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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:54:27 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Bas les coeurs! + +Author: Georges Darien + +Release Date: July 27, 2006 [EBook #18918] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BAS LES COEURS! *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + ÉVREUX, IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY + + + GEORGES DARIEN + + + + BAS LES COEURS! + + + + PARIS + NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE + ALBERT SAVINE, ÉDITEUR + _12, Rue des Pyramides, 12_ + + 1889 + + + + BAS LES COEURS + + + + I + + +La guerre a été déclarée hier. La nouvelle en est parvenue à Versailles +dans la soirée. + +M. Beaudrain, le professeur du lycée qui vient me donner des leçons tous +les jours, de quatre heures et demie à six heures, m'a appris la chose +dès son arrivée, en posant sa serviette sur la table. + +Il a eu tort. Moi qui suis à l'affût de tous les prétextes qui peuvent +me permettre de ne rien faire, j'ai saisi avec empressement celui qui +m'était offert. + +--Ah! la guerre est déclarée! Est-ce qu'on va se battre bientôt, +monsieur? + +--Pas avant quelques jours, a répondu M. Beaudrain avec suffisance. Un +de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontré en venant ici, +m'a dit que nous ne passerions guère le Rhin avant un huitaine de jours. + +--Alors, nous allons passer le Rhin? + +--Naturellement. Il est nécessaire de franchir ce fleuve pour envahir la +Prusse. + +--Alors, nous envahirons la Prusse? + +--Naturellement, puisque nous avons 1813 et 1815 à venger. + +--Ah! oui, 1813 et 1815! Après Waterloo, n'est-ce pas, monsieur? Quand +Napoléon a été battu?... + +--Napoléon n'a pas été battu. Il a été trahi, a fait M. Beaudrain en +hochant la tête d'un air sombre. Mais donnez-moi donc votre devoir; +c'est un chapitre des _Commentaires_, je crois? + +--Oui, monsieur... J'ai vu chez M. Pion... + +--... Les _Commentaires_... Ah! c'était un bien grand capitaine que +César! Eh! eh! nous suivons ses traces. Seulement nous n'aurons pas +besoin de perdre trois jours, comme lui, à jeter un pont sur le Rhin; +nous irons un peu plus vite, eh! eh!... Qu'est-ce que vous avez vu, chez +M. Pion? + +--Une gravure qui représente Napoléon partant pour Sainte-Hélène et +prononçant ces mots: «O France...» + +Le professeur m'a coupé la parole d'un geste brusque; et, passant la +main droite dans son gilet, la main gauche derrière le dos, il a murmuré +d'une voix lugubre en levant les yeux au plafond: + +--«O France, quelques traîtres de moins et tu serais encore la reine des +nations!»... + +--C'est sur le _Bellérophon_, n'est-ce pas, monsieur, que l'Empereur +était embarqué? + +--Je vous apprendrai cela plus tard, mon ami. Pour le moment, nous n'en +sommes qu'à l'histoire grecque... à la Tyrannie des Trente... Mais +donnez-moi votre devoir. + +J'ai tendu sans peur la feuille de papier. M. Beaudrain me l'a rendue +dix minutes après avec un trait de crayon bleu à la onzième ligne et une +croix en marge: + +--Un non-sens, mon ami, un non-sens. Hier, vous n'aviez qu'un +contre-sens. Somme tout, ce n'est pas mal, car le passage n'est pas +commode. Je m'étonne que vous vous en soyez si bien tiré. + +Ça ne m'étonne pas, pour une bonne raison: je copie tout simplement mes +versions, depuis deux mois, sur une traduction des _Commentaires_ que +j'ai achetée dix sous au bouquiniste de la rue Royale. Les jours pairs, +je glisse traîtreusement un tout petit contre-sens dans le texte +irréprochable; les jours impairs, j'y introduis un non-sens. Hier, +c'était le 17. + +Mon père est entré. + +--Bonjour, monsieur Beaudrain. Eh bien! votre élève?... + +--Ma foi, monsieur Barbier, j'en suis vraiment bien content, je lui +faisais justement des éloges... A propos, dites donc, ça y est. + +--Ça y est, a répété mon père, et ce n'est vraiment pas trop tôt. Ces +canailles de Prussiens commençaient à nous échauffer les oreilles. Ça ne +vaut jamais rien de se laisser marcher sur les pieds. Avant un mois nous +serons à Berlin. + +--Un mois environ, a fait M. Beaudrain. Il faut bien compter un mois. Un +de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai rencontré en venant ici, +m'a dit que nous ne passerions guère le Rhin avant une huitaine de +jours. + +--Oui, oui, les préparatifs... les... les... les préparatifs. On n'a +jamais pensé à tout... + +--Oh! pardon, pardon, papa! s'est écriée ma soeur Louise qui a ouvert la +porte, un journal déplié à la main, le maréchal Le Boeuf a affirmé que +tout était prêt et, dans quatre ou cinq jours... + +--Eh! eh! a ricané M. Beaudrain en saluant ma soeur, les dames sont +toujours pressées. J'apprenais justement à monsieur votre père, +mademoiselle, qu'un de mes amis, capitaine d'artillerie, que j'ai +rencontré en venant ici, m'a dit... + +Ce matin, à neuf heures, mon père m'a envoyé chercher le journal à la +gare. + +--Tu demanderas le _Figaro_. + +J'ai demandé le _Figaro_. + +--Vous ne préférez pas le _Gaulois_ ou le _Paris-Journal_? insinue la +marchande qui est justement en train de lire, derrière sa table, le +dernier numéro qui lui reste. + +--Non, non, le _Figaro_. + +Elle replie lentement la feuille et me la tend en soupirant. Comme ça +doit être intéressant! + +Au coin de la rue, je déplie à demi le journal. On me défend de le lire, +à la maison; mais tant pis, je risque un oeil--un oeil que tire un titre +flamboyant: _La Guerre_. + +Je dévore l'article. Non plus furtivement, comme je fais quelquefois, un +oeil déchiffrant les lignes aperçues dans l'entre-bâillement du papier, +un oeil explorant les environs, mais sans gêne, tranquillement, _coram +populo_, portant le journal tout déplié devant moi, à bras tendus, comme +une affiche que je vais coller le long d'un mur. Et, quand je le ferme, +à vingt pas de la maison, des phrases dansent encore devant moi, +pesantes comme des massues, des lignes longues, droites comme des épées, +les petites lignes des alinéas acérées comme des couteaux; j'ai dans la +tête comme un remuement d'armes, un cliquetis de ferrailles. Je +réciterais l'article d'un bout à l'autre, j'indiquerais la place des +virgules et même des points d'exclamation: + +«Le tambour bat, le clairon sonne,--c'est la guerre! Aux armes! Aux +armes! + +«... Aux armes! Sus à ces beaux fils de la sabretache, qui épient à +l'horizon les baïonnettes de la France!... + +«... Place au canon! Et chapeau bas! Il va faire la trouée à la +civilisation! A l'humanité!... C'est sa voix qui va chanter l'hosanna de +la victoire! + +«... La France reculer?... C'est le soleil qui s'arrête... Et quel est +le nouveau Josué qui fera reculer le soleil de la France?... Moltke, +peut-être?...!!!--» + +Je suis empoigné... + + *** + +--Tu as l'air tout chose, Jean, me dit mon père à déjeuner. + +--C'est probablement la déclaration de de guerre qui le tracasse, répond +ma soeur en ricanant. + +Je ne réplique pas. A quoi bon? Cette pimbêche de Louise se figure que +je suis trop petit pour m'occuper de politique et, à deux ou trois +questions, que je lui ai posées ce matin elle m'a fait des réponses +moqueuses. Mais, attends un peu, ma belle, dans cinq ou six ans je m'en +occuperai, de politique; et tant que je voudrai, encore. Tandis que toi, +tu n'es qu'une femme; et les femmes... Quand j'en aurai une, je ne lui +permettrai de lire que les faits-divers, dans mon journal. Et si Jules +n'est pas un imbécile, il fera comme moi. Il faudra que je le lui dise, +tout à l'heure. + +Je le lui dis. Je le retiens dans un coin de sa maison de l'avenue de +Villeneuve-l'Étang où nous avons été lui rendre visite, l'après-midi, et +je lui explique mon système. Il m'écoute en souriant. + +--Tu n'as peut-être pas tort, mon ami. Seulement, tu oublies une chose: +c'est que je ne suis pas encore ton beau-frère et que... + +--Oh! c'est tout comme, Jules, car dans deux mois Louise et toi vous +serez mariés. + +--Et si la guerre tourne mal? + +Je répondrais bien que ce n'est pas possible, mais il faudrait avouer +que j'ai lu le journal qui prédit la victoire, et j'aime mieux ne pas +répondre, passer pour manquer d'informations. + +Je suis Jules au jardin où Léon, le frère de Jules, un garçon de mon +âge, et Mlle Gâteclair, leur tante, causent avec mon père et ma soeur. +Ils parlent de certains changements à apporter à l'arrangement du +terrain. + +--Il faudrait avant tout, dit Louise, un massif d'arbres verts pour +cacher le réservoir. + +--Jules y a songé ce matin, répond Mlle Gâteclair. + +--Et que penseriez-vous, fait mon père qui vient de réfléchir +profondément, sa canne sous le bras, son menton dans la main, que +penseriez-vous d'une jolie corbeille de verveines ou de géraniums au +milieu de cette pelouse? + +--Ce serait gentil, dit Jules. + +--Adorable, s'écrie Louise. + +--Maintenant, continue mon père en se pourléchant les lèvres et en +arrondissant les bras, on pourrait égayer un peu la façade en plaçant, +par exemple, à droite une boule rouge, à gauche une boule verte et au +milieu une boule dorée. Hein? Ce serait-il gentil? + +--Charmant! Charmant! + +Ça me paraît bête, tout simplement. On ferait bien mieux de conserver +cette grande pelouse où l'on peut se rouler à son aise et faire de +bonnes parties de quilles. Depuis un mois, chaque fois que nous venons +chez Jules, c'est pour dresser des plans dont l'exécution doit +révolutionner sa propriété. Il n'est question que de changement, de +transformation, de dérangement. Et Jules qui trouve ça tout naturel! Il +renverserait sa maison pour les beaux yeux de Louise. Ah! s'il la +connaissait comme moi... + +--Viens-tu arroser les fleurs avec moi? me demande Léon. + +--Mais non. Il fait encore trop chaud. + +La vérité, c'est que je ne veux pas quitter les grandes personnes. Elles +vont certainement parler de la guerre, des Prussiens, et je ne veux pas +perdre un mot de ce qu'elles vont dire. + +J'attends une bonne heure, prêtant l'oreille, tout en faisant semblant +de m'intéresser aux fleurs, aux arbustes. Rien; ils n'ont parlé de rien; +ça a joliment l'air de les occuper, la guerre! Dieu de Dieu! comme je +m'ennuie! + +Nous nous en allons, quand mon père se tourne vers Jules. + +--Croyez-vous? Cette vieille canaille de Thiers qui ne trouvait pas de +motif avouable de guerre? + +--Ah! Gambetta a marché, lui, répond Jules. Décidément, c'est mon homme. + +--Peuh! un drôle de pistolet! + +Et mon père fait un geste de mépris pendant que ma soeur pince les +lèvres. + +--Oh! moi, vous savez, reprend vivement Jules tout rougissant, je +m'occupe si peu de politique... + +--C'est comme moi, dit Mlle Gâteclair. + +J'ai demandé la permission de rester une heure de plus pour aider Léon à +arroser les fleurs. Je l'entraîne dans un coin du jardin. + +--Est-ce que Jules t'a parlé de la guerre? + +--Oui. + +--Qu'est-ce qu'il t'a dit? + +--Que c'était bien embêtant. + +--Et ta tante t'en a-t-elle parlé? + +--Oui. + +--Qu'est-ce qu'elle t'a dit? + +--Que c'était bien malheureux. + +Ah! comme on voit qu'ils ne s'occupent pas de politique! + + *** + +Le soir, après dîner, j'ai ma revanche. Les voisins font invasion chez +nous. M. Pion, d'abord, le capitaine en retraite qui entre en criant: + +--Hein! qu'est-ce que je vous disais, Barbier? Ça finit-il par la +guerre, oui ou non, cette question Hohenzollern? + +Et Mme Pion ajoute, en retirant son chapeau: + +--Les Prussiens se figuraient, parce qu'ils ont été vainqueurs à Sadowa, +qu'ils allaient nous avaler d'une bouchée! On n'a pas idée d'une +pareille insolence. + +Et s'asseyant à côté de ma soeur, près de la fenêtre: + +--Vous comprenez bien, mon enfant, qu'à Sadowa, comme le dit si bien mon +mari, les Prussiens n'avaient aucun mérite à vaincre: ils avaient le +fusil à aiguille. Nous, avec le Chassepot, je vous réponds... + +Puis, c'est M. Legros, l'épicier, qui entre en riant aux éclats. + +--Avez-vous vu comme le marquis de Piré a cloué le bec à Thiers, au +Corps législatif? Il lui a dit: «Vous êtes la trompette des désastres de +la France. Allez à Coblentz!» Il lui a dit: «Allez à Coblentz!» Elle est +bien bonne? + +--Savez-vous ce qu'on leur promet, là dedans, aux opposants? demande M. +Pion en frappant sur un numéro du _Pays_ qu'il tire de sa poche: le +bâillon à la bouche et les menottes au poignet. Si j'étais quelque chose +dans le gouvernement, ce serait déjà fait, ajoute-t-il en caressant sa +grosse moustache. + +--Bah! laissez-les donc faire, dit Mme Arnal, qui fait son entrée à son +tour. Tenez, j'arrive de Paris. Savez-vous ce qu'on fait dans les rues? +On crie: «A Berlin! à Berlin!...» Près de la gare, je vois un +rassemblement. J'approche. Savez-vous ce que c'était? Un médaillé de +Sainte-Hélène, messieurs, qui pleurait à chaudes larmes au milieu de la +foule... Il pleurait de joie, le brave homme! Vrai, j'ai eu envie de +l'embrasser. + +Ah! je comprends ça. Ça devait être beau. Mon enthousiasme augmente de +minute en minute. Il est près de déborder. Je voudrais être assez grand +pour crier: à Berlin! dans la rue. Oh! il faudra que je me paye ça un de +ces jours. + +Les idées guerrières tourbillonnent dans mon cerveau comme des papillons +rouges enfermés dans une boîte. J'ai le sang à la tête, les oreilles qui +tintent, il me semble percevoir le bruit du canon et des cymbales, de la +fusillade et de la grosse caisse; ce n'est que peu à peu que j'arrive à +comprendre M. Pion qui donne des détails. + +Ah! les Prussiens peuvent venir. Nous les attendons. Nous sommes prêts: +jamais le service de l'intendance n'a été organisé comme il l'est, nos +arsenaux regorgent d'approvisionnements de tout genre; nous pouvons +armer cinq cent mille hommes en moins de dix jours et notre artillerie +est formidable. + +--Et puis, s'écrie M. Legros, nous avons la _Marseillaise!_ + +--Bravo! Bravo! s'écrient Mme Arnal et ma soeur. + +Et elles se précipitent vers le piano. + +--Non, non, je vous en prie, murmure Mme Pion qui se pâme. Pas de +musique ce soir, je vous en prie. Je suis tellement énervée! Tout ce qui +touche à l'armée, à la guerre, voyez-vous, ça me remue au delà de toute +expression. Ah! l'on n'est pas pour rien la femme d'un militaire... + +--Vive l'Empereur! crie M. Pion. + +--Tiens! j'ai une idée, fait mon père qui disparaît et revient au bout +de cinq minutes avec un grand carton à la main et plusieurs boîtes sous +le bras. + +--Qu'est-ce que c'est, papa? + +--Tu vas voir, curieux. Louise, va donc dire à Catherine de tendre un +drap blanc, le long du mur. + +Je hausse les épaules dédaigneusement. C'est la lanterne magique qu'on +veut nous montrer. + +--A notre âge, dis-je tout bas à Léon qui vient d'entrer. + +--C'est rudement bête, mais ça ne fait rien. Pendant qu'il fera noir, je +pincerai ta soeur. + +--Pince-la fort. + +Il ne la pince pas du tout. Il n'y pense pas, moi non plus; le spectacle +est trop intéressant. Ah! mon père est un malin. Ce ne sont pas les +verres représentant l'histoire du Chaperon Rouge ou du Chat Botté qu'il +glisse dans la lanterne; ceux qu'il a choisis peignent en couleurs vives +les épisodes divers des campagnes de Crimée et d'Italie, de bons vieux +verres que j'avais oubliés, qui m'ont amusé autrefois, qui aujourd'hui +m'émeuvent. + +Et puis, décidément, mon père a le chic pour montrer la lanterne +magique. Il ne vous place pas le verre, bêtement, entre les rainures du +fer-blanc, pour le laisser là, immobile, jusqu'à ce que le spectateur +lui crie: Assez!--Il a un système à lui. Les premiers tableaux--le +départ des régiments,--il les pousse lentement, peu à peu, dans la +lanterne, et l'on croit voir défiler, au pas accéléré, le long du drap, +les lignards à l'allure ferme et les lourds grenadiers; pour les +chasseurs à pied, le verre va un peu plus vite: du pas gymnastique. +Quand nous arrivons aux escarmouches, aux combats précurseurs des +grandes rencontres, le verre prend une allure fantaisiste, il court avec +les bersagliers, rampe avec les highlanders et bondit avec les zouaves. +Pour les batailles, c'est terrible. C'est à peine si, dans le +va-et-vient rapide des personnages qui s'égorgent sur le drap blanc, on +arrive à distinguer les formes humaines, à voir autre chose qu'une +effrayante mêlée, une masse informe et bariolée éclaboussée de boue +rouge. Comme ça donne l'idée d'une bataille! j'en tremble. Et je n'ai +même pas la force de hurler comme les autres spectateurs qui, dans +l'ombre, poussent des cris de cannibales, des hurlements +d'anthropophages. + +Heureusement, pour me calmer, des tableaux moins chargés apparaissent. +Trois ou quatre personnages tout au plus: des turcos hideusement noirs +et des zouaves effrayants, aux longues moustaches en croc, embrochant +des Russes qui joignent les mains et des Autrichiens tombés à terre. + +--Pas de pitié pour les Autrichemards! crie M. Legros. Et il faudra en +faire autant aux Prussiens. + +--Tiens! sale Prussien, crie M. Pion, absolument emballé, et dont je +perçois dans l'obscurité la longue silhouette tendant le poing vers +l'orbe où un soldat blessé agonise, un coup de baïonnette au ventre. + +Mon père glisse le dernier verre dans la lanterne et se croise les mains +derrière le dos. Il sait que ce tableau-là n'a pas besoin d'être agité +comme les autres, que tous les artifices sont inutiles cette fois-ci. Il +est sûr de son effet: on a peint sur le verre l'incendie d'un bateau où +des malheureux se tordent dans les flammes. + +C'est épouvantable. + +--Magnifique! crie Mme Arnal. Ah! ces brigands de Prussiens, si l'on +pouvait les faire griller tous comme ça! + + + + + II + + +J'ai douze ans. Mon père en a quarante-cinq. Ma soeur dix-neuf. +Catherine, notre bonne, n'a pas d'âge. + +Elle nous sert depuis dix ans. C'est elle qui m'a promené en lisières +dans les allées du parc et qui a guidé mes premiers pas le long des +charmilles du Roi-Soleil. C'est elle qui me rapportait à la maison dans +ses bras quand j'étais fatigué d'avoir traîné mes souliers bleus sur les +tapis verts de Le Nôtre. + +Je ne devais pas lui peser lourd: elle est forte comme un boeuf et dure +au travail comme un cheval de limon. Je l'ai vue un jour, mise au défi +par les ouvriers du chantier, porter vingt-cinq kilos à bras tendu. Elle +est longue comme un jour sans pain et ça l'ennuie parce qu'elle est +obligée de faire elle-même ses tabliers bleus: ceux qu'on achète tout +confectionnés sont très _bons_ et coûtent moins cher, mais on n'en +trouve pas à sa taille. Elle est plate comme une limande et ça lui est à +peu près égal. Quand on la taquine là-dessus, elle se borne à fournir +une explication très simple: elle a monté en graine tout d'un +coup--comme les asperges--et ce qu'elle a gagné en hauteur, elle l'a +perdu en largeur. Elle ressemble à un gendarme: un gendarme qui aurait +un gros nez rouge, qui mangerait de la bouillie avec son sabre et qui +aurait, en guise de moustaches, un gros poireau poilu de chaque côté du +menton. + +Les poireaux, voilà le malheur de Catherine. Elle en a trois à la figure +et trois douzaines sur les mains. Elle affirme n'en pas avoir autre +part. + +--Pas un seul! s'écrie-t-elle en roulant de gros yeux. J'en fournirai +les preuves à qui voudra. + +Personne ne lui en a jamais demandé. + +Elle a essayé de différents remèdes qui devaient faire disparaître en un +clin-d'oeil ses végétations importunes. Ils ont échoué. Quelqu'un, il y +a six mois, lui en a indiqué un nouveau: les artichauts sauvages. Depuis +ce temps-là, elle en cherche; elle leur fait la chasse partout; elle y +passe ses heures de liberté, elle y dépense ses demi-journées du +dimanche, jusqu'à l'heure de la messe--qu'elle passe au bleu. + +Si Catherine a une haine et un dégoût: les poireaux, elle a une +admiration et un amour: son frère. Il existe en chair et en os, ce +frère, aux cuirassiers--au 8e de l'arme--; et, en effigie, tout le long +des murs de la chambre de sa soeur. Il est là debout, assis, à pied, à +cheval, en veste d'écurie, en grande tenue, tête nue, cuirassé et +casqué. Chaque fois qu'elle touche ses gages, Catherine lui en envoie +les deux tiers et lui réclame une photographie. La dernière qu'elle a +reçue est superbe: elle a vingt centimètres de haut, elle est peinte et +la tête du cuirassier, un point de carmin aux joues et aux lèvres, a été +délicatement collée par le photographe entre le casque et la cuirasse +d'un cavalier acéphale, comme on en fabrique d'avance, à la grosse. + +Catherine ne tarit pas d'éloges sur son frère. + +--Vous auriez dû vous engager dans son régiment, fait mon père. Vous +avez la taille, je crois? + +--Ah! monsieur, si ç'avait été possible! Comme je l'aurais soigné! + +Mon père et ma soeur rient aux éclats. Je ne sais pas pourquoi, mais je +leur en veux de leur rire. + +A vrai dire, je leur en veux de moins en moins. J'ai eu beaucoup +d'affection pour Catherine, autrefois, mais je m'en suis détaché +insensiblement. M'ayant connu au berceau, elle a continué à me traiter +en enfant; elle ne peut arriver à se figurer que je vais être bientôt un +homme. Il y a dans sa tendresse pour moi quelque chose qui sent la +nounou, le lange, le hochet. Elle a, en nouant ma cravate, le matin, des +petits tapotements très doux, des lissages d'étoffes, de ces gestes qui +ajustent les robes de bébés--qui arrangent les bavettes.--Et puis, au +point de vue intellectuel, nous avons cessé toutes relations. Elle a un +mot qui explique tout et qui a fini par me déplaire. A toutes mes +questions sur les chiens écrasés, les aveugles et les boiteux, les +chevaux qui se cassent une jambe et les morts qu'on mène au cimetière, +elle faisait la même réponse: «C'est le bon Dieu qui l'a puni.» + +--Catherine, sais-tu pourquoi le poisson rouge qui était dans l'aquarium +est mort? + +--C'est le bon Dieu qui l'a puni. + +Ça m'a paru insuffisant--et douteux. + +Aujourd'hui, je me demande comment j'ai pu arriver à trouver du plaisir +dans la société d'un être aussi borné. Je la méprise un peu. Elle +m'ennuie beaucoup. Elle s'en est aperçue, et en souffre. + +Tant pis. + +Ma soeur est une pimbêche. C'est une petite poupée, pas vilaine, si l'on +veut, mais pas jolie, jolie. Poseuse, hypocrite, égoïste, rapporteuse, +pincée. Orgueilleuse comme un paon. + +--Pourquoi? + +J'ai entendu un ouvrier du chantier dire d'elle, une fois: + +--On dirait qu'elle a pondu la colonne Vendôme. + +Ma foi, oui. + +Elle m'embête. + +Mon père est entrepreneur de charpente et de menuiserie; il est +propriétaire, à Versailles, de l'établissement du _Vieux Clagny_. C'est, +lui qui a fait poser ces longues planches qui portent son nom: Barbier, +le long de la ligne du chemin de fer, avant d'arriver à la gare. Il +possède aussi un chantier à Paris, rue Saint-Jacques. Ce chantier est +tout voisin d'un autre: _le chantier des Grands-Hommes_, qui lui fait +une concurrence désastreuse. Mon père a essayé de reprendre le dessus, +plusieurs fois, sans aucun résultat appréciable. A chaque échec, une +envie folle lui venait de se débarrasser de son établissement parisien. + +--J'y mange de l'argent! criait-il. J'y mange tout ce que je gagne a +Versailles! + +Pourtant, il ne pouvait se résoudre à vendre. A la fin, une idée, une +idée fixe, l'a possédé: acheter les _Grands Hommes_. + +Il y a sept ans qu'il rêve à cette acquisition--qu'il sait +impossible--et ç'a été le sujet de discussions terribles que je me +rappelle vaguement, avec ma mère. Mon père lui reprochait, de plus en +plus âprement, avec brutalité dans les derniers temps, de ne pas avoir +payé sa dot. Il l'accusait de l'avoir volé, de s'être entendue avec son +père à elle, le grand-père Toussaint, pour le filouter. + +--Oui, tu savais qu'il me mettait dedans, le vieux brigand!... Tu n'as +même pas pensé à tes enfants!... Tu t'en moques, de tes enfants!... +Comme de ton mari, n'est-ce pas?... Tout pour ta famille! Une famille de +fripons, de canailles!... De canailles!... + +J'ai encore de ces cris-là dans les oreilles, de ces cris haineux, mal +étouffés par les murs, et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier +dans mon petit lit. Je savais que mes parents se disputaient et +s'insultaient, que mon père bousculait ma mère _pour de l'argent_. Et +depuis ce temps-là j'ai le dégoût et la peur de l'argent. J'ai presque +deviné, à douze ans, tout ce que peut faire commettre d'horrible et +d'infâme une ignoble pièce de cent sous. + +J'ai grandi au milieu de discussions d'intérêt coupées de scènes de plus +en plus violentes jusqu'à la mort de ma mère. Ces scènes ont effacé en +moi, à la longue, son image douce et bonne, et je ne peux plus la voir +quand j'évoque son souvenir, que pâle et craintive, baissant la tête, +pauvre bête maltraitée sans pitié par son maître, et fuyant sous les +coups. J'ai gardé aussi, de ce temps-là, une grande frayeur de mon père. + +Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque +chose de méchant qu'il ne peut arriver à adoucir. + +--Monsieur n'est pas commode, dit Catherine. + +C'est à peu près ça: pas commode, raboteux, à angles droits. Il me gêne. +Je me contrains devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m'a +rendu un peu sournois. Paresseux au possible, je joue les studieux--en +truquant de toutes les façons.--Je lui désobéis rarement. Je n'ai pas +peur qu'il me mette à mort, comme Brutus. Je crains qu'il ne me fasse +remarquer, de son ton froid, qu'il a la bonté de ne pas me priver de +dessert. + +A part les deux heures de leçons que me donne M. Beaudrain, le soir je +suis à peu près libre. Je ne m'amuse guère. Sans Léon qui vient souvent +jouer avec moi, et le père Merlin, notre voisin, que je vais voir +presque tous les jours, je crèverais d'ennui. J'aimerais bien aller +m'amuser au chantier; mais mon père me défend de parler aux ouvriers. Un +jour, Louise m'a vu causer à l'un d'eux. Elle a mouchardé. J'ai reçu un +savon et l'ouvrier aussi. + +--Ça t'apprendra à parler à ces gens-là, m'a dit Louise. Avec ça que tu +es déjà si bien élevé! + +Je voudrais demeurer à Paris. J'ai envie de Paris. Chaque fois que j'y +vais, je voudrais y rester, ne jamais retourner à Versailles. C'est +ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux comme tout. On dirait que +c'est mort. + +--Une ville charmante, dit M. Beaudrain. + +Et il parle des souvenirs historiques en passant un bout de langue sur +ses lèvres, qui pèlent comme de l'écorce de bouleau. + +M. Beaudrain a l'air d'un croque-mort. Ils sont tous comme lui, les gens +qui habitent Versailles: drôles comme des enterrements. M. Legros, seul +de toutes les personnes qui viennent chez nous, rit toujours; seulement +il est bête comme une oie. Il a des yeux en boules de loto, des narines +poilues, des oreilles en feuilles de chou et un gros menton rasé de +près, tout piqué de trous, qui ressemble à une pomme d'arrosoir. + +Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. Elle va souvent à Paris +où son mari tient un magasin, et ça se voit. J'aimerais bien me marier +avec une femme comme elle. A condition qu'elle sautât un peu moins, par +exemple. Elle est toujours en l'air. On dirait qu'elle a du vif-argent +quelque part. Mais je n'en suis pas encore là. J'ai le temps d'attendre. + +Pour le moment, mon père me gêne, Catherine m'ennuie, Louise m'embête, +Versailles m'assomme. + +Voilà. + + + + + III + + +Nous finissons de déjeuner. Mme Arnal entre. + +--Vous ne savez pas? + +--Quoi donc? + +--Le père Merlin est revenu. + +--Bah! Vous êtes sûre? + +--Comment donc! Il est dans son jardin, en train d'arroser ses fleurs. + +Et, plus bas: + +--Il a un linge blanc autour de la tête; le front tout entortillé... Il +y a quelque chose là-dessous. + +--Oh! oui, fait ma soeur; quelque chose de louche. Il vaudrait mieux +savoir à quoi s'en tenir, car enfin on ne peut pas fréquenter toute +sorte de monde. N'est-ce pas, papa? + +--Sans doute, sans doute; mais... + +--Oh! tu sais, tu ne m'ôteras pas de l'idée qu'il a attrapé ses horions +à la manifestation... tenez, madame, j'ai gardé le journal. Le voilà. + +Elle lit: + +--«A la hauteur de la Porte-Saint-Martin, une bande composée de quelques +centaines de voyous, escortant un grand drôle portant un drapeau, se +dirige vers le Château-d'Eau, aux cris de: _Vive la paix_! Cette +manifestation est accueillie par des sifflets partis des bas-côtés des +boulevards. Et bientôt la foule, ne pouvant plus contenir son +indignation, se précipite sur ces stipendiés de Bismarck et les +disperse, non sans avoir administré à quelques-uns des plus acharnés une +correction bien méritée.» + +Mme Arnal hoche la tête. + +--Dame! vous comprenez bien qu'avec des idées comme les siennes... + +--Oh! il faut savoir à quoi s'en tenir, répète Louise très surexcitée. +Et si tu veux, Jean, tu vas t'en aller chez le père Merlin pour lui +tirer les vers du nez. + +Ce rôle d'espion ne me convient pas beaucoup. Je me tourne vers mon +père. + +--Mais papa ne voudra peut-être pas... + +--Avec ça que tu as besoin de la permission de papa pour y passer des +demi-journées entières, chez le père Merlin! Allons, tâche de faire ce +qu'on te dit. + +Je ferai ce qui me plaira. Et d'abord je ne lui demanderai rien, au père +Merlin, rien du tout; je ne lui tirerai pas les vers du nez. Et s'il me +raconte ses affaires, je garderai tout pour moi, je ne répéterai rien, +rien. + + *** + +Je sonne à sa porte. Il vient m'ouvrir, un bâton de frotteur à la main +et un pied déchaussé. Il frotte. Gare à mes oreilles si je fais des +bêtises. + +--Ah! c'est toi! Ton ami Léon n'est pas avec toi? C'est dommage. La +première fois que je le verrai, ce garnement-là, je lui donnerai de mes +nouvelles; il m'a cassé un pied de dahlia... Tu veux aller au jardin? Va +au jardin. Tu peux bêcher la troisième plate-bande, celle du fond. + +--Oui, monsieur Merlin; et vous... + +--Je frotte! + +Il rentre dans la maison dont il fait claquer la porte et j'entends +bientôt le va-et-vient de la cire sur le plancher, suivi du frottement +de la brosse qui, à temps égaux, heurte les plinthes. + +C'est un brave homme, le père Merlin, mais il a ses manies. Quand il est +en colère, quand il a quelque sujet de contrariété ou d'affliction, +vite, il attrape sa cire et sa brosse et s'enferme dans sa maison; il ne +faudrait pas choisir ce moment-là pour le taquiner. Quand il vous a dit: +«Je frotte!» il n'y a plus qu'à le laisser tranquille. «Je frotte!» +c'est un avertissement, une menace; ce n'est pas, comme on pourrait le +croire, l'énoncé d'une occupation domestique. Ça veut dire: «Je suis en +colère. Je passe ma colère sur mon plancher. J'aime mieux ça que de la +passer sur vous, pourvu que vous me laissiez tranquilles.» Ça veut dire: +«Fichez-moi la paix.» + +On sait à quoi s'en tenir là-dessus, dans le voisinage. Mais on continue +à le fréquenter, à lui faire bon visage, malgré ça, malgré ses opinions +ultra-républicaines qu'il affiche très ouvertement. Il a de si belles +fleurs! Au dernier concours horticole, comme on couronnait Gédéon, +l'horticulteur, pour ses hortensias, le père Merlin, plein de dédain +pour les produits primés, a traduit son opinion par un mot qui a fait +rougir les dames. Il a dit: + +--C'est de la fouterie. + +Les dames qui ont rougi ont dû se rendre compte qu'il n'y avait rien +d'exagéré dans cette appréciation, car elles ont continué à demander au +bonhomme des bouquets qu'il leur offre gracieusement. + +Car il est gracieux quand il veut, le père Merlin, très gracieux même. +On voit qu'il a été bien élevé. Il est fort comme un Turc, aussi, malgré +ses cinquante ans passés. Je l'ai entendu dire, à propos d'un jeune +homme de vingt-deux ans, bien râblé, qui le tournait en ridicule: + +--Si ce galopin continue, je le casserai en deux comme une allumette. + +Et le jeune homme s'est tenu coi. + +Il aime beaucoup les enfants. Il paraît qu'il en a eu, mais qu'ils sont +morts. Sa femme aussi. Quand je dis: sa femme... On prétend qu'il n'a +jamais été marié et qu'il vivait en concubinage. Ça m'intrigue fort. +J'ai demandé des renseignements à Catherine qui m'a répondu, mais avec +un grand accent de conviction cette fois: + +--Le père Merlin! C'est le bon Dieu qui l'a puni. + +Un jour que le vieux m'avait parlé longtemps de ses enfants et de _sa +femme_, comme si de rien n'était, en se déclarant même très malheureux +de les avoir perdus, j'ai osé demander à Mme Arnal ce que c'était que le +concubinage. Elle a commencé une explication vague, s'est troublée et a +fini par me dire, en me fouillant de ses yeux profonds, qu'il ne fallait +jamais parler de ces choses-là, que tout ça «c'était bien vilain». + +Ce qui est vilain, aussi, c'est de ramasser du crottin dans la rue. +Pourtant le père Merlin, tous les soirs régulièrement, recueille celui +du quartier. Il se promène dans les rues, pendant une petite heure, avec +une pelle et une brouette. Quand il rentre, sa brouette est toujours +pleine. On dirait que les chevaux le connaissent et qu'ils tiennent à +lui faire plaisir. + +J'ai voulu l'aider autrefois dans sa chasse à l'engrais, dans ses +pérégrinations à la recherche de la fiente chevaline. Mais Louise m'a +rencontré un soir, précédant la brouette, la pelle sur l'épaule, faisant +le service d'éclaireur; elle a prévenu mon père qui m'a formellement +défendu de continuer à me compromettre. Un Barbier ramasser du crottin! +Est-ce que j'aurais l'intention de devenir républicain, par hasard? Ma +soeur en rougissait jusqu'aux oreilles. + +Le lendemain soir, comme je voyais le père Merlin rôder autour de sa +brouette et que je cherchais un prétexte pour ne pas l'accompagner, il +m'a dit lui-même de ne pas venir avec lui. + +--Car on te l'a défendu, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur. + +Il a haussé les épaules. C'est son habitude. Que je lui parle de mes +parents, des voisins, de ce qui se passe dans le quartier ou dans la +ville, il hausse les épaules. C'est surtout lorsque je lui demande un +bouquet de la part de ma soeur qu'il a un petit mouvement d'épaules +accompagné d'un mince sourire railleur--toujours le même--qui en dit +long. Il ne doit guère se tromper sur le compte de Louise. Il ne m'en a +jamais parlé mal, c'est vrai--il ne cancane pas--mais on voit qu'il est +fixé à son sujet. Au sujet de bien d'autres aussi, sans doute. Il doit +savoir juger les hommes, le père Merlin, avec ses yeux clairs, et c'est +peut-être pour cela qu'il les méprise un peu--et qu'il n'en dit rien. + +Son haussement d'épaules ne signifie pas: «Ce que vous me dites ne +m'intéresse pas. Ça me laisse froid.» Il veut dire: «Je le savais avant +vous; seulement je veux faire comme si je ne le savais pas.» + +Il y a une chose qu'il ne sait pas, pourtant. C'est que j'ai beaucoup de +sympathie pour lui. Il ne le sait pas, car il serait plus ouvert, il +aurait plus de confiance en moi s'il s'en doutait et nous pourrions +causer sérieusement--comme deux hommes.--Il faudra que je lui apprenne +ça, et--le plus tôt possible. + +Tiens! le voilà qui sort de la maison et qui descend au jardin. Il est +plus pâle que d'habitude; il a toujours son bandeau blanc autour de la +tête. Je vais lui demander des nouvelles de sa santé et tâcher de le +faire causer. Il peut se fier à moi et me raconter tout ce qu'il voudra. +Je ne dirai rien, à la maison. + +--Vous allez souvent à Paris, maintenant, monsieur Merlin? + +--Mais oui. + +--Papa m'a dit qu'il y a quelque temps, vous y avez été pour +l'enterrement de Victor Noir. + +--Ah! + +--Est-ce que c'était un bel enterrement? + +--Un enterrement comme tous les autres: beaucoup moins de morts que de +vivants. + +--Ah!... Et la dernière fois, vous y êtes resté trois jours? + +Pas de réponse. + +--Est-ce que c'est à Paris que vous vous êtes fait mal à la tête? + +Le père Merlin m'a pris aux épaules, m'a fait tourner comme un toton et +m'a mis bien en face de lui. + +--Écoute, petit. Je n'aime pas les espions. Si tu as envie de faire ce +sale métier, il ne faut pas venir chez moi. Il faut aller ailleurs. Ou +plutôt, il vaut mieux rester chez ceux qui t'envoient. Tu as compris? Je +ne te répéterai pas ça deux fois. + +Et il est allé s'asseoir sous le berceau, devant une table où sont +déposés ses journaux. + + *** + +Ah! c'est comme ça?... Ah! tu doutes de moi?... Ah! tu n'as pas +confiance en moi?... Tu me traites d'espion?... Eh bien! tu peux parler +mon bonhomme! Tu peux parler, et tu verras si l'on te reçoit encore chez +nous... tu peux parler! + +Je dirai tout! + +Mais le vieux est en train de lire un journal et n'a pas l'air de +vouloir desserrer les dents... Si, il vient de déposer son journal pour +bourrer sa pipe et il a murmuré: + +--Nous allons voir combien de temps ces cochons-là vont encore nous +épousseter avec leurs panaches. + +J'ai entendu. C'est tout ce qu'il me faut. + +--Monsieur Merlin, je m'en vais. + +--Si tu veux. + +--Ah! te voilà, s'écrie Louise qui vient m'ouvrir. Ce n'est pas +malheureux, j'ai cru que tu y coucherais. Eh bien? + +Je lâche la phrase que je viens d'entendre. Je n'ai pas eu le temps d'en +oublier une syllabe. + +--Eh bien! il a dit: «Nous allons voir combien de temps ces cochons-là +vont encore nous épousseter avec leurs panaches.» + +--Tonnerre de Brest! s'écrie M. Pion... Pardon, mesdames... Quel est le +salaud qui a dit ça? + +--C'est M. Merlin, dit ma soeur en étendant les bras. + +--Misérable! Gredin! + +--Il a tort, grand tort, affirme tranquillement M. Beaudrain. Il ne faut +pas médire du panache, eh! eh!; il a du bon, eh! eh! eh! La France a +grandi à l'ombre de deux panaches: celui du Béarnais et celui de +Napoléon. + +--Oser dire des choses pareilles! s'écrie ma soeur. + +--Et le jour même où l'on parle d'illuminer la ville pour fêter le +départ de nos braves troupiers, gémit Mme Arnal. + +Je tends l'oreille. Comment? On parle d'illuminations? + +Oui. Et ces messieurs sont justement venus pour s'entendre avec mon père +au sujet de la décoration de la rue. M. Beaudrain déclare, peut-être +pour calmer un peu M. Pion, toujours furieux contre le père Merlin, +qu'il a encore en sa possession les lanternes vénitiennes qui lui ont +servi en 48. + +--Ah! en 48. «Des lampions! Des lampions.» + +Et, tous les souvenirs guerriers de ces messieurs leur revenant en +mémoire, ils remettent sur le tapis des histoires que je connais par +coeur: le gigot de Louis-Philippe au bout des baïonnettes, les +barricades, une femme aux longs cheveux dénoués brandissant une +escopette qui avait frappé tout particulièrement M. Beaudrain, et un +jeune voyou, porté par les cheveux, à bras tendu, par un municipal à +cheval, dont l'image ne peut s'échapper du cerveau de mon père. + +On en oublie un peu les illuminations, le départ des soldats. + +--Ainsi, papa, tu es bien de mon avis, demande Louise à mon père, quand +nous sommes seuls, il faut défendre à Jean de retourner chez le père +Merlin. + +--Oh! je n'y retournerai pas! + +--Alors, tu vois bien, fait mon père, que ce n'est pas la peine de le +lui défendre... D'ailleurs, ajoute-t-il, je ne suis pas d'avis de me +brouiller avec quelqu'un pour des bêtises, pour de la politique... + +Des bêtises! Des insultes lancées à notre brave armée, à ceux qui nous +gouvernent, qui vont nous mener à la victoire, comme disait tout à +l'heure M. Pion? Des bêtises! les injures de ce vieux brigand de +républicain qui ne respecte rien et qui n'a confiance en personne?... + +Mon père n'a pas de nerf. + + + + + IV + + +C'est aujourd'hui que part le dernier régiment caserné dans la ville: un +régiment de ligne. + +Léon et moi, nous avons été l'attendre sur la place du Marché pour +l'accompagner jusqu'à la gare. + +C'est épique le départ des troupes. Jamais je n'ai éprouvé ce que +j'éprouve. Il y a dans l'air comme un frisson de bataille et le soleil +de juillet qui fait briller les armes et étinceler les cuirasses, vous +met du feu dans le cerveau. La terre tremble au passage de l'artillerie +qui va cracher la mort, et le coeur saute dans la poitrine pendant que +rebondissent sur les pavés les lourds caissons aux roues cerclées de +fer, pendant que s'allongent au-dessus des affûts les canons de bronze à +la gueule noire. Les musiques jouent des hymnes guerriers, on chante la +_Marseillaise_, l'or des épaulettes et les broderies des uniformes +éclatent au soleil, les drapeaux clapotent aux hampes où l'aigle ouvre +ses ailes, les fers des chevaux luisent comme des croissants d'argent et +l'on sent planer au-dessus de cette masse d'hommes parés pour le combat, +au-dessus de ces bêtes de chair et de fer qui vont se ruer à la +bataille, quelque chose de terrible et de grand, qui vous bouleverse. Le +sang gonfle les veines, la fièvre vous brûle, et il faut crier, crier, +crier encore, pour ne pas devenir fou. + +Ah! j'ai crié: «A Berlin!» depuis quelques jours. Je m'en suis donné à +coeur-joie. J'en ai presque attrapé une extinction de voix. Pourvu que +je puisse encore acclamer le régiment qui va venir... + +--Est-ce qu'il va se décider, à la fin? demande Léon qui s'impatiente. +Si nous allions un peu plus loin? + +--Mais non, mais non, nous sommes bien ici. + +C'est jour de marché, aujourd'hui. La place est pleine de paysans qui +ont apporté leurs légumes; leurs étalages sont sous les arbres, et, +par-ci par-là envahissent les trottoirs. Nous nous sommes casés entre +une marchande de salade et un vieux marchand d'oignons qui guette les +clients à quatre pattes. Il est obligé de se tenir à quatre pattes parce +que, à chaque instant, un oignon se détache du tas et roule sur le +bitume; le vieux n'a qu'à étendre la main pour le ratteindre. C'est un +malin, ce vieux-là. + +Bon! un oignon qui roule. Le marchand se précipite pour le rattraper; +mais un officier qui passe, botté et éperonné, vient de mettre le pied +dessus. Il glisse et tombe sur le genou. + +Le vieux retire sa casquette. + +--Pardon, excuse, mon officier. + +L'officier se relève, saisit sa cravache par le petit bout et, à toute +volée, envoie un coup de pommeau sur le crâne dénudé du vieux qui tombe +à la renverse. Du sang jaillit sur les oignons. + +--V'là l'régiment! crie Léon. + +La musique éclate au bout de la rue. Nous nous précipitons. + +--As-tu vu ce pauvre vieux? + +--C'est bien fait. Il n'avait qu'à faire attention à ses oignons. Si +l'officier s'était cassé la jambe, hein? + +Je ne réponds pas. Je suis trop occupé à regarder les soldats que nous +escortons sur le trottoir, marchant au pas, en flanqueurs. + +Les soldats, eux, ne marchent pas trop au pas: le trouble et +l'enthousiasme, la joie d'aller combattre les Prussiens, l'émotion +inséparable d'un départ--un tas de choses.--Il y a un vieux chevronné, à +côté de moi, qui titube. Un officier tout jeune, presque sans +moustaches, lui remet toutes les deux minutes son fusil sur l'épaule. Ça +fait plaisir de voir l'union qui règne entre officiers et soldats. Le +colonel, un vieux tout gris, salue de l'épée quand on l'acclame et un +clairon, au premier rang, a fourré un gros bouquet de roses dans le +pavillon de son instrument qu'il porte comme un saint-ciboire. D'autres +bouquets sont enfoncés dans les canons des fusils, des bouteilles +montrent leurs goulots sous la pattelette des sacs et deux ou trois +chiens, les pattes croisées, sont étendus sur la toile de tente roulée +autour des havre-sacs. On applaudit les chiens. + +Place du Marché, tous les paysans sont accourus. Ils font une ovation au +régiment. Et, devant la boutique du pharmacien qui fait le coin, quatre +ou cinq grands gaillards qui viennent d'en sortir agitent leurs +casquettes. L'apothicaire aussi remue son mouchoir blanc, pendant que, +derrière lui, à travers ses jambes, on aperçoit la blouse bleue du +marchand d'oignons, étendu sur le parquet. + +Rue Duplessis, à chaque pas, des habitants se jettent dans les rangs, +offrant des pains, des saucissons, des bouteilles rouges, des +bouteilles jaunes, des bouteilles vertes. Je reconnais M. Legros, +l'épicier--marchand de tabac, notre voisin. Il a apporté des cigares +qu'il distribue. + +--Tenez, tenez. Et ce sont des bons: des deux sous... bien secs... + +Il fait l'article comme s'il voulait les vendre. L'habitude! Un soldat +s'y trompe. + +--Est-ce que t'aurais le toupet de ne pas nous les fournir à l'oeil, tes +cigares, eh! sale pékin? + +M. Legros proteste. Malgré tout, il a de la peine à s'en tirer. + +--A l'oeil, mes cigares, à l'oeil. Et tenez, mon brave, si vous avez +besoin d'allumettes, voilà ma boîte. + +De-ci de-là, on entraîne les troupiers dans les cabarets. Devant +Beaugardot, le marchand de meubles d'occasion, des fauteuils anciens +sont alignés sur le trottoir. Des soldats vont s'y asseoir avec armes et +bagages et refusent de se lever. C'est un commencement de débandade. + +Mais, tout à coup, la musique entame la _Marseillaise_. + + Allons enfants de la patrie, + Le jour de gloire est arrivé... + +Ah! que c'est beau. Les soldats ont repris leur rang. Des acclamations +enthousiastes les suivent jusqu'à la gare. + + *** + +A travers les grilles, un troupier me passe son bidon et me prie d'aller +le remplir chez le marchand de vin, en face. Il fouille dans sa poche. + +--Attendez, je vais vous donner des sous. + +Mais je ne veux pas de son argent; j'ai justement un franc dans ma +poche. Je lui paierai son litre. + + *** + +--Tenez, voilà votre bidon. + +--Merci bien, jeune homme. C'est peut-être le dernier litre que je +boirai que vous m'offrez là. + +--Le dernier! s'écrie Léon, se dressant sur la pointe des pieds, rouge +comme un coq, tellement il est joyeux de remonter le moral d'un +guerrier, le dernier!... Ah! nous vous en offrirons bien d'autres, quand +vous reviendrez vainqueur! + +Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, mais le soldat hoche la +tête. + +--Merci tout de même... + +Il n'a pas l'air d'avoir confiance, réellement. + + *** + +--Comprends-tu ça? me demande Léon en revenant. Douter de la victoire! +Partir avec aussi peu d'enthousiasme!... Moi, je donnerais je ne sais +quoi pour pouvoir aller rosser les Prussiens... Tiens, ce soldat n'a pas +de coeur!... + +Je ne sais pas trop. Il ne considère peut-être pas la guerre comme une +partie de plaisir, il s'en fait peut-être une idée plus exacte que nous, +au bout du compte. Et des tas de choses auxquelles je n'ai pas encore +pensé se présentent à mon esprit... + +--Eh bien? Était-ce beau? me demande mon père qui prend le café, sous la +tonnelle du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion. + +--Oh! oui. + +--Beaucoup d'enthousiasme, comme toujours? crie M. Pion. Un entrain +endiablé! Moi, voyez-vous, j'ai dû renoncer à assister au départ des +troupes. Ça me faisait trop de mal de ne pas partir avec eux... Une +guerre pareille! Une guerre qui sera une seconde édition de la campagne +de Prusse... + +--En 1806, fait M. Beaudrain... Iéna... + +--Parfaitement. Vous connaissez le mot _historique_ dit avant-hier à +Saint-Cloud par un personnage des plus haut placés: «Cette guerre de +1870, comme celle de 1859, sera menée _tambour battant_.» L'Empereur, +qui entendait, a souri... Il a souri, messieurs, répète M. Pion en +tordant sa longue moustache. + +--Le fait est que les Allemands ne sont guère de taille à se mesurer +avec nous, dit mon père. Les services de leur armée sont très +défectueux, les vivres manquent, les hommes de la landwehr se refusent à +prendre les armes, l'argent devient de plus en plus rare... Toutes les +grandes maisons de commerce font faillite les unes après les autres... + +--Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; mais nous en sortirons +vainqueurs. L'instinct me le dit, l'observation professionnelle me le +démontre. Dans l'histoire passée on peut lire l'histoire future... Et +puis, quel enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... Un peu +de surexcitation factice, me direz-vous? Mais non, mais non! L'effet +produit est grand. Je dirai plus: il est utile... Voyez, messieurs, +voyez, d'ailleurs--et M. Beaudrain tire un journal de sa +serviette--voyez l'avis d'un homme généralement froid, toujours sensé, +d'un universitaire--M. Beaudrain incline la tête--M. Francisque Sarcey: + +«Il faut crier fort si l'on veut être entendu loin. + +«Si ce foyer pétillait d'une flamme moins vive, il ne répandrait pas sa +chaleur sur le reste de la France; son _contre-coup_ ne s'en ferait pas +sentir aussi vite au fond des campagnes, un peu plus lentes à +s'émouvoir. + +«Qu'on se rappelle l'immortel élan de 92. C'étaient les mêmes transports +qui préludèrent aux mêmes victoires.» + +--Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, mais l'heure de mon cours va +bientôt sonner et vous permettrez... A ce soir, mon cher Jean... + +Et le professeur disparaît, sa serviette sous le bras. + +--Et nos généraux, s'écrie M. Pion en frappant sur l'épaule de mon père. +Croyez-vous qu'ils vaillent les princes de Prusse? + +--L'Empereur a agi sagement en se réservant le commandement en chef, dit +mon père. + +--Et en confiant le poste de major général au maréchal Le Boeuf. Il a +préparé la victoire de longue main celui-là. C'est grâce à lui que tout +est prêt. + +--Et Mac-Mahon, qu'en dites-vous. + +--On l'a vu à l'oeuvre. + +--C'est comme le général de Cousin-Montauban. + +--C'est Bazaine qui m'intéresse tout particulièrement. C'est un +compatriote, un enfant de Versailles... + +--A qui le dites-vous? Sa maison est à deux pas de la mienne. + +--Ah! dites donc, il y a dans le _Figaro_ d'aujourd'hui un article sur +le général Frossard, le gouverneur du Prince Impérial... un article +d'Édouard Lockroy... c'est très intéressant. + +«Le général Frossard est un homme âgé, froid, calme. On le dit un +stratégiste de premier ordre. Depuis longtemps, il n'a rien commandé. Le +général Frossard a expliqué à son auguste élève toutes les guerres de +l'Empire. Il promenait des soldats de plomb sur une carte d'Europe et le +jeune Prince les renversait avec de petites boulettes de mie de pain +lancées par de petits canons en bois. + +«Quand le général Frossard voulut raconter la campagne de Waterloo et +faire rétrograder l'armée française, le Prince Impérial se fâcha: + +«--Non!... Jamais!... s'écria-t-il avec un mouvement de colère. Et, +malgré les instances de son précepteur, il disposa ses batteries et +écrasa d'un coup l'armée anglaise, l'armée prussienne, Blücher et +Wellington.» + +--Ah! c'est beau! s'écrie M. Pion... c'est beau!... Et nous douterions +de la victoire! Allons donc! + +Non, il n'y a pas à en douter. Mille fois non. Et si le soldat de la +gare était ici... Par le fait, il avait l'air d'un imbécile; une figure +idiote--quelque Bas-Breton--un illettré. + +Oui, un illettré; ah! s'il pouvait lire les journaux, comme moi... + +Car je lis les journaux, tous les jours, sans me cacher, en +propriétaire. Mon père ne m'en empêche pas et ma soeur, heureuse de +pouvoir causer avec moi des événements du jour, me les passe elle-même. + +J'apprends ainsi que «c'est à peine si l'on s'aperçoit qu'un vide s'est +produit dans nos arsenaux», que «la guerre ne peut avoir aucune surprise +inquiétante pour nous; notre admirable corps d'éclaireurs, dont le +moindre trappeur rendrait des points à Bas-de-Cuir, sondera le terrain +devant chaque soldat»; et que «l'administration française a, de son +côté, un service d'espions parfaitement organisé». + +J'ai lu la réponse de l'Empereur à l'adresse du Corps législatif. J'ai +vu comment il a répondu à l'Impératrice qui disait au Prince Impérial, +en l'embrassant, au moment du départ: + +--Adieu, Louis! et surtout fais ton devoir. + +--Madame, nous le ferons tous. + +J'ai vu comment il a veillé aux arrangements de sa maison militaire avec +une austérité toute spartiate. Son domestique est réduit à un seul valet +de chambre. Deux cantines suffiront à transporter tout le bagage +impérial. «Pour bien faire la guerre, a répondu Sa Majesté à un général, +il faut la faire en sous-lieutenant.» + +Il paraît que l'enthousiasme est énorme, en province, au passage des +régiments. + +«On s'embrasse, dit la _Liberté_--un journal sérieux,--les mains et les +coeurs s'étreignent. Il faut bien le dire, le succès est surtout pour +les zouaves et les turcos, qui sont d'un entrain effroyable et d'une +verve étourdissante. + +«--Ah! disent-ils, les Prussiens ont voulu voir la ménagerie d'Afrique? +Eh bien! ils la verront!» + +«De fait, ils sont effroyables à voir: à moitié nus, coiffés de rouge, +l'oeil allumé par le patriotisme et le vin! Pauvre landwehr! + +«Au moment où j'écris, douze cents zouaves entrent en gare, perchés sur +les wagons, dansant un cancan échevelé et hurlant à pleins poumons.» + +Ah! les turcos! j'aurais tant voulu les voir passer!... Et les zouaves! + + *** + +J'en ai vu un--sur un journal illustré qu'expose le libraire, au bout de +la rue.--Il est couché à plat ventre, en face d'un Prussien qui le +regarde, de l'autre côté de la frontière. + +--C'est-y joli, Berlin? demande le zouave. + +--Et Paris? + +--Qué qu'ça t'fait? T'y vas pas. + +Il y a aussi une caricature qui représente un militaire faisant ses +adieux à sa payse. + +--Reviendras-tu bientôt? dit la payse. + +--Parbleu! Un tour de Rhin et un tour de Mein, et je reviens. + +C'est très drôle. + +Ce qui est drôle, aussi, c'est les nouvelles à la main des journaux: + +«Connaissez-vous la dernière mode? Appeler son chien Bismarck et lui +accrocher un écriteau portant: «Vive la France!» Faire acclamer la +France par Bismarck, c'est tout de même raide.» + +Ou bien: + +«M. de Bismarck nous reproche de faire usage des turcos!... Tout ce que +nous pouvons vous promettre, Monsieur de Bismarck, c'est que le turco, +devenu Français maintenant, y mettra de la décence, il n'abusera pas +trop du... Prussien.» + +Les chansons sont plus sérieuses,--mais aussi belles: + + Puisque c'est l'heure de la haine, + Faisons parler les chassepots... + +Et puis, celle-ci, dont l'auteur est le prince Pierre Bonaparte: + + _Berceau du progrès_, pays magnanime, + _Ton bras glorieux_ qui frappe et rédime, + Reprend sa vigueur et reporte enfin + Notre aigle immortel aux rives du Rhin. + +Et puis, la chanson des marins--car la flotte va entrer en scène et les +Prussiens ont été prévenus qu'ils pouvaient, «s'ils tenaient à conserver +un spécimen de leur marine, le placer immédiatement dans le musée de +Berlin».--Ma soeur la chante, cette chanson-là. Du matin au soir on lui +entend répéter le refrain: + + Et vous, hache au poing, race antique, + Debout, matelots!... La Baltique + _Dresse pour vous ses flots vengeurs!_ + +Je ne fais pas que lire les journaux. J'ai des occupations plus +sérieuses: je copie les proclamations. J'ai acheté un cahier tout exprès +pour ça. Léon aussi. Nous rôdons par la ville, épiant le moment où +l'afficheur colle sur les murs des carrés de papier blanc, à l'affût des +placards émanant de l'autorité. Nous passons notre travail à M. +Beaudrain--qui le recopie sur un beau registre à fermoir. + +Entre autres choses importantes, nous avons déjà transcrit la +Proclamation de l'Empereur au Peuple et la Proclamation à l'Armée. + +Dans la première, il est dit que: + +«Le glorieux drapeau que nous déployons encore une fois devant ceux qui +nous provoquent est le même qui porta à travers l'Europe les idées +civilisatrices de notre grande Révolution.» + +Et, dans la seconde: + +«De nos succès dépend le sort de la liberté et de la civilisation.» + +D'ici peu, nous nous livrerons à d'autres travaux. Jules a fait cadeau à +Léon d'une carte du Théâtre de la Guerre, avec de petits drapeaux pour +marquer les positions des belligérants. Les petits drapeaux dorment dans +leur boîte, fraternellement, drapeaux prussiens et drapeaux français, en +attendant que le canon les réveille et qu'on les pique sur les places +conquises. + +Pour nous distraire, le soir, Léon et moi, nous parcourons la ville avec +une troupe de camarades, en chantant la _Marseillaise_ et le _chant du +Départ_. + + Mourir pour la Patrie, + C'est le sort le plus beau... + +--Sacrée bande de polissons! a crié l'autre soir le père Merlin, par sa +fenêtre, comme nous passions devant chez lui en hurlant ça; si vos +parents n'étaient pas des ânes, il y a longtemps qu'ils vous auraient +flanqués au lit à coups de martinet! + +Quelle vieille canaille! + + + + + V + + +Je viens de planter un petit drapeau tricolore sur Saarbruck. + +--Si tu veux, me dit Léon, nous laisserons la carte du Théâtre de la +Guerre toute ouverte sur la table du salon. Comme ça, tous ceux qui +entreront ici pourront voir où nous en sommes... Si nous piquions +quelques drapeaux d'avance sur la route de Berlin? + +--Gardez-vous-en bien! s'écrie M. Beaudrain qui recopie sur son registre +la dépêche de l'empereur à l'impératrice, que nous venons de lui +apporter. Gardez-vous-en bien! La guerre nous réserve tant de surprises! +Savez-vous si nous passerons par Francfort ou si nous marcherons sur +Rastadt? Connaissez-vous le plan élaboré par notre état-major? Êtes-vous +dans le secret des dieux?... Ah! jeunes étourneaux... Mais, dites-moi +donc, êtes-vous bien sûrs d'avoir transcrit fidèlement la dépêche?... +«Louis vient de recevoir le baptême du feu; il a été _admirable de +sang-froid_ et n'a _nullement été impressionné_...» Ça fait un +pléonasme. + +--Monsieur, c'était comme ça. + +--Ah!... «Une division du général Frossard a pris les hauteurs qui +dominent la rive gauche de Saarbruck.»... La _rive_..., la _rive_ d'une +_ville_... + +--Vous êtes certains qu'il y avait: _la rive_? + +--Oui, monsieur. + +--«Nous étions en _première ligne_, mais les balles et les boulets +_tombaient à nos pieds_.» + +--Monsieur, dit Léon, voilà une phrase qui m'a étonné. + +--A tort, mon ami, à tort. Cela prouve simplement que les fusils à +aiguille ne valent rien... et démontre en même temps la supériorité du +Chassepot. «Louis a conservé une balle qui est tombée près de lui. Il y +a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme.» + +M. Beaudrain essuie furtivement une larme avec sa manche. + +--«Nous n'avons eu qu'un officier et dix hommes tués.» Les risques de la +guerre! soupire M. Beaudrain en refermant son registre; on ne fait pas +d'omelette sans casser des oeufs. + +Et il ajoute: + +--Cette dépêche du chef de l'État est modeste. Elle l'est même beaucoup +trop. Elle ferait croire à une simple escarmouche; et c'est une grande +victoire que nous avons remportée, une grande victoire! + +Le soir, on a illuminé et on a pavoisé la ville. Je voudrais bien être à +demain. Qu'est-ce que vont dire les journaux? + + *** + +Ils disent que la revanche de 1814 et 1815 a commencé, que la division +Frossard a culbuté trois divisions prussiennes, que nos mitrailleuses +ont impitoyablement fauché l'ennemi, et que l'empereur est rentré +triomphant à Metz. + +Il paraît que Sa Majesté semblait rajeunie de vingt ans. Le prince +impérial était très crâne. Son oeil bleu lançait des éclairs. Des +milliers de soldats l'escortaient en lui jetant des fleurs. + +On a bombardé et brûlé Saarbruck, aussi. Tant mieux. Ça apprendra aux +Prussiens à démolir le pont de Kehl, les vandales. + +Saarbruck ne redeviendra jamais plus allemand. C'est un journal qui +l'affirme; et il apprend au public qu'il est déjà «arrivé au ministère +de l'intérieur six demandes pour la place de sous-préfet de Saarbruck». + +--Et ce n'est qu'un commencement, répète M. Pion en se frottant les +mains, un tout petit commencement. L'armée allemande meurt de faim. +Avant-hier, six cents Badois affamés ont passé la frontière et sont +venus se faire héberger chez nous. Et puis, le roi Guillaume est malade. + +--Ainsi, du reste, que le général de Moltke, fait ma soeur. Quant à +Frédéric-Charles, il est gravement indisposé... + +--Et Bismarck a la colique! s'écrie M. Legros en tamponnant son front +avec son mouchoir, car il fait très chaud et il transpire facilement... +Ah! à quand la grande raclée? + +Oui, à quand? A bientôt s'il faut en croire le petit tailleur de la rue +au Pain, près du marché. Il vient de changer d'enseigne. Il a fait +clouer sur sa boutique une grande bande de calicot portant ces mots: + + AU PRUSSIEN + + _Spécialité de vestes_. + + + + + VI + + +Des lampions et des drapeaux, des drapeaux et des lampions. Il y en a +partout, au-dessus des portes, aux fenêtres, dans les arbres et aux +ridelles des charrettes. Le boueux qui enlève les ordures, le matin, a +piqué un étendard d'un sou, surmonté d'une plume rouge, sur le collier +de son cheval et la préfecture a arboré une grande bannière, toute +frangée, dont le gland d'or balaie le trottoir. Versailles est enrubanné +comme un conscrit. Il a l'air d'avoir son plumet aussi; on ne reconnaît +plus les habitants, tellement la nouvelle de la victoire les surexcite. +La ville est sens dessus dessous. Je n'ai jamais vu ça. Il y a du monde +dans les rues jusqu'à dix heures. Mon père m'a déjà emmené deux fois au +café avec lui, et j'ai profité de la cohue--presque la moitié des +chaises est occupée, sur la terrasse!--pour demander des grenadines au +kirsh. Mon père avale son grog à petites gorgées en trinquant toutes les +deux minutes à la victoire de la France et à la santé de l'empereur et +nous ne partons que très tard, après neuf heures et demie. Nous passons +par les rues qu'éclairent les lampions et les lanternes vénitiennes aux +raies multicolores. Ça sent la vieille graisse, et, quand on passe trop +près des murs, du suif fondu rebondit sur vos chapeaux et vous coule +dans le cou. C'est très beau. + + *** + +Mais, tout à coup, un drapeau disparaît, puis dix, puis vingt. On les +arrache par centaines, on les arrache tous et on décroche les lampions. + +Les Prussiens sont vainqueurs. Wissembourg est pris! + +D'abord, ç'a été un engourdissement. On en est resté là. Puis, on s'est +révolté, on n'a pas voulu croire; on a parlé de mensonge ignoble, de +manoeuvre de Bismarck... Maintenant, on sait à quoi s'en tenir: nous +avons été surpris, pris en traître, écrasés sous le nombre. + +--Nous sommes manche à manche avec les Prussiens, dit M. Pion, mais à +nous la _belle_. + + *** + +Eh bien! nous l'avons gagnée, la belle! Et rapidement encore! On vient +de coller sur les murs, ce soir, 6 août, une dépêche qui annonce une +revanche de Mac-Mahon: le prince de Prusse a été battu à plate couture +et fait prisonnier avec 40.000 hommes de son armée. + +--40,000 prisonniers! s'écrie ma soeur... Et on a bien dû en tuer +autant... Croyez-vous qu'on fusillera les prisonniers, monsieur Pion? + +--Non, mademoiselle. Ce serait contre le Droit de la guerre... à +condition qu'ils appartiennent tous à l'armée régulière, car, dans le +cas contraire--M. Pion met en joue, avec ses longs bras, un partisan +imaginaire;--dans le cas contraire, on peut les passer par les armes +sans autre forme de procès. Vous savez que, dans les guerres de +l'Empire, particulièrement en Espagne, tout habitant pris les armes à la +main était fusillé sommairement. + +--Naturellement... C'est bien dommage qu'on ne puisse exécuter ces +Prussiens... Ah! si nous avions des détails sur la bataille... + +--Nous en aurons demain. + +Heureusement qu'on n'a pas besoin d'avoir des détails pour illuminer et +pavoiser. Tout le monde, en ville, a déjà sorti ses drapeaux et rattaché +ses lampions. + +Non, pas tout le monde. Un cafetier de la rue de la Paroisse n'a pas +jugé à propos de pavoiser son établissement. Pourquoi? C'est ce que se +demande la foule, qui s'est massée sur le trottoir, en face de chez lui. +Un vieux monsieur à la face placide, toute glabre, que j'ai vu bien +souvent assis sur un banc du square Hoche, sa canne à bec de corne entre +les jambes s'écrie: + +--Ce sont des Prussiens! + +--Des Prussiens! Oui, des sales Prussiens! A bas les Prussiens! + +Et une chaise de la terrasse, lancée à toute volée, brise la glace de la +devanture. Le tumulte augmente. Les vociférations se croisent. On +continue à jeter des chaises et des pierres contre les vitres et les +becs de gaz. + +--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens! + +Je ramasse un caillou et je le lance de toute ma force. Malheureusement, +tout est déjà cassé et mon caillou ne cause aucun mal. J'en suis désolé. + +--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens! + +Le patron et la patronne du café sortent en faisant des gestes. Mais on +les accueille par des huées, par des grossièretés sans nom. + +Ça me semble exagéré ces insultes, car enfin si ce n'étaient pas des +Prussiens? + +La femme rentre, terrifiée, en se bouchant les oreilles, pendant que le +mari reste sur le seuil de la porte. Il est tout pâle, mais on voit +qu'il n'a pas peur. Ce ne doit pas être un Prussien. + +Tout d'un coup, tendant les poings vers la foule, il crie: + +--Lâches!... Imbéciles!... Sauvages!... + +Il y a un mouvement de recul, et le vieux monsieur, au dernier rang, +profite d'un moment d'accalmie pour dire: + +--Arborez le drapeau français et l'on vous laissera tranquille. + +La patronne, qui a dû entendre, apparaît à une fenêtre du premier avec +un drapeau qu'elle déroule. On applaudit... Mais, presque aussitôt, les +huées et les injures recommencent: le drapeau est un drapeau anglais, +tout rouge, avec un petit carré bleu, rayé d'argent à l'angle. + +Un monsieur, employé à la préfecture, cravaté de blanc, et un maçon, se +précipitent sur le propriétaire du café; celui-ci, d'un coup de poing en +pleine figure, envoie rouler l'employé sur le trottoir, le nez en sang; +mais il est saisi à la gorge par la main plâtreuse du maçon. Alors, la +foule se rue... + +--Arrêtez! arrêtez! au nom de la loi! + +C'est la police, le commissaire, ceint de son écharpe, en tête. On se +disperse, à la hâte. + + *** + +J'apprends, en rentrant à la maison, par M. Legros, que le cafetier +n'est pas un Prussien. Il le connaît: il lui fournit des cigares. C'est +un Anglais naturalisé français, mais sa femme est Anglaise. + +--Vous comprenez bien, fait M. Legros qui plaide la cause de son client, +vous comprenez bien qu'il est excusable jusqu'à un certain point; +c'était son droit, après tout, de ne pas pavoiser. + +--Son droit! son droit! rugit M. Pion, parce qu'il n'est qu'à moitié +Français? parce que sa femme est Anglaise? Pourquoi vient-il manger +notre pain, alors? + +--Il ne mange le pain de personne; il mange le pain qu'il gagne... à mon +avis, du moins. + +--A votre avis? Possible. Pas au mien. Un étranger, c'est un parasite, +ni plus ni moins. Je ne connais que ça et le port d'armes. D'abord, on +devrait tous les expulser, dans ce moment, les étrangers: ce sont tous +des espions. + +Il me semble que M. Legros, pour une fois, a raison. On a eu tort de +briser les glaces du cafetier et de le maltraiter. Je regrette presque +le caillou que j'ai lancé. Et puis, je me souviens de n'avoir pu retenir +un mouvement d'admiration lorsqu'on a déployé le drapeau anglais. Il est +très beau le pavillon anglais, beaucoup plus que le français. Au point +de vue de la couleur, bien entendu, car, aux autres points de vue, le +drapeau français est seul et unique en son genre. Je le vois flotter aux +fenêtres, ce drapeau qui a fait le tour du monde... Eh bien! oui, plus +je le regarde, plus je le trouve agaçant, gueulard et crapuleux. Je +n'irai dire ça à personne, pour sûr. + +Ce ne serait guère le moment. On vient d'apprendre que la bataille +annoncée par la dépêche n'a pas eu lieu et que, par conséquent, nous +n'aurons la peine d'héberger ni le prince de Prusse ni ses 40,000 +hommes. La déception est énorme. Les drapeaux et les lampions ont +disparu des façades comme par enchantement. Il paraît que ce n'était +qu'un canard, un coup de Bourse. + +--A Paris, nous dit Mme Arnal qui en revient, on a envahi la Bourse et +l'on a brisé toutes les chaises; puis, on a été saccager une maison de +banque allemande. + +Très bien! ça servira de leçon aux Prussiens. + +--Et figurez-vous, continue-t-elle, qu'on a rencontré Capoul dans la rue +et qu'on lui a fait chanter la _Marseillaise_. Si vous aviez pu entendre +ça! C'est un si bel homme, ce Capoul, et il chante si bien! + +--Avec la _Marseillaise_, dit M. Pion, le Français est invincible. + +Voilà: A Wissembourg, on n'avait pas chanté la _Marseillaise_. +Maintenant, on va la chanter partout, et, ça va changer de note. J'ai +copié tout à l'heure une dépêche ministérielle qui en dit long sans en +avoir l'air: + +«L'ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce +qui nous donnerait de grands avantages stratégiques.» + +Et j'ai lu un journal qui affirme que «la prise de Wissembourg est une +faute commise par l'armée prussienne.» + +«Si les Prussiens ont l'audace de s'avancer en France, ajoute-t-il, ils +n'en sortiront pas vivants.» + + *** + +Alors, ils sont perdus, car ils s'avancent à pas de géants. J'en ai déjà +planté pas mal, des drapeaux noirs et blancs, sur la carte du Théâtre de +la Guerre, dans les Vosges et sur la Moselle! et il faut que j'en pique +encore un sur Woerth, et un autre sur Forbach, où, pourtant, Frossard a +_failli vaincre_. + +Oui, nous sommes battus par les Prussiens, mais battus glorieusement, +héroïquement, battus comme Roland à Roncevaux, battus comme une poignée +de chevaliers succombant sous les coups d'une horde entière de barbares. +Beaux vainqueurs, vraiment, que ces vandales qui s'embusquent pour +surprendre les corps les plus faibles et les écraser sans danger! Beaux +vainqueurs, que ces lâches Teutons qui ne savent combattre que +lorsqu'ils sont dix contre un! + +M. Pion ne dérage pas. Il traite les Prussiens de cochons, de brutes, de +sauvages, depuis le matin jusqu'au soir. + +M. Beaudrain cite le vers fameux: + + A vaincre sans péril on triomphe sans gloire. + +Et il ajoute chaque fois: + +--Eh! eh! on jurerait que Corneille a prévu les Prussiens. + +Cependant, il ne faut pas désespérer. Tout n'est pas perdu. On vient +d'afficher une proclamation de l'Impératrice: + +«Vous me verrez la première au danger pour défendre le drapeau de la +France.» + +--Des phrases comme ça vous réconfortent, dit Mme Pion. C'est capable de +réchauffer les plus froids. + +--Pour sûr, répond M. Legros qui s'éponge avec énergie. + +Mon père lit le journal du jour. + +«Les Prussiens sont à bout de souffle. + +«La Prusse foule notre terre française. Songez-vous bien à cela? Oui, +n'est-ce pas?--Et vous avez compris? Et au lieu de craindre quoi que ce +soit, vous riez, vous haussez les épaules, et vous vous apprêtez _aux +voluptés du massacre_? + +«Oui, n'est-ce pas? vous allez venger les vieux de 1814, la France +meurtrie et sanglante, laissée pour morte sous le talon des barbares? + +«Ce sera le dernier sang versé! Soit! Mais, du moins, _qu'il soit versé +par cataractes, avec la divine furie du déluge_! + +«L'armée prussienne est chez nous! _Nous la tenons!_ La voici _enfin_, +non plus seulement en face de nos braves, mais en face de deux millions +de citoyens, qui veulent mourir ou qui veulent tuer. + +«La Prusse s'est laissée prendre à _cette ruse de la Providence. C'est +Dieu qui a été le seul vrai tacticien dans toute cette affaire_.» + +--Les Prussiens? dit Catherine qui vient annoncer que le dîner est servi +et qui a entendu les dernières phrases; c'est le bon Dieu qui les punit. + +Le 8 août le département de Seine-et-Oise est déclaré en état de siège. + + + + + VII + + +Le ministère Olivier n'existe plus. C'est le général Cousin-Montauban, +comte de Palikao, le vainqueur de la Chine, qui est le chef du nouveau +cabinet. C'est un grand bien, car, ainsi que le dit M. Beaudrain, dans +la situation actuelle, la plume doit faire place à l'épée. + +--_Cedat toga armis_, répète-t-il depuis deux jours. + +Le nouveau ministre de la guerre est un résolu. Il a dit, en prenant +possession de son portefeuille: + +--«Nous avons 3,760,000 jeunes gens de vingt à trente ans. Il s'agit de +mettre cette force immense à même de résister, par le nombre qu'elle +représente, à l'invasion prussienne. _J'en fais mon affaire_.» + +--«L'esprit des populations envahies est excellent, a-t-il dit aussi au +Corps législatif. Une dépêche que j'ai reçue m'annonce que des dragons +prussiens ayant fait une reconnaissance dans un village, des paysans +organisés militairement en francs-tireurs sont sortis armés, ont tué dix +dragons et ramené des prisonniers.» + +La Chambre a applaudi bruyamment. + +D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous venir en aide. Après la +première bataille, si le sort favorise les armes françaises, ces +puissances entreront immédiatement en ligne. + +Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas favorable? Les Prussiens qui +manoeuvrent autour de Metz, maintenant, sont dans une situation +déplorable. Ces hordes immondes meurent de faim et sont dans la boue +jusqu'au ventre. + +«Ce qu'il faut, dit un journal, c'est être prêt pour la retraite des +Prussiens, retraite qui, forcément, s'effectuera avant peu, et que les +volontaires changeront en déroute en se jetant sur les flancs de +l'armée. Surtout, pas de paix qu'on ne les ait chassés de France! Des +coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils ne rien demander en +échange de leur victoire, ni un ruisseau, ni un écu, _dussent-ils même +nous faire des excuses_, il ne faut pas subir la paix. L'âme de la +France en serait humiliée et avilie pour jamais! Ayons donc bon courage. +_Dieu ne laissera pas couper la France, qui est sa main droite._» + +Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes discussions politiques et +stratégiques entre mon père, M. Pion et M. Legros. L'épicier-marchand de +tabac tranche de l'important maintenant, et veut avoir des idées à lui: +il vient d'être nommé lieutenant de la garde nationale. Çà ne fait pas +l'affaire de M. Pion qui parvenait toujours, jusqu'ici, à lui faire +partager ses opinions, ou au moins à lui imposer silence. Ils vont +parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement M. Beaudrain met le +holà. + +--Il n'est peut-être pas mauvais que nous ayons été vaincus, dit M. +Legros. Nous sommes tellement bavards, nous autres, si prompts à +cancaner et à dénigrer, que nous avions besoin d'une leçon. + +--Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion. + +--Je parle des Français en général, monsieur. + +--Le Français en général est magnanime, monsieur, chevaleresque, +monsieur. Il tue, mais il n'insulte pas. Il combat au grand jour, sans +embûches et sans traîtrises..... et quant à ceux qui lui souhaitent des +défaites..... + +--Vous ne parlez pas pour moi, j'espère? + +--Je parle des mauvais Français en général. D'ailleurs, maintenant que +vous avez acquis un grade... + +--Je n'ai rien acquis du tout! s'écrie M. Legros qui doit son grade à +l'élection. On m'a librement élu, librement, vous entendez? Pourquoi ne +vous êtes-vous pas présenté à l'élection, vous aussi? + +--Moi, répond M. Pion d'un air digne, moi, c'est autre chose. J'ai +servi. J'ai occupé un grade élevé dans la hiérarchie militaire et je ne +tiens pas, vous comprenez pourquoi, à faire partie d'une milice +bourgeoise. Du reste, le gouvernement de l'empereur peut, d'un moment à +l'autre, me confier un poste important... + +--Ah! oui, dans un magasin!... Car vous étiez capitaine d'habillement, +n'est-ce pas? + +--A propos d'habillement, demande M. Pion qui rougit, avez-vous déjà +fait faire votre uniforme de lieutenant? + +--Oui, monsieur. + +--Et les galons ne vous gênent pas? + +--Vous verrez ça quand nous irons au feu! s'écrie M. Legros furieux. + +Monsieur Beaudrain intervient. + +--Voyons, messieurs, voyons; vous ne voudriez pas, au moment où l'ennemi +a les yeux sur nous, donner l'exemple de la discorde, des dissensions +intestines... des... des... voyons, voyons... + +M. Pion se calme et M. Legros passe sa rage sur le préfet qu'il accuse +de ne pas vouloir distribuer les fusils qu'on lui expédie. C'est +honteux: les hommes de sa compagnie sont obligés de faire l'exercice +avec des bâtons. Ils ont un fusil à piston pour douze et une baïonnette +pour six. Ce n'est vraiment pas le moyen d'encourager une population qui +perd déjà confiance. Si l'administration était moins bête... + +--Ne calomniez pas le gouvernement impérial, fait M. Pion, sévèrement. + +--Mais, fichtre de fichtre! on prend des précautions, au moins; on ne +livre pas un département sans défense aux coups de l'ennemi... Avez-vous +vu cette invitation ridicule lancée à tous les pompiers de France de +venir défendre la capitale? + +--Je l'ai copiée hier, dit M. Beaudrain. + +--Croyez-vous qu'on ne ferait pas mieux d'envoyer des armes aux paysans? + +--Il est peut-être déjà trop tard, fait mon père. Si on leur donnait des +armes, ils ne mettraient pas longtemps à les enterrer. Pourvu qu'on ne +touche pas à ce qu'ils possèdent, ils se fichent pas mal du reste, +allez. + +--Vous exagérez, répond M. Legros. Mais il est certain que nos +populations sont bien abattues. Et si deux régiments de Prussiens, +seulement, se présentaient devant Versailles, nous n'aurions qu'à leur +ouvrir les portes. + +M. Pion lève les épaules. + +--On voit bien, monsieur Legros, que vous n'avez aucune expérience des +choses de la guerre: on ne prend pas une ville comme ça. + +Eh bien! si, on prend les villes comme ça. Quatre uhlans prussiens, le +12 août, à trois heures, ont pris possession de Nancy. + +La nouvelle produit une émotion profonde. Quatre uhlans! Est-ce +possible? Nancy! capitale de la Lorraine! Une ville de cinquante mille +habitants! Mais il n'y avait donc plus de soldats? + +Pas un seul. + +Et les citoyens? + +Ils n'avaient pas d'armes. + +--Alors, hurle M. Pion, le maire de Nancy aurait dû se faire tuer! + +--Pourquoi? demanda M. Legros étonné. + +--Pour l'exemple, Monsieur! + +La population, comme avertie par un de ses pressentiments précurseurs +des catastrophes, se décourage tout à fait. De temps en temps elle +s'anime; on dirait qu'elle a la fièvre. + +Un beau jour, on s'aperçoit que, depuis dix ans, les pâturages du +plateau de Satory sont affermés à des Allemands et que des gens suspects +occupent les abords de l'École de Saint-Cyr. Là-dessus, on ne voit plus +partout qu'espions prussiens: on jette des pierres dans les fenêtres des +maisons occupées par les étrangers. Un sergent de ville, voyant un +aveugle marcher lentement en tâtant devant lui le terrain avec son +bâton, lui donne un croc-en-jambe «pour voir si c'est un vrai aveugle». +C'est «un vrai aveugle». Et il tombe de toute sa hauteur sur le rebord +du trottoir, si malheureusement qu'il se casse un bras. + +Je n'ai pas encore vu arrêter d'espion--mais j'ai vu arrêter un individu +qu'on prenait pour un espion.--C'était un vieux bonhomme, portant des +lunettes bleues, qui descendait du chemin de fer. Comme il demandait son +chemin à un cocher, le cocher, voyant les lunettes bleues et mécontent +sans doute de ne pas avoir fait accepter ses services, a crié: + +--C'est un espion. + +On a saisi le vieillard, on l'a roué de coups, on a lacéré ses habits, +on a cassé ses lunettes, et on l'a traîné chez le commissaire. Nous +avons attendu plus d'une heure devant le commissariat. A la fin, le +vieux bonhomme est sorti, accompagné par un agent qui l'a aidé à se +rendre chez un de ses parents qu'il était venu visiter. + +Si l'on perd confiance à Versailles, il paraît qu'à Paris on conserve +bon espoir. Des amis qui habitent la capitale et qui viennent nous voir +un dimanche, M. Arnal entre autres, s'étonnent de nous voir conserver +des doutes sur l'issue de la guerre. Eux, ils n'en conservent pas. Ils +sont certains du succès. Bazaine va opérer sa jonction avec Mac-Mahon et +leurs deux armées n'en formeront plus qu'une seule, énorme, en face +d'armées ennemies, décimées et épouvantées. Nous pouvons, d'un moment à +l'autre, reprendre l'offensive sur toute la ligne. Ça dépend d'un rien. + +--A Paris, disent-ils, on attend le résultat des opérations avec la plus +entière confiance... + +Le fait est qu'ils ne sentent guère la défaite. Ils sont gais comme des +pinsons. + +Leur entrain a fini par nous gagner. + +Nous avons été visiter le musée, au château, avec eux. Nous nous sommes +arrêtés longuement, dans la galerie des Batailles, devant les toiles qui +représentent les victoires de la République et de l'Empire. + +--Ah! il y avait de rudes lapins, dans ce temps-là! dit M. Arnal en +secouant la tête. + +--Des Romains, dit M. Beaudrain. + +Devant le tableau qui représente la bataille d'Iéna, mon père fait halte +en frappant le parquet du pied. Il a l'air mécontent. C'est son +habitude, quand il arrive devant cette toile-là. Il trouve que Napoléon +n'est pas ressemblant. + +--Il n'y est pas! Ah! dame, il n'y est pas... N'est-ce pas, monsieur +Beaudrain, il n'y est pas? + +--Pas tout à fait, en effet. + +--Et pourtant, c'est d'Horace Vernet! D'habitude, il le réussit bien... +Ah! ce diable d'Horace Vernet!... + +Et, comme on longe une interminable galerie peuplée de statues, mon père +raconte l'histoire de l'hirondelle tracée avec un bouchon noirci sur un +plafond du Palais-Royal. + +--Est-ce que vous croyez réellement, demande M. Arnal en se croisant les +bras théâtralement, au bout de la galerie, est-ce que vous croyez que, +lorsqu'on a vaincu successivement tous les peuples de l'Europe, on peut +se laisser flanquer une volée par ces pouilleux de Prussiens?... Tenez, +on devrait faire visiter le musée de Versailles à toutes les troupes qui +partent pour la frontière. Ça les électriserait. + +Avant de rentrer à la maison, mon père fait voir à ses invités, tout à +côté, la propriété qui appartient à Bazaine. Il est tout fier d'avoir +pour voisin l'illustre maréchal. + +Le soir, à dîner, on trinque et on retrinque aux succès de l'armée +française et à la santé de l'Empereur. Au dessert, M. Arnal est un peu +parti. Et, malgré les coups de coude de sa femme, il entonne. + + As-tu vu Bismarck?... + +Ah! ils sont sûrs de la victoire, les Parisiens! + + *** + +Ils ont raison. Les bonnes nouvelles se succèdent. Dans la Baltique, une +partie de la flotte française bloque Koenigsberg et une autre partie, +Dantzig. L'Empereur a quitté Metz, le 14, «pour aller combattre +l'invasion», et le 16, le 17 et le 18, des batailles sanglantes ont été +livrées aux Prussiens, dans lesquelles nous avons eu l'avantage. Dans la +journée du 18, particulièrement, les Prussiens ont subi un échec +considérable. Trois divisions allemandes ont été culbutées dans les +carrières de Jaumont. J'ai vu, dans les journaux illustrés, des dessins +d'envoyés spéciaux représentant la chute des régiments tombant les uns +sur les autres, dans une horrible confusion. C'est un affreux +entremêlement d'armes, d'hommes et de chevaux. Ça vous donne froid dans +le dos. + +On assure que, de la splendide armée du prince Frédéric-Charles, il ne +reste que des débris. Et le ministre de la guerre a annoncé au Corps +législatif que le corps entier des cuirassiers blancs de M. de Bismarck +a été anéanti. Il n'en subsiste pas un. + +Les étrangers, maintenant que nous sommes vainqueurs, ne cachent plus +leurs sympathies pour la France. Le _Figaro_ reçoit de Louvain une +lettre d'un huissier qui exprime des sentiments communs à tous les +Belges. + +«Je ne suis qu'un huissier, dit l'auteur de cette lettre.--Je ne suis +donc pas riche. + +«Tant que durera la guerre contre ces _brigands de Prussiens_, je vous +enverrai chaque mois 20 francs, pour secourir les blessés français. Fils +d'un révolutionnaire de 1830, je donne pour _mon père qui n'est plus_... + +«Courage, Français!--Si vous n'avez plus de chassepots, vous avez encore +des couteaux et si cette dernière arme vous manque, alors... _alors, il +vous reste de l'arsenic_! + +«Faites qu'ils crèvent _tous_ en France, tous les Prussiens qui ont eu +l'audace de sortir de leurs bauges pour souiller le sol sacré de la +patrie! O France de 89! les cosaques déposent leur fumier dans vos +champs, qui ne devraient être abreuvés _que de leur sang_! + +«Je suis marié et j'ai une petite fille... Eh bien! je prie Dieu chaque +soir qu'il inspire aux Prussiens une invasion dans notre pays: _j'aurais +l'occasion d'en tuer_. + +«Au revoir, monsieur, mais chut!--pas une syllabe à personne ni de mon +nom, ni de l'acte que j'accomplis.» + +Ça vous met de la joie au coeur, des lettres comme ça. On voit qu'on +n'est pas abandonné, au moins. Ces manifestations sympathiques doivent +remonter rudement le moral de nos troupes. Pourtant, le 24, on apprend +que Bazaine est coupé. Il est vrai qu'on annonce, aussitôt, «que le +maintien des communications du maréchal avec Verdun et Châlons n'entrait +pas dans les plans du commandant en chef». + +«La situation du maréchal Bazaine, dit un journal, est le résultat d'une +tactique heureuse. Les Prussiens sont furieux de voir qu'il s'obstine à +rester sous Metz.» + +Il faut voir comme on se moque, maintenant, du roi de Prusse, de son +fils--notre Fritz--et de ses généraux! Quant aux simples Prussiens, ce +sont des misérables qui meurent de faim; mais la France est toujours +charitable: lorsque nous les aurons vaincus--et le jour de la victoire +est proche--nous ouvrirons une souscription pour les nourrir. + +--Et pourtant, dit mon père, ces gens-là ont recours, pour escamoter la +victoire, à des procédés bien odieux. + +--Je crois bien! s'écrie ma soeur, ils empoisonnent les fontaines, ils +brûlent les villages, ils envoient des espions partout et il paraît même +que vingt navires formidablement armés viennent de partir d'Amérique, +emportant une quantité considérable de flibustiers, tous allemands; ces +pirates se proposent de débarquer dans les ports ouverts de France, et +de les mettre au pillage! + +--Oui! mais à bon chat, bon rat! ricane M. Pion qui vient d'entrer, un +journal à la main. Son excellence le comte de Palikao a lu aujourd'hui à +la Chambre une dépêche ainsi conçue: + +«Corps franc composé de quelques Français a pénétré sur territoire +badois; trains badois manquent aujourd'hui.» + +Il y a un instant de stupéfaction. Ma soeur revient la première à elle. + +--Ah!... trains badois manquent aujourd'hui!... Ah! quel bonheur! + +Et, tous ensemble, de toute la force de nos poumons, nous crions: + +--Vive la France! Vive l'Empereur! + +--A vrai dire, reprend M. Pion, j'avais eu déjà cette idée-là; mais je +n'avais osé en faire part à personne. Les gens sont si drôles! Ah! +ç'aurait été un coup à tenter, pourtant: pendant que les Prussiens sont +occupés en France, jeter cent mille hommes sur leur territoire! + +--Oh! oui, fait ma soeur, émerveillée. + +--Ah! j'ai eu bien d'autres idées, continue M. Pion en s'asseyant, +pendant que nous l'écoutons de toutes nos oreilles. Ainsi, vous savez +que, depuis le commencement de la guerre, beaucoup de soldats sont morts +de fatigue: les chaussures mal faites, trop grandes, trop petites... Eh +bien! j'avais pensé à une chose... + +--Faire vérifier les chaussures avant leur entrée en magasin? insinue +mon père. + +--Non pas, non pas: elles n'en vaudraient pas mieux. J'avais pensé tout +simplement à habituer le soldat à marcher pieds nus. Oh! pas une longue +trotte, bien entendu; une petite promenade: deux ou trois kilomètres. +D'abord sans sac, ensuite avec sac. Les troupiers s'y habitueraient +facilement, voyez-vous; ça leur serait très utile. En cas de besoin, ils +pourraient se déchausser et continuer l'étape pieds nus. Ce n'est qu'une +habitude à prendre: voyez les Arabes, les sauvages... + +--évidemment, évidemment, fait ma soeur. Mais je pense encore à votre +première idée. Il serait peut-être encore temps de la mettre à +exécution. + +--Peut-être bien, répond M. Pion en tirant sa moustache. + +Moi, je ne crois pas. La guerre bat son plein. C'est, depuis quelques +jours, une véritable avalanche de nouvelles: des bonnes nouvelles, pour +la plupart. Le roi Guillaume est devenu subitement fou. Il vient d'être +reconduit à Berlin par deux officiers généraux. Sa folie a un caractère +furieux: c'est le désastre de Jaumont qui en a provoqué la +manifestation. Et puis, nous avons encore vaincu les Prussiens en +différentes rencontres. Le _Figaro_ annonce que nous avons remporté une +grande victoire--chèrement achetée, il est vrai--à Grandpré. + +Mais, justement, des personnes qui ont des parents à l'armée viennent de +recevoir des lettres--qui sont arrivées en bloc. + +Elles ne chantent pas victoire, ces lettres. Oh! non. Elles parlent de +l'indiscipline générale de l'armée française et de l'organisation +pitoyable de l'intendance militaire. Les régiments sont disloqués, +bivouaquent au hasard, marchent sans ordre. Le nombreux personnel et les +bagages de l'Empereur obstruent les routes et retardent de vingt-quatre +heures, quelquefois de quarante-huit, la marche de l'armée. + +On se les passe de main en main, ces lettres. J'en ai lu une dizaine, +pour ma part; et j'ai lu huit fois, au moins, la même phrase: «Nous +avons bien des tentes, mais nous n'avons pas l'oncle.» Est-ce qu'ils se +seraient donné le mot? + +Pour le calembour peut-être, mais pour le reste? + +Un journal, ce matin, publie une navrante histoire: «Hier soir, de six +heures et quart à neuf heures et demie, la gare des marchandises de +Reims a été mise au pillage par trois ou quatre cents traînards du corps +de Failly. Ces soldats, appartenant à différentes armes, s'étaient +entendus à l'avance avec une cinquantaine de revendeurs. Ils ont brisé +ou ouvert près de cent cinquante wagons, ont jeté sur les voies, au +risque d'amener d'horribles accidents, les tonneaux de vin et de poudre, +les caisses de biscuits et de cartouches, les boulets, les obus, les +barils de salaisons, les effets d'habillement et d'équipement, et aussi +une grande partie des bagages de l'Empereur. + +«Les revendeurs attendaient de l'autre côté de la clôture brisée. Ils +payaient 20 centimes pièce les draps de l'Empereur, 50 centimes les +pains de sucre. Les bagages des officiers d'un régiment d'infanterie de +marine ont été pris dans la bagarre...» + + *** + +Que croire? + + + + + VIII + + +Mon grand-père maternel, le père Toussaint, croit que ça finira mal. + +Il est venu nous voir dimanche--en passant, parce qu'il se trouvait dans +le quartier, parce qu'il avait des nouvelles de la tante Moreau à nous +donner.--Il a exposé des tas de raisons. + +Il avait l'air de chercher à faire excuser sa visite: il est très mal +avec mon père. Il a parlé du temps, qui est très beau, des récoltes qui +ne seront pas mauvaises, de sa santé à lui, qui va cahin-caha, de la +santé de la tante Moreau, qui ne va pas bien du tout. + +--Ah! pour ça, non; pas bien du tout. + +Et, comme mon père lui demandait quand il l'avait vue pour la dernière +fois, le vieux a fait une réponse vague. Puis, il a parlé d'une maladie +terrible qui frappait les dindons: il en avait déjà perdu une bonne +douzaine. Heureusement, on venait de lui indiquer un bon remède: le marc +de café. Ah! s'il avait su ça huit jours plus tôt... + +--C'est au moins votre voisin, M. Dubois, qui vous a donné ce remède-là? +a demandé mon père en souriant malignement. + +--Dubois? Cette canaille? Ah! bien oui! Il aurait bien mieux aimé les +voir crever tous les uns après les autres, mes dindons!... Ah! le +brigand! Et dire qu'on l'a nommé maire de la commune! C'est la ruine du +pays! La ruine!... Depuis qu'il est maire, les vagabonds vont se baigner +tout nus dans la mare et l'on ne rencontre que des chiens enragés dans +les rues... C'est une calamité! + +Mon père a laissé le vieux déblatérer à son aise contre Dubois--sa bête +noire--puis se doutant bien qu'il y avait anguille sous roche, il a +cherché à savoir ce qui avait pu le pousser à nous faire une visite. Le +père Toussaint, contre son habitude, a été très franc. Il était venu +nous proposer un traité d'alliance, tout simplement. Convaincu que la +guerre tournait mal et que les Prussiens ne mettraient pas six mois pour +arriver à Paris, il était d'avis qu'on pouvait avoir besoin les uns des +autres avant peu et qu'il valait mieux, par conséquent, oublier les +discussions passées que de continuer à vivre comme chiens et chats. + +--Voilà mon avis, a-t-il dit en terminant, d'une voix larmoyante. C'est +l'avis d'un pauvre vieux bonhomme qui voit les choses de loin..., et qui +ne voudrait pas mourir--car qui sait ce que l'avenir nous réserve--sans +embrasser ses petits-enfants. + +Ma soeur, les larmes aux yeux, a mis la main de mon père dans celle de +mon grand-père et j'ai été embrasser le bonhomme sur la joue. Je me suis +piqué les lèvres, car il n'avait pas fait sa barbe. + +--Ainsi, c'est entendu? a demandé le vieux en partant. Comme c'est le 3 +septembre la fête à Moussy, vous viendrez le matin? Vous repartirez le +lendemain soir ou le surlendemain, comme vous voudrez. + +--C'est entendu, a dit mon père qui a refermé la porte en murmurant: + +--Quelle comédie! Il a tout simplement peur de rester tout seul à +Moussy, si les Prussiens viennent dans le département, et il veut +s'assurer un logement chez nous, pour faire des économies... + +Malgré tout, mon père a tenu parole. Et aujourd'hui, 3 septembre, après +avoir traversé les bois qui relient Versailles à Moussy-en-Josas, nous +arrivons chez mon grand-père. Il nous guette, depuis quelque temps déjà, +assure-t-il, de la porte du jardinet qui précède la maison, et il nous +fait entrer dans la salle à manger où Germaine, sa bonne, vient de +servir le déjeuner. + +C'est une créature bien curieuse, cette Germaine: une petite femme, +toute petite--six pouces de jambes et le derrière tout de suite,--sèche +comme les sept vaches maigres et noire comme un corbeau. Noire de peau, +noire de prunelles, noire de cheveux--des cheveux qu'on trouve souvent +dans le potage, car elle est toujours décoiffée.--Avec ça, pas vilaine +du tout. Ma soeur dit quelquefois qu'elle voudrait bien avoir ses yeux +et Mme Arnal, qui l'a vue deux ou trois fois, prétend qu'elle aurait +fait un beau petit garçon. + +Mon grand-père n'a qu'une opinion sur elle: + +--Elle vaut son pesant d'or. + +Germaine, au contraire, a deux opinions sur son maître. Tantôt, c'est +«la crème des hommes» et tantôt, c'est «un vieux grigou». Expliquez-moi +ça. + +--Je vous l'expliquerai quand vous serez plus grand, m'a-t-elle répondu +un jour que je lui demandais la raison de ces appréciations complètement +opposées. Et d'abord, si votre grand-père avait le sens commun, il ne +mettrait jamais les pieds à Paris, vous m'entendez? Et vous pouvez dire +ça à votre papa de ma part. + +Elle le lui a dit elle-même à plusieurs reprises; elle venait à +Versailles exprès pour se plaindre de la conduite du père Toussaint qui +passait des trois et quatre jours à Paris. + +--Des trois et quatre jours, monsieur, et il était parti pour une +après-midi! Ah! il me revient chaque fois dans un bel état, je vous en +réponds! + +--Que voulez-vous que j'y fasse? demandait mon père, visiblement ennuyé. +Ça ne me regarde pas. + +--Ça ne vous fait guère honneur, en tout cas, disait Germaine en s'en +allant. + +Ce qui nous fait honneur, c'est la façon dont nous accueillons les +différents plats qu'elle a préparés. Germaine est un vrai cordon-bleu et +mon père lui fait des éloges. + +--Ah! monsieur, ne me faites pas de compliments... les compliments, +voyez-vous, ça me fait tourner la tête, et je serais capable de manquer +mes pets-de-nonne. + +--C'est vrai, ça! s'écrie mon grand-père, elle n'aime pas les +compliments... Je ne lui en fais jamais et pourtant, bien souvent, elle +ne les aurait pas volés. + +Ma soeur, qui doit être au courant de bien des choses, rougit jusqu'aux +oreilles. Le bonhomme s'en aperçoit; immédiatement, il change de sujet +de conversation: + +--Figurez-vous, Barbier, que ce scélérat de Dubois... + +Le voilà parti, et pour de bon. Il enfourche son dada et ne le lâche +pas. Dubois, par-ci, Dubois, par-là; Dubois est un misérable; Dubois ne +vaut pas la corde pour le pendre... + +Dubois est le maire de Moussy-en-Josas. Il a été nommé il y a six mois +environ, au désespoir de mon grand-père qui avait fait des pieds et des +mains pour arriver à décrocher l'écharpe tricolore. Dubois possède la +plus belle ferme du pays; c'est un gros garçon réjoui, pas trop bête, +assez honnête homme. Comme il aime à rire, il a blagué le père Toussaint +à propos d'une foule de choses--je ne sais pas au juste à propos de +quoi.--Il s'est moqué de Germaine aussi--c'est elle-même qui me l'a +dit.--Il prétend qu'elle ressemble à un hérisson. De plus, Dubois passe +pour être _libéral_ et mon grand-père prétend que «c'est un rouge». + +--Oui, un rouge! Il ne va jamais à la messe, d'abord. + +Mon grand-père non plus; mais il envoie, tous les dimanches, Germaine à +la messe et aux vêpres. Elle va à la messe pour son propre compte et aux +vêpres pour celui de son maître. + +--Je vous dis que c'est un partageux! Est-ce que, sans ça, il laisserait +les va-nu-pieds envahir la commune? On ne peut pas mettre le pied +dehors, le soir, sans marcher sur un vagabond. Il y en a tout un +chapelet, le long du chemin. Et puis, il a voté: _Non_, au plébiscite. +J'en suis sûr! Ah! si j'avais voulu dire ce que je sais, il ne serait +peut-être pas maire, à cette heure! Il a eu de la chance d'avoir affaire +à des gens discrets... Moi, voyez-vous, j'aimerais mieux me faire couper +en petits morceaux que de faire du tort à mon prochain... N'empêche que +la commune n'est guère en sûreté entre les mains d'un gueux pareil. + +Dubois est un gueux, évidemment. Et la preuve, c'est qu'il a réussi à +empêcher mon grand-père de s'adjuger un grand morceau de pré qui fait +suite à son verger et que le bonhomme convoite depuis longtemps. Il +prétend audacieusement que ce pré fait partie de sa propriété et il a +essayé plus de dix fois de mettre la main dessus; il était même arrivé, +du temps de l'ancien maire, à en faire couper le foin régulièrement et à +le serrer dans son grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, il +lui est formellement interdit d'y faucher le moindre brin d'herbe; +Dubois vient même de prouver, dernièrement, que le pré appartient bel et +bien à la commune, et il a fourni des pièces qui établissent le fait. + +--Ce sont des faux! hurle mon grand-père; des faux abominables! + +Et, comme nous passons, après déjeuner, pour nous rendre chez la tante +Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empêcher de crier: + +--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-là +traînerait le boulet! + + *** + +La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur +du père Toussaint, la tante de ma mère. Elle a aujourd'hui soixante-huit +ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros, à Bercy! A +la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas +d'enfant, elle avait résolu de venir se fixer à Versailles, à côté de +nous. Mais le grand-père Toussaint est intervenu. Il a déclaré que sa +soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville, +c'était toujours très bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la +campagne était bien préférable, surtout pour une personne qui avait +longtemps habité Paris. Là, depuis, il s'est mis à vanter les charmes de +la vie champêtre, a assuré qu'il vivait au milieu des champs comme un +coq en pâte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni +moins. Et, lorsqu'il a eu à moitié convaincu sa soeur, il a annoncé +qu'il y avait justement, à Moussy-en-Josas, à côté de chez lui, une +belle propriété à vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse +de Louis XIII, _arrangé à la moderne_. + +Mme Moreau a acheté la propriété, séduite par l'espoir de se voir +châtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un château; il a +grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et +briques rouges, précédé d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux +tilleuls. Par derrière, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec +vases, balustrade en pierre et pièce d'eau. + +Mon grand-père avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur à venir +habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver à +se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa +succession, qu'il savait considérable. D'abord, sa tactique lui réussit +bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappée de +paralysie; la maladie la rendit défiante et, à la suite de quelques +tentatives peu délicates, elle rompit presque complètement avec mon +grand-père. + +J'ai appris tout cela peu à peu, à la maison, par des indiscrétions de +Catherine ou par des conversations entre mon père et ma soeur. J'ai +appris aussi que, par testament déposé chez un notaire, ma tante Moreau +a divisé ce qu'elle possède en trois parts: la première doit revenir à +Louise, la seconde à moi et la troisième est réservée aux hôpitaux. + +Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, à ce testament, en entrant dans +la grande pièce où la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle +ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si décrépite, si usée, la +pauvre femme! A notre entrée, pourtant, un éclair de joie a illuminé sa +physionomie surannée, mais maintenant elle a repris son aspect morne; +ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses +joues creuses, sa mâchoire étroite et proéminente, ses yeux qui ont +l'air de trous, tout dans son visage évoque l'idée d'un crâne sur lequel +on aurait collé de la peau tannée et jaunie comme celle d'un tambour de +basque. + +Ça sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne +que, peu à peu, l'impression de frayeur glacée, qui m'avait saisi en +entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre santé, elle +s'informe de nos études. + +--Et vous êtes-vous bien amusés, ce matin, chez votre grand-père? + +--Mais, nous sommes arrivés pour déjeuner, ma tante. + +--Vous a-t-il menés à la fête, au moins? Car c'est la fête du pays, +aujourd'hui et demain. + +--Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout à l'heure. + +--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entré? Justine, +allez donc demander à monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me +voir. + +La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vêtue de noir, un +bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-père qui +se promène dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue +des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!... + +Mais le voilà qui paraît. Il s'avance, courbé, son chapeau appuyé sur le +ventre, tout souriant. + +--Hé! ma chère Clotilde, comme vous paraissez bien portante, +aujourd'hui! Vous avez une mine... resplendissante, ma foi!... Et je +crois, le diable m'emporte, que vous avez des couleurs?... Mais oui, +mais oui! des couleurs!... Allons, allons, vous allez vous trouver sur +pied tout d'un coup, un de ces jours... + +--Vous voyez les choses un peu en rose, Pierre, répond ma tante en +tendant la main à son frère; mais il me semble, depuis que ces enfants +sont entrés, que je vais un peu mieux. + +Elle nous invite à dîner. Mon grand-père, pendant le repas, trouve moyen +de faire preuve d'un amabilité surprenante. Sa figure de vieux renard +s'adoucit prodigieusement, ses lèvres pincées s'épaississent, l'éclat +cruel de ses yeux se voile de bonté. On lui donnerait le bon Dieu sans +confession. Il m'étonne beaucoup. + +La vieille tante, avant de nous laisser partir, fait cadeau à Louise +d'une belle paire de boucles d'oreilles enfermée dans un écrin bleu. A +moi, elle donne deux louis, deux beaux louis d'or. + +--Si j'avais des livres, mon cher enfant, je t'en aurais donné, mais je +n'en ai pas: je m'attendais si peu à votre visite. Tu t'en achèteras +avec. + +Oui. Mais, en attendant, je vais faire un tour sur les chevaux de bois +qui tournent, sur la place du village, au son d'un orgue de Barbarie qui +joue le _Chant du Départ_. Ils vont très bien, ces chevaux de bois et, +avec la baguette en fer, j'enlève au moins une douzaine d'anneaux. +Louise n'en a attrapé que deux. C'est si maladroit, les femmes! + +Je reviendrai à la fête. J'y reviendrai demain matin--car nous passons +la nuit chez le grand-père et nous ne retournons à Versailles que demain +soir. + + *** + +J'y reviens. J'y passe la journée. Elle n'est pas mal du tout, cette +fête, pour une fête de village. Il y a au moins une cinquantaine de +baraques, des tourniquets où l'on gagne des Guillaume et des Bismarck en +pain d'épice; des massacres où l'on abat des Prussiens à tour de bras. +On peut s'en payer: deux balles pour un sou. + +Du reste, tout est à la prussienne, cette année, tout, jusqu'aux tirs +enfantins, à l'arbalète. On a remplacé les animaux par des Allemands--le +marchand dit que c'est la même chose--et, lorsqu'on plante la flèche au +milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit le roi de Prusse sur son +trône--celui où il va à pied, bien entendu. + +En rentrant chez mon grand-père, je le trouve, dans le verger, causant +avec mon père sous un pommier. Une discussion d'intérêt, sans doute. +J'écoute sans en avoir l'air; mais leur conversation touche à sa fin; je +ne puis arriver à savoir de quoi il est question. + +J'examine la physionomie du bonhomme. Quelle drôle de tête! Oh! il n'est +pas franc du collier, pour sûr. Deux petits yeux de cochon, en vrille, +pétillant sous des sourcils en forme d'accent circonflexe; une bouche +toute petite, rentrés aux coins, sans lèvres: une fente à peine +perceptible dans la face glabre, couleur de brique; une mâchoire forte, +carrée, qui avance et qui a l'air de vouloir se démantibuler quand il +mange; un nez pointu, fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque +carnaval avec le menton; une ride toute droite, couleur de sang, en +travers du front, et, au cou, deux gros plis, pareils à des plis de +soufflet de forge. + +Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant à mon père qu'il ne désire +pas froisser cependant, car en même temps il a des gestes qui veulent +être bienveillants. Et, entre deux phrases cruelles que j'entends au +passage: «Les affaires sont les affaires; je ne me mets jamais à la +place des autres.--Dame, la sensibilité, c'est beau, mais ça mène +loin;»--le vieux adoucit sa voix pour appeler son chien: + +--Toutou, tou, tou... + +Ça fait un drôle d'effet. On pense à du miel dans du vinaigre... + + *** + +Germaine apporte un journal. + +--Monsieur, le journal vient d'arriver. On dit qu'il y a des nouvelles. + +Ma soeur s'empare de la feuille de papier. + +--Lis à haute voix, dit mon père. + +--«D'après les renseignements qui nous sont parvenus d'une source +particulière, mais en laquelle nous avons une entière confiance, de +graves événements se seraient accomplis, le 1er septembre, que notre +correspondant désigne comme le troisième jour de combat. + +«Le maréchal Mac-Mahon, après avoir été renforcé par le corps du général +Vinoy, a livré un combat dans lequel nos armes auraient remporté un +éclatant succès. Les Prussiens seraient vaincus, culbutés, et trente +canons leur auraient été enlevés. + +«Enfin, si le document que nous recevons est exact, le mot «massacre» +appliqué à l'armée allemande ne serait pas une expression exagérée.» + + *** + +«Une autre communication, de source officieuse, mais digne du plus grand +crédit, surgit à l'instant même. Ce matin, à dix heures, un ami de la +famille d'Orléans, à Paris, a reçu une lettre du prince de Joinville, +datée de Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du soir. Cette lettre +a quatre pages, qui contiennent de nombreux détails sur les journées des +30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur la Meuse et les pertes de +notre armée. + +«Mais elle se complète par un _post-scriptum_ qui est un bulletin de +triomphe et un véritable cri de joie. Nous tenons le texte de ce +_post-scriptum_ de la bouche même de la personne qui l'a lu dans la +lettre originale elle-même. + +Le voici intégralement: + +«La bataille continue en ce moment. Nous aurions pris trente canons. +Bazaine marcherait vers Mac. Vive la France!» + +--Tout ça, fait mon grand-père quand ma soeur a fini sa lecture, tout +ça, ça ne me dit rien de bon. Ça sent le roussi, mes amis, ça sent le +roussi. + + *** + +--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur à mon +père lorsque le grand-père nous a quittés, le soir, à la dernière maison +du village. + +--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tenté de croire, +moi aussi, que ça ne va pas bien. + +Nous revenons à pied à Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans +le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes +que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer +des choses dans les taillis; tout à l'heure, dans un sentier que nous +traversions, une branche m'a cinglé le visage et j'ai sauté en arrière +en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande allée qui mène à la +route, ma frayeur s'accroît devant les formes imprévues des branches +noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros +troncs qui ressemblent à des hommes, devant le fouillis mystérieux des +buissons où je crois percevoir des bruits de voix, où je découvre avec +terreur les canons de fusil d'une embuscade. + +Enfin, au détour du chemin, le rideau sombre de la forêt se déchire. +Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route. + +Nous y sommes. Il me semble qu'on me décharge les épaules d'un poids +énorme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les +maisons qui précèdent la ville... + + *** + +A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-ménage impossible. +Les gardes nationaux d'un poste qu'on a dû installer dans la journée, +discutent à grands cris avec une douzaine de voituriers dont les +charrettes restent en panne, le long du trottoir. + +--Alors, il n'y a plus moyen de passer? + +--Vous passerez quand le chef de poste aura examiné vos papiers. + +Un charretier s'esclaffe. + +--Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef de poste! Attendez un peu, +pour voir, que les Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du papier +pour vous torcher les fesses, eh! soldats du pape. + +Là-dessus, c'est un tollé général Le factionnaire lui-même pose son +fusil contre la grille et se mêle à la discussion. + +Nous sommes déjà loin que nous entendons encore les cris: + +--On devrait vous fusiller, espèce de Prussien! + +--Prussien vous-même! + +--Vous allez voir ça quand nous aurons la République! + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon père à chaque pas; mais +qu'est-ce qu'il y a donc? + +Il y a quelque chose, en effet. Plus nous avançons, plus la rue est +encombrée. Au coin de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a un +rassemblement considérable. Des hommes, à la lueur des becs de gaz, +lisent tout haut des journaux qui viennent d'arriver de Paris. D'autres +pérorent bruyamment, gesticulent comme des pantins, et leurs ombres qui +s'allongent sur la chaussée jaunie par l'éclairage de la préfecture, en +face, prennent des formes inattendues et grotesques. Dans le tohu-bohu, +on ne comprend pas très bien; ce sont les mêmes mots, pourtant, qui +reviennent le plus souvent: patriotisme, République, défense +nationale... + +--Mon père attrape par le bras un de ces orateurs improvisés: c'est M. +Legros, notre voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il là, +cet homme placide? Mon père l'interroge: + +--Eh bien! ça va donc mal! + +--Comment! Vous ne savez pas! Sedan?... + +--Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous été battus, oui ou non? + +M. Legros croise les bras, et regardant mon père bien en face: + +--La France vient d'essuyer une horrible défaite. L'Empereur a été fait +prisonnier avec 80,000 hommes. + +Ma soeur pousse un cri, pendant que mon père reste bouche bée. Des gens +nous entourent qui ont l'air de se demander comment nous pouvons être +assez bêtes pour ignorer des choses pareilles. Mon père sent qu'il est +nécessaire de donner une explication. + +--Nous arrivons de la campagne, vous comprenez... + +On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise. + +--Oui, vous n'êtes pas au courant; ça se voit, fait M. Legros avec +compassion. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; on a +décrété sa déchéance et la République vient d'être proclamée à Paris. + +--Ah! bah! Quand ça? + +--Aujourd'hui. Aussitôt la dépêche officielle arrivée, on va la +proclamer ici. Restez donc; vous allez voir ça. Tenez! vous apercevez +bien Vilain qui se promène dans la cour de la mairie, les mains derrière +le dos. Eh bien! il attend la dépêche pour grimper sur une chaise et +proclamer la République. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint, +Vilain l'avocat qui a plaidé contre le séminaire et qui a flanqué une +volée à sa femme pour l'empêcher d'aller à la messe. C'est un pur, +celui-là! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes! +L'oubli des principes, mon cher ami, voilà ce qui nous a perdus; on le +disait tout à l'heure à côté de moi, et c'est bien vrai... Les +principes! Les principes d'abord!... + +Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur. + +J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-père, une vieille gravure qui +représente Charlotte Corday conduite à l'échafaud par une bande de +sans-culottes. + +Je me tourne vers ma soeur. + +--Dis donc, Louise, ce sont bien des républicains, ceux qui escortent la +charrette de Charlotte Corday? + +--Oui. Des républicains rouges. + +Ah! très bien. Il y a peut-être des républicains qui ne sont pas des +républicains rouges. + +Un gendarme sort de la préfecture, arrive au grand trot. Il tient un +papier à la main. Tout le monde se précipite en hurlant. + +On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc. +Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle à +hauteur du visage. + +Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il +s'arrête: des applaudissements éclatent. + +Il fouille dans la poche de sa redingote. + +Je me cache entre les jambes de mon père. Ce qu'il cherche, ce doit être +le couteau de la guillotine... + +Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il se met à lire. + +Ce ne doit pas être un républicain rouge. Allons! tant mieux. + +Il arrive à la péroraison. Un grand geste à la Mirabeau. Il flanque les +deux chandelles par terre. + +--Vive Vilain!!! + +--Vive la République! + +--C'est ça, ronchonne le père Merlin qui se trouve à côté de nous et que +je n'ai pas vu tout d'abord; c'est bien ça: les principes d'abord--mais +les hommes avant. + + + + + IX + + +Nous sommes en république, et ça se voit: on a enlevé l'aigle du drapeau +de la mairie et on l'a remplacé par un fer de lance; on a effacé le mot +_Impérial_ du fronton des édifices et on appelle l'Empereur «Badinguet». + +--C'est un beau spectacle, répète mon père dix fois par jour, que celui +de cette révolution pacifique. + +--En effet, approuve M. Beaudrain; on pouvait redouter tant de +violences, de désordres... + +--Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer des violences? demande en +riant le père Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas contre la +basse-cour impériale, je crois. Elle a pris sa volée assez vite pour +mettre ses plumes à l'abri. Et, quant à la simple canaille bonapartiste, +à moins d'aller la canarder par les soupiraux des caves où elle s'est +cachée... + +--Le fait est, dit généreusement M. Beaudrain, qu'on ne voit plus +monsieur Pion, depuis quelques jours. + +Le père Merlin sourit. + +--Il aura trouvé, dit mon père, que l'écho manque ici lorsqu'il pousse +ses cris de: «Vive l'Empereur!» + +--Ah! bah! fait le père Merlin, très étonné. Il me semble pourtant que +vous ne vous entendiez pas mal, ces jours derniers. Je traversais la +rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez en choeur un hurrah en +l'honneur de son ex-majesté; je crois même avoir reconnu la jolie voix +de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que celle de messire Jean. + +Je baisse la tête, tout confus; c'est vrai, j'ai crié: «Vive +l'Empereur»! C'est honteux. Louise, par bonheur, trouve une excuse. + +--Nous avons eu confiance en lui jusqu'à Sedan. + +--Oui, jusqu'à Sedan, appuie mon père. Sedan nous a ouvert les yeux. +Mais vous savez bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais été ce qu'on +appelle un césarien. + +--Moi non plus, affirme M. Beaudrain. + +--L'Empire étant établi, j'ai bien été forcé de l'accepter. + +--De le tolérer. Le mot est plus juste. + +--Le commerce a ses exigences. + +--Le professorat aussi. + +--Au fond je n'ai jamais été partisan de la tyrannie napoléonienne. + +--Moi non plus. + +--Je suis, croyez-le bien, un démocrate convaincu. + +--Moi aussi. + +--Enfin, déclare mon père qu'embarrasse le regard narquois de son +interlocuteur, enfin, nous avons la République. C'est déjà une grande +chose. + +--C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le père Merlin +en se levant pour se retirer. + +--Ce monsieur Merland est étonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a +disparu. Il n'est jamais content. + + *** + +Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi, à sa place, +je serais enchanté. Son mariage avec ma soeur, qui devait être célébré à +la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achèvement de la guerre. +Voilà-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais, à sa place, +que la guerre ne se terminât jamais. J'aime beaucoup Jules et, si +j'osais, je lui découvrirais le fond de ma pensée. J'ai guetté +l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux +défauts que j'ai découverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je +l'ai manquée. Décidément, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre +Jules, si triste, qu'il me fait pitié. Je n'aurais jamais l'audace +d'augmenter son chagrin par des révélations utiles sans doute, mais +affligeantes. + +--D'ailleurs, m'a dit Léon, tu perdrais ton temps. Il en est toqué, de +ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi? + +Oh! non, je ne le crois pas. Je suis même certain qu'elle ne l'aime pas. +Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de +Jules, à la maison, on le fait suivre immédiatement de l'énoncé de ses +capacités, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que +lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un +des principaux employés. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme +Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degré d'affection qu'elle +portait à son fiancé, j'ai entendu ma soeur répondre: + +--Il aime tant sa tante et son frère. Comment voulez-vous qu'on +n'éprouve pas de la sympathie pour lui? + +Le ton était faux. Je ne m'y suis pas trompé. Mme Arnal non plus, car +elle a ajouté en souriant à demi: + +--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an, +mazette! + +Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fière d'avoir +décroché avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que ça,--mais +elle n'aime pas Jules. Après tout, si Jules est toqué d'elle au point de +ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de +continuer à m'occuper de ces affaires là. Et puis, si le mariage ne se +faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la cérémonie, un +beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles à +celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour +enseigne une rose entourée de ces mots: _A l'image des dames_. + +Que Jules soit heureux ou non, je m'en moque. Je ne veux plus m'occuper +de lui: j'ai bien d'autres chats à fouetter. Des événements plus sérieux +réclament mon attention, comme dirait M. Beaudrain. Il paraît que les +Prussiens s'avancent vers Paris à marches forcées. J'ai déjà copié un +bulletin qui engage les cultivateurs du département à porter leurs +récoltes à Paris. + +--On ferait bien mieux de les laisser où elles sont et de les défendre, +dit M. Legros, qui ne sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la garde +nationale, et le sabre au coté. + + *** + +J'ai été le voir commander la manoeuvre à ses hommes, dans la cour de +l'usine à gaz, et je m'en suis tenu les côtes toute la journée. Je n'ai +encore rien vu d'aussi ridicule. + +Ça n'empêche pas le marchand de tabac de se prendre au sérieux. Il +prétend qu'il faut enflammer les courages et déblatère du matin au soir +contre le gouvernement qui s'obstine à ne pas envoyer d'armes. + +--Il manque encore plus de trente mille fusils! Et dire qu'on ne devrait +pas livrer à l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire! + +--Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, comme si M. Legros était le +dieu de la Guerre en personne, songez donc aux malheurs irréparables qui +peuvent résulter d'une résistance inutile. + +--Je ne songe à rien, quand j'ai le sol sacré de la patrie à défendre. + +--Pensez aux ruines de toutes sortes, aux veuves et aux orphelins... + +--Je pense à la patrie! + +--Mais par pitié... + +--Pas de pitié... + + *** + +On dirait que les autorités ont pris les avis de M. Legros, car elles +font afficher des décisions impitoyables. Ordre est donné par la +préfecture de mettre le feu aux granges, de détruire par la flamme +toutes les meules du département et d'incendier en même temps avec du +pétrole les bois qui entourent Versailles. Des francs-tireurs se +répandent dans les campagnes pour mettre ces ordres à exécution. + +Il paraît que ce n'est pas la crème des honnêtes gens, ces +francs-tireurs. Les paysans ne veulent voir en eux que des maraudeurs et +se déclarent prêts à les repousser par la force. La préfecture est +obligée de rapporter ses ordonnances et de faire afficher une +proclamation dans laquelle les citoyens sont instamment priés de +«s'abstenir des actes d'hostilité isolée qui n'auraient d'autre résultat +que d'attirer des représailles terribles sur des populations sans +défense». Le document se termine par le cri de: «Vive la patrie.» + +--Des populations sans défense! s'écrie amèrement M. Legros. Je crois +bien! On nous enlève jusqu'à notre garde mobile! + +Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les moblots. Mal chaussés, +vêtus pour la plupart d'une méchante blouse de toile grise, armés de +pitoyables fusils à tabatière, ils sont partis en chantant. Ils n'ont +pas dû chanter longtemps, par exemple. Quand les têtes se sont un peu +refroidies, quand les fumées de l'alcool et du vin se sont dissipées, +ils ont pu causer, le long de la route avec les malheureux soldats +échappés de Sedan. Fantassins aux souliers éculés, aux pieds sanglants, +cavaliers harassés montés sur des fantômes de chevaux, artilleurs sans +pièces et sans caissons, ils fuient devant l'armée allemande; et ces +longues files misérables, ces bandes lamentables, ces éclopés, ces +exténués, ces découragés, ces fourbus, traversent la ville, tous les +jours, en criant à la trahison. Ils ont tous le même éclair de haine +dans les yeux, lorsqu'on leur parle de ceux qui les ont menés à la +défaite, et le même geste de menace, aussi, à l'adresse de leur chefs +qu'ils accusent, tout haut, de les avoir vendus. + +--Oui, vendus! vendus comme des cochons! s'écriait l'autre jour un petit +voltigeur qui s'était assis au bord du trottoir, en face la gare, et qui +entortillait, en pleine rue, ses pieds saignants avec des chiffons +sales. Ah! bon Dieu! si nous avions du sang dans les veines, nous +commencerions par descendre pas mal de Français avant de canarder les +Prussiens! + +Et, à ce pitoyable défilé des débris de notre armée, s'ajoute la débâche +des habitants des campagnes. Affolés par les récits terribles colportés +de bouche en bouche, par les détails épouvantables donnés par les +journaux, ils se sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, enfants, +chassant devant eux leurs bestiaux, poussant aux roues de leurs voitures +chargées de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les routes de leurs +longs convois terrifiés. + +Ils se hâtent, car derrière eux on ouvre des tranchées profondes sur les +chemins, on scie au pied les grands arbres qui tombent sur les +chaussées, avec leur branches. + + *** + +--Bravo! voilà ce qu'il fallait! s'écrie M. Legros qui revient enchanté +d'une visite qu'il a été faire aux abatis, sur la route de Velizy. Voilà +ce qui s'appelle donner du fil à retordre à messieurs les Allemands! +S'ils ont jamais envie de venir à Versailles, ils n'y entreront pas +facilement. + +--A moins, dit mon père, qu'ils ne fassent ce que vous avez fait pour +revenir de votre promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et qu'ils ne +sautent les tranchées. + +--Ou à moins, plutôt, dit le père Merlin, qu'ils ne vous prient de +combler très proprement vos petits fossés et qu'ils ne vous engagent à +ranger convenablement le long des talus, en attendant qu'ils s'en +servent pour se chauffer, les arbres que vous avez si gentiment abattus. + +--Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais bien voir ça!... D'abord, +vous, monsieur Merlin, vous n'êtes pas un patriote. + +--Vous croyez? + +--Oui. + +--Et pourquoi ça? + +--Parce que vous avez déclaré que le gouvernement agissait en sauvage en +décrétant la destruction par le feu des bâtiments qui gênent la défense +et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de +l'ennemi. + +--J'ai dit ça, c'est vrai. Et j'ai même ajouté que les Prussiens, qui +ont leurs derrières assurés, trouveraient où ils voudraient les +ressources qui leur sont nécessaires. Ces destructions étaient donc +parfaitement inutiles. + +--Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros triomphant. On a tout +brûlé. + +--Excepté, pourtant, les réserves des fourrages de l'intendance +militaire, à Rambouillet et à Versailles. + +--On les a oubliées. + +--Heureusement qu'on n'a pas _oublié_ de les vendre à des particuliers +qui n'ont pas _oublié_, eux non plus, de les acheter à un prix +dérisoire. + + *** + +Le 15, Jules, qui fait partie d'un des régiments de Paris, vient nous +faire ses adieux. Il emmène avec lui Léon et Mlle Gâteclair. A-t-il de +la chance, ce Léon! C'est moi qui voudrais bien aller à Paris. + +--Tu me raconteras en revenant tout ce que tu auras vu? + +--Oui, n'aie pas peur. + +--Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-être pas grand'chose. C'est une +affaire d'un mois, six semaines tout au plus. Les Prussiens ne pourront +pas, naturellement, investir complètement la capitale et, ma foi, +lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, ils +seront bien obligés de faire la paix. + +--C'est mon avis, dit mon père. + +--Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre Paris! Et comment voulez-vous +qu'ils fassent une brèche dans les remparts? Avez-vous remarqué +l'épaisseur des remparts, monsieur Gâteclair? + +--Mais oui. + +--Et vous, monsieur Barbier? + +--Mais oui. + +--C'est formidable! Quelque chose de formidable. Une épaisseur!... Un +mur en pierres, d'abord; en moellon et pierres de taille--là.--Et, +derrière, une masse énorme de terre. Supposez qu'un boulet traverse le +mur en pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il se perd dans la +terre. Voilà... Ah! quelle épaisseur!... + +Nous accompagnons Jules à la gare. Elle est assiégée par les émigrants; +les salles d'attente sont remplies de bagages... Mais le train va +partir. J'embrasse Léon et Mlle Gâteclair à laquelle Mme Arnal, qui est +venue avec nous, remet une lettre pour son mari, garde national à Paris. + +--Dites-lui bien qu'il porte toujours de la flanelle et qu'il mette du +coton dans ses oreilles, le soir. + +Je serre la main de Jules, qui serre la main de mon père et celle de M. +Legros. Il s'approche de ma soeur. + +--Allons, embrassez-vous, fait mon père. + +Louise avance son front et Jules y dépose un baiser... + +La locomotive siffle et les voyageurs, après un dernier adieu, se +précipitent vers les wagons. + + *** + +Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de +crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral. + +--Il faut se faire une raison, ma chère petite. Ainsi moi, regardez +donc, j'ai mon mari à Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus +triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais... + +Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son +voyage: + +--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux séparations. Ça +me fend le coeur. Cette pauvre petite! + +Il dit ça tout bas, la main sur la troisième côte. Puis, tout haut: + +--Allons! encore un soldat de plus pour la défense de la Ville-Lumière! +Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis +certain, quant à moi, que les Prussiens vont trouver leurs maîtres sous +Paris. L'armée a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui +l'assurent--: elle est animée du patriotisme le plus pur... Tiens! +qu'est-ce que je vois là-bas? + +--Un rassemblement, je crois... + +Oui, un rassemblement qui s'est formé autour d'un turco assis sur le +trottoir, le dos appuyé à un mur. Son sac tout chargé est jeté à côté de +lui et il a envoyé, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce +turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge, +ses grands yeux brillant du feu de la fièvre et ses dents blanches, +serrées par la souffrance et la colère, qui éclatent dans le noir du +visage dont la peau est collée aux os. Il refuse de se lever, paraît-il; +il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demandé +du pain et qu'on l'a maltraité. Il veut mourir là. La foule regarde. + +M. Legros s'approche. + +--Allons, mon ami, vous ne pouvez pas rester là. Allez à la mairie... + +Le turco secoue la tête. Il ne veut pas se lever. Alors, M. Legros +montre son sabre et les galons de sa manche. + +--Je suis officier, vous voyez. Je vous ordonne de vous lever, de ne +plus causer de scandale et d'aller à la mairie. + +Le turco secoue encore la tête. + +--Moi, plus connaître officiers... officiers trahi... + +M. Legros n'y tient plus. + +--Comment! malheureux, vous avez l'honneur de porter l'uniforme +français... + +Mais il n'achève pas; le turco se dresse à demi et s'écrie d'une voix +terrible: + +--Francis macach bono... moi, plus Francis!.., moi Prussien!... Oui, +Prussien!... + +Et il retombe. + +--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose +en face. + +Et elle désigne un café, de l'autre côté de la rue, dont le +propriétaire, en bras de chemise, regarde la scène tranquillement, du +pas de sa porte. + +--Jamais de la vie! s'écrie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son +drapeau! Rien! rien! qu'il crève comme un chien!... + +Il nous entraîne à sa suite... + + *** + +Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pensé à ce +turco--et j'ai pensé aussi au petit soldat qui m'avait donné son bidon à +remplir, à la gare, le jour du départ des régiments, et qui avait l'air +si triste... A-t-il été tué?... + + + + + X + + +Je viens d'entendre dire, dans une papeterie où j'ai été acheter un +cahier, qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je me dépêche de rentrer +pour porter cette nouvelle à la maison. Ça fera plaisir à mon père; il +soutenait hier à M. Legros que les Allemands seraient à Versailles avant +huit jours et M. Legros prétendait qu'ils ne mettraient probablement pas +le pied dans le département. Depuis quelques jours du reste, on fait +chez nous, du matin au soir, de véritables cours de stratégie. M. +Beaudrain, mon père, le marchand de tabac, exposent tour à tour leurs +systèmes; les dames s'en mêlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte +souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon père +s'écrie, en haussant les épaules: + +--Laissez-moi donc tranquille! + +Et M. Beaudrain lui répond: + +--Permettez! permettez! Que chacun s'explique librement et l'on finira +par s'entendre. + +Mais mon père ne veut rien permettre--ni M. Legros, ni ces dames--et +l'on ne s'entend jamais. + +Si, on s'entend sur un point, sur un seul. Lorsqu'il est question des +revers éprouvés par nos généraux, des batailles perdues, des désastres +qui se multiplient, tout le monde s'écrie à la fois: + +--C'est infâme! + +Et l'on convient, avec une unanimité touchante, que, si nous sommes +vaincus, c'est que nous avons été trahis, vendus, livrés. Infâme Le +Boeuf! Infâme Palikao! infâme de Failly! infâme Frossard! Infâme +l'empereur--Badingue--Invasion III! + +--C'est infâme! + +Depuis une huitaine de jours, je n'ai que ce mot-là dans l'oreille. + +Et je l'entends encore, le diable m'emporte, en entrant dans le salon. +Il a un drôle d'aspect, le salon. Les chaises et les fauteuils occupent +des places invraisemblables. Le tapis de la table est à demi arraché et +traîne à terre. M. Legros a les pieds dessus et le trépigne avec fureur; +M. Beaudrain lève les bras au plafond comme s'il cherchait la barre d'un +trapèze; ma soeur, tout ébouriffée, se dissimule derrière un fauteuil où +le père Merlin, très tranquille, est assis, les jambes croisées. + +--Oui, c'est infâme! infâme! C'est moi qui vous le dis! + +Et mon père, dans une attitude de faiseur de poids, les jambes écartées, +le bras droit tendu, semble menacer M. Pion, appuyé au mur, les mains +dans ses poches. C'est à M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai pas +vu à la maison depuis quelque temps. Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il +pâle comme ça, si pâle qu'on dirait qu'il a la colique? Je me glisse +derrière le canapé. + +--Réellement, monsieur Pion, vous me scandalisez! s'écrie M. Beaudrain. +Oser prétendre que Badinguet... + +--Voulez-vous dire l'Empereur, nom de nom?... rugit M. Pion. + +--Badinguet! Badinguet! hurle le marchand de tabac. + +--... oser prétendre que l'ex-Empereur, continue le professeur en +hochant la tête, ne s'est rendu à Sedan que pour sauver son armée! + +--Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. Vous entendez? il a bien +fait! + +--C'est infâme! crie mon père. + +--C'est votre sale République qui est infâme! Rien n'était perdu si le +gouvernement impérial était resté debout. Avec votre République, vous +allez voir... Quelque chose de propre, votre Marianne! + +--Espèce de Prussien! + +--Badingueusard! + +--Mauvais patriote! + +--Aussi bon que vous, nom d'un chien!... Et puis, d'abord, je m'en +fiche, moi!... Plus d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la +France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur! + +--A bas Badinguet! hurle M. Legros. + +--Criez donc: Vive l'Empereur! comme le mois dernier. Ça vous va mieux, +sans-culotte manqué! + +Des huées couvrent la voix de M. Pion. + +--C'est scandaleux!... C'est infâme!... A bas Badinguet!... A bas la +Marianne!... + +--On devrait vous fusiller!... + +M. Pion s'élance vers M. Legros qui a prononcé la dernière phrase. + +--Vos osez dire... me menacer... vous! vous! Parce que vous avez tourné +casaque... + +M. Beaudrain cherche à s'interposer. + +--Permettez! Messieurs, permettez!... + +Mais mon père met la main sur l'épaule de M. Pion. + +--Monsieur... nous sommes ici des patriotes... monsieur... vous devez +comprendre que votre présence... désormais... + +M. Pion se retourne, tout d'une pièce. + +--Oui, je m'en vais. C'est ce que vous voulez, hein?... Et je ne suis +pas près de remettre les pieds chez vous... C'est égal, Barbier, vous +n'avez pas été long à changer votre fusil d'épaule... Moi, je joue franc +jeu. Vous entendez? Je ne tourne pas casaque, moi! + +Et il sort, en faisant claquer la porte. + +--Il n'y avait qu'à l'expédier, dit mon père en se frottant les mains. +Avez-vous jamais vu un animal pareil! Et il croyait nous faire peur... +Il n'a jamais coupé cinq bras à deux Suisses, peut-être... Qu'est-ce que +vous dites de ça, monsieur Merlin? + +--Je dis que c'est une belle chose qu'une conviction solide. + +--Certainement, appuie M. Legros. On est républicain ou on ne l'est pas. + +Le père Merlin sourit. Mon père, qui ne m'a pas vu entrer, m'aperçoit. + +--Tu étais là? Qu'est-ce que tu fais? + +--Papa, j'ai appris tout à l'heure qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. +Je venais te le dire. + +--A Ablon! s'écrie M. Beaudrain. Diable de diable! + +Et il sort une carte du département qu'il porte toujours sur lui. + +--Tenez! là! + +Toutes les têtes se penchent. + +--En face Villeneuve-Saint-Georges, dit M. Legros. Mais ils ont la Seine +à traverser. On va leur disputer le passage, j'espère. Ah! si tout le +monde fait son devoir... + +M. Beaudrain relève la tête. Il a l'air inspiré. + +--Faire son devoir! Oui, tout est, là!... Il faut élever nos coeurs... +Elevons nos coeurs! _Sursum corda!..._ + +--_Sursum corda!_ répètent mon père et le marchand de tabac, qui ne +savent pas le latin. + +--_Sursum corda!_ Haut les coeurs! Mais, continue le professeur en +frappant sur la table, que ce ne soit pas là un vain mot. Prenons dès +maintenant l'engagement de défendre, par tous les moyens en notre +pouvoir, le sol sacré de la patrie. Faisons serment... + +Ça va devenir intéressant. Malheureusement, mon père s'avise de ma +présence. + +--Jean, ta place n'est pas ici. Remonte dans ta chambre. Tes devoirs +t'attendent. + +Le soir, j'ai demandé à ma soeur des détails sur ce qui s'était passé +après mon départ. Elle a refusé de m'en donner. + +--Mais dis-moi au moins, Louise, si on a prêté serment. + +--Oui. + +--Monsieur Merlin aussi? + +--Non. Il est parti aussitôt après toi. Il avait ses fleurs à arroser. + +--Ah!... Et l'on a fait serment de... + +--Ça ne regarde pas les enfants. Tu es encore trop jeune. Tout ce que je +puis te dire, c'est qu'il faut élever ton coeur. _Sursum corda!..._ + + *** + +J'élève mon coeur. Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de +Picardie pour voir si je n'aperçois pas les Prussiens. Quand j'ai +constaté l'absence de tout casque à pointe à l'horizon, je vais passer +le reste de ma matinée dans le parc. Ce n'est pas bien drôle, le parc: +avec ses allées montantes, ses balustrades, ses escaliers, ses vases, +ses boulingrins, ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande pièce +montée. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer un camarade. Quand j'en +déniche un, ça va encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, c'est +un désastre. J'en suis réduit à examiner le parc dans ses moindres +détails. C'est triste à mon âge, allez! Ce fameux Le Nôtre était +décidément au-dessous de tout comme jardinier. + +--C'était le modèle des fils! dit M. Beaudrain qui m'a fait apprendre +par coeur, dans les_ Morceaux choisis_, une pièce où il est question de +la piété filiale du planteur de buis. + +--C'était le modèle des fils: aussi, ce fut un grand homme! Il fut +honoré de l'amitié du Roi-Soleil. Voyez-vous, mon ami, pour arriver à +quelque chose de bien, il faut avoir à un haut degré le sentiment de la +famille. + +M. Beaudrain doit me tromper. + +Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses, +les bronzes à écrouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent +les vieux arbres, les murs des terrasses tapissés d'un buis sale qui +ressemble à du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis à +toutes les sauces, coupé à toutes les coupes; on l'a taillé en carrés, +en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste +à faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu +plus gai: on pourrait se croire dans un cimetière. Mais on n'a point +planté de fleurs. Pas de frivolités! On a préféré l'utile à l'agréable. +On a mis de petits treillages au pied des plantations du modèle des fils +et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus. + +Il y a, du côté de l'allée où les marmousets prennent leur bain de +pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadré par des +rampes de marbre, lépreuses, moussues, pareilles à des croûtes +de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de +buis--toujours--végètent de misérables arbustes gringalets, tout ronds, +tondus à la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs +pitoyables, taillés en pointes--pointus à y empaler des mécréants.--Je +ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette façon des végétaux qui +ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'être au supplice, ces arbres. J'en +ai vu qui leur ressemblaient, dans une boîte champêtre, en sapin, qu'on +m'avait donnée dans le temps pour mes étrennes: ils avaient un feuillage +en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de +bois; ils n'étaient pas aussi vilains que ceux-là et ils sentaient bon +la colle et la peinture, au moins. + +Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me +retourne pas, même lorsque je suis arrivé au bout. Je sais que, si je me +retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du château, avec ses +hautes fenêtres à petits carreaux qui font l'effet d'énormes pièces de +canevas dépiautées, où manquent la laine de la tapisserie, la vie des +couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la +trame des treillages. A travers les trous, j'aperçois de l'herbe qu'on +n'a pas passée à la tondeuse, des mousses à l'alignement incorrect, des +pâquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent +là tranquillement, sans règle, à la bonne franquette, comme si ce +n'était pas défendu. Ça doit être défendu, pourtant. Ah! si Le Nôtre +vivait encore!... + + *** + +L'autre jour, en rentrant pour le dîner, j'ai rencontré Mme Pion. Elle +m'a demandé si mon père était toujours aussi toqué. Je lui ai répondu, +pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. Là-dessus, nous +avons causé et, comme elle revenait du marché, elle m'a offert, avant de +me quitter, une belle grappe de raisin. + +--Mais, madame, je vous remercie. + +--Prends donc, bêta. Vas-tu faire des manières, toi aussi? + +--Mais c'est que je n'ai pas encore dîné. + +--Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert. + +Je rentre à la maison, ma grappe à la main. + +--Sapristi! me dit Louise. Tu as là un beau raisin. Où as-tu pris ça? + +--On me l'a donné. + +--Qui ça? + +--Mme Pion. + +--Tu dis?... + +--Mme Pion. + +--Ah!!! + +Louise se précipite dans le jardin où mon père fume sa pipe en prenant +son vermouth. Une minute après, j'entends la voix paternelle. Je manque +de m'étrangler avec un grain très gros que je viens d'avaler. + +--Jean, arrive ici tout de suite. + +Je m'avance, à pas lents, vers le berceau, baissant le nez, la grappe +derrière mon dos. + +--Tu as accepté un raisin de Mme Pion? + +Je lève la tête. Horreur! mon père n'est pas seul. Il y a là M. et Mme +Legros, M. Beaudrain et Mme Arnal... + +--Veux-tu me répondre, oui ou non? Est-ce Mme Pion qui t'a donné ce +raisin? + +--Oui, papa. + +--Alors, tu acceptes quelque chose d'un bonapartiste? Tu manges des +raisins badingueusards? Tu n'as pas honte? + +J'essaye de sauver mon raisin. + +--Si, papa, j'ai honte. + +--Alors, jette ta grappe. + +J'hésite. Quel dommage! De si bon raisin! + +--Jette ta grappe! + +Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux et honteux. J'ai vu, avant +de partir, de quelle façon M. Legros me regardait, j'ai aperçu le +sourcil froncé de M. Beaudrain et les lèvres pincées de Mme Arnal. Je +comprends toute l'étendue de ma faute. Je comprends que tout le monde +sait déjà que je suis un corrompu, un vendu, un traître. Quelle honte! +Il ne me reste plus qu'à aller me cacher dans ma chambre. + +Mais Catherine m'arrête au passage, sur la première marche de +l'escalier. Elle a une lettre à la main. + +--Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette lettre? + +Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui suis chargé de dépouiller sa +correspondance. + +--Ce n'est pas encore de mon frère. C'est de mes parents. Je reconnais +l'écriture du maître d'école. Il y a bien le timbre de Chatelbeau, +Haute-Vienne, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--J'espérais que ce serait de mon frère. Il y a si longtemps que je n'ai +pas reçu de ses nouvelles. Enfin! voyons... + +Je lis: + + «Ma chère fille, + +«Nous avons une nouvelle à t'apprendre avec beaucoup de ménagements, car +elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme +ta mère en a reçu en l'apprenant sans ménagements. C'est donc un grand +malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reçu un +procès-verbal militaire apprenant le décès de ton pauvre frère Grégoire, +ma chère fille. Ta mère est dans les larmes sans décesser la nuit et le +jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous +désolons tant que l'on ne peut guère la consoler non plus. Il y a trois +garçons de la commune qui ont été tués aussi et pas un seul à +Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et +c'est un grand malheur, car les récoltes sont belles ici et nous n'avons +point à nous plaindre pour quant à nous, nous avons deux cochons gras à +vendre. Monsieur le curé te fait dire de prier pour l'âme de ton pauvre +frère et je ne connais pas d'autres nouvelles. + + «Ton père pour la vie qui t'embrasse...» + +Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laissé +tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup, +elle se lève et s'essuie les yeux. + +--Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi où il y a +les _deux cochons gras à vendre_. + +--Là, Catherine. + +La bonne prend la plume qui lui sert à marquer, en signes bizarres, ses +comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je +lui ai indiqué la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin. +Je la suis. + +--Pardon de vous déranger, monsieur, dit-elle à mon père, mais j'ai reçu +une lettre... monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien contente +si monsieur... Je ne puis pas croire que c'est vrai, voyez-vous... + +Mon père recommence la lecture que je viens de faire. + +--Il n'y a pas à en douter, ma pauvre fille, dit-il quand il a fini. +Votre frère est mort en défendant la patrie. + +--Mort comme un héros, dit M. Beaudrain. Comme un de ces héros obscurs +qui... + +--Mort comme nous mourrons tous, dit M. Legros que sa femme, à ces mots, +saisit par le bras. Oui, Amélie, comme nous mourrons tous plutôt que de +laisser les vandales souiller plus longtemps le sol sacré de la France. + +--Oui, tous, approuve mon père d'une voix sombre. Consolez-vous, +Catherine; songez... + +--Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: je ne puis arriver à me figurer +que c'est arrivé... Un garçon si fort, si beau... Vingt-quatre ans, +monsieur... vingt-quatre ans... + +Elle fond en larmes. + +--Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant les yeux. + +--Et ces pauvres parents, gémit Mme Legros. Cette pauvre vieille mère... +Ah! c'est affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais... + +--Avez-vous remarqué le style de la lettre? demande tout bas M. +Beaudrain à mon père. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant! +Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement, +mais une émotion qui déborde. Et ce passage sur les récoltes! cette +antithèse entre les ruines que fait la guerre et les dons généreux de +Cérès! C'est d'une simplicité... rustique... Pas une expression +triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les récoltes! Ah! le +terme est choisi de main de maître, fait le professeur en secouant la +tête. + +Heureusement qu'il n'a pas vu les _cochons gras_! + +Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprès d'elle et la +console. Mme Legros continue à déblatérer contre Bismarck, Guillaume et +Badinguet. + +--Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices +affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les +attacher à un poteau et les faire mourir à coups d'épingle... Les faire +souffrir des journées entières, quoi!... + +--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme +saint Laurent. Le feu, il n'y a que ça. Je me suis brûlé il y a quinze +jours, moi, en torréfiant du café. Eh bien! j'ai encore la marque de la +brûlure. C'est d'un douloureux! + +--Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien? +C'est épouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de +l'écartèlement, ou de l'écorchement, ou du crucifiement; mais ce sont +des moyens bien rapides... Non, en vérité, je crois que le pal... + +--Ce qu'il faudrait, fait mon père, je vais vous le dire: il faudrait +attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et +les laisser mourir là! + +--Bravo! crie M. Legros. + +Catherine lève la tête, étonnée et, de ses yeux rougis tout grands +ouverts, semble interroger l'épicier. + +--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons +votre frère, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils +ont versé! La vengeance!... + +Catherine s'est levée et semble boire les paroles du marchand de tabac. + +--Eh bien! s'écrie-t-elle tout à coup, et comme hors d'elle-même, eh +bien! oui, je me vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon frère!... +Le premier Prussien qui va me tomber sous la main, je le tue comme un +chien, aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! Oui, je le tuerai, +je le tuerai... + +Elle part, brandissant sa lettre, faisant des gestes extravagants. + +--Vraiment, ça fend le coeur! dit Mme Arnal. Cette pauvre fille!... + +--Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en étendant le bras. C'est une +héroïne! Il faut l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, ce qu'elle +vient de dire! Ah! c'est beau! + +--C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en se léchant les lèvres. + +--Savez-vous qu'elle est capable de le faire comme elle le dit? demande +mon père. + +--Je n'en doute nullement, répond le professeur... Eh! eh! ce ne serait +point la première fois qu'une femme se serait conduite d'une façon +virile... L'histoire nous apprend... + +--Judith et Holopherne! s'écrie Mme Legros. + +--Je voulais parler, dit M. Beaudrain mécontent de voir sa phrase +interrompue, de Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de sa tente +dans la tête de Sisara. + +--Ah! fait philosophiquement l'épicière... C'est que c'est moins connu, +voyez-vous... Eh bien! Catherine sera une Judith! + +--Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, madame, que, que... Comment +dirai-je?... + +--Dites ce que vous voudrez. Ce sera une Judith! + +M. Legros essaye de calmer sa femme. + +--Tu te montes, ma chère amie... Tu avances là des choses, vraiment... +Tu sais pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, Judith a... s'est... +enfin... + +--Et puis après? demande l'épicière agacée. Quand il s'agit de sauver la +patrie? Lorsqu'il est question de venger un parent, un frère. Ah! +Legros, manqueriez-vous de coeur, par hasard? Vous aurais-je mal jugé +jusqu'ici? Mettre en balance des intérêts supérieurs et un léger +sacrifice! + +--Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, toute rouge. Vous exagérez un +peu. + +--Pas le moins du monde, Judith a bien fait. Et je ferais, comme elle, +moi! + +--C'est brave, je l'avoue, déclare M. Beaudrain; mais c'est peut-être +aller trop loin. + +Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je trouve ça tout naturel. Judith +s'en va dans la tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, lui coupe +la tête. Voilà. C'est très simple. Et je ne comprends pas pour quelle +raison ma soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est devenue rouge +comme une pivoine. + +--Quand les circonstances l'exigent, je comprends tout! s'écrie +l'épicière en regardant Mme Arnal, pendant que son époux lui frappe sur +l'épaule et que mon père sourit, ainsi que M. Beaudrain. + +--Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a guère de pièce sans +prologue, et que, lorsqu'on tient à arriver à l'épilogue... + +--Ah! c'est çà! dit Mme Arnal. L'épilogue, à la bonne heure; j'en suis. +Mais le prologue... + +Quel prologue? quel épilogue? + +Mme Arnal minaude. + +--Le prologue--ce M. Beaudrain a des mots charmants--le prologue, non, +décidément... je ne me sentirais pas le courage... Je... Il me semble +que si un étranger, un ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette +idée-là... Je ne comprends pas... + +--Eh bien! moi, je comprends tout! rugit Mme Legros, malgré les +supplications de son mari; ah! mais oui, tout!... + +Mme Legros est une vraie patriote. + +Elle comprend tout. Ça ne fait pas un pli. + + + + + XI + + +Quelqu'un qui paraît bien étonné en pénétrant chez nous ce matin, c'est +M. Legros. Il trouve mon père en train d'enterrer, dans une grande fosse +qu'il a creusée tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de +petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide +mon père dans ce travail et mon grand-père Toussaint, qui a quitté +Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons +huilés et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse +paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil à pierre qui +ornaient ma chambre gisent à côté de lui. + +--Comment! s'écrie l'épicier d'une voix absolument consternée, comment! +Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol! + +--Ma foi, fait mon père embarrassé, je... c'est-à-dire... c'est à cause +des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arrivé... + +--Et l'ennemi qui est à nos portes! gémit le marchand de tabac. + +--Oh! soyez tranquille! si la ville songe à se défendre... + +--Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros +indigné. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez +plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres. + +--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai là, +dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment +complet. + +--A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'énergie du corps +d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne +serait guère possible de résister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun +fasse son devoir... + +--Vous savez bien que nous avons juré de le faire... Entortillez bien le +revolver, père Toussaint, le mécanisme craint l'humidité... Alors, +Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?... + +--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront à qui parler. Du reste, nous ne +les attendons guère avant trois ou quatre jours. Toutes nos précautions +sont prises; les barrières sont fermées et les postes qui les gardent +ont ordre de n'ouvrir qu'à des parlementaires. Nous sommes à Versailles +une douzaine de mille hommes au moins... + +--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint en ricanant. Et encore! + +--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son +fusil de chasse. Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, donner un +défenseur à la patrie. + +--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à reporter à la mairie, après +l'entrée des Prussiens, et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil +et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre, +monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous préférez le +remettre aux Allemands? Comme vous voudrez. + +Mon père arrange les armes dans la fosse. + +--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable de loir qui vient manger +les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien +voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais, +à propos, monsieur Legros, vous me prêterez bien votre fusil, vous? Vous +me rendrez service. + +--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois... + +L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le père Toussaint le regarde +curieusement et, tout à coup, éclate de rire. + +--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, votre fusil, sacré +farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la +place dans le trou... + +M. Legros s'en va, rouge de colère. + +--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-père, que si les Prussiens +arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait +parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort +de me moquer de lui? + +--C'est bien possible, fait mon père qui achève de combler la fosse. +Heureusement, les Allemands ne sont pas encore là... + +--Au fait, Jean, as-tu porté à la poste les lettres que j'ai écrites ce +matin? + +--Pas encore, papa. + +--Vas-y donc. Il est plus de dix heures et demie et la levée a lieu à +onze heures. + +Je vais à la poste, je laisse tomber les lettres dans la boîte et je +reviens en chantonnant, le nez baissé, comme si je comptais les brins +d'herbe qui poussent entre les pavés. Un grand bruit de galopade, en +haut de la rue Duplessis, me fait lever la tête. + +--Oh! + +Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que vif. Des cavaliers, des +cavaliers comme je n'en ai jamais vu, passent devant moi au grand galop. +C'est terrible! Ils me font l'effet de géants et leurs chevaux, dont les +fers luisants frappent la pierre en faisant jaillir des étincelles, me +semblent énormes, eux aussi. Oh! que j'ai peur! + +Ils sont passés, ils sont déjà loin, que je ne puis bouger de ma place. +Je tourne la tête, seulement, et je les aperçois, tout là-bas, galopant +toujours. Brusquement, devant la gare, ils s'arrêtent. Comment! ils ne +sont que quatre! J'aurais juré qu'ils étaient cent. On dirait des +lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont un gros pistolet au +poing et, attachée au bras droit, une longue lance avec une banderole +noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps d'en voir plus long; ils +reprennent le galop et je ne distingue plus que l'étincellement des +sabres et des fers, les couleurs des banderoles qui clapotent au vent et +les silhouettes noires des passants qui se sauvent, effarés, devant +l'épouvantable chevauchée... + +Je rentre à la maison, en courant. + +--Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... Les Prussiens! Les Prussiens +sont ici! Je viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre +Prussiens!... + +On se précipite, on m'entoure, on me demande des détails. J'en +donne--autant que je puis en donner--mais pas assez, cependant, car on +m'en redemande encore. On m'écoute en frissonnant. + +--Ils sont vilains? me demande ma soeur, qui tremble de tous ses +membres. + +--Oh! oui! Et grands! grands! + +--Brrr!! + +--Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet au poing? + +--Deux fois plus gros que le revolver de papa! + +--Et des lances? + +--Et des lances. + +--Et des sabres? + +--Et des sabres. + +--Brrr!! + +--Ils ne t'ont rien dit en passant? + +--Non, rien... mais ils m'ont regardé d'un air furieux. Un, surtout, qui +avait une grande barbe rouge. + +En réalité, je ne sais même pas si les Prussiens m'ont vu et j'ignore +absolument s'ils avaient de la barbe. Mais je prends ça sous mon bonnet; +ça fait bien. Ça me donne l'air homme. Je murmure même en avançant le +menton: + +--J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient me tuer. + +Ma soeur m'embrasse. Ça ne lui arrive pas souvent. Il faut qu'elle soit +rudement émue. + +--Les brigands! s'écrie Catherine. C'est qu'ils en sont bien capables, +ces sauvages, de tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand on +pense... + +Et sa figure, terrible tout à l'heure lorsque j'ai annoncé l'entrée des +Prussiens, devient infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir +menti. + +--Que faire! que faire? demande ma soeur en se tordant les mains. + +--Il faut fermer tous les contrevents des fenêtres qui donnent sur la +rue, répond mon père, verrouiller les portes et, ma foi... déjeuner en +attendant les événements... Ce sera toujours un déjeuner que les +Prussiens n'auront pas. + +Nous déjeunons tristement, du bout des dents, échangeant nos craintes, +nous faisant part de nos pressentiments. Et nous parlons de la tante +Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter le _Pavillon_, qui a refusé de +venir à Versailles. + +--Elle aurait pourtant été plus en sûreté ici, dans une ville, qu'en +pleine campagne, dit Louise. + +--Ah! s'écrie mon grand-père, j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu +pour la décider. Je lui ai dit: «Vous voyez bien; moi, je suis un homme +et je pars. Si, dans quelques jours, il n'y a pas de danger, je +reviendrai. Venez avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y a lieu. +Barbier sera enchanté de vous offrir l'hospitalité...» + +--Parbleu! s'écrient mon père et ma soeur. + +--Elle s'est obstinée à rester quand même. Savez-vous ce qu'elle m'a +répondu: «Que voulez-vous que les Allemands fassent à une vieille bonne +femme comme moi? Il faudrait être bien méchant pour me faire du mal.» + +--Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant les yeux. + +--Je souhaite, dit mon père... + +Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. Nous regardons à la +pendule: midi et demi. Nous n'attendons personne à cette heure-là... + +Qui peut sonner? Qui peut avoir sonné? Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas? + +Nous nous consultons. Enfin, je suis chargé d'aller regarder, avec +précaution, par une fenêtre des mansardes, quelle est la personne qui se +présente à notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne +sans faire de bruit, je me penche et j'aperçois M. Legros. Il n'a plus +son uniforme; il est en civil. Il m'a même l'air de trembler très fort; +il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je +vais lui ouvrir la porte. + +--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une +voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intérieure. Les +Prussiens sont dans la ville... c'est-à-dire une avant-garde... des +parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laissés entrer, +car on a beau être ferme... patriote... il faut être sensé, réfléchir... +se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter +contre une armée... On a signé à midi un capitulation honorable... très +honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est très +honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit être +désarmée... oui... et puis, on doit combler les tranchées et enlever les +abatis qui barrent les routes... C'est naturel, après tout, puisque les +Prussiens arrivent ici à deux heures et qu'on a signé une +capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pensé à vous dire que +les Prussiens arrivent à Versailles à deux heures? Ils arrivent à deux +heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable: +une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-être pas bon dans les rues, +bientôt... Au revoir. + +Le marchand de tabac s'en va. Sa dernière phrase me donne à réfléchir: +il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie +d'aller faire un tour... du côté où vont arriver les Allemands. Si je +parle de mon envie à mon père, il ne me laissera pas sortir, c'est +clair. Alors, il faudrait m'éclipser à la muette ou me résigner à +manquer l'entrée des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil, +ce serait bien embêtant... Je m'éclipserai... + + *** + +Je m'éclipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant +encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je +prends ma course vers le boulevard du Roi. + +Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fenêtres fermées, toutes +les portes closes. Je le remonte presque jusqu'à la grille; le poste des +gardes nationaux est désert. Deux douaniers seulement montent la +faction, les yeux tournés du côté de la campagne. J'attends--en +tremblant. Pourvu que personne ne vienne me déranger, ne s'aperçoive de +ma présence et ne me force à déguerpir! Je tremble de plus en plus--mais +c'est rudement bon de trembler comme ça. + +J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura +encore pour longtemps, mais je n'ose pas... + +Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche à un +bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien +que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement. +Le coeur me bat à craquer, la respiration me manque... + +--Les voilà! + +Ce sont les douaniers qui ont crié ça, et ils prennent leur course vers +la ville. Ils me frôlent en passant et leur terreur me gagne. Je les +suis. Mais, en courant, j'aperçois, de l'autre côté du boulevard, cinq +ou six curieux qui se sont arrêtés et qui se dissimulent derrière les +arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne resterais-je pas? Je me cache +derrière un arbre, moi aussi, et je regarde en écarquillant les yeux. + +Là-bas, sur la route, à cinquante pas de la barrière, une douzaine de +cavaliers, pareils à ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au pas +et s'arrêtent un instant devant le poste de la douane. Ils entrent dans +la ville, sur deux rangs, longeant le bord des trottoirs. + +--Les uhlans! dit une voix à côté de moi. + +Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la lance au bras, le pistolet au +poing. Ils passent devant moi et je sens que je vais tomber, je sens que +mes ongles s'enfoncent dans l'écorce de l'arbre contre lequel je suis +collé. Ils sont couverts de sang, ces hommes! il y a du sang aux +banderoles de leurs lances, aux jambes de leurs chevaux, aux morceaux de +leurs uniformes déchirés et l'un d'eux, au premier rang, a la figure +entourée d'un linge blanc que piquent des points rouges. Ils viennent de +se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en aller, je veux m'en aller! + +Impossible. Devant moi, il y a des uhlans qui s'avancent toujours au +pas, en fouillant de l'oeil les rues transversales et, derrière, une +masse noire s'approche. On entend le bruit des pas. On commence à +distinguer les pointes des casques, les canons des fusils, les petits +tambours, guère plus grands que des tambours de basque, et les fifres. +Ils jouaient une marche guerrière, ces tambours et ces fifres, suivis de +fantassins à l'uniforme bleu sombre, qui défilent, chaussés de bottes où +ils ont fourré leurs pantalons, le fusil à plat sur l'épaule, le manteau +roulé en sautoir. Et ces hommes, souillés de boue et de poussière, noirs +de poudre, aux tuniques en lambeaux, ces hommes qui se sont battus ce +matin, sans doute, qui viennent de faire une marche pénible, conservent +l'alignement le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. Le pas se +cadence d'un bout à l'autre de la colonne, les sous-officiers marchent +sur le flanc des troupes et les officiers, l'épée à la main, en costume +simple, sans dorures, sans épaulettes, orné seulement d'un peu de +velours, s'avancent à la tête de leurs compagnies, raides et droits +comme des automates. + +Il en passe, il en passe toujours. Je suis à moitié sorti de derrière +mon arbre et je regarde franchement. Je n'ai presque plus peur. +Subitement, les tambours et les fifres cessent de jouer. Alors, une +musique dont j'aperçois les instruments, tout là-bas, devant un groupe +d'officiers à cheval, entame un hymne de combat et, sur toute la ligne +des troupes, depuis les premiers rangs qui déjà ont atteint le château +jusqu'aux derniers qui débouchent du Chesnay, des hurrahs éclatent et +couvrent la voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et la musique, +de nouveau, déchire l'air de ses notes victorieuses... + +Elle joue _la Marseillaise_!... _la Marseillaise_, l'hymne que jouaient +les musiques de nos régiments partant pour la frontière, l'hymne qui +rend le Français invincible, qu'on gueulait dans les rues au moment de +la déclaration de guerre et que j'ai chanté, moi aussi, lorsque nous +croyions à la victoire, lorsque nous voulions planter d'avance des +drapeaux tricolores sur la route de Berlin... + +Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons pas de longtemps, +peut-être; et il nous faudra regarder flotter les étendards noirs et +blancs, pareils à celui que porte un officier décoré d'une croix en fer, +au milieu du dernier régiment d'infanterie. + +C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, avec ses canons noirs +couchés sur les affûts peints en bleu, avec ses servants à pied et à +cheval coiffés de casques surmontés d'une boule en cuivre. Il y a des +fleurs à la gueule des pièces et les caissons et les prolonges sont +enguirlandés de lierre et de feuillage... + +La cavalerie succède à l'artillerie: des dragons, des cuirassiers, des +hussards de la mort, avec des brandebourgs blancs et une tête de mort au +bonnet. Puis, viennent des voitures, des caissons, des voitures à +échelles... + +Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des +derniers caissons, avoir aperçu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien +des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baïonnette au +canon, marchent des soldats français prisonniers, sans armes, sales, +déguenillés, l'air abattu, désespéré. Ils sont deux cents, au moins... +et je regarde, tant que je puis les voir, les képis rouges de ces +malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les +voitures passent toujours, escortées par des uhlans. Il y a des +prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout à la fin, des caissons +pleins de paille, des voitures de tous modèles, des camions même, +portant le drapeau blanc à croix rouge des ambulances, d'où s'échappent +des cris à faire frémir, des gémissements lamentables. + +Un dernier peloton de uhlans. C'est fini. + +--C'est tout un corps d'armée qui vient de passer, me dit un monsieur +qui est resté derrière un arbre, pas loin de moi, pendant le défilé des +troupes, c'est le 5e corps prussien, général de Kirchbach. + +J'ai déjà vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il +demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la +canne à la main. + +Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur +long et maigre qui sort craintivement d'une allée où il s'était tapi +pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard, +jette à droite et à gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfoncé +sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles. +Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon côté. + +--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent? + +C'est M. Beaudrain. Je le reconnais à la voix, beaucoup plus qu'à la +figure, une figure qui a pris des tons jaune pâle--une couleur de +panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain +doit avoir une fière peur. + +--Ce que je fais, monsieur? Je rentre à la maison... + +--Et vous avez assisté à l'entrée des Prussiens? + +--Oui, monsieur. + +--Exprès? + +--Oui, monsieur. + +Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! j'ai eu le front, +l'audace, le toupet, de venir, tout seul, contempler le défilé triomphal +des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, un cerveau à l'envers, +une tête brûlée? + +--Mais, vous-même, monsieur... + +--Moi, c'est différent. Je ne croyais pas, je ne pouvais supposer que +l'armée ennemie prendrait aujourd'hui possession de la ville. Sans cela, +croyez-le bien, je ne serais pas sorti. J'étais allé faire une visite à +côté, rue de Maurepas; et, en revenant, j'ai vu mon chemin intercepté +par les hordes prussiennes... Et vous êtes resté là tout le temps. + +--Oui, monsieur. Les Prussiens marchent bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu +les prisonniers? + +--Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'étais dans cette allée, là, et +je n'ai pas mis le nez dehors, soyez-en sûr. Un mauvais coup est vite +attrapé et je n'ai qu'une médiocre confiance dans la générosité des +Vandales modernes... Mais il pourrait en venir d'autres. Filons, +filons... + +M. Beaudrain m'entraîne. Nous passons par des rues détournées, des +chemins déserts. Au moindre bruit, le professeur tressaille, blêmit. Au +coin d'une rue, il me quitte. + +--Écoutez, mon cher enfant, je voudrais bien vous reconduire jusque chez +vous, mais... je crains... une personne seule attire moins +l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... De la prudence!... + +Et il part, se dissimulant le long des murailles. + +Je rentre à la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien. +Mon père m'ouvre la porte. + +--D'où viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures... + +Je vois venir une réprimande--autre chose peut-être.--Je me tire de ce +mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements. +Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai +vu--même un peu plus.--Lorsque je déclare que j'ai vu des prisonniers +français, Catherine pleure à chaudes larmes. Ma soeur s'étonne +d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon père s'indigne +fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient la +_Marseillaise_. + +--C'est infâme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnaît +bien là l'esprit teuton! + +Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je +profite de sa colère pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre, +mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux +le spectacle de tout à l'heure et je ne puis penser à autre chose. + +J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fenêtre, tout +doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mètres, +devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien à cheval +est arrêté. Il parle avec une personne qui se trouve à l'intérieur, mais +je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau +à la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute, +qu'il ne possède pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un +signe bref, indiquant la ville; et l'épicier, qui a compris, part en +courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en +examinant les maisons du voisinage. + +Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant, +essoufflé. Il tend au Prussien, en se découvrant, une chose enveloppée +dans du papier. C'est un énorme cigare. L'officier l'allume, paye et +s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne, +bien doucement, pour qu'il n'entende rien. + +J'ai envie de descendre pour raconter à mon père ce que je viens de +voir; mais il m'a formellement défendu d'ouvrir les contrevents et il me +gronderait certainement. Je suis forcé de garder ça pour moi. C'est +dommage. Ah! ce fameux M. Legros! + + *** + +Le soir, le garçon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris +qu'un régiment prussien faisait boire ses chevaux à l'usine à gaz, dans +les bassins. Il paraît aussi que les Prussiens ont allumé des feux de +bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et +qu'ils se préparent à passer la nuit à la belle étoile. + +--Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? demande mon grand-père. + +--Ils supposent sans doute qu'elles sont minées, fait le garçon boucher. + +--Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pensé à miner les avenues! s'écrie +Louise. On les aurait tous fait sauter pendant la nuit. + +--Oh! ils prennent bien leurs précautions, assure le garçon boucher. Il +passe des patrouilles partout et ils ont posé des sentinelles à tous les +coins de rues; j'ai vu ça il y a une demi-heure, en allant porter de la +viande, rue de la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dégoûtant, des +sauvages comme ça; ils n'achètent même pas de la viande aux commerçants; +ils traînent derrière eux des bestiaux qu'ils ont volés à droite et à +gauche et ils les ont parqués sur la place d'Armes. Comme c'est propre! + +--C'est infâme, dit mon père. + +--Est-ce qu'ils resteront longtemps à Versailles? demande Catherine, +songeuse. + +--Oh! non. Du moment qu'on a signé une capitulation... + +--Une capitulation honorable, fait ma soeur. + +--Dans ce cas-là, comme le disait tout à l'heure le patron, ils ont le +droit de traverser la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper. + +--Çà, dit le père Toussaint, ce n'est pas aussi sûr que du vinaigre. + +--Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, puisqu'on a signé une +capitulation honorable... + + *** + +Nous apprenons, le lendemain matin, que l'état-major prussien a fait +cette réflexion qu'il n'avait pas à traiter avec une ville ouverte. +Après quoi il a pris la capitulation et en a fait de petits morceaux. + + + + + XII + + +Les Prussiens se sont installés en maîtres à Versailles. La ville est +devenue le quartier général de l'armée qui doit assiéger Paris. Tous les +jours, il arrive de nouvelles troupes: des dragons bleus, des dragons +verts, des pionniers gris, des hussards de toutes couleurs, des +gendarmes, des cuirassiers, des Bavarois coiffés d'immenses casques à +chenille. J'aurais bien voulu voir tous ces soldats. Mais il m'est +formellement interdit de mettre le pied dans la rue. Après mon escapade +de l'autre jour, mon père m'a déclaré que, si je sortais sans sa +permission, il m'enfermerait dans ma chambre, au pain et à l'eau, et je +suis forcé de m'en rapporter aux récits des divers fournisseurs qui nous +apportent des nouvelles en même temps que des provisions. + +Il paraît que, jusqu'ici, les Allemands ne se conduisent pas trop mal. +Ils respectent les personnes et les propriétés et se bornent à faire des +réquisitions. Ils ont d'abord réclamé toutes les armes qui se trouvaient +dans la ville et messieurs les gardes-nationaux ont été invités à +rapporter leurs fusils à la mairie, ce qu'ils ont fait sans se faire +tirer l'oreille. Hier matin, mon père est sorti avec tout son +équipement; il a été rejoint au milieu de la rue par M. Legros qui +portait sous le bras, aussi tristement qu'un officier de Marlborough, +son beau sabre à dragonne d'argent. Ce léger sacrifice n'a pas contenté +les Prussiens qui réclament d'heure en heure, sans se lasser, les objets +les plus divers: provisions de bouche, fourrages, couvertures, balais, +matelas, semelles, amidon, peaux de sangliers, cirage et bandages +herniaires. On voit tout de suite que les Allemands, qu'on nous +représentait comme d'affreux barbares, sont fort civilisés et très au +courant des objets nécessaires à la vie moderne. + +--Enfin, dit ma soeur, puisqu'ils ne font que demander et qu'ils ne +prennent rien, ça ne va pas trop mal. + +--En effet; mais si l'on refusait de leur donner ce qu'ils demandent? +ricane mon grand-père. + +On s'en garde bien. Et l'on se garde, aussi, de ne pas leur ouvrir sa +porte quand ils y frappent, comme ils viennent de le faire chez nous. + +C'est moi qui ai été leur ouvrir--après avoir constaté leur identité par +la fenêtre du premier--et en tremblant bien fort. Ils sont trois: deux +grands et un petit. Le petit porte une casquette plate et a une épée au +côté. Ce n'est pas un officier, mais il doit avoir un grade. Quel grade? +Il nous l'apprend lui-même en pénétrant dans la salle à manger, où mon +père, mon grand-père et ma soeur attendent, debout. + +--Bonjour, madame, bonjour, messieurs. Voici un billet de logement pour +moi, sous-officier porte-épée au 58e régiment d'infanterie, et deux +hommes. + +Ma soeur a l'air bien étonnée d'entendre un Prussien parler français; +celui-ci n'est pas vilain, après tout, il a une petite moustache très +gentille, des yeux bruns très intelligents. Quant aux soldats qui +l'accompagnent, on dirait deux brutes; et, lorsque leurs regards, qu'ils +promènent avec ahurissement sur le mobilier, se posent sur moi, j'ai +peur. + +Mais le sous-officier se tourne vers eux et leur parle en allemand. Ils +prennent leurs sacs et leurs fusils qu'ils avaient déposés en entrant et +ils suivent mon père, qui les guide vers une grande pièce inoccupée où +l'on va leur dresser des lits. + +--Non. De la paille. De la paille, c'est bon pour le soldat, déclare le +sous-officier. + +Mon père insiste. Il veut faire bien les choses; il tient à donner des +lits. Quant au sous-officier, on le logera dans la _chambre d'amis_, où +il sera très bien. + +--Tenez, par ici, tout au fond du couloir. + +Dans le corridor, nous rencontrons Catherine qui descend de sa chambre; +elle jette au Prussien un regard terrible que celui-ci ne surprend pas, +heureusement, mais mon père devient blanc comme un linge. + +--Jean, me dit-il tout bas, quand nous aurons installé l'Allemand dans +sa chambre, tu vas aller à la cuisine, tu prendras tous les couteaux +pointus et tu les donneras à ta soeur pour qu'elle les enferme à clef +dans le placard du vestibule... Ah! tu n'oublieras pas le tourne-broche. + +Je descends à la cuisine et je commence à ramasser les couteaux. Je ne +suis pas assez grand pour attraper le tourne-broche. + +--Catherine, voulez-vous me décrocher le tourne-broche? + +--Pourquoi faire, monsieur Jean? + +--Pour l'emporter. + +--L'emporter où? + +--Eh! parbleu! l'emporter, l'enfermer..... + +--Est-ce que vous êtes fou, monsieur Jean? + +--Ah! oui, on est fou, n'est-ce pas? parce qu'on ne veut pas vous +laisser de couteaux pointus sous la main? parce qu'on veut vous empêcher +de tuer les Prussiens? nous le savons bien, allez! que vous voulez en +tuer un. Mais nous vous en empêcherons. + +Catherine me regarde avec pitié. Elle lève les épaules et me prend par +le bras. + +--Vous n'empêcherez rien du tout. Je ferai ce qui me plaira. Est-ce que +je risque autre chose que ma peau, par hasard? hein? Qu'est-ce qu'ils me +racontaient donc, vos parents, vos M. Legros, vos Mme Arnal, l'autre +jour? Hein? La vengeance, le patriotisme! Hein? savez-vous que j'ai du +sang dans les veines, hein? est-ce que vous-croyez que je peux me +retenir, Hein? quand je vois ces brigands de Prussiens? + +Elle me secoue comme un prunier, me poussant devant elle à chaque +interrogation. Elle a fini par me coller à la porte vitrée dont je vais +casser les carreaux avec mes épaules. Mais tout d'un coup, la porte +s'ouvre, je manque de tomber et mon père paraît derrière moi. Il est +tout vert de rage. + +--Catherine!... j'ai entendu ce que vous venez de dire à cet enfant... +C'est moi qui l'avais envoyé chercher les couteaux... pour vous empêcher +de commettre un crime, malheureuse!... Avez-vous songé aux conséquences +de vos actions? Savez-vous qu'on nous fusillerait tous, tous, jusqu'au +dernier?... Ah! vous ne pouvez pas vous retenir?..... Vous ne pouvez +pas! Je peux bien, moi!... Eh bien! vous allez monter dans votre +chambre, tout de suite!... Je vais vous y enfermer à clef... jusqu'à ce +que j'aie pris une détermination... + +Catherine monte l'escalier quatre à quatre, furieuse, pleurant, suivie +par mon père, et j'entends la clef qui grince dans la serrure. + + *** + +Nous achevons la journée dans les transes. La belle-soeur du charcutier +a consenti à remplacer Catherine pendant quelques jours. C'est elle qui +nous a fait à dîner et qui a fabriqué, pour les deux soldats allemands, +un énorme plat de ratatouille au lard et aux pommes de terre. Le +sous-officier porte-épée dîne avec nous. Il a l'air bien élevé, se +montre très galant vis-à-vis de ma soeur et engage avec mon grand-père +une longue conversation sur la langue française que, d'ailleurs, il +parle assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, certains +idiotismes. Le père Toussaint lui donne les renseignements les plus +étendus, saupoudrant ses phrases onctueuses de comparaisons et +d'épithètes qui doivent flatter le vainqueur. Il dit: + +--Votre belle Allemagne... cette campagne si glorieuse pour vos armes... +votre gracieux souverain... une guerre aussi vivement menée... Bismarck, +ce Richelieu... les effets foudroyants de vos canons Krüpp... + +Le Prussien est enchanté. Après dîner il se met au piano et joue deux ou +trois valses allemandes. Avant de se retirer dans sa chambre, il nous +souhaite très poliment une bonne nuit. + +--Un charmant garçon, dit mon père. + +--Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce pas Jean? + +--Oh! oui... c'est dommage qu'il soit Prussien. + +--Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement mon grand-père. +Les Allemands ne sont pas si féroces qu'on veut bien le dire, au bout du +compte... Mais c'est cette damnée Catherine qui m'inquiète. + +Mon père aussi semble très inquiet. Je suis sûr qu'il ne ferme pas +l'oeil de la nuit. Et, le lendemain matin, son inquiétude se change en +trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier se diriger vers le +jardin. + +--Vous avez de belles fleurs. Cela vous dérangerait-il de m'apprendre +les noms que j'ignore? + +--Mais non, au contraire... avec plaisir... + +Mon grand-père et moi nous suivons mon père qui accompagne l'Allemand. + +--Quel est le nom de cette fleur rouge? + +--Un géranium. + +--Et celle-là? + +--Un oeillet d'inde. + +--Et celles-là, là-bas? Oh! mais, je ne connais pas le nom de toutes ces +fleurs. + +Et le Prussien s'avance vers une plate-bande qui longe la maison, au +grand désespoir de mon père qui lève les bras au ciel et fait à mon +grand-père des signes désespérés. Qu'y a-t-il? + +Subitement, je comprends: cette plate-bande se trouve juste au-dessous +de la fenêtre de Catherine et là-haut, contre la vitre, on aperçoit +l'immobile silhouette de la bonne. + +--Pourvu qu'elle ne le voie pas! me souffle le père Toussaint qui +frémit. Et ton père qui a oublié d'enlever les pots de fleurs qui se +trouvent sur la fenêtre! Quelle imprudence! S'il prenait envie à cette +fille d'en faire tomber un! Ah! j'aurais prévu ça, moi! je lui aurais +enlevé jusqu'à son pot de chambre et j'aurais cadenassé la croisée. +Jean, surveille-la bien, cette croisée. + +--Oui, grand-papa. + +--Je vais essayer d'engager le Prussien à rentrer. + +Mais celui-ci, penché sur la plate-bande, s'abîme dans la contemplation +d'une touffe de rosiers. + +--Quel est le nom de ces rosiers? + +--Des rosiers du Bengale... Mais, monsieur, je crois... l'air du matin +est un peu frais... + +--Non, non. Très beau, ce matin. Cette fleur se nomme? + +--Un glaïeul... mais, permettez. Il me semble avoir oublié de vous +offrir la goutte, et si vous... + +--Merci beaucoup. J'ai pris du café et cela me suffit. + +Le Prussien ne s'en ira pas et, là-haut, la terrible silhouette guette +toujours. Mon père se tord les mains... + +Un coup de sonnette nous fait tressaillir. Je me dirige vers la porte, +mais mon grand-père m'arrête. Il a une inspiration. Il s'approche de +l'Allemand, le chapeau à la main. + +--Qu'y a-t-il monsieur? + +--Monsieur, la personne qui vient de sonner est, je le présume du moins, +une dame que nous attendons. Comme elle est excessivement nerveuse, je +craindrais, si elle apercevait votre uniforme en pénétrant ici... je +craindrais... une crise, peut-être... Les sentiments chevaleresques de +votre nation me sont trop connus... + +--Oh! je rentre, alors; je rentre immédiatement, fait le Prussien en +frisant sa moustache. + +Mon père et mon grand-père l'escortent pendant que je vais ouvrir. + + *** + +Ce n'est pas une dame qui a sonné, c'est une femme. C'est Germaine. + +--Monsieur est ici? + +--Oui, Germaine. + +--Je veux lui parler tout de suite. + +--Vous savez qu'il y a des Prussiens ici? + +--Qu'est-ce que ça me fait! Je ne vois que ça et des chiens, depuis +bientôt huit jours. + +Germaine expose à mon grand-père l'objet de sa visite. Il paraît que les +Allemands qui se sont installés à Moussy ont déclaré que toute maison +inhabitée appartient aux soldats et qu'ils considèrent comme telle toute +habitation où ne résident que des domestiques. + +--Et ils les arrangent bien, vous savez, les maisons inhabitées. On +dirait qu'ils ne rêvent que plaies et bosses, ces animaux-là. + +--Ont-ils commis des dégâts à la maison? demande mon grand-père anxieux. + +--Non; mais, depuis hier, nous en avons cinq à loger. Et ils mangent, +vous savez! L'argent file d'une drôle de façon. Il faudra même que +monsieur m'en donne, si monsieur ne revient pas avec moi... Mais +monsieur ferait mieux de revenir. + +--Et au Pavillon? demande ma soeur. + +--Oh! au Pavillon, ils sont toute une tripotée: quinze ou vingt, au +moins; c'est là que demeure le commandant. + +--Ah! mon Dieu s'écrie Louise. Cette pauvre tante Moreau! Comme elle +doit avoir peur! + +--Après ça, dit Germaine, ils ne sont pas trop méchants. Il faut dire +aussi que le maire Dubois les contient beaucoup. Tout le monde dans la +commune trouve qu'il se conduit très bien. + +--Une canaille comme ça! murmure mon grand-père. Ah! il a ses raisons, +bien sûr, pour faire le bon apôtre! Un Dubois! en voilà un qui est fait +pour pêcher en eau trouble comme les chiens pour mordre! + +--Enfin, dit Germaine impatientée, je voudrais bien avoir une réponse de +monsieur. Faut-il que je m'en retourne toute seule? Moi, je me lave les +mains de ce qui arrivera. + +Mon grand-père réfléchit, le menton dans ses mains. Sa bonne le fixe de +ses yeux noirs. Enfin, il prend une détermination; il se lève. + +--Ma foi, tant pis! je retourne chez moi. + +Nous essayons de combattre sa résolution; mais le vieux est complètement +décidé. Il nous fait ses adieux, très ému. + +--Je reviendrai vous voir un de ces jours, le plus tôt possible. + +Avant de partir, pourtant, il engage mon père à se débarrasser de +Catherine. + +--Le plus tôt sera le mieux, voyez-vous. Renvoyez-la dans son pays. Vous +obtiendrez bien un sauf-conduit, que diable! avec quelques protections. +Si vous gardez cette fille-là ici, il vous arrivera malheur, je vous en +réponds... + +--Vous avez raison, dit mon père. Je vais m'occuper de cela. + + *** + +Il s'en occupe, en effet. Il sort pendant l'après-midi et revient vers +quatre heures, avec un monsieur que je heurte dans le vestibule et qui +me salue en souriant. Je le reconnais: c'est le monsieur qui assistait à +l'entrée des troupes, à côté de moi, boulevard du Roi, et qui m'a appris +qu'elles formaient le 5e corps prussien. + +Il a une vilaine figure, ce monsieur: des petits yeux gris de fer qui se +cachent derrière des lunettes d'or, une bouche édentée où sautille un +bout de langue violâtre, et un nez énorme, cassé en deux, en forme de +potence, et picoté comme un dé à coudre. + +Ce nez m'avait déjà stupéfait, chaque fois que j'avais rencontré le +monsieur aux lunettes d'or; mais je croyais à un accident; je supposais +que le monsieur avait fourré son appendice nasal dans un nid de guêpes. +Je me trompais. Ce nez est extraordinaire, mais il est naturel. Il y a +de drôles de choses dans la nature. + +--C'est un nez d'Israélite, me dit mon père, le soir. M. Zabulon Hoffner +est israélite. + +--Ah! c'est un Juif! + +--Un Israélite! Il ne faut jamais dire: Juif. C'est très impoli. + +--Ah!... Il a un nom allemand. + +--C'est possible, fait mon père, mais il n'est pas Allemand. Il est +Luxembourgeois. Ce n'est pas la même chose. Du reste, il s'est montré +fort complaisant. Je le connaissais très peu, et il s'est chargé de me +procurer un sauf-conduit pour Catherine. Il a certaines relations dans +les bureaux... il sait parler l'allemand.... Enfin, je suis enchanté +d'avoir fait sa connaissance... C'est la complaisance et la loyauté +mêmes... + +Alors, il trompe son monde. Il a l'air franc comme dix-neuf sous. + + + + + XIII + + +Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aidée à faire sa malle et à y +emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus. +Elle est partie sans colère, en disant même qu'_elle comprenait ça_, en +nous souhaitant toutes sortes de prospérités. Et ce n'est qu'une fois +dans la rue qu'elle a laissé échapper ses sanglots qu'elle avait +contenus jusque-là. Je l'ai suivie des yeux, de ma fenêtre, aussi +longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trébuchant à +chaque pas, les yeux voilés par les larmes, à côté de l'homme qui +traînait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient +remonter ses épaules et elle était obligée de s'arrêter pour sortir son +mouchoir à carreaux bleus de la poche de sa robe noire. + +J'ai pleuré comme un veau. + +Pauvre fille! J'ai méprisé son ignorance, j'ai fait fi de son affection, +je lui ai fait bien des méchancetés. Et, maintenant qu'elle n'est plus +là, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arraché +quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis +triste comme tout. + +J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de +sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours +dehors. Il y a tant de choses à voir! + +Je connais tous les uniformes de l'armée allemande, infanterie, +artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes français. Les +Bavarois seuls ne représentent pas trop mal, avec leurs grands casques +qui ressemblent à ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales, +sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du père Adam +et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi +aussi, quand j'étais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais +je les suçais après, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils +devraient être propres. + +Les Prussiens sont bien moins dégoûtants, mais leurs casques à pointes +les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte +sans visière, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr +sont à peu près pareils à ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont +beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans +les remplir. Les pantalons des cavaliers m'étonnent: ils sont basanés +très haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop +sombre, pas élégante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes, +d'épaulettes, de clinquant, de panaches. + +Les officiers eux-mêmes sont vêtus très simplement; ils sont coiffés +d'une casquette plate à visière et portent presque tous au bras droit un +brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais +accrocher leurs sabres et de les laisser traîner derrière eux sur les +pavés, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se +figurer qu'on a attaché des casseroles à la queue de tous les chiens de +la ville. + +J'ai vu les fameux fusils à aiguilles, les canons Krüpp, les singulières +voitures à échelles; j'ai été voir l'abattoir qu'on a installé à la +gare, les postes de police qu'on a installés un peu partout, les canons +pris sur les Français, rangés dans la grande cour du Château, autour de +la statue de Louis XIV. J'ai regardé, l'autre jour, de la place d'Armes, +un général, qu'on dit être le prince royal, distribuer des médailles aux +soldats au pied de cette statue. Le château est converti en +ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau néerlandais flotte +sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les +rues: aux fenêtres des étrangers qui se mettent sous la protection de +leurs pavillons nationaux, aux croisées des gens qui ont obtenu de +soigner chez eux des blessés et qui ont arboré le pavillon de la +convention de Genève. + + *** + +Mme Arnal est de ces derniers. On a placé chez elle un capitaine +allemand blessé, un grand gaillard à belle barbe blonde. Elle le soigne +avec un dévouement sans exemple. Elle espère qu'avant quinze jours le +blessé sera sur pied. Elle est très fière des compliments que lui fait +tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle déclare +que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de +charité. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de +ménagements, de commisérations, d'attendrissements. Elle a des +apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes à prix +fixe. Son temps est mesuré, en effet. Elle ne peut guère s'absenter. Son +blessé a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie, à ce +monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses défendues par le +médecin. + +--Il faut être là, voyez-vous... Les malades, c'est un peu comme les +enfants... + +Et elle ajoute, tout bas: + +--Je n'ai qu'une peur, mais une peur terrible: c'est de finir par porter +trop d'intérêt à mon blessé. A force de voir souffrir les gens, on s'y +attache; on ne les considère plus comme des ennemis... Ah! savoir +concilier ses obligations d'infirmière avec ses devoirs de Française!... +C'est à faire tourner la tête!... l'humanité!... la patrie!... Je me +sauve. A tout à l'heure... + + *** + +M. Zabulon Hoffner, qui vient nous voir assez souvent, maintenant, se +contente d'affirmer que la guerre, c'est bien gênant. + +--Les routes sont toutes défoncées; on ne peut même pas aller à Buc sans +se crotter jusqu'aux genoux. + +M. Legros prétend ne pas se faire de bile. + +--A quoi ça servirait-il? Ce qui doit arriver, arrive. Moi, je suis +fataliste. + +Depuis l'arrivée des Prussiens, pourtant, il paraît avoir engraissé. Ma +soeur, justement étonnée de cet embonpoint subit, a été malicieusement +aux informations et la marchande de tabac, trop confiante, a livré +naïvement le secret de la corpulence exagérée de son époux: M. Legros se +plastronne--plastron par devant, plastron par derrière.--On assure même +qu'il ne tourne pas le coin d'une rue, à partir de cinq heures du soir, +sans crier: «Ami! Ami!» à tue-tête. + +Qu'y a-t-il de vrai là dedans? + +--Tout! dit M. Beaudrain; et M. Legros a raison. Vous ne devriez pas +vous moquer de lui. Aucune précaution n'est inutile. Eh! eh! si Achille +avait été trempé tout entier dans les ondes du Styx, la flèche troyenne +n'eût point causé sa mort... + +Et patati, et patata. M. Beaudrain se meurt de frayeur. Il est +positivement malade de peur; il a dû renoncer, depuis quelque temps +déjà, à me donner des leçons. Il passait le temps des répétitions à se +murmurer à lui-même: + +--Pourvu que les Prussiens ne fassent pas ci, pourvu qu'ils ne fassent +pas ça.... + +Il inventait des choses inimaginables. Un jour, il était arrivé à se +figurer que Versailles allait sauter. + +--Les égouts sont minés! disait-il. J'en suis sûr. Notre dernière heure +est venue. + +Ce jour-là, il a changé de ton--de ton, seulement, car il ne peut plus +changer de couleur: il est jaune.--Il parcourt toute la gamme des +jaunes: il a été jaune citrouille, jaune coing blet, jaune panade, jaune +citron. Présentement, il est d'une nuance mal déterminée, nuance +d'omelette--d'omelette baveuse.--Je l'attends au jaune safran. + + *** + +--Et dire, s'écrie mon père, un matin que presque tous nos amis sont +réunis dans le jardin pour prendre l'apéritif, dire qu'il y a des gens +qui pactisent avec l'ennemi. Ainsi, pas plus tard qu'hier... Va donc un +peu jouer, Jean... + +Je m'en vais, mais pas trop loin. J'entends très bien. + +--Hier soir, j'avais été faire un tour du côté de la porte de Béthune. +Savez-vous qui je vois sortir du poste que les Allemands ont établi là? + +--Eh! qui donc? mon Dieu! demande le père Merlin intrigué. + +--Une femme! une Française, monsieur! + +--Oh! fait ma soeur. + +--Si l'on peut appeler ça une Française. Cette gueuse, vous +savez bien, cette rouleuse qu'on appelle--je ne sais pas +pourquoi--Marie-Cul-de-Bouteille, cette paillasse à soldats qui passait +sa vie dans les postes, lorsque nos troupes étaient ici, et que nos +troupiers nourrissaient de leurs restes de gamelles. + +--En échange de ses bons services, ricane le père Merlin. Vous voyez +bien que c'est une Française. + +--C'était, monsieur, c'était; elle a abdiqué ce titre. Quoi! faire à ce +point litière de ses sentiments, se livrer à l'ennemi de sa patrie! Ah! +ça été plus fort que moi; malgré le dégoût que m'inspire cette créature, +je me suis approché d'elle et je lui ai dit ce que je pensais de sa +conduite. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu? Elle m'a répondu que le +rata des Prussiens valait bien celui des Français. Alors, ma foi, je +n'ai plus pu me contenir et je l'ai traitée comme elle le mérite... + +--Ah! monsieur Barbier, s'écrie M. Beaudrain, quelle imprudence! Si les +Prussiens vous avaient entendu! Ne recommencez pas, c'est moi qui vous +en conjure! + +--Ne pas recommencer! dit Mme Arnal indignée. Laisser passer sans +protester de pareilles ignominies! Des choses semblables! Des... des +monstruosités... Dans quel siècle vivons-nous?... + +--C'est infâme! dit ma soeur. + +--Il faut croire aussi, dit Mme Arnal, qu'il n'y avait aucun officier +dans le poste. Y avait-il un officier, dans le poste? + +--Je n'en ai point vu, répond mon père. + +--C'est ça. Les officiers sont des gens bien élevés qui ne laisseraient +pas s'accomplir ces ignominies; du reste, la discipline doit s'opposer +à... l'entrée de ces créatures dans les postes... Mon blessé me le +disait hier... La discipline est de fer, à ce sujet-là... + +--En effet, dit M. Beaudrain, la discipline de l'armée prussienne est +admirable. + +--Admirable. C'est le mot, dit le père Merlin. + +--La discipline, continue le professeur, est une bien belle chose. C'est +elle qui protège l'habitant inoffensif contre les fureurs de la +soldatesque. + +--Et puis, sans discipline, pas d'armée, dit mon père. C'est à leur +discipline que les Prussiens sont redevables de leurs victoires. + +--A propos de discipline, dit le père Merlin, j'ai vu tout à l'heure, de +ma fenêtre, un spectacle bien intéressant. + +--Quoi donc? demandent en même temps ma soeur et Mme Arnal. + +--J'étais... Mais on ne doit pas avoir encore baissé le rideau. Si, au +lieu de vous raconter la pièce, je vous la faisais voir? Voulez-vous +venir chez moi, un instant? + +--Mais oui, mais oui. Dépêchons-nous. Jean, viens-tu? + +Nous suivons le père Merlin jusque dans son cabinet de travail, au +premier étage. La croisée, grande ouverte, donne sur un vaste terrain +vague où les Allemands ont amoncelé du bois à brûler et du charbon. Cinq +ou six soldats, d'habitude, gardent le dépôt. Que peut-il se passer là? + +Nous nous précipitons à la fenêtre. + +Un soldat prussien, dans la position du soldat sans armes, le petit +doigt sur la couture du pantalon, la tête droite, les talons joints, est +campé devant un tas de fagots, la face au bois. Derrière lui, un +officier--un lieutenant je crois--se promène de long en large, lisant un +journal, fumant un cigare gros comme un manche à balai. Chaque fois +qu'il passe derrière le soldat, v'lan! il lui envoie à toute volée un +coup de pied dans le bas des reins. On entend très distinctement le +bruit de la botte qui, à intervalle réguliers, toutes les minutes à peu +près, se colle au postérieur du troupier. + +A chaque coup, l'homme tressaute légèrement, très légèrement; mais il ne +bronche pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils ont marquée dans +le sol; ses mains ne se crispent pas, ses doigts restent allongés le +long du passepoil et il semble toujours regarder, à l'ordonnance, à +quinze pas devant lui. + +--Quand je suis venu chez vous, Barbier, dit le père Merlin, ça durait +déjà depuis un bon quart d'heure. Ça fait donc maintenant cinquante +minutes. + +--Sapristi! dit mon père, quelle obéissance! quelle soumission! +cinquante coups de pieds au derrière! + +Le père Merlin veut fermer la fenêtre. + +--Oh! attendons la fin, implore ma soeur, émerveillée. + +Le père Merlin lui jette un regard étrange. Puis il pousse la croisée et +tourne l'espagnolette. + +--Vous trouvez donc ce spectacle bien intéressant, mademoiselle? + +--Oh! c'est si amusant. Ce qui doit être bien drôle aussi, c'est la +figure du soldat. Quel dommage qu'on ne puisse pas la voir. + +--Eh! eh! si Frédéric II vivait encore! dit M. Beaudrain. O grand homme! +s'écrie-t-il tragiquement, tu peux sortir de ton tombeau, tes enfants +sont dignes de toi! + +--Qu'est-ce qui vous prend? demande le père Merlin avec intérêt. +Êtes-vous malade, monsieur Beaudrain? + +--Non; mais cette discipline, cette obéissance passive... c'est +extraordinaire, vraiment. + +--Le fait est que c'est beau, dit mon père. C'est le manque de +discipline qui nous a perdus, nous autres. + +--Espérons que ça nous servira de leçon, dit Louise. + +--Enfin, dit Mme Arnal, nous pouvons nous tranquilliser un peu. L'armée +allemande est trop sévèrement commandée pour se livrer à des désordres +graves. Il y a beaucoup à espérer d'une discipline semblable..... + + *** + +Nous descendons l'escalier. + +--Ah! la discipline, s'écrie mon père, c'est beau. On dira ce qu'on +voudra, c'est bien beau. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que les +Français en aient un jour une pareille. + +--Ainsi soit-il! dit le père Merlin. + + + + + XIV + + +Le père Toussaint vient d'arriver. Il est dans tous ses états. Il entre +en tremblant dans la salle à manger, s'assied dans un coin et, après +avoir demandé à mon père si les Prussiens ne rôdent pas par là, si +personne ne peut l'entendre, il nous raconte une histoire terrible. + +--Tel que vous me voyez, je reviens de chez le général en chef... + +Et le vieux désigne d'un geste l'habit noir dont il est revêtu, sa +cravate blanche et le chapeau haut-de-forme qu'il a posé sur la table. +Nous l'écoutons avec anxiété. + +--Hier, à Moussy, on a tiré sur une patrouille allemande... Hier soir, +vers huit heures... + +--Ah! s'écrie ma soeur en joignant les mains. Quel malheur!... Quelle +catastrophe!... + +--Un affreux malheur! fait mon grand-père en hochant la tête, car les +Prussiens, n'ayant pu mettre la main sur ceux qui ont fait le coup, ont +pris comme otages six habitants et le maire de la commune. + +--Ils vont les fusiller? demande Louise. Oh! mais c'est horrible! On ne +fusille pas les prisonniers! C'est du cannibalisme! + +--Chut! fait mon père en mettant un doigt sur ses lèvres et en indiquant +du regard la porte qui ouvre sur le vestibule. + +Et il demande tout bas, terrifié: + +--Réellement, ils vont les fusiller? + +--Quand je suis parti, ce matin, c'était une chose convenue... + +--Comme nous avons bien fait de renvoyer Catherine, dit Louise; qui sait +ce qui nous serait arrivé! + +--Les Prussiens, continue mon grand-père, avaient enchaîné ces +malheureux et les avaient enfermés dans l'église. Ils y ont passé la +nuit, gardés par des factionnaires qui menaçaient de faire feu sur +quiconque approchait et répondaient par des coups de crosse aux +supplications des femmes et des enfants des prisonniers. C'était +affreux. Personne n'a dormi cette nuit, dans le village; on n'entendait +que des gémissements et des sanglots... + +Mon grand-père a des pleurs dans la voix et nous avons de la peine, nous +aussi, à retenir nos larmes. + +--Mais quel est le misérable qui avait tiré sur les Prussiens? demande +mon père. + +--Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; de ces sales voyous +parisiens qui ne sont bons qu'à faire arriver du mal aux gens +inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour finir, ce matin, une +dizaine d'habitants sont venus me voir. Ils m'ont dit: «Monsieur +Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il faut aller demander leur +grâce au général, à Versailles; dire que ceux qui ont tiré sur les +Allemands sont étrangers à la commune; que nous sommes incapables de +nous livrer à des actes semblables; que même nous les empêcherions, si +c'était en notre pouvoir; dire ceci, dire cela... la vérité, quoi!... +Vous êtes au courant de bien des choses, vous connaissez les +usages...--un tas de compliments--Voulez-vous y aller?» Comment dire: +Non. Comment? Je vous le demande. + +--Pas possible, dit mon père... Et vous avez été chez le général? + +--J'en viens. Et j'ai là... + +Le vieux tire du fond de sa poche une large enveloppe enveloppée +elle-même dans une feuille de papier bleu. + +--J'ai là une lettre de grâce. + +--Tous les prisonniers sont graciés? + +--Tous. Ils doivent être mis en liberté immédiatement... à l'exception +du maire. + +--Ah! le maire ne sera pas mis en liberté? Mais on ne le fusillera pas? + +--Non, non; on se contentera de le garder à vue... C'est tout ce que +j'ai pu obtenir... + +--Ce pauvre Dubois! fait ma soeur. + +--Ah! c'est bien malheureux, gémit mon grand-père... surtout pour moi. +Nous n'étions pas bien ensemble, Dubois et moi, et il se trouvera encore +de méchantes langues pour prétendre que je n'ai pas fait tout mon +possible... Dieu m'est témoin, pourtant, que je me suis mis en quatre. +J'ai pris le général par tous les bouts. Je me suis jeté à ses genoux en +pleurant... J'aurais donné tout pour obtenir une grâce entière... Dans +des moments pareils, on oublie tout, on ne se souvient plus des +offenses; on ne connaît plus d'ennemis... on ne connaît que des +Français... + +Louise saute au cou du père Toussaint pendant que, très émus, mon père +et moi, nous serrons les mains ridées du vieillard. + +--Ces bandits de francs-tireurs, dit le vieux en parvenant à se dégager. +Ah! les canailles! Ils pourront se vanter d'avoir fait plus de mal que +les Prussiens, ceux-là!... Tirer sur une patrouille; je vous demande si +ça a le sens commun! Pour ne rien tuer, encore! Et quand même ils +auraient tué un ou deux Allemands, la belle poussée!... Mais je +m'attarde ici et l'on m'attend... + +--Ah! dit ma soeur, quel spectacle, lorsque tu annonceras à ces +malheureux que la liberté leur est rendue! Je voudrais tant +t'accompagner! + +--Quelle idée folle! dit mon père. Ce n'est pas la place d'une femme. + +En effet. Mais moi, moi qui suis un garçon si j'allais à Moussy? +Pourquoi pas? Je hasarde une proposition en ce sens--proposition +repoussée par mon père et acceptée par mon grand-père.--Il y a débat, +mais le vieux finit par l'emporter. Ma soeur crève de jalousie. + +--Il ne faudra pas garder Jean trop longtemps, dit-elle; depuis quelques +jours, il néglige ses leçons..... Il n'apprend rien, et il oublie très +vite... + +--Je le ramènerai après-demain, dit le père Toussaint en souriant. + + *** + +Nous approchons de Moussy. Un paysan, qui guette notre arrivée, nous +aperçoit et court prévenir les habitants. Ils accourent et pressent mon +grand-père de questions. + +--Eh bien? Eh bien? + +--J'ai réussi. J'ai la grâce, la grâce... + +--Oh! ah! oh! + + *** + +Nous traversons le village à grands pas. Les femmes se penchent par les +fenêtres et les soldats allemands, dans les rues nous regardent passer +d'un air indifférent. Nous trouvons le commandant sur la place; mon +grand-père lui remet la lettre du général. + +Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une belle brute. Je le vois, de +profil, pendant qu'il lit la lettre. Il ressemble à un taureau. + +--Je suis content que vous ayez réussi, monsieur, dit-il à mon +grand-père quand il a fini, en excellent français. Content pour vous, +non pour moi. Je crois qu'un exemple était nécessaire. Vous pouvez aller +porter cette bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner des ordres +pour qu'on les relâche immédiatement... à l'exception du nommé Dubois, +maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier? + +Mon grand-père fait un signe de tête affirmatif. + +Nous entrons dans l'église. Les otages, les pieds et les mains liés, +sont accroupis sur les dalles; devant eux sont placés une cruche d'eau +et des pains de munition. Un officier allemand, assis à l'orgue, joue +une valse. + +Sur un ordre du commandant, des soldats s'approchent des prisonniers et +les délient. Mon grand-père, pendant ce temps, s'avance vers Dubois et +lui parle à voix basse. Dubois détourne la tête et ne répond pas. + +Nous sortons; et les habitants massés sur la place, les malheureux +délivrés, félicitent le père Toussaint, lui serrent la main, le +remercient en pleurant. Des femmes l'embrassent. On lui fait une +ovation. + + *** + +Mais les groupes se disloquent, les habitants s'écartent. Le tambour +vient de battre et les soldats, rapidement, se rangent sur la place. + +Ils vont faire une battue dans le bois, dit un paysan. Gare aux +francs-tireurs, s'ils en trouvent. + +--Ma foi, ça sera pain bénit, dit un autre, si ces brigands de Parisiens +se font arranger comme il faut. Des canailles comme ça! Si les Prussiens +avaient besoin de quelqu'un pour les aider, je leur donnerais bien +volontiers un coup de main. + +Tout le monde l'approuve. Le commandant se met à la tête des Allemands +qui partent dans la direction du bois. + +Ils ne sont pas encore revenus, à quatre heures du soir, lorsque je vais +faire une visite à la tante Moreau. Mais j'ai à peine mis les pieds au +Pavillon que des coups de feu éclatent au loin, dans le bois. + +--Ah! mon pauvre enfant, me dit ma tante en pleurant, quelle chose +affreuse que la guerre! + +Elle a l'air bien affaiblie, bien abattue, la tante Moreau. La vue de sa +figure amaigrie, de ses mains décharnées, me produit un lugubre effet. +Elle s'en aperçoit. + +--A mon âge, vois-tu, ça frappe rudement des événements pareils... + +Pourtant, assure-t-elle, les Allemands ne sont pas trop méchants. Le +commandant lui-même, malgré ses allures brutales, ne manque point de +politesse. + +Justement, il vient de rentrer, avec ses hommes, et l'on entend ses +bottes sonner sur les dalles de l'antichambre. Il entr'ouvre la porte du +petit salon où nous nous trouvons et passe sa tête dans +l'entre-bâillement. + +--Ne vous inquiétez pas, madame, dit-il à la tante Moreau, à cause des +coups de feu que vous avez pu entendre. Rien de sérieux absolument. Un +bûcheron, dans la cabane duquel nous avons trouvé un vieux fusil, et que +nous avons passé par les armes. + +Il salue et se retire. Ma tante frissonne. Tout d'un coup, je la vois +pâlir, ses yeux se ferment, sa tête se renverse sur le dossier de son +fauteuil. Elle se trouve mal. + +--Justine! Justine! + +La femme de chambre accourt avec la cuisinière et Germaine, qui vient me +chercher, arrive presque au même moment. Les trois femmes prodiguent +leurs soins à ma tante; elle se trouve tellement faible, en revenant à +elle, qu'on se voit forcé de la porter dans sa chambre. Elle est désolée +de s'être évanouie. + +--Pour une fois que ce cher petit Jean vient me voir... C'est cette +histoire de bûcheron, qui m'a bouleversée... + +Elle tremble encore comme une feuille lorsque je lui fais mes adieux. + +En sortant, Germaine, qui m'accompagne, me prie de l'attendre une +seconde; elle a deux mots à dire au commandant, de la part de mon +grand-père. L'officier se promène en fumant sa pipe sous les tilleuls; +et j'entends sa grosse voix qui répond: + +--Dites à votre maître que je ne sortirai pas. Je l'attends ici. + +De quoi peut-il être question? Je vais le demander à mon grand-père. Et, +aussitôt arrivé, j'ai déjà tourné le bouton de la porte de la salle à +manger où le vieux se tient d'habitude, lorsque Germaine me retient par +le bras. + +--Il ne faut pas déranger monsieur. Il cause avec quelqu'un. + +J'ai eu le temps de voir ce _quelqu'un_. C'est un individu qui a l'air +d'un paysan, mais qui n'a pas l'air paysan. Son grand chapeau lui va +trop bien, sa blouse est trop vieille, sa figure est trop blanche. Si +c'était un officier de francs-tireurs? Un espion français? Si mon +grand-père s'entendait avec lui? S'il lui donnait les renseignements +nécessaires pour surprendre les Prussiens? Si?... + +Je questionne Germaine. Elle semble très étonnée de mon insistance. + +--Cet homme-là? Mais, c'est un homme qui avait été chez Dubois. Il +voulait parler au maire, à ce qu'il disait. Alors, comme le maire est en +prison, le garçon d'écurie de Dubois est venu ici avec lui. Je ne sais +pas ce qu'il veut. Pas grand'chose sans doute, allez, monsieur Jean. + +J'entends un bruit de portes qu'on referme. C'est l'homme qui s'en va. +Mon grand-père arrive. + +--Eh bien! comment va ta tante? + +Je raconte ce qui s'est passé, l'affreuse nouvelle donnée par +l'officier, l'évanouissement... + +--Ah! sapristi, sapristi... Mais je veux aller la voir, ta tante... +Germaine, donnez-moi mon manteau... Un évanouissement... + +--Veux-tu que j'aille avec toi, grand-papa? + +--Non, non. Ce n'est pas la peine. Je serai revenu dans une demi-heure. + +Vingt-cinq minutes après, il est là. + +--Tu vois que je tiens parole. J'ai été vite, hein? + +--Et ma tante va-t-elle mieux? + +--Ta tante... oui... c'est-à-dire... beaucoup mieux. + +Nous nous mettons à table. + + *** + +--Jean, me dit mon grand-père après dîner, je ne devais te ramener chez +ton père qu'après-demain; mais j'ai justement à faire à Versailles +demain matin. Je profiterai de l'occasion pour t'emmener avec moi. Ça +t'ennuie? + +--Mais oui, un peu. + +--Bah! tu rattraperas ça une autre fois. Je dirai à ton père de te +laisser revenir et tu passeras plusieurs jours ici... et tu négligeras +tes leçons... Ça fera enrager Louise... + +Je ris. Décidément, je m'étais trompé tout à l'heure. L'homme qui était +là, assis à ma place, était bien un paysan. Mon grand-père serait moins +gai si l'on devait se battre à Moussy ce soir, se tirer des coups de +fusil cette nuit. Pourtant, avant de me coucher, j'examine la campagne +par la fenêtre et, une fois au lit, je tends l'oreille attentivement. Je +ne puis arriver à m'endormir. + + *** + +Tout d'un coup, je sens une main se poser sur mon épaule. Je me réveille +en sursaut, en criant. Germaine, qui se tient devant moi, sourit. + +--Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous rêviez? + +Je regarde, effaré, autour de moi. Il fait grand jour. + +--Dépêchez-vous de vous habiller. Le chocolat est prêt et monsieur vous +attend. + +Une demi-heure après, nous partons. Nous sommes au bout de la rue qui +donne sur le chemin de Versailles, lorsque la tête d'un peloton de +Prussiens, baïonnette au fusil, apparaît sur la route. Mon grand-père +m'empoigne brutalement par le bras et me colle le long d'un mur, +derrière une haie. Je regarde entre les branches. Les Allemands +s'avancent à grands pas; au milieu d'eux marche un homme, les mains +attachées derrière le dos. J'aperçois un grand chapeau neuf, un visage +pâle, une vieille blouse bleue... C'est l'homme d'hier. Je le +reconnais... + +--Grand-papa, cet homme... + +--Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond qu'une patrouille prussienne +a ramassé le long d'un fossé. Les Prussiens sont très sévères... pour +ça... pour les vagabonds... On l'aura ramassé... Seulement, il vaut +mieux ne pas se laisser voir... dans ces affaires-là... ça vaut mieux... + +Mon grand-père ment, j'en suis sûr. Pourquoi ment-il? Où mène-t-on cet +homme enchaîné? Pourquoi nous sommes-nous cachés? + +Nous nous remettons en route et bientôt nous atteignons l'entrée des +bois qui s'étendent jusqu'à Versailles. Mais, tout à coup, je saisis à +deux mains le bras de mon grand-père. + +Là-bas, derrière le village, une décharge terrible vient d'éclater. + +--Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?... + +Le vieux blêmit affreusement. + +--Les Prussiens qui tirent... qui font des exercices de tir... Le +matin... c'est leur habitude... le matin...... + +Ses dents claquent. + + + + + XV + + +Mon père est depuis quelques jours d'une humeur massacrante. La guerre +s'éternise, les Prussiens resserrent de plus en plus le cercle qui +entoure Paris et le siège de la capitale, qui semble disposée à se bien +défendre, peut traîner en longueur. Ça ne fait pas marcher les affaires, +tout ça, au contraire. + +Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu au chantier et mon +père se plaint du matin au soir d'être obligé de rester les bras croisés +et de ne pas gagner un sou. Ma soeur essaye parfois de lui remonter le +moral en lui parlant des recettes que doit effectuer le chantier de +Paris. Il est vrai que nous n'en savons rien, que le gérant qui le +dirige ne peut correspondre avec nous, mais il doit faire des affaires, +que diable! Dans une ville assiégée, on a besoin de matériaux, de +planches pour construire des baraques, d'une foule de choses en +bois--toujours en bois.--Mon continue à se désoler. + +--Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une lettre du gérant! Est-ce +bête, la guerre! Comme ça gênerait les belligérants, hein? de laisser +passer les lettres? les lettres de commerce?... Et puis, tu as beau +dire, si les affaires marchaient si bien à Paris, le gérant aurait +trouvé moyen de me le faire savoir... + +--Mais, comment, papa? + +--N'importe comment... Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles. + +Mon père se monte. La colère le fait déraisonner. C'est à qui, parmi nos +amis et connaissances, entreprendra de le sermonner. Mais M. Beaudrain +et les époux Legros échouent complètement dans leurs tentatives et Mme +Arnal n'obtient que de très minces résultats. Quant au père Merlin, il +prétend qu'un peuple qui a déclaré la guerre à un autre peuple et qui +n'a pas le dessus, doit savoir accepter tous les sacrifices. + +--Mais, nom d'une pipe! s'écrie mon père, est-ce que c'est moi qui ai +déclaré la guerre aux Allemands? Est-ce que je suis le gouvernement, +moi? + +--Sans aucun doute. Vous êtes une des unités qui constituent le peuple +souverain, vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir vos +mandataires... + +--Et si ces mandataires me trompent? + +--Il faut les flanquer dehors. + +--C'est commode à dire. + +--Et à faire. + +--Et s'ils déclarent la guerre sans mon assentiment? + +--Alors, il ne faut pas crier: «A Berlin!» Il faut crier: «Vive la +paix!» + +--Je ne suis pas socialiste, moi. + +--Tant pis pour vous. + +--Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon père, furieux. + +Et il ne dérage pas de toute la soirée--à moins que M. Zabulon Hoffner +ne vienne nous faire une visite.--Il prend une influence de plus en plus +grande sur l'esprit de mon père, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de +longues conversations ensemble, des conversations à voix basse. +Quelquefois, j'en saisis des bribes: + +--Il n'y a pas qu'avec les Français qu'on puisse gagner de l'argent... +Après tout, les hommes sont des hommes... Il y a peut-être quelque chose +à faire avec les Prussiens... L'argent, c'est toujours de l'argent, et +une pièce de cent sous vaut partout cinq francs... + +Parfois, mon père a l'air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser +des questions embarrassantes, et l'autre semble se dérober; il lâche des +phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa +franchise. J'ai remarqué que le nom du préfet prussien, M. de +Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations. + +Car, maintenant, le département de Seine-et-Oise est organisé à la +prussienne. Nous avons un préfet prussien, des fonctionnaires prussiens; +certains employés français ont conservé leurs fonctions, d'autres ont +été remplacés. Il y a une administration prussienne au lieu d'une +administration française, mais du moment que l'administration ne nous +manque pas, c'est le principal. Des affiches nous ont annoncé «le +maintien de toutes les lois françaises, _en tant que l'état de guerre +n'en réclamait pas la suppression_». Des instructions ont paru qui +réorganisent l'administration départementale sur la base du canton; le +maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est chargé +des communications avec l'autorité centrale, du service de la poste, de +la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec +les habitants ont été régularisées et les maires ont été invités à +verser, tous les mois, à la caisse de la préfecture, un douzième de +l'impôt foncier fixé pour l'année 1870. + +On voit tout de suite que le préfet prussien connaît son affaire. +Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il +ressemble à Don Quichotte--un Don Quichotte qui aurait une barbe en +forme de cerf-volant, couleur de jus de réglisse. + +J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de +Prusse--notre Fritz.--On ne dirait jamais un prince royal; il se promène +dans les rues, à pied, sans escorte, habillé très simplement; il a l'air +d'un excellent homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard aux yeux +terribles: des yeux d'une énergie froide et sinistre, brillants et durs +comme l'acier, qui éclatent dans la pâleur de son masque austère. +Bismarck se promène seul, souvent, monté sur un grand cheval, dans les +allées du parc; et c'est un spectacle étrange, mais empoignant, que +celui de ce colosse à la face hargneuse et tourmentée, chevauchant +tranquillement sur les gazons des tapis verts, vêtu d'habits civils, +mais coiffé d'une large casquette blanche à lisérés jaunes--la casquette +des cuirassiers blancs. + +Le 5 octobre, j'ai assisté à l'entrée du roi de Prusse. Au moment où sa +calèche allait pénétrer dans la cour de la préfecture, où il doit +habiter, il s'est levé tout droit dans la voiture et a salué la foule +qui l'acclamait. Les soldats allemands ont poussé des hurrahs et des +Versaillais, massés en grand nombre sous les arbres de l'avenue de +Paris, ont crié: «Vive le Roi!» Parmi les manifestants, j'ai reconnu M. +Zabulon Hoffner. + +En rentrant, j'ai raconté la chose à mon père. + +--Eh bien? Et puis, après? Tu n'es qu'une petite bête. M. Hoffner sait +ce qu'il fait. Crois-tu pas qu'il eût été bien habile d'aller crier: «A +bas Guillaume!» C'est déjà très beau de la part d'un étranger comme lui, +d'un Luxembourgeois, de servir nos intérêts comme il l'a fait jusqu'ici. +Il nous a rendu déjà bien des services et donné bien des renseignements. + +Des renseignements, oui, il nous en donne. C'est lui qui vient de nous +apprendre que l'ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a été interné +en Allemagne et que mon grand-père Toussaint a été nommé maire à sa +place. + +--Ah! vraiment, fait Louise, voilà pourquoi nous n'avons pas vu +grand-papa, depuis quelque temps. + +--Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires sont très occupés. Rien +que la collection des impôts et des réquisitions en argent leur prend +beaucoup de temps. Il est vrai qu'ils sont indemnisés largement. + +--Comment cela? demande mon père. + +--Mon Dieu, M. de Brauchitsh a décidé de passer aux maires, pour les +dédommager de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur la somme imposée +au canton, et de 3 p. 100 sur la cote de la commune. + +--Ah! diable! Ah! diable! fait mon père; mais c'est un métier très +lucratif, que celui de maire prussien. + +M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme ça chaque fois qu'il vient de +nous donner une nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis quelques +jours, il nous en donne beaucoup. + +Il paraît que les Allemands sont bien loin d'être tranquilles. Des +événements graves sont imminents. Il se pourrait bien que, d'un moment à +l'autre... + +--Où? Quand? Comment? demandent ma soeur et Mme Arnal, intriguées. + +M. Hoffner se fait tirer l'oreille, mais, peu à peu, se laisse arracher +des détails. + +Les Prussiens redoutent un mouvement de l'armée de Metz. Ils savent +bien--et nous devons nous en douter aussi, si peu perspicaces que nous +soyons--que le maréchal Bazaine n'est pas resté pour rien sous cette +place forte. Il attendait le moment d'agir. + +--Et ce moment est venu? implore Louise. Oh! dites-nous tout, monsieur +Zabulon. + +--Chut! dit le Luxembourgeois en mettant un doigt sur ses lèvres. Je ne +sais encore rien,--rien de précis, tout au moins.--Mais, un de ces +jours... + + *** + +Ce jour est venu. M. Hoffner, après avoir fait fermer toutes les portes +à clef, a tiré de dessous son gilet une feuille de papier de soie +couverte de caractères microscopiques. C'est une dépêche apportée de +Metz par un ballon. + +--Un ballon! s'écrie Mme Arnal. Il est arrivé à Versailles? Il est?... + +M. Hoffner, très digne, l'interrompt. + +--Madame, je vous en prie, ne m'interrogez pas. J'ai juré de garder le +secret. La moindre indiscrétion... + +--Oh! alors, taisons-nous, fait ma soeur en roulant les yeux. + +Le Luxembourgeois lit la dépêche. Elle est courte, mais expressive: + +«Grande sortie de nuit a eu lieu. Maréchal Bazaine avait fait +entortiller les pieds des chevaux dans linge et flanelle et rouler +paille autour des roues des pièces et caissons. Prussiens complètement +surpris dans leur sommeil et mis complètement en déroute. En avons fait +un carnage affreux. Pris cent cinquante canons, dix drapeaux. Allemands +sont dans situation la plus critique, toutes leurs communications +coupées. Le maréchal, laissant seulement à Metz le nombre d'hommes +nécessaires à la garde des remparts, va les poursuivre l'épée dans les +reins. Avons vivres et munitions, mais manquons linge, bandes et +charpie. Vive la France!» + +--Enfin! s'écrie ma soeur! enfin!... + +--Ils manquent de linge et de charpie, dit Mme Arnal, songeuse. Si l'on +pouvait... + +--C'est possible, madame, répond M. Hoffner. Très possible. A l'heure +qu'il est, cette dépêche est parvenue dans toutes les villes non +occupées par les Allemands et je ne doute pas que les dons de toute +nature n'affluent bientôt à Metz, car les routes vont être libres, si +elles ne le sont pas déjà. Mais, puisque les petits ruisseaux font des +grandes rivières, si un comité de Dames se formait ici, je serais--ou +plutôt nous serions, car je ne suis pas seul--en mesure de faire +parvenir au maréchal les objets destinés à son armée. + +--Mais comment?... demande Mme Arnal. + +--Madame, je vous en supplie, ne m'interrogez pas. + + *** + +Le comité est formé. Ma soeur travaille du matin au soir, comme une +mercenaire. Une quantité de dames l'imitent. Mme Arnal en néglige son +capitaine blessé qui commençait à se lever, pourtant. + +--Enfin, que voulez-vous? dit-elle avec un soupir. Le devoir avant +tout... Le devoir patriotique, bien entendu... Il y a tant de devoirs... + +--Qu'on s'y perd? n'est-ce pas, demande en souriant le père Merlin qui +est venu nous voir et qui a paru tout étonné de trouver le salon +transformé en atelier de couture. Mais serait-il indiscret de vous +demander, mesdames, pour qui toute cette lingerie? + +Ma soeur lui fait des réponses vagues. Elle se défie de lui. C'est un +mauvais patriote. + +Moi, je me défie plutôt de M. Zabulon Hoffner. Il ne me revient pas. Et +puis, il a prétendu l'autre jour que je pourrais bien travailler aussi, +que ça m'amuserait. Depuis ce temps là, on me fait faire de la charpie +et ça m'embête. + +Tous les soirs on porte avec mille précautions de gros paquets chez le +Luxembourgeois. Et, le lendemain, il arrive, souriant malignement, se +frottant les mains, comme s'il était enchanté d'avoir joué un bon tour +aux Prussiens. + +--C'est parti! dit-il. + +--Où? + + + + + XVI + + +M. Zabulon Hoffner est venu parler à mon père de deux de ses amis qui +habitent Saint-Cloud et qui sont forcés d'abandonner la ville, exposée +au feu des forts. La plupart des habitants de Saint-Cloud ont déjà, +depuis le 5 octobre, quitté leurs demeures, mais MM. Hermann et +Müller--les amis en question--ne se sont décidés à partir qu'à la +dernière extrémité. On leur a offert un refuge au grand séminaire de +Versailles, mais ils ne savent où mettre leurs meubles qu'ils ont tenu à +emporter avec eux. Si M. Barbier était assez complaisant pour vouloir +bien leur prêter un des hangars qui ne lui servent pas... + +--Mais comment donc! a dit mon père. Certainement! + +--D'ailleurs, a affirmé M. Hoffner, vous ne vous repentirez pas de leur +avoir rendu service. Ce sont de fort honnêtes gens et, qui plus est, +d'excellents patriotes. Je m'en porte garant. Du reste ce sont des +Alsaciens: c'est tout dire. + +--Alsaciens! a crié Louise. Des Alsaciens! Ah! qu'ils viennent! qu'ils +apportent tout ce qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa? + +--Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, vous pouvez dire à vos amis que +le hangar est à leur disposition. Ils peuvent venir. + + *** + +Ils viennent: M. Hermann, long et mince comme un pain jocko, sec comme +un coup de trique, et M. Müller court et gros--loin du ciel et près de +l'obésité.--Ils amènent avec eux quatre grandes voitures chargées de +meubles. Après avoir fait force compliments, après avoir remercié mon +père pendant un bon quart d'heure, ils ont fait procéder au +déchargement. On a empilé le contenu des voitures sous le hangar, qui +s'est trouvé à moitié plein. + +--Il reste encore de la place, vous voyez, dit mon père, qui assiste à +l'opération, avec moi. + +--Heureusement, répond M. Müller, car nous en aurons besoin. + +--Auriez-vous autre chose à apporter? demande mon père étonné. + +--Oui, des meubles. Encore autant, à peu près; peut-être un peu plus. + +--Votre établissement était donc bien important? + +--Extrêmement important. + +--Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que vous étiez lampistes? + +--Oui, lampistes, déclare Müller. + +Mais Hermann ajoute bien vite: + +--Lampistes-tapissiers. Nous faisions le commerce des meubles. + +--C'est ça même, approuve Müller; nous vendions des meubles, comme ça, +de temps à autre... Et nous avons même en dépôt quelques mobiliers que +des amis nous ont confiés avant leur départ. Nous tenons expressément à +ne pas les laisser à Saint-Cloud; ils n'auraient qu'à être volés ou +détériorés... Du moment que nos amis ont eu confiance en nous... + +--Je comprends ça, dit mon père. Mais vous n'avez pas apporté vos +lampes. + +--Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann légèrement gêné. Eh bien! nous +avons réfléchi; nous les laissons à Saint-Cloud. C'est si fragile! Et +que voulez-vous que les Prussiens en fassent? Ah! si c'était des +pendules... + +Il éclate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons justement pas +d'Allemands à loger pour le moment et nous invitons les deux associés à +dîner. + +Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les lampistes-tapissiers! Nous +sommes à peine au rôti qu'ils ont déjà chargé Guillaume et Bismarck de +plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc émissaire. Ils nous ont +prouvé, clair comme le jour, que le feu avait été mis au Château de +Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont vu, de leurs yeux vu, +des soldats activer les flammes et mettre le palais à sac. + +--Et encore, monsieur, s'ils se contentaient de piller les monuments +impériaux ou nationaux! Mais ils s'attaquent aux propriétés +particulières; ils dévalisent les maisons. Il y a huit jours, un colonel +a fait expédier huit pianos en Allemagne. + +--C'est ignoble, dit ma soeur. + +--Infâme! dit mon père. + +--La race teutonne a été de toute antiquité une race de voleurs, affirme +Müller. + +--Et quand on pense, ajoute Hermann, que ces brigands rêvent de +s'annexer notre chère Alsace, notre Alsace si loyale, si honnête, si +française! + +--La province la plus française, dit Müller la larme à l'oeil. + +Les Alsaciens ne nous quittent que très tard, en s'excusant des +dérangements qu'ils nous causent, en nous remerciant infiniment. + +Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant et en remerciant.--Cette +fois-ci, ils n'ont pas quatre voitures de meubles derrière eux. Ils en +ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au toit. + +--Dieu feuille que nous ne vous emparrassions pas longdemps! soupire +Hermann. + +Comment bourrons-nous chamais regonnaître fotre gomblaisance? + +Et Müller, qui tient à hacher un peu de paille, lui aussi, avant de nous +quitter, ajoute avec un gémissement: + +--C'est pien tûr t'êdre opliché d'apantonner ses bénades! + +--Quels braves gens! s'écrie ma soeur, quand ils sont partis. Une +détresse pareille, ça fend le coeur. + +Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils +parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de +vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop +polis. + +--La politesse ne gâte jamais rien, dit mon père. Vois donc, lorsque le +général français Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les +Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reçu impoliment!... + +Ma foi, non. Les Prussiens ont été très honnêtes. Ils ont promené le +général, plusieurs fois, de la préfecture où réside Guillaume jusqu'à la +maison de la rue Clagny où demeure Bismarck, avec tous les égards dus à +son rang. J'ai été faire le pied de grue, avec mon père, devant cette +maison où flotte le drapeau tricolore de la Confédération germanique, +pour apercevoir le général français. + +Au bout d'une heure, il est sorti en calèche, accompagné de deux +généraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai +crié: «Vive la France!» + +Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon père m'a flanqué une gifle. + +--As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin? + +Qu'est venu faire à Versailles le général Boyer? Voilà la question que +chacun se pose et à laquelle personne ne répond. M. Zabulon Hoffner +lui-même ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait, +c'est que le général arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout +bas, que le maréchal Bazaine a remporté de grandes victoires qui mettent +les armées allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armées +françaises couvrent la ligne de l'Eure et le général Trochu combine un +mouvement tournant de la dernière importance. + +--Il se pourrait même, déclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous +en prie--que le roi de Prusse soit complètement cerné à l'heure qu'il +est et qu'il ne reste à Versailles que parce que le chemin de +l'Allemagne lui est fermé. Ah! les Prussiens ne sont pas à la noce! + +Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les allées et +venues des soldats qui logent chez nous, qui épie leurs moindres +mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur +leurs visages, assure qu'ils sont plongés dans le désespoir le plus +profond. + +On ne le dirait guère. Ils ont des figures larges comme des derrières de +papes, grasses comme des calottes de bedeaux et rouges comme des pommes +d'api. + +L'autre jour, j'ai assisté avec M. Legros au passage d'un cercueil +allemand qu'on portait au cimetière. + +--Les Prussiens tombent comme des mouches, m'a dit l'épicier; du reste, +on s'aperçoit bien qu'ils sont tous malades. + +Encore une maladie comme ça et on ne leur verra plus les yeux. + +On ne parle partout, dans la ville, que d'un succès prochain, définitif. +Mme Arnal a complètement abandonné son blessé qui se promène +mélancoliquement, tout seul, en s'appuyant sur une canne. Je l'ai +rencontré: il a l'air de s'amuser comme un curé sans casuel. A la +maison, tous les soirs, nous nous livrons aux combinaisons stratégiques +les plus extravagantes. Le père Merlin qui nous a surpris, deux ou trois +fois, au milieu de nos calculs fantastiques, s'est moqué de nous très +ouvertement. Ma soeur est furieuse contre lui. Elle prétend qu'il n'a +jamais été Français et qu'il pourrait très bien être vendu aux +Prussiens. + +--On a vu des choses plus drôles, dit M. Zabulon Hoffner en branlant le +menton. + +Et Mme Arnal s'écrie: + +--C'est un vieux rossignol à glands! + +Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands à loger, Louise se met au +piano et attaque la _Marseillaise_ en sourdine. M. Hoffner l'accompagne. + +Il chante comme une serrure. + + *** + +Mais, tout à coup, la nouvelle de la reddition de Metz se répand. Les +Allemands affirment que Bazaine a capitulé, le 28 octobre, et a mis bas +les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la +préfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville. +Un journal rédigé en français par des Prussiens et auquel, dit-on, +collabore le chancelier, donne les détails les plus circonstanciés sur +la capitulation. Malgré tout, on refuse de croire au désastre. + +Il faudrait être fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations +du _Moniteur officiel de Seine-et-Oise_. Une ignoble feuille de chou que +le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que +d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier. + +--Je suis bien de votre avis, fait mon père. + +Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer, tous les jours, lire le _Moniteur +officiel_ collé sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire +un résumé fidèle de ce que contient le journal. + +Le plus souvent, il contient de drôles de choses. Il prétend que la +lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous +manquons aussi de généraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par +les avocats et les journalistes qui aspirent à les remplacer. La France +est divisée en deux camps: une minorité turbulente et malsaine, plus +disposée à tourner ses armes contre les prêtres que contre les +Prussiens--témoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des +séminaires et des couvents de Carmélites;--et la grande majorité de la +nation, effrayée de ces menaces de révolution sociale et demandant la +paix à tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Français +n'ont plus depuis longtemps qu'un désir: vendre cher leurs produits et +vivre grassement dans les jouissances de la matière. + +Un jour, un article sur Gambetta et la guerre à outrance indigne tout le +monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhéteur du café de +Madrid, qui, sous le prétexte de défense nationale, vise au triomphe +d'un parti. La France est gouvernée par des tragédiens, des tragédiens +de petits théâtres, sans engagements fixes. + +--C'est épouvantable! dit M. Legros. + +--Peut-être, répond le père Merlin, mais ça me semble assez juste. + +M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait même +plus au père Merlin l'honneur de lui répondre. + +A quoi bon? Malgré les rodomontades des Allemands, les bonnes nouvelles +se succèdent. On remarque que, depuis quelques jours, une animation +inaccoutumée règne dans le camp ennemi. Les Prussiens élèvent partout +d'énormes retranchements. Ils viennent aussi d'arracher tous les rails +des chemins de fer et les emportent dans des voitures. Qu'en font-ils? +On parle mystérieusement de locomotives blindées qui devaient, pendant +la nuit, transporter les troupes françaises en plein coeur de +Versailles; on parle de ceci, de cela... + + *** + +Pourtant, il faut se rendre à l'évidence: Metz a capitulé; il n'y a plus +à en douter. Alors, c'est un concert de malédictions. On injurie Bazaine +sur tous les tons possibles. + +--C'est un traître! un bandit! un vendu! + +Et le grand mot revient, le grand mot qui souligne toutes les +catastrophes. + +--C'est infâme! + +--Le coup est bien douloureux pour Versailles, dit M. Legros. Il atteint +dans son honneur la ville qui a donné le jour au général en chef de +l'armée de Metz. Mais, ajoute-t-il, il ne faut pas désespérer. Nous +avons juré d'élever nos coeurs. Que notre devise soit celle du +gouvernement de la Défense nationale: A outrance! + +On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais bien l'applaudir comme +les autres, mais quelque chose m'en empêche. + +L'autre jour, une colonne de prisonniers français s'est arrêtée devant +chez lui. Ces malheureux mouraient de soif. + +--Donnez donc à boire à ces braves gens! a crié l'officier prussien qui +commandait l'escorte, en se tournant vers l'épicerie. + +Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, tout tremblant, portant un +bol et un seau d'eau dans lequel les prisonniers ont puisé à tour de +rôle. + +Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou au moins de l'eau rougie, +de l'abondance. Maintenant, comme il a juré d'élever son coeur, il tient +peut-être à garder son vin pour lui. Ça doit élever les coeurs, le vin +pur..... + + *** + +M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures nouvelles du voyage +diplomatique de M. Thiers, que nous suivons avec anxiété depuis quelque +temps. + +Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est toujours la vieille crapule +qu'il était lorsqu'il s'est opposé, au mois de juillet, à la déclaration +de guerre. On ne parle plus de l'envoyer à Coblentz; on parle de +l'envoyer au Panthéon--le plus tard possible, bien entendu.--C'est un +grand homme, un citoyen illustre; ce peut être un sauveur. + +M. Legros l'affirme. + +--Si M. Thiers réussit, s'écrie-t-il, les Prussiens sont fichus! C'est +moi qui vous le dis. + + + + + XVII + + +Il y a quelque temps déjà que nous n'avons vu M. Beaudrain. Nous savons +qu'il est malade. Malade de peur. Le 25 octobre, jour de la sortie de la +Jonchère, lorsque le canon français, se rapprochant, semblait toucher +aux portes de Versailles, il a été pris d'une crise de nerfs. Il a fallu +le remonter à grand'peine de sa cave où il s'était blotti et le +transporter mourant dans sa chambre. + +Un billet de lui nous apprend qu'il vient de quitter le lit et qu'il a +obtenu des autorités prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra de se +rendre à Caen, où demeure sa famille. Il s'excuse de ne pouvoir venir +nous faire ses adieux, mais il craint, s'il se promenait dans la ville, +d'être victime de quelque accident. Il sait que les Allemands lui en +veulent, etc., etc. + +--Si nous allions le voir? demande mon père. C'est bien le moins que tu +ailles serrer la main de ton professeur avant son départ, Jean. + +Nous partons. M. Legros, qui n'a justement rien à faire, nous +accompagne. Quant à Mme Arnal, elle ne peut nous suivre, à son grand +regret; elle est obligée d'aller chercher son blessé qui est parti +prendre l'air dans le parc et qu'elle a promis de rejoindre avant quatre +heures, pour le ramener chez elle. + +--Il s'impatienterait, vous comprenez; et les malades, c'est tellement +nerveux! Un rien entrave leur guérison. Un rien! la moindre +contrariété!... + +Mais elle nous remet une lettre à l'adresse de son mari, à Paris, en +nous chargeant de prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par un moyen +quelconque, dans la capitale assiégée. + +--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!... + +Le professeur demeure dans une maison contiguë au lycée. L'entrée +principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la +jouissance d'une entrée particulière sur une cour du lycée; c'est la +cour des cuisines. M. Beaudrain est très fier de cette entrée. + +Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous côtés +gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites +barbouillées de graisse, des casseroles vert-de-grisées. Des tas de +vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de légumes +putréfiés entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur +cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des +poireaux qui ressemblent à des algues, des feuilles de choux blafardes, +et, de temps en temps, apparaît la forme indécise d'un arlequin qui fait +la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par +l'_entrée particulière_ et nous poursuit dans l'escalier. + +Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous +explique qu'il se hâte, car il a peur que les Allemands se ravisent et +lui enlèvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait pitié; ce n'est plus +que l'ombre de lui-même. Il est horriblement troublé et, réellement, il +ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton à +chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un +tuyau-de-poêle tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses +préparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal +l'embarrasse beaucoup; il ne sait où la fourrer. Si les Prussiens la +découvraient! Enfin il déclare que, pour plus de sûreté, il la mettra +dans ses bottes. + +Nous nous en allons après lui avoir souhaité un bon voyage et le +professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moitié de sa +langue. Il murmure: + + Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva... + +Et, après du Virgile, du Casimir Delavigne: + + Adieu, Madeleine chérie... + +La maison de M. Beaudrain s'appelle _Madeleine_? Je l'ignorais... + + ... Qui te réfléchis dans les eaux... + +Les eaux grasses... + +Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge +du lycée nous barre le passage. Un convoi de blessés entre dans +l'établissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des +voitures, dont les bâches de toile grise portent la croix rouge, et d'où +sortent des gémissements, me glace le sang dans les veines. + +--Tous des blessés prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de +Français ici. + +--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever! + +Le concierge nous donne des détails. D'après lui, toutes les nuits, on +emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs +morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes. + +--Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le +marchand de tabac. + +Et il ajoute: + +--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Château. J'ai l'habitude +de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blessés français. +C'est ma femme qui veut ça. Une idée de femme. Elle voulait que je donne +dix francs. Je donne cent sous. C'est assez. + +--Mais, demande mon père, on vous laisse donc pénétrer dans l'ambulance +du Château? + +--Non, non. Seulement, je passe devant, tout près. Je fais signe à un +curé--un curé français, l'abbé Chrétien--qui se trouve toujours là +l'après-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les +Français. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux +Allemands! Tout pour les nôtres! On peut se fier à lui pour ça. Tout le +monde le sait. Vous connaissez l'abbé Chrétien? + +--Je l'ai vu. Il a une sale tête. + +--Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous +dis que ça... + +Nous arrivons au Château. Nous passons devant la galerie des maréchaux +où est installée l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M. +Legros, qui regarde par toutes les fenêtres, n'aperçoit pas l'abbé +Chrétien. + +--C'est qu'il n'est pas là... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voilà +une soeur de charité. + +Il lui fait signe. Deux minutes après, la soeur ouvre la porte et +s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et +pâle. + +--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu +d'argent... un peu d'argent pour les blessés... D'habitude, je donne la +même somme, tous les huit jours, à l'abbé Chrétien... + +Il allonge la pièce de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur. + +--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les nôtres, +pas pour les Prussiens... rien que pour les nôtres... + +La soeur a retiré la main et, étendant le bras vers la longue galerie où +souffrent les mutilés: + +--Pour tous, dit-elle. + +M. Legros est stupéfait. + +--Mais, ma soeur, voyons... je ne peux pas... pour les Prussiens... je +ne peux pas... + +--Alors, gardez votre argent, mon frère. Je ne peux pas le prendre. + +Et la soeur est rentrée, droite et calme, dans l'ambulance dont elle a +fermé la porte tout doucement. + +M. Legros est furieux; mon père aussi. + +--Ah! la béguine! la garce! la sale béguine! Avez-vous vu ça? Pas pour +deux sous de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est honteux!... + +Et le marchand de tabac frappe sur la pièce de cent sous qu'il a remise +dans le gousset de son gilet. + +--J'aimerais mieux la jeter dans la pièce d'eau des Suisses que de la +donner aux Prussiens! + +--Sacré nom d'un chien! vous avez raison, dit mon père. Et on appelle ça +des soeurs de charité! Quelque chose de propre!... + + *** + +En rentrant, nous trouvons à la maison Justine, la femme de chambre de +la tante Moreau. Elle vient prier mon père, de la part de la tante, de +venir la voir le plus tôt possible à Moussy. + +--Diable! dit mon père, ça tombe mal. J'ai justement à faire ce soir +avec M. Zabulon Hoffner, au sujet d'une chose... d'une machine... très +importante... Et je serai probablement très occupé pendant quelque +temps... + +Mon père réfléchit. + +--Si on envoyait Jean? demande ma soeur. Puisque ma tante se plaint +surtout de la solitude dans laquelle elle vit, à ce qu'affirme +Justine... Ça lui ferait une société. + +Il me semble que Louise dispose de moi bien cavalièrement. Petite +péronnelle! Attends un peu! Mais mon père approuve l'idée qu'elle vient +d'émettre et je suis prié--pas trop poliment--d'aller m'habiller. + +--Tu resteras à Moussy deux jours, trois jours, peut-être une semaine. +Ça dépend. Tu ne t'y ennuieras pas plus qu'à Versailles, après tout. + +Une heure après, je pars avec Justine. + + + + + XVIII + + +--Mon enfant, on veut me faire mourir! + +Je n'oublierai jamais ce cri que pousse ma tante, lorsque je pénètre +dans le salon du Pavillon où l'on a roulé son fauteuil, devant la +cheminée. + +--On veut me faire mourir! On veut me tuer! Je suis entourée +d'assassins! Jean, viens ici, mon petit Jean, tout près de moi, là... + +J'approche, très ému. Ma tante me fait peur. Elle a l'air d'un spectre. +C'est malgré moi que je lui tends mon visage et je frémis quand, de ses +lèvres froides, elle pose un baiser sur ma joue. Elle tient mes deux +mains dans les siennes--des mains de glace--et je sens ses ongles +m'entrer dans la chair pendant qu'elle creuse mes yeux de ses prunelles +froides où brille un point blanc, terrible. + +Une idée m'empoigne; ma tante est folle! J'essaye de me dégager. Je ne +veux pas rester là. Elle est folle! + +--Ne t'en va pas, mon petit Jean. Je t'en prie... Assieds-toi là, tiens, +près de moi, tout près... + +La voix est lugubre et douce; une voix de mourant. + +--Prends une chaise... Mets-toi près du feu... Je suis si heureuse de te +voir... + +Et, brusquement, d'un ton rauque: + +--Ton père est-il venu avec toi? + +--Non, ma tante. Il est très occupé pour le moment. Il a dit qu'un de +ces jours... sans faute... il viendrait vous voir. Louise aussi. + +La vieille femme porte la main à son coeur: + +--Ah!... Eh bien! tant mieux... oui, tant mieux... un de ces jours!... +pourvu que je n'y sois plus... + +Elle éclate en sanglots. Et, tout d'un coup, tendant vers moi ses bras +décharnés: + +--Jean! pardon, pardon! pardonne-moi! Dis-moi que tu me pardonnes... que +tu m'aimeras tout de même... que tu ne me le reprocheras jamais... quand +je serai morte... que... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... + +Je me suis jeté à ses genoux. + +--Ne pleurez pas, ma tante, je vous en supplie... + +--Si, si! il faut que je pleure... c'est honteux... c'est misérable... +Ah! qu'on est lâche quand on est vieux... Laisse-moi pleurer... ma vie +ne valait pas la peine... + +--Ma tante, je vous en prie... + +Je cherche des mots; je n'en trouve pas. Il faut que j'appelle +quelqu'un. + +--Justine! + +Mais ma tante bondit dans son fauteuil et me saisit par le bras. + +--N'appelle pas?... Je te défends!... Cette fille ne m'obéit plus... +Elle obéit à _lui_. Il la paye... J'en suis sûr... + +Je la regarde, stupéfait. Elle n'a point lâché mon bras; elle m'attire à +elle. + +--Jean, tu es grand, tu es raisonnable, tu es presque un homme. Eh! +bien, écoute. Je vais te parler comme je parlerais à ton père, s'il +était ici. Je vais tout te dire. Écoute-moi bien. Et, plus tard, quand +je serai morte, quand on dira que je n'étais qu'une vieille gueuse, tu +pourras... + +Elle recommence à pleurer et, à travers ses sanglots, me raconte des +choses affreuses. Depuis près d'un mois, des scènes atroces ont lieu +chez elle; les Prussiens ont choisi le Pavillon pour s'y livrer à tous +les excès, à toutes les orgies, à tous les outrages. + +--C'est inimaginable, ce qu'ils ont fait, mon enfant. Il y a des choses +que je ne voudrais dire pour rien au monde; j'ai été près d'en mourir de +frayeur et de honte. Eh bien, ce que tu ne croiras pas, c'est qu'ils +étaient payés pour le faire... + +--Payés! ma tante; et par qui? + +Elle me regarde douloureusement. + +--Pauvre, pauvre petit! + +Puis, rassemblant ses forces, hachant les mots, coupant les phrases de +soupirs: + +--Celui qui les payait est venu... quand il m'a vue à bout de forces... +n'en pouvant plus. Et il m'a proposé de faire cesser ces... ces +choses... de faire partir les Prussiens de chez moi... à condition... +que je vous... que je vous dépouille, mes pauvres enfants... que je vous +déshérite... Et moi, lâche, lâche, pour conserver ma vie... ma misérable +vie que je sentais s'en aller... j'ai accepté... j'ai fini par +accepter... Et ils sont revenus! Ils sont revenus hier! Ils ont +recommencé... Tout le monde est vendu à _lui_. _Il_ veut me faire +mourir!... mourir!... Mais je ne veux pas mourir! Jean, je te demande +pardon, mais défends-moi, défends-moi... Jean!... + +Et ses bras qu'elle a croisés autour de mon cou, tout d'un coup se +détendent, battent l'air, et la pauvre vieille se laisse tomber, toute +blanche, sur le dossier du fauteuil. + +Cette fois, j'appelle. J'appelle à grands cris. + +Justine accourt. + +--Ah! mon Dieu! madame qui se trouve mal! Quel malheur! + +Elle s'empresse; mais au bout d'un quart d'heure, ma tante n'est pas +revenue à elle. Le pouls est faible, presque imperceptible. Elle respire +difficilement. + +--Monsieur Jean, je vais envoyer chercher le médecin, me dit la femme de +chambre. C'est le major allemand qui nous sert de médecin. L'autre est +parti. Mais... comme on ne sait jamais... si vous vouliez aller chercher +M. Toussaint. + +--Oui, j'y vais. + + *** + +Je pars en courant. J'ai déjà dépassé la ferme de Dubois, l'ancien +maire, lorsque des appels, derrière moi, me font tourner la tête. + +--Pst! pst! petit, écoute donc un peu. + +Une femme vêtue en paysanne, me fait des signes, de la porte de la +ferme. Je la reconnais; c'est la femme de Dubois. J'approche. + +--Que me voulez-vous, madame? + +--Où vas-tu si vite que ça? Chez ton grand-père, au moins? + +--Oui. + +Elle se campe devant moi et, clignant de l'oeil: + +--Alors, c'est que la vieille est claquée? + +--Quelle vieille? + +--Eh! ta tante, donc! la dame du Pavillon! Petit malin, va! Comme si on +ne connaissait pas vos affaires! + +Je reste tout interloqué. Cette femme se moque de moi, c'est clair. + +--Madame, vous n'êtes guère polie. Dans tous les cas, si vous vous +intéressez à ma famille, apprenez que ma tante Moreau n'est pas morte. + +--Si je m'intéresse!... Petit bandit!... + +La femme de Dubois a sauté sur moi et, m'attrapant par ma cravate--une +belle cravate bleue toute neuve--: + +--Eh bien! quand elle sera morte, tu pourras dire à ton grand-père, à +ton vieux cochon de grand-père, de te payer une cravate encore plus +belle que celle-là. Ça ne le gênera pas, car il aura pu mettre dans son +sac l'argent de la vieille qu'il est en train de tuer par-dessus celui +qu'il a reçu pour faire envoyer mon mari en Prusse et pour vendre +l'officier de francs-tireurs qu'on a fusillé là-bas dans le pré. +Entends-tu, morveux? Et, tiens, voilà pour toi! + +Elle lâche ma cravate et me flanque une paire de gifles. + +--Graine d'assassin! petit-fils d'assassin! + + *** + +Elle ferme sa porte à la volée. Je reste là, hébété, sans voir, sans +oser comprendre. Puis, des larmes s'échappent de mes yeux et je cours me +jeter à plat-ventre derrière un buisson où je reste à pleurer, malgré le +froid, jusqu'à ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai peur; et je rentre +au Pavillon en tremblant, me retournant à chaque pas pour regarder +derrière moi. + +--Vous n'avez donc pas été chercher votre grand-père? me demande +Justine. + +--Non... Je me suis amusé en route... Et puis, il était trop tard... + +--Heureusement qu'il est venu tout à l'heure. Il vient de s'en aller. Je +vous conduirai demain matin chez lui pour déjeuner. + +Des détonations éclatent dans le salon. On dirait des coups de pistolet. + +--Qu'est-ce qu'il y a, Justine? + +--Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. Ce sont les Prussiens qui +s'amusent. C'est leur habitude, le soir. Ils enlèvent les balles de +leurs cartouches et jettent les cartouches dans la cheminée. C'est très +drôle; ça fait comme un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger, +puisque les balles sont enlevées. + +De nouvelles détonations crépitent. J'entr'ouvre la porte du salon. +Devant la cheminée où pétille un feu de bois, ma tante est assise, la +figure terreuse, les yeux fermés, les bras pendants. De chaque côté +d'elle, un sous-officier prussien, dodelinant de la tête, ivre sans +doute, dépouille des cartouches dont il jette les culots au feu. Il y a +un tas de balles par terre. A chaque cartouche qui éclate, la vieille +tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre même pas les yeux. + +--Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens de s'arrêter! + +--Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un peu, pour voir, monsieur Jean. +Vous verrez comment vous serez reçu! + +--Alors, il faut emmener ma tante, la porter dans sa chambre... + +--Mais ça la distrait, ça, monsieur Jean! + +--Il faut l'emmener dans sa chambre! Entendez-vous? Tout de suite! + +--C'est bon, monsieur Jean, c'est bon, ne vous fâchez pas. Si vous y +tenez... + +Justine appelle la cuisinière--une paysanne des environs--et, à nous +trois, nous transportons la pauvre vieille dans sa chambre. Elle ouvre +les yeux en route, me regarde, mais ne prononce pas une parole. + +--Là, dit Justine. Je vais la déshabiller et l'aider à se coucher. Allez +donc dîner, monsieur Jean. Votre dîner est servi, en bas, dans la salle +à manger. J'attends que vous soyez parti pour déshabiller madame. + +Je descends. Je dîne en deux bouchées et je demande à remonter auprès de +ma tante. + +--Elle dort, déclare la femme de chambre. Le médecin a défendu de la +déranger. Vous la verrez demain matin, monsieur Jean. Ah! cette pauvre +madame! Elle est bien malade, voyez-vous. Nous faisons ce que nous +pouvons, pourtant... Quelquefois, il y a du mieux. Ainsi, depuis deux +jours elle se lève. C'est déjà quelque chose, puisque dernièrement elle +est restée quatre jours couchée. Cette fois-là nous avons bien cru que +c'était fini.... + +Justine parle longtemps. Je finis par ne plus l'entendre. Je ne +comprends plus. Je n'ai plus d'idées. Il me semble qu'on m'a coulé du +plomb dans le cerveau. + +--Voulez-vous vous coucher, monsieur Jean? + +--Oui... Oui... + +On me conduit à la chambre qu'on m'a préparée, une chambre du premier +étage, tout au bout du Pavillon. D'habitude, je couchais au +rez-de-chaussée, dans une chambre contiguë à celle de ma tante. + +--C'est moi qui couche là maintenant, me dit Justine. C'est tout à côté +de madame. Si elle a besoin de quelque chose, la nuit... + +Je suis exténué, j'ai la tête en feu. Je m'endors d'un sommeil lourd. Je +fais un rêve étrange, dans lequel je vois passer le paysan que les +Prussiens escortaient--celui qu'on a fusillé, dans le pré;--j'assiste à +son exécution; et, immédiatement après le bruit déchirant du feu de +peloton, il me semble pendant longtemps, oh! longtemps, entendre des +cris affreux, des hurlements, un vacarme épouvantable... Puis, le bruit +s'apaise... et je me vois, fuyant à Versailles, à travers le bois et +poursuivi par mon grand-père qui, pour me saisir étend des mains toutes +rouges... + + *** + +J'entends une clef grincer dans la serrure. Je me réveille en sursaut, +terrifié, couvert de sueur. C'est Justine qui entre. + +--Monsieur Jean, habillez-vous vite... Il est sept heures... Et votre +tante... votre pauvre tante... + +Une idée me traverse le cerveau. Je me dresse sur mon séant. + +--Morte? + +--Non... non... mais... + +--Justine! dites-moi la vérité! + +--Venez vite, monsieur Jean... + +Deux minutes après, je suis en bas. La chambre de ma tante est éclairée +par des bougies. Tout au fond, un chirurgien-major allemand, en +uniforme, est assis, les jambes croisées, sur une chaise basse. Au pied +du lit, près d'une table sur laquelle est posé un crucifix, la +cuisinière campagnarde est agenouillée, un mouchoir appuyé sur les yeux. +Et, sur les oreillers blancs, des cheveux gris, le haut d'une face +couleur de terre apparaissent au-dessus du drap remonté très haut et +qu'ont agrippé avec rage des doigts longs et amincis. Les doigts +semblent se resserrer de plus en plus, les paupières battent, doucement. +Mais les mains semblent s'ouvrir. Les doigts se détendent, par saccades, +les paupières se relèvent, l'oeil se retourne et une grosse bille, toute +blanche, paraît sortir de l'orbite. + +La paysanne fait le signe de la croix et je m'appuie à la cheminée pour +ne pas tomber. + + *** + +Un coup de sonnette retentit. + +--Voilà M. Toussaint, dit Justine qui pleure à chaudes larmes. Je vais +lui ouvrir. + +Je la suis; mais je ne dépasse pas le salon. Aussitôt que la femme de +chambre en est sortie, j'ouvre tout doucement une fenêtre, j'enjambe la +barre d'appui et je me laisse glisser à terre. + +Et je me sauve, à travers champs, à travers bois comme dans mon rêve, +dans la direction de Versailles, en courant de toutes mes forces... + +Graine d'assassins! Petit-fils d'assassin! + +Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... Je ne veux plus voir mon +grand-père!... + +Jamais!... Jamais!... + + + + + XIX + + +Quelques jours se sont passés. Je me suis raisonné. J'ai réfléchi. Je ne +dirai rien. + +Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux +terribles que j'ai vus se dérouler devant moi, bien que les paroles +affreuses de la paysanne me poursuivent sans relâche, bien que je sente +sa dernière insulte imprimée sur mon front comme avec un fer rouge, je +suis décidé à garder pour moi la honte, à ne rien révéler des turpitudes +qui me font frémir et crier, la nuit, à ne pas trahir le secret des +ignominies qui m'écrasent. + +L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai été près de tout +dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me +monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les +paroles qui me brûlaient la langue, qui m'étranglaient pourtant, que +j'avais besoin de hurler. Et j'ai raconté seulement la mort de la tante, +devant moi; j'ai dit l'épouvante que ce spectacle m'avait causé, et +comment je m'étais sauvé, sans trop savoir pourquoi, pris de peur. + +Mon père et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insisté. Ils ne m'ont +pas semblé s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et +lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funérailles, ils +n'avaient pas du tout--même ma soeur--des figures d'enterrement. + +Moi, je n'ai pas été à l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne +pourrais pas supporter la vue de mon grand-père. + +J'ai passé la journée dans ma chambre, à pleurer, à écouter le +frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les +pièces de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chômait +depuis longtemps, a repris son activité. Cela m'a fort étonné, à mon +retour. Comment le travail a-t-il recommencé, tout d'un coup? Pour qui +travaille-t-on? + + *** + +Mon père, à qui j'ai posé ces questions, m'a fait des réponses vagues. +On dirait qu'il est embarrassé, qu'il a quelque chose à cacher. Mais, +aujourd'hui, je vais savoir à quoi m'en tenir. Mon père et ma soeur sont +partis ce matin, de bonne heure. Ils vont à Moussy, pour la levée des +scellés, et ne rentreront guère avant une heure, pour déjeuner. Midi va +bientôt sonner et les ouvriers enfilent déjà leurs vestes. Je descends +au chantier et je m'approche du contremaître. + +--Monsieur Benoît, pour qui donc travaille-t-on, maintenant? + +--Comment! monsieur Jean, vous ne le savez pas? Mais, pour l'état-major. + +--L'état-major allemand? + +--Dame! + +--Alors, mon père travaille pour les Allemands? + +--Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens ont besoin de bois, on serait +bien bête de ne pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient..... + +Le contremaître se rapproche de moi et, tout bas: + +--Les Prussiens font de grands travaux dans ce moment-ci. J'ai vu ça +l'autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, en allant livrer des +madriers; ils établissent des batteries, des redoutes, un tas de +machines. C'est pour bombarder Paris, vous comprenez. + +--Bombarder Paris! + +--Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y aura de sacrées fournitures +de bois à leur faire. Ah! le patron a eu une fière chance de tomber +là-dessus..... Moi, je crois que c'est M. Zabulon Hoffner qui lui a fait +avoir ça... Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes? + +--Oui, je sais... Ah! vous croyez? + +--Oui. Une fois que le patron m'avait fait demander, pour savoir si je +pourrais embaucher assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai trouvé en +conversation à propos des fournitures avec le citoyen en question... Et +puis, vous savez, ce particulier-là a bien une tête à s'entendre avec +les Prussiens... Ça ne m'étonnerait même pas, qu'il ait demandé une +bonne petite commission à votre papa..... + + *** + +--Jean! + +Je me retourne. C'est mon père qui m'appelle par la fenêtre de la salle +à manger. Il a l'air en colère. + +--Viens ici tout de suite! + +--Oui, papa. + +Je prends tout doucement le chemin de la maison. Je sais ce qui +m'attend: un bon savon pour avoir causé avec les ouvriers. C'est +l'affaire d'un quart d'heure. Mon père y met le temps. + + *** + +--Jean, tu es un petit malheureux! + +Quel drôle de début! Mon père éprouve-t-il le besoin de changer la forme +de ses prologues? + +--Tu m'as menti! + +Mon père me crie ça d'une voix furieuse. Il n'est pas question des +ouvriers. Qu'y a-t-il? + +--Tu m'as menti! Tu as menti à ta soeur! Tu as menti à tout le monde! + +--Mais, papa... mais, papa... + +--Viens ici, et tâche de dire la vérité, cette fois. Lorsque tu es +arrivé chez ta tante, au Pavillon, l'autre jour, que s'est-il passé? + +--Mais, rien, papa. + +--Sacré nom d'un chien! si tu continues à mentir, tu auras affaire à +moi!... Que s'est-il passé? que t'a dit ta tante, pendant le temps que +tu es resté seul avec elle, en arrivant? Car tu es resté seul avec elle, +j'en suis sûr; la cuisinière nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise? + +--Oh! certainement. Du reste, regarde donc la figure de Jean. Regarde-le +rougir. + +Je rougis, parce que je comprends, maintenant, pourquoi mon père m'a +appelé. Il peut m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien. + +--Allons, veux-tu parler? que s'est-il passé? + +--Rien. + +--Que t'a dit ta tante? + +--Elle m'a dit qu'elle était bien malheureuse... et bien malade... C'est +tout. + +--Et puis? + +--Et puis elle s'est évanouie. + +--Et alors? + +--Justine a envoyé la cuisinière chercher le médecin allemand... + +--Et toi, on t'a envoyé chercher ton grand-père? + +--Oui, papa. + +--Y as-tu été? + +--Non, papa. + +--Et tu es resté près de deux heures dehors! Qu'as-tu fait pendant ce +temps-là? + +--Je me suis amusé en route. + +--Pendant deux heures! Par le froid qu'il faisait!... Tu ne veux pas +dire ce que tu as fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer à +mentir! Petit misérable! + +Mon père s'avance vers moi, la main haute. Mais il se contente de +m'empoigner par le bras et de m'amener devant lui, à côté de Louise. + +--Reste là, gredin! Et, puisque tu ne veux pas parler, je vais parler +pour toi, moi! je vais te dire ce que tu as fait. Tu as été chez ton +grand-père. Tu es resté chez lui jusqu'à la nuit! Et tu t'es entendu +avec lui pour laisser mourir ta tante sans nous prévenir!... Est-ce +cela, hein? Est-ce vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgré tes +mensonges?... + +Mon père se lève et me secoue de toutes ses forces. + +--Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il t'a donné, le père Toussaint, +ce qu'il t'a promis, plutôt, pour te faire son complice. Tu vas nous le +dire! Et tout de suite! Parle! + +--Allons, parle donc! s'écrie ma soeur en grinçant des dents. Maintenant +que c'est fait!... + +--Je n'ai pas été chez grand-papa! + +Mon père m'allonge une gifle terrible. + +--Non! je n'y ai pas été! + +--Alors, qu'as-tu fait? + +--Rien! + +Mon père se rassied, blanc de colère. Pendant deux minutes, un grand +silence; on n'entend que le bruit que font les pieds de ma soeur en +trépignant sur le parquet. + +--Allons, Jean, mon petit Jean, reprend mon père, d'une voix qui veut +être douce, mais qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux brillent, +les dents s'entre-choquent.--Mon petit Jean, tu ne veux pas me désoler, +nous réduire au désespoir. Tu vas nous dire... tout, n'est-ce pas? Nous +ne t'en voudrons pas. N'est-ce pas, Louise?... + +--Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, sûrement. + +Et ma soeur me lance un coup d'oeil féroce. + +--Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... Sais-tu ce que tu as fait? +Sais-tu de quel malheur tu es cause?... Je vais te l'apprendre: tu sais +que ta tante Moreau devait vous laisser les deux tiers de sa fortune, à +toi et à ta soeur; elle avait fait un testament, déposé chez un notaire +de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce pas? + +Je ne réponds pas. Mon père frappe du pied et continue en crispant les +doigts sur son pantalon: + +--Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant les scellés, on a découvert +un testament, un nouveau, datant de huit jours, qui institue ton +grand-père--le père Toussaint--légataire universel! + +Mon père hurle les derniers mots. Il compte sur un effet. Mais je ne +bronche pas. + +--Légataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... Et le dernier +testament annule l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune à +chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, hein?... Et vous +n'avez plus rien! rien! rien!... Et le père Toussaint a tout! tout!... +Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez été volés, ta soeur et toi? +Indignement, atrocement volés!... Et ta tante avait dû te prévenir de +ça! Elle t'en avait prévenu, j'en suis convaincu! Moralement +convaincu!... Et tu aurais dû venir nous prévenir, nous avertir +immédiatement, sans perdre une minute!... Je serais accouru! J'aurais +fait déchirer ce testament! Et vous auriez eu l'argent, tout +l'argent!... Et, au lieu de cela, tu t'en vas chez ton grand-père, tu +restes deux heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette vieille +canaille... Allons, Jean, voyons, si tu as un peu de coeur, mon petit +Jean, dis-nous tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit ta +tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-père, des moyens qu'il a +employés... C'est lui, n'est-ce pas, qui la rendait si malheureuse?... +Réponds!... Mais réponds donc!... + +--Ma tante ne m'a rien dit. + +Mon père se lève. + +--Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes... + +--Non! Elle ne m'a rien dit. + +--Prends garde à toi, Jean! Prends garde à toi!... Si tu ne dis pas la +vérité, si tu ne dis pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de +grand-père... + +--Je n'ai pas été chez grand-papa! + +Mon père lève le poing; mais je me gare et je reçois, sur le coude, un +coup terrible qui m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu'à la +porte. + +--Menteur! Hypocrite! Jésuite! + +Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la bave aux lèvres, s'écrie +en me tendant le poing: + +--On devrait te mettre dans une maison de correction! + +Une maison de correction! Oh! j'aime mieux y aller que de rester ici! Je +ne veux plus rester ici! Je ne veux plus! Et je m'écrie en regardant mon +père bien en face: + +--Mettez-moi dans une maison de correction! J'aime mieux ça! + +J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le corridor et je me +précipite dans la rue. + + + + + XX + + +Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuyé sur les yeux. + + *** + +--Eh bien! maître Jean, on pleure? Qu'est-ce qu'il y a donc? + +C'est le père Merlin qui rentre chez lui et qui m'a vu venir, de loin, +en ce triste équipage. Je m'essuie le visage rapidement et je relève la +tête. + +--Tu as la figure toute rouge. Est-ce qu'on t'aurait battu? + +--Oui... oui, monsieur... + +--Et qui? Ce n'est pas ton père, je pense? + +--Si, monsieur... + +--Qu'est-ce que tu as donc fait? + +Je ne réponds pas. Je recommence à pleurer. Le père Merlin me prend par +la main. + +--Allons, entre chez moi. Tu me raconteras tes chagrins... si tu veux. +Et tu te chaufferas, au moins; tu dois geler, dans la rue; il fait un +froid de chien, ce matin... + +Je suis assis dans la salle à manger, au coin du feu, la tête dans les +mains, sanglotant toujours. + +--Alors, on n'a pas été sage? On a fait de grosses bêtises? Qu'est-ce +qu'on a fait, allons? + +--Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je vous disais... + +--Pourquoi pas? C'est donc bien grave? + +--Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose pas... non... + +Et je secoue la tête en regardant le vieux qui fixe sur moi ses yeux +brillants. Ces yeux m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes de la +loyauté et de la douceur, de la bonté pour les faibles, de la sympathie +pour les souffrants. Tout remué encore par la scène atroce à laquelle je +viens d'assister, le cerveau plein d'images horribles, le coeur +débordant de terreur et de honte, je me sens entraîné vers ce vieil +homme à la face honnête et digne. Je sens que derrière ce visage, sur +lequel une expression de raillerie douce a fait place à la pitié, il ne +peut y avoir qu'une âme droite. Et je comprends que je puis avoir +confiance en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il me donnera +peut-être du courage et du coeur, à moi qui n'ai plus de force, qui ne +sais ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser. + +J'essuie mes larmes et, bravement: + +--Monsieur Merlin, je vais vous raconter tout. + +Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre un détail, sans passer un +mot... + +Le vieux s'est levé et se promène de long en large. De temps en temps, +il crispe les poings en murmurant: + +--Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois... + +--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte à +vous, je n'ai pas voulu le raconter à mon père, même quand il m'a battu. +Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction, +je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je +crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller +le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que +papa travaille pour les Prussiens pour les aider à bombarder Paris... + +Je crierai ça tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de +correction!... + +Le père Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains. + +--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et écoute-moi un peu... Tu +veux bien m'écouter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas? + +--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me +parliez... que vous me parliez comme à un ami, parce que, voyez-vous, +je... j'ai trop de chagrin... + +Je recommence à sangloter. + +--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle à un ami, +comme on parle à un homme, car il te faut maintenant la force, le +courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le +dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colère, laisser tes nerfs +se détendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de +toi-même. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas +rentrer chez toi pour déjeuner, n'est-ce pas? + +Je secoue la tête. + +--Non. Eh bien! tu vas déjeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne +prévenir tes parents que je t'ai rencontré en route et que je te +garderai avec moi pendant l'après-midi. Je te reconduirai moi-même ce +soir, quand nous aurons causé. + +Nous déjeunons tranquillement et peu à peu, je sens mes angoisses +s'apaiser, ma colère décroître et, malgré les frissons qui me secouent +encore, je sens le calme descendre en moi. + + *** + +--Mon enfant, me dit le père Merlin lorsque nous avons fini, tu parlais +tout à l'heure d'aller révéler les horribles secrets qui te pèsent, de +crier sur les toits les iniquités dont tu as été le témoin, de publier +les mauvaises actions dont on s'est rendu coupable devant toi. Il ne +faut pas faire cela. Il faut, comme tu l'as fait jusqu'ici, enfouir ces +choses au fond de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au contraire, +repasse-les souvent dans ton coeur. Laisse là ta colère, mais conserve +ton indignation. L'indignation est toujours une chose juste. C'est pour +cela qu'elle vit. Plus tard, quand tu seras grand, les frémissements qui +t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et ce sera peut-être au +souvenir des ignominies qui t'ont fait horreur que tu devras d'être un +homme. C'est une dure leçon qui t'est donnée là, mon enfant, tu le +comprendras un jour. Elle peut te profiter à toi, si tu veux. Si tu +veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser fausser, pendant dix ans +au moins, ton âme d'enfant qui est sincère et droite; si tu es assez +robuste pour voir les choses, plus tard, avec tes yeux d'aujourd'hui. + +Quant à divulguer ce que tu as vu, à quoi bon? A quel résultat +arriverais-tu, en agissant ainsi? + +--Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent me mettre dans une maison de +correction!... + +Le père Merlin sourit. + +--Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont persuadés, maintenant, que tu +ne sais pas grand'chose; que tu t'es laissé entortiller bêtement, sans +rien voir, que tu es tombé sans t'en douter dans les panneaux que te +tendait ton grand-père, pour t'empêcher de revenir à Versailles avant la +mort de ta tante. Ils te prennent pour un imbécile, vois-tu, un imbécile +qui ne veut pas avouer, par fausse honte, les sottises qu'il a pu +commettre. Ils ne te parleront plus de rien, sois-en sûr. Mais toi, de +ton côté, garde-toi bien... + +--Oh! je ne parle à personne, à la maison! Je ne peux parler à personne. +Vous savez comment ils sont. A qui voulez-vous que je parle? A mon père? +Il ne m'écoute pas ou ne me répond pas. A ma soeur? Elle se moque de +moi. + +Le vieux hausse les épaules. + +--Eh bien! tu me parleras, à moi. Et si tu manques de courage, je t'en +donnerai. + +--Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas comme eux, au moins. Il y a +longtemps que je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais voulu +vous causer, voulu être votre ami... + +--Bah! dit le père Merlin, qui cependant semble ému, je ne vaux pas +mieux que les autres! + +--Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas ce que fait mon père, vous ne +livreriez pas aux Allemands les choses dont ils ont besoin pour canonner +Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris ça, ce matin, ça m'a bouleversé. Il +me semble que mon père est un brigand, un traître... + +--Ton père est un bourgeois, mon ami... un bourgeois... voilà tout... + +Et le vieux parcourt la pièce, de long en large, les mains derrière le +dos. + +--... Un bourgeois, parbleu!... + +--Et dire qu'à la maison, on ne parlait que de patriotisme, de défense +nationale, de guerre à outrance! On ne parlait que d'élever son +coeur!... + +--Le patriotisme, murmure le père Merlin qui semble se parler à +lui-même, mais dont la voix s'élève peu à peu, le patriotisme! Une +trouvaille du siècle! Une création toute nouvelle! Une invention des +bourgeois émerveillés par la légende de l'an II, hébétés par les +panaches et les chamarrures de l'Empire! C'est drôle, ils en rêvent +tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture à glands d'or des +commissaires de la Convention aux armées!... On n'a qu'à désosser +Saint-Just pour avoir Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir en +guerre, les sires de Framboisy; mais ça ne les empêche pas de faire les +crânes. A Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la Paix, à ces +ânes-là, pour voir comment vous serez reçus... J'en sais quelque +chose... Le patriotisme, monsieur! Et allez donc, les blouses blanches +et les casse-têtes tricolores!... Et puis, la débâcle: encore le +patriotisme... Seulement plus de casse-têtes: les souvenirs de 92. Ça +vous assomme tout de même... Ah! les souvenirs de 92! Le passé pris à +témoin du présent! Les fantômes devant les fantoches! Les objurgations, +les évocations, les exhumations... Mânes de Bonaparte, protégez-nous! +Après Bonaparte, c'est Kléber et Marceau... Pourquoi pas Sobieski et +Palafox?... Voilà: ils avaient moins de panaches... Et puis, le +dénigrement préconçu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les +annonces mensongères de victoires, les enthousiasmes, les énervements, +les défaillances, les chaises qu'on brise à la Bourse, la _Marseillaise_ +qu'on fait chanter à Capoul. C'est du patriotisme, tout ça! C'est du +patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'épicier et celui du +journaliste--les journalistes! Quels misérables!--... Mais le +patriotisme de première classe, le patriotisme extra, le fin et le râpé, +c'est celui de Gambetta. Ah! celui-là, par exemple, j'espère bien lui +voir élever une statue avant ma mort... Ni un pouce du sol, ni une +pierre de forteresse!... Et une fierté de théâtre, et des phrases +creuses, et des déclamations ampoulées, et encore 92--lorsqu'il n'y a +plus ni soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut aboutir qu'à une +chute plus irrémédiable, après des tueries inutiles, des boucheries +idiotes, des carnages imbéciles. Ah! il a tenu haut le drapeau, +celui-là... + +Le drapeau!... Voilà Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours +fait litière de la justice et du droit: il est au pinacle. Il montera +encore, le chacal; et il pourra, si ça lui plaît, recommencer +Transnonain. Qu'est-ce que ça fait? C'est un patriote... + +Ah! ils y tiennent, à leur patriotisme! Ils y tiennent, comme on tient +aux sentiments factices, ceux qu'on n'éprouve pas--et qu'on se targue +d'éprouver... Seulement, il y a la pierre de touche: l'intérêt. Oh! +alors... Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la +poudre d'ardoise pilée, la viande pourrie, la farine avariée... Tiens, +petit, tu serais à l'armée, toi,--et le vieux me frappe sur l'épaule--tu +serais soldat, que ton père, entends-tu, ton père? fournirait, pour de +l'argent, aux Prussiens, de quoi établir les batteries qui devraient +tirer sur toi!... + +C'est dégoûtant, hein? C'est infâme? Oui, je sais bien... mais c'est +logique, après tout. Ou plutôt, ce serait logique s'il n'y avait pas le +patriotisme... L'intérêt! l'intérêt!... Le paysan, au moins, ne cache +pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure; il +vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes... +Mais le bourgeois! ce mouton affublé d'une peau de tigre! cet imbécile +qu'un plumet rend enragé et qu'une épaulette fait rêver de batailles... +et qui ne comprend même pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations +tiennent à faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples... + +La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand donc les peuples seront-ils +las de s'entre-tuer? Quand refuseront-ils l'impôt du sang?... Refuser +l'impôt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin n'est pas mort... Attends un +peu, mon garçon, attends un peu, et tu verras de drôles de choses, plus +tard... + +Tout le monde soldat... Tu verras ça... Plus de peuples: des armées. +Plus d'humanité: du patriotisme. Plus de progrès: des drapeaux. Plus de +liberté, d'égalité, de fraternité: des coups de fusil... Ah! saleté +humaine! Ah! bêtise! Ah! cochonnerie!..... + + *** + +Le père Merlin s'arrête devant moi. + +--Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. Ces choses-là, vois-tu... La +guerre, je la hais. + +--Oh! moi aussi, je la hais! + +--Toi aussi? demande le vieux en souriant. Tu as déjà des convictions? + +Et il ajoute, très sérieux: + +--Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus qui souffrent. + + *** + +Quand je rentre à la maison, reconduit par le père Merlin, des tas +d'idées tourbillonnent dans ma tête. J'éprouve des sensations que je +n'ai jamais éprouvées. Je rêve de fraternité et de justice. Et tout le +reste me semble très bas, très bas. + + + + + XXI + + +J'ai passé bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'éviter, +de s'éloigner de moi comme d'une bête galeuse; ma soeur surtout affecte +un mépris de moi, un dédain de ma personne qui se traduisent de mille +façons. Quant à mon père, il se contente de ne m'adresser la parole que +lorsque la chose est tout à fait indispensable. Le temps n'est pas gai, +non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans +discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles; +les vivres commencent à manquer; les denrées les plus indispensables +font défaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de +spéculation sur la misère publique. On déblatère contre certains +commerçants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui +se font les pourvoyeurs de l'ennemi. + +Le préfet prussien s'est ému. Il s'est arrangé avec un groupe de +négociants dont fait partie mon père pour créer un immense entrepôt de +marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour +subvenir aux besoins du département. J'ai entendu mon père parler +plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose. + +Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il paraît +que l'opposition du conseil municipal, des événements imprévus, ont fait +échouer la combinaison, à la grande colère du préfet. Et ce +fonctionnaire, irrité de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner +l'armée allemande avec l'argent français, a fait mettre le maire en +prison et a frappé la ville d'une amende de 50,000 francs. + +--C'est une sale affaire, m'a dit le père Merlin, l'autre jour, sans +vouloir m'apprendre pourtant quel rôle avait joué mon père. + +Un vilain rôle, j'en suis sûr. Ah! je suis bien content de pouvoir +passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journées. J'avais +craint, tout d'abord, qu'on s'effarouchât, à la maison, de la fréquence +de mes visites chez le vieux, qu'on me défendît de retourner chez lui. +Mais on n'a pas l'air fâché, tout au contraire, de mes longues absences; +ma présence gênait mon père et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine +au père Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage, +aujourd'hui. D'ailleurs, il économise à mes parents des frais de +répétiteur; il me donne des leçons, «pour m'entretenir la main», dit-il. +Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M. +Beaudrain. + + *** + +L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir +depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'étais +seul dans le cabinet du vieux, au premier étage, lorsque, en regardant +par la fenêtre, du côté de la maison de Mme Arnal, j'ai été témoin d'un +spectacle qui m'a fortement étonné. J'ai appelé le bonhomme. + +--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir! + +--Quoi donc? m'a-t-il demandé d'en bas. + +--Madame Arnal... Elle est contre sa croisée, dans sa chambre... et elle +embrasse le Prussien..., son blessé prussien... Tenez! tenez! elle +l'embrasse! + +--Ce n'est que cela! a crié le vieux en redescendant les trois marches +qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle +l'embrasse... Un concubinage en règle... + +Ah! c'est ça, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui +disait que c'était si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en +règle... + + *** + +Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens... +Le bombardement de Paris a commencé hier et ç'a été, toute la nuit, un +roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des +coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais +rougir, dans l'ombre, en pensant que mon père avait aidé à mettre en +batterie ces pièces qui crachaient la mort sur la grande ville. + +Il a dû gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien +joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a passé sur son +front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que +nous hébergeons, que les obus dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le +chantier de Paris était atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont +désigné, sur un plan de la capitale, comme ayant déjà souffert des +projectiles, le Panthéon et le Luxembourg. Ah! sapristi!... + +M. Legros se méprend à l'expression soucieuse du visage de mon père. + +--Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne +tiennent pas, les brigands, à imiter nos zouaves à l'assaut de +Sébastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les nôtres vont +faire une sortie en règle et forcer les casques à pointes à sortir de +leurs retranchements. Ah! si les Français venaient seulement jusqu'à +Versailles! nous sommes ici dix mille hommes... + + *** + +Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, à +la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des +Glaces, au château, que Guillaume ressaisit la couronne de Frédéric +Barberousse. Et, le soir, une fête triomphale a lieu à la préfecture, +illuminée à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, pendant que des +musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville. +La foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà regardé et applaudi +lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de +Metz. + +--L'Empire d'Allemagne, me dit le père Merlin à qui je vais donner des +détails sur la cérémonie, et que je trouve en train de frotter avec +rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homogénéité des +peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires, +plutôt! Le parquage de la chair à canon... Chauvin peut battre la caisse +des deux côtés du Rhin, maintenant... Ça présage un avenir tout rose à +la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi +tranquille aujourd'hui. Je frotte...! + +Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire +continue à rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier, +c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente, +semble se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement de la +fusillade arrive à nos oreilles. Une bataille est engagée non loin de +nous, une bataille terrible, sans doute. + +--C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur. + + *** + +Toute la journée, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans +interruption; on dirait, au bruit des détonations qui devient plus clair +d'heure en heure, que les Français gagnent du terrain. On dit déjà +qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlevé les redoutes de Montretout, +qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck +se sont sauvés à Saint-Germain... + +Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes à cheval parcourent la ville en +sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne défilent au +grand trot, les régiments d'infanterie se succèdent sur la route de +Saint-Cloud... + +Le soir vient, que la bataille dure encore. Les réserves allemandes sont +massées, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les +Français entreront à Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans +sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du +boulevard de la Reine et les a dévastées... + +Mais il fait jour, et nous attendons en vain le pétillement de la +mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands +qui, régulièrement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares +éclatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les +Prussiens qui reviennent, chantant à pleins poumons, traînant derrière +eux des Français prisonniers. + + *** + +--Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un +officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours. + +Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la +capitale n'est plus qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi +nous apprend qu'une insurrection terrible a éclaté à Paris, le 22, que +les Français ont été battus à Saint-Quentin et que l'armée de l'Est est +en déroute. Nous sommes résignés à tout. Et, lorsque la nouvelle de la +capitulation se répand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque +insensibles. + +Depuis quatre mois nous vivons complètement isolés, sans communications +avec la province et avec Paris, sans nouvelles précises même des +opérations qui ont lieu tout à côté de nous. Nous avons d'abord espéré, +puis attendu la délivrance; mais, peu à peu, le découragement nous a +abattus, la démoralisation nous a gangrenés et affaiblis. Une torpeur +insurmontable, un engourdissement invincible nous ont saisis, nous ont +rendus incapables du moindre effort, de toute résolution, et nous nous +sommes trouvés, un beau jour, beaucoup plus Prussiens que Français. Il +fallait un coup de tonnerre, un événement imprévu, comme la sortie du 19 +janvier, pour nous tirer de notre léthargie, pour produire chez nous une +surexcitation factice. Et lorsque les Allemands revenaient vainqueurs, +lorsque notre espoir se trouvait déçu, nous nous assoupissions, de +nouveau, avec accablement, en attendant la chute finale. + +Moi, je l'ai souhaitée, cette chute, je l'ai désirée ardemment. +J'étouffe, je me sens empoisonné peu à peu par l'air vicié que je +respire depuis de longs mois. Sous l'influence du milieu dans lequel je +vis, je sens ma conscience s'endormir, mon esprit se paralyser; je veux +en sortir, en sortir à tout prix, de ce milieu que je hais. Je ne veux +pas grandir dans l'étouffante atmosphère familiale, comme les plantes +qu'on fait pousser dans les serres chaudes où montent des vapeurs +malsaines, et qui s'étiolent lorsqu'on leur fait voir le soleil. Je veux +grandir à l'air libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre. + +Oh! que je voudrais être un homme! Tous les jours... + +Ce matin, encore! Les deux Alsaciens, Hermann et Müller, sont arrivés +devant la porte du chantier avec des voitures remplies de meubles. Ils +ont demandé à mon père s'il ne pourrait pas, pendant quelques jours +seulement, mettre à l'abri le contenu de leurs charrettes. Ils ont +appris, disent-ils, que les Prussiens ont résolu d'incendier Saint-Cloud +et, immédiatement, ils ont entrepris de déménager les choses les plus +précieuses--pour les rendre plus tard à leurs propriétaires. + +--Nous nous zommes téfoués bour saufer ze que nous afons bu, a sangloté +Müller. + +Et Hermann a ajouté: + +--Bour guelgues chours zeulement, monsieur Parpier? + +Mon père a hésité et je l'ai entendu qui disait tout bas à ma soeur: + +--Ce sont des filous, tu sais. + +Ma soeur a fait un signe de tête affirmatif; et, aussitôt, elle s'est +approchée d'une des voitures. + +--Mais c'est une commode Louis XV que vous avez là? Et une horloge de +Boule? Et une glace de Venise. + +--Foui, matemoiselle, a répondu Müller. Tes obchets brézieux. Et si +matemoiselle feut nous vaire l'honneur te les agzebder en soufenir te +regonnaizzanze, nous zerons fraiment pien honorés. + +Ma soeur a rougi--très légèrement--mais elle a accepté. On a rangé les +meubles sous un hangar. + + *** + +Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands ont mis le feu à +Saint-Cloud et que la ville entière est en flammes... + +Oh! que je voudrais être un homme! + + + + + XXII + + +Jules est revenu. Il est revenu sans nous prévenir, profitant de +l'armistice, au moment où nous l'attendions le moins. Et ma soeur, en +l'apercevant, a pâli et poussé un cri comme si elle avait marché sur un +crapaud. Il est revenu chargé de vivres--il croyait Versailles dénué de +tout.--Il a apporté avec lui un pain de sucre, une dizaine de livres de +chocolat, du café, du thé, du vermicelle, un tas de choses qu'il a +trimballées tout le long de la route stratégique n° 15--une route +horriblement longue que son sauf-conduit l'obligeait à suivre, à +pied.--Il ne m'a même pas oublié, l'excellent garçon; il me donne un +beau livre, un beau livre doré, que Léon a absolument voulu m'envoyer. + +--Et Léon, comment va-t-il? Et mademoiselle Gâteclair, a-t-elle beaucoup +souffert, pendant le siège? Vous ne saviez donc rien de Versailles? + +Des masses de questions auxquelles Jules répond de son mieux. Il n'a pas +beaucoup changé; il a un peu maigri, seulement. + +--Ah! nous étions si inquiets! si inquiets! fait Louise en joignant les +mains et en prenant sa figure de fausse madone. Nous avons bien souvent +pensé à vous, allez! + +C'est dégoûtant. Pas une fois--pas une seule fois--je ne lui ai entendu +prononcer le nom de son fiancé. + +--Et les affaires? demande mon père. Ça ne va pas fort, hein? + +--Oh! non, pas fort, répond Jules, pas fort du tout. + +Et il nous apprend que la maison Cahier et Cie, comme beaucoup d'autres +maisons de la capitale, a reçu une rude atteinte. On sera obligé d'y +mettre du sien, de tous les côtés. Ainsi, il a accepté, lui, une +diminution de plus de moitié sur ses appointements. + +--Je ne pouvais pas faire autrement, vous comprenez. Il m'est impossible +d'abandonner une maison à laquelle je suis aussi attaché; ça durera ce +que ça durera; pas longtemps, espérons-le. Et puis, je crois qu'il y a +là-dedans une question de patriotisme. Si tout le monde jetait le manche +après la cognée... + +--Oh! évidemment, dit mon père. + +Mais il me semble qu'il vient de faire la grimace, et Louise, j'en suis +sûr, a esquissé une petite moue que je connais très bien: sa moue de +déception. Ah! ma cocotte! ils sont loin, tes dix-huit mille francs! Tu +peux courir après. + + Rage, rage, rage, + Tu mangeras du cirage... + +Jules a dîné avec nous, naturellement. + +--Hein! Ça fait plaisir, de manger du pain blanc! lui dit mon père. + +Et la viande fraîche, et les légumes verts, voilà ce qui lui fait +plaisir! Ce qui devrait lui fait plaisir, tout au moins. Mais Jules ne +connaît pas son bonheur. Il n'a pas l'air très joyeux. Souffre-t-il du +peu de sympathie que nous semblons lui témoigner, de notre manque de +démonstrations amicales, de laisser-aller? Le plaisir de manger du pain +blanc ne lui suffit-il pas? Le fait est que, malgré ses efforts pour +paraître gai, il est morose. + +--J'aurais dû vous prévenir de mon arrivée, dit-il à la fin du repas. +Quand on n'attend pas les gens, on est tellement surpris... + +--Oui, oui, dit Louise. L'émotion, le plaisir... + +--Mais que voulez-vous? Les communications sont encore si difficiles! +Et, à vrai dire, je n'y ai même pas pensé. J'avais si grande envie de +vous voir... + + *** + +Jules est parti le lendemain matin. Son sauf-conduit n'était valable que +pour quarante-huit heures, jours d'arrivée et de départ compris. Nous +l'avons accompagné jusqu'à la porte de la ville. Louise, en le quittant, +s'est contentée de lui tendre la main. Il avait l'air très triste. + +--Espérons que nous nous reverrons avant peu, a dit mon père. Tout fait +présumer que les hostilités ne seront pas reprises et qu'on va signer la +paix. + +--C'est plus que probable, a répondu Jules. Aussi, à bientôt. + + *** + +Il est probable, en effet, que la paix va être signée. En attendant, +l'article 2 de la convention conclue entre Jules Favre et Bismarck rend +la France à elle-même. Les élections ont lieu sous la direction du maire +de Versailles chargé des fonctions du préfet. Le département de +Seine-et-Oise a élu Thiers, Jules Favre et Gambetta. Mon père a voté +pour Jules Favre. + +Il ne sait pas pourquoi. + +M. Legros a voté pour Thiers et il sait pourquoi. C'est pour pouvoir +faire un calembour. Le marchand de vins du coin a voté pour Gambetta et +M. Legros répète toute la journée, en riant: + +--Les marchands de vin aiment Gambetta et les marchands de tabac, +Thiers. + + *** + +L'assemblée ainsi élue doit discuter les préliminaires de la paix. Pour +baser la demande d'indemnité qu'ils doivent présenter à la France, les +Prussiens font le calcul des dépenses auxquelles ils ont été entraînés +pour soutenir la guerre. Ils y ajoutent le montant des contributions et +réquisitions de toute nature dont l'Allemagne a été victime, de 1792 à +1815. + +--Le compte de la Prusse seule, m'a dit le père Merlin, s'élève à six +milliards. + +--Six milliards! + +--Pas un sou de moins. Nous payons les dettes du premier Empire, mon +ami, en même temps que celles du second. Et remarque bien que si les +Allemands, maintenant, en pleine trêve, frappent les départements +occupés par eux d'énormes contributions de guerre, remarque bien que +s'ils agissent ainsi contre tout droit, ils s'appuient sur des +précédents. Ils peuvent opposer à nos réclamations, comme ils le font, +du reste, des actes semblables accomplis en Europe, et particulièrement +en Prusse, par Napoléon le Grand... Ah! c'est beau, la guerre... + + *** + +Oh! oui, c'est beau! + +Mon père m'a emmené avec lui, l'autre jour, visiter les environs, les +points qui dominent Paris, les endroits où les Prussiens avaient établi +leurs batteries, où ont eu lieu des combats. + +Nous traversons Garches qui n'est plus qu'un monceau de ruines, le parc +de Saint-Cloud, sinistre. Le squelette du château, noirci par les +flammes, est effrayant. Les murailles percées à jour sont encore debout: +de grandes crevasses les fendent du haut en bas; le toit et les +planchers se sont effondrés en emplissant de décombres des salles où +tremblotent des lambeaux de tapisserie, où l'on entrevoit des morceaux +de bas-reliefs, des débris d'ornements. Les branches d'un lustre +émergent d'un tas de plâtras. Une corniche énorme est tombée tout d'une +pièce devant une porte dont les gonds en fer sont tordus. Des fenêtres +ne sont plus que des ouvertures sans forme, dont la bordure de pierre, +mangée par le feu, s'effrite; et d'autres, intactes, ont conservé leurs +barres d'appui et leurs persiennes qui claquent au vent. A un mur tendu +de bleu, au dernier étage, un tableau est accroché dans son cadre d'or, +au-dessus d'une cheminée qui branle. + +Il y a des allées du parc qui sont pleines de tombes. Des tombes sans +croix qui ont l'air de morceaux de bourrelets posés sur le gazon des +tapis verts. De grands arbres coupés au pied se sont abattus avec leurs +branches en mutilant des statues. Des retranchements sont élevés +partout, des épaulements, des palissades, des chevaux de frise; et, +derrière les balustrades des terrasses, des rails de chemin de fer ont +été entassés les uns sur les autres. Des allées nouvelles ont été +ouvertes avec la hache pour livrer passage aux obus. + +Partout la mort, la dévastation. Saint-Cloud est presque complètement +brûlé. Les murs des maisons restées debout sont percés de meurtrières et +garnis de créneaux, des tranchées sont creusées dans les jardins et des +arbres fruitiers ont été coupés par le milieu et aiguisés comme des +piques pour hérisser les abords des retranchements. Des barricades ont +été élevées avec des meubles, des charrettes, des voitures de ferme, des +charrues. Les ponts ont sauté. A Sèvres, dans le quartier qui avoisine +la Seine, les maisons sont éventrées par les bombes. Et, comme nous +passons, des soldats vendent publiquement aux enchères les meubles des +habitations désertes: il y a là des convoyeurs prussiens qui ont arrêté +leurs fourgons chargés d'objets volés,--et des brocanteurs français. + +Ah! oui, c'est beau; ça fait partie du programme de la guerre, tout ça. +Et ce qui en fait partie, aussi, c'est l'entrée de l'armée victorieuse +dans la capitale ennemie. Les Allemands ne l'ont pas oublié. Nous avons +appris, le 25 février, qu'ils doivent faire prochainement leur entrée +triomphale à Paris. + +Ils partent pour ce triomphe, en effet, le 2 mars, musique en tête, tout +fiers d'effacer ainsi la honte de l'entrée de Napoléon à Berlin, après +Iéna. + +--Maintenant, dit le père Merlin, la France n'a plus qu'une chose à +faire: c'est de chercher un nouveau Napoléon. Et tu verras qu'elle ne +mettra pas longtemps pour le trouver... Il n'a pas besoin d'être en +vrai. Il peut être en toc. Ça ne fait rien. + + *** + +Le 5 mars, nous voyons entrer chez nous Mme Arnal appuyée au bras de son +mari. M. Arnal a obtenu, lui aussi, un sauf-conduit qui lui permet de +passer quarante-huit heures à Versailles. + +--Dire qu'on n'a pas encore signé la paix! s'écrie Mme Arnal en frappant +du pied. Quand on pense que tu es obligé de retourner à Paris, mon gros +chien-chien! + +Et sans se gêner, devant nous, ma foi, elle saute au cou de son mari. + +--Pauvre mignonne, dit M. Arnal très ému, en se débarrassant de +l'étreinte conjugale, comme tu as dû t'ennuyer! surtout dans la +compagnie d'un éclopé, en tête à tête avec un malade!... + +--Oh! Adolphe! Tu ne t'en fais pas une idée! Les jours, ça passait +encore, mais les nuits, les nuits!... Et ces idées qu'on se fait... +ces... idées... quand on n'a pas de nouvelles... + +--Ah! ma foi, assure M. Arnal, je n'ai pas ri tout le temps, moi non +plus. Mais, maintenant... Oh! à propos, j'avais oublié; il faut que je +vous montre... + +--Quoi donc? demande mon père. + +M. Arnal sort de la poche de son gilet un papier plié en huit, le déplie +avec soin et nous le tend, triomphant. C'est une caricature représentant +un gamin de Paris brûlant du sucre, sur une pelle rouge, derrière le dos +des Prussiens qui s'en vont, dans l'avenue des Champs-Elysées. + +--Hein? qu'est-ce que vous en dites?... C'est fameux! + + + + + XXIII + + +Nous sommes redevenus Français. Les Allemands doivent demeurer encore +quelque temps sur la rive droite de la Seine, mais Versailles est +débarrassé de leur présence. Les communications sont rétablies. Mon père +en a profité pour aller à Paris--d'où il est revenu songeur. + +Une conversation qu'il a eue, le soir, avec Louise, m'a mis au courant +de ses perplexités. Il paraît que la situation de notre chantier de la +rue Saint-Jacques n'est point bonne, mais que celle du chantier des +_Grands Hommes_ est déplorable. + +--Ah! dit mon père, il y aurait là une affaire magnifique... Le +propriétaire des _Grands Hommes_ est à bout de ressources... Il n'a pas +gagné d'argent pendant la guerre, lui... Avec quelques billets de mille +francs... Hein? vois-tu ça d'ici, Louise? acheter les _Grands Hommes_, +ne faire des deux établissements qu'un seul... un seul, énorme, +colossal... réserver une large place à la menuiserie; et, qui sait? +peut-être entreprendre la fabrication des meubles... faire concurrence +au Vieux Chêne. Vois-tu ça d'ici, hein?... + +Et il renfourche son dada, se laisse travailler sans relâche par son +idée fixe. Oui, quelques billets de mille francs! Ah! si cette vieille +canaille de père Toussaint n'avait pas mis la main sur le magot de la +tante Moreau! Si l'on avait pu prévoir!... + +--Ah! le vieux gredin! la vieille crapule! le vieux voleur! Dépouiller +ses petits enfants! Les mettre sur la paille! Leur enlever le pain de la +bouche!... Et vous verrez qu'il ne crèvera pas, le vieux chenapan, qu'il +ne nous débarrassera pas de sa carcasse!... Vous verrez ça... Crapule, +va!... + +Mon père ne dérage pas. Quelquefois il passe sa colère sur moi. + +--C'est toi qui es cause de tout. Si tu avais été moins bête! Ah! je +t'apprendrai à faire l'imbécile, idiot! + +Pour éviter les discussions, je reste peu chez nous. Je vais voir Léon +et Mlle Gâteclair qui viennent d'arriver à Versailles. + + *** + +C'est drôle, Léon est convaincu que les Français ont été vainqueurs. Je +ne sais pas comment il s'arrange, mais c'est comme ça. Il admet bien +qu'en définitive nous sommes battus, mais battus sans l'être, battus +avec le beau rôle, battus pour la forme. Il prétend qu'au fond, en +poussant jusqu'au bout l'examen des faits, en approfondissant la +question, il est impossible de douter de notre succès définitif. C'est +un succès moral, ce succès-là; mais enfin c'est un succès--et le plus +grand. + +--Crois-tu, par exemple, me demande-t-il, que Paris en deuil, silencieux +et digne, assistant avec une hauteur méprisante à l'entrée des +Prussiens, n'a pas remporté sur l'ennemi une grande victoire morale? + +Je n'en sais rien. + +--Et puis, vois-tu, continue Léon, dans cette guerre, nous nous sommes +conduits autrement que les Prussiens. Ils ont agi en barbares, et nous +en chevaliers. Ah! si nous n'avions pas été trahis!... Tiens! regarde ce +morceau de pain noir que nous avons fait encadrer. Regarde-le, et +dis-moi si une population qui se résigne à en faire son unique +nourriture pendant de longs mois, n'est pas une population héroïque. +Trouve-moi beaucoup de villes capables de faire ce qu'a fait Paris! + +Je crois qu'on en trouverait pas mal. Léon a évidemment une aptitude +toute spéciale à expliquer et à justifier nos revers. + +--C'est que je suis un bon Français, un patriote! + +Je m'en doutais. + +Là-dessus, il me fait voir une quantité de dessins et de gravures qu'il +a rapportés de Paris, des chromolithographies représentant l'Alsace et +la Lorraine en deuil, avec une fleur tricolore dans les cheveux, la +France prise à la gorge par un Prussien ivre qui tient une torche à la +main; et, enfin, il déroule une grande image, enluminée de couleurs +criardes, où l'on voit trois dames habillées, la première en bleu, la +seconde en blanc, la troisième en rouge, qui passent, la tête haute, +devant un groupe d'officiers allemands, verts de rage. C'est intitulé: +«A Metz. Quand même!» + +--Jamais les Prussiens n'auront le coeur de l'Alsace, dit Léon. + +Mais il se souvient qu'on vient de faire une chanson là-dessus. Et il +ouvre de beaux livres, dorés sur tranche, à couvertures multicolores, +qui tous parlent de la guerre. Tous, ils exaltent les actions héroïques +des Français, ils célèbrent leur bravoure, ils chantent leur grandeur +d'âme, et, comme intermède, ravalent les Allemands et les dénigrent sur +tous les tons. Ils sont illustrés, ces livres-là; et les gravures qu'ils +renferment vous font assister à la défense de Belfort, de Bitche, à la +bataille de Coulmiers, au combat de Bapaume, aux charges des dragons de +Gravelotte, des cuirassiers de Reischoffen... + +--Trouve-moi des faits pareils à l'actif des Prussiens, me dit Léon. +Trouves-en et tu me les apporteras. + +--Oui, je te les apporterai. + + *** + +Je ne peux pas, malheureusement. Brusquement on me défend de continuer à +fréquenter Léon. On prétend que sa société m'est nuisible, qu'il fume, +qu'on l'a rencontré dans la rue la cigarette à la bouche: des prétextes +qui n'en sont pas. La bonne, que j'interroge, m'apprend que Jules est +venu à la maison dans la journée et qu'il a tenu avec mon père une +longue conversation. + +Il est parti avec une figure longue comme ça. + +--Mon pauvre monsieur Jean, je crois que vous n'irez pas à la noce cette +année. + +Que s'est-il passé? Je le demande au père Merlin qui se contente de +hausser les épaules en esquissant le geste qu'on fait pour compter des +pièces de cent sous. + +--Pauvre Jules! + +--Comment! dit le vieux, tu le plains? Je croyais que tu lui portais +beaucoup d'intérêt, pourtant. + +Je ris, pendant que le père Merlin me fait signe de m'asseoir. + +--Mon enfant, je dois t'annoncer que mes démarches auprès de ton père +ont abouti. Je suis parvenu à lui faire comprendre qu'il était dans ton +intérêt d'aller passer quelque temps dans un établissement scolaire. +Aussitôt que la tranquillité sera complètement rétablie, on t'enverra à +Paris, dans un lycée, pour continuer tes études. Ce n'est pas gai, un +collège. C'est, pour beaucoup, une prison. Ce ne sera pas gai pour toi +non plus, sans doute; mais tu m'as dit toi-même que tu aimais mieux +vivre entre les quatre murs d'un bâtiment noir que dans un milieu que tu +exècres... Tu travailleras. Le travail fait passer le temps... fait +passer bien des choses. Tu grandiras vite; et, plus tard, ma foi... plus +tard, comme je n'ai pas d'enfant... comme j'ai eu le malheur de perdre +mes enfants... eh! bien, nous verrons... je serai toujours là, tu sais. + +Très ému, je serre les mains du vieillard. + +--Quand croyez-vous qu'on rouvrira les lycées, monsieur Merlin? + +--Bientôt, probablement. + + *** + +C'est aussi l'opinion de M. Beaudrain. Nous venons de recevoir une +lettre de lui. Il nous apprend qu'il va revenir «dans nos murs» très +prochainement. Il nous explique aussi de quelle façon il a passé le +temps, dans son exil. Il a fait des vers: une pièce de vers qu'il +adresse à Gambetta, le coryphée de la guerre à outrance. M. Beaudrain +nous laisse entendre que c'est peut-être un moyen très habile d'obtenir +les palmes d'officier d'académie. Pourtant, il se trouve fort +embarrassé; il n'a pas tout à fait terminé sa pièce. + +«Les derniers vers, dit-il, me donnent beaucoup de mal. Je me suis +arrêté à ce distique: + + Tu compris... + +«(Je tutoie M. Gambetta, mais c'est une chose permise en poésie. Voyez +notre maître Boileau.) + + Tu compris qu'il fallait élever notre coeur + Et, si l'on succombait, tomber, _non sans grandeur_. + +«C'est précisément ce: _non sans grandeur_ qui cause mon tourment. Il me +semble faible, point assez expressif. J'avais d'abord mis: _avec +honneur_. Mais je crois avoir déjà lu cette fin d'alexandrin quelque +part. J'ai dépouillé, il est vrai, sans la rencontrer, plusieurs +recueils de poésies, mais je ne suis pas encore complètement rassuré. Un +auteur qui se respecte doit redouter avant tout une accusation de +plagiat. Réflexion faite, je laisserai peut-être: _non sans grandeur_. +Et pourtant...» + +Espérons qu'il se décidera. + +--Si M. Beaudrain revient, dit mon père en fermant la lettre, c'est que +nous n'avons plus rien à craindre. + +Je le crois aussi. + + *** + +Mais, tout à coup, le soir du 18 mars, le bruit se répand dans la ville +qu'une insurrection terrible vient d'éclater à Paris. + + + + + XXIV + + +Versailles offre depuis quelques jours un spectacle étrange. Ainsi que +le péristyle d'un théâtre, désert et silencieux pendant la +représentation de la pièce, se remplit de spectateurs bruyants aussitôt +que le rideau a caché la scène, la ville du Grand Roi, si taciturne et +si triste, a vu tout à coup envahir ses rues et ses boulevards +tranquilles par l'agitation apeurée d'un peuple en fièvre. Autour de +l'Assemblée qui siège dans le château sont venus se masser les émigrés +de Paris fuyant devant la Commune. Deux cent mille réfugiés, appartenant +à toutes les classes de la société, sont accourus s'abriter derrière les +baïonnettes des soldats qu'on fait revenir d'Allemagne et qu'on se hâte +d'armer et de former en régiments pour combattre l'insurrection. + +Les troupes qui se sont échappées de Paris, les gendarmes, les sergents +de ville qui ont entouré leurs képis d'un manchon blanc, les prisonniers +sortis des forteresses de la Prusse et qui arrivent par grandes masses, +sont campés sur les avenues, sur les places, au camp de Satory. Les +opérations sont commencées, déjà. Thiers n'a pas voulu perdre de temps. +Et les jeunes élégants, les fonctionnaires, les cocottes et les femmes +du monde qui paradent dans les rues en toilettes de deuil, peuvent +aller, le soir, en sortant du théâtre où des acteurs illustres jouent +des vaudevilles célèbres, entendre les canons français cracher leurs +obus sur la grande ville où flotte le drapeau rouge. + +Les émigrés se sont casés où ils ont pu, dans les hôtels et dans les +maisons, dans les greniers et dans les caves. Nous en logeons deux, chez +nous: M. de Folbert--un fonctionnaire, un chef de bureau au ministère +des finances--et sa mère. + +M. de Folbert est tout petit; haut comme Tom Pouce à genoux. Il a une +mine de pain d'épice et des attitudes de pantin. Quand il fait un geste, +on dirait qu'un imprésario, caché derrière lui, vient de tirer une +ficelle. J'y ai été pris, dans les premiers temps. Mais il n'y a rien, +derrière M. de Folbert,--rien que les deux boutons d'une redingote +sanglée sur sa poitrine de bambin et qui cache ses genoux cagneux.--Il +doit y avoir aussi un fond de culotte lustré par l'abus des ronds de +cuir, mais la redingote le voile. Je ne l'ai pas vu. + +M. de Folbert est très solennel. Lorsqu'il parle, il se tient raide +comme un manche à balai; son cou s'allonge, ses yeux tournent, ses +petites épaules remontent. Elles sont si étroites que j'ai toujours peur +d'en voir passer un morceau par l'échancrure du faux-col. En politique, +il est modéré comme une lampe carcel remontée par une main circonspecte. +Il s'exprime en phrases officielles: + +--La hiérarchie... les préopinants... les statuts organiques... la +prépondérance administrative de l'État.... + +Il est très poli. Il dit: + +--Voudriez-vous être assez aimable pour avoir l'extrême obligeance de me +faire parvenir la salière? + +Il me fait suer. + +Sa mère est une vieille personne solennelle, à figure longue, pâle, +pâle--couleur de riz au lait.--Elle a des anglaises. + +Mon père professe une admiration sans bornes pour son locataire. + +--Une intelligence hors ligne. Un homme d'avenir. Il ira loin. + +Sans échasses? Peut-être bien. M. de Folbert a un oncle député, un oncle +à héritage, s'il vous plaît, et très populaire dans sa circonscription; +cet oncle, fatigué de la vie politique, n'attend qu'un signe du neveu +pour lui céder son siège à la Chambre. + +--Quel avenir! répète mon père émerveillé. + +Depuis qu'elle a entendu parler de la succession politique et +financière, Louise fait les yeux doux au chef de bureau; elle lui lance +même de temps en temps, à la dérobée, de petits coups d'oeil américains. +Est-ce que ma soeur aurait l'idée?... Eh! eh! pourquoi pas?... Madame +_de_, ça fait bien Madame _de_... Tout le monde ne s'appelle pas madame +_de_. Et puis, elle serait dépu... Dit-on _députée_ ou _députète_? + + *** + +Le fait est que M. de Folbert a le bras long--au figuré.--Il a fait +obtenir à mon père la construction d'une énorme ambulance en bois, dans +le grand terrain vague qu'on voit des fenêtres du père Merlin, et où les +Prussiens avaient établi un dépôt de charbons. Mon père pousse le plus +possible les travaux de cette ambulance--qui doit lui rapporter +gros.--Une chose, pourtant, le désole; c'est de ne pas pouvoir employer +des piles entières de planches pourries qui moisissent dans le chantier +de la rue Saint-Jacques. + +--Ç'aurait été si facile de placer ça ici. Ça aurait passé comme une +lettre à la poste. De belles planches toutes neuves!... Est-ce assez +malheureux! + +Il a une peur, aussi: c'est que la Commune ne dure pas assez pour qu'il +ait le temps d'achever sa construction. + +--C'est qu'on me ferait une réduction sur le prix convenu... Pourvu que +les communards se défendent encore un mois!... + +Mais, bientôt, une crainte encore plus terrible le saisit. + +Germaine est venue nous voir, en cachette.--Elle a appris à mon père que +le père Toussaint, depuis le départ des Allemands, mène une vie de +polichinelle. + +--Et, depuis que les femmes de Paris sont venues ici, depuis qu'il y a +des cocottes dans la ville, il ne se contente pas d'aller les voir. Il +les amène au Pavillon, où il s'est installé. + +--Quelle honte! s'écrie Louise. + +--Et vous verrez, continue Germaine, vous verrez que ça finira mal. Je +fais ce que je peux pour le retenir, mais, bernique... Oh! il lui +arrivera malheur, pour sûr!... Un homme sanguin et fort comme lui... +Car, c'est un vrai taureau, vous savez, malgré son âge. Il se met dans +des états, je ne vous dis que ça! Et c'est toujours après déjeuner ou +après dîner, quand il s'est empiffré de nourriture, qu'il... + +Mon père interrompt brutalement Germaine. + +--Laissez-nous tranquille avec ça! Ne nous racontez pas ces ignominies. +Respectez les autres, si vous ne vous respectez pas. + +--Ce que j'en disais, reprend la bonne, c'était pour vous montrer que +vous devriez lui faire un peu de morale. Je ne sais pas ce que vous avez +ensemble, mais, en qualité de parent..... + +--Je ne veux pas le voir en peinture, entendez-vous? votre vieux grigou! +Et je vous défends de m'en parler. D'abord, je ne sais pas pourquoi vous +venez ici. + +--Pour votre bien, monsieur, pour sûr. + +Et elle revient, pour notre bien, à peu près tous les trois jours. + +La dernière fois, elle a pris mon père à part et mon père, au lieu de +l'éconduire, l'a entraînée dans la salle à manger où il l'a écoutée +longtemps. Quand il est sorti, il était blanc comme un linge. + + *** + +Je sais, à présent, ce que lui a appris Germaine. Le père Toussaint a +amené au Pavillon une femme avec laquelle il vit maritalement et à qui +il a promis le mariage; et la dame, en attendant, fait défiler ses amis +et connaissances dans la maison où est morte la tante Moreau et où ont +lieu, maintenant, des orgies à faire rougir un templier. Mon père a +appris autre chose encore; il a été mis au courant des bruits qui +courent à Moussy sur le compte de mon grand-père. + +Les premiers jours, il a réussi à se contenir. Mais, à présent, sa +colère éclate à chaque instant en imprécations terribles: + +--Le vieux cochon! Le vieux traître! Un bandit qui mérite la mort dix +fois pour une! Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Si l'on disait ce qu'on +sait! + +Ma soeur, qui s'aperçoit de l'effet déplorable que produisent ces +emportements sur les nerfs sensibles de Mme de Folbert et de son fils, +essaye de calmer mon père. Elle n'y réussit pas pour longtemps. + +--Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Dire qu'il ne tiendrait qu'à moi de +le faire fusiller! + +Il répète ça, du matin au soir, au grand ennui des locataires qui +commencent à se scandaliser. Rien ne peut le distraire de ses idées de +vengeance, rien, ni l'achèvement de l'ambulance--qu'on va démolir, car +on s'est aperçu en haut lieu qu'elle ne pouvait rendre aucun +service,--ni la prise de Paris, le 22 mai, ni l'arrivée des bandes de +prisonniers que l'on traîne à Versailles. + +--Vous devriez pourtant bien aller les voir, Barbier, dit M. Legros. Je +vous assure que ça en vaut la peine. Si vous saviez comme on les +arrange! Ah! les canailles! Et ils ne répliquent pas, je vous assure! On +les écharperait sur place, sans les soldats de l'escorte! + + *** + +Moi, j'ai été les voir, une fois. Je suis arrivé au bout de la rue +Saint-Pierre comme une colonne de ces malheureux passait sur l'avenue de +Paris, entre deux files de cavaliers. Des hommes en uniformes de gardes +nationaux, en habits civils, en haillons, blessés, éclopés, portant au +front la colère de la défaite et le désespoir de la cause perdue, +s'avançaient farouches, la tête haute, avec la vision de la mort. La +foule les huait. Des bourgeois, la face éclairée par la satisfaction +immonde de la vengeance basse, levaient sur eux leurs cannes, passaient +entre les chevaux des soldats pour cracher au visage des vaincus. +Derrière, venaient des femmes, toutes têtes nues; des femmes du peuple, +portant la jupe d'indienne, le tablier bleu, d'autres habillées de +riches costumes. On leur avait enlevé leurs ombrelles, à celles-là, +leurs ombrelles qui auraient pu les garantir du soleil, et qu'un dragon +avait accrochées à sa selle. Elles se hâtaient, les pauvres, faisant de +grands pas pour suivre la colonne, pendant que les injures et les coups +pleuvaient sur elles, pendant que des messieurs très bien leur jetaient +des insultes sans nom, que des dames du monde leur lançaient des +pierres. + +Je me suis sauvé, écoeuré, et j'ai regardé longtemps, le soir, le ciel +tout rouge, sanglant, du côté de Paris, où la bataille continue. + +Car la Commune ne veut pas se rendre, elle veut résister jusqu'à la +mort, et l'on annonce que ses soldats, en se repliant devant l'armée +versaillaise, pétrolent la ville et l'incendient. + +Mon père est désolé. Il se souvient qu'il n'a pas renouvelé la police +d'assurances du chantier de la rue Saint-Jacques; il sait que les +communards occupent encore le quartier, et il attend, dans les transes. + + *** + +Un matin, on sonne. C'est le facteur. Mon père va lui ouvrir et revient, +en tenant une lettre à la main, rejoindre ma soeur et Mme de Folbert +assises sur un banc du jardin. Il déchire l'enveloppe, mais, au moment +d'ouvrir la lettre, il est pris d'un tel tremblement nerveux qu'il est +forcé de la passer à ma soeur. + +--Tiens, lis... C'est de Paris... + +Louise commence: + +--Monsieur--Tout est sauvé... + +--Hein? fait mon père. Tu dis?... + +--«Tout est sauvé. Au moment de l'entrée des troupes nous avions pris +nos précautions. Nous avions mis en lieu sûr les fonds et les livres de +caisse... + +Et elle continue pendant que mon père donne les preuves de la joie la +plus exubérante. Il s'est levé et se livre, pendant la lecture, à des +tentatives d'exercices chorégraphiques qu'il ne mène point toujours à +bonne fin. C'est égal, j'en suis tout étonné. Il a dû danser le cancan +dans sa jeunesse, mon père. + +Il s'interrompt tout à coup. + +--«Il était grand temps, lit ma soeur, que les Versaillais parvinssent à +percer le mur de la maison voisine et à se précipiter dans le chantier. +Les insurgés avaient déjà apporté du pétrole. Ils n'ont pas eu le temps +de s'enfuir. On en a tué huit sous la porte cochère... + +--Huit! s'écrie mon père. Ah! tant mieux! + +Ce _tant mieux_ m'entre dans l'oreille comme un coup de pistolet. Je +n'oublierai jamais ce cri-là. + + *** + +Second coup de sonnette. C'est Mme Arnal. Elle pleure à chaudes larmes. + +--Ah! mes amis, ces canailles-là m'ont tout brûlé! Mon Dieu! Mon Dieu! + +Elle se laisse choir sur une chaise pendant que Louise s'empresse autour +d'elle et veut absolument lui faire faire un choix entre un flacon de +sels et un verre d'eau sucrée. + +--Oui... tout brûlé, continue-t-elle... tout perdu... + +Et, au bout d'une minute: + +--Heureusement que nous étions assurés et que mon mari avait mis en +sûreté la plus grande partie des marchandises. Comme ça... + +--Vous serez indemnisés, fait mon père avec un geste égoïste. + +--Oh! pour cela, j'y compte bien, s'écrie-t-elle. Et plutôt deux fois +qu'une. Il ne manquerait plus que cela! + +Et elle se reprend à pleurer. + +--Oui! Tout perdu!... Nos affaires allaient si bien... Et dire qu'il ne +me reste plus rien; rien, pas même un mouchoir pour m'essuyer les +yeux!... + +Prenez le pan de votre chemise, alors. + +Et la morale? + +Embêtant! + + + + + XXV + + +En descendant dans la salle à manger, à huit heures, Louise et moi, pour +le déjeuner du matin, nous trouvons notre père qui semble nous attendre +en se promenant de long en large. Son chapeau et sa canne sont posés sur +la table. + +--Mes enfants, nous dit-il, j'ai une triste nouvelle à vous apprendre. +Votre grand-père est mort. + +--Grand-papa Toussaint! s'écrie Louise. Ah! mon Dieu! quel malheur! Quel +épouvantable malheur! + +Une foule d'exclamations qu'elle glapit, avec des gestes de désespoir. +Mais l'accent est faux, le geste exagéré; les inflexions brusques de +l'intonation, les soupirs, les contorsions du visage, tout est +contrefait, dissonant; et l'agitation outrée qu'affecte ma soeur achève +de défigurer le peu d'émotion qu'elle a pu ressentir. La voix de mon +père était plus franche. L'effroi que la mort apporte avec elle en +assombrissait le ton, mais il ne la mouillait pas, au moins, avec les +larmes hypocrites d'un désespoir factice. + +--J'ai appris cette nouvelle, continue mon père, hier au soir, vers dix +heures, lorsque vous étiez déjà couchés. Je n'ai pas voulu vous en faire +part sur-le-champ. Vous n'auriez sans doute pas pu dormir de la nuit... + +--Oh! non... oh! non... murmure Louise en sanglotant. + +--Votre grand-père est mort hier, subitement, d'un coup de sang, à sept +heures et demie, après son dîner. Je vais aller à Moussy tout de +suite... + + *** + +Mais Mme de Folbert et son fils font leur entrée, et il faut recommencer +pour eux le récit de la mort du grand-père. Ils paraissent profondément +affectés. Mme de Folbert déclare que c'est un malheur irréparable. + +--Pour les petits-enfants, voyez-vous, rien ne remplace les +grands-parents. + +C'est aussi l'avis de Louise, car elle continue, dans son coin, à +pousser de longs soupirs entrecoupés de sanglots. + +Tout d'un coup, je vois M. de Folbert, qui n'a rien dit jusqu'ici et qui +s'est contenté de secouer la tête de droite à gauche, se lever avec +précaution et s'approcher à petits pas de la chaise de ma soeur. Il +bredouille, tout en avançant, des paroles inintelligibles. Pourtant, en +prêtant l'oreille, on perçoit des bouts de phrases: + +--C'est une grande... immense douleur, pour vous, mademoiselle... J'en +prends ma part, veuillez me faire l'honneur de le croire... Et si je +pouvais, si... j'osais espérer... s'il m'était permis... si j'étais +assez heureux pour voir des liens plus sérieux... non, plus solides... +non... oui, plus solides que ceux d'une simple amitié... unir nos deux +familles en la... nos deux familles si honorables... mademoiselle... + +Il tend la main, il l'avance, timidement, prudemment, d'un centimètre +par seconde. Louise se lève, tamponne ses yeux une dernière fois et, +avec un énorme soupir, les yeux au plafond, elle met sa main dans celle +du chef de bureau. + +Nous nous sommes levés, nous aussi. Et Mme de Folbert s'écrie en +étendant les bras comme pour s'assurer qu'il ne pleut pas: + +--Soyez heureux, mes enfants! + +J'ai déjà vu quelque chose comme ça, dans le temps, avec Jules. Louise +avait la même tête. Allons, elle sera dépu... Je ne sais toujours pas +comment on féminise ce mot-là. Il faudra que je regarde dans un +dictionnaire. + + *** + +Comme si j'avais le temps de regarder dans les dictionnaires! Il me +faut, toute la journée, faire des courses qui n'en finissent pas: aller +chez l'imprimeur pour commander des lettres de deuil, chez le chapelier +pour commander des crêpes, chez celui-ci, chez celui-là. Ma soeur aussi +se donne beaucoup de mal. Et c'est à peine si elle trouve une minute, le +soir, lorsque mon père revient de Moussy, pour lui dire à l'oreille: + +--Une bonne journée, hein? + +Oui, une bonne journée pour tous les deux. Mon père cache mal sa joie: +ma soeur va faire un mariage magnifique, sa dot est toute trouvée, et le +rêve qu'il a fait pendant dix ans est sur le point de se réaliser. Il va +pouvoir acheter les _Grands Hommes_ et fonder à Paris un établissement +important. + +Pourtant, brusquement, il devient soucieux. Il se souvient qu'il a +trouvé dans les papiers du grand-père--qui n'a pas laissé de +testament--une note datant de plusieurs années déjà. Dans cette note le +vieux demandait que son corps fût inhumé à Versailles. + +Mon père hésite à exaucer ce désir. + +--Des tracas, des dérangements... Comme s'il ne serait pas aussi bien à +Moussy... D'ailleurs, ce papier est vieux. S'il avait eu le temps de +faire un testament, le père Toussaint aurait probablement changé +d'avis... + +Malheureusement, il a eu l'imprudence de divulguer ce détail devant nos +locataires, et ma soeur le supplie d'exécuter les dernières volontés du +vieux. + +--Ce n'est pas pour lui que je te le demande; c'est pour nous. Ça fera +mieux, à tous les points de vue. Ça fera voir que nous n'avons pas de +rancune. + +--Pas de rancune... pas de rancune... gronde mon père. + +Pourtant, il finit par se décider. Le grand-père sera enterré à +Versailles. + + *** + +Il sera enterré à Versailles, mais je n'aurai pas de vêtements de deuil. +Il faudra que je mette mon costume marron que je n'aime pas, qui me va +mal, qui me donne l'air d'un bonhomme en chocolat. J'ai vainement +représenté à mon père que des habits noirs seraient bien plus +convenables. Car, enfin, un costume marron... + +--Ta, ta, ta. Tu le mettras tout de même. D'abord, le marron, c'est +deuil. Et puis, c'est assez bon. + + *** + +Et c'est habillé de marron que je suis le cercueil, depuis l'église de +Moussy où l'on a dit une messe jusqu'à la porte des Chantiers où les +employés de l'octroi visitent la voiture. Nous trouvons là la plus +grande partie des invités à qui nous avons donné rendez-vous, pour leur +épargner de trop grands dérangements, à l'entrée de la ville: M. et Mme +Legros, M. Merlin, M. et Mme Arnal, M. Hoffner... + +Le Luxembourgeois se place à côté de mon père, lorsque le convoi se +remet en marche. + +--J'ai trouvé la lettre de faire part, hier soir, en rentrant chez moi, +et je me suis empressé... + +--Trop aimable, vraiment... Mais je n'ai pas eu le plaisir de vous voir +depuis quelque temps déjà... + +M. Hoffner nous explique qu'en effet il avait momentanément quitté +Versailles. Il est resté à Paris pendant la Commune. Il a même profité +de la circonstance pour rendre quelques services au gouvernement. Il a +fourni des renseignements--des renseignements précieux--à ses risques et +périls. Le gouvernement, il convient de le dire, ne s'est point montré +ingrat. M. Hoffner a été récompensé, il le déclare lui-même, bien au +delà de ses mérites. Et, de plus, il va être l'objet d'une distinction +des plus flatteuses: on va lui donner la croix d'honneur. + +--En vérité? fait mon père. Mes compliments, mes compliments... Et vos +amis, à propos, vos amis... messieurs Hermann et Müller... que sont-ils +devenus? Ils ont enlevé leurs meubles de mes hangars, l'autre jour, mais +j'étais absent, justement, et je n'ai pu leur parler. Sont-ils retournés +à Saint-Cloud? Reprennent-ils leur commerce? + +--Non, non. Ils avaient l'intention de s'établir à Versailles, mais on +leur a offert un emploi, et, ma foi! ils ont accepté. Ils ont vendu... +rendu, c'est-à-dire, rendu--je veux dire rendu--tous les meubles qu'ils +avaient apportés de Saint-Cloud. Ils les ont rendus à leurs +propriétaires. Et maintenant, ils occupent une jolie position, à la +Présidence. + +--A la Présidence! Ah! bah! Ah! bah!... + +--Oh! on leur devait bien cela. Des Alsaciens! Des enfants de ces +malheureuses provinces sacrifiées... Les Alsaciens avant tout! Voilà le +mot d'ordre, aujourd'hui... Et c'est justice... + +--Je crois bien!... + + *** + +Nous arrivons au cimetière. L'inhumation a lieu rapidement. Et, de +toutes les larmes qui se répandent sur la tombe du vieillard, ce sont +peut-être celles que je verse qui sont encore les plus sincères... + + *** + +La cérémonie est terminée; les fossoyeurs achèvent de combler la fosse. +On se sépare à la porte du cimetière. Ma soeur, les yeux tout rouges, +rentre en voiture à la maison avec Mme de Folbert et son fils. Moi, je +suis mon père qui se rend à pied chez l'imprimeur dont il veut acquitter +la facture. Le père Merlin nous accompagne. + +Mon père semble déchargé d'un grand poids. Les idées funèbres ne le +tourmentent pas. Il parle de choses quelconques, de la pluie et du beau +temps, et enfin, de politique. + +--Oui, nous avions raison de ne pas désespérer, pendant la guerre. Nous +avons été battus, c'est vrai, mais nous nous relevons dans la guerre +civile. Non, la patrie n'est pas morte! Elle est plus vivante que +jamais; et les Prussiens, à Saint-Germain et à Saint-Denis, assistent +avec rage à son réveil. Est-ce qu'on a le droit de douter d'un peuple +qui, pour vivre, n'hésite pas à couper le mal à sa racine, à s'amputer +héroïquement? Oui, nous avions raison. Il faut élever nos coeurs! +Debout! Encore plus haut! _Sursum corda!_ Il s'agit de prendre notre +revanche aujourd'hui. La grande! La définitive! La patrie est forte, +maintenant qu'elle vient de recevoir, dans sa victoire sur la Commune, +le baptême de sang nécessaire. Ce sang lave toutes les hontes passées: +nous n'avons plus de boue à essuyer, nous n'avons qu'une revanche à +prendre. Haut les coeurs!... + + *** + +Nous sommes arrivés sur la place d'Armes. Et je regarde les pièces +d'artillerie prises à Paris, canons de bronze, canons d'acier, canons +rayés et à âme lisse, obusiers et mitrailleuses, qu'on y a rangés +symétriquement, ainsi que de glorieux trophées. A droite, l'Orangerie, +où sont entassés les prisonniers; à gauche, les Grandes Écuries, où +siègent les conseils de guerre qui les jugent; en face, le plateau de +Satory, où on les fusille. + + *** + +Mon père continue: + +--La revanche! La revanche terrible, sans pitié! l'anéantissement de +l'Allemagne! Que tout Français tienne le fusil! Tout pour la guerre! +Tout le monde soldat! Haut les coeurs!... Voilà ce que je pense, moi; et +je vous le dis comme je le pense, tout crûment. Je ne sais pas faire de +phrases, moi. Je suis un bon bourgeois... + +Tout à coup, il s'arrête. Là-bas, débouchant de la cour du Château, +passant dans l'allée ménagée entre les canons parqués sur la place, une +voiture arrive au grand trot. + + *** + +--C'est Thiers! s'écrie mon père. Le vainqueur de la Commune! Le grand +patriote! + +Et il ajoute: + +--Il faut l'acclamer. + +Le coupé approche rapidement. Par la portière, j'entrevois un toupet +blanc, des lunettes, une redingote marron. Mon père m'empoigne par le +bras et, levant son chapeau: + +--Salue, mon enfant, c'est la Patrie qui passe!... Vive Thiers! Vive +Thiers! + +Moi, je connais Thiers. Je sais ce qu'il a été. Je sais ce qu'il est. Je +ne saluerai pas. + +La voiture est déjà passée, et je n'ai pas salué, je n'ai pas mis le +doigt à mon chapeau. + + *** + +Mon père se tourne vers moi: + +--Pourquoi n'as-tu pas salué? + +Je ne réponds pas. Il lève la main. + +Qu'il frappe. + +Mais le père Merlin a vu venir le coup. Il se place rapidement entre mon +père et moi et, souriant: + +--Décidément, Barbier,--pour revenir à nos moutons--je dois avouer que +vous aviez raison tout à l'heure: vous êtes un bon bourgeois. + + +Villerville, août 1889. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bas les coeurs!, by Georges Darien + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BAS LES COEURS! *** + +***** This file should be named 18918-8.txt or 18918-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/1/18918/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18918-8.zip b/18918-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..112fc5f --- /dev/null +++ b/18918-8.zip diff --git a/18918-h.zip b/18918-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f543ec9 --- /dev/null +++ b/18918-h.zip diff --git a/18918-h/18918-h.htm b/18918-h/18918-h.htm new file mode 100644 index 0000000..dbc1ac9 --- /dev/null +++ b/18918-h/18918-h.htm @@ -0,0 +1,10877 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Bas les coeurs, by Georges Darien</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Bas les coeurs!, by Georges Darien + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Bas les coeurs! + +Author: Georges Darien + +Release Date: July 27, 2006 [EBook #18918] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BAS LES COEURS! *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<p class="mid">ÉVREUX, IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY</p><br><br> + +<h2>GEORGES DARIEN</h2><br><br> + +<h1>BAS LES COEURS!</h1> +<br><br> + + +<p class="mid">PARIS<br> +NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE<br> +ALBERT SAVINE, ÉDITEUR<br> +<i>12, Rue des Pyramides, 12</i><br> +1889</p> +<br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>La guerre a été déclarée hier. La nouvelle +en est parvenue à Versailles dans la soirée.</p> + +<p>M. Beaudrain, le professeur du lycée qui +vient me donner des leçons tous les jours, de +quatre heures et demie à six heures, m'a +appris la chose dès son arrivée, en posant sa +serviette sur la table.</p> + +<p>Il a eu tort. Moi qui suis à l'affût de tous les +prétextes qui peuvent me permettre de ne +rien faire, j'ai saisi avec empressement celui +qui m'était offert.</p> + +<p>--Ah! la guerre est déclarée! Est-ce qu'on +va se battre bientôt, monsieur?</p> + +<p>--Pas avant quelques jours, a répondu +M. Beaudrain avec suffisance. Un de mes amis, +capitaine d'artillerie, que j'ai rencontré en +venant ici, m'a dit que nous ne passerions +guère le Rhin avant un huitaine de jours.</p> + +<p>--Alors, nous allons passer le Rhin?</p> + +<p>--Naturellement. Il est nécessaire de franchir +ce fleuve pour envahir la Prusse.</p> + +<p>--Alors, nous envahirons la Prusse?</p> + +<p>--Naturellement, puisque nous avons 1813 +et 1815 à venger.</p> + +<p>--Ah! oui, 1813 et 1815! Après Waterloo, +n'est-ce pas, monsieur? Quand Napoléon +a été battu?...</p> + +<p>--Napoléon n'a pas été battu. Il a été trahi, +a fait M. Beaudrain en hochant la tête d'un +air sombre. Mais donnez-moi donc votre devoir; +c'est un chapitre des <i>Commentaires</i>, je +crois?</p> + +<p>--Oui, monsieur... J'ai vu chez M. Pion...</p> + +<p>--... Les <i>Commentaires</i>... Ah! c'était un +bien grand capitaine que César! Eh! eh! nous +suivons ses traces. Seulement nous n'aurons +pas besoin de perdre trois jours, comme lui, +à jeter un pont sur le Rhin; nous irons un peu +plus vite, eh! eh!... Qu'est-ce que vous avez +vu, chez M. Pion?</p> + +<p>--Une gravure qui représente Napoléon +partant pour Sainte-Hélène et prononçant ces +mots: «O France...»</p> + +<p>Le professeur m'a coupé la parole d'un geste +brusque; et, passant la main droite dans son +gilet, la main gauche derrière le dos, il a murmuré +d'une voix lugubre en levant les yeux +au plafond:</p> + +<p>--«O France, quelques traîtres de moins +et tu serais encore la reine des nations!»...</p> + +<p>--C'est sur le <i>Bellérophon</i>, n'est-ce pas, +monsieur, que l'Empereur était embarqué?</p> + +<p>--Je vous apprendrai cela plus tard, mon +ami. Pour le moment, nous n'en sommes qu'à +l'histoire grecque... à la Tyrannie des Trente... +Mais donnez-moi votre devoir.</p> + +<p>J'ai tendu sans peur la feuille de papier. +M. Beaudrain me l'a rendue dix minutes après +avec un trait de crayon bleu à la onzième +ligne et une croix en marge:</p> + +<p>--Un non-sens, mon ami, un non-sens. +Hier, vous n'aviez qu'un contre-sens. Somme +tout, ce n'est pas mal, car le passage n'est +pas commode. Je m'étonne que vous vous en +soyez si bien tiré.</p> + +<p>Ça ne m'étonne pas, pour une bonne raison: +je copie tout simplement mes versions, depuis +deux mois, sur une traduction des <i>Commentaires</i> +que j'ai achetée dix sous au bouquiniste +de la rue Royale. Les jours pairs, je glisse +traîtreusement un tout petit contre-sens dans +le texte irréprochable; les jours impairs, j'y +introduis un non-sens. Hier, c'était le 17.</p> + +<p>Mon père est entré.</p> + +<p>--Bonjour, monsieur Beaudrain. Eh bien! +votre élève?...</p> + +<p>--Ma foi, monsieur Barbier, j'en suis vraiment +bien content, je lui faisais justement des +éloges... A propos, dites donc, ça y est.</p> + +<p>--Ça y est, a répété mon père, et ce n'est +vraiment pas trop tôt. Ces canailles de Prussiens +commençaient à nous échauffer les oreilles. +Ça ne vaut jamais rien de se laisser marcher sur +les pieds. Avant un mois nous serons à Berlin.</p> + +<p>--Un mois environ, a fait M. Beaudrain. +Il faut bien compter un mois. Un de mes amis, +capitaine d'artillerie, que j'ai rencontré en venant +ici, m'a dit que nous ne passerions guère +le Rhin avant une huitaine de jours.</p> + +<p>--Oui, oui, les préparatifs... les... les... +les préparatifs. On n'a jamais pensé à tout...</p> + +<p>--Oh! pardon, pardon, papa! s'est écriée +ma soeur Louise qui a ouvert la porte, un +journal déplié à la main, le maréchal Le Boeuf +a affirmé que tout était prêt et, dans quatre +ou cinq jours...</p> + +<p>--Eh! eh! a ricané M. Beaudrain en saluant +ma soeur, les dames sont toujours pressées. +J'apprenais justement à monsieur votre +père, mademoiselle, qu'un de mes amis, capitaine +d'artillerie, que j'ai rencontré en venant +ici, m'a dit...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Ce matin, à neuf heures, mon père m'a envoyé +chercher le journal à la gare.</p> + +<p>--Tu demanderas le <i>Figaro</i>.</p> + +<p>J'ai demandé le <i>Figaro</i>.</p> + +<p>--Vous ne préférez pas le <i>Gaulois</i> ou le +<i>Paris-Journal</i>? insinue la marchande qui est +justement en train de lire, derrière sa table, +le dernier numéro qui lui reste.</p> + +<p>--Non, non, le <i>Figaro</i>.</p> + +<p>Elle replie lentement la feuille et me la tend +en soupirant. Comme ça doit être intéressant!</p> + +<p>Au coin de la rue, je déplie à demi le journal. +On me défend de le lire, à la maison; +mais tant pis, je risque un oeil--un oeil que +tire un titre flamboyant: <i>La Guerre</i>.</p> + +<p>Je dévore l'article. Non plus furtivement, +comme je fais quelquefois, un oeil déchiffrant +les lignes aperçues dans l'entre-bâillement du +papier, un oeil explorant les environs, mais +sans gêne, tranquillement, <i>coram populo</i>, portant +le journal tout déplié devant moi, à bras +tendus, comme une affiche que je vais coller +le long d'un mur. Et, quand je le ferme, à +vingt pas de la maison, des phrases dansent +encore devant moi, pesantes comme des massues, +des lignes longues, droites comme des +épées, les petites lignes des alinéas acérées +comme des couteaux; j'ai dans la tête comme +un remuement d'armes, un cliquetis de ferrailles. +Je réciterais l'article d'un bout à l'autre, +j'indiquerais la place des virgules et même +des points d'exclamation:</p> + +<p>«Le tambour bat, le clairon sonne,--c'est +la guerre! Aux armes! Aux armes!</p> + +<p>«... Aux armes! Sus à ces beaux fils de la +sabretache, qui épient à l'horizon les baïonnettes +de la France!...</p> + +<p>«... Place au canon! Et chapeau bas! Il va +faire la trouée à la civilisation! A l'humanité!... +C'est sa voix qui va chanter l'hosanna +de la victoire!</p> + +<p>«... La France reculer?... C'est le soleil qui +s'arrête... Et quel est le nouveau Josué qui +fera reculer le soleil de la France?... Moltke, +peut-être?...!!!--»</p> + +<p>Je suis empoigné...</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Tu as l'air tout chose, Jean, me dit mon +père à déjeuner.</p> + +<p>--C'est probablement la déclaration de +de guerre qui le tracasse, répond ma soeur en +ricanant.</p> + +<p>Je ne réplique pas. A quoi bon? Cette pimbêche +de Louise se figure que je suis trop +petit pour m'occuper de politique et, à deux +ou trois questions, que je lui ai posées ce matin +elle m'a fait des réponses moqueuses. Mais, +attends un peu, ma belle, dans cinq ou six +ans je m'en occuperai, de politique; et tant +que je voudrai, encore. Tandis que toi, tu n'es +qu'une femme; et les femmes... Quand j'en +aurai une, je ne lui permettrai de lire que les +faits-divers, dans mon journal. Et si Jules +n'est pas un imbécile, il fera comme moi. Il +faudra que je le lui dise, tout à l'heure.</p> + +<p>Je le lui dis. Je le retiens dans un coin de +sa maison de l'avenue de Villeneuve-l'Étang +où nous avons été lui rendre visite, l'après-midi, +et je lui explique mon système. Il m'écoute +en souriant.</p> + +<p>--Tu n'as peut-être pas tort, mon ami. +Seulement, tu oublies une chose: c'est que je +ne suis pas encore ton beau-frère et que...</p> + +<p>--Oh! c'est tout comme, Jules, car dans +deux mois Louise et toi vous serez mariés.</p> + +<p>--Et si la guerre tourne mal?</p> + +<p>Je répondrais bien que ce n'est pas possible, +mais il faudrait avouer que j'ai lu le +journal qui prédit la victoire, et j'aime mieux +ne pas répondre, passer pour manquer d'informations.</p> + +<p>Je suis Jules au jardin où Léon, le frère de +Jules, un garçon de mon âge, et Mlle Gâteclair, +leur tante, causent avec mon père et ma soeur. +Ils parlent de certains changements à apporter +à l'arrangement du terrain.</p> + +<p>--Il faudrait avant tout, dit Louise, un +massif d'arbres verts pour cacher le réservoir.</p> + +<p>--Jules y a songé ce matin, répond Mlle Gâteclair.</p> + +<p>--Et que penseriez-vous, fait mon père +qui vient de réfléchir profondément, sa canne +sous le bras, son menton dans la main, que +penseriez-vous d'une jolie corbeille de verveines +ou de géraniums au milieu de cette +pelouse?</p> + +<p>--Ce serait gentil, dit Jules.</p> + +<p>--Adorable, s'écrie Louise.</p> + +<p>--Maintenant, continue mon père en se +pourléchant les lèvres et en arrondissant les +bras, on pourrait égayer un peu la façade en +plaçant, par exemple, à droite une boule rouge, +à gauche une boule verte et au milieu une +boule dorée. Hein? Ce serait-il gentil?</p> + +<p>--Charmant! Charmant!</p> + +<p>Ça me paraît bête, tout simplement. On ferait +bien mieux de conserver cette grande pelouse +où l'on peut se rouler à son aise et faire de +bonnes parties de quilles. Depuis un mois, +chaque fois que nous venons chez Jules, c'est +pour dresser des plans dont l'exécution doit +révolutionner sa propriété. Il n'est question +que de changement, de transformation, de +dérangement. Et Jules qui trouve ça tout naturel! +Il renverserait sa maison pour les beaux +yeux de Louise. Ah! s'il la connaissait comme +moi...</p> + +<p>--Viens-tu arroser les fleurs avec moi? +me demande Léon.</p> + +<p>--Mais non. Il fait encore trop chaud.</p> + +<p>La vérité, c'est que je ne veux pas quitter +les grandes personnes. Elles vont certainement +parler de la guerre, des Prussiens, et je +ne veux pas perdre un mot de ce qu'elles vont +dire.</p> + +<p>J'attends une bonne heure, prêtant l'oreille, +tout en faisant semblant de m'intéresser aux +fleurs, aux arbustes. Rien; ils n'ont parlé de +rien; ça a joliment l'air de les occuper, la +guerre! Dieu de Dieu! comme je m'ennuie!</p> + +<p>Nous nous en allons, quand mon père se +tourne vers Jules.</p> + +<p>--Croyez-vous? Cette vieille canaille de +Thiers qui ne trouvait pas de motif avouable +de guerre?</p> + +<p>--Ah! Gambetta a marché, lui, répond +Jules. Décidément, c'est mon homme.</p> + +<p>--Peuh! un drôle de pistolet!</p> + +<p>Et mon père fait un geste de mépris pendant +que ma soeur pince les lèvres.</p> + +<p>--Oh! moi, vous savez, reprend vivement +Jules tout rougissant, je m'occupe si peu de +politique...</p> + +<p>--C'est comme moi, dit Mlle Gâteclair.</p> + +<p>J'ai demandé la permission de rester une +heure de plus pour aider Léon à arroser les +fleurs. Je l'entraîne dans un coin du jardin.</p> + +<p>--Est-ce que Jules t'a parlé de la guerre?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Qu'est-ce qu'il t'a dit?</p> + +<p>--Que c'était bien embêtant.</p> + +<p>--Et ta tante t'en a-t-elle parlé?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Qu'est-ce qu'elle t'a dit?</p> + +<p>--Que c'était bien malheureux.</p> + +<p>Ah! comme on voit qu'ils ne s'occupent pas +de politique!</p> + +<hr class="short"> + +<p>Le soir, après dîner, j'ai ma revanche. Les +voisins font invasion chez nous. M. Pion, +d'abord, le capitaine en retraite qui entre en +criant:</p> + +<p>--Hein! qu'est-ce que je vous disais, Barbier? +Ça finit-il par la guerre, oui ou non, cette +question Hohenzollern?</p> + +<p>Et Mme Pion ajoute, en retirant son chapeau:</p> + +<p>--Les Prussiens se figuraient, parce qu'ils +ont été vainqueurs à Sadowa, qu'ils allaient +nous avaler d'une bouchée! On n'a pas idée +d'une pareille insolence.</p> + +<p>Et s'asseyant à côté de ma soeur, près de la +fenêtre:</p> + +<p>--Vous comprenez bien, mon enfant, qu'à +Sadowa, comme le dit si bien mon mari, les +Prussiens n'avaient aucun mérite à vaincre: +ils avaient le fusil à aiguille. Nous, avec le +Chassepot, je vous réponds...</p> + +<p>Puis, c'est M. Legros, l'épicier, qui entre en +riant aux éclats.</p> + +<p>--Avez-vous vu comme le marquis de Piré +a cloué le bec à Thiers, au Corps législatif? +Il lui a dit: «Vous êtes la trompette des désastres +de la France. Allez à Coblentz!» Il lui +a dit: «Allez à Coblentz!» Elle est bien +bonne?</p> + +<p>--Savez-vous ce qu'on leur promet, là +dedans, aux opposants? demande M. Pion en +frappant sur un numéro du <i>Pays</i> qu'il tire de +sa poche: le bâillon à la bouche et les menottes +au poignet. Si j'étais quelque chose +dans le gouvernement, ce serait déjà fait, +ajoute-t-il en caressant sa grosse moustache.</p> + +<p>--Bah! laissez-les donc faire, dit Mme Arnal, +qui fait son entrée à son tour. Tenez, j'arrive +de Paris. Savez-vous ce qu'on fait dans +les rues? On crie: «A Berlin! à Berlin!...» +Près de la gare, je vois un rassemblement. J'approche. +Savez-vous ce que c'était? Un médaillé +de Sainte-Hélène, messieurs, qui pleurait à +chaudes larmes au milieu de la foule... Il +pleurait de joie, le brave homme! Vrai, j'ai eu +envie de l'embrasser.</p> + +<p>Ah! je comprends ça. Ça devait être beau. +Mon enthousiasme augmente de minute en +minute. Il est près de déborder. Je voudrais +être assez grand pour crier: à Berlin! dans +la rue. Oh! il faudra que je me paye ça un +de ces jours.</p> + +<p>Les idées guerrières tourbillonnent dans +mon cerveau comme des papillons rouges +enfermés dans une boîte. J'ai le sang à la tête, +les oreilles qui tintent, il me semble percevoir +le bruit du canon et des cymbales, de la +fusillade et de la grosse caisse; ce n'est que +peu à peu que j'arrive à comprendre M. Pion +qui donne des détails.</p> + +<p>Ah! les Prussiens peuvent venir. Nous les +attendons. Nous sommes prêts: jamais le +service de l'intendance n'a été organisé comme +il l'est, nos arsenaux regorgent d'approvisionnements +de tout genre; nous pouvons armer +cinq cent mille hommes en moins de dix jours +et notre artillerie est formidable.</p> + +<p>--Et puis, s'écrie M. Legros, nous avons +la <i>Marseillaise!</i></p> + +<p>--Bravo! Bravo! s'écrient Mme Arnal et +ma soeur.</p> + +<p>Et elles se précipitent vers le piano.</p> + +<p>--Non, non, je vous en prie, murmure +Mme Pion qui se pâme. Pas de musique ce soir, +je vous en prie. Je suis tellement énervée! +Tout ce qui touche à l'armée, à la guerre, +voyez-vous, ça me remue au delà de toute +expression. Ah! l'on n'est pas pour rien la +femme d'un militaire...</p> + +<p>--Vive l'Empereur! crie M. Pion.</p> + +<p>--Tiens! j'ai une idée, fait mon père qui +disparaît et revient au bout de cinq minutes +avec un grand carton à la main et plusieurs +boîtes sous le bras.</p> + +<p>--Qu'est-ce que c'est, papa?</p> + +<p>--Tu vas voir, curieux. Louise, va donc +dire à Catherine de tendre un drap blanc, le +long du mur.</p> + +<p>Je hausse les épaules dédaigneusement. +C'est la lanterne magique qu'on veut nous +montrer.</p> + +<p>--A notre âge, dis-je tout bas à Léon qui +vient d'entrer.</p> + +<p>--C'est rudement bête, mais ça ne fait +rien. Pendant qu'il fera noir, je pincerai ta +soeur.</p> + +<p>--Pince-la fort.</p> + +<p>Il ne la pince pas du tout. Il n'y pense pas, +moi non plus; le spectacle est trop intéressant. +Ah! mon père est un malin. Ce ne sont +pas les verres représentant l'histoire du Chaperon +Rouge ou du Chat Botté qu'il glisse dans +la lanterne; ceux qu'il a choisis peignent en +couleurs vives les épisodes divers des campagnes +de Crimée et d'Italie, de bons vieux +verres que j'avais oubliés, qui m'ont amusé +autrefois, qui aujourd'hui m'émeuvent.</p> + +<p>Et puis, décidément, mon père a le chic pour +montrer la lanterne magique. Il ne vous place +pas le verre, bêtement, entre les rainures du +fer-blanc, pour le laisser là, immobile, jusqu'à +ce que le spectateur lui crie: Assez!--Il +a un système à lui. Les premiers tableaux--le +départ des régiments,--il les pousse lentement, +peu à peu, dans la lanterne, et l'on croit +voir défiler, au pas accéléré, le long du drap, +les lignards à l'allure ferme et les lourds grenadiers; +pour les chasseurs à pied, le verre va +un peu plus vite: du pas gymnastique. Quand +nous arrivons aux escarmouches, aux combats +précurseurs des grandes rencontres, le verre +prend une allure fantaisiste, il court avec les +bersagliers, rampe avec les highlanders et +bondit avec les zouaves. Pour les batailles, +c'est terrible. C'est à peine si, dans le va-et-vient +rapide des personnages qui s'égorgent +sur le drap blanc, on arrive à distinguer les +formes humaines, à voir autre chose qu'une +effrayante mêlée, une masse informe et bariolée +éclaboussée de boue rouge. Comme ça +donne l'idée d'une bataille! j'en tremble. Et je +n'ai même pas la force de hurler comme les +autres spectateurs qui, dans l'ombre, poussent +des cris de cannibales, des hurlements d'anthropophages.</p> + +<p>Heureusement, pour me calmer, des tableaux +moins chargés apparaissent. Trois ou quatre +personnages tout au plus: des turcos hideusement +noirs et des zouaves effrayants, aux +longues moustaches en croc, embrochant des +Russes qui joignent les mains et des Autrichiens +tombés à terre.</p> + +<p>--Pas de pitié pour les Autrichemards! +crie M. Legros. Et il faudra en faire autant aux +Prussiens.</p> + +<p>--Tiens! sale Prussien, crie M. Pion, absolument +emballé, et dont je perçois dans l'obscurité +la longue silhouette tendant le poing +vers l'orbe où un soldat blessé agonise, un +coup de baïonnette au ventre.</p> + +<p>Mon père glisse le dernier verre dans la +lanterne et se croise les mains derrière le +dos. Il sait que ce tableau-là n'a pas besoin +d'être agité comme les autres, que tous les +artifices sont inutiles cette fois-ci. Il est sûr de +son effet: on a peint sur le verre l'incendie +d'un bateau où des malheureux se tordent dans +les flammes.</p> + +<p>C'est épouvantable.</p> + +<p>--Magnifique! crie Mme Arnal. Ah! ces +brigands de Prussiens, si l'on pouvait les faire +griller tous comme ça!</p> + +<br><br> + +<h3>II</h3> + +<p> +J'ai douze ans. Mon père en a quarante-cinq. +Ma soeur dix-neuf. Catherine, notre +bonne, n'a pas d'âge.</p> + +<p>Elle nous sert depuis dix ans. C'est elle qui +m'a promené en lisières dans les allées du +parc et qui a guidé mes premiers pas le long +des charmilles du Roi-Soleil. C'est elle qui me +rapportait à la maison dans ses bras quand +j'étais fatigué d'avoir traîné mes souliers bleus +sur les tapis verts de Le Nôtre.</p> + +<p>Je ne devais pas lui peser lourd: elle est +forte comme un boeuf et dure au travail comme +un cheval de limon. Je l'ai vue un jour, mise +au défi par les ouvriers du chantier, porter +vingt-cinq kilos à bras tendu. Elle est longue +comme un jour sans pain et ça l'ennuie parce +qu'elle est obligée de faire elle-même ses +tabliers bleus: ceux qu'on achète tout confectionnés +sont très <i>bons</i> et coûtent moins cher, +mais on n'en trouve pas à sa taille. Elle est +plate comme une limande et ça lui est à peu +près égal. Quand on la taquine là-dessus, elle +se borne à fournir une explication très simple: +elle a monté en graine tout d'un coup--comme +les asperges--et ce qu'elle a gagné +en hauteur, elle l'a perdu en largeur. Elle ressemble +à un gendarme: un gendarme qui +aurait un gros nez rouge, qui mangerait de la +bouillie avec son sabre et qui aurait, en guise +de moustaches, un gros poireau poilu de +chaque côté du menton.</p> + +<p>Les poireaux, voilà le malheur de Catherine. +Elle en a trois à la figure et trois douzaines +sur les mains. Elle affirme n'en pas avoir +autre part.</p> + +<p>--Pas un seul! s'écrie-t-elle en roulant de +gros yeux. J'en fournirai les preuves à qui +voudra.</p> + +<p>Personne ne lui en a jamais demandé.</p> + +<p>Elle a essayé de différents remèdes qui +devaient faire disparaître en un clin-d'oeil ses +végétations importunes. Ils ont échoué. Quelqu'un, +il y a six mois, lui en a indiqué un +nouveau: les artichauts sauvages. Depuis ce +temps-là, elle en cherche; elle leur fait la chasse +partout; elle y passe ses heures de liberté, +elle y dépense ses demi-journées du dimanche, +jusqu'à l'heure de la messe--qu'elle passe +au bleu.</p> + +<p>Si Catherine a une haine et un dégoût: les +poireaux, elle a une admiration et un amour: +son frère. Il existe en chair et en os, ce frère, +aux cuirassiers--au 8e de l'arme--; et, en +effigie, tout le long des murs de la chambre +de sa soeur. Il est là debout, assis, à pied, à +cheval, en veste d'écurie, en grande tenue, +tête nue, cuirassé et casqué. Chaque fois +qu'elle touche ses gages, Catherine lui en +envoie les deux tiers et lui réclame une photographie. +La dernière qu'elle a reçue est +superbe: elle a vingt centimètres de haut, +elle est peinte et la tête du cuirassier, un point +de carmin aux joues et aux lèvres, a été délicatement +collée par le photographe entre le +casque et la cuirasse d'un cavalier acéphale, +comme on en fabrique d'avance, à la grosse.</p> + +<p>Catherine ne tarit pas d'éloges sur son +frère.</p> + +<p>--Vous auriez dû vous engager dans son +régiment, fait mon père. Vous avez la taille, je +crois?</p> + +<p>--Ah! monsieur, si ç'avait été possible! +Comme je l'aurais soigné!</p> + +<p>Mon père et ma soeur rient aux éclats. Je +ne sais pas pourquoi, mais je leur en veux de +leur rire.</p> + +<p>A vrai dire, je leur en veux de moins en +moins. J'ai eu beaucoup d'affection pour Catherine, +autrefois, mais je m'en suis détaché +insensiblement. M'ayant connu au berceau, +elle a continué à me traiter en enfant; elle ne +peut arriver à se figurer que je vais être +bientôt un homme. Il y a dans sa tendresse +pour moi quelque chose qui sent la nounou, le +lange, le hochet. Elle a, en nouant ma cravate, +le matin, des petits tapotements très doux, +des lissages d'étoffes, de ces gestes qui ajustent +les robes de bébés--qui arrangent les +bavettes.--Et puis, au point de vue intellectuel, +nous avons cessé toutes relations. Elle a +un mot qui explique tout et qui a fini par +me déplaire. A toutes mes questions sur +les chiens écrasés, les aveugles et les boiteux, +les chevaux qui se cassent une jambe et les +morts qu'on mène au cimetière, elle faisait la +même réponse: «C'est le bon Dieu qui l'a +puni.»</p> + +<p>--Catherine, sais-tu pourquoi le poisson +rouge qui était dans l'aquarium est mort?</p> + +<p>--C'est le bon Dieu qui l'a puni.</p> + +<p>Ça m'a paru insuffisant--et douteux.</p> + +<p>Aujourd'hui, je me demande comment j'ai +pu arriver à trouver du plaisir dans la société +d'un être aussi borné. Je la méprise un peu. +Elle m'ennuie beaucoup. Elle s'en est aperçue, +et en souffre.</p> + +<p>Tant pis.</p> + +<p>Ma soeur est une pimbêche. C'est une petite +poupée, pas vilaine, si l'on veut, mais pas +jolie, jolie. Poseuse, hypocrite, égoïste, rapporteuse, +pincée. Orgueilleuse comme un paon.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>J'ai entendu un ouvrier du chantier dire +d'elle, une fois:</p> + +<p>--On dirait qu'elle a pondu la colonne +Vendôme.</p> + +<p>Ma foi, oui.</p> + +<p>Elle m'embête.</p> + +<p>Mon père est entrepreneur de charpente et +de menuiserie; il est propriétaire, à Versailles, +de l'établissement du <i>Vieux Clagny</i>. C'est, +lui qui a fait poser ces longues planches qui +portent son nom: Barbier, le long de la ligne +du chemin de fer, avant d'arriver à la gare. Il +possède aussi un chantier à Paris, rue Saint-Jacques. +Ce chantier est tout voisin d'un +autre: <i>le chantier des Grands-Hommes</i>, qui lui +fait une concurrence désastreuse. Mon père a +essayé de reprendre le dessus, plusieurs fois, +sans aucun résultat appréciable. A chaque +échec, une envie folle lui venait de se débarrasser +de son établissement parisien.</p> + +<p>--J'y mange de l'argent! criait-il. J'y +mange tout ce que je gagne a Versailles!</p> + +<p>Pourtant, il ne pouvait se résoudre à vendre. +A la fin, une idée, une idée fixe, l'a possédé: +acheter les <i>Grands Hommes</i>.</p> + +<p>Il y a sept ans qu'il rêve à cette acquisition--qu'il +sait impossible--et ç'a été le sujet de +discussions terribles que je me rappelle vaguement, +avec ma mère. Mon père lui reprochait, +de plus en plus âprement, avec brutalité dans +les derniers temps, de ne pas avoir payé sa +dot. Il l'accusait de l'avoir volé, de s'être entendue +avec son père à elle, le grand-père Toussaint, +pour le filouter.</p> + +<p>--Oui, tu savais qu'il me mettait dedans, +le vieux brigand!... Tu n'as même pas pensé +à tes enfants!... Tu t'en moques, de tes +enfants!... Comme de ton mari, n'est-ce pas?... +Tout pour ta famille! Une famille de fripons, +de canailles!... De canailles!...</p> + +<p>J'ai encore de ces cris-là dans les oreilles, +de ces cris haineux, mal étouffés par les murs, +et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier +dans mon petit lit. Je savais que mes parents +se disputaient et s'insultaient, que mon père +bousculait ma mère <i>pour de l'argent</i>. Et depuis +ce temps-là j'ai le dégoût et la peur de l'argent. +J'ai presque deviné, à douze ans, tout ce que +peut faire commettre d'horrible et d'infâme +une ignoble pièce de cent sous.</p> + +<p>J'ai grandi au milieu de discussions d'intérêt +coupées de scènes de plus en plus violentes +jusqu'à la mort de ma mère. Ces scènes ont +effacé en moi, à la longue, son image douce +et bonne, et je ne peux plus la voir quand j'évoque +son souvenir, que pâle et craintive, +baissant la tête, pauvre bête maltraitée sans +pitié par son maître, et fuyant sous les coups. +J'ai gardé aussi, de ce temps-là, une grande +frayeur de mon père.</p> + +<p>Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais +il y a dans son regard quelque chose de méchant +qu'il ne peut arriver à adoucir.</p> + +<p>--Monsieur n'est pas commode, dit Catherine.</p> + +<p>C'est à peu près ça: pas commode, raboteux, +à angles droits. Il me gêne. Je me contrains +devant lui. Son regard, que je sens peser sur +moi, m'a rendu un peu sournois. Paresseux +au possible, je joue les studieux--en truquant +de toutes les façons.--Je lui désobéis rarement. +Je n'ai pas peur qu'il me mette à mort, +comme Brutus. Je crains qu'il ne me fasse +remarquer, de son ton froid, qu'il a la bonté de +ne pas me priver de dessert.</p> + +<p>A part les deux heures de leçons que me +donne M. Beaudrain, le soir je suis à peu près +libre. Je ne m'amuse guère. Sans Léon qui +vient souvent jouer avec moi, et le père Merlin, +notre voisin, que je vais voir presque tous +les jours, je crèverais d'ennui. J'aimerais bien +aller m'amuser au chantier; mais mon père +me défend de parler aux ouvriers. Un jour, +Louise m'a vu causer à l'un d'eux. Elle a mouchardé. +J'ai reçu un savon et l'ouvrier aussi.</p> + +<p>--Ça t'apprendra à parler à ces gens-là, m'a +dit Louise. Avec ça que tu es déjà si bien +élevé!</p> + +<p>Je voudrais demeurer à Paris. J'ai envie de +Paris. Chaque fois que j'y vais, je voudrais y +rester, ne jamais retourner à Versailles. C'est +ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux +comme tout. On dirait que c'est mort.</p> + +<p>--Une ville charmante, dit M. Beaudrain.</p> + +<p>Et il parle des souvenirs historiques en passant +un bout de langue sur ses lèvres, qui pèlent +comme de l'écorce de bouleau.</p> + +<p>M. Beaudrain a l'air d'un croque-mort. +Ils sont tous comme lui, les gens qui habitent +Versailles: drôles comme des enterrements. +M. Legros, seul de toutes les personnes qui +viennent chez nous, rit toujours; seulement il +est bête comme une oie. Il a des yeux en boules +de loto, des narines poilues, des oreilles +en feuilles de chou et un gros menton rasé de +près, tout piqué de trous, qui ressemble à une +pomme d'arrosoir.</p> + +<p>Il y a aussi Mme Arnal, qui est bien gentille. +Elle va souvent à Paris où son mari tient un +magasin, et ça se voit. J'aimerais bien me marier +avec une femme comme elle. A condition +qu'elle sautât un peu moins, par exemple. Elle +est toujours en l'air. On dirait qu'elle a du vif-argent +quelque part. Mais je n'en suis pas +encore là. J'ai le temps d'attendre.</p> + +<p>Pour le moment, mon père me gêne, Catherine +m'ennuie, Louise m'embête, Versailles +m'assomme.</p> + +<p>Voilà.</p> + +<br><br> + +<h3>III</h3> + +<p>Nous finissons de déjeuner. Mme Arnal +entre.</p> + +<p>--Vous ne savez pas?</p> + +<p>--Quoi donc?</p> + +<p>--Le père Merlin est revenu.</p> + +<p>--Bah! Vous êtes sûre?</p> + +<p>--Comment donc! Il est dans son jardin, +en train d'arroser ses fleurs.</p> + +<p>Et, plus bas:</p> + +<p>--Il a un linge blanc autour de la tête; le +front tout entortillé... Il y a quelque chose +là-dessous.</p> + +<p>--Oh! oui, fait ma soeur; quelque chose +de louche. Il vaudrait mieux savoir à quoi s'en +tenir, car enfin on ne peut pas fréquenter toute +sorte de monde. N'est-ce pas, papa?</p> + +<p>--Sans doute, sans doute; mais...</p> + +<p>--Oh! tu sais, tu ne m'ôteras pas de l'idée +qu'il a attrapé ses horions à la manifestation... +tenez, madame, j'ai gardé le journal. Le +voilà.</p> + +<p>Elle lit:</p> + +<p>--«A la hauteur de la Porte-Saint-Martin, +une bande composée de quelques centaines de +voyous, escortant un grand drôle portant un +drapeau, se dirige vers le Château-d'Eau, aux +cris de: <i>Vive la paix</i>! Cette manifestation est +accueillie par des sifflets partis des bas-côtés +des boulevards. Et bientôt la foule, ne pouvant +plus contenir son indignation, se précipite sur +ces stipendiés de Bismarck et les disperse, non +sans avoir administré à quelques-uns des plus +acharnés une correction bien méritée.»</p> + +<p>Mme Arnal hoche la tête.</p> + +<p>--Dame! vous comprenez bien qu'avec des +idées comme les siennes...</p> + +<p>--Oh! il faut savoir à quoi s'en tenir, répète +Louise très surexcitée. Et si tu veux, Jean, tu +vas t'en aller chez le père Merlin pour lui tirer +les vers du nez.</p> + +<p>Ce rôle d'espion ne me convient pas beaucoup. +Je me tourne vers mon père.</p> + +<p>--Mais papa ne voudra peut-être pas...</p> + +<p>--Avec ça que tu as besoin de la permission +de papa pour y passer des demi-journées +entières, chez le père Merlin! Allons, tâche +de faire ce qu'on te dit.</p> + +<p>Je ferai ce qui me plaira. Et d'abord je ne +lui demanderai rien, au père Merlin, rien du +tout; je ne lui tirerai pas les vers du nez. Et +s'il me raconte ses affaires, je garderai tout +pour moi, je ne répéterai rien, rien.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Je sonne à sa porte. Il vient m'ouvrir, un +bâton de frotteur à la main et un pied déchaussé. +Il frotte. Gare à mes oreilles si je fais des bêtises.</p> + +<p>--Ah! c'est toi! Ton ami Léon n'est pas +avec toi? C'est dommage. La première fois que +je le verrai, ce garnement-là, je lui donnerai +de mes nouvelles; il m'a cassé un pied de dahlia... +Tu veux aller au jardin? Va au jardin. +Tu peux bêcher la troisième plate-bande, celle +du fond.</p> + +<p>--Oui, monsieur Merlin; et vous...</p> + +<p>--Je frotte!</p> + +<p>Il rentre dans la maison dont il fait claquer +la porte et j'entends bientôt le va-et-vient de la +cire sur le plancher, suivi du frottement de la +brosse qui, à temps égaux, heurte les plinthes.</p> + +<p>C'est un brave homme, le père Merlin, mais +il a ses manies. Quand il est en colère, quand +il a quelque sujet de contrariété ou d'affliction, +vite, il attrape sa cire et sa brosse et s'enferme +dans sa maison; il ne faudrait pas choisir ce +moment-là pour le taquiner. Quand il vous a +dit: «Je frotte!» il n'y a plus qu'à le laisser +tranquille. «Je frotte!» c'est un avertissement, +une menace; ce n'est pas, comme on pourrait +le croire, l'énoncé d'une occupation domestique. +Ça veut dire: «Je suis en colère. Je passe ma +colère sur mon plancher. J'aime mieux ça que +de la passer sur vous, pourvu que vous me +laissiez tranquilles.» Ça veut dire: «Fichez-moi +la paix.»</p> + +<p>On sait à quoi s'en tenir là-dessus, dans le +voisinage. Mais on continue à le fréquenter, à +lui faire bon visage, malgré ça, malgré ses +opinions ultra-républicaines qu'il affiche très +ouvertement. Il a de si belles fleurs! Au dernier +concours horticole, comme on couronnait +Gédéon, l'horticulteur, pour ses hortensias, le +père Merlin, plein de dédain pour les produits +primés, a traduit son opinion par un mot qui +a fait rougir les dames. Il a dit:</p> + +<p>--C'est de la fouterie.</p> + +<p>Les dames qui ont rougi ont dû se rendre +compte qu'il n'y avait rien d'exagéré dans cette +appréciation, car elles ont continué à demander +au bonhomme des bouquets qu'il leur offre gracieusement.</p> + +<p>Car il est gracieux quand il veut, le père +Merlin, très gracieux même. On voit qu'il a été +bien élevé. Il est fort comme un Turc, aussi, +malgré ses cinquante ans passés. Je l'ai entendu +dire, à propos d'un jeune homme de vingt-deux +ans, bien râblé, qui le tournait en ridicule:</p> + +<p>--Si ce galopin continue, je le casserai en +deux comme une allumette.</p> + +<p>Et le jeune homme s'est tenu coi.</p> + +<p>Il aime beaucoup les enfants. Il paraît qu'il +en a eu, mais qu'ils sont morts. Sa femme aussi. +Quand je dis: sa femme... On prétend qu'il +n'a jamais été marié et qu'il vivait en concubinage. +Ça m'intrigue fort. J'ai demandé des +renseignements à Catherine qui m'a répondu, +mais avec un grand accent de conviction cette +fois:</p> + +<p>--Le père Merlin! C'est le bon Dieu qui l'a +puni.</p> + +<p>Un jour que le vieux m'avait parlé longtemps +de ses enfants et de <i>sa femme</i>, comme si de +rien n'était, en se déclarant même très malheureux +de les avoir perdus, j'ai osé demander +à Mme Arnal ce que c'était que le concubinage. +Elle a commencé une explication vague, s'est +troublée et a fini par me dire, en me fouillant +de ses yeux profonds, qu'il ne fallait jamais +parler de ces choses-là, que tout ça «c'était +bien vilain».</p> + +<p>Ce qui est vilain, aussi, c'est de ramasser du +crottin dans la rue. Pourtant le père Merlin, +tous les soirs régulièrement, recueille celui du +quartier. Il se promène dans les rues, pendant +une petite heure, avec une pelle et une brouette. +Quand il rentre, sa brouette est toujours pleine. +On dirait que les chevaux le connaissent et +qu'ils tiennent à lui faire plaisir.</p> + +<p>J'ai voulu l'aider autrefois dans sa chasse à +l'engrais, dans ses pérégrinations à la recherche +de la fiente chevaline. Mais Louise m'a +rencontré un soir, précédant la brouette, la +pelle sur l'épaule, faisant le service d'éclaireur; +elle a prévenu mon père qui m'a formellement +défendu de continuer à me compromettre. Un +Barbier ramasser du crottin! Est-ce que j'aurais +l'intention de devenir républicain, par hasard? +Ma soeur en rougissait jusqu'aux oreilles.</p> + +<p>Le lendemain soir, comme je voyais le père +Merlin rôder autour de sa brouette et que je +cherchais un prétexte pour ne pas l'accompagner, +il m'a dit lui-même de ne pas venir avec +lui.</p> + +<p>--Car on te l'a défendu, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>Il a haussé les épaules. C'est son habitude. +Que je lui parle de mes parents, des voisins, +de ce qui se passe dans le quartier ou dans la +ville, il hausse les épaules. C'est surtout lorsque +je lui demande un bouquet de la part de +ma soeur qu'il a un petit mouvement d'épaules +accompagné d'un mince sourire railleur--toujours +le même--qui en dit long. Il ne doit +guère se tromper sur le compte de Louise. Il +ne m'en a jamais parlé mal, c'est vrai--il ne +cancane pas--mais on voit qu'il est fixé à +son sujet. Au sujet de bien d'autres aussi, sans +doute. Il doit savoir juger les hommes, le père +Merlin, avec ses yeux clairs, et c'est peut-être +pour cela qu'il les méprise un peu--et qu'il +n'en dit rien.</p> + +<p>Son haussement d'épaules ne signifie pas: +«Ce que vous me dites ne m'intéresse pas. Ça +me laisse froid.» Il veut dire: «Je le savais +avant vous; seulement je veux faire comme si +je ne le savais pas.»</p> + +<p>Il y a une chose qu'il ne sait pas, pourtant. +C'est que j'ai beaucoup de sympathie pour lui. +Il ne le sait pas, car il serait plus ouvert, il +aurait plus de confiance en moi s'il s'en doutait +et nous pourrions causer sérieusement--comme +deux hommes.--Il faudra que je lui apprenne +ça, et--le plus tôt possible.</p> + +<p>Tiens! le voilà qui sort de la maison et qui +descend au jardin. Il est plus pâle que d'habitude; +il a toujours son bandeau blanc autour +de la tête. Je vais lui demander des nouvelles +de sa santé et tâcher de le faire causer. Il peut +se fier à moi et me raconter tout ce qu'il voudra. +Je ne dirai rien, à la maison.</p> + +<p>--Vous allez souvent à Paris, maintenant, +monsieur Merlin?</p> + +<p>--Mais oui.</p> + +<p>--Papa m'a dit qu'il y a quelque temps, +vous y avez été pour l'enterrement de Victor +Noir.</p> + +<p>--Ah!</p> + +<p>--Est-ce que c'était un bel enterrement?</p> + +<p>--Un enterrement comme tous les autres: +beaucoup moins de morts que de vivants.</p> + +<p>--Ah!... Et la dernière fois, vous y êtes +resté trois jours?</p> + +<p>Pas de réponse.</p> + +<p>--Est-ce que c'est à Paris que vous vous +êtes fait mal à la tête?</p> + +<p>Le père Merlin m'a pris aux épaules, m'a +fait tourner comme un toton et m'a mis bien +en face de lui.</p> + +<p>--Écoute, petit. Je n'aime pas les espions. +Si tu as envie de faire ce sale métier, il ne +faut pas venir chez moi. Il faut aller ailleurs. +Ou plutôt, il vaut mieux rester chez ceux qui +t'envoient. Tu as compris? Je ne te répéterai +pas ça deux fois.</p> + +<p>Et il est allé s'asseoir sous le berceau, devant +une table où sont déposés ses journaux.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Ah! c'est comme ça?... Ah! tu doutes de +moi?... Ah! tu n'as pas confiance en moi?... +Tu me traites d'espion?... Eh bien! tu peux +parler mon bonhomme! Tu peux parler, et tu +verras si l'on te reçoit encore chez nous... tu +peux parler!</p> + +<p>Je dirai tout!</p> + +<p>Mais le vieux est en train de lire un journal +et n'a pas l'air de vouloir desserrer les dents... +Si, il vient de déposer son journal pour bourrer +sa pipe et il a murmuré:</p> + +<p>--Nous allons voir combien de temps ces +cochons-là vont encore nous épousseter avec +leurs panaches.</p> + +<p>J'ai entendu. C'est tout ce qu'il me faut.</p> + +<p>--Monsieur Merlin, je m'en vais.</p> + +<p>--Si tu veux.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Ah! te voilà, s'écrie Louise qui vient +m'ouvrir. Ce n'est pas malheureux, j'ai cru +que tu y coucherais. Eh bien?</p> + +<p>Je lâche la phrase que je viens d'entendre. +Je n'ai pas eu le temps d'en oublier une syllabe.</p> + +<p>--Eh bien! il a dit: «Nous allons voir +combien de temps ces cochons-là vont encore +nous épousseter avec leurs panaches.»</p> + +<p>--Tonnerre de Brest! s'écrie M. Pion... +Pardon, mesdames... Quel est le salaud qui a +dit ça?</p> + +<p>--C'est M. Merlin, dit ma soeur en étendant +les bras.</p> + +<p>--Misérable! Gredin!</p> + +<p>--Il a tort, grand tort, affirme tranquillement +M. Beaudrain. Il ne faut pas médire du +panache, eh! eh!; il a du bon, eh! eh! eh! +La France a grandi à l'ombre de deux panaches: +celui du Béarnais et celui de Napoléon.</p> + +<p>--Oser dire des choses pareilles! s'écrie +ma soeur.</p> + +<p>--Et le jour même où l'on parle d'illuminer +la ville pour fêter le départ de nos braves troupiers, +gémit Mme Arnal.</p> + +<p>Je tends l'oreille. Comment? On parle d'illuminations?</p> + +<p>Oui. Et ces messieurs sont justement venus +pour s'entendre avec mon père au sujet de la +décoration de la rue. M. Beaudrain déclare, +peut-être pour calmer un peu M. Pion, toujours +furieux contre le père Merlin, qu'il a encore en +sa possession les lanternes vénitiennes qui lui +ont servi en 48.</p> + +<p>--Ah! en 48. «Des lampions! Des lampions.»</p> + +<p>Et, tous les souvenirs guerriers de ces messieurs +leur revenant en mémoire, ils remettent +sur le tapis des histoires que je connais par +coeur: le gigot de Louis-Philippe au bout des +baïonnettes, les barricades, une femme aux longs +cheveux dénoués brandissant une escopette +qui avait frappé tout particulièrement M. Beaudrain, +et un jeune voyou, porté par les cheveux, +à bras tendu, par un municipal à cheval, +dont l'image ne peut s'échapper du cerveau de +mon père.</p> + +<p>On en oublie un peu les illuminations, le +départ des soldats.</p> + +<p>--Ainsi, papa, tu es bien de mon avis, demande +Louise à mon père, quand nous sommes +seuls, il faut défendre à Jean de retourner chez +le père Merlin.</p> + +<p>--Oh! je n'y retournerai pas!</p> + +<p>--Alors, tu vois bien, fait mon père, que ce +n'est pas la peine de le lui défendre... D'ailleurs, +ajoute-t-il, je ne suis pas d'avis de me +brouiller avec quelqu'un pour des bêtises, pour +de la politique...</p> + +<p>Des bêtises! Des insultes lancées à notre +brave armée, à ceux qui nous gouvernent, qui +vont nous mener à la victoire, comme disait +tout à l'heure M. Pion? Des bêtises! les injures +de ce vieux brigand de républicain qui ne respecte +rien et qui n'a confiance en personne?...</p> + +<p>Mon père n'a pas de nerf.</p> + +<br><br> + +<h3>IV</h3> + +<p>C'est aujourd'hui que part le dernier régiment +caserné dans la ville: un régiment de +ligne.</p> + +<p>Léon et moi, nous avons été l'attendre sur +la place du Marché pour l'accompagner jusqu'à +la gare.</p> + +<p>C'est épique le départ des troupes. Jamais +je n'ai éprouvé ce que j'éprouve. Il y a dans +l'air comme un frisson de bataille et le soleil +de juillet qui fait briller les armes et étinceler +les cuirasses, vous met du feu dans le cerveau. +La terre tremble au passage de l'artillerie qui +va cracher la mort, et le coeur saute dans la +poitrine pendant que rebondissent sur les pavés +les lourds caissons aux roues cerclées de +fer, pendant que s'allongent au-dessus des +affûts les canons de bronze à la gueule noire. +Les musiques jouent des hymnes guerriers, +on chante la <i>Marseillaise</i>, l'or des épaulettes +et les broderies des uniformes éclatent au +soleil, les drapeaux clapotent aux hampes où +l'aigle ouvre ses ailes, les fers des chevaux +luisent comme des croissants d'argent et l'on +sent planer au-dessus de cette masse d'hommes +parés pour le combat, au-dessus de ces bêtes +de chair et de fer qui vont se ruer à la bataille, +quelque chose de terrible et de grand, qui +vous bouleverse. Le sang gonfle les veines, +la fièvre vous brûle, et il faut crier, crier, +crier encore, pour ne pas devenir fou.</p> + +<p>Ah! j'ai crié: «A Berlin!» depuis quelques +jours. Je m'en suis donné à coeur-joie. +J'en ai presque attrapé une extinction de voix. +Pourvu que je puisse encore acclamer le régiment +qui va venir...</p> + +<p>--Est-ce qu'il va se décider, à la fin? demande +Léon qui s'impatiente. Si nous allions +un peu plus loin?</p> + +<p>--Mais non, mais non, nous sommes bien +ici.</p> + +<p>C'est jour de marché, aujourd'hui. La place +est pleine de paysans qui ont apporté leurs +légumes; leurs étalages sont sous les arbres, +et, par-ci par-là envahissent les trottoirs. Nous +nous sommes casés entre une marchande de +salade et un vieux marchand d'oignons qui +guette les clients à quatre pattes. Il est obligé +de se tenir à quatre pattes parce que, à chaque +instant, un oignon se détache du tas et roule +sur le bitume; le vieux n'a qu'à étendre la +main pour le ratteindre. C'est un malin, ce +vieux-là.</p> + +<p>Bon! un oignon qui roule. Le marchand se +précipite pour le rattraper; mais un officier +qui passe, botté et éperonné, vient de mettre +le pied dessus. Il glisse et tombe sur le genou.</p> + +<p>Le vieux retire sa casquette.</p> + +<p>--Pardon, excuse, mon officier.</p> + +<p>L'officier se relève, saisit sa cravache par +le petit bout et, à toute volée, envoie un coup +de pommeau sur le crâne dénudé du vieux qui +tombe à la renverse. Du sang jaillit sur les +oignons.</p> + +<p>--V'là l'régiment! crie Léon.</p> + +<p>La musique éclate au bout de la rue. Nous +nous précipitons.</p> + +<p>--As-tu vu ce pauvre vieux?</p> + +<p>--C'est bien fait. Il n'avait qu'à faire attention +à ses oignons. Si l'officier s'était cassé la +jambe, hein?</p> + +<p>Je ne réponds pas. Je suis trop occupé à +regarder les soldats que nous escortons sur +le trottoir, marchant au pas, en flanqueurs.</p> + +<p>Les soldats, eux, ne marchent pas trop au +pas: le trouble et l'enthousiasme, la joie +d'aller combattre les Prussiens, l'émotion inséparable +d'un départ--un tas de choses.--Il +y a un vieux chevronné, à côté de moi, qui +titube. Un officier tout jeune, presque sans +moustaches, lui remet toutes les deux minutes +son fusil sur l'épaule. Ça fait plaisir de voir +l'union qui règne entre officiers et soldats. Le +colonel, un vieux tout gris, salue de l'épée +quand on l'acclame et un clairon, au premier +rang, a fourré un gros bouquet de roses dans +le pavillon de son instrument qu'il porte +comme un saint-ciboire. D'autres bouquets +sont enfoncés dans les canons des fusils, des +bouteilles montrent leurs goulots sous la pattelette +des sacs et deux ou trois chiens, les +pattes croisées, sont étendus sur la toile de +tente roulée autour des havre-sacs. On applaudit +les chiens.</p> + +<p>Place du Marché, tous les paysans sont +accourus. Ils font une ovation au régiment. +Et, devant la boutique du pharmacien qui fait +le coin, quatre ou cinq grands gaillards qui +viennent d'en sortir agitent leurs casquettes. +L'apothicaire aussi remue son mouchoir blanc, +pendant que, derrière lui, à travers ses jambes, +on aperçoit la blouse bleue du marchand d'oignons, +étendu sur le parquet.</p> + +<p>Rue Duplessis, à chaque pas, des habitants +se jettent dans les rangs, offrant des pains, +des saucissons, des bouteilles rouges, des +bouteilles jaunes, des bouteilles vertes. Je +reconnais M. Legros, l'épicier--marchand +de tabac, notre voisin. Il a apporté des cigares +qu'il distribue.</p> + +<p>--Tenez, tenez. Et ce sont des bons: des +deux sous... bien secs...</p> + +<p>Il fait l'article comme s'il voulait les vendre. +L'habitude! Un soldat s'y trompe.</p> + +<p>--Est-ce que t'aurais le toupet de ne pas +nous les fournir à l'oeil, tes cigares, eh! sale +pékin?</p> + +<p>M. Legros proteste. Malgré tout, il a de la +peine à s'en tirer.</p> + +<p>--A l'oeil, mes cigares, à l'oeil. Et tenez, +mon brave, si vous avez besoin d'allumettes, +voilà ma boîte.</p> + +<p>De-ci de-là, on entraîne les troupiers dans +les cabarets. Devant Beaugardot, le marchand +de meubles d'occasion, des fauteuils anciens +sont alignés sur le trottoir. Des soldats vont +s'y asseoir avec armes et bagages et refusent de +se lever. C'est un commencement de débandade.</p> + +<p>Mais, tout à coup, la musique entame la +<i>Marseillaise</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Allons enfants de la patrie,</p> +<p>Le jour de gloire est arrivé...</p> +</div></div> + +<p>Ah! que c'est beau. Les soldats ont repris +leur rang. Des acclamations enthousiastes les +suivent jusqu'à la gare.</p> + +<hr class="short"> + +<p>A travers les grilles, un troupier me passe +son bidon et me prie d'aller le remplir chez +le marchand de vin, en face. Il fouille dans +sa poche.</p> + +<p>--Attendez, je vais vous donner des sous.</p> + +<p>Mais je ne veux pas de son argent; j'ai +justement un franc dans ma poche. Je lui +paierai son litre.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Tenez, voilà votre bidon.</p> + +<p>--Merci bien, jeune homme. C'est peut-être +le dernier litre que je boirai que vous +m'offrez là.</p> + +<p>--Le dernier! s'écrie Léon, se dressant +sur la pointe des pieds, rouge comme un coq, +tellement il est joyeux de remonter le moral +d'un guerrier, le dernier!... Ah! nous vous +en offrirons bien d'autres, quand vous reviendrez +vainqueur!</p> + +<p>Des bourgeois qui nous entourent applaudissent, +mais le soldat hoche la tête.</p> + +<p>--Merci tout de même...</p> + +<p>Il n'a pas l'air d'avoir confiance, réellement.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Comprends-tu ça? me demande Léon +en revenant. Douter de la victoire! Partir avec +aussi peu d'enthousiasme!... Moi, je donnerais +je ne sais quoi pour pouvoir aller rosser les +Prussiens... Tiens, ce soldat n'a pas de coeur!...</p> + +<p>Je ne sais pas trop. Il ne considère peut-être +pas la guerre comme une partie de plaisir, +il s'en fait peut-être une idée plus exacte +que nous, au bout du compte. Et des tas de +choses auxquelles je n'ai pas encore pensé se +présentent à mon esprit...</p> + +<p>--Eh bien? Était-ce beau? me demande +mon père qui prend le café, sous la tonnelle +du jardin, avec M. Beaudrain et M. Pion.</p> + +<p>--Oh! oui.</p> + +<p>--Beaucoup d'enthousiasme, comme toujours? +crie M. Pion. Un entrain endiablé! Moi, +voyez-vous, j'ai dû renoncer à assister au départ +des troupes. Ça me faisait trop de mal de +ne pas partir avec eux... Une guerre pareille! +Une guerre qui sera une seconde édition de +la campagne de Prusse...</p> + +<p>--En 1806, fait M. Beaudrain... Iéna...</p> + +<p>--Parfaitement. Vous connaissez le mot +<i>historique</i> dit avant-hier à Saint-Cloud par un +personnage des plus haut placés: «Cette +guerre de 1870, comme celle de 1859, sera +menée <i>tambour battant</i>.» L'Empereur, qui entendait, +a souri... Il a souri, messieurs, répète +M. Pion en tordant sa longue moustache.</p> + +<p>--Le fait est que les Allemands ne sont +guère de taille à se mesurer avec nous, dit +mon père. Les services de leur armée sont +très défectueux, les vivres manquent, les +hommes de la landwehr se refusent à prendre +les armes, l'argent devient de plus en plus +rare... Toutes les grandes maisons de commerce +font faillite les unes après les autres...</p> + +<p>--Oh! le choc sera rude, fait M. Beaudrain; +mais nous en sortirons vainqueurs. +L'instinct me le dit, l'observation professionnelle +me le démontre. Dans l'histoire passée +on peut lire l'histoire future... Et puis, quel +enthousiasme! Quelles manifestations magnifiques!... +Un peu de surexcitation factice, me +direz-vous? Mais non, mais non! L'effet produit +est grand. Je dirai plus: il est utile... +Voyez, messieurs, voyez, d'ailleurs--et +M. Beaudrain tire un journal de sa serviette--voyez +l'avis d'un homme généralement +froid, toujours sensé, d'un universitaire--M. +Beaudrain incline la tête--M. Francisque +Sarcey:</p> + +<p>«Il faut crier fort si l'on veut être entendu +loin.</p> + +<p>«Si ce foyer pétillait d'une flamme moins +vive, il ne répandrait pas sa chaleur sur le +reste de la France; son <i>contre-coup</i> ne s'en +ferait pas sentir aussi vite au fond des campagnes, +un peu plus lentes à s'émouvoir.</p> + +<p>«Qu'on se rappelle l'immortel élan de 92. +C'étaient les mêmes transports qui préludèrent +aux mêmes victoires.»</p> + +<p>--Etc., etc. Messieurs, veuillez m'excuser, +mais l'heure de mon cours va bientôt sonner +et vous permettrez... A ce soir, mon cher +Jean...</p> + +<p>Et le professeur disparaît, sa serviette sous +le bras.</p> + +<p>--Et nos généraux, s'écrie M. Pion en +frappant sur l'épaule de mon père. Croyez-vous +qu'ils vaillent les princes de Prusse?</p> + +<p>--L'Empereur a agi sagement en se réservant +le commandement en chef, dit mon père.</p> + +<p>--Et en confiant le poste de major général +au maréchal Le Boeuf. Il a préparé la victoire +de longue main celui-là. C'est grâce à lui que +tout est prêt.</p> + +<p>--Et Mac-Mahon, qu'en dites-vous.</p> + +<p>--On l'a vu à l'oeuvre.</p> + +<p>--C'est comme le général de Cousin-Montauban.</p> + +<p>--C'est Bazaine qui m'intéresse tout particulièrement. +C'est un compatriote, un enfant +de Versailles...</p> + +<p>--A qui le dites-vous? Sa maison est à deux +pas de la mienne.</p> + +<p>--Ah! dites donc, il y a dans le <i>Figaro</i> +d'aujourd'hui un article sur le général Frossard, +le gouverneur du Prince Impérial... un article +d'Édouard Lockroy... c'est très intéressant.</p> + +<p>«Le général Frossard est un homme âgé, +froid, calme. On le dit un stratégiste de premier +ordre. Depuis longtemps, il n'a rien commandé. +Le général Frossard a expliqué à son +auguste élève toutes les guerres de l'Empire. +Il promenait des soldats de plomb sur une carte +d'Europe et le jeune Prince les renversait avec +de petites boulettes de mie de pain lancées par +de petits canons en bois.</p> + +<p>«Quand le général Frossard voulut raconter +la campagne de Waterloo et faire rétrograder +l'armée française, le Prince Impérial se +fâcha:</p> + +<p>«--Non!... Jamais!... s'écria-t-il avec un +mouvement de colère. Et, malgré les instances +de son précepteur, il disposa ses batteries et +écrasa d'un coup l'armée anglaise, l'armée +prussienne, Blücher et Wellington.»</p> + +<p>--Ah! c'est beau! s'écrie M. Pion... c'est +beau!... Et nous douterions de la victoire! +Allons donc!</p> + +<p>Non, il n'y a pas à en douter. Mille fois non. +Et si le soldat de la gare était ici... Par le fait, +il avait l'air d'un imbécile; une figure idiote--quelque +Bas-Breton--un illettré.</p> + +<p>Oui, un illettré; ah! s'il pouvait lire les +journaux, comme moi...</p> + +<p>Car je lis les journaux, tous les jours, sans +me cacher, en propriétaire. Mon père ne m'en +empêche pas et ma soeur, heureuse de pouvoir +causer avec moi des événements du jour, me +les passe elle-même.</p> + +<p>J'apprends ainsi que «c'est à peine si l'on +s'aperçoit qu'un vide s'est produit dans nos +arsenaux», que «la guerre ne peut avoir +aucune surprise inquiétante pour nous; notre +admirable corps d'éclaireurs, dont le moindre +trappeur rendrait des points à Bas-de-Cuir, +sondera le terrain devant chaque soldat»; et +que «l'administration française a, de son côté, +un service d'espions parfaitement organisé».</p> + +<p>J'ai lu la réponse de l'Empereur à l'adresse +du Corps législatif. J'ai vu comment il a répondu +à l'Impératrice qui disait au Prince Impérial, +en l'embrassant, au moment du départ:</p> + +<p>--Adieu, Louis! et surtout fais ton devoir.</p> + +<p>--Madame, nous le ferons tous.</p> + +<p>J'ai vu comment il a veillé aux arrangements +de sa maison militaire avec une austérité toute +spartiate. Son domestique est réduit à un seul +valet de chambre. Deux cantines suffiront à +transporter tout le bagage impérial. «Pour +bien faire la guerre, a répondu Sa Majesté à un +général, il faut la faire en sous-lieutenant.»</p> + +<p>Il paraît que l'enthousiasme est énorme, en +province, au passage des régiments.</p> + +<p>«On s'embrasse, dit la <i>Liberté</i>--un journal +sérieux,--les mains et les coeurs s'étreignent. +Il faut bien le dire, le succès est surtout +pour les zouaves et les turcos, qui sont d'un +entrain effroyable et d'une verve étourdissante.</p> + +<p>«--Ah! disent-ils, les Prussiens ont voulu +voir la ménagerie d'Afrique? Eh bien! ils la verront!»</p> + +<p>«De fait, ils sont effroyables à voir: à +moitié nus, coiffés de rouge, l'oeil allumé par +le patriotisme et le vin! Pauvre landwehr!</p> + +<p>«Au moment où j'écris, douze cents zouaves +entrent en gare, perchés sur les wagons, dansant +un cancan échevelé et hurlant à pleins +poumons.»</p> + +<p>Ah! les turcos! j'aurais tant voulu les voir +passer!... Et les zouaves!</p> + +<hr class="short"> + +<p>J'en ai vu un--sur un journal illustré qu'expose +le libraire, au bout de la rue.--Il est +couché à plat ventre, en face d'un Prussien +qui le regarde, de l'autre côté de la frontière.</p> + +<p>--C'est-y joli, Berlin? demande le zouave.</p> + +<p>--Et Paris?</p> + +<p>--Qué qu'ça t'fait? T'y vas pas.</p> + +<p>Il y a aussi une caricature qui représente +un militaire faisant ses adieux à sa payse.</p> + +<p>--Reviendras-tu bientôt? dit la payse.</p> + +<p>--Parbleu! Un tour de Rhin et un tour de +Mein, et je reviens.</p> + +<p>C'est très drôle.</p> + +<p>Ce qui est drôle, aussi, c'est les nouvelles à +la main des journaux:</p> + +<p>«Connaissez-vous la dernière mode? Appeler +son chien Bismarck et lui accrocher un écriteau +portant: «Vive la France!» Faire acclamer +la France par Bismarck, c'est tout de même +raide.»</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>«M. de Bismarck nous reproche de faire +usage des turcos!... Tout ce que nous pouvons +vous promettre, Monsieur de Bismarck, c'est +que le turco, devenu Français maintenant, y +mettra de la décence, il n'abusera pas trop +du... Prussien.»</p> + +<p>Les chansons sont plus sérieuses,--mais +aussi belles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Puisque c'est l'heure de la haine,</p> +<p>Faisons parler les chassepots...</p> +</div></div> + +<p>Et puis, celle-ci, dont l'auteur est le prince +Pierre Bonaparte:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Berceau du progrès</i>, pays magnanime,</p> +<p><i>Ton bras glorieux</i> qui frappe et rédime,</p> +<p>Reprend sa vigueur et reporte enfin</p> +<p>Notre aigle immortel aux rives du Rhin.</p> +</div></div> + +<p>Et puis, la chanson des marins--car la +flotte va entrer en scène et les Prussiens ont +été prévenus qu'ils pouvaient, «s'ils tenaient +à conserver un spécimen de leur marine, le +placer immédiatement dans le musée de Berlin».--Ma +soeur la chante, cette chanson-là. +Du matin au soir on lui entend répéter le refrain:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Et vous, hache au poing, race antique,</p> +<p>Debout, matelots!... La Baltique</p> +<p><i>Dresse pour vous ses flots vengeurs!</i></p> +</div></div> + +<p>Je ne fais pas que lire les journaux. J'ai des +occupations plus sérieuses: je copie les proclamations. +J'ai acheté un cahier tout exprès +pour ça. Léon aussi. Nous rôdons par la ville, +épiant le moment où l'afficheur colle sur les murs +des carrés de papier blanc, à l'affût des placards +émanant de l'autorité. Nous passons notre +travail à M. Beaudrain--qui le recopie sur un +beau registre à fermoir.</p> + +<p>Entre autres choses importantes, nous avons +déjà transcrit la Proclamation de l'Empereur +au Peuple et la Proclamation à l'Armée.</p> + +<p>Dans la première, il est dit que:</p> + +<p>«Le glorieux drapeau que nous déployons +encore une fois devant ceux qui nous provoquent +est le même qui porta à travers l'Europe +les idées civilisatrices de notre grande +Révolution.»</p> + +<p>Et, dans la seconde:</p> + +<p>«De nos succès dépend le sort de la liberté +et de la civilisation.»</p> + +<p>D'ici peu, nous nous livrerons à d'autres travaux. +Jules a fait cadeau à Léon d'une carte +du Théâtre de la Guerre, avec de petits drapeaux +pour marquer les positions des belligérants. +Les petits drapeaux dorment dans leur +boîte, fraternellement, drapeaux prussiens et +drapeaux français, en attendant que le canon +les réveille et qu'on les pique sur les places conquises.</p> + +<p>Pour nous distraire, le soir, Léon et moi, +nous parcourons la ville avec une troupe de +camarades, en chantant la <i>Marseillaise</i> et le +<i>chant du Départ</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Mourir pour la Patrie,</p> +<p>C'est le sort le plus beau...</p> +</div></div> + +<p>--Sacrée bande de polissons! a crié l'autre +soir le père Merlin, par sa fenêtre, comme +nous passions devant chez lui en hurlant ça; +si vos parents n'étaient pas des ânes, il y a +longtemps qu'ils vous auraient flanqués au lit +à coups de martinet!</p> + +<p>Quelle vieille canaille!</p> + +<br><br> + +<h3>V</h3> + +<p>Je viens de planter un petit drapeau tricolore +sur Saarbruck.</p> + +<p>--Si tu veux, me dit Léon, nous laisserons +la carte du Théâtre de la Guerre toute ouverte +sur la table du salon. Comme ça, tous ceux +qui entreront ici pourront voir où nous en +sommes... Si nous piquions quelques drapeaux +d'avance sur la route de Berlin?</p> + +<p>--Gardez-vous-en bien! s'écrie M. Beaudrain +qui recopie sur son registre la dépêche +de l'empereur à l'impératrice, que nous venons +de lui apporter. Gardez-vous-en bien! La +guerre nous réserve tant de surprises! Savez-vous +si nous passerons par Francfort ou si +nous marcherons sur Rastadt? Connaissez-vous +le plan élaboré par notre état-major? +Êtes-vous dans le secret des dieux?... Ah! +jeunes étourneaux... Mais, dites-moi donc, +êtes-vous bien sûrs d'avoir transcrit fidèlement +la dépêche?... «Louis vient de recevoir le +baptême du feu; il a été <i>admirable de sang-froid</i> +et n'a <i>nullement été impressionné</i>...» Ça +fait un pléonasme.</p> + +<p>--Monsieur, c'était comme ça.</p> + +<p>--Ah!... «Une division du général Frossard +a pris les hauteurs qui dominent la rive gauche +de Saarbruck.»... La <i>rive</i>..., la <i>rive</i> d'une <i>ville</i>...</p> + +<p>--Vous êtes certains qu'il y avait: <i>la rive</i>?</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>--«Nous étions en <i>première ligne</i>, mais les +balles et les boulets <i>tombaient à nos pieds</i>.»</p> + +<p>--Monsieur, dit Léon, voilà une phrase qui +m'a étonné.</p> + +<p>--A tort, mon ami, à tort. Cela prouve +simplement que les fusils à aiguille ne valent +rien... et démontre en même temps la supériorité +du Chassepot. «Louis a conservé une +balle qui est tombée près de lui. Il y a des +soldats qui pleuraient en le voyant si calme.»</p> + +<p>M. Beaudrain essuie furtivement une larme +avec sa manche.</p> + +<p>--«Nous n'avons eu qu'un officier et dix +hommes tués.» Les risques de la guerre! +soupire M. Beaudrain en refermant son registre; +on ne fait pas d'omelette sans casser +des oeufs.</p> + +<p>Et il ajoute:</p> + +<p>--Cette dépêche du chef de l'État est modeste. +Elle l'est même beaucoup trop. Elle +ferait croire à une simple escarmouche; et +c'est une grande victoire que nous avons remportée, +une grande victoire!</p> + +<p>Le soir, on a illuminé et on a pavoisé la +ville. Je voudrais bien être à demain. Qu'est-ce +que vont dire les journaux?</p> + +<hr class="short"> + +<p>Ils disent que la revanche de 1814 et 1815 +a commencé, que la division Frossard a culbuté +trois divisions prussiennes, que nos mitrailleuses +ont impitoyablement fauché l'ennemi, +et que l'empereur est rentré triomphant à Metz.</p> + +<p>Il paraît que Sa Majesté semblait rajeunie de +vingt ans. Le prince impérial était très crâne. +Son oeil bleu lançait des éclairs. Des milliers de +soldats l'escortaient en lui jetant des fleurs.</p> + +<p>On a bombardé et brûlé Saarbruck, aussi. +Tant mieux. Ça apprendra aux Prussiens à +démolir le pont de Kehl, les vandales.</p> + +<p>Saarbruck ne redeviendra jamais plus allemand. +C'est un journal qui l'affirme; et il +apprend au public qu'il est déjà «arrivé au +ministère de l'intérieur six demandes pour la +place de sous-préfet de Saarbruck».</p> + +<p>--Et ce n'est qu'un commencement, répète +M. Pion en se frottant les mains, un tout petit +commencement. L'armée allemande meurt de +faim. Avant-hier, six cents Badois affamés ont +passé la frontière et sont venus se faire héberger +chez nous. Et puis, le roi Guillaume est +malade.</p> + +<p>--Ainsi, du reste, que le général de Moltke, +fait ma soeur. Quant à Frédéric-Charles, il est +gravement indisposé...</p> + +<p>--Et Bismarck a la colique! s'écrie M. Legros +en tamponnant son front avec son mouchoir, +car il fait très chaud et il transpire +facilement... Ah! à quand la grande raclée?</p> + +<p>Oui, à quand? A bientôt s'il faut en croire +le petit tailleur de la rue au Pain, près du +marché. Il vient de changer d'enseigne. Il a +fait clouer sur sa boutique une grande bande +de calicot portant ces mots:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="mid">AU PRUSSIEN</p> +<p class="mid"><i>Spécialité de vestes</i>.</p> +</div></div> + +<br><br> + +<h3>VI</h3> + +<p> +Des lampions et des drapeaux, des drapeaux +et des lampions. Il y en a partout, au-dessus des +portes, aux fenêtres, dans les arbres et aux ridelles +des charrettes. Le boueux qui enlève les +ordures, le matin, a piqué un étendard d'un sou, +surmonté d'une plume rouge, sur le collier de +son cheval et la préfecture a arboré une grande +bannière, toute frangée, dont le gland d'or +balaie le trottoir. Versailles est enrubanné +comme un conscrit. Il a l'air d'avoir son plumet +aussi; on ne reconnaît plus les habitants, +tellement la nouvelle de la victoire les surexcite. +La ville est sens dessus dessous. Je n'ai jamais +vu ça. Il y a du monde dans les rues jusqu'à +dix heures. Mon père m'a déjà emmené +deux fois au café avec lui, et j'ai profité de la +cohue--presque la moitié des chaises est +occupée, sur la terrasse!--pour demander +des grenadines au kirsh. Mon père avale son +grog à petites gorgées en trinquant toutes les +deux minutes à la victoire de la France et à +la santé de l'empereur et nous ne partons que +très tard, après neuf heures et demie. Nous +passons par les rues qu'éclairent les lampions +et les lanternes vénitiennes aux raies multicolores. +Ça sent la vieille graisse, et, quand on +passe trop près des murs, du suif fondu rebondit +sur vos chapeaux et vous coule dans le +cou. C'est très beau.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Mais, tout à coup, un drapeau disparaît, puis +dix, puis vingt. On les arrache par centaines, +on les arrache tous et on décroche les lampions.</p> + +<p>Les Prussiens sont vainqueurs. Wissembourg +est pris!</p> + +<p>D'abord, ç'a été un engourdissement. On en +est resté là. Puis, on s'est révolté, on n'a pas +voulu croire; on a parlé de mensonge ignoble, +de manoeuvre de Bismarck... Maintenant, on +sait à quoi s'en tenir: nous avons été surpris, +pris en traître, écrasés sous le nombre.</p> + +<p>--Nous sommes manche à manche avec +les Prussiens, dit M. Pion, mais à nous la <i>belle</i>.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Eh bien! nous l'avons gagnée, la belle! Et +rapidement encore! On vient de coller sur les +murs, ce soir, 6 août, une dépêche qui annonce +une revanche de Mac-Mahon: le prince +de Prusse a été battu à plate couture et fait +prisonnier avec 40.000 hommes de son armée.</p> + +<p>--40,000 prisonniers! s'écrie ma soeur... +Et on a bien dû en tuer autant... Croyez-vous +qu'on fusillera les prisonniers, monsieur Pion?</p> + +<p>--Non, mademoiselle. Ce serait contre le +Droit de la guerre... à condition qu'ils appartiennent +tous à l'armée régulière, car, dans le +cas contraire--M. Pion met en joue, avec ses +longs bras, un partisan imaginaire;--dans le +cas contraire, on peut les passer par les armes +sans autre forme de procès. Vous savez que, +dans les guerres de l'Empire, particulièrement +en Espagne, tout habitant pris les armes à la +main était fusillé sommairement.</p> + +<p>--Naturellement... C'est bien dommage +qu'on ne puisse exécuter ces Prussiens... Ah! +si nous avions des détails sur la bataille...</p> + +<p>--Nous en aurons demain.</p> + +<p>Heureusement qu'on n'a pas besoin d'avoir +des détails pour illuminer et pavoiser. Tout le +monde, en ville, a déjà sorti ses drapeaux et +rattaché ses lampions.</p> + +<p>Non, pas tout le monde. Un cafetier de la +rue de la Paroisse n'a pas jugé à propos de +pavoiser son établissement. Pourquoi? C'est +ce que se demande la foule, qui s'est massée +sur le trottoir, en face de chez lui. Un vieux +monsieur à la face placide, toute glabre, que +j'ai vu bien souvent assis sur un banc du +square Hoche, sa canne à bec de corne entre +les jambes s'écrie:</p> + +<p>--Ce sont des Prussiens!</p> + +<p>--Des Prussiens! Oui, des sales Prussiens! +A bas les Prussiens!</p> + +<p>Et une chaise de la terrasse, lancée à toute +volée, brise la glace de la devanture. Le tumulte +augmente. Les vociférations se croisent. +On continue à jeter des chaises et des pierres +contre les vitres et les becs de gaz.</p> + +<p>--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!</p> + +<p>Je ramasse un caillou et je le lance de toute +ma force. Malheureusement, tout est déjà cassé +et mon caillou ne cause aucun mal. J'en suis +désolé.</p> + +<p>--A bas, les Prussiens! A mort, les Prussiens!</p> + +<p>Le patron et la patronne du café sortent en +faisant des gestes. Mais on les accueille par +des huées, par des grossièretés sans nom.</p> + +<p>Ça me semble exagéré ces insultes, car enfin +si ce n'étaient pas des Prussiens?</p> + +<p>La femme rentre, terrifiée, en se bouchant +les oreilles, pendant que le mari reste sur le +seuil de la porte. Il est tout pâle, mais on voit +qu'il n'a pas peur. Ce ne doit pas être un Prussien.</p> + +<p>Tout d'un coup, tendant les poings vers la +foule, il crie:</p> + +<p>--Lâches!... Imbéciles!... Sauvages!...</p> + +<p>Il y a un mouvement de recul, et le vieux +monsieur, au dernier rang, profite d'un moment +d'accalmie pour dire:</p> + +<p>--Arborez le drapeau français et l'on vous +laissera tranquille.</p> + +<p>La patronne, qui a dû entendre, apparaît à +une fenêtre du premier avec un drapeau qu'elle +déroule. On applaudit... Mais, presque aussitôt, +les huées et les injures recommencent: le +drapeau est un drapeau anglais, tout rouge, +avec un petit carré bleu, rayé d'argent à l'angle.</p> + +<p>Un monsieur, employé à la préfecture, cravaté +de blanc, et un maçon, se précipitent sur +le propriétaire du café; celui-ci, d'un coup de +poing en pleine figure, envoie rouler l'employé +sur le trottoir, le nez en sang; mais il est +saisi à la gorge par la main plâtreuse du maçon. +Alors, la foule se rue...</p> + +<p>--Arrêtez! arrêtez! au nom de la loi!</p> + +<p>C'est la police, le commissaire, ceint de son +écharpe, en tête. On se disperse, à la hâte.</p> + +<hr class="short"> + +<p>J'apprends, en rentrant à la maison, par +M. Legros, que le cafetier n'est pas un Prussien. +Il le connaît: il lui fournit des cigares. +C'est un Anglais naturalisé français, mais sa +femme est Anglaise.</p> + +<p>--Vous comprenez bien, fait M. Legros +qui plaide la cause de son client, vous comprenez +bien qu'il est excusable jusqu'à un +certain point; c'était son droit, après tout, de +ne pas pavoiser.</p> + +<p>--Son droit! son droit! rugit M. Pion, +parce qu'il n'est qu'à moitié Français? parce +que sa femme est Anglaise? Pourquoi vient-il +manger notre pain, alors?</p> + +<p>--Il ne mange le pain de personne; il mange +le pain qu'il gagne... à mon avis, du moins.</p> + +<p>--A votre avis? Possible. Pas au mien. Un +étranger, c'est un parasite, ni plus ni moins. +Je ne connais que ça et le port d'armes. D'abord, +on devrait tous les expulser, dans ce +moment, les étrangers: ce sont tous des +espions.</p> + +<p>Il me semble que M. Legros, pour une fois, +a raison. On a eu tort de briser les glaces du +cafetier et de le maltraiter. Je regrette presque +le caillou que j'ai lancé. Et puis, je me souviens +de n'avoir pu retenir un mouvement +d'admiration lorsqu'on a déployé le drapeau +anglais. Il est très beau le pavillon anglais, +beaucoup plus que le français. Au point de +vue de la couleur, bien entendu, car, aux +autres points de vue, le drapeau français est +seul et unique en son genre. Je le vois flotter +aux fenêtres, ce drapeau qui a fait le tour du +monde... Eh bien! oui, plus je le regarde, +plus je le trouve agaçant, gueulard et crapuleux. +Je n'irai dire ça à personne, pour sûr.</p> + +<p>Ce ne serait guère le moment. On vient +d'apprendre que la bataille annoncée par la +dépêche n'a pas eu lieu et que, par conséquent, +nous n'aurons la peine d'héberger ni +le prince de Prusse ni ses 40,000 hommes. +La déception est énorme. Les drapeaux et les +lampions ont disparu des façades comme par +enchantement. Il paraît que ce n'était qu'un +canard, un coup de Bourse.</p> + +<p>--A Paris, nous dit Mme Arnal qui en revient, +on a envahi la Bourse et l'on a brisé +toutes les chaises; puis, on a été saccager une +maison de banque allemande.</p> + +<p>Très bien! ça servira de leçon aux Prussiens.</p> + +<p>--Et figurez-vous, continue-t-elle, qu'on a +rencontré Capoul dans la rue et qu'on lui a +fait chanter la <i>Marseillaise</i>. Si vous aviez pu +entendre ça! C'est un si bel homme, ce Capoul, +et il chante si bien!</p> + +<p>--Avec la <i>Marseillaise</i>, dit M. Pion, le +Français est invincible.</p> + +<p>Voilà: A Wissembourg, on n'avait pas +chanté la <i>Marseillaise</i>. Maintenant, on va la +chanter partout, et, ça va changer de note. +J'ai copié tout à l'heure une dépêche ministérielle +qui en dit long sans en avoir l'air:</p> + +<p>«L'ennemi paraît vouloir tenter quelque +chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait +de grands avantages stratégiques.»</p> + +<p>Et j'ai lu un journal qui affirme que «la +prise de Wissembourg est une faute commise +par l'armée prussienne.»</p> + +<p>«Si les Prussiens ont l'audace de s'avancer +en France, ajoute-t-il, ils n'en sortiront pas +vivants.»</p> + +<hr class="short"> + +<p>Alors, ils sont perdus, car ils s'avancent à +pas de géants. J'en ai déjà planté pas mal, +des drapeaux noirs et blancs, sur la carte du +Théâtre de la Guerre, dans les Vosges et sur +la Moselle! et il faut que j'en pique encore un +sur Woerth, et un autre sur Forbach, où, +pourtant, Frossard a <i>failli vaincre</i>.</p> + +<p>Oui, nous sommes battus par les Prussiens, +mais battus glorieusement, héroïquement, +battus comme Roland à Roncevaux, battus +comme une poignée de chevaliers succombant +sous les coups d'une horde entière de barbares. +Beaux vainqueurs, vraiment, que ces +vandales qui s'embusquent pour surprendre +les corps les plus faibles et les écraser sans +danger! Beaux vainqueurs, que ces lâches +Teutons qui ne savent combattre que lorsqu'ils +sont dix contre un!</p> + +<p>M. Pion ne dérage pas. Il traite les Prussiens +de cochons, de brutes, de sauvages, +depuis le matin jusqu'au soir.</p> + +<p>M. Beaudrain cite le vers fameux:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>A vaincre sans péril on triomphe sans gloire</p>. +</div></div> + +<p>Et il ajoute chaque fois:</p> + +<p>--Eh! eh! on jurerait que Corneille a prévu +les Prussiens.</p> + +<p>Cependant, il ne faut pas désespérer. Tout +n'est pas perdu. On vient d'afficher une proclamation +de l'Impératrice:</p> + +<p>«Vous me verrez la première au danger +pour défendre le drapeau de la France.»</p> + +<p>--Des phrases comme ça vous réconfortent, +dit Mme Pion. C'est capable de réchauffer les +plus froids.</p> + +<p>--Pour sûr, répond M. Legros qui s'éponge +avec énergie.</p> + +<p>Mon père lit le journal du jour.</p> + +<p>«Les Prussiens sont à bout de souffle.</p> + +<p>«La Prusse foule notre terre française. +Songez-vous bien à cela? Oui, n'est-ce pas?--Et +vous avez compris? Et au lieu de craindre +quoi que ce soit, vous riez, vous haussez les +épaules, et vous vous apprêtez <i>aux voluptés +du massacre</i>?</p> + +<p>«Oui, n'est-ce pas? vous allez venger les +vieux de 1814, la France meurtrie et sanglante, +laissée pour morte sous le talon des +barbares?</p> + +<p>«Ce sera le dernier sang versé! Soit! Mais, +du moins, <i>qu'il soit versé par cataractes, avec +la divine furie du déluge</i>!</p> + +<p>«L'armée prussienne est chez nous! <i>Nous +la tenons!</i> La voici <i>enfin</i>, non plus seulement +en face de nos braves, mais en face de deux +millions de citoyens, qui veulent mourir ou +qui veulent tuer.</p> + +<p>«La Prusse s'est laissée prendre à <i>cette +ruse de la Providence. C'est Dieu qui a été le +seul vrai tacticien dans toute cette affaire</i>.»</p> + +<p>--Les Prussiens? dit Catherine qui vient +annoncer que le dîner est servi et qui a entendu +les dernières phrases; c'est le bon Dieu +qui les punit.</p> + +<p>Le 8 août le département de Seine-et-Oise +est déclaré en état de siège.</p> + +<br><br> + +<h3>VII</h3> + +<p> +Le ministère Olivier n'existe plus. C'est le +général Cousin-Montauban, comte de Palikao, +le vainqueur de la Chine, qui est le chef du +nouveau cabinet. C'est un grand bien, car, +ainsi que le dit M. Beaudrain, dans la situation +actuelle, la plume doit faire place à l'épée.</p> + +<p>--<i>Cedat toga armis</i>, répète-t-il depuis +deux jours.</p> + +<p>Le nouveau ministre de la guerre est un +résolu. Il a dit, en prenant possession de son +portefeuille:</p> + +<p>--«Nous avons 3,760,000 jeunes gens de +vingt à trente ans. Il s'agit de mettre cette +force immense à même de résister, par le +nombre qu'elle représente, à l'invasion prussienne. +<i>J'en fais mon affaire</i>.»</p> + +<p>--«L'esprit des populations envahies est +excellent, a-t-il dit aussi au Corps législatif. +Une dépêche que j'ai reçue m'annonce que +des dragons prussiens ayant fait une reconnaissance +dans un village, des paysans organisés +militairement en francs-tireurs sont sortis +armés, ont tué dix dragons et ramené des +prisonniers.»</p> + +<p>La Chambre a applaudi bruyamment.</p> + +<p>D'ailleurs, l'Autriche et l'Italie vont nous +venir en aide. Après la première bataille, si +le sort favorise les armes françaises, ces puissances +entreront immédiatement en ligne.</p> + +<p>Et pourquoi le sort ne nous serait-il pas +favorable? Les Prussiens qui manoeuvrent +autour de Metz, maintenant, sont dans une +situation déplorable. Ces hordes immondes +meurent de faim et sont dans la boue jusqu'au +ventre.</p> + +<p>«Ce qu'il faut, dit un journal, c'est être +prêt pour la retraite des Prussiens, retraite +qui, forcément, s'effectuera avant peu, et que +les volontaires changeront en déroute en se +jetant sur les flancs de l'armée. Surtout, pas +de paix qu'on ne les ait chassés de France! +Des coups de fusil, rien de plus! Non, dussent-ils +ne rien demander en échange de leur victoire, +ni un ruisseau, ni un écu, <i>dussent-ils +même nous faire des excuses</i>, il ne faut pas +subir la paix. L'âme de la France en serait +humiliée et avilie pour jamais! Ayons donc +bon courage. <i>Dieu ne laissera pas couper la +France, qui est sa main droite.</i>»</p> + +<p>Tous les soirs, chez nous, il y a de grandes +discussions politiques et stratégiques entre +mon père, M. Pion et M. Legros. L'épicier-marchand +de tabac tranche de l'important maintenant, +et veut avoir des idées à lui: il vient +d'être nommé lieutenant de la garde nationale. +Çà ne fait pas l'affaire de M. Pion qui parvenait +toujours, jusqu'ici, à lui faire partager ses opinions, +ou au moins à lui imposer silence. Ils +vont parfois jusqu'aux mots aigres-doux. Heureusement +M. Beaudrain met le holà.</p> + +<p>--Il n'est peut-être pas mauvais que nous +ayons été vaincus, dit M. Legros. Nous sommes +tellement bavards, nous autres, si prompts à +cancaner et à dénigrer, que nous avions besoin +d'une leçon.</p> + +<p>--Alors, qu'elle vous serve, dit M. Pion.</p> + +<p>--Je parle des Français en général, monsieur.</p> + +<p>--Le Français en général est magnanime, +monsieur, chevaleresque, monsieur. Il tue, +mais il n'insulte pas. Il combat au grand jour, +sans embûches et sans traîtrises..... et quant +à ceux qui lui souhaitent des défaites.....</p> + +<p>--Vous ne parlez pas pour moi, j'espère?</p> + +<p>--Je parle des mauvais Français en général. +D'ailleurs, maintenant que vous avez acquis +un grade...</p> + +<p>--Je n'ai rien acquis du tout! s'écrie +M. Legros qui doit son grade à l'élection. On +m'a librement élu, librement, vous entendez? +Pourquoi ne vous êtes-vous pas présenté à +l'élection, vous aussi?</p> + +<p>--Moi, répond M. Pion d'un air digne, moi, +c'est autre chose. J'ai servi. J'ai occupé un +grade élevé dans la hiérarchie militaire et je +ne tiens pas, vous comprenez pourquoi, à faire +partie d'une milice bourgeoise. Du reste, le +gouvernement de l'empereur peut, d'un moment +à l'autre, me confier un poste important...</p> + +<p>--Ah! oui, dans un magasin!... Car vous +étiez capitaine d'habillement, n'est-ce pas?</p> + +<p>--A propos d'habillement, demande M. Pion +qui rougit, avez-vous déjà fait faire votre uniforme +de lieutenant?</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>--Et les galons ne vous gênent pas?</p> + +<p>--Vous verrez ça quand nous irons au feu! +s'écrie M. Legros furieux.</p> + +<p>Monsieur Beaudrain intervient.</p> + +<p>--Voyons, messieurs, voyons; vous ne voudriez +pas, au moment où l'ennemi a les yeux +sur nous, donner l'exemple de la discorde, +des dissensions intestines... des... des... +voyons, voyons...</p> + +<p>M. Pion se calme et M. Legros passe sa +rage sur le préfet qu'il accuse de ne pas vouloir +distribuer les fusils qu'on lui expédie. +C'est honteux: les hommes de sa compagnie +sont obligés de faire l'exercice avec des bâtons. +Ils ont un fusil à piston pour douze et +une baïonnette pour six. Ce n'est vraiment +pas le moyen d'encourager une population +qui perd déjà confiance. Si l'administration +était moins bête...</p> + +<p>--Ne calomniez pas le gouvernement +impérial, fait M. Pion, sévèrement.</p> + +<p>--Mais, fichtre de fichtre! on prend des +précautions, au moins; on ne livre pas un +département sans défense aux coups de l'ennemi... +Avez-vous vu cette invitation ridicule +lancée à tous les pompiers de France de +venir défendre la capitale?</p> + +<p>--Je l'ai copiée hier, dit M. Beaudrain.</p> + +<p>--Croyez-vous qu'on ne ferait pas mieux +d'envoyer des armes aux paysans?</p> + +<p>--Il est peut-être déjà trop tard, fait mon +père. Si on leur donnait des armes, ils ne +mettraient pas longtemps à les enterrer. +Pourvu qu'on ne touche pas à ce qu'ils +possèdent, ils se fichent pas mal du reste, allez.</p> + +<p>--Vous exagérez, répond M. Legros. Mais +il est certain que nos populations sont bien +abattues. Et si deux régiments de Prussiens, +seulement, se présentaient devant Versailles, +nous n'aurions qu'à leur ouvrir les portes.</p> + +<p>M. Pion lève les épaules.</p> + +<p>--On voit bien, monsieur Legros, que +vous n'avez aucune expérience des choses de +la guerre: on ne prend pas une ville comme ça.</p> + +<p>Eh bien! si, on prend les villes comme ça. +Quatre uhlans prussiens, le 12 août, à trois +heures, ont pris possession de Nancy.</p> + +<p>La nouvelle produit une émotion profonde. +Quatre uhlans! Est-ce possible? Nancy! +capitale de la Lorraine! Une ville de cinquante +mille habitants! Mais il n'y avait +donc plus de soldats?</p> + +<p>Pas un seul.</p> + +<p>Et les citoyens?</p> + +<p>Ils n'avaient pas d'armes.</p> + +<p>--Alors, hurle M. Pion, le maire de Nancy +aurait dû se faire tuer!</p> + +<p>--Pourquoi? demanda M. Legros étonné.</p> + +<p>--Pour l'exemple, Monsieur!</p> + +<p>La population, comme avertie par un de +ses pressentiments précurseurs des catastrophes, +se décourage tout à fait. De temps en +temps elle s'anime; on dirait qu'elle a la fièvre.</p> + +<p>Un beau jour, on s'aperçoit que, depuis +dix ans, les pâturages du plateau de Satory +sont affermés à des Allemands et que des +gens suspects occupent les abords de l'École +de Saint-Cyr. Là-dessus, on ne voit plus +partout qu'espions prussiens: on jette des +pierres dans les fenêtres des maisons occupées +par les étrangers. Un sergent de ville, voyant +un aveugle marcher lentement en tâtant +devant lui le terrain avec son bâton, lui +donne un croc-en-jambe «pour voir si c'est +un vrai aveugle». C'est «un vrai aveugle». +Et il tombe de toute sa hauteur sur le rebord +du trottoir, si malheureusement qu'il se casse +un bras.</p> + +<p>Je n'ai pas encore vu arrêter d'espion--mais +j'ai vu arrêter un individu qu'on prenait +pour un espion.--C'était un vieux bonhomme, +portant des lunettes bleues, qui +descendait du chemin de fer. Comme il +demandait son chemin à un cocher, le cocher, +voyant les lunettes bleues et mécontent sans +doute de ne pas avoir fait accepter ses services, +a crié:</p> + +<p>--C'est un espion.</p> + +<p>On a saisi le vieillard, on l'a roué de coups, +on a lacéré ses habits, on a cassé ses lunettes, +et on l'a traîné chez le commissaire. Nous +avons attendu plus d'une heure devant le +commissariat. A la fin, le vieux bonhomme +est sorti, accompagné par un agent qui l'a +aidé à se rendre chez un de ses parents qu'il +était venu visiter.</p> + +<p>Si l'on perd confiance à Versailles, il paraît +qu'à Paris on conserve bon espoir. Des amis +qui habitent la capitale et qui viennent nous +voir un dimanche, M. Arnal entre autres, +s'étonnent de nous voir conserver des doutes +sur l'issue de la guerre. Eux, ils n'en conservent +pas. Ils sont certains du succès. +Bazaine va opérer sa jonction avec Mac-Mahon +et leurs deux armées n'en formeront plus +qu'une seule, énorme, en face d'armées ennemies, +décimées et épouvantées. Nous +pouvons, d'un moment à l'autre, reprendre +l'offensive sur toute la ligne. Ça dépend d'un +rien.</p> + +<p>--A Paris, disent-ils, on attend le résultat +des opérations avec la plus entière confiance...</p> + +<p>Le fait est qu'ils ne sentent guère la défaite. +Ils sont gais comme des pinsons.</p> + +<p>Leur entrain a fini par nous gagner.</p> + +<p>Nous avons été visiter le musée, au château, +avec eux. Nous nous sommes arrêtés longuement, +dans la galerie des Batailles, devant +les toiles qui représentent les victoires de la +République et de l'Empire.</p> + +<p>--Ah! il y avait de rudes lapins, dans ce +temps-là! dit M. Arnal en secouant la tête.</p> + +<p>--Des Romains, dit M. Beaudrain.</p> + +<p>Devant le tableau qui représente la bataille +d'Iéna, mon père fait halte en frappant le parquet +du pied. Il a l'air mécontent. C'est son +habitude, quand il arrive devant cette toile-là. +Il trouve que Napoléon n'est pas ressemblant.</p> + +<p>--Il n'y est pas! Ah! dame, il n'y est pas... +N'est-ce pas, monsieur Beaudrain, il n'y est +pas?</p> + +<p>--Pas tout à fait, en effet.</p> + +<p>--Et pourtant, c'est d'Horace Vernet! +D'habitude, il le réussit bien... Ah! ce diable +d'Horace Vernet!...</p> + +<p>Et, comme on longe une interminable galerie +peuplée de statues, mon père raconte l'histoire +de l'hirondelle tracée avec un bouchon +noirci sur un plafond du Palais-Royal.</p> + +<p>--Est-ce que vous croyez réellement, +demande M. Arnal en se croisant les bras +théâtralement, au bout de la galerie, est-ce +que vous croyez que, lorsqu'on a vaincu successivement +tous les peuples de l'Europe, on +peut se laisser flanquer une volée par ces +pouilleux de Prussiens?... Tenez, on devrait +faire visiter le musée de Versailles à toutes les +troupes qui partent pour la frontière. Ça les +électriserait.</p> + +<p>Avant de rentrer à la maison, mon père fait +voir à ses invités, tout à côté, la propriété qui +appartient à Bazaine. Il est tout fier d'avoir +pour voisin l'illustre maréchal.</p> + +<p>Le soir, à dîner, on trinque et on retrinque +aux succès de l'armée française et à la santé +de l'Empereur. Au dessert, M. Arnal est un peu +parti. Et, malgré les coups de coude de sa +femme, il entonne.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>As-tu vu Bismarck?...</p> +</div></div> + +<p>Ah! ils sont sûrs de la victoire, les Parisiens!</p> + +<hr class="short"> + +<p>Ils ont raison. Les bonnes nouvelles se succèdent. +Dans la Baltique, une partie de la flotte +française bloque Koenigsberg et une autre partie, +Dantzig. L'Empereur a quitté Metz, le 14, +«pour aller combattre l'invasion», et le 16, +le 17 et le 18, des batailles sanglantes ont été +livrées aux Prussiens, dans lesquelles nous +avons eu l'avantage. Dans la journée du 18, +particulièrement, les Prussiens ont subi un +échec considérable. Trois divisions allemandes +ont été culbutées dans les carrières de Jaumont. +J'ai vu, dans les journaux illustrés, des dessins +d'envoyés spéciaux représentant la chute des +régiments tombant les uns sur les autres, dans +une horrible confusion. C'est un affreux entremêlement +d'armes, d'hommes et de chevaux. +Ça vous donne froid dans le dos.</p> + +<p>On assure que, de la splendide armée du +prince Frédéric-Charles, il ne reste que des +débris. Et le ministre de la guerre a annoncé +au Corps législatif que le corps entier des +cuirassiers blancs de M. de Bismarck a été +anéanti. Il n'en subsiste pas un.</p> + +<p>Les étrangers, maintenant que nous sommes +vainqueurs, ne cachent plus leurs sympathies +pour la France. Le <i>Figaro</i> reçoit de Louvain +une lettre d'un huissier qui exprime des sentiments +communs à tous les Belges.</p> + +<p>«Je ne suis qu'un huissier, dit l'auteur de +cette lettre.--Je ne suis donc pas riche.</p> + +<p>«Tant que durera la guerre contre ces <i>brigands +de Prussiens</i>, je vous enverrai chaque +mois 20 francs, pour secourir les blessés français. +Fils d'un révolutionnaire de 1830, je +donne pour <i>mon père qui n'est plus</i>...</p> + +<p>«Courage, Français!--Si vous n'avez plus +de chassepots, vous avez encore des couteaux +et si cette dernière arme vous manque, alors... +<i>alors, il vous reste de l'arsenic</i>!</p> + +<p>«Faites qu'ils crèvent <i>tous</i> en France, tous +les Prussiens qui ont eu l'audace de sortir +de leurs bauges pour souiller le sol sacré de +la patrie! O France de 89! les cosaques déposent +leur fumier dans vos champs, qui ne +devraient être abreuvés <i>que de leur sang</i>!</p> + +<p>«Je suis marié et j'ai une petite fille... Eh +bien! je prie Dieu chaque soir qu'il inspire aux +Prussiens une invasion dans notre pays: <i>j'aurais +l'occasion d'en tuer</i>.</p> + +<p>«Au revoir, monsieur, mais chut!--pas +une syllabe à personne ni de mon nom, ni de +l'acte que j'accomplis.»</p> + +<p>Ça vous met de la joie au coeur, des lettres +comme ça. On voit qu'on n'est pas abandonné, +au moins. Ces manifestations sympathiques +doivent remonter rudement le moral de nos +troupes. Pourtant, le 24, on apprend que +Bazaine est coupé. Il est vrai qu'on annonce, +aussitôt, «que le maintien des communications +du maréchal avec Verdun et Châlons n'entrait +pas dans les plans du commandant en chef».</p> + +<p>«La situation du maréchal Bazaine, dit un +journal, est le résultat d'une tactique heureuse. +Les Prussiens sont furieux de voir qu'il s'obstine +à rester sous Metz.»</p> + +<p>Il faut voir comme on se moque, maintenant, +du roi de Prusse, de son fils--notre Fritz--et +de ses généraux! Quant aux simples Prussiens, +ce sont des misérables qui meurent de +faim; mais la France est toujours charitable: +lorsque nous les aurons vaincus--et le jour +de la victoire est proche--nous ouvrirons une +souscription pour les nourrir.</p> + +<p>--Et pourtant, dit mon père, ces gens-là +ont recours, pour escamoter la victoire, à des +procédés bien odieux.</p> + +<p>--Je crois bien! s'écrie ma soeur, ils empoisonnent +les fontaines, ils brûlent les villages, +ils envoient des espions partout et il paraît +même que vingt navires formidablement armés +viennent de partir d'Amérique, emportant une +quantité considérable de flibustiers, tous allemands; +ces pirates se proposent de débarquer +dans les ports ouverts de France, et de les +mettre au pillage!</p> + +<p>--Oui! mais à bon chat, bon rat! ricane +M. Pion qui vient d'entrer, un journal à la main. +Son excellence le comte de Palikao a lu aujourd'hui +à la Chambre une dépêche ainsi conçue:</p> + +<p>«Corps franc composé de quelques Français +a pénétré sur territoire badois; trains badois +manquent aujourd'hui.»</p> + +<p>Il y a un instant de stupéfaction. Ma soeur +revient la première à elle.</p> + +<p>--Ah!... trains badois manquent aujourd'hui!... +Ah! quel bonheur!</p> + +<p>Et, tous ensemble, de toute la force de nos +poumons, nous crions:</p> + +<p>--Vive la France! Vive l'Empereur!</p> + +<p>--A vrai dire, reprend M. Pion, j'avais +eu déjà cette idée-là; mais je n'avais osé en +faire part à personne. Les gens sont si drôles! +Ah! ç'aurait été un coup à tenter, pourtant: +pendant que les Prussiens sont occupés en +France, jeter cent mille hommes sur leur territoire!</p> + +<p>--Oh! oui, fait ma soeur, émerveillée.</p> + +<p>--Ah! j'ai eu bien d'autres idées, continue +M. Pion en s'asseyant, pendant que nous l'écoutons +de toutes nos oreilles. Ainsi, vous savez +que, depuis le commencement de la guerre, +beaucoup de soldats sont morts de fatigue: +les chaussures mal faites, trop grandes, trop +petites... Eh bien! j'avais pensé à une chose...</p> + +<p>--Faire vérifier les chaussures avant leur +entrée en magasin? insinue mon père.</p> + +<p>--Non pas, non pas: elles n'en vaudraient +pas mieux. J'avais pensé tout simplement à +habituer le soldat à marcher pieds nus. Oh! +pas une longue trotte, bien entendu; une +petite promenade: deux ou trois kilomètres. +D'abord sans sac, ensuite avec sac. Les troupiers +s'y habitueraient facilement, voyez-vous; +ça leur serait très utile. En cas de besoin, ils +pourraient se déchausser et continuer l'étape +pieds nus. Ce n'est qu'une habitude à prendre: +voyez les Arabes, les sauvages...</p> + +<p>--évidemment, évidemment, fait ma soeur. +Mais je pense encore à votre première idée. +Il serait peut-être encore temps de la mettre +à exécution.</p> + +<p>--Peut-être bien, répond M. Pion en tirant +sa moustache.</p> + +<p>Moi, je ne crois pas. La guerre bat son +plein. C'est, depuis quelques jours, une véritable +avalanche de nouvelles: des bonnes +nouvelles, pour la plupart. Le roi Guillaume +est devenu subitement fou. Il vient d'être +reconduit à Berlin par deux officiers généraux. +Sa folie a un caractère furieux: c'est le désastre +de Jaumont qui en a provoqué la manifestation. +Et puis, nous avons encore vaincu +les Prussiens en différentes rencontres. Le +<i>Figaro</i> annonce que nous avons remporté une +grande victoire--chèrement achetée, il est +vrai--à Grandpré.</p> + +<p>Mais, justement, des personnes qui ont des +parents à l'armée viennent de recevoir des +lettres--qui sont arrivées en bloc.</p> + +<p>Elles ne chantent pas victoire, ces lettres. +Oh! non. Elles parlent de l'indiscipline générale +de l'armée française et de l'organisation +pitoyable de l'intendance militaire. Les régiments +sont disloqués, bivouaquent au hasard, +marchent sans ordre. Le nombreux personnel +et les bagages de l'Empereur obstruent les +routes et retardent de vingt-quatre heures, +quelquefois de quarante-huit, la marche de +l'armée.</p> + +<p>On se les passe de main en main, ces +lettres. J'en ai lu une dizaine, pour ma part; +et j'ai lu huit fois, au moins, la même +phrase: «Nous avons bien des tentes, mais +nous n'avons pas l'oncle.» Est-ce qu'ils se +seraient donné le mot?</p> + +<p>Pour le calembour peut-être, mais pour le +reste?</p> + +<p>Un journal, ce matin, publie une navrante +histoire: «Hier soir, de six heures et quart +à neuf heures et demie, la gare des marchandises +de Reims a été mise au pillage par trois +ou quatre cents traînards du corps de Failly. +Ces soldats, appartenant à différentes armes, +s'étaient entendus à l'avance avec une cinquantaine +de revendeurs. Ils ont brisé ou ouvert +près de cent cinquante wagons, ont jeté +sur les voies, au risque d'amener d'horribles +accidents, les tonneaux de vin et de poudre, +les caisses de biscuits et de cartouches, les +boulets, les obus, les barils de salaisons, les +effets d'habillement et d'équipement, et aussi +une grande partie des bagages de l'Empereur.</p> + +<p>«Les revendeurs attendaient de l'autre côté +de la clôture brisée. Ils payaient 20 centimes +pièce les draps de l'Empereur, 50 centimes +les pains de sucre. Les bagages des officiers +d'un régiment d'infanterie de marine ont été +pris dans la bagarre...»</p> + +<hr class="short"> + +<p>Que croire?</p> + +<br><br> + +<h3>VIII</h3> + +<p> +Mon grand-père maternel, le père Toussaint, +croit que ça finira mal.</p> + +<p>Il est venu nous voir dimanche--en passant, +parce qu'il se trouvait dans le quartier, +parce qu'il avait des nouvelles de la tante Moreau +à nous donner.--Il a exposé des tas +de raisons.</p> + +<p>Il avait l'air de chercher à faire excuser sa +visite: il est très mal avec mon père. Il a +parlé du temps, qui est très beau, des récoltes +qui ne seront pas mauvaises, de sa santé à +lui, qui va cahin-caha, de la santé de la tante +Moreau, qui ne va pas bien du tout.</p> + +<p>--Ah! pour ça, non; pas bien du tout.</p> + +<p>Et, comme mon père lui demandait quand +il l'avait vue pour la dernière fois, le vieux a +fait une réponse vague. Puis, il a parlé d'une +maladie terrible qui frappait les dindons: il +en avait déjà perdu une bonne douzaine. Heureusement, +on venait de lui indiquer un bon +remède: le marc de café. Ah! s'il avait su ça +huit jours plus tôt...</p> + +<p>--C'est au moins votre voisin, M. Dubois, +qui vous a donné ce remède-là? a demandé +mon père en souriant malignement.</p> + +<p>--Dubois? Cette canaille? Ah! bien oui! +Il aurait bien mieux aimé les voir crever tous +les uns après les autres, mes dindons!... Ah! +le brigand! Et dire qu'on l'a nommé maire de +la commune! C'est la ruine du pays! La +ruine!... Depuis qu'il est maire, les vagabonds +vont se baigner tout nus dans la mare et l'on +ne rencontre que des chiens enragés dans les +rues... C'est une calamité!</p> + +<p>Mon père a laissé le vieux déblatérer à son +aise contre Dubois--sa bête noire--puis +se doutant bien qu'il y avait anguille sous +roche, il a cherché à savoir ce qui avait pu le +pousser à nous faire une visite. Le père Toussaint, +contre son habitude, a été très franc. +Il était venu nous proposer un traité d'alliance, +tout simplement. Convaincu que la guerre tournait +mal et que les Prussiens ne mettraient +pas six mois pour arriver à Paris, il était d'avis +qu'on pouvait avoir besoin les uns des +autres avant peu et qu'il valait mieux, par +conséquent, oublier les discussions passées +que de continuer à vivre comme chiens et chats.</p> + +<p>--Voilà mon avis, a-t-il dit en terminant, +d'une voix larmoyante. C'est l'avis d'un pauvre +vieux bonhomme qui voit les choses de loin..., +et qui ne voudrait pas mourir--car qui sait +ce que l'avenir nous réserve--sans embrasser +ses petits-enfants.</p> + +<p>Ma soeur, les larmes aux yeux, a mis la +main de mon père dans celle de mon grand-père +et j'ai été embrasser le bonhomme sur +la joue. Je me suis piqué les lèvres, car il n'avait +pas fait sa barbe.</p> + +<p>--Ainsi, c'est entendu? a demandé le vieux +en partant. Comme c'est le 3 septembre la +fête à Moussy, vous viendrez le matin? Vous +repartirez le lendemain soir ou le surlendemain, +comme vous voudrez.</p> + +<p>--C'est entendu, a dit mon père qui a refermé +la porte en murmurant:</p> + +<p>--Quelle comédie! Il a tout simplement +peur de rester tout seul à Moussy, si les Prussiens +viennent dans le département, et il veut +s'assurer un logement chez nous, pour faire +des économies...</p> + +<p>Malgré tout, mon père a tenu parole. Et +aujourd'hui, 3 septembre, après avoir traversé +les bois qui relient Versailles à Moussy-en-Josas, +nous arrivons chez mon grand-père. Il +nous guette, depuis quelque temps déjà, assure-t-il, +de la porte du jardinet qui précède +la maison, et il nous fait entrer dans la salle à +manger où Germaine, sa bonne, vient de servir +le déjeuner.</p> + +<p>C'est une créature bien curieuse, cette Germaine: +une petite femme, toute petite--six +pouces de jambes et le derrière tout de suite,--sèche +comme les sept vaches maigres et +noire comme un corbeau. Noire de peau, +noire de prunelles, noire de cheveux--des +cheveux qu'on trouve souvent dans le potage, +car elle est toujours décoiffée.--Avec ça, pas +vilaine du tout. Ma soeur dit quelquefois +qu'elle voudrait bien avoir ses yeux et Mme Arnal, +qui l'a vue deux ou trois fois, prétend +qu'elle aurait fait un beau petit garçon.</p> + +<p>Mon grand-père n'a qu'une opinion sur +elle:</p> + +<p>--Elle vaut son pesant d'or.</p> + +<p>Germaine, au contraire, a deux opinions +sur son maître. Tantôt, c'est «la crème des +hommes» et tantôt, c'est «un vieux grigou». +Expliquez-moi ça.</p> + +<p>--Je vous l'expliquerai quand vous serez +plus grand, m'a-t-elle répondu un jour que +je lui demandais la raison de ces appréciations +complètement opposées. Et d'abord, si votre +grand-père avait le sens commun, il ne mettrait +jamais les pieds à Paris, vous m'entendez? +Et vous pouvez dire ça à votre papa de +ma part.</p> + +<p>Elle le lui a dit elle-même à plusieurs reprises; +elle venait à Versailles exprès pour +se plaindre de la conduite du père Toussaint +qui passait des trois et quatre jours à Paris.</p> + +<p>--Des trois et quatre jours, monsieur, et il +était parti pour une après-midi! Ah! il me +revient chaque fois dans un bel état, je vous +en réponds!</p> + +<p>--Que voulez-vous que j'y fasse? demandait +mon père, visiblement ennuyé. Ça ne me +regarde pas.</p> + +<p>--Ça ne vous fait guère honneur, en tout +cas, disait Germaine en s'en allant.</p> + +<p>Ce qui nous fait honneur, c'est la façon +dont nous accueillons les différents plats qu'elle +a préparés. Germaine est un vrai cordon-bleu +et mon père lui fait des éloges.</p> + +<p>--Ah! monsieur, ne me faites pas de compliments... +les compliments, voyez-vous, ça +me fait tourner la tête, et je serais capable de +manquer mes pets-de-nonne.</p> + +<p>--C'est vrai, ça! s'écrie mon grand-père, +elle n'aime pas les compliments... Je ne lui +en fais jamais et pourtant, bien souvent, elle +ne les aurait pas volés.</p> + +<p>Ma soeur, qui doit être au courant de bien +des choses, rougit jusqu'aux oreilles. Le bonhomme +s'en aperçoit; immédiatement, il +change de sujet de conversation:</p> + +<p>--Figurez-vous, Barbier, que ce scélérat +de Dubois...</p> + +<p>Le voilà parti, et pour de bon. Il enfourche +son dada et ne le lâche pas. Dubois, par-ci, +Dubois, par-là; Dubois est un misérable; Dubois +ne vaut pas la corde pour le pendre...</p> + +<p>Dubois est le maire de Moussy-en-Josas. Il +a été nommé il y a six mois environ, au désespoir +de mon grand-père qui avait fait des +pieds et des mains pour arriver à décrocher +l'écharpe tricolore. Dubois possède la plus +belle ferme du pays; c'est un gros garçon +réjoui, pas trop bête, assez honnête homme. +Comme il aime à rire, il a blagué le père +Toussaint à propos d'une foule de choses--je +ne sais pas au juste à propos de quoi.--Il +s'est moqué de Germaine aussi--c'est elle-même +qui me l'a dit.--Il prétend qu'elle +ressemble à un hérisson. De plus, Dubois +passe pour être <i>libéral</i> et mon grand-père prétend +que «c'est un rouge».</p> + +<p>--Oui, un rouge! Il ne va jamais à la +messe, d'abord.</p> + +<p>Mon grand-père non plus; mais il envoie, tous +les dimanches, Germaine à la messe et aux +vêpres. Elle va à la messe pour son propre +compte et aux vêpres pour celui de son maître.</p> + +<p>--Je vous dis que c'est un partageux! Est-ce +que, sans ça, il laisserait les va-nu-pieds +envahir la commune? On ne peut pas mettre +le pied dehors, le soir, sans marcher sur un +vagabond. Il y en a tout un chapelet, le long +du chemin. Et puis, il a voté: <i>Non</i>, au plébiscite. +J'en suis sûr! Ah! si j'avais voulu dire +ce que je sais, il ne serait peut-être pas maire, +à cette heure! Il a eu de la chance d'avoir +affaire à des gens discrets... Moi, voyez-vous, +j'aimerais mieux me faire couper en petits +morceaux que de faire du tort à mon prochain... +N'empêche que la commune n'est +guère en sûreté entre les mains d'un gueux +pareil.</p> + +<p>Dubois est un gueux, évidemment. Et la +preuve, c'est qu'il a réussi à empêcher mon +grand-père de s'adjuger un grand morceau de +pré qui fait suite à son verger et que le bonhomme +convoite depuis longtemps. Il prétend +audacieusement que ce pré fait partie de sa +propriété et il a essayé plus de dix fois de +mettre la main dessus; il était même arrivé, +du temps de l'ancien maire, à en faire couper +le foin régulièrement et à le serrer dans son +grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, +il lui est formellement interdit d'y faucher +le moindre brin d'herbe; Dubois vient +même de prouver, dernièrement, que le pré +appartient bel et bien à la commune, et il a +fourni des pièces qui établissent le fait.</p> + +<p>--Ce sont des faux! hurle mon grand-père; +des faux abominables!</p> + +<p>Et, comme nous passons, après déjeuner, +pour nous rendre chez la tante Moreau, devant +la ferme de son ennemi, il ne peut s'empêcher +de crier:</p> + +<p>--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps +que ce gredin-là traînerait le boulet!</p> + +<hr class="short"> + +<p>La tante Moreau que nous allons voir, est +ma grand'tante. C'est la soeur du père Toussaint, +la tante de ma mère. Elle a aujourd'hui +soixante-huit ans. Elle est veuve de M. Moreau, +marchand de vins en gros, à Bercy! A +la mort de son mari,--il y a dix ans au +moins--comme elle n'avait pas d'enfant, elle +avait résolu de venir se fixer à Versailles, à +côté de nous. Mais le grand-père Toussaint est +intervenu. Il a déclaré que sa soeur avait +grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une +ville, c'était toujours très bruyant, plus ou +moins malsain; que l'air de la campagne était +bien préférable, surtout pour une personne +qui avait longtemps habité Paris. Là, depuis, +il s'est mis à vanter les charmes de la vie +champêtre, a assuré qu'il vivait au milieu des +champs comme un coq en pâte et qu'il engraissait +de dix livres par an, ni plus, ni moins. +Et, lorsqu'il a eu à moitié convaincu sa soeur, +il a annoncé qu'il y avait justement, à Moussy-en-Josas, +à côté de chez lui, une belle propriété +à vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous +de chasse de Louis XIII, <i>arrangé à la +moderne</i>.</p> + +<p>Mme Moreau a acheté la propriété, séduite +par l'espoir de se voir châtelaine. Le fait est +que le Pavillon est presque un château; il a +grand air, avec son corps de logis principal, +en pierres blanches et briques rouges, précédé +d'une vaste cour d'honneur que bordent de +vieux tilleuls. Par derrière, il y a un grand +jardin, une sorte de parc, avec vases, balustrade +en pierre et pièce d'eau.</p> + +<p>Mon grand-père avait son plan, lorsqu'il +engageait sa soeur à venir habiter Moussy. Il +voulait se trouver constamment chez elle, arriver +à se rendre indispensable et mettre tout +doucement la main sur sa succession, qu'il +savait considérable. D'abord, sa tactique lui +réussit bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau +tomba malade, fut frappée de paralysie; la +maladie la rendit défiante et, à la suite de +quelques tentatives peu délicates, elle rompit +presque complètement avec mon grand-père.</p> + +<p>J'ai appris tout cela peu à peu, à la maison, +par des indiscrétions de Catherine ou par des +conversations entre mon père et ma soeur. J'ai +appris aussi que, par testament déposé chez +un notaire, ma tante Moreau a divisé ce qu'elle +possède en trois parts: la première doit revenir +à Louise, la seconde à moi et la troisième +est réservée aux hôpitaux.</p> + +<p>Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, à +ce testament, en entrant dans la grande pièce +où la vieille tante est assise dans le fauteuil +qu'elle ne quitte pas depuis longtemps. Elle +a l'air si décrépite, si usée, la pauvre femme! +A notre entrée, pourtant, un éclair de joie a +illuminé sa physionomie surannée, mais maintenant +elle a repris son aspect morne; ses +mains se sont aplaties davantage encore; ses +tempes saillantes, ses joues creuses, sa mâchoire +étroite et proéminente, ses yeux qui +ont l'air de trous, tout dans son visage évoque +l'idée d'un crâne sur lequel on aurait collé de +la peau tannée et jaunie comme celle d'un +tambour de basque.</p> + +<p>Ça sent la mort autour d'elle. Et pourtant +elle est si douce, si bonne que, peu à peu, +l'impression de frayeur glacée, qui m'avait +saisi en entrant, s'efface. Elle demande des +nouvelles de notre santé, elle s'informe de nos +études.</p> + +<p>--Et vous êtes-vous bien amusés, ce matin, +chez votre grand-père?</p> + +<p>--Mais, nous sommes arrivés pour déjeuner, +ma tante.</p> + +<p>--Vous a-t-il menés à la fête, au moins? +Car c'est la fête du pays, aujourd'hui et demain.</p> + +<p>--Pas encore, ma tante; mais il va nous +y mener tout à l'heure.</p> + +<p>--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi +n'est-il pas entré? Justine, allez donc demander +à monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas +me voir.</p> + +<p>La femme de chambre, une grande fille assez +jolie, vêtue de noir, un bonnet blanc sur ses +cheveux blonds, sort pour appeler le grand-père +qui se promène dans le jardin. Il n'a pas +voulu entrer; il dit que la vue des malades +l'impressionne trop; il est tellement sensible!...</p> + +<p>Mais le voilà qui paraît. Il s'avance, courbé, +son chapeau appuyé sur le ventre, tout souriant.</p> + +<p>--Hé! ma chère Clotilde, comme vous +paraissez bien portante, aujourd'hui! Vous +avez une mine... resplendissante, ma foi!... +Et je crois, le diable m'emporte, que vous avez +des couleurs?... Mais oui, mais oui! des couleurs!... +Allons, allons, vous allez vous trouver +sur pied tout d'un coup, un de ces jours...</p> + +<p>--Vous voyez les choses un peu en rose, +Pierre, répond ma tante en tendant la main à +son frère; mais il me semble, depuis que ces +enfants sont entrés, que je vais un peu mieux.</p> + +<p>Elle nous invite à dîner. Mon grand-père, +pendant le repas, trouve moyen de faire preuve +d'un amabilité surprenante. Sa figure de vieux +renard s'adoucit prodigieusement, ses lèvres +pincées s'épaississent, l'éclat cruel de ses yeux +se voile de bonté. On lui donnerait le bon Dieu +sans confession. Il m'étonne beaucoup.</p> + +<p>La vieille tante, avant de nous laisser partir, +fait cadeau à Louise d'une belle paire de boucles +d'oreilles enfermée dans un écrin bleu. +A moi, elle donne deux louis, deux beaux +louis d'or.</p> + +<p>--Si j'avais des livres, mon cher enfant, je +t'en aurais donné, mais je n'en ai pas: je +m'attendais si peu à votre visite. Tu t'en achèteras +avec.</p> + +<p>Oui. Mais, en attendant, je vais faire un +tour sur les chevaux de bois qui tournent, sur +la place du village, au son d'un orgue de Barbarie +qui joue le <i>Chant du Départ</i>. Ils vont +très bien, ces chevaux de bois et, avec la baguette +en fer, j'enlève au moins une douzaine +d'anneaux. Louise n'en a attrapé que deux. +C'est si maladroit, les femmes!</p> + +<p>Je reviendrai à la fête. J'y reviendrai demain +matin--car nous passons la nuit chez le +grand-père et nous ne retournons à Versailles +que demain soir.</p> + +<hr class="short"> + +<p>J'y reviens. J'y passe la journée. Elle n'est +pas mal du tout, cette fête, pour une fête de +village. Il y a au moins une cinquantaine de +baraques, des tourniquets où l'on gagne des +Guillaume et des Bismarck en pain d'épice; +des massacres où l'on abat des Prussiens à +tour de bras. On peut s'en payer: deux balles +pour un sou.</p> + +<p>Du reste, tout est à la prussienne, cette +année, tout, jusqu'aux tirs enfantins, à l'arbalète. +On a remplacé les animaux par des Allemands--le +marchand dit que c'est la même +chose--et, lorsqu'on plante la flèche au +milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit +le roi de Prusse sur son trône--celui où il +va à pied, bien entendu.</p> + +<p>En rentrant chez mon grand-père, je le +trouve, dans le verger, causant avec mon père +sous un pommier. Une discussion d'intérêt, +sans doute. J'écoute sans en avoir l'air; mais +leur conversation touche à sa fin; je ne puis +arriver à savoir de quoi il est question.</p> + +<p>J'examine la physionomie du bonhomme. +Quelle drôle de tête! Oh! il n'est pas franc +du collier, pour sûr. Deux petits yeux de +cochon, en vrille, pétillant sous des sourcils +en forme d'accent circonflexe; une bouche +toute petite, rentrés aux coins, sans lèvres: +une fente à peine perceptible dans la face +glabre, couleur de brique; une mâchoire forte, +carrée, qui avance et qui a l'air de vouloir se +démantibuler quand il mange; un nez pointu, +fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque +carnaval avec le menton; une ride toute droite, +couleur de sang, en travers du front, et, au +cou, deux gros plis, pareils à des plis de soufflet +de forge.</p> + +<p>Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant à +mon père qu'il ne désire pas froisser cependant, +car en même temps il a des gestes qui +veulent être bienveillants. Et, entre deux +phrases cruelles que j'entends au passage: +«Les affaires sont les affaires; je ne me mets +jamais à la place des autres.--Dame, la sensibilité, +c'est beau, mais ça mène loin;»--le +vieux adoucit sa voix pour appeler son chien:</p> + +<p>--Toutou, tou, tou...</p> + +<p>Ça fait un drôle d'effet. On pense à du miel +dans du vinaigre...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Germaine apporte un journal.</p> + +<p>--Monsieur, le journal vient d'arriver. On +dit qu'il y a des nouvelles.</p> + +<p>Ma soeur s'empare de la feuille de papier.</p> + +<p>--Lis à haute voix, dit mon père.</p> + +<p>--«D'après les renseignements qui nous +sont parvenus d'une source particulière, mais +en laquelle nous avons une entière confiance, +de graves événements se seraient accomplis, +le 1er septembre, que notre correspondant +désigne comme le troisième jour de combat.</p> + +<p>«Le maréchal Mac-Mahon, après avoir été +renforcé par le corps du général Vinoy, a livré +un combat dans lequel nos armes auraient +remporté un éclatant succès. Les Prussiens +seraient vaincus, culbutés, et trente canons +leur auraient été enlevés.</p> + +<p>«Enfin, si le document que nous recevons +est exact, le mot «massacre» appliqué à l'armée +allemande ne serait pas une expression +exagérée.»</p> + +<hr class="short"> + +<p>«Une autre communication, de source officieuse, +mais digne du plus grand crédit, surgit +à l'instant même. Ce matin, à dix heures, un +ami de la famille d'Orléans, à Paris, a reçu +une lettre du prince de Joinville, datée de +Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du +soir. Cette lettre a quatre pages, qui contiennent +de nombreux détails sur les journées des +30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur +la Meuse et les pertes de notre armée.</p> + +<p>«Mais elle se complète par un <i>post-scriptum</i> +qui est un bulletin de triomphe et un véritable +cri de joie. Nous tenons le texte de ce <i>post-scriptum</i> +de la bouche même de la personne +qui l'a lu dans la lettre originale elle-même.</p> + +<p>Le voici intégralement:</p> + +<p>«La bataille continue en ce moment. Nous +aurions pris trente canons. Bazaine marcherait +vers Mac. Vive la France!»</p> + +<p>--Tout ça, fait mon grand-père quand ma +soeur a fini sa lecture, tout ça, ça ne me dit +rien de bon. Ça sent le roussi, mes amis, ça +sent le roussi.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, +papa? demande ma soeur à mon père lorsque +le grand-père nous a quittés, le soir, à la dernière +maison du village.</p> + +<p>--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; +mais je serais tenté de croire, moi aussi, que +ça ne va pas bien.</p> + +<p>Nous revenons à pied à Versailles. La nuit +tombe comme nous entrons dans le bois et ce +soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles +mortes que le vent agite ont des frissons singuliers; +il me semble voir remuer des choses +dans les taillis; tout à l'heure, dans un sentier +que nous traversions, une branche m'a cinglé +le visage et j'ai sauté en arrière en poussant +un cri. Et, maintenant, dans la grande allée +qui mène à la route, ma frayeur s'accroît +devant les formes imprévues des branches +noires que fait siffler le vent, devant l'aspect +insolite des gros troncs qui ressemblent à +des hommes, devant le fouillis mystérieux des +buissons où je crois percevoir des bruits de +voix, où je découvre avec terreur les canons +de fusil d'une embuscade.</p> + +<p>Enfin, au détour du chemin, le rideau +sombre de la forêt se déchire. Encore quelques +pas, et nous serons sur la grand'route.</p> + +<p>Nous y sommes. Il me semble qu'on me +décharge les épaules d'un poids énorme, mais +je ne respire librement que lorsque nous atteignons +les maisons qui précèdent la ville...</p> + +<hr class="short"> + +<p>A la porte de la rue des Chantiers, il y a un +remue-ménage impossible. Les gardes nationaux +d'un poste qu'on a dû installer dans la +journée, discutent à grands cris avec une +douzaine de voituriers dont les charrettes +restent en panne, le long du trottoir.</p> + +<p>--Alors, il n'y a plus moyen de passer?</p> + +<p>--Vous passerez quand le chef de poste +aura examiné vos papiers.</p> + +<p>Un charretier s'esclaffe.</p> + +<p>--Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef +de poste! Attendez un peu, pour voir, que les +Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du +papier pour vous torcher les fesses, eh! soldats +du pape.</p> + +<p>Là-dessus, c'est un tollé général Le factionnaire +lui-même pose son fusil contre la +grille et se mêle à la discussion.</p> + +<p>Nous sommes déjà loin que nous entendons +encore les cris:</p> + +<p>--On devrait vous fusiller, espèce de Prussien!</p> + +<p>--Prussien vous-même!</p> + +<p>--Vous allez voir ça quand nous aurons la +République!</p> + +<p>--Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon +père à chaque pas; mais qu'est-ce qu'il y a donc?</p> + +<p>Il y a quelque chose, en effet. Plus nous +avançons, plus la rue est encombrée. Au coin +de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a +un rassemblement considérable. Des hommes, +à la lueur des becs de gaz, lisent tout haut des +journaux qui viennent d'arriver de Paris. +D'autres pérorent bruyamment, gesticulent +comme des pantins, et leurs ombres qui +s'allongent sur la chaussée jaunie par l'éclairage +de la préfecture, en face, prennent des +formes inattendues et grotesques. Dans le +tohu-bohu, on ne comprend pas très bien; ce +sont les mêmes mots, pourtant, qui reviennent +le plus souvent: patriotisme, République, +défense nationale...</p> + +<p>--Mon père attrape par le bras un de ces +orateurs improvisés: c'est M. Legros, notre +voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il +là, cet homme placide? Mon père l'interroge:</p> + +<p>--Eh bien! ça va donc mal!</p> + +<p>--Comment! Vous ne savez pas! Sedan?...</p> + +<p>--Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous été +battus, oui ou non?</p> + +<p>M. Legros croise les bras, et regardant mon +père bien en face:</p> + +<p>--La France vient d'essuyer une horrible +défaite. L'Empereur a été fait prisonnier avec +80,000 hommes.</p> + +<p>Ma soeur pousse un cri, pendant que mon +père reste bouche bée. Des gens nous entourent +qui ont l'air de se demander comment +nous pouvons être assez bêtes pour ignorer des +choses pareilles. Mon père sent qu'il est nécessaire +de donner une explication.</p> + +<p>--Nous arrivons de la campagne, vous +comprenez...</p> + +<p>On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise.</p> + +<p>--Oui, vous n'êtes pas au courant; ça se +voit, fait M. Legros avec compassion. Eh bien! +je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; +on a décrété sa déchéance et la République +vient d'être proclamée à Paris.</p> + +<p>--Ah! bah! Quand ça?</p> + +<p>--Aujourd'hui. Aussitôt la dépêche officielle +arrivée, on va la proclamer ici. Restez donc; +vous allez voir ça. Tenez! vous apercevez bien +Vilain qui se promène dans la cour de la mairie, +les mains derrière le dos. Eh bien! il +attend la dépêche pour grimper sur une chaise +et proclamer la République. Vilain, vous connaissez +bien? Vilain l'adjoint, Vilain l'avocat +qui a plaidé contre le séminaire et qui a flanqué +une volée à sa femme pour l'empêcher d'aller +à la messe. C'est un pur, celui-là! Un vrai! +C'est l'homme des principes! L'oubli des principes! +L'oubli des principes, mon cher ami, +voilà ce qui nous a perdus; on le disait tout à +l'heure à côté de moi, et c'est bien vrai... Les +principes! Les principes d'abord!...</p> + +<p>Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur.</p> + +<p>J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-père, +une vieille gravure qui représente Charlotte +Corday conduite à l'échafaud par une +bande de sans-culottes.</p> + +<p>Je me tourne vers ma soeur.</p> + +<p>--Dis donc, Louise, ce sont bien des républicains, +ceux qui escortent la charrette de +Charlotte Corday?</p> + +<p>--Oui. Des républicains rouges.</p> + +<p>Ah! très bien. Il y a peut-être des républicains +qui ne sont pas des républicains +rouges.</p> + +<p>Un gendarme sort de la préfecture, arrive +au grand trot. Il tient un papier à la main. +Tout le monde se précipite en hurlant.</p> + +<p>On ouvre la grille de la mairie et on apporte +une table en bois blanc. Vilain monte dessus. +Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle +à hauteur du visage.</p> + +<p>Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au +milieu du bruit. Il s'arrête: des applaudissements +éclatent.</p> + +<p>Il fouille dans la poche de sa redingote.</p> + +<p>Je me cache entre les jambes de mon père. +Ce qu'il cherche, ce doit être le couteau de la +guillotine...</p> + +<p>Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il +se met à lire.</p> + +<p>Ce ne doit pas être un républicain rouge. +Allons! tant mieux.</p> + +<p>Il arrive à la péroraison. Un grand geste à +la Mirabeau. Il flanque les deux chandelles par +terre.</p> + +<p>--Vive Vilain!!!</p> + +<p>--Vive la République!</p> + +<p>--C'est ça, ronchonne le père Merlin qui +se trouve à côté de nous et que je n'ai pas vu +tout d'abord; c'est bien ça: les principes +d'abord--mais les hommes avant.</p> + +<br><br> + +<h3>IX</h3> + +<p> +Nous sommes en république, et ça se voit: +on a enlevé l'aigle du drapeau de la mairie et +on l'a remplacé par un fer de lance; on a effacé +le mot <i>Impérial</i> du fronton des édifices et on +appelle l'Empereur «Badinguet».</p> + +<p>--C'est un beau spectacle, répète mon père +dix fois par jour, que celui de cette révolution +pacifique.</p> + +<p>--En effet, approuve M. Beaudrain; on +pouvait redouter tant de violences, de désordres...</p> + +<p>--Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer +des violences? demande en riant le père +Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas +contre la basse-cour impériale, je crois. Elle a +pris sa volée assez vite pour mettre ses plumes +à l'abri. Et, quant à la simple canaille bonapartiste, +à moins d'aller la canarder par les +soupiraux des caves où elle s'est cachée...</p> + +<p>--Le fait est, dit généreusement M. Beaudrain, +qu'on ne voit plus monsieur Pion, depuis +quelques jours.</p> + +<p>Le père Merlin sourit.</p> + +<p>--Il aura trouvé, dit mon père, que l'écho +manque ici lorsqu'il pousse ses cris de: «Vive +l'Empereur!»</p> + +<p>--Ah! bah! fait le père Merlin, très étonné. +Il me semble pourtant que vous ne vous entendiez +pas mal, ces jours derniers. Je traversais +la rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez +en choeur un hurrah en l'honneur de son ex-majesté; +je crois même avoir reconnu la jolie +voix de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que +celle de messire Jean.</p> + +<p>Je baisse la tête, tout confus; c'est vrai, j'ai +crié: «Vive l'Empereur»! C'est honteux. +Louise, par bonheur, trouve une excuse.</p> + +<p>--Nous avons eu confiance en lui jusqu'à +Sedan.</p> + +<p>--Oui, jusqu'à Sedan, appuie mon père. +Sedan nous a ouvert les yeux. Mais vous savez +bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais été +ce qu'on appelle un césarien.</p> + +<p>--Moi non plus, affirme M. Beaudrain.</p> + +<p>--L'Empire étant établi, j'ai bien été forcé +de l'accepter.</p> + +<p>--De le tolérer. Le mot est plus juste.</p> + +<p>--Le commerce a ses exigences.</p> + +<p>--Le professorat aussi.</p> + +<p>--Au fond je n'ai jamais été partisan de la +tyrannie napoléonienne.</p> + +<p>--Moi non plus.</p> + +<p>--Je suis, croyez-le bien, un démocrate convaincu.</p> + +<p>--Moi aussi.</p> + +<p>--Enfin, déclare mon père qu'embarrasse le +regard narquois de son interlocuteur, enfin, nous +avons la République. C'est déjà une grande chose.</p> + +<p>--C'est une enseigne neuve sur une vieille +boutique, dit le père Merlin en se levant pour +se retirer.</p> + +<p>--Ce monsieur Merland est étonnant, fait +M. Beaudrain quand le vieux a disparu. Il n'est +jamais content.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, +c'est Jules. Moi, à sa place, je serais enchanté. +Son mariage avec ma soeur, qui devait être +célébré à la fin de septembre, n'aura pas lieu +avant l'achèvement de la guerre. Voilà-t-il pas +un grand malheur! Et comme je souhaiterais, +à sa place, que la guerre ne se terminât jamais. +J'aime beaucoup Jules et, si j'osais, je lui +découvrirais le fond de ma pensée. J'ai guetté +l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre +au courant des nombreux défauts que j'ai découverts +chez Louise, et l'occasion s'est offerte. +Je l'ai manquée. Décidément, je n'ose pas. Il +a l'air si triste, ce pauvre Jules, si triste, qu'il +me fait pitié. Je n'aurais jamais l'audace d'augmenter +son chagrin par des révélations utiles +sans doute, mais affligeantes.</p> + +<p>--D'ailleurs, m'a dit Léon, tu perdrais ton +temps. Il en est toqué, de ta soeur. Est-ce que +tu crois qu'elle l'aime, toi?</p> + +<p>Oh! non, je ne le crois pas. Je suis même +certain qu'elle ne l'aime pas. Elle n'aime +qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce +le nom de Jules, à la maison, on le fait suivre +immédiatement de l'énoncé de ses capacités, +du chiffre de sa fortune et du montant des +appointements que lui alloue la maison de +banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un +des principaux employés. C'est tout. Une seule +fois, un jour que Mme Arnal questionnait sournoisement +Louise sur le degré d'affection +qu'elle portait à son fiancé, j'ai entendu ma +soeur répondre:</p> + +<p>--Il aime tant sa tante et son frère. Comment +voulez-vous qu'on n'éprouve pas de la +sympathie pour lui?</p> + +<p>Le ton était faux. Je ne m'y suis pas trompé. +Mme Arnal non plus, car elle a ajouté en souriant +à demi:</p> + +<p>--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit +mille francs par an, mazette!</p> + +<p>Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, +que Louise est fière d'avoir décroché avec ses +beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que +ça,--mais elle n'aime pas Jules. Après tout, +si Jules est toqué d'elle au point de ne s'apercevoir +de rien, tant pis pour lui. Je serais bien +bon de continuer à m'occuper de ces affaires là. +Et puis, si le mariage ne se faisait pas, j'y +perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la +cérémonie, un beau costume genre homme et +une paire de bottines vernies, pareilles à celles +qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, +celui qui a pour enseigne une rose entourée de +ces mots: <i>A l'image des dames</i>.</p> + +<p>Que Jules soit heureux ou non, je m'en +moque. Je ne veux plus m'occuper de lui: j'ai +bien d'autres chats à fouetter. Des événements +plus sérieux réclament mon attention, comme +dirait M. Beaudrain. Il paraît que les Prussiens +s'avancent vers Paris à marches forcées. J'ai +déjà copié un bulletin qui engage les cultivateurs +du département à porter leurs récoltes à Paris.</p> + +<p>--On ferait bien mieux de les laisser où elles +sont et de les défendre, dit M. Legros, qui ne +sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la +garde nationale, et le sabre au coté.</p> + +<hr class="short"> + +<p>J'ai été le voir commander la manoeuvre à +ses hommes, dans la cour de l'usine à gaz, et +je m'en suis tenu les côtes toute la journée. +Je n'ai encore rien vu d'aussi ridicule.</p> + +<p>Ça n'empêche pas le marchand de tabac de +se prendre au sérieux. Il prétend qu'il faut +enflammer les courages et déblatère du matin +au soir contre le gouvernement qui s'obstine +à ne pas envoyer d'armes.</p> + +<p>--Il manque encore plus de trente mille +fusils! Et dire qu'on ne devrait pas livrer à +l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire!</p> + +<p>--Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, +comme si M. Legros était le dieu de la Guerre +en personne, songez donc aux malheurs irréparables +qui peuvent résulter d'une résistance +inutile.</p> + +<p>--Je ne songe à rien, quand j'ai le sol sacré +de la patrie à défendre.</p> + +<p>--Pensez aux ruines de toutes sortes, aux +veuves et aux orphelins...</p> + +<p>--Je pense à la patrie!</p> + +<p>--Mais par pitié...</p> + +<p>--Pas de pitié...</p> + +<hr class="short"> + +<p>On dirait que les autorités ont pris les avis +de M. Legros, car elles font afficher des décisions +impitoyables. Ordre est donné par la +préfecture de mettre le feu aux granges, de +détruire par la flamme toutes les meules du +département et d'incendier en même temps +avec du pétrole les bois qui entourent Versailles. +Des francs-tireurs se répandent dans les +campagnes pour mettre ces ordres à exécution.</p> + +<p>Il paraît que ce n'est pas la crème des honnêtes +gens, ces francs-tireurs. Les paysans ne +veulent voir en eux que des maraudeurs et se +déclarent prêts à les repousser par la force. +La préfecture est obligée de rapporter ses +ordonnances et de faire afficher une proclamation +dans laquelle les citoyens sont instamment +priés de «s'abstenir des actes d'hostilité +isolée qui n'auraient d'autre résultat +que d'attirer des représailles terribles sur des +populations sans défense». Le document se +termine par le cri de: «Vive la patrie.»</p> + +<p>--Des populations sans défense! s'écrie +amèrement M. Legros. Je crois bien! On nous +enlève jusqu'à notre garde mobile!</p> + +<p>Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les +moblots. Mal chaussés, vêtus pour la plupart +d'une méchante blouse de toile grise, armés +de pitoyables fusils à tabatière, ils sont partis +en chantant. Ils n'ont pas dû chanter +longtemps, par exemple. Quand les têtes se +sont un peu refroidies, quand les fumées de +l'alcool et du vin se sont dissipées, ils ont pu +causer, le long de la route avec les malheureux +soldats échappés de Sedan. Fantassins +aux souliers éculés, aux pieds sanglants, cavaliers +harassés montés sur des fantômes de chevaux, +artilleurs sans pièces et sans caissons, +ils fuient devant l'armée allemande; et ces +longues files misérables, ces bandes lamentables, +ces éclopés, ces exténués, ces découragés, +ces fourbus, traversent la ville, tous +les jours, en criant à la trahison. Ils ont tous +le même éclair de haine dans les yeux, lorsqu'on +leur parle de ceux qui les ont menés à la +défaite, et le même geste de menace, aussi, +à l'adresse de leur chefs qu'ils accusent, tout +haut, de les avoir vendus.</p> + +<p>--Oui, vendus! vendus comme des cochons! +s'écriait l'autre jour un petit voltigeur +qui s'était assis au bord du trottoir, en face +la gare, et qui entortillait, en pleine rue, ses +pieds saignants avec des chiffons sales. Ah! bon +Dieu! si nous avions du sang dans les veines, +nous commencerions par descendre pas mal de +Français avant de canarder les Prussiens!</p> + +<p>Et, à ce pitoyable défilé des débris de notre +armée, s'ajoute la débâche des habitants des +campagnes. Affolés par les récits terribles colportés +de bouche en bouche, par les détails +épouvantables donnés par les journaux, ils se +sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, +enfants, chassant devant eux leurs bestiaux, +poussant aux roues de leurs voitures chargées +de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les +routes de leurs longs convois terrifiés.</p> + +<p>Ils se hâtent, car derrière eux on ouvre des +tranchées profondes sur les chemins, on scie +au pied les grands arbres qui tombent sur +les chaussées, avec leur branches.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Bravo! voilà ce qu'il fallait! s'écrie +M. Legros qui revient enchanté d'une visite +qu'il a été faire aux abatis, sur la route de +Velizy. Voilà ce qui s'appelle donner du fil à +retordre à messieurs les Allemands! S'ils ont +jamais envie de venir à Versailles, ils n'y entreront +pas facilement.</p> + +<p>--A moins, dit mon père, qu'ils ne fassent +ce que vous avez fait pour revenir de votre +promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et +qu'ils ne sautent les tranchées.</p> + +<p>--Ou à moins, plutôt, dit le père Merlin, +qu'ils ne vous prient de combler très proprement +vos petits fossés et qu'ils ne vous engagent +à ranger convenablement le long des talus, +en attendant qu'ils s'en servent pour se chauffer, +les arbres que vous avez si gentiment abattus.</p> + +<p>--Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais +bien voir ça!... D'abord, vous, monsieur +Merlin, vous n'êtes pas un patriote.</p> + +<p>--Vous croyez?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Et pourquoi ça?</p> + +<p>--Parce que vous avez déclaré que le gouvernement +agissait en sauvage en décrétant +la destruction par le feu des bâtiments qui +gênent la défense et des approvisionnements qui +pourraient tomber entre les mains de l'ennemi.</p> + +<p>--J'ai dit ça, c'est vrai. Et j'ai même +ajouté que les Prussiens, qui ont leurs derrières +assurés, trouveraient où ils voudraient les ressources +qui leur sont nécessaires. Ces destructions +étaient donc parfaitement inutiles.</p> + +<p>--Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros +triomphant. On a tout brûlé.</p> + +<p>--Excepté, pourtant, les réserves des fourrages +de l'intendance militaire, à Rambouillet +et à Versailles.</p> + +<p>--On les a oubliées.</p> + +<p>--Heureusement qu'on n'a pas <i>oublié</i> de +les vendre à des particuliers qui n'ont pas +<i>oublié</i>, eux non plus, de les acheter à un prix +dérisoire.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Le 15, Jules, qui fait partie d'un des régiments +de Paris, vient nous faire ses adieux. +Il emmène avec lui Léon et Mlle Gâteclair. +A-t-il de la chance, ce Léon! C'est moi qui +voudrais bien aller à Paris.</p> + +<p>--Tu me raconteras en revenant tout ce que +tu auras vu?</p> + +<p>--Oui, n'aie pas peur.</p> + +<p>--Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-être +pas grand'chose. C'est une affaire d'un mois, +six semaines tout au plus. Les Prussiens ne +pourront pas, naturellement, investir complètement +la capitale et, ma foi, lorsqu'ils verront +qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, +ils seront bien obligés de faire la paix.</p> + +<p>--C'est mon avis, dit mon père.</p> + +<p>--Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre +Paris! Et comment voulez-vous qu'ils fassent +une brèche dans les remparts? Avez-vous +remarqué l'épaisseur des remparts, monsieur +Gâteclair?</p> + +<p>--Mais oui.</p> + +<p>--Et vous, monsieur Barbier?</p> + +<p>--Mais oui.</p> + +<p>--C'est formidable! Quelque chose de formidable. +Une épaisseur!... Un mur en pierres, +d'abord; en moellon et pierres de taille--là.--Et, +derrière, une masse énorme de terre. +Supposez qu'un boulet traverse le mur en +pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il +se perd dans la terre. Voilà... Ah! quelle épaisseur!...</p> + +<p>Nous accompagnons Jules à la gare. Elle +est assiégée par les émigrants; les salles d'attente +sont remplies de bagages... Mais le train +va partir. J'embrasse Léon et Mlle Gâteclair à +laquelle Mme Arnal, qui est venue avec nous, +remet une lettre pour son mari, garde national +à Paris.</p> + +<p>--Dites-lui bien qu'il porte toujours de la +flanelle et qu'il mette du coton dans ses oreilles, +le soir.</p> + +<p>Je serre la main de Jules, qui serre la main +de mon père et celle de M. Legros. Il s'approche +de ma soeur.</p> + +<p>--Allons, embrassez-vous, fait mon père.</p> + +<p>Louise avance son front et Jules y dépose un +baiser...</p> + +<p>La locomotive siffle et les voyageurs, après +un dernier adieu, se précipitent vers les wagons.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Nous revenons. Louise a les larmes aux +yeux--des larmes de crocodile.--Mme Arnal +lui remonte le moral.</p> + +<p>--Il faut se faire une raison, ma chère +petite. Ainsi moi, regardez donc, j'ai mon mari +à Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus +triste? Vous me direz qu'au fond... oui au +fond... mais...</p> + +<p>Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. +M. Legros, lui, y va de son voyage:</p> + +<p>--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas +assister aux séparations. Ça me fend le coeur. +Cette pauvre petite!</p> + +<p>Il dit ça tout bas, la main sur la troisième +côte. Puis, tout haut:</p> + +<p>--Allons! encore un soldat de plus pour +la défense de la Ville-Lumière! Nos volontaires +prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... +Je suis certain, quant à moi, que +les Prussiens vont trouver leurs maîtres sous +Paris. L'armée a repris confiance en ses chefs--ce +sont les journaux qui l'assurent--: elle +est animée du patriotisme le plus pur... Tiens! +qu'est-ce que je vois là-bas?</p> + +<p>--Un rassemblement, je crois...</p> + +<p>Oui, un rassemblement qui s'est formé +autour d'un turco assis sur le trottoir, le dos +appuyé à un mur. Son sac tout chargé est jeté +à côté de lui et il a envoyé, d'un coup de +pied, son fusil dans le ruisseau. Ce turco me +semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, +son fez rouge, ses grands yeux brillant du feu +de la fièvre et ses dents blanches, serrées par +la souffrance et la colère, qui éclatent dans le +noir du visage dont la peau est collée aux os. +Il refuse de se lever, paraît-il; il a fait comprendre +qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il +a demandé du pain et qu'on l'a maltraité. Il +veut mourir là. La foule regarde.</p> + +<p>M. Legros s'approche.</p> + +<p>--Allons, mon ami, vous ne pouvez pas +rester là. Allez à la mairie...</p> + +<p>Le turco secoue la tête. Il ne veut pas se +lever. Alors, M. Legros montre son sabre et +les galons de sa manche.</p> + +<p>--Je suis officier, vous voyez. Je vous ordonne +de vous lever, de ne plus causer de +scandale et d'aller à la mairie.</p> + +<p>Le turco secoue encore la tête.</p> + +<p>--Moi, plus connaître officiers... officiers +trahi...</p> + +<p>M. Legros n'y tient plus.</p> + +<p>--Comment! malheureux, vous avez l'honneur +de porter l'uniforme français...</p> + +<p>Mais il n'achève pas; le turco se dresse à +demi et s'écrie d'une voix terrible:</p> + +<p>--Francis macach bono... moi, plus Francis!.., +moi Prussien!... Oui, Prussien!...</p> + +<p>Et il retombe.</p> + +<p>--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais +aller chercher quelque chose en face.</p> + +<p>Et elle désigne un café, de l'autre côté de +la rue, dont le propriétaire, en bras de chemise, +regarde la scène tranquillement, du pas +de sa porte.</p> + +<p>--Jamais de la vie! s'écrie M. Legros. Un +mauvais soldat qui renie son drapeau! Rien! +rien! qu'il crève comme un chien!...</p> + +<p>Il nous entraîne à sa suite...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le +temps, j'ai pensé à ce turco--et j'ai pensé +aussi au petit soldat qui m'avait donné son +bidon à remplir, à la gare, le jour du départ +des régiments, et qui avait l'air si triste... A-t-il +été tué?...</p> + +<br><br> + +<h3>X</h3> + +<p>Je viens d'entendre dire, dans une papeterie +où j'ai été acheter un cahier, qu'on a aperçu +les Prussiens à Ablon. Je me dépêche de rentrer +pour porter cette nouvelle à la maison. Ça +fera plaisir à mon père; il soutenait hier à M. Legros +que les Allemands seraient à Versailles +avant huit jours et M. Legros prétendait qu'ils +ne mettraient probablement pas le pied dans le +département. Depuis quelques jours du reste, on +fait chez nous, du matin au soir, de véritables +cours de stratégie. M. Beaudrain, mon père, +le marchand de tabac, exposent tour à tour +leurs systèmes; les dames s'en mêlent aussi. +On crie sans cesse, on s'emporte souvent, on +se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, +mon père s'écrie, en haussant les épaules:</p> + +<p>--Laissez-moi donc tranquille!</p> + +<p>Et M. Beaudrain lui répond:</p> + +<p>--Permettez! permettez! Que chacun s'explique +librement et l'on finira par s'entendre.</p> + +<p>Mais mon père ne veut rien permettre--ni +M. Legros, ni ces dames--et l'on ne s'entend +jamais.</p> + +<p>Si, on s'entend sur un point, sur un seul. +Lorsqu'il est question des revers éprouvés par +nos généraux, des batailles perdues, des désastres +qui se multiplient, tout le monde s'écrie +à la fois:</p> + +<p>--C'est infâme!</p> + +<p>Et l'on convient, avec une unanimité touchante, +que, si nous sommes vaincus, c'est +que nous avons été trahis, vendus, livrés. +Infâme Le Boeuf! Infâme Palikao! infâme de +Failly! infâme Frossard! Infâme l'empereur--Badingue--Invasion +III!</p> + +<p>--C'est infâme!</p> + +<p>Depuis une huitaine de jours, je n'ai que +ce mot-là dans l'oreille.</p> + +<p>Et je l'entends encore, le diable m'emporte, +en entrant dans le salon. Il a un drôle d'aspect, +le salon. Les chaises et les fauteuils occupent +des places invraisemblables. Le tapis de la +table est à demi arraché et traîne à terre. +M. Legros a les pieds dessus et le trépigne +avec fureur; M. Beaudrain lève les bras au +plafond comme s'il cherchait la barre d'un trapèze; +ma soeur, tout ébouriffée, se dissimule +derrière un fauteuil où le père Merlin, très +tranquille, est assis, les jambes croisées.</p> + +<p>--Oui, c'est infâme! infâme! C'est moi qui +vous le dis!</p> + +<p>Et mon père, dans une attitude de faiseur +de poids, les jambes écartées, le bras droit +tendu, semble menacer M. Pion, appuyé au +mur, les mains dans ses poches. C'est à +M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai +pas vu à la maison depuis quelque temps. +Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il pâle comme ça, +si pâle qu'on dirait qu'il a la colique? Je me +glisse derrière le canapé.</p> + +<p>--Réellement, monsieur Pion, vous me +scandalisez! s'écrie M. Beaudrain. Oser prétendre +que Badinguet...</p> + +<p>--Voulez-vous dire l'Empereur, nom de +nom?... rugit M. Pion.</p> + +<p>--Badinguet! Badinguet! hurle le marchand +de tabac.</p> + +<p>--... oser prétendre que l'ex-Empereur, continue +le professeur en hochant la tête, ne s'est +rendu à Sedan que pour sauver son armée!</p> + +<p>--Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. +Vous entendez? il a bien fait!</p> + +<p>--C'est infâme! crie mon père.</p> + +<p>--C'est votre sale République qui est +infâme! Rien n'était perdu si le gouvernement +impérial était resté debout. Avec votre République, +vous allez voir... Quelque chose de +propre, votre Marianne!</p> + +<p>--Espèce de Prussien!</p> + +<p>--Badingueusard!</p> + +<p>--Mauvais patriote!</p> + +<p>--Aussi bon que vous, nom d'un chien!... +Et puis, d'abord, je m'en fiche, moi!... Plus +d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la +France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur!</p> + +<p>--A bas Badinguet! hurle M. Legros.</p> + +<p>--Criez donc: Vive l'Empereur! comme le +mois dernier. Ça vous va mieux, sans-culotte +manqué!</p> + +<p>Des huées couvrent la voix de M. Pion.</p> + +<p>--C'est scandaleux!... C'est infâme!... A +bas Badinguet!... A bas la Marianne!...</p> + +<p>--On devrait vous fusiller!...</p> + +<p>M. Pion s'élance vers M. Legros qui a prononcé +la dernière phrase.</p> + +<p>--Vos osez dire... me menacer... vous! +vous! Parce que vous avez tourné casaque...</p> + +<p>M. Beaudrain cherche à s'interposer.</p> + +<p>--Permettez! Messieurs, permettez!...</p> + +<p>Mais mon père met la main sur l'épaule de +M. Pion.</p> + +<p>--Monsieur... nous sommes ici des patriotes... +monsieur... vous devez comprendre +que votre présence... désormais...</p> + +<p>M. Pion se retourne, tout d'une pièce.</p> + +<p>--Oui, je m'en vais. C'est ce que vous +voulez, hein?... Et je ne suis pas près de +remettre les pieds chez vous... C'est égal, Barbier, +vous n'avez pas été long à changer votre +fusil d'épaule... Moi, je joue franc jeu. Vous +entendez? Je ne tourne pas casaque, moi!</p> + +<p>Et il sort, en faisant claquer la porte.</p> + +<p>--Il n'y avait qu'à l'expédier, dit mon père +en se frottant les mains. Avez-vous jamais vu +un animal pareil! Et il croyait nous faire peur... +Il n'a jamais coupé cinq bras à deux Suisses, +peut-être... Qu'est-ce que vous dites de ça, +monsieur Merlin?</p> + +<p>--Je dis que c'est une belle chose qu'une +conviction solide.</p> + +<p>--Certainement, appuie M. Legros. On est +républicain ou on ne l'est pas.</p> + +<p>Le père Merlin sourit. Mon père, qui ne m'a +pas vu entrer, m'aperçoit.</p> + +<p>--Tu étais là? Qu'est-ce que tu fais?</p> + +<p>--Papa, j'ai appris tout à l'heure qu'on a +aperçu les Prussiens à Ablon. Je venais te le +dire.</p> + +<p>--A Ablon! s'écrie M. Beaudrain. Diable +de diable!</p> + +<p>Et il sort une carte du département qu'il +porte toujours sur lui.</p> + +<p>--Tenez! là!</p> + +<p>Toutes les têtes se penchent.</p> + +<p>--En face Villeneuve-Saint-Georges, dit +M. Legros. Mais ils ont la Seine à traverser. +On va leur disputer le passage, j'espère. Ah! +si tout le monde fait son devoir...</p> + +<p>M. Beaudrain relève la tête. Il a l'air inspiré.</p> + +<p>--Faire son devoir! Oui, tout est, là!... Il +faut élever nos coeurs... Elevons nos coeurs! +<i>Sursum corda!...</i></p> + +<p>--<i>Sursum corda!</i> répètent mon père et le +marchand de tabac, qui ne savent pas le latin.</p> + +<p>--<i>Sursum corda!</i> Haut les coeurs! Mais, +continue le professeur en frappant sur la table, +que ce ne soit pas là un vain mot. Prenons +dès maintenant l'engagement de défendre, par +tous les moyens en notre pouvoir, le sol sacré +de la patrie. Faisons serment...</p> + +<p>Ça va devenir intéressant. Malheureusement, +mon père s'avise de ma présence.</p> + +<p>--Jean, ta place n'est pas ici. Remonte +dans ta chambre. Tes devoirs t'attendent.</p> + +<p>Le soir, j'ai demandé à ma soeur des détails +sur ce qui s'était passé après mon départ. Elle +a refusé de m'en donner.</p> + +<p>--Mais dis-moi au moins, Louise, si on a +prêté serment.</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--Monsieur Merlin aussi?</p> + +<p>--Non. Il est parti aussitôt après toi. Il +avait ses fleurs à arroser.</p> + +<p>--Ah!... Et l'on a fait serment de...</p> + +<p>--Ça ne regarde pas les enfants. Tu es +encore trop jeune. Tout ce que je puis te dire, +c'est qu'il faut élever ton coeur. <i>Sursum corda!...</i></p> + +<hr class="short"> + +<p>J'élève mon coeur. Je grimpe tous les matins +sur un arbre de la butte de Picardie pour voir +si je n'aperçois pas les Prussiens. Quand j'ai +constaté l'absence de tout casque à pointe à +l'horizon, je vais passer le reste de ma matinée +dans le parc. Ce n'est pas bien drôle, le +parc: avec ses allées montantes, ses balustrades, +ses escaliers, ses vases, ses boulingrins, +ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande +pièce montée. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer +un camarade. Quand j'en déniche un, ça va +encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, +c'est un désastre. J'en suis réduit à examiner le +parc dans ses moindres détails. C'est triste à +mon âge, allez! Ce fameux Le Nôtre était décidément +au-dessous de tout comme jardinier.</p> + +<p>--C'était le modèle des fils! dit M. Beaudrain +qui m'a fait apprendre par coeur, dans +les<i> Morceaux choisis</i>, une pièce où il est question +de la piété filiale du planteur de buis.</p> + +<p>--C'était le modèle des fils: aussi, ce fut un +grand homme! Il fut honoré de l'amitié du Roi-Soleil. +Voyez-vous, mon ami, pour arriver à +quelque chose de bien, il faut avoir à un haut +degré le sentiment de la famille.</p> + +<p>M. Beaudrain doit me tromper.</p> + +<p>Ah! les quinconces maussades, les urnes +lugubres, les statues galeuses, les bronzes à +écrouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels +sanglotent les vieux arbres, les murs des terrasses +tapissés d'un buis sale qui ressemble à +du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; +on l'a mis à toutes les sauces, coupé à toutes +les coupes; on l'a taillé en carrés, en triangles, +en pains de sucre, en toupies, en pyramides. +C'est triste à faire pleurer. S'il y avait des +fleurs, au moins, ce serait un peu plus gai: +on pourrait se croire dans un cimetière. Mais +on n'a point planté de fleurs. Pas de frivolités! +On a préféré l'utile à l'agréable. On a mis de +petits treillages au pied des plantations du +modèle des fils et des jardiniers. Les chiens +levaient la patte dessus.</p> + +<p>Il y a, du côté de l'allée où les marmousets +prennent leur bain de pieds, quelque chose +d'ignoble. C'est un parterre encadré par des +rampes de marbre, lépreuses, moussues, +pareilles à des croûtes de vieux fromages. Dans +ce parterre, entre des bordures de buis--toujours--végètent +de misérables arbustes gringalets, +tout ronds, tondus à la malcontent, +comme des caboches de soldats, et des ifs +pitoyables, taillés en pointes--pointus à y +empaler des mécréants.--- Je ne comprends +pas qu'on puisse arranger de cette façon des +végétaux qui ne vous ont rien fait. Il ont l'air +d'être au supplice, ces arbres. J'en ai vu qui +leur ressemblaient, dans une boîte champêtre, +en sapin, qu'on m'avait donnée dans le temps +pour mes étrennes: ils avaient un feuillage +en copeaux et, au pied, en guise de racines, +une petite rondelle de bois; ils n'étaient pas +aussi vilains que ceux-là et ils sentaient bon la +colle et la peinture, au moins.</p> + +<p>Je prends le pas de course lorsque je traverse +ce parterre; et je ne me retourne pas, +même lorsque je suis arrivé au bout. Je sais +que, si je me retournais, j'aurais devant moi +le grand squelette du château, avec ses hautes +fenêtres à petits carreaux qui font l'effet +d'énormes pièces de canevas dépiautées, où +manquent la laine de la tapisserie, la vie des +couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles +qui montrent la trame des treillages. A +travers les trous, j'aperçois de l'herbe qu'on +n'a pas passée à la tondeuse, des mousses à +l'alignement incorrect, des pâquerettes, des +violettes, des coucous, des boutons d'or, qui +poussent là tranquillement, sans règle, à la +bonne franquette, comme si ce n'était pas +défendu. Ça doit être défendu, pourtant. Ah! +si Le Nôtre vivait encore!...</p> + +<hr class="short"> + +<p>L'autre jour, en rentrant pour le dîner, j'ai +rencontré Mme Pion. Elle m'a demandé si mon +père était toujours aussi toqué. Je lui ai répondu, +pour ne pas me compromettre, que je +n'en savais rien. Là-dessus, nous avons causé et, +comme elle revenait du marché, elle m'a offert, +avant de me quitter, une belle grappe de raisin.</p> + +<p>--Mais, madame, je vous remercie.</p> + +<p>--Prends donc, bêta. Vas-tu faire des +manières, toi aussi?</p> + +<p>--Mais c'est que je n'ai pas encore dîné.</p> + +<p>--Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert.</p> + +<p>Je rentre à la maison, ma grappe à la main.</p> + +<p>--Sapristi! me dit Louise. Tu as là un +beau raisin. Où as-tu pris ça?</p> + +<p>--On me l'a donné.</p> + +<p>--Qui ça?</p> + +<p>--Mme Pion.</p> + +<p>--Tu dis?...</p> + +<p>--Mme Pion.</p> + +<p>--Ah!!!</p> + +<p>Louise se précipite dans le jardin où mon +père fume sa pipe en prenant son vermouth. +Une minute après, j'entends la voix paternelle. +Je manque de m'étrangler avec un grain très +gros que je viens d'avaler.</p> + +<p>--Jean, arrive ici tout de suite.</p> + +<p>Je m'avance, à pas lents, vers le berceau, +baissant le nez, la grappe derrière mon dos.</p> + +<p>--Tu as accepté un raisin de Mme Pion?</p> + +<p>Je lève la tête. Horreur! mon père n'est pas +seul. Il y a là M. et Mme Legros, M. Beaudrain +et Mme Arnal...</p> + +<p>--Veux-tu me répondre, oui ou non? Est-ce +Mme Pion qui t'a donné ce raisin?</p> + +<p>--Oui, papa.</p> + +<p>--Alors, tu acceptes quelque chose d'un +bonapartiste? Tu manges des raisins badingueusards? +Tu n'as pas honte?</p> + +<p>J'essaye de sauver mon raisin.</p> + +<p>--Si, papa, j'ai honte.</p> + +<p>--Alors, jette ta grappe.</p> + +<p>J'hésite. Quel dommage! De si bon raisin!</p> + +<p>--Jette ta grappe!</p> + +<p>Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux +et honteux. J'ai vu, avant de partir, de quelle +façon M. Legros me regardait, j'ai aperçu le +sourcil froncé de M. Beaudrain et les lèvres +pincées de Mme Arnal. Je comprends toute +l'étendue de ma faute. Je comprends que tout +le monde sait déjà que je suis un corrompu, +un vendu, un traître. Quelle honte! Il ne me +reste plus qu'à aller me cacher dans ma +chambre.</p> + +<p>Mais Catherine m'arrête au passage, sur la +première marche de l'escalier. Elle a une +lettre à la main.</p> + +<p>--Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette +lettre?</p> + +<p>Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui +suis chargé de dépouiller sa correspondance.</p> + +<p>--Ce n'est pas encore de mon frère. C'est +de mes parents. Je reconnais l'écriture du +maître d'école. Il y a bien le timbre de Chatelbeau, +Haute-Vienne, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>--J'espérais que ce serait de mon frère. Il +y a si longtemps que je n'ai pas reçu de ses +nouvelles. Enfin! voyons...</p> + +<p>Je lis:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«Ma chère fille,</p> +</div></div> + +<p>«Nous avons une nouvelle à t'apprendre +avec beaucoup de ménagements, car elle est +bien triste et nous ne voudrions point te donner +un coup comme ta mère en a reçu en +l'apprenant sans ménagements. C'est donc un +grand malheur que nous ne nous y attendions +pas quand nous avons reçu un procès-verbal +militaire apprenant le décès de ton pauvre +frère Grégoire, ma chère fille. Ta mère est +dans les larmes sans décesser la nuit et le +jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir +et que nous nous désolons tant que l'on ne +peut guère la consoler non plus. Il y a trois +garçons de la commune qui ont été tués aussi +et pas un seul à Sainte-Ragonde qui est bien +quatre fois plus grand que Chatelbeau, et +c'est un grand malheur, car les récoltes sont +belles ici et nous n'avons point à nous plaindre +pour quant à nous, nous avons deux cochons +gras à vendre. Monsieur le curé te fait dire +de prier pour l'âme de ton pauvre frère et je +ne connais pas d'autres nouvelles.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">«Ton père pour la vie qui t'embrasse...»</p> +</div></div> + +<p>Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, +qui s'est laissé tomber sur une chaise, +sanglote dans ses deux mains. Tout d'un +coup, elle se lève et s'essuie les yeux.</p> + +<p>--Monsieur Jean, voulez-vous me donner +la lettre? Montrez-moi où il y a les <i>deux cochons +gras à vendre</i>.</p> + +<p>--Là, Catherine.</p> + +<p>La bonne prend la plume qui lui sert à +marquer, en signes bizarres, ses comptes avec +les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase +dont je lui ai indiqué la place, prend la lettre, +et se dirige vers le jardin. Je la suis.</p> + +<p>--Pardon de vous déranger, monsieur, dit-elle +à mon père, mais j'ai reçu une lettre... +monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien +contente si monsieur... Je ne puis pas croire +que c'est vrai, voyez-vous...</p> + +<p>Mon père recommence la lecture que je +viens de faire.</p> + +<p>--Il n'y a pas à en douter, ma pauvre fille, +dit-il quand il a fini. Votre frère est mort en +défendant la patrie.</p> + +<p>--Mort comme un héros, dit M. Beaudrain. +Comme un de ces héros obscurs qui...</p> + +<p>--Mort comme nous mourrons tous, dit +M. Legros que sa femme, à ces mots, saisit +par le bras. Oui, Amélie, comme nous mourrons +tous plutôt que de laisser les vandales +souiller plus longtemps le sol sacré de la France.</p> + +<p>--Oui, tous, approuve mon père d'une voix +sombre. Consolez-vous, Catherine; songez...</p> + +<p>--Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: +je ne puis arriver à me figurer que c'est arrivé... +Un garçon si fort, si beau... Vingt-quatre +ans, monsieur... vingt-quatre ans...</p> + +<p>Elle fond en larmes.</p> + +<p>--Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant +les yeux.</p> + +<p>--Et ces pauvres parents, gémit Mme Legros. +Cette pauvre vieille mère... Ah! c'est +affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais...</p> + +<p>--Avez-vous remarqué le style de la lettre? +demande tout bas M. Beaudrain à mon père. +Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant! +Rien, absolument rien, au point de +vue de la syntaxe, naturellement, mais une émotion +qui déborde. Et ce passage sur les récoltes! +cette antithèse entre les ruines que fait la +guerre et les dons généreux de Cérès! C'est +d'une simplicité... rustique... Pas une expression +triviale, d'ailleurs, pas une expression +basse: les récoltes! Ah! le terme est choisi +de main de maître, fait le professeur en secouant +la tête.</p> + +<p>Heureusement qu'il n'a pas vu les <i>cochons +gras</i>!</p> + +<p>Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est +assise auprès d'elle et la console. Mme Legros +continue à déblatérer contre Bismarck, Guillaume +et Badinguet.</p> + +<p>--Ah! les trois monstres! On devrait leur +infliger des supplices affreux! Ah! pas les tuer +tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: +les attacher à un poteau et les faire mourir à +coups d'épingle... Les faire souffrir des journées +entières, quoi!...</p> + +<p>--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore +de les faire griller, comme saint Laurent. +Le feu, il n'y a que ça. Je me suis brûlé il y a +quinze jours, moi, en torréfiant du café. Eh +bien! j'ai encore la marque de la brûlure. +C'est d'un douloureux!</p> + +<p>--Et le pal? demande M. Beaudrain. +Croyez-vous que ce ne soit rien? C'est épouvantable, +tout simplement. On pourrait encore +user de l'écartèlement, ou de l'écorchement, +ou du crucifiement; mais ce sont des moyens +bien rapides... Non, en vérité, je crois que le +pal...</p> + +<p>--Ce qu'il faudrait, fait mon père, je vais +vous le dire: il faudrait attacher les trois +bourreaux au milieu des cadavres de leurs +victimes et les laisser mourir là!</p> + +<p>--Bravo! crie M. Legros.</p> + +<p>Catherine lève la tête, étonnée et, de ses +yeux rougis tout grands ouverts, semble interroger +l'épicier.</p> + +<p>--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons +nos morts! Nous vengerons votre frère, +Catherine! Les barbares nous rendront compte +du sang qu'ils ont versé! La vengeance!...</p> + +<p>Catherine s'est levée et semble boire les +paroles du marchand de tabac.</p> + +<p>--Eh bien! s'écrie-t-elle tout à coup, et +comme hors d'elle-même, eh bien! oui, je me +vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon +frère!... Le premier Prussien qui va me tomber +sous la main, je le tue comme un chien, +aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! +Oui, je le tuerai, je le tuerai...</p> + +<p>Elle part, brandissant sa lettre, faisant des +gestes extravagants.</p> + +<p>--Vraiment, ça fend le coeur! dit Mme Arnal. +Cette pauvre fille!...</p> + +<p>--Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en +étendant le bras. C'est une héroïne! Il faut +l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, +ce qu'elle vient de dire! Ah! c'est beau!</p> + +<p>--C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en +se léchant les lèvres.</p> + +<p>--Savez-vous qu'elle est capable de le faire +comme elle le dit? demande mon père.</p> + +<p>--Je n'en doute nullement, répond le professeur... +Eh! eh! ce ne serait point la première +fois qu'une femme se serait conduite +d'une façon virile... L'histoire nous apprend...</p> + +<p>--Judith et Holopherne! s'écrie Mme Legros.</p> + +<p>--Je voulais parler, dit M. Beaudrain mécontent +de voir sa phrase interrompue, de +Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de +sa tente dans la tête de Sisara.</p> + +<p>--Ah! fait philosophiquement l'épicière... +C'est que c'est moins connu, voyez-vous... +Eh bien! Catherine sera une Judith!</p> + +<p>--Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, +madame, que, que... Comment dirai-je?...</p> + +<p>--Dites ce que vous voudrez. Ce sera une +Judith!</p> + +<p>M. Legros essaye de calmer sa femme.</p> + +<p>--Tu te montes, ma chère amie... Tu +avances là des choses, vraiment... Tu sais +pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, +Judith a... s'est... enfin...</p> + +<p>--Et puis après? demande l'épicière agacée. +Quand il s'agit de sauver la patrie? Lorsqu'il +est question de venger un parent, un +frère. Ah! Legros, manqueriez-vous de coeur, +par hasard? Vous aurais-je mal jugé jusqu'ici? +Mettre en balance des intérêts supérieurs et +un léger sacrifice!</p> + +<p>--Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, +toute rouge. Vous exagérez un peu.</p> + +<p>--Pas le moins du monde, Judith a bien +fait. Et je ferais, comme elle, moi!</p> + +<p>--C'est brave, je l'avoue, déclare M. Beaudrain; +mais c'est peut-être aller trop loin.</p> + +<p>Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je +trouve ça tout naturel. Judith s'en va dans la +tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, +lui coupe la tête. Voilà. C'est très simple. Et +je ne comprends pas pour quelle raison ma +soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est +devenue rouge comme une pivoine.</p> + +<p>--Quand les circonstances l'exigent, je +comprends tout! s'écrie l'épicière en regardant +Mme Arnal, pendant que son époux lui +frappe sur l'épaule et que mon père sourit, +ainsi que M. Beaudrain.</p> + +<p>--Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a +guère de pièce sans prologue, et que, lorsqu'on +tient à arriver à l'épilogue...</p> + +<p>--Ah! c'est çà! dit Mme Arnal. L'épilogue, +à la bonne heure; j'en suis. Mais le prologue...</p> + +<p>Quel prologue? quel épilogue?</p> + +<p>Mme Arnal minaude.</p> + +<p>--Le prologue--ce M. Beaudrain a des +mots charmants--le prologue, non, décidément... +je ne me sentirais pas le courage... +Je... Il me semble que si un étranger, un +ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette +idée-là... Je ne comprends pas...</p> + +<p>--Eh bien! moi, je comprends tout! rugit +Mme Legros, malgré les supplications de son +mari; ah! mais oui, tout!...</p> + +<p>Mme Legros est une vraie patriote.</p> + +<p>Elle comprend tout. Ça ne fait pas un pli.</p> + +<br><br> + +<h3>XI</h3> + +<p> +Quelqu'un qui paraît bien étonné en pénétrant +chez nous ce matin, c'est M. Legros. Il trouve +mon père en train d'enterrer, dans une grande +fosse qu'il a creusée tout au fond du jardin, +une multitude d'objets: de petites caisses en +bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide +mon père dans ce travail et mon grand-père +Toussaint, qui a quitté Moussy hier pour venir +habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons +huilés et des lambeaux de toile le revolver et +le fusil de chasse paternels. Deux vieux sabres +de cavalerie et un fusil à pierre qui ornaient ma +chambre gisent à côté de lui.</p> + +<p>--Comment! s'écrie l'épicier d'une voix +absolument consternée, comment! Barbier, +vous enfouissez vos armes dans le sol!</p> + +<p>--Ma foi, fait mon père embarrassé, je... +c'est-à-dire... c'est à cause des enfants, vous +comprenez... un malheur est si vite arrivé...</p> + +<p>--Et l'ennemi qui est à nos portes! gémit +le marchand de tabac.</p> + +<p>--Oh! soyez tranquille! si la ville songe à +se défendre...</p> + +<p>--Douteriez-vous du patriotisme de la garde +nationale? demande M. Legros indigné. Vous +en faites partie, pourtant, bien que vous vous +dispensiez plus souvent que de raison d'assister +aux manoeuvres.</p> + +<p>--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais +partie, puisque j'ai là, dans le placard du vestibule, +mon fusil de munition et mon fourniment +complet.</p> + +<p>--A la bonne heure! je vois que vous ne +suspectez pas l'énergie du corps d'officiers... +Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il +ne serait guère possible de résister; mais +aujourd'hui, pour peu que chacun fasse son +devoir...</p> + +<p>--Vous savez bien que nous avons juré de +le faire... Entortillez bien le revolver, père Toussaint, +le mécanisme craint l'humidité... Alors, +Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?...</p> + +<p>--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront à +qui parler. Du reste, nous ne les attendons guère +avant trois ou quatre jours. Toutes nos précautions +sont prises; les barrières sont fermées et +les postes qui les gardent ont ordre de n'ouvrir +qu'à des parlementaires. Nous sommes à +Versailles une douzaine de mille hommes au +moins...</p> + +<p>--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint +en ricanant. Et encore!</p> + +<p>--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre +gendre a tort d'enterrer son fusil de chasse. +Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, +donner un défenseur à la patrie.</p> + +<p>--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à +reporter à la mairie, après l'entrée des Prussiens, +et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil et +votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe +aussi votre sabre, monsieur Legros? J'ai encore +des chiffons... Non? Vous préférez le remettre +aux Allemands? Comme vous voudrez.</p> + +<p>Mon père arrange les armes dans la fosse.</p> + +<p>--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable +de loir qui vient manger les fruits, la nuit. Je +le guette depuis deux jours et j'aurais bien +voulu finir par lui envoyer une charge de plomb +dans les reins... Mais, à propos, monsieur Legros, +vous me prêterez bien votre fusil, vous? +Vous me rendrez service.</p> + +<p>--Je ne demande pas mieux... mais je... +en ce moment-ci... je crois...</p> + +<p>L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le +père Toussaint le regarde curieusement et, +tout à coup, éclate de rire.</p> + +<p>--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, +votre fusil, sacré farceur!... Allons, donnez-moi +votre sabre, allez! il y a encore de la +place dans le trou...</p> + +<p>M. Legros s'en va, rouge de colère.</p> + +<p>--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-père, +que si les Prussiens arrivaient en ce moment-ci, +ce gros patapouf de marchand de tabac +serait parfaitement capable de se faire tuer pour +me prouver que j'ai eu tort de me moquer de lui?</p> + +<p>--C'est bien possible, fait mon père qui +achève de combler la fosse. Heureusement, +les Allemands ne sont pas encore là...</p> + +<p>--Au fait, Jean, as-tu porté à la poste les lettres +que j'ai écrites ce matin?</p> + +<p>--Pas encore, papa.</p> + +<p>--Vas-y donc. Il est plus de dix heures et +demie et la levée a lieu à onze heures.</p> + +<p>Je vais à la poste, je laisse tomber les lettres +dans la boîte et je reviens en chantonnant, le +nez baissé, comme si je comptais les brins +d'herbe qui poussent entre les pavés. Un +grand bruit de galopade, en haut de la rue +Duplessis, me fait lever la tête.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Oh!</p> + +<p>Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que +vif. Des cavaliers, des cavaliers comme je n'en +ai jamais vu, passent devant moi au grand +galop. C'est terrible! Ils me font l'effet de +géants et leurs chevaux, dont les fers luisants +frappent la pierre en faisant jaillir des +étincelles, me semblent énormes, eux aussi. +Oh! que j'ai peur!</p> + +<p>Ils sont passés, ils sont déjà loin, que je ne +puis bouger de ma place. Je tourne la tête, +seulement, et je les aperçois, tout là-bas, galopant +toujours. Brusquement, devant la gare, +ils s'arrêtent. Comment! ils ne sont que quatre! +J'aurais juré qu'ils étaient cent. On dirait des +lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont +un gros pistolet au poing et, attachée au bras +droit, une longue lance avec une banderole +noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps +d'en voir plus long; ils reprennent le galop et +je ne distingue plus que l'étincellement des +sabres et des fers, les couleurs des banderoles +qui clapotent au vent et les silhouettes +noires des passants qui se sauvent, effarés, +devant l'épouvantable chevauchée...</p> + +<p>Je rentre à la maison, en courant.</p> + +<p>--Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... +Les Prussiens! Les Prussiens sont ici! Je +viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre +Prussiens!...</p> + +<p>On se précipite, on m'entoure, on me +demande des détails. J'en donne--autant +que je puis en donner--mais pas assez, +cependant, car on m'en redemande encore. +On m'écoute en frissonnant.</p> + +<p>--Ils sont vilains? me demande ma soeur, +qui tremble de tous ses membres.</p> + +<p>--Oh! oui! Et grands! grands!</p> + +<p>--Brrr!!</p> + +<p>--Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet +au poing?</p> + +<p>--Deux fois plus gros que le revolver de +papa!</p> + +<p>--Et des lances?</p> + +<p>--Et des lances.</p> + +<p>--Et des sabres?</p> + +<p>--Et des sabres.</p> + +<p>--Brrr!!</p> + +<p>--Ils ne t'ont rien dit en passant?</p> + +<p>--Non, rien... mais ils m'ont regardé d'un +air furieux. Un, surtout, qui avait une grande +barbe rouge.</p> + +<p>En réalité, je ne sais même pas si les Prussiens +m'ont vu et j'ignore absolument s'ils +avaient de la barbe. Mais je prends ça sous +mon bonnet; ça fait bien. Ça me donne l'air +homme. Je murmure même en avançant le +menton:</p> + +<p>--J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient +me tuer.</p> + +<p>Ma soeur m'embrasse. Ça ne lui arrive pas +souvent. Il faut qu'elle soit rudement émue.</p> + +<p>--Les brigands! s'écrie Catherine. C'est +qu'ils en sont bien capables, ces sauvages, de +tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand +on pense...</p> + +<p>Et sa figure, terrible tout à l'heure lorsque +j'ai annoncé l'entrée des Prussiens, devient +infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir +menti.</p> + +<p>--Que faire! que faire? demande ma soeur +en se tordant les mains.</p> + +<p>--Il faut fermer tous les contrevents des +fenêtres qui donnent sur la rue, répond mon +père, verrouiller les portes et, ma foi... déjeuner +en attendant les événements... Ce sera +toujours un déjeuner que les Prussiens n'auront +pas.</p> + +<p>Nous déjeunons tristement, du bout des +dents, échangeant nos craintes, nous faisant +part de nos pressentiments. Et nous parlons de +la tante Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter +le <i>Pavillon</i>, qui a refusé de venir à Versailles.</p> + +<p>--Elle aurait pourtant été plus en sûreté +ici, dans une ville, qu'en pleine campagne, +dit Louise.</p> + +<p>--Ah! s'écrie mon grand-père, j'ai pourtant +fait tout ce que j'ai pu pour la décider. +Je lui ai dit: «Vous voyez bien; moi, je suis +un homme et je pars. Si, dans quelques jours, +il n'y a pas de danger, je reviendrai. Venez +avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y +a lieu. Barbier sera enchanté de vous offrir +l'hospitalité...»</p> + +<p>--Parbleu! s'écrient mon père et ma +soeur.</p> + +<p>--Elle s'est obstinée à rester quand même. +Savez-vous ce qu'elle m'a répondu: «Que +voulez-vous que les Allemands fassent à une +vieille bonne femme comme moi? Il faudrait +être bien méchant pour me faire du mal.»</p> + +<p>--Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant +les yeux.</p> + +<p>--Je souhaite, dit mon père...</p> + +<p>Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. +Nous regardons à la pendule: midi et +demi. Nous n'attendons personne à cette +heure-là...</p> + +<p>Qui peut sonner? Qui peut avoir sonné? +Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas?</p> + +<p>Nous nous consultons. Enfin, je suis chargé +d'aller regarder, avec précaution, par une +fenêtre des mansardes, quelle est la personne +qui se présente à notre porte. Je grimpe l'escalier, +j'entr'ouvre la lucarne sans faire de bruit, +je me penche et j'aperçois M. Legros. Il n'a +plus son uniforme; il est en civil. Il m'a même +l'air de trembler très fort; il regarde anxieusement +dans toutes les directions. Je redescends +et je vais lui ouvrir la porte.</p> + +<p>--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? +demande-t-il en entrant, d'une voix chevrotante +qui trahit une profonde agitation intérieure. +Les Prussiens sont dans la ville... c'est-à-dire +une avant-garde... des parlementaires... +des parlementaires... Nous les avons laissés +entrer, car on a beau être ferme... patriote... +il faut être sensé, réfléchir... se rendre compte, +en un mot... Trois mille hommes ne peuvent +pas lutter contre une armée... On a signé à +midi un capitulation honorable... très honorable... +je n'en ai pas vu le texte encore, mais +elle est très honorable... Tout ce que je sais, +c'est que la garde nationale doit être désarmée... +oui... et puis, on doit combler les tranchées +et enlever les abatis qui barrent les +routes... C'est naturel, après tout, puisque les +Prussiens arrivent ici à deux heures et qu'on +a signé une capitulation... honorable... Est-ce +que j'avais pensé à vous dire que les Prussiens +arrivent à Versailles à deux heures? Ils arrivent +à deux heures... Ah! si la ville avait eu des +fortifications!... Ah! diable: une heure! Je +m'en vais... Il ne fera peut-être pas bon dans +les rues, bientôt... Au revoir.</p> + +<p>Le marchand de tabac s'en va. Sa dernière +phrase me donne à réfléchir: il ne fera pas +bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant +envie d'aller faire un tour... du côté où vont +arriver les Allemands. Si je parle de mon envie +à mon père, il ne me laissera pas sortir, c'est +clair. Alors, il faudrait m'éclipser à la muette +ou me résigner à manquer l'entrée des troupes +prussiennes. Manquer un spectacle pareil, ce +serait bien embêtant... Je m'éclipserai...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Je m'éclipse. J'ouvre la porte tout doucement, +je la referme en faisant encore moins +de bruit et je suis dans la rue. Personne ne +s'en doute. Je prends ma course vers le boulevard +du Roi.</p> + +<p>Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes +les fenêtres fermées, toutes les portes closes. +Je le remonte presque jusqu'à la grille; le +poste des gardes nationaux est désert. Deux +douaniers seulement montent la faction, les +yeux tournés du côté de la campagne. J'attends--en +tremblant. Pourvu que personne +ne vienne me déranger, ne s'aperçoive de ma +présence et ne me force à déguerpir! Je tremble +de plus en plus--mais c'est rudement bon +de trembler comme ça.</p> + +<p>J'ai envie d'aller demander aux douaniers +s'ils pensent qu'il y en aura encore pour longtemps, +mais je n'ose pas...</p> + +<p>Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce +sont eux! Je m'accroche à un bec de gaz et je +me penche en avant pour mieux voir... mais +rien, rien que le bruit des tambours et de la +musique, qui se rapproche rapidement. Le coeur +me bat à craquer, la respiration me manque...</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Les voilà!</p> + +<p>Ce sont les douaniers qui ont crié ça, et ils +prennent leur course vers la ville. Ils me +frôlent en passant et leur terreur me gagne. +Je les suis. Mais, en courant, j'aperçois, de +l'autre côté du boulevard, cinq ou six curieux +qui se sont arrêtés et qui se dissimulent derrière +les arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne +resterais-je pas? Je me cache derrière un arbre, +moi aussi, et je regarde en écarquillant les yeux.</p> + +<p>Là-bas, sur la route, à cinquante pas de la +barrière, une douzaine de cavaliers, pareils à +ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au +pas et s'arrêtent un instant devant le poste +de la douane. Ils entrent dans la ville, sur +deux rangs, longeant le bord des trottoirs.</p> + +<p>--Les uhlans! dit une voix à côté de moi.</p> + +<p>Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la +lance au bras, le pistolet au poing. Ils passent +devant moi et je sens que je vais tomber, je +sens que mes ongles s'enfoncent dans l'écorce +de l'arbre contre lequel je suis collé. Ils sont +couverts de sang, ces hommes! il y a du sang +aux banderoles de leurs lances, aux jambes +de leurs chevaux, aux morceaux de leurs uniformes +déchirés et l'un d'eux, au premier +rang, a la figure entourée d'un linge blanc +que piquent des points rouges. Ils viennent +de se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en +aller, je veux m'en aller!</p> + +<p>Impossible. Devant moi, il y a des uhlans +qui s'avancent toujours au pas, en fouillant de +l'oeil les rues transversales et, derrière, une +masse noire s'approche. On entend le bruit +des pas. On commence à distinguer les pointes +des casques, les canons des fusils, les petits +tambours, guère plus grands que des tambours +de basque, et les fifres. Ils jouaient une marche +guerrière, ces tambours et ces fifres, suivis de +fantassins à l'uniforme bleu sombre, qui défilent, +chaussés de bottes où ils ont fourré leurs pantalons, +le fusil à plat sur l'épaule, le manteau roulé +en sautoir. Et ces hommes, souillés de boue et +de poussière, noirs de poudre, aux tuniques +en lambeaux, ces hommes qui se sont battus +ce matin, sans doute, qui viennent de faire +une marche pénible, conservent l'alignement +le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. +Le pas se cadence d'un bout à l'autre de la +colonne, les sous-officiers marchent sur le +flanc des troupes et les officiers, l'épée à la +main, en costume simple, sans dorures, sans +épaulettes, orné seulement d'un peu de velours, +s'avancent à la tête de leurs compagnies, +raides et droits comme des automates.</p> + +<p>Il en passe, il en passe toujours. Je suis à +moitié sorti de derrière mon arbre et je regarde +franchement. Je n'ai presque plus peur. Subitement, +les tambours et les fifres cessent de +jouer. Alors, une musique dont j'aperçois les +instruments, tout là-bas, devant un groupe +d'officiers à cheval, entame un hymne de combat +et, sur toute la ligne des troupes, depuis +les premiers rangs qui déjà ont atteint le château +jusqu'aux derniers qui débouchent du +Chesnay, des hurrahs éclatent et couvrent la +voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et +la musique, de nouveau, déchire l'air de ses +notes victorieuses...</p> + +<p>Elle joue <i>la Marseillaise</i>!... <i>la Marseillaise</i>, +l'hymne que jouaient les musiques de nos régiments +partant pour la frontière, l'hymne qui +rend le Français invincible, qu'on gueulait dans +les rues au moment de la déclaration de guerre +et que j'ai chanté, moi aussi, lorsque nous +croyions à la victoire, lorsque nous voulions +planter d'avance des drapeaux tricolores sur la +route de Berlin...</p> + +<p>Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons +pas de longtemps, peut-être; et il nous faudra +regarder flotter les étendards noirs et +blancs, pareils à celui que porte un officier +décoré d'une croix en fer, au milieu du dernier +régiment d'infanterie.</p> + +<p>C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, +avec ses canons noirs couchés sur les affûts +peints en bleu, avec ses servants à pied et à +cheval coiffés de casques surmontés d'une boule +en cuivre. Il y a des fleurs à la gueule des +pièces et les caissons et les prolonges sont enguirlandés +de lierre et de feuillage...</p> + +<p>La cavalerie succède à l'artillerie: des dragons, +des cuirassiers, des hussards de la mort, +avec des brandebourgs blancs et une tête de +mort au bonnet. Puis, viennent des voitures, +des caissons, des voitures à échelles...</p> + +<p>Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, +entre les roues des derniers caissons, avoir +aperçu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien +des pantalons rouges. Entre deux haies de +Prussiens, la baïonnette au canon, marchent +des soldats français prisonniers, sans armes, +sales, déguenillés, l'air abattu, désespéré. Ils +sont deux cents, au moins... et je regarde, +tant que je puis les voir, les képis rouges de +ces malheureux qui vont aller pourrir dans +une forteresse allemande... Les voitures passent +toujours, escortées par des uhlans. Il y a +des prolonges pleines d'armes, de chassepots +et, tout à la fin, des caissons pleins de paille, +des voitures de tous modèles, des camions +même, portant le drapeau blanc à croix rouge +des ambulances, d'où s'échappent des cris à +faire frémir, des gémissements lamentables.</p> + +<p>Un dernier peloton de uhlans. C'est fini.</p> + +<p>--C'est tout un corps d'armée qui vient de +passer, me dit un monsieur qui est resté derrière +un arbre, pas loin de moi, pendant le +défilé des troupes, c'est le 5e corps prussien, +général de Kirchbach.</p> + +<p>J'ai déjà vu ce monsieur, mais je ne le connais +pas. Je crois qu'il demeure dans notre +quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, +la canne à la main.</p> + +<p>Une personne qui a l'air beaucoup moins +tranquille, c'est un monsieur long et maigre +qui sort craintivement d'une allée où il s'était +tapi pendant le passage des Prussiens et qui, +en traversant le boulevard, jette à droite et à +gauche des regards furtifs. Son chapeau est +enfoncé sur ses yeux et le collet de sa redingote +lui remonte sur les oreilles. Tiens! on +dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de +mon côté.</p> + +<p>--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune +imprudent?</p> + +<p>C'est M. Beaudrain. Je le reconnais à la voix, +beaucoup plus qu'à la figure, une figure qui a +pris des tons jaune pâle--une couleur de +panade.--Pourtant, la voix tremble, elle +tremble beaucoup, M. Beaudrain doit avoir +une fière peur.</p> + +<p>--Ce que je fais, monsieur? Je rentre à la +maison...</p> + +<p>--Et vous avez assisté à l'entrée des Prussiens?</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>--Exprès?</p> + +<p>--Oui, monsieur.</p> + +<p>Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! +j'ai eu le front, l'audace, le toupet, de +venir, tout seul, contempler le défilé triomphal +des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, +un cerveau à l'envers, une tête brûlée?</p> + +<p>--Mais, vous-même, monsieur...</p> + +<p>--Moi, c'est différent. Je ne croyais pas, +je ne pouvais supposer que l'armée ennemie +prendrait aujourd'hui possession de la ville. +Sans cela, croyez-le bien, je ne serais pas sorti. +J'étais allé faire une visite à côté, rue de Maurepas; +et, en revenant, j'ai vu mon chemin +intercepté par les hordes prussiennes... Et +vous êtes resté là tout le temps.</p> + +<p>--Oui, monsieur. Les Prussiens marchent +bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu les prisonniers?</p> + +<p>--Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'étais +dans cette allée, là, et je n'ai pas mis le nez +dehors, soyez-en sûr. Un mauvais coup est +vite attrapé et je n'ai qu'une médiocre confiance +dans la générosité des Vandales modernes... +Mais il pourrait en venir d'autres. +Filons, filons...</p> + +<p>M. Beaudrain m'entraîne. Nous passons +par des rues détournées, des chemins déserts. +Au moindre bruit, le professeur tressaille, +blêmit. Au coin d'une rue, il me quitte.</p> + +<p>--Écoutez, mon cher enfant, je voudrais +bien vous reconduire jusque chez vous, mais... +je crains... une personne seule attire moins +l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... +De la prudence!...</p> + +<p>Et il part, se dissimulant le long des murailles.</p> + +<p>Je rentre à la maison tranquillement, sans +voir l'ombre d'un Prussien. Mon père m'ouvre +la porte.</p> + +<p>--D'où viens-tu? Nous t'attendons depuis +deux heures...</p> + +<p>Je vois venir une réprimande--autre chose +peut-être.--Je me tire de ce mauvais pas en +donnant des renseignements, beaucoup de +renseignements. Je parle pendant une heure +au moins. Je raconte tout ce que j'ai vu--même +un peu plus.--Lorsque je déclare que +j'ai vu des prisonniers français, Catherine pleure +à chaudes larmes. Ma soeur s'étonne d'apprendre +que les Prussiens ont de la barbe et mon père +s'indigne fortement lorsque je lui dis que les +musiques allemandes jouaient la <i>Marseillaise</i>.</p> + +<p>--C'est infâme! Insulter les vaincus! Les narguer! +Ah! l'on reconnaît bien là l'esprit teuton!</p> + +<p>Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. +Il se monte. Je profite de sa colère +pour grimper dans ma chambre. Je prends un +livre, mais il m'est impossible de lire une ligne. +J'ai encore devant les yeux le spectacle de tout +à l'heure et je ne puis penser à autre chose.</p> + +<p>J'entends le pas d'un cheval dans la rue. +J'ouvre la fenêtre, tout doucement, j'entr'ouvre +la persienne et je regarde. A cinquante mètres, +devant le bureau de tabac de M. Legros, un +officier prussien à cheval est arrêté. Il parle +avec une personne qui se trouve à l'intérieur, +mais je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros +sort de sa boutique, le chapeau à la main, en +faisant de grands gestes pour expliquer, sans +aucun doute, qu'il ne possède pas ce qu'on +lui demande. Alors, le Prussien fait un signe +bref, indiquant la ville; et l'épicier, qui a compris, +part en courant. Le cavalier attend son +retour, une main sur la hanche, en examinant +les maisons du voisinage.</p> + +<p>Mais voici M. Legros au bout de la rue, +toujours courant, rouge, suant, essoufflé. Il +tend au Prussien, en se découvrant, une chose +enveloppée dans du papier. C'est un énorme cigare. +L'officier l'allume, paye et s'en va, au pas. +Il passe devant la maison et je ferme la persienne, +bien doucement, pour qu'il n'entende rien.</p> + +<p>J'ai envie de descendre pour raconter à +mon père ce que je viens de voir; mais il m'a +formellement défendu d'ouvrir les contrevents +et il me gronderait certainement. Je suis forcé +de garder ça pour moi. C'est dommage. Ah! +ce fameux M. Legros!</p> + +<hr class="short"> + +<p>Le soir, le garçon boucher qui est venu +apporter la viande nous a appris qu'un régiment +prussien faisait boire ses chevaux à l'usine +à gaz, dans les bassins. Il paraît aussi que +les Prussiens ont allumé des feux de bivouac +sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et +des moutons et qu'ils se préparent à passer +la nuit à la belle étoile.</p> + +<p>--Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? +demande mon grand-père.</p> + +<p>--Ils supposent sans doute qu'elles sont +minées, fait le garçon boucher.</p> + +<p>--Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pensé +à miner les avenues! s'écrie Louise. On les +aurait tous fait sauter pendant la nuit.</p> + +<p>--Oh! ils prennent bien leurs précautions, +assure le garçon boucher. Il passe des patrouilles +partout et ils ont posé des sentinelles +à tous les coins de rues; j'ai vu ça il y a une +demi-heure, en allant porter de la viande, rue de +la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dégoûtant, +des sauvages comme ça; ils n'achètent même +pas de la viande aux commerçants; ils traînent +derrière eux des bestiaux qu'ils ont volés à +droite et à gauche et ils les ont parqués sur +la place d'Armes. Comme c'est propre!</p> + +<p>--C'est infâme, dit mon père.</p> + +<p>--- Est-ce qu'ils resteront longtemps à Versailles? +demande Catherine, songeuse.</p> + +<p>--Oh! non. Du moment qu'on a signé une +capitulation...</p> + +<p>--Une capitulation honorable, fait ma soeur.</p> + +<p>--Dans ce cas-là, comme le disait tout à +l'heure le patron, ils ont le droit de traverser +la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper.</p> + +<p>--Çà, dit le père Toussaint, ce n'est pas +aussi sûr que du vinaigre.</p> + +<p>--Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, +puisqu'on a signé une capitulation honorable...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Nous apprenons, le lendemain matin, que +l'état-major prussien a fait cette réflexion qu'il +n'avait pas à traiter avec une ville ouverte. +Après quoi il a pris la capitulation et en a fait +de petits morceaux.</p> + +<br><br> + +<h3> +XII</h3> + +<p>Les Prussiens se sont installés en maîtres à +Versailles. La ville est devenue le quartier +général de l'armée qui doit assiéger Paris. +Tous les jours, il arrive de nouvelles troupes: +des dragons bleus, des dragons verts, des +pionniers gris, des hussards de toutes +couleurs, des gendarmes, des cuirassiers, des +Bavarois coiffés d'immenses casques à chenille. +J'aurais bien voulu voir tous ces soldats. +Mais il m'est formellement interdit de mettre +le pied dans la rue. Après mon escapade de +l'autre jour, mon père m'a déclaré que, si +je sortais sans sa permission, il m'enfermerait +dans ma chambre, au pain et à l'eau, et je +suis forcé de m'en rapporter aux récits +des divers fournisseurs qui nous apportent +des nouvelles en même temps que des provisions.</p> + +<p>Il paraît que, jusqu'ici, les Allemands ne +se conduisent pas trop mal. Ils respectent les +personnes et les propriétés et se bornent à +faire des réquisitions. Ils ont d'abord réclamé +toutes les armes qui se trouvaient dans la +ville et messieurs les gardes-nationaux ont été +invités à rapporter leurs fusils à la mairie, ce +qu'ils ont fait sans se faire tirer l'oreille. Hier +matin, mon père est sorti avec tout son +équipement; il a été rejoint au milieu de la +rue par M. Legros qui portait sous le bras, +aussi tristement qu'un officier de Marlborough, +son beau sabre à dragonne d'argent. Ce léger +sacrifice n'a pas contenté les Prussiens qui +réclament d'heure en heure, sans se lasser, les +objets les plus divers: provisions de bouche, +fourrages, couvertures, balais, matelas, semelles, +amidon, peaux de sangliers, cirage +et bandages herniaires. On voit tout de suite +que les Allemands, qu'on nous représentait +comme d'affreux barbares, sont fort civilisés +et très au courant des objets nécessaires à la +vie moderne.</p> + +<p>--Enfin, dit ma soeur, puisqu'ils ne font +que demander et qu'ils ne prennent rien, ça +ne va pas trop mal.</p> + +<p>--En effet; mais si l'on refusait de leur +donner ce qu'ils demandent? ricane mon +grand-père.</p> + +<p>On s'en garde bien. Et l'on se garde, aussi, +de ne pas leur ouvrir sa porte quand ils y +frappent, comme ils viennent de le faire chez +nous.</p> + +<p>C'est moi qui ai été leur ouvrir--après +avoir constaté leur identité par la fenêtre du +premier--et en tremblant bien fort. Ils sont +trois: deux grands et un petit. Le petit porte +une casquette plate et a une épée au côté. Ce +n'est pas un officier, mais il doit avoir un +grade. Quel grade? Il nous l'apprend lui-même +en pénétrant dans la salle à manger, +où mon père, mon grand-père et ma soeur +attendent, debout.</p> + +<p>--Bonjour, madame, bonjour, messieurs. +Voici un billet de logement pour moi, sous-officier +porte-épée au 58e régiment d'infanterie, +et deux hommes.</p> + +<p>Ma soeur a l'air bien étonnée d'entendre +un Prussien parler français; celui-ci n'est pas +vilain, après tout, il a une petite moustache +très gentille, des yeux bruns très intelligents. +Quant aux soldats qui l'accompagnent, on +dirait deux brutes; et, lorsque leurs regards, +qu'ils promènent avec ahurissement sur le +mobilier, se posent sur moi, j'ai peur.</p> + +<p>Mais le sous-officier se tourne vers eux et +leur parle en allemand. Ils prennent leurs +sacs et leurs fusils qu'ils avaient déposés en +entrant et ils suivent mon père, qui les guide +vers une grande pièce inoccupée où l'on va +leur dresser des lits.</p> + +<p>--Non. De la paille. De la paille, c'est bon +pour le soldat, déclare le sous-officier.</p> + +<p>Mon père insiste. Il veut faire bien les +choses; il tient à donner des lits. Quant au +sous-officier, on le logera dans la <i>chambre +d'amis</i>, où il sera très bien.</p> + +<p>--Tenez, par ici, tout au fond du couloir.</p> + +<p>Dans le corridor, nous rencontrons Catherine +qui descend de sa chambre; elle jette +au Prussien un regard terrible que celui-ci ne +surprend pas, heureusement, mais mon père +devient blanc comme un linge.</p> + +<p>--Jean, me dit-il tout bas, quand nous +aurons installé l'Allemand dans sa chambre, +tu vas aller à la cuisine, tu prendras tous les +couteaux pointus et tu les donneras à ta soeur +pour qu'elle les enferme à clef dans le placard +du vestibule... Ah! tu n'oublieras pas le tourne-broche.</p> + +<p>Je descends à la cuisine et je commence à +ramasser les couteaux. Je ne suis pas assez +grand pour attraper le tourne-broche.</p> + +<p>--Catherine, voulez-vous me décrocher le +tourne-broche?</p> + +<p>--Pourquoi faire, monsieur Jean?</p> + +<p>--Pour l'emporter.</p> + +<p>--L'emporter où?</p> + +<p>--Eh! parbleu! l'emporter, l'enfermer.....</p> + +<p>--Est-ce que vous êtes fou, monsieur +Jean?</p> + +<p>--Ah! oui, on est fou, n'est-ce pas? parce +qu'on ne veut pas vous laisser de couteaux +pointus sous la main? parce qu'on veut vous +empêcher de tuer les Prussiens? nous le +savons bien, allez! que vous voulez en tuer +un. Mais nous vous en empêcherons.</p> + +<p>Catherine me regarde avec pitié. Elle lève +les épaules et me prend par le bras.</p> + +<p>--Vous n'empêcherez rien du tout. Je ferai +ce qui me plaira. Est-ce que je risque autre +chose que ma peau, par hasard? hein? Qu'est-ce +qu'ils me racontaient donc, vos parents, +vos M. Legros, vos Mme Arnal, l'autre jour? +Hein? La vengeance, le patriotisme! Hein? +savez-vous que j'ai du sang dans les veines, +hein? est-ce que vous-croyez que je peux me +retenir, Hein? quand je vois ces brigands de +Prussiens?</p> + +<p>Elle me secoue comme un prunier, me +poussant devant elle à chaque interrogation. +Elle a fini par me coller à la porte vitrée dont +je vais casser les carreaux avec mes épaules. +Mais tout d'un coup, la porte s'ouvre, je +manque de tomber et mon père paraît derrière +moi. Il est tout vert de rage.</p> + +<p>--Catherine!... j'ai entendu ce que vous +venez de dire à cet enfant... C'est moi qui +l'avais envoyé chercher les couteaux... pour +vous empêcher de commettre un crime, malheureuse!... +Avez-vous songé aux conséquences +de vos actions? Savez-vous qu'on +nous fusillerait tous, tous, jusqu'au dernier?... +Ah! vous ne pouvez pas vous retenir?..... +Vous ne pouvez pas! Je peux bien, moi!... +Eh bien! vous allez monter dans votre chambre, +tout de suite!... Je vais vous y enfermer +à clef... jusqu'à ce que j'aie pris une détermination...</p> + +<p>Catherine monte l'escalier quatre à quatre, +furieuse, pleurant, suivie par mon père, et +j'entends la clef qui grince dans la serrure.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Nous achevons la journée dans les transes. +La belle-soeur du charcutier a consenti à remplacer +Catherine pendant quelques jours. C'est +elle qui nous a fait à dîner et qui a fabriqué, +pour les deux soldats allemands, un énorme +plat de ratatouille au lard et aux pommes de +terre. Le sous-officier porte-épée dîne avec +nous. Il a l'air bien élevé, se montre très +galant vis-à-vis de ma soeur et engage avec +mon grand-père une longue conversation sur +la langue française que, d'ailleurs, il parle +assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, +certains idiotismes. Le père Toussaint +lui donne les renseignements les plus +étendus, saupoudrant ses phrases onctueuses +de comparaisons et d'épithètes qui doivent +flatter le vainqueur. Il dit:</p> + +<p>--Votre belle Allemagne... cette campagne +si glorieuse pour vos armes... votre gracieux +souverain... une guerre aussi vivement menée... +Bismarck, ce Richelieu... les effets foudroyants +de vos canons Krüpp...</p> + +<p>Le Prussien est enchanté. Après dîner il se +met au piano et joue deux ou trois valses allemandes. +Avant de se retirer dans sa chambre, +il nous souhaite très poliment une bonne nuit.</p> + +<p>--Un charmant garçon, dit mon père.</p> + +<p>--Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce +pas Jean?</p> + +<p>--Oh! oui... c'est dommage qu'il soit +Prussien.</p> + +<p>--Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement +mon grand-père. Les Allemands +ne sont pas si féroces qu'on veut bien le dire, au +bout du compte... Mais c'est cette damnée +Catherine qui m'inquiète.</p> + +<p>Mon père aussi semble très inquiet. Je suis +sûr qu'il ne ferme pas l'oeil de la nuit. Et, le +lendemain matin, son inquiétude se change en +trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier +se diriger vers le jardin.</p> + +<p>--Vous avez de belles fleurs. Cela vous dérangerait-il +de m'apprendre les noms que j'ignore?</p> + +<p>--Mais non, au contraire... avec plaisir...</p> + +<p>Mon grand-père et moi nous suivons mon +père qui accompagne l'Allemand.</p> + +<p>--Quel est le nom de cette fleur rouge?</p> + +<p>--Un géranium.</p> + +<p>--Et celle-là?</p> + +<p>--Un oeillet d'inde.</p> + +<p>--Et celles-là, là-bas? Oh! mais, je ne +connais pas le nom de toutes ces fleurs.</p> + +<p>Et le Prussien s'avance vers une plate-bande +qui longe la maison, au grand désespoir de +mon père qui lève les bras au ciel et fait à +mon grand-père des signes désespérés. Qu'y a-t-il?</p> + +<p>Subitement, je comprends: cette plate-bande +se trouve juste au-dessous de la fenêtre +de Catherine et là-haut, contre la vitre, +on aperçoit l'immobile silhouette de la bonne.</p> + +<p>--Pourvu qu'elle ne le voie pas! me souffle +le père Toussaint qui frémit. Et ton père qui +a oublié d'enlever les pots de fleurs qui se +trouvent sur la fenêtre! Quelle imprudence! +S'il prenait envie à cette fille d'en faire tomber +un! Ah! j'aurais prévu ça, moi! je lui aurais +enlevé jusqu'à son pot de chambre et j'aurais +cadenassé la croisée. Jean, surveille-la bien, +cette croisée.</p> + +<p>--Oui, grand-papa.</p> + +<p>--Je vais essayer d'engager le Prussien à +rentrer.</p> + +<p>Mais celui-ci, penché sur la plate-bande, +s'abîme dans la contemplation d'une touffe de +rosiers.</p> + +<p>--Quel est le nom de ces rosiers?</p> + +<p>--Des rosiers du Bengale... Mais, monsieur, +je crois... l'air du matin est un peu frais...</p> + +<p>--Non, non. Très beau, ce matin. Cette +fleur se nomme?</p> + +<p>--Un glaïeul... mais, permettez. Il me semble +avoir oublié de vous offrir la goutte, et si +vous...</p> + +<p>--Merci beaucoup. J'ai pris du café et cela +me suffit.</p> + +<p>Le Prussien ne s'en ira pas et, là-haut, la +terrible silhouette guette toujours. Mon père +se tord les mains...</p> + +<p>Un coup de sonnette nous fait tressaillir. Je +me dirige vers la porte, mais mon grand-père +m'arrête. Il a une inspiration. Il s'approche de +l'Allemand, le chapeau à la main.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il monsieur?</p> + +<p>--Monsieur, la personne qui vient de +sonner est, je le présume du moins, une dame +que nous attendons. Comme elle est excessivement +nerveuse, je craindrais, si elle apercevait +votre uniforme en pénétrant ici... je craindrais... +une crise, peut-être... Les sentiments +chevaleresques de votre nation me sont trop +connus...</p> + +<p>--Oh! je rentre, alors; je rentre immédiatement, +fait le Prussien en frisant sa moustache.</p> + +<p>Mon père et mon grand-père l'escortent +pendant que je vais ouvrir.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Ce n'est pas une dame qui a sonné, c'est +une femme. C'est Germaine.</p> + +<p>--Monsieur est ici?</p> + +<p>--Oui, Germaine.</p> + +<p>--Je veux lui parler tout de suite.</p> + +<p>--Vous savez qu'il y a des Prussiens ici?</p> + +<p>--Qu'est-ce que ça me fait! Je ne vois que +ça et des chiens, depuis bientôt huit jours.</p> + +<p>Germaine expose à mon grand-père l'objet +de sa visite. Il paraît que les Allemands qui se +sont installés à Moussy ont déclaré que toute +maison inhabitée appartient aux soldats et +qu'ils considèrent comme telle toute habitation +où ne résident que des domestiques.</p> + +<p>--Et ils les arrangent bien, vous savez, les +maisons inhabitées. On dirait qu'ils ne rêvent +que plaies et bosses, ces animaux-là.</p> + +<p>--Ont-ils commis des dégâts à la maison? +demande mon grand-père anxieux.</p> + +<p>--Non; mais, depuis hier, nous en avons +cinq à loger. Et ils mangent, vous savez! +L'argent file d'une drôle de façon. Il faudra +même que monsieur m'en donne, si monsieur +ne revient pas avec moi... Mais monsieur +ferait mieux de revenir.</p> + +<p>--Et au Pavillon? demande ma soeur.</p> + +<p>--Oh! au Pavillon, ils sont toute une tripotée: +quinze ou vingt, au moins; c'est là que +demeure le commandant.</p> + +<p>--Ah! mon Dieu s'écrie Louise. Cette pauvre +tante Moreau! Comme elle doit avoir peur!</p> + +<p>--Après ça, dit Germaine, ils ne sont pas trop +méchants. Il faut dire aussi que le maire Dubois +les contient beaucoup. Tout le monde dans la +commune trouve qu'il se conduit très bien.</p> + +<p>--Une canaille comme ça! murmure mon +grand-père. Ah! il a ses raisons, bien sûr, pour +faire le bon apôtre! Un Dubois! en voilà un +qui est fait pour pêcher en eau trouble comme +les chiens pour mordre!</p> + +<p>--Enfin, dit Germaine impatientée, je voudrais +bien avoir une réponse de monsieur. Faut-il +que je m'en retourne toute seule? Moi, je me +lave les mains de ce qui arrivera.</p> + +<p>Mon grand-père réfléchit, le menton dans +ses mains. Sa bonne le fixe de ses yeux noirs. +Enfin, il prend une détermination; il se lève.</p> + +<p>--Ma foi, tant pis! je retourne chez moi.</p> + +<p>Nous essayons de combattre sa résolution; +mais le vieux est complètement décidé. Il +nous fait ses adieux, très ému.</p> + +<p>--Je reviendrai vous voir un de ces jours, +le plus tôt possible.</p> + +<p>Avant de partir, pourtant, il engage mon père +à se débarrasser de Catherine.</p> + +<p>--Le plus tôt sera le mieux, voyez-vous. +Renvoyez-la dans son pays. Vous obtiendrez +bien un sauf-conduit, que diable! avec quelques +protections. Si vous gardez cette fille-là ici, il +vous arrivera malheur, je vous en réponds...</p> + +<p>--Vous avez raison, dit mon père. Je vais +m'occuper de cela.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Il s'en occupe, en effet. Il sort pendant l'après-midi +et revient vers quatre heures, avec un monsieur +que je heurte dans le vestibule et qui me +salue en souriant. Je le reconnais: c'est le monsieur +qui assistait à l'entrée des troupes, à côté +de moi, boulevard du Roi, et qui m'a appris +qu'elles formaient le 5e corps prussien.</p> + +<p>Il a une vilaine figure, ce monsieur: des +petits yeux gris de fer qui se cachent derrière +des lunettes d'or, une bouche édentée où sautille +un bout de langue violâtre, et un nez +énorme, cassé en deux, en forme de potence, +et picoté comme un dé à coudre.</p> + +<p>Ce nez m'avait déjà stupéfait, chaque fois que +j'avais rencontré le monsieur aux lunettes d'or; +mais je croyais à un accident; je supposais que +le monsieur avait fourré son appendice nasal +dans un nid de guêpes. Je me trompais. Ce +nez est extraordinaire, mais il est naturel. Il +y a de drôles de choses dans la nature.</p> + +<p>--C'est un nez d'Israélite, me dit mon +père, le soir. M. Zabulon Hoffner est israélite.</p> + +<p>--Ah! c'est un Juif!</p> + +<p>--Un Israélite! Il ne faut jamais dire: Juif. +C'est très impoli.</p> + +<p>--Ah!... Il a un nom allemand.</p> + +<p>--C'est possible, fait mon père, mais il n'est +pas Allemand. Il est Luxembourgeois. Ce +n'est pas la même chose. Du reste, il s'est +montré fort complaisant. Je le connaissais très +peu, et il s'est chargé de me procurer un +sauf-conduit pour Catherine. Il a certaines +relations dans les bureaux... il sait parler l'allemand.... +Enfin, je suis enchanté d'avoir fait +sa connaissance... C'est la complaisance et la +loyauté mêmes...</p> + +<p>Alors, il trompe son monde. Il a l'air franc +comme dix-neuf sous.</p> + +<br><br> + +<h3>XIII</h3> + +<p> +Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aidée +à faire sa malle et à y emballer les photographies +du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra +plus. Elle est partie sans colère, en disant +même qu'<i>elle comprenait ça</i>, en nous souhaitant +toutes sortes de prospérités. Et ce n'est +qu'une fois dans la rue qu'elle a laissé échapper +ses sanglots qu'elle avait contenus jusque-là. +Je l'ai suivie des yeux, de ma fenêtre, aussi +longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait +tristement, trébuchant à chaque pas, les yeux +voilés par les larmes, à côté de l'homme qui +traînait sa malle dans une brouette; des hoquets +douloureux faisaient remonter ses +épaules et elle était obligée de s'arrêter pour +sortir son mouchoir à carreaux bleus de la +poche de sa robe noire.</p> + +<p>J'ai pleuré comme un veau.</p> + +<p>Pauvre fille! J'ai méprisé son ignorance, +j'ai fait fi de son affection, je lui ai fait bien +des méchancetés. Et, maintenant qu'elle n'est +plus là, il me semble qu'un grand vide s'est +fait en moi, qu'on m'a arraché quelque chose, +que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. +Je suis triste comme tout.</p> + +<p>J'ai des distractions, heureusement. Il m'est +permis, maintenant, de sortir en ville. J'use et +j'abuse de la permission. Je suis toujours +dehors. Il y a tant de choses à voir!</p> + +<p>Je connais tous les uniformes de l'armée +allemande, infanterie, artillerie et cavalerie. +Ils ne valent pas les uniformes français. Les +Bavarois seuls ne représentent pas trop mal, +avec leurs grands casques qui ressemblent à +ceux des carabiniers; malheureusement, ils +sont sales, sales comme des cochons. Ils se +mouchent avec le mouchoir du père Adam et +essuient leurs doigts sur leurs pantalons et +leurs tuniques. Moi aussi, quand j'étais petit, +je me fourrais les doigts dans le nez, mais je +les suçais après, au moins; et puis, les Bavarois +sont grands. Ils devraient être propres.</p> + +<p>Les Prussiens sont bien moins dégoûtants, +mais leurs casques à pointes les rendent ridicules. +Quand ils sont en petite tenue, avec +leur calotte sans visière, ils ne sont pas trop +vilains. Les shakos de la landwehr sont à peu +près pareils à ceux ne nos gardes nationaux, +mais ils sont beaucoup plus grands: une poule +pondrait dedans pendant six mois sans les +remplir. Les pantalons des cavaliers m'étonnent: +ils sont basanés très haut, beaucoup +plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue +est trop sombre, pas élégante pour un sou; +pas de dorures, pas d'aiguillettes, d'épaulettes, +de clinquant, de panaches.</p> + +<p>Les officiers eux-mêmes sont vêtus très +simplement; ils sont coiffés d'une casquette +plate à visière et portent presque tous au bras +droit un brassard d'ambulance. Ils ont une +vilaine habitude: c'est de ne jamais accrocher +leurs sabres et de les laisser traîner derrière +eux sur les pavés, avec un grand bruit +de ferblanterie. Les aveugles doivent se figurer +qu'on a attaché des casseroles à la queue +de tous les chiens de la ville.</p> + +<p>J'ai vu les fameux fusils à aiguilles, les canons +Krüpp, les singulières voitures à échelles; +j'ai été voir l'abattoir qu'on a installé à la +gare, les postes de police qu'on a installés un +peu partout, les canons pris sur les Français, +rangés dans la grande cour du Château, autour +de la statue de Louis XIV. J'ai regardé, +l'autre jour, de la place d'Armes, un général, +qu'on dit être le prince royal, distribuer des +médailles aux soldats au pied de cette statue. +Le château est converti en ambulance--une +ambulance hollandaise--et le drapeau néerlandais +flotte sur le toit. Des drapeaux, du +reste, il y en a dans presque toutes les rues: +aux fenêtres des étrangers qui se mettent sous +la protection de leurs pavillons nationaux, aux +croisées des gens qui ont obtenu de soigner +chez eux des blessés et qui ont arboré le pavillon +de la convention de Genève.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Mme Arnal est de ces derniers. On a placé +chez elle un capitaine allemand blessé, un +grand gaillard à belle barbe blonde. Elle le +soigne avec un dévouement sans exemple. +Elle espère qu'avant quinze jours le blessé +sera sur pied. Elle est très fière des compliments +que lui fait tous les jours, assure-t-elle, +le chirurgien allemand, et elle déclare que, si +elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite +soeur de charité. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, +se montre pleine de ménagements, de +commisérations, d'attendrissements. Elle a +des apitoiements tout faits, des consolations +sur mesure, des larmes à prix fixe. Son temps +est mesuré, en effet. Elle ne peut guère s'absenter. +Son blessé a toujours besoin d'elle. +Supposez qu'il lui prenne envie, à ce monsieur, +de faire ceci, de faire cela--des choses défendues +par le médecin.</p> + +<p>--Il faut être là, voyez-vous... Les malades, +c'est un peu comme les enfants...</p> + +<p>Et elle ajoute, tout bas:</p> + +<p>--Je n'ai qu'une peur, mais une peur terrible: +c'est de finir par porter trop d'intérêt à +mon blessé. A force de voir souffrir les gens, on +s'y attache; on ne les considère plus comme des +ennemis... Ah! savoir concilier ses obligations +d'infirmière avec ses devoirs de Française!... +C'est à faire tourner la tête!... l'humanité!... +la patrie!... Je me sauve. A tout à l'heure...</p> + +<hr class="short"> + +<p>M. Zabulon Hoffner, qui vient nous voir +assez souvent, maintenant, se contente d'affirmer +que la guerre, c'est bien gênant.</p> + +<p>--Les routes sont toutes défoncées; on ne +peut même pas aller à Buc sans se crotter +jusqu'aux genoux.</p> + +<p>M. Legros prétend ne pas se faire de bile.</p> + +<p>--A quoi ça servirait-il? Ce qui doit arriver, +arrive. Moi, je suis fataliste.</p> + +<p>Depuis l'arrivée des Prussiens, pourtant, il +paraît avoir engraissé. Ma soeur, justement +étonnée de cet embonpoint subit, a été malicieusement +aux informations et la marchande +de tabac, trop confiante, a livré naïvement le +secret de la corpulence exagérée de son époux: +M. Legros se plastronne--plastron par +devant, plastron par derrière.--On assure +même qu'il ne tourne pas le coin d'une rue, +à partir de cinq heures du soir, sans crier: +«Ami! Ami!» à tue-tête.</p> + +<p>Qu'y a-t-il de vrai là dedans?</p> + +<p>--Tout! dit M. Beaudrain; et M. Legros +a raison. Vous ne devriez pas vous moquer de +lui. Aucune précaution n'est inutile. Eh! eh! +si Achille avait été trempé tout entier dans +les ondes du Styx, la flèche troyenne n'eût point +causé sa mort...</p> + +<p>Et patati, et patata. M. Beaudrain se meurt +de frayeur. Il est positivement malade de +peur; il a dû renoncer, depuis quelque temps +déjà, à me donner des leçons. Il passait le temps +des répétitions à se murmurer à lui-même:</p> + +<p>--Pourvu que les Prussiens ne fassent pas +ci, pourvu qu'ils ne fassent pas ça....</p> + +<p>Il inventait des choses inimaginables. Un +jour, il était arrivé à se figurer que Versailles +allait sauter.</p> + +<p>--Les égouts sont minés! disait-il. J'en suis +sûr. Notre dernière heure est venue.</p> + +<p>Ce jour-là, il a changé de ton--de ton, +seulement, car il ne peut plus changer de couleur: +il est jaune.--Il parcourt toute la +gamme des jaunes: il a été jaune citrouille, +jaune coing blet, jaune panade, jaune citron. +Présentement, il est d'une nuance mal déterminée, +nuance d'omelette--d'omelette baveuse.--Je +l'attends au jaune safran.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Et dire, s'écrie mon père, un matin que +presque tous nos amis sont réunis dans le +jardin pour prendre l'apéritif, dire qu'il y a +des gens qui pactisent avec l'ennemi. Ainsi, +pas plus tard qu'hier... Va donc un peu jouer, +Jean...</p> + +<p>Je m'en vais, mais pas trop loin. J'entends +très bien.</p> + +<p>--Hier soir, j'avais été faire un tour du +côté de la porte de Béthune. Savez-vous qui je +vois sortir du poste que les Allemands ont +établi là?</p> + +<p>--Eh! qui donc? mon Dieu! demande le +père Merlin intrigué.</p> + +<p>--Une femme! une Française, monsieur!</p> + +<p>--Oh! fait ma soeur.</p> + +<p>--Si l'on peut appeler ça une Française. +Cette gueuse, vous savez bien, cette rouleuse +qu'on appelle--je ne sais pas pourquoi--Marie-Cul-de-Bouteille, +cette paillasse à soldats +qui passait sa vie dans les postes, lorsque +nos troupes étaient ici, et que nos troupiers +nourrissaient de leurs restes de gamelles.</p> + +<p>--En échange de ses bons services, ricane +le père Merlin. Vous voyez bien que c'est une +Française.</p> + +<p>--C'était, monsieur, c'était; elle a abdiqué +ce titre. Quoi! faire à ce point litière de ses +sentiments, se livrer à l'ennemi de sa patrie! +Ah! ça été plus fort que moi; malgré le dégoût +que m'inspire cette créature, je me suis approché +d'elle et je lui ai dit ce que je pensais de +sa conduite. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu? +Elle m'a répondu que le rata des Prussiens +valait bien celui des Français. Alors, ma foi, +je n'ai plus pu me contenir et je l'ai traitée +comme elle le mérite...</p> + +<p>--Ah! monsieur Barbier, s'écrie M. Beaudrain, +quelle imprudence! Si les Prussiens +vous avaient entendu! Ne recommencez pas, +c'est moi qui vous en conjure!</p> + +<p>--Ne pas recommencer! dit Mme Arnal indignée. +Laisser passer sans protester de pareilles +ignominies! Des choses semblables! Des... des +monstruosités... Dans quel siècle vivons-nous?...</p> + +<p>--C'est infâme! dit ma soeur.</p> + +<p>--Il faut croire aussi, dit Mme Arnal, qu'il +n'y avait aucun officier dans le poste. Y avait-il +un officier, dans le poste?</p> + +<p>--Je n'en ai point vu, répond mon père.</p> + +<p>--C'est ça. Les officiers sont des gens bien +élevés qui ne laisseraient pas s'accomplir ces +ignominies; du reste, la discipline doit s'opposer +à... l'entrée de ces créatures dans les +postes... Mon blessé me le disait hier... La +discipline est de fer, à ce sujet-là...</p> + +<p>--En effet, dit M. Beaudrain, la discipline +de l'armée prussienne est admirable.</p> + +<p>--Admirable. C'est le mot, dit le père Merlin.</p> + +<p>--La discipline, continue le professeur, +est une bien belle chose. C'est elle qui protège +l'habitant inoffensif contre les fureurs de la +soldatesque.</p> + +<p>--Et puis, sans discipline, pas d'armée, +dit mon père. C'est à leur discipline que les +Prussiens sont redevables de leurs victoires.</p> + +<p>--A propos de discipline, dit le père Merlin, +j'ai vu tout à l'heure, de ma fenêtre, un spectacle +bien intéressant.</p> + +<p>--Quoi donc? demandent en même temps +ma soeur et Mme Arnal.</p> + +<p>--J'étais... Mais on ne doit pas avoir encore +baissé le rideau. Si, au lieu de vous raconter +la pièce, je vous la faisais voir? Voulez-vous +venir chez moi, un instant?</p> + +<p>--Mais oui, mais oui. Dépêchons-nous. +Jean, viens-tu?</p> + +<p>Nous suivons le père Merlin jusque dans +son cabinet de travail, au premier étage. La +croisée, grande ouverte, donne sur un vaste +terrain vague où les Allemands ont amoncelé +du bois à brûler et du charbon. Cinq ou six +soldats, d'habitude, gardent le dépôt. Que +peut-il se passer là?</p> + +<p>Nous nous précipitons à la fenêtre.</p> + +<p>Un soldat prussien, dans la position du soldat +sans armes, le petit doigt sur la couture +du pantalon, la tête droite, les talons joints, +est campé devant un tas de fagots, la face au +bois. Derrière lui, un officier--un lieutenant +je crois--se promène de long en large, lisant +un journal, fumant un cigare gros comme un +manche à balai. Chaque fois qu'il passe derrière +le soldat, v'lan! il lui envoie à toute volée +un coup de pied dans le bas des reins. On +entend très distinctement le bruit de la botte +qui, à intervalle réguliers, toutes les minutes +à peu près, se colle au postérieur du troupier.</p> + +<p>A chaque coup, l'homme tressaute légèrement, +très légèrement; mais il ne bronche +pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils +ont marquée dans le sol; ses mains ne se +crispent pas, ses doigts restent allongés le long +du passepoil et il semble toujours regarder, +à l'ordonnance, à quinze pas devant lui.</p> + +<p>--Quand je suis venu chez vous, Barbier, +dit le père Merlin, ça durait déjà depuis un +bon quart d'heure. Ça fait donc maintenant +cinquante minutes.</p> + +<p>--Sapristi! dit mon père, quelle obéissance! +quelle soumission! cinquante coups de pieds +au derrière!</p> + +<p>Le père Merlin veut fermer la fenêtre.</p> + +<p>--Oh! attendons la fin, implore ma soeur, +émerveillée.</p> + +<p>Le père Merlin lui jette un regard étrange. +Puis il pousse la croisée et tourne l'espagnolette.</p> + +<p>--Vous trouvez donc ce spectacle bien +intéressant, mademoiselle?</p> + +<p>--Oh! c'est si amusant. Ce qui doit être +bien drôle aussi, c'est la figure du soldat. +Quel dommage qu'on ne puisse pas la voir.</p> + +<p>--Eh! eh! si Frédéric II vivait encore! dit +M. Beaudrain. O grand homme! s'écrie-t-il +tragiquement, tu peux sortir de ton tombeau, +tes enfants sont dignes de toi!</p> + +<p>--Qu'est-ce qui vous prend? demande le +père Merlin avec intérêt. Êtes-vous malade, +monsieur Beaudrain?</p> + +<p>--Non; mais cette discipline, cette obéissance +passive... c'est extraordinaire, vraiment.</p> + +<p>--Le fait est que c'est beau, dit mon père. +C'est le manque de discipline qui nous a perdus, +nous autres.</p> + +<p>--Espérons que ça nous servira de leçon, +dit Louise.</p> + +<p>--Enfin, dit Mme Arnal, nous pouvons nous +tranquilliser un peu. L'armée allemande est +trop sévèrement commandée pour se livrer à +des désordres graves. Il y a beaucoup à espérer +d'une discipline semblable.....</p> + +<hr class="short"> + +<p>Nous descendons l'escalier.</p> + +<p>--Ah! la discipline, s'écrie mon père, c'est +beau. On dira ce qu'on voudra, c'est bien beau. +Je ne souhaite qu'une chose, c'est que les +Français en aient un jour une pareille.</p> + +<p>--Ainsi soit-il! dit le père Merlin.</p> + +<br><br> + +<h3>XIV</h3> + +<p>Le père Toussaint vient d'arriver. Il est +dans tous ses états. Il entre en tremblant dans +la salle à manger, s'assied dans un coin et, +après avoir demandé à mon père si les Prussiens +ne rôdent pas par là, si personne ne +peut l'entendre, il nous raconte une histoire +terrible.</p> + +<p>--Tel que vous me voyez, je reviens de +chez le général en chef...</p> + +<p>Et le vieux désigne d'un geste l'habit noir +dont il est revêtu, sa cravate blanche et le +chapeau haut-de-forme qu'il a posé sur la table. +Nous l'écoutons avec anxiété.</p> + +<p>--Hier, à Moussy, on a tiré sur une patrouille +allemande... Hier soir, vers huit +heures...</p> + +<p>--Ah! s'écrie ma soeur en joignant les +mains. Quel malheur!... Quelle catastrophe!...</p> + +<p>--Un affreux malheur! fait mon grand-père +en hochant la tête, car les Prussiens, n'ayant +pu mettre la main sur ceux qui ont fait le coup, +ont pris comme otages six habitants et le maire +de la commune.</p> + +<p>--Ils vont les fusiller? demande Louise. +Oh! mais c'est horrible! On ne fusille pas les +prisonniers! C'est du cannibalisme!</p> + +<p>--Chut! fait mon père en mettant un doigt +sur ses lèvres et en indiquant du regard la +porte qui ouvre sur le vestibule.</p> + +<p>Et il demande tout bas, terrifié:</p> + +<p>--Réellement, ils vont les fusiller?</p> + +<p>--Quand je suis parti, ce matin, c'était une +chose convenue...</p> + +<p>--Comme nous avons bien fait de renvoyer +Catherine, dit Louise; qui sait ce qui nous +serait arrivé!</p> + +<p>--Les Prussiens, continue mon grand-père, +avaient enchaîné ces malheureux et les avaient +enfermés dans l'église. Ils y ont passé la nuit, +gardés par des factionnaires qui menaçaient +de faire feu sur quiconque approchait et répondaient +par des coups de crosse aux supplications +des femmes et des enfants des prisonniers. +C'était affreux. Personne n'a dormi cette +nuit, dans le village; on n'entendait que des +gémissements et des sanglots...</p> + +<p>Mon grand-père a des pleurs dans la voix +et nous avons de la peine, nous aussi, à retenir +nos larmes.</p> + +<p>--Mais quel est le misérable qui avait tiré +sur les Prussiens? demande mon père.</p> + +<p>--Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; +de ces sales voyous parisiens qui ne +sont bons qu'à faire arriver du mal aux gens +inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour +finir, ce matin, une dizaine d'habitants sont +venus me voir. Ils m'ont dit: «Monsieur +Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il +faut aller demander leur grâce au général, à +Versailles; dire que ceux qui ont tiré sur les +Allemands sont étrangers à la commune; que +nous sommes incapables de nous livrer à des +actes semblables; que même nous les empêcherions, +si c'était en notre pouvoir; dire ceci, +dire cela... la vérité, quoi!... Vous êtes au courant +de bien des choses, vous connaissez les +usages...--un tas de compliments--Voulez-vous +y aller?» Comment dire: Non. Comment? +Je vous le demande.</p> + +<p>--Pas possible, dit mon père... Et vous +avez été chez le général?</p> + +<p>--J'en viens. Et j'ai là...</p> + +<p>Le vieux tire du fond de sa poche une large +enveloppe enveloppée elle-même dans une +feuille de papier bleu.</p> + +<p>--J'ai là une lettre de grâce.</p> + +<p>--Tous les prisonniers sont graciés?</p> + +<p>--Tous. Ils doivent être mis en liberté immédiatement... +à l'exception du maire.</p> + +<p>--Ah! le maire ne sera pas mis en liberté? +Mais on ne le fusillera pas?</p> + +<p>--Non, non; on se contentera de le garder +à vue... C'est tout ce que j'ai pu obtenir...</p> + +<p>--Ce pauvre Dubois! fait ma soeur.</p> + +<p>--Ah! c'est bien malheureux, gémit mon +grand-père... surtout pour moi. Nous n'étions +pas bien ensemble, Dubois et moi, et il se trouvera +encore de méchantes langues pour prétendre +que je n'ai pas fait tout mon possible... +Dieu m'est témoin, pourtant, que je me suis +mis en quatre. J'ai pris le général par tous les +bouts. Je me suis jeté à ses genoux en pleurant... +J'aurais donné tout pour obtenir une +grâce entière... Dans des moments pareils, on +oublie tout, on ne se souvient plus des offenses; +on ne connaît plus d'ennemis... on ne connaît +que des Français...</p> + +<p>Louise saute au cou du père Toussaint pendant +que, très émus, mon père et moi, nous +serrons les mains ridées du vieillard.</p> + +<p>--Ces bandits de francs-tireurs, dit le vieux +en parvenant à se dégager. Ah! les canailles! +Ils pourront se vanter d'avoir fait plus de mal +que les Prussiens, ceux-là!... Tirer sur une +patrouille; je vous demande si ça a le sens +commun! Pour ne rien tuer, encore! Et quand +même ils auraient tué un ou deux Allemands, +la belle poussée!... Mais je m'attarde ici et +l'on m'attend...</p> + +<p>--Ah! dit ma soeur, quel spectacle, lorsque +tu annonceras à ces malheureux que la +liberté leur est rendue! Je voudrais tant +t'accompagner!</p> + +<p>--Quelle idée folle! dit mon père. Ce n'est +pas la place d'une femme.</p> + +<p>En effet. Mais moi, moi qui suis un garçon +si j'allais à Moussy? Pourquoi pas? Je hasarde +une proposition en ce sens--proposition +repoussée par mon père et acceptée par mon +grand-père.--Il y a débat, mais le vieux finit +par l'emporter. Ma soeur crève de jalousie.</p> + +<p>--Il ne faudra pas garder Jean trop longtemps, +dit-elle; depuis quelques jours, il néglige +ses leçons..... Il n'apprend rien, et il +oublie très vite...</p> + +<p>--Je le ramènerai après-demain, dit le père +Toussaint en souriant.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Nous approchons de Moussy. Un paysan, +qui guette notre arrivée, nous aperçoit et court +prévenir les habitants. Ils accourent et pressent +mon grand-père de questions.</p> + +<p>--Eh bien? Eh bien?</p> + +<p>--J'ai réussi. J'ai la grâce, la grâce...</p> + +<p>--Oh! ah! oh!</p> + +<hr class="short"> + +<p>Nous traversons le village à grands pas. +Les femmes se penchent par les fenêtres et +les soldats allemands, dans les rues nous regardent +passer d'un air indifférent. Nous trouvons +le commandant sur la place; mon grand-père +lui remet la lettre du général.</p> + +<p>Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une +belle brute. Je le vois, de profil, pendant +qu'il lit la lettre. Il ressemble à un taureau.</p> + +<p>--Je suis content que vous ayez réussi, +monsieur, dit-il à mon grand-père quand il a +fini, en excellent français. Content pour vous, +non pour moi. Je crois qu'un exemple était +nécessaire. Vous pouvez aller porter cette +bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner +des ordres pour qu'on les relâche immédiatement... +à l'exception du nommé Dubois, +maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier?</p> + +<p>Mon grand-père fait un signe de tête affirmatif.</p> + +<p>Nous entrons dans l'église. Les otages, les +pieds et les mains liés, sont accroupis sur les +dalles; devant eux sont placés une cruche d'eau +et des pains de munition. Un officier allemand, +assis à l'orgue, joue une valse.</p> + +<p>Sur un ordre du commandant, des soldats +s'approchent des prisonniers et les délient. +Mon grand-père, pendant ce temps, s'avance +vers Dubois et lui parle à voix basse. Dubois +détourne la tête et ne répond pas.</p> + +<p>Nous sortons; et les habitants massés sur +la place, les malheureux délivrés, félicitent le +père Toussaint, lui serrent la main, le remercient +en pleurant. Des femmes l'embrassent. +On lui fait une ovation.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Mais les groupes se disloquent, les habitants +s'écartent. Le tambour vient de battre et les +soldats, rapidement, se rangent sur la place.</p> + +<p>Ils vont faire une battue dans le bois, +dit un paysan. Gare aux francs-tireurs, s'ils +en trouvent.</p> + +<p>--Ma foi, ça sera pain bénit, dit un autre, +si ces brigands de Parisiens se font arranger +comme il faut. Des canailles comme ça! Si les +Prussiens avaient besoin de quelqu'un pour +les aider, je leur donnerais bien volontiers un +coup de main.</p> + +<p>Tout le monde l'approuve. Le commandant +se met à la tête des Allemands qui partent +dans la direction du bois.</p> + +<p>Ils ne sont pas encore revenus, à quatre +heures du soir, lorsque je vais faire une visite à la +tante Moreau. Mais j'ai à peine mis les pieds +au Pavillon que des coups de feu éclatent au +loin, dans le bois.</p> + +<p>--Ah! mon pauvre enfant, me dit ma tante +en pleurant, quelle chose affreuse que la +guerre!</p> + +<p>Elle a l'air bien affaiblie, bien abattue, la +tante Moreau. La vue de sa figure amaigrie, +de ses mains décharnées, me produit un lugubre +effet. Elle s'en aperçoit.</p> + +<p>--A mon âge, vois-tu, ça frappe rudement +des événements pareils...</p> + +<p>Pourtant, assure-t-elle, les Allemands ne sont +pas trop méchants. Le commandant lui-même, +malgré ses allures brutales, ne manque point de +politesse.</p> + +<p>Justement, il vient de rentrer, avec ses +hommes, et l'on entend ses bottes sonner sur +les dalles de l'antichambre. Il entr'ouvre la +porte du petit salon où nous nous trouvons +et passe sa tête dans l'entre-bâillement.</p> + +<p>--Ne vous inquiétez pas, madame, dit-il à +la tante Moreau, à cause des coups de feu que +vous avez pu entendre. Rien de sérieux absolument. +Un bûcheron, dans la cabane duquel +nous avons trouvé un vieux fusil, et que nous +avons passé par les armes.</p> + +<p>Il salue et se retire. Ma tante frissonne. Tout +d'un coup, je la vois pâlir, ses yeux se ferment, +sa tête se renverse sur le dossier de +son fauteuil. Elle se trouve mal.</p> + +<p>--Justine! Justine!</p> + +<p>La femme de chambre accourt avec la cuisinière +et Germaine, qui vient me chercher, +arrive presque au même moment. Les trois +femmes prodiguent leurs soins à ma tante; +elle se trouve tellement faible, en revenant à +elle, qu'on se voit forcé de la porter dans sa +chambre. Elle est désolée de s'être évanouie.</p> + +<p>--Pour une fois que ce cher petit Jean vient +me voir... C'est cette histoire de bûcheron, +qui m'a bouleversée...</p> + +<p>Elle tremble encore comme une feuille +lorsque je lui fais mes adieux.</p> + +<p>En sortant, Germaine, qui m'accompagne, +me prie de l'attendre une seconde; elle a deux +mots à dire au commandant, de la part de mon +grand-père. L'officier se promène en fumant +sa pipe sous les tilleuls; et j'entends sa grosse +voix qui répond:</p> + +<p>--Dites à votre maître que je ne sortirai +pas. Je l'attends ici.</p> + +<p>De quoi peut-il être question? Je vais le +demander à mon grand-père. Et, aussitôt arrivé, +j'ai déjà tourné le bouton de la porte de +la salle à manger où le vieux se tient d'habitude, +lorsque Germaine me retient par le +bras.</p> + +<p>--Il ne faut pas déranger monsieur. Il +cause avec quelqu'un.</p> + +<p>J'ai eu le temps de voir ce <i>quelqu'un</i>. C'est +un individu qui a l'air d'un paysan, mais qui +n'a pas l'air paysan. Son grand chapeau lui +va trop bien, sa blouse est trop vieille, sa +figure est trop blanche. Si c'était un officier de +francs-tireurs? Un espion français? Si mon +grand-père s'entendait avec lui? S'il lui donnait +les renseignements nécessaires pour surprendre +les Prussiens? Si?...</p> + +<p>Je questionne Germaine. Elle semble très +étonnée de mon insistance.</p> + +<p>--Cet homme-là? Mais, c'est un homme +qui avait été chez Dubois. Il voulait parler au +maire, à ce qu'il disait. Alors, comme le maire +est en prison, le garçon d'écurie de Dubois +est venu ici avec lui. Je ne sais pas ce qu'il +veut. Pas grand'chose sans doute, allez, monsieur +Jean.</p> + +<p>J'entends un bruit de portes qu'on referme. +C'est l'homme qui s'en va. Mon grand-père +arrive.</p> + +<p>--Eh bien! comment va ta tante?</p> + +<p>Je raconte ce qui s'est passé, l'affreuse nouvelle +donnée par l'officier, l'évanouissement...</p> + +<p>--Ah! sapristi, sapristi... Mais je veux +aller la voir, ta tante... Germaine, donnez-moi +mon manteau... Un évanouissement...</p> + +<p>--Veux-tu que j'aille avec toi, grand-papa?</p> + +<p>--Non, non. Ce n'est pas la peine. Je serai +revenu dans une demi-heure.</p> + +<p>Vingt-cinq minutes après, il est là.</p> + +<p>--Tu vois que je tiens parole. J'ai été vite, +hein?</p> + +<p>--Et ma tante va-t-elle mieux?</p> + +<p>--Ta tante... oui... c'est-à-dire... beaucoup +mieux.</p> + +<p>Nous nous mettons à table.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Jean, me dit mon grand-père après dîner, +je ne devais te ramener chez ton père qu'après-demain; +mais j'ai justement à faire à Versailles +demain matin. Je profiterai de l'occasion pour +t'emmener avec moi. Ça t'ennuie?</p> + +<p>--Mais oui, un peu.</p> + +<p>--Bah! tu rattraperas ça une autre fois. +Je dirai à ton père de te laisser revenir et tu +passeras plusieurs jours ici... et tu négligeras +tes leçons... Ça fera enrager Louise...</p> + +<p>Je ris. Décidément, je m'étais trompé tout +à l'heure. L'homme qui était là, assis à ma +place, était bien un paysan. Mon grand-père +serait moins gai si l'on devait se battre à +Moussy ce soir, se tirer des coups de fusil +cette nuit. Pourtant, avant de me coucher, +j'examine la campagne par la fenêtre et, une +fois au lit, je tends l'oreille attentivement. Je +ne puis arriver à m'endormir.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Tout d'un coup, je sens une main se poser +sur mon épaule. Je me réveille en sursaut, en +criant. Germaine, qui se tient devant moi, sourit.</p> + +<p>--Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous +rêviez?</p> + +<p>Je regarde, effaré, autour de moi. Il fait +grand jour.</p> + +<p>--Dépêchez-vous de vous habiller. Le chocolat +est prêt et monsieur vous attend.</p> + +<p>Une demi-heure après, nous partons. Nous +sommes au bout de la rue qui donne sur le +chemin de Versailles, lorsque la tête d'un peloton +de Prussiens, baïonnette au fusil, apparaît +sur la route. Mon grand-père m'empoigne +brutalement par le bras et me colle le long +d'un mur, derrière une haie. Je regarde entre +les branches. Les Allemands s'avancent à +grands pas; au milieu d'eux marche un +homme, les mains attachées derrière le dos. +J'aperçois un grand chapeau neuf, un visage +pâle, une vieille blouse bleue... C'est l'homme +d'hier. Je le reconnais...</p> + +<p>--Grand-papa, cet homme...</p> + +<p>--Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond +qu'une patrouille prussienne a ramassé +le long d'un fossé. Les Prussiens sont très +sévères... pour ça... pour les vagabonds... On +l'aura ramassé... Seulement, il vaut mieux ne +pas se laisser voir... dans ces affaires-là... ça +vaut mieux...</p> + +<p>Mon grand-père ment, j'en suis sûr. Pourquoi +ment-il? Où mène-t-on cet homme enchaîné? +Pourquoi nous sommes-nous cachés?</p> + +<p>Nous nous remettons en route et bientôt +nous atteignons l'entrée des bois qui s'étendent +jusqu'à Versailles. Mais, tout à coup, je +saisis à deux mains le bras de mon grand-père.</p> + +<p>Là-bas, derrière le village, une décharge +terrible vient d'éclater.</p> + +<p>--Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?...</p> + +<p>Le vieux blêmit affreusement.</p> + +<p>--Les Prussiens qui tirent... qui font des +exercices de tir... Le matin... c'est leur habitude... +le matin......</p> + +<p>Ses dents claquent.</p> + +<br><br> + +<h3>XV</h3> + +<p>Mon père est depuis quelques jours d'une +humeur massacrante. La guerre s'éternise, les +Prussiens resserrent de plus en plus le cercle +qui entoure Paris et le siège de la capitale, qui +semble disposée à se bien défendre, peut traîner +en longueur. Ça ne fait pas marcher les +affaires, tout ça, au contraire.</p> + +<p>Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu +au chantier et mon père se plaint du +matin au soir d'être obligé de rester les bras +croisés et de ne pas gagner un sou. Ma soeur +essaye parfois de lui remonter le moral en lui +parlant des recettes que doit effectuer le chantier +de Paris. Il est vrai que nous n'en savons +rien, que le gérant qui le dirige ne peut correspondre +avec nous, mais il doit faire des +affaires, que diable! Dans une ville assiégée, +on a besoin de matériaux, de planches pour +construire des baraques, d'une foule de choses +en bois--toujours en bois.--Mon +continue à se désoler.</p> + +<p>--Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une +lettre du gérant! Est-ce bête, la guerre! Comme +ça gênerait les belligérants, hein? de laisser +passer les lettres? les lettres de commerce?... +Et puis, tu as beau dire, si les affaires marchaient +si bien à Paris, le gérant aurait trouvé +moyen de me le faire savoir...</p> + +<p>--Mais, comment, papa?</p> + +<p>--N'importe comment... Pas de nouvelles, +mauvaises nouvelles.</p> + +<p>Mon père se monte. La colère le fait déraisonner. +C'est à qui, parmi nos amis et connaissances, +entreprendra de le sermonner. +Mais M. Beaudrain et les époux Legros +échouent complètement dans leurs tentatives +et Mme Arnal n'obtient que de très minces résultats. +Quant au père Merlin, il prétend +qu'un peuple qui a déclaré la guerre à un +autre peuple et qui n'a pas le dessus, doit +savoir accepter tous les sacrifices.</p> + +<p>--Mais, nom d'une pipe! s'écrie mon père, +est-ce que c'est moi qui ai déclaré la guerre +aux Allemands? Est-ce que je suis le gouvernement, +moi?</p> + +<p>--Sans aucun doute. Vous êtes une des +unités qui constituent le peuple souverain, +vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir +vos mandataires...</p> + +<p>--Et si ces mandataires me trompent?</p> + +<p>--Il faut les flanquer dehors.</p> + +<p>--C'est commode à dire.</p> + +<p>--Et à faire.</p> + +<p>--Et s'ils déclarent la guerre sans mon +assentiment?</p> + +<p>--Alors, il ne faut pas crier: «A Berlin!» +Il faut crier: «Vive la paix!»</p> + +<p>--Je ne suis pas socialiste, moi.</p> + +<p>--Tant pis pour vous.</p> + +<p>--Tenez, laissez-moi tranquille, conclut +mon père, furieux.</p> + +<p>Et il ne dérage pas de toute la soirée--à +moins que M. Zabulon Hoffner ne vienne nous +faire une visite.--Il prend une influence de +plus en plus grande sur l'esprit de mon père, +ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de longues +conversations ensemble, des conversations à +voix basse. Quelquefois, j'en saisis des bribes:</p> + +<p>--Il n'y a pas qu'avec les Français qu'on +puisse gagner de l'argent... Après tout, les +hommes sont des hommes... Il y a peut-être +quelque chose à faire avec les Prussiens... +L'argent, c'est toujours de l'argent, et une +pièce de cent sous vaut partout cinq francs...</p> + +<p>Parfois, mon père a l'air de pousser vivement +M. Hoffner, de lui poser des questions +embarrassantes, et l'autre semble se dérober; +il lâche des phrases vagues, en faisant de +grands gestes, comme pour protester de sa +franchise. J'ai remarqué que le nom du préfet +prussien, M. de Brauchitsh, revient souvent +dans ces conversations.</p> + +<p>Car, maintenant, le département de Seine-et-Oise +est organisé à la prussienne. Nous +avons un préfet prussien, des fonctionnaires +prussiens; certains employés français ont conservé +leurs fonctions, d'autres ont été remplacés. +Il y a une administration prussienne au +lieu d'une administration française, mais du +moment que l'administration ne nous manque +pas, c'est le principal. Des affiches nous ont +annoncé «le maintien de toutes les lois françaises, +<i>en tant que l'état de guerre n'en réclamait +pas la suppression</i>». Des instructions ont +paru qui réorganisent l'administration départementale +sur la base du canton; le maire +du chef-lieu de canton, investi de tous les +pouvoirs, est chargé des communications avec +l'autorité centrale, du service de la poste, de +la perception des contributions, etc. Les relations +des Allemands avec les habitants ont +été régularisées et les maires ont été invités +à verser, tous les mois, à la caisse de la préfecture, +un douzième de l'impôt foncier fixé +pour l'année 1870.</p> + +<p>On voit tout de suite que le préfet prussien +connaît son affaire. Pourtant, il ne paye pas +de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il ressemble +à Don Quichotte--un Don Quichotte qui +aurait une barbe en forme de cerf-volant, couleur +de jus de réglisse.</p> + +<p>J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le +prince royal de Prusse--notre Fritz.--On +ne dirait jamais un prince royal; il se promène +dans les rues, à pied, sans escorte, habillé +très simplement; il a l'air d'un excellent +homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard +aux yeux terribles: des yeux d'une énergie +froide et sinistre, brillants et durs comme +l'acier, qui éclatent dans la pâleur de son +masque austère. Bismarck se promène seul, +souvent, monté sur un grand cheval, dans les +allées du parc; et c'est un spectacle étrange, +mais empoignant, que celui de ce colosse à +la face hargneuse et tourmentée, chevauchant +tranquillement sur les gazons des tapis verts, +vêtu d'habits civils, mais coiffé d'une large +casquette blanche à lisérés jaunes--la casquette +des cuirassiers blancs.</p> + +<p>Le 5 octobre, j'ai assisté à l'entrée du roi +de Prusse. Au moment où sa calèche allait +pénétrer dans la cour de la préfecture, où il +doit habiter, il s'est levé tout droit dans la +voiture et a salué la foule qui l'acclamait. Les +soldats allemands ont poussé des hurrahs et +des Versaillais, massés en grand nombre sous +les arbres de l'avenue de Paris, ont crié: +«Vive le Roi!» Parmi les manifestants, j'ai +reconnu M. Zabulon Hoffner.</p> + +<p>En rentrant, j'ai raconté la chose à mon père.</p> + +<p>--Eh bien? Et puis, après? Tu n'es qu'une +petite bête. M. Hoffner sait ce qu'il fait. Crois-tu +pas qu'il eût été bien habile d'aller crier: +«A bas Guillaume!» C'est déjà très beau de +la part d'un étranger comme lui, d'un Luxembourgeois, +de servir nos intérêts comme il l'a +fait jusqu'ici. Il nous a rendu déjà bien des +services et donné bien des renseignements.</p> + +<p>Des renseignements, oui, il nous en donne. +C'est lui qui vient de nous apprendre que +l'ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a +été interné en Allemagne et que mon grand-père +Toussaint a été nommé maire à sa place.</p> + +<p>--Ah! vraiment, fait Louise, voilà pourquoi +nous n'avons pas vu grand-papa, depuis +quelque temps.</p> + +<p>--Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires +sont très occupés. Rien que la collection des +impôts et des réquisitions en argent leur prend +beaucoup de temps. Il est vrai qu'ils sont indemnisés +largement.</p> + +<p>--Comment cela? demande mon père.</p> + +<p>--Mon Dieu, M. de Brauchitsh a décidé +de passer aux maires, pour les dédommager +de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur +la somme imposée au canton, et de 3 p. 100 +sur la cote de la commune.</p> + +<p>--Ah! diable! Ah! diable! fait mon père; +mais c'est un métier très lucratif, que celui +de maire prussien.</p> + +<p>M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme +ça chaque fois qu'il vient de nous donner une +nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis +quelques jours, il nous en donne beaucoup.</p> + +<p>Il paraît que les Allemands sont bien loin +d'être tranquilles. Des événements graves sont +imminents. Il se pourrait bien que, d'un moment +à l'autre...</p> + +<p>--Où? Quand? Comment? demandent ma +soeur et Mme Arnal, intriguées.</p> + +<p>M. Hoffner se fait tirer l'oreille, mais, peu à +peu, se laisse arracher des détails.</p> + +<p>Les Prussiens redoutent un mouvement de +l'armée de Metz. Ils savent bien--et nous +devons nous en douter aussi, si peu perspicaces +que nous soyons--que le maréchal +Bazaine n'est pas resté pour rien sous cette +place forte. Il attendait le moment d'agir.</p> + +<p>--Et ce moment est venu? implore Louise. +Oh! dites-nous tout, monsieur Zabulon.</p> + +<p>--Chut! dit le Luxembourgeois en mettant +un doigt sur ses lèvres. Je ne sais encore rien,--rien +de précis, tout au moins.--Mais, un +de ces jours...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Ce jour est venu. M. Hoffner, après avoir +fait fermer toutes les portes à clef, a tiré de dessous +son gilet une feuille de papier de soie +couverte de caractères microscopiques. C'est +une dépêche apportée de Metz par un ballon.</p> + +<p>--Un ballon! s'écrie Mme Arnal. Il est arrivé +à Versailles? Il est?...</p> + +<p>M. Hoffner, très digne, l'interrompt.</p> + +<p>--Madame, je vous en prie, ne m'interrogez +pas. J'ai juré de garder le secret. La +moindre indiscrétion...</p> + +<p>--Oh! alors, taisons-nous, fait ma soeur +en roulant les yeux.</p> + +<p>Le Luxembourgeois lit la dépêche. Elle est +courte, mais expressive:</p> + +<p>«Grande sortie de nuit a eu lieu. Maréchal +Bazaine avait fait entortiller les pieds des chevaux +dans linge et flanelle et rouler paille autour +des roues des pièces et caissons. Prussiens +complètement surpris dans leur sommeil +et mis complètement en déroute. En avons +fait un carnage affreux. Pris cent cinquante +canons, dix drapeaux. Allemands sont dans +situation la plus critique, toutes leurs communications +coupées. Le maréchal, laissant +seulement à Metz le nombre d'hommes nécessaires +à la garde des remparts, va les poursuivre +l'épée dans les reins. Avons vivres et +munitions, mais manquons linge, bandes et +charpie. Vive la France!»</p> + +<p>--Enfin! s'écrie ma soeur! enfin!...</p> + +<p>--Ils manquent de linge et de charpie, dit +Mme Arnal, songeuse. Si l'on pouvait...</p> + +<p>--C'est possible, madame, répond M. Hoffner. +Très possible. A l'heure qu'il est, cette +dépêche est parvenue dans toutes les villes non +occupées par les Allemands et je ne doute pas +que les dons de toute nature n'affluent bientôt +à Metz, car les routes vont être libres, si elles +ne le sont pas déjà. Mais, puisque les petits +ruisseaux font des grandes rivières, si un comité +de Dames se formait ici, je serais--ou +plutôt nous serions, car je ne suis pas seul--en +mesure de faire parvenir au maréchal les +objets destinés à son armée.</p> + +<p>--Mais comment?... demande Mme Arnal.</p> + +<p>--Madame, je vous en supplie, ne m'interrogez +pas.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Le comité est formé. Ma soeur travaille du +matin au soir, comme une mercenaire. Une +quantité de dames l'imitent. Mme Arnal en +néglige son capitaine blessé qui commençait à +se lever, pourtant.</p> + +<p>--Enfin, que voulez-vous? dit-elle avec un +soupir. Le devoir avant tout... Le devoir patriotique, +bien entendu... Il y a tant de devoirs...</p> + +<p>--Qu'on s'y perd? n'est-ce pas, demande en +souriant le père Merlin qui est venu nous voir +et qui a paru tout étonné de trouver le salon +transformé en atelier de couture. Mais serait-il +indiscret de vous demander, mesdames, pour +qui toute cette lingerie?</p> + +<p>Ma soeur lui fait des réponses vagues. Elle +se défie de lui. C'est un mauvais patriote.</p> + +<p>Moi, je me défie plutôt de M. Zabulon Hoffner. +Il ne me revient pas. Et puis, il a prétendu +l'autre jour que je pourrais bien travailler aussi, +que ça m'amuserait. Depuis ce temps là, +on me fait faire de la charpie et ça m'embête.</p> + +<p>Tous les soirs on porte avec mille précautions +de gros paquets chez le Luxembourgeois. Et, le +lendemain, il arrive, souriant malignement, se +frottant les mains, comme s'il était enchanté +d'avoir joué un bon tour aux Prussiens.</p> + +<p>--C'est parti! dit-il.</p> + +<p>--Où?</p> + +<br><br> + +<h3>XVI</h3> + +<p> +M. Zabulon Hoffner est venu parler à mon père +de deux de ses amis qui habitent Saint-Cloud +et qui sont forcés d'abandonner la ville, exposée +au feu des forts. La plupart des habitants de +Saint-Cloud ont déjà, depuis le 5 octobre, quitté +leurs demeures, mais MM. Hermann et Müller--les +amis en question--ne se sont décidés à +partir qu'à la dernière extrémité. On leur a +offert un refuge au grand séminaire de Versailles, +mais ils ne savent où mettre leurs +meubles qu'ils ont tenu à emporter avec eux. +Si M. Barbier était assez complaisant pour vouloir +bien leur prêter un des hangars qui ne +lui servent pas...</p> + +<p>--Mais comment donc! a dit mon père. Certainement!</p> + +<p>--D'ailleurs, a affirmé M. Hoffner, vous +ne vous repentirez pas de leur avoir rendu +service. Ce sont de fort honnêtes gens et, qui +plus est, d'excellents patriotes. Je m'en porte +garant. Du reste ce sont des Alsaciens: c'est +tout dire.</p> + +<p>--Alsaciens! a crié Louise. Des Alsaciens! +Ah! qu'ils viennent! qu'ils apportent tout ce +qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa?</p> + +<p>--Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, +vous pouvez dire à vos amis que le hangar est +à leur disposition. Ils peuvent venir.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Ils viennent: M. Hermann, long et mince +comme un pain jocko, sec comme un coup de +trique, et M. Müller court et gros--loin du +ciel et près de l'obésité.--Ils amènent avec +eux quatre grandes voitures chargées de meubles. +Après avoir fait force compliments, après +avoir remercié mon père pendant un bon +quart d'heure, ils ont fait procéder au déchargement. +On a empilé le contenu des voitures +sous le hangar, qui s'est trouvé à moitié plein.</p> + +<p>--Il reste encore de la place, vous voyez, +dit mon père, qui assiste à l'opération, avec +moi.</p> + +<p>--Heureusement, répond M. Müller, car +nous en aurons besoin.</p> + +<p>--Auriez-vous autre chose à apporter? +demande mon père étonné.</p> + +<p>--Oui, des meubles. Encore autant, à peu +près; peut-être un peu plus.</p> + +<p>--Votre établissement était donc bien important?</p> + +<p>--Extrêmement important.</p> + +<p>--Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que +vous étiez lampistes?</p> + +<p>--Oui, lampistes, déclare Müller.</p> + +<p>Mais Hermann ajoute bien vite:</p> + +<p>--Lampistes-tapissiers. Nous faisions le +commerce des meubles.</p> + +<p>--C'est ça même, approuve Müller; nous +vendions des meubles, comme ça, de temps à +autre... Et nous avons même en dépôt quelques +mobiliers que des amis nous ont confiés avant +leur départ. Nous tenons expressément à ne pas +les laisser à Saint-Cloud; ils n'auraient qu'à être +volés ou détériorés... Du moment que nos amis +ont eu confiance en nous...</p> + +<p>--Je comprends ça, dit mon père. Mais vous +n'avez pas apporté vos lampes.</p> + +<p>--Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann +légèrement gêné. Eh bien! nous avons réfléchi; +nous les laissons à Saint-Cloud. C'est si fragile! +Et que voulez-vous que les Prussiens en +fassent? Ah! si c'était des pendules...</p> + +<p>Il éclate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons +justement pas d'Allemands à loger pour +le moment et nous invitons les deux associés à +dîner.</p> + +<p>Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les +lampistes-tapissiers! Nous sommes à peine au +rôti qu'ils ont déjà chargé Guillaume et Bismarck +de plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc +émissaire. Ils nous ont prouvé, clair comme +le jour, que le feu avait été mis au Château de +Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont +vu, de leurs yeux vu, des soldats activer les +flammes et mettre le palais à sac.</p> + +<p>--Et encore, monsieur, s'ils se contentaient +de piller les monuments impériaux ou nationaux! +Mais ils s'attaquent aux propriétés particulières; +ils dévalisent les maisons. Il y a +huit jours, un colonel a fait expédier huit pianos +en Allemagne.</p> + +<p>--C'est ignoble, dit ma soeur.</p> + +<p>--Infâme! dit mon père.</p> + +<p>--La race teutonne a été de toute antiquité +une race de voleurs, affirme Müller.</p> + +<p>--Et quand on pense, ajoute Hermann, +que ces brigands rêvent de s'annexer notre +chère Alsace, notre Alsace si loyale, si honnête, +si française!</p> + +<p>--La province la plus française, dit Müller +la larme à l'oeil.</p> + +<p>Les Alsaciens ne nous quittent que très tard, +en s'excusant des dérangements qu'ils nous +causent, en nous remerciant infiniment.</p> + +<p>Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant +et en remerciant.--Cette fois-ci, ils n'ont +pas quatre voitures de meubles derrière eux. +Ils en ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au +toit.</p> + +<p>--Dieu feuille que nous ne vous emparrassions +pas longdemps! soupire Hermann.</p> + +<p>Comment bourrons-nous chamais regonnaître +fotre gomblaisance?</p> + +<p>Et Müller, qui tient à hacher un peu de +paille, lui aussi, avant de nous quitter, ajoute +avec un gémissement:</p> + +<p>--C'est pien tûr t'êdre opliché d'apantonner +ses bénades!</p> + +<p>--Quels braves gens! s'écrie ma soeur, +quand ils sont partis. Une détresse pareille, +ça fend le coeur.</p> + +<p>Moi, c'est leur accent qui me fend les +oreilles. On dirait, lorsqu'ils parlent, qu'ils +se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils +roulent de vieux clous dans leur gosier. Et +puis, ils me semblent un peu trop polis.</p> + +<p>--La politesse ne gâte jamais rien, dit +mon père. Vois donc, lorsque le général français +Boyer est venu ici, il y a deux jours, si +les Prussiens, qui pourtant sont des brutes, +l'ont reçu impoliment!...</p> + +<p>Ma foi, non. Les Prussiens ont été très +honnêtes. Ils ont promené le général, plusieurs +fois, de la préfecture où réside Guillaume +jusqu'à la maison de la rue Clagny où demeure +Bismarck, avec tous les égards dus à +son rang. J'ai été faire le pied de grue, avec +mon père, devant cette maison où flotte le +drapeau tricolore de la Confédération germanique, +pour apercevoir le général français.</p> + +<p>Au bout d'une heure, il est sorti en calèche, +accompagné de deux généraux prussiens. +Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. +J'ai crié: «Vive la France!»</p> + +<p>Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon +père m'a flanqué une gifle.</p> + +<p>--As-tu l'intention de nous faire fusiller, +galopin?</p> + +<p>Qu'est venu faire à Versailles le général +Boyer? Voilà la question que chacun se pose +et à laquelle personne ne répond. M. Zabulon +Hoffner lui-même ne peut nous donner aucune +explication. Tout ce qu'il sait, c'est que +le général arrive de Metz. Il sait aussi, mais +il le dit tout bas, que le maréchal Bazaine a +remporté de grandes victoires qui mettent +les armées allemandes dans une vilaine situation. +Plusieurs armées françaises couvrent la +ligne de l'Eure et le général Trochu combine +un mouvement tournant de la dernière importance.</p> + +<p>--Il se pourrait même, déclare M. Hoffner--mais +n'en parlez pas, je vous en prie--que +le roi de Prusse soit complètement cerné +à l'heure qu'il est et qu'il ne reste à Versailles +que parce que le chemin de l'Allemagne lui +est fermé. Ah! les Prussiens ne sont pas à la +noce!</p> + +<p>Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse +sur les allées et venues des soldats +qui logent chez nous, qui épie leurs moindres +mouvements et les impressions de joie ou de +tristesse qui passent sur leurs visages, assure +qu'ils sont plongés dans le désespoir le plus +profond.</p> + +<p>On ne le dirait guère. Ils ont des figures +larges comme des derrières de papes, grasses +comme des calottes de bedeaux et rouges +comme des pommes d'api.</p> + +<p>L'autre jour, j'ai assisté avec M. Legros au +passage d'un cercueil allemand qu'on portait +au cimetière.</p> + +<p>--Les Prussiens tombent comme des +mouches, m'a dit l'épicier; du reste, on +s'aperçoit bien qu'ils sont tous malades.</p> + +<p>Encore une maladie comme ça et on ne +leur verra plus les yeux.</p> + +<p>On ne parle partout, dans la ville, que d'un +succès prochain, définitif. Mme Arnal a complètement +abandonné son blessé qui se promène +mélancoliquement, tout seul, en s'appuyant +sur une canne. Je l'ai rencontré: il a +l'air de s'amuser comme un curé sans casuel. +A la maison, tous les soirs, nous nous livrons +aux combinaisons stratégiques les plus extravagantes. +Le père Merlin qui nous a surpris, +deux ou trois fois, au milieu de nos calculs +fantastiques, s'est moqué de nous très ouvertement. +Ma soeur est furieuse contre lui. Elle +prétend qu'il n'a jamais été Français et qu'il +pourrait très bien être vendu aux Prussiens.</p> + +<p>--On a vu des choses plus drôles, dit +M. Zabulon Hoffner en branlant le menton.</p> + +<p>Et Mme Arnal s'écrie:</p> + +<p>--C'est un vieux rossignol à glands!</p> + +<p>Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands +à loger, Louise se met au piano et +attaque la <i>Marseillaise</i> en sourdine. M. Hoffner +l'accompagne.</p> + +<p>Il chante comme une serrure.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Mais, tout à coup, la nouvelle de la reddition +de Metz se répand. Les Allemands affirment +que Bazaine a capitulé, le 28 octobre, +et a mis bas les armes avec cent soixante-dix +mille hommes. Ils illuminent la préfecture +et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent +la ville. Un journal rédigé en français +par des Prussiens et auquel, dit-on, collabore +le chancelier, donne les détails les plus circonstanciés +sur la capitulation. Malgré tout, +on refuse de croire au désastre.</p> + +<p>Il faudrait être fou, dit M. Legros, pour +ajouter foi aux affirmations du <i>Moniteur officiel +de Seine-et-Oise</i>. Une ignoble feuille de +chou que le roi de Prusse fait placarder sur +nos murailles et qui ne contient que d'affreux +mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible +papier.</p> + +<p>--Je suis bien de votre avis, fait mon +père.</p> + +<p>Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer, tous +les jours, lire le <i>Moniteur officiel</i> collé sur le +mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui +faire un résumé fidèle de ce que contient le +journal.</p> + +<p>Le plus souvent, il contient de drôles de +choses. Il prétend que la lutte est devenue +impossible, que nous n'avons plus de soldats; +nous manquons aussi de généraux et ceux qui +restent sont mis en suspicion par les avocats +et les journalistes qui aspirent à les remplacer. +La France est divisée en deux camps: une +minorité turbulente et malsaine, plus disposée +à tourner ses armes contre les prêtres que +contre les Prussiens--témoins ces mobiles +de Lyon qui prenaient d'assaut des séminaires +et des couvents de Carmélites;--et la grande +majorité de la nation, effrayée de ces menaces +de révolution sociale et demandant la paix à +tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? +Les Français n'ont plus depuis longtemps +qu'un désir: vendre cher leurs produits +et vivre grassement dans les jouissances de la +matière.</p> + +<p>Un jour, un article sur Gambetta et la +guerre à outrance indigne tout le monde. +Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un +rhéteur du café de Madrid, qui, sous le prétexte +de défense nationale, vise au triomphe +d'un parti. La France est gouvernée par des +tragédiens, des tragédiens de petits théâtres, +sans engagements fixes.</p> + +<p>--C'est épouvantable! dit M. Legros.</p> + +<p>--Peut-être, répond le père Merlin, mais +ça me semble assez juste.</p> + +<p>M. Legros a un geste d'indignation, mais il +se contient. On ne fait même plus au père +Merlin l'honneur de lui répondre.</p> + +<p>A quoi bon? Malgré les rodomontades des +Allemands, les bonnes nouvelles se succèdent. +On remarque que, depuis quelques jours, une +animation inaccoutumée règne dans le camp ennemi. +Les Prussiens élèvent partout d'énormes +retranchements. Ils viennent aussi d'arracher +tous les rails des chemins de fer et les emportent +dans des voitures. Qu'en font-ils? On +parle mystérieusement de locomotives blindées +qui devaient, pendant la nuit, transporter +les troupes françaises en plein coeur de Versailles; +on parle de ceci, de cela...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Pourtant, il faut se rendre à l'évidence: +Metz a capitulé; il n'y a plus à en douter. +Alors, c'est un concert de malédictions. On +injurie Bazaine sur tous les tons possibles.</p> + +<p>--C'est un traître! un bandit! un vendu!</p> + +<p>Et le grand mot revient, le grand mot qui +souligne toutes les catastrophes.</p> + +<p>--C'est infâme!</p> + +<p>--Le coup est bien douloureux pour Versailles, +dit M. Legros. Il atteint dans son honneur +la ville qui a donné le jour au général +en chef de l'armée de Metz. Mais, ajoute-t-il, +il ne faut pas désespérer. Nous avons juré +d'élever nos coeurs. Que notre devise soit celle +du gouvernement de la Défense nationale: A +outrance!</p> + +<p>On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais +bien l'applaudir comme les autres, mais +quelque chose m'en empêche.</p> + +<p>L'autre jour, une colonne de prisonniers +français s'est arrêtée devant chez lui. Ces +malheureux mouraient de soif.</p> + +<p>--Donnez donc à boire à ces braves gens! +a crié l'officier prussien qui commandait l'escorte, +en se tournant vers l'épicerie.</p> + +<p>Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, +tout tremblant, portant un bol et un seau d'eau +dans lequel les prisonniers ont puisé à tour de +rôle.</p> + +<p>Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou +au moins de l'eau rougie, de l'abondance. +Maintenant, comme il a juré d'élever son +coeur, il tient peut-être à garder son vin pour +lui. Ça doit élever les coeurs, le vin pur.....</p> + +<hr class="short"> + +<p>M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures +nouvelles du voyage diplomatique de +M. Thiers, que nous suivons avec anxiété +depuis quelque temps.</p> + +<p>Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est +toujours la vieille crapule qu'il était lorsqu'il +s'est opposé, au mois de juillet, à la déclaration +de guerre. On ne parle plus de l'envoyer à +Coblentz; on parle de l'envoyer au Panthéon--le +plus tard possible, bien entendu.--C'est +un grand homme, un citoyen illustre; ce peut +être un sauveur.</p> + +<p>M. Legros l'affirme.</p> + +<p>--Si M. Thiers réussit, s'écrie-t-il, les Prussiens +sont fichus! C'est moi qui vous le dis.</p> + +<br><br> + +<h3>XVII</h3> + +<p>Il y a quelque temps déjà que nous n'avons +vu M. Beaudrain. Nous savons qu'il est malade. +Malade de peur. Le 25 octobre, jour de +la sortie de la Jonchère, lorsque le canon +français, se rapprochant, semblait toucher aux +portes de Versailles, il a été pris d'une crise +de nerfs. Il a fallu le remonter à grand'peine +de sa cave où il s'était blotti et le transporter +mourant dans sa chambre.</p> + +<p>Un billet de lui nous apprend qu'il vient de +quitter le lit et qu'il a obtenu des autorités +prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra +de se rendre à Caen, où demeure sa famille. +Il s'excuse de ne pouvoir venir nous faire ses +adieux, mais il craint, s'il se promenait dans +la ville, d'être victime de quelque accident. Il +sait que les Allemands lui en veulent, etc., etc.</p> + +<p>--Si nous allions le voir? demande mon +père. C'est bien le moins que tu ailles serrer la +main de ton professeur avant son départ, Jean.</p> + +<p>Nous partons. M. Legros, qui n'a justement +rien à faire, nous accompagne. Quant à +Mme Arnal, elle ne peut nous suivre, à son +grand regret; elle est obligée d'aller chercher +son blessé qui est parti prendre l'air dans le +parc et qu'elle a promis de rejoindre avant +quatre heures, pour le ramener chez elle.</p> + +<p>--Il s'impatienterait, vous comprenez; et +les malades, c'est tellement nerveux! Un rien +entrave leur guérison. Un rien! la moindre +contrariété!...</p> + +<p>Mais elle nous remet une lettre à l'adresse +de son mari, à Paris, en nous chargeant de +prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par +un moyen quelconque, dans la capitale assiégée.</p> + +<p>--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content +d'avoir de mes nouvelles!...</p> + +<p>Le professeur demeure dans une maison +contiguë au lycée. L'entrée principale donne +sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain +a la jouissance d'une entrée particulière +sur une cour du lycée; c'est la cour des cuisines. +M. Beaudrain est très fier de cette entrée.</p> + +<p>Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, +puante. De tous côtés gisent des instruments +culinaires absolument infects, des marmites +barbouillées de graisse, des casseroles vert-de-grisées. +Des tas de vieux haricots et de +lentilles, des os moussus, des rognures de +légumes putréfiés entourent des cuves et des +tonneaux pleins d'eau sale. Sur cette eau +nagent des langues de pain, des rondelles de +carottes, des poireaux qui ressemblent à des +algues, des feuilles de choux blafardes, et, de +temps en temps, apparaît la forme indécise +d'un arlequin qui fait la planche. Une odeur +repoussante monte de cette cour, passe par +l'<i>entrée particulière</i> et nous poursuit dans l'escalier.</p> + +<p>Nous trouvons le professeur en train de +faire ses malles. Il nous explique qu'il se hâte, +car il a peur que les Allemands se ravisent et +lui enlèvent son sauf-conduit. M. Beaudrain +me fait pitié; ce n'est plus que l'ombre de +lui-même. Il est horriblement troublé et, réellement, +il ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse +son encrier dans un carton à chapeau et remplit +de chaussettes sales et de vieux faux-cols +un tuyau-de-poêle tout neuf. Il bredouille, tout +en continuant ses préparatifs, des phrases +inintelligibles. La lettre de Mme Arnal l'embarrasse +beaucoup; il ne sait où la fourrer. Si +les Prussiens la découvraient! Enfin il déclare +que, pour plus de sûreté, il la mettra +dans ses bottes.</p> + +<p>Nous nous en allons après lui avoir souhaité +un bon voyage et le professeur, en nous +reconduisant, semble retrouver la moitié de +sa langue. Il murmure:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...</p> +</div></div> + +<p>Et, après du Virgile, du Casimir Delavigne:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Adieu, Madeleine chérie...</p> +</div></div> + +<p>La maison de M. Beaudrain s'appelle <i>Madeleine</i>? +Je l'ignorais...</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>... Qui te réfléchis dans les eaux...</p> +</div></div> + +<p>Les eaux grasses...</p> + +<p>Nous traversons la cour infecte et nous +allons sortir quand le concierge du lycée nous +barre le passage. Un convoi de blessés entre +dans l'établissement scolaire, qu'on a converti +en ambulance. La vue des voitures, dont les +bâches de toile grise portent la croix rouge, +et d'où sortent des gémissements, me glace +le sang dans les veines.</p> + +<p>--Tous des blessés prussiens, murmure le +concierge; on ne met pas de Français ici.</p> + +<p>--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait +les achever!</p> + +<p>Le concierge nous donne des détails. D'après +lui, toutes les nuits, on emporte des cinquantaines +de cercueils. Les Prussiens enterrent +leurs morts la nuit pour ne pas laisser +voir leurs pertes.</p> + +<p>--Quand je vous dis qu'ils tombent comme +des mouches! murmure le marchand de tabac.</p> + +<p>Et il ajoute:</p> + +<p>--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au +Château. J'ai l'habitude de donner, tous +les huit jours, quelque chose pour les blessés +français. C'est ma femme qui veut ça. Une +idée de femme. Elle voulait que je donne dix +francs. Je donne cent sous. C'est assez.</p> + +<p>--Mais, demande mon père, on vous laisse +donc pénétrer dans l'ambulance du Château?</p> + +<p>--Non, non. Seulement, je passe devant, +tout près. Je fais signe à un curé--un curé +français, l'abbé Chrétien--qui se trouve toujours +là l'après-midi, et il vient prendre mon +argent qu'il distribue entre les Français. Ah! +il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou +aux Allemands! Tout pour les nôtres! On peut +se fier à lui pour ça. Tout le monde le sait. +Vous connaissez l'abbé Chrétien?</p> + +<p>--Je l'ai vu. Il a une sale tête.</p> + +<p>--Vous trouvez? C'est un bien brave +homme. Et un patriote! Je ne vous dis que ça...</p> + +<p>Nous arrivons au Château. Nous passons +devant la galerie des maréchaux où est installée +l'ambulance. Nous passons et nous repassons, +et M. Legros, qui regarde par toutes +les fenêtres, n'aperçoit pas l'abbé Chrétien.</p> + +<p>--C'est qu'il n'est pas là... c'est qu'il n'est +pas venu... Ah! voilà une soeur de charité.</p> + +<p>Il lui fait signe. Deux minutes après, la +soeur ouvre la porte et s'approche de nous. +Elle a, sous la cornette, une belle figure triste +et pâle.</p> + +<p>--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je +voudrais vous remettre un peu d'argent... un +peu d'argent pour les blessés... D'habitude, je +donne la même somme, tous les huit jours, à +l'abbé Chrétien...</p> + +<p>Il allonge la pièce de cent sous vers la +main qu'a tendue la soeur.</p> + +<p>--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu +que c'est pour les nôtres, pas pour les +Prussiens... rien que pour les nôtres...</p> + +<p>La soeur a retiré la main et, étendant le +bras vers la longue galerie où souffrent les +mutilés:</p> + +<p>--Pour tous, dit-elle.</p> + +<p>M. Legros est stupéfait.</p> + +<p>--Mais, ma soeur, voyons... je ne peux +pas... pour les Prussiens... je ne peux pas...</p> + +<p>--Alors, gardez votre argent, mon frère. +Je ne peux pas le prendre.</p> + +<p>Et la soeur est rentrée, droite et calme, dans +l'ambulance dont elle a fermé la porte tout +doucement.</p> + +<p>M. Legros est furieux; mon père aussi.</p> + +<p>--Ah! la béguine! la garce! la sale béguine! +Avez-vous vu ça? Pas pour deux sous +de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est +honteux!...</p> + +<p>Et le marchand de tabac frappe sur la pièce +de cent sous qu'il a remise dans le gousset de +son gilet.</p> + +<p>--J'aimerais mieux la jeter dans la pièce +d'eau des Suisses que de la donner aux Prussiens!</p> + +<p>--Sacré nom d'un chien! vous avez raison, +dit mon père. Et on appelle ça des soeurs de +charité! Quelque chose de propre!...</p> + +<hr class="short"> + +<p>En rentrant, nous trouvons à la maison Justine, +la femme de chambre de la tante Moreau. +Elle vient prier mon père, de la part de +la tante, de venir la voir le plus tôt possible +à Moussy.</p> + +<p>--Diable! dit mon père, ça tombe mal. +J'ai justement à faire ce soir avec M. Zabulon +Hoffner, au sujet d'une chose... d'une +machine... très importante... Et je serai probablement +très occupé pendant quelque temps...</p> + +<p>Mon père réfléchit.</p> + +<p>--Si on envoyait Jean? demande ma soeur. +Puisque ma tante se plaint surtout de la solitude +dans laquelle elle vit, à ce qu'affirme +Justine... Ça lui ferait une société.</p> + +<p>Il me semble que Louise dispose de moi +bien cavalièrement. Petite péronnelle! Attends +un peu! Mais mon père approuve l'idée qu'elle +vient d'émettre et je suis prié--pas trop poliment--d'aller +m'habiller.</p> + +<p>--Tu resteras à Moussy deux jours, trois +jours, peut-être une semaine. Ça dépend. Tu +ne t'y ennuieras pas plus qu'à Versailles, +après tout.</p> + +<p>Une heure après, je pars avec Justine.</p> + +<br><br> + +<h3>XVIII</h3> + +<p>--Mon enfant, on veut me faire mourir!</p> + +<p>Je n'oublierai jamais ce cri que pousse ma +tante, lorsque je pénètre dans le salon du Pavillon +où l'on a roulé son fauteuil, devant la +cheminée.</p> + +<p>--On veut me faire mourir! On veut me +tuer! Je suis entourée d'assassins! Jean, viens +ici, mon petit Jean, tout près de moi, là...</p> + +<p>J'approche, très ému. Ma tante me fait peur. +Elle a l'air d'un spectre. C'est malgré moi que +je lui tends mon visage et je frémis quand, de +ses lèvres froides, elle pose un baiser sur ma +joue. Elle tient mes deux mains dans les siennes--des +mains de glace--et je sens ses ongles +m'entrer dans la chair pendant qu'elle creuse +mes yeux de ses prunelles froides où brille +un point blanc, terrible.</p> + +<p>Une idée m'empoigne; ma tante est folle! +J'essaye de me dégager. Je ne veux pas rester +là. Elle est folle!</p> + +<p>--Ne t'en va pas, mon petit Jean. Je t'en +prie... Assieds-toi là, tiens, près de moi, tout +près...</p> + +<p>La voix est lugubre et douce; une voix de +mourant.</p> + +<p>--Prends une chaise... Mets-toi près du +feu... Je suis si heureuse de te voir...</p> + +<p>Et, brusquement, d'un ton rauque:</p> + +<p>--Ton père est-il venu avec toi?</p> + +<p>--Non, ma tante. Il est très occupé pour +le moment. Il a dit qu'un de ces jours... sans +faute... il viendrait vous voir. Louise aussi.</p> + +<p>La vieille femme porte la main à son coeur:</p> + +<p>--Ah!... Eh bien! tant mieux... oui, tant +mieux... un de ces jours!... pourvu que je n'y +sois plus...</p> + +<p>Elle éclate en sanglots. Et, tout d'un coup, +tendant vers moi ses bras décharnés:</p> + +<p>--Jean! pardon, pardon! pardonne-moi! +Dis-moi que tu me pardonnes... que tu m'aimeras +tout de même... que tu ne me le reprocheras +jamais... quand je serai morte... que... +Ah! mon Dieu! mon Dieu!...</p> + +<p>Je me suis jeté à ses genoux.</p> + +<p>--Ne pleurez pas, ma tante, je vous en +supplie...</p> + +<p>--Si, si! il faut que je pleure... c'est honteux... +c'est misérable... Ah! qu'on est lâche +quand on est vieux... Laisse-moi pleurer... ma +vie ne valait pas la peine...</p> + +<p>--Ma tante, je vous en prie...</p> + +<p>Je cherche des mots; je n'en trouve pas. Il +faut que j'appelle quelqu'un.</p> + +<p>--Justine!</p> + +<p>Mais ma tante bondit dans son fauteuil et +me saisit par le bras.</p> + +<p>--N'appelle pas?... Je te défends!... Cette +fille ne m'obéit plus... Elle obéit à <i>lui</i>. Il la +paye... J'en suis sûr...</p> + +<p>Je la regarde, stupéfait. Elle n'a point lâché +mon bras; elle m'attire à elle.</p> + +<p>--Jean, tu es grand, tu es raisonnable, tu +es presque un homme. Eh! bien, écoute. Je +vais te parler comme je parlerais à ton père, +s'il était ici. Je vais tout te dire. Écoute-moi +bien. Et, plus tard, quand je serai morte, quand +on dira que je n'étais qu'une vieille gueuse, tu +pourras...</p> + +<p>Elle recommence à pleurer et, à travers ses +sanglots, me raconte des choses affreuses. +Depuis près d'un mois, des scènes atroces ont +lieu chez elle; les Prussiens ont choisi le Pavillon +pour s'y livrer à tous les excès, à toutes +les orgies, à tous les outrages.</p> + +<p>--C'est inimaginable, ce qu'ils ont fait, mon +enfant. Il y a des choses que je ne voudrais +dire pour rien au monde; j'ai été près d'en +mourir de frayeur et de honte. Eh bien, +ce que tu ne croiras pas, c'est qu'ils étaient +payés pour le faire...</p> + +<p>--Payés! ma tante; et par qui?</p> + +<p>Elle me regarde douloureusement.</p> + +<p>--Pauvre, pauvre petit!</p> + +<p>Puis, rassemblant ses forces, hachant les +mots, coupant les phrases de soupirs:</p> + +<p>--Celui qui les payait est venu... quand il +m'a vue à bout de forces... n'en pouvant plus. +Et il m'a proposé de faire cesser ces... +ces choses... de faire partir les Prussiens de +chez moi... à condition... que je vous... que +je vous dépouille, mes pauvres enfants... que +je vous déshérite... Et moi, lâche, lâche, +pour conserver ma vie... ma misérable vie +que je sentais s'en aller... j'ai accepté... j'ai +fini par accepter... Et ils sont revenus! Ils +sont revenus hier! Ils ont recommencé... Tout +le monde est vendu à <i>lui</i>. <i>Il</i> veut me faire +mourir!... mourir!... Mais je ne veux pas +mourir! Jean, je te demande pardon, mais +défends-moi, défends-moi... Jean!...</p> + +<p>Et ses bras qu'elle a croisés autour de mon +cou, tout d'un coup se détendent, battent l'air, +et la pauvre vieille se laisse tomber, toute +blanche, sur le dossier du fauteuil.</p> + +<p>Cette fois, j'appelle. J'appelle à grands cris.</p> + +<p>Justine accourt.</p> + +<p>--Ah! mon Dieu! madame qui se trouve +mal! Quel malheur!</p> + +<p>Elle s'empresse; mais au bout d'un quart +d'heure, ma tante n'est pas revenue à elle. +Le pouls est faible, presque imperceptible. +Elle respire difficilement.</p> + +<p>--Monsieur Jean, je vais envoyer chercher +le médecin, me dit la femme de chambre. +C'est le major allemand qui nous sert de médecin. +L'autre est parti. Mais... comme on +ne sait jamais... si vous vouliez aller chercher +M. Toussaint.</p> + +<p>--Oui, j'y vais.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Je pars en courant. J'ai déjà dépassé la +ferme de Dubois, l'ancien maire, lorsque des +appels, derrière moi, me font tourner la tête.</p> + +<p>--Pst! pst! petit, écoute donc un peu.</p> + +<p>Une femme vêtue en paysanne, me fait des +signes, de la porte de la ferme. Je la reconnais; +c'est la femme de Dubois. J'approche.</p> + +<p>--Que me voulez-vous, madame?</p> + +<p>--Où vas-tu si vite que ça? Chez ton +grand-père, au moins?</p> + +<p>--Oui.</p> + +<p>Elle se campe devant moi et, clignant de +l'oeil:</p> + +<p>--Alors, c'est que la vieille est claquée?</p> + +<p>--Quelle vieille?</p> + +<p>--Eh! ta tante, donc! la dame du Pavillon! +Petit malin, va! Comme si on ne connaissait +pas vos affaires!</p> + +<p>Je reste tout interloqué. Cette femme se +moque de moi, c'est clair.</p> + +<p>--Madame, vous n'êtes guère polie. Dans +tous les cas, si vous vous intéressez à ma +famille, apprenez que ma tante Moreau n'est +pas morte.</p> + +<p>--Si je m'intéresse!... Petit bandit!...</p> + +<p>La femme de Dubois a sauté sur moi et, +m'attrapant par ma cravate--une belle cravate +bleue toute neuve--:</p> + +<p>--Eh bien! quand elle sera morte, tu +pourras dire à ton grand-père, à ton vieux +cochon de grand-père, de te payer une cravate +encore plus belle que celle-là. Ça ne le +gênera pas, car il aura pu mettre dans son +sac l'argent de la vieille qu'il est en train de +tuer par-dessus celui qu'il a reçu pour faire +envoyer mon mari en Prusse et pour vendre +l'officier de francs-tireurs qu'on a fusillé là-bas +dans le pré. Entends-tu, morveux? Et, +tiens, voilà pour toi!</p> + +<p>Elle lâche ma cravate et me flanque une +paire de gifles.</p> + +<p>--Graine d'assassin! petit-fils d'assassin!</p> + +<hr class="short"> + +<p>Elle ferme sa porte à la volée. Je reste +là, hébété, sans voir, sans oser comprendre. +Puis, des larmes s'échappent de mes yeux et +je cours me jeter à plat-ventre derrière un +buisson où je reste à pleurer, malgré le froid, +jusqu'à ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai +peur; et je rentre au Pavillon en tremblant, +me retournant à chaque pas pour regarder +derrière moi.</p> + +<p>--Vous n'avez donc pas été chercher votre +grand-père? me demande Justine.</p> + +<p>--Non... Je me suis amusé en route... Et +puis, il était trop tard...</p> + +<p>--Heureusement qu'il est venu tout à +l'heure. Il vient de s'en aller. Je vous conduirai +demain matin chez lui pour déjeuner.</p> + +<p>Des détonations éclatent dans le salon. On +dirait des coups de pistolet.</p> + +<p>--Qu'est-ce qu'il y a, Justine?</p> + +<p>--Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. +Ce sont les Prussiens qui s'amusent. C'est leur +habitude, le soir. Ils enlèvent les balles de +leurs cartouches et jettent les cartouches dans +la cheminée. C'est très drôle; ça fait comme +un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger, +puisque les balles sont enlevées.</p> + +<p>De nouvelles détonations crépitent. J'entr'ouvre +la porte du salon. Devant la cheminée +où pétille un feu de bois, ma tante est assise, +la figure terreuse, les yeux fermés, les bras +pendants. De chaque côté d'elle, un sous-officier +prussien, dodelinant de la tête, ivre +sans doute, dépouille des cartouches dont il +jette les culots au feu. Il y a un tas de balles +par terre. A chaque cartouche qui éclate, la +vieille tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre +même pas les yeux.</p> + +<p>--Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens +de s'arrêter!</p> + +<p>--Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un +peu, pour voir, monsieur Jean. Vous verrez +comment vous serez reçu!</p> + +<p>--Alors, il faut emmener ma tante, la +porter dans sa chambre...</p> + +<p>--Mais ça la distrait, ça, monsieur Jean!</p> + +<p>--Il faut l'emmener dans sa chambre! +Entendez-vous? Tout de suite!</p> + +<p>--C'est bon, monsieur Jean, c'est bon, ne +vous fâchez pas. Si vous y tenez...</p> + +<p>Justine appelle la cuisinière--une paysanne +des environs--et, à nous trois, nous +transportons la pauvre vieille dans sa chambre. +Elle ouvre les yeux en route, me regarde, mais +ne prononce pas une parole.</p> + +<p>--Là, dit Justine. Je vais la déshabiller et +l'aider à se coucher. Allez donc dîner, monsieur +Jean. Votre dîner est servi, en bas, dans la +salle à manger. J'attends que vous soyez parti +pour déshabiller madame.</p> + +<p>Je descends. Je dîne en deux bouchées et +je demande à remonter auprès de ma tante.</p> + +<p>--Elle dort, déclare la femme de chambre. +Le médecin a défendu de la déranger. Vous la +verrez demain matin, monsieur Jean. Ah! cette +pauvre madame! Elle est bien malade, voyez-vous. +Nous faisons ce que nous pouvons, pourtant... +Quelquefois, il y a du mieux. Ainsi, +depuis deux jours elle se lève. C'est déjà quelque +chose, puisque dernièrement elle est restée +quatre jours couchée. Cette fois-là nous +avons bien cru que c'était fini....</p> + +<p>Justine parle longtemps. Je finis par ne plus +l'entendre. Je ne comprends plus. Je n'ai plus +d'idées. Il me semble qu'on m'a coulé du +plomb dans le cerveau.</p> + +<p>--Voulez-vous vous coucher, monsieur +Jean?</p> + +<p>--Oui... Oui...</p> + +<p>On me conduit à la chambre qu'on m'a +préparée, une chambre du premier étage, tout +au bout du Pavillon. D'habitude, je couchais +au rez-de-chaussée, dans une chambre contiguë à +celle de ma tante.</p> + +<p>--C'est moi qui couche là maintenant, me +dit Justine. C'est tout à côté de madame. Si +elle a besoin de quelque chose, la nuit...</p> + +<p>Je suis exténué, j'ai la tête en feu. Je m'endors +d'un sommeil lourd. Je fais un rêve +étrange, dans lequel je vois passer le paysan +que les Prussiens escortaient--celui qu'on a +fusillé, dans le pré;--j'assiste à son exécution; +et, immédiatement après le bruit déchirant +du feu de peloton, il me semble pendant +longtemps, oh! longtemps, entendre des cris +affreux, des hurlements, un vacarme épouvantable... +Puis, le bruit s'apaise... et je me vois, +fuyant à Versailles, à travers le bois et poursuivi +par mon grand-père qui, pour me saisir +étend des mains toutes rouges...</p> + +<hr class="short"> + +<p>J'entends une clef grincer dans la serrure. Je +me réveille en sursaut, terrifié, couvert de +sueur. C'est Justine qui entre.</p> + +<p>--Monsieur Jean, habillez-vous vite... Il +est sept heures... Et votre tante... votre pauvre +tante...</p> + +<p>Une idée me traverse le cerveau. Je me +dresse sur mon séant.</p> + +<p>--Morte?</p> + +<p>--Non... non... mais...</p> + +<p>--Justine! dites-moi la vérité!</p> + +<p>--Venez vite, monsieur Jean...</p> + +<p>Deux minutes après, je suis en bas. La +chambre de ma tante est éclairée par des bougies. +Tout au fond, un chirurgien-major allemand, +en uniforme, est assis, les jambes croisées, +sur une chaise basse. Au pied du lit, +près d'une table sur laquelle est posé un crucifix, +la cuisinière campagnarde est agenouillée, +un mouchoir appuyé sur les yeux. Et, sur les +oreillers blancs, des cheveux gris, le haut +d'une face couleur de terre apparaissent au-dessus +du drap remonté très haut et qu'ont +agrippé avec rage des doigts longs et amincis. +Les doigts semblent se resserrer de plus en +plus, les paupières battent, doucement. Mais +les mains semblent s'ouvrir. Les doigts se détendent, +par saccades, les paupières se relèvent, +l'oeil se retourne et une grosse bille, toute blanche, +paraît sortir de l'orbite.</p> + +<p>La paysanne fait le signe de la croix et je +m'appuie à la cheminée pour ne pas tomber.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Un coup de sonnette retentit.</p> + +<p>--Voilà M. Toussaint, dit Justine qui +pleure à chaudes larmes. Je vais lui ouvrir.</p> + +<p>Je la suis; mais je ne dépasse pas le salon. +Aussitôt que la femme de chambre en est sortie, +j'ouvre tout doucement une fenêtre, j'enjambe +la barre d'appui et je me laisse glisser +à terre.</p> + +<p>Et je me sauve, à travers champs, à travers +bois comme dans mon rêve, dans la direction +de Versailles, en courant de toutes mes +forces...</p> + +<p>Graine d'assassins! Petit-fils d'assassin!</p> + +<p>Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... +Je ne veux plus voir mon grand-père!...</p> + +<p>Jamais!... Jamais!...</p> + +<br><br> + +<h3>XIX</h3> + +<p>Quelques jours se sont passés. Je me suis +raisonné. J'ai réfléchi. Je ne dirai rien.</p> + +<p>Bien que je ne puisse chasser de mon esprit +le souvenir des tableaux terribles que j'ai vus +se dérouler devant moi, bien que les paroles +affreuses de la paysanne me poursuivent sans +relâche, bien que je sente sa dernière insulte +imprimée sur mon front comme avec un fer +rouge, je suis décidé à garder pour moi la +honte, à ne rien révéler des turpitudes qui me +font frémir et crier, la nuit, à ne pas trahir le +secret des ignominies qui m'écrasent.</p> + +<p>L'autre matin, pourtant, en revenant de +Moussy, j'ai été près de tout dire. Mais, aux +premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion +me monter au visage et j'ai compris que +je ne pourrais jamais prononcer les paroles +qui me brûlaient la langue, qui m'étranglaient +pourtant, que j'avais besoin de hurler. Et j'ai +raconté seulement la mort de la tante, devant +moi; j'ai dit l'épouvante que ce spectacle +m'avait causé, et comment je m'étais sauvé, +sans trop savoir pourquoi, pris de peur.</p> + +<p>Mon père et ma soeur, heureusement, n'ont +pas trop insisté. Ils ne m'ont pas semblé +s'affecter outre mesure de la mort de la tante +Moreau. Et lorsqu'ils sont partis pour Moussy, +le jour des funérailles, ils n'avaient pas du +tout--même ma soeur--des figures d'enterrement.</p> + +<p>Moi, je n'ai pas été à l'enterrement. J'ai +fait le malade. Je ne pourrais pas supporter +la vue de mon grand-père.</p> + +<p>J'ai passé la journée dans ma chambre, à +pleurer, à écouter le frottement des rabots +sur les planches, le grincement des scies dans +les pièces de bois. Car, pendant mon absence, +le chantier, qui chômait depuis longtemps, a +repris son activité. Cela m'a fort étonné, à mon +retour. Comment le travail a-t-il recommencé, +tout d'un coup? Pour qui travaille-t-on?</p> + +<hr class="short"> + +<p>Mon père, à qui j'ai posé ces questions, m'a +fait des réponses vagues. On dirait qu'il est +embarrassé, qu'il a quelque chose à cacher. +Mais, aujourd'hui, je vais savoir à quoi m'en +tenir. Mon père et ma soeur sont partis ce +matin, de bonne heure. Ils vont à Moussy, +pour la levée des scellés, et ne rentreront guère +avant une heure, pour déjeuner. Midi va bientôt +sonner et les ouvriers enfilent déjà leurs +vestes. Je descends au chantier et je m'approche +du contremaître.</p> + +<p>--Monsieur Benoît, pour qui donc travaille-t-on, +maintenant?</p> + +<p>--Comment! monsieur Jean, vous ne le +savez pas? Mais, pour l'état-major.</p> + +<p>--L'état-major allemand?</p> + +<p>--Dame!</p> + +<p>--Alors, mon père travaille pour les Allemands?</p> + +<p>--Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens +ont besoin de bois, on serait bien bête de ne +pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient.....</p> + +<p>Le contremaître se rapproche de moi et, +tout bas:</p> + +<p>--Les Prussiens font de grands travaux dans +ce moment-ci. J'ai vu ça l'autre jour, dans le +parc de Saint-Cloud, en allant livrer des madriers; +ils établissent des batteries, des redoutes, +un tas de machines. C'est pour bombarder +Paris, vous comprenez.</p> + +<p>--Bombarder Paris!</p> + +<p>--Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y +aura de sacrées fournitures de bois à leur faire. +Ah! le patron a eu une fière chance de tomber +là-dessus..... Moi, je crois que c'est +M. Zabulon Hoffner qui lui a fait avoir ça... +Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes?</p> + +<p>--Oui, je sais... Ah! vous croyez?</p> + +<p>--Oui. Une fois que le patron m'avait fait +demander, pour savoir si je pourrais embaucher +assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai +trouvé en conversation à propos des fournitures +avec le citoyen en question... Et puis, +vous savez, ce particulier-là a bien une tête à +s'entendre avec les Prussiens... Ça ne m'étonnerait +même pas, qu'il ait demandé une bonne +petite commission à votre papa.....</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Jean!</p> + +<p>Je me retourne. C'est mon père qui m'appelle +par la fenêtre de la salle à manger. Il a +l'air en colère.</p> + +<p>--Viens ici tout de suite!</p> + +<p>--Oui, papa.</p> + +<p>Je prends tout doucement le chemin de la +maison. Je sais ce qui m'attend: un bon +savon pour avoir causé avec les ouvriers. C'est +l'affaire d'un quart d'heure. Mon père y met +le temps.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Jean, tu es un petit malheureux!</p> + +<p>Quel drôle de début! Mon père éprouve-t-il +le besoin de changer la forme de ses prologues?</p> + +<p>--Tu m'as menti!</p> + +<p>Mon père me crie ça d'une voix furieuse. +Il n'est pas question des ouvriers. Qu'y a-t-il?</p> + +<p>--Tu m'as menti! Tu as menti à ta soeur! +Tu as menti à tout le monde!</p> + +<p>--Mais, papa... mais, papa...</p> + +<p>--Viens ici, et tâche de dire la vérité, cette +fois. Lorsque tu es arrivé chez ta tante, au +Pavillon, l'autre jour, que s'est-il passé?</p> + +<p>--Mais, rien, papa.</p> + +<p>--Sacré nom d'un chien! si tu continues à +mentir, tu auras affaire à moi!... Que s'est-il +passé? que t'a dit ta tante, pendant le temps +que tu es resté seul avec elle, en arrivant? +Car tu es resté seul avec elle, j'en suis sûr; +la cuisinière nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise?</p> + +<p>--Oh! certainement. Du reste, regarde +donc la figure de Jean. Regarde-le rougir.</p> + +<p>Je rougis, parce que je comprends, maintenant, +pourquoi mon père m'a appelé. Il peut +m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien.</p> + +<p>--Allons, veux-tu parler? que s'est-il passé?</p> + +<p>--Rien.</p> + +<p>--Que t'a dit ta tante?</p> + +<p>--Elle m'a dit qu'elle était bien malheureuse... +et bien malade... C'est tout.</p> + +<p>--Et puis?</p> + +<p>--Et puis elle s'est évanouie.</p> + +<p>--Et alors?</p> + +<p>--Justine a envoyé la cuisinière chercher le +médecin allemand...</p> + +<p>--Et toi, on t'a envoyé chercher ton grand-père?</p> + +<p>--Oui, papa.</p> + +<p>--Y as-tu été?</p> + +<p>--Non, papa.</p> + +<p>--Et tu es resté près de deux heures dehors! +Qu'as-tu fait pendant ce temps-là?</p> + +<p>--Je me suis amusé en route.</p> + +<p>--Pendant deux heures! Par le froid qu'il +faisait!... Tu ne veux pas dire ce que tu as +fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer +à mentir! Petit misérable!</p> + +<p>Mon père s'avance vers moi, la main haute. +Mais il se contente de m'empoigner par le bras +et de m'amener devant lui, à côté de Louise.</p> + +<p>--Reste là, gredin! Et, puisque tu ne veux +pas parler, je vais parler pour toi, moi! je vais te +dire ce que tu as fait. Tu as été chez ton grand-père. +Tu es resté chez lui jusqu'à la nuit! Et tu t'es entendu +avec lui pour laisser mourir ta tante sans +nous prévenir!... Est-ce cela, hein? Est-ce +vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgré +tes mensonges?...</p> + +<p>Mon père se lève et me secoue de toutes ses +forces.</p> + +<p>--Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il +t'a donné, le père Toussaint, ce qu'il t'a promis, +plutôt, pour te faire son complice. Tu vas +nous le dire! Et tout de suite! Parle!</p> + +<p>--Allons, parle donc! s'écrie ma soeur en +grinçant des dents. Maintenant que c'est fait!...</p> + +<p>--Je n'ai pas été chez grand-papa!</p> + +<p>Mon père m'allonge une gifle terrible.</p> + +<p>--Non! je n'y ai pas été!</p> + +<p>--Alors, qu'as-tu fait?</p> + +<p>--Rien!</p> + +<p>Mon père se rassied, blanc de colère. Pendant +deux minutes, un grand silence; on n'entend +que le bruit que font les pieds de ma +soeur en trépignant sur le parquet.</p> + +<p>--Allons, Jean, mon petit Jean, reprend +mon père, d'une voix qui veut être douce, mais +qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux +brillent, les dents s'entre-choquent.--Mon +petit Jean, tu ne veux pas me désoler, nous réduire +au désespoir. Tu vas nous dire... tout, +n'est-ce pas? Nous ne t'en voudrons pas. N'est-ce +pas, Louise?...</p> + +<p>--Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, +sûrement.</p> + +<p>Et ma soeur me lance un coup d'oeil féroce.</p> + +<p>--Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... +Sais-tu ce que tu as fait? Sais-tu de quel malheur +tu es cause?... Je vais te l'apprendre: +tu sais que ta tante Moreau devait vous laisser +les deux tiers de sa fortune, à toi et à ta soeur; +elle avait fait un testament, déposé chez un +notaire de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce +pas?</p> + +<p>Je ne réponds pas. Mon père frappe du pied +et continue en crispant les doigts sur son pantalon:</p> + +<p>--Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant +les scellés, on a découvert un testament, un +nouveau, datant de huit jours, qui institue ton +grand-père--le père Toussaint--légataire +universel!</p> + +<p>Mon père hurle les derniers mots. Il compte +sur un effet. Mais je ne bronche pas.</p> + +<p>--Légataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... +Et le dernier testament annule +l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune +à chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, +hein?... Et vous n'avez plus rien! +rien! rien!... Et le père Toussaint a tout! tout!... +Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez +été volés, ta soeur et toi? Indignement, atrocement +volés!... Et ta tante avait dû te prévenir de +ça! Elle t'en avait prévenu, j'en suis convaincu! +Moralement convaincu!... Et tu aurais dû venir +nous prévenir, nous avertir immédiatement, +sans perdre une minute!... Je serais accouru! +J'aurais fait déchirer ce testament! Et vous auriez +eu l'argent, tout l'argent!... Et, au lieu de cela, +tu t'en vas chez ton grand-père, tu restes deux +heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette +vieille canaille... Allons, Jean, voyons, si tu +as un peu de coeur, mon petit Jean, dis-nous +tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit +ta tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-père, +des moyens qu'il a employés... C'est lui, n'est-ce +pas, qui la rendait si malheureuse?... Réponds!... +Mais réponds donc!...</p> + +<p>--Ma tante ne m'a rien dit.</p> + +<p>Mon père se lève.</p> + +<p>--Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes...</p> + +<p>--Non! Elle ne m'a rien dit.</p> + +<p>--Prends garde à toi, Jean! Prends garde à +toi!... Si tu ne dis pas la vérité, si tu ne dis +pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de +grand-père...</p> + +<p>--Je n'ai pas été chez grand-papa!</p> + +<p>Mon père lève le poing; mais je me gare et +je reçois, sur le coude, un coup terrible qui +m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu'à +la porte.</p> + +<p>--Menteur! Hypocrite! Jésuite!</p> + +<p>Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la +bave aux lèvres, s'écrie en me tendant le poing:</p> + +<p>--On devrait te mettre dans une maison de +correction!</p> + +<p>Une maison de correction! Oh! j'aime mieux +y aller que de rester ici! Je ne veux plus rester +ici! Je ne veux plus! Et je m'écrie en regardant +mon père bien en face:</p> + +<p>--Mettez-moi dans une maison de correction! +J'aime mieux ça!</p> + +<p>J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le +corridor et je me précipite dans la rue.</p> + +<br><br> + +<h3>XX</h3> + +<p>Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuyé +sur les yeux.</p> + + +<p>--Eh bien! maître Jean, on pleure? Qu'est-ce +qu'il y a donc?</p> + +<p>C'est le père Merlin qui rentre chez lui et +qui m'a vu venir, de loin, en ce triste équipage. +Je m'essuie le visage rapidement et je +relève la tête.</p> + +<p>--Tu as la figure toute rouge. Est-ce +qu'on t'aurait battu?</p> + +<p>--Oui... oui, monsieur...</p> + +<p>--Et qui? Ce n'est pas ton père, je pense?</p> + +<p>--Si, monsieur...</p> + +<p>--Qu'est-ce que tu as donc fait?</p> + +<p>Je ne réponds pas. Je recommence à pleurer. +Le père Merlin me prend par la main.</p> + +<p>--Allons, entre chez moi. Tu me raconteras +tes chagrins... si tu veux. Et tu te chaufferas, +au moins; tu dois geler, dans la rue; il +fait un froid de chien, ce matin...</p> + +<p>Je suis assis dans la salle à manger, au coin +du feu, la tête dans les mains, sanglotant toujours.</p> + +<p>--Alors, on n'a pas été sage? On a fait de +grosses bêtises? Qu'est-ce qu'on a fait, allons?</p> + +<p>--Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je +vous disais...</p> + +<p>--Pourquoi pas? C'est donc bien grave?</p> + +<p>--Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose +pas... non...</p> + +<p>Et je secoue la tête en regardant le vieux +qui fixe sur moi ses yeux brillants. Ces yeux +m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes +de la loyauté et de la douceur, de la bonté pour +les faibles, de la sympathie pour les souffrants. +Tout remué encore par la scène atroce à laquelle +je viens d'assister, le cerveau plein +d'images horribles, le coeur débordant de terreur +et de honte, je me sens entraîné vers ce +vieil homme à la face honnête et digne. Je +sens que derrière ce visage, sur lequel une +expression de raillerie douce a fait place à la +pitié, il ne peut y avoir qu'une âme droite. +Et je comprends que je puis avoir confiance +en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il +me donnera peut-être du courage et du coeur, +à moi qui n'ai plus de force, qui ne sais ni ce +qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser.</p> + +<p>J'essuie mes larmes et, bravement:</p> + +<p>--Monsieur Merlin, je vais vous raconter +tout.</p> + +<p>Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre +un détail, sans passer un mot...</p> + +<p>Le vieux s'est levé et se promène de long +en large. De temps en temps, il crispe les +poings en murmurant:</p> + +<p>--Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois...</p> + +<p>--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur +Merlin; ce que je vous raconte à vous, je n'ai +pas voulu le raconter à mon père, même quand +il m'a battu. Mais maintenant qu'ils veulent +me mettre dans une maison de correction, je +dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la +ville, partout! Je crierai que grand-papa a +fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller le +franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois +en Prusse... et que papa travaille pour les +Prussiens pour les aider à bombarder Paris...</p> + +<p>Je crierai ça tant que je pourrai... avant +d'aller dans la maison de correction!...</p> + +<p>Le père Merlin s'est assis en face de moi +et m'a pris les mains.</p> + +<p>--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. +Et écoute-moi un peu... Tu veux bien m'écouter? +Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... +Je suis bien content que vous me parliez... +que vous me parliez comme à un ami, parce +que, voyez-vous, je... j'ai trop de chagrin...</p> + +<p>Je recommence à sangloter.</p> + +<p>--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler +comme on parle à un ami, comme on parle +à un homme, car il te faut maintenant la +force, le courage d'un homme, mon pauvre +enfant. D'abord, comme je viens de te le dire, +il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colère, +laisser tes nerfs se détendre. Tu es hors de +toi; il faut reprendre possession de toi-même. +On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... +Tu ne veux pas rentrer chez toi pour +déjeuner, n'est-ce pas?</p> + +<p>Je secoue la tête.</p> + +<p>--Non. Eh bien! tu vas déjeuner avec +moi. Je vais envoyer ma bonne prévenir tes +parents que je t'ai rencontré en route et que +je te garderai avec moi pendant l'après-midi. +Je te reconduirai moi-même ce soir, quand +nous aurons causé.</p> + +<p>Nous déjeunons tranquillement et peu à peu, +je sens mes angoisses s'apaiser, ma colère décroître +et, malgré les frissons qui me secouent +encore, je sens le calme descendre en moi.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Mon enfant, me dit le père Merlin lorsque +nous avons fini, tu parlais tout à l'heure +d'aller révéler les horribles secrets qui te pèsent, +de crier sur les toits les iniquités dont +tu as été le témoin, de publier les mauvaises +actions dont on s'est rendu coupable devant +toi. Il ne faut pas faire cela. Il faut, comme tu +l'as fait jusqu'ici, enfouir ces choses au fond +de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au +contraire, repasse-les souvent dans ton coeur. +Laisse là ta colère, mais conserve ton indignation. +L'indignation est toujours une chose +juste. C'est pour cela qu'elle vit. Plus tard, +quand tu seras grand, les frémissements qui +t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et +ce sera peut-être au souvenir des ignominies +qui t'ont fait horreur que tu devras d'être un +homme. C'est une dure leçon qui t'est donnée +là, mon enfant, tu le comprendras un jour. +Elle peut te profiter à toi, si tu veux. Si tu +veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser +fausser, pendant dix ans au moins, ton âme +d'enfant qui est sincère et droite; si tu es +assez robuste pour voir les choses, plus tard, +avec tes yeux d'aujourd'hui.</p> + +<p>Quant à divulguer ce que tu as vu, à quoi +bon? A quel résultat arriverais-tu, en agissant +ainsi?</p> + +<p>--Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent +me mettre dans une maison de correction!...</p> + +<p>Le père Merlin sourit.</p> + +<p>--Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont +persuadés, maintenant, que tu ne sais pas +grand'chose; que tu t'es laissé entortiller bêtement, +sans rien voir, que tu es tombé sans +t'en douter dans les panneaux que te tendait +ton grand-père, pour t'empêcher de revenir à +Versailles avant la mort de ta tante. Ils te +prennent pour un imbécile, vois-tu, un imbécile +qui ne veut pas avouer, par fausse honte, +les sottises qu'il a pu commettre. Ils ne te parleront +plus de rien, sois-en sûr. Mais toi, de +ton côté, garde-toi bien...</p> + +<p>--Oh! je ne parle à personne, à la maison! +Je ne peux parler à personne. Vous savez +comment ils sont. A qui voulez-vous que je +parle? A mon père? Il ne m'écoute pas ou +ne me répond pas. A ma soeur? Elle se moque +de moi.</p> + +<p>Le vieux hausse les épaules.</p> + +<p>--Eh bien! tu me parleras, à moi. Et si tu +manques de courage, je t'en donnerai.</p> + +<p>--Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas +comme eux, au moins. Il y a longtemps que +je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais +voulu vous causer, voulu être votre ami...</p> + +<p>--Bah! dit le père Merlin, qui cependant +semble ému, je ne vaux pas mieux que les +autres!</p> + +<p>--Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas +ce que fait mon père, vous ne livreriez pas aux +Allemands les choses dont ils ont besoin pour +canonner Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris +ça, ce matin, ça m'a bouleversé. Il me +semble que mon père est un brigand, un +traître...</p> + +<p>--Ton père est un bourgeois, mon ami... +un bourgeois... voilà tout...</p> + +<p>Et le vieux parcourt la pièce, de long en +large, les mains derrière le dos.</p> + +<p>--... Un bourgeois, parbleu!...</p> + +<p>--Et dire qu'à la maison, on ne parlait +que de patriotisme, de défense nationale, de +guerre à outrance! On ne parlait que d'élever +son coeur!...</p> + +<p>--Le patriotisme, murmure le père Merlin +qui semble se parler à lui-même, mais +dont la voix s'élève peu à peu, le patriotisme! +Une trouvaille du siècle! Une création toute +nouvelle! Une invention des bourgeois émerveillés +par la légende de l'an II, hébétés par +les panaches et les chamarrures de l'Empire! +C'est drôle, ils en rêvent tous, ces idiots, du +plumet et de la ceinture à glands d'or des +commissaires de la Convention aux armées!... +On n'a qu'à désosser Saint-Just pour avoir +Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir +en guerre, les sires de Framboisy; mais +ça ne les empêche pas de faire les crânes. A +Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la +Paix, à ces ânes-là, pour voir comment vous +serez reçus... J'en sais quelque chose... Le +patriotisme, monsieur! Et allez donc, les +blouses blanches et les casse-têtes tricolores!... +Et puis, la débâcle: encore le patriotisme... +Seulement plus de casse-têtes: les souvenirs +de 92. Ça vous assomme tout de même... +Ah! les souvenirs de 92! Le passé pris à témoin +du présent! Les fantômes devant les +fantoches! Les objurgations, les évocations, +les exhumations... Mânes de Bonaparte, protégez-nous! +Après Bonaparte, c'est Kléber et +Marceau... Pourquoi pas Sobieski et Palafox?... +Voilà: ils avaient moins de panaches... Et +puis, le dénigrement préconçu de l'ennemi, +les railleries, les moqueries, les annonces +mensongères de victoires, les enthousiasmes, +les énervements, les défaillances, les chaises +qu'on brise à la Bourse, la <i>Marseillaise</i> qu'on +fait chanter à Capoul. C'est du patriotisme, +tout ça! C'est du patriotisme bourgeois, le patriotisme +de l'épicier et celui du journaliste--les +journalistes! Quels misérables!--... +Mais le patriotisme de première classe, le patriotisme +extra, le fin et le râpé, c'est celui de +Gambetta. Ah! celui-là, par exemple, j'espère +bien lui voir élever une statue avant ma +mort... Ni un pouce du sol, ni une pierre de +forteresse!... Et une fierté de théâtre, et des +phrases creuses, et des déclamations ampoulées, +et encore 92--lorsqu'il n'y a plus ni +soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut +aboutir qu'à une chute plus irrémédiable, après +des tueries inutiles, des boucheries idiotes, +des carnages imbéciles. Ah! il a tenu haut le +drapeau, celui-là...</p> + +<p>Le drapeau!... Voilà Thiers, le vieil assassin, +l'homme qui a toujours fait litière de la +justice et du droit: il est au pinacle. Il montera +encore, le chacal; et il pourra, si ça lui +plaît, recommencer Transnonain. Qu'est-ce +que ça fait? C'est un patriote...</p> + +<p>Ah! ils y tiennent, à leur patriotisme! Ils y +tiennent, comme on tient aux sentiments factices, +ceux qu'on n'éprouve pas--et qu'on se +targue d'éprouver... Seulement, il y a la pierre +de touche: l'intérêt. Oh! alors... Alors, les +capotes en papier buvard, les souliers en carton, +la poudre d'ardoise pilée, la viande pourrie, +la farine avariée... Tiens, petit, tu serais +à l'armée, toi,--et le vieux me frappe sur +l'épaule--tu serais soldat, que ton père, +entends-tu, ton père? fournirait, pour de l'argent, +aux Prussiens, de quoi établir les batteries +qui devraient tirer sur toi!...</p> + +<p>C'est dégoûtant, hein? C'est infâme? Oui, +je sais bien... mais c'est logique, après tout. +Ou plutôt, ce serait logique s'il n'y avait pas +le patriotisme... L'intérêt! l'intérêt!... Le +paysan, au moins, ne cache pas sa haine de +la guerre. Il ne se met pas de masque sur la +figure; il vous donnerait tous les drapeaux +du monde pour un quarteron de pommes... +Mais le bourgeois! ce mouton affublé d'une +peau de tigre! cet imbécile qu'un plumet +rend enragé et qu'une épaulette fait rêver de +batailles... et qui ne comprend même pas, +l'abruti, pourquoi les meneurs de nations +tiennent à faire, de temps en temps, un +charnier de leurs peuples...</p> + +<p>La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand +donc les peuples seront-ils las de s'entre-tuer? +Quand refuseront-ils l'impôt du sang?... Refuser +l'impôt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin +n'est pas mort... Attends un peu, mon +garçon, attends un peu, et tu verras de +drôles de choses, plus tard...</p> + +<p>Tout le monde soldat... Tu verras ça... +Plus de peuples: des armées. Plus d'humanité: +du patriotisme. Plus de progrès: des +drapeaux. Plus de liberté, d'égalité, de fraternité: +des coups de fusil... Ah! saleté humaine! +Ah! bêtise! Ah! cochonnerie!.....</p> + +<hr class="short"> + +<p>Le père Merlin s'arrête devant moi.</p> + +<p>--Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. +Ces choses-là, vois-tu... La guerre, je la hais.</p> + +<p>--Oh! moi aussi, je la hais!</p> + +<p>--Toi aussi? demande le vieux en souriant. +Tu as déjà des convictions?</p> + +<p>Et il ajoute, très sérieux:</p> + +<p>--Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus +qui souffrent.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Quand je rentre à la maison, reconduit par +le père Merlin, des tas d'idées tourbillonnent +dans ma tête. J'éprouve des sensations que +je n'ai jamais éprouvées. Je rêve de fraternité +et de justice. Et tout le reste me semble très +bas, très bas.</p> + +<br><br> + +<h3>XXI</h3> + +<p>J'ai passé bien des jours tristes. A la maison, +on a l'air de m'éviter, de s'éloigner de +moi comme d'une bête galeuse; ma soeur surtout +affecte un mépris de moi, un dédain de +ma personne qui se traduisent de mille +façons. Quant à mon père, il se contente de +ne m'adresser la parole que lorsque la chose +est tout à fait indispensable. Le temps n'est +pas gai, non plus; le froid est terrible et la +neige tombe presque sans discontinuer; la ville +a un aspect lugubre. La famine menace Versailles; +les vivres commencent à manquer; +les denrées les plus indispensables font défaut +ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, +de spéculation sur la misère publique. +On déblatère contre certains commerçants dont +la conduite est des plus louches, contre d'autres +qui se font les pourvoyeurs de l'ennemi.</p> + +<p>Le préfet prussien s'est ému. Il s'est arrangé +avec un groupe de négociants dont fait partie +mon père pour créer un immense entrepôt de +marchandises de toute nature, qu'on prendrait +en Allemagne, pour subvenir aux besoins du +département. J'ai entendu mon père parler +plusieurs fois avec admiration de cette conception +grandiose.</p> + +<p>Cependant, depuis quelques jours, il se +montre moins expansif. Il paraît que l'opposition +du conseil municipal, des événements imprévus, +ont fait échouer la combinaison, à la grande +colère du préfet. Et ce fonctionnaire, irrité de +se voir accuser d'avoir voulu approvisionner +l'armée allemande avec l'argent français, a +fait mettre le maire en prison et a frappé la +ville d'une amende de 50,000 francs.</p> + +<p>--C'est une sale affaire, m'a dit le père +Merlin, l'autre jour, sans vouloir m'apprendre +pourtant quel rôle avait joué mon père.</p> + +<p>Un vilain rôle, j'en suis sûr. Ah! je suis +bien content de pouvoir passer, chez le bonhomme, +la plus grande partie de mes journées. +J'avais craint, tout d'abord, qu'on s'effarouchât, +à la maison, de la fréquence de mes +visites chez le vieux, qu'on me défendît de +retourner chez lui. Mais on n'a pas l'air fâché, +tout au contraire, de mes longues absences; +ma présence gênait mon père et ma soeur; et +eux qui faisaient grise mine au père Merlin, +depuis pas mal de temps, lui font bon visage, +aujourd'hui. D'ailleurs, il économise à mes +parents des frais de répétiteur; il me donne +des leçons, «pour m'entretenir la main», dit-il. +Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup +plus qu'avec M. Beaudrain.</p> + +<hr class="short"> + +<p>L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une +chose que je voulais savoir depuis longtemps. +J'ai appris ce que c'est que le concubinage. +J'étais seul dans le cabinet du vieux, au premier +étage, lorsque, en regardant par la fenêtre, +du côté de la maison de Mme Arnal, j'ai été +témoin d'un spectacle qui m'a fortement étonné. +J'ai appelé le bonhomme.</p> + +<p>--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir!</p> + +<p>--Quoi donc? m'a-t-il demandé d'en bas.</p> + +<p>--Madame Arnal... Elle est contre sa +croisée, dans sa chambre... et elle embrasse +le Prussien..., son blessé prussien... Tenez! +tenez! elle l'embrasse!</p> + +<p>--Ce n'est que cela! a crié le vieux en +redescendant les trois marches qu'il venait de +monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle +l'embrasse... Un concubinage en règle...</p> + +<p>Ah! c'est ça, le concubinage... Tiens! tiens! +tiens!... Et Mme Arnal qui disait que c'était si +vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en +règle...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Le moment me semble pourtant mal choisi +pour embrasser les Prussiens... Le bombardement +de Paris a commencé hier et ç'a été, +toute la nuit, un roulement de tonnerre ininterrompu. +Je n'ai pas pu dormir. Chacun des +coups de canon me faisait tressaillir dans mon +lit et je me sentais rougir, dans l'ombre, en +pensant que mon père avait aidé à mettre en +batterie ces pièces qui crachaient la mort sur +la grande ville.</p> + +<p>Il a dû gagner de l'argent, avec les Prussiens, +car il semble bien joyeux depuis quelque temps. +Une ombre, cependant, a passé sur son front, +ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs +allemands que nous hébergeons, que les obus +dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le chantier +de Paris était atteint! Dame! pourquoi pas? +Les artilleurs ont désigné, sur un plan de la +capitale, comme ayant déjà souffert des projectiles, +le Panthéon et le Luxembourg. Ah! +sapristi!...</p> + +<p>M. Legros se méprend à l'expression soucieuse +du visage de mon père.</p> + +<p>--Les Prussiens, dit-il, veulent prendre +Paris par la famine et ils ne tiennent pas, les +brigands, à imiter nos zouaves à l'assaut de +Sébastopol. Mais, soyez tranquille, un de +ces jours, les nôtres vont faire une sortie en +règle et forcer les casques à pointes à sortir de +leurs retranchements. Ah! si les Français +venaient seulement jusqu'à Versailles! nous +sommes ici dix mille hommes...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Oui, dix mille hommes--dix mille hommes +qui assistent, le 18 janvier, à la proclamation +de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie +des Glaces, au château, que Guillaume ressaisit +la couronne de Frédéric Barberousse. Et, le soir, +une fête triomphale a lieu à la préfecture, illuminée +à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, +pendant que des musiques militaires, des retraites +aux flambeaux, parcourent la ville. La +foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà +regardé et applaudi lorsque des réjouissances +semblables ont célébré la capitulation de Metz.</p> + +<p>--L'Empire d'Allemagne, me dit le père +Merlin à qui je vais donner des détails sur la +cérémonie, et que je trouve en train de frotter +avec rage; l'Empire d'Allemagne! oui... +l'union des races, l'homogénéité des peuples!... +Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces +militaires, plutôt! Le parquage de la chair à +canon... Chauvin peut battre la caisse des +deux côtés du Rhin, maintenant... Ça présage +un avenir tout rose à la civilisation... Patriotisme: +caporalisme... Tiens, laisse-moi tranquille +aujourd'hui. Je frotte...!</p> + +<p>Et le vacarme de la brosse heurtant les +boiseries recommence, et la cire continue à +rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, +19 janvier, c'est un autre bruit qu'on entend. +Le fracas de la canonnade augmente, semble +se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement +de la fusillade arrive à nos oreilles. +Une bataille est engagée non loin de nous, +une bataille terrible, sans doute.</p> + +<p>--C'est probablement la grande sortie, dit +ma soeur.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Toute la journée, nous attendons, anxieux. +La lutte continue, sans interruption; on dirait, +au bruit des détonations qui devient plus clair +d'heure en heure, que les Français gagnent +du terrain. On dit déjà qu'ils sont vainqueurs, +qu'ils ont enlevé les redoutes de Montretout, +qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, +que Guillaume et Bismarck se sont sauvés à +Saint-Germain...</p> + +<p>Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes à +cheval parcourent la ville en sonnant l'alarme; +la cavalerie et l'artillerie prussienne défilent au +grand trot, les régiments d'infanterie se succèdent +sur la route de Saint-Cloud...</p> + +<p>Le soir vient, que la bataille dure encore. +Les réserves allemandes sont massées, l'arme +au pied, dans les avenues. Demain, sans +doute, les Français entreront à Versailles. Les +Prussiens se sentent perdus. Dans sa rage, la +landwehr de la garde a envahi de force les +maisons du boulevard de la Reine et les a dévastées...</p> + +<p>Mais il fait jour, et nous attendons en vain +le pétillement de la mousqueterie; nous n'entendons +que la grosse voix des canons allemands +qui, régulièrement, lancent leurs obus +sur Paris. Et puis, des fanfares éclatent, des +musiques qui jouent des marches triomphales; +ce sont les Prussiens qui reviennent, chantant +à pleins poumons, traînant derrière eux des +Français prisonniers.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--Maintenant, Paris doit se rendre, nous +dit en rentrant chez nous un officier de dragons +bleus que nous logeons depuis quelques jours.</p> + +<p>Et nous comprenons que le dragon ne ment +pas, que la chute de la capitale n'est plus +qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi +nous apprend qu'une insurrection terrible a +éclaté à Paris, le 22, que les Français ont été +battus à Saint-Quentin et que l'armée de l'Est +est en déroute. Nous sommes résignés à tout. +Et, lorsque la nouvelle de la capitulation se +répand dans Versailles, le 26, elle nous laisse +presque insensibles.</p> + +<p>Depuis quatre mois nous vivons complètement +isolés, sans communications avec la +province et avec Paris, sans nouvelles précises +même des opérations qui ont lieu tout à côté +de nous. Nous avons d'abord espéré, puis +attendu la délivrance; mais, peu à peu, le +découragement nous a abattus, la démoralisation +nous a gangrenés et affaiblis. Une torpeur +insurmontable, un engourdissement invincible +nous ont saisis, nous ont rendus incapables du +moindre effort, de toute résolution, et nous +nous sommes trouvés, un beau jour, beaucoup +plus Prussiens que Français. Il fallait un coup +de tonnerre, un événement imprévu, comme +la sortie du 19 janvier, pour nous tirer de +notre léthargie, pour produire chez nous une +surexcitation factice. Et lorsque les Allemands +revenaient vainqueurs, lorsque notre espoir +se trouvait déçu, nous nous assoupissions, de +nouveau, avec accablement, en attendant la +chute finale.</p> + +<p>Moi, je l'ai souhaitée, cette chute, je l'ai désirée +ardemment. J'étouffe, je me sens empoisonné +peu à peu par l'air vicié que je respire +depuis de longs mois. Sous l'influence du +milieu dans lequel je vis, je sens ma conscience +s'endormir, mon esprit se paralyser; je veux +en sortir, en sortir à tout prix, de ce milieu que +je hais. Je ne veux pas grandir dans l'étouffante +atmosphère familiale, comme les plantes qu'on +fait pousser dans les serres chaudes où montent +des vapeurs malsaines, et qui s'étiolent lorsqu'on +leur fait voir le soleil. Je veux grandir à l'air +libre. Je ne veux pas vivoter. Je veux vivre.</p> + +<p>Oh! que je voudrais être un homme! Tous +les jours...</p> + +<p>Ce matin, encore! Les deux Alsaciens, +Hermann et Müller, sont arrivés devant la +porte du chantier avec des voitures remplies +de meubles. Ils ont demandé à mon père s'il +ne pourrait pas, pendant quelques jours seulement, +mettre à l'abri le contenu de leurs +charrettes. Ils ont appris, disent-ils, que les +Prussiens ont résolu d'incendier Saint-Cloud +et, immédiatement, ils ont entrepris de déménager +les choses les plus précieuses--pour +les rendre plus tard à leurs propriétaires.</p> + +<p>--Nous nous zommes téfoués bour saufer +ze que nous afons bu, a sangloté Müller.</p> + +<p>Et Hermann a ajouté:</p> + +<p>--Bour guelgues chours zeulement, monsieur +Parpier?</p> + +<p>Mon père a hésité et je l'ai entendu qui +disait tout bas à ma soeur:</p> + +<p>--Ce sont des filous, tu sais.</p> + +<p>Ma soeur a fait un signe de tête affirmatif; +et, aussitôt, elle s'est approchée d'une des voitures.</p> + +<p>--Mais c'est une commode Louis XV que +vous avez là? Et une horloge de Boule? Et +une glace de Venise.</p> + +<p>--Foui, matemoiselle, a répondu Müller. +Tes obchets brézieux. Et si matemoiselle feut +nous vaire l'honneur te les agzebder en soufenir +te regonnaizzanze, nous zerons fraiment +pien honorés.</p> + +<p>Ma soeur a rougi--très légèrement--mais +elle a accepté. On a rangé les meubles +sous un hangar.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Et, ce soir, nous apprenons que les Allemands +ont mis le feu à Saint-Cloud et que la ville +entière est en flammes...</p> + +<p>Oh! que je voudrais être un homme!</p> + +<br><br> + +<h3>XXII</h3> + +<p>Jules est revenu. Il est revenu sans nous prévenir, +profitant de l'armistice, au moment où +nous l'attendions le moins. Et ma soeur, en l'apercevant, +a pâli et poussé un cri comme si +elle avait marché sur un crapaud. Il est revenu +chargé de vivres--il croyait Versailles +dénué de tout.--Il a apporté avec lui un pain +de sucre, une dizaine de livres de chocolat, +du café, du thé, du vermicelle, un tas de +choses qu'il a trimballées tout le long de la +route stratégique n° 15--une route horriblement +longue que son sauf-conduit l'obligeait à +suivre, à pied.--Il ne m'a même pas oublié, +l'excellent garçon; il me donne un beau livre, +un beau livre doré, que Léon a absolument +voulu m'envoyer.</p> + +<p>--Et Léon, comment va-t-il? Et mademoiselle +Gâteclair, a-t-elle beaucoup souffert, pendant +le siège? Vous ne saviez donc rien de +Versailles?</p> + +<p>Des masses de questions auxquelles Jules +répond de son mieux. Il n'a pas beaucoup +changé; il a un peu maigri, seulement.</p> + +<p>--Ah! nous étions si inquiets! si inquiets! +fait Louise en joignant les mains et en prenant +sa figure de fausse madone. Nous avons bien +souvent pensé à vous, allez!</p> + +<p>C'est dégoûtant. Pas une fois--pas une +seule fois--je ne lui ai entendu prononcer le +nom de son fiancé.</p> + +<p>--Et les affaires? demande mon père. Ça +ne va pas fort, hein?</p> + +<p>--Oh! non, pas fort, répond Jules, pas +fort du tout.</p> + +<p>Et il nous apprend que la maison Cahier et +Cie, comme beaucoup d'autres maisons de la +capitale, a reçu une rude atteinte. On sera +obligé d'y mettre du sien, de tous les côtés. +Ainsi, il a accepté, lui, une diminution de plus +de moitié sur ses appointements.</p> + +<p>--Je ne pouvais pas faire autrement, vous +comprenez. Il m'est impossible d'abandonner +une maison à laquelle je suis aussi attaché; ça +durera ce que ça durera; pas longtemps, espérons-le. +Et puis, je crois qu'il y a là-dedans +une question de patriotisme. Si tout le monde +jetait le manche après la cognée...</p> + +<p>--Oh! évidemment, dit mon père.</p> + +<p>Mais il me semble qu'il vient de faire la +grimace, et Louise, j'en suis sûr, a esquissé +une petite moue que je connais très bien: sa +moue de déception. Ah! ma cocotte! ils sont +loin, tes dix-huit mille francs! Tu peux courir +après.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Rage, rage, rage,</p> +<p>Tu mangeras du cirage...</p> +</div></div> + +<p>Jules a dîné avec nous, naturellement.</p> + +<p>--Hein! Ça fait plaisir, de manger du +pain blanc! lui dit mon père.</p> + +<p>Et la viande fraîche, et les légumes verts, +voilà ce qui lui fait plaisir! Ce qui devrait lui +fait plaisir, tout au moins. Mais Jules ne connaît +pas son bonheur. Il n'a pas l'air très +joyeux. Souffre-t-il du peu de sympathie que +nous semblons lui témoigner, de notre manque +de démonstrations amicales, de laisser-aller? +Le plaisir de manger du pain blanc ne lui suffit-il +pas? Le fait est que, malgré ses efforts +pour paraître gai, il est morose.</p> + +<p>--J'aurais dû vous prévenir de mon arrivée, +dit-il à la fin du repas. Quand on n'attend pas +les gens, on est tellement surpris...</p> + +<p>--Oui, oui, dit Louise. L'émotion, le plaisir...</p> + +<p>--Mais que voulez-vous? Les communications +sont encore si difficiles! Et, à vrai dire, +je n'y ai même pas pensé. J'avais si grande +envie de vous voir...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Jules est parti le lendemain matin. Son sauf-conduit +n'était valable que pour quarante-huit +heures, jours d'arrivée et de départ compris. +Nous l'avons accompagné jusqu'à la porte de +la ville. Louise, en le quittant, s'est contentée +de lui tendre la main. Il avait l'air très triste.</p> + +<p>--Espérons que nous nous reverrons avant +peu, a dit mon père. Tout fait présumer que +les hostilités ne seront pas reprises et qu'on +va signer la paix.</p> + +<p>--C'est plus que probable, a répondu +Jules. Aussi, à bientôt.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Il est probable, en effet, que la paix va être +signée. En attendant, l'article 2 de la convention +conclue entre Jules Favre et Bismarck +rend la France à elle-même. Les élections ont +lieu sous la direction du maire de Versailles +chargé des fonctions du préfet. Le département +de Seine-et-Oise a élu Thiers, Jules +Favre et Gambetta. Mon père a voté pour Jules +Favre.</p> + +<p>Il ne sait pas pourquoi.</p> + +<p>M. Legros a voté pour Thiers et il sait pourquoi. +C'est pour pouvoir faire un calembour. +Le marchand de vins du coin a voté pour +Gambetta et M. Legros répète toute la journée, +en riant:</p> + +<p>--Les marchands de vin aiment Gambetta +et les marchands de tabac, Thiers.</p> + +<hr class="short"> + +<p>L'assemblée ainsi élue doit discuter les préliminaires +de la paix. Pour baser la demande +d'indemnité qu'ils doivent présenter à la +France, les Prussiens font le calcul des dépenses +auxquelles ils ont été entraînés pour +soutenir la guerre. Ils y ajoutent le montant +des contributions et réquisitions de toute +nature dont l'Allemagne a été victime, de 1792 +à 1815.</p> + +<p>--Le compte de la Prusse seule, m'a dit le +père Merlin, s'élève à six milliards.</p> + +<p>--Six milliards!</p> + +<p>--Pas un sou de moins. Nous payons les +dettes du premier Empire, mon ami, en même +temps que celles du second. Et remarque bien +que si les Allemands, maintenant, en pleine +trêve, frappent les départements occupés par +eux d'énormes contributions de guerre, remarque +bien que s'ils agissent ainsi contre +tout droit, ils s'appuient sur des précédents. +Ils peuvent opposer à nos réclamations, comme +ils le font, du reste, des actes semblables accomplis +en Europe, et particulièrement en +Prusse, par Napoléon le Grand... Ah! c'est +beau, la guerre...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Oh! oui, c'est beau!</p> + +<p>Mon père m'a emmené avec lui, l'autre jour, +visiter les environs, les points qui dominent +Paris, les endroits où les Prussiens avaient établi +leurs batteries, où ont eu lieu des combats.</p> + +<p>Nous traversons Garches qui n'est plus +qu'un monceau de ruines, le parc de Saint-Cloud, +sinistre. Le squelette du château, noirci +par les flammes, est effrayant. Les murailles +percées à jour sont encore debout: de grandes +crevasses les fendent du haut en bas; le toit +et les planchers se sont effondrés en emplissant +de décombres des salles où tremblotent des +lambeaux de tapisserie, où l'on entrevoit des +morceaux de bas-reliefs, des débris d'ornements. +Les branches d'un lustre émergent +d'un tas de plâtras. Une corniche énorme est +tombée tout d'une pièce devant une porte +dont les gonds en fer sont tordus. Des fenêtres +ne sont plus que des ouvertures sans forme, +dont la bordure de pierre, mangée par le feu, +s'effrite; et d'autres, intactes, ont conservé +leurs barres d'appui et leurs persiennes qui claquent +au vent. A un mur tendu de bleu, au +dernier étage, un tableau est accroché dans +son cadre d'or, au-dessus d'une cheminée qui +branle.</p> + +<p>Il y a des allées du parc qui sont pleines de +tombes. Des tombes sans croix qui ont l'air +de morceaux de bourrelets posés sur le gazon +des tapis verts. De grands arbres coupés au +pied se sont abattus avec leurs branches en +mutilant des statues. Des retranchements sont +élevés partout, des épaulements, des palissades, +des chevaux de frise; et, derrière les balustrades +des terrasses, des rails de chemin de +fer ont été entassés les uns sur les autres. Des +allées nouvelles ont été ouvertes avec la hache +pour livrer passage aux obus.</p> + +<p>Partout la mort, la dévastation. Saint-Cloud +est presque complètement brûlé. Les murs +des maisons restées debout sont percés de +meurtrières et garnis de créneaux, des tranchées +sont creusées dans les jardins et des arbres +fruitiers ont été coupés par le milieu et aiguisés +comme des piques pour hérisser les abords +des retranchements. Des barricades ont été +élevées avec des meubles, des charrettes, des +voitures de ferme, des charrues. Les ponts ont +sauté. A Sèvres, dans le quartier qui avoisine la +Seine, les maisons sont éventrées par les +bombes. Et, comme nous passons, des soldats +vendent publiquement aux enchères les meubles +des habitations désertes: il y a là des +convoyeurs prussiens qui ont arrêté leurs +fourgons chargés d'objets volés,--et des brocanteurs +français.</p> + +<p>Ah! oui, c'est beau; ça fait partie du programme +de la guerre, tout ça. Et ce qui +en fait partie, aussi, c'est l'entrée de l'armée +victorieuse dans la capitale ennemie. +Les Allemands ne l'ont pas oublié. Nous +avons appris, le 25 février, qu'ils doivent +faire prochainement leur entrée triomphale +à Paris.</p> + +<p>Ils partent pour ce triomphe, en effet, le 2 mars, +musique en tête, tout fiers d'effacer ainsi la honte +de l'entrée de Napoléon à Berlin, après Iéna.</p> + +<p>--Maintenant, dit le père Merlin, la France +n'a plus qu'une chose à faire: c'est de chercher +un nouveau Napoléon. Et tu verras qu'elle +ne mettra pas longtemps pour le trouver... Il +n'a pas besoin d'être en vrai. Il peut être en +toc. Ça ne fait rien.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Le 5 mars, nous voyons entrer chez nous +Mme Arnal appuyée au bras de son mari. M. Arnal +a obtenu, lui aussi, un sauf-conduit qui lui +permet de passer quarante-huit heures à Versailles.</p> + +<p>--Dire qu'on n'a pas encore signé la paix! +s'écrie Mme Arnal en frappant du pied. Quand +on pense que tu es obligé de retourner à Paris, +mon gros chien-chien!</p> + +<p>Et sans se gêner, devant nous, ma foi, elle +saute au cou de son mari.</p> + +<p>--Pauvre mignonne, dit M. Arnal très ému, +en se débarrassant de l'étreinte conjugale, +comme tu as dû t'ennuyer! surtout dans la +compagnie d'un éclopé, en tête à tête avec un +malade!...</p> + +<p>--Oh! Adolphe! Tu ne t'en fais pas une idée! +Les jours, ça passait encore, mais les nuits, +les nuits!... Et ces idées qu'on se fait... ces... +idées... quand on n'a pas de nouvelles...</p> + +<p>--Ah! ma foi, assure M. Arnal, je n'ai pas +ri tout le temps, moi non plus. Mais, maintenant... +Oh! à propos, j'avais oublié; il faut que +je vous montre...</p> + +<p>--Quoi donc? demande mon père.</p> + +<p>M. Arnal sort de la poche de son gilet un +papier plié en huit, le déplie avec soin et nous +le tend, triomphant. C'est une caricature représentant +un gamin de Paris brûlant du sucre, +sur une pelle rouge, derrière le dos des Prussiens +qui s'en vont, dans l'avenue des Champs-Elysées.</p> + +<p>--Hein? qu'est-ce que vous en dites?... C'est +fameux!</p> + +<br><br> + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Nous sommes redevenus Français. Les Allemands +doivent demeurer encore quelque +temps sur la rive droite de la Seine, +mais Versailles est débarrassé de leur +présence. Les communications sont rétablies. +Mon père en a profité pour aller à Paris--d'où +il est revenu songeur.</p> + +<p>Une conversation qu'il a eue, le soir, avec +Louise, m'a mis au courant de ses perplexités. Il +paraît que la situation de notre chantier de la +rue Saint-Jacques n'est point bonne, mais que +celle du chantier des <i>Grands Hommes</i> est +déplorable.</p> + +<p>--Ah! dit mon père, il y aurait là une +affaire magnifique... Le propriétaire des <i>Grands +Hommes</i> est à bout de ressources... Il n'a pas +gagné d'argent pendant la guerre, lui... Avec +quelques billets de mille francs... Hein? vois-tu +ça d'ici, Louise? acheter les <i>Grands Hommes</i>, +ne faire des deux établissements qu'un seul... +un seul, énorme, colossal... réserver une +large place à la menuiserie; et, qui sait? peut-être +entreprendre la fabrication des meubles... +faire concurrence au Vieux Chêne. Vois-tu ça +d'ici, hein?...</p> + +<p>Et il renfourche son dada, se laisse travailler +sans relâche par son idée fixe. Oui, quelques +billets de mille francs! Ah! si cette vieille +canaille de père Toussaint n'avait pas mis la +main sur le magot de la tante Moreau! Si l'on +avait pu prévoir!...</p> + +<p>--Ah! le vieux gredin! la vieille crapule! +le vieux voleur! Dépouiller ses petits enfants! +Les mettre sur la paille! Leur enlever le pain +de la bouche!... Et vous verrez qu'il ne crèvera +pas, le vieux chenapan, qu'il ne nous débarrassera +pas de sa carcasse!... Vous verrez ça... +Crapule, va!...</p> + +<p>Mon père ne dérage pas. Quelquefois il passe +sa colère sur moi.</p> + +<p>--C'est toi qui es cause de tout. Si tu +avais été moins bête! Ah! je t'apprendrai à +faire l'imbécile, idiot!</p> + +<p>Pour éviter les discussions, je reste peu chez +nous. Je vais voir Léon et Mlle Gâteclair qui +viennent d'arriver à Versailles.</p> + +<hr class="short"> + +<p>C'est drôle, Léon est convaincu que les +Français ont été vainqueurs. Je ne sais pas +comment il s'arrange, mais c'est comme ça. Il +admet bien qu'en définitive nous sommes battus, +mais battus sans l'être, battus avec le beau +rôle, battus pour la forme. Il prétend qu'au fond, +en poussant jusqu'au bout l'examen des faits, +en approfondissant la question, il est impossible +de douter de notre succès définitif. C'est +un succès moral, ce succès-là; mais enfin c'est +un succès--et le plus grand.</p> + +<p>--Crois-tu, par exemple, me demande-t-il, +que Paris en deuil, silencieux et digne, assistant +avec une hauteur méprisante à l'entrée des +Prussiens, n'a pas remporté sur l'ennemi une +grande victoire morale?</p> + +<p>Je n'en sais rien.</p> + +<p>--Et puis, vois-tu, continue Léon, dans cette +guerre, nous nous sommes conduits autrement +que les Prussiens. Ils ont agi en barbares, et +nous en chevaliers. Ah! si nous n'avions pas +été trahis!... Tiens! regarde ce morceau de +pain noir que nous avons fait encadrer. Regarde-le, +et dis-moi si une population qui se résigne +à en faire son unique nourriture pendant de +longs mois, n'est pas une population héroïque. +Trouve-moi beaucoup de villes capables de faire +ce qu'a fait Paris!</p> + +<p>Je crois qu'on en trouverait pas mal. Léon +a évidemment une aptitude toute spéciale à +expliquer et à justifier nos revers.</p> + +<p>--C'est que je suis un bon Français, un patriote!</p> + +<p>Je m'en doutais.</p> + +<p>Là-dessus, il me fait voir une quantité de +dessins et de gravures qu'il a rapportés de Paris, +des chromolithographies représentant l'Alsace +et la Lorraine en deuil, avec une fleur tricolore +dans les cheveux, la France prise à la gorge par +un Prussien ivre qui tient une torche à la main; +et, enfin, il déroule une grande image, enluminée +de couleurs criardes, où l'on voit trois dames +habillées, la première en bleu, la seconde en +blanc, la troisième en rouge, qui passent, la +tête haute, devant un groupe d'officiers allemands, +verts de rage. C'est intitulé: «A Metz. +Quand même!»</p> + +<p>--Jamais les Prussiens n'auront le coeur de +l'Alsace, dit Léon.</p> + +<p>Mais il se souvient qu'on vient de faire une +chanson là-dessus. Et il ouvre de beaux livres, +dorés sur tranche, à couvertures multicolores, +qui tous parlent de la guerre. Tous, ils exaltent +les actions héroïques des Français, ils célèbrent +leur bravoure, ils chantent leur grandeur +d'âme, et, comme intermède, ravalent les Allemands +et les dénigrent sur tous les tons. Ils sont +illustrés, ces livres-là; et les gravures qu'ils +renferment vous font assister à la défense de +Belfort, de Bitche, à la bataille de Coulmiers, au +combat de Bapaume, aux charges des dragons +de Gravelotte, des cuirassiers de Reischoffen...</p> + +<p>--Trouve-moi des faits pareils à l'actif des +Prussiens, me dit Léon. Trouves-en et tu me les +apporteras.</p> + +<p>--Oui, je te les apporterai.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Je ne peux pas, malheureusement. Brusquement +on me défend de continuer à fréquenter +Léon. On prétend que sa société m'est nuisible, +qu'il fume, qu'on l'a rencontré dans la rue la cigarette +à la bouche: des prétextes qui n'en sont +pas. La bonne, que j'interroge, m'apprend que +Jules est venu à la maison dans la journée et qu'il +a tenu avec mon père une longue conversation.</p> + +<p>Il est parti avec une figure longue comme ça.</p> + +<p>--Mon pauvre monsieur Jean, je crois que +vous n'irez pas à la noce cette année.</p> + +<p>Que s'est-il passé? Je le demande au père +Merlin qui se contente de hausser les épaules +en esquissant le geste qu'on fait pour compter +des pièces de cent sous.</p> + +<p>--Pauvre Jules!</p> + +<p>--Comment! dit le vieux, tu le plains? Je +croyais que tu lui portais beaucoup d'intérêt, +pourtant.</p> + +<p>Je ris, pendant que le père Merlin me fait +signe de m'asseoir.</p> + +<p>--Mon enfant, je dois t'annoncer que mes +démarches auprès de ton père ont abouti. Je +suis parvenu à lui faire comprendre qu'il était +dans ton intérêt d'aller passer quelque temps +dans un établissement scolaire. Aussitôt que +la tranquillité sera complètement rétablie, on +t'enverra à Paris, dans un lycée, pour continuer +tes études. Ce n'est pas gai, un collège. +C'est, pour beaucoup, une prison. Ce ne sera +pas gai pour toi non plus, sans doute; mais tu +m'as dit toi-même que tu aimais mieux vivre +entre les quatre murs d'un bâtiment noir que +dans un milieu que tu exècres... Tu travailleras. +Le travail fait passer le temps... fait passer +bien des choses. Tu grandiras vite; et, plus +tard, ma foi... plus tard, comme je n'ai pas +d'enfant... comme j'ai eu le malheur de perdre +mes enfants... eh! bien, nous verrons... je serai +toujours là, tu sais.</p> + +<p>Très ému, je serre les mains du vieillard.</p> + +<p>--Quand croyez-vous qu'on rouvrira les +lycées, monsieur Merlin?</p> + +<p>--Bientôt, probablement.</p> + +<hr class="short"> + +<p>C'est aussi l'opinion de M. Beaudrain. Nous +venons de recevoir une lettre de lui. Il nous +apprend qu'il va revenir «dans nos murs» +très prochainement. Il nous explique aussi de +quelle façon il a passé le temps, dans son exil. +Il a fait des vers: une pièce de vers qu'il adresse +à Gambetta, le coryphée de la guerre à outrance. +M. Beaudrain nous laisse entendre que c'est +peut-être un moyen très habile d'obtenir les +palmes d'officier d'académie. Pourtant, il se +trouve fort embarrassé; il n'a pas tout à fait +terminé sa pièce.</p> + +<p>«Les derniers vers, dit-il, me donnent beaucoup +de mal. Je me suis arrêté à ce distique:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Tu compris...</p> +</div></div> + +<p>«(Je tutoie M. Gambetta, mais c'est une chose +permise en poésie. Voyez notre maître Boileau.)</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Tu compris qu'il fallait élever notre coeur</p> +<p>Et, si l'on succombait, tomber, <i>non sans grandeur</i>.</p> +</div></div> + +<p>«C'est précisément ce: <i>non sans grandeur</i> +qui cause mon tourment. Il me semble faible, +point assez expressif. J'avais d'abord mis: <i>avec +honneur</i>. Mais je crois avoir déjà lu cette fin +d'alexandrin quelque part. J'ai dépouillé, il est +vrai, sans la rencontrer, plusieurs recueils de +poésies, mais je ne suis pas encore complètement +rassuré. Un auteur qui se respecte doit +redouter avant tout une accusation de plagiat. +Réflexion faite, je laisserai peut-être: <i>non +sans grandeur</i>. Et pourtant...»</p> + +<p>Espérons qu'il se décidera.</p> + +<p>--Si M. Beaudrain revient, dit mon père +en fermant la lettre, c'est que nous n'avons +plus rien à craindre.</p> + +<p>Je le crois aussi.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Mais, tout à coup, le soir du 18 mars, le +bruit se répand dans la ville qu'une insurrection +terrible vient d'éclater à Paris.</p> + +<br><br> + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Versailles offre depuis quelques jours un +spectacle étrange. Ainsi que le péristyle d'un +théâtre, désert et silencieux pendant la représentation +de la pièce, se remplit de spectateurs +bruyants aussitôt que le rideau a caché la scène, +la ville du Grand Roi, si taciturne et si triste, +a vu tout à coup envahir ses rues et ses boulevards +tranquilles par l'agitation apeurée d'un peuple +en fièvre. Autour de l'Assemblée qui siège +dans le château sont venus se masser les émigrés +de Paris fuyant devant la Commune. Deux +cent mille réfugiés, appartenant à toutes les +classes de la société, sont accourus s'abriter +derrière les baïonnettes des soldats qu'on fait +revenir d'Allemagne et qu'on se hâte d'armer +et de former en régiments pour combattre +l'insurrection.</p> + +<p>Les troupes qui se sont échappées de Paris, +les gendarmes, les sergents de ville qui ont +entouré leurs képis d'un manchon blanc, les +prisonniers sortis des forteresses de la Prusse +et qui arrivent par grandes masses, sont campés +sur les avenues, sur les places, au camp de +Satory. Les opérations sont commencées, déjà. +Thiers n'a pas voulu perdre de temps. Et les +jeunes élégants, les fonctionnaires, les cocottes +et les femmes du monde qui paradent dans +les rues en toilettes de deuil, peuvent aller, le +soir, en sortant du théâtre où des acteurs +illustres jouent des vaudevilles célèbres, entendre +les canons français cracher leurs obus +sur la grande ville où flotte le drapeau rouge.</p> + +<p>Les émigrés se sont casés où ils ont pu, +dans les hôtels et dans les maisons, dans les +greniers et dans les caves. Nous en logeons +deux, chez nous: M. de Folbert--un fonctionnaire, +un chef de bureau au ministère des finances--et +sa mère.</p> + +<p>M. de Folbert est tout petit; haut comme +Tom Pouce à genoux. Il a une mine de pain +d'épice et des attitudes de pantin. Quand il +fait un geste, on dirait qu'un imprésario, caché +derrière lui, vient de tirer une ficelle. J'y +ai été pris, dans les premiers temps. Mais il n'y +a rien, derrière M. de Folbert,--rien que +les deux boutons d'une redingote sanglée sur +sa poitrine de bambin et qui cache ses genoux +cagneux.--Il doit y avoir aussi un fond +de culotte lustré par l'abus des ronds de cuir, +mais la redingote le voile. Je ne l'ai pas vu.</p> + +<p>M. de Folbert est très solennel. Lorsqu'il +parle, il se tient raide comme un manche à +balai; son cou s'allonge, ses yeux tournent, +ses petites épaules remontent. Elles sont si +étroites que j'ai toujours peur d'en voir passer +un morceau par l'échancrure du faux-col. En +politique, il est modéré comme une lampe carcel +remontée par une main circonspecte. Il s'exprime +en phrases officielles:</p> + +<p>--La hiérarchie... les préopinants... les +statuts organiques... la prépondérance administrative +de l'État....</p> + +<p>Il est très poli. Il dit:</p> + +<p>--Voudriez-vous être assez aimable pour +avoir l'extrême obligeance de me faire parvenir +la salière?</p> + +<p>Il me fait suer.</p> + +<p>Sa mère est une vieille personne solennelle, +à figure longue, pâle, pâle--couleur de riz +au lait.--Elle a des anglaises.</p> + +<p>Mon père professe une admiration sans bornes +pour son locataire.</p> + +<p>--Une intelligence hors ligne. Un homme +d'avenir. Il ira loin.</p> + +<p>Sans échasses? Peut-être bien. M. de Folbert +a un oncle député, un oncle à héritage, s'il +vous plaît, et très populaire dans sa circonscription; +cet oncle, fatigué de la vie politique, +n'attend qu'un signe du neveu pour lui céder +son siège à la Chambre.</p> + +<p>--Quel avenir! répète mon père émerveillé.</p> + +<p>Depuis qu'elle a entendu parler de la succession +politique et financière, Louise fait les +yeux doux au chef de bureau; elle lui lance +même de temps en temps, à la dérobée, de petits +coups d'oeil américains. Est-ce que ma +soeur aurait l'idée?... Eh! eh! pourquoi pas?... +Madame <i>de</i>, ça fait bien Madame <i>de</i>... Tout le +monde ne s'appelle pas madame <i>de</i>. Et puis, +elle serait dépu... Dit-on <i>députée</i> ou <i>députète</i>?</p> + +<hr class="short"> + +<p>Le fait est que M. de Folbert a le bras long--au +figuré.--Il a fait obtenir à mon père la +construction d'une énorme ambulance en bois, +dans le grand terrain vague qu'on voit des fenêtres +du père Merlin, et où les Prussiens +avaient établi un dépôt de charbons. Mon père +pousse le plus possible les travaux de cette +ambulance--qui doit lui rapporter gros.--Une +chose, pourtant, le désole; c'est de ne +pas pouvoir employer des piles entières de +planches pourries qui moisissent dans le chantier +de la rue Saint-Jacques.</p> + +<p>--Ç'aurait été si facile de placer ça ici. Ça +aurait passé comme une lettre à la poste. De +belles planches toutes neuves!... Est-ce assez +malheureux!</p> + +<p>Il a une peur, aussi: c'est que la Commune ne +dure pas assez pour qu'il ait le temps d'achever +sa construction.</p> + +<p>--C'est qu'on me ferait une réduction sur le +prix convenu... Pourvu que les communards +se défendent encore un mois!...</p> + +<p>Mais, bientôt, une crainte encore plus terrible +le saisit.</p> + +<p>Germaine est venue nous voir, en cachette.--Elle +a appris à mon père que le père Toussaint, +depuis le départ des Allemands, mène une vie de +polichinelle.</p> + +<p>--Et, depuis que les femmes de Paris sont +venues ici, depuis qu'il y a des cocottes dans +la ville, il ne se contente pas d'aller les voir. +Il les amène au Pavillon, où il s'est installé.</p> + +<p>--Quelle honte! s'écrie Louise.</p> + +<p>--Et vous verrez, continue Germaine, vous +verrez que ça finira mal. Je fais ce que je +peux pour le retenir, mais, bernique... Oh! +il lui arrivera malheur, pour sûr!... Un homme +sanguin et fort comme lui... Car, c'est un vrai +taureau, vous savez, malgré son âge. Il se met +dans des états, je ne vous dis que ça! Et c'est +toujours après déjeuner ou après dîner, quand +il s'est empiffré de nourriture, qu'il...</p> + +<p>Mon père interrompt brutalement Germaine.</p> + +<p>--Laissez-nous tranquille avec ça! Ne nous +racontez pas ces ignominies. Respectez les +autres, si vous ne vous respectez pas.</p> + +<p>--Ce que j'en disais, reprend la bonne, +c'était pour vous montrer que vous devriez +lui faire un peu de morale. Je ne sais pas ce +que vous avez ensemble, mais, en qualité de +parent.....</p> + +<p>--Je ne veux pas le voir en peinture, entendez-vous? +votre vieux grigou! Et je vous +défends de m'en parler. D'abord, je ne sais +pas pourquoi vous venez ici.</p> + +<p>--Pour votre bien, monsieur, pour sûr.</p> + +<p>Et elle revient, pour notre bien, à peu près +tous les trois jours.</p> + +<p>La dernière fois, elle a pris mon père à part +et mon père, au lieu de l'éconduire, l'a entraînée +dans la salle à manger où il l'a écoutée +longtemps. Quand il est sorti, il était blanc +comme un linge.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Je sais, à présent, ce que lui a appris Germaine. +Le père Toussaint a amené au Pavillon +une femme avec laquelle il vit maritalement +et à qui il a promis le mariage; et la dame, +en attendant, fait défiler ses amis et connaissances +dans la maison où est morte la tante +Moreau et où ont lieu, maintenant, des orgies +à faire rougir un templier. Mon père a appris +autre chose encore; il a été mis au courant +des bruits qui courent à Moussy sur le compte +de mon grand-père.</p> + +<p>Les premiers jours, il a réussi à se contenir. +Mais, à présent, sa colère éclate à chaque instant +en imprécations terribles:</p> + +<p>--Le vieux cochon! Le vieux traître! Un +bandit qui mérite la mort dix fois pour une! +Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Si l'on disait +ce qu'on sait!</p> + +<p>Ma soeur, qui s'aperçoit de l'effet déplorable +que produisent ces emportements sur les nerfs +sensibles de Mme de Folbert et de son fils, +essaye de calmer mon père. Elle n'y réussit +pas pour longtemps.</p> + +<p>--Ah! si l'on disait ce qu'on sait! Dire +qu'il ne tiendrait qu'à moi de le faire fusiller!</p> + +<p>Il répète ça, du matin au soir, au grand +ennui des locataires qui commencent à se +scandaliser. Rien ne peut le distraire de ses +idées de vengeance, rien, ni l'achèvement de +l'ambulance--qu'on va démolir, car on s'est +aperçu en haut lieu qu'elle ne pouvait rendre +aucun service,--ni la prise de Paris, le 22 mai, +ni l'arrivée des bandes de prisonniers que l'on +traîne à Versailles.</p> + +<p>--Vous devriez pourtant bien aller les +voir, Barbier, dit M. Legros. Je vous assure +que ça en vaut la peine. Si vous saviez comme +on les arrange! Ah! les canailles! Et ils ne +répliquent pas, je vous assure! On les écharperait +sur place, sans les soldats de l'escorte!</p> + +<hr class="short"> + +<p>Moi, j'ai été les voir, une fois. Je suis +arrivé au bout de la rue Saint-Pierre comme +une colonne de ces malheureux passait sur +l'avenue de Paris, entre deux files de cavaliers. +Des hommes en uniformes de gardes +nationaux, en habits civils, en haillons, blessés, +éclopés, portant au front la colère de la défaite +et le désespoir de la cause perdue, s'avançaient +farouches, la tête haute, avec la vision de la +mort. La foule les huait. Des bourgeois, la +face éclairée par la satisfaction immonde de +la vengeance basse, levaient sur eux leurs +cannes, passaient entre les chevaux des soldats +pour cracher au visage des vaincus. Derrière, +venaient des femmes, toutes têtes nues; des +femmes du peuple, portant la jupe d'indienne, +le tablier bleu, d'autres habillées de riches +costumes. On leur avait enlevé leurs ombrelles, +à celles-là, leurs ombrelles qui auraient pu les +garantir du soleil, et qu'un dragon avait accrochées +à sa selle. Elles se hâtaient, les pauvres, +faisant de grands pas pour suivre la colonne, +pendant que les injures et les coups pleuvaient +sur elles, pendant que des messieurs très bien +leur jetaient des insultes sans nom, que des +dames du monde leur lançaient des pierres.</p> + +<p>Je me suis sauvé, écoeuré, et j'ai regardé +longtemps, le soir, le ciel tout rouge, sanglant, +du côté de Paris, où la bataille continue.</p> + +<p>Car la Commune ne veut pas se rendre, elle +veut résister jusqu'à la mort, et l'on annonce +que ses soldats, en se repliant devant l'armée +versaillaise, pétrolent la ville et l'incendient.</p> + +<p>Mon père est désolé. Il se souvient qu'il n'a +pas renouvelé la police d'assurances du chantier +de la rue Saint-Jacques; il sait que les +communards occupent encore le quartier, et il +attend, dans les transes.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Un matin, on sonne. C'est le facteur. Mon +père va lui ouvrir et revient, en tenant une +lettre à la main, rejoindre ma soeur et Mme de +Folbert assises sur un banc du jardin. Il déchire +l'enveloppe, mais, au moment d'ouvrir +la lettre, il est pris d'un tel tremblement nerveux +qu'il est forcé de la passer à ma soeur.</p> + +<p>--Tiens, lis... C'est de Paris...</p> + +<p>Louise commence:</p> + +<p>--Monsieur--Tout est sauvé...</p> + +<p>--Hein? fait mon père. Tu dis?...</p> + +<p>--«Tout est sauvé. Au moment de l'entrée +des troupes nous avions pris nos précautions. +Nous avions mis en lieu sûr les fonds +et les livres de caisse...</p> + +<p>Et elle continue pendant que mon père donne +les preuves de la joie la plus exubérante. Il +s'est levé et se livre, pendant la lecture, à des +tentatives d'exercices chorégraphiques qu'il +ne mène point toujours à bonne fin. C'est égal, +j'en suis tout étonné. Il a dû danser le cancan +dans sa jeunesse, mon père.</p> + +<p>Il s'interrompt tout à coup.</p> + +<p>--«Il était grand temps, lit ma soeur, que +les Versaillais parvinssent à percer le mur de +la maison voisine et à se précipiter dans le +chantier. Les insurgés avaient déjà apporté +du pétrole. Ils n'ont pas eu le temps de s'enfuir. +On en a tué huit sous la porte cochère...</p> + +<p>--Huit! s'écrie mon père. Ah! tant mieux!</p> + +<p>Ce <i>tant mieux</i> m'entre dans l'oreille comme +un coup de pistolet. Je n'oublierai jamais ce +cri-là.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Second coup de sonnette. C'est Mme Arnal. +Elle pleure à chaudes larmes.</p> + +<p>--Ah! mes amis, ces canailles-là m'ont tout +brûlé! Mon Dieu! Mon Dieu!</p> + +<p>Elle se laisse choir sur une chaise pendant +que Louise s'empresse autour d'elle et veut +absolument lui faire faire un choix entre un +flacon de sels et un verre d'eau sucrée.</p> + +<p>--Oui... tout brûlé, continue-t-elle... tout +perdu...</p> + +<p>Et, au bout d'une minute:</p> + +<p>--Heureusement que nous étions assurés +et que mon mari avait mis en sûreté la plus +grande partie des marchandises. Comme ça...</p> + +<p>--Vous serez indemnisés, fait mon père +avec un geste égoïste.</p> + +<p>--Oh! pour cela, j'y compte bien, s'écrie-t-elle. +Et plutôt deux fois qu'une. Il ne manquerait +plus que cela!</p> + +<p>Et elle se reprend à pleurer.</p> + +<p>--Oui! Tout perdu!... Nos affaires allaient +si bien... Et dire qu'il ne me reste plus rien; +rien, pas même un mouchoir pour m'essuyer +les yeux!...</p> + +<p>Prenez le pan de votre chemise, alors.</p> + +<p>Et la morale?</p> + +<p>Embêtant!</p> + +<br><br> + +<h3>XXV</h3> + +<p>En descendant dans la salle à manger, à +huit heures, Louise et moi, pour le déjeuner +du matin, nous trouvons notre père qui semble +nous attendre en se promenant de long en +large. Son chapeau et sa canne sont posés sur +la table.</p> + +<p>--Mes enfants, nous dit-il, j'ai une triste +nouvelle à vous apprendre. Votre grand-père +est mort.</p> + +<p>--Grand-papa Toussaint! s'écrie Louise. +Ah! mon Dieu! quel malheur! Quel épouvantable +malheur!</p> + +<p>Une foule d'exclamations qu'elle glapit, avec +des gestes de désespoir. Mais l'accent est faux, +le geste exagéré; les inflexions brusques de +l'intonation, les soupirs, les contorsions du +visage, tout est contrefait, dissonant; et l'agitation +outrée qu'affecte ma soeur achève de +défigurer le peu d'émotion qu'elle a pu ressentir. +La voix de mon père était plus franche. L'effroi +que la mort apporte avec elle en assombrissait +le ton, mais il ne la mouillait pas, au moins, +avec les larmes hypocrites d'un désespoir factice.</p> + +<p>--J'ai appris cette nouvelle, continue mon +père, hier au soir, vers dix heures, lorsque +vous étiez déjà couchés. Je n'ai pas voulu vous +en faire part sur-le-champ. Vous n'auriez sans +doute pas pu dormir de la nuit...</p> + +<p>--Oh! non... oh! non... murmure Louise +en sanglotant.</p> + +<p>--Votre grand-père est mort hier, subitement, +d'un coup de sang, à sept heures et +demie, après son dîner. Je vais aller à Moussy +tout de suite...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Mais Mme de Folbert et son fils font leur +entrée, et il faut recommencer pour eux le +récit de la mort du grand-père. Ils paraissent +profondément affectés. Mme de Folbert déclare +que c'est un malheur irréparable.</p> + +<p>--Pour les petits-enfants, voyez-vous, rien +ne remplace les grands-parents.</p> + +<p>C'est aussi l'avis de Louise, car elle continue, +dans son coin, à pousser de longs soupirs +entrecoupés de sanglots.</p> + +<p>Tout d'un coup, je vois M. de Folbert, qui +n'a rien dit jusqu'ici et qui s'est contenté de +secouer la tête de droite à gauche, se lever +avec précaution et s'approcher à petits pas de +la chaise de ma soeur. Il bredouille, tout en avançant, +des paroles inintelligibles. Pourtant, en +prêtant l'oreille, on perçoit des bouts de phrases:</p> + +<p>--C'est une grande... immense douleur, +pour vous, mademoiselle... J'en prends ma +part, veuillez me faire l'honneur de le croire... +Et si je pouvais, si... j'osais espérer... s'il +m'était permis... si j'étais assez heureux pour +voir des liens plus sérieux... non, plus solides... +non... oui, plus solides que ceux d'une simple +amitié... unir nos deux familles en la... nos +deux familles si honorables... mademoiselle...</p> + +<p>Il tend la main, il l'avance, timidement, +prudemment, d'un centimètre par seconde. +Louise se lève, tamponne ses yeux une dernière +fois et, avec un énorme soupir, les yeux +au plafond, elle met sa main dans celle du +chef de bureau.</p> + +<p>Nous nous sommes levés, nous aussi. Et +Mme de Folbert s'écrie en étendant les bras +comme pour s'assurer qu'il ne pleut pas:</p> + +<p>--Soyez heureux, mes enfants!</p> + +<p>J'ai déjà vu quelque chose comme ça, dans +le temps, avec Jules. Louise avait la même +tête. Allons, elle sera dépu... Je ne sais toujours +pas comment on féminise ce mot-là. Il +faudra que je regarde dans un dictionnaire.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Comme si j'avais le temps de regarder dans +les dictionnaires! Il me faut, toute la journée, +faire des courses qui n'en finissent pas: aller +chez l'imprimeur pour commander des lettres +de deuil, chez le chapelier pour commander +des crêpes, chez celui-ci, chez celui-là. Ma +soeur aussi se donne beaucoup de mal. Et c'est +à peine si elle trouve une minute, le soir, lorsque +mon père revient de Moussy, pour lui dire +à l'oreille:</p> + +<p>--Une bonne journée, hein?</p> + +<p>Oui, une bonne journée pour tous les deux. +Mon père cache mal sa joie: ma soeur va faire +un mariage magnifique, sa dot est toute trouvée, +et le rêve qu'il a fait pendant dix ans est sur +le point de se réaliser. Il va pouvoir acheter les +<i>Grands Hommes</i> et fonder à Paris un établissement +important.</p> + +<p>Pourtant, brusquement, il devient soucieux. +Il se souvient qu'il a trouvé dans les papiers +du grand-père--qui n'a pas laissé de testament--une +note datant de plusieurs années déjà. +Dans cette note le vieux demandait que son +corps fût inhumé à Versailles.</p> + +<p>Mon père hésite à exaucer ce désir.</p> + +<p>--Des tracas, des dérangements... Comme +s'il ne serait pas aussi bien à Moussy... D'ailleurs, +ce papier est vieux. S'il avait eu le temps +de faire un testament, le père Toussaint aurait +probablement changé d'avis...</p> + +<p>Malheureusement, il a eu l'imprudence de +divulguer ce détail devant nos locataires, et +ma soeur le supplie d'exécuter les dernières +volontés du vieux.</p> + +<p>--Ce n'est pas pour lui que je te le demande; +c'est pour nous. Ça fera mieux, à tous les +points de vue. Ça fera voir que nous n'avons +pas de rancune.</p> + +<p>--Pas de rancune... pas de rancune... +gronde mon père.</p> + +<p>Pourtant, il finit par se décider. Le grand-père +sera enterré à Versailles.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Il sera enterré à Versailles, mais je n'aurai +pas de vêtements de deuil. Il faudra que je +mette mon costume marron que je n'aime pas, +qui me va mal, qui me donne l'air d'un bonhomme +en chocolat. J'ai vainement représenté +à mon père que des habits noirs seraient bien +plus convenables. Car, enfin, un costume marron...</p> + +<p>--Ta, ta, ta. Tu le mettras tout de même. +D'abord, le marron, c'est deuil. Et puis, c'est +assez bon.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Et c'est habillé de marron que je suis le +cercueil, depuis l'église de Moussy où l'on a +dit une messe jusqu'à la porte des Chantiers +où les employés de l'octroi visitent la voiture. +Nous trouvons là la plus grande partie des +invités à qui nous avons donné rendez-vous, +pour leur épargner de trop grands dérangements, +à l'entrée de la ville: M. et Mme Legros, +M. Merlin, M. et Mme Arnal, M. Hoffner...</p> + +<p>Le Luxembourgeois se place à côté de mon +père, lorsque le convoi se remet en marche.</p> + +<p>--J'ai trouvé la lettre de faire part, hier +soir, en rentrant chez moi, et je me suis empressé...</p> + +<p>--Trop aimable, vraiment... Mais je n'ai +pas eu le plaisir de vous voir depuis quelque +temps déjà...</p> + +<p>M. Hoffner nous explique qu'en effet il avait +momentanément quitté Versailles. Il est resté +à Paris pendant la Commune. Il a même profité +de la circonstance pour rendre quelques +services au gouvernement. Il a fourni des renseignements--des +renseignements précieux--à +ses risques et périls. Le gouvernement, +il convient de le dire, ne s'est point montré +ingrat. M. Hoffner a été récompensé, il le déclare +lui-même, bien au delà de ses mérites. +Et, de plus, il va être l'objet d'une distinction +des plus flatteuses: on va lui donner la croix +d'honneur.</p> + +<p>--En vérité? fait mon père. Mes compliments, +mes compliments... Et vos amis, à propos, +vos amis... messieurs Hermann et Müller... +que sont-ils devenus? Ils ont enlevé leurs +meubles de mes hangars, l'autre jour, mais +j'étais absent, justement, et je n'ai pu leur +parler. Sont-ils retournés à Saint-Cloud? +Reprennent-ils leur commerce?</p> + +<p>--Non, non. Ils avaient l'intention de s'établir +à Versailles, mais on leur a offert un +emploi, et, ma foi! ils ont accepté. Ils ont +vendu... rendu, c'est-à-dire, rendu--je veux +dire rendu--tous les meubles qu'ils avaient +apportés de Saint-Cloud. Ils les ont rendus à +leurs propriétaires. Et maintenant, ils occupent +une jolie position, à la Présidence.</p> + +<p>--A la Présidence! Ah! bah! Ah! bah!...</p> + +<p>--Oh! on leur devait bien cela. Des Alsaciens! +Des enfants de ces malheureuses provinces +sacrifiées... Les Alsaciens avant tout! +Voilà le mot d'ordre, aujourd'hui... Et c'est +justice...</p> + +<p>--Je crois bien!...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Nous arrivons au cimetière. L'inhumation a +lieu rapidement. Et, de toutes les larmes qui +se répandent sur la tombe du vieillard, ce +sont peut-être celles que je verse qui sont +encore les plus sincères...</p> + +<hr class="short"> + +<p>La cérémonie est terminée; les fossoyeurs +achèvent de combler la fosse. On se sépare à +la porte du cimetière. Ma soeur, les yeux tout +rouges, rentre en voiture à la maison avec +Mme de Folbert et son fils. Moi, je suis mon +père qui se rend à pied chez l'imprimeur dont +il veut acquitter la facture. Le père Merlin +nous accompagne.</p> + +<p>Mon père semble déchargé d'un grand +poids. Les idées funèbres ne le tourmentent +pas. Il parle de choses quelconques, de la +pluie et du beau temps, et enfin, de politique.</p> + +<p>--Oui, nous avions raison de ne pas désespérer, +pendant la guerre. Nous avons été battus, +c'est vrai, mais nous nous relevons dans +la guerre civile. Non, la patrie n'est pas morte! +Elle est plus vivante que jamais; et les Prussiens, +à Saint-Germain et à Saint-Denis, assistent +avec rage à son réveil. Est-ce qu'on a le +droit de douter d'un peuple qui, pour vivre, +n'hésite pas à couper le mal à sa racine, à +s'amputer héroïquement? Oui, nous avions +raison. Il faut élever nos coeurs! Debout! +Encore plus haut! <i>Sursum corda!</i> Il s'agit de +prendre notre revanche aujourd'hui. La grande! +La définitive! La patrie est forte, maintenant +qu'elle vient de recevoir, dans sa victoire sur la +Commune, le baptême de sang nécessaire. Ce +sang lave toutes les hontes passées: nous +n'avons plus de boue à essuyer, nous n'avons +qu'une revanche à prendre. Haut les coeurs!...</p> + +<hr class="short"> + +<p>Nous sommes arrivés sur la place d'Armes. +Et je regarde les pièces d'artillerie prises à +Paris, canons de bronze, canons d'acier, +canons rayés et à âme lisse, obusiers et mitrailleuses, +qu'on y a rangés symétriquement, +ainsi que de glorieux trophées. A droite, +l'Orangerie, où sont entassés les prisonniers; à +gauche, les Grandes Écuries, où siègent les +conseils de guerre qui les jugent; en face, le +plateau de Satory, où on les fusille.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Mon père continue:</p> + +<p>--La revanche! La revanche terrible, sans +pitié! l'anéantissement de l'Allemagne! Que +tout Français tienne le fusil! Tout pour la +guerre! Tout le monde soldat! Haut les +coeurs!... Voilà ce que je pense, moi; et je +vous le dis comme je le pense, tout crûment. Je +ne sais pas faire de phrases, moi. Je suis un +bon bourgeois...</p> + +<p>Tout à coup, il s'arrête. Là-bas, débouchant +de la cour du Château, passant dans +l'allée ménagée entre les canons parqués sur +la place, une voiture arrive au grand trot.</p> + +<hr class="short"> + +<p>--C'est Thiers! s'écrie mon père. Le vainqueur +de la Commune! Le grand patriote!</p> + +<p>Et il ajoute:</p> + +<p>--Il faut l'acclamer.</p> + +<p>Le coupé approche rapidement. Par la portière, +j'entrevois un toupet blanc, des lunettes, +une redingote marron. Mon père m'empoigne +par le bras et, levant son chapeau:</p> + +<p>--Salue, mon enfant, c'est la Patrie qui +passe!... Vive Thiers! Vive Thiers!</p> + +<p>Moi, je connais Thiers. Je sais ce qu'il a été. +Je sais ce qu'il est. Je ne saluerai pas.</p> + +<p>La voiture est déjà passée, et je n'ai pas +salué, je n'ai pas mis le doigt à mon chapeau.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Mon père se tourne vers moi:</p> + +<p>--Pourquoi n'as-tu pas salué?</p> + +<p>Je ne réponds pas. Il lève la main.</p> + +<p>Qu'il frappe.</p> + +<p>Mais le père Merlin a vu venir le coup. Il +se place rapidement entre mon père et moi et, +souriant:</p> + +<p>--Décidément, Barbier,--pour revenir à +nos moutons--je dois avouer que vous aviez +raison tout à l'heure: vous êtes un bon bourgeois.</p> +<br> + +<p>Villerville, août 1889.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bas les coeurs!, by Georges Darien + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BAS LES COEURS! *** + +***** This file should be named 18918-h.htm or 18918-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/9/1/18918/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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