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+The Project Gutenberg EBook of Du style gothique au dix-neuvième siècle, by
+Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Du style gothique au dix-neuvième siècle
+
+Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18919]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreaders Europe team at http://dp.rastko.net
+
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+
+
+
+
+
+DU
+
+STYLE GOTHIQUE
+
+AU
+
+DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
+
+PAR
+
+PAR E. VIOLLET-LEDUC, ARCHITECTE
+
+PARIS
+
+ * * * * *
+
+LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE DE VICTOR DIDRON
+
+PLACE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 30
+
+Juin 1846
+
+ * * * * *
+
+Pendant que, le mois dernier, nous poursuivions notre tâche dans les
+«Annales Archéologiques» et que nous ajoutions quelques pages à nos
+études sur les monuments religieux du XIIIème siècle, un orage
+s'amoncelait dans le sein de l'Académie des Beaux-Arts, prêt à fondre
+sur nos têtes aux premiers jours du printemps. S'il faut en croire un
+journal, pour lequel plusieurs membres de cette illustre assemblée
+daignent parfois prendre la plume, «le Moniteur des Arts», les questions
+suivantes auraient été posées il y a quelque temps en séance solennelle
+par un architecte académicien:
+
+ 1° «Est-il convenable, à notre époque, de construire une église
+ dans le style dit gothique, c'est-à-dire de copier ce qui, à
+ l'époque du moyen âge, avait sa signification, et cela en raison
+ des croyances et des nécessités de ces époques mêmes?»
+
+Si c'est un membre de l'Académie qui a posé cette question (ce dont nous
+doutons, je l'avoue), son amour pour Jupiter et Vénus lui aurait-il fait
+complétement oublier que nous avons tous été baptisés, lui-même aussi
+probablement, et que nous sommes encore chrétiens, voire même
+catholiques? La _signification_ des églises était au XIIIe siècle ce
+qu'elle est en 1846. L'illustre membre ne peut pas ignorer cela.
+
+ 2° «Peut-on copier une église gothique avec quelques chances de
+ succès?»
+
+Il y a de bonnes et de mauvaises copies, selon le talent de l'artiste;
+il y a encore le choix de l'original, qui peut compter pour quelque
+chose.
+
+ 3° «Doit-on, par respect pour les édifices du moyen âge (_sic_), en
+ faire, de nos jours, des copies?»
+
+Nous répondrons à cette question par une autre.--Est-on dans l'habitude
+de copier autre chose que ce que l'on aime et respecte? La respect pour
+un objet n'est-il pas une conséquence de la perfection que l'on suppose
+à cet objet, et n'est-ce pas un sentiment naturel à l'homme de chercher
+à se rapprocher le plus possible de ce qu'il regarde comme la
+perfection?
+
+ 4° «S'il est évidemment démontré que cette impuissance et cette
+ incapacité sont réelles, dans ce cas même, une époque ne doit-elle
+ pas assez se respecter pour se montrer telle qu'elle est?»
+
+Voici maintenant une époque impuissante et incapable, qui doit se
+respecter assez pour se montrer telle qu'elle est! C'est du respect fort
+mal placé, nous le croyons, et nous ne voyons pas ce qu'il peut y avoir
+de bon à montrer partout de si cruelles infirmités.
+
+ 5° «Les époques qui ont précédé la nôtre ont-elles donné le funeste
+ exemple de copier les édifices d'un autre temps?
+
+Mais, oui! Les Hellènes ont commencé par copier les Pélasges; les
+Romains ont copié les Étrusques et les Grecs; les Italiens, les
+Allemands, et les Gaulois ont copié les Romains; les Français ont copié
+une seconde fois les Romains, à l'époque de la Renaissance; et qu'a donc
+fait l'Académie des Beaux-Arts depuis cinquante ans?
+
+ 6° «Enfin, les églises du moyen âge, et particulièrement celles de
+ la période comprise entre les XIIIe et XVIe siècles, peuvent-elles
+ s'appliquer aujourd'hui à nos moeurs, à nos croyances, à nos
+ usages?»
+
+Probablement mieux que les temples grecs ou romains. Nous serions
+décidément curieux de savoir quelles sont les croyances de l'illustre
+membre; serait-il mahométan ou appartiendrait-il à l'Église de l'abbé
+Châtel?
+
+Nous avons cru (car nous voulons être sincères) que ces questions, assez
+mal en ordre, peu claires, formulées en langage surprenant chez un
+académicien, étaient tronquées ou corrompues par le journal qui les
+rapportait; nous pensons même qu'il en est ainsi... Nous les donnons
+telles que nous les avons trouvées et n'y attachons qu'une médiocre
+importance, puisque l'organe de l'Académie des Beaux-Arts, dans le
+manifeste qu'il vient de fulminer contre nous, n'a pas cru devoir les
+reproduire.
+
+Voici ce manifeste:
+
+INSTITUT ROYAL DE FRANCE.
+
+ACADÉMIE ROYALE DES BEAUX-ARTS.
+
+_Considérations sur la question de savoir s'il est convenable, au XIXe
+siècle, de bâtir des églises en style gothique._
+
+Une grave discussion s'est élevée dans le sein de l'Académie sur un des
+sujets les plus faits pour exciter tout son intérêt; il s'agissait
+d'examiner, d'après une série de questions proposées par un de nos
+honorables confrères, qui joint à sa profession d'architecte une
+profonde connaissance de l'histoire de son art, d'examiner, disons-nous,
+si, à l'époque où nous sommes, au XIXe siècle de l'ère chrétienne, il
+convenait de bâtir des églises dans le style de l'architecture dite
+gothique.
+
+Cette question principale, résolue négativement par l'auteur de la
+proposition, devait naturellement provoquer des explications de plus
+d'un genre dans une réunion d'artistes, où tout ce qui touche aux
+intérêts de l'art, à ses principes, à ses traditions, excite des
+sympathies si puissantes et si éclairées. Ainsi posée devant l'Académie,
+la question du gothique a donc été envisagée sous toutes ses faces par
+les honorables membres qui ont pris part à cette discussion, soit de
+vive voix, soit par écrit: et lorsqu'à la suite de débats si
+intéressants, l'opinion de l'Académie s'est prononcée d'une manière si
+imposante, il importe qu'il reste dans ses archives un témoignage de
+cette discussion, ne fût-ce que pour servir d'avertissement ou du
+protestation, dans le cas possible d'une faute du pouvoir ou d'une
+erreur de l'opinion.
+
+L'intérêt qu'excitent les beaux édifices gothiques de notre pays ne
+pouvait manquer de trouver dans l'Académie de nombreux et d'éloquents
+interprètes. Ces édifices, dont les plus parfaits rappellent l'un des
+plus grands siècles de notre histoire, celui de Philippe-Auguste et de
+saint Louis, captivent au plus haut degré le sentiment religieux; ils
+élèvent, à l'aspect de leurs voûtes sublimes, la pensée chrétienne vers
+le ciel; ils plaisent à l'imagination; ils agissent même sur les sens
+par l'effet de leurs brillants vitraux, où tous les mystères de l'Église
+se montrent étincelants de l'éclat des plus vives couleurs, et ils
+réalisent ainsi, à l'oeil et à l'esprit, l'image de cette Jérusalem
+céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien. À ne les juger que par
+les impressions qu'elles produisent, impressions toutes de respect, de
+recueillement et de piété, les églises gothiques charment et touchent
+profondément; et c'est vainement que la froide et sévère raison
+s'efforce de détruire un effet qui s'adresse au goût et au sentiment.
+
+Mais aussi n'est-il pas question ni de contester cet effet, ni de
+combattre ce sentiment, en ce qui regarde les édifices de ce style qui
+couvrent notre pays, et qui sont les monuments sacrés de notre culte,
+les témoins respectables de notre histoire; loin de là: il s'agit de les
+entourer de tous les soins que leur vieillesse exige, que leur caducité
+réclame; il s'agit de les conserver, de les perpétuer, s'il est
+possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les consacrent,
+aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la France; et, pour
+cela, l'état dans lequel ils se trouvent aujourd'hui ne fournira
+malheureusement que trop d'occasions de se signaler au zèle patriotique,
+pourvu de toutes les ressources d'une nation telle que la nôtre. Que
+l'on répare donc les édifices gothiques, sur lesquels s'est si
+sensiblement appesanti le poids de huit siècles, joint à trois siècles
+d'indifférence et d'abandon; qu'on les répare avec ce respect de l'art
+qui est aussi une religion, c'est-à-dire avec cette profonde
+intelligence de leur vrai caractère, qui n'y ajoute aucun élément
+étranger, qui n'en altère aucune forme essentielle; c'est ce que demande
+la raison, c'est ce que conseille le goût, c'est ce que veut l'Académie.
+
+La question se présente tout autrement, si l'on propose de bâtir de
+nouvelles églises dans le style gothique, c'est-à-dire de rétrograder de
+plus de quatre siècles en arrière, et de donner, pour expression
+monumentale à une société qui a ses besoins, ses moeurs, ses habitudes
+propres, une architecture née des besoins, des moeurs, des habitudes de
+la société du XIIe siècle; en un mot, il s'agit de savoir si, au sein
+d'une nation telle que la nôtre, en présence d'une civilisation qui n'a
+plus rien de celle du moyen âge, il est convenable, je dirai même s'il
+est possible de construire des églises qui seraient une singularité, un
+anachronisme, une bizarrerie; qui apparaîtraient comme un accident au
+milieu de tout un système de société nouvelle, puisqu'elles ne
+pourraient prétendre à passer pour une relique d'une société défunte;
+qui formeraient un contraste choquant avec tout qui se bâtirait, avec
+tout ce qui se ferait autour d'elles, et qui, par cette contradiction
+seule, élevée a la puissance d'un monument, blesseraient la raison, le
+goût, et surtout le sentiment religieux. Envisagée sous ce point de vue,
+la question a paru à l'Académie digne d'être sérieusement approfondie,
+et tout ce qu'elle a entendu de considérations alléguées de part et
+d'autre sur ce sujet, n'a pu que la confirmer dans l'opinion qu'elle
+s'était faite.
+
+Il importe d'écarter d'abord de cette grave discussion un de ces
+préjugés, nés d'un sentiment respectable, mais qui ne saurait résister
+au plus léger examen, l'idée que l'architecture gothique serait
+l'expression propre du christianisme, qu'elle serait, comme on voudrait
+l'appeler, l'art chrétien par excellence. Il suffit, pour réfuter cette
+idée, de la plus simple connaissance de l'histoire de notre religion,
+considérée, comme le peuvent faire les artistes, dans les monuments de
+son culte. S'il est un fait avéré par les travaux de tant d'hommes
+habiles, Français, Allemands, Italiens, Anglais, qui ont étudié
+l'architecture gothique dans toutes ses formes, qui en ont recherché
+l'origine, qui en ont suivi, sur le terrain et dans le temps, les
+développements successifs et les phases diverses, c'est que cette
+architecture s'est formée à la fin du XIIe siècle, à la suite d'une
+lutte qui avait commencé, un siècle auparavant, entre l'arc cintré,
+principal élément de l'architecture romaine, et l'arc ogive, conception
+de toute une société nouvelle, plutôt qu'invention de tel peuple ou de
+telle époque. S'il est aussi une notion familière aux artistes, tels que
+ceux qui remplissent l'Académie, c'est que l'architecture gothique, à
+quelques exceptions près, absolument sans conséquence, n'a jamais
+pénétré à Rome, dans le centre même du catholicisme. Rome, la ville
+chrétienne par excellence. Rome la grande ville, la ville éternelle,
+possède des monuments de toutes les époques du christianisme, depuis
+ceux des Catacombes, qui ont été son berceau, jusqu'à ceux du Vatican,
+qui offrent le plus haut degré de sa magnificence et de son génie; elle
+montre, à côté des premières basiliques élevées par Constantin et ses
+successeurs, une longue suite d'édifices chrétiens, qui expriment chacun
+la physionomie de chaque âge, et qui aboutissent à l'immense et superbe
+basilique où s'est imprimé le siècle de Jules II et de Léon X, par la
+main de Bramante et de Michel-Ange, et Rome n'a rien de gothique. Cette
+architecture, née dans les siècles du moyen âge, par des causes qui ont
+dû produire alors leur effet et qui ont cessé plus tard d'avoir leur
+action, n'est donc, en réalité, ni une ancienne forme, ni un type
+exclusivement propre de l'art chrétien; c'est l'expression d'une partie
+de la société chrétienne du moyen âge, très-respectable sans doute à ce
+titre, mais non pas au point de constituer à elle seule une règle
+absolue du génie chrétien.
+
+Il y a plus, et c'est sur ce point surtout qu'il importe de réfuter un
+préjugé qui ne repose sur aucune base historique. On ferait tort au
+christianisme, on méconnaîtrait tout à fait son esprit, si l'on croyait
+qu'il ait besoin d'une forme d'art particulière pour exprimer son culte.
+Le christianisme, cette religion du genre humain, appartient à tous les
+temps, à tous les pays, à toutes les sociétés; il ne se renferme pas
+plus dans telle forme de société, de politique et d'art, que dans telle
+contrée ou dans telle époque; immuable dans sa doctrine, il se modifie
+dans les monuments extérieurs de son culte, suivant les besoins de
+chaque âge et les convenances de chaque pays. S'il corrige, s'il adoucit
+la barbarie, il provoque, il favorise la civilisation; et s'il s'est
+réfléchi dans le gothique du XIIIe siècle, il s'est imprimé dans la
+renaissance du XVIe. Ce qui est sensible, ce qui éclate dans l'histoire
+du christianisme, ce qui est le signe de sa divinité et le garant de sa
+durée, c'est que partout il a marché avec l'esprit humain: c'est qu'à
+toutes les époques il s'est servi de tous les matériaux qu'il avait à sa
+portée; c'est qu'il a employé à son usage, en les marquant de son
+empreinte, non-seulement des éléments de l'architecture antique, des
+colonnes, des chapiteaux, des entablements restés sans emploi sur le sol
+païen, mais des édifices antiques tout entiers, dans les deux Églises
+d'Orient et d'Occident, à Athènes aussi bien qu'à Rome. Le christianisme
+n'a donc jamais été exclusif, en fait d'art ni en rien de ce qui touche
+au régime des sociétés humaines; il s'accommode à tous les besoins, il
+se prête à tout les progrès; et soutenir qu'il n'a que le gothique pour
+expression de son culte, ce serait vouloir que l'esprit humain n'ait
+d'autre société possible que celle du XIIème siècle.
+
+Si ces considérations sont fondées, et elles ont paru telles à
+l'Académie, elles s'appliquent naturellement à l'abus, que l'on a
+reproché à l'art moderne, de faire de l'architecture grecque et romaine
+dans la construction de nos églises; car cet abus, s'il existe en effet,
+n'est pas moins condamné par l'esprit du christianisme que par le
+sentiment de l'art, et l'Académie n'est pas plus d'avis que l'on refasse
+le _Parthénon_ que la _Sainte-Chapelle_. Les monuments, qui
+appartiennent à tout un système de croyance, de civilisation et d'art
+qui a fourni sa carrière et accompli sa destinée, doivent rester ce
+qu'ils sont, l'expression d'une société détruite, un objet d'étude et de
+respect, suivant ce qu'ils ont en eux-mêmes de mérite propre ou
+d'intérêt national, et non en objet d'imitation servile et de
+contrefaçon impuissante. Ressusciter un art qui a cessé d'exister, parce
+qu'il n'avait plus sa raison d'être dans les conditions sociales où il
+se trouvait, c'est tenter un effort impossible, c'est lutter vainement
+contre la force des choses, c'est méconnaître la nature de la société,
+qui tend sans cesse au progrès par le changement, c'est résister au
+dessein même de la Providence, qui, en créant l'homme libre et
+intelligent, n'a pas voulu que son génie restât éternellement
+stationnaire et captif dans une forme déterminée; et cette vérité
+s'applique aussi bien au grec qu'au gothique; car il n'est pas plus
+possible a l'esprit humain, dans le temps où nous sommes, de revenir au
+siècle de Périclès ou d'Auguste, que de reculer à celui de saint Louis.
+
+À l'appui de ces idées générales présentées par plusieurs de nos
+confrères, l'Académie a entendu des observations particulières dictées
+pareillement à quelques autres de ses membres par la connaissance
+profonde de l'art qu'ils exercent. Elle a pu se convaincre que, sous le
+rapport de la solidité, les églises gothiques manquaient des conditions
+qu'exigerait aujourd'hui la science de l'art de bâtir. Il est certain
+que la hauteur de ces édifices, se trouvant hors de proportion avec leur
+largeur, il a fallu les étayer de tous côtés, pour empêcher, autant que
+possible, l'écartement des voûtes. Ceux qui admirent à l'intérieur
+l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères, et qui se
+laissent aller, en les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et
+d'une disposition mystique, ne se donnent pas la peine de réfléchir que
+cet agréable effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et
+de ces puissants contreforts, qui masquent toute la face extérieure de
+ces édifices, et qui représentent réellement en pierre l'énorme
+échafaudage nécessaire pour les appuyer. Or, est-il possible de nier que
+cet aspect extérieur des églises gothiques ne nuise essentiellement à
+l'effet qu'elles produisent à l'intérieur, et qui n'est acheté qu'aux
+dépens de la solidité, première condition de toute construction
+publique!
+
+Sous d'autres rapports, l'architecture gothique n'offre pas moins de ces
+inconvénients qu'il semble impossible de justifier par les lois du goût,
+et de concilier avec l'état de civilisation des sociétés modernes. Il
+n'y règne, dans la distribution des membres de l'architecture, aucun de
+ces principes qui sont devenus la règle de l'art que parce qu'ils
+étaient le produit de l'expérience. On n'y voit aucun système de
+proportions; les détails n'y sont jamais en rapport avec les masses;
+tout y est capricieux et arbitraire, dans l'invention comme dans
+l'emploi des ornements; et la profusion de ces ornements à la façade de
+ces églises, comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un
+défaut choquant et un contre-sens véritable. Mais que dire de la
+disposition et du goût des sculptures employées à la décoration des
+églises gothiques, et qui, aussi bien que les vitraux coloriés, en sont
+certainement un élément essentiel? Ces figures si longues, si maigres,
+si roides, à cause du champ étroit qu'elles occupent et qui tient à
+l'emploi général des formes pyramidales; ces figures sculptées en dehors
+de toutes les conditions de l'art, sans aucun égard à l'imitation de la
+nature, et qui semblent toutes exécutées d'après un type de convention,
+peuvent bien offrir au sentiment religieux l'espèce d'intérêt qu'elles
+reçoivent de l'empreinte de la vétusté, et qu'elles doivent à leur
+imperfection même, et à ce qui s'y trouve de naïf, en même temps que de
+traditionnel. Mais, si on les comprend, si on les excuse, à raison de
+l'ignorance des temps dont elles sont l'ouvrage, voudrait-on,
+pourrait-on les reproduire aujourd'hui que nous sommes habitués à
+traiter la sculpture autrement, aujourd'hui que la vérité est pour nous
+la première condition de l'imitation, et la nature le seul type de
+l'art? Où trouverait-on parmi nous des artistes capables de désapprendre
+assez tout ce qu'ils ont étudié, de se détacher assez du modèle vivant
+qu'ils ont sous les yeux pour refaire des figures gothiques? Et si, dans
+ces tentatives désespérées d'un art qui chercherait à se renier
+lui-même, il restait un peu de cette vérité imitative à laquelle l'oeil
+et la main de nos artistes sont nécessairement accoutumés: si l'on y
+sentait quelque chose qui accusât la nature, ne serait-on pas fondé à
+dire que ce n'est plus là de la sculpture gothique? et ne refuserait-on
+pas avec raison à ces fruits avortés d'une contrefaçon malheureuse,
+l'estime et l'intérêt qui ne sont dus qu'à des oeuvres originales?
+
+Il en serait certainement de même de la peinture, qui aurait de plus à
+lutter contre le jour faux produit par les vitraux coloriés, et qui
+verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette illumination
+factice. Il faudrait donc renoncer à exécuter des peintures dans nos
+nouvelles églises gothiques; et ce serait là véritablement, avec la
+perte de l'art, la condamnation de notre siècle. Dira-t-on que les
+peintures, qui ne pourraient plus s'étaler sur les murs de nos
+basiliques, se montreraient dans des vitraux? Mais c'est encore là une
+illusion à laquelle il est impossible de se prêter. Où trouverait-on,
+dans une société constituée comme la nôtre, avec nos goûts, nos moeurs,
+nos habitudes, des peintres qui pussent modifier leur manière et
+transformer leur talent au point de produire des verrières telles que
+celles du XIIIe siècle, qui sont certainement, au point de vue gothique,
+les plus parfaites, les plus en rapport avec ce système d'architecture?
+Et cette supposition même est d'ailleurs démentie par les faits. Qui ne
+sait qu'à mesure que l'art, entraîné, comme la société, dans une voie
+nouvelle, s'éloignait de l'ignorance, pour ne pas dire de la barbarie du
+moyen âge, la peinture sur verre, suivant cette tendance générale,
+arrivait à produire au XVIe siècle, par la main des Bernard Palissy, des
+Pinaigrier, des Jean Cousin, des vitraux qui rivalisaient avec les
+fresques sous le rapport du goût et de la science du dessin? Mais cette
+perfection même, acquise en dehors de toutes les conditions du gothique,
+était le signal de la chute de cet art; et les verrières du XVIe siècle,
+produites sous l'influence de la renaissance, marquent effectivement la
+dernière période des arts du moyen âge arrivés au terme naturel de leur
+existence et transformés au service d'une société nouvelle.
+
+Maintenant que l'architecture gothique est morte au sein même de la
+civilisation qui l'avait produite, avec la sculpture, avec la peinture,
+qui étaient ses acolytes nécessaires, ses auxiliaires indispensables,
+entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister
+depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une
+résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art? Où en
+est la raison, où en est la nécessité, dans les conditions de la société
+actuelle? Où est la main puissante qui peut soulever une nation entière,
+au point de la faire rétrograder de quatre siècles en arrière? Où est
+l'exemple de tout un peuple qui ait rompu avec son présent et avec son
+avenir pour revenir à son passé? L'Académie ne peut croire à ces
+prodiges d'une volonté humaine qui s'opéreraient contre la nature des
+choses, en faisant violence à tous les goûts, à tous les instincts, à
+toutes les habitudes d'une société. Elle admet bien qu'on puisse faire,
+par caprice ou par amusement, une église ou un château gothique, bien
+que ce puisse être quelque chose d'assez périlleux qu'une fantaisie
+administrative de cette espèce. Mais elle est convaincue que cette
+tentative de retour à des types surannés resterait sans effet, parce
+qu'elle serait sans raison: elle croit que ce nouveau gothique qu'on
+voudrait faire, en l'épurant, en le corrigeant autant que possible, en
+l'accommodant au goût du jour, n'aurait pas le succès de l'ancien; elle
+croit qu'en présence de ce gothique de plagiat, de contrefaçon, les
+populations qui se sentent émues devant le vieux, devant le vrai
+gothique, resteraient froides et indifférentes; elle croit que la
+conviction du chrétien n'irait pas où aurait manqué la conviction de
+l'artiste; et c'est parce qu'elle aime, parce qu'elle comprend, parce
+qu'elle respecte les édifices religieux du moyen âge, qu'elle ne veut
+pas d'une imitation malheureuse qui ferait perdre à ces monuments sacrés
+du culte de nos pères l'intérêt qu'ils inspirent en les faisant
+apparaître, sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste
+que la vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.
+
+En résumé, il n'y a, pour les arts, comme pour les sociétés, qu'un moyen
+naturel et légitime de se produire; c'est d'être de leur temps, c'est de
+vivre des idées de leur siècle; c'est de s'approprier tous les éléments
+de la civilisation qui se trouvent à leur portée; c'est de créer des
+oeuvres qui leur soient propres, en recueillant dans le passé, en
+choisissant dans le présent tout ce qui peut servir à leur usage. C'est,
+avons-nous dit, ce que fit le christianisme à toutes les époques, et
+c'est ce qu'il doit faire aussi dans la nôtre, dont il faut que l'on
+dise qu'elle a eu son art chrétien du XIXe siècle, au lieu de dire
+qu'elle n'a su que reproduire l'art chrétien du XIIIe. Serait-ce donc,
+au milieu de ce progrès général dont on se vante, surtout au sein de ce
+retour sincère aux idées chrétiennes dont on se flatte, que notre
+société se déclarerait ainsi impuissante à rien inventer, et que l'on
+désespérerait du talent des artistes et de la foi des peuples, au point
+de n'en rien attendre, que de refaire ce qui a été fait! Mais
+n'avons-nous pas l'exemple de la renaissance pour nous apprendre comment
+on peut être original, en employant des éléments, en appliquant des
+règles que l'ignorance avait longtemps méconnus; comment on peut être
+chrétien, sans être gothique, en puisant dans les modèles antiques tout
+ce qui peut se convertir a des besoins nouveaux! Ces grands architectes
+des XVème et XVIème siècles, les Léon-Baptiste Alberti, les
+Brunelleschi, les Bramante, les San Gallo, les Peruzzi, les Palladjo,
+les Vignolo, qui construisirent tant d'églises chrétiennes sur la terre
+classique de l'antiquité et du catholicisme, n'ont-ils pas su imprimer à
+leurs monuments le caractère qui leur convenait, en s'assimilant, si
+l'on peut dire, tout ce qu'ils empruntaient à l'art antique! N'est-ce
+pas à la même école que s'étaient formés ces illustres artistes de notre
+pays, les Jean Bullant, les Philibert Delorme, les Pierre Lescot, sous
+la main desquels l'architecture antique prit une physionomie française!
+Et qui empêche nos architectes modernes de faire de même en élevant,
+avec toutes les ressources de notre âge, des monuments qui répondent à
+tous les besoins de notre culte, et qui soient à la fois marqués du
+sceau du christianisme et du génie de notre société! C'est évidemment là
+ce que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de l'art,
+c'est ce que réclame l'honneur même de notre époque; et c'est aussi ce
+que pense l'Académie. S'il devait en être autrement, il faudrait effacer
+de l'esprit et de la langue des peuples modernes le mot de renaissance
+et l'idée qui s'y attache; il faudrait déclarer non avenus tous
+les progrès accomplis et tous ceux qui restent encore à s'opérer;
+il faudrait immobiliser le présent et jusqu'à l'avenir dans les
+traditions du passé; il faudrait, en restaurant _Notre-Dame_ et la
+_Saint-Chapelle_, ce que demande le patriotisme, d'accord avec la
+religion, laisser tomber le _Val-de-Grâce_ et le _Dôme des Invalides_,
+ce que défend l'honneur national, non moins que l'intérêt de l'art; il
+faudrait enfin condamner tous nos monuments de quatre siècles pour
+refaire quelques tristes imitations de ceux du moyen âge, et fermer
+toutes nos écoles où l'on enseigne, non pas a copier les Grecs et les
+Romains, mais à les imiter, en prenant, comme eux, dans l'art et dans la
+nature, tout ce qui se prête aux convenances de toutes les sociétés et
+aux besoins de tous les temps.
+
+Le secrétaire perpétuel
+
+RAOUL-ROCHETTE.
+
+L'Académie a décidé qu'il serait donné à M. le ministre de l'intérieur
+communication de ce travail, qui résume son opinion sur les questions
+débattues dans son sein au sujet de l'architecture gothique.
+
+_Certifié conforme,_
+
+Le secrétaire perpétuel,
+
+RAOUL-ROCHETTE.
+
+
+RÉPONSE
+
+_Aux considérations de l'Académie des Beaux-Arts, sur la question de
+savoir s'il est convenable, au XIXème siècle, de bâtir des églises en
+style gothique._
+
+Nous avions cru longtemps que l'Académie des Beaux-Arts, qui trône si
+fort au-dessus de la sphère où nous nous débattons depuis déjà bien des
+années, n'entendait pas ces clameurs, ces discussions élevées pour
+reconquérir notre art national; qu'elle ne se sentait pas ébranlée par
+ces luttes qui divisent aujourd'hui l'école d'architecture. Nous
+pensions que, cachés dans les hauteurs de leur olympe, entourés des
+lauriers sur lesquels nous osions à peine jeter un regard ambitieux,
+heureux du calme officiel qui leur est donné après de longs et
+respectables travaux, les illustres ne daignaient même pas être
+spectateurs de nos combats et de nos luttes. Nous nous trompions!
+L'Académie a tout su: nos vicissitudes, nos revers et nos succès.
+L'Académie s'est émue, et, par la voix de son secrétaire perpétuel,
+l'Académie nous foudroie:
+
+«Etenim sagittæ tuæ transeunt: vox tonitrus tui in rota.»
+
+L'Académie nous renvoie dédaigneusement à l'école, l'Académie avertit le
+pouvoir, l'Académie rectifie l'opinion; il était temps!... Grâce à elle,
+les combattants vont laisser tomber leurs armes; silencieux et
+attentifs, ils écouteront cette voix «imposante» qui nous trace en
+quelques pages la roule à suivre, à nous qui la cherchions à tâtons
+depuis plus de vingt ans. Que n'est-elle apparue plus tôt, cette vive
+lumière qui nous montre le but, et le moyen d'y arriver? Hélas! oui, la
+tâche était belle, elle était immense; mais malheureusement l'Académie
+des Beaux-Arts n'a de commun avec ces dieux passés qu'elle aime tant,
+que d'être enveloppée de nuages: cela l'empêche de voir, et voilà tout!
+Un membre de l' Institut nous disait l'autre jour, après avoir lu ce
+_factum_:--«Ces messieurs, qui défendent des dieux que personne n'adore
+plus, ressemblent aux païens du temps de Constantin.» Mot vrai, et qui
+peint la situation des choses mieux que tout ce que nous pourrons dire.
+Cependant nos lecteurs, dans l'intérêt des principes qu'ils soutiennent
+comme nous, voudront bien nous permettre d'examiner en détail le
+manifeste en question, ne fût-ce que pour prouver à messieurs de
+l'Académie que nous avons quelques bonnes raisons pour marcher plus
+droit que jamais dans la voie que nous avons choisie après mûre
+délibération.
+
+Que devrons-nous penser de la stabilité des opinions de l'Académie en
+matière d'art? Ne serait-ce pas le cas de dire, avec la Rochefoucauld:
+«Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
+nous-mêmes, que de voir que nous désapprouvons dans un temps ce que nous
+approuvions dans un autre.» Si M. Raoul-Rochette fait une seconde
+édition des «Considérations», il pourra prendre cette maxime comme
+épigraphe. M. Quatremère de Quincy disait, il n'y a pas encore bien
+longtemps, dans son «Dictionnaire historique d'Architecture»: «Il serait
+inutile de chercher ce qu'il faut appeler un système de proportion dans
+l'architecture gothique, qui, en fait d'ordonnance, de formes, de
+détails et d'ornement, ne fit qu'une compilation incohérente de tout ce
+que lui avait pu transmettre le goût dégénéré du Bas-Empire[1].» Et plus
+loin: «Or voilà ce que nous présente, avec surcroît de désordre et
+d'_insignifiance_, l'architecture gothique, héritière de tous les abus,
+de tous les mélanges opérés dans les âges de décadence... Ce qui
+_paraît_ avoir exigé des architectes gothiques le plus de science, je
+veux parler des voûtes, ne comporte, comme on le montrera tout à
+l'heure, qu'une _intelligente_ fort ordinaire[2].» Voici maintenant M.
+Raoul Rochette qui vient, au commencement des «Considérations», nous
+faire un éloge poétique de ces édifices qui «charment et touchent
+profondément, et qui réalisent à l'oeil et à l'esprit l'image de cette
+Jérusalem céleste vers laquelle aspire la foi du chrétien.» Et cependant
+M. R. Rochette lui-même, dans sa notice sur la Villa Pia de Rome[3],
+s'élève contre le goût aride et la triste nudité des églises gothiques.»
+Que dis-je (car il faut croire que le fauteuil académique permet de voir
+les mêmes objets sous des aspects bien variés)? tournez quelques pages
+du manifeste, et vous verrez que ces «monuments qui réalisent l'image de
+la Jérusalem céleste», et que l'Académie voudrait voir «perpétuer, s'il
+est possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les
+consacrent, aussi longtemps que vivra la langue et le génie de la
+France,» ne deviennent plus que des productions «qu'il est impossible de
+justifier par les lois du goût, etc., etc. «Qui faut-il croire de M.
+Quatremère ou de M. R. Rochette, de M. Rochette à la «Villa Pia», ou de
+M. R. Rochette au commencement ou à la fin du manifeste académique?
+
+[Note 1: T. II, p. 320.]
+
+[Note 2: (T. II, p. 675.) M. Quatremère de Quincy était secrétaire
+perpétuel de l'Académie avant M. Raoul Rochette. Il ne faudrait pas
+juger tout le «Dictionnaire d'Architecture» sur les citations que nous
+venons de faire; tout le monde est d'accord pour rendre à cet ouvrage,
+sur beaucoup de points, toute la justice qui lui est due.]
+
+[Note 3: Voir les pages 133 et suivantes des _Annales
+Archéologiques_, t. I; septembre 1844.]
+
+Suivons maintenant l'Académie, autant que possible, dans tous les
+détours de son manifeste. La tâche est difficile, car les
+«Considérations» sont le résultat d'opinions tellement diverses, que M.
+le secrétaire perpétuel, malgré toute la souplesse de son talent, n'a pu
+éviter les énigmes et les contradictions.
+
+Ces messieurs, toutefois, ont compris la position: il fallait faire la
+part de l'opinion, ne pas choquer dès l'abord un public prévenu; il
+fallait ménager même certaines susceptibilités qui s'élevaient dans le
+sein de l'illustre corps. Aussi voyons-nous le manifeste commencer par
+un paragraphe attendrissant sur l'intérêt que MM. les membres de
+l'Académie des Beaux-Arts prennent à l'architecture française des XIIème
+et XIIIème siècles.
+
+«Aujourd'hui, (cela est bien heureux!) la raison demande, le goût
+conseille, et l'Académie veut que l'on répare les églises gothiques,
+avec ce respect de l'art qui est aussi une religion, ces édifices sur
+lesquels s'est si sensiblement appesanti le poids de huit siècles,
+_joint à trois siècles d'indifférence et d'abandon..._» Voilà qui nous
+semble hardi, «TROIS SIÈCLES D'INDIFFÉRENCE ET D'ABANDON!» Eh!
+messieurs, qui comptez bientôt deux siècles d'existence, ne pouviez-vous
+«vouloir» plus tôt; ne siégez-vous pas pour protéger les arts et les
+monuments de votre pays; ne craignez-vous pas que les malveillants (il y
+en a partout) ne pensent qu'il n'a pas tenu à vous que le quatrième
+siècle d'abandon ne commençât? Grâce à Dieu, tout est sauvé, l'Académie
+«veut» qu'on répare nos monuments gothiques!
+
+ Allons, monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit,
+ Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.
+
+Mais nous arrivons à l'endroit délicat: «Est-il convenable, est-il
+possible de construire des églises qui seraient une singularité, un
+anachronisme, une bizarrerie... des églises gothiques enfin?»--Il faut
+croire que ce mot gothique, que nous n'aimons guère, dont nous ne nous
+servons que parce qu'il est consacré par l'usage, et que nous
+abandonnerions volontiers si cela pouvait être agréable à l'Académie,
+cause des spasmes, des éblouissements à l'illustre assemblée. Après le
+bel éloge que nous avons lu, M. le secrétaire perpétuel nous conduit à
+Rome, pour nous démontrer comme quoi l'architecture gothique n'est pas
+une conséquence du christianisme, puisque la grande métropole chrétienne
+ne l'a jamais admise sur son territoire; comme quoi Saint-Pierre «est
+une immense et superbe basilique,» et enfin que l'architecture française
+des XIIème et XIIIème siècles «ne constitue pas à elle seule une règle
+absolue du génie chrétien.» Mais quel est l'homme sérieux qui ait jamais
+prétendu que le gothique résumât à lui seul l'art chrétien? Ce que nous
+demandons à tous, messieurs, c'est le retour à un art né dans notre
+pays. Nous gommes par le 48° degré de latitude; est-ce pour nous qu'ont
+été faites les basiliques de Rome ou d'Orient? Laissons à Rome ce qui
+est à Rome, à Athènes ce qui est à Athènes. Rome, la reine du monde
+chrétien, a eu le bon sens de garder son architecture. Rome n'a pas
+voulu (peut-être seule en Europe) de notre gothique, et elle a bien
+fait; car, lorsqu'on a le bonheur de posséder une architecture
+nationale, le mieux est de la garder. Voilà, messieurs, un exemple
+qu'elle nous donne, cette Rome que vous vantez à bon droit, et cet
+exemple en vaut bien un autre. Le christianisme n'a jamais été exclusif,
+dites-vous; cela est vrai, le culte catholique est l'expression d'une
+religion assez grande et assez belle, pour dire imposant partout. Mais
+est-ce a dire pour cela qu'il doive s'accommoder de tout; qu'il soit
+disposé à prendre pour temples, dans un même diocèse, des salles de
+thermes et des basiliques antiques, des rotondes et des églises
+byzantines, des croix grecques et des croix latines? Faut-il, parce que
+ce culte a pu être exercé dans des carrières et dans des ruines
+antiques, le soumettre aujourd'hui à toutes les fantaisies qu'il plaît
+et qu'il plairait encore aux inventeurs d'architecture de lui imposer?
+Quand nous avons chez nous, dans toutes nos villes, un art complet,
+applicable, né sur notre sol, envié par toute l'Europe, un art qui vous
+cause à vous-mêmes des émotions si vives, comment se fait-il que ce soit
+précisément celui-là dont vous ne vouliez pas? Serait-ce parce que ceux
+qui, après tant d'efforts, ont su l'amener à sa perfection n'étalent pas
+de l'Académie des Beaux-Arts?... Vous nous permettez de le dépecer, cet
+art, de prendre des bribes par-ci par-là, d'y mêler d'autres éléments
+étrangers, et d'en faire quelque chose pour notre usage. Mais cela
+est-il possible? L'_unité_, messieurs, cette grande loi que les anciens
+ont si bien su nous enseigner dans leurs écrits, par leurs monuments, et
+que vous-mêmes vous avez prêchée, qu'en faites-vous? vous? «C'est de la
+conception d'un monument que dépend cette unité d'intention et de vues
+qui doit devenir le lien commun de toutes les parties. Aussi faut-il
+qu'un monument émane d'une seule intelligence, qui en combine
+l'ensemble, de telle manière qu'on ne puisse, sans en altérer l'accord,
+ni en _rien retrancher_, ni _rien y ajouter_, ni _rien y changer_[4].»
+Ce n'est pas moi qui parle, messieurs; c'est M. Quatremère de Quincy.
+Écoutez encore ceci: «On appelle ainsi (l'unité de système et de
+principes) celle qui consiste à ne point confondre dans le même édifice
+certaines diversités qui sont le produit, chez différentes nations, d'un
+principe originaire particulier, et de types formés sur des modèles sans
+rapports entre eux.» Toujours M. Quatremère.
+
+[Note 4: _Dictionnaire historique d'Architecture_, t. II, p. 636.]
+
+Vous vous étiez faits païens, messieurs; aujourd'hui, serrés de près par
+l'opinion des gens qui ont étudié l'art national, vous vous faites
+éclectiques, et vous feriez, s'il le fallait, d'autres concessions à
+nos principes pour éviter d'être franchement de votre pays. Vous jetez
+votre plus précieux bagage à la mer, à l'heure qu'il est; vous renoncez
+à l'unité, pour sauver le vaisseau de l'Académie. Nous craignons que
+vous ne sauviez rien, et que vous ne détruisiez l'École. Lorsque
+l'Académie des Beaux-Arts installait franchement l'antiquité chez nous,
+avec toutes ses conséquences, il y avait au moins unité, harmonie dans
+l'enseignement, dans les exemples et dans les résultats. C'était un art
+dont la forme était en désaccord avec nos moeurs et notre climat; mais
+c'était un art admirable, sur lequel il était aisé de fonder un
+enseignement. Aujourd'hui vous prêchez l'anarchie, l'éclectisme,
+messieurs! Mais vous mettez le feu aux quatre coins de l'École! Comment?
+vous allez dire à vos élèves (je vous cite): «Recueillez dans le passé,
+choisissez dans le présent...» Mais que choisir? vous répondra-t-on.
+L'Académie croit qu'avec cela nous aurons une architecture de notre
+époque; nous aurons ce que nous avons depuis vingt ans, du désordre.
+Pour nous, le désordre nous fatigue; nous n'en voulons plus, et, autant
+qu'il dépendra de nous, nous le combattrons, qu'il vienne d'en haut ou
+d'en bas. J'en appelle aux architectes qui font partie de l'Académie des
+Beaux-Arts, à ceux qui ont construit toutefois; est-ce à l'aide de
+théories aussi vagues que l'on élève un édifice, est-ce avec des phrases
+bien tournées que vous donnerez, dès le sol, un aspect d'_unité_ à votre
+monument? Une fois le crayon à la main, le papier devant vous, et les
+ouvriers prêts à exécuter vos ordres, chercherez-vous cette pierre
+philosophale introuvable, «une architecture recueillie dans le passé...
+choisie dans le présent... qui ait une physionomie toute française...;
+qui, avec toutes les ressources de notre âge, réponde à tous les besoins
+de notre culte, et qui soit à la fois marquée du sceau du christianisme
+et du génie de notre société?» À l'oeuvre! «car c'est évidemment là ce
+que la raison conseille; c'est ce que demande l'intérêt de
+l'art.»--C'est incontestable, messieurs! mais c'est ce que la plume peut
+dire, et ce que le crayon ne peut faire. Pour élever quoi que ce soit,
+ne fût-ce qu'une guérite, il nous faut un art arrêté, coordonné par un
+système qui soit soumis à des principes et à des règles
+infranchissables. C'est pour avoir méconnu un instant ces règles et ces
+principes, en voulant mêler l'architecture antique aux traditions du
+moyen âge, que la Renaissance n'a produit que des oeuvres quelquefois
+attrayantes, mais toujours bâtardes, et qui, de chute en chute, nous ont
+conduits à l'anarchie, d'où vous ne nous aidez guère à sortir. Pour
+Dieu, messieurs, reprenez l'antiquité pure si vous voulez, mais
+n'appelez pas le désordre pour nous combattre. En suivant les principes
+émis dans le manifeste, à savoir, qu'il ne faut pas plus imiter le
+siècle de Périclès que celui de saint Louis, qu'il est bon de prendre
+partout dans le passé et le présent «pour créer un art» comme si l'on
+créait un art! l'Académie, pour être conséquente, aura donc demain, à
+l'école des Beaux-Arts, des professeurs d'architecture grecque, romaine,
+gothique, de la renaissance, qui se critiqueront les uns les autres, qui
+détruiront leurs systèmes réciproquement. On enseignera le même jour, à
+une heure de distance, la construction grecque et la construction
+gothique; on démontrera aux mêmes élèves comme quoi la plate-bande
+l'emporte sur l'arc, et l'arc sur la plate-bande; et ce sera là créer un
+art!--Miséricorde! Si nos fils se font architectes, que deviendront-ils
+dans cette tour de Babel? Voilà où la terreur du gothique vous a
+conduits, messieurs!... Est-ce à nous de vous rappeler à vos
+convictions, à vos doctrines d'autrefois? Divisés en autant de sectes
+qu'il y a de membres à l'Académie, un point seul vous trouve sinon
+unanimes, du moins en majorité; c'est le mépris de la seule architecture
+vraiment nationale; car, permettez-nous de vous le répéter, messieurs,
+nous ne pouvons regarder comme bien sincère l'éloge que vous en faites
+au commencement de vos «Considérations», puisque vous avez eu le soin
+d'en diminuer toute la valeur quelques pages plus loin...
+
+Oserons-nous exprimer un doute qui nous vient? Avez-vous eu le loisir
+d'étudier cette architecture que vous proscrivez, d'en suivre tous les
+développements, d'en examiner les ressources? Je dois vous avouer que
+les «Considérations» de l'Académie des Beaux-Arts ont mis quelque
+incertitude dans notre esprit à cet égard. «L'Académie (dites-vous),
+après avoir entendu les observations particulières dictées à
+quelques-uns de ses membres par la _connaissance profonde_ de l'art
+qu'ils exercent, a pu se convaincre que, sous le rapport de la solidité,
+les églises gothiques manquaient des conditions qu'exigerait aujourd'hui
+la science de l'art de bâtir.»
+
+Nous ne voudrions pas faire de rapprochements fâcheux, quoique
+certainement la tentation soit forte; cependant la vérité est une si
+belle chose que la déguiser dans certains cas est une honte. D'un côté,
+voici des monuments qui durent depuis six ou sept cents ans, malgré un
+climat destructeur, malgré «trois siècles d'abandon», malgré des
+restaurations souvent plus funestes que l'abandon même, malgré les
+incendies et les révolutions; des monuments qui sont encore d'un usage
+journalier, qui sont commodes, et ne demandent souvent que des
+restaurations qui équivalent à un simple entretien.--Ces monuments-là ne
+sont pas solides, «ils manquent des conditions qu'exige aujourd'hui la
+science de l'art de bâtir!»--D'un autre côté, nous voyons des édifices,
+véritables carrières de pierre, qui ne sont élevés qu'avec des moyens
+factices, qui, lorsqu'on les examine avec soin, ne présentent que des
+armatures en fer, qu'une décoration n'indiquant ni la nature, ni la
+dimension des matériaux, qu'un assemblage monstrueux d'arcs portant des
+plates-bandes suspendues à des chaînes, de chapiteaux ou de corniches
+composés de quatre ou cinq assises, de soffites formés de claveaux, de
+contreforts dissimulés par l'épaisseur uniforme et inutile des murs, de
+voûtes sphériques masquées sous des combles de basiliques, de clochers
+portant à faux, de toits plats qu'il faut balayer par les temps de
+neige...--Sont-ce là des monuments solides, parce qu'ils résument «la
+science de l'art de bâtir aujourd'hui?»--Je ne suis pas bien vieux, et
+cependant il m'a semblé déjà voir quelques-uns de ces monuments modernes
+(entretenus du reste avec un soin tout particulier), échafaudés pendant
+des mois entiers, à l'effet de remplacer des dizaines de mètres de ces
+grosses corniches dont la saillie exagérée semble folie pour arrêter les
+eaux au lieu de les déverser. J'ai cru voir souvent quelques-unes de ces
+colonnes, composées de centaines de rondelles, que des maçons étaient
+occupés à rejointoyer, frotter, huiler. Il m'a semblé parfois rencontrer
+des conduites engorgées dans l'épaisseur des murs, et bon nombre de
+plates-bandes appareillées bâillant sur la tête des passants. J'avais
+cru de bonne foi que «la science de l'art de bâtir aujourd'hui» ne
+valait pas celle d'autrefois; je me serai trompé, et j'en demande
+humblement pardon aux membres de l'Académie, dont la «connaissance
+profonde» de l'art de bâtir est trop peu contestable pour ne pas faire
+loi en cette matière.
+
+Mais poursuivons. L'Académie nous fait part d'une découverte curieuse.
+«Ceux (dit M. le secrétaire perpétuel) qui admirent à l'intérieur
+l'effet de ces voûtes si élevées et en apparence si légères (elles le
+sont réellement, monsieur Raoul-Rochette), et qui se laissent aller, en
+les contemplant, à l'effet d'une rêverie pieuse et d'une disposition
+mystique, ne se donnent pus la peine de réfléchir que cet _agréable_
+effet est acquis à l'aide de ces nombreux arcs-boutants et de ces
+puissants contreforts...»
+
+Effectivement, nous qui admirons «à l'intérieur l'effet de ces voûtes du
+XIIIème siècle», nous n'aurions jamais «réfléchi» que derrière ces
+voûtes se trouvent des arcs-boutants, et nous remercions l'Académie
+d'avoir attiré notre attention sur ce phénomène. Un service en vaut un
+autre, et nous sommes heureux de pouvoir faire part à M. Raoul-Rochette
+d'une découverte non moins intéressante que celle qu'il veut bien nous
+signaler: c'est que toutes les plates-bandes des temples de Karnac sont
+d'un seul morceau[5].
+
+[Note 5: Nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs, en revenant sur
+les trois ou quatre articles que nous avons déjà publiés dans les
+«Annales Archéologiques» sur les constructions des XIIème et XIIIème
+siècles, et notamment sur arcs-boutants. L'Académie ne lit pas les
+«Annales»; elle a bien pu croire de bonne foi avoir remarqué que les
+arcs-boutants étaient nécessaires à la stabilité des voûtes gothiques.]
+
+L'Académie glisse d'ailleurs assez légèrement sur les prétendus vices de
+construction des églises du XIIIème siècle. Ce n'est pas sur ce point
+que l'attaque est la plus vive; puis il faudrait entrer dans des détails
+techniques, et l'on a pu voir que l'Académie, sur ce chapitre important,
+a ses opinions arrêtées d'avance... Ce n'est pas solide, parce que ce
+n'est pas solide; la «connaissance profonde» de messieurs les
+Académiciens nous tiendra lieu de preuve.
+
+L'Académie des Beaux-Arts ne doit pas manquer, dans ses archives, de
+procès-verbaux de démolitions d'églises gothiques, elle doit donc savoir
+mieux que nous si ces édifices sont solides ou non.
+
+Mais si l'Académie passe légèrement sur la construction gothique, il
+n'en est pas de même au sujet du goût. Sur ce point (M. le secrétaire
+perpétuel ne prendra qu'en bonne part ce que nous allons dire, nous en
+sommes convaincus) M. Quatremère de Quincy s'exprima plus hardiment que
+le manifeste; il est vrai qu'il n'avait pas à ménager un sentiment
+répandu partout aujourd'hui, le retour vers notre art national. Aussi
+l'Académie nous permettra-t-elle de le citer ici: «Le genre de bâtisse
+(dit-il) auquel on donne le nom de gothique, naquit de tant d'éléments
+hétérogènes, et prit naissance dans des temps d'une telle confusion,
+d'une telle ignorance, que l'extrême diversité de formes, inspirées par
+le seul caprice, empêcha tout vrai système de proportion de s'introduire
+dans une architecture qui n'exprime réellement à l'esprit, par le
+mélange d'éléments qui la constituent, que l'idée du désordre[6].»
+L'Académie ne juge pas, dans ses «Considérations» le gothique d'une
+manière aussi sévère; cependant, si nous l'en croyons, l'architecture du
+XIIIème siècle est un art qu'il est impossible «de justifier par les
+lois du GOÛT; qui ne présente à l'oeil aucun système de proportion. Tout
+y est capricieux et arbitraire dans l'invention comme dans l'emploi des
+ornements, et la profusion de ces ornements à la façade de ces églises,
+comparée à leur absence complète à l'intérieur, est un défaut choquant
+et un contre-sens véritable.» Nous l'avons déjà dit, il est difficile
+réellement d'accorder l'Académie avec elle-même. Comment supposer que
+des édifices qui produisent des «impressions si vives de recueillement
+et de piété, qui charment et touchent profondément, au point que la
+froide raison ne peut détruire un effet qui s'adresse au GOÛT et au
+sentiment», comment supposer que ces édifices puissent manquer à la fois
+de proportions, de GOÛT et d'ordre? Ou les proportions, le goût et
+l'ordre sont des qualités que l'Académie seule a la faculté de saisir,
+ou ces qualités sont tellement conventionnelles qu'elles deviennent
+inutiles, puisqu'on peut produire tant d'effet sans elles. Enfin,
+qu'est-ce donc qu'un art qu'il est impossible «de justifier par les lois
+du «GOÛT», et qui charme en produisant «un effet qui s'adresse au GOÛT?»
+
+[Note 6: _Dictionnaire hist. d'Archit._, t. II, p. 475.]
+
+Nous supplions l'Académie de nous résoudre ce problème, qui est
+au-dessus de notre intelligence. Ce n'est pas tout, M. le secrétaire
+perpétuel prétend que «tout est capricieux et arbitraire dans
+l'invention comme dans l'emploi des ornements gothiques du XIIIème
+siècle.» Or, «arbitraire» veut dire, si je ne me trompe, qui se fait
+sans loi; sans système. Eh bien! si nous examinons quelques instants une
+église du XIIIème siècle, nous verrons d'abord que toute la construction
+est soumise à un système invariable. Nous verrons l'ogive adoptée pour
+tous les arcs, pour toutes les voûtes; toutes les forces et les poussées
+rejetées à l'extérieur; une disposition laissant à l'intérieur les plus
+grands vides possibles. Nous verrons que les murs ne sont que de simples
+remplissages, de véritables cloisons qui ne portent rien; que les
+éperons, les arcs-boutants et les contreforts, chargés seuls de soutenir
+l'édifice, ont toujours un aspect de résistance, de force et de
+stabilité qui rassure l'oeil et l'esprit; que les voûtes légères,
+construites en petits matériaux faciles à monter et à poser à une grande
+hauteur, sont combinées de façon à reporter la _totalité_ de leur poids
+sur les piles; que les moyens les plus simples sont toujours préférés;
+que les _arcs ogives_ et _arcs doubleaux_, tracés sans exception avec
+des arcs de cercle, n'exigent ni déchet de pierre, ni épures
+compliquées, ni _coupes_ difficiles; que tous les membres de ces
+constructions, indépendants les uns des outres, quoique reliés entre
+eux, présentent un ensemble d'une élasticité et d'une légèreté bien
+nécessaires dans des édifices d'une aussi grande dimension. Si nous en
+venons à nous occuper des proportions, nous verrons, n'en déplaise à
+l'Académie des Beaux-Arts, qu'il y a toujours, dans chaque monument, un
+rapport relatif entre la largeur et la hauteur des bas-côtés, entre la
+hauteur de ces bas-côtés et celle de la galerie, entre la hauteur de la
+galerie et celle des fenêtres supérieures; que les rapports de hauteur
+et de largeur sont les mêmes pour la nef et les bas-côtés. Nous verrons
+encore (et ceci appartient exclusivement à cette architecture) que la
+proportion humaine y devient une loi fixe. Notre ami et collaborateur,
+M. Lassus, disait dans les «Annales Archéologiques» (avril 1845): «Que
+le monument soit grand, qu'il soit petit, toujours et partout vous
+retrouverez la conséquence du même principe (la proportion humaine). Au
+XIIIème siècle, les bases, les chapiteaux, les colonnettes, les meneaux,
+les nervures, enfin tous les détails sont exactement les mêmes, dans la
+grande cathédrale, comme dans la simple église de campagne, et cela
+parce que dans tous ces monuments l'homme seul sert toujours d'unité, et
+que l'homme ne peut se grandir ni ne diminuer. Vraiment il faut être
+aveugle pour ne pas être frappé de ce principe si vrai, si juste, qui
+fait que nos cathédrales paraissent grandes parce qu'elles sont grandes,
+que nos chapelles paraissent petites lors qu'elles sont petites, enfin
+que tous nos monuments donnent rigoureusement, mathématiquement, l'idée
+de ce qu'ils sont réellement.» Nous le demandons, n'y a-t-il pas là un
+système de construction et de proportion? Et si nous en venons aux
+ornements des monuments du XIIIème siècle, ne les verrons-nous pas
+soumis à deux lois fixes: la première, qui est l'imitation de la
+végétation locale; la seconde qui restreint invariablement la dimension
+de ces ornements aux dimensions des matériaux de notre pays. Où est
+donc, en tout ceci, le «caprice et l'arbitraire?» Nos lecteurs nous
+pardonneront de revenir ici sur des sujets que nous avons déjà traités
+longuement, et avec lesquels ils sont familiers; mais l'Académie n'a
+probablement pas eu l'occasion d'observer tous ces faits, et c'est
+pourquoi nous avons cru devoir insister sur ce point.
+
+Que M. le secrétaire perpétuel ne nous lise pas, cela est trop naturel;
+mais il y a plus d'un an que l'un des collègues de M. Raoul-Rochette, à
+l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, M. Vitet, dans sa «Notice
+sur la cathédrale de Noyon», disait: «L'ornementation du XIIIème siècle
+se distingue de celle des XIVème et XVème siècles, au moyen
+d'indications plus précises que celles qui servent à classer
+chronologiquement la décoration des édifices antiques... Pour nous, loin
+d'être un plagiat et une oeuvre de déraison, l'ornementation du XIIIème
+siècle est une des créations les plus originales, les plus spontanées,
+les plus imprévues de l'esprit humain, en même temps qu'une de ses
+oeuvres les plus raisonnables et les plus méthodiques... L'art du
+XIIIème siècle n'imite presque exclusivement que des végétaux: plus
+d'oves, plus de perles, plus de rais-de-coeur;... l'ornementation
+devient essentiellement végétale. Ce n'est pas tout; au lieu d'idéaliser
+les végétaux, comme on l'avait fait jusque-là, au lieu de leur prêter
+une forme conventionnelle, en harmonie avec le caractère des monuments
+antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d'après
+nature;... ce n'est plus en Grèce ou en Italie que l'on cherche des
+modèles, mais dans nos forêts et dans nos champs... Jamais ces végétaux
+modestes n'avaient reçu tant d'honneur...»
+
+Nous ajouterons ici que bien que les ornements du XIIIème siècle soient
+imités de la végétation de nos forêts et de nos champs, ils n'en sont
+pas moins soumis à certaines conventions architectoniques, à certaines
+lois de goût et de style, qui les font distinguer à la première vue des
+ornements des XIVème et XVème siècles. Il en est de même des moulures,
+des profils, et de tout ce qui contribue à la décoration des édifices de
+ces époques. Ces monuments sont si peu abandonnés dans leur ensemble,
+comme dans leurs détails, au «caprice et à l'arbitraire,» que, pour
+celui qui les a étudiés, il ne peut y avoir d'incertitudes dans leur
+classement chronologique. Les faits perlent d'eux-mêmes; les monuments
+sont là, et nous voudrions que l'Académie des Beaux-Arts fît plus
+d'attention aux faits lorsqu'ils ont cette importance. Il nous faut
+faire remarquer encore, quoi qu'il nous en coûte, que le manifeste de
+l'Académie confond tous les styles. À propos du gothique du XIIIème
+siècle, on nous a jeté à la tête l'ornementation luxuriante du XVème
+siècle; voici maintenant que l'Académie fait le procès aux statues du
+XIIème, «ces figures, si longues, si maigres, si roides, à cause du
+champ étroit qu'elles occupent et qui tient à l'emploi général des
+formes pyramidales!»
+
+Je ne sais si nos lecteurs éprouvent le même sentiment que moi; mais,
+par moments, le découragement me prend. Après tous les efforts tentés
+depuis vingt ans pour faire, je ne dirai pus reproduire, mais étudier,
+regarder la statuaire du XIIIème siècle; après tant d'ouvrages publiés à
+grands frais, soit par le gouvernement, soit par des particuliers,
+songer qu'il est un corps enseignant, à la tête des arts en France, qui
+n'a rien vu, rien étudié, mêlant tous les styles et tous les âges, oui,
+cela parfois décourage les gens les plus convaincus, les plus décidés à
+lutter. Que diriez-vous, messieurs, si l'un de nous prétendait ne juger
+la statuaire grecque que sur les bas-reliefs de Sélinonte, ou sur ceux
+du Bas-Empire? si, passant sous silence l'époque de Phidias, nous nous
+laissions aller à nous égayer sur les figures immobiles et souriantes
+des métopes des temples siciliens, ou à tonner contre la sculpture molle
+et lâche des sarcophages du IVème siècle? Vous vous soulèveriez contre
+notre ignorance, ou vous nous accuseriez peut-être de mauvaise fol; et
+vous auriez raison. La statuaire ne s'apprécie pas comme la construction
+d'un édifice, laquelle peut se démontrer mathématiquement; il est, dans
+bien des cas, difficile de prouver qu'une statue est belle; car une
+statue peut, tout en reproduisant fidèlement la nature, n'être cependant
+qu'une oeuvre misérable; elle peut aussi représenter irrégulièrement la
+forme humaine, et n'en être pas moins empreinte de ce parfum d'art et de
+goût que l'on est convenu d'appeler _stylé_. Lorsque la statuaire réunit
+à une imitation, non pas minutieuse, mais large et choisie de la nature,
+cette poésie à laquelle tout le monde est sensible, il nous paraît alors
+que son oeuvre est belle. Dire «qu'aujourd'hui la vérité est la première
+condition de l'imitation, et la nature le seul type de l'art,» cela nous
+paraît une théorie étrange dans la bouche d'un académicien, qui n'a
+pas encore admis parmi les statuaires M. Curtius, l'auteur des plus
+fidèles imitations de la nature. Tel n'est cependant pas le but de
+la sculpture, qui serait ainsi bornée à ne faire aujourd'hui que des
+messieurs en frac. Les Grecs n'ont imité la nature que jusqu'à un
+certain point de vérité qu'ils n'ont jamais dépassé; donc nos artistes
+«désapprendraient», suivant l'Académie, s'ils faisaient de la sculpture
+comme les Grecs. Il faut être logique, tout académicien qu'on soit. Que
+l'on préfère un moulage sur nature à un buste de Phidias, un
+daguerréotype à un portrait de Raphaël, cela se comprend de la part d'un
+ignorant; mais il faut d'autres principes pour apprécier une oeuvre
+d'art. Nous ne sommes pas extravagants au point de prétendre que le
+tympan de la porte de la Vierge, au portail de Notre-Dame de Paris, soit
+préférable aux bas-reliefs du Parthénon; mais certainement, pour qui
+sait voir, il y a dans ces deux oeuvres, si différentes de caractères et
+de pensée, une origine pareille qui conduit à un résultat analogue;
+l'imitation de la nature, soumise à un rhythme, à un style enfin. Que
+nos artistes actuels ne puissent en venir là, hélas! qui le sait mieux
+que nous? mais il n'y a pas lieu de s'en vanter. Que vous prétendiez,
+messieurs, que personne aujourd'hui ne parle en vers alexandrins, nous
+en conviendrons; mais si vous ajoutez que nos littérateurs seraient
+forcés de «désapprendre ce qu'ils ont étudié, de se détacher du modèle
+vivant», pour arriver à parler comme Corneille, vous nous laisserez
+désirer que ces hommes de lettres en question en sachent un peu moins.
+Pour faire croire aujourd'hui, messieurs, que l'on ne «sent rien dans la
+statuaire gothique qui accuse la nature», il faudrait avoir détruit tous
+les manuscrits du XIIIème siècle; et il en reste encore assez pour que
+nous engagions l'Académie tout entière à se transporter à Chartres, ou à
+Amiens, ou à la cathédrale de Paris, ou même à la Sainte-Chapelle, qui
+se trouve plus rapprochée de l' Institut. Dans ces quatre monuments (et
+j'en passe), l'Académie pourrait se faire indiquer, de peur de méprise,
+quelques milliers de figures du XIIIème siècle, qui ne sont ni «maigres,
+ni longues, ni roides; qui n'occupent pas de champ étroit, et ne sont
+nullement soumises aux formes _pyramidales_.» Les chefs-d'oeuvre sont
+rares dans tous les temps, et nous ne prétendons pas donner toutes les
+figures du XIIIème siècle comme des productions irréprochables; mais,
+certes, s'il est une époque, après celle des Grecs, qui ait possédé une
+école puissante et vraiment digne de ce nom, c'est bien le XIIIème et le
+XIVème siècles: vous trouverez des figures plus ou moins bien exécutées,
+plus ou moins régulières, jamais insignifiantes, ni comme pensée, ni
+comme style, et souvent, très-souvent d'admirables chefs-d'oeuvre qui
+pourraient enseigner beaucoup de choses à nos statuaires, si nos
+statuaires voulaient prendre la peine de les regarder.
+
+Cette longue digression, à propos de la sculpture gothique, me ramène à
+cette phrase du manifeste de l'académie; «Tout y est capricieux et
+arbitraire, dans l'invention comme dans l'emploi des ornements.»
+Comment! ces grands portails, si bien disposés pour accueillir et
+laisser écouler la foule, sont ornés capricieusement? Cette porte
+centrale avec le Dieu-Homme au centre, les douze apôtres et les
+attributs des quatre évangélistes autour de lui, les vierges sages et
+les vierges folles à droite et à gauche, le dragon sous ses pieds, le
+Jugement dernier sur sa tête; plus haut le Christ encore, mais
+ressuscité, assis sur le monde, entouré d'anges qui portent les
+instruments de la passion; sa mère divine et saint Jean qui l'adorent;
+dans ces voussures, des myriades d'anges d'abord, l'enfer à la gauche du
+Rédempteur; puis les martyrs, les prophètes; tout cet abrégé des
+mystères de la religion catholique se trouve être un pur effet du
+hasard, un caprice! Vous plaisantez, messieurs, je le suppose, et
+rependant cela ne prête guère à la plaisanterie. Quant à la nudité que
+vous reprochez à l'intérieur de nos églises, si nos églises avaient une
+voix, messieurs, voici ce qu'elles répondraient; «Qui donc nous a
+dépouillées, badigeonnées, raclées? Qui donc, à Notre-Dame de Paris, a
+brisé l'admirable clôture du choeur, dont quelques fragments nous
+restent comme témoins accusateurs? Qui donc a enlevé cet autel entouré
+de ses reliquaires, ces stalles du XIVème siècle, et ces tombeaux, et
+ces monuments votifs, et ces tables de bronze sous lesquelles les
+anciens évêques de Paris espéraient laisser leurs cendres tant que le
+monument serait debout? Qui donc a détruit toutes nos verrières? À
+Chartres, qui donc a jeté bas, pour en faire des dalles, le beau jubé du
+XIIIème siècle? qui donc a plâtré tout le choeur avec des bas-reliefs en
+stuc? Qu'a-t-on fait de nos retables, de nos piscines, de nos crédences,
+de nos autels?...» Là-dessus, messieurs, n'invoquez pas les souvenirs;
+je crois qu'un de mes amis vous l'a déjà dit, on n'insulte pas ceux
+qu'on a tués[7].
+
+[Note 7: _Annales archéologiques_, vol. I, p. 433.]
+
+On serait tenté de croire que M. le secrétaire perpétuel n'a jamais vu
+de vitraux que dans les kiosques et les chalets des environs de Paris;
+que l'on en juge; «Il en serait de même de la peinture, qui aurait de
+plus à lutter contre le jour faux produit par les vitraux _coloriés_, et
+qui verrait tout l'effet de ses tableaux détruit par cette _illumination
+factice_.» Lorsque messieurs les membres de l'Académie voudront nous
+faire l'honneur de visiter la Sainte Chapelle, ils pourront s'assurer
+que les vitraux ne produisent pas de jour faux, et qu'ils ne nuisent en
+rien à la peinture, je veux dire à la peinture monumentale, car je ne
+parle pas des tableaux accrochés; quant à ceux-ci, nous préférerons
+toujours, de toute manière, les rencontrer dans une galerie que pendus
+gauchement dans une église où on ne les voit jamais, grâce au luisant du
+vernis et à bien d'autres causes qu'il n'est pas nécessaire de signaler
+ici.
+
+Voici venir la péroraison; «Maintenant que l'architecture gothique est
+morte au sein même de la civilisation qui l'avait produite,
+entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cessé d'exister
+depuis quatre siècles? Mais où sont, encore une fois, les éléments d'une
+résurrection pareille, inouïe jusqu'ici dans les fastes de l'art?» (Et
+la Renaissance, messieurs, qu'en faites-vous?) «Où en est la raison, où
+en est la nécessité, dans les conditions de la société actuelle?»--Il
+est vrai, Messieurs, que nous avons un art tellement arrêté, une école
+dirigée avec tant d'unité, une architecture, que dis-je une! dix
+architectures si conformes à nos besoins! nous sommes tous tellement
+d'accord sur les principes! qu'à votre avis, il est inutile de chercher
+à rentrer dans un système approprié à nos matériaux et à notre climat, à
+nos moeurs et à notre religion. Nos églises modernes, dont les unes
+ressemblent tant bien que mal à des basiliques antiques, les autres à
+des salles de thermes, nos monuments à toits plats, à portiques ouverts
+à tous vents, à plates-bandes enfilées dans des barres de fer; ces
+églises qui n'osent montrer leurs fenêtres à l'extérieur, de peur de ne
+pas ressembler assez à un monument antique, sont-elles donc assez
+conformes à notre climat, à nos matériaux, à nos usages, pour qu'il n'y
+ait pas nécessité de rentrer dans une voie plus vraie? Il ne faut
+cependant, dites-vous, refaire ni le Parthénon, ni la Sainte-Chapelle...
+Ceci devient plus embarrassant; qu'allons-nous donc faire? Que
+serons-nous donc, puisque le grec et le français nous sont interdits? M.
+le secrétaire perpétuel répond: «Il faut être _original_, en puisant
+dans les modèles _antiques_ tout ce qui peut se convertir à des besoins
+nouveaux. Voilà ce qu'ont fait les Jean Bullant, les Philibert Delorme,
+etc., sous la main desquels l'architecture prit une physionomie
+française.» Ainsi, il faut être original en interprétant l'antique, de
+la même façon que l'ont fait les Jean Bullant... etc. Mais, messieurs,
+puisque les Philibert Delorme, les Pierre Lescot ont déjà fait une
+imitation de l'antique, il devient d'autant plus difficile d'en faire
+une seconde, maintenant que la place est prise; puis l'antique est bien
+loin de nous; puis l'originalité des architectes de la Renaissance
+pourrait être contestée; pourquoi donc n'essaierions-nous pas d'être
+_originaux_ «en nous assimilant, si l'on peut ainsi dire, tout ce que
+nous emprunterions à l'art» français du XIIIème siècle? Quand nous
+laisserions dormir la Renaissance que vous invoquez, il n'y aurait pas
+grand mal. La Renaissance, «avec ses anarchiques et splendides
+déviations,» comme le dit si heureusement M. Victor Hugo, ne nous
+paraît pas le meilleur exemple à suivre. Le gothique étant perverti, la
+Renaissance s'est servie de l'antique. Aujourd'hui la Renaissance est
+usée à son tour; eh bien, nous voulons nous servir du gothique. Qu'y
+a-t-il là d'inouï? n'est-ce pas au contraire conforme à la marche
+ordinaire des choses de ce monde? n'est-ce pas une conséquence naturelle
+de ce «retour sincère aux idées chrétiennes DONT ON SE FLATTE?»
+
+D'ailleurs, messieurs, vous l'avez dit, une architecture que l'on
+respecte comme une oeuvre d'art _impossible_ à reproduire, ne doit être
+ni copiée, ni «imitée»; et pour nous l'architecture antique est dans ce
+cas. S'il est un art _impossible_ à reproduire aujourd'hui, c'est bien
+celui qui est né sous un autre climat, sous l'influence de moeurs
+particulières, et d'une religion différente de la nôtre; aussi
+permettez-nous de vous renvoyer la phrase qui précède votre conclusion,
+si conclusion il y a. «C'est parce que nous aimons, c'est parce que nous
+comprenons les édifices (antiques), que nous ne voulons pas d'une
+IMITATION MALHEUREUSE, qui ferait perdre à ces monuments sacrés du culte
+(des anciens) l'intérêt qu'ils inspirent, en les faisant apparaître,
+sous cette forme nouvelle, dépouillés du caractère auguste que la
+vétusté leur imprime, et privés du sceau de la foi qui les éleva.» Nos
+lecteurs sont priés de remarquer que ce passage est reproduit
+textuellement, si ce n'est que M. le secrétaire perpétuel l'applique,
+non point aux édifices antiques, ainsi que j'ai cru devoir le faire,
+mais bien aux monuments catholiques. Il résulte de là que l'Académie ne
+peut pas supposer un instant que les populations qui font aujourd'hui
+élever des églises, puissent _sceller_ ces monuments de leur _foi_,
+«privées du sceau de la foi qui les éleva.» Parlez pour vous, messieurs,
+s'il vous plaît; et respectez la foi des autres. Un critique, un poëte,
+un historien, peuvent porter un jugement sur ces matières; cela n'a
+nulle importance, un autre rectifiera le lendemain la pensée du premier.
+Mais un corps enseignant au milieu de l'État, en France, qui pense
+«qu'_on se flatte_ de revenir sincèrement aux idées chrétiennes»; que
+des villes qui bâtissent des églises «ne peuvent plus les sceller de
+leur foi», voilà qui est étrange... Au reste, ne prenons pas la chose au
+sérieux; car, à la fin de votre conclusion, nous trouvons cette phrase:
+«Et qui empêche, dites-vous, nos architectes modernes de faire de même
+que ceux de la Renaissance, en élevant, avec toutes les ressources de
+notre âge, des monuments qui répondent à tous les besoins de notre
+culte, et qui soient à la fois marqués du sceau du christianisme et du
+génie de notre société?» Voilà le sceau retrouvé, et nous sommes tous du
+même avis. Prenons pour modèles les artistes de la Renaissance;
+seulement, comme il ne faut pas toujours aller puiser à la même source,
+nous allons «non pas copier, mais imiter» les arts du XIIIème siècle,
+d'autant qu'il n'y a pas grand effort à faire pour concilier les
+monuments de cette époque avec «tous les besoins de notre culte»; car le
+culte n'a pas changé, et ces édifices sont tous marqués du «sceau du
+christianisme», qui n'a pas changé non plus, que je sache, depuis le
+XIIIème siècle.
+
+Nos lecteurs, déjà au fait de toutes ces questions, trouveront peut-être
+que nous défendons une cause gagnée, et que nous nous escrimons dans le
+vide. Cependant il y a en tout ceci une chose utile, c'est que la vérité
+se fait jour, et qu'il n'y aura que les gens intéressés à ne pas la voir
+qui chercheront à l'étouffer. Les hommes de bonne foi finiront par
+s'entendre, et alors disparaîtront les petites susceptibilités d'école
+qui les séparent encore. L'Académie nous demande «où est la main
+puissante qui peut soulever une nation entière au point de la faire
+rétrograder de quatre siècles en arrière». Cette main, c'est celle de la
+vérité; cette force, c'est celle du bon sens. Et que l'Académie des
+Beaux-Arts ne croie pas que cela pourrait arriver; cela est, et nous
+nous en félicitons, car ce n'est pas rétrograder que d'abandonner ces
+constructions qui ne sont ni antiques ni modernes, en désaccord avec
+notre climat, nos habitudes et notre caractère national, avec notre
+religion et nos moeurs. Ce qui soulève et soulèvera une nation entière,
+messieurs, c'est votre long dédain pour ces monuments que vous louez
+aujourd'hui du bout des lèvres, et comme pour faire la part de
+l'opinion; c'est votre mépris superbe pour ces édifices vraiment
+nationaux, que ni l'engouement de la Renaissance pour l'antique, ni
+l'orgueil de Louis XIV qui repoussait tout ce qu'il n'avait pas élevé,
+ni l'indifférence du siècle dernier, n'ont pu anéantir ou sur notre sol,
+ou dans les souvenirs du peuple. Vous aurez beau faire, ce peuple se
+croira toujours mieux baptisé, mieux marié dans une église gothique que
+dans une basilique romaine. Non, messieurs, vous ne l'arrêterez pas ce
+flot de l'opinion qui monte toujours; cette digue, que vous tentez de
+lui opposer, le fera déborder plus violent, plus rapide et plus
+envahissant. Nous verrons longtemps encore faire de tristes et fâcheuses
+tentatives; nous le savons, nous nous y attendons. Mais nous
+poursuivrons notre route, parce que nous sommes convaincus; parce que,
+si le génie ne nous accompagne pas (c'est un compagnon difficile à
+rencontrer), du moins nous marchons côte à côte avec le bon sens. Nous
+élevons et nous élèverons des églises françaises du XIIIème siècle,
+parce que nous sommes indignés de voir plier le culte, en France, à des
+dispositions monumentales pillées à l'antiquité ou à l'Italie du moyen
+âge[8]; parce que nous sommes fatigués de voir tant de fâcheuses copies
+qui ont failli éloigner les architectes de l'étude si nécessaire de
+l'antique; parce qu'enfin nous sommes dégoûtés de fouiller vainement
+parmi des théories tantôt absolues, tantôt rationnelles, et d'être
+ballottés du Romain à la Renaissance, et du Grec au Bas-Empire. Vous
+n'avez pas pris la chose au sérieux, messieurs; vous nous avez regardés
+comme des enfants qui jouent à la poupée, et qui, «par caprice ou par
+_amusement_, veulent bâtir des châteaux ou des églises gothiques.» Non,
+messieurs, donnez-nous un ART logique, beau de forme, on laissez-nous
+reprendre le seul qui ait réuni au plus haut degré ces deux qualités,
+chez nous, sur notre sol, quand il n'a pas été mutilé «par l'ignorance
+ou la barbarie». Ce ne sont pas des théories vagues qu'il nous faut;
+c'est un art _adulte_. Mais où est-il?--La Renaissance vous le fournira,
+direz-vous.--Que de détours, mon Dieu, pour ne pas revenir nettement et
+franchement à notre vieil art français! Dans votre pensée, messieurs,
+vous comparez toujours le XVème siècle au XVIème, et vous dites alors:
+«La Renaissance est un progrès! Donc la marche adoptée par les artistes
+de cette époque est celle qui doit être suivie.» Certes, s'il fallait
+absolument choisir entre ces deux arts, celui du XVème siècle ou celui
+du XVIème, peut-être donnerions-nous la préférence au dernier. L'art
+gothique, corrompu à la fin du XVème siècle, n'était plus viable.
+L'_ignorance_, résultat de longues luttes et de commotions violentes,
+avait fait perdre à notre art national sa raison, son système. Ce
+n'était plus alors qu'une tradition expirante; le principe de cet art
+était étouffé sous l'enveloppe la plus compliquée sans motifs, la plus
+surchargée de «détails sans signification». Il fallait en revenir à ce
+principe, ou chercher de nouvelles inspirations dans un autre art;
+l'antiquité fut adoptée avec plus d'enthousiasme que de réflexion. Il y
+avait à choisir entre trois partis: le retour à l'art national dans sa
+pureté, l'adoption d'une forme antérieure (l'art romain), enfin
+l'éclectisme. Il n'y avait alors que ces trois routes ouvertes aux
+architectes, et il n'y en a pas plus aujourd'hui. Des hommes comme
+Philibert Delorme avaient trop de bon sens, étaient trop praticiens pour
+prêcher l'éclectisme; les défauts qui les avaient frappés dans la
+décadence de l'art gothique les empêchaient de remonter au principe de
+cet art, et d'ailleurs, il n'est pas dans la nature de l'esprit humain
+de revenir à un système, quelque bon qu'il soit, quand on a vu les
+résultais de sa corruption. Ces grands artistes prirent franchement
+l'antique pour modèle; ils l'étudièrent, et crurent sincèrement faire de
+l'architecture romaine. Il n'y a qu'à lire ce qu'ont écrit les
+architectes de ce temps pour s'en assurer.
+
+[Note 8: Nous ne comprenons pas pourquoi l'Académie des Beaux-Arts,
+qui s'est fait si peu de scrupules de ne tenir aucun compte des besoins
+du culte catholique, dans les églises bâties depuis une centaine
+d'années, est aujourd'hui si susceptible à l'endroit des minimes
+différences qui existent entre le culte du XIIIème siècle et le nôtre.]
+
+Il se présentait alors peu d'églises à construire; la déformation était
+imminente. D'ailleurs le sol était couvert d'édifices religieux des
+XIIème, XIIIème et XIVème siècles. Et cependant veuillez bien observer,
+messieurs, que les architectes de la Renaissance et du XVIIème siècle,
+lorsqu'ils ont élevé des églises, ont toujours suivi le plan et la
+structure des églises françaises du XIIIème siècle. Saint-Eustache est
+un monument du XIIIème siècle mal construit, et choquant par son manque
+d'unité. Ces bas-côtés d'une élévation inutile, ces piles formées d'un
+amalgame de pilastres et de colonnes qui s'enchevêtrent sans raison, ces
+voûtes à nervures croisées dans tous les sens et qui n'indiquent plus la
+véritable construction, ces clefs pendantes accrochées à la charpente,
+ces fenêtres d'une proportion désagréable et qui semblent avoir de la
+peine à trouver leur place au-dessus de ce petit triforium que l'on
+prendrait plutôt pour une balustrade que pour une galerie, ces meneaux
+dont les formes molles n'indiquent ni une construction de pierre, ni une
+construction de bois, ces arcs-boutants concaves à l'extrados, toutes
+ces combinaisons sans motifs, et qui (c'est ici le cas de le dire)
+paraissent être bien plutôt le produit du caprice que celui de la
+réflexion, sont-elles un progrès? L'élément antique ajoute-t-il, dans ce
+cas, quelque chose à la belle disposition du plan qui est du XIIIème ou
+du XIVème siècle? Nous ne le croyons pas. Saint-Sulpice, cette église
+même, n'est-elle pas encore un édifice tout gothique comme plan et comme
+disposition générale, mais grossièrement construit, sans nulle
+connaissance de la force et de l'emploi des matériaux? L'élément antique
+ne joue-t-il pas là un misérable rôle? Mais au moins cet édifice, sauf
+la grosseur immodérée de ses piles intérieures, est-il encore commode,
+approprié au culte; et pourquoi? si ce n'est parce qu'il a conservé la
+forme ancienne des églises françaises, et qu'il n'est ni une salle de
+thermes, ni une basilique romaine, ni une église orientale. Laissez-nous
+donc revenir à notre art, messieurs, plutôt que de vouloir nous
+replonger dans le désordre et l'anarchie, au moment où nous tâchons d'en
+sortir. N'embarrassez pas le pouvoir, qui n'est pas artiste, ne
+rectifiez pas l'opinion par une profession de foi qui ne constata que
+votre impuissance; mais donnez-nous un art logique et complet, qui
+remplisse surtout les conditions d'unité que demande la société
+d'aujourd'hui. Si vous ne le pouvez pas, si vous ne vous guidez que par
+des théories stériles, ne trouvez pas mauvais que, lorsqu'il s'agit
+d'élever des édifices durables, nous prenions pour modèles des types
+consacrés par un long usage et qui sont admirables, de votre propre
+aveu, plutôt que de nous mettre à la recherche d'un art nouveau, ou de
+continuer à copier péniblement des monuments antiques que repoussent
+notre climat, nos matériaux, notre religion et nos usages modernes. Pour
+former un art nouveau, il faut une civilisation nouvelle, et nous ne
+sommes pas dans ce cas. L'architecture est de tous les arts celui qui
+procède le plus par transition, et cela est tout simple; mais quand il a
+corrompu les types, et qu'il les a laissés perdre, il faut qu'il
+retourne en arrière, qu'il revienne à sa source. Cela est fâcheux,
+personne de nous ne le conteste; mais il n'y a pas d'autre moyen de
+sortir du désordre, résultat de l'oubli de toutes les traditions. Nous
+nous contentons des essais que nos prédécesseurs ont faits depuis
+bientôt cent ans; trop modestes pour croire que nous serions plus
+habiles, ou plus heureux, nous regardons comme plus sensé de revenir
+franchement à un art qui nous paraît être le seul encore applicable à
+nos usages, le seul conforme à nos moeurs. Ce n'est pas dire que nous
+voulions «immobiliser» l'art de l'architecture en France; ce serait
+folie que d'y songer. Non, messieurs, ne nous prêtez pas des idées
+extravagantes, pour vous donner le plaisir de les réfuter
+victorieusement. Nous demandons que notre architecture du XIIIème siècle
+soit d'abord étudiée par nos artistes, mais étudiée comme on doit
+étudier sa langue, c'est-à-dire de façon à en connaître non-seulement
+les mots, mais la grammaire, et l'esprit. Nous demandons que
+l'enseignement officiel entre dans cette voie; que l'étude de
+l'antiquité ne devienne que ce qu'elle aurait toujours dû être,
+l'_archéologie_, et l'étude de l'architecture française au XIIIème
+siècle, l'_art_. Nous ne poserons pas des bornes pour cela (nul pouvoir
+humain ne le pourrait); mais, partant d'un art dont les principes sont
+simples et applicables dans notre pays, dont la forme est belle et
+rationnelle à la fois, nos architectes auront assez de talent pour
+apporter à cet art les modifications nécessitées par des besoins
+récents, par des coutumes nouvelles. Le principe une fois enseigné, mais
+sans restrictions, laissez faire à chacun; dans notre pays, au milieu de
+l'activité et de l'industrie moderne, cet art national ne tardera pas à
+progresser. Vous commencerez par avoir des copies; cela est inévitable,
+cela est nécessaire même pour connaître toutes les ressources de
+l'architecture gothique. Nous dirons plus, vous aurez probablement de
+mauvaises copies (nous ne sommes pas à cela près d'un méchant monument
+de plus ou de moins); mais le principe étant bon, l'art type inépuisable
+d'enseignement, les artistes en auront bientôt saisi le sens; leurs
+copies alors deviendront intelligentes, raisonnées, et enfin
+l'architecture nationale, tout en conservant son unité, sa _racine_
+toute française, pourra se perfectionner aussi bien que la langue l'a
+déjà fait. Quel est le rôle de l'Académie française, messieurs? Ce n'est
+pas de nous faire savoir si le latin l'emporte sur la français, ou le
+sanscrit sur le grec. Elle conseille, elle encourage l'étude des langues
+étrangères; mais son rôle c'est de garder le dépôt de la langue. C'est
+là ce qui lui donne une immense importance, non-seulement en France,
+mais en Europe. Nous ne parlons plus comme au XIIIème siècle, mais
+cependant ne nous servons-nous pas toujours de la même langue?
+
+Nous n'en sommes pas encore à savoir quelles sont les modifications que
+le génie moderne apporterait à notre art national; il faudrait d'abord
+que nous fussions pénétrés de cet art, et c'est à ce but que tendent
+tous nos efforts. Un jour, nous l'espérons, l'Académie des Beaux-Arts
+deviendra aussi la gardienne du vieil art français, et saura empêcher
+que le principe n'en soit corrompu, sans pour cela «laisser tomber» les
+monuments bâtards qui ont été construits en France depuis trois cents
+ans. Elle dira, en parlant du _Val-de-Grâce_ et du _Dôme des Invalides_,
+«que l'on répare donc ces édifices, qu'on les répare avec ce respect de
+l'art qui est aussi une religion, c'est ce que demande la raison, c'est
+ce que veut l'Académie...» Si le XIIIème siècle eut fondé l'Académie,
+notre art national ne se serait pas perdu. Gardienne sévère des types
+anciens, l'Académie n'eût pas laissé altérer cette belle architecture de
+saint Louis; elle n'eût pas permis à l'archéologie antique d'empiéter
+sur l'art moderne. S'il est une chose que nous puissions reprocher à ce
+grand siècle, qui a tant produit, c'est ce funeste oubli.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Du style gothique au dix-neuvième
+siècle, by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU ***
+
+***** This file should be named 18919-8.txt or 18919-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/9/1/18919/
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreaders Europe team at http://dp.rastko.net
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+your equipment.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+ The Project Gutenberg eBook of Du style gothique au dix-neuvième siècle, by E. Viollet-le-Duc
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+The Project Gutenberg EBook of Du style gothique au dix-neuvième siècle, by
+Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
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+Title: Du style gothique au dix-neuvième siècle
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+Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
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+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18919]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+<h3>DU</h3>
+
+<h1>STYLE GOTHIQUE</h1>
+
+<h3>AU</h3>
+
+<h2>DIX-NEUVI&Egrave;ME SI&Egrave;CLE</h2>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>E. VIOLLET-LEDUC, ARCHITECTE</h2>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>LIBRAIRIE ARCH&Eacute;OLOGIQUE DE VICTOR DIDRON</h3>
+
+<h4>PLACE SAINT-ANDR&Eacute;-DES-ARTS, 30</h4>
+
+<h4>Juin 1846</h4>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pendant que, le mois dernier, nous poursuivions notre t&acirc;che dans les
+&laquo;Annales Arch&eacute;ologiques&raquo; et que nous ajoutions quelques pages &agrave; nos
+&eacute;tudes sur les monuments religieux du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle, un orage
+s'amoncelait dans le sein de l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts, pr&ecirc;t &agrave; fondre
+sur nos t&ecirc;tes aux premiers jours du printemps. S'il faut en croire un
+journal, pour lequel plusieurs membres de cette illustre assembl&eacute;e
+daignent parfois prendre la plume, &laquo;le Moniteur des Arts&raquo;, les questions
+suivantes auraient &eacute;t&eacute; pos&eacute;es il y a quelque temps en s&eacute;ance solennelle
+par un architecte acad&eacute;micien:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>1&deg; &laquo;Est-il convenable, &agrave; notre &eacute;poque, de construire une &eacute;glise
+dans le style dit gothique, c'est-&agrave;-dire de copier ce qui, &agrave;
+l'&eacute;poque du moyen &acirc;ge, avait sa signification, et cela en raison
+des croyances et des n&eacute;cessit&eacute;s de ces &eacute;poques m&ecirc;mes?&raquo;</p></div>
+
+<p>Si c'est un membre de l'Acad&eacute;mie qui a pos&eacute; cette question (ce dont nous
+doutons, je l'avoue), son amour pour Jupiter et V&eacute;nus lui aurait-il fait
+compl&eacute;tement oublier que nous avons tous &eacute;t&eacute; baptis&eacute;s, lui-m&ecirc;me aussi
+probablement, et que nous sommes encore chr&eacute;tiens, voire m&ecirc;me
+catholiques? La <i>signification</i> des &eacute;glises &eacute;tait au XIII<sup>e</sup> si&egrave;cle ce
+qu'elle est en 1846. L'illustre membre ne peut pas ignorer cela.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>2&deg; &laquo;Peut-on copier une &eacute;glise gothique avec quelques chances de
+succ&egrave;s?&raquo;</p></div>
+
+<p>Il y a de bonnes et de mauvaises copies, selon le talent de l'artiste;
+il y a encore le choix de l'original, qui peut compter pour quelque
+chose.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>3&deg; &laquo;Doit-on, par respect pour les &eacute;difices du moyen &acirc;ge (<i>sic</i>), en
+faire, de nos jours, des copies?&raquo;</p></div>
+
+<p>Nous r&eacute;pondrons &agrave; cette question par une autre.&mdash;Est-on dans l'habitude
+de copier autre chose que ce que l'on aime et respecte? La respect pour
+un objet n'est-il pas une cons&eacute;quence de la perfection que l'on suppose
+&agrave; cet objet, et n'est-ce pas un sentiment naturel &agrave; l'homme de chercher
+&agrave; se rapprocher le plus possible de ce qu'il regarde comme la
+perfection?</p>
+
+<div class="blockquot"><p>4&deg; &laquo;S'il est &eacute;videmment d&eacute;montr&eacute; que cette impuissance et cette
+incapacit&eacute; sont r&eacute;elles, dans ce cas m&ecirc;me, une &eacute;poque ne doit-elle
+pas assez se respecter pour se montrer telle qu'elle est?&raquo;</p></div>
+
+<p>Voici maintenant une &eacute;poque impuissante et incapable, qui doit se
+respecter assez pour se montrer telle qu'elle est! C'est du respect fort
+mal plac&eacute;, nous le croyons, et nous ne voyons pas ce qu'il peut y avoir
+de bon &agrave; montrer partout de si cruelles infirmit&eacute;s.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>5&deg; &laquo;Les &eacute;poques qui ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la n&ocirc;tre ont-elles donn&eacute; le funeste
+exemple de copier les &eacute;difices d'un autre temps?</p></div>
+
+<p>Mais, oui! Les Hell&egrave;nes ont commenc&eacute; par copier les P&eacute;lasges; les
+Romains ont copi&eacute; les &Eacute;trusques et les Grecs; les Italiens, les
+Allemands, et les Gaulois ont copi&eacute; les Romains; les Fran&ccedil;ais ont copi&eacute;
+une seconde fois les Romains, &agrave; l'&eacute;poque de la Renaissance; et qu'a donc
+fait l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts depuis cinquante ans?</p>
+
+<div class="blockquot"><p>6&deg; &laquo;Enfin, les &eacute;glises du moyen &acirc;ge, et particuli&egrave;rement celles de
+la p&eacute;riode comprise entre les XIIIe et XVI<sup>e</sup> si&egrave;cles, peuvent-elles
+s'appliquer aujourd'hui &agrave; nos m&oelig;urs, &agrave; nos croyances, &agrave; nos
+usages?&raquo;</p></div>
+
+<p>Probablement mieux que les temples grecs ou romains. Nous serions
+d&eacute;cid&eacute;ment curieux de savoir quelles sont les croyances de l'illustre
+membre; serait-il mahom&eacute;tan ou appartiendrait-il &agrave; l'&Eacute;glise de l'abb&eacute;
+Ch&acirc;tel?</p>
+
+<p>Nous avons cru (car nous voulons &ecirc;tre sinc&egrave;res) que ces questions, assez
+mal en ordre, peu claires, formul&eacute;es en langage surprenant chez un
+acad&eacute;micien, &eacute;taient tronqu&eacute;es ou corrompues par le journal qui les
+rapportait; nous pensons m&ecirc;me qu'il en est ainsi... Nous les donnons
+telles que nous les avons trouv&eacute;es et n'y attachons qu'une m&eacute;diocre
+importance, puisque l'organe de l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts, dans le
+manifeste qu'il vient de fulminer contre nous, n'a pas cru devoir les
+reproduire.</p>
+
+<p>Voici ce manifeste:</p>
+
+<h4>INSTITUT ROYAL DE FRANCE.</h4>
+<h3>ACAD&Eacute;MIE ROYALE DES BEAUX-ARTS.</h3>
+
+<h3><i>Consid&eacute;rations sur la question de savoir s'il est convenable, au XIXe
+si&egrave;cle, de b&acirc;tir des &eacute;glises en style gothique.</i></h3>
+
+<p>Une grave discussion s'est &eacute;lev&eacute;e dans le sein de l'Acad&eacute;mie sur un des
+sujets les plus faits pour exciter tout son int&eacute;r&ecirc;t; il s'agissait
+d'examiner, d'apr&egrave;s une s&eacute;rie de questions propos&eacute;es par un de nos
+honorables confr&egrave;res, qui joint &agrave; sa profession d'architecte une
+profonde connaissance de l'histoire de son art, d'examiner, disons-nous,
+si, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; nous sommes, au XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle de l'&egrave;re chr&eacute;tienne, il
+convenait de b&acirc;tir des &eacute;glises dans le style de l'architecture dite
+gothique.</p>
+
+<p>Cette question principale, r&eacute;solue n&eacute;gativement par l'auteur de la
+proposition, devait naturellement provoquer des explications de plus
+d'un genre dans une r&eacute;union d'artistes, o&ugrave; tout ce qui touche aux
+int&eacute;r&ecirc;ts de l'art, &agrave; ses principes, &agrave; ses traditions, excite des
+sympathies si puissantes et si &eacute;clair&eacute;es. Ainsi pos&eacute;e devant l'Acad&eacute;mie,
+la question du gothique a donc &eacute;t&eacute; envisag&eacute;e sous toutes ses faces par
+les honorables membres qui ont pris part &agrave; cette discussion, soit de
+vive voix, soit par &eacute;crit: et lorsqu'&agrave; la suite de d&eacute;bats si
+int&eacute;ressants, l'opinion de l'Acad&eacute;mie s'est prononc&eacute;e d'une mani&egrave;re si
+imposante, il importe qu'il reste dans ses archives un t&eacute;moignage de
+cette discussion, ne f&ucirc;t-ce que pour servir d'avertissement ou du
+protestation, dans le cas possible d'une faute du pouvoir ou d'une
+erreur de l'opinion.</p>
+
+<p>L'int&eacute;r&ecirc;t qu'excitent les beaux &eacute;difices gothiques de notre pays ne
+pouvait manquer de trouver dans l'Acad&eacute;mie de nombreux et d'&eacute;loquents
+interpr&egrave;tes. Ces &eacute;difices, dont les plus parfaits rappellent l'un des
+plus grands si&egrave;cles de notre histoire, celui de Philippe-Auguste et de
+saint Louis, captivent au plus haut degr&eacute; le sentiment religieux; ils
+&eacute;l&egrave;vent, &agrave; l'aspect de leurs vo&ucirc;tes sublimes, la pens&eacute;e chr&eacute;tienne vers
+le ciel; ils plaisent &agrave; l'imagination; ils agissent m&ecirc;me sur les sens
+par l'effet de leurs brillants vitraux, o&ugrave; tous les myst&egrave;res de l'&Eacute;glise
+se montrent &eacute;tincelants de l'&eacute;clat des plus vives couleurs, et ils
+r&eacute;alisent ainsi, &agrave; l'&oelig;il et &agrave; l'esprit, l'image de cette J&eacute;rusalem
+c&eacute;leste vers laquelle aspire la foi du chr&eacute;tien. &Agrave; ne les juger que par
+les impressions qu'elles produisent, impressions toutes de respect, de
+recueillement et de pi&eacute;t&eacute;, les &eacute;glises gothiques charment et touchent
+profond&eacute;ment; et c'est vainement que la froide et s&eacute;v&egrave;re raison
+s'efforce de d&eacute;truire un effet qui s'adresse au go&ucirc;t et au sentiment.</p>
+
+<p>Mais aussi n'est-il pas question ni de contester cet effet, ni de
+combattre ce sentiment, en ce qui regarde les &eacute;difices de ce style qui
+couvrent notre pays, et qui sont les monuments sacr&eacute;s de notre culte,
+les t&eacute;moins respectables de notre histoire; loin de l&agrave;: il s'agit de les
+entourer de tous les soins que leur vieillesse exige, que leur caducit&eacute;
+r&eacute;clame; il s'agit de les conserver, de les perp&eacute;tuer, s'il est
+possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les consacrent,
+aussi longtemps que vivra la langue et le g&eacute;nie de la France; et, pour
+cela, l'&eacute;tat dans lequel ils se trouvent aujourd'hui ne fournira
+malheureusement que trop d'occasions de se signaler au z&egrave;le patriotique,
+pourvu de toutes les ressources d'une nation telle que la n&ocirc;tre. Que
+l'on r&eacute;pare donc les &eacute;difices gothiques, sur lesquels s'est si
+sensiblement appesanti le poids de huit si&egrave;cles, joint &agrave; trois si&egrave;cles
+d'indiff&eacute;rence et d'abandon; qu'on les r&eacute;pare avec ce respect de l'art
+qui est aussi une religion, c'est-&agrave;-dire avec cette profonde
+intelligence de leur vrai caract&egrave;re, qui n'y ajoute aucun &eacute;l&eacute;ment
+&eacute;tranger, qui n'en alt&egrave;re aucune forme essentielle; c'est ce que demande
+la raison, c'est ce que conseille le go&ucirc;t, c'est ce que veut l'Acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>La question se pr&eacute;sente tout autrement, si l'on propose de b&acirc;tir de
+nouvelles &eacute;glises dans le style gothique, c'est-&agrave;-dire de r&eacute;trograder de
+plus de quatre si&egrave;cles en arri&egrave;re, et de donner, pour expression
+monumentale &agrave; une soci&eacute;t&eacute; qui a ses besoins, ses m&oelig;urs, ses habitudes
+propres, une architecture n&eacute;e des besoins, des m&oelig;urs, des habitudes de
+la soci&eacute;t&eacute; du XII<sup>e</sup> si&egrave;cle; en un mot, il s'agit de savoir si, au sein
+d'une nation telle que la n&ocirc;tre, en pr&eacute;sence d'une civilisation qui n'a
+plus rien de celle du moyen &acirc;ge, il est convenable, je dirai m&ecirc;me s'il
+est possible de construire des &eacute;glises qui seraient une singularit&eacute;, un
+anachronisme, une bizarrerie; qui appara&icirc;traient comme un accident au
+milieu de tout un syst&egrave;me de soci&eacute;t&eacute; nouvelle, puisqu'elles ne
+pourraient pr&eacute;tendre &agrave; passer pour une relique d'une soci&eacute;t&eacute; d&eacute;funte;
+qui formeraient un contraste choquant avec tout qui se b&acirc;tirait, avec
+tout ce qui se ferait autour d'elles, et qui, par cette contradiction
+seule, &eacute;lev&eacute;e a la puissance d'un monument, blesseraient la raison, le
+go&ucirc;t, et surtout le sentiment religieux. Envisag&eacute;e sous ce point de vue,
+la question a paru &agrave; l'Acad&eacute;mie digne d'&ecirc;tre s&eacute;rieusement approfondie,
+et tout ce qu'elle a entendu de consid&eacute;rations all&eacute;gu&eacute;es de part et
+d'autre sur ce sujet, n'a pu que la confirmer dans l'opinion qu'elle
+s'&eacute;tait faite.</p>
+
+<p>Il importe d'&eacute;carter d'abord de cette grave discussion un de ces
+pr&eacute;jug&eacute;s, n&eacute;s d'un sentiment respectable, mais qui ne saurait r&eacute;sister
+au plus l&eacute;ger examen, l'id&eacute;e que l'architecture gothique serait
+l'expression propre du christianisme, qu'elle serait, comme on voudrait
+l'appeler, l'art chr&eacute;tien par excellence. Il suffit, pour r&eacute;futer cette
+id&eacute;e, de la plus simple connaissance de l'histoire de notre religion,
+consid&eacute;r&eacute;e, comme le peuvent faire les artistes, dans les monuments de
+son culte. S'il est un fait av&eacute;r&eacute; par les travaux de tant d'hommes
+habiles, Fran&ccedil;ais, Allemands, Italiens, Anglais, qui ont &eacute;tudi&eacute;
+l'architecture gothique dans toutes ses formes, qui en ont recherch&eacute;
+l'origine, qui en ont suivi, sur le terrain et dans le temps, les
+d&eacute;veloppements successifs et les phases diverses, c'est que cette
+architecture s'est form&eacute;e &agrave; la fin du XII<sup>e</sup> si&egrave;cle, &agrave; la suite d'une
+lutte qui avait commenc&eacute;, un si&egrave;cle auparavant, entre l'arc cintr&eacute;,
+principal &eacute;l&eacute;ment de l'architecture romaine, et l'arc ogive, conception
+de toute une soci&eacute;t&eacute; nouvelle, plut&ocirc;t qu'invention de tel peuple ou de
+telle &eacute;poque. S'il est aussi une notion famili&egrave;re aux artistes, tels que
+ceux qui remplissent l'Acad&eacute;mie, c'est que l'architecture gothique, &agrave;
+quelques exceptions pr&egrave;s, absolument sans cons&eacute;quence, n'a jamais
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; &agrave; Rome, dans le centre m&ecirc;me du catholicisme. Rome, la ville
+chr&eacute;tienne par excellence. Rome la grande ville, la ville &eacute;ternelle,
+poss&egrave;de des monuments de toutes les &eacute;poques du christianisme, depuis
+ceux des Catacombes, qui ont &eacute;t&eacute; son berceau, jusqu'&agrave; ceux du Vatican,
+qui offrent le plus haut degr&eacute; de sa magnificence et de son g&eacute;nie; elle
+montre, &agrave; c&ocirc;t&eacute; des premi&egrave;res basiliques &eacute;lev&eacute;es par Constantin et ses
+successeurs, une longue suite d'&eacute;difices chr&eacute;tiens, qui expriment chacun
+la physionomie de chaque &acirc;ge, et qui aboutissent &agrave; l'immense et superbe
+basilique o&ugrave; s'est imprim&eacute; le si&egrave;cle de Jules II et de L&eacute;on X, par la
+main de Bramante et de Michel-Ange, et Rome n'a rien de gothique. Cette
+architecture, n&eacute;e dans les si&egrave;cles du moyen &acirc;ge, par des causes qui ont
+d&ucirc; produire alors leur effet et qui ont cess&eacute; plus tard d'avoir leur
+action, n'est donc, en r&eacute;alit&eacute;, ni une ancienne forme, ni un type
+exclusivement propre de l'art chr&eacute;tien; c'est l'expression d'une partie
+de la soci&eacute;t&eacute; chr&eacute;tienne du moyen &acirc;ge, tr&egrave;s-respectable sans doute &agrave; ce
+titre, mais non pas au point de constituer &agrave; elle seule une r&egrave;gle
+absolue du g&eacute;nie chr&eacute;tien.</p>
+
+<p>Il y a plus, et c'est sur ce point surtout qu'il importe de r&eacute;futer un
+pr&eacute;jug&eacute; qui ne repose sur aucune base historique. On ferait tort au
+christianisme, on m&eacute;conna&icirc;trait tout &agrave; fait son esprit, si l'on croyait
+qu'il ait besoin d'une forme d'art particuli&egrave;re pour exprimer son culte.
+Le christianisme, cette religion du genre humain, appartient &agrave; tous les
+temps, &agrave; tous les pays, &agrave; toutes les soci&eacute;t&eacute;s; il ne se renferme pas
+plus dans telle forme de soci&eacute;t&eacute;, de politique et d'art, que dans telle
+contr&eacute;e ou dans telle &eacute;poque; immuable dans sa doctrine, il se modifie
+dans les monuments ext&eacute;rieurs de son culte, suivant les besoins de
+chaque &acirc;ge et les convenances de chaque pays. S'il corrige, s'il adoucit
+la barbarie, il provoque, il favorise la civilisation; et s'il s'est
+r&eacute;fl&eacute;chi dans le gothique du XIII<sup>e</sup> si&egrave;cle, il s'est imprim&eacute; dans la
+renaissance du XVIe. Ce qui est sensible, ce qui &eacute;clate dans l'histoire
+du christianisme, ce qui est le signe de sa divinit&eacute; et le garant de sa
+dur&eacute;e, c'est que partout il a march&eacute; avec l'esprit humain: c'est qu'&agrave;
+toutes les &eacute;poques il s'est servi de tous les mat&eacute;riaux qu'il avait &agrave; sa
+port&eacute;e; c'est qu'il a employ&eacute; &agrave; son usage, en les marquant de son
+empreinte, non-seulement des &eacute;l&eacute;ments de l'architecture antique, des
+colonnes, des chapiteaux, des entablements rest&eacute;s sans emploi sur le sol
+pa&iuml;en, mais des &eacute;difices antiques tout entiers, dans les deux &Eacute;glises
+d'Orient et d'Occident, &agrave; Ath&egrave;nes aussi bien qu'&agrave; Rome. Le christianisme
+n'a donc jamais &eacute;t&eacute; exclusif, en fait d'art ni en rien de ce qui touche
+au r&eacute;gime des soci&eacute;t&eacute;s humaines; il s'accommode &agrave; tous les besoins, il
+se pr&ecirc;te &agrave; tout les progr&egrave;s; et soutenir qu'il n'a que le gothique pour
+expression de son culte, ce serait vouloir que l'esprit humain n'ait
+d'autre soci&eacute;t&eacute; possible que celle du XII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Si ces consid&eacute;rations sont fond&eacute;es, et elles ont paru telles &agrave;
+l'Acad&eacute;mie, elles s'appliquent naturellement &agrave; l'abus, que l'on a
+reproch&eacute; &agrave; l'art moderne, de faire de l'architecture grecque et romaine
+dans la construction de nos &eacute;glises; car cet abus, s'il existe en effet,
+n'est pas moins condamn&eacute; par l'esprit du christianisme que par le
+sentiment de l'art, et l'Acad&eacute;mie n'est pas plus d'avis que l'on refasse
+le <i>Parth&eacute;non</i> que la <i>Sainte-Chapelle</i>. Les monuments, qui
+appartiennent &agrave; tout un syst&egrave;me de croyance, de civilisation et d'art
+qui a fourni sa carri&egrave;re et accompli sa destin&eacute;e, doivent rester ce
+qu'ils sont, l'expression d'une soci&eacute;t&eacute; d&eacute;truite, un objet d'&eacute;tude et de
+respect, suivant ce qu'ils ont en eux-m&ecirc;mes de m&eacute;rite propre ou
+d'int&eacute;r&ecirc;t national, et non en objet d'imitation servile et de
+contrefa&ccedil;on impuissante. Ressusciter un art qui a cess&eacute; d'exister, parce
+qu'il n'avait plus sa raison d'&ecirc;tre dans les conditions sociales o&ugrave; il
+se trouvait, c'est tenter un effort impossible, c'est lutter vainement
+contre la force des choses, c'est m&eacute;conna&icirc;tre la nature de la soci&eacute;t&eacute;,
+qui tend sans cesse au progr&egrave;s par le changement, c'est r&eacute;sister au
+dessein m&ecirc;me de la Providence, qui, en cr&eacute;ant l'homme libre et
+intelligent, n'a pas voulu que son g&eacute;nie rest&acirc;t &eacute;ternellement
+stationnaire et captif dans une forme d&eacute;termin&eacute;e; et cette v&eacute;rit&eacute;
+s'applique aussi bien au grec qu'au gothique; car il n'est pas plus
+possible a l'esprit humain, dans le temps o&ugrave; nous sommes, de revenir au
+si&egrave;cle de P&eacute;ricl&egrave;s ou d'Auguste, que de reculer &agrave; celui de saint Louis.</p>
+
+<p>&Agrave; l'appui de ces id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales pr&eacute;sent&eacute;es par plusieurs de nos
+confr&egrave;res, l'Acad&eacute;mie a entendu des observations particuli&egrave;res dict&eacute;es
+pareillement &agrave; quelques autres de ses membres par la connaissance
+profonde de l'art qu'ils exercent. Elle a pu se convaincre que, sous le
+rapport de la solidit&eacute;, les &eacute;glises gothiques manquaient des conditions
+qu'exigerait aujourd'hui la science de l'art de b&acirc;tir. Il est certain
+que la hauteur de ces &eacute;difices, se trouvant hors de proportion avec leur
+largeur, il a fallu les &eacute;tayer de tous c&ocirc;t&eacute;s, pour emp&ecirc;cher, autant que
+possible, l'&eacute;cartement des vo&ucirc;tes. Ceux qui admirent &agrave; l'int&eacute;rieur
+l'effet de ces vo&ucirc;tes si &eacute;lev&eacute;es et en apparence si l&eacute;g&egrave;res, et qui se
+laissent aller, en les contemplant, &agrave; l'effet d'une r&ecirc;verie pieuse et
+d'une disposition mystique, ne se donnent pas la peine de r&eacute;fl&eacute;chir que
+cet agr&eacute;able effet est acquis &agrave; l'aide de ces nombreux arcs-boutants et
+de ces puissants contreforts, qui masquent toute la face ext&eacute;rieure de
+ces &eacute;difices, et qui repr&eacute;sentent r&eacute;ellement en pierre l'&eacute;norme
+&eacute;chafaudage n&eacute;cessaire pour les appuyer. Or, est-il possible de nier que
+cet aspect ext&eacute;rieur des &eacute;glises gothiques ne nuise essentiellement &agrave;
+l'effet qu'elles produisent &agrave; l'int&eacute;rieur, et qui n'est achet&eacute; qu'aux
+d&eacute;pens de la solidit&eacute;, premi&egrave;re condition de toute construction
+publique!</p>
+
+<p>Sous d'autres rapports, l'architecture gothique n'offre pas moins de ces
+inconv&eacute;nients qu'il semble impossible de justifier par les lois du go&ucirc;t,
+et de concilier avec l'&eacute;tat de civilisation des soci&eacute;t&eacute;s modernes. Il
+n'y r&egrave;gne, dans la distribution des membres de l'architecture, aucun de
+ces principes qui sont devenus la r&egrave;gle de l'art que parce qu'ils
+&eacute;taient le produit de l'exp&eacute;rience. On n'y voit aucun syst&egrave;me de
+proportions; les d&eacute;tails n'y sont jamais en rapport avec les masses;
+tout y est capricieux et arbitraire, dans l'invention comme dans
+l'emploi des ornements; et la profusion de ces ornements &agrave; la fa&ccedil;ade de
+ces &eacute;glises, compar&eacute;e &agrave; leur absence compl&egrave;te &agrave; l'int&eacute;rieur, est un
+d&eacute;faut choquant et un contre-sens v&eacute;ritable. Mais que dire de la
+disposition et du go&ucirc;t des sculptures employ&eacute;es &agrave; la d&eacute;coration des
+&eacute;glises gothiques, et qui, aussi bien que les vitraux colori&eacute;s, en sont
+certainement un &eacute;l&eacute;ment essentiel? Ces figures si longues, si maigres,
+si roides, &agrave; cause du champ &eacute;troit qu'elles occupent et qui tient &agrave;
+l'emploi g&eacute;n&eacute;ral des formes pyramidales; ces figures sculpt&eacute;es en dehors
+de toutes les conditions de l'art, sans aucun &eacute;gard &agrave; l'imitation de la
+nature, et qui semblent toutes ex&eacute;cut&eacute;es d'apr&egrave;s un type de convention,
+peuvent bien offrir au sentiment religieux l'esp&egrave;ce d'int&eacute;r&ecirc;t qu'elles
+re&ccedil;oivent de l'empreinte de la v&eacute;tust&eacute;, et qu'elles doivent &agrave; leur
+imperfection m&ecirc;me, et &agrave; ce qui s'y trouve de na&iuml;f, en m&ecirc;me temps que de
+traditionnel. Mais, si on les comprend, si on les excuse, &agrave; raison de
+l'ignorance des temps dont elles sont l'ouvrage, voudrait-on,
+pourrait-on les reproduire aujourd'hui que nous sommes habitu&eacute;s &agrave;
+traiter la sculpture autrement, aujourd'hui que la v&eacute;rit&eacute; est pour nous
+la premi&egrave;re condition de l'imitation, et la nature le seul type de
+l'art? O&ugrave; trouverait-on parmi nous des artistes capables de d&eacute;sapprendre
+assez tout ce qu'ils ont &eacute;tudi&eacute;, de se d&eacute;tacher assez du mod&egrave;le vivant
+qu'ils ont sous les yeux pour refaire des figures gothiques? Et si, dans
+ces tentatives d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es d'un art qui chercherait &agrave; se renier
+lui-m&ecirc;me, il restait un peu de cette v&eacute;rit&eacute; imitative &agrave; laquelle l'&oelig;il
+et la main de nos artistes sont n&eacute;cessairement accoutum&eacute;s: si l'on y
+sentait quelque chose qui accus&acirc;t la nature, ne serait-on pas fond&eacute; &agrave;
+dire que ce n'est plus l&agrave; de la sculpture gothique? et ne refuserait-on
+pas avec raison &agrave; ces fruits avort&eacute;s d'une contrefa&ccedil;on malheureuse,
+l'estime et l'int&eacute;r&ecirc;t qui ne sont dus qu'&agrave; des &oelig;uvres originales?</p>
+
+<p>Il en serait certainement de m&ecirc;me de la peinture, qui aurait de plus &agrave;
+lutter contre le jour faux produit par les vitraux colori&eacute;s, et qui
+verrait tout l'effet de ses tableaux d&eacute;truit par cette illumination
+factice. Il faudrait donc renoncer &agrave; ex&eacute;cuter des peintures dans nos
+nouvelles &eacute;glises gothiques; et ce serait l&agrave; v&eacute;ritablement, avec la
+perte de l'art, la condamnation de notre si&egrave;cle. Dira-t-on que les
+peintures, qui ne pourraient plus s'&eacute;taler sur les murs de nos
+basiliques, se montreraient dans des vitraux? Mais c'est encore l&agrave; une
+illusion &agrave; laquelle il est impossible de se pr&ecirc;ter. O&ugrave; trouverait-on,
+dans une soci&eacute;t&eacute; constitu&eacute;e comme la n&ocirc;tre, avec nos go&ucirc;ts, nos m&oelig;urs,
+nos habitudes, des peintres qui pussent modifier leur mani&egrave;re et
+transformer leur talent au point de produire des verri&egrave;res telles que
+celles du XIII<sup>e</sup> si&egrave;cle, qui sont certainement, au point de vue gothique,
+les plus parfaites, les plus en rapport avec ce syst&egrave;me d'architecture?
+Et cette supposition m&ecirc;me est d'ailleurs d&eacute;mentie par les faits. Qui ne
+sait qu'&agrave; mesure que l'art, entra&icirc;n&eacute;, comme la soci&eacute;t&eacute;, dans une voie
+nouvelle, s'&eacute;loignait de l'ignorance, pour ne pas dire de la barbarie du
+moyen &acirc;ge, la peinture sur verre, suivant cette tendance g&eacute;n&eacute;rale,
+arrivait &agrave; produire au XVI<sup>e</sup> si&egrave;cle, par la main des Bernard Palissy, des
+Pinaigrier, des Jean Cousin, des vitraux qui rivalisaient avec les
+fresques sous le rapport du go&ucirc;t et de la science du dessin? Mais cette
+perfection m&ecirc;me, acquise en dehors de toutes les conditions du gothique,
+&eacute;tait le signal de la chute de cet art; et les verri&egrave;res du XVI<sup>e</sup> si&egrave;cle,
+produites sous l'influence de la renaissance, marquent effectivement la
+derni&egrave;re p&eacute;riode des arts du moyen &acirc;ge arriv&eacute;s au terme naturel de leur
+existence et transform&eacute;s au service d'une soci&eacute;t&eacute; nouvelle.</p>
+
+<p>Maintenant que l'architecture gothique est morte au sein m&ecirc;me de la
+civilisation qui l'avait produite, avec la sculpture, avec la peinture,
+qui &eacute;taient ses acolytes n&eacute;cessaires, ses auxiliaires indispensables,
+entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cess&eacute; d'exister
+depuis quatre si&egrave;cles? Mais o&ugrave; sont, encore une fois, les &eacute;l&eacute;ments d'une
+r&eacute;surrection pareille, inou&iuml;e jusqu'ici dans les fastes de l'art? O&ugrave; en
+est la raison, o&ugrave; en est la n&eacute;cessit&eacute;, dans les conditions de la soci&eacute;t&eacute;
+actuelle? O&ugrave; est la main puissante qui peut soulever une nation enti&egrave;re,
+au point de la faire r&eacute;trograder de quatre si&egrave;cles en arri&egrave;re? O&ugrave; est
+l'exemple de tout un peuple qui ait rompu avec son pr&eacute;sent et avec son
+avenir pour revenir &agrave; son pass&eacute;? L'Acad&eacute;mie ne peut croire &agrave; ces
+prodiges d'une volont&eacute; humaine qui s'op&eacute;reraient contre la nature des
+choses, en faisant violence &agrave; tous les go&ucirc;ts, &agrave; tous les instincts, &agrave;
+toutes les habitudes d'une soci&eacute;t&eacute;. Elle admet bien qu'on puisse faire,
+par caprice ou par amusement, une &eacute;glise ou un ch&acirc;teau gothique, bien
+que ce puisse &ecirc;tre quelque chose d'assez p&eacute;rilleux qu'une fantaisie
+administrative de cette esp&egrave;ce. Mais elle est convaincue que cette
+tentative de retour &agrave; des types surann&eacute;s resterait sans effet, parce
+qu'elle serait sans raison: elle croit que ce nouveau gothique qu'on
+voudrait faire, en l'&eacute;purant, en le corrigeant autant que possible, en
+l'accommodant au go&ucirc;t du jour, n'aurait pas le succ&egrave;s de l'ancien; elle
+croit qu'en pr&eacute;sence de ce gothique de plagiat, de contrefa&ccedil;on, les
+populations qui se sentent &eacute;mues devant le vieux, devant le vrai
+gothique, resteraient froides et indiff&eacute;rentes; elle croit que la
+conviction du chr&eacute;tien n'irait pas o&ugrave; aurait manqu&eacute; la conviction de
+l'artiste; et c'est parce qu'elle aime, parce qu'elle comprend, parce
+qu'elle respecte les &eacute;difices religieux du moyen &acirc;ge, qu'elle ne veut
+pas d'une imitation malheureuse qui ferait perdre &agrave; ces monuments sacr&eacute;s
+du culte de nos p&egrave;res l'int&eacute;r&ecirc;t qu'ils inspirent en les faisant
+appara&icirc;tre, sous cette forme nouvelle, d&eacute;pouill&eacute;s du caract&egrave;re auguste
+que la v&eacute;tust&eacute; leur imprime, et priv&eacute;s du sceau de la foi qui les &eacute;leva.</p>
+
+<p>En r&eacute;sum&eacute;, il n'y a, pour les arts, comme pour les soci&eacute;t&eacute;s, qu'un moyen
+naturel et l&eacute;gitime de se produire; c'est d'&ecirc;tre de leur temps, c'est de
+vivre des id&eacute;es de leur si&egrave;cle; c'est de s'approprier tous les &eacute;l&eacute;ments
+de la civilisation qui se trouvent &agrave; leur port&eacute;e; c'est de cr&eacute;er des
+&oelig;uvres qui leur soient propres, en recueillant dans le pass&eacute;, en
+choisissant dans le pr&eacute;sent tout ce qui peut servir &agrave; leur usage. C'est,
+avons-nous dit, ce que fit le christianisme &agrave; toutes les &eacute;poques, et
+c'est ce qu'il doit faire aussi dans la n&ocirc;tre, dont il faut que l'on
+dise qu'elle a eu son art chr&eacute;tien du XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle, au lieu de dire
+qu'elle n'a su que reproduire l'art chr&eacute;tien du XIIIe. Serait-ce donc,
+au milieu de ce progr&egrave;s g&eacute;n&eacute;ral dont on se vante, surtout au sein de ce
+retour sinc&egrave;re aux id&eacute;es chr&eacute;tiennes dont on se flatte, que notre
+soci&eacute;t&eacute; se d&eacute;clarerait ainsi impuissante &agrave; rien inventer, et que l'on
+d&eacute;sesp&eacute;rerait du talent des artistes et de la foi des peuples, au point
+de n'en rien attendre, que de refaire ce qui a &eacute;t&eacute; fait! Mais
+n'avons-nous pas l'exemple de la renaissance pour nous apprendre comment
+on peut &ecirc;tre original, en employant des &eacute;l&eacute;ments, en appliquant des
+r&egrave;gles que l'ignorance avait longtemps m&eacute;connus; comment on peut &ecirc;tre
+chr&eacute;tien, sans &ecirc;tre gothique, en puisant dans les mod&egrave;les antiques tout
+ce qui peut se convertir a des besoins nouveaux! Ces grands architectes
+des XV<sup>&egrave;me</sup> et XVI<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cles, les L&eacute;on-Baptiste Alberti, les
+Brunelleschi, les Bramante, les San Gallo, les Peruzzi, les Palladjo,
+les Vignolo, qui construisirent tant d'&eacute;glises chr&eacute;tiennes sur la terre
+classique de l'antiquit&eacute; et du catholicisme, n'ont-ils pas su imprimer &agrave;
+leurs monuments le caract&egrave;re qui leur convenait, en s'assimilant, si
+l'on peut dire, tout ce qu'ils empruntaient &agrave; l'art antique! N'est-ce
+pas &agrave; la m&ecirc;me &eacute;cole que s'&eacute;taient form&eacute;s ces illustres artistes de notre
+pays, les Jean Bullant, les Philibert Delorme, les Pierre Lescot, sous
+la main desquels l'architecture antique prit une physionomie fran&ccedil;aise!
+Et qui emp&ecirc;che nos architectes modernes de faire de m&ecirc;me en &eacute;levant,
+avec toutes les ressources de notre &acirc;ge, des monuments qui r&eacute;pondent &agrave;
+tous les besoins de notre culte, et qui soient &agrave; la fois marqu&eacute;s du
+sceau du christianisme et du g&eacute;nie de notre soci&eacute;t&eacute;! C'est &eacute;videmment l&agrave;
+ce que la raison conseille; c'est ce que demande l'int&eacute;r&ecirc;t de l'art,
+c'est ce que r&eacute;clame l'honneur m&ecirc;me de notre &eacute;poque; et c'est aussi ce
+que pense l'Acad&eacute;mie. S'il devait en &ecirc;tre autrement, il faudrait effacer
+de l'esprit et de la langue des peuples modernes le mot de renaissance
+et l'id&eacute;e qui s'y attache; il faudrait d&eacute;clarer non avenus tous
+les progr&egrave;s accomplis et tous ceux qui restent encore &agrave; s'op&eacute;rer;
+il faudrait immobiliser le pr&eacute;sent et jusqu'&agrave; l'avenir dans les
+traditions du pass&eacute;; il faudrait, en restaurant <i>Notre-Dame</i> et la
+<i>Saint-Chapelle</i>, ce que demande le patriotisme, d'accord avec la
+religion, laisser tomber le <i>Val-de-Gr&acirc;ce</i> et le <i>D&ocirc;me des Invalides</i>,
+ce que d&eacute;fend l'honneur national, non moins que l'int&eacute;r&ecirc;t de l'art; il
+faudrait enfin condamner tous nos monuments de quatre si&egrave;cles pour
+refaire quelques tristes imitations de ceux du moyen &acirc;ge, et fermer
+toutes nos &eacute;coles o&ugrave; l'on enseigne, non pas a copier les Grecs et les
+Romains, mais &agrave; les imiter, en prenant, comme eux, dans l'art et dans la
+nature, tout ce qui se pr&ecirc;te aux convenances de toutes les soci&eacute;t&eacute;s et
+aux besoins de tous les temps.</p>
+
+<table summary="">
+<tr><td align="right">Le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel</td></tr>
+<tr><td align="right"><b>RAOUL-ROCHETTE</b>.</td></tr>
+</table>
+
+<p>L'Acad&eacute;mie a d&eacute;cid&eacute; qu'il serait donn&eacute; &agrave; M. le ministre de l'int&eacute;rieur
+communication de ce travail, qui r&eacute;sume son opinion sur les questions
+d&eacute;battues dans son sein au sujet de l'architecture gothique.</p>
+
+<table summary="">
+<tr><td align="right"><i>Certifi&eacute; conforme,</i></td></tr>
+<tr><td align="right">Le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel,</td></tr>
+<tr><td align="right"><b>RAOUL-ROCHETTE</b>.</td></tr>
+</table>
+
+<p><br /><br /><br /></p>
+
+<h3>R&Eacute;PONSE</h3>
+
+<h3><i>Aux consid&eacute;rations de l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts, sur la question de
+savoir s'il est convenable, au XIX<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle, de b&acirc;tir des &eacute;glises en
+style gothique.</i></h3>
+
+<p>Nous avions cru longtemps que l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts, qui tr&ocirc;ne si
+fort au-dessus de la sph&egrave;re o&ugrave; nous nous d&eacute;battons depuis d&eacute;j&agrave; bien des
+ann&eacute;es, n'entendait pas ces clameurs, ces discussions &eacute;lev&eacute;es pour
+reconqu&eacute;rir notre art national; qu'elle ne se sentait pas &eacute;branl&eacute;e par
+ces luttes qui divisent aujourd'hui l'&eacute;cole d'architecture. Nous
+pensions que, cach&eacute;s dans les hauteurs de leur olympe, entour&eacute;s des
+lauriers sur lesquels nous osions &agrave; peine jeter un regard ambitieux,
+heureux du calme officiel qui leur est donn&eacute; apr&egrave;s de longs et
+respectables travaux, les illustres ne daignaient m&ecirc;me pas &ecirc;tre
+spectateurs de nos combats et de nos luttes. Nous nous trompions!
+L'Acad&eacute;mie a tout su: nos vicissitudes, nos revers et nos succ&egrave;s.
+L'Acad&eacute;mie s'est &eacute;mue, et, par la voix de son secr&eacute;taire perp&eacute;tuel,
+l'Acad&eacute;mie nous foudroie:</p>
+
+<p>&laquo;Etenim sagitt&aelig; tu&aelig; transeunt: vox tonitrus tui in rota.&raquo;</p>
+
+<p>L'Acad&eacute;mie nous renvoie d&eacute;daigneusement &agrave; l'&eacute;cole, l'Acad&eacute;mie avertit le
+pouvoir, l'Acad&eacute;mie rectifie l'opinion; il &eacute;tait temps!... Gr&acirc;ce &agrave; elle,
+les combattants vont laisser tomber leurs armes; silencieux et
+attentifs, ils &eacute;couteront cette voix &laquo;imposante&raquo; qui nous trace en
+quelques pages la roule &agrave; suivre, &agrave; nous qui la cherchions &agrave; t&acirc;tons
+depuis plus de vingt ans. Que n'est-elle apparue plus t&ocirc;t, cette vive
+lumi&egrave;re qui nous montre le but, et le moyen d'y arriver? H&eacute;las! oui, la
+t&acirc;che &eacute;tait belle, elle &eacute;tait immense; mais malheureusement l'Acad&eacute;mie
+des Beaux-Arts n'a de commun avec ces dieux pass&eacute;s qu'elle aime tant,
+que d'&ecirc;tre envelopp&eacute;e de nuages: cela l'emp&ecirc;che de voir, et voil&agrave; tout!
+Un membre de l' Institut nous disait l'autre jour, apr&egrave;s avoir lu ce
+<i>factum</i>:&mdash;&laquo;Ces messieurs, qui d&eacute;fendent des dieux que personne n'adore
+plus, ressemblent aux pa&iuml;ens du temps de Constantin.&raquo; Mot vrai, et qui
+peint la situation des choses mieux que tout ce que nous pourrons dire.
+Cependant nos lecteurs, dans l'int&eacute;r&ecirc;t des principes qu'ils soutiennent
+comme nous, voudront bien nous permettre d'examiner en d&eacute;tail le
+manifeste en question, ne f&ucirc;t-ce que pour prouver &agrave; messieurs de
+l'Acad&eacute;mie que nous avons quelques bonnes raisons pour marcher plus
+droit que jamais dans la voie que nous avons choisie apr&egrave;s m&ucirc;re
+d&eacute;lib&eacute;ration.</p>
+
+<p>Que devrons-nous penser de la stabilit&eacute; des opinions de l'Acad&eacute;mie en
+mati&egrave;re d'art? Ne serait-ce pas le cas de dire, avec la Rochefoucauld:
+&laquo;Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous avons de
+nous-m&ecirc;mes, que de voir que nous d&eacute;sapprouvons dans un temps ce que nous
+approuvions dans un autre.&raquo; Si M. Raoul-Rochette fait une seconde
+&eacute;dition des &laquo;Consid&eacute;rations&raquo;, il pourra prendre cette maxime comme
+&eacute;pigraphe. M. Quatrem&egrave;re de Quincy disait, il n'y a pas encore bien
+longtemps, dans son &laquo;Dictionnaire historique d'Architecture&raquo;: &laquo;Il serait
+inutile de chercher ce qu'il faut appeler un syst&egrave;me de proportion dans
+l'architecture gothique, qui, en fait d'ordonnance, de formes, de
+d&eacute;tails et d'ornement, ne fit qu'une compilation incoh&eacute;rente de tout ce
+que lui avait pu transmettre le go&ucirc;t d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; du Bas-Empire<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.&raquo; Et plus
+loin: &laquo;Or voil&agrave; ce que nous pr&eacute;sente, avec surcro&icirc;t de d&eacute;sordre et
+d'<i>insignifiance</i>, l'architecture gothique, h&eacute;riti&egrave;re de tous les abus,
+de tous les m&eacute;langes op&eacute;r&eacute;s dans les &acirc;ges de d&eacute;cadence... Ce qui
+<i>para&icirc;t</i> avoir exig&eacute; des architectes gothiques le plus de science, je
+veux parler des vo&ucirc;tes, ne comporte, comme on le montrera tout &agrave;
+l'heure, qu'une <i>intelligente</i> fort ordinaire<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.&raquo; Voici maintenant M.
+Raoul Rochette qui vient, au commencement des &laquo;Consid&eacute;rations&raquo;, nous
+faire un &eacute;loge po&eacute;tique de ces &eacute;difices qui &laquo;charment et touchent
+profond&eacute;ment, et qui r&eacute;alisent &agrave; l'&oelig;il et &agrave; l'esprit l'image de cette
+J&eacute;rusalem c&eacute;leste vers laquelle aspire la foi du chr&eacute;tien.&raquo; Et cependant
+M. R. Rochette lui-m&ecirc;me, dans sa notice sur la Villa Pia de Rome<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,
+s'&eacute;l&egrave;ve contre le go&ucirc;t aride et la triste nudit&eacute; des &eacute;glises gothiques.&raquo;
+Que dis-je (car il faut croire que le fauteuil acad&eacute;mique permet de voir
+les m&ecirc;mes objets sous des aspects bien vari&eacute;s)? tournez quelques pages
+du manifeste, et vous verrez que ces &laquo;monuments qui r&eacute;alisent l'image de
+la J&eacute;rusalem c&eacute;leste&raquo;, et que l'Acad&eacute;mie voudrait voir &laquo;perp&eacute;tuer, s'il
+est possible, aussi longtemps que les glorieux souvenirs qui les
+consacrent, aussi longtemps que vivra la langue et le g&eacute;nie de la
+France,&raquo; ne deviennent plus que des productions &laquo;qu'il est impossible de
+justifier par les lois du go&ucirc;t, etc., etc. &laquo;Qui faut-il croire de M.
+Quatrem&egrave;re ou de M. R. Rochette, de M. Rochette &agrave; la &laquo;Villa Pia&raquo;, ou de
+M. R. Rochette au commencement ou &agrave; la fin du manifeste acad&eacute;mique?</p>
+
+<p>Suivons maintenant l'Acad&eacute;mie, autant que possible, dans tous les
+d&eacute;tours de son manifeste. La t&acirc;che est difficile, car les
+&laquo;Consid&eacute;rations&raquo; sont le r&eacute;sultat d'opinions tellement diverses, que M.
+le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel, malgr&eacute; toute la souplesse de son talent, n'a pu
+&eacute;viter les &eacute;nigmes et les contradictions.</p>
+
+<p>Ces messieurs, toutefois, ont compris la position: il fallait faire la
+part de l'opinion, ne pas choquer d&egrave;s l'abord un public pr&eacute;venu; il
+fallait m&eacute;nager m&ecirc;me certaines susceptibilit&eacute;s qui s'&eacute;levaient dans le
+sein de l'illustre corps. Aussi voyons-nous le manifeste commencer par
+un paragraphe attendrissant sur l'int&eacute;r&ecirc;t que MM. les membres de
+l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts prennent &agrave; l'architecture fran&ccedil;aise des XII<sup>&egrave;me</sup>
+et XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cles.</p>
+
+<p>&laquo;Aujourd'hui, (cela est bien heureux!) la raison demande, le go&ucirc;t
+conseille, et l'Acad&eacute;mie veut que l'on r&eacute;pare les &eacute;glises gothiques,
+avec ce respect de l'art qui est aussi une religion, ces &eacute;difices sur
+lesquels s'est si sensiblement appesanti le poids de huit si&egrave;cles,
+<i>joint &agrave; trois si&egrave;cles d'indiff&eacute;rence et d'abandon...</i>&raquo; Voil&agrave; qui nous
+semble hardi, &laquo;<span class="smcap">trois si&egrave;cles d'indiff&eacute;rence et d'abandon</span>!&raquo; Eh!
+messieurs, qui comptez bient&ocirc;t deux si&egrave;cles d'existence, ne pouviez-vous
+&laquo;vouloir&raquo; plus t&ocirc;t; ne si&eacute;gez-vous pas pour prot&eacute;ger les arts et les
+monuments de votre pays; ne craignez-vous pas que les malveillants (il y
+en a partout) ne pensent qu'il n'a pas tenu &agrave; vous que le quatri&egrave;me
+si&egrave;cle d'abandon ne commen&ccedil;&acirc;t? Gr&acirc;ce &agrave; Dieu, tout est sauv&eacute;, l'Acad&eacute;mie
+&laquo;veut&raquo; qu'on r&eacute;pare nos monuments gothiques!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Allons, monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit,<br /></span>
+<span class="i0">Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais nous arrivons &agrave; l'endroit d&eacute;licat: &laquo;Est-il convenable, est-il
+possible de construire des &eacute;glises qui seraient une singularit&eacute;, un
+anachronisme, une bizarrerie... des &eacute;glises gothiques enfin?&raquo;&mdash;Il faut
+croire que ce mot gothique, que nous n'aimons gu&egrave;re, dont nous ne nous
+servons que parce qu'il est consacr&eacute; par l'usage, et que nous
+abandonnerions volontiers si cela pouvait &ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; l'Acad&eacute;mie,
+cause des spasmes, des &eacute;blouissements &agrave; l'illustre assembl&eacute;e. Apr&egrave;s le
+bel &eacute;loge que nous avons lu, M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel nous conduit &agrave;
+Rome, pour nous d&eacute;montrer comme quoi l'architecture gothique n'est pas
+une cons&eacute;quence du christianisme, puisque la grande m&eacute;tropole chr&eacute;tienne
+ne l'a jamais admise sur son territoire; comme quoi Saint-Pierre &laquo;est
+une immense et superbe basilique,&raquo; et enfin que l'architecture fran&ccedil;aise
+des XII<sup>&egrave;me</sup> et XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cles &laquo;ne constitue pas &agrave; elle seule une r&egrave;gle
+absolue du g&eacute;nie chr&eacute;tien.&raquo; Mais quel est l'homme s&eacute;rieux qui ait jamais
+pr&eacute;tendu que le gothique r&eacute;sum&acirc;t &agrave; lui seul l'art chr&eacute;tien? Ce que nous
+demandons &agrave; tous, messieurs, c'est le retour &agrave; un art n&eacute; dans notre
+pays. Nous gommes par le 48&deg; degr&eacute; de latitude; est-ce pour nous qu'ont
+&eacute;t&eacute; faites les basiliques de Rome ou d'Orient? Laissons &agrave; Rome ce qui
+est &agrave; Rome, &agrave; Ath&egrave;nes ce qui est &agrave; Ath&egrave;nes. Rome, la reine du monde
+chr&eacute;tien, a eu le bon sens de garder son architecture. Rome n'a pas
+voulu (peut-&ecirc;tre seule en Europe) de notre gothique, et elle a bien
+fait; car, lorsqu'on a le bonheur de poss&eacute;der une architecture
+nationale, le mieux est de la garder. Voil&agrave;, messieurs, un exemple
+qu'elle nous donne, cette Rome que vous vantez &agrave; bon droit, et cet
+exemple en vaut bien un autre. Le christianisme n'a jamais &eacute;t&eacute; exclusif,
+dites-vous; cela est vrai, le culte catholique est l'expression d'une
+religion assez grande et assez belle, pour dire imposant partout. Mais
+est-ce a dire pour cela qu'il doive s'accommoder de tout; qu'il soit
+dispos&eacute; &agrave; prendre pour temples, dans un m&ecirc;me dioc&egrave;se, des salles de
+thermes et des basiliques antiques, des rotondes et des &eacute;glises
+byzantines, des croix grecques et des croix latines? Faut-il, parce que
+ce culte a pu &ecirc;tre exerc&eacute; dans des carri&egrave;res et dans des ruines
+antiques, le soumettre aujourd'hui &agrave; toutes les fantaisies qu'il pla&icirc;t
+et qu'il plairait encore aux inventeurs d'architecture de lui imposer?
+Quand nous avons chez nous, dans toutes nos villes, un art complet,
+applicable, n&eacute; sur notre sol, envi&eacute; par toute l'Europe, un art qui vous
+cause &agrave; vous-m&ecirc;mes des &eacute;motions si vives, comment se fait-il que ce soit
+pr&eacute;cis&eacute;ment celui-l&agrave; dont vous ne vouliez pas? Serait-ce parce que ceux
+qui, apr&egrave;s tant d'efforts, ont su l'amener &agrave; sa perfection n'&eacute;talent pas
+de l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts?... Vous nous permettez de le d&eacute;pecer, cet
+art, de prendre des bribes par-ci par-l&agrave;, d'y m&ecirc;ler d'autres &eacute;l&eacute;ments
+&eacute;trangers, et d'en faire quelque chose pour notre usage. Mais cela
+est-il possible? L'<i>unit&eacute;</i>, messieurs, cette grande loi que les anciens
+ont si bien su nous enseigner dans leurs &eacute;crits, par leurs monuments, et
+que vous-m&ecirc;mes vous avez pr&ecirc;ch&eacute;e, qu'en faites-vous? vous? &laquo;C'est de la
+conception d'un monument que d&eacute;pend cette unit&eacute; d'intention et de vues
+qui doit devenir le lien commun de toutes les parties. Aussi faut-il
+qu'un monument &eacute;mane d'une seule intelligence, qui en combine
+l'ensemble, de telle mani&egrave;re qu'on ne puisse, sans en alt&eacute;rer l'accord,
+ni en <i>rien retrancher</i>, ni <i>rien y ajouter</i>, ni <i>rien y changer</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.&raquo;
+Ce n'est pas moi qui parle, messieurs; c'est M. Quatrem&egrave;re de Quincy.
+&Eacute;coutez encore ceci: &laquo;On appelle ainsi (l'unit&eacute; de syst&egrave;me et de
+principes) celle qui consiste &agrave; ne point confondre dans le m&ecirc;me &eacute;difice
+certaines diversit&eacute;s qui sont le produit, chez diff&eacute;rentes nations, d'un
+principe originaire particulier, et de types form&eacute;s sur des mod&egrave;les sans
+rapports entre eux.&raquo; Toujours M. Quatrem&egrave;re.</p>
+
+<p>Vous vous &eacute;tiez faits pa&iuml;ens, messieurs; aujourd'hui, serr&eacute;s de pr&egrave;s par
+l'opinion des gens qui ont &eacute;tudi&eacute; l'art national, vous vous faites
+&eacute;clectiques, et vous feriez, s'il le fallait, d'autres concessions &agrave;
+nos principes pour &eacute;viter d'&ecirc;tre franchement de votre pays. Vous jetez
+votre plus pr&eacute;cieux bagage &agrave; la mer, &agrave; l'heure qu'il est; vous renoncez
+&agrave; l'unit&eacute;, pour sauver le vaisseau de l'Acad&eacute;mie. Nous craignons que
+vous ne sauviez rien, et que vous ne d&eacute;truisiez l'&Eacute;cole. Lorsque
+l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts installait franchement l'antiquit&eacute; chez nous,
+avec toutes ses cons&eacute;quences, il y avait au moins unit&eacute;, harmonie dans
+l'enseignement, dans les exemples et dans les r&eacute;sultats. C'&eacute;tait un art
+dont la forme &eacute;tait en d&eacute;saccord avec nos m&oelig;urs et notre climat; mais
+c'&eacute;tait un art admirable, sur lequel il &eacute;tait ais&eacute; de fonder un
+enseignement. Aujourd'hui vous pr&ecirc;chez l'anarchie, l'&eacute;clectisme,
+messieurs! Mais vous mettez le feu aux quatre coins de l'&Eacute;cole! Comment?
+vous allez dire &agrave; vos &eacute;l&egrave;ves (je vous cite): &laquo;Recueillez dans le pass&eacute;,
+choisissez dans le pr&eacute;sent...&raquo; Mais que choisir? vous r&eacute;pondra-t-on.
+L'Acad&eacute;mie croit qu'avec cela nous aurons une architecture de notre
+&eacute;poque; nous aurons ce que nous avons depuis vingt ans, du d&eacute;sordre.
+Pour nous, le d&eacute;sordre nous fatigue; nous n'en voulons plus, et, autant
+qu'il d&eacute;pendra de nous, nous le combattrons, qu'il vienne d'en haut ou
+d'en bas. J'en appelle aux architectes qui font partie de l'Acad&eacute;mie des
+Beaux-Arts, &agrave; ceux qui ont construit toutefois; est-ce &agrave; l'aide de
+th&eacute;ories aussi vagues que l'on &eacute;l&egrave;ve un &eacute;difice, est-ce avec des phrases
+bien tourn&eacute;es que vous donnerez, d&egrave;s le sol, un aspect d'<i>unit&eacute;</i> &agrave; votre
+monument? Une fois le crayon &agrave; la main, le papier devant vous, et les
+ouvriers pr&ecirc;ts &agrave; ex&eacute;cuter vos ordres, chercherez-vous cette pierre
+philosophale introuvable, &laquo;une architecture recueillie dans le pass&eacute;...
+choisie dans le pr&eacute;sent... qui ait une physionomie toute fran&ccedil;aise...;
+qui, avec toutes les ressources de notre &acirc;ge, r&eacute;ponde &agrave; tous les besoins
+de notre culte, et qui soit &agrave; la fois marqu&eacute;e du sceau du christianisme
+et du g&eacute;nie de notre soci&eacute;t&eacute;?&raquo; &Agrave; l'&oelig;uvre! &laquo;car c'est &eacute;videmment l&agrave; ce
+que la raison conseille; c'est ce que demande l'int&eacute;r&ecirc;t de
+l'art.&raquo;&mdash;C'est incontestable, messieurs! mais c'est ce que la plume peut
+dire, et ce que le crayon ne peut faire. Pour &eacute;lever quoi que ce soit,
+ne f&ucirc;t-ce qu'une gu&eacute;rite, il nous faut un art arr&ecirc;t&eacute;, coordonn&eacute; par un
+syst&egrave;me qui soit soumis &agrave; des principes et &agrave; des r&egrave;gles
+infranchissables. C'est pour avoir m&eacute;connu un instant ces r&egrave;gles et ces
+principes, en voulant m&ecirc;ler l'architecture antique aux traditions du
+moyen &acirc;ge, que la Renaissance n'a produit que des &oelig;uvres quelquefois
+attrayantes, mais toujours b&acirc;tardes, et qui, de chute en chute, nous ont
+conduits &agrave; l'anarchie, d'o&ugrave; vous ne nous aidez gu&egrave;re &agrave; sortir. Pour
+Dieu, messieurs, reprenez l'antiquit&eacute; pure si vous voulez, mais
+n'appelez pas le d&eacute;sordre pour nous combattre. En suivant les principes
+&eacute;mis dans le manifeste, &agrave; savoir, qu'il ne faut pas plus imiter le
+si&egrave;cle de P&eacute;ricl&egrave;s que celui de saint Louis, qu'il est bon de prendre
+partout dans le pass&eacute; et le pr&eacute;sent &laquo;pour cr&eacute;er un art&raquo; comme si l'on
+cr&eacute;ait un art! l'Acad&eacute;mie, pour &ecirc;tre cons&eacute;quente, aura donc demain, &agrave;
+l'&eacute;cole des Beaux-Arts, des professeurs d'architecture grecque, romaine,
+gothique, de la renaissance, qui se critiqueront les uns les autres, qui
+d&eacute;truiront leurs syst&egrave;mes r&eacute;ciproquement. On enseignera le m&ecirc;me jour, &agrave;
+une heure de distance, la construction grecque et la construction
+gothique; on d&eacute;montrera aux m&ecirc;mes &eacute;l&egrave;ves comme quoi la plate-bande
+l'emporte sur l'arc, et l'arc sur la plate-bande; et ce sera l&agrave; cr&eacute;er un
+art!&mdash;Mis&eacute;ricorde! Si nos fils se font architectes, que deviendront-ils
+dans cette tour de Babel? Voil&agrave; o&ugrave; la terreur du gothique vous a
+conduits, messieurs!... Est-ce &agrave; nous de vous rappeler &agrave; vos
+convictions, &agrave; vos doctrines d'autrefois? Divis&eacute;s en autant de sectes
+qu'il y a de membres &agrave; l'Acad&eacute;mie, un point seul vous trouve sinon
+unanimes, du moins en majorit&eacute;; c'est le m&eacute;pris de la seule architecture
+vraiment nationale; car, permettez-nous de vous le r&eacute;p&eacute;ter, messieurs,
+nous ne pouvons regarder comme bien sinc&egrave;re l'&eacute;loge que vous en faites
+au commencement de vos &laquo;Consid&eacute;rations&raquo;, puisque vous avez eu le soin
+d'en diminuer toute la valeur quelques pages plus loin...</p>
+
+<p>Oserons-nous exprimer un doute qui nous vient? Avez-vous eu le loisir
+d'&eacute;tudier cette architecture que vous proscrivez, d'en suivre tous les
+d&eacute;veloppements, d'en examiner les ressources? Je dois vous avouer que
+les &laquo;Consid&eacute;rations&raquo; de l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts ont mis quelque
+incertitude dans notre esprit &agrave; cet &eacute;gard. &laquo;L'Acad&eacute;mie (dites-vous),
+apr&egrave;s avoir entendu les observations particuli&egrave;res dict&eacute;es &agrave;
+quelques-uns de ses membres par la <i>connaissance profonde</i> de l'art
+qu'ils exercent, a pu se convaincre que, sous le rapport de la solidit&eacute;,
+les &eacute;glises gothiques manquaient des conditions qu'exigerait aujourd'hui
+la science de l'art de b&acirc;tir.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ne voudrions pas faire de rapprochements f&acirc;cheux, quoique
+certainement la tentation soit forte; cependant la v&eacute;rit&eacute; est une si
+belle chose que la d&eacute;guiser dans certains cas est une honte. D'un c&ocirc;t&eacute;,
+voici des monuments qui durent depuis six ou sept cents ans, malgr&eacute; un
+climat destructeur, malgr&eacute; &laquo;trois si&egrave;cles d'abandon&raquo;, malgr&eacute; des
+restaurations souvent plus funestes que l'abandon m&ecirc;me, malgr&eacute; les
+incendies et les r&eacute;volutions; des monuments qui sont encore d'un usage
+journalier, qui sont commodes, et ne demandent souvent que des
+restaurations qui &eacute;quivalent &agrave; un simple entretien.&mdash;Ces monuments-l&agrave; ne
+sont pas solides, &laquo;ils manquent des conditions qu'exige aujourd'hui la
+science de l'art de b&acirc;tir!&raquo;&mdash;D'un autre c&ocirc;t&eacute;, nous voyons des &eacute;difices,
+v&eacute;ritables carri&egrave;res de pierre, qui ne sont &eacute;lev&eacute;s qu'avec des moyens
+factices, qui, lorsqu'on les examine avec soin, ne pr&eacute;sentent que des
+armatures en fer, qu'une d&eacute;coration n'indiquant ni la nature, ni la
+dimension des mat&eacute;riaux, qu'un assemblage monstrueux d'arcs portant des
+plates-bandes suspendues &agrave; des cha&icirc;nes, de chapiteaux ou de corniches
+compos&eacute;s de quatre ou cinq assises, de soffites form&eacute;s de claveaux, de
+contreforts dissimul&eacute;s par l'&eacute;paisseur uniforme et inutile des murs, de
+vo&ucirc;tes sph&eacute;riques masqu&eacute;es sous des combles de basiliques, de clochers
+portant &agrave; faux, de toits plats qu'il faut balayer par les temps de
+neige...&mdash;Sont-ce l&agrave; des monuments solides, parce qu'ils r&eacute;sument &laquo;la
+science de l'art de b&acirc;tir aujourd'hui?&raquo;&mdash;Je ne suis pas bien vieux, et
+cependant il m'a sembl&eacute; d&eacute;j&agrave; voir quelques-uns de ces monuments modernes
+(entretenus du reste avec un soin tout particulier), &eacute;chafaud&eacute;s pendant
+des mois entiers, &agrave; l'effet de remplacer des dizaines de m&egrave;tres de ces
+grosses corniches dont la saillie exag&eacute;r&eacute;e semble folie pour arr&ecirc;ter les
+eaux au lieu de les d&eacute;verser. J'ai cru voir souvent quelques-unes de ces
+colonnes, compos&eacute;es de centaines de rondelles, que des ma&ccedil;ons &eacute;taient
+occup&eacute;s &agrave; rejointoyer, frotter, huiler. Il m'a sembl&eacute; parfois rencontrer
+des conduites engorg&eacute;es dans l'&eacute;paisseur des murs, et bon nombre de
+plates-bandes appareill&eacute;es b&acirc;illant sur la t&ecirc;te des passants. J'avais
+cru de bonne foi que &laquo;la science de l'art de b&acirc;tir aujourd'hui&raquo; ne
+valait pas celle d'autrefois; je me serai tromp&eacute;, et j'en demande
+humblement pardon aux membres de l'Acad&eacute;mie, dont la &laquo;connaissance
+profonde&raquo; de l'art de b&acirc;tir est trop peu contestable pour ne pas faire
+loi en cette mati&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais poursuivons. L'Acad&eacute;mie nous fait part d'une d&eacute;couverte curieuse.
+&laquo;Ceux (dit M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel) qui admirent &agrave; l'int&eacute;rieur
+l'effet de ces vo&ucirc;tes si &eacute;lev&eacute;es et en apparence si l&eacute;g&egrave;res (elles le
+sont r&eacute;ellement, monsieur Raoul-Rochette), et qui se laissent aller, en
+les contemplant, &agrave; l'effet d'une r&ecirc;verie pieuse et d'une disposition
+mystique, ne se donnent pus la peine de r&eacute;fl&eacute;chir que cet <i>agr&eacute;able</i>
+effet est acquis &agrave; l'aide de ces nombreux arcs-boutants et de ces
+puissants contreforts...&raquo;</p>
+
+<p>Effectivement, nous qui admirons &laquo;&agrave; l'int&eacute;rieur l'effet de ces vo&ucirc;tes du
+XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle&raquo;, nous n'aurions jamais &laquo;r&eacute;fl&eacute;chi&raquo; que derri&egrave;re ces
+vo&ucirc;tes se trouvent des arcs-boutants, et nous remercions l'Acad&eacute;mie
+d'avoir attir&eacute; notre attention sur ce ph&eacute;nom&egrave;ne. Un service en vaut un
+autre, et nous sommes heureux de pouvoir faire part &agrave; M. Raoul-Rochette
+d'une d&eacute;couverte non moins int&eacute;ressante que celle qu'il veut bien nous
+signaler: c'est que toutes les plates-bandes des temples de Karnac sont
+d'un seul morceau<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>L'Acad&eacute;mie glisse d'ailleurs assez l&eacute;g&egrave;rement sur les pr&eacute;tendus vices de
+construction des &eacute;glises du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle. Ce n'est pas sur ce point
+que l'attaque est la plus vive; puis il faudrait entrer dans des d&eacute;tails
+techniques, et l'on a pu voir que l'Acad&eacute;mie, sur ce chapitre important,
+a ses opinions arr&ecirc;t&eacute;es d'avance... Ce n'est pas solide, parce que ce
+n'est pas solide; la &laquo;connaissance profonde&raquo; de messieurs les
+Acad&eacute;miciens nous tiendra lieu de preuve.</p>
+
+<p>L'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts ne doit pas manquer, dans ses archives, de
+proc&egrave;s-verbaux de d&eacute;molitions d'&eacute;glises gothiques, elle doit donc savoir
+mieux que nous si ces &eacute;difices sont solides ou non.</p>
+
+<p>Mais si l'Acad&eacute;mie passe l&eacute;g&egrave;rement sur la construction gothique, il
+n'en est pas de m&ecirc;me au sujet du go&ucirc;t. Sur ce point (M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel ne prendra qu'en bonne part ce que nous allons dire, nous en
+sommes convaincus) M. Quatrem&egrave;re de Quincy s'exprima plus hardiment que
+le manifeste; il est vrai qu'il n'avait pas &agrave; m&eacute;nager un sentiment
+r&eacute;pandu partout aujourd'hui, le retour vers notre art national. Aussi
+l'Acad&eacute;mie nous permettra-t-elle de le citer ici: &laquo;Le genre de b&acirc;tisse
+(dit-il) auquel on donne le nom de gothique, naquit de tant d'&eacute;l&eacute;ments
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes, et prit naissance dans des temps d'une telle confusion,
+d'une telle ignorance, que l'extr&ecirc;me diversit&eacute; de formes, inspir&eacute;es par
+le seul caprice, emp&ecirc;cha tout vrai syst&egrave;me de proportion de s'introduire
+dans une architecture qui n'exprime r&eacute;ellement &agrave; l'esprit, par le
+m&eacute;lange d'&eacute;l&eacute;ments qui la constituent, que l'id&eacute;e du d&eacute;sordre<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.&raquo;
+L'Acad&eacute;mie ne juge pas, dans ses &laquo;Consid&eacute;rations&raquo; le gothique d'une
+mani&egrave;re aussi s&eacute;v&egrave;re; cependant, si nous l'en croyons, l'architecture du
+XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle est un art qu'il est impossible &laquo;de justifier par les
+lois du <span class="smcap">go&ucirc;t</span>; qui ne pr&eacute;sente &agrave; l'&oelig;il aucun syst&egrave;me de proportion. Tout
+y est capricieux et arbitraire dans l'invention comme dans l'emploi des
+ornements, et la profusion de ces ornements &agrave; la fa&ccedil;ade de ces &eacute;glises,
+compar&eacute;e &agrave; leur absence compl&egrave;te &agrave; l'int&eacute;rieur, est un d&eacute;faut choquant
+et un contre-sens v&eacute;ritable.&raquo; Nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, il est difficile
+r&eacute;ellement d'accorder l'Acad&eacute;mie avec elle-m&ecirc;me. Comment supposer que
+des &eacute;difices qui produisent des &laquo;impressions si vives de recueillement
+et de pi&eacute;t&eacute;, qui charment et touchent profond&eacute;ment, au point que la
+froide raison ne peut d&eacute;truire un effet qui s'adresse au <span class="smcap">go&ucirc;t</span> et au
+sentiment&raquo;, comment supposer que ces &eacute;difices puissent manquer &agrave; la fois
+de proportions, de <span class="smcap">go&ucirc;t</span> et d'ordre? Ou les proportions, le go&ucirc;t et
+l'ordre sont des qualit&eacute;s que l'Acad&eacute;mie seule a la facult&eacute; de saisir,
+ou ces qualit&eacute;s sont tellement conventionnelles qu'elles deviennent
+inutiles, puisqu'on peut produire tant d'effet sans elles. Enfin,
+qu'est-ce donc qu'un art qu'il est impossible &laquo;de justifier par les lois
+du &laquo;<span class="smcap">go&ucirc;t</span>&raquo;, et qui charme en produisant &laquo;un effet qui s'adresse au <span class="smcap">go&ucirc;t</span>?&raquo;</p>
+
+<p>Nous supplions l'Acad&eacute;mie de nous r&eacute;soudre ce probl&egrave;me, qui est
+au-dessus de notre intelligence. Ce n'est pas tout, M. le secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel pr&eacute;tend que &laquo;tout est capricieux et arbitraire dans
+l'invention comme dans l'emploi des ornements gothiques du XIII<sup>&egrave;me</sup>
+si&egrave;cle.&raquo; Or, &laquo;arbitraire&raquo; veut dire, si je ne me trompe, qui se fait
+sans loi; sans syst&egrave;me. Eh bien! si nous examinons quelques instants une
+&eacute;glise du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle, nous verrons d'abord que toute la construction
+est soumise &agrave; un syst&egrave;me invariable. Nous verrons l'ogive adopt&eacute;e pour
+tous les arcs, pour toutes les vo&ucirc;tes; toutes les forces et les pouss&eacute;es
+rejet&eacute;es &agrave; l'ext&eacute;rieur; une disposition laissant &agrave; l'int&eacute;rieur les plus
+grands vides possibles. Nous verrons que les murs ne sont que de simples
+remplissages, de v&eacute;ritables cloisons qui ne portent rien; que les
+&eacute;perons, les arcs-boutants et les contreforts, charg&eacute;s seuls de soutenir
+l'&eacute;difice, ont toujours un aspect de r&eacute;sistance, de force et de
+stabilit&eacute; qui rassure l'&oelig;il et l'esprit; que les vo&ucirc;tes l&eacute;g&egrave;res,
+construites en petits mat&eacute;riaux faciles &agrave; monter et &agrave; poser &agrave; une grande
+hauteur, sont combin&eacute;es de fa&ccedil;on &agrave; reporter la <i>totalit&eacute;</i> de leur poids
+sur les piles; que les moyens les plus simples sont toujours pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s;
+que les <i>arcs ogives</i> et <i>arcs doubleaux</i>, trac&eacute;s sans exception avec
+des arcs de cercle, n'exigent ni d&eacute;chet de pierre, ni &eacute;pures
+compliqu&eacute;es, ni <i>coupes</i> difficiles; que tous les membres de ces
+constructions, ind&eacute;pendants les uns des outres, quoique reli&eacute;s entre
+eux, pr&eacute;sentent un ensemble d'une &eacute;lasticit&eacute; et d'une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; bien
+n&eacute;cessaires dans des &eacute;difices d'une aussi grande dimension. Si nous en
+venons &agrave; nous occuper des proportions, nous verrons, n'en d&eacute;plaise &agrave;
+l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts, qu'il y a toujours, dans chaque monument, un
+rapport relatif entre la largeur et la hauteur des bas-c&ocirc;t&eacute;s, entre la
+hauteur de ces bas-c&ocirc;t&eacute;s et celle de la galerie, entre la hauteur de la
+galerie et celle des fen&ecirc;tres sup&eacute;rieures; que les rapports de hauteur
+et de largeur sont les m&ecirc;mes pour la nef et les bas-c&ocirc;t&eacute;s. Nous verrons
+encore (et ceci appartient exclusivement &agrave; cette architecture) que la
+proportion humaine y devient une loi fixe. Notre ami et collaborateur,
+M. Lassus, disait dans les &laquo;Annales Arch&eacute;ologiques&raquo; (avril 1845): &laquo;Que
+le monument soit grand, qu'il soit petit, toujours et partout vous
+retrouverez la cons&eacute;quence du m&ecirc;me principe (la proportion humaine). Au
+XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle, les bases, les chapiteaux, les colonnettes, les meneaux,
+les nervures, enfin tous les d&eacute;tails sont exactement les m&ecirc;mes, dans la
+grande cath&eacute;drale, comme dans la simple &eacute;glise de campagne, et cela
+parce que dans tous ces monuments l'homme seul sert toujours d'unit&eacute;, et
+que l'homme ne peut se grandir ni ne diminuer. Vraiment il faut &ecirc;tre
+aveugle pour ne pas &ecirc;tre frapp&eacute; de ce principe si vrai, si juste, qui
+fait que nos cath&eacute;drales paraissent grandes parce qu'elles sont grandes,
+que nos chapelles paraissent petites lors qu'elles sont petites, enfin
+que tous nos monuments donnent rigoureusement, math&eacute;matiquement, l'id&eacute;e
+de ce qu'ils sont r&eacute;ellement.&raquo; Nous le demandons, n'y a-t-il pas l&agrave; un
+syst&egrave;me de construction et de proportion? Et si nous en venons aux
+ornements des monuments du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle, ne les verrons-nous pas
+soumis &agrave; deux lois fixes: la premi&egrave;re, qui est l'imitation de la
+v&eacute;g&eacute;tation locale; la seconde qui restreint invariablement la dimension
+de ces ornements aux dimensions des mat&eacute;riaux de notre pays. O&ugrave; est
+donc, en tout ceci, le &laquo;caprice et l'arbitraire?&raquo; Nos lecteurs nous
+pardonneront de revenir ici sur des sujets que nous avons d&eacute;j&agrave; trait&eacute;s
+longuement, et avec lesquels ils sont familiers; mais l'Acad&eacute;mie n'a
+probablement pas eu l'occasion d'observer tous ces faits, et c'est
+pourquoi nous avons cru devoir insister sur ce point.</p>
+
+<p>Que M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel ne nous lise pas, cela est trop naturel;
+mais il y a plus d'un an que l'un des coll&egrave;gues de M. Raoul-Rochette, &agrave;
+l'Acad&eacute;mie des Inscriptions et Belles-Lettres, M. Vitet, dans sa &laquo;Notice
+sur la cath&eacute;drale de Noyon&raquo;, disait: &laquo;L'ornementation du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle
+se distingue de celle des XIV<sup>&egrave;me</sup> et XV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cles, au moyen
+d'indications plus pr&eacute;cises que celles qui servent &agrave; classer
+chronologiquement la d&eacute;coration des &eacute;difices antiques... Pour nous, loin
+d'&ecirc;tre un plagiat et une &oelig;uvre de d&eacute;raison, l'ornementation du XIII<sup>&egrave;me</sup>
+si&egrave;cle est une des cr&eacute;ations les plus originales, les plus spontan&eacute;es,
+les plus impr&eacute;vues de l'esprit humain, en m&ecirc;me temps qu'une de ses
+&oelig;uvres les plus raisonnables et les plus m&eacute;thodiques... L'art du
+XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle n'imite presque exclusivement que des v&eacute;g&eacute;taux: plus
+d'oves, plus de perles, plus de rais-de-c&oelig;ur;... l'ornementation
+devient essentiellement v&eacute;g&eacute;tale. Ce n'est pas tout; au lieu d'id&eacute;aliser
+les v&eacute;g&eacute;taux, comme on l'avait fait jusque-l&agrave;, au lieu de leur pr&ecirc;ter
+une forme conventionnelle, en harmonie avec le caract&egrave;re des monuments
+antiques, on les copie purement et simplement, on les calque d'apr&egrave;s
+nature;... ce n'est plus en Gr&egrave;ce ou en Italie que l'on cherche des
+mod&egrave;les, mais dans nos for&ecirc;ts et dans nos champs... Jamais ces v&eacute;g&eacute;taux
+modestes n'avaient re&ccedil;u tant d'honneur...&raquo;</p>
+
+<p>Nous ajouterons ici que bien que les ornements du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle soient
+imit&eacute;s de la v&eacute;g&eacute;tation de nos for&ecirc;ts et de nos champs, ils n'en sont
+pas moins soumis &agrave; certaines conventions architectoniques, &agrave; certaines
+lois de go&ucirc;t et de style, qui les font distinguer &agrave; la premi&egrave;re vue des
+ornements des XIV<sup>&egrave;me</sup> et XV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cles. Il en est de m&ecirc;me des moulures,
+des profils, et de tout ce qui contribue &agrave; la d&eacute;coration des &eacute;difices de
+ces &eacute;poques. Ces monuments sont si peu abandonn&eacute;s dans leur ensemble,
+comme dans leurs d&eacute;tails, au &laquo;caprice et &agrave; l'arbitraire,&raquo; que, pour
+celui qui les a &eacute;tudi&eacute;s, il ne peut y avoir d'incertitudes dans leur
+classement chronologique. Les faits perlent d'eux-m&ecirc;mes; les monuments
+sont l&agrave;, et nous voudrions que l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts f&icirc;t plus
+d'attention aux faits lorsqu'ils ont cette importance. Il nous faut
+faire remarquer encore, quoi qu'il nous en co&ucirc;te, que le manifeste de
+l'Acad&eacute;mie confond tous les styles. &Agrave; propos du gothique du XIII<sup>&egrave;me</sup>
+si&egrave;cle, on nous a jet&eacute; &agrave; la t&ecirc;te l'ornementation luxuriante du XV<sup>&egrave;me</sup>
+si&egrave;cle; voici maintenant que l'Acad&eacute;mie fait le proc&egrave;s aux statues du
+XII<sup>&egrave;me</sup>, &laquo;ces figures, si longues, si maigres, si roides, &agrave; cause du
+champ &eacute;troit qu'elles occupent et qui tient &agrave; l'emploi g&eacute;n&eacute;ral des
+formes pyramidales!&raquo;</p>
+
+<p>Je ne sais si nos lecteurs &eacute;prouvent le m&ecirc;me sentiment que moi; mais,
+par moments, le d&eacute;couragement me prend. Apr&egrave;s tous les efforts tent&eacute;s
+depuis vingt ans pour faire, je ne dirai pus reproduire, mais &eacute;tudier,
+regarder la statuaire du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle; apr&egrave;s tant d'ouvrages publi&eacute;s &agrave;
+grands frais, soit par le gouvernement, soit par des particuliers,
+songer qu'il est un corps enseignant, &agrave; la t&ecirc;te des arts en France, qui
+n'a rien vu, rien &eacute;tudi&eacute;, m&ecirc;lant tous les styles et tous les &acirc;ges, oui,
+cela parfois d&eacute;courage les gens les plus convaincus, les plus d&eacute;cid&eacute;s &agrave;
+lutter. Que diriez-vous, messieurs, si l'un de nous pr&eacute;tendait ne juger
+la statuaire grecque que sur les bas-reliefs de S&eacute;linonte, ou sur ceux
+du Bas-Empire? si, passant sous silence l'&eacute;poque de Phidias, nous nous
+laissions aller &agrave; nous &eacute;gayer sur les figures immobiles et souriantes
+des m&eacute;topes des temples siciliens, ou &agrave; tonner contre la sculpture molle
+et l&acirc;che des sarcophages du IV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle? Vous vous soul&egrave;veriez contre
+notre ignorance, ou vous nous accuseriez peut-&ecirc;tre de mauvaise fol; et
+vous auriez raison. La statuaire ne s'appr&eacute;cie pas comme la construction
+d'un &eacute;difice, laquelle peut se d&eacute;montrer math&eacute;matiquement; il est, dans
+bien des cas, difficile de prouver qu'une statue est belle; car une
+statue peut, tout en reproduisant fid&egrave;lement la nature, n'&ecirc;tre cependant
+qu'une &oelig;uvre mis&eacute;rable; elle peut aussi repr&eacute;senter irr&eacute;guli&egrave;rement la
+forme humaine, et n'en &ecirc;tre pas moins empreinte de ce parfum d'art et de
+go&ucirc;t que l'on est convenu d'appeler <i>styl&eacute;</i>. Lorsque la statuaire r&eacute;unit
+&agrave; une imitation, non pas minutieuse, mais large et choisie de la nature,
+cette po&eacute;sie &agrave; laquelle tout le monde est sensible, il nous para&icirc;t alors
+que son &oelig;uvre est belle. Dire &laquo;qu'aujourd'hui la v&eacute;rit&eacute; est la premi&egrave;re
+condition de l'imitation, et la nature le seul type de l'art,&raquo; cela nous
+para&icirc;t une th&eacute;orie &eacute;trange dans la bouche d'un acad&eacute;micien, qui n'a
+pas encore admis parmi les statuaires M. Curtius, l'auteur des plus
+fid&egrave;les imitations de la nature. Tel n'est cependant pas le but de
+la sculpture, qui serait ainsi born&eacute;e &agrave; ne faire aujourd'hui que des
+messieurs en frac. Les Grecs n'ont imit&eacute; la nature que jusqu'&agrave; un
+certain point de v&eacute;rit&eacute; qu'ils n'ont jamais d&eacute;pass&eacute;; donc nos artistes
+&laquo;d&eacute;sapprendraient&raquo;, suivant l'Acad&eacute;mie, s'ils faisaient de la sculpture
+comme les Grecs. Il faut &ecirc;tre logique, tout acad&eacute;micien qu'on soit. Que
+l'on pr&eacute;f&egrave;re un moulage sur nature &agrave; un buste de Phidias, un
+daguerr&eacute;otype &agrave; un portrait de Rapha&euml;l, cela se comprend de la part d'un
+ignorant; mais il faut d'autres principes pour appr&eacute;cier une &oelig;uvre
+d'art. Nous ne sommes pas extravagants au point de pr&eacute;tendre que le
+tympan de la porte de la Vierge, au portail de Notre-Dame de Paris, soit
+pr&eacute;f&eacute;rable aux bas-reliefs du Parth&eacute;non; mais certainement, pour qui
+sait voir, il y a dans ces deux &oelig;uvres, si diff&eacute;rentes de caract&egrave;res et
+de pens&eacute;e, une origine pareille qui conduit &agrave; un r&eacute;sultat analogue;
+l'imitation de la nature, soumise &agrave; un rhythme, &agrave; un style enfin. Que
+nos artistes actuels ne puissent en venir l&agrave;, h&eacute;las! qui le sait mieux
+que nous? mais il n'y a pas lieu de s'en vanter. Que vous pr&eacute;tendiez,
+messieurs, que personne aujourd'hui ne parle en vers alexandrins, nous
+en conviendrons; mais si vous ajoutez que nos litt&eacute;rateurs seraient
+forc&eacute;s de &laquo;d&eacute;sapprendre ce qu'ils ont &eacute;tudi&eacute;, de se d&eacute;tacher du mod&egrave;le
+vivant&raquo;, pour arriver &agrave; parler comme Corneille, vous nous laisserez
+d&eacute;sirer que ces hommes de lettres en question en sachent un peu moins.
+Pour faire croire aujourd'hui, messieurs, que l'on ne &laquo;sent rien dans la
+statuaire gothique qui accuse la nature&raquo;, il faudrait avoir d&eacute;truit tous
+les manuscrits du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle; et il en reste encore assez pour que
+nous engagions l'Acad&eacute;mie tout enti&egrave;re &agrave; se transporter &agrave; Chartres, ou &agrave;
+Amiens, ou &agrave; la cath&eacute;drale de Paris, ou m&ecirc;me &agrave; la Sainte-Chapelle, qui
+se trouve plus rapproch&eacute;e de l' Institut. Dans ces quatre monuments (et
+j'en passe), l'Acad&eacute;mie pourrait se faire indiquer, de peur de m&eacute;prise,
+quelques milliers de figures du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle, qui ne sont ni &laquo;maigres,
+ni longues, ni roides; qui n'occupent pas de champ &eacute;troit, et ne sont
+nullement soumises aux formes <i>pyramidales</i>.&raquo; Les chefs-d'&oelig;uvre sont
+rares dans tous les temps, et nous ne pr&eacute;tendons pas donner toutes les
+figures du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle comme des productions irr&eacute;prochables; mais,
+certes, s'il est une &eacute;poque, apr&egrave;s celle des Grecs, qui ait poss&eacute;d&eacute; une
+&eacute;cole puissante et vraiment digne de ce nom, c'est bien le XIII<sup>&egrave;me</sup> et le
+XIV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cles: vous trouverez des figures plus ou moins bien ex&eacute;cut&eacute;es,
+plus ou moins r&eacute;guli&egrave;res, jamais insignifiantes, ni comme pens&eacute;e, ni
+comme style, et souvent, tr&egrave;s-souvent d'admirables chefs-d'&oelig;uvre qui
+pourraient enseigner beaucoup de choses &agrave; nos statuaires, si nos
+statuaires voulaient prendre la peine de les regarder.</p>
+
+<p>Cette longue digression, &agrave; propos de la sculpture gothique, me ram&egrave;ne &agrave;
+cette phrase du manifeste de l'acad&eacute;mie; &laquo;Tout y est capricieux et
+arbitraire, dans l'invention comme dans l'emploi des ornements.&raquo;
+Comment! ces grands portails, si bien dispos&eacute;s pour accueillir et
+laisser &eacute;couler la foule, sont orn&eacute;s capricieusement? Cette porte
+centrale avec le Dieu-Homme au centre, les douze ap&ocirc;tres et les
+attributs des quatre &eacute;vang&eacute;listes autour de lui, les vierges sages et
+les vierges folles &agrave; droite et &agrave; gauche, le dragon sous ses pieds, le
+Jugement dernier sur sa t&ecirc;te; plus haut le Christ encore, mais
+ressuscit&eacute;, assis sur le monde, entour&eacute; d'anges qui portent les
+instruments de la passion; sa m&egrave;re divine et saint Jean qui l'adorent;
+dans ces voussures, des myriades d'anges d'abord, l'enfer &agrave; la gauche du
+R&eacute;dempteur; puis les martyrs, les proph&egrave;tes; tout cet abr&eacute;g&eacute; des
+myst&egrave;res de la religion catholique se trouve &ecirc;tre un pur effet du
+hasard, un caprice! Vous plaisantez, messieurs, je le suppose, et
+rependant cela ne pr&ecirc;te gu&egrave;re &agrave; la plaisanterie. Quant &agrave; la nudit&eacute; que
+vous reprochez &agrave; l'int&eacute;rieur de nos &eacute;glises, si nos &eacute;glises avaient une
+voix, messieurs, voici ce qu'elles r&eacute;pondraient; &laquo;Qui donc nous a
+d&eacute;pouill&eacute;es, badigeonn&eacute;es, racl&eacute;es? Qui donc, &agrave; Notre-Dame de Paris, a
+bris&eacute; l'admirable cl&ocirc;ture du ch&oelig;ur, dont quelques fragments nous
+restent comme t&eacute;moins accusateurs? Qui donc a enlev&eacute; cet autel entour&eacute;
+de ses reliquaires, ces stalles du XIV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle, et ces tombeaux, et
+ces monuments votifs, et ces tables de bronze sous lesquelles les
+anciens &eacute;v&ecirc;ques de Paris esp&eacute;raient laisser leurs cendres tant que le
+monument serait debout? Qui donc a d&eacute;truit toutes nos verri&egrave;res? &Agrave;
+Chartres, qui donc a jet&eacute; bas, pour en faire des dalles, le beau jub&eacute; du
+XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle? qui donc a pl&acirc;tr&eacute; tout le ch&oelig;ur avec des bas-reliefs en
+stuc? Qu'a-t-on fait de nos retables, de nos piscines, de nos cr&eacute;dences,
+de nos autels?...&raquo; L&agrave;-dessus, messieurs, n'invoquez pas les souvenirs;
+je crois qu'un de mes amis vous l'a d&eacute;j&agrave; dit, on n'insulte pas ceux
+qu'on a tu&eacute;s<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>On serait tent&eacute; de croire que M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel n'a jamais vu
+de vitraux que dans les kiosques et les chalets des environs de Paris;
+que l'on en juge; &laquo;Il en serait de m&ecirc;me de la peinture, qui aurait de
+plus &agrave; lutter contre le jour faux produit par les vitraux <i>colori&eacute;s</i>, et
+qui verrait tout l'effet de ses tableaux d&eacute;truit par cette <i>illumination
+factice</i>.&raquo; Lorsque messieurs les membres de l'Acad&eacute;mie voudront nous
+faire l'honneur de visiter la Sainte Chapelle, ils pourront s'assurer
+que les vitraux ne produisent pas de jour faux, et qu'ils ne nuisent en
+rien &agrave; la peinture, je veux dire &agrave; la peinture monumentale, car je ne
+parle pas des tableaux accroch&eacute;s; quant &agrave; ceux-ci, nous pr&eacute;f&eacute;rerons
+toujours, de toute mani&egrave;re, les rencontrer dans une galerie que pendus
+gauchement dans une &eacute;glise o&ugrave; on ne les voit jamais, gr&acirc;ce au luisant du
+vernis et &agrave; bien d'autres causes qu'il n'est pas n&eacute;cessaire de signaler
+ici.</p>
+
+<p>Voici venir la p&eacute;roraison; &laquo;Maintenant que l'architecture gothique est
+morte au sein m&ecirc;me de la civilisation qui l'avait produite,
+entreprendra-t-on de faire revivre de nos jours ce qui a cess&eacute; d'exister
+depuis quatre si&egrave;cles? Mais o&ugrave; sont, encore une fois, les &eacute;l&eacute;ments d'une
+r&eacute;surrection pareille, inou&iuml;e jusqu'ici dans les fastes de l'art?&raquo; (Et
+la Renaissance, messieurs, qu'en faites-vous?) &laquo;O&ugrave; en est la raison, o&ugrave;
+en est la n&eacute;cessit&eacute;, dans les conditions de la soci&eacute;t&eacute; actuelle?&raquo;&mdash;Il
+est vrai, Messieurs, que nous avons un art tellement arr&ecirc;t&eacute;, une &eacute;cole
+dirig&eacute;e avec tant d'unit&eacute;, une architecture, que dis-je une! dix
+architectures si conformes &agrave; nos besoins! nous sommes tous tellement
+d'accord sur les principes! qu'&agrave; votre avis, il est inutile de chercher
+&agrave; rentrer dans un syst&egrave;me appropri&eacute; &agrave; nos mat&eacute;riaux et &agrave; notre climat, &agrave;
+nos m&oelig;urs et &agrave; notre religion. Nos &eacute;glises modernes, dont les unes
+ressemblent tant bien que mal &agrave; des basiliques antiques, les autres &agrave;
+des salles de thermes, nos monuments &agrave; toits plats, &agrave; portiques ouverts
+&agrave; tous vents, &agrave; plates-bandes enfil&eacute;es dans des barres de fer; ces
+&eacute;glises qui n'osent montrer leurs fen&ecirc;tres &agrave; l'ext&eacute;rieur, de peur de ne
+pas ressembler assez &agrave; un monument antique, sont-elles donc assez
+conformes &agrave; notre climat, &agrave; nos mat&eacute;riaux, &agrave; nos usages, pour qu'il n'y
+ait pas n&eacute;cessit&eacute; de rentrer dans une voie plus vraie? Il ne faut
+cependant, dites-vous, refaire ni le Parth&eacute;non, ni la Sainte-Chapelle...
+Ceci devient plus embarrassant; qu'allons-nous donc faire? Que
+serons-nous donc, puisque le grec et le fran&ccedil;ais nous sont interdits? M.
+le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel r&eacute;pond: &laquo;Il faut &ecirc;tre <i>original</i>, en puisant
+dans les mod&egrave;les <i>antiques</i> tout ce qui peut se convertir &agrave; des besoins
+nouveaux. Voil&agrave; ce qu'ont fait les Jean Bullant, les Philibert Delorme,
+etc., sous la main desquels l'architecture prit une physionomie
+fran&ccedil;aise.&raquo; Ainsi, il faut &ecirc;tre original en interpr&eacute;tant l'antique, de
+la m&ecirc;me fa&ccedil;on que l'ont fait les Jean Bullant... etc. Mais, messieurs,
+puisque les Philibert Delorme, les Pierre Lescot ont d&eacute;j&agrave; fait une
+imitation de l'antique, il devient d'autant plus difficile d'en faire
+une seconde, maintenant que la place est prise; puis l'antique est bien
+loin de nous; puis l'originalit&eacute; des architectes de la Renaissance
+pourrait &ecirc;tre contest&eacute;e; pourquoi donc n'essaierions-nous pas d'&ecirc;tre
+<i>originaux</i> &laquo;en nous assimilant, si l'on peut ainsi dire, tout ce que
+nous emprunterions &agrave; l'art&raquo; fran&ccedil;ais du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle? Quand nous
+laisserions dormir la Renaissance que vous invoquez, il n'y aurait pas
+grand mal. La Renaissance, &laquo;avec ses anarchiques et splendides
+d&eacute;viations,&raquo; comme le dit si heureusement M. Victor Hugo, ne nous
+para&icirc;t pas le meilleur exemple &agrave; suivre. Le gothique &eacute;tant perverti, la
+Renaissance s'est servie de l'antique. Aujourd'hui la Renaissance est
+us&eacute;e &agrave; son tour; eh bien, nous voulons nous servir du gothique. Qu'y
+a-t-il l&agrave; d'inou&iuml;? n'est-ce pas au contraire conforme &agrave; la marche
+ordinaire des choses de ce monde? n'est-ce pas une cons&eacute;quence naturelle
+de ce &laquo;retour sinc&egrave;re aux id&eacute;es chr&eacute;tiennes <span class="smcap">dont on se flatte</span>?&raquo;</p>
+
+<p>D'ailleurs, messieurs, vous l'avez dit, une architecture que l'on
+respecte comme une &oelig;uvre d'art <i>impossible</i> &agrave; reproduire, ne doit &ecirc;tre
+ni copi&eacute;e, ni &laquo;imit&eacute;e&raquo;; et pour nous l'architecture antique est dans ce
+cas. S'il est un art <i>impossible</i> &agrave; reproduire aujourd'hui, c'est bien
+celui qui est n&eacute; sous un autre climat, sous l'influence de m&oelig;urs
+particuli&egrave;res, et d'une religion diff&eacute;rente de la n&ocirc;tre; aussi
+permettez-nous de vous renvoyer la phrase qui pr&eacute;c&egrave;de votre conclusion,
+si conclusion il y a. &laquo;C'est parce que nous aimons, c'est parce que nous
+comprenons les &eacute;difices (antiques), que nous ne voulons pas d'une
+<span class="smcap">imitation malheureuse</span>, qui ferait perdre &agrave; ces monuments sacr&eacute;s du culte
+(des anciens) l'int&eacute;r&ecirc;t qu'ils inspirent, en les faisant appara&icirc;tre,
+sous cette forme nouvelle, d&eacute;pouill&eacute;s du caract&egrave;re auguste que la
+v&eacute;tust&eacute; leur imprime, et priv&eacute;s du sceau de la foi qui les &eacute;leva.&raquo; Nos
+lecteurs sont pri&eacute;s de remarquer que ce passage est reproduit
+textuellement, si ce n'est que M. le secr&eacute;taire perp&eacute;tuel l'applique,
+non point aux &eacute;difices antiques, ainsi que j'ai cru devoir le faire,
+mais bien aux monuments catholiques. Il r&eacute;sulte de l&agrave; que l'Acad&eacute;mie ne
+peut pas supposer un instant que les populations qui font aujourd'hui
+&eacute;lever des &eacute;glises, puissent <i>sceller</i> ces monuments de leur <i>foi</i>,
+&laquo;priv&eacute;es du sceau de la foi qui les &eacute;leva.&raquo; Parlez pour vous, messieurs,
+s'il vous pla&icirc;t; et respectez la foi des autres. Un critique, un po&euml;te,
+un historien, peuvent porter un jugement sur ces mati&egrave;res; cela n'a
+nulle importance, un autre rectifiera le lendemain la pens&eacute;e du premier.
+Mais un corps enseignant au milieu de l'&Eacute;tat, en France, qui pense
+&laquo;qu'<i>on se flatte</i> de revenir sinc&egrave;rement aux id&eacute;es chr&eacute;tiennes&raquo;; que
+des villes qui b&acirc;tissent des &eacute;glises &laquo;ne peuvent plus les sceller de
+leur foi&raquo;, voil&agrave; qui est &eacute;trange... Au reste, ne prenons pas la chose au
+s&eacute;rieux; car, &agrave; la fin de votre conclusion, nous trouvons cette phrase:
+&laquo;Et qui emp&ecirc;che, dites-vous, nos architectes modernes de faire de m&ecirc;me
+que ceux de la Renaissance, en &eacute;levant, avec toutes les ressources de
+notre &acirc;ge, des monuments qui r&eacute;pondent &agrave; tous les besoins de notre
+culte, et qui soient &agrave; la fois marqu&eacute;s du sceau du christianisme et du
+g&eacute;nie de notre soci&eacute;t&eacute;?&raquo; Voil&agrave; le sceau retrouv&eacute;, et nous sommes tous du
+m&ecirc;me avis. Prenons pour mod&egrave;les les artistes de la Renaissance;
+seulement, comme il ne faut pas toujours aller puiser &agrave; la m&ecirc;me source,
+nous allons &laquo;non pas copier, mais imiter&raquo; les arts du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle,
+d'autant qu'il n'y a pas grand effort &agrave; faire pour concilier les
+monuments de cette &eacute;poque avec &laquo;tous les besoins de notre culte&raquo;; car le
+culte n'a pas chang&eacute;, et ces &eacute;difices sont tous marqu&eacute;s du &laquo;sceau du
+christianisme&raquo;, qui n'a pas chang&eacute; non plus, que je sache, depuis le
+XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Nos lecteurs, d&eacute;j&agrave; au fait de toutes ces questions, trouveront peut-&ecirc;tre
+que nous d&eacute;fendons une cause gagn&eacute;e, et que nous nous escrimons dans le
+vide. Cependant il y a en tout ceci une chose utile, c'est que la v&eacute;rit&eacute;
+se fait jour, et qu'il n'y aura que les gens int&eacute;ress&eacute;s &agrave; ne pas la voir
+qui chercheront &agrave; l'&eacute;touffer. Les hommes de bonne foi finiront par
+s'entendre, et alors dispara&icirc;tront les petites susceptibilit&eacute;s d'&eacute;cole
+qui les s&eacute;parent encore. L'Acad&eacute;mie nous demande &laquo;o&ugrave; est la main
+puissante qui peut soulever une nation enti&egrave;re au point de la faire
+r&eacute;trograder de quatre si&egrave;cles en arri&egrave;re&raquo;. Cette main, c'est celle de la
+v&eacute;rit&eacute;; cette force, c'est celle du bon sens. Et que l'Acad&eacute;mie des
+Beaux-Arts ne croie pas que cela pourrait arriver; cela est, et nous
+nous en f&eacute;licitons, car ce n'est pas r&eacute;trograder que d'abandonner ces
+constructions qui ne sont ni antiques ni modernes, en d&eacute;saccord avec
+notre climat, nos habitudes et notre caract&egrave;re national, avec notre
+religion et nos m&oelig;urs. Ce qui soul&egrave;ve et soul&egrave;vera une nation enti&egrave;re,
+messieurs, c'est votre long d&eacute;dain pour ces monuments que vous louez
+aujourd'hui du bout des l&egrave;vres, et comme pour faire la part de
+l'opinion; c'est votre m&eacute;pris superbe pour ces &eacute;difices vraiment
+nationaux, que ni l'engouement de la Renaissance pour l'antique, ni
+l'orgueil de Louis XIV qui repoussait tout ce qu'il n'avait pas &eacute;lev&eacute;,
+ni l'indiff&eacute;rence du si&egrave;cle dernier, n'ont pu an&eacute;antir ou sur notre sol,
+ou dans les souvenirs du peuple. Vous aurez beau faire, ce peuple se
+croira toujours mieux baptis&eacute;, mieux mari&eacute; dans une &eacute;glise gothique que
+dans une basilique romaine. Non, messieurs, vous ne l'arr&ecirc;terez pas ce
+flot de l'opinion qui monte toujours; cette digue, que vous tentez de
+lui opposer, le fera d&eacute;border plus violent, plus rapide et plus
+envahissant. Nous verrons longtemps encore faire de tristes et f&acirc;cheuses
+tentatives; nous le savons, nous nous y attendons. Mais nous
+poursuivrons notre route, parce que nous sommes convaincus; parce que,
+si le g&eacute;nie ne nous accompagne pas (c'est un compagnon difficile &agrave;
+rencontrer), du moins nous marchons c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec le bon sens. Nous
+&eacute;levons et nous &eacute;l&egrave;verons des &eacute;glises fran&ccedil;aises du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle,
+parce que nous sommes indign&eacute;s de voir plier le culte, en France, &agrave; des
+dispositions monumentales pill&eacute;es &agrave; l'antiquit&eacute; ou &agrave; l'Italie du moyen
+&acirc;ge<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>; parce que nous sommes fatigu&eacute;s de voir tant de f&acirc;cheuses copies
+qui ont failli &eacute;loigner les architectes de l'&eacute;tude si n&eacute;cessaire de
+l'antique; parce qu'enfin nous sommes d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s de fouiller vainement
+parmi des th&eacute;ories tant&ocirc;t absolues, tant&ocirc;t rationnelles, et d'&ecirc;tre
+ballott&eacute;s du Romain &agrave; la Renaissance, et du Grec au Bas-Empire. Vous
+n'avez pas pris la chose au s&eacute;rieux, messieurs; vous nous avez regard&eacute;s
+comme des enfants qui jouent &agrave; la poup&eacute;e, et qui, &laquo;par caprice ou par
+<i>amusement</i>, veulent b&acirc;tir des ch&acirc;teaux ou des &eacute;glises gothiques.&raquo; Non,
+messieurs, donnez-nous un <span class="smcap">art</span> logique, beau de forme, on laissez-nous
+reprendre le seul qui ait r&eacute;uni au plus haut degr&eacute; ces deux qualit&eacute;s,
+chez nous, sur notre sol, quand il n'a pas &eacute;t&eacute; mutil&eacute; &laquo;par l'ignorance
+ou la barbarie&raquo;. Ce ne sont pas des th&eacute;ories vagues qu'il nous faut;
+c'est un art <i>adulte</i>. Mais o&ugrave; est-il?&mdash;La Renaissance vous le fournira,
+direz-vous.&mdash;Que de d&eacute;tours, mon Dieu, pour ne pas revenir nettement et
+franchement &agrave; notre vieil art fran&ccedil;ais! Dans votre pens&eacute;e, messieurs,
+vous comparez toujours le XV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle au XVI<sup>&egrave;me</sup>, et vous dites alors:
+&laquo;La Renaissance est un progr&egrave;s! Donc la marche adopt&eacute;e par les artistes
+de cette &eacute;poque est celle qui doit &ecirc;tre suivie.&raquo; Certes, s'il fallait
+absolument choisir entre ces deux arts, celui du XV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle ou celui
+du XVI<sup>&egrave;me</sup>, peut-&ecirc;tre donnerions-nous la pr&eacute;f&eacute;rence au dernier. L'art
+gothique, corrompu &agrave; la fin du XV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle, n'&eacute;tait plus viable.
+L'<i>ignorance</i>, r&eacute;sultat de longues luttes et de commotions violentes,
+avait fait perdre &agrave; notre art national sa raison, son syst&egrave;me. Ce
+n'&eacute;tait plus alors qu'une tradition expirante; le principe de cet art
+&eacute;tait &eacute;touff&eacute; sous l'enveloppe la plus compliqu&eacute;e sans motifs, la plus
+surcharg&eacute;e de &laquo;d&eacute;tails sans signification&raquo;. Il fallait en revenir &agrave; ce
+principe, ou chercher de nouvelles inspirations dans un autre art;
+l'antiquit&eacute; fut adopt&eacute;e avec plus d'enthousiasme que de r&eacute;flexion. Il y
+avait &agrave; choisir entre trois partis: le retour &agrave; l'art national dans sa
+puret&eacute;, l'adoption d'une forme ant&eacute;rieure (l'art romain), enfin
+l'&eacute;clectisme. Il n'y avait alors que ces trois routes ouvertes aux
+architectes, et il n'y en a pas plus aujourd'hui. Des hommes comme
+Philibert Delorme avaient trop de bon sens, &eacute;taient trop praticiens pour
+pr&ecirc;cher l'&eacute;clectisme; les d&eacute;fauts qui les avaient frapp&eacute;s dans la
+d&eacute;cadence de l'art gothique les emp&ecirc;chaient de remonter au principe de
+cet art, et d'ailleurs, il n'est pas dans la nature de l'esprit humain
+de revenir &agrave; un syst&egrave;me, quelque bon qu'il soit, quand on a vu les
+r&eacute;sultais de sa corruption. Ces grands artistes prirent franchement
+l'antique pour mod&egrave;le; ils l'&eacute;tudi&egrave;rent, et crurent sinc&egrave;rement faire de
+l'architecture romaine. Il n'y a qu'&agrave; lire ce qu'ont &eacute;crit les
+architectes de ce temps pour s'en assurer.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;sentait alors peu d'&eacute;glises &agrave; construire; la d&eacute;formation &eacute;tait
+imminente. D'ailleurs le sol &eacute;tait couvert d'&eacute;difices religieux des
+XII<sup>&egrave;me</sup>, XIII<sup>&egrave;me</sup> et XIV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cles. Et cependant veuillez bien observer,
+messieurs, que les architectes de la Renaissance et du XVII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle,
+lorsqu'ils ont &eacute;lev&eacute; des &eacute;glises, ont toujours suivi le plan et la
+structure des &eacute;glises fran&ccedil;aises du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle. Saint-Eustache est
+un monument du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle mal construit, et choquant par son manque
+d'unit&eacute;. Ces bas-c&ocirc;t&eacute;s d'une &eacute;l&eacute;vation inutile, ces piles form&eacute;es d'un
+amalgame de pilastres et de colonnes qui s'enchev&ecirc;trent sans raison, ces
+vo&ucirc;tes &agrave; nervures crois&eacute;es dans tous les sens et qui n'indiquent plus la
+v&eacute;ritable construction, ces clefs pendantes accroch&eacute;es &agrave; la charpente,
+ces fen&ecirc;tres d'une proportion d&eacute;sagr&eacute;able et qui semblent avoir de la
+peine &agrave; trouver leur place au-dessus de ce petit triforium que l'on
+prendrait plut&ocirc;t pour une balustrade que pour une galerie, ces meneaux
+dont les formes molles n'indiquent ni une construction de pierre, ni une
+construction de bois, ces arcs-boutants concaves &agrave; l'extrados, toutes
+ces combinaisons sans motifs, et qui (c'est ici le cas de le dire)
+paraissent &ecirc;tre bien plut&ocirc;t le produit du caprice que celui de la
+r&eacute;flexion, sont-elles un progr&egrave;s? L'&eacute;l&eacute;ment antique ajoute-t-il, dans ce
+cas, quelque chose &agrave; la belle disposition du plan qui est du XIII<sup>&egrave;me</sup> ou
+du XIV<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle? Nous ne le croyons pas. Saint-Sulpice, cette &eacute;glise
+m&ecirc;me, n'est-elle pas encore un &eacute;difice tout gothique comme plan et comme
+disposition g&eacute;n&eacute;rale, mais grossi&egrave;rement construit, sans nulle
+connaissance de la force et de l'emploi des mat&eacute;riaux? L'&eacute;l&eacute;ment antique
+ne joue-t-il pas l&agrave; un mis&eacute;rable r&ocirc;le? Mais au moins cet &eacute;difice, sauf
+la grosseur immod&eacute;r&eacute;e de ses piles int&eacute;rieures, est-il encore commode,
+appropri&eacute; au culte; et pourquoi? si ce n'est parce qu'il a conserv&eacute; la
+forme ancienne des &eacute;glises fran&ccedil;aises, et qu'il n'est ni une salle de
+thermes, ni une basilique romaine, ni une &eacute;glise orientale. Laissez-nous
+donc revenir &agrave; notre art, messieurs, plut&ocirc;t que de vouloir nous
+replonger dans le d&eacute;sordre et l'anarchie, au moment o&ugrave; nous t&acirc;chons d'en
+sortir. N'embarrassez pas le pouvoir, qui n'est pas artiste, ne
+rectifiez pas l'opinion par une profession de foi qui ne constata que
+votre impuissance; mais donnez-nous un art logique et complet, qui
+remplisse surtout les conditions d'unit&eacute; que demande la soci&eacute;t&eacute;
+d'aujourd'hui. Si vous ne le pouvez pas, si vous ne vous guidez que par
+des th&eacute;ories st&eacute;riles, ne trouvez pas mauvais que, lorsqu'il s'agit
+d'&eacute;lever des &eacute;difices durables, nous prenions pour mod&egrave;les des types
+consacr&eacute;s par un long usage et qui sont admirables, de votre propre
+aveu, plut&ocirc;t que de nous mettre &agrave; la recherche d'un art nouveau, ou de
+continuer &agrave; copier p&eacute;niblement des monuments antiques que repoussent
+notre climat, nos mat&eacute;riaux, notre religion et nos usages modernes. Pour
+former un art nouveau, il faut une civilisation nouvelle, et nous ne
+sommes pas dans ce cas. L'architecture est de tous les arts celui qui
+proc&egrave;de le plus par transition, et cela est tout simple; mais quand il a
+corrompu les types, et qu'il les a laiss&eacute;s perdre, il faut qu'il
+retourne en arri&egrave;re, qu'il revienne &agrave; sa source. Cela est f&acirc;cheux,
+personne de nous ne le conteste; mais il n'y a pas d'autre moyen de
+sortir du d&eacute;sordre, r&eacute;sultat de l'oubli de toutes les traditions. Nous
+nous contentons des essais que nos pr&eacute;d&eacute;cesseurs ont faits depuis
+bient&ocirc;t cent ans; trop modestes pour croire que nous serions plus
+habiles, ou plus heureux, nous regardons comme plus sens&eacute; de revenir
+franchement &agrave; un art qui nous para&icirc;t &ecirc;tre le seul encore applicable &agrave;
+nos usages, le seul conforme &agrave; nos m&oelig;urs. Ce n'est pas dire que nous
+voulions &laquo;immobiliser&raquo; l'art de l'architecture en France; ce serait
+folie que d'y songer. Non, messieurs, ne nous pr&ecirc;tez pas des id&eacute;es
+extravagantes, pour vous donner le plaisir de les r&eacute;futer
+victorieusement. Nous demandons que notre architecture du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle
+soit d'abord &eacute;tudi&eacute;e par nos artistes, mais &eacute;tudi&eacute;e comme on doit
+&eacute;tudier sa langue, c'est-&agrave;-dire de fa&ccedil;on &agrave; en conna&icirc;tre non-seulement
+les mots, mais la grammaire, et l'esprit. Nous demandons que
+l'enseignement officiel entre dans cette voie; que l'&eacute;tude de
+l'antiquit&eacute; ne devienne que ce qu'elle aurait toujours d&ucirc; &ecirc;tre,
+l'<i>arch&eacute;ologie</i>, et l'&eacute;tude de l'architecture fran&ccedil;aise au XIII<sup>&egrave;me</sup>
+si&egrave;cle, l'<i>art</i>. Nous ne poserons pas des bornes pour cela (nul pouvoir
+humain ne le pourrait); mais, partant d'un art dont les principes sont
+simples et applicables dans notre pays, dont la forme est belle et
+rationnelle &agrave; la fois, nos architectes auront assez de talent pour
+apporter &agrave; cet art les modifications n&eacute;cessit&eacute;es par des besoins
+r&eacute;cents, par des coutumes nouvelles. Le principe une fois enseign&eacute;, mais
+sans restrictions, laissez faire &agrave; chacun; dans notre pays, au milieu de
+l'activit&eacute; et de l'industrie moderne, cet art national ne tardera pas &agrave;
+progresser. Vous commencerez par avoir des copies; cela est in&eacute;vitable,
+cela est n&eacute;cessaire m&ecirc;me pour conna&icirc;tre toutes les ressources de
+l'architecture gothique. Nous dirons plus, vous aurez probablement de
+mauvaises copies (nous ne sommes pas &agrave; cela pr&egrave;s d'un m&eacute;chant monument
+de plus ou de moins); mais le principe &eacute;tant bon, l'art type in&eacute;puisable
+d'enseignement, les artistes en auront bient&ocirc;t saisi le sens; leurs
+copies alors deviendront intelligentes, raisonn&eacute;es, et enfin
+l'architecture nationale, tout en conservant son unit&eacute;, sa <i>racine</i>
+toute fran&ccedil;aise, pourra se perfectionner aussi bien que la langue l'a
+d&eacute;j&agrave; fait. Quel est le r&ocirc;le de l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise, messieurs? Ce n'est
+pas de nous faire savoir si le latin l'emporte sur la fran&ccedil;ais, ou le
+sanscrit sur le grec. Elle conseille, elle encourage l'&eacute;tude des langues
+&eacute;trang&egrave;res; mais son r&ocirc;le c'est de garder le d&eacute;p&ocirc;t de la langue. C'est
+l&agrave; ce qui lui donne une immense importance, non-seulement en France,
+mais en Europe. Nous ne parlons plus comme au XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle, mais
+cependant ne nous servons-nous pas toujours de la m&ecirc;me langue?</p>
+
+<p>Nous n'en sommes pas encore &agrave; savoir quelles sont les modifications que
+le g&eacute;nie moderne apporterait &agrave; notre art national; il faudrait d'abord
+que nous fussions p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s de cet art, et c'est &agrave; ce but que tendent
+tous nos efforts. Un jour, nous l'esp&eacute;rons, l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts
+deviendra aussi la gardienne du vieil art fran&ccedil;ais, et saura emp&ecirc;cher
+que le principe n'en soit corrompu, sans pour cela &laquo;laisser tomber&raquo; les
+monuments b&acirc;tards qui ont &eacute;t&eacute; construits en France depuis trois cents
+ans. Elle dira, en parlant du <i>Val-de-Gr&acirc;ce</i> et du <i>D&ocirc;me des Invalides</i>,
+&laquo;que l'on r&eacute;pare donc ces &eacute;difices, qu'on les r&eacute;pare avec ce respect de
+l'art qui est aussi une religion, c'est ce que demande la raison, c'est
+ce que veut l'Acad&eacute;mie...&raquo; Si le XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle eut fond&eacute; l'Acad&eacute;mie,
+notre art national ne se serait pas perdu. Gardienne s&eacute;v&egrave;re des types
+anciens, l'Acad&eacute;mie n'e&ucirc;t pas laiss&eacute; alt&eacute;rer cette belle architecture de
+saint Louis; elle n'e&ucirc;t pas permis &agrave; l'arch&eacute;ologie antique d'empi&eacute;ter
+sur l'art moderne. S'il est une chose que nous puissions reprocher &agrave; ce
+grand si&egrave;cle, qui a tant produit, c'est ce funeste oubli.</p>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTAS:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> T. II, p. 320.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> (T. II, p. 675.) M. Quatrem&egrave;re de Quincy &eacute;tait secr&eacute;taire
+perp&eacute;tuel de l'Acad&eacute;mie avant M. Raoul Rochette. Il ne faudrait pas
+juger tout le &laquo;Dictionnaire d'Architecture&raquo; sur les citations que nous
+venons de faire; tout le monde est d'accord pour rendre &agrave; cet ouvrage,
+sur beaucoup de points, toute la justice qui lui est due.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Voir les pages 133 et suivantes des <i>Annales
+Arch&eacute;ologiques</i>, t. I; septembre 1844.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Dictionnaire historique d'Architecture</i>, t. II, p. 636.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Nous ne voulons pas fatiguer nos lecteurs, en revenant sur
+les trois ou quatre articles que nous avons d&eacute;j&agrave; publi&eacute;s dans les
+&laquo;Annales Arch&eacute;ologiques&raquo; sur les constructions des XII<sup>&egrave;me</sup> et XIII<sup>&egrave;me</sup>
+si&egrave;cles, et notamment sur arcs-boutants. L'Acad&eacute;mie ne lit pas les
+&laquo;Annales&raquo;; elle a bien pu croire de bonne foi avoir remarqu&eacute; que les
+arcs-boutants &eacute;taient n&eacute;cessaires &agrave; la stabilit&eacute; des vo&ucirc;tes gothiques.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Dictionnaire hist. d'Archit.</i>, t. II, p. 475.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Annales arch&eacute;ologiques</i>, vol. I, p. 433.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Nous ne comprenons pas pourquoi l'Acad&eacute;mie des Beaux-Arts,
+qui s'est fait si peu de scrupules de ne tenir aucun compte des besoins
+du culte catholique, dans les &eacute;glises b&acirc;ties depuis une centaine
+d'ann&eacute;es, est aujourd'hui si susceptible &agrave; l'endroit des minimes
+diff&eacute;rences qui existent entre le culte du XIII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle et le n&ocirc;tre.</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Du style gothique au dix-neuvième
+siècle, by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DU STYLE GOTHIQUE AU ***
+
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #18919 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18919)