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diff --git a/18918-8.txt b/18918-8.txt new file mode 100644 index 0000000..46a6541 --- /dev/null +++ b/18918-8.txt @@ -0,0 +1,8340 @@ +The Project Gutenberg EBook of Bas les coeurs!, by Georges Darien + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Bas les coeurs! + +Author: Georges Darien + +Release Date: July 27, 2006 [EBook #18918] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BAS LES COEURS! *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + ÉVREUX, IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY + + + GEORGES DARIEN + + + + BAS LES COEURS! + + + + PARIS + NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE + ALBERT SAVINE, ÉDITEUR + _12, Rue des Pyramides, 12_ + + 1889 + + + + BAS LES COEURS + + + + I + + +La guerre a été déclarée hier. La nouvelle en est parvenue à Versailles +dans la soirée. + +M. Beaudrain, le professeur du lycée qui vient me donner des leçons tous +les jours, de quatre heures et demie à six heures, m'a appris la chose +dès son arrivée, en posant sa serviette sur la table. + +Il a eu tort. Moi qui suis à l'affût de tous les prétextes qui peuvent +me permettre de ne rien faire, j'ai saisi avec empressement celui qui +m'était offert. + +--Ah! la guerre est déclarée! Est-ce qu'on va se battre bientôt, +monsieur? + +--Pas avant quelques jours, a répondu M. Beaudrain avec suffisance. Un +de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontré en venant ici, +m'a dit que nous ne passerions guère le Rhin avant un huitaine de jours. + +--Alors, nous allons passer le Rhin? + +--Naturellement. Il est nécessaire de franchir ce fleuve pour envahir la +Prusse. + +--Alors, nous envahirons la Prusse? + +--Naturellement, puisque nous avons 1813 et 1815 à venger. + +--Ah! oui, 1813 et 1815! Après Waterloo, n'est-ce pas, monsieur? Quand +Napoléon a été battu?... + +--Napoléon n'a pas été battu. Il a été trahi, a fait M. Beaudrain en +hochant la tête d'un air sombre. Mais donnez-moi donc votre devoir; +c'est un chapitre des _Commentaires_, je crois? + +--Oui, monsieur... J'ai vu chez M. Pion... + +--... Les _Commentaires_... Ah! c'était un bien grand capitaine que +César! Eh! eh! nous suivons ses traces. Seulement nous n'aurons pas +besoin de perdre trois jours, comme lui, à jeter un pont sur le Rhin; +nous irons un peu plus vite, eh! eh!... Qu'est-ce que vous avez vu, chez +M. Pion? + +--Une gravure qui représente Napoléon partant pour Sainte-Hélène et +prononçant ces mots: «O France...» + +Le professeur m'a coupé la parole d'un geste brusque; et, passant la +main droite dans son gilet, la main gauche derrière le dos, il a murmuré +d'une voix lugubre en levant les yeux au plafond: + +--«O France, quelques traîtres de moins et tu serais encore la reine des +nations!»... + +--C'est sur le _Bellérophon_, n'est-ce pas, monsieur, que l'Empereur +était embarqué? + +--Je vous apprendrai cela plus tard, mon ami. Pour le moment, nous n'en +sommes qu'à l'histoire grecque... à la Tyrannie des Trente... Mais +donnez-moi votre devoir. + +J'ai tendu sans peur la feuille de papier. M. Beaudrain me l'a rendue +dix minutes après avec un trait de crayon bleu à la onzième ligne et une +croix en marge: + +--Un non-sens, mon ami, un non-sens. Hier, vous n'aviez qu'un +contre-sens. Somme tout, ce n'est pas mal, car le passage n'est pas +commode. Je m'étonne que vous vous en soyez si bien tiré. + +Ça ne m'étonne pas, pour une bonne raison: je copie tout simplement mes +versions, depuis deux mois, sur une traduction des _Commentaires_ que +j'ai achetée dix sous au bouquiniste de la rue Royale. Les jours pairs, +je glisse traîtreusement un tout petit contre-sens dans le texte +irréprochable; les jours impairs, j'y introduis un non-sens. Hier, +c'était le 17. + +Mon père est entré. + +--Bonjour, monsieur Beaudrain. Eh bien! votre élève?... + +--Ma foi, monsieur Barbier, j'en suis vraiment bien content, je lui +faisais justement des éloges... A propos, dites donc, ça y est. + +--Ça y est, a répété mon père, et ce n'est vraiment pas trop tôt. Ces +canailles de Prussiens commençaient à nous échauffer les oreilles. Ça ne +vaut jamais rien de se laisser marcher sur les pieds. Avant un mois nous +serons à Berlin. + +--Un mois environ, a fait M. Beaudrain. Il faut bien compter un mois. Un +de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontré en venant ici, +m'a dit que nous ne passerions guère le Rhin avant une huitaine de +jours. + +--Oui, oui, les préparatifs... les... les... les préparatifs. On n'a +jamais pensé à tout... + +--Oh! pardon, pardon, papa! s'est écriée ma soeur Louise qui a ouvert la +porte, un journal déplié à la main, le maréchal Le Boeuf a affirmé que +tout était prêt et, dans quatre ou cinq jours... + +--Eh! eh! a ricané M. Beaudrain en saluant ma soeur, les dames sont +toujours pressées. J'apprenais justement à monsieur votre père, +mademoiselle, qu'un de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai +rencontré en venant ici, m'a dit... + +Ce matin, à neuf heures, mon père m'a envoyé chercher le journal à la +gare. + +--Tu demanderas le _Figaro_. + +J'ai demandé le _Figaro_. + +--Vous ne préférez pas le _Gaulois_ ou le _Paris-Journal_? insinue la +marchande qui est justement en train de lire, derrière sa table, le +dernier numéro qui lui reste. + +--Non, non, le _Figaro_. + +Elle replie lentement la feuille et me la tend en soupirant. Comme ça +doit être intéressant! + +Au coin de la rue, je déplie à demi le journal. On me défend de le lire, +à la maison; mais tant pis, je risque un oeil--un oeil que tire un titre +flamboyant: _La Guerre_. + +Je dévore l'article. Non plus furtivement, comme je fais quelquefois, un +oeil déchiffrant les lignes aperçues dans l'entre-bâillement du papier, +un oeil explorant les environs, mais sans gêne, tranquillement, _coram +populo_, portant le journal tout déplié devant moi, à bras tendus, comme +une affiche que je vais coller le long d'un mur. Et, quand je le ferme, +à vingt pas de la maison, des phrases dansent encore devant moi, +pesantes comme des massues, des lignes longues, droites comme des épées, +les petites lignes des alinéas acérées comme des couteaux; j'ai dans la +tête comme un remuement d'armes, un cliquetis de ferrailles. Je +réciterais l'article d'un bout à l'autre, j'indiquerais la place des +virgules et même des points d'exclamation: + +«Le tambour bat, le clairon sonne,--c'est la guerre! Aux armes! Aux +armes! + +«... Aux armes! Sus à ces beaux fils de la sabretache, qui épient à +l'horizon les baïonnettes de la France!... + +«... Place au canon! Et chapeau bas! Il va faire la trouée à la +civilisation! A l'humanité!... C'est sa voix qui va chanter l'hosanna de +la victoire! + +«... La France reculer?... C'est le soleil qui s'arrête... Et quel est +le nouveau Josué qui fera reculer le soleil de la France?... Moltke, +peut-être?...!!!--» + +Je suis empoigné... + + *** + +--Tu as l'air tout chose, Jean, me dit mon père à déjeuner. + +--C'est probablement la déclaration de de guerre qui le tracasse, répond +ma soeur en ricanant. + +Je ne réplique pas. A quoi bon? Cette pimbêche de Louise se figure que +je suis trop petit pour m'occuper de politique et, à deux ou trois +questions, que je lui ai posées ce matin elle m'a fait des réponses +moqueuses. Mais, attends un peu, ma belle, dans cinq ou six ans je m'en +occuperai, de politique; et tant que je voudrai, encore. Tandis que toi, +tu n'es qu'une femme; et les femmes... Quand j'en aurai une, je ne lui +permettrai de lire que les faits-divers, dans mon journal. Et si Jules +n'est pas un imbécile, il fera comme moi. Il faudra que je le lui dise, +tout à l'heure. + +Je le lui dis. Je le retiens dans un coin de sa maison de l'avenue de +Villeneuve-l'Étang où nous avons été lui rendre visite, l'après-midi, et +je lui explique mon système. Il m'écoute en souriant. + +--Tu n'as peut-être pas tort, mon ami. Seulement, tu oublies une chose: +c'est que je ne suis pas encore ton beau-frère et que... + +--Oh! c'est tout comme, Jules, car dans deux mois Louise et toi vous +serez mariés. + +--Et si la guerre tourne mal? + +Je répondrais bien que ce n'est pas possible, mais il faudrait avouer +que j'ai lu le journal qui prédit la victoire, et j'aime mieux ne pas +répondre, passer pour manquer d'informations. + +Je suis Jules au jardin où Léon, le frère de Jules, un garçon de mon +âge, et Mlle Gâteclair, leur tante, causent avec mon père et ma soeur. +Ils parlent de certains changements à apporter à l'arrangement du +terrain. + +--Il faudrait avant tout, dit Louise, un massif d'arbres verts pour +cacher le réservoir. + +--Jules y a songé ce matin, répond Mlle Gâteclair. + +--Et que penseriez-vous, fait mon père qui vient de réfléchir +profondément, sa canne sous le bras, son menton dans la main, que +penseriez-vous d'une jolie corbeille de verveines ou de géraniums au +milieu de cette pelouse? + +--Ce serait gentil, dit Jules. + +--Adorable, s'écrie Louise. + +--Maintenant, continue mon père en se pourléchant les lèvres et en +arrondissant les bras, on pourrait égayer un peu la façade en plaçant, +par exemple, à droite une boule rouge, à gauche une boule verte et au +milieu une boule dorée. Hein? Ce serait-il gentil? + +--Charmant! Charmant! + +Ça me paraît bête, tout simplement. On ferait bien mieux de conserver +cette grande pelouse où l'on peut se rouler à son aise et faire de +bonnes parties de quilles. Depuis un mois, chaque fois que nous venons +chez Jules, c'est pour dresser des plans dont l'exécution doit +révolutionner sa propriété. Il n'est question que de changement, de +transformation, de dérangement. Et Jules qui trouve ça tout naturel! Il +renverserait sa maison pour les beaux yeux de Louise. Ah! s'il la +connaissait comme moi... + +--Viens-tu arroser les fleurs avec moi? me demande Léon. + +--Mais non. Il fait encore trop chaud. + +La vérité, c'est que je ne veux pas quitter les grandes personnes. Elles +vont certainement parler de la guerre, des Prussiens, et je ne veux pas +perdre un mot de ce qu'elles vont dire. + +J'attends une bonne heure, prêtant l'oreille, tout en faisant semblant +de m'intéresser aux fleurs, aux arbustes. Rien; ils n'ont parlé de rien; +ça a joliment l'air de les occuper, la guerre! Dieu de Dieu! comme je +m'ennuie! + +Nous nous en allons, quand mon père se tourne vers Jules. + +--Croyez-vous? Cette vieille canaille de Thiers qui ne trouvait pas de +motif avouable de guerre? + +--Ah! Gambetta a marché, lui, répond Jules. Décidément, c'est mon homme. + +--Peuh! un drôle de pistolet! + +Et mon père fait un geste de mépris pendant que ma soeur pince les +lèvres. + +--Oh! moi, vous savez, reprend vivement Jules tout rougissant, je +m'occupe si peu de politique... + +--C'est comme moi, dit Mlle Gâteclair. + +J'ai demandé la permission de rester une heure de plus pour aider Léon à +arroser les fleurs. Je l'entraîne dans un coin du jardin. + +--Est-ce que Jules t'a parlé de la guerre? + +--Oui. + +--Qu'est-ce qu'il t'a dit? + +--Que c'était bien embêtant. + +--Et ta tante t'en a-t-elle parlé? + +--Oui. + +--Qu'est-ce qu'elle t'a dit? + +--Que c'était bien malheureux. + +Ah! comme on voit qu'ils ne s'occupent pas de politique! + + *** + +Le soir, après dîner, j'ai ma revanche. Les voisins font invasion chez +nous. M. Pion, d'abord, le capitaine en retraite qui entre en criant: + +--Hein! qu'est-ce que je vous disais, Barbier? Ça finit-il par la +guerre, oui ou non, cette question Hohenzollern? + +Et Mme Pion ajoute, en retirant son chapeau: + +--Les Prussiens se figuraient, parce qu'ils ont été vainqueurs à Sadowa, +qu'ils allaient nous avaler d'une bouchée! On n'a pas idée d'une +pareille insolence. + +Et s'asseyant à côté de ma soeur, près de la fenêtre: + +--Vous comprenez bien, mon enfant, qu'à Sadowa, comme le dit si bien mon +mari, les Prussiens n'avaient aucun mérite à vaincre: ils avaient le +fusil à aiguille. Nous, avec le Chassepot, je vous réponds... + +Puis, c'est M. Legros, l'épicier, qui entre en riant aux éclats. + +--Avez-vous vu comme le marquis de Piré a cloué le bec à Thiers, au +Corps législatif? Il lui a dit: «Vous êtes la trompette des désastres de +la France. Allez à Coblentz!» Il lui a dit: «Allez à Coblentz!» Elle est +bien bonne? + +--Savez-vous ce qu'on leur promet, là dedans, aux opposants? demande M. +Pion en frappant sur un numéro du _Pays_ qu'il tire de sa poche: le +bâillon à la bouche et les menottes au poignet. Si j'étais quelque chose +dans le gouvernement, ce serait déjà fait, ajoute-t-il en caressant sa +grosse moustache. + +--Bah! laissez-les donc faire, dit Mme Arnal, qui fait son entrée à son +tour. Tenez, j'arrive de Paris. Savez-vous ce qu'on fait dans les rues? +On crie: «A Berlin! à Berlin!...» Près de la gare, je vois un +rassemblement. J'approche. Savez-vous ce que c'était? Un médaillé de +Sainte-Hélène, messieurs, qui pleurait à chaudes larmes au milieu de la +foule... Il pleurait de joie, le brave homme! Vrai, j'ai eu envie de +l'embrasser. + +Ah! je comprends ça. Ça devait être beau. Mon enthousiasme augmente de +minute en minute. Il est près de déborder. Je voudrais être assez grand +pour crier: à Berlin! dans la rue. Oh! il faudra que je me paye ça un de +ces jours. + +Les idées guerrières tourbillonnent dans mon cerveau comme des papillons +rouges enfermés dans une boîte. J'ai le sang à la tête, les oreilles qui +tintent, il me semble percevoir le bruit du canon et des cymbales, de la +fusillade et de la grosse caisse; ce n'est que peu à peu que j'arrive à +comprendre M. Pion qui donne des détails. + +Ah! les Prussiens peuvent venir. Nous les attendons. Nous sommes prêts: +jamais le service de l'intendance n'a été organisé comme il l'est, nos +arsenaux regorgent d'approvisionnements de tout genre; nous pouvons +armer cinq cent mille hommes en moins de dix jours et notre artillerie +est formidable. + +--Et puis, s'écrie M. Legros, nous avons la _Marseillaise!_ + +--Bravo! Bravo! s'écrient Mme Arnal et ma soeur. + +Et elles se précipitent vers le piano. + +--Non, non, je vous en prie, murmure Mme Pion qui se pâme. Pas de +musique ce soir, je vous en prie. Je suis tellement énervée! Tout ce qui +touche à l'armée, à la guerre, voyez-vous, ça me remue au delà de toute +expression. Ah! l'on n'est pas pour rien la femme d'un militaire... + +--Vive l'Empereur! crie M. Pion. + +--Tiens! j'ai une idée, fait mon père qui disparaît et revient au bout +de cinq minutes avec un grand carton à la main et plusieurs boîtes sous +le bras. + +--Qu'est-ce que c'est, papa? + +--Tu vas voir, curieux. Louise, va donc dire à Catherine de tendre un +drap blanc, le long du mur. + +Je hausse les épaules dédaigneusement. C'est la lanterne magique qu'on +veut nous montrer. + +--A notre âge, dis-je tout bas à Léon qui vient d'entrer. + +--C'est rudement bête, mais ça ne fait rien. Pendant qu'il fera noir, je +pincerai ta soeur. + +--Pince-la fort. + +Il ne la pince pas du tout. Il n'y pense pas, moi non plus; le spectacle +est trop intéressant. Ah! mon père est un malin. Ce ne sont pas les +verres représentant l'histoire du Chaperon Rouge ou du Chat Botté qu'il +glisse dans la lanterne; ceux qu'il a choisis peignent en couleurs vives +les épisodes divers des campagnes de Crimée et d'Italie, de bons vieux +verres que j'avais oubliés, qui m'ont amusé autrefois, qui aujourd'hui +m'émeuvent. + +Et puis, décidément, mon père a le chic pour montrer la lanterne +magique. Il ne vous place pas le verre, bêtement, entre les rainures du +fer-blanc, pour le laisser là, immobile, jusqu'à ce que le spectateur +lui crie: Assez!--Il a un système à lui. Les premiers tableaux--le +départ des régiments,--il les pousse lentement, peu à peu, dans la +lanterne, et l'on croit voir défiler, au pas accéléré, le long du drap, +les lignards à l'allure ferme et les lourds grenadiers; pour les +chasseurs à pied, le verre va un peu plus vite: du pas gymnastique. +Quand nous arrivons aux escarmouches, aux combats précurseurs des +grandes rencontres, le verre prend une allure fantaisiste, il court avec +les bersagliers, rampe avec les highlanders et bondit avec les zouaves. +Pour les batailles, c'est terrible. C'est à peine si, dans le +va-et-vient rapide des personnages qui s'égorgent sur le drap blanc, on +arrive à distinguer les formes humaines, à voir autre chose qu'une +effrayante mêlée, une masse informe et bariolée éclaboussée de boue +rouge. Comme ça donne l'idée d'une bataille! j'en tremble. Et je n'ai +même pas la force de hurler comme les autres spectateurs qui, dans +l'ombre, poussent des cris de cannibales, des hurlements +d'anthropophages. + +Heureusement, pour me calmer, des tableaux moins chargés apparaissent. +Trois ou quatre personnages tout au plus: des turcos hideusement noirs +et des zouaves effrayants, aux longues moustaches en croc, embrochant +des Russes qui joignent les mains et des Autrichiens tombés à terre. + +--Pas de pitié pour les Autrichemards! crie M. Legros. Et il faudra en +faire autant aux Prussiens. + +--Tiens! sale Prussien, crie M. Pion, absolument emballé, et dont je +perçois dans l'obscurité la longue silhouette tendant le poing vers +l'orbe où un soldat blessé agonise, un coup de baïonnette au ventre. + +Mon père glisse le dernier verre dans la lanterne et se croise les mains +derrière le dos. Il sait que ce tableau-là n'a pas besoin d'être agité +comme les autres, que tous les artifices sont inutiles cette fois-ci. Il +est sûr de son effet: on a peint sur le verre l'incendie d'un bateau où +des malheureux se tordent dans les flammes. + +C'est épouvantable. + +--Magnifique! crie Mme Arnal. Ah! ces brigands de Prussiens, si l'on +pouvait les faire griller tous comme ça! + + + + + II + + +J'ai douze ans. Mon père en a quarante-cinq. Ma soeur dix-neuf. +Catherine, notre bonne, n'a pas d'âge. + +Elle nous sert depuis dix ans. C'est elle qui m'a promené en lisières +dans les allées du parc et qui a guidé mes premiers pas le long des +charmilles du Roi-Soleil. C'est elle qui me rapportait à la maison dans +ses bras quand j'étais fatigué d'avoir traîné mes souliers bleus sur les +tapis verts de Le Nôtre. + +Je ne devais pas lui peser lourd: elle est forte comme un boeuf et dure +au travail comme un cheval de limon. Je l'ai vue un jour, mise au défi +par les ouvriers du chantier, porter vingt-cinq kilos à bras tendu. Elle +est longue comme un jour sans pain et ça l'ennuie parce qu'elle est +obligée de faire elle-même ses tabliers bleus: ceux qu'on achète tout +confectionnés sont très _bons_ et coûtent moins cher, mais on n'en +trouve pas à sa taille. Elle est plate comme une limande et ça lui est à +peu près égal. Quand on la taquine là-dessus, elle se borne à fournir +une explication très simple: elle a monté en graine tout d'un +coup--comme les asperges--et ce qu'elle a gagné en hauteur, elle l'a +perdu en largeur. Elle ressemble à un gendarme: un gendarme qui aurait +un gros nez rouge, qui mangerait de la bouillie avec son sabre et qui +aurait, en guise de moustaches, un gros poireau poilu de chaque côté du +menton. + +Les poireaux, voilà le malheur de Catherine. Elle en a trois à la figure +et trois douzaines sur les mains. Elle affirme n'en pas avoir autre +part. + +--Pas un seul! s'écrie-t-elle en roulant de gros yeux. J'en fournirai +les preuves à qui voudra. + +Personne ne lui en a jamais demandé. + +Elle a essayé de différents remèdes qui devaient faire disparaître en un +clin-d'oeil ses végétations importunes. Ils ont échoué. Quelqu'un, il y +a six mois, lui en a indiqué un nouveau: les artichauts sauvages. Depuis +ce temps-là, elle en cherche; elle leur fait la chasse partout; elle y +passe ses heures de liberté, elle y dépense ses demi-journées du +dimanche, jusqu'à l'heure de la messe--qu'elle passe au bleu. + +Si Catherine a une haine et un dégoût: les poireaux, elle a une +admiration et un amour: son frère. Il existe en chair et en os, ce +frère, aux cuirassiers--au 8e de l'arme--; et, en effigie, tout le long +des murs de la chambre de sa soeur. Il est là debout, assis, à pied, à +cheval, en veste d'écurie, en grande tenue, tête nue, cuirassé et +casqué. Chaque fois qu'elle touche ses gages, Catherine lui en envoie +les deux tiers et lui réclame une photographie. La dernière qu'elle a +reçue est superbe: elle a vingt centimètres de haut, elle est peinte et +la tête du cuirassier, un point de carmin aux joues et aux lèvres, a été +délicatement collée par le photographe entre le casque et la cuirasse +d'un cavalier acéphale, comme on en fabrique d'avance, à la grosse. + +Catherine ne tarit pas d'éloges sur son frère. + +--Vous auriez dû vous engager dans son régiment, fait mon père. Vous +avez la taille, je crois? + +--Ah! monsieur, si ç'avait été possible! Comme je l'aurais soigné! + +Mon père et ma soeur rient aux éclats. Je ne sais pas pourquoi, mais je +leur en veux de leur rire. + +A vrai dire, je leur en veux de moins en moins. J'ai eu beaucoup +d'affection pour Catherine, autrefois, mais je m'en suis détaché +insensiblement. M'ayant connu au berceau, elle a continué à me traiter +en enfant; elle ne peut arriver à se figurer que je vais être bientôt un +homme. Il y a dans sa tendresse pour moi quelque chose qui sent la +nounou, le lange, le hochet. Elle a, en nouant ma cravate, le matin, des +petits tapotements très doux, des lissages d'étoffes, de ces gestes qui +ajustent les robes de bébés--qui arrangent les bavettes.--Et puis, au +point de vue intellectuel, nous avons cessé toutes relations. Elle a un +mot qui explique tout et qui a fini par me déplaire. A toutes mes +questions sur les chiens écrasés, les aveugles et les boiteux, les +chevaux qui se cassent une jambe et les morts qu'on mène au cimetière, +elle faisait la même réponse: «C'est le bon Dieu qui l'a puni.» + +--Catherine, sais-tu pourquoi le poisson rouge qui était dans l'aquarium +est mort? + +--C'est le bon Dieu qui l'a puni. + +Ça m'a paru insuffisant--et douteux. + +Aujourd'hui, je me demande comment j'ai pu arriver à trouver du plaisir +dans la société d'un être aussi borné. Je la méprise un peu. Elle +m'ennuie beaucoup. Elle s'en est aperçue, et en souffre. + +Tant pis. + +Ma soeur est une pimbêche. C'est une petite poupée, pas vilaine, si l'on +veut, mais pas jolie, jolie. Poseuse, hypocrite, égoïste, rapporteuse, +pincée. Orgueilleuse comme un paon. + +--Pourquoi? + +J'ai entendu un ouvrier du chantier dire d'elle, une fois: + +--On dirait qu'elle a pondu la colonne Vendôme. + +Ma foi, oui. + +Elle m'embête. + +Mon père est entrepreneur de charpente et de menuiserie; il est +propriétaire, à Versailles, de l'établissement du _Vieux Clagny_. C'est, +lui qui a fait poser ces longues planches qui portent son nom: Barbier, +le long de la ligne du chemin de fer, avant d'arriver à la gare. Il +possède aussi un chantier à Paris, rue Saint-Jacques. Ce chantier est +tout voisin d'un autre: _le chantier des Grands-Hommes_, qui lui fait +une concurrence désastreuse. Mon père a essayé de reprendre le dessus, +plusieurs fois, sans aucun résultat appréciable. A chaque échec, une +envie folle lui venait de se débarrasser de son établissement parisien. + +--J'y mange de l'argent! criait-il. J'y mange tout ce que je gagne a +Versailles! + +Pourtant, il ne pouvait se résoudre à vendre. A la fin, une idée, une +idée fixe, l'a possédé: acheter les _Grands Hommes_. + +Il y a sept ans qu'il rêve à cette acquisition--qu'il sait +impossible--et ç'a été le sujet de discussions terribles que je me +rappelle vaguement, avec ma mère. Mon père lui reprochait, de plus en +plus âprement, avec brutalité dans les derniers temps, de ne pas avoir +payé sa dot. Il l'accusait de l'avoir volé, de s'être entendue avec son +père à elle, le grand-père Toussaint, pour le filouter. + +--Oui, tu savais qu'il me mettait dedans, le vieux brigand!... Tu n'as +même pas pensé à tes enfants!... Tu t'en moques, de tes enfants!... +Comme de ton mari, n'est-ce pas?... Tout pour ta famille! Une famille de +fripons, de canailles!... De canailles!... + +J'ai encore de ces cris-là dans les oreilles, de ces cris haineux, mal +étouffés par les murs, et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier +dans mon petit lit. Je savais que mes parents se disputaient et +s'insultaient, que mon père bousculait ma mère _pour de l'argent_. Et +depuis ce temps-là j'ai le dégoût et la peur de l'argent. J'ai presque +deviné, à douze ans, tout ce que peut faire commettre d'horrible et +d'infâme une ignoble pièce de cent sous. + +J'ai grandi au milieu de discussions d'intérêt coupées de scènes de plus +en plus violentes jusqu'à la mort de ma mère. Ces scènes ont effacé en +moi, à la longue, son image douce et bonne, et je ne peux plus la voir +quand j'évoque son souvenir, que pâle et craintive, baissant la tête, +pauvre bête maltraitée sans pitié par son maître, et fuyant sous les +coups. J'ai gardé aussi, de ce temps-là, une grande frayeur de mon père. + +Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque +chose de méchant qu'il ne peut arriver à adoucir. + +--Monsieur n'est pas commode, dit Catherine. + +C'est à peu près ça: pas commode, raboteux, à angles droits. Il me gêne. +Je me contrains devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m'a +rendu un peu sournois. Paresseux au possible, je joue les studieux--en +truquant de toutes les façons.--Je lui désobéis rarement. Je n'ai pas +peur qu'il me mette à mort, comme Brutus. Je crains qu'il ne me fasse +remarquer, de son ton froid, qu'il a la bonté de ne pas me priver de +dessert. + +A part les deux heures de leçons que me donne M. Beaudrain, le soir je +suis à peu près libre. Je ne m'amuse guère. Sans Léon qui vient souvent +jouer avec moi, et le père Merlin, notre voisin, que je vais voir +presque tous les jours, je crèverais d'ennui. J'aimerais bien aller +m'amuser au chantier; mais mon père me défend de parler aux ouvriers. Un +jour, Louise m'a vu causer à l'un d'eux. Elle a mouchardé. J'ai reçu un +savon et l'ouvrier aussi. + +--Ça t'apprendra à parler à ces gens-là, m'a dit Louise. Avec ça que tu +es déjà si bien élevé! + +Je voudrais demeurer à Paris. J'ai envie de Paris. Chaque fois que j'y +vais, je voudrais y rester, ne jamais retourner à Versailles. C'est +ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux comme tout. On dirait que +c'est mort. + +--Une ville charmante, dit M. Beaudrain. + +Et il parle des souvenirs historiques en passant un bout de langue sur +ses lèvres, qui pèlent comme de l'écorce de bouleau. + +M. Beaudrain a l'air d'un croque-mort. Ils sont tous comme lui, les gens +qui habitent Versailles: drôles comme des enterrements. M. Legros, seul +de toutes les personnes qui viennent chez nous, rit toujours; seulement +il est bête comme une oie. Il a des yeux en boules de loto, des narines +poilues, des oreilles en feuilles de chou et un gros menton rasé de +près, tout piqué de trous, qui ressemble à une pomme d'arrosoir. + +Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. Elle va souvent à Paris +où son mari tient un magasin, et ça se voit. J'aimerais bien me marier +avec une femme comme elle. A condition qu'elle sautât un peu moins, par +exemple. Elle est toujours en l'air. On dirait qu'elle a du vif-argent +quelque part. Mais je n'en suis pas encore là. J'ai le temps d'attendre. + +Pour le moment, mon père me gêne, Catherine m'ennuie, Louise m'embête, +Versailles m'assomme. + +Voilà. + + + + + III + + +Nous finissons de déjeuner. Mme Arnal entre. + +--Vous ne savez pas? + +--Quoi donc? + +--Le père Merlin est revenu. + +--Bah! Vous êtes sûre? + +--Comment donc! Il est dans son jardin, en train d'arroser ses fleurs. + +Et, plus bas: + +--Il a un linge blanc autour de la tête; le front tout entortillé... Il +y a quelque chose là-dessous. + +--Oh! oui, fait ma soeur; quelque chose de louche. Il vaudrait mieux +savoir à quoi s'en tenir, car enfin on ne peut pas fréquenter toute +sorte de monde. N'est-ce pas, papa? + +--Sans doute, sans doute; mais... + +--Oh! tu sais, tu ne m'ôteras pas de l'idée qu'il a attrapé ses horions +à la manifestation... tenez, madame, j'ai gardé le journal. Le voilà. + +Elle lit: + +--«A la hauteur de la Porte-Saint-Martin, une bande composée de quelques +centaines de voyous, escortant un grand drôle portant un drapeau, se +dirige vers le Château-d'Eau, aux cris de: _Vive la paix_! Cette +manifestation est accueillie par des sifflets partis des bas-côtés des +boulevards. Et bientôt la foule, ne pouvant plus contenir son +indignation, se précipite sur ces stipendiés de Bismarck et les +disperse, non sans avoir administré à quelques-uns des plus acharnés une +correction bien méritée.» + +Mme Arnal hoche la tête. + +--Dame! vous comprenez bien qu'avec des idées comme les siennes... + +--Oh! il faut savoir à quoi s'en tenir, répète Louise très surexcitée. +Et si tu veux, Jean, tu vas t'en aller chez le père Merlin pour lui +tirer les vers du nez. + +Ce rôle d'espion ne me convient pas beaucoup. Je me tourne vers mon +père. + +--Mais papa ne voudra peut-être pas... + +--Avec ça que tu as besoin de la permission de papa pour y passer des +demi-journées entières, chez le père Merlin! Allons, tâche de faire ce +qu'on te dit. + +Je ferai ce qui me plaira. Et d'abord je ne lui demanderai rien, au père +Merlin, rien du tout; je ne lui tirerai pas les vers du nez. Et s'il me +raconte ses affaires, je garderai tout pour moi, je ne répéterai rien, +rien. + + *** + +Je sonne à sa porte. Il vient m'ouvrir, un bâton de frotteur à la main +et un pied déchaussé. Il frotte. Gare à mes oreilles si je fais des +bêtises. + +--Ah! c'est toi! Ton ami Léon n'est pas avec toi? C'est dommage. La +première fois que je le verrai, ce garnement-là, je lui donnerai de mes +nouvelles; il m'a cassé un pied de dahlia... Tu veux aller au jardin? Va +au jardin. Tu peux bêcher la troisième plate-bande, celle du fond. + +--Oui, monsieur Merlin; et vous... + +--Je frotte! + +Il rentre dans la maison dont il fait claquer la porte et j'entends +bientôt le va-et-vient de la cire sur le plancher, suivi du frottement +de la brosse qui, à temps égaux, heurte les plinthes. + +C'est un brave homme, le père Merlin, mais il a ses manies. Quand il est +en colère, quand il a quelque sujet de contrariété ou d'affliction, +vite, il attrape sa cire et sa brosse et s'enferme dans sa maison; il ne +faudrait pas choisir ce moment-là pour le taquiner. Quand il vous a dit: +«Je frotte!» il n'y a plus qu'à le laisser tranquille. «Je frotte!» +c'est un avertissement, une menace; ce n'est pas, comme on pourrait le +croire, l'énoncé d'une occupation domestique. Ça veut dire: «Je suis en +colère. Je passe ma colère sur mon plancher. J'aime mieux ça que de la +passer sur vous, pourvu que vous me laissiez tranquilles.» Ça veut dire: +«Fichez-moi la paix.» + +On sait à quoi s'en tenir là-dessus, dans le voisinage. Mais on continue +à le fréquenter, à lui faire bon visage, malgré ça, malgré ses opinions +ultra-républicaines qu'il affiche très ouvertement. Il a de si belles +fleurs! Au dernier concours horticole, comme on couronnait Gédéon, +l'horticulteur, pour ses hortensias, le père Merlin, plein de dédain +pour les produits primés, a traduit son opinion par un mot qui a fait +rougir les dames. Il a dit: + +--C'est de la fouterie. + +Les dames qui ont rougi ont dû se rendre compte qu'il n'y avait rien +d'exagéré dans cette appréciation, car elles ont continué à demander au +bonhomme des bouquets qu'il leur offre gracieusement. + +Car il est gracieux quand il veut, le père Merlin, très gracieux même. +On voit qu'il a été bien élevé. Il est fort comme un Turc, aussi, malgré +ses cinquante ans passés. Je l'ai entendu dire, à propos d'un jeune +homme de vingt-deux ans, bien râblé, qui le tournait en ridicule: + +--Si ce galopin continue, je le casserai en deux comme une allumette. + +Et le jeune homme s'est tenu coi. + +Il aime beaucoup les enfants. Il paraît qu'il en a eu, mais qu'ils sont +morts. Sa femme aussi. Quand je dis: sa femme... On prétend qu'il n'a +jamais été marié et qu'il vivait en concubinage. Ça m'intrigue fort. +J'ai demandé des renseignements à Catherine qui m'a répondu, mais avec +un grand accent de conviction cette fois: + +--Le père Merlin! C'est le bon Dieu qui l'a puni. + +Un jour que le vieux m'avait parlé longtemps de ses enfants et de _sa +femme_, comme si de rien n'était, en se déclarant même très malheureux +de les avoir perdus, j'ai osé demander à Mme Arnal ce que c'était que le +concubinage. Elle a commencé une explication vague, s'est troublée et a +fini par me dire, en me fouillant de ses yeux profonds, qu'il ne fallait +jamais parler de ces choses-là, que tout ça «c'était bien vilain». + +Ce qui est vilain, aussi, c'est de ramasser du crottin dans la rue. +Pourtant le père Merlin, tous les soirs régulièrement, recueille celui +du quartier. Il se promène dans les rues, pendant une petite heure, avec +une pelle et une brouette. Quand il rentre, sa brouette est toujours +pleine. On dirait que les chevaux le connaissent et qu'ils tiennent à +lui faire plaisir. + +J'ai voulu l'aider autrefois dans sa chasse à l'engrais, dans ses +pérégrinations à la recherche de la fiente chevaline. Mais Louise m'a +rencontré un soir, précédant la brouette, la pelle sur l'épaule, faisant +le service d'éclaireur; elle a prévenu mon père qui m'a formellement +défendu de continuer à me compromettre. Un Barbier ramasser du crottin! +Est-ce que j'aurais l'intention de devenir républicain, par hasard? Ma +soeur en rougissait jusqu'aux oreilles. + +Le lendemain soir, comme je voyais le père Merlin rôder autour de sa +brouette et que je cherchais un prétexte pour ne pas l'accompagner, il +m'a dit lui-même de ne pas venir avec lui. + +--Car on te l'a défendu, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur. + +Il a haussé les épaules. C'est son habitude. Que je lui parle de mes +parents, des voisins, de ce qui se passe dans le quartier ou dans la +ville, il hausse les épaules. C'est surtout lorsque je lui demande un +bouquet de la part de ma soeur qu'il a un petit mouvement d'épaules +accompagné d'un mince sourire railleur--toujours le même--qui en dit +long. Il ne doit guère se tromper sur le compte de Louise. Il ne m'en a +jamais parlé mal, c'est vrai--il ne cancane pas--mais on voit qu'il est +fixé à son sujet. Au sujet de bien d'autres aussi, sans doute. Il doit +savoir juger les hommes, le père Merlin, avec ses yeux clairs, et c'est +peut-être pour cela qu'il les méprise un peu--et qu'il n'en dit rien. + +Son haussement d'épaules ne signifie pas: «Ce que vous me dites ne +m'intéresse pas. Ça me laisse froid.» Il veut dire: «Je le savais avant +vous; seulement je veux faire comme si je ne le savais pas.» + +Il y a une chose qu'il ne sait pas, pourtant. C'est que j'ai beaucoup de +sympathie pour lui. Il ne le sait pas, car il serait plus ouvert, il +aurait plus de confiance en moi s'il s'en doutait et nous pourrions +causer sérieusement--comme deux hommes.--Il faudra que je lui apprenne +ça, et--le plus tôt possible. + +Tiens! le voilà qui sort de la maison et qui descend au jardin. Il est +plus pâle que d'habitude; il a toujours son bandeau blanc autour de la +tête. Je vais lui demander des nouvelles de sa santé et tâcher de le +faire causer. Il peut se fier à moi et me raconter tout ce qu'il voudra. +Je ne dirai rien, à la maison. + +--Vous allez souvent à Paris, maintenant, monsieur Merlin? + +--Mais oui. + +--Papa m'a dit qu'il y a quelque temps, vous y avez été pour +l'enterrement de Victor Noir. + +--Ah! + +--Est-ce que c'était un bel enterrement? + +--Un enterrement comme tous les autres: beaucoup moins de morts que de +vivants. + +--Ah!... Et la dernière fois, vous y êtes resté trois jours? + +Pas de réponse. + +--Est-ce que c'est à Paris que vous vous êtes fait mal à la tête? + +Le père Merlin m'a pris aux épaules, m'a fait tourner comme un toton et +m'a mis bien en face de lui. + +--Écoute, petit. Je n'aime pas les espions. Si tu as envie de faire ce +sale métier, il ne faut pas venir chez moi. Il faut aller ailleurs. Ou +plutôt, il vaut mieux rester chez ceux qui t'envoient. Tu as compris? Je +ne te répéterai pas ça deux fois. + +Et il est allé s'asseoir sous le berceau, devant une table où sont +déposés ses journaux. + + *** + +Ah! c'est comme ça?... Ah! tu doutes de moi?... Ah! tu n'as pas +confiance en moi?... Tu me traites d'espion?... Eh bien! tu peux parler +mon bonhomme! Tu peux parler, et tu verras si l'on te reçoit encore chez +nous... tu peux parler! + +Je dirai tout! + +Mais le vieux est en train de lire un journal et n'a pas l'air de +vouloir desserrer les dents... Si, il vient de déposer son journal pour +bourrer sa pipe et il a murmuré: + +--Nous allons voir combien de temps ces cochons-là vont encore nous +épousseter avec leurs panaches. + +J'ai entendu. C'est tout ce qu'il me faut. + +--Monsieur Merlin, je m'en vais. + +--Si tu veux. + +--Ah! te voilà, s'écrie Louise qui vient m'ouvrir. Ce n'est pas +malheureux, j'ai cru que tu y coucherais. Eh bien? + +Je lâche la phrase que je viens d'entendre. Je n'ai pas eu le temps d'en +oublier une syllabe. + +--Eh bien! il a dit: «Nous allons voir combien de temps ces cochons-là +vont encore nous épousseter avec leurs panaches.» + +--Tonnerre de Brest! s'écrie M. Pion... Pardon, mesdames... Quel est le +salaud qui a dit ça? + +--C'est M. Merlin, dit ma soeur en étendant les bras. + +--Misérable! Gredin! + +--Il a tort, grand tort, affirme tranquillement M. Beaudrain. Il ne faut +pas médire du panache, eh! eh!; il a du bon, eh! eh! eh! La France a +grandi à l'ombre de deux panaches: celui du Béarnais et celui de +Napoléon. + +--Oser dire des choses pareilles! s'écrie ma soeur. + +--Et le jour même où l'on parle d'illuminer la ville pour fêter le +départ de nos braves troupiers, gémit Mme Arnal. + +Je tends l'oreille. Comment? On parle d'illuminations? + +Oui. Et ces messieurs sont justement venus pour s'entendre avec mon père +au sujet de la décoration de la rue. M. Beaudrain déclare, peut-être +pour calmer un peu M. Pion, toujours furieux contre le père Merlin, +qu'il a encore en sa possession les lanternes vénitiennes qui lui ont +servi en 48. + +--Ah! en 48. «Des lampions! Des lampions.» + +Et, tous les souvenirs guerriers de ces messieurs leur revenant en +mémoire, ils remettent sur le tapis des histoires que je connais par +coeur: le gigot de Louis-Philippe au bout des baïonnettes, les +barricades, une femme aux longs cheveux dénoués brandissant une +escopette qui avait frappé tout particulièrement M. Beaudrain, et un +jeune voyou, porté par les cheveux, à bras tendu, par un municipal à +cheval, dont l'image ne peut s'échapper du cerveau de mon père. + +On en oublie un peu les illuminations, le départ des soldats. + +--Ainsi, papa, tu es bien de mon avis, demande Louise à mon père, quand +nous sommes seuls, il faut défendre à Jean de retourner chez le père +Merlin. + +--Oh! je n'y retournerai pas! + +--Alors, tu vois bien, fait mon père, que ce n'est pas la peine de le +lui défendre... D'ailleurs, ajoute-t-il, je ne suis pas d'avis de me +brouiller avec quelqu'un pour des bêtises, pour de la politique... + +Des bêtises! Des insultes lancées à notre brave armée, à ceux qui nous +gouvernent, qui vont nous mener à la victoire, comme disait tout à +l'heure M. Pion? Des bêtises! les injures de ce vieux brigand de +républicain qui ne respecte rien et qui n'a confiance en personne?... + +Mon père n'a pas de nerf. + + + + + IV + + +C'est aujourd'hui que part le dernier régiment caserné dans la ville: un +régiment de ligne. + +Léon et moi, nous avons été l'attendre sur la place du Marché pour +l'accompagner jusqu'à la gare. + +C'est épique le départ des troupes. Jamais je n'ai éprouvé ce que +j'éprouve. Il y a dans l'air comme un frisson de bataille et le soleil +de juillet qui fait briller les armes et étinceler les cuirasses, vous +met du feu dans le cerveau. La terre tremble au passage de l'artillerie +qui va cracher la mort, et le coeur saute dans la poitrine pendant que +rebondissent sur les pavés les lourds caissons aux roues cerclées de +fer, pendant que s'allongent au-dessus des affûts les canons de bronze à +la gueule noire. Les musiques jouent des hymnes guerriers, on chante la +_Marseillaise_, l'or des épaulettes et les broderies des uniformes +éclatent au soleil, les drapeaux clapotent aux hampes où l'aigle ouvre +ses ailes, les fers des chevaux luisent comme des croissants d'argent et +l'on sent planer au-dessus de cette masse d'hommes parés pour le combat, +au-dessus de ces bêtes de chair et de fer qui vont se ruer à la +bataille, quelque chose de terrible et de grand, qui vous bouleverse. Le +sang gonfle les veines, la fièvre vous brûle, et il faut crier, crier, +crier encore, pour ne pas devenir fou. + +Ah! j'ai crié: «A Berlin!» depuis quelques jours. Je m'en suis donné à +coeur-joie. J'en ai presque attrapé une extinction de voix. Pourvu que +je puisse encore acclamer le régiment qui va venir... + +--Est-ce qu'il va se décider, à la fin? demande Léon qui s'impatiente. +Si nous allions un peu plus loin? + +--Mais non, mais non, nous sommes bien ici. + +C'est jour de marché, aujourd'hui. La place est pleine de paysans qui +ont apporté leurs légumes; leurs étalages sont sous les arbres, et, +par-ci par-là envahissent les trottoirs. Nous nous sommes casés entre +une marchande de salade et un vieux marchand d'oignons qui guette les +clients à quatre pattes. Il est obligé de se tenir à quatre pattes parce +que, à chaque instant, un oignon se détache du tas et roule sur le +bitume; le vieux n'a qu'à étendre la main pour le ratteindre. C'est un +malin, ce vieux-là. + +Bon! un oignon qui roule. Le marchand se précipite pour le rattraper; +mais un officier qui passe, botté et éperonné, vient de mettre le pied +dessus. Il glisse et tombe sur le genou. + +Le vieux retire sa casquette. + +--Pardon, excuse, mon officier. + +L'officier se relève, saisit sa cravache par le petit bout et, à toute +volée, envoie un coup de pommeau sur le crâne dénudé du vieux qui tombe +à la renverse. Du sang jaillit sur les oignons. + +--V'là l'régiment! crie Léon. + +La musique éclate au bout de la rue. Nous nous précipitons. + +--As-tu vu ce pauvre vieux? + +--C'est bien fait. Il n'avait qu'à faire attention à ses oignons. Si +l'officier s'était cassé la jambe, hein? + +Je ne réponds pas. Je suis trop occupé à regarder les soldats que nous +escortons sur le trottoir, marchant au pas, en flanqueurs. + +Les soldats, eux, ne marchent pas trop au pas: le trouble et +l'enthousiasme, la joie d'aller combattre les Prussiens, l'émotion +inséparable d'un départ--un tas de choses.--Il y a un vieux chevronné, à +côté de moi, qui titube. Un officier tout jeune, presque sans +moustaches, lui remet toutes les deux minutes son fusil sur l'épaule. Ça +fait plaisir de voir l'union qui règne entre officiers et soldats. Le +colonel, un vieux tout gris, salue de l'épée quand on l'acclame et un +clairon, au premier rang, a fourré un gros bouquet de roses dans le +pavillon de son instrument qu'il porte comme un saint-ciboire. D'autres +bouquets sont enfoncés dans les canons des fusils, des bouteilles +montrent leurs goulots sous la pattelette des sacs et deux ou trois +chiens, les pattes croisées, sont étendus sur la toile de tente roulée +autour des havre-sacs. On applaudit les chiens. + +Place du Marché, tous les paysans sont accourus. Ils font une ovation au +régiment. Et, devant la boutique du pharmacien qui fait le coin, quatre +ou cinq grands gaillards qui viennent d'en sortir agitent leurs +casquettes. L'apothicaire aussi remue son mouchoir blanc, pendant que, +derrière lui, à travers ses jambes, on aperçoit la blouse bleue du +marchand d'oignons, étendu sur le parquet. + +Rue Duplessis, à chaque pas, des habitants se jettent dans les rangs, +offrant des pains, des saucissons, des bouteilles rouges, des +bouteilles jaunes, des bouteilles vertes. Je reconnais M. Legros, +l'épicier--marchand de tabac, notre voisin. Il a apporté des cigares +qu'il distribue. + +--Tenez, tenez. Et ce sont des bons: des deux sous... bien secs... + +Il fait l'article comme s'il voulait les vendre. L'habitude! Un soldat +s'y trompe. + +--Est-ce que t'aurais le toupet de ne pas nous les fournir à l'oeil, tes +cigares, eh! sale pékin? + +M. Legros proteste. Malgré tout, il a de la peine à s'en tirer. + +--A l'oeil, mes cigares, à l'oeil. Et tenez, mon brave, si vous avez +besoin d'allumettes, voilà ma boîte. + +De-ci de-là, on entraîne les troupiers dans les cabarets. Devant +Beaugardot, le marchand de meubles d'occasion, des fauteuils anciens +sont alignés sur le trottoir. Des soldats vont s'y asseoir avec armes et +bagages et refusent de se lever. C'est un commencement de débandade. + +Mais, tout à coup, la musique entame la _Marseillaise_. + + Allons enfants de la patrie, + Le jour de gloire est arrivé... + +Ah! que c'est beau. Les soldats ont repris leur rang. Des acclamations +enthousiastes les suivent jusqu'à la gare. + + *** + +A travers les grilles, un troupier me passe son bidon et me prie d'aller +le remplir chez le marchand de vin, en face. Il fouille dans sa poche. + +--Attendez, je vais vous donner des sous. + +Mais je ne veux pas de son argent; j'ai justement un franc dans ma +poche. Je lui paierai son litre. + + *** + +--Tenez, voilà votre bidon. + +--Merci bien, jeune homme. C'est peut-être le dernier litre que je +boirai que vous m'offrez là. + +--Le dernier! s'écrie Léon, se dressant sur la pointe des pieds, rouge +comme un coq, tellement il est joyeux de remonter le moral d'un +guerrier, le dernier!... Ah! nous vous en offrirons bien d'autres, quand +vous reviendrez vainqueur! + +Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, mais le soldat hoche la +tête. + +--Merci tout de même... + +Il n'a pas l'air d'avoir confiance, réellement. + + *** + +--Comprends-tu ça? me demande Léon en revenant. Douter de la victoire! +Partir avec aussi peu d'enthousiasme!... Moi, je donnerais je ne sais +quoi pour pouvoir aller rosser les Prussiens... Tiens, ce soldat n'a pas +de coeur!... + +Je ne sais pas trop. Il ne considère peut-être pas la guerre comme une +partie de plaisir, il s'en fait peut-être une idée plus exacte que nous, +au bout du compte. Et des tas de choses auxquelles je n'ai pas encore +pensé se présentent à mon esprit... + +--Eh bien? Était-ce beau? me demande mon père qui prend le café, sous la +tonnelle du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion. + +--Oh! oui. + +--Beaucoup d'enthousiasme, comme toujours? crie M. Pion. Un entrain +endiablé! Moi, voyez-vous, j'ai dû renoncer à assister au départ des +troupes. Ça me faisait trop de mal de ne pas partir avec eux... Une +guerre pareille! Une guerre qui sera une seconde édition de la campagne +de Prusse... + +--En 1806, fait M. Beaudrain... Iéna... + +--Parfaitement. Vous connaissez le mot _historique_ dit avant-hier à +Saint-Cloud par un personnage des plus haut placés: «Cette guerre de +1870, comme celle de 1859, sera menée _tambour battant_.» L'Empereur, +qui entendait, a souri... Il a souri, messieurs, répète M. Pion en +tordant sa longue moustache. + +--Le fait est que les Allemands ne sont guère de taille à se mesurer +avec nous, dit mon père. Les services de leur armée sont très +défectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent à +prendre les armes, l'argent devient de plus en plus rare... Toutes les +grandes maisons de commerce font faillite les unes après les autres... + +--Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; mais nous en sortirons +vainqueurs. L'instinct me le dit, l'observation professionnelle me le +démontre. Dans l'histoire passée on peut lire l'histoire future... Et +puis, quel enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... Un peu +de surexcitation factice, me direz-vous? Mais non, mais non! L'effet +produit est grand. Je dirai plus: il est utile... Voyez, messieurs, +voyez, d'ailleurs--et M. Beaudrain tire un journal de sa +serviette--voyez l'avis d'un homme généralement froid, toujours sensé, +d'un universitaire--M. Beaudrain incline la tête--M. Francisque Sarcey: + +«Il faut crier fort si l'on veut être entendu loin. + +«Si ce foyer pétillait d'une flamme moins vive, il ne répandrait pas sa +chaleur sur le reste de la France; son _contre-coup_ ne s'en ferait pas +sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes à +s'émouvoir. + +«Qu'on se rappelle l'immortel élan de 92. C'étaient les mêmes transports +qui préludèrent aux mêmes victoires.» + +--Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, mais l'heure de mon cours va +bientôt sonner et vous permettrez... A ce soir, mon cher Jean... + +Et le professeur disparaît, sa serviette sous le bras. + +--Et nos généraux, s'écrie M. Pion en frappant sur l'épaule de mon père. +Croyez-vous qu'ils vaillent les princes de Prusse? + +--L'Empereur a agi sagement en se réservant le commandement en chef, dit +mon père. + +--Et en confiant le poste de major général au maréchal Le Boeuf. Il a +préparé la victoire de longue main celui-là. C'est grâce à lui que tout +est prêt. + +--Et Mac-Mahon, qu'en dites-vous. + +--On l'a vu à l'oeuvre. + +--C'est comme le général de Cousin-Montauban. + +--C'est Bazaine qui m'intéresse tout particulièrement. C'est un +compatriote, un enfant de Versailles... + +--A qui le dites-vous? Sa maison est à deux pas de la mienne. + +--Ah! dites donc, il y a dans le _Figaro_ d'aujourd'hui un article sur +le général Frossard, le gouverneur du Prince Impérial... un article +d'Édouard Lockroy... c'est très intéressant. + +«Le général Frossard est un homme âgé, froid, calme. On le dit un +stratégiste de premier ordre. Depuis longtemps, il n'a rien commandé. Le +général Frossard a expliqué à son auguste élève toutes les guerres de +l'Empire. Il promenait des soldats de plomb sur une carte d'Europe et le +jeune Prince les renversait avec de petites boulettes de mie de pain +lancées par de petits canons en bois. + +«Quand le général Frossard voulut raconter la campagne de Waterloo et +faire rétrograder l'armée française, le Prince Impérial se fâcha: + +«--Non!... Jamais!... s'écria-t-il avec un mouvement de colère. Et, +malgré les instances de son précepteur, il disposa ses batteries et +écrasa d'un coup l'armée anglaise, l'armée prussienne, Blücher et +Wellington.» + +--Ah! c'est beau! s'écrie M. Pion... c'est beau!... Et nous douterions +de la victoire! Allons donc! + +Non, il n'y a pas à en douter. Mille fois non. Et si le soldat de la +gare était ici... Par le fait, il avait l'air d'un imbécile; une figure +idiote--quelque Bas-Breton--un illettré. + +Oui, un illettré; ah! s'il pouvait lire les journaux, comme moi... + +Car je lis les journaux, tous les jours, sans me cacher, en +propriétaire. Mon père ne m'en empêche pas et ma soeur, heureuse de +pouvoir causer avec moi des événements du jour, me les passe elle-même. + +J'apprends ainsi que «c'est à peine si l'on s'aperçoit qu'un vide s'est +produit dans nos arsenaux», que «la guerre ne peut avoir aucune surprise +inquiétante pour nous; notre admirable corps d'éclaireurs, dont le +moindre trappeur rendrait des points à Bas-de-Cuir, sondera le terrain +devant chaque soldat»; et que «l'administration française a, de son +côté, un service d'espions parfaitement organisé». + +J'ai lu la réponse de l'Empereur à l'adresse du Corps législatif. J'ai +vu comment il a répondu à l'Impératrice qui disait au Prince Impérial, +en l'embrassant, au moment du départ: + +--Adieu, Louis! et surtout fais ton devoir. + +--Madame, nous le ferons tous. + +J'ai vu comment il a veillé aux arrangements de sa maison militaire avec +une austérité toute spartiate. Son domestique est réduit à un seul valet +de chambre. Deux cantines suffiront à transporter tout le bagage +impérial. «Pour bien faire la guerre, a répondu Sa Majesté à un général, +il faut la faire en sous-lieutenant.» + +Il paraît que l'enthousiasme est énorme, en province, au passage des +régiments. + +«On s'embrasse, dit la _Liberté_--un journal sérieux,--les mains et les +coeurs s'étreignent. Il faut bien le dire, le succès est surtout pour +les zouaves et les turcos, qui sont d'un entrain effroyable et d'une +verve étourdissante. + +«--Ah! disent-ils, les Prussiens ont voulu voir la ménagerie d'Afrique? +Eh bien! ils la verront!» + +«De fait, ils sont effroyables à voir: à moitié nus, coiffés de rouge, +l'oeil allumé par le patriotisme et le vin! Pauvre landwehr! + +«Au moment où j'écris, douze cents zouaves entrent en gare, perchés sur +les wagons, dansant un cancan échevelé et hurlant à pleins poumons.» + +Ah! les turcos! j'aurais tant voulu les voir passer!... Et les zouaves! + + *** + +J'en ai vu un--sur un journal illustré qu'expose le libraire, au bout de +la rue.--Il est couché à plat ventre, en face d'un Prussien qui le +regarde, de l'autre côté de la frontière. + +--C'est-y joli, Berlin? demande le zouave. + +--Et Paris? + +--Qué qu'ça t'fait? T'y vas pas. + +Il y a aussi une caricature qui représente un militaire faisant ses +adieux à sa payse. + +--Reviendras-tu bientôt? dit la payse. + +--Parbleu! Un tour de Rhin et un tour de Mein, et je reviens. + +C'est très drôle. + +Ce qui est drôle, aussi, c'est les nouvelles à la main des journaux: + +«Connaissez-vous la dernière mode? Appeler son chien Bismarck et lui +accrocher un écriteau portant: «Vive la France!» Faire acclamer la +France par Bismarck, c'est tout de même raide.» + +Ou bien: + +«M. de Bismarck nous reproche de faire usage des turcos!... Tout ce que +nous pouvons vous promettre, Monsieur de Bismarck, c'est que le turco, +devenu Français maintenant, y mettra de la décence, il n'abusera pas +trop du... Prussien.» + +Les chansons sont plus sérieuses,--mais aussi belles: + + Puisque c'est l'heure de la haine, + Faisons parler les chassepots... + +Et puis, celle-ci, dont l'auteur est le prince Pierre Bonaparte: + + _Berceau du progrès_, pays magnanime, + _Ton bras glorieux_ qui frappe et rédime, + Reprend sa vigueur et reporte enfin + Notre aigle immortel aux rives du Rhin. + +Et puis, la chanson des marins--car la flotte va entrer en scène et les +Prussiens ont été prévenus qu'ils pouvaient, «s'ils tenaient à conserver +un spécimen de leur marine, le placer immédiatement dans le musée de +Berlin».--Ma soeur la chante, cette chanson-là. Du matin au soir on lui +entend répéter le refrain: + + Et vous, hache au poing, race antique, + Debout, matelots!... La Baltique + _Dresse pour vous ses flots vengeurs!_ + +Je ne fais pas que lire les journaux. J'ai des occupations plus +sérieuses: je copie les proclamations. J'ai acheté un cahier tout exprès +pour ça. Léon aussi. Nous rôdons par la ville, épiant le moment où +l'afficheur colle sur les murs des carrés de papier blanc, à l'affût des +placards émanant de l'autorité. Nous passons notre travail à M. +Beaudrain--qui le recopie sur un beau registre à fermoir. + +Entre autres choses importantes, nous avons déjà transcrit la +Proclamation de l'Empereur au Peuple et la Proclamation à l'Armée. + +Dans la première, il est dit que: + +«Le glorieux drapeau que nous déployons encore une fois devant ceux qui +nous provoquent est le même qui porta à travers l'Europe les idées +civilisatrices de notre grande Révolution.» + +Et, dans la seconde: + +«De nos succès dépend le sort de la liberté et de la civilisation.» + +D'ici peu, nous nous livrerons à d'autres travaux. Jules a fait cadeau à +Léon d'une carte du Théâtre de la Guerre, avec de petits drapeaux pour +marquer les positions des belligérants. Les petits drapeaux dorment dans +leur boîte, fraternellement, drapeaux prussiens et drapeaux français, en +attendant que le canon les réveille et qu'on les pique sur les places +conquises. + +Pour nous distraire, le soir, Léon et moi, nous parcourons la ville avec +une troupe de camarades, en chantant la _Marseillaise_ et le _chant du +Départ_. + + Mourir pour la Patrie, + C'est le sort le plus beau... + +--Sacrée bande de polissons! a crié l'autre soir le père Merlin, par sa +fenêtre, comme nous passions devant chez lui en hurlant ça; si vos +parents n'étaient pas des ânes, il y a longtemps qu'ils vous auraient +flanqués au lit à coups de martinet! + +Quelle vieille canaille! + + + + + V + + +Je viens de planter un petit drapeau tricolore sur Saarbruck. + +--Si tu veux, me dit Léon, nous laisserons la carte du Théâtre de la +Guerre toute ouverte sur la table du salon. Comme ça, tous ceux qui +entreront ici pourront voir où nous en sommes... Si nous piquions +quelques drapeaux d'avance sur la route de Berlin? + +--Gardez-vous-en bien! s'écrie M. Beaudrain qui recopie sur son registre +la dépêche de l'empereur à l'impératrice, que nous venons de lui +apporter. Gardez-vous-en bien! La guerre nous réserve tant de surprises! +Savez-vous si nous passerons par Francfort ou si nous marcherons sur +Rastadt? Connaissez-vous le plan élaboré par notre état-major? Êtes-vous +dans le secret des dieux?... Ah! jeunes étourneaux... Mais, dites-moi +donc, êtes-vous bien sûrs d'avoir transcrit fidèlement la dépêche?... +«Louis vient de recevoir le baptême du feu; il a été _admirable de +sang-froid_ et n'a _nullement été impressionné_...» Ça fait un +pléonasme. + +--Monsieur, c'était comme ça. + +--Ah!... «Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui +dominent la rive gauche de Saarbruck.»... La _rive_..., la _rive_ d'une +_ville_... + +--Vous êtes certains qu'il y avait: _la rive_? + +--Oui, monsieur. + +--«Nous étions en _première ligne_, mais les balles et les boulets +_tombaient à nos pieds_.» + +--Monsieur, dit Léon, voilà une phrase qui m'a étonné. + +--A tort, mon ami, à tort. Cela prouve simplement que les fusils à +aiguille ne valent rien... et démontre en même temps la supériorité du +Chassepot. «Louis a conservé une balle qui est tombée près de lui. Il y +a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme.» + +M. Beaudrain essuie furtivement une larme avec sa manche. + +--«Nous n'avons eu qu'un officier et dix hommes tués.» Les risques de la +guerre! soupire M. Beaudrain en refermant son registre; on ne fait pas +d'omelette sans casser des oeufs. + +Et il ajoute: + +--Cette dépêche du chef de l'État est modeste. Elle l'est même beaucoup +trop. Elle ferait croire à une simple escarmouche; et c'est une grande +victoire que nous avons remportée, une grande victoire! + +Le soir, on a illuminé et on a pavoisé la ville. Je voudrais bien être à +demain. Qu'est-ce que vont dire les journaux? + + *** + +Ils disent que la revanche de 1814 et 1815 a commencé, que la division +Frossard a culbuté trois divisions prussiennes, que nos mitrailleuses +ont impitoyablement fauché l'ennemi, et que l'empereur est rentré +triomphant à Metz. + +Il paraît que Sa Majesté semblait rajeunie de vingt ans. Le prince +impérial était très crâne. Son oeil bleu lançait des éclairs. Des +milliers de soldats l'escortaient en lui jetant des fleurs. + +On a bombardé et brûlé Saarbruck, aussi. Tant mieux. Ça apprendra aux +Prussiens à démolir le pont de Kehl, les vandales. + +Saarbruck ne redeviendra jamais plus allemand. C'est un journal qui +l'affirme; et il apprend au public qu'il est déjà «arrivé au ministère +de l'intérieur six demandes pour la place de sous-préfet de Saarbruck». + +--Et ce n'est qu'un commencement, répète M. Pion en se frottant les +mains, un tout petit commencement. L'armée allemande meurt de faim. +Avant-hier, six cents Badois affamés ont passé la frontière et sont +venus se faire héberger chez nous. Et puis, le roi Guillaume est malade. + +--Ainsi, du reste, que le général de Moltke, fait ma soeur. Quant à +Frédéric-Charles, il est gravement indisposé... + +--Et Bismarck a la colique! s'écrie M. Legros en tamponnant son front +avec son mouchoir, car il fait très chaud et il transpire facilement... +Ah! à quand la grande raclée? + +Oui, à quand? A bientôt s'il faut en croire le petit tailleur de la rue +au Pain, près du marché. Il vient de changer d'enseigne. Il a fait +clouer sur sa boutique une grande bande de calicot portant ces mots: + + AU PRUSSIEN + + _Spécialité de vestes_. + + + + + VI + + +Des lampions et des drapeaux, des drapeaux et des lampions. Il y en a +partout, au-dessus des portes, aux fenêtres, dans les arbres et aux +ridelles des charrettes. Le boueux qui enlève les ordures, le matin, a +piqué un étendard d'un sou, surmonté d'une plume rouge, sur le collier +de son cheval et la préfecture a arboré une grande bannière, toute +frangée, dont le gland d'or balaie le trottoir. Versailles est enrubanné +comme un conscrit. Il a l'air d'avoir son plumet aussi; on ne reconnaît +plus les habitants, tellement la nouvelle de la victoire les surexcite. +La ville est sens dessus dessous. Je n'ai jamais vu ça. Il y a du monde +dans les rues jusqu'à dix heures. Mon père m'a déjà emmené deux fois au +café avec lui, et j'ai profité de la cohue--presque la moitié des +chaises est occupée, sur la terrasse!--pour demander des grenadines au +kirsh. Mon père avale son grog à petites gorgées en trinquant toutes les +deux minutes à la victoire de la France et à la santé de l'empereur et +nous ne partons que très tard, après neuf heures et demie. Nous passons +par les rues qu'éclairent les lampions et les lanternes vénitiennes aux +raies multicolores. Ça sent la vieille graisse, et, quand on passe trop +près des murs, du suif fondu rebondit sur vos chapeaux et vous coule +dans le cou. C'est très beau. + + *** + +Mais, tout à coup, un drapeau disparaît, puis dix, puis vingt. On les +arrache par centaines, on les arrache tous et on décroche les lampions. + +Les Prussiens sont vainqueurs. Wissembourg est pris! + +D'abord, ç'a été un engourdissement. On en est resté là. Puis, on s'est +révolté, on n'a pas voulu croire; on a parlé de mensonge ignoble, de +manoeuvre de Bismarck... Maintenant, on sait à quoi s'en tenir: nous +avons été surpris, pris en traître, écrasés sous le nombre. + +--Nous sommes manche à manche avec les Prussiens, dit M. Pion, mais à +nous la _belle_. + + *** + +Eh bien! nous l'avons gagnée, la belle! Et rapidement encore! On vient +de coller sur les murs, ce soir, 6 août, une dépêche qui annonce une +revanche de Mac-Mahon: le prince de Prusse a été battu à plate couture +et fait prisonnier avec 40.000 hommes de son armée. + +--40,000 prisonniers! s'écrie ma soeur... Et on a bien dû en tuer +autant... Croyez-vous qu'on fusillera les prisonniers, monsieur Pion? + +--Non, mademoiselle. Ce serait contre le Droit de la guerre... à +condition qu'ils appartiennent tous à l'armée régulière, car, dans le +cas contraire--M. Pion met en joue, avec ses longs bras, un partisan +imaginaire;--dans le cas contraire, on peut les passer par les armes +sans autre forme de procès. Vous savez que, dans les guerres de +l'Empire, particulièrement en Espagne, tout habitant pris les armes à la +main était fusillé sommairement. + +--Naturellement... C'est bien dommage qu'on ne puisse exécuter ces +Prussiens... Ah! si nous avions des détails sur la bataille... + +--Nous en aurons demain. + +Heureusement qu'on n'a pas besoin d'avoir des détails pour illuminer et +pavoiser. Tout le monde, en ville, a déjà sorti ses drapeaux et rattaché +ses lampions. + +Non, pas tout le monde. Un cafetier de la rue de la Paroisse n'a pas +jugé à propos de pavoiser son établissement. Pourquoi? C'est ce que se +demande la foule, qui s'est massée sur le trottoir, en face de chez lui. +Un vieux monsieur à la face placide, toute glabre, que j'ai vu bien +souvent assis sur un banc du square Hoche, sa canne à bec de corne entre +les jambes s'écrie: + +--Ce sont des Prussiens! + +--Des Prussiens! Oui, des sales Prussiens! A bas les Prussiens! + +Et une chaise de la terrasse, lancée à toute volée, brise la glace de la +devanture. Le tumulte augmente. Les vociférations se croisent. On +continue à jeter des chaises et des pierres contre les vitres et les +becs de gaz. + +--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens! + +Je ramasse un caillou et je le lance de toute ma force. Malheureusement, +tout est déjà cassé et mon caillou ne cause aucun mal. J'en suis désolé. + +--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens! + +Le patron et la patronne du café sortent en faisant des gestes. Mais on +les accueille par des huées, par des grossièretés sans nom. + +Ça me semble exagéré ces insultes, car enfin si ce n'étaient pas des +Prussiens? + +La femme rentre, terrifiée, en se bouchant les oreilles, pendant que le +mari reste sur le seuil de la porte. Il est tout pâle, mais on voit +qu'il n'a pas peur. Ce ne doit pas être un Prussien. + +Tout d'un coup, tendant les poings vers la foule, il crie: + +--Lâches!... Imbéciles!... Sauvages!... + +Il y a un mouvement de recul, et le vieux monsieur, au dernier rang, +profite d'un moment d'accalmie pour dire: + +--Arborez le drapeau français et l'on vous laissera tranquille. + +La patronne, qui a dû entendre, apparaît à une fenêtre du premier avec +un drapeau qu'elle déroule. On applaudit... Mais, presque aussitôt, les +huées et les injures recommencent: le drapeau est un drapeau anglais, +tout rouge, avec un petit carré bleu, rayé d'argent à l'angle. + +Un monsieur, employé à la préfecture, cravaté de blanc, et un maçon, se +précipitent sur le propriétaire du café; celui-ci, d'un coup de poing en +pleine figure, envoie rouler l'employé sur le trottoir, le nez en sang; +mais il est saisi à la gorge par la main plâtreuse du maçon. Alors, la +foule se rue... + +--Arrêtez! arrêtez! au nom de la loi! + +C'est la police, le commissaire, ceint de son écharpe, en tête. On se +disperse, à la hâte. + + *** + +J'apprends, en rentrant à la maison, par M. Legros, que le cafetier +n'est pas un Prussien. Il le connaît: il lui fournit des cigares. C'est +un Anglais naturalisé français, mais sa femme est Anglaise. + +--Vous comprenez bien, fait M. Legros qui plaide la cause de son client, +vous comprenez bien qu'il est excusable jusqu'à un certain point; +c'était son droit, après tout, de ne pas pavoiser. + +--Son droit! son droit! rugit M. Pion, parce qu'il n'est qu'à moitié +Français? parce que sa femme est Anglaise? Pourquoi vient-il manger +notre pain, alors? + +--Il ne mange le pain de personne; il mange le pain qu'il gagne... à mon +avis, du moins. + +--A votre avis? Possible. Pas au mien. Un étranger, c'est un parasite, +ni plus ni moins. Je ne connais que ça et le port d'armes. D'abord, on +devrait tous les expulser, dans ce moment, les étrangers: ce sont tous +des espions. + +Il me semble que M. Legros, pour une fois, a raison. On a eu tort de +briser les glaces du cafetier et de le maltraiter. Je regrette presque +le caillou que j'ai lancé. Et puis, je me souviens de n'avoir pu retenir +un mouvement d'admiration lorsqu'on a déployé le drapeau anglais. Il est +très beau le pavillon anglais, beaucoup plus que le français. Au point +de vue de la couleur, bien entendu, car, aux autres points de vue, le +drapeau français est seul et unique en son genre. Je le vois flotter aux +fenêtres, ce drapeau qui a fait le tour du monde... Eh bien! oui, plus +je le regarde, plus je le trouve agaçant, gueulard et crapuleux. Je +n'irai dire ça à personne, pour sûr. + +Ce ne serait guère le moment. On vient d'apprendre que la bataille +annoncée par la dépêche n'a pas eu lieu et que, par conséquent, nous +n'aurons la peine d'héberger ni le prince de Prusse ni ses 40,000 +hommes. La déception est énorme. Les drapeaux et les lampions ont +disparu des façades comme par enchantement. Il paraît que ce n'était +qu'un canard, un coup de Bourse. + +--A Paris, nous dit Mme Arnal qui en revient, on a envahi la Bourse et +l'on a brisé toutes les chaises; puis, on a été saccager une maison de +banque allemande. + +Très bien! ça servira de leçon aux Prussiens. + +--Et figurez-vous, continue-t-elle, qu'on a rencontré Capoul dans la rue +et qu'on lui a fait chanter la _Marseillaise_. Si vous aviez pu entendre +ça! C'est un si bel homme, ce Capoul, et il chante si bien! + +--Avec la _Marseillaise_, dit M. Pion, le Français est invincible. + +Voilà: A Wissembourg, on n'avait pas chanté la _Marseillaise_. +Maintenant, on va la chanter partout, et, ça va changer de note. J'ai +copié tout à l'heure une dépêche ministérielle qui en dit long sans en +avoir l'air: + +«L'ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce +qui nous donnerait de grands avantages stratégiques.» + +Et j'ai lu un journal qui affirme que «la prise de Wissembourg est une +faute commise par l'armée prussienne.» + +«Si les Prussiens ont l'audace de s'avancer en France, ajoute-t-il, ils +n'en sortiront pas vivants.» + + *** + +Alors, ils sont perdus, car ils s'avancent à pas de géants. J'en ai déjà +planté pas mal, des drapeaux noirs et blancs, sur la carte du Théâtre de +la Guerre, dans les Vosges et sur la Moselle! et il faut que j'en pique +encore un sur Woerth, et un autre sur Forbach, où, pourtant, Frossard a +_failli vaincre_. + +Oui, nous sommes battus par les Prussiens, mais battus glorieusement, +héroïquement, battus comme Roland à Roncevaux, battus comme une poignée +de chevaliers succombant sous les coups d'une horde entière de barbares. +Beaux vainqueurs, vraiment, que ces vandales qui s'embusquent pour +surprendre les corps les plus faibles et les écraser sans danger! Beaux +vainqueurs, que ces lâches Teutons qui ne savent combattre que +lorsqu'ils sont dix contre un! + +M. Pion ne dérage pas. Il traite les Prussiens de cochons, de brutes, de +sauvages, depuis le matin jusqu'au soir. + +M. Beaudrain cite le vers fameux: + + A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. + +Et il ajoute chaque fois: + +--Eh! eh! on jurerait que Corneille a prévu les Prussiens. + +Cependant, il ne faut pas désespérer. Tout n'est pas perdu. On vient +d'afficher une proclamation de l'Impératrice: + +«Vous me verrez la première au danger pour défendre le drapeau de la +France.» + +--Des phrases comme ça vous réconfortent, dit Mme Pion. C'est capable de +réchauffer les plus froids. + +--Pour sûr, répond M. Legros qui s'éponge avec énergie. + +Mon père lit le journal du jour. + +«Les Prussiens sont à bout de souffle. + +«La Prusse foule notre terre française. Songez-vous bien à cela? Oui, +n'est-ce pas?--Et vous avez compris? Et au lieu de craindre quoi que ce +soit, vous riez, vous haussez les épaules, et vous vous apprêtez _aux +voluptés du massacre_? + +«Oui, n'est-ce pas? vous allez venger les vieux de 1814, la France +meurtrie et sanglante, laissée pour morte sous le talon des barbares? + +«Ce sera le dernier sang versé! Soit! Mais, du moins, _qu'il soit versé +par cataractes, avec la divine furie du déluge_! + +«L'armée prussienne est chez nous! _Nous la tenons!_ La voici _enfin_, +non plus seulement en face de nos braves, mais en face de deux millions +de citoyens, qui veulent mourir ou qui veulent tuer. + +«La Prusse s'est laissée prendre à _cette ruse de la Providence. C'est +Dieu qui a été le seul vrai tacticien dans toute cette affaire_.» + +--Les Prussiens? dit Catherine qui vient annoncer que le dîner est servi +et qui a entendu les dernières phrases; c'est le bon Dieu qui les punit. + +Le 8 août le département de Seine-et-Oise est déclaré en état de siège. + + + + + VII + + +Le ministère Olivier n'existe plus. C'est le général Cousin-Montauban, +comte de Palikao, le vainqueur de la Chine, qui est le chef du nouveau +cabinet. C'est un grand bien, car, ainsi que le dit M. Beaudrain, dans +la situation actuelle, la plume doit faire place à l'épée. + +--_Cedat toga armis_, répète-t-il depuis deux jours. + +Le nouveau ministre de la guerre est un résolu. Il a dit, en prenant +possession de son portefeuille: + +--«Nous avons 3,760,000 jeunes gens de vingt à trente ans. Il s'agit de +mettre cette force immense à même de résister, par le nombre qu'elle +représente, à l'invasion prussienne. _J'en fais mon affaire_.» + +--«L'esprit des populations envahies est excellent, a-t-il dit aussi au +Corps législatif. Une dépêche que j'ai reçue m'annonce que des dragons +prussiens ayant fait une reconnaissance dans un village, des paysans +organisés militairement en francs-tireurs sont sortis armés, ont tué dix +dragons et ramené des prisonniers.» + +La Chambre a applaudi bruyamment. + +D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous venir en aide. Après la +première bataille, si le sort favorise les armes françaises, ces +puissances entreront immédiatement en ligne. + +Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas favorable? Les Prussiens qui +manoeuvrent autour de Metz, maintenant, sont dans une situation +déplorable. Ces hordes immondes meurent de faim et sont dans la boue +jusqu'au ventre. + +«Ce qu'il faut, dit un journal, c'est être prêt pour la retraite des +Prussiens, retraite qui, forcément, s'effectuera avant peu, et que les +volontaires changeront en déroute en se jetant sur les flancs de +l'armée. Surtout, pas de paix qu'on ne les ait chassés de France! Des +coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils ne rien demander en +échange de leur victoire, ni un ruisseau, ni un écu, _dussent-ils même +nous faire des excuses_, il ne faut pas subir la paix. L'âme de la +France en serait humiliée et avilie pour jamais! Ayons donc bon courage. +_Dieu ne laissera pas couper la France, qui est sa main droite._» + +Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes discussions politiques et +stratégiques entre mon père, M. Pion et M. Legros. L'épicier-marchand de +tabac tranche de l'important maintenant, et veut avoir des idées à lui: +il vient d'être nommé lieutenant de la garde nationale. Çà ne fait pas +l'affaire de M. Pion qui parvenait toujours, jusqu'ici, à lui faire +partager ses opinions, ou au moins à lui imposer silence. Ils vont +parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement M. Beaudrain met le +holà. + +--Il n'est peut-être pas mauvais que nous ayons été vaincus, dit M. +Legros. Nous sommes tellement bavards, nous autres, si prompts à +cancaner et à dénigrer, que nous avions besoin d'une leçon. + +--Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion. + +--Je parle des Français en général, monsieur. + +--Le Français en général est magnanime, monsieur, chevaleresque, +monsieur. Il tue, mais il n'insulte pas. Il combat au grand jour, sans +embûches et sans traîtrises..... et quant à ceux qui lui souhaitent des +défaites..... + +--Vous ne parlez pas pour moi, j'espère? + +--Je parle des mauvais Français en général. D'ailleurs, maintenant que +vous avez acquis un grade... + +--Je n'ai rien acquis du tout! s'écrie M. Legros qui doit son grade à +l'élection. On m'a librement élu, librement, vous entendez? Pourquoi ne +vous êtes-vous pas présenté à l'élection, vous aussi? + +--Moi, répond M. Pion d'un air digne, moi, c'est autre chose. J'ai +servi. J'ai occupé un grade élevé dans la hiérarchie militaire et je ne +tiens pas, vous comprenez pourquoi, à faire partie d'une milice +bourgeoise. Du reste, le gouvernement de l'empereur peut, d'un moment à +l'autre, me confier un poste important... + +--Ah! oui, dans un magasin!... Car vous étiez capitaine d'habillement, +n'est-ce pas? + +--A propos d'habillement, demande M. Pion qui rougit, avez-vous déjà +fait faire votre uniforme de lieutenant? + +--Oui, monsieur. + +--Et les galons ne vous gênent pas? + +--Vous verrez ça quand nous irons au feu! s'écrie M. Legros furieux. + +Monsieur Beaudrain intervient. + +--Voyons, messieurs, voyons; vous ne voudriez pas, au moment où l'ennemi +a les yeux sur nous, donner l'exemple de la discorde, des dissensions +intestines... des... des... voyons, voyons... + +M. Pion se calme et M. Legros passe sa rage sur le préfet qu'il accuse +de ne pas vouloir distribuer les fusils qu'on lui expédie. C'est +honteux: les hommes de sa compagnie sont obligés de faire l'exercice +avec des bâtons. Ils ont un fusil à piston pour douze et une baïonnette +pour six. Ce n'est vraiment pas le moyen d'encourager une population qui +perd déjà confiance. Si l'administration était moins bête... + +--Ne calomniez pas le gouvernement impérial, fait M. Pion, sévèrement. + +--Mais, fichtre de fichtre! on prend des précautions, au moins; on ne +livre pas un département sans défense aux coups de l'ennemi... Avez-vous +vu cette invitation ridicule lancée à tous les pompiers de France de +venir défendre la capitale? + +--Je l'ai copiée hier, dit M. Beaudrain. + +--Croyez-vous qu'on ne ferait pas mieux d'envoyer des armes aux paysans? + +--Il est peut-être déjà trop tard, fait mon père. Si on leur donnait des +armes, ils ne mettraient pas longtemps à les enterrer. Pourvu qu'on ne +touche pas à ce qu'ils possèdent, ils se fichent pas mal du reste, +allez. + +--Vous exagérez, répond M. Legros. Mais il est certain que nos +populations sont bien abattues. Et si deux régiments de Prussiens, +seulement, se présentaient devant Versailles, nous n'aurions qu'à leur +ouvrir les portes. + +M. Pion lève les épaules. + +--On voit bien, monsieur Legros, que vous n'avez aucune expérience des +choses de la guerre: on ne prend pas une ville comme ça. + +Eh bien! si, on prend les villes comme ça. Quatre uhlans prussiens, le +12 août, à trois heures, ont pris possession de Nancy. + +La nouvelle produit une émotion profonde. Quatre uhlans! Est-ce +possible? Nancy! capitale de la Lorraine! Une ville de cinquante mille +habitants! Mais il n'y avait donc plus de soldats? + +Pas un seul. + +Et les citoyens? + +Ils n'avaient pas d'armes. + +--Alors, hurle M. Pion, le maire de Nancy aurait dû se faire tuer! + +--Pourquoi? demanda M. Legros étonné. + +--Pour l'exemple, Monsieur! + +La population, comme avertie par un de ses pressentiments précurseurs +des catastrophes, se décourage tout à fait. De temps en temps elle +s'anime; on dirait qu'elle a la fièvre. + +Un beau jour, on s'aperçoit que, depuis dix ans, les pâturages du +plateau de Satory sont affermés à des Allemands et que des gens suspects +occupent les abords de l'École de Saint-Cyr. Là-dessus, on ne voit plus +partout qu'espions prussiens: on jette des pierres dans les fenêtres des +maisons occupées par les étrangers. Un sergent de ville, voyant un +aveugle marcher lentement en tâtant devant lui le terrain avec son +bâton, lui donne un croc-en-jambe «pour voir si c'est un vrai aveugle». +C'est «un vrai aveugle». Et il tombe de toute sa hauteur sur le rebord +du trottoir, si malheureusement qu'il se casse un bras. + +Je n'ai pas encore vu arrêter d'espion--mais j'ai vu arrêter un individu +qu'on prenait pour un espion.--C'était un vieux bonhomme, portant des +lunettes bleues, qui descendait du chemin de fer. Comme il demandait son +chemin à un cocher, le cocher, voyant les lunettes bleues et mécontent +sans doute de ne pas avoir fait accepter ses services, a crié: + +--C'est un espion. + +On a saisi le vieillard, on l'a roué de coups, on a lacéré ses habits, +on a cassé ses lunettes, et on l'a traîné chez le commissaire. Nous +avons attendu plus d'une heure devant le commissariat. A la fin, le +vieux bonhomme est sorti, accompagné par un agent qui l'a aidé à se +rendre chez un de ses parents qu'il était venu visiter. + +Si l'on perd confiance à Versailles, il paraît qu'à Paris on conserve +bon espoir. Des amis qui habitent la capitale et qui viennent nous voir +un dimanche, M. Arnal entre autres, s'étonnent de nous voir conserver +des doutes sur l'issue de la guerre. Eux, ils n'en conservent pas. Ils +sont certains du succès. Bazaine va opérer sa jonction avec Mac-Mahon et +leurs deux armées n'en formeront plus qu'une seule, énorme, en face +d'armées ennemies, décimées et épouvantées. Nous pouvons, d'un moment à +l'autre, reprendre l'offensive sur toute la ligne. Ça dépend d'un rien. + +--A Paris, disent-ils, on attend le résultat des opérations avec la plus +entière confiance... + +Le fait est qu'ils ne sentent guère la défaite. Ils sont gais comme des +pinsons. + +Leur entrain a fini par nous gagner. + +Nous avons été visiter le musée, au château, avec eux. Nous nous sommes +arrêtés longuement, dans la galerie des Batailles, devant les toiles qui +représentent les victoires de la République et de l'Empire. + +--Ah! il y avait de rudes lapins, dans ce temps-là! dit M. Arnal en +secouant la tête. + +--Des Romains, dit M. Beaudrain. + +Devant le tableau qui représente la bataille d'Iéna, mon père fait halte +en frappant le parquet du pied. Il a l'air mécontent. C'est son +habitude, quand il arrive devant cette toile-là. Il trouve que Napoléon +n'est pas ressemblant. + +--Il n'y est pas! Ah! dame, il n'y est pas... N'est-ce pas, monsieur +Beaudrain, il n'y est pas? + +--Pas tout à fait, en effet. + +--Et pourtant, c'est d'Horace Vernet! D'habitude, il le réussit bien... +Ah! ce diable d'Horace Vernet!... + +Et, comme on longe une interminable galerie peuplée de statues, mon père +raconte l'histoire de l'hirondelle tracée avec un bouchon noirci sur un +plafond du Palais-Royal. + +--Est-ce que vous croyez réellement, demande M. Arnal en se croisant les +bras théâtralement, au bout de la galerie, est-ce que vous croyez que, +lorsqu'on a vaincu successivement tous les peuples de l'Europe, on peut +se laisser flanquer une volée par ces pouilleux de Prussiens?... Tenez, +on devrait faire visiter le musée de Versailles à toutes les troupes qui +partent pour la frontière. Ça les électriserait. + +Avant de rentrer à la maison, mon père fait voir à ses invités, tout à +côté, la propriété qui appartient à Bazaine. Il est tout fier d'avoir +pour voisin l'illustre maréchal. + +Le soir, à dîner, on trinque et on retrinque aux succès de l'armée +française et à la santé de l'Empereur. Au dessert, M. Arnal est un peu +parti. Et, malgré les coups de coude de sa femme, il entonne. + + As-tu vu Bismarck?... + +Ah! ils sont sûrs de la victoire, les Parisiens! + + *** + +Ils ont raison. Les bonnes nouvelles se succèdent. Dans la Baltique, une +partie de la flotte française bloque Koenigsberg et une autre partie, +Dantzig. L'Empereur a quitté Metz, le 14, «pour aller combattre +l'invasion», et le 16, le 17 et le 18, des batailles sanglantes ont été +livrées aux Prussiens, dans lesquelles nous avons eu l'avantage. Dans la +journée du 18, particulièrement, les Prussiens ont subi un échec +considérable. Trois divisions allemandes ont été culbutées dans les +carrières de Jaumont. J'ai vu, dans les journaux illustrés, des dessins +d'envoyés spéciaux représentant la chute des régiments tombant les uns +sur les autres, dans une horrible confusion. C'est un affreux +entremêlement d'armes, d'hommes et de chevaux. Ça vous donne froid dans +le dos. + +On assure que, de la splendide armée du prince Frédéric-Charles, il ne +reste que des débris. Et le ministre de la guerre a annoncé au Corps +législatif que le corps entier des cuirassiers blancs de M. de Bismarck +a été anéanti. Il n'en subsiste pas un. + +Les étrangers, maintenant que nous sommes vainqueurs, ne cachent plus +leurs sympathies pour la France. Le _Figaro_ reçoit de Louvain une +lettre d'un huissier qui exprime des sentiments communs à tous les +Belges. + +«Je ne suis qu'un huissier, dit l'auteur de cette lettre.--Je ne suis +donc pas riche. + +«Tant que durera la guerre contre ces _brigands de Prussiens_, je vous +enverrai chaque mois 20 francs, pour secourir les blessés français. Fils +d'un révolutionnaire de 1830, je donne pour _mon père qui n'est plus_... + +«Courage, Français!--Si vous n'avez plus de chassepots, vous avez encore +des couteaux et si cette dernière arme vous manque, alors... _alors, il +vous reste de l'arsenic_! + +«Faites qu'ils crèvent _tous_ en France, tous les Prussiens qui ont eu +l'audace de sortir de leurs bauges pour souiller le sol sacré de la +patrie! O France de 89! les cosaques déposent leur fumier dans vos +champs, qui ne devraient être abreuvés _que de leur sang_! + +«Je suis marié et j'ai une petite fille... Eh bien! je prie Dieu chaque +soir qu'il inspire aux Prussiens une invasion dans notre pays: _j'aurais +l'occasion d'en tuer_. + +«Au revoir, monsieur, mais chut!--pas une syllabe à personne ni de mon +nom, ni de l'acte que j'accomplis.» + +Ça vous met de la joie au coeur, des lettres comme ça. On voit qu'on +n'est pas abandonné, au moins. Ces manifestations sympathiques doivent +remonter rudement le moral de nos troupes. Pourtant, le 24, on apprend +que Bazaine est coupé. Il est vrai qu'on annonce, aussitôt, «que le +maintien des communications du maréchal avec Verdun et Châlons n'entrait +pas dans les plans du commandant en chef». + +«La situation du maréchal Bazaine, dit un journal, est le résultat d'une +tactique heureuse. Les Prussiens sont furieux de voir qu'il s'obstine à +rester sous Metz.» + +Il faut voir comme on se moque, maintenant, du roi de Prusse, de son +fils--notre Fritz--et de ses généraux! Quant aux simples Prussiens, ce +sont des misérables qui meurent de faim; mais la France est toujours +charitable: lorsque nous les aurons vaincus--et le jour de la victoire +est proche--nous ouvrirons une souscription pour les nourrir. + +--Et pourtant, dit mon père, ces gens-là ont recours, pour escamoter la +victoire, à des procédés bien odieux. + +--Je crois bien! s'écrie ma soeur, ils empoisonnent les fontaines, ils +brûlent les villages, ils envoient des espions partout et il paraît même +que vingt navires formidablement armés viennent de partir d'Amérique, +emportant une quantité considérable de flibustiers, tous allemands; ces +pirates se proposent de débarquer dans les ports ouverts de France, et +de les mettre au pillage! + +--Oui! mais à bon chat, bon rat! ricane M. Pion qui vient d'entrer, un +journal à la main. Son excellence le comte de Palikao a lu aujourd'hui à +la Chambre une dépêche ainsi conçue: + +«Corps franc composé de quelques Français a pénétré sur territoire +badois; trains badois manquent aujourd'hui.» + +Il y a un instant de stupéfaction. Ma soeur revient la première à elle. + +--Ah!... trains badois manquent aujourd'hui!... Ah! quel bonheur! + +Et, tous ensemble, de toute la force de nos poumons, nous crions: + +--Vive la France! Vive l'Empereur! + +--A vrai dire, reprend M. Pion, j'avais eu déjà cette idée-là; mais je +n'avais osé en faire part à personne. Les gens sont si drôles! Ah! +ç'aurait été un coup à tenter, pourtant: pendant que les Prussiens sont +occupés en France, jeter cent mille hommes sur leur territoire! + +--Oh! oui, fait ma soeur, émerveillée. + +--Ah! j'ai eu bien d'autres idées, continue M. Pion en s'asseyant, +pendant que nous l'écoutons de toutes nos oreilles. Ainsi, vous savez +que, depuis le commencement de la guerre, beaucoup de soldats sont morts +de fatigue: les chaussures mal faites, trop grandes, trop petites... Eh +bien! j'avais pensé à une chose... + +--Faire vérifier les chaussures avant leur entrée en magasin? insinue +mon père. + +--Non pas, non pas: elles n'en vaudraient pas mieux. J'avais pensé tout +simplement à habituer le soldat à marcher pieds nus. Oh! pas une longue +trotte, bien entendu; une petite promenade: deux ou trois kilomètres. +D'abord sans sac, ensuite avec sac. Les troupiers s'y habitueraient +facilement, voyez-vous; ça leur serait très utile. En cas de besoin, ils +pourraient se déchausser et continuer l'étape pieds nus. Ce n'est qu'une +habitude à prendre: voyez les Arabes, les sauvages... + +--évidemment, évidemment, fait ma soeur. Mais je pense encore à votre +première idée. Il serait peut-être encore temps de la mettre à +exécution. + +--Peut-être bien, répond M. Pion en tirant sa moustache. + +Moi, je ne crois pas. La guerre bat son plein. C'est, depuis quelques +jours, une véritable avalanche de nouvelles: des bonnes nouvelles, pour +la plupart. Le roi Guillaume est devenu subitement fou. Il vient d'être +reconduit à Berlin par deux officiers généraux. Sa folie a un caractère +furieux: c'est le désastre de Jaumont qui en a provoqué la +manifestation. Et puis, nous avons encore vaincu les Prussiens en +différentes rencontres. Le _Figaro_ annonce que nous avons remporté une +grande victoire--chèrement achetée, il est vrai--à Grandpré. + +Mais, justement, des personnes qui ont des parents à l'armée viennent de +recevoir des lettres--qui sont arrivées en bloc. + +Elles ne chantent pas victoire, ces lettres. Oh! non. Elles parlent de +l'indiscipline générale de l'armée française et de l'organisation +pitoyable de l'intendance militaire. Les régiments sont disloqués, +bivouaquent au hasard, marchent sans ordre. Le nombreux personnel et les +bagages de l'Empereur obstruent les routes et retardent de vingt-quatre +heures, quelquefois de quarante-huit, la marche de l'armée. + +On se les passe de main en main, ces lettres. J'en ai lu une dizaine, +pour ma part; et j'ai lu huit fois, au moins, la même phrase: «Nous +avons bien des tentes, mais nous n'avons pas l'oncle.» Est-ce qu'ils se +seraient donné le mot? + +Pour le calembour peut-être, mais pour le reste? + +Un journal, ce matin, publie une navrante histoire: «Hier soir, de six +heures et quart à neuf heures et demie, la gare des marchandises de +Reims a été mise au pillage par trois ou quatre cents traînards du corps +de Failly. Ces soldats, appartenant à différentes armes, s'étaient +entendus à l'avance avec une cinquantaine de revendeurs. Ils ont brisé +ou ouvert près de cent cinquante wagons, ont jeté sur les voies, au +risque d'amener d'horribles accidents, les tonneaux de vin et de poudre, +les caisses de biscuits et de cartouches, les boulets, les obus, les +barils de salaisons, les effets d'habillement et d'équipement, et aussi +une grande partie des bagages de l'Empereur. + +«Les revendeurs attendaient de l'autre côté de la clôture brisée. Ils +payaient 20 centimes pièce les draps de l'Empereur, 50 centimes les +pains de sucre. Les bagages des officiers d'un régiment d'infanterie de +marine ont été pris dans la bagarre...» + + *** + +Que croire? + + + + + VIII + + +Mon grand-père maternel, le père Toussaint, croit que ça finira mal. + +Il est venu nous voir dimanche--en passant, parce qu'il se trouvait dans +le quartier, parce qu'il avait des nouvelles de la tante Moreau à nous +donner.--Il a exposé des tas de raisons. + +Il avait l'air de chercher à faire excuser sa visite: il est très mal +avec mon père. Il a parlé du temps, qui est très beau, des récoltes qui +ne seront pas mauvaises, de sa santé à lui, qui va cahin-caha, de la +santé de la tante Moreau, qui ne va pas bien du tout. + +--Ah! pour ça, non; pas bien du tout. + +Et, comme mon père lui demandait quand il l'avait vue pour la dernière +fois, le vieux a fait une réponse vague. Puis, il a parlé d'une maladie +terrible qui frappait les dindons: il en avait déjà perdu une bonne +douzaine. Heureusement, on venait de lui indiquer un bon remède: le marc +de café. Ah! s'il avait su ça huit jours plus tôt... + +--C'est au moins votre voisin, M. Dubois, qui vous a donné ce remède-là? +a demandé mon père en souriant malignement. + +--Dubois? Cette canaille? Ah! bien oui! Il aurait bien mieux aimé les +voir crever tous les uns après les autres, mes dindons!... Ah! le +brigand! Et dire qu'on l'a nommé maire de la commune! C'est la ruine du +pays! La ruine!... Depuis qu'il est maire, les vagabonds vont se baigner +tout nus dans la mare et l'on ne rencontre que des chiens enragés dans +les rues... C'est une calamité! + +Mon père a laissé le vieux déblatérer à son aise contre Dubois--sa bête +noire--puis se doutant bien qu'il y avait anguille sous roche, il a +cherché à savoir ce qui avait pu le pousser à nous faire une visite. Le +père Toussaint, contre son habitude, a été très franc. Il était venu +nous proposer un traité d'alliance, tout simplement. Convaincu que la +guerre tournait mal et que les Prussiens ne mettraient pas six mois pour +arriver à Paris, il était d'avis qu'on pouvait avoir besoin les uns des +autres avant peu et qu'il valait mieux, par conséquent, oublier les +discussions passées que de continuer à vivre comme chiens et chats. + +--Voilà mon avis, a-t-il dit en terminant, d'une voix larmoyante. C'est +l'avis d'un pauvre vieux bonhomme qui voit les choses de loin..., et qui +ne voudrait pas mourir--car qui sait ce que l'avenir nous réserve--sans +embrasser ses petits-enfants. + +Ma soeur, les larmes aux yeux, a mis la main de mon père dans celle de +mon grand-père et j'ai été embrasser le bonhomme sur la joue. Je me suis +piqué les lèvres, car il n'avait pas fait sa barbe. + +--Ainsi, c'est entendu? a demandé le vieux en partant. Comme c'est le 3 +septembre la fête à Moussy, vous viendrez le matin? Vous repartirez le +lendemain soir ou le surlendemain, comme vous voudrez. + +--C'est entendu, a dit mon père qui a refermé la porte en murmurant: + +--Quelle comédie! Il a tout simplement peur de rester tout seul à +Moussy, si les Prussiens viennent dans le département, et il veut +s'assurer un logement chez nous, pour faire des économies... + +Malgré tout, mon père a tenu parole. Et aujourd'hui, 3 septembre, après +avoir traversé les bois qui relient Versailles à Moussy-en-Josas, nous +arrivons chez mon grand-père. Il nous guette, depuis quelque temps déjà, +assure-t-il, de la porte du jardinet qui précède la maison, et il nous +fait entrer dans la salle à manger où Germaine, sa bonne, vient de +servir le déjeuner. + +C'est une créature bien curieuse, cette Germaine: une petite femme, +toute petite--six pouces de jambes et le derrière tout de suite,--sèche +comme les sept vaches maigres et noire comme un corbeau. Noire de peau, +noire de prunelles, noire de cheveux--des cheveux qu'on trouve souvent +dans le potage, car elle est toujours décoiffée.--Avec ça, pas vilaine +du tout. Ma soeur dit quelquefois qu'elle voudrait bien avoir ses yeux +et Mme Arnal, qui l'a vue deux ou trois fois, prétend qu'elle aurait +fait un beau petit garçon. + +Mon grand-père n'a qu'une opinion sur elle: + +--Elle vaut son pesant d'or. + +Germaine, au contraire, a deux opinions sur son maître. Tantôt, c'est +«la crème des hommes» et tantôt, c'est «un vieux grigou». Expliquez-moi +ça. + +--Je vous l'expliquerai quand vous serez plus grand, m'a-t-elle répondu +un jour que je lui demandais la raison de ces appréciations complètement +opposées. Et d'abord, si votre grand-père avait le sens commun, il ne +mettrait jamais les pieds à Paris, vous m'entendez? Et vous pouvez dire +ça à votre papa de ma part. + +Elle le lui a dit elle-même à plusieurs reprises; elle venait à +Versailles exprès pour se plaindre de la conduite du père Toussaint qui +passait des trois et quatre jours à Paris. + +--Des trois et quatre jours, monsieur, et il était parti pour une +après-midi! Ah! il me revient chaque fois dans un bel état, je vous en +réponds! + +--Que voulez-vous que j'y fasse? demandait mon père, visiblement ennuyé. +Ça ne me regarde pas. + +--Ça ne vous fait guère honneur, en tout cas, disait Germaine en s'en +allant. + +Ce qui nous fait honneur, c'est la façon dont nous accueillons les +différents plats qu'elle a préparés. Germaine est un vrai cordon-bleu et +mon père lui fait des éloges. + +--Ah! monsieur, ne me faites pas de compliments... les compliments, +voyez-vous, ça me fait tourner la tête, et je serais capable de manquer +mes pets-de-nonne. + +--C'est vrai, ça! s'écrie mon grand-père, elle n'aime pas les +compliments... Je ne lui en fais jamais et pourtant, bien souvent, elle +ne les aurait pas volés. + +Ma soeur, qui doit être au courant de bien des choses, rougit jusqu'aux +oreilles. Le bonhomme s'en aperçoit; immédiatement, il change de sujet +de conversation: + +--Figurez-vous, Barbier, que ce scélérat de Dubois... + +Le voilà parti, et pour de bon. Il enfourche son dada et ne le lâche +pas. Dubois, par-ci, Dubois, par-là; Dubois est un misérable; Dubois ne +vaut pas la corde pour le pendre... + +Dubois est le maire de Moussy-en-Josas. Il a été nommé il y a six mois +environ, au désespoir de mon grand-père qui avait fait des pieds et des +mains pour arriver à décrocher l'écharpe tricolore. Dubois possède la +plus belle ferme du pays; c'est un gros garçon réjoui, pas trop bête, +assez honnête homme. Comme il aime à rire, il a blagué le père Toussaint +à propos d'une foule de choses--je ne sais pas au juste à propos de +quoi.--Il s'est moqué de Germaine aussi--c'est elle-même qui me l'a +dit.--Il prétend qu'elle ressemble à un hérisson. De plus, Dubois passe +pour être _libéral_ et mon grand-père prétend que «c'est un rouge». + +--Oui, un rouge! Il ne va jamais à la messe, d'abord. + +Mon grand-père non plus; mais il envoie, tous les dimanches, Germaine à +la messe et aux vêpres. Elle va à la messe pour son propre compte et aux +vêpres pour celui de son maître. + +--Je vous dis que c'est un partageux! Est-ce que, sans ça, il laisserait +les va-nu-pieds envahir la commune? On ne peut pas mettre le pied +dehors, le soir, sans marcher sur un vagabond. Il y en a tout un +chapelet, le long du chemin. Et puis, il a voté: _Non_, au plébiscite. +J'en suis sûr! Ah! si j'avais voulu dire ce que je sais, il ne serait +peut-être pas maire, à cette heure! Il a eu de la chance d'avoir affaire +à des gens discrets... Moi, voyez-vous, j'aimerais mieux me faire couper +en petits morceaux que de faire du tort à mon prochain... N'empêche que +la commune n'est guère en sûreté entre les mains d'un gueux pareil. + +Dubois est un gueux, évidemment. Et la preuve, c'est qu'il a réussi à +empêcher mon grand-père de s'adjuger un grand morceau de pré qui fait +suite à son verger et que le bonhomme convoite depuis longtemps. Il +prétend audacieusement que ce pré fait partie de sa propriété et il a +essayé plus de dix fois de mettre la main dessus; il était même arrivé, +du temps de l'ancien maire, à en faire couper le foin régulièrement et à +le serrer dans son grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, il +lui est formellement interdit d'y faucher le moindre brin d'herbe; +Dubois vient même de prouver, dernièrement, que le pré appartient bel et +bien à la commune, et il a fourni des pièces qui établissent le fait. + +--Ce sont des faux! hurle mon grand-père; des faux abominables! + +Et, comme nous passons, après déjeuner, pour nous rendre chez la tante +Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empêcher de crier: + +--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-là +traînerait le boulet! + + *** + +La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur +du père Toussaint, la tante de ma mère. Elle a aujourd'hui soixante-huit +ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros, à Bercy! A +la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas +d'enfant, elle avait résolu de venir se fixer à Versailles, à côté de +nous. Mais le grand-père Toussaint est intervenu. Il a déclaré que sa +soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville, +c'était toujours très bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la +campagne était bien préférable, surtout pour une personne qui avait +longtemps habité Paris. Là, depuis, il s'est mis à vanter les charmes de +la vie champêtre, a assuré qu'il vivait au milieu des champs comme un +coq en pâte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni +moins. Et, lorsqu'il a eu à moitié convaincu sa soeur, il a annoncé +qu'il y avait justement, à Moussy-en-Josas, à côté de chez lui, une +belle propriété à vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse +de Louis XIII, _arrangé à la moderne_. + +Mme Moreau a acheté la propriété, séduite par l'espoir de se voir +châtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un château; il a +grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et +briques rouges, précédé d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux +tilleuls. Par derrière, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec +vases, balustrade en pierre et pièce d'eau. + +Mon grand-père avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur à venir +habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver à +se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa +succession, qu'il savait considérable. D'abord, sa tactique lui réussit +bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappée de +paralysie; la maladie la rendit défiante et, à la suite de quelques +tentatives peu délicates, elle rompit presque complètement avec mon +grand-père. + +J'ai appris tout cela peu à peu, à la maison, par des indiscrétions de +Catherine ou par des conversations entre mon père et ma soeur. J'ai +appris aussi que, par testament déposé chez un notaire, ma tante Moreau +a divisé ce qu'elle possède en trois parts: la première doit revenir à +Louise, la seconde à moi et la troisième est réservée aux hôpitaux. + +Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, à ce testament, en entrant dans +la grande pièce où la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle +ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si décrépite, si usée, la +pauvre femme! A notre entrée, pourtant, un éclair de joie a illuminé sa +physionomie surannée, mais maintenant elle a repris son aspect morne; +ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses +joues creuses, sa mâchoire étroite et proéminente, ses yeux qui ont +l'air de trous, tout dans son visage évoque l'idée d'un crâne sur lequel +on aurait collé de la peau tannée et jaunie comme celle d'un tambour de +basque. + +Ça sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne +que, peu à peu, l'impression de frayeur glacée, qui m'avait saisi en +entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre santé, elle +s'informe de nos études. + +--Et vous êtes-vous bien amusés, ce matin, chez votre grand-père? + +--Mais, nous sommes arrivés pour déjeuner, ma tante. + +--Vous a-t-il menés à la fête, au moins? Car c'est la fête du pays, +aujourd'hui et demain. + +--Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout à l'heure. + +--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entré? Justine, +allez donc demander à monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me +voir. + +La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vêtue de noir, un +bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-père qui +se promène dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue +des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!... + +Mais le voilà qui paraît. Il s'avance, courbé, son chapeau appuyé sur le +ventre, tout souriant. + +--Hé! ma chère Clotilde, comme vous paraissez bien portante, +aujourd'hui! Vous avez une mine... resplendissante, ma foi!... Et je +crois, le diable m'emporte, que vous avez des couleurs?... Mais oui, +mais oui! des couleurs!... Allons, allons, vous allez vous trouver sur +pied tout d'un coup, un de ces jours... + +--Vous voyez les choses un peu en rose, Pierre, répond ma tante en +tendant la main à son frère; mais il me semble, depuis que ces enfants +sont entrés, que je vais un peu mieux. + +Elle nous invite à dîner. Mon grand-père, pendant le repas, trouve moyen +de faire preuve d'un amabilité surprenante. Sa figure de vieux renard +s'adoucit prodigieusement, ses lèvres pincées s'épaississent, l'éclat +cruel de ses yeux se voile de bonté. On lui donnerait le bon Dieu sans +confession. Il m'étonne beaucoup. + +La vieille tante, avant de nous laisser partir, fait cadeau à Louise +d'une belle paire de boucles d'oreilles enfermée dans un écrin bleu. A +moi, elle donne deux louis, deux beaux louis d'or. + +--Si j'avais des livres, mon cher enfant, je t'en aurais donné, mais je +n'en ai pas: je m'attendais si peu à votre visite. Tu t'en achèteras +avec. + +Oui. Mais, en attendant, je vais faire un tour sur les chevaux de bois +qui tournent, sur la place du village, au son d'un orgue de Barbarie qui +joue le _Chant du Départ_. Ils vont très bien, ces chevaux de bois et, +avec la baguette en fer, j'enlève au moins une douzaine d'anneaux. +Louise n'en a attrapé que deux. C'est si maladroit, les femmes! + +Je reviendrai à la fête. J'y reviendrai demain matin--car nous passons +la nuit chez le grand-père et nous ne retournons à Versailles que demain +soir. + + *** + +J'y reviens. J'y passe la journée. Elle n'est pas mal du tout, cette +fête, pour une fête de village. Il y a au moins une cinquantaine de +baraques, des tourniquets où l'on gagne des Guillaume et des Bismarck en +pain d'épice; des massacres où l'on abat des Prussiens à tour de bras. +On peut s'en payer: deux balles pour un sou. + +Du reste, tout est à la prussienne, cette année, tout, jusqu'aux tirs +enfantins, à l'arbalète. On a remplacé les animaux par des Allemands--le +marchand dit que c'est la même chose--et, lorsqu'on plante la flèche au +milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit le roi de Prusse sur son +trône--celui où il va à pied, bien entendu. + +En rentrant chez mon grand-père, je le trouve, dans le verger, causant +avec mon père sous un pommier. Une discussion d'intérêt, sans doute. +J'écoute sans en avoir l'air; mais leur conversation touche à sa fin; je +ne puis arriver à savoir de quoi il est question. + +J'examine la physionomie du bonhomme. Quelle drôle de tête! Oh! il n'est +pas franc du collier, pour sûr. Deux petits yeux de cochon, en vrille, +pétillant sous des sourcils en forme d'accent circonflexe; une bouche +toute petite, rentrés aux coins, sans lèvres: une fente à peine +perceptible dans la face glabre, couleur de brique; une mâchoire forte, +carrée, qui avance et qui a l'air de vouloir se démantibuler quand il +mange; un nez pointu, fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque +carnaval avec le menton; une ride toute droite, couleur de sang, en +travers du front, et, au cou, deux gros plis, pareils à des plis de +soufflet de forge. + +Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant à mon père qu'il ne désire +pas froisser cependant, car en même temps il a des gestes qui veulent +être bienveillants. Et, entre deux phrases cruelles que j'entends au +passage: «Les affaires sont les affaires; je ne me mets jamais à la +place des autres.--Dame, la sensibilité, c'est beau, mais ça mène +loin;»--le vieux adoucit sa voix pour appeler son chien: + +--Toutou, tou, tou... + +Ça fait un drôle d'effet. On pense à du miel dans du vinaigre... + + *** + +Germaine apporte un journal. + +--Monsieur, le journal vient d'arriver. On dit qu'il y a des nouvelles. + +Ma soeur s'empare de la feuille de papier. + +--Lis à haute voix, dit mon père. + +--«D'après les renseignements qui nous sont parvenus d'une source +particulière, mais en laquelle nous avons une entière confiance, de +graves événements se seraient accomplis, le 1er septembre, que notre +correspondant désigne comme le troisième jour de combat. + +«Le maréchal Mac-Mahon, après avoir été renforcé par le corps du général +Vinoy, a livré un combat dans lequel nos armes auraient remporté un +éclatant succès. Les Prussiens seraient vaincus, culbutés, et trente +canons leur auraient été enlevés. + +«Enfin, si le document que nous recevons est exact, le mot «massacre» +appliqué à l'armée allemande ne serait pas une expression exagérée.» + + *** + +«Une autre communication, de source officieuse, mais digne du plus grand +crédit, surgit à l'instant même. Ce matin, à dix heures, un ami de la +famille d'Orléans, à Paris, a reçu une lettre du prince de Joinville, +datée de Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du soir. Cette lettre +a quatre pages, qui contiennent de nombreux détails sur les journées des +30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur la Meuse et les pertes de +notre armée. + +«Mais elle se complète par un _post-scriptum_ qui est un bulletin de +triomphe et un véritable cri de joie. Nous tenons le texte de ce +_post-scriptum_ de la bouche même de la personne qui l'a lu dans la +lettre originale elle-même. + +Le voici intégralement: + +«La bataille continue en ce moment. Nous aurions pris trente canons. +Bazaine marcherait vers Mac. Vive la France!» + +--Tout ça, fait mon grand-père quand ma soeur a fini sa lecture, tout +ça, ça ne me dit rien de bon. Ça sent le roussi, mes amis, ça sent le +roussi. + + *** + +--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur à mon +père lorsque le grand-père nous a quittés, le soir, à la dernière maison +du village. + +--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tenté de croire, +moi aussi, que ça ne va pas bien. + +Nous revenons à pied à Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans +le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes +que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer +des choses dans les taillis; tout à l'heure, dans un sentier que nous +traversions, une branche m'a cinglé le visage et j'ai sauté en arrière +en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande allée qui mène à la +route, ma frayeur s'accroît devant les formes imprévues des branches +noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros +troncs qui ressemblent à des hommes, devant le fouillis mystérieux des +buissons où je crois percevoir des bruits de voix, où je découvre avec +terreur les canons de fusil d'une embuscade. + +Enfin, au détour du chemin, le rideau sombre de la forêt se déchire. +Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route. + +Nous y sommes. Il me semble qu'on me décharge les épaules d'un poids +énorme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les +maisons qui précèdent la ville... + + *** + +A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-ménage impossible. +Les gardes nationaux d'un poste qu'on a dû installer dans la journée, +discutent à grands cris avec une douzaine de voituriers dont les +charrettes restent en panne, le long du trottoir. + +--Alors, il n'y a plus moyen de passer? + +--Vous passerez quand le chef de poste aura examiné vos papiers. + +Un charretier s'esclaffe. + +--Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef de poste! Attendez un peu, +pour voir, que les Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du papier +pour vous torcher les fesses, eh! soldats du pape. + +Là-dessus, c'est un tollé général Le factionnaire lui-même pose son +fusil contre la grille et se mêle à la discussion. + +Nous sommes déjà loin que nous entendons encore les cris: + +--On devrait vous fusiller, espèce de Prussien! + +--Prussien vous-même! + +--Vous allez voir ça quand nous aurons la République! + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon père à chaque pas; mais +qu'est-ce qu'il y a donc? + +Il y a quelque chose, en effet. Plus nous avançons, plus la rue est +encombrée. Au coin de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a un +rassemblement considérable. Des hommes, à la lueur des becs de gaz, +lisent tout haut des journaux qui viennent d'arriver de Paris. D'autres +pérorent bruyamment, gesticulent comme des pantins, et leurs ombres qui +s'allongent sur la chaussée jaunie par l'éclairage de la préfecture, en +face, prennent des formes inattendues et grotesques. Dans le tohu-bohu, +on ne comprend pas très bien; ce sont les mêmes mots, pourtant, qui +reviennent le plus souvent: patriotisme, République, défense +nationale... + +--Mon père attrape par le bras un de ces orateurs improvisés: c'est M. +Legros, notre voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il là, +cet homme placide? Mon père l'interroge: + +--Eh bien! ça va donc mal! + +--Comment! Vous ne savez pas! Sedan?... + +--Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous été battus, oui ou non? + +M. Legros croise les bras, et regardant mon père bien en face: + +--La France vient d'essuyer une horrible défaite. L'Empereur a été fait +prisonnier avec 80,000 hommes. + +Ma soeur pousse un cri, pendant que mon père reste bouche bée. Des gens +nous entourent qui ont l'air de se demander comment nous pouvons être +assez bêtes pour ignorer des choses pareilles. Mon père sent qu'il est +nécessaire de donner une explication. + +--Nous arrivons de la campagne, vous comprenez... + +On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise. + +--Oui, vous n'êtes pas au courant; ça se voit, fait M. Legros avec +compassion. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; on a +décrété sa déchéance et la République vient d'être proclamée à Paris. + +--Ah! bah! Quand ça? + +--Aujourd'hui. Aussitôt la dépêche officielle arrivée, on va la +proclamer ici. Restez donc; vous allez voir ça. Tenez! vous apercevez +bien Vilain qui se promène dans la cour de la mairie, les mains derrière +le dos. Eh bien! il attend la dépêche pour grimper sur une chaise et +proclamer la République. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint, +Vilain l'avocat qui a plaidé contre le séminaire et qui a flanqué une +volée à sa femme pour l'empêcher d'aller à la messe. C'est un pur, +celui-là! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes! +L'oubli des principes, mon cher ami, voilà ce qui nous a perdus; on le +disait tout à l'heure à côté de moi, et c'est bien vrai... Les +principes! Les principes d'abord!... + +Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur. + +J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-père, une vieille gravure qui +représente Charlotte Corday conduite à l'échafaud par une bande de +sans-culottes. + +Je me tourne vers ma soeur. + +--Dis donc, Louise, ce sont bien des républicains, ceux qui escortent la +charrette de Charlotte Corday? + +--Oui. Des républicains rouges. + +Ah! très bien. Il y a peut-être des républicains qui ne sont pas des +républicains rouges. + +Un gendarme sort de la préfecture, arrive au grand trot. Il tient un +papier à la main. Tout le monde se précipite en hurlant. + +On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc. +Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle à +hauteur du visage. + +Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il +s'arrête: des applaudissements éclatent. + +Il fouille dans la poche de sa redingote. + +Je me cache entre les jambes de mon père. Ce qu'il cherche, ce doit être +le couteau de la guillotine... + +Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il se met à lire. + +Ce ne doit pas être un républicain rouge. Allons! tant mieux. + +Il arrive à la péroraison. Un grand geste à la Mirabeau. Il flanque les +deux chandelles par terre. + +--Vive Vilain!!! + +--Vive la République! + +--C'est ça, ronchonne le père Merlin qui se trouve à côté de nous et que +je n'ai pas vu tout d'abord; c'est bien ça: les principes d'abord--mais +les hommes avant. + + + + + IX + + +Nous sommes en république, et ça se voit: on a enlevé l'aigle du drapeau +de la mairie et on l'a remplacé par un fer de lance; on a effacé le mot +_Impérial_ du fronton des édifices et on appelle l'Empereur «Badinguet». + +--C'est un beau spectacle, répète mon père dix fois par jour, que celui +de cette révolution pacifique. + +--En effet, approuve M. Beaudrain; on pouvait redouter tant de +violences, de désordres... + +--Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer des violences? demande en +riant le père Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas contre la +basse-cour impériale, je crois. Elle a pris sa volée assez vite pour +mettre ses plumes à l'abri. Et, quant à la simple canaille bonapartiste, +à moins d'aller la canarder par les soupiraux des caves où elle s'est +cachée... + +--Le fait est, dit généreusement M. Beaudrain, qu'on ne voit plus +monsieur Pion, depuis quelques jours. + +Le père Merlin sourit. + +--Il aura trouvé, dit mon père, que l'écho manque ici lorsqu'il pousse +ses cris de: «Vive l'Empereur!» + +--Ah! bah! fait le père Merlin, très étonné. Il me semble pourtant que +vous ne vous entendiez pas mal, ces jours derniers. Je traversais la +rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez en choeur un hurrah en +l'honneur de son ex-majesté; je crois même avoir reconnu la jolie voix +de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que celle de messire Jean. + +Je baisse la tête, tout confus; c'est vrai, j'ai crié: «Vive +l'Empereur»! C'est honteux. Louise, par bonheur, trouve une excuse. + +--Nous avons eu confiance en lui jusqu'à Sedan. + +--Oui, jusqu'à Sedan, appuie mon père. Sedan nous a ouvert les yeux. +Mais vous savez bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais été ce qu'on +appelle un césarien. + +--Moi non plus, affirme M. Beaudrain. + +--L'Empire étant établi, j'ai bien été forcé de l'accepter. + +--De le tolérer. Le mot est plus juste. + +--Le commerce a ses exigences. + +--Le professorat aussi. + +--Au fond je n'ai jamais été partisan de la tyrannie napoléonienne. + +--Moi non plus. + +--Je suis, croyez-le bien, un démocrate convaincu. + +--Moi aussi. + +--Enfin, déclare mon père qu'embarrasse le regard narquois de son +interlocuteur, enfin, nous avons la République. C'est déjà une grande +chose. + +--C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le père Merlin +en se levant pour se retirer. + +--Ce monsieur Merland est étonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a +disparu. Il n'est jamais content. + + *** + +Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi, à sa place, +je serais enchanté. Son mariage avec ma soeur, qui devait être célébré à +la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achèvement de la guerre. +Voilà-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais, à sa place, +que la guerre ne se terminât jamais. J'aime beaucoup Jules et, si +j'osais, je lui découvrirais le fond de ma pensée. J'ai guetté +l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux +défauts que j'ai découverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je +l'ai manquée. Décidément, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre +Jules, si triste, qu'il me fait pitié. Je n'aurais jamais l'audace +d'augmenter son chagrin par des révélations utiles sans doute, mais +affligeantes. + +--D'ailleurs, m'a dit Léon, tu perdrais ton temps. Il en est toqué, de +ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi? + +Oh! non, je ne le crois pas. Je suis même certain qu'elle ne l'aime pas. +Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de +Jules, à la maison, on le fait suivre immédiatement de l'énoncé de ses +capacités, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que +lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un +des principaux employés. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme +Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degré d'affection qu'elle +portait à son fiancé, j'ai entendu ma soeur répondre: + +--Il aime tant sa tante et son frère. Comment voulez-vous qu'on +n'éprouve pas de la sympathie pour lui? + +Le ton était faux. Je ne m'y suis pas trompé. Mme Arnal non plus, car +elle a ajouté en souriant à demi: + +--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an, +mazette! + +Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fière d'avoir +décroché avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que ça,--mais +elle n'aime pas Jules. Après tout, si Jules est toqué d'elle au point de +ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de +continuer à m'occuper de ces affaires là. Et puis, si le mariage ne se +faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la cérémonie, un +beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles à +celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour +enseigne une rose entourée de ces mots: _A l'image des dames_. + +Que Jules soit heureux ou non, je m'en moque. Je ne veux plus m'occuper +de lui: j'ai bien d'autres chats à fouetter. Des événements plus sérieux +réclament mon attention, comme dirait M. Beaudrain. Il paraît que les +Prussiens s'avancent vers Paris à marches forcées. J'ai déjà copié un +bulletin qui engage les cultivateurs du département à porter leurs +récoltes à Paris. + +--On ferait bien mieux de les laisser où elles sont et de les défendre, +dit M. Legros, qui ne sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la garde +nationale, et le sabre au coté. + + *** + +J'ai été le voir commander la manoeuvre à ses hommes, dans la cour de +l'usine à gaz, et je m'en suis tenu les côtes toute la journée. Je n'ai +encore rien vu d'aussi ridicule. + +Ça n'empêche pas le marchand de tabac de se prendre au sérieux. Il +prétend qu'il faut enflammer les courages et déblatère du matin au soir +contre le gouvernement qui s'obstine à ne pas envoyer d'armes. + +--Il manque encore plus de trente mille fusils! Et dire qu'on ne devrait +pas livrer à l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire! + +--Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, comme si M. Legros était le +dieu de la Guerre en personne, songez donc aux malheurs irréparables qui +peuvent résulter d'une résistance inutile. + +--Je ne songe à rien, quand j'ai le sol sacré de la patrie à défendre. + +--Pensez aux ruines de toutes sortes, aux veuves et aux orphelins... + +--Je pense à la patrie! + +--Mais par pitié... + +--Pas de pitié... + + *** + +On dirait que les autorités ont pris les avis de M. Legros, car elles +font afficher des décisions impitoyables. Ordre est donné par la +préfecture de mettre le feu aux granges, de détruire par la flamme +toutes les meules du département et d'incendier en même temps avec du +pétrole les bois qui entourent Versailles. Des francs-tireurs se +répandent dans les campagnes pour mettre ces ordres à exécution. + +Il paraît que ce n'est pas la crème des honnêtes gens, ces +francs-tireurs. Les paysans ne veulent voir en eux que des maraudeurs et +se déclarent prêts à les repousser par la force. La préfecture est +obligée de rapporter ses ordonnances et de faire afficher une +proclamation dans laquelle les citoyens sont instamment priés de +«s'abstenir des actes d'hostilité isolée qui n'auraient d'autre résultat +que d'attirer des représailles terribles sur des populations sans +défense». Le document se termine par le cri de: «Vive la patrie.» + +--Des populations sans défense! s'écrie amèrement M. Legros. Je crois +bien! On nous enlève jusqu'à notre garde mobile! + +Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les moblots. Mal chaussés, +vêtus pour la plupart d'une méchante blouse de toile grise, armés de +pitoyables fusils à tabatière, ils sont partis en chantant. Ils n'ont +pas dû chanter longtemps, par exemple. Quand les têtes se sont un peu +refroidies, quand les fumées de l'alcool et du vin se sont dissipées, +ils ont pu causer, le long de la route avec les malheureux soldats +échappés de Sedan. Fantassins aux souliers éculés, aux pieds sanglants, +cavaliers harassés montés sur des fantômes de chevaux, artilleurs sans +pièces et sans caissons, ils fuient devant l'armée allemande; et ces +longues files misérables, ces bandes lamentables, ces éclopés, ces +exténués, ces découragés, ces fourbus, traversent la ville, tous les +jours, en criant à la trahison. Ils ont tous le même éclair de haine +dans les yeux, lorsqu'on leur parle de ceux qui les ont menés à la +défaite, et le même geste de menace, aussi, à l'adresse de leur chefs +qu'ils accusent, tout haut, de les avoir vendus. + +--Oui, vendus! vendus comme des cochons! s'écriait l'autre jour un petit +voltigeur qui s'était assis au bord du trottoir, en face la gare, et qui +entortillait, en pleine rue, ses pieds saignants avec des chiffons +sales. Ah! bon Dieu! si nous avions du sang dans les veines, nous +commencerions par descendre pas mal de Français avant de canarder les +Prussiens! + +Et, à ce pitoyable défilé des débris de notre armée, s'ajoute la débâche +des habitants des campagnes. Affolés par les récits terribles colportés +de bouche en bouche, par les détails épouvantables donnés par les +journaux, ils se sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, enfants, +chassant devant eux leurs bestiaux, poussant aux roues de leurs voitures +chargées de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les routes de leurs +longs convois terrifiés. + +Ils se hâtent, car derrière eux on ouvre des tranchées profondes sur les +chemins, on scie au pied les grands arbres qui tombent sur les +chaussées, avec leur branches. + + *** + +--Bravo! voilà ce qu'il fallait! s'écrie M. Legros qui revient enchanté +d'une visite qu'il a été faire aux abatis, sur la route de Velizy. Voilà +ce qui s'appelle donner du fil à retordre à messieurs les Allemands! +S'ils ont jamais envie de venir à Versailles, ils n'y entreront pas +facilement. + +--A moins, dit mon père, qu'ils ne fassent ce que vous avez fait pour +revenir de votre promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et qu'ils ne +sautent les tranchées. + +--Ou à moins, plutôt, dit le père Merlin, qu'ils ne vous prient de +combler très proprement vos petits fossés et qu'ils ne vous engagent à +ranger convenablement le long des talus, en attendant qu'ils s'en +servent pour se chauffer, les arbres que vous avez si gentiment abattus. + +--Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais bien voir ça!... D'abord, +vous, monsieur Merlin, vous n'êtes pas un patriote. + +--Vous croyez? + +--Oui. + +--Et pourquoi ça? + +--Parce que vous avez déclaré que le gouvernement agissait en sauvage en +décrétant la destruction par le feu des bâtiments qui gênent la défense +et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de +l'ennemi. + +--J'ai dit ça, c'est vrai. Et j'ai même ajouté que les Prussiens, qui +ont leurs derrières assurés, trouveraient où ils voudraient les +ressources qui leur sont nécessaires. Ces destructions étaient donc +parfaitement inutiles. + +--Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros triomphant. On a tout +brûlé. + +--Excepté, pourtant, les réserves des fourrages de l'intendance +militaire, à Rambouillet et à Versailles. + +--On les a oubliées. + +--Heureusement qu'on n'a pas _oublié_ de les vendre à des particuliers +qui n'ont pas _oublié_, eux non plus, de les acheter à un prix +dérisoire. + + *** + +Le 15, Jules, qui fait partie d'un des régiments de Paris, vient nous +faire ses adieux. Il emmène avec lui Léon et Mlle Gâteclair. A-t-il de +la chance, ce Léon! C'est moi qui voudrais bien aller à Paris. + +--Tu me raconteras en revenant tout ce que tu auras vu? + +--Oui, n'aie pas peur. + +--Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-être pas grand'chose. C'est une +affaire d'un mois, six semaines tout au plus. Les Prussiens ne pourront +pas, naturellement, investir complètement la capitale et, ma foi, +lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, ils +seront bien obligés de faire la paix. + +--C'est mon avis, dit mon père. + +--Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre Paris! Et comment voulez-vous +qu'ils fassent une brèche dans les remparts? Avez-vous remarqué +l'épaisseur des remparts, monsieur Gâteclair? + +--Mais oui. + +--Et vous, monsieur Barbier? + +--Mais oui. + +--C'est formidable! Quelque chose de formidable. Une épaisseur!... Un +mur en pierres, d'abord; en moellon et pierres de taille--là.--Et, +derrière, une masse énorme de terre. Supposez qu'un boulet traverse le +mur en pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il se perd dans la +terre. Voilà... Ah! quelle épaisseur!... + +Nous accompagnons Jules à la gare. Elle est assiégée par les émigrants; +les salles d'attente sont remplies de bagages... Mais le train va +partir. J'embrasse Léon et Mlle Gâteclair à laquelle Mme Arnal, qui est +venue avec nous, remet une lettre pour son mari, garde national à Paris. + +--Dites-lui bien qu'il porte toujours de la flanelle et qu'il mette du +coton dans ses oreilles, le soir. + +Je serre la main de Jules, qui serre la main de mon père et celle de M. +Legros. Il s'approche de ma soeur. + +--Allons, embrassez-vous, fait mon père. + +Louise avance son front et Jules y dépose un baiser... + +La locomotive siffle et les voyageurs, après un dernier adieu, se +précipitent vers les wagons. + + *** + +Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de +crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral. + +--Il faut se faire une raison, ma chère petite. Ainsi moi, regardez +donc, j'ai mon mari à Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus +triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais... + +Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son +voyage: + +--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux séparations. Ça +me fend le coeur. Cette pauvre petite! + +Il dit ça tout bas, la main sur la troisième côte. Puis, tout haut: + +--Allons! encore un soldat de plus pour la défense de la Ville-Lumière! +Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis +certain, quant à moi, que les Prussiens vont trouver leurs maîtres sous +Paris. L'armée a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui +l'assurent--: elle est animée du patriotisme le plus pur... Tiens! +qu'est-ce que je vois là-bas? + +--Un rassemblement, je crois... + +Oui, un rassemblement qui s'est formé autour d'un turco assis sur le +trottoir, le dos appuyé à un mur. Son sac tout chargé est jeté à côté de +lui et il a envoyé, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce +turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge, +ses grands yeux brillant du feu de la fièvre et ses dents blanches, +serrées par la souffrance et la colère, qui éclatent dans le noir du +visage dont la peau est collée aux os. Il refuse de se lever, paraît-il; +il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demandé +du pain et qu'on l'a maltraité. Il veut mourir là. La foule regarde. + +M. Legros s'approche. + +--Allons, mon ami, vous ne pouvez pas rester là. Allez à la mairie... + +Le turco secoue la tête. Il ne veut pas se lever. Alors, M. Legros +montre son sabre et les galons de sa manche. + +--Je suis officier, vous voyez. Je vous ordonne de vous lever, de ne +plus causer de scandale et d'aller à la mairie. + +Le turco secoue encore la tête. + +--Moi, plus connaître officiers... officiers trahi... + +M. Legros n'y tient plus. + +--Comment! malheureux, vous avez l'honneur de porter l'uniforme +français... + +Mais il n'achève pas; le turco se dresse à demi et s'écrie d'une voix +terrible: + +--Francis macach bono... moi, plus Francis!.., moi Prussien!... Oui, +Prussien!... + +Et il retombe. + +--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose +en face. + +Et elle désigne un café, de l'autre côté de la rue, dont le +propriétaire, en bras de chemise, regarde la scène tranquillement, du +pas de sa porte. + +--Jamais de la vie! s'écrie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son +drapeau! Rien! rien! qu'il crève comme un chien!... + +Il nous entraîne à sa suite... + + *** + +Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pensé à ce +turco--et j'ai pensé aussi au petit soldat qui m'avait donné son bidon à +remplir, à la gare, le jour du départ des régiments, et qui avait l'air +si triste... A-t-il été tué?... + + + + + X + + +Je viens d'entendre dire, dans une papeterie où j'ai été acheter un +cahier, qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je me dépêche de rentrer +pour porter cette nouvelle à la maison. Ça fera plaisir à mon père; il +soutenait hier à M. Legros que les Allemands seraient à Versailles avant +huit jours et M. Legros prétendait qu'ils ne mettraient probablement pas +le pied dans le département. Depuis quelques jours du reste, on fait +chez nous, du matin au soir, de véritables cours de stratégie. M. +Beaudrain, mon père, le marchand de tabac, exposent tour à tour leurs +systèmes; les dames s'en mêlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte +souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon père +s'écrie, en haussant les épaules: + +--Laissez-moi donc tranquille! + +Et M. Beaudrain lui répond: + +--Permettez! permettez! Que chacun s'explique librement et l'on finira +par s'entendre. + +Mais mon père ne veut rien permettre--ni M. Legros, ni ces dames--et +l'on ne s'entend jamais. + +Si, on s'entend sur un point, sur un seul. Lorsqu'il est question des +revers éprouvés par nos généraux, des batailles perdues, des désastres +qui se multiplient, tout le monde s'écrie à la fois: + +--C'est infâme! + +Et l'on convient, avec une unanimité touchante, que, si nous sommes +vaincus, c'est que nous avons été trahis, vendus, livrés. Infâme Le +Boeuf! Infâme Palikao! infâme de Failly! infâme Frossard! Infâme +l'empereur--Badingue--Invasion III! + +--C'est infâme! + +Depuis une huitaine de jours, je n'ai que ce mot-là dans l'oreille. + +Et je l'entends encore, le diable m'emporte, en entrant dans le salon. +Il a un drôle d'aspect, le salon. Les chaises et les fauteuils occupent +des places invraisemblables. Le tapis de la table est à demi arraché et +traîne à terre. M. Legros a les pieds dessus et le trépigne avec fureur; +M. Beaudrain lève les bras au plafond comme s'il cherchait la barre d'un +trapèze; ma soeur, tout ébouriffée, se dissimule derrière un fauteuil où +le père Merlin, très tranquille, est assis, les jambes croisées. + +--Oui, c'est infâme! infâme! C'est moi qui vous le dis! + +Et mon père, dans une attitude de faiseur de poids, les jambes écartées, +le bras droit tendu, semble menacer M. Pion, appuyé au mur, les mains +dans ses poches. C'est à M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai pas +vu à la maison depuis quelque temps. Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il +pâle comme ça, si pâle qu'on dirait qu'il a la colique? Je me glisse +derrière le canapé. + +--Réellement, monsieur Pion, vous me scandalisez! s'écrie M. Beaudrain. +Oser prétendre que Badinguet... + +--Voulez-vous dire l'Empereur, nom de nom?... rugit M. Pion. + +--Badinguet! Badinguet! hurle le marchand de tabac. + +--... oser prétendre que l'ex-Empereur, continue le professeur en +hochant la tête, ne s'est rendu à Sedan que pour sauver son armée! + +--Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. Vous entendez? il a bien +fait! + +--C'est infâme! crie mon père. + +--C'est votre sale République qui est infâme! Rien n'était perdu si le +gouvernement impérial était resté debout. Avec votre République, vous +allez voir... Quelque chose de propre, votre Marianne! + +--Espèce de Prussien! + +--Badingueusard! + +--Mauvais patriote! + +--Aussi bon que vous, nom d'un chien!... Et puis, d'abord, je m'en +fiche, moi!... Plus d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la +France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur! + +--A bas Badinguet! hurle M. Legros. + +--Criez donc: Vive l'Empereur! comme le mois dernier. Ça vous va mieux, +sans-culotte manqué! + +Des huées couvrent la voix de M. Pion. + +--C'est scandaleux!... C'est infâme!... A bas Badinguet!... A bas la +Marianne!... + +--On devrait vous fusiller!... + +M. Pion s'élance vers M. Legros qui a prononcé la dernière phrase. + +--Vos osez dire... me menacer... vous! vous! Parce que vous avez tourné +casaque... + +M. Beaudrain cherche à s'interposer. + +--Permettez! Messieurs, permettez!... + +Mais mon père met la main sur l'épaule de M. Pion. + +--Monsieur... nous sommes ici des patriotes... monsieur... vous devez +comprendre que votre présence... désormais... + +M. Pion se retourne, tout d'une pièce. + +--Oui, je m'en vais. C'est ce que vous voulez, hein?... Et je ne suis +pas près de remettre les pieds chez vous... C'est égal, Barbier, vous +n'avez pas été long à changer votre fusil d'épaule... Moi, je joue franc +jeu. Vous entendez? Je ne tourne pas casaque, moi! + +Et il sort, en faisant claquer la porte. + +--Il n'y avait qu'à l'expédier, dit mon père en se frottant les mains. +Avez-vous jamais vu un animal pareil! Et il croyait nous faire peur... +Il n'a jamais coupé cinq bras à deux Suisses, peut-être... Qu'est-ce que +vous dites de ça, monsieur Merlin? + +--Je dis que c'est une belle chose qu'une conviction solide. + +--Certainement, appuie M. Legros. On est républicain ou on ne l'est pas. + +Le père Merlin sourit. Mon père, qui ne m'a pas vu entrer, m'aperçoit. + +--Tu étais là? Qu'est-ce que tu fais? + +--Papa, j'ai appris tout à l'heure qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. +Je venais te le dire. + +--A Ablon! s'écrie M. Beaudrain. Diable de diable! + +Et il sort une carte du département qu'il porte toujours sur lui. + +--Tenez! là! + +Toutes les têtes se penchent. + +--En face Villeneuve-Saint-Georges, dit M. Legros. Mais ils ont la Seine +à traverser. On va leur disputer le passage, j'espère. Ah! si tout le +monde fait son devoir... + +M. Beaudrain relève la tête. Il a l'air inspiré. + +--Faire son devoir! Oui, tout est, là!... Il faut élever nos coeurs... +Elevons nos coeurs! _Sursum corda!..._ + +--_Sursum corda!_ répètent mon père et le marchand de tabac, qui ne +savent pas le latin. + +--_Sursum corda!_ Haut les coeurs! Mais, continue le professeur en +frappant sur la table, que ce ne soit pas là un vain mot. Prenons dès +maintenant l'engagement de défendre, par tous les moyens en notre +pouvoir, le sol sacré de la patrie. Faisons serment... + +Ça va devenir intéressant. Malheureusement, mon père s'avise de ma +présence. + +--Jean, ta place n'est pas ici. Remonte dans ta chambre. Tes devoirs +t'attendent. + +Le soir, j'ai demandé à ma soeur des détails sur ce qui s'était passé +après mon départ. Elle a refusé de m'en donner. + +--Mais dis-moi au moins, Louise, si on a prêté serment. + +--Oui. + +--Monsieur Merlin aussi? + +--Non. Il est parti aussitôt après toi. Il avait ses fleurs à arroser. + +--Ah!... Et l'on a fait serment de... + +--Ça ne regarde pas les enfants. Tu es encore trop jeune. Tout ce que je +puis te dire, c'est qu'il faut élever ton coeur. _Sursum corda!..._ + + *** + +J'élève mon coeur. Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de +Picardie pour voir si je n'aperçois pas les Prussiens. Quand j'ai +constaté l'absence de tout casque à pointe à l'horizon, je vais passer +le reste de ma matinée dans le parc. Ce n'est pas bien drôle, le parc: +avec ses allées montantes, ses balustrades, ses escaliers, ses vases, +ses boulingrins, ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande pièce +montée. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer un camarade. Quand j'en +déniche un, ça va encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, c'est +un désastre. J'en suis réduit à examiner le parc dans ses moindres +détails. C'est triste à mon âge, allez! Ce fameux Le Nôtre était +décidément au-dessous de tout comme jardinier. + +--C'était le modèle des fils! dit M. Beaudrain qui m'a fait apprendre +par coeur, dans les_ Morceaux choisis_, une pièce où il est question de +la piété filiale du planteur de buis. + +--C'était le modèle des fils: aussi, ce fut un grand homme! Il fut +honoré de l'amitié du Roi-Soleil. Voyez-vous, mon ami, pour arriver à +quelque chose de bien, il faut avoir à un haut degré le sentiment de la +famille. + +M. Beaudrain doit me tromper. + +Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses, +les bronzes à écrouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent +les vieux arbres, les murs des terrasses tapissés d'un buis sale qui +ressemble à du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis à +toutes les sauces, coupé à toutes les coupes; on l'a taillé en carrés, +en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste +à faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu +plus gai: on pourrait se croire dans un cimetière. Mais on n'a point +planté de fleurs. Pas de frivolités! On a préféré l'utile à l'agréable. +On a mis de petits treillages au pied des plantations du modèle des fils +et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus. + +Il y a, du côté de l'allée où les marmousets prennent leur bain de +pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadré par des +rampes de marbre, lépreuses, moussues, pareilles à des croûtes +de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de +buis--toujours--végètent de misérables arbustes gringalets, tout ronds, +tondus à la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs +pitoyables, taillés en pointes--pointus à y empaler des mécréants.--Je +ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette façon des végétaux qui +ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'être au supplice, ces arbres. J'en +ai vu qui leur ressemblaient, dans une boîte champêtre, en sapin, qu'on +m'avait donnée dans le temps pour mes étrennes: ils avaient un feuillage +en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de +bois; ils n'étaient pas aussi vilains que ceux-là et ils sentaient bon +la colle et la peinture, au moins. + +Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me +retourne pas, même lorsque je suis arrivé au bout. Je sais que, si je me +retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du château, avec ses +hautes fenêtres à petits carreaux qui font l'effet d'énormes pièces de +canevas dépiautées, où manquent la laine de la tapisserie, la vie des +couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la +trame des treillages. A travers les trous, j'aperçois de l'herbe qu'on +n'a pas passée à la tondeuse, des mousses à l'alignement incorrect, des +pâquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent +là tranquillement, sans règle, à la bonne franquette, comme si ce +n'était pas défendu. Ça doit être défendu, pourtant. Ah! si Le Nôtre +vivait encore!... + + *** + +L'autre jour, en rentrant pour le dîner, j'ai rencontré Mme Pion. Elle +m'a demandé si mon père était toujours aussi toqué. Je lui ai répondu, +pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. Là-dessus, nous +avons causé et, comme elle revenait du marché, elle m'a offert, avant de +me quitter, une belle grappe de raisin. + +--Mais, madame, je vous remercie. + +--Prends donc, bêta. Vas-tu faire des manières, toi aussi? + +--Mais c'est que je n'ai pas encore dîné. + +--Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert. + +Je rentre à la maison, ma grappe à la main. + +--Sapristi! me dit Louise. Tu as là un beau raisin. Où as-tu pris ça? + +--On me l'a donné. + +--Qui ça? + +--Mme Pion. + +--Tu dis?... + +--Mme Pion. + +--Ah!!! + +Louise se précipite dans le jardin où mon père fume sa pipe en prenant +son vermouth. Une minute après, j'entends la voix paternelle. Je manque +de m'étrangler avec un grain très gros que je viens d'avaler. + +--Jean, arrive ici tout de suite. + +Je m'avance, à pas lents, vers le berceau, baissant le nez, la grappe +derrière mon dos. + +--Tu as accepté un raisin de Mme Pion? + +Je lève la tête. Horreur! mon père n'est pas seul. Il y a là M. et Mme +Legros, M. Beaudrain et Mme Arnal... + +--Veux-tu me répondre, oui ou non? Est-ce Mme Pion qui t'a donné ce +raisin? + +--Oui, papa. + +--Alors, tu acceptes quelque chose d'un bonapartiste? Tu manges des +raisins badingueusards? Tu n'as pas honte? + +J'essaye de sauver mon raisin. + +--Si, papa, j'ai honte. + +--Alors, jette ta grappe. + +J'hésite. Quel dommage! De si bon raisin! + +--Jette ta grappe! + +Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux et honteux. J'ai vu, avant +de partir, de quelle façon M. Legros me regardait, j'ai aperçu le +sourcil froncé de M. Beaudrain et les lèvres pincées de Mme Arnal. Je +comprends toute l'étendue de ma faute. Je comprends que tout le monde +sait déjà que je suis un corrompu, un vendu, un traître. Quelle honte! +Il ne me reste plus qu'à aller me cacher dans ma chambre. + +Mais Catherine m'arrête au passage, sur la première marche de +l'escalier. Elle a une lettre à la main. + +--Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette lettre? + +Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui suis chargé de dépouiller sa +correspondance. + +--Ce n'est pas encore de mon frère. C'est de mes parents. Je reconnais +l'écriture du maître d'école. Il y a bien le timbre de Chatelbeau, +Haute-Vienne, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--J'espérais que ce serait de mon frère. Il y a si longtemps que je n'ai +pas reçu de ses nouvelles. Enfin! voyons... + +Je lis: + + «Ma chère fille, + +«Nous avons une nouvelle à t'apprendre avec beaucoup de ménagements, car +elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme +ta mère en a reçu en l'apprenant sans ménagements. C'est donc un grand +malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reçu un +procès-verbal militaire apprenant le décès de ton pauvre frère Grégoire, +ma chère fille. Ta mère est dans les larmes sans décesser la nuit et le +jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous +désolons tant que l'on ne peut guère la consoler non plus. Il y a trois +garçons de la commune qui ont été tués aussi et pas un seul à +Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et +c'est un grand malheur, car les récoltes sont belles ici et nous n'avons +point à nous plaindre pour quant à nous, nous avons deux cochons gras à +vendre. Monsieur le curé te fait dire de prier pour l'âme de ton pauvre +frère et je ne connais pas d'autres nouvelles. + + «Ton père pour la vie qui t'embrasse...» + +Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laissé +tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup, +elle se lève et s'essuie les yeux. + +--Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi où il y a +les _deux cochons gras à vendre_. + +--Là, Catherine. + +La bonne prend la plume qui lui sert à marquer, en signes bizarres, ses +comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je +lui ai indiqué la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin. +Je la suis. + +--Pardon de vous déranger, monsieur, dit-elle à mon père, mais j'ai reçu +une lettre... monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien contente +si monsieur... Je ne puis pas croire que c'est vrai, voyez-vous... + +Mon père recommence la lecture que je viens de faire. + +--Il n'y a pas à en douter, ma pauvre fille, dit-il quand il a fini. +Votre frère est mort en défendant la patrie. + +--Mort comme un héros, dit M. Beaudrain. Comme un de ces héros obscurs +qui... + +--Mort comme nous mourrons tous, dit M. Legros que sa femme, à ces mots, +saisit par le bras. Oui, Amélie, comme nous mourrons tous plutôt que de +laisser les vandales souiller plus longtemps le sol sacré de la France. + +--Oui, tous, approuve mon père d'une voix sombre. Consolez-vous, +Catherine; songez... + +--Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: je ne puis arriver à me figurer +que c'est arrivé... Un garçon si fort, si beau... Vingt-quatre ans, +monsieur... vingt-quatre ans... + +Elle fond en larmes. + +--Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant les yeux. + +--Et ces pauvres parents, gémit Mme Legros. Cette pauvre vieille mère... +Ah! c'est affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais... + +--Avez-vous remarqué le style de la lettre? demande tout bas M. +Beaudrain à mon père. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant! +Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement, +mais une émotion qui déborde. Et ce passage sur les récoltes! cette +antithèse entre les ruines que fait la guerre et les dons généreux de +Cérès! C'est d'une simplicité... rustique... Pas une expression +triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les récoltes! Ah! le +terme est choisi de main de maître, fait le professeur en secouant la +tête. + +Heureusement qu'il n'a pas vu les _cochons gras_! + +Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprès d'elle et la +console. Mme Legros continue à déblatérer contre Bismarck, Guillaume et +Badinguet. + +--Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices +affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les +attacher à un poteau et les faire mourir à coups d'épingle... Les faire +souffrir des journées entières, quoi!... + +--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme +saint Laurent. Le feu, il n'y a que ça. Je me suis brûlé il y a quinze +jours, moi, en torréfiant du café. Eh bien! j'ai encore la marque de la +brûlure. C'est d'un douloureux! + +--Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien? +C'est épouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de +l'écartèlement, ou de l'écorchement, ou du crucifiement; mais ce sont +des moyens bien rapides... Non, en vérité, je crois que le pal... + +--Ce qu'il faudrait, fait mon père, je vais vous le dire: il faudrait +attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et +les laisser mourir là! + +--Bravo! crie M. Legros. + +Catherine lève la tête, étonnée et, de ses yeux rougis tout grands +ouverts, semble interroger l'épicier. + +--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons +votre frère, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils +ont versé! La vengeance!... + +Catherine s'est levée et semble boire les paroles du marchand de tabac. + +--Eh bien! s'écrie-t-elle tout à coup, et comme hors d'elle-même, eh +bien! oui, je me vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon frère!... +Le premier Prussien qui va me tomber sous la main, je le tue comme un +chien, aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! Oui, je le tuerai, +je le tuerai... + +Elle part, brandissant sa lettre, faisant des gestes extravagants. + +--Vraiment, ça fend le coeur! dit Mme Arnal. Cette pauvre fille!... + +--Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en étendant le bras. C'est une +héroïne! Il faut l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, ce qu'elle +vient de dire! Ah! c'est beau! + +--C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en se léchant les lèvres. + +--Savez-vous qu'elle est capable de le faire comme elle le dit? demande +mon père. + +--Je n'en doute nullement, répond le professeur... Eh! eh! ce ne serait +point la première fois qu'une femme se serait conduite d'une façon +virile... L'histoire nous apprend... + +--Judith et Holopherne! s'écrie Mme Legros. + +--Je voulais parler, dit M. Beaudrain mécontent de voir sa phrase +interrompue, de Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de sa tente +dans la tête de Sisara. + +--Ah! fait philosophiquement l'épicière... C'est que c'est moins connu, +voyez-vous... Eh bien! Catherine sera une Judith! + +--Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, madame, que, que... Comment +dirai-je?... + +--Dites ce que vous voudrez. Ce sera une Judith! + +M. Legros essaye de calmer sa femme. + +--Tu te montes, ma chère amie... Tu avances là des choses, vraiment... +Tu sais pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, Judith a... s'est... +enfin... + +--Et puis après? demande l'épicière agacée. Quand il s'agit de sauver la +patrie? Lorsqu'il est question de venger un parent, un frère. Ah! +Legros, manqueriez-vous de coeur, par hasard? Vous aurais-je mal jugé +jusqu'ici? Mettre en balance des intérêts supérieurs et un léger +sacrifice! + +--Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, toute rouge. Vous exagérez un +peu. + +--Pas le moins du monde, Judith a bien fait. Et je ferais, comme elle, +moi! + +--C'est brave, je l'avoue, déclare M. Beaudrain; mais c'est peut-être +aller trop loin. + +Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je trouve ça tout naturel. Judith +s'en va dans la tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, lui coupe +la tête. Voilà. C'est très simple. Et je ne comprends pas pour quelle +raison ma soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est devenue rouge +comme une pivoine. + +--Quand les circonstances l'exigent, je comprends tout! s'écrie +l'épicière en regardant Mme Arnal, pendant que son époux lui frappe sur +l'épaule et que mon père sourit, ainsi que M. Beaudrain. + +--Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a guère de pièce sans +prologue, et que, lorsqu'on tient à arriver à l'épilogue... + +--Ah! c'est çà! dit Mme Arnal. L'épilogue, à la bonne heure; j'en suis. +Mais le prologue... + +Quel prologue? quel épilogue? + +Mme Arnal minaude. + +--Le prologue--ce M. Beaudrain a des mots charmants--le prologue, non, +décidément... je ne me sentirais pas le courage... Je... Il me semble +que si un étranger, un ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette +idée-là... Je ne comprends pas... + +--Eh bien! moi, je comprends tout! rugit Mme Legros, malgré les +supplications de son mari; ah! mais oui, tout!... + +Mme Legros est une vraie patriote. + +Elle comprend tout. Ça ne fait pas un pli. + + + + + XI + + +Quelqu'un qui paraît bien étonné en pénétrant chez nous ce matin, c'est +M. Legros. Il trouve mon père en train d'enterrer, dans une grande fosse +qu'il a creusée tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de +petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide +mon père dans ce travail et mon grand-père Toussaint, qui a quitté +Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons +huilés et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse +paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil à pierre qui +ornaient ma chambre gisent à côté de lui. + +--Comment! s'écrie l'épicier d'une voix absolument consternée, comment! +Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol! + +--Ma foi, fait mon père embarrassé, je... c'est-à-dire... c'est à cause +des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arrivé... + +--Et l'ennemi qui est à nos portes! gémit le marchand de tabac. + +--Oh! soyez tranquille! si la ville songe à se défendre... + +--Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros +indigné. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez +plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres. + +--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai là, +dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment +complet. + +--A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'énergie du corps +d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne +serait guère possible de résister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun +fasse son devoir... + +--Vous savez bien que nous avons juré de le faire... Entortillez bien le +revolver, père Toussaint, le mécanisme craint l'humidité... Alors, +Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?... + +--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront à qui parler. Du reste, nous ne +les attendons guère avant trois ou quatre jours. Toutes nos précautions +sont prises; les barrières sont fermées et les postes qui les gardent +ont ordre de n'ouvrir qu'à des parlementaires. Nous sommes à Versailles +une douzaine de mille hommes au moins... + +--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint en ricanant. Et encore! + +--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son +fusil de chasse. Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, donner un +défenseur à la patrie. + +--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à reporter à la mairie, après +l'entrée des Prussiens, et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil +et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre, +monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous préférez le +remettre aux Allemands? Comme vous voudrez. + +Mon père arrange les armes dans la fosse. + +--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable de loir qui vient manger +les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien +voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais, +à propos, monsieur Legros, vous me prêterez bien votre fusil, vous? Vous +me rendrez service. + +--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois... + +L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le père Toussaint le regarde +curieusement et, tout à coup, éclate de rire. + +--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, votre fusil, sacré +farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la +place dans le trou... + +M. Legros s'en va, rouge de colère. + +--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-père, que si les Prussiens +arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait +parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort +de me moquer de lui? + +--C'est bien possible, fait mon père qui achève de combler la fosse. +Heureusement, les Allemands ne sont pas encore là... + +--Au fait, Jean, as-tu porté à la poste les lettres que j'ai écrites ce +matin? + +--Pas encore, papa. + +--Vas-y donc. Il est plus de dix heures et demie et la levée a lieu à +onze heures. + +Je vais à la poste, je laisse tomber les lettres dans la boîte et je +reviens en chantonnant, le nez baissé, comme si je comptais les brins +d'herbe qui poussent entre les pavés. Un grand bruit de galopade, en +haut de la rue Duplessis, me fait lever la tête. + +--Oh! + +Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que vif. Des cavaliers, des +cavaliers comme je n'en ai jamais vu, passent devant moi au grand galop. +C'est terrible! Ils me font l'effet de géants et leurs chevaux, dont les +fers luisants frappent la pierre en faisant jaillir des étincelles, me +semblent énormes, eux aussi. Oh! que j'ai peur! + +Ils sont passés, ils sont déjà loin, que je ne puis bouger de ma place. +Je tourne la tête, seulement, et je les aperçois, tout là-bas, galopant +toujours. Brusquement, devant la gare, ils s'arrêtent. Comment! ils ne +sont que quatre! J'aurais juré qu'ils étaient cent. On dirait des +lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont un gros pistolet au +poing et, attachée au bras droit, une longue lance avec une banderole +noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps d'en voir plus long; ils +reprennent le galop et je ne distingue plus que l'étincellement des +sabres et des fers, les couleurs des banderoles qui clapotent au vent et +les silhouettes noires des passants qui se sauvent, effarés, devant +l'épouvantable chevauchée... + +Je rentre à la maison, en courant. + +--Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... Les Prussiens! Les Prussiens +sont ici! Je viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre +Prussiens!... + +On se précipite, on m'entoure, on me demande des détails. J'en +donne--autant que je puis en donner--mais pas assez, cependant, car on +m'en redemande encore. On m'écoute en frissonnant. + +--Ils sont vilains? me demande ma soeur, qui tremble de tous ses +membres. + +--Oh! oui! Et grands! grands! + +--Brrr!! + +--Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet au poing? + +--Deux fois plus gros que le revolver de papa! + +--Et des lances? + +--Et des lances. + +--Et des sabres? + +--Et des sabres. + +--Brrr!! + +--Ils ne t'ont rien dit en passant? + +--Non, rien... mais ils m'ont regardé d'un air furieux. Un, surtout, qui +avait une grande barbe rouge. + +En réalité, je ne sais même pas si les Prussiens m'ont vu et j'ignore +absolument s'ils avaient de la barbe. Mais je prends ça sous mon bonnet; +ça fait bien. Ça me donne l'air homme. Je murmure même en avançant le +menton: + +--J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient me tuer. + +Ma soeur m'embrasse. Ça ne lui arrive pas souvent. Il faut qu'elle soit +rudement émue. + +--Les brigands! s'écrie Catherine. C'est qu'ils en sont bien capables, +ces sauvages, de tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand on +pense... + +Et sa figure, terrible tout à l'heure lorsque j'ai annoncé l'entrée des +Prussiens, devient infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir +menti. + +--Que faire! que faire? demande ma soeur en se tordant les mains. + +--Il faut fermer tous les contrevents des fenêtres qui donnent sur la +rue, répond mon père, verrouiller les portes et, ma foi... déjeuner en +attendant les événements... Ce sera toujours un déjeuner que les +Prussiens n'auront pas. + +Nous déjeunons tristement, du bout des dents, échangeant nos craintes, +nous faisant part de nos pressentiments. Et nous parlons de la tante +Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter le _Pavillon_, qui a refusé de +venir à Versailles. + +--Elle aurait pourtant été plus en sûreté ici, dans une ville, qu'en +pleine campagne, dit Louise. + +--Ah! s'écrie mon grand-père, j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu +pour la décider. Je lui ai dit: «Vous voyez bien; moi, je suis un homme +et je pars. Si, dans quelques jours, il n'y a pas de danger, je +reviendrai. Venez avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y a lieu. +Barbier sera enchanté de vous offrir l'hospitalité...» + +--Parbleu! s'écrient mon père et ma soeur. + +--Elle s'est obstinée à rester quand même. Savez-vous ce qu'elle m'a +répondu: «Que voulez-vous que les Allemands fassent à une vieille bonne +femme comme moi? Il faudrait être bien méchant pour me faire du mal.» + +--Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant les yeux. + +--Je souhaite, dit mon père... + +Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. Nous regardons à la +pendule: midi et demi. Nous n'attendons personne à cette heure-là... + +Qui peut sonner? Qui peut avoir sonné? Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas? + +Nous nous consultons. Enfin, je suis chargé d'aller regarder, avec +précaution, par une fenêtre des mansardes, quelle est la personne qui se +présente à notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne +sans faire de bruit, je me penche et j'aperçois M. Legros. Il n'a plus +son uniforme; il est en civil. Il m'a même l'air de trembler très fort; +il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je +vais lui ouvrir la porte. + +--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une +voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intérieure. Les +Prussiens sont dans la ville... c'est-à-dire une avant-garde... des +parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laissés entrer, +car on a beau être ferme... patriote... il faut être sensé, réfléchir... +se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter +contre une armée... On a signé à midi un capitulation honorable... très +honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est très +honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit être +désarmée... oui... et puis, on doit combler les tranchées et enlever les +abatis qui barrent les routes... C'est naturel, après tout, puisque les +Prussiens arrivent ici à deux heures et qu'on a signé une +capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pensé à vous dire que +les Prussiens arrivent à Versailles à deux heures? Ils arrivent à deux +heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable: +une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-être pas bon dans les rues, +bientôt... Au revoir. + +Le marchand de tabac s'en va. Sa dernière phrase me donne à réfléchir: +il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie +d'aller faire un tour... du côté où vont arriver les Allemands. Si je +parle de mon envie à mon père, il ne me laissera pas sortir, c'est +clair. Alors, il faudrait m'éclipser à la muette ou me résigner à +manquer l'entrée des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil, +ce serait bien embêtant... Je m'éclipserai... + + *** + +Je m'éclipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant +encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je +prends ma course vers le boulevard du Roi. + +Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fenêtres fermées, toutes +les portes closes. Je le remonte presque jusqu'à la grille; le poste des +gardes nationaux est désert. Deux douaniers seulement montent la +faction, les yeux tournés du côté de la campagne. J'attends--en +tremblant. Pourvu que personne ne vienne me déranger, ne s'aperçoive de +ma présence et ne me force à déguerpir! Je tremble de plus en plus--mais +c'est rudement bon de trembler comme ça. + +J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura +encore pour longtemps, mais je n'ose pas... + +Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche à un +bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien +que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement. +Le coeur me bat à craquer, la respiration me manque... + +--Les voilà! + +Ce sont les douaniers qui ont crié ça, et ils prennent leur course vers +la ville. Ils me frôlent en passant et leur terreur me gagne. Je les +suis. Mais, en courant, j'aperçois, de l'autre côté du boulevard, cinq +ou six curieux qui se sont arrêtés et qui se dissimulent derrière les +arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne resterais-je pas? Je me cache +derrière un arbre, moi aussi, et je regarde en écarquillant les yeux. + +Là-bas, sur la route, à cinquante pas de la barrière, une douzaine de +cavaliers, pareils à ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au pas +et s'arrêtent un instant devant le poste de la douane. Ils entrent dans +la ville, sur deux rangs, longeant le bord des trottoirs. + +--Les uhlans! dit une voix à côté de moi. + +Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la lance au bras, le pistolet au +poing. Ils passent devant moi et je sens que je vais tomber, je sens que +mes ongles s'enfoncent dans l'écorce de l'arbre contre lequel je suis +collé. Ils sont couverts de sang, ces hommes! il y a du sang aux +banderoles de leurs lances, aux jambes de leurs chevaux, aux morceaux de +leurs uniformes déchirés et l'un d'eux, au premier rang, a la figure +entourée d'un linge blanc que piquent des points rouges. Ils viennent de +se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en aller, je veux m'en aller! + +Impossible. Devant moi, il y a des uhlans qui s'avancent toujours au +pas, en fouillant de l'oeil les rues transversales et, derrière, une +masse noire s'approche. On entend le bruit des pas. On commence à +distinguer les pointes des casques, les canons des fusils, les petits +tambours, guère plus grands que des tambours de basque, et les fifres. +Ils jouaient une marche guerrière, ces tambours et ces fifres, suivis de +fantassins à l'uniforme bleu sombre, qui défilent, chaussés de bottes où +ils ont fourré leurs pantalons, le fusil à plat sur l'épaule, le manteau +roulé en sautoir. Et ces hommes, souillés de boue et de poussière, noirs +de poudre, aux tuniques en lambeaux, ces hommes qui se sont battus ce +matin, sans doute, qui viennent de faire une marche pénible, conservent +l'alignement le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. Le pas se +cadence d'un bout à l'autre de la colonne, les sous-officiers marchent +sur le flanc des troupes et les officiers, l'épée à la main, en costume +simple, sans dorures, sans épaulettes, orné seulement d'un peu de +velours, s'avancent à la tête de leurs compagnies, raides et droits +comme des automates. + +Il en passe, il en passe toujours. Je suis à moitié sorti de derrière +mon arbre et je regarde franchement. Je n'ai presque plus peur. +Subitement, les tambours et les fifres cessent de jouer. Alors, une +musique dont j'aperçois les instruments, tout là-bas, devant un groupe +d'officiers à cheval, entame un hymne de combat et, sur toute la ligne +des troupes, depuis les premiers rangs qui déjà ont atteint le château +jusqu'aux derniers qui débouchent du Chesnay, des hurrahs éclatent et +couvrent la voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et la musique, +de nouveau, déchire l'air de ses notes victorieuses... + +Elle joue _la Marseillaise_!... _la Marseillaise_, l'hymne que jouaient +les musiques de nos régiments partant pour la frontière, l'hymne qui +rend le Français invincible, qu'on gueulait dans les rues au moment de +la déclaration de guerre et que j'ai chanté, moi aussi, lorsque nous +croyions à la victoire, lorsque nous voulions planter d'avance des +drapeaux tricolores sur la route de Berlin... + +Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons pas de longtemps, +peut-être; et il nous faudra regarder flotter les étendards noirs et +blancs, pareils à celui que porte un officier décoré d'une croix en fer, +au milieu du dernier régiment d'infanterie. + +C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, avec ses canons noirs +couchés sur les affûts peints en bleu, avec ses servants à pied et à +cheval coiffés de casques surmontés d'une boule en cuivre. Il y a des +fleurs à la gueule des pièces et les caissons et les prolonges sont +enguirlandés de lierre et de feuillage... + +La cavalerie succède à l'artillerie: des dragons, des cuirassiers, des +hussards de la mort, avec des brandebourgs blancs et une tête de mort au +bonnet. Puis, viennent des voitures, des caissons, des voitures à +échelles... + +Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des +derniers caissons, avoir aperçu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien +des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baïonnette au +canon, marchent des soldats français prisonniers, sans armes, sales, +déguenillés, l'air abattu, désespéré. Ils sont deux cents, au moins... +et je regarde, tant que je puis les voir, les képis rouges de ces +malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les +voitures passent toujours, escortées par des uhlans. Il y a des +prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout à la fin, des caissons +pleins de paille, des voitures de tous modèles, des camions même, +portant le drapeau blanc à croix rouge des ambulances, d'où s'échappent +des cris à faire frémir, des gémissements lamentables. + +Un dernier peloton de uhlans. C'est fini. + +--C'est tout un corps d'armée qui vient de passer, me dit un monsieur +qui est resté derrière un arbre, pas loin de moi, pendant le défilé des +troupes, c'est le 5e corps prussien, général de Kirchbach. + +J'ai déjà vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il +demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la +canne à la main. + +Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur +long et maigre qui sort craintivement d'une allée où il s'était tapi +pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard, +jette à droite et à gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfoncé +sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles. +Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon côté. + +--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent? + +C'est M. Beaudrain. Je le reconnais à la voix, beaucoup plus qu'à la +figure, une figure qui a pris des tons jaune pâle--une couleur de +panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain +doit avoir une fière peur. + +--Ce que je fais, monsieur? Je rentre à la maison... + +--Et vous avez assisté à l'entrée des Prussiens? + +--Oui, monsieur. + +--Exprès? + +--Oui, monsieur. + +Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! j'ai eu le front, +l'audace, le toupet, de venir, tout seul, contempler le défilé triomphal +des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, un cerveau à l'envers, +une tête brûlée? + +--Mais, vous-même, monsieur... + +--Moi, c'est différent. Je ne croyais pas, je ne pouvais supposer que +l'armée ennemie prendrait aujourd'hui possession de la ville. Sans cela, +croyez-le bien, je ne serais pas sorti. J'étais allé faire une visite à +côté, rue de Maurepas; et, en revenant, j'ai vu mon chemin intercepté +par les hordes prussiennes... Et vous êtes resté là tout le temps. + +--Oui, monsieur. Les Prussiens marchent bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu +les prisonniers? + +--Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'étais dans cette allée, là, et +je n'ai pas mis le nez dehors, soyez-en sûr. Un mauvais coup est vite +attrapé et je n'ai qu'une médiocre confiance dans la générosité des +Vandales modernes... Mais il pourrait en venir d'autres. Filons, +filons... + +M. Beaudrain m'entraîne. Nous passons par des rues détournées, des +chemins déserts. Au moindre bruit, le professeur tressaille, blêmit. Au +coin d'une rue, il me quitte. + +--Écoutez, mon cher enfant, je voudrais bien vous reconduire jusque chez +vous, mais... je crains... une personne seule attire moins +l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... De la prudence!... + +Et il part, se dissimulant le long des murailles. + +Je rentre à la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien. +Mon père m'ouvre la porte. + +--D'où viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures... + +Je vois venir une réprimande--autre chose peut-être.--Je me tire de ce +mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements. +Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai +vu--même un peu plus.--Lorsque je déclare que j'ai vu des prisonniers +français, Catherine pleure à chaudes larmes. Ma soeur s'étonne +d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon père s'indigne +fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient la +_Marseillaise_. + +--C'est infâme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnaît +bien là l'esprit teuton! + +Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je +profite de sa colère pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre, +mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux +le spectacle de tout à l'heure et je ne puis penser à autre chose. + +J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fenêtre, tout +doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mètres, +devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien à cheval +est arrêté. Il parle avec une personne qui se trouve à l'intérieur, mais +je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau +à la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute, +qu'il ne possède pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un +signe bref, indiquant la ville; et l'épicier, qui a compris, part en +courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en +examinant les maisons du voisinage. + +Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant, +essoufflé. Il tend au Prussien, en se découvrant, une chose enveloppée +dans du papier. C'est un énorme cigare. L'officier l'allume, paye et +s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne, +bien doucement, pour qu'il n'entende rien. + +J'ai envie de descendre pour raconter à mon père ce que je viens de +voir; mais il m'a formellement défendu d'ouvrir les contrevents et il me +gronderait certainement. Je suis forcé de garder ça pour moi. C'est +dommage. Ah! ce fameux M. Legros! + + *** + +Le soir, le garçon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris +qu'un régiment prussien faisait boire ses chevaux à l'usine à gaz, dans +les bassins. Il paraît aussi que les Prussiens ont allumé des feux de +bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et +qu'ils se préparent à passer la nuit à la belle étoile. + +--Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? demande mon grand-père. + +--Ils supposent sans doute qu'elles sont minées, fait le garçon boucher. + +--Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pensé à miner les avenues! s'écrie +Louise. On les aurait tous fait sauter pendant la nuit. + +--Oh! ils prennent bien leurs précautions, assure le garçon boucher. Il +passe des patrouilles partout et ils ont posé des sentinelles à tous les +coins de rues; j'ai vu ça il y a une demi-heure, en allant porter de la +viande, rue de la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dégoûtant, des +sauvages comme ça; ils n'achètent même pas de la viande aux commerçants; +ils traînent derrière eux des bestiaux qu'ils ont volés à droite et à +gauche et ils les ont parqués sur la place d'Armes. Comme c'est propre! + +--C'est infâme, dit mon père. + +--Est-ce qu'ils resteront longtemps à Versailles? demande Catherine, +songeuse. + +--Oh! non. Du moment qu'on a signé une capitulation... + +--Une capitulation honorable, fait ma soeur. + +--Dans ce cas-là, comme le disait tout à l'heure le patron, ils ont le +droit de traverser la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper. + +--Çà, dit le père Toussaint, ce n'est pas aussi sûr que du vinaigre. + +--Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, puisqu'on a signé une +capitulation honorable... + + *** + +Nous apprenons, le lendemain matin, que l'état-major prussien a fait +cette réflexion qu'il n'avait pas à traiter avec une ville ouverte. +Après quoi il a pris la capitulation et en a fait de petits morceaux. + + + + + XII + + +Les Prussiens se sont installés en maîtres à Versailles. La ville est +devenue le quartier général de l'armée qui doit assiéger Paris. Tous les +jours, il arrive de nouvelles troupes: des dragons bleus, des dragons +verts, des pionniers gris, des hussards de toutes couleurs, des +gendarmes, des cuirassiers, des Bavarois coiffés d'immenses casques à +chenille. J'aurais bien voulu voir tous ces soldats. Mais il m'est +formellement interdit de mettre le pied dans la rue. Après mon escapade +de l'autre jour, mon père m'a déclaré que, si je sortais sans sa +permission, il m'enfermerait dans ma chambre, au pain et à l'eau, et je +suis forcé de m'en rapporter aux récits des divers fournisseurs qui nous +apportent des nouvelles en même temps que des provisions. + +Il paraît que, jusqu'ici, les Allemands ne se conduisent pas trop mal. +Ils respectent les personnes et les propriétés et se bornent à faire des +réquisitions. Ils ont d'abord réclamé toutes les armes qui se trouvaient +dans la ville et messieurs les gardes-nationaux ont été invités à +rapporter leurs fusils à la mairie, ce qu'ils ont fait sans se faire +tirer l'oreille. Hier matin, mon père est sorti avec tout son +équipement; il a été rejoint au milieu de la rue par M. Legros qui +portait sous le bras, aussi tristement qu'un officier de Marlborough, +son beau sabre à dragonne d'argent. Ce léger sacrifice n'a pas contenté +les Prussiens qui réclament d'heure en heure, sans se lasser, les objets +les plus divers: provisions de bouche, fourrages, couvertures, balais, +matelas, semelles, amidon, peaux de sangliers, cirage et bandages +herniaires. On voit tout de suite que les Allemands, qu'on nous +représentait comme d'affreux barbares, sont fort civilisés et très au +courant des objets nécessaires à la vie moderne. + +--Enfin, dit ma soeur, puisqu'ils ne font que demander et qu'ils ne +prennent rien, ça ne va pas trop mal. + +--En effet; mais si l'on refusait de leur donner ce qu'ils demandent? +ricane mon grand-père. + +On s'en garde bien. Et l'on se garde, aussi, de ne pas leur ouvrir sa +porte quand ils y frappent, comme ils viennent de le faire chez nous. + +C'est moi qui ai été leur ouvrir--après avoir constaté leur identité par +la fenêtre du premier--et en tremblant bien fort. Ils sont trois: deux +grands et un petit. Le petit porte une casquette plate et a une épée au +côté. Ce n'est pas un officier, mais il doit avoir un grade. Quel grade? +Il nous l'apprend lui-même en pénétrant dans la salle à manger, où mon +père, mon grand-père et ma soeur attendent, debout. + +--Bonjour, madame, bonjour, messieurs. Voici un billet de logement pour +moi, sous-officier porte-épée au 58e régiment d'infanterie, et deux +hommes. + +Ma soeur a l'air bien étonnée d'entendre un Prussien parler français; +celui-ci n'est pas vilain, après tout, il a une petite moustache très +gentille, des yeux bruns très intelligents. Quant aux soldats qui +l'accompagnent, on dirait deux brutes; et, lorsque leurs regards, qu'ils +promènent avec ahurissement sur le mobilier, se posent sur moi, j'ai +peur. + +Mais le sous-officier se tourne vers eux et leur parle en allemand. Ils +prennent leurs sacs et leurs fusils qu'ils avaient déposés en entrant et +ils suivent mon père, qui les guide vers une grande pièce inoccupée où +l'on va leur dresser des lits. + +--Non. De la paille. De la paille, c'est bon pour le soldat, déclare le +sous-officier. + +Mon père insiste. Il veut faire bien les choses; il tient à donner des +lits. Quant au sous-officier, on le logera dans la _chambre d'amis_, où +il sera très bien. + +--Tenez, par ici, tout au fond du couloir. + +Dans le corridor, nous rencontrons Catherine qui descend de sa chambre; +elle jette au Prussien un regard terrible que celui-ci ne surprend pas, +heureusement, mais mon père devient blanc comme un linge. + +--Jean, me dit-il tout bas, quand nous aurons installé l'Allemand dans +sa chambre, tu vas aller à la cuisine, tu prendras tous les couteaux +pointus et tu les donneras à ta soeur pour qu'elle les enferme à clef +dans le placard du vestibule... Ah! tu n'oublieras pas le tourne-broche. + +Je descends à la cuisine et je commence à ramasser les couteaux. Je ne +suis pas assez grand pour attraper le tourne-broche. + +--Catherine, voulez-vous me décrocher le tourne-broche? + +--Pourquoi faire, monsieur Jean? + +--Pour l'emporter. + +--L'emporter où? + +--Eh! parbleu! l'emporter, l'enfermer..... + +--Est-ce que vous êtes fou, monsieur Jean? + +--Ah! oui, on est fou, n'est-ce pas? parce qu'on ne veut pas vous +laisser de couteaux pointus sous la main? parce qu'on veut vous empêcher +de tuer les Prussiens? nous le savons bien, allez! que vous voulez en +tuer un. Mais nous vous en empêcherons. + +Catherine me regarde avec pitié. Elle lève les épaules et me prend par +le bras. + +--Vous n'empêcherez rien du tout. Je ferai ce qui me plaira. Est-ce que +je risque autre chose que ma peau, par hasard? hein? Qu'est-ce qu'ils me +racontaient donc, vos parents, vos M. Legros, vos Mme Arnal, l'autre +jour? Hein? La vengeance, le patriotisme! Hein? savez-vous que j'ai du +sang dans les veines, hein? est-ce que vous-croyez que je peux me +retenir, Hein? quand je vois ces brigands de Prussiens? + +Elle me secoue comme un prunier, me poussant devant elle à chaque +interrogation. Elle a fini par me coller à la porte vitrée dont je vais +casser les carreaux avec mes épaules. Mais tout d'un coup, la porte +s'ouvre, je manque de tomber et mon père paraît derrière moi. Il est +tout vert de rage. + +--Catherine!... j'ai entendu ce que vous venez de dire à cet enfant... +C'est moi qui l'avais envoyé chercher les couteaux... pour vous empêcher +de commettre un crime, malheureuse!... Avez-vous songé aux conséquences +de vos actions? Savez-vous qu'on nous fusillerait tous, tous, jusqu'au +dernier?... Ah! vous ne pouvez pas vous retenir?..... Vous ne pouvez +pas! Je peux bien, moi!... Eh bien! vous allez monter dans votre +chambre, tout de suite!... Je vais vous y enfermer à clef... jusqu'à ce +que j'aie pris une détermination... + +Catherine monte l'escalier quatre à quatre, furieuse, pleurant, suivie +par mon père, et j'entends la clef qui grince dans la serrure. + + *** + +Nous achevons la journée dans les transes. La belle-soeur du charcutier +a consenti à remplacer Catherine pendant quelques jours. C'est elle qui +nous a fait à dîner et qui a fabriqué, pour les deux soldats allemands, +un énorme plat de ratatouille au lard et aux pommes de terre. Le +sous-officier porte-épée dîne avec nous. Il a l'air bien élevé, se +montre très galant vis-à-vis de ma soeur et engage avec mon grand-père +une longue conversation sur la langue française que, d'ailleurs, il +parle assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, certains +idiotismes. Le père Toussaint lui donne les renseignements les plus +étendus, saupoudrant ses phrases onctueuses de comparaisons et +d'épithètes qui doivent flatter le vainqueur. Il dit: + +--Votre belle Allemagne... cette campagne si glorieuse pour vos armes... +votre gracieux souverain... une guerre aussi vivement menée... Bismarck, +ce Richelieu... les effets foudroyants de vos canons Krüpp... + +Le Prussien est enchanté. Après dîner il se met au piano et joue deux ou +trois valses allemandes. Avant de se retirer dans sa chambre, il nous +souhaite très poliment une bonne nuit. + +--Un charmant garçon, dit mon père. + +--Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce pas Jean? + +--Oh! oui... c'est dommage qu'il soit Prussien. + +--Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement mon grand-père. +Les Allemands ne sont pas si féroces qu'on veut bien le dire, au bout du +compte... Mais c'est cette damnée Catherine qui m'inquiète. + +Mon père aussi semble très inquiet. Je suis sûr qu'il ne ferme pas +l'oeil de la nuit. Et, le lendemain matin, son inquiétude se change en +trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier se diriger vers le +jardin. + +--Vous avez de belles fleurs. Cela vous dérangerait-il de m'apprendre +les noms que j'ignore? + +--Mais non, au contraire... avec plaisir... + +Mon grand-père et moi nous suivons mon père qui accompagne l'Allemand. + +--Quel est le nom de cette fleur rouge? + +--Un géranium. + +--Et celle-là? + +--Un oeillet d'inde. + +--Et celles-là, là-bas? Oh! mais, je ne connais pas le nom de toutes ces +fleurs. + +Et le Prussien s'avance vers une plate-bande qui longe la maison, au +grand désespoir de mon père qui lève les bras au ciel et fait à mon +grand-père des signes désespérés. Qu'y a-t-il? + +Subitement, je comprends: cette plate-bande se trouve juste au-dessous +de la fenêtre de Catherine et là-haut, contre la vitre, on aperçoit +l'immobile silhouette de la bonne. + +--Pourvu qu'elle ne le voie pas! me souffle le père Toussaint qui +frémit. Et ton père qui a oublié d'enlever les pots de fleurs qui se +trouvent sur la fenêtre! Quelle imprudence! S'il prenait envie à cette +fille d'en faire tomber un! Ah! j'aurais prévu ça, moi! je lui aurais +enlevé jusqu'à son pot de chambre et j'aurais cadenassé la croisée. +Jean, surveille-la bien, cette croisée. + +--Oui, grand-papa. + +--Je vais essayer d'engager le Prussien à rentrer. + +Mais celui-ci, penché sur la plate-bande, s'abîme dans la contemplation +d'une touffe de rosiers. + +--Quel est le nom de ces rosiers? + +--Des rosiers du Bengale... Mais, monsieur, je crois... l'air du matin +est un peu frais... + +--Non, non. Très beau, ce matin. Cette fleur se nomme? + +--Un glaïeul... mais, permettez. Il me semble avoir oublié de vous +offrir la goutte, et si vous... + +--Merci beaucoup. J'ai pris du café et cela me suffit. + +Le Prussien ne s'en ira pas et, là-haut, la terrible silhouette guette +toujours. Mon père se tord les mains... + +Un coup de sonnette nous fait tressaillir. Je me dirige vers la porte, +mais mon grand-père m'arrête. Il a une inspiration. Il s'approche de +l'Allemand, le chapeau à la main. + +--Qu'y a-t-il monsieur? + +--Monsieur, la personne qui vient de sonner est, je le présume du moins, +une dame que nous attendons. Comme elle est excessivement nerveuse, je +craindrais, si elle apercevait votre uniforme en pénétrant ici... je +craindrais... une crise, peut-être... Les sentiments chevaleresques de +votre nation me sont trop connus... + +--Oh! je rentre, alors; je rentre immédiatement, fait le Prussien en +frisant sa moustache. + +Mon père et mon grand-père l'escortent pendant que je vais ouvrir. + + *** + +Ce n'est pas une dame qui a sonné, c'est une femme. C'est Germaine. + +--Monsieur est ici? + +--Oui, Germaine. + +--Je veux lui parler tout de suite. + +--Vous savez qu'il y a des Prussiens ici? + +--Qu'est-ce que ça me fait! Je ne vois que ça et des chiens, depuis +bientôt huit jours. + +Germaine expose à mon grand-père l'objet de sa visite. Il paraît que les +Allemands qui se sont installés à Moussy ont déclaré que toute maison +inhabitée appartient aux soldats et qu'ils considèrent comme telle toute +habitation où ne résident que des domestiques. + +--Et ils les arrangent bien, vous savez, les maisons inhabitées. On +dirait qu'ils ne rêvent que plaies et bosses, ces animaux-là. + +--Ont-ils commis des dégâts à la maison? demande mon grand-père anxieux. + +--Non; mais, depuis hier, nous en avons cinq à loger. Et ils mangent, +vous savez! L'argent file d'une drôle de façon. Il faudra même que +monsieur m'en donne, si monsieur ne revient pas avec moi... Mais +monsieur ferait mieux de revenir. + +--Et au Pavillon? demande ma soeur. + +--Oh! au Pavillon, ils sont toute une tripotée: quinze ou vingt, au +moins; c'est là que demeure le commandant. + +--Ah! mon Dieu s'écrie Louise. Cette pauvre tante Moreau! Comme elle +doit avoir peur! + +--Après ça, dit Germaine, ils ne sont pas trop méchants. Il faut dire +aussi que le maire Dubois les contient beaucoup. Tout le monde dans la +commune trouve qu'il se conduit très bien. + +--Une canaille comme ça! murmure mon grand-père. Ah! il a ses raisons, +bien sûr, pour faire le bon apôtre! Un Dubois! en voilà un qui est fait +pour pêcher en eau trouble comme les chiens pour mordre! + +--Enfin, dit Germaine impatientée, je voudrais bien avoir une réponse de +monsieur. Faut-il que je m'en retourne toute seule? Moi, je me lave les +mains de ce qui arrivera. + +Mon grand-père réfléchit, le menton dans ses mains. Sa bonne le fixe de +ses yeux noirs. Enfin, il prend une détermination; il se lève. + +--Ma foi, tant pis! je retourne chez moi. + +Nous essayons de combattre sa résolution; mais le vieux est complètement +décidé. Il nous fait ses adieux, très ému. + +--Je reviendrai vous voir un de ces jours, le plus tôt possible. + +Avant de partir, pourtant, il engage mon père à se débarrasser de +Catherine. + +--Le plus tôt sera le mieux, voyez-vous. Renvoyez-la dans son pays. Vous +obtiendrez bien un sauf-conduit, que diable! avec quelques protections. +Si vous gardez cette fille-là ici, il vous arrivera malheur, je vous en +réponds... + +--Vous avez raison, dit mon père. Je vais m'occuper de cela. + + *** + +Il s'en occupe, en effet. Il sort pendant l'après-midi et revient vers +quatre heures, avec un monsieur que je heurte dans le vestibule et qui +me salue en souriant. Je le reconnais: c'est le monsieur qui assistait à +l'entrée des troupes, à côté de moi, boulevard du Roi, et qui m'a appris +qu'elles formaient le 5e corps prussien. + +Il a une vilaine figure, ce monsieur: des petits yeux gris de fer qui se +cachent derrière des lunettes d'or, une bouche édentée où sautille un +bout de langue violâtre, et un nez énorme, cassé en deux, en forme de +potence, et picoté comme un dé à coudre. + +Ce nez m'avait déjà stupéfait, chaque fois que j'avais rencontré le +monsieur aux lunettes d'or; mais je croyais à un accident; je supposais +que le monsieur avait fourré son appendice nasal dans un nid de guêpes. +Je me trompais. Ce nez est extraordinaire, mais il est naturel. Il y a +de drôles de choses dans la nature. + +--C'est un nez d'Israélite, me dit mon père, le soir. M. Zabulon Hoffner +est israélite. + +--Ah! c'est un Juif! + +--Un Israélite! Il ne faut jamais dire: Juif. C'est très impoli. + +--Ah!... Il a un nom allemand. + +--C'est possible, fait mon père, mais il n'est pas Allemand. Il est +Luxembourgeois. Ce n'est pas la même chose. Du reste, il s'est montré +fort complaisant. Je le connaissais très peu, et il s'est chargé de me +procurer un sauf-conduit pour Catherine. Il a certaines relations dans +les bureaux... il sait parler l'allemand.... Enfin, je suis enchanté +d'avoir fait sa connaissance... C'est la complaisance et la loyauté +mêmes... + +Alors, il trompe son monde. Il a l'air franc comme dix-neuf sous. + + + + + XIII + + +Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aidée à faire sa malle et à y +emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus. +Elle est partie sans colère, en disant même qu'_elle comprenait ça_, en +nous souhaitant toutes sortes de prospérités. Et ce n'est qu'une fois +dans la rue qu'elle a laissé échapper ses sanglots qu'elle avait +contenus jusque-là. Je l'ai suivie des yeux, de ma fenêtre, aussi +longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trébuchant à +chaque pas, les yeux voilés par les larmes, à côté de l'homme qui +traînait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient +remonter ses épaules et elle était obligée de s'arrêter pour sortir son +mouchoir à carreaux bleus de la poche de sa robe noire. + +J'ai pleuré comme un veau. + +Pauvre fille! J'ai méprisé son ignorance, j'ai fait fi de son affection, +je lui ai fait bien des méchancetés. Et, maintenant qu'elle n'est plus +là, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arraché +quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis +triste comme tout. + +J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de +sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours +dehors. Il y a tant de choses à voir! + +Je connais tous les uniformes de l'armée allemande, infanterie, +artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes français. Les +Bavarois seuls ne représentent pas trop mal, avec leurs grands casques +qui ressemblent à ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales, +sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du père Adam +et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi +aussi, quand j'étais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais +je les suçais après, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils +devraient être propres. + +Les Prussiens sont bien moins dégoûtants, mais leurs casques à pointes +les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte +sans visière, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr +sont à peu près pareils à ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont +beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans +les remplir. Les pantalons des cavaliers m'étonnent: ils sont basanés +très haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop +sombre, pas élégante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes, +d'épaulettes, de clinquant, de panaches. + +Les officiers eux-mêmes sont vêtus très simplement; ils sont coiffés +d'une casquette plate à visière et portent presque tous au bras droit un +brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais +accrocher leurs sabres et de les laisser traîner derrière eux sur les +pavés, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se +figurer qu'on a attaché des casseroles à la queue de tous les chiens de +la ville. + +J'ai vu les fameux fusils à aiguilles, les canons Krüpp, les singulières +voitures à échelles; j'ai été voir l'abattoir qu'on a installé à la +gare, les postes de police qu'on a installés un peu partout, les canons +pris sur les Français, rangés dans la grande cour du Château, autour de +la statue de Louis XIV. J'ai regardé, l'autre jour, de la place d'Armes, +un général, qu'on dit être le prince royal, distribuer des médailles aux +soldats au pied de cette statue. Le château est converti en +ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau néerlandais flotte +sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les +rues: aux fenêtres des étrangers qui se mettent sous la protection de +leurs pavillons nationaux, aux croisées des gens qui ont obtenu de +soigner chez eux des blessés et qui ont arboré le pavillon de la +convention de Genève. + + *** + +Mme Arnal est de ces derniers. On a placé chez elle un capitaine +allemand blessé, un grand gaillard à belle barbe blonde. Elle le soigne +avec un dévouement sans exemple. Elle espère qu'avant quinze jours le +blessé sera sur pied. Elle est très fière des compliments que lui fait +tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle déclare +que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de +charité. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de +ménagements, de commisérations, d'attendrissements. Elle a des +apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes à prix +fixe. Son temps est mesuré, en effet. Elle ne peut guère s'absenter. Son +blessé a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie, à ce +monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses défendues par le +médecin. + +--Il faut être là, voyez-vous... Les malades, c'est un peu comme les +enfants... + +Et elle ajoute, tout bas: + +--Je n'ai qu'une peur, mais une peur terrible: c'est de finir par porter +trop d'intérêt à mon blessé. A force de voir souffrir les gens, on s'y +attache; on ne les considère plus comme des ennemis... Ah! savoir +concilier ses obligations d'infirmière avec ses devoirs de Française!... +C'est à faire tourner la tête!... l'humanité!... la patrie!... Je me +sauve. A tout à l'heure... + + *** + +M. Zabulon Hoffner, qui vient nous voir assez souvent, maintenant, se +contente d'affirmer que la guerre, c'est bien gênant. + +--Les routes sont toutes défoncées; on ne peut même pas aller à Buc sans +se crotter jusqu'aux genoux. + +M. Legros prétend ne pas se faire de bile. + +--A quoi ça servirait-il? Ce qui doit arriver, arrive. Moi, je suis +fataliste. + +Depuis l'arrivée des Prussiens, pourtant, il paraît avoir engraissé. Ma +soeur, justement étonnée de cet embonpoint subit, a été malicieusement +aux informations et la marchande de tabac, trop confiante, a livré +naïvement le secret de la corpulence exagérée de son époux: M. Legros se +plastronne--plastron par devant, plastron par derrière.--On assure même +qu'il ne tourne pas le coin d'une rue, à partir de cinq heures du soir, +sans crier: «Ami! Ami!» à tue-tête. + +Qu'y a-t-il de vrai là dedans? + +--Tout! dit M. Beaudrain; et M. Legros a raison. Vous ne devriez pas +vous moquer de lui. Aucune précaution n'est inutile. Eh! eh! si Achille +avait été trempé tout entier dans les ondes du Styx, la flèche troyenne +n'eût point causé sa mort... + +Et patati, et patata. M. Beaudrain se meurt de frayeur. Il est +positivement malade de peur; il a dû renoncer, depuis quelque temps +déjà, à me donner des leçons. Il passait le temps des répétitions à se +murmurer à lui-même: + +--Pourvu que les Prussiens ne fassent pas ci, pourvu qu'ils ne fassent +pas ça.... + +Il inventait des choses inimaginables. Un jour, il était arrivé à se +figurer que Versailles allait sauter. + +--Les égouts sont minés! disait-il. J'en suis sûr. Notre dernière heure +est venue. + +Ce jour-là, il a changé de ton--de ton, seulement, car il ne peut plus +changer de couleur: il est jaune.--Il parcourt toute la gamme des +jaunes: il a été jaune citrouille, jaune coing blet, jaune panade, jaune +citron. Présentement, il est d'une nuance mal déterminée, nuance +d'omelette--d'omelette baveuse.--Je l'attends au jaune safran. + + *** + +--Et dire, s'écrie mon père, un matin que presque tous nos amis sont +réunis dans le jardin pour prendre l'apéritif, dire qu'il y a des gens +qui pactisent avec l'ennemi. Ainsi, pas plus tard qu'hier... Va donc un +peu jouer, Jean... + +Je m'en vais, mais pas trop loin. J'entends très bien. + +--Hier soir, j'avais été faire un tour du côté de la porte de Béthune. +Savez-vous qui je vois sortir du poste que les Allemands ont établi là? + +--Eh! qui donc? mon Dieu! demande le père Merlin intrigué. + +--Une femme! une Française, monsieur! + +--Oh! fait ma soeur. + +--Si l'on peut appeler ça une Française. Cette gueuse, vous +savez bien, cette rouleuse qu'on appelle--je ne sais pas +pourquoi--Marie-Cul-de-Bouteille, cette paillasse à soldats qui passait +sa vie dans les postes, lorsque nos troupes étaient ici, et que nos +troupiers nourrissaient de leurs restes de gamelles. + +--En échange de ses bons services, ricane le père Merlin. Vous voyez +bien que c'est une Française. + +--C'était, monsieur, c'était; elle a abdiqué ce titre. Quoi! faire à ce +point litière de ses sentiments, se livrer à l'ennemi de sa patrie! Ah! +ça été plus fort que moi; malgré le dégoût que m'inspire cette créature, +je me suis approché d'elle et je lui ai dit ce que je pensais de sa +conduite. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu? Elle m'a répondu que le +rata des Prussiens valait bien celui des Français. Alors, ma foi, je +n'ai plus pu me contenir et je l'ai traitée comme elle le mérite... + +--Ah! monsieur Barbier, s'écrie M. Beaudrain, quelle imprudence! Si les +Prussiens vous avaient entendu! Ne recommencez pas, c'est moi qui vous +en conjure! + +--Ne pas recommencer! dit Mme Arnal indignée. Laisser passer sans +protester de pareilles ignominies! Des choses semblables! Des... des +monstruosités... Dans quel siècle vivons-nous?... + +--C'est infâme! dit ma soeur. + +--Il faut croire aussi, dit Mme Arnal, qu'il n'y avait aucun officier +dans le poste. Y avait-il un officier, dans le poste? + +--Je n'en ai point vu, répond mon père. + +--C'est ça. Les officiers sont des gens bien élevés qui ne laisseraient +pas s'accomplir ces ignominies; du reste, la discipline doit s'opposer +à... l'entrée de ces créatures dans les postes... Mon blessé me le +disait hier... La discipline est de fer, à ce sujet-là... + +--En effet, dit M. Beaudrain, la discipline de l'armée prussienne est +admirable. + +--Admirable. C'est le mot, dit le père Merlin. + +--La discipline, continue le professeur, est une bien belle chose. C'est +elle qui protège l'habitant inoffensif contre les fureurs de la +soldatesque. + +--Et puis, sans discipline, pas d'armée, dit mon père. C'est à leur +discipline que les Prussiens sont redevables de leurs victoires. + +--A propos de discipline, dit le père Merlin, j'ai vu tout à l'heure, de +ma fenêtre, un spectacle bien intéressant. + +--Quoi donc? demandent en même temps ma soeur et Mme Arnal. + +--J'étais... Mais on ne doit pas avoir encore baissé le rideau. Si, au +lieu de vous raconter la pièce, je vous la faisais voir? Voulez-vous +venir chez moi, un instant? + +--Mais oui, mais oui. Dépêchons-nous. Jean, viens-tu? + +Nous suivons le père Merlin jusque dans son cabinet de travail, au +premier étage. La croisée, grande ouverte, donne sur un vaste terrain +vague où les Allemands ont amoncelé du bois à brûler et du charbon. Cinq +ou six soldats, d'habitude, gardent le dépôt. Que peut-il se passer là? + +Nous nous précipitons à la fenêtre. + +Un soldat prussien, dans la position du soldat sans armes, le petit +doigt sur la couture du pantalon, la tête droite, les talons joints, est +campé devant un tas de fagots, la face au bois. Derrière lui, un +officier--un lieutenant je crois--se promène de long en large, lisant un +journal, fumant un cigare gros comme un manche à balai. Chaque fois +qu'il passe derrière le soldat, v'lan! il lui envoie à toute volée un +coup de pied dans le bas des reins. On entend très distinctement le +bruit de la botte qui, à intervalle réguliers, toutes les minutes à peu +près, se colle au postérieur du troupier. + +A chaque coup, l'homme tressaute légèrement, très légèrement; mais il ne +bronche pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils ont marquée dans +le sol; ses mains ne se crispent pas, ses doigts restent allongés le +long du passepoil et il semble toujours regarder, à l'ordonnance, à +quinze pas devant lui. + +--Quand je suis venu chez vous, Barbier, dit le père Merlin, ça durait +déjà depuis un bon quart d'heure. Ça fait donc maintenant cinquante +minutes. + +--Sapristi! dit mon père, quelle obéissance! quelle soumission! +cinquante coups de pieds au derrière! + +Le père Merlin veut fermer la fenêtre. + +--Oh! attendons la fin, implore ma soeur, émerveillée. + +Le père Merlin lui jette un regard étrange. Puis il pousse la croisée et +tourne l'espagnolette. + +--Vous trouvez donc ce spectacle bien intéressant, mademoiselle? + +--Oh! c'est si amusant. Ce qui doit être bien drôle aussi, c'est la +figure du soldat. Quel dommage qu'on ne puisse pas la voir. + +--Eh! eh! si Frédéric II vivait encore! dit M. Beaudrain. O grand homme! +s'écrie-t-il tragiquement, tu peux sortir de ton tombeau, tes enfants +sont dignes de toi! + +--Qu'est-ce qui vous prend? demande le père Merlin avec intérêt. +Êtes-vous malade, monsieur Beaudrain? + +--Non; mais cette discipline, cette obéissance passive... c'est +extraordinaire, vraiment. + +--Le fait est que c'est beau, dit mon père. C'est le manque de +discipline qui nous a perdus, nous autres. + +--Espérons que ça nous servira de leçon, dit Louise. + +--Enfin, dit Mme Arnal, nous pouvons nous tranquilliser un peu. L'armée +allemande est trop sévèrement commandée pour se livrer à des désordres +graves. Il y a beaucoup à espérer d'une discipline semblable..... + + *** + +Nous descendons l'escalier. + +--Ah! la discipline, s'écrie mon père, c'est beau. On dira ce qu'on +voudra, c'est bien beau. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que les +Français en aient un jour une pareille. + +--Ainsi soit-il! dit le père Merlin. + + + + + XIV + + +Le père Toussaint vient d'arriver. Il est dans tous ses états. Il entre +en tremblant dans la salle à manger, s'assied dans un coin et, après +avoir demandé à mon père si les Prussiens ne rôdent pas par là, si +personne ne peut l'entendre, il nous raconte une histoire terrible. + +--Tel que vous me voyez, je reviens de chez le général en chef... + +Et le vieux désigne d'un geste l'habit noir dont il est revêtu, sa +cravate blanche et le chapeau haut-de-forme qu'il a posé sur la table. +Nous l'écoutons avec anxiété. + +--Hier, à Moussy, on a tiré sur une patrouille allemande... Hier soir, +vers huit heures... + +--Ah! s'écrie ma soeur en joignant les mains. Quel malheur!... Quelle +catastrophe!... + +--Un affreux malheur! fait mon grand-père en hochant la tête, car les +Prussiens, n'ayant pu mettre la main sur ceux qui ont fait le coup, ont +pris comme otages six habitants et le maire de la commune. + +--Ils vont les fusiller? demande Louise. Oh! mais c'est horrible! On ne +fusille pas les prisonniers! C'est du cannibalisme! + +--Chut! fait mon père en mettant un doigt sur ses lèvres et en indiquant +du regard la porte qui ouvre sur le vestibule. + +Et il demande tout bas, terrifié: + +--Réellement, ils vont les fusiller? + +--Quand je suis parti, ce matin, c'était une chose convenue... + +--Comme nous avons bien fait de renvoyer Catherine, dit Louise; qui sait +ce qui nous serait arrivé! + +--Les Prussiens, continue mon grand-père, avaient enchaîné ces +malheureux et les avaient enfermés dans l'église. Ils y ont passé la +nuit, gardés par des factionnaires qui menaçaient de faire feu sur +quiconque approchait et répondaient par des coups de crosse aux +supplications des femmes et des enfants des prisonniers. C'était +affreux. Personne n'a dormi cette nuit, dans le village; on n'entendait +que des gémissements et des sanglots... + +Mon grand-père a des pleurs dans la voix et nous avons de la peine, nous +aussi, à retenir nos larmes. + +--Mais quel est le misérable qui avait tiré sur les Prussiens? demande +mon père. + +--Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; de ces sales voyous +parisiens qui ne sont bons qu'à faire arriver du mal aux gens +inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour finir, ce matin, une +dizaine d'habitants sont venus me voir. Ils m'ont dit: «Monsieur +Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il faut aller demander leur +grâce au général, à Versailles; dire que ceux qui ont tiré sur les +Allemands sont étrangers à la commune; que nous sommes incapables de +nous livrer à des actes semblables; que même nous les empêcherions, si +c'était en notre pouvoir; dire ceci, dire cela... la vérité, quoi!... +Vous êtes au courant de bien des choses, vous connaissez les +usages...--un tas de compliments--Voulez-vous y aller?» Comment dire: +Non. Comment? Je vous le demande. + +--Pas possible, dit mon père... Et vous avez été chez le général? + +--J'en viens. Et j'ai là... + +Le vieux tire du fond de sa poche une large enveloppe enveloppée +elle-même dans une feuille de papier bleu. + +--J'ai là une lettre de grâce. + +--Tous les prisonniers sont graciés? + +--Tous. Ils doivent être mis en liberté immédiatement... à l'exception +du maire. + +--Ah! le maire ne sera pas mis en liberté? Mais on ne le fusillera pas? + +--Non, non; on se contentera de le garder à vue... C'est tout ce que +j'ai pu obtenir... + +--Ce pauvre Dubois! fait ma soeur. + +--Ah! c'est bien malheureux, gémit mon grand-père... surtout pour moi. +Nous n'étions pas bien ensemble, Dubois et moi, et il se trouvera encore +de méchantes langues pour prétendre que je n'ai pas fait tout mon +possible... Dieu m'est témoin, pourtant, que je me suis mis en quatre. +J'ai pris le général par tous les bouts. Je me suis jeté à ses genoux en +pleurant... J'aurais donné tout pour obtenir une grâce entière... Dans +des moments pareils, on oublie tout, on ne se souvient plus des +offenses; on ne connaît plus d'ennemis... on ne connaît que des +Français... + +Louise saute au cou du père Toussaint pendant que, très émus, mon père +et moi, nous serrons les mains ridées du vieillard. + +--Ces bandits de francs-tireurs, dit le vieux en parvenant à se dégager. +Ah! les canailles! Ils pourront se vanter d'avoir fait plus de mal que +les Prussiens, ceux-là!... Tirer sur une patrouille; je vous demande si +ça a le sens commun! Pour ne rien tuer, encore! Et quand même ils +auraient tué un ou deux Allemands, la belle poussée!... Mais je +m'attarde ici et l'on m'attend... + +--Ah! dit ma soeur, quel spectacle, lorsque tu annonceras à ces +malheureux que la liberté leur est rendue! Je voudrais tant +t'accompagner! + +--Quelle idée folle! dit mon père. Ce n'est pas la place d'une femme. + +En effet. Mais moi, moi qui suis un garçon si j'allais à Moussy? +Pourquoi pas? Je hasarde une proposition en ce sens--proposition +repoussée par mon père et acceptée par mon grand-père.--Il y a débat, +mais le vieux finit par l'emporter. Ma soeur crève de jalousie. + +--Il ne faudra pas garder Jean trop longtemps, dit-elle; depuis quelques +jours, il néglige ses leçons..... Il n'apprend rien, et il oublie très +vite... + +--Je le ramènerai après-demain, dit le père Toussaint en souriant. + + *** + +Nous approchons de Moussy. Un paysan, qui guette notre arrivée, nous +aperçoit et court prévenir les habitants. Ils accourent et pressent mon +grand-père de questions. + +--Eh bien? Eh bien? + +--J'ai réussi. J'ai la grâce, la grâce... + +--Oh! ah! oh! + + *** + +Nous traversons le village à grands pas. Les femmes se penchent par les +fenêtres et les soldats allemands, dans les rues nous regardent passer +d'un air indifférent. Nous trouvons le commandant sur la place; mon +grand-père lui remet la lettre du général. + +Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une belle brute. Je le vois, de +profil, pendant qu'il lit la lettre. Il ressemble à un taureau. + +--Je suis content que vous ayez réussi, monsieur, dit-il à mon +grand-père quand il a fini, en excellent français. Content pour vous, +non pour moi. Je crois qu'un exemple était nécessaire. Vous pouvez aller +porter cette bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner des ordres +pour qu'on les relâche immédiatement... à l'exception du nommé Dubois, +maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier? + +Mon grand-père fait un signe de tête affirmatif. + +Nous entrons dans l'église. Les otages, les pieds et les mains liés, +sont accroupis sur les dalles; devant eux sont placés une cruche d'eau +et des pains de munition. Un officier allemand, assis à l'orgue, joue +une valse. + +Sur un ordre du commandant, des soldats s'approchent des prisonniers et +les délient. Mon grand-père, pendant ce temps, s'avance vers Dubois et +lui parle à voix basse. Dubois détourne la tête et ne répond pas. + +Nous sortons; et les habitants massés sur la place, les malheureux +délivrés, félicitent le père Toussaint, lui serrent la main, le +remercient en pleurant. Des femmes l'embrassent. On lui fait une +ovation. + + *** + +Mais les groupes se disloquent, les habitants s'écartent. Le tambour +vient de battre et les soldats, rapidement, se rangent sur la place. + +Ils vont faire une battue dans le bois, dit un paysan. Gare aux +francs-tireurs, s'ils en trouvent. + +--Ma foi, ça sera pain bénit, dit un autre, si ces brigands de Parisiens +se font arranger comme il faut. Des canailles comme ça! Si les Prussiens +avaient besoin de quelqu'un pour les aider, je leur donnerais bien +volontiers un coup de main. + +Tout le monde l'approuve. Le commandant se met à la tête des Allemands +qui partent dans la direction du bois. + +Ils ne sont pas encore revenus, à quatre heures du soir, lorsque je vais +faire une visite à la tante Moreau. Mais j'ai à peine mis les pieds au +Pavillon que des coups de feu éclatent au loin, dans le bois. + +--Ah! mon pauvre enfant, me dit ma tante en pleurant, quelle chose +affreuse que la guerre! + +Elle a l'air bien affaiblie, bien abattue, la tante Moreau. La vue de sa +figure amaigrie, de ses mains décharnées, me produit un lugubre effet. +Elle s'en aperçoit. + +--A mon âge, vois-tu, ça frappe rudement des événements pareils... + +Pourtant, assure-t-elle, les Allemands ne sont pas trop méchants. Le +commandant lui-même, malgré ses allures brutales, ne manque point de +politesse. + +Justement, il vient de rentrer, avec ses hommes, et l'on entend ses +bottes sonner sur les dalles de l'antichambre. Il entr'ouvre la porte du +petit salon où nous nous trouvons et passe sa tête dans +l'entre-bâillement. + +--Ne vous inquiétez pas, madame, dit-il à la tante Moreau, à cause des +coups de feu que vous avez pu entendre. Rien de sérieux absolument. Un +bûcheron, dans la cabane duquel nous avons trouvé un vieux fusil, et que +nous avons passé par les armes. + +Il salue et se retire. Ma tante frissonne. Tout d'un coup, je la vois +pâlir, ses yeux se ferment, sa tête se renverse sur le dossier de son +fauteuil. Elle se trouve mal. + +--Justine! Justine! + +La femme de chambre accourt avec la cuisinière et Germaine, qui vient me +chercher, arrive presque au même moment. Les trois femmes prodiguent +leurs soins à ma tante; elle se trouve tellement faible, en revenant à +elle, qu'on se voit forcé de la porter dans sa chambre. Elle est désolée +de s'être évanouie. + +--Pour une fois que ce cher petit Jean vient me voir... C'est cette +histoire de bûcheron, qui m'a bouleversée... + +Elle tremble encore comme une feuille lorsque je lui fais mes adieux. + +En sortant, Germaine, qui m'accompagne, me prie de l'attendre une +seconde; elle a deux mots à dire au commandant, de la part de mon +grand-père. L'officier se promène en fumant sa pipe sous les tilleuls; +et j'entends sa grosse voix qui répond: + +--Dites à votre maître que je ne sortirai pas. Je l'attends ici. + +De quoi peut-il être question? Je vais le demander à mon grand-père. Et, +aussitôt arrivé, j'ai déjà tourné le bouton de la porte de la salle à +manger où le vieux se tient d'habitude, lorsque Germaine me retient par +le bras. + +--Il ne faut pas déranger monsieur. Il cause avec quelqu'un. + +J'ai eu le temps de voir ce _quelqu'un_. C'est un individu qui a l'air +d'un paysan, mais qui n'a pas l'air paysan. Son grand chapeau lui va +trop bien, sa blouse est trop vieille, sa figure est trop blanche. Si +c'était un officier de francs-tireurs? Un espion français? Si mon +grand-père s'entendait avec lui? S'il lui donnait les renseignements +nécessaires pour surprendre les Prussiens? Si?... + +Je questionne Germaine. Elle semble très étonnée de mon insistance. + +--Cet homme-là? Mais, c'est un homme qui avait été chez Dubois. Il +voulait parler au maire, à ce qu'il disait. Alors, comme le maire est en +prison, le garçon d'écurie de Dubois est venu ici avec lui. Je ne sais +pas ce qu'il veut. Pas grand'chose sans doute, allez, monsieur Jean. + +J'entends un bruit de portes qu'on referme. C'est l'homme qui s'en va. +Mon grand-père arrive. + +--Eh bien! comment va ta tante? + +Je raconte ce qui s'est passé, l'affreuse nouvelle donnée par +l'officier, l'évanouissement... + +--Ah! sapristi, sapristi... Mais je veux aller la voir, ta tante... +Germaine, donnez-moi mon manteau... Un évanouissement... + +--Veux-tu que j'aille avec toi, grand-papa? + +--Non, non. Ce n'est pas la peine. Je serai revenu dans une demi-heure. + +Vingt-cinq minutes après, il est là. + +--Tu vois que je tiens parole. J'ai été vite, hein? + +--Et ma tante va-t-elle mieux? + +--Ta tante... oui... c'est-à-dire... beaucoup mieux. + +Nous nous mettons à table. + + *** + +--Jean, me dit mon grand-père après dîner, je ne devais te ramener chez +ton père qu'après-demain; mais j'ai justement à faire à Versailles +demain matin. Je profiterai de l'occasion pour t'emmener avec moi. Ça +t'ennuie? + +--Mais oui, un peu. + +--Bah! tu rattraperas ça une autre fois. Je dirai à ton père de te +laisser revenir et tu passeras plusieurs jours ici... et tu négligeras +tes leçons... Ça fera enrager Louise... + +Je ris. Décidément, je m'étais trompé tout à l'heure. L'homme qui était +là, assis à ma place, était bien un paysan. Mon grand-père serait moins +gai si l'on devait se battre à Moussy ce soir, se tirer des coups de +fusil cette nuit. Pourtant, avant de me coucher, j'examine la campagne +par la fenêtre et, une fois au lit, je tends l'oreille attentivement. Je +ne puis arriver à m'endormir. + + *** + +Tout d'un coup, je sens une main se poser sur mon épaule. Je me réveille +en sursaut, en criant. Germaine, qui se tient devant moi, sourit. + +--Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous rêviez? + +Je regarde, effaré, autour de moi. Il fait grand jour. + +--Dépêchez-vous de vous habiller. Le chocolat est prêt et monsieur vous +attend. + +Une demi-heure après, nous partons. Nous sommes au bout de la rue qui +donne sur le chemin de Versailles, lorsque la tête d'un peloton de +Prussiens, baïonnette au fusil, apparaît sur la route. Mon grand-père +m'empoigne brutalement par le bras et me colle le long d'un mur, +derrière une haie. Je regarde entre les branches. Les Allemands +s'avancent à grands pas; au milieu d'eux marche un homme, les mains +attachées derrière le dos. J'aperçois un grand chapeau neuf, un visage +pâle, une vieille blouse bleue... C'est l'homme d'hier. Je le +reconnais... + +--Grand-papa, cet homme... + +--Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond qu'une patrouille prussienne +a ramassé le long d'un fossé. Les Prussiens sont très sévères... pour +ça... pour les vagabonds... On l'aura ramassé... Seulement, il vaut +mieux ne pas se laisser voir... dans ces affaires-là... ça vaut mieux... + +Mon grand-père ment, j'en suis sûr. Pourquoi ment-il? Où mène-t-on cet +homme enchaîné? Pourquoi nous sommes-nous cachés? + +Nous nous remettons en route et bientôt nous atteignons l'entrée des +bois qui s'étendent jusqu'à Versailles. Mais, tout à coup, je saisis à +deux mains le bras de mon grand-père. + +Là-bas, derrière le village, une décharge terrible vient d'éclater. + +--Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?... + +Le vieux blêmit affreusement. + +--Les Prussiens qui tirent... qui font des exercices de tir... Le +matin... c'est leur habitude... le matin...... + +Ses dents claquent. + + + + + XV + + +Mon père est depuis quelques jours d'une humeur massacrante. La guerre +s'éternise, les Prussiens resserrent de plus en plus le cercle qui +entoure Paris et le siège de la capitale, qui semble disposée à se bien +défendre, peut traîner en longueur. Ça ne fait pas marcher les affaires, +tout ça, au contraire. + +Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu au chantier et mon +père se plaint du matin au soir d'être obligé de rester les bras croisés +et de ne pas gagner un sou. Ma soeur essaye parfois de lui remonter le +moral en lui parlant des recettes que doit effectuer le chantier de +Paris. Il est vrai que nous n'en savons rien, que le gérant qui le +dirige ne peut correspondre avec nous, mais il doit faire des affaires, +que diable! Dans une ville assiégée, on a besoin de matériaux, de +planches pour construire des baraques, d'une foule de choses en +bois--toujours en bois.--Mon continue à se désoler. + +--Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une lettre du gérant! Est-ce +bête, la guerre! Comme ça gênerait les belligérants, hein? de laisser +passer les lettres? les lettres de commerce?... Et puis, tu as beau +dire, si les affaires marchaient si bien à Paris, le gérant aurait +trouvé moyen de me le faire savoir... + +--Mais, comment, papa? + +--N'importe comment... Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles. + +Mon père se monte. La colère le fait déraisonner. C'est à qui, parmi nos +amis et connaissances, entreprendra de le sermonner. Mais M. Beaudrain +et les époux Legros échouent complètement dans leurs tentatives et Mme +Arnal n'obtient que de très minces résultats. Quant au père Merlin, il +prétend qu'un peuple qui a déclaré la guerre à un autre peuple et qui +n'a pas le dessus, doit savoir accepter tous les sacrifices. + +--Mais, nom d'une pipe! s'écrie mon père, est-ce que c'est moi qui ai +déclaré la guerre aux Allemands? Est-ce que je suis le gouvernement, +moi? + +--Sans aucun doute. Vous êtes une des unités qui constituent le peuple +souverain, vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir vos +mandataires... + +--Et si ces mandataires me trompent? + +--Il faut les flanquer dehors. + +--C'est commode à dire. + +--Et à faire. + +--Et s'ils déclarent la guerre sans mon assentiment? + +--Alors, il ne faut pas crier: «A Berlin!» Il faut crier: «Vive la +paix!» + +--Je ne suis pas socialiste, moi. + +--Tant pis pour vous. + +--Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon père, furieux. + +Et il ne dérage pas de toute la soirée--à moins que M. Zabulon Hoffner +ne vienne nous faire une visite.--Il prend une influence de plus en plus +grande sur l'esprit de mon père, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de +longues conversations ensemble, des conversations à voix basse. +Quelquefois, j'en saisis des bribes: + +--Il n'y a pas qu'avec les Français qu'on puisse gagner de l'argent... +Après tout, les hommes sont des hommes... Il y a peut-être quelque chose +à faire avec les Prussiens... L'argent, c'est toujours de l'argent, et +une pièce de cent sous vaut partout cinq francs... + +Parfois, mon père a l'air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser +des questions embarrassantes, et l'autre semble se dérober; il lâche des +phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa +franchise. J'ai remarqué que le nom du préfet prussien, M. de +Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations. + +Car, maintenant, le département de Seine-et-Oise est organisé à la +prussienne. Nous avons un préfet prussien, des fonctionnaires prussiens; +certains employés français ont conservé leurs fonctions, d'autres ont +été remplacés. Il y a une administration prussienne au lieu d'une +administration française, mais du moment que l'administration ne nous +manque pas, c'est le principal. Des affiches nous ont annoncé «le +maintien de toutes les lois françaises, _en tant que l'état de guerre +n'en réclamait pas la suppression_». Des instructions ont paru qui +réorganisent l'administration départementale sur la base du canton; le +maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est chargé +des communications avec l'autorité centrale, du service de la poste, de +la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec +les habitants ont été régularisées et les maires ont été invités à +verser, tous les mois, à la caisse de la préfecture, un douzième de +l'impôt foncier fixé pour l'année 1870. + +On voit tout de suite que le préfet prussien connaît son affaire. +Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il +ressemble à Don Quichotte--un Don Quichotte qui aurait une barbe en +forme de cerf-volant, couleur de jus de réglisse. + +J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de +Prusse--notre Fritz.--On ne dirait jamais un prince royal; il se promène +dans les rues, à pied, sans escorte, habillé très simplement; il a l'air +d'un excellent homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard aux yeux +terribles: des yeux d'une énergie froide et sinistre, brillants et durs +comme l'acier, qui éclatent dans la pâleur de son masque austère. +Bismarck se promène seul, souvent, monté sur un grand cheval, dans les +allées du parc; et c'est un spectacle étrange, mais empoignant, que +celui de ce colosse à la face hargneuse et tourmentée, chevauchant +tranquillement sur les gazons des tapis verts, vêtu d'habits civils, +mais coiffé d'une large casquette blanche à lisérés jaunes--la casquette +des cuirassiers blancs. + +Le 5 octobre, j'ai assisté à l'entrée du roi de Prusse. Au moment où sa +calèche allait pénétrer dans la cour de la préfecture, où il doit +habiter, il s'est levé tout droit dans la voiture et a salué la foule +qui l'acclamait. Les soldats allemands ont poussé des hurrahs et des +Versaillais, massés en grand nombre sous les arbres de l'avenue de +Paris, ont crié: «Vive le Roi!» Parmi les manifestants, j'ai reconnu M. +Zabulon Hoffner. + +En rentrant, j'ai raconté la chose à mon père. + +--Eh bien? Et puis, après? Tu n'es qu'une petite bête. M. Hoffner sait +ce qu'il fait. Crois-tu pas qu'il eût été bien habile d'aller crier: «A +bas Guillaume!» C'est déjà très beau de la part d'un étranger comme lui, +d'un Luxembourgeois, de servir nos intérêts comme il l'a fait jusqu'ici. +Il nous a rendu déjà bien des services et donné bien des renseignements. + +Des renseignements, oui, il nous en donne. C'est lui qui vient de nous +apprendre que l'ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a été interné +en Allemagne et que mon grand-père Toussaint a été nommé maire à sa +place. + +--Ah! vraiment, fait Louise, voilà pourquoi nous n'avons pas vu +grand-papa, depuis quelque temps. + +--Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires sont très occupés. Rien +que la collection des impôts et des réquisitions en argent leur prend +beaucoup de temps. Il est vrai qu'ils sont indemnisés largement. + +--Comment cela? demande mon père. + +--Mon Dieu, M. de Brauchitsh a décidé de passer aux maires, pour les +dédommager de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur la somme imposée +au canton, et de 3 p. 100 sur la cote de la commune. + +--Ah! diable! Ah! diable! fait mon père; mais c'est un métier très +lucratif, que celui de maire prussien. + +M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme ça chaque fois qu'il vient de +nous donner une nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis quelques +jours, il nous en donne beaucoup. + +Il paraît que les Allemands sont bien loin d'être tranquilles. Des +événements graves sont imminents. Il se pourrait bien que, d'un moment à +l'autre... + +--Où? Quand? Comment? demandent ma soeur et Mme Arnal, intriguées. + +M. Hoffner se fait tirer l'oreille, mais, peu à peu, se laisse arracher +des détails. + +Les Prussiens redoutent un mouvement de l'armée de Metz. Ils savent +bien--et nous devons nous en douter aussi, si peu perspicaces que nous +soyons--que le maréchal Bazaine n'est pas resté pour rien sous cette +place forte. Il attendait le moment d'agir. + +--Et ce moment est venu? implore Louise. Oh! dites-nous tout, monsieur +Zabulon. + +--Chut! dit le Luxembourgeois en mettant un doigt sur ses lèvres. Je ne +sais encore rien,--rien de précis, tout au moins.--Mais, un de ces +jours... + + *** + +Ce jour est venu. M. Hoffner, après avoir fait fermer toutes les portes +à clef, a tiré de dessous son gilet une feuille de papier de soie +couverte de caractères microscopiques. C'est une dépêche apportée de +Metz par un ballon. + +--Un ballon! s'écrie Mme Arnal. Il est arrivé à Versailles? Il est?... + +M. Hoffner, très digne, l'interrompt. + +--Madame, je vous en prie, ne m'interrogez pas. J'ai juré de garder le +secret. La moindre indiscrétion... + +--Oh! alors, taisons-nous, fait ma soeur en roulant les yeux. + +Le Luxembourgeois lit la dépêche. Elle est courte, mais expressive: + +«Grande sortie de nuit a eu lieu. Maréchal Bazaine avait fait +entortiller les pieds des chevaux dans linge et flanelle et rouler +paille autour des roues des pièces et caissons. Prussiens complètement +surpris dans leur sommeil et mis complètement en déroute. En avons fait +un carnage affreux. Pris cent cinquante canons, dix drapeaux. Allemands +sont dans situation la plus critique, toutes leurs communications +coupées. Le maréchal, laissant seulement à Metz le nombre d'hommes +nécessaires à la garde des remparts, va les poursuivre l'épée dans les +reins. Avons vivres et munitions, mais manquons linge, bandes et +charpie. Vive la France!» + +--Enfin! s'écrie ma soeur! enfin!... + +--Ils manquent de linge et de charpie, dit Mme Arnal, songeuse. Si l'on +pouvait... + +--C'est possible, madame, répond M. Hoffner. Très possible. A l'heure +qu'il est, cette dépêche est parvenue dans toutes les villes non +occupées par les Allemands et je ne doute pas que les dons de toute +nature n'affluent bientôt à Metz, car les routes vont être libres, si +elles ne le sont pas déjà. Mais, puisque les petits ruisseaux font des +grandes rivières, si un comité de Dames se formait ici, je serais--ou +plutôt nous serions, car je ne suis pas seul--en mesure de faire +parvenir au maréchal les objets destinés à son armée. + +--Mais comment?... demande Mme Arnal. + +--Madame, je vous en supplie, ne m'interrogez pas. + + *** + +Le comité est formé. Ma soeur travaille du matin au soir, comme une +mercenaire. Une quantité de dames l'imitent. Mme Arnal en néglige son +capitaine blessé qui commençait à se lever, pourtant. + +--Enfin, que voulez-vous? dit-elle avec un soupir. Le devoir avant +tout... Le devoir patriotique, bien entendu... Il y a tant de devoirs... + +--Qu'on s'y perd? n'est-ce pas, demande en souriant le père Merlin qui +est venu nous voir et qui a paru tout étonné de trouver le salon +transformé en atelier de couture. Mais serait-il indiscret de vous +demander, mesdames, pour qui toute cette lingerie? + +Ma soeur lui fait des réponses vagues. Elle se défie de lui. C'est un +mauvais patriote. + +Moi, je me défie plutôt de M. Zabulon Hoffner. Il ne me revient pas. Et +puis, il a prétendu l'autre jour que je pourrais bien travailler aussi, +que ça m'amuserait. Depuis ce temps là, on me fait faire de la charpie +et ça m'embête. + +Tous les soirs on porte avec mille précautions de gros paquets chez le +Luxembourgeois. Et, le lendemain, il arrive, souriant malignement, se +frottant les mains, comme s'il était enchanté d'avoir joué un bon tour +aux Prussiens. + +--C'est parti! dit-il. + +--Où? + + + + + XVI + + +M. Zabulon Hoffner est venu parler à mon père de deux de ses amis qui +habitent Saint-Cloud et qui sont forcés d'abandonner la ville, exposée +au feu des forts. La plupart des habitants de Saint-Cloud ont déjà, +depuis le 5 octobre, quitté leurs demeures, mais MM. Hermann et +Müller--les amis en question--ne se sont décidés à partir qu'à la +dernière extrémité. On leur a offert un refuge au grand séminaire de +Versailles, mais ils ne savent où mettre leurs meubles qu'ils ont tenu à +emporter avec eux. Si M. Barbier était assez complaisant pour vouloir +bien leur prêter un des hangars qui ne lui servent pas... + +--Mais comment donc! a dit mon père. Certainement! + +--D'ailleurs, a affirmé M. Hoffner, vous ne vous repentirez pas de leur +avoir rendu service. Ce sont de fort honnêtes gens et, qui plus est, +d'excellents patriotes. Je m'en porte garant. Du reste ce sont des +Alsaciens: c'est tout dire. + +--Alsaciens! a crié Louise. Des Alsaciens! Ah! qu'ils viennent! qu'ils +apportent tout ce qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa? + +--Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, vous pouvez dire à vos amis que +le hangar est à leur disposition. Ils peuvent venir. + + *** + +Ils viennent: M. Hermann, long et mince comme un pain jocko, sec comme +un coup de trique, et M. Müller court et gros--loin du ciel et près de +l'obésité.--Ils amènent avec eux quatre grandes voitures chargées de +meubles. Après avoir fait force compliments, après avoir remercié mon +père pendant un bon quart d'heure, ils ont fait procéder au +déchargement. On a empilé le contenu des voitures sous le hangar, qui +s'est trouvé à moitié plein. + +--Il reste encore de la place, vous voyez, dit mon père, qui assiste à +l'opération, avec moi. + +--Heureusement, répond M. Müller, car nous en aurons besoin. + +--Auriez-vous autre chose à apporter? demande mon père étonné. + +--Oui, des meubles. Encore autant, à peu près; peut-être un peu plus. + +--Votre établissement était donc bien important? + +--Extrêmement important. + +--Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que vous étiez lampistes? + +--Oui, lampistes, déclare Müller. + +Mais Hermann ajoute bien vite: + +--Lampistes-tapissiers. Nous faisions le commerce des meubles. + +--C'est ça même, approuve Müller; nous vendions des meubles, comme ça, +de temps à autre... Et nous avons même en dépôt quelques mobiliers que +des amis nous ont confiés avant leur départ. Nous tenons expressément à +ne pas les laisser à Saint-Cloud; ils n'auraient qu'à être volés ou +détériorés... Du moment que nos amis ont eu confiance en nous... + +--Je comprends ça, dit mon père. Mais vous n'avez pas apporté vos +lampes. + +--Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann légèrement gêné. Eh bien! nous +avons réfléchi; nous les laissons à Saint-Cloud. C'est si fragile! Et +que voulez-vous que les Prussiens en fassent? Ah! si c'était des +pendules... + +Il éclate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons justement pas +d'Allemands à loger pour le moment et nous invitons les deux associés à +dîner. + +Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les lampistes-tapissiers! Nous +sommes à peine au rôti qu'ils ont déjà chargé Guillaume et Bismarck de +plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc émissaire. Ils nous ont +prouvé, clair comme le jour, que le feu avait été mis au Château de +Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont vu, de leurs yeux vu, +des soldats activer les flammes et mettre le palais à sac. + +--Et encore, monsieur, s'ils se contentaient de piller les monuments +impériaux ou nationaux! Mais ils s'attaquent aux propriétés +particulières; ils dévalisent les maisons. Il y a huit jours, un colonel +a fait expédier huit pianos en Allemagne. + +--C'est ignoble, dit ma soeur. + +--Infâme! dit mon père. + +--La race teutonne a été de toute antiquité une race de voleurs, affirme +Müller. + +--Et quand on pense, ajoute Hermann, que ces brigands rêvent de +s'annexer notre chère Alsace, notre Alsace si loyale, si honnête, si +française! + +--La province la plus française, dit Müller la larme à l'oeil. + +Les Alsaciens ne nous quittent que très tard, en s'excusant des +dérangements qu'ils nous causent, en nous remerciant infiniment. + +Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant et en remerciant.--Cette +fois-ci, ils n'ont pas quatre voitures de meubles derrière eux. Ils en +ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au toit. + +--Dieu feuille que nous ne vous emparrassions pas longdemps! soupire +Hermann. + +Comment bourrons-nous chamais regonnaître fotre gomblaisance? + +Et Müller, qui tient à hacher un peu de paille, lui aussi, avant de nous +quitter, ajoute avec un gémissement: + +--C'est pien tûr t'êdre opliché d'apantonner ses bénades! + +--Quels braves gens! s'écrie ma soeur, quand ils sont partis. Une +détresse pareille, ça fend le coeur. + +Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils +parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de +vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop +polis. + +--La politesse ne gâte jamais rien, dit mon père. Vois donc, lorsque le +général français Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les +Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reçu impoliment!... + +Ma foi, non. Les Prussiens ont été très honnêtes. Ils ont promené le +général, plusieurs fois, de la préfecture où réside Guillaume jusqu'à la +maison de la rue Clagny où demeure Bismarck, avec tous les égards dus à +son rang. J'ai été faire le pied de grue, avec mon père, devant cette +maison où flotte le drapeau tricolore de la Confédération germanique, +pour apercevoir le général français. + +Au bout d'une heure, il est sorti en calèche, accompagné de deux +généraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai +crié: «Vive la France!» + +Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon père m'a flanqué une gifle. + +--As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin? + +Qu'est venu faire à Versailles le général Boyer? Voilà la question que +chacun se pose et à laquelle personne ne répond. M. Zabulon Hoffner +lui-même ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait, +c'est que le général arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout +bas, que le maréchal Bazaine a remporté de grandes victoires qui mettent +les armées allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armées +françaises couvrent la ligne de l'Eure et le général Trochu combine un +mouvement tournant de la dernière importance. + +--Il se pourrait même, déclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous +en prie--que le roi de Prusse soit complètement cerné à l'heure qu'il +est et qu'il ne reste à Versailles que parce que le chemin de +l'Allemagne lui est fermé. Ah! les Prussiens ne sont pas à la noce! + +Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les allées et +venues des soldats qui logent chez nous, qui épie leurs moindres +mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur +leurs visages, assure qu'ils sont plongés dans le désespoir le plus +profond. + +On ne le dirait guère. Ils ont des figures larges comme des derrières de +papes, grasses comme des calottes de bedeaux et rouges comme des pommes +d'api. + +L'autre jour, j'ai assisté avec M. Legros au passage d'un cercueil +allemand qu'on portait au cimetière. + +--Les Prussiens tombent comme des mouches, m'a dit l'épicier; du reste, +on s'aperçoit bien qu'ils sont tous malades. + +Encore une maladie comme ça et on ne leur verra plus les yeux. + +On ne parle partout, dans la ville, que d'un succès prochain, définitif. +Mme Arnal a complètement abandonné son blessé qui se promène +mélancoliquement, tout seul, en s'appuyant sur une canne. Je l'ai +rencontré: il a l'air de s'amuser comme un curé sans casuel. A la +maison, tous les soirs, nous nous livrons aux combinaisons stratégiques +les plus extravagantes. Le père Merlin qui nous a surpris, deux ou trois +fois, au milieu de nos calculs fantastiques, s'est moqué de nous très +ouvertement. Ma soeur est furieuse contre lui. Elle prétend qu'il n'a +jamais été Français et qu'il pourrait très bien être vendu aux +Prussiens. + +--On a vu des choses plus drôles, dit M. Zabulon Hoffner en branlant le +menton. + +Et Mme Arnal s'écrie: + +--C'est un vieux rossignol à glands! + +Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands à loger, Louise se met au +piano et attaque la _Marseillaise_ en sourdine. M. Hoffner l'accompagne. + +Il chante comme une serrure. + + *** + +Mais, tout à coup, la nouvelle de la reddition de Metz se répand. Les +Allemands affirment que Bazaine a capitulé, le 28 octobre, et a mis bas +les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la +préfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville. +Un journal rédigé en français par des Prussiens et auquel, dit-on, +collabore le chancelier, donne les détails les plus circonstanciés sur +la capitulation. Malgré tout, on refuse de croire au désastre. + +Il faudrait être fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations +du _Moniteur officiel de Seine-et-Oise_. Une ignoble feuille de chou que +le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que +d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier. + +--Je suis bien de votre avis, fait mon père. + +Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer, tous les jours, lire le _Moniteur +officiel_ collé sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire +un résumé fidèle de ce que contient le journal. + +Le plus souvent, il contient de drôles de choses. Il prétend que la +lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous +manquons aussi de généraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par +les avocats et les journalistes qui aspirent à les remplacer. La France +est divisée en deux camps: une minorité turbulente et malsaine, plus +disposée à tourner ses armes contre les prêtres que contre les +Prussiens--témoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des +séminaires et des couvents de Carmélites;--et la grande majorité de la +nation, effrayée de ces menaces de révolution sociale et demandant la +paix à tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Français +n'ont plus depuis longtemps qu'un désir: vendre cher leurs produits et +vivre grassement dans les jouissances de la matière. + +Un jour, un article sur Gambetta et la guerre à outrance indigne tout le +monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhéteur du café de +Madrid, qui, sous le prétexte de défense nationale, vise au triomphe +d'un parti. La France est gouvernée par des tragédiens, des tragédiens +de petits théâtres, sans engagements fixes. + +--C'est épouvantable! dit M. Legros. + +--Peut-être, répond le père Merlin, mais ça me semble assez juste. + +M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait même +plus au père Merlin l'honneur de lui répondre. + +A quoi bon? Malgré les rodomontades des Allemands, les bonnes nouvelles +se succèdent. On remarque que, depuis quelques jours, une animation +inaccoutumée règne dans le camp ennemi. Les Prussiens élèvent partout +d'énormes retranchements. Ils viennent aussi d'arracher tous les rails +des chemins de fer et les emportent dans des voitures. Qu'en font-ils? +On parle mystérieusement de locomotives blindées qui devaient, pendant +la nuit, transporter les troupes françaises en plein coeur de +Versailles; on parle de ceci, de cela... + + *** + +Pourtant, il faut se rendre à l'évidence: Metz a capitulé; il n'y a plus +à en douter. Alors, c'est un concert de malédictions. On injurie Bazaine +sur tous les tons possibles. + +--C'est un traître! un bandit! un vendu! + +Et le grand mot revient, le grand mot qui souligne toutes les +catastrophes. + +--C'est infâme! + +--Le coup est bien douloureux pour Versailles, dit M. Legros. Il atteint +dans son honneur la ville qui a donné le jour au général en chef de +l'armée de Metz. Mais, ajoute-t-il, il ne faut pas désespérer. Nous +avons juré d'élever nos coeurs. Que notre devise soit celle du +gouvernement de la Défense nationale: A outrance! + +On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais bien l'applaudir comme +les autres, mais quelque chose m'en empêche. + +L'autre jour, une colonne de prisonniers français s'est arrêtée devant +chez lui. Ces malheureux mouraient de soif. + +--Donnez donc à boire à ces braves gens! a crié l'officier prussien qui +commandait l'escorte, en se tournant vers l'épicerie. + +Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, tout tremblant, portant un +bol et un seau d'eau dans lequel les prisonniers ont puisé à tour de +rôle. + +Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou au moins de l'eau rougie, +de l'abondance. Maintenant, comme il a juré d'élever son coeur, il tient +peut-être à garder son vin pour lui. Ça doit élever les coeurs, le vin +pur..... + + *** + +M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures nouvelles du voyage +diplomatique de M. Thiers, que nous suivons avec anxiété depuis quelque +temps. + +Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est toujours la vieille crapule +qu'il était lorsqu'il s'est opposé, au mois de juillet, à la déclaration +de guerre. On ne parle plus de l'envoyer à Coblentz; on parle de +l'envoyer au Panthéon--le plus tard possible, bien entendu.--C'est un +grand homme, un citoyen illustre; ce peut être un sauveur. + +M. Legros l'affirme. + +--Si M. Thiers réussit, s'écrie-t-il, les Prussiens sont fichus! C'est +moi qui vous le dis. + + + + + XVII + + +Il y a quelque temps déjà que nous n'avons vu M. Beaudrain. Nous savons +qu'il est malade. Malade de peur. Le 25 octobre, jour de la sortie de la +Jonchère, lorsque le canon français, se rapprochant, semblait toucher +aux portes de Versailles, il a été pris d'une crise de nerfs. Il a fallu +le remonter à grand'peine de sa cave où il s'était blotti et le +transporter mourant dans sa chambre. + +Un billet de lui nous apprend qu'il vient de quitter le lit et qu'il a +obtenu des autorités prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra de se +rendre à Caen, où demeure sa famille. Il s'excuse de ne pouvoir venir +nous faire ses adieux, mais il craint, s'il se promenait dans la ville, +d'être victime de quelque accident. Il sait que les Allemands lui en +veulent, etc., etc. + +--Si nous allions le voir? demande mon père. C'est bien le moins que tu +ailles serrer la main de ton professeur avant son départ, Jean. + +Nous partons. M. Legros, qui n'a justement rien à faire, nous +accompagne. Quant à Mme Arnal, elle ne peut nous suivre, à son grand +regret; elle est obligée d'aller chercher son blessé qui est parti +prendre l'air dans le parc et qu'elle a promis de rejoindre avant quatre +heures, pour le ramener chez elle. + +--Il s'impatienterait, vous comprenez; et les malades, c'est tellement +nerveux! Un rien entrave leur guérison. Un rien! la moindre +contrariété!... + +Mais elle nous remet une lettre à l'adresse de son mari, à Paris, en +nous chargeant de prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par un moyen +quelconque, dans la capitale assiégée. + +--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!... + +Le professeur demeure dans une maison contiguë au lycée. L'entrée +principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la +jouissance d'une entrée particulière sur une cour du lycée; c'est la +cour des cuisines. M. Beaudrain est très fier de cette entrée. + +Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous côtés +gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites +barbouillées de graisse, des casseroles vert-de-grisées. Des tas de +vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de légumes +putréfiés entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur +cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des +poireaux qui ressemblent à des algues, des feuilles de choux blafardes, +et, de temps en temps, apparaît la forme indécise d'un arlequin qui fait +la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par +l'_entrée particulière_ et nous poursuit dans l'escalier. + +Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous +explique qu'il se hâte, car il a peur que les Allemands se ravisent et +lui enlèvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait pitié; ce n'est plus +que l'ombre de lui-même. Il est horriblement troublé et, réellement, il +ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton à +chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un +tuyau-de-poêle tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses +préparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal +l'embarrasse beaucoup; il ne sait où la fourrer. Si les Prussiens la +découvraient! Enfin il déclare que, pour plus de sûreté, il la mettra +dans ses bottes. + +Nous nous en allons après lui avoir souhaité un bon voyage et le +professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moitié de sa +langue. Il murmure: + + Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva... + +Et, après du Virgile, du Casimir Delavigne: + + Adieu, Madeleine chérie... + +La maison de M. Beaudrain s'appelle _Madeleine_? Je l'ignorais... + + ... Qui te réfléchis dans les eaux... + +Les eaux grasses... + +Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge +du lycée nous barre le passage. Un convoi de blessés entre dans +l'établissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des +voitures, dont les bâches de toile grise portent la croix rouge, et d'où +sortent des gémissements, me glace le sang dans les veines. + +--Tous des blessés prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de +Français ici. + +--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever! + +Le concierge nous donne des détails. D'après lui, toutes les nuits, on +emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs +morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes. + +--Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le +marchand de tabac. + +Et il ajoute: + +--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Château. J'ai l'habitude +de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blessés français. +C'est ma femme qui veut ça. Une idée de femme. Elle voulait que je donne +dix francs. Je donne cent sous. C'est assez. + +--Mais, demande mon père, on vous laisse donc pénétrer dans l'ambulance +du Château? + +--Non, non. Seulement, je passe devant, tout près. Je fais signe à un +curé--un curé français, l'abbé Chrétien--qui se trouve toujours là +l'après-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les +Français. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux +Allemands! Tout pour les nôtres! On peut se fier à lui pour ça. Tout le +monde le sait. Vous connaissez l'abbé Chrétien? + +--Je l'ai vu. Il a une sale tête. + +--Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous +dis que ça... + +Nous arrivons au Château. Nous passons devant la galerie des maréchaux +où est installée l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M. +Legros, qui regarde par toutes les fenêtres, n'aperçoit pas l'abbé +Chrétien. + +--C'est qu'il n'est pas là... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voilà +une soeur de charité. + +Il lui fait signe. Deux minutes après, la soeur ouvre la porte et +s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et +pâle. + +--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu +d'argent... un peu d'argent pour les blessés... D'habitude, je donne la +même somme, tous les huit jours, à l'abbé Chrétien... + +Il allonge la pièce de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur. + +--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les nôtres, +pas pour les Prussiens... rien que pour les nôtres... + +La soeur a retiré la main et, étendant le bras vers la longue galerie où +souffrent les mutilés: + +--Pour tous, dit-elle. + +M. Legros est stupéfait. + +--Mais, ma soeur, voyons... je ne peux pas... pour les Prussiens... je +ne peux pas... + +--Alors, gardez votre argent, mon frère. Je ne peux pas le prendre. + +Et la soeur est rentrée, droite et calme, dans l'ambulance dont elle a +fermé la porte tout doucement. + +M. Legros est furieux; mon père aussi. + +--Ah! la béguine! la garce! la sale béguine! Avez-vous vu ça? Pas pour +deux sous de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est honteux!... + +Et le marchand de tabac frappe sur la pièce de cent sous qu'il a remise +dans le gousset de son gilet. + +--J'aimerais mieux la jeter dans la pièce d'eau des Suisses que de la +donner aux Prussiens! + +--Sacré nom d'un chien! vous avez raison, dit mon père. Et on appelle ça +des soeurs de charité! Quelque chose de propre!... + + *** + +En rentrant, nous trouvons à la maison Justine, la femme de chambre de +la tante Moreau. Elle vient prier mon père, de la part de la tante, de +venir la voir le plus tôt possible à Moussy. + +--Diable! dit mon père, ça tombe mal. J'ai justement à faire ce soir +avec M. Zabulon Hoffner, au sujet d'une chose... d'une machine... très +importante... Et je serai probablement très occupé pendant quelque +temps... + +Mon père réfléchit. + +--Si on envoyait Jean? demande ma soeur. Puisque ma tante se plaint +surtout de la solitude dans laquelle elle vit, à ce qu'affirme +Justine... Ça lui ferait une société. + +Il me semble que Louise dispose de moi bien cavalièrement. Petite +péronnelle! Attends un peu! Mais mon père approuve l'idée qu'elle vient +d'émettre et je suis prié--pas trop poliment--d'aller m'habiller. + +--Tu resteras à Moussy deux jours, trois jours, peut-être une semaine. +Ça dépend. Tu ne t'y ennuieras pas plus qu'à Versailles, après tout. + +Une heure après, je pars avec Justine. + + + + + XVIII + + +--Mon enfant, on veut me faire mourir! + +Je n'oublierai jamais ce cri que pousse ma tante, lorsque je pénètre +dans le salon du Pavillon où l'on a roulé son fauteuil, devant la +cheminée. + +--On veut me faire mourir! On veut me tuer! Je suis entourée +d'assassins! Jean, viens ici, mon petit Jean, tout près de moi, là... + +J'approche, très ému. Ma tante me fait peur. Elle a l'air d'un spectre. +C'est malgré moi que je lui tends mon visage et je frémis quand, de ses +lèvres froides, elle pose un baiser sur ma joue. Elle tient mes deux +mains dans les siennes--des mains de glace--et je sens ses ongles +m'entrer dans la chair pendant qu'elle creuse mes yeux de ses prunelles +froides où brille un point blanc, terrible. + +Une idée m'empoigne; ma tante est folle! J'essaye de me dégager. Je ne +veux pas rester là. Elle est folle! + +--Ne t'en va pas, mon petit Jean. Je t'en prie... Assieds-toi là, tiens, +près de moi, tout près... + +La voix est lugubre et douce; une voix de mourant. + +--Prends une chaise... Mets-toi près du feu... Je suis si heureuse de te +voir... + +Et, brusquement, d'un ton rauque: + +--Ton père est-il venu avec toi? + +--Non, ma tante. Il est très occupé pour le moment. Il a dit qu'un de +ces jours... sans faute... il viendrait vous voir. Louise aussi. + +La vieille femme porte la main à son coeur: + +--Ah!... Eh bien! tant mieux... oui, tant mieux... un de ces jours!... +pourvu que je n'y sois plus... + +Elle éclate en sanglots. Et, tout d'un coup, tendant vers moi ses bras +décharnés: + +--Jean! pardon, pardon! pardonne-moi! Dis-moi que tu me pardonnes... que +tu m'aimeras tout de même... que tu ne me le reprocheras jamais... quand +je serai morte... que... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... + +Je me suis jeté à ses genoux. + +--Ne pleurez pas, ma tante, je vous en supplie... + +--Si, si! il faut que je pleure... c'est honteux... c'est misérable... +Ah! qu'on est lâche quand on est vieux... Laisse-moi pleurer... ma vie +ne valait pas la peine... + +--Ma tante, je vous en prie... + +Je cherche des mots; je n'en trouve pas. Il faut que j'appelle +quelqu'un. + +--Justine! + +Mais ma tante bondit dans son fauteuil et me saisit par le bras. + +--N'appelle pas?... Je te défends!... Cette fille ne m'obéit plus... +Elle obéit à _lui_. Il la paye... J'en suis sûr... + +Je la regarde, stupéfait. Elle n'a point lâché mon bras; elle m'attire à +elle. + +--Jean, tu es grand, tu es raisonnable, tu es presque un homme. Eh! +bien, écoute. Je vais te parler comme je parlerais à ton père, s'il +était ici. Je vais tout te dire. Écoute-moi bien. Et, plus tard, quand +je serai morte, quand on dira que je n'étais qu'une vieille gueuse, tu +pourras... + +Elle recommence à pleurer et, à travers ses sanglots, me raconte des +choses affreuses. Depuis près d'un mois, des scènes atroces ont lieu +chez elle; les Prussiens ont choisi le Pavillon pour s'y livrer à tous +les excès, à toutes les orgies, à tous les outrages. + +--C'est inimaginable, ce qu'ils ont fait, mon enfant. Il y a des choses +que je ne voudrais dire pour rien au monde; j'ai été près d'en mourir de +frayeur et de honte. Eh bien, ce que tu ne croiras pas, c'est qu'ils +étaient payés pour le faire... + +--Payés! ma tante; et par qui? + +Elle me regarde douloureusement. + +--Pauvre, pauvre petit! + +Puis, rassemblant ses forces, hachant les mots, coupant les phrases de +soupirs: + +--Celui qui les payait est venu... quand il m'a vue à bout de forces... +n'en pouvant plus. Et il m'a proposé de faire cesser ces... ces +choses... de faire partir les Prussiens de chez moi... à condition... +que je vous... que je vous dépouille, mes pauvres enfants... que je vous +déshérite... Et moi, lâche, lâche, pour conserver ma vie... ma misérable +vie que je sentais s'en aller... j'ai accepté... j'ai fini par +accepter... Et ils sont revenus! Ils sont revenus hier! Ils ont +recommencé... Tout le monde est vendu à _lui_. _Il_ veut me faire +mourir!... mourir!... Mais je ne veux pas mourir! Jean, je te demande +pardon, mais défends-moi, défends-moi... Jean!... + +Et ses bras qu'elle a croisés autour de mon cou, tout d'un coup se +détendent, battent l'air, et la pauvre vieille se laisse tomber, toute +blanche, sur le dossier du fauteuil. + +Cette fois, j'appelle. J'appelle à grands cris. + +Justine accourt. + +--Ah! mon Dieu! madame qui se trouve mal! Quel malheur! + +Elle s'empresse; mais au bout d'un quart d'heure, ma tante n'est pas +revenue à elle. Le pouls est faible, presque imperceptible. Elle respire +difficilement. + +--Monsieur Jean, je vais envoyer chercher le médecin, me dit la femme de +chambre. C'est le major allemand qui nous sert de médecin. L'autre est +parti. Mais... comme on ne sait jamais... si vous vouliez aller chercher +M. Toussaint. + +--Oui, j'y vais. + + *** + +Je pars en courant. J'ai déjà dépassé la ferme de Dubois, l'ancien +maire, lorsque des appels, derrière moi, me font tourner la tête. + +--Pst! pst! petit, écoute donc un peu. + +Une femme vêtue en paysanne, me fait des signes, de la porte de la +ferme. Je la reconnais; c'est la femme de Dubois. J'approche. + +--Que me voulez-vous, madame? + +--Où vas-tu si vite que ça? Chez ton grand-père, au moins? + +--Oui. + +Elle se campe devant moi et, clignant de l'oeil: + +--Alors, c'est que la vieille est claquée? + +--Quelle vieille? + +--Eh! ta tante, donc! la dame du Pavillon! Petit malin, va! Comme si on +ne connaissait pas vos affaires! + +Je reste tout interloqué. Cette femme se moque de moi, c'est clair. + +--Madame, vous n'êtes guère polie. Dans tous les cas, si vous vous +intéressez à ma famille, apprenez que ma tante Moreau n'est pas morte. + +--Si je m'intéresse!... Petit bandit!... + +La femme de Dubois a sauté sur moi et, m'attrapant par ma cravate--une +belle cravate bleue toute neuve--: + +--Eh bien! quand elle sera morte, tu pourras dire à ton grand-père, à +ton vieux cochon de grand-père, de te payer une cravate encore plus +belle que celle-là. Ça ne le gênera pas, car il aura pu mettre dans son +sac l'argent de la vieille qu'il est en train de tuer par-dessus celui +qu'il a reçu pour faire envoyer mon mari en Prusse et pour vendre +l'officier de francs-tireurs qu'on a fusillé là-bas dans le pré. +Entends-tu, morveux? Et, tiens, voilà pour toi! + +Elle lâche ma cravate et me flanque une paire de gifles. + +--Graine d'assassin! petit-fils d'assassin! + + *** + +Elle ferme sa porte à la volée. Je reste là, hébété, sans voir, sans +oser comprendre. Puis, des larmes s'échappent de mes yeux et je cours me +jeter à plat-ventre derrière un buisson où je reste à pleurer, malgré le +froid, jusqu'à ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai peur; et je rentre +au Pavillon en tremblant, me retournant à chaque pas pour regarder +derrière moi. + +--Vous n'avez donc pas été chercher votre grand-père? me demande +Justine. + +--Non... Je me suis amusé en route... Et puis, il était trop tard... + +--Heureusement qu'il est venu tout à l'heure. Il vient de s'en aller. Je +vous conduirai demain matin chez lui pour déjeuner. + +Des détonations éclatent dans le salon. On dirait des coups de pistolet. + +--Qu'est-ce qu'il y a, Justine? + +--Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. Ce sont les Prussiens qui +s'amusent. C'est leur habitude, le soir. Ils enlèvent les balles de +leurs cartouches et jettent les cartouches dans la cheminée. C'est très +drôle; ça fait comme un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger, +puisque les balles sont enlevées. + +De nouvelles détonations crépitent. J'entr'ouvre la porte du salon. +Devant la cheminée où pétille un feu de bois, ma tante est assise, la +figure terreuse, les yeux fermés, les bras pendants. De chaque côté +d'elle, un sous-officier prussien, dodelinant de la tête, ivre sans +doute, dépouille des cartouches dont il jette les culots au feu. Il y a +un tas de balles par terre. A chaque cartouche qui éclate, la vieille +tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre même pas les yeux. + +--Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens de s'arrêter! + +--Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un peu, pour voir, monsieur Jean. +Vous verrez comment vous serez reçu! + +--Alors, il faut emmener ma tante, la porter dans sa chambre... + +--Mais ça la distrait, ça, monsieur Jean! + +--Il faut l'emmener dans sa chambre! Entendez-vous? Tout de suite! + +--C'est bon, monsieur Jean, c'est bon, ne vous fâchez pas. Si vous y +tenez... + +Justine appelle la cuisinière--une paysanne des environs--et, à nous +trois, nous transportons la pauvre vieille dans sa chambre. Elle ouvre +les yeux en route, me regarde, mais ne prononce pas une parole. + +--Là, dit Justine. Je vais la déshabiller et l'aider à se coucher. Allez +donc dîner, monsieur Jean. Votre dîner est servi, en bas, dans la salle +à manger. J'attends que vous soyez parti pour déshabiller madame. + +Je descends. Je dîne en deux bouchées et je demande à remonter auprès de +ma tante. + +--Elle dort, déclare la femme de chambre. Le médecin a défendu de la +déranger. Vous la verrez demain matin, monsieur Jean. Ah! cette pauvre +madame! Elle est bien malade, voyez-vous. Nous faisons ce que nous +pouvons, pourtant... Quelquefois, il y a du mieux. Ainsi, depuis deux +jours elle se lève. C'est déjà quelque chose, puisque dernièrement elle +est restée quatre jours couchée. Cette fois-là nous avons bien cru que +c'était fini.... + +Justine parle longtemps. Je finis par ne plus l'entendre. Je ne +comprends plus. Je n'ai plus d'idées. Il me semble qu'on m'a coulé du +plomb dans le cerveau. + +--Voulez-vous vous coucher, monsieur Jean? + +--Oui... Oui... + +On me conduit à la chambre qu'on m'a préparée, une chambre du premier +étage, tout au bout du Pavillon. D'habitude, je couchais au +rez-de-chaussée, dans une chambre contiguë à celle de ma tante. + +--C'est moi qui couche là maintenant, me dit Justine. C'est tout à côté +de madame. Si elle a besoin de quelque chose, la nuit... + +Je suis exténué, j'ai la tête en feu. Je m'endors d'un sommeil lourd. Je +fais un rêve étrange, dans lequel je vois passer le paysan que les +Prussiens escortaient--celui qu'on a fusillé, dans le pré;--j'assiste à +son exécution; et, immédiatement après le bruit déchirant du feu de +peloton, il me semble pendant longtemps, oh! longtemps, entendre des +cris affreux, des hurlements, un vacarme épouvantable... Puis, le bruit +s'apaise... et je me vois, fuyant à Versailles, à travers le bois et +poursuivi par mon grand-père qui, pour me saisir étend des mains toutes +rouges... + + *** + +J'entends une clef grincer dans la serrure. Je me réveille en sursaut, +terrifié, couvert de sueur. C'est Justine qui entre. + +--Monsieur Jean, habillez-vous vite... Il est sept heures... Et votre +tante... votre pauvre tante... + +Une idée me traverse le cerveau. Je me dresse sur mon séant. + +--Morte? + +--Non... non... mais... + +--Justine! dites-moi la vérité! + +--Venez vite, monsieur Jean... + +Deux minutes après, je suis en bas. La chambre de ma tante est éclairée +par des bougies. Tout au fond, un chirurgien-major allemand, en +uniforme, est assis, les jambes croisées, sur une chaise basse. Au pied +du lit, près d'une table sur laquelle est posé un crucifix, la +cuisinière campagnarde est agenouillée, un mouchoir appuyé sur les yeux. +Et, sur les oreillers blancs, des cheveux gris, le haut d'une face +couleur de terre apparaissent au-dessus du drap remonté très haut et +qu'ont agrippé avec rage des doigts longs et amincis. Les doigts +semblent se resserrer de plus en plus, les paupières battent, doucement. +Mais les mains semblent s'ouvrir. Les doigts se détendent, par saccades, +les paupières se relèvent, l'oeil se retourne et une grosse bille, toute +blanche, paraît sortir de l'orbite. + +La paysanne fait le signe de la croix et je m'appuie à la cheminée pour +ne pas tomber. + + *** + +Un coup de sonnette retentit. + +--Voilà M. Toussaint, dit Justine qui pleure à chaudes larmes. Je vais +lui ouvrir. + +Je la suis; mais je ne dépasse pas le salon. Aussitôt que la femme de +chambre en est sortie, j'ouvre tout doucement une fenêtre, j'enjambe la +barre d'appui et je me laisse glisser à terre. + +Et je me sauve, à travers champs, à travers bois comme dans mon rêve, +dans la direction de Versailles, en courant de toutes mes forces... + +Graine d'assassins! Petit-fils d'assassin! + +Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... Je ne veux plus voir mon +grand-père!... + +Jamais!... Jamais!... + + + + + XIX + + +Quelques jours se sont passés. Je me suis raisonné. J'ai réfléchi. Je ne +dirai rien. + +Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux +terribles que j'ai vus se dérouler devant moi, bien que les paroles +affreuses de la paysanne me poursuivent sans relâche, bien que je sente +sa dernière insulte imprimée sur mon front comme avec un fer rouge, je +suis décidé à garder pour moi la honte, à ne rien révéler des turpitudes +qui me font frémir et crier, la nuit, à ne pas trahir le secret des +ignominies qui m'écrasent. + +L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai été près de tout +dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me +monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les +paroles qui me brûlaient la langue, qui m'étranglaient pourtant, que +j'avais besoin de hurler. Et j'ai raconté seulement la mort de la tante, +devant moi; j'ai dit l'épouvante que ce spectacle m'avait causé, et +comment je m'étais sauvé, sans trop savoir pourquoi, pris de peur. + +Mon père et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insisté. Ils ne m'ont +pas semblé s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et +lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funérailles, ils +n'avaient pas du tout--même ma soeur--des figures d'enterrement. + +Moi, je n'ai pas été à l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne +pourrais pas supporter la vue de mon grand-père. + +J'ai passé la journée dans ma chambre, à pleurer, à écouter le +frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les +pièces de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chômait +depuis longtemps, a repris son activité. Cela m'a fort étonné, à mon +retour. Comment le travail a-t-il recommencé, tout d'un coup? Pour qui +travaille-t-on? + + *** + +Mon père, à qui j'ai posé ces questions, m'a fait des réponses vagues. +On dirait qu'il est embarrassé, qu'il a quelque chose à cacher. Mais, +aujourd'hui, je vais savoir à quoi m'en tenir. Mon père et ma soeur sont +partis ce matin, de bonne heure. Ils vont à Moussy, pour la levée des +scellés, et ne rentreront guère avant une heure, pour déjeuner. Midi va +bientôt sonner et les ouvriers enfilent déjà leurs vestes. Je descends +au chantier et je m'approche du contremaître. + +--Monsieur Benoît, pour qui donc travaille-t-on, maintenant? + +--Comment! monsieur Jean, vous ne le savez pas? Mais, pour l'état-major. + +--L'état-major allemand? + +--Dame! + +--Alors, mon père travaille pour les Allemands? + +--Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens ont besoin de bois, on serait +bien bête de ne pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient..... + +Le contremaître se rapproche de moi et, tout bas: + +--Les Prussiens font de grands travaux dans ce moment-ci. J'ai vu ça +l'autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, en allant livrer des +madriers; ils établissent des batteries, des redoutes, un tas de +machines. C'est pour bombarder Paris, vous comprenez. + +--Bombarder Paris! + +--Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y aura de sacrées fournitures +de bois à leur faire. Ah! le patron a eu une fière chance de tomber +là-dessus..... Moi, je crois que c'est M. Zabulon Hoffner qui lui a fait +avoir ça... Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes? + +--Oui, je sais... Ah! vous croyez? + +--Oui. Une fois que le patron m'avait fait demander, pour savoir si je +pourrais embaucher assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai trouvé en +conversation à propos des fournitures avec le citoyen en question... Et +puis, vous savez, ce particulier-là a bien une tête à s'entendre avec +les Prussiens... Ça ne m'étonnerait même pas, qu'il ait demandé une +bonne petite commission à votre papa..... + + *** + +--Jean! + +Je me retourne. C'est mon père qui m'appelle par la fenêtre de la salle +à manger. Il a l'air en colère. + +--Viens ici tout de suite! + +--Oui, papa. + +Je prends tout doucement le chemin de la maison. Je sais ce qui +m'attend: un bon savon pour avoir causé avec les ouvriers. C'est +l'affaire d'un quart d'heure. Mon père y met le temps. + + *** + +--Jean, tu es un petit malheureux! + +Quel drôle de début! Mon père éprouve-t-il le besoin de changer la forme +de ses prologues? + +--Tu m'as menti! + +Mon père me crie ça d'une voix furieuse. Il n'est pas question des +ouvriers. Qu'y a-t-il? + +--Tu m'as menti! Tu as menti à ta soeur! Tu as menti à tout le monde! + +--Mais, papa... mais, papa... + +--Viens ici, et tâche de dire la vérité, cette fois. Lorsque tu es +arrivé chez ta tante, au Pavillon, l'autre jour, que s'est-il passé? + +--Mais, rien, papa. + +--Sacré nom d'un chien! si tu continues à mentir, tu auras affaire à +moi!... Que s'est-il passé? que t'a dit ta tante, pendant le temps que +tu es resté seul avec elle, en arrivant? Car tu es resté seul avec elle, +j'en suis sûr; la cuisinière nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise? + +--Oh! certainement. Du reste, regarde donc la figure de Jean. Regarde-le +rougir. + +Je rougis, parce que je comprends, maintenant, pourquoi mon père m'a +appelé. Il peut m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien. + +--Allons, veux-tu parler? que s'est-il passé? + +--Rien. + +--Que t'a dit ta tante? + +--Elle m'a dit qu'elle était bien malheureuse... et bien malade... C'est +tout. + +--Et puis? + +--Et puis elle s'est évanouie. + +--Et alors? + +--Justine a envoyé la cuisinière chercher le médecin allemand... + +--Et toi, on t'a envoyé chercher ton grand-père? + +--Oui, papa. + +--Y as-tu été? + +--Non, papa. + +--Et tu es resté près de deux heures dehors! Qu'as-tu fait pendant ce +temps-là? + +--Je me suis amusé en route. + +--Pendant deux heures! Par le froid qu'il faisait!... Tu ne veux pas +dire ce que tu as fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer à +mentir! Petit misérable! + +Mon père s'avance vers moi, la main haute. Mais il se contente de +m'empoigner par le bras et de m'amener devant lui, à côté de Louise. + +--Reste là, gredin! Et, puisque tu ne veux pas parler, je vais parler +pour toi, moi! je vais te dire ce que tu as fait. Tu as été chez ton +grand-père. Tu es resté chez lui jusqu'à la nuit! Et tu t'es entendu +avec lui pour laisser mourir ta tante sans nous prévenir!... Est-ce +cela, hein? Est-ce vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgré tes +mensonges?... + +Mon père se lève et me secoue de toutes ses forces. + +--Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il t'a donné, le père Toussaint, +ce qu'il t'a promis, plutôt, pour te faire son complice. Tu vas nous le +dire! Et tout de suite! Parle! + +--Allons, parle donc! s'écrie ma soeur en grinçant des dents. Maintenant +que c'est fait!... + +--Je n'ai pas été chez grand-papa! + +Mon père m'allonge une gifle terrible. + +--Non! je n'y ai pas été! + +--Alors, qu'as-tu fait? + +--Rien! + +Mon père se rassied, blanc de colère. Pendant deux minutes, un grand +silence; on n'entend que le bruit que font les pieds de ma soeur en +trépignant sur le parquet. + +--Allons, Jean, mon petit Jean, reprend mon père, d'une voix qui veut +être douce, mais qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux brillent, +les dents s'entre-choquent.--Mon petit Jean, tu ne veux pas me désoler, +nous réduire au désespoir. Tu vas nous dire... tout, n'est-ce pas? Nous +ne t'en voudrons pas. N'est-ce pas, Louise?... + +--Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, sûrement. + +Et ma soeur me lance un coup d'oeil féroce. + +--Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... Sais-tu ce que tu as fait? +Sais-tu de quel malheur tu es cause?... Je vais te l'apprendre: tu sais +que ta tante Moreau devait vous laisser les deux tiers de sa fortune, à +toi et à ta soeur; elle avait fait un testament, déposé chez un notaire +de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce pas? + +Je ne réponds pas. Mon père frappe du pied et continue en crispant les +doigts sur son pantalon: + +--Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant les scellés, on a découvert +un testament, un nouveau, datant de huit jours, qui institue ton +grand-père--le père Toussaint--légataire universel! + +Mon père hurle les derniers mots. Il compte sur un effet. Mais je ne +bronche pas. + +--Légataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... Et le dernier +testament annule l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune à +chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, hein?... Et vous +n'avez plus rien! rien! rien!... Et le père Toussaint a tout! tout!... +Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez été volés, ta soeur et toi? +Indignement, atrocement volés!... Et ta tante avait dû te prévenir de +ça! Elle t'en avait prévenu, j'en suis convaincu! Moralement +convaincu!... Et tu aurais dû venir nous prévenir, nous avertir +immédiatement, sans perdre une minute!... Je serais accouru! J'aurais +fait déchirer ce testament! Et vous auriez eu l'argent, tout +l'argent!... Et, au lieu de cela, tu t'en vas chez ton grand-père, tu +restes deux heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette vieille +canaille... Allons, Jean, voyons, si tu as un peu de coeur, mon petit +Jean, dis-nous tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit ta +tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-père, des moyens qu'il a +employés... C'est lui, n'est-ce pas, qui la rendait si malheureuse?... +Réponds!... Mais réponds donc!... + +--Ma tante ne m'a rien dit. + +Mon père se lève. + +--Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes... + +--Non! Elle ne m'a rien dit. + +--Prends garde à toi, Jean! Prends garde à toi!... Si tu ne dis pas la +vérité, si tu ne dis pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de +grand-père... + +--Je n'ai pas été chez grand-papa! + +Mon père lève le poing; mais je me gare et je reçois, sur le coude, un +coup terrible qui m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu'à la +porte. + +--Menteur! Hypocrite! Jésuite! + +Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la bave aux lèvres, s'écrie +en me tendant le poing: + +--On devrait te mettre dans une maison de correction! + +Une maison de correction! Oh! j'aime mieux y aller que de rester ici! Je +ne veux plus rester ici! Je ne veux plus! Et je m'écrie en regardant mon +père bien en face: + +--Mettez-moi dans une maison de correction! J'aime mieux ça! + +J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le corridor et je me +précipite dans la rue. + + + + + XX + + +Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuyé sur les yeux. + + *** + +--Eh bien! maître Jean, on pleure? Qu'est-ce qu'il y a donc? + +C'est le père Merlin qui rentre chez lui et qui m'a vu venir, de loin, +en ce triste équipage. Je m'essuie le visage rapidement et je relève la +tête. + +--Tu as la figure toute rouge. Est-ce qu'on t'aurait battu? + +--Oui... oui, monsieur... + +--Et qui? Ce n'est pas ton père, je pense? + +--Si, monsieur... + +--Qu'est-ce que tu as donc fait? + +Je ne réponds pas. Je recommence à pleurer. Le père Merlin me prend par +la main. + +--Allons, entre chez moi. Tu me raconteras tes chagrins... si tu veux. +Et tu te chaufferas, au moins; tu dois geler, dans la rue; il fait un +froid de chien, ce matin... + +Je suis assis dans la salle à manger, au coin du feu, la tête dans les +mains, sanglotant toujours. + +--Alors, on n'a pas été sage? On a fait de grosses bêtises? Qu'est-ce +qu'on a fait, allons? + +--Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je vous disais... + +--Pourquoi pas? C'est donc bien grave? + +--Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose pas... non... + +Et je secoue la tête en regardant le vieux qui fixe sur moi ses yeux +brillants. Ces yeux m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes de la +loyauté et de la douceur, de la bonté pour les faibles, de la sympathie +pour les souffrants. Tout remué encore par la scène atroce à laquelle je +viens d'assister, le cerveau plein d'images horribles, le coeur +débordant de terreur et de honte, je me sens entraîné vers ce vieil +homme à la face honnête et digne. Je sens que derrière ce visage, sur +lequel une expression de raillerie douce a fait place à la pitié, il ne +peut y avoir qu'une âme droite. Et je comprends que je puis avoir +confiance en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il me donnera +peut-être du courage et du coeur, à moi qui n'ai plus de force, qui ne +sais ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser. + +J'essuie mes larmes et, bravement: + +--Monsieur Merlin, je vais vous raconter tout. + +Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre un détail, sans passer un +mot... + +Le vieux s'est levé et se promène de long en large. De temps en temps, +il crispe les poings en murmurant: + +--Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois... + +--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte à +vous, je n'ai pas voulu le raconter à mon père, même quand il m'a battu. +Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction, +je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je +crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller +le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que +papa travaille pour les Prussiens pour les aider à bombarder Paris... + +Je crierai ça tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de +correction!... + +Le père Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains. + +--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et écoute-moi un peu... Tu +veux bien m'écouter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas? + +--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me +parliez... que vous me parliez comme à un ami, parce que, voyez-vous, +je... j'ai trop de chagrin... + +Je recommence à sangloter. + +--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle à un ami, +comme on parle à un homme, car il te faut maintenant la force, le +courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le +dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colère, laisser tes nerfs +se détendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de +toi-même. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas +rentrer chez toi pour déjeuner, n'est-ce pas? + +Je secoue la tête. + +--Non. Eh bien! tu vas déjeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne +prévenir tes parents que je t'ai rencontré en route et que je te +garderai avec moi pendant l'après-midi. Je te reconduirai moi-même ce +soir, quand nous aurons causé. + +Nous déjeunons tranquillement et peu à peu, je sens mes angoisses +s'apaiser, ma colère décroître et, malgré les frissons qui me secouent +encore, je sens le calme descendre en moi. + + *** + +--Mon enfant, me dit le père Merlin lorsque nous avons fini, tu parlais +tout à l'heure d'aller révéler les horribles secrets qui te pèsent, de +crier sur les toits les iniquités dont tu as été le témoin, de publier +les mauvaises actions dont on s'est rendu coupable devant toi. Il ne +faut pas faire cela. Il faut, comme tu l'as fait jusqu'ici, enfouir ces +choses au fond de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au contraire, +repasse-les souvent dans ton coeur. Laisse là ta colère, mais conserve +ton indignation. L'indignation est toujours une chose juste. C'est pour +cela qu'elle vit. Plus tard, quand tu seras grand, les frémissements qui +t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et ce sera peut-être au +souvenir des ignominies qui t'ont fait horreur que tu devras d'être un +homme. C'est une dure leçon qui t'est donnée là, mon enfant, tu le +comprendras un jour. Elle peut te profiter à toi, si tu veux. Si tu +veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser fausser, pendant dix ans +au moins, ton âme d'enfant qui est sincère et droite; si tu es assez +robuste pour voir les choses, plus tard, avec tes yeux d'aujourd'hui. + +Quant à divulguer ce que tu as vu, à quoi bon? A quel résultat +arriverais-tu, en agissant ainsi? + +--Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent me mettre dans une maison de +correction!... + +Le père Merlin sourit. + +--Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont persuadés, maintenant, que tu +ne sais pas grand'chose; que tu t'es laissé entortiller bêtement, sans +rien voir, que tu es tombé sans t'en douter dans les panneaux que te +tendait ton grand-père, pour t'empêcher de revenir à Versailles avant la +mort de ta tante. Ils te prennent pour un imbécile, vois-tu, un imbécile +qui ne veut pas avouer, par fausse honte, les sottises qu'il a pu +commettre. Ils ne te parleront plus de rien, sois-en sûr. Mais toi, de +ton côté, garde-toi bien... + +--Oh! je ne parle à personne, à la maison! Je ne peux parler à personne. +Vous savez comment ils sont. A qui voulez-vous que je parle? A mon père? +Il ne m'écoute pas ou ne me répond pas. A ma soeur? Elle se moque de +moi. + +Le vieux hausse les épaules. + +--Eh bien! tu me parleras, à moi. Et si tu manques de courage, je t'en +donnerai. + +--Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas comme eux, au moins. Il y a +longtemps que je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais voulu +vous causer, voulu être votre ami... + +--Bah! dit le père Merlin, qui cependant semble ému, je ne vaux pas +mieux que les autres! + +--Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas ce que fait mon père, vous ne +livreriez pas aux Allemands les choses dont ils ont besoin pour canonner +Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris ça, ce matin, ça m'a bouleversé. Il +me semble que mon père est un brigand, un traître... + +--Ton père est un bourgeois, mon ami... un bourgeois... voilà tout... + +Et le vieux parcourt la pièce, de long en large, les mains derrière le +dos. + +--... Un bourgeois, parbleu!... + +--Et dire qu'à la maison, on ne parlait que de patriotisme, de défense +nationale, de guerre à outrance! On ne parlait que d'élever son +coeur!... + +--Le patriotisme, murmure le père Merlin qui semble se parler à +lui-même, mais dont la voix s'élève peu à peu, le patriotisme! Une +trouvaille du siècle! Une création toute nouvelle! Une invention des +bourgeois émerveillés par la légende de l'an II, hébétés par les +panaches et les chamarrures de l'Empire! C'est drôle, ils en rêvent +tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture à glands d'or des +commissaires de la Convention aux armées!... On n'a qu'à désosser +Saint-Just pour avoir Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir en +guerre, les sires de Framboisy; mais ça ne les empêche pas de faire les +crânes. A Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la Paix, à ces +ânes-là, pour voir comment vous serez reçus... J'en sais quelque +chose... Le patriotisme, monsieur! Et allez donc, les blouses blanches +et les casse-têtes tricolores!... Et puis, la débâcle: encore le +patriotisme... Seulement plus de casse-têtes: les souvenirs de 92. Ça +vous assomme tout de même... Ah! les souvenirs de 92! Le passé pris à +témoin du présent! Les fantômes devant les fantoches! Les objurgations, +les évocations, les exhumations... Mânes de Bonaparte, protégez-nous! +Après Bonaparte, c'est Kléber et Marceau... Pourquoi pas Sobieski et +Palafox?... Voilà: ils avaient moins de panaches... Et puis, le +dénigrement préconçu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les +annonces mensongères de victoires, les enthousiasmes, les énervements, +les défaillances, les chaises qu'on brise à la Bourse, la _Marseillaise_ +qu'on fait chanter à Capoul. C'est du patriotisme, tout ça! C'est du +patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'épicier et celui du +journaliste--les journalistes! Quels misérables!--... Mais le +patriotisme de première classe, le patriotisme extra, le fin et le râpé, +c'est celui de Gambetta. Ah! celui-là, par exemple, j'espère bien lui +voir élever une statue avant ma mort... Ni un pouce du sol, ni une +pierre de forteresse!... Et une fierté de théâtre, et des phrases +creuses, et des déclamations ampoulées, et encore 92--lorsqu'il n'y a +plus ni soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut aboutir qu'à une +chute plus irrémédiable, après des tueries inutiles, des boucheries +idiotes, des carnages imbéciles. Ah! il a tenu haut le drapeau, +celui-là... + +Le drapeau!... Voilà Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours +fait litière de la justice et du droit: il est au pinacle. Il montera +encore, le chacal; et il pourra, si ça lui plaît, recommencer +Transnonain. Qu'est-ce que ça fait? C'est un patriote... + +Ah! ils y tiennent, à leur patriotisme! Ils y tiennent, comme on tient +aux sentiments factices, ceux qu'on n'éprouve pas--et qu'on se targue +d'éprouver... Seulement, il y a la pierre de touche: l'intérêt. Oh! +alors... Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la +poudre d'ardoise pilée, la viande pourrie, la farine avariée... Tiens, +petit, tu serais à l'armée, toi,--et le vieux me frappe sur l'épaule--tu +serais soldat, que ton père, entends-tu, ton père? fournirait, pour de +l'argent, aux Prussiens, de quoi établir les batteries qui devraient +tirer sur toi!... + +C'est dégoûtant, hein? C'est infâme? Oui, je sais bien... mais c'est +logique, après tout. Ou plutôt, ce serait logique s'il n'y avait pas le +patriotisme... L'intérêt! l'intérêt!... Le paysan, au moins, ne cache +pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure; il +vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes... +Mais le bourgeois! ce mouton affublé d'une peau de tigre! cet imbécile +qu'un plumet rend enragé et qu'une épaulette fait rêver de batailles... +et qui ne comprend même pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations +tiennent à faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples... + +La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand donc les peuples seront-ils +las de s'entre-tuer? Quand refuseront-ils l'impôt du sang?... Refuser +l'impôt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin n'est pas mort... Attends un +peu, mon garçon, attends un peu, et tu verras de drôles de choses, plus +tard... + +Tout le monde soldat... Tu verras ça... Plus de peuples: des armées. +Plus d'humanité: du patriotisme. Plus de progrès: des drapeaux. Plus de +liberté, d'égalité, de fraternité: des coups de fusil... Ah! saleté +humaine! Ah! bêtise! Ah! cochonnerie!..... + + *** + +Le père Merlin s'arrête devant moi. + +--Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. Ces choses-là, vois-tu... La +guerre, je la hais. + +--Oh! moi aussi, je la hais! + +--Toi aussi? demande le vieux en souriant. Tu as déjà des convictions? + +Et il ajoute, très sérieux: + +--Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus qui souffrent. + + *** + +Quand je rentre à la maison, reconduit par le père Merlin, des tas +d'idées tourbillonnent dans ma tête. J'éprouve des sensations que je +n'ai jamais éprouvées. Je rêve de fraternité et de justice. Et tout le +reste me semble très bas, très bas. + + + + + XXI + + +J'ai passé bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'éviter, +de s'éloigner de moi comme d'une bête galeuse; ma soeur surtout affecte +un mépris de moi, un dédain de ma personne qui se traduisent de mille +façons. Quant à mon père, il se contente de ne m'adresser la parole que +lorsque la chose est tout à fait indispensable. Le temps n'est pas gai, +non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans +discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles; +les vivres commencent à manquer; les denrées les plus indispensables +font défaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de +spéculation sur la misère publique. On déblatère contre certains +commerçants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui +se font les pourvoyeurs de l'ennemi. + +Le préfet prussien s'est ému. Il s'est arrangé avec un groupe de +négociants dont fait partie mon père pour créer un immense entrepôt de +marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour +subvenir aux besoins du département. J'ai entendu mon père parler +plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose. + +Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il paraît +que l'opposition du conseil municipal, des événements imprévus, ont fait +échouer la combinaison, à la grande colère du préfet. Et ce +fonctionnaire, irrité de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner +l'armée allemande avec l'argent français, a fait mettre le maire en +prison et a frappé la ville d'une amende de 50,000 francs. + +--C'est une sale affaire, m'a dit le père Merlin, l'autre jour, sans +vouloir m'apprendre pourtant quel rôle avait joué mon père. + +Un vilain rôle, j'en suis sûr. Ah! je suis bien content de pouvoir +passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journées. J'avais +craint, tout d'abord, qu'on s'effarouchât, à la maison, de la fréquence +de mes visites chez le vieux, qu'on me défendît de retourner chez lui. +Mais on n'a pas l'air fâché, tout au contraire, de mes longues absences; +ma présence gênait mon père et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine +au père Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage, +aujourd'hui. D'ailleurs, il économise à mes parents des frais de +répétiteur; il me donne des leçons, «pour m'entretenir la main», dit-il. +Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M. +Beaudrain. + + *** + +L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir +depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'étais +seul dans le cabinet du vieux, au premier étage, lorsque, en regardant +par la fenêtre, du côté de la maison de Mme Arnal, j'ai été témoin d'un +spectacle qui m'a fortement étonné. J'ai appelé le bonhomme. + +--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir! + +--Quoi donc? m'a-t-il demandé d'en bas. + +--Madame Arnal... Elle est contre sa croisée, dans sa chambre... et elle +embrasse le Prussien..., son blessé prussien... Tenez! tenez! elle +l'embrasse! + +--Ce n'est que cela! a crié le vieux en redescendant les trois marches +qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle +l'embrasse... Un concubinage en règle... + +Ah! c'est ça, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui +disait que c'était si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en +règle... + + *** + +Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens... +Le bombardement de Paris a commencé hier et ç'a été, toute la nuit, un +roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des +coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais +rougir, dans l'ombre, en pensant que mon père avait aidé à mettre en +batterie ces pièces qui crachaient la mort sur la grande ville. + +Il a dû gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien +joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a passé sur son +front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que +nous hébergeons, que les obus dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le +chantier de Paris était atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont +désigné, sur un plan de la capitale, comme ayant déjà souffert des +projectiles, le Panthéon et le Luxembourg. Ah! sapristi!... + +M. Legros se méprend à l'expression soucieuse du visage de mon père. + +--Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne +tiennent pas, les brigands, à imiter nos zouaves à l'assaut de +Sébastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les nôtres vont +faire une sortie en règle et forcer les casques à pointes à sortir de +leurs retranchements. Ah! si les Français venaient seulement jusqu'à +Versailles! nous sommes ici dix mille hommes... + + *** + +Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, à +la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des +Glaces, au château, que Guillaume ressaisit la couronne de Frédéric +Barberousse. Et, le soir, une fête triomphale a lieu à la préfecture, +illuminée à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, pendant que des +musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville. +La foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà regardé et applaudi +lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de +Metz. + +--L'Empire d'Allemagne, me dit le père Merlin à qui je vais donner des +détails sur la cérémonie, et que je trouve en train de frotter avec +rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homogénéité des +peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires, +plutôt! Le parquage de la chair à canon... Chauvin peut battre la caisse +des deux côtés du Rhin, maintenant... Ça présage un avenir tout rose à +la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi +tranquille aujourd'hui. Je frotte...! + +Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire +continue à rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier, +c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente, +semble se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement de la +fusillade arrive à nos oreilles. Une bataille est engagée non loin de +nous, une bataille terrible, sans doute. + +--C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur. + + *** + +Toute la journée, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans +interruption; on dirait, au bruit des détonations qui devient plus clair +d'heure en heure, que les Français gagnent du terrain. On dit déjà +qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlevé les redoutes de Montretout, +qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck +se sont sauvés à Saint-Germain... + +Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes à cheval parcourent la ville en +sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne défilent au +grand trot, les régiments d'infanterie se succèdent sur la route de +Saint-Cloud... + +Le soir vient, que la bataille dure encore. Les réserves allemandes sont +massées, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les +Français entreront à Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans +sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du +boulevard de la Reine et les a dévastées... + +Mais il fait jour, et nous attendons en vain le pétillement de la +mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands +qui, régulièrement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares +éclatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les +Prussiens qui reviennent, chantant à pleins poumons, traînant derrière +eux des Français prisonniers. + + *** + +--Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un +officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours. + +Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la +capitale n'est plus qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi +nous apprend qu'une insurrection terrible a éclaté à Paris, le 22, que +les Français ont été battus à Saint-Quentin et que l'armée de l'Est est +en déroute. Nous sommes résignés à tout. Et, lorsque la nouvelle de la +capitulation se répand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque +insensibles. + +Depuis quatre mois nous vivons complètement isolés, sans communications +avec la province et avec Paris, sans nouvelles précises même des +opérations qui ont lieu tout à côté de nous. Nous avons d'abord espéré, +puis attendu la délivrance; mais, peu à peu, le découragement nous a +abattus, la démoralisation nous a gangrenés et affaiblis. Une torpeur +insurmontable, un engourdissement invincible nous ont saisis, nous ont +rendus incapables du moindre effort, de toute résolution, et nous nous +sommes trouvés, un beau jour, beaucoup plus Prussiens que Français. Il +fallait un coup de tonnerre, un événement imprévu, comme la sortie du 19 +janvier, pour nous tirer de notre léthargie, pour produire chez nous une +surexcitation factice. Et lorsque les Allemands revenaient vainqueurs, +lorsque notre espoir se trouvait déçu, nous nous assoupissions, de +nouveau, avec accablement, en attendant la chute finale. + +Moi, je l'ai souhaitée, cette chute, je l'ai désirée ardemment. +J'étouffe, je me sens empoisonné peu à peu par l'air vicié que je +respire depuis de longs mois. Sous l'influence du milieu dans lequel je +vis, je sens ma conscience s'endormir, mon esprit se paralyser; je veux +en sortir, en sortir à tout prix, de ce milieu que je hais. Je ne veux +pas grandir dans l'étouffante atmosphère familiale, comme les plantes +qu'on fait pousser dans les serres chaudes où montent des vapeurs +malsaines, et qui s'étiolent lorsqu'on leur fait voir le soleil. Je veux +grandir à l'air libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre. + +Oh! que je voudrais être un homme! Tous les jours... + +Ce matin, encore! Les deux Alsaciens, Hermann et Müller, sont arrivés +devant la porte du chantier avec des voitures remplies de meubles. Ils +ont demandé à mon père s'il ne pourrait pas, pendant quelques jours +seulement, mettre à l'abri le contenu de leurs charrettes. Ils ont +appris, disent-ils, que les Prussiens ont résolu d'incendier Saint-Cloud +et, immédiatement, ils ont entrepris de déménager les choses les plus +précieuses--pour les rendre plus tard à leurs propriétaires. + +--Nous nous zommes téfoués bour saufer ze que nous afons bu, a sangloté +Müller. + +Et Hermann a ajouté: + +--Bour guelgues chours zeulement, monsieur Parpier? + +Mon père a hésité et je l'ai entendu qui disait tout bas à ma soeur: + +--Ce sont des filous, tu sais. + +Ma soeur a fait un signe de tête affirmatif; et, aussitôt, elle s'est +approchée d'une des voitures. + +--Mais c'est une commode Louis XV que vous avez là? Et une horloge de +Boule? Et une glace de Venise. + +--Foui, matemoiselle, a répondu Müller. Tes obchets brézieux. Et si +matemoiselle feut nous vaire l'honneur te les agzebder en soufenir te +regonnaizzanze, nous zerons fraiment pien honorés. + +Ma soeur a rougi--très légèrement--mais elle a accepté. On a rangé les +meubles sous un hangar. + + *** + +Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands ont mis le feu à +Saint-Cloud et que la ville entière est en flammes... + +Oh! que je voudrais être un homme! + + + + + XXII + + +Jules est revenu. Il est revenu sans nous prévenir, profitant de +l'armistice, au moment où nous l'attendions le moins. Et ma soeur, en +l'apercevant, a pâli et poussé un cri comme si elle avait marché sur un +crapaud. Il est revenu chargé de vivres--il croyait Versailles dénué de +tout.--Il a apporté avec lui un pain de sucre, une dizaine de livres de +chocolat, du café, du thé, du vermicelle, un tas de choses qu'il a +trimballées tout le long de la route stratégique n° 15--une route +horriblement longue que son sauf-conduit l'obligeait à suivre, à +pied.--Il ne m'a même pas oublié, l'excellent garçon; il me donne un +beau livre, un beau livre doré, que Léon a absolument voulu m'envoyer. + +--Et Léon, comment va-t-il? Et mademoiselle Gâteclair, a-t-elle beaucoup +souffert, pendant le siège? Vous ne saviez donc rien de Versailles? + +Des masses de questions auxquelles Jules répond de son mieux. Il n'a pas +beaucoup changé; il a un peu maigri, seulement. + +--Ah! nous étions si inquiets! si inquiets! fait Louise en joignant les +mains et en prenant sa figure de fausse madone. Nous avons bien souvent +pensé à vous, allez! + +C'est dégoûtant. Pas une fois--pas une seule fois--je ne lui ai entendu +prononcer le nom de son fiancé. + +--Et les affaires? demande mon père. Ça ne va pas fort, hein? + +--Oh! non, pas fort, répond Jules, pas fort du tout. + +Et il nous apprend que la maison Cahier et Cie, comme beaucoup d'autres +maisons de la capitale, a reçu une rude atteinte. On sera obligé d'y +mettre du sien, de tous les côtés. Ainsi, il a accepté, lui, une +diminution de plus de moitié sur ses appointements. + +--Je ne pouvais pas faire autrement, vous comprenez. Il m'est impossible +d'abandonner une maison à laquelle je suis aussi attaché; ça durera ce +que ça durera; pas longtemps, espérons-le. Et puis, je crois qu'il y a +là-dedans une question de patriotisme. Si tout le monde jetait le manche +après la cognée... + +--Oh! évidemment, dit mon père. + +Mais il me semble qu'il vient de faire la grimace, et Louise, j'en suis +sûr, a esquissé une petite moue que je connais très bien: sa moue de +déception. Ah! ma cocotte! ils sont loin, tes dix-huit mille francs! Tu +peux courir après. + + Rage, rage, rage, + Tu mangeras du cirage... + +Jules a dîné avec nous, naturellement. + +--Hein! Ça fait plaisir, de manger du pain blanc! lui dit mon père. + +Et la viande fraîche, et les légumes verts, voilà ce qui lui fait +plaisir! Ce qui devrait lui fait plaisir, tout au moins. Mais Jules ne +connaît pas son bonheur. Il n'a pas l'air très joyeux. Souffre-t-il du +peu de sympathie que nous semblons lui témoigner, de notre manque de +démonstrations amicales, de laisser-aller? Le plaisir de manger du pain +blanc ne lui suffit-il pas? Le fait est que, malgré ses efforts pour +paraître gai, il est morose. + +--J'aurais dû vous prévenir de mon arrivée, dit-il à la fin du repas. +Quand on n'attend pas les gens, on est tellement surpris... + +--Oui, oui, dit Louise. L'émotion, le plaisir... + +--Mais que voulez-vous? Les communications sont encore si difficiles! +Et, à vrai dire, je n'y ai même pas pensé. J'avais si grande envie de +vous voir... + + *** + +Jules est parti le lendemain matin. Son sauf-conduit n'était valable que +pour quarante-huit heures, jours d'arrivée et de départ compris. Nous +l'avons accompagné jusqu'à la porte de la ville. Louise, en le quittant, +s'est contentée de lui tendre la main. Il avait l'air très triste. + +--Espérons que nous nous reverrons avant peu, a dit mon père. Tout fait +présumer que les hostilités ne seront pas reprises et qu'on va signer la +paix. + +--C'est plus que probable, a répondu Jules. Aussi, à bientôt. + + *** + +Il est probable, en effet, que la paix va être signée. En attendant, +l'article 2 de la convention conclue entre Jules Favre et Bismarck rend +la France à elle-même. Les élections ont lieu sous la direction du maire +de Versailles chargé des fonctions du préfet. Le département de +Seine-et-Oise a élu Thiers, Jules Favre et Gambetta. Mon père a voté +pour Jules Favre. + +Il ne sait pas pourquoi. + +M. Legros a voté pour Thiers et il sait pourquoi. C'est pour pouvoir +faire un calembour. Le marchand de vins du coin a voté pour Gambetta et +M. Legros répète toute la journée, en riant: + +--Les marchands de vin aiment Gambetta et les marchands de tabac, +Thiers. + + *** + +L'assemblée ainsi élue doit discuter les préliminaires de la paix. Pour +baser la demande d'indemnité qu'ils doivent présenter à la France, les +Prussiens font le calcul des dépenses auxquelles ils ont été entraînés +pour soutenir la guerre. Ils y ajoutent le montant des contributions et +réquisitions de toute nature dont l'Allemagne a été victime, de 1792 à +1815. + +--Le compte de la Prusse seule, m'a dit le père Merlin, s'élève à six +milliards. + +--Six milliards! + +--Pas un sou de moins. Nous payons les dettes du premier Empire, mon +ami, en même temps que celles du second. Et remarque bien que si les +Allemands, maintenant, en pleine trêve, frappent les départements +occupés par eux d'énormes contributions de guerre, remarque bien que +s'ils agissent ainsi contre tout droit, ils s'appuient sur des +précédents. Ils peuvent opposer à nos réclamations, comme ils le font, +du reste, des actes semblables accomplis en Europe, et particulièrement +en Prusse, par Napoléon le Grand... Ah! c'est beau, la guerre... + + *** + +Oh! oui, c'est beau! + +Mon père m'a emmené avec lui, l'autre jour, visiter les environs, les +points qui dominent Paris, les endroits où les Prussiens avaient établi +leurs batteries, où ont eu lieu des combats. + +Nous traversons Garches qui n'est plus qu'un monceau de ruines, le parc +de Saint-Cloud, sinistre. Le squelette du château, noirci par les +flammes, est effrayant. Les murailles percées à jour sont encore debout: +de grandes crevasses les fendent du haut en bas; le toit et les +planchers se sont effondrés en emplissant de décombres des salles où +tremblotent des lambeaux de tapisserie, où l'on entrevoit des morceaux +de bas-reliefs, des débris d'ornements. Les branches d'un lustre +émergent d'un tas de plâtras. Une corniche énorme est tombée tout d'une +pièce devant une porte dont les gonds en fer sont tordus. Des fenêtres +ne sont plus que des ouvertures sans forme, dont la bordure de pierre, +mangée par le feu, s'effrite; et d'autres, intactes, ont conservé leurs +barres d'appui et leurs persiennes qui claquent au vent. A un mur tendu +de bleu, au dernier étage, un tableau est accroché dans son cadre d'or, +au-dessus d'une cheminée qui branle. + +Il y a des allées du parc qui sont pleines de tombes. Des tombes sans +croix qui ont l'air de morceaux de bourrelets posés sur le gazon des +tapis verts. De grands arbres coupés au pied se sont abattus avec leurs +branches en mutilant des statues. Des retranchements sont élevés +partout, des épaulements, des palissades, des chevaux de frise; et, +derrière les balustrades des terrasses, des rails de chemin de fer ont +été entassés les uns sur les autres. Des allées nouvelles ont été +ouvertes avec la hache pour livrer passage aux obus. + +Partout la mort, la dévastation. Saint-Cloud est presque complètement +brûlé. Les murs des maisons restées debout sont percés de meurtrières et +garnis de créneaux, des tranchées sont creusées dans les jardins et des +arbres fruitiers ont été coupés par le milieu et aiguisés comme des +piques pour hérisser les abords des retranchements. Des barricades ont +été élevées avec des meubles, des charrettes, des voitures de ferme, des +charrues. Les ponts ont sauté. A Sèvres, dans le quartier qui avoisine +la Seine, les maisons sont éventrées par les bombes. Et, comme nous +passons, des soldats vendent publiquement aux enchères les meubles des +habitations désertes: il y a là des convoyeurs prussiens qui ont arrêté +leurs fourgons chargés d'objets volés,--et des brocanteurs français. + +Ah! oui, c'est beau; ça fait partie du programme de la guerre, tout ça. +Et ce qui en fait partie, aussi, c'est l'entrée de l'armée victorieuse +dans la capitale ennemie. Les Allemands ne l'ont pas oublié. Nous avons +appris, le 25 février, qu'ils doivent faire prochainement leur entrée +triomphale à Paris. + +Ils partent pour ce triomphe, en effet, le 2 mars, musique en tête, tout +fiers d'effacer ainsi la honte de l'entrée de Napoléon à Berlin, après +Iéna. + +--Maintenant, dit le père Merlin, la France n'a plus qu'une chose à +faire: c'est de chercher un nouveau Napoléon. Et tu verras qu'elle ne +mettra pas longtemps pour le trouver... Il n'a pas besoin d'être en +vrai. Il peut être en toc. Ça ne fait rien. + + *** + +Le 5 mars, nous voyons entrer chez nous Mme Arnal appuyée au bras de son +mari. M. Arnal a obtenu, lui aussi, un sauf-conduit qui lui permet de +passer quarante-huit heures à Versailles. + +--Dire qu'on n'a pas encore signé la paix! s'écrie Mme Arnal en frappant +du pied. Quand on pense que tu es obligé de retourner à Paris, mon gros +chien-chien! + +Et sans se gêner, devant nous, ma foi, elle saute au cou de son mari. + +--Pauvre mignonne, dit M. Arnal très ému, en se débarrassant de +l'étreinte conjugale, comme tu as dû t'ennuyer! surtout dans la +compagnie d'un éclopé, en tête à tête avec un malade!... + +--Oh! Adolphe! Tu ne t'en fais pas une idée! Les jours, ça passait +encore, mais les nuits, les nuits!... Et ces idées qu'on se fait... +ces... idées... quand on n'a pas de nouvelles... + +--Ah! ma foi, assure M. Arnal, je n'ai pas ri tout le temps, moi non +plus. Mais, maintenant... Oh! à propos, j'avais oublié; il faut que je +vous montre... + +--Quoi donc? demande mon père. + +M. Arnal sort de la poche de son gilet un papier plié en huit, le déplie +avec soin et nous le tend, triomphant. C'est une caricature représentant +un gamin de Paris brûlant du sucre, sur une pelle rouge, derrière le dos +des Prussiens qui s'en vont, dans l'avenue des Champs-Elysées. + +--Hein? qu'est-ce que vous en dites?... C'est fameux! + + + + + XXIII + + +Nous sommes redevenus Français. Les Allemands doivent demeurer encore +quelque temps sur la rive droite de la Seine, mais Versailles est +débarrassé de leur présence. Les communications sont rétablies. Mon père +en a profité pour aller à Paris--d'où il est revenu songeur. + +Une conversation qu'il a eue, le soir, avec Louise, m'a mis au courant +de ses perplexités. Il paraît que la situation de notre chantier de la +rue Saint-Jacques n'est point bonne, mais que celle du chantier des +_Grands Hommes_ est déplorable. + +--Ah! dit mon père, il y aurait là une affaire magnifique... Le +propriétaire des _Grands Hommes_ est à bout de ressources... Il n'a pas +gagné d'argent pendant la guerre, lui... Avec quelques billets de mille +francs... Hein? vois-tu ça d'ici, Louise? acheter les _Grands Hommes_, +ne faire des deux établissements qu'un seul... un seul, énorme, +colossal... réserver une large place à la menuiserie; et, qui sait? +peut-être entreprendre la fabrication des meubles... faire concurrence +au Vieux Chêne. Vois-tu ça d'ici, hein?... + +Et il renfourche son dada, se laisse travailler sans relâche par son +idée fixe. Oui, quelques billets de mille francs! Ah! si cette vieille +canaille de père Toussaint n'avait pas mis la main sur le magot de la +tante Moreau! Si l'on avait pu prévoir!... + +--Ah! le vieux gredin! la vieille crapule! le vieux voleur! Dépouiller +ses petits enfants! Les mettre sur la paille! Leur enlever le pain de la +bouche!... Et vous verrez qu'il ne crèvera pas, le vieux chenapan, qu'il +ne nous débarrassera pas de sa carcasse!... Vous verrez ça... Crapule, +va!... + +Mon père ne dérage pas. Quelquefois il passe sa colère sur moi. + +--C'est toi qui es cause de tout. Si tu avais été moins bête! Ah! je +t'apprendrai à faire l'imbécile, idiot! + +Pour éviter les discussions, je reste peu chez nous. Je vais voir Léon +et Mlle Gâteclair qui viennent d'arriver à Versailles. + + *** + +C'est drôle, Léon est convaincu que les Français ont été vainqueurs. Je +ne sais pas comment il s'arrange, mais c'est comme ça. Il admet bien +qu'en définitive nous sommes battus, mais battus sans l'être, battus +avec le beau rôle, battus pour la forme. Il prétend qu'au fond, en +poussant jusqu'au bout l'examen des faits, en approfondissant la +question, il est impossible de douter de notre succès définitif. C'est +un succès moral, ce succès-là; mais enfin c'est un succès--et le plus +grand. + +--Crois-tu, par exemple, me demande-t-il, que Paris en deuil, silencieux +et digne, assistant avec une hauteur méprisante à l'entrée des +Prussiens, n'a pas remporté sur l'ennemi une grande victoire morale? + +Je n'en sais rien. + +--Et puis, vois-tu, continue Léon, dans cette guerre, nous nous sommes +conduits autrement que les Prussiens. Ils ont agi en barbares, et nous +en chevaliers. Ah! si nous n'avions pas été trahis!... Tiens! regarde ce +morceau de pain noir que nous avons fait encadrer. Regarde-le, et +dis-moi si une population qui se résigne à en faire son unique +nourriture pendant de longs mois, n'est pas une population héroïque. +Trouve-moi beaucoup de villes capables de faire ce qu'a fait Paris! + +Je crois qu'on en trouverait pas mal. Léon a évidemment une aptitude +toute spéciale à expliquer et à justifier nos revers. + +--C'est que je suis un bon Français, un patriote! + +Je m'en doutais. + +Là-dessus, il me fait voir une quantité de dessins et de gravures qu'il +a rapportés de Paris, des chromolithographies représentant l'Alsace et +la Lorraine en deuil, avec une fleur tricolore dans les cheveux, la +France prise à la gorge par un Prussien ivre qui tient une torche à la +main; et, enfin, il déroule une grande image, enluminée de couleurs +criardes, où l'on voit trois dames habillées, la première en bleu, la +seconde en blanc, la troisième en rouge, qui passent, la tête haute, +devant un groupe d'officiers allemands, verts de rage. C'est intitulé: +«A Metz. Quand même!» + +--Jamais les Prussiens n'auront le coeur de l'Alsace, dit Léon. + +Mais il se souvient qu'on vient de faire une chanson là-dessus. Et il +ouvre de beaux livres, dorés sur tranche, à couvertures multicolores, +qui tous parlent de la guerre. Tous, ils exaltent les actions héroïques +des Français, ils célèbrent leur bravoure, ils chantent leur grandeur +d'âme, et, comme intermède, ravalent les Allemands et les dénigrent sur +tous les tons. Ils sont illustrés, ces livres-là; et les gravures qu'ils +renferment vous font assister à la défense de Belfort, de Bitche, à la +bataille de Coulmiers, au combat de Bapaume, aux charges des dragons de +Gravelotte, des cuirassiers de Reischoffen... + +--Trouve-moi des faits pareils à l'actif des Prussiens, me dit Léon. +Trouves-en et tu me les apporteras. + +--Oui, je te les apporterai. + + *** + +Je ne peux pas, malheureusement. Brusquement on me défend de continuer à +fréquenter Léon. On prétend que sa société m'est nuisible, qu'il fume, +qu'on l'a rencontré dans la rue la cigarette à la bouche: des prétextes +qui n'en sont pas. La bonne, que j'interroge, m'apprend que Jules est +venu à la maison dans la journée et qu'il a tenu avec mon père une +longue conversation. + +Il est parti avec une figure longue comme ça. + +--Mon pauvre monsieur Jean, je crois que vous n'irez pas à la noce cette +année. + +Que s'est-il passé? Je le demande au père Merlin qui se contente de +hausser les épaules en esquissant le geste qu'on fait pour compter des +pièces de cent sous. + +--Pauvre Jules! + +--Comment! dit le vieux, tu le plains? Je croyais que tu lui portais +beaucoup d'intérêt, pourtant. + +Je ris, pendant que le père Merlin me fait signe de m'asseoir. + +--Mon enfant, je dois t'annoncer que mes démarches auprès de ton père +ont abouti. Je suis parvenu à lui faire comprendre qu'il était dans ton +intérêt d'aller passer quelque temps dans un établissement scolaire. +Aussitôt que la tranquillité sera complètement rétablie, on t'enverra à +Paris, dans un lycée, pour continuer tes études. Ce n'est pas gai, un +collège. C'est, pour beaucoup, une prison. Ce ne sera pas gai pour toi +non plus, sans doute; mais tu m'as dit toi-même que tu aimais mieux +vivre entre les quatre murs d'un bâtiment noir que dans un milieu que tu +exècres... Tu travailleras. Le travail fait passer le temps... fait +passer bien des choses. Tu grandiras vite; et, plus tard, ma foi... plus +tard, comme je n'ai pas d'enfant... comme j'ai eu le malheur de perdre +mes enfants... eh! bien, nous verrons... je serai toujours là, tu sais. + +Très ému, je serre les mains du vieillard. + +--Quand croyez-vous qu'on rouvrira les lycées, monsieur Merlin? + +--Bientôt, probablement. + + *** + +C'est aussi l'opinion de M. Beaudrain. Nous venons de recevoir une +lettre de lui. Il nous apprend qu'il va revenir «dans nos murs» très +prochainement. Il nous explique aussi de quelle façon il a passé le +temps, dans son exil. Il a fait des vers: une pièce de vers qu'il +adresse à Gambetta, le coryphée de la guerre à outrance. M. Beaudrain +nous laisse entendre que c'est peut-être un moyen très habile d'obtenir +les palmes d'officier d'académie. Pourtant, il se trouve fort +embarrassé; il n'a pas tout à fait terminé sa pièce. + +«Les derniers vers, dit-il, me donnent beaucoup de mal. Je me suis +arrêté à ce distique: + + Tu compris... + +«(Je tutoie M. Gambetta, mais c'est une chose permise en poésie. Voyez +notre maître Boileau.) + + Tu compris qu'il fallait élever notre coeur + Et, si l'on succombait, tomber, _non sans grandeur_. + +«C'est précisément ce: _non sans grandeur_ qui cause mon tourment. Il me +semble faible, point assez expressif. J'avais d'abord mis: _avec +honneur_. Mais je crois avoir déjà lu cette fin d'alexandrin quelque +part. J'ai dépouillé, il est vrai, sans la rencontrer, plusieurs +recueils de poésies, mais je ne suis pas encore complètement rassuré. Un +auteur qui se respecte doit redouter avant tout une accusation de +plagiat. Réflexion faite, je laisserai peut-être: _non sans grandeur_. +Et pourtant...» + +Espérons qu'il se décidera. + +--Si M. Beaudrain revient, dit mon père en fermant la lettre, c'est que +nous n'avons plus rien à craindre. + +Je le crois aussi. + + *** + +Mais, tout à coup, le soir du 18 mars, le bruit se répand dans la ville +qu'une insurrection terrible vient d'éclater à Paris. + + + + + XXIV + + +Versailles offre depuis quelques jours un spectacle étrange. Ainsi que +le péristyle d'un théâtre, désert et silencieux pendant la +représentation de la pièce, se remplit de spectateurs bruyants aussitôt +que le rideau a caché la scène, la ville du Grand Roi, si taciturne et +si triste, a vu tout à coup envahir ses rues et ses boulevards +tranquilles par l'agitation apeurée d'un peuple en fièvre. Autour de +l'Assemblée qui siège dans le château sont venus se masser les émigrés +de Paris fuyant devant la Commune. Deux cent mille réfugiés, appartenant +à toutes les classes de la société, sont accourus s'abriter derrière les +baïonnettes des soldats qu'on fait revenir d'Allemagne et qu'on se hâte +d'armer et de former en régiments pour combattre l'insurrection. + +Les troupes qui se sont échappées de Paris, les gendarmes, les sergents +de ville qui ont entouré leurs képis d'un manchon blanc, les prisonniers +sortis des forteresses de la Prusse et qui arrivent par grandes masses, +sont campés sur les avenues, sur les places, au camp de Satory. Les +opérations sont commencées, déjà. Thiers n'a pas voulu perdre de temps. +Et les jeunes élégants, les fonctionnaires, les cocottes et les femmes +du monde qui paradent dans les rues en toilettes de deuil, peuvent +aller, le soir, en sortant du théâtre où des acteurs illustres jouent +des vaudevilles célèbres, entendre les canons français cracher leurs +obus sur la grande ville où flotte le drapeau rouge. + +Les émigrés se sont casés où ils ont pu, dans les hôtels et dans les +maisons, dans les greniers et dans les caves. Nous en logeons deux, chez +nous: M. de Folbert--un fonctionnaire, un chef de bureau au ministère +des finances--et sa mère. + +M. de Folbert est tout petit; haut comme Tom Pouce à genoux. Il a une +mine de pain d'épice et des attitudes de pantin. Quand il fait un geste, +on dirait qu'un imprésario, caché derrière lui, vient de tirer une +ficelle. J'y ai été pris, dans les premiers temps. Mais il n'y a rien, +derrière M. de Folbert,--rien que les deux boutons d'une redingote +sanglée sur sa poitrine de bambin et qui cache ses genoux cagneux.--Il +doit y avoir aussi un fond de culotte lustré par l'abus des ronds de +cuir, mais la redingote le voile. Je ne l'ai pas vu. + +M. de Folbert est très solennel. Lorsqu'il parle, il se tient raide +comme un manche à balai; son cou s'allonge, ses yeux tournent, ses +petites épaules remontent. Elles sont si étroites que j'ai toujours peur +d'en voir passer un morceau par l'échancrure du faux-col. En politique, +il est modéré comme une lampe carcel remontée par une main circonspecte. +Il s'exprime en phrases officielles: + +--La hiérarchie... les préopinants... les statuts organiques... la +prépondérance administrative de l'État.... + +Il est très poli. Il dit: + +--Voudriez-vous être assez aimable pour avoir l'extrême obligeance de me +faire parvenir la salière? + +Il me fait suer. + +Sa mère est une vieille personne solennelle, à figure longue, pâle, +pâle--couleur de riz au lait.--Elle a des anglaises. + +Mon père professe une admiration sans bornes pour son locataire. + +--Une intelligence hors ligne. Un homme d'avenir. Il ira loin. + +Sans échasses? Peut-être bien. M. de Folbert a un oncle député, un oncle +à héritage, s'il vous plaît, et très populaire dans sa circonscription; +cet oncle, fatigué de la vie politique, n'attend qu'un signe du neveu +pour lui céder son siège à la Chambre. + +--Quel avenir! répète mon père émerveillé. + +Depuis qu'elle a entendu parler de la succession politique et +financière, Louise fait les yeux doux au chef de bureau; elle lui lance +même de temps en temps, à la dérobée, de petits coups d'oeil américains. +Est-ce que ma soeur aurait l'idée?... Eh! eh! pourquoi pas?... Madame +_de_, ça fait bien Madame _de_... Tout le monde ne s'appelle pas madame +_de_. Et puis, elle serait dépu... Dit-on _députée_ ou _députète_? + + *** + +Le fait est que M. de Folbert a le bras long--au figuré.--Il a fait +obtenir à mon père la construction d'une énorme ambulance en bois, dans +le grand terrain vague qu'on voit des fenêtres du père Merlin, et où les +Prussiens avaient établi un dépôt de charbons. Mon père pousse le plus +possible les travaux de cette ambulance--qui doit lui rapporter +gros.--Une chose, pourtant, le désole; c'est de ne pas pouvoir employer +des piles entières de planches pourries qui moisissent dans le chantier +de la rue Saint-Jacques. + +--Ç'aurait été si facile de placer ça ici. Ça aurait passé comme une +lettre à la poste. De belles planches toutes neuves!... Est-ce assez +malheureux! + +Il a une peur, aussi: c'est que la Commune ne dure pas assez pour qu'il +ait le temps d'achever sa construction. + +--C'est qu'on me ferait une réduction sur le prix convenu... Pourvu que +les communards se défendent encore un mois!... + +Mais, bientôt, une crainte encore plus terrible le saisit. + +Germaine est venue nous voir, en cachette.--Elle a appris à mon père que +le père Toussaint, depuis le départ des Allemands, mène une vie de +polichinelle. + +--Et, depuis que les femmes de Paris sont venues ici, depuis qu'il y a +des cocottes dans la ville, il ne se contente pas d'aller les voir. Il +les amène au Pavillon, où il s'est installé. + +--Quelle honte! s'écrie Louise. + +--Et vous verrez, continue Germaine, vous verrez que ça finira mal. Je +fais ce que je peux pour le retenir, mais, bernique... Oh! il lui +arrivera malheur, pour sûr!... Un homme sanguin et fort comme lui... +Car, c'est un vrai taureau, vous savez, malgré son âge. Il se met dans +des états, je ne vous dis que ça! Et c'est toujours après déjeuner ou +après dîner, quand il s'est empiffré de nourriture, qu'il... + +Mon père interrompt brutalement Germaine. + +--Laissez-nous tranquille avec ça! Ne nous racontez pas ces ignominies. +Respectez les autres, si vous ne vous respectez pas. + +--Ce que j'en disais, reprend la bonne, c'était pour vous montrer que +vous devriez lui faire un peu de morale. Je ne sais pas ce que vous avez +ensemble, mais, en qualité de parent..... + +--Je ne veux pas le voir en peinture, entendez-vous? votre vieux grigou! +Et je vous défends de m'en parler. D'abord, je ne sais pas pourquoi vous +venez ici. + +--Pour votre bien, monsieur, pour sûr. + +Et elle revient, pour notre bien, à peu près tous les trois jours. + +La dernière fois, elle a pris mon père à part et mon père, au lieu de +l'éconduire, l'a entraînée dans la salle à manger où il l'a écoutée +longtemps. Quand il est sorti, il était blanc comme un linge. + + *** + +Je sais, à présent, ce que lui a appris Germaine. Le père Toussaint a +amené au Pavillon une femme avec laquelle il vit maritalement et à qui +il a promis le mariage; et la dame, en attendant, fait défiler ses amis +et connaissances dans la maison où est morte la tante Moreau et où ont +lieu, maintenant, des orgies à faire rougir un templier. Mon père a +appris autre chose encore; il a été mis au courant des bruits qui +courent à Moussy sur le compte de mon grand-père. + +Les premiers jours, il a réussi à se contenir. Mais, à présent, sa +colère éclate à chaque instant en imprécations terribles: + +--Le vieux cochon! Le vieux traître! Un bandit qui mérite la mort dix +fois pour une! Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Si l'on disait ce qu'on +sait! + +Ma soeur, qui s'aperçoit de l'effet déplorable que produisent ces +emportements sur les nerfs sensibles de Mme de Folbert et de son fils, +essaye de calmer mon père. Elle n'y réussit pas pour longtemps. + +--Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Dire qu'il ne tiendrait qu'à moi de +le faire fusiller! + +Il répète ça, du matin au soir, au grand ennui des locataires qui +commencent à se scandaliser. Rien ne peut le distraire de ses idées de +vengeance, rien, ni l'achèvement de l'ambulance--qu'on va démolir, car +on s'est aperçu en haut lieu qu'elle ne pouvait rendre aucun +service,--ni la prise de Paris, le 22 mai, ni l'arrivée des bandes de +prisonniers que l'on traîne à Versailles. + +--Vous devriez pourtant bien aller les voir, Barbier, dit M. Legros. Je +vous assure que ça en vaut la peine. Si vous saviez comme on les +arrange! Ah! les canailles! Et ils ne répliquent pas, je vous assure! On +les écharperait sur place, sans les soldats de l'escorte! + + *** + +Moi, j'ai été les voir, une fois. Je suis arrivé au bout de la rue +Saint-Pierre comme une colonne de ces malheureux passait sur l'avenue de +Paris, entre deux files de cavaliers. Des hommes en uniformes de gardes +nationaux, en habits civils, en haillons, blessés, éclopés, portant au +front la colère de la défaite et le désespoir de la cause perdue, +s'avançaient farouches, la tête haute, avec la vision de la mort. La +foule les huait. Des bourgeois, la face éclairée par la satisfaction +immonde de la vengeance basse, levaient sur eux leurs cannes, passaient +entre les chevaux des soldats pour cracher au visage des vaincus. +Derrière, venaient des femmes, toutes têtes nues; des femmes du peuple, +portant la jupe d'indienne, le tablier bleu, d'autres habillées de +riches costumes. On leur avait enlevé leurs ombrelles, à celles-là, +leurs ombrelles qui auraient pu les garantir du soleil, et qu'un dragon +avait accrochées à sa selle. Elles se hâtaient, les pauvres, faisant de +grands pas pour suivre la colonne, pendant que les injures et les coups +pleuvaient sur elles, pendant que des messieurs très bien leur jetaient +des insultes sans nom, que des dames du monde leur lançaient des +pierres. + +Je me suis sauvé, écoeuré, et j'ai regardé longtemps, le soir, le ciel +tout rouge, sanglant, du côté de Paris, où la bataille continue. + +Car la Commune ne veut pas se rendre, elle veut résister jusqu'à la +mort, et l'on annonce que ses soldats, en se repliant devant l'armée +versaillaise, pétrolent la ville et l'incendient. + +Mon père est désolé. Il se souvient qu'il n'a pas renouvelé la police +d'assurances du chantier de la rue Saint-Jacques; il sait que les +communards occupent encore le quartier, et il attend, dans les transes. + + *** + +Un matin, on sonne. C'est le facteur. Mon père va lui ouvrir et revient, +en tenant une lettre à la main, rejoindre ma soeur et Mme de Folbert +assises sur un banc du jardin. Il déchire l'enveloppe, mais, au moment +d'ouvrir la lettre, il est pris d'un tel tremblement nerveux qu'il est +forcé de la passer à ma soeur. + +--Tiens, lis... C'est de Paris... + +Louise commence: + +--Monsieur--Tout est sauvé... + +--Hein? fait mon père. Tu dis?... + +--«Tout est sauvé. Au moment de l'entrée des troupes nous avions pris +nos précautions. Nous avions mis en lieu sûr les fonds et les livres de +caisse... + +Et elle continue pendant que mon père donne les preuves de la joie la +plus exubérante. Il s'est levé et se livre, pendant la lecture, à des +tentatives d'exercices chorégraphiques qu'il ne mène point toujours à +bonne fin. C'est égal, j'en suis tout étonné. Il a dû danser le cancan +dans sa jeunesse, mon père. + +Il s'interrompt tout à coup. + +--«Il était grand temps, lit ma soeur, que les Versaillais parvinssent à +percer le mur de la maison voisine et à se précipiter dans le chantier. +Les insurgés avaient déjà apporté du pétrole. Ils n'ont pas eu le temps +de s'enfuir. On en a tué huit sous la porte cochère... + +--Huit! s'écrie mon père. Ah! tant mieux! + +Ce _tant mieux_ m'entre dans l'oreille comme un coup de pistolet. Je +n'oublierai jamais ce cri-là. + + *** + +Second coup de sonnette. C'est Mme Arnal. Elle pleure à chaudes larmes. + +--Ah! mes amis, ces canailles-là m'ont tout brûlé! Mon Dieu! Mon Dieu! + +Elle se laisse choir sur une chaise pendant que Louise s'empresse autour +d'elle et veut absolument lui faire faire un choix entre un flacon de +sels et un verre d'eau sucrée. + +--Oui... tout brûlé, continue-t-elle... tout perdu... + +Et, au bout d'une minute: + +--Heureusement que nous étions assurés et que mon mari avait mis en +sûreté la plus grande partie des marchandises. Comme ça... + +--Vous serez indemnisés, fait mon père avec un geste égoïste. + +--Oh! pour cela, j'y compte bien, s'écrie-t-elle. Et plutôt deux fois +qu'une. Il ne manquerait plus que cela! + +Et elle se reprend à pleurer. + +--Oui! Tout perdu!... Nos affaires allaient si bien... Et dire qu'il ne +me reste plus rien; rien, pas même un mouchoir pour m'essuyer les +yeux!... + +Prenez le pan de votre chemise, alors. + +Et la morale? + +Embêtant! + + + + + XXV + + +En descendant dans la salle à manger, à huit heures, Louise et moi, pour +le déjeuner du matin, nous trouvons notre père qui semble nous attendre +en se promenant de long en large. Son chapeau et sa canne sont posés sur +la table. + +--Mes enfants, nous dit-il, j'ai une triste nouvelle à vous apprendre. +Votre grand-père est mort. + +--Grand-papa Toussaint! s'écrie Louise. Ah! mon Dieu! quel malheur! Quel +épouvantable malheur! + +Une foule d'exclamations qu'elle glapit, avec des gestes de désespoir. +Mais l'accent est faux, le geste exagéré; les inflexions brusques de +l'intonation, les soupirs, les contorsions du visage, tout est +contrefait, dissonant; et l'agitation outrée qu'affecte ma soeur achève +de défigurer le peu d'émotion qu'elle a pu ressentir. La voix de mon +père était plus franche. L'effroi que la mort apporte avec elle en +assombrissait le ton, mais il ne la mouillait pas, au moins, avec les +larmes hypocrites d'un désespoir factice. + +--J'ai appris cette nouvelle, continue mon père, hier au soir, vers dix +heures, lorsque vous étiez déjà couchés. Je n'ai pas voulu vous en faire +part sur-le-champ. Vous n'auriez sans doute pas pu dormir de la nuit... + +--Oh! non... oh! non... murmure Louise en sanglotant. + +--Votre grand-père est mort hier, subitement, d'un coup de sang, à sept +heures et demie, après son dîner. Je vais aller à Moussy tout de +suite... + + *** + +Mais Mme de Folbert et son fils font leur entrée, et il faut recommencer +pour eux le récit de la mort du grand-père. Ils paraissent profondément +affectés. Mme de Folbert déclare que c'est un malheur irréparable. + +--Pour les petits-enfants, voyez-vous, rien ne remplace les +grands-parents. + +C'est aussi l'avis de Louise, car elle continue, dans son coin, à +pousser de longs soupirs entrecoupés de sanglots. + +Tout d'un coup, je vois M. de Folbert, qui n'a rien dit jusqu'ici et qui +s'est contenté de secouer la tête de droite à gauche, se lever avec +précaution et s'approcher à petits pas de la chaise de ma soeur. Il +bredouille, tout en avançant, des paroles inintelligibles. Pourtant, en +prêtant l'oreille, on perçoit des bouts de phrases: + +--C'est une grande... immense douleur, pour vous, mademoiselle... J'en +prends ma part, veuillez me faire l'honneur de le croire... Et si je +pouvais, si... j'osais espérer... s'il m'était permis... si j'étais +assez heureux pour voir des liens plus sérieux... non, plus solides... +non... oui, plus solides que ceux d'une simple amitié... unir nos deux +familles en la... nos deux familles si honorables... mademoiselle... + +Il tend la main, il l'avance, timidement, prudemment, d'un centimètre +par seconde. Louise se lève, tamponne ses yeux une dernière fois et, +avec un énorme soupir, les yeux au plafond, elle met sa main dans celle +du chef de bureau. + +Nous nous sommes levés, nous aussi. Et Mme de Folbert s'écrie en +étendant les bras comme pour s'assurer qu'il ne pleut pas: + +--Soyez heureux, mes enfants! + +J'ai déjà vu quelque chose comme ça, dans le temps, avec Jules. Louise +avait la même tête. Allons, elle sera dépu... Je ne sais toujours pas +comment on féminise ce mot-là. Il faudra que je regarde dans un +dictionnaire. + + *** + +Comme si j'avais le temps de regarder dans les dictionnaires! Il me +faut, toute la journée, faire des courses qui n'en finissent pas: aller +chez l'imprimeur pour commander des lettres de deuil, chez le chapelier +pour commander des crêpes, chez celui-ci, chez celui-là. Ma soeur aussi +se donne beaucoup de mal. Et c'est à peine si elle trouve une minute, le +soir, lorsque mon père revient de Moussy, pour lui dire à l'oreille: + +--Une bonne journée, hein? + +Oui, une bonne journée pour tous les deux. Mon père cache mal sa joie: +ma soeur va faire un mariage magnifique, sa dot est toute trouvée, et le +rêve qu'il a fait pendant dix ans est sur le point de se réaliser. Il va +pouvoir acheter les _Grands Hommes_ et fonder à Paris un établissement +important. + +Pourtant, brusquement, il devient soucieux. Il se souvient qu'il a +trouvé dans les papiers du grand-père--qui n'a pas laissé de +testament--une note datant de plusieurs années déjà. Dans cette note le +vieux demandait que son corps fût inhumé à Versailles. + +Mon père hésite à exaucer ce désir. + +--Des tracas, des dérangements... Comme s'il ne serait pas aussi bien à +Moussy... D'ailleurs, ce papier est vieux. S'il avait eu le temps de +faire un testament, le père Toussaint aurait probablement changé +d'avis... + +Malheureusement, il a eu l'imprudence de divulguer ce détail devant nos +locataires, et ma soeur le supplie d'exécuter les dernières volontés du +vieux. + +--Ce n'est pas pour lui que je te le demande; c'est pour nous. Ça fera +mieux, à tous les points de vue. Ça fera voir que nous n'avons pas de +rancune. + +--Pas de rancune... pas de rancune... gronde mon père. + +Pourtant, il finit par se décider. Le grand-père sera enterré à +Versailles. + + *** + +Il sera enterré à Versailles, mais je n'aurai pas de vêtements de deuil. +Il faudra que je mette mon costume marron que je n'aime pas, qui me va +mal, qui me donne l'air d'un bonhomme en chocolat. J'ai vainement +représenté à mon père que des habits noirs seraient bien plus +convenables. Car, enfin, un costume marron... + +--Ta, ta, ta. Tu le mettras tout de même. D'abord, le marron, c'est +deuil. Et puis, c'est assez bon. + + *** + +Et c'est habillé de marron que je suis le cercueil, depuis l'église de +Moussy où l'on a dit une messe jusqu'à la porte des Chantiers où les +employés de l'octroi visitent la voiture. Nous trouvons là la plus +grande partie des invités à qui nous avons donné rendez-vous, pour leur +épargner de trop grands dérangements, à l'entrée de la ville: M. et Mme +Legros, M. Merlin, M. et Mme Arnal, M. Hoffner... + +Le Luxembourgeois se place à côté de mon père, lorsque le convoi se +remet en marche. + +--J'ai trouvé la lettre de faire part, hier soir, en rentrant chez moi, +et je me suis empressé... + +--Trop aimable, vraiment... Mais je n'ai pas eu le plaisir de vous voir +depuis quelque temps déjà... + +M. Hoffner nous explique qu'en effet il avait momentanément quitté +Versailles. Il est resté à Paris pendant la Commune. Il a même profité +de la circonstance pour rendre quelques services au gouvernement. Il a +fourni des renseignements--des renseignements précieux--à ses risques et +périls. Le gouvernement, il convient de le dire, ne s'est point montré +ingrat. M. Hoffner a été récompensé, il le déclare lui-même, bien au +delà de ses mérites. Et, de plus, il va être l'objet d'une distinction +des plus flatteuses: on va lui donner la croix d'honneur. + +--En vérité? fait mon père. Mes compliments, mes compliments... Et vos +amis, à propos, vos amis... messieurs Hermann et Müller... que sont-ils +devenus? Ils ont enlevé leurs meubles de mes hangars, l'autre jour, mais +j'étais absent, justement, et je n'ai pu leur parler. Sont-ils retournés +à Saint-Cloud? Reprennent-ils leur commerce? + +--Non, non. Ils avaient l'intention de s'établir à Versailles, mais on +leur a offert un emploi, et, ma foi! ils ont accepté. Ils ont vendu... +rendu, c'est-à-dire, rendu--je veux dire rendu--tous les meubles qu'ils +avaient apportés de Saint-Cloud. Ils les ont rendus à leurs +propriétaires. Et maintenant, ils occupent une jolie position, à la +Présidence. + +--A la Présidence! Ah! bah! Ah! bah!... + +--Oh! on leur devait bien cela. Des Alsaciens! Des enfants de ces +malheureuses provinces sacrifiées... Les Alsaciens avant tout! Voilà le +mot d'ordre, aujourd'hui... Et c'est justice... + +--Je crois bien!... + + *** + +Nous arrivons au cimetière. L'inhumation a lieu rapidement. Et, de +toutes les larmes qui se répandent sur la tombe du vieillard, ce sont +peut-être celles que je verse qui sont encore les plus sincères... + + *** + +La cérémonie est terminée; les fossoyeurs achèvent de combler la fosse. +On se sépare à la porte du cimetière. Ma soeur, les yeux tout rouges, +rentre en voiture à la maison avec Mme de Folbert et son fils. Moi, je +suis mon père qui se rend à pied chez l'imprimeur dont il veut acquitter +la facture. Le père Merlin nous accompagne. + +Mon père semble déchargé d'un grand poids. Les idées funèbres ne le +tourmentent pas. Il parle de choses quelconques, de la pluie et du beau +temps, et enfin, de politique. + +--Oui, nous avions raison de ne pas désespérer, pendant la guerre. Nous +avons été battus, c'est vrai, mais nous nous relevons dans la guerre +civile. Non, la patrie n'est pas morte! Elle est plus vivante que +jamais; et les Prussiens, à Saint-Germain et à Saint-Denis, assistent +avec rage à son réveil. Est-ce qu'on a le droit de douter d'un peuple +qui, pour vivre, n'hésite pas à couper le mal à sa racine, à s'amputer +héroïquement? Oui, nous avions raison. Il faut élever nos coeurs! +Debout! Encore plus haut! _Sursum corda!_ Il s'agit de prendre notre +revanche aujourd'hui. La grande! La définitive! La patrie est forte, +maintenant qu'elle vient de recevoir, dans sa victoire sur la Commune, +le baptême de sang nécessaire. Ce sang lave toutes les hontes passées: +nous n'avons plus de boue à essuyer, nous n'avons qu'une revanche à +prendre. Haut les coeurs!... + + *** + +Nous sommes arrivés sur la place d'Armes. Et je regarde les pièces +d'artillerie prises à Paris, canons de bronze, canons d'acier, canons +rayés et à âme lisse, obusiers et mitrailleuses, qu'on y a rangés +symétriquement, ainsi que de glorieux trophées. A droite, l'Orangerie, +où sont entassés les prisonniers; à gauche, les Grandes Écuries, où +siègent les conseils de guerre qui les jugent; en face, le plateau de +Satory, où on les fusille. + + *** + +Mon père continue: + +--La revanche! La revanche terrible, sans pitié! l'anéantissement de +l'Allemagne! Que tout Français tienne le fusil! Tout pour la guerre! +Tout le monde soldat! Haut les coeurs!... Voilà ce que je pense, moi; et +je vous le dis comme je le pense, tout crûment. Je ne sais pas faire de +phrases, moi. Je suis un bon bourgeois... + +Tout à coup, il s'arrête. Là-bas, débouchant de la cour du Château, +passant dans l'allée ménagée entre les canons parqués sur la place, une +voiture arrive au grand trot. + + *** + +--C'est Thiers! s'écrie mon père. Le vainqueur de la Commune! Le grand +patriote! + +Et il ajoute: + +--Il faut l'acclamer. + +Le coupé approche rapidement. Par la portière, j'entrevois un toupet +blanc, des lunettes, une redingote marron. Mon père m'empoigne par le +bras et, levant son chapeau: + +--Salue, mon enfant, c'est la Patrie qui passe!... Vive Thiers! Vive +Thiers! + +Moi, je connais Thiers. Je sais ce qu'il a été. Je sais ce qu'il est. Je +ne saluerai pas. + +La voiture est déjà passée, et je n'ai pas salué, je n'ai pas mis le +doigt à mon chapeau. + + *** + +Mon père se tourne vers moi: + +--Pourquoi n'as-tu pas salué? + +Je ne réponds pas. Il lève la main. + +Qu'il frappe. + +Mais le père Merlin a vu venir le coup. Il se place rapidement entre mon +père et moi et, souriant: + +--Décidément, Barbier,--pour revenir à nos moutons--je dois avouer que +vous aviez raison tout à l'heure: vous êtes un bon bourgeois. + + +Villerville, août 1889. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bas les coeurs!, by Georges Darien + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BAS LES COEURS! *** + +***** This file should be named 18918-8.txt or 18918-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/1/18918/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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