâtardes, et qui, de chute en chute, nous ont +conduits à l'anarchie, d'où vous ne nous aidez guère à sortir. Pour +Dieu, messieurs, reprenez l'antiquité pure si vous voulez, mais +n'appelez pas le désordre pour nous combattre. En suivant les principes +émis dans le manifeste, à savoir, qu'il ne faut pas plus imiter le +siècle de Périclès que celui de saint Louis, qu'il est bon de prendre +partout dans le passé et le présent «pour créer un art» comme si l'on +créait un art! l'Académie, pour être conséquente, aura donc demain, à +l'école des Beaux-Arts, des professeurs d'architecture grecque, romaine, +gothique, de la renaissance, qui se critiqueront les uns les autres, qui +détruiront leurs systèmes réciproquement. On enseignera le même jour, à +une heure de distance, la construction grecque et la construction +gothique; on démontrera aux mêmes élèves comme quoi la plate-bande +l'emporte sur l'arc, et l'arc sur la plate-bande; et ce sera là créer un +art!--Miséricorde! Si nos fils se font architectes, que deviendront-ils +dans cette tour de Babel? Voilà où la terreur du gothique vous a +conduits, messieurs!... Est-ce à nous de vous rappeler à vos +convictions, à vos doctrines d'autrefois? Divisés en autant de sectes +qu'il y a de membres à l'Académie, un point seul vous trouve sinon +unanimes, du moins en majorité; c'est le mépris de la seule architecture +vraiment nationale; car, permettez-nous de vous le répéter, messieurs, +nous ne pouvons regarder comme bien sincère l'éloge que vous en faites +au commencement de vos «Considérations», puisque vous avez eu le soin +d'en diminuer toute la valeur quelques pages plus loin... + +Oserons-nous exprimer un doute qui nous vient? Avez-vous eu le loisir +d'étudier cette architecture que vous proscrivez, d'en suivre tous les +développements, d'en examiner les ressources? Je dois vous avouer que +les «Considérations» de l'Académie des Beaux-Arts ont mis quelque +incertitude dans notre esprit à cet égard. «L'Académie (dites-vous), +après avoir entendu les observations particulières dictées à +quelques-uns de ses membres par la _connaissance profonde_ de l'art +qu'ils exercent, a pu se convaincre que, sous le rapport de la solidité, +les églises gothiques manquaient des conditions qu'exigerait aujourd'hui +la science de l'art de bâtir.» + +Nous ne voudrions pas faire de rapprochements fâcheux, quoique +certainement la tentation soit forte; cependant la vérité est une si +belle chose que la déguiser dans certains cas est une honte. D'un côté, +voici des monuments qui durent depuis six ou sept cents ans, malgré un +climat destructeur, malgré «trois siècles d'abandon», malgré des +restaurations souvent plus funestes que l'abandon même, malgré les +incendies et les révolutions; des monuments qui sont encore d'un usage +journalier, qui sont commodes, et ne demandent souvent que des +restaurations qui équivalent à un simple entretien.--Ces monuments-là ne +sont pas solides, «ils manquent des conditions qu'exige aujourd'hui la +science de l'art de bâtir!»--D'un autre côté, nous voyons des édifices, +véritables carrières de pierre, qui ne sont élevés qu'avec des moyens +factices, qui, lorsqu'on les examine avec soin, ne présentent que des +armatures en fer, qu'une décoration n'indiquant ni la nature, ni la +dimension des matériaux, qu'un assemblage monstrueux d'arcs portant des +plates-bandes suspendues à des chaînes, de chapiteaux ou de corniches +composés de quatre ou cinq assises, de soffites formés de claveaux, de +contreforts dissimulés par l'épaisseur uniforme et inutile des murs, de +voûtes sphériques masquées sous des combles de basiliques, de clochers +portant à faux, de toits plats qu'il faut balayer par les temps de +neige...--Sont-ce là des monuments solides, parce qu'ils résument «la +science de l'art de bâtir aujourd'hui?»--Je ne suis pas bien vieux, et +cependant il m'a semblé déjà voir quelques-uns de ces monuments modernes +(entretenus du reste avec un soin tout particulier), échafaudés pendant +des mois entiers, à l'effet de remplacer des dizaines de mètres de ces +grosses corniches dont la saillie exagérée semble folie pour arrêter les +eaux au lieu de les déverser. J'ai cru voir souvent quelques-unes de ces +colonnes, composées de centaines de rondelles, que des maçons étaient +occupés à rejointoyer, frotter, huiler. Il m'a semblé parfois rencontrer +des conduites engorgées dans l'épaisseur des murs, et bon nombre de +plates-bandes appareillées bâillant sur la tête des passants. J'avais +cru de bonne foi que «la science de l'art de bâtir aujourd'hui» ne +valait pas celle d'autrefois; je me serai trompé, et j'en demande +humblement pardon aux membres de l'Académie, dont la «connaissance +profonde» de l'art de bâtir est trop peu contestable pour ne pas faire +loi en cette matière. + +Mais poursuivons. L'Académie nous fait part d'une découverte curieuse. +«Ceux (dit M. le secrétaire perpétuel) qui admirent à l'intérieur +l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères (elles le +sont réellement, monsieur Raoul-Rochette), et qui se laissent aller, en +les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et d'une disposition +mystique, ne se donnent pus la peine de réfléchir que cet _agréable_ +effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et de ces +puissants contreforts...» + +Effectivement, nous qui admirons «à l'intérieur l'effet de ces voûtes du +XIIIème siècle», nous n'aurions jamais «réfléchi» que derrière ces +voûtes se trouvent des arcs-boutants, et nous remercions l'Académie +d'avoir attiré notre attention sur ce phénomène. Un service en vaut un +autre, et nous sommes heureux de pouvoir faire part à M. Raoul-Rochette +d'une découverte non moins intéressante que celle qu'il veut bien nous +signaler: c'est que toutes les plates-bandes des temples de Karnac sont +d'un seul morceau[5]. + +[Note 5: Nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs, en revenant sur +les trois ou quatre articles que nous avons déjà publiés dans les +«Annales Archéologiques» sur les constructions des XIIème et XIIIème +siècles, et notamment sur arcs-boutants. L'Académie ne lit pas les +«Annales»; elle a bien pu croire de bonne foi avoir remarqué que les +arcs-boutants étaient nécessaires à la stabilité des voûtes gothiques.] + +L'Académie glisse d'ailleurs assez légèrement sur les prétendus vices de +construction des églises du XIIIème siècle. Ce n'est pas sur ce point +que l'attaque est la plus vive; puis il faudrait entrer dans des détails +techniques, et l'on a pu voir que l'Académie, sur ce chapitre important, +a ses opinions arrêtées d'avance... Ce n'est pas solide, parce que ce +n'est pas solide; la «connaissance profonde» de messieurs les +Académiciens nous tiendra lieu de preuve. + +L'Académie des Beaux-Arts ne doit pas manquer, dans ses archives, de +procès-verbaux de démolitions d'églises gothiques, elle doit donc savoir +mieux que nous si ces édifices sont solides ou non. + +Mais si l'Académie passe légèrement sur la construction gothique, il +n'en est pas de même au sujet du goût. Sur ce point (M. le secrétaire +perpétuel ne prendra qu'en bonne part ce que nous allons dire, nous en +sommes convaincus) M. Quatremère de Quincy s'exprima plus hardiment que +le manifeste; il est vrai qu'il n'avait pas à ménager un sentiment +répandu partout aujourd'hui, le retour vers notre art national. Aussi +l'Académie nous permettra-t-elle de le citer ici: «Le genre de bâtisse +(dit-il) auquel on donne le nom de gothique, naquit de tant d'éléments +hétérogènes, et prit naissance dans des temps d'une telle confusion, +d'une telle ignorance, que l'extrême diversité de formes, inspirées par +le seul caprice, empêcha tout vrai système de proportion de s'introduire +dans une architecture qui n'exprime réellement à l'esprit, par le +mélange d'éléments qui la constituent, que l'idée du désordre[6].» +L'Académie ne juge pas, dans ses «Considérations» le gothique d'une +manière aussi sévère; cependant, si nous l'en croyons, l'architecture du +XIIIème siècle est un art qu'il est impossible «de justifier par les +lois du GOÛT; qui ne présente à l'oeil aucun système de proportion. Tout +y est capricieux et arbitraire dans l'invention comme dans l'emploi des +ornements, et la profusion de ces ornements à la façade de ces églises, +comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un défaut choquant +et un contre-sens véritable.» Nous l'avons déjà dit, il est difficile +réellement d'accorder l'Académie avec elle-même. Comment supposer que +des édifices qui produisent des «impressions si vives de recueillement +et de piété, qui charment et touchent profondément, au point que la +froide raison ne peut détruire un effet qui s'adresse au GOÛT et au +sentiment», comment supposer que ces édifices puissent manquer à la fois +de proportions, de GOÛT et d'ordre? Ou les proportions, le goût et +l'ordre sont des qualités que l'Académie seule a la faculté de saisir, +ou ces qualités sont tellement conventionnelles qu'elles deviennent +inutiles, puisqu'on peut produire tant d'effet sans elles. Enfin, +qu'est-ce donc qu'un art qu'il est impossible «de justifier par les lois +du «GOÛT», et qui charme en produisant «un effet qui s'adresse au GOÛT?» + +[Note 6: _Dictionnaire hist. d'Archit._, t. II, p. 475.] + +Nous supplions l'Académie de nous résoudre ce problème, qui est +au-dessus de notre intelligence. Ce n'est pas tout, M. le secrétaire +perpétuel prétend que «tout est capricieux et arbitraire dans +l'invention comme dans l'emploi des ornements gothiques du XIIIème +siècle.» Or, «arbitraire» veut dire, si je ne me trompe, qui se fait +sans loi; sans système. Eh bien! si nous examinons quelques instants une +église du XIIIème siècle, nous verrons d'abord que toute la construction +est soumise à un système invariable. Nous verrons l'ogive adoptée pour +tous les arcs, pour toutes les voûtes; toutes les forces et les poussées +rejetées à l'extérieur; une disposition laissant à l'intérieur les plus +grands vides possibles. Nous verrons que les murs ne sont que de simples +remplissages, de véritables cloisons qui ne portent rien; que les +éperons, les arcs-boutants et les contreforts, chargés seuls de soutenir +l'édifice, ont toujours un aspect de résistance, de force et de +stabilité qui rassure l'oeil et l'esprit; que les voûtes légères, +construites en petits matériaux faciles à monter et à poser à une grande +hauteur, sont combinées de façon à reporter la _totalité_ de leur poids +sur les piles; que les moyens les plus simples sont toujours préférés; +que les _arcs ogives_ et _arcs doubleaux_, tracés sans exception avec +des arcs de cercle, n'exigent ni déchet de pierre, ni épures +compliquées, ni _coupes_ difficiles; que tous les membres de ces +constructions, indépendants les uns des outres, quoique reliés entre +eux, présentent un ensemble d'une élasticité et d'une légèreté bien +nécessaires dans des édifices d'une aussi grande dimension. Si nous en +venons à nous occuper des proportions, nous verrons, n'en déplaise à +l'Académie des Beaux-Arts, qu'il y a toujours, dans chaque monument, un +rapport relatif entre la largeur et la hauteur des bas-côtés, entre la +hauteur de ces bas-côtés et celle de la galerie, entre la hauteur de la +galerie et celle des fenêtres supérieures; que les rapports de hauteur +et de largeur sont les mêmes pour la nef et les bas-côtés. Nous verrons +encore (et ceci appartient exclusivement à cette architecture) que la +proportion humaine y devient une loi fixe. Notre ami et collaborateur, +M. Lassus, disait dans les «Annales Archéologiques» (avril 1845): «Que +le monument soit grand, qu'il soit petit, toujours et partout vous +retrouverez la conséquence du même principe (la proportion humaine). Au +XIIIème siècle, les bases, les chapiteaux, les colonnettes, les meneaux, +les nervures, enfin tous les détails sont exactement les mêmes, dans la +grande cathédrale, comme dans la simple église de campagne, et cela +parce que dans tous ces monuments l'homme seul sert toujours d'unité, et +que l'homme ne peut se grandir ni ne diminuer. Vraiment il faut être +aveugle pour ne pas être frappé de ce principe si vrai, si juste, qui +fait que nos cathédrales paraissent grandes parce qu'elles sont grandes, +que nos chapelles paraissent petites lors qu'elles sont petites, enfin +que tous nos monuments donnent rigoureusement, mathématiquement, l'idée +de ce qu'ils sont réellement.» Nous le demandons, n'y a-t-il pas là un +système de construction et de proportion? Et si nous en venons aux +ornements des monuments du XIIIème siècle, ne les verrons-nous pas +soumis à deux lois fixes: la première, qui est l'imitation de la +végétation locale; la seconde qui restreint invariablement la dimension +de ces ornements aux dimensions des matériaux de notre pays. Où est +donc, en tout ceci, le «caprice et l'arbitraire?» Nos lecteurs nous +pardonneront de revenir ici sur des sujets que nous avons déjà traités +longuement, et avec lesquels ils sont familiers; mais l'Académie n'a +probablement pas eu l'occasion d'observer tous ces faits, et c'est +pourquoi nous avons cru devoir insister sur ce point. + +Que M. le secrétaire perpétuel ne nous lise pas, cela est trop naturel; +mais il y a plus d'un an que l'un des collègues de M. Raoul-Rochette, à +l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, M. Vitet, dans sa «Notice +sur la cathédrale de Noyon», disait: «L'ornementation du XIIIème siècle +se distingue de celle des XIVème et XVème siècles, au moyen +d'indications plus précises que celles qui servent à classer +chronologiquement la décoration des édifices antiques... Pour nous, loin +d'être un plagiat et une oeuvre de déraison, l'ornementation du XIIIème +siècle est une des créations les plus originales, les plus spontanées, +les plus imprévues de l'esprit humain, en même temps qu'une de ses +oeuvres les plus raisonnables et les plus méthodiques... L'art du +XIIIème siècle n'imite presque exclusivement que des végétaux: plus +d'oves, plus de perles, plus de rais-de-coeur;... l'ornementation +devient essentiellement végétale. Ce n'est pas tout; au lieu d'idéaliser +les végétaux, comme on l'avait fait jusque-là, au lieu de leur prêter +une forme conventionnelle, en harmonie avec le caractère des monuments +antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d'après +nature;... ce n'est plus en Grèce ou en Italie que l'on cherche des +modèles, mais dans nos forêts et dans nos champs... Jamais ces végétaux +modestes n'avaient reçu tant d'honneur...» + +Nous ajouterons ici que bien que les ornements du XIIIème siècle soient +imités de la végétation de nos forêts et de nos champs, ils n'en sont +pas moins soumis à certaines conventions architectoniques, à certaines +lois de goût et de style, qui les font distinguer à la première vue des +ornements des XIVème et XVème siècles. Il en est de même des moulures, +des profils, et de tout ce qui contribue à la décoration des édifices de +ces époques. Ces monuments sont si peu abandonnés dans leur ensemble, +comme dans leurs détails, au «caprice et à l'arbitraire,» que, pour +celui qui les a étudiés, il ne peut y avoir d'incertitudes dans leur +classement chronologique. Les faits perlent d'eux-mêmes; les monuments +sont là, et nous voudrions que l'Académie des Beaux-Arts fît plus +d'attention aux faits lorsqu'ils ont cette importance. Il nous faut +faire remarquer encore, quoi qu'il nous en coûte, que le manifeste de +l'Académie confond tous les styles. À propos du gothique du XIIIème +siècle, on nous a jeté à la tête l'ornementation luxuriante du XVème +siècle; voici maintenant que l'Académie fait le procès aux statues du +XIIème, «ces figures, si longues, si maigres, si roides, à cause du +champ étroit qu'elles occupent et qui tient à l'emploi général des +formes pyramidales!» + +Je ne sais si nos lecteurs éprouvent le même sentiment que moi; mais, +par moments, le découragement me prend. Après tous les efforts tentés +depuis vingt ans pour faire, je ne dirai pus reproduire, mais étudier, +regarder la statuaire du XIIIème siècle; après tant d'ouvrages publiés à +grands frais, soit par le gouvernement, soit par des particuliers, +songer qu'il est un corps enseignant, à la tête des arts en France, qui +n'a rien vu, rien étudié, mêlant tous les styles et tous les âges, oui, +cela parfois décourage les gens les plus convaincus, les plus décidés à +lutter. Que diriez-vous, messieurs, si l'un de nous prétendait ne juger +la statuaire grecque que sur les bas-reliefs de Sélinonte, ou sur ceux +du Bas-Empire? si, passant sous silence l'époque de Phidias, nous nous +laissions aller à nous égayer sur les figures immobiles et souriantes +des métopes des temples siciliens, ou à tonner contre la sculpture molle +et lâche des sarcophages du IVème siècle? Vous vous soulèveriez contre +notre ignorance, ou vous nous accuseriez peut-être de mauvaise fol; et +vous auriez raison. La statuaire ne s'apprécie pas comme la construction +d'un édifice, laquelle peut se démontrer mathématiquement; il est, dans +bien des cas, difficile de prouver qu'une statue est belle; car une +statue peut, tout en reproduisant fidèlement la nature, n'être cependant +qu'une oeuvre misérable; elle peut aussi représenter irrégulièrement la +forme humaine, et n'en être pas moins empreinte de ce parfum d'art et de +goût que l'on est convenu d'appeler _stylé_. Lorsque la statuaire réunit +à une imitation, non pas minutieuse, mais large et choisie de la nature, +cette poésie à laquelle tout le monde est sensible, il nous paraît alors +que son oeuvre est belle. Dire «qu'aujourd'hui la vérité est la première +condition de l'imitation, et la nature le seul type de l'art,» cela nous +paraît une théorie étrange dans la bouche d'un académicien, qui n'a +pas encore admis parmi les statuaires M. Curtius, l'auteur des plus +fidèles imitations de la nature. Tel n'est cependant pas le but de +la sculpture, qui serait ainsi bornée à ne faire aujourd'hui que des +messieurs en frac. Les Grecs n'ont imité la nature que jusqu'à un +certain point de vérité qu'ils n'ont jamais dépassé; donc nos artistes +«désapprendraient», suivant l'Académie, s'ils faisaient de la sculpture +comme les Grecs. Il faut être logique, tout académicien qu'on soit. Que +l'on préfère un moulage sur nature à un buste de Phidias, un +daguerréotype à un portrait de Raphaël, cela se comprend de la part d'un +ignorant; mais il faut d'autres principes pour apprécier une oeuvre +d'art. Nous ne sommes pas extravagants au point de prétendre que le +tympan de la porte de la Vierge, au portail de Notre-Dame de Paris, soit +préférable aux bas-reliefs du Parthénon; mais certainement, pour qui +sait voir, il y a dans ces deux oeuvres, si différentes de caractères et +de pensée, une origine pareille qui conduit à un résultat analogue; +l'imitation de la nature, soumise à un rhythme, à un style enfin. Que +nos artistes actuels ne puissent en venir là, hélas! qui le sait mieux +que nous? mais il n'y a pas lieu de s'en vanter. Que vous prétendiez, +messieurs, que personne aujourd'hui ne parle en vers alexandrins, nous +en conviendrons; mais si vous ajoutez que nos littérateurs seraient +forcés de «désapprendre ce qu'ils ont étudié, de se détacher du modèle +vivant», pour arriver à parler comme Corneille, vous nous laisserez +désirer que ces hommes de lettres en question en sachent un peu moins. +Pour faire croire aujourd'hui, messieurs, que l'on ne «sent rien dans la +statuaire gothique qui accuse la nature», il faudrait avoir détruit tous +les manuscrits du XIIIème siècle; et il en reste encore assez pour que +nous engagions l'Académie tout entière à se transporter à Chartres, ou à +Amiens, ou à la cathédrale de Paris, ou même à la Sainte-Chapelle, qui +se trouve plus rapprochée de l' Institut. Dans ces quatre monuments (et +j'en passe), l'Académie pourrait se faire indiquer, de peur de méprise, +quelques milliers de figures du XIIIème siècle, qui ne sont ni «maigres, +ni longues, ni roides; qui n'occupent pas de champ étroit, et ne sont +nullement soumises aux formes _pyramidales_.» Les chefs-d'oeuvre sont +rares dans tous les temps, et nous ne prétendons pas donner toutes les +figures du XIIIème siècle comme des productions irréprochables; mais, +certes, s'il est une époque, après celle des Grecs, qui ait possédé une +école puissante et vraiment digne de ce nom, c'est bien le XIIIème et le +XIVème siècles: vous trouverez des figures plus ou moins bien exécutées, +plus ou moins régulières, jamais insignifiantes, ni comme pensée, ni +comme style, et souvent, très-souvent d'admirables chefs-d'oeuvre qui +pourraient enseigner beaucoup de choses à nos statuaires, si nos +statuaires voulaient prendre la peine de les regarder. + +Cette longue digression, à propos de la sculpture gothique, me ramène à +cette phrase du manifeste de l'académie; «Tout y est capricieux et +arbitraire, dans l'invention comme dans l'emploi des ornements.» +Comment! ces grands portails, si bien disposés pour accueillir et +laisser écouler la foule, sont ornés capricieusement? Cette porte +centrale avec le Dieu-Homme au centre, les douze apôtres et les +attributs des quatre évangélistes autour de lui, les vierges sages et +les vierges folles à droite et à gauche, le dragon sous ses pieds, le +Jugement dernier sur sa tête; plus haut le Christ encore, mais +ressuscité, assis sur le monde, entouré d'anges qui portent les +instruments de la passion; sa mère divine et saint Jean qui l'adorent; +dans ces voussures, des myriades d'anges d'abord, l'enfer à la gauche du +Rédempteur; puis les martyrs, les prophètes; tout cet abrégé des +mystères de la religion catholique se trouve être un pur effet du +hasard, un caprice! Vous plaisantez, messieurs, je le suppose, et +rependant cela ne prête guère à la plaisanterie. Quant à la nudité que +vous reprochez à l'intérieur de nos églises, si nos églises avaient une +voix, messieurs, voici ce qu'elles répondraient; «Qui donc nous a +dépouillées, badigeonnées, raclées? Qui donc, à Notre-Dame de Paris, a +brisé l'admirable clôture du choeur, dont quelques fragments nous +restent comme témoins accusateurs? Qui donc a enlevé cet autel entouré +de ses reliquaires, ces stalles du XIVème siècle, et ces tombeaux, et +ces monuments votifs, et ces tables de bronze sous lesquelles les +anciens évêques de Paris espéraient laisser leurs cendres tant que le +monument serait debout? Qui donc a détruit toutes nos verrières? À +Chartres, qui donc a jeté bas, pour en faire des dalles, le beau jubé du +XIIIème siècle? qui donc a plâtré tout le choeur avec des bas-reliefs en +stuc? Qu'a-t-on fait de nos retables, de nos piscines, de nos crédences, +de nos autels?...» Là-dessus, messieurs, n'invoquez pas les souvenirs; +je crois qu'un de mes amis vous l'a déjà dit, on n'insulte pas ceux +qu'on a tués[7]. + +[Note 7: _Annales archéologiques_, vol. I, p. 433.] + +On serait tenté de croire que M. le secrétaire perpétuel n'a jamais vu +de vitraux que dans les kiosques et les chalets des environs de Paris; +que l'on en juge; «Il en serait de même de la peinture, qui aurait de +plus à lutter contre le jour faux produit par les vitraux _coloriés_, et +qui verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette _illumination +factice_.» Lorsque messieurs les membres de l'Académie voudront nous +faire l'honneur de visiter la Sainte Chapelle, ils pourront s'assurer +que les vitraux ne produisent pas de jour faux, et qu'ils ne nuisent en +rien à la peinture, je veux dire à la peinture monumentale, car je ne +parle pas des tableaux accrochés; quant à ceux-ci, nous préférerons +toujours, de toute manière, les rencontrer dans une galerie que pendus +gauchement dans une église où on ne les voit jamais, grâce au luisant du +vernis et à bien d'autres causes qu'il n'est pas nécessaire de signaler +ici. + +Voici venir la péroraison; «Maintenant que l'architecture gothique est +morte au sein même de la civilisation qui l'avait produite, +entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister +depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une +résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art?» (Et +la Renaissance, messieurs, qu'en faites-vous?) «Où en est la raison, où +en est la nécessité, dans les conditions de la société actuelle?»--Il +est vrai, Messieurs, que nous avons un art tellement arrêté, une école +dirigée avec tant d'unité, une architecture, que dis-je une! dix +architectures si conformes à nos besoins! nous sommes tous tellement +d'accord sur les principes! qu'à votre avis, il est inutile de chercher +à rentrer dans un système approprié à nos matériaux et à notre climat, à +nos moeurs et à notre religion. Nos églises modernes, dont les unes +ressemblent tant bien que mal à des basiliques antiques, les autres à +des salles de thermes, nos monuments à toits plats, à portiques ouverts +à tous vents, à plates-bandes enfilées dans des barres de fer; ces +églises qui n'osent montrer leurs fenêtres à l'extérieur, de peur de ne +pas ressembler assez à un monument antique, sont-elles donc assez +conformes à notre climat, à nos matériaux, à nos usages, pour qu'il n'y +ait pas nécessité de rentrer dans une voie plus vraie? Il ne faut +cependant, dites-vous, refaire ni le Parthénon, ni la Sainte-Chapelle... +Ceci devient plus embarrassant; qu'allons-nous donc faire? Que +serons-nous donc, puisque le grec et le français nous sont interdits? M. +le secrétaire perpétuel répond: «Il faut être _original_, en puisant +dans les modèles _antiques_ tout ce qui peut se convertir à des besoins +nouveaux. Voilà ce qu'ont fait les Jean Bullant, les Philibert Delorme, +etc., sous la main desquels l'architecture prit une physionomie +française.» Ainsi, il faut être original en interprétant l'antique, de +la même façon que l'ont fait les Jean Bullant... etc. Mais, messieurs, +puisque les Philibert Delorme, les Pierre Lescot ont déjà fait une +imitation de l'antique, il devient d'autant plus difficile d'en faire +une seconde, maintenant que la place est prise; puis l'antique est bien +loin de nous; puis l'originalité des architectes de la Renaissance +pourrait être contestée; pourquoi donc n'essaierions-nous pas d'être +_originaux_ «en nous assimilant, si l'on peut ainsi dire, tout ce que +nous emprunterions à l'art» français du XIIIème siècle? Quand nous +laisserions dormir la Renaissance que vous invoquez, il n'y aurait pas +grand mal. La Renaissance, «avec ses anarchiques et splendides +déviations,» comme le dit si heureusement M. Victor Hugo, ne nous +paraît pas le meilleur exemple à suivre. Le gothique étant perverti, la +Renaissance s'est servie de l'antique. Aujourd'hui la Renaissance est +usée à son tour; eh bien, nous voulons nous servir du gothique. Qu'y +a-t-il là d'inouï? n'est-ce pas au contraire conforme à la marche +ordinaire des choses de ce monde? n'est-ce pas une conséquence naturelle +de ce «retour sincère aux idées chrétiennes DONT ON SE FLATTE?» + +D'ailleurs, messieurs, vous l'avez dit, une architecture que l'on +respecte comme une oeuvre d'art _impossible_ à reproduire, ne doit être +ni copiée, ni «imitée»; et pour nous l'architecture antique est dans ce +cas. S'il est un art _impossible_ à reproduire aujourd'hui, c'est bien +celui qui est né sous un autre climat, sous l'influence de moeurs +particulières, et d'une religion différente de la nôtre; aussi +permettez-nous de vous renvoyer la phrase qui précède votre conclusion, +si conclusion il y a. «C'est parce que nous aimons, c'est parce que nous +comprenons les édifices (antiques), que nous ne voulons pas d'une +IMITATION MALHEUREUSE, qui ferait perdre à ces monuments sacrés du culte +(des anciens) l'intérêt qu'ils inspirent, en les faisant apparaître, +sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste que la +vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.» Nos +lecteurs sont priés de remarquer que ce passage est reproduit +textuellement, si ce n'est que M. le secrétaire perpétuel l'applique, +non point aux édifices antiques, ainsi que j'ai cru devoir le faire, +mais bien aux monuments catholiques. Il résulte de là que l'Académie ne +peut pas supposer un instant que les populations qui font aujourd'hui +élever des églises, puissent _sceller_ ces monuments de leur _foi_, +«privées du sceau de la foi qui les éleva.» Parlez pour vous, messieurs, +s'il vous plaît; et respectez la foi des autres. Un critique, un poëte, +un historien, peuvent porter un jugement sur ces matières; cela n'a +nulle importance, un autre rectifiera le lendemain la pensée du premier. +Mais un corps enseignant au milieu de l'État, en France, qui pense +«qu'_on se flatte_ de revenir sincèrement aux idées chrétiennes»; que +des villes qui bâtissent des églises «ne peuvent plus les sceller de +leur foi», voilà qui est étrange... Au reste, ne prenons pas la chose au +sérieux; car, à la fin de votre conclusion, nous trouvons cette phrase: +«Et qui empêche, dites-vous, nos architectes modernes de faire de même +que ceux de la Renaissance, en élevant, avec toutes les ressources de +notre âge, des monuments qui répondent à tous les besoins de notre +culte, et qui soient à la fois marqués du sceau du christianisme et du +génie de notre société?» Voilà le sceau retrouvé, et nous sommes tous du +même avis. Prenons pour modèles les artistes de la Renaissance; +seulement, comme il ne faut pas toujours aller puiser à la même source, +nous allons «non pas copier, mais imiter» les arts du XIIIème siècle, +d'autant qu'il n'y a pas grand effort à faire pour concilier les +monuments de cette époque avec «tous les besoins de notre culte»; car le +culte n'a pas changé, et ces édifices sont tous marqués du «sceau du +christianisme», qui n'a pas changé non plus, que je sache, depuis le +XIIIème siècle. + +Nos lecteurs, déjà au fait de toutes ces questions, trouveront peut-être +que nous défendons une cause gagnée, et que nous nous escrimons dans le +vide. Cependant il y a en tout ceci une chose utile, c'est que la vérité +se fait jour, et qu'il n'y aura que les gens intéressés à ne pas la voir +qui chercheront à l'étouffer. Les hommes de bonne foi finiront par +s'entendre, et alors disparaîtront les petites susceptibilités d'école +qui les séparent encore. L'Académie nous demande «où est la main +puissante qui peut soulever une nation entière au point de la faire +rétrograder de quatre siècles en arrière». Cette main, c'est celle de la +vérité; cette force, c'est celle du bon sens. Et que l'Académie des +Beaux-Arts ne croie pas que cela pourrait arriver; cela est, et nous +nous en félicitons, car ce n'est pas rétrograder que d'abandonner ces +constructions qui ne sont ni antiques ni modernes, en désaccord avec +notre climat, nos habitudes et notre caractère national, avec notre +religion et nos moeurs. Ce qui soulève et soulèvera une nation entière, +messieurs, c'est votre long dédain pour ces monuments que vous louez +aujourd'hui du bout des lèvres, et comme pour faire la part de +l'opinion; c'est votre mépris superbe pour ces édifices vraiment +nationaux, que ni l'engouement de la Renaissance pour l'antique, ni +l'orgueil de Louis XIV qui repoussait tout ce qu'il n'avait pas élevé, +ni l'indifférence du siècle dernier, n'ont pu anéantir ou sur notre sol, +ou dans les souvenirs du peuple. Vous aurez beau faire, ce peuple se +croira toujours mieux baptisé, mieux marié dans une église gothique que +dans une basilique romaine. Non, messieurs, vous ne l'arrêterez pas ce +flot de l'opinion qui monte toujours; cette digue, que vous tentez de +lui opposer, le fera déborder plus violent, plus rapide et plus +envahissant. Nous verrons longtemps encore faire de tristes et fâcheuses +tentatives; nous le savons, nous nous y attendons. Mais nous +poursuivrons notre route, parce que nous sommes convaincus; parce que, +si le génie ne nous accompagne pas (c'est un compagnon difficile à +rencontrer), du moins nous marchons côte à côte avec le bon sens. Nous +élevons et nous élèverons des églises françaises du XIIIème siècle, +parce que nous sommes indignés de voir plier le culte, en France, à des +dispositions monumentales pillées à l'antiquité ou à l'Italie du moyen +âge[8]; parce que nous sommes fatigués de voir tant de fâcheuses copies +qui ont failli éloigner les architectes de l'étude si nécessaire de +l'antique; parce qu'enfin nous sommes dégoûtés de fouiller vainement +parmi des théories tantôt absolues, tantôt rationnelles, et d'être +ballottés du Romain à la Renaissance, et du Grec au Bas-Empire. Vous +n'avez pas pris la chose au sérieux, messieurs; vous nous avez regardés +comme des enfants qui jouent à la poupée, et qui, «par caprice ou par +_amusement_, veulent bâtir des châteaux ou des églises gothiques.» Non, +messieurs, donnez-nous un ART logique, beau de forme, on laissez-nous +reprendre le seul qui ait réuni au plus haut degré ces deux qualités, +chez nous, sur notre sol, quand il n'a pas été mutilé «par l'ignorance +ou la barbarie». Ce ne sont pas des théories vagues qu'il nous faut; +c'est un art _adulte_. Mais où est-il?--La Renaissance vous le fournira, +direz-vous.--Que de détours, mon Dieu, pour ne pas revenir nettement et +franchement à notre vieil art français! Dans votre pensée, messieurs, +vous comparez toujours le XVème siècle au XVIème, et vous dites alors: +«La Renaissance est un progrès! Donc la marche adoptée par les artistes +de cette époque est celle qui doit être suivie.» Certes, s'il fallait +absolument choisir entre ces deux arts, celui du XVème siècle ou celui +du XVIème, peut-être donnerions-nous la préférence au dernier. L'art +gothique, corrompu à la fin du XVème siècle, n'était plus viable. +L'_ignorance_, résultat de longues luttes et de commotions violentes, +avait fait perdre à notre art national sa raison, son système. Ce +n'était plus alors qu'une tradition expirante; le principe de cet art +était étouffé sous l'enveloppe la plus compliquée sans motifs, la plus +surchargée de «détails sans signification». Il fallait en revenir à ce +principe, ou chercher de nouvelles inspirations dans un autre art; +l'antiquité fut adoptée avec plus d'enthousiasme que de réflexion. Il y +avait à choisir entre trois partis: le retour à l'art national dans sa +pureté, l'adoption d'une forme antérieure (l'art romain), enfin +l'éclectisme. Il n'y avait alors que ces trois routes ouvertes aux +architectes, et il n'y en a pas plus aujourd'hui. Des hommes comme +Philibert Delorme avaient trop de bon sens, étaient trop praticiens pour +prêcher l'éclectisme; les défauts qui les avaient frappés dans la +décadence de l'art gothique les empêchaient de remonter au principe de +cet art, et d'ailleurs, il n'est pas dans la nature de l'esprit humain +de revenir à un système, quelque bon qu'il soit, quand on a vu les +résultais de sa corruption. Ces grands artistes prirent franchement +l'antique pour modèle; ils l'étudièrent, et crurent sincèrement faire de +l'architecture romaine. Il n'y a qu'à lire ce qu'ont écrit les +architectes de ce temps pour s'en assurer. + +[Note 8: Nous ne comprenons pas pourquoi l'Académie des Beaux-Arts, +qui s'est fait si peu de scrupules de ne tenir aucun compte des besoins +du culte catholique, dans les églises bâties depuis une centaine +d'années, est aujourd'hui si susceptible à l'endroit des minimes +différences qui existent entre le culte du XIIIème siècle et le nôtre.] + +Il se présentait alors peu d'églises à construire; la déformation était +imminente. D'ailleurs le sol était couvert d'édifices religieux des +XIIème, XIIIème et XIVème siècles. Et cependant veuillez bien observer, +messieurs, que les architectes de la Renaissance et du XVIIème siècle, +lorsqu'ils ont élevé des églises, ont toujours suivi le plan et la +structure des églises françaises du XIIIème siècle. Saint-Eustache est +un monument du XIIIème siècle mal construit, et choquant par son manque +d'unité. Ces bas-côtés d'une élévation inutile, ces piles formées d'un +amalgame de pilastres et de colonnes qui s'enchevêtrent sans raison, ces +voûtes à nervures croisées dans tous les sens et qui n'indiquent plus la +véritable construction, ces clefs pendantes accrochées à la charpente, +ces fenêtres d'une proportion désagréable et qui semblent avoir de la +peine à trouver leur place au-dessus de ce petit triforium que l'on +prendrait plutôt pour une balustrade que pour une galerie, ces meneaux +dont les formes molles n'indiquent ni une construction de pierre, ni une +construction de bois, ces arcs-boutants concaves à l'extrados, toutes +ces combinaisons sans motifs, et qui (c'est ici le cas de le dire) +paraissent être bien plutôt le produit du caprice que celui de la +réflexion, sont-elles un progrès? L'élément antique ajoute-t-il, dans ce +cas, quelque chose à la belle disposition du plan qui est du XIIIème ou +du XIVème siècle? Nous ne le croyons pas. Saint-Sulpice, cette église +même, n'est-elle pas encore un édifice tout gothique comme plan et comme +disposition générale, mais grossièrement construit, sans nulle +connaissance de la force et de l'emploi des matériaux? L'élément antique +ne joue-t-il pas là un misérable rôle? Mais au moins cet édifice, sauf +la grosseur immodérée de ses piles intérieures, est-il encore commode, +approprié au culte; et pourquoi? si ce n'est parce qu'il a conservé la +forme ancienne des églises françaises, et qu'il n'est ni une salle de +thermes, ni une basilique romaine, ni une église orientale. Laissez-nous +donc revenir à notre art, messieurs, plutôt que de vouloir nous +replonger dans le désordre et l'anarchie, au moment où nous tâchons d'en +sortir. N'embarrassez pas le pouvoir, qui n'est pas artiste, ne +rectifiez pas l'opinion par une profession de foi qui ne constata que +votre impuissance; mais donnez-nous un art logique et complet, qui +remplisse surtout les conditions d'unité que demande la société +d'aujourd'hui. Si vous ne le pouvez pas, si vous ne vous guidez que par +des théories stériles, ne trouvez pas mauvais que, lorsqu'il s'agit +d'élever des édifices durables, nous prenions pour modèles des types +consacrés par un long usage et qui sont admirables, de votre propre +aveu, plutôt que de nous mettre à la recherche d'un art nouveau, ou de +continuer à copier péniblement des monuments antiques que repoussent +notre climat, nos matériaux, notre religion et nos usages modernes. Pour +former un art nouveau, il faut une civilisation nouvelle, et nous ne +sommes pas dans ce cas. L'architecture est de tous les arts celui qui +procède le plus par transition, et cela est tout simple; mais quand il a +corrompu les types, et qu'il les a laissés perdre, il faut qu'il +retourne en arrière, qu'il revienne à sa source. Cela est fâcheux, +personne de nous ne le conteste; mais il n'y a pas d'autre moyen de +sortir du désordre, résultat de l'oubli de toutes les traditions. Nous +nous contentons des essais que nos prédécesseurs ont faits depuis +bientôt cent ans; trop modestes pour croire que nous serions plus +habiles, ou plus heureux, nous regardons comme plus sensé de revenir +franchement à un art qui nous paraît être le seul encore applicable à +nos usages, le seul conforme à nos moeurs. Ce n'est pas dire que nous +voulions «immobiliser» l'art de l'architecture en France; ce serait +folie que d'y songer. Non, messieurs, ne nous prêtez pas des idées +extravagantes, pour vous donner le plaisir de les réfuter +victorieusement. Nous demandons que notre architecture du XIIIème siècle +soit d'abord étudiée par nos artistes, mais étudiée comme on doit +étudier sa langue, c'est-à-dire de façon à en connaître non-seulement +les mots, mais la grammaire, et l'esprit. Nous demandons que +l'enseignement officiel entre dans cette voie; que l'étude de +l'antiquité ne devienne que ce qu'elle aurait toujours dû être, +l'_archéologie_, et l'étude de l'architecture française au XIIIème +siècle, l'_art_. Nous ne poserons pas des bornes pour cela (nul pouvoir +humain ne le pourrait); mais, partant d'un art dont les principes sont +simples et applicables dans notre pays, dont la forme est belle et +rationnelle à la fois, nos architectes auront assez de talent pour +apporter à cet art les modifications nécessitées par des besoins +récents, par des coutumes nouvelles. Le principe une fois enseigné, mais +sans restrictions, laissez faire à chacun; dans notre pays, au milieu de +l'activité et de l'industrie moderne, cet art national ne tardera pas à +progresser. Vous commencerez par avoir des copies; cela est inévitable, +cela est nécessaire même pour connaître toutes les ressources de +l'architecture gothique. Nous dirons plus, vous aurez probablement de +mauvaises copies (nous ne sommes pas à cela près d'un méchant monument +de plus ou de moins); mais le principe étant bon, l'art type inépuisable +d'enseignement, les artistes en auront bientôt saisi le sens; leurs +copies alors deviendront intelligentes, raisonnées, et enfin +l'architecture nationale, tout en conservant son unité, sa _racine_ +toute française, pourra se perfectionner aussi bien que la langue l'a +déjà fait. Quel est le rôle de l'Académie française, messieurs? Ce n'est +pas de nous faire savoir si le latin l'emporte sur la français, ou le +sanscrit sur le grec. Elle conseille, elle encourage l'étude des langues +étrangères; mais son rôle c'est de garder le dépôt de la langue. C'est +là ce qui lui donne une immense importance, non-seulement en France, +mais en Europe. Nous ne parlons plus comme au XIIIème siècle, mais +cependant ne nous servons-nous pas toujours de la même langue? + +Nous n'en sommes pas encore à savoir quelles sont les modifications que +le génie moderne apporterait à notre art national; il faudrait d'abord +que nous fussions pénétrés de cet art, et c'est à ce but que tendent +tous nos efforts. Un jour, nous l'espérons, l'Académie des Beaux-Arts +deviendra aussi la gardienne du vieil art français, et saura empêcher +que le principe n'en soit corrompu, sans pour cela «laisser tomber» les +monuments bâtards qui ont été construits en France depuis trois cents +ans. Elle dira, en parlant du _Val-de-Grâce_ et du _Dôme des Invalides_, +«que l'on répare donc ces édifices, qu'on les répare avec ce respect de +l'art qui est aussi une religion, c'est ce que demande la raison, c'est +ce que veut l'Académie...» Si le XIIIème siècle eut fondé l'Académie, +notre art national ne se serait pas perdu. Gardienne sévère des types +anciens, l'Académie n'eût pas laissé altérer cette belle architecture de +saint Louis; elle n'eût pas permis à l'archéologie antique d'empiéter +sur l'art moderne. S'il est une chose que nous puissions reprocher à ce +grand siècle, qui a tant produit, c'est ce funeste oubli. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Du style gothique au dix-neuvième +siècle, by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU *** + +***** This file should be named 18919-8.txt or 18919-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/1/18919/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreaders Europe team at http://dp.rastko.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18919-8.zip b/18919-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..10b9f0c --- /dev/null +++ b/18919-8.zip diff --git a/18919-h.zip b/18919-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bdd52f2 --- /dev/null +++ b/18919-h.zip diff --git a/18919-h/18919-h.htm b/18919-h/18919-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0a7b412 --- /dev/null +++ b/18919-h/18919-h.htm @@ -0,0 +1,1792 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Du style gothique au dix-neuvième siècle, by E. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Du style gothique au dix-neuvième siècle + +Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc + +Release Date: July 27, 2006 [EBook #18919] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreaders Europe team at http://dp.rastko.net + + + + + + +</pre> + + +<h3>DU</h3> + +<h1>STYLE GOTHIQUE</h1> + +<h3>AU</h3> + +<h2>DIX-NEUVIÈME SIÈCLE</h2> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>E. VIOLLET-LEDUC, ARCHITECTE</h2> + +<h3>PARIS</h3> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE DE VICTOR DIDRON</h3> + +<h4>PLACE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 30</h4> + +<h4>Juin 1846</h4> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Pendant que, le mois dernier, nous poursuivions notre tâche dans les +«Annales Archéologiques» et que nous ajoutions quelques pages à nos +études sur les monuments religieux du XIII<sup>ème</sup> siècle, un orage +s'amoncelait dans le sein de l'Académie des Beaux-Arts, prêt à fondre +sur nos têtes aux premiers jours du printemps. S'il faut en croire un +journal, pour lequel plusieurs membres de cette illustre assemblée +daignent parfois prendre la plume, «le Moniteur des Arts», les questions +suivantes auraient été posées il y a quelque temps en séance solennelle +par un architecte académicien:</p> + +<div class="blockquot"><p>1° «Est-il convenable, à notre époque, de construire une église +dans le style dit gothique, c'est-à-dire de copier ce qui, à +l'époque du moyen âge, avait sa signification, et cela en raison +des croyances et des nécessités de ces époques mêmes?»</p></div> + +<p>Si c'est un membre de l'Académie qui a posé cette question (ce dont nous +doutons, je l'avoue), son amour pour Jupiter et Vénus lui aurait-il fait +complétement oublier que nous avons tous été baptisés, lui-même aussi +probablement, et que nous sommes encore chrétiens, voire même +catholiques? La <i>signification</i> des églises était au XIII<sup>e</sup> siècle ce +qu'elle est en 1846. L'illustre membre ne peut pas ignorer cela.</p> + +<div class="blockquot"><p>2° «Peut-on copier une église gothique avec quelques chances de +succès?»</p></div> + +<p>Il y a de bonnes et de mauvaises copies, selon le talent de l'artiste; +il y a encore le choix de l'original, qui peut compter pour quelque +chose.</p> + +<div class="blockquot"><p>3° «Doit-on, par respect pour les édifices du moyen âge (<i>sic</i>), en +faire, de nos jours, des copies?»</p></div> + +<p>Nous répondrons à cette question par une autre.—Est-on dans l'habitude +de copier autre chose que ce que l'on aime et respecte? La respect pour +un objet n'est-il pas une conséquence de la perfection que l'on suppose +à cet objet, et n'est-ce pas un sentiment naturel à l'homme de chercher +à se rapprocher le plus possible de ce qu'il regarde comme la +perfection?</p> + +<div class="blockquot"><p>4° «S'il est évidemment démontré que cette impuissance et cette +incapacité sont réelles, dans ce cas même, une époque ne doit-elle +pas assez se respecter pour se montrer telle qu'elle est?»</p></div> + +<p>Voici maintenant une époque impuissante et incapable, qui doit se +respecter assez pour se montrer telle qu'elle est! C'est du respect fort +mal placé, nous le croyons, et nous ne voyons pas ce qu'il peut y avoir +de bon à montrer partout de si cruelles infirmités.</p> + +<div class="blockquot"><p>5° «Les époques qui ont précédé la nôtre ont-elles donné le funeste +exemple de copier les édifices d'un autre temps?</p></div> + +<p>Mais, oui! Les Hellènes ont commencé par copier les Pélasges; les +Romains ont copié les Étrusques et les Grecs; les Italiens, les +Allemands, et les Gaulois ont copié les Romains; les Français ont copié +une seconde fois les Romains, à l'époque de la Renaissance; et qu'a donc +fait l'Académie des Beaux-Arts depuis cinquante ans?</p> + +<div class="blockquot"><p>6° «Enfin, les églises du moyen âge, et particulièrement celles de +la période comprise entre les XIIIe et XVI<sup>e</sup> siècles, peuvent-elles +s'appliquer aujourd'hui à nos mœurs, à nos croyances, à nos +usages?»</p></div> + +<p>Probablement mieux que les temples grecs ou romains. Nous serions +décidément curieux de savoir quelles sont les croyances de l'illustre +membre; serait-il mahométan ou appartiendrait-il à l'Église de l'abbé +Châtel?</p> + +<p>Nous avons cru (car nous voulons être sincères) que ces questions, assez +mal en ordre, peu claires, formulées en langage surprenant chez un +académicien, étaient tronquées ou corrompues par le journal qui les +rapportait; nous pensons même qu'il en est ainsi... Nous les donnons +telles que nous les avons trouvées et n'y attachons qu'une médiocre +importance, puisque l'organe de l'Académie des Beaux-Arts, dans le +manifeste qu'il vient de fulminer contre nous, n'a pas cru devoir les +reproduire.</p> + +<p>Voici ce manifeste:</p> + +<h4>INSTITUT ROYAL DE FRANCE.</h4> +<h3>ACADÉMIE ROYALE DES BEAUX-ARTS.</h3> + +<h3><i>Considérations sur la question de savoir s'il est convenable, au XIXe +siècle, de bâtir des églises en style gothique.</i></h3> + +<p>Une grave discussion s'est élevée dans le sein de l'Académie sur un des +sujets les plus faits pour exciter tout son intérêt; il s'agissait +d'examiner, d'après une série de questions proposées par un de nos +honorables confrères, qui joint à sa profession d'architecte une +profonde connaissance de l'histoire de son art, d'examiner, disons-nous, +si, à l'époque où nous sommes, au XIX<sup>e</sup> siècle de l'ère chrétienne, il +convenait de bâtir des églises dans le style de l'architecture dite +gothique.</p> + +<p>Cette question principale, résolue négativement par l'auteur de la +proposition, devait naturellement provoquer des explications de plus +d'un genre dans une réunion d'artistes, où tout ce qui touche aux +intérêts de l'art, à ses principes, à ses traditions, excite des +sympathies si puissantes et si éclairées. Ainsi posée devant l'Académie, +la question du gothique a donc été envisagée sous toutes ses faces par +les honorables membres qui ont pris part à cette discussion, soit de +vive voix, soit par écrit: et lorsqu'à la suite de débats si +intéressants, l'opinion de l'Académie s'est prononcée d'une manière si +imposante, il importe qu'il reste dans ses archives un témoignage de +cette discussion, ne fût-ce que pour servir d'avertissement ou du +protestation, dans le cas possible d'une faute du pouvoir ou d'une +erreur de l'opinion.</p> + +<p>L'intérêt qu'excitent les beaux édifices gothiques de notre pays ne +pouvait manquer de trouver dans l'Académie de nombreux et d'éloquents +interprètes. Ces édifices, dont les plus parfaits rappellent l'un des +plus grands siècles de notre histoire, celui de Philippe-Auguste et de +saint Louis, captivent au plus haut degré le sentiment religieux; ils +élèvent, à l'aspect de leurs voûtes sublimes, la pensée chrétienne vers +le ciel; ils plaisent à l'imagination; ils agissent même sur les sens +par l'effet de leurs brillants vitraux, où tous les mystères de l'Église +se montrent étincelants de l'éclat des plus vives couleurs, et ils +réalisent ainsi, à l'œil et à l'esprit, l'image de cette Jérusalem +céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien. À ne les juger que par +les impressions qu'elles produisent, impressions toutes de respect, de +recueillement et de piété, les églises gothiques charment et touchent +profondément; et c'est vainement que la froide et sévère raison +s'efforce de détruire un effet qui s'adresse au goût et au sentiment.</p> + +<p>Mais aussi n'est-il pas question ni de contester cet effet, ni de +combattre ce sentiment, en ce qui regarde les édifices de ce style qui +couvrent notre pays, et qui sont les monuments sacrés de notre culte, +les témoins respectables de notre histoire; loin de là: il s'agit de les +entourer de tous les soins que leur vieillesse exige, que leur caducité +réclame; il s'agit de les conserver, de les perpétuer, s'il est +possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les consacrent, +aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la France; et, pour +cela, l'état dans lequel ils se trouvent aujourd'hui ne fournira +malheureusement que trop d'occasions de se signaler au zèle patriotique, +pourvu de toutes les ressources d'une nation telle que la nôtre. Que +l'on répare donc les édifices gothiques, sur lesquels s'est si +sensiblement appesanti le poids de huit siècles, joint à trois siècles +d'indifférence et d'abandon; qu'on les répare avec ce respect de l'art +qui est aussi une religion, c'est-à-dire avec cette profonde +intelligence de leur vrai caractère, qui n'y ajoute aucun élément +étranger, qui n'en altère aucune forme essentielle; c'est ce que demande +la raison, c'est ce que conseille le goût, c'est ce que veut l'Académie.</p> + +<p>La question se présente tout autrement, si l'on propose de bâtir de +nouvelles églises dans le style gothique, c'est-à-dire de rétrograder de +plus de quatre siècles en arrière, et de donner, pour expression +monumentale à une société qui a ses besoins, ses mœurs, ses habitudes +propres, une architecture née des besoins, des mœurs, des habitudes de +la société du XII<sup>e</sup> siècle; en un mot, il s'agit de savoir si, au sein +d'une nation telle que la nôtre, en présence d'une civilisation qui n'a +plus rien de celle du moyen âge, il est convenable, je dirai même s'il +est possible de construire des églises qui seraient une singularité, un +anachronisme, une bizarrerie; qui apparaîtraient comme un accident au +milieu de tout un système de société nouvelle, puisqu'elles ne +pourraient prétendre à passer pour une relique d'une société défunte; +qui formeraient un contraste choquant avec tout qui se bâtirait, avec +tout ce qui se ferait autour d'elles, et qui, par cette contradiction +seule, élevée a la puissance d'un monument, blesseraient la raison, le +goût, et surtout le sentiment religieux. Envisagée sous ce point de vue, +la question a paru à l'Académie digne d'être sérieusement approfondie, +et tout ce qu'elle a entendu de considérations alléguées de part et +d'autre sur ce sujet, n'a pu que la confirmer dans l'opinion qu'elle +s'était faite.</p> + +<p>Il importe d'écarter d'abord de cette grave discussion un de ces +préjugés, nés d'un sentiment respectable, mais qui ne saurait résister +au plus léger examen, l'idée que l'architecture gothique serait +l'expression propre du christianisme, qu'elle serait, comme on voudrait +l'appeler, l'art chrétien par excellence. Il suffit, pour réfuter cette +idée, de la plus simple connaissance de l'histoire de notre religion, +considérée, comme le peuvent faire les artistes, dans les monuments de +son culte. S'il est un fait avéré par les travaux de tant d'hommes +habiles, Français, Allemands, Italiens, Anglais, qui ont étudié +l'architecture gothique dans toutes ses formes, qui en ont recherché +l'origine, qui en ont suivi, sur le terrain et dans le temps, les +développements successifs et les phases diverses, c'est que cette +architecture s'est formée à la fin du XII<sup>e</sup> siècle, à la suite d'une +lutte qui avait commencé, un siècle auparavant, entre l'arc cintré, +principal élément de l'architecture romaine, et l'arc ogive, conception +de toute une société nouvelle, plutôt qu'invention de tel peuple ou de +telle époque. S'il est aussi une notion familière aux artistes, tels que +ceux qui remplissent l'Académie, c'est que l'architecture gothique, à +quelques exceptions près, absolument sans conséquence, n'a jamais +pénétré à Rome, dans le centre même du catholicisme. Rome, la ville +chrétienne par excellence. Rome la grande ville, la ville éternelle, +possède des monuments de toutes les époques du christianisme, depuis +ceux des Catacombes, qui ont été son berceau, jusqu'à ceux du Vatican, +qui offrent le plus haut degré de sa magnificence et de son génie; elle +montre, à côté des premières basiliques élevées par Constantin et ses +successeurs, une longue suite d'édifices chrétiens, qui expriment chacun +la physionomie de chaque âge, et qui aboutissent à l'immense et superbe +basilique où s'est imprimé le siècle de Jules II et de Léon X, par la +main de Bramante et de Michel-Ange, et Rome n'a rien de gothique. Cette +architecture, née dans les siècles du moyen âge, par des causes qui ont +dû produire alors leur effet et qui ont cessé plus tard d'avoir leur +action, n'est donc, en réalité, ni une ancienne forme, ni un type +exclusivement propre de l'art chrétien; c'est l'expression d'une partie +de la société chrétienne du moyen âge, très-respectable sans doute à ce +titre, mais non pas au point de constituer à elle seule une règle +absolue du génie chrétien.</p> + +<p>Il y a plus, et c'est sur ce point surtout qu'il importe de réfuter un +préjugé qui ne repose sur aucune base historique. On ferait tort au +christianisme, on méconnaîtrait tout à fait son esprit, si l'on croyait +qu'il ait besoin d'une forme d'art particulière pour exprimer son culte. +Le christianisme, cette religion du genre humain, appartient à tous les +temps, à tous les pays, à toutes les sociétés; il ne se renferme pas +plus dans telle forme de société, de politique et d'art, que dans telle +contrée ou dans telle époque; immuable dans sa doctrine, il se modifie +dans les monuments extérieurs de son culte, suivant les besoins de +chaque âge et les convenances de chaque pays. S'il corrige, s'il adoucit +la barbarie, il provoque, il favorise la civilisation; et s'il s'est +réfléchi dans le gothique du XIII<sup>e</sup> siècle, il s'est imprimé dans la +renaissance du XVIe. Ce qui est sensible, ce qui éclate dans l'histoire +du christianisme, ce qui est le signe de sa divinité et le garant de sa +durée, c'est que partout il a marché avec l'esprit humain: c'est qu'à +toutes les époques il s'est servi de tous les matériaux qu'il avait à sa +portée; c'est qu'il a employé à son usage, en les marquant de son +empreinte, non-seulement des éléments de l'architecture antique, des +colonnes, des chapiteaux, des entablements restés sans emploi sur le sol +païen, mais des édifices antiques tout entiers, dans les deux Églises +d'Orient et d'Occident, à Athènes aussi bien qu'à Rome. Le christianisme +n'a donc jamais été exclusif, en fait d'art ni en rien de ce qui touche +au régime des sociétés humaines; il s'accommode à tous les besoins, il +se prête à tout les progrès; et soutenir qu'il n'a que le gothique pour +expression de son culte, ce serait vouloir que l'esprit humain n'ait +d'autre société possible que celle du XII<sup>ème</sup> siècle.</p> + +<p>Si ces considérations sont fondées, et elles ont paru telles à +l'Académie, elles s'appliquent naturellement à l'abus, que l'on a +reproché à l'art moderne, de faire de l'architecture grecque et romaine +dans la construction de nos églises; car cet abus, s'il existe en effet, +n'est pas moins condamné par l'esprit du christianisme que par le +sentiment de l'art, et l'Académie n'est pas plus d'avis que l'on refasse +le <i>Parthénon</i> que la <i>Sainte-Chapelle</i>. Les monuments, qui +appartiennent à tout un système de croyance, de civilisation et d'art +qui a fourni sa carrière et accompli sa destinée, doivent rester ce +qu'ils sont, l'expression d'une société détruite, un objet d'étude et de +respect, suivant ce qu'ils ont en eux-mêmes de mérite propre ou +d'intérêt national, et non en objet d'imitation servile et de +contrefaçon impuissante. Ressusciter un art qui a cessé d'exister, parce +qu'il n'avait plus sa raison d'être dans les conditions sociales où il +se trouvait, c'est tenter un effort impossible, c'est lutter vainement +contre la force des choses, c'est méconnaître la nature de la société, +qui tend sans cesse au progrès par le changement, c'est résister au +dessein même de la Providence, qui, en créant l'homme libre et +intelligent, n'a pas voulu que son génie restât éternellement +stationnaire et captif dans une forme déterminée; et cette vérité +s'applique aussi bien au grec qu'au gothique; car il n'est pas plus +possible a l'esprit humain, dans le temps où nous sommes, de revenir au +siècle de Périclès ou d'Auguste, que de reculer à celui de saint Louis.</p> + +<p>À l'appui de ces idées générales présentées par plusieurs de nos +confrères, l'Académie a entendu des observations particulières dictées +pareillement à quelques autres de ses membres par la connaissance +profonde de l'art qu'ils exercent. Elle a pu se convaincre que, sous le +rapport de la solidité, les églises gothiques manquaient des conditions +qu'exigerait aujourd'hui la science de l'art de bâtir. Il est certain +que la hauteur de ces édifices, se trouvant hors de proportion avec leur +largeur, il a fallu les étayer de tous côtés, pour empêcher, autant que +possible, l'écartement des voûtes. Ceux qui admirent à l'intérieur +l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères, et qui se +laissent aller, en les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et +d'une disposition mystique, ne se donnent pas la peine de réfléchir que +cet agréable effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et +de ces puissants contreforts, qui masquent toute la face extérieure de +ces édifices, et qui représentent réellement en pierre l'énorme +échafaudage nécessaire pour les appuyer. Or, est-il possible de nier que +cet aspect extérieur des églises gothiques ne nuise essentiellement à +l'effet qu'elles produisent à l'intérieur, et qui n'est acheté qu'aux +dépens de la solidité, première condition de toute construction +publique!</p> + +<p>Sous d'autres rapports, l'architecture gothique n'offre pas moins de ces +inconvénients qu'il semble impossible de justifier par les lois du goût, +et de concilier avec l'état de civilisation des sociétés modernes. Il +n'y règne, dans la distribution des membres de l'architecture, aucun de +ces principes qui sont devenus la règle de l'art que parce qu'ils +étaient le produit de l'expérience. On n'y voit aucun système de +proportions; les détails n'y sont jamais en rapport avec les masses; +tout y est capricieux et arbitraire, dans l'invention comme dans +l'emploi des ornements; et la profusion de ces ornements à la façade de +ces églises, comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un +défaut choquant et un contre-sens véritable. Mais que dire de la +disposition et du goût des sculptures employées à la décoration des +églises gothiques, et qui, aussi bien que les vitraux coloriés, en sont +certainement un élément essentiel? Ces figures si longues, si maigres, +si roides, à cause du champ étroit qu'elles occupent et qui tient à +l'emploi général des formes pyramidales; ces figures sculptées en dehors +de toutes les conditions de l'art, sans aucun égard à l'imitation de la +nature, et qui semblent toutes exécutées d'après un type de convention, +peuvent bien offrir au sentiment religieux l'espèce d'intérêt qu'elles +reçoivent de l'empreinte de la vétusté, et qu'elles doivent à leur +imperfection même, et à ce qui s'y trouve de naïf, en même temps que de +traditionnel. Mais, si on les comprend, si on les excuse, à raison de +l'ignorance des temps dont elles sont l'ouvrage, voudrait-on, +pourrait-on les reproduire aujourd'hui que nous sommes habitués à +traiter la sculpture autrement, aujourd'hui que la vérité est pour nous +la première condition de l'imitation, et la nature le seul type de +l'art? Où trouverait-on parmi nous des artistes capables de désapprendre +assez tout ce qu'ils ont étudié, de se détacher assez du modèle vivant +qu'ils ont sous les yeux pour refaire des figures gothiques? Et si, dans +ces tentatives désespérées d'un art qui chercherait à se renier +lui-même, il restait un peu de cette vérité imitative à laquelle l'œil +et la main de nos artistes sont nécessairement accoutumés: si l'on y +sentait quelque chose qui accusât la nature, ne serait-on pas fondé à +dire que ce n'est plus là de la sculpture gothique? et ne refuserait-on +pas avec raison à ces fruits avortés d'une contrefaçon malheureuse, +l'estime et l'intérêt qui ne sont dus qu'à des œuvres originales?</p> + +<p>Il en serait certainement de même de la peinture, qui aurait de plus à +lutter contre le jour faux produit par les vitraux coloriés, et qui +verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette illumination +factice. Il faudrait donc renoncer à exécuter des peintures dans nos +nouvelles églises gothiques; et ce serait là véritablement, avec la +perte de l'art, la condamnation de notre siècle. Dira-t-on que les +peintures, qui ne pourraient plus s'étaler sur les murs de nos +basiliques, se montreraient dans des vitraux? Mais c'est encore là une +illusion à laquelle il est impossible de se prêter. Où trouverait-on, +dans une société constituée comme la nôtre, avec nos goûts, nos mœurs, +nos habitudes, des peintres qui pussent modifier leur manière et +transformer leur talent au point de produire des verrières telles que +celles du XIII<sup>e</sup> siècle, qui sont certainement, au point de vue gothique, +les plus parfaites, les plus en rapport avec ce système d'architecture? +Et cette supposition même est d'ailleurs démentie par les faits. Qui ne +sait qu'à mesure que l'art, entraîné, comme la société, dans une voie +nouvelle, s'éloignait de l'ignorance, pour ne pas dire de la barbarie du +moyen âge, la peinture sur verre, suivant cette tendance générale, +arrivait à produire au XVI<sup>e</sup> siècle, par la main des Bernard Palissy, des +Pinaigrier, des Jean Cousin, des vitraux qui rivalisaient avec les +fresques sous le rapport du goût et de la science du dessin? Mais cette +perfection même, acquise en dehors de toutes les conditions du gothique, +était le signal de la chute de cet art; et les verrières du XVI<sup>e</sup> siècle, +produites sous l'influence de la renaissance, marquent effectivement la +dernière période des arts du moyen âge arrivés au terme naturel de leur +existence et transformés au service d'une société nouvelle.</p> + +<p>Maintenant que l'architecture gothique est morte au sein même de la +civilisation qui l'avait produite, avec la sculpture, avec la peinture, +qui étaient ses acolytes nécessaires, ses auxiliaires indispensables, +entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister +depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une +résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art? Où en +est la raison, où en est la nécessité, dans les conditions de la société +actuelle? Où est la main puissante qui peut soulever une nation entière, +au point de la faire rétrograder de quatre siècles en arrière? Où est +l'exemple de tout un peuple qui ait rompu avec son présent et avec son +avenir pour revenir à son passé? L'Académie ne peut croire à ces +prodiges d'une volonté humaine qui s'opéreraient contre la nature des +choses, en faisant violence à tous les goûts, à tous les instincts, à +toutes les habitudes d'une société. Elle admet bien qu'on puisse faire, +par caprice ou par amusement, une église ou un château gothique, bien +que ce puisse être quelque chose d'assez périlleux qu'une fantaisie +administrative de cette espèce. Mais elle est convaincue que cette +tentative de retour à des types surannés resterait sans effet, parce +qu'elle serait sans raison: elle croit que ce nouveau gothique qu'on +voudrait faire, en l'épurant, en le corrigeant autant que possible, en +l'accommodant au goût du jour, n'aurait pas le succès de l'ancien; elle +croit qu'en présence de ce gothique de plagiat, de contrefaçon, les +populations qui se sentent émues devant le vieux, devant le vrai +gothique, resteraient froides et indifférentes; elle croit que la +conviction du chrétien n'irait pas où aurait manqué la conviction de +l'artiste; et c'est parce qu'elle aime, parce qu'elle comprend, parce +qu'elle respecte les édifices religieux du moyen âge, qu'elle ne veut +pas d'une imitation malheureuse qui ferait perdre à ces monuments sacrés +du culte de nos pères l'intérêt qu'ils inspirent en les faisant +apparaître, sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste +que la vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.</p> + +<p>En résumé, il n'y a, pour les arts, comme pour les sociétés, qu'un moyen +naturel et légitime de se produire; c'est d'être de leur temps, c'est de +vivre des idées de leur siècle; c'est de s'approprier tous les éléments +de la civilisation qui se trouvent à leur portée; c'est de créer des +œuvres qui leur soient propres, en recueillant dans le passé, en +choisissant dans le présent tout ce qui peut servir à leur usage. C'est, +avons-nous dit, ce que fit le christianisme à toutes les époques, et +c'est ce qu'il doit faire aussi dans la nôtre, dont il faut que l'on +dise qu'elle a eu son art chrétien du XIX<sup>e</sup> siècle, au lieu de dire +qu'elle n'a su que reproduire l'art chrétien du XIIIe. Serait-ce donc, +au milieu de ce progrès général dont on se vante, surtout au sein de ce +retour sincère aux idées chrétiennes dont on se flatte, que notre +société se déclarerait ainsi impuissante à rien inventer, et que l'on +désespérerait du talent des artistes et de la foi des peuples, au point +de n'en rien attendre, que de refaire ce qui a été fait! Mais +n'avons-nous pas l'exemple de la renaissance pour nous apprendre comment +on peut être original, en employant des éléments, en appliquant des +règles que l'ignorance avait longtemps méconnus; comment on peut être +chrétien, sans être gothique, en puisant dans les modèles antiques tout +ce qui peut se convertir a des besoins nouveaux! Ces grands architectes +des XV<sup>ème</sup> et XVI<sup>ème</sup> siècles, les Léon-Baptiste Alberti, les +Brunelleschi, les Bramante, les San Gallo, les Peruzzi, les Palladjo, +les Vignolo, qui construisirent tant d'églises chrétiennes sur la terre +classique de l'antiquité et du catholicisme, n'ont-ils pas su imprimer à +leurs monuments le caractère qui leur convenait, en s'assimilant, si +l'on peut dire, tout ce qu'ils empruntaient à l'art antique! N'est-ce +pas à la même école que s'étaient formés ces illustres artistes de notre +pays, les Jean Bullant, les Philibert Delorme, les Pierre Lescot, sous +la main desquels l'architecture antique prit une physionomie française! +Et qui empêche nos architectes modernes de faire de même en élevant, +avec toutes les ressources de notre âge, des monuments qui répondent à +tous les besoins de notre culte, et qui soient à la fois marqués du +sceau du christianisme et du génie de notre société! C'est évidemment là +ce que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de l'art, +c'est ce que réclame l'honneur même de notre époque; et c'est aussi ce +que pense l'Académie. S'il devait en être autrement, il faudrait effacer +de l'esprit et de la langue des peuples modernes le mot de renaissance +et l'idée qui s'y attache; il faudrait déclarer non avenus tous +les progrès accomplis et tous ceux qui restent encore à s'opérer; +il faudrait immobiliser le présent et jusqu'à l'avenir dans les +traditions du passé; il faudrait, en restaurant <i>Notre-Dame</i> et la +<i>Saint-Chapelle</i>, ce que demande le patriotisme, d'accord avec la +religion, laisser tomber le <i>Val-de-Grâce</i> et le <i>Dôme des Invalides</i>, +ce que défend l'honneur national, non moins que l'intérêt de l'art; il +faudrait enfin condamner tous nos monuments de quatre siècles pour +refaire quelques tristes imitations de ceux du moyen âge, et fermer +toutes nos écoles où l'on enseigne, non pas a copier les Grecs et les +Romains, mais à les imiter, en prenant, comme eux, dans l'art et dans la +nature, tout ce qui se prête aux convenances de toutes les sociétés et +aux besoins de tous les temps.</p> + +<table summary=""> +<tr><td align="right">Le secrétaire perpétuel</td></tr> +<tr><td align="right"><b>RAOUL-ROCHETTE</b>.</td></tr> +</table> + +<p>L'Académie a décidé qu'il serait donné à M. le ministre de l'intérieur +communication de ce travail, qui résume son opinion sur les questions +débattues dans son sein au sujet de l'architecture gothique.</p> + +<table summary=""> +<tr><td align="right"><i>Certifié conforme,</i></td></tr> +<tr><td align="right">Le secrétaire perpétuel,</td></tr> +<tr><td align="right"><b>RAOUL-ROCHETTE</b>.</td></tr> +</table> + +<p><br /><br /><br /></p> + +<h3>RÉPONSE</h3> + +<h3><i>Aux considérations de l'Académie des Beaux-Arts, sur la question de +savoir s'il est convenable, au XIX<sup>ème</sup> siècle, de bâtir des églises en +style gothique.</i></h3> + +<p>Nous avions cru longtemps que l'Académie des Beaux-Arts, qui trône si +fort au-dessus de la sphère où nous nous débattons depuis déjà bien des +années, n'entendait pas ces clameurs, ces discussions élevées pour +reconquérir notre art national; qu'elle ne se sentait pas ébranlée par +ces luttes qui divisent aujourd'hui l'école d'architecture. Nous +pensions que, cachés dans les hauteurs de leur olympe, entourés des +lauriers sur lesquels nous osions à peine jeter un regard ambitieux, +heureux du calme officiel qui leur est donné après de longs et +respectables travaux, les illustres ne daignaient même pas être +spectateurs de nos combats et de nos luttes. Nous nous trompions! +L'Académie a tout su: nos vicissitudes, nos revers et nos succès. +L'Académie s'est émue, et, par la voix de son secrétaire perpétuel, +l'Académie nous foudroie:</p> + +<p>«Etenim sagittæ tuæ transeunt: vox tonitrus tui in rota.»</p> + +<p>L'Académie nous renvoie dédaigneusement à l'école, l'Académie avertit le +pouvoir, l'Académie rectifie l'opinion; il était temps!... Grâce à elle, +les combattants vont laisser tomber leurs armes; silencieux et +attentifs, ils écouteront cette voix «imposante» qui nous trace en +quelques pages la roule à suivre, à nous qui la cherchions à tâtons +depuis plus de vingt ans. Que n'est-elle apparue plus tôt, cette vive +lumière qui nous montre le but, et le moyen d'y arriver? Hélas! oui, la +tâche était belle, elle était immense; mais malheureusement l'Académie +des Beaux-Arts n'a de commun avec ces dieux passés qu'elle aime tant, +que d'être enveloppée de nuages: cela l'empêche de voir, et voilà tout! +Un membre de l' Institut nous disait l'autre jour, après avoir lu ce +<i>factum</i>:—«Ces messieurs, qui défendent des dieux que personne n'adore +plus, ressemblent aux païens du temps de Constantin.» Mot vrai, et qui +peint la situation des choses mieux que tout ce que nous pourrons dire. +Cependant nos lecteurs, dans l'intérêt des principes qu'ils soutiennent +comme nous, voudront bien nous permettre d'examiner en détail le +manifeste en question, ne fût-ce que pour prouver à messieurs de +l'Académie que nous avons quelques bonnes raisons pour marcher plus +droit que jamais dans la voie que nous avons choisie après mûre +délibération.</p> + +<p>Que devrons-nous penser de la stabilité des opinions de l'Académie en +matière d'art? Ne serait-ce pas le cas de dire, avec la Rochefoucauld: +«Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de +nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que nous +approuvions dans un autre.» Si M. Raoul-Rochette fait une seconde +édition des «Considérations», il pourra prendre cette maxime comme +épigraphe. M. Quatremère de Quincy disait, il n'y a pas encore bien +longtemps, dans son «Dictionnaire historique d'Architecture»: «Il serait +inutile de chercher ce qu'il faut appeler un système de proportion dans +l'architecture gothique, qui, en fait d'ordonnance, de formes, de +détails et d'ornement, ne fit qu'une compilation incohérente de tout ce +que lui avait pu transmettre le goût dégénéré du Bas-Empire<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.» Et plus +loin: «Or voilà ce que nous présente, avec surcroît de désordre et +d'<i>insignifiance</i>, l'architecture gothique, héritière de tous les abus, +de tous les mélanges opérés dans les âges de décadence... Ce qui +<i>paraît</i> avoir exigé des architectes gothiques le plus de science, je +veux parler des voûtes, ne comporte, comme on le montrera tout à +l'heure, qu'une <i>intelligente</i> fort ordinaire<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.» Voici maintenant M. +Raoul Rochette qui vient, au commencement des «Considérations», nous +faire un éloge poétique de ces édifices qui «charment et touchent +profondément, et qui réalisent à l'œil et à l'esprit l'image de cette +Jérusalem céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien.» Et cependant +M. R. Rochette lui-même, dans sa notice sur la Villa Pia de Rome<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, +s'élève contre le goût aride et la triste nudité des églises gothiques.» +Que dis-je (car il faut croire que le fauteuil académique permet de voir +les mêmes objets sous des aspects bien variés)? tournez quelques pages +du manifeste, et vous verrez que ces «monuments qui réalisent l'image de +la Jérusalem céleste», et que l'Académie voudrait voir «perpétuer, s'il +est possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les +consacrent, aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la +France,» ne deviennent plus que des productions «qu'il est impossible de +justifier par les lois du goût, etc., etc. «Qui faut-il croire de M. +Quatremère ou de M. R. Rochette, de M. Rochette à la «Villa Pia», ou de +M. R. Rochette au commencement ou à la fin du manifeste académique?</p> + +<p>Suivons maintenant l'Académie, autant que possible, dans tous les +détours de son manifeste. La tâche est difficile, car les +«Considérations» sont le résultat d'opinions tellement diverses, que M. +le secrétaire perpétuel, malgré toute la souplesse de son talent, n'a pu +éviter les énigmes et les contradictions.</p> + +<p>Ces messieurs, toutefois, ont compris la position: il fallait faire la +part de l'opinion, ne pas choquer dès l'abord un public prévenu; il +fallait ménager même certaines susceptibilités qui s'élevaient dans le +sein de l'illustre corps. Aussi voyons-nous le manifeste commencer par +un paragraphe attendrissant sur l'intérêt que MM. les membres de +l'Académie des Beaux-Arts prennent à l'architecture française des XII<sup>ème</sup> +et XIII<sup>ème</sup> siècles.</p> + +<p>«Aujourd'hui, (cela est bien heureux!) la raison demande, le goût +conseille, et l'Académie veut que l'on répare les églises gothiques, +avec ce respect de l'art qui est aussi une religion, ces édifices sur +lesquels s'est si sensiblement appesanti le poids de huit siècles, +<i>joint à trois siècles d'indifférence et d'abandon...</i>» Voilà qui nous +semble hardi, «<span class="smcap">trois siècles d'indifférence et d'abandon</span>!» Eh! +messieurs, qui comptez bientôt deux siècles d'existence, ne pouviez-vous +«vouloir» plus tôt; ne siégez-vous pas pour protéger les arts et les +monuments de votre pays; ne craignez-vous pas que les malveillants (il y +en a partout) ne pensent qu'il n'a pas tenu à vous que le quatrième +siècle d'abandon ne commençât? Grâce à Dieu, tout est sauvé, l'Académie +«veut» qu'on répare nos monuments gothiques!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Allons, monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit,<br /></span> +<span class="i0">Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais nous arrivons à l'endroit délicat: «Est-il convenable, est-il +possible de construire des églises qui seraient une singularité, un +anachronisme, une bizarrerie... des églises gothiques enfin?»—Il faut +croire que ce mot gothique, que nous n'aimons guère, dont nous ne nous +servons que parce qu'il est consacré par l'usage, et que nous +abandonnerions volontiers si cela pouvait être agréable à l'Académie, +cause des spasmes, des éblouissements à l'illustre assemblée. Après le +bel éloge que nous avons lu, M. le secrétaire perpétuel nous conduit à +Rome, pour nous démontrer comme quoi l'architecture gothique n'est pas +une conséquence du christianisme, puisque la grande métropole chrétienne +ne l'a jamais admise sur son territoire; comme quoi Saint-Pierre «est +une immense et superbe basilique,» et enfin que l'architecture française +des XII<sup>ème</sup> et XIII<sup>ème</sup> siècles «ne constitue pas à elle seule une règle +absolue du génie chrétien.» Mais quel est l'homme sérieux qui ait jamais +prétendu que le gothique résumât à lui seul l'art chrétien? Ce que nous +demandons à tous, messieurs, c'est le retour à un art né dans notre +pays. Nous gommes par le 48° degré de latitude; est-ce pour nous qu'ont +été faites les basiliques de Rome ou d'Orient? Laissons à Rome ce qui +est à Rome, à Athènes ce qui est à Athènes. Rome, la reine du monde +chrétien, a eu le bon sens de garder son architecture. Rome n'a pas +voulu (peut-être seule en Europe) de notre gothique, et elle a bien +fait; car, lorsqu'on a le bonheur de posséder une architecture +nationale, le mieux est de la garder. Voilà, messieurs, un exemple +qu'elle nous donne, cette Rome que vous vantez à bon droit, et cet +exemple en vaut bien un autre. Le christianisme n'a jamais été exclusif, +dites-vous; cela est vrai, le culte catholique est l'expression d'une +religion assez grande et assez belle, pour dire imposant partout. Mais +est-ce a dire pour cela qu'il doive s'accommoder de tout; qu'il soit +disposé à prendre pour temples, dans un même diocèse, des salles de +thermes et des basiliques antiques, des rotondes et des églises +byzantines, des croix grecques et des croix latines? Faut-il, parce que +ce culte a pu être exercé dans des carrières et dans des ruines +antiques, le soumettre aujourd'hui à toutes les fantaisies qu'il plaît +et qu'il plairait encore aux inventeurs d'architecture de lui imposer? +Quand nous avons chez nous, dans toutes nos villes, un art complet, +applicable, né sur notre sol, envié par toute l'Europe, un art qui vous +cause à vous-mêmes des émotions si vives, comment se fait-il que ce soit +précisément celui-là dont vous ne vouliez pas? Serait-ce parce que ceux +qui, après tant d'efforts, ont su l'amener à sa perfection n'étalent pas +de l'Académie des Beaux-Arts?... Vous nous permettez de le dépecer, cet +art, de prendre des bribes par-ci par-là, d'y mêler d'autres éléments +étrangers, et d'en faire quelque chose pour notre usage. Mais cela +est-il possible? L'<i>unité</i>, messieurs, cette grande loi que les anciens +ont si bien su nous enseigner dans leurs écrits, par leurs monuments, et +que vous-mêmes vous avez prêchée, qu'en faites-vous? vous? «C'est de la +conception d'un monument que dépend cette unité d'intention et de vues +qui doit devenir le lien commun de toutes les parties. Aussi faut-il +qu'un monument émane d'une seule intelligence, qui en combine +l'ensemble, de telle manière qu'on ne puisse, sans en altérer l'accord, +ni en <i>rien retrancher</i>, ni <i>rien y ajouter</i>, ni <i>rien y changer</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.» +Ce n'est pas moi qui parle, messieurs; c'est M. Quatremère de Quincy. +Écoutez encore ceci: «On appelle ainsi (l'unité de système et de +principes) celle qui consiste à ne point confondre dans le même édifice +certaines diversités qui sont le produit, chez différentes nations, d'un +principe originaire particulier, et de types formés sur des modèles sans +rapports entre eux.» Toujours M. Quatremère.</p> + +<p>Vous vous étiez faits païens, messieurs; aujourd'hui, serrés de près par +l'opinion des gens qui ont étudié l'art national, vous vous faites +éclectiques, et vous feriez, s'il le fallait, d'autres concessions à +nos principes pour éviter d'être franchement de votre pays. Vous jetez +votre plus précieux bagage à la mer, à l'heure qu'il est; vous renoncez +à l'unité, pour sauver le vaisseau de l'Académie. Nous craignons que +vous ne sauviez rien, et que vous ne détruisiez l'École. Lorsque +l'Académie des Beaux-Arts installait franchement l'antiquité chez nous, +avec toutes ses conséquences, il y avait au moins unité, harmonie dans +l'enseignement, dans les exemples et dans les résultats. C'était un art +dont la forme était en désaccord avec nos mœurs et notre climat; mais +c'était un art admirable, sur lequel il était aisé de fonder un +enseignement. Aujourd'hui vous prêchez l'anarchie, l'éclectisme, +messieurs! Mais vous mettez le feu aux quatre coins de l'École! Comment? +vous allez dire à vos élèves (je vous cite): «Recueillez dans le passé, +choisissez dans le présent...» Mais que choisir? vous répondra-t-on. +L'Académie croit qu'avec cela nous aurons une architecture de notre +époque; nous aurons ce que nous avons depuis vingt ans, du désordre. +Pour nous, le désordre nous fatigue; nous n'en voulons plus, et, autant +qu'il dépendra de nous, nous le combattrons, qu'il vienne d'en haut ou +d'en bas. J'en appelle aux architectes qui font partie de l'Académie des +Beaux-Arts, à ceux qui ont construit toutefois; est-ce à l'aide de +théories aussi vagues que l'on élève un édifice, est-ce avec des phrases +bien tournées que vous donnerez, dès le sol, un aspect d'<i>unité</i> à votre +monument? Une fois le crayon à la main, le papier devant vous, et les +ouvriers prêts à exécuter vos ordres, chercherez-vous cette pierre +philosophale introuvable, «une architecture recueillie dans le passé... +choisie dans le présent... qui ait une physionomie toute française...; +qui, avec toutes les ressources de notre âge, réponde à tous les besoins +de notre culte, et qui soit à la fois marquée du sceau du christianisme +et du génie de notre société?» À l'œuvre! «car c'est évidemment là ce +que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de +l'art.»—C'est incontestable, messieurs! mais c'est ce que la plume peut +dire, et ce que le crayon ne peut faire. Pour élever quoi que ce soit, +ne fût-ce qu'une guérite, il nous faut un art arrêté, coordonné par un +système qui soit soumis à des principes et à des règles +infranchissables. C'est pour avoir méconnu un instant ces règles et ces +principes, en voulant mêler l'architecture antique aux traditions du +moyen âge, que la Renaissance n'a produit que des œuvres quelquefois +attrayantes, mais toujours bâtardes, et qui, de chute en chute, nous ont +conduits à l'anarchie, d'où vous ne nous aidez guère à sortir. Pour +Dieu, messieurs, reprenez l'antiquité pure si vous voulez, mais +n'appelez pas le désordre pour nous combattre. En suivant les principes +émis dans le manifeste, à savoir, qu'il ne faut pas plus imiter le +siècle de Périclès que celui de saint Louis, qu'il est bon de prendre +partout dans le passé et le présent «pour créer un art» comme si l'on +créait un art! l'Académie, pour être conséquente, aura donc demain, à +l'école des Beaux-Arts, des professeurs d'architecture grecque, romaine, +gothique, de la renaissance, qui se critiqueront les uns les autres, qui +détruiront leurs systèmes réciproquement. On enseignera le même jour, à +une heure de distance, la construction grecque et la construction +gothique; on démontrera aux mêmes élèves comme quoi la plate-bande +l'emporte sur l'arc, et l'arc sur la plate-bande; et ce sera là créer un +art!—Miséricorde! Si nos fils se font architectes, que deviendront-ils +dans cette tour de Babel? Voilà où la terreur du gothique vous a +conduits, messieurs!... Est-ce à nous de vous rappeler à vos +convictions, à vos doctrines d'autrefois? Divisés en autant de sectes +qu'il y a de membres à l'Académie, un point seul vous trouve sinon +unanimes, du moins en majorité; c'est le mépris de la seule architecture +vraiment nationale; car, permettez-nous de vous le répéter, messieurs, +nous ne pouvons regarder comme bien sincère l'éloge que vous en faites +au commencement de vos «Considérations», puisque vous avez eu le soin +d'en diminuer toute la valeur quelques pages plus loin...</p> + +<p>Oserons-nous exprimer un doute qui nous vient? Avez-vous eu le loisir +d'étudier cette architecture que vous proscrivez, d'en suivre tous les +développements, d'en examiner les ressources? Je dois vous avouer que +les «Considérations» de l'Académie des Beaux-Arts ont mis quelque +incertitude dans notre esprit à cet égard. «L'Académie (dites-vous), +après avoir entendu les observations particulières dictées à +quelques-uns de ses membres par la <i>connaissance profonde</i> de l'art +qu'ils exercent, a pu se convaincre que, sous le rapport de la solidité, +les églises gothiques manquaient des conditions qu'exigerait aujourd'hui +la science de l'art de bâtir.»</p> + +<p>Nous ne voudrions pas faire de rapprochements fâcheux, quoique +certainement la tentation soit forte; cependant la vérité est une si +belle chose que la déguiser dans certains cas est une honte. D'un côté, +voici des monuments qui durent depuis six ou sept cents ans, malgré un +climat destructeur, malgré «trois siècles d'abandon», malgré des +restaurations souvent plus funestes que l'abandon même, malgré les +incendies et les révolutions; des monuments qui sont encore d'un usage +journalier, qui sont commodes, et ne demandent souvent que des +restaurations qui équivalent à un simple entretien.—Ces monuments-là ne +sont pas solides, «ils manquent des conditions qu'exige aujourd'hui la +science de l'art de bâtir!»—D'un autre côté, nous voyons des édifices, +véritables carrières de pierre, qui ne sont élevés qu'avec des moyens +factices, qui, lorsqu'on les examine avec soin, ne présentent que des +armatures en fer, qu'une décoration n'indiquant ni la nature, ni la +dimension des matériaux, qu'un assemblage monstrueux d'arcs portant des +plates-bandes suspendues à des chaînes, de chapiteaux ou de corniches +composés de quatre ou cinq assises, de soffites formés de claveaux, de +contreforts dissimulés par l'épaisseur uniforme et inutile des murs, de +voûtes sphériques masquées sous des combles de basiliques, de clochers +portant à faux, de toits plats qu'il faut balayer par les temps de +neige...—Sont-ce là des monuments solides, parce qu'ils résument «la +science de l'art de bâtir aujourd'hui?»—Je ne suis pas bien vieux, et +cependant il m'a semblé déjà voir quelques-uns de ces monuments modernes +(entretenus du reste avec un soin tout particulier), échafaudés pendant +des mois entiers, à l'effet de remplacer des dizaines de mètres de ces +grosses corniches dont la saillie exagérée semble folie pour arrêter les +eaux au lieu de les déverser. J'ai cru voir souvent quelques-unes de ces +colonnes, composées de centaines de rondelles, que des maçons étaient +occupés à rejointoyer, frotter, huiler. Il m'a semblé parfois rencontrer +des conduites engorgées dans l'épaisseur des murs, et bon nombre de +plates-bandes appareillées bâillant sur la tête des passants. J'avais +cru de bonne foi que «la science de l'art de bâtir aujourd'hui» ne +valait pas celle d'autrefois; je me serai trompé, et j'en demande +humblement pardon aux membres de l'Académie, dont la «connaissance +profonde» de l'art de bâtir est trop peu contestable pour ne pas faire +loi en cette matière.</p> + +<p>Mais poursuivons. L'Académie nous fait part d'une découverte curieuse. +«Ceux (dit M. le secrétaire perpétuel) qui admirent à l'intérieur +l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères (elles le +sont réellement, monsieur Raoul-Rochette), et qui se laissent aller, en +les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et d'une disposition +mystique, ne se donnent pus la peine de réfléchir que cet <i>agréable</i> +effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et de ces +puissants contreforts...»</p> + +<p>Effectivement, nous qui admirons «à l'intérieur l'effet de ces voûtes du +XIII<sup>ème</sup> siècle», nous n'aurions jamais «réfléchi» que derrière ces +voûtes se trouvent des arcs-boutants, et nous remercions l'Académie +d'avoir attiré notre attention sur ce phénomène. Un service en vaut un +autre, et nous sommes heureux de pouvoir faire part à M. Raoul-Rochette +d'une découverte non moins intéressante que celle qu'il veut bien nous +signaler: c'est que toutes les plates-bandes des temples de Karnac sont +d'un seul morceau<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>L'Académie glisse d'ailleurs assez légèrement sur les prétendus vices de +construction des églises du XIII<sup>ème</sup> siècle. Ce n'est pas sur ce point +que l'attaque est la plus vive; puis il faudrait entrer dans des détails +techniques, et l'on a pu voir que l'Académie, sur ce chapitre important, +a ses opinions arrêtées d'avance... Ce n'est pas solide, parce que ce +n'est pas solide; la «connaissance profonde» de messieurs les +Académiciens nous tiendra lieu de preuve.</p> + +<p>L'Académie des Beaux-Arts ne doit pas manquer, dans ses archives, de +procès-verbaux de démolitions d'églises gothiques, elle doit donc savoir +mieux que nous si ces édifices sont solides ou non.</p> + +<p>Mais si l'Académie passe légèrement sur la construction gothique, il +n'en est pas de même au sujet du goût. Sur ce point (M. le secrétaire +perpétuel ne prendra qu'en bonne part ce que nous allons dire, nous en +sommes convaincus) M. Quatremère de Quincy s'exprima plus hardiment que +le manifeste; il est vrai qu'il n'avait pas à ménager un sentiment +répandu partout aujourd'hui, le retour vers notre art national. Aussi +l'Académie nous permettra-t-elle de le citer ici: «Le genre de bâtisse +(dit-il) auquel on donne le nom de gothique, naquit de tant d'éléments +hétérogènes, et prit naissance dans des temps d'une telle confusion, +d'une telle ignorance, que l'extrême diversité de formes, inspirées par +le seul caprice, empêcha tout vrai système de proportion de s'introduire +dans une architecture qui n'exprime réellement à l'esprit, par le +mélange d'éléments qui la constituent, que l'idée du désordre<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.» +L'Académie ne juge pas, dans ses «Considérations» le gothique d'une +manière aussi sévère; cependant, si nous l'en croyons, l'architecture du +XIII<sup>ème</sup> siècle est un art qu'il est impossible «de justifier par les +lois du <span class="smcap">goût</span>; qui ne présente à l'œil aucun système de proportion. Tout +y est capricieux et arbitraire dans l'invention comme dans l'emploi des +ornements, et la profusion de ces ornements à la façade de ces églises, +comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un défaut choquant +et un contre-sens véritable.» Nous l'avons déjà dit, il est difficile +réellement d'accorder l'Académie avec elle-même. Comment supposer que +des édifices qui produisent des «impressions si vives de recueillement +et de piété, qui charment et touchent profondément, au point que la +froide raison ne peut détruire un effet qui s'adresse au <span class="smcap">goût</span> et au +sentiment», comment supposer que ces édifices puissent manquer à la fois +de proportions, de <span class="smcap">goût</span> et d'ordre? Ou les proportions, le goût et +l'ordre sont des qualités que l'Académie seule a la faculté de saisir, +ou ces qualités sont tellement conventionnelles qu'elles deviennent +inutiles, puisqu'on peut produire tant d'effet sans elles. Enfin, +qu'est-ce donc qu'un art qu'il est impossible «de justifier par les lois +du «<span class="smcap">goût</span>», et qui charme en produisant «un effet qui s'adresse au <span class="smcap">goût</span>?»</p> + +<p>Nous supplions l'Académie de nous résoudre ce problème, qui est +au-dessus de notre intelligence. Ce n'est pas tout, M. le secrétaire +perpétuel prétend que «tout est capricieux et arbitraire dans +l'invention comme dans l'emploi des ornements gothiques du XIII<sup>ème</sup> +siècle.» Or, «arbitraire» veut dire, si je ne me trompe, qui se fait +sans loi; sans système. Eh bien! si nous examinons quelques instants une +église du XIII<sup>ème</sup> siècle, nous verrons d'abord que toute la construction +est soumise à un système invariable. Nous verrons l'ogive adoptée pour +tous les arcs, pour toutes les voûtes; toutes les forces et les poussées +rejetées à l'extérieur; une disposition laissant à l'intérieur les plus +grands vides possibles. Nous verrons que les murs ne sont que de simples +remplissages, de véritables cloisons qui ne portent rien; que les +éperons, les arcs-boutants et les contreforts, chargés seuls de soutenir +l'édifice, ont toujours un aspect de résistance, de force et de +stabilité qui rassure l'œil et l'esprit; que les voûtes légères, +construites en petits matériaux faciles à monter et à poser à une grande +hauteur, sont combinées de façon à reporter la <i>totalité</i> de leur poids +sur les piles; que les moyens les plus simples sont toujours préférés; +que les <i>arcs ogives</i> et <i>arcs doubleaux</i>, tracés sans exception avec +des arcs de cercle, n'exigent ni déchet de pierre, ni épures +compliquées, ni <i>coupes</i> difficiles; que tous les membres de ces +constructions, indépendants les uns des outres, quoique reliés entre +eux, présentent un ensemble d'une élasticité et d'une légèreté bien +nécessaires dans des édifices d'une aussi grande dimension. Si nous en +venons à nous occuper des proportions, nous verrons, n'en déplaise à +l'Académie des Beaux-Arts, qu'il y a toujours, dans chaque monument, un +rapport relatif entre la largeur et la hauteur des bas-côtés, entre la +hauteur de ces bas-côtés et celle de la galerie, entre la hauteur de la +galerie et celle des fenêtres supérieures; que les rapports de hauteur +et de largeur sont les mêmes pour la nef et les bas-côtés. Nous verrons +encore (et ceci appartient exclusivement à cette architecture) que la +proportion humaine y devient une loi fixe. Notre ami et collaborateur, +M. Lassus, disait dans les «Annales Archéologiques» (avril 1845): «Que +le monument soit grand, qu'il soit petit, toujours et partout vous +retrouverez la conséquence du même principe (la proportion humaine). Au +XIII<sup>ème</sup> siècle, les bases, les chapiteaux, les colonnettes, les meneaux, +les nervures, enfin tous les détails sont exactement les mêmes, dans la +grande cathédrale, comme dans la simple église de campagne, et cela +parce que dans tous ces monuments l'homme seul sert toujours d'unité, et +que l'homme ne peut se grandir ni ne diminuer. Vraiment il faut être +aveugle pour ne pas être frappé de ce principe si vrai, si juste, qui +fait que nos cathédrales paraissent grandes parce qu'elles sont grandes, +que nos chapelles paraissent petites lors qu'elles sont petites, enfin +que tous nos monuments donnent rigoureusement, mathématiquement, l'idée +de ce qu'ils sont réellement.» Nous le demandons, n'y a-t-il pas là un +système de construction et de proportion? Et si nous en venons aux +ornements des monuments du XIII<sup>ème</sup> siècle, ne les verrons-nous pas +soumis à deux lois fixes: la première, qui est l'imitation de la +végétation locale; la seconde qui restreint invariablement la dimension +de ces ornements aux dimensions des matériaux de notre pays. Où est +donc, en tout ceci, le «caprice et l'arbitraire?» Nos lecteurs nous +pardonneront de revenir ici sur des sujets que nous avons déjà traités +longuement, et avec lesquels ils sont familiers; mais l'Académie n'a +probablement pas eu l'occasion d'observer tous ces faits, et c'est +pourquoi nous avons cru devoir insister sur ce point.</p> + +<p>Que M. le secrétaire perpétuel ne nous lise pas, cela est trop naturel; +mais il y a plus d'un an que l'un des collègues de M. Raoul-Rochette, à +l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, M. Vitet, dans sa «Notice +sur la cathédrale de Noyon», disait: «L'ornementation du XIII<sup>ème</sup> siècle +se distingue de celle des XIV<sup>ème</sup> et XV<sup>ème</sup> siècles, au moyen +d'indications plus précises que celles qui servent à classer +chronologiquement la décoration des édifices antiques... Pour nous, loin +d'être un plagiat et une œuvre de déraison, l'ornementation du XIII<sup>ème</sup> +siècle est une des créations les plus originales, les plus spontanées, +les plus imprévues de l'esprit humain, en même temps qu'une de ses +œuvres les plus raisonnables et les plus méthodiques... L'art du +XIII<sup>ème</sup> siècle n'imite presque exclusivement que des végétaux: plus +d'oves, plus de perles, plus de rais-de-cœur;... l'ornementation +devient essentiellement végétale. Ce n'est pas tout; au lieu d'idéaliser +les végétaux, comme on l'avait fait jusque-là, au lieu de leur prêter +une forme conventionnelle, en harmonie avec le caractère des monuments +antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d'après +nature;... ce n'est plus en Grèce ou en Italie que l'on cherche des +modèles, mais dans nos forêts et dans nos champs... Jamais ces végétaux +modestes n'avaient reçu tant d'honneur...»</p> + +<p>Nous ajouterons ici que bien que les ornements du XIII<sup>ème</sup> siècle soient +imités de la végétation de nos forêts et de nos champs, ils n'en sont +pas moins soumis à certaines conventions architectoniques, à certaines +lois de goût et de style, qui les font distinguer à la première vue des +ornements des XIV<sup>ème</sup> et XV<sup>ème</sup> siècles. Il en est de même des moulures, +des profils, et de tout ce qui contribue à la décoration des édifices de +ces époques. Ces monuments sont si peu abandonnés dans leur ensemble, +comme dans leurs détails, au «caprice et à l'arbitraire,» que, pour +celui qui les a étudiés, il ne peut y avoir d'incertitudes dans leur +classement chronologique. Les faits perlent d'eux-mêmes; les monuments +sont là, et nous voudrions que l'Académie des Beaux-Arts fît plus +d'attention aux faits lorsqu'ils ont cette importance. Il nous faut +faire remarquer encore, quoi qu'il nous en coûte, que le manifeste de +l'Académie confond tous les styles. À propos du gothique du XIII<sup>ème</sup> +siècle, on nous a jeté à la tête l'ornementation luxuriante du XV<sup>ème</sup> +siècle; voici maintenant que l'Académie fait le procès aux statues du +XII<sup>ème</sup>, «ces figures, si longues, si maigres, si roides, à cause du +champ étroit qu'elles occupent et qui tient à l'emploi général des +formes pyramidales!»</p> + +<p>Je ne sais si nos lecteurs éprouvent le même sentiment que moi; mais, +par moments, le découragement me prend. Après tous les efforts tentés +depuis vingt ans pour faire, je ne dirai pus reproduire, mais étudier, +regarder la statuaire du XIII<sup>ème</sup> siècle; après tant d'ouvrages publiés à +grands frais, soit par le gouvernement, soit par des particuliers, +songer qu'il est un corps enseignant, à la tête des arts en France, qui +n'a rien vu, rien étudié, mêlant tous les styles et tous les âges, oui, +cela parfois décourage les gens les plus convaincus, les plus décidés à +lutter. Que diriez-vous, messieurs, si l'un de nous prétendait ne juger +la statuaire grecque que sur les bas-reliefs de Sélinonte, ou sur ceux +du Bas-Empire? si, passant sous silence l'époque de Phidias, nous nous +laissions aller à nous égayer sur les figures immobiles et souriantes +des métopes des temples siciliens, ou à tonner contre la sculpture molle +et lâche des sarcophages du IV<sup>ème</sup> siècle? Vous vous soulèveriez contre +notre ignorance, ou vous nous accuseriez peut-être de mauvaise fol; et +vous auriez raison. La statuaire ne s'apprécie pas comme la construction +d'un édifice, laquelle peut se démontrer mathématiquement; il est, dans +bien des cas, difficile de prouver qu'une statue est belle; car une +statue peut, tout en reproduisant fidèlement la nature, n'être cependant +qu'une œuvre misérable; elle peut aussi représenter irrégulièrement la +forme humaine, et n'en être pas moins empreinte de ce parfum d'art et de +goût que l'on est convenu d'appeler <i>stylé</i>. Lorsque la statuaire réunit +à une imitation, non pas minutieuse, mais large et choisie de la nature, +cette poésie à laquelle tout le monde est sensible, il nous paraît alors +que son œuvre est belle. Dire «qu'aujourd'hui la vérité est la première +condition de l'imitation, et la nature le seul type de l'art,» cela nous +paraît une théorie étrange dans la bouche d'un académicien, qui n'a +pas encore admis parmi les statuaires M. Curtius, l'auteur des plus +fidèles imitations de la nature. Tel n'est cependant pas le but de +la sculpture, qui serait ainsi bornée à ne faire aujourd'hui que des +messieurs en frac. Les Grecs n'ont imité la nature que jusqu'à un +certain point de vérité qu'ils n'ont jamais dépassé; donc nos artistes +«désapprendraient», suivant l'Académie, s'ils faisaient de la sculpture +comme les Grecs. Il faut être logique, tout académicien qu'on soit. Que +l'on préfère un moulage sur nature à un buste de Phidias, un +daguerréotype à un portrait de Raphaël, cela se comprend de la part d'un +ignorant; mais il faut d'autres principes pour apprécier une œuvre +d'art. Nous ne sommes pas extravagants au point de prétendre que le +tympan de la porte de la Vierge, au portail de Notre-Dame de Paris, soit +préférable aux bas-reliefs du Parthénon; mais certainement, pour qui +sait voir, il y a dans ces deux œuvres, si différentes de caractères et +de pensée, une origine pareille qui conduit à un résultat analogue; +l'imitation de la nature, soumise à un rhythme, à un style enfin. Que +nos artistes actuels ne puissent en venir là, hélas! qui le sait mieux +que nous? mais il n'y a pas lieu de s'en vanter. Que vous prétendiez, +messieurs, que personne aujourd'hui ne parle en vers alexandrins, nous +en conviendrons; mais si vous ajoutez que nos littérateurs seraient +forcés de «désapprendre ce qu'ils ont étudié, de se détacher du modèle +vivant», pour arriver à parler comme Corneille, vous nous laisserez +désirer que ces hommes de lettres en question en sachent un peu moins. +Pour faire croire aujourd'hui, messieurs, que l'on ne «sent rien dans la +statuaire gothique qui accuse la nature», il faudrait avoir détruit tous +les manuscrits du XIII<sup>ème</sup> siècle; et il en reste encore assez pour que +nous engagions l'Académie tout entière à se transporter à Chartres, ou à +Amiens, ou à la cathédrale de Paris, ou même à la Sainte-Chapelle, qui +se trouve plus rapprochée de l' Institut. Dans ces quatre monuments (et +j'en passe), l'Académie pourrait se faire indiquer, de peur de méprise, +quelques milliers de figures du XIII<sup>ème</sup> siècle, qui ne sont ni «maigres, +ni longues, ni roides; qui n'occupent pas de champ étroit, et ne sont +nullement soumises aux formes <i>pyramidales</i>.» Les chefs-d'œuvre sont +rares dans tous les temps, et nous ne prétendons pas donner toutes les +figures du XIII<sup>ème</sup> siècle comme des productions irréprochables; mais, +certes, s'il est une époque, après celle des Grecs, qui ait possédé une +école puissante et vraiment digne de ce nom, c'est bien le XIII<sup>ème</sup> et le +XIV<sup>ème</sup> siècles: vous trouverez des figures plus ou moins bien exécutées, +plus ou moins régulières, jamais insignifiantes, ni comme pensée, ni +comme style, et souvent, très-souvent d'admirables chefs-d'œuvre qui +pourraient enseigner beaucoup de choses à nos statuaires, si nos +statuaires voulaient prendre la peine de les regarder.</p> + +<p>Cette longue digression, à propos de la sculpture gothique, me ramène à +cette phrase du manifeste de l'académie; «Tout y est capricieux et +arbitraire, dans l'invention comme dans l'emploi des ornements.» +Comment! ces grands portails, si bien disposés pour accueillir et +laisser écouler la foule, sont ornés capricieusement? Cette porte +centrale avec le Dieu-Homme au centre, les douze apôtres et les +attributs des quatre évangélistes autour de lui, les vierges sages et +les vierges folles à droite et à gauche, le dragon sous ses pieds, le +Jugement dernier sur sa tête; plus haut le Christ encore, mais +ressuscité, assis sur le monde, entouré d'anges qui portent les +instruments de la passion; sa mère divine et saint Jean qui l'adorent; +dans ces voussures, des myriades d'anges d'abord, l'enfer à la gauche du +Rédempteur; puis les martyrs, les prophètes; tout cet abrégé des +mystères de la religion catholique se trouve être un pur effet du +hasard, un caprice! Vous plaisantez, messieurs, je le suppose, et +rependant cela ne prête guère à la plaisanterie. Quant à la nudité que +vous reprochez à l'intérieur de nos églises, si nos églises avaient une +voix, messieurs, voici ce qu'elles répondraient; «Qui donc nous a +dépouillées, badigeonnées, raclées? Qui donc, à Notre-Dame de Paris, a +brisé l'admirable clôture du chœur, dont quelques fragments nous +restent comme témoins accusateurs? Qui donc a enlevé cet autel entouré +de ses reliquaires, ces stalles du XIV<sup>ème</sup> siècle, et ces tombeaux, et +ces monuments votifs, et ces tables de bronze sous lesquelles les +anciens évêques de Paris espéraient laisser leurs cendres tant que le +monument serait debout? Qui donc a détruit toutes nos verrières? À +Chartres, qui donc a jeté bas, pour en faire des dalles, le beau jubé du +XIII<sup>ème</sup> siècle? qui donc a plâtré tout le chœur avec des bas-reliefs en +stuc? Qu'a-t-on fait de nos retables, de nos piscines, de nos crédences, +de nos autels?...» Là-dessus, messieurs, n'invoquez pas les souvenirs; +je crois qu'un de mes amis vous l'a déjà dit, on n'insulte pas ceux +qu'on a tués<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>On serait tenté de croire que M. le secrétaire perpétuel n'a jamais vu +de vitraux que dans les kiosques et les chalets des environs de Paris; +que l'on en juge; «Il en serait de même de la peinture, qui aurait de +plus à lutter contre le jour faux produit par les vitraux <i>coloriés</i>, et +qui verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette <i>illumination +factice</i>.» Lorsque messieurs les membres de l'Académie voudront nous +faire l'honneur de visiter la Sainte Chapelle, ils pourront s'assurer +que les vitraux ne produisent pas de jour faux, et qu'ils ne nuisent en +rien à la peinture, je veux dire à la peinture monumentale, car je ne +parle pas des tableaux accrochés; quant à ceux-ci, nous préférerons +toujours, de toute manière, les rencontrer dans une galerie que pendus +gauchement dans une église où on ne les voit jamais, grâce au luisant du +vernis et à bien d'autres causes qu'il n'est pas nécessaire de signaler +ici.</p> + +<p>Voici venir la péroraison; «Maintenant que l'architecture gothique est +morte au sein même de la civilisation qui l'avait produite, +entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister +depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une +résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art?» (Et +la Renaissance, messieurs, qu'en faites-vous?) «Où en est la raison, où +en est la nécessité, dans les conditions de la société actuelle?»—Il +est vrai, Messieurs, que nous avons un art tellement arrêté, une école +dirigée avec tant d'unité, une architecture, que dis-je une! dix +architectures si conformes à nos besoins! nous sommes tous tellement +d'accord sur les principes! qu'à votre avis, il est inutile de chercher +à rentrer dans un système approprié à nos matériaux et à notre climat, à +nos mœurs et à notre religion. Nos églises modernes, dont les unes +ressemblent tant bien que mal à des basiliques antiques, les autres à +des salles de thermes, nos monuments à toits plats, à portiques ouverts +à tous vents, à plates-bandes enfilées dans des barres de fer; ces +églises qui n'osent montrer leurs fenêtres à l'extérieur, de peur de ne +pas ressembler assez à un monument antique, sont-elles donc assez +conformes à notre climat, à nos matériaux, à nos usages, pour qu'il n'y +ait pas nécessité de rentrer dans une voie plus vraie? Il ne faut +cependant, dites-vous, refaire ni le Parthénon, ni la Sainte-Chapelle... +Ceci devient plus embarrassant; qu'allons-nous donc faire? Que +serons-nous donc, puisque le grec et le français nous sont interdits? M. +le secrétaire perpétuel répond: «Il faut être <i>original</i>, en puisant +dans les modèles <i>antiques</i> tout ce qui peut se convertir à des besoins +nouveaux. Voilà ce qu'ont fait les Jean Bullant, les Philibert Delorme, +etc., sous la main desquels l'architecture prit une physionomie +française.» Ainsi, il faut être original en interprétant l'antique, de +la même façon que l'ont fait les Jean Bullant... etc. Mais, messieurs, +puisque les Philibert Delorme, les Pierre Lescot ont déjà fait une +imitation de l'antique, il devient d'autant plus difficile d'en faire +une seconde, maintenant que la place est prise; puis l'antique est bien +loin de nous; puis l'originalité des architectes de la Renaissance +pourrait être contestée; pourquoi donc n'essaierions-nous pas d'être +<i>originaux</i> «en nous assimilant, si l'on peut ainsi dire, tout ce que +nous emprunterions à l'art» français du XIII<sup>ème</sup> siècle? Quand nous +laisserions dormir la Renaissance que vous invoquez, il n'y aurait pas +grand mal. La Renaissance, «avec ses anarchiques et splendides +déviations,» comme le dit si heureusement M. Victor Hugo, ne nous +paraît pas le meilleur exemple à suivre. Le gothique étant perverti, la +Renaissance s'est servie de l'antique. Aujourd'hui la Renaissance est +usée à son tour; eh bien, nous voulons nous servir du gothique. Qu'y +a-t-il là d'inouï? n'est-ce pas au contraire conforme à la marche +ordinaire des choses de ce monde? n'est-ce pas une conséquence naturelle +de ce «retour sincère aux idées chrétiennes <span class="smcap">dont on se flatte</span>?»</p> + +<p>D'ailleurs, messieurs, vous l'avez dit, une architecture que l'on +respecte comme une œuvre d'art <i>impossible</i> à reproduire, ne doit être +ni copiée, ni «imitée»; et pour nous l'architecture antique est dans ce +cas. S'il est un art <i>impossible</i> à reproduire aujourd'hui, c'est bien +celui qui est né sous un autre climat, sous l'influence de mœurs +particulières, et d'une religion différente de la nôtre; aussi +permettez-nous de vous renvoyer la phrase qui précède votre conclusion, +si conclusion il y a. «C'est parce que nous aimons, c'est parce que nous +comprenons les édifices (antiques), que nous ne voulons pas d'une +<span class="smcap">imitation malheureuse</span>, qui ferait perdre à ces monuments sacrés du culte +(des anciens) l'intérêt qu'ils inspirent, en les faisant apparaître, +sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste que la +vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.» Nos +lecteurs sont priés de remarquer que ce passage est reproduit +textuellement, si ce n'est que M. le secrétaire perpétuel l'applique, +non point aux édifices antiques, ainsi que j'ai cru devoir le faire, +mais bien aux monuments catholiques. Il résulte de là que l'Académie ne +peut pas supposer un instant que les populations qui font aujourd'hui +élever des églises, puissent <i>sceller</i> ces monuments de leur <i>foi</i>, +«privées du sceau de la foi qui les éleva.» Parlez pour vous, messieurs, +s'il vous plaît; et respectez la foi des autres. Un critique, un poëte, +un historien, peuvent porter un jugement sur ces matières; cela n'a +nulle importance, un autre rectifiera le lendemain la pensée du premier. +Mais un corps enseignant au milieu de l'État, en France, qui pense +«qu'<i>on se flatte</i> de revenir sincèrement aux idées chrétiennes»; que +des villes qui bâtissent des églises «ne peuvent plus les sceller de +leur foi», voilà qui est étrange... Au reste, ne prenons pas la chose au +sérieux; car, à la fin de votre conclusion, nous trouvons cette phrase: +«Et qui empêche, dites-vous, nos architectes modernes de faire de même +que ceux de la Renaissance, en élevant, avec toutes les ressources de +notre âge, des monuments qui répondent à tous les besoins de notre +culte, et qui soient à la fois marqués du sceau du christianisme et du +génie de notre société?» Voilà le sceau retrouvé, et nous sommes tous du +même avis. Prenons pour modèles les artistes de la Renaissance; +seulement, comme il ne faut pas toujours aller puiser à la même source, +nous allons «non pas copier, mais imiter» les arts du XIII<sup>ème</sup> siècle, +d'autant qu'il n'y a pas grand effort à faire pour concilier les +monuments de cette époque avec «tous les besoins de notre culte»; car le +culte n'a pas changé, et ces édifices sont tous marqués du «sceau du +christianisme», qui n'a pas changé non plus, que je sache, depuis le +XIII<sup>ème</sup> siècle.</p> + +<p>Nos lecteurs, déjà au fait de toutes ces questions, trouveront peut-être +que nous défendons une cause gagnée, et que nous nous escrimons dans le +vide. Cependant il y a en tout ceci une chose utile, c'est que la vérité +se fait jour, et qu'il n'y aura que les gens intéressés à ne pas la voir +qui chercheront à l'étouffer. Les hommes de bonne foi finiront par +s'entendre, et alors disparaîtront les petites susceptibilités d'école +qui les séparent encore. L'Académie nous demande «où est la main +puissante qui peut soulever une nation entière au point de la faire +rétrograder de quatre siècles en arrière». Cette main, c'est celle de la +vérité; cette force, c'est celle du bon sens. Et que l'Académie des +Beaux-Arts ne croie pas que cela pourrait arriver; cela est, et nous +nous en félicitons, car ce n'est pas rétrograder que d'abandonner ces +constructions qui ne sont ni antiques ni modernes, en désaccord avec +notre climat, nos habitudes et notre caractère national, avec notre +religion et nos mœurs. Ce qui soulève et soulèvera une nation entière, +messieurs, c'est votre long dédain pour ces monuments que vous louez +aujourd'hui du bout des lèvres, et comme pour faire la part de +l'opinion; c'est votre mépris superbe pour ces édifices vraiment +nationaux, que ni l'engouement de la Renaissance pour l'antique, ni +l'orgueil de Louis XIV qui repoussait tout ce qu'il n'avait pas élevé, +ni l'indifférence du siècle dernier, n'ont pu anéantir ou sur notre sol, +ou dans les souvenirs du peuple. Vous aurez beau faire, ce peuple se +croira toujours mieux baptisé, mieux marié dans une église gothique que +dans une basilique romaine. Non, messieurs, vous ne l'arrêterez pas ce +flot de l'opinion qui monte toujours; cette digue, que vous tentez de +lui opposer, le fera déborder plus violent, plus rapide et plus +envahissant. Nous verrons longtemps encore faire de tristes et fâcheuses +tentatives; nous le savons, nous nous y attendons. Mais nous +poursuivrons notre route, parce que nous sommes convaincus; parce que, +si le génie ne nous accompagne pas (c'est un compagnon difficile à +rencontrer), du moins nous marchons côte à côte avec le bon sens. Nous +élevons et nous élèverons des églises françaises du XIII<sup>ème</sup> siècle, +parce que nous sommes indignés de voir plier le culte, en France, à des +dispositions monumentales pillées à l'antiquité ou à l'Italie du moyen +âge<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>; parce que nous sommes fatigués de voir tant de fâcheuses copies +qui ont failli éloigner les architectes de l'étude si nécessaire de +l'antique; parce qu'enfin nous sommes dégoûtés de fouiller vainement +parmi des théories tantôt absolues, tantôt rationnelles, et d'être +ballottés du Romain à la Renaissance, et du Grec au Bas-Empire. Vous +n'avez pas pris la chose au sérieux, messieurs; vous nous avez regardés +comme des enfants qui jouent à la poupée, et qui, «par caprice ou par +<i>amusement</i>, veulent bâtir des châteaux ou des églises gothiques.» Non, +messieurs, donnez-nous un <span class="smcap">art</span> logique, beau de forme, on laissez-nous +reprendre le seul qui ait réuni au plus haut degré ces deux qualités, +chez nous, sur notre sol, quand il n'a pas été mutilé «par l'ignorance +ou la barbarie». Ce ne sont pas des théories vagues qu'il nous faut; +c'est un art <i>adulte</i>. Mais où est-il?—La Renaissance vous le fournira, +direz-vous.—Que de détours, mon Dieu, pour ne pas revenir nettement et +franchement à notre vieil art français! Dans votre pensée, messieurs, +vous comparez toujours le XV<sup>ème</sup> siècle au XVI<sup>ème</sup>, et vous dites alors: +«La Renaissance est un progrès! Donc la marche adoptée par les artistes +de cette époque est celle qui doit être suivie.» Certes, s'il fallait +absolument choisir entre ces deux arts, celui du XV<sup>ème</sup> siècle ou celui +du XVI<sup>ème</sup>, peut-être donnerions-nous la préférence au dernier. L'art +gothique, corrompu à la fin du XV<sup>ème</sup> siècle, n'était plus viable. +L'<i>ignorance</i>, résultat de longues luttes et de commotions violentes, +avait fait perdre à notre art national sa raison, son système. Ce +n'était plus alors qu'une tradition expirante; le principe de cet art +était étouffé sous l'enveloppe la plus compliquée sans motifs, la plus +surchargée de «détails sans signification». Il fallait en revenir à ce +principe, ou chercher de nouvelles inspirations dans un autre art; +l'antiquité fut adoptée avec plus d'enthousiasme que de réflexion. Il y +avait à choisir entre trois partis: le retour à l'art national dans sa +pureté, l'adoption d'une forme antérieure (l'art romain), enfin +l'éclectisme. Il n'y avait alors que ces trois routes ouvertes aux +architectes, et il n'y en a pas plus aujourd'hui. Des hommes comme +Philibert Delorme avaient trop de bon sens, étaient trop praticiens pour +prêcher l'éclectisme; les défauts qui les avaient frappés dans la +décadence de l'art gothique les empêchaient de remonter au principe de +cet art, et d'ailleurs, il n'est pas dans la nature de l'esprit humain +de revenir à un système, quelque bon qu'il soit, quand on a vu les +résultais de sa corruption. Ces grands artistes prirent franchement +l'antique pour modèle; ils l'étudièrent, et crurent sincèrement faire de +l'architecture romaine. Il n'y a qu'à lire ce qu'ont écrit les +architectes de ce temps pour s'en assurer.</p> + +<p>Il se présentait alors peu d'églises à construire; la déformation était +imminente. D'ailleurs le sol était couvert d'édifices religieux des +XII<sup>ème</sup>, XIII<sup>ème</sup> et XIV<sup>ème</sup> siècles. Et cependant veuillez bien observer, +messieurs, que les architectes de la Renaissance et du XVII<sup>ème</sup> siècle, +lorsqu'ils ont élevé des églises, ont toujours suivi le plan et la +structure des églises françaises du XIII<sup>ème</sup> siècle. Saint-Eustache est +un monument du XIII<sup>ème</sup> siècle mal construit, et choquant par son manque +d'unité. Ces bas-côtés d'une élévation inutile, ces piles formées d'un +amalgame de pilastres et de colonnes qui s'enchevêtrent sans raison, ces +voûtes à nervures croisées dans tous les sens et qui n'indiquent plus la +véritable construction, ces clefs pendantes accrochées à la charpente, +ces fenêtres d'une proportion désagréable et qui semblent avoir de la +peine à trouver leur place au-dessus de ce petit triforium que l'on +prendrait plutôt pour une balustrade que pour une galerie, ces meneaux +dont les formes molles n'indiquent ni une construction de pierre, ni une +construction de bois, ces arcs-boutants concaves à l'extrados, toutes +ces combinaisons sans motifs, et qui (c'est ici le cas de le dire) +paraissent être bien plutôt le produit du caprice que celui de la +réflexion, sont-elles un progrès? L'élément antique ajoute-t-il, dans ce +cas, quelque chose à la belle disposition du plan qui est du XIII<sup>ème</sup> ou +du XIV<sup>ème</sup> siècle? Nous ne le croyons pas. Saint-Sulpice, cette église +même, n'est-elle pas encore un édifice tout gothique comme plan et comme +disposition générale, mais grossièrement construit, sans nulle +connaissance de la force et de l'emploi des matériaux? L'élément antique +ne joue-t-il pas là un misérable rôle? Mais au moins cet édifice, sauf +la grosseur immodérée de ses piles intérieures, est-il encore commode, +approprié au culte; et pourquoi? si ce n'est parce qu'il a conservé la +forme ancienne des églises françaises, et qu'il n'est ni une salle de +thermes, ni une basilique romaine, ni une église orientale. Laissez-nous +donc revenir à notre art, messieurs, plutôt que de vouloir nous +replonger dans le désordre et l'anarchie, au moment où nous tâchons d'en +sortir. N'embarrassez pas le pouvoir, qui n'est pas artiste, ne +rectifiez pas l'opinion par une profession de foi qui ne constata que +votre impuissance; mais donnez-nous un art logique et complet, qui +remplisse surtout les conditions d'unité que demande la société +d'aujourd'hui. Si vous ne le pouvez pas, si vous ne vous guidez que par +des théories stériles, ne trouvez pas mauvais que, lorsqu'il s'agit +d'élever des édifices durables, nous prenions pour modèles des types +consacrés par un long usage et qui sont admirables, de votre propre +aveu, plutôt que de nous mettre à la recherche d'un art nouveau, ou de +continuer à copier péniblement des monuments antiques que repoussent +notre climat, nos matériaux, notre religion et nos usages modernes. Pour +former un art nouveau, il faut une civilisation nouvelle, et nous ne +sommes pas dans ce cas. L'architecture est de tous les arts celui qui +procède le plus par transition, et cela est tout simple; mais quand il a +corrompu les types, et qu'il les a laissés perdre, il faut qu'il +retourne en arrière, qu'il revienne à sa source. Cela est fâcheux, +personne de nous ne le conteste; mais il n'y a pas d'autre moyen de +sortir du désordre, résultat de l'oubli de toutes les traditions. Nous +nous contentons des essais que nos prédécesseurs ont faits depuis +bientôt cent ans; trop modestes pour croire que nous serions plus +habiles, ou plus heureux, nous regardons comme plus sensé de revenir +franchement à un art qui nous paraît être le seul encore applicable à +nos usages, le seul conforme à nos mœurs. Ce n'est pas dire que nous +voulions «immobiliser» l'art de l'architecture en France; ce serait +folie que d'y songer. Non, messieurs, ne nous prêtez pas des idées +extravagantes, pour vous donner le plaisir de les réfuter +victorieusement. Nous demandons que notre architecture du XIII<sup>ème</sup> siècle +soit d'abord étudiée par nos artistes, mais étudiée comme on doit +étudier sa langue, c'est-à-dire de façon à en connaître non-seulement +les mots, mais la grammaire, et l'esprit. Nous demandons que +l'enseignement officiel entre dans cette voie; que l'étude de +l'antiquité ne devienne que ce qu'elle aurait toujours dû être, +l'<i>archéologie</i>, et l'étude de l'architecture française au XIII<sup>ème</sup> +siècle, l'<i>art</i>. Nous ne poserons pas des bornes pour cela (nul pouvoir +humain ne le pourrait); mais, partant d'un art dont les principes sont +simples et applicables dans notre pays, dont la forme est belle et +rationnelle à la fois, nos architectes auront assez de talent pour +apporter à cet art les modifications nécessitées par des besoins +récents, par des coutumes nouvelles. Le principe une fois enseigné, mais +sans restrictions, laissez faire à chacun; dans notre pays, au milieu de +l'activité et de l'industrie moderne, cet art national ne tardera pas à +progresser. Vous commencerez par avoir des copies; cela est inévitable, +cela est nécessaire même pour connaître toutes les ressources de +l'architecture gothique. Nous dirons plus, vous aurez probablement de +mauvaises copies (nous ne sommes pas à cela près d'un méchant monument +de plus ou de moins); mais le principe étant bon, l'art type inépuisable +d'enseignement, les artistes en auront bientôt saisi le sens; leurs +copies alors deviendront intelligentes, raisonnées, et enfin +l'architecture nationale, tout en conservant son unité, sa <i>racine</i> +toute française, pourra se perfectionner aussi bien que la langue l'a +déjà fait. Quel est le rôle de l'Académie française, messieurs? Ce n'est +pas de nous faire savoir si le latin l'emporte sur la français, ou le +sanscrit sur le grec. Elle conseille, elle encourage l'étude des langues +étrangères; mais son rôle c'est de garder le dépôt de la langue. C'est +là ce qui lui donne une immense importance, non-seulement en France, +mais en Europe. Nous ne parlons plus comme au XIII<sup>ème</sup> siècle, mais +cependant ne nous servons-nous pas toujours de la même langue?</p> + +<p>Nous n'en sommes pas encore à savoir quelles sont les modifications que +le génie moderne apporterait à notre art national; il faudrait d'abord +que nous fussions pénétrés de cet art, et c'est à ce but que tendent +tous nos efforts. Un jour, nous l'espérons, l'Académie des Beaux-Arts +deviendra aussi la gardienne du vieil art français, et saura empêcher +que le principe n'en soit corrompu, sans pour cela «laisser tomber» les +monuments bâtards qui ont été construits en France depuis trois cents +ans. Elle dira, en parlant du <i>Val-de-Grâce</i> et du <i>Dôme des Invalides</i>, +«que l'on répare donc ces édifices, qu'on les répare avec ce respect de +l'art qui est aussi une religion, c'est ce que demande la raison, c'est +ce que veut l'Académie...» Si le XIII<sup>ème</sup> siècle eut fondé l'Académie, +notre art national ne se serait pas perdu. Gardienne sévère des types +anciens, l'Académie n'eût pas laissé altérer cette belle architecture de +saint Louis; elle n'eût pas permis à l'archéologie antique d'empiéter +sur l'art moderne. S'il est une chose que nous puissions reprocher à ce +grand siècle, qui a tant produit, c'est ce funeste oubli.</p> + +<div class="footnotes"><h3>NOTAS:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> T. II, p. 320.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> (T. II, p. 675.) M. Quatremère de Quincy était secrétaire +perpétuel de l'Académie avant M. Raoul Rochette. Il ne faudrait pas +juger tout le «Dictionnaire d'Architecture» sur les citations que nous +venons de faire; tout le monde est d'accord pour rendre à cet ouvrage, +sur beaucoup de points, toute la justice qui lui est due.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir les pages 133 et suivantes des <i>Annales +Archéologiques</i>, t. I; septembre 1844.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Dictionnaire historique d'Architecture</i>, t. II, p. 636.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs, en revenant sur +les trois ou quatre articles que nous avons déjà publiés dans les +«Annales Archéologiques» sur les constructions des XII<sup>ème</sup> et XIII<sup>ème</sup> +siècles, et notamment sur arcs-boutants. L'Académie ne lit pas les +«Annales»; elle a bien pu croire de bonne foi avoir remarqué que les +arcs-boutants étaient nécessaires à la stabilité des voûtes gothiques.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Dictionnaire hist. d'Archit.</i>, t. II, p. 475.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Annales archéologiques</i>, vol. I, p. 433.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Nous ne comprenons pas pourquoi l'Académie des Beaux-Arts, +qui s'est fait si peu de scrupules de ne tenir aucun compte des besoins +du culte catholique, dans les églises bâties depuis une centaine +d'années, est aujourd'hui si susceptible à l'endroit des minimes +différences qui existent entre le culte du XIII<sup>ème</sup> siècle et le nôtre.</p></div> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Du style gothique au dix-neuvième +siècle, by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU *** + +***** This file should be named 18919-h.htm or 18919-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/1/18919/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreaders Europe team at http://dp.rastko.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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