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+The Project Gutenberg EBook of Bas les coeurs!, by Georges Darien
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Bas les coeurs!
+
+Author: Georges Darien
+
+Release Date: July 27, 2006 [EBook #18918]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BAS LES COEURS! ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ ÉVREUX, IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY
+
+
+ GEORGES DARIEN
+
+
+
+ BAS LES COEURS!
+
+
+
+ PARIS
+ NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
+ ALBERT SAVINE, ÉDITEUR
+ _12, Rue des Pyramides, 12_
+
+ 1889
+
+
+
+ BAS LES COEURS
+
+
+
+ I
+
+
+La guerre a été déclarée hier. La nouvelle en est parvenue à Versailles
+dans la soirée.
+
+M. Beaudrain, le professeur du lycée qui vient me donner des leçons tous
+les jours, de quatre heures et demie à six heures, m'a appris la chose
+dès son arrivée, en posant sa serviette sur la table.
+
+Il a eu tort. Moi qui suis à l'affût de tous les prétextes qui peuvent
+me permettre de ne rien faire, j'ai saisi avec empressement celui qui
+m'était offert.
+
+--Ah! la guerre est déclarée! Est-ce qu'on va se battre bientôt,
+monsieur?
+
+--Pas avant quelques jours, a répondu M. Beaudrain avec suffisance. Un
+de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontré en venant ici,
+m'a dit que nous ne passerions guère le Rhin avant un huitaine de jours.
+
+--Alors, nous allons passer le Rhin?
+
+--Naturellement. Il est nécessaire de franchir ce fleuve pour envahir la
+Prusse.
+
+--Alors, nous envahirons la Prusse?
+
+--Naturellement, puisque nous avons 1813 et 1815 à venger.
+
+--Ah! oui, 1813 et 1815! Après Waterloo, n'est-ce pas, monsieur? Quand
+Napoléon a été battu?...
+
+--Napoléon n'a pas été battu. Il a été trahi, a fait M. Beaudrain en
+hochant la tête d'un air sombre. Mais donnez-moi donc votre devoir;
+c'est un chapitre des _Commentaires_, je crois?
+
+--Oui, monsieur... J'ai vu chez M. Pion...
+
+--... Les _Commentaires_... Ah! c'était un bien grand capitaine que
+César! Eh! eh! nous suivons ses traces. Seulement nous n'aurons pas
+besoin de perdre trois jours, comme lui, à jeter un pont sur le Rhin;
+nous irons un peu plus vite, eh! eh!... Qu'est-ce que vous avez vu, chez
+M. Pion?
+
+--Une gravure qui représente Napoléon partant pour Sainte-Hélène et
+prononçant ces mots: «O France...»
+
+Le professeur m'a coupé la parole d'un geste brusque; et, passant la
+main droite dans son gilet, la main gauche derrière le dos, il a murmuré
+d'une voix lugubre en levant les yeux au plafond:
+
+--«O France, quelques traîtres de moins et tu serais encore la reine des
+nations!»...
+
+--C'est sur le _Bellérophon_, n'est-ce pas, monsieur, que l'Empereur
+était embarqué?
+
+--Je vous apprendrai cela plus tard, mon ami. Pour le moment, nous n'en
+sommes qu'à l'histoire grecque... à la Tyrannie des Trente... Mais
+donnez-moi votre devoir.
+
+J'ai tendu sans peur la feuille de papier. M. Beaudrain me l'a rendue
+dix minutes après avec un trait de crayon bleu à la onzième ligne et une
+croix en marge:
+
+--Un non-sens, mon ami, un non-sens. Hier, vous n'aviez qu'un
+contre-sens. Somme tout, ce n'est pas mal, car le passage n'est pas
+commode. Je m'étonne que vous vous en soyez si bien tiré.
+
+Ça ne m'étonne pas, pour une bonne raison: je copie tout simplement mes
+versions, depuis deux mois, sur une traduction des _Commentaires_ que
+j'ai achetée dix sous au bouquiniste de la rue Royale. Les jours pairs,
+je glisse traîtreusement un tout petit contre-sens dans le texte
+irréprochable; les jours impairs, j'y introduis un non-sens. Hier,
+c'était le 17.
+
+Mon père est entré.
+
+--Bonjour, monsieur Beaudrain. Eh bien! votre élève?...
+
+--Ma foi, monsieur Barbier, j'en suis vraiment bien content, je lui
+faisais justement des éloges... A propos, dites donc, ça y est.
+
+--Ça y est, a répété mon père, et ce n'est vraiment pas trop tôt. Ces
+canailles de Prussiens commençaient à nous échauffer les oreilles. Ça ne
+vaut jamais rien de se laisser marcher sur les pieds. Avant un mois nous
+serons à Berlin.
+
+--Un mois environ, a fait M. Beaudrain. Il faut bien compter un mois. Un
+de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontré en venant ici,
+m'a dit que nous ne passerions guère le Rhin avant une huitaine de
+jours.
+
+--Oui, oui, les préparatifs... les... les... les préparatifs. On n'a
+jamais pensé à tout...
+
+--Oh! pardon, pardon, papa! s'est écriée ma soeur Louise qui a ouvert la
+porte, un journal déplié à la main, le maréchal Le Boeuf a affirmé que
+tout était prêt et, dans quatre ou cinq jours...
+
+--Eh! eh! a ricané M. Beaudrain en saluant ma soeur, les dames sont
+toujours pressées. J'apprenais justement à monsieur votre père,
+mademoiselle, qu'un de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai
+rencontré en venant ici, m'a dit...
+
+Ce matin, à neuf heures, mon père m'a envoyé chercher le journal à la
+gare.
+
+--Tu demanderas le _Figaro_.
+
+J'ai demandé le _Figaro_.
+
+--Vous ne préférez pas le _Gaulois_ ou le _Paris-Journal_? insinue la
+marchande qui est justement en train de lire, derrière sa table, le
+dernier numéro qui lui reste.
+
+--Non, non, le _Figaro_.
+
+Elle replie lentement la feuille et me la tend en soupirant. Comme ça
+doit être intéressant!
+
+Au coin de la rue, je déplie à demi le journal. On me défend de le lire,
+à la maison; mais tant pis, je risque un oeil--un oeil que tire un titre
+flamboyant: _La Guerre_.
+
+Je dévore l'article. Non plus furtivement, comme je fais quelquefois, un
+oeil déchiffrant les lignes aperçues dans l'entre-bâillement du papier,
+un oeil explorant les environs, mais sans gêne, tranquillement, _coram
+populo_, portant le journal tout déplié devant moi, à bras tendus, comme
+une affiche que je vais coller le long d'un mur. Et, quand je le ferme,
+à vingt pas de la maison, des phrases dansent encore devant moi,
+pesantes comme des massues, des lignes longues, droites comme des épées,
+les petites lignes des alinéas acérées comme des couteaux; j'ai dans la
+tête comme un remuement d'armes, un cliquetis de ferrailles. Je
+réciterais l'article d'un bout à l'autre, j'indiquerais la place des
+virgules et même des points d'exclamation:
+
+«Le tambour bat, le clairon sonne,--c'est la guerre! Aux armes! Aux
+armes!
+
+«... Aux armes! Sus à ces beaux fils de la sabretache, qui épient à
+l'horizon les baïonnettes de la France!...
+
+«... Place au canon! Et chapeau bas! Il va faire la trouée à la
+civilisation! A l'humanité!... C'est sa voix qui va chanter l'hosanna de
+la victoire!
+
+«... La France reculer?... C'est le soleil qui s'arrête... Et quel est
+le nouveau Josué qui fera reculer le soleil de la France?... Moltke,
+peut-être?...!!!--»
+
+Je suis empoigné...
+
+ ***
+
+--Tu as l'air tout chose, Jean, me dit mon père à déjeuner.
+
+--C'est probablement la déclaration de de guerre qui le tracasse, répond
+ma soeur en ricanant.
+
+Je ne réplique pas. A quoi bon? Cette pimbêche de Louise se figure que
+je suis trop petit pour m'occuper de politique et, à deux ou trois
+questions, que je lui ai posées ce matin elle m'a fait des réponses
+moqueuses. Mais, attends un peu, ma belle, dans cinq ou six ans je m'en
+occuperai, de politique; et tant que je voudrai, encore. Tandis que toi,
+tu n'es qu'une femme; et les femmes... Quand j'en aurai une, je ne lui
+permettrai de lire que les faits-divers, dans mon journal. Et si Jules
+n'est pas un imbécile, il fera comme moi. Il faudra que je le lui dise,
+tout à l'heure.
+
+Je le lui dis. Je le retiens dans un coin de sa maison de l'avenue de
+Villeneuve-l'Étang où nous avons été lui rendre visite, l'après-midi, et
+je lui explique mon système. Il m'écoute en souriant.
+
+--Tu n'as peut-être pas tort, mon ami. Seulement, tu oublies une chose:
+c'est que je ne suis pas encore ton beau-frère et que...
+
+--Oh! c'est tout comme, Jules, car dans deux mois Louise et toi vous
+serez mariés.
+
+--Et si la guerre tourne mal?
+
+Je répondrais bien que ce n'est pas possible, mais il faudrait avouer
+que j'ai lu le journal qui prédit la victoire, et j'aime mieux ne pas
+répondre, passer pour manquer d'informations.
+
+Je suis Jules au jardin où Léon, le frère de Jules, un garçon de mon
+âge, et Mlle Gâteclair, leur tante, causent avec mon père et ma soeur.
+Ils parlent de certains changements à apporter à l'arrangement du
+terrain.
+
+--Il faudrait avant tout, dit Louise, un massif d'arbres verts pour
+cacher le réservoir.
+
+--Jules y a songé ce matin, répond Mlle Gâteclair.
+
+--Et que penseriez-vous, fait mon père qui vient de réfléchir
+profondément, sa canne sous le bras, son menton dans la main, que
+penseriez-vous d'une jolie corbeille de verveines ou de géraniums au
+milieu de cette pelouse?
+
+--Ce serait gentil, dit Jules.
+
+--Adorable, s'écrie Louise.
+
+--Maintenant, continue mon père en se pourléchant les lèvres et en
+arrondissant les bras, on pourrait égayer un peu la façade en plaçant,
+par exemple, à droite une boule rouge, à gauche une boule verte et au
+milieu une boule dorée. Hein? Ce serait-il gentil?
+
+--Charmant! Charmant!
+
+Ça me paraît bête, tout simplement. On ferait bien mieux de conserver
+cette grande pelouse où l'on peut se rouler à son aise et faire de
+bonnes parties de quilles. Depuis un mois, chaque fois que nous venons
+chez Jules, c'est pour dresser des plans dont l'exécution doit
+révolutionner sa propriété. Il n'est question que de changement, de
+transformation, de dérangement. Et Jules qui trouve ça tout naturel! Il
+renverserait sa maison pour les beaux yeux de Louise. Ah! s'il la
+connaissait comme moi...
+
+--Viens-tu arroser les fleurs avec moi? me demande Léon.
+
+--Mais non. Il fait encore trop chaud.
+
+La vérité, c'est que je ne veux pas quitter les grandes personnes. Elles
+vont certainement parler de la guerre, des Prussiens, et je ne veux pas
+perdre un mot de ce qu'elles vont dire.
+
+J'attends une bonne heure, prêtant l'oreille, tout en faisant semblant
+de m'intéresser aux fleurs, aux arbustes. Rien; ils n'ont parlé de rien;
+ça a joliment l'air de les occuper, la guerre! Dieu de Dieu! comme je
+m'ennuie!
+
+Nous nous en allons, quand mon père se tourne vers Jules.
+
+--Croyez-vous? Cette vieille canaille de Thiers qui ne trouvait pas de
+motif avouable de guerre?
+
+--Ah! Gambetta a marché, lui, répond Jules. Décidément, c'est mon homme.
+
+--Peuh! un drôle de pistolet!
+
+Et mon père fait un geste de mépris pendant que ma soeur pince les
+lèvres.
+
+--Oh! moi, vous savez, reprend vivement Jules tout rougissant, je
+m'occupe si peu de politique...
+
+--C'est comme moi, dit Mlle Gâteclair.
+
+J'ai demandé la permission de rester une heure de plus pour aider Léon à
+arroser les fleurs. Je l'entraîne dans un coin du jardin.
+
+--Est-ce que Jules t'a parlé de la guerre?
+
+--Oui.
+
+--Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+--Que c'était bien embêtant.
+
+--Et ta tante t'en a-t-elle parlé?
+
+--Oui.
+
+--Qu'est-ce qu'elle t'a dit?
+
+--Que c'était bien malheureux.
+
+Ah! comme on voit qu'ils ne s'occupent pas de politique!
+
+ ***
+
+Le soir, après dîner, j'ai ma revanche. Les voisins font invasion chez
+nous. M. Pion, d'abord, le capitaine en retraite qui entre en criant:
+
+--Hein! qu'est-ce que je vous disais, Barbier? Ça finit-il par la
+guerre, oui ou non, cette question Hohenzollern?
+
+Et Mme Pion ajoute, en retirant son chapeau:
+
+--Les Prussiens se figuraient, parce qu'ils ont été vainqueurs à Sadowa,
+qu'ils allaient nous avaler d'une bouchée! On n'a pas idée d'une
+pareille insolence.
+
+Et s'asseyant à côté de ma soeur, près de la fenêtre:
+
+--Vous comprenez bien, mon enfant, qu'à Sadowa, comme le dit si bien mon
+mari, les Prussiens n'avaient aucun mérite à vaincre: ils avaient le
+fusil à aiguille. Nous, avec le Chassepot, je vous réponds...
+
+Puis, c'est M. Legros, l'épicier, qui entre en riant aux éclats.
+
+--Avez-vous vu comme le marquis de Piré a cloué le bec à Thiers, au
+Corps législatif? Il lui a dit: «Vous êtes la trompette des désastres de
+la France. Allez à Coblentz!» Il lui a dit: «Allez à Coblentz!» Elle est
+bien bonne?
+
+--Savez-vous ce qu'on leur promet, là dedans, aux opposants? demande M.
+Pion en frappant sur un numéro du _Pays_ qu'il tire de sa poche: le
+bâillon à la bouche et les menottes au poignet. Si j'étais quelque chose
+dans le gouvernement, ce serait déjà fait, ajoute-t-il en caressant sa
+grosse moustache.
+
+--Bah! laissez-les donc faire, dit Mme Arnal, qui fait son entrée à son
+tour. Tenez, j'arrive de Paris. Savez-vous ce qu'on fait dans les rues?
+On crie: «A Berlin! à Berlin!...» Près de la gare, je vois un
+rassemblement. J'approche. Savez-vous ce que c'était? Un médaillé de
+Sainte-Hélène, messieurs, qui pleurait à chaudes larmes au milieu de la
+foule... Il pleurait de joie, le brave homme! Vrai, j'ai eu envie de
+l'embrasser.
+
+Ah! je comprends ça. Ça devait être beau. Mon enthousiasme augmente de
+minute en minute. Il est près de déborder. Je voudrais être assez grand
+pour crier: à Berlin! dans la rue. Oh! il faudra que je me paye ça un de
+ces jours.
+
+Les idées guerrières tourbillonnent dans mon cerveau comme des papillons
+rouges enfermés dans une boîte. J'ai le sang à la tête, les oreilles qui
+tintent, il me semble percevoir le bruit du canon et des cymbales, de la
+fusillade et de la grosse caisse; ce n'est que peu à peu que j'arrive à
+comprendre M. Pion qui donne des détails.
+
+Ah! les Prussiens peuvent venir. Nous les attendons. Nous sommes prêts:
+jamais le service de l'intendance n'a été organisé comme il l'est, nos
+arsenaux regorgent d'approvisionnements de tout genre; nous pouvons
+armer cinq cent mille hommes en moins de dix jours et notre artillerie
+est formidable.
+
+--Et puis, s'écrie M. Legros, nous avons la _Marseillaise!_
+
+--Bravo! Bravo! s'écrient Mme Arnal et ma soeur.
+
+Et elles se précipitent vers le piano.
+
+--Non, non, je vous en prie, murmure Mme Pion qui se pâme. Pas de
+musique ce soir, je vous en prie. Je suis tellement énervée! Tout ce qui
+touche à l'armée, à la guerre, voyez-vous, ça me remue au delà de toute
+expression. Ah! l'on n'est pas pour rien la femme d'un militaire...
+
+--Vive l'Empereur! crie M. Pion.
+
+--Tiens! j'ai une idée, fait mon père qui disparaît et revient au bout
+de cinq minutes avec un grand carton à la main et plusieurs boîtes sous
+le bras.
+
+--Qu'est-ce que c'est, papa?
+
+--Tu vas voir, curieux. Louise, va donc dire à Catherine de tendre un
+drap blanc, le long du mur.
+
+Je hausse les épaules dédaigneusement. C'est la lanterne magique qu'on
+veut nous montrer.
+
+--A notre âge, dis-je tout bas à Léon qui vient d'entrer.
+
+--C'est rudement bête, mais ça ne fait rien. Pendant qu'il fera noir, je
+pincerai ta soeur.
+
+--Pince-la fort.
+
+Il ne la pince pas du tout. Il n'y pense pas, moi non plus; le spectacle
+est trop intéressant. Ah! mon père est un malin. Ce ne sont pas les
+verres représentant l'histoire du Chaperon Rouge ou du Chat Botté qu'il
+glisse dans la lanterne; ceux qu'il a choisis peignent en couleurs vives
+les épisodes divers des campagnes de Crimée et d'Italie, de bons vieux
+verres que j'avais oubliés, qui m'ont amusé autrefois, qui aujourd'hui
+m'émeuvent.
+
+Et puis, décidément, mon père a le chic pour montrer la lanterne
+magique. Il ne vous place pas le verre, bêtement, entre les rainures du
+fer-blanc, pour le laisser là, immobile, jusqu'à ce que le spectateur
+lui crie: Assez!--Il a un système à lui. Les premiers tableaux--le
+départ des régiments,--il les pousse lentement, peu à peu, dans la
+lanterne, et l'on croit voir défiler, au pas accéléré, le long du drap,
+les lignards à l'allure ferme et les lourds grenadiers; pour les
+chasseurs à pied, le verre va un peu plus vite: du pas gymnastique.
+Quand nous arrivons aux escarmouches, aux combats précurseurs des
+grandes rencontres, le verre prend une allure fantaisiste, il court avec
+les bersagliers, rampe avec les highlanders et bondit avec les zouaves.
+Pour les batailles, c'est terrible. C'est à peine si, dans le
+va-et-vient rapide des personnages qui s'égorgent sur le drap blanc, on
+arrive à distinguer les formes humaines, à voir autre chose qu'une
+effrayante mêlée, une masse informe et bariolée éclaboussée de boue
+rouge. Comme ça donne l'idée d'une bataille! j'en tremble. Et je n'ai
+même pas la force de hurler comme les autres spectateurs qui, dans
+l'ombre, poussent des cris de cannibales, des hurlements
+d'anthropophages.
+
+Heureusement, pour me calmer, des tableaux moins chargés apparaissent.
+Trois ou quatre personnages tout au plus: des turcos hideusement noirs
+et des zouaves effrayants, aux longues moustaches en croc, embrochant
+des Russes qui joignent les mains et des Autrichiens tombés à terre.
+
+--Pas de pitié pour les Autrichemards! crie M. Legros. Et il faudra en
+faire autant aux Prussiens.
+
+--Tiens! sale Prussien, crie M. Pion, absolument emballé, et dont je
+perçois dans l'obscurité la longue silhouette tendant le poing vers
+l'orbe où un soldat blessé agonise, un coup de baïonnette au ventre.
+
+Mon père glisse le dernier verre dans la lanterne et se croise les mains
+derrière le dos. Il sait que ce tableau-là n'a pas besoin d'être agité
+comme les autres, que tous les artifices sont inutiles cette fois-ci. Il
+est sûr de son effet: on a peint sur le verre l'incendie d'un bateau où
+des malheureux se tordent dans les flammes.
+
+C'est épouvantable.
+
+--Magnifique! crie Mme Arnal. Ah! ces brigands de Prussiens, si l'on
+pouvait les faire griller tous comme ça!
+
+
+
+
+ II
+
+
+J'ai douze ans. Mon père en a quarante-cinq. Ma soeur dix-neuf.
+Catherine, notre bonne, n'a pas d'âge.
+
+Elle nous sert depuis dix ans. C'est elle qui m'a promené en lisières
+dans les allées du parc et qui a guidé mes premiers pas le long des
+charmilles du Roi-Soleil. C'est elle qui me rapportait à la maison dans
+ses bras quand j'étais fatigué d'avoir traîné mes souliers bleus sur les
+tapis verts de Le Nôtre.
+
+Je ne devais pas lui peser lourd: elle est forte comme un boeuf et dure
+au travail comme un cheval de limon. Je l'ai vue un jour, mise au défi
+par les ouvriers du chantier, porter vingt-cinq kilos à bras tendu. Elle
+est longue comme un jour sans pain et ça l'ennuie parce qu'elle est
+obligée de faire elle-même ses tabliers bleus: ceux qu'on achète tout
+confectionnés sont très _bons_ et coûtent moins cher, mais on n'en
+trouve pas à sa taille. Elle est plate comme une limande et ça lui est à
+peu près égal. Quand on la taquine là-dessus, elle se borne à fournir
+une explication très simple: elle a monté en graine tout d'un
+coup--comme les asperges--et ce qu'elle a gagné en hauteur, elle l'a
+perdu en largeur. Elle ressemble à un gendarme: un gendarme qui aurait
+un gros nez rouge, qui mangerait de la bouillie avec son sabre et qui
+aurait, en guise de moustaches, un gros poireau poilu de chaque côté du
+menton.
+
+Les poireaux, voilà le malheur de Catherine. Elle en a trois à la figure
+et trois douzaines sur les mains. Elle affirme n'en pas avoir autre
+part.
+
+--Pas un seul! s'écrie-t-elle en roulant de gros yeux. J'en fournirai
+les preuves à qui voudra.
+
+Personne ne lui en a jamais demandé.
+
+Elle a essayé de différents remèdes qui devaient faire disparaître en un
+clin-d'oeil ses végétations importunes. Ils ont échoué. Quelqu'un, il y
+a six mois, lui en a indiqué un nouveau: les artichauts sauvages. Depuis
+ce temps-là, elle en cherche; elle leur fait la chasse partout; elle y
+passe ses heures de liberté, elle y dépense ses demi-journées du
+dimanche, jusqu'à l'heure de la messe--qu'elle passe au bleu.
+
+Si Catherine a une haine et un dégoût: les poireaux, elle a une
+admiration et un amour: son frère. Il existe en chair et en os, ce
+frère, aux cuirassiers--au 8e de l'arme--; et, en effigie, tout le long
+des murs de la chambre de sa soeur. Il est là debout, assis, à pied, à
+cheval, en veste d'écurie, en grande tenue, tête nue, cuirassé et
+casqué. Chaque fois qu'elle touche ses gages, Catherine lui en envoie
+les deux tiers et lui réclame une photographie. La dernière qu'elle a
+reçue est superbe: elle a vingt centimètres de haut, elle est peinte et
+la tête du cuirassier, un point de carmin aux joues et aux lèvres, a été
+délicatement collée par le photographe entre le casque et la cuirasse
+d'un cavalier acéphale, comme on en fabrique d'avance, à la grosse.
+
+Catherine ne tarit pas d'éloges sur son frère.
+
+--Vous auriez dû vous engager dans son régiment, fait mon père. Vous
+avez la taille, je crois?
+
+--Ah! monsieur, si ç'avait été possible! Comme je l'aurais soigné!
+
+Mon père et ma soeur rient aux éclats. Je ne sais pas pourquoi, mais je
+leur en veux de leur rire.
+
+A vrai dire, je leur en veux de moins en moins. J'ai eu beaucoup
+d'affection pour Catherine, autrefois, mais je m'en suis détaché
+insensiblement. M'ayant connu au berceau, elle a continué à me traiter
+en enfant; elle ne peut arriver à se figurer que je vais être bientôt un
+homme. Il y a dans sa tendresse pour moi quelque chose qui sent la
+nounou, le lange, le hochet. Elle a, en nouant ma cravate, le matin, des
+petits tapotements très doux, des lissages d'étoffes, de ces gestes qui
+ajustent les robes de bébés--qui arrangent les bavettes.--Et puis, au
+point de vue intellectuel, nous avons cessé toutes relations. Elle a un
+mot qui explique tout et qui a fini par me déplaire. A toutes mes
+questions sur les chiens écrasés, les aveugles et les boiteux, les
+chevaux qui se cassent une jambe et les morts qu'on mène au cimetière,
+elle faisait la même réponse: «C'est le bon Dieu qui l'a puni.»
+
+--Catherine, sais-tu pourquoi le poisson rouge qui était dans l'aquarium
+est mort?
+
+--C'est le bon Dieu qui l'a puni.
+
+Ça m'a paru insuffisant--et douteux.
+
+Aujourd'hui, je me demande comment j'ai pu arriver à trouver du plaisir
+dans la société d'un être aussi borné. Je la méprise un peu. Elle
+m'ennuie beaucoup. Elle s'en est aperçue, et en souffre.
+
+Tant pis.
+
+Ma soeur est une pimbêche. C'est une petite poupée, pas vilaine, si l'on
+veut, mais pas jolie, jolie. Poseuse, hypocrite, égoïste, rapporteuse,
+pincée. Orgueilleuse comme un paon.
+
+--Pourquoi?
+
+J'ai entendu un ouvrier du chantier dire d'elle, une fois:
+
+--On dirait qu'elle a pondu la colonne Vendôme.
+
+Ma foi, oui.
+
+Elle m'embête.
+
+Mon père est entrepreneur de charpente et de menuiserie; il est
+propriétaire, à Versailles, de l'établissement du _Vieux Clagny_. C'est,
+lui qui a fait poser ces longues planches qui portent son nom: Barbier,
+le long de la ligne du chemin de fer, avant d'arriver à la gare. Il
+possède aussi un chantier à Paris, rue Saint-Jacques. Ce chantier est
+tout voisin d'un autre: _le chantier des Grands-Hommes_, qui lui fait
+une concurrence désastreuse. Mon père a essayé de reprendre le dessus,
+plusieurs fois, sans aucun résultat appréciable. A chaque échec, une
+envie folle lui venait de se débarrasser de son établissement parisien.
+
+--J'y mange de l'argent! criait-il. J'y mange tout ce que je gagne a
+Versailles!
+
+Pourtant, il ne pouvait se résoudre à vendre. A la fin, une idée, une
+idée fixe, l'a possédé: acheter les _Grands Hommes_.
+
+Il y a sept ans qu'il rêve à cette acquisition--qu'il sait
+impossible--et ç'a été le sujet de discussions terribles que je me
+rappelle vaguement, avec ma mère. Mon père lui reprochait, de plus en
+plus âprement, avec brutalité dans les derniers temps, de ne pas avoir
+payé sa dot. Il l'accusait de l'avoir volé, de s'être entendue avec son
+père à elle, le grand-père Toussaint, pour le filouter.
+
+--Oui, tu savais qu'il me mettait dedans, le vieux brigand!... Tu n'as
+même pas pensé à tes enfants!... Tu t'en moques, de tes enfants!...
+Comme de ton mari, n'est-ce pas?... Tout pour ta famille! Une famille de
+fripons, de canailles!... De canailles!...
+
+J'ai encore de ces cris-là dans les oreilles, de ces cris haineux, mal
+étouffés par les murs, et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier
+dans mon petit lit. Je savais que mes parents se disputaient et
+s'insultaient, que mon père bousculait ma mère _pour de l'argent_. Et
+depuis ce temps-là j'ai le dégoût et la peur de l'argent. J'ai presque
+deviné, à douze ans, tout ce que peut faire commettre d'horrible et
+d'infâme une ignoble pièce de cent sous.
+
+J'ai grandi au milieu de discussions d'intérêt coupées de scènes de plus
+en plus violentes jusqu'à la mort de ma mère. Ces scènes ont effacé en
+moi, à la longue, son image douce et bonne, et je ne peux plus la voir
+quand j'évoque son souvenir, que pâle et craintive, baissant la tête,
+pauvre bête maltraitée sans pitié par son maître, et fuyant sous les
+coups. J'ai gardé aussi, de ce temps-là, une grande frayeur de mon père.
+
+Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque
+chose de méchant qu'il ne peut arriver à adoucir.
+
+--Monsieur n'est pas commode, dit Catherine.
+
+C'est à peu près ça: pas commode, raboteux, à angles droits. Il me gêne.
+Je me contrains devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m'a
+rendu un peu sournois. Paresseux au possible, je joue les studieux--en
+truquant de toutes les façons.--Je lui désobéis rarement. Je n'ai pas
+peur qu'il me mette à mort, comme Brutus. Je crains qu'il ne me fasse
+remarquer, de son ton froid, qu'il a la bonté de ne pas me priver de
+dessert.
+
+A part les deux heures de leçons que me donne M. Beaudrain, le soir je
+suis à peu près libre. Je ne m'amuse guère. Sans Léon qui vient souvent
+jouer avec moi, et le père Merlin, notre voisin, que je vais voir
+presque tous les jours, je crèverais d'ennui. J'aimerais bien aller
+m'amuser au chantier; mais mon père me défend de parler aux ouvriers. Un
+jour, Louise m'a vu causer à l'un d'eux. Elle a mouchardé. J'ai reçu un
+savon et l'ouvrier aussi.
+
+--Ça t'apprendra à parler à ces gens-là, m'a dit Louise. Avec ça que tu
+es déjà si bien élevé!
+
+Je voudrais demeurer à Paris. J'ai envie de Paris. Chaque fois que j'y
+vais, je voudrais y rester, ne jamais retourner à Versailles. C'est
+ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux comme tout. On dirait que
+c'est mort.
+
+--Une ville charmante, dit M. Beaudrain.
+
+Et il parle des souvenirs historiques en passant un bout de langue sur
+ses lèvres, qui pèlent comme de l'écorce de bouleau.
+
+M. Beaudrain a l'air d'un croque-mort. Ils sont tous comme lui, les gens
+qui habitent Versailles: drôles comme des enterrements. M. Legros, seul
+de toutes les personnes qui viennent chez nous, rit toujours; seulement
+il est bête comme une oie. Il a des yeux en boules de loto, des narines
+poilues, des oreilles en feuilles de chou et un gros menton rasé de
+près, tout piqué de trous, qui ressemble à une pomme d'arrosoir.
+
+Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. Elle va souvent à Paris
+où son mari tient un magasin, et ça se voit. J'aimerais bien me marier
+avec une femme comme elle. A condition qu'elle sautât un peu moins, par
+exemple. Elle est toujours en l'air. On dirait qu'elle a du vif-argent
+quelque part. Mais je n'en suis pas encore là. J'ai le temps d'attendre.
+
+Pour le moment, mon père me gêne, Catherine m'ennuie, Louise m'embête,
+Versailles m'assomme.
+
+Voilà.
+
+
+
+
+ III
+
+
+Nous finissons de déjeuner. Mme Arnal entre.
+
+--Vous ne savez pas?
+
+--Quoi donc?
+
+--Le père Merlin est revenu.
+
+--Bah! Vous êtes sûre?
+
+--Comment donc! Il est dans son jardin, en train d'arroser ses fleurs.
+
+Et, plus bas:
+
+--Il a un linge blanc autour de la tête; le front tout entortillé... Il
+y a quelque chose là-dessous.
+
+--Oh! oui, fait ma soeur; quelque chose de louche. Il vaudrait mieux
+savoir à quoi s'en tenir, car enfin on ne peut pas fréquenter toute
+sorte de monde. N'est-ce pas, papa?
+
+--Sans doute, sans doute; mais...
+
+--Oh! tu sais, tu ne m'ôteras pas de l'idée qu'il a attrapé ses horions
+à la manifestation... tenez, madame, j'ai gardé le journal. Le voilà.
+
+Elle lit:
+
+--«A la hauteur de la Porte-Saint-Martin, une bande composée de quelques
+centaines de voyous, escortant un grand drôle portant un drapeau, se
+dirige vers le Château-d'Eau, aux cris de: _Vive la paix_! Cette
+manifestation est accueillie par des sifflets partis des bas-côtés des
+boulevards. Et bientôt la foule, ne pouvant plus contenir son
+indignation, se précipite sur ces stipendiés de Bismarck et les
+disperse, non sans avoir administré à quelques-uns des plus acharnés une
+correction bien méritée.»
+
+Mme Arnal hoche la tête.
+
+--Dame! vous comprenez bien qu'avec des idées comme les siennes...
+
+--Oh! il faut savoir à quoi s'en tenir, répète Louise très surexcitée.
+Et si tu veux, Jean, tu vas t'en aller chez le père Merlin pour lui
+tirer les vers du nez.
+
+Ce rôle d'espion ne me convient pas beaucoup. Je me tourne vers mon
+père.
+
+--Mais papa ne voudra peut-être pas...
+
+--Avec ça que tu as besoin de la permission de papa pour y passer des
+demi-journées entières, chez le père Merlin! Allons, tâche de faire ce
+qu'on te dit.
+
+Je ferai ce qui me plaira. Et d'abord je ne lui demanderai rien, au père
+Merlin, rien du tout; je ne lui tirerai pas les vers du nez. Et s'il me
+raconte ses affaires, je garderai tout pour moi, je ne répéterai rien,
+rien.
+
+ ***
+
+Je sonne à sa porte. Il vient m'ouvrir, un bâton de frotteur à la main
+et un pied déchaussé. Il frotte. Gare à mes oreilles si je fais des
+bêtises.
+
+--Ah! c'est toi! Ton ami Léon n'est pas avec toi? C'est dommage. La
+première fois que je le verrai, ce garnement-là, je lui donnerai de mes
+nouvelles; il m'a cassé un pied de dahlia... Tu veux aller au jardin? Va
+au jardin. Tu peux bêcher la troisième plate-bande, celle du fond.
+
+--Oui, monsieur Merlin; et vous...
+
+--Je frotte!
+
+Il rentre dans la maison dont il fait claquer la porte et j'entends
+bientôt le va-et-vient de la cire sur le plancher, suivi du frottement
+de la brosse qui, à temps égaux, heurte les plinthes.
+
+C'est un brave homme, le père Merlin, mais il a ses manies. Quand il est
+en colère, quand il a quelque sujet de contrariété ou d'affliction,
+vite, il attrape sa cire et sa brosse et s'enferme dans sa maison; il ne
+faudrait pas choisir ce moment-là pour le taquiner. Quand il vous a dit:
+«Je frotte!» il n'y a plus qu'à le laisser tranquille. «Je frotte!»
+c'est un avertissement, une menace; ce n'est pas, comme on pourrait le
+croire, l'énoncé d'une occupation domestique. Ça veut dire: «Je suis en
+colère. Je passe ma colère sur mon plancher. J'aime mieux ça que de la
+passer sur vous, pourvu que vous me laissiez tranquilles.» Ça veut dire:
+«Fichez-moi la paix.»
+
+On sait à quoi s'en tenir là-dessus, dans le voisinage. Mais on continue
+à le fréquenter, à lui faire bon visage, malgré ça, malgré ses opinions
+ultra-républicaines qu'il affiche très ouvertement. Il a de si belles
+fleurs! Au dernier concours horticole, comme on couronnait Gédéon,
+l'horticulteur, pour ses hortensias, le père Merlin, plein de dédain
+pour les produits primés, a traduit son opinion par un mot qui a fait
+rougir les dames. Il a dit:
+
+--C'est de la fouterie.
+
+Les dames qui ont rougi ont dû se rendre compte qu'il n'y avait rien
+d'exagéré dans cette appréciation, car elles ont continué à demander au
+bonhomme des bouquets qu'il leur offre gracieusement.
+
+Car il est gracieux quand il veut, le père Merlin, très gracieux même.
+On voit qu'il a été bien élevé. Il est fort comme un Turc, aussi, malgré
+ses cinquante ans passés. Je l'ai entendu dire, à propos d'un jeune
+homme de vingt-deux ans, bien râblé, qui le tournait en ridicule:
+
+--Si ce galopin continue, je le casserai en deux comme une allumette.
+
+Et le jeune homme s'est tenu coi.
+
+Il aime beaucoup les enfants. Il paraît qu'il en a eu, mais qu'ils sont
+morts. Sa femme aussi. Quand je dis: sa femme... On prétend qu'il n'a
+jamais été marié et qu'il vivait en concubinage. Ça m'intrigue fort.
+J'ai demandé des renseignements à Catherine qui m'a répondu, mais avec
+un grand accent de conviction cette fois:
+
+--Le père Merlin! C'est le bon Dieu qui l'a puni.
+
+Un jour que le vieux m'avait parlé longtemps de ses enfants et de _sa
+femme_, comme si de rien n'était, en se déclarant même très malheureux
+de les avoir perdus, j'ai osé demander à Mme Arnal ce que c'était que le
+concubinage. Elle a commencé une explication vague, s'est troublée et a
+fini par me dire, en me fouillant de ses yeux profonds, qu'il ne fallait
+jamais parler de ces choses-là, que tout ça «c'était bien vilain».
+
+Ce qui est vilain, aussi, c'est de ramasser du crottin dans la rue.
+Pourtant le père Merlin, tous les soirs régulièrement, recueille celui
+du quartier. Il se promène dans les rues, pendant une petite heure, avec
+une pelle et une brouette. Quand il rentre, sa brouette est toujours
+pleine. On dirait que les chevaux le connaissent et qu'ils tiennent à
+lui faire plaisir.
+
+J'ai voulu l'aider autrefois dans sa chasse à l'engrais, dans ses
+pérégrinations à la recherche de la fiente chevaline. Mais Louise m'a
+rencontré un soir, précédant la brouette, la pelle sur l'épaule, faisant
+le service d'éclaireur; elle a prévenu mon père qui m'a formellement
+défendu de continuer à me compromettre. Un Barbier ramasser du crottin!
+Est-ce que j'aurais l'intention de devenir républicain, par hasard? Ma
+soeur en rougissait jusqu'aux oreilles.
+
+Le lendemain soir, comme je voyais le père Merlin rôder autour de sa
+brouette et que je cherchais un prétexte pour ne pas l'accompagner, il
+m'a dit lui-même de ne pas venir avec lui.
+
+--Car on te l'a défendu, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il a haussé les épaules. C'est son habitude. Que je lui parle de mes
+parents, des voisins, de ce qui se passe dans le quartier ou dans la
+ville, il hausse les épaules. C'est surtout lorsque je lui demande un
+bouquet de la part de ma soeur qu'il a un petit mouvement d'épaules
+accompagné d'un mince sourire railleur--toujours le même--qui en dit
+long. Il ne doit guère se tromper sur le compte de Louise. Il ne m'en a
+jamais parlé mal, c'est vrai--il ne cancane pas--mais on voit qu'il est
+fixé à son sujet. Au sujet de bien d'autres aussi, sans doute. Il doit
+savoir juger les hommes, le père Merlin, avec ses yeux clairs, et c'est
+peut-être pour cela qu'il les méprise un peu--et qu'il n'en dit rien.
+
+Son haussement d'épaules ne signifie pas: «Ce que vous me dites ne
+m'intéresse pas. Ça me laisse froid.» Il veut dire: «Je le savais avant
+vous; seulement je veux faire comme si je ne le savais pas.»
+
+Il y a une chose qu'il ne sait pas, pourtant. C'est que j'ai beaucoup de
+sympathie pour lui. Il ne le sait pas, car il serait plus ouvert, il
+aurait plus de confiance en moi s'il s'en doutait et nous pourrions
+causer sérieusement--comme deux hommes.--Il faudra que je lui apprenne
+ça, et--le plus tôt possible.
+
+Tiens! le voilà qui sort de la maison et qui descend au jardin. Il est
+plus pâle que d'habitude; il a toujours son bandeau blanc autour de la
+tête. Je vais lui demander des nouvelles de sa santé et tâcher de le
+faire causer. Il peut se fier à moi et me raconter tout ce qu'il voudra.
+Je ne dirai rien, à la maison.
+
+--Vous allez souvent à Paris, maintenant, monsieur Merlin?
+
+--Mais oui.
+
+--Papa m'a dit qu'il y a quelque temps, vous y avez été pour
+l'enterrement de Victor Noir.
+
+--Ah!
+
+--Est-ce que c'était un bel enterrement?
+
+--Un enterrement comme tous les autres: beaucoup moins de morts que de
+vivants.
+
+--Ah!... Et la dernière fois, vous y êtes resté trois jours?
+
+Pas de réponse.
+
+--Est-ce que c'est à Paris que vous vous êtes fait mal à la tête?
+
+Le père Merlin m'a pris aux épaules, m'a fait tourner comme un toton et
+m'a mis bien en face de lui.
+
+--Écoute, petit. Je n'aime pas les espions. Si tu as envie de faire ce
+sale métier, il ne faut pas venir chez moi. Il faut aller ailleurs. Ou
+plutôt, il vaut mieux rester chez ceux qui t'envoient. Tu as compris? Je
+ne te répéterai pas ça deux fois.
+
+Et il est allé s'asseoir sous le berceau, devant une table où sont
+déposés ses journaux.
+
+ ***
+
+Ah! c'est comme ça?... Ah! tu doutes de moi?... Ah! tu n'as pas
+confiance en moi?... Tu me traites d'espion?... Eh bien! tu peux parler
+mon bonhomme! Tu peux parler, et tu verras si l'on te reçoit encore chez
+nous... tu peux parler!
+
+Je dirai tout!
+
+Mais le vieux est en train de lire un journal et n'a pas l'air de
+vouloir desserrer les dents... Si, il vient de déposer son journal pour
+bourrer sa pipe et il a murmuré:
+
+--Nous allons voir combien de temps ces cochons-là vont encore nous
+épousseter avec leurs panaches.
+
+J'ai entendu. C'est tout ce qu'il me faut.
+
+--Monsieur Merlin, je m'en vais.
+
+--Si tu veux.
+
+--Ah! te voilà, s'écrie Louise qui vient m'ouvrir. Ce n'est pas
+malheureux, j'ai cru que tu y coucherais. Eh bien?
+
+Je lâche la phrase que je viens d'entendre. Je n'ai pas eu le temps d'en
+oublier une syllabe.
+
+--Eh bien! il a dit: «Nous allons voir combien de temps ces cochons-là
+vont encore nous épousseter avec leurs panaches.»
+
+--Tonnerre de Brest! s'écrie M. Pion... Pardon, mesdames... Quel est le
+salaud qui a dit ça?
+
+--C'est M. Merlin, dit ma soeur en étendant les bras.
+
+--Misérable! Gredin!
+
+--Il a tort, grand tort, affirme tranquillement M. Beaudrain. Il ne faut
+pas médire du panache, eh! eh!; il a du bon, eh! eh! eh! La France a
+grandi à l'ombre de deux panaches: celui du Béarnais et celui de
+Napoléon.
+
+--Oser dire des choses pareilles! s'écrie ma soeur.
+
+--Et le jour même où l'on parle d'illuminer la ville pour fêter le
+départ de nos braves troupiers, gémit Mme Arnal.
+
+Je tends l'oreille. Comment? On parle d'illuminations?
+
+Oui. Et ces messieurs sont justement venus pour s'entendre avec mon père
+au sujet de la décoration de la rue. M. Beaudrain déclare, peut-être
+pour calmer un peu M. Pion, toujours furieux contre le père Merlin,
+qu'il a encore en sa possession les lanternes vénitiennes qui lui ont
+servi en 48.
+
+--Ah! en 48. «Des lampions! Des lampions.»
+
+Et, tous les souvenirs guerriers de ces messieurs leur revenant en
+mémoire, ils remettent sur le tapis des histoires que je connais par
+coeur: le gigot de Louis-Philippe au bout des baïonnettes, les
+barricades, une femme aux longs cheveux dénoués brandissant une
+escopette qui avait frappé tout particulièrement M. Beaudrain, et un
+jeune voyou, porté par les cheveux, à bras tendu, par un municipal à
+cheval, dont l'image ne peut s'échapper du cerveau de mon père.
+
+On en oublie un peu les illuminations, le départ des soldats.
+
+--Ainsi, papa, tu es bien de mon avis, demande Louise à mon père, quand
+nous sommes seuls, il faut défendre à Jean de retourner chez le père
+Merlin.
+
+--Oh! je n'y retournerai pas!
+
+--Alors, tu vois bien, fait mon père, que ce n'est pas la peine de le
+lui défendre... D'ailleurs, ajoute-t-il, je ne suis pas d'avis de me
+brouiller avec quelqu'un pour des bêtises, pour de la politique...
+
+Des bêtises! Des insultes lancées à notre brave armée, à ceux qui nous
+gouvernent, qui vont nous mener à la victoire, comme disait tout à
+l'heure M. Pion? Des bêtises! les injures de ce vieux brigand de
+républicain qui ne respecte rien et qui n'a confiance en personne?...
+
+Mon père n'a pas de nerf.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+C'est aujourd'hui que part le dernier régiment caserné dans la ville: un
+régiment de ligne.
+
+Léon et moi, nous avons été l'attendre sur la place du Marché pour
+l'accompagner jusqu'à la gare.
+
+C'est épique le départ des troupes. Jamais je n'ai éprouvé ce que
+j'éprouve. Il y a dans l'air comme un frisson de bataille et le soleil
+de juillet qui fait briller les armes et étinceler les cuirasses, vous
+met du feu dans le cerveau. La terre tremble au passage de l'artillerie
+qui va cracher la mort, et le coeur saute dans la poitrine pendant que
+rebondissent sur les pavés les lourds caissons aux roues cerclées de
+fer, pendant que s'allongent au-dessus des affûts les canons de bronze à
+la gueule noire. Les musiques jouent des hymnes guerriers, on chante la
+_Marseillaise_, l'or des épaulettes et les broderies des uniformes
+éclatent au soleil, les drapeaux clapotent aux hampes où l'aigle ouvre
+ses ailes, les fers des chevaux luisent comme des croissants d'argent et
+l'on sent planer au-dessus de cette masse d'hommes parés pour le combat,
+au-dessus de ces bêtes de chair et de fer qui vont se ruer à la
+bataille, quelque chose de terrible et de grand, qui vous bouleverse. Le
+sang gonfle les veines, la fièvre vous brûle, et il faut crier, crier,
+crier encore, pour ne pas devenir fou.
+
+Ah! j'ai crié: «A Berlin!» depuis quelques jours. Je m'en suis donné à
+coeur-joie. J'en ai presque attrapé une extinction de voix. Pourvu que
+je puisse encore acclamer le régiment qui va venir...
+
+--Est-ce qu'il va se décider, à la fin? demande Léon qui s'impatiente.
+Si nous allions un peu plus loin?
+
+--Mais non, mais non, nous sommes bien ici.
+
+C'est jour de marché, aujourd'hui. La place est pleine de paysans qui
+ont apporté leurs légumes; leurs étalages sont sous les arbres, et,
+par-ci par-là envahissent les trottoirs. Nous nous sommes casés entre
+une marchande de salade et un vieux marchand d'oignons qui guette les
+clients à quatre pattes. Il est obligé de se tenir à quatre pattes parce
+que, à chaque instant, un oignon se détache du tas et roule sur le
+bitume; le vieux n'a qu'à étendre la main pour le ratteindre. C'est un
+malin, ce vieux-là.
+
+Bon! un oignon qui roule. Le marchand se précipite pour le rattraper;
+mais un officier qui passe, botté et éperonné, vient de mettre le pied
+dessus. Il glisse et tombe sur le genou.
+
+Le vieux retire sa casquette.
+
+--Pardon, excuse, mon officier.
+
+L'officier se relève, saisit sa cravache par le petit bout et, à toute
+volée, envoie un coup de pommeau sur le crâne dénudé du vieux qui tombe
+à la renverse. Du sang jaillit sur les oignons.
+
+--V'là l'régiment! crie Léon.
+
+La musique éclate au bout de la rue. Nous nous précipitons.
+
+--As-tu vu ce pauvre vieux?
+
+--C'est bien fait. Il n'avait qu'à faire attention à ses oignons. Si
+l'officier s'était cassé la jambe, hein?
+
+Je ne réponds pas. Je suis trop occupé à regarder les soldats que nous
+escortons sur le trottoir, marchant au pas, en flanqueurs.
+
+Les soldats, eux, ne marchent pas trop au pas: le trouble et
+l'enthousiasme, la joie d'aller combattre les Prussiens, l'émotion
+inséparable d'un départ--un tas de choses.--Il y a un vieux chevronné, à
+côté de moi, qui titube. Un officier tout jeune, presque sans
+moustaches, lui remet toutes les deux minutes son fusil sur l'épaule. Ça
+fait plaisir de voir l'union qui règne entre officiers et soldats. Le
+colonel, un vieux tout gris, salue de l'épée quand on l'acclame et un
+clairon, au premier rang, a fourré un gros bouquet de roses dans le
+pavillon de son instrument qu'il porte comme un saint-ciboire. D'autres
+bouquets sont enfoncés dans les canons des fusils, des bouteilles
+montrent leurs goulots sous la pattelette des sacs et deux ou trois
+chiens, les pattes croisées, sont étendus sur la toile de tente roulée
+autour des havre-sacs. On applaudit les chiens.
+
+Place du Marché, tous les paysans sont accourus. Ils font une ovation au
+régiment. Et, devant la boutique du pharmacien qui fait le coin, quatre
+ou cinq grands gaillards qui viennent d'en sortir agitent leurs
+casquettes. L'apothicaire aussi remue son mouchoir blanc, pendant que,
+derrière lui, à travers ses jambes, on aperçoit la blouse bleue du
+marchand d'oignons, étendu sur le parquet.
+
+Rue Duplessis, à chaque pas, des habitants se jettent dans les rangs,
+offrant des pains, des saucissons, des bouteilles rouges, des
+bouteilles jaunes, des bouteilles vertes. Je reconnais M. Legros,
+l'épicier--marchand de tabac, notre voisin. Il a apporté des cigares
+qu'il distribue.
+
+--Tenez, tenez. Et ce sont des bons: des deux sous... bien secs...
+
+Il fait l'article comme s'il voulait les vendre. L'habitude! Un soldat
+s'y trompe.
+
+--Est-ce que t'aurais le toupet de ne pas nous les fournir à l'oeil, tes
+cigares, eh! sale pékin?
+
+M. Legros proteste. Malgré tout, il a de la peine à s'en tirer.
+
+--A l'oeil, mes cigares, à l'oeil. Et tenez, mon brave, si vous avez
+besoin d'allumettes, voilà ma boîte.
+
+De-ci de-là, on entraîne les troupiers dans les cabarets. Devant
+Beaugardot, le marchand de meubles d'occasion, des fauteuils anciens
+sont alignés sur le trottoir. Des soldats vont s'y asseoir avec armes et
+bagages et refusent de se lever. C'est un commencement de débandade.
+
+Mais, tout à coup, la musique entame la _Marseillaise_.
+
+ Allons enfants de la patrie,
+ Le jour de gloire est arrivé...
+
+Ah! que c'est beau. Les soldats ont repris leur rang. Des acclamations
+enthousiastes les suivent jusqu'à la gare.
+
+ ***
+
+A travers les grilles, un troupier me passe son bidon et me prie d'aller
+le remplir chez le marchand de vin, en face. Il fouille dans sa poche.
+
+--Attendez, je vais vous donner des sous.
+
+Mais je ne veux pas de son argent; j'ai justement un franc dans ma
+poche. Je lui paierai son litre.
+
+ ***
+
+--Tenez, voilà votre bidon.
+
+--Merci bien, jeune homme. C'est peut-être le dernier litre que je
+boirai que vous m'offrez là.
+
+--Le dernier! s'écrie Léon, se dressant sur la pointe des pieds, rouge
+comme un coq, tellement il est joyeux de remonter le moral d'un
+guerrier, le dernier!... Ah! nous vous en offrirons bien d'autres, quand
+vous reviendrez vainqueur!
+
+Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, mais le soldat hoche la
+tête.
+
+--Merci tout de même...
+
+Il n'a pas l'air d'avoir confiance, réellement.
+
+ ***
+
+--Comprends-tu ça? me demande Léon en revenant. Douter de la victoire!
+Partir avec aussi peu d'enthousiasme!... Moi, je donnerais je ne sais
+quoi pour pouvoir aller rosser les Prussiens... Tiens, ce soldat n'a pas
+de coeur!...
+
+Je ne sais pas trop. Il ne considère peut-être pas la guerre comme une
+partie de plaisir, il s'en fait peut-être une idée plus exacte que nous,
+au bout du compte. Et des tas de choses auxquelles je n'ai pas encore
+pensé se présentent à mon esprit...
+
+--Eh bien? Était-ce beau? me demande mon père qui prend le café, sous la
+tonnelle du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion.
+
+--Oh! oui.
+
+--Beaucoup d'enthousiasme, comme toujours? crie M. Pion. Un entrain
+endiablé! Moi, voyez-vous, j'ai dû renoncer à assister au départ des
+troupes. Ça me faisait trop de mal de ne pas partir avec eux... Une
+guerre pareille! Une guerre qui sera une seconde édition de la campagne
+de Prusse...
+
+--En 1806, fait M. Beaudrain... Iéna...
+
+--Parfaitement. Vous connaissez le mot _historique_ dit avant-hier à
+Saint-Cloud par un personnage des plus haut placés: «Cette guerre de
+1870, comme celle de 1859, sera menée _tambour battant_.» L'Empereur,
+qui entendait, a souri... Il a souri, messieurs, répète M. Pion en
+tordant sa longue moustache.
+
+--Le fait est que les Allemands ne sont guère de taille à se mesurer
+avec nous, dit mon père. Les services de leur armée sont très
+défectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent à
+prendre les armes, l'argent devient de plus en plus rare... Toutes les
+grandes maisons de commerce font faillite les unes après les autres...
+
+--Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; mais nous en sortirons
+vainqueurs. L'instinct me le dit, l'observation professionnelle me le
+démontre. Dans l'histoire passée on peut lire l'histoire future... Et
+puis, quel enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... Un peu
+de surexcitation factice, me direz-vous? Mais non, mais non! L'effet
+produit est grand. Je dirai plus: il est utile... Voyez, messieurs,
+voyez, d'ailleurs--et M. Beaudrain tire un journal de sa
+serviette--voyez l'avis d'un homme généralement froid, toujours sensé,
+d'un universitaire--M. Beaudrain incline la tête--M. Francisque Sarcey:
+
+«Il faut crier fort si l'on veut être entendu loin.
+
+«Si ce foyer pétillait d'une flamme moins vive, il ne répandrait pas sa
+chaleur sur le reste de la France; son _contre-coup_ ne s'en ferait pas
+sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes à
+s'émouvoir.
+
+«Qu'on se rappelle l'immortel élan de 92. C'étaient les mêmes transports
+qui préludèrent aux mêmes victoires.»
+
+--Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, mais l'heure de mon cours va
+bientôt sonner et vous permettrez... A ce soir, mon cher Jean...
+
+Et le professeur disparaît, sa serviette sous le bras.
+
+--Et nos généraux, s'écrie M. Pion en frappant sur l'épaule de mon père.
+Croyez-vous qu'ils vaillent les princes de Prusse?
+
+--L'Empereur a agi sagement en se réservant le commandement en chef, dit
+mon père.
+
+--Et en confiant le poste de major général au maréchal Le Boeuf. Il a
+préparé la victoire de longue main celui-là. C'est grâce à lui que tout
+est prêt.
+
+--Et Mac-Mahon, qu'en dites-vous.
+
+--On l'a vu à l'oeuvre.
+
+--C'est comme le général de Cousin-Montauban.
+
+--C'est Bazaine qui m'intéresse tout particulièrement. C'est un
+compatriote, un enfant de Versailles...
+
+--A qui le dites-vous? Sa maison est à deux pas de la mienne.
+
+--Ah! dites donc, il y a dans le _Figaro_ d'aujourd'hui un article sur
+le général Frossard, le gouverneur du Prince Impérial... un article
+d'Édouard Lockroy... c'est très intéressant.
+
+«Le général Frossard est un homme âgé, froid, calme. On le dit un
+stratégiste de premier ordre. Depuis longtemps, il n'a rien commandé. Le
+général Frossard a expliqué à son auguste élève toutes les guerres de
+l'Empire. Il promenait des soldats de plomb sur une carte d'Europe et le
+jeune Prince les renversait avec de petites boulettes de mie de pain
+lancées par de petits canons en bois.
+
+«Quand le général Frossard voulut raconter la campagne de Waterloo et
+faire rétrograder l'armée française, le Prince Impérial se fâcha:
+
+«--Non!... Jamais!... s'écria-t-il avec un mouvement de colère. Et,
+malgré les instances de son précepteur, il disposa ses batteries et
+écrasa d'un coup l'armée anglaise, l'armée prussienne, Blücher et
+Wellington.»
+
+--Ah! c'est beau! s'écrie M. Pion... c'est beau!... Et nous douterions
+de la victoire! Allons donc!
+
+Non, il n'y a pas à en douter. Mille fois non. Et si le soldat de la
+gare était ici... Par le fait, il avait l'air d'un imbécile; une figure
+idiote--quelque Bas-Breton--un illettré.
+
+Oui, un illettré; ah! s'il pouvait lire les journaux, comme moi...
+
+Car je lis les journaux, tous les jours, sans me cacher, en
+propriétaire. Mon père ne m'en empêche pas et ma soeur, heureuse de
+pouvoir causer avec moi des événements du jour, me les passe elle-même.
+
+J'apprends ainsi que «c'est à peine si l'on s'aperçoit qu'un vide s'est
+produit dans nos arsenaux», que «la guerre ne peut avoir aucune surprise
+inquiétante pour nous; notre admirable corps d'éclaireurs, dont le
+moindre trappeur rendrait des points à Bas-de-Cuir, sondera le terrain
+devant chaque soldat»; et que «l'administration française a, de son
+côté, un service d'espions parfaitement organisé».
+
+J'ai lu la réponse de l'Empereur à l'adresse du Corps législatif. J'ai
+vu comment il a répondu à l'Impératrice qui disait au Prince Impérial,
+en l'embrassant, au moment du départ:
+
+--Adieu, Louis! et surtout fais ton devoir.
+
+--Madame, nous le ferons tous.
+
+J'ai vu comment il a veillé aux arrangements de sa maison militaire avec
+une austérité toute spartiate. Son domestique est réduit à un seul valet
+de chambre. Deux cantines suffiront à transporter tout le bagage
+impérial. «Pour bien faire la guerre, a répondu Sa Majesté à un général,
+il faut la faire en sous-lieutenant.»
+
+Il paraît que l'enthousiasme est énorme, en province, au passage des
+régiments.
+
+«On s'embrasse, dit la _Liberté_--un journal sérieux,--les mains et les
+coeurs s'étreignent. Il faut bien le dire, le succès est surtout pour
+les zouaves et les turcos, qui sont d'un entrain effroyable et d'une
+verve étourdissante.
+
+«--Ah! disent-ils, les Prussiens ont voulu voir la ménagerie d'Afrique?
+Eh bien! ils la verront!»
+
+«De fait, ils sont effroyables à voir: à moitié nus, coiffés de rouge,
+l'oeil allumé par le patriotisme et le vin! Pauvre landwehr!
+
+«Au moment où j'écris, douze cents zouaves entrent en gare, perchés sur
+les wagons, dansant un cancan échevelé et hurlant à pleins poumons.»
+
+Ah! les turcos! j'aurais tant voulu les voir passer!... Et les zouaves!
+
+ ***
+
+J'en ai vu un--sur un journal illustré qu'expose le libraire, au bout de
+la rue.--Il est couché à plat ventre, en face d'un Prussien qui le
+regarde, de l'autre côté de la frontière.
+
+--C'est-y joli, Berlin? demande le zouave.
+
+--Et Paris?
+
+--Qué qu'ça t'fait? T'y vas pas.
+
+Il y a aussi une caricature qui représente un militaire faisant ses
+adieux à sa payse.
+
+--Reviendras-tu bientôt? dit la payse.
+
+--Parbleu! Un tour de Rhin et un tour de Mein, et je reviens.
+
+C'est très drôle.
+
+Ce qui est drôle, aussi, c'est les nouvelles à la main des journaux:
+
+«Connaissez-vous la dernière mode? Appeler son chien Bismarck et lui
+accrocher un écriteau portant: «Vive la France!» Faire acclamer la
+France par Bismarck, c'est tout de même raide.»
+
+Ou bien:
+
+«M. de Bismarck nous reproche de faire usage des turcos!... Tout ce que
+nous pouvons vous promettre, Monsieur de Bismarck, c'est que le turco,
+devenu Français maintenant, y mettra de la décence, il n'abusera pas
+trop du... Prussien.»
+
+Les chansons sont plus sérieuses,--mais aussi belles:
+
+ Puisque c'est l'heure de la haine,
+ Faisons parler les chassepots...
+
+Et puis, celle-ci, dont l'auteur est le prince Pierre Bonaparte:
+
+ _Berceau du progrès_, pays magnanime,
+ _Ton bras glorieux_ qui frappe et rédime,
+ Reprend sa vigueur et reporte enfin
+ Notre aigle immortel aux rives du Rhin.
+
+Et puis, la chanson des marins--car la flotte va entrer en scène et les
+Prussiens ont été prévenus qu'ils pouvaient, «s'ils tenaient à conserver
+un spécimen de leur marine, le placer immédiatement dans le musée de
+Berlin».--Ma soeur la chante, cette chanson-là. Du matin au soir on lui
+entend répéter le refrain:
+
+ Et vous, hache au poing, race antique,
+ Debout, matelots!... La Baltique
+ _Dresse pour vous ses flots vengeurs!_
+
+Je ne fais pas que lire les journaux. J'ai des occupations plus
+sérieuses: je copie les proclamations. J'ai acheté un cahier tout exprès
+pour ça. Léon aussi. Nous rôdons par la ville, épiant le moment où
+l'afficheur colle sur les murs des carrés de papier blanc, à l'affût des
+placards émanant de l'autorité. Nous passons notre travail à M.
+Beaudrain--qui le recopie sur un beau registre à fermoir.
+
+Entre autres choses importantes, nous avons déjà transcrit la
+Proclamation de l'Empereur au Peuple et la Proclamation à l'Armée.
+
+Dans la première, il est dit que:
+
+«Le glorieux drapeau que nous déployons encore une fois devant ceux qui
+nous provoquent est le même qui porta à travers l'Europe les idées
+civilisatrices de notre grande Révolution.»
+
+Et, dans la seconde:
+
+«De nos succès dépend le sort de la liberté et de la civilisation.»
+
+D'ici peu, nous nous livrerons à d'autres travaux. Jules a fait cadeau à
+Léon d'une carte du Théâtre de la Guerre, avec de petits drapeaux pour
+marquer les positions des belligérants. Les petits drapeaux dorment dans
+leur boîte, fraternellement, drapeaux prussiens et drapeaux français, en
+attendant que le canon les réveille et qu'on les pique sur les places
+conquises.
+
+Pour nous distraire, le soir, Léon et moi, nous parcourons la ville avec
+une troupe de camarades, en chantant la _Marseillaise_ et le _chant du
+Départ_.
+
+ Mourir pour la Patrie,
+ C'est le sort le plus beau...
+
+--Sacrée bande de polissons! a crié l'autre soir le père Merlin, par sa
+fenêtre, comme nous passions devant chez lui en hurlant ça; si vos
+parents n'étaient pas des ânes, il y a longtemps qu'ils vous auraient
+flanqués au lit à coups de martinet!
+
+Quelle vieille canaille!
+
+
+
+
+ V
+
+
+Je viens de planter un petit drapeau tricolore sur Saarbruck.
+
+--Si tu veux, me dit Léon, nous laisserons la carte du Théâtre de la
+Guerre toute ouverte sur la table du salon. Comme ça, tous ceux qui
+entreront ici pourront voir où nous en sommes... Si nous piquions
+quelques drapeaux d'avance sur la route de Berlin?
+
+--Gardez-vous-en bien! s'écrie M. Beaudrain qui recopie sur son registre
+la dépêche de l'empereur à l'impératrice, que nous venons de lui
+apporter. Gardez-vous-en bien! La guerre nous réserve tant de surprises!
+Savez-vous si nous passerons par Francfort ou si nous marcherons sur
+Rastadt? Connaissez-vous le plan élaboré par notre état-major? Êtes-vous
+dans le secret des dieux?... Ah! jeunes étourneaux... Mais, dites-moi
+donc, êtes-vous bien sûrs d'avoir transcrit fidèlement la dépêche?...
+«Louis vient de recevoir le baptême du feu; il a été _admirable de
+sang-froid_ et n'a _nullement été impressionné_...» Ça fait un
+pléonasme.
+
+--Monsieur, c'était comme ça.
+
+--Ah!... «Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui
+dominent la rive gauche de Saarbruck.»... La _rive_..., la _rive_ d'une
+_ville_...
+
+--Vous êtes certains qu'il y avait: _la rive_?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--«Nous étions en _première ligne_, mais les balles et les boulets
+_tombaient à nos pieds_.»
+
+--Monsieur, dit Léon, voilà une phrase qui m'a étonné.
+
+--A tort, mon ami, à tort. Cela prouve simplement que les fusils à
+aiguille ne valent rien... et démontre en même temps la supériorité du
+Chassepot. «Louis a conservé une balle qui est tombée près de lui. Il y
+a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme.»
+
+M. Beaudrain essuie furtivement une larme avec sa manche.
+
+--«Nous n'avons eu qu'un officier et dix hommes tués.» Les risques de la
+guerre! soupire M. Beaudrain en refermant son registre; on ne fait pas
+d'omelette sans casser des oeufs.
+
+Et il ajoute:
+
+--Cette dépêche du chef de l'État est modeste. Elle l'est même beaucoup
+trop. Elle ferait croire à une simple escarmouche; et c'est une grande
+victoire que nous avons remportée, une grande victoire!
+
+Le soir, on a illuminé et on a pavoisé la ville. Je voudrais bien être à
+demain. Qu'est-ce que vont dire les journaux?
+
+ ***
+
+Ils disent que la revanche de 1814 et 1815 a commencé, que la division
+Frossard a culbuté trois divisions prussiennes, que nos mitrailleuses
+ont impitoyablement fauché l'ennemi, et que l'empereur est rentré
+triomphant à Metz.
+
+Il paraît que Sa Majesté semblait rajeunie de vingt ans. Le prince
+impérial était très crâne. Son oeil bleu lançait des éclairs. Des
+milliers de soldats l'escortaient en lui jetant des fleurs.
+
+On a bombardé et brûlé Saarbruck, aussi. Tant mieux. Ça apprendra aux
+Prussiens à démolir le pont de Kehl, les vandales.
+
+Saarbruck ne redeviendra jamais plus allemand. C'est un journal qui
+l'affirme; et il apprend au public qu'il est déjà «arrivé au ministère
+de l'intérieur six demandes pour la place de sous-préfet de Saarbruck».
+
+--Et ce n'est qu'un commencement, répète M. Pion en se frottant les
+mains, un tout petit commencement. L'armée allemande meurt de faim.
+Avant-hier, six cents Badois affamés ont passé la frontière et sont
+venus se faire héberger chez nous. Et puis, le roi Guillaume est malade.
+
+--Ainsi, du reste, que le général de Moltke, fait ma soeur. Quant à
+Frédéric-Charles, il est gravement indisposé...
+
+--Et Bismarck a la colique! s'écrie M. Legros en tamponnant son front
+avec son mouchoir, car il fait très chaud et il transpire facilement...
+Ah! à quand la grande raclée?
+
+Oui, à quand? A bientôt s'il faut en croire le petit tailleur de la rue
+au Pain, près du marché. Il vient de changer d'enseigne. Il a fait
+clouer sur sa boutique une grande bande de calicot portant ces mots:
+
+ AU PRUSSIEN
+
+ _Spécialité de vestes_.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Des lampions et des drapeaux, des drapeaux et des lampions. Il y en a
+partout, au-dessus des portes, aux fenêtres, dans les arbres et aux
+ridelles des charrettes. Le boueux qui enlève les ordures, le matin, a
+piqué un étendard d'un sou, surmonté d'une plume rouge, sur le collier
+de son cheval et la préfecture a arboré une grande bannière, toute
+frangée, dont le gland d'or balaie le trottoir. Versailles est enrubanné
+comme un conscrit. Il a l'air d'avoir son plumet aussi; on ne reconnaît
+plus les habitants, tellement la nouvelle de la victoire les surexcite.
+La ville est sens dessus dessous. Je n'ai jamais vu ça. Il y a du monde
+dans les rues jusqu'à dix heures. Mon père m'a déjà emmené deux fois au
+café avec lui, et j'ai profité de la cohue--presque la moitié des
+chaises est occupée, sur la terrasse!--pour demander des grenadines au
+kirsh. Mon père avale son grog à petites gorgées en trinquant toutes les
+deux minutes à la victoire de la France et à la santé de l'empereur et
+nous ne partons que très tard, après neuf heures et demie. Nous passons
+par les rues qu'éclairent les lampions et les lanternes vénitiennes aux
+raies multicolores. Ça sent la vieille graisse, et, quand on passe trop
+près des murs, du suif fondu rebondit sur vos chapeaux et vous coule
+dans le cou. C'est très beau.
+
+ ***
+
+Mais, tout à coup, un drapeau disparaît, puis dix, puis vingt. On les
+arrache par centaines, on les arrache tous et on décroche les lampions.
+
+Les Prussiens sont vainqueurs. Wissembourg est pris!
+
+D'abord, ç'a été un engourdissement. On en est resté là. Puis, on s'est
+révolté, on n'a pas voulu croire; on a parlé de mensonge ignoble, de
+manoeuvre de Bismarck... Maintenant, on sait à quoi s'en tenir: nous
+avons été surpris, pris en traître, écrasés sous le nombre.
+
+--Nous sommes manche à manche avec les Prussiens, dit M. Pion, mais à
+nous la _belle_.
+
+ ***
+
+Eh bien! nous l'avons gagnée, la belle! Et rapidement encore! On vient
+de coller sur les murs, ce soir, 6 août, une dépêche qui annonce une
+revanche de Mac-Mahon: le prince de Prusse a été battu à plate couture
+et fait prisonnier avec 40.000 hommes de son armée.
+
+--40,000 prisonniers! s'écrie ma soeur... Et on a bien dû en tuer
+autant... Croyez-vous qu'on fusillera les prisonniers, monsieur Pion?
+
+--Non, mademoiselle. Ce serait contre le Droit de la guerre... à
+condition qu'ils appartiennent tous à l'armée régulière, car, dans le
+cas contraire--M. Pion met en joue, avec ses longs bras, un partisan
+imaginaire;--dans le cas contraire, on peut les passer par les armes
+sans autre forme de procès. Vous savez que, dans les guerres de
+l'Empire, particulièrement en Espagne, tout habitant pris les armes à la
+main était fusillé sommairement.
+
+--Naturellement... C'est bien dommage qu'on ne puisse exécuter ces
+Prussiens... Ah! si nous avions des détails sur la bataille...
+
+--Nous en aurons demain.
+
+Heureusement qu'on n'a pas besoin d'avoir des détails pour illuminer et
+pavoiser. Tout le monde, en ville, a déjà sorti ses drapeaux et rattaché
+ses lampions.
+
+Non, pas tout le monde. Un cafetier de la rue de la Paroisse n'a pas
+jugé à propos de pavoiser son établissement. Pourquoi? C'est ce que se
+demande la foule, qui s'est massée sur le trottoir, en face de chez lui.
+Un vieux monsieur à la face placide, toute glabre, que j'ai vu bien
+souvent assis sur un banc du square Hoche, sa canne à bec de corne entre
+les jambes s'écrie:
+
+--Ce sont des Prussiens!
+
+--Des Prussiens! Oui, des sales Prussiens! A bas les Prussiens!
+
+Et une chaise de la terrasse, lancée à toute volée, brise la glace de la
+devanture. Le tumulte augmente. Les vociférations se croisent. On
+continue à jeter des chaises et des pierres contre les vitres et les
+becs de gaz.
+
+--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!
+
+Je ramasse un caillou et je le lance de toute ma force. Malheureusement,
+tout est déjà cassé et mon caillou ne cause aucun mal. J'en suis désolé.
+
+--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!
+
+Le patron et la patronne du café sortent en faisant des gestes. Mais on
+les accueille par des huées, par des grossièretés sans nom.
+
+Ça me semble exagéré ces insultes, car enfin si ce n'étaient pas des
+Prussiens?
+
+La femme rentre, terrifiée, en se bouchant les oreilles, pendant que le
+mari reste sur le seuil de la porte. Il est tout pâle, mais on voit
+qu'il n'a pas peur. Ce ne doit pas être un Prussien.
+
+Tout d'un coup, tendant les poings vers la foule, il crie:
+
+--Lâches!... Imbéciles!... Sauvages!...
+
+Il y a un mouvement de recul, et le vieux monsieur, au dernier rang,
+profite d'un moment d'accalmie pour dire:
+
+--Arborez le drapeau français et l'on vous laissera tranquille.
+
+La patronne, qui a dû entendre, apparaît à une fenêtre du premier avec
+un drapeau qu'elle déroule. On applaudit... Mais, presque aussitôt, les
+huées et les injures recommencent: le drapeau est un drapeau anglais,
+tout rouge, avec un petit carré bleu, rayé d'argent à l'angle.
+
+Un monsieur, employé à la préfecture, cravaté de blanc, et un maçon, se
+précipitent sur le propriétaire du café; celui-ci, d'un coup de poing en
+pleine figure, envoie rouler l'employé sur le trottoir, le nez en sang;
+mais il est saisi à la gorge par la main plâtreuse du maçon. Alors, la
+foule se rue...
+
+--Arrêtez! arrêtez! au nom de la loi!
+
+C'est la police, le commissaire, ceint de son écharpe, en tête. On se
+disperse, à la hâte.
+
+ ***
+
+J'apprends, en rentrant à la maison, par M. Legros, que le cafetier
+n'est pas un Prussien. Il le connaît: il lui fournit des cigares. C'est
+un Anglais naturalisé français, mais sa femme est Anglaise.
+
+--Vous comprenez bien, fait M. Legros qui plaide la cause de son client,
+vous comprenez bien qu'il est excusable jusqu'à un certain point;
+c'était son droit, après tout, de ne pas pavoiser.
+
+--Son droit! son droit! rugit M. Pion, parce qu'il n'est qu'à moitié
+Français? parce que sa femme est Anglaise? Pourquoi vient-il manger
+notre pain, alors?
+
+--Il ne mange le pain de personne; il mange le pain qu'il gagne... à mon
+avis, du moins.
+
+--A votre avis? Possible. Pas au mien. Un étranger, c'est un parasite,
+ni plus ni moins. Je ne connais que ça et le port d'armes. D'abord, on
+devrait tous les expulser, dans ce moment, les étrangers: ce sont tous
+des espions.
+
+Il me semble que M. Legros, pour une fois, a raison. On a eu tort de
+briser les glaces du cafetier et de le maltraiter. Je regrette presque
+le caillou que j'ai lancé. Et puis, je me souviens de n'avoir pu retenir
+un mouvement d'admiration lorsqu'on a déployé le drapeau anglais. Il est
+très beau le pavillon anglais, beaucoup plus que le français. Au point
+de vue de la couleur, bien entendu, car, aux autres points de vue, le
+drapeau français est seul et unique en son genre. Je le vois flotter aux
+fenêtres, ce drapeau qui a fait le tour du monde... Eh bien! oui, plus
+je le regarde, plus je le trouve agaçant, gueulard et crapuleux. Je
+n'irai dire ça à personne, pour sûr.
+
+Ce ne serait guère le moment. On vient d'apprendre que la bataille
+annoncée par la dépêche n'a pas eu lieu et que, par conséquent, nous
+n'aurons la peine d'héberger ni le prince de Prusse ni ses 40,000
+hommes. La déception est énorme. Les drapeaux et les lampions ont
+disparu des façades comme par enchantement. Il paraît que ce n'était
+qu'un canard, un coup de Bourse.
+
+--A Paris, nous dit Mme Arnal qui en revient, on a envahi la Bourse et
+l'on a brisé toutes les chaises; puis, on a été saccager une maison de
+banque allemande.
+
+Très bien! ça servira de leçon aux Prussiens.
+
+--Et figurez-vous, continue-t-elle, qu'on a rencontré Capoul dans la rue
+et qu'on lui a fait chanter la _Marseillaise_. Si vous aviez pu entendre
+ça! C'est un si bel homme, ce Capoul, et il chante si bien!
+
+--Avec la _Marseillaise_, dit M. Pion, le Français est invincible.
+
+Voilà: A Wissembourg, on n'avait pas chanté la _Marseillaise_.
+Maintenant, on va la chanter partout, et, ça va changer de note. J'ai
+copié tout à l'heure une dépêche ministérielle qui en dit long sans en
+avoir l'air:
+
+«L'ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce
+qui nous donnerait de grands avantages stratégiques.»
+
+Et j'ai lu un journal qui affirme que «la prise de Wissembourg est une
+faute commise par l'armée prussienne.»
+
+«Si les Prussiens ont l'audace de s'avancer en France, ajoute-t-il, ils
+n'en sortiront pas vivants.»
+
+ ***
+
+Alors, ils sont perdus, car ils s'avancent à pas de géants. J'en ai déjà
+planté pas mal, des drapeaux noirs et blancs, sur la carte du Théâtre de
+la Guerre, dans les Vosges et sur la Moselle! et il faut que j'en pique
+encore un sur Woerth, et un autre sur Forbach, où, pourtant, Frossard a
+_failli vaincre_.
+
+Oui, nous sommes battus par les Prussiens, mais battus glorieusement,
+héroïquement, battus comme Roland à Roncevaux, battus comme une poignée
+de chevaliers succombant sous les coups d'une horde entière de barbares.
+Beaux vainqueurs, vraiment, que ces vandales qui s'embusquent pour
+surprendre les corps les plus faibles et les écraser sans danger! Beaux
+vainqueurs, que ces lâches Teutons qui ne savent combattre que
+lorsqu'ils sont dix contre un!
+
+M. Pion ne dérage pas. Il traite les Prussiens de cochons, de brutes, de
+sauvages, depuis le matin jusqu'au soir.
+
+M. Beaudrain cite le vers fameux:
+
+ A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
+
+Et il ajoute chaque fois:
+
+--Eh! eh! on jurerait que Corneille a prévu les Prussiens.
+
+Cependant, il ne faut pas désespérer. Tout n'est pas perdu. On vient
+d'afficher une proclamation de l'Impératrice:
+
+«Vous me verrez la première au danger pour défendre le drapeau de la
+France.»
+
+--Des phrases comme ça vous réconfortent, dit Mme Pion. C'est capable de
+réchauffer les plus froids.
+
+--Pour sûr, répond M. Legros qui s'éponge avec énergie.
+
+Mon père lit le journal du jour.
+
+«Les Prussiens sont à bout de souffle.
+
+«La Prusse foule notre terre française. Songez-vous bien à cela? Oui,
+n'est-ce pas?--Et vous avez compris? Et au lieu de craindre quoi que ce
+soit, vous riez, vous haussez les épaules, et vous vous apprêtez _aux
+voluptés du massacre_?
+
+«Oui, n'est-ce pas? vous allez venger les vieux de 1814, la France
+meurtrie et sanglante, laissée pour morte sous le talon des barbares?
+
+«Ce sera le dernier sang versé! Soit! Mais, du moins, _qu'il soit versé
+par cataractes, avec la divine furie du déluge_!
+
+«L'armée prussienne est chez nous! _Nous la tenons!_ La voici _enfin_,
+non plus seulement en face de nos braves, mais en face de deux millions
+de citoyens, qui veulent mourir ou qui veulent tuer.
+
+«La Prusse s'est laissée prendre à _cette ruse de la Providence. C'est
+Dieu qui a été le seul vrai tacticien dans toute cette affaire_.»
+
+--Les Prussiens? dit Catherine qui vient annoncer que le dîner est servi
+et qui a entendu les dernières phrases; c'est le bon Dieu qui les punit.
+
+Le 8 août le département de Seine-et-Oise est déclaré en état de siège.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Le ministère Olivier n'existe plus. C'est le général Cousin-Montauban,
+comte de Palikao, le vainqueur de la Chine, qui est le chef du nouveau
+cabinet. C'est un grand bien, car, ainsi que le dit M. Beaudrain, dans
+la situation actuelle, la plume doit faire place à l'épée.
+
+--_Cedat toga armis_, répète-t-il depuis deux jours.
+
+Le nouveau ministre de la guerre est un résolu. Il a dit, en prenant
+possession de son portefeuille:
+
+--«Nous avons 3,760,000 jeunes gens de vingt à trente ans. Il s'agit de
+mettre cette force immense à même de résister, par le nombre qu'elle
+représente, à l'invasion prussienne. _J'en fais mon affaire_.»
+
+--«L'esprit des populations envahies est excellent, a-t-il dit aussi au
+Corps législatif. Une dépêche que j'ai reçue m'annonce que des dragons
+prussiens ayant fait une reconnaissance dans un village, des paysans
+organisés militairement en francs-tireurs sont sortis armés, ont tué dix
+dragons et ramené des prisonniers.»
+
+La Chambre a applaudi bruyamment.
+
+D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous venir en aide. Après la
+première bataille, si le sort favorise les armes françaises, ces
+puissances entreront immédiatement en ligne.
+
+Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas favorable? Les Prussiens qui
+manoeuvrent autour de Metz, maintenant, sont dans une situation
+déplorable. Ces hordes immondes meurent de faim et sont dans la boue
+jusqu'au ventre.
+
+«Ce qu'il faut, dit un journal, c'est être prêt pour la retraite des
+Prussiens, retraite qui, forcément, s'effectuera avant peu, et que les
+volontaires changeront en déroute en se jetant sur les flancs de
+l'armée. Surtout, pas de paix qu'on ne les ait chassés de France! Des
+coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils ne rien demander en
+échange de leur victoire, ni un ruisseau, ni un écu, _dussent-ils même
+nous faire des excuses_, il ne faut pas subir la paix. L'âme de la
+France en serait humiliée et avilie pour jamais! Ayons donc bon courage.
+_Dieu ne laissera pas couper la France, qui est sa main droite._»
+
+Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes discussions politiques et
+stratégiques entre mon père, M. Pion et M. Legros. L'épicier-marchand de
+tabac tranche de l'important maintenant, et veut avoir des idées à lui:
+il vient d'être nommé lieutenant de la garde nationale. Çà ne fait pas
+l'affaire de M. Pion qui parvenait toujours, jusqu'ici, à lui faire
+partager ses opinions, ou au moins à lui imposer silence. Ils vont
+parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement M. Beaudrain met le
+holà.
+
+--Il n'est peut-être pas mauvais que nous ayons été vaincus, dit M.
+Legros. Nous sommes tellement bavards, nous autres, si prompts à
+cancaner et à dénigrer, que nous avions besoin d'une leçon.
+
+--Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion.
+
+--Je parle des Français en général, monsieur.
+
+--Le Français en général est magnanime, monsieur, chevaleresque,
+monsieur. Il tue, mais il n'insulte pas. Il combat au grand jour, sans
+embûches et sans traîtrises..... et quant à ceux qui lui souhaitent des
+défaites.....
+
+--Vous ne parlez pas pour moi, j'espère?
+
+--Je parle des mauvais Français en général. D'ailleurs, maintenant que
+vous avez acquis un grade...
+
+--Je n'ai rien acquis du tout! s'écrie M. Legros qui doit son grade à
+l'élection. On m'a librement élu, librement, vous entendez? Pourquoi ne
+vous êtes-vous pas présenté à l'élection, vous aussi?
+
+--Moi, répond M. Pion d'un air digne, moi, c'est autre chose. J'ai
+servi. J'ai occupé un grade élevé dans la hiérarchie militaire et je ne
+tiens pas, vous comprenez pourquoi, à faire partie d'une milice
+bourgeoise. Du reste, le gouvernement de l'empereur peut, d'un moment à
+l'autre, me confier un poste important...
+
+--Ah! oui, dans un magasin!... Car vous étiez capitaine d'habillement,
+n'est-ce pas?
+
+--A propos d'habillement, demande M. Pion qui rougit, avez-vous déjà
+fait faire votre uniforme de lieutenant?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et les galons ne vous gênent pas?
+
+--Vous verrez ça quand nous irons au feu! s'écrie M. Legros furieux.
+
+Monsieur Beaudrain intervient.
+
+--Voyons, messieurs, voyons; vous ne voudriez pas, au moment où l'ennemi
+a les yeux sur nous, donner l'exemple de la discorde, des dissensions
+intestines... des... des... voyons, voyons...
+
+M. Pion se calme et M. Legros passe sa rage sur le préfet qu'il accuse
+de ne pas vouloir distribuer les fusils qu'on lui expédie. C'est
+honteux: les hommes de sa compagnie sont obligés de faire l'exercice
+avec des bâtons. Ils ont un fusil à piston pour douze et une baïonnette
+pour six. Ce n'est vraiment pas le moyen d'encourager une population qui
+perd déjà confiance. Si l'administration était moins bête...
+
+--Ne calomniez pas le gouvernement impérial, fait M. Pion, sévèrement.
+
+--Mais, fichtre de fichtre! on prend des précautions, au moins; on ne
+livre pas un département sans défense aux coups de l'ennemi... Avez-vous
+vu cette invitation ridicule lancée à tous les pompiers de France de
+venir défendre la capitale?
+
+--Je l'ai copiée hier, dit M. Beaudrain.
+
+--Croyez-vous qu'on ne ferait pas mieux d'envoyer des armes aux paysans?
+
+--Il est peut-être déjà trop tard, fait mon père. Si on leur donnait des
+armes, ils ne mettraient pas longtemps à les enterrer. Pourvu qu'on ne
+touche pas à ce qu'ils possèdent, ils se fichent pas mal du reste,
+allez.
+
+--Vous exagérez, répond M. Legros. Mais il est certain que nos
+populations sont bien abattues. Et si deux régiments de Prussiens,
+seulement, se présentaient devant Versailles, nous n'aurions qu'à leur
+ouvrir les portes.
+
+M. Pion lève les épaules.
+
+--On voit bien, monsieur Legros, que vous n'avez aucune expérience des
+choses de la guerre: on ne prend pas une ville comme ça.
+
+Eh bien! si, on prend les villes comme ça. Quatre uhlans prussiens, le
+12 août, à trois heures, ont pris possession de Nancy.
+
+La nouvelle produit une émotion profonde. Quatre uhlans! Est-ce
+possible? Nancy! capitale de la Lorraine! Une ville de cinquante mille
+habitants! Mais il n'y avait donc plus de soldats?
+
+Pas un seul.
+
+Et les citoyens?
+
+Ils n'avaient pas d'armes.
+
+--Alors, hurle M. Pion, le maire de Nancy aurait dû se faire tuer!
+
+--Pourquoi? demanda M. Legros étonné.
+
+--Pour l'exemple, Monsieur!
+
+La population, comme avertie par un de ses pressentiments précurseurs
+des catastrophes, se décourage tout à fait. De temps en temps elle
+s'anime; on dirait qu'elle a la fièvre.
+
+Un beau jour, on s'aperçoit que, depuis dix ans, les pâturages du
+plateau de Satory sont affermés à des Allemands et que des gens suspects
+occupent les abords de l'École de Saint-Cyr. Là-dessus, on ne voit plus
+partout qu'espions prussiens: on jette des pierres dans les fenêtres des
+maisons occupées par les étrangers. Un sergent de ville, voyant un
+aveugle marcher lentement en tâtant devant lui le terrain avec son
+bâton, lui donne un croc-en-jambe «pour voir si c'est un vrai aveugle».
+C'est «un vrai aveugle». Et il tombe de toute sa hauteur sur le rebord
+du trottoir, si malheureusement qu'il se casse un bras.
+
+Je n'ai pas encore vu arrêter d'espion--mais j'ai vu arrêter un individu
+qu'on prenait pour un espion.--C'était un vieux bonhomme, portant des
+lunettes bleues, qui descendait du chemin de fer. Comme il demandait son
+chemin à un cocher, le cocher, voyant les lunettes bleues et mécontent
+sans doute de ne pas avoir fait accepter ses services, a crié:
+
+--C'est un espion.
+
+On a saisi le vieillard, on l'a roué de coups, on a lacéré ses habits,
+on a cassé ses lunettes, et on l'a traîné chez le commissaire. Nous
+avons attendu plus d'une heure devant le commissariat. A la fin, le
+vieux bonhomme est sorti, accompagné par un agent qui l'a aidé à se
+rendre chez un de ses parents qu'il était venu visiter.
+
+Si l'on perd confiance à Versailles, il paraît qu'à Paris on conserve
+bon espoir. Des amis qui habitent la capitale et qui viennent nous voir
+un dimanche, M. Arnal entre autres, s'étonnent de nous voir conserver
+des doutes sur l'issue de la guerre. Eux, ils n'en conservent pas. Ils
+sont certains du succès. Bazaine va opérer sa jonction avec Mac-Mahon et
+leurs deux armées n'en formeront plus qu'une seule, énorme, en face
+d'armées ennemies, décimées et épouvantées. Nous pouvons, d'un moment à
+l'autre, reprendre l'offensive sur toute la ligne. Ça dépend d'un rien.
+
+--A Paris, disent-ils, on attend le résultat des opérations avec la plus
+entière confiance...
+
+Le fait est qu'ils ne sentent guère la défaite. Ils sont gais comme des
+pinsons.
+
+Leur entrain a fini par nous gagner.
+
+Nous avons été visiter le musée, au château, avec eux. Nous nous sommes
+arrêtés longuement, dans la galerie des Batailles, devant les toiles qui
+représentent les victoires de la République et de l'Empire.
+
+--Ah! il y avait de rudes lapins, dans ce temps-là! dit M. Arnal en
+secouant la tête.
+
+--Des Romains, dit M. Beaudrain.
+
+Devant le tableau qui représente la bataille d'Iéna, mon père fait halte
+en frappant le parquet du pied. Il a l'air mécontent. C'est son
+habitude, quand il arrive devant cette toile-là. Il trouve que Napoléon
+n'est pas ressemblant.
+
+--Il n'y est pas! Ah! dame, il n'y est pas... N'est-ce pas, monsieur
+Beaudrain, il n'y est pas?
+
+--Pas tout à fait, en effet.
+
+--Et pourtant, c'est d'Horace Vernet! D'habitude, il le réussit bien...
+Ah! ce diable d'Horace Vernet!...
+
+Et, comme on longe une interminable galerie peuplée de statues, mon père
+raconte l'histoire de l'hirondelle tracée avec un bouchon noirci sur un
+plafond du Palais-Royal.
+
+--Est-ce que vous croyez réellement, demande M. Arnal en se croisant les
+bras théâtralement, au bout de la galerie, est-ce que vous croyez que,
+lorsqu'on a vaincu successivement tous les peuples de l'Europe, on peut
+se laisser flanquer une volée par ces pouilleux de Prussiens?... Tenez,
+on devrait faire visiter le musée de Versailles à toutes les troupes qui
+partent pour la frontière. Ça les électriserait.
+
+Avant de rentrer à la maison, mon père fait voir à ses invités, tout à
+côté, la propriété qui appartient à Bazaine. Il est tout fier d'avoir
+pour voisin l'illustre maréchal.
+
+Le soir, à dîner, on trinque et on retrinque aux succès de l'armée
+française et à la santé de l'Empereur. Au dessert, M. Arnal est un peu
+parti. Et, malgré les coups de coude de sa femme, il entonne.
+
+ As-tu vu Bismarck?...
+
+Ah! ils sont sûrs de la victoire, les Parisiens!
+
+ ***
+
+Ils ont raison. Les bonnes nouvelles se succèdent. Dans la Baltique, une
+partie de la flotte française bloque Koenigsberg et une autre partie,
+Dantzig. L'Empereur a quitté Metz, le 14, «pour aller combattre
+l'invasion», et le 16, le 17 et le 18, des batailles sanglantes ont été
+livrées aux Prussiens, dans lesquelles nous avons eu l'avantage. Dans la
+journée du 18, particulièrement, les Prussiens ont subi un échec
+considérable. Trois divisions allemandes ont été culbutées dans les
+carrières de Jaumont. J'ai vu, dans les journaux illustrés, des dessins
+d'envoyés spéciaux représentant la chute des régiments tombant les uns
+sur les autres, dans une horrible confusion. C'est un affreux
+entremêlement d'armes, d'hommes et de chevaux. Ça vous donne froid dans
+le dos.
+
+On assure que, de la splendide armée du prince Frédéric-Charles, il ne
+reste que des débris. Et le ministre de la guerre a annoncé au Corps
+législatif que le corps entier des cuirassiers blancs de M. de Bismarck
+a été anéanti. Il n'en subsiste pas un.
+
+Les étrangers, maintenant que nous sommes vainqueurs, ne cachent plus
+leurs sympathies pour la France. Le _Figaro_ reçoit de Louvain une
+lettre d'un huissier qui exprime des sentiments communs à tous les
+Belges.
+
+«Je ne suis qu'un huissier, dit l'auteur de cette lettre.--Je ne suis
+donc pas riche.
+
+«Tant que durera la guerre contre ces _brigands de Prussiens_, je vous
+enverrai chaque mois 20 francs, pour secourir les blessés français. Fils
+d'un révolutionnaire de 1830, je donne pour _mon père qui n'est plus_...
+
+«Courage, Français!--Si vous n'avez plus de chassepots, vous avez encore
+des couteaux et si cette dernière arme vous manque, alors... _alors, il
+vous reste de l'arsenic_!
+
+«Faites qu'ils crèvent _tous_ en France, tous les Prussiens qui ont eu
+l'audace de sortir de leurs bauges pour souiller le sol sacré de la
+patrie! O France de 89! les cosaques déposent leur fumier dans vos
+champs, qui ne devraient être abreuvés _que de leur sang_!
+
+«Je suis marié et j'ai une petite fille... Eh bien! je prie Dieu chaque
+soir qu'il inspire aux Prussiens une invasion dans notre pays: _j'aurais
+l'occasion d'en tuer_.
+
+«Au revoir, monsieur, mais chut!--pas une syllabe à personne ni de mon
+nom, ni de l'acte que j'accomplis.»
+
+Ça vous met de la joie au coeur, des lettres comme ça. On voit qu'on
+n'est pas abandonné, au moins. Ces manifestations sympathiques doivent
+remonter rudement le moral de nos troupes. Pourtant, le 24, on apprend
+que Bazaine est coupé. Il est vrai qu'on annonce, aussitôt, «que le
+maintien des communications du maréchal avec Verdun et Châlons n'entrait
+pas dans les plans du commandant en chef».
+
+«La situation du maréchal Bazaine, dit un journal, est le résultat d'une
+tactique heureuse. Les Prussiens sont furieux de voir qu'il s'obstine à
+rester sous Metz.»
+
+Il faut voir comme on se moque, maintenant, du roi de Prusse, de son
+fils--notre Fritz--et de ses généraux! Quant aux simples Prussiens, ce
+sont des misérables qui meurent de faim; mais la France est toujours
+charitable: lorsque nous les aurons vaincus--et le jour de la victoire
+est proche--nous ouvrirons une souscription pour les nourrir.
+
+--Et pourtant, dit mon père, ces gens-là ont recours, pour escamoter la
+victoire, à des procédés bien odieux.
+
+--Je crois bien! s'écrie ma soeur, ils empoisonnent les fontaines, ils
+brûlent les villages, ils envoient des espions partout et il paraît même
+que vingt navires formidablement armés viennent de partir d'Amérique,
+emportant une quantité considérable de flibustiers, tous allemands; ces
+pirates se proposent de débarquer dans les ports ouverts de France, et
+de les mettre au pillage!
+
+--Oui! mais à bon chat, bon rat! ricane M. Pion qui vient d'entrer, un
+journal à la main. Son excellence le comte de Palikao a lu aujourd'hui à
+la Chambre une dépêche ainsi conçue:
+
+«Corps franc composé de quelques Français a pénétré sur territoire
+badois; trains badois manquent aujourd'hui.»
+
+Il y a un instant de stupéfaction. Ma soeur revient la première à elle.
+
+--Ah!... trains badois manquent aujourd'hui!... Ah! quel bonheur!
+
+Et, tous ensemble, de toute la force de nos poumons, nous crions:
+
+--Vive la France! Vive l'Empereur!
+
+--A vrai dire, reprend M. Pion, j'avais eu déjà cette idée-là; mais je
+n'avais osé en faire part à personne. Les gens sont si drôles! Ah!
+ç'aurait été un coup à tenter, pourtant: pendant que les Prussiens sont
+occupés en France, jeter cent mille hommes sur leur territoire!
+
+--Oh! oui, fait ma soeur, émerveillée.
+
+--Ah! j'ai eu bien d'autres idées, continue M. Pion en s'asseyant,
+pendant que nous l'écoutons de toutes nos oreilles. Ainsi, vous savez
+que, depuis le commencement de la guerre, beaucoup de soldats sont morts
+de fatigue: les chaussures mal faites, trop grandes, trop petites... Eh
+bien! j'avais pensé à une chose...
+
+--Faire vérifier les chaussures avant leur entrée en magasin? insinue
+mon père.
+
+--Non pas, non pas: elles n'en vaudraient pas mieux. J'avais pensé tout
+simplement à habituer le soldat à marcher pieds nus. Oh! pas une longue
+trotte, bien entendu; une petite promenade: deux ou trois kilomètres.
+D'abord sans sac, ensuite avec sac. Les troupiers s'y habitueraient
+facilement, voyez-vous; ça leur serait très utile. En cas de besoin, ils
+pourraient se déchausser et continuer l'étape pieds nus. Ce n'est qu'une
+habitude à prendre: voyez les Arabes, les sauvages...
+
+--évidemment, évidemment, fait ma soeur. Mais je pense encore à votre
+première idée. Il serait peut-être encore temps de la mettre à
+exécution.
+
+--Peut-être bien, répond M. Pion en tirant sa moustache.
+
+Moi, je ne crois pas. La guerre bat son plein. C'est, depuis quelques
+jours, une véritable avalanche de nouvelles: des bonnes nouvelles, pour
+la plupart. Le roi Guillaume est devenu subitement fou. Il vient d'être
+reconduit à Berlin par deux officiers généraux. Sa folie a un caractère
+furieux: c'est le désastre de Jaumont qui en a provoqué la
+manifestation. Et puis, nous avons encore vaincu les Prussiens en
+différentes rencontres. Le _Figaro_ annonce que nous avons remporté une
+grande victoire--chèrement achetée, il est vrai--à Grandpré.
+
+Mais, justement, des personnes qui ont des parents à l'armée viennent de
+recevoir des lettres--qui sont arrivées en bloc.
+
+Elles ne chantent pas victoire, ces lettres. Oh! non. Elles parlent de
+l'indiscipline générale de l'armée française et de l'organisation
+pitoyable de l'intendance militaire. Les régiments sont disloqués,
+bivouaquent au hasard, marchent sans ordre. Le nombreux personnel et les
+bagages de l'Empereur obstruent les routes et retardent de vingt-quatre
+heures, quelquefois de quarante-huit, la marche de l'armée.
+
+On se les passe de main en main, ces lettres. J'en ai lu une dizaine,
+pour ma part; et j'ai lu huit fois, au moins, la même phrase: «Nous
+avons bien des tentes, mais nous n'avons pas l'oncle.» Est-ce qu'ils se
+seraient donné le mot?
+
+Pour le calembour peut-être, mais pour le reste?
+
+Un journal, ce matin, publie une navrante histoire: «Hier soir, de six
+heures et quart à neuf heures et demie, la gare des marchandises de
+Reims a été mise au pillage par trois ou quatre cents traînards du corps
+de Failly. Ces soldats, appartenant à différentes armes, s'étaient
+entendus à l'avance avec une cinquantaine de revendeurs. Ils ont brisé
+ou ouvert près de cent cinquante wagons, ont jeté sur les voies, au
+risque d'amener d'horribles accidents, les tonneaux de vin et de poudre,
+les caisses de biscuits et de cartouches, les boulets, les obus, les
+barils de salaisons, les effets d'habillement et d'équipement, et aussi
+une grande partie des bagages de l'Empereur.
+
+«Les revendeurs attendaient de l'autre côté de la clôture brisée. Ils
+payaient 20 centimes pièce les draps de l'Empereur, 50 centimes les
+pains de sucre. Les bagages des officiers d'un régiment d'infanterie de
+marine ont été pris dans la bagarre...»
+
+ ***
+
+Que croire?
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Mon grand-père maternel, le père Toussaint, croit que ça finira mal.
+
+Il est venu nous voir dimanche--en passant, parce qu'il se trouvait dans
+le quartier, parce qu'il avait des nouvelles de la tante Moreau à nous
+donner.--Il a exposé des tas de raisons.
+
+Il avait l'air de chercher à faire excuser sa visite: il est très mal
+avec mon père. Il a parlé du temps, qui est très beau, des récoltes qui
+ne seront pas mauvaises, de sa santé à lui, qui va cahin-caha, de la
+santé de la tante Moreau, qui ne va pas bien du tout.
+
+--Ah! pour ça, non; pas bien du tout.
+
+Et, comme mon père lui demandait quand il l'avait vue pour la dernière
+fois, le vieux a fait une réponse vague. Puis, il a parlé d'une maladie
+terrible qui frappait les dindons: il en avait déjà perdu une bonne
+douzaine. Heureusement, on venait de lui indiquer un bon remède: le marc
+de café. Ah! s'il avait su ça huit jours plus tôt...
+
+--C'est au moins votre voisin, M. Dubois, qui vous a donné ce remède-là?
+a demandé mon père en souriant malignement.
+
+--Dubois? Cette canaille? Ah! bien oui! Il aurait bien mieux aimé les
+voir crever tous les uns après les autres, mes dindons!... Ah! le
+brigand! Et dire qu'on l'a nommé maire de la commune! C'est la ruine du
+pays! La ruine!... Depuis qu'il est maire, les vagabonds vont se baigner
+tout nus dans la mare et l'on ne rencontre que des chiens enragés dans
+les rues... C'est une calamité!
+
+Mon père a laissé le vieux déblatérer à son aise contre Dubois--sa bête
+noire--puis se doutant bien qu'il y avait anguille sous roche, il a
+cherché à savoir ce qui avait pu le pousser à nous faire une visite. Le
+père Toussaint, contre son habitude, a été très franc. Il était venu
+nous proposer un traité d'alliance, tout simplement. Convaincu que la
+guerre tournait mal et que les Prussiens ne mettraient pas six mois pour
+arriver à Paris, il était d'avis qu'on pouvait avoir besoin les uns des
+autres avant peu et qu'il valait mieux, par conséquent, oublier les
+discussions passées que de continuer à vivre comme chiens et chats.
+
+--Voilà mon avis, a-t-il dit en terminant, d'une voix larmoyante. C'est
+l'avis d'un pauvre vieux bonhomme qui voit les choses de loin..., et qui
+ne voudrait pas mourir--car qui sait ce que l'avenir nous réserve--sans
+embrasser ses petits-enfants.
+
+Ma soeur, les larmes aux yeux, a mis la main de mon père dans celle de
+mon grand-père et j'ai été embrasser le bonhomme sur la joue. Je me suis
+piqué les lèvres, car il n'avait pas fait sa barbe.
+
+--Ainsi, c'est entendu? a demandé le vieux en partant. Comme c'est le 3
+septembre la fête à Moussy, vous viendrez le matin? Vous repartirez le
+lendemain soir ou le surlendemain, comme vous voudrez.
+
+--C'est entendu, a dit mon père qui a refermé la porte en murmurant:
+
+--Quelle comédie! Il a tout simplement peur de rester tout seul à
+Moussy, si les Prussiens viennent dans le département, et il veut
+s'assurer un logement chez nous, pour faire des économies...
+
+Malgré tout, mon père a tenu parole. Et aujourd'hui, 3 septembre, après
+avoir traversé les bois qui relient Versailles à Moussy-en-Josas, nous
+arrivons chez mon grand-père. Il nous guette, depuis quelque temps déjà,
+assure-t-il, de la porte du jardinet qui précède la maison, et il nous
+fait entrer dans la salle à manger où Germaine, sa bonne, vient de
+servir le déjeuner.
+
+C'est une créature bien curieuse, cette Germaine: une petite femme,
+toute petite--six pouces de jambes et le derrière tout de suite,--sèche
+comme les sept vaches maigres et noire comme un corbeau. Noire de peau,
+noire de prunelles, noire de cheveux--des cheveux qu'on trouve souvent
+dans le potage, car elle est toujours décoiffée.--Avec ça, pas vilaine
+du tout. Ma soeur dit quelquefois qu'elle voudrait bien avoir ses yeux
+et Mme Arnal, qui l'a vue deux ou trois fois, prétend qu'elle aurait
+fait un beau petit garçon.
+
+Mon grand-père n'a qu'une opinion sur elle:
+
+--Elle vaut son pesant d'or.
+
+Germaine, au contraire, a deux opinions sur son maître. Tantôt, c'est
+«la crème des hommes» et tantôt, c'est «un vieux grigou». Expliquez-moi
+ça.
+
+--Je vous l'expliquerai quand vous serez plus grand, m'a-t-elle répondu
+un jour que je lui demandais la raison de ces appréciations complètement
+opposées. Et d'abord, si votre grand-père avait le sens commun, il ne
+mettrait jamais les pieds à Paris, vous m'entendez? Et vous pouvez dire
+ça à votre papa de ma part.
+
+Elle le lui a dit elle-même à plusieurs reprises; elle venait à
+Versailles exprès pour se plaindre de la conduite du père Toussaint qui
+passait des trois et quatre jours à Paris.
+
+--Des trois et quatre jours, monsieur, et il était parti pour une
+après-midi! Ah! il me revient chaque fois dans un bel état, je vous en
+réponds!
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse? demandait mon père, visiblement ennuyé.
+Ça ne me regarde pas.
+
+--Ça ne vous fait guère honneur, en tout cas, disait Germaine en s'en
+allant.
+
+Ce qui nous fait honneur, c'est la façon dont nous accueillons les
+différents plats qu'elle a préparés. Germaine est un vrai cordon-bleu et
+mon père lui fait des éloges.
+
+--Ah! monsieur, ne me faites pas de compliments... les compliments,
+voyez-vous, ça me fait tourner la tête, et je serais capable de manquer
+mes pets-de-nonne.
+
+--C'est vrai, ça! s'écrie mon grand-père, elle n'aime pas les
+compliments... Je ne lui en fais jamais et pourtant, bien souvent, elle
+ne les aurait pas volés.
+
+Ma soeur, qui doit être au courant de bien des choses, rougit jusqu'aux
+oreilles. Le bonhomme s'en aperçoit; immédiatement, il change de sujet
+de conversation:
+
+--Figurez-vous, Barbier, que ce scélérat de Dubois...
+
+Le voilà parti, et pour de bon. Il enfourche son dada et ne le lâche
+pas. Dubois, par-ci, Dubois, par-là; Dubois est un misérable; Dubois ne
+vaut pas la corde pour le pendre...
+
+Dubois est le maire de Moussy-en-Josas. Il a été nommé il y a six mois
+environ, au désespoir de mon grand-père qui avait fait des pieds et des
+mains pour arriver à décrocher l'écharpe tricolore. Dubois possède la
+plus belle ferme du pays; c'est un gros garçon réjoui, pas trop bête,
+assez honnête homme. Comme il aime à rire, il a blagué le père Toussaint
+à propos d'une foule de choses--je ne sais pas au juste à propos de
+quoi.--Il s'est moqué de Germaine aussi--c'est elle-même qui me l'a
+dit.--Il prétend qu'elle ressemble à un hérisson. De plus, Dubois passe
+pour être _libéral_ et mon grand-père prétend que «c'est un rouge».
+
+--Oui, un rouge! Il ne va jamais à la messe, d'abord.
+
+Mon grand-père non plus; mais il envoie, tous les dimanches, Germaine à
+la messe et aux vêpres. Elle va à la messe pour son propre compte et aux
+vêpres pour celui de son maître.
+
+--Je vous dis que c'est un partageux! Est-ce que, sans ça, il laisserait
+les va-nu-pieds envahir la commune? On ne peut pas mettre le pied
+dehors, le soir, sans marcher sur un vagabond. Il y en a tout un
+chapelet, le long du chemin. Et puis, il a voté: _Non_, au plébiscite.
+J'en suis sûr! Ah! si j'avais voulu dire ce que je sais, il ne serait
+peut-être pas maire, à cette heure! Il a eu de la chance d'avoir affaire
+à des gens discrets... Moi, voyez-vous, j'aimerais mieux me faire couper
+en petits morceaux que de faire du tort à mon prochain... N'empêche que
+la commune n'est guère en sûreté entre les mains d'un gueux pareil.
+
+Dubois est un gueux, évidemment. Et la preuve, c'est qu'il a réussi à
+empêcher mon grand-père de s'adjuger un grand morceau de pré qui fait
+suite à son verger et que le bonhomme convoite depuis longtemps. Il
+prétend audacieusement que ce pré fait partie de sa propriété et il a
+essayé plus de dix fois de mettre la main dessus; il était même arrivé,
+du temps de l'ancien maire, à en faire couper le foin régulièrement et à
+le serrer dans son grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, il
+lui est formellement interdit d'y faucher le moindre brin d'herbe;
+Dubois vient même de prouver, dernièrement, que le pré appartient bel et
+bien à la commune, et il a fourni des pièces qui établissent le fait.
+
+--Ce sont des faux! hurle mon grand-père; des faux abominables!
+
+Et, comme nous passons, après déjeuner, pour nous rendre chez la tante
+Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empêcher de crier:
+
+--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-là
+traînerait le boulet!
+
+ ***
+
+La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur
+du père Toussaint, la tante de ma mère. Elle a aujourd'hui soixante-huit
+ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros, à Bercy! A
+la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas
+d'enfant, elle avait résolu de venir se fixer à Versailles, à côté de
+nous. Mais le grand-père Toussaint est intervenu. Il a déclaré que sa
+soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville,
+c'était toujours très bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la
+campagne était bien préférable, surtout pour une personne qui avait
+longtemps habité Paris. Là, depuis, il s'est mis à vanter les charmes de
+la vie champêtre, a assuré qu'il vivait au milieu des champs comme un
+coq en pâte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni
+moins. Et, lorsqu'il a eu à moitié convaincu sa soeur, il a annoncé
+qu'il y avait justement, à Moussy-en-Josas, à côté de chez lui, une
+belle propriété à vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse
+de Louis XIII, _arrangé à la moderne_.
+
+Mme Moreau a acheté la propriété, séduite par l'espoir de se voir
+châtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un château; il a
+grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et
+briques rouges, précédé d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux
+tilleuls. Par derrière, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec
+vases, balustrade en pierre et pièce d'eau.
+
+Mon grand-père avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur à venir
+habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver à
+se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa
+succession, qu'il savait considérable. D'abord, sa tactique lui réussit
+bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappée de
+paralysie; la maladie la rendit défiante et, à la suite de quelques
+tentatives peu délicates, elle rompit presque complètement avec mon
+grand-père.
+
+J'ai appris tout cela peu à peu, à la maison, par des indiscrétions de
+Catherine ou par des conversations entre mon père et ma soeur. J'ai
+appris aussi que, par testament déposé chez un notaire, ma tante Moreau
+a divisé ce qu'elle possède en trois parts: la première doit revenir à
+Louise, la seconde à moi et la troisième est réservée aux hôpitaux.
+
+Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, à ce testament, en entrant dans
+la grande pièce où la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle
+ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si décrépite, si usée, la
+pauvre femme! A notre entrée, pourtant, un éclair de joie a illuminé sa
+physionomie surannée, mais maintenant elle a repris son aspect morne;
+ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses
+joues creuses, sa mâchoire étroite et proéminente, ses yeux qui ont
+l'air de trous, tout dans son visage évoque l'idée d'un crâne sur lequel
+on aurait collé de la peau tannée et jaunie comme celle d'un tambour de
+basque.
+
+Ça sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne
+que, peu à peu, l'impression de frayeur glacée, qui m'avait saisi en
+entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre santé, elle
+s'informe de nos études.
+
+--Et vous êtes-vous bien amusés, ce matin, chez votre grand-père?
+
+--Mais, nous sommes arrivés pour déjeuner, ma tante.
+
+--Vous a-t-il menés à la fête, au moins? Car c'est la fête du pays,
+aujourd'hui et demain.
+
+--Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout à l'heure.
+
+--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entré? Justine,
+allez donc demander à monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me
+voir.
+
+La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vêtue de noir, un
+bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-père qui
+se promène dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue
+des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!...
+
+Mais le voilà qui paraît. Il s'avance, courbé, son chapeau appuyé sur le
+ventre, tout souriant.
+
+--Hé! ma chère Clotilde, comme vous paraissez bien portante,
+aujourd'hui! Vous avez une mine... resplendissante, ma foi!... Et je
+crois, le diable m'emporte, que vous avez des couleurs?... Mais oui,
+mais oui! des couleurs!... Allons, allons, vous allez vous trouver sur
+pied tout d'un coup, un de ces jours...
+
+--Vous voyez les choses un peu en rose, Pierre, répond ma tante en
+tendant la main à son frère; mais il me semble, depuis que ces enfants
+sont entrés, que je vais un peu mieux.
+
+Elle nous invite à dîner. Mon grand-père, pendant le repas, trouve moyen
+de faire preuve d'un amabilité surprenante. Sa figure de vieux renard
+s'adoucit prodigieusement, ses lèvres pincées s'épaississent, l'éclat
+cruel de ses yeux se voile de bonté. On lui donnerait le bon Dieu sans
+confession. Il m'étonne beaucoup.
+
+La vieille tante, avant de nous laisser partir, fait cadeau à Louise
+d'une belle paire de boucles d'oreilles enfermée dans un écrin bleu. A
+moi, elle donne deux louis, deux beaux louis d'or.
+
+--Si j'avais des livres, mon cher enfant, je t'en aurais donné, mais je
+n'en ai pas: je m'attendais si peu à votre visite. Tu t'en achèteras
+avec.
+
+Oui. Mais, en attendant, je vais faire un tour sur les chevaux de bois
+qui tournent, sur la place du village, au son d'un orgue de Barbarie qui
+joue le _Chant du Départ_. Ils vont très bien, ces chevaux de bois et,
+avec la baguette en fer, j'enlève au moins une douzaine d'anneaux.
+Louise n'en a attrapé que deux. C'est si maladroit, les femmes!
+
+Je reviendrai à la fête. J'y reviendrai demain matin--car nous passons
+la nuit chez le grand-père et nous ne retournons à Versailles que demain
+soir.
+
+ ***
+
+J'y reviens. J'y passe la journée. Elle n'est pas mal du tout, cette
+fête, pour une fête de village. Il y a au moins une cinquantaine de
+baraques, des tourniquets où l'on gagne des Guillaume et des Bismarck en
+pain d'épice; des massacres où l'on abat des Prussiens à tour de bras.
+On peut s'en payer: deux balles pour un sou.
+
+Du reste, tout est à la prussienne, cette année, tout, jusqu'aux tirs
+enfantins, à l'arbalète. On a remplacé les animaux par des Allemands--le
+marchand dit que c'est la même chose--et, lorsqu'on plante la flèche au
+milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit le roi de Prusse sur son
+trône--celui où il va à pied, bien entendu.
+
+En rentrant chez mon grand-père, je le trouve, dans le verger, causant
+avec mon père sous un pommier. Une discussion d'intérêt, sans doute.
+J'écoute sans en avoir l'air; mais leur conversation touche à sa fin; je
+ne puis arriver à savoir de quoi il est question.
+
+J'examine la physionomie du bonhomme. Quelle drôle de tête! Oh! il n'est
+pas franc du collier, pour sûr. Deux petits yeux de cochon, en vrille,
+pétillant sous des sourcils en forme d'accent circonflexe; une bouche
+toute petite, rentrés aux coins, sans lèvres: une fente à peine
+perceptible dans la face glabre, couleur de brique; une mâchoire forte,
+carrée, qui avance et qui a l'air de vouloir se démantibuler quand il
+mange; un nez pointu, fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque
+carnaval avec le menton; une ride toute droite, couleur de sang, en
+travers du front, et, au cou, deux gros plis, pareils à des plis de
+soufflet de forge.
+
+Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant à mon père qu'il ne désire
+pas froisser cependant, car en même temps il a des gestes qui veulent
+être bienveillants. Et, entre deux phrases cruelles que j'entends au
+passage: «Les affaires sont les affaires; je ne me mets jamais à la
+place des autres.--Dame, la sensibilité, c'est beau, mais ça mène
+loin;»--le vieux adoucit sa voix pour appeler son chien:
+
+--Toutou, tou, tou...
+
+Ça fait un drôle d'effet. On pense à du miel dans du vinaigre...
+
+ ***
+
+Germaine apporte un journal.
+
+--Monsieur, le journal vient d'arriver. On dit qu'il y a des nouvelles.
+
+Ma soeur s'empare de la feuille de papier.
+
+--Lis à haute voix, dit mon père.
+
+--«D'après les renseignements qui nous sont parvenus d'une source
+particulière, mais en laquelle nous avons une entière confiance, de
+graves événements se seraient accomplis, le 1er septembre, que notre
+correspondant désigne comme le troisième jour de combat.
+
+«Le maréchal Mac-Mahon, après avoir été renforcé par le corps du général
+Vinoy, a livré un combat dans lequel nos armes auraient remporté un
+éclatant succès. Les Prussiens seraient vaincus, culbutés, et trente
+canons leur auraient été enlevés.
+
+«Enfin, si le document que nous recevons est exact, le mot «massacre»
+appliqué à l'armée allemande ne serait pas une expression exagérée.»
+
+ ***
+
+«Une autre communication, de source officieuse, mais digne du plus grand
+crédit, surgit à l'instant même. Ce matin, à dix heures, un ami de la
+famille d'Orléans, à Paris, a reçu une lettre du prince de Joinville,
+datée de Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du soir. Cette lettre
+a quatre pages, qui contiennent de nombreux détails sur les journées des
+30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur la Meuse et les pertes de
+notre armée.
+
+«Mais elle se complète par un _post-scriptum_ qui est un bulletin de
+triomphe et un véritable cri de joie. Nous tenons le texte de ce
+_post-scriptum_ de la bouche même de la personne qui l'a lu dans la
+lettre originale elle-même.
+
+Le voici intégralement:
+
+«La bataille continue en ce moment. Nous aurions pris trente canons.
+Bazaine marcherait vers Mac. Vive la France!»
+
+--Tout ça, fait mon grand-père quand ma soeur a fini sa lecture, tout
+ça, ça ne me dit rien de bon. Ça sent le roussi, mes amis, ça sent le
+roussi.
+
+ ***
+
+--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur à mon
+père lorsque le grand-père nous a quittés, le soir, à la dernière maison
+du village.
+
+--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tenté de croire,
+moi aussi, que ça ne va pas bien.
+
+Nous revenons à pied à Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans
+le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes
+que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer
+des choses dans les taillis; tout à l'heure, dans un sentier que nous
+traversions, une branche m'a cinglé le visage et j'ai sauté en arrière
+en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande allée qui mène à la
+route, ma frayeur s'accroît devant les formes imprévues des branches
+noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros
+troncs qui ressemblent à des hommes, devant le fouillis mystérieux des
+buissons où je crois percevoir des bruits de voix, où je découvre avec
+terreur les canons de fusil d'une embuscade.
+
+Enfin, au détour du chemin, le rideau sombre de la forêt se déchire.
+Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route.
+
+Nous y sommes. Il me semble qu'on me décharge les épaules d'un poids
+énorme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les
+maisons qui précèdent la ville...
+
+ ***
+
+A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-ménage impossible.
+Les gardes nationaux d'un poste qu'on a dû installer dans la journée,
+discutent à grands cris avec une douzaine de voituriers dont les
+charrettes restent en panne, le long du trottoir.
+
+--Alors, il n'y a plus moyen de passer?
+
+--Vous passerez quand le chef de poste aura examiné vos papiers.
+
+Un charretier s'esclaffe.
+
+--Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef de poste! Attendez un peu,
+pour voir, que les Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du papier
+pour vous torcher les fesses, eh! soldats du pape.
+
+Là-dessus, c'est un tollé général Le factionnaire lui-même pose son
+fusil contre la grille et se mêle à la discussion.
+
+Nous sommes déjà loin que nous entendons encore les cris:
+
+--On devrait vous fusiller, espèce de Prussien!
+
+--Prussien vous-même!
+
+--Vous allez voir ça quand nous aurons la République!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon père à chaque pas; mais
+qu'est-ce qu'il y a donc?
+
+Il y a quelque chose, en effet. Plus nous avançons, plus la rue est
+encombrée. Au coin de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a un
+rassemblement considérable. Des hommes, à la lueur des becs de gaz,
+lisent tout haut des journaux qui viennent d'arriver de Paris. D'autres
+pérorent bruyamment, gesticulent comme des pantins, et leurs ombres qui
+s'allongent sur la chaussée jaunie par l'éclairage de la préfecture, en
+face, prennent des formes inattendues et grotesques. Dans le tohu-bohu,
+on ne comprend pas très bien; ce sont les mêmes mots, pourtant, qui
+reviennent le plus souvent: patriotisme, République, défense
+nationale...
+
+--Mon père attrape par le bras un de ces orateurs improvisés: c'est M.
+Legros, notre voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il là,
+cet homme placide? Mon père l'interroge:
+
+--Eh bien! ça va donc mal!
+
+--Comment! Vous ne savez pas! Sedan?...
+
+--Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous été battus, oui ou non?
+
+M. Legros croise les bras, et regardant mon père bien en face:
+
+--La France vient d'essuyer une horrible défaite. L'Empereur a été fait
+prisonnier avec 80,000 hommes.
+
+Ma soeur pousse un cri, pendant que mon père reste bouche bée. Des gens
+nous entourent qui ont l'air de se demander comment nous pouvons être
+assez bêtes pour ignorer des choses pareilles. Mon père sent qu'il est
+nécessaire de donner une explication.
+
+--Nous arrivons de la campagne, vous comprenez...
+
+On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise.
+
+--Oui, vous n'êtes pas au courant; ça se voit, fait M. Legros avec
+compassion. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; on a
+décrété sa déchéance et la République vient d'être proclamée à Paris.
+
+--Ah! bah! Quand ça?
+
+--Aujourd'hui. Aussitôt la dépêche officielle arrivée, on va la
+proclamer ici. Restez donc; vous allez voir ça. Tenez! vous apercevez
+bien Vilain qui se promène dans la cour de la mairie, les mains derrière
+le dos. Eh bien! il attend la dépêche pour grimper sur une chaise et
+proclamer la République. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint,
+Vilain l'avocat qui a plaidé contre le séminaire et qui a flanqué une
+volée à sa femme pour l'empêcher d'aller à la messe. C'est un pur,
+celui-là! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes!
+L'oubli des principes, mon cher ami, voilà ce qui nous a perdus; on le
+disait tout à l'heure à côté de moi, et c'est bien vrai... Les
+principes! Les principes d'abord!...
+
+Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur.
+
+J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-père, une vieille gravure qui
+représente Charlotte Corday conduite à l'échafaud par une bande de
+sans-culottes.
+
+Je me tourne vers ma soeur.
+
+--Dis donc, Louise, ce sont bien des républicains, ceux qui escortent la
+charrette de Charlotte Corday?
+
+--Oui. Des républicains rouges.
+
+Ah! très bien. Il y a peut-être des républicains qui ne sont pas des
+républicains rouges.
+
+Un gendarme sort de la préfecture, arrive au grand trot. Il tient un
+papier à la main. Tout le monde se précipite en hurlant.
+
+On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc.
+Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle à
+hauteur du visage.
+
+Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il
+s'arrête: des applaudissements éclatent.
+
+Il fouille dans la poche de sa redingote.
+
+Je me cache entre les jambes de mon père. Ce qu'il cherche, ce doit être
+le couteau de la guillotine...
+
+Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il se met à lire.
+
+Ce ne doit pas être un républicain rouge. Allons! tant mieux.
+
+Il arrive à la péroraison. Un grand geste à la Mirabeau. Il flanque les
+deux chandelles par terre.
+
+--Vive Vilain!!!
+
+--Vive la République!
+
+--C'est ça, ronchonne le père Merlin qui se trouve à côté de nous et que
+je n'ai pas vu tout d'abord; c'est bien ça: les principes d'abord--mais
+les hommes avant.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Nous sommes en république, et ça se voit: on a enlevé l'aigle du drapeau
+de la mairie et on l'a remplacé par un fer de lance; on a effacé le mot
+_Impérial_ du fronton des édifices et on appelle l'Empereur «Badinguet».
+
+--C'est un beau spectacle, répète mon père dix fois par jour, que celui
+de cette révolution pacifique.
+
+--En effet, approuve M. Beaudrain; on pouvait redouter tant de
+violences, de désordres...
+
+--Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer des violences? demande en
+riant le père Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas contre la
+basse-cour impériale, je crois. Elle a pris sa volée assez vite pour
+mettre ses plumes à l'abri. Et, quant à la simple canaille bonapartiste,
+à moins d'aller la canarder par les soupiraux des caves où elle s'est
+cachée...
+
+--Le fait est, dit généreusement M. Beaudrain, qu'on ne voit plus
+monsieur Pion, depuis quelques jours.
+
+Le père Merlin sourit.
+
+--Il aura trouvé, dit mon père, que l'écho manque ici lorsqu'il pousse
+ses cris de: «Vive l'Empereur!»
+
+--Ah! bah! fait le père Merlin, très étonné. Il me semble pourtant que
+vous ne vous entendiez pas mal, ces jours derniers. Je traversais la
+rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez en choeur un hurrah en
+l'honneur de son ex-majesté; je crois même avoir reconnu la jolie voix
+de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que celle de messire Jean.
+
+Je baisse la tête, tout confus; c'est vrai, j'ai crié: «Vive
+l'Empereur»! C'est honteux. Louise, par bonheur, trouve une excuse.
+
+--Nous avons eu confiance en lui jusqu'à Sedan.
+
+--Oui, jusqu'à Sedan, appuie mon père. Sedan nous a ouvert les yeux.
+Mais vous savez bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais été ce qu'on
+appelle un césarien.
+
+--Moi non plus, affirme M. Beaudrain.
+
+--L'Empire étant établi, j'ai bien été forcé de l'accepter.
+
+--De le tolérer. Le mot est plus juste.
+
+--Le commerce a ses exigences.
+
+--Le professorat aussi.
+
+--Au fond je n'ai jamais été partisan de la tyrannie napoléonienne.
+
+--Moi non plus.
+
+--Je suis, croyez-le bien, un démocrate convaincu.
+
+--Moi aussi.
+
+--Enfin, déclare mon père qu'embarrasse le regard narquois de son
+interlocuteur, enfin, nous avons la République. C'est déjà une grande
+chose.
+
+--C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le père Merlin
+en se levant pour se retirer.
+
+--Ce monsieur Merland est étonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a
+disparu. Il n'est jamais content.
+
+ ***
+
+Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi, à sa place,
+je serais enchanté. Son mariage avec ma soeur, qui devait être célébré à
+la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achèvement de la guerre.
+Voilà-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais, à sa place,
+que la guerre ne se terminât jamais. J'aime beaucoup Jules et, si
+j'osais, je lui découvrirais le fond de ma pensée. J'ai guetté
+l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux
+défauts que j'ai découverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je
+l'ai manquée. Décidément, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre
+Jules, si triste, qu'il me fait pitié. Je n'aurais jamais l'audace
+d'augmenter son chagrin par des révélations utiles sans doute, mais
+affligeantes.
+
+--D'ailleurs, m'a dit Léon, tu perdrais ton temps. Il en est toqué, de
+ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi?
+
+Oh! non, je ne le crois pas. Je suis même certain qu'elle ne l'aime pas.
+Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de
+Jules, à la maison, on le fait suivre immédiatement de l'énoncé de ses
+capacités, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que
+lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un
+des principaux employés. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme
+Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degré d'affection qu'elle
+portait à son fiancé, j'ai entendu ma soeur répondre:
+
+--Il aime tant sa tante et son frère. Comment voulez-vous qu'on
+n'éprouve pas de la sympathie pour lui?
+
+Le ton était faux. Je ne m'y suis pas trompé. Mme Arnal non plus, car
+elle a ajouté en souriant à demi:
+
+--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an,
+mazette!
+
+Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fière d'avoir
+décroché avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que ça,--mais
+elle n'aime pas Jules. Après tout, si Jules est toqué d'elle au point de
+ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de
+continuer à m'occuper de ces affaires là. Et puis, si le mariage ne se
+faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la cérémonie, un
+beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles à
+celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour
+enseigne une rose entourée de ces mots: _A l'image des dames_.
+
+Que Jules soit heureux ou non, je m'en moque. Je ne veux plus m'occuper
+de lui: j'ai bien d'autres chats à fouetter. Des événements plus sérieux
+réclament mon attention, comme dirait M. Beaudrain. Il paraît que les
+Prussiens s'avancent vers Paris à marches forcées. J'ai déjà copié un
+bulletin qui engage les cultivateurs du département à porter leurs
+récoltes à Paris.
+
+--On ferait bien mieux de les laisser où elles sont et de les défendre,
+dit M. Legros, qui ne sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la garde
+nationale, et le sabre au coté.
+
+ ***
+
+J'ai été le voir commander la manoeuvre à ses hommes, dans la cour de
+l'usine à gaz, et je m'en suis tenu les côtes toute la journée. Je n'ai
+encore rien vu d'aussi ridicule.
+
+Ça n'empêche pas le marchand de tabac de se prendre au sérieux. Il
+prétend qu'il faut enflammer les courages et déblatère du matin au soir
+contre le gouvernement qui s'obstine à ne pas envoyer d'armes.
+
+--Il manque encore plus de trente mille fusils! Et dire qu'on ne devrait
+pas livrer à l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire!
+
+--Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, comme si M. Legros était le
+dieu de la Guerre en personne, songez donc aux malheurs irréparables qui
+peuvent résulter d'une résistance inutile.
+
+--Je ne songe à rien, quand j'ai le sol sacré de la patrie à défendre.
+
+--Pensez aux ruines de toutes sortes, aux veuves et aux orphelins...
+
+--Je pense à la patrie!
+
+--Mais par pitié...
+
+--Pas de pitié...
+
+ ***
+
+On dirait que les autorités ont pris les avis de M. Legros, car elles
+font afficher des décisions impitoyables. Ordre est donné par la
+préfecture de mettre le feu aux granges, de détruire par la flamme
+toutes les meules du département et d'incendier en même temps avec du
+pétrole les bois qui entourent Versailles. Des francs-tireurs se
+répandent dans les campagnes pour mettre ces ordres à exécution.
+
+Il paraît que ce n'est pas la crème des honnêtes gens, ces
+francs-tireurs. Les paysans ne veulent voir en eux que des maraudeurs et
+se déclarent prêts à les repousser par la force. La préfecture est
+obligée de rapporter ses ordonnances et de faire afficher une
+proclamation dans laquelle les citoyens sont instamment priés de
+«s'abstenir des actes d'hostilité isolée qui n'auraient d'autre résultat
+que d'attirer des représailles terribles sur des populations sans
+défense». Le document se termine par le cri de: «Vive la patrie.»
+
+--Des populations sans défense! s'écrie amèrement M. Legros. Je crois
+bien! On nous enlève jusqu'à notre garde mobile!
+
+Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les moblots. Mal chaussés,
+vêtus pour la plupart d'une méchante blouse de toile grise, armés de
+pitoyables fusils à tabatière, ils sont partis en chantant. Ils n'ont
+pas dû chanter longtemps, par exemple. Quand les têtes se sont un peu
+refroidies, quand les fumées de l'alcool et du vin se sont dissipées,
+ils ont pu causer, le long de la route avec les malheureux soldats
+échappés de Sedan. Fantassins aux souliers éculés, aux pieds sanglants,
+cavaliers harassés montés sur des fantômes de chevaux, artilleurs sans
+pièces et sans caissons, ils fuient devant l'armée allemande; et ces
+longues files misérables, ces bandes lamentables, ces éclopés, ces
+exténués, ces découragés, ces fourbus, traversent la ville, tous les
+jours, en criant à la trahison. Ils ont tous le même éclair de haine
+dans les yeux, lorsqu'on leur parle de ceux qui les ont menés à la
+défaite, et le même geste de menace, aussi, à l'adresse de leur chefs
+qu'ils accusent, tout haut, de les avoir vendus.
+
+--Oui, vendus! vendus comme des cochons! s'écriait l'autre jour un petit
+voltigeur qui s'était assis au bord du trottoir, en face la gare, et qui
+entortillait, en pleine rue, ses pieds saignants avec des chiffons
+sales. Ah! bon Dieu! si nous avions du sang dans les veines, nous
+commencerions par descendre pas mal de Français avant de canarder les
+Prussiens!
+
+Et, à ce pitoyable défilé des débris de notre armée, s'ajoute la débâche
+des habitants des campagnes. Affolés par les récits terribles colportés
+de bouche en bouche, par les détails épouvantables donnés par les
+journaux, ils se sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, enfants,
+chassant devant eux leurs bestiaux, poussant aux roues de leurs voitures
+chargées de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les routes de leurs
+longs convois terrifiés.
+
+Ils se hâtent, car derrière eux on ouvre des tranchées profondes sur les
+chemins, on scie au pied les grands arbres qui tombent sur les
+chaussées, avec leur branches.
+
+ ***
+
+--Bravo! voilà ce qu'il fallait! s'écrie M. Legros qui revient enchanté
+d'une visite qu'il a été faire aux abatis, sur la route de Velizy. Voilà
+ce qui s'appelle donner du fil à retordre à messieurs les Allemands!
+S'ils ont jamais envie de venir à Versailles, ils n'y entreront pas
+facilement.
+
+--A moins, dit mon père, qu'ils ne fassent ce que vous avez fait pour
+revenir de votre promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et qu'ils ne
+sautent les tranchées.
+
+--Ou à moins, plutôt, dit le père Merlin, qu'ils ne vous prient de
+combler très proprement vos petits fossés et qu'ils ne vous engagent à
+ranger convenablement le long des talus, en attendant qu'ils s'en
+servent pour se chauffer, les arbres que vous avez si gentiment abattus.
+
+--Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais bien voir ça!... D'abord,
+vous, monsieur Merlin, vous n'êtes pas un patriote.
+
+--Vous croyez?
+
+--Oui.
+
+--Et pourquoi ça?
+
+--Parce que vous avez déclaré que le gouvernement agissait en sauvage en
+décrétant la destruction par le feu des bâtiments qui gênent la défense
+et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de
+l'ennemi.
+
+--J'ai dit ça, c'est vrai. Et j'ai même ajouté que les Prussiens, qui
+ont leurs derrières assurés, trouveraient où ils voudraient les
+ressources qui leur sont nécessaires. Ces destructions étaient donc
+parfaitement inutiles.
+
+--Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros triomphant. On a tout
+brûlé.
+
+--Excepté, pourtant, les réserves des fourrages de l'intendance
+militaire, à Rambouillet et à Versailles.
+
+--On les a oubliées.
+
+--Heureusement qu'on n'a pas _oublié_ de les vendre à des particuliers
+qui n'ont pas _oublié_, eux non plus, de les acheter à un prix
+dérisoire.
+
+ ***
+
+Le 15, Jules, qui fait partie d'un des régiments de Paris, vient nous
+faire ses adieux. Il emmène avec lui Léon et Mlle Gâteclair. A-t-il de
+la chance, ce Léon! C'est moi qui voudrais bien aller à Paris.
+
+--Tu me raconteras en revenant tout ce que tu auras vu?
+
+--Oui, n'aie pas peur.
+
+--Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-être pas grand'chose. C'est une
+affaire d'un mois, six semaines tout au plus. Les Prussiens ne pourront
+pas, naturellement, investir complètement la capitale et, ma foi,
+lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, ils
+seront bien obligés de faire la paix.
+
+--C'est mon avis, dit mon père.
+
+--Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre Paris! Et comment voulez-vous
+qu'ils fassent une brèche dans les remparts? Avez-vous remarqué
+l'épaisseur des remparts, monsieur Gâteclair?
+
+--Mais oui.
+
+--Et vous, monsieur Barbier?
+
+--Mais oui.
+
+--C'est formidable! Quelque chose de formidable. Une épaisseur!... Un
+mur en pierres, d'abord; en moellon et pierres de taille--là.--Et,
+derrière, une masse énorme de terre. Supposez qu'un boulet traverse le
+mur en pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il se perd dans la
+terre. Voilà... Ah! quelle épaisseur!...
+
+Nous accompagnons Jules à la gare. Elle est assiégée par les émigrants;
+les salles d'attente sont remplies de bagages... Mais le train va
+partir. J'embrasse Léon et Mlle Gâteclair à laquelle Mme Arnal, qui est
+venue avec nous, remet une lettre pour son mari, garde national à Paris.
+
+--Dites-lui bien qu'il porte toujours de la flanelle et qu'il mette du
+coton dans ses oreilles, le soir.
+
+Je serre la main de Jules, qui serre la main de mon père et celle de M.
+Legros. Il s'approche de ma soeur.
+
+--Allons, embrassez-vous, fait mon père.
+
+Louise avance son front et Jules y dépose un baiser...
+
+La locomotive siffle et les voyageurs, après un dernier adieu, se
+précipitent vers les wagons.
+
+ ***
+
+Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de
+crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral.
+
+--Il faut se faire une raison, ma chère petite. Ainsi moi, regardez
+donc, j'ai mon mari à Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus
+triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais...
+
+Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son
+voyage:
+
+--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux séparations. Ça
+me fend le coeur. Cette pauvre petite!
+
+Il dit ça tout bas, la main sur la troisième côte. Puis, tout haut:
+
+--Allons! encore un soldat de plus pour la défense de la Ville-Lumière!
+Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis
+certain, quant à moi, que les Prussiens vont trouver leurs maîtres sous
+Paris. L'armée a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui
+l'assurent--: elle est animée du patriotisme le plus pur... Tiens!
+qu'est-ce que je vois là-bas?
+
+--Un rassemblement, je crois...
+
+Oui, un rassemblement qui s'est formé autour d'un turco assis sur le
+trottoir, le dos appuyé à un mur. Son sac tout chargé est jeté à côté de
+lui et il a envoyé, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce
+turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge,
+ses grands yeux brillant du feu de la fièvre et ses dents blanches,
+serrées par la souffrance et la colère, qui éclatent dans le noir du
+visage dont la peau est collée aux os. Il refuse de se lever, paraît-il;
+il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demandé
+du pain et qu'on l'a maltraité. Il veut mourir là. La foule regarde.
+
+M. Legros s'approche.
+
+--Allons, mon ami, vous ne pouvez pas rester là. Allez à la mairie...
+
+Le turco secoue la tête. Il ne veut pas se lever. Alors, M. Legros
+montre son sabre et les galons de sa manche.
+
+--Je suis officier, vous voyez. Je vous ordonne de vous lever, de ne
+plus causer de scandale et d'aller à la mairie.
+
+Le turco secoue encore la tête.
+
+--Moi, plus connaître officiers... officiers trahi...
+
+M. Legros n'y tient plus.
+
+--Comment! malheureux, vous avez l'honneur de porter l'uniforme
+français...
+
+Mais il n'achève pas; le turco se dresse à demi et s'écrie d'une voix
+terrible:
+
+--Francis macach bono... moi, plus Francis!.., moi Prussien!... Oui,
+Prussien!...
+
+Et il retombe.
+
+--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose
+en face.
+
+Et elle désigne un café, de l'autre côté de la rue, dont le
+propriétaire, en bras de chemise, regarde la scène tranquillement, du
+pas de sa porte.
+
+--Jamais de la vie! s'écrie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son
+drapeau! Rien! rien! qu'il crève comme un chien!...
+
+Il nous entraîne à sa suite...
+
+ ***
+
+Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pensé à ce
+turco--et j'ai pensé aussi au petit soldat qui m'avait donné son bidon à
+remplir, à la gare, le jour du départ des régiments, et qui avait l'air
+si triste... A-t-il été tué?...
+
+
+
+
+ X
+
+
+Je viens d'entendre dire, dans une papeterie où j'ai été acheter un
+cahier, qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je me dépêche de rentrer
+pour porter cette nouvelle à la maison. Ça fera plaisir à mon père; il
+soutenait hier à M. Legros que les Allemands seraient à Versailles avant
+huit jours et M. Legros prétendait qu'ils ne mettraient probablement pas
+le pied dans le département. Depuis quelques jours du reste, on fait
+chez nous, du matin au soir, de véritables cours de stratégie. M.
+Beaudrain, mon père, le marchand de tabac, exposent tour à tour leurs
+systèmes; les dames s'en mêlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte
+souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon père
+s'écrie, en haussant les épaules:
+
+--Laissez-moi donc tranquille!
+
+Et M. Beaudrain lui répond:
+
+--Permettez! permettez! Que chacun s'explique librement et l'on finira
+par s'entendre.
+
+Mais mon père ne veut rien permettre--ni M. Legros, ni ces dames--et
+l'on ne s'entend jamais.
+
+Si, on s'entend sur un point, sur un seul. Lorsqu'il est question des
+revers éprouvés par nos généraux, des batailles perdues, des désastres
+qui se multiplient, tout le monde s'écrie à la fois:
+
+--C'est infâme!
+
+Et l'on convient, avec une unanimité touchante, que, si nous sommes
+vaincus, c'est que nous avons été trahis, vendus, livrés. Infâme Le
+Boeuf! Infâme Palikao! infâme de Failly! infâme Frossard! Infâme
+l'empereur--Badingue--Invasion III!
+
+--C'est infâme!
+
+Depuis une huitaine de jours, je n'ai que ce mot-là dans l'oreille.
+
+Et je l'entends encore, le diable m'emporte, en entrant dans le salon.
+Il a un drôle d'aspect, le salon. Les chaises et les fauteuils occupent
+des places invraisemblables. Le tapis de la table est à demi arraché et
+traîne à terre. M. Legros a les pieds dessus et le trépigne avec fureur;
+M. Beaudrain lève les bras au plafond comme s'il cherchait la barre d'un
+trapèze; ma soeur, tout ébouriffée, se dissimule derrière un fauteuil où
+le père Merlin, très tranquille, est assis, les jambes croisées.
+
+--Oui, c'est infâme! infâme! C'est moi qui vous le dis!
+
+Et mon père, dans une attitude de faiseur de poids, les jambes écartées,
+le bras droit tendu, semble menacer M. Pion, appuyé au mur, les mains
+dans ses poches. C'est à M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai pas
+vu à la maison depuis quelque temps. Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il
+pâle comme ça, si pâle qu'on dirait qu'il a la colique? Je me glisse
+derrière le canapé.
+
+--Réellement, monsieur Pion, vous me scandalisez! s'écrie M. Beaudrain.
+Oser prétendre que Badinguet...
+
+--Voulez-vous dire l'Empereur, nom de nom?... rugit M. Pion.
+
+--Badinguet! Badinguet! hurle le marchand de tabac.
+
+--... oser prétendre que l'ex-Empereur, continue le professeur en
+hochant la tête, ne s'est rendu à Sedan que pour sauver son armée!
+
+--Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. Vous entendez? il a bien
+fait!
+
+--C'est infâme! crie mon père.
+
+--C'est votre sale République qui est infâme! Rien n'était perdu si le
+gouvernement impérial était resté debout. Avec votre République, vous
+allez voir... Quelque chose de propre, votre Marianne!
+
+--Espèce de Prussien!
+
+--Badingueusard!
+
+--Mauvais patriote!
+
+--Aussi bon que vous, nom d'un chien!... Et puis, d'abord, je m'en
+fiche, moi!... Plus d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la
+France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur!
+
+--A bas Badinguet! hurle M. Legros.
+
+--Criez donc: Vive l'Empereur! comme le mois dernier. Ça vous va mieux,
+sans-culotte manqué!
+
+Des huées couvrent la voix de M. Pion.
+
+--C'est scandaleux!... C'est infâme!... A bas Badinguet!... A bas la
+Marianne!...
+
+--On devrait vous fusiller!...
+
+M. Pion s'élance vers M. Legros qui a prononcé la dernière phrase.
+
+--Vos osez dire... me menacer... vous! vous! Parce que vous avez tourné
+casaque...
+
+M. Beaudrain cherche à s'interposer.
+
+--Permettez! Messieurs, permettez!...
+
+Mais mon père met la main sur l'épaule de M. Pion.
+
+--Monsieur... nous sommes ici des patriotes... monsieur... vous devez
+comprendre que votre présence... désormais...
+
+M. Pion se retourne, tout d'une pièce.
+
+--Oui, je m'en vais. C'est ce que vous voulez, hein?... Et je ne suis
+pas près de remettre les pieds chez vous... C'est égal, Barbier, vous
+n'avez pas été long à changer votre fusil d'épaule... Moi, je joue franc
+jeu. Vous entendez? Je ne tourne pas casaque, moi!
+
+Et il sort, en faisant claquer la porte.
+
+--Il n'y avait qu'à l'expédier, dit mon père en se frottant les mains.
+Avez-vous jamais vu un animal pareil! Et il croyait nous faire peur...
+Il n'a jamais coupé cinq bras à deux Suisses, peut-être... Qu'est-ce que
+vous dites de ça, monsieur Merlin?
+
+--Je dis que c'est une belle chose qu'une conviction solide.
+
+--Certainement, appuie M. Legros. On est républicain ou on ne l'est pas.
+
+Le père Merlin sourit. Mon père, qui ne m'a pas vu entrer, m'aperçoit.
+
+--Tu étais là? Qu'est-ce que tu fais?
+
+--Papa, j'ai appris tout à l'heure qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon.
+Je venais te le dire.
+
+--A Ablon! s'écrie M. Beaudrain. Diable de diable!
+
+Et il sort une carte du département qu'il porte toujours sur lui.
+
+--Tenez! là!
+
+Toutes les têtes se penchent.
+
+--En face Villeneuve-Saint-Georges, dit M. Legros. Mais ils ont la Seine
+à traverser. On va leur disputer le passage, j'espère. Ah! si tout le
+monde fait son devoir...
+
+M. Beaudrain relève la tête. Il a l'air inspiré.
+
+--Faire son devoir! Oui, tout est, là!... Il faut élever nos coeurs...
+Elevons nos coeurs! _Sursum corda!..._
+
+--_Sursum corda!_ répètent mon père et le marchand de tabac, qui ne
+savent pas le latin.
+
+--_Sursum corda!_ Haut les coeurs! Mais, continue le professeur en
+frappant sur la table, que ce ne soit pas là un vain mot. Prenons dès
+maintenant l'engagement de défendre, par tous les moyens en notre
+pouvoir, le sol sacré de la patrie. Faisons serment...
+
+Ça va devenir intéressant. Malheureusement, mon père s'avise de ma
+présence.
+
+--Jean, ta place n'est pas ici. Remonte dans ta chambre. Tes devoirs
+t'attendent.
+
+Le soir, j'ai demandé à ma soeur des détails sur ce qui s'était passé
+après mon départ. Elle a refusé de m'en donner.
+
+--Mais dis-moi au moins, Louise, si on a prêté serment.
+
+--Oui.
+
+--Monsieur Merlin aussi?
+
+--Non. Il est parti aussitôt après toi. Il avait ses fleurs à arroser.
+
+--Ah!... Et l'on a fait serment de...
+
+--Ça ne regarde pas les enfants. Tu es encore trop jeune. Tout ce que je
+puis te dire, c'est qu'il faut élever ton coeur. _Sursum corda!..._
+
+ ***
+
+J'élève mon coeur. Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de
+Picardie pour voir si je n'aperçois pas les Prussiens. Quand j'ai
+constaté l'absence de tout casque à pointe à l'horizon, je vais passer
+le reste de ma matinée dans le parc. Ce n'est pas bien drôle, le parc:
+avec ses allées montantes, ses balustrades, ses escaliers, ses vases,
+ses boulingrins, ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande pièce
+montée. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer un camarade. Quand j'en
+déniche un, ça va encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, c'est
+un désastre. J'en suis réduit à examiner le parc dans ses moindres
+détails. C'est triste à mon âge, allez! Ce fameux Le Nôtre était
+décidément au-dessous de tout comme jardinier.
+
+--C'était le modèle des fils! dit M. Beaudrain qui m'a fait apprendre
+par coeur, dans les_ Morceaux choisis_, une pièce où il est question de
+la piété filiale du planteur de buis.
+
+--C'était le modèle des fils: aussi, ce fut un grand homme! Il fut
+honoré de l'amitié du Roi-Soleil. Voyez-vous, mon ami, pour arriver à
+quelque chose de bien, il faut avoir à un haut degré le sentiment de la
+famille.
+
+M. Beaudrain doit me tromper.
+
+Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses,
+les bronzes à écrouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent
+les vieux arbres, les murs des terrasses tapissés d'un buis sale qui
+ressemble à du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis à
+toutes les sauces, coupé à toutes les coupes; on l'a taillé en carrés,
+en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste
+à faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu
+plus gai: on pourrait se croire dans un cimetière. Mais on n'a point
+planté de fleurs. Pas de frivolités! On a préféré l'utile à l'agréable.
+On a mis de petits treillages au pied des plantations du modèle des fils
+et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus.
+
+Il y a, du côté de l'allée où les marmousets prennent leur bain de
+pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadré par des
+rampes de marbre, lépreuses, moussues, pareilles à des croûtes
+de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de
+buis--toujours--végètent de misérables arbustes gringalets, tout ronds,
+tondus à la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs
+pitoyables, taillés en pointes--pointus à y empaler des mécréants.--Je
+ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette façon des végétaux qui
+ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'être au supplice, ces arbres. J'en
+ai vu qui leur ressemblaient, dans une boîte champêtre, en sapin, qu'on
+m'avait donnée dans le temps pour mes étrennes: ils avaient un feuillage
+en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de
+bois; ils n'étaient pas aussi vilains que ceux-là et ils sentaient bon
+la colle et la peinture, au moins.
+
+Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me
+retourne pas, même lorsque je suis arrivé au bout. Je sais que, si je me
+retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du château, avec ses
+hautes fenêtres à petits carreaux qui font l'effet d'énormes pièces de
+canevas dépiautées, où manquent la laine de la tapisserie, la vie des
+couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la
+trame des treillages. A travers les trous, j'aperçois de l'herbe qu'on
+n'a pas passée à la tondeuse, des mousses à l'alignement incorrect, des
+pâquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent
+là tranquillement, sans règle, à la bonne franquette, comme si ce
+n'était pas défendu. Ça doit être défendu, pourtant. Ah! si Le Nôtre
+vivait encore!...
+
+ ***
+
+L'autre jour, en rentrant pour le dîner, j'ai rencontré Mme Pion. Elle
+m'a demandé si mon père était toujours aussi toqué. Je lui ai répondu,
+pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. Là-dessus, nous
+avons causé et, comme elle revenait du marché, elle m'a offert, avant de
+me quitter, une belle grappe de raisin.
+
+--Mais, madame, je vous remercie.
+
+--Prends donc, bêta. Vas-tu faire des manières, toi aussi?
+
+--Mais c'est que je n'ai pas encore dîné.
+
+--Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert.
+
+Je rentre à la maison, ma grappe à la main.
+
+--Sapristi! me dit Louise. Tu as là un beau raisin. Où as-tu pris ça?
+
+--On me l'a donné.
+
+--Qui ça?
+
+--Mme Pion.
+
+--Tu dis?...
+
+--Mme Pion.
+
+--Ah!!!
+
+Louise se précipite dans le jardin où mon père fume sa pipe en prenant
+son vermouth. Une minute après, j'entends la voix paternelle. Je manque
+de m'étrangler avec un grain très gros que je viens d'avaler.
+
+--Jean, arrive ici tout de suite.
+
+Je m'avance, à pas lents, vers le berceau, baissant le nez, la grappe
+derrière mon dos.
+
+--Tu as accepté un raisin de Mme Pion?
+
+Je lève la tête. Horreur! mon père n'est pas seul. Il y a là M. et Mme
+Legros, M. Beaudrain et Mme Arnal...
+
+--Veux-tu me répondre, oui ou non? Est-ce Mme Pion qui t'a donné ce
+raisin?
+
+--Oui, papa.
+
+--Alors, tu acceptes quelque chose d'un bonapartiste? Tu manges des
+raisins badingueusards? Tu n'as pas honte?
+
+J'essaye de sauver mon raisin.
+
+--Si, papa, j'ai honte.
+
+--Alors, jette ta grappe.
+
+J'hésite. Quel dommage! De si bon raisin!
+
+--Jette ta grappe!
+
+Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux et honteux. J'ai vu, avant
+de partir, de quelle façon M. Legros me regardait, j'ai aperçu le
+sourcil froncé de M. Beaudrain et les lèvres pincées de Mme Arnal. Je
+comprends toute l'étendue de ma faute. Je comprends que tout le monde
+sait déjà que je suis un corrompu, un vendu, un traître. Quelle honte!
+Il ne me reste plus qu'à aller me cacher dans ma chambre.
+
+Mais Catherine m'arrête au passage, sur la première marche de
+l'escalier. Elle a une lettre à la main.
+
+--Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette lettre?
+
+Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui suis chargé de dépouiller sa
+correspondance.
+
+--Ce n'est pas encore de mon frère. C'est de mes parents. Je reconnais
+l'écriture du maître d'école. Il y a bien le timbre de Chatelbeau,
+Haute-Vienne, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--J'espérais que ce serait de mon frère. Il y a si longtemps que je n'ai
+pas reçu de ses nouvelles. Enfin! voyons...
+
+Je lis:
+
+ «Ma chère fille,
+
+«Nous avons une nouvelle à t'apprendre avec beaucoup de ménagements, car
+elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme
+ta mère en a reçu en l'apprenant sans ménagements. C'est donc un grand
+malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reçu un
+procès-verbal militaire apprenant le décès de ton pauvre frère Grégoire,
+ma chère fille. Ta mère est dans les larmes sans décesser la nuit et le
+jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous
+désolons tant que l'on ne peut guère la consoler non plus. Il y a trois
+garçons de la commune qui ont été tués aussi et pas un seul à
+Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et
+c'est un grand malheur, car les récoltes sont belles ici et nous n'avons
+point à nous plaindre pour quant à nous, nous avons deux cochons gras à
+vendre. Monsieur le curé te fait dire de prier pour l'âme de ton pauvre
+frère et je ne connais pas d'autres nouvelles.
+
+ «Ton père pour la vie qui t'embrasse...»
+
+Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laissé
+tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup,
+elle se lève et s'essuie les yeux.
+
+--Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi où il y a
+les _deux cochons gras à vendre_.
+
+--Là, Catherine.
+
+La bonne prend la plume qui lui sert à marquer, en signes bizarres, ses
+comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je
+lui ai indiqué la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin.
+Je la suis.
+
+--Pardon de vous déranger, monsieur, dit-elle à mon père, mais j'ai reçu
+une lettre... monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien contente
+si monsieur... Je ne puis pas croire que c'est vrai, voyez-vous...
+
+Mon père recommence la lecture que je viens de faire.
+
+--Il n'y a pas à en douter, ma pauvre fille, dit-il quand il a fini.
+Votre frère est mort en défendant la patrie.
+
+--Mort comme un héros, dit M. Beaudrain. Comme un de ces héros obscurs
+qui...
+
+--Mort comme nous mourrons tous, dit M. Legros que sa femme, à ces mots,
+saisit par le bras. Oui, Amélie, comme nous mourrons tous plutôt que de
+laisser les vandales souiller plus longtemps le sol sacré de la France.
+
+--Oui, tous, approuve mon père d'une voix sombre. Consolez-vous,
+Catherine; songez...
+
+--Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: je ne puis arriver à me figurer
+que c'est arrivé... Un garçon si fort, si beau... Vingt-quatre ans,
+monsieur... vingt-quatre ans...
+
+Elle fond en larmes.
+
+--Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant les yeux.
+
+--Et ces pauvres parents, gémit Mme Legros. Cette pauvre vieille mère...
+Ah! c'est affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais...
+
+--Avez-vous remarqué le style de la lettre? demande tout bas M.
+Beaudrain à mon père. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant!
+Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement,
+mais une émotion qui déborde. Et ce passage sur les récoltes! cette
+antithèse entre les ruines que fait la guerre et les dons généreux de
+Cérès! C'est d'une simplicité... rustique... Pas une expression
+triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les récoltes! Ah! le
+terme est choisi de main de maître, fait le professeur en secouant la
+tête.
+
+Heureusement qu'il n'a pas vu les _cochons gras_!
+
+Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprès d'elle et la
+console. Mme Legros continue à déblatérer contre Bismarck, Guillaume et
+Badinguet.
+
+--Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices
+affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les
+attacher à un poteau et les faire mourir à coups d'épingle... Les faire
+souffrir des journées entières, quoi!...
+
+--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme
+saint Laurent. Le feu, il n'y a que ça. Je me suis brûlé il y a quinze
+jours, moi, en torréfiant du café. Eh bien! j'ai encore la marque de la
+brûlure. C'est d'un douloureux!
+
+--Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien?
+C'est épouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de
+l'écartèlement, ou de l'écorchement, ou du crucifiement; mais ce sont
+des moyens bien rapides... Non, en vérité, je crois que le pal...
+
+--Ce qu'il faudrait, fait mon père, je vais vous le dire: il faudrait
+attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et
+les laisser mourir là!
+
+--Bravo! crie M. Legros.
+
+Catherine lève la tête, étonnée et, de ses yeux rougis tout grands
+ouverts, semble interroger l'épicier.
+
+--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons
+votre frère, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils
+ont versé! La vengeance!...
+
+Catherine s'est levée et semble boire les paroles du marchand de tabac.
+
+--Eh bien! s'écrie-t-elle tout à coup, et comme hors d'elle-même, eh
+bien! oui, je me vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon frère!...
+Le premier Prussien qui va me tomber sous la main, je le tue comme un
+chien, aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! Oui, je le tuerai,
+je le tuerai...
+
+Elle part, brandissant sa lettre, faisant des gestes extravagants.
+
+--Vraiment, ça fend le coeur! dit Mme Arnal. Cette pauvre fille!...
+
+--Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en étendant le bras. C'est une
+héroïne! Il faut l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, ce qu'elle
+vient de dire! Ah! c'est beau!
+
+--C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en se léchant les lèvres.
+
+--Savez-vous qu'elle est capable de le faire comme elle le dit? demande
+mon père.
+
+--Je n'en doute nullement, répond le professeur... Eh! eh! ce ne serait
+point la première fois qu'une femme se serait conduite d'une façon
+virile... L'histoire nous apprend...
+
+--Judith et Holopherne! s'écrie Mme Legros.
+
+--Je voulais parler, dit M. Beaudrain mécontent de voir sa phrase
+interrompue, de Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de sa tente
+dans la tête de Sisara.
+
+--Ah! fait philosophiquement l'épicière... C'est que c'est moins connu,
+voyez-vous... Eh bien! Catherine sera une Judith!
+
+--Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, madame, que, que... Comment
+dirai-je?...
+
+--Dites ce que vous voudrez. Ce sera une Judith!
+
+M. Legros essaye de calmer sa femme.
+
+--Tu te montes, ma chère amie... Tu avances là des choses, vraiment...
+Tu sais pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, Judith a... s'est...
+enfin...
+
+--Et puis après? demande l'épicière agacée. Quand il s'agit de sauver la
+patrie? Lorsqu'il est question de venger un parent, un frère. Ah!
+Legros, manqueriez-vous de coeur, par hasard? Vous aurais-je mal jugé
+jusqu'ici? Mettre en balance des intérêts supérieurs et un léger
+sacrifice!
+
+--Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, toute rouge. Vous exagérez un
+peu.
+
+--Pas le moins du monde, Judith a bien fait. Et je ferais, comme elle,
+moi!
+
+--C'est brave, je l'avoue, déclare M. Beaudrain; mais c'est peut-être
+aller trop loin.
+
+Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je trouve ça tout naturel. Judith
+s'en va dans la tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, lui coupe
+la tête. Voilà. C'est très simple. Et je ne comprends pas pour quelle
+raison ma soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est devenue rouge
+comme une pivoine.
+
+--Quand les circonstances l'exigent, je comprends tout! s'écrie
+l'épicière en regardant Mme Arnal, pendant que son époux lui frappe sur
+l'épaule et que mon père sourit, ainsi que M. Beaudrain.
+
+--Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a guère de pièce sans
+prologue, et que, lorsqu'on tient à arriver à l'épilogue...
+
+--Ah! c'est çà! dit Mme Arnal. L'épilogue, à la bonne heure; j'en suis.
+Mais le prologue...
+
+Quel prologue? quel épilogue?
+
+Mme Arnal minaude.
+
+--Le prologue--ce M. Beaudrain a des mots charmants--le prologue, non,
+décidément... je ne me sentirais pas le courage... Je... Il me semble
+que si un étranger, un ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette
+idée-là... Je ne comprends pas...
+
+--Eh bien! moi, je comprends tout! rugit Mme Legros, malgré les
+supplications de son mari; ah! mais oui, tout!...
+
+Mme Legros est une vraie patriote.
+
+Elle comprend tout. Ça ne fait pas un pli.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+Quelqu'un qui paraît bien étonné en pénétrant chez nous ce matin, c'est
+M. Legros. Il trouve mon père en train d'enterrer, dans une grande fosse
+qu'il a creusée tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de
+petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide
+mon père dans ce travail et mon grand-père Toussaint, qui a quitté
+Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons
+huilés et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse
+paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil à pierre qui
+ornaient ma chambre gisent à côté de lui.
+
+--Comment! s'écrie l'épicier d'une voix absolument consternée, comment!
+Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol!
+
+--Ma foi, fait mon père embarrassé, je... c'est-à-dire... c'est à cause
+des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arrivé...
+
+--Et l'ennemi qui est à nos portes! gémit le marchand de tabac.
+
+--Oh! soyez tranquille! si la ville songe à se défendre...
+
+--Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros
+indigné. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez
+plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres.
+
+--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai là,
+dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment
+complet.
+
+--A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'énergie du corps
+d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne
+serait guère possible de résister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun
+fasse son devoir...
+
+--Vous savez bien que nous avons juré de le faire... Entortillez bien le
+revolver, père Toussaint, le mécanisme craint l'humidité... Alors,
+Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?...
+
+--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront à qui parler. Du reste, nous ne
+les attendons guère avant trois ou quatre jours. Toutes nos précautions
+sont prises; les barrières sont fermées et les postes qui les gardent
+ont ordre de n'ouvrir qu'à des parlementaires. Nous sommes à Versailles
+une douzaine de mille hommes au moins...
+
+--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint en ricanant. Et encore!
+
+--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son
+fusil de chasse. Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, donner un
+défenseur à la patrie.
+
+--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à reporter à la mairie, après
+l'entrée des Prussiens, et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil
+et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre,
+monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous préférez le
+remettre aux Allemands? Comme vous voudrez.
+
+Mon père arrange les armes dans la fosse.
+
+--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable de loir qui vient manger
+les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien
+voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais,
+à propos, monsieur Legros, vous me prêterez bien votre fusil, vous? Vous
+me rendrez service.
+
+--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois...
+
+L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le père Toussaint le regarde
+curieusement et, tout à coup, éclate de rire.
+
+--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, votre fusil, sacré
+farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la
+place dans le trou...
+
+M. Legros s'en va, rouge de colère.
+
+--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-père, que si les Prussiens
+arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait
+parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort
+de me moquer de lui?
+
+--C'est bien possible, fait mon père qui achève de combler la fosse.
+Heureusement, les Allemands ne sont pas encore là...
+
+--Au fait, Jean, as-tu porté à la poste les lettres que j'ai écrites ce
+matin?
+
+--Pas encore, papa.
+
+--Vas-y donc. Il est plus de dix heures et demie et la levée a lieu à
+onze heures.
+
+Je vais à la poste, je laisse tomber les lettres dans la boîte et je
+reviens en chantonnant, le nez baissé, comme si je comptais les brins
+d'herbe qui poussent entre les pavés. Un grand bruit de galopade, en
+haut de la rue Duplessis, me fait lever la tête.
+
+--Oh!
+
+Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que vif. Des cavaliers, des
+cavaliers comme je n'en ai jamais vu, passent devant moi au grand galop.
+C'est terrible! Ils me font l'effet de géants et leurs chevaux, dont les
+fers luisants frappent la pierre en faisant jaillir des étincelles, me
+semblent énormes, eux aussi. Oh! que j'ai peur!
+
+Ils sont passés, ils sont déjà loin, que je ne puis bouger de ma place.
+Je tourne la tête, seulement, et je les aperçois, tout là-bas, galopant
+toujours. Brusquement, devant la gare, ils s'arrêtent. Comment! ils ne
+sont que quatre! J'aurais juré qu'ils étaient cent. On dirait des
+lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont un gros pistolet au
+poing et, attachée au bras droit, une longue lance avec une banderole
+noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps d'en voir plus long; ils
+reprennent le galop et je ne distingue plus que l'étincellement des
+sabres et des fers, les couleurs des banderoles qui clapotent au vent et
+les silhouettes noires des passants qui se sauvent, effarés, devant
+l'épouvantable chevauchée...
+
+Je rentre à la maison, en courant.
+
+--Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... Les Prussiens! Les Prussiens
+sont ici! Je viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre
+Prussiens!...
+
+On se précipite, on m'entoure, on me demande des détails. J'en
+donne--autant que je puis en donner--mais pas assez, cependant, car on
+m'en redemande encore. On m'écoute en frissonnant.
+
+--Ils sont vilains? me demande ma soeur, qui tremble de tous ses
+membres.
+
+--Oh! oui! Et grands! grands!
+
+--Brrr!!
+
+--Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet au poing?
+
+--Deux fois plus gros que le revolver de papa!
+
+--Et des lances?
+
+--Et des lances.
+
+--Et des sabres?
+
+--Et des sabres.
+
+--Brrr!!
+
+--Ils ne t'ont rien dit en passant?
+
+--Non, rien... mais ils m'ont regardé d'un air furieux. Un, surtout, qui
+avait une grande barbe rouge.
+
+En réalité, je ne sais même pas si les Prussiens m'ont vu et j'ignore
+absolument s'ils avaient de la barbe. Mais je prends ça sous mon bonnet;
+ça fait bien. Ça me donne l'air homme. Je murmure même en avançant le
+menton:
+
+--J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient me tuer.
+
+Ma soeur m'embrasse. Ça ne lui arrive pas souvent. Il faut qu'elle soit
+rudement émue.
+
+--Les brigands! s'écrie Catherine. C'est qu'ils en sont bien capables,
+ces sauvages, de tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand on
+pense...
+
+Et sa figure, terrible tout à l'heure lorsque j'ai annoncé l'entrée des
+Prussiens, devient infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir
+menti.
+
+--Que faire! que faire? demande ma soeur en se tordant les mains.
+
+--Il faut fermer tous les contrevents des fenêtres qui donnent sur la
+rue, répond mon père, verrouiller les portes et, ma foi... déjeuner en
+attendant les événements... Ce sera toujours un déjeuner que les
+Prussiens n'auront pas.
+
+Nous déjeunons tristement, du bout des dents, échangeant nos craintes,
+nous faisant part de nos pressentiments. Et nous parlons de la tante
+Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter le _Pavillon_, qui a refusé de
+venir à Versailles.
+
+--Elle aurait pourtant été plus en sûreté ici, dans une ville, qu'en
+pleine campagne, dit Louise.
+
+--Ah! s'écrie mon grand-père, j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu
+pour la décider. Je lui ai dit: «Vous voyez bien; moi, je suis un homme
+et je pars. Si, dans quelques jours, il n'y a pas de danger, je
+reviendrai. Venez avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y a lieu.
+Barbier sera enchanté de vous offrir l'hospitalité...»
+
+--Parbleu! s'écrient mon père et ma soeur.
+
+--Elle s'est obstinée à rester quand même. Savez-vous ce qu'elle m'a
+répondu: «Que voulez-vous que les Allemands fassent à une vieille bonne
+femme comme moi? Il faudrait être bien méchant pour me faire du mal.»
+
+--Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant les yeux.
+
+--Je souhaite, dit mon père...
+
+Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. Nous regardons à la
+pendule: midi et demi. Nous n'attendons personne à cette heure-là...
+
+Qui peut sonner? Qui peut avoir sonné? Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas?
+
+Nous nous consultons. Enfin, je suis chargé d'aller regarder, avec
+précaution, par une fenêtre des mansardes, quelle est la personne qui se
+présente à notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne
+sans faire de bruit, je me penche et j'aperçois M. Legros. Il n'a plus
+son uniforme; il est en civil. Il m'a même l'air de trembler très fort;
+il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je
+vais lui ouvrir la porte.
+
+--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une
+voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intérieure. Les
+Prussiens sont dans la ville... c'est-à-dire une avant-garde... des
+parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laissés entrer,
+car on a beau être ferme... patriote... il faut être sensé, réfléchir...
+se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter
+contre une armée... On a signé à midi un capitulation honorable... très
+honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est très
+honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit être
+désarmée... oui... et puis, on doit combler les tranchées et enlever les
+abatis qui barrent les routes... C'est naturel, après tout, puisque les
+Prussiens arrivent ici à deux heures et qu'on a signé une
+capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pensé à vous dire que
+les Prussiens arrivent à Versailles à deux heures? Ils arrivent à deux
+heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable:
+une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-être pas bon dans les rues,
+bientôt... Au revoir.
+
+Le marchand de tabac s'en va. Sa dernière phrase me donne à réfléchir:
+il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie
+d'aller faire un tour... du côté où vont arriver les Allemands. Si je
+parle de mon envie à mon père, il ne me laissera pas sortir, c'est
+clair. Alors, il faudrait m'éclipser à la muette ou me résigner à
+manquer l'entrée des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil,
+ce serait bien embêtant... Je m'éclipserai...
+
+ ***
+
+Je m'éclipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant
+encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je
+prends ma course vers le boulevard du Roi.
+
+Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fenêtres fermées, toutes
+les portes closes. Je le remonte presque jusqu'à la grille; le poste des
+gardes nationaux est désert. Deux douaniers seulement montent la
+faction, les yeux tournés du côté de la campagne. J'attends--en
+tremblant. Pourvu que personne ne vienne me déranger, ne s'aperçoive de
+ma présence et ne me force à déguerpir! Je tremble de plus en plus--mais
+c'est rudement bon de trembler comme ça.
+
+J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura
+encore pour longtemps, mais je n'ose pas...
+
+Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche à un
+bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien
+que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement.
+Le coeur me bat à craquer, la respiration me manque...
+
+--Les voilà!
+
+Ce sont les douaniers qui ont crié ça, et ils prennent leur course vers
+la ville. Ils me frôlent en passant et leur terreur me gagne. Je les
+suis. Mais, en courant, j'aperçois, de l'autre côté du boulevard, cinq
+ou six curieux qui se sont arrêtés et qui se dissimulent derrière les
+arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne resterais-je pas? Je me cache
+derrière un arbre, moi aussi, et je regarde en écarquillant les yeux.
+
+Là-bas, sur la route, à cinquante pas de la barrière, une douzaine de
+cavaliers, pareils à ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au pas
+et s'arrêtent un instant devant le poste de la douane. Ils entrent dans
+la ville, sur deux rangs, longeant le bord des trottoirs.
+
+--Les uhlans! dit une voix à côté de moi.
+
+Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la lance au bras, le pistolet au
+poing. Ils passent devant moi et je sens que je vais tomber, je sens que
+mes ongles s'enfoncent dans l'écorce de l'arbre contre lequel je suis
+collé. Ils sont couverts de sang, ces hommes! il y a du sang aux
+banderoles de leurs lances, aux jambes de leurs chevaux, aux morceaux de
+leurs uniformes déchirés et l'un d'eux, au premier rang, a la figure
+entourée d'un linge blanc que piquent des points rouges. Ils viennent de
+se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en aller, je veux m'en aller!
+
+Impossible. Devant moi, il y a des uhlans qui s'avancent toujours au
+pas, en fouillant de l'oeil les rues transversales et, derrière, une
+masse noire s'approche. On entend le bruit des pas. On commence à
+distinguer les pointes des casques, les canons des fusils, les petits
+tambours, guère plus grands que des tambours de basque, et les fifres.
+Ils jouaient une marche guerrière, ces tambours et ces fifres, suivis de
+fantassins à l'uniforme bleu sombre, qui défilent, chaussés de bottes où
+ils ont fourré leurs pantalons, le fusil à plat sur l'épaule, le manteau
+roulé en sautoir. Et ces hommes, souillés de boue et de poussière, noirs
+de poudre, aux tuniques en lambeaux, ces hommes qui se sont battus ce
+matin, sans doute, qui viennent de faire une marche pénible, conservent
+l'alignement le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. Le pas se
+cadence d'un bout à l'autre de la colonne, les sous-officiers marchent
+sur le flanc des troupes et les officiers, l'épée à la main, en costume
+simple, sans dorures, sans épaulettes, orné seulement d'un peu de
+velours, s'avancent à la tête de leurs compagnies, raides et droits
+comme des automates.
+
+Il en passe, il en passe toujours. Je suis à moitié sorti de derrière
+mon arbre et je regarde franchement. Je n'ai presque plus peur.
+Subitement, les tambours et les fifres cessent de jouer. Alors, une
+musique dont j'aperçois les instruments, tout là-bas, devant un groupe
+d'officiers à cheval, entame un hymne de combat et, sur toute la ligne
+des troupes, depuis les premiers rangs qui déjà ont atteint le château
+jusqu'aux derniers qui débouchent du Chesnay, des hurrahs éclatent et
+couvrent la voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et la musique,
+de nouveau, déchire l'air de ses notes victorieuses...
+
+Elle joue _la Marseillaise_!... _la Marseillaise_, l'hymne que jouaient
+les musiques de nos régiments partant pour la frontière, l'hymne qui
+rend le Français invincible, qu'on gueulait dans les rues au moment de
+la déclaration de guerre et que j'ai chanté, moi aussi, lorsque nous
+croyions à la victoire, lorsque nous voulions planter d'avance des
+drapeaux tricolores sur la route de Berlin...
+
+Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons pas de longtemps,
+peut-être; et il nous faudra regarder flotter les étendards noirs et
+blancs, pareils à celui que porte un officier décoré d'une croix en fer,
+au milieu du dernier régiment d'infanterie.
+
+C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, avec ses canons noirs
+couchés sur les affûts peints en bleu, avec ses servants à pied et à
+cheval coiffés de casques surmontés d'une boule en cuivre. Il y a des
+fleurs à la gueule des pièces et les caissons et les prolonges sont
+enguirlandés de lierre et de feuillage...
+
+La cavalerie succède à l'artillerie: des dragons, des cuirassiers, des
+hussards de la mort, avec des brandebourgs blancs et une tête de mort au
+bonnet. Puis, viennent des voitures, des caissons, des voitures à
+échelles...
+
+Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des
+derniers caissons, avoir aperçu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien
+des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baïonnette au
+canon, marchent des soldats français prisonniers, sans armes, sales,
+déguenillés, l'air abattu, désespéré. Ils sont deux cents, au moins...
+et je regarde, tant que je puis les voir, les képis rouges de ces
+malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les
+voitures passent toujours, escortées par des uhlans. Il y a des
+prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout à la fin, des caissons
+pleins de paille, des voitures de tous modèles, des camions même,
+portant le drapeau blanc à croix rouge des ambulances, d'où s'échappent
+des cris à faire frémir, des gémissements lamentables.
+
+Un dernier peloton de uhlans. C'est fini.
+
+--C'est tout un corps d'armée qui vient de passer, me dit un monsieur
+qui est resté derrière un arbre, pas loin de moi, pendant le défilé des
+troupes, c'est le 5e corps prussien, général de Kirchbach.
+
+J'ai déjà vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il
+demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la
+canne à la main.
+
+Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur
+long et maigre qui sort craintivement d'une allée où il s'était tapi
+pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard,
+jette à droite et à gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfoncé
+sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles.
+Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon côté.
+
+--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent?
+
+C'est M. Beaudrain. Je le reconnais à la voix, beaucoup plus qu'à la
+figure, une figure qui a pris des tons jaune pâle--une couleur de
+panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain
+doit avoir une fière peur.
+
+--Ce que je fais, monsieur? Je rentre à la maison...
+
+--Et vous avez assisté à l'entrée des Prussiens?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Exprès?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! j'ai eu le front,
+l'audace, le toupet, de venir, tout seul, contempler le défilé triomphal
+des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, un cerveau à l'envers,
+une tête brûlée?
+
+--Mais, vous-même, monsieur...
+
+--Moi, c'est différent. Je ne croyais pas, je ne pouvais supposer que
+l'armée ennemie prendrait aujourd'hui possession de la ville. Sans cela,
+croyez-le bien, je ne serais pas sorti. J'étais allé faire une visite à
+côté, rue de Maurepas; et, en revenant, j'ai vu mon chemin intercepté
+par les hordes prussiennes... Et vous êtes resté là tout le temps.
+
+--Oui, monsieur. Les Prussiens marchent bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu
+les prisonniers?
+
+--Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'étais dans cette allée, là, et
+je n'ai pas mis le nez dehors, soyez-en sûr. Un mauvais coup est vite
+attrapé et je n'ai qu'une médiocre confiance dans la générosité des
+Vandales modernes... Mais il pourrait en venir d'autres. Filons,
+filons...
+
+M. Beaudrain m'entraîne. Nous passons par des rues détournées, des
+chemins déserts. Au moindre bruit, le professeur tressaille, blêmit. Au
+coin d'une rue, il me quitte.
+
+--Écoutez, mon cher enfant, je voudrais bien vous reconduire jusque chez
+vous, mais... je crains... une personne seule attire moins
+l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... De la prudence!...
+
+Et il part, se dissimulant le long des murailles.
+
+Je rentre à la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien.
+Mon père m'ouvre la porte.
+
+--D'où viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures...
+
+Je vois venir une réprimande--autre chose peut-être.--Je me tire de ce
+mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements.
+Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai
+vu--même un peu plus.--Lorsque je déclare que j'ai vu des prisonniers
+français, Catherine pleure à chaudes larmes. Ma soeur s'étonne
+d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon père s'indigne
+fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient la
+_Marseillaise_.
+
+--C'est infâme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnaît
+bien là l'esprit teuton!
+
+Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je
+profite de sa colère pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre,
+mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux
+le spectacle de tout à l'heure et je ne puis penser à autre chose.
+
+J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fenêtre, tout
+doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mètres,
+devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien à cheval
+est arrêté. Il parle avec une personne qui se trouve à l'intérieur, mais
+je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau
+à la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute,
+qu'il ne possède pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un
+signe bref, indiquant la ville; et l'épicier, qui a compris, part en
+courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en
+examinant les maisons du voisinage.
+
+Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant,
+essoufflé. Il tend au Prussien, en se découvrant, une chose enveloppée
+dans du papier. C'est un énorme cigare. L'officier l'allume, paye et
+s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne,
+bien doucement, pour qu'il n'entende rien.
+
+J'ai envie de descendre pour raconter à mon père ce que je viens de
+voir; mais il m'a formellement défendu d'ouvrir les contrevents et il me
+gronderait certainement. Je suis forcé de garder ça pour moi. C'est
+dommage. Ah! ce fameux M. Legros!
+
+ ***
+
+Le soir, le garçon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris
+qu'un régiment prussien faisait boire ses chevaux à l'usine à gaz, dans
+les bassins. Il paraît aussi que les Prussiens ont allumé des feux de
+bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et
+qu'ils se préparent à passer la nuit à la belle étoile.
+
+--Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? demande mon grand-père.
+
+--Ils supposent sans doute qu'elles sont minées, fait le garçon boucher.
+
+--Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pensé à miner les avenues! s'écrie
+Louise. On les aurait tous fait sauter pendant la nuit.
+
+--Oh! ils prennent bien leurs précautions, assure le garçon boucher. Il
+passe des patrouilles partout et ils ont posé des sentinelles à tous les
+coins de rues; j'ai vu ça il y a une demi-heure, en allant porter de la
+viande, rue de la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dégoûtant, des
+sauvages comme ça; ils n'achètent même pas de la viande aux commerçants;
+ils traînent derrière eux des bestiaux qu'ils ont volés à droite et à
+gauche et ils les ont parqués sur la place d'Armes. Comme c'est propre!
+
+--C'est infâme, dit mon père.
+
+--Est-ce qu'ils resteront longtemps à Versailles? demande Catherine,
+songeuse.
+
+--Oh! non. Du moment qu'on a signé une capitulation...
+
+--Une capitulation honorable, fait ma soeur.
+
+--Dans ce cas-là, comme le disait tout à l'heure le patron, ils ont le
+droit de traverser la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper.
+
+--Çà, dit le père Toussaint, ce n'est pas aussi sûr que du vinaigre.
+
+--Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, puisqu'on a signé une
+capitulation honorable...
+
+ ***
+
+Nous apprenons, le lendemain matin, que l'état-major prussien a fait
+cette réflexion qu'il n'avait pas à traiter avec une ville ouverte.
+Après quoi il a pris la capitulation et en a fait de petits morceaux.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+Les Prussiens se sont installés en maîtres à Versailles. La ville est
+devenue le quartier général de l'armée qui doit assiéger Paris. Tous les
+jours, il arrive de nouvelles troupes: des dragons bleus, des dragons
+verts, des pionniers gris, des hussards de toutes couleurs, des
+gendarmes, des cuirassiers, des Bavarois coiffés d'immenses casques à
+chenille. J'aurais bien voulu voir tous ces soldats. Mais il m'est
+formellement interdit de mettre le pied dans la rue. Après mon escapade
+de l'autre jour, mon père m'a déclaré que, si je sortais sans sa
+permission, il m'enfermerait dans ma chambre, au pain et à l'eau, et je
+suis forcé de m'en rapporter aux récits des divers fournisseurs qui nous
+apportent des nouvelles en même temps que des provisions.
+
+Il paraît que, jusqu'ici, les Allemands ne se conduisent pas trop mal.
+Ils respectent les personnes et les propriétés et se bornent à faire des
+réquisitions. Ils ont d'abord réclamé toutes les armes qui se trouvaient
+dans la ville et messieurs les gardes-nationaux ont été invités à
+rapporter leurs fusils à la mairie, ce qu'ils ont fait sans se faire
+tirer l'oreille. Hier matin, mon père est sorti avec tout son
+équipement; il a été rejoint au milieu de la rue par M. Legros qui
+portait sous le bras, aussi tristement qu'un officier de Marlborough,
+son beau sabre à dragonne d'argent. Ce léger sacrifice n'a pas contenté
+les Prussiens qui réclament d'heure en heure, sans se lasser, les objets
+les plus divers: provisions de bouche, fourrages, couvertures, balais,
+matelas, semelles, amidon, peaux de sangliers, cirage et bandages
+herniaires. On voit tout de suite que les Allemands, qu'on nous
+représentait comme d'affreux barbares, sont fort civilisés et très au
+courant des objets nécessaires à la vie moderne.
+
+--Enfin, dit ma soeur, puisqu'ils ne font que demander et qu'ils ne
+prennent rien, ça ne va pas trop mal.
+
+--En effet; mais si l'on refusait de leur donner ce qu'ils demandent?
+ricane mon grand-père.
+
+On s'en garde bien. Et l'on se garde, aussi, de ne pas leur ouvrir sa
+porte quand ils y frappent, comme ils viennent de le faire chez nous.
+
+C'est moi qui ai été leur ouvrir--après avoir constaté leur identité par
+la fenêtre du premier--et en tremblant bien fort. Ils sont trois: deux
+grands et un petit. Le petit porte une casquette plate et a une épée au
+côté. Ce n'est pas un officier, mais il doit avoir un grade. Quel grade?
+Il nous l'apprend lui-même en pénétrant dans la salle à manger, où mon
+père, mon grand-père et ma soeur attendent, debout.
+
+--Bonjour, madame, bonjour, messieurs. Voici un billet de logement pour
+moi, sous-officier porte-épée au 58e régiment d'infanterie, et deux
+hommes.
+
+Ma soeur a l'air bien étonnée d'entendre un Prussien parler français;
+celui-ci n'est pas vilain, après tout, il a une petite moustache très
+gentille, des yeux bruns très intelligents. Quant aux soldats qui
+l'accompagnent, on dirait deux brutes; et, lorsque leurs regards, qu'ils
+promènent avec ahurissement sur le mobilier, se posent sur moi, j'ai
+peur.
+
+Mais le sous-officier se tourne vers eux et leur parle en allemand. Ils
+prennent leurs sacs et leurs fusils qu'ils avaient déposés en entrant et
+ils suivent mon père, qui les guide vers une grande pièce inoccupée où
+l'on va leur dresser des lits.
+
+--Non. De la paille. De la paille, c'est bon pour le soldat, déclare le
+sous-officier.
+
+Mon père insiste. Il veut faire bien les choses; il tient à donner des
+lits. Quant au sous-officier, on le logera dans la _chambre d'amis_, où
+il sera très bien.
+
+--Tenez, par ici, tout au fond du couloir.
+
+Dans le corridor, nous rencontrons Catherine qui descend de sa chambre;
+elle jette au Prussien un regard terrible que celui-ci ne surprend pas,
+heureusement, mais mon père devient blanc comme un linge.
+
+--Jean, me dit-il tout bas, quand nous aurons installé l'Allemand dans
+sa chambre, tu vas aller à la cuisine, tu prendras tous les couteaux
+pointus et tu les donneras à ta soeur pour qu'elle les enferme à clef
+dans le placard du vestibule... Ah! tu n'oublieras pas le tourne-broche.
+
+Je descends à la cuisine et je commence à ramasser les couteaux. Je ne
+suis pas assez grand pour attraper le tourne-broche.
+
+--Catherine, voulez-vous me décrocher le tourne-broche?
+
+--Pourquoi faire, monsieur Jean?
+
+--Pour l'emporter.
+
+--L'emporter où?
+
+--Eh! parbleu! l'emporter, l'enfermer.....
+
+--Est-ce que vous êtes fou, monsieur Jean?
+
+--Ah! oui, on est fou, n'est-ce pas? parce qu'on ne veut pas vous
+laisser de couteaux pointus sous la main? parce qu'on veut vous empêcher
+de tuer les Prussiens? nous le savons bien, allez! que vous voulez en
+tuer un. Mais nous vous en empêcherons.
+
+Catherine me regarde avec pitié. Elle lève les épaules et me prend par
+le bras.
+
+--Vous n'empêcherez rien du tout. Je ferai ce qui me plaira. Est-ce que
+je risque autre chose que ma peau, par hasard? hein? Qu'est-ce qu'ils me
+racontaient donc, vos parents, vos M. Legros, vos Mme Arnal, l'autre
+jour? Hein? La vengeance, le patriotisme! Hein? savez-vous que j'ai du
+sang dans les veines, hein? est-ce que vous-croyez que je peux me
+retenir, Hein? quand je vois ces brigands de Prussiens?
+
+Elle me secoue comme un prunier, me poussant devant elle à chaque
+interrogation. Elle a fini par me coller à la porte vitrée dont je vais
+casser les carreaux avec mes épaules. Mais tout d'un coup, la porte
+s'ouvre, je manque de tomber et mon père paraît derrière moi. Il est
+tout vert de rage.
+
+--Catherine!... j'ai entendu ce que vous venez de dire à cet enfant...
+C'est moi qui l'avais envoyé chercher les couteaux... pour vous empêcher
+de commettre un crime, malheureuse!... Avez-vous songé aux conséquences
+de vos actions? Savez-vous qu'on nous fusillerait tous, tous, jusqu'au
+dernier?... Ah! vous ne pouvez pas vous retenir?..... Vous ne pouvez
+pas! Je peux bien, moi!... Eh bien! vous allez monter dans votre
+chambre, tout de suite!... Je vais vous y enfermer à clef... jusqu'à ce
+que j'aie pris une détermination...
+
+Catherine monte l'escalier quatre à quatre, furieuse, pleurant, suivie
+par mon père, et j'entends la clef qui grince dans la serrure.
+
+ ***
+
+Nous achevons la journée dans les transes. La belle-soeur du charcutier
+a consenti à remplacer Catherine pendant quelques jours. C'est elle qui
+nous a fait à dîner et qui a fabriqué, pour les deux soldats allemands,
+un énorme plat de ratatouille au lard et aux pommes de terre. Le
+sous-officier porte-épée dîne avec nous. Il a l'air bien élevé, se
+montre très galant vis-à-vis de ma soeur et engage avec mon grand-père
+une longue conversation sur la langue française que, d'ailleurs, il
+parle assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, certains
+idiotismes. Le père Toussaint lui donne les renseignements les plus
+étendus, saupoudrant ses phrases onctueuses de comparaisons et
+d'épithètes qui doivent flatter le vainqueur. Il dit:
+
+--Votre belle Allemagne... cette campagne si glorieuse pour vos armes...
+votre gracieux souverain... une guerre aussi vivement menée... Bismarck,
+ce Richelieu... les effets foudroyants de vos canons Krüpp...
+
+Le Prussien est enchanté. Après dîner il se met au piano et joue deux ou
+trois valses allemandes. Avant de se retirer dans sa chambre, il nous
+souhaite très poliment une bonne nuit.
+
+--Un charmant garçon, dit mon père.
+
+--Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce pas Jean?
+
+--Oh! oui... c'est dommage qu'il soit Prussien.
+
+--Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement mon grand-père.
+Les Allemands ne sont pas si féroces qu'on veut bien le dire, au bout du
+compte... Mais c'est cette damnée Catherine qui m'inquiète.
+
+Mon père aussi semble très inquiet. Je suis sûr qu'il ne ferme pas
+l'oeil de la nuit. Et, le lendemain matin, son inquiétude se change en
+trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier se diriger vers le
+jardin.
+
+--Vous avez de belles fleurs. Cela vous dérangerait-il de m'apprendre
+les noms que j'ignore?
+
+--Mais non, au contraire... avec plaisir...
+
+Mon grand-père et moi nous suivons mon père qui accompagne l'Allemand.
+
+--Quel est le nom de cette fleur rouge?
+
+--Un géranium.
+
+--Et celle-là?
+
+--Un oeillet d'inde.
+
+--Et celles-là, là-bas? Oh! mais, je ne connais pas le nom de toutes ces
+fleurs.
+
+Et le Prussien s'avance vers une plate-bande qui longe la maison, au
+grand désespoir de mon père qui lève les bras au ciel et fait à mon
+grand-père des signes désespérés. Qu'y a-t-il?
+
+Subitement, je comprends: cette plate-bande se trouve juste au-dessous
+de la fenêtre de Catherine et là-haut, contre la vitre, on aperçoit
+l'immobile silhouette de la bonne.
+
+--Pourvu qu'elle ne le voie pas! me souffle le père Toussaint qui
+frémit. Et ton père qui a oublié d'enlever les pots de fleurs qui se
+trouvent sur la fenêtre! Quelle imprudence! S'il prenait envie à cette
+fille d'en faire tomber un! Ah! j'aurais prévu ça, moi! je lui aurais
+enlevé jusqu'à son pot de chambre et j'aurais cadenassé la croisée.
+Jean, surveille-la bien, cette croisée.
+
+--Oui, grand-papa.
+
+--Je vais essayer d'engager le Prussien à rentrer.
+
+Mais celui-ci, penché sur la plate-bande, s'abîme dans la contemplation
+d'une touffe de rosiers.
+
+--Quel est le nom de ces rosiers?
+
+--Des rosiers du Bengale... Mais, monsieur, je crois... l'air du matin
+est un peu frais...
+
+--Non, non. Très beau, ce matin. Cette fleur se nomme?
+
+--Un glaïeul... mais, permettez. Il me semble avoir oublié de vous
+offrir la goutte, et si vous...
+
+--Merci beaucoup. J'ai pris du café et cela me suffit.
+
+Le Prussien ne s'en ira pas et, là-haut, la terrible silhouette guette
+toujours. Mon père se tord les mains...
+
+Un coup de sonnette nous fait tressaillir. Je me dirige vers la porte,
+mais mon grand-père m'arrête. Il a une inspiration. Il s'approche de
+l'Allemand, le chapeau à la main.
+
+--Qu'y a-t-il monsieur?
+
+--Monsieur, la personne qui vient de sonner est, je le présume du moins,
+une dame que nous attendons. Comme elle est excessivement nerveuse, je
+craindrais, si elle apercevait votre uniforme en pénétrant ici... je
+craindrais... une crise, peut-être... Les sentiments chevaleresques de
+votre nation me sont trop connus...
+
+--Oh! je rentre, alors; je rentre immédiatement, fait le Prussien en
+frisant sa moustache.
+
+Mon père et mon grand-père l'escortent pendant que je vais ouvrir.
+
+ ***
+
+Ce n'est pas une dame qui a sonné, c'est une femme. C'est Germaine.
+
+--Monsieur est ici?
+
+--Oui, Germaine.
+
+--Je veux lui parler tout de suite.
+
+--Vous savez qu'il y a des Prussiens ici?
+
+--Qu'est-ce que ça me fait! Je ne vois que ça et des chiens, depuis
+bientôt huit jours.
+
+Germaine expose à mon grand-père l'objet de sa visite. Il paraît que les
+Allemands qui se sont installés à Moussy ont déclaré que toute maison
+inhabitée appartient aux soldats et qu'ils considèrent comme telle toute
+habitation où ne résident que des domestiques.
+
+--Et ils les arrangent bien, vous savez, les maisons inhabitées. On
+dirait qu'ils ne rêvent que plaies et bosses, ces animaux-là.
+
+--Ont-ils commis des dégâts à la maison? demande mon grand-père anxieux.
+
+--Non; mais, depuis hier, nous en avons cinq à loger. Et ils mangent,
+vous savez! L'argent file d'une drôle de façon. Il faudra même que
+monsieur m'en donne, si monsieur ne revient pas avec moi... Mais
+monsieur ferait mieux de revenir.
+
+--Et au Pavillon? demande ma soeur.
+
+--Oh! au Pavillon, ils sont toute une tripotée: quinze ou vingt, au
+moins; c'est là que demeure le commandant.
+
+--Ah! mon Dieu s'écrie Louise. Cette pauvre tante Moreau! Comme elle
+doit avoir peur!
+
+--Après ça, dit Germaine, ils ne sont pas trop méchants. Il faut dire
+aussi que le maire Dubois les contient beaucoup. Tout le monde dans la
+commune trouve qu'il se conduit très bien.
+
+--Une canaille comme ça! murmure mon grand-père. Ah! il a ses raisons,
+bien sûr, pour faire le bon apôtre! Un Dubois! en voilà un qui est fait
+pour pêcher en eau trouble comme les chiens pour mordre!
+
+--Enfin, dit Germaine impatientée, je voudrais bien avoir une réponse de
+monsieur. Faut-il que je m'en retourne toute seule? Moi, je me lave les
+mains de ce qui arrivera.
+
+Mon grand-père réfléchit, le menton dans ses mains. Sa bonne le fixe de
+ses yeux noirs. Enfin, il prend une détermination; il se lève.
+
+--Ma foi, tant pis! je retourne chez moi.
+
+Nous essayons de combattre sa résolution; mais le vieux est complètement
+décidé. Il nous fait ses adieux, très ému.
+
+--Je reviendrai vous voir un de ces jours, le plus tôt possible.
+
+Avant de partir, pourtant, il engage mon père à se débarrasser de
+Catherine.
+
+--Le plus tôt sera le mieux, voyez-vous. Renvoyez-la dans son pays. Vous
+obtiendrez bien un sauf-conduit, que diable! avec quelques protections.
+Si vous gardez cette fille-là ici, il vous arrivera malheur, je vous en
+réponds...
+
+--Vous avez raison, dit mon père. Je vais m'occuper de cela.
+
+ ***
+
+Il s'en occupe, en effet. Il sort pendant l'après-midi et revient vers
+quatre heures, avec un monsieur que je heurte dans le vestibule et qui
+me salue en souriant. Je le reconnais: c'est le monsieur qui assistait à
+l'entrée des troupes, à côté de moi, boulevard du Roi, et qui m'a appris
+qu'elles formaient le 5e corps prussien.
+
+Il a une vilaine figure, ce monsieur: des petits yeux gris de fer qui se
+cachent derrière des lunettes d'or, une bouche édentée où sautille un
+bout de langue violâtre, et un nez énorme, cassé en deux, en forme de
+potence, et picoté comme un dé à coudre.
+
+Ce nez m'avait déjà stupéfait, chaque fois que j'avais rencontré le
+monsieur aux lunettes d'or; mais je croyais à un accident; je supposais
+que le monsieur avait fourré son appendice nasal dans un nid de guêpes.
+Je me trompais. Ce nez est extraordinaire, mais il est naturel. Il y a
+de drôles de choses dans la nature.
+
+--C'est un nez d'Israélite, me dit mon père, le soir. M. Zabulon Hoffner
+est israélite.
+
+--Ah! c'est un Juif!
+
+--Un Israélite! Il ne faut jamais dire: Juif. C'est très impoli.
+
+--Ah!... Il a un nom allemand.
+
+--C'est possible, fait mon père, mais il n'est pas Allemand. Il est
+Luxembourgeois. Ce n'est pas la même chose. Du reste, il s'est montré
+fort complaisant. Je le connaissais très peu, et il s'est chargé de me
+procurer un sauf-conduit pour Catherine. Il a certaines relations dans
+les bureaux... il sait parler l'allemand.... Enfin, je suis enchanté
+d'avoir fait sa connaissance... C'est la complaisance et la loyauté
+mêmes...
+
+Alors, il trompe son monde. Il a l'air franc comme dix-neuf sous.
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aidée à faire sa malle et à y
+emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus.
+Elle est partie sans colère, en disant même qu'_elle comprenait ça_, en
+nous souhaitant toutes sortes de prospérités. Et ce n'est qu'une fois
+dans la rue qu'elle a laissé échapper ses sanglots qu'elle avait
+contenus jusque-là. Je l'ai suivie des yeux, de ma fenêtre, aussi
+longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trébuchant à
+chaque pas, les yeux voilés par les larmes, à côté de l'homme qui
+traînait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient
+remonter ses épaules et elle était obligée de s'arrêter pour sortir son
+mouchoir à carreaux bleus de la poche de sa robe noire.
+
+J'ai pleuré comme un veau.
+
+Pauvre fille! J'ai méprisé son ignorance, j'ai fait fi de son affection,
+je lui ai fait bien des méchancetés. Et, maintenant qu'elle n'est plus
+là, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arraché
+quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis
+triste comme tout.
+
+J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de
+sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours
+dehors. Il y a tant de choses à voir!
+
+Je connais tous les uniformes de l'armée allemande, infanterie,
+artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes français. Les
+Bavarois seuls ne représentent pas trop mal, avec leurs grands casques
+qui ressemblent à ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales,
+sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du père Adam
+et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi
+aussi, quand j'étais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais
+je les suçais après, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils
+devraient être propres.
+
+Les Prussiens sont bien moins dégoûtants, mais leurs casques à pointes
+les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte
+sans visière, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr
+sont à peu près pareils à ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont
+beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans
+les remplir. Les pantalons des cavaliers m'étonnent: ils sont basanés
+très haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop
+sombre, pas élégante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes,
+d'épaulettes, de clinquant, de panaches.
+
+Les officiers eux-mêmes sont vêtus très simplement; ils sont coiffés
+d'une casquette plate à visière et portent presque tous au bras droit un
+brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais
+accrocher leurs sabres et de les laisser traîner derrière eux sur les
+pavés, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se
+figurer qu'on a attaché des casseroles à la queue de tous les chiens de
+la ville.
+
+J'ai vu les fameux fusils à aiguilles, les canons Krüpp, les singulières
+voitures à échelles; j'ai été voir l'abattoir qu'on a installé à la
+gare, les postes de police qu'on a installés un peu partout, les canons
+pris sur les Français, rangés dans la grande cour du Château, autour de
+la statue de Louis XIV. J'ai regardé, l'autre jour, de la place d'Armes,
+un général, qu'on dit être le prince royal, distribuer des médailles aux
+soldats au pied de cette statue. Le château est converti en
+ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau néerlandais flotte
+sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les
+rues: aux fenêtres des étrangers qui se mettent sous la protection de
+leurs pavillons nationaux, aux croisées des gens qui ont obtenu de
+soigner chez eux des blessés et qui ont arboré le pavillon de la
+convention de Genève.
+
+ ***
+
+Mme Arnal est de ces derniers. On a placé chez elle un capitaine
+allemand blessé, un grand gaillard à belle barbe blonde. Elle le soigne
+avec un dévouement sans exemple. Elle espère qu'avant quinze jours le
+blessé sera sur pied. Elle est très fière des compliments que lui fait
+tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle déclare
+que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de
+charité. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de
+ménagements, de commisérations, d'attendrissements. Elle a des
+apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes à prix
+fixe. Son temps est mesuré, en effet. Elle ne peut guère s'absenter. Son
+blessé a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie, à ce
+monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses défendues par le
+médecin.
+
+--Il faut être là, voyez-vous... Les malades, c'est un peu comme les
+enfants...
+
+Et elle ajoute, tout bas:
+
+--Je n'ai qu'une peur, mais une peur terrible: c'est de finir par porter
+trop d'intérêt à mon blessé. A force de voir souffrir les gens, on s'y
+attache; on ne les considère plus comme des ennemis... Ah! savoir
+concilier ses obligations d'infirmière avec ses devoirs de Française!...
+C'est à faire tourner la tête!... l'humanité!... la patrie!... Je me
+sauve. A tout à l'heure...
+
+ ***
+
+M. Zabulon Hoffner, qui vient nous voir assez souvent, maintenant, se
+contente d'affirmer que la guerre, c'est bien gênant.
+
+--Les routes sont toutes défoncées; on ne peut même pas aller à Buc sans
+se crotter jusqu'aux genoux.
+
+M. Legros prétend ne pas se faire de bile.
+
+--A quoi ça servirait-il? Ce qui doit arriver, arrive. Moi, je suis
+fataliste.
+
+Depuis l'arrivée des Prussiens, pourtant, il paraît avoir engraissé. Ma
+soeur, justement étonnée de cet embonpoint subit, a été malicieusement
+aux informations et la marchande de tabac, trop confiante, a livré
+naïvement le secret de la corpulence exagérée de son époux: M. Legros se
+plastronne--plastron par devant, plastron par derrière.--On assure même
+qu'il ne tourne pas le coin d'une rue, à partir de cinq heures du soir,
+sans crier: «Ami! Ami!» à tue-tête.
+
+Qu'y a-t-il de vrai là dedans?
+
+--Tout! dit M. Beaudrain; et M. Legros a raison. Vous ne devriez pas
+vous moquer de lui. Aucune précaution n'est inutile. Eh! eh! si Achille
+avait été trempé tout entier dans les ondes du Styx, la flèche troyenne
+n'eût point causé sa mort...
+
+Et patati, et patata. M. Beaudrain se meurt de frayeur. Il est
+positivement malade de peur; il a dû renoncer, depuis quelque temps
+déjà, à me donner des leçons. Il passait le temps des répétitions à se
+murmurer à lui-même:
+
+--Pourvu que les Prussiens ne fassent pas ci, pourvu qu'ils ne fassent
+pas ça....
+
+Il inventait des choses inimaginables. Un jour, il était arrivé à se
+figurer que Versailles allait sauter.
+
+--Les égouts sont minés! disait-il. J'en suis sûr. Notre dernière heure
+est venue.
+
+Ce jour-là, il a changé de ton--de ton, seulement, car il ne peut plus
+changer de couleur: il est jaune.--Il parcourt toute la gamme des
+jaunes: il a été jaune citrouille, jaune coing blet, jaune panade, jaune
+citron. Présentement, il est d'une nuance mal déterminée, nuance
+d'omelette--d'omelette baveuse.--Je l'attends au jaune safran.
+
+ ***
+
+--Et dire, s'écrie mon père, un matin que presque tous nos amis sont
+réunis dans le jardin pour prendre l'apéritif, dire qu'il y a des gens
+qui pactisent avec l'ennemi. Ainsi, pas plus tard qu'hier... Va donc un
+peu jouer, Jean...
+
+Je m'en vais, mais pas trop loin. J'entends très bien.
+
+--Hier soir, j'avais été faire un tour du côté de la porte de Béthune.
+Savez-vous qui je vois sortir du poste que les Allemands ont établi là?
+
+--Eh! qui donc? mon Dieu! demande le père Merlin intrigué.
+
+--Une femme! une Française, monsieur!
+
+--Oh! fait ma soeur.
+
+--Si l'on peut appeler ça une Française. Cette gueuse, vous
+savez bien, cette rouleuse qu'on appelle--je ne sais pas
+pourquoi--Marie-Cul-de-Bouteille, cette paillasse à soldats qui passait
+sa vie dans les postes, lorsque nos troupes étaient ici, et que nos
+troupiers nourrissaient de leurs restes de gamelles.
+
+--En échange de ses bons services, ricane le père Merlin. Vous voyez
+bien que c'est une Française.
+
+--C'était, monsieur, c'était; elle a abdiqué ce titre. Quoi! faire à ce
+point litière de ses sentiments, se livrer à l'ennemi de sa patrie! Ah!
+ça été plus fort que moi; malgré le dégoût que m'inspire cette créature,
+je me suis approché d'elle et je lui ai dit ce que je pensais de sa
+conduite. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu? Elle m'a répondu que le
+rata des Prussiens valait bien celui des Français. Alors, ma foi, je
+n'ai plus pu me contenir et je l'ai traitée comme elle le mérite...
+
+--Ah! monsieur Barbier, s'écrie M. Beaudrain, quelle imprudence! Si les
+Prussiens vous avaient entendu! Ne recommencez pas, c'est moi qui vous
+en conjure!
+
+--Ne pas recommencer! dit Mme Arnal indignée. Laisser passer sans
+protester de pareilles ignominies! Des choses semblables! Des... des
+monstruosités... Dans quel siècle vivons-nous?...
+
+--C'est infâme! dit ma soeur.
+
+--Il faut croire aussi, dit Mme Arnal, qu'il n'y avait aucun officier
+dans le poste. Y avait-il un officier, dans le poste?
+
+--Je n'en ai point vu, répond mon père.
+
+--C'est ça. Les officiers sont des gens bien élevés qui ne laisseraient
+pas s'accomplir ces ignominies; du reste, la discipline doit s'opposer
+à... l'entrée de ces créatures dans les postes... Mon blessé me le
+disait hier... La discipline est de fer, à ce sujet-là...
+
+--En effet, dit M. Beaudrain, la discipline de l'armée prussienne est
+admirable.
+
+--Admirable. C'est le mot, dit le père Merlin.
+
+--La discipline, continue le professeur, est une bien belle chose. C'est
+elle qui protège l'habitant inoffensif contre les fureurs de la
+soldatesque.
+
+--Et puis, sans discipline, pas d'armée, dit mon père. C'est à leur
+discipline que les Prussiens sont redevables de leurs victoires.
+
+--A propos de discipline, dit le père Merlin, j'ai vu tout à l'heure, de
+ma fenêtre, un spectacle bien intéressant.
+
+--Quoi donc? demandent en même temps ma soeur et Mme Arnal.
+
+--J'étais... Mais on ne doit pas avoir encore baissé le rideau. Si, au
+lieu de vous raconter la pièce, je vous la faisais voir? Voulez-vous
+venir chez moi, un instant?
+
+--Mais oui, mais oui. Dépêchons-nous. Jean, viens-tu?
+
+Nous suivons le père Merlin jusque dans son cabinet de travail, au
+premier étage. La croisée, grande ouverte, donne sur un vaste terrain
+vague où les Allemands ont amoncelé du bois à brûler et du charbon. Cinq
+ou six soldats, d'habitude, gardent le dépôt. Que peut-il se passer là?
+
+Nous nous précipitons à la fenêtre.
+
+Un soldat prussien, dans la position du soldat sans armes, le petit
+doigt sur la couture du pantalon, la tête droite, les talons joints, est
+campé devant un tas de fagots, la face au bois. Derrière lui, un
+officier--un lieutenant je crois--se promène de long en large, lisant un
+journal, fumant un cigare gros comme un manche à balai. Chaque fois
+qu'il passe derrière le soldat, v'lan! il lui envoie à toute volée un
+coup de pied dans le bas des reins. On entend très distinctement le
+bruit de la botte qui, à intervalle réguliers, toutes les minutes à peu
+près, se colle au postérieur du troupier.
+
+A chaque coup, l'homme tressaute légèrement, très légèrement; mais il ne
+bronche pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils ont marquée dans
+le sol; ses mains ne se crispent pas, ses doigts restent allongés le
+long du passepoil et il semble toujours regarder, à l'ordonnance, à
+quinze pas devant lui.
+
+--Quand je suis venu chez vous, Barbier, dit le père Merlin, ça durait
+déjà depuis un bon quart d'heure. Ça fait donc maintenant cinquante
+minutes.
+
+--Sapristi! dit mon père, quelle obéissance! quelle soumission!
+cinquante coups de pieds au derrière!
+
+Le père Merlin veut fermer la fenêtre.
+
+--Oh! attendons la fin, implore ma soeur, émerveillée.
+
+Le père Merlin lui jette un regard étrange. Puis il pousse la croisée et
+tourne l'espagnolette.
+
+--Vous trouvez donc ce spectacle bien intéressant, mademoiselle?
+
+--Oh! c'est si amusant. Ce qui doit être bien drôle aussi, c'est la
+figure du soldat. Quel dommage qu'on ne puisse pas la voir.
+
+--Eh! eh! si Frédéric II vivait encore! dit M. Beaudrain. O grand homme!
+s'écrie-t-il tragiquement, tu peux sortir de ton tombeau, tes enfants
+sont dignes de toi!
+
+--Qu'est-ce qui vous prend? demande le père Merlin avec intérêt.
+Êtes-vous malade, monsieur Beaudrain?
+
+--Non; mais cette discipline, cette obéissance passive... c'est
+extraordinaire, vraiment.
+
+--Le fait est que c'est beau, dit mon père. C'est le manque de
+discipline qui nous a perdus, nous autres.
+
+--Espérons que ça nous servira de leçon, dit Louise.
+
+--Enfin, dit Mme Arnal, nous pouvons nous tranquilliser un peu. L'armée
+allemande est trop sévèrement commandée pour se livrer à des désordres
+graves. Il y a beaucoup à espérer d'une discipline semblable.....
+
+ ***
+
+Nous descendons l'escalier.
+
+--Ah! la discipline, s'écrie mon père, c'est beau. On dira ce qu'on
+voudra, c'est bien beau. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que les
+Français en aient un jour une pareille.
+
+--Ainsi soit-il! dit le père Merlin.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+Le père Toussaint vient d'arriver. Il est dans tous ses états. Il entre
+en tremblant dans la salle à manger, s'assied dans un coin et, après
+avoir demandé à mon père si les Prussiens ne rôdent pas par là, si
+personne ne peut l'entendre, il nous raconte une histoire terrible.
+
+--Tel que vous me voyez, je reviens de chez le général en chef...
+
+Et le vieux désigne d'un geste l'habit noir dont il est revêtu, sa
+cravate blanche et le chapeau haut-de-forme qu'il a posé sur la table.
+Nous l'écoutons avec anxiété.
+
+--Hier, à Moussy, on a tiré sur une patrouille allemande... Hier soir,
+vers huit heures...
+
+--Ah! s'écrie ma soeur en joignant les mains. Quel malheur!... Quelle
+catastrophe!...
+
+--Un affreux malheur! fait mon grand-père en hochant la tête, car les
+Prussiens, n'ayant pu mettre la main sur ceux qui ont fait le coup, ont
+pris comme otages six habitants et le maire de la commune.
+
+--Ils vont les fusiller? demande Louise. Oh! mais c'est horrible! On ne
+fusille pas les prisonniers! C'est du cannibalisme!
+
+--Chut! fait mon père en mettant un doigt sur ses lèvres et en indiquant
+du regard la porte qui ouvre sur le vestibule.
+
+Et il demande tout bas, terrifié:
+
+--Réellement, ils vont les fusiller?
+
+--Quand je suis parti, ce matin, c'était une chose convenue...
+
+--Comme nous avons bien fait de renvoyer Catherine, dit Louise; qui sait
+ce qui nous serait arrivé!
+
+--Les Prussiens, continue mon grand-père, avaient enchaîné ces
+malheureux et les avaient enfermés dans l'église. Ils y ont passé la
+nuit, gardés par des factionnaires qui menaçaient de faire feu sur
+quiconque approchait et répondaient par des coups de crosse aux
+supplications des femmes et des enfants des prisonniers. C'était
+affreux. Personne n'a dormi cette nuit, dans le village; on n'entendait
+que des gémissements et des sanglots...
+
+Mon grand-père a des pleurs dans la voix et nous avons de la peine, nous
+aussi, à retenir nos larmes.
+
+--Mais quel est le misérable qui avait tiré sur les Prussiens? demande
+mon père.
+
+--Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; de ces sales voyous
+parisiens qui ne sont bons qu'à faire arriver du mal aux gens
+inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour finir, ce matin, une
+dizaine d'habitants sont venus me voir. Ils m'ont dit: «Monsieur
+Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il faut aller demander leur
+grâce au général, à Versailles; dire que ceux qui ont tiré sur les
+Allemands sont étrangers à la commune; que nous sommes incapables de
+nous livrer à des actes semblables; que même nous les empêcherions, si
+c'était en notre pouvoir; dire ceci, dire cela... la vérité, quoi!...
+Vous êtes au courant de bien des choses, vous connaissez les
+usages...--un tas de compliments--Voulez-vous y aller?» Comment dire:
+Non. Comment? Je vous le demande.
+
+--Pas possible, dit mon père... Et vous avez été chez le général?
+
+--J'en viens. Et j'ai là...
+
+Le vieux tire du fond de sa poche une large enveloppe enveloppée
+elle-même dans une feuille de papier bleu.
+
+--J'ai là une lettre de grâce.
+
+--Tous les prisonniers sont graciés?
+
+--Tous. Ils doivent être mis en liberté immédiatement... à l'exception
+du maire.
+
+--Ah! le maire ne sera pas mis en liberté? Mais on ne le fusillera pas?
+
+--Non, non; on se contentera de le garder à vue... C'est tout ce que
+j'ai pu obtenir...
+
+--Ce pauvre Dubois! fait ma soeur.
+
+--Ah! c'est bien malheureux, gémit mon grand-père... surtout pour moi.
+Nous n'étions pas bien ensemble, Dubois et moi, et il se trouvera encore
+de méchantes langues pour prétendre que je n'ai pas fait tout mon
+possible... Dieu m'est témoin, pourtant, que je me suis mis en quatre.
+J'ai pris le général par tous les bouts. Je me suis jeté à ses genoux en
+pleurant... J'aurais donné tout pour obtenir une grâce entière... Dans
+des moments pareils, on oublie tout, on ne se souvient plus des
+offenses; on ne connaît plus d'ennemis... on ne connaît que des
+Français...
+
+Louise saute au cou du père Toussaint pendant que, très émus, mon père
+et moi, nous serrons les mains ridées du vieillard.
+
+--Ces bandits de francs-tireurs, dit le vieux en parvenant à se dégager.
+Ah! les canailles! Ils pourront se vanter d'avoir fait plus de mal que
+les Prussiens, ceux-là!... Tirer sur une patrouille; je vous demande si
+ça a le sens commun! Pour ne rien tuer, encore! Et quand même ils
+auraient tué un ou deux Allemands, la belle poussée!... Mais je
+m'attarde ici et l'on m'attend...
+
+--Ah! dit ma soeur, quel spectacle, lorsque tu annonceras à ces
+malheureux que la liberté leur est rendue! Je voudrais tant
+t'accompagner!
+
+--Quelle idée folle! dit mon père. Ce n'est pas la place d'une femme.
+
+En effet. Mais moi, moi qui suis un garçon si j'allais à Moussy?
+Pourquoi pas? Je hasarde une proposition en ce sens--proposition
+repoussée par mon père et acceptée par mon grand-père.--Il y a débat,
+mais le vieux finit par l'emporter. Ma soeur crève de jalousie.
+
+--Il ne faudra pas garder Jean trop longtemps, dit-elle; depuis quelques
+jours, il néglige ses leçons..... Il n'apprend rien, et il oublie très
+vite...
+
+--Je le ramènerai après-demain, dit le père Toussaint en souriant.
+
+ ***
+
+Nous approchons de Moussy. Un paysan, qui guette notre arrivée, nous
+aperçoit et court prévenir les habitants. Ils accourent et pressent mon
+grand-père de questions.
+
+--Eh bien? Eh bien?
+
+--J'ai réussi. J'ai la grâce, la grâce...
+
+--Oh! ah! oh!
+
+ ***
+
+Nous traversons le village à grands pas. Les femmes se penchent par les
+fenêtres et les soldats allemands, dans les rues nous regardent passer
+d'un air indifférent. Nous trouvons le commandant sur la place; mon
+grand-père lui remet la lettre du général.
+
+Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une belle brute. Je le vois, de
+profil, pendant qu'il lit la lettre. Il ressemble à un taureau.
+
+--Je suis content que vous ayez réussi, monsieur, dit-il à mon
+grand-père quand il a fini, en excellent français. Content pour vous,
+non pour moi. Je crois qu'un exemple était nécessaire. Vous pouvez aller
+porter cette bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner des ordres
+pour qu'on les relâche immédiatement... à l'exception du nommé Dubois,
+maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier?
+
+Mon grand-père fait un signe de tête affirmatif.
+
+Nous entrons dans l'église. Les otages, les pieds et les mains liés,
+sont accroupis sur les dalles; devant eux sont placés une cruche d'eau
+et des pains de munition. Un officier allemand, assis à l'orgue, joue
+une valse.
+
+Sur un ordre du commandant, des soldats s'approchent des prisonniers et
+les délient. Mon grand-père, pendant ce temps, s'avance vers Dubois et
+lui parle à voix basse. Dubois détourne la tête et ne répond pas.
+
+Nous sortons; et les habitants massés sur la place, les malheureux
+délivrés, félicitent le père Toussaint, lui serrent la main, le
+remercient en pleurant. Des femmes l'embrassent. On lui fait une
+ovation.
+
+ ***
+
+Mais les groupes se disloquent, les habitants s'écartent. Le tambour
+vient de battre et les soldats, rapidement, se rangent sur la place.
+
+Ils vont faire une battue dans le bois, dit un paysan. Gare aux
+francs-tireurs, s'ils en trouvent.
+
+--Ma foi, ça sera pain bénit, dit un autre, si ces brigands de Parisiens
+se font arranger comme il faut. Des canailles comme ça! Si les Prussiens
+avaient besoin de quelqu'un pour les aider, je leur donnerais bien
+volontiers un coup de main.
+
+Tout le monde l'approuve. Le commandant se met à la tête des Allemands
+qui partent dans la direction du bois.
+
+Ils ne sont pas encore revenus, à quatre heures du soir, lorsque je vais
+faire une visite à la tante Moreau. Mais j'ai à peine mis les pieds au
+Pavillon que des coups de feu éclatent au loin, dans le bois.
+
+--Ah! mon pauvre enfant, me dit ma tante en pleurant, quelle chose
+affreuse que la guerre!
+
+Elle a l'air bien affaiblie, bien abattue, la tante Moreau. La vue de sa
+figure amaigrie, de ses mains décharnées, me produit un lugubre effet.
+Elle s'en aperçoit.
+
+--A mon âge, vois-tu, ça frappe rudement des événements pareils...
+
+Pourtant, assure-t-elle, les Allemands ne sont pas trop méchants. Le
+commandant lui-même, malgré ses allures brutales, ne manque point de
+politesse.
+
+Justement, il vient de rentrer, avec ses hommes, et l'on entend ses
+bottes sonner sur les dalles de l'antichambre. Il entr'ouvre la porte du
+petit salon où nous nous trouvons et passe sa tête dans
+l'entre-bâillement.
+
+--Ne vous inquiétez pas, madame, dit-il à la tante Moreau, à cause des
+coups de feu que vous avez pu entendre. Rien de sérieux absolument. Un
+bûcheron, dans la cabane duquel nous avons trouvé un vieux fusil, et que
+nous avons passé par les armes.
+
+Il salue et se retire. Ma tante frissonne. Tout d'un coup, je la vois
+pâlir, ses yeux se ferment, sa tête se renverse sur le dossier de son
+fauteuil. Elle se trouve mal.
+
+--Justine! Justine!
+
+La femme de chambre accourt avec la cuisinière et Germaine, qui vient me
+chercher, arrive presque au même moment. Les trois femmes prodiguent
+leurs soins à ma tante; elle se trouve tellement faible, en revenant à
+elle, qu'on se voit forcé de la porter dans sa chambre. Elle est désolée
+de s'être évanouie.
+
+--Pour une fois que ce cher petit Jean vient me voir... C'est cette
+histoire de bûcheron, qui m'a bouleversée...
+
+Elle tremble encore comme une feuille lorsque je lui fais mes adieux.
+
+En sortant, Germaine, qui m'accompagne, me prie de l'attendre une
+seconde; elle a deux mots à dire au commandant, de la part de mon
+grand-père. L'officier se promène en fumant sa pipe sous les tilleuls;
+et j'entends sa grosse voix qui répond:
+
+--Dites à votre maître que je ne sortirai pas. Je l'attends ici.
+
+De quoi peut-il être question? Je vais le demander à mon grand-père. Et,
+aussitôt arrivé, j'ai déjà tourné le bouton de la porte de la salle à
+manger où le vieux se tient d'habitude, lorsque Germaine me retient par
+le bras.
+
+--Il ne faut pas déranger monsieur. Il cause avec quelqu'un.
+
+J'ai eu le temps de voir ce _quelqu'un_. C'est un individu qui a l'air
+d'un paysan, mais qui n'a pas l'air paysan. Son grand chapeau lui va
+trop bien, sa blouse est trop vieille, sa figure est trop blanche. Si
+c'était un officier de francs-tireurs? Un espion français? Si mon
+grand-père s'entendait avec lui? S'il lui donnait les renseignements
+nécessaires pour surprendre les Prussiens? Si?...
+
+Je questionne Germaine. Elle semble très étonnée de mon insistance.
+
+--Cet homme-là? Mais, c'est un homme qui avait été chez Dubois. Il
+voulait parler au maire, à ce qu'il disait. Alors, comme le maire est en
+prison, le garçon d'écurie de Dubois est venu ici avec lui. Je ne sais
+pas ce qu'il veut. Pas grand'chose sans doute, allez, monsieur Jean.
+
+J'entends un bruit de portes qu'on referme. C'est l'homme qui s'en va.
+Mon grand-père arrive.
+
+--Eh bien! comment va ta tante?
+
+Je raconte ce qui s'est passé, l'affreuse nouvelle donnée par
+l'officier, l'évanouissement...
+
+--Ah! sapristi, sapristi... Mais je veux aller la voir, ta tante...
+Germaine, donnez-moi mon manteau... Un évanouissement...
+
+--Veux-tu que j'aille avec toi, grand-papa?
+
+--Non, non. Ce n'est pas la peine. Je serai revenu dans une demi-heure.
+
+Vingt-cinq minutes après, il est là.
+
+--Tu vois que je tiens parole. J'ai été vite, hein?
+
+--Et ma tante va-t-elle mieux?
+
+--Ta tante... oui... c'est-à-dire... beaucoup mieux.
+
+Nous nous mettons à table.
+
+ ***
+
+--Jean, me dit mon grand-père après dîner, je ne devais te ramener chez
+ton père qu'après-demain; mais j'ai justement à faire à Versailles
+demain matin. Je profiterai de l'occasion pour t'emmener avec moi. Ça
+t'ennuie?
+
+--Mais oui, un peu.
+
+--Bah! tu rattraperas ça une autre fois. Je dirai à ton père de te
+laisser revenir et tu passeras plusieurs jours ici... et tu négligeras
+tes leçons... Ça fera enrager Louise...
+
+Je ris. Décidément, je m'étais trompé tout à l'heure. L'homme qui était
+là, assis à ma place, était bien un paysan. Mon grand-père serait moins
+gai si l'on devait se battre à Moussy ce soir, se tirer des coups de
+fusil cette nuit. Pourtant, avant de me coucher, j'examine la campagne
+par la fenêtre et, une fois au lit, je tends l'oreille attentivement. Je
+ne puis arriver à m'endormir.
+
+ ***
+
+Tout d'un coup, je sens une main se poser sur mon épaule. Je me réveille
+en sursaut, en criant. Germaine, qui se tient devant moi, sourit.
+
+--Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous rêviez?
+
+Je regarde, effaré, autour de moi. Il fait grand jour.
+
+--Dépêchez-vous de vous habiller. Le chocolat est prêt et monsieur vous
+attend.
+
+Une demi-heure après, nous partons. Nous sommes au bout de la rue qui
+donne sur le chemin de Versailles, lorsque la tête d'un peloton de
+Prussiens, baïonnette au fusil, apparaît sur la route. Mon grand-père
+m'empoigne brutalement par le bras et me colle le long d'un mur,
+derrière une haie. Je regarde entre les branches. Les Allemands
+s'avancent à grands pas; au milieu d'eux marche un homme, les mains
+attachées derrière le dos. J'aperçois un grand chapeau neuf, un visage
+pâle, une vieille blouse bleue... C'est l'homme d'hier. Je le
+reconnais...
+
+--Grand-papa, cet homme...
+
+--Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond qu'une patrouille prussienne
+a ramassé le long d'un fossé. Les Prussiens sont très sévères... pour
+ça... pour les vagabonds... On l'aura ramassé... Seulement, il vaut
+mieux ne pas se laisser voir... dans ces affaires-là... ça vaut mieux...
+
+Mon grand-père ment, j'en suis sûr. Pourquoi ment-il? Où mène-t-on cet
+homme enchaîné? Pourquoi nous sommes-nous cachés?
+
+Nous nous remettons en route et bientôt nous atteignons l'entrée des
+bois qui s'étendent jusqu'à Versailles. Mais, tout à coup, je saisis à
+deux mains le bras de mon grand-père.
+
+Là-bas, derrière le village, une décharge terrible vient d'éclater.
+
+--Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?...
+
+Le vieux blêmit affreusement.
+
+--Les Prussiens qui tirent... qui font des exercices de tir... Le
+matin... c'est leur habitude... le matin......
+
+Ses dents claquent.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+Mon père est depuis quelques jours d'une humeur massacrante. La guerre
+s'éternise, les Prussiens resserrent de plus en plus le cercle qui
+entoure Paris et le siège de la capitale, qui semble disposée à se bien
+défendre, peut traîner en longueur. Ça ne fait pas marcher les affaires,
+tout ça, au contraire.
+
+Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu au chantier et mon
+père se plaint du matin au soir d'être obligé de rester les bras croisés
+et de ne pas gagner un sou. Ma soeur essaye parfois de lui remonter le
+moral en lui parlant des recettes que doit effectuer le chantier de
+Paris. Il est vrai que nous n'en savons rien, que le gérant qui le
+dirige ne peut correspondre avec nous, mais il doit faire des affaires,
+que diable! Dans une ville assiégée, on a besoin de matériaux, de
+planches pour construire des baraques, d'une foule de choses en
+bois--toujours en bois.--Mon continue à se désoler.
+
+--Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une lettre du gérant! Est-ce
+bête, la guerre! Comme ça gênerait les belligérants, hein? de laisser
+passer les lettres? les lettres de commerce?... Et puis, tu as beau
+dire, si les affaires marchaient si bien à Paris, le gérant aurait
+trouvé moyen de me le faire savoir...
+
+--Mais, comment, papa?
+
+--N'importe comment... Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles.
+
+Mon père se monte. La colère le fait déraisonner. C'est à qui, parmi nos
+amis et connaissances, entreprendra de le sermonner. Mais M. Beaudrain
+et les époux Legros échouent complètement dans leurs tentatives et Mme
+Arnal n'obtient que de très minces résultats. Quant au père Merlin, il
+prétend qu'un peuple qui a déclaré la guerre à un autre peuple et qui
+n'a pas le dessus, doit savoir accepter tous les sacrifices.
+
+--Mais, nom d'une pipe! s'écrie mon père, est-ce que c'est moi qui ai
+déclaré la guerre aux Allemands? Est-ce que je suis le gouvernement,
+moi?
+
+--Sans aucun doute. Vous êtes une des unités qui constituent le peuple
+souverain, vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir vos
+mandataires...
+
+--Et si ces mandataires me trompent?
+
+--Il faut les flanquer dehors.
+
+--C'est commode à dire.
+
+--Et à faire.
+
+--Et s'ils déclarent la guerre sans mon assentiment?
+
+--Alors, il ne faut pas crier: «A Berlin!» Il faut crier: «Vive la
+paix!»
+
+--Je ne suis pas socialiste, moi.
+
+--Tant pis pour vous.
+
+--Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon père, furieux.
+
+Et il ne dérage pas de toute la soirée--à moins que M. Zabulon Hoffner
+ne vienne nous faire une visite.--Il prend une influence de plus en plus
+grande sur l'esprit de mon père, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de
+longues conversations ensemble, des conversations à voix basse.
+Quelquefois, j'en saisis des bribes:
+
+--Il n'y a pas qu'avec les Français qu'on puisse gagner de l'argent...
+Après tout, les hommes sont des hommes... Il y a peut-être quelque chose
+à faire avec les Prussiens... L'argent, c'est toujours de l'argent, et
+une pièce de cent sous vaut partout cinq francs...
+
+Parfois, mon père a l'air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser
+des questions embarrassantes, et l'autre semble se dérober; il lâche des
+phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa
+franchise. J'ai remarqué que le nom du préfet prussien, M. de
+Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations.
+
+Car, maintenant, le département de Seine-et-Oise est organisé à la
+prussienne. Nous avons un préfet prussien, des fonctionnaires prussiens;
+certains employés français ont conservé leurs fonctions, d'autres ont
+été remplacés. Il y a une administration prussienne au lieu d'une
+administration française, mais du moment que l'administration ne nous
+manque pas, c'est le principal. Des affiches nous ont annoncé «le
+maintien de toutes les lois françaises, _en tant que l'état de guerre
+n'en réclamait pas la suppression_». Des instructions ont paru qui
+réorganisent l'administration départementale sur la base du canton; le
+maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est chargé
+des communications avec l'autorité centrale, du service de la poste, de
+la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec
+les habitants ont été régularisées et les maires ont été invités à
+verser, tous les mois, à la caisse de la préfecture, un douzième de
+l'impôt foncier fixé pour l'année 1870.
+
+On voit tout de suite que le préfet prussien connaît son affaire.
+Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il
+ressemble à Don Quichotte--un Don Quichotte qui aurait une barbe en
+forme de cerf-volant, couleur de jus de réglisse.
+
+J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de
+Prusse--notre Fritz.--On ne dirait jamais un prince royal; il se promène
+dans les rues, à pied, sans escorte, habillé très simplement; il a l'air
+d'un excellent homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard aux yeux
+terribles: des yeux d'une énergie froide et sinistre, brillants et durs
+comme l'acier, qui éclatent dans la pâleur de son masque austère.
+Bismarck se promène seul, souvent, monté sur un grand cheval, dans les
+allées du parc; et c'est un spectacle étrange, mais empoignant, que
+celui de ce colosse à la face hargneuse et tourmentée, chevauchant
+tranquillement sur les gazons des tapis verts, vêtu d'habits civils,
+mais coiffé d'une large casquette blanche à lisérés jaunes--la casquette
+des cuirassiers blancs.
+
+Le 5 octobre, j'ai assisté à l'entrée du roi de Prusse. Au moment où sa
+calèche allait pénétrer dans la cour de la préfecture, où il doit
+habiter, il s'est levé tout droit dans la voiture et a salué la foule
+qui l'acclamait. Les soldats allemands ont poussé des hurrahs et des
+Versaillais, massés en grand nombre sous les arbres de l'avenue de
+Paris, ont crié: «Vive le Roi!» Parmi les manifestants, j'ai reconnu M.
+Zabulon Hoffner.
+
+En rentrant, j'ai raconté la chose à mon père.
+
+--Eh bien? Et puis, après? Tu n'es qu'une petite bête. M. Hoffner sait
+ce qu'il fait. Crois-tu pas qu'il eût été bien habile d'aller crier: «A
+bas Guillaume!» C'est déjà très beau de la part d'un étranger comme lui,
+d'un Luxembourgeois, de servir nos intérêts comme il l'a fait jusqu'ici.
+Il nous a rendu déjà bien des services et donné bien des renseignements.
+
+Des renseignements, oui, il nous en donne. C'est lui qui vient de nous
+apprendre que l'ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a été interné
+en Allemagne et que mon grand-père Toussaint a été nommé maire à sa
+place.
+
+--Ah! vraiment, fait Louise, voilà pourquoi nous n'avons pas vu
+grand-papa, depuis quelque temps.
+
+--Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires sont très occupés. Rien
+que la collection des impôts et des réquisitions en argent leur prend
+beaucoup de temps. Il est vrai qu'ils sont indemnisés largement.
+
+--Comment cela? demande mon père.
+
+--Mon Dieu, M. de Brauchitsh a décidé de passer aux maires, pour les
+dédommager de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur la somme imposée
+au canton, et de 3 p. 100 sur la cote de la commune.
+
+--Ah! diable! Ah! diable! fait mon père; mais c'est un métier très
+lucratif, que celui de maire prussien.
+
+M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme ça chaque fois qu'il vient de
+nous donner une nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis quelques
+jours, il nous en donne beaucoup.
+
+Il paraît que les Allemands sont bien loin d'être tranquilles. Des
+événements graves sont imminents. Il se pourrait bien que, d'un moment à
+l'autre...
+
+--Où? Quand? Comment? demandent ma soeur et Mme Arnal, intriguées.
+
+M. Hoffner se fait tirer l'oreille, mais, peu à peu, se laisse arracher
+des détails.
+
+Les Prussiens redoutent un mouvement de l'armée de Metz. Ils savent
+bien--et nous devons nous en douter aussi, si peu perspicaces que nous
+soyons--que le maréchal Bazaine n'est pas resté pour rien sous cette
+place forte. Il attendait le moment d'agir.
+
+--Et ce moment est venu? implore Louise. Oh! dites-nous tout, monsieur
+Zabulon.
+
+--Chut! dit le Luxembourgeois en mettant un doigt sur ses lèvres. Je ne
+sais encore rien,--rien de précis, tout au moins.--Mais, un de ces
+jours...
+
+ ***
+
+Ce jour est venu. M. Hoffner, après avoir fait fermer toutes les portes
+à clef, a tiré de dessous son gilet une feuille de papier de soie
+couverte de caractères microscopiques. C'est une dépêche apportée de
+Metz par un ballon.
+
+--Un ballon! s'écrie Mme Arnal. Il est arrivé à Versailles? Il est?...
+
+M. Hoffner, très digne, l'interrompt.
+
+--Madame, je vous en prie, ne m'interrogez pas. J'ai juré de garder le
+secret. La moindre indiscrétion...
+
+--Oh! alors, taisons-nous, fait ma soeur en roulant les yeux.
+
+Le Luxembourgeois lit la dépêche. Elle est courte, mais expressive:
+
+«Grande sortie de nuit a eu lieu. Maréchal Bazaine avait fait
+entortiller les pieds des chevaux dans linge et flanelle et rouler
+paille autour des roues des pièces et caissons. Prussiens complètement
+surpris dans leur sommeil et mis complètement en déroute. En avons fait
+un carnage affreux. Pris cent cinquante canons, dix drapeaux. Allemands
+sont dans situation la plus critique, toutes leurs communications
+coupées. Le maréchal, laissant seulement à Metz le nombre d'hommes
+nécessaires à la garde des remparts, va les poursuivre l'épée dans les
+reins. Avons vivres et munitions, mais manquons linge, bandes et
+charpie. Vive la France!»
+
+--Enfin! s'écrie ma soeur! enfin!...
+
+--Ils manquent de linge et de charpie, dit Mme Arnal, songeuse. Si l'on
+pouvait...
+
+--C'est possible, madame, répond M. Hoffner. Très possible. A l'heure
+qu'il est, cette dépêche est parvenue dans toutes les villes non
+occupées par les Allemands et je ne doute pas que les dons de toute
+nature n'affluent bientôt à Metz, car les routes vont être libres, si
+elles ne le sont pas déjà. Mais, puisque les petits ruisseaux font des
+grandes rivières, si un comité de Dames se formait ici, je serais--ou
+plutôt nous serions, car je ne suis pas seul--en mesure de faire
+parvenir au maréchal les objets destinés à son armée.
+
+--Mais comment?... demande Mme Arnal.
+
+--Madame, je vous en supplie, ne m'interrogez pas.
+
+ ***
+
+Le comité est formé. Ma soeur travaille du matin au soir, comme une
+mercenaire. Une quantité de dames l'imitent. Mme Arnal en néglige son
+capitaine blessé qui commençait à se lever, pourtant.
+
+--Enfin, que voulez-vous? dit-elle avec un soupir. Le devoir avant
+tout... Le devoir patriotique, bien entendu... Il y a tant de devoirs...
+
+--Qu'on s'y perd? n'est-ce pas, demande en souriant le père Merlin qui
+est venu nous voir et qui a paru tout étonné de trouver le salon
+transformé en atelier de couture. Mais serait-il indiscret de vous
+demander, mesdames, pour qui toute cette lingerie?
+
+Ma soeur lui fait des réponses vagues. Elle se défie de lui. C'est un
+mauvais patriote.
+
+Moi, je me défie plutôt de M. Zabulon Hoffner. Il ne me revient pas. Et
+puis, il a prétendu l'autre jour que je pourrais bien travailler aussi,
+que ça m'amuserait. Depuis ce temps là, on me fait faire de la charpie
+et ça m'embête.
+
+Tous les soirs on porte avec mille précautions de gros paquets chez le
+Luxembourgeois. Et, le lendemain, il arrive, souriant malignement, se
+frottant les mains, comme s'il était enchanté d'avoir joué un bon tour
+aux Prussiens.
+
+--C'est parti! dit-il.
+
+--Où?
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+M. Zabulon Hoffner est venu parler à mon père de deux de ses amis qui
+habitent Saint-Cloud et qui sont forcés d'abandonner la ville, exposée
+au feu des forts. La plupart des habitants de Saint-Cloud ont déjà,
+depuis le 5 octobre, quitté leurs demeures, mais MM. Hermann et
+Müller--les amis en question--ne se sont décidés à partir qu'à la
+dernière extrémité. On leur a offert un refuge au grand séminaire de
+Versailles, mais ils ne savent où mettre leurs meubles qu'ils ont tenu à
+emporter avec eux. Si M. Barbier était assez complaisant pour vouloir
+bien leur prêter un des hangars qui ne lui servent pas...
+
+--Mais comment donc! a dit mon père. Certainement!
+
+--D'ailleurs, a affirmé M. Hoffner, vous ne vous repentirez pas de leur
+avoir rendu service. Ce sont de fort honnêtes gens et, qui plus est,
+d'excellents patriotes. Je m'en porte garant. Du reste ce sont des
+Alsaciens: c'est tout dire.
+
+--Alsaciens! a crié Louise. Des Alsaciens! Ah! qu'ils viennent! qu'ils
+apportent tout ce qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa?
+
+--Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, vous pouvez dire à vos amis que
+le hangar est à leur disposition. Ils peuvent venir.
+
+ ***
+
+Ils viennent: M. Hermann, long et mince comme un pain jocko, sec comme
+un coup de trique, et M. Müller court et gros--loin du ciel et près de
+l'obésité.--Ils amènent avec eux quatre grandes voitures chargées de
+meubles. Après avoir fait force compliments, après avoir remercié mon
+père pendant un bon quart d'heure, ils ont fait procéder au
+déchargement. On a empilé le contenu des voitures sous le hangar, qui
+s'est trouvé à moitié plein.
+
+--Il reste encore de la place, vous voyez, dit mon père, qui assiste à
+l'opération, avec moi.
+
+--Heureusement, répond M. Müller, car nous en aurons besoin.
+
+--Auriez-vous autre chose à apporter? demande mon père étonné.
+
+--Oui, des meubles. Encore autant, à peu près; peut-être un peu plus.
+
+--Votre établissement était donc bien important?
+
+--Extrêmement important.
+
+--Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que vous étiez lampistes?
+
+--Oui, lampistes, déclare Müller.
+
+Mais Hermann ajoute bien vite:
+
+--Lampistes-tapissiers. Nous faisions le commerce des meubles.
+
+--C'est ça même, approuve Müller; nous vendions des meubles, comme ça,
+de temps à autre... Et nous avons même en dépôt quelques mobiliers que
+des amis nous ont confiés avant leur départ. Nous tenons expressément à
+ne pas les laisser à Saint-Cloud; ils n'auraient qu'à être volés ou
+détériorés... Du moment que nos amis ont eu confiance en nous...
+
+--Je comprends ça, dit mon père. Mais vous n'avez pas apporté vos
+lampes.
+
+--Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann légèrement gêné. Eh bien! nous
+avons réfléchi; nous les laissons à Saint-Cloud. C'est si fragile! Et
+que voulez-vous que les Prussiens en fassent? Ah! si c'était des
+pendules...
+
+Il éclate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons justement pas
+d'Allemands à loger pour le moment et nous invitons les deux associés à
+dîner.
+
+Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les lampistes-tapissiers! Nous
+sommes à peine au rôti qu'ils ont déjà chargé Guillaume et Bismarck de
+plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc émissaire. Ils nous ont
+prouvé, clair comme le jour, que le feu avait été mis au Château de
+Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont vu, de leurs yeux vu,
+des soldats activer les flammes et mettre le palais à sac.
+
+--Et encore, monsieur, s'ils se contentaient de piller les monuments
+impériaux ou nationaux! Mais ils s'attaquent aux propriétés
+particulières; ils dévalisent les maisons. Il y a huit jours, un colonel
+a fait expédier huit pianos en Allemagne.
+
+--C'est ignoble, dit ma soeur.
+
+--Infâme! dit mon père.
+
+--La race teutonne a été de toute antiquité une race de voleurs, affirme
+Müller.
+
+--Et quand on pense, ajoute Hermann, que ces brigands rêvent de
+s'annexer notre chère Alsace, notre Alsace si loyale, si honnête, si
+française!
+
+--La province la plus française, dit Müller la larme à l'oeil.
+
+Les Alsaciens ne nous quittent que très tard, en s'excusant des
+dérangements qu'ils nous causent, en nous remerciant infiniment.
+
+Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant et en remerciant.--Cette
+fois-ci, ils n'ont pas quatre voitures de meubles derrière eux. Ils en
+ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au toit.
+
+--Dieu feuille que nous ne vous emparrassions pas longdemps! soupire
+Hermann.
+
+Comment bourrons-nous chamais regonnaître fotre gomblaisance?
+
+Et Müller, qui tient à hacher un peu de paille, lui aussi, avant de nous
+quitter, ajoute avec un gémissement:
+
+--C'est pien tûr t'êdre opliché d'apantonner ses bénades!
+
+--Quels braves gens! s'écrie ma soeur, quand ils sont partis. Une
+détresse pareille, ça fend le coeur.
+
+Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils
+parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de
+vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop
+polis.
+
+--La politesse ne gâte jamais rien, dit mon père. Vois donc, lorsque le
+général français Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les
+Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reçu impoliment!...
+
+Ma foi, non. Les Prussiens ont été très honnêtes. Ils ont promené le
+général, plusieurs fois, de la préfecture où réside Guillaume jusqu'à la
+maison de la rue Clagny où demeure Bismarck, avec tous les égards dus à
+son rang. J'ai été faire le pied de grue, avec mon père, devant cette
+maison où flotte le drapeau tricolore de la Confédération germanique,
+pour apercevoir le général français.
+
+Au bout d'une heure, il est sorti en calèche, accompagné de deux
+généraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai
+crié: «Vive la France!»
+
+Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon père m'a flanqué une gifle.
+
+--As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin?
+
+Qu'est venu faire à Versailles le général Boyer? Voilà la question que
+chacun se pose et à laquelle personne ne répond. M. Zabulon Hoffner
+lui-même ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait,
+c'est que le général arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout
+bas, que le maréchal Bazaine a remporté de grandes victoires qui mettent
+les armées allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armées
+françaises couvrent la ligne de l'Eure et le général Trochu combine un
+mouvement tournant de la dernière importance.
+
+--Il se pourrait même, déclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous
+en prie--que le roi de Prusse soit complètement cerné à l'heure qu'il
+est et qu'il ne reste à Versailles que parce que le chemin de
+l'Allemagne lui est fermé. Ah! les Prussiens ne sont pas à la noce!
+
+Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les allées et
+venues des soldats qui logent chez nous, qui épie leurs moindres
+mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur
+leurs visages, assure qu'ils sont plongés dans le désespoir le plus
+profond.
+
+On ne le dirait guère. Ils ont des figures larges comme des derrières de
+papes, grasses comme des calottes de bedeaux et rouges comme des pommes
+d'api.
+
+L'autre jour, j'ai assisté avec M. Legros au passage d'un cercueil
+allemand qu'on portait au cimetière.
+
+--Les Prussiens tombent comme des mouches, m'a dit l'épicier; du reste,
+on s'aperçoit bien qu'ils sont tous malades.
+
+Encore une maladie comme ça et on ne leur verra plus les yeux.
+
+On ne parle partout, dans la ville, que d'un succès prochain, définitif.
+Mme Arnal a complètement abandonné son blessé qui se promène
+mélancoliquement, tout seul, en s'appuyant sur une canne. Je l'ai
+rencontré: il a l'air de s'amuser comme un curé sans casuel. A la
+maison, tous les soirs, nous nous livrons aux combinaisons stratégiques
+les plus extravagantes. Le père Merlin qui nous a surpris, deux ou trois
+fois, au milieu de nos calculs fantastiques, s'est moqué de nous très
+ouvertement. Ma soeur est furieuse contre lui. Elle prétend qu'il n'a
+jamais été Français et qu'il pourrait très bien être vendu aux
+Prussiens.
+
+--On a vu des choses plus drôles, dit M. Zabulon Hoffner en branlant le
+menton.
+
+Et Mme Arnal s'écrie:
+
+--C'est un vieux rossignol à glands!
+
+Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands à loger, Louise se met au
+piano et attaque la _Marseillaise_ en sourdine. M. Hoffner l'accompagne.
+
+Il chante comme une serrure.
+
+ ***
+
+Mais, tout à coup, la nouvelle de la reddition de Metz se répand. Les
+Allemands affirment que Bazaine a capitulé, le 28 octobre, et a mis bas
+les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la
+préfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville.
+Un journal rédigé en français par des Prussiens et auquel, dit-on,
+collabore le chancelier, donne les détails les plus circonstanciés sur
+la capitulation. Malgré tout, on refuse de croire au désastre.
+
+Il faudrait être fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations
+du _Moniteur officiel de Seine-et-Oise_. Une ignoble feuille de chou que
+le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que
+d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier.
+
+--Je suis bien de votre avis, fait mon père.
+
+Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer, tous les jours, lire le _Moniteur
+officiel_ collé sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire
+un résumé fidèle de ce que contient le journal.
+
+Le plus souvent, il contient de drôles de choses. Il prétend que la
+lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous
+manquons aussi de généraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par
+les avocats et les journalistes qui aspirent à les remplacer. La France
+est divisée en deux camps: une minorité turbulente et malsaine, plus
+disposée à tourner ses armes contre les prêtres que contre les
+Prussiens--témoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des
+séminaires et des couvents de Carmélites;--et la grande majorité de la
+nation, effrayée de ces menaces de révolution sociale et demandant la
+paix à tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Français
+n'ont plus depuis longtemps qu'un désir: vendre cher leurs produits et
+vivre grassement dans les jouissances de la matière.
+
+Un jour, un article sur Gambetta et la guerre à outrance indigne tout le
+monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhéteur du café de
+Madrid, qui, sous le prétexte de défense nationale, vise au triomphe
+d'un parti. La France est gouvernée par des tragédiens, des tragédiens
+de petits théâtres, sans engagements fixes.
+
+--C'est épouvantable! dit M. Legros.
+
+--Peut-être, répond le père Merlin, mais ça me semble assez juste.
+
+M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait même
+plus au père Merlin l'honneur de lui répondre.
+
+A quoi bon? Malgré les rodomontades des Allemands, les bonnes nouvelles
+se succèdent. On remarque que, depuis quelques jours, une animation
+inaccoutumée règne dans le camp ennemi. Les Prussiens élèvent partout
+d'énormes retranchements. Ils viennent aussi d'arracher tous les rails
+des chemins de fer et les emportent dans des voitures. Qu'en font-ils?
+On parle mystérieusement de locomotives blindées qui devaient, pendant
+la nuit, transporter les troupes françaises en plein coeur de
+Versailles; on parle de ceci, de cela...
+
+ ***
+
+Pourtant, il faut se rendre à l'évidence: Metz a capitulé; il n'y a plus
+à en douter. Alors, c'est un concert de malédictions. On injurie Bazaine
+sur tous les tons possibles.
+
+--C'est un traître! un bandit! un vendu!
+
+Et le grand mot revient, le grand mot qui souligne toutes les
+catastrophes.
+
+--C'est infâme!
+
+--Le coup est bien douloureux pour Versailles, dit M. Legros. Il atteint
+dans son honneur la ville qui a donné le jour au général en chef de
+l'armée de Metz. Mais, ajoute-t-il, il ne faut pas désespérer. Nous
+avons juré d'élever nos coeurs. Que notre devise soit celle du
+gouvernement de la Défense nationale: A outrance!
+
+On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais bien l'applaudir comme
+les autres, mais quelque chose m'en empêche.
+
+L'autre jour, une colonne de prisonniers français s'est arrêtée devant
+chez lui. Ces malheureux mouraient de soif.
+
+--Donnez donc à boire à ces braves gens! a crié l'officier prussien qui
+commandait l'escorte, en se tournant vers l'épicerie.
+
+Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, tout tremblant, portant un
+bol et un seau d'eau dans lequel les prisonniers ont puisé à tour de
+rôle.
+
+Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou au moins de l'eau rougie,
+de l'abondance. Maintenant, comme il a juré d'élever son coeur, il tient
+peut-être à garder son vin pour lui. Ça doit élever les coeurs, le vin
+pur.....
+
+ ***
+
+M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures nouvelles du voyage
+diplomatique de M. Thiers, que nous suivons avec anxiété depuis quelque
+temps.
+
+Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est toujours la vieille crapule
+qu'il était lorsqu'il s'est opposé, au mois de juillet, à la déclaration
+de guerre. On ne parle plus de l'envoyer à Coblentz; on parle de
+l'envoyer au Panthéon--le plus tard possible, bien entendu.--C'est un
+grand homme, un citoyen illustre; ce peut être un sauveur.
+
+M. Legros l'affirme.
+
+--Si M. Thiers réussit, s'écrie-t-il, les Prussiens sont fichus! C'est
+moi qui vous le dis.
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+Il y a quelque temps déjà que nous n'avons vu M. Beaudrain. Nous savons
+qu'il est malade. Malade de peur. Le 25 octobre, jour de la sortie de la
+Jonchère, lorsque le canon français, se rapprochant, semblait toucher
+aux portes de Versailles, il a été pris d'une crise de nerfs. Il a fallu
+le remonter à grand'peine de sa cave où il s'était blotti et le
+transporter mourant dans sa chambre.
+
+Un billet de lui nous apprend qu'il vient de quitter le lit et qu'il a
+obtenu des autorités prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra de se
+rendre à Caen, où demeure sa famille. Il s'excuse de ne pouvoir venir
+nous faire ses adieux, mais il craint, s'il se promenait dans la ville,
+d'être victime de quelque accident. Il sait que les Allemands lui en
+veulent, etc., etc.
+
+--Si nous allions le voir? demande mon père. C'est bien le moins que tu
+ailles serrer la main de ton professeur avant son départ, Jean.
+
+Nous partons. M. Legros, qui n'a justement rien à faire, nous
+accompagne. Quant à Mme Arnal, elle ne peut nous suivre, à son grand
+regret; elle est obligée d'aller chercher son blessé qui est parti
+prendre l'air dans le parc et qu'elle a promis de rejoindre avant quatre
+heures, pour le ramener chez elle.
+
+--Il s'impatienterait, vous comprenez; et les malades, c'est tellement
+nerveux! Un rien entrave leur guérison. Un rien! la moindre
+contrariété!...
+
+Mais elle nous remet une lettre à l'adresse de son mari, à Paris, en
+nous chargeant de prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par un moyen
+quelconque, dans la capitale assiégée.
+
+--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!...
+
+Le professeur demeure dans une maison contiguë au lycée. L'entrée
+principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la
+jouissance d'une entrée particulière sur une cour du lycée; c'est la
+cour des cuisines. M. Beaudrain est très fier de cette entrée.
+
+Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous côtés
+gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites
+barbouillées de graisse, des casseroles vert-de-grisées. Des tas de
+vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de légumes
+putréfiés entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur
+cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des
+poireaux qui ressemblent à des algues, des feuilles de choux blafardes,
+et, de temps en temps, apparaît la forme indécise d'un arlequin qui fait
+la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par
+l'_entrée particulière_ et nous poursuit dans l'escalier.
+
+Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous
+explique qu'il se hâte, car il a peur que les Allemands se ravisent et
+lui enlèvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait pitié; ce n'est plus
+que l'ombre de lui-même. Il est horriblement troublé et, réellement, il
+ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton à
+chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un
+tuyau-de-poêle tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses
+préparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal
+l'embarrasse beaucoup; il ne sait où la fourrer. Si les Prussiens la
+découvraient! Enfin il déclare que, pour plus de sûreté, il la mettra
+dans ses bottes.
+
+Nous nous en allons après lui avoir souhaité un bon voyage et le
+professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moitié de sa
+langue. Il murmure:
+
+ Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...
+
+Et, après du Virgile, du Casimir Delavigne:
+
+ Adieu, Madeleine chérie...
+
+La maison de M. Beaudrain s'appelle _Madeleine_? Je l'ignorais...
+
+ ... Qui te réfléchis dans les eaux...
+
+Les eaux grasses...
+
+Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge
+du lycée nous barre le passage. Un convoi de blessés entre dans
+l'établissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des
+voitures, dont les bâches de toile grise portent la croix rouge, et d'où
+sortent des gémissements, me glace le sang dans les veines.
+
+--Tous des blessés prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de
+Français ici.
+
+--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever!
+
+Le concierge nous donne des détails. D'après lui, toutes les nuits, on
+emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs
+morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes.
+
+--Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le
+marchand de tabac.
+
+Et il ajoute:
+
+--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Château. J'ai l'habitude
+de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blessés français.
+C'est ma femme qui veut ça. Une idée de femme. Elle voulait que je donne
+dix francs. Je donne cent sous. C'est assez.
+
+--Mais, demande mon père, on vous laisse donc pénétrer dans l'ambulance
+du Château?
+
+--Non, non. Seulement, je passe devant, tout près. Je fais signe à un
+curé--un curé français, l'abbé Chrétien--qui se trouve toujours là
+l'après-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les
+Français. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux
+Allemands! Tout pour les nôtres! On peut se fier à lui pour ça. Tout le
+monde le sait. Vous connaissez l'abbé Chrétien?
+
+--Je l'ai vu. Il a une sale tête.
+
+--Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous
+dis que ça...
+
+Nous arrivons au Château. Nous passons devant la galerie des maréchaux
+où est installée l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M.
+Legros, qui regarde par toutes les fenêtres, n'aperçoit pas l'abbé
+Chrétien.
+
+--C'est qu'il n'est pas là... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voilà
+une soeur de charité.
+
+Il lui fait signe. Deux minutes après, la soeur ouvre la porte et
+s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et
+pâle.
+
+--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu
+d'argent... un peu d'argent pour les blessés... D'habitude, je donne la
+même somme, tous les huit jours, à l'abbé Chrétien...
+
+Il allonge la pièce de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur.
+
+--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les nôtres,
+pas pour les Prussiens... rien que pour les nôtres...
+
+La soeur a retiré la main et, étendant le bras vers la longue galerie où
+souffrent les mutilés:
+
+--Pour tous, dit-elle.
+
+M. Legros est stupéfait.
+
+--Mais, ma soeur, voyons... je ne peux pas... pour les Prussiens... je
+ne peux pas...
+
+--Alors, gardez votre argent, mon frère. Je ne peux pas le prendre.
+
+Et la soeur est rentrée, droite et calme, dans l'ambulance dont elle a
+fermé la porte tout doucement.
+
+M. Legros est furieux; mon père aussi.
+
+--Ah! la béguine! la garce! la sale béguine! Avez-vous vu ça? Pas pour
+deux sous de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est honteux!...
+
+Et le marchand de tabac frappe sur la pièce de cent sous qu'il a remise
+dans le gousset de son gilet.
+
+--J'aimerais mieux la jeter dans la pièce d'eau des Suisses que de la
+donner aux Prussiens!
+
+--Sacré nom d'un chien! vous avez raison, dit mon père. Et on appelle ça
+des soeurs de charité! Quelque chose de propre!...
+
+ ***
+
+En rentrant, nous trouvons à la maison Justine, la femme de chambre de
+la tante Moreau. Elle vient prier mon père, de la part de la tante, de
+venir la voir le plus tôt possible à Moussy.
+
+--Diable! dit mon père, ça tombe mal. J'ai justement à faire ce soir
+avec M. Zabulon Hoffner, au sujet d'une chose... d'une machine... très
+importante... Et je serai probablement très occupé pendant quelque
+temps...
+
+Mon père réfléchit.
+
+--Si on envoyait Jean? demande ma soeur. Puisque ma tante se plaint
+surtout de la solitude dans laquelle elle vit, à ce qu'affirme
+Justine... Ça lui ferait une société.
+
+Il me semble que Louise dispose de moi bien cavalièrement. Petite
+péronnelle! Attends un peu! Mais mon père approuve l'idée qu'elle vient
+d'émettre et je suis prié--pas trop poliment--d'aller m'habiller.
+
+--Tu resteras à Moussy deux jours, trois jours, peut-être une semaine.
+Ça dépend. Tu ne t'y ennuieras pas plus qu'à Versailles, après tout.
+
+Une heure après, je pars avec Justine.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+--Mon enfant, on veut me faire mourir!
+
+Je n'oublierai jamais ce cri que pousse ma tante, lorsque je pénètre
+dans le salon du Pavillon où l'on a roulé son fauteuil, devant la
+cheminée.
+
+--On veut me faire mourir! On veut me tuer! Je suis entourée
+d'assassins! Jean, viens ici, mon petit Jean, tout près de moi, là...
+
+J'approche, très ému. Ma tante me fait peur. Elle a l'air d'un spectre.
+C'est malgré moi que je lui tends mon visage et je frémis quand, de ses
+lèvres froides, elle pose un baiser sur ma joue. Elle tient mes deux
+mains dans les siennes--des mains de glace--et je sens ses ongles
+m'entrer dans la chair pendant qu'elle creuse mes yeux de ses prunelles
+froides où brille un point blanc, terrible.
+
+Une idée m'empoigne; ma tante est folle! J'essaye de me dégager. Je ne
+veux pas rester là. Elle est folle!
+
+--Ne t'en va pas, mon petit Jean. Je t'en prie... Assieds-toi là, tiens,
+près de moi, tout près...
+
+La voix est lugubre et douce; une voix de mourant.
+
+--Prends une chaise... Mets-toi près du feu... Je suis si heureuse de te
+voir...
+
+Et, brusquement, d'un ton rauque:
+
+--Ton père est-il venu avec toi?
+
+--Non, ma tante. Il est très occupé pour le moment. Il a dit qu'un de
+ces jours... sans faute... il viendrait vous voir. Louise aussi.
+
+La vieille femme porte la main à son coeur:
+
+--Ah!... Eh bien! tant mieux... oui, tant mieux... un de ces jours!...
+pourvu que je n'y sois plus...
+
+Elle éclate en sanglots. Et, tout d'un coup, tendant vers moi ses bras
+décharnés:
+
+--Jean! pardon, pardon! pardonne-moi! Dis-moi que tu me pardonnes... que
+tu m'aimeras tout de même... que tu ne me le reprocheras jamais... quand
+je serai morte... que... Ah! mon Dieu! mon Dieu!...
+
+Je me suis jeté à ses genoux.
+
+--Ne pleurez pas, ma tante, je vous en supplie...
+
+--Si, si! il faut que je pleure... c'est honteux... c'est misérable...
+Ah! qu'on est lâche quand on est vieux... Laisse-moi pleurer... ma vie
+ne valait pas la peine...
+
+--Ma tante, je vous en prie...
+
+Je cherche des mots; je n'en trouve pas. Il faut que j'appelle
+quelqu'un.
+
+--Justine!
+
+Mais ma tante bondit dans son fauteuil et me saisit par le bras.
+
+--N'appelle pas?... Je te défends!... Cette fille ne m'obéit plus...
+Elle obéit à _lui_. Il la paye... J'en suis sûr...
+
+Je la regarde, stupéfait. Elle n'a point lâché mon bras; elle m'attire à
+elle.
+
+--Jean, tu es grand, tu es raisonnable, tu es presque un homme. Eh!
+bien, écoute. Je vais te parler comme je parlerais à ton père, s'il
+était ici. Je vais tout te dire. Écoute-moi bien. Et, plus tard, quand
+je serai morte, quand on dira que je n'étais qu'une vieille gueuse, tu
+pourras...
+
+Elle recommence à pleurer et, à travers ses sanglots, me raconte des
+choses affreuses. Depuis près d'un mois, des scènes atroces ont lieu
+chez elle; les Prussiens ont choisi le Pavillon pour s'y livrer à tous
+les excès, à toutes les orgies, à tous les outrages.
+
+--C'est inimaginable, ce qu'ils ont fait, mon enfant. Il y a des choses
+que je ne voudrais dire pour rien au monde; j'ai été près d'en mourir de
+frayeur et de honte. Eh bien, ce que tu ne croiras pas, c'est qu'ils
+étaient payés pour le faire...
+
+--Payés! ma tante; et par qui?
+
+Elle me regarde douloureusement.
+
+--Pauvre, pauvre petit!
+
+Puis, rassemblant ses forces, hachant les mots, coupant les phrases de
+soupirs:
+
+--Celui qui les payait est venu... quand il m'a vue à bout de forces...
+n'en pouvant plus. Et il m'a proposé de faire cesser ces... ces
+choses... de faire partir les Prussiens de chez moi... à condition...
+que je vous... que je vous dépouille, mes pauvres enfants... que je vous
+déshérite... Et moi, lâche, lâche, pour conserver ma vie... ma misérable
+vie que je sentais s'en aller... j'ai accepté... j'ai fini par
+accepter... Et ils sont revenus! Ils sont revenus hier! Ils ont
+recommencé... Tout le monde est vendu à _lui_. _Il_ veut me faire
+mourir!... mourir!... Mais je ne veux pas mourir! Jean, je te demande
+pardon, mais défends-moi, défends-moi... Jean!...
+
+Et ses bras qu'elle a croisés autour de mon cou, tout d'un coup se
+détendent, battent l'air, et la pauvre vieille se laisse tomber, toute
+blanche, sur le dossier du fauteuil.
+
+Cette fois, j'appelle. J'appelle à grands cris.
+
+Justine accourt.
+
+--Ah! mon Dieu! madame qui se trouve mal! Quel malheur!
+
+Elle s'empresse; mais au bout d'un quart d'heure, ma tante n'est pas
+revenue à elle. Le pouls est faible, presque imperceptible. Elle respire
+difficilement.
+
+--Monsieur Jean, je vais envoyer chercher le médecin, me dit la femme de
+chambre. C'est le major allemand qui nous sert de médecin. L'autre est
+parti. Mais... comme on ne sait jamais... si vous vouliez aller chercher
+M. Toussaint.
+
+--Oui, j'y vais.
+
+ ***
+
+Je pars en courant. J'ai déjà dépassé la ferme de Dubois, l'ancien
+maire, lorsque des appels, derrière moi, me font tourner la tête.
+
+--Pst! pst! petit, écoute donc un peu.
+
+Une femme vêtue en paysanne, me fait des signes, de la porte de la
+ferme. Je la reconnais; c'est la femme de Dubois. J'approche.
+
+--Que me voulez-vous, madame?
+
+--Où vas-tu si vite que ça? Chez ton grand-père, au moins?
+
+--Oui.
+
+Elle se campe devant moi et, clignant de l'oeil:
+
+--Alors, c'est que la vieille est claquée?
+
+--Quelle vieille?
+
+--Eh! ta tante, donc! la dame du Pavillon! Petit malin, va! Comme si on
+ne connaissait pas vos affaires!
+
+Je reste tout interloqué. Cette femme se moque de moi, c'est clair.
+
+--Madame, vous n'êtes guère polie. Dans tous les cas, si vous vous
+intéressez à ma famille, apprenez que ma tante Moreau n'est pas morte.
+
+--Si je m'intéresse!... Petit bandit!...
+
+La femme de Dubois a sauté sur moi et, m'attrapant par ma cravate--une
+belle cravate bleue toute neuve--:
+
+--Eh bien! quand elle sera morte, tu pourras dire à ton grand-père, à
+ton vieux cochon de grand-père, de te payer une cravate encore plus
+belle que celle-là. Ça ne le gênera pas, car il aura pu mettre dans son
+sac l'argent de la vieille qu'il est en train de tuer par-dessus celui
+qu'il a reçu pour faire envoyer mon mari en Prusse et pour vendre
+l'officier de francs-tireurs qu'on a fusillé là-bas dans le pré.
+Entends-tu, morveux? Et, tiens, voilà pour toi!
+
+Elle lâche ma cravate et me flanque une paire de gifles.
+
+--Graine d'assassin! petit-fils d'assassin!
+
+ ***
+
+Elle ferme sa porte à la volée. Je reste là, hébété, sans voir, sans
+oser comprendre. Puis, des larmes s'échappent de mes yeux et je cours me
+jeter à plat-ventre derrière un buisson où je reste à pleurer, malgré le
+froid, jusqu'à ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai peur; et je rentre
+au Pavillon en tremblant, me retournant à chaque pas pour regarder
+derrière moi.
+
+--Vous n'avez donc pas été chercher votre grand-père? me demande
+Justine.
+
+--Non... Je me suis amusé en route... Et puis, il était trop tard...
+
+--Heureusement qu'il est venu tout à l'heure. Il vient de s'en aller. Je
+vous conduirai demain matin chez lui pour déjeuner.
+
+Des détonations éclatent dans le salon. On dirait des coups de pistolet.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, Justine?
+
+--Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. Ce sont les Prussiens qui
+s'amusent. C'est leur habitude, le soir. Ils enlèvent les balles de
+leurs cartouches et jettent les cartouches dans la cheminée. C'est très
+drôle; ça fait comme un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger,
+puisque les balles sont enlevées.
+
+De nouvelles détonations crépitent. J'entr'ouvre la porte du salon.
+Devant la cheminée où pétille un feu de bois, ma tante est assise, la
+figure terreuse, les yeux fermés, les bras pendants. De chaque côté
+d'elle, un sous-officier prussien, dodelinant de la tête, ivre sans
+doute, dépouille des cartouches dont il jette les culots au feu. Il y a
+un tas de balles par terre. A chaque cartouche qui éclate, la vieille
+tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre même pas les yeux.
+
+--Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens de s'arrêter!
+
+--Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un peu, pour voir, monsieur Jean.
+Vous verrez comment vous serez reçu!
+
+--Alors, il faut emmener ma tante, la porter dans sa chambre...
+
+--Mais ça la distrait, ça, monsieur Jean!
+
+--Il faut l'emmener dans sa chambre! Entendez-vous? Tout de suite!
+
+--C'est bon, monsieur Jean, c'est bon, ne vous fâchez pas. Si vous y
+tenez...
+
+Justine appelle la cuisinière--une paysanne des environs--et, à nous
+trois, nous transportons la pauvre vieille dans sa chambre. Elle ouvre
+les yeux en route, me regarde, mais ne prononce pas une parole.
+
+--Là, dit Justine. Je vais la déshabiller et l'aider à se coucher. Allez
+donc dîner, monsieur Jean. Votre dîner est servi, en bas, dans la salle
+à manger. J'attends que vous soyez parti pour déshabiller madame.
+
+Je descends. Je dîne en deux bouchées et je demande à remonter auprès de
+ma tante.
+
+--Elle dort, déclare la femme de chambre. Le médecin a défendu de la
+déranger. Vous la verrez demain matin, monsieur Jean. Ah! cette pauvre
+madame! Elle est bien malade, voyez-vous. Nous faisons ce que nous
+pouvons, pourtant... Quelquefois, il y a du mieux. Ainsi, depuis deux
+jours elle se lève. C'est déjà quelque chose, puisque dernièrement elle
+est restée quatre jours couchée. Cette fois-là nous avons bien cru que
+c'était fini....
+
+Justine parle longtemps. Je finis par ne plus l'entendre. Je ne
+comprends plus. Je n'ai plus d'idées. Il me semble qu'on m'a coulé du
+plomb dans le cerveau.
+
+--Voulez-vous vous coucher, monsieur Jean?
+
+--Oui... Oui...
+
+On me conduit à la chambre qu'on m'a préparée, une chambre du premier
+étage, tout au bout du Pavillon. D'habitude, je couchais au
+rez-de-chaussée, dans une chambre contiguë à celle de ma tante.
+
+--C'est moi qui couche là maintenant, me dit Justine. C'est tout à côté
+de madame. Si elle a besoin de quelque chose, la nuit...
+
+Je suis exténué, j'ai la tête en feu. Je m'endors d'un sommeil lourd. Je
+fais un rêve étrange, dans lequel je vois passer le paysan que les
+Prussiens escortaient--celui qu'on a fusillé, dans le pré;--j'assiste à
+son exécution; et, immédiatement après le bruit déchirant du feu de
+peloton, il me semble pendant longtemps, oh! longtemps, entendre des
+cris affreux, des hurlements, un vacarme épouvantable... Puis, le bruit
+s'apaise... et je me vois, fuyant à Versailles, à travers le bois et
+poursuivi par mon grand-père qui, pour me saisir étend des mains toutes
+rouges...
+
+ ***
+
+J'entends une clef grincer dans la serrure. Je me réveille en sursaut,
+terrifié, couvert de sueur. C'est Justine qui entre.
+
+--Monsieur Jean, habillez-vous vite... Il est sept heures... Et votre
+tante... votre pauvre tante...
+
+Une idée me traverse le cerveau. Je me dresse sur mon séant.
+
+--Morte?
+
+--Non... non... mais...
+
+--Justine! dites-moi la vérité!
+
+--Venez vite, monsieur Jean...
+
+Deux minutes après, je suis en bas. La chambre de ma tante est éclairée
+par des bougies. Tout au fond, un chirurgien-major allemand, en
+uniforme, est assis, les jambes croisées, sur une chaise basse. Au pied
+du lit, près d'une table sur laquelle est posé un crucifix, la
+cuisinière campagnarde est agenouillée, un mouchoir appuyé sur les yeux.
+Et, sur les oreillers blancs, des cheveux gris, le haut d'une face
+couleur de terre apparaissent au-dessus du drap remonté très haut et
+qu'ont agrippé avec rage des doigts longs et amincis. Les doigts
+semblent se resserrer de plus en plus, les paupières battent, doucement.
+Mais les mains semblent s'ouvrir. Les doigts se détendent, par saccades,
+les paupières se relèvent, l'oeil se retourne et une grosse bille, toute
+blanche, paraît sortir de l'orbite.
+
+La paysanne fait le signe de la croix et je m'appuie à la cheminée pour
+ne pas tomber.
+
+ ***
+
+Un coup de sonnette retentit.
+
+--Voilà M. Toussaint, dit Justine qui pleure à chaudes larmes. Je vais
+lui ouvrir.
+
+Je la suis; mais je ne dépasse pas le salon. Aussitôt que la femme de
+chambre en est sortie, j'ouvre tout doucement une fenêtre, j'enjambe la
+barre d'appui et je me laisse glisser à terre.
+
+Et je me sauve, à travers champs, à travers bois comme dans mon rêve,
+dans la direction de Versailles, en courant de toutes mes forces...
+
+Graine d'assassins! Petit-fils d'assassin!
+
+Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... Je ne veux plus voir mon
+grand-père!...
+
+Jamais!... Jamais!...
+
+
+
+
+ XIX
+
+
+Quelques jours se sont passés. Je me suis raisonné. J'ai réfléchi. Je ne
+dirai rien.
+
+Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux
+terribles que j'ai vus se dérouler devant moi, bien que les paroles
+affreuses de la paysanne me poursuivent sans relâche, bien que je sente
+sa dernière insulte imprimée sur mon front comme avec un fer rouge, je
+suis décidé à garder pour moi la honte, à ne rien révéler des turpitudes
+qui me font frémir et crier, la nuit, à ne pas trahir le secret des
+ignominies qui m'écrasent.
+
+L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai été près de tout
+dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me
+monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les
+paroles qui me brûlaient la langue, qui m'étranglaient pourtant, que
+j'avais besoin de hurler. Et j'ai raconté seulement la mort de la tante,
+devant moi; j'ai dit l'épouvante que ce spectacle m'avait causé, et
+comment je m'étais sauvé, sans trop savoir pourquoi, pris de peur.
+
+Mon père et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insisté. Ils ne m'ont
+pas semblé s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et
+lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funérailles, ils
+n'avaient pas du tout--même ma soeur--des figures d'enterrement.
+
+Moi, je n'ai pas été à l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne
+pourrais pas supporter la vue de mon grand-père.
+
+J'ai passé la journée dans ma chambre, à pleurer, à écouter le
+frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les
+pièces de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chômait
+depuis longtemps, a repris son activité. Cela m'a fort étonné, à mon
+retour. Comment le travail a-t-il recommencé, tout d'un coup? Pour qui
+travaille-t-on?
+
+ ***
+
+Mon père, à qui j'ai posé ces questions, m'a fait des réponses vagues.
+On dirait qu'il est embarrassé, qu'il a quelque chose à cacher. Mais,
+aujourd'hui, je vais savoir à quoi m'en tenir. Mon père et ma soeur sont
+partis ce matin, de bonne heure. Ils vont à Moussy, pour la levée des
+scellés, et ne rentreront guère avant une heure, pour déjeuner. Midi va
+bientôt sonner et les ouvriers enfilent déjà leurs vestes. Je descends
+au chantier et je m'approche du contremaître.
+
+--Monsieur Benoît, pour qui donc travaille-t-on, maintenant?
+
+--Comment! monsieur Jean, vous ne le savez pas? Mais, pour l'état-major.
+
+--L'état-major allemand?
+
+--Dame!
+
+--Alors, mon père travaille pour les Allemands?
+
+--Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens ont besoin de bois, on serait
+bien bête de ne pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient.....
+
+Le contremaître se rapproche de moi et, tout bas:
+
+--Les Prussiens font de grands travaux dans ce moment-ci. J'ai vu ça
+l'autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, en allant livrer des
+madriers; ils établissent des batteries, des redoutes, un tas de
+machines. C'est pour bombarder Paris, vous comprenez.
+
+--Bombarder Paris!
+
+--Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y aura de sacrées fournitures
+de bois à leur faire. Ah! le patron a eu une fière chance de tomber
+là-dessus..... Moi, je crois que c'est M. Zabulon Hoffner qui lui a fait
+avoir ça... Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes?
+
+--Oui, je sais... Ah! vous croyez?
+
+--Oui. Une fois que le patron m'avait fait demander, pour savoir si je
+pourrais embaucher assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai trouvé en
+conversation à propos des fournitures avec le citoyen en question... Et
+puis, vous savez, ce particulier-là a bien une tête à s'entendre avec
+les Prussiens... Ça ne m'étonnerait même pas, qu'il ait demandé une
+bonne petite commission à votre papa.....
+
+ ***
+
+--Jean!
+
+Je me retourne. C'est mon père qui m'appelle par la fenêtre de la salle
+à manger. Il a l'air en colère.
+
+--Viens ici tout de suite!
+
+--Oui, papa.
+
+Je prends tout doucement le chemin de la maison. Je sais ce qui
+m'attend: un bon savon pour avoir causé avec les ouvriers. C'est
+l'affaire d'un quart d'heure. Mon père y met le temps.
+
+ ***
+
+--Jean, tu es un petit malheureux!
+
+Quel drôle de début! Mon père éprouve-t-il le besoin de changer la forme
+de ses prologues?
+
+--Tu m'as menti!
+
+Mon père me crie ça d'une voix furieuse. Il n'est pas question des
+ouvriers. Qu'y a-t-il?
+
+--Tu m'as menti! Tu as menti à ta soeur! Tu as menti à tout le monde!
+
+--Mais, papa... mais, papa...
+
+--Viens ici, et tâche de dire la vérité, cette fois. Lorsque tu es
+arrivé chez ta tante, au Pavillon, l'autre jour, que s'est-il passé?
+
+--Mais, rien, papa.
+
+--Sacré nom d'un chien! si tu continues à mentir, tu auras affaire à
+moi!... Que s'est-il passé? que t'a dit ta tante, pendant le temps que
+tu es resté seul avec elle, en arrivant? Car tu es resté seul avec elle,
+j'en suis sûr; la cuisinière nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise?
+
+--Oh! certainement. Du reste, regarde donc la figure de Jean. Regarde-le
+rougir.
+
+Je rougis, parce que je comprends, maintenant, pourquoi mon père m'a
+appelé. Il peut m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien.
+
+--Allons, veux-tu parler? que s'est-il passé?
+
+--Rien.
+
+--Que t'a dit ta tante?
+
+--Elle m'a dit qu'elle était bien malheureuse... et bien malade... C'est
+tout.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis elle s'est évanouie.
+
+--Et alors?
+
+--Justine a envoyé la cuisinière chercher le médecin allemand...
+
+--Et toi, on t'a envoyé chercher ton grand-père?
+
+--Oui, papa.
+
+--Y as-tu été?
+
+--Non, papa.
+
+--Et tu es resté près de deux heures dehors! Qu'as-tu fait pendant ce
+temps-là?
+
+--Je me suis amusé en route.
+
+--Pendant deux heures! Par le froid qu'il faisait!... Tu ne veux pas
+dire ce que tu as fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer à
+mentir! Petit misérable!
+
+Mon père s'avance vers moi, la main haute. Mais il se contente de
+m'empoigner par le bras et de m'amener devant lui, à côté de Louise.
+
+--Reste là, gredin! Et, puisque tu ne veux pas parler, je vais parler
+pour toi, moi! je vais te dire ce que tu as fait. Tu as été chez ton
+grand-père. Tu es resté chez lui jusqu'à la nuit! Et tu t'es entendu
+avec lui pour laisser mourir ta tante sans nous prévenir!... Est-ce
+cela, hein? Est-ce vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgré tes
+mensonges?...
+
+Mon père se lève et me secoue de toutes ses forces.
+
+--Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il t'a donné, le père Toussaint,
+ce qu'il t'a promis, plutôt, pour te faire son complice. Tu vas nous le
+dire! Et tout de suite! Parle!
+
+--Allons, parle donc! s'écrie ma soeur en grinçant des dents. Maintenant
+que c'est fait!...
+
+--Je n'ai pas été chez grand-papa!
+
+Mon père m'allonge une gifle terrible.
+
+--Non! je n'y ai pas été!
+
+--Alors, qu'as-tu fait?
+
+--Rien!
+
+Mon père se rassied, blanc de colère. Pendant deux minutes, un grand
+silence; on n'entend que le bruit que font les pieds de ma soeur en
+trépignant sur le parquet.
+
+--Allons, Jean, mon petit Jean, reprend mon père, d'une voix qui veut
+être douce, mais qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux brillent,
+les dents s'entre-choquent.--Mon petit Jean, tu ne veux pas me désoler,
+nous réduire au désespoir. Tu vas nous dire... tout, n'est-ce pas? Nous
+ne t'en voudrons pas. N'est-ce pas, Louise?...
+
+--Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, sûrement.
+
+Et ma soeur me lance un coup d'oeil féroce.
+
+--Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... Sais-tu ce que tu as fait?
+Sais-tu de quel malheur tu es cause?... Je vais te l'apprendre: tu sais
+que ta tante Moreau devait vous laisser les deux tiers de sa fortune, à
+toi et à ta soeur; elle avait fait un testament, déposé chez un notaire
+de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce pas?
+
+Je ne réponds pas. Mon père frappe du pied et continue en crispant les
+doigts sur son pantalon:
+
+--Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant les scellés, on a découvert
+un testament, un nouveau, datant de huit jours, qui institue ton
+grand-père--le père Toussaint--légataire universel!
+
+Mon père hurle les derniers mots. Il compte sur un effet. Mais je ne
+bronche pas.
+
+--Légataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... Et le dernier
+testament annule l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune à
+chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, hein?... Et vous
+n'avez plus rien! rien! rien!... Et le père Toussaint a tout! tout!...
+Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez été volés, ta soeur et toi?
+Indignement, atrocement volés!... Et ta tante avait dû te prévenir de
+ça! Elle t'en avait prévenu, j'en suis convaincu! Moralement
+convaincu!... Et tu aurais dû venir nous prévenir, nous avertir
+immédiatement, sans perdre une minute!... Je serais accouru! J'aurais
+fait déchirer ce testament! Et vous auriez eu l'argent, tout
+l'argent!... Et, au lieu de cela, tu t'en vas chez ton grand-père, tu
+restes deux heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette vieille
+canaille... Allons, Jean, voyons, si tu as un peu de coeur, mon petit
+Jean, dis-nous tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit ta
+tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-père, des moyens qu'il a
+employés... C'est lui, n'est-ce pas, qui la rendait si malheureuse?...
+Réponds!... Mais réponds donc!...
+
+--Ma tante ne m'a rien dit.
+
+Mon père se lève.
+
+--Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes...
+
+--Non! Elle ne m'a rien dit.
+
+--Prends garde à toi, Jean! Prends garde à toi!... Si tu ne dis pas la
+vérité, si tu ne dis pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de
+grand-père...
+
+--Je n'ai pas été chez grand-papa!
+
+Mon père lève le poing; mais je me gare et je reçois, sur le coude, un
+coup terrible qui m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu'à la
+porte.
+
+--Menteur! Hypocrite! Jésuite!
+
+Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la bave aux lèvres, s'écrie
+en me tendant le poing:
+
+--On devrait te mettre dans une maison de correction!
+
+Une maison de correction! Oh! j'aime mieux y aller que de rester ici! Je
+ne veux plus rester ici! Je ne veux plus! Et je m'écrie en regardant mon
+père bien en face:
+
+--Mettez-moi dans une maison de correction! J'aime mieux ça!
+
+J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le corridor et je me
+précipite dans la rue.
+
+
+
+
+ XX
+
+
+Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuyé sur les yeux.
+
+ ***
+
+--Eh bien! maître Jean, on pleure? Qu'est-ce qu'il y a donc?
+
+C'est le père Merlin qui rentre chez lui et qui m'a vu venir, de loin,
+en ce triste équipage. Je m'essuie le visage rapidement et je relève la
+tête.
+
+--Tu as la figure toute rouge. Est-ce qu'on t'aurait battu?
+
+--Oui... oui, monsieur...
+
+--Et qui? Ce n'est pas ton père, je pense?
+
+--Si, monsieur...
+
+--Qu'est-ce que tu as donc fait?
+
+Je ne réponds pas. Je recommence à pleurer. Le père Merlin me prend par
+la main.
+
+--Allons, entre chez moi. Tu me raconteras tes chagrins... si tu veux.
+Et tu te chaufferas, au moins; tu dois geler, dans la rue; il fait un
+froid de chien, ce matin...
+
+Je suis assis dans la salle à manger, au coin du feu, la tête dans les
+mains, sanglotant toujours.
+
+--Alors, on n'a pas été sage? On a fait de grosses bêtises? Qu'est-ce
+qu'on a fait, allons?
+
+--Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je vous disais...
+
+--Pourquoi pas? C'est donc bien grave?
+
+--Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose pas... non...
+
+Et je secoue la tête en regardant le vieux qui fixe sur moi ses yeux
+brillants. Ces yeux m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes de la
+loyauté et de la douceur, de la bonté pour les faibles, de la sympathie
+pour les souffrants. Tout remué encore par la scène atroce à laquelle je
+viens d'assister, le cerveau plein d'images horribles, le coeur
+débordant de terreur et de honte, je me sens entraîné vers ce vieil
+homme à la face honnête et digne. Je sens que derrière ce visage, sur
+lequel une expression de raillerie douce a fait place à la pitié, il ne
+peut y avoir qu'une âme droite. Et je comprends que je puis avoir
+confiance en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il me donnera
+peut-être du courage et du coeur, à moi qui n'ai plus de force, qui ne
+sais ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser.
+
+J'essuie mes larmes et, bravement:
+
+--Monsieur Merlin, je vais vous raconter tout.
+
+Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre un détail, sans passer un
+mot...
+
+Le vieux s'est levé et se promène de long en large. De temps en temps,
+il crispe les poings en murmurant:
+
+--Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois...
+
+--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte à
+vous, je n'ai pas voulu le raconter à mon père, même quand il m'a battu.
+Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction,
+je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je
+crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller
+le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que
+papa travaille pour les Prussiens pour les aider à bombarder Paris...
+
+Je crierai ça tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de
+correction!...
+
+Le père Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains.
+
+--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et écoute-moi un peu... Tu
+veux bien m'écouter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas?
+
+--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me
+parliez... que vous me parliez comme à un ami, parce que, voyez-vous,
+je... j'ai trop de chagrin...
+
+Je recommence à sangloter.
+
+--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle à un ami,
+comme on parle à un homme, car il te faut maintenant la force, le
+courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le
+dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colère, laisser tes nerfs
+se détendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de
+toi-même. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas
+rentrer chez toi pour déjeuner, n'est-ce pas?
+
+Je secoue la tête.
+
+--Non. Eh bien! tu vas déjeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne
+prévenir tes parents que je t'ai rencontré en route et que je te
+garderai avec moi pendant l'après-midi. Je te reconduirai moi-même ce
+soir, quand nous aurons causé.
+
+Nous déjeunons tranquillement et peu à peu, je sens mes angoisses
+s'apaiser, ma colère décroître et, malgré les frissons qui me secouent
+encore, je sens le calme descendre en moi.
+
+ ***
+
+--Mon enfant, me dit le père Merlin lorsque nous avons fini, tu parlais
+tout à l'heure d'aller révéler les horribles secrets qui te pèsent, de
+crier sur les toits les iniquités dont tu as été le témoin, de publier
+les mauvaises actions dont on s'est rendu coupable devant toi. Il ne
+faut pas faire cela. Il faut, comme tu l'as fait jusqu'ici, enfouir ces
+choses au fond de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au contraire,
+repasse-les souvent dans ton coeur. Laisse là ta colère, mais conserve
+ton indignation. L'indignation est toujours une chose juste. C'est pour
+cela qu'elle vit. Plus tard, quand tu seras grand, les frémissements qui
+t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et ce sera peut-être au
+souvenir des ignominies qui t'ont fait horreur que tu devras d'être un
+homme. C'est une dure leçon qui t'est donnée là, mon enfant, tu le
+comprendras un jour. Elle peut te profiter à toi, si tu veux. Si tu
+veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser fausser, pendant dix ans
+au moins, ton âme d'enfant qui est sincère et droite; si tu es assez
+robuste pour voir les choses, plus tard, avec tes yeux d'aujourd'hui.
+
+Quant à divulguer ce que tu as vu, à quoi bon? A quel résultat
+arriverais-tu, en agissant ainsi?
+
+--Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent me mettre dans une maison de
+correction!...
+
+Le père Merlin sourit.
+
+--Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont persuadés, maintenant, que tu
+ne sais pas grand'chose; que tu t'es laissé entortiller bêtement, sans
+rien voir, que tu es tombé sans t'en douter dans les panneaux que te
+tendait ton grand-père, pour t'empêcher de revenir à Versailles avant la
+mort de ta tante. Ils te prennent pour un imbécile, vois-tu, un imbécile
+qui ne veut pas avouer, par fausse honte, les sottises qu'il a pu
+commettre. Ils ne te parleront plus de rien, sois-en sûr. Mais toi, de
+ton côté, garde-toi bien...
+
+--Oh! je ne parle à personne, à la maison! Je ne peux parler à personne.
+Vous savez comment ils sont. A qui voulez-vous que je parle? A mon père?
+Il ne m'écoute pas ou ne me répond pas. A ma soeur? Elle se moque de
+moi.
+
+Le vieux hausse les épaules.
+
+--Eh bien! tu me parleras, à moi. Et si tu manques de courage, je t'en
+donnerai.
+
+--Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas comme eux, au moins. Il y a
+longtemps que je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais voulu
+vous causer, voulu être votre ami...
+
+--Bah! dit le père Merlin, qui cependant semble ému, je ne vaux pas
+mieux que les autres!
+
+--Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas ce que fait mon père, vous ne
+livreriez pas aux Allemands les choses dont ils ont besoin pour canonner
+Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris ça, ce matin, ça m'a bouleversé. Il
+me semble que mon père est un brigand, un traître...
+
+--Ton père est un bourgeois, mon ami... un bourgeois... voilà tout...
+
+Et le vieux parcourt la pièce, de long en large, les mains derrière le
+dos.
+
+--... Un bourgeois, parbleu!...
+
+--Et dire qu'à la maison, on ne parlait que de patriotisme, de défense
+nationale, de guerre à outrance! On ne parlait que d'élever son
+coeur!...
+
+--Le patriotisme, murmure le père Merlin qui semble se parler à
+lui-même, mais dont la voix s'élève peu à peu, le patriotisme! Une
+trouvaille du siècle! Une création toute nouvelle! Une invention des
+bourgeois émerveillés par la légende de l'an II, hébétés par les
+panaches et les chamarrures de l'Empire! C'est drôle, ils en rêvent
+tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture à glands d'or des
+commissaires de la Convention aux armées!... On n'a qu'à désosser
+Saint-Just pour avoir Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir en
+guerre, les sires de Framboisy; mais ça ne les empêche pas de faire les
+crânes. A Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la Paix, à ces
+ânes-là, pour voir comment vous serez reçus... J'en sais quelque
+chose... Le patriotisme, monsieur! Et allez donc, les blouses blanches
+et les casse-têtes tricolores!... Et puis, la débâcle: encore le
+patriotisme... Seulement plus de casse-têtes: les souvenirs de 92. Ça
+vous assomme tout de même... Ah! les souvenirs de 92! Le passé pris à
+témoin du présent! Les fantômes devant les fantoches! Les objurgations,
+les évocations, les exhumations... Mânes de Bonaparte, protégez-nous!
+Après Bonaparte, c'est Kléber et Marceau... Pourquoi pas Sobieski et
+Palafox?... Voilà: ils avaient moins de panaches... Et puis, le
+dénigrement préconçu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les
+annonces mensongères de victoires, les enthousiasmes, les énervements,
+les défaillances, les chaises qu'on brise à la Bourse, la _Marseillaise_
+qu'on fait chanter à Capoul. C'est du patriotisme, tout ça! C'est du
+patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'épicier et celui du
+journaliste--les journalistes! Quels misérables!--... Mais le
+patriotisme de première classe, le patriotisme extra, le fin et le râpé,
+c'est celui de Gambetta. Ah! celui-là, par exemple, j'espère bien lui
+voir élever une statue avant ma mort... Ni un pouce du sol, ni une
+pierre de forteresse!... Et une fierté de théâtre, et des phrases
+creuses, et des déclamations ampoulées, et encore 92--lorsqu'il n'y a
+plus ni soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut aboutir qu'à une
+chute plus irrémédiable, après des tueries inutiles, des boucheries
+idiotes, des carnages imbéciles. Ah! il a tenu haut le drapeau,
+celui-là...
+
+Le drapeau!... Voilà Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours
+fait litière de la justice et du droit: il est au pinacle. Il montera
+encore, le chacal; et il pourra, si ça lui plaît, recommencer
+Transnonain. Qu'est-ce que ça fait? C'est un patriote...
+
+Ah! ils y tiennent, à leur patriotisme! Ils y tiennent, comme on tient
+aux sentiments factices, ceux qu'on n'éprouve pas--et qu'on se targue
+d'éprouver... Seulement, il y a la pierre de touche: l'intérêt. Oh!
+alors... Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la
+poudre d'ardoise pilée, la viande pourrie, la farine avariée... Tiens,
+petit, tu serais à l'armée, toi,--et le vieux me frappe sur l'épaule--tu
+serais soldat, que ton père, entends-tu, ton père? fournirait, pour de
+l'argent, aux Prussiens, de quoi établir les batteries qui devraient
+tirer sur toi!...
+
+C'est dégoûtant, hein? C'est infâme? Oui, je sais bien... mais c'est
+logique, après tout. Ou plutôt, ce serait logique s'il n'y avait pas le
+patriotisme... L'intérêt! l'intérêt!... Le paysan, au moins, ne cache
+pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure; il
+vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes...
+Mais le bourgeois! ce mouton affublé d'une peau de tigre! cet imbécile
+qu'un plumet rend enragé et qu'une épaulette fait rêver de batailles...
+et qui ne comprend même pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations
+tiennent à faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples...
+
+La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand donc les peuples seront-ils
+las de s'entre-tuer? Quand refuseront-ils l'impôt du sang?... Refuser
+l'impôt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin n'est pas mort... Attends un
+peu, mon garçon, attends un peu, et tu verras de drôles de choses, plus
+tard...
+
+Tout le monde soldat... Tu verras ça... Plus de peuples: des armées.
+Plus d'humanité: du patriotisme. Plus de progrès: des drapeaux. Plus de
+liberté, d'égalité, de fraternité: des coups de fusil... Ah! saleté
+humaine! Ah! bêtise! Ah! cochonnerie!.....
+
+ ***
+
+Le père Merlin s'arrête devant moi.
+
+--Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. Ces choses-là, vois-tu... La
+guerre, je la hais.
+
+--Oh! moi aussi, je la hais!
+
+--Toi aussi? demande le vieux en souriant. Tu as déjà des convictions?
+
+Et il ajoute, très sérieux:
+
+--Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus qui souffrent.
+
+ ***
+
+Quand je rentre à la maison, reconduit par le père Merlin, des tas
+d'idées tourbillonnent dans ma tête. J'éprouve des sensations que je
+n'ai jamais éprouvées. Je rêve de fraternité et de justice. Et tout le
+reste me semble très bas, très bas.
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+J'ai passé bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'éviter,
+de s'éloigner de moi comme d'une bête galeuse; ma soeur surtout affecte
+un mépris de moi, un dédain de ma personne qui se traduisent de mille
+façons. Quant à mon père, il se contente de ne m'adresser la parole que
+lorsque la chose est tout à fait indispensable. Le temps n'est pas gai,
+non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans
+discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles;
+les vivres commencent à manquer; les denrées les plus indispensables
+font défaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de
+spéculation sur la misère publique. On déblatère contre certains
+commerçants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui
+se font les pourvoyeurs de l'ennemi.
+
+Le préfet prussien s'est ému. Il s'est arrangé avec un groupe de
+négociants dont fait partie mon père pour créer un immense entrepôt de
+marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour
+subvenir aux besoins du département. J'ai entendu mon père parler
+plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose.
+
+Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il paraît
+que l'opposition du conseil municipal, des événements imprévus, ont fait
+échouer la combinaison, à la grande colère du préfet. Et ce
+fonctionnaire, irrité de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner
+l'armée allemande avec l'argent français, a fait mettre le maire en
+prison et a frappé la ville d'une amende de 50,000 francs.
+
+--C'est une sale affaire, m'a dit le père Merlin, l'autre jour, sans
+vouloir m'apprendre pourtant quel rôle avait joué mon père.
+
+Un vilain rôle, j'en suis sûr. Ah! je suis bien content de pouvoir
+passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journées. J'avais
+craint, tout d'abord, qu'on s'effarouchât, à la maison, de la fréquence
+de mes visites chez le vieux, qu'on me défendît de retourner chez lui.
+Mais on n'a pas l'air fâché, tout au contraire, de mes longues absences;
+ma présence gênait mon père et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine
+au père Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage,
+aujourd'hui. D'ailleurs, il économise à mes parents des frais de
+répétiteur; il me donne des leçons, «pour m'entretenir la main», dit-il.
+Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M.
+Beaudrain.
+
+ ***
+
+L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir
+depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'étais
+seul dans le cabinet du vieux, au premier étage, lorsque, en regardant
+par la fenêtre, du côté de la maison de Mme Arnal, j'ai été témoin d'un
+spectacle qui m'a fortement étonné. J'ai appelé le bonhomme.
+
+--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir!
+
+--Quoi donc? m'a-t-il demandé d'en bas.
+
+--Madame Arnal... Elle est contre sa croisée, dans sa chambre... et elle
+embrasse le Prussien..., son blessé prussien... Tenez! tenez! elle
+l'embrasse!
+
+--Ce n'est que cela! a crié le vieux en redescendant les trois marches
+qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle
+l'embrasse... Un concubinage en règle...
+
+Ah! c'est ça, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui
+disait que c'était si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en
+règle...
+
+ ***
+
+Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens...
+Le bombardement de Paris a commencé hier et ç'a été, toute la nuit, un
+roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des
+coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais
+rougir, dans l'ombre, en pensant que mon père avait aidé à mettre en
+batterie ces pièces qui crachaient la mort sur la grande ville.
+
+Il a dû gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien
+joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a passé sur son
+front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que
+nous hébergeons, que les obus dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le
+chantier de Paris était atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont
+désigné, sur un plan de la capitale, comme ayant déjà souffert des
+projectiles, le Panthéon et le Luxembourg. Ah! sapristi!...
+
+M. Legros se méprend à l'expression soucieuse du visage de mon père.
+
+--Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne
+tiennent pas, les brigands, à imiter nos zouaves à l'assaut de
+Sébastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les nôtres vont
+faire une sortie en règle et forcer les casques à pointes à sortir de
+leurs retranchements. Ah! si les Français venaient seulement jusqu'à
+Versailles! nous sommes ici dix mille hommes...
+
+ ***
+
+Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, à
+la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des
+Glaces, au château, que Guillaume ressaisit la couronne de Frédéric
+Barberousse. Et, le soir, une fête triomphale a lieu à la préfecture,
+illuminée à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, pendant que des
+musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville.
+La foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà regardé et applaudi
+lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de
+Metz.
+
+--L'Empire d'Allemagne, me dit le père Merlin à qui je vais donner des
+détails sur la cérémonie, et que je trouve en train de frotter avec
+rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homogénéité des
+peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires,
+plutôt! Le parquage de la chair à canon... Chauvin peut battre la caisse
+des deux côtés du Rhin, maintenant... Ça présage un avenir tout rose à
+la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi
+tranquille aujourd'hui. Je frotte...!
+
+Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire
+continue à rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier,
+c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente,
+semble se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement de la
+fusillade arrive à nos oreilles. Une bataille est engagée non loin de
+nous, une bataille terrible, sans doute.
+
+--C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur.
+
+ ***
+
+Toute la journée, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans
+interruption; on dirait, au bruit des détonations qui devient plus clair
+d'heure en heure, que les Français gagnent du terrain. On dit déjà
+qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlevé les redoutes de Montretout,
+qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck
+se sont sauvés à Saint-Germain...
+
+Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes à cheval parcourent la ville en
+sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne défilent au
+grand trot, les régiments d'infanterie se succèdent sur la route de
+Saint-Cloud...
+
+Le soir vient, que la bataille dure encore. Les réserves allemandes sont
+massées, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les
+Français entreront à Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans
+sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du
+boulevard de la Reine et les a dévastées...
+
+Mais il fait jour, et nous attendons en vain le pétillement de la
+mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands
+qui, régulièrement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares
+éclatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les
+Prussiens qui reviennent, chantant à pleins poumons, traînant derrière
+eux des Français prisonniers.
+
+ ***
+
+--Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un
+officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours.
+
+Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la
+capitale n'est plus qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi
+nous apprend qu'une insurrection terrible a éclaté à Paris, le 22, que
+les Français ont été battus à Saint-Quentin et que l'armée de l'Est est
+en déroute. Nous sommes résignés à tout. Et, lorsque la nouvelle de la
+capitulation se répand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque
+insensibles.
+
+Depuis quatre mois nous vivons complètement isolés, sans communications
+avec la province et avec Paris, sans nouvelles précises même des
+opérations qui ont lieu tout à côté de nous. Nous avons d'abord espéré,
+puis attendu la délivrance; mais, peu à peu, le découragement nous a
+abattus, la démoralisation nous a gangrenés et affaiblis. Une torpeur
+insurmontable, un engourdissement invincible nous ont saisis, nous ont
+rendus incapables du moindre effort, de toute résolution, et nous nous
+sommes trouvés, un beau jour, beaucoup plus Prussiens que Français. Il
+fallait un coup de tonnerre, un événement imprévu, comme la sortie du 19
+janvier, pour nous tirer de notre léthargie, pour produire chez nous une
+surexcitation factice. Et lorsque les Allemands revenaient vainqueurs,
+lorsque notre espoir se trouvait déçu, nous nous assoupissions, de
+nouveau, avec accablement, en attendant la chute finale.
+
+Moi, je l'ai souhaitée, cette chute, je l'ai désirée ardemment.
+J'étouffe, je me sens empoisonné peu à peu par l'air vicié que je
+respire depuis de longs mois. Sous l'influence du milieu dans lequel je
+vis, je sens ma conscience s'endormir, mon esprit se paralyser; je veux
+en sortir, en sortir à tout prix, de ce milieu que je hais. Je ne veux
+pas grandir dans l'étouffante atmosphère familiale, comme les plantes
+qu'on fait pousser dans les serres chaudes où montent des vapeurs
+malsaines, et qui s'étiolent lorsqu'on leur fait voir le soleil. Je veux
+grandir à l'air libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre.
+
+Oh! que je voudrais être un homme! Tous les jours...
+
+Ce matin, encore! Les deux Alsaciens, Hermann et Müller, sont arrivés
+devant la porte du chantier avec des voitures remplies de meubles. Ils
+ont demandé à mon père s'il ne pourrait pas, pendant quelques jours
+seulement, mettre à l'abri le contenu de leurs charrettes. Ils ont
+appris, disent-ils, que les Prussiens ont résolu d'incendier Saint-Cloud
+et, immédiatement, ils ont entrepris de déménager les choses les plus
+précieuses--pour les rendre plus tard à leurs propriétaires.
+
+--Nous nous zommes téfoués bour saufer ze que nous afons bu, a sangloté
+Müller.
+
+Et Hermann a ajouté:
+
+--Bour guelgues chours zeulement, monsieur Parpier?
+
+Mon père a hésité et je l'ai entendu qui disait tout bas à ma soeur:
+
+--Ce sont des filous, tu sais.
+
+Ma soeur a fait un signe de tête affirmatif; et, aussitôt, elle s'est
+approchée d'une des voitures.
+
+--Mais c'est une commode Louis XV que vous avez là? Et une horloge de
+Boule? Et une glace de Venise.
+
+--Foui, matemoiselle, a répondu Müller. Tes obchets brézieux. Et si
+matemoiselle feut nous vaire l'honneur te les agzebder en soufenir te
+regonnaizzanze, nous zerons fraiment pien honorés.
+
+Ma soeur a rougi--très légèrement--mais elle a accepté. On a rangé les
+meubles sous un hangar.
+
+ ***
+
+Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands ont mis le feu à
+Saint-Cloud et que la ville entière est en flammes...
+
+Oh! que je voudrais être un homme!
+
+
+
+
+ XXII
+
+
+Jules est revenu. Il est revenu sans nous prévenir, profitant de
+l'armistice, au moment où nous l'attendions le moins. Et ma soeur, en
+l'apercevant, a pâli et poussé un cri comme si elle avait marché sur un
+crapaud. Il est revenu chargé de vivres--il croyait Versailles dénué de
+tout.--Il a apporté avec lui un pain de sucre, une dizaine de livres de
+chocolat, du café, du thé, du vermicelle, un tas de choses qu'il a
+trimballées tout le long de la route stratégique n° 15--une route
+horriblement longue que son sauf-conduit l'obligeait à suivre, à
+pied.--Il ne m'a même pas oublié, l'excellent garçon; il me donne un
+beau livre, un beau livre doré, que Léon a absolument voulu m'envoyer.
+
+--Et Léon, comment va-t-il? Et mademoiselle Gâteclair, a-t-elle beaucoup
+souffert, pendant le siège? Vous ne saviez donc rien de Versailles?
+
+Des masses de questions auxquelles Jules répond de son mieux. Il n'a pas
+beaucoup changé; il a un peu maigri, seulement.
+
+--Ah! nous étions si inquiets! si inquiets! fait Louise en joignant les
+mains et en prenant sa figure de fausse madone. Nous avons bien souvent
+pensé à vous, allez!
+
+C'est dégoûtant. Pas une fois--pas une seule fois--je ne lui ai entendu
+prononcer le nom de son fiancé.
+
+--Et les affaires? demande mon père. Ça ne va pas fort, hein?
+
+--Oh! non, pas fort, répond Jules, pas fort du tout.
+
+Et il nous apprend que la maison Cahier et Cie, comme beaucoup d'autres
+maisons de la capitale, a reçu une rude atteinte. On sera obligé d'y
+mettre du sien, de tous les côtés. Ainsi, il a accepté, lui, une
+diminution de plus de moitié sur ses appointements.
+
+--Je ne pouvais pas faire autrement, vous comprenez. Il m'est impossible
+d'abandonner une maison à laquelle je suis aussi attaché; ça durera ce
+que ça durera; pas longtemps, espérons-le. Et puis, je crois qu'il y a
+là-dedans une question de patriotisme. Si tout le monde jetait le manche
+après la cognée...
+
+--Oh! évidemment, dit mon père.
+
+Mais il me semble qu'il vient de faire la grimace, et Louise, j'en suis
+sûr, a esquissé une petite moue que je connais très bien: sa moue de
+déception. Ah! ma cocotte! ils sont loin, tes dix-huit mille francs! Tu
+peux courir après.
+
+ Rage, rage, rage,
+ Tu mangeras du cirage...
+
+Jules a dîné avec nous, naturellement.
+
+--Hein! Ça fait plaisir, de manger du pain blanc! lui dit mon père.
+
+Et la viande fraîche, et les légumes verts, voilà ce qui lui fait
+plaisir! Ce qui devrait lui fait plaisir, tout au moins. Mais Jules ne
+connaît pas son bonheur. Il n'a pas l'air très joyeux. Souffre-t-il du
+peu de sympathie que nous semblons lui témoigner, de notre manque de
+démonstrations amicales, de laisser-aller? Le plaisir de manger du pain
+blanc ne lui suffit-il pas? Le fait est que, malgré ses efforts pour
+paraître gai, il est morose.
+
+--J'aurais dû vous prévenir de mon arrivée, dit-il à la fin du repas.
+Quand on n'attend pas les gens, on est tellement surpris...
+
+--Oui, oui, dit Louise. L'émotion, le plaisir...
+
+--Mais que voulez-vous? Les communications sont encore si difficiles!
+Et, à vrai dire, je n'y ai même pas pensé. J'avais si grande envie de
+vous voir...
+
+ ***
+
+Jules est parti le lendemain matin. Son sauf-conduit n'était valable que
+pour quarante-huit heures, jours d'arrivée et de départ compris. Nous
+l'avons accompagné jusqu'à la porte de la ville. Louise, en le quittant,
+s'est contentée de lui tendre la main. Il avait l'air très triste.
+
+--Espérons que nous nous reverrons avant peu, a dit mon père. Tout fait
+présumer que les hostilités ne seront pas reprises et qu'on va signer la
+paix.
+
+--C'est plus que probable, a répondu Jules. Aussi, à bientôt.
+
+ ***
+
+Il est probable, en effet, que la paix va être signée. En attendant,
+l'article 2 de la convention conclue entre Jules Favre et Bismarck rend
+la France à elle-même. Les élections ont lieu sous la direction du maire
+de Versailles chargé des fonctions du préfet. Le département de
+Seine-et-Oise a élu Thiers, Jules Favre et Gambetta. Mon père a voté
+pour Jules Favre.
+
+Il ne sait pas pourquoi.
+
+M. Legros a voté pour Thiers et il sait pourquoi. C'est pour pouvoir
+faire un calembour. Le marchand de vins du coin a voté pour Gambetta et
+M. Legros répète toute la journée, en riant:
+
+--Les marchands de vin aiment Gambetta et les marchands de tabac,
+Thiers.
+
+ ***
+
+L'assemblée ainsi élue doit discuter les préliminaires de la paix. Pour
+baser la demande d'indemnité qu'ils doivent présenter à la France, les
+Prussiens font le calcul des dépenses auxquelles ils ont été entraînés
+pour soutenir la guerre. Ils y ajoutent le montant des contributions et
+réquisitions de toute nature dont l'Allemagne a été victime, de 1792 à
+1815.
+
+--Le compte de la Prusse seule, m'a dit le père Merlin, s'élève à six
+milliards.
+
+--Six milliards!
+
+--Pas un sou de moins. Nous payons les dettes du premier Empire, mon
+ami, en même temps que celles du second. Et remarque bien que si les
+Allemands, maintenant, en pleine trêve, frappent les départements
+occupés par eux d'énormes contributions de guerre, remarque bien que
+s'ils agissent ainsi contre tout droit, ils s'appuient sur des
+précédents. Ils peuvent opposer à nos réclamations, comme ils le font,
+du reste, des actes semblables accomplis en Europe, et particulièrement
+en Prusse, par Napoléon le Grand... Ah! c'est beau, la guerre...
+
+ ***
+
+Oh! oui, c'est beau!
+
+Mon père m'a emmené avec lui, l'autre jour, visiter les environs, les
+points qui dominent Paris, les endroits où les Prussiens avaient établi
+leurs batteries, où ont eu lieu des combats.
+
+Nous traversons Garches qui n'est plus qu'un monceau de ruines, le parc
+de Saint-Cloud, sinistre. Le squelette du château, noirci par les
+flammes, est effrayant. Les murailles percées à jour sont encore debout:
+de grandes crevasses les fendent du haut en bas; le toit et les
+planchers se sont effondrés en emplissant de décombres des salles où
+tremblotent des lambeaux de tapisserie, où l'on entrevoit des morceaux
+de bas-reliefs, des débris d'ornements. Les branches d'un lustre
+émergent d'un tas de plâtras. Une corniche énorme est tombée tout d'une
+pièce devant une porte dont les gonds en fer sont tordus. Des fenêtres
+ne sont plus que des ouvertures sans forme, dont la bordure de pierre,
+mangée par le feu, s'effrite; et d'autres, intactes, ont conservé leurs
+barres d'appui et leurs persiennes qui claquent au vent. A un mur tendu
+de bleu, au dernier étage, un tableau est accroché dans son cadre d'or,
+au-dessus d'une cheminée qui branle.
+
+Il y a des allées du parc qui sont pleines de tombes. Des tombes sans
+croix qui ont l'air de morceaux de bourrelets posés sur le gazon des
+tapis verts. De grands arbres coupés au pied se sont abattus avec leurs
+branches en mutilant des statues. Des retranchements sont élevés
+partout, des épaulements, des palissades, des chevaux de frise; et,
+derrière les balustrades des terrasses, des rails de chemin de fer ont
+été entassés les uns sur les autres. Des allées nouvelles ont été
+ouvertes avec la hache pour livrer passage aux obus.
+
+Partout la mort, la dévastation. Saint-Cloud est presque complètement
+brûlé. Les murs des maisons restées debout sont percés de meurtrières et
+garnis de créneaux, des tranchées sont creusées dans les jardins et des
+arbres fruitiers ont été coupés par le milieu et aiguisés comme des
+piques pour hérisser les abords des retranchements. Des barricades ont
+été élevées avec des meubles, des charrettes, des voitures de ferme, des
+charrues. Les ponts ont sauté. A Sèvres, dans le quartier qui avoisine
+la Seine, les maisons sont éventrées par les bombes. Et, comme nous
+passons, des soldats vendent publiquement aux enchères les meubles des
+habitations désertes: il y a là des convoyeurs prussiens qui ont arrêté
+leurs fourgons chargés d'objets volés,--et des brocanteurs français.
+
+Ah! oui, c'est beau; ça fait partie du programme de la guerre, tout ça.
+Et ce qui en fait partie, aussi, c'est l'entrée de l'armée victorieuse
+dans la capitale ennemie. Les Allemands ne l'ont pas oublié. Nous avons
+appris, le 25 février, qu'ils doivent faire prochainement leur entrée
+triomphale à Paris.
+
+Ils partent pour ce triomphe, en effet, le 2 mars, musique en tête, tout
+fiers d'effacer ainsi la honte de l'entrée de Napoléon à Berlin, après
+Iéna.
+
+--Maintenant, dit le père Merlin, la France n'a plus qu'une chose à
+faire: c'est de chercher un nouveau Napoléon. Et tu verras qu'elle ne
+mettra pas longtemps pour le trouver... Il n'a pas besoin d'être en
+vrai. Il peut être en toc. Ça ne fait rien.
+
+ ***
+
+Le 5 mars, nous voyons entrer chez nous Mme Arnal appuyée au bras de son
+mari. M. Arnal a obtenu, lui aussi, un sauf-conduit qui lui permet de
+passer quarante-huit heures à Versailles.
+
+--Dire qu'on n'a pas encore signé la paix! s'écrie Mme Arnal en frappant
+du pied. Quand on pense que tu es obligé de retourner à Paris, mon gros
+chien-chien!
+
+Et sans se gêner, devant nous, ma foi, elle saute au cou de son mari.
+
+--Pauvre mignonne, dit M. Arnal très ému, en se débarrassant de
+l'étreinte conjugale, comme tu as dû t'ennuyer! surtout dans la
+compagnie d'un éclopé, en tête à tête avec un malade!...
+
+--Oh! Adolphe! Tu ne t'en fais pas une idée! Les jours, ça passait
+encore, mais les nuits, les nuits!... Et ces idées qu'on se fait...
+ces... idées... quand on n'a pas de nouvelles...
+
+--Ah! ma foi, assure M. Arnal, je n'ai pas ri tout le temps, moi non
+plus. Mais, maintenant... Oh! à propos, j'avais oublié; il faut que je
+vous montre...
+
+--Quoi donc? demande mon père.
+
+M. Arnal sort de la poche de son gilet un papier plié en huit, le déplie
+avec soin et nous le tend, triomphant. C'est une caricature représentant
+un gamin de Paris brûlant du sucre, sur une pelle rouge, derrière le dos
+des Prussiens qui s'en vont, dans l'avenue des Champs-Elysées.
+
+--Hein? qu'est-ce que vous en dites?... C'est fameux!
+
+
+
+
+ XXIII
+
+
+Nous sommes redevenus Français. Les Allemands doivent demeurer encore
+quelque temps sur la rive droite de la Seine, mais Versailles est
+débarrassé de leur présence. Les communications sont rétablies. Mon père
+en a profité pour aller à Paris--d'où il est revenu songeur.
+
+Une conversation qu'il a eue, le soir, avec Louise, m'a mis au courant
+de ses perplexités. Il paraît que la situation de notre chantier de la
+rue Saint-Jacques n'est point bonne, mais que celle du chantier des
+_Grands Hommes_ est déplorable.
+
+--Ah! dit mon père, il y aurait là une affaire magnifique... Le
+propriétaire des _Grands Hommes_ est à bout de ressources... Il n'a pas
+gagné d'argent pendant la guerre, lui... Avec quelques billets de mille
+francs... Hein? vois-tu ça d'ici, Louise? acheter les _Grands Hommes_,
+ne faire des deux établissements qu'un seul... un seul, énorme,
+colossal... réserver une large place à la menuiserie; et, qui sait?
+peut-être entreprendre la fabrication des meubles... faire concurrence
+au Vieux Chêne. Vois-tu ça d'ici, hein?...
+
+Et il renfourche son dada, se laisse travailler sans relâche par son
+idée fixe. Oui, quelques billets de mille francs! Ah! si cette vieille
+canaille de père Toussaint n'avait pas mis la main sur le magot de la
+tante Moreau! Si l'on avait pu prévoir!...
+
+--Ah! le vieux gredin! la vieille crapule! le vieux voleur! Dépouiller
+ses petits enfants! Les mettre sur la paille! Leur enlever le pain de la
+bouche!... Et vous verrez qu'il ne crèvera pas, le vieux chenapan, qu'il
+ne nous débarrassera pas de sa carcasse!... Vous verrez ça... Crapule,
+va!...
+
+Mon père ne dérage pas. Quelquefois il passe sa colère sur moi.
+
+--C'est toi qui es cause de tout. Si tu avais été moins bête! Ah! je
+t'apprendrai à faire l'imbécile, idiot!
+
+Pour éviter les discussions, je reste peu chez nous. Je vais voir Léon
+et Mlle Gâteclair qui viennent d'arriver à Versailles.
+
+ ***
+
+C'est drôle, Léon est convaincu que les Français ont été vainqueurs. Je
+ne sais pas comment il s'arrange, mais c'est comme ça. Il admet bien
+qu'en définitive nous sommes battus, mais battus sans l'être, battus
+avec le beau rôle, battus pour la forme. Il prétend qu'au fond, en
+poussant jusqu'au bout l'examen des faits, en approfondissant la
+question, il est impossible de douter de notre succès définitif. C'est
+un succès moral, ce succès-là; mais enfin c'est un succès--et le plus
+grand.
+
+--Crois-tu, par exemple, me demande-t-il, que Paris en deuil, silencieux
+et digne, assistant avec une hauteur méprisante à l'entrée des
+Prussiens, n'a pas remporté sur l'ennemi une grande victoire morale?
+
+Je n'en sais rien.
+
+--Et puis, vois-tu, continue Léon, dans cette guerre, nous nous sommes
+conduits autrement que les Prussiens. Ils ont agi en barbares, et nous
+en chevaliers. Ah! si nous n'avions pas été trahis!... Tiens! regarde ce
+morceau de pain noir que nous avons fait encadrer. Regarde-le, et
+dis-moi si une population qui se résigne à en faire son unique
+nourriture pendant de longs mois, n'est pas une population héroïque.
+Trouve-moi beaucoup de villes capables de faire ce qu'a fait Paris!
+
+Je crois qu'on en trouverait pas mal. Léon a évidemment une aptitude
+toute spéciale à expliquer et à justifier nos revers.
+
+--C'est que je suis un bon Français, un patriote!
+
+Je m'en doutais.
+
+Là-dessus, il me fait voir une quantité de dessins et de gravures qu'il
+a rapportés de Paris, des chromolithographies représentant l'Alsace et
+la Lorraine en deuil, avec une fleur tricolore dans les cheveux, la
+France prise à la gorge par un Prussien ivre qui tient une torche à la
+main; et, enfin, il déroule une grande image, enluminée de couleurs
+criardes, où l'on voit trois dames habillées, la première en bleu, la
+seconde en blanc, la troisième en rouge, qui passent, la tête haute,
+devant un groupe d'officiers allemands, verts de rage. C'est intitulé:
+«A Metz. Quand même!»
+
+--Jamais les Prussiens n'auront le coeur de l'Alsace, dit Léon.
+
+Mais il se souvient qu'on vient de faire une chanson là-dessus. Et il
+ouvre de beaux livres, dorés sur tranche, à couvertures multicolores,
+qui tous parlent de la guerre. Tous, ils exaltent les actions héroïques
+des Français, ils célèbrent leur bravoure, ils chantent leur grandeur
+d'âme, et, comme intermède, ravalent les Allemands et les dénigrent sur
+tous les tons. Ils sont illustrés, ces livres-là; et les gravures qu'ils
+renferment vous font assister à la défense de Belfort, de Bitche, à la
+bataille de Coulmiers, au combat de Bapaume, aux charges des dragons de
+Gravelotte, des cuirassiers de Reischoffen...
+
+--Trouve-moi des faits pareils à l'actif des Prussiens, me dit Léon.
+Trouves-en et tu me les apporteras.
+
+--Oui, je te les apporterai.
+
+ ***
+
+Je ne peux pas, malheureusement. Brusquement on me défend de continuer à
+fréquenter Léon. On prétend que sa société m'est nuisible, qu'il fume,
+qu'on l'a rencontré dans la rue la cigarette à la bouche: des prétextes
+qui n'en sont pas. La bonne, que j'interroge, m'apprend que Jules est
+venu à la maison dans la journée et qu'il a tenu avec mon père une
+longue conversation.
+
+Il est parti avec une figure longue comme ça.
+
+--Mon pauvre monsieur Jean, je crois que vous n'irez pas à la noce cette
+année.
+
+Que s'est-il passé? Je le demande au père Merlin qui se contente de
+hausser les épaules en esquissant le geste qu'on fait pour compter des
+pièces de cent sous.
+
+--Pauvre Jules!
+
+--Comment! dit le vieux, tu le plains? Je croyais que tu lui portais
+beaucoup d'intérêt, pourtant.
+
+Je ris, pendant que le père Merlin me fait signe de m'asseoir.
+
+--Mon enfant, je dois t'annoncer que mes démarches auprès de ton père
+ont abouti. Je suis parvenu à lui faire comprendre qu'il était dans ton
+intérêt d'aller passer quelque temps dans un établissement scolaire.
+Aussitôt que la tranquillité sera complètement rétablie, on t'enverra à
+Paris, dans un lycée, pour continuer tes études. Ce n'est pas gai, un
+collège. C'est, pour beaucoup, une prison. Ce ne sera pas gai pour toi
+non plus, sans doute; mais tu m'as dit toi-même que tu aimais mieux
+vivre entre les quatre murs d'un bâtiment noir que dans un milieu que tu
+exècres... Tu travailleras. Le travail fait passer le temps... fait
+passer bien des choses. Tu grandiras vite; et, plus tard, ma foi... plus
+tard, comme je n'ai pas d'enfant... comme j'ai eu le malheur de perdre
+mes enfants... eh! bien, nous verrons... je serai toujours là, tu sais.
+
+Très ému, je serre les mains du vieillard.
+
+--Quand croyez-vous qu'on rouvrira les lycées, monsieur Merlin?
+
+--Bientôt, probablement.
+
+ ***
+
+C'est aussi l'opinion de M. Beaudrain. Nous venons de recevoir une
+lettre de lui. Il nous apprend qu'il va revenir «dans nos murs» très
+prochainement. Il nous explique aussi de quelle façon il a passé le
+temps, dans son exil. Il a fait des vers: une pièce de vers qu'il
+adresse à Gambetta, le coryphée de la guerre à outrance. M. Beaudrain
+nous laisse entendre que c'est peut-être un moyen très habile d'obtenir
+les palmes d'officier d'académie. Pourtant, il se trouve fort
+embarrassé; il n'a pas tout à fait terminé sa pièce.
+
+«Les derniers vers, dit-il, me donnent beaucoup de mal. Je me suis
+arrêté à ce distique:
+
+ Tu compris...
+
+«(Je tutoie M. Gambetta, mais c'est une chose permise en poésie. Voyez
+notre maître Boileau.)
+
+ Tu compris qu'il fallait élever notre coeur
+ Et, si l'on succombait, tomber, _non sans grandeur_.
+
+«C'est précisément ce: _non sans grandeur_ qui cause mon tourment. Il me
+semble faible, point assez expressif. J'avais d'abord mis: _avec
+honneur_. Mais je crois avoir déjà lu cette fin d'alexandrin quelque
+part. J'ai dépouillé, il est vrai, sans la rencontrer, plusieurs
+recueils de poésies, mais je ne suis pas encore complètement rassuré. Un
+auteur qui se respecte doit redouter avant tout une accusation de
+plagiat. Réflexion faite, je laisserai peut-être: _non sans grandeur_.
+Et pourtant...»
+
+Espérons qu'il se décidera.
+
+--Si M. Beaudrain revient, dit mon père en fermant la lettre, c'est que
+nous n'avons plus rien à craindre.
+
+Je le crois aussi.
+
+ ***
+
+Mais, tout à coup, le soir du 18 mars, le bruit se répand dans la ville
+qu'une insurrection terrible vient d'éclater à Paris.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+
+Versailles offre depuis quelques jours un spectacle étrange. Ainsi que
+le péristyle d'un théâtre, désert et silencieux pendant la
+représentation de la pièce, se remplit de spectateurs bruyants aussitôt
+que le rideau a caché la scène, la ville du Grand Roi, si taciturne et
+si triste, a vu tout à coup envahir ses rues et ses boulevards
+tranquilles par l'agitation apeurée d'un peuple en fièvre. Autour de
+l'Assemblée qui siège dans le château sont venus se masser les émigrés
+de Paris fuyant devant la Commune. Deux cent mille réfugiés, appartenant
+à toutes les classes de la société, sont accourus s'abriter derrière les
+baïonnettes des soldats qu'on fait revenir d'Allemagne et qu'on se hâte
+d'armer et de former en régiments pour combattre l'insurrection.
+
+Les troupes qui se sont échappées de Paris, les gendarmes, les sergents
+de ville qui ont entouré leurs képis d'un manchon blanc, les prisonniers
+sortis des forteresses de la Prusse et qui arrivent par grandes masses,
+sont campés sur les avenues, sur les places, au camp de Satory. Les
+opérations sont commencées, déjà. Thiers n'a pas voulu perdre de temps.
+Et les jeunes élégants, les fonctionnaires, les cocottes et les femmes
+du monde qui paradent dans les rues en toilettes de deuil, peuvent
+aller, le soir, en sortant du théâtre où des acteurs illustres jouent
+des vaudevilles célèbres, entendre les canons français cracher leurs
+obus sur la grande ville où flotte le drapeau rouge.
+
+Les émigrés se sont casés où ils ont pu, dans les hôtels et dans les
+maisons, dans les greniers et dans les caves. Nous en logeons deux, chez
+nous: M. de Folbert--un fonctionnaire, un chef de bureau au ministère
+des finances--et sa mère.
+
+M. de Folbert est tout petit; haut comme Tom Pouce à genoux. Il a une
+mine de pain d'épice et des attitudes de pantin. Quand il fait un geste,
+on dirait qu'un imprésario, caché derrière lui, vient de tirer une
+ficelle. J'y ai été pris, dans les premiers temps. Mais il n'y a rien,
+derrière M. de Folbert,--rien que les deux boutons d'une redingote
+sanglée sur sa poitrine de bambin et qui cache ses genoux cagneux.--Il
+doit y avoir aussi un fond de culotte lustré par l'abus des ronds de
+cuir, mais la redingote le voile. Je ne l'ai pas vu.
+
+M. de Folbert est très solennel. Lorsqu'il parle, il se tient raide
+comme un manche à balai; son cou s'allonge, ses yeux tournent, ses
+petites épaules remontent. Elles sont si étroites que j'ai toujours peur
+d'en voir passer un morceau par l'échancrure du faux-col. En politique,
+il est modéré comme une lampe carcel remontée par une main circonspecte.
+Il s'exprime en phrases officielles:
+
+--La hiérarchie... les préopinants... les statuts organiques... la
+prépondérance administrative de l'État....
+
+Il est très poli. Il dit:
+
+--Voudriez-vous être assez aimable pour avoir l'extrême obligeance de me
+faire parvenir la salière?
+
+Il me fait suer.
+
+Sa mère est une vieille personne solennelle, à figure longue, pâle,
+pâle--couleur de riz au lait.--Elle a des anglaises.
+
+Mon père professe une admiration sans bornes pour son locataire.
+
+--Une intelligence hors ligne. Un homme d'avenir. Il ira loin.
+
+Sans échasses? Peut-être bien. M. de Folbert a un oncle député, un oncle
+à héritage, s'il vous plaît, et très populaire dans sa circonscription;
+cet oncle, fatigué de la vie politique, n'attend qu'un signe du neveu
+pour lui céder son siège à la Chambre.
+
+--Quel avenir! répète mon père émerveillé.
+
+Depuis qu'elle a entendu parler de la succession politique et
+financière, Louise fait les yeux doux au chef de bureau; elle lui lance
+même de temps en temps, à la dérobée, de petits coups d'oeil américains.
+Est-ce que ma soeur aurait l'idée?... Eh! eh! pourquoi pas?... Madame
+_de_, ça fait bien Madame _de_... Tout le monde ne s'appelle pas madame
+_de_. Et puis, elle serait dépu... Dit-on _députée_ ou _députète_?
+
+ ***
+
+Le fait est que M. de Folbert a le bras long--au figuré.--Il a fait
+obtenir à mon père la construction d'une énorme ambulance en bois, dans
+le grand terrain vague qu'on voit des fenêtres du père Merlin, et où les
+Prussiens avaient établi un dépôt de charbons. Mon père pousse le plus
+possible les travaux de cette ambulance--qui doit lui rapporter
+gros.--Une chose, pourtant, le désole; c'est de ne pas pouvoir employer
+des piles entières de planches pourries qui moisissent dans le chantier
+de la rue Saint-Jacques.
+
+--Ç'aurait été si facile de placer ça ici. Ça aurait passé comme une
+lettre à la poste. De belles planches toutes neuves!... Est-ce assez
+malheureux!
+
+Il a une peur, aussi: c'est que la Commune ne dure pas assez pour qu'il
+ait le temps d'achever sa construction.
+
+--C'est qu'on me ferait une réduction sur le prix convenu... Pourvu que
+les communards se défendent encore un mois!...
+
+Mais, bientôt, une crainte encore plus terrible le saisit.
+
+Germaine est venue nous voir, en cachette.--Elle a appris à mon père que
+le père Toussaint, depuis le départ des Allemands, mène une vie de
+polichinelle.
+
+--Et, depuis que les femmes de Paris sont venues ici, depuis qu'il y a
+des cocottes dans la ville, il ne se contente pas d'aller les voir. Il
+les amène au Pavillon, où il s'est installé.
+
+--Quelle honte! s'écrie Louise.
+
+--Et vous verrez, continue Germaine, vous verrez que ça finira mal. Je
+fais ce que je peux pour le retenir, mais, bernique... Oh! il lui
+arrivera malheur, pour sûr!... Un homme sanguin et fort comme lui...
+Car, c'est un vrai taureau, vous savez, malgré son âge. Il se met dans
+des états, je ne vous dis que ça! Et c'est toujours après déjeuner ou
+après dîner, quand il s'est empiffré de nourriture, qu'il...
+
+Mon père interrompt brutalement Germaine.
+
+--Laissez-nous tranquille avec ça! Ne nous racontez pas ces ignominies.
+Respectez les autres, si vous ne vous respectez pas.
+
+--Ce que j'en disais, reprend la bonne, c'était pour vous montrer que
+vous devriez lui faire un peu de morale. Je ne sais pas ce que vous avez
+ensemble, mais, en qualité de parent.....
+
+--Je ne veux pas le voir en peinture, entendez-vous? votre vieux grigou!
+Et je vous défends de m'en parler. D'abord, je ne sais pas pourquoi vous
+venez ici.
+
+--Pour votre bien, monsieur, pour sûr.
+
+Et elle revient, pour notre bien, à peu près tous les trois jours.
+
+La dernière fois, elle a pris mon père à part et mon père, au lieu de
+l'éconduire, l'a entraînée dans la salle à manger où il l'a écoutée
+longtemps. Quand il est sorti, il était blanc comme un linge.
+
+ ***
+
+Je sais, à présent, ce que lui a appris Germaine. Le père Toussaint a
+amené au Pavillon une femme avec laquelle il vit maritalement et à qui
+il a promis le mariage; et la dame, en attendant, fait défiler ses amis
+et connaissances dans la maison où est morte la tante Moreau et où ont
+lieu, maintenant, des orgies à faire rougir un templier. Mon père a
+appris autre chose encore; il a été mis au courant des bruits qui
+courent à Moussy sur le compte de mon grand-père.
+
+Les premiers jours, il a réussi à se contenir. Mais, à présent, sa
+colère éclate à chaque instant en imprécations terribles:
+
+--Le vieux cochon! Le vieux traître! Un bandit qui mérite la mort dix
+fois pour une! Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Si l'on disait ce qu'on
+sait!
+
+Ma soeur, qui s'aperçoit de l'effet déplorable que produisent ces
+emportements sur les nerfs sensibles de Mme de Folbert et de son fils,
+essaye de calmer mon père. Elle n'y réussit pas pour longtemps.
+
+--Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Dire qu'il ne tiendrait qu'à moi de
+le faire fusiller!
+
+Il répète ça, du matin au soir, au grand ennui des locataires qui
+commencent à se scandaliser. Rien ne peut le distraire de ses idées de
+vengeance, rien, ni l'achèvement de l'ambulance--qu'on va démolir, car
+on s'est aperçu en haut lieu qu'elle ne pouvait rendre aucun
+service,--ni la prise de Paris, le 22 mai, ni l'arrivée des bandes de
+prisonniers que l'on traîne à Versailles.
+
+--Vous devriez pourtant bien aller les voir, Barbier, dit M. Legros. Je
+vous assure que ça en vaut la peine. Si vous saviez comme on les
+arrange! Ah! les canailles! Et ils ne répliquent pas, je vous assure! On
+les écharperait sur place, sans les soldats de l'escorte!
+
+ ***
+
+Moi, j'ai été les voir, une fois. Je suis arrivé au bout de la rue
+Saint-Pierre comme une colonne de ces malheureux passait sur l'avenue de
+Paris, entre deux files de cavaliers. Des hommes en uniformes de gardes
+nationaux, en habits civils, en haillons, blessés, éclopés, portant au
+front la colère de la défaite et le désespoir de la cause perdue,
+s'avançaient farouches, la tête haute, avec la vision de la mort. La
+foule les huait. Des bourgeois, la face éclairée par la satisfaction
+immonde de la vengeance basse, levaient sur eux leurs cannes, passaient
+entre les chevaux des soldats pour cracher au visage des vaincus.
+Derrière, venaient des femmes, toutes têtes nues; des femmes du peuple,
+portant la jupe d'indienne, le tablier bleu, d'autres habillées de
+riches costumes. On leur avait enlevé leurs ombrelles, à celles-là,
+leurs ombrelles qui auraient pu les garantir du soleil, et qu'un dragon
+avait accrochées à sa selle. Elles se hâtaient, les pauvres, faisant de
+grands pas pour suivre la colonne, pendant que les injures et les coups
+pleuvaient sur elles, pendant que des messieurs très bien leur jetaient
+des insultes sans nom, que des dames du monde leur lançaient des
+pierres.
+
+Je me suis sauvé, écoeuré, et j'ai regardé longtemps, le soir, le ciel
+tout rouge, sanglant, du côté de Paris, où la bataille continue.
+
+Car la Commune ne veut pas se rendre, elle veut résister jusqu'à la
+mort, et l'on annonce que ses soldats, en se repliant devant l'armée
+versaillaise, pétrolent la ville et l'incendient.
+
+Mon père est désolé. Il se souvient qu'il n'a pas renouvelé la police
+d'assurances du chantier de la rue Saint-Jacques; il sait que les
+communards occupent encore le quartier, et il attend, dans les transes.
+
+ ***
+
+Un matin, on sonne. C'est le facteur. Mon père va lui ouvrir et revient,
+en tenant une lettre à la main, rejoindre ma soeur et Mme de Folbert
+assises sur un banc du jardin. Il déchire l'enveloppe, mais, au moment
+d'ouvrir la lettre, il est pris d'un tel tremblement nerveux qu'il est
+forcé de la passer à ma soeur.
+
+--Tiens, lis... C'est de Paris...
+
+Louise commence:
+
+--Monsieur--Tout est sauvé...
+
+--Hein? fait mon père. Tu dis?...
+
+--«Tout est sauvé. Au moment de l'entrée des troupes nous avions pris
+nos précautions. Nous avions mis en lieu sûr les fonds et les livres de
+caisse...
+
+Et elle continue pendant que mon père donne les preuves de la joie la
+plus exubérante. Il s'est levé et se livre, pendant la lecture, à des
+tentatives d'exercices chorégraphiques qu'il ne mène point toujours à
+bonne fin. C'est égal, j'en suis tout étonné. Il a dû danser le cancan
+dans sa jeunesse, mon père.
+
+Il s'interrompt tout à coup.
+
+--«Il était grand temps, lit ma soeur, que les Versaillais parvinssent à
+percer le mur de la maison voisine et à se précipiter dans le chantier.
+Les insurgés avaient déjà apporté du pétrole. Ils n'ont pas eu le temps
+de s'enfuir. On en a tué huit sous la porte cochère...
+
+--Huit! s'écrie mon père. Ah! tant mieux!
+
+Ce _tant mieux_ m'entre dans l'oreille comme un coup de pistolet. Je
+n'oublierai jamais ce cri-là.
+
+ ***
+
+Second coup de sonnette. C'est Mme Arnal. Elle pleure à chaudes larmes.
+
+--Ah! mes amis, ces canailles-là m'ont tout brûlé! Mon Dieu! Mon Dieu!
+
+Elle se laisse choir sur une chaise pendant que Louise s'empresse autour
+d'elle et veut absolument lui faire faire un choix entre un flacon de
+sels et un verre d'eau sucrée.
+
+--Oui... tout brûlé, continue-t-elle... tout perdu...
+
+Et, au bout d'une minute:
+
+--Heureusement que nous étions assurés et que mon mari avait mis en
+sûreté la plus grande partie des marchandises. Comme ça...
+
+--Vous serez indemnisés, fait mon père avec un geste égoïste.
+
+--Oh! pour cela, j'y compte bien, s'écrie-t-elle. Et plutôt deux fois
+qu'une. Il ne manquerait plus que cela!
+
+Et elle se reprend à pleurer.
+
+--Oui! Tout perdu!... Nos affaires allaient si bien... Et dire qu'il ne
+me reste plus rien; rien, pas même un mouchoir pour m'essuyer les
+yeux!...
+
+Prenez le pan de votre chemise, alors.
+
+Et la morale?
+
+Embêtant!
+
+
+
+
+ XXV
+
+
+En descendant dans la salle à manger, à huit heures, Louise et moi, pour
+le déjeuner du matin, nous trouvons notre père qui semble nous attendre
+en se promenant de long en large. Son chapeau et sa canne sont posés sur
+la table.
+
+--Mes enfants, nous dit-il, j'ai une triste nouvelle à vous apprendre.
+Votre grand-père est mort.
+
+--Grand-papa Toussaint! s'écrie Louise. Ah! mon Dieu! quel malheur! Quel
+épouvantable malheur!
+
+Une foule d'exclamations qu'elle glapit, avec des gestes de désespoir.
+Mais l'accent est faux, le geste exagéré; les inflexions brusques de
+l'intonation, les soupirs, les contorsions du visage, tout est
+contrefait, dissonant; et l'agitation outrée qu'affecte ma soeur achève
+de défigurer le peu d'émotion qu'elle a pu ressentir. La voix de mon
+père était plus franche. L'effroi que la mort apporte avec elle en
+assombrissait le ton, mais il ne la mouillait pas, au moins, avec les
+larmes hypocrites d'un désespoir factice.
+
+--J'ai appris cette nouvelle, continue mon père, hier au soir, vers dix
+heures, lorsque vous étiez déjà couchés. Je n'ai pas voulu vous en faire
+part sur-le-champ. Vous n'auriez sans doute pas pu dormir de la nuit...
+
+--Oh! non... oh! non... murmure Louise en sanglotant.
+
+--Votre grand-père est mort hier, subitement, d'un coup de sang, à sept
+heures et demie, après son dîner. Je vais aller à Moussy tout de
+suite...
+
+ ***
+
+Mais Mme de Folbert et son fils font leur entrée, et il faut recommencer
+pour eux le récit de la mort du grand-père. Ils paraissent profondément
+affectés. Mme de Folbert déclare que c'est un malheur irréparable.
+
+--Pour les petits-enfants, voyez-vous, rien ne remplace les
+grands-parents.
+
+C'est aussi l'avis de Louise, car elle continue, dans son coin, à
+pousser de longs soupirs entrecoupés de sanglots.
+
+Tout d'un coup, je vois M. de Folbert, qui n'a rien dit jusqu'ici et qui
+s'est contenté de secouer la tête de droite à gauche, se lever avec
+précaution et s'approcher à petits pas de la chaise de ma soeur. Il
+bredouille, tout en avançant, des paroles inintelligibles. Pourtant, en
+prêtant l'oreille, on perçoit des bouts de phrases:
+
+--C'est une grande... immense douleur, pour vous, mademoiselle... J'en
+prends ma part, veuillez me faire l'honneur de le croire... Et si je
+pouvais, si... j'osais espérer... s'il m'était permis... si j'étais
+assez heureux pour voir des liens plus sérieux... non, plus solides...
+non... oui, plus solides que ceux d'une simple amitié... unir nos deux
+familles en la... nos deux familles si honorables... mademoiselle...
+
+Il tend la main, il l'avance, timidement, prudemment, d'un centimètre
+par seconde. Louise se lève, tamponne ses yeux une dernière fois et,
+avec un énorme soupir, les yeux au plafond, elle met sa main dans celle
+du chef de bureau.
+
+Nous nous sommes levés, nous aussi. Et Mme de Folbert s'écrie en
+étendant les bras comme pour s'assurer qu'il ne pleut pas:
+
+--Soyez heureux, mes enfants!
+
+J'ai déjà vu quelque chose comme ça, dans le temps, avec Jules. Louise
+avait la même tête. Allons, elle sera dépu... Je ne sais toujours pas
+comment on féminise ce mot-là. Il faudra que je regarde dans un
+dictionnaire.
+
+ ***
+
+Comme si j'avais le temps de regarder dans les dictionnaires! Il me
+faut, toute la journée, faire des courses qui n'en finissent pas: aller
+chez l'imprimeur pour commander des lettres de deuil, chez le chapelier
+pour commander des crêpes, chez celui-ci, chez celui-là. Ma soeur aussi
+se donne beaucoup de mal. Et c'est à peine si elle trouve une minute, le
+soir, lorsque mon père revient de Moussy, pour lui dire à l'oreille:
+
+--Une bonne journée, hein?
+
+Oui, une bonne journée pour tous les deux. Mon père cache mal sa joie:
+ma soeur va faire un mariage magnifique, sa dot est toute trouvée, et le
+rêve qu'il a fait pendant dix ans est sur le point de se réaliser. Il va
+pouvoir acheter les _Grands Hommes_ et fonder à Paris un établissement
+important.
+
+Pourtant, brusquement, il devient soucieux. Il se souvient qu'il a
+trouvé dans les papiers du grand-père--qui n'a pas laissé de
+testament--une note datant de plusieurs années déjà. Dans cette note le
+vieux demandait que son corps fût inhumé à Versailles.
+
+Mon père hésite à exaucer ce désir.
+
+--Des tracas, des dérangements... Comme s'il ne serait pas aussi bien à
+Moussy... D'ailleurs, ce papier est vieux. S'il avait eu le temps de
+faire un testament, le père Toussaint aurait probablement changé
+d'avis...
+
+Malheureusement, il a eu l'imprudence de divulguer ce détail devant nos
+locataires, et ma soeur le supplie d'exécuter les dernières volontés du
+vieux.
+
+--Ce n'est pas pour lui que je te le demande; c'est pour nous. Ça fera
+mieux, à tous les points de vue. Ça fera voir que nous n'avons pas de
+rancune.
+
+--Pas de rancune... pas de rancune... gronde mon père.
+
+Pourtant, il finit par se décider. Le grand-père sera enterré à
+Versailles.
+
+ ***
+
+Il sera enterré à Versailles, mais je n'aurai pas de vêtements de deuil.
+Il faudra que je mette mon costume marron que je n'aime pas, qui me va
+mal, qui me donne l'air d'un bonhomme en chocolat. J'ai vainement
+représenté à mon père que des habits noirs seraient bien plus
+convenables. Car, enfin, un costume marron...
+
+--Ta, ta, ta. Tu le mettras tout de même. D'abord, le marron, c'est
+deuil. Et puis, c'est assez bon.
+
+ ***
+
+Et c'est habillé de marron que je suis le cercueil, depuis l'église de
+Moussy où l'on a dit une messe jusqu'à la porte des Chantiers où les
+employés de l'octroi visitent la voiture. Nous trouvons là la plus
+grande partie des invités à qui nous avons donné rendez-vous, pour leur
+épargner de trop grands dérangements, à l'entrée de la ville: M. et Mme
+Legros, M. Merlin, M. et Mme Arnal, M. Hoffner...
+
+Le Luxembourgeois se place à côté de mon père, lorsque le convoi se
+remet en marche.
+
+--J'ai trouvé la lettre de faire part, hier soir, en rentrant chez moi,
+et je me suis empressé...
+
+--Trop aimable, vraiment... Mais je n'ai pas eu le plaisir de vous voir
+depuis quelque temps déjà...
+
+M. Hoffner nous explique qu'en effet il avait momentanément quitté
+Versailles. Il est resté à Paris pendant la Commune. Il a même profité
+de la circonstance pour rendre quelques services au gouvernement. Il a
+fourni des renseignements--des renseignements précieux--à ses risques et
+périls. Le gouvernement, il convient de le dire, ne s'est point montré
+ingrat. M. Hoffner a été récompensé, il le déclare lui-même, bien au
+delà de ses mérites. Et, de plus, il va être l'objet d'une distinction
+des plus flatteuses: on va lui donner la croix d'honneur.
+
+--En vérité? fait mon père. Mes compliments, mes compliments... Et vos
+amis, à propos, vos amis... messieurs Hermann et Müller... que sont-ils
+devenus? Ils ont enlevé leurs meubles de mes hangars, l'autre jour, mais
+j'étais absent, justement, et je n'ai pu leur parler. Sont-ils retournés
+à Saint-Cloud? Reprennent-ils leur commerce?
+
+--Non, non. Ils avaient l'intention de s'établir à Versailles, mais on
+leur a offert un emploi, et, ma foi! ils ont accepté. Ils ont vendu...
+rendu, c'est-à-dire, rendu--je veux dire rendu--tous les meubles qu'ils
+avaient apportés de Saint-Cloud. Ils les ont rendus à leurs
+propriétaires. Et maintenant, ils occupent une jolie position, à la
+Présidence.
+
+--A la Présidence! Ah! bah! Ah! bah!...
+
+--Oh! on leur devait bien cela. Des Alsaciens! Des enfants de ces
+malheureuses provinces sacrifiées... Les Alsaciens avant tout! Voilà le
+mot d'ordre, aujourd'hui... Et c'est justice...
+
+--Je crois bien!...
+
+ ***
+
+Nous arrivons au cimetière. L'inhumation a lieu rapidement. Et, de
+toutes les larmes qui se répandent sur la tombe du vieillard, ce sont
+peut-être celles que je verse qui sont encore les plus sincères...
+
+ ***
+
+La cérémonie est terminée; les fossoyeurs achèvent de combler la fosse.
+On se sépare à la porte du cimetière. Ma soeur, les yeux tout rouges,
+rentre en voiture à la maison avec Mme de Folbert et son fils. Moi, je
+suis mon père qui se rend à pied chez l'imprimeur dont il veut acquitter
+la facture. Le père Merlin nous accompagne.
+
+Mon père semble déchargé d'un grand poids. Les idées funèbres ne le
+tourmentent pas. Il parle de choses quelconques, de la pluie et du beau
+temps, et enfin, de politique.
+
+--Oui, nous avions raison de ne pas désespérer, pendant la guerre. Nous
+avons été battus, c'est vrai, mais nous nous relevons dans la guerre
+civile. Non, la patrie n'est pas morte! Elle est plus vivante que
+jamais; et les Prussiens, à Saint-Germain et à Saint-Denis, assistent
+avec rage à son réveil. Est-ce qu'on a le droit de douter d'un peuple
+qui, pour vivre, n'hésite pas à couper le mal à sa racine, à s'amputer
+héroïquement? Oui, nous avions raison. Il faut élever nos coeurs!
+Debout! Encore plus haut! _Sursum corda!_ Il s'agit de prendre notre
+revanche aujourd'hui. La grande! La définitive! La patrie est forte,
+maintenant qu'elle vient de recevoir, dans sa victoire sur la Commune,
+le baptême de sang nécessaire. Ce sang lave toutes les hontes passées:
+nous n'avons plus de boue à essuyer, nous n'avons qu'une revanche à
+prendre. Haut les coeurs!...
+
+ ***
+
+Nous sommes arrivés sur la place d'Armes. Et je regarde les pièces
+d'artillerie prises à Paris, canons de bronze, canons d'acier, canons
+rayés et à âme lisse, obusiers et mitrailleuses, qu'on y a rangés
+symétriquement, ainsi que de glorieux trophées. A droite, l'Orangerie,
+où sont entassés les prisonniers; à gauche, les Grandes Écuries, où
+siègent les conseils de guerre qui les jugent; en face, le plateau de
+Satory, où on les fusille.
+
+ ***
+
+Mon père continue:
+
+--La revanche! La revanche terrible, sans pitié! l'anéantissement de
+l'Allemagne! Que tout Français tienne le fusil! Tout pour la guerre!
+Tout le monde soldat! Haut les coeurs!... Voilà ce que je pense, moi; et
+je vous le dis comme je le pense, tout crûment. Je ne sais pas faire de
+phrases, moi. Je suis un bon bourgeois...
+
+Tout à coup, il s'arrête. Là-bas, débouchant de la cour du Château,
+passant dans l'allée ménagée entre les canons parqués sur la place, une
+voiture arrive au grand trot.
+
+ ***
+
+--C'est Thiers! s'écrie mon père. Le vainqueur de la Commune! Le grand
+patriote!
+
+Et il ajoute:
+
+--Il faut l'acclamer.
+
+Le coupé approche rapidement. Par la portière, j'entrevois un toupet
+blanc, des lunettes, une redingote marron. Mon père m'empoigne par le
+bras et, levant son chapeau:
+
+--Salue, mon enfant, c'est la Patrie qui passe!... Vive Thiers! Vive
+Thiers!
+
+Moi, je connais Thiers. Je sais ce qu'il a été. Je sais ce qu'il est. Je
+ne saluerai pas.
+
+La voiture est déjà passée, et je n'ai pas salué, je n'ai pas mis le
+doigt à mon chapeau.
+
+ ***
+
+Mon père se tourne vers moi:
+
+--Pourquoi n'as-tu pas salué?
+
+Je ne réponds pas. Il lève la main.
+
+Qu'il frappe.
+
+Mais le père Merlin a vu venir le coup. Il se place rapidement entre mon
+père et moi et, souriant:
+
+--Décidément, Barbier,--pour revenir à nos moutons--je dois avouer que
+vous aviez raison tout à l'heure: vous êtes un bon bourgeois.
+
+
+Villerville, août 1889.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bas les coeurs!, by Georges Darien
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BAS LES COEURS! ***
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+*** END: FULL LICENSE ***
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